LA MAISON AU BORD DU MONDE
William Hope Hodgson
_Extrait du manuscrit découvert en 1877 par MM. Tonnison et Berreggnog dans les ruines qui se trouvent au sud du village de Kraighten, dans l’ouest de l’Irlande. Présenté ici, avec notes._
À MON PÈRE (Dont les pieds foulent les éons perdus)
Ouvrez la porte, Et écoutez ! Rien que le grondement assourdi du vent, Et le miroitement Des larmes autour de la lune. Et, en songe, le pas De souliers qui s’évanouissent — Dehors, dans la nuit avec les Morts.
« Chut ! Et écoutez Le cri douloureux Du vent dans les ténèbres. Chut et écoutez, sans murmure ni soupir, Les souliers qui foulent les éons perdus : Le son qui vous ordonne de mourir. Chut et écoutez ! Chut et écoutez ! » Souliers des Morts
INTRODUCTION DE L’AUTEUR AU MANUSCRIT
Nombreuses sont les heures durant lesquelles j’ai médité sur l’histoire exposée dans les pages qui suivent. J’ose espérer que mon instinct ne m’égare pas lorsqu’il me pousse à laisser ce récit, en toute simplicité, tel qu’il m’a été remis.
Quant au manuscrit lui-même — vous devez m’imaginer, lorsque pour la première fois il fut confié à mes soins, en train de le feuilleter avec curiosité, procédant à un examen rapide et saccadé. C’est un petit livre ; mais épais, et tout entier, hormis les quelques dernières pages, rempli d’une écriture étrange mais lisible, et très serrée. J’ai encore dans les narines, tandis que j’écris, cette odeur curieuse et ténue d’eau de fosse, et mes doigts ont gardé le souvenir inconscient du toucher doux et « gluant » des pages longtemps restées humides.
J’ai lu, et, en lisant, j’ai soulevé les rideaux de l’Impossible qui aveuglent l’esprit, et j’ai contemplé l’inconnu. J’ai erré au milieu de phrases rigides et brusques ; et, bien vite, je n’ai trouvé aucun reproche à faire à leur narration abrupte ; car, bien mieux que mes propres tournures ambitieuses, cette histoire mutilée est capable de faire ressentir tout ce que le vieux Reclus, de la maison disparue, s’était efforcé de dire.
Sur ce récit simple et raide de faits étranges et extraordinaires, je dirai peu de chose. Il est devant vous. L’histoire intérieure doit être découverte, personnellement, par chaque lecteur, selon ses capacités et son désir. Et même si l’un d’entre vous ne parvenait pas à voir, comme je le vois maintenant, l’image ombragée et la conception de ce à quoi l’on peut fort bien donner les titres acceptés de Paradis et d’Enfer ; je peux tout de même promettre certains frissons, en ne prenant l’histoire que pour ce qu’elle est.
WILLIAM HOPE HODGSON, 17 décembre 1907
I
LA DÉCOUVERTE DU MANUSCRIT
Tout au fond de l’ouest de l’Irlande se trouve un minuscule hameau appelé Kraighten. Il est situé, solitaire, à la base d’une colline peu élevée. À la ronde s’étend une étendue de pays morne et totalement inhospitalier ; où, çà et là, à de grands intervalles, on peut tomber sur les ruines de quelque cottage longtemps délaissé — sans toit et dénudé. La terre entière est nue et dépeuplée, le sol recouvrant à peine la roche qui gît dessous, et dont le pays abonde, surgissant par endroits du terreau en crêtes ondulées.
Pourtant, malgré sa désolation, mon ami Tonnison et moi avions décidé d’y passer nos vacances. Il était tombé sur cet endroit par pur hasard l’année précédente, au cours d’une longue randonnée à pied, et avait découvert les possibilités qu’offrait aux pêcheurs une petite rivière sans nom qui coule au-delà de la périphérie du petit village.
J’ai dit que la rivière était sans nom ; je peux ajouter qu’aucune carte que j’aie consultée jusqu’ici n’a montré ni village ni cours d’eau. Ils semblent avoir totalement échappé à l’observation : en vérité, ils pourraient ne jamais exister pour tout ce que le guide moyen vous en dit. Cela s’explique peut-être en partie par le fait que la gare ferroviaire la plus proche (Ardrahan) se trouve à quelque soixante-quatre kilomètres.
C’était au début d’une chaude soirée que mon ami et moi arrivâmes à Kraighten. Nous avions atteint Ardrahan la veille au soir, y dormant dans des chambres louées au bureau de poste du village, et en étions repartis de bon matin le lendemain, agrippés précairement à l’une de ces voitures à cheval typiques.
Il nous avait fallu toute la journée pour accomplir notre voyage sur certaines des pistes les plus rudes qui soient, avec pour résultat que nous étions totalement épuisés et quelque peu de mauvaise humeur. Cependant, il fallait monter la tente et ranger nos affaires avant de pouvoir songer à manger ou à nous reposer. Et c’est ainsi que nous nous mîmes au travail, avec l’aide de notre conducteur, et bientôt la tente fut dressée sur une petite parcelle de terrain juste à l’extérieur du petit village, et tout près de la rivière.
Puis, après avoir entreposé toutes nos possessions, nous renvoyâmes le conducteur, car il devait repartir aussi vite que possible, et lui dîmes de revenir nous chercher au bout d’une quinzaine. Nous avions apporté suffisamment de provisions pour tenir ce laps de temps, et pour l’eau, nous pouvions nous servir au cours d’eau. Nous n’avions pas besoin de combustible, car nous avions inclus un petit réchaud à pétrole dans notre équipement, et le temps était beau et chaud.
C’était l’idée de Tonnison de camper plutôt que de prendre un logement dans l’un des cottages. Comme il le disait, ce n’était pas une partie de plaisir que de dormir dans une chambre avec une famille nombreuse d’Irlandais en bonne santé dans un coin et la porcherie dans l’autre, tandis qu’au-dessus, une colonie de volailles dépenaillées perchées distribuait ses bénédictions impartialement, et que l’endroit entier était si rempli de fumée de tourbe qu’il suffisait de mettre le nez dans l’embrasure de la porte pour qu’un type vous éternue à la figure.
Tonnison avait allumé le réchaud et s’affairait à couper des tranches de lard dans la poêle ; je pris donc la bouilloire et descendis à la rivière pour chercher de l’eau. Sur le chemin, je dus passer près d’un petit groupe de villageois, qui m’observèrent avec curiosité, mais sans aucune hostilité, bien qu’aucun d’eux ne s’aventurât à dire un mot.
Alors que je revenais avec ma bouilloire remplie, je m’approchai d’eux et, après un signe de tête amical, auquel ils répondirent de la même manière, je les interrogeai incidemment sur la pêche ; mais, au lieu de répondre, ils se contentèrent de secouer la tête en silence et de me fixer. Je répétai la question, m’adressant plus particulièrement à un grand type décharné à mes côtés ; pourtant, je ne reçus pas davantage de réponse. Puis l’homme se tourna vers un camarade et dit quelque chose rapidement dans une langue que je ne comprenais pas ; et, aussitôt, toute la foule se mit à jacasser dans ce que, après quelques instants, je devinai être du pur irlandais. En même temps, ils jetèrent de nombreux regards dans ma direction. Pendant une minute, peut-être, ils parlèrent entre eux ainsi ; puis l’homme à qui je m’étais adressé se tourna vers moi et dit quelque chose. À l’expression de son visage, je devinai qu’il m’interrogeait à son tour ; mais maintenant je dus secouer la tête, et indiquer que je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient savoir ; et nous restâmes ainsi à nous regarder, jusqu’à ce que j’entende Tonnison m’appeler pour que je me dépêche avec la bouilloire. Alors, avec un sourire et un signe de tête, je les quittai, et tous dans la petite foule sourirent et hochèrent la tête en retour, bien que leurs visages trahissent encore leur perplexité.
Il était évident, réfléchis-je tandis que je me dirigeais vers la tente, que les habitants de ces quelques huttes dans la contrée sauvage ne connaissaient pas un mot d’anglais ; et quand je le dis à Tonnison, il fit remarquer qu’il était au courant, et, plus encore, que ce n’était pas du tout inhabituel dans cette partie du pays, où les gens vivaient et mouraient souvent dans leurs hameaux isolés sans jamais entrer en contact avec le monde extérieur.
« J’aurais aimé que nous demandions au conducteur de servir d’interprète avant qu’il ne parte, » fis-je remarquer, alors que nous nous asseyions pour notre repas. « Cela semble si étrange que les gens de cet endroit ne sachent même pas pourquoi nous sommes venus. »
Tonnison grogna une approbation, et fut ensuite silencieux pendant un moment.
Plus tard, ayant quelque peu satisfait nos appétits, nous commençâmes à parler, établissant nos plans pour le lendemain ; puis, après une cigarette, nous fermâmes le rabat de la tente, et nous préparâmes à nous coucher.
« Je suppose qu’il n’y a aucun risque que ces types à l’extérieur prennent quelque chose ? » demandai-je, alors que nous nous enveloppions dans nos couvertures.
Tonnison dit qu’il ne le pensait pas, du moins tant que nous étions dans les parages ; et, comme il l’expliqua, nous pouvions verrouiller tout, sauf la tente, dans le grand coffre que nous avions apporté pour contenir nos provisions. J’approuvai, et bientôt nous étions tous deux endormis.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous nous levâmes et allâmes nous baigner dans la rivière ; après quoi nous nous habillâmes et prîmes le petit-déjeuner. Puis nous sortîmes notre matériel de pêche et le vérifiâmes, moment auquel, nos petits-déjeuners ayant quelque peu été digérés, nous mîmes tout en sécurité dans la tente et partîmes à grands pas dans la direction que mon ami avait explorée lors de sa précédente visite.
Durant la journée, nous pêchâmes joyeusement, remontant régulièrement le cours d’eau, et au soir nous avions l’une des plus belles corbeilles de poissons que j’aie vues depuis longtemps. Revenus au village, nous fîmes un bon repas de notre prise du jour, après quoi, ayant sélectionné quelques-uns des plus beaux poissons pour notre petit-déjeuner, nous offrîmes le reste au groupe de villageois qui s’était assemblé à une distance respectueuse pour observer nos agissements. Ils parurent merveilleusement reconnaissants, et entassèrent des montagnes de ce que je présumai être des bénédictions irlandaises sur nos têtes.
Ainsi passâmes-nous plusieurs jours, avec un sport magnifique, et des appétits de premier ordre pour faire honneur à notre proie. Nous étions heureux de constater à quel point les villageois étaient enclins à être amicaux, et qu’il n’y avait aucun signe qu’ils eussent tenté de toucher à nos affaires durant nos absences.
C’était un mardi que nous étions arrivés à Kraighten, et ce serait le dimanche suivant que nous ferions une grande découverte. Jusqu’alors nous étions toujours allés vers l’amont ; ce jour-là, cependant, nous mîmes de côté nos cannes, et, prenant quelques provisions, nous partîmes pour une longue promenade dans la direction opposée. La journée était chaude, et nous marchâmes assez tranquillement, nous arrêtant vers midi pour manger notre déjeuner sur un grand rocher plat près de la rive. Ensuite, nous restâmes assis à fumer un moment, ne reprenant notre marche que lorsque nous fûmes fatigués de l’inaction.
Pendant peut-être une heure encore, nous errâmes en avant, bavardant tranquillement et confortablement de ceci et de cela, et nous arrêtant à plusieurs reprises tandis que mon compagnon — qui est un peu artiste — faisait des croquis rapides de passages marquants du paysage sauvage.
Et puis, sans aucun avertissement, la rivière que nous avions suivie si confidents prit fin brusquement — s’évanouissant dans la terre.
« Bon Dieu ! » dis-je, « qui aurait jamais pensé à cela ? »
Et je fixai avec étonnement ; puis je me tournai vers Tonnison. Il regardait, avec une expression vide sur le visage, l’endroit où la rivière disparaissait.
Au bout d’un moment, il parla.
« Allons un peu plus loin ; elle pourrait réapparaître — de toute façon, cela vaut la peine d’enquêter. »
J’approuvai, et nous allâmes de l’avant encore une fois, bien qu’assez sans but ; car nous n’étions pas du tout certains dans quelle direction poursuivre nos recherches. Pendant peut-être un kilomètre, nous avançâmes ; puis Tonnison, qui avait regardé curieusement alentour, s’arrêta et mit la main en visière.
« Regarde ! » dit-il, après un moment, « n’est-ce pas de la brume ou quelque chose du genre, là-bas sur la droite — au loin, dans l’alignement de ce grand morceau de roche ? » Et il indiqua de la main.
Je fixai, et, après une minute, crus voir quelque chose, mais ne pus en être certain, et le dis.
« De toute façon, » répondit mon ami, « nous allons juste traverser et jeter un œil. » Et il partit dans la direction qu’il avait suggérée, moi le suivant. Bientôt, nous arrivâmes parmi des buissons, et, après un moment, débouchâmes sur le sommet d’une haute rive parsemée de rochers, d’où nous regardâmes en contrebas une étendue sauvage de buissons et d’arbres.
« On dirait que nous sommes tombés sur une oasis dans ce désert de pierre, » marmonna Tonnison, alors qu’il regardait avec intérêt. Puis il fut silencieux, les yeux fixés ; et je regardai aussi ; car, de quelque part vers le centre des basses terres boisées, s’élevait haut dans l’air calme une grande colonne de pulvérisation semblable à de la brume, sur laquelle le soleil brillait, provoquant d’innombrables arcs-en-ciel.
« Comme c’est beau ! » m’exclamai-je.
« Oui, » répondit Tonnison, pensivement. « Il doit y avoir une chute d’eau, ou quelque chose, là-bas. Peut-être est-ce notre rivière qui revoit le jour. Allons voir. »
Nous descendîmes la rive en pente, et pénétrâmes parmi les arbres et les arbustes. Les buissons étaient emmêlés, et les arbres nous surplombaient, de sorte que l’endroit était désagréablement sombre ; bien que pas assez sombre pour me cacher le fait que beaucoup des arbres étaient des arbres fruitiers, et que, çà et là, on pouvait tracer indistinctement des signes d’une culture depuis longtemps disparue. Ainsi me vint-il à l’esprit que nous nous frayions un chemin à travers le fouillis d’un jardin grand et ancien. Je le dis à Tonnison, et il convint qu’il semblait certainement y avoir des raisons raisonnables à ma croyance.
Quel endroit sauvage c’était, si lugubre et sombre ! D’une certaine manière, alors que nous avancions, un sentiment de la solitude silencieuse et de l’abandon du vieux jardin grandit en moi, et je me sentis frissonner. On pouvait imaginer des choses rôdant parmi les buissons enchevêtrés ; tandis que, dans l’air même de l’endroit, il semblait y avoir quelque chose d’inquiétant. Je pense que Tonnison en était conscient aussi, bien qu’il ne dît rien.
Soudain, nous nous arrêtâmes. À travers les arbres, un son lointain était parvenu à nos oreilles. Tonnison se pencha, écoutant. Je pouvais l’entendre plus clairement maintenant ; il était continu et dur — une sorte de bourdonnement grondant, semblant venir de très loin. J’éprouvai un sentiment étrange, indescriptible, de nervosité. Quel genre d’endroit était-ce dans lequel nous étions entrés ? Je regardai mon compagnon, pour voir ce qu’il pensait de l’affaire ; et notai qu’il n’y avait que de la perplexité sur son visage ; et puis, alors que j’observais ses traits, une expression de compréhension se répandit sur eux, et il hocha la tête.
« C’est une chute d’eau, » s’exclama-t-il, avec conviction. « Je reconnais le son maintenant. » Et il commença à pousser vigoureusement à travers les buissons, dans la direction du bruit.
Alors que nous avancions, le son devenait continuellement plus clair, montrant que nous nous dirigions droit vers lui. Inexorablement, le grondement devenait plus fort et plus proche, jusqu’à ce qu’il semblât, comme je le fis remarquer à Tonnison, presque venir de sous nos pieds — et nous étions toujours entourés par les arbres et les arbustes.
« Attention ! » m’appela Tonnison. « Regarde où tu mets les pieds. » Et puis, soudain, nous sortîmes d’entre les arbres, sur un grand espace ouvert, où, à moins de six pas devant nous, béait l’ouverture d’un gouffre immense, du fond duquel le bruit semblait s’élever, avec la pulvérisation continue, semblable à de la brume, dont nous avions été témoins du haut de la rive lointaine.
Pendant une bonne minute, nous restâmes silencieux, fixant avec hébétement le spectacle ; puis mon ami avança prudemment vers le bord de l’abîme. Je suivis, et, ensemble, nous regardâmes en bas à travers un bouillonnement de brume une cataracte monstrueuse d’eau écumante qui jaillissait, jaillissant, du côté du gouffre, à près de trente mètres en contrebas.
« Bon Dieu ! » dit Tonnison.
J’étais silencieux, et plutôt impressionné. Le spectacle était si inopinément grandiose et étrange ; bien que cette dernière qualité me vînt plus tard.
Ensuite, je regardai en haut et vers le côté opposé du gouffre. Là, je vis quelque chose se dressant parmi la brume : cela ressemblait à un fragment d’une grande ruine, et je touchai Tonnison à l’épaule. Il se tourna, en sursaut, et je pointai le doigt vers la chose. Son regard suivit mon doigt, et ses yeux s’illuminèrent avec un éclair soudain d’excitation, alors que l’objet entrait dans son champ de vision.
« Viens, » cria-t-il au-dessus du vacarme. « Nous allons y jeter un œil. Il y a quelque chose de bizarre dans cet endroit ; je le sens dans mes os. » Et il partit, autour du bord de l’abîme en forme de cratère. Alors que nous nous approchions de cette nouvelle chose, je vis que je ne m’étais pas trompé dans ma première impression. C’était sans aucun doute une portion de quelque bâtiment en ruine ; pourtant, à présent, je compris que ce n’était pas construit sur le bord du gouffre lui-même, comme je l’avais d’abord supposé ; mais perché presque à l’extrémité même d’un énorme éperon de roche qui s’avançait sur quinze ou dix-huit mètres au-dessus de l’abîme. En fait, la masse déchiquetée de ruines était littéralement suspendue dans les airs.
Arrivant à sa hauteur, nous marchâmes sur le bras de roche en saillie, et je dois confesser avoir ressenti une insupportable sensation de terreur alors que je regardais en bas depuis ce perchoir vertigineux dans les profondeurs inconnues sous nous — dans les profondeurs d’où s’élevait toujours le tonnerre de l’eau tombante et le linceul de la brume montante.
Atteignant la ruine, nous grimpâmes prudemment autour, et, sur le côté opposé, tombâmes sur un amas de pierres tombées et de gravats. La ruine elle-même me sembla, alors que je procédais maintenant à l’examiner minutieusement, être une portion du mur extérieur de quelque structure prodigieuse, tant elle était épaisse et solidement bâtie ; pourtant ce qu’elle faisait dans une telle position, je ne pouvais en aucune façon le conjecturer. Où était le reste de la maison, ou château, ou quoi que ce fût qu’il y eût eu ?
Je revins sur le côté extérieur du mur, et de là vers le bord du gouffre, laissant Tonnison fouiller systématiquement parmi le tas de pierres et de détritus sur le côté extérieur. Puis je commençai à examiner la surface du sol, près du bord de l’abîme, pour voir s’il n’y avait pas d’autres restes du bâtiment auquel le fragment de ruine appartenait manifestement. Mais bien que j’eusse scruté la terre avec le plus grand soin, je ne pus voir aucun signe de quoi que ce fût pour montrer qu’il y avait jamais eu un bâtiment érigé sur cet endroit, et je devins plus perplexe que jamais.
Puis, j’entendis un cri de Tonnison ; il criait mon nom, avec excitation, et sans délai je me hâtai le long du promontoire rocheux jusqu’à la ruine. Je me demandais s’il s’était fait mal, et puis la pensée me vint qu’il avait peut-être trouvé quelque chose.
J’atteignis le mur écroulé et grimpai autour. Là, je trouvai Tonnison debout à l’intérieur d’une petite excavation qu’il avait faite parmi les débris : il brossait la saleté de quelque chose qui ressemblait à un livre, très froissé et délabré ; et ouvrant la bouche, toutes les secondes ou deux, pour hurler mon nom. Dès qu’il vit que j’étais venu, il me tendit son prix, me disant de le mettre dans ma sacoche afin de le protéger de l’humidité, tandis qu’il continuait ses explorations. C’est ce que je fis, d’abord, cependant, en passant les pages entre mes doigts, et notant qu’elles étaient étroitement remplies d’une écriture nette, à l’ancienne, qui était tout à fait lisible, sauf dans une portion, où beaucoup des pages étaient presque détruites, étant boueuses et froissées, comme si le livre avait été replié à cet endroit. Ceci, je l’appris de Tonnison, était effectivement tel qu’il l’avait découvert, et le dommage était dû, probablement, à la chute de maçonnerie sur la partie ouverte. Curieusement, le livre était assez sec, ce que j’attribuai au fait qu’il avait été si solidement enfoui parmi les ruines.
Ayant mis le volume en sécurité, je m’y mis et donnai un coup de main à Tonnison pour sa tâche auto-imposée d’excavation ; pourtant, bien que nous eussions consacré plus d’une heure de travail acharné, à retourner la totalité des pierres et détritus amoncelés, nous ne tombâmes sur rien de plus que quelques fragments de bois brisé, qui auraient pu être des parties d’un bureau ou d’une table ; et donc nous abandonnâmes la recherche, et revînmes le long du rocher, une fois de plus vers la sécurité de la terre ferme.
La chose suivante que nous fîmes fut de faire un tour complet du gouffre immense, que nous pûmes observer être sous la forme d’un cercle presque parfait, sauf là où l’éperon de roche couronné de ruines s’avançait, gâchant sa symétrie.
L’abîme était, comme Tonnison le disait, ne ressemblant à rien tant qu’à un puits gigantesque allant droit vers les entrailles de la terre.
Pendant quelque temps encore, nous continuâmes à regarder alentour, et puis, remarquant qu’il y avait un espace libre vers le nord du gouffre, nous dirigeâmes nos pas dans cette direction.
Ici, distant de l’ouverture du puissant puits de quelques centaines de mètres, nous tombâmes sur un grand lac d’eau silencieuse — silencieuse, c’est-à-dire, sauf en un endroit où il y avait un bouillonnement et un gargouillis continus.
C’était, à n’en pas douter, l’endroit d’où provenait le bruit de chute d’eau que nous avions entendu, bien que, dans l’obscurité, nous ne pussions distinguer d’où venait l’eau, ni où elle allait. Nous restâmes un moment là, à contempler la nappe sombre et immobile, puis, pris d’une soudaine lassitude, nous décidâmes de retourner vers le campement. Nous marchâmes quelque temps en silence, avant que Tonnison ne s’arrête brusquement et ne me demande si je n’avais pas eu l’impression d’être observés depuis le bord du lac. Je lui répondis que cette pensée m’avait traversé l’esprit, et que, pour être tout à fait honnête, je n’étais pas mécontent de m’éloigner de ces parages.
Le retour fut long et pénible. Le terrain était accidenté, jonché de rochers moussus et de racines tortueuses qui semblaient vouloir nous faire trébucher à chaque pas. Nous ne parlâmes presque pas. La fatigue commençait à peser sur nos membres, et l’obscurité ne cessait de s’épaissir, rendant chaque progression plus périlleuse. À mesure que nous nous éloignions du lac, le sentiment d’oppression diminua, bien que je sentisse encore, en mon for intérieur, que quelque chose, là-bas, dans la profondeur des ombres, nous épiait avec une patience séculaire.
Lorsque nous atteignîmes enfin les environs de notre tente, la lune s’était levée, jetant une clarté blafarde et spectrale sur le paysage. La vue de notre abri, petit et dérisoire au milieu de cette immensité désolée, m’apporta un réconfort inattendu. Nous y entrâmes avec empressement, et Tonnison alluma la lanterne. La petite flamme vacillante sembla repousser les ténèbres, mais ne put dissiper tout à fait l’anxiété qui nous étreignait.
— Il faut que nous quittions cet endroit demain, dit Tonnison en se laissant tomber sur sa couverture. Il y a ici quelque chose qui dépasse notre entendement, quelque chose de profondément mauvais.
Je hochai la tête, trop épuisé pour discuter. Je me glissai dans mon sac de couchage, mais le sommeil ne vint pas. Les images du lac, des montagnes et de cette chose, là-bas, dans l’arène, ne cessaient de hanter mon esprit. Je m’assoupis finalement, mais ce ne fut qu’un sommeil agité, peuplé de visions fragmentées et de bruits étranges qui semblaient venir de très loin, ou peut-être, de l’intérieur même de la terre.
Je vis alors qu’il y avait d’autres choses là-haut, parmi les montagnes. Plus loin, étendue sur une corniche élevée, je distinguai une masse livide, irrégulière et macabre. Elle semblait dépourvue de forme, si ce n’est pour un visage impur, mi-animal, qui regardait, vilement, depuis quelque endroit vers son milieu. Et puis j’en vis d’autres — il y en avait des centaines. Elles semblaient surgir des ombres. Plusieurs, je les reconnus presque immédiatement comme des divinités mythologiques ; d’autres m’étaient étrangères, totalement étrangères, au-delà du pouvoir de conception d’un esprit humain.
De chaque côté, je regardais, et j’en voyais davantage, continuellement. Les montagnes étaient pleines de choses étranges — des Dieux-Bêtes, et des Horreurs si atroces et bestiales que la possibilité et la décence interdisent toute tentative supplémentaire de les décrire. Et moi — j’étais empli d’un terrible sentiment d’horreur, de peur et de répugnance accablantes ; pourtant, en dépit de cela, je m’émerveillais extrêmement. Y avait-il donc, après tout, quelque chose dans l’ancien culte païen, quelque chose de plus que la simple déification des hommes, des animaux et des éléments ? La pensée me saisit — y en avait-il ?
Plus tard, une question se répéta. Que sont-ils, ces Dieux-Bêtes, et les autres ? Au début, ils m’étaient apparus comme de simples Monstres sculptés, placés sans distinction parmi les sommets et les précipices inaccessibles des montagnes environnantes. Maintenant, alors que je les scrutais avec une plus grande intensité, mon esprit commença à atteindre de nouvelles conclusions. Il y avait quelque chose en eux, une sorte indescriptible de vitalité silencieuse qui suggérait, à ma conscience en pleine expansion, un état de vie dans la mort — quelque chose qui n’était en aucun cas la vie, telle que nous la comprenons ; mais plutôt une forme d’existence inhumaine, qui pourrait bien être comparée à une transe immortelle — un état dans lequel il était possible d’imaginer leur persistance, éternellement. « Immortels ! » le mot surgit dans mes pensées sans y être invité ; et, aussitôt, je me mis à me demander si telle pouvait être l’immortalité des dieux.
Et puis, au milieu de mes interrogations et de mes rêveries, quelque chose arriva. Jusqu’alors, je m’étais tenu juste à l’intérieur de l’ombre de la sortie de la grande faille. Maintenant, sans volonté de ma part, je dérivai hors de la pénombre et commençai à me déplacer lentement à travers l’arène — vers la Maison. À cet instant, j’abandonnai toutes les pensées concernant ces prodigieuses Formes au-dessus de moi — et ne pus que fixer, avec effroi, l’immense structure vers laquelle j’étais transporté si implacablement. Pourtant, bien que je cherchasse avec ferveur, je ne pus découvrir rien que je n’eusse déjà vu, et je devins ainsi progressivement plus calme.
Bientôt, j’eus atteint un point situé à plus de la moitié du chemin entre la Maison et la gorge. Tout autour s’étendait la solitude abrupte du lieu, et le silence ininterrompu. Régulièrement, je m’approchais du grand bâtiment. Puis, tout à coup, quelque chose attrapa mon regard, quelque chose qui contourna l’un des énormes contreforts de la Maison, et entra ainsi en pleine vue. C’était une chose gigantesque, et elle se déplaçait avec un dandinement curieux, allant presque debout, à la manière d’un homme. Elle était tout à fait nue, et possédait une apparence lumineuse remarquable. Pourtant, c’était le visage qui m’attirait et m’effrayait le plus. C’était le visage d’un porc.
Silencieusement, attentivement, je regardai cette horrible créature, et oubliai ma peur, momentanément, dans mon intérêt pour ses mouvements. Elle se frayait un chemin, lourdement, autour du bâtiment, s’arrêtant lorsqu’elle arrivait à chaque fenêtre pour épier à l’intérieur et secouer les barreaux avec lesquels — comme dans cette maison — elles étaient protégées ; et chaque fois qu’elle arrivait à une porte, elle poussait dessus, manipulant la fermeture furtivement. Évidemment, elle cherchait une entrée dans la Maison.
J’étais arrivé maintenant à moins d’un quart de mille de la grande structure, et pourtant j’étais contraint d’avancer. Brusquement, la Chose se tourna et fixa hideusement dans ma direction. Elle ouvrit sa gueule, et, pour la première fois, le calme de ce lieu abominable fut rompu par une note profonde et retentissante qui envoya un frisson d’appréhension supplémentaire à travers moi. Puis, immédiatement, je pris conscience qu’elle venait vers moi, rapidement et silencieusement. En un instant, elle avait parcouru la moitié de la distance qui nous séparait. Et pourtant, j’étais porté impuissamment à sa rencontre. Cent yards seulement, et la férocité brutale du visage géant m’engourdit d’un sentiment d’horreur absolue. J’aurais pu hurler, dans le paroxysme de ma peur ; et puis, au moment même de mon extrémité et de mon désespoir, je devins conscient que je regardais l’arène d’une hauteur augmentant rapidement. Je m’élevais, je m’élevais. En un laps de temps inconcevablement court, j’eus atteint une altitude de plusieurs centaines de pieds. En dessous de moi, l’endroit que je venais de quitter était occupé par la répugnante créature porcine. Elle était tombée à quatre pattes et reniflait et fouillait, comme un véritable porc, à la surface de l’arène. Un instant, et elle se leva sur ses pieds, saisissant vers le haut, avec une expression de désir sur le visage telle que je n’en ai jamais vue dans ce monde.
Continuellement, je montais plus haut. Quelques minutes, semblait-il, et je m’étais élevé au-dessus des grandes montagnes — flottant, seul, au loin dans la rougeur. À une distance formidable en dessous, l’arène apparaissait, indistinctement ; avec la puissante Maison ne semblant pas plus grande qu’un minuscule point vert. La chose-porc n’était plus visible.
Bientôt, je passai au-dessus des montagnes, sortant au-dessus de l’immense étendue de la plaine. Au loin, sur sa surface, en direction du soleil en forme d’anneau, se montrait une tache confuse. Je regardai vers elle, indifféremment. Cela me rappela, quelque peu, le premier aperçu que j’avais eu de l’amphithéâtre montagneux.
Avec un sentiment de lassitude, je jetai un coup d’œil vers le haut, à l’immense anneau de feu. Quelle chose étrange c’était ! Puis, alors que je fixais, hors du centre sombre, jaillit une soudaine lueur d’un feu extraordinairement vif. Comparée à la taille du centre noir, elle n’était rien ; pourtant, en elle-même, stupéfiante. Avec un intérêt éveillé, je la regardai attentivement, notant son étrange bouillonnement et sa lueur. Puis, en un instant, le tout devint terne et irréel, et disparut ainsi de la vue. Très étonné, je jetai un coup d’œil en bas vers la Plaine d’où je m’élevais encore. Ainsi, je reçus une nouvelle surprise. La Plaine — tout avait disparu, et seule une mer de brume rouge était étendue loin en dessous de moi. Graduellement, alors que je fixais, cela devint lointain, et mourut dans un sombre mystère lointain de rouge contre une nuit insondable. Un moment, et même cela avait disparu, et j’étais enveloppé dans une obscurité impalpable et sans lumière.
IV
LA TERRE
Ainsi j’étais, et seule la mémoire que j’avais survécu aux ténèbres, une fois auparavant, servait à soutenir mes pensées. Un long temps passa — des âges. Et puis une étoile unique fraya son chemin à travers l’obscurité. C’était la première de l’un des amas périphériques de cet univers. Bientôt, elle fut loin derrière, et tout autour de moi brillait la splendeur des innombrables étoiles. Plus tard, des années semblait-il, je vis le soleil, un caillot de flamme. Autour de lui, je distinguai bientôt plusieurs points de lumière éloignés — les planètes du système solaire. Et ainsi je revis la terre, bleue et incroyablement minuscule. Elle grandit, et devint définie.
Un long espace de temps alla et vint, et puis enfin j’entrai dans l’ombre du monde — plongeant tête la première dans la nuit terrestre sombre et sainte. Au-dessus étaient les vieilles constellations, et il y avait un croissant de lune. Puis, alors que je m’approchais de la surface de la terre, une pénombre me balaya, et je semblai sombrer dans une brume noire.
Pendant un moment, je ne sus rien. J’étais inconscient. Graduellement, je pris conscience d’un gémissement faible et lointain. Il devint plus clair. Un sentiment désespéré d’agonie me posséda. Je luttai follement pour respirer, et tentai de crier. Un moment, et je repris mon souffle plus facilement. Je fus conscient que quelque chose léchait ma main. Quelque chose d’humide balaya mon visage. J’entendis un halètement, et puis de nouveau le gémissement. Il semblait parvenir à mes oreilles, maintenant, avec un sentiment de familiarité, et j’ouvris les yeux. Tout était sombre ; mais le sentiment d’oppression m’avait quitté. J’étais assis, et quelque chose gémissait piteusement, et me léchait. Je me sentais étrangement confus, et, instinctivement, essayai d’écarter la chose qui léchait. Ma tête était curieusement vide, et, pour le moment, je semblais incapable d’action ou de pensée. Puis, les choses me revinrent, et j’appelai « Pepper », faiblement. On me répondit par un aboiement joyeux, et des caresses renouvelées et frénétiques.
Peu de temps après, je me sentis plus fort, et tendis la main pour les allumettes. Je tâtonnai, pendant quelques instants, aveuglément ; puis mes mains tombèrent dessus, et je craquai une allumette, et regardai confusément autour. Tout autour de moi, je vis les vieilles choses familières. Et là je restai assis, empli d’étonnements étourdis, jusqu’à ce que la flamme de l’allumette me brûle le doigt, et que je la laisse tomber ; tandis qu’une expression hâtive de douleur et de colère s’échappait de mes lèvres, me surprenant avec le son de ma propre voix.
Après un moment, je craquai une autre allumette, et, trébuchant à travers la pièce, allumai les bougies. En le faisant, j’observai qu’elles ne s’étaient pas consumées, mais avaient été éteintes.
Alors que les flammes jaillissaient, je me tournai, et fixai le bureau ; pourtant il n’y avait rien d’inhabituel à voir ; et, soudain, une bouffée d’irritation me prit. Qu’était-il arrivé ? Je tins ma tête, avec les deux mains, et tentai de me souvenir. Ah ! la grande Plaine silencieuse, et le soleil en forme d’anneau de feu rouge. Où étaient-ils ? Où les avais-je vus ? Combien de temps auparavant ? Je me sentais étourdi et embrouillé. Une ou deux fois, je marchai de long en large dans la pièce, instablement. Ma mémoire semblait émoussée, et, déjà, la chose dont j’avais été témoin me revenait avec un effort.
J’ai le souvenir d’avoir juré, maussadement, dans mon égarement. Soudain, je me sentis faible et pris de vertige, et dus saisir la table pour me soutenir. Pendant quelques instants, je me tins, faiblement ; et parvins ensuite à chanceler de côté sur une chaise. Après un peu de temps, je me sentis quelque peu mieux, et réussis à atteindre le placard où, habituellement, je garde du brandy et des biscuits. Je me versai un peu de stimulant, et le bus d’un trait. Puis, prenant une poignée de biscuits, je retournai à ma chaise, et commençai à les dévorer, voracement. J’étais vaguement surpris de ma faim. Je me sentais comme si je n’avais rien mangé depuis un temps incalculablement long.
Alors que je mangeais, mon regard errait dans la pièce, saisissant ses divers détails, et cherchant encore, bien que presque inconsciemment, quelque chose de tangible sur quoi s’agripper, parmi les mystères invisibles qui m’enveloppaient. « Sûrement », pensai-je, « il doit y avoir quelque chose — ». Et, au même instant, mon regard s’arrêta sur le cadran de l’horloge dans le coin opposé. Avec cela, j’arrêtai de manger, et fixai juste. Car, bien que son tic-tac indiquât très certainement qu’elle fonctionnait toujours, les aiguilles pointaient un peu avant l’heure de minuit ; alors qu’il était, comme je le savais bien, considérablement plus tard que ce moment où j’avais été témoin du premier des événements étranges que je viens de décrire.
Pendant peut-être un moment, je fus stupéfait et perplexe. Si l’heure avait été la même que celle où j’avais vu l’horloge pour la dernière fois, j’aurais conclu que les aiguilles s’étaient bloquées à un endroit, alors que le mécanisme interne continuait comme d’habitude ; mais cela n’expliquerait en rien le fait que les aiguilles aient reculé. Puis, alors même que je retournais la question dans mon cerveau épuisé, la pensée m’apparut que c’était maintenant proche du matin du vingt-deux, et que j’avais été inconscient au monde visible pendant la plus grande partie des dernières vingt-quatre heures. La pensée occupa mon attention pendant une minute entière ; puis je commençai à manger de nouveau. J’avais encore très faim.
Pendant le petit-déjeuner, le lendemain matin, je demandai nonchalamment à ma sœur la date, et trouvai ma supposition correcte. J’avais, en effet, été absent — au moins en esprit — pendant près d’un jour et une nuit.
Ma sœur ne me posa aucune question ; car ce n’est nullement la première fois que je reste dans mon bureau pendant une journée entière, et parfois une paire de jours à la fois, lorsque j’ai été particulièrement absorbé par mes livres ou mon travail.
Et ainsi les jours passent, et je suis toujours empli d’un émerveillement de connaître le sens de tout ce que j’ai vu cette nuit mémorable. Pourtant, je sais bien que ma curiosité a peu de chances d’être satisfaite.
V
LA CHOSE DANS LA FOSSE
Cette maison est, comme je l’ai déjà dit, entourée d’un immense domaine, et de jardins sauvages et incultes.
Loin à l’arrière, distant de quelque trois cents yards, se trouve un ravin sombre et profond — appelé la « Fosse » par les paysans. Au fond coule un ruisseau paresseux si surplombé par les arbres qu’il est à peine visible d’en haut.
En passant, je dois expliquer que cette rivière a une origine souterraine, émergeant soudainement à l’extrémité Est du ravin, et disparaissant, aussi abruptement, sous les falaises qui forment son extrémité Ouest.
C’est quelques mois après ma vision (si vision c’était) de la grande Plaine que mon attention fut particulièrement attirée par la Fosse.
Il se trouva qu’un jour, je marchais le long de son bord Sud, quand, soudain, plusieurs morceaux de roche et de schiste furent délogés de la face de la falaise immédiatement en dessous de moi, et tombèrent avec un fracas sourd à travers les arbres. Je les entendis éclabousser dans la rivière au fond ; et puis le silence. Je n’aurais pas accordé à cet incident plus qu’une pensée passagère, si Pepper n’avait pas aussitôt commencé à aboyer sauvagement ; et il ne voulut pas se taire quand je lui ordonnai, ce qui est un comportement très inhabituel de sa part.
Sentant qu’il devait y avoir quelqu’un ou quelque chose dans la Fosse, je retournai à la maison, rapidement, pour chercher un bâton. Quand je revins, Pepper avait cessé ses aboiements et grognait et reniflait, mal à l’aise, le long du bord.
En sifflant pour qu’il me suive, je commençai à descendre prudemment. La profondeur jusqu’au fond de la Fosse doit être d’environ cent cinquante pieds, et un certain temps ainsi qu’un soin considérable furent dépensés avant que nous n’atteignions le fond en sécurité.
Une fois en bas, Pepper et moi commençâmes à explorer le long des rives de la rivière. Il faisait très sombre là-bas à cause des arbres surplombants, et je me déplaçais avec méfiance, gardant mon regard autour de moi et mon bâton prêt.
Pepper était calme maintenant et restait près de moi tout le temps. Ainsi, nous cherchâmes tout le long d’un côté de la rivière, sans entendre ni voir quoi que ce soit. Puis, nous traversâmes — par la méthode simple du saut — et commençâmes à nous frayer un chemin de retour à travers les broussailles.
Nous avions accompli peut-être la moitié de la distance, quand j’entendis de nouveau le bruit de pierres tombant de l’autre côté — le côté d’où nous venions juste de partir. Un gros rocher vint en tonnant à travers la cime des arbres, frappa la rive opposée, et bondit dans la rivière, projetant un grand jet d’eau juste au-dessus de nous. À cela, Pepper poussa un grognement profond ; puis s’arrêta, et dressa ses oreilles. J’écoutai, aussi.
Une seconde plus tard, un cri bruyant, mi-humain, mi-porcin résonna parmi les arbres, apparemment à mi-hauteur de la falaise Sud. Il reçut une réponse par une note similaire venant du fond de la Fosse. À cela, Pepper donna un aboiement court et aigu, et, sautant par-dessus la petite rivière, disparut dans les buissons.
Immédiatement après, j’entendis ses aboiements augmenter en profondeur et en nombre, et entre eux résonnait un bruit de jabotement confus. Cela cessa, et, dans le silence qui suivit, s’éleva un hurlement mi-humain d’agonie. Presque immédiatement, Pepper poussa un long hurlement de douleur, et puis les arbustes furent violemment agités, et il sortit en courant avec sa queue basse, et jetant un coup d’œil en courant par-dessus son épaule. Comme il m’atteignait, je vis qu’il saignait de ce qui semblait être une grande blessure de griffe dans le flanc qui avait presque mis ses côtes à nu.
Voyant Pepper ainsi mutilé, un sentiment de colère furieuse me saisit, et, faisant tournoyer mon bâton, je sautai par-dessus, et dans les buissons d’où Pepper était sorti. Comme je me frayais un chemin, je crus entendre un bruit de respiration. L’instant suivant, j’avais fait irruption dans un petit espace clair, juste à temps pour voir quelque chose, de couleur blanc livide, disparaître parmi les buissons du côté opposé. Avec un cri, je courus vers cela ; mais, bien que je frappasse et sondasse parmi les buissons avec mon bâton, je ne vis ni n’entendis rien de plus ; et retournai donc vers Pepper. Là, après avoir baigné sa plaie dans la rivière, j’enveloppai mon mouchoir mouillé autour de son corps ; ce que j’eus fait, nous nous retirâmes du ravin et dans la lumière du jour de nouveau.
En atteignant la maison, ma sœur demanda ce qui était arrivé à Pepper, et je lui dis qu’il s’était battu avec un chat sauvage, dont j’avais entendu dire qu’il y en avait plusieurs dans les environs.
Je sentis qu’il vaudrait mieux ne pas lui dire comment c’était vraiment arrivé ; bien que, pour être sûr, je le susse à peine moi-même ; mais ceci je le savais, que la chose que j’avais vue courir dans les buissons n’était pas un chat sauvage. Elle était beaucoup trop grosse, et avait, pour autant que j’eusse observé, une peau comme celle d’un porc, seulement d’une couleur blanche morte et malsaine. Et puis — elle avait couru debout, ou presque, sur ses pieds arrière, avec un mouvement ressemblant quelque peu à celui d’un être humain. Ceci, je l’avais remarqué dans mon bref aperçu, et, à dire vrai, je ressentis une bonne dose de malaise, en plus de la curiosité, alors que je retournais la question dans mon esprit.
C’est le matin que l’incident ci-dessus s’était produit.
Ensuite, ce serait après le dîner, alors que j’étais assis à lire, que, arrivant à lever les yeux soudainement, je vis quelque chose épier au-dessus du rebord de la fenêtre, les yeux et les oreilles seuls se montrant.
« Un porc, par Jove ! » dis-je, et me levai sur mes pieds. Ainsi, je vis la chose plus complètement ; mais ce n’était pas un porc — Dieu seul sait ce que c’était. Elle me rappela, vaguement, l’hideuse Chose qui avait hanté la grande arène. Elle avait une bouche et une mâchoire grotesquement humaines ; mais sans menton digne de ce nom. Le nez était prolongé en un museau ; ainsi était-ce que, avec les petits yeux et les oreilles étranges, cela lui donnait une apparence porcine si extraordinaire. De front, il y en avait peu, et le visage entier était d’une couleur blanche malsaine.
Pendant peut-être une minute, je restai à regarder la chose avec un sentiment croissant de dégoût, et un peu de peur. La bouche continuait à jaboter, niaisement, et émit une fois un grognement mi-porcin. Je pense que ce sont les yeux qui m’attirèrent le plus ; ils semblaient luire, par moments, d’une intelligence horriblement humaine, et continuaient à fuir mon visage, sur les détails de la pièce, comme si mon regard la dérangeait.
Elle semblait se soutenir par deux mains ressemblant à des griffes sur le rebord de la fenêtre. Ces griffes, contrairement au visage, étaient d’une teinte brun argileux, et portaient une ressemblance indistincte avec des mains humaines, en ce qu’elles avaient quatre doigts et un pouce ; bien que ceux-ci fussent palmés jusqu’à la première articulation, tout comme ceux d’un canard. Elle avait aussi des ongles, mais si longs et puissants qu’ils ressemblaient plus aux serres d’un aigle qu’à toute autre chose.
Comme je l’ai dit, auparavant, je ressentis une certaine peur ; bien que presque d’une nature impersonnelle. Je pourrais mieux expliquer mon sentiment en disant que c’était plus une sensation d’horreur ; telle qu’on pourrait s’attendre à ressentir, si l’on était mis en contact avec quelque chose de surhumainement immonde ; quelque chose d’impie — appartenant à quelque état d’existence jusqu’alors jamais rêvé.
Je ne peux pas dire que j’ai saisi ces divers détails de la brute à ce moment-là. Je pense qu’ils semblèrent me revenir, après coup, comme s’ils étaient imprimés sur mon cerveau. J’imaginai plus que je ne vis alors que je regardais la chose, et les détails matériels me vinrent plus tard.
Pendant peut-être une minute, je fixai la créature ; puis, alors que mes nerfs se calmaient un peu, je secouai la vague alarme qui me tenait, et fis un pas vers la fenêtre. Alors même que je le faisais, la chose se baissa et disparut. Je courus vers la porte et regardai autour précipitamment ; mais seuls les buissons et arbustes enchevêtrés rencontrèrent mon regard.
Je courus retourner dans la maison, et, prenant mon fusil, sortis pour chercher à travers les jardins. Alors que j’allais, je me demandai si la chose que je venais de voir était susceptible d’être la même dont j’avais eu un aperçu le matin. J’étais enclin à penser que c’était le cas.
J'aurais emmené Pepper avec moi ; mais j'ai jugé préférable de laisser à sa blessure une chance de guérir. En outre, si la créature que je venais d'apercevoir était, comme je l'imaginais, son antagoniste de la matinée, il était peu probable qu'il me soit d'une grande utilité.
J'ai commencé mes recherches, systématiquement. J'étais déterminé, si possible, à trouver et à mettre fin à ce porc-chose. C'était, du moins, une Horreur matérielle !
Au début, j'ai fouillé avec prudence, la blessure de Pepper à l'esprit ; mais, au fil des heures, alors qu'aucun signe de vie ne se manifestait dans les grands jardins solitaires, je suis devenu moins inquiet. J'avais presque l'impression que j'accueillerais sa vue avec soulagement. Tout semblait préférable à ce silence, avec le sentiment toujours présent que la créature pouvait rôder derrière chaque buisson devant lequel je passais. Plus tard, je suis devenu insoucieux du danger, au point de m'enfoncer droit à travers les fourrés, sondant avec le canon de mon fusil au fur et à mesure.
Par moments, je criais ; mais seuls les échos me répondaient. Je pensais ainsi peut-être effrayer ou inciter la créature à se montrer ; mais je n'ai réussi qu'à faire sortir ma sœur Mary pour savoir ce qui se passait. Je lui ai dit que j'avais vu le chat sauvage qui avait blessé Pepper et que j'essayais de le débusquer. Elle sembla n'être qu'à moitié convaincue et retourna dans la maison avec une expression de doute sur le visage. Je me suis demandé si elle avait vu ou deviné quelque chose. Pour le reste de l'après-midi, j'ai poursuivi mes recherches avec anxiété. Je sentais que je serais incapable de dormir avec cette chose bestiale hantant les bosquets, et pourtant, quand le soir est tombé, je n'avais rien vu. Puis, alors que je me tournais vers la maison, j'ai entendu un bruit bref et inintelligible parmi les buissons à ma droite. Instantanément, je me suis retourné et, visant rapidement, j'ai tiré dans la direction du son. Immédiatement après, j'ai entendu quelque chose se précipiter au loin à travers les buissons. Cela se déplaçait rapidement et, en une minute, s'était éloigné hors de portée d'oreille. Après quelques pas, j'ai cessé ma poursuite, réalisant combien elle devait être futile dans l'obscurité grandissante ; et ainsi, avec un curieux sentiment de dépression, je suis entré dans la maison.
Cette nuit-là, après que ma sœur fut allée se coucher, j'ai fait le tour de toutes les fenêtres et portes du rez-de-chaussée ; et je me suis assuré qu'elles étaient solidement verrouillées. Cette précaution était à peine nécessaire en ce qui concerne les fenêtres, car toutes celles du rez-de-chaussée sont fortement grillagées ; mais pour les portes — dont il y en a cinq — c'était une sage décision, car aucune n'était fermée à clé.
Après les avoir sécurisées, je suis allé dans mon bureau, pourtant, d'une certaine manière, pour une fois, l'endroit m'a déplu ; il semblait si vaste et sonore. Pendant un certain temps, j'ai essayé de lire ; mais trouvant enfin cela impossible, j'ai emporté mon livre à la cuisine où un grand feu brûlait, et je m'y suis assis.
Je suppose que je lisais depuis deux heures, quand soudain, j'ai entendu un son qui m'a fait baisser mon livre et écouter attentivement. C'était le bruit de quelque chose qui frottait et tâtonnait contre la porte de derrière. Une fois, la porte a grincé bruyamment, comme si une force s'y appliquait. Durant ces quelques brefs instants, j'ai ressenti un sentiment de terreur indescriptible, tel que j'aurais cru impossible. Mes mains tremblaient ; une sueur froide m'a envahi et j'ai frissonné violemment.
Graduellement, je me suis calmé. Les mouvements furtifs à l'extérieur avaient cessé.
Puis, pendant une heure, je suis resté assis, silencieux et vigilant. Soudain, le sentiment de peur m'a repris. Je me sentais comme, je l'imagine, un animal sous le regard d'un serpent. Pourtant, maintenant, je n'entendais rien. Néanmoins, il ne faisait aucun doute qu'une influence inexpliquée était à l'œuvre.
Graduellement, presque imperceptiblement, quelque chose s'est glissé jusqu'à mon oreille — un son qui s'est transformé en un faible murmure. Rapidement, il s'est développé et a grandi en un chœur étouffé mais hideux de cris bestiaux. Il semblait monter des entrailles de la terre.
J'ai entendu un bruit sourd et j'ai réalisé, de manière terne et à moitié consciente, que j'avais laissé tomber mon livre. Après cela, je suis simplement resté assis ; et c'est ainsi que la lumière du jour m'a trouvé, quand elle s'est glissée faiblement à travers les hautes fenêtres grillagées de la grande cuisine.
Avec la lumière de l'aube, le sentiment de stupeur et de peur m'a quitté ; et j'ai recouvré en partie mes sens.
Là-dessus, j'ai ramassé mon livre et me suis glissé vers la porte pour écouter. Aucun son ne rompait le silence glacial. Pendant quelques minutes, je suis resté là ; puis, très progressivement et prudemment, j'ai tiré le verrou et, ouvrant la porte, j'ai jeté un coup d'œil dehors.
Ma prudence était inutile. Rien n'était visible, hormis la perspective grise des buissons et des arbres sombres et enchevêtrés, s'étendant jusqu'à la plantation lointaine.
Avec un frisson, j'ai fermé la porte et je suis monté tranquillement me coucher.
VI
LES PORCS-CHOSES
C'était le soir, une semaine plus tard. Ma sœur était assise dans le jardin, à tricoter. Je faisais les cent pas en lisant. Mon fusil était appuyé contre le mur de la maison ; car, depuis l'apparition de cette chose étrange dans les jardins, j'avais jugé sage de prendre des précautions. Pourtant, durant toute la semaine, il n'y avait rien eu pour m'alarmer, ni par la vue ni par le son ; de sorte que je pouvais repenser calmement à l'incident, bien qu'encore avec un sentiment d'étonnement et de curiosité sans mélange.
J'étais, comme je viens de le dire, en train de marcher de long en large, quelque peu absorbé par mon livre. Soudain, j'ai entendu un fracas, dans la direction de la Fosse. D'un mouvement rapide, je me suis tourné et j'ai vu une formidable colonne de poussière s'élever haut dans l'air du soir.
Ma sœur s'était levée, avec une exclamation aiguë de surprise et de frayeur.
Lui disant de rester là où elle était, j'ai saisi mon fusil et j'ai couru vers la Fosse. Alors que je m'en approchais, j'ai entendu un bruit sourd et grondant, qui s'est rapidement transformé en un rugissement, déchiré par des fracas plus profonds, et de la Fosse a jailli un nouveau volume de poussière.
Le bruit a cessé, bien que la poussière s'élevât encore tumultueusement.
J'ai atteint le bord et j'ai regardé en bas ; mais je ne pouvais rien voir hormis un bouillonnement de nuages de poussière tourbillonnant çà et là. L'air était si rempli de petites particules qu'elles m'aveuglaient et m'étouffaient ; et finalement, j'ai dû m'éloigner du nuage pour respirer.
Graduellement, la matière en suspension est retombée et a flotté en un dais au-dessus de l'ouverture de la Fosse.
Je ne pouvais que deviner ce qui s'était passé.
Qu'il y eût eu un éboulement de quelque sorte, je n'en doutais guère ; mais la cause échappait à ma connaissance ; et pourtant, même alors, j'avais des demi-imaginations ; car, déjà, la pensée m'était venue de ces rochers qui tombaient et de cette Chose au fond de la Fosse ; mais, dans les premières minutes de confusion, je n'ai pas réussi à atteindre la conclusion naturelle vers laquelle la catastrophe pointait.
Lentement, la poussière s'est dissipée jusqu'à ce que, peu après, je sois en mesure d'approcher du bord et de regarder en bas.
Pendant un moment, j'ai scruté impuissant, essayant de voir à travers la fumée. Au début, il était impossible de distinguer quoi que ce soit. Puis, alors que je fixais le vide, j'ai vu quelque chose en bas, sur ma gauche, qui bougeait. J'ai regardé intensément dans cette direction et, bientôt, j'en ai distingué une autre, puis une autre — trois formes sombres qui semblaient grimper le long du flanc de la Fosse. Je ne pouvais les voir qu'indistinctement. Même alors que je fixais et m'interrogeais, j'ai entendu un cliquetis de pierres, quelque part sur ma droite. J'ai jeté un coup d'œil par-là ; mais je ne pouvais rien voir. Je me suis penché en avant et ai scruté, par-dessus le bord, jusque dans la Fosse, juste sous l'endroit où je me tenais ; et je n'ai rien vu d'autre qu'une hideuse face de porc blanche, qui s'était élevée à moins de deux mètres de mes pieds. En dessous, je pouvais en distinguer plusieurs autres. Dès que la Chose m'a vu, elle a poussé un couinement soudain et fruste, auquel il fut répondu de toutes les parties de la Fosse. À cela, une bouffée d'horreur et de peur m'a saisi et, me penchant, j'ai déchargé mon fusil droit dans son visage. Aussitôt, la créature a disparu avec un fracas de terre meuble et de pierres.
Il y eut un silence momentané, auquel je dois probablement la vie ; car, durant celui-ci, j'ai entendu le piétinement rapide de nombreux pieds et, me tournant brusquement, j'ai vu une troupe de ces créatures venant vers moi au pas de course. Instantanément, j'ai levé mon fusil et tiré sur la plus avancée, qui s'est effondrée tête la première avec un hurlement hideux. Puis, je me suis retourné pour courir. À plus de la moitié du chemin de la maison à la Fosse, j'ai vu ma sœur — elle venait vers moi. Je ne pouvais pas voir son visage distinctement, car le crépuscule était tombé ; mais il y avait de la peur dans sa voix quand elle a appelé pour savoir pourquoi je tirais.
« Courez ! » ai-je crié en réponse. « Courez pour sauver votre vie ! »
Sans plus attendre, elle s'est retournée et a fui — relevant ses jupes des deux mains. Alors que je la suivais, j'ai jeté un regard en arrière. Les brutes couraient sur leurs pattes arrière — retombant parfois à quatre pattes.
Je pense que ce doit être la terreur dans ma voix qui a poussé Mary à courir ainsi ; car je suis convaincu qu'elle n'avait pas encore vu ces créatures infernales qui nous poursuivaient.
Nous avons continué, ma sœur en tête.
À chaque instant, le bruit qui se rapprochait des pas me disait que les brutes nous gagnaient rapidement. Heureusement, je suis habitué à mener, par certains aspects, une vie active. En l'occurrence, l'effort de la course commençait à me peser sévèrement.
Devant, je pouvais voir la porte de derrière — heureusement qu'elle était ouverte. J'étais à une demi-douzaine de mètres derrière Mary, maintenant, et mon souffle haletait dans ma gorge. Puis, quelque chose a touché mon épaule. J'ai tourné la tête brusquement et j'ai vu l'un de ces visages monstrueux et livides près du mien. L'une des créatures, ayant dépassé ses compagnes, m'avait presque rattrapé. Alors même que je me tournais, elle a fait une nouvelle tentative de saisie. D'un effort soudain, j'ai bondi sur le côté et, balançant mon fusil par le canon, je l'ai abattu violemment sur la tête de la créature immonde. La Chose est tombée avec un gémissement presque humain.
Même ce court délai avait été presque suffisant pour permettre au reste des brutes de m'atteindre ; alors, sans perdre une seconde, je me suis tourné et ai couru vers la porte.
L'ayant atteinte, je me suis précipité dans le passage ; puis, me tournant rapidement, j'ai claqué et verrouillé la porte, juste au moment où la première des créatures se jetait contre elle avec un choc soudain.
Ma sœur était assise, haletante, sur une chaise. Elle semblait dans un état de défaillance ; mais je n'avais pas de temps à lui consacrer. Je devais m'assurer que toutes les portes étaient fermées. Heureusement, elles l'étaient. Celle menant de mon bureau aux jardins fut la dernière à laquelle je me rendis. J'avais juste eu le temps de noter qu'elle était sécurisée, quand j'ai cru entendre un bruit à l'extérieur. Je suis resté parfaitement silencieux et ai écouté. Oui ! Maintenant, je pouvais distinctement entendre un bruit de chuchotement, et quelque chose glissait sur les panneaux avec un bruit grinçant et éraillé. Évidemment, certaines des brutes tâtonnaient avec leurs mains griffues autour de la porte, pour découvrir s'il y avait un moyen d'entrer.
Que les créatures aient si vite trouvé la porte était — pour moi — une preuve de leurs capacités de raisonnement. Cela m'assurait qu'elles ne devaient en aucun cas être considérées comme de simples animaux. J'avais ressenti quelque chose de cela auparavant, quand cette première Chose a regardé par ma fenêtre. Alors, j'avais appliqué le terme surhumain à cela, avec une connaissance presque instinctive que la créature était quelque chose de différent de la brute sauvage. Quelque chose au-delà de l'humain ; mais en aucun sens bon ; plutôt comme quelque chose d'immonde et d'hostile à ce qui est grand et bon dans l'humanité. En un mot, comme quelque chose d'intelligent, et pourtant inhumain. La simple pensée de ces créatures me remplissait de révulsion.
Maintenant, j'ai pensé à ma sœur et, allant au placard, j'ai sorti une flasque de brandy et un verre à vin. Prenant ceux-ci, je suis descendu à la cuisine, une bougie allumée à la main. Elle n'était pas assise sur la chaise, mais était tombée et gisait sur le sol, face contre terre.
Très doucement, je l'ai retournée et ai soulevé quelque peu sa tête. Puis, j'ai versé un peu de brandy entre ses lèvres. Après un moment, elle a frissonné légèrement. Un peu plus tard, elle a poussé plusieurs soupirs et a ouvert les yeux. D'une manière rêveuse et inconsciente, elle m'a regardé. Puis ses yeux se sont fermés lentement, et je lui ai donné un peu plus de brandy. Pendant peut-être une minute de plus, elle est restée silencieuse, respirant rapidement. Soudain, ses yeux se sont rouverts, et il m'a semblé, en regardant, que les pupilles étaient dilatées, comme si la peur était revenue avec la conscience. Puis, d'un mouvement si inattendu que j'ai sursauté en arrière, elle s'est redressée. Remarquant qu'elle semblait étourdie, j'ai tendu la main pour la stabiliser. À cela, elle a poussé un cri strident et, se précipitant sur ses pieds, elle a couru hors de la pièce.
Pendant un moment, je suis resté là — agenouillé, tenant la flasque de brandy. J'étais totalement perplexe et stupéfait.
Pouvait-elle avoir peur de moi ? Mais non ! Pourquoi le ferait-elle ? Je ne pouvais que conclure que ses nerfs étaient gravement ébranlés et qu'elle était temporairement dérangée. À l'étage, j'ai entendu une porte claquer violemment, et j'ai su qu'elle avait trouvé refuge dans sa chambre. J'ai posé la flasque sur la table. Mon attention fut détournée par un bruit dans la direction de la porte de derrière. J'y suis allé et ai écouté. Elle semblait ébranlée, comme si certaines créatures luttaient contre elle silencieusement ; mais elle était bien trop solidement construite et montée pour être facilement déplacée.
Dehors, dans les jardins, s'élevait un son continu. Il aurait pu être confondu, par un auditeur occasionnel, avec le grognement et le couinement d'un troupeau de porcs. Mais, alors que je me tenais là, il m'est apparu qu'il y avait du sens et une signification à tous ces bruits porcins. Graduellement, j'ai semblé capable de déceler une ressemblance avec le langage humain — glutineux et collant, comme si chaque articulation était faite avec difficulté : et pourtant, néanmoins, je commençais à être convaincu que ce n'était pas un simple méli-mélo de sons, mais un échange rapide d'idées.
À ce moment-là, il était fait tout à fait sombre dans les passages, et de ceux-ci venaient tous les cris et gémissements variés dont une vieille maison est si remplie après la tombée de la nuit. C'est, sans aucun doute, parce que les choses sont alors plus calmes, et que l'on a plus de loisir pour entendre. De plus, il peut y avoir quelque chose dans la théorie selon laquelle le changement soudain de température, au coucher du soleil, affecte quelque peu la structure de la maison — la faisant se contracter et se tasser, pour ainsi dire, pour la nuit. Quoi qu'il en soit, cela est comme il peut ; mais, en cette nuit en particulier, j'aurais volontiers été quitte de tant de bruits étranges. Il me semblait que chaque craquement et chaque grincement était l'approche de l'une de ces Choses le long des couloirs sombres ; bien que je susse dans mon cœur que cela ne pouvait être, car j'avais vu moi-même que toutes les portes étaient sécurisées.
Graduellement, cependant, ces sons ont tellement affecté mes nerfs que, ne serait-ce que pour punir ma lâcheté, j'ai senti que je devais refaire le tour du sous-sol et, si quelque chose s'y trouvait, l'affronter. Et ensuite, je monterais dans mon bureau, car je savais que le sommeil était hors de question, avec la maison entourée par des créatures, mi-bêtes, mi-quelque chose d'autre, et entièrement impies.
Prenant la lampe de cuisine à son crochet, je me suis rendu de cave en cave, et de pièce en pièce ; à travers le garde-manger et le charbonnier — le long des passages, et dans les cent et un petits culs-de-sac et recoins cachés qui forment le sous-sol de la vieille maison. Puis, quand j'ai su que j'avais été dans chaque coin et recoin assez grand pour dissimuler quoi que ce soit d'une certaine taille, je me suis dirigé vers les escaliers.
Le pied sur la première marche, j'ai fait une pause. Il m'a semblé entendre un mouvement, apparemment venant de l'office, qui est à gauche de l'escalier. C'avait été l'un des premiers endroits que j'avais fouillés, et pourtant, j'étais certain que mes oreilles ne m'avaient pas trompé. Mes nerfs étaient tendus maintenant, et, sans presque aucune hésitation, je me suis dirigé vers la porte, tenant la lampe au-dessus de ma tête. D'un coup d'œil, j'ai vu que l'endroit était vide, hormis les lourdes dalles de pierre, soutenues par des piliers de briques ; et j'étais sur le point de le quitter, convaincu que j'avais fait erreur ; quand, en me tournant, ma lumière fut réfléchie par deux points brillants à l'extérieur de la fenêtre, et en hauteur. Pendant quelques instants, je suis resté là, à fixer. Puis ils ont bougé — tournant lentement, et projetant des scintillements alternés de vert et de rouge ; du moins, c'est ce qu'il m'a semblé. J'ai su alors que c'étaient des yeux.
Lentement, j'ai tracé le contour ombragé de l'une des Choses. Elle semblait se tenir aux barreaux de la fenêtre, et son attitude suggérait qu'elle grimpait. Je me suis approché de la fenêtre et ai tenu la lumière plus haut. Il n'y avait pas lieu d'avoir peur de la créature ; les barreaux étaient solides, et il y avait peu de danger qu'elle puisse les déplacer. Et puis, soudain, malgré la connaissance que la brute ne pouvait m'atteindre pour me faire du mal, j'ai eu un retour de l'horrible sensation de peur qui m'avait assailli cette nuit-là, une semaine auparavant. C'était le même sentiment de frayeur impuissante et frissonnante. J'ai réalisé, confusément, que les yeux de la créature regardaient dans les miens avec un regard fixe et contraignant. J'ai essayé de me détourner ; mais je ne pouvais pas. Je semblais, maintenant, voir la fenêtre à travers une brume. Puis, j'ai pensé que d'autres yeux étaient venus et avaient scruté, et encore d'autres ; jusqu'à ce qu'une galaxie entière d'orbes malins et fixes semble me tenir en esclavage.
Ma tête a commencé à nager et à palpiter violemment. Puis, j'ai pris conscience d'un sentiment de douleur physique aiguë dans ma main gauche. Elle est devenue plus sévère et a forcé, littéralement forcé, mon attention. Avec un effort formidable, j'ai regardé en bas ; et, avec cela, le sortilège qui m'avait tenu fut rompu. J'ai réalisé, alors, que j'avais, dans mon agitation, inconsciemment saisi le verre brûlant de la lampe et que je m'étais gravement brûlé la main. J'ai regardé à nouveau vers la fenêtre. L'aspect brumeux avait disparu, et, maintenant, j'ai vu qu'elle était encombrée de dizaines de visages bestiaux. Avec un accès soudain de rage, j'ai levé la lampe et l'ai lancée, droit sur la fenêtre. Elle a frappé la vitre (brisant un carreau), et est passée entre deux des barreaux, dehors dans le jardin, éparpillant de l'huile brûlante au passage. J'ai entendu plusieurs cris de douleur bruyants et, à mesure que ma vue s'habituait à l'obscurité, j'ai découvert que les créatures avaient quitté la fenêtre.
Me ressaisissant, j'ai tâtonné pour trouver la porte et, l'ayant trouvée, je suis remonté, trébuchant à chaque marche. Je me sentais étourdi, comme si j'avais reçu un coup sur la tête. En même temps, ma main me brûlait douloureusement et j'étais rempli d'une rage nerveuse et terne contre ces Choses.
Atteignant mon bureau, j'ai allumé les bougies. Alors qu'elles s'embrasaient, leurs rayons se reflétaient sur le râtelier d'armes à feu sur le mur latéral. À cette vue, je me suis rappelé que j'avais là une puissance qui, comme je l'avais prouvé plus tôt, semblait aussi fatale à ces monstres qu'aux animaux plus ordinaires ; et j'ai déterminé que je prendrais l'offensive.
Tout d'abord, j'ai bandé ma main ; car la douleur devenait rapidement intolérable. Après cela, cela sembla plus facile, et j'ai traversé la pièce jusqu'au râtelier de fusils. Là, j'ai sélectionné un fusil lourd — une arme ancienne et éprouvée ; et, ayant acquis des munitions, je me suis rendu dans l'une des petites tours dont la maison est couronnée.
De là, j'ai constaté que je ne pouvais rien voir. Les jardins présentaient un flou indistinct d'ombres — un peu plus noir, peut-être, là où se trouvaient les arbres. C'était tout, et je savais qu'il était inutile de tirer dans toute cette obscurité. La seule chose à faire était d'attendre le lever de la lune ; alors, je pourrais peut-être faire un peu d'exécution.
Entre-temps, je suis resté assis et ai gardé mes oreilles aux aguets. Les jardins étaient relativement calmes maintenant, et seul un grognement ou un couinement occasionnel me parvenait. Je n'aimais pas ce silence ; il me faisait m'interroger sur la diablerie que les créatures tramaient. Deux fois, j'ai quitté la tour et ai fait un tour dans la maison ; mais tout était silencieux.
Une fois, j'entendis un bruit, venant de la direction de la Fosse, comme si une nouvelle portion de terre s'était effondrée. À la suite de cela, et pendant une quinzaine de minutes environ, il y eut une agitation parmi les habitants des jardins. Cela finit par s'apaiser, et après quoi tout redevint calme.
Environ une heure plus tard, la lumière de la lune apparut au-dessus de l'horizon lointain. De là où j'étais assis, je pouvais la voir au-dessus des arbres ; mais ce ne fut que lorsqu'elle s'en dégagea complètement que je pus distinguer certains détails dans les jardins en contrebas. Même alors, je ne pus apercevoir aucune de ces brutes ; jusqu'à ce que, me penchant par hasard, j'en vis plusieurs allongées à plat ventre, contre le mur de la maison. Ce qu'elles faisaient, je ne pus le déterminer. C'était cependant une occasion trop belle pour être ignorée ; et, visant, je tirai sur celle qui se trouvait directement en dessous. Il y eut un cri aigu et, alors que la fumée se dissipait, je vis qu'elle s'était retournée sur le dos et se tordait, faiblement. Puis, ce fut le calme. Les autres avaient disparu.
Immédiatement après, j'entendis un couinement sonore, en direction de la Fosse. Il fut accueilli par une centaine de réponses, venant de chaque partie du jardin. Cela me donna une certaine idée du nombre de créatures, et je commençai à sentir que toute cette affaire devenait encore plus grave que je ne l'avais imaginé.
Alors que j'étais assis là, silencieux et vigilant, cette pensée me vint : pourquoi tout cela ? Qu'étaient ces Choses ? Qu'est-ce que cela signifiait ? Puis mes pensées s'envolèrent vers cette vision (bien que, même maintenant, je doute que ce fût une vision) de la Plaine du Silence. Qu'est-ce que cela signifiait ? Je me le demandais... Et cette Chose dans l'arène ? Pouah ! Enfin, je pensai à la maison que j'avais vue dans ce lieu lointain. Cette maison, si semblable à celle-ci dans chaque détail de sa structure externe, qu'elle aurait pu en être le modèle ; ou celle-ci, le modèle de celle-là. Je n'avais jamais songé à cela...
À ce moment, il y eut un autre long couinement, venant de la Fosse, suivi, une seconde plus tard, par deux plus courts. Aussitôt, le jardin fut rempli de cris en réponse. Je me levai rapidement et regardai par-dessus le parapet. Au clair de lune, il semblait que les massifs étaient vivants. Ils s'agitaient de çà et de là, comme secoués par un vent fort et irrégulier ; tandis qu'un bruissement continu, et un bruit de pieds agités, montaient jusqu'à moi. Plusieurs fois, je vis le clair de lune briller sur des silhouettes blanches courant parmi les buissons, et, deux fois, je tirai. La seconde fois, mon coup fut accueilli par un court couinement de douleur.
Une minute plus tard, les jardins gisaient dans le silence. De la Fosse, vint une Babel profonde et rauque de grognements porcins. Par moments, des cris de colère frappaient l'air, et ils étaient accueillis par des grognements multitudinaires. Il me vint à l'esprit qu'ils tenaient une sorte de conseil, peut-être pour discuter du problème de l'entrée dans la maison. Je pensai aussi qu'ils semblaient très enragés, probablement à cause de mes tirs réussis.
Il me vint à l'esprit que le moment était venu de faire un ultime examen de nos défenses. C'est ce que je fis immédiatement ; visitant à nouveau tout le sous-sol et examinant chacune des portes. Heureusement, elles sont toutes, comme celle de derrière, construites en chêne massif clouté de fer. Puis, je montai à l'étude. J'étais plus inquiet au sujet de cette porte. Elle est, de toute évidence, d'une fabrication plus moderne que les autres, et, bien qu'étant un ouvrage solide, elle n'a guère de leur force imposante.
Je dois expliquer ici qu'il y a une petite pelouse surélevée sur ce côté de la maison, sur laquelle cette porte s'ouvre — les fenêtres de l'étude étant grillagées pour cette raison. Toutes les autres entrées — à l'exception de la grande porte cochère qui n'est jamais ouverte — se trouvent au rez-de-chaussée.
VII
L'ATTAQUE
Je passai quelque temps à chercher comment renforcer la porte de l'étude. Finalement, je descendis à la cuisine et, non sans peine, je remontai plusieurs lourdes pièces de bois. Celles-ci, je les calai en biais, contre la porte, depuis le sol, en les clouant en haut et en bas. Pendant une demi-heure, je travaillai dur, et, finalement, je parvins à l'étayer à ma convenance.
Puis, me sentant plus soulagé, je repris ma veste, que j'avais mise de côté, et m'apprêtai à m'occuper d'une ou deux affaires avant de retourner à la tour. C'est pendant que j'étais ainsi occupé que j'entendis un tâtonnement à la porte, et que le loquet fut essayé. Gardant le silence, j'attendis. Bientôt, j'entendis plusieurs créatures à l'extérieur. Elles grognaient doucement entre elles. Puis, pendant une minute, il y eut du calme. Soudain, retentit un grognement rapide et sourd, et la porte grinça sous une pression formidable. Elle aurait cédé, sans les supports que j'avais placés. La tension cessa, aussi vite qu'elle avait commencé, et il y eut d'autres discussions.
Bientôt, l'une des Choses couina doucement, et j'entendis le bruit d'autres arrivées. Il y eut une courte délibération ; puis à nouveau, le silence ; et je réalisai qu'elles en avaient appelé plusieurs autres pour aider. Sentant que le moment suprême était arrivé, je me tins prêt, mon fusil en joue. Si la porte cédait, je tuerais, au moins, autant d'entre elles que possible.
De nouveau vint le signal sourd ; et, une fois encore, la porte craqua sous une force énorme. Pendant une minute peut-être, la pression fut maintenue ; et j'attendis, nerveusement ; m'attendant à chaque instant à voir la porte s'effondrer avec fracas. Mais non ; les étais tinrent bon, et la tentative échoua. Puis suivit une nouvelle portion de leur horrible conversation grognante, et, pendant qu'elle durait, je crus distinguer le bruit de nouvelles arrivées.
Après une longue discussion, au cours de laquelle la porte fut secouée à plusieurs reprises, ils redevinrent silencieux, et je compris qu'ils allaient faire une troisième tentative pour la défoncer. J'étais presque au désespoir. Les supports avaient été durement mis à l'épreuve lors des deux précédentes attaques, et je craignais fort que celle-ci ne fût trop pour eux.
À cet instant, comme une inspiration, une pensée traversa mon esprit troublé. Instantanément, car ce n'était pas le moment d'hésiter, je courus hors de la pièce, et montai escalier après escalier. Cette fois, ce n'est pas vers l'une des tours que je me dirigeai, mais vers le toit plat, recouvert de plomb. Une fois là, je courus vers le parapet qui l'entoure, et regardai en bas. Ce faisant, j'entendis le signal bref et grogné, et, même là-haut, je saisis le gémissement de la porte sous l'assaut.
Il n'y avait pas un instant à perdre, et, me penchant, je visai rapidement et tirai. La détonation résonna sèchement, et, se mêlant presque au coup, vint le bruit sourd de la balle frappant sa cible. D'en bas, monta une plainte aiguë ; et la porte cessa de gémir. Puis, comme je retirais mon poids du parapet, un énorme morceau de la corniche en pierre glissa sous moi et tomba avec fracas au milieu de la foule désorganisée en dessous. Plusieurs hurlements horribles frémirent dans l'air nocturne, et puis j'entendis un bruit de pieds en déroute. Prudemment, je regardai par-dessus. Au clair de lune, je pus voir la grande pierre de corniche, gisant juste en travers du seuil de la porte. Je crus voir quelque chose en dessous — plusieurs choses, blanches ; mais je ne pouvais en être sûr.
Et ainsi quelques minutes passèrent.
Alors que je fixais le sol, je vis quelque chose contourner l'ombre de la maison. C'était l'une des Choses. Elle s'approcha de la pierre, silencieusement, et se pencha. Je fus incapable de voir ce qu'elle faisait. En une minute, elle se redressa. Elle avait quelque chose dans ses serres, qu'elle porta à sa bouche et déchira...
Sur le moment, je ne réalisai pas. Puis, lentement, je compris. La Chose se penchait à nouveau. C'était horrible. Je commençai à charger mon fusil. Quand je regardai à nouveau, le monstre tirait sur la pierre — la déplaçant sur le côté. J'appuyai le fusil sur la corniche et pressai la détente. La brute s'effondra sur le visage et donna quelques légers coups de pied.
Simultanément, presque, avec la détonation, j'entendis un autre bruit — celui de verre brisé. N'attendant que le temps de recharger mon arme, je courus du toit et dévalai les deux premières volées d'escaliers.
Ici, je m'arrêtai pour écouter. Ce faisant, il y eut un autre tintement de verre tombant. Il semblait venir de l'étage en dessous. Avec excitation, je sautai les marches et, guidé par le cliquetis du châssis de la fenêtre, j'atteignis la porte de l'une des chambres vides, à l'arrière de la maison. Je la poussai. La pièce n'était que faiblement éclairée par le clair de lune ; la majeure partie de la lumière étant occultée par des silhouettes mouvantes à la fenêtre. Alors même que je me tenais là, l'une d'elles rampa à travers, dans la pièce. Mettant mon arme en joue, je tirai à bout portant sur elle — remplissant la chambre d'un bruit assourdissant. Quand la fumée se dissipa, je vis que la pièce était vide et la fenêtre libre. La chambre était beaucoup plus claire. L'air nocturne s'engouffrait, froidement, à travers les carreaux brisés. En bas, dans la nuit, je pouvais entendre un gémissement doux et un murmure confus de voix porcines.
Me déplaçant sur le côté de la fenêtre, je rechargeai, puis restai là, à attendre. Bientôt, j'entendis un bruit de bousculade. De là où j'étais, dans l'ombre, je pouvais voir, sans être vu.
Les sons se firent plus proches, et je vis quelque chose monter au-dessus du rebord et s'agripper au cadre de la fenêtre brisée. Cela attrapa un morceau de boiserie ; et, maintenant, je pouvais distinguer qu'il s'agissait d'une main et d'un bras. Un instant plus tard, le visage de l'une des créatures porcines apparut. Puis, avant que je ne puisse utiliser mon fusil, ou faire quoi que ce soit, il y eut un craquement sec — cr-ac-k ; et le cadre de la fenêtre céda sous le poids de la Chose. L'instant suivant, un bruit sourd et écrasant, suivi d'un grand cri, m'apprit qu'elle était tombée au sol. Avec l'espoir sauvage qu'elle eût été tuée, je me dirigeai vers la fenêtre. La lune était passée derrière un nuage, si bien que je ne pouvais rien voir ; bien qu'un bourdonnement constant de babil, juste en dessous de l'endroit où je me tenais, indiquât qu'il y avait plusieurs autres brutes à portée de main.
Alors que je me tenais là, à regarder en bas, je m'émerveillais de la façon dont il avait été possible pour ces créatures de grimper si haut ; car le mur est relativement lisse, tandis que la distance jusqu'au sol doit être, au moins, de quatre-vingts pieds.
Tout à coup, alors que je me penchais, observant, je vis quelque chose, indistinctement, qui coupait l'ombre grise du flanc de la maison, avec une ligne noire. Cela passa devant la fenêtre, à gauche, à une distance d'environ deux pieds. Puis, je me souvins que c'était une gouttière, qui avait été installée là quelques années auparavant, pour évacuer l'eau de pluie. J'avais oublié son existence. Je pouvais voir, maintenant, comment les créatures avaient réussi à atteindre la fenêtre. Alors même que la solution m'apparaissait, j'entendis un léger bruit de glissement et de grattement, et je sus qu'une autre brute arrivait. J'attendis quelques instants ; puis je me penchai par la fenêtre et tâtai le tuyau. À ma grande joie, je découvris qu'il était assez lâche, et je réussis, en utilisant le canon du fusil comme levier, à l'extraire du mur. Je travaillai rapidement. Puis, saisissant le tout à deux mains, j'arrachai l'ensemble et le projetai en bas — avec la Chose encore accrochée dessus — dans le jardin.
Pendant quelques minutes encore, j'attendis là, à écouter ; mais, après le premier cri général, je n'entendis rien. Je savais, maintenant, qu'il n'y avait plus de raison de craindre une attaque de ce côté. J'avais supprimé le seul moyen d'atteindre la fenêtre, et, comme aucune des autres fenêtres n'avait de tuyaux d'eau adjacents pour tenter les capacités d'escalade des monstres, je commençai à me sentir plus confiant quant à la possibilité d'échapper à leurs griffes.
Quittant la pièce, je me dirigeai vers l'étude. J'étais anxieux de voir comment la porte avait résisté à l'épreuve de ce dernier assaut. En entrant, j'allumai deux des bougies, puis je me tournai vers la porte. L'un des grands étais avait été déplacé, et, de ce côté, la porte avait été forcée vers l'intérieur d'environ six pouces.
Ce fut providentiel que j'aie réussi à éloigner les brutes juste à ce moment-là ! Et cette pierre de corniche ! Je me demandais, vaguement, comment j'avais réussi à la déloger. Je n'avais pas remarqué qu'elle était lâche, au moment où j'avais tiré ; et puis, alors que je me levais, elle avait glissé sous moi... J'ai senti que je devais le départ de la force attaquante plus à sa chute opportune qu'à mon fusil. Puis la pensée me vint que je ferais mieux de saisir cette chance pour étayer à nouveau la porte. Il était évident que les créatures n'étaient pas revenues depuis la chute de la pierre de corniche ; mais qui pouvait dire combien de temps elles resteraient à l'écart ?
Sur-le-champ, je me mis à réparer la porte — travaillant dur et avec anxiété. D'abord, je descendis au sous-sol, et, fouillant partout, trouvai plusieurs morceaux de lourdes planches de chêne. Avec ceux-ci, je retournai à l'étude, et, après avoir retiré les étais, je plaçai les planches contre la porte. Puis, je clouai les têtes des étais sur celles-ci, et, les enfonçant bien en bas, je les clouai à nouveau à cet endroit.
Ainsi, je rendis la porte plus solide que jamais ; car maintenant elle était renforcée par le support des planches, et, j'en étais convaincu, supporterait une pression plus forte qu'auparavant, sans céder.
Après cela, j'allumai la lampe que j'avais rapportée de la cuisine, et descendis pour jeter un coup d'œil aux fenêtres du rez-de-chaussée.
Maintenant que j'avais vu un exemple de la force que possédaient les créatures, je ressentais une inquiétude considérable concernant les fenêtres du rez-de-chaussée — en dépit du fait qu'elles fussent si solidement grillagées.
J'allai d'abord à l'office, ayant un souvenir vif de ma récente aventure là-bas. L'endroit était glacial, et le vent, soufflant à travers le verre brisé, produisait une note inquiétante. Mis à part l'aspect général de désolation, l'endroit était tel que je l'avais laissé la veille au soir. M'approchant de la fenêtre, j'examinai les barreaux, attentivement ; notant, ce faisant, leur épaisseur rassurante. Pourtant, en regardant plus attentivement, il me sembla que le barreau du milieu était légèrement courbé ; mais ce n'était que dérisoire, et cela pouvait être ainsi depuis des années. Je n'avais jamais, auparavant, remarqué cela en particulier.
Je passai ma main à travers la fenêtre brisée et secouai le barreau. Il était ferme comme un roc. Peut-être les créatures avaient-elles essayé de le « déloger », et, trouvant cela au-delà de leurs forces, avaient-elles cessé leurs efforts. Après cela, je fis le tour de chacune des fenêtres, à tour de rôle ; les examinant avec une attention minutieuse ; mais nulle part ailleurs je ne pus trouver quoi que ce soit qui montrât qu'il y avait eu une tentative d'effraction. Ayant terminé mon inspection, je retournai à l'étude et me versai un peu de cognac. Puis, à la tour pour monter la garde.
VIII
APRÈS L'ATTAQUE
Il était maintenant environ trois heures du matin, et, bientôt, le ciel oriental commença à pâlir avec l'arrivée de l'aube. Graduellement, le jour vint, et, à sa lumière, j'inspectai les jardins, avec ferveur ; mais nulle part je ne pus voir aucun signe des brutes. Je me penchai et jetai un coup d'œil au pied du mur, pour voir si le corps de la Chose que j'avais abattue la nuit précédente s'y trouvait toujours. Il avait disparu. Je supposai que d'autres monstres l'avaient emporté pendant la nuit.
Puis, je descendis sur le toit et traversai jusqu'à l'interstice d'où la pierre de corniche était tombée. L'atteignant, je regardai par-dessus. Oui, il y avait la pierre, telle que je l'avais vue en dernier ; mais il n'y avait aucune trace de quoi que ce soit en dessous ; et je ne pouvais voir les créatures que j'avais tuées, après sa chute. Évidemment, elles aussi avaient été emportées. Je fis demi-tour et descendis à mon étude. Là, je m'assis, avec lassitude. J'étais épuisé. Il faisait tout à fait jour maintenant ; bien que les rayons du soleil ne fussent pas encore sensiblement chauds. Une horloge sonna l'heure de quatre.
Je me réveillai en sursaut et regardai autour de moi, précipitamment. L'horloge dans le coin indiquait trois heures. C'était déjà l'après-midi. J'avais dû dormir pendant près de onze heures.
D'un mouvement saccadé, je me penchai en avant dans le fauteuil et écoutai. La maison était parfaitement silencieuse. Lentement, je me levai et bâillai. Je me sentais encore désespérément fatigué et me rasseyai ; me demandant ce qui m'avait réveillé.
Cela devait être l'horloge qui sonnait, conclus-je, bientôt ; et je commençais à m'assoupir, lorsqu'un bruit soudain me ramena, une fois de plus, à la vie. C'était le son d'un pas, comme celui d'une personne se déplaçant prudemment dans le couloir, vers mon étude. En un instant, je fus sur mes pieds, saisissant mon fusil. Sans bruit, j'attendis. Les créatures étaient-elles entrées par effraction pendant que je dormais ? Alors même que je m'interrogeais, les pas atteignirent ma porte, s'arrêtèrent momentanément, puis continuèrent dans le passage. Silencieusement, je marchai sur la pointe des pieds vers l'encadrement de la porte et jetai un coup d'œil. Alors, j'éprouvai un sentiment de soulagement tel que doit en ressentir un criminel gracié — c'était ma sœur. Elle se dirigeait vers les escaliers.
Je fis un pas dans le hall et étais sur le point de l'appeler, quand il me vint à l'esprit qu'il était très étrange qu'elle se soit glissée devant ma porte de cette manière furtive. J'étais perplexe, et, pendant un bref instant, la pensée m'effleura que ce n'était pas elle, mais quelque nouveau mystère de la maison. Puis, alors que j'apercevais un pan de son vieux jupon, la pensée s'évanouit aussi vite qu'elle était venue, et je ris à moitié. Il n'y avait pas moyen de se tromper sur ce vêtement antique. Pourtant, je me demandais ce qu'elle faisait ; et, me souvenant de son état mental, la veille, je sentis qu'il pourrait être préférable de la suivre, discrètement — en prenant soin de ne pas l'alarmer — et de voir ce qu'elle allait faire. Si elle se comportait de manière rationnelle, tant mieux ; sinon, je devrais prendre des mesures pour la restreindre. Je ne pouvais prendre aucun risque inutile, sous le danger qui nous menaçait.
Rapidement, j'atteignis le haut des escaliers et m'arrêtai un instant. Puis, j'entendis un son qui me fit bondir en bas, à une allure folle — c'était le cliquetis des verrous que l'on ouvrait. Cette folle de sœur, en fait, déverrouillait la porte de derrière.
Juste au moment où sa main était sur le dernier verrou, je l'atteignis. Elle ne m'avait pas vu, et, la première chose dont elle eut conscience, c'est que j'avais saisi son bras. Elle leva les yeux rapidement, comme un animal effrayé, et cria à haute voix.
« Viens, Mary ! » dis-je, sévèrement, « quel est le sens de cette absurdité ? Veux-tu me dire que tu ne comprends pas le danger, que tu essaies de jeter nos deux vies par la fenêtre de cette façon ! »
À cela, elle ne répondit rien ; elle tremblait seulement violemment, haletant et sanglotant, comme à l'extrémité de la peur.
Pendant quelques minutes, je raisonnai avec elle ; soulignant la nécessité de la prudence, et lui demandant d'être courageuse. Il n'y avait pas grand-chose à craindre maintenant, expliquai-je — et, j'essayai de croire que je disais la vérité — mais elle devait être sensée, et ne pas tenter de quitter la maison pendant quelques jours.
Enfin, je cessai, en désespoir de cause. Il ne servait à rien de lui parler ; elle n'était, de toute évidence, pas tout à fait elle-même pour le moment. Finalement, je lui dis qu'elle ferait mieux d'aller dans sa chambre, si elle ne pouvait pas se comporter rationnellement.
Pourtant, elle ne fit aucune attention. Alors, sans plus attendre, je la pris dans mes bras et l'y portai. Au début, elle cria sauvagement ; mais elle était retombée dans un tremblement silencieux au moment où j'atteignis les escaliers.
Arrivé à sa chambre, je l'allongeai sur le lit. Elle y resta tranquillement, ne parlant ni ne sanglotant — tremblant juste d'une fièvre de peur. Je pris une couverture sur une chaise à proximité et la déployai sur elle. Je ne pouvais rien faire de plus pour elle, et, ainsi, je traversai vers l'endroit où Pepper reposait dans un grand panier. Ma sœur avait pris soin de lui depuis sa blessure, pour le soigner, car elle s'était révélée plus grave que je ne l'avais pensé, et j'étais heureux de noter que, malgré son état mental, elle s'était occupée du vieux chien, soigneusement. Me penchant, je lui parlai, et, en réponse, il lécha ma main, faiblement. Il était trop malade pour faire plus.
Ensuite, me rendant au lit, je me penchai sur ma sœur et lui demandai comment elle se sentait ; mais elle ne fit que trembler davantage et, bien que cela me peinât grandement, je dus admettre que ma présence semblait aggraver son état.
Et c’est ainsi que je la quittai, verrouillant la porte et mettant la clé dans ma poche. C’était, semblait-il, la seule chose à faire.
Je passai le reste de la journée entre la tour et mon cabinet de travail. Pour me nourrir, j’apportai une miche de pain du garde-manger, et c’est de cela, ainsi que d’un peu de clairet, que je vécus cette journée-là.
Quelle journée longue et épuisante ce fut. Si seulement j’avais pu sortir dans les jardins, comme j’en ai l’habitude, j’aurais été assez satisfait ; mais être confiné dans cette maison silencieuse, sans autre compagnie qu’une femme folle et un chien malade, était de nature à éprouver les nerfs les plus solides. Et là-dehors, dans les buissons enchevêtrés qui entouraient la demeure, rôdaient — pour tout ce que j’en savais — ces créatures porcines infernales, attendant leur heure. Un homme a-t-il jamais été dans une telle détresse ?
Une fois dans l’après-midi, puis une seconde fois plus tard, j’allai rendre visite à ma sœur. La seconde fois, je la trouvai en train de s’occuper de Pepper ; mais, à mon approche, elle glissa discrètement vers le coin le plus éloigné, avec un geste qui m’attrista au-delà de toute mesure. Pauvre fille ! Sa peur me transperçait de façon intolérable, et je ne voulus pas m’imposer à elle inutilement. Elle irait mieux, je l’espérais, dans quelques jours ; en attendant, je ne pouvais rien faire ; et j’estimai qu’il était toujours nécessaire — si dur que cela parût — de la maintenir confinée dans sa chambre. Il y avait une chose qui m’encouragea : elle avait mangé une partie de la nourriture que je lui avais apportée lors de ma première visite.
Et ainsi passa la journée.
À mesure que la soirée approchait, l’air devint frisquet et je commençai à prendre mes dispositions pour passer une seconde nuit dans la tour, emportant deux fusils supplémentaires et un lourd ulster. Je chargeai les fusils et les disposai à côté du mien, car j’avais l’intention de réserver un accueil chaleureux à toute créature qui viendrait à se montrer durant la nuit. J’avais des munitions en abondance et je pensais donner à ces brutes une telle leçon qu’elles comprendraient l’inutilité de tenter de forcer une entrée.
Après cela, je fis à nouveau le tour de la maison, prêtant une attention particulière aux étais qui soutenaient la porte du cabinet de travail. Puis, sentant que j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer notre sécurité, je retournai à la tour, passant voir ma sœur et Pepper pour une ultime visite en chemin. Pepper dormait, mais il s’éveilla à mon entrée et remua la queue en signe de reconnaissance. Il me sembla qu’il allait un peu mieux. Ma sœur était allongée sur le lit, bien que je fusse incapable de dire si elle dormait ou non ; et c’est ainsi que je les quittai.
Arrivé à la tour, je m’installai aussi confortablement que les circonstances le permettaient et me préparai à monter la garde pendant la nuit. Peu à peu, l’obscurité tomba et bientôt les détails des jardins se fondirent dans les ombres. Durant les premières heures, je restai assis, aux aguets, écoutant le moindre son qui aurait pu m’indiquer si quelque chose remuait en bas. Il faisait bien trop sombre pour que mes yeux me soient d’une grande utilité.
Lentement, les heures passèrent sans qu’aucun événement inhabituel ne se produise. Puis la lune se leva, révélant les jardins apparemment vides et silencieux. Et ainsi se déroula la nuit, sans trouble ni bruit.
Vers le matin, je commençai à être raide et transi par ma longue veille ; de plus, j’étais très inquiet face au silence persistant des créatures. Je m’en méfiais, et j’aurais préféré, et de loin, qu’elles attaquent la maison ouvertement. Alors, au moins, j’aurais connu mon danger et aurais pu y faire face ; mais attendre ainsi, toute une nuit durant, en imaginant toutes sortes de diableries inconnues, revenait à mettre sa santé mentale en péril. Une ou deux fois, l’idée me vint qu’elles étaient peut-être parties ; mais, au fond de moi, je trouvais impossible d’y croire.
IX
DANS LES CAVES
Finalement, entre la fatigue, le froid et le malaise qui m’habitait, je résolus de faire un tour dans la maison ; en passant d’abord par le cabinet de travail pour prendre un verre de brandy afin de me réchauffer. C’est ce que je fis, et, pendant que j’y étais, j’examinai la porte avec soin, mais trouvai tout tel que je l’avais laissé la veille.
Le jour se levait à peine quand je quittai la tour ; bien qu’il fît encore trop sombre dans la maison pour y voir sans lumière, et j’emportai l’une des bougies du cabinet pour ma ronde. Lorsque j’eus terminé le rez-de-chaussée, la lumière du jour s’infiltrait, blafarde, à travers les fenêtres grillagées. Ma fouille ne m’avait rien révélé de neuf. Tout semblait en ordre, et j’étais sur le point d’éteindre ma bougie, quand l’idée me vint de jeter un nouveau coup d’œil dans les caves. Si je me souviens bien, je n’y étais pas retourné depuis ma fouille précipitée au soir de l’attaque.
Pendant une demi-minute peut-être, j’hésitai. J’aurais été très disposé à renoncer à cette tâche — comme, en vérité, je suis enclin à penser que n’importe quel homme pourrait l’être — car, de toutes les pièces vastes et impressionnantes de cette maison, les caves sont les plus immenses et les plus étranges. De grandes cavernes lugubres, non éclairées par le moindre rayon de lumière du jour. Pourtant, je ne voulais pas me dérober. Je sentais que ce serait faire preuve d’une pure lâcheté. En outre, comme je me rassurai, les caves étaient vraiment l’endroit le plus improbable pour rencontrer quelque chose de dangereux, si l’on considère qu’on ne peut y accéder que par une lourde porte de chêne, dont je porte toujours la clé sur moi.
C’est dans la plus petite de ces salles que je garde mon vin ; un trou lugubre proche du pied de l’escalier de la cave, et au-delà duquel je ne m’étais que rarement aventuré. En fait, hormis la fouille déjà mentionnée, je doute d’être jamais allé jusqu’au bout des caves auparavant.
Alors que je déverrouillais la grande porte, au sommet des marches, je m’arrêtai nerveusement un instant, frappé par l’étrange odeur de désolation qui assaillait mes narines. Puis, pointant le canon de mon arme vers l’avant, je descendis lentement dans l’obscurité des régions souterraines.
Arrivé au pied de l’escalier, je restai une minute à écouter. Tout était silencieux, hormis le goutte-à-goutte ténu d’eau tombant quelque part sur ma gauche. En restant là, je remarquai à quel point la bougie brûlait paisiblement ; pas le moindre vacillement ni la moindre flamme, tant l’endroit était dépourvu de courant d’air.
Je me déplaçai silencieusement de cave en cave. Je n’avais qu’un souvenir très vague de leur disposition. Les impressions laissées par ma première recherche étaient floues. J’avais le souvenir d’une succession de grandes caves, et de l’une d’entre elles, plus vaste que les autres, dont le plafond était soutenu par des piliers ; au-delà, mon esprit était embrumé, dominé par une sensation de froid, d’obscurité et d’ombres. À présent, cependant, il en allait différemment ; car, bien que nerveux, j’étais suffisamment calme pour être capable d’observer les lieux et de noter la structure et la taille des différentes voûtes où j’entrais.
Bien sûr, avec la faible lumière fournie par ma bougie, il n’était pas possible d’examiner chaque endroit minutieusement, mais je fus en mesure de remarquer, en avançant, que les murs semblaient avoir été construits avec une précision et une finition admirables ; tandis que çà et là, un pilier massif s’élevait de temps à autre pour soutenir le toit voûté.
C’est ainsi que j’arrivai, enfin, à la grande cave dont je me souvenais. On y accède par une immense entrée voûtée sur laquelle j’observai d’étranges sculptures fantastiques qui projetaient des ombres étranges sous la lumière de ma bougie. Tandis que je restais là à les examiner pensivement, il me vint à l’esprit combien il était étrange que je connaisse si peu ma propre maison. Pourtant, cela peut se comprendre aisément quand on réalise la taille de cet antique édifice, et le fait que seule ma vieille sœur et moi-même y vivons, occupant quelques-unes des pièces, selon nos besoins.
Tenant la lumière haut, je pénétrai dans la cave et, en restant sur la droite, je marchai lentement jusqu’à atteindre l’autre extrémité. Je me déplaçais silencieusement et regardais prudemment autour de moi. Mais, pour autant que la lumière me le montrait, je ne vis rien d’inhabituel.
Au bout, je tournai à gauche, en restant toujours contre le mur, et continuai ainsi jusqu’à avoir traversé la totalité de cette vaste chambre. En avançant, je remarquai que le sol était composé de roche solide, par endroits recouvert d’une moisissure humide, ailleurs nu, ou presque, à l’exception d’une fine couche de poussière gris clair.
Je m’étais arrêté à l’entrée. Maintenant, cependant, je fis demi-tour et me dirigeai vers le centre du lieu ; passant entre les piliers et jetant des regards à droite et à gauche. À mi-chemin dans la cave, je butai du pied contre quelque chose qui émit un son métallique. Me baissant rapidement, je tins la bougie et vis que l’objet que j’avais heurté était un grand anneau de métal. Me penchant davantage, je dégageai la poussière tout autour et découvris bientôt qu’il était fixé à une trappe pesante, noire de vieillesse.
Saisi d’excitation, et me demandant où elle pouvait mener, je posai mon fusil sur le sol et, fixant la bougie dans le pontet, je saisis l’anneau à deux mains et tirai. La trappe grinça bruyamment — le son résonnant vaguement dans cet immense espace — et s’ouvrit lourdement.
Calant le bord contre mon genou, je saisis la bougie et la tins dans l’ouverture, la déplaçant de droite à gauche ; mais je ne pus rien voir. J’étais perplexe et surpris. Il n’y avait aucune trace de marches, ni même l’apparence qu’il y en eût jamais eu. Rien ; si ce n’est une noirceur vide. C’était comme si je regardais au fond d’un puits sans fond et sans paroi. Alors, tandis que je fixais le vide, plein de perplexité, il me sembla entendre, très bas, comme venant de profondeurs indicibles, un léger murmure. Je penchai rapidement ma tête davantage dans l’ouverture et écoutai intensément. C’était peut-être le fruit de mon imagination ; mais j’aurais juré entendre un petit rire étouffé, qui se mua en un ricanement hideux, faible et lointain. Surpris, je bondis en arrière, laissant retomber la trappe avec un fracas sourd qui remplit l’endroit d’échos. Même alors, il me sembla entendre ce rire moqueur et suggestif ; mais je savais que cela devait être le fruit de mon imagination. Le son que j’avais entendu était bien trop léger pour traverser cette trappe encombrante.
Pendant une bonne minute, je restai là, tremblant, jetant des regards nerveux derrière et devant moi ; mais la grande cave était silencieuse comme une tombe et, peu à peu, je chassai cette sensation de peur. L’esprit plus calme, je redevins curieux de savoir où menait cette trappe ; mais je ne pus, à cet instant, rassembler assez de courage pour pousser plus loin mes investigations. Une chose était sûre, cependant : la trappe devait être sécurisée. Je m’en acquittai en plaçant par-dessus plusieurs gros morceaux de pierre de taille que j’avais remarqués durant mon tour le long du mur Est.
Puis, après un dernier examen du reste de la pièce, je rebroussai chemin à travers les caves jusqu’à l’escalier, et regagnai la lumière du jour, avec un immense sentiment de soulagement que cette tâche inconfortable fût accomplie.
X
LE TEMPS DE L’ATTENTE
Le soleil était maintenant chaud et brillait intensément, formant un contraste merveilleux avec les caves sombres et sinistres ; et c’est avec un esprit comparativement léger que je me dirigeai vers la tour pour observer les jardins. Là, je trouvai tout tranquille et, après quelques minutes, je descendis vers la chambre de Mary.
Ici, après avoir frappé et reçu une réponse, je déverrouillai la porte. Ma sœur était assise, calme, sur le lit ; comme si elle attendait. Elle semblait tout à fait redevenue elle-même et ne fit aucune tentative pour s’éloigner à mon approche ; pourtant, j’observai qu’elle scrutait mon visage avec anxiété, comme si elle était dans le doute, n’étant qu’à moitié convaincue qu’il n’y avait rien à craindre de ma part.
À mes questions sur son état, elle répondit, avec une lucidité suffisante, qu’elle avait faim et qu’elle aimerait descendre préparer le petit-déjeuner, si je n’y voyais pas d’inconvénient. Pendant une minute, je réfléchis pour savoir s’il était sûr de la laisser sortir. Finalement, je lui dis qu’elle pouvait y aller, à condition qu’elle promette de ne pas tenter de quitter la maison ni de toucher aux portes extérieures. À ma mention des portes, un regard soudain de frayeur traversa son visage ; mais elle ne dit rien, si ce n’est donner la promesse exigée, puis quitta la chambre en silence.
Traversant la pièce, je m’approchai de Pepper. Il s’était réveillé à mon entrée ; mais, au-delà d’un léger jappement de plaisir et d’un doux battement de queue, il était resté tranquille. À présent, alors que je le caressais, il tenta de se lever et y parvint, pour aussitôt retomber sur le flanc avec un petit cri de douleur.
Je lui parlai et lui dis de rester tranquille. J’étais très heureux de son amélioration, ainsi que de la bonté naturelle du cœur de ma sœur, qui prenait un tel soin de lui, malgré son état mental. Après un moment, je le quittai et descendis dans mon cabinet de travail.
Peu après, Mary apparut, portant un plateau sur lequel fumait un petit-déjeuner chaud. En entrant dans la pièce, je vis son regard se fixer sur les étais qui soutenaient la porte ; ses lèvres se crispèrent et je crus qu’elle pâlit légèrement ; mais ce fut tout. Posant le plateau près de mon coude, elle s’apprêtait à quitter la pièce, silencieusement, quand je la rappelai. Elle revint, semblait-il, un peu timidement, comme si elle était sursautée ; et je notai que sa main agrippait son tablier, nerveusement.
« Viens, Mary, dis-je. Reprends courage ! Les choses semblent s’améliorer. Je n’ai vu aucune de ces créatures depuis hier matin, tôt. »
Elle me regarda d’une manière curieusement perplexe, comme si elle ne comprenait pas. Puis, l’intelligence revint dans ses yeux, ainsi que la peur ; mais elle ne dit rien, hormis un murmure inintelligible d’acquiescement. Après cela, je gardai le silence ; il était évident que toute référence aux choses porcines était au-dessus de ce que ses nerfs ébranlés pouvaient supporter.
Le petit-déjeuner terminé, je montai à la tour. Ici, durant la majeure partie de la journée, je montai une garde stricte sur les jardins. Une ou deux fois, je descendis au sous-sol pour voir comment allait ma sœur. À chaque fois, je la trouvai calme et curieusement soumise. En fait, la dernière fois, elle osa même m’adresser la parole, de sa propre initiative, concernant une affaire domestique qui nécessitait une attention. Bien que cela fût fait avec une timidité presque extraordinaire, je l’accueillis avec bonheur, comme étant le premier mot prononcé volontairement depuis le moment critique où je l’avais surprise en train de déverrouiller la porte arrière pour sortir parmi ces brutes qui attendaient. Je me demandais si elle était consciente de sa tentative et à quel point cela avait été grave ; mais je m’abstins de l’interroger, pensant qu’il valait mieux laisser les choses telles quelles.
Cette nuit-là, je dormis dans un lit ; pour la première fois en deux nuits. Le matin, je me levai tôt et fis un tour dans la maison. Tout était comme il devait être, et je montai à la tour pour jeter un œil aux jardins. Ici encore, je trouvai un calme parfait.
Au petit-déjeuner, quand je retrouvai Mary, je fus très heureux de voir qu’elle avait suffisamment repris le contrôle d’elle-même pour pouvoir me saluer de manière parfaitement naturelle. Elle parla sensément et calmement ; évitant seulement avec soin toute mention des deux derniers jours. En cela, je lui donnai satisfaction, dans la mesure où je ne tentai pas d’orienter la conversation dans cette direction.
Plus tôt dans la matinée, j’étais allé voir Pepper. Il guérissait rapidement et était en bonne voie pour être sur ses pattes, sérieusement, d’ici un jour ou deux. Avant de quitter la table du petit-déjeuner, je fis une allusion à son amélioration. Dans la courte discussion qui suivit, je fus surpris d’apprendre, par les remarques de ma sœur, qu’elle était toujours sous l’impression que sa blessure avait été causée par le chat sauvage de mon invention. Je me sentis presque honteux de l’avoir trompée. Pourtant, ce mensonge avait été dit pour lui éviter d’être effrayée. Et puis, j’avais été sûr qu’elle devait avoir appris la vérité plus tard, quand ces brutes avaient attaqué la maison.
Durant la journée, je restai aux aguets ; passant la majeure partie de mon temps, comme le jour précédent, dans la tour ; mais je ne vis aucun signe des créatures porcines et n’entendis aucun son. À plusieurs reprises, l’idée m’était venue que les Choses nous avaient enfin quittés ; mais, jusqu’à présent, j’avais refusé d’envisager sérieusement cette idée ; maintenant, cependant, je commençais à sentir qu’il y avait matière à espérer. Cela ferait bientôt trois jours que je n’avais vu aucune des Choses ; mais, malgré tout, j’avais l’intention d’user de la plus grande prudence. Pour tout ce que j’en savais, ce silence prolongé pouvait être une ruse pour m’attirer hors de la maison, peut-être directement dans leurs bras. La seule pensée d’une telle éventualité suffisait à me rendre circonspect.
C’est ainsi que les quatrième, cinquième et sixième jours s’écoulèrent, paisiblement, sans que je ne tente de quitter la maison.
Le sixième jour, j’eus le plaisir de voir Pepper, une fois de plus, sur ses pattes ; et, bien qu’encore très faible, il parvint à me tenir compagnie durant toute cette journée.
XI
LA FOUILLE DES JARDINS
Comme le temps passait lentement ; et jamais rien pour indiquer que l’une des brutes infestait encore les jardins.
C’est le neuvième jour que, finalement, je décidai de courir le risque, s’il en était, et de faire une sortie. Dans ce but, je chargeai soigneusement l’un des fusils de chasse, le choisissant car il était plus mortel qu’un fusil à balles à courte portée ; puis, après un ultime examen des lieux depuis la tour, j’appelai Pepper pour me suivre et descendis au sous-sol.
À la porte, je dois confesser avoir hésité un instant. La pensée de ce qui pouvait m’attendre parmi les buissons sombres n’était nullement faite pour encourager ma résolution. Ce ne fut qu’une seconde, pourtant, et j’avais déjà tiré les verrous et je me tenais sur le chemin devant la porte.
Pepper suivit, s’arrêtant sur le seuil pour renifler avec suspicion ; promenant son museau le long des montants, comme s’il suivait une piste. Puis, soudain, il se tourna brusquement et commença à courir ici et là, en demi-cercles et en cercles, tout autour de la porte, pour finalement revenir sur le seuil. Là, il recommença à fouiner.
Jusque-là, j’étais resté debout à observer le chien ; pourtant, je gardais la moitié de mon attention sur l’enchevêtrement sauvage des jardins qui s’étendait autour de moi. Maintenant, je me dirigeai vers lui et, me penchant, j’examinai la surface de la porte là où il reniflait. Je découvris que le bois était couvert d’un réseau d’éraflures, se croisant et s’entrecroisant dans une confusion inextricable. En plus de cela, je remarquai que les cadres de porte eux-mêmes étaient rongés par endroits. Au-delà, je ne trouvai rien ; et donc, me redressant, je commençai à faire le tour du mur de la maison.
Pepper, dès que je m’éloignai, quitta la porte et courut devant, fouinant et reniflant toujours en avançant. Parfois, il s’arrêtait pour enquêter. Ici, ce pouvait être un impact de balle dans le sentier ou, peut-être, une bourre tachée de poudre. Là, ce pouvait être un morceau de gazon arraché ou une portion de chemin herbeux perturbée ; mais, hormis ces broutilles, il ne trouva rien. Je l’observais avec attention à mesure qu’il avançait et ne pus découvrir le moindre malaise dans son comportement qui indiquerait qu’il sentait la proximité de l’une des créatures. Par cela, je fus assuré que les jardins étaient vides, du moins pour le moment, de ces Choses odieuses. Pepper ne pouvait être facilement trompé, et ce fut un soulagement de sentir qu’il saurait, et me donnerait un avertissement en temps utile, s’il y avait le moindre danger.
Arrivé à l’endroit où j’avais abattu cette première créature, je m’arrêtai et procédai à un examen minutieux ; mais je ne pus rien voir. De là, je me dirigeai vers l’endroit où la grande pierre de couronnement était tombée. Elle gisait sur le côté, apparemment exactement là où on l’avait laissée quand j’avais abattu la brute qui la déplaçait. À une soixantaine de centimètres sur la droite de l’extrémité la plus proche, il y avait un grand creux dans le sol, montrant là où elle avait frappé. L’autre extrémité était encore à l’intérieur de l’indentation, à moitié dedans et à moitié dehors. M’approchant, j’examinai la pierre de plus près. Quel énorme morceau de maçonnerie ! Et cette créature l’avait déplacée, toute seule, dans sa tentative d’atteindre ce qui gisait en dessous.
Je fis le tour jusqu’à l’autre extrémité de la pierre. Ici, je découvris qu’il était possible de voir dessous sur une distance de près de soixante centimètres. Pourtant, je ne pus rien voir des créatures frappées, et je me sentis très surpris. J’avais, comme je l’ai déjà dit, deviné que les restes avaient été enlevés ; pourtant, je ne pouvais concevoir que cela eût été fait si minutieusement pour ne laisser aucun signe certain, sous la pierre, indiquant leur sort. J’avais vu plusieurs des brutes abattues dessous, avec une telle force qu’elles devaient avoir été littéralement enfoncées dans la terre ; et maintenant, pas un vestige d’elles n’était visible, pas même une tache de sang.
Je me sentis plus perplexe que jamais en retournant la question dans mon esprit ; mais je ne pus trouver aucune explication plausible ; et ainsi, finalement, j’abandonnai, comme l’une des nombreuses choses inexplicables.
De là, je reportai mon attention sur la porte du bureau. Je pouvais voir, maintenant, encore plus clairement, les effets de la tension formidable à laquelle elle avait été soumise ; et je m’émerveillai de la façon dont, même avec le soutien apporté par les étais, elle avait si bien résisté aux attaques. Il n’y avait aucune marque de coups, en vérité, aucun n’avait été porté, mais la porte avait été littéralement arrachée de ses gonds par l’application d’une force énorme et silencieuse. Une chose que j’observai me frappa profondément : la tête de l’un des étais avait été enfoncée directement à travers un panneau. Cela suffisait, en soi, à montrer quel effort immense les créatures avaient fait pour enfoncer la porte, et à quel point elles avaient failli réussir.
Partant, je poursuivis ma tournée autour de la maison, ne trouvant rien d’autre d’intéressant, sauf à l’arrière, où je tombai sur le morceau de tuyau que j’avais arraché du mur, gisant parmi les hautes herbes sous la fenêtre brisée.
Puis, je retournai à la maison, et, après avoir verrouillé à nouveau la porte arrière, montai à la tour. Ici, je passai l’après-midi à lire, et à jeter occasionnellement des coups d’œil dans les jardins. J’avais déterminé, si la nuit se passait tranquillement, d’aller aussi loin que la Fosse, le lendemain. Peut-être serais-je capable d’apprendre, alors, quelque chose de ce qui était arrivé. Le jour s’écoula, et la nuit vint, et passa comme les dernières nuits s’étaient passées.
Quand je me levai, le matin était venu, beau et clair ; et je déterminai de mettre mon projet à exécution. Pendant le petit-déjeuner, je considérai la question soigneusement ; après quoi, je me rendis au bureau pour mon fusil de chasse. En plus, je chargeai, et glissai dans ma poche, un petit mais lourd pistolet. Je comprenais tout à fait que, s’il y avait un danger, il résidait dans la direction de la Fosse et j’avais l’intention d’être préparé.
Quittant le bureau, je descendis à la porte arrière, suivi par Pepper. Une fois dehors, je fis un rapide tour d’horizon des jardins environnants, puis je partis vers la Fosse. En chemin, je gardai une surveillance étroite, tenant mon fusil à portée de main. Pepper courait devant, je remarquai, sans aucune hésitation apparente. De cela, j’augurai qu’il n’y avait aucun danger imminent à appréhender, et je m’avançai plus rapidement dans son sillage. Il avait atteint le sommet de la Fosse, maintenant, et reniflait le long du bord.
Une minute plus tard, j’étais à côté de lui, regardant dans la Fosse. Pendant un moment, je pus à peine croire que c’était le même endroit, tant il était changé. Le ravin sombre et boisé d’il y a quinze jours, avec un ruisseau caché par le feuillage coulant paresseusement au fond, n’existait plus. Au lieu de cela, mes yeux me montraient un gouffre déchiqueté, partiellement rempli d’un lac sombre d’eau trouble. Tout un côté du ravin était dépouillé de sous-bois, montrant la roche nue.
Un peu sur ma gauche, le côté de la Fosse semblait s’être complètement effondré, formant une profonde fente en V sur la face de la falaise rocheuse. Cette faille courait, depuis le bord supérieur du ravin, presque jusqu’à l’eau, et pénétrait dans le côté de la Fosse sur une distance d’environ douze mètres. Son ouverture faisait au moins six mètres de large ; et, à partir de là, elle semblait se rétrécir jusqu’à environ deux. Mais, ce qui attira mon attention, plus que la stupéfiante faille elle-même, était un grand trou, à une certaine distance dans la fente, et juste dans l’angle du V. Il était clairement défini, et non sans ressembler à une porte voûtée ; bien que, gisant comme il le faisait dans l’ombre, je ne puisse le voir très distinctement.
Le côté opposé de la Fosse conservait encore sa verdure ; mais si déchirée par endroits, et partout couverte de poussière et de débris, qu’elle était difficilement reconnaissable comme telle.
Ma première impression, qu’il y avait eu un glissement de terrain, commençait, je le voyais, à ne pas suffire, en soi, pour expliquer tous les changements dont j’étais témoin. Et l’eau ? Je me tournai soudainement ; car j’étais devenu conscient que, quelque part sur ma droite, il y avait un bruit d’eau courante. Je ne pouvais rien voir ; mais, maintenant que mon attention avait été captée, je distinguai facilement que cela venait de quelque part à l’extrémité est de la Fosse.
Lentement, je me frayai un chemin dans cette direction ; le son devenant plus clair à mesure que j’avançais, jusqu’à ce que, bientôt, je me tienne juste au-dessus. Même alors, je ne pus percevoir la cause, jusqu’à ce que je m’agenouille et passe ma tête par-dessus la falaise. Ici, le bruit me parvint clairement ; et je vis, sous moi, un torrent d’eau claire, sortant d’une petite fissure dans le côté de la Fosse, et se précipitant sur les rochers dans le lac en dessous. Un peu plus loin le long de la falaise, j’en vis un autre, et, au-delà de cela encore, deux plus petits. Ceux-ci, donc, aideraient à expliquer la quantité d’eau dans la Fosse ; et, si la chute de roches et de terre avait bloqué la sortie du ruisseau au fond, il y avait peu de doute qu’elle y contribuait pour une très large part.
Pourtant, je me creusais la tête pour expliquer l’apparence généralement secouée de l’endroit, ces ruisseaux, et cette énorme fente, plus haut dans le ravin ! Il me semblait que plus qu’un glissement de terrain était nécessaire pour les expliquer. Je pouvais imaginer un tremblement de terre, ou une grande explosion, créant un tel état de fait ; mais, de cela, il n’y en avait eu aucun. Puis, je me levai rapidement, me souvenant de ce fracas, et du nuage de poussière qui avait suivi, directement, se précipitant haut dans l’air. Mais je secouai la tête, incrédule. Non ! Cela devait être le bruit des rochers et de la terre tombant que j’avais entendu ; bien sûr, la poussière volerait, naturellement. Pourtant, malgré mon raisonnement, j’avais un sentiment inquiet que cette théorie ne satisfaisait pas mon sens du probable ; et pourtant, une autre que je pouvais suggérer était-elle susceptible d’être à moitié aussi plausible ? Pepper était assis sur l’herbe, pendant que je menais mon examen. Maintenant, alors que je tournais vers le côté nord du ravin, il se leva et suivit.
Lentement, et gardant une surveillance attentive dans toutes les directions, je fis le tour de la Fosse ; mais je ne trouvai rien d’autre que je n’eusse déjà vu. Depuis l’extrémité ouest, je pouvais voir les quatre cascades, sans interruption. Elles étaient à une distance considérable de la surface du lac, environ quinze mètres, calculai-je.
Pendant encore un petit moment, je flânai ; gardant les yeux et les oreilles ouverts, mais toujours sans voir ni entendre rien de suspect. Tout l’endroit était merveilleusement calme ; en effet, sauf pour le murmure continu de l’eau, à l’extrémité supérieure, aucun bruit, d’aucune sorte, ne rompait le silence.
Tout ce temps, Pepper n’avait montré aucun signe d’inquiétude. Cela me sembla indiquer que, pour le moment du moins, il n’y avait aucune des créatures-porcs dans le voisinage. Pour autant que je puisse voir, son attention semblait avoir été prise, principalement, par le fait de gratter et renifler parmi l’herbe au bord de la Fosse. Parfois, il quittait le bord, et courait vers la maison, comme s’il suivait des pistes invisibles ; mais, dans tous les cas, revenant après quelques minutes. J’avais peu de doute qu’il traçait réellement les empreintes des choses-porcs ; et le fait même que chacune semblait le ramener à la Fosse me semblait une preuve que les brutes étaient toutes retournées d’où elles étaient venues.
À midi, je rentrai à la maison pour le dîner. Pendant l’après-midi, je fis une recherche partielle des jardins, accompagné de Pepper ; mais sans tomber sur rien qui indiquât la présence des créatures.
Une fois, alors que nous nous frayions un chemin à travers les bosquets, Pepper se précipita parmi quelques buissons, avec un jappement féroce. À cela, je sursautai en arrière, dans une soudaine frayeur, et projetai mon fusil en avant, en état de préparation ; seulement pour rire nerveusement, alors que Pepper réapparaissait, poursuivant un chat malheureux. Vers le soir, j’abandonnai la recherche, et retournai à la maison. Tout à coup, alors que nous passions devant un grand groupe de buissons, sur notre droite, Pepper disparut, et je pus l’entendre renifler et grogner parmi eux, d’une manière suspecte. Avec le canon de mon fusil, j’écartai le bosquet intermédiaire, et regardai à l’intérieur. Il n’y avait rien à voir, sauf que beaucoup des branches étaient courbées et brisées ; comme si un animal avait fait un repaire là, à une date pas très antérieure. C’était probablement, pensai-je, l’un des endroits occupés par certaines des créatures-porcs, la nuit de l’attaque.
Le lendemain, je repris ma recherche à travers les jardins ; mais sans résultat. Vers le soir, j’avais été tout au travers, et maintenant, je savais, au-delà de toute possibilité de doute, qu’il n’y avait plus aucune des Choses cachées autour de l’endroit. En effet, j’ai souvent pensé depuis que j’avais raison dans ma conjecture antérieure, qu’elles étaient parties peu après l’attaque.
XII
LA FOSSE SOUTERRAINE
Une autre semaine vint et s’en alla, durant laquelle je passai une grande partie de mon temps près de l’ouverture de la Fosse. J’étais arrivé à la conclusion quelques jours plus tôt, que le trou voûté, dans l’angle de la grande faille, était l’endroit par lequel les choses-porcs avaient fait leur sortie, depuis quelque endroit impie dans les entrailles du monde. À quel point cela se rapprochait de la vérité probable, je devais l’apprendre plus tard.
Il peut être facilement compris, que j’étais extrêmement curieux, bien que d’une manière effrayée, de savoir vers quel endroit infernal ce trou menait ; bien que, jusqu’ici, l’idée ne m’eût pas frappé, sérieusement, de faire une investigation. J’étais bien trop imprégné d’un sentiment d’horreur des créatures-porcs, pour penser à m’aventurer, volontairement, là où il y avait une chance d’entrer en contact avec elles.
Graduellement, cependant, alors que le temps passait, ce sentiment devint insensiblement moindre ; de sorte que quand, quelques jours plus tard, la pensée me vint qu’il pourrait être possible de grimper en bas et de jeter un coup d’œil dans le trou, je n’y étais pas si extrêmement opposé, comme on aurait pu l’imaginer. Pourtant, je ne pense pas, même alors, que j’avais vraiment l’intention de tenter une aventure aussi téméraire. Pour tout ce que je pouvais dire, cela pourrait être une mort certaine, que d’entrer dans cette ouverture d’aspect lugubre. Et pourtant, telle est la ténacité de la curiosité humaine, qu’à la fin, mon désir principal n’était que de découvrir ce qui gisait au-delà de cette sombre entrée.
Lentement, alors que les jours glissaient, ma peur des choses-porcs devint une émotion du passé, plus un souvenir désagréable et incroyable, qu’autre chose.
Ainsi, un jour vint, où, rejetant pensées et fantaisies, je me procurai une corde de la maison, et, après l’avoir attachée à un arbre robuste, au sommet de la faille, et à une certaine distance du bord de la Fosse, je fis descendre l’autre extrémité dans la fente, jusqu’à ce qu’elle pende juste en travers de l’embouchure du trou noir.
Puis, prudemment, et avec maints doutes quant à savoir si ce n’était pas un acte de fou que j’entreprenais, je descendis lentement, utilisant la corde comme soutien, jusqu’à ce que j’atteigne le trou. Ici, toujours accroché à la corde, je me tins debout, et regardai à l’intérieur. Tout était parfaitement noir, et aucun son ne me parvint. Pourtant, un moment plus tard, il sembla que je pouvais entendre quelque chose. Je retins mon souffle, et écoutai ; mais tout était silencieux comme la tombe et je respirai librement une fois de plus. Au même instant, j’entendis le son à nouveau. C’était comme un bruit de respiration laborieuse, profonde et saccadée. Pendant une courte seconde, je me tins pétrifié ; incapable de bouger. Mais maintenant les sons avaient cessé à nouveau, et je ne pouvais rien entendre.
Alors que je me tenais là, anxieusement, mon pied délogea un caillou, qui tomba à l’intérieur, dans le noir, avec un tintement creux. Aussitôt, le bruit fut repris et répété une vingtaine de fois ; chaque écho successif étant plus faible, et semblant s’éloigner de moi, comme dans une distance lointaine. Puis, alors que le silence retombait, j’entendis cette respiration furtive. Pour chaque respiration que je faisais, je pouvais entendre une respiration répondante. Les sons semblaient se rapprocher ; et puis, j’en entendis plusieurs autres ; mais plus faibles et plus distants. Pourquoi je ne saisis pas la corde, et ne sautai pas hors de danger, je ne peux le dire. C’était comme si j’avais été paralysé. Je fus pris d’une sueur profuse, et essayai d’humecter mes lèvres avec ma langue. Ma gorge était devenue soudainement sèche, et je toussai, rauquement. Cela me revint, en une douzaine de tons horribles et gutturaux, moqueusement. Je scrutai, impuissant, dans l’obscurité ; mais toujours rien n’apparaissait. J’avais une sensation étrange d’étouffement, et encore je toussai, sèchement. Encore l’écho le reprit, montant et descendant, grotesquement, et mourant lentement dans un silence étouffé.
Puis, soudainement, une pensée me vint, et je retins mon souffle. L’autre respiration s’arrêta. Je respirai à nouveau, et, une fois de plus, elle recommença. Mais maintenant, je n’avais plus peur. Je savais que les sons étranges n’étaient pas faits par une quelconque créature-porc tapie ; mais étaient simplement l’écho de mes propres respirations.
Pourtant, j’avais reçu une telle frayeur, que j’étais heureux de grimper le long de la faille, et de remonter la corde. J’étais bien trop secoué et nerveux pour penser à entrer dans ce trou noir alors, et je retournai donc à la maison. Je me sentais plus moi-même le lendemain matin ; mais même alors, je ne pus rassembler assez de courage pour explorer l’endroit.
Tout ce temps, l’eau dans la Fosse avait rampé lentement vers le haut, et se tenait maintenant juste un peu en dessous de l’ouverture. Au rythme auquel elle montait, elle serait au niveau du sol dans moins d’une autre semaine ; et je réalisai que, à moins que je ne mène mes investigations bientôt, je ne le ferais probablement jamais du tout ; car l’eau monterait et monterait, jusqu’à ce que l’ouverture, elle-même, soit submergée.
Il se peut que cette pensée m’ait incité à agir ; mais, quoi que ce soit, une paire de jours plus tard, me vit me tenir au sommet de la faille, entièrement équipé pour la tâche.
Cette fois, j’étais résolu à vaincre ma réticence, et à aller jusqu’au bout de l’affaire. Avec cette intention, j’avais apporté, en plus de la corde, un paquet de bougies, voulant les utiliser comme une torche ; ainsi que mon fusil de chasse à double canon. À ma ceinture, j’avais un lourd pistolet de cavalerie, chargé de chevrotines.
Comme avant, j’attachai la corde à l’arbre. Puis, après avoir attaché mon fusil en travers de mes épaules, avec un morceau de corde solide, je me laissai descendre par-dessus le bord de la Fosse. À ce mouvement, Pepper, qui avait observé mes actions, avec vigilance, se leva, et courut vers moi, avec un demi-aboiement, demi-gémissement, il me sembla, d’avertissement. Mais j’étais résolu dans mon entreprise, et lui ordonnai de se coucher. J’aurais beaucoup aimé l’emmener avec moi ; mais cela était presque impossible, dans les circonstances existantes. Alors que mon visage tombait au niveau du bord de la Fosse, il me lécha, juste en travers de la bouche ; puis, saisissant ma manche entre ses dents, commença à tirer en arrière, fortement. Il était très évident qu’il ne voulait pas que j’y aille. Pourtant, ayant pris ma décision, je n’avais aucune intention d’abandonner la tentative ; et, avec un mot sec à Pepper, pour me lâcher, je poursuivis ma descente, laissant le pauvre vieux compagnon au sommet, aboyant et pleurant comme un chiot abandonné.
Soigneusement, je me laissai descendre de saillie en saillie. Je savais qu’un faux pas pouvait signifier une trempette.
Atteignant l’entrée, je lâchai la corde, et détachai le fusil de mes épaules. Puis, avec un dernier regard vers le ciel, qui, je le remarquai, se couvrait rapidement, j’allai de l’avant de quelques pas, de manière à être protégé du vent, et allumai l’une des bougies. La tenant au-dessus de ma tête, et saisissant mon fusil, fermement, je commençai à avancer, lentement, jetant mes regards dans toutes les directions.
Pendant la première minute, je pus entendre le son mélancolique des hurlements de Pepper, me parvenant. Graduellement, à mesure que je pénétrais plus avant dans l’obscurité, il devint plus faible ; jusqu’à ce que, bientôt, je ne pusse rien entendre. Le chemin tendait un peu vers le bas, et vers la gauche. De là, il continua, courant toujours vers la gauche, jusqu’à ce que je découvre qu’il me menait droit dans la direction de la maison.
Très prudemment, je m’avançai, m’arrêtant, tous les quelques pas, pour écouter. J’avais parcouru, peut-être, une centaine de mètres, quand, soudainement, il me sembla que je captai un son faible, quelque part le long du passage derrière. Avec mon cœur battant lourdement, j’écoutai. Le bruit devenait plus clair, et semblait approcher, rapidement. Je pouvais l’entendre distinctement, maintenant. C’était le piétinement doux de pieds courants. Dans les premiers moments de frayeur, je restai, irrésolu ; ne sachant s’il fallait aller de l’avant ou en arrière. Puis, avec une réalisation soudaine de la meilleure chose à faire, je reculai vers le mur rocheux sur ma droite, et, tenant la bougie au-dessus de ma tête, attendis, fusil en main, maudissant ma curiosité téméraire, pour m’avoir amené dans une telle impasse.
Je n’eus pas longtemps à attendre, mais quelques secondes, avant que deux yeux ne réfléchissent depuis l’obscurité, les rayons de ma bougie. Je levai mon fusil, utilisant ma main droite seulement, et visai rapidement. Même alors que je le faisais, quelque chose bondit hors de l’obscurité, avec un aboiement impétueux de joie qui réveilla les échos, comme le tonnerre. C’était Pepper. Comment il avait réussi à grimper dans la fente, je ne pouvais le concevoir. Alors que je passais ma main, nerveusement, sur son pelage, je remarquai qu’il ruisselait ; et conclus qu’il avait dû essayer de me suivre, et être tombé dans l’eau ; de laquelle il ne lui serait pas très difficile de grimper.
Ayant attendu une minute ou deux, pour me stabiliser, je poursuivis le long du chemin, Pepper suivant, tranquillement. J’étais curieusement heureux d’avoir le vieux compagnon avec moi. Il était de la compagnie, et, d’une certaine façon, avec lui à mes talons, j’avais moins peur. Aussi, je savais à quelle vitesse ses oreilles fines détecteraient la présence de toute créature importune, si une telle devait être, au milieu de l’obscurité qui nous enveloppait.
Pendant quelques minutes, nous allâmes lentement le long ; le chemin menant toujours droit vers la maison. Bientôt, conclus-je, nous nous tiendrions juste en dessous, si le chemin menait assez loin. Je montrai la voie, prudemment, pour encore une cinquantaine de mètres environ. Puis, je m’arrêtai, et tins la lumière haut ; et j’avais raison d’être reconnaissant de l’avoir fait ; car là, pas trois pas en avant, le chemin disparaissait, et, à la place, montrait une noirceur creuse, qui envoya une peur soudaine à travers moi.
Avec une extrême prudence, je me glissai en avant et regardai en bas ; mais je ne pus rien voir. Alors, je traversai vers la gauche du passage, pour voir s'il pouvait y avoir une continuation du chemin. Ici, tout contre la paroi, je découvris qu'une voie étroite, large d'environ trois pieds, menait plus loin. Avec précaution, je m'y engageai ; mais je n'avais pas fait grand chemin avant de regretter de m'y être aventuré. Car, après quelques pas, le sentier déjà étroit se résumait à une simple corniche, avec, d'un côté, le rocher solide et inflexible se dressant en un grand mur jusqu'au plafond invisible, et, de l'autre, ce gouffre béant. Je ne pus m'empêcher de songer à quel point j'étais sans défense si je venais à être attaqué en ce lieu, sans place pour me retourner, et où même le recul de mon arme pourrait suffire à me précipiter tête la première dans les profondeurs en contrebas.
À mon grand soulagement, un peu plus loin, la voie s'élargit soudain pour retrouver sa largeur initiale. À mesure que j'avançais, je remarquai que le chemin s'incurvait régulièrement vers la droite, et ainsi, après quelques minutes, je découvris que je n'avançais pas, mais que je contournais simplement l'immense abîme. J'étais, de toute évidence, arrivé au bout du grand passage.
Cinq minutes plus tard, je me tenais à l'endroit d'où j'étais parti, ayant fait le tour complet de ce que je devinais maintenant être un vaste puits, dont l'ouverture devait mesurer au moins cent yards de large.
Pendant quelque temps, je restai là, perdu dans des pensées perplexes. « Qu'est-ce que tout cela signifie ? » était le cri qui avait commencé à résonner dans mon esprit.
Une idée soudaine me frappa et je cherchai alentour un morceau de pierre. Bientôt, je trouvai un éclat de roche, de la taille d'un petit pain. Plantant ma bougie à la verticale dans une crevasse du sol, je m'éloignai quelque peu du bord et, prenant un court élan, je lançai la pierre en avant dans le gouffre — mon idée étant de la jeter assez loin pour qu'elle ne touche pas les parois. Puis, je me penchai en avant et écoutai ; mais, bien que je sois resté parfaitement immobile pendant au moins une minute entière, aucun son ne me revint du fond des ténèbres.
Je sus alors que la profondeur du trou devait être immense ; car la pierre, si elle avait heurté quoi que ce soit, était assez grosse pour avoir fait chuchoter les échos de cet endroit étrange pour une période indéfinie. Pourtant, la caverne avait renvoyé les sons de mes pas, en une multitude d'échos. L'endroit était redoutable, et j'aurais volontiers rebroussé chemin, laissant les mystères de ses solitudes irrésolus ; mais le faire signifiait admettre ma défaite.
Alors, l'idée me vint d'essayer d'avoir une vue de l'abîme. Il m'apparut que, si je plaçais mes bougies autour du bord du trou, je serais capable d'obtenir, du moins, une vague vision de l'endroit.
Je découvris, en comptant, que j'avais apporté quinze bougies dans le paquet — mon intention première ayant été, comme je l'ai déjà dit, d'en faire une torche avec le tout. Celles-ci, je procédai à les placer autour de l'ouverture du Puits, avec un intervalle d'environ vingt yards entre chacune.
Ayant complété le cercle, je me tins dans le passage et m'efforçai d'avoir une idée de l'aspect de l'endroit. Mais je découvris immédiatement qu'elles étaient totalement insuffisantes pour mon but. Elles ne faisaient guère plus que rendre l'obscurité visible. Une chose qu'elles firent, cependant, fut de confirmer mon opinion sur la taille de l'ouverture ; et, bien qu'elles ne me montrassent rien de ce que je voulais voir, le contraste qu'elles offraient avec les ténèbres épaisses me plut curieusement. C'était comme si quinze minuscules étoiles brillaient à travers la nuit souterraine.
Puis, alors même que je me tenais là, Pepper poussa un hurlement soudain, qui fut repris par les échos et répété avec des variations horribles, s'éteignant lentement. D'un mouvement vif, je tins haut la seule bougie que j'avais gardée et jetai un coup d'œil vers le chien ; au même instant, il me sembla entendre un bruit, tel un ricanement diabolique, s'élever des profondeurs jusque-là silencieuses du Puits. Je sursautai ; puis, je me rappelai que c'était, probablement, l'écho du hurlement de Pepper.
Pepper s'était éloigné de moi, remontant le passage de quelques pas ; il reniflait le sol rocheux ; et je crus l'entendre laper. Je me dirigeai vers lui, tenant la bougie basse. Alors que je me déplaçais, j'entendis mes bottes faire « ploc, ploc » ; et la lumière se reflétait sur quelque chose qui scintillait et rampait devant mes pieds, rapidement vers le Puits. Je me penchai plus bas et regardai ; puis je laissai échapper une expression de surprise. Quelque part, plus haut sur le chemin, un courant d'eau coulait rapidement en direction de la grande ouverture, et grandissait à chaque seconde.
De nouveau, Pepper poussa ce hurlement profond et, courant vers moi, saisit mon manteau et tenta de me traîner en haut du chemin vers l'entrée. D'un geste nerveux, je me dégageai et traversai rapidement vers la paroi de gauche. Si quelque chose arrivait, je voulais avoir le mur dans mon dos.
Alors, tandis que je fixais anxieusement le haut du sentier, ma bougie capta une lueur, loin dans le passage. Au même moment, je devins conscient d'un grondement murmurant, qui devint plus fort et remplit toute la caverne d'un son assourdissant. Du Puits monta un écho profond et creux, comme le sanglot d'un géant. Puis, j'avais bondi sur le côté, sur l'étroite corniche qui courait autour de l'abîme, et, me tournant, je vis un grand mur d'écume passer devant moi et bondir tumultueusement dans le gouffre en attente. Un nuage d'embruns éclata sur moi, éteignant ma bougie et me trempant jusqu'aux os. Je tenais toujours mon arme. Les trois bougies les plus proches s'éteignirent ; mais les plus éloignées ne donnèrent qu'un court vacillement. Après la première ruée, le flux d'eau se calma en un courant régulier, peut-être d'un pied de profondeur ; bien que je ne puisse le voir, jusqu'à ce que j'eusse récupéré l'une des bougies allumées et, avec elle, commencé à inspecter les lieux. Pepper m'avait, heureusement, suivi lorsque j'avais sauté sur la corniche, et maintenant, très assagi, restait près derrière moi.
Un court examen me montra que l'eau atteignait toute la largeur du passage et courait à une vitesse formidable. Déjà, alors même que je me tenais là, elle avait monté. Je ne pouvais que supposer ce qui était arrivé. Évidemment, l'eau dans le ravin avait pénétré dans le passage par quelque moyen. Si c'était le cas, elle continuerait d'augmenter en volume jusqu'à ce que je trouve impossible de quitter les lieux. La pensée était effrayante. Il était évident que je devais faire ma sortie aussi précipitamment que possible.
Prenant mon arme par la crosse, je sondai l'eau. Elle arrivait un peu en dessous du genou. Le bruit qu'elle faisait, en plongeant dans le Puits, était assourdissant. Puis, avec un appel à Pepper, je fis un pas dans le déluge, utilisant l'arme comme bâton. Instantanément, l'eau bouillonna au-dessus de mes genoux, et presque jusqu'au haut de mes cuisses, à la vitesse à laquelle elle se précipitait. Pendant un court instant, je perdis presque l'équilibre ; mais la pensée de ce qui gisait derrière moi me stimula à un effort féroce, et, pas à pas, je progressai.
De Pepper, je ne savais rien au début. J'avais tout à faire pour rester debout ; et je fus transporté de joie quand il apparut à mes côtés. Il pataugeait vaillamment. C'est un gros chien, avec de longues pattes fines, et je suppose que l'eau avait moins de prise sur elles que sur les miennes. Quoi qu'il en soit, il s'en sortit beaucoup mieux que moi ; allant devant moi, comme un guide, et aidant, sciemment ou non, à briser quelque peu la force de l'eau. Nous avançâmes, pas à pas, luttant et haletant, jusqu'à ce qu'environ cent yards aient été franchis sans encombre. Puis, que ce soit parce que je faisais moins attention ou qu'il y eût un endroit glissant sur le sol rocheux, je ne saurais dire ; mais, soudain, je glissai et tombai face contre terre. Instantanément, l'eau sauta par-dessus moi en cataracte, me jetant vers ce trou sans fond à une vitesse effrayante. Frénétiquement, je luttai ; mais il était impossible de trouver un point d'appui. J'étais sans défense, haletant et me noyant. Tout à coup, quelque chose saisit mon manteau et me stoppa net. C'était Pepper. M'ayant perdu, il avait dû revenir en courant, à travers le tumulte sombre, pour me retrouver, puis m'avait attrapé et retenu jusqu'à ce que je sois capable de me remettre sur pied.
J'ai un vague souvenir d'avoir vu, momentanément, les lueurs de plusieurs lumières ; mais, à ce sujet, je n'ai jamais été tout à fait sûr. Si mes impressions sont correctes, j'ai dû être emporté jusqu'au bord même de cet affreux abîme avant que Pepper ne parvienne à m'arrêter. Et les lumières, bien sûr, ne pouvaient être que les flammes lointaines des bougies que j'avais laissées brûler. Mais, comme je l'ai dit, je ne suis nullement certain. Mes yeux étaient pleins d'eau et j'avais été durement secoué.
Et j'étais là, sans mon utile arme, sans lumière, et tristement confus, avec l'eau qui montait ; dépendant uniquement de mon vieil ami Pepper pour m'aider à sortir de ce lieu infernal.
J'étais face au torrent. Naturellement, c'était la seule façon dont j'aurais pu maintenir ma position un instant ; car même le vieux Pepper n'aurait pu me retenir longtemps contre cette pression terrifiante sans assistance, aussi aveugle fût-elle, de ma part.
Peut-être une minute passa, pendant laquelle ce fut une question de vie ou de mort ; puis, graduellement, je recommençai mon chemin tortueux vers le haut du passage. Et ainsi commença le plus sinistre combat contre la mort dont j'espère sortir victorieux. Lentement, furieusement, presque sans espoir, je me démenai ; et ce fidèle Pepper me mena, me traîna, vers le haut et en avant, jusqu'à ce qu'enfin, devant moi, je voie une lueur de lumière bénie. C'était l'entrée. Quelques yards de plus seulement, et j'atteignis l'ouverture, avec l'eau qui surgissait et bouillonnait avec voracité autour de mes reins.
Et maintenant, je comprenais la cause de la catastrophe. Il pleuvait abondamment, littéralement à torrents. La surface du lac était au niveau du bas de l'ouverture — que dis-je ! plus qu'au niveau, elle était au-dessus. Évidemment, la pluie avait fait gonfler le lac et causé cette montée prématurée ; car, à la vitesse à laquelle le ravin s'était rempli, l'eau n'aurait pas atteint l'entrée avant une couple de jours encore.
Heureusement, la corde par laquelle j'étais descendu ruisselait dans l'ouverture, sur les eaux qui s'engouffraient. Saisissant l'extrémité, je la nouai solidement autour du corps de Pepper, puis, convoquant le dernier reste de mes forces, je commençai à grimper le long de la falaise. J'atteignis le bord du Puits, dans un état d'épuisement total. Pourtant, je devais faire un dernier effort et hisser Pepper en sécurité.
Lentement et péniblement, je tirai sur la corde. Une ou deux fois, il sembla que je devrais abandonner ; car Pepper est un chien lourd, et j'étais totalement épuisé. Pourtant, lâcher prise aurait signifié une mort certaine pour le vieux compagnon, et cette pensée me poussa à de plus grands efforts. Je n'ai qu'un souvenir très flou de la fin. Je me rappelle avoir tiré, à travers des moments qui s'étiraient étrangement. J'ai aussi quelque souvenir de voir le museau de Pepper apparaître par-dessus le bord du Puits, après ce qui sembla une période de temps indéfinie. Puis, tout devint soudainement sombre.
XIII
LE PIÈGE DANS LA GRANDE CAVE
Je suppose que j'ai dû m'évanouir ; car la chose suivante dont je me souvienne, c'est d'avoir ouvert les yeux, et tout était crépuscule. J'étais couché sur le dos, une jambe repliée sous l'autre, et Pepper me léchait les oreilles. Je me sentais horriblement raide, et ma jambe était engourdie, du genou jusqu'en bas. Pendant quelques minutes, je restai ainsi, dans un état hébété ; puis, lentement, je luttai pour passer en position assise et regardai autour de moi.
Il avait cessé de pleuvoir, mais les arbres égouttaient encore, tristement. Du Puits venait un murmure continu d'eau courante. Je me sentais froid et frissonnant. Mes vêtements étaient trempés et j'avais mal partout. Très lentement, la vie revint dans ma jambe engourdie et, après un moment, j'essayai de me lever. J'y parvins à la seconde tentative ; mais j'étais très chancelant et particulièrement faible. Il me sembla que j'allais tomber malade, et je m'efforçai de trébucher vers la maison. Mes pas étaient erratiques et ma tête confuse. À chaque pas que je faisais, des douleurs aiguës tiraient dans mes membres.
J'avais fait peut-être une trentaine de pas, lorsqu'un cri de Pepper attira mon attention, et je me tournai, raide, vers lui. Le vieux chien essayait de me suivre ; mais ne pouvait aller plus loin, en raison de la corde avec laquelle je l'avais hissé, qui était toujours attachée autour de son corps, l'autre extrémité n'ayant pas été détachée de l'arbre. Pendant un moment, je tâtonnai les nœuds, faiblement ; mais ils étaient mouillés et durs, et je ne pouvais rien faire. Puis, je me souvins de mon couteau, et, en une minute, la corde fut coupée.
Comment j'atteignis la maison, je le sais à peine, et, des jours qui suivirent, je me souviens encore moins. D'une chose je suis certain, c'est que, sans l'amour et les soins infatigables de ma sœur, je n'écrirais pas en ce moment.
Quand je repris mes sens, ce fut pour découvrir que j'étais resté au lit pendant près de deux semaines. Une autre semaine passa avant que je sois assez fort pour aller chanceler dans les jardins. Même alors, je n'étais pas capable de marcher jusqu'au Puits. J'aurais aimé demander à ma sœur jusqu'où l'eau était montée ; mais je sentis qu'il était plus sage de ne pas mentionner le sujet devant elle. En fait, depuis lors, j'ai pris pour règle de ne jamais lui parler des choses étranges qui arrivent dans cette grande et vieille maison.
Ce n'est que quelques jours plus tard que je parvins à me rendre jusqu'au Puits. Là, je découvris qu'en mes quelques semaines d'absence, un changement merveilleux s'était opéré. Au lieu du ravin rempli aux trois quarts, je contemplais un grand lac, dont la surface placide reflétait la lumière, froidement. L'eau était montée jusqu'à moins de six pieds du bord du Puits. Seulement, en un point, le lac était perturbé, et c'était au-dessus de l'endroit où, loin sous les eaux silencieuses, bâillait l'entrée du vaste Puits souterrain. Ici, il y avait un bouillonnement continu ; et, occasionnellement, une sorte de glouglou sanglotant curieux trouvait son chemin depuis les profondeurs. Au-delà de cela, il n'y avait rien pour révéler les choses qui étaient cachées en dessous. Alors que je me tenais là, il me vint à l'esprit combien les choses s'étaient merveilleusement arrangées. L'entrée de l'endroit d'où les créatures-porcs étaient venues était scellée, par une puissance qui me faisait sentir qu'il n'y avait plus rien à craindre d'elles. Et pourtant, avec ce sentiment, il y avait la sensation que, maintenant, je n'apprendrais jamais rien de plus sur l'endroit d'où ces choses redoutables étaient venues. Il était complètement fermé et dissimulé à la curiosité humaine pour toujours.
Étrange — dans la connaissance de ce trou infernal souterrain — à quel point le nom du Puits a été approprié. On se demande comment il est né, et quand. Naturellement, on conclut que la forme et la profondeur du ravin suggéreraient le nom de « Puits ». Pourtant, n'est-il pas possible qu'il ait, depuis le début, contenu une signification plus profonde, un indice — si seulement on avait pu deviner — du Puits plus grand, plus stupéfiant qui se trouve loin dans la terre, sous cette vieille maison ? Sous cette maison ! Même maintenant, l'idée est étrange et terrible pour moi. Car j'ai prouvé, hors de tout doute, que le Puits bâille juste sous la maison, qui est évidemment supportée, quelque part au-dessus du centre de celui-ci, sur un immense toit voûté de roche solide.
Il arriva, en ce sens, qu'ayant l'occasion de descendre aux caves, l'idée me vint de rendre visite à la grande voûte, où le piège est situé ; et de voir si tout était comme je l'avais laissé.
Atteignant l'endroit, je marchai lentement le long du centre, jusqu'à ce que j'arrive au piège. Il était là, avec les pierres entassées dessus, tout comme je l'avais vu pour la dernière fois. J'avais une lanterne avec moi, et l'idée me vint que ce serait maintenant un bon moment pour enquêter sur ce qui gisait sous la grande dalle de chêne. Plaçant la lanterne sur le sol, je renversai les pierres du piège, et, saisissant l'anneau, tirai la porte pour l'ouvrir. Alors que je le faisais, la cave fut remplie du son d'un tonnerre murmurant, qui s'élevait de loin en dessous. En même temps, un vent humide souffla sur mon visage, apportant avec lui une charge d'embruns fins. Là-dessus, je laissai tomber le piège, précipitamment, avec un sentiment d'émerveillement à moitié effrayé.
Pendant un moment, je restai perplexe. Je n'avais pas particulièrement peur. La peur obsédante des choses-porcs m'avait quitté, il y a longtemps ; mais j'étais certainement nerveux et étonné. Puis, une pensée soudaine me posséda, et je soulevai la porte pondéreuse, avec un sentiment d'excitation. La laissant debout sur son bord, je saisis la lanterne et, m'agenouillant, la poussai dans l'ouverture. Alors que je le faisais, le vent humide et les embruns me frappèrent les yeux, me rendant incapable de voir pendant quelques instants. Même quand mes yeux furent clairs, je ne pus distinguer rien en dessous de moi, sinon l'obscurité et les embruns tourbillonnants.
Voyant qu'il était inutile d'espérer distinguer quoi que ce soit, avec la lumière si haute, je tâtonnai dans mes poches pour trouver un morceau de ficelle, avec lequel la descendre plus loin dans l'ouverture. Alors même que je tâtonnais, la lanterne glissa de mes doigts et dégringola dans l'obscurité. Pendant un bref instant, je suivis sa chute, et vis la lumière briller sur un tumulte d'écume blanche, quelque quatre-vingts ou cent pieds sous moi. Puis elle disparut. Ma supposition soudaine était correcte, et maintenant, je connaissais la cause de l'humidité et du bruit. La grande cave était reliée au Puits, au moyen du piège, qui s'ouvrait juste au-dessus de lui ; et l'humidité était l'embrun, s'élevant de l'eau, tombant dans les profondeurs.
En un instant, j'eus une explication de certaines choses qui m'avaient jusqu'alors intrigué. Maintenant, je pouvais comprendre pourquoi les bruits — la première nuit de l'invasion — avaient semblé s'élever directement sous mes pieds. Et le ricanement qui avait retenti quand j'avais ouvert le piège pour la première fois ! Évidemment, certaines des choses-porcs devaient avoir été juste en dessous de moi.
Une autre pensée me frappa. Les créatures étaient-elles toutes noyées ? Se noieraient-elles ? Je me rappelai combien j'avais été incapable de trouver des traces montrant que mes tirs avaient été réellement fatals. Avaient-elles la vie, telle que nous la comprenons, ou étaient-elles des goules ? Ces pensées traversèrent mon cerveau, alors que je me tenais dans le noir, cherchant mes poches pour des allumettes. J'avais la boîte en main maintenant, et, allumant une lumière, je m'avançai vers la trappe et la fermai. Puis, j'entassai les pierres dessus ; après quoi, je sortis des caves.
Et ainsi, je suppose que l'eau continue, tonnant vers le bas dans ce puits d'enfer sans fond. Parfois, j'ai un désir inexplicable de descendre à la grande cave, d'ouvrir le piège, et de contempler l'obscurité impénétrable et humide d'embruns. Parfois, le désir devient presque irrésistible, dans son intensité. Ce n'est pas la simple curiosité qui m'y pousse ; mais plus comme si une influence inexpliquée était à l'œuvre. Pourtant, je n'y vais jamais ; et j'ai l'intention de combattre ce désir étrange, et de l'écraser ; tout comme je le ferais pour l'idée impie de l'autodestruction.
Cette idée d'une force intangible étant exercée peut sembler irrationnelle. Pourtant, mon instinct m'avertit qu'il n'en est rien. Dans ces choses, la raison me semble moins digne de confiance que l'instinct.
Il y a une pensée, en terminant, qui s'impose à moi, avec une insistance toujours croissante. C'est que je vis dans une maison très étrange ; une maison très effrayante. Et j'ai commencé à me demander si je suis avisé de rester ici. Pourtant, si je partais, où pourrais-je aller, tout en obtenant la solitude et le sens de sa présence, qui seuls rendent ma vieille vie supportable ?
Pendant une période considérable après le dernier incident que j'ai relaté dans mon journal, j'ai sérieusement songé à quitter cette maison, et j'aurais pu le faire, n'eût été la chose grande et merveilleuse sur laquelle je m'apprête à écrire.
Combien j'étais bien inspiré, au fond de moi, de rester ici, en dépit de ces visions et de ces apparitions de choses inconnues et inexplicables ; car, si je n'étais pas resté, je n'aurais jamais revu le visage de celle que j'aimais. Oui, bien que peu de gens le sachent, et nul désormais si ce n'est ma sœur Mary, j'ai aimé et, ah ! malheur à moi, perdu.
Je voudrais écrire l'histoire de ces doux jours d'autrefois ; mais ce serait comme rouvrir d'anciennes blessures ; pourtant, après ce qui est arrivé, quel besoin ai-je de m'en soucier ? Car elle est venue à moi depuis l'inconnu. Étrangement, elle m'a mis en garde ; elle m'a supplié avec passion de quitter cette maison ; elle m'a imploré de partir ; mais elle a admis, lorsque je l'ai interrogée, qu'elle n'aurait pu venir à moi si j'avais été ailleurs. Pourtant, malgré cela, elle continuait à me mettre en garde, avec ferveur, me disant que c'était un lieu, depuis longtemps livré au mal, et soumis à la puissance de lois sinistres, dont nul ici n'a connaissance. Et moi, je lui ai simplement demandé à nouveau si elle viendrait à moi ailleurs, et elle n'a pu que rester là, silencieuse.
C'est ainsi que je parvins au lieu de la Mer du Sommeil, ainsi qu'elle la nommait dans ses chers entretiens avec moi. J'étais resté éveillé, dans mon bureau, à lire ; et j'ai dû m'assoupir sur le livre. Soudain, je me réveillai et m'assis brusquement. Pendant un instant, je regardai autour de moi, avec un sentiment confus que quelque chose d'inhabituel se produisait. Il y avait un aspect brumeux dans la pièce, conférant une douceur curieuse à chaque table, à chaque chaise et à chaque meuble.
Peu à peu, la brume s'intensifia, naissant, pour ainsi dire, de rien. Puis, lentement, une douce lumière blanche commença à luire dans la pièce. Les flammes des bougies brillaient à travers elle, pâlement. Je regardai de côté et d'autre, et je découvris que je pouvais encore voir chaque meuble ; mais d'une manière étrangement irréelle, comme si le fantôme de chaque table et de chaque chaise avait pris la place de l'objet solide.
Graduellement, tandis que je regardais, je les vis s'effacer, s'effacer encore, jusqu'à ce que, lentement, ils se résolvent en néant. Maintenant, je regardais de nouveau les bougies. Elles brillaient faiblement et, tandis que je les observais, elles devinrent plus irréelles encore, et finirent par s'évanouir. La pièce était remplie, désormais, d'une douce mais lumineuse pénombre blanche, semblable à une légère brume de lumière. Au-delà, je ne pouvais rien voir. Même les murs avaient disparu.
Bientôt, je pris conscience qu'un son faible et continu pulsait à travers le silence qui m'enveloppait. J'écoutai avec attention. Il devint plus distinct, jusqu'à ce qu'il me semblât que j'écoutais la respiration d'une mer immense. Je ne saurais dire combien de temps s'écoula ainsi ; mais, après un moment, il sembla que je pouvais voir à travers la brume ; et, lentement, je pris conscience que je me tenais sur le rivage d'une mer immense et silencieuse. Ce rivage était lisse et long, s'évanouissant à ma droite et à ma gauche dans des distances extrêmes. Devant moi, nageait une immensité immobile d'océan endormi. Par moments, il me semblait saisir une faible lueur de lumière sous sa surface ; mais je ne pouvais en être certain. Derrière moi s'élevaient, à une hauteur extraordinaire, des falaises noires et décharnées.
Au-dessus, le ciel était d'une couleur grise froide et uniforme, tout le lieu étant éclairé par un globe stupéfiant de feu pâle qui nageait un peu au-dessus de l'horizon lointain et répandait une lumière semblable à de l'écume sur les eaux calmes.
Au-delà du doux murmure de la mer, une immobilité intense régnait. Pendant longtemps, je restai là, contemplant son étrangeté. Puis, tandis que je fixais le regard, il me sembla qu'une bulle d'écume blanche flottait hors des profondeurs, et alors, même maintenant je ne sais comment cela fut, je regardais, non, je plongeais mon regard dans le visage d'Elle, oui ! dans son visage, dans son âme ; et elle me rendit mon regard avec un tel mélange de joie et de tristesse que je courus vers elle, aveuglément, lui criant étrangement, dans une agonie de souvenir, de terreur et d'espoir, de venir à moi. Pourtant, malgré mes appels, elle restait là-bas sur la mer et secouait seulement la tête, douloureusement ; mais, dans ses yeux, il y avait la vieille lumière terrestre de tendresse que j'avais apprise à connaître, avant toute chose, avant que nous ne fussions séparés.
« Devant son obstination, je devins désespéré et tentai de m'avancer à pied vers elle ; pourtant, bien que je le voulusse, je ne le pouvais. Quelque chose, une barrière invisible, me retenait, et je fus contraint de rester où j'étais et de lui crier dans la plénitude de mon âme : "Ô ma Chérie, ma Chérie..." mais je ne pus en dire davantage, tant mon intensité était grande. Et, à cet instant, elle vint vers moi, rapidement, et me toucha, et ce fut comme si le ciel s'était ouvert. Pourtant, lorsque je tendis les mains vers elle, elle m'écarta d'elle avec des mains tendrement sévères, et je fus déconcerté... »
LES FRAGMENTS[2]
(Les parties lisibles des pages mutilées.)
... à travers les larmes ... bruit de l'éternité à mes oreilles, nous nous sommes séparés ... Celle que j'aime. Ô mon Dieu ...!
Je fus très longtemps étourdi, puis je me retrouvai seul dans la noirceur de la nuit. Je sus que je voyageais de retour, une fois de plus, vers l'univers connu. Bientôt, j'émergeai de cette obscurité énorme. J'étais arrivé parmi les étoiles ... vaste temps ... le soleil, lointain et distant.
Je pénétrai dans le gouffre qui sépare notre système des soleils extérieurs. Tandis que je filais à travers l'obscurité divisante, je surveillais, constamment, la luminosité et la taille croissantes de notre soleil. Une fois, je jetai un regard vers les étoiles et je les vis se déplacer, pour ainsi dire, dans mon sillage, sur le fond puissant de la nuit, tant était vaste la vitesse de mon esprit en plein passage.
Je me rapprochai de notre système, et maintenant je pouvais voir l'éclat de Jupiter. Plus tard, je distinguai la froide lueur bleue de la lumière terrestre... J'eus un instant d'égarement. Tout autour du soleil, il semblait y avoir des objets brillants, se déplaçant sur des orbites rapides. À l'intérieur, près de la gloire sauvage du soleil, circulaient deux points de lumière dardants, et, plus loin, volait un point bleu brillant que je sus être la terre. Elle tournait autour du soleil dans un espace qui semblait ne pas être plus long qu'une minute terrestre.
... plus proche à grande vitesse. Je vis les radiances de Jupiter et de Saturne, tournoyant, avec une rapidité incroyable, sur d'énormes orbites. Et toujours je me rapprochais, et je contemplais cet étrange spectacle : la circulation visible des planètes autour du soleil mère. C'était comme si le temps avait été annihilé pour moi ; de sorte qu'une année n'était rien de plus pour mon esprit désincarné qu'un instant pour une âme enchaînée à la terre.
La vitesse des planètes semblait augmenter ; et, bientôt, je regardais le soleil, tout ceint de cercles semblables à des cheveux de feu de différentes couleurs : les trajectoires des planètes, fonçant à une vitesse puissante autour de la flamme centrale...
« ... le soleil devint vaste, comme s'il bondissait à ma rencontre.... Et maintenant j'étais à l'intérieur de la ronde des planètes extérieures et je filais rapidement vers l'endroit où la terre, miroitant à travers la splendeur bleue de son orbite, comme une brume ardente, tournait autour du soleil à une vitesse monstrueuse.... » [3]
XV
LE BRUIT DANS LA NUIT
Et maintenant, j'en viens au plus étrange de tous les événements étranges qui me sont arrivés dans cette maison de mystères. Il s'est produit tout récemment, au cours du mois ; et je n'ai guère de doute que ce que j'ai vu était en réalité la fin de toutes choses. Quoi qu'il en soit, à mon récit.
Je ne sais comment il se fait, mais, jusqu'à présent, je n'ai jamais été capable d'écrire ces choses directement lorsqu'elles se sont produites. C'est comme si je devais attendre un moment, recouvrant mon juste équilibre, et digérant, pour ainsi dire, les choses que j'ai entendues ou vues. Sans aucun doute, il doit en être ainsi ; car, en attendant, je vois les incidents plus fidèlement et j'écris à leur sujet dans un état d'esprit plus calme et plus lucide. Ceci soit dit en passant.
Nous sommes à la fin de novembre. Mon histoire se rapporte à ce qui s'est passé dans la première semaine du mois.
C'était la nuit, vers onze heures. Pepper et moi nous tenions compagnie dans le bureau, cette grande et vieille pièce à moi, où je lis et travaille. Je lisais, assez curieusement, la Bible. J'ai commencé, ces derniers temps, à porter un intérêt grandissant à ce grand et ancien livre. Soudain, un tremblement distinct secoua la maison, et il y eut un bourdonnement faible et lointain, qui devint rapidement un sifflement lointain et étouffé. Cela me rappela, d'une manière étrange et gigantesque, le bruit qu'une horloge fait lorsque le mécanisme est libéré et qu'on la laisse s'épuiser. Le son semblait provenir d'une hauteur lointaine, quelque part dans la nuit. Il n'y eut aucune répétition du choc. Je regardai Pepper. Il dormait paisiblement.
Graduellement, le bourdonnement diminua, et il y eut un long silence.
Tout à coup, une lueur éclaira la fenêtre du bout, qui fait saillie loin du côté de la maison, de sorte que l'on peut voir de là à la fois l'Est et l'Ouest. Je me sentis perplexe et, après une hésitation d'un instant, je traversai la pièce et tirai le store. Ce faisant, je vis le Soleil se lever derrière l'horizon. Il s'éleva avec un mouvement régulier et perceptible. Je pouvais le voir voyager vers le haut. En une minute, semblait-il, il avait atteint la cime des arbres à travers lesquels je l'avais observé. En haut, en haut... C'était le grand jour maintenant. Derrière moi, je fus conscient d'un bourdonnement aigu, semblable à celui d'un moustique. Je me retournai et sus qu'il venait de l'horloge. Au moment même où je regardais, elle marquait une heure. La grande aiguille se déplaçait autour du cadran plus vite qu'une aiguille des secondes ordinaire. L'aiguille des heures se déplaçait rapidement d'un espace à l'autre. J'eus un sentiment d'étonnement hébété. Un instant plus tard, semblait-il, les deux bougies s'éteignirent presque simultanément. Je me retournai rapidement vers la fenêtre ; car j'avais vu l'ombre des cadres de fenêtres se déplacer sur le sol vers moi, comme si une grande lampe avait été portée au-delà de la fenêtre.
Je vis maintenant que le soleil s'était élevé haut dans les cieux et qu'il était encore visiblement en mouvement. Il passa au-dessus de la maison avec une sorte de mouvement de navigation extraordinaire. Alors que la fenêtre entrait dans l'ombre, je vis une autre chose extraordinaire. Les nuages de beau temps ne passaient pas tranquillement dans le ciel, ils galopaient, comme si un vent de cent milles à l'heure soufflait. En passant, ils changeaient de forme mille fois par minute, comme s'ils se tordaient d'une vie étrange ; puis ils disparurent. Et, bientôt, d'autres arrivèrent et s'enfuirent de la même manière.
Vers l'Ouest, je vis le soleil plonger avec un mouvement incroyable, fluide et rapide. Vers l'Est, les ombres de toute chose visible rampaient vers la grisaille qui arrivait. Et le mouvement des ombres était visible pour moi, une reptation furtive et tortueuse des ombres des arbres agités par le vent. C'était un spectacle étrange.
Rapidement, la pièce commença à s'assombrir. Le soleil glissa vers l'horizon et sembla disparaître de ma vue, presque avec un soubresaut. À travers la grisaille de la soirée rapide, je vis le croissant d'argent de la lune tomber du ciel méridional vers l'Ouest. La soirée sembla fusionner en une nuit presque instantanée. Au-dessus de moi, les nombreuses constellations passaient dans une ronde étrange et silencieuse, vers l'Ouest. La lune tomba à travers ces mille dernières brasses du gouffre de la nuit, et il n'y eut plus que la lumière des étoiles...
Vers cette période, le bourdonnement dans le coin cessa ; me disant que l'horloge s'était arrêtée. Quelques minutes passèrent, et je vis le ciel oriental s'éclaircir. Un matin gris et maussade se répandit dans toute l'obscurité et cacha la marche des étoiles. Au-dessus, se déplaçait, avec un roulement lourd et éternel, un vaste ciel sans couture de nuages gris, un ciel nuageux qui aurait semblé immobile pendant toute la durée d'une journée terrestre ordinaire. Le soleil m'était caché ; mais, d'instant en instant, le monde s'éclaircissait et s'assombrissait, s'éclaircissait et s'assombrissait, sous des vagues de lumière et d'ombre subtiles...
La lumière se déplaçait toujours vers l'Ouest, et la nuit tombait sur la terre. Une pluie vaste sembla l'accompagner, et un vent d'une force extraordinaire, comme si le hurlement d'un coup de vent nocturne était condensé dans l'espace d'à peine une minute.
Ce bruit passa presque immédiatement, et les nuages se déchirèrent ; de sorte que, une fois de plus, je pus voir le ciel. Les étoiles volaient vers l'Ouest avec une vitesse stupéfiante. Il me vint à l'esprit maintenant, pour la première fois, que, bien que le bruit du vent fût passé, un son "flou" constant était toujours dans mes oreilles. Maintenant que je le remarquais, je me rendis compte qu'il avait été avec moi tout le temps. C'était le bruit du monde.
Et puis, alors même que je saisissais cette compréhension, arriva la lumière de l'Est. Pas plus de quelques battements de cœur, et le soleil se leva rapidement. À travers les arbres, je le vis, puis il fut au-dessus des arbres. En haut, en haut, il s'éleva et tout le monde fut lumière. Il passa, avec un élan rapide et régulier, à son altitude la plus haute, et tomba de là, vers l'Ouest. Je vis le jour rouler visiblement au-dessus de ma tête. Quelques nuages légers voltigèrent vers le Nord et disparurent. Le soleil se coucha avec un plongeon rapide et net, et il y eut autour de moi, pendant quelques secondes, la grisaille grandissante de la pénombre.
Vers le Sud et l'Ouest, la lune sombrait rapidement. La nuit était déjà venue. Une minute, semblait-il, et la lune tomba ces brasses restantes de ciel sombre. Une autre minute, ou à peu près, et le ciel oriental brilla de l'aube qui arrivait. Le soleil bondit sur moi avec une brusquerie effrayante et s'éleva toujours plus rapidement vers le zénith. Puis, soudain, une chose nouvelle apparut à ma vue. Un nuage d'orage noir s'élança du Sud et sembla bondir sur tout l'arc du ciel en un seul instant. Comme il arrivait, je vis que son bord avançant battait, comme un monstrueux drap noir dans le ciel, tournoyant et ondulant rapidement, avec une suggestivité horrible. En un instant, tout l'air fut rempli de pluie, et cent éclairs semblèrent se déverser, comme en une grande averse. Dans la même seconde, le bruit du monde fut noyé dans le rugissement du vent, et mes oreilles me firent mal sous l'impact assourdissant du tonnerre.
Et, au milieu de cette tempête, la nuit vint ; puis, dans l'espace d'une autre minute, la tempête passa, et il n'y eut plus que le "flou" constant du bruit du monde à mon audition. Au-dessus, les étoiles glissaient rapidement vers l'Ouest ; et quelque chose, peut-être la vitesse particulière qu'elles avaient atteinte, me fit réaliser pour la première fois la connaissance que c'était le monde qui tournait. Je semblai voir, soudain, le monde, une masse vaste et sombre, tournant visiblement contre les étoiles.
L'aube et le soleil semblaient arriver ensemble, tant la vitesse de la rotation du monde avait augmenté. Le soleil se propulsa dans une longue courbe régulière ; dépassa son point le plus haut, balaya le ciel vers l'Ouest et disparut. J'étais à peine conscient du soir, tant il fut bref. Puis je regardais les constellations en fuite, et la lune se hâtant vers l'Ouest. En quelques secondes, semblait-il, elle glissait rapidement vers le bas à travers le bleu de la nuit, puis disparut. Et, presque aussitôt, arriva le matin.
Et maintenant, une étrange accélération semblait se produire. Le soleil fit une traversée nette et claire du ciel et disparut derrière l'horizon occidental, et la nuit vint et repartit avec une hâte semblable.
Alors que le jour suivant s'ouvrait et se refermait sur le monde, je fus conscient d'une sueur de neige, soudainement sur la terre. La nuit vint et, presque immédiatement, le jour. Dans le bref bond du soleil, je vis que la neige avait disparu ; et puis, une fois de plus, ce fut la nuit.
Ainsi en était-il ; et, même après les nombreuses choses incroyables que j'ai vues, j'éprouvai tout le temps une crainte la plus profonde. Voir le soleil se lever et se coucher en un espace de temps mesurable en secondes ; regarder (après un peu) la lune bondir, un orbe pâle et toujours grandissant, dans le ciel nocturne, et glisser, avec une étrange rapidité, à travers le vaste arc de bleu ; et, bientôt, voir le soleil suivre, jaillissant du ciel oriental, comme s'il était à sa poursuite ; et puis encore la nuit, avec le passage rapide et fantomatique des constellations étoilées, était bien trop à contempler avec croyance. Pourtant, ainsi en était-il : le jour glissant de l'aube au crépuscule, et la nuit glissant rapidement dans le jour, toujours plus rapidement et plus rapidement.
Les trois derniers passages du soleil m'avaient montré une terre couverte de neige qui, la nuit, avait semblé, pendant quelques secondes, incroyablement étrange sous la lumière changeante de la lune montante et descendante. Maintenant, cependant, pour un court espace, le ciel était caché par une mer de nuages blancs comme du plomb qui s'agitaient, et qui s'éclaircissaient et s'assombrissaient alternativement avec le passage du jour et de la nuit.
Les nuages ondulaient et s'évanouissaient, et il y eut une fois de plus devant moi la vision du soleil bondissant rapidement, et des nuits qui allaient et venaient comme des ombres.
Plus vite et plus vite, le monde tournait. Et maintenant, chaque jour et chaque nuit s'accomplissait en l'espace de quelques secondes seulement ; et la vitesse augmentait toujours.
C'est un peu plus tard que je remarquai que le soleil avait commencé à avoir l'apparence d'une traînée de feu derrière lui. Cela était dû, évidemment, à la vitesse à laquelle il traversait apparemment les cieux. Et, à mesure que les jours passaient, chacun plus rapide que le précédent, le soleil commença à prendre l'aspect d'une vaste comète enflammée[4] flamboyant à travers le ciel à de courts intervalles périodiques. La nuit, la lune présentait, avec beaucoup plus de vérité, un aspect cométaire ; une forme de feu pâle, singulièrement claire et voyageant rapidement, traînant des traînées de flamme froide. Les étoiles ne se montraient plus que comme de fins cheveux de feu contre l'obscurité.
Une fois, je me détournai de la fenêtre et jetai un coup d'œil à Pepper. Dans l'éclair d'un jour, je vis qu'il dormait tranquillement, et je retournai à ma contemplation.
Le soleil jaillissait maintenant de l'horizon oriental, comme une fusée stupéfiante, semblant n'occuper pas plus d'une seconde ou deux à se précipiter de l'Est vers l'Ouest. Je ne pouvais plus percevoir le passage des nuages à travers le ciel, qui semblait s'être quelque peu assombri. Les brèves nuits semblaient avoir perdu l'obscurité propre à la nuit ; de sorte que le feu semblable à des cheveux des étoiles en fuite n'apparaissait que faiblement. À mesure que la vitesse augmentait, le soleil commença à se balancer très lentement dans le ciel, du Sud vers le Nord, puis, lentement encore, du Nord vers le Sud.
Ainsi, au milieu d'une étrange confusion d'esprit, les heures passèrent.
Tout ce temps, Pepper avait dormi. Bientôt, me sentant seul et désemparé, je l'appelai doucement ; mais il ne fit pas attention. Encore, j'appelai, élevant légèrement la voix ; il ne bougea toujours pas. Je marchai jusqu'à l'endroit où il était couché et le touchai avec mon pied pour le réveiller. À cette action, bien que douce, il tomba en morceaux. C'est ce qui arriva ; il s'effrita littéralement et réellement en un tas moisissant d'os et de poussière.
Pendant l'espace d'une minute, peut-être, je fixai le tas informe qui avait été autrefois Pepper. Je restai là, me sentant stupéfait. Qu'est-ce qui a pu arriver ? me demandai-je ; ne saisissant pas immédiatement la sinistre signification de ce petit tas de cendres. Puis, alors que je remuais le tas avec mon pied, il me vint à l'esprit que cela ne pouvait arriver qu'en un grand espace de temps. Des années... et des années.
Dehors, la lumière tissante et vacillante tenait le monde. À l'intérieur, je me tenais, essayant de comprendre ce que cela signifiait, ce que ce petit tas de poussière et d'os secs, sur le tapis, signifiait. Mais je ne pouvais penser de manière cohérente.
Je détournai le regard vers la pièce et, pour la première fois, remarquai à quel point l'endroit semblait poussiéreux et ancien. De la poussière et de la saleté partout ; accumulées en petits tas dans les coins et répandues sur les meubles. Le tapis lui-même était invisible sous une couche de cette même matière omniprésente. Tandis que je marchais, de petits nuages de cette substance s'élevaient sous mes pas et assaillaient mes narines d'une odeur sèche et âcre qui me faisait siffler la respiration.
Soudain, alors que mon regard tombait à nouveau sur les restes de Pepper, je restai immobile et donnai voix à ma confusion, me demandant à haute voix si les années passaient vraiment ; si ceci, que j'avais pris pour une forme de vision, était, en vérité, une réalité. Je fis une pause. Une pensée nouvelle m'avait frappé. Rapidement, mais avec des pas qui, pour la première fois, je le remarquai, vacillaient, je traversai la pièce jusqu'au grand miroir et regardai à l'intérieur. Il était trop recouvert de crasse pour renvoyer le moindre reflet et, de mains tremblantes, je commençai à en effacer la saleté. Bientôt, je pus me voir. La pensée qui m'était venue fut confirmée. Au lieu du grand homme robuste, qui paraissait à peine cinquante ans, je regardais un homme voûté, décrépit, dont les épaules étaient courbées et le visage ridé par les années d'un siècle. Les cheveux, qui, quelques courtes heures auparavant, avaient été presque noir de jais, étaient maintenant blanc argenté. Seuls les yeux étaient brillants. Peu à peu, je traçai, dans cet homme ancien, une faible ressemblance avec moi-même d'autrefois.
Je me détournai et chancelai vers la fenêtre. Je savais maintenant que j'étais vieux, et cette connaissance semblait confirmer ma démarche tremblante. Pendant un court instant, je contemplai d'un air morne la perspective floue d'un paysage changeant. Même en ce court laps de temps, une année passa et, d'un geste dépité, je quittai la fenêtre. Ce faisant, je remarquai que ma main tremblait de la paralysie de la vieillesse ; et un bref sanglot se fraya un chemin à travers mes lèvres.
Pendant un moment, je fis les cent pas, fébrilement, entre la fenêtre et la table ; mon regard errant çà et là, inquiet. Comme la pièce était délabrée. Partout gisait l'épaisse poussière, épaisse, assoupie et noire. Le garde-feu était une forme de rouille. Les chaînes qui retenaient les poids de l'horloge en laiton avaient rouillé depuis longtemps, et les poids gisaient maintenant sur le sol en dessous, eux-mêmes deux cônes de vert-de-gris.
Alors que je regardais autour de moi, il me sembla que je pouvais voir les meubles mêmes de la pièce pourrir et se décomposer sous mes yeux. Ce n'était pas là une fantaisie de ma part ; car, tout à coup, l'étagère, le long du mur latéral, s'effondra avec un craquement et un déchirement de bois pourri, précipitant son contenu sur le sol et remplissant la pièce d'une bouffée d'atomes poussiéreux.
Comme je me sentais fatigué. Tandis que je marchais, il me semblait pouvoir entendre mes articulations sèches grincer et craquer à chaque pas. Je m'interrogeais sur ma sœur. Était-elle morte, tout comme Pepper ? Tout était arrivé si rapidement et si soudainement. Ce devait être, en vérité, le commencement de la fin de toutes choses ! Il me vint à l'esprit d'aller la chercher ; mais je me sentais trop las. Et puis, elle avait été si étrange à propos de ces événements, ces derniers temps. Ces derniers temps ! Je répétai les mots et ris faiblement, sans joie, alors que la réalisation m'envahissait que je parlais d'une époque vieille d'un demi-siècle. Un demi-siècle ! Cela aurait pu être deux fois plus long !
Je me dirigeai lentement vers la fenêtre et regardai une fois de plus le monde. Je peux décrire le passage du jour et de la nuit, à cette période, comme une sorte de scintillement gigantesque et lourd. Instant après instant, l'accélération du temps se poursuivait ; si bien que, désormais, la nuit, je ne voyais la lune que comme une traînée oscillante de feu pâle, qui variait d'une simple ligne de lumière à un chemin nébuleux, puis diminuait à nouveau, disparaissant périodiquement.
Le scintillement des jours et des nuits s'accéléra. Les jours étaient devenus sensiblement plus sombres, et une étrange qualité de crépuscule reposait, pour ainsi dire, dans l'atmosphère. Les nuits étaient si nettement plus claires que les étoiles étaient à peine visibles, si ce n'est ici et là une ligne de feu occasionnelle, semblable à un cheveu, qui semblait osciller un peu avec la lune.
Plus vite, et toujours plus vite, courait le scintillement du jour et de la nuit ; et, soudain, il me sembla que le scintillement s'était éteint, et qu'à la place régnait une lumière relativement stable, qui était projetée sur tout le monde par une rivière éternelle de flammes qui se balançait de haut en bas, au Nord et au Sud, dans des balancements stupéfiants et puissants.
Le ciel était maintenant devenu beaucoup plus sombre, et il y avait dans son bleu une lourde morosité, comme si une vaste noirceur scrutait la terre à travers lui. Pourtant, il y avait en lui aussi une clarté étrange et terrible, et un vide. Périodiquement, j'avais des aperçus d'une traînée fantomatique de feu qui oscillait finement et sombrement vers le courant solaire ; elle disparaissait et réapparaissait. C'était le courant lunaire, à peine visible.
En regardant le paysage, je fus conscient à nouveau d'une sorte de « frétillement » flou, qui provenait soit de la lumière du courant solaire oscillant lourdement, soit du résultat des changements incroyablement rapides de la surface de la terre. Et toutes les quelques minutes, semblait-il, la neige reposait soudainement sur le monde et disparaissait aussi abruptement, comme si un géant invisible « agitait » un drap blanc sur et hors de la terre.
Le temps s'enfuyait, et la lassitude qui était la mienne devenait insupportable. Je me détournai de la fenêtre et marchai une fois à travers la pièce, la lourde poussière étouffant le bruit de mes pas. Chaque pas que je faisais semblait un effort plus grand que le précédent. Une douleur intolérable me connaissait dans chaque articulation et chaque membre, alors que je traçais mon chemin avec une lassitude incertaine.
Contre le mur opposé, je fis une pause faible et me demandai, vaguement, quelle était mon intention. Je regardai à ma gauche et vis ma vieille chaise. La pensée de m'y asseoir apportait un faible sentiment de confort à ma détresse désorientée. Pourtant, parce que j'étais si las, vieux et fatigué, je pouvais à peine raffermir mon esprit pour faire autre chose que de rester debout et souhaiter avoir franchi ces quelques mètres. Je vacillais en restant debout. Le sol lui-même semblait un endroit pour se reposer ; mais la poussière y était si épaisse, assoupie et noire. Je me retournai, avec un grand effort de volonté, et me dirigeai vers ma chaise. Je l'atteignis avec un gémissement de gratitude. Je m'assis.
Tout autour de moi semblait devenir sombre. C'était si étrange et imprévu. Hier soir, j'étais un homme relativement fort, bien que âgé ; et maintenant, seulement quelques heures plus tard... ! Je regardai le petit tas de poussière qui avait été autrefois Pepper. Des heures ! Et je ris, un rire faible et amer ; un rire strident et caquetant, qui choqua mes sens en déclin.
Pendant un moment, j'ai dû somnoler. Puis j'ouvris les yeux, en sursaut. Quelque part dans la pièce, il y avait eu un bruit étouffé de quelque chose qui tombait. Je regardai et vis, vaguement, un nuage de poussière planer au-dessus d'un tas de débris. Plus près de la porte, quelque chose d'autre s'écroula avec fracas. C'était l'un des placards ; mais j'étais fatigué et n'y prêtai guère attention. Je fermai les yeux et restai assis là dans un état de somnolence et de semi-inconscience. Une ou deux fois, comme à travers d'épais brouillards, j'entendis des bruits, faiblement. Puis j'ai dû dormir.
XVI
LE RÉVEIL
Je m'éveillai en sursaut. Pendant un moment, je me demandai où j'étais. Puis le souvenir me revint...
La pièce était toujours éclairée par cette étrange lumière, moitié soleil, moitié lune. Je me sentais rafraîchi, et la lassitude fatiguée m'avait quitté. Je traversai lentement la pièce jusqu'à la fenêtre et regardai dehors. Au-dessus, la rivière de flammes montait et descendait, au Nord et au Sud, dans un demi-cercle de feu dansant. Comme un puissant traîneau dans le métier à tisser du temps, il me sembla, dans une fantaisie soudaine, battre la mesure des années. Car, tant le passage du temps avait été accéléré, qu'il n'y avait plus aucune sensation du soleil passant de l'Est à l'Ouest. Le seul mouvement apparent était le battement Nord et Sud du courant solaire, qui était devenu si rapide maintenant qu'il était mieux décrit comme un tremblement.
Alors que je scrutais l'extérieur, me revint un souvenir soudain et inconséquent de ce dernier voyage parmi les mondes extérieurs. Je me rappelai la vision soudaine qui m'était venue, alors que j'approchais du système solaire, des planètes tourbillonnant rapidement autour du soleil, comme si la qualité gouvernante du temps avait été mise en suspens et que la Machine d'un Univers était autorisée à parcourir une éternité en quelques moments ou quelques heures. Le souvenir passa, en même temps qu'une suggestion, partiellement comprise, que j'avais eu la permission d'entrevoir des espaces de temps futurs. Je fixai à nouveau, semblait-il, le tremblement du courant solaire. La vitesse semblait augmenter, même pendant que je regardais. Plusieurs vies humaines vinrent et s'en allèrent, pendant que je regardais.
Soudain, il me frappa, avec une sorte de sérieux grotesque, que j'étais toujours en vie. Je pensai à Pepper et me demandai comment il se faisait que je n'eusse pas suivi son destin. Il avait atteint l'heure de sa mort et était passé, probablement par pure durée d'années. Et moi, j'étais ici, vivant, des centaines de milliers de siècles après ma période d'années légitime.
Pendant un temps, je méditai, distraitement. « Hier... » Je m'arrêtai, soudainement. Hier ! Il n'y avait pas de hier. Le hier dont je parlais avait été englouti dans l'abîme des années, des âges passés. Je devins étourdi à force de réfléchir.
Bientôt, je me détournai de la fenêtre et jetai un coup d'œil autour de la pièce. Elle semblait différente, étrangement, totalement différente. Puis, je compris ce qui la rendait si étrange. Elle était nue : il n'y avait pas un seul meuble dans la pièce ; pas même un simple accessoire d'aucune sorte. Peu à peu, mon étonnement disparut, en me rappelant que ce n'était là que la fin inévitable de ce processus de décomposition dont j'avais été le témoin au début, avant mon sommeil. Des milliers d'années ! Des millions d'années !
Sur le sol était répandue une couche profonde de poussière, qui atteignait la moitié de la hauteur du rebord de la fenêtre. Elle avait grandi incommensurablement pendant que je dormais ; et représentait la poussière d'âges indicibles. Sans aucun doute, des atomes des vieux meubles décomposés contribuaient à gonfler son volume ; et, quelque part parmi tout cela, moisissait Pepper, mort depuis longtemps.
Tout à coup, il me vint à l'esprit que je n'avais aucun souvenir d'avoir pataugé jusqu'aux genoux dans toute cette poussière, après mon réveil. Certes, un âge incroyable d'années s'était écoulé depuis que je m'étais approché de la fenêtre ; mais cela n'était évidemment rien, comparé aux innombrables espaces de temps qui, je le concevais, avaient disparu pendant que je dormais. Je me rappelai maintenant que je m'étais endormi, assis dans ma vieille chaise. Avait-elle disparu... ? Je jetai un coup d'œil là où elle s'était trouvée. Bien sûr, aucune chaise n'était visible. Je ne pouvais m'assurer si elle avait disparu après mon réveil ou avant. Si elle avait moisi sous moi, assurément, j'aurais été réveillé par l'effondrement. Puis je me rappelai que l'épaisse poussière, qui couvrait le sol, aurait été suffisante pour amortir ma chute ; si bien qu'il était tout à fait possible que j'aie dormi sur la poussière pendant un million d'années ou plus.
Tandis que ces pensées erraient dans mon cerveau, je jetai un nouveau coup d'œil, distraitement, à l'endroit où la chaise avait été. Puis, pour la première fois, je remarquai qu'il n'y avait aucune trace, dans la poussière, de mes empreintes de pas, entre cet endroit et la fenêtre. Mais ensuite, des âges d'années s'étaient écoulés depuis que je m'étais réveillé, des dizaines de milliers d'années !
Mon regard se posa pensivement, à nouveau, sur l'endroit où s'était autrefois trouvée ma chaise. Soudain, je passai de l'abstraction à l'attention ; car là, à sa place, je distinguai une longue ondulation, arrondie par la lourde poussière. Pourtant, ce n'était pas si caché que je ne puisse dire ce qui l'avait causée. Je savais, et frissonnai à cette connaissance, que c'était un corps humain, mort depuis des âges, gisant là, sous l'endroit où j'avais dormi. Il était couché sur son côté droit, le dos tourné vers moi. Je pouvais distinguer et tracer chaque courbe et chaque contour, adoucis et moulés, pour ainsi dire, dans la poussière noire. D'une manière vague, j'essayai d'expliquer sa présence là. Lentement, je commençai à devenir désorienté, alors que la pensée me venait qu'il reposait juste là où j'avais dû tomber lorsque la chaise s'était effondrée.
Peu à peu, une idée commença à se former dans mon cerveau ; une pensée qui secoua mon esprit. Elle semblait hideuse et insupportable ; pourtant, elle grandit en moi, régulièrement, jusqu'à devenir une conviction. Le corps sous cette couche, ce linceul de poussière, n'était ni plus ni moins que ma propre enveloppe morte. Je n'essayai pas de le prouver. Je le savais maintenant, et je m'étonnais de ne pas l'avoir su depuis le début. J'étais une chose sans corps.
Un temps, je restai debout, essayant d'ajuster mes pensées à ce nouveau problème. Avec le temps, combien de milliers d'années, je l'ignore, j'atteignis un certain degré de quiétude, suffisant pour me permettre de prêter attention à ce qui se passait autour de moi.
Maintenant, je voyais que le monticule allongé s'était enfoncé, effondré, au niveau du reste de la poussière qui s'étendait. Et de nouveaux atomes, impalpables, s'étaient déposés au-dessus de ce mélange de poudre de tombeau, que les éons avaient broyé. Un long moment, je restai debout, détourné de la fenêtre. Peu à peu, je devins plus calme, tandis que le monde glissait à travers les siècles vers l'avenir.
Bientôt, je commençai une étude de la pièce. Maintenant, je voyais que le temps commençait son œuvre destructrice, même sur cet étrange vieux bâtiment. Qu'il ait tenu pendant toutes ces années était, il me semblait, la preuve qu'il était quelque chose de différent de n'importe quelle autre maison. Je ne pense pas, d'une certaine manière, que j'avais pensé à sa décomposition. Bien que, pourquoi, je n'aurais su le dire. Ce n'est qu'après avoir médité sur la question, pendant un temps considérable, que je réalisai pleinement que l'espace de temps extraordinaire pendant lequel il avait tenu, était suffisant pour avoir totalement pulvérisé les pierres mêmes dont il était construit, si elles avaient été extraites de n'importe quelle carrière terrestre. Oui, il moisissait sans aucun doute maintenant. Tout le plâtre avait disparu des murs ; tout comme les boiseries de la pièce avaient disparu, bien des âges auparavant.
Tandis que je restais en contemplation, un morceau de verre, de l'un des petits carreaux en forme de diamant, tomba, avec un bruit sourd, au milieu de la poussière sur le rebord derrière moi, et s'effrita en un petit tas de poudre. Alors que je me détournais de le contempler, je vis de la lumière entre deux des pierres qui formaient le mur extérieur. Évidemment, le mortier tombait en ruine...
Après un moment, je me tournai une fois de plus vers la fenêtre et scrutai l'extérieur. Je découvris maintenant que la vitesse du temps était devenue énorme. Le tremblement latéral du courant solaire était devenu si rapide qu'il faisait fusionner le demi-cercle dansant de flammes et disparaître dans une nappe de feu qui couvrait la moitié du ciel méridional, de l'Est à l'Ouest.
Du ciel, je jetai un coup d'œil vers les jardins. Ils n'étaient qu'un flou d'un vert pâle et sale. J'avais le sentiment qu'ils se dressaient plus haut que dans les vieux jours ; le sentiment qu'ils étaient plus près de ma fenêtre, comme s'ils s'étaient élevés, physiquement. Pourtant, ils étaient encore très loin en dessous de moi ; car le rocher, au-dessus de l'embouchure de la fosse, sur lequel cette maison se dresse, se cambre jusqu'à une grande hauteur.
C'est plus tard que je remarquai un changement dans la couleur constante des jardins. Le vert pâle et sale devenait toujours plus pâle et plus pâle, vers le blanc. À la fin, après un grand espace, ils devinrent blanc grisâtre et restèrent ainsi pendant très longtemps. Finalement, cependant, la grisaille commença à s'estomper, tout comme l'avait fait le vert, en un blanc mort. Et cela resta, constant et inchangé. Et par cela, je sus qu'enfin, la neige recouvrait tout le monde septentrional.
Et ainsi, par millions d'années, le temps s'envola à travers l'éternité, vers la fin, la fin à laquelle, dans les jours de la vieille terre, j'avais pensé de façon éloignée et spéculative. Et maintenant, elle approchait d'une manière dont personne n'avait jamais rêvé.
Je me souviens que, vers cette époque, je commençai à avoir une curiosité vive, bien que morbide, quant à ce qui arriverait quand la fin viendrait, mais je semblais étrangement sans imagination.
Tout ce temps, le processus régulier de décomposition se poursuivait. Les quelques morceaux de verre restants avaient disparu depuis longtemps ; et, de temps en temps, un bruit sourd et un petit nuage de poussière montante témoignaient de quelque fragment de mortier ou de pierre tombé.
Je levai à nouveau les yeux vers la nappe ardente qui tremblait dans les cieux au-dessus de moi et loin dans le ciel méridional. En regardant, l'impression me vint qu'elle avait perdu un peu de son éclat initial, qu'elle était plus terne, aux teintes plus profondes.
Je jetai un coup d'œil vers le blanc flou du paysage mondial. Parfois, mon regard revenait à la nappe brûlante de flammes ternissantes, qui était, et cachait pourtant, le soleil. Parfois, je regardais derrière moi, dans l'obscurité grandissante de la grande pièce silencieuse, avec son tapis d'éons de poussière endormie...
Ainsi, je regardai passer les âges fugitifs, perdu dans des pensées et des interrogations qui épuisaient l'âme, et possédé par une nouvelle lassitude.
XVII
LA ROTATION AU RALENTI
Il pourrait s'être écoulé un million d'années plus tard que je perçus, au-delà de toute possibilité de doute, que la nappe ardente qui éclairait le monde était bel et bien en train de s'assombrir.
Un autre vaste espace s'écoula, et toute l'énorme flamme s'était abaissée à une couleur cuivre profond. Peu à peu, elle s'assombrit, du cuivre au rouge cuivré, et de là, par moments, à une teinte pourpre profonde et lourde, avec, en elle, une étrange lueur de sang.
Bien que la lumière diminuât, je ne pouvais percevoir aucune diminution dans la vitesse apparente du soleil. Il s'étalait toujours dans ce voile éblouissant de vitesse.
Le monde, pour autant que je puisse le voir, avait pris une teinte de morosité effrayante, comme si, en vérité, le dernier jour des mondes approchait.
Le soleil mourait ; il ne pouvait guère y avoir de doute à ce sujet ; et pourtant la terre tourbillonnait, à travers l'espace et tous les éons. À cette époque, je me souviens, un sentiment extraordinaire de désorientation me prit. Je me trouvai, plus tard, errant, mentalement, au milieu d'un étrange chaos de théories modernes fragmentaires et de la vieille histoire biblique de la fin du monde.
Puis, pour la première fois, m'apparut comme un flash le souvenir que le soleil, avec son système de planètes, voyageait, et avait voyagé, à travers l'espace à une vitesse incroyable. Brusquement, la question se posa : où ? Pendant très longtemps, je méditai sur cette question ; mais, finalement, avec un certain sentiment de la futilité de mes interrogations, je laissai mes pensées errer vers d'autres choses. J'en vins à me demander combien de temps encore la maison tiendrait. Aussi, je me demandai si j'étais condamné à rester, sans corps, sur la terre, à travers le temps sombre que je savais venir. De ces pensées, je retombai dans des spéculations sur la direction possible du voyage du soleil à travers l'espace... Et ainsi passa une autre grande période.
Peu à peu, alors que le temps s'enfuyait, je commençai à ressentir le froid d'un grand hiver. Puis, je me souvins qu'avec le soleil mourant, le froid devait être, nécessairement, extraordinairement intense. Lentement, lentement, alors que les éons glissaient dans l'éternité, la terre sombra dans une morosité plus lourde et plus rouge. La flamme terne au firmament prit une teinte plus profonde, très sombre et trouble.
Puis, enfin, il m'apparut qu'il y avait un changement. Le rideau de flammes ardent et lugubre qui pendait en tremblant au-dessus, et loin dans le ciel méridional, commença à s'amincir et à se contracter ; et, en lui, comme on voit les vibrations rapides d'une corde de harpe frappée, je vis une fois de plus le courant solaire trembler, vertigineusement, au Nord et au Sud.
Lentement, la ressemblance avec une nappe de feu disparut, et je vis, clairement, le battement ralenti du courant solaire. Pourtant, même alors, la vitesse de son balancement était inconcevablement rapide. Et tout le temps, la luminosité de l'arc ardent devenait toujours plus terne. En dessous, le monde apparaissait vaguement, une région fantomatique et indistincte.
Au-dessus, la rivière de flammes se balança plus lentement, et plus lentement encore, jusqu’à ce qu’enfin, elle oscille vers le Nord et vers le Sud en de grands battements pesants qui duraient des secondes. Un long espace de temps s’écoula, et désormais chaque balancement de la grande ceinture durait près d’une minute ; si bien qu’après un temps considérable, je cessai de le distinguer comme un mouvement visible ; et le feu ruisselant s’écoula en une rivière constante de flamme terne à travers le ciel à l’aspect mortel.
Une période indéfinie passa, et il sembla que l’arc de feu devint moins nettement défini. Il me parut s’atténuer, et je crus voir, de temps à autre, des traînées noirâtres. Bientôt, tandis que j’observais, le fluide écoulement vers l’avant cessa ; et je fus capable de percevoir qu’il se produisait un obscurcissement momentané, mais régulier, du monde. Cela s’accentua jusqu’à ce que, une fois de plus, la nuit descendît sur la terre épuisée, par intervalles courts, mais périodiques.
Les nuits devinrent de plus en plus longues, et les jours les égalèrent ; si bien qu’enfin, le jour et la nuit en vinrent à durer quelques secondes, et le soleil apparut, une fois de plus, comme une boule de couleur rouge cuivré, presque invisible, au sein de la brume incandescente de sa course. Correspondant aux lignes sombres qui apparaissaient parfois dans son sillage, on pouvait maintenant voir distinctement sur le soleil à demi visible lui-même, de grandes ceintures sombres.
Année après année s’évanouit dans le passé, et les jours et les nuits se prolongèrent en minutes. Le soleil avait cessé d’avoir l’apparence d’une traîne ; et désormais il se levait et se couchait, globe formidable d’une teinte bronze cuivré incandescent ; par endroits cerclé de bandes rouge sang ; par d’autres, de celles, sombres, que j’ai déjà mentionnées. Ces cercles — à la fois rouges et noirs — étaient d’épaisseurs variables. Pendant un temps, je fus incapable d’expliquer leur présence. Puis il me vint à l’esprit qu’il était peu probable que le soleil refroidisse uniformément sur toute sa surface ; et que ces marques étaient dues, probablement, à des différences de température des diverses zones ; le rouge représentant les parties où la chaleur était encore fervente, et le noir les portions qui étaient déjà comparativement froides.
Il me frappa, comme une chose singulière, que le soleil pût refroidir en anneaux uniformément définis ; jusqu’à ce que je me rappelle que, peut-être, ce n’étaient que des taches isolées, auxquelles la vitesse de rotation énorme du soleil avait conféré une apparence de ceinture. Le soleil lui-même était bien plus grand que le soleil que j’avais connu au temps de l’ancien monde ; et, de cela, je conclus qu’il était considérablement plus proche.
La nuit, la lune[6] apparaissait encore ; mais petite et lointaine ; et la lumière qu’elle reflétait était si terne et si faible qu’elle semblait n’être guère plus que le petit fantôme indistinct de l’ancienne lune que j’avais connue.
Graduellement, les jours et les nuits s’allongèrent, jusqu’à égaler un espace un peu moindre qu’une des heures de la vieille terre ; le soleil se levant et se couchant comme un grand disque de bronze rougeâtre, traversé de barres noir d’encre. Vers cette époque, je me trouvai capable, une fois de plus, de voir les jardins avec clarté. Car le monde était désormais devenu très calme et immuable. Pourtant, je ne suis pas exact en disant « jardins » ; car il n’y avait pas de jardins — rien que je connusse ou reconnussasse. À la place, je contemplais une vaste plaine s’étendant au loin. Un peu sur ma gauche, il y avait une chaîne de collines basses. Partout, il y avait un manteau de neige uniforme et blanc, s’élevant par endroits en monticules et en crêtes.
Ce ne fut que maintenant que je reconnus à quel point la chute de neige avait été réellement grande. Par endroits, elle était immensément profonde, comme en témoignait une grande colline en forme de vague, surgissant au loin sur ma droite ; bien qu’il ne soit pas impossible que cela fût dû, en partie, à quelque élévation de la surface du sol. Chose étrange, la chaîne de collines basses sur ma gauche — déjà mentionnée — n’était pas entièrement recouverte par la neige universelle ; au lieu de cela, je pouvais voir leurs flancs nus et sombres apparaître en plusieurs endroits. Et partout et toujours régnait un silence de mort et une désolation incroyables. Le calme immuable et effrayant d’un monde agonisant.
Tout ce temps, les jours et les nuits s’allongeaient, sensiblement. Déjà, chaque jour occupait peut-être quelque deux heures de l’aube au crépuscule. La nuit, j’avais été surpris de constater qu’il y avait très peu d’étoiles au-dessus, et celles-ci petites, bien que d’une luminosité extraordinaire ; ce que j’attribuai à la noirceur particulière, mais claire, de la nuit.
Loin vers le Nord, je pouvais discerner une sorte de brume nébuleuse ; assez semblable, en apparence, à une petite portion de la Voie lactée. Cela aurait pu être un amas d’étoiles extrêmement distant ; ou — la pensée me vint soudainement — peut-être était-ce l’univers sidéral que j’avais connu, et désormais laissé loin derrière moi, pour toujours — une petite brume d’étoiles, luisant faiblement, loin dans les profondeurs de l’espace.
Pourtant, les jours et les nuits s’allongeaient, lentement. Chaque fois, le soleil se levait plus terne qu’il ne s’était couché. Et les ceintures sombres augmentaient en largeur.
Vers cette époque, il se produisit une chose nouvelle. Le soleil, la terre et le ciel furent soudainement obscurcis, et, apparemment, effacés pour un bref instant. J’eus un sentiment, une certaine conscience (je ne pouvais guère apprendre par la vue), que la terre subissait une très grande chute de neige. Puis, en un instant, le voile qui avait tout obscurci disparut, et je regardai dehors, une fois de plus. Un spectacle merveilleux frappa mon regard. Le creux dans lequel cette maison, avec ses jardins, se trouve, était comblé de neige[7]. Elle affleurait le rebord de ma fenêtre. Partout, elle s’étendait en une grande nappe blanche et plane, qui accrochait et reflétait, lugubrement, les sombres lueurs cuivrées du soleil mourant. Le monde était devenu une plaine sans ombre, d’un horizon à l’autre.
Je levai les yeux vers le soleil. Il brillait avec une clarté terne extraordinaire. Je le voyais, maintenant, comme quelqu’un qui, jusque-là, ne l’avait vu qu’à travers un milieu partiellement obscurcissant. Tout autour, le ciel était devenu noir, d’un noir clair et profond, effrayant par sa proximité, sa profondeur incommensurable et sa totale hostilité. Pendant un long moment, je le contemplai, d’un regard neuf, secoué et craintif. Il était si proche. Si j’avais été un enfant, j’aurais pu exprimer une partie de ma sensation et de ma détresse en disant que le ciel avait perdu son toit.
Plus tard, je me tournai et scrutai la pièce autour de moi. Partout, elle était recouverte d’un fin linceul de ce blanc omniprésent. Je ne pouvais le voir que faiblement, en raison de la lumière sombre qui éclairait maintenant le monde. Elle semblait s’accrocher aux murs en ruine ; et l’épaisse poussière douce des années, qui recouvrait le sol jusqu’aux genoux, n’était nulle part visible. La neige devait avoir soufflé à travers la structure ouverte des fenêtres. Pourtant, en aucun endroit elle n’avait formé de congères ; mais elle reposait partout dans la grande vieille pièce, lisse et plane. De plus, il n’y avait pas eu de vent depuis ces milliers d’années. Mais la neige était là[8], comme je l’ai dit.
Et toute la terre était silencieuse. Et il régnait un froid tel qu’aucun homme vivant n’aurait jamais pu en connaître de semblable.
La terre était maintenant illuminée, de jour, d’une lumière des plus lugubres, au-delà de mon pouvoir de description. Il semblait que je regardasse la grande plaine à travers le milieu d’une mer teintée de bronze.
Il était évident que le mouvement rotatoire de la terre s’en allait, de façon constante.
La fin survint, tout à la fois. La nuit avait été la plus longue jusqu’alors ; et quand le soleil mourant apparut, enfin, au-dessus du bord du monde, j’étais devenu si las de l’obscurité que je l’accueillis comme un ami. Il s’éleva régulièrement, jusqu’à environ vingt degrés au-dessus de l’horizon. Puis, il s’arrêta soudainement et, après un étrange mouvement rétrograde, resta immobile — un grand bouclier dans le ciel[9]. Seul le bord circulaire du soleil paraissait brillant — seulement cela, et une fine traînée de lumière près de l’équateur.
Graduellement, même ce filet de lumière s’éteignit ; et maintenant, tout ce qui restait de notre grand et glorieux soleil n’était qu’un vaste disque mort, bordé d’un fin cercle de lumière rouge bronze.
XVIII
L’ÉTOILE VERTE
Le monde était saisi dans une obscurité sauvage — froide et intolérable. Dehors, tout était calme — calme ! De la pièce sombre derrière moi, venait le bruit sourd et doux[10] occasionnel de matière tombant — des fragments de pierre en décomposition. Ainsi le temps passa, et la nuit saisit le monde, l’enveloppant de linceuls d’une noirceur impénétrable.
Il n’y avait pas de ciel nocturne, tel que nous le connaissons. Même les quelques étoiles éparses avaient disparu, définitivement. J’aurais pu être dans une pièce aux volets clos, sans une lumière ; pour tout ce que je pouvais voir. Seulement, dans l’impalpabilité de l’obscurité, en face, brûlait ce vaste cercle de cheveux de feu terne. Au-delà, il n’y avait aucun rayon dans toute l’immensité de la nuit qui m’entourait ; sauf que, loin dans le Nord, cette lueur douce et brumeuse brillait encore.
Silencieusement, les années avançaient. Quelle période de temps passa, je ne le saurai jamais. Il me sembla, attendant là, que des éternités allaient et venaient, furtivement ; et pourtant j’observais. Je ne pouvais voir que la lueur du bord du soleil, par moments ; car désormais, il avait commencé à aller et venir — s’éclairant un instant, puis s’éteignant à nouveau.
Tout à coup, durant l’une de ces périodes de vie, une flamme soudaine traversa la nuit — un éclat vif qui illumina la terre morte, brièvement ; me donnant un aperçu de sa solitude plane. La lumière semblait provenir du soleil — jaillissant de quelque part près de son centre, en diagonale. Un instant, je contemplai, stupéfait. Puis la flamme bondissante retomba, et l’obscurité revint. Mais désormais, ce n’était plus aussi sombre ; et le soleil était ceinturé par une fine ligne de vive lumière blanche. Je fixai intensément. Un volcan avait-il fait éruption sur le soleil ? Pourtant, je rejetai cette pensée aussitôt formée. Je sentais que la lumière avait été bien trop intensément blanche et large pour une telle cause.
Une autre idée se présenta à moi. C’était qu’une des planètes intérieures était tombée dans le soleil — devenant incandescente sous cet impact. Cette théorie m’apparut plus plausible, et expliquait plus de manière satisfaisante la taille et la brillance extraordinaires de l’embrasement, qui avait illuminé le monde mort, si inopinément.
Plein d’intérêt et d’émotion, je fixai, à travers l’obscurité, cette ligne de feu blanc coupant la nuit. Une chose elle me disait, indéniablement : le soleil tournait encore à une vitesse énorme[11]. Ainsi, je sus que les années fuyaient toujours à un rythme incalculable ; bien que pour ce qui concernait la terre, la vie, la lumière et le temps fussent des choses appartenant à une période perdue dans les âges depuis longtemps disparus.
Après ce seul éclat de flamme, la lumière n’avait reparu que comme une bande circulaire de feu brillant. Maintenant, cependant, tandis que j’observais, elle commença lentement à sombrer vers une teinte rougeâtre, et, plus tard, vers une couleur rouge cuivre foncé ; tout comme le soleil l’avait fait. Bientôt, elle tomba vers une teinte plus profonde ; et, dans un espace de temps encore plus long, elle commença à fluctuer ; ayant des périodes de lueur, et, tour à tour, s’éteignant. Ainsi, après un temps considérable, elle disparut.
Bien avant cela, le bord incandescent du soleil s’était éteint dans la noirceur. Et ainsi, dans ce temps suprêmement futur, le monde, sombre et intensément silencieux, poursuivait sa route sur son orbite lugubre autour de la masse pondéreuse du soleil mort.
Mes pensées, à cette période, peuvent à peine être décrites. Au début, elles étaient chaotiques et manquaient de cohérence. Mais, plus tard, à mesure que les âges venaient et allaient, mon âme sembla s’imprégner de l’essence même de l’oppressante solitude et de la tristesse qui tenaient la terre.
Avec ce sentiment, vint une merveilleuse clarté de pensée, et je réalisai, avec désespoir, que le monde pourrait errer à jamais à travers cette nuit énorme. Pendant un temps, l’idée malsaine m’emplit d’une sensation de désolation accablante ; si bien que j’aurais pu pleurer comme un enfant. Avec le temps, cependant, ce sentiment diminua, presque insensiblement, et un espoir irraisonné me posséda. Patiemment, j’attendis.
De temps à autre, le bruit de particules tombant, derrière dans la pièce, parvenait sourdement à mes oreilles. Une fois, j’entendis un fracas sonore, et je me tournai, instinctivement, pour regarder ; oubliant, pour un instant, la nuit impénétrable dans laquelle chaque détail était submergé. En un moment, mon regard chercha les cieux ; se tournant, inconsciemment, vers le Nord. Oui, la lueur nébuleuse apparaissait encore. En vérité, j’aurais pu presque imaginer qu’elle semblait quelque peu plus nette. Pendant un long moment, je gardai mon regard fixé sur elle ; sentant, dans mon âme solitaire, que sa douce brume était, d’une certaine manière, un lien avec le passé. Étrange, les bagatelles dont on peut tirer du réconfort ! Et pourtant, si seulement j’avais su — Mais j’en viendrai à cela en son temps.
Pendant un très long espace, j’observai, sans éprouver aucun des désirs de sommeil qui m’auraient si vite visité dans les jours de la vieille terre. Comme je l’aurais accueilli ; ne fût-ce que pour passer le temps, loin de mes perplexités et de mes pensées.
Plusieurs fois, le son inconfortable de quelque grande pièce de maçonnerie tombant troubla mes méditations ; et, une fois, il me sembla entendre des chuchotements dans la pièce, derrière moi. Pourtant, il était totalement inutile d’essayer de voir quoi que ce soit. Une telle noirceur, telle qu’elle existait, peut à peine être conçue. Elle était palpable, et hideusement brutale pour le sens ; comme si quelque chose de mort pressait contre moi — quelque chose de doux, et glacé.
Sous tout cela, grandit dans mon esprit une détresse et un malaise accablants, qui ne me quittaient que pour me laisser sombrer dans une rumination inconfortable. Je sentais que je devais lutter contre cela ; et, bientôt, espérant distraire mes pensées, je me tournai vers la fenêtre, et regardai vers le Nord, en quête de la blancheur nébuleuse, qui, toujours, je le croyais, était la lointaine et brumeuse lueur de l’univers que nous avions quitté. À peine eus-je levé les yeux que je fus saisi d’un sentiment d’émerveillement ; car, désormais, la lumière brumeuse s’était résolue en une unique grande étoile, d’un vert vif.
Tandis que je fixais, étonné, la pensée me traversa l’esprit : la terre devait voyager vers l’étoile ; et non s’en éloigner, comme je l’avais imaginé. Ensuite, qu’il ne pouvait s’agir de l’univers que la terre avait quitté ; mais, possiblement, d’une étoile isolée, appartenant à quelque vaste amas d’étoiles, caché dans les profondeurs énormes de l’espace. Avec un sentiment mêlé de crainte et de curiosité, je l’observai, me demandant quelle chose nouvelle allait m’être révélée.
Pendant un temps, des pensées et des spéculations vagues m’occupèrent, durant lesquelles mon regard s’attarda insatiablement sur ce seul point de lumière dans l’obscurité par ailleurs abyssale. L’espoir grandit en moi, bannissant l’oppression du désespoir qui avait semblé m’étouffer. Où que la terre voyagât, elle allait, au moins, une fois de plus, vers les royaumes de la lumière. Lumière ! Il faut passer une éternité enveloppé dans une nuit silencieuse pour comprendre toute l’horreur d’en être privé.
Lentement, mais sûrement, l’étoile grandit à ma vision, jusqu’à ce qu’enfin, elle brillât aussi vivement que la planète Jupiter aux jours de la vieille terre. Avec une taille accrue, sa couleur devint plus impressionnante ; me rappelant une énorme émeraude, faisant scintiller des rayons de feu à travers le monde.
Les années s’enfuirent en silence, et l’étoile verte devint une grande éclaboussure de flammes dans le ciel. Un peu plus tard, je vis une chose qui me remplit de stupéfaction. C’était le contour fantomatique d’un vaste croissant, dans la nuit ; une gigantesque nouvelle lune, semblant croître hors de l’obscurité environnante. Totalement déconcerté, je le fixai. Il semblait tout près — comparativement ; et je me cassais la tête à comprendre comment la terre était venue si près de lui, sans que je l’eusse vu auparavant.
La lumière, projetée par l’étoile, devint plus forte ; et, bientôt, je fus conscient qu’il était possible de voir à nouveau le paysage terrestre ; bien qu’indistinctement. Un moment, je fixai, essayant de distinguer si je pouvais discerner quelque détail de la surface du monde, mais je trouvai la lumière insuffisante. Peu après, j’abandonnai la tentative, et regardai une fois de plus vers l’étoile. Même dans le court espace de temps où mon attention avait été détournée, elle avait augmenté considérablement, et semblait maintenant, à ma vue égarée, environ un quart de la taille de la pleine lune. La lumière qu’elle projetait était extraordinairement puissante ; pourtant sa couleur était si abominablement inconnue que ce que je pouvais voir du monde semblait irréel ; plus comme si je regardais un paysage d’ombre qu’autre chose.
Tout ce temps, le grand croissant augmentait en luminosité, et commença, désormais, à briller avec une nuance perceptible de vert. Constamment, l’étoile augmenta en taille et en brillance, jusqu’à montrer, entièrement, une taille aussi grande qu’une demi-pleine lune ; et, à mesure qu’elle devenait plus grande et plus brillante, le vaste croissant projetait de plus en plus de lumière, bien que d’une teinte de vert toujours plus profonde. Sous l’embrasement combiné de leurs radiances, le désert qui s’étendait devant moi devint progressivement plus visible. Bientôt, je semblai capable de contempler le monde entier, qui apparaissait désormais, sous l’étrange lumière, terrible dans sa froide et affreuse tristesse plane.
C’est un peu plus tard que mon attention fut attirée par le fait que la grande étoile de flamme verte descendait lentement du Nord vers l’Est. Au début, je pouvais à peine croire que je voyais juste ; mais bientôt il ne put y avoir aucun doute qu’il en était ainsi. Graduellement, elle descendit, et, à mesure qu’elle tombait, le vaste croissant de vert incandescent commença à diminuer et à diminuer, jusqu’à devenir un simple arc de lumière, contre le ciel de couleur livide. Plus tard, il s’évanouit, disparaissant au même endroit d’où je l’avais vu lentement émerger.
À ce moment, l’étoile était arrivée à quelque trente degrés de l’horizon caché. En taille, elle aurait pu rivaliser avec la lune à son plein ; bien que, même encore, je ne pusse distinguer son disque. Ce fait m’amena à concevoir qu’elle était, toujours, à une distance extraordinaire ; et, cela étant, je sus que sa taille devait être énorme, au-delà de la conception de l’homme pour comprendre ou imaginer.
Soudain, tandis que j’observais, le bord inférieur de l’étoile disparut — coupé par une ligne droite et sombre. Une minute — ou un siècle — passa, et elle plongea plus bas, jusqu’à ce que la moitié en eût disparu de ma vue. Loin là-bas sur la grande plaine, je vis une ombre monstrueuse l’effaçant, et avançant rapidement. Seul un tiers de l’étoile était visible maintenant. Puis, comme un éclair, la solution de ce phénomène extraordinaire se révéla à moi. L’étoile descendait derrière la masse énorme du soleil mort. Ou plutôt, le soleil — obéissant à son attraction — s’élevait vers elle[12], avec la terre suivant dans son sillage. Tandis que ces pensées s’étendaient dans mon esprit, l’étoile disparut ; étant complètement cachée par la masse formidable du soleil. Sur la terre tomba, une fois de plus, la nuit accablante.
Avec l’obscurité, vint un sentiment intolérable de solitude et d’effroi. Pour la première fois, je pensai à l’Abîme, et à ses habitants. Après cela, s’éleva dans ma mémoire la Chose, plus terrible encore, qui avait hanté les rivages de la Mer du Sommeil, et rôdait dans les ombres de ce vieux bâtiment. Où étaient-ils ? me demandai-je — et frissonnai avec des pensées misérables. Pendant un temps, la peur me tint, et je priai, sauvagement et incohéremment, pour quelque rayon de lumière avec lequel dissiper le froid noir qui enveloppait le monde.
Combien de temps j’attendis, il est impossible de le dire — certainement une très longue période. Puis, tout à coup, je vis une lueur de lumière briller devant. Graduellement, elle devint plus distincte. Soudain, un rayon de vert vif jaillit à travers l’obscurité. Au même moment, je vis une fine ligne de flamme livide, loin dans la nuit. Un instant, sembla-t-il, et elle avait crû en un grand caillot de feu ; sous lequel, le monde gisait baigné dans un embrasement de lumière vert émeraude. Constamment, elle grandit, jusqu’à ce que, bientôt, l’étoile verte tout entière fût réapparue. Mais désormais, on pouvait à peine l’appeler une étoile ; car elle avait atteint des proportions vastes, étant incomparablement plus grande que le soleil ne l’avait été dans l’ancien temps.
« Puis, tandis que je fixais, je devins conscient que je pouvais voir le bord du soleil sans vie, brillant comme un grand croissant de lune. Lentement, sa surface éclairée s’élargit devant moi, jusqu’à ce que la moitié de son diamètre fût visible ; et l’étoile commença à s’éloigner sur ma droite. Le temps passa, et la terre avança, traversant lentement la face formidable du soleil mort. » [13]
Peu à peu, à mesure que la terre avançait, l’étoile bascula davantage vers la droite ; jusqu’à ce qu’enfin, elle brillât sur l’arrière de la maison, envoyant un flot de rayons brisés à travers les murs semblables à des squelettes. Jetant un regard vers le haut, je vis qu’une grande partie du plafond avait disparu, me permettant de constater que les étages supérieurs étaient encore plus délabrés. Le toit, manifestement, avait totalement disparu ; et je pouvais voir l’effulgence verte de la Lumière des étoiles briller à l’intérieur, en oblique.
XIX
LA FIN DU SYSTÈME SOLAIRE
Depuis le contrefort, là où se trouvaient jadis les fenêtres par lesquelles j’avais observé cette première aube fatale, je pouvais voir que le soleil était immensément plus grand qu’il ne l’avait été lorsque l’Étoile avait éclairé le monde pour la première fois. Il était si vaste que son bord inférieur semblait presque toucher l’horizon lointain. Alors même que je regardais, j’imaginai qu’il se rapprochait. La radiance verte qui éclairait la terre gelée devenait de plus en plus brillante.
Ainsi, pendant un long espace de temps, les choses furent. Puis, soudain, je vis que le soleil changeait de forme et rétrécissait, tout comme la lune l’aurait fait autrefois. En peu de temps, seul un tiers de la partie illuminée était tourné vers la terre. L’Étoile s’écarta sur la gauche.
Peu à peu, alors que le monde poursuivait sa course, l’Étoile brilla de nouveau sur la façade de la maison ; tandis que le soleil ne se montrait plus que comme un grand arc de feu vert. Un instant, sembla-t-il, et le soleil avait disparu. L’Étoile était toujours pleinement visible. Puis la terre entra dans l’ombre noire du soleil, et tout fut nuit — Nuit noire, sans étoiles, et intolérable.
Rempli de pensées tumultueuses, je veillai à travers la nuit — en attendant. Des années, peut-être, s’écoulèrent, et alors, dans la maison sombre derrière moi, l’immobilité figée du monde fut brisée. Il me sembla entendre le piétinement léger de nombreux pieds, et un faible murmure inarticulé s’accrut à mes oreilles. Je regardai autour de moi dans les ténèbres et vis une multitude d’yeux. Tandis que je fixais le vide, ils se multiplièrent et semblèrent venir vers moi. Un instant, je restai là, incapable de bouger. Puis un hideux bruit de pourceaux[14] s’éleva dans la nuit ; et, à ce son, je sautai par la fenêtre, dehors sur le monde gelé. J’ai une notion confuse d’avoir couru un moment ; et, après cela, j’ai simplement attendu — attendu. Plusieurs fois, j’entendis des cris ; mais toujours comme s’ils venaient de loin. Hormis ces sons, je n’avais aucune idée de l’emplacement de la maison. Le temps s’écoulait. Je n’avais conscience de rien, sinon d’une sensation de froid, de désespoir et de peur.
Un âge, sembla-t-il, et une lueur apparut, annonçant la lumière à venir. Elle grandit, lentement. Puis — avec l’émergence d’une gloire surnaturelle — le premier rayon de l’Étoile Verte frappa le bord du soleil sombre et éclaira le monde. Il tomba sur une grande structure en ruine, à quelque deux cents mètres de là. C’était la maison. Fixant le spectacle, je vis une chose effrayante — sur ses murs rampait une légion de créatures impies, couvrant presque le vieux bâtiment, de ses tours chancelantes jusqu’à sa base. Je pouvais les voir clairement ; c’étaient les créatures-pourceaux.
Le monde sortit dans la lumière de l’Étoile, et je vis qu’elle semblait désormais s’étendre sur un quart du ciel. La gloire de sa lumière livide était si formidable qu’elle semblait emplir le ciel de flammes frémissantes. Puis, je vis le soleil. Il était si proche que la moitié de son diamètre reposait sous l’horizon ; et, à mesure que le monde tournait sur sa face, il semblait se dresser droit dans le ciel, un stupéfiant dôme de feu couleur émeraude. De temps à autre, je jetais un coup d’œil vers la maison ; mais les choses-pourceaux semblaient ignorer ma proximité.
Des années semblèrent passer, lentement. La terre avait presque atteint le centre du disque solaire. La lumière du Soleil Vert — comme il fallait désormais l’appeler — brillait à travers les interstices qui lézardaient les murs moisis de la vieille maison, leur donnant l’apparence d’être enveloppés de flammes vertes. Les créatures-pourceaux rampaient toujours sur les murs.
Soudain, s’éleva un rugissement puissant de voix de pourceaux, et, depuis le centre de la maison sans toit, jaillit une vaste colonne de flammes rouge sang. Je vis les petites tours et tourelles tordues s’embraser ; tout en conservant leur courbure tourmentée. Les rayons du Soleil Vert battaient sur la maison et se mêlaient à ses lueurs livides ; si bien qu’elle apparut comme un fourneau embrasé de feu rouge et vert.
Fasciné, je regardais, jusqu’à ce qu’un sentiment accablant de danger imminent attire mon attention. Je levai les yeux, et, aussitôt, je compris que le soleil était plus proche ; si proche, en fait, qu’il semblait surplomber le monde. Puis — je ne sais comment — je fus emporté vers d’étranges hauteurs — flottant comme une bulle dans l’effulgence terrible.
Bien en dessous de moi, je vis la terre, avec la maison en feu bondissant en une montagne de flammes toujours croissante ; tout autour, le sol semblait luire ; et, par endroits, d’épaisses volutes de fumée jaune s’élevaient de la terre. Il semblait que le monde s’embrasait à partir de ce seul foyer de peste et de feu. Faiblement, je pouvais distinguer les choses-pourceaux. Elles semblaient tout à fait indemnes. Puis le sol sembla s’effondrer soudainement, et la maison, avec son lot de créatures immondes, disparut dans les profondeurs de la terre, envoyant un étrange nuage couleur sang vers les hauteurs. Je me souvins de la fosse infernale sous la maison.
Au bout d’un moment, je regardai autour de moi. La masse énorme du soleil s’élevait haut au-dessus de moi. La distance entre lui et la terre diminuait rapidement. Soudain, la terre sembla bondir en avant. En un instant, elle avait traversé l’espace entre elle et le soleil. Je n’entendis aucun son ; mais, depuis la face du soleil, jaillit une langue de flammes éblouissantes toujours croissante. Elle sembla bondir presque jusqu’au lointain Soleil Vert — tranchant la lumière émeraude, une véritable cataracte de feu aveuglant. Elle atteignit sa limite, et retomba ; et, sur le soleil, brilla une vaste tache de blanc brûlant — la tombe de la terre.
Le soleil était très proche de moi, maintenant. Bientôt, je m’aperçus que je m’élevais plus haut ; jusqu’à ce qu’enfin, je plane au-dessus de lui, dans le vide. Le Soleil Vert était désormais si énorme que sa largeur semblait emplir tout le ciel, devant. Je regardai en bas, et notai que le soleil passait directement sous moi.
Une année a pu s’écouler — ou un siècle — et je fus laissé, suspendu, seul. Le soleil se montrait loin devant — une masse noire et circulaire, sur la splendeur en fusion du grand Orbe Vert. Près d’un bord, j’observai qu’une lueur livide était apparue, marquant l’endroit où la terre était tombée. Par cela, je sus que le soleil mort depuis longtemps tournait toujours, bien qu’avec une grande lenteur.
Au loin, sur ma droite, je crus percevoir, par moments, une faible lueur de lumière blanchâtre. Pendant longtemps, je fus incertain s’il fallait attribuer cela à l’imagination ou non. Ainsi, pendant un temps, je regardai, avec de nouveaux étonnements ; jusqu’à ce qu’enfin, je sus que ce n’était rien d’imaginaire ; mais une réalité. Elle devint plus brillante ; et, bientôt, glissa hors du vert, un pâle globe d’un blanc très doux. Il se rapprocha, et je vis qu’il était apparemment entouré d’une robe de nuages doucement lumineux. Le temps passa...
Je jetai un coup d’œil vers le soleil qui diminuait. Il ne se montrait plus que comme une tache sombre sur la face du Soleil Vert. Tandis que je regardais, je le vis rapetisser, régulièrement, comme s’il se précipitait vers l’orbe supérieur à une vitesse immense. Intensément, je fixai. Qu’allait-il se passer ? J’étais conscient d’émotions extraordinaires, alors que je réalisais qu’il allait frapper le Soleil Vert. Il ne devint pas plus gros qu’un pois, et je regardai, de toute mon âme, pour être témoin de la fin finale de notre Système — ce système qui avait porté le monde à travers tant d’éons, avec ses joies et ses chagrins innombrables ; et maintenant...
Soudain, quelque chose traversa ma vision, coupant de ma vue tout vestige du spectacle que je regardais avec tant d’intérêt de l’âme. Ce qui advint du soleil mort, je ne le vis pas ; mais je n’ai aucune raison — à la lumière de ce que je vis par la suite — de ne pas croire qu’il tomba dans l’étrange feu du Soleil Vert, et ainsi périt.
Et alors, soudain, une question extraordinaire s’éleva dans mon esprit, à savoir si cet orbe stupéfiant de feu vert ne pourrait pas être le vaste Soleil Central — le grand soleil autour duquel notre univers et d’innombrables autres tournent. Je me sentais confus. Je pensai à la fin probable du soleil mort, et une autre suggestion vint, sourdement : les étoiles mortes font-elles du Soleil Vert leur tombeau ? L’idée me séduisit sans aucun sentiment de grotesque ; mais plutôt comme quelque chose d’à la fois possible et probable.
XX
LES GLOBES CÉLESTES
Pendant un moment, de nombreuses pensées se bousculèrent dans mon esprit, si bien que je fus incapable de faire autre chose que de fixer, aveuglément, devant moi. Je semblais submergé dans une mer de doute, d’émerveillement et de douloureux souvenirs.
Ce fut plus tard que je sortis de mon égarement. Je regardai autour de moi, étourdi. C’est ainsi que je vis un spectacle si extraordinaire que, pendant un moment, je pus à peine croire que je n’étais pas encore enveloppé dans le tumulte visionnaire de mes propres pensées. Hors du vert régnant, avait crû une rivière sans fin de globes doucement miroitants — chacun enveloppé dans une merveilleuse toison de nuages purs. Ils s’étendaient, à la fois au-dessus et en dessous de moi, à une distance inconnue ; et non seulement cachaient la brillance du Soleil Vert, mais fournissaient, à la place, une tendre lueur de lumière, qui se diffusait autour de moi, semblable à rien de ce que j’avais jamais vu, auparavant ou depuis.
En peu de temps, je remarquai qu’il y avait autour de ces sphères une sorte de transparence, presque comme si elles étaient formées de cristal nuageux, à l’intérieur duquel brûlait une radiance — douce et tamisée. Elles avançaient, au-delà de moi, continuellement, flottant vers l’avant sans grande vitesse ; mais plutôt comme si elles avaient l’éternité devant elles. Pendant un long moment, je regardai, et ne pus en percevoir la fin. Parfois, je crus distinguer des visages, parmi la nébulosité ; mais étrangement indistincts, comme s’ils étaient partiellement réels, et partiellement formés de la brume à travers laquelle ils apparaissaient.
Pendant longtemps, j’attendis, passivement, avec un sentiment de contentement croissant. Je n’avais plus ce sentiment de solitude indicible ; mais je sentais, plutôt, que j’étais moins seul que je ne l’avais été depuis des kalpas d’années. Ce sentiment de contentement s’accrut, si bien que j’aurais été satisfait de flotter en compagnie de ces globules célestes, pour toujours.
Des âges glissèrent, et je vis les visages ombrageux avec une fréquence accrue, et aussi avec une plus grande netteté. Si cela était dû au fait que mon âme était devenue plus en harmonie avec son environnement, je ne saurais le dire — probablement était-ce le cas. Mais, quoi qu’il en soit, je suis assuré maintenant, seulement du fait que je devins de plus en plus conscient d’un nouveau mystère autour de moi, me disant que j’avais, en effet, pénétré dans la zone frontière de quelque région impensée — quelque lieu subtil, intangible, ou forme d’existence.
L’énorme courant de sphères lumineuses continuait de passer devant moi, à un rythme invariable — des millions innombrables ; et pourtant elles venaient encore, ne montrant aucun signe de fin, ni même de diminution.
Puis, alors que j’étais porté, silencieusement, sur l’éther sans consistance, je ressentis un mouvement soudain et irrésistible vers l’avant, vers l’un des globes qui passaient. Un instant, et j’étais à côté. Puis, je glissai à travers, jusqu’à l’intérieur, sans éprouver la moindre résistance, d’aucune sorte. Pendant un court instant, je ne pus rien voir ; et j’attendis, curieux.
Tout à coup, je devins conscient qu’un son brisait l’inconcevable silence. C’était comme le murmure d’une grande mer au calme — une mer respirant dans son sommeil. Peu à peu, la brume qui obscurcissait ma vue commença à se dissiper ; et ainsi, avec le temps, ma vision se posa de nouveau sur la surface silencieuse de la Mer du Sommeil.
Pendant un moment, je contemplai, et pus à peine croire que je voyais juste. Je regardai autour de moi. Il y avait le grand globe de feu pâle, nageant, comme je l’avais vu auparavant, à une courte distance au-dessus de l’horizon sombre. Sur ma gauche, loin à travers la mer, je découvris, bientôt, une ligne faible, comme une fine brume, que je devinai être le rivage, où mon Amour et moi nous étions rencontrés, pendant ces merveilleuses périodes d’errance de l’âme, qui m’avaient été accordées aux jours de la vieille terre.
Un autre souvenir, troublé, me revint — celui de la Chose Sans Forme qui avait hanté les rivages de la Mer du Sommeil. Le gardien de ce lieu silencieux et sans écho. Ces détails, et d’autres, je m’en souvins, et je sus, sans aucun doute, que je regardais cette même mer. Avec cette certitude, je fus rempli d’un sentiment accablant de surprise, de joie, et d’attente tremblante, concevant qu’il était possible que je sois sur le point de voir mon Amour, de nouveau. Intensément, je regardai autour ; mais ne pus apercevoir aucun signe d’elle. À cela, pendant un moment, je me sentis sans espoir. Fervemment, je priai, et scrutai toujours, anxieusement... Comme la mer était calme !
En bas, loin sous moi, je pouvais voir les nombreux sentiers de feu changeant, qui avaient attiré mon attention, autrefois. Vaguement, je me demandai ce qui les causait ; aussi, je me souvins que j’avais eu l’intention de demander à mon aimée à leur sujet, ainsi que de nombreuses autres questions — et j’avais été forcé de la quitter, avant que la moitié de ce que j’avais souhaité dire, ne fût dite.
Mes pensées revinrent d’un bond. Je fus conscient que quelque chose m’avait touché. Je me tournai rapidement. Dieu, Tu fus vraiment gracieux — c’était Elle ! Elle leva les yeux vers les miens, avec un désir ardent, et je regardai vers elle, de toute mon âme. J’aurais aimé la serrer ; mais la pureté glorieuse de son visage me maintenait à distance. Puis, hors de la brume tourbillonnante, elle tendit ses chers bras. Son murmure parvint jusqu’à moi, doux comme le bruissement d’un nuage qui passe. « Très cher ! » dit-elle. C’était tout ; mais j’avais entendu, et, en un instant, je la serrai contre moi — comme je l’avais prié — pour toujours.
En peu de temps, elle parla de beaucoup de choses, et j’écoutai. Volontiers, je l’aurais fait à travers tous les âges qui sont à venir. Par moments, je répondais en murmurant, et mes murmures apportaient à son visage d’esprit, une fois de plus, une teinte indescriptiblement délicate — la fleur de l’amour. Plus tard, je parlai plus librement, et à chaque mot elle écoutait, et répondait, délicieusement ; si bien que, déjà, j’étais au Paradis.
Elle et moi ; et rien, sinon le vide silencieux et spacieux pour nous voir ; et seulement les eaux tranquilles de la Mer du Sommeil pour nous entendre.
Bien avant, la multitude flottante de sphères enveloppées de nuages s’était évanouie dans le néant. Ainsi, nous contemplions la face des profondeurs somnolentes, et étions seuls. Seuls, Dieu, je voudrais être ainsi seul dans l’au-delà, et pourtant ne jamais être solitaire ! Je l’avais, et, plus grand que cela, elle m’avait. Oui, moi, âgé de tant d’éons ; et sur cette pensée, et quelques autres, j’espère exister à travers les quelques années restantes qui peuvent encore se trouver entre nous.
XXI
LE SOLEIL NOIR
Combien de temps nos âmes reposèrent dans les bras de la joie, je ne saurais le dire ; mais, tout à coup, je fus réveillé de mon bonheur par une diminution de la lumière pâle et douce qui éclairait la Mer du Sommeil. Je me tournai vers l’énorme orbe blanc, avec un pressentiment de trouble à venir. Un côté de celui-ci se courbait vers l’intérieur, comme si une ombre noire convexe balayait sa surface. Ma mémoire revint en arrière. C’était ainsi que l’obscurité était venue, avant notre dernière séparation. Je me tournai vers mon Amour, avec interrogation. Avec une connaissance soudaine de la douleur, je remarquai à quel point elle était devenue pâle et irréelle, même en ce bref espace de temps. Sa voix semblait me parvenir de loin. Le contact de ses mains n’était rien de plus que la douce pression d’un vent d’été, et devenait de moins en moins perceptible.
Déjà, près de la moitié de l’immense globe était enveloppée. Un sentiment de désespoir me saisit. Était-elle sur le point de me quitter ? Devrait-elle partir, comme elle était partie auparavant ? Je l’interrogeai, anxieusement, effrayé ; et elle, se blottissant plus près, expliqua, dans cette étrange voix lointaine, qu’il était impératif qu’elle me quitte, avant que le Soleil des Ténèbres — comme elle le nommait — n’efface la lumière. À cette confirmation de mes craintes, je fus submergé par le désespoir ; et ne pus que regarder, sans voix, à travers les plaines paisibles de la mer silencieuse.
Comme l’obscurité se répandit rapidement sur la face de l’Orbe Blanc. Pourtant, en réalité, le temps dut être long, au-delà de la compréhension humaine.
À la fin, seul un croissant de feu pâle éclairait la Mer du Sommeil, désormais sombre. Tout ce temps, elle m’avait tenu ; mais, avec une caresse si douce que j’en avais été à peine conscient. Nous attendions là, ensemble, elle et moi ; sans voix, par pur chagrin. Dans la lumière déclinante, son visage apparaissait, ombrageux — se fondant dans la brume sombre qui nous entourait.
Puis, quand une fine ligne courbe de lumière douce fut tout ce qui éclairait la mer, elle me relâcha — me poussant tendrement loin d’elle. Sa voix résonna à mes oreilles : « Je ne peux rester plus longtemps, Très Cher. » Cela se termina par un sanglot.
Elle sembla flotter loin de moi, et devint invisible. Sa voix me parvint, hors des ombres, faiblement ; apparemment d’une grande distance :
« Un petit moment... » Cela s’éteignit, au loin. En un souffle, la Mer du Sommeil s’assombrit dans la nuit. Loin sur ma gauche, je crus voir, pendant un bref instant, une lueur douce. Elle s’évanouit, et, au même moment, je devins conscient que je n’étais plus au-dessus de la mer tranquille ; mais de nouveau suspendu dans l’espace infini, avec le Soleil Vert — désormais éclipsé par une vaste sphère sombre — devant moi.
Totalement désorienté, je fixai, presque sans voir, l’anneau de flammes vertes, bondissant au-dessus du bord sombre. Même dans le chaos de mes pensées, je m’étonnais, sourdement, de leurs formes extraordinaires. Une multitude de questions m’assaillirent. Je pensais plus à elle, que j’avais vue si récemment, qu’au spectacle devant moi. Mon chagrin, et mes pensées sur l’avenir, m’emplissaient. Étais-je condamné à être séparé d’elle, toujours ? Même aux jours de la vieille terre, elle avait été mienne, seulement pour un court moment ; puis elle m’avait quitté, comme je le pensais, pour toujours. Depuis lors, je ne l’avais vue que ces fois-ci, sur la Mer du Sommeil.
Un sentiment de ressentiment féroce m’emplissait, et de misérables interrogations. Pourquoi n’avais-je pas pu partir avec mon Amour ? Quelle raison de nous maintenir séparés ? Pourquoi avais-je dû attendre seul, tandis qu’elle somnolait à travers les années, sur le sein immobile de la Mer du Sommeil ? La Mer du Sommeil ! Mes pensées se détournèrent, inconséquemment, de leur canal d’amertume, vers de nouvelles et désespérées interrogations. Où était-elle ? Où était-elle ? Je semblais n’avoir fait que partir de mon Amour, sur sa surface tranquille, et elle avait disparu, totalement. Elle ne pouvait être loin ! Et l’Orbe Blanc que j’avais vu caché dans l’ombre du Soleil des Ténèbres ! Ma vue demeura sur le Soleil Vert — éclipsé. Qu’est-ce qui l’avait éclipsé ? Y avait-il une vaste étoile morte tournant autour de lui ? Le Soleil Central — comme j’en étais venu à le considérer — était-il une étoile double ? La pensée était venue, presque sans être appelée ; pourtant, pourquoi ne serait-ce pas ainsi ?
Mes pensées retournèrent à l’Orbe Blanc. Étrange, qu’il ait été... Je m’arrêtai. Une idée était venue, soudainement. L’Orbe Blanc et le Soleil Vert ! N’étaient-ils qu’un seul et même objet ? Mon imagination erra vers le passé, et je me souvins du globe lumineux vers lequel j’avais été si inexplicablement attiré. Il était curieux que je l’aie oublié, même momentanément. Où étaient les autres ? Je revins encore au globe dans lequel j’étais entré. Je pensai, pendant un moment, et les choses devinrent plus claires. Je conçus qu’en entrant dans ce globule impalpable, j’étais passé, aussitôt, dans quelque dimension ultérieure et, jusque-là, invisible ; là, le Soleil Vert était toujours visible ; mais comme une sphère stupéfiante de lumière blanche et pâle — presque comme si son fantôme apparaissait, et non sa partie matérielle.
Longtemps, je méditai sur le sujet. Je me souvins comment, en entrant dans la sphère, j’avais, immédiatement, perdu toute vue des autres. Pendant une période encore plus longue, je continuai à faire tourner les différents détails dans mon esprit.
Au bout d’un moment, mes pensées se tournèrent vers d’autres choses. Je revins davantage au présent et commençai à regarder autour de moi, avec une intention nouvelle. Pour la première fois, je perçus d’innombrables rayons, d’une teinte violette subtile, perçant l’étrange pénombre dans toutes les directions. Ils rayonnaient depuis le rebord ardent du Soleil Vert. Ils semblaient croître sous mon regard, si bien que, peu après, je vis qu’ils étaient innombrables. La nuit en était remplie, s’étendant vers l’extérieur depuis le Soleil Vert, en éventail. J’en conclus que je pouvais les voir parce que la gloire du Soleil était occultée par l’éclipse. Ils s’étiraient jusque dans l’espace et s’évanouissaient.
Peu à peu, tandis que je regardais, je pris conscience que de fins points d’une lumière intensément brillante traversaient ces rayons. Beaucoup semblaient voyager du Soleil Vert vers le lointain. D’autres sortaient du vide, vers le Soleil ; mais tous, sans exception, restaient strictement confinés au rayon dans lequel ils voyageaient. Leur vitesse était inconcevablement grande ; et ce n’est que lorsqu’ils approchaient du Soleil Vert, ou qu’ils le quittaient, que je pouvais les voir comme des grains de lumière distincts. Plus loin du soleil, ils devenaient de minces lignes de feu vif au sein du violet.
La découverte de ces rayons et de ces étincelles mouvantes m’intéressait extraordinairement. Vers où menaient-ils, dans une profusion si innombrable ? Je pensai aux mondes dans l’espace… Et ces étincelles ! Des messagers ! L’idée était peut-être fantastique, mais je n’avais pas conscience qu’elle le fût. Des messagers ! Des messagers du Soleil Central !
Une idée évolua, lentement. Le Soleil Vert était-il la demeure d’une vaste Intelligence ? La pensée était déconcertante. Des visions de l’Innommable surgirent, vaguement. Avais-je vraiment découvert la demeure de l’Éternel ? Pendant un temps, je repoussai cette pensée, hébété. C’était trop stupéfiant. Pourtant…
Des pensées immenses et vagues naquirent en moi. Je me sentis, soudain, terriblement nu. Et une Proximité terrible m’ébranla.
Et le Paradis… ! Était-ce une illusion ?
Mes pensées allaient et venaient, de façon erratique. La Mer du Sommeil — et elle ! Le Paradis… Je revins, d’un bond, au présent. Quelque part, hors du vide derrière moi, se précipita un immense corps sombre — énorme et silencieux. C’était une étoile morte, se jetant en avant vers le lieu de sépulture des étoiles. Elle passa entre moi et les Soleils Centraux, les effaçant de ma vision et me plongeant dans une nuit impénétrable.
Une ère passa, et je revis les rayons violets. Longtemps après — des éons, sans doute — une lueur circulaire grandit dans le ciel, devant moi, et je vis le bord de l’étoile en recul se découper sombrement sur elle. Ainsi, je sus qu’elle approchait des Soleils Centraux. Peu après, je vis l’anneau brillant du Soleil Vert se montrer clairement contre la nuit. L’étoile était passée dans l’ombre du Soleil Mort. Après cela, je me contentai d’attendre. Les années étranges s’écoulèrent lentement et, toujours, j’observai, intensément.
La chose que j’attendais arriva enfin, soudainement, terriblement. Une vaste fusée d’une lumière éblouissante. Un jet ruisselant de flamme blanche à travers le vide sombre. Pendant une durée indéfinie, il s’éleva vers l’extérieur — un champignon gigantesque de feu. Il cessa de croître. Puis, alors que le temps passait, il commença à redescendre, lentement. Je vis, maintenant, qu’il provenait d’un point énorme et incandescent près du centre du Soleil Sombre. De puissantes flammes s’élevaient encore de celui-ci. Pourtant, malgré sa taille, la tombe de l’étoile n’était rien de plus que le scintillement de Jupiter sur la face d’un océan, comparée à la masse inconcevable du Soleil Mort.
Je peux remarquer ici, une fois de plus, qu’aucun mot ne pourra jamais transmettre à l’imagination l’énorme volume des deux Soleils Centraux.
XXII
LA NÉBULEUSE OBSCURE
Les années fondirent dans le passé, les siècles, les éons. La lumière de l’étoile incandescente s’affaissa en un rouge furieux.
C’est plus tard que je vis la nébuleuse obscure — d’abord, un nuage impalpable, loin sur ma droite. Il grandit, régulièrement, jusqu’à devenir un caillot de noirceur dans la nuit. Combien de temps j’observai, il est impossible de le dire ; car le temps, tel que nous le comptons, appartenait au passé. Elle s’approcha, une monstruosité informe de ténèbres — formidable. Elle semblait glisser à travers la nuit, somnolente — un véritable brouillard infernal. Lentement, elle glissa plus près et passa dans le vide, entre moi et les Soleils Centraux. C’était comme si un rideau avait été tiré devant ma vision. Un étrange tremblement de peur me saisit, ainsi qu’un nouveau sentiment d’émerveillement.
Le crépuscule vert qui avait régné pendant tant de millions d’années avait maintenant laissé place à une obscurité impénétrable. Immobile, je scrutais les alentours. Un siècle s’enfuit, et il me sembla détecter des lueurs rouges ternes, passant à intervalles.
J’observai avec ferveur et, bientôt, crus voir des masses circulaires qui apparaissaient d’un rouge trouble au sein de la noirceur nuageuse. Elles semblaient croître hors de la boue nébuleuse. Un moment plus tard, elles devinrent plus nettes pour ma vision accoutumée. Je pouvais les voir, maintenant, avec une assez grande distinction — des sphères teintées de rouge, semblables en taille aux globes lumineux que j’avais vus, si longtemps auparavant.
Elles passaient devant moi, continuellement. Graduellement, une inquiétude particulière me saisit. Je pris conscience d’un sentiment croissant de répugnance et d’effroi. Il était dirigé contre ces orbes qui passaient et semblait naître d’une connaissance intuitive, plutôt que d’une cause ou d’une raison réelle.
Certains des globes qui passaient étaient plus brillants que d’autres ; et c’est de l’un d’eux qu’un visage regarda, soudainement. Un visage, humain dans ses contours ; mais si torturé par le malheur que je restai interdit, stupéfait. Je n’avais pas cru qu’il pût exister une telle tristesse que celle que je voyais là. Je fus conscient d’un surcroît de douleur en percevant que les yeux, qui fixaient si sauvagement, étaient sans regard. Un instant de plus, je le vis ; puis il était passé, dans l’obscurité environnante. Après cela, j’en vis d’autres — tous portant ce regard d’une tristesse sans espoir ; et aveugles.
Un long moment s’écoula, et je pris conscience que j’étais plus proche des orbes que je ne l’avais été. À cela, je devins inquiet ; bien que je craignisse moins ces étranges globules que je ne l’avais fait avant de voir leurs tristes habitants ; car la sympathie avait tempéré ma peur.
Plus tard, il ne fit aucun doute que j’étais transporté plus près des sphères rouges et, bientôt, je flottai parmi elles. Au bout d’un moment, j’en perçus une qui fonçait sur moi. J’étais incapable de bouger pour quitter sa trajectoire. En une minute, semblait-il, elle fut sur moi, et je fus submergé dans une brume rouge profonde. Celle-ci s’éclaircit, et je regardai, confusément, à travers l’immense étendue de la Plaine du Silence. Elle semblait exactement telle que je l’avais vue la première fois. Je me déplaçais vers l’avant, régulièrement, à travers sa surface. Loin devant, brillait le vaste anneau rouge sang qui éclairait le lieu. Tout autour était répandue l’extraordinaire désolation de l’immobilité, qui m’avait tant impressionné lors de mes errances précédentes à travers sa rudesse.
Bientôt, je vis s’élever dans la pénombre rougeâtre les pics lointains de l’immense amphithéâtre de montagnes où, des âges indicibles auparavant, on m’avait montré mon premier aperçu des terreurs qui sous-tendent bien des choses ; et où, vaste et silencieuse, surveillée par mille dieux muets, se dresse la réplique de cette maison de mystères — cette maison que j’avais vue engloutie dans ce feu infernal, avant que la terre n’ait embrassé le soleil et ne disparût pour toujours.
Bien que je puisse voir les crêtes de l’amphithéâtre montagneux, il s’écoula un long moment avant que leurs parties inférieures ne deviennent visibles. Cela était peut-être dû à l’étrange brume rougeâtre qui semblait s’accrocher à la surface de la Plaine. Quoi qu’il en soit, je les vis enfin.
Dans un espace de temps encore plus long, j’étais arrivé si près des montagnes qu’elles semblaient surplomber ma personne. Bientôt, je vis la grande faille s’ouvrir devant moi, et je dérivai vers elle, sans volonté de ma part.
Plus tard, je débouchai sur l’étendue de l’arène énorme. Là, à une distance apparente de quelque cinq miles, se dressait la Maison, immense, monstrueuse et silencieuse — reposant au centre même de ce stupéfiant amphithéâtre. Pour autant que je puisse en juger, elle n’avait pas changé d’un iota ; mais semblait n’avoir été vue par moi qu’hier. Autour, les montagnes sombres et sinistres me toisaient du haut de leurs silences élevés.
Loin sur ma droite, tout en haut parmi des pics inaccessibles, se profilait la masse énorme de la grande Bête-dieu. Plus haut, je vis la forme hideuse de la déesse redoutable, s’élevant à travers la pénombre rouge, à des milliers de brasses au-dessus de moi. À gauche, je distinguai la monstrueuse Chose-sans-yeux, grise et impénétrable. Plus loin, allongée sur sa corniche élevée, la lividité de la Forme-goule apparaissait — une tache de couleur sinistre parmi les montagnes sombres.
Lentement, je me déplaçai à travers la grande arène — en flottant. Au fur et à mesure, je distinguai les formes vagues de plusieurs autres Horreurs tapies qui peuplaient ces hauteurs suprêmes.
Graduellement, j’approchai de la Maison, et mes pensées flashèrent à travers l’abîme des années. Je me souvins du Spectre redoutable du Lieu. Un court instant passa, et je vis que j’étais porté directement vers la masse énorme de ce bâtiment silencieux.
Vers cette époque, je pris conscience, d’une manière assez indifférente, d’un sentiment croissant d’engourdissement qui me privait de la peur que j’aurais dû, autrement, ressentir en approchant de cet édifice redoutable. Telle quelle, je le contemplais calmement — tout comme un homme contemple une calamité à travers la brume de la fumée de son tabac.
En un moment, j’étais arrivé si près de la Maison que je pus distinguer beaucoup de détails à son sujet. Plus je regardais, plus je me confirmais dans mes impressions d’autrefois sur sa similitude totale avec cette étrange maison. Sauf pour son énorme taille, je ne pouvais trouver aucune différence.
Soudain, tandis que je fixais le regard, un grand sentiment d’émerveillement m’envahit. J’étais arrivé à l’opposé de cette partie où se situe la porte extérieure menant au bureau. Là, couché juste en travers du seuil, se trouvait un grand morceau de pierre de couronnement, identique — sauf en taille et en couleur — à la pièce que j’avais délogée lors de mon combat avec les créatures de la Fosse.
Je flottai plus près, et mon étonnement augmenta en notant que la porte était en partie arrachée de ses gonds, exactement de la manière dont la porte de mon bureau avait été enfoncée vers l’intérieur par les assauts des Porcs-choses. La vue déclencha un train de pensées, et je commençai à pressentir, vaguement, que l’attaque contre cette maison pourrait avoir une signification bien plus profonde que je ne l’avais imaginé jusqu’ici. Je me souvins comment, il y a longtemps, aux jours de l’ancienne terre, j’avais à moitié soupçonné que, d’une manière inexplicable, cette maison dans laquelle je vis était en rapport — pour utiliser un terme consacré — avec cette autre structure formidable, au milieu de cette Plaine incomparable.
Maintenant, cependant, je commençais à comprendre que je n’avais eu qu’une conception vague de ce que signifiait la réalisation de mon soupçon. Je commençai à comprendre, avec une clarté plus qu’humaine, que l’attaque que j’avais repoussée était, d’une manière extraordinaire, liée à une attaque contre cet étrange édifice.
Avec une curieuse inconséquence, mes pensées quittèrent abruptement le sujet pour s’attarder, avec émerveillement, sur le matériau particulier dont la Maison était construite. Elle était — comme je l’ai mentionné plus tôt — d’une couleur vert profond. Pourtant, maintenant que j’en étais si près, je percevais qu’elle fluctuait par moments, bien que légèrement — brillant et s’estompant, tout comme le font les émanations de phosphore, lorsqu’on les frotte sur la main, dans l’obscurité.
Bientôt, mon attention fut détournée de cela par mon arrivée à la grande entrée. Ici, pour la première fois, j’eus peur ; car, en un instant, les portes immenses pivotèrent, et je dérivai entre elles, impuissant. À l’intérieur, tout n’était que noirceur, impalpable. En un instant, j’avais franchi le seuil, et les grandes portes se refermèrent, silencieusement, m’enfermant dans ce lieu sans lumière.
Pendant un moment, je semblai rester suspendu, immobile, au milieu des ténèbres. Puis, je pris conscience que je bougeais à nouveau ; vers où, je ne saurais le dire. Soudain, loin sous moi, il me sembla entendre un bruit murmurant de rires de Porcs. Il s’éteignit, et le silence qui suivit apparut encombré d’horreur.
Puis une porte s’ouvrit quelque part devant moi ; une brume de lumière blanche filtra, et je flottai lentement dans une pièce qui semblait étrangement familière. Tout à coup, il y eut un bruit strident et déconcertant qui me rendit sourd. Je vis une vue floue de visions, flamboyantes devant mes yeux. Mes sens furent étourdis, pendant l’espace d’un moment éternel. Puis, mon pouvoir de voir me revint. La sensation vertigineuse et brumeuse passa, et je vis, clairement.
XXIII
PEPPER
J’étais assis dans mon fauteuil, de retour dans ce vieux bureau. Mon regard erra autour de la pièce. Pendant une minute, elle eut une apparence étrange, tremblotante — irréelle et inconsistante. Cela disparut, et je vis que rien n’avait été altéré d’aucune façon. Je regardai vers la fenêtre du fond — le store était relevé.
Je me levai, chancelant. Ce faisant, un léger bruit, dans la direction de la porte, attira mon attention. Je jetai un coup d’œil vers elle. Pendant un court instant, il m’apparut qu’elle était fermée, doucement. Je fixai, et vis que j’avais dû me tromper — elle semblait fermement close.
Avec une succession d’efforts, je me dirigeai vers la fenêtre et regardai dehors. Le soleil se levait juste, illuminant le désert enchevêtré des jardins. Pendant, peut-être, une minute, je restai là à fixer. Je passai ma main, confusément, sur mon front.
Bientôt, au milieu du chaos de mes sens, une pensée soudaine me vint ; je me retournai, rapidement, et appelai Pepper. Il n’y eut aucune réponse, et je trébuchai à travers la pièce, dans un accès rapide de peur. En avançant, je tentai de formuler son nom ; mais mes lèvres étaient engourdies. J’atteignis la table et me penchai vers lui, le cœur serré. Il gisait dans l’ombre de la table, et je n’avais pas pu le voir, distinctement, depuis la fenêtre. Maintenant, alors que je me penchais, je retins mon souffle, brièvement. Il n’y avait plus de Pepper ; à la place, je tendais la main vers un petit tas allongé de poussière grise, semblable à de la cendre…
J’ai dû rester, dans cette position à moitié penchée, pendant quelques minutes. J’étais étourdi — abasourdi. Pepper était vraiment passé dans le pays des ombres.
XXIV
LES PAS DANS LE JARDIN
Pepper est mort ! Même maintenant, par moments, je semble à peine capable de réaliser que c’est ainsi. Cela fait bien des semaines que je suis revenu de cet étrange et terrible voyage à travers l’espace et le temps. Parfois, dans mon sommeil, je rêve à ce sujet, et je revis, en imagination, l’ensemble de cet événement effrayant. Quand je me réveille, mes pensées s’y attardent. Ce Soleil — ces Soleils, étaient-ils vraiment les grands Soleils Centraux, autour desquels tourne tout l’univers des cieux inconnus ? Qui saurait le dire ? Et les globes brillants, flottant pour toujours dans la lumière du Soleil Vert ! Et la Mer du Sommeil sur laquelle ils flottent ! Comme tout cela est incroyable. Si ce n’était pour Pepper, je serais, même après les nombreuses choses extraordinaires dont j’ai été témoin, enclin à imaginer que ce n’était qu’un rêve gigantesque. Ensuite, il y a cette nébuleuse sombre et redoutable (avec ses multitudes de sphères rouges) se déplaçant toujours dans l’ombre du Soleil Sombre, balayant son orbite stupéfiante, enveloppée éternellement dans l’obscurité. Et les visages qui me regardaient ! Dieu, est-ce qu’ils existent, et est-ce qu’une telle chose existe vraiment ? … Il y a toujours ce petit tas de cendres grises, sur le sol de mon bureau. Je ne veux pas qu’on y touche.
Parfois, quand je suis plus calme, je me suis demandé ce qu’il est advenu des planètes extérieures du Système Solaire. Il m’est venu à l’esprit qu’elles ont pu se détacher de l’attraction du soleil et tourbillonner dans l’espace. Ce n’est, bien sûr, qu’une supposition. Il y a tant de choses sur lesquelles je m’interroge.
Maintenant que j’écris, laissez-moi consigner que je suis certain qu’une chose horrible est sur le point d’arriver. La nuit dernière, une chose s’est produite, qui m’a rempli d’une terreur encore plus grande que ne l’avait fait la peur de la Fosse. Je vais l’écrire maintenant, et, s’il se passe quelque chose d’autre, je m’efforcerai d’en prendre note, immédiatement. J’ai le sentiment qu’il y a plus dans cette dernière affaire que dans toutes les autres. Je suis tremblant et nerveux, même maintenant, tandis que j’écris. D’une certaine manière, je pense que la mort n’est pas très loin. Non pas que je craigne la mort — telle que la mort est comprise. Pourtant, il y a cela dans l’air qui m’ordonne de craindre — une horreur froide et intangible. Je l’ai senti la nuit dernière. C’était ainsi :
La nuit dernière, j’étais assis ici dans mon bureau, en train d’écrire. La porte menant au jardin était entrouverte. Par moments, le cliquetis métallique de la chaîne d’un chien résonnait faiblement. Il appartient au chien que j’ai acheté depuis la mort de Pepper. Je ne veux pas l’avoir dans la maison — pas après Pepper. Néanmoins, j’ai senti qu’il valait mieux avoir un chien autour de la maison. Ce sont des créatures merveilleuses.
J’étais très absorbé par mon travail, et le temps passa rapidement. Soudain, j’entendis un bruit doux sur le sentier, dehors dans le jardin — pat, pat, pat, ça faisait, avec un son furtif et curieux. Je m’assis droit, d’un mouvement rapide, et regardai à travers la porte ouverte. À nouveau le bruit vint — pat, pat, pat. Il semblait s’approcher. Avec un léger sentiment de nervosité, je scrutai les jardins ; mais la nuit cachait tout.
Puis le chien poussa un long hurlement, et je sursautai. Pendant une minute, peut-être, je scrutai intensément ; mais je ne pus rien entendre. Après un moment, je ramassai la plume, que j’avais déposée, et repris mon travail. Le sentiment nerveux avait disparu ; car j’imaginais que le son que j’avais entendu n’était rien de plus que le chien marchant autour de sa niche, au bout de sa chaîne.
Un quart d’heure a pu passer ; puis, tout à coup, le chien hurla à nouveau, et avec une note si plaintivement douloureuse, que je sautai sur mes pieds, lâchant ma plume, et encrant la page sur laquelle je travaillais.
« Maudit soit ce chien ! » murmurai-je, notant ce que j’avais fait. Puis, même au moment où je prononçais les mots, résonna à nouveau ce curieux — pat, pat, pat. C’était horriblement proche — presque à côté de la porte, pensai-je. Je savais, maintenant, que ce ne pouvait être le chien ; sa chaîne ne lui permettrait pas de venir si près.
Le grognement du chien vint à nouveau, et je notai, inconsciemment, la souillure de la peur en lui.
Dehors, sur le rebord de la fenêtre, je pouvais voir Tip, le chat favori de ma sœur. Alors que je regardais, il bondit sur ses pieds, sa queue gonflant, visiblement. Pendant un instant, il resta ainsi ; semblant fixer, intensément, quelque chose, dans la direction de la porte. Puis, rapidement, il commença à reculer le long du rebord ; jusqu’à ce que, atteignant le mur au bout, il ne puisse aller plus loin. Là, il resta, rigide, comme s’il était figé dans une attitude d’une terreur extraordinaire.
Effrayé et perplexe, je saisis un bâton dans le coin et me dirigeai vers la porte, silencieusement ; prenant l’une des bougies avec moi. J’étais arrivé à quelques pas d’elle, quand, soudain, un sentiment particulier de peur me parcourut — une peur, palpitante et réelle ; d’où venait-elle, je ne le savais pas, ni pourquoi. Si grand était le sentiment de terreur, que je ne perdis pas de temps ; mais battis en retraite immédiatement — marchant à reculons, et gardant mon regard, effrayé, sur la porte. J’aurais donné beaucoup pour me précipiter dessus, la fermer et tirer les verrous ; car je l’ai fait réparer et renforcer, de sorte que, maintenant, elle est bien plus solide qu’elle ne l’a jamais été. Comme Tip, je continuai ma progression, presque inconsciente, vers l’arrière, jusqu’à ce que le mur m’arrête. À cela, je sursautai nerveusement et jetai un coup d’œil inquiet autour de moi. Ce faisant, mes yeux s’attardèrent, momentanément, sur le râtelier à armes à feu, et je fis un pas vers lui ; mais je m’arrêtai, avec le sentiment curieux qu’elles seraient inutiles. Dehors, dans les jardins, le chien gémissait, étrangement.
Soudain, du chat, vint un cri féroce et long. Je jetai un coup d’œil, saccadé, dans sa direction — Quelque chose, lumineux et spectral, l’encercla, et grandit sous mes yeux. Il se résolut en une main incandescente, transparente, avec une flamme verdâtre et vacillante au-dessus. Le chat poussa un dernier miaulement horrible, et je le vis fumer et s’embraser. Mon souffle vint avec un halètement, et je m’appuyai contre le mur. Sur cette partie de la fenêtre s’étendit une tache, verte et fantastique. Elle me cacha la chose, bien que l’éclat du feu brillât à travers, sourdement. Une puanteur de brûlé se glissa dans la pièce.
Pat, pat, pat... Quelque chose passa sur l'allée du jardin, et une vague odeur de moisissure sembla pénétrer par la porte ouverte pour se mêler à l'odeur de brûlé.
Le chien était resté silencieux quelques instants. Soudain, je l'entendis hurler, un cri aigu, comme s'il souffrait. Puis, il se tut, à l'exception d'un gémissement de peur, étouffé et occasionnel.
Une minute s'écoula ; puis, le portail du côté ouest des jardins claqua, au loin. Après cela, plus rien ; pas même le gémissement du chien.
Je dus rester là quelques minutes. Puis, un fragment de courage se glissa dans mon cœur, et je me précipitai vers la porte dans un élan de frayeur, la refermai violemment et donnai le verrou. Ensuite, pendant une demi-heure entière, je restai là, impuissant, le regard fixe et rigide.
Lentement, la vie me revint, et je regagnai ma chambre à l'étage, d'un pas chancelant.
C'est tout.
XXV
LA CHOSE DE L'ARÈNE
Ce matin, de bonne heure, j'ai parcouru les jardins ; mais j'ai trouvé tout comme à l'ordinaire. Près de la porte, j'ai examiné l'allée à la recherche d'empreintes ; pourtant, là encore, rien ne pouvait m'indiquer si j'avais rêvé ou non la nuit dernière.
Ce n'est qu'en allant parler au chien que j'ai découvert une preuve tangible que quelque chose s'était bel et bien produit. Lorsque je me suis approché de sa niche, il est resté à l'intérieur, accroupi dans un coin, et j'ai dû le cajoler pour l'en faire sortir. Lorsqu'il a enfin consenti à venir, ce fut d'une manière étrangement soumise et apeurée. Tandis que je le caressais, mon attention fut attirée par une tache verdâtre sur son flanc gauche. En l'examinant, je découvris que les poils et la peau avaient apparemment été brûlés, car la chair apparaissait à vif et roussie. La forme de la marque était curieuse, me rappelant l'empreinte d'une grande serre ou d'une main.
Je restai debout, songeur. Mon regard erra vers la fenêtre du bureau. Les rayons du soleil levant scintillaient sur la tache sombre dans le coin inférieur, la faisant osciller étrangement du vert au rouge. Ah ! c'était sans aucun doute une autre preuve ; et, soudain, l'horrible Chose que j'avais vue la nuit dernière surgit dans mon esprit. Je regardai à nouveau le chien. Je connaissais désormais la cause de cette blessure à l'aspect haineux sur son flanc ; je savais aussi que ce que j'avais vu la nuit dernière était un événement réel. Et un immense malaise m'envahit. Pepper ! Tip ! Et maintenant ce pauvre animal... ! Je jetai un nouveau coup d'œil au chien et remarquai qu'il léchait sa blessure.
« Pauvre bête ! » murmurai-je, et je me penchai pour lui caresser la tête. À cela, il se remit sur ses pattes, reniflant et léchant ma main avec mélancolie.
Peu après, je le quittai, ayant d'autres affaires à régler.
Après le dîner, je suis allé le voir de nouveau. Il semblait calme et peu enclin à quitter sa niche. Ma sœur m'a appris qu'il avait refusé toute nourriture aujourd'hui. Elle parut un peu intriguée en me le disant, bien qu'elle ne soupçonnât absolument rien de ce qui pourrait susciter la peur.
La journée s'est écoulée sans incident notable. Après le thé, je suis allé voir le chien une fois de plus. Il semblait morose et quelque peu agité, mais persistait à rester dans sa niche. Avant de fermer pour la nuit, j'ai déplacé sa niche, l'écartant du mur, afin de pouvoir la surveiller depuis la petite fenêtre cette nuit. L'idée m'est venue de le faire entrer dans la maison pour la nuit ; mais la réflexion m'a décidé à le laisser dehors. Je ne peux pas dire que la maison soit moins à craindre que les jardins. Pepper était dans la maison, et pourtant...
Il est maintenant deux heures. Depuis huit heures, j'ai surveillé la niche depuis la petite fenêtre latérale de mon bureau. Pourtant, rien ne s'est produit, et je suis trop fatigué pour veiller plus longtemps. Je vais aller me coucher...
Pendant la nuit, j'ai été agité. C'est inhabituel pour moi ; mais, vers le matin, j'ai obtenu quelques heures de sommeil.
Je me suis levé tôt et, après le petit-déjeuner, j'ai rendu visite au chien. Il était calme, mais morose, et a refusé de quitter sa niche. J'aimerais qu'il y ait un vétérinaire dans les environs ; je ferais soigner la pauvre bête. Toute la journée, il n'a pris aucune nourriture, mais a montré un désir évident d'eau, qu'il lapait avidement. J'ai été soulagé de l'observer.
Le soir est venu, et je suis dans mon bureau. J'ai l'intention de suivre mon plan de la nuit dernière et de surveiller la niche. La porte menant au jardin est solidement verrouillée. Je suis consciemment heureux qu'il y ait des barreaux aux fenêtres...
Nuit : Minuit est passé. Le chien est resté silencieux jusqu'à présent. À travers la fenêtre latérale, sur ma gauche, je peux distinguer, confusément, les contours de la niche. Pour la première fois, le chien bouge, et j'entends le cliquetis de sa chaîne. Je regarde dehors, rapidement. Tandis que je fixe mon regard, le chien bouge à nouveau, avec agitation, et je vois une petite tache de lumière luminescente briller depuis l'intérieur de la niche. Elle s'évanouit ; puis le chien s'agite encore, et, une fois de plus, la lueur apparaît. Je suis intrigué. Le chien est calme, et je peux voir la chose luminescente clairement. Elle est distincte. Il y a quelque chose de familier dans sa forme. Pendant un moment, je m'interroge ; puis cela me vient à l'esprit qu'elle n'est pas sans ressembler aux quatre doigts et au pouce d'une main. Comme une main ! Et je me souviens du contour de cette blessure effrayante sur le flanc du chien. Ce doit être la blessure que je vois. Elle est luminescente la nuit... Pourquoi ? Les minutes passent. Mon esprit est rempli par cette nouvelle chose...
Soudain, j'entends un bruit dans les jardins. Comme cela me fait frissonner. Cela approche. Pat, pat, pat. Une sensation de picotement parcourt mon épine dorsale et semble ramper sur mon cuir chevelu. Le chien bouge dans sa niche et gémit, effrayé. Il doit s'être retourné ; car, maintenant, je ne peux plus voir le contour de sa blessure luisante.
Dehors, les jardins sont silencieux, une fois de plus, et j'écoute, avec effroi. Une minute passe, puis une autre ; ensuite, j'entends à nouveau le bruit de pas. C'est tout près, et cela semble descendre l'allée gravillonnée. Le bruit est curieusement mesuré et délibéré. Il cesse devant la porte ; et je me lève, debout, immobile. De la porte vient un léger bruit : le loquet est soulevé lentement. Un sifflement résonne à mes oreilles, et j'ai une sensation de pression autour de la tête...
Le loquet retombe avec un clic sec dans sa gâche. Le bruit me surprend à nouveau, heurtant horriblement mes nerfs tendus. Après cela, je reste là, pendant un long moment, au milieu d'un silence qui ne cesse de croître. Soudain, mes genoux commencent à trembler, et je dois m'asseoir, rapidement.
Une période de temps indéterminée s'écoule, et, graduellement, je commence à chasser le sentiment de terreur qui m'a possédé. Pourtant, je reste assis. Je semble avoir perdu le pouvoir de bouger. Je suis étrangement fatigué et enclin à somnoler. Mes yeux s'ouvrent et se ferment, et, bientôt, je me retrouve à m'endormir et à me réveiller, par saccades.
C'est quelque temps plus tard que je prends conscience, dans mon sommeil, que l'une des bougies est en train de se consumer. Quand je me réveille à nouveau, elle s'est éteinte, et la pièce est très sombre, sous la lumière de l'unique flamme restante. La pénombre ne me trouble guère. J'ai perdu ce sentiment atroce d'effroi, et mon seul désir semble être de dormir, dormir.
Soudain, bien qu'il n'y ait aucun bruit, je suis éveillé, complètement éveillé. Je suis intensément conscient de la proximité d'un mystère, d'une Présence accablante. L'air lui-même semble gros de terreur. Je reste recroquevillé et j'écoute, attentivement. Pourtant, il n'y a aucun son. La nature, elle-même, semble morte. Puis, le silence oppressant est rompu par un petit cri surnaturel de vent qui balaie la maison et s'éteint, au loin.
Je laisse mon regard errer à travers la pièce à demi éclairée. Près de la grande horloge dans le coin lointain, il y a une ombre haute et sombre. Pendant un court instant, je fixe, effrayé. Puis, je vois que ce n'est rien, et je suis, momentanément, soulagé.
Dans le temps qui suit, la pensée traverse mon cerveau : pourquoi ne pas quitter cette maison, cette maison de mystère et de terreur ? Puis, comme en réponse, surgit devant moi une vision de l'émerveillante Mer du Sommeil, la Mer du Sommeil où elle et moi avons été autorisés à nous rencontrer, après les années de séparation et de chagrin ; et je sais que je resterai ici, quoi qu'il arrive.
À travers la fenêtre latérale, je note la noirceur sombre de la nuit. Mon regard s'éloigne et parcourt la pièce, se posant sur un objet sombre, puis sur un autre. Soudain, je me tourne et regarde la fenêtre à ma droite ; ce faisant, je respire rapidement et me penche en avant, avec un regard effrayé vers quelque chose à l'extérieur de la fenêtre, mais tout près des barreaux. Je regarde une vaste face brumeuse de porc, sur laquelle oscille une flamme flamboyante d'une teinte verdâtre. C'est la Chose de l'arène. La bouche frémissante semble dégoutter d'une bave phosphorescente continue. Les yeux fixent directement l'intérieur de la pièce, avec une expression impénétrable. Ainsi, je reste rigide, glacé.
La Chose a commencé à bouger. Elle se tourne lentement dans ma direction. Son visage vient vers moi. Elle me voit. Deux yeux immenses, inhumainement humains, me regardent à travers la pénombre. Je suis froid de peur ; pourtant, même maintenant, je suis intensément conscient, et je note, de façon indifférente, que les étoiles lointaines sont occultées par la masse du visage géant.
Une nouvelle horreur m'a envahi. Je me lève de ma chaise, sans la moindre intention de le faire. Je suis sur mes pieds, et quelque chose m'entraîne vers la porte qui mène aux jardins. Je souhaite m'arrêter, mais je ne peux pas. Un pouvoir immuable s'oppose à ma volonté, et j'avance lentement, malgré moi et résistant. Mon regard parcourt la pièce, impuissant, et s'arrête à la fenêtre. Le grand visage de porc a disparu, et j'entends, à nouveau, ce pat, pat, pat furtif. Il s'arrête devant la porte, la porte vers laquelle je suis contraint...
S'ensuit un court et intense silence ; puis un son se fait entendre. C'est le cliquetis du loquet que l'on soulève lentement. À cela, je suis rempli de désespoir. Je n'avancerai pas d'un pas de plus. Je fais un effort immense pour revenir en arrière ; mais c'est comme si je me heurtais à un mur invisible. Je gémis à voix haute, dans l'agonie de ma peur, et le son de ma propre voix est effrayant. Encore ce cliquetis, et je frissonne, moite. J'essaie, oui, je lutte et je me débats pour me retenir, en arrière, mais c'est inutile...
Je suis à la porte, et, de façon mécanique, je regarde ma main avancer pour défaire le verrou supérieur. Elle le fait, entièrement sans ma volonté. Alors même que je lève la main vers le verrou, la porte est violemment secouée, et je reçois une bouffée écœurante d'air moisi qui semble s'engouffrer par les interstices de l'encadrement. Je tire le verrou, lentement, combattant, muettement, pendant ce temps. Il sort de sa gâche avec un clic, et je commence à trembler, comme pris de fièvre. Il y en a deux autres ; un au bas de la porte ; l'autre, une pièce massive, est placé vers le milieu.
Pendant peut-être une minute, je reste là, les bras ballants le long du corps. L'influence qui me pousse à toucher aux fermetures de la porte semble avoir disparu. Tout à coup, il y a le bruit soudain du fer, à mes pieds. Je regarde en bas, rapidement, et je réalise, avec une terreur indicible, que mon pied pousse le verrou inférieur. Un sentiment atroce d'impuissance m'assaille... Le verrou sort de son logement avec un léger tintement, et je chancelle sur mes pieds, agrippant le grand verrou central pour me soutenir. Une minute passe, une éternité ; puis une autre... Mon Dieu, aidez-moi ! On me force à agir sur la dernière fermeture. Je ne veux pas ! Mieux vaut mourir que d'ouvrir à la Terreur qui se trouve de l'autre côté de la porte. N'y a-t-il aucune échappatoire... ? Dieu me vienne en aide, j'ai arraché le verrou à moitié hors de sa gâche ! Mes lèvres émettent un cri rauque de terreur, le verrou est aux trois quarts tiré, maintenant, et mes mains inconscientes travaillent encore à ma perte. Seulement une fraction d'acier entre mon âme et Cela. Deux fois, je hurle dans l'agonie suprême de ma peur ; puis, avec un effort fou, j'arrache mes mains. Mes yeux semblent aveuglés. Une grande noirceur tombe sur moi. La nature est venue à mon secours. Je sens mes genoux fléchir. Il y a un bruit sourd, rapide, contre la porte, et je tombe, je tombe...
Je dois être resté là, au moins deux heures. En reprenant conscience, je m'aperçois que l'autre bougie s'est consumée, et la pièce est dans une obscurité presque totale. Je ne peux me remettre sur pied, car je suis glacé et pris d'une terrible crampe. Pourtant, mon esprit est clair, et il n'y a plus la tension de cette influence impie.
Avec prudence, je me mets à genoux et tâtonne pour trouver le verrou central. Je le trouve et le repousse solidement dans sa gâche ; puis celui du bas de la porte. À ce moment-là, je suis capable de me remettre sur pied, et je réussis ainsi à fixer la fermeture du haut. Après quoi, je retombe à genoux, et je rampe parmi les meubles, en direction des escaliers. En faisant cela, je suis à l'abri de toute observation depuis la fenêtre.
J'atteins la porte opposée et, au moment de quitter le bureau, je jette un regard nerveux par-dessus mon épaule vers la fenêtre. Dehors, dans la nuit, je crois apercevoir quelque chose d'impalpable ; mais ce n'est peut-être qu'une illusion. Puis, je suis dans le couloir et dans les escaliers.
Arrivé dans ma chambre, je me glisse au lit, tout habillé, et je tire les couvertures sur moi. Là, après un moment, je commence à retrouver un peu de confiance. Il est impossible de dormir ; mais je suis reconnaissant pour la chaleur supplémentaire des couvertures. Bientôt, j'essaie de réfléchir aux événements de la nuit dernière ; mais, bien que je ne puisse dormir, je trouve qu'il est inutile de tenter une pensée cohérente. Mon cerveau semble curieusement vide.
Vers le matin, je commence à me retourner, mal à l'aise. Je ne peux trouver le repos, et, après quelque temps, je sors du lit et je fais les cent pas. L'aube hivernale commence à se faufiler par les fenêtres et montre l'inconfort dépouillé de la vieille pièce. Étrange que, durant toutes ces années, il ne me soit jamais venu à l'esprit à quel point cet endroit est réellement lugubre. Et ainsi, le temps passe.
Quelque part en bas, un son me parvient. Je vais à la porte de la chambre et j'écoute. C'est Mary, qui s'affaire dans la grande vieille cuisine, à préparer le petit-déjeuner. Je ressens peu d'intérêt. Je n'ai pas faim. Mes pensées, cependant, continuent de s'attarder sur elle. Comme les événements étranges dans cette maison semblent peu la troubler. Exception faite de l'incident des créatures de la Fosse, elle a semblé inconsciente de tout ce qui sort de l'ordinaire. Elle est âgée, comme moi ; pourtant, comme nous avons peu de choses à faire ensemble. Est-ce parce que nous n'avons rien en commun ; ou seulement parce que, étant vieux, nous nous soucions moins de la compagnie que de la tranquillité ? Ces questions et d'autres passent par mon esprit, tandis que je médite ; et m'aident à distraire mon attention, pendant un moment, des pensées oppressantes de la nuit.
Après un certain temps, je vais à la fenêtre et, en l'ouvrant, je regarde dehors. Le soleil est maintenant au-dessus de l'horizon et l'air, bien que froid, est doux et vif. Graduellement, mon cerveau s'éclaircit, et un sentiment de sécurité, pour le moment, me vient. Quelque peu plus heureux, je descends les escaliers et sors dans le jardin, pour jeter un coup d'œil au chien.
À l'approche de la niche, je suis accueilli par la même puanteur de moisissure qui m'a assailli à la porte hier soir. Chassant un sentiment momentané de peur, j'appelle le chien ; mais il ne fait pas attention, et, après avoir appelé une fois encore, je jette une petite pierre dans la niche. À cela, il bouge, mal à l'aise, et je crie son nom, de nouveau ; mais je ne m'approche pas davantage. Bientôt, ma sœur sort et se joint à moi pour essayer de l'amadouer à sortir de sa niche.
Peu après, la pauvre bête se lève et sort en titubant, d'une démarche étrange. À la lumière du jour, il reste là à osciller d'un côté à l'autre, clignant des yeux bêtement. Je regarde et note que l'horrible blessure est plus large, beaucoup plus large, et semble avoir une apparence blanchâtre et fongueuse. Ma sœur s'approche pour le caresser ; mais je la retiens et lui explique qu'il vaudrait mieux ne pas trop s'approcher de lui pendant quelques jours ; car il est impossible de dire ce qu'il peut avoir ; et qu'il est bon d'être prudent.
Une minute plus tard, elle me quitte ; revenant avec une bassine de restes de nourriture. Elle la place sur le sol, près du chien, et je la pousse à sa portée à l'aide d'une branche brisée sur l'un des arbustes. Pourtant, bien que la viande devrait être tentante, il n'y prête aucune attention ; mais se retire dans sa niche. Il y a encore de l'eau dans son récipient, alors, après quelques instants de conversation, nous retournons à la maison. Je vois bien que ma sœur est très intriguée par ce qui arrive à l'animal ; pourtant, ce serait de la folie, même de lui suggérer la vérité.
La journée s'écoule sans incident ; et la nuit tombe. J'ai décidé de répéter mon expérience de la nuit dernière. Je ne peux dire que ce soit de la sagesse ; pourtant, ma décision est prise. Néanmoins, j'ai pris des précautions ; car j'ai enfoncé des clous robustes derrière chacun des trois verrous qui sécurisent la porte ouvrant du bureau vers les jardins. Cela empêchera, au moins, une récurrence du danger que j'ai couru la nuit dernière.
De dix heures à environ deux heures et demie, je surveille ; mais rien ne se produit ; et, finalement, je trébuche jusqu'au lit, où je m'endors bientôt.
XXVI
LE POINT LUMINEUX
Je me réveille soudainement. Il fait encore noir. Je me retourne, une ou deux fois, dans mes efforts pour me rendormir ; mais je ne peux dormir. Ma tête me fait légèrement mal ; et tour à tour, j'ai chaud et froid. Bientôt, j'abandonne la tentative et tends la main vers les allumettes. Je vais allumer ma bougie et lire un moment ; peut-être pourrai-je dormir après quelque temps. Pendant quelques instants, je tâtonne ; puis ma main touche la boîte ; mais, en l'ouvrant, je suis surpris de voir un point de feu phosphorescent briller dans l'obscurité. Je tends mon autre main et le touche. C'est sur mon poignet. Avec un sentiment de vague alarme, j'allume une lumière, précipitamment, et je regarde ; mais je ne vois rien, hormis une minuscule égratignure.
« Illusion ! » murmuré-je, avec un demi-soupir de soulagement. Puis l'allumette me brûle le doigt, et je la lâche, rapidement. Alors que je cherche à tâtons une autre, la chose brille à nouveau. Je sais, maintenant, que ce n'est pas une illusion. Cette fois, j'allume la bougie et examine l'endroit plus attentivement. Il y a une légère décoloration verdâtre autour de l'égratignure. Je suis intrigué et inquiet. Puis une pensée me vient. Je me souviens du matin après l'apparition de la Chose. Je me souviens que le chien a léché ma main. C'était celle-ci, avec l'égratignure dessus ; bien que je n'aie même pas été conscient de l'avilissement, jusqu'à maintenant. Une peur horrible m'a envahi. Elle se glisse dans mon cerveau : la blessure du chien brille la nuit. Avec un sentiment hébété, je m'assieds sur le bord du lit et essaie de réfléchir ; mais je ne peux pas. Mon cerveau semble engourdi par la terreur pure de cette nouvelle peur.
Le temps passe, ignoré. Une fois, je me redresse et essaie de me persuader que je me trompe ; mais c'est inutile. Dans mon cœur, je n'ai aucun doute.
Heure après heure, je reste assis dans l'obscurité et le silence, et je frissonne, sans espoir...
Le jour est venu et reparti, et c'est à nouveau la nuit.
Ce matin, de bonne heure, j'ai abattu le chien et je l'ai enterré, là-bas parmi les buissons. Ma sœur est surprise et effrayée ; mais je suis désespéré. D'ailleurs, il vaut mieux qu'il en soit ainsi. La hideuse excroissance avait presque dissimulé son côté gauche. Et moi... l'endroit sur mon poignet a grossi, visiblement. À plusieurs reprises, je me suis surpris à marmonner des prières... de petites choses apprises dans l'enfance. Dieu, Dieu Tout-Puissant, aidez-moi ! Je vais devenir fou.
Six jours, et je n'ai rien mangé. C'est la nuit. Je suis assis dans mon fauteuil. Ah, Dieu ! Je me demande si quelqu'un a jamais ressenti l'horreur de la vie que j'en suis venu à connaître ? Je suis enveloppé de terreur. Je sens sans cesse la brûlure de cette effroyable excroissance. Elle a recouvert tout mon bras droit et mon flanc, et commence à grimper le long de mon cou. Demain, elle rongera mon visage. Je deviendrai une terrible masse de corruption vivante. Il n'y a pas d'échappatoire. Pourtant, une pensée m'est venue, née à la vue du râtelier à fusils, à l'autre bout de la pièce. J'ai regardé à nouveau... avec le plus étrange des sentiments. La pensée grandit en moi. Dieu, Tu sais, Tu dois savoir, que la mort est préférable, oui, mille fois préférable à Ceci. Ceci ! Jésus, pardonne-moi, mais je ne peux pas vivre, je ne peux pas, je ne peux pas ! Je n'ose pas ! Je suis hors de toute aide... il ne reste rien d'autre. Cela m'épargnera, au moins, cette ultime horreur...
Je crois que j'ai dû somnoler. Je suis très faible, et oh ! si misérable, si misérable et fatigué... fatigué. Le froissement du papier met mon cerveau à rude épreuve. Mon ouïe semble surnaturellement fine. Je vais rester assis un moment et réfléchir...
« Chut ! J'entends quelque chose, en bas... tout en bas dans les caves. C'est un grincement. Mon Dieu, c'est l'ouverture de la grande trappe en chêne. Qu'est-ce qui peut bien faire cela ? Le grattement de ma plume me rend sourd... Je dois écouter... Il y a des pas dans l'escalier ; d'étranges pas feutrés, qui montent et se rapprochent... Jésus, aie pitié de moi, un vieil homme. Il y a quelque chose qui tâtonne sur la poignée de la porte. Ô Dieu, aide-moi maintenant ! Jésus... La porte s'ouvre... lentement. Quelqu--"
C'est tout.
XXVII
CONCLUSION
Je posai le manuscrit et jetai un regard vers Tonnison : il était assis, fixant l'obscurité. J'attendis une minute ; puis je pris la parole.
— Eh bien ? dis-je.
Il se tourna lentement et me regarda. Ses pensées semblaient s'être évanouies au loin.
— Était-il fou ? demandai-je, en désignant le manuscrit d'un signe de tête.
Tonnison me fixa sans me voir un instant ; puis, ses esprits lui revinrent et, soudain, il comprit ma question.
— Non ! dit-il.
J'ouvris la bouche pour formuler un avis contraire ; car mon sens de la normalité des choses ne me permettait pas de prendre l'histoire au pied de la lettre ; puis je la refermai sans rien dire. D'une certaine manière, la certitude dans la voix de Tonnison ébranla mes doutes. Je me sentis, tout à coup, moins assuré ; bien que je ne fusse en rien convaincu pour autant.
Après quelques instants de silence, Tonnison se leva, raide, et commença à se déshabiller. Il semblait peu enclin à la conversation ; je ne dis donc rien, mais suivis son exemple. J'étais las, bien qu'encore tout imprégné de l'histoire que je venais de lire.
D'une certaine façon, tandis que je me glissais dans mes couvertures, le souvenir des vieux jardins, tels que nous les avions vus, se glissa dans mon esprit. Je me rappelai l'étrange peur que le lieu avait fait naître dans nos cœurs ; et la conviction grandit en moi que Tonnison avait raison.
Il était très tard lorsque nous nous levâmes... près de midi ; car la majeure partie de la nuit avait été passée à lire le manuscrit.
Tonnison était grincheux, et je me sentais mal disposé. La journée était quelque peu morne, et il y avait une pointe de fraîcheur dans l'air. Aucun de nous ne parla d'aller à la pêche. Nous prîmes notre dîner, puis, après cela, nous restâmes simplement assis à fumer en silence.
Peu après, Tonnison réclama le manuscrit : je le lui remis, et il passa la majeure partie de l'après-midi à le lire seul.
C'est pendant qu'il était ainsi occupé qu'une pensée me vint :
— Que dirais-tu de retourner jeter un coup d'œil à... ? Je fis un signe de tête vers l'aval de la rivière.
Tonnison leva les yeux.
— Certainement pas ! dit-il brusquement ; et, d'une certaine manière, je fus moins agacé que soulagé par sa réponse.
Après cela, je le laissai tranquille.
Peu avant l'heure du thé, il me regarda avec curiosité.
— Désolé, mon vieux, si j'ai été un peu brusque avec toi tout à l'heure ; (tout à l'heure, en effet ! il n'avait pas parlé depuis trois heures) mais je n'irais pas là-bas à nouveau, dit-il en indiquant la direction d'un mouvement de tête, pour tout ce que tu pourrais m'offrir. Beurk ! Et il reposa cette chronique de la terreur, de l'espoir et du désespoir d'un homme.
Le lendemain matin, nous nous levâmes tôt et allâmes faire notre baignade habituelle : nous avions en partie secoué la dépression de la veille ; nous prîmes donc nos cannes après le petit-déjeuner et passâmes la journée à notre sport favori.
Après cette journée, nous profitâmes au maximum de nos vacances ; bien que nous attendions tous deux le moment où notre conducteur viendrait ; car nous étions extrêmement impatients de l'interroger, et par son intermédiaire les habitants du minuscule hameau, afin de savoir si l'un d'entre eux pouvait nous donner des informations sur cet étrange jardin, situé à l'écart, au cœur d'une étendue de pays presque inconnue.
Enfin, le jour arriva où nous attendions que le conducteur vienne nous chercher. Il arriva tôt, alors que nous étions encore au lit ; et, la première chose que nous apprîmes, c'est qu'il était à l'ouverture de la tente, demandant si nous avions fait une bonne pêche. Nous répondîmes par l'affirmative ; puis, tous deux ensemble, presque dans le même souffle, nous posâmes la question qui occupait nos esprits : savait-il quelque chose au sujet d'un vieux jardin, d'une grande fosse et d'un lac, situés à quelques kilomètres de là, en descendant la rivière ; et avait-il jamais entendu parler d'une grande maison dans ces parages ?
Non, il ne savait rien, et n'avait rien entendu ; quoique, attendez, il avait entendu une rumeur, il y a bien longtemps, à propos d'une grande et vieille maison solitaire dans la nature sauvage ; mais, s'il se souvenait bien, c'était un lieu abandonné aux fées ; ou, si ce n'était pas le cas, il était certain qu'il y avait quelque chose de « bizarre » à son sujet ; et, de toute façon, il n'en avait rien entendu depuis très longtemps... pas depuis qu'il était tout gamin. Non, il ne pouvait se souvenir de rien de particulier à son propos ; en fait, il ne savait pas qu'il s'en souvenait « du tout, du tout » avant que nous ne l'interrogions.
— Écoutez, dit Tonnison, constatant que c'était à peu près tout ce qu'il pouvait nous dire, faites donc un tour dans le village pendant que nous nous habillons, et découvrez quelque chose, si vous le pouvez.
Avec un salut indéfinissable, l'homme partit pour sa mission ; tandis que nous nous hâtions de nous habiller ; après quoi, nous commençâmes à préparer le petit-déjeuner.
Nous étions justement en train de nous asseoir quand il revint.
— Ils sont tous au lit, les diables de paresseux, monsieur, dit-il, avec une répétition du salut et un regard appréciateur sur les bonnes choses étalées sur notre coffre de provisions, que nous utilisions comme table.
— Oh, eh bien, asseyez-vous, répondit mon ami, et prenez quelque chose à manger avec nous. Ce que l'homme fit sans attendre.
Après le petit-déjeuner, Tonnison l'envoya à nouveau pour la même mission, tandis que nous restions assis à fumer. Il fut absent environ trois quarts d'heure, et, quand il revint, il était évident qu'il avait découvert quelque chose. Il apparaissait qu'il avait entamé la conversation avec un vieil homme du village qui, probablement, en savait plus... bien que ce fût peu de chose... sur l'étrange maison que quiconque d'autre.
La substance de ce savoir était que, dans la jeunesse de cet « homme ancien »... et Dieu sait combien de temps cela remontait... une grande maison s'était dressée au centre des jardins, là où il ne restait plus aujourd'hui que ce fragment de ruine. Cette maison était restée vide pendant très longtemps ; des années avant sa propre naissance. C'était un lieu évité par les gens du village, comme il avait été évité par leurs pères avant eux. On disait beaucoup de choses à son sujet, et toutes étaient mauvaises. Personne ne s'en approchait jamais, ni de jour ni de nuit. Dans le village, c'était un synonyme de tout ce qui est impie et effroyable.
Et puis, un jour, un homme, un étranger, avait traversé le village à cheval et bifurqué vers la rivière, en direction de la Maison, ainsi qu'elle était toujours appelée par les villageois. Quelques heures plus tard, il était revenu par le même chemin vers Ardrahan. Puis, pendant trois mois environ, on n'entendit plus rien. Au bout de ce laps de temps, il réapparut ; mais il était cette fois accompagné d'une femme âgée et d'un grand nombre d'ânes, chargés de divers objets. Ils avaient traversé le village sans s'arrêter et étaient descendus directement le long de la berge, en direction de la Maison.
Depuis ce temps, personne, à l'exception de l'homme qu'ils avaient chargé d'apporter mensuellement les fournitures nécessaires depuis Ardrahan, n'avait jamais vu ni l'un ni l'autre : et lui, personne n'avait jamais pu le faire parler ; il avait évidemment été bien payé pour sa peine.
Les années s'étaient écoulées, sans événement particulier, dans ce petit hameau ; l'homme faisant ses voyages mensuels, régulièrement.
Un jour, il était apparu comme d'habitude pour sa corvée habituelle. Il avait traversé le village sans échanger plus qu'un signe de tête bourru avec les habitants et avait continué vers la Maison. Habituellement, le soir était déjà là avant qu'il n'effectue le voyage de retour. En cette occasion, cependant, il était réapparu au village, quelques heures plus tard, dans un état d'excitation extraordinaire, avec la nouvelle stupéfiante que la Maison avait disparu physiquement, et qu'une fosse prodigieuse béait désormais à l'endroit où elle se dressait.
Cette nouvelle, semble-t-il, excita tant la curiosité des villageois qu'ils surmontèrent leurs craintes et marchèrent en masse vers l'endroit. Là, ils trouvèrent tout exactement tel que le transporteur l'avait décrit.
C'est tout ce que nous pûmes apprendre. Qui était l'auteur du manuscrit, et d'où il venait, nous ne le saurons jamais.
Son identité est, comme il semble l'avoir souhaité, enterrée à jamais.
Ce jour-là, nous quittâmes le village solitaire de Kraighten. Nous n'y sommes jamais retournés depuis.
Parfois, dans mes rêves, je vois cette fosse énorme, entourée, comme elle l'est, de tous côtés par des arbres sauvages et des buissons. Et le bruit de l'eau monte, et se mêle... dans mon sommeil... à d'autres bruits plus sourds ; tandis que, sur tout cela, plane le linceul éternel de l'écume.
Deuil
Une faim farouche règne en mon sein, Je n'avais point rêvé que ce monde, Broyé dans la main de Dieu, pût donner Une telle essence amère d'inquiétude, Une telle douleur que le Chagrin a maintenant jetée Hors de son cœur effroyable, descellé !
Chaque souffle sanglotant n'est qu'un cri, Les battements de mon cœur sont des glas d'agonie, Et mon cerveau tout entier n'a plus qu'une pensée Que jamais plus à travers la vie je ne pourrai (Sauf dans la morsure de la mémoire) Toucher tes mains, toi qui n'es plus rien !
À travers tout le vide de la nuit je cherche, Criant si sourdement vers toi ; Mais tu n'es pas ; et le vaste trône de la nuit Devient une église toute prodigieuse Avec des cloches d'étoiles sonnant le glas pour moi Qui, dans tout l'espace, suis le plus seul !
Affamé, je rampe vers le rivage, Peut-être quelque réconfort m'attend-il Du cœur éternel de la vieille Mer ; Mais voici ! de tout le fond solennel, Des voix lointaines sorties du mystère Semblent demander pourquoi nous sommes séparés !
« Où que j'aille, je suis seul Moi qui, par toi, avais tout le monde. Ma poitrine est une seule douleur enragée Pour ce qui fut, et maintenant s'est envolé Dans le Néant où la vie est jetée Où tout n'est pas, et ne sera plus jamais ! »