LA SOURIS VERTE
Par
ROBERT W. CHAMBERS
ILLUSTRÉ EN COULEURS PAR
EDMUND FREDERICK
1910
À
MON AMI
JOHN CORBIN
Folie et Sagesse, jumeaux célestes, Fils du dieu Imagination, Héritiers des Vertus — qui furent des Péchés Jusqu’à ce que la Contemplation Transcendantale Transmogrifiât leurs peaux extérieures — Ami, me suivez-vous ? Car je Me suis perdu, je ne sais pourquoi.
Reprenant donc cette érudite Et décorative Dédicace, Acceptez-la, John, de toutes vos forces Dans une résignation du Cinquecento. Vous ne la comprendrez peut-être pas tout à fait, Mais si vous m’avez suivi jusqu’au bout, Vous avez fait bien plus que je n’aurais pu faire.
PRÉFACE
Pour l’esprit littéraire, littéral et scientifique, la fiction sans but est abhorrée. Heureusement, nous sommes tous enclins au littéral et au scientifique ; le glas de la fiction sans but a sonné ; et c’est un grand réconfort de croire que, dans un avenir proche, seules les œuvres littéraires et scientifiques convenant à l’homme, à la femme, à l’enfant et à la suffragette orneront les comptoirs chargés de lingerie de nos grands magasins.
C’est donc avec animation et confiance que l’auteur offre poliment à une nation régénérée cette œuvre moderne, morale, littéraire et hautement scientifique, à peine mais inefficacement déguisée en fiction, par déférence envers les préjugés de quelques lecteurs de romans à l’ancienne mode qui subsistent encore parmi nous.
R. W. C.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE
I. Une idylle des oisifs II. L’oisif III. La souris verte IV. Une idole idéale V. Sacharissa VI. En porte-à-faux VII. Le fil invisible VIII. « Au ciel et sur la terre » IX. Un tramway transversal X. Le couvercle enlevé XI. Betty XII. Sybilla XIII. Le prince héritier XIV. Messieurs de la presse XV. Drusilla XVI. Flavilla
LISTE DES ILLUSTRATIONS
« Elle souhaitait presque qu’un pêcheur pût apparaître »
« "Ces écureuils sont très familiers", observa-t-elle calmement »
« "N’êtes-vous pas terriblement impatient ?", demanda-t-elle »
« Le couvercle du panier s’inclina un peu... Puis une voix plaintive dit : "Miaou-w !" »
« "Je crains", hasarda-t-il, "d’avoir besoin de cette table pour découper" »
« "Peut-être", dit-il, "vaudrait-il mieux que je tienne votre crayon encore une fois" »
I
UNE IDYLLE DES OISIFS
*Où un jeune homme arrive à sa dernière extrémité et une jeune fille la franchit d’un bond*
Totalement inapte à tout autre chose qu’à ornementer son environnement, le krach de l’acier le stupéfia. Hébété mais poli, il demeura un observateur passif de la vente qui suivit et qui, semble-t-il, rapporta assez pour satisfaire chaque créancier, mais pas assez pour maintenir un revenu permettant de poursuivre une carrière d’oisiveté inoffensive qu’il avait supposé devoir durer indéfiniment.
Il n’avait jamais gagné un sou ; il n’avait pas la moindre idée de la façon dont les gens gagnaient de l’argent. Faire quelque chose, cependant, était absolument nécessaire.
Il perdit quelque temps à découvrir quelle aide il pouvait espérer de la part des amis de son défunt père, mais lorsqu’il comprit l’attitude de la société envers un gentleman terrassé, il cessa sagement d’importuner la société et se tourna vers le monde des affaires.
Ici, il perdit encore un peu de temps. Peut-être ce temps ne fut-il pas absolument perdu, car durant cette période il apprit qu’il ne pouvait utiliser personne qui ne pût l’utiliser ; et comme il semblait être parfaitement inutile, sauf pour l’ornement, et comme une maison de commerce n’est pas un jardin d’enfants, et de plus, comme il n’avait ni le temps ni l’argent pour fréquenter une école où quiconque pourrait lui enseigner quoi que ce soit, il lui vint à l’idée de prendre une journée pour un examen de conscience minutieux et approfondi concernant ses qualifications et même son droit d’occuper quelques pieds de terre à la surface du globe.
Quatre ans à Harvard, deux autres en cours de troisième cycle, deux de plus en Europe pour se perfectionner en génie électrique, et une année chez lui à tenter d’inventer un appareil sans fil pour intercepter et transmettre des ondes psychiques l’avaient laissé pitoyablement inapte à gagner sa vie.
Il lui restait ses talents ; mais le marché était surchargé de tueurs de temps variés.
Son dernier actif était un talent trivial bien qu’inhabituel — une dextérité manuelle naturelle cultivée depuis l’enfance pour s’amuser — quelque chose qu’il n’avait jamais pris au sérieux. Ceci, et un curieux contrôle sur les animaux, était devenu, au fil des années agréables, une habileté étonnante qui était bien plus que du prestidigitation ; et lui, toujours aussi de bonne humeur qu’il était bien élevé, n’avait jamais refusé d’amuser les frivoles, dont il était aussi l’un, en tirant des dollars en argent du vide et en faisant tomber en voletant la carte appropriée du plafond.
Jour après jour, à mesure que le peu d’argent qui lui restait fondait, il poursuivait son vigoureux examen mental, jusqu’à ce que l’inquiétante réduction de ses fonds le laissât fixer intensément son dernier actif. Pouvait-il l’utiliser ? Était-ce un actif, après tout ? À quel point était-il habile ? Pouvait-il affronter un public et exécuter les tours de magie habituels sans bafouiller ? Un faux pas d’un jeune amateur insouciant, rieur et mondain, amusant ses pairs lors d’une réception, est excusable ; une maladresse d’un professionnel payé signifiait la fin de tout espoir dans cette direction.
Il loua donc une suite de deux pièces sur Central Park West, les meubla avec ce qui restait des jours meilleurs, acheta le matériel nécessaire à sa profession et s’enferma pour s’exercer avant d’entamer son invasion envisagée de Newport, Lenox et Bar Harbor. Et un très beau après-midi de mai, alors que le Parc, vu de ses fenêtres, ressemblait à une forêt verte, et que des bouffées d’air parfumé agitaient les rideaux de ses fenêtres ouvertes, il prit ses gants et sa canne, mit son chapeau et sortit pour se promener dans le Parc ; et quand il eut assez marché, il s’assit sur un banc dans un coin fleuri et buissonneux à la lisière d’une piste cavalière.
Peu de gens troublaient cette intimité feuillue ; un policier déambulant vers le sud le remarqua, peut-être pour une identification future. Le spectacle d’un jeune homme bien bâti, soigné et à la mode, assis d’un air sombre sur un banc de parc, était certainement à noter. Ce n’est pas la mode pour les gens à la mode de s’asseoir sur les bancs des parcs, à moins qu’ils ne contemplent leur propre destruction, aussi bien que la destruction sociale.
Le policier s’attarda donc quelque temps aux alentours, mais n’entendant aucun coup de revolver, il poursuivit bientôt son chemin, le poing ganté de cuir serré derrière son large dos, louchant vers un rassemblement social lointain composé entièrement des nourrices les plus exclusives.
Le jeune homme leva les yeux vers l’agréable bleu au-dessus, puis son regard préoccupé erra des boisés au fourré, où l’éclat écarlate du cognassier du Japon bravait les couleurs des tangaras écarlates voletants ; où des orioles aux teintes orangées flambaient au milieu des enchevêtrements de Forsythia doré ; et au-delà des arbustes, vers un coin d’eau azurée, miroitant sous la pente boisée en contrebas.
Il ressentait ce sentiment de langueur et d’agitation, de découragement mêlé d’espoir que les beaux ciels, le soleil et les feuilles nouvelles apportent avec la jeune année à la jeunesse. Pourtant, il n’y avait aucune amertume dans sa méditation, car il était un jeune homme singulièrement généreux, et il n’y avait aucune rancune mêlée aux souvenirs de ses échecs parmi ceux dont le respect cordial pour son père avait été en équilibre entre la richesse et la position de cet irréprochable gentleman.
Un écureuil gris vint en rampant et en reniflant à travers l’herbe fraîche ; il croisa ses yeux, et bien que le petit animal fût manifestement en route pour des affaires importantes, le jeune homme eut bientôt l’écureuil enroulé sur son genou, endormi.
Pendant un moment, il s’amusa à utiliser son curieux pouvoir, réveillant alternativement l’écureuil et lui permettant de bondir, la queue frétillante, puis le rappelant, lentement mais inexorablement, à grimper sur son pantalon et à s’enrouler sur son genou pour dormir d’un sommeil étrange et profond qui ne pourrait finir qu’au bon plaisir du jeune homme.
Lui aussi commença à ressentir le calme subtil des bois assoupis ; méditant là, caressant sa moustache courte et nette, il regardait le quiscale pourpré marcher dans une solitude iridescente, les taches de soleil faiblissant et brillant sur l’herbe ; il entendait le doux murmure bavard des oiseaux aquatiques le long du bord de l’eau, le remuement des feuilles au-dessus.
Il pensait à diverses affaires personnelles : sa pauvreté, le bas niveau de son solde à la banque, sa profession actuelle, ses débuts imminents comme artiste, les chances de son échec. Il pensait aussi à l’étonnant changement dans sa vie, à l’avenir, vide de promesses, dépourvu de sens, un avenir si totalement nouveau et blanc qu’il ne pouvait y trouver rien sur quoi spéculer. Il pensait aussi, et de façon parfaitement impersonnelle, à une jeune fille qu’il rencontrait de temps à autre dans les escaliers de l’immeuble qu’il habitait maintenant.
Évidemment, il y avait eu un reflux dans sa prospérité ; la chute de la fortune d’un New-Yorkais mène de l’Avenue aux années quatre-vingt, et de là, à travers Morristown, Staten Island, vers le West Side. En outre, elle peignait des tableaux ; il connaissait l’arôme du fixatif, du siccatif et de la terre de Sienne brûlée ; et son atelier jouxtait son salon sous les toits.
Il pensait à cette fille de façon tout à fait impersonnelle ; elle ressemblait à une jeune beauté qu’il avait connue — qu’il pourrait encore connaître s’il le voulait ; car un homme qui peut payer ses vêtements de soirée n’a jamais besoin de se priver de la société dans laquelle il fut élevé.
Elle ressemblait certainement à cette fille — elle avait les mêmes yeux violet bleuté, les mêmes paupières blanches et profondément frangées, la même grâce libre dans la démarche, un peu trop garçonnière parfois — la même silhouette fermement arrondie, mais élancée.
« Maintenant, en fait », songea-t-il à voix haute, en caressant l’écureuil endormi sur son genou, « j’aurais pu tomber amoureux de l’une ou l’autre de ces filles — avant que Copper n’explose. »
Poursuivant sa méditation innocente, il hocha la tête : « J’aime plutôt mieux la pauvre que n’importe quelle fille que j’aie jamais vue. Sans doute peint-elle des portraits sur des tirages solaires. C’est très bien ; elle fait plus que ce que j’ai fait jusqu’ici... J’approuve ces yeux qu’elle a ; ils sont comme les yeux de cette Aphrodite se réveillant au Luxembourg. Si seulement elle voulait bien me regarder une fois au lieu de regarder à travers moi quand nous nous croisons dans le couloir... »
Le galop sourd d’un cheval sur la piste cavalière frappa son oreille. Le cheval venait vite — presque trop vite. Il posa l’écureuil endormi sur le banc, écouta, puis se leva instinctivement et marcha vers la lisière du buisson.
Ce qui arriva fut trop rapide pour qu’il puisse le comprendre ; il eut une vision d’un grand cheval noir, crinière et queue au vent, fonçant follement, droit sur lui — un aperçu d’un visage blanc, désespéré et figé, un battement de cheveux dénoués ; puis une tempête de vent et de sable rugit à ses oreilles ; il fut projeté, secoué et lancé en avant, traîné, ébranlé et laissé à moitié sans connaissance, accroché au museau et au mors d’un cheval dont la cavalière se dégageait d’un buisson couvert de fleurs blanches.
Encore à moitié sans connaissance, il raffermit sa prise sur le mors, relâcha l’emprise sur le museau de la créature et, posant sa main à plat sur le toupet, il le baissa deux fois et deux fois sur les yeux, parlant au cheval dans des murmures saccadés et brisés.
Quand il eut l’animal tremblant sous contrôle, il regarda autour de lui ; la jeune fille se tenait sur l’herbe, poussiéreuse, sale, ébouriffée, saignant d’une coupure sur l’os de la joue ; la créature la plus déconcertée et la plus étonnée qu’il eût jamais vue.
« Tout ira bien dans quelques minutes », dit-il, lui faisant signe vers le banc sur l’allée asphaltée. Elle hocha la tête, se tourna, ramassa son chapeau et, s’asseyant, commença à lisser le duvet de fourrure avec sa manche, le regardant intensément tout le temps. Qu’il eût déjà la confiance d’un cheval qu’il n’avait jamais vu auparavant était parfaitement apparent. Petit à petit, les membres tremblants et ruisselants de sueur furent apaisés, les muscles tendus du cou se relâchèrent, la tête s’affaissa, des lèvres de velours poussiéreuses grignotèrent sa main, son épaule ; les flancs creux et haletants se remplirent et se calmèrent.
Tête nue, sa tenue en désordre et couverte d’écume et de sable, le jeune homme posa la bride sur l’encolure du cheval, tendit la main et, disant « Viens », tourna le dos et marcha le long de la piste cavalière. Le cheval tendit une encolure en sueur, renifla, dressa ses deux petites oreilles, et suivit lentement, tournant quand l’homme tournait, montant et descendant, se pressant au talon comme un chien dressé, s’arrêtant finalement au bord de l’allée.
Le jeune homme passa la bride sur une branche basse d’érable et, laissant le cheval debout, flâna vers le banc.
« Ce cheval », dit-il agréablement, « va bien maintenant ; mais la question est, allez-vous bien ? »
Elle se leva, lui rendant son chapeau, et commença à relever ses cheveux clairs. Pendant quelques instants de silence, ils furent franchement occupés à remettre de l’ordre dans leurs vêtements, à épousseter le gravier et à examiner les déchirures.
« Je suis extrêmement reconnaissante », dit-elle brusquement.
« Moi aussi », dit-il avec cette manière attrayante qui met les gens de même caste à l’aise les uns avec les autres.
« Merci ; c’est un compliment généreux, compte tenu de votre chapeau et de vos vêtements. »
Il leva les yeux ; elle se tenait là, torsadant ses cheveux et faisant de son mieux avec les quelques épingles restantes.
« Je suis un spectacle pour petits poissons », dit-elle en rougissant. « Cette misérable bête vous a-t-elle blessé ? »
« Oh, non... »
« Vous avez boité ! »
« Ai-je boité ? » dit-il vaguement. « Comment vous sentez-vous ? »
« Il y a », dit-elle, « un curieux flottement essoufflé sur tout moi ; si c’est la peur, je suppose que j’ai peur, mais cela ne me dérange pas de remonter tout de suite — si vous vouliez bien m’aider à monter... »
« Mieux vaut attendre un peu », dit-il ; « il ne serait pas bon que ce cheval sente un pouls battant, se télégraphiant le long du mors. Dites-moi, avez-vous des éperons ? »
Elle souleva l’ourlet de son habit ; deux petits éperons brillaient sur les talons de ses bottes cirées.
« C’est ça, voyez-vous », observa-t-il ; « vous n’avez probablement pas monté en selle très longtemps. Quand votre monture a fait un écart, vous avez éperonné, et il a pris le mors aux dents. »
« C’est exactement ça », admit-elle, regardant avec regret ses éperons. Puis elle laissa tomber sa jupe, lança un regard interrogateur vers lui et, obéissant à son geste grave, se rassit sur le banc.
« Ne restez pas debout », dit-elle civilement. Il prit l’autre extrémité du siège, soulevant l’écureuil toujours assoupi sur son genou.
« Je... je n’ai pas dit grand-chose », commença-t-elle ; « je suis assez impulsive pour être trop reconnaissante et en dire trop. J’espère que vous me comprenez ; le faites-vous ? »
« Bien sûr ; vous êtes très aimable. Ce n’était rien ; vous auriez pu arrêter votre cheval vous-même. Les gens font ce genre de chose les uns pour les autres, c’est naturel. »
« Mais pas au risque que vous avez pris... »
« Aucun risque du tout », dit-il précipitamment.
Elle pensait le contraire, et le pensait si fermement que, craignant l’émotion, elle tourna son profil froid et blanc vers lui et étudia son cheval, les paupières hautaines baissées. La même douceur insolente était dans ses yeux quand ils se tournèrent à nouveau vers lui. Il connaissait ce regard ; il l’avait rencontré assez souvent dans le couloir et dans les escaliers. Il savait aussi qu’elle devait le reconnaître ; pourtant, dans ces circonstances, c’était à elle de parler la première ; et elle ne le fit pas, car elle était à cet âge où l’horreur de trop en faire étouffe l’instinct enfantin à peine éteint de trop en dire. En d’autres termes, elle avait dix-huit ans et avait eu sa première saison l’hiver passé — l’hiver où il n’avait pas été visible parmi les rassemblements de son espèce.
« Ces écureuils sont très familiers », observa-t-elle calmement.
« Pas toujours », dit-il. « Essayez de tenir celui-ci, par exemple. »
Elle haussa ses jolis sourcils, puis accepta la motte de fourrure duveteuse de ses mains. Instantanément, une décharge électrique sembla rendre l’écureuil frénétique, il y eut une lutte, une traînée de gris et de blanc, et l’écureuil sauta de ses genoux et vola carrément le long du chemin asphalté.
« Dieu ! » s’exclama-t-elle faiblement ; « qu’est-ce qui se passait ? »
« Certains écureuils sont très sauvages », dit-il innocemment.
« Je sais — mais vous le teniez — il dormait sur votre genou. Pourquoi n’est- il pas resté avec moi ? »
« Oh, peut-être parce que j’ai un don avec les animaux. »
« Avec les chevaux, aussi », ajouta-t-elle gaiement. Et le sourire jaillissant de ses yeux violets le fit taire dans la magie d’une beauté dont il n’avait jamais rêvé. Au début, elle prit son silence pour de la modestie ; puis — parce que même une jeune fille aussi jeune qu’elle est prompte à deviner et fine d’instinct — elle se tut aussi et devint sérieuse, tandis que les navettes de sa raison volaient comme l’éclair, tissant l’image de lui qu’elle avait conçue — un gentleman, un homme de son espèce, plutôt splendide, sage et déconcertant. Le portrait achevé, il n’y avait plus de place pour le soupçon de présomption qu’elle avait à moitié senti dans le regard des yeux bruns qui l’avait rendue alerte ; et elle leva à nouveau les yeux vers lui, franchement, avec une pointe de curiosité.
« Je vais vous remercier encore une fois », dit-elle, « et vous demander de m’aider à monter. Il n’y a plus un battement de peur dans mon pouls maintenant. »
« En êtes-vous bien sûre ? »
« Parfaitement. »
Ils se levèrent ; il détacha le cheval et lui fit signe vers le bord de l’allée.
« J’ai oublié », dit-elle en riant, « que je monte en selle. Je peux monter sans vous déranger... » Elle posa le pied sur l’étrier qu’il tenait et se hissa en selle avec un « Merci infiniment » plein d’entrain, et resta assise là, rassemblant sa bride.
En avait-elle dit assez ? Comme ses propres remerciements sonnaient froidement à ses oreilles — car peut-être avait-il sauvé son cou — et peut-être pas. Occupée avec les rênes de bride et de filet, la tête penchée, une teinte de couleur monta sur son visage ovale. Pensait-il qu’elle traitait légèrement, avec désinvolture, le courage qui lui allait si bien ? Ou était-il déjà lassé par ses remerciements ? Sensible, craignant d’exposer sa jeunesse et son inexpérience au sourire amusé de ce jeune homme du monde séduisant, elle resta là à tâtonner avec sa bride, consciente qu’il se tenait à côté d’elle, chapeau à la main, levant les yeux vers elle. Elle ne pouvait plus attendre ; la bride avait été déplacée et déplacée jusqu’à la dernière seconde de procrastination. Elle devait dire quelque chose ou partir.
Rencontrant ses yeux, elle sourit et se pencha un peu en avant sur sa selle comme pour parler, mais ses yeux bruns la troublèrent, et tout ce qu’elle put dire fut « Merci — au revoir », et elle galopa le long de la perspective, à travers des profondeurs sombres et feuillues, lourdes de l’encens du lilas et du seringa.
II
L’OISIF
Concernant le jeune homme dans le fossé et ses tentatives pour en sortir
Bien qu’il ne fût pas rancunier, il ne tenait pas à devoir quoi que ce soit à quiconque pourrait être enclin à lui accorder une audience en raison d’obligations passées ou de sa position sociale. Tout le monde savait qu’il avait fait faillite ; tout le monde, découvrit-il très vite, avait naturellement peur d’être importuné par lui. La crainte des repus qu’un membre sous-alimenté de la communauté puisse demander une place à table, il la comprenait maintenant parfaitement. Il apprenait.
Il ne sollicita donc l’aide de personne de ce qu’il avait connu autrefois ; ni de ceux qui l’avaient aidé quand il n’avait besoin d’aucune aide, ni de ceux qui devaient leur situation confortable à la générosité de son père — un gentleman notoirement connu pour faire fortune à ses amis.
C’est pourquoi il écrivit à des étrangers sur une base purement commerciale — à des types étonnants récemment sortis du milieu, regorgeant d’argent de charbon, d’acier, de cuivre, de blé, d’abattoirs — des types qui galopaient vers la Cinquième Avenue pour construire des maisons de ville ; qui secouaient leurs longues voitures et s’ébattaient à la campagne pour construire des « cottages ». Et voici comment il s’exprima :
« Madame : Au cas où vous désireriez divertir vos invités avec les services professionnels d’un magicien, il me ferait plaisir de mettre mes talents très inhabituels à votre disposition. »
Et il signa de son nom.
Ce fut une ponction terrible sur son compte en banque que d’envoyer plusieurs milliers de cartes gravées en ville et dans les stations à la mode. Aucune réponse ne vint. Jour après jour, épuisé par l’exercice de sa profession, il marchait vers le Parc et prenait place sur le banc près de la piste cavalière. Parfois, il la voyait passer au galop ; elle reconnaissait toujours son salut, mais ne retenait jamais la bride. Parfois aussi, il la croisait dans le couloir ; son « Bonjour » incolore ne variait jamais, sauf quand elle disait « Bonsoir ». Et durant tout ce temps, il ne demanda jamais son nom au domestique de l’immeuble ; il était de ce genre d’homme — décent par instinct ; car même l’éducation permet parfois au sentiment de fouiner.
Pendant une semaine, il s’était allègrement contenté de pas plus d’un repas par jour ; pour garder ses vêtements et ses bottes impeccables, il fallait le sacrifice du petit-déjeuner et du déjeuner — en outre, il avait divers petits pensionnaires à nourrir, des lapins blancs aux yeux roses stupides, des canaris, des chats, des souris albinos, des poissons rouges et d’autres collaborateurs dans sa profession. Il était obligé de soudoyer le concierge aussi, parce que les lois de la maison ne permettaient ni animaux ni bébés dans son enceinte. Cet honoraire supplémentaire le priva de tabac, et il devint pessimiste.
En outre, des doutes quant à sa propre capacité surgirent en lui ; c’était bien beau de s’exercer à la magie tout seul là-dedans, mais il ne l’avait pas encore essayée sur quelqu’un d’autre que le concierge ; et lorsqu’il avait commencé par découvrir plusieurs lapins aux yeux rouges dans les poches du concierge, cet irascible fonctionnaire s’était enfui avec un hurlement désespéré qui avait attiré un policier jusqu’à la grille de la cour avec la menace de fermer l’endroit.
Finalement, cependant, une lettre arriva, l’engageant pour une soirée. Il fut tout d’abord incrédule, puis modestement effrayé, perplexe, exultant et abattu tour à tour. Voici une ouverture — la première. Et parce que c’était la première, son succès ou son échec signifiait de futurs engagements ou une relégation dans la rue, peut-être comme balayeur. Il ne devait y avoir aucun fléchissement désormais, aucune maladresse, aucune erreur, aucune hésitation d’amateur. Ce sont les esprits vides qui exigent le plus ardemment de l’intelligence chez les autres. Un seul bâillement de la part d’un tel public signifiait sa damnation professionnelle — il le savait ; chaque seconde devait éclater comme l’écume dans une coupe de vin ; un instant de perplexité, un relâchement de la tension, et ces intellects flasques se détendraient dans leur inertie naturelle. Incapables de se divertir eux-mêmes, dépendant entièrement d’esprits supérieurs pour un répit contre l’ennui, leur caprice contrôlait son destin ; et il le savait.
Assis là, près de la fenêtre ensoleillée avec une paire de magnifiques chats persans blancs ronronnant sur chaque genou, il lut et relut la lettre le convoquant le lendemain à Seabright. Il savait qui était son hôtesse — une dame imposante récemment sortie d’un coin de saindoux, traînant avec elle quelques parents assortis aux intellects atrophiés et un mari dont le seul plaisir mental dépendait de la vitesse atteinte par sa voiture de course — le public le plus exigeant qu’il pût oser affronter.
Comme le Chevalier Blanc, il avait eu beaucoup d’entraînement, mais il craignait le sort de ce guerrier ; et tandis qu’il était assis là, il ramassa un tas de cerceaux d’argent, les lança en l’air séparément de sorte qu’ils redescendirent liés en une chaîne scintillante, les boucla et les déboucla, et, se lassant, les lança pensivement vers le plafond à nouveau, où ils disparurent un par un en plein vol.
Les chats ronronnaient ; il en ramassa un, le modela soigneusement dans ses mains élégantes ; et bientôt, sous le massage agréable, son ronronnement augmenta tandis qu’il diminuait et diminuait jusqu’à la taille d’un petit chaton duveteux, puis disparut entièrement, laissant dans sa main une minuscule souris blanche. Cette souris, il la lança en l’air, où elle ne devint plus du tout une souris mais un papillon blanc qui voleta de-ci de-là, se posant enfin sur le rideau de la fenêtre et restant suspendu là, ouvrant et fermant ses ailes neigeuses.
« C’est bien beau tout ça », réfléchit-il, sombrement, alors que, d’un geste de la main, l’air fut rempli de canaris ; « c’est bien beau tout ça, mais supposons que je fasse une erreur ? Ce qu’il me faut, c’est répéter devant quelqu’un avant d’affronter deux ou trois cents personnes. »
Il crut entendre frapper à sa porte et écouta un moment. Mais comme il y avait une sonnette électrique là, il conclut qu’il s’était trompé ; et ramassant l’autre chat blanc, il commença un massage doux qui stimula son ronronnement, apparemment aux dépens de sa couleur et de sa taille, car en quelques instants lui aussi diminua jusqu’à devenir un très petit chaton noir comme du charbon, se transformant en un clin d’œil en un merle, lorsqu’il le lança négligemment vers le plafond. C’était bien fait ; dans toute l’Inde, aucun magicien n’aurait pu le faire plus habilement, plus négligemment.
Se penchant en avant dans son fauteuil, il fit réapparaître les deux chats blancs derrière lui, remit les chatons dans leur boîte, attrapa le merle et le mit en cage, et était en train de remonter soigneusement le ressort du papillon blanc, quand à nouveau il crut que quelqu’un frappait.
III
LA SOURIS VERTE
Montrant la valeur d’un coup de main lorsqu’il est blanc et svelte
Cette fois, il alla tranquillement vers la porte et l’ouvrit ; une jeune fille se tenait là, disant : « Je vous demande pardon de vous déranger... » Il était grand temps qu’elle l’admette, car ses yeux le dérangeaient jour et nuit depuis la première fois qu’il l’avait croisée dans le couloir.
Elle semblait être un peu effrayée, elle aussi, et, attendant à peine son invitation, elle entra avec un coup d’œil rapide derrière elle et marcha jusqu’au centre de la pièce en tenant ses jupes soigneusement comme si elle marchait dans l’herbe mouillée.
« Je... je suis ennuyée », dit-elle d’une voix qui n’était pas parfaitement sous contrôle. « S’il vous plaît, voudriez-vous me dire s’il existe une chose telle qu’une souris vert pois ? »
Alors il fit une chose mesquine ; il aurait pu éclaircir cette affaire avec un mot, un sourire, et... il ne le fit pas.
« Une souris verte ? » répéta-t-il doucement, presque avec pitié.
Elle hocha la tête, puis pâlit ; il tira un grand fauteuil vers elle, car ses genoux tremblaient un peu ; et elle s’assit avec un regard suppliant qui aurait dû le rendre honteux de lui-même.
« Qu’est-ce qui vous a effrayée ? » s’enquit l’homme le plus mesquin qui soit.
« J’étais dans mon atelier... et je dois d’abord vous expliquer que depuis des semaines et des semaines je... je m’imaginais entendre des bruits... » Elle regarda soigneusement autour d’elle ; rien d’animé n’était visible. « Des bruits », répéta-t-elle, en avalant une petite boule dans sa gorge blanche, « comme les faibles couinements, crissements, reniflements et grattements de... de choses vivantes. J’ai demandé au concierge, et il a dit que la maison n’était pas très bien construite et que les poutres et les lambris se rétractaient. »
« A-t-il dit cela ? » s’enquit le jeune homme, en pensant aux pots-de-vin.
« Oui, et j’ai essayé de le croire. Et un jour, j’ai cru entendre environ une centaine de canaris chanter, et je sais que je l’ai entendu, mais cet idiot de concierge a dit que c’étaient les moineaux sous les avant-toits. Puis un jour, quand votre porte était ouverte et que je montais l’escalier, et qu’il faisait sombre dans l’entrée, quelque chose de gros et de mou a battu sur le tapis, et... étant extrêmement courant de crier... je ne l’ai pas fait, mais j’ai réussi à passer devant, et... » ses yeux violets s’agrandirent d’horreur... « savez-vous ce qu’était cette chose molle et battante ? C’était un hibou ! »
Il le savait ; il avait réussi à sécuriser l’oiseau échappé avant que son appel électrique ne puisse réveiller le concierge.
« J’ai appelé le concierge », dit-elle, « et il est venu et nous avons fouillé l’entrée ; mais il n’y avait pas de hibou. »
Il parut être très impressionné ; elle reconnut la sympathie dans ses yeux bruns.
« Ce misérable concierge a déclaré que j’avais vu un chat », reprit-elle ; « et je n’ai pas pu le persuader du contraire. Pendant une semaine, j’ai à peine osé poser le pied sur les escaliers, mais je devais le faire... voyez-vous, je vis chez moi et je ne viens à mon atelier que pour peindre. »
« Je pensais que vous viviez ici », dit-il, surpris.
« Oh, non. J’ai mon atelier... » elle hésita, puis sourit. « Tout le monde se moque de moi, et je suppose qu’ils vont m’en faire sortir par le rire, mais je déteste les conventions, et j’avais vraiment l’espoir d’avoir du talent pour autre chose que la frivolité. »
Son regard erra dans sa chambre ; puis soudain, la signification possible de sa situation non conventionnelle la fit se lever, sérieuse mais maîtresse d’elle-même.
« Je vous demande encore pardon », dit-elle, « mais j’ai été vraiment chassée de mon atelier... assez effrayée, je l’avoue. »
« Qu’est-ce qui vous a chassée ? » demanda-t-il coupablement.
« Quelque chose... vous pouvez à peine le croire... et je n’ose pas le dire au concierge de peur qu’il ne me trouve... bizarre. » Elle leva ses yeux affligés et charmants à nouveau : « Oh, s’il vous plaît, croyez que j’ai vraiment vu une souris vert vif ! »
« Je le crois », dit-il, en grimaçant.
« Merci. Je... je sais parfaitement comment cela sonne... et je sais que les gens horribles voient des choses comme ça, mais... » elle parla pitoyablement... « je n’avais pris qu’un verre de clairet au déjeuner, et je suis parfaitement saine de corps et d’esprit. Comment pourrais-je voir une telle chose si elle n’était pas là ? »
« Elle était là », déclara-t-il.
« Le croyez-vous vraiment ? Une souris verte... vert vif ? »
« Je n’en ai aucun doute », l’assura-t-il ; « j’en ai vu une moi-même l’autre jour. »
« Où ? »
« Sur le plancher... » il fit un geste vague. « Il y a probablement une fissure entre votre atelier et mon mur, et le petit coquin s’est glissé chez vous. »
Elle resta debout à le regarder avec incertitude : « Existe-t-il vraiment des choses comme des souris vertes ? »
« Eh bien », expliqua-t-il, « j’imagine que celle-ci était blanche à l’origine. Quelqu’un l’a probablement teinte en vert. »
« Mais qui diable serait assez idiot pour faire une chose pareille ? »
Ses oreilles devinrent rouges — il les sentit devenir ainsi.
Après un moment, elle dit : « Je suis heureuse que vous m’ayez dit que vous aussi, vous avez vu cette souris indescriptible. J’ai décidé d’écrire aux propriétaires de la maison et de demander une enquête immédiate. Serait-ce... serait-ce trop vous demander d’écrire aussi ? »
« Allez-vous... allez-vous écrire ? » demanda-t-il, atterré.
« Certainement. Soit quelque créature affreuse ici tient une oisellerie et ramène des choses qui s’échappent, soit la maison est infestée. Je me moque de ce que dit le concierge ; j’ai bien entendu des couinements, des gémissements et des pleurnichements ! »
« Supposons... supposons que nous attendions », commença-t-il maladroitement ; mais à ce moment-là, ses yeux bleus s’agrandirent ; elle le saisit convulsivement par le bras, pointant du doigt, un doigt neigeux tendu.
« Oh ! » dit-elle hystériquement, et l’instant suivant, elle se tenait debout sur une chaise, pâle comme un spectre. C’était un miracle qu’elle ne fût pas montée sur la commode aussi, car là, sortant en file indienne effrayante du lambris, venaient des souris... des souris de diverses teintes. Une rouge menait le rang lugubre, une noire et blanche venait ensuite, puis dans un cortège convenable suivait la coupable verte, une jaune, une bleue, et finalement... horreur des horreurs !... une souris rouge, blanche et bleue, portant un minuscule drapeau américain.
Il tourna un visage misérable vers elle ; elle, les yeux dilatés, figée en statue, le vit s’avancer, tendre une baguette blanche... vit l’étrange cortège de souris monter sur le bâton et former une rangée, les queues pendantes... vit le jeune homme porter les créatures vers une boîte et les y jeter.
Il essayait de parler maintenant. Elle l’entendit balbutier quelque chose à propos de l’évasion des souris ; elle l’entendit lui demander pardon. Étourdie, elle posa sa main dans la sienne alors qu’il l’aidait à redescendre au sol ; sans force, sans voix, elle s’affaissa dans le grand fauteuil, l’horreur dilatant encore ses yeux.
« C’est fini pour moi », dit-il lentement, « si vous écrivez aux propriétaires. J’ai soudoyé le concierge pour qu’il ne dise rien. Je suis terriblement mortifié que ces choses soient arrivées pour vous ennuyer. »
La couleur revint sur son visage ; l’étonnement domina sa colère. « Mais pourquoi... pourquoi gardez-vous de telles créatures ? »
« Pourquoi ne le devrais-je pas ? » demanda-t-il. « C’est mon métier. »
« Votre... quoi ? »
« Mon métier », répéta-t-il avec opiniâtreté.
« Oh », dit-elle, révoltée, « ce n’est pas vrai ! Vous êtes un gentleman... je sais parfaitement qui vous êtes ! »
« Qui suis-je ? »
Elle l’appela par son nom, presque avec colère.
« Eh bien », dit-il maussadement, « et alors ? Si vous avez enquêté sur mon passé, vous devez savoir que je suis aussi pauvre que ces misérables souris. »
« Je... je le sais. Mais vous êtes un gentleman... »
« Je suis un saltimbanque », dit-il ; « je veux dire saltimbanque dans son interprétation originale. Il n’y a ni sens ni nécessité pour moi de le nier. »
« Je... je ne vous comprends pas », murmura-t-elle, choquée.
« Eh bien, je fais des tours de singe pour divertir les gens », répondit-il, forçant un rire, « ou plutôt, j’espère en faire quelques-uns... et être payé pour cela. J’imagine que chaque homme trouve son propre niveau ; j’ai trouvé le mien, apparemment. »
Son visage était impénétrable ; elle resta étendue dans le grand fauteuil, l’observant.
« Il me reste un peu d’argent », dit-il ; « assez pour tenir un jour ou deux. Puis je dois être payé pour divertir des gens à Seabright ; et », ajouta-t-il avec ce sourire très attirant dont toute amertume avait disparu, « et ce sera le premier argent que j’aurai jamais gagné de toute ma vie. »
Elle était assez jeune pour être fascinée, assez enfant pour sentir la petite boule dans sa gorge monter. Elle savait qu’il était pauvre ; ses sœurs le lui avaient dit ; mais elle avait supposé que ce n’était qu’une pauvreté relative... tout comme ses cousins, par exemple, avaient à peine assez pour garder plus de deux chevaux en ville et une seule automobile. Mais le besoin... le besoin réel... elle n’en avait jamais rêvé dans son cas... elle pouvait à peine le comprendre même maintenant... il était si bien soigné, si attirant, rayonnant carrément de bonne éducation et de cette atmosphère financière facile à laquelle elle était habituée.
« Alors voyez-vous », continua-t-il gaiement, « si vous vous plaignez aux propriétaires au sujet des souris vertes, eh bien, je devrai partir, et, en fait, je n’ai pas assez d’argent pour aller n’importe où, sauf... » il rit.
« Où ? » réussit-elle à dire.
« Au parc. Je plaisantais, bien sûr », s’empressa-t-il d’ajouter, car elle était devenue plutôt pâle.
« Non », dit-elle, « vous ne plaisantiez pas. » Et comme il ne répondait pas : « Bien sûr, je n’écrirai pas... maintenant. J’aimerais mieux que mon atelier soit envahi de souris multicolores... » Elle s’arrêta avec quelque chose qui ressemblait presque à un sanglot. Il sourit, pensant qu’elle riait.
Mais oh, le coup pour elle ! Dans son enthousiasme juvénile, elle avait toujours, depuis la première fois qu’ils s’étaient rencontrés, été sensibilisée à ce grand jeune homme aux traits nets et attirants. Et peu à peu, elle apprit son nom et interrogea ses sœurs à son sujet, et quand elle entendit parler de sa ruine récente et de son retrait des réunions de son genre, sa jeunesse rougit jusqu’à ses racines romantiques, réchauffant tout en elle envers ce jeune homme splendide et radieux qui vivait si noblement, si fièrement à l’écart. Et puis... miracle de Manhattan !... il avait prouvé son courage devant ses yeux étourdis... surgissant soudainement de la terre même pour la sauver d’un destin que son désir ardent peignait plus noir à chaque fois qu’elle embellissait l’incident. Et elle décorait le souvenir de celui-ci chaque jour.
Et maintenant ! Ici, à côté d’elle, se trouvait ce prince parmi les hommes, son champion, battu à genoux par le Destin, et contemplant une carrière misérable et incertaine pour empêcher son corps divin de mourir réellement de faim. Et elle... elle avec plus d’argent qu’elle ne savait quoi en faire, impuissante à l’aider, empêchée de sortir son chéquier et de lui ordonner d’écrire et d’écrire jusqu’à ce qu’il ne puisse plus écrire.
Un souvenir... une pensée se glissa. Où avait-elle entendu son nom associé à celui de son père ? Dans l’Ophir Steel ? Certainement ; et n’était-ce pas le père de ce jeune homme qui avait posé les bases de la fortune de son père ? Elle avait entendu quelque chose de ce genre, quelque part.
Il dit : « Je n’avais aucune idée d’ennuyer qui que ce soit... vous encore moins... avec mes malheurs. En effet, je n’ai plus aucun chagrin maintenant, parce qu’aujourd’hui j’ai reçu mes premiers encouragements ; et sans aucun doute, je serai un immense succès. Seulement... j’ai pensé qu’il était préférable de clarifier pourquoi cela me causerait un préjudice considérable en ce moment si vous deviez écrire. »
« Dites-moi », dit-elle d’une voix tremblante, « y a-t-il quelque chose... quelque chose que je puisse faire pour... pour équilibrer la profonde dette de gratitude que je vous dois... »
« Quelle dette ? » demanda-t-il, étonné. « Oh ! cela ? Eh bien, ce n’est pas une dette... si ce n’est que j’étais heureux... parfaitement et sereinement heureux d’avoir eu cette chance de... d’entendre votre voix... »
« Vous avez été courageux », dit-elle précipitamment. « Vous pouvez prendre cela aussi à la légère qu’il vous plaira, mais je sais. »
« Moi aussi », rit-il, enchanté par la couleur montant à ses joues.
« Non, vous ne savez pas ; vous ne savez pas ce que j’ai ressenti... combien j’avais peur de montrer à quel point... profondément je ressentais. Je l’ai ressenti si profondément que je ne l’ai même pas dit à mes sœurs », ajouta-t-elle naïvement.
« Vos sœurs ? »
« Oui ; vous les connaissez. » Et comme il restait silencieux, elle dit : « Ne savez-vous pas qui je suis ? Ne connaissez-vous même pas mon nom ? »
Il secoua la tête, en riant.
« J’aurais donné tout ce que j’avais pour le savoir ; mais, bien sûr, je ne pouvais pas demander aux domestiques ! »
La surprise, la déception, l’orgueil blessé de ce qu’il n’avait eu aucun désir de savoir laissèrent rapidement place à une compréhension qui fit picoler un petit frisson de la tête aux pieds. Sa retenue était le plus bel hommage jamais rendu ; elle le vit instantanément ; et le regard droit qu’elle lui lança de ses yeux clairs lui coupa le souffle pendant une seconde.
« Vous souvenez-vous de Sacharissa ? » demanda-t-elle.
« Je m’en souviens... certainement ! J’ai toujours pensé... »
« Quoi ? » dit-elle en souriant.
Il marmonna quelque chose à propos des yeux et de la peau blanche et d’un tic des paupières lourdes.
Elle était parfaitement à l’aise maintenant ; elle se pencha en arrière dans son fauteuil, l’étudiant calmement.
« Supposons », dit-elle, « que les gens puissent me voir ici maintenant. »
« Cela mettrait fin à votre carrière artistique », répondit-il en riant ; « et imaginez ! Je vous prenais pour le genre qui peignait pour une existence nue ! »
« Et moi... je vous prenais pour... »
« Quelque chose de très différent de ce que je suis. »
« D’une certaine manière... pas d’autres. »
« Oh ! J’ai l’air du saltimbanque ? »
« Je n’expliquerai pas ce que je veux dire », dit-elle avec une couleur accentuée, et se leva de sa chaise. « Comme il n’y a plus de souris vertes pour me guetter de derrière mon chevalet », ajouta-t-elle, « je ne peux plus avoir d’excuse pour abandonner l’art. Puis-je ? »
La douceur traînante de la question était à peine un défi, pourtant il osa le relever.
« Vous m’avez demandé », dit-il, « si vous pouviez faire quelque chose pour moi. »
« Puis-je ? » s’exclama-t-elle.
« Oui. »
« Je le ferai... je suis heureuse... dites-moi ce que je dois faire ? »
« Eh bien, c’est seulement ceci. Je dois passer devant un public de deux cents personnes et faire des choses. J’ai eu de l’entraînement ici tout seul, mais... mais si cela ne vous dérange pas, j’aimerais l’essayer devant quelqu’un... vous. Cela vous dérange ? »
Elle se tenait là, mince, aux yeux bleus, réfléchissant ; puis innocemment : « Si je me suis compromise, le mal était fait depuis longtemps, n’est-ce pas ? Ils vont m’enlever mon atelier de toute façon, alors je pourrais aussi bien avoir autant de plaisir que je peux. »
Et elle s’assit, gracieusement, joignant ses doigts blancs sur ses genoux.
IV
UNE IDOLE IDÉALE
Un chapitre consacré à la proposition que toute l’humanité est née d’une femme
Il commença soudainement par remplir l’air de canaris ; ils volèrent, gazouillèrent et voletèrent autour de sa tête, jusqu’à ce que, déconcertée, elle recule, presque effrayée par l’ouragan doré.
Pour la rassurer, il commença à faire des choses incroyables avec les grands cerceaux d’argent, formant des chaînes et des figures liées sous ses yeux émerveillés, bien que chaque cerceau semblât solide et sans rupture dans sa circonférence polie. Puis, un par un, il lança les anneaux en l’air et ils disparurent dans les airs sous ses yeux mêmes.
« Comment avez-vous fait cela ? » cria-t-elle, enchantée.
Il rit et fit apparaître les gros chats persans blancs, les changea en chatons, puis en oiseaux et en papillons, et finalement en un bol rempli de gros poissons rouges aux yeux fixes. Puis il ramassa une louche, pêcha les poissons, les fit soigneusement frire sur une lampe électrique, les renversa de la poêle fumante dans l’eau, où ils s’éloignèrent tranquillement, écarquillant les yeux d’étonnement.
« Cela », dit la jeune fille, excitée, « est miraculeux ! »
« N’est-ce pas ? » dit-il, ravi comme un enfant de ses éloges. « Quelle carte choisirez-vous ? »
Et il lui tendit un jeu.
« L’as de cœur, s’il vous plaît. »
« Tirez-le du paquet. »
« N’importe quelle carte ? » s’enquit-elle. « Oh ! comment diable m’avez-vous fait tirer l’as de cœur ? »
« Tenez-le fermement », l’avertit-il.
Elle le saisit dans ses jolis doigts.
« Êtes-vous sûre de le tenir ? » demanda-t-il.
« Parfaitement. »
« Regardez ! »
Elle regarda et trouva que c’était la dame de carreau qu’elle tenait si fermement ; mais, regardant à nouveau pour se rassurer, elle fut étonnée de constater que la carte était le valet de trèfle. « Déchirez-la », dit-il. Elle la déchira en petits morceaux.
« Jetez-les en l’air ! »
Elle obéit, et faillit crier en les voyant prendre feu en plein vol et flotter au loin en flocons de cendre.
Le visage empourpré, les yeux brillants, elle se tourna vers lui, suspendue à chacun de ses mouvements, à chaque expression.
Sous ses yeux ravis, les souris multicolores dansèrent des gigues sur des fils tendus, puis furent soigneusement roulées en petites boules de papier qui commencèrent immédiatement à gonfler jusqu’à ce que chacune soit aussi grosse qu’un ballon de football. Celles-ci éclatèrent, et de chaque ballon de papier blanc sortirent des chatons, des tortues, des serpents, des poulets, des canards, et finalement deux lapins blancs aux yeux roses stupides qui commencèrent gravement à valser autour de la pièce.
« Veuillez vous lever et secouer vos jupes », dit-il.
Elle se leva précipitamment et obéit ; une pluie de pièces d’argent tomba, puis de l’or, puis des billets de banque, jonchant le sol. Puis des pierres précieuses commencèrent à tomber autour d’elle ; elle les secoua de ses cheveux, de son col, de son cou ; elle serra les mains dans un étonnement nerveux, mais à l’intérieur de chaque petit poing serré, elle sentit quelque chose, et en ouvrant ses doigts, elle inonda littéralement le sol de diamants.
« Ne peux-tu m’en garder une ? » demanda-t-il. « J’en ai vraiment besoin. » Mais lorsqu’elle chercha à nouveau le tas étincelant à ses pieds, il avait disparu ; et, beau chercher, pas une pièce, pas un joyau ne restait.
Levant les yeux avec consternation, elle se trouva au milieu d’une véritable tempête de papillons blancs — non, ils étaient rouges — non, verts !
« Y a-t-il quoi que ce soit en ce monde que tu désires ? » lui demanda-t-il.
« Un… un verre d’eau… »
Elle le tenait déjà entre ses mains et elle cria de stupeur, renversant le verre plein à ras bord ; mais aucune eau ne s’en échappa, seulement une pluie de petites flammes cramoisies.
« Je ne peux pas… je ne peux pas boire ça, n’est-ce pas ? » balbutia-t-elle.
« En toute sécurité », sourit-il, et elle y goûta.
« Goûte encore », dit-il.
Elle réessaya ; c’était de la limonade.
« Encore. »
C’était du ginger ale.
« Une fois de plus. »
Elle fixa le verre, qui écumait d’un soda à la crème glacée ; il y avait aussi une longue cuillère en argent dedans.
Enchantée, elle se renversa en arrière, savourant sa glace, l’observant timidement.
Il continua joyeusement à faire des choses étranges ou charmantes ; ses yeux étaient fatigués, éblouis, mais pas trop las pour le regarder, bien qu’elle suivît à peine les objets merveilleux qui apparaissaient, disparaissaient, étincelaient et s’enflammaient sous ses mains sans cesse actives.
Elle remarqua avec un frisson l’apparition d’un hibou qui se posa un moment sur son épaule puis se transforma en un gros manchon de fourrure qui allait bien tant qu’il le tenait, mais qui s’en alla sur quatre pattes lorsqu’il le jeta au sol.
Une pluie de choses brillantes suivit, pareille à des étoiles filantes ; deux ou trois rosiers poussèrent, firent des bourgeons et fleurirent sous ses yeux ; et il déposa les fleurs fraîches et parfumées dans ses mains. Elles devinrent des violettes plus tard, mais cela n’avait aucune importance ; rien n’avait plus d’importance tant qu’elle pouvait rester là à le contempler — l’homme le plus splendide sur lequel ses yeux de jeune fille s’étaient jamais posés.
Environ deux mille mètres de rubans brillants tombèrent soudain du plafond ; elle le regarda avec quelque chose de dangereusement proche d’un soupir. D’un vieux chapeau, il produisit une cage remplie de perroquets ; chaque perroquet répétait son prénom avec convenance, monotonement, jusqu’à ce qu’ils soient remis dans le chapeau et fourrés dans une boîte qui fut alors mise à feu.
Son cœur était bien rempli maintenant ; car elle n’avait que dix-huit ans et elle avait songé à sa pauvreté. Alors, quand la boîte finit par se consumer et que des débris noirs et calcinés les perroquets sortirent triomphalement, répétant gravement son nom à l’unisson ; et quand elle vit que le spectacle touchait à sa fin, elle se leva, posa son soda à la crème glacée sur une table, et, bien que le verre se transformât instantanément en théière, elle marcha droit vers lui et lui tendit la main.
« J’ai passé un moment absolument délicieux », dit-elle. « Et je veux te dire que j’ai réfléchi à plusieurs choses, et l’une d’elles est qu’il est parfaitement ridicule que tu sois pauvre. »
« C’est assez ridicule, en effet », admit-il, surpris. « N’est-ce pas ! Et ce n’est pas nécessaire du tout. Ton père a fait fortune pour le mien. Tout ce que tu as à faire, c’est de laisser mon père faire fortune pour toi. »
« Est-ce tout ? » demanda-t-il en riant.
« Bien sûr. Pourquoi ne le lui as-tu pas dit ? L’as-tu vu ? »
« Non », dit-il gravement.
« Pourquoi pas ? »
« J’en ai vu d’autres — je n’ai pas eu envie d’essayer — plus d’amis. »
« Le feras-tu — maintenant ? »
Il secoua la tête.
« Alors je le ferai. »
« Je t’en prie, ne fais pas ça », dit-il doucement. Sa main reposait toujours dans la sienne ; elle leva les yeux vers lui ; ses yeux étaient brillants comme des étoiles et un peu humides.
« Je ne peux tout simplement pas supporter cela », dit-elle en affermissant sa voix.
« Quoi ? »
« Ta… ta détresse… » Elle s’étouffa ; sa bouche sensible trembla.
« Bon Dieu ! » souffla-t-il ; « cela te fait quelque chose ! »
« Quelque chose… quelque chose », balbutia-t-elle. « Tu as sauvé ma vie avec un rire ! Tu affrontes la f-famine avec un rire ! Ton père a fait la fortune du mien ! Cela me fait quelque chose ? Oui, cela me fait quelque chose ! »
Mais elle avait baissé la tête ; une larme brillante tomba, pailletant ses chaussures vernies ; les secondes palpitantes s’écoulèrent ; il posa son autre main sur les deux siennes qu’il tenait, et resta silencieux, stupéfait, osant à peine comprendre.
Et ce n’était pas ici qu’il pouvait comprendre ou même espérer — son instinct le maintenait stupide et silencieux. Bientôt, il lâcha ses mains.
Elle dit « Au revoir » assez calmement ; il la suivit jusqu’à la porte et l’ouvrit, la regardant traverser le vestibule jusqu’à sa propre porte. Et là, elle s’arrêta et regarda en arrière ; et il se retrouva à ses côtés.
« Seulement », commença-t-elle, « seulement, ne fais plus toutes ces belles choses magiques pour qui que ce soit d’autre… veux-tu ? Je souhaite les… les avoir toutes pour moi — n’en partager aucune avec personne… »
Il emprisonna à nouveau ses mains. « Je ne ferai jamais rien de tout cela pour quelqu’un d’autre que toi », dit-il d’une voix mal assurée.
« Vraiment ? » Son visage s’embrasa.
« Oui, vraiment. »
« Mais comment… comment, alors, peux-tu… peux… »
« Je me moque de ce qui m’arrive ! » dit-il. À le regarder, personne n’aurait pensé qu’il fût assez jeune pour dire ce genre de choses.
« Moi, je m’en soucie », dit-elle en libérant ses mains et en rentrant dans son atelier.
Pendant un instant, son visage adorable et audacieux nagea devant ses yeux ; puis, l’instant d’après, elle était dans ses bras, pleurant toutes les larmes de son corps contre son épaule, ses lèvres pressées contre ses cheveux brillants.
Et cela aussi était fort bien en soi ; des choses plus folles se sont produites à notre époque ; mais rien de plus fou ne s’est jamais produit qu’un grand monsieur chauve qui monta les escaliers par bonds successifs, planta ses jambes écartées, raffermit sa prise potelée sur sa canne en malacca et les affronta les yeux et la ceinture dilatés.
Dans un anglais vigoureux mais incohérent, il demanda à savoir si cette scène faisait partie d’une éducation artistique.
« Papa », dit-elle calmement, « tu arrives juste à temps. Entre dans l’atelier et je viens dans un instant. »
Puis, tendant les deux mains à son amant et le regardant avec toute son âme dans ses yeux jeunes : « Je t’aime ; je t’épouserai. Et s’il y a des ennuis » — elle sourit à son père frénétique — « s’il y a des ennuis, je te suivrai à travers le pays pour exposer des souris vertes… »
« Quoi ! » tonna son père.
« Des souris vertes », répéta-t-elle avec un sourire adorable à son amant — « à moins que mon père ne te trouve une utilité dans ses affaires — dans l’optique d’une association. Et je vais vous laisser arranger cela ensemble. Au revoir. »
Et elle entra dans son atelier, fermant la porte derrière elle, laissant les deux hommes face à face dans l’entrée.
Pour quelqu’un d’aussi jeune, elle avait beaucoup de sagesse et un excellent goût ; et en écoutant, elle entendit son père exploser dans un mot saxon vigoureux. Il le disait toujours quand il était battu ; c’était le début de la fin, et la fin du plus doux commencement qui ait jamais pointé sur terre pour une jeune fille depuis que le premier rayon de soleil s’est glissé dans l’Éden.
Alors, elle s’assit sur son petit tabouret de campagne devant son chevalet et prit un miroir à main ; et, assise là, elle enleva soigneusement toute trace de larmes de ses yeux mouillés et charmants avec l’ourlet en batiste de son tablier de peintre.
« Sangbleu ! » répéta M. Carr, « dois-je comprendre que la seule chose que tu saches faire pour gagner ta vie est de te promener avec une troupe de souris savantes ? »
« J’ai inventé une machine », fit remarquer le jeune homme avec modestie. « Elle devrait valoir des millions — si vous preniez la peine de la financer. »
« L’idée m’est totalement répugnante ! » cria son père.
Le jeune homme rougit. « Si cela ne vous dérangeait pas de l’examiner… » Il tira de sa poche un petit mécanisme d’horlogerie délicatement conçu. « Voici la machine… »
« Je ne veux pas la voir ! »
« Vous l’avez vue. Cela vous dérange-t-il de vous asseoir un instant ? Attention à ce chaton ! Veuillez prendre cette chaise. Merci. Maintenant, si vous aviez l’amabilité d’écouter pendant dix minutes… »
« Je n’ai pas envie d’être aimable ! M’entendez-vous ! »
« Oui, j’entends », dit le jeune Destyn avec patience. « Et comme j’allais l’expliquer, la terre est circonscrite par des courants électriques sans fil… »
« Je… sacré nom, monsieur… »
« Mais ce ne sont pas les seuls courants invisibles qui circulent sans cesse autour de notre globe ! » poursuivit le jeune homme calmement. « Voyez-vous cette machine ? »
« Non, je ne la vois pas ! » grogna l’autre.
« Alors… » Et, se penchant plus près, William Augustus Destyn chuchota à l’oreille grasse et rouge de Bushwyck Carr.
« Quoi !!! »
« Certainement. »
« Vous ne pouvez pas le prouver ! »
« Regardez-moi faire. »
* * * * *
Ethelinda avait séché ses yeux. Toutes les quelques minutes, elle jetait un regard anxieux à la petite horloge française au-dessus de son chevalet.
« Que peuvent-ils bien faire ? » murmura-t-elle. Et quand la longue heure sonna, elle se leva avec résolution et frappa à la porte.
« Entrez », dit son père, irrité, « mais n’interrompez pas. William et moi sommes engagés dans une transaction commerciale très importante. »
V
SACHARISSA
_Traitant de certains événements scientifiques faisant suite au voyage de noces de William et Ethelinda_
Sacharissa prit la présidence. Elle ne connaissait rien à la procédure parlementaire ; ni sa sœur cadette, mariée, Ethelinda, ni le beau-frère récemment acquis, William Augustus Destyn.
« La séance est ouverte », dit Sacharissa, et son beau-frère lâcha à contrecœur la main de sa nouvelle épouse — à l’exception d’un doigt.
« Mademoiselle la Présidente », commença-t-il en se levant.
La présidente le reconnut et croqua un chocolat.
« Je propose que notre société soit connue sous le nom de The Green Mouse, Limited. »
« Pourquoi Limited ? » demanda Sacharissa.
« Pourquoi pas ? » répondit sa sœur avec chaleur.
« Eh bien, qu’est-ce que votre jeune homme entend par Limited ? »
« Je suppose », dit Linda, « qu’il veut dire que ce sera la limite. N’est-ce pas, William ? »
« Certainement », dit Destyn gravement ; et la motion fut mise aux voix et adoptée.
« Rissa, chère ! »
La présidente reconnut nonchalamment sa sœur cadette.
« Je propose que l’objet de cette société soit de rendre ses membres très, très riches. »
La motion fut adoptée ; Linda ramassa un bout de papier et commença à calculer la possibilité d’une nouvelle voiture de tourisme.
Puis Destyn se leva ; la présidente lui fit un signe de tête et se renversa en arrière, tapotant un rythme avec le bout de son crayon contre ses dents neigeuses.
Il commença de sa voix facile et agréable, regardant sa jolie femme :
« Vous savez, très chère — et Sacharissa, là-bas, est également au courant — que, au cours de mes expériences économiques en rapport avec le Trust sans fil de votre père, j’ai découvert par hasard comment utiliser certains courants inédits d’un caractère extraordinaire. »
L’expression de Sacharissa devint sceptique ; Linda regardait son mari avec une admiration non feinte.
« Ces courants nouveaux et jusqu’ici insoupçonnés », poursuivit Destyn avec modestie, « ne sont pas électriques mais psychiques. Pourtant, comme les courants sans fil, leur flux entoure éternellement la terre. Ces courants, je le crois, tirent leur origine de cette grande force inconnue que, faute de meilleur nom, nous appelons destin ou prédestination. Et je suis convaincu qu’en interceptant l’un de ces courants, il est possible de connecter les personnalités subconscientes de deux personnes de sexe opposé qui, bien qu’ultimement destinées l’une à l’autre depuis le commencement des choses, ont, à travers des incarnations successives, manqué jusqu’ici la consommation finale — le mariage ! — qui était le but de leur création. »
« Bill, chéri », soupira Linda, « comme tu expliques divinement l’infini. »
« Balivernes ! » dit Sacharissa ; « continue, William. »
« C’est tout », dit Destyn. « Nous avons convenu de mettre mille dollars chacun pour que je puisse expérimenter. J’ai perfectionné l’instrument — le voici. »
Il tira de la poche de son gilet un petit étui à bijoux plat et en sortit une machine délicate ressemblant à l’intérieur compliqué d’une montre.
« Maintenant », dit-il, « avec cette minuscule machine dissimulée dans la poche de mon gilet, je m’approche de n’importe quel homme et, en tournant une vis comme la couronne d’une montre, j’ouvre le récepteur microscopique. Dans le récepteur affluent toutes les émanations psychiques de ce citoyen sans méfiance. La machine est chargée, positivement. Ensuite, je flâne vers un autre homme, je place l’instrument sur une table — comme ceci — et j’actionne un levier. Voyez-vous ce fil de cheveu en Rosium se dérouler comme un tentacule ? Il cherche, il tâtonne à la recherche du courant psychique invisible, négatif, qui portera son message. »
« À qui ? » demanda Sacharissa.
« À la personnalité subconsciente de la seule femme pour laquelle il a été créé, la seule femme sur terre dont la personnalité psychique est correctement accordée pour intercepter ce salut sans fil et y répondre. »
« Comment savez-vous si elle répond ? » demanda Sacharissa, incrédule. Il montra le fil de cheveu en Rosium :
« Je surveille ceci. À l’instant où le courant psychique l’atteint et l’éveille, crack ! — une pointe minuscule d’incandescence bleue se forme au bout du tentacule. C’est fait ; la communication psychique est établie. Et cet homme et cette femme, où qu’ils soient sur terre, seront attirés l’un vers l’autre, sûrement, inexorablement, même des coins les plus reculés du monde, pour accomplir ce à quoi ils étaient destinés depuis que le temps a commencé. »
Il y eut un silence semi-respectueux ; Linda regarda la petite machine semblable à un bijou avec un léger frisson ; Sacharissa haussa ses jeunes épaules.
« Quelle part de tout cela », dit-elle, « est de la théorie et quelle part est un fait ? — car, William, tu as toujours été un peu poète. »
« Je ne sais pas. Il y a un mois, j’ai essayé sur le valet de pied de votre père, et en une semaine, il avait épousé une femme de chambre totalement étrangère. »
« Oh, ils font ce genre de choses de toute façon », fit remarquer Sacharissa, et ajouta, peu convaincue : « Ce tentacule a-t-il brillé en bleu ? »
« C’est certainement ce qu’il a fait », dit Destyn.
Linda murmura : « J’y crois. Émettons des actions. »
« Émettre des actions est une chose », dit Destyn, « trouver des gens pour les acheter en est une autre. Vous et moi pouvons croire en Green Mouse, Limited, mais le reste du monde est toujours au-delà du Mississippi. »
« Ce qu’il faut faire », dit Linda, « c’est prouver ta théorie en pratiquant sur des gens. Ils n’aimeront peut-être pas l’idée, mais ils seront tellement reconnaissants, une fois mariés heureusement et de façon inattendue, qu’ils achèteront des actions. »
« Ou nous donneront des témoignages », ajouta Sacharissa, « que leur félicité était entièrement due à une seule dose de Green Mouse, Limited. »
« Ne sois pas frivole », dit Linda. « Pense à ce que l’invention de William signifie pour le monde ! Pense au temps qu’elle fera gagner aux jeunes hommes qui se trompent de cible ! Pense aux ennuis évités — plus de doutes, plus de timidité, plus d’hésitation, plus de spéculation, plus d’opposition de la part des parents. »
« N’importe lequel de nos clients », ajouta Destyn, « peut être instantanément branché sur un courant psychique privé qui lui garantira la seule fille au monde. Les fiançailles seront superflues ; ces deux-là ne pourront tout simplement pas échapper l’un à l’autre. »
« Si c’était vrai », fit remarquer Sacharissa, « ce serait très désagréable. Il n’y aurait aucun plaisir là-dedans. Cependant », ajouta-t-elle en souriant, « je ne crois pas en ta théorie ou en ta machine, William. Il en faudrait plus que cette combinaison pour me faire épouser qui que ce soit. »
« Alors nous n’allons pas émettre d’actions ? » demanda Linda. « J’ai besoin de tant de choses nouvelles et coûteuses. »
« Nous devons encore expérimenter un peu plus, d’abord », dit Destyn.
Sacharissa rit : « Bande-moi les yeux, donne-moi un crayon et place le Bottin Mondain devant moi. Quel que soit le nom que je marquerai, tu devras expérimenter avec. »
« Ne marque aucun de nos amis », commença Linda.
« Comment puis-je savoir qui je vais choisir ? C’est juste pour tout le monde. Allons ; promettez-vous de vous y tenir — vous deux ? »
Ils promirent avec hésitation.
« Alors moi aussi », dit Sacharissa. « Dépêchez-vous de me bander les yeux, quelqu’un. Le bus sera là dans une demi-heure, et vous savez comment agit père quand on le fait attendre. »
Linda lui banda les yeux avec un mouchoir, lui donna un crayon et s’assit sur un accoudoir, regardant le crayon planer au-dessus des pages du Bottin Mondain que sa sœur tournait au hasard.
« Cette page », annonça Sacharissa, « et ce nom ! » en le marquant d’un trait rapide.
Linda poussa un cri étouffé et tenta d’arrêter le crayon ; mais le doigt mobile avait écrit.
« Qui ai-je sélectionné ? » demanda la jeune fille, en arrachant le mouchoir de ses yeux. « Pourquoi fais-tu une crise, Linda ? »
Et, en regardant la page, elle vit qu’elle avait marqué son propre nom.
« Nous devons réessayer », dit Destyn, précipitamment. « Ça ne compte pas. Bande-lui les yeux, Linda. »
« Mais… ce ne serait pas juste », dit Sacharissa, hésitant entre prendre cela au sérieux ou en rire. « Nous avons tous promis, vous savez. Je devrais respecter ce que j’ai fait. »
« Ne sois pas idiote », dit Linda, préparant le mouchoir et le posant sur le front de sa sœur.
Sacharissa le repoussa. « Je ne peux pas rompre ma parole, même envers moi-même », dit-elle en riant. « Je n’ai pas peur de cette machine. »
« Veux-tu dire que tu es prête à prendre des risques stupides ? » demanda Linda, mal à l’aise. « Je crois en la machine de William, que tu y croies ou non. Et je ne tiens pas à ce que l’on fasse des expériences sur l’un des membres de la famille. »
« Si j’étais prête à l’essayer sur d’autres, ce serait lâche de ma part de reculer maintenant », dit Sacharissa en forçant un sourire ; car le sérieux de Destyn et de Linda commençait à la rendre un peu mal à l’aise.
« À moins que tu ne veuilles te marier assez vite, tu ferais mieux de ne pas tenter le coup », dit Destyn gravement.
« Tu… tu ne tiens pas particulièrement à te marier avec quelqu’un, juste maintenant, n’est-ce pas, chérie ? » demanda Linda. « Non », répondit sa sœur avec dédain.
Il y eut un silence ; Sacharissa, mal à l’aise, se mordit la lèvre inférieure et resta assise à regarder l’inquiétante machine.
C’était une grande fille, joliment formée, l’une de ces filles aux longs membres, aux pieds et chevilles étroits et délicats.
Ce genre de fille, quand elle possède aussi une masse de cheveux châtains, une bouche douce et des yeux gris, est calculé pour causer des ennuis.
Et elle était là, assise, un genou croisé sur l’autre, le pied fin se balançant, les sourcils perplexes légèrement froncés.
« Je ne vois aucune issue honorable », dit-elle résolument. « J’ai dit que je me conformerais au test les yeux bandés. »
« Quand nous avons promis, nous ne pensions pas à nous-mêmes », insista Ethelinda.
« Cela ne nous libère pas », répliqua sa sœur puritaine.
« Pourquoi ? » demanda Linda. « Suppose, par exemple, que ton crayon ait marqué le nom de William ! Cela aurait été im… immoral ! »
« L’aurait-ce été ? » demanda Sacharissa, tournant ses yeux gris honnêtes vers son beau-frère.
« Je ne crois pas », dit-il ; « j’aurais seulement été rebranché sur le courant de Linda. » Et il sourit à sa femme.
Sacharissa resta pensive et sérieuse, balançant son pied.
« Eh bien », dit-elle finalement, « autant y faire face tout de suite. S’il y a quelque chose dans cet instrument, nous le saurons tous assez vite. Branche ton récepteur, Billy. »
« Oh », cria Linda en pleurant, « ne fais pas ça, William ! »
« Branche-le », répéta Sacharissa. « Je ne vais pas être lâche et rompre ma promesse envers moi-même, et vous le savez tous les deux ! Si je dois passer par la stupidité de l’amour et du mariage, autant savoir qui est ce bandarlog… De toute façon, je ne crois pas vraiment en cette chose… Je ne peux pas y croire… De plus, j’ai mon propre esprit et ma propre volonté, et je m’imagine qu’il faudra plus que des expériences psychiques d’amateur pour changer l’un ou l’autre. Continue, Billy. »
« Tu es sérieuse ? » demanda-t-il, secrètement gratifié.
« Certainement », avec une superbe affectation d’indifférence. Et elle se leva et fit face à l’instrument.
Destyn regarda sa femme. Il mourait d’envie d’essayer.
« Will ! » s’exclama-t-elle, « suppose que nous n’allions pas aimer le futur f… fiancé de Rissa ! Suppose que père ne l’aime pas ! »
« Vous l’aimerez probablement tous autant que moi », dit sa sœur avec défi. « Willy, arrête de faire des yeux effrayés à ta femme et démarre ta machine infernale ! »
Il y eut un clic vicieux, un éclat de rouages en mouvement, un claquement, et c’était fait.
« As-tu maintenant, théoriquement, mon courant psychique en bouteille ? » demanda-t-elle avec dédain. Mais sa lèvre tremblait un peu.
Il hocha la tête, la regardant très sérieusement.
« Et maintenant, tu vas me brancher sur le courant psychique de cet inconnu ? »
« Ne le laisse pas faire ! » supplia Linda. « Billy, chéri, comment peux-tu alors que personne n’a la moindre idée de qui cette créature peut bien être ! »
« Vas-y ! » l’interrompit sa sœur, masquant son appréhension sous un sourire insouciant.
Clic ! Le tentacule scintillant et frémissant de Rosium jaillit, vibrant pendant quelques instants comme un fil d’argent. Soudain, il fut surmonté d’un éclair bleu d’incandescence.
« Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Le voilà ! » cria Linda, excitée. « Rissy ! Rissy, petite sœur, qu’as-tu fait ? »
« Rien », dit-elle, reprenant son souffle. « Je ne crois pas que cet éclair signifie quelque chose. Je ne me sens pas du tout différente… pas le moins du monde. Je me sens parfaitement bien et parfaitement calme. Je n’aime personne et je ne vais aimer personne… jusqu’à ce que je le veuille, et cela n’arrivera probablement jamais. »
Cependant, elle permit à sa sœur de la prendre dans ses bras et de la choyer. Il était assez curieux de voir à quel point elle se sentait jeune et inexpérimentée. Elle trouvait agréable d’être dorlotée, réconfortée et bercée, et pendant quelques instants, elle subit en silence la sollicitude et les appréhensions de Linda. Après un moment, cependant, elle eut honte.
« Rien ne va arriver, Linda », dit-elle en regardant rêveusement le plafond ; « ne t’inquiète pas, chérie ; j’échapperai au bandarlog. »
« Si rien ne se passe », fit remarquer Destyn en rangeant son instrument dans sa poche, « la Green Mouse, Limited, sera mise en liquidation sans passif ni actif, et il n'y aura pas de milliards pour toi, ni pour moi, ni pour personne. »
« William », dit sa femme, « fais-tu passer un vil désir d'argent avant le bonheur spirituel de ta propre belle-sœur ? »
« Non, chérie, bien sûr que non. »
« Alors, nous ferions mieux de prier tous les deux pour la faillite immédiate de la Green Mouse. »
Son mari répondit « Très volontiers », sans enthousiasme, et regarda par la fenêtre. « Tout de même », ajouta-t-il, « j'ai fait un mariage heureux. Je suis toujours pour les cloches de mariage. Sacharissa aimera ça aussi. Je ne vois pas pourquoi tu et moi ne devrions pas être des optimistes enthousiastes concernant la vie conjugale ; je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas prier pour le prochain mariage de Sacharissa. »
« William ! »
« Oui, chérie. »
« Tu fais passer l'argent avant le bonheur de ma sœur ! »
« Mais dans son cas, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas consciencieusement prendre en considération les deux. »
Linda jeta un regard tragique à son mari matérialiste, écarta sa sœur, se leva et s'enfuit. Après elle se précipita le contrit Destyn ; une porte lointaine se ferma bruyamment ; tous les éléments étaient réunis pour la joyeuse première dispute des jeunes mariés.
« Balivernes », dit Sacharissa en marchant vers la fenêtre, les mains fines croisées sans serrer derrière le dos.
VI
DANS LE PÉTRIN
Où Sacharissa reste dedans et un jeune homme ne peut sortir
La tempête de neige avait cessé ; de l'autre côté de la Cinquième Avenue, le parc ressemblait à la vue incrustée de mica d'une carte de Noël coûteuse. Chaque membre, branche et brindille était souligné par la neige collante ; des cristaux scintillaient sous le soleil matinal ; des enfants habillés avec élégance, munis de luges, gambadaient et jouaient sur l'étendue éblouissante. Au-dessus, l'arc bleu profond caractéristique d'un ciel new-yorkais s'étendait, sans être troublé par un nuage. Sa famille — c'est-à-dire son père, son beau-frère, sa sœur mariée, ses trois sœurs célibataires et elle-même — prévoyait de partir pour Tuxedo vers midi. Pourquoi ? Personne ne sait pourquoi les riches sont toujours en train d'aller quelque part. Quoi qu'il en soit, ils le font, heureusement pour les auteurs d'histoires.
« C'est tout aussi beau ici », pensa Sacharissa, « que ce l'est à la campagne. Je regrette de partir. »
Flânant près de la fenêtre ensoleillée et regardant l'étendue blanche, elle avait déjà écarté toute inquiétude de son esprit concernant l'expérience psychique sur elle-même. C'est-à-dire qu'elle ne l'avait pas exactement écartée, elle n'avait fait aucun effort conscient, c'était parti tout seul — ou, plutôt, cela avait été évincé, dominé par une soudaine et forte aversion à aller à Tuxedo.
Tandis qu'elle se tenait là, le sentiment grandit et persista, et, bientôt, elle se surprit à répéter tout haut : « Je ne veux pas y aller, je ne veux pas y aller. C'est stupide d'y aller. Pourquoi devrais-je y aller alors que c'est stupide et que je préférerais rester ici ? »
Pendant ce temps, Ethelinda et Destyn faisaient une réconciliation classique dans une partie éloignée de la maison, et la jeune épouse en était arrivée à dire :
« Chéri, je suis si inquiète pour Rissa. J'aimerais vraiment qu'elle ne parte pas à Tuxedo. Il y a tant d'hommes attirants attendus chez les Courland. »
« Elle ne peut échapper aux hommes nulle part, n'est-ce pas ? »
« N-non ; mais il y aura une concentration d'hommes particulièrement beaux et indésirables à Tuxedo cette semaine. Cette foule oisive, horrible et cynique vient de Long Island, et je ne veux pas qu'elle épouse l'un d'eux. »
« Eh bien, force-la à rester à la maison. »
« Elle veut y aller. »
« À quoi sert une sœur aînée si tu ne peux pas la faire t'obéir ? » demanda-t-il.
« Elle ne le fera pas. Elle a mis tout son cœur à vouloir y aller. Tous ces sports d'hiver bruyants lui plaisent. D'ailleurs, comment un membre de la famille peut-il être absent le jour de l'An ? »
Bras dessus, bras dessous, ils se promenèrent dans le grand salon, où un monsieur grand, pompeux et aux couleurs vives dictait sa loi aux triplées — trois très charmantes jeunes filles, habillées exactement de la même façon, qui disaient « Oui, pa-pa ! » et « Non, pa-pa ! » en un chœur grave et à la voix argentée chaque fois que l'obligation filiale l'exigeait.
« Et une autre chose », poursuivit le vieux monsieur joufflu et haut en couleur, dont la voix finissait généralement par un cri doucement mielleux quand il parlait avec emphase : « cette bande de vauriens de Westbury, Cedarhurst, Jericho, Meadowbrook va être présente à cette pendaison de crémaillère, et je vous mets en garde dès maintenant contre le fait d'accorder autre chose que l'attention la plus légère, superficielle et frivole à tout ce que l'un de ces jeunes chiots qui font claquer leur fouet et chassent le renard pourrait vous dire. M'avez-vous entendues ? » avec un cri mélodieux comme un klaxon de voiture de tourisme.
« Oui, pa-pa ! »
Le vieux monsieur agita son monocle en signe de renvoi et regarda sa montre.
« Le bus est là », dit-il nerveusement. « Venez, Will ; venez, Linda, et vous, Flavilla, Drusilla et Sybilla, mettez vos fourrures. Ne prenez pas l'ascenseur. Descendez par les escaliers, et dépêchez-vous ! S'il y a une chose en ce monde que je ne ferai pas, c'est d'attendre qui que ce soit sur terre ! »
Les laquais et les femmes de chambre volaient de façon distraite avec des manteaux de fourrure, des manchons et des étoles. En solennelle assemblée, l'expédition familiale défila devant l'ascenseur, descendit les escaliers jusqu'au hall inférieur, et là, s'aligna pour une inspection finale.
Un valet de pied couvert de vison attendait dehors ; valets, majordomes, seconds et femmes de chambre se mirent au garde-à-vous.
« Où est Sacharissa ? » demanda M. Carr, d'une voix sonore.
« Ici, papa », dit sa fille aînée en entrant calmement dans le hall, les mains toujours liées sans serrer derrière elle.
« Pourquoi n'as-tu pas ton chapeau et tes fourrures ? » demanda son père.
« Parce que je ne viens pas, papa », dit-elle gentiment.
La famille la regarda avec étonnement.
« Tu ne viens pas ? » cria son père, d'un beuglement mélodieux. « Si, tu viens ! Tu ne viens pas ! Et pourquoi diable non ? »
« Je ne sais vraiment pas, papa », dit-elle avec apathie. « Je n'ai pas envie d'y aller. »
Son père agita furieusement ses deux bras potelés. « Tu ne te sens pas bien ? Tu as l'air en forme. Tu es en forme. Tu ne te sens pas bien ? »
« Parfaitement. »
« Non, tu ne l'es pas ! Tu es pâle ! Tu es livide ! Tu es épuisée ! Prends un tonique et allonge-toi. Envoie ta femme de chambre chercher des médecins — toutes sortes de médecins — et fais-toi soigner. Ensuite, viens à Tuxedo avec ta femme de chambre demain matin. M'as-tu entendue ? »
« Très bien, papa. »
« Et reste éloignée de cet ascenseur tant qu'il n'est pas réparé. Il est capable de faire n'importe quoi. Ferdinand », dit-il à l'homme à la porte, « faites-le réparer immédiatement. Sacharissa, envoyez cette femme de chambre chercher un médecin ! »
« Très bien, papa ! »
Elle présenta sa joue à son parent emphatique ; il la salua de façon explosive, fit volte-face, rassembla la famille d'un coup d'œil, les fit avancer et ferma la marche avec sa propre personne impressionnante. Les grilles de fer résonnèrent, la porte du bus de l'opéra se referma, et Sacharissa retourna dans le salon rococo sans être tout à fait certaine de la raison pour laquelle elle n'était pas partie, pas tout à fait convaincue qu'elle se sentait parfaitement bien.
Pendant les premières minutes, son visage avait été tour à tour brûlant et froid, alternativement rouge et pâle. Son cœur, lui aussi, agissait de manière inhabituelle — faisant suffisamment de remue-ménage pour qu'elle en devienne mal à l'aise.
« Probablement », pensa-t-elle, « j'ai mangé trop de chocolats. » Elle regarda dans la grande boîte dorée, en prit un autre et le mangea pensivement.
Une curieuse langueur l'envahit. Pour la combattre, elle sonna pour sa femme de chambre, ayant l'intention de faire une marche rapide, mais le poids des fourrures semblait l'accabler. C'était absurde. Elle les rejeta et s'assit dans la bibliothèque.
Un peu plus tard, sa femme de chambre la trouva étendue là, les pieds croisés, les bras étirés vers l'arrière pour former un berceau pour sa tête.
« Êtes-vous malade, Mademoiselle Carr ? »
« Non », dit Sacharissa.
La femme de chambre jeta un regard alarmé au visage pâle de sa maîtresse.
« Voulez-vous voir le Dr Blimmer, mademoiselle ? »
« Non. »
La femme de chambre hésita :
« Pardonnez-moi, mais M. Carr a dit que vous deviez voir des médecins. »
« Très bien », dit-elle indifféremment. « Et s'il vous plaît, donnez-moi ces chocolats. Je ne veux pas déjeuner. »
« Pas de déjeuner, mademoiselle ? » demanda-t-elle avec consternation.
On n'avait jamais connu Sacharissa fuir la nourriture.
Le symptôme effraya complètement sa femme de chambre, et en quelques minutes, elle eut le cabinet du Dr Blimmer au téléphone ; mais cet éminent praticien était absent. Ensuite, elle trouva successivement les cabinets des docteurs White, Black et Gray. Deux étaient partis pour le Nouvel An, l'autre était sorti.
La femme de chambre, qui était intelligente et pleine de ressources, sortit à la recherche d'un médecin. Il y a, dans les rues transversales, beaucoup de médecins entre les 70e et 80e rues. Elle en trouva un sans difficulté — c'est-à-dire qu'elle trouva l'enseigne dans la fenêtre, mais le médecin était sorti pour ses visites.
Elle fit deux autres tentatives avec des résultats similaires, puis, découvrant l'enseigne d'un médecin dans une fenêtre de l'autre côté de la rue, s'y dirigea sans se soucier des congères, et au même moment, la porte d'entrée du médecin s'ouvrit et un jeune homme, avec une mallette en cuir noir à la main, descendit précipitamment les marches glacées et s'éloigna rapidement dans la rue.
La femme de chambre courut après lui et arriva à ses côtés, essoufflée, excitée :
« Oh, pourriez-vous venir — juste un instant, s'il vous plaît, monsieur ! Mademoiselle Carr ne veut pas manger son déjeuner ! »
« Quoi ! » dit le jeune homme, surpris.
« Mademoiselle Carr souhaite vous voir — juste pour un… »
« Mademoiselle Carr ? »
« Mademoiselle Sacharissa ! »
« Sacharissa ? »
« O-oui, monsieur — elle… »
« Mais je ne connais aucune Mademoiselle Sacharissa ! »
« Je comprends cela, monsieur. »
« Dites donc, jeune femme, connaissez-vous mon nom ? »
« Non, monsieur, mais cela ne fait aucune différence pour Mademoiselle Carr. »
« Elle souhaite me voir ! »
« Oh, oui, monsieur. »
« Je… je suis pressé de prendre un train. » Il regarda fixement la femme de chambre, sa montre, puis la femme de chambre à nouveau.
« Êtes-vous parfaitement sûre de ne pas vous tromper ? » demanda-t-il.
« Non, monsieur, je… »
« Une certaine Mademoiselle Sacharissa Carr désire me voir ? Êtes-vous certaine de cela ? »
« Oh, oui, monsieur — elle… »
« Où habite-t-elle ? »
« Au mille huit et demi de la Cinquième Avenue, monsieur. »
« Je n'ai que trois minutes. Savez-vous courir ? »
« Je… oui ! »
« Venez, alors ! »
Et ils galopèrent, son pardessus flottant derrière lui, les jupes de la femme de chambre battant le vent et son étroit tablier papillonnant. Les passants s'arrêtèrent pour observer leur allure — une allure qui les mena à la maison en moins d'une minute. Ferdinand, le second, les laissa entrer.
« Maintenant », haleta le jeune homme, « par où ? Je suis pressé, rappelez-vous ! » Et il s'élança dans l'escalier.
« Veuillez me suivre, monsieur ; l'ascenseur est plus rapide ! » haleta la femme de chambre en ouvrant les portes grillagées.
Le jeune homme bondit dans la cabine éclairée, la femme de chambre se tourna pour jeter son chapeau et sa veste avant d'entrer ; quelque chose fit fzz-bang ! crac ! tintement ! et les lumières dans la cabine s'éteignirent.
« Oh ! » cria la femme de chambre, « il s'emballe encore ! Sautez, monsieur ! »
L'ascenseur rococo, en fait, s'emballait, vers le haut, lentement au début. Son occupant stupéfait se retourna pour sauter — trop tard.
« A-appuyez sur le troisième bouton, monsieur ! Vite ! » cria la femme de chambre en se tordant les mains.
« O-où est-il ! » bégaya le jeune homme en tâtonnant nerveusement dans la cabine sombre. « Je n'en vois aucun. »
« Cr-rac ! » fit quelque chose.
« Il s'est arrêté ! Il va tomber ! » hurla la femme de chambre. « Courez, Ferdinand ! »
L'homme à la porte monta quelques marches en courant, puis glissa distraitement jusqu'en bas, en criant :
« Êtes-vous blessé, monsieur ? »
« Non », répondit une voix dégoûtée de quelque part dans la gaine.
Chaque palier était maintenant bruyant de serviteurs, les femmes de chambre couraient à l'étage, les laquais descendaient, un majordome se dandinait en rond.
« Quelqu'un va-t-il me sortir de là ? » demanda la voix dans la gaine. « J'ai un train à prendre. »
Le majordome en sueur passa la tête dans la gaine depuis le bas :
« À quelle hauteur pourriez-vous être, monsieur ? »
« Comment diable le saurais-je ? »
« Ne pouvez-vous rien voir, monsieur ? »
« Si, je peux voir un palier et une pièce rouge. »
« Il est coincé sous la bibliothèque ! » s'exclama le majordome, et il y eut une ruée vers les étages supérieurs.
La ruée fut rencontrée et stoppée par une grande jeune fille qui arrivait tranquillement le long du palier, en grignotant un chocolat.
« Quel est tout ce bruit ? » demanda-t-elle. « L'ascenseur est-il encore en panne ? »
Jetant un coup d'œil à travers la grille qui protégeait la gaine, elle vit la cabine dorée — une partie — et la moitié d'un jeune homme parfaitement étranger regardant avec sérieux vers l'extérieur.
« C'est le médecin ! » se lamenta sa femme de chambre.
« Ce n'est pas le Dr Blimmer ! » dit sa maîtresse.
« Non, mademoiselle, c'est un médecin parfaitement étranger. »
« Je ne suis pas médecin », fit remarquer froidement le jeune homme.
Sacharissa s'approcha.
« Si votre femme de chambre m'avait demandé », poursuivit-il, « je lui aurais dit. Elle m'a vu descendre les marches de la maison d'un médecin — je suppose qu'elle a confondu mon sac à appareil photo avec une mallette de médicaments. »
« C'est ce que j'ai fait — oh, c'est ce que j'ai fait ! » gémit la femme de chambre, et elle couvrit sa tête avec son tablier.
« Ce qu'il faut faire », dit Sacharissa calmement, « c'est envoyer chercher le plombier le plus proche. Ferdinand, allez-y immédiatement ! »
« En attendant », dit le jeune homme prisonnier, « je vais rater mon train. Quelqu'un ne peut-il pas briser cette grille ? Je pourrais sortir par là. »
« Sparks », dit Mademoiselle Carr, « pouvez-vous briser cette grille ? »
Sparks essaya. Une fille de cuisine apporta un petit marteau — le seul « marteau de la maison », selon Sparks, qui martela la grille en acier feuillagé et cassa le manche du marteau.
« Est-ce que ça vous a touché la tête, monsieur ? » demanda-t-il, haletant.
« Exactement », répondit le jeune homme en grinçant des dents.
Sparks espéra que ça n'avait pas fait mal au monsieur. Le monsieur essuya sa blessure dans un silence terrible.
Bientôt, Ferdinand revint pour faire rapport sur la disponibilité du plombier de la famille. Il apparut que tous les plombiers, serruriers et artisans libres et indispensables similaires avaient fermé boutique à midi et ne rouvriraient qu'après le Nouvel An, conformément à la Constitution des États-Unis.
« Mais ce monsieur ne peut pas rester ici jusqu'après le Nouvel An », dit Sacharissa. « Il dit qu'il est pressé. Vous entendez, Sparks ? »
Les domestiques restaient en rang, impuissants.
« Ferdinand », dit-elle, « M. Carr vous a dit de faire réparer cet ascenseur avant qu'il ne soit réutilisé ! »
Ferdinand fixa la grille avec égarement et passa son pouce sur les barreaux.
« Et Clark » — à sa femme de chambre — « je suis étonnée que vous ayez permis à ce monsieur de risquer l'ascenseur. »
« Il était pressé — je pensais que c'était un médecin. » La femme de chambre fondit en larmes.
« Il est maintenant », intervint la voix dans la gaine, « une impossibilité totale pour moi de prendre le moindre train aux États-Unis. »
« Je suis terriblement désolée », dit Sacharissa.
« N'y a-t-il pas une hache dans cette maison ? »
Le majordome le nia tristement.
« Alors apportez la barre du fourneau. »
Elle fut apportée ; des coups épuisants pour les nerfs s'abattirent sur la grille ; les domestiques essoufflés l'utilisèrent comme levier, comme bélier, comme massue. La maison résonna comme une usine de chaudières.
« Je ne peux pas supporter ça plus longtemps ! » cria le jeune homme. « Arrêtez ! »
Sacharissa regarda autour d'elle, les mains couvrant ses deux oreilles.
« Renvoyez-les », dit le jeune homme, las. « Si je dois rester ici, je veux une chance de réfléchir. »
Après avoir congédié les domestiques, Sacharissa tira une chaise et s'assit à quelques pieds de la grille. Elle pouvait voir la moitié de la cabine et la moitié de l'homme — plus clairement, maintenant qu'elle s'était approchée.
C'était un jeune homme plutôt attirant, la joue liée dans son mouchoir, là où la tête du marteau avait écorché la peau.
« Laissez-moi aller chercher de l'hamamélis », dit Sacharissa en se levant.
« Je veux écrire un télégramme d'abord », dit-il.
Elle apporta donc quelques formulaires, les lui passa avec un crayon à travers la grille, et se rassit.
VII
LE FIL INVISIBLE
Où le téléphone continue de sonner
Lorsqu'il eut fini d'écrire, il tria quelques pièces d'argent et les remit avec le papier jaune à Sacharissa.
« Il fait sombre ici. Cela vous dérangerait de me le lire à haute voix pour voir si je l'ai rendu clair ? » demanda-t-il.
« Certainement », dit Sacharissa ; et elle lut :
MME DELANCY COURLAND,
Tuxedo.
Je suis coincé dans un ascenseur idiot au 1008-1/2 de la Cinquième Avenue. Si je n'apparais pas pour le Nouvel An, vous saurez pourquoi. Veillez à ce qu'aucun journaliste ne mette la main là-dessus.
KILLIAN VAN K. VANDERDYNK.
Sacharissa rougit profondément. « Je ne peux pas envoyer ça », dit-elle.
« Pourquoi pas ? » demanda le jeune homme, irrité.
« Parce que, M. Vanderdynk, mon père, mon beau-frère, ma sœur mariée et mes trois sœurs cadettes sont attendus chez les Courland. Imaginez l'effet qu'un tel télégramme aurait sur eux ! »
« Alors rayez la rue et le numéro », dit-il ; « dites simplement que je suis coincé dans un ascenseur étrange. »
Elle le fit, sonna, et un domestique emporta le télégramme.
« Maintenant », dit l'héritier présomptif de la régence de Manhattan, « il reste deux choses possibles. Premièrement, vous pourriez appeler le quartier général de la police et demander de l'aide ; ensuite, demander l'assistance des pompiers. »
« Si je le fais », dit-elle, « les journaux ne mettront-ils pas la main dessus ? »
« Vous avez parfaitement raison », dit-il.
Elle avait maintenant rapproché sa chaise si près de la grille dorée que, les mains posées dessus, elle pouvait regarder dans la cabine où était assis le rejeton des Vanderdynk sur une fragile chaise Louis XV.
« Je ne peux pas vous exprimer à quel point je suis désolée », dit-elle. « Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour… pour améliorer votre emprisonnement ? »
Il la regarda d'un air hébété.
« Vous ne vous attendez pas à ce que je reste ici jusqu'après le Nouvel An, n'est-ce pas ? » s'enquit-il.
« Je ne vois pas comment vous pouvez l'éviter. Personne ne semble vouloir travailler avant le Nouvel An. »
« Rester dans une cage — deux jours et une nuit ! »
« Peut-être devrais-je appeler la police. »
« Non, non ! Attendez. Je vais vous dire quoi faire. Envoyez cet homme, Ferdinand, faire le tour de la ville. S'il cherche assez fort et assez longtemps, il trouvera un plombier ou un serrurier ou quelqu'un qui viendra. »
Elle sonna pour Ferdinand ; ensemble, ils lui donnèrent des instructions, et il partit, promettant de ramener le salut sous une forme ou une autre.
Promesse qui rendit le jeune homme plus gai et lissa le pli inquiet entre les sourcils droits de Sacharissa.
« Je suppose », dit-elle, « que vous ne pardonnerez jamais à ma femme de chambre pour cela — ni à moi non plus. »
Il rit. « Après tout », admit-il, « c'est plutôt drôle. »
« Je ne crois pas que vous trouviez cela drôle. »
« Si, si. »
« Ne vouliez-vous pas aller à Tuxedo ? »
« Moi ! » Il leva les yeux vers le joli visage de Sacharissa. « Je le voulais… il y a quelques minutes. »
« Et maintenant que vous ne pouvez pas, votre philosophie vous enseigne que vous ne le voulez plus ? »
Ils rirent l'un de l'autre de façon amicale.
« Peut-être est-ce ma philosophie », dit-il, « mais je ne m'en soucie pas vraiment… Je ne suis pas sûr de m'en soucier du tout… En fait, maintenant que j'y pense, pourquoi aurais-je voulu aller à Tuxedo ? C'est stupide de vouloir aller à Tuxedo quand New York est si attirant. »
« Savez-vous », dit-elle pensivement, « que j'en suis arrivée à la même conclusion ? »
« Quand ? »
« Ce matin. »
« A-avant que… je… »
« Oh, oui », dit-elle assez précipitamment, « avant que vous ne veniez… »
Elle s'interrompit, rose de consternation. Quelle chose ridicule à dire ! Qu'est-ce qui, diable, tordait sa langue pour lui faire insinuer une telle absurdité ?
Elle dit, gravement, avec une couleur plus vive : « J'étais près de la fenêtre ce matin, à réfléchir, et il m'est venu à l'esprit que je ne tenais pas à aller à Tuxedo… Quand avez-vous changé d'avis ? »
« Il y a quelques minutes… c'est-à-dire… eh bien, je n'ai jamais vraiment voulu y aller. C'est plus joyeux en ville. Ne trouvez-vous pas ? Le ciel bleu, la neige… euh… et tout ça ? »
« Oui », dit-elle, « c'est parfaitement délicieux en ville aujourd'hui. »
Il acquiesça, puis eut l'air découragé.
« Peut-être aimeriez-vous sortir ? » dit-il.
« Moi ? Oh, non… Le soleil sur la neige fait mal aux yeux ; ne trouvez-vous pas ? »
« Très… Je suis terriblement désolé de vous donner autant de peine. »
« Ça ne me dérange pas… vraiment. Si seulement je pouvais faire quelque chose pour vous. »
« Vous le faites. »
« Moi ? »
« Oui ; vous êtes extrêmement gentille avec moi. J'ai peur que vous vous sentiez obligée de rester à l'intérieur et… »
« Vraiment, non. Je ne sortais pas. »
Elle se pencha davantage et regarda à travers les barreaux : « Êtes-vous bien sûr de vous sentir à l'aise ? »
« Je me sens comme une bête au zoo ! »
Elle rit. « Cela me rappelle », dit-elle, « avez-vous déjeuné ? »
Il ne l'avait pas fait, semblait-il, après une petite protestation polie, alors elle sonna pour Sparks.
Son propre appétit, lui aussi, était revenu quand le plateau fut apporté ; serviette et assiette furent passées à travers la grille, et, tandis qu'ils déjeunaient, lui dans sa cage, elle près des barreaux, ils tombèrent dans la conversation, échangeant des informations sur des connaissances mutuelles qu'ils s'attendaient à rencontrer chez les Delancy Courland.
« Alors vous voyez », dit-elle, « que si je n'avais pas changé d'avis sur le fait d'aller à Tuxedo ce matin, vous ne seriez pas ici maintenant. Ni moi… Et nous n'aurions jamais… déjeuné ensemble. »
« Cela n'a rien changé », dit-il en souriant. « Si vous n'aviez pas été malade, vous seriez allée à Tuxedo, et je vous aurais vue là-bas. »
« Alors, quoi que j'aie fait n'a fait aucune différence », acquiesça-t-elle pensivement, « car nous étions destinés à nous rencontrer, de toute façon. »
Il resta debout près de la grille, ce qui, comme elle était assise, plaça sa tête au niveau de la sienne.
« Il semblerait, dit-il en riant, que nous soyons condamnés à nous rencontrer, de toute façon. Pour moi, cela ressemble à un coup du Destin. »
Elle eut un léger sursaut : « Qu’avez-vous dit ? »
« J’ai dit qu’il semble que le Destin ait voulu que nous nous rencontrions, en tout cas. Ne le pensez-vous pas ? »
Elle garda le silence.
Il ajouta gaiement : « Je n’ai jamais eu peur du Destin. »
« Souhaiteriez-vous un... un livre... ou n’importe quoi d’autre ? » demanda-t-elle, consciente d’une nouvelle contrainte dans sa voix.
« Je ne crois pas que je pourrais voir pour lire ici... Est-ce que vous... vous partez ? »
« Je... je devrais. » Agacée par la faible absurdité de sa réponse, elle se surprit à marcher le long du palier, vers nulle part en particulier. Elle fit volte-face brusquement et revint.
« Voulez-vous un livre ? » répéta-t-elle.
« Oh, j’oubliais que vous ne pouvez pas voir pour lire. Mais peut-être aimeriez-vous fumer. »
« Allez-vous partir ? »
« Ça ne... ça ne me dérange pas que vous fumiez. »
Il alluma une cigarette ; elle le regarda avec indécision.
« Il ne faut pas songer à rester », dit-il. Sur quoi elle s’assit.
« Je suppose que je devrais essayer de vous divertir... en attendant que Ferdinand revienne avec un plombier », dit-elle.
Il protesta : « Je ne pourrais songer à vous demander tant de choses. »
« Quoi qu’il en soit, c’est mon devoir », insista-t-elle. « Je le dois. »
« Pourquoi ? »
« Parce que vous êtes sous mon toit... un invité. »
« Je vous en prie, ne pensez pas... »
« Mais cela ne me dérange vraiment pas ! S’il y a quelque chose que je puisse faire pour rendre votre emprisonnement plus facile... »
« Il est facile. J’aime assez être ici. »
« C’est très aimable à vous de dire cela. »
« Je le pense vraiment. »
« Comment pouvez-vous le penser vraiment ? »
« Je ne sais pas, mais c’est le cas. » Dans leur ardeur, ils s’étaient approchés des barreaux ; elle se tenait les deux mains posées sur la grille, regardant à l’intérieur ; lui dans une position similaire, regardant à l’extérieur.
Il dit : « Je me sens comme un pensionnaire du Bronx, et il m’étonne assez que vous ne m’ayez pas jeté quelques cacahuètes. »
Elle rit, alla chercher sa boîte de chocolats, puis commença sérieusement : « Si Ferdinand ne trouve personne, je crains que vous ne soyez obligé de rester pour le dîner. »
« Cette perspective, dit-il, n’est pas déplaisante. Vous savez, quand on s’habitue à sa cage, il est assez ennuyeux d’en être libéré. »
Ils goûtèrent les chocolats, elle assise tout près de la cage, et comme la boîte ne passait pas à travers les barreaux, elle était obligée de les lui donner, un par un.
« Je me demande, songea-t-elle, combien de temps Ferdinand mettra à trouver un plombier ? »
Il haussa les épaules.
Elle pencha sa tête adorable, choisit un chocolat et le lui offrit.
« N’êtes-vous pas terriblement impatient ? » s’enquit-elle.
« Pas... terriblement. »
Leurs regards se croisèrent et elle dit précipitamment :
« Je suis sûre que vous devez être parfaitement furieux contre tout le monde dans cette maison. Je... je trouve que c’est très aimable de votre part de prendre la chose avec autant d’enjouement. »
« En fait, dit-il, je me sens aussi enjoué que je ne l’ai jamais été de ma vie. »
« Enfermé dans une cage ? »
« Exactement. »
« Qui peut tomber à tout... » L’idée était nouvelle pour eux deux. Elle se pencha en avant avec une soudaine consternation. « Je n’y avais jamais pensé ! » s’écria-t-elle. « Vous ne pensez pas qu’il y ait un risque qu’elle tombe, n’est-ce pas ? »
Il regarda les yeux gris et surpris fixés si ardemment sur les siens. La douce bouche trembla un peu — juste un peu — ou du moins le crut-il.
« Non, répondit-il, avec un léger sanglot dans la voix, je ne crois pas qu’elle va tomber. »
« Peut-être vaudrait-il mieux que vous ne bougiez pas trop à l’intérieur. Soyez prudent, je vous en prie. Vous le serez, n’est-ce pas, Monsieur Vanderdynk ? »
« Je vous en prie, ne vous en faites pas », dit-il en se tournant vers elle avec impulsion.
« Oh, ne bougez pas, ne bougez surtout pas ! » s’écria-t-elle. « Vous devez vraiment rester parfaitement immobile. Ne me promettrez-vous pas de rester parfaitement immobile ? »
« Je vous promettrai tout ce que vous voudrez », dit-il un peu follement.
Aucun ne sembla remarquer qu’il avait exagéré.
Elle rapprocha sa chaise aussi près de la grille qu’elle le pouvait et s’y appuya.
« Vous garderez votre courage, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle avec inquiétude.
« Certainement. À propos, à quelle distance est le s-sous-sol ? »
Elle devint toute blanche un instant, puis :
« Je crois qu’il vaut mieux que j’aille appeler la police. »
« Non ! Mille fois non ! Je ne pourrais supporter cela. »
« Mais la voiture pourrait... tomber avant... »
« Mieux vaut être décemment mort que publiquement traîné dans les journaux... Je n’ai pas la moindre idée que cette chose va tomber... Quoi qu’il en soit, cela en vaut la peine », ajouta-t-il, assez vaguement.
« Vaut... quoi ? » demanda-t-elle, en regardant ses yeux bruns plutôt séduisants.
« D’être ici », dit-il, en regardant ses yeux gris attachants.
Après un silence saisissant, elle dit calmement : « Me promettrez-vous de ne pas bouger ni de secouer la voiture avant que je revienne ? »
« Vous ne serez pas très longue, n’est-ce pas ? »
« Pas... très », répondit-elle faiblement.
Elle entra dans la bibliothèque, s’arrêta au centre de la pièce, les mains jointes derrière le dos. Son cœur battait comme un marteau-pilon.
« Autant faire face, se dit-elle ; il est... de loin... l’homme le plus parfaitement séduisant que j’aie jamais vu... Je... je ne sais pas ce qui m’arrive, ajouta-t-elle piteusement... si c’est cette machine que William a fabriquée, je n’y peux rien ; je ne m’en soucie plus ; je voudrais... »
Un craquement sec provenant du palier l’y fit sortir précipitamment, pâle et effrayée.
« Quelque chose a cassé quelque part », expliqua le jeune homme avec une insouciance forcée, « un éclat sans importance a cédé et la chose a glissé d’un pouce ou deux. »
« P-pensez-vous... »
« Non, je ne le pense pas. Mais c’est vraiment gentil de votre part de vous en soucier. »
« M-m’en soucier ? Je suis un peu effrayée, bien sûr... N’importe qui le serait... Oh, je voudrais que vous soyez sorti et p-parfaitement en sécurité. » « Si je pensais que vous puissiez jamais vous soucier vraiment de ce qu’il advient d’un homme comme moi... »
Les sens aristocratiques de Killian Van K. Vanderdynk se mirent à tournoyer ; il saisit les barreaux, le dos de sa main effleura la sienne, et le contact momentané envoya un choc droit à travers le rejeton de cette illustre lignée.
Elle s’assit brusquement ; une couleur délicate grandit, teintant son visage.
Aucun ne parla. Un long rayon de soleil lumineux tomba à travers le palier, touchant le bord de ses cheveux jusqu’à ce qu’ils miroitent comme du bronze en feu. La bouche sensible était calme, les yeux, très sérieux, étaient levés de temps à autre, puis baissés, pensivement, vers les doigts joints sur ses genoux.
Cela pouvait-il être possible ? Comment cela pouvait-il être possible ? — avec un homme qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer auparavant — avec un homme qu’elle voyait pour la première fois de sa vie il y a à peine une heure ou deux ! De telles choses n’arrivaient pas en dehors des nouvelles. Il n’y avait ni logique ni décence commune là-dedans. Avait-elle ou non gardé un sens ordinaire ?
Elle leva les yeux et regarda l’héritier des Vanderdynk.
Bien sûr, n’importe qui pouvait voir qu’il était exceptionnellement séduisant — qu’il avait ce quelque chose d’indéfinissable chez lui qui est rarement, sinon jamais, vu en dehors de la fiction ou des dessins de M. Gibson — peut-être est-ce entièrement confiné à eux — sauf dans ce seul cas très rare.
Les yeux de Sacharissa tombèrent.
Une autre circonstance inhabituelle retenait son attention, à savoir que sa perfection physique plutôt remarquable semblait correspondre à une éducation tout aussi irréprochable, et à une sublimité de courage face à la destruction elle-même, qui...
Sacharissa leva ses yeux gris.
Il était là, suspendu au-dessus d’un abîme, fumant une cigarette, se forçant courageusement à une attitude de sereine insouciance, tandis que le sous-sol béait pour lui ! Machine ou pas machine, comment une fille pouvait-elle regarder un tel contrôle de soi miraculeux sans être émue ? Elle ne le pouvait pas. Il était naturel qu’une femme soit profondément troublée par un tel spectacle — et la machine de William Destyn n’avait rien à voir avec cela — absolument rien ! La psychologie non plus, ni la démonologie, ni rien avec des fils ou sans fil. Elle l’aimait, franchement. Qui ne l’aimerait pas ? Elle craignait pour lui, désespérément. Qui ne le craindrait pas ? Elle...
« C-r-rac ! »
« Oh... qu’est-ce que c’est ! » s’écria-t-elle, bondissant vers la grille.
« Je ne sais pas », dit-il, quelque peu pâle. « La vieille chose semble... glisser. »
« Céder ! »
« Un... peu... je crois... »
« Monsieur Vanderdynk ! Je dois appeler la police... »
« Cr-racle — crac-c-c ! » fit la voiture, chutant d’un pouce ou deux.
Avec un cri étouffé, elle attrapa ses mains à travers les barreaux, comme pour le retenir par la force.
« Êtes-vous folle ? » dit-il férocement, en les repoussant. « Soyez prudente ! Si la chose tombe, vous vous casserez les bras ! »
« Je... je m’en fiche ! » dit-elle à bout de souffle. « Je ne peux pas laisser... »
« Crac ! » Mais la voiture se bloqua de nouveau.
« Je vais appeler la police ! » cria-t-elle.
« Les journaux pourraient se moquer de vous. »
« Était-ce pour moi que vous aviez peur ? Oh, Monsieur Vanderdynk ! Que m’importe le ridicule comparé à... à... »
La voiture s’était tellement enfoncée dans le puits maintenant qu’elle dut s’agenouiller et mettre sa tête près du sol pour le voir.
« Je n’en aurai que pour une minute au téléphone », dit-elle. « Gardez courage ; je pense à vous à chaque instant. »
« M-me laisserez-vous dire un mot ? » balbutia-t-il.
« Oh, quoi ? Soyez rapide, je vous en prie. »
« C’est seulement un adieu... au cas où la chose tomberait. Puis-je le dire ? »
« O-oui... oui ! Mais dites-le vite. »
« Et si elle ne tombe pas après tout, ne serez-vous pas en colère à cause de ce que je vais dire ? »
« N-non. Oh, pour l’amour du ciel, dépêchez-vous ! »
« Alors... vous êtes la femme la plus douce du monde !... Adieu... Sacharissa... ma chère. »
Elle bondit, étourdie, et au même moment un crépitement et un fracas terrifiants retentirent du puits, et la voiture disparut de la vue.
Faible, elle vacilla une seconde contre la balustrade, puis se tourna et descendit en courant, les oreilles tendues vers l’effroyable fracas venant d’en bas.
Il n’y eut pas de fracas, pas de choc. Lorsqu’elle atteignit le palier du salon, à sa stupéfaction, un ascenseur normalement éclairé glissa lentement vers le bas, s’arrêta, et les grilles automatiques s’ouvrirent tranquillement.
Alors que Killian Van K. Vanderdynk sortait furtivement de l’ascenseur, les nerfs de Sacharissa lâchèrent ; les siens, aussi, semblèrent se désintégrer ; et ils restèrent quelques instants à se soutenir mutuellement, intervalle durant lequel des larmes inhabituelles tombèrent des yeux gris, et des mots inhabituels, murmurés avec peine, la rassurèrent ; et, tout à fait déshabitués de telles choses, ils se retrouvèrent bientôt assis dans un coin éloigné du salon, essayant toujours de se rassurer mutuellement en se tenant les mains.
Ils ne dirent rien avec tant d’insistance que les minutes sans paroles pulsèrent en heures ; à travers les fenêtres, l’ouest rouge envoya un tentacule flamboyant dans la pièce, cherchant l’obscurité pour eux.
Il tomba, chaud, à travers sa gorge levée, dans la demi-lumière.
Car sa tête reposait sur son épaule ; sa tête était penchée, les lèvres pressées contre les mains blanches écrasées parfumées entre les siennes.
Une étoile sortit et les regarda avec étonnement ; dans peu de temps, le ciel fut peuplé de petites étoiles, toutes regardant à travers la fenêtre vers eux.
Sa femme de chambre frappa, recula précipitamment et s’enfuit, distraite. Puis Ferdinand arriva avec un plombier.
Plus tard, le majordome vint. Ils ne le remarquèrent que lorsqu’il osa tousser et annoncer le dîner.
Les interruptions étaient très agaçantes, surtout lorsqu’elle fut appelée au téléphone pour parler à son père.
« Qu’est-ce qu’il y a, papa ? » demanda-t-elle avec impatience.
« Est-ce que tu vas bien ? »
« Oh, oui, répondit-elle, nonchalamment ; nous allons bien, papa. Adieu. »
« Nous ? Qui diable est "Nous" ? »
« M. Vanderdynk et moi. Nous prenons ma femme de chambre et nous descendons à Tuxedo ce soir ensemble. Je suis pressée maintenant. »
« Quoi !!! »
« Oh, tout va bien, papa. Tiens, Killian, explique les choses à mon père, s’il te plaît. »
Vanderdynk lâcha sa main et décrocha le combiné comme s’il s’agissait d’un fil électrique sous tension.
« Est-ce vous, M. Carr ? » commença-t-il — s’arrêta net, et resta là à écouter, rigide, déconcerté, devenant de plus en plus rouge à mesure que la loquacité de son père augmentait. Puis, sans un mot, il raccrocha.
« Est-ce que tout va bien ? » demanda-t-elle calmement. « Papa était-il... vivace ? »
Le jeune homme dit : « Je préférerais retourner dans cet ascenseur que d’aller à Tuxedo... Mais... j’y vais. »
« Moi aussi », dit la fille de Bushwyck Carr, laissant tomber ses deux mains sur les épaules de son amant... « Était-il vraiment très... vif ? »
« Très. »
Le téléphone sonna de nouveau furieusement.
Il pencha la tête ; elle leva le visage et il l’embrassa.
Au bout d’un moment, le vacarme du téléphone les agaça, et ils s’éloignèrent lentement hors de portée.
VIII
« AU CIEL ET SUR TERRE »
La Souris Verte s’agite
« Je vous attends depuis une demi-heure », observa Smith, sèchement, alors que Beekman Brown apparaissait à la station de métro, valise à la main.
« C’est une chose des plus extraordinaires qui m’a retenu », dit Brown, en riant, et en se frayant un chemin dans la file d’attente derrière son ami où il pouvait lui parler par-dessus l’épaule ; « je quittais tout juste le bureau, Smithy, quand Snuyder est entré avec une carte. »
« Oh, très bien... bien sûr, si... »
« Non, ce n’était pas un client ; je dois être honnête avec toi. »
« Alors tu as eu un culot monstre de me faire attendre ici. »
« C’était une fille », dit Beekman Brown.
Smith jeta un coup d’œil froid par-dessus son épaule gauche.
« Quel genre de fille ? »
« Une fille des plus extraordinaires. Elle est venue pour... pour une affaire... »
« Était-ce professionnel ou une sollicitation ? »
« Pas exactement professionnel. »
« Une fille décorative ? » demanda Smith.
« Oui... extrêmement ; mais ce n’était pas ça... »
« Oh, ce n’est pas ça qui t’a retenu à lui parler une demi-heure alors que je suis resté à suffoquer dans ce maudit métro ! »
« Non, Smith ; ses traits indéniablement attirants et sa... ah... personnalité attachante n’avaient absolument rien à voir avec cela. Achète les billets et je te raconterai tout. »
Smith acheta deux billets. Un train en direction du nord entra en rugissant dans la station. Les jeunes hommes montèrent à bord, s’assirent, déposant leurs valises à leurs pieds.
« Alors, qu’en est-il de cette séductrice qui ne t’intéressait vraiment pas ? » suggéra Smith d’un ton rendu légèrement acide par le souvenir de son demi-heure d’attente.
« Smith, ce fut un épisode des plus inhabituels. Je quittais tout juste le bureau pour tenir mon rendez-vous avec toi quand Snuyder est entré avec une carte... »
« Tu as déjà dit ça. »
« Mais je ne t’ai pas dit ce qu’il y avait sur cette carte, n’est-ce pas ? »
« Je peux deviner. »
« Non, tu ne peux pas. Son nom ne figurait pas sur la carte. Ce n’était pas une représentante ; elle n’avait rien à vendre ; elle ne voulait pas de poste ; elle n’a demandé d’abonnement pour rien. Et que supposes-tu qu’il y avait sur cette carte ? »
« Eh bien, qu’est-ce qu’il y avait sur la carte, pour l’amour de Dieu ? » lança Smith. « Je vais te le dire. La carte semblait être une carte de visite ordinaire ; mais dans un coin se trouvait une minuscule et joliment dessinée image de souris verte. »
« Une... quoi ? »
« Une souris. »
« V-verte ? »
« Vert pois... Allez, Smith, si tu quittais tout juste ton bureau et que ton clerc entrait, l’air plutôt perplexe et idiot, et qu’il te tendait une carte avec rien d’autre qu’une petite souris verte, cela ne te ferait-il pas hésiter ? »
« Je suppose que oui. »
Brown retira son chapeau de paille, toucha sa tête séduisante avec son mouchoir, et continua :
« J’ai dit à Snuyder : "Quel est ce micmac ?" Il a dit : "C’est pour vous. Et il y a une fille extrêmement jolie dehors qui s’attend à ce que vous la receviez quelques instants." J’ai dit : "Mais qu’est-ce que cette carte avec une souris verte a à voir avec cette fille ou avec moi ?" Snuyder a dit qu’il ne savait pas et que je ferais mieux de lui demander. Alors j’ai regardé ma montre et j’ai pensé à toi... »
« Oui, c’est ça. »
« Je te dis que j’y ai pensé. Puis j’ai regardé la carte avec la souris verte... Et je veux te demander franchement, Smith, qu’aurais-tu fait ? »
« Oh, ce que tu as fait, je suppose », répondit Smith, avec lassitude. « Continue. »
« Je continue. Elle est entrée... »
« Elle était grande et décharnée ; tu as probablement oublié cela », observa Smith de la manière la plus objectionable possible.
« Probablement pas ; elle était de taille moyenne, comme détail d’intérêt extérieur. Mais, bien qu’inhabituellement attirante dans un sens purement superficiel et physique, il était immédiatement évident, d’après son discours et son maintien, que, chez elle, l’intellect dominait ; son esprit, Smithy, régnait serein, immaculé, triomphant de la matière. »
Smith leva les yeux avec étonnement, mais Brown, un sourire nostalgique illuminant son visage, poursuivit :
« Elle avait une manière très attachante — une façon de parler — si gentiment sincère, si grave. Et elle m’a regardé droit dans les yeux tout le temps... »
« Alors tu as contribué au Foyer pour Patagoniens au chômage. »
« Ça t’ennuierait de te taire ? » demanda Brown.
« Non. »
« Alors essaie d’écouter respectueusement. Elle a commencé par expliquer la signification de cette souris vert pois sur la carte. Il semble, Smith, qu’il existe une société scientifique appelée La Souris Verte, composée de quelques personnes qui ont décidé d’appliquer, pratiquement, certaines théories qui, selon elles, ont une valeur commerciale. »
« Était-elle, s’enquit Smith avec une politesse trompeuse, ce qu’on appelle une "astrologue" ? »
« Elle ne l’était pas. Elle est présidente, je crois, de la Société La Souris Verte. Elle m’a expliqué qu’il a été indiscutablement prouvé que la terre est non seulement enveloppée par ces courants électriques invisibles qui sont maintenant utilisés à la place des fils pour transmettre des messages télégraphiques, mais que notre monde est aussi ceinturé par d’innombrables courants psychiques qui tournoient autour de la terre... »
« Quel genre de courants ? »
« Psychiques. »
« Qui encerclent la terre ? »
« Exactement. Si tu veux envoyer un message sans fil, tu te branches sur un courant, n’est-ce pas ? — ou tu le captes — ou quelque chose comme ça. Eh bien, ils ont découvert que chacun de ces innombrables millions de courants psychiques traverse deux entités humaines vivantes de sexe opposé ; que, par exemple, tout ce que tu as à faire pour communiquer avec la personne qui est sur le même courant psychique que toi, est d’accorder ton moi subconscient à une intensité et une fréquence données, et ce sera comme une communication par téléphone, peu importe la distance qui vous sépare. »
« Brown ! »
« Quoi ? »
« Est-ce qu’elle est allée à ton bureau pour te dire ce genre de... d’information ? »
« En partie. Elle était parfaitement charmante à ce sujet. Elle m’a expliqué que toute la nature est divisée en paires prédestinées, et que quelque part, à un moment donné, soit ici sur terre, soit dans l’une des diverses existences futures, cette paire prédestinée est certaine de se rencontrer et d’accomplir le dessein universel tel qu’il a été planifié. Tu comprends, Smithy ? »
Smith resta assis en silence et pensif pendant un moment, puis :
« Tu dis que sa théorie est que tout le monde possède l’un de ces courants psychiques ? »
« Oui. »
« Je suis sur un courant psychique privé qui tournoie autour de ce globe ? »
« Bien sûr. »
« Et une... ah... jeune fille est à l’autre bout ? »
« C’est ça. »
« Alors si je pouvais juste mettre la main sur mon bout du fil, je pourrais... ah... l’appeler ? »
« Je crois que c’est l’idée. »
« Et... elle est pour moi ? »
« C’est ce qu’on dit. »
« Y a-t-il... y a-t-il un moyen de l’apercevoir d’abord ? »
« Tu devrais la prendre de toute façon, à un moment ou à un autre. »
« Mais suppose que je ne l’aime pas ? »
Les deux jeunes hommes restèrent à rire pendant quelques instants, puis Brown reprit :
« Tu vois, Smith, mon entrevue avec elle fut un épisode si curieux que tout ce que j’ai fait, c’est écouter ce qu’elle disait, donc je ne sais pas comment les détails sont travaillés. Elle m’a expliqué que la Société La Souris Verte vient d’être formée, non seulement dans le but de recherche psychique, mais pour appliquer pratiquement et utiliser commercialement la découverte des courants psychiques. C’est ce que La Souris Verte essaie de faire : se constituer en compagnie et émettre des actions et des obligations... »
« Quoi ? »
« Certainement. Cela ressemble au rêve d’un fou au début, mais quand tu commences à regarder de plus près — par exemple, pense aux millions de clients qu’une telle compagnie aurait. Par exemple, un jeune homme, prêt pour le mariage, va à La Souris Verte et paie des frais. La Souris Verte trie, identifie et intercepte le courant particulier du jeune homme, accroche son moi subconscient à celui-ci, et zip ! — il est à un bout d’un téléphone invisible et la seule fille sur terre est à l’autre bout... Qu’est-ce qui les empêche de fixer rapidement un rendez-vous pour une présentation ? »
Smith dit lentement : « Veux-tu me dire qu’une personne sensée est venue te voir dans ton bureau avec une proposition de prendre des parts dans une telle entreprise ? »
« Elle ne l’a même pas suggéré. »
« Que voulait-elle, alors ? »
« Elle voulait, dit Brown, un homme d’affaires parfaitement normal et sans imagination qui se porterait volontaire pour permettre à la Société La Souris Verte de trier son courant psychique, de l’y attacher, et de voir ce qui se passerait. »
« Elle veut faire des expériences sur toi ? »
« C’est ce que j’ai compris. »
« Et... tu ne vas pas la laisser faire, n’est-ce pas ? »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que c’est... c’est idiot ! » dit Smith, chaleureusement. « Je ne crois pas à ces choses-là — tu n’y crois pas non plus — personne n’y croit — mais, malgré tout, tu ne peux pas être parfaitement sûr en ces jours à quel genre de jeu diabolique tu pourrais être confronté. »
Brown sourit. « Je lui ai dit, très poliment, qu’il m’était tout à fait impossible de croire à de telles choses ; elle a été adorable à ce sujet et a répondu que peu importait ce que je croyais. Il semble que mon nom ait été choisi par hasard — ils ont ouvert l’annuaire du téléphone au hasard et elle, les yeux bandés, a fait une marque au crayon sur la marge en face de l’un des noms de la page. Il se trouve que c’était le mien. Voilà tout. »
« Tu ne devrais pas la laisser faire ! » dit Smith, sérieusement.
« Pourquoi pas, puisqu’il n’y a absolument rien là-dessous ? D’ailleurs, si cela lui fait plaisir d’essayer, pourquoi ne le ferait-elle pas ? De plus, je n’ai pas la moindre intention ni le moindre désir de courtiser ou d’épouser qui que ce soit, et j’aimerais bien voir quelqu’un m’y forcer. »
« Veux-tu dire que tu lui as dit de continuer ? »
« Certainement, » dit Brown sereinement. « Et elle m’a remercié très gentiment. Elle est bien élevée — exceptionnellement. »
« Oh ! Alors, qu’as-tu fait ? »
« Nous avons discuté un petit moment. »
« De quoi ? »
« Eh bien, par exemple, j’ai mentionné cette sensation curieusement déconcertante qui saisit tout le monde par moments — la conviction soudaine que tout ce que vous dites et faites a déjà été dit et fait par vous auparavant — quelque part. Tu comprends ? »
« Oh, oui. »
« Et elle a souri en disant que de telles sensations n’étaient que des échos du fil psychique invisible, et que les répétitions d’une incarnation précédente n’étaient pas inhabituelles, surtout quand l’autre personne à travers laquelle le courant psychique passait se trouvait à proximité. »
« Tu veux dire que lorsqu’un type a ce sentiment bizarre que tout a déjà eu lieu, la... la jeune fille prédestinée est quelque part dans le voisinage ? »
« C’est ce que ma jolie informatrice m’a dit. »
« Qui est, » demanda Smith, « cette jolie informatrice ? »
« Elle a demandé la permission de ne pas décliner son nom. »
« Ne t’a-t-elle pas demandé de t’inscrire ? »
« Non ; elle a simplement demandé à utiliser mon nom comme référence pour de futurs clients si la Green Mouse Society réussissait dans mon cas. »
« Qu’as-tu répondu ? »
Brown rit. « J’ai dit que si un individu ou un groupe d’individus pouvait m’amener, en l’espace d’un an, à tomber amoureux et à faire la cour à n’importe quel spécimen vivant de femme humaine, je l’admettrais joyeusement sur tous les toits et prendrais plaisir à recommander la Green Mouse à tous ceux que je connais et qui sont encore célibataires. »
Ils rirent tous les deux.
« Quelles âneries nous avons débitées, » fit remarquer Smith, en se levant et en saisissant sa valise. « Voici notre station, et nous ferions mieux de nous dépêcher ou nous manquerons le bateau. Je ne voudrais manquer cette fête de fin de semaine pour rien au monde ! »
« Moi non plus, » dit Beekman Brown.
IX
UN TRAMWAY TRANSVERSAL
Concernant la folie soudaine d’un certain Brown
Alors que les deux jeunes gens, leurs valises à la main, émergeaient du métro à Times Square dans l’éclat et le tumulte estivaux de Broadway et de la quarante-deuxième rue, Brown s’arrêta soudain, pressa sa main sur son front, fixa intensément le ciel comme s’il essayait de se souvenir de comment voler, puis saisit brusquement le bras gauche de Smith juste au-dessus du coude et le serra, causant à ce dernier un inconfort exquis.
« Hé ! Arrête ça ! » protesta Smith, se tortillant d’agacement.
Brown ne faisait que le fixer, puis fixait le ciel.
« Arrête ça ! » répéta Smith, étonné. « Pourquoi me pinces-tu puis regardes-tu le ciel ? Est-ce... est-ce qu’un monoplan tente d’atterrir sur moi ? Qu’est-ce qui ne va pas chez toi, enfin ? »
« Cette conscience particulière, » dit Brown, rêveur, « s’empare de moi. Ne bouge pas — ne parle pas — ne m’interromps pas, Smith. »
« Lâche-moi ! » répliqua Smith.
« Chut ! Attends ! Elle s’empare vraiment de moi. »
« Qu’est-ce qui s’empare de toi ? »
« Tu sais ce que je veux dire. J’éprouve cet étrange sentiment que tout... euh... tout ceci... a déjà eu lieu auparavant. »
« Tout quoi ?... au diable ! »
« Tout ceci ! Moi, debout, par une chaude journée d’été, dans le vacarme infernal d’une grande ville ; et... et je semble m’en souvenir vivement... d’une certaine manière... le soleil brûlant, l’odeur étouffante des pavés ; je semble me souvenir de ce cocher là-bas, épongeant le nez de son cheval... même cette charrette à bras chargée de pêches ! Smith ! Quel est ce souvenir désespérément insaisissable qui me hante... me hante avec l’idée singulière que tout cela a déjà eu lieu ?... Tu vois ce que je veux dire ? »
« Je viens de t’admettre que tout le monde a ce genre de lubie de temps en temps, et il n’y a aucune raison de te dresser sur tes ergots pour ça. Viens, ou nous manquerons notre train. »
Mais Beekman Brown restait immobile, ses traits jeunes et séduisants crispés dans un effort vain pour saisir les souvenirs évanescents qui arrivaient en essaim — des souvenirs semblables à des moucherons qui taquinaient et distrayaient.
« C’est comme si toutes les circonstances m’étaient étrangement familières, » dit-il ; « comme si tout ce que toi et moi faisons et disons avait déjà été fait et dit par nous dans des conditions exactement similaires... quelque part... autrefois. »
« Nous allons manquer ce bateau au pied de la quarante-deuxième rue, » coupa Smith avec impatience. « Et si nous manquons le bateau, nous perdons notre train. »
Brown fixa le ciel.
« Je n’ai jamais ressenti ce sentiment aussi fortement de toute ma vie, » murmura-t-il ; « c’est... c’est étonnant. Tiens, Smith, je savais que tu allais dire ça. »
« Dire quoi ? » exigea Smith.
« Que nous manquerions le bateau et le train. N’est-ce pas drôle ? »
« Oh, très drôle. Je le dirai à nouveau une autre fois si ça t’amuse ; mais, en attendant, comme nous allons à ce week-end chez les Carrington, nous ferions mieux de prendre un taxi et de nous presser vers le bas de la quarante-deuxième rue Ouest. Y a-t-il quelque chose de très drôle là-dedans ? »
« Je savais ça aussi. Je savais que tu dirais qu’il faut prendre un taxi ! » insista Brown, étonné de sa propre « clairvoyance ».
« Maintenant, écoute-moi bien, » répliqua Smith, complètement contrarié ; « jusqu’à il y a cinq minutes, tu étais raisonnable. Quel diable de problème as-tu, Beekman Brown ? »
« James Vanderdynk Smith, je ne sais pas. Bon Dieu ! Je savais que tu allais me dire ça, et que j’allais répondre de cette façon ! »
« Est-ce que tu viens ou vas-tu dire des folies sur ce trottoir brûlant le reste de l’après-midi ? » s’enquit Smith, férocement.
« Jim, je te dis que tout ce que nous avons fait et dit dans les cinq dernières minutes, nous l’avons fait et dit auparavant... quelque part... peut-être sur une autre planète ; peut-être il y a des siècles quand toi et moi étions Romains et portions des toges... »
« Au diable ! Qu’est-ce que ça peut me faire, » cria Smith, « si nous étions Romains et portions des toges ? Nous sommes attendus ce siècle-ci à une réception sur cette planète. Ils nous attendent dans ce train. Tu viens ? Sinon... sois assez aimable pour relâcher cette prise de crabe sur mon coude avant qu’une paralysie partielle ne s’ensuive. »
« Smith, attends ! Je te dis que cela devient étrangement présageur. J’ai la sensation la plus drôle que quelque chose va m’arriver. »
« Ça arrivera, » dit Smith, d’un ton dangereux, « si tu ne lâches pas mon coude. »
Mais Beekman Brown, en proie à une excitation croissante, s’agrippa à son ami.
« Attends juste un instant, Jim ; quelque chose de remarquable est susceptible de se produire ! Je... je n’ai jamais ressenti cela auparavant... aussi fortement... de toute ma vie. Quelque chose d’extraordinaire est certainement sur le point de m’arriver. »
« C’est arrivé, » dit son ami, froidement ; « tu es devenu cinglé. De plus, nous avons perdu ce train. Tu comprends ? »
« Je savais que nous le manquerions. N’est-ce pas curieux ? Je... je crois que je peux presque te dire ce qui va nous arriver ensuite. »
« Je vais te le dire, » siffla Smith ; « c’est l’ambulance pour toi et un aller simple pour l’asile ! Qu’est-ce que tu essaies de faire maintenant ? » Avec une réelle appréhension, car Brown, en équilibre sur le bord du caniveau, commençait à agiter ses bras d’une manière aviaire, comme s’il s’apprêtait à se lancer dans un vol aérien à travers la quarante-deuxième rue.
« La voiture ! » s’écria-t-il avec excitation, « la voiture transversale couleur cerise ! Où est-elle ? La vois-tu quelque part, Smith ? »
« Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Il n’y a pas de voiture transversale en vue. Brown, n’agis pas comme ça ! Ne sois pas idiot ! Qu’est-ce que... »
« Elle arrive ! Il y a une voiture qui arrive ! » cria Brown.
« Tu te prends pour une voiture de course et moi pour un virage ? »
Brown l’écarta avec impatience.
« Je te dis que quelque chose de très étonnant va se produire... dans un tramway couleur cerise... Et, d’une manière ou d’une autre, il y aura une raison pour que j’y monte. »
« Dans quoi ? »
« Dans cette voiture couleur cerise, parce que... parce que... il y aura un panier en osier dedans... quelqu’un tenant un panier en osier... et il y aura... il y aura... une... une... robe d’été blanche... et un grand chapeau blanc... »
Smith regarda son ami avec peine et stupéfaction. Brown se tenait en équilibre sur le bord du caniveau, pâle, ravi, proférant des prophéties incohérentes concernant l’avènement d’une voiture pas encore visible dans le panorama métropolitain immédiat.
« Vieux frère, » commença Smith avec émotion, « je pense que tu ferais mieux de venir très tranquillement quelque part avec moi. Je... je veux te montrer quelque chose de joli et de gentil. »
« Écoute ! » s’exclama Brown.
« Bien sûr, je vais écouter pour toi, » dit Smith, apaisant, « ou je vais aboyer pour toi si tu veux, ou n’importe quoi si tu viens juste tranquillement. »
« La voiture couleur cerise ! » cria Brown, en proie à une émotion formidable. « Regarde, Smithy ! C’est la voiture ! »
« Bien sûr, c’est ça ! Je la vois, vieux. Ils en font passer toutes les cinq minutes. Qu’est-ce qu’il y a de diable à s’étonner d’un croiseur transversal avec une ligne de flottaison rouge ? »
« Regarde ! » insista Brown, maintenant presque hors de lui. « Le panier en osier ! La robe d’été ! Exactement comme je l’ai prédit ! Le grand chapeau de paille !... la... la jeune fille ! »
Et bousculant violemment Smith, il galopa après la voiture couleur cerise, l’attrapa, se hissa à bord et s’affaissa, triomphant et hors d’haleine, sur le siège transversal derrière celui occupé par un panier en osier, une robe d’été diaphane, un grand chapeau de paille blanc et... une jeune fille... la jeune fille la plus incroyablement jolie qu’il ait jamais vue de sa vie. Après lui, à corps perdu, comme un poulet distrait, se précipita Smith et atterrit à côté de lui, haletant, menaçant.
« Pour... quoi... as-tu... sauté... dans... cette... voiture ! » haleta-t-il, se glissant férocement à côté de Brown. « Descends ou je te traîne en bas ! »
Mais Brown ne fit que secouer la tête avec un sourire infatué.
« C’est pour cette fille ? » dit Smith, furieux. « Es-tu un... un Don Juan de Broadway, ou es-tu un avocat respectable avec une lueur de décence commune et l’intention de tenir un engagement social chez les Carrington aujourd’hui ? »
Et Smith sortit sa montre et la fit tournoyer furieusement sous le nez beau et bronzé de Brown.
Mais Brown se contenta de glisser sur le siège pour s’éloigner de lui, en disant :
« Ne m’ennuie pas, Jim ; c’est une crise trop importante dans ma vie pour qu’un ami bien intentionné mais intellectuellement limité ne vienne me percuter et courir sous mes pieds. »
« Intellectuellement... l... veux-tu dire moi ? » demanda Smith, incapable d’en croire ses oreilles. « Vraiment ? »
« Oui, c’est ce que je veux dire ! Parce qu’un miracle m’arrive soudain sur la quarante-deuxième rue, et que toi, avec ton esprit d’agent de change, incapable de l’apprécier, tu viens bruyamment et clamant après moi à propos d’une réception... un rendez-vous social banal et quotidien, alors que j’ai un miracle en bonne et due forme entre les mains ! »
« Quel miracle ? » balbutia Smith, stupéfié.
« Quel miracle ? Ne t’ai-je pas dit que j’avais ce sentiment étrange que tout cela a déjà eu lieu auparavant ? N’ai-je pas soudainement commencé... comme poussé par une force invisible... à prédire les choses ? N’ai-je pas prophétisé l’arrivée de cette voiture transversale ? N’ai-je pas même nommé sa couleur avant qu’elle n’apparaisse ? Ne t’ai-je pas prévenu que j’y monterais probablement ? Ne t’ai-je pas révélé qu’un grand chapeau de paille et une jolie robe d’été... »
« Au diable ! » cria presque Smith, « il y a environ cinq mille voitures transversales couleur cerise dans cette ville. Il y a environ cinq millions de chapeaux et de robes blancs dans cet arrondissement. Il y a cinq milliards de filles qui en portent... ! » « Oui ; mais le panier en osier, » souffla Brown. « Comment expliques-tu cela ?... Et, de toute façon, tu m’ennuies, Smith. Pourquoi ne descends-tu pas de la voiture pour aller quelque part ? »
« Je veux savoir où tu vas avant de te fracasser la tête. »
« Je ne sais pas, » répondit Brown, sereinement.
« Tentes-tu réellement de suivre cette fille ? » chuchota Smith, horrifié.
« Oui... Ça semble bas, n’est-ce pas ? Mais ça ne l’est vraiment pas. C’est quelque chose que je ne peux expliquer... tu ne pourrais pas comprendre même si j’essayais de t’éclairer. Le sentiment que j’éprouve est trop élevé pour que certains puissent le comprendre, trop vague, trop pur, trop éthéré pour... »
« Je suis aussi élevé et éthéré que toi ! » répliqua Smith, vivement. « Et je connais un... un Lothaire éthéré quand j’en vois un, aussi ! »
« Je ne le suis pas... bien que ça en ait l’air... et je te pardonne, Smithy, de perdre ton calme et d’utiliser un tel langage. »
« Oh, tu me pardonnes ? » dit Smith, grimaçant de rage.
« Oui, » acquiesça Brown, gentiment. « Je te pardonne, mais ne m’appelle plus comme ça. Tu es bien intentionné, mais je vais enfin découvrir ce qu’est réellement tout ce sentiment exaspérant, taquin, inexpliqué et mystérieux que tout a déjà eu lieu auparavant. Je vais en remonter la source ; je vais comparer mes notes avec cette jeune fille hautement intelligente. »
« Tu vas lui parler ? »
« Je le ferai. Je dois le faire. Comment pourrais-je comparer les données autrement ? »
« J’espère qu’elle appellera la police. Si elle ne le fait pas, je le ferai. »
« Ne t’inquiète pas. Elle fait partie de cette étrange situation. Elle comprendra dès que je commencerai à expliquer. Elle est intelligente ; il suffit de la regarder pour comprendre cela. »
Smith, s’étouffant de fureur impuissante, osa néanmoins un regard rapide. Sa beauté indéniable ne fit que l’exaspérer. « Penser... penser, » éclata-t-il, « qu’un homme d’affaires modeste, décent et respectueux des lois comme moi devrait soudain se réveiller pour découvrir que son ami d’enfance s’est transformé en un adepte impie de Vénus ! »
« Je ne suis pas un adepte de Vénus ! » répliqua Brown, rougissant. « Je te frapperai si tu le dis encore une fois. Je suis un homme d’affaires aussi décent et respectable que toi ! Et ma grammaire est meilleure. Et, Dieu merci ! J’ai assez d’intellect pour reconnaître un miracle quand il m’arrive... Penses-tu que je sois capable d’éprouver des sentiments qui pourraient faire monter le blush de la coquetterie sur la joue de la modestie ? Le penses-tu ? »
« Eh bien... eh bien, je ne sais pas ce que tu mijotes ! » Smith éleva la voix dans la perplexité et le désespoir. « Je ne sais pas ce qui te possède pour agir de la sorte. Les gens ne font pas l’expérience de miracles dans les voitures transversales de New York. L’imagination la plus folle ne pourrait en faire qu’une coïncidence. Il y a des milliers de milliards de filles dans les voitures transversales habillées exactement comme celle-ci. »
« Mais le panier ! »
« Une autre coïncidence. Il y a des quadrillions de paniers en osier. »
« Pas, » dit Brown, « avec le contenu de celui-ci. »
« Pourquoi pas ? »
Smith se tourna instinctivement pour regarder le panier posé délicatement sur les genoux de la jeune fille.
Il s’efforça de pénétrer son extérieur en osier avec un regard concentré. Il ne pouvait rien voir à part de l’osier.
« Eh bien, » commença-t-il avec colère, « qu’y a-t-il dans ce panier ? Et comment le sais-tu... espèce de lunatique ? »
« Me croiras-tu si je te le dis ? »
« Si tu peux offrir une preuve corroborante... »
« Eh bien, alors... il y a un chat dans ce panier. »
« Un... quoi ? »
« Un chat. »
« Comment le sais-tu ? »
« Je ne sais pas comment je sais, mais il y a un gros chat gris dans ce panier. »
« Pourquoi un gris ? »
« Je ne peux pas dire, mais il est gris, et il a six doigts à chaque patte. »
Smith sentit vraiment qu’on se jouait de lui.
« Brown, » dit-il, essayant de parler civilement, « si quelqu’un dans les cinq arrondissements était venu me voir avec des affidavits et m’avait dit hier comment tu allais te comporter ce matin... »
Sa voix, s’élevant inconsciemment alors que la réalisation de ses torts scandaleux lui apparaissait, résonna au-dessus du cliquetis et du grincement de la voiture, et la jeune fille se tourna brusquement et le regarda droit dans les yeux, puis regarda Brown.
La beauté pure et intrépide du regard, les yeux violets s’écarquillant un peu de surprise, firent taire les deux jeunes hommes.
Elle inspecta Brown pendant un instant, puis se tourna sereinement vers sa contemplation calme de la rue bondée une fois de plus. Pourtant, ses oreilles délicates et serrées semblaient écouter.
Les jeunes hommes se regardèrent l’un l’autre.
« Cette fille est bien élevée, » dit Smith d’une voix basse et agitée. « Tu... tu ne penserais pas à t’aventurer à lui parler ! »
« Je suis obligé, je te le dis ! Tout cela a déjà eu lieu. Je reconnais tout au fur et à mesure que cela se produit... Même le fait que tu te rendes insupportable. »
Smith se redressa.
« Je vais te pousser de force hors de cette voiture. Te souviens-tu de cet incident ? »
« Non, » dit Brown avec conviction, « cet incident ne s’est pas produit. Tu as seulement menacé de le faire. Je m’en souviens maintenant. »
Malgré lui, Smith sentit un léger frisson remonter le long de son cou et gêner sa colonne vertébrale.
Il dit, profondément agité : « Quelle position terrible pour moi... avec un ami soudainement devenu fou dans les rues de New York et courant après un panier contenant ce qu’il croit être un chat. Un chat ! Bon... »
Brown lui saisit le bras. « Regarde ! » souffla-t-il.
Le couvercle du panier s’inclina un peu, entre le couvercle et le bord, une patte grise, douce et duveteuse, dotée de six doigts, fut tendue. Puis une voix plaintive dit : « Miaou ! »
X
LE COUVERCLE S’OUVRE
Une alliance, offensive, défensive et rétro-défensive
Smith, pétrifié, regarda fixement la patte.
Pendant un moment, il resta stupidement incapable de parler ou de bouger, puis, comme s’il se réveillait d’un mauvais rêve :
« Que vas-tu faire, de toute façon ? » demanda-t-il avec un effort. « Cette voiture est censée s’arrêter un jour, je suppose, et... et ensuite quoi ? »
« Je ne sais pas ce que je vais faire. Tout ce que je ferai sera la chose qui doit m’arriver, à ce chat et à cette fille... c’est la chose qui est destinée à arriver. C’est tout ce que je sais à ce sujet. »
Son ami passa une main mal assurée sur son front.
« Toute cette procédure devient un cauchemar, » dit-il d’une voix mal assurée. « Suis-je réveillé ? Est-ce la quarante-deuxième rue ? Lève quelques doigts, Brown, et laisse-moi deviner combien tu en lèves, et si je devine mal, je suis chez moi au lit en train de dormir et tout ceci est annulé. »
Beekman Brown tapota l’épaule de son ami.
« Prends un taxi, Smithy, et va quelque part. Et si je ne viens pas, continue seul chez les Carrington... Ça ne te dérange pas d’y aller et d’arranger les choses avec les Carrington, n’est-ce pas ? »
« Brown, crois-tu que la Green Mouse Society s’est emparée de toi ? Le crois-tu ? »
« Je ne sais pas et je m’en fiche... Smith, je te demande franchement, as-tu jamais vu auparavant une fille aussi parfaitement belle que celle-là ? »
« Beekman, crois-tu que quelque chose d’étrange va en résulter ? Tu ne supposes pas qu’elle a quelque chose à voir avec cette étrange lubie de la tienne ? »
« Quelque chose à voir avec ça ? Comment ? »
« Je veux dire, » il baissa la voix dans des profondeurs plus rauques, « comment sais-tu si cette fille, qui fait semblant de ne pas nous prêter attention, ne pourrait pas être une... une... de ces hypnotiseuses professionnelles habiles qui te forcent à les suivre, te mettent sous leur pouvoir, t’exposent, et te font manger des pommes de terre crues et des bougies de suif et des punaises devant un public. »
Il jeta un coup d’œil furtif à Brown, qui ne semblait pas inquiet.
« Tout ce que je crains, » ajouta Smith, maussade, « c’est que tu te retrouves dans le vaudeville ou dans le fourgon de police. »
Il attendit, mais Brown ne répondit pas.
« Oh, très bien, » dit-il, froidement. « Je prendrai un taxi pour retourner au bateau. »
Aucune observation de Brown.
« Alors, adieu, vieux frère » — avec une certaine émotion.
« Adieu, » dit Beekman Brown, distraitement.
En fait, il ne remarqua même pas quand son partenaire profondément offensé quitta la voiture, tant il était absorbé à suivre le train de pensée subtilement palpitant qui le taquinait, se moquait de lui, ne menait nulle part, tout en l’attirant toujours vers un nouvel effort de mémoire. Où tout cela était-il arrivé auparavant ? Quand ? Qu’allait-il se passer ensuite — arriver inexorablement, comme c’était arrivé une fois, ou comme cela aurait dû arriver une fois, dans quelque âge lointain et révolu où lui et ce panier et ce chat et cette même fille étrangement charmante existaient ensemble sur terre — ou peut-être sur quelque planète, nageant loin au-delà de la portée des hommes avec des télescopes ?
Il regarda la fille, s’efforça de la considérer de manière impersonnelle, car sa beauté juvénile commençait à le troubler. Puis le doute froid s’insinua ; quelque chose de la monstruosité de la procédure refroidit son enthousiasme pour la recherche occulte. Devait-il lui parler ?
Certes, c’était une chose terrible à faire — une offense dont l’énormité était totalement inexcusable sauf sous la pression d’une nécessité purement impersonnelle et scientifique d’étudier une phase mentale de l’humanité qui l’avait toujours enthousiasmé avec une curiosité des plus profondes.
Il croisa les bras et commença à examiner de sang-froid les circonstances qui l’avaient conduit à sa situation actuelle dans une voiture transversale. Numéro un, et il leva un doigt :
Comme cela arrive, par moments, à tout être humain normal, l’idée étrange lui était venue que ce qu’il disait et faisait en sortant du métro à Times Square était ce qu’il avait, quelque part, quelque temps, dit et fait auparavant dans des circonstances similaires. C’était le début.
Numéro deux, et il leva gravement un deuxième doigt :
Toujours auparavant, quand cette idée était venue le déranger, elle s’était dissipée après un moment ou deux, ne le laissant qu’inquiet et insatisfait.
Cette fois, elle persistait — l’intriguant, l’ennuyant, l’exaspérant dans ses efforts pour se souvenir de choses qu’il ne pouvait se remémorer.
Numéro trois, et il leva un troisième doigt :
Il avait commencé à se souvenir ! Aussitôt que lui ou Smith disait ou faisait quelque chose, il se rappelait l'avoir dit ou fait quelque part, à un certain moment, ou se rappelait qu'il aurait dû le faire.
Numéro quatre — quatre doigts en l'air, raides, des chiffres déterminés :
Non seulement il avait, par une violente concentration de sa mémoire, réussi à reconnaître les choses dites et faites comme ayant été dites et faites auparavant, mais soudain, il devint conscient qu'il allait être capable de prédire, vaguement, certains incidents qui devaient encore se produire — comme l'avènement prophétisé de la voiture couleur cerise et du chapeau, de la robe et du panier en osier.
Il avait maintenant quatre doigts en l'air ; il les examina sérieusement, puis dressa le cinquième.
« Me voici, pensa-t-il, éveillé, parfaitement sain d'esprit, absolument respectable. Pourquoi une terreur idiote des conventions m'empêcherait-elle de demander à cette jeune fille si elle sait quelque chose qui pourrait apporter un peu de lumière sur ce phénomène mental des plus intéressants ?... Je vais le faire. »
La jeune fille tourna légèrement la tête ; la parole et le sourire poliment machinal se figèrent sur ses lèvres.
Elle leva un doigt ; le cœur de Brown fit un bond. Était-ce un signe cabalistique qu'il aurait dû reconnaître ? Mais elle ne faisait que signaler le conducteur, qui tira aussitôt sur la sonnette et souleva son panier pour elle lorsqu'elle descendit.
Elle le remercia ; Brown l'entendit, et la voix cristalline commença à résonner en petits échos semblables à des clochettes tout au long de ses oreilles, remuant d'infinis petits mystères de la mémoire.
Brown descendit également ; ses jambes se mirent à marcher de leur propre volonté, le portant de l'autre côté de la rue, le hissant dans un tramway de Lexington Avenue en direction du nord, et le déposant sur un siège derrière celui où elle s'était installée avec son panier en osier.
Elle semblait avoir quelques difficultés avec le panier en osier ; des pattes suppliantes à six doigts en étaient poussées dehors avec persistance ; de doux miaulements plaidaient pour le droit à la liberté et à la poursuite du bonheur félin. Plusieurs passagers sourirent.
Les ennuis augmentèrent à mesure que le tramway filait vers le nord ; les miaulements devinrent plus sauvages ; des bousculades folles agitèrent le panier ; le couvercle tressautait et grinçait ; la jeune fille vira au rose vif et, se penchant tout contre le panier, tenta d'apaiser son inhabitante épuisée.
Dans les rues quarante, elle parvint à contrôler la situation ; dans les années cinquante, une ruée frénétique de l'intérieur rompit une ficelle qui attachait le couvercle du panier, mais la jeune fille le maintint avec énergie.
Dans les années soixante, une tempête éclata dans le panier ; des miaulements déchirants percèrent l'atmosphère ; la jeune fille, cramoisie d'embarras et de détresse, fit signe au conducteur à la hauteur de la soixante-quatrième rue et descendit, s'agrippant vaillamment à un panier qui contenait apparemment un paquet de pétards en cours d'explosion.
Une héroïne classique en détresse profonde s'écrie invariablement à haute voix : « Personne ne me viendra-t-il en aide ? » Brown, dont les jambes automatiques l'avaient contraint à suivre, attendit instinctivement un appel similaire.
Il survint de façon inattendue ; le panier agité s'échappa de ses bras, le couvercle vola en éclats, et un chat extraordinairement grand, robuste et indigné s'en échappa, la queue aussi grosse qu'un plumeau, et s'enfuit vers l'est sur la soixante-quatrième rue.
La jeune fille en robe d'été et chapeau de paille blanc courut après le chat. Les jambes de Brown coururent aussi.
Il y avait, et il y a, entre la maison à l'angle nord-est de la soixante-quatrième rue et Lexington Avenue et la maison suivante sur la soixante-quatrième, un espace ouvert protégé par une grille en fer ; à travers celle-ci, le chat se faufila, les poils hérissés, et, d'un bond aérien, gagna les clôtures arrière.
« Oh ! » haleta la jeune fille.
Alors les jambes de Brown firent une chose extraordinaire — elles commencèrent à se débattre, à donner des coups de pied et à escalader la grille en fer, hissant Brown par-dessus ; et la voix de Brown, plaisante, calme, rassurante, était affairée elle aussi : « Si vous voulez bien surveiller ma valise, je pense pouvoir récupérer votre chat... Ce sera un grand plaisir pour moi de récupérer votre chat. Je serai très heureux d'avoir l'opportunité de récupérer — pouf — pouf — votre — pouf — pouf — c-chat ! » Et il se laissa tomber à l'intérieur de la grille en fer et fit une pause pour reprendre son souffle.
La jeune fille s'approcha de la grille et regarda anxieusement vers le coin de la seule clôture arrière qu'elle pouvait apercevoir.
« Quelle chose absolument épouvantable à voir arriver ! » dit-elle d'une voix peu assurée. « C'est extrêmement gentil à vous de m'aider à attraper Clarence. Il est tout à fait hors de lui, le pauvre agneau ! Vous voyez, il n'a jamais été en ville auparavant. Je — je serais navrée outre m-mesure s'il était perdu. »
« Il a passé ces clôtures », dit Brown, respirant plus vite. « Je pense qu'il vaut mieux que je le poursuive. »
« Oh — cela ne vous dérangerait pas ? Je vous en serais si reconnaissante. Cela semble tant demander de votre part. »
« Je le ferai », dit Brown fermement. « Chaque garçon à New York a escaladé des clôtures arrière, et je n'ai que trente ans. »
« C'est très aimable à vous ; mais — mais je ne sais pas si vous pourriez éventuellement l'amener à venir vers vous. Clarence est timide avec les étrangers. »
Brown avait déjà grimpé sur la clôture en bois. Il s'y équilibra, à califourchon. Le badigeon décora généreusement sa veste et son pantalon.
« Je le vois », dit-il.
« Q-que fait-il ? »
« Accroupi sur un treillis à trois jardins de distance. » Et Brown éleva une voix insinuante : « Ici, Clarence — Clarence — Clarence ! Ici, minou — minou — minou ! Bon chat ! Gentil Clarence ! »
« Vient-il ? » s'enquit la jeune fille, regardant avec nostalgie à travers la grille.
« Il ne vient pas », dit Brown. « Peut-être vaudrait-il mieux que vous l'appeliez. »
« Ici, minou — minou — minou — minou ! » commença-t-elle doucement de cette voix fascinante et cristalline qui semblait faire résonner de minuscules carillons argentés dans les oreilles de Brown : « Ici, Clarence, mon chéri — le petit minou à sa Betty ! »
« S'il ne vient pas pour ça, pensa Brown, c'est une brute. » Et à haute voix : « Si vous pouviez seulement vous laisser voir par lui ; il reste assis là à me regarder en clignant des yeux. »
« Pensez-vous qu'il viendrait s'il me voyait ? »
« Qui ne viendrait pas ? » pensa Brown, et répondit calmement : « Je le pense... Bien sûr, vous ne pourriez pas grimper ici. »
« Je pourrais... Mais je ferais mieux de ne pas le faire... De plus, je n'habite qu'à quelques maisons — le numéro 161 — et je pourrais passer par le jardin arrière. »
« Mais vous feriez mieux de ne pas tenter d'escalader la clôture. Faites-le faire par l'un des domestiques ; nous prendrons alors le chat en tenaille et l'acculerons. »
« Il n'y a pas de domestiques dans la maison. Elle est fermée pour l'été — tout est condamné par des planches ! »
« Alors comment pouvez-vous entrer ? »
« J'ai une clé du sous-sol... Dois-je y aller ? »
« Et grimper sur la clôture ? »
« Oui — si je dois le faire — si c'est nécessaire pour sauver Clarence... Dois-je le faire ? »
« Pourquoi ne pourrais-je pas le chasser jusque dans votre jardin ? »
« Il ne connaît pas notre jardin. C'est un chat de campagne ; il n'est jamais resté en ville. Je l'emmenais avec moi à Oyster Bay... Je redescends d'un week-end à Stockbridge, où des parents ont gardé Clarence pour nous pendant que nous étions à l'étranger durant l'hiver... Je comptais m'arrêter pour prendre quelques affaires dans la maison sur le chemin du retour vers Oyster Bay... N'est-ce pas une situation absolument misérable ?... Nous — toute la famille — adorons Clarence — et — j-je suis si anxieuse... »
Sa lèvre inférieure fascinante tremblait, mais elle la maîtrisa.
« J'aurai ce chat même si cela doit prendre un mois ! » dit Brown. Puis il rougit ; il n'avait pas voulu parler avec tant de chaleur.
La jeune fille rougit aussi. « Je vous suis si reconnaissante... Mais comment... »
« Attendez », dit Brown ; et, s'adressant à Clarence d'une voix doucement séduisante, il commença prudemment à ramper le long des clôtures vers cet animal insensible. Peu après, il renonça, en partie à cause d'un complot engagé entre son pantalon et un clou rouillé. La jeune fille était maintenant hors de portée de sa vue, au détour du coin.
« Mademoiselle — ah — mademoiselle — euh — euh — Betty ! » appela-t-il.
« Oui ! »
« Clarence a battu en retraite par-dessus un autre jardin arrière. »
« Comme c'est horrible ! »
« À quelle distance habitez-vous ? »
Elle nomma le nombre de maisons, ajoutant anxieusement : « Clarence est-il plus loin dans le pâté de maisons ? Oh, je vous en prie, soyez prudent. S'il vous plaît, ne le faites pas fuir au-delà de notre jardin. Si vous voulez bien attendre, j-je vais me laisser entrer dans la maison et — je me débrouillerai pour grimper sur la clôture. »
« Vous allez ruiner votre robe. »
« Je ne me soucie pas de ma robe. »
« Ces clôtures sont une horreur ! Pleines de pointes et de clous... Serez-vous prudente ? »
« Oui, très. »
« Les clous sont rouillés. Je — j'ai h-horriblement peur du tétanos. »
« Alors n'y restez pas un instant. »
« Je veux dire — j'en ai peur pour vous. »
Il y eut un silence ; ils ne pouvaient pas se voir. Le cœur de Brown battait vite.
« C'est très généreux de votre part de — penser à moi », parvint jusqu'à lui sa voix, plus basse mais très amicale.
« Je ne peux pas m'en empêcher », bégaya-t-il, et il voulut se donner des coups de pied pour ce qu'il venait de laisser échapper.
Une autre pause — plus longue cette fois. Puis :
« Je vais entrer dans ma maison et grimper sur la clôture... Cela vous dérangerait-il d'attendre un moment ? »
« J'attendrai ici », dit Beekman Brown, « jusqu'à ce que je vous voie. » Il ajouta pour lui-même : « Je deviens fou rapidement et je le sais et je m'en fiche... Quelle — fille ! »
Pendant qu'il attendait, les jambes ballantes, à califourchon sur la clôture arrière, il examina ses blessures — toucha pensivement la déchirure triangulaire de son pantalon, inspecta des lacérations vestimentaires et corporelles mineures, fixa fermement son chapeau sur sa tête, et contempla, à travers la monotonie des clôtures des jardins arrière, Clarence. Le chat le regardait avec irrespect, les pattes repliées, la queue enroulée contre son flanc bien nourri — désillusionné, dégoûté, inabordable.
Peu après, à travers les palissades d'un jardin arrière sur la soixante-cinquième rue, Brown vit un petit garçon, visiblement la progéniture d'un concierge, le regardant intensément.
« Dites, m'sieur », commença-t-il dès qu'il fut remarqué, « vous avez déchiré votre pantalon sur un clou. »
« Merci », dit Brown froidement ; « seriez-vous assez bon pour vous occuper de vos affaires ? »
« J'pensais vous l'dire », dit le petit garçon, délicieusement conscient que l'information déplaisait à Brown. « Ils sont déchirés affreusement, en plus. C'est c'que vous gagnez à jouer sur les clôtures arrière. Vous devriez avoir honte. »
Brown fit semblant de ne pas entendre et croisa les bras avec dignité ; mais l'instant d'après, il se redressa, frémissant.
« Petit diable ! » dit-il ; « si tu sors encore ce lance-pierre, je viens là-bas et je t'extermine ! »
Au même moment, au-dessus de la ligne de clôture plus bas dans la rue, un chapeau de paille blanc apparut ; puis un visage juvénile agréablement rougi ; puis deux mains délicates et gantées saisissant le haut de la clôture.
« Je suis là », appela-t-elle vers lui.
Le petit garçon, qui avait grimpé au sommet de sa clôture, rejoignit immédiatement la conversation :
« Votre fille est une gagnante, m'sieur », observa-t-il de façon critique.
« Vas-tu te taire ? » exigea Brown, s'élançant à travers la clôture.
« Sûr », dit le petit garçon avec insouciance.
Et, s'installant sur son perchoir d'observation élevé, il commença à chanter :
« Lum' me an' the woild is mi-on. »
Les joues de la jeune fille devinrent plus roses ; elle regarda le petit garçon avec appel.
« Petit garçon », dit-elle, « si tu t'en vas jouer quelque part, je te donnerai dix sous. »
« Non », dit la terreur, « j'veux vous voir, lui et vous, attraper c'chat. »
« Je vais vous dire ce que je vais faire », suggéra Brown, inspiré. « Je te donnerai un dollar si tu nous aides à attraper le chat. »
« Marché conclu ! » dit le garçon, vif. « Qu'est-ce que j'fais ? J'lui règle son compte avec ma fronde ? »
« Non ; remets cette chose dans ta poche ! » s'exclama Brown, brusquement. « Maintenant, grimpe jusqu'à la soixante-quatrième rue et tiens-toi près de cette grille en fer pour que le chat ne puisse pas s'échapper dans la rue, et », ajouta-t-il en enroulant un billet d'un dollar autour d'un clou rouillé et en le jetant par-dessus la clôture, « voici ce qui t'est dû. »
Le petit garçon grimpa agilement, courut comme un écureuil à travers la clôture transversale, plongea, essaima par-dessus la grille en fer et monta la garde.
« Dites, m'sieur », dit-il, « si l'chat part par ici, vous et votre fille, vous commencez à gueuler comme... »
« Très bien », interrompit Brown, et il se tourna vers la vision de beauté et de détresse qui se tenait maintenant au sommet de sa propre clôture arrière, se tenant fermement à un treillis de glycine et flattant Clarence avec des appels bas et mielleux.
Le chat, cependant, était soit trop stupide, soit trop confus pour répondre ; il regardait fixement sa maîtresse, et quand Brown commença à se frayer furtivement un chemin vers lui, Clarence se leva, resta une seconde dans une indécision alerte, puis commença à reculer.
« Nous l'avons pris entre nous ! » cria Brown. « Si vous vous tenez prête à le saisir quand je le chasserai... »
Il y eut une ruée sauvage, une course, un bond, des griffements frénétiques pour trouver une prise.
« Maintenant, Mlle Betty ! Vite ! » cria Brown. « Ne le laissez pas vous passer. »
Elle déploya ses jupes, mais l'impudent Clarence fonça tête baissée entre la paire de chevilles la plus délicatement ornementée de Manhattan.
« Oh-h ! » cria la jeune fille dans un doux désespoir, et fit une tentative futile ; mais elle ne put arrêter la fuite de Clarence, elle ne fit que le bousculer, le transformant un instant en une roue de moulin à fourrure, tourbillonnant dans les airs, atterrissant dans son jardin, rebondissant comme une balle en caoutchouc, et disparaissant, d'un bond aérien, dans une étroite ouverture de la maçonnerie du sous-sol.
« Où est-il ? » demanda Brown, en équilibre précaire sur la clôture suivante.
« Vous savez », dit-elle, « cela devient carrément sinistre. Il s'est engouffré dans notre cave. »
« Eh bien, c'est très bien, n'est-ce pas ? » demanda Brown. « Tout ce que vous avez à faire est d'entrer, de descendre à la cave et d'allumer le gaz. »
« Il n'y a pas de gaz. »
« Vous avez l'électricité ? »
« Oui, mais elle est coupée au bureau principal. La maison est fermée pour l'été, vous savez. »
Brown, s'équilibrant prudemment, marcha sur la clôture intermédiaire comme un amateur sur une corde raide.
Son joli chapeau était un peu de côté ; ses joues brillantes d'excitation et d'anxiété. Totalement oublieuse d'elle-même et des apparences dans son souci croissant pour le cher Clarence, elle s'assit sur la clôture, à califourchon, s'équilibrant d'une main et pointant de l'autre le ventilateur grillagé dans lequel Clarence s'était précipité.
Une mèche de cheveux ensoleillés souffla sur sa joue cramoisie ; élancée, active, exciteusement inconsciente d'elle-même, elle semblait être quelque gamine impatiente et adorable perchée là, attentive à ses méfaits.
« Si vous vous laissez tomber dans notre jardin », dit-elle, « et placez cette boîte à savon contre le ventilateur, Clarence ne pourra pas sortir par là ! »
C'était fait avant même qu'elle ait fini sa demande. Elle se dégagea du haut de la clôture, se balança un instant, et se laissa tomber dans un doux parterre de fleurs.
Respirant rapidement, décoiffés, ils se firent face sur l'herbe. Son costume bleu en serge était maculé de badigeon ; sa robe était un spectacle. Elle tâtonna pour son chapeau instinctivement, le repingla au hasard, regarda ses gants, et commença à réaliser ce qu'elle avait fait.
« Je — je n'ai pas pu m'en empêcher », balbutia-t-elle ; « je ne pouvais pas laisser Clarence dans une ville de cinq m-millions d'étrangers — tout seul — terrifié au point de perdre la tête — pouvais-je ? J'avais plutôt — plutôt envie d'être considérée comme — n'importe quoi que d'être c-cruelle envers un animal sans défense. »
Brown n'osa pas se fier à lui-même pour répondre. Elle était trop belle et son émotion était trop profonde. Alors il se pencha et tenta d'épousseter ses vêtements avec le plat de la main.
« Je suis si désolée », dit-elle d'une voix basse. « Vos vêtements sont-ils complètement ruinés ? »
« Oh, je m'en fiche », protesta-t-il joyeusement, « je ne m'en fiche vraiment pas du tout. Si vous voulez seulement me laisser vous aider à acculer cet infern — cet infortuné chat, je serai parfaitement heureux. »
Elle dit, avec une couleur accentuée : « C'est extrêmement gentil de votre part de dire cela... Je — je ne sais pas vraiment — que pensez-vous que nous devrions faire ? »
« Supposons », dit-il, « que vous entriez dans le sous-sol, déverrouilliez la porte de la cave et appeliez. Il ne peut pas s'échapper par ici. »
Elle hocha la tête et entra dans la maison. Quelques instants plus tard, il l'entendit appeler, si persuasivement que tout ce qu'il put faire fut de ne pas courir vers elle, et pourquoi diable ce chat ne venait-il pas, il ne put jamais le comprendre.
XI
BETTY
Où les résultats impitoyables et inexorables de la recherche psychique sont révélés aux très jeunes
Par intervalles, pendant les dix minutes suivantes, sa voix fraîche, douce et fascinante lui parvint là où il se tenait dans le jardin ; puis il l'entendit devenir plus faible, plus lointaine, s'éloignant ; puis le silence.
Écoutant, il entendit soudain un son lointain et précipité venant de profondeurs souterraines — comme un chargement de charbon que l'on déversait — puis un cri effrayé.
Il s'élança dans le sous-sol, courut à travers la buanderie et la cuisine. La porte de la cave était grande ouverte au-dessus des marches qui descendaient dans l'obscurité ; et alors qu'il s'arrêtait pour écouter, Clarence jaillit des profondeurs, contourna les escaliers et s'enfuit vers le haut dans les régions silencieuses au-dessus.
« Betty ! » cria-t-il, oubliant dans son alarme les moindres conventions, « où êtes-vous ? »
« Oh, mon Dieu — oh, mon Dieu ! » se lamenta-t-elle. « Je suis dans une situation si effroyable. Pourriez-vous m'aider, s'il vous plaît ? »
« Êtes-vous blessée ? » demanda-t-il. La peur rendit sa voix presque inaudible. Il craqua une allumette avec des doigts tremblants et courut en bas des escaliers de la cave.
« Betty ! Où êtes-vous ? »
« Oh, je suis ici — dans le charbon. »
« Quoi ? »
« Je — je ne semble pas pouvoir sortir ; j'ai fait un pas dans le puits à charbon dans le noir et tout — tout a glissé avec moi et sur moi et je suis dedans jusqu'aux épaules. »
Une autre allumette flamba ; il vit un bout de bougie, s'en saisit, l'alluma, et, la tenant en hauteur, contempla le spectacle le plus déchirant qu'il eût jamais vu.
L'instant suivant, il saisit une pelle et sauta à la rescousse. Elle était tout à fait calme à ce sujet ; la situation était trop horrible, l'avenir trop désespéré pour de simples larmes. Ce qui était arrivé contenait tous les éléments dignes d'une catastrophe. Ils le réalisèrent tous les deux, et quand, pelletant frénétiquement, il réussit enfin à la libérer, elle s'appuya de tout son poids sur lui, respirant rapidement, et souffrit qu'il la soutienne et la guide à travers les ténèbres traversées de flammes vers les régions culinaires au-dessus.
Ici, elle s'affaissa sur une chaise un instant dans un effondrement total. Puis elle leva les yeux, stabilisant résolument sa voix :
« Quelque chose de plus affreux aurait-il pu arriver à une jeune fille ? » demanda-t-elle, les lèvres tremblant malgré elle. Elle étendit ce qui avait été autrefois une paire de gants blancs, elle regarda en bas ce qui avait été une délicate robe d'été blanche. « Comment, demanda-t-elle avec un calme terrible, vais-je aller à Oyster Bay ? »
Il s'affaissa sur une chaise de cuisine en face d'elle, joignant ses mains tachées de charbon entre ses genoux, totalement incapable de parler.
Elle regarda ses chaussures — autrefois blanches comme neige ; avec un frisson, elle retira les gants souillés du coude au poignet et les jeta de côté. Ses bras et ses mains formaient un contraste frappant avec le reste de l'ensemble.
« Que, demanda-t-elle, vais-je faire ? »
« La chose à faire », dit-il, « est de téléphoner à votre famille à Oyster Bay. »
« Le téléphone a été débranché. L'eau aussi — nous ne pouvons même pas nous l-laver les mains ! » balbutia-t-elle.
Il dit : « Je peux sortir et téléphoner à votre famille pour qu'ils envoient une femme de chambre avec quelques vêtements pour vous — si cela ne vous dérange pas d'être laissée seule dans une maison vide pendant un petit moment. »
« Non, ça ne me dérange pas ; mais », elle regarda incertainement l'ouverture noire de la cave, « mais, s'il vous plaît, ne partez pas trop longtemps, voulez-vous ? »
Il promit avec ferveur. Elle lui donna le numéro et le nom de sa famille, et il partit par la porte du sous-sol.
Il fut absent pendant un long moment, pendant lequel, pour un temps, elle fit les cent pas dans la pièce, se tordant les mains avec naturel et se contemplant elle-même et ses vêtements dans le miroir de la buanderie.
Par intervalles, elle essayait d'ouvrir l'eau, espérant quelques gouttes au moins ; par intervalles, elle s'asseyait pour l'attendre ; puis, l'inaction devenant insupportable, la rêverie la poussa à l'action, et elle monta à l'étage au-dessus, tâtonnant à travers la pénombre dans une vaine recherche de Clarence. Elle l'entendit quelque part dans l'obscurité, se précipitant sous les meubles à son approche, visiblement trop complètement démoralisé pour reconnaître sa voix. Alors, après un moment, elle abandonna et erra jusqu'au garde-manger, l'instinct la guidant, car elle avait faim et soif ; mais elle savait qu'il ne pouvait rien y avoir de comestible dans une maison fermée pour l'été.
Elle souleva la fenêtre du garde-manger et ouvrit les volets ; le soleil de midi inonda l'endroit, et elle commença à ouvrir les placards et les réfrigérateurs, devenant plus affamée à chaque instant.
Puis ses yeux tombèrent sur des douzaines de bouteilles d'Apollinaris, et avec un petit cri de délice, elle s'agenouilla, en ramassa autant qu'elle put porter, et courut à l'étage jusqu'à la salle de bain attenante à sa propre chambre à coucher.
« Au moins », se dit-elle, « je peux me nettoyer de ce terrible charbon ! » et en quelques instants elle se délectait, jusqu'aux coudes, dans une vasque en marbre débordant d'Apollinaris.
Alors que la tache du charbon disparaissait, elle se souvint d'une robe de chambre rose reposant dans l'armoire de sa chambre ; et elle y trouva plus que cela — des bas et des chaussons roses et une pile parfumée de vêtements exquisément fins et plus intimes, si tentants dans leur fraîcheur qu'elle se dépêcha avec eux dans le dressing ; puis elle commença à faire des voyages rapides en haut et en bas des escaliers, transportant des douzaines de litres d'Apollinaris vers la grande baignoire en porcelaine, dans laquelle elle les vida, parlant joyeusement toute seule tout le temps.
« S’il revient, je pourrai lui parler par-dessus la rampe !... C’est un gentil garçon... Un garçon si amusant de ne pas se souvenir de moi... Et j’ai pensé à lui assez souvent... Je me demande si j’ai le temps pour un seul plongeon délicieux ? » Elle écouta ; courut aux fenêtres de devant et regarda à travers les persiennes. Il n’était nulle part en vue.
Dix minutes plus tard, délicieusement rafraîchie, elle se tenait debout, se contemplant dans sa ravissante robe de chambre rose, disciplinant ses cheveux brillants de ses doigts fins et agiles, un demi-sourire aux lèvres, les paupières se fermant un peu sur ses yeux violets rêveurs.
« Maintenant, dit-elle tout haut, je lui parlerai par-dessus la rampe quand il reviendra ; c’est un peu impoli, je suppose, après tout ce qu’il a fait, mais c’est plus conventionnel... Et je m’assiérai ici pour lire jusqu’à ce qu’ils envoient quelqu’un de Sandcrest avec une robe dans laquelle je puisse voyager... Et ensuite, nous attraperons Clarence et appellerons un fiacre... »
Un tintement lointain de la sonnette de service l’interrompit.
« Oh, mon Dieu, s’exclama-t-elle, j’ai complètement oublié qu’il fallait que je le fasse entrer ! »
Un autre tintement. Elle jeta un regard hâtif et dubitatif sur sa tenue. Elle était conçue pour l’intimité de son boudoir.
« Je... je ne pourrais pas lui parler par la fenêtre ! J’ai été assez choquante comme cela ! » pensa-t-elle ; et, le bout des doigts sur la rampe, elle dévala les trois marches et apparut à la grille du sous-sol, essoufflée, rayonnante, oubliant, comme d’habitude, sa timidité en pensant à lui, une habitude de cette jeune fille un peu écervelée et impétueuse qui prenait racine dans une parfaite santé du corps et une saine constitution de l’esprit.
« J’ai trouvé des vêtements... pas le genre dans lequel je peux sortir ! » dit-elle en riant de son étonnement, alors qu’elle déverrouillait la grille. « Alors, s’il vous plaît, ne faites pas attention à ma tenue ; j’étais si pleine de poussière de charbon ! Et j’ai trouvé assez d’Apollinaris pour mes besoins... Qu’ont-ils dit à Sandcrest ? »
Il dit très sobrement : « Nous devons discuter de cette situation. Peut-être ferais-je mieux d’entrer quelques minutes, si cela ne vous dérange pas. »
« Non, cela ne me dérange pas... Allons-nous nous asseoir dans la buanderie ? » dit-elle en ouvrant la marche. « Maintenant, dites-moi ce qui ne va pas ? Vous m’effrayez un peu, vous savez. Est-ce... est-ce que quelque chose ne va pas à Sandcrest ? »
« Non, je suppose que non. » Il toucha son visage rougeaud avec son mouchoir ; « Je n’ai pas pu avoir Oyster Bay au téléphone. »
« P-pourquoi pas ? »
« Les fils sont hors de service jusqu’à Huntington ; ça ne sert à rien... j’ai tout essayé ! Les fils du télégraphe et du téléphone ont été coupés par l’orage électrique de ce matin, semble-t-il. »
Elle le regarda, les mains jointes sur ses genoux, la jambe gauche croisée, le pied oscillant.
« Ceci, dit-elle calmement, devient sérieux. Voulez-vous me dire ce que je dois faire ? »
« N’avez-vous rien pour voyager ? »
« Pas un seul chiffon. »
« Alors... vous devrez rester ici ce soir et envoyer chercher certains de vos amis... vous connaissez sûrement quelqu’un qui est encore en ville, n’est-ce pas ? »
« Vraiment pas. Nous sommes à la mi-juillet. Je ne connais aucune femme en ville. »
Il resta silencieux.
« De plus, dit-elle, nous n’avons pas de lumière, pas d’eau, rien à manger dans la maison, pas de téléphone pour commander quoi que ce soit... »
Il dit : « J’avais prévu que vous seriez probablement obligée de rester ici, alors quand j’ai quitté le bureau de téléphone, j’ai pris la liberté d’appeler un taxi et de rendre visite aux gens de l’électricité, de la compagnie de téléphone et au plombier le plus proche. Il semble que ce soit votre propre plombier... Quinn, je crois qu’il s’appelle ; et il arrive dans une demi-heure pour remettre l’eau. »
« Vous avez pensé à faire tout cela ? » demanda-t-elle, étonnée.
« Oh, ce n’était rien. Et j’ai pris la liberté de téléphoner au Plaza pour qu’ils servent ici le déjeuner et le dîner pour vous... »
« Vous l’avez fait ? »
« Et j’ai envoyé un télégramme à l’agence Dooley pour qu’ils vous envoient une femme de chambre pour aujourd’hui... »
« C’était parfaitement splendide de votre part ! »
« Ils ont promis d’en envoyer une dès que possible... Et je pense que cela doit être le plombier maintenant », alors qu’un tintement se faisait entendre à la sonnette de service.
Ce n’était pas le plombier ; c’étaient des serveurs portant des paniers remplis d’argenterie, de porcelaine, de linge de table, de glace, de fruits, de confiseries, de fleurs coupées, et, dans des chauffe-plats, un déjeuner des plus délectables.
Quatre individus impressionnants commandés par un majordome formèrent le cortège, défilant solennellement dans l’escalier du sous-sol jusqu’à la salle à manger, où ils commencèrent aussitôt à dresser la table avec une célérité adroite.
Dans la buanderie en bas, Betty et Beekman Brown se faisaient face.
« Je suppose, commença Brown avec un effort, que je ferais mieux d’y aller maintenant. »
Betty dit pensivement : « Je suppose que vous devez. »
« À moins, continua Brown, que vous ne pensiez que je ferais mieux de rester... quelque part dans les locaux... jusqu’à ce que votre femme de chambre arrive. »
« Ce serait peut-être plus sûr », dit Betty, plus pensivement.
« Votre femme de chambre sera probablement ici dans quelques minutes. »
« Probablement », dit Betty, la tête baissée, ses doigts fins et sans bague occupés avec la goutte étincelante qui scintillait en pendentif à sa chaîne de cou.
Silence... la planche à repasser entre eux... elle debout, la tête blonde baissée, tourmentant le bijou de ses doigts enfantins ; lui suivant chaque mouvement, fasciné, subjugué.
Après un moment, sans lever les yeux : « Vous avez été très, très gentil avec moi... de la plus gentille des façons », dit-elle... « Je ne vais pas l’oublier facilement... même si je pouvais le souhaiter. »
« Je ne pourrai jamais vous oublier !... Je ne le v-veux pas. »
Le pendentif étincelant échappa à ses doigts ; elle le ramassa à nouveau et parla comme si elle s’adressait gravement à lui :
« Un jour, quelque part, dit-elle en regardant le bijou, peut-être que le hasard... le hasard de la vie... pourra nous amener à... ensemble... à une connaissance... une connaissance plus formelle que celle-ci... Je l’espère. Ceci a été un peu... irrégulier, et peut-être feriez-vous mieux de ne pas attendre ma femme de chambre... J’espère que nous nous reverrons... un jour. »
« Je l’espère aussi », réussit-il à dire, avec si peu de ferveur et une imitation si réussie de son intérêt poliment distant pour les convenances qu’elle leva les yeux. Ils retombèrent immédiatement, car sa voix calme et ses paroles ne s’accordaient guère avec la protestation incontrôlée dans ses yeux.
Pendant un moment, elle resta là, faisant passer les maillons dorés à travers ses doigts blancs comme une jeune novice avec un chapelet. Des pas dans l’escalier les dérangèrent ; le cortège de sortie avait commencé ; quatre personnes solennelles défilèrent par la porte de service. Au même moment, suave et respectueux, son majordome par intérim se présenta à l’embrasure de la porte :
« Le déjeuner est servi, madame. »
« Merci. » Elle regarda Brown avec incertitude, hésita, rougit un peu.
« Je vais rester ici et faire entrer le plombier, puis... puis... j’irai », dit-il avec un sourire navré.
« Je suppose que vous avez profité de l’occasion pour déjeuner quand vous êtes sorti ? » dit-elle. Son inflexion en faisait une question.
Sans répondre, il recula pour lui permettre de passer. Elle s’avança, se tourna, indécise.
« Avez-vous déjeuné ? »
« S’il vous plaît, ne pensez pas que vous devez me le demander », commença-t-il, puis il s’arrêta alors que le rose vif s’accentuait sur ses joues. Puis elle se libéra de son embarras avec un petit rire.
« Considérant, dit-elle, que nous avons chassé les chats sur les clôtures arrière ensemble et que, par la suite, vous m’avez déterrée du charbon dans ma propre cave, je ne peux pas croire que ce soit très terrible si je vous demande de déjeuner avec moi... N’est-ce pas ? »
« C’est ador... c’est, corrigea-t-il fermement, extrêmement civil de votre part de m’inviter ! »
« Alors... le ferez-vous ? » presque timidement.
« Je le ferai. Je ne ferai plus semblant. Je préférerais déjeuner avec vous plutôt qu’être président de cette République. »
Le majordome par intérim la fit asseoir.
« Vous voyez, dit-elle, une place avait déjà été mise pour vous. » Et avec la plus légère trace de malice dans la voix : « Peut-être que votre majordome avait reçu l’ordre de mettre deux couverts. L’avait-il ? »
« De ma part ? » protesta-t-il, rougissant.
« Vous ne me soupçonnez pas, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle, adorablement malicieuse. Puis, jetant un coup d’œil aux masses de fleurs au centre et aux coins de la nappe en dentelle : « C’est délicieusement joli. Mais vous êtes soit terriblement et habituellement extravagant, soit vous croyez que je le suis. Lequel est-ce ? »
« Je pense que les deux sont vrais », dit-il en riant.
Et un peu plus tard, lorsqu’il revint du sous-sol après avoir fait entrer M. Quinn, le plombier :
« Savez-vous que c’est un déjeuner des plus célestes ? » dit-elle, saluant son retour avec des yeux délicieusement intrépides. « Un tel caviar d’Astrakan ! Une telle salade ! Tout ce que j’aime le plus. Et comment diable vous l’avez deviné, je ne peux l’imaginer... Je commence à penser que vous êtes assez merveilleux. »
Ils levèrent leurs longs verres élancés de thé glacé de Ceylan et se regardèrent par-dessus les bords givrés... un long regard curieux de sa part ; un regard droit de la sienne, qu’elle décida de ne pas soutenir trop longtemps.
Plus tard, lorsqu’elle donna le signal, ils se levèrent comme s’ils avaient souvent dîné ensemble, et se dirigèrent tranquillement à travers les salons sombres et drapés où, dans le crépuscule doré, flottait une odeur de camphre.
Elle avait pris un grand bouquet de roses Bride couvertes de rosée du centre de table, et alors qu’elle marchait, posément jeune, à ses côtés, son visage frais et jeune couvait le parfum des pétales amassés.
« Doux... que c’est doux ! » murmura-t-elle pour elle-même, et lorsqu’ils atteignirent le bout de la perspective, elle se tourna à moitié pour lui faire face, rêveuse, lasse, confiante.
Ils se regardèrent, elle le menton effleurant les roses.
« Le plus étrange de tout, dit-elle, c’est que cela semble tout à fait normal... et... et nous savons que tout est tout à fait incorrect... Feriez-vous mieux d’y aller ? »
« À moins que je ne doive attendre et m’assurer que votre femme de chambre ne vous fasse pas défaut... Dois-je ? » demanda-t-il d’un ton égal.
Elle ne répondit pas. Il tira vers elle un fauteuil recouvert de toile ; elle s’assit distraitement et se renversa, caressant les roses avec ses lèvres et son menton délicats.
Deux fois, elle leva les yeux vers lui, debout là près des fenêtres condamnées. Le soleil filtrait à travers le treillis au sommet... assez pour qu’ils se voient comme dans une lueur crépusculaire.
« Je me demande quand viendra ma femme de chambre », songea-t-elle, laissant tomber les roses détachées sur ses genoux. « Si elle doit être très longue à venir, peut-être... peut-être aimeriez-vous trouver une chaise... si vous avez décidé d’attendre. »
Il en tira une d’un coin et s’assit, le pouls battant dans sa gorge.
À travers le calme de la maison, on entendait par intervalles le tintement du verre venant du garde-manger. D’autres sons venant du dessus indiquaient la progression du plombier d’étage en étage.
« Vous rendez-vous compte, dit-elle impulsivement, à quel point vous avez été gentil avec moi ? Dans quelle position parfaitement horrible j’aurais pu me trouver, avec le pauvre Clarence sur la clôture arrière ! Et si j’avais osé le suivre seule jusqu’à la cave ? Je... j’y serais peut-être encore... jusqu’au cou dans le charbon ? »
Elle regarda dans le vide avec une émotion considérable.
« Et maintenant, dit-elle, je suis en sécurité ici, chez moi. J’ai déjeuné divinement, une femme de chambre est en route, Clarence reste quelque part en sécurité à l’intérieur, M. Quinn voltige de robinet en robinet, l’électricité et le téléphone seront en état de marche avant très longtemps... et tout est grâce à vous ! »
« J’ai... j’ai fait quelques choses que je regrette presque d’avoir faites », balbutia Brown, « p-parce que je ne peux, d’une certaine manière, pas vous dire décemment à quel point je suis terriblement... je... » Il resta coincé.
« Quoi ? »
« Cela ressemblerait à de la présomption pour un t-très léger service rendu, et... oh, je ne peux pas le dire ; je le veux, mais je ne peux pas. »
« Dire quoi ? S’il vous plaît, peu m’importe ce que vous allez dire. »
« C’est... c’est que je... »
« O-ui ? » dit-elle d’un ton doux et encourageant.
« V-veux vous connaître énormément maintenant. Je ne veux pas attendre plusieurs années pour le hasard et l’aléa. »
« O-h ! » comme si l’information lui causait un léger choc. Son exclamation à voix basse acheva presque Brown.
« Je savais que vous penseriez que c’était impardonnable de ma part... en un tel moment... de m’aventurer à... à... demander... dire... exprimer... transmettre... »
« Pourquoi faites-vous... comment pourrais-je... où pourrions-nous... » Elle se reprit résolument. « Je ne pense pas que nous devrions profiter d’un accident comme celui-ci... N’est-ce pas ? De plus, probablement, dans le cours naturel des événements sociaux... »
« Mais cela pourrait être des années ! des mois ! des semaines ! » insista Brown, perdant le contrôle de lui-même.
« J’espère que ce serait au moins un intervalle raisonnable de plusieurs semaines... »
« Mais je ne sais pas quoi faire si je ne vous revois jamais pendant des semaines ! Je t-tiens tellement... à... vous. »
Elle se recula dans son fauteuil, et sur son visage changé, il lut qu’il s’était déshonoré.
« Je savais que j’allais le faire », dit-il avec désespoir. « Je ne pouvais pas le garder... je ne pouvais pas l’arrêter. Et maintenant que vous voyez quel genre d’homme je suis, je vais vous en dire plus. »
« Vous n’êtes pas obligé », dit-elle faiblement.
« Je le dois. Écoutez ! Je... je ne connais même pas votre nom complet... tout ce que je sais, c’est que c’est Betty, et que votre chat s’appelle Clarence et votre plombier s’appelle Quinn. Mais si je ne savais rien du tout à votre sujet, cela aurait été la même chose. Je suppose que vous me croirez fou si je vous dis qu’avant que la voiture, dans laquelle vous étiez, n’apparaisse, je savais que vous étiez dedans. Et je... tenais... à... vous... avant même de vous avoir vue. »
« Je ne comprends pas... »
« Je sais que vous ne comprenez pas. Moi non plus. Tout ce que je comprends, c’est que ce que vous et moi avons fait, nous l’avons déjà fait auparavant, quelque part, à un moment donné... une partie seulement... jusqu’à... jusqu’au moment où vous avez changé de voiture. Jusqu’à ce moment-là, avant que vous ne preniez la voiture de Lexington Avenue, je reconnaissais chaque incident tel qu’il se produisait... Mais quand tout cela nous est arrivé autrefois, j’ai dû perdre courage... car je n’ai rien reconnu après cela, si ce n’est que je tenais à vous... Comprenez-vous un seul mot de ce que je viens de dire ? »
La couleur brûlante sur son visage avait lentement disparu pendant qu’il parlait ; ses yeux levés devinrent plus doux, sérieux, alors qu’il terminait impétueusement.
Elle le regarda dans un silence rétrospectif. Il n’y avait pas d’erreur possible sur son étonnante sincérité, son effort douloureusement sérieux pour lui communiquer des idées assez inhabituelles auxquelles il croyait certainement. Aucun homme qui regardait une femme de cette façon ne pouvait être malpoli ; sa propre intelligence lui assurait qu’il n’avait pas voulu et ne pourrait jamais vouloir offenser une femme.
« Dites-moi, dit-elle doucement, ce que vous voulez dire exactement. Il n’est pas possible que vous... teniez... à... moi... N’est-ce pas ? »
Il lui révéla, commençant brièvement par son propre nom, ses circonstances matérielles et sociales, une édition de poche de sa carrière jusqu’ici sans histoire, l’arrivée ce matin-là de l’émissaire de The Green Mouse, sa discussion avec Smith, l’étrange sensation qui l’avait envahie alors qu’il émergeait du tunnel à la Quarante-deuxième Rue, sa dispute ultérieure avec Smith, et les événements qui s’ensuivirent jusqu’à l’éruption de Clarence.
Il parla avec sa manière d’avocat la plus soignée, franche, concise, convaincante, exempte de toute exagération d’excitation ou d’émotion. Et elle écouta, alternativement fascinée et horrifiée alors que, pas à pas, son histoire dévoilait les liens dans une séquence apparemment inexorable impliquant ce jeune homme et elle-même dans une série d’épisodes prédestinés non encore terminés... si elle se permettait de croire à cette histoire stupéfiante.
Sensiblement intelligente, il n’y avait pas d’échappatoire à la signification de la seule déduction possible. Elle la fit et rougit furieusement. Pendant un moment, alors que la vérité réclamait sa place dans son cerveau, l’évidence de celle-ci l’assomma. Mais elle était jeune, et le recul honteux vint automatiquement. Incrédule, presque exaspérée, elle leva la tête pour l’affronter ; les lèvres rouges s’entrouvrirent dans une protestation outrée... s’entrouvrirent et restèrent ainsi, sans mots, silencieuses... le cri virginal et sans son mourant inexprimé sur une bouche qui avait imperceptiblement commencé à trembler.
Sa tête s’inclina lentement ; elle posa ses mains blanches sur les roses entassées sur ses genoux.
Pendant un long moment, elle resta ainsi. Et il ne parla pas.
D’abord, le majordome s’en alla. Puis M. Quinn suivit. La femme de chambre n’était pas encore arrivée. La maison était très calme.
Et après que le silence eut usé son contrôle de soi jusqu’au point de rupture, il se leva et se dirigea vers la salle à manger et resta là à regarder dans la cour. L’herbe là-dehors était longue et négligée ; des roses fleurissaient sur la clôture ; la glycine, dans son vert plus profond du milieu de l’été, courait en désordre sur le treillis où Clarence avait lâchement esquivé sa ravissante maîtresse, et, après s’être transformé en une roue de moulin à vent poilue, s’était enfui par l’aération dans des profondeurs stygiennes.
Quelque part au-dessus, dans la maison silencieuse, Clarence dissimulait avec mauvaise humeur.
« Je suppose, dit Brown, revenant tranquillement là où la jeune fille était assise dans le crépuscule doré, que je ferais aussi bien de trouver Clarence pendant que nous attendons votre femme de chambre. Puis-je monter et jeter un coup d’œil ? »
Et prenant son silence pour un consentement, il monta à l’étage.
Il chercha soigneusement, minutieusement, ouvrant les portes, jetant un coup d’œil sous les meubles, enquêtant dans les armoires, écoutant par intervalles, par intervalles appelant avec une douceur trompeuse. Mais, comme celui qui mourut dans du malvoisie, Clarence restait parjure et faux envers tous les sentiments de décence si souvent protestés en ronronnant à sa belle jeune maîtresse.
Mécaniquement, Brown ouvrit les portes des placards, sachant, s’il s’était arrêté pour réfléchir, que les chats ne tournent généralement pas les boutons pour s’enfermer dans des endroits clos.
Dans un grand placard au cinquième étage, cependant, dès qu’il ouvrit la porte, un bruissement se fit entendre, et il s’élança pour intercepter le perfide ; mais ce n’était que l’air qui remuait les plis des vêtements suspendus au mur.
Alors qu’il se retournait pour sortir à nouveau, la porte se referma doucement avec un déclic sinistre, l’enfermant à l’intérieur. Et après cinq minutes d’agitation frénétique, il réalisa qu’il était emprisonné par une serrure à ressort au sommet d’une maison étrangère, habitée seulement par un chat et une jeune fille déconcertée, qui pourrait, à tout moment maintenant que le téléphone était en état de marche, appeler un fiacre et fuir un homme qui avait essayé de lui expliquer qu’ils étaient irrévocablement prédestinés l’un pour l’autre.
Appeler et frapper étaient dignes et permis, mais cela ne servait à rien. Donner des coups de pied violents dans la porte n’était pas digne, mais il fut obligé de le faire. Évidemment, le placard était trop éloigné pour que le son puisse pénétrer quatre étages plus bas.
Il essaya d’enfoncer la porte... ils le font dans tous les romans. Il ne fit que rebondir douloureusement, inefficacement, ce qui était bien mérité pour avoir lu de la fiction.
Cela l’agaçait de crier ; il hésita pendant un long moment ; puis une crainte soudaine qu’elle ne s’enfuie de la maison le saisit et il hurla. Ce fut inutile.
La noirceur poisseuse du placard l’aidait à se meurtrir ; il se heurtait à mille choses de toutes sortes de formes et de textures chaque fois qu’il bougeait. Et à chaque nouvelle ecchymose, il devenait de plus en plus fou, et, tenant le chat pour responsable, il utilisa un langage envers Clarence dont il n’aurait jamais cru être capable.
Puis il s’assit. Il resta parfaitement immobile pendant un long moment, écoutant et sentant délicatement ses blessures. Une somnolence curieuse commença à l’irriter ; plus tard, l’irritation s’apaisa et il se sentit un peu somnolent.
Son cœur, cependant, battait comme une horloge bon marché ; l’air imprégné de cèdre dans le placard devint plus lourd ; il se sentait stupide, se balançant alors qu’il se levait. Pas étonnant, car le placard était aussi hermétique qu’il pouvait l’être. Heureusement, il ne le réalisa pas.
Et, pendant ce temps, en bas, Betty se préparait à fuir.
Elle ne savait pas où elle allait... jusqu’où elle pourrait aller dans une robe de chambre en soie rose. Mais elle avait découvert, dans une armoire, une combinaison d’automobile, une casquette et des lunettes ; forte de cela, elle essaya le téléphone, trouva qu’il fonctionnait, appela un coupé, et attendait maintenant sa venue. Mais la femme de chambre de chez Dooley devait d’abord arriver pour prendre en charge la maison et Clarence jusqu’à ce qu’elle, Betty, puisse appeler sa famille à son aide et défier The Green Mouse, Beekman Brown et le Destin derrière les jupons de sa mère.
La fuite était donc impérative... il était absolument indispensable qu’elle mette un certain nombre de kilomètres entre elle et ce jeune homme qui venait de lui apprendre que le Destin les avait conçus l’un pour l’autre.
Elle ne se demandait plus si elle devait de la gratitude à cet étonnant jeune homme, ou quel genre d’homme il pouvait être, agréable, bien élevé, attirant ; tout ce qu’elle comprenait, c’est que cet homme était soudainement entré dans sa vie, exprimant poliment sa conviction qu’ils ne pourraient, en fin de compte, pas espérer s’échapper l’un de l’autre. Et, commençant à réaliser l’importante terrible de ses paroles, la seule chose qui la retenait de fuir instantanément à pied était le Clarence caché. Elle ne pouvait pas abandonner son chat. Elle devait attendre cette femme de chambre. Elle attendit. Pendant ce temps, elle chercha l’agence Dooley dans l’annuaire téléphonique et les appela. Ils lui dirent que la femme de chambre était en route... comme si l’agence Dooley pouvait contrecarrer le Destin avec tout un régiment de ses employés !
Elle s’était débarrassée de ses roses avec un frisson ; sa toque, ses lunettes et son cache-poussière gisaient sur ses genoux. Si la femme de chambre arrivait avant le retour de Brown, elle s’enfuirait. Si Brown revenait avant l’arrivée de la femme de chambre, elle lui dirait clairement ce qu’elle avait décidé, le remercierait, lui dirait gentiment mais fermement que, compte tenu des circonstances incroyables de leur rencontre, elle devait se refuser à encourager tout espoir qu’il pourrait nourrir de la revoir jamais.
À cette sévère résolution, son cœur, étant une affaire automatique et indépendante, refusa d’approuver et commença une série de battements désagréablement irréguliers qui l’agacèrent.
« Il est vrai, admit-elle pour elle-même, qu’il est un gentleman, et je peux difficilement être assez impolie, après ce qu’il a fait pour moi, pour le quitter sans aucune explication... Ses vêtements sont ruinés. Je dois m’en souvenir. »
Son cœur sembla approuver ces sentiments et il battit plus régulièrement alors qu’elle s’asseyait à un bureau, y trouva une feuille de papier à lettres et un crayon, et écrivit rapidement :
« Cher Monsieur Brown :
« Si ma femme de chambre arrive avant vous, je m’en vais. Je n’y peux rien. La femme de chambre restera pour s’occuper de Clarence jusqu’à ce que je puisse revenir avec des membres de ma famille. Je ne veux pas être impolie, mais je ne peux tout simplement pas supporter ce que vous m’avez dit au sujet de notre... au sujet de ce que vous m’avez dit... Je regrette que vous ayez déchiré vos vêtements.
« Veuillez croire que ma fuite n’a rien à voir avec vous personnellement ou avec votre conduite, qui était parfaitement (« charmante » rayé) convenable. C’est seulement le fait d’apprendre soudain que l’on est prédestinée à (« épouser » rayé) devenir intimement liée (tout ceci rayé et une nouvelle ligne commencée).
« Il est insupportable pour une jeune fille de penser qu’il ne lui reste aucune liberté de choix dans la vie – d’être forcée, par ce que vous appelez des courants occultes, à une amitié avec un homme parfaitement étranger à l’autre bout du monde. Je ne pense donc pas que nous devrions tenter de trouver quelqu’un pour nous présenter l’un à l’autre. Cela ne semble pas très juste, mais vous comprendrez sûrement.
« S’il vous plaît, ne me jugez pas mal. Je dois vous paraître discourtoise, ingrate et puérile – mais je suis, d’une certaine manière, un peu effrayée. Je sais que vous êtes tout à fait charmant – mais tout ce qui est arrivé est presque, en un sens, terrifiant pour moi. Non pas que je sois lâche ; mais vous devez comprendre. Vous comprendrez... n’est-ce pas ?... Mais à quoi bon vous demander quoi que ce soit, puisque je ne vous reverrai jamais.
« Je vais donc seulement vous remercier et vous dire (« de tout mon cœur » rayé) très cordialement, que vous avez été très aimable, très généreux et prévenant – très... très... »
* * * * *
Son crayon hésita ; elle regarda dans le vide, et l’image de Beekman Brown, au regard agréable et séduisant, flotta spontanément hors du vide et la regarda.
Elle fixa la vision avec curiosité, plus curieusement encore à mesure que son esprit évoquait les détails agréables de ses traits, s’attardant là, le menton sur le dos de sa main, d’où, bientôt, le crayon tomba sans qu’elle y prît garde.
Que pouvait-il bien faire à l’étage depuis tout ce temps. Elle ne l’avait pas entendu depuis de longues minutes maintenant. Pourquoi était-il si silencieux ?
Elle se redressa à son bureau et jeta un coup d’œil inquiet par-dessus son épaule, écoutant.
Pas un bruit venant du haut ; elle se leva et marcha jusqu’au pied de l’escalier.
Pourquoi était-il si silencieux ? Avait-il trouvé Clarence ? Quelque chose avait-il mal tourné ? Clarence était-il devenu soudainement enragé et l’avait-il attaqué ? Les chats ne peuvent pas anéantir de grands et vigoureux jeunes hommes. Mais où était-il ? Avait-il, en poursuivant sa quête, émergé par la trappe sur le toit – et – et – était-il tombé ?
Sachant à peine ce qu’elle faisait, elle monta sur la pointe des pieds jusqu’au deuxième étage, en écoutant. Le silence l’inquiétait ; elle alla de pièce en pièce, ouvrant les portes et les armoires. Puis elle monta au troisième étage, cherchant plus rapidement. Au quatrième étage, elle l’appela d’une voix pas tout à fait assurée. Il n’y eut aucune réponse.
Alarmée maintenant, elle ouvrit précipitamment les portes partout, puis, relevant ses jupes de soie rose, elle courut jusqu’au dernier étage et appela en tremblant.
Un faible son répondit ; déconcertée, elle se tourna vers le premier placard à portée de main, et ses joues devinrent soudain livides lorsqu’elle se précipita vers la porte de l’armoire en cèdre et l’ouvrit à deux battants.
Il était étendu sur le visage au milieu d’un tas de tapis roulés, de cintres et de fourrures, tout à fait immobile.
Elle en savait assez pour courir dans les chambres des domestiques, ouvrir les fenêtres et, avec toute la force de son jeune corps, traîner le jeune homme inanimé sur le sol et vers l’air frais.
« Oh ! » dit-elle, et elle ne le dit qu’une fois. Puis, les lèvres et les joues cendrées, elle saisit Brown et, mobilisant sa mémoire pour l’aider dans l’urgence, effectua pour ce gentilhomme inanimé les rudiments d’un exercice qui, s’il est correctement exécuté, est censé provoquer la respiration artificielle.
Cela provoqua certainement quelque chose y ressemblant chez Brown. Au bout d’un moment, il émit des sons désagréables et inarticulés ; après un moment, les sons devinrent articulés. Il dit : « Betty ! » plusieurs fois, plus ou moins distinctement. Il ouvrit un œil, puis l’autre ; puis ses mains se refermèrent sur celles qui maintenaient ses poignets ; il la regarda d’où il était étendu sur le sol. Elle, accroupie à côté de lui, les yeux encore dilatés par l’effroyable peur de la mort, le regarda en retour, à bout de souffle, tremblante.
« C’est un endroit du diable, ce placard », dit-il faiblement.
Elle essaya de sourire, essaya avec lassitude de libérer ses mains, les regarda, étourdie, être attirées vers lui, pressées contre ses lèvres – sentit ses lèvres sur elles.
Puis, sans avertissement, un frisson incroyable la traversa jusqu’au cœur, le calmant – faisant taire le pouls et le souffle – voire la pensée elle-même. Elle l’entendit parler ; ses mots lui parvinrent comme des sons lointains dans un rêve :
« Je tenais à vous. Vous me donnez la vie – et je vous adore... Laissez-moi faire. Cela ne vous fera pas de mal. Le problème de la vie est résolu pour moi ; je l’ai résolu ; mais à moins qu’un jour vous ne puissiez le prouver pour moi – Betty – le problème de la vie n’est qu’une triste somme – un total de zéros sans fin... Aucune autre paire de personnes dans tout le monde ne pourrait être ce que nous sommes et ce que nous avons été l’un pour l’autre. Aucune autre paire de personnes ne pourrait oser affronter ce que nous osons affronter. » Il fit une pause : « L’osons-nous, Betty ? »
Ses yeux se détournèrent des siens. Il se leva avec difficulté, soutenu sur un bras ; elle bondit sur ses pieds, le regarda, et, alors qu’il faisait un effort maladroit pour se lever, se pencha soudain en avant et lui tendit les deux mains pour l’aider.
« Attendez – attendez ! » dit-elle ; « laissez-moi essayer de réfléchir, si je peux. Ne me parlez plus – pas encore – pas maintenant. »
Mais, par intervalles, alors qu’ils descendaient les volées d’escaliers, elle se retournait instinctivement pour surveiller sa progression, car il se déplaçait encore avec peine.
Dans le salon, ils s’arrêtèrent, lui s’appuyant lourdement sur le dossier d’une chaise, elle, distraite, agitée, arpentant le parquet ciré, piétinant ses roses, se tournant de temps à autre pour le regarder – d’un regard étrange, direct, aux paupières pures, qui semblait rafraîchir son âme même.
Une fois, il se pencha et ramassa l’une des roses piétinées, meurtrie par son pied svelte ; une fois, alors qu’elle passait devant lui, arpentant distraitement l’espace entre la porte et lui, il prononça son nom.
Mais : « Attendez ! » murmura-t-elle. « Vous avez tout dit. C’est à moi de répondre – si tant est que je parle. P-pouvez-vous m’attendre ? »
« Vous ai-je mise en colère ? »
Elle s’arrêta, la tête haute, superbe dans sa beauté svelte et juvénile.
« En ai-je l’air ? »
« Je ne sais pas. »
« Moi non plus. Laissez-moi découvrir. »
La pièce était devenue plus sombre ; la lumière sur ses cheveux, son visage et ses mains luisait sourdement alors qu’elle passait et repassait devant lui dans sa progression agitée – progression agitée, consternée, effrayée vers un but qu’elle voyait déjà devant elle – tout près devant elle – chaque fois qu’elle se tournait pour le regarder. Elle en connaissait déjà la fin.
Cet homme ! Et elle savait que déjà il devait être, pour elle, quelqu’un qu’elle ne pourrait plus jamais oublier – quelqu’un avec qui elle devrait compter pour toujours et à jamais tant que la vie durerait.
Elle marqua une pause et l’inspecta presque avec insolence. Soudain, le flot de la dernière révolte l’envahit ; ses yeux s’embrasèrent, ses mains blanches se serrèrent en deux petits poings fermés – puis le tumulte mourut dans ses oreilles bourdonnantes, l’éclat de ses yeux s’éteignit, ses mains se détendirent, sa tête s’inclina, plus bas, pour ne plus jamais regarder cet homme sans crainte, le cœur libre, sans peur – pour ne plus jamais plonger dans les yeux de cet homme avec la tranquillité irréfléchie et incrédule née du scepticisme le plus inoffensif au monde.
Elle se tint là en silence, entendit son pas à côté d’elle, leva la tête avec effort.
« Betty ! »
Ses mains tremblèrent, refusant de se rendre. Il se pencha et les souleva, les pressant contre ses yeux, son front. Puis les abaissa au niveau de ses lèvres, les maintenant suspendues, ses yeux fixés dans les siens, attendant.
Soudain, ses yeux se fermèrent, un petit tremblement convulsif la parcourut, elle pressa ses deux mains jointes contre les lèvres de l’homme, les siennes remuèrent, mais aucun mot ne vint – seulement un long soupir doux et silencieux, léger comme la brise qui agite les bourgeons d’érable cramoisi lorsque les neiges du printemps commencent enfin à fondre.
D’un coin sombre sous le piano, Clarence les observait furtivement.
XII
SYBILLA
Montrant ce qu’il advient de la désobéissance, du rosium et de la colle de farine
Vers midi, Bushwyck Carr fit irruption dans le gymnase, où les triplées venaient tout juste de terminer leur leçon d’escrime.
« Est-ce que l’une d’entre vous trois est entrée dans le laboratoire ce matin ? » demanda-t-il, sa voix se terminant par une sorte de beuglement musical, comme le souffle d’un cor de chasse mélodieux sur une voiture de tourisme.
Les triplées – Flavilla, Drusilla et Sybilla – toutes habillées exactement de la même manière en kilts, plastrons, gantelets et masques, se mirent au garde-à-vous, saluant leur géniteur avec leurs fleurets. La maître d’armes boznovienne, Madame Tzinglala, se retira gracieusement vers le vestiaire et s’en alla.
« Laquelle d’entre vous trois est entrée dans le laboratoire ce matin ? » répéta leur père avec impatience.
Les triplées restèrent debout en une rangée soignée, les boutons de leurs fleurets alignés et reposant sur le parquet. Dans un bel ensemble, elles retirèrent leurs masques ; trois visages rougissants et particulièrement jolis regardèrent l’auteur de leurs jours avec attention – plus attentivement encore lorsque ce monsieur rond et rubicond, exécutant une contorsion faciale, revissa son monocle dans un œil gauche en colère et lança un regard furieux.
« Ne vous avais-je pas averties de ne pas entrer dans ce laboratoire ? » demanda-t-il avec courroux ; « ne vous ai-je pas expliqué que ce n’était pas vos affaires ? Je crois vous avoir informées que tout ce qui est enfermé dans cette pièce ne vous concerne en rien. Ne l’ai-je pas fait ? »
« Oui, Pa-pah. »
« Eh bien, au diable, pourquoi y êtes-vous allées, alors ? »
Un silence anxieux fut sa réponse. « Vous n’y êtes pas toutes allées, si ? » demanda-t-il dans un beuglement mélodieux.
« Oh, non, Pa-pah ! »
« Est-ce que deux d’entre vous y sont allées ? »
« Oh-h, n-on, Pa-pah ! »
« Eh bien, laquelle y est allée ? »
La ligne de beauté vacilla un instant ; puis Sybilla s’avança lentement vers l’avant, de trois pas, et s’arrêta les yeux baissés.
« Je t’avais dit de ne pas le faire, n’est-ce pas ? » dit son père, faisant tomber son monocle de son œil en fronçant les sourcils avant de le remettre en place.
« O-oui, Pa-pah. »
« Mais tu l’as fait ? »
« O-oui... »
« Ça suffit ! Flavilla ! Drusilla ! Vous êtes excusées », renvoyant les deux triplées innocentes d’un geste de son terrible monocle ; et lorsqu’elles eurent fait demi-tour et se furent retirées en bon ordre, fermant la porte derrière elles, il regarda sa fille délinquante avec une consternation colérique et rubiconde.
« Qu’as-tu vu dans ce laboratoire ? » demanda-t-il.
Sybilla commença à compter sur ses doigts. « En marchant autour de la pièce, j’ai remarqué des bocaux, des bouteilles, des tubes, des lampes, des cornues, des chalumeaux, des batteries... »
« As-tu remarqué une petite machine brillante qui ressemble quelque peu à l’économie intérieure d’une montre ? »
« Oui, Pa-pah, mais je n’en suis pas encore arrivée là... »
« T’en es-tu approchée ? »
« Assez près... »
« Tu ne l’as pas touchée, si ? »
« J’allais te le dire... »
« L’as-tu fait ? » beugla-t-il musicalement. « Réponds-moi, Sybilla ! »
« O-oui – je l’ai fait. »
« Pour quoi l’as-tu prise ? »
« Je pensais – nous pensions toutes – que tu gardais un instrument de téléphone sans fil là-dedans... »
« Pourquoi ? Juste parce qu’il se trouve que je suis président de la Amalgamated Wireless Trust Company ? »
« Oui. Et nous mourions d’envie de voir fonctionner un téléphone sans fil... Je pensais que j’aimerais appeler le central – juste pour être sûre de pouvoir faire fonctionner ce truc – Qu’est-ce qui ne va pas, Pa-pah ? »
Il s’affaissa dans un fauteuil rembourré et fit signe à Sybilla de s’asseoir en face de lui. Puis, avec une autre contorsion faciale effrayante, il réinséra le monocle.
« Donc tu as délibérément ouvert cette porte et tu es entrée pour fouiller ? »
« Non », dit la jeune fille ; « nous étions en train de... faire les folles un peu, en chemin vers le gymnase ; et j’ai donné à Drusilla une petite poussée vers la porte du laboratoire, et puis Flavilla m’a poussée – très doucement – et d’une certaine manière je... la porte s’est ouverte à la volée et mon masque est tombé et a roulé à l’intérieur ; et je suis entrée pour le chercher. C’est comme ça que c’est arrivé – en partie. »
Elle leva ses yeux sombres et très beaux vers son père pétrifié, puis ils tombèrent, et elle commença à tracer des figures et des arabesques sur le parquet ciré avec la pointe de son fleuret. « C’est en partie comme ça », répéta-t-elle.
« Quelle est l’autre partie ? »
« L’autre partie, c’est qu’ayant malheureusement désobéi, et étant déjà dans la pièce, je me suis dit que je pourrais tout aussi bien rester et jeter un petit coup d’œil autour... »
Son père bondit littéralement dans son fauteuil rembourré. La descendante d’Ève aux yeux de velours lui lança un regard effrayé et continua, traçant toujours nonchalamment des arabesques invisibles avec la pointe de son fleuret.
« Tu vois, n’est-ce pas, dit-elle, qu’étant réellement entrée, je me suis dit que je pouvais tout aussi bien faire quelque chose avant de ressortir, ce qui rendrait ma désobéissance digne de la punition. Alors j’ai d’abord ramassé mon masque, puis j’ai jeté un coup d’œil effrayé autour de moi. Il n’y avait que des bocaux, des bouteilles et des choses... J’étais terriblement déçue. La certitude d’être punie et puis, finalement, ne voir que des bouteilles, cela semblait plutôt injuste... Alors je... j’ai fait le tour pour... pour voir si je pouvais trouver quelque chose à regarder qui me dédommagerait pour la punition... Il y a un proverbe, n’est-ce pas Pa-pah ? – quelque chose à propos de se faire pendre pour un agneau... »
« Continue ! » dit-il sèchement.
« Eh bien, tout ce que j’ai pu trouver qui semblait être quelque chose que je n’avais pas le droit de toucher était une petite machine ornée de bijoux... »
« C’était ça ! Tu l’as touchée ? »
« Oui, plusieurs fois. Était-ce un sans-fil ? »
« Peu importe ! Oui, c’est une sorte d’instrument sans fil. Continue ! »
Sybilla secoua la tête :
« Je ne vois vraiment pas pourquoi tu es si troublant d’insistance ; car je n’ai aucune idée de la façon d’envoyer ou de recevoir un message sans fil, et je n’avais pas la moindre notion de la façon dont cette machine pouvait fonctionner. J’ai essayé très fort de la faire marcher ; j’ai tourné plusieurs vis et appuyé sur tous les boutons-poussoirs... »
M. Carr émit un son creux et désespéré – une sorte de gémissement musical – et saisit faiblement le vide.
« J’ai essayé tous les leviers, vis et ressorts », continua-t-elle calmement, « mais la machine devait être en panne, car je n’ai obtenu qu’une misérable petite étincelle... »
« Tu as obtenu une étincelle ? »
« Oui – juste un minuscule atome de feu blanc sans bruit... »
Son père bondit sur ses pieds et agita les deux mains vers elle, distrait.
« Sais-tu ce que tu as fait ? » beugla-t-il.
« N-non... »
« Eh bien, tu t’es préparée à tomber amoureuse ! Et tu as probablement incité quelque idiot indescriptible à tomber amoureux de toi ! Et c’est ce que tu as fait ! »
« Amo...reuse ! »
« Oui, c’est ce que tu as fait ! »
« Mais comment un téléphone sans fil ordinaire... »
« C’est une autre sorte de sans-fil. Ton beau-frère, William Destyn, l’a inventé ; je le finance et j’expérimente avec. Je t’avais dit de ne pas entrer dans cette pièce. J’avais accroché un panneau sur la porte : "Danger ! Ne pas entrer !" »
« E-est-ce que ce truc était chargé ? »
« Oui, il était chargé ! »
« A-avec quoi ? »
« Des ondes ! » cria son père, furieusement. « Des ondes psychiques ! Petite idiote, nous venons de découvrir que le monde et tout ce qu’il contient est enveloppé d’ondes psychiques, tout autant que de courants électriques invisibles. À la minute où tu t’es approchée de cette machine et as ouvert le récepteur, les ondes de ta personnalité subconsciente se sont déversées dedans. Et à la minute où tu as touché ce ressort et obtenu une étincelle, tes ondes psychiques ont signalé, par sans-fil, la personnalité subconsciente d’un jeune homme – quelque idiot insupportable – qui viendra d’où qu’il soit actuellement – du bout du monde s’il le faut – et tombera amoureux de toi. »
M. Carr sautait pesamment de haut en bas dans une fureur pure ; sa fille le regardait dans une consternation calme.
« Je suis tellement, tellement désolée », dit-elle ; « mais je suis tout à fait certaine que je ne vais pas tomber amoureuse... »
« Tu ne pourras pas t’en empêcher », rugit son père, « si cet instrument a fonctionné. »
« E-est-ce que c’est à ça que ça s-sert ? »
« C’est pour ça qu’il a été inventé ; c’est pourquoi j’y mets un million. N’importe qui sur terre désirant rencontrer la personne avec qui il est destiné, tôt ou tard, à tomber amoureux, peut venir nous voir, en toute confiance, acheter un ticket, et être branché sur la connexion psychique appropriée qui garantit une cour et un mariage rapides – Damnation ! »
« Pa-pah ! »
« Je n’y peux rien ! Tout père qui se respecte et qui craint Dieu jurerait ! Penses-tu que je m’attendais un jour à ce que mes filles soient mêlées à cette machine ? Mes filles courtisées, fiancées et mariées par des machines ! Et tu n’as que dix-huit ans ; tu m’entends ? Je ne le permettrai pas ! Je ne le permettrai certainement pas ! »
« Mais, cher papa, je n’ai pas du tout l’intention de tomber amoureuse et de me marier à dix-huit ans. Et si... il... vient vraiment, je lui dirai très franchement que je ne pourrais pas songer à tomber amoureuse. J’expliquerai tranquillement que la machine s’est déclenchée par erreur et que je n’ai que dix-huit ans ; et que Flavilla, Drusilla et moi ne devons pas sortir avant l’hiver prochain. Ça », ajouta-t-elle innocemment, « devrait le calmer. »
« La chose à faire », dit son père en la fixant intensément, « est de te garder dans ta chambre jusqu’à tes vingt ans ! »
« Oh, Pa-pah ! »
M. Carr se frappa le front rubicond.
« Tu resteras dedans pendant une semaine, de toute façon ! » tonna-t-il mélodieusement. « Pas de virée en voiture pour toi ! C’est ta punition. Tu seras en sécurité pour aujourd’hui, de toute façon ; et d’ici ce soir William Destyn sera de retour de Boston et je le consulterai sur la façon la plus sûre de te tenir hors du chemin de ce petit insolent que tu as réussi à réveiller – évoquer – sortir du vide – d’où qu’il puisse être – qui qu’il puisse être – quoi qu’il s’appelle... »
« George », murmura-t-elle involontairement.
« Quoi !! »
Elle regarda son père, confuse, déconcertée.
« Comme c’est absurde de ma part », dit-elle. « Je ne sais pas pourquoi j’aurais dû penser à ce nom, George ; ou pourquoi j’aurais dû le dire à voix haute – de cette façon – je ne sais vraiment pas... »
« Qui connais-tu qui s’appelle George ? »
« P-personne en particulier à qui je puisse penser... »
« Sybilla ! Sois honnête ! »
« Vraiment, je ne connais personne ; je suis toujours honnête. »
Il savait qu’elle était véridique, toujours ; mais il dit :
« Alors pourquoi diable as-tu regardé... euh... si rêveusement vers moi et m’as-tu appelé George ? »
« Je ne peux pas imaginer – je ne peux pas comprendre... »
« Eh bien, moi je peux ! Tu ne t’en rends pas compte, mais le nom de cet idiot doit être George ! Je ferai attention aux George. Je suis content d’avoir été prévenu. Je veillerai à ce qu’aucun objet à deux pattes nommé George n’entre dans cette maison ! Tu n’iras jamais nulle part où il y aura quelqu’un nommé George si je peux l’empêcher. »
« Je... je ne veux pas », répondit-elle, presque prête à pleurer. « Tu es très cruel avec moi... »
« Je souhaite l’être. Je désire être un monstre ! » répliqua-t-il férocement. « Tu es une enfant extrêmement mauvaise, ingrate, désobéissante et sotte. Tes sœurs et moi allons aller en voiture à Westchester et y déjeuner avec ta sœur et ton dernier beau-frère. Et s’ils demandent pourquoi tu n’es pas venue, je leur dirai que c’est parce que tu es désobéissante, et que tu ne dois pas mettre le nez dehors pendant une semaine, ni voir quiconque entre dans cette maison ! »
« Je... je suppose que je m-le mérite », acquiesça-t-elle en pleurant. « Je suis tout à fait prête à être disciplinée, et tout à fait disposée à ne voir personne nommé George – jamais ! De plus, tu m’as fait une p-peur bleue ! Je... je ne veux pas sortir de la maison. »
Et quand son père se fut retiré avec un bond, elle resta seule dans le gymnase, les yeux baissés, les lèvres tremblantes. Plus tard, assise exactement dans la même position, elle entendit le doux vrombissement de la voiture de tourisme à l’extérieur ; puis le déclic de la porte qui se fermait.
« Les voilà partis », se dit-elle, « et ils vont passer un si bon moment, et tous ces jeunes hommes de Westchester si agréables seront là – particulièrement M. Montmorency... Je l’aimais énormément ; d’ailleurs, son prénom est Julian, donc c’est p-parfaitement sûr de l’aimer – et je voulais tellement voir à quoi ressemble Sacharissa après son voyage de noces. »
Sa lèvre inférieure trembla ; elle la stabilisa entre ses dents, fixa misérablement le sol et y battit un tambourinement désolé avec la pointe de son fleuret.
« Je suis bien payée pour ma désobéissance », gémit-elle. « Maintenant, je ne peux plus sortir pendant une semaine ; et nous sommes en avril ; et quand je sortirai enfin, je serai si anxieuse tout le long, jetant des coups d’œil furtifs à chaque homme qui passera en me demandant si son nom pourrait être George... Et ce sera horriblement gênant, aussi... Imaginez qu’ils amènent quelque danseur inoffensif nommé George pour me le présenter l’hiver prochain, et que moi, terrifiée, je relève mes jupes de débutante pour m’enfuir... Je serai réellement obligée de fuir devant chaque homme tant que je ne saurai pas que son nom n’est pas George. Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Quelle perspective épouvantable pour cet été, quand nous ouvrirons la maison à Oyster Bay ! Quel panorama terrible pour l’hiver prochain ! »
Naïvement, elle épousseta une larme de ses longs cils avec le revers de son gant.
Sa femme de chambre entra pour annoncer le déjeuner, mais elle ne voulut rien entendre, ni accepter aucun des services proposés, y compris un bain ou une robe de chambre.
« Allez-vous-en quelque part, Bowles », dit-elle, « et je vous prie, ne m’approchez pas, et ne laissez personne s’aventurer dans mon lointain voisinage, car je suis t-très malheureuse, Bowles, et je le mérite – et je – je désire être seule avec m-ma conscience. »
« Mais, Mademoiselle Sybilla... »
« Non, non, non ! Je ne souhaite même pas entendre votre voix – ni celle de quiconque. Je ne souhaite entendre aucun son humain, de quelque nature que ce soit. Je... quel est ce bruit de raclement dans la bibliothèque ? »
« Un homme, Mademoiselle Sybilla... »
« Un homme ! C-comment s’appelle-t-il ? »
« Je ne sais pas, mademoiselle. C’est un ouvrier – un poseur de papier peint. »
« Oh ! »
« Souhaitiez-vous que je lui demande de cesser de racler, mademoiselle ? »
Sybilla rit : « Non, merci. » Et, après le départ de sa femme de chambre, elle continua, amusée par elle-même, à déambuler dans le gymnase, faisant des passes avec son fleuret vers les anneaux, la barre et le sac de frappe. Son anxiété, d’ailleurs, s’apaisait. La jeunesse n’a pas une très grande capacité pour l’anxiété prolongée. En outre, le premier signe sain d’incrédulité commençait déjà à s’insinuer en elle. Et tandis qu’elle flânait, faisant siffler son fleuret, elle songea tout haut, à son aise :
« Quelle machine extraordinaire et horrible !... Comment peut-elle faire des choses aussi extrêmement vulgaires ? Et quelle façon parfaitement déplaisante de tomber amoureuse – par la mécanique !... Je préférerais ne pas savoir qui je suis un jour pour – pour aimer – énormément... Il est bien plus intéressant de rencontrer un homme par accident, et de ne jamais soupçonner que l’on puisse un jour s’attacher à lui, plutôt que d’acheter un billet, de marcher jusqu’à une machine pleine d’ondes psychiques et d’appeler au téléphone quelque étrange homme quelque part sur terre. »
Avec un frisson de dédain, elle se laissa tomber sur une méridienne et prit son visage entre ses mains.
Elle était comme ses sœurs, grande, joliment bâtie et articulée, avec les mêmes pieds et mains étroits – toujours gracieuse en se prélassant, quelle que fût la position que prenaient ses membres sveltes.
Et maintenant, dans sa tenue d’escrime noire et ses bas noirs, elle était extrêmement ornementale, les lignes sévères de son plastron accentuant la blancheur de sa gorge et de son menton, et le cœur écarlate brillant sur son propre petit cœur – exempt de détails tels que l’amour et les amoureux. Oui, exempt ; car elle en était venue à la conclusion que son père l’avait effrayée plus que nécessaire ; que l’instrument n’avait pas vraiment fait le pire ; en fait, que bien qu’elle eût été très désobéissante, elle s’en était tirée à bon compte ; et qu’il était peu probable qu’elle subisse autre chose qu’un mécontentement paternel.
Ce qui la réconforta au point de lui faire retrouver l’appétit ; elle sonna pour le déjeuner et le mangea avec la nonchalance saine qui, d’ordinaire, était si caractéristique d’elle et de ses sœurs.
« Maintenant », réfléchit-elle, « je vais devoir attendre une heure pour mon bain » – l’un des principes inculqués de l’hygiène domestique. Alors, se levant, elle traversa le gymnase, à la recherche de quelque chose d’intéressant à faire.
Elle regarda par les fenêtres donnant sur l’arrière. À New York, la vue depuis les fenêtres de derrière n’est pas imposante.
Se lassant de ce spectacle peu artistique, elle flâna dehors et descendit les escaliers pour voir ce que pouvait bien faire sa femme de chambre. Bowles cousait ; Sybilla observa la scène pendant un moment avec un intérêt languissant, puis, réalisant qu’une longue journée de punition l’attendait, qu’elle le méritait et qu’elle devait accomplir quelque acte de pénitence, elle se dirigea avec contrition vers la bibliothèque avec de résolues intentions envers Henry James.
En entrant, elle remarqua que les étagères, qui montaient jusqu’à mi-hauteur du plafond, étaient recouvertes de draps. Elle tomba également sur une paire de tréteaux surmontés de planches, sur lesquels se trouvaient des rouleaux de papier peint vert floqué, plusieurs paires de ciseaux, un seau de colle, une grosse brosse plate, un couteau et une équerre en T.
« L’homme du papier peint », dit-elle. « Il est allé déjeuner. J’aurai le temps de m’emparer d’Henry James et de fuir. »
Or, Henry James, comme certaines autres conventions sacrées, était, dans cette bibliothèque, une fête mobile. Parfois, il se tenait soigneusement rangé sur une étagère, parfois sur une autre. On ne pouvait pas compter sur Henry.
Sybilla souleva les draps de devant une bibliothèque et regarda de plus près. Henry n’était pas visible. Elle souleva les draps d’une autre bibliothèque ; pas d’Henry ; seulement G.P.R., en six douzaines de volumes désinvoltes.
Sybilla jeta un coup d’œil dans une troisième bibliothèque. Alors, une chose très peu édifiante se produisit. Sûrement, sûrement, c’était le jour de la désobéissance pour Sybilla. Elle vit un livre interdit scintiller dans un vieux cuir doré – elle vit son dos classique tourné de manière moqueuse vers elle – toute l’allure du volume était impertinente, cornée, insouciante de qui pouvait le lire.
Elle le sortit, le replaça, chercha Henry avec insistance, ne le trouva pas, jeta un coup d’œil de côté vers celui aux coins cornés, fit un pas de côté.
« Je vais juste voir où il a été imprimé », se dit-elle, sortant le livre et reculant précipitamment – si précipitamment qu’elle entra en collision avec la table de tréteaux, et que la colle éclaboussa hors du seau.
Mais Sybilla n’y prit garde ; elle examinait la page de titre du vieux livre corné : une page de titre assez merveilleuse, imprimée dans un rouge et un noir fascinants avec des fioritures.
« Je vais juste voir si... » Et les doigts lisses et blancs hésitèrent ; mais elle avait aperçu une gravure ancienne sur la page suivante – une très singulière, qui la tint fascinée.
« Je me demande... »
Elle tourna la page suivante. Le premier paragraphe du célèbre classique commença délicieusement. Après quelques instants, elle rit, ajoutant pour elle-même : « Je ne vois pas quel mal... »
Il n’y avait aucun mal. Son père avait voulu désigner un autre livre ; mais Sybilla ne le savait pas.
« Je vais juste le feuilleter pour – pour – être sûre que je ne dois pas le lire. »
Elle posa une main sur la table du poseur de papier peint, fit volte-face et, assise sur le dessus, les jambes battant l’air, elle se plongea dans le livre, inconsciente que la colle renversée la fixait lentement au sommet de la table éclaboussée.
Une heure plus tard, entendant des pas sur le palier, elle bondit – c’est-à-dire qu’elle effectua tous les mouvements gracieux pour sauter légèrement au sol. Mais elle n’avait pas bougé d’un pouce. Aucune tête de Gorgone n’aurait pu la condamner à une immobilité plus désespérée.
Empêchée d’être libre par on ne sait quoi, elle fit un effort frénétique et démoralisé – et retomba en arrière, terrifiée par l’inquiétant bruit de déchirure.
Elle était irrémédiablement collée à la table.
XIII
LE PRINCE HÉRITIER
Où la Souris Verte couine
Quelques minutes plus tard, le jeune homme qui posait le papier peint entra, faisant balancer un seau à repas vide, et s’arrêta, saisi d’une politesse surprise, devant une jeune fille aux joues rouges en tenue complète d’escrime, qui était assise sur sa table de travail, les pieds croisés, serrant convulsivement un livre contre le cœur écarlate brodé sur son plastron.
« J’ – j’espère que cela ne vous dérange pas que je sois assise ici », parvint-elle à dire. « Je voulais regarder le travail. »
« Pas le moins du monde », dit-il aimablement. « Laissez-moi vous chercher une chaise... »
« Non, merci. Je préfère rester c-comme ça. Veuillez commencer et ne faites pas attention si je vous regarde. »
Le jeune homme parut perplexe.
« Je crains », hasarda-t-il, « que j’aie besoin de cette table pour découper et... »
« Je vous en prie – si cela ne vous ennuie pas – commencez à encoller. Je suis i-intensément intéressée par l’e-encollage – j’aime r-regarder le p-papier qu’on colle sur un m-mur. »
Ses petites dents claquaient malgré elle ; elle s’efforçait de contrôler sa voix – s’efforçait de rassembler ses esprits.
Il resta irrésolu, assez étonné, lui aussi.
« Je suis désolé », dit-il, « mais... »
« Je vous en prie, encollez ; voulez-vous ? » demanda-t-elle.
« Eh bien, il faut que j’aie cette table pour encoller... »
« Alors n-n’y pensez même pas. F-faites autre chose ; découpez des bandes. Je suis tellement intéressée de regarder les p-poseurs de papier peint découper des choses... »
« Mais j’ai aussi besoin de la table pour ça... »
« Non, vous n’en avez pas besoin. Vous ne pouvez pas être un – un ouvrier t-très habile si vous devez utiliser votre table pour tout... »
Il rit. « Vous avez tout à fait raison ; je ne suis pas un poseur de papier peint habile. »
« Alors », dit-elle, « je suis surprise que vous soyez venu ici pour tapisser notre bibliothèque, et je pense qu’il vaudrait mieux que vous retourniez à votre boutique et que vous envoyiez un homme compétent. »
Il rit de nouveau. Le visage juvénile du poseur de papier peint était curieusement attirant quand il riait – et autrement, plus ou moins.
Il dit : « Je suis venu tapisser cette bibliothèque parce que M. Carr était pressé, et que j’étais le seul homme à la boutique. Je ne voulais pas venir. Mais ils m’y ont obligé... Je crois qu’ils ont assez peur de M. Carr, à la boutique... Et ce travail doit être terminé aujourd’hui. »
Elle ne savait que dire ; n’importe quoi pour le garder loin de la table jusqu’à ce qu’elle puisse penser clairement.
« P-pourquoi ne vouliez-vous pas venir ? » demanda-t-elle, luttant pour gagner du temps. « Vous avez dit que vous ne vouliez pas venir, n’est-ce pas ? »
« Parce que », dit-il en souriant, « je n’aime pas poser de papier peint. »
« Mais si vous êtes poseur de papier peint de métier... »
« Je suppose que vous me prenez pour un vrai poseur de papier peint ? »
Elle essayait prudemment de libérer un bord de sa jupe ; elle hocha la tête distraitement, puis s’immobilisa, rougissant, alors qu’un léger déchirement de tissu se fit entendre.
« Continuez », dit-elle précipitamment ; « l’histoire de votre carrière est si intéressante. Vous dites que vous adorez poser du papier peint... »
« Non, je ne le dis pas », répondit-il, dépité. « Je dis que je déteste ça. »
« Pourquoi le faites-vous, alors ? »
« Parce que mon père pense que chacun de ses fils qui termine ses études universitaires devrait être discipliné en apprenant un métier avant d’entrer dans une profession. Mon frère aîné, De Courcy, a appris à être forgeron ; mon frère cadet, Algernon, a tenu une boulangerie ; et depuis que j’ai quitté Harvard, je colle des feuilles de papier sur les murs des gens... »
« Harvard ? » répéta-t-elle, déconcertée.
« Oui ; j’étais de la promotion 1907. »
« Vous ! »
Il regarda sa salopette blanche en souriant.
« Cela vous étonne, Mademoiselle Carr ? – vous êtes Mademoiselle Carr, je suppose... »
« Sybilla – oui – nous sommes – nous sommes des triplées », balbutia-t-elle.
« Les b-belles... les – les triplées Carr ! Et vous êtes l’une d’entre elles ? » s’exclama-t-il, ravi.
« Oui. » Toujours déconcertée, elle resta assise là, à le regarder. Quelle extraordinaire chose ! Quel étrange destin que de trouver un homme d’Harvard en train de coller du papier ! De sombres appréhensions jaillirent en elle.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle d’une voix tremblante. « Cela vous dérangerait-il de me dire votre nom ? Il... il n’est pas – George ! »
Il leva les yeux avec une surprise ravie :
« Alors vous savez qui je suis ? »
« N-non. Mais... ce n’est pas George – n’est-ce pas ? »
« Eh bien, si... »
« O-h ! » soupira-t-elle. Un sentiment de faiblesse l’envahit : elle oscilla ; mais un bruit de déchirure indubitable la ramena soudain à la réalité.
« J’ai bien peur que vous ne déchiriez votre jupe, d’une manière ou d’une autre », dit-il anxieusement. « Laissez-moi... »
« Non ! »
Le désespoir de ce refus frôla la violence, et il recula involontairement.
Pendant un moment, ils se firent face ; la rougeur s’effaça de ses joues.
« Si », dit-elle, « votre nom est réellement George, c’est – c’est la plus – la plus terrible des punitions... » Elle ferma les yeux avec ses doigts comme pour occulter une vision monstrueuse.
« Qu’est-ce que », demanda le jeune homme stupéfait, « mon nom a à voir avec... »
Ses mains retombèrent de ses yeux ; avec horreur, elle l’examina, sa salopette maculée de colle, sa casquette blanche délavée, son seau à repas.
« Je – je ne vous épouserai pas ! » balbutia-t-elle dans une désespérance blanche. « Je ne le ferai pas ! Si vous n’êtes pas poseur de papier peint, vous lui ressemblez ! Je me moque que vous soyez un homme d’Harvard ou non – que vous jouiez au poseur de papier peint ou non – que votre nom soit George ou non – je ne vous épouserai pas – je ne le ferai pas ! Je ne le ferai pas ! »
Avec le sentiment que ses sens s’évaporaient rapidement, le jeune homme s’assit, pris de vertige, et passa une main maculée de colle, mais bien faite, sur ses yeux.
Sybilla pinça les lèvres et le regarda.
« Je ne suppose pas », dit-elle, « que vous compreniez de quoi je parle, mais je dois vous le dire immédiatement ; je ne peux supporter ce genre de chose. »
« Q-quel genre de chose ? » demanda le jeune homme, faiblement.
« Votre présence dans cette maison – avec moi... »
« Je serai très heureux de partir... »
« Attendez ! Cela ne servira à rien ! Vous reviendrez ! »
« N-non, je ne reviendrai pas... »
« Si, vous reviendrez. Ou alors je – je vous suivrai... »
« Quoi ? »
« L’un ou l’autre ! Nous ne pouvons pas l’empêcher, je vous le dis. Vous ne comprenez pas, mais moi, si. Et dès l’instant où j’ai su que votre nom était George... »
« Qu’est-ce que cela peut bien avoir à faire avec quoi que ce soit ? » demanda-t-il, rougissant malgré son étonnement.
« Des ondes ! » dit-elle avec passion, « des ondes psychiques ! Je... je savais d’une certaine façon... qu’il s’appellerait George... »
« Qui s’appellerait George ? »
« Lui ! L’homme... Et si jamais je... si vous vous attendez un jour à ce que je... à ce que je m’attache à un homme couvert de salopette... »
« Mais je ne m’y attends pas – Bon Dieu ! – Je ne m’attends pas à ce que vous vous attachiez à – à une salopette... »
« Alors pourquoi en portez-vous ? » demanda-t-elle avec une indignation tremblante.
Le jeune homme, électrisé, bondit de sa chaise et commença à courir çà et là, faisant de petits pas distraits. « Soit », dit-il, « j’ai besoin d’un traitement psychiatrique immédiatement, soit je me réveillerai vers le matin... Je... je ne sais pas ce que vous essayez de me dire. Je suis venu ici pour – pour c-coller... »
« C’est cette machine qui vous a envoyé ! » dit-elle. « Dès que j’ai eu une étincelle, vous avez commencé... »
« Vous pensez que je suis un moteur ? Une étincelle ! Pensez-vous que je... »
« Oui, je le pense. Vous ne pouviez pas faire autrement ; je sais que c’était de ma faute, et ceci – ceci est la punition terrible – c-collée au sommet d’une t-table – avec un homme nommé George... »
« Quoi !!! »
« Oui », dit-elle avec passion, « chaque acte de désobéissance que j’ai commis a provoqué une rétribution foudroyante. On m’avait interdit d’entrer dans le laboratoire ; j’ai désobéi et... vous êtes venu poser du papier peint ! J’ai... j’ai pris un l-livre – que je n’avais pas à prendre, et le D-destin me colle à votre horrible table et me retient prisonnière jusqu’à ce qu’un homme nommé George entre... »
Rouge, tremblante, excitée, elle fit un geste de désespoir rapide et dramatique ; et un bruit de déchirure déchira le silence.
« Êtes-vous collée à cette table ? » balbutia le jeune homme, atterré.
« Oui, je le suis. Et il vous est tout à fait impossible de m’aider le moins du monde, sauf en faisant semblant de l’ignorer. »
« Mais vous... vous ne pouvez pas rester là ! »
« Je ne peux pas m’empêcher de rester ici », dit-elle vivement, « jusqu’à ce que vous partiez. »
« Alors je ferais mieux de... »
« Non ! Vous ne partirez pas ! Je... je ne veux pas que vous partiez – que vous disparaissiez quelque part dans la ville. La certitude est déjà assez effrayante, mais elle est préférable à l’angoisse terrible de savoir que vous êtes quelque part dans le monde, et qu’il est certain que vous reviendrez un jour... »
« Mais je ne veux pas revenir ! » s’exclama-t-il avec indignation. « Pourquoi voudrais-je revenir ? Ai-je dit – agi – fait – regardé – Pourquoi imagineriez-vous que j’ai le moindre intérêt pour quoi que ce soit ou pour – pour... qui que ce soit dans cette maison ? »
« N’en avez-vous pas ? »
« Non !... Et je ne peux ignorer votre... votre incroyable... et intensément f-flatteuse peur que j’aie des desseins – que je désire... en d’autres termes, que j’... euh... ait osé nourrir des aspirations impossibles en lien avec un espoir futile et absurde qu’un jour vous puissiez éventuellement être amenée à écouter une quelconque suggestion de ma part concernant une alliance matrimoniale... »
Il s’étouffa et devint d’un rouge terne.
Elle rougit aussi, mais dit calmement :
« Merci de l’avoir exprimé si gentiment. Mais cela ne sert à rien. Tôt ou tard, vous et moi serons obligés de considérer une situation trop désespérée pour admettre la moindre discussion. »
« Quelle situation ? »
« La nôtre. »
« Je ne vois aucune situation – si ce n’est que vous êtes collée – je vous demande pardon ! – mais je dois parler avec vérité. »
« Moi aussi. Notre cas est trop désespéré pour tout autre chose que des vérités simples et terribles. Et les vérités sont celles-ci : j’ai touché la machine interdite et j’ai eu une étincelle ; votre nom est George ; je suis collée ici, incapable de m’échapper ; vous n’êtes pas assez impoli pour partir quand je vous demande de ne pas le faire... Et maintenant – ici – dans cette pièce, vous et moi devons affronter ces faits et prendre une décision... Car je dois absolument savoir ce à quoi je dois m’attendre ; je ne peux supporter... je ne pourrais vivre avec cela au-dessus de moi... »
« Qu’est-ce qui est au-dessus de vous ? »
Il bondit sur ses pieds, agitant son seau à repas en cercles frénétiques :
« Qu’est-ce que c’est, au nom du Ciel, qui est au-dessus de vous ? »
« Au-dessus de vous, aussi ! »
« Au-dessus de moi ? »
« Certainement. Au-dessus de nous deux. Nous nous dirigeons tout droit vers le m-mariage. »
« E-ensemble ? »
« Bien sûr », dit-elle faiblement. « Pensez-vous que je me soucierais de savoir qui vous allez épouser si ce n’était moi ? Pensez-vous que je discuterais de mes propres intentions maritales avec vous si vous ne vous trouviez pas être vitalement concerné ? »
« Vous vous attendez à m’épouser ? » haleta-t-il.
« Je... je ne veux pas : mais je suis obligée. »
Il resta pétrifié un instant, puis, avec un regard hagard, commença à rassembler ses outils.
Elle l’observa avec la certitude écœurante que s’il s’en allait, elle ne pourrait jamais survivre aux années d’attente jusqu’à son retour inévitable. Un désir fou d’en finir avec le pire s’empara d’elle. Elle connaissait le pire, savait ce que le Destin lui réservait. Et elle désirait en finir – laisser le pire arriver – et être laissée seule pour vivre le reste de sa vie brisée dans la solitude et la paix.
« Si... si nous devons nous marier », commença-t-elle d’une voix tremblante, « pourquoi ne pas en f-finir rapidement – et alors, cela m’est égal si vous partez. »
Elle était tout à fait folle : c’était certain. Il jeta précipitamment quelques brosses dans sa trousse à outils, puis se redressa et la contempla avec une profonde compassion.
« Cela vous dérangerait-il », demanda-t-elle timidement, « de faire venir quelqu’un pour nous marier, et alors le pire sera passé, voyez-vous, et nous n’aurons jamais, jamais plus besoin de nous voir. »
Il marmonna quelque chose d’apaisant et commença à attacher quelques rouleaux de papier peint.
« Ne voulez-vous pas faire ce que je demande ? » dit-elle piteusement. « J-j’ai presque peur que... si vous partez sans m’épouser, je ne pourrais vivre et supporter la... la certitude de votre retour. »
Il leva la tête et l’examina avec la plus profonde pitié. Folle – tout à fait folle ! Et si jeune – si exquise... si parfaitement charmante de corps ! Et l’esprit obscurci pour toujours... Quel terrible sort ! Quel étrange sort, aussi ; car dans ses yeux aux paupières pures, il lui sembla voir la douce lumière de la raison non entièrement éteinte.
Leurs regards se croisèrent, s’attardèrent ; et la beauté de son regard sembla l’émouvoir jusqu’aux sources mêmes de la compassion.
« Cela vous rendrait-il plus heureuse de croire – de savoir », ajouta-t-il précipitamment, « que vous et moi étions mariés ? »
« O-oui, je le pense. »
« Seriez-vous tout à fait heureuse de le croire ? »
« Oui – si vous appelez cela du bonheur. »
« Et vous ne seriez pas malheureuse si je ne revenais jamais ? »
« Oh, non, non ! Je... cela me rendrait – comparativement – heureuse ! »
« D’être mariée à moi, et de savoir que vous ne me reverriez plus jamais ? »
« Oui. Voulez-vous ? »
« Oui », dit-il d’un ton apaisant. Et pourtant, un curieux petit pincement de douleur vacilla dans son cœur un instant, car, aussi folle qu’elle soit indubitablement, elle devrait être si heureuse de se débarrasser de lui pour toujours.
Il traversa lentement la pièce vers la table sur laquelle elle était assise. Elle recula instinctivement, mais une déchirure inquiétante la retint.
« Allez-vous chercher une licence et un... un ecclésiastique ? » demanda-t-elle.
« Oh, non », dit-il doucement, « ce n’est pas nécessaire. Tout ce que nous avons à faire, c’est de nous prendre la main – comme ça... »
Elle se rétracta.
« Vous allez devoir me laisser prendre votre main », expliqua-t-il.
Elle hésita, le regarda avec crainte, puis, rougissante, déposa ses doigts fins dans les siens.
Le contact envoya un frisson directement à travers lui ; il redressa les épaules et la regarda... Très, très loin, il lui sembla entendre son cœur s’éveiller lourdement.
Quelle situation étrange ! Étrange... étrange... lui, debout ici, à céder au caprice fou de cette jeune fille frappée – cette merveilleuse et douce jeune étrangère, regardant avec des yeux si charmants qu’il crut presque que l’intelligence éteinte derrière eux était en train de renaître à la vie.
« Que devons-nous faire pour être mariés ? » murmura-t-elle.
« Le dire ; c’est tout », répondit-il doucement. « Me prenez-vous pour votre époux ? »
« Oui... Me p-prenez-vous pour votre... épouse ? »
« Oui, chère... »
« Ne dites pas cela !... Est-ce... fini ? »
« Tout est fini », dit-il, en forçant une gaieté qui sonnait creux dans le pathétique de cette parodie et de cette farce... Mais il sourit pour être bon envers elle ; et, pour rendre l’esprit pauvre et obscurci encore un peu plus heureux, il reprit sa main et dit très doucement :
« Cela vous surprendra-t-il de savoir que vous êtes maintenant une princesse ? »
« Une... quoi ? » demanda-t-elle vivement.
« Une princesse. » Il lui adressa un sourire bénin et, rayonnant toujours, prit une pose non dénuée de grâce.
« Moi », dit-il, « je suis le Prince Héritier de Rumtifoo. »
Elle le dévisagea sans mot dire ; peu à peu, il perdit contenance ; un vague pressentiment l’agita, lui laissant penser qu’il avait quelque peu forcé la dose.
« Bien entendu, commença-t-il joyeusement, je suis un exilé incognito... euh... déshérité et tout le toutim, vous savez. »
Elle continua de le fixer.
« Affaires d’État... euh... révolution... et ce genre de choses, marmonna-t-il en l’observant ; mais je me suis dit que cela pourrait vous faire plaisir de savoir que je suis le Prince George de Rumtifoo... »
« Quoi ! »
Le silence fut glacial.
« Savez-vous, dit-elle posément, que je crois que vous me prenez pour une démente ? N’est-ce pas le cas ? »
« Je... vous... » commença-t-il à bégayer, effrayé.
« N’est-ce pas ? »
« B-eh, soit vous, soit moi... »
« Absurde ! Je trouvais cette cérémonie de mariage bien misérablement inadéquate !... Et je suis blessée... peinée... stupéfaite que vous ayez pu faire une chose aussi... aussi lâche... »
« Quoi ! » s’exclama-t-il, piqué au vif.
« Oui, il est lâche de tromper une femme. »
« Je le faisais par gentillesse... en supposant... »
« Que je suis une démente ? Pourquoi supposez-vous cela ? »
« Parce que... grand Dieu... parce qu’en ce siècle, et dans cette ville, les gens qui ne se sont jamais vus ne commencent pas par parler de mariage... »
« Je vous ai expliqué... » Elle était à moitié en pleurs maintenant, et sa voix se brisa délicieusement... « Je vous ai dit ce que j’avais fait, n’est-ce pas ? »
« Vous avez dit que vous aviez obtenu une étincelle, admit-il, totalement déconcerté par ses larmes. Ne pleurez pas... je vous en prie. Il y a quelque chose qui ne va pas du tout ici... il y a un terrible malentendu. Si seulement vous vouliez m’expliquer... »
Elle essuya ses yeux machinalement : « Venez ici, dit-elle. Je ne crois pas vous l’avoir expliqué clairement. »
Et, très soigneusement, très minutieusement, elle commença à lui parler des ondes psychiques, de l’instrument et de la nouvelle société formée pour l’exploiter sur une base commerciale.
Elle lui raconta ce qui lui était arrivé ce matin-là ; comment sa désobéissance lui avait coûté tant de misère. Elle l’informa au sujet de son père, et du caractère colérique de ce monsieur florissant et replet.
« Si vous êtes ici quand je lui dirai que je suis mariée, dit-elle, il vous fera probablement mourir de peur ; et c’est l’une des raisons pour lesquelles je souhaite que cela soit terminé et vous mettre en sécurité avant qu’il ne revienne. Quant à moi, maintenant que je connais le pire, je veux que le pire soit derrière moi et... et vivre ma vie tranquillement quelque part... Alors, vous voyez pourquoi je suis si pressée, n’est-ce pas ? »
Il hocha la tête comme s’il était hébété, appuyé là sur la table, les mains jointes, la tête baissée.
« Je suis vraiment désolée... pour vous, dit-elle. Je sais ce que vous devez ressentir à ce sujet. Mais si nous sommes obligés de nous marier un jour, ne vaudrait-il pas mieux en finir et ensuite... ne... jamais... nous... revoir... »
Il leva la tête, puis se redressa.
Ses lèvres douces étaient muettes, mais la question demeurait dans ses yeux.
Ainsi, pendant un long moment, ils se regardèrent ; et la couleur sous ses pommettes s’intensifia, et le rose de ses joues devint lentement plus vif.
« Supposez, dit-il à mi-voix, que je... souhaite... revenir... vers vous ? »
« Je ne le souhaite pas... »
« Essayez. »
« Essayer de... de souhaiter... »
« Mon retour. Essayez de souhaiter que vous le désiriez aussi. Voulez-vous ? »
« Si vous continuez à... à parler de cette façon... » balbutia-t-elle.
« Oui, je le ferai. »
« Alors... alors... »
« Y a-t-il une raison pour laquelle je ne devrais pas, si nous sommes fiancés ? demanda-t-il. Nous sommes... fiancés, n’est-ce pas ? »
« Fiancés ? »
« Oui. Sommes-nous ? »
« Je... oui... si vous appelez cela... »
« Je le fais... Et nous devons être... mariés ? » Il parvenait à peine à prononcer le mot qu’il avait pourtant prononcé si facilement il y a quelques instants ; car une signification totalement nouvelle s’attachait désormais à chaque mot qu’il prononçait.
« Le sommes-nous ? » répéta-t-il.
« Oui. »
« Alors... si je... si je découvre que je... »
« Ne le dites pas », murmura-t-elle. Elle était devenue toute pâle.
« Voulez-vous écouter... »
« Non. Ce... ce n’est pas vrai... cela ne peut pas être. »
« Cela devient plus vrai à chaque instant... C’est très, très vrai... même maintenant... C’est presque vrai... Et maintenant c’est devenu vrai. Sybilla ! »
Blanche, consternée, elle le dévisagea, ses mains se portant instinctivement sur ses oreilles. Mais elle les laissa retomber lorsqu’il fit un pas en avant.
« Je vous aime, Sybilla. Je souhaite vous épouser... Voulez-vous essayer de m’aimer... un peu... »
« Je ne pourrais pas... je ne peux même pas essayer... »
« Chérie... »
Il tenait ses mains maintenant ; elle les dégagea ; il les attrapa à nouveau. Au-dessus de leurs mains entrelacées, elle inclina la tête, à bout de souffle, les joues en feu, cherchant à se couvrir les yeux.
« Voulez-vous m’aimer, Sybilla ? »
Elle lutta en silence, désespérément.
« Voulez-vous ? »
« Non... Laissez-moi partir... »
« Ne pleurez pas... je vous en prie, ma chérie... » Sa tête, inclinée près de la sienne au-dessus de leurs mains jointes, était plus qu’elle ne pouvait supporter ; mais son visage levé, cherchant à s’échapper, rencontra le sien. Il y eut une respiration profonde, un sanglot, et elle resta là, pleurant à chaudes larmes, dans ses bras.
* * * * *
« Chérie ! »
« Q-quoi ? »
Il est curieux de voir avec quelle rapidité on reconnaît des formes d’adresse inhabituelles.
« Tu ne pleureras plus, n’est-ce pas ? » chuchota-t-il.
« N-n-on », soupira Sybilla.
« Parce que nous nous aimons, n’est-ce pas ? »
« O-oui, George. » Puis, rayonnante, mais doucement honteuse, confiante, mais craintive, elle leva son adorable tête de son épaule.
« George, dit-elle, je commence à penser que j’aimerais descendre de cette table. »
« Ma pauvre chérie ! »
« Et, poursuivit-elle, si vous voulez rentrer chez vous et remplacer votre salopette par quelque chose de plus conventionnel, vous viendrez dîner avec nous ce soir, et je vous attendrai au salon... Et, George, bien que certains de vos soucis soient désormais terminés... »
« Tous, ma chérie ! » s’écria-t-il avec enthousiasme.
« Non, dit-elle tendrement, vous devez encore rencontrer Papa. »
XIV
MESSIEURS DE LA PRESSE
Un chapitre concernant Drusilla, Papa et un sbire
Le capital avait maintenant été fourni pour The Green Mouse, Limited ; une grande station centrale en marbre blanc était en construction, face à Madison Avenue et occupant tout le pâté de maisons entre la quatre-vingt-deuxième et la quatre-vingt-troisième rue.
Le bâtiment promettait d’être magnifique ; les plans prévoyaient un millier de salles d’opération privées, chacune magnifiquement meublée dans le style Louis XVI, un restaurant, un salon de thé, un bureau de licence de mariage et une chapelle d’urgence où des ecclésiastiques de premiers secours seraient toujours présents.
Dans chacune des mille salles d’opération Louis XVI, un instrument sans fil Destyn-Carr devait se trouver sur une table rococo. Une femme de chambre pour deux pièces, un médecin pour dix, et des sels odorants dans chaque pièce étaient prévus dans cette gigantesque entreprise.
Des millions de circulaires étaient en cours de préparation pour être diffusées à travers les États-Unis. On pouvait y lire ce qui suit :
ÊTES-VOUS AMOUREUX ? SI NON, POURQUOI ?
Le mariage par sans-fil. Le mariage par la machine. Un merveilleux soupirant sans mots ! Fini le doute ; finie l’hésitation ; finie l’incertitude. L’appareil sans fil Destyn-Carr fait tout pour vous. Mariage heureux garanti ou argent remboursé avec empressement !
La science psychique dit que pour chaque homme et chaque femme sur terre, il existe un partenaire prédestiné !
Ce partenaire peut être découvert pour vous par The Green Mouse, Limited.
Pourquoi perdre du temps avec une cour coûteuse ? Pourquoi faire des frivolités ? Pourquoi s’agiter ?
Il n’y a qu’UN SEUL partenaire créé pour VOUS. Vous nous payez ; nous trouvons CE partenaire, évitant ainsi les erreurs, les procès, les fugues, les regrets, les humeurs, les pensions alimentaires.
Divorce absolument éliminé
Par notre méthode sans fil infaillible
Succès certain
Il est maintenant connu dans le monde entier que le professeur William Augustus Destyn a découvert que la terre sur laquelle nous vivons est enveloppée de courants psychiques. Grâce à l’instrument Destyn-Carr, ces courants peuvent être captés, contrôlés et utilisés pour communiquer entre deux personnes de sexe opposé dont les personnalités subconscientes et psychiques sont prédestinées à l’affinité et à l’accord amoureux. En d’autres termes, lorsque les ondes psychiques d’un individu quelconque sont recueillies ou télégraphiées le long de ces courants psychiques sans fil, seule cette affinité accordée pour les recevoir peut répondre correctement.
Nous captons vos ondes psychiques pour vous. Nous les envoyons dans le monde.
SURVEILLEZ CETTE ÉTINCELLE !
Lorsque vous verrez une minuscule étincelle blanc bleuté effleurer le tentacule de l’émetteur Destyn-Carr,
LE MONDE EST À VOUS !
pour 25 $.
Notre méthode est rapide, indolore, miséricordieuse et certaine. Honoraires, vingt-cinq dollars à l’avance. Chèques certifiés acceptés.
THE GREEN MOUSE, Limited.
Président PROF. WM. AUGUSTUS DESTYN. Vice-présidents L’HON. KILLIAN VAN K. VANDERDYNK. L’HON. GEORGE GRAY, 3D. Trésorier L’HON. BUSHWYCK CARR.
Ces circulaires ont été composées, illustrées et imprimées sur vélin par ce qu’on appelait une communauté « artistique » à West Borealis, dans le New Jersey. Plusieurs tonnes étaient attendues pour livraison début juin.
Pendant ce temps, la famille Carr et ses affiliations avaient investi chaque centime qu’ils possédaient dans Green Mouse, Limited ; et ceux qui contrôlaient les actions étaient Bushwyck Carr ; William Augustus Destyn et Mme Destyn, née Ethelinda Carr ; M. Killian Van K. Vanderdynk et Mme Vanderdynk, née Sacharissa Carr ; George Gray et Mme Gray, tout récemment Sybilla Carr ; et les triplées non mariées, Flavilla et Drusilla Carr.
Se rappelant avec un frisson comment Bell Telephone et Standard Oil auraient pu autrefois être achetés pour une bouchée de pain, Bushwyck Carr décida que dans ce cas, ses doigts potelés ne manqueraient pas la mèche de cheveux du Temps et les jupes fendues de la Chance.
Louchant à travers son monocle vers l’éther invisible, il y voyait des millions ; tout comme William Augustus Destyn et les autres gendres.
Seules les triplées non mariées, Flavilla et Drusilla, restaient aimablement indifférentes au milieu de toutes ces agitations financières familiales et des préparatifs pour garantir des brevets mondiaux dans un monopole qui promettait la régénération sociale du globe.
Les considérables fortunes indépendantes que leur mère leur avait léguées, elles les investirent dans Green Mouse, sur la suggestion de leur père ; mais au-delà de cela, elles ne prirent aucune part à l’affaire.
Pendant un certain temps, la précipitation, l’agitation et les conférences familiales secrètes les intéressèrent modérément. Très vite, cependant, les discussions sur les ondes psychiques et les millions les ennuyèrent ; et dès que la villa d’Oyster Bay fut ouverte, elles furent bien contentes de partir.
Ici, à Oyster Bay, il y avait quelque chance d’échapper à leur famille obsédée par l’argent et enivrée par les ondes ; elles pouvaient recevoir et être reçues par les deux groupes de jeunes gens de cette station estivale distinguée ; elles pouvaient errer seules dans leur vaste domaine ; elles pouvaient jouer au tennis, faire de la voile, nager, monter à cheval et conduire leur tandem.
Mais le mieux de tout — car elles étaient d’un naturel assez sérieux à l’âge de dix-huit ans, ou plutôt, à l’aube de dix-neuf ans — c’était leur adoration pour le croquis à l’aquarelle, en plein air.
Des promontoires broussailleux plantés de cèdres, des sentiers ombragés sous les chênes nains, des prairies où l’eau scintillait, des voiles blanches au large de Center Island et de Cooper’s Bluff — Cooper’s Bluff depuis le nord, le nord-est, l’est, le sud-est, le sud — voilà ce qu’elles peignaient avec une patience inlassable, à la manière de Pecksniff, parcourant la rose des vents autour de lui avec autant d’enthousiasme que cet architecte immortel a parcouru la cathédrale de Salisbury.
Et un délicieux matin du début de juin, alors que la rosée étincelait sur l’herbe à puce et que l’air vibrait du doux monotone des moustiques et que la route publique exhalait un parfum délicat de pétrole brut, Drusilla et Flavilla, chargées de carnets de croquis, de boîtes de couleurs, de sièges pliants, d’ombrelles blanches et de bonbons, descendirent dans le grand hall, bien décidées à dessiner.
M. Carr se tenait également là, juste à l’extérieur sur le porche, les jambes rouges, explosives et déterminées largement écartées, défiant plusieurs journalistes courtois qui, depuis un mois, apparaissaient patiemment et poliment toutes les heures pour savoir si M. Carr avait quelque chose à dire sur la nouvelle invention, dont les rumeurs volaient dru sur Park Row.
« Non, je n’ai rien à dire ! » cria-t-il de sa voix mélodieuse et sonore. « Je vous ai dit cent fois que lorsque j’aurai quelque chose à dire, je vous ferai appeler. Maintenant, permettez-moi de vous informer, pour la cent unième fois consécutive, que je n’ai rien à dire — ce qui ne vous empêchera pas de revenir dans une heure et de vous tenir exactement dans la même position ridicule que celle que vous occupez, et de me poser exactement les mêmes questions impolies, et de prendre les mêmes photos impertinentes de ma maison et de ma personne ! »
Il exécuta une contorsion faciale féroce, claqua le monocle dans son œil gauche et loucha férocement.
« J’en ai assez de tout cela ! » poursuivit-il. « Quand je me réveille le matin et que je regarde par ma fenêtre, il y a toujours entre un et vingt journalistes qui décorent ma pelouse ! Ce jeune homme là-bas est le pire et le plus persistant des délinquants ! » — en fronçant les sourcils vers un beau jeune homme en pantalon de flanelle blanche, qui rougit immédiatement de façon affligeante. « Oui, c’est vous, jeune homme ! Je suis stupéfait que vous ayez la décence de rougir ! Votre feuille insolente, l’Evening Star, qualifie ma société de fiducie de piège à souris verte et de mausolée. Elle publie également des images grotesques de moi-même et de ma famille. Bon sang, monsieur, ils ont même produit une photographie d’Orlando, le chat de la famille ! Vous l’avez fait, m’a-t-on dit. Est-ce vrai ? »
« J’essaie de faire ce que je peux pour mon journal, M. Carr », dit le jeune homme. « Le public est intéressé. »
M. Carr le regarda avec une haine particulière.
« Venez ici », dit-il ; « j’ai quelque chose à vous dire. »
Le jeune homme quitta prudemment les rangs de ses confrères et monta sur le porche. Derrière M. Carr, dans l’embrasure de la porte, se trouvaient Drusilla et Flavilla. Le jeune homme essaya de ne pas les voir ; il fit semblant de ne pas les voir. Mais il rougit profondément.
« Je veux savoir », exigea M. Carr, « pourquoi diable vous traînez toujours par ici en rougissant. Vous traînez ici en rougissant depuis un mois, et je veux savoir pourquoi vous le faites. »
Le jeune homme resta sans voix, les traits en feu jusqu’au bout de ses oreilles éclatantes.
« Au début », continua M. Carr, sans pitié, « j’avais un vague espoir que vous pouviez peut-être rougir de honte pour votre profession ; j’avais entendu dire que vous étiez jeune dans le métier, et j’étais enclin à vous plaindre. Mais je ne vous plains plus ! »
Le jeune homme resta cramoisi et muet.
« Fichtre », reprit M. Carr, « je veux savoir pourquoi, au nom du ciel, vous venez rougir sur toute ma pelouse. Je ne le supporterai pas ! Je ne permettrai à personne de venir rougir autour de moi... »
L’indignation l’étouffa ; il tourna les talons pour entrer dans la maison et aperçut Flavilla et Drusilla qui le regardaient, les yeux écarquillés.
Il entra, les faisant reculer devant lui.
« J’ai donné une leçon à ce jeune chiot », dit-il avec une satisfaction sauvage. « Je lui apprendrai à rougir devant moi ! Je... »
« Mais pourquoi », demanda Drusilla, « êtes-vous si cruel avec M. Yates ? Nous l’aimons bien. »
« M... M. Yates ! » répéta son père, étonné. « Est-ce son nom ? Et qui vous l’a dit ? »
« C’est lui », dit innocemment Drusilla.
« Lui... ce petit coq de journal... »
« Papa ! S’il te plaît, ne dis pas cela de M. Yates. Il est vraiment extrêmement gentil et poli avec nous. Chaque fois que tu vas en ville pour affaires, il vient dessiner avec nous à... »
« Oh, » dit M. Carr, avec le calme d’une fureur mortelle, « donc il va à Cooper’s Bluff avec vous quand je suis absent, c’est ça ? »
Flavilla dit : « Il ne vient pas exactement avec nous ; mais il vient généralement là pour dessiner. Il fait des croquis pour son journal. »
« Ah bon ? » demanda son père en grinçant des dents.
« Oui, » dit Drusilla ; « et il dessine si magnifiquement. Il a fait des dessins parfaitement charmants de Flavilla et de moi, et il a fait des dessins de la maison et des jardins, et de tous les serviteurs, et » — elle rit — « j’ai une fois aperçu dans son carnet de croquis la plus drôle des caricatures de toi... »
L’expression sur le visage de son père était si trompeuse dans son calme terrible qu’elle rit à nouveau, innocemment.
« Ce n’était pas du tout une caricature offensante, tu sais — vraiment, ce n’était pas du tout une caricature — c’était toi — juste la façon dont tu te tiens et regardes les gens quand tu es... légèrement... ennuyé... »
« Oh, il est si intelligent, » ajouta Flavilla, « et il est si parfaitement bien élevé et si délicieux avec nous — avec Drusilla particulièrement. Il a écrit le plus joli recueil de vers — À Drusilla en juin — juste griffonnés alors qu’il la regardait dessiner Cooper’s Bluff depuis le sud-ouest... »
« Il est vraiment tout à fait merveilleux, » ajouta Drusilla, sincèrement, « et si généreux et serviable quand mon dessin devient faible et tremblant... »
« M. Yates montre à Drusilla comment tenir son crayon, » dit Flavilla, devenant chaleureusement enthousiaste dans son appréciation de ce jeune homme altruiste. « Il met souvent de côté son propre croquis et guide la main de Drusilla pendant qu’elle tient le crayon... »
« Et quand je suis fatiguée, » dit Drusilla, « et que les aquarelles deviennent un désastre épouvantable, M. Yates laisse tomber son propre travail et vient me parler d’art — et d’autres choses... »
« Il est si gentil ! » s’écria Flavilla avec un enthousiasme généreux.
« Et si vitalement intéressant, » dit Drusilla.
« Et si talentueux ! » fit écho Flavilla.
« Et si... » Drusilla leva les yeux, aperçut quelque chose dans le regard fixe de son parent qui l’effraya, et se leva en confusion. « Ai-je dit... fait... quelque chose ? » balbutia-t-elle.
Avec un spasme terrible, M. Carr tordit ses traits congestionnés en une semblance fantomatique de sourire.
« Pas du tout, » parvint-il à dire. « C’est très intéressant — ce que tu me dis à propos de ce j-jeune homme talentueux. Est-ce qu’il... semble... attiré par toi — inhabituellement attiré ? »
« Oui, » dit Drusilla, souriant avec nostalgie.
« Comment le sais-tu ? »
« Parce qu’il l’a dit une fois. »
« Il a d-dit... q-quoi ? »
« Eh bien, il a dit très franchement qu’il me trouvait la fille la plus délicieuse qu’il ait jamais rencontrée. »
« Quoi... d’autre ? » La voix de M. Carr était à peine audible.
« Rien, » dit Drusilla ; « sauf qu’il a dit qu’il tenait beaucoup à moi et souhaitait savoir si je pourrais jamais tenir beaucoup à lui... Je lui ai dit que je pensais que je pourrais. Flavilla le lui a dit aussi... Et nous nous sentions tous assez heureux, je pense ; du moins, moi, je l’étais. »
Son parent émit un son bas, mélodieux, une sorte de hurlement mielleux.
« Papa ! » s’exclamèrent-elles dans une douce consternation.
Il battit l’air vide un instant comme une volaille replète sur le point de rejoindre son perchoir. Soudain, il courut distraitement vers un fauteuil et lui donna un coup de pied.
Elles le regardèrent avec un étonnement attristé.
« Si nous devons dessiner Cooper’s Bluff ce matin, » observa Drusilla à Flavilla, « je pense que nous ferions mieux d’y aller — tranquillement — par le potager. Évidemment, Papa n’apprécie pas M. Yates. »
Orlando, le chat de la famille, entra, la queue conciliante levée. M. Carr lança un coussin sur Orlando, puis se frappa follement la tête des deux mains. Les serviteurs lui laissèrent respectueusement le passage ; quelques meubles furent renversés — une chaise ou deux — alors qu’il bondissait vers le haut et se verrouillait et se boulonnait dans sa chambre.
Quels transports de fureur il y vécut, personne ne peut le savoir ; quelles terribles visions de vengeance illuminèrent son intellect outragé, quels intervalles froids de haine tremblante, quels plans furtifs de représailles, quelle horrible rétribution pour le jeune M. Yates furent complotés dans ces moments terribles, lui seul pourrait le dire. Et comme il ne l’a jamais dit, comment pourrais-je le savoir ?
Cependant, au bout d’une demi-heure environ, son expression de malignité pierreuse se transforma en un sourire si diaboliquement rusé que, lorsqu’il se surprit dans le miroir, son visage ridé lui fit vraiment peur.
« Je dois lisser... lisser ! » marmonna-t-il. « La douceur, c’est ça ! » Et il sonna pour un domestique et lui ordonna de rechercher un certain M. Yates parmi la foule de jeunes hommes qui avaient pris des clichés.
XV
DRUSILLA
*Durant ce chapitre, M. Carr chante et l’une de ses filles obtient son diplôme*
M. Yates vint bientôt, introduit par Ferdinand, et l’air extrêmement inquiet. M. Carr le reçut dans son bureau privé avec une urbanité inquiétante.
« M. Yates, » dit-il, en forçant un sourire déformé, « j’ai décidé assez brusquement de vous montrer exactement comment un des instruments Destyn-Carr est censé fonctionner. Voulez-vous avoir l’amabilité de vous tenir ici... près de cette table ? »
M. Yates, stupéfait, obéit.
« Maintenant, » dit M. Carr, avec un sourire profondément ridé, « voici le célèbre appareil Destyn-Carr. C’est très bien — prenez un cliché sans ma permission... »
« Je... je pensais... »
« Très bien, mon garçon ; j’ai l’intention que vous sachiez tout à ce sujet. Vous voyez, il ressemble au mécanisme d’une montre... Maintenant, quand j’appuie sur ce ressort, le récepteur s’ouvre et recueille certaines ondes psychiques qui émanent de la personnalité subconsciente de... eh bien, disons vous, par exemple !... Et maintenant, j’appuie sur ce bouton. Vous voyez ce fin ressort de Rosium se dérouler et monter, tremblant et ondulant comme un tentacule ? »
Le jeune Yates, carnet à la main, se reprit suffisamment pour hocher la tête. M. Carr le loucha :
« Ce tentacule, » expliqua-t-il, « cherche maintenant un courant psychique sans fil invisible le long duquel il doit transmettre les ondes psychiques accumulées. Dès que le courant sans fil trouve la personnalité subconsciente de la femme que vous êtes destiné à aimer et à épouser un jour... »
« Moi ? » s’exclama le jeune Yates, horrifié.
« Oui, vous. Pourquoi pas ? Cela vous dérange si j’essaie sur vous ? »
« Mais je suis déjà amoureux, » protesta le jeune homme, devenant, comme d’habitude, d’un rouge vif. « Je ne tiens pas à ce que vous essayiez sur moi. Supposons que cette machine me connecte avec... une autre... fille... »
« C’est fait ! » cria Carr avec un rire hideux alors qu’une pointe de feu blanc bleuté effleurait le tentacule pendant un instant. « Vous êtes attaché solidement à quelque chose de féminin ! Probablement une dactylo vaporeuse — ou une actrice de burlesque — quelqu’un qui vous convient, de toute façon ! » Il replaça son monocle et regarda joyeusement le jeune homme stupéfait.
« Voilà qui vous apprendra à pénétrer dans ma propriété et à tenir la main de ma fille alors qu’elle dessine d’innocentes images de Cooper’s Bluff ! » cria-t-il. « Voilà qui vous apprendra à écrire des poèmes à ma fille de dix-huit ans, Drusilla ; voilà qui vous apprendra à lui dire que vous êtes amoureux d’elle... espèce de petit morveux ! »
« Je suis amoureux d’elle ! » répondit Yates, sans se démonter ; mais il était très pâle en le disant. « Je l’aime, en effet ; et si vous vous étiez comporté avec un minimum de décence, je vous l’aurais dit il y a deux semaines ! »
M. Carr vira au violet délicat, puis, se reprenant, laissa échapper un rire horrible.
« Que vous ayez été ou non amoureux de ma fille n’a plus aucune importance. Cette machine a annulé vos absurdités ! Cet instrument vous a trouvé votre affinité véritable... sans doute dans les étages inférieurs... »
« Je suis toujours amoureux de Drusilla », répéta Yates, fermement.
« Je vous dis que non ! » rétorqua Carr. « N’ai-je pas braqué cette machine sur vous ? Elle ne s’est encore jamais trompée ! La Souris Verte vous a capturé dans son Souris-léum ! »
« Vous vous méprenez », insista Yates, plus fermement encore. « J’étais amoureux de votre fille Drusilla avant que vous ne mettiez la machine en marche ; et je l’aime toujours ! Maintenant ! À l’instant même ! En ce moment précis, je l’aime ! »
« C’est impossible ! » cria Carr.
« Si, je le peux. Et je le fais ! »
« Non, vous ne le faites pas ! Je vous dis que c’est une impossibilité scientifique et psychique pour vous de continuer à l’aimer ! Votre personnalité subconsciente est désormais en accord éternel et irrévocable avec la personnalité subconsciente de quelque gamine destinée à vous aimer et à vous épouser ! Et il s’agit probablement d’une danseuse de ballet, par-dessus le marché ! »
« J’épouserai Drusilla ! » répliqua le jeune homme, très pâle ; « car je suis tout à fait convaincu qu’elle m’aime, bien qu’elle ne le sache très probablement pas encore. »
« Vous ne dites que des bêtises ! » siffla Carr. « Cette machine a réglé toute l’affaire ! N’avez-vous pas vu cette étincelle ? »
« J’ai vu une étincelle, oui ! »
« Et vous voulez me faire croire que vous ne commencez pas à vous sentir bizarre ? »
« Pas le moins du monde. »
« Regardez-moi droit dans les yeux, jeune homme, et dites-moi si vous n’avez pas la sensation que votre cœur fait des cabrioles ? »
« Pas le moins du monde », dit Yates, calmement. « Si cette machine a fonctionné, je ne serais pas surpris que vous-même vous y soyez empêtré... pris dans votre propre machine ! »
« Q-quoi ! » s’exclama Carr, d’une voix faible.
« Cela ne m’étonnerait pas le moins du monde », répéta Yates, ravi de découvrir l’alarme naissante sur les traits du vieil homme. « Vous avez ouvert le récepteur ; vous avez des ondes psychiques tout comme moi. J’étais amoureux à ce moment-là ; vous, non. Qu’est-ce qui pourrait empêcher vos ondes d’être accrochées à un courant sans fil et, finalement, de signaler la personnalité subconsciente de... de quelque jolie actrice, par exemple ? »
M. Carr s’affaissa nerveusement sur une chaise ; ses yeux, déjà hagards, le devinrent davantage alors qu’il commençait à réaliser le risque qu’il avait pris sans réfléchir.
« Peut-être vous sentez-vous un peu... bizarre. Vous en avez l’air », suggéra le jeune homme, d’une voix rendue anxieuse par une sympathie toute prête. « Puis-je faire quelque chose ? Je suis vraiment navré d’avoir parlé ainsi. »
Un frisson humide se forma sur le front de Bushwyck Carr. Il se sentait effectivement un peu bizarre. Une légèreté curieuse — une euphorie parfaitement inexplicable — semblait s’être emparée de lui. Il commençait à se sentir étrangement jeune ; le bruit de son propre cœur devint soudain perceptible. À son grand effroi, il battait de façon ludique, sautillante. Non... il ne battait même plus ; il sautait.
« Y-Yates », balbutia-t-il, « vous ne pensez pas que j’aie p-pu être, par inadvertance, mêlé à cette horrible machine... n’est-ce pas ? »
Yates était un jeune homme généreux ; le ressentiment causé par le traitement que lui avait fait subir cet homme rubicond, colérique et pompeux se mua en une sympathie instinctive lorsqu’il réalisa soudain la situation dans laquelle se trouvait peut-être son futur beau-père.
« Yates », répéta M. Carr d’une voix agitée, « dites-moi honnêtement : pensez-vous qu’il y ait quelque chose d’inhabituel chez moi ? Je... je me sens inhabituellement... jeune. Ai-je l’air d’avoir changé ? S-surveillez-moi pendant que je traverse la pièce. »
M. Carr se leva avec un regard effrayé vers Yates, mit son chapeau, et traversa la pièce en gambadant. « Grand Dieu ! » balbutia-t-il ; « mon chapeau est de travers et ma démarche est résolument guillerette ! Le remarquez-vous, Yates ? »
« J’en ai peur, M. Carr. »
« C’est... c’est infâme ! » haleta M. Carr. « C’est... c’est scandaleux ! J’ai quarante-cinq ans ! Je suis veuf ! Je déteste les veufs guillerets ! Je ne veux pas en être un ; je ne veux pas... »
Yates le regarda avec une profonde inquiétude.
« Ne pouvez-vous pas vous empêcher de lever les jambes ainsi en marchant... comme si un orchestre jouait ? Attendez, je vais redresser votre chapeau. Maintenant, essayez encore. »
M. Carr gambada à nouveau à travers la pièce.
« Je sais que je recommence », gémit-il, « mais je ne peux pas m’en empêcher ! Je... je me sens si gai... bon sang !... si frivole... c’est... c’est cette machine infernale. Q-que dois-je faire, Yates », ajouta-t-il piteusement, « quand le monde me semble si beau ? »
« Pensez à votre famille ! » exhorta Yates. « Pensez à... à Drusilla. »
« Savez-vous », observa Carr en faisant tournoyer son lorgnon et en tortillant sa moustache, « que je commence à ne plus me soucier de ce que pense ma famille !... N’est-ce pas étonnant, Yates ? Je... je semble être quelqu’un d’autre, plusieurs années plus jeune. Quelque part », ajouta-t-il en faisant tournoyer son monocle, « quelque part sur terre, il y a un petit oiseau qui m’attend. »
« Ne parlez pas ainsi ! » s’exclama Yates, horrifié.
« Si, je le ferai, jeune homme. Je répète, avec optimisme et emphase, que quelque part il y a un petit oiseau... »
« M. Carr ! »
« Oui, mon vieux ! »
« Puis-je utiliser votre téléphone ? »
« Je me moque de ce que vous faites ! » dit Carr, gaiement. « Utilisez mon téléphone si vous le souhaitez ; arrachez-le par les racines et jetez-le par-dessus Cooper’s Bluff, pour ce que j’en ai à faire ! Mais... » et une lueur soudaine de raison sembla l’animer, « si vous avez encore un grain de décence humaine en vous, vous ne m’entraînerez pas, moi et ma terrible situation, dans ce journal infâme de New York qui est le vôtre. »
« Non », dit Yates, « je ne le ferai pas. Et cela met fin à ma carrière sur Park Row. Je vais téléphoner pour donner ma démission. »
M. Carr regarda calmement autour de lui et tortilla sa moustache avec un sourire satisfait et rétrospectif.
« C’est très élégant de votre part, Yates ; vous devez m’excuser ; j’étais naturellement mort de peur au début ; mais je me rends compte que vous agissez très noblement dans ce terrible dilemme... »
« Naturellement », interrompit Yates. « Je dois soutenir la famille dans laquelle je suis, comme vous le savez, destiné à me marier. »
« Bien sûr », acquiesça Carr, distraitement ; « cela semble vraiment être le cas, n’est-ce pas ! Et, Yates, vous n’avez aucune idée à quel point je vous détestais il y a une heure. »
« Si, je l’ai », dit Yates.
« Non, vous ne l’avez pas, si vous me permettez de vous contredire, mon vieux. Je... mais ne parlons plus de cela. Vous vous êtes comporté de manière exceptionnellement prévenante. Qui diable êtes-vous, d’ailleurs ? »
Yates l’informa modestement.
« Eh bien, pourquoi ne l’avez-vous pas dit, au lieu de me laisser vous malmener ! Je connais votre père depuis vingt ans. Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez épouser Drusilla, au lieu de venir rougir partout dans mes propriétés ? Je vous aurais dit qu’elle était trop jeune ; et elle l’est ! Je vous aurais dit d’attendre ; et vous auriez attendu. Vous auriez été assez civil pour attendre quand je vous aurais expliqué que j’ai déjà perdu, par le mariage, deux filles à cause de cette maudite machine. Vous ne voudriez pas me dépouiller entièrement de mes filles, n’est-ce pas ? »
« Je n’en veux qu’une », dit John Yates, simplement.
« Eh bien, d’accord ; je suis un beau-père décent quand je suis obligé de l’être. Je suis vraiment bon joueur. Vous pouvez demander à tous mes gendres ; ils vous l’avoueront. » Il scruta le jeune homme et le trouva décidément agréable à regarder, et en même temps une vague conscience de sa propre situation lui revint pour un instant.
« Yates », dit-il d’une voix instable, « tout ce que je vous demande, c’est de garder cette terrible n-nouvelle loin de mes innocentes f-filles jusqu’à ce que je puisse découvrir quel genre de personne est f-destinée à me conduire à l’autel ! »
Yates prit la main tendue avec une émotion sincère.
« Certes », dit-il, « votre promise inconnue doit être quelque chef de file charmante des activités mondaines de la grande métropole. »
« Qui sait ! Elle pourrait être m-ma propre l-lingère pour tout ce que j’en sais. Elle pourrait être n’importe quoi, Yates ! Elle... elle pourrait même être n-noire ! »
« Noire ! »
M. Carr acquiesça, frissonna, et essuya l’humidité peu virile de son lorgnon.
« Je pense qu’il vaut mieux que j’aille en ville et que je dise à mon gendre, William Destyn, exactement ce qui m’est arrivé », dit-il. « Et je pense que je vais passer par le potager et prendre mon bateau à moteur pour que ces reporters diaboliques ne puissent pas me suivre. Ferdinand ! » cria-t-il à l’homme à la porte, « appelez le garage et commandez la voiture bleue, et dites à ces journalistes que je vais en ville. Cela, je pense, les collera à la pelouse pour un moment. »
« Au sujet de... Drusilla, monsieur ? » risqua Yates ; mais M. Carr était déjà parti, filant silencieusement par l’arrière, à travers le potager, et traversant la grande pelouse ombragée qui menait au débarcadère.
Au-delà de la haie lointaine, depuis les magnifiques jardins de son voisin, flottaient des sons de joie et de musique. Des drapeaux gais flottaient parmi les arbres. Les Magnelius Grandcourt préparaient visiblement le brillant bazar de charité qui devait s’y tenir cet après-midi-là et dans la soirée.
« Dire », murmura Carr, « qu’il y a seulement une heure, j’étais agréablement et confortablement préparé à passer tout l’après-midi là-bas avec mes filles, au milieu de réjouissances innocentes. Et maintenant, je suis en fuite... poursuivi par les furies que j’ai moi-même invoquées... menacé par l’amour sous sa forme la plus hideuse... le mariage ! N’importe quelle femme que je regarde maintenant pourrait être ma future épouse pour tout ce que j’en sais », continua-t-il en tournant dans l’allée semi-privée, lourdement bordée de lilas ; « et le plus curieux, c’est que je m’en fiche éperdument ; en fait, l’excitation est légèrement plaisante. »
Il s’arrêta ; dans l’allée, bloquant le passage, se trouvait une voiture rouge... une petite voiture sans capote ; et au volant était assise une femme... une femme de chambre à en juger par son bonnet et son tablier étroit, et une femme extrêmement jolie, qui plus est.
Quand elle vit M. Carr, elle leva les yeux, montrant le bord de dents blanches dans le plus décontracté des sourires. C’était certainement une jeune fille à l’aspect inhabituellement agréable.
« Quelque chose ne va pas avec votre moteur ? » demanda M. Carr, aimablement.
« J’en ai peur. » Elle ne dit pas « monsieur » ; probablement parce qu’elle était trop jolie pour s’embarrasser de tels accessoires. Et elle regarda Carr et sourit, comme s’il était particulièrement ornemental.
« Laissez-moi voir », commença M. Carr, posant sa main sur le volant ; « peut-être pourrai-je le faire démarrer. »
« Il ne démarrera pas », dit-elle, un peu pensivement en secouant sa charmante tête. « Je suis ici depuis près d’une demi-heure à attendre qu’il fasse quelque chose ; mais il ne veut pas. »
M. Carr scruta sagement les acétylènes, regarda attentivement sous le capot, examina la sellerie. Il ne connaissait rien aux moteurs.
« Je crains », dit-il tristement, « qu’il n’y ait quelque chose qui cloche avec le magné-e-to ! »
« Pensez-vous que ce soit aussi grave ? »
« Je le crains », dit-il gravement. « Si j’étais vous, je sortirais... et je me tiendrais bien à l’écart de cette machine. »
« Pourquoi ? » demanda-t-elle nerveusement, en posant le pied sur l’herbe à côté de lui.
« Elle pourrait exploser. »
Ils reculèrent assez précipitamment, côte à côte. Après un moment, ils reculèrent encore plus loin, main dans la main.
« J-je déteste la laisser là toute seule », dit la femme de chambre, lorsqu’ils eurent complètement perdu de vue la voiture. « S’il y avait seulement un endroit sûr où je puisse surveiller et voir si elle va exploser. »
Ils s’aventurèrent un peu en arrière et jetèrent un coup d’œil au moteur.
« Vous pourriez prendre une barque et surveiller depuis l’eau », dit M. Carr.
« Mais je ne sais pas ramer. »
M. Carr la regarda. C’était certainement le spécimen le plus séduisant de féminité saine, aux joues roses et à la peau d’ivoire qu’il ait jamais vu ; un peu plus proche de trente-cinq que de vingt-cinq ans, pensa-t-il, mais si douce et fraîche et avec des yeux et des manières si charmantes.
« J’ai », dit M. Carr, « plusieurs heures à ma disposition avant d’aller en ville pour des affaires importantes. Si vous le souhaitez, je vous emmènerai ramer dans l’un de mes bateaux, et ensuite, à une distance sûre, nous pourrons nous asseoir et regarder votre moteur exploser. On y va ? »
« C’est très aimable à vous... »
« Pas du tout. Ce serait très aimable à vous. »
Elle regarda de côté vers le moteur, de côté vers l’eau, de côté vers M. Carr.
C’était une très belle matinée du début du mois de juin.
Alors que M. Carr l’aidait à monter dans la barque avec cérémonie, elle lui fit une révérence. Son tablier et ses manières étaient charmants d’incongruité.
Lorsqu’elle fut gracieusement installée à la poupe, M. Carr se tourna un instant, regarda calmement toute la baie d’Oyster Bay à travers son monocle, puis, détachant l’amarre, bondit littéralement dans le bateau d’un pas distinctement enjoué.
« C’est curieux ce que je ressens à ce sujet », observa-t-il, plongeant ses deux avirons dans l’eau.
« Comment vous sentez-vous, M. Carr ? »
« Comme un oiseau », dit-il doucement.
Et le bateau s’éloigna doucement à travers les eaux étincelantes d’Oyster Bay.
Au même moment, les eaux étincelantes d’Oyster Bay caressaient doucement les contours classiques de Cooper’s Bluff, et sur ce promontoire monumental, assises sous des ombrelles à croquis, Flavilla et Drusilla travaillaient dans une flaque d’aquarelle ; et John Chillingham Yates, en flanelle blanche seyante, cravate et bas lilas, était étendu sur le gazon et regardait Drusilla.
Le silence, délicatement accentué par l’harmonie ténue des moustiques, couvait sur Cooper’s Bluff.
« Ça ne sert à rien », dit Drusilla à la fin ; « on peut dessiner un paysage de tous les points de vue, sauf en regardant vers le bas. M. Yates, comment diable vais-je faire pour m’asseoir ici et faire un dessin en regardant vers le bas ? »
« Peut-être », dit-il, « vaudrait-il mieux que je tienne votre crayon encore une fois. Voulez-vous ? »
« Pensez-vous que cela aiderait ? »
« Je pense que cela aide... d’une manière ou d’une autre. »
Sa main jolie et fine tenait le crayon ; sa main bronzée par le soleil se referma dessus. Elle regarda le bloc sur ses genoux.
Après un moment, elle dit : « Je pense, peut-être, qu’il vaudrait mieux dessiner. N’est-ce pas ? »
Ils firent quelques traces de pattes de poule. Remarquant que son épaule touchait juste la sienne, et se sentant un peu lasse sur son tabouret de camp, elle se pencha un peu en arrière.
« C’est très agréable de vous avoir ici », dit-elle rêveusement.
« C’est très céleste d’être ici », dit-il.
« Comme vous êtes généreux de nous consacrer autant de votre temps ! » murmura Drusilla.
« Je le pense aussi », dit Flavilla, en lavant une brosse en poil de blaireau. « Et je commence à être presque aussi friande de vous que l’est Drusilla. »
« Ne l’aimes-tu pas autant que moi ? » demanda Drusilla.
Flavilla se tourna sur son tabouret de camp et les inspecta tous les deux.
« Pas tout à fait autant », dit-elle franchement. « Tu sais, Drusilla, tu es presque amoureuse de lui. » Et elle reprit son croquis.
Drusilla contempla l’horizon pourpre, sans embarras. « Est-ce vrai ? » dit-elle distraitement.
« L’êtes-vous ? » répéta-t-il, près de son épaule.
Elle se tourna et regarda son visage tanné par le soleil avec curiosité.
« Qu’est-ce que c’est... aimer ? Est-ce... » elle le regarda, imperturbable... « est-ce être tout à fait heureuse et paresseuse avec un homme comme vous ? »
Il resta silencieux.
« Je pensais », continua-t-elle, « qu’il y aurait une certaine hésitation, une certaine timidité à ce sujet... un certain embarras. Mais il n’y en a eu aucun entre vous et moi. »
Il ne dit rien.
Elle reprit, distraitement :
« Vous avez dit, l’autre jour, très simplement, que vous aviez beaucoup d’affection pour moi ; et je n’ai pas été très surprise. Et j’ai dit que j’avais beaucoup d’affection pour vous... Et, à propos, je voulais vous demander hier ; sommes-nous fiancés ? »
« Le sommes-nous ? » demanda-t-il.
« Oui... si vous le souhaitez... Est-ce tout ce qu’il y a dans des fiançailles ? »
« Il y a une bague », observa Flavilla, en tamponnant avec trop d’outremer et en utilisant une éponge. « Vous devez lui en acheter une, M. Yates. »
Drusilla regarda l’homme à côté d’elle et sourit.
« Comme c’est simple, après tout ! » dit-elle. « J’ai lu dans les livres que Pa-pah nous permet de lire des choses si étranges sur l’amour et les amoureux... Sommes-nous des amoureux, M. Yates ? Mais, bien sûr, nous devons l’être, j’imagine. »
« Oui », dit-il.
« Tôt ou tard, quand ce sera pratique », observa Flavilla, « vous devriez vous embrasser de temps en temps. »
« Cela ne vient pas avant que je sois mariée, n’est-ce pas ? » demanda Drusilla.
« Je crois que c’est une question de goût », dit Flavilla, se levant et étirant naïvement ses longs et jolis membres.
Elle resta un instant au bord de la falaise, regardant en bas.
« Comme c’est curieux ! » dit-elle après un moment. « Voilà Pa-pah sur l’eau qui rame avec la femme de chambre de quelqu’un. »
« Quoi ! » s’exclama Yates, bondissant sur ses pieds.
« Comme c’est extraordinaire », dit Drusilla, le suivant jusqu’au bord de la falaise ; « et ils chantent, en plus, pendant qu’ils rament ! »
De très loin en bas, portée à travers les eaux étincelantes d’Oyster Bay, la voix riche et mélodieuse de M. Carr flottait vers le rivage :
« I der-reamt that I dwelt in ma-arble h-a-l-ls. »
La lumière du soleil tombait sur le bonnet et le tablier coquets de la femme de chambre, et étincelait sur la boucle d’un soulier délicat. Elle scintillait aussi sur le monocle de M. Carr.
« Pa-pah ! » cria Flavilla.
Au loin, son géniteur fit un salut négligent à sa progéniture, puis reprit ses avirons et sa chanson.
« Comme c’est extraordinaire ! » dit Flavilla. « Pourquoi supposes-tu que Pa-pah rame avec la femme de chambre de quelqu’un dans la baie, et chante de cette façon pour elle ? »
« Peut-être est-ce l’une de nos femmes de chambre », dit Drusilla ; « mais ce serait assez étrange aussi, n’est-ce pas, M. Yates ? »
« Un... peu », admit-il. Et son cœur sombra.
Flavilla avait commencé à descendre la face sablonneuse de la falaise.
« Je vais voir à qui est cette femme de chambre », cria-t-elle en revenant.
Drusilla s’assit dans l’herbe séchée par le soleil et regarda sa sœur.
Yates se tenait près d’elle dans un abattement amer.
Voilà donc le résultat ! Son infortuné futur beau-père était fini. Quelle machine diabolique ! Quelle réponse terrible, rapide et implacable avait été renvoyée quand, de l’espace, ce monsieur égaré avait, par erreur, convoqué sa propre affinité ! Et quelle affinité ! Une soubrette effrontée qui aurait pu tout aussi bien sortir des coulisses d’un théâtre parisien !
Yates regarda Drusilla. Quel coup terrible se préparait ! Elle n’aurait jamais pu s’en douter, mais là, dans ce bateau, était assise sa future belle-mère en bonnet et tablier !... sa propre future belle-mère !
Et dans la misère de la réalisation de ce moment, John Chillingham Yates montra le matériau dont il était fait.
« Chérie », dit-il doucement.
« Voulez-vous dire moi ? » demanda Drusilla, levant les yeux avec une surprise franche.
Et en même temps, elle vit sur son visage un regard qu’elle n’y avait jamais rencontré auparavant. C’était l’ombre du trouble ; et cela la fit se lever instinctivement.
« Qu’est-ce qu’il y a, Jack ? » demanda-t-elle.
Elle ne l’avait jamais appelé autrement que M. Yates auparavant.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » répéta-t-elle, s’éloignant à ses côtés le long du sentier feuillu ; et à chaque mot, une année semblait, d’une manière ou d’une autre, s’ajouter à sa jeunesse. « Est-ce qu’il s’est passé quelque chose, Jack ? Êtes-vous malheureux... ou malade ? »
Il ne parla pas ; elle marcha à ses côtés, le regardant avec des yeux mélancoliques.
Il y avait donc plus d’amour que de bonheur, après tout ; elle commença à le comprendre vaguement d’une certaine manière en regardant son visage sombre. Il y avait certainement plus d’amour qu’un simple bonheur paresseux ; il y avait de la sollicitude et de la vive préoccupation, et le désir de réconforter, de protéger.
« Jack », dit-elle d’une voix tremblante.
Il se tourna et prit ses mains qui ne résistaient pas. Un frisson rapide la traversa. Oui, il y avait plus dans l’amour que ce qu’elle avait espéré.
« Êtes-vous malheureux ? » demanda-t-elle. « Dites-le-moi. Je ne peux supporter de vous voir ainsi. Je... je ne l’ai jamais... auparavant. »
« M’aimerez-vous, Drusilla ? »
« Oui... oui, je le ferai, Jack. »
« Tendrement ? »
« Je le fais... tendrement. » Le premier rougissement qui ait jamais teinté sa joue s’étendit et s’intensifia.
« M’épouserez-vous, Drusilla ? »
« Oui... Vous me faites peur. »
Elle tremblait, soudain, dans ses bras. Il y avait sûrement plus de choses dans l’amour que ce qu’elle avait rêvé dans sa philosophie. Elle leva les yeux alors qu’il se penchait plus près, comprenant qu’elle allait être embrassée, attendant l’événement qui surgissait soudain chargé d’une signification terrifiante.
Il y eut un silence, un sanglot.
« Jack... mon chéri... je... je vous aime tant ! »
Flavilla dessinait sur son tabouret de camp à leur retour.
« J’ai horriblement faim », dit-elle. « C’est l’heure du déjeuner, n’est-ce pas ? Et, à propos, tout est en ordre au sujet de cette femme de chambre. Elle était en route pour servir au pavillon de thé au bazar de Mme Magnelius Grandcourt, et sa voiture est tombée en panne et a failli exploser. »
« De quoi diable parlez-vous ? » s’exclama Drusilla.
« Je parle de la sœur cadette de Mme Magnelius Grandcourt, venue de Philadelphie, qui ressemble à s’y méprendre à une femme de chambre parfaite. Le thé, ajouta-t-elle, sera à un dollar la tasse, et trois si vous prenez du sucre. Et, poursuivit-elle, si vous et moi devons y vendre des fleurs cet après-midi, nous ferions mieux de rentrer nous habiller... Pourquoi souriez-vous, M. Yates ? »
Drusilla supposa naturellement qu’elle pouvait répondre à cette question.
« Petite sœur chérie, dit-elle timidement et tendrement, nous avons quelque chose de très merveilleux à t’annoncer. »
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Flavilla.
« Nous... nous sommes... fiancés », murmura Drusilla, rayonnante.
« Eh bien, je le savais déjà ! » dit Flavilla.
« Vraiment ? » soupira sa sœur, en se tournant pour regarder son grand jeune amant. « Moi, je ne le savais pas... Être amoureux est une affaire bien plus compliquée que toi et moi ne l’imaginions, Flavilla. N’est-ce pas, Jack ? »
XVI
FLAVILLA
Contenant une parabole racontée avec une telle habileté métaphorique que l’auteur est totalement incapable de la comprendre
La Souris Verte dominait désormais le pays ; les États-Unis tout entiers étaient occupés à se marier. Dans le grand bureau central de Madison Avenue, et dans un millier de succursales à travers toute l’Union, les machines Destyn-Carr fonctionnaient furieusement ; une nation folle d’amour était illuminée par leurs étincelles.
Les bureaux d’enregistrement des mariages avaient été presque mis en faillite par la soudaine ruée matrimoniale ; les ecclésiastiques étaient épuisés, les cloches des mariages dans les églises étaient usées jusqu’à la corde, la Californie et la Floride ne signalaient aucune récolte d’oranges, toutes les fleurs ayant été réclamées pour les mariées ; il y avait une pénurie de solitaires, de pendulettes de voyage, de pinces à asperges ; et la mainmise sur le riz, perpétrée par quelque capitaine d’industrie sans scrupules, provoqua une panique seulement égalée par un coup plus terrible encore sur les chaussures légèrement usagées.
Toute l’Amérique se précipitait pour se marier ; de Seattle à Key West, les chemins de fer étaient bloqués par les cortèges nuptiaux ; un vaste bourdonnement de réjouissances résonnait du Golden Gate à Governor’s Island, du Niagara au golfe du Mexique. À New York, le vacarme était persistant ; toute la journée, les cloches des églises tintaient, toute la journée le fracas des élégantes voitures et des fiacres loués résonnait sur l’asphalte. Un reporter du Tribune se tint au sommet de la tour de la New York Life pendant une semaine entière, dévorant des sandwichs au chou et Marie Corelli, et durant cette période, comme le stipule son affidavit, « pas une seule seconde ses oreilles n'eurent de répit, exemptes des airs proches ou lointains de la Marche Nuptiale ».
Et au-dessus de tout, en guise de bénédiction approbatrice, couvait le large sourire du plus grand des hommes d’État et le grand sourire du plus large des hommes d’État — ces deux-là, métaphoriquement, main dans la main, flottaient haut au-dessus de leur peuple, dispersant des bénédictions encourageantes sur chaque mariée.
Une hausse formidable des valeurs s’installa ; les nouveaux mariés réclamaient des foyers ; les architectes étaient pressés jusqu’à la mort ; les constructeurs, les agents immobiliers, les courtiers, ne pouvaient gérer les affaires qui leur étaient jetées par des fiancés impatients.
Alors, saisissant le temps par les cheveux, quelque monstre indescriptible s’assura la production des dix prochaines années de voitures d’enfants. Les péchés de la Standard Oil furent oubliés devant la menace d’une telle catastrophe nationale ; des réunions de mères furent tenues ; l’excitation devint stupéfiante ; cent mille mariées envahirent le bureau du procureur général, mais tout ce qu’il trouva à dire fut : « Trente siècles vous contemplent ! »
Ces sentiments vagues perplexèrent le pays. Les gens comprenaient que le gouvernement avait de bonnes intentions, mais ils réalisaient aussi que le moment n’était pas loin où des millions de voitures d’enfants seraient nécessaires aux États-Unis. Et ils n’hésitèrent plus.
Partout dans l’Union, des foires et des bazars furent organisés pour collecter des fonds destinés à une grande usine nationale de voitures. Alarmé, le Trust essaya de se décharger ; la féminité militante, pleinement éveillée, méprisa tout compromis. Dans chaque ville, bourg et hameau de la nation, des divertissements furent donnés, de l’argent collecté pour la grande usine populaire de voitures.
L’événement prévu pour Oyster Bay devait être particulièrement brillant — un carnaval nautique à Center Island avec des tableaux vivants, des feux d’artifice et des illuminations en tout genre.
Rassurés par l’attitude magnifique de la féminité américaine, les affaires escomptèrent l’effondrement du trust des voitures d’enfants et commencèrent à se remettre de ce coup très rapidement. Les actions avancèrent, fluctuèrent, et soudain montèrent en flèche comme des fusées ; et la vague de prospérité attendue depuis longtemps inonda le pays. Sur sa crête chevauchait Cupidon, arc et flèches abandonnés, tenant haut dans sa main droite une machine Destyn-Carr.
Car l’ancien ordre des choses avait disparu ; les doutes et les peurs démodés de la cour étaient désormais pratiquement superflus.
N’importe qui sur terre pouvait désormais acheter un billet et être parfaitement certain que la personne qu’il ou elle pourrait épouser serait la bonne — celle destinée par le destin.
Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, il restait encore, ici et là, quelques jeunes gens aux États-Unis qui n’avaient aucun désir d’être mis en sécurité par une machine Destyn-Carr.
Qu’il y eût en eux quelque instinct sportif rendant le hasard attrayant, ou peut-être la conviction que le Destin est clément, n’a pas besoin d’être discuté. Le fait demeure qu’il y avait un très petit nombre de jeunes gens à marier qui n’avaient aucun désir de connaître à l’avance ce que pourrait être leur sort.
L’une de ces réactionnaires impénitentes était Flavilla. Voir toute sa famille mariée par la machine lui suffisait ; être témoin d’un bonheur aussi consommé et collectif devenait légèrement écœurant. La perfection peut être poussée trop loin ; une fêlure dans un luth soulage la monotonie mélodieuse, et quand les discordes cessent d’amuser, on peut toujours faire réparer l’instrument ou acheter un banjo.
« Ce que je désire, dit-elle, ignorant les remontrances de la famille, c’est une chance de faire des erreurs. Trois ou quatre hommes charmants ont pensé qu’ils étaient amoureux de moi, et je ne donnerais pour rien au monde cette expérience. Ou, ajouta-t-elle innocemment, pour la chance qu’un jour trois ou quatre autres jeunes gens agréables pensent qu’ils sont amoureux de moi. On apprend en faisant des erreurs — très agréablement. »
Sa famille était assise en une rangée affectueusement sérieuse et l’adjurait — quatre sœurs mariées, quatre beaux-frères bienheureux, sa charmante belle-mère, son père. Elle secoua sa jolie tête et continua de coudre le costume qu’elle porterait à la Fête Vénitienne et à la Foire aux voitures d’Oyster Bay.
« Non, dit-elle, en enfilant son aiguille et en cousant habilement une écaille argentée brillante sur la robe de sirène posée sur ses genoux, je tenterai ma chance avec les hommes. C’est plus amusant d’aimer un homme qui ne m’est pas destiné, et de le faire m’aimer, et de vivre heureuse et défiante pour toujours, plutôt que de laisser une horrible vieille machine décider de ma vie. »
« Mais tu perds ton temps, ma chère », expliqua doucement sa belle-mère.
« Oh, non, je n’en perds pas. J’ai été fiancée trois fois et j’ai beaucoup apprécié. Ce n’est pas perdre son temps, n’est-ce pas ? Et c’est tellement amusant ! Il pense qu’il est amoureux, vous pensez que vous êtes amoureuse, et vous passez un moment si agréable ensemble jusqu’à ce que vous découvriez que vous êtes entichée de quelqu’un d’autre. Et puis vous découvrez que vous vous êtes trompée et vous dites que vous voulez toujours rester amis, et vous recommencez bientôt avec un homme parfaitement nouveau... »
« Flavilla ! »
« Oui, Pa-pah. »
« Es-tu totalement démoralisée ? »
« Démoralisée ? Pourquoi ? Tout le monde se comportait comme moi avant que toi et William n’inventiez votre horrible machine. Tout le monde dans le monde se mariait au hasard, après avoir été fiancé à divers jeunes hommes intéressants. Et je ne suis pas démoralisée ; je suis juste assez démodée pour tenter ma chance. S’il vous plaît, laissez-moi faire. »
La famille la regarda tristement. Dans leur bonheur amalgamé, ils déploraient sa réticence à entrer là où une félicité parfaite était garantie.
Son choix de rôle et de costume pour les tableaux nautiques du Seawanhaka Club fut également désapprouvé ; car elle avait choisi de représenter un personnage désormais superflu et démodé — la Lorelei qui attirait les plaisanciers teutons à leur perte avec son chant il y a quelques siècles de cela. Et cela, en ces temps, était ridicule, car, fortifiés par une visite à la machine Destyn-Carr la plus proche, aucun jeune marin à l’esprit faible ne se soucierait de ce qu’une Lorelei pourrait faire ; elle pourrait chanter à en perdre la voix et se peigner jusqu’à la calvitie avant qu’un marin inoculé par Destyn-Carr ne soit attiré par-dessus bord.
Mais Flavilla insista obstinément sur son costume à écailles et à queue de poisson. Quand son tour viendrait, un projecteur sur le club-house illuminerait le radeau et la révélerait, peignant ses cheveux dorés avec un peigne d’or et chantant comme les Arts Musicaux.
« Et, pensa-t-elle secrètement, s’il reste sur cette terre mécanisée un seul jeune homme méritant ma considération, ça ne me surprendrait pas beaucoup s’il plongeait du quai du Yacht Club et me demandait d’être sienne. Et je serais très encline à écouter sa suggestion. »
Ainsi, dans l’espoir secret de cet épisode plaisant — mais sans donner une telle raison à sa famille protestante — elle résista vigoureusement à toutes les tentatives visant à la priver de ses écailles de poisson, de son peigne d’or et de son rôle dans la fête nautique à venir. Et maintenant les programmes étaient imprimés et il était trop tard pour qu’ils interviennent.
Elle se leva, tenant le vêtement scintillant et muni de nageoires, qui brillait comme un poisson aplati sous le soleil.
« C’est fini, dit-elle. Maintenant, je vais aller quelque part toute seule pour répéter. »
« Dans l’eau ? » demanda son père avec inquiétude.
« Certainement. »
Comme Flavilla était une nageuse superbe, personne ne pouvait s’y opposer. Plus tard, une femme de chambre descendit au débarcadère, rangea le déjeuner, les bouteilles d’eau et le costume dans le canoë. Plus tard, Flavilla elle-même descendit au bord de l’eau, tête nue, manches retroussées, équilibrant une pagaie sur ses épaules.
Alors que la pagaie brillait et que le canoë dansait sur les eaux scintillantes d’Oyster Bay, Flavilla fredonnait la vieille chanson allemande qu’elle devait chanter dans son rôle de Lorelei, et se dirigea vers Northport.
« La chose à faire, pensa-t-elle, est de trouver quelque petite crique boisée où je peux changer de costume et répéter en toute sécurité. Je dois savoir si je peux nager dans ce truc — et si je peux chanter en nageant. Ce serait plus efficace, je pense, que de simplement rester assise sur le radeau à chanter et me peigner les cheveux pendant tous ces couplets. »
Le canoë dansait sur l’eau, la pagaie scintillait, plongeait, balayait l’arrière et brillait à nouveau. Flavilla était très, très heureuse sans raison particulière, ce qui est la meilleure sorte de bonheur sur terre.
Il existe une langue de terre sablonneuse qui obstrue la navigation directe entre les eaux sacrées d’Oyster Bay et les flots profanes qui lavent les rivages graveleux de Northport.
« Je vais faire un portage », pensa Flavilla, en faisant échouer son canoë. Puis, regardant autour d’elle cette étendue solitaire de sable bordée par les bois, elle réalisa immédiatement qu’elle n’avait pas besoin de chercher plus loin pour trouver la solitude.
Tout d’abord, elle traîna le canoë dans les bois, puis se déshabilla rapidement et enfila le costume écaillé de la sirène, qui lui moulait le corps jusqu’au cou aussi magnifiquement que sa propre peau.
Il lui fut assez difficile de se déplacer sur terre, car ses jambes étaient enfermées dans une queue de poisson, mais, saisissant son peigne et son miroir, elle parvint à se tortiller jusqu’au bord de l’eau.
Quelques rochers chauffés par le soleil émergeaient à quelque distance du rivage ; avec un dernier tortillement vigoureux, Flavilla se lança et nagea vers les rochers, tenant peigne et miroir dans chaque main.
La queue de poisson et ses accessoires l’entravaient, mais elle était du genre de nageuse qui ne tient aucun compte de telles bagatelles ; et après un moment, elle s’extirpa de la mer et, haletante, scintillante, irisée, s’affala sur un rocher plat au soleil. D’où elle prit un examen attentif des environs.
Certainement, personne ne pouvait la voir ici. Personne ne l’interromprait non plus, car la route de navigation se trouvait bien au large, vers le nord. Tout autour, il n’y avait que des bois ; l’endroit était presque fermé, sauf là où, loin à travers l’estuaire, un horizon bleu et brumeux scintillait dans la direction générale de la Nouvelle-Angleterre.
Ainsi, lorsqu’elle eut retrouvé suffisamment de souffle, elle laissa retomber ses cheveux brun doré scintillants, s’assit sur le rocher, leva son joli nez vers le ciel et déversa sa mélodie.
Tandis qu’elle chantait la fastidieuse vieille ballade teutonne, elle se peignait vigoureusement, et de temps à autre, examinait ses traits dans le miroir.
_Ich weiss nicht was soll es bedeuten_ _Dass ich so traurig bin----_
chantait-elle joyeusement, étudiant ses gestes avec soin et battant joyeusement de la queue.
Elle avait une très belle voix qui avait été cultivée à grands frais. Un ou deux petits oiseaux écoutèrent attentivement pendant un moment, puis se mirent à l’aider.
Sur la véranda de son bungalow, non loin de Northport, se tenait un jeune homme à l’aspect plaisant, en culottes de golf et aux jambes exceptionnellement symétriques. Ses mains reposaient dans ses poches, ses yeux derrière leurs lunettes étaient fixés rêveusement vers les cieux. Quelqu’un, au-delà de cet écran de bois, chantait très magnifiquement, et il aimait ça — au début.
Cependant, quand la chanteuse invisible eut chanté la Lorelei pendant une heure, régulièrement, sans interruption, une expression de surprise se transforma peu à peu en un étonnement inquiet sur ses traits nets et exceptionnellement attirants.
« Cette fille, qui qu’elle soit, sait chanter, c’est vrai, réfléchit-il, mais pourquoi diable s’évertue-t-elle à débiter la même chose ? »
Il regarda la bande de bois, mais ne put voir personne. Il écouta ; elle continuait de chanter la Lorelei.
« Ça ne peut pas être un phonographe, raisonna-t-il. Aucune personne saine d’esprit ne pourrait supporter une heure de cette chanson stupide. Aucune personne saine d’esprit ne la chanterait pendant une heure non plus. »
Troublé, il ramassa ses jumelles marines, les passa sur son épaule, remonta sur la colline derrière le bungalow, choisit un arbre prometteur et l’escalada.
À califourchon sur une branche élevée, le seigneur de Northport regarda intensément à travers la lisière des bois. Quelque chose scintillait là-bas, quelque chose bougeait, brillant sur un rocher à moitié submergé. Il ajusta les jumelles marines et loucha à travers.
« Grand Dieu ! » balbutia-t-il en les lâchant ; et il manqua de suivre les jumelles dans leur destruction sur le sol en contrebas.
Comment il parvint à atteindre le sol sain et sauf, il ne le sut jamais. « Soit je suis fou, cria-t-il à voix haute, soit il y a une... une sirène là-bas, et je vais le découvrir avant qu’ils ne me traînent à l’asile ! »
Il y avait une barque, grosse comme une cuve, à son débarcadère ; il atteignit le rivage dans une série de longs bonds distraits, sauta à bord, largua les amarres, enfonça ses deux rames profondément dans l’eau et propulsa le bateau en avant, si bien qu’il sautait, se vautrait, se débattait et se ruait alternativement, comme une poule tombée à l’eau.
« C’est terrible, gémit-il. Si je n’ai pas vu ce que je crois avoir vu, je mangerai mon chapeau ; si j’ai bien vu ce que je suis sûr d’avoir vu, je suis plus fou que le chapelier qui l’a fabriqué ! »
De plus en plus proche, entendu distinctement par lui au-dessus du clapotis frénétique de ses rames, son chant de Lorelei semblait dangereusement doux et clair.
« Oh, zut ! » gémit-il ; « c’est horriblement proche de la réalité ; et voilà que je fonce tête baissée, comme dans les livres d’histoires... »
Il attrapa un crabe qui le fit atterrir dans une parabole gracieuse à la proue, où il resta là à mordre l’air pour reprendre son souffle. Puis le nez de son bateau laboura la langue de terre sablonneuse ; il se mit debout, sauta dehors et courut tête baissée dans la ceinture d’arbres qui cachait la chanteuse. La vitesse et l’allure rappelaient la grâce sans effort du kangourou ; lorsqu’il rencontrait des bûches et des ravins, il s’élevait grandement, naviguant dans l’espace, atterrissant avec une série de rebonds doux, qui l’amenèrent bientôt de l’autre côté des bois.
Et là, ce qu’il contempla, ce qu’il entendit, le paralysa presque. Les genoux faibles, il passa une main tremblante sur ses yeux incrédules ; avec le courage du désespoir, il se pinça faiblement. Puis pendant soixante secondes écœurantes, il ferma les yeux et appuya ses deux mains sur ses oreilles. Mais quand il retira ses mains et ouvrit ses yeux terrifiés, la mélodie délicieusement séduisante, portée par le vent depuis l’eau, le fit frissonner dans chaque fibre ; son regard sauvage tomba sur une forme scintillante lointaine — bras blancs, cheveux dorés, queue de poisson, corps mince scintillant d’écailles argentées.
Le clapotis bas de la marée sur le rivage caillouteux était à ses oreilles ; le vent salé était dans sa gorge. Il vit le soleil briller sur le peigne d’or et le miroir, tandis que ses doigts neigeux caressaient les splendides masses de ses cheveux ; son chant s’envolait doucement vers la mer alors que le vent tournait.
Un calme terrible descendit sur lui.
« C’est intéressant », dit-il à voix haute.
Une vague écœurante de terreur le balaya, mais il se redressa en bombant le torse.
« Autant faire face au fait, dit-il, que moi, Henry Kingsbury, de Pebble Point, Northport, L.I., et récemment sain d’esprit, je suis maintenant, en ce moment même, en train de regarder une... une sirène dans le détroit de Long Island ! »
Il frissonna ; mais il était pur courage. Les dents pouvaient claquer, les genoux s’entrechoquer, la moelle geler ; rien sur terre ou à Long Island ne pouvait entièrement effrayer Henry Kingsbury, de Pebble Point.
Sa maîtrise de soi dans toute crise réelle ne flanchait jamais ; sa direction mentale ne cédait jamais. De nouveau ses lèvres pâles bougèrent pour parler :
« La... chose... à... faire, dit-il très lentement et délibérément, est de nager jusqu’à elle et... et de la toucher. Si elle se dissout en rien, je me sentirai probablement mieux... »
Il commença à retirer manteau, col et chaussures, se forçant à parler calmement tout le temps.
« La chose à faire, continua-t-il sourdement, est de nager jusqu’à là-bas et de jeter un œil. Bien sûr, elle n’est pas vraiment là. Quant à la noyade — cela n’a pas vraiment d’importance... Au milieu de la vie, nous sommes à Long Island... Et, si elle est là — je p-p-peux la c-capturer pour le B-B-Bronx... »
La raison vacilla ; elle se ranima cependant, alors qu’il plongeait dans les eaux étincelantes d’Oyster Bay et nageait, silencieux comme une loutre de mer, vers la forme scintillante sur les rochers rougeâtres.
Flavilla répétait de toutes ses forces ; sa gorge blanche se gonflait avec la musique qu’elle déversait vers le ciel et la mer ; ses jolis doigts jouaient avec les plis de ses cheveux brunis ; son miroir à main doré brillait, elle battait doucement la mesure avec sa queue.
Si profondément, si sincèrement, était-elle entrée dans l’esprit de la sirène qu’elle représentait que, par moments, elle souhaitait presque qu’un pêcheur apparaisse — juste pour voir s’il plongerait vraiment à sa poursuite.
Cependant, aussi audacieuses que puissent être ses pensées vagabondes, elle était totalement impréparée à voir une tête humaine, rendue lisse par l’eau de mer, émerger des algues flottantes presque à ses pieds.
« Bonté », dit-elle faiblement, et tenta de se lever. Mais sa queue de poisson l’enchaînait.
« Êtes-vous réelle ? » haleta Kingsbury.
« O-oui... Êtes-vous ? »
« Grand Dieu ! » cria-t-il à moitié, sanglota-t-il à moitié, « êtes-vous humaine ? »
« T-très. Êtes-vous ? »
Il s’agrippa au rocher couvert d’algues et se hissa. Pendant un moment, il resta là à respirer rapidement, l’eau ruisselant de ses vêtements trempés. Une fois, il toucha faiblement la queue de poisson scintillante qui reposait sur le rocher à côté de lui. Elle frissonna, mais l’aiguille et le fil étaient passés par là ; il prit une profonde inspiration et ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, elle cherchait un endroit propice pour se lancer dans la baie ; en fait, elle avait déjà commencé à glisser vers l’eau ; le grattement des écailles le réveilla, et il se redressa.
« J’ai entendu chanter, dit-il rêveusement, et j’ai grimpé dans un arbre et je vous ai vue ! M’en voulez-vous d’avoir essayé de corroborer une chose comme vous ? »
« Vous avez cru que j’étais une vraie ? »
« J’ai cru que je croyais en avoir vu une vraie. »
Elle le regarda avec espoir.
« Dites-moi, mon chant vous a-t-il contraint à nager jusqu’ici ? »
« Je ne sais pas ce qui m’a contraint. »
« Mais... vous avez été contraint ? »
« Je... il semble que oui... »
« O-oh ! » Rouge, excitée, riant, elle joignit ses mains sous son menton et le contempla.
« Penser, dit-elle doucement, que vous m’avez crue être une vraie sirène, et que ma beauté et mon chant vous ont effectivement attirée jusqu’à mon rocher ! N’est-ce pas excitant ? »
Il la regarda, puis devint rouge :
« Oui, ça l’est », dit-il.
Les mains toujours jointes fermement sous son menton arrondi, elle l’observa avec un intérêt intense. Il était désavantagé ; l’apparence lisse et à moitié noyée d’un homme qui émerge d’une baignade ne le montre pas sous son meilleur jour.
Mais il avait un intérêt plus profond pour Flavilla ; sa mélodie et sa beauté l’avaient réellement attiré à travers l’eau jusqu’au péril de ses rochers ; cet être humain, cette créature d’homme, semblait être, en un sens, à elle.
« S’il vous plaît, arrangez vos cheveux », dit-elle en lui tendant son peigne et son miroir.
« Mes cheveux ? »
« Certainement. Je veux vous regarder. »
Il trouva sa requête assez extraordinaire, mais il s’assit et, à l’aide du miroir, gratta ses cheveux mouillés, les séparant au milieu et les peignant habilement en deux petites ailes de Mercure gaies. Puis, fouillant dans les poches trempées de sa culotte de golf, il en sortit une paire de pince-nez élégants, qu’il mit, et leva les yeux vers elle.
« Oh ! » dit-elle, avec une inspiration rapide, « vous êtes séduisant ! »
À ces mots, il devint écarlate, d’une manière qui ne lui seyait pas mal.
Appuyée sur un bras nu d’une grande beauté, ses cheveux brunis se massant contre ses joues, elle continua à l’observer avec une approbation ravie qui, tantôt, le faisait se tortiller intérieurement, et tantôt, l’enivrait presque.
« Dire », murmura-t-elle, « que c’est moi qui vous ai attiré jusqu’ici ! »
« J’y songe justement », dit-il.
Elle pencha la tête sur le côté, l’inspectant avec la plus grande franchise.
« Je me demande », dit-elle, « quel est votre nom. Je suis Flavilla Carr. »
« Pas l’une des triplées Carr ! »
« Si... mais », ajouta-t-elle vivement, « je ne suis pas mariée. L’êtes-vous ? »
« Oh, non, non, non ! » dit-il précipitamment. « Je suis Henry Kingsbury, de Pebble Point, Northport... »
« Maître et propriétaire du beau mais capricieux Sappho ? Oh, dites-moi, êtes-vous l’homme qui a chaviré si souvent dans le détroit de Long Island ? Parce que je... j’adore un homme qui a le cran de continuer à chavirer tous les deux jours. »
« Alors », dit-il, « vous pouvez m’adorer sans crainte, car je suis ce plaisancier qui est tombé du Sappho plus souvent que le Chevalier Blanc n’est tombé de son cheval. »
« Je... je vous adore ! » s’exclama-t-elle impulsivement.
« Bien sûr, vous n-n-ne pensez pas ce que vous dites », bégaya-t-il en s’efforçant de sourire.
« Si... presque. Dites-moi, vous... je sais que vous n’êtes pas comme les autres hommes ! Vous n’avez jamais eu affaire à une machine Destyn-Carr, n’est-ce pas ? »
« Jamais ! »
« Moi non plus... Et ainsi, vous n’êtes pas amoureux, n’est-ce pas ? »
« Non. »
« Moi non plus. Oh, je suis si heureuse que vous et moi ayons attendu, et ne nous soyons pas fiancés à quelqu’un par la machine... Je me demande à qui vous êtes destiné. »
« À personne... par la machine. »
Elle frappa dans ses mains. « Moi non plus. C’est trop stupide, n’est-ce pas ? Je ne veux pas épouser l’homme que je devrais épouser. Je préférerais tenter ma chance avec un homme qui m’attire et par qui je suis attirée... Il y avait, autrefois... avant que tout le monde ne se marie par la machine... quelque chose qui n’était pas tout à fait indigne dans le fait d’être une sirène, n’est-ce pas ?... C’est tout à fait délicieux de penser à vous me voyant ici sur les rochers, et plongeant instantanément dans les vagues, déchirant un sillage écumeux vers ce qui aurait pu être la destruction ! »
Son visage empourpré et excité, encadré de boucles, plongea son regard droit dans le sien.
« C’était la destruction », dit-il. Sa propre voix lui sembla étrange. « Une destruction totale de ma tranquillité d’esprit », répéta-t-il.
« Vous... vous ne pensez pas que vous m’aimez, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle. « Ce serait un dénouement trop... trop parfait... Est-ce le cas ? » demanda-t-elle avec curiosité.
« Je... je le crois. »
« Le... le savez-vous ? » Il la fixa courageusement : « Oui. »
Elle jeta joyeusement les deux bras en l’air, puis rit aux éclats :
« Oh, quelle merveille ! C’est trop parfait, trop beau ! Vous m’aimez vraiment ? Vraiment ? Êtes-vous sûr ? »
« Oui... Essayerez-vous de m’aimer ? »
« Eh bien, vous savez que les sirènes ne s’attachent pas aux gens... J’ai déjà été fiancée deux ou trois fois... Ça ne me dérange pas d’être fiancée à vous. »
« Ne pourriez-vous pas vous attacher à moi, Flavilla ? »
« Eh bien, si. Je le fais... S’il vous plaît, ne me touchez pas ; je préférerais éviter. Bien sûr, vous savez, je ne pourrais pas vraiment vous aimer aussi vite si je n’avais pas été soumise à l’une de ces machines Destyn-Carr. Vous le savez, n’est-ce pas ? Mais », ajouta-t-elle franchement, « je n’aimerais pas que vous m’échappiez. Je... je me sens comme une personne au cœur tendre dans la rue, suivie par un chat perdu... »
« Quoi ! »
« Oh, je ne voulais rien dire de déplaisant... vraiment. Vous savez avec quelle tendresse on se sent lorsqu’un pauvre chat errant vient trottiner derrière vous... »
Il se leva, furieux de tout son être.
« Êtes-vous offensé ? » demanda-t-elle tristement. « Alors que je ne voulais rien dire d’autre sinon que mon cœur... qui est assez impressionnable... ressent beaucoup de chaleur et de tendresse pour l’homme qui a nagé après moi... Ne voulez-vous pas comprendre, s’il vous plaît ? Écoutez, nous ne sommes fiancés que depuis une minute, et voici déjà notre première dispute. Vous pouvez voir par vous-même ce qui arriverait si nous nous mariions un jour. »
« Ce ne serait pas une félicité fabriquée à la machine, en tout cas », dit-il.
Cela sembla l’intéresser ; elle l’inspecta avec sérieux.
« De plus », ajouta-t-il, « je croyais que vous souhaitiez tenter la chance du sportif ? »
« C’est... le cas. »
« Et je croyais que vous ne vouliez pas épouser l’homme que vous devriez épouser. »
« C’est... vrai. »
« Alors vous ne devriez certainement pas m’épouser... mais le ferez-vous ? »
« Comment le pourrais-je alors que je ne vous... aime pas ? »
« Vous ne m’aimez pas parce que vous ne devriez pas, après une si brève connaissance... Mais m’aimerez-vous, Flavilla ? »
Elle le regarda en silence, restant très immobile, ses cheveux brillants voilant ses joues, la queue de poisson recourbée contre son flanc.
« Le ferez-vous ? »
« Je ne sais pas », dit-elle faiblement.
« Essayez. »
« Je... j’y travaille. »
« Dois-je vous aider ? »
Elle l’avait manifestement regardé assez longtemps ; ses yeux tombèrent ; ses doigts blancs picoraient les cosses d’algues. Son bras se referma autour d’elle ; rien ne bougea, si ce n’est son cœur.
« Dois-je vous aider à m’aimer ? » murmura-t-il.
« Non... mon cas est... désespéré. » Elle leva la tête.
« Tout cela est si... si mal », balbutia-t-elle, « que je pense que cela doit être juste... M’aimez-vous vraiment ?... Ne m’embrassez pas si c’est le cas... Maintenant, je vous crois... Soulevez-moi ; je ne peux pas marcher avec cette queue de poisson... Maintenant, mettez-moi à flot, s’il vous plaît. »
Il la souleva, marcha jusqu’au bord de l’eau, se pencha et la déposa dans la mer. En un instant, elle s’était élancée de ses bras dans les vagues, brillant, tournant comme un saumon argenté.
« Vous venez ? » cria-t-elle en se retournant vers lui.
Il ne bougea pas. Elle nagea en cercle et revint près du rocher. Après un très long silence, elle leva les deux bras ; il se pencha. Puis, très lentement, elle l’entraîna dans l’eau.
* * * * *
« Je suis tout à fait certaine », dit-elle, alors qu’ils déjeunaient ensemble sur la langue de sable qui sépare la baie de Northport du sud-ouest de la baie d’Oyster, « que vous et moi sommes destinés à beaucoup de problèmes lorsque nous nous marierons ; mais je vous aime si tendrement que cela m’est égal. »
« À moi aussi », dit-il ; « prendrez-vous un autre sandwich ? »
Et, étant jeune et en bonne santé, elle l’accepta et, en y croquant, sourit adorablement à son amant.