LA CROIX BLEUE
Entre le ruban d’argent du matin et le ruban vert et scintillant de la mer, le bateau accosta à Harwich et lâcha une nuée de gens pareils à des mouches, parmi lesquels l’homme que nous devons suivre n’était nullement remarquable, et ne souhaitait d’ailleurs pas l’être. Il n’y avait rien d’étonnant chez lui, si ce n’est un léger contraste entre la gaieté de vacances de ses vêtements et la gravité officielle de son visage. Sa tenue comprenait une veste courte d’un gris pâle, un gilet blanc et un chapeau de paille argenté orné d’un ruban bleu gris. Son visage émacié était sombre par contraste et se terminait par une courte barbe noire qui paraissait espagnole et évoquait une fraise élisabéthaine. Il fumait une cigarette avec le sérieux d’un oisif. Rien en lui n’indiquait que la veste grise recouvrait un revolver chargé, que le gilet blanc couvrait une carte de police, ou que le chapeau de paille dissimulait l’une des plus puissantes intelligences d’Europe. Car il s’agissait de Valentin lui-même, le chef de la police parisienne et le plus célèbre enquêteur du monde ; il arrivait de Bruxelles à Londres pour procéder à la plus grande arrestation du siècle.
Flambeau était en Angleterre. La police de trois pays avait enfin traqué le grand criminel, de Gand à Bruxelles, de Bruxelles au Hook van Holland ; et l’on conjecturait qu’il tirerait quelque avantage de l’inconnu et de la confusion du Congrès eucharistique, qui se tenait alors à Londres. Il voyagerait probablement sous l’apparence d’un employé subalterne ou d’un secrétaire lié à l’événement ; mais, bien entendu, Valentin ne pouvait en être certain ; personne ne pouvait jamais être certain avec Flambeau.
De nombreuses années ont passé depuis que ce colosse du crime a soudain cessé de maintenir le monde dans la tourmente ; et lorsqu’il s’arrêta, comme on le dit après la mort de Roland, une grande paix s’abattit sur la terre. Mais à sa grande époque (j’entends, bien sûr, sa pire), Flambeau était une figure aussi monumentale et internationale que le Kaiser. Presque chaque matin, le quotidien annonçait qu’il avait échappé aux conséquences d’un crime extraordinaire en en commettant un autre. C’était un Gascon d’une stature gigantesque et d’une audace physique peu commune ; les récits les plus fous circulaient sur ses accès d’humour athlétique ; comment il avait retourné le juge d’instruction et l’avait mis la tête en bas, « pour lui éclaircir les idées » ; comment il avait couru rue de Rivoli avec un agent de police sous chaque bras. Il est juste de dire que sa force physique fantastique était généralement employée dans de telles scènes, dépourvues de sang quoique peu dignes ; ses véritables crimes étaient surtout ceux d’un vol ingénieux et à grande échelle. Mais chacun de ses vols était presque un péché nouveau, et ferait une histoire à lui tout seul. C’est lui qui dirigea la grande Compagnie laitière tyrolienne à Londres, sans laiteries, sans vaches, sans charrettes, sans lait, mais avec quelques milliers d’abonnés. Il les servait par la simple opération consistant à déplacer les petits pots de lait des portes des particuliers vers celles de ses propres clients. C’est lui qui avait entretenu une correspondance inexplicable et étroite avec une jeune dame dont tout le courrier était intercepté, grâce à l’extraordinaire astuce consistant à photographier ses messages de manière infinitésimale sur les lamelles d’un microscope. Une simplicité balayante marquait cependant nombre de ses expériences. On dit qu’il repeignit un jour tous les numéros d’une rue au milieu de la nuit simplement pour attirer un voyageur dans un piège. Il est tout à fait certain qu’il inventa une boîte aux lettres portative qu’il installa aux coins de banlieues tranquilles, avec l’espoir que des inconnus y déposeraient des mandats-poste. Enfin, il était connu comme un acrobate saisissant ; malgré sa silhouette imposante, il pouvait bondir comme une sauterelle et se fondre dans la cime des arbres comme un singe. C’est pourquoi le grand Valentin, lorsqu’il se mit en route pour trouver Flambeau, était parfaitement conscient que ses aventures ne prendraient pas fin dès qu’il l’aurait trouvé.
Mais comment le trouverait-il ? Sur ce point, les idées du grand Valentin étaient encore en cours d’élaboration.
Il y avait une chose que Flambeau, avec toute son habileté de déguisement, ne pouvait masquer : sa taille singulière. Si l’œil vif de Valentin avait surpris une marchande de pommes de grande taille, un grenadier de haute taille, ou même une duchesse passablement grande, il aurait pu les arrêter sur-le-champ. Mais tout au long de son train, il n’y avait personne qui pût être Flambeau déguisé, pas plus qu’un chat ne peut être une girafe déguisée. Il s’était déjà assuré du compte des personnes présentes sur le bateau ; et les personnes récupérées à Harwich ou durant le voyage se limitaient assurément à six. Il y avait un petit employé de chemin de fer se rendant au terminus, trois maraîchers assez petits récupérés deux stations plus loin, une veuve très petite venant d’une petite ville de l’Essex, et un prêtre catholique très petit venant d’un petit village de l’Essex. En arrivant au dernier cas, Valentin renonça et manqua d’en rire. Le petit prêtre était l’essence même de ces plaines de l’Est ; il avait le visage aussi rond et terne qu’une boulette du Norfolk ; il avait des yeux aussi vides que la mer du Nord ; il portait plusieurs paquets en papier kraft, qu’il était tout à fait incapable de rassembler. Le Congrès eucharistique avait sans doute aspiré hors de leur stagnation locale bon nombre de ces créatures, aveugles et désemparées, pareilles à des taupes déterrées. Valentin était un sceptique du style sévère français et ne pouvait avoir aucune affection pour les prêtres. Mais il pouvait éprouver de la pitié pour eux, et celui-ci en aurait suscité chez n’importe qui. Il avait un grand parapluie élimé qui tombait constamment par terre. Il ne semblait pas savoir quel était le bon côté de son billet de retour. Il expliqua avec une simplicité de benêt à tout le monde dans le wagon qu’il devait faire attention, car il avait quelque chose fait de « vrai argent avec des pierres bleues » dans l’un de ses paquets en papier kraft. Son mélange singulier de platitude de l’Essex et de simplicité sainte amusa continuellement le Français jusqu’à ce que le prêtre arrive (on ne sait comment) à Tottenham avec tous ses paquets, et revienne chercher son parapluie. Lorsqu’il fit ce dernier geste, Valentin eut même la bonté de l’avertir de ne pas prendre soin de l’argent en racontant à tout le monde ce qu’il contenait. Mais à quiconque il parlait, Valentin gardait l’œil ouvert pour quelqu’un d’autre ; il guettait sans relâche quiconque, riche ou pauvre, homme ou femme, qui atteignait bien le mètre quatre-vingt-dix ; car Flambeau dépassait cette taille de dix centimètres.
Il descendit néanmoins à Liverpool Street, tout à fait consciencieusement assuré de ne pas avoir manqué le criminel jusqu’ici. Il se rendit ensuite à Scotland Yard pour régulariser sa position et organiser une assistance en cas de besoin ; il alluma alors une autre cigarette et partit pour une longue promenade dans les rues de Londres. Alors qu’il marchait dans les rues et les squares au-delà de Victoria, il s’arrêta soudain et resta immobile. C’était une place étrange et calme, très typique de Londres, pleine d’un silence accidentel. Les hautes maisons plates alentour paraissaient à la fois prospères et inhabitées ; le carré de verdure au centre semblait aussi désert qu’un îlot vert du Pacifique. L’un des quatre côtés était beaucoup plus élevé que les autres, comme une estrade ; et la ligne de ce côté était rompue par l’un des accidents admirables de Londres : un restaurant qui semblait s’être égaré depuis Soho. C’était un objet déraisonnablement attirant, avec des plantes naines en pots et de longs stores rayés jaune citron et blanc. Il se dressait particulièrement haut au-dessus de la rue, et, selon la manière habituelle et disparate de Londres, une volée de marches partant de la rue montait vers la porte d’entrée presque comme un escalier de secours monterait jusqu’à une fenêtre du premier étage. Valentin se tint là et fuma devant les stores jaune et blanc en les observant longuement.
La chose la plus incroyable à propos des miracles, c’est qu’ils se produisent. Quelques nuages dans le ciel se rejoignent effectivement pour former la forme fixe d’un œil humain. Un arbre se dresse bel et bien dans le paysage d’un voyage incertain sous la forme exacte et complexe d’un point d’interrogation. J’ai vu ces deux choses moi-même au cours des derniers jours. Nelson meurt bien à l’instant de la victoire ; et un homme nommé Williams assassine tout à fait accidentellement un homme nommé Williamson ; cela ressemble à une sorte d’infanticide. En bref, il existe dans la vie un élément de coïncidence féerique que les gens qui ne comptent que sur le prosaïque peuvent perpétuellement manquer. Comme cela a été bien exprimé dans le paradoxe de Poe, la sagesse devrait compter sur l’imprévu.
Aristide Valentin était profondément français ; et l’intelligence française est l’intelligence spéciale et unique. Il n’était pas une « machine à penser » ; car c’est là une phrase écervelée du fatalisme et du matérialisme modernes. Une machine n’est une machine que parce qu’elle ne peut pas penser. Mais il était un homme pensant, et un homme simple en même temps. Tous ses merveilleux succès, qui ressemblaient à des tours de magie, avaient été obtenus par une logique laborieuse, par une pensée française claire et banale. Les Français électrisent le monde non pas en lançant des paradoxes, ils l’électrisent en mettant en pratique un truisme. Ils poussent un truisme si loin, comme lors de la Révolution française. Mais précisément parce que Valentin comprenait la raison, il comprenait les limites de la raison. Seul un homme qui ne connaît rien aux moteurs parle de conduire sans essence ; seul un homme qui ne connaît rien à la raison parle de raisonner sans principes premiers forts et incontestés. Ici, il n’avait aucun principe premier fort. Flambeau avait été manqué à Harwich ; et s’il était à Londres, il pouvait être n’importe qui, du grand vagabond sur Wimbledon Common au grand maître de cérémonie à l’hôtel Metropole. Dans un tel état de nudité cognitive, Valentin avait une vision et une méthode qui lui étaient propres.
Dans de tels cas, il comptait sur l’imprévu. Dans de tels cas, lorsqu’il ne pouvait suivre le fil de la raison, il suivait froidement et prudemment le fil de l’irrationnel. Au lieu d’aller aux bons endroits — banques, postes de police, rendez-vous — il se rendait systématiquement aux mauvais endroits ; il frappait à chaque maison vide, s’engouffrait dans chaque impasse, remontait chaque ruelle bloquée par des détritus, faisait le tour de chaque croissant qui le menait inutilement hors de son chemin. Il défendait cette démarche insensée de manière tout à fait logique. Il disait que si l’on avait un indice, c’était la pire des façons de faire ; mais que si l’on n’avait aucun indice, c’était la meilleure, car il y avait juste une chance pour que n’importe quelle bizarrerie qui attrapait l’œil du poursuivant soit la même que celle qui avait attrapé l’œil du poursuivi. Quelque part, un homme doit bien commencer, et il vaut mieux que ce soit là où un autre homme pourrait s’arrêter. Quelque chose dans cette volée de marches montant vers la boutique, quelque chose dans le calme et l’étrangeté du restaurant, réveilla toute la rare fantaisie romantique du détective et le poussa à frapper au hasard. Il monta les marches et, s’asseyant à une table près de la fenêtre, demanda une tasse de café noir.
C’était le milieu de la matinée et il n’avait pas déjeuné ; le léger encombrement des autres petits-déjeuners traînait sur la table pour lui rappeler sa faim ; et ajoutant un œuf poché à sa commande, il se mit pensivement à verser du sucre blanc dans son café, songeant tout le temps à Flambeau. Il se souvint comment Flambeau s’était échappé, une fois grâce à une paire de ciseaux à ongles, et une fois grâce à une maison en feu ; une fois en devant payer une lettre non affranchie, et une fois en incitant les gens à regarder à travers un télescope une comète qui pourrait détruire le monde. Il pensait que son cerveau de détective était aussi bon que celui du criminel, ce qui était vrai. Mais il réalisait pleinement le désavantage. « Le criminel est l’artiste créateur ; le détective n’est que le critique », dit-il avec un sourire amer, et il leva lentement sa tasse de café à ses lèvres, pour la reposer très rapidement. Il y avait mis du sel.
Il regarda le récipient d’où venait la poudre argentée ; c’était certainement un sucrier ; aussi indubitablement destiné au sucre qu’une bouteille de champagne au champagne. Il se demanda pourquoi ils garderaient du sel dedans. Il regarda s’il y avait d’autres récipients plus orthodoxes. Oui ; il y avait deux salières bien pleines. Peut-être y avait-il une spécialité dans le condiment des salières. Il goûta : c’était du sucre. Puis il regarda autour de lui dans le restaurant avec un air d’intérêt rafraîchi, pour voir s’il y avait d’autres traces de ce goût artistique singulier qui met le sucre dans les salières et le sel dans le sucrier. Hormis une étrange éclaboussure d’un liquide sombre sur l’un des murs tapissés de papier blanc, l’endroit semblait propre, gai et ordinaire. Il sonna pour appeler le garçon.
Quand ce fonctionnaire accourut, les cheveux ébouriffés et les yeux un peu chassieux en cette heure matinale, le détective (qui n’était pas sans apprécier les formes les plus simples d’humour) lui demanda de goûter le sucre et de voir s’il était à la hauteur de la haute réputation de l’hôtel. Le résultat fut que le garçon bâilla soudainement et se réveilla.
« Faites-vous cette délicate plaisanterie à vos clients tous les matins ? » demanda Valentin. « Changer le sel et le sucre ne finit-il jamais par vous lasser en tant que farce ? »
Le garçon, quand cette ironie devint plus claire, l’assura en bégayant que l’établissement n’avait certainement pas une telle intention ; ce devait être une erreur des plus curieuses. Il ramassa le sucrier et l’examina ; il ramassa la salière et l’examina, son visage devenant de plus en plus perplexe. Enfin, il s’excusa brusquement et, s’éloignant en hâte, revint en quelques secondes avec le propriétaire. Le propriétaire examina lui aussi le sucrier, puis la salière ; le propriétaire parut également perplexe.
Soudain, le garçon sembla devenir incapable de s’exprimer, tant les mots se bousculèrent.
« Je pense, » bégaya-t-il avec empressement, « je pense que ce sont ces deux ecclésiastiques. »
« Quels deux ecclésiastiques ? »
« Les deux ecclésiastiques, » dit le garçon, « qui ont jeté de la soupe au mur. »
« Jeté de la soupe au mur ? » répéta Valentin, sûr qu’il devait s’agir d’une singulière métaphore italienne.
« Oui, oui, » dit l’employé avec excitation, en pointant l’éclaboussure sombre sur le papier blanc ; « ils l’ont jetée là-bas sur le mur. »
Valentin adressa sa question au propriétaire, qui vint à sa rescousse avec des rapports plus complets.
« Oui, monsieur, » dit-il, « c’est tout à fait vrai, bien que je ne suppose pas que cela ait un rapport avec le sucre et le sel. Deux ecclésiastiques sont entrés et ont bu de la soupe ici très tôt, dès que les volets ont été levés. C’étaient tous deux des gens très calmes et respectables ; l’un d’eux a payé l’addition et est sorti ; l’autre, qui semblait être un esprit beaucoup plus lent, a mis quelques minutes de plus à rassembler ses affaires. Mais il est parti à la fin. Seulement, l’instant avant de mettre le pied dans la rue, il a délibérément ramassé sa tasse, qu’il n’avait qu’à moitié vidée, et a jeté la soupe en plein sur le mur. J’étais dans l’arrière-boutique moi-même, tout comme le garçon ; je n’ai donc pu sortir à temps que pour trouver le mur éclaboussé et la boutique vide. Cela ne fait pas de dégâts particuliers, mais c’était d’une impudence confondante ; et j’ai essayé de rattraper les hommes dans la rue. Ils étaient trop loin cependant ; j’ai seulement remarqué qu’ils ont tourné au coin suivant dans Carstairs Street. »
Le détective était debout, chapeau ajusté et canne à la main. Il avait déjà décidé que dans l’obscurité universelle de son esprit, il ne pouvait suivre que le premier doigt étrange qui montrait la voie ; et ce doigt était assez étrange. Payant son addition et faisant claquer les portes vitrées derrière lui, il fut bientôt en train de pivoter vers l’autre rue.
Il fut heureux que, même dans ces moments de fièvre, son œil restât froid et vif. Quelque chose sur une devanture de magasin passa devant lui comme un simple flash ; pourtant, il revint sur ses pas pour l’observer. La boutique était celle d’un marchand de fruits et légumes populaire, un éventaire de marchandises disposé en plein air et étiqueté clairement avec leurs noms et leurs prix. Dans les deux compartiments les plus en vue se trouvaient deux tas, d’oranges et de noix respectivement. Sur le tas de noix reposait un morceau de carton sur lequel était écrit à la craie bleue audacieuse : « Meilleures oranges tangerine, deux pour un penny. » Sur les oranges se trouvait la description tout aussi claire et exacte : « Les plus fines noix du Brésil, 4d. la livre. » M. Valentin regarda ces deux pancartes et imagina qu’il avait déjà rencontré cette forme d’humour hautement subtile auparavant, et assez récemment. Il attira l’attention du marchand au visage rouge, qui regardait assez maussadement la rue, sur cette inexactitude dans ses annonces. Le marchand ne dit rien, mais remit brusquement chaque carte à sa place. Le détective, s’appuyant élégamment sur sa canne, continua de scruter la boutique. Enfin, il dit : « Veuillez m’excuser de mon apparente impertinence, mon brave monsieur, mais j’aimerais vous poser une question de psychologie expérimentale et d’association d’idées. »
Le commerçant au visage rouge le regarda avec un œil menaçant ; mais il continua gaiement, en balançant sa canne : « Pourquoi, » poursuivit-il, « pourquoi deux tickets mal placés dans une boutique de primeurs ressemblent-ils à un chapeau de curé venu à Londres pour des vacances ? Ou, au cas où je ne me ferais pas comprendre, quelle est l’association mystique qui relie l’idée de noix marquées comme des oranges à l’idée de deux ecclésiastiques, l’un grand et l’autre petit ? »
Les yeux du commerçant sortirent de leur orbite comme ceux d’un escargot ; il sembla vraiment, pendant un instant, sur le point de se jeter sur l’étranger. Enfin, il bégaya avec colère : « Je ne sais pas ce que vous avez à voir avec ça, mais si vous êtes l’un de leurs amis, vous pouvez leur dire de ma part que je leur casserai la gueule, pasteurs ou non, s’ils renversent encore mes pommes. »
« Vraiment ? » demanda le détective avec une grande sympathie. « Ont-ils renversé vos pommes ? »
« L’un d’eux l’a fait, » dit le marchand échauffé ; « il les a fait rouler dans toute la rue. J’aurais attrapé l’imbécile si je n’avais pas eu à les ramasser. »
« Par où ces pasteurs sont-ils allés ? » demanda Valentin.
« Remontez cette deuxième rue sur le côté gauche, puis traversez le square, » répondit l’autre promptement.
« Merci, » répondit Valentin, et il disparut comme une fée. De l’autre côté du deuxième square, il trouva un agent de police et dit : « C’est urgent, officier ; avez-vous vu deux ecclésiastiques en chapeau de curé ? »
L’agent de police commença à rire lourdement. « J’en ai vu, monsieur ; et si vous voulez mon avis, l’un d’eux était ivre. Il se tenait au milieu de la route, tellement désorienté que… »
« Par où sont-ils allés ? » trancha Valentin.
« Ils ont pris un de ces bus jaunes là-bas, » répondit l’homme ; « ceux qui vont à Hampstead. »
Valentin produisit sa carte officielle et dit très rapidement : « Appelez deux de vos hommes pour venir avec moi en poursuite, » et traversa la rue avec une énergie si contagieuse que l’agent de police pondéreux fut poussé à une obéissance presque agile. En une minute et demie, le détective français fut rejoint sur le trottoir opposé par un inspecteur et un homme en civil.
« Eh bien, monsieur, » commença le premier avec une importance souriante, « et que peut... ? »
Valentin pointa soudainement sa canne. « Je vous le dirai sur le toit de cet omnibus, » dit-il, et il s’élança et se faufila à travers l’enchevêtrement de la circulation. Lorsque tous trois s’affaissèrent, haletants, sur les sièges supérieurs du véhicule jaune, l’inspecteur dit : « Nous pourrions aller quatre fois plus vite en taxi. »
« Très vrai, » répondit leur chef placidement, « si seulement nous avions une idée de l’endroit où nous allons. »
« Eh bien, où allez-vous ? » demanda l’autre en le fixant.
Valentin fuma en fronçant les sourcils pendant quelques secondes ; puis, retirant sa cigarette, il dit : « Si vous savez ce qu’un homme fait, passez devant lui ; mais si vous voulez deviner ce qu’il fait, restez derrière lui. Errez quand il erre ; arrêtez-vous quand il s’arrête ; voyagez aussi lentement que lui. Alors vous pourrez voir ce qu’il a vu et agir comme il a agi. Tout ce que nous pouvons faire, c’est garder les yeux grands ouverts pour la moindre étrangeté. »
« Quel genre d’étrangeté voulez-vous dire ? » demanda l’inspecteur.
« N’importe quel genre d’étrangeté, » répondit Valentin, et il retomba dans un silence obstiné.
L’autobus jaune monta péniblement les routes du nord pendant ce qui sembla durer des heures ; le grand détective ne voulut pas donner plus d’explications, et peut-être ses assistants ressentaient-ils un doute silencieux et croissant quant à sa mission. Peut-être ressentaient-ils aussi, silencieusement et de plus en plus, le besoin de déjeuner, car les heures s’étiraient bien au-delà de l’heure habituelle du repas, et les longues routes de la banlieue nord de Londres semblaient s’allonger, lieue après lieue, comme une infernale lunette d’approche. C’était l’un de ces voyages où l’on a sans cesse le sentiment d’être enfin arrivé au bout de l’univers, pour découvrir qu’on n’est qu’au début de Tufnell Park. Londres s’éteignait dans des tavernes délabrées et d’attristants terrains vagues, puis renaissait inexplicablement dans des avenues flamboyantes et des hôtels criards. C’était comme traverser treize cités vulgaires et distinctes qui se touchaient à peine. Mais bien que le crépuscule hivernal commençât déjà à menacer la route devant eux, le détective parisien restait assis, silencieux et vigilant, observant les façades des rues qui défilaient de chaque côté. Lorsqu’ils eurent laissé derrière eux Camden Town, les policiers étaient presque endormis ; du moins, ils firent un bond lorsque Valentin se redressa brusquement, posa une main sur l’épaule de chacun d’eux et cria au conducteur de s’arrêter.
Ils dégringolèrent les marches sur la route sans réaliser pourquoi ils avaient été débarqués ; lorsqu’ils cherchèrent des explications du regard, ils trouvèrent Valentin pointant triomphalement le doigt vers une fenêtre sur le côté gauche de la rue. C’était une grande fenêtre, faisant partie de la longue façade d’un débit de boissons doré et palatial ; c’était la partie réservée à la restauration respectable, marquée « Restaurant ». Cette fenêtre, comme toutes les autres le long de la devanture de l’établissement, était en verre dépoli et orné ; mais au milieu, il y avait un grand impact noir, comme une étoile dans la glace.
« Notre piste, enfin, » s’écria Valentin en agitant sa canne ; « l’endroit avec la fenêtre brisée. »
« Quelle fenêtre ? Quelle piste ? » demanda son assistant principal. « Pourquoi, quelle preuve y a-t-il que cela ait le moindre rapport avec eux ? »
Valentin manqua de briser sa canne de bambou de rage.
« Une preuve ! » s’écria-t-il. « Bon Dieu ! l’homme cherche une preuve ! Eh bien, évidemment, il y a vingt chances contre une que cela n’ait aucun rapport avec eux. Mais que pouvons-nous faire d’autre ? Ne voyez-vous pas que nous devons soit suivre une folle possibilité, soit rentrer nous coucher ? » Il entra en trombe dans le restaurant, suivi par ses compagnons, et ils furent bientôt attablés pour un déjeuner tardif, observant l’étoile de verre brisé de l’intérieur. Non que cela leur apprît grand-chose, même alors.
« Vous avez une vitre cassée, je vois, » dit Valentin au serveur au moment de payer l’addition.
« Oui, monsieur, » répondit l’employé en se penchant avec empressement sur la monnaie, à laquelle Valentin ajouta silencieusement un pourboire énorme. Le serveur se redressa avec une animation douce mais indéniable.
« Ah, oui, monsieur, » dit-il. « C’est une histoire très étrange, monsieur. »
« Vraiment ? Racontez-nous ça, » dit le détective avec une curiosité nonchalante.
« Eh bien, deux messieurs en noir sont entrés, » dit le serveur ; « deux de ces pasteurs étrangers qui courent partout. Ils ont pris un petit déjeuner bon marché et tranquille, et l’un d’eux a payé et est sorti. L’autre était sur le point de le rejoindre quand j’ai regardé à nouveau ma monnaie et que j’ai découvert qu’il m’avait payé plus de trois fois la somme. "Hé," dis-je au gars qui était presque à la porte, "vous avez payé trop cher." "Oh," dit-il, très calme, "c’est vrai ?" "Oui," dis-je, et je saisis l’addition pour la lui montrer. Eh bien, ça, c’était un choc. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda son interlocuteur.
« Eh bien, j’aurais juré sur sept bibles que j’avais mis 4 shillings sur cette note. Mais là, je voyais que j’avais mis 14 shillings, aussi clair que de l’encre. »
« Et alors ? » cria Valentin, se déplaçant lentement, mais avec des yeux ardents, « et ensuite ? »
« Le pasteur à la porte dit tout sereinement : "Désolé de mettre le désordre dans vos comptes, mais cela paiera la fenêtre." "Quelle fenêtre ?" dis-je. "Celle que je vais casser," répondit-il, et il fracassa cette satanée vitre avec son parapluie. »
Les trois enquêteurs poussèrent une exclamation ; et l’inspecteur dit à voix basse : « Sommes-nous aux trousses de fous évadés ? » Le serveur poursuivit avec un certain goût pour l’histoire ridicule :
« J’étais tellement hébété pendant une seconde que je n’ai rien pu faire. L’homme est sorti de l’établissement et a rejoint son ami juste au coin de la rue. Puis ils sont allés si vite dans Bullock Street que je n’ai pas pu les rattraper, même en courant autour des comptoirs. »
« Bullock Street, » dit le détective, et il s’élança dans cette artère aussi rapidement que l’étrange couple qu’il poursuivait.
Leur trajet les mena maintenant à travers des passages de briques nues semblables à des tunnels ; des rues avec peu de lumières et encore moins de fenêtres ; des rues qui semblaient bâties à partir des faces cachées de tout et de partout. Le crépuscule s’épaississait, et il n’était pas facile, même pour les policiers londoniens, de deviner dans quelle direction exacte ils avançaient. L’inspecteur, cependant, était assez certain qu’ils finiraient par atteindre une partie de Hampstead Heath. Soudain, une fenêtre bombée éclairée au gaz perça le crépuscule bleu comme une lanterne sourde ; et Valentin s’arrêta un instant devant une petite confiserie voyante. Après une hésitation, il entra ; il se tint au milieu des couleurs criardes des confiseries avec une gravité totale et acheta treize cigares en chocolat avec un soin particulier. Il préparait clairement une entrée en matière ; mais il n’en eut pas besoin.
Une jeune femme anguleuse, à l’âge incertain, dans la boutique avait considéré son apparence élégante avec une interrogation purement machinale ; mais lorsqu’elle vit la porte derrière lui bloquée par l’uniforme bleu de l’inspecteur, ses yeux semblèrent s’éveiller.
« Oh, » dit-elle, « si vous venez pour ce paquet, je l’ai déjà envoyé. »
« Paquet ? » répéta Valentin ; et ce fut à son tour d’avoir l’air interrogateur.
« Je veux dire le paquet que le monsieur a laissé... le monsieur pasteur. »
« Pour l’amour du ciel, » dit Valentin, se penchant en avant avec son premier aveu réel d’empressement, « pour l’amour du ciel, dites-nous ce qui s’est passé exactement. »
« Eh bien, » dit la femme un peu dubitative, « les pasteurs sont entrés il y a environ une demi-heure, ont acheté des menthes, ont discuté un peu, puis sont partis vers la Heath. Mais une seconde après, l’un d’eux revient en courant dans la boutique et dit : "Ai-je laissé un paquet ?" Eh bien, j’ai regardé partout et je n’en ai pas vu ; alors il dit : "Tant pis ; mais s’il devait réapparaître, s’il vous plaît, postez-le à cette adresse," et il m’a laissé l’adresse et un shilling pour mon dérangement. Et effectivement, bien que j’aie cru avoir regardé partout, j’ai trouvé qu’il avait laissé un paquet en papier brun, alors je l’ai posté à l’endroit indiqué. Je ne me souviens plus de l’adresse maintenant ; c’était quelque part à Westminster. Mais comme la chose semblait si importante, j’ai pensé que la police était peut-être venue pour cela. »
« C’est bien le cas, » dit Valentin brusquement. « Hampstead Heath est-il près d’ici ? »
« Tout droit pendant quinze minutes, » dit la femme, « et vous arriverez en plein air. » Valentin s’élança hors de la boutique et commença à courir. Les autres détectives le suivirent à un trot réticent.
La rue qu’ils empruntèrent était si étroite et fermée par des ombres que lorsqu’ils débouchèrent de façon inattendue sur la lande immense et le vaste ciel, ils furent surpris de voir que le soir était encore si clair et limpide. Un dôme parfait vert paon s’enfonçait dans l’or au milieu des arbres noircissants et des lointains violet sombre. La teinte verte lumineuse était juste assez profonde pour faire ressortir en points de cristal une ou deux étoiles. Tout ce qui restait de la lumière du jour gisait dans un scintillement doré sur le bord de Hampstead et ce creux populaire que l’on appelle la Vale of Health. Les promeneurs qui parcourent cette région n’étaient pas totalement dispersés ; quelques couples étaient assis sans forme sur des bancs ; et ici et là, une jeune fille au loin poussait encore des cris sur l’une des balançoires. La gloire du ciel s’approfondissait et s’assombrissait autour de la sublime vulgarité de l’homme ; et se tenant sur la pente et regardant à travers la vallée, Valentin contempla la chose qu’il cherchait.
Parmi les groupes noirs et épars dans le lointain, il en était un particulièrement noir qui ne se dispersait pas — un groupe de deux silhouettes vêtues en ecclésiastiques. Bien qu’ils semblassent aussi petits que des insectes, Valentin pouvait voir que l’un d’eux était beaucoup plus petit que l’autre. Bien que l’autre eût une courbure d’étudiant et une allure discrète, il pouvait voir que l’homme mesurait bien plus d’un mètre quatre-vingts. Il serra les dents et s’avança, faisant tournoyer sa canne avec impatience. Au moment où il eut substantiellement diminué la distance et magnifié les deux silhouettes noires comme dans un vaste microscope, il perçut autre chose ; quelque chose qui le surprit, et pourtant à quoi il s’était en quelque sorte attendu. Quel que fût le grand prêtre, il ne pouvait y avoir aucun doute sur l’identité du plus petit. C’était son ami du train de Harwich, le petit curé trapu de l’Essex à qui il avait donné des avertissements sur ses paquets en papier brun.
Maintenant, pour ce qui était de cela, tout s’emboîtait de manière finale et rationnelle. Valentin avait appris par ses recherches ce matin-là qu’un Père Brown de l’Essex apportait une croix d’argent avec des saphirs, une relique de valeur considérable, pour la montrer à certains des prêtres étrangers au congrès. C’était sans aucun doute l’« argent avec des pierres bleues » ; et le Père Brown était sans aucun doute le petit innocent dans le train. Maintenant, il n’y avait rien d’étonnant au fait que ce que Valentin avait découvert, Flambeau l’avait découvert aussi ; Flambeau découvrait tout. De même, il n’y avait rien d’étonnant au fait que, lorsqu’il avait entendu parler d’une croix en saphir, Flambeau ait essayé de la voler ; c’était la chose la plus naturelle dans toute l’histoire naturelle. Et très certainement, il n’y avait rien d’étonnant au fait que Flambeau ait eu la partie belle avec un mouton aussi stupide que l’homme au parapluie et aux paquets. C’était le genre d’homme que n’importe qui pouvait mener en laisse jusqu’au pôle Nord ; il n’était pas surprenant qu’un acteur comme Flambeau, déguisé en prêtre, puisse le mener à Hampstead Heath. Jusque-là, le crime semblait assez clair ; et tandis que le détective plaignait le prêtre pour son impuissance, il méprisait presque Flambeau de se rabaisser à une victime aussi crédule. Mais quand Valentin pensait à tout ce qui s’était passé entre-temps, à tout ce qui l’avait conduit à son triomphe, il se creusait la tête pour trouver la moindre raison à tout cela. Qu’est-ce que le vol d’une croix bleue et argent à un prêtre de l’Essex avait à voir avec le fait de jeter de la soupe sur du papier peint ? Qu’est-ce que cela avait à voir avec le fait d’appeler des noix des oranges, ou de payer pour des fenêtres d’abord et de les briser ensuite ? Il était arrivé au bout de sa traque ; pourtant, il avait en quelque sorte manqué le milieu. Lorsqu’il échouait (ce qui était rare), il avait généralement saisi l’indice, mais manqué le criminel. Ici, il avait saisi le criminel, mais il ne parvenait toujours pas à saisir l’indice.
Les deux silhouettes qu’ils suivaient rampaient comme des mouches noires sur l’immense contour vert d’une colline. Ils étaient manifestement plongés dans la conversation et ne remarquaient peut-être pas où ils allaient ; mais ils se dirigeaient certainement vers les hauteurs plus sauvages et plus silencieuses de la Heath. À mesure que leurs poursuivants les rattrapaient, ces derniers devaient adopter les attitudes peu dignes du chasseur de cerfs, se tapir derrière des bouquets d’arbres et même ramper prostrés dans l’herbe haute. Par ces ingéniosités maladroites, les chasseurs arrivèrent assez près de leur proie pour entendre le murmure de la discussion, mais aucun mot ne put être distingué, à l’exception du mot « raison » qui revenait fréquemment dans une voix aiguë et presque enfantine. Une fois passé un creux abrupt et un enchevêtrement dense de fourrés, les détectives perdirent de vue les deux silhouettes qu’ils suivaient. Ils ne retrouvèrent la trace qu’après dix minutes angoissantes, et celle-ci contourna le sommet d’un grand dôme de colline surplombant un amphithéâtre de paysages crépusculaires riches et désolés. Sous un arbre dans ce lieu dominant mais négligé se trouvait un vieux banc de bois délabré. Sur ce banc étaient assis les deux prêtres, toujours en sérieuse discussion. Le vert et l’or somptueux s’accrochaient encore à l’horizon assombri ; mais le dôme au-dessus virait lentement du vert paon au bleu paon, et les étoiles se détachaient de plus en plus comme des joyaux solides. Faisant signe en silence à ses suiveurs, Valentin réussit à ramper derrière le grand arbre ramifié et, se tenant là dans un silence mortel, entendit pour la première fois les paroles des étranges prêtres.
Après avoir écouté pendant une minute et demie, il fut saisi d’un doute diabolique. Peut-être avait-il traîné les deux policiers anglais dans les étendues d’une lande nocturne pour une mission pas plus sensée que de chercher des figues sur des chardons. Car les deux prêtres parlaient exactement comme des prêtres, pieusement, avec érudition et loisir, des énigmes les plus aériennes de la théologie. Le petit prêtre de l’Essex parlait plus simplement, son visage rond tourné vers les étoiles qui s’intensifiaient ; l’autre parlait la tête baissée, comme s’il n’était même pas digne de les regarder. Mais aucune conversation plus innocemment cléricale n’aurait pu être entendue dans n’importe quel cloître italien blanc ou cathédrale espagnole noire.
La première chose qu’il entendit fut la fin d’une des phrases du Père Brown, qui terminait : « ... ce qu’ils entendaient réellement au Moyen Âge par l’incorruptibilité des cieux. »
Le prêtre plus grand hocha la tête inclinée et dit :
« Ah, oui, ces infidèles modernes en appellent à leur raison ; mais qui peut contempler ces millions de mondes et ne pas sentir qu’il peut bien exister des univers merveilleux au-dessus de nous où la raison est absolument déraisonnable ? »
« Non, » dit l’autre prêtre ; « la raison est toujours raisonnable, même dans les limbes ultimes, sur la frontière perdue des choses. Je sais que les gens accusent l’Église d’abaisser la raison, mais c’est exactement le contraire. Seule sur terre, l’Église rend la raison réellement suprême. Seule sur terre, l’Église affirme que Dieu lui-même est lié par la raison. »
L’autre prêtre leva son visage austère vers le ciel étoilé et dit :
« Pourtant, qui sait si dans cet univers infini... ? »
« Infini physiquement seulement, » dit le petit prêtre, se tournant brusquement sur son siège, « pas infini au sens d’échapper aux lois de la vérité. »
Valentin, derrière son arbre, s’arrachait les ongles dans une fureur silencieuse. Il semblait presque entendre les ricanements des détectives anglais qu’il avait menés si loin sur une supposition fantastique, seulement pour écouter les commérages métaphysiques de deux doux vieux pasteurs. Dans son impatience, il perdit la réponse tout aussi élaborée du grand ecclésiastique, et lorsqu’il écouta à nouveau, c’était encore le Père Brown qui parlait :
« La raison et la justice saisissent l’étoile la plus lointaine et la plus isolée. Regardez ces étoiles. Ne dirait-on pas qu’il s’agit de diamants et de saphirs individuels ? Eh bien, vous pouvez imaginer toute la botanique ou la géologie folle que vous voulez. Pensez à des forêts d’adamant avec des feuilles de brillants. Pensez que la lune est une lune bleue, un unique saphir éléphantesque. Mais n’allez pas imaginer que toute cette astronomie frénétique changerait le moins du monde à la raison et à la justice de la conduite. Sur des plaines d’opale, sous des falaises taillées dans la perle, vous trouveriez toujours un panneau : "Tu ne voleras point." »
Valentin était sur le point de se lever de sa position rigide et accroupie et de ramper aussi doucement que possible, terrassé par la seule grande folie de sa vie. Mais quelque chose dans le silence même du grand prêtre le fit s’arrêter jusqu’à ce que ce dernier parle. Lorsqu’enfin il parla, il dit simplement, la tête baissée et les mains sur les genoux :
« Eh bien, je pense que d’autres mondes pourraient peut-être s’élever plus haut que notre raison. Le mystère du ciel est insondable, et pour ma part, je ne peux que baisser la tête. »
Puis, le front toujours courbé et sans changer d’un iota son attitude ou sa voix, il ajouta :
« Donnez-moi juste cette croix en saphir, voulez-vous ? Nous sommes tout seuls ici, et je pourrais vous mettre en pièces comme une poupée de paille. »
La voix et l’attitude absolument inchangées ajoutaient une étrange violence à ce changement choquant de ton. Mais le gardien de la relique ne sembla tourner la tête que de la plus petite section de la boussole. Il semblait toujours avoir un visage quelque peu niais tourné vers les étoiles. Peut-être n’avait-il pas compris. Ou peut-être avait-il compris et était-il resté figé de terreur.
« Oui, » dit le grand prêtre, de la même voix basse et dans la même posture immobile, « oui, je suis Flambeau. »
Puis, après une pause, il dit :
« Allons, allez-vous me donner cette croix ? »
« Non, » dit l’autre, et le monosyllabe eut une sonorité étrange.
Flambeau rejeta soudain toutes ses prétentions pontificales. Le grand voleur se renversa sur son siège et rit doucement mais longuement.
« Non, » cria-t-il, « tu ne me la donneras pas, fier prélat. Tu ne me la donneras pas, petit célibataire simplet. Veux-tu que je te dise pourquoi tu ne me la donneras pas ? Parce que je l’ai déjà dans la poche intérieure de ma veste. »
Le petit homme de l’Essex tourna ce qui semblait être un visage hébété dans la pénombre, et dit, avec l’empressement timide d’un « Secrétaire particulier » :
« Êtes-vous... êtes-vous sûr ? »
Flambeau hurla de ravissement.
« Vraiment, vous valez bien une farce en trois actes, » cria-t-il. « Oui, navet que vous êtes, je suis tout à fait sûr. J’ai eu le bon sens de faire un duplicata du bon paquet, et maintenant, mon ami, vous avez le duplicata et j’ai les bijoux. Une vieille astuce, Père Brown... une très vieille astuce. »
« Oui, » dit le Père Brown, et passa la main dans ses cheveux avec la même étrange vague manière. « Oui, j’en ai déjà entendu parler. »
Le colosse du crime se pencha vers le petit prêtre rustique avec une sorte d’intérêt soudain.
« Vous en avez entendu parler ? » demanda-t-il. « Où en avez-vous entendu parler ? »
« Eh bien, je ne dois pas vous dire son nom, bien sûr, » dit le petit homme simplement. « C’était un pénitent, vous savez. Il a vécu prospèrement pendant environ vingt ans entièrement grâce à des paquets en papier brun dupliqués. Et donc, voyez-vous, quand j’ai commencé à vous soupçonner, j’ai tout de suite pensé à la manière de faire de ce pauvre gars. »
« Commencé à me soupçonner ? » répéta le hors-la-loi avec une intensité accrue. « Avez-vous vraiment eu le cran de me soupçonner juste parce que je vous ai amené dans cette partie nue de la lande ? »
« Non, non, » dit Brown avec un air d’excuse. « Vous voyez, je vous ai soupçonné dès notre première rencontre. C’est cette petite bosse sous la manche là où vous autres avez le bracelet à pointes. »
« Comment diable, » cria Flambeau, « avez-vous jamais entendu parler du bracelet à pointes ? »
« Oh, le petit troupeau de chacun, vous savez ! » dit le Père Brown, haussant les sourcils assez vaguement. « Quand j’étais vicaire à Hartlepool, il y en avait trois avec des bracelets à pointes. Donc, comme je vous soupçonnais dès le début, vous voyez, je me suis assuré que la croix soit en sécurité, quoi qu’il arrive. J’ai bien peur de vous avoir surveillé, vous savez. Alors, à la fin, je vous ai vu changer les paquets. Alors, vous voyez, je les ai changés en retour. Et puis j’ai laissé le bon derrière. »
« Laissé derrière ? » répéta Flambeau, et pour la première fois, il y avait une autre note dans sa voix que son triomphe.
« Eh bien, c’était comme ça, » dit le petit prêtre, parlant de la même manière naturelle. « Je suis retourné à cette confiserie et j’ai demandé si j’avais laissé un paquet, et je leur ai donné une adresse particulière au cas où il réapparaîtrait. Eh bien, je savais que non ; mais quand je suis reparti, je l’ai fait. Alors, au lieu de courir après moi avec ce paquet précieux, ils l’ont envoyé par la poste à un ami à moi à Westminster. » Puis il ajouta assez tristement : « J’ai appris ça aussi d’un pauvre gars à Hartlepool. Il faisait ça avec des sacs à main qu’il volait dans les gares, mais il est dans un monastère maintenant. Oh, on finit par savoir, vous savez, » ajouta-t-il en se frottant la tête avec la même sorte d’excuse désespérée. « Nous ne pouvons pas nous empêcher d’être prêtres. Les gens viennent et nous disent ces choses. »
Flambeau arracha un paquet en papier brun de sa poche intérieure et le déchira en morceaux. Il n’y avait rien que du papier et des morceaux de plomb à l’intérieur. Il bondit sur ses pieds avec un geste gigantesque, et cria :
« Je ne vous crois pas. Je ne crois pas qu’un rustre comme vous ait pu organiser tout cela. Je crois que vous avez encore l’objet sur vous, et si vous ne me le donnez pas… eh bien, nous sommes tout seuls, et je le prendrai par la force ! »
« Non, » dit le père Brown simplement, et il se leva lui aussi, « vous ne le prendrez pas par la force. D’abord, parce que je ne l’ai vraiment plus sur moi. Et ensuite, parce que nous ne sommes pas seuls. »
Flambeau s’arrêta dans son élan.
« Derrière cet arbre, » dit le père Brown en désignant l’endroit, « il y a deux policiers vigoureux et le plus grand détective vivant. Comment sont-ils arrivés ici, demandez-vous ? Eh bien, c’est moi qui les ai amenés, évidemment ! Comment ai-je fait ? Eh bien, je vous le dirai si vous voulez ! Que le ciel vous bénisse, nous devons connaître vingt choses de ce genre quand nous travaillons parmi les classes criminelles ! Eh bien, je n’étais pas sûr que vous fussiez un voleur, et il n’aurait pas été convenable de créer un scandale contre l’un des nôtres dans le clergé. Alors je vous ai simplement mis à l’épreuve pour voir si quelque chose vous pousserait à vous trahir. Un homme fait généralement une petite scène s’il trouve du sel dans son café ; s’il ne le fait pas, c’est qu’il a une raison de rester tranquille. J’ai échangé le sel et le sucre, et vous êtes resté tranquille. Un homme objecte généralement si sa note est trois fois trop élevée. S’il la paie, c’est qu’il a un motif pour ne pas se faire remarquer. J’ai modifié votre note, et vous l’avez payée. »
Le monde semblait attendre que Flambeau bondisse comme un tigre. Mais il était retenu comme par un sortilège ; il était stupéfait par une curiosité extrême.
« Eh bien, » continua le père Brown avec une lucidité laborieuse, « comme vous ne vouliez laisser aucune trace pour la police, quelqu’un devait bien le faire. À chaque endroit où nous sommes allés, j’ai pris soin de faire quelque chose qui nous ferait remarquer pour le reste de la journée. Je n’ai pas fait beaucoup de mal — un mur éclaboussé, des pommes renversées, une vitre cassée ; mais j’ai sauvé la croix, car la croix sera toujours sauvée. Elle est à Westminster en ce moment. Je m’étonne assez que vous ne l’ayez pas arrêtée avec le Sifflet de l’Âne. »
« Avec quoi ? » demanda Flambeau.
« Je suis heureux que vous n’en ayez jamais entendu parler, » dit le prêtre en faisant une grimace. « C’est une chose infâme. Je suis sûr que vous êtes un homme trop bon pour être un Siffleur. Je n’aurais pas pu contrer cela moi-même, même avec les Points ; je n’ai pas assez de force dans les jambes. »
« De quoi diable parlez-vous ? » demanda l’autre.
« Eh bien, je pensais que vous connaîtriez les Points, » dit le père Brown, agréablement surpris. « Oh, vous ne pouvez pas avoir encore dévié à ce point ! »
« Comment diable connaissez-vous toutes ces horreurs ? » cria Flambeau.
L’ombre d’un sourire traversa le visage rond et simple de son adversaire ecclésiastique.
« Oh, en étant un simplet célibataire, je suppose, » dit-il. « Ne vous est-il jamais venu à l’esprit qu’un homme qui ne fait guère autre chose qu’écouter les vrais péchés des hommes ne risque pas d’être totalement ignorant du mal humain ? Mais, en fait, une autre partie de mon métier m’a aussi assuré que vous n’étiez pas un prêtre. »
« Quoi ? » demanda le voleur, manquant de s’étouffer.
« Vous avez attaqué la raison, » dit le père Brown. « C’est une mauvaise théologie. »
Et tandis qu’il se détournait pour ramasser ses affaires, les trois policiers sortirent de sous les arbres crépusculaires. Flambeau était un artiste et un sportif. Il fit un pas en arrière et salua Valentin d’une grande révérence.
« Ne vous inclinez pas devant moi, mon ami, » dit Valentin avec une clarté argentée. « Inclinons-nous tous deux devant notre maître. »
Et ils restèrent tous deux un instant tête nue tandis que le petit prêtre de l’Essex clignait des yeux en cherchant son parapluie.
Le Jardin Secret
Aristide Valentin, chef de la police parisienne, était en retard pour son dîner, et certains de ses invités commencèrent à arriver avant lui. Ils furent cependant rassurés par son serviteur de confiance, Ivan, le vieil homme balafré, au visage presque aussi gris que ses moustaches, qui s’asseyait toujours à une table dans le vestibule d’entrée — un hall tapissé d’armes. La maison de Valentin était peut-être aussi singulière et célèbre que son maître. C’était une vieille demeure, aux murs élevés et aux grands peupliers surplombant presque la Seine ; mais l’étrangeté — et peut-être la valeur policière — de son architecture était celle-ci : il n’y avait aucune issue finale autre que cette porte d’entrée, gardée par Ivan et l’armurerie. Le jardin était vaste et élaboré, et il y avait de nombreuses sorties de la maison vers le jardin. Mais il n’y avait aucune issue du jardin vers le monde extérieur ; tout autour courait un mur haut, lisse et infranchissable, surmonté de pointes spéciales ; pas un mauvais jardin, peut-être, pour qu’un homme puisse y réfléchir, lui que quelque cent criminels avaient juré de tuer.
Comme Ivan l’expliquait aux invités, leur hôte avait téléphoné qu’il était retenu pour dix minutes. Il était, en vérité, en train de prendre les dernières dispositions concernant des exécutions et autres choses sinistres ; et bien que ces devoirs lui fussent foncièrement répugnants, il les accomplissait toujours avec précision. Impitoyable dans la poursuite des criminels, il était très clément quant à leur punition. Depuis qu’il était souverain sur les méthodes policières françaises — et en grande partie européennes —, sa grande influence avait été honorablement utilisée pour l’atténuation des peines et la purification des prisons. Il était l’un de ces grands libre-penseurs français humanitaires ; et le seul défaut de ces derniers est qu’ils rendent la miséricorde encore plus froide que la justice.
Quand Valentin arriva, il était déjà vêtu de noir et portait la rosette rouge — une silhouette élégante, sa barbe sombre déjà striée de gris. Il traversa directement sa maison pour rejoindre son étude, qui donnait sur le terrain à l’arrière. La porte du jardin était ouverte, et après avoir soigneusement verrouillé son coffre à sa place officielle, il resta quelques secondes sur le seuil, regardant vers le jardin. Une lune tranchante luttait avec les lambeaux déchirés d’une tempête, et Valentin la considérait avec une mélancolie inhabituelle chez des natures scientifiques comme la sienne. Peut-être de telles natures scientifiques ont-elles quelque prévision psychique du problème le plus colossal de leur vie. De toute humeur occulte, du moins, il se remit rapidement, car il savait qu’il était en retard et que ses invités avaient déjà commencé à arriver. Un coup d’œil à son salon lorsqu’il y entra suffit à s’assurer que son invité principal n’était pas là, du moins. Il vit tous les autres piliers de la petite réception ; il vit Lord Galloway, l’ambassadeur d’Angleterre — un vieil homme colérique au visage roux comme une pomme, portant le ruban bleu de la Jarretière. Il vit Lady Galloway, mince et filiforme, aux cheveux d’argent et au visage sensible et supérieur. Il vit sa fille, Lady Margaret Graham, une jeune fille pâle et jolie au visage d’elfe et aux cheveux cuivrés. Il vit la duchesse de Mont St. Michel, aux yeux noirs et opulente, et avec elle ses deux filles, noires de jais et opulentes elles aussi. Il vit le Dr Simon, un scientifique français typique, avec des lunettes, une barbe brune pointue et un front barré de ces rides parallèles qui sont la punition de la morgue, puisqu’elles viennent du fait de hausser constamment les sourcils. Il vit le père Brown, de Cobhole, dans l’Essex, qu’il avait récemment rencontré en Angleterre. Il vit — peut-être avec plus d’intérêt que n’importe lequel d’entre eux — un homme grand en uniforme, qui avait salué les Galloway sans recevoir d’accusé de réception très chaleureux, et qui s’avança maintenant seul pour présenter ses respects à son hôte. C’était le commandant O’Brien, de la Légion étrangère française. Il était une silhouette svelte mais quelque peu fanfaronne, rasée de près, aux cheveux sombres et aux yeux bleus, et, comme il semblait naturel chez un officier de ce célèbre régiment de victoires ratées et de suicides réussis, il avait un air à la fois fringant et mélancolique. Il était de naissance un gentleman irlandais, et dans sa jeunesse avait connu les Galloway — en particulier Margaret Graham. Il avait quitté son pays après une débâcle financière, et exprimait maintenant sa liberté totale vis-à-vis de l’étiquette britannique en se baladant en uniforme, sabre et éperons. Quand il salua la famille de l’ambassadeur, Lord et Lady Galloway se courbèrent avec raideur, et Lady Margaret détourna le regard.
Mais, pour quelque vieille raison que ces gens puissent s’intéresser les uns aux autres, leur distingué hôte ne s’intéressait pas spécialement à eux. Aucun d’entre eux, du moins, n’était à ses yeux l’invité de la soirée. Valentin attendait, pour des raisons spéciales, un homme de renommée mondiale, dont il s’était assuré l’amitié lors de certaines de ses grandes tournées de détective et de ses triomphes aux États-Unis. Il attendait Julius K. Brayne, ce multimillionnaire dont les dotations colossales et même écrasantes envers de petites religions ont suscité tant de sport facile et de solennité plus facile encore dans les journaux américains et anglais. Personne ne pouvait vraiment savoir si M. Brayne était athée, mormon ou scientiste chrétien ; mais il était prêt à verser de l’argent dans n’importe quel vaisseau intellectuel, pourvu qu’il fût un vaisseau inexploré. L’un de ses passe-temps était d’attendre le Shakespeare américain — un passe-temps plus patient que la pêche à la ligne. Il admirait Walt Whitman, mais pensait que Luke P. Tanner, de Paris, Pennsylvanie, était chaque jour plus « progressiste » que Whitman. Il aimait tout ce qu’il pensait « progressiste ». Il pensait Valentin « progressiste », lui faisant ainsi une grave injustice.
L’apparition solide de Julius K. Brayne dans la pièce fut aussi décisive qu’une cloche de dîner. Il avait cette grande qualité, que peu d’entre nous peuvent revendiquer, que sa présence était aussi imposante que son absence. C’était un homme immense, aussi gras qu’il était grand, vêtu d’une tenue de soirée entièrement noire, sans même le soulagement d’une chaîne de montre ou d’une bague. Ses cheveux étaient blancs et bien brossés en arrière comme ceux d’un Allemand ; son visage était rouge, féroce et chérubin, avec une touffe sombre sous la lèvre inférieure qui mettait en valeur ce visage par ailleurs infantile avec un effet théâtral et même méphistophélique. Cependant, ce salon ne se contenta pas longtemps de fixer le célèbre Américain ; son retard était déjà devenu un problème domestique, et il fut envoyé en toute hâte dans la salle à manger avec Lady Galloway à son bras.
Sauf sur un point, les Galloway étaient assez conviviaux et désinvoltes. Tant que Lady Margaret ne prenait pas le bras de cet aventurier d’O’Brien, son père était tout à fait satisfait ; et elle ne l’avait pas fait, elle était allée s’asseoir décemment avec le Dr Simon. Néanmoins, le vieux Lord Galloway était agité et presque impoli. Il fut assez diplomate pendant le dîner, mais lorsque, au moment des cigares, trois des hommes les plus jeunes — Simon le médecin, Brown le prêtre, et le détrimental O’Brien, l’exilé en uniforme étranger — s’éclipsèrent tous pour rejoindre les dames ou fumer dans la véranda, alors le diplomate anglais devint très peu diplomate en vérité. Il était piqué toutes les soixante secondes par la pensée que le vaurien O’Brien pouvait faire signe à Margaret d’une manière ou d’une autre ; il ne chercha pas à imaginer comment. Il fut laissé seul avec le café en compagnie de Brayne, le vieux Yankee qui croyait en toutes les religions, et Valentin, le Français grisonnant qui n’en croyait aucune. Ils pouvaient argumenter entre eux, mais aucun ne pouvait en appeler à lui. Après un moment, cette logomachie « progressiste » atteignit une crise d’ennui ; Lord Galloway se leva aussi et chercha le salon. Il perdit son chemin dans de longs couloirs pendant quelque six ou huit minutes : jusqu’à ce qu’il entende la voix didactique et haut perchée du médecin, puis la voix sourde du prêtre, suivies d’un rire général. Ils étaient aussi, pensa-t-il avec une malédiction, probablement en train de débattre sur la « science et la religion ». Mais à l’instant où il ouvrit la porte du salon, il ne vit qu’une chose — il vit ce qui n’y était pas. Il vit que le commandant O’Brien était absent, et que Lady Margaret était absente aussi.
Se levant impatiemment du salon, comme il l’avait fait de la salle à manger, il tapa du pied le long du couloir une fois de plus. Son idée de protéger sa fille contre le vaurien irlando-algérien était devenue quelque chose de central et même de fou dans son esprit. Comme il se dirigeait vers l’arrière de la maison, où se trouvait l’étude de Valentin, il fut surpris de rencontrer sa fille, qui passa devant lui avec un visage blanc et méprisant, ce qui constituait une seconde énigme. Si elle avait été avec O’Brien, où était O’Brien ? Si elle n’avait pas été avec O’Brien, où avait-elle été ? Avec une sorte de suspicion sénile et passionnée, il tâtonna vers les parties sombres de l’arrière du manoir, et finit par trouver une entrée de service qui donnait sur le jardin. La lune, avec son cimeterre, avait maintenant déchiré et balayé tous les lambeaux de la tempête. La lumière argentée éclairait les quatre coins du jardin. Une haute silhouette en bleu marchait à grands pas sur la pelouse vers la porte de l’étude ; un reflet d’argent lunaire sur ses parements le désignait comme le commandant O’Brien.
Il disparut à travers les portes-fenêtres dans la maison, laissant Lord Galloway dans un tempérament indescriptible, à la fois virulent et vague. Le jardin bleu et argent, semblable à une scène de théâtre, semblait le narguer avec toute cette tendresse tyrannique contre laquelle son autorité mondaine était en guerre. La longueur et la grâce de la foulée de l’Irlandais l’exaspéraient comme s’il était un rival au lieu d’être un père ; le clair de lune le rendait fou. Il était piégé comme par magie dans un jardin de troubadours, un pays de fées à la Watteau ; et, voulant secouer de telles imbécilités amoureuses par la parole, il emboîta le pas vivement à son ennemi. Ce faisant, il trébucha sur quelque arbre ou pierre dans l’herbe ; regarda d’abord avec irritation, puis une seconde fois avec curiosité. L’instant suivant, la lune et les hauts peupliers virent une scène inhabituelle — un diplomate anglais âgé courant à perdre haleine et criant ou beuglant en courant.
Ses cris rauques amenèrent un visage pâle à la porte de l’étude, les lunettes rayonnantes et le front soucieux du Dr Simon, qui entendit les premiers mots clairs du noble. Lord Galloway criait : « Un cadavre dans l’herbe — un cadavre taché de sang. » O’Brien avait enfin perdu totalement l’esprit.
« Nous devons prévenir Valentin immédiatement, » dit le médecin, quand l’autre eut décrit, d’une voix brisée, tout ce qu’il avait osé examiner. « Il est heureux qu’il soit ici ; » et au moment même où il parlait, le grand détective entra dans l’étude, attiré par le cri. Il était presque amusant de noter sa transformation typique ; il était venu avec le souci commun d’un hôte et d’un gentleman, craignant qu’un invité ou un serviteur ne fût souffrant. Quand on lui apprit le fait sanglant, il se tourna avec toute sa gravité, instantanément vif et professionnel ; car ceci, aussi brutal et horrible fût-ce, était son métier.
« Étrange, messieurs, » dit-il tandis qu’ils se précipitaient dans le jardin, « que j’aie traqué les mystères partout sur la terre, et que maintenant l’un d’eux vienne s’installer dans ma propre cour. Mais où est l’endroit ? » Ils traversèrent la pelouse moins aisément, car une légère brume avait commencé à monter de la rivière ; mais sous la conduite du Galloway ébranlé, ils trouvèrent le corps enfoncé dans l’herbe haute — le corps d’un homme très grand et aux larges épaules. Il était étendu face contre terre, si bien qu’ils ne pouvaient voir que ses larges épaules vêtues d’un drap noir, et que sa grosse tête était chauve, à l’exception d’une mèche ou deux de cheveux bruns qui s’accrochaient à son crâne comme des algues humides. Un serpent écarlate de sang rampait de sous son visage tombé.
« Au moins, » dit Simon, avec une intonation profonde et singulière, « il n’est pas de notre groupe. »
« Examinez-le, docteur, » cria Valentin assez vivement. « Il n’est peut-être pas mort. »
Le médecin se pencha. « Il n’est pas tout à fait froid, mais je crains qu’il ne soit bien mort, » répondit-il. « Aidez-moi juste à le soulever. »
Ils le soulevèrent précautionneusement d’un pouce au-dessus du sol, et tous les doutes sur le fait qu’il fût réellement mort furent dissipés instantanément et effroyablement. La tête tomba. Elle avait été entièrement séparée du corps ; quiconque avait tranché sa gorge avait réussi à couper le cou également. Même Valentin fut légèrement choqué. « Il devait être fort comme un gorille, » marmonna-t-il.
Non sans un frisson, bien qu’il fût habitué aux avortements anatomiques, le Dr Simon souleva la tête. Elle était légèrement tailladée au cou et à la mâchoire, mais le visage était substantiellement indemne. C’était un visage jaune et lourd, à la fois creux et gonflé, avec un nez en bec d’aigle et des paupières lourdes — un visage de méchant empereur romain, avec, peut-être, une touche lointaine d’empereur chinois. Tous les présents semblaient le regarder avec l’œil le plus froid de l’ignorance. Rien d’autre ne put être noté au sujet de l’homme, si ce n’est qu’en soulevant son corps, ils avaient vu en dessous l’éclat blanc d’un plastron de chemise défiguré par un éclat rouge de sang. Comme le disait le Dr Simon, l’homme n’avait jamais fait partie de leur groupe. Mais il aurait très bien pu essayer de s’y joindre, car il était venu vêtu pour une telle occasion.
Valentin se mit à quatre pattes et examina avec son attention professionnelle la plus étroite l’herbe et le sol sur une vingtaine de mètres autour du corps, assisté moins habilement par le médecin, et très vaguement par le lord anglais. Rien ne récompensa leurs fouilles, à part quelques brindilles, cassées ou hachées en très petits morceaux, que Valentin souleva pour un examen d’un instant avant de les rejeter.
« Des brindilles, » dit-il gravement ; « des brindilles, et un parfait inconnu avec la tête coupée ; c’est tout ce qu’il y a sur cette pelouse. »
Il y eut un silence presque effrayant, puis Galloway, les nerfs à bout, cria vivement :
« Qui est là ! Qui est là-bas près du mur du jardin ! »
Une petite silhouette avec une tête ridiculement grosse s’approcha d’eux en chancelant dans la brume éclairée par la lune ; ressembla un instant à un gobelin, mais s’avéra être l’inoffensif petit prêtre qu’ils avaient laissé dans le salon.
« Dites donc, » dit-il humblement, « il n’y a pas de portails à ce jardin, vous savez. »
Les sourcils noirs de Valentin s’étaient froncés quelque peu, comme ils le faisaient par principe à la vue de la soutane. Mais il était un homme bien trop juste pour nier la pertinence de la remarque. « Vous avez raison, » dit-il. « Avant de savoir comment il a été tué, nous devrons peut-être découvrir comment il est arrivé ici. Maintenant, écoutez-moi, messieurs. Si cela peut être fait sans préjudice pour ma position et mon devoir, nous conviendrons tous que certains noms distingués pourraient bien être tenus à l’écart de cette affaire. Il y a des dames, messieurs, et il y a un ambassadeur étranger. Si nous devons le marquer comme un crime, alors il doit être poursuivi comme un crime. Mais jusque-là, je peux user de ma propre discrétion. Je suis le chef de la police ; je suis si public que je peux me permettre d’être privé. Plaise au Ciel que je blanchisse chacun de mes propres invités avant d’appeler mes hommes pour chercher quiconque d’autre. Messieurs, sur votre honneur, aucun d’entre vous ne quittera la maison jusqu’à demain midi ; il y a des chambres pour tous. Simon, je pense que vous savez où trouver mon homme, Ivan, dans le hall d’entrée ; c’est un homme de confiance. Dites-lui de laisser un autre serviteur de garde et de venir me voir immédiatement. Lord Galloway, vous êtes certainement la meilleure personne pour dire aux dames ce qui s’est passé, et prévenir toute panique. Elles doivent aussi rester. Le père Brown et moi resterons avec le corps. »
Quand cet esprit de capitaine parlait chez Valentin, il était obéi comme un clairon. Le Dr Simon passa par l’armurerie et dénicha Ivan, le détective privé du détective public. Galloway alla au salon et raconta la terrible nouvelle avec assez de tact pour que, lorsque la compagnie s’y assembla, les dames fussent déjà surprises et déjà apaisées. Pendant ce temps, le bon prêtre et le bon athée restaient à la tête et aux pieds du mort, immobiles au clair de lune, tels des statues symboliques de leurs deux philosophies de la mort.
Ivan, l’homme de confiance à la balafre et aux moustaches, sortit de la maison comme un boulet de canon et courut à travers la pelouse vers Valentin comme un chien vers son maître. Son visage livide était très animé par l’éclat de cette histoire de détective domestique, et c’est avec une empressement presque déplaisant qu’il demanda la permission à son maître d’examiner les restes.
« Oui ; regardez, si vous voulez, Ivan, » dit Valentin, « mais ne soyez pas long. Nous devons rentrer et tirer cela au clair dans la maison. »
Ivan souleva la tête, puis manqua de la laisser tomber.
« Eh bien, » haleta-t-il, « c’est… non, ce n’est pas ; ce ne peut pas être. Connaissez-vous cet homme, monsieur ? »
« Non, » dit Valentin indifféremment ; « nous ferions mieux d’entrer. »
Entre eux, ils transportèrent le cadavre sur un canapé dans l’étude, puis ils se dirigèrent tous vers le salon.
Le détective s’assit à un bureau avec calme, et même sans hésiter ; mais son regard était l’œil de fer d’un juge aux assises. Il prit quelques notes rapides sur le papier devant lui, puis dit sèchement : « Tout le monde est-il là ? »
« Pas M. Brayne, » dit la duchesse de Mont St. Michel en regardant autour d’elle.
« Non, » dit Lord Galloway d’une voix rauque et dure. « Et pas M. Neil O’Brien, j’imagine. J’ai vu ce monsieur marcher dans le jardin quand le cadavre était encore chaud. »
« Ivan, » dit le détective, « allez chercher le commandant O’Brien et M. Brayne. M. Brayne, je le sais, termine un cigare dans la salle à manger ; le commandant O’Brien, je crois, fait les cent pas dans la véranda. Je n’en suis pas sûr. »
Le fidèle serviteur disparut de la pièce en un éclair, et avant que quiconque pût bouger ou parler, Valentin poursuivit avec la même rapidité d’exposition toute militaire.
« Tout le monde ici sait qu’un mort a été trouvé dans le jardin, la tête tranchée net du corps. Docteur Simon, vous l’avez examiné. Pensez-vous qu’il faille une grande force pour couper la gorge d’un homme de la sorte ? Ou, peut-être, seulement un couteau très tranchant ? »
« Je dirais que cela ne pourrait absolument pas être fait avec un couteau, » dit le pâle docteur.
« Avez-vous une idée, » reprit Valentin, « d’un outil avec lequel cela pourrait être fait ? »
« Dans le cadre des probabilités modernes, je n’en ai vraiment aucune, » dit le docteur, en haussant ses sourcils douloureux. « Il n’est pas facile de trancher un cou, même maladroitement, et c’était une coupe très nette. Cela pourrait être fait avec une hache d’armes, une hache de bourreau d’autrefois, ou une vieille épée à deux mains. »
« Mais, grand Dieu ! » s’écria la duchesse, presque hystérique, « il n’y a pas d’épées à deux mains ni de haches d’armes par ici. »
Valentin était toujours absorbé par le papier devant lui. « Dites-moi, » dit-il, tout en écrivant rapidement, « cela aurait-il pu être fait avec un long sabre de cavalerie français ? »
Un léger coup frappa à la porte, ce qui, pour une raison irrationnelle, glaça le sang de chacun comme les coups frappés dans Macbeth. Au milieu de ce silence figé, le Dr Simon parvint à dire : « Un sabre… oui, je suppose que cela pourrait. »
« Merci, » dit Valentin. « Entrez, Ivan. »
Le confidentiel Ivan ouvrit la porte et fit entrer le commandant Neil O’Brien, qu’il avait finalement trouvé arpentant à nouveau le jardin.
L’officier irlandais se tint sur le seuil, en désordre et provocateur. « Que me voulez-vous ? » cria-t-il.
« Veuillez vous asseoir, » dit Valentin d’un ton plaisant et égal. « Tiens, vous ne portez pas votre épée. Où est-elle ? »
« Je l’ai laissée sur la table de la bibliothèque, » dit O’Brien, son accent s’accentuant sous l’effet de son trouble. « Elle m’embarrassait, elle devenait… »
« Ivan, » dit Valentin, « allez chercher l’épée du commandant dans la bibliothèque, je vous prie. » Puis, alors que le domestique s’éclipsait : « Lord Galloway dit qu’il vous a vu quitter le jardin juste avant de découvrir le cadavre. Que faisiez-vous dans le jardin ? »
Le commandant se laissa tomber négligemment sur une chaise. « Oh, » s’écria-t-il dans un irlandais pur, « j’admirais la lune. Je communiais avec la Nature, mon gars. »
Un lourd silence s’installa et perdura, et à la fin de celui-ci revint ce coup, trivial et terrible. Ivan réapparut, portant un fourreau d’acier vide. « C’est tout ce que j’ai pu trouver, » dit-il.
« Posez-le sur la table, » dit Valentin, sans lever les yeux.
Il y eut un silence inhumain dans la pièce, semblable à cette mer de silence inhumain entourant le banc des accusés d’un meurtrier condamné. Les faibles exclamations de la duchesse s’étaient éteintes depuis longtemps. La haine bouillonnante de Lord Galloway était satisfaite et même apaisée. La voix qui s’éleva fut tout à fait inattendue.
« Je pense pouvoir vous le dire, » s’écria Lady Margaret, de cette voix claire et vibrante avec laquelle une femme courageuse s’exprime en public. « Je peux vous dire ce que M. O’Brien faisait dans le jardin, puisqu’il est tenu au silence. Il me demandait de l’épouser. J’ai refusé ; j’ai dit que, dans les circonstances de ma famille, je ne pouvais lui offrir rien d’autre que mon respect. Il en fut un peu irrité ; il ne sembla pas faire grand cas de mon respect. Je me demande, » ajouta-t-elle avec un sourire plutôt pâle, « s’il y accordera du prix maintenant. Car je le lui offre à présent. Je jurerai partout qu’il n’a jamais commis un tel acte. »
Lord Galloway s’était rapproché de sa fille et l’intimidait dans ce qu’il imaginait être un ton confidentiel. « Tais-toi, Maggie, » dit-il dans un chuchotement tonitruant. « Pourquoi devrais-tu protéger ce type ? Où est son épée ? Où est son maudit sabre de cavalerie… »
Il s’arrêta devant le regard singulier avec lequel sa fille le fixait, un regard qui était en fait un aimant inquiétant pour tout le groupe.
« Vieux fou ! » dit-elle à voix basse sans la moindre prétention à la piété, « qu’espères-tu prouver ? Je te dis que cet homme était innocent puisqu’il était avec moi. Mais s’il n’était pas innocent, il était tout de même avec moi. S’il a assassiné un homme dans le jardin, qui est celui qui a dû voir… qui a dû au moins savoir ? Dédains-tu Neil à ce point pour jeter ta propre fille… »
Lady Galloway poussa un cri. Tous les autres restaient là, picotant au contact de ces tragédies sataniques qui, avant cela, s’étaient jouées entre amants. Ils voyaient le visage fier et blanc de l’aristocrate écossaise et son amant, l’aventurier irlandais, comme de vieux portraits dans une demeure sombre. Le long silence était empli de souvenirs historiques informes de maris assassinés et d’amants empoisonneurs.
Au centre de ce silence morbide, une voix innocente dit : « Était-ce un très long cigare ? »
Le changement de pensée fut si soudain qu’ils durent regarder autour d’eux pour voir qui avait parlé.
« Je veux dire, » dit le petit père Brown, depuis le coin de la pièce, « je veux dire ce cigare que M. Brayne est en train de terminer. Il semble presque aussi long qu’une canne. »
Malgré l’impertinence, il y avait de l’assentiment autant que de l’irritation sur le visage de Valentin lorsqu’il leva la tête.
« Très juste, » fit-il remarquer sèchement. « Ivan, retournez voir pour M. Brayne, et amenez-le ici immédiatement. »
À l’instant où le factotum eut refermé la porte, Valentin s’adressa à la jeune femme avec un sérieux tout nouveau.
« Lady Margaret, » dit-il, « nous ressentons tous, j’en suis sûr, à la fois de la gratitude et de l’admiration pour votre acte, en vous élevant au-dessus de votre dignité habituelle pour expliquer la conduite du commandant. Mais il subsiste un hiatus. Lord Galloway, je crois, vous a croisée alors que vous passiez du cabinet de travail au salon, et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il a découvert le jardin et le commandant toujours en train d’y marcher. »
« Vous devez vous souvenir, » répondit Margaret, avec une légère ironie dans la voix, « que je venais de le refuser, nous ne serions donc guère revenus bras dessus, bras dessous. C’est un gentleman, de toute façon ; et il s’est attardé… et c’est ainsi qu’il a été accusé de meurtre. »
« Dans ces quelques instants, » dit Valentin gravement, « il aurait pu vraiment… »
Le coup frappa de nouveau, et Ivan passa sa tête balafrée.
« Pardon, monsieur, » dit-il, « mais M. Brayne a quitté la maison. »
« Parti ! » s’écria Valentin, qui se leva pour la première fois.
« Disparu. Fiché le camp. Évaporé, » répondit Ivan en français plaisant. « Son chapeau et son manteau sont partis aussi, et je vais vous dire quelque chose pour couronner le tout. J’ai couru à l’extérieur de la maison pour trouver des traces de lui, et j’en ai trouvé une, et une belle trace, aussi. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda Valentin.
« Je vais vous montrer, » dit son serviteur, qui réapparut avec un sabre de cavalerie nu et étincelant, strié de sang sur la pointe et le tranchant. Tout le monde dans la pièce le regarda comme si c’était un coup de foudre ; mais l’expérimenté Ivan poursuivit tout tranquillement :
« J’ai trouvé ceci, » dit-il, « jeté parmi les buissons à cinquante mètres sur la route de Paris. En d’autres termes, je l’ai trouvé exactement là où votre respectable M. Brayne l’a jeté quand il s’est enfui. »
Il y eut à nouveau un silence, mais d’une nature différente. Valentin prit le sabre, l’examina, réfléchit avec une concentration de pensée sans affectation, puis tourna un visage respectueux vers O’Brien. « Commandant, » dit-il, « nous espérons que vous présenterez toujours cette arme si elle est réclamée pour l’examen de la police. En attendant, » ajouta-t-il, en remettant l’acier dans le fourreau qui résonna, « permettez-moi de vous rendre votre épée. »
Devant le symbolisme militaire de l’action, l’assistance put difficilement s’empêcher d’applaudir.
Pour Neil O’Brien, en effet, ce geste fut le tournant de son existence. Au moment où il errait à nouveau dans le mystérieux jardin sous les couleurs du matin, la futilité tragique de son air ordinaire était tombée de lui ; il était un homme avec bien des raisons d’être heureux. Lord Galloway était un gentleman et lui avait présenté ses excuses. Lady Margaret était quelque chose de mieux qu’une lady, une femme tout au moins, et lui avait peut-être donné quelque chose de mieux que des excuses, alors qu’ils flânaient parmi les vieux parterres de fleurs avant le petit-déjeuner. Toute la compagnie était plus légère et plus humaine, car bien que l’énigme de la mort demeurât, le poids du soupçon était levé sur eux tous, et envoyé s’envoler vers Paris avec l’étrange millionnaire — un homme qu’ils connaissaient à peine. Le diable était chassé de la maison — il s’était chassé lui-même.
Pourtant, l’énigme demeurait ; et quand O’Brien se laissa tomber sur un banc de jardin à côté du Dr Simon, cette personne éminemment scientifique reprit aussitôt le sujet. Il n’obtint pas beaucoup de réponses d’O’Brien, dont les pensées étaient tournées vers des choses plus agréables.
« Je ne peux pas dire que cela m’intéresse beaucoup, » dit l’Irlandais franchement, « surtout que cela semble assez clair maintenant. Apparemment, Brayne détestait cet inconnu pour une raison quelconque ; l’a attiré dans le jardin et l’a tué avec mon épée. Ensuite, il s’est enfui vers la ville, en jetant l’épée en chemin. Soit dit en passant, Ivan me dit que le mort avait un dollar yankee dans sa poche. C’était donc un compatriote de Brayne, et cela semble clore le débat. Je ne vois aucune difficulté dans cette affaire. »
« Il y a cinq difficultés colossales, » dit le docteur tranquillement ; « comme de hauts murs à l’intérieur de murs. Ne vous méprenez pas. Je ne doute pas que Brayne l’ait fait ; sa fuite, je l’imagine, le prouve. Mais quant à la façon dont il l’a fait. Première difficulté : Pourquoi un homme tuerait-il un autre homme avec un énorme sabre encombrant, alors qu’il peut presque le tuer avec un couteau de poche et le remettre dans sa poche ? Deuxième difficulté : Pourquoi n’y a-t-il eu ni bruit ni cri ? Un homme voit-il généralement quelqu’un arriver en brandissant un cimeterre sans faire de remarque ? Troisième difficulté : Un serviteur a surveillé la porte d’entrée toute la soirée ; et un rat ne peut pénétrer dans le jardin de Valentin nulle part. Comment le mort est-il entré dans le jardin ? Quatrième difficulté : Dans les mêmes conditions, comment Brayne est-il sorti du jardin ? »
« Et la cinquième, » dit Neil, les yeux fixés sur le prêtre anglais qui remontait lentement le sentier.
« Est une bagatelle, je suppose, » dit le docteur, « mais je la trouve étrange. Quand j’ai vu pour la première fois comment la tête avait été entaillée, j’ai supposé que l’assassin avait frappé plus d’une fois. Mais à l’examen, j’ai trouvé beaucoup de coupures à travers la section tronquée ; en d’autres termes, elles ont été portées après que la tête fut coupée. Brayne détestait-il son ennemi si diaboliquement qu’il se tenait là à sabrer son corps au clair de lune ? »
« Horrible ! » dit O’Brien, et il frissonna.
Le petit prêtre, Brown, était arrivé pendant qu’ils parlaient, et avait attendu, avec une timidité caractéristique, qu’ils aient fini. Puis il dit maladroitement :
« Dites, je suis désolé de vous interrompre. Mais on m’a envoyé vous annoncer la nouvelle ! »
« La nouvelle ? » répéta Simon, en le regardant assez péniblement à travers ses lunettes.
« Oui, je suis désolé, » dit le père Brown doucement. « Il y a eu un autre meurtre, vous savez. »
Les deux hommes sur le banc se levèrent d’un bond, le faisant vaciller.
« Et, ce qui est encore plus étrange, » poursuivit le prêtre, son regard terne sur les rhododendrons, « c’est le même genre dégoûtant ; c’est une autre décapitation. Ils ont trouvé la seconde tête en train de saigner dans la rivière, à quelques mètres le long de la route de Brayne vers Paris ; ils supposent donc que lui… »
« Grand Dieu ! » s’écria O’Brien. « Brayne est-il un monomaniaque ? »
« Il existe des vendettas américaines, » dit le prêtre impassiblement. Puis il ajouta : « Ils veulent que vous veniez à la bibliothèque pour voir cela. »
Le commandant O’Brien suivit les autres vers l’enquête, se sentant décidément malade. En tant que soldat, il détestait tout ce carnage secret ; où ces amputations extravagantes allaient-elles s’arrêter ? D’abord une tête était tranchée, puis une autre ; dans ce cas (se dit-il amèrement) il n’était pas vrai que deux têtes valaient mieux qu’une. En traversant le cabinet de travail, il manqua de chanceler devant une coïncidence choquante. Sur la table de Valentin gisait l’image colorée d’une troisième tête saignante ; et c’était la tête de Valentin lui-même. Un second regard lui montra qu’il ne s’agissait que d’un journal nationaliste, intitulé La Guillotine, qui chaque semaine montrait l’un de ses adversaires politiques avec les yeux révulsés et les traits convulsés juste après l’exécution ; car Valentin était un anticlérical de quelque renom. Mais O’Brien était un Irlandais, avec une sorte de chasteté même dans ses péchés ; et son dégoût monta contre cette grande brutalité de l’intellect qui n’appartient qu’à la France. Il sentait Paris dans son ensemble, des grotesques sur les églises gothiques aux grossières caricatures des journaux. Il se souvint des gigantesques plaisanteries de la Révolution. Il voyait la ville entière comme une seule énergie laide, depuis l’esquisse sanguinaire posée sur la table de Valentin jusqu’à l’endroit où, au-dessus d’une montagne et d’une forêt de gargouilles, le grand diable ricane sur Notre-Dame.
La bibliothèque était longue, basse et sombre ; la lumière qui y entrait filtrait sous des stores abaissés et conservait encore une certaine teinte rougeâtre du matin. Valentin et son serviteur Ivan les attendaient à l’extrémité supérieure d’un long bureau légèrement incliné, sur lequel reposaient les restes mortels, semblant énormes dans la pénombre. La grande silhouette noire et le visage jaune de l’homme trouvé dans le jardin leur faisaient face, essentiellement inchangés. La seconde tête, qui avait été pêchée parmi les roseaux de la rivière ce matin-là, gisait ruisselante et dégouttante à côté ; les hommes de Valentin cherchaient encore à récupérer le reste de ce second cadavre, que l’on supposait flotter. Le père Brown, qui ne semblait pas partager le moins du monde la sensibilité d’O’Brien, s’approcha de la seconde tête et l’examina avec un soin clignotant. Ce n’était guère plus qu’une tignasse de cheveux blancs mouillés, frangée de feu d’argent dans la lumière rouge et rasante du matin ; le visage, qui semblait d’un type laid, violacé et peut-être criminel, avait été beaucoup meurtri contre des arbres ou des pierres alors qu’il était ballotté dans l’eau.
« Bonjour, commandant O’Brien, » dit Valentin, avec une cordialité calme. « Vous avez entendu parler de la dernière expérience de boucherie de Brayne, je suppose ? »
Le père Brown était toujours penché sur la tête aux cheveux blancs, et il dit, sans lever les yeux :
« Je suppose qu’il est tout à fait certain que Brayne a coupé cette tête aussi. »
« Eh bien, cela relève du bon sens, » dit Valentin, les mains dans les poches. « Tuée de la même manière que l’autre. Trouvée à quelques mètres de l’autre. Et tranchée par la même arme dont nous savons qu’il l’a emportée. »
« Oui, oui ; je sais, » répondit le père Brown avec soumission. « Pourtant, vous savez, je doute que Brayne ait pu couper cette tête. »
« Pourquoi pas ? » s’enquit le Dr Simon, avec un regard rationnel.
« Eh bien, docteur, » dit le prêtre, en levant les yeux en clignant, « un homme peut-il couper sa propre tête ? Je ne sais pas. »
O’Brien sentit un univers insensé s’effondrer autour de ses oreilles ; mais le docteur s’élança en avant avec une praticité impétueuse et repoussa les cheveux blancs mouillés.
« Oh, il n’y a aucun doute, c’est Brayne, » dit le père Brown tranquillement. « Il avait exactement cette entaille à l’oreille gauche. »
Le détective, qui avait observé le prêtre avec des yeux fixes et étincelants, ouvrit sa bouche serrée et dit sèchement : « Vous semblez en savoir long sur lui, Père Brown. »
« C’est le cas, » dit le petit homme simplement. « J’ai été avec lui pendant quelques semaines. Il pensait rejoindre notre Église. »
L’étincelle du fanatique jaillit dans les yeux de Valentin ; il se dirigea vers le prêtre, les mains serrées. « Et, peut-être, » cria-t-il avec un ricanement cinglant, « peut-être pensait-il aussi laisser tout son argent à votre Église. »
« Peut-être le pensait-il, » dit Brown avec impassibilité ; « c’est possible. »
« Dans ce cas, » cria Valentin avec un sourire effrayant, « vous en savez peut-être effectivement beaucoup sur lui. Sur sa vie et sur son… »
Le commandant O’Brien posa une main sur le bras de Valentin. « Laissez tomber ces calomnies, Valentin, » dit-il, « ou il pourrait y avoir encore d’autres épées. »
Mais Valentin (sous le regard fixe et humble du prêtre) s’était déjà repris. « Eh bien, » dit-il sèchement, « les opinions privées des gens peuvent attendre. Messieurs, vous êtes toujours tenus par votre promesse de rester ; vous devez vous y contraindre vous-mêmes — et les uns les autres. Ivan ici vous dira tout ce que vous voulez savoir d’autre ; je dois me mettre au travail et écrire aux autorités. Nous ne pouvons plus garder cela secret. J’écrirai dans mon cabinet si j’ai d’autres nouvelles. »
« Y a-t-il d’autres nouvelles, Ivan ? » demanda le Dr Simon, alors que le chef de la police sortait de la pièce à grands pas.
« Seulement une chose de plus, je crois, monsieur, » dit Ivan, en plissant son vieux visage gris, « mais c’est important, aussi, à sa manière. Il y a ce vieux bougre que vous avez trouvé sur la pelouse, » et il pointa sans prétention au respect le gros corps noir à la tête jaune. « Nous avons découvert qui il est, de toute façon. »
« Vraiment ! » s’écria le docteur étonné, « et qui est-ce ? »
« Son nom était Arnold Becker, » dit le sous-détective, « bien qu’il ait utilisé de nombreux alias. C’était une sorte de vaurien errant, et on sait qu’il a été en Amérique ; c’est là que Brayne a trouvé à lui planter son couteau. Nous n’avons pas eu grand-chose à faire avec lui nous-mêmes, car il travaillait surtout en Allemagne. Nous avons communiqué, bien sûr, avec la police allemande. Mais, chose curieuse, il avait un frère jumeau, nommé Louis Becker, avec qui nous avons eu beaucoup affaire. En fait, nous avons trouvé nécessaire de le guillotiner seulement hier. Eh bien, c’est une drôle d’histoire, messieurs, mais quand j’ai vu ce type étalé sur la pelouse, j’ai eu la plus grosse frayeur de ma vie. Si je n’avais pas vu Louis Becker guillotiné de mes propres yeux, j’aurais juré que c’était Louis Becker qui gisait là dans l’herbe. Puis, naturellement, je me suis souvenu de son frère jumeau en Allemagne, et en suivant la piste… »
L’explicatif Ivan s’arrêta, pour l’excellente raison que personne ne l’écoutait. Le commandant et le docteur fixaient tous deux le père Brown, qui s’était levé d’un bond raide, et se tenait les tempes serrées comme un homme en proie à une douleur soudaine et violente.
« Arrêtez, arrêtez, arrêtez ! » cria-t-il ; « arrêtez de parler une minute, car je vois la moitié. Dieu me donnera-t-il la force ? Mon cerveau fera-t-il le saut pour tout voir ? Que le ciel m’aide ! J’avais l’habitude d’être assez bon pour penser. J’ai pu paraphraser n’importe quelle page d’Aquin autrefois. Ma tête va-t-elle éclater — ou va-t-elle voir ? Je vois la moitié — je ne vois que la moitié. »
Il enfouit sa tête dans ses mains, et se tint dans une sorte de torture rigide de pensée ou de prière, tandis que les trois autres ne pouvaient que continuer à fixer ce dernier prodige de leurs folles douze heures.
Quand les mains du père Brown retombèrent, elles révélèrent un visage tout frais et sérieux, comme celui d’un enfant. Il poussa un énorme soupir et dit : « Finissons-en et réglons cela le plus vite possible. Regardez, ce sera le moyen le plus rapide de vous convaincre tous de la vérité. » Il se tourna vers le docteur. « Dr Simon, » dit-il, « vous avez une forte tête, et je vous ai entendu ce matin poser les cinq questions les plus difficiles sur cette affaire. Eh bien, si vous voulez les poser à nouveau, j’y répondrai. »
Le pince-nez de Simon tomba de son nez dans son doute et son émerveillement, mais il répondit aussitôt : « Eh bien, la première question, vous savez, est pourquoi un homme tuerait-il un autre avec un sabre maladroit alors qu’un homme peut tuer avec un poinçon ? »
« Un homme ne peut décapiter avec un poinçon, » dit Brown calmement, « et pour ce meurtre, la décapitation était absolument nécessaire. »
« Pourquoi ? » demanda O’Brien, avec intérêt.
« Et la question suivante ? » demanda le père Brown.
« Eh bien, pourquoi l’homme n’a-t-il pas crié ou quoi que ce soit ? » demanda le docteur ; « les sabres dans les jardins sont certainement inhabituels. »
« Des brindilles », dit le prêtre d’un air sombre, et il se tourna vers la fenêtre qui donnait sur la scène du crime. « Personne n’a saisi l’importance de ces brindilles. Pourquoi auraient-elles traîné sur cette pelouse (regardez-la) si loin de tout arbre ? Elles n’avaient pas été cassées ; elles avaient été tranchées. Le meurtrier a occupé son ennemi avec des tours de sabre, lui montrant comment il pouvait couper une branche en plein vol, ou je ne sais quoi. Puis, tandis que son ennemi se penchait pour constater le résultat, un coup silencieux, et la tête est tombée. »
« Eh bien », dit le médecin lentement, « cela semble assez plausible. Mais mes deux questions suivantes vont en laisser plus d’un pantois. »
Le prêtre restait à observer la fenêtre avec attention, dans l’attente.
« Vous savez comment tout le jardin était scellé comme une chambre hermétique », continua le docteur. « Eh bien, comment cet étranger a-t-il pu entrer dans le jardin ? »
Sans se retourner, le petit prêtre répondit : « Il n’y a jamais eu aucun étranger dans le jardin. »
Il y eut un silence, puis un éclat de rire soudain, presque enfantin, détendit l’atmosphère. L’absurdité de la remarque de Brown poussa Ivan à des railleries directes.
« Oh ! » s’écria-t-il ; « alors nous n’avons pas traîné un gros cadavre sur un canapé hier soir ? Il n’était pas entré dans le jardin, je suppose ? »
« Entré dans le jardin ? » répéta Brown avec réflexion. « Non, pas tout à fait. »
« Au diable ! » s’écria Simon, « un homme entre dans un jardin, ou il n’y entre pas. »
« Pas nécessairement », dit le prêtre avec un léger sourire. « Quelle est la question suivante, docteur ? »
« Je crois que vous êtes malade », s’exclama le Dr Simon vivement ; « mais je poserai la question suivante si vous voulez. Comment Brayne est-il sorti du jardin ? »
« Il n’est pas sorti du jardin », dit le prêtre, toujours tourné vers la fenêtre.
« Pas sorti du jardin ? » explosa Simon.
« Pas complètement », dit le père Brown.
Simon secoua les poings dans une frénésie de logique française. « Un homme sort d’un jardin, ou il n’en sort pas », cria-t-il.
« Pas toujours », dit le père Brown.
Le Dr Simon bondit sur ses pieds avec impatience. « Je n’ai pas de temps à perdre avec des propos aussi insensés », cria-t-il avec colère. « Si vous ne pouvez pas comprendre qu’un homme est d’un côté ou de l’autre d’un mur, je ne vous importunerai pas davantage. »
« Docteur », dit l’ecclésiastique avec une grande douceur, « nous nous sommes toujours très bien entendus. Ne serait-ce que par égard pour notre vieille amitié, restez et posez-moi votre cinquième question. »
L’impatient Simon s’affaissa dans une chaise près de la porte et dit brièvement : « La tête et les épaules étaient entaillées d’une étrange manière. Cela semblait avoir été fait après la mort. »
« Oui », dit le prêtre immobile, « cela a été fait pour vous amener à supposer exactement le seul mensonge simple que vous avez supposé. Cela a été fait pour vous faire tenir pour acquis que la tête appartenait au corps. »
Les confins du cerveau, là où naissent tous les monstres, s’agitèrent horriblement chez l’Irlandais O’Brien. Il sentit la présence chaotique de tous les hommes-chevaux et femmes-poissons que l’imagination contre-nature de l’homme a engendrés. Une voix plus vieille que celle de ses premiers ancêtres semblait lui dire à l’oreille : « Éloigne-toi du jardin monstrueux où pousse l’arbre aux doubles fruits. Évite le jardin maléfique où est mort l’homme aux deux têtes. » Pourtant, tandis que ces honteuses formes symboliques traversaient l’ancien miroir de son âme irlandaise, son intellect francisé restait parfaitement alerte, observant l’étrange prêtre aussi étroitement et incroyablement que tous les autres.
Le père Brown s’était enfin retourné et se tenait devant la fenêtre, le visage plongé dans une ombre dense ; mais même dans cette ombre, ils pouvaient voir qu’il était pâle comme la cendre. Néanmoins, il parla tout à fait sensément, comme s’il n’y avait aucune âme gaélique sur terre.
« Messieurs », dit-il, « vous n’avez pas trouvé le corps étranger de Becker dans le jardin. Vous n’avez trouvé aucun corps étranger dans le jardin. Face au rationalisme du Dr Simon, j’affirme encore que Becker n’était que partiellement présent. Regardez ceci ! » (montrant la masse noire du cadavre mystérieux) « vous n’avez jamais vu cet homme de votre vie. Avez-vous déjà vu cet homme ? »
Il fit rapidement rouler la tête chauve et jaunâtre de l’inconnu et mit à sa place la tête à la crinière blanche qui se trouvait à côté. Et là, complet, unifié, indéniable, gisait Julius K. Brayne.
« Le meurtrier », continua Brown calmement, « a tranché la tête de son ennemi et a jeté l’épée loin par-dessus le mur. Mais il était trop intelligent pour ne jeter que l’épée. Il a jeté la tête par-dessus le mur également. Ensuite, il n’avait plus qu’à coller une autre tête sur le cadavre, et (comme il insistait pour une enquête privée) vous avez tous imaginé un homme totalement nouveau. »
« Coller une autre tête ! » dit O’Brien en le fixant. « Quelle autre tête ? Les têtes ne poussent pas sur les buissons du jardin, n’est-ce pas ? »
« Non », dit le père Brown d’une voix enrouée, en regardant ses bottes ; « il n’y a qu’un seul endroit où elles poussent. Elles poussent dans le panier de la guillotine, à côté duquel le chef de la police, Aristide Valentin, se tenait moins d’une heure avant le meurtre. Oh, mes amis, écoutez-moi encore une minute avant de me mettre en pièces. Valentin est un homme honnête, si être fou pour une cause défendable est de l’honnêteté. Mais n’avez-vous jamais vu dans ce froid œil gris qu’il est fou ! Il ferait n’importe quoi, n’importe quoi, pour briser ce qu’il appelle la superstition de la Croix. Il s’est battu pour cela et il a souffert la faim pour cela, et maintenant il a tué pour cela. Les millions insensés de Brayne avaient été jusqu’ici dispersés parmi tant de sectes qu’ils ne faisaient guère pencher la balance des choses. Mais Valentin a entendu une rumeur selon laquelle Brayne, comme tant de sceptiques écervelés, dérivait vers nous ; et c’était une toute autre affaire. Brayne allait déverser des ressources dans l’Église de France appauvrie et pugnace ; il soutiendrait six journaux nationalistes comme La Guillotine. La bataille était déjà en équilibre sur un point, et le fanatique s’est enflammé devant le risque. Il a résolu de détruire le millionnaire, et il l’a fait comme on s’attendrait que le plus grand des détectives commette son seul crime. Il a soustrait la tête tranchée de Becker sous un prétexte criminologique et l’a emportée chez lui dans sa boîte officielle. Il a eu cette dernière discussion avec Brayne, dont Lord Galloway n’a pas entendu la fin ; cela ayant échoué, il l’a conduit dans le jardin scellé, a parlé d’escrime, a utilisé des brindilles et un sabre pour illustrer ses propos, et... »
Ivan à la Cicatrice bondit. « Lunatique », hurla-t-il ; « tu vas aller voir mon maître maintenant, si je t’attrape par... »
« Eh bien, c’est justement là que j’allais », dit Brown pesamment ; « je dois lui demander de se confesser, et tout le reste. »
Poussant le malheureux Brown devant eux comme un otage ou un sacrifice, ils se précipitèrent ensemble dans le silence soudain du bureau de Valentin.
Le grand détective était assis à son bureau, apparemment trop occupé pour entendre leur entrée turbulente. Ils marquèrent une pause, puis quelque chose dans l’allure de ce dos droit et élégant fit courir le docteur en avant soudainement. Un toucher et un regard lui montrèrent qu’il y avait une petite boîte de pilules au coude de Valentin, et que Valentin était mort sur sa chaise ; et sur le visage aveugle du suicidé, il y avait plus que l’orgueil de Caton.
Les Pieds Étranges
Si vous rencontrez un membre de ce club sélect, « Les Douze Vrais Pêcheurs », entrant au Vernon Hotel pour le dîner annuel du club, vous observerez, en le voyant ôter son pardessus, que son habit de soirée est vert et non noir. Si (en supposant que vous ayez l’audace défiant les étoiles d’adresser la parole à un tel être) vous lui demandez pourquoi, il vous répondra probablement qu’il le fait pour éviter d’être confondu avec un serveur. Vous vous retirerez alors, écrasé. Mais vous laisserez derrière vous un mystère encore non résolu et une histoire qui mérite d’être racontée.
Si (pour poursuivre dans la même veine de conjecture improbable) vous rencontriez un petit prêtre doux et travailleur, nommé le père Brown, et que vous lui demandiez quelle était, selon lui, la chance la plus singulière de sa vie, il répondrait probablement que, dans l’ensemble, son meilleur coup fut au Vernon Hotel, où il avait évité un crime et, peut-être, sauvé une âme, simplement en écoutant quelques pas dans un couloir. Il est peut-être un peu fier de cette intuition folle et merveilleuse, et il est possible qu’il puisse y faire allusion. Mais comme il est infiniment peu probable que vous vous hissiez jamais assez haut dans le monde social pour trouver « Les Douze Vrais Pêcheurs », ou que vous sombriez jamais assez bas dans les bas-fonds et parmi les criminels pour trouver le père Brown, je crains que vous n’entendiez jamais cette histoire, à moins que vous ne l’entendiez de ma bouche.
Le Vernon Hotel, où Les Douze Vrais Pêcheurs tenaient leurs dîners annuels, était une institution telle qu’il n’en peut exister que dans une société oligarchique devenue presque folle de bonnes manières. C’était ce produit sens dessus dessous : une entreprise commerciale « exclusive ». C’est-à-dire une chose qui ne prospérait pas en attirant les gens, mais en les refoulant. Au cœur d’une ploutocratie, les commerçants deviennent assez rusés pour être plus difficiles que leurs clients. Ils créent délibérément des difficultés afin que leurs riches et las clients puissent dépenser argent et diplomatie pour les surmonter. S’il y avait à Londres un hôtel à la mode où aucun homme de moins d’un mètre quatre-vingts ne pouvait entrer, la société formerait docilement des groupes d’hommes d’un mètre quatre-vingts pour y dîner. S’il y avait un restaurant coûteux qui, par pur caprice de son propriétaire, n’était ouvert que le jeudi après-midi, il serait bondé le jeudi après-midi. Le Vernon Hotel se dressait, comme par accident, à l’angle d’une place à Belgravia. C’était un petit hôtel ; et un hôtel très incommode. Mais ses inconvénients mêmes étaient considérés comme des murs protégeant une classe particulière. Un inconvénient, en particulier, était jugé d’une importance vitale : le fait que pratiquement seules vingt-quatre personnes pouvaient dîner dans l’établissement à la fois. La seule grande table de dîner était la célèbre table de terrasse, qui se trouvait en plein air sur une sorte de véranda donnant sur l’un des jardins anciens les plus exquis de Londres. Ainsi, il arrivait que même les vingt-quatre sièges à cette table ne pouvaient être occupés que par temps chaud ; et ce fait, rendant le plaisir encore plus difficile, le rendait encore plus désiré. Le propriétaire actuel de l’hôtel était un Juif nommé Lever ; et il en tira près d’un million en rendant l’accès difficile. Bien sûr, il combinait avec cette limitation dans la portée de son entreprise le vernis le plus soigné dans son exécution. Les vins et la cuisine étaient réellement aussi bons que n’importe lesquels en Europe, et le comportement des employés reflétait exactement l’humeur fixe de la classe supérieure anglaise. Le propriétaire connaissait tous ses serveurs comme les doigts de sa main ; il n’y en avait que quinze en tout et pour tout. Il était bien plus facile de devenir membre du Parlement que de devenir serveur dans cet hôtel. Chaque serveur était formé à un silence et une fluidité terribles, comme s’il s’agissait d’un domestique de gentleman. Et, en effet, il y avait généralement au moins un serveur pour chaque gentleman qui dînait.
Le club des Douze Vrais Pêcheurs n’aurait consenti à dîner nulle part ailleurs que dans un tel endroit, car il insistait sur une intimité luxueuse ; et aurait été tout à fait contrarié par la simple pensée qu’un autre club dînait même dans le même bâtiment. À l’occasion de leur dîner annuel, les Pêcheurs avaient l’habitude d’exposer tous leurs trésors, comme s’ils étaient dans une maison privée, en particulier le célèbre ensemble de couteaux et fourchettes à poisson qui étaient, pour ainsi dire, l’insigne de la société, chacun étant exquisément travaillé en argent sous la forme d’un poisson, et chacun orné à la poignée d’une grosse perle. Ceux-ci étaient toujours disposés pour le plat de poisson, et le plat de poisson était toujours le plus magnifique de ce magnifique festin. La société avait un grand nombre de cérémonies et d’observances, mais elle n’avait aucune histoire et aucun but ; c’est en cela qu’elle était si aristocratique. Vous n’aviez pas besoin d’être quoi que ce soit pour être l’un des Douze Pêcheurs ; à moins d’être déjà un certain type de personne, vous n’entendiez même jamais parler d’eux. Elle existait depuis douze ans. Son président était M. Audley. Son vice-président était le duc de Chester.
Si j’ai dans une certaine mesure rendu l’atmosphère de cet effrayant hôtel, le lecteur peut ressentir un étonnement naturel quant à la manière dont j’ai pu en savoir quoi que ce soit, et peut même spéculer sur la façon dont une personne aussi ordinaire que mon ami le père Brown a pu se retrouver dans cette galère dorée. Pour ce qui est de cela, mon histoire est simple, voire vulgaire. Il y a dans le monde un très vieux agitateur et démagogue qui fait irruption dans les retraites les plus raffinées avec la terrible information que tous les hommes sont frères, et partout où ce niveleur allait sur son cheval pâle, c’était le métier du père Brown de le suivre. L’un des serveurs, un Italien, avait été frappé par une attaque paralytique cet après-midi-là ; et son employeur juif, s’étonnant doucement de telles superstitions, avait consenti à envoyer chercher le prêtre papiste le plus proche. Ce que le serveur a confessé au père Brown ne nous concerne pas, pour l’excellente raison que cet ecclésiastique l’a gardé pour lui ; mais apparemment, cela impliquait qu’il rédige une note ou une déclaration pour transmettre un message ou réparer un tort. Le père Brown, donc, avec une meek impudence qu’il aurait montrée tout autant à Buckingham Palace, demanda à ce qu’on lui fournisse une pièce et du matériel d’écriture. M. Lever était déchiré en deux. C’était un homme bon, et il avait aussi cette mauvaise imitation de la bonté, le dégoût de toute difficulté ou de toute scène. En même temps, la présence d’un étranger inhabituel dans son hôtel ce soir-là était comme une tache de saleté sur quelque chose qui venait d’être nettoyé. Il n’y avait jamais aucune zone intermédiaire ou antichambre au Vernon Hotel, pas de gens attendant dans le hall, pas de clients venant par hasard. Il y avait quinze serveurs. Il y avait douze invités. Il aurait été aussi surprenant de trouver un nouvel invité dans l’hôtel ce soir-là que de trouver un nouveau frère prenant son petit-déjeuner ou son thé dans sa propre famille. De plus, l’apparence du prêtre était médiocre et ses vêtements boueux ; un simple aperçu de lui de loin pourrait précipiter une crise dans le club. M. Lever trouva enfin un plan pour couvrir, puisqu’il ne pouvait pas effacer, la disgrâce. Lorsque vous entrez (ce que vous ne ferez jamais) au Vernon Hotel, vous passez dans un court couloir décoré de quelques tableaux ternes mais importants, et vous arrivez au vestibule principal et au salon qui s’ouvre sur votre droite vers des couloirs menant aux salles publiques, et sur votre gauche vers un couloir similaire pointant vers les cuisines et les bureaux de l’hôtel. Immédiatement sur votre gauche se trouve le coin d’un bureau vitré, qui jouxte le salon — une maison dans la maison, pour ainsi dire, comme l’ancien bar de l’hôtel qui occupait probablement autrefois sa place.
Dans ce bureau était assis le représentant du propriétaire (personne dans cet endroit n’apparaissait jamais en personne si cela pouvait être évité), et juste derrière le bureau, sur le chemin des quartiers des domestiques, se trouvait le vestiaire des messieurs, la dernière limite du domaine des gentlemen. Mais entre le bureau et le vestiaire se trouvait une petite pièce privée sans autre issue, parfois utilisée par le propriétaire pour des affaires délicates et importantes, comme prêter mille livres à un duc ou refuser de lui en prêter six pence. C’est une marque de la magnifique tolérance de M. Lever qu’il ait permis à ce lieu saint d’être, pendant environ une demi-heure, profané par un simple prêtre, gribouillant sur un morceau de papier. L’histoire que le père Brown était en train d’écrire était très probablement une bien meilleure histoire que celle-ci, seulement on ne la connaîtra jamais. Je peux simplement affirmer qu’elle était presque aussi longue, et que les deux ou trois derniers paragraphes étaient les moins excitants et les moins absorbants.
Car c’est au moment où il eut atteint ceux-ci que le prêtre commença un peu à laisser ses pensées vagabonder et ses sens animaux, qui étaient habituellement vifs, à s’éveiller. L’heure de l’obscurité et du dîner approchait ; sa propre petite pièce oubliée était sans lumière, et peut-être l’obscurité grandissante, comme cela arrive parfois, aiguisa-t-elle le sens de l’ouïe. Tandis que le père Brown écrivait la dernière partie, la moins essentielle, de son document, il se surprit à écrire au rythme d’un bruit récurrent à l’extérieur, tout comme on pense parfois sur la mélodie d’un train. Lorsqu’il prit conscience de la chose, il découvrit ce que c’était : simplement le piétinement ordinaire de pas passant devant la porte, ce qui dans un hôtel n’était pas une affaire très improbable. Néanmoins, il fixa le plafond assombri et écouta le son. Après avoir écouté pendant quelques secondes avec rêverie, il se leva et écouta intensément, la tête un peu penchée sur le côté. Puis il se rassit et enfouit son front dans ses mains, maintenant non seulement en écoutant, mais en écoutant et en pensant aussi.
Les pas à l’extérieur à un moment donné étaient tels qu’on pourrait en entendre dans n’importe quel hôtel ; et pourtant, pris dans leur ensemble, il y avait quelque chose de très étrange à leur sujet. Il n’y avait aucun autre pas. C’était toujours une maison très silencieuse, car les quelques clients habituels allaient directement à leurs propres appartements, et les serveurs bien formés étaient invités à être presque invisibles jusqu’à ce qu’on ait besoin d’eux. On ne pouvait imaginer aucun endroit où il y avait moins de raisons d’appréhender quelque chose d’irrégulier. Mais ces pas étaient si étranges qu’on ne pouvait décider de les qualifier de réguliers ou d’irréguliers. Le père Brown les suivit avec son doigt sur le bord de la table, comme un homme essayant d’apprendre un air au piano.
D’abord, il y eut une longue course de petits pas rapides, tels qu’un homme léger pourrait en faire en remportant une course de marche. À un certain point, ils s’arrêtèrent et changèrent pour une sorte de martèlement lent et balancé, ne comptant pas le quart des pas, mais occupant environ le même temps. Au moment où le dernier martèlement écho s’était éteint, revenait la course ou le clapotis de pieds légers, pressés, puis à nouveau le bruit sourd de la marche plus lourde. C’était certainement la même paire de bottes, en partie parce que (comme il a été dit) il n’y avait aucune autre botte dans les parages, et en partie parce qu’elles avaient un petit grincement mais indéniable. Le père Brown avait le genre de tête qui ne peut s’empêcher de poser des questions ; et sur cette question apparemment triviale, sa tête faillit éclater. Il avait vu des hommes courir pour sauter. Il avait vu des hommes courir pour glisser. Mais pourquoi diable un homme courrait-il pour marcher ? Ou, encore, pourquoi marcherait-il pour courir ? Pourtant, aucune autre description ne pouvait couvrir les pitreries de cette paire de jambes invisible. L’homme marchait soit très vite le long d’une moitié du couloir pour marcher très lentement le long de l’autre moitié ; soit il marchait très lentement à une extrémité pour avoir le ravissement de marcher vite à l’autre. Aucune suggestion ne semblait avoir beaucoup de sens. Son cerveau devenait de plus en plus sombre, comme sa pièce.
Pourtant, alors qu’il commençait à penser sérieusement, la noirceur même de sa cellule semblait rendre ses pensées plus vives ; il commença à voir comme dans une sorte de vision les pieds fantastiques gambadant le long du couloir dans des attitudes contre-nature ou symboliques. Était-ce une danse religieuse païenne ? Ou un genre d’exercice scientifique entièrement nouveau ? Le père Brown commença à se demander avec plus d’exactitude ce que suggéraient les pas. En prenant le pas lent en premier : ce n’était certainement pas le pas du propriétaire. Les hommes de son type marchent avec un dandinement rapide, ou ils restent assis. Cela ne pouvait être aucun serviteur ou messager attendant des instructions. Cela ne sonnait pas comme tel. Les classes les plus pauvres (dans une oligarchie) titubent parfois lorsqu’elles sont légèrement ivres, mais généralement, et surtout dans de tels décors magnifiques, elles se tiennent debout ou assises dans des attitudes contraintes. Non ; ce pas lourd mais élastique, avec une sorte d’emphase insouciante, pas particulièrement bruyant, pourtant ne se souciant pas du bruit qu’il faisait, n’appartenait qu’à l’un des animaux de cette terre. C’était un gentleman d’Europe occidentale, et probablement quelqu’un qui n’avait jamais travaillé pour gagner sa vie.
Au moment même où il parvenait à cette solide certitude, le pas changea pour une cadence plus rapide, et passa devant la porte avec la nervosité d’un rat. L’auditeur remarqua que, bien que ce pas fût beaucoup plus véloce, il était aussi beaucoup plus silencieux, presque comme si l’homme marchait sur la pointe des pieds. Pourtant, cela n’évoquait pas dans son esprit le secret, mais autre chose – quelque chose dont il ne parvenait pas à se souvenir. Il était exaspéré par l’un de ces demi-souvenirs qui font se sentir un homme comme un idiot. Il avait assurément déjà entendu cette étrange marche rapide quelque part. Soudain, il bondit sur ses pieds avec une nouvelle idée en tête, et se dirigea vers la porte. Sa chambre n’avait pas d’issue directe sur le couloir, mais donnait d’un côté sur le bureau vitré, et de l’autre sur le vestiaire contigu. Il essaya la porte du bureau et la trouva verrouillée. Puis il regarda la fenêtre, devenue un carreau carré rempli d’un nuage pourpre, fendu par un coucher de soleil livide, et pendant un instant il sentit le mal comme un chien sent les rats.
La part rationnelle de lui-même (qu’elle fût la plus sage ou non) recouvra sa suprématie. Il se souvint que le propriétaire lui avait dit qu’il devait verrouiller la porte et qu’il viendrait plus tard le libérer. Il se dit que vingt choses auxquelles il n’avait pas pensé pouvaient expliquer les sons excentriques à l’extérieur ; il se rappela qu’il restait juste assez de lumière pour terminer son propre travail. Rapportant son papier à la fenêtre afin de capter la dernière lumière orageuse du soir, il se replongea résolument dans le rapport presque achevé. Il écrivit pendant environ vingt minutes, se penchant de plus en plus sur son papier dans la lumière déclinante ; puis soudain, il se redressa. Il avait entendu les pieds étranges une fois de plus.
Cette fois, ils avaient une troisième bizarrerie. Auparavant, l’inconnu avait marché, avec légèreté certes et une rapidité foudroyante, mais il avait marché. Cette fois, il courait. On pouvait entendre les pas rapides, doux et bondissants parcourir le couloir, comme les coussinets d’une panthère en fuite qui bondit. Quiconque approchait était un homme très fort et actif, dans une excitation à la fois contenue et dévorante. Pourtant, lorsque le son eut balayé le bureau comme une sorte de tourbillon chuchotant, il changea soudainement à nouveau pour le vieux piétinement lent et fanfaron.
Le père Brown jeta son papier et, sachant la porte du bureau verrouillée, se rendit immédiatement dans le vestiaire de l’autre côté. Le préposé à cet endroit était temporairement absent, probablement parce que les seuls convives étaient au dîner et que son poste était une sinécure. Après avoir tâtonné à travers une forêt grise de pardessus, il découvrit que le vestiaire sombre donnait sur le couloir éclairé sous la forme d’une sorte de comptoir ou de demi-porte, comme la plupart des comptoirs derrière lesquels nous avons tous remis des parapluies et reçu des tickets. Il y avait une lumière juste au-dessus de l’arche semi-circulaire de cette ouverture. Elle n’éclairait guère le père Brown lui-même, qui ne semblait qu’une sombre silhouette devant la fenêtre crépusculaire derrière lui. Mais elle projetait une lumière presque théâtrale sur l’homme qui se tenait devant le vestiaire, dans le couloir.
C’était un homme élégant en tenue de soirée très simple ; grand, mais avec l’air de ne pas prendre beaucoup de place ; on sentait qu’il aurait pu se faufiler comme une ombre là où beaucoup d’hommes plus petits auraient été évidents et encombrants. Son visage, désormais rejeté en arrière sous la lumière de la lampe, était basané et plein de vivacité, le visage d’un étranger. Sa silhouette était belle, ses manières enjouées et confiantes ; un critique aurait seulement pu dire que son habit noir était d’une qualité légèrement inférieure à sa silhouette et à ses manières, et qu’il gondolait et boursouflait même d’une étrange façon. Au moment où il aperçut la silhouette noire de Brown sur fond de coucher de soleil, il jeta un bout de papier avec un numéro et appela avec une aimable autorité : « Je veux mon chapeau et mon manteau, s’il vous plaît ; je m’aperçois que je dois partir immédiatement. »
Le père Brown prit le papier sans un mot et alla docilement chercher le manteau ; ce n’était pas le premier travail servile qu’il accomplissait dans sa vie. Il le rapporta et le posa sur le comptoir ; pendant ce temps, l’étrange gentleman, qui avait fouillé dans la poche de son gilet, dit en riant : « Je n’ai pas d’argent ; vous pouvez garder ça. » Et il jeta une demi-souverain, et saisit son manteau.
La silhouette du père Brown resta tout à fait sombre et immobile ; mais en cet instant, il avait perdu la tête. Sa tête était toujours plus précieuse lorsqu’il l’avait perdue. Dans de tels moments, il additionnait deux et deux et obtenait quatre millions. Souvent, l’Église catholique (qui est mariée au sens commun) ne l’approuvait pas. Souvent, il ne s’approuvait pas lui-même. Mais c’était une réelle inspiration – importante dans les crises rares – où quiconque perdra la tête la sauvera.
« Je crois, monsieur, dit-il civilement, que vous avez de l’argent dans votre poche. »
Le grand gentleman écarquilla les yeux. « Au diable ! cria-t-il, si je choisis de vous donner de l’or, pourquoi devriez-vous vous plaindre ? »
« Parce que l’argent est parfois plus précieux que l’or, dit le prêtre doucement ; c’est-à-dire en grande quantité. »
L’inconnu le regarda avec curiosité. Puis il regarda avec encore plus de curiosité le long du couloir en direction de l’entrée principale. Puis il regarda à nouveau Brown, et enfin il observa très attentivement la fenêtre derrière la tête de Brown, encore colorée par les reflets de la tempête. Puis il sembla prendre une décision. Il posa une main sur le comptoir, le franchit d’un bond aussi facilement qu’un acrobate et se dressa au-dessus du prêtre, posant une main formidable sur son col.
« Restez immobile, dit-il dans un murmure saccadé. Je ne veux pas vous menacer, mais… »
« Je veux, moi, vous menacer, dit le père Brown d’une voix semblable à un tambour roulant, je veux vous menacer du ver qui ne meurt point, et du feu qui ne s’éteint pas. »
« Vous êtes un drôle de garçon de vestiaire », dit l’autre.
« Je suis un prêtre, Monsieur Flambeau, dit Brown, et je suis prêt à entendre votre confession. »
L’autre resta quelques instants à haleter, puis chancela pour s’asseoir sur une chaise.
Les deux premiers services du dîner des Douze Vrais Pêcheurs s’étaient déroulés avec un succès placide. Je ne possède pas de copie du menu ; et si c’était le cas, cela ne signifierait rien pour personne. Il était écrit dans une sorte de super-français utilisé par les cuisiniers, mais tout à fait inintelligible pour les Français. Il y avait une tradition dans le club selon laquelle les hors-d’œuvre devaient être variés et multiples jusqu’à la folie. Ils étaient pris au sérieux parce qu’ils étaient ouvertement des suppléments inutiles, comme tout le dîner et tout le club. Il y avait aussi une tradition selon laquelle le service du potage devait être léger et sans prétention – une sorte de vigile simple et austère pour la fête du poisson qui allait suivre. La conversation était ce bavardage étrange et léger qui gouverne l’Empire britannique, qui le gouverne en secret, et qui pourtant éclairerait à peine un Anglais ordinaire même s’il pouvait l’entendre. Les ministres des deux bords étaient évoqués par leurs prénoms avec une sorte de bénignité ennuyée. Le Chancelier de l’Échiquier radical, que tout le parti conservateur était censé maudire pour ses extorsions, était loué pour sa poésie mineure ou sa monte dans le champ de chasse. Le chef conservateur, que tous les libéraux étaient censés haïr comme un tyran, était discuté et, dans l’ensemble, loué – comme un libéral. Il semblait en quelque sorte que les politiciens étaient très importants. Et pourtant, tout semblait important à leur sujet, sauf leur politique. M. Audley, le président, était un homme âgé et aimable qui portait encore des cols Gladstone ; il était une sorte de symbole de toute cette société fantasmagorique et pourtant figée. Il n’avait jamais rien fait – même pas quelque chose de mal. Il n’était pas un viveur ; il n’était même pas particulièrement riche. Il était simplement dans le coup ; et c’était tout. Aucun parti ne pouvait l’ignorer, et s’il avait souhaité être au Cabinet, il y aurait certainement été placé. Le duc de Chester, le vice-président, était un politicien jeune et montant. C’est-à-dire qu’il était un jeune homme agréable, aux cheveux plats et blonds et au visage constellé de taches de rousseur, doté d’une intelligence modérée et d’immenses domaines. En public, ses apparitions étaient toujours couronnées de succès et son principe était assez simple. Quand il pensait à une plaisanterie, il la faisait, et était qualifié de brillant. Quand il ne parvenait pas à penser à une plaisanterie, il disait que ce n’était pas le moment de badiner, et était qualifié de compétent. En privé, dans un club de sa propre classe, il était simplement tout à fait agréablement franc et idiot, comme un écolier. M. Audley, n’ayant jamais fait de politique, les traitait un peu plus sérieusement. Parfois, il embarrassait même la compagnie par des phrases suggérant qu’il y avait quelque différence entre un libéral et un conservateur. Lui-même était un conservateur, même dans la vie privée. Il avait une boucle de cheveux gris sur l’arrière de son col, comme certains hommes d’État à l’ancienne, et vu de derrière, il ressemblait à l’homme dont l’empire a besoin. Vu de face, il ressemblait à un célibataire doux et indulgent envers lui-même, ayant des appartements à l’Albany – ce qu’il était.
Comme on l’a fait remarquer, il y avait vingt-quatre sièges à la table de la terrasse, et seulement douze membres du club. Ainsi, ils pouvaient occuper la terrasse dans le style le plus luxueux qui soit, étant rangés le long du côté intérieur de la table, sans personne en face, dominant une vue ininterrompue sur le jardin, dont les couleurs étaient encore vives, bien que la soirée tombât de façon quelque peu sinistre pour la saison. Le président siégeait au centre de la ligne, et le vice-président à l’extrémité droite. Lorsque les douze invités entrèrent en troupe dans leurs sièges, c’était la coutume (pour une raison inconnue) pour les quinze serveurs de se tenir le long du mur comme des troupes présentant les armes au roi, tandis que le gros propriétaire se tenait là et s’inclinait devant le club avec une surprise rayonnante, comme s’il n’avait jamais entendu parler d’eux auparavant. Mais avant le premier cliquetis de couteau et de fourchette, cette armée de serviteurs avait disparu, seuls les un ou deux requis pour ramasser et distribuer les assiettes se faufilant dans un silence de mort. M. Lever, le propriétaire, avait bien sûr disparu en convulsions de courtoisie bien avant. Il serait exagéré, voire irrévérencieux, de dire qu’il réapparut jamais positivement. Mais lorsque le service important, le service du poisson, fut apporté, il y eut – comment dire ? – une ombre vive, une projection de sa personnalité, qui indiquait qu’il rôdait à proximité. Le sacré service de poisson consistait (aux yeux du vulgaire) en une sorte de pudding monstrueux, de la taille et de la forme d’une pièce montée, dans lequel un nombre considérable de poissons intéressants avaient finalement perdu les formes que Dieu leur avait données. Les Douze Vrais Pêcheurs saisirent leurs célèbres couteaux et fourchettes à poisson, et l’abordèrent avec autant de gravité que si chaque centimètre du pudding coûtait autant que la fourchette en argent avec laquelle il était mangé. C’était peut-être le cas, pour autant que j’en sache. Ce plat fut traité dans un silence avide et dévorant ; et ce ne fut que lorsque son assiette fut presque vide que le jeune duc fit la remarque rituelle : « Ils ne peuvent faire cela nulle part ailleurs qu’ici. »
« Nulle part, dit M. Audley, d’une voix de basse profonde, en se tournant vers l’orateur et en hochant la tête vénérable plusieurs fois. Nulle part, assurément, si ce n’est ici. Il m’a été rapporté qu’au Café Anglais… »
Ici, il fut interrompu et même agité un instant par le retrait de son assiette, mais il reprit le précieux fil de ses pensées. « Il m’a été rapporté que la même chose pouvait être faite au Café Anglais. Rien de tel, monsieur, dit-il en secouant la tête impitoyablement, comme un juge de pendaison. Rien de tel. »
« Lieu surévalué », dit un certain Colonel Pound, parlant (à en juger par son apparence) pour la première fois depuis quelques mois.
« Oh, je ne sais pas, dit le duc de Chester, qui était un optimiste, c’est joyeusement bon pour certaines choses. Vous ne pouvez pas le battre pour… »
Un serveur arriva rapidement dans la pièce, puis s’arrêta net. Son arrêt fut aussi silencieux que sa démarche ; mais tous ces messieurs vagues et bienveillants étaient si habitués à l’extrême fluidité de la machinerie invisible qui entourait et soutenait leurs vies, qu’un serveur faisant quelque chose d’inattendu était une surprise et un choc. Ils se sentaient comme vous et moi nous sentirions si le monde inanimé désobéissait – si une chaise s’enfuyait de nous.
Le serveur resta debout à fixer quelques secondes, tandis que s’approfondissait sur chaque visage à la table une étrange honte qui est tout à fait le produit de notre époque. C’est la combinaison de l’humanitarisme moderne avec l’horrible abîme moderne entre les âmes des riches et des pauvres. Un aristocrate historique authentique aurait jeté des objets sur le serveur, en commençant par des bouteilles vides, et très probablement en finissant par de l’argent. Un démocrate authentique lui aurait demandé, avec une clarté de parole de camarade, ce que diable il faisait. Mais ces ploutocrates modernes ne pouvaient supporter un homme pauvre près d’eux, ni comme esclave ni comme ami. Que quelque chose eût mal tourné avec les domestiques n’était qu’un ennui terne et brûlant. Ils ne voulaient pas être brutaux, et ils redoutaient la nécessité d’être bienveillants. Ils voulaient que la chose, quelle qu’elle fût, soit terminée. Elle fut terminée. Le serveur, après être resté quelques secondes rigide, comme un cataleptique, fit demi-tour et courut follement hors de la pièce.
Lorsqu’il réapparut dans la pièce, ou plutôt dans l’encadrement de la porte, c’était en compagnie d’un autre serveur, avec qui il chuchota et gesticula avec une fougue méridionale. Puis le premier serveur s’en alla, laissant le second, et réapparut avec un troisième serveur. Au moment où un quatrième serveur eut rejoint ce synode précipité, M. Audley sentit nécessaire de briser le silence dans l’intérêt du Tact. Il utilisa une toux très forte, au lieu d’un marteau présidentiel, et dit : « Travail splendide que fait le jeune Moocher en Birmanie. Maintenant, aucune autre nation au monde n’aurait pu… »
Un cinquième serveur s’était précipité vers lui comme une flèche, et chuchotait à son oreille : « Tellement désolé. Important ! Le propriétaire pourrait-il vous parler ? »
Le président se tourna en désordre, et avec un regard hébété vit M. Lever s’avancer vers eux avec sa rapidité pesante. La démarche du bon propriétaire était certes sa démarche habituelle, mais son visage n’était nullement habituel. Généralement, il était d’un brun cuivré jovial ; maintenant, il était d’un jaune maladif.
« Vous m’excuserez, Monsieur Audley, dit-il, avec un essoufflement asthmatique. J’ai de grandes appréhensions. Vos assiettes à poisson, elles sont débarrassées avec le couteau et la fourchette dessus ! »
« Eh bien, je l’espère », dit le président, avec une certaine chaleur.
« Vous le voyez ? haleta l’aubergiste excité ; vous voyez le serveur qui les a emportées ? Vous le connaissez ? »
« Connaître le serveur ? répondit M. Audley avec indignation. Certainement pas ! »
M. Lever ouvrit les mains avec un geste d’agonie. « Je ne l’envoie jamais, dit-il. Je ne sais pas quand ni pourquoi il vient. J’envoie mon serveur pour emporter les assiettes, et il les trouve déjà parties. »
M. Audley semblait encore trop déconcerté pour être réellement l’homme dont l’empire a besoin ; aucun des convives ne pouvait rien dire, sauf l’homme de bois – le Colonel Pound – qui semblait galvanisé dans une vie contre nature. Il se leva rigidement de sa chaise, laissant tous les autres assis, fixa son monocle dans son œil, et parla sur un ton rauque comme s’il avait à moitié oublié comment parler. « Voulez-vous dire, dit-il, que quelqu’un a volé notre service de poisson en argent ? »
Le propriétaire répéta le geste des mains ouvertes avec une impuissance encore plus grande et, en un éclair, tous les hommes à la table furent sur pied.
« Tous vos serveurs sont-ils ici ? demanda le colonel, de son accent bas et dur. »
« Oui ; ils sont tous ici. Je l’ai remarqué moi-même », cria le jeune duc, poussant son visage enfantin dans le cercle le plus étroit. « Je les compte toujours quand j’entre ; ils ont l’air si bizarres à se tenir debout contre le mur. »
« Mais on ne peut sûrement pas se souvenir exactement », commença M. Audley, avec une hésitation pesante.
« Je me souviens exactement, je vous le dis, cria le duc avec excitation. Il n’y a jamais eu plus de quinze serveurs à cet endroit, et il n’y en avait pas plus de quinze ce soir, je le jure ; pas plus et pas moins. »
Le propriétaire se tourna vers lui, tremblant dans une sorte de paralysie de surprise. « Vous dites – vous dites, balbutia-t-il, que vous voyez tous mes quinze serveurs ? »
« Comme d’habitude », acquiesça le duc. « Quel est le problème avec ça ! »
« Rien, dit Lever, avec un accent qui s’accentuait, seulement vous ne l’avez pas fait. Car l’un d’eux est mort à l’étage. »
Il y eut un silence choquant pendant un instant dans cette pièce. Il se peut (si surnaturel est le mot mort) que chacun de ces hommes oisifs ait regardé pendant une seconde son âme, et l’ait vue comme un petit pois sec. L’un d’eux – le duc, je crois – dit même avec l’idiote gentillesse de la richesse : « Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ? »
« Il a eu un prêtre », dit le Juif, non sans émotion.
Puis, comme au glas du destin, ils s’éveillèrent à leur propre position. Pendant quelques secondes étranges, ils avaient vraiment senti comme si le quinzième serveur pouvait être le fantôme de l’homme mort à l’étage. Ils étaient restés muets sous cette oppression, car les fantômes étaient pour eux un embarras, comme des mendiants. Mais le souvenir de l’argent brisa le charme du miraculeux ; le brisa abruptement et avec une réaction brutale. Le colonel renversa sa chaise et se dirigea vers la porte. « S’il y avait un quinzième homme ici, amis, dit-il, ce quinzième larron était un voleur. Descendez immédiatement aux portes de devant et de derrière et sécurisez tout ; ensuite, nous parlerons. Les vingt-quatre perles du club valent la peine d’être récupérées. »
M. Audley sembla d’abord hésiter sur le fait de savoir s’il était convenable de se presser pour quoi que ce soit ; mais, voyant le duc se précipiter dans les escaliers avec une énergie juvénile, il suivit avec un mouvement plus mûr.
Au même instant, un sixième serveur courut dans la pièce, et déclara qu’il avait trouvé la pile d’assiettes à poisson sur un buffet, sans aucune trace de l’argent.
La foule des convives et des assistants qui dégringolèrent pêle-mêle le long des couloirs se divisa en deux groupes. La plupart des Pêcheurs suivirent le propriétaire vers la salle de devant pour demander des nouvelles de toute sortie. Le Colonel Pound, avec le président, le vice-président et un ou deux autres, se précipita dans le couloir menant aux quartiers des domestiques, comme étant la ligne de fuite la plus probable. Ce faisant, ils passèrent devant l’alcôve sombre ou la caverne du vestiaire, et virent une silhouette courte, vêtue de noir, vraisemblablement un préposé, debout un peu en retrait dans l’ombre.
« Holà, là-bas ! appela le duc. Avez-vous vu quelqu’un passer ? »
La courte silhouette ne répondit pas directement à la question, mais dit simplement : « Peut-être ai-je ce que vous cherchez, messieurs. »
Ils s’arrêtèrent, hésitants et perplexes, tandis qu’il se rendait tranquillement à l’arrière du vestiaire, et revenait avec les deux mains pleines d’argent brillant, qu’il étala sur le comptoir aussi calmement qu’un vendeur. Cela prenait la forme d’une douzaine de fourchettes et de couteaux étrangement façonnés.
« Vous… vous… » commença le colonel, enfin tout à fait décontenancé. Puis il scruta la petite pièce sombre et vit deux choses : premièrement, que l’homme court, vêtu de noir, était habillé comme un ecclésiastique ; et deuxièmement, que la fenêtre de la pièce derrière lui était défoncée, comme si quelqu’un était passé violemment au travers. « Objets de valeur à déposer dans un vestiaire, n’est-ce pas ? remarqua l’ecclésiastique, avec une joyeuse sérénité. »
« Avez-vous… avez-vous volé ces choses ? balbutia M. Audley, les yeux écarquillés. »
« Si je l’ai fait, dit le clerc agréablement, au moins je les rapporte. »
« Mais vous ne l’avez pas fait, dit le Colonel Pound, toujours en fixant la fenêtre brisée. »
« Pour tout vous avouer, je ne l’ai pas fait, dit l’autre, avec une pointe d’humour. » Et il s’assit très gravement sur un tabouret. « Mais vous savez qui l’a fait, dit le colonel. »
« Je ne connais pas son vrai nom, dit le prêtre placidement, mais je connais quelque chose de son poids de combat, et beaucoup de ses difficultés spirituelles. J’ai formé l’estimation physique quand il essayait de m’étrangler, et l’estimation morale quand il s’est repenti. »
« Oh, je vous en prie… repenti ! cria le jeune Chester, avec une sorte de rire éclatant. »
Le père Brown se leva, mettant les mains dans le dos. « C’est curieux, n’est-ce pas, dit-il, qu’un voleur et un vagabond se repentent, alors que tant de gens riches et en sécurité demeurent endurcis et frivoles, sans porter de fruit pour Dieu ni pour les hommes ? Mais là, si vous voulez bien m’excuser, vous empiétez un peu sur mon domaine. Si vous doutez de la pénitence en tant que fait pratique, voilà vos couteaux et vos fourchettes. Vous êtes les Douze Vrais Pêcheurs, et voilà tout votre argent. Mais Lui a fait de moi un pêcheur d’hommes. »
« Avez-vous attrapé cet homme ? » demanda le colonel en fronçant les sourcils.
Le père Brown le regarda droit dans son visage sévère. « Oui, dit-il, je l’ai attrapé, avec un hameçon invisible et une ligne invisible, assez longue pour le laisser errer jusqu’aux extrémités du monde, tout en le ramenant vers moi d’un coup sur le fil. »
Il y eut un long silence. Tous les autres hommes présents s’éloignèrent pour rapporter l’argenterie retrouvée à leurs camarades, ou pour consulter le propriétaire au sujet de cette étrange affaire. Mais le colonel au visage austère restait assis sur le comptoir, balançant ses longues jambes décharnées et mordillant sa moustache sombre.
À la fin, il dit doucement au prêtre : « C’était un sacré numéro, mais je crois en connaître un plus malin. »
« C’était un sacré numéro, répondit l’autre, mais je ne suis pas tout à fait sûr de voir de quel autre vous voulez parler. »
« Je veux parler de vous, dit le colonel avec un rire bref. Je ne tiens pas à faire envoyer ce type en prison ; rassurez-vous là-dessus. Mais je donnerais bien quelques fourchettes en argent pour savoir exactement comment vous vous êtes retrouvé dans cette histoire, et comment vous lui avez soutiré le butin. Je vous considère comme le diable le plus moderne de cette compagnie. »
Le père Brown sembla assez apprécier la candeur saturnienne du soldat. « Eh bien, dit-il en souriant, je ne dois rien vous dire de l’identité de cet homme, ni de son histoire personnelle, bien sûr ; mais il n’y a aucune raison particulière pour que je ne vous raconte pas les faits extérieurs que j’ai découverts moi-même. »
Il sauta par-dessus la barrière avec une agilité inattendue et s’assit à côté du colonel Pound, agitant ses jambes courtes comme un petit garçon sur une barrière. Il commença à raconter l’histoire aussi naturellement que s’il la confiait à un vieil ami au coin du feu de Noël.
« Voyez-vous, colonel, dit-il, j’étais enfermé dans cette petite pièce là-bas pour écrire, quand j’ai entendu une paire de pieds dans ce couloir esquisser une danse aussi étrange que la danse macabre. D’abord, de petits pas rapides et drôles, comme un homme marchant sur la pointe des pieds pour un pari ; puis, des pas lents, négligents, grinçants, comme ceux d’un homme costaud se promenant avec un cigare. Mais c’étaient les mêmes pieds, je vous le jure, et ils se succédaient ; d’abord la course, puis la marche, et à nouveau la course. Je me suis demandé, d’abord distraitement puis fébrilement, pourquoi un homme jouerait ces deux rôles à la fois. L’une des démarches m’était familière ; elle ressemblait exactement à la vôtre, colonel. C’était la démarche d’un gentleman bien nourri qui attend quelque chose, et qui déambule davantage parce qu’il est physiquement alerte que parce qu’il est mentalement impatient. Je savais que je connaissais aussi l’autre démarche, mais je n’arrivais pas à me rappeler laquelle. Quelle créature sauvage avais-je croisée lors de mes voyages, courant sur la pointe des pieds de cette façon extraordinaire ? Puis j’ai entendu un cliquetis d’assiettes quelque part ; et la réponse est apparue aussi clairement que celle de Saint-Pierre. C’était la démarche d’un serveur — cette démarche avec le corps penché en avant, les yeux fixés vers le sol, la plante du pied éjectant le sol, les pans de la veste et la serviette volant au vent. Puis j’ai réfléchi encore une minute et demie. Et je crois que j’ai vu le déroulement du crime, aussi clairement que si j’allais le commettre. »
Le colonel Pound le regarda fixement, mais les yeux gris et doux du narrateur étaient fixés sur le plafond avec une mélancolie presque vide.
« Un crime, dit-il lentement, est comme toute autre œuvre d’art. Ne soyez pas surpris ; les crimes sont loin d’être les seules œuvres d’art qui proviennent d’un atelier infernal. Mais chaque œuvre d’art, divine ou diabolique, possède une marque indispensable : je veux dire que son centre est simple, quelle que soit la complexité de son exécution. Ainsi, dans Hamlet, disons, le grotesque du fossoyeur, les fleurs de la jeune fille folle, la parure fantastique d’Osric, la pâleur du spectre et le rictus du crâne sont autant d’excentricités formant une sorte de guirlande enchevêtrée autour d’une unique figure tragique, celle d’un homme en noir. Eh bien, ceci aussi, dit-il en descendant lentement de son siège avec un sourire, ceci aussi est la tragédie simple d’un homme en noir. Oui, poursuivit-il en voyant le colonel lever les yeux avec une certaine stupeur, toute cette histoire repose sur un manteau noir. Ici, comme dans Hamlet, il y a les excroissances rococo : vous-mêmes, disons. Il y a le serveur mort, qui était là quand il ne pouvait pas être là. Il y a la main invisible qui a balayé votre table de son argent et s’est volatilisée. Mais chaque crime intelligent repose en fin de compte sur un fait tout à fait simple : un fait qui, en soi, n’a rien de mystérieux. La mystification réside dans la manière de le dissimuler, de détourner les pensées des hommes. Ce crime vaste, subtil et (dans le cours ordinaire des choses) très lucratif, a été bâti sur le fait simple que la tenue de soirée d’un gentleman est la même que celle d’un serveur. Tout le reste n’était que du jeu, et du sacrément bon jeu, de surcroît. »
« Pourtant, dit le colonel en se levant et en fronçant les sourcils devant ses bottes, je ne suis pas sûr de comprendre. »
« Colonel, dit le père Brown, je vous dis que cet archange de l’impudence qui a volé vos fourchettes a arpenté ce couloir vingt fois sous l’éclat de toutes les lampes, sous le regard de tous les yeux. Il n’est pas allé se cacher dans des coins sombres où la suspicion aurait pu le chercher. Il est resté constamment en mouvement dans les couloirs éclairés, et partout où il allait, il semblait être là de plein droit. Ne me demandez pas à quoi il ressemblait ; vous l’avez vu vous-même six ou sept fois ce soir. Vous attendiez avec tous les autres grands personnages dans le salon de réception au bout du couloir, avec la terrasse juste après. Chaque fois qu’il arrivait parmi vous, messieurs, il surgissait à la manière fulgurante d’un serveur, la tête penchée, la serviette battante et les pieds volants. Il s’élançait sur la terrasse, faisait quelque chose à la nappe, et revenait précipitamment vers le bureau et les quartiers des serveurs. Le temps qu’il arrive sous l’œil du commis de bureau et des serveurs, il était devenu un autre homme dans chaque centimètre de son corps, dans chaque geste instinctif. Il déambulait parmi les domestiques avec cette insolence distraite qu’ils ont tous vue chez leurs patrons. Ce n’était pas une nouveauté pour eux qu’un élégant venant d’un dîner arpente toutes les parties de la maison comme un animal au zoo ; ils savent que rien ne distingue mieux la "Smart Set" qu’une habitude de marcher là où il leur plaît. Lorsqu’il était magnifiquement las d’arpenter ce passage précis, il faisait demi-tour et repassait devant le bureau ; dans l’ombre de l’arche juste après, il était métamorphosé comme par un coup de baguette magique, et s’élançait à nouveau vers l’avant parmi les Douze Pêcheurs, en serviteur obséquieux. Pourquoi les gentlemen regarderaient-ils un serveur quelconque ? Pourquoi les serveurs soupçonneraient-ils un gentleman accompli ? Une ou deux fois, il a joué les tours les plus audacieux. Dans les quartiers privés du propriétaire, il a demandé haut et fort un siphon d’eau de Seltz, prétextant avoir soif. Il a dit avec aménité qu’il irait le chercher lui-même, et c’est ce qu’il a fait ; il l’a transporté rapidement et correctement au milieu de vous, un serveur avec une commission évidente. Bien sûr, cela n’aurait pas pu durer longtemps, mais il suffisait que cela dure jusqu’à la fin du plat de poisson. »
« Son pire moment fut lorsque les serveurs se tinrent en rang ; mais même alors, il parvint à s’appuyer contre le mur juste au détour du coin, de telle sorte que, durant cet instant crucial, les serveurs le prirent pour un gentleman, tandis que les gentlemen le prirent pour un serveur. Le reste s’est déroulé en un clin d’œil. Si un serveur le surprenait loin de la table, ce serveur tombait sur un aristocrate languissant. Il n’avait qu’à se chronométrer deux minutes avant que le poisson ne soit desservi, devenir un serviteur rapide, et débarrasser lui-même. Il posait les assiettes sur un buffet, fourrait l’argenterie dans sa poche de poitrine, ce qui lui donnait un aspect bombé, et courait comme un lièvre (je l’ai entendu arriver) jusqu’au vestiaire. Là, il n’avait qu’à redevenir un ploutocrate, un ploutocrate appelé soudainement par les affaires. Il n’avait qu’à donner son ticket au vestiaire et ressortir élégamment comme il était entré. Seulement… seulement, il se trouve que c’était moi qui étais au vestiaire. »
« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? cria le colonel avec une intensité inhabituelle. Que vous a-t-il dit ? »
« Je vous demande pardon, dit le prêtre impassible, c’est là que l’histoire s’arrête. »
« Et c’est là que l’histoire intéressante commence, grommela Pound. Je crois comprendre son tour professionnel. Mais je ne crois pas avoir saisi le vôtre. »
« Je dois vous laisser, dit le père Brown. »
Ils marchèrent ensemble le long du couloir jusqu’au hall d’entrée, où ils virent le visage frais et tacheté du duc de Chester, qui bondissait joyeusement vers eux.
« Venez, Pound, cria-t-il hors d’haleine. Je vous cherche partout. Le dîner reprend de plus belle, et le vieux Audley doit faire un discours en l’honneur des fourchettes retrouvées. Nous voulons lancer une nouvelle cérémonie, vous savez, pour commémorer l’occasion. Dites, vous avez vraiment récupéré la marchandise, que suggérez-vous ? »
« Eh bien, dit le colonel en l’observant avec une certaine approbation sardonique, je suggérerais que, dorénavant, nous portions des vestes vertes au lieu du noir. On ne sait jamais quelles erreurs peuvent survenir quand on ressemble tant à un serveur. »
« Oh, au diable ! dit le jeune homme, un gentleman ne ressemble jamais à un serveur. »
« Ni un serveur à un gentleman, je suppose, dit le colonel Pound avec le même rire sombre sur le visage. Révérend père, votre ami devait être très fort pour jouer le gentleman. »
Le père Brown boutonna son pardessus banal jusqu’au cou, car la nuit était orageuse, et prit son parapluie banal sur le porte-parapluies.
« Oui, dit-il ; il doit être très difficile d’être un gentleman ; mais, vous savez, j’ai parfois pensé qu’il pouvait être tout aussi laborieux d’être un serveur. »
Et en disant « Bonsoir », il poussa les lourdes portes de ce palais des plaisirs. Les portes dorées se refermèrent derrière lui, et il s’en alla d’un pas vif à travers les rues sombres et humides, en quête d’un omnibus à un sou.
« Un saint », dit le père Brown.
« Je pense », dit sir Leopold avec un sourire dédaigneux, « que Ruby veut dire un socialiste. »
« Un radical ne signifie pas un homme qui vit de radis », fit remarquer Crook avec une certaine impatience ; « et un conservateur ne signifie pas un homme qui met les confitures en conserve. Pas plus, je vous l’assure, qu’un socialiste ne signifie un homme qui désire une soirée mondaine avec le ramoneur. Un socialiste, c’est un homme qui veut que toutes les cheminées soient ramonées et que tous les ramoneurs soient payés pour le faire. »
« Mais qui ne vous permettra pas », ajouta le prêtre d’une voix basse, « de posséder votre propre suie. »
Crook le regarda avec un œil intéressé, voire respectueux. « A-t-on envie de posséder de la suie ? » demanda-t-il.
« On pourrait », répondit Brown, une lueur de spéculation dans le regard. « J’ai entendu dire que les jardiniers l’utilisent. Et j’ai rendu six enfants heureux à Noël, une fois que le prestidigitateur n’est pas venu, uniquement avec de la suie... appliquée extérieurement. »
« Oh, splendide », s’écria Ruby. « Oh, je voudrais que vous le fassiez à cette compagnie. »
Le bouillant Canadien, M. Blount, élevait sa voix forte en signe d’approbation, et l’étonné financier la sienne (avec une considération assez marquée), lorsqu’un coup retentit aux doubles portes d’entrée. Le prêtre les ouvrit, et elles révélèrent à nouveau le jardin de devant, avec ses conifères, son araucaria et tout le reste, sombre désormais contre un magnifique coucher de soleil violet. La scène ainsi encadrée était si colorée et pittoresque, telle la toile de fond d’une pièce de théâtre, qu’ils oublièrent un instant l’insignifiante silhouette debout dans l’embrasure. Il avait l’air poussiéreux, portait une redingote effilochée et était manifestement un simple messager. « L’un de vous, messieurs, est-il M. Blount ? » demanda-t-il, en tendant une lettre avec hésitation. M. Blount sursauta et interrompit son cri d’assentiment. Déchirant l’enveloppe avec un étonnement évident, il la lut ; son visage s’assombrit un peu, puis s’éclaircit, et il se tourna vers son beau-frère et hôte.
« Je suis navré d’être une telle nuisance, colonel », dit-il, avec les conventions joviales des coloniaux ; « mais cela vous dérangerait-il si une vieille connaissance me rendait visite ici ce soir pour affaires ? En fait, il s’agit de Florian, ce célèbre acrobate et acteur comique français ; je l’ai connu il y a des années dans l’Ouest (il était Canadien français de naissance), et il semble avoir des affaires à traiter avec moi, bien que j’en devine à peine la nature. »
« Bien sûr, bien sûr », répondit le colonel avec nonchalance. « Mon cher ami, tout ami de vous est le bienvenu. Il sera sans aucun doute une acquisition. »
« Il se barbouillera le visage, si c’est ce que vous voulez dire », s’écria Blount en riant. « Je ne doute pas qu’il barbouillerait les yeux de tout le monde. Je m’en moque ; je ne suis pas raffiné. J’aime la joyeuse vieille pantomime où un homme s’assoit sur son haut-de-forme. »
« Pas sur le mien, je vous prie », dit sir Leopold Fischer avec dignité.
« Eh bien, eh bien », observa Crook, l’air dégagé, « ne nous disputons pas. Il y a des plaisanteries plus basses que de s’asseoir sur un haut-de-forme. »
L’aversion pour le jeune homme à la cravate rouge, née de ses opinions prédatrices et de son intimité évidente avec la jolie filleule, poussa Fischer à dire, sur son ton le plus sarcastique et magistral : « Vous avez sans doute trouvé quelque chose de bien plus bas que de s’asseoir sur un haut-de-forme. Qu’est-ce donc, je vous prie ? »
« Laisser un haut-de-forme s’asseoir sur vous, par exemple », dit le socialiste.
« Allons, allons, allons », s’écria le fermier canadien avec sa bienveillance barbare, « ne gâchons pas une joyeuse soirée. Ce que je dis, c’est faisons quelque chose pour la compagnie ce soir. Pas se noircir le visage ou s’asseoir sur des chapeaux, si vous n’aimez pas ça... mais quelque chose dans ce genre. Pourquoi ne ferions-nous pas une vraie pantomime anglaise à l’ancienne... clown, colombine, et ainsi de suite. J’en ai vu une quand j’ai quitté l’Angleterre à l’âge de douze ans, et elle brûle dans mon esprit comme un feu de joie depuis lors. Je suis revenu dans la vieille patrie l’année dernière seulement, et je trouve que la chose a disparu. Rien que des pièces de fées larmoyantes. Je veux un tisonnier chauffé à blanc et un policier transformé en saucisses, et ils me servent des princesses qui moralisent au clair de lune, des Oiseaux Bleus ou quelque chose comme ça. Barbe Bleue est plus dans mes cordes, et c’est lui que je préfère quand il se transforme en pantalon. »
« Je suis tout à fait pour transformer un policier en saucisses », dit John Crook. « C’est une meilleure définition du socialisme que certaines données récemment. Mais l’équipement serait certainement une entreprise trop vaste. »
« Pas le moins du monde », s’écria Blount, tout emporté. « Une arlequinade est la chose la plus rapide que nous puissions faire, pour deux raisons. D’abord, on peut improviser à volonté ; et ensuite, tous les objets sont des objets ménagers... tables, porte-serviettes, paniers à linge, et choses de ce genre. »
« C’est vrai », admit Crook, hochant la tête avec enthousiasme et faisant les cent pas. « Mais je crains de ne pas pouvoir avoir mon uniforme de policier ? Je n’ai pas tué de policier récemment. »
Blount fronça les sourcils, pensif un instant, puis se frappa la cuisse. « Si, nous pouvons ! » s’écria-t-il. « J’ai l’adresse de Florian ici, et il connaît tous les costumiers de Londres. Je vais l’appeler pour qu’il apporte un costume de policier quand il viendra. » Et il bondit vers le téléphone.
« Oh, c’est glorieux, parrain », s’écria Ruby, dansant presque. « Je serai la colombine et vous serez le pantalon. »
Le millionnaire se raidit avec une sorte de solennité païenne. « Je pense, ma chère », dit-il, « que vous devriez trouver quelqu’un d’autre pour le pantalon. »
« Je serai le pantalon, si vous voulez », dit le colonel Adams, en retirant son cigare de sa bouche, parlant pour la première et la dernière fois.
« Vous devriez avoir une statue », s’écria le Canadien, en revenant, rayonnant, du téléphone. « Voilà, nous sommes tous équipés. M. Crook sera le clown ; il est journaliste et connaît toutes les plus vieilles plaisanteries. Je peux être arlequin, cela demande seulement de longues jambes et de sauter partout. Mon ami Florian téléphone qu’il apporte le costume de police ; il se change en chemin. Nous pouvons jouer cela dans ce hall même, le public s’asseyant sur ces larges escaliers en face, une rangée au-dessus de l’autre. Ces portes d’entrée peuvent servir de décor de fond, ouvertes ou fermées. Fermées, vous voyez un intérieur anglais. Ouvertes, un jardin au clair de lune. Tout se fait par magie. » Et saisissant un morceau de craie de billard par hasard dans sa poche, il le passa sur le sol du hall, à mi-chemin entre la porte d’entrée et l’escalier, pour marquer la ligne des feux de la rampe.
Comment un tel banquet de bêtises a pu être préparé dans ce laps de temps restait une énigme. Mais ils s’y attelèrent avec ce mélange d’insouciance et d’ardeur qui subsiste quand la jeunesse habite une maison ; et la jeunesse habitait cette maison cette nuit-là, bien que tous n’aient peut-être pas isolé les deux visages et les deux cœurs d’où elle jaillissait. Comme toujours, l’invention devenait de plus en plus folle par la banalité même des conventions bourgeoises à partir desquelles elle devait créer. La colombine était charmante dans une jupe bouffante qui ressemblait étrangement au grand abat-jour du salon. Le clown et le pantalon se blanchirent avec de la farine venant de la cuisinière, et se rougirent avec du fard venant d’une autre domestique, qui resta (comme tous les vrais bienfaiteurs chrétiens) anonyme. L’arlequin, déjà vêtu de papier d’argent provenant de boîtes de cigares, fut, avec difficulté, empêché de briser les vieux lustres à pampilles victoriens, afin de se couvrir de cristaux resplendissants. En fait, il l’aurait certainement fait, si Ruby n’avait pas déterré quelques vieux bijoux de fantaisie de pantomime qu’elle avait portés lors d’une soirée costumée en Reine de Carreau. En vérité, son oncle, James Blount, devenait presque incontrôlable dans son excitation ; il était comme un écolier. Il mit de façon inattendue une tête d’âne en papier sur le père Brown, qui la supporta patiemment, et trouva même une façon personnelle de bouger ses oreilles. Il tenta même de mettre la queue d’âne en papier aux basques de la redingote de sir Leopold Fischer. Ceci, cependant, fut désapprouvé. « Oncle est trop absurde », s’écria Ruby à Crook, autour des épaules duquel elle avait sérieusement placé une guirlande de saucisses. « Pourquoi est-il si déchaîné ? »
« Il est arlequin pour votre colombine », dit Crook. « Je ne suis que le clown qui fait les vieilles plaisanteries. »
« Je voudrais que vous soyez l’arlequin », dit-elle, et elle laissa la guirlande de saucisses se balancer.
Le père Brown, bien qu’il connût chaque détail de ce qui se passait en coulisses, et qu’il eût même suscité des applaudissements par sa transformation d’un oreiller en bébé de pantomime, alla devant et s’assit parmi le public avec toute l’attente solennelle d’un enfant à sa première matinée. Les spectateurs étaient peu nombreux, des parents, un ou deux amis locaux, et les domestiques ; sir Leopold était assis au premier rang, sa silhouette imposante et toujours vêtue de fourrure masquant largement la vue du petit ecclésiastique derrière lui ; mais les autorités artistiques n’ont jamais tranché pour savoir si l’ecclésiastique y perdait beaucoup. La pantomime était totalement chaotique, mais non méprisable ; il y régnait une rage d’improvisation qui venait principalement de Crook le clown. D’ordinaire, c’était un homme intelligent, et il était inspiré ce soir d’une omniscience sauvage, d’une folie plus sage que le monde, celle qui vient à un jeune homme qui a vu en un instant une expression particulière sur un visage particulier. Il était censé être le clown, mais il était en réalité presque tout le reste, l’auteur (pour autant qu’il y eût un auteur), le souffleur, le décorateur, le machiniste, et, par-dessus tout, l’orchestre. À des intervalles brusques dans cette représentation scandaleuse, il se jetait en costume complet au piano et martelait une musique populaire tout aussi absurde qu’appropriée.
Le point culminant de tout cela, comme du reste, fut le moment où les deux portes d’entrée à l’arrière de la scène s’ouvrirent à deux battants, montrant le joli jardin au clair de lune, mais montrant plus en évidence le célèbre invité professionnel ; le grand Florian, déguisé en policier. Le clown au piano joua le chœur des policiers des « Pirates de Penzance », mais il fut couvert par les applaudissements assourdissants, car chaque geste du grand acteur comique était une admirable bien que contenue version de la prestance et des manières de la police. L’arlequin bondit sur lui et le frappa sur le casque ; le pianiste jouant « Où as-tu eu ce chapeau ? », il se retourna avec un étonnement admirablement simulé, puis l’arlequin bondissant le frappa à nouveau (le pianiste suggérant quelques mesures de « Alors nous en avons eu un autre »). Puis l’arlequin se précipita dans les bras du policier et tomba sur lui, au milieu d’un tonnerre d’applaudissements. C’est alors que l’étrange acteur donna cette célèbre imitation d’un mort, dont la renommée persiste encore à Putney. Il était presque impossible de croire qu’une personne vivante puisse paraître si inerte.
L’athlétique arlequin le balançait comme un sac, le tordait ou le lançait comme une massue ; tout cela au rythme des airs les plus follement ridicules du piano. Quand l’arlequin soulevait lourdement le policier comique du sol, le clown jouait « Je m’élève des rêves de toi ». Quand il le traînait sur son dos, « Avec mon baluchon sur mon épaule », et quand l’arlequin laissa finalement tomber le policier avec un bruit sourd très convaincant, le dément à l’instrument entama une mesure sautillante avec quelques paroles dont on croit encore qu’elles étaient : « J’ai envoyé une lettre à mon amour et en chemin je l’ai laissée tomber. »
À peu près à cette limite de l’anarchie mentale, la vue du père Brown fut complètement obstruée ; car le magnat de la City devant lui se leva de toute sa hauteur et fourra violemment ses mains dans toutes ses poches. Puis il se rassit nerveusement, fouillant toujours, et se leva à nouveau. Pendant un instant, il sembla sérieusement probable qu’il enjamberait la rampe ; puis il lança un regard furieux au clown qui jouait du piano ; et puis il sortit en trombe de la pièce dans un silence total.
Le prêtre n’avait observé que quelques minutes de plus la danse absurde mais non inélégante de l’arlequin amateur sur son ennemi merveilleusement inconscient. Avec un art réel bien que fruste, l’arlequin dansa lentement à reculons hors de la porte, vers le jardin, qui était empli de clair de lune et de silence. Le costume rapiécé de papier argenté et de clinquant, qui avait été trop éclatant sous les feux de la rampe, semblait de plus en plus magique et argenté à mesure qu’il dansait au loin sous une lune brillante. Le public se pressait avec une cataracte d’applaudissements, quand Brown sentit son bras brusquement touché, et on lui demanda en chuchotant de venir dans le bureau du colonel.
Il suivit celui qui l’appelait avec un doute croissant, qui ne fut pas dissipé par une solennité comique dans la scène du bureau. Là était assis le colonel Adams, toujours vêtu sans affectation en pantalon, avec le nœud de fanon oscillant au-dessus de son front, mais avec ses pauvres vieux yeux assez tristes pour avoir dégrisé une saturnale. Sir Leopold Fischer était appuyé contre la cheminée et haletait avec toute l’importance de la panique.
« C’est une affaire très douloureuse, père Brown », dit Adams. « La vérité est que ces diamants que nous avons tous vus cet après-midi semblent avoir disparu de la poche de la redingote de mon ami. Et comme vous... »
« Comme je... » compléta le père Brown, avec un large sourire, « étais assis juste derrière lui... »
« Rien de tel ne sera suggéré », dit le colonel Adams, avec un regard ferme vers Fischer, ce qui impliquait plutôt que quelque chose de ce genre avait été suggéré. « Je vous demande seulement de me donner l’assistance qu’un gentleman pourrait donner. »
« Ce qui consiste à retourner ses poches », dit le père Brown, et il s’exécuta, exhibant sept shillings et six pence, un billet de retour, un petit crucifix en argent, un petit bréviaire et une barre de chocolat.
Le colonel le regarda longuement, puis dit : « Vous savez, j’aimerais voir l’intérieur de votre tête plus que l’intérieur de vos poches. Ma fille est l’une des vôtres, je le sais ; eh bien, elle a dernièrement... » et il s’arrêta.
« Elle a dernièrement », s’écria le vieux Fischer, « ouvert la maison de son père à un socialiste coupe-gorge, qui dit ouvertement qu’il volerait n’importe quoi à un homme plus riche. Voilà où cela mène. Voici l’homme plus riche... et pas plus riche pour autant. »
« Si vous voulez l’intérieur de ma tête, vous pouvez l’avoir », dit Brown assez lassé. « Ce que cela vaut, vous pourrez le dire après. Mais la première chose que je trouve dans cette poche inutilisée est ceci : les hommes qui ont l’intention de voler des diamants ne parlent pas de socialisme. Ils sont plus enclins », ajouta-t-il timidement, « à le dénoncer. »
Les deux autres se déplacèrent brusquement et le prêtre poursuivit :
« Vous voyez, nous connaissons ces gens, plus ou moins. Ce socialiste ne volerait pas plus un diamant qu’une pyramide. Nous devrions nous intéresser immédiatement au seul homme que nous ne connaissons pas. Ce type qui joue le policier... Florian. Où est-il exactement en ce moment, je me le demande. »
Le pantalon bondit debout et sortit de la pièce à grands pas. Un intermède s’ensuivit, pendant lequel le millionnaire dévisageait le prêtre, et le prêtre son bréviaire ; puis le pantalon revint et dit, avec une gravité saccadée : « Le policier est toujours allongé sur scène. Le rideau s’est levé et baissé six fois ; il est toujours là, allongé. »
Le père Brown laissa tomber son livre et resta planté là, avec un regard de ruine mentale totale. Très lentement, une lueur commença à poindre dans ses yeux gris, et puis il fit la réponse à peine évidente.
« Veuillez me pardonner, colonel, mais quand votre femme est-elle morte ? »
« Ma femme ! » répondit le soldat stupéfait, « elle est morte cette année, il y a deux mois. Son frère James est arrivé juste une semaine trop tard pour la voir. »
Le petit prêtre bondit comme un lapin touché. « Venez ! » cria-t-il avec une excitation tout à fait inhabituelle. « Venez ! Nous devons aller regarder ce policier ! »
Ils se précipitèrent sur la scène maintenant fermée par le rideau, passant brutalement devant la colombine et le clown (qui semblaient chuchoter assez paisiblement), et le père Brown se pencha sur le policier comique prostré.
« Chloroforme », dit-il en se relevant ; « je ne l’ai deviné qu’à l’instant. »
Il y eut un silence surpris, puis le colonel dit lentement : « Dites sérieusement, je vous prie, ce que tout cela signifie. »
Le père Brown éclata soudain de rire, puis s’arrêta, et ne lutta avec cela que par instants pendant le reste de son discours. « Messieurs », haleta-t-il, « il n’y a pas beaucoup de temps pour parler. Je dois courir après le criminel. Mais ce grand acteur français qui a joué le policier... ce cadavre intelligent avec lequel l’arlequin a valsé, qu’il a cajolé et lancé partout... c’était... » Sa voix lui manqua encore, et il tourna le dos pour courir.
« C’était ? » demanda Fischer, curieux.
« Un vrai policier », dit le père Brown, et il s’enfuit dans l’obscurité.
Il y avait des creux et des berceaux à l’extrémité extrême de ce jardin feuillu, dans lesquels les lauriers et autres arbustes immortels se détachaient sur un ciel saphir et une lune d’argent, même en ce milieu d’hiver, des couleurs chaudes comme celles du sud. La gaieté verte des lauriers agités, le riche indigo pourpre de la nuit, la lune comme un cristal monstrueux, composaient une image romantique presque irresponsable ; et parmi les branches supérieures des arbres du jardin, une étrange silhouette escalade, qui ne semble pas tant romantique qu’impossible. Il scintille de la tête aux pieds, comme s’il était vêtu de dix millions de lunes ; la vraie lune l’attrape à chaque mouvement et met un nouveau pouce de lui en feu. Mais il se balance, étincelant et victorieux, de l’arbre court de ce jardin au grand arbre ramifié de l’autre, et ne s’y arrête que parce qu’une ombre s’est glissée sous l’arbre plus petit et a indéniablement appelé vers lui.
« Eh bien, Flambeau », dit la voix, « vous ressemblez vraiment à une Étoile Filante ; mais cela signifie toujours une Étoile Tombante à la fin. »
La silhouette argentée et étincelante au-dessus semble se pencher en avant dans les lauriers et, confiant dans son échappée, écoute la petite silhouette en bas.
« Vous n’avez jamais rien fait de mieux, Flambeau. C’était intelligent de venir du Canada (avec un billet pour Paris, je suppose) juste une semaine après la mort de Mme Adams, quand personne n’était d’humeur à poser des questions. C’était plus intelligent d’avoir repéré les Étoiles Filantes et le jour même de l’arrivée de Fischer. Mais il n’y a pas d’intelligence, mais du pur génie, dans ce qui a suivi. Voler les pierres, je suppose, n’était rien pour vous. Vous auriez pu le faire par un tour de passe-passe de cent autres manières en dehors de ce prétexte de mettre une queue d’âne en papier à la redingote de Fischer. Mais dans le reste, vous vous êtes surpassé. »
La silhouette argentée parmi les feuilles vertes semble s’attarder comme hypnotisée, bien que son échappée soit facile derrière lui ; il fixe l’homme en bas.
« Oh, oui », dit l’homme en bas, « je sais tout à ce sujet. Je sais que vous n’avez pas seulement forcé la pantomime, mais que vous l’avez utilisée deux fois. Vous alliez voler les pierres tranquillement ; la nouvelle est arrivée par un complice que vous étiez déjà soupçonné, et un officier de police compétent arrivait pour vous traquer cette nuit-là même. Un voleur ordinaire aurait été reconnaissant de l’avertissement et se serait enfui ; mais vous êtes un poète. Vous aviez déjà l’idée ingénieuse de cacher les bijoux dans un éclat de faux bijoux de scène. Maintenant, vous avez vu que si le costume était celui d’un arlequin, l’apparition d’un policier serait tout à fait dans le ton. Le digne officier est parti du poste de police de Putney pour vous trouver, et est tombé dans le piège le plus étrange jamais tendu dans ce monde. Quand la porte d’entrée s’est ouverte, il a marché directement sur la scène d’une pantomime de Noël, où il pouvait être frappé, matraqué, assommé et drogué par l’arlequin dansant, au milieu des rugissements de rire de tous les gens les plus respectables de Putney. Oh, vous ne ferez jamais rien de mieux. Et maintenant, soit dit en passant, vous pourriez me rendre ces diamants. »
La branche verte sur laquelle la silhouette scintillante se balançait, bruissa comme si elle était étonnée ; mais la voix poursuivit :
« Je veux que vous les rendiez, Flambeau, et je veux que vous renonciez à cette vie. Il vous reste de la jeunesse, de l'honneur et de l'humour ; n'allez pas vous imaginer qu'ils dureront dans ce métier. Les hommes peuvent maintenir un certain niveau de bien, mais nul n'a jamais été capable de se maintenir à un niveau constant de mal. Cette route descend sans cesse. L'homme aimable boit et devient cruel ; l'homme franc tue et ment à ce sujet. J'ai connu nombre d'hommes qui, comme vous, ont commencé par vouloir être d'honnêtes hors-la-loi, de joyeux pillards des riches, et qui ont fini piétinés dans la boue. Maurice Blum commença comme anarchiste par principe, père des pauvres ; il finit en espion graisseux et rapporteur que les deux camps utilisaient et méprisaient. Harry Burke lança son mouvement pour l'argent libre avec une sincérité suffisante ; maintenant, il vit aux crochets d'une sœur à demi affamée pour d'interminables whiskys-sodas. Lord Amber entra dans la haute société par une sorte de chevalerie ; maintenant, il paie le racket aux plus vils vautours de Londres. Le capitaine Barillon était le grand gentleman-apache avant votre époque ; il est mort dans un asile, hurlant de peur face aux « mouchards » et aux receleurs qui l'avaient trahi et traqué. Je sais que les bois paraissent très libres derrière vous, Flambeau ; je sais qu'en un éclair vous pourriez vous y fondre comme un singe. Mais un jour, vous serez un vieux singe gris, Flambeau. Vous serez assis dans votre forêt libre, le cœur froid et proche de la mort, et la cime des arbres sera bien dénudée. »
Tout demeura immobile, comme si le petit homme en bas tenait l'autre dans l'arbre au bout d'une longue laisse invisible ; et il poursuivit :
« Vos pas vers la descente ont commencé. Vous aviez coutume de vous vanter de ne rien faire de vil, mais vous faites quelque chose de vil ce soir. Vous jetez le soupçon sur un garçon honnête qui a déjà bien des choses contre lui ; vous le séparez de la femme qu'il aime et qui l'aime. Mais vous ferez des choses plus viles encore avant de mourir. »
Trois diamants étincelants tombèrent de l'arbre sur le gazon. Le petit homme se pencha pour les ramasser, et lorsqu'il releva la tête, la cage verte de l'arbre était vide de son oiseau d'argent.
La restitution des joyaux (ramassés par accident par le père Brown, de toutes les personnes possibles) clôtura la soirée dans un triomphe retentissant ; et Sir Leopold, au comble de sa bonne humeur, alla jusqu'à dire au prêtre que, bien qu'il eût lui-même des vues plus larges, il pouvait respecter ceux dont le dogme exigeait d'être cloîtrés et ignorants de ce monde.
L'homme invisible
Dans le frais crépuscule bleu de deux rues escarpées de Camden Town, la boutique à l'angle, une confiserie, luisait comme le bout d'un cigare. Il faudrait plutôt dire, peut-être, comme le bout d'un feu d'artifice, car la lumière était de maintes couleurs et d'une certaine complexité, brisée par de nombreux miroirs et dansant sur quantité de gâteaux dorés et de sucreries aux couleurs vives. Contre cette unique vitre ardente étaient collés les nez de bien des gamins des rues, car les chocolats étaient tous enveloppés dans ces teintes métalliques rouge, or et vert qui sont presque meilleures que le chocolat lui-même ; et l'énorme gâteau de mariage blanc dans la vitrine était, d'une certaine manière, à la fois lointain et satisfaisant, comme si le pôle Nord tout entier était comestible. De telles provocations arc-en-ciel pouvaient naturellement rassembler la jeunesse du voisinage jusqu'à l'âge de dix ou douze ans. Mais ce coin était également attirant pour la jeunesse à un stade plus avancé ; et un jeune homme, âgé d'au moins vingt-quatre ans, fixait la même vitrine. Pour lui aussi, la boutique était d'un charme ardent, mais cette attirance ne s'expliquait pas entièrement par les chocolats ; qu'il était cependant loin de mépriser.
C'était un grand jeune homme robuste, aux cheveux roux, au visage résolu mais à l'allure apathique. Il portait sous le bras un portfolio gris et plat contenant des esquisses en noir et blanc, qu'il vendait avec plus ou moins de succès aux éditeurs depuis que son oncle (qui était amiral) l'avait déshérité pour socialisme, à cause d'une conférence qu'il avait prononcée contre cette théorie économique. Il s'appelait John Turnbull Angus.
Entrant enfin, il traversa la confiserie pour se rendre dans l'arrière-salle, qui était une sorte de salon de thé pâtissier, se contentant de lever son chapeau à la jeune dame qui servait là. C'était une fille brune, élégante et vive, vêtue de noir, avec beaucoup de teint et des yeux noirs très rapides ; et après l'intervalle ordinaire, elle le suivit dans l'arrière-salle pour prendre sa commande.
Sa commande était manifestement habituelle. « Je voudrais, s'il vous plaît, dit-il avec précision, un petit pain à un demi-penny et une petite tasse de café noir. » Un instant avant que la jeune fille ne puisse se détourner, il ajouta : « De plus, je veux que vous m'épousiez. »
La jeune dame de la boutique se raidit soudain et dit : « Ce sont des plaisanteries que je ne permets pas. »
Le jeune homme aux cheveux roux leva des yeux gris d'une gravité inattendue.
« Vraiment et sincèrement, dit-il, c'est aussi sérieux... aussi sérieux que le petit pain à un demi-penny. C'est coûteux, comme le petit pain ; on le paie. C'est indigeste, comme le petit pain. Ça fait mal. »
La jeune femme brune n'avait jamais quitté ses yeux sombres de lui, mais semblait l'étudier avec une exactitude presque tragique. Au terme de son examen, elle eut quelque chose comme l'ombre d'un sourire, et elle s'assit sur une chaise.
« Ne trouvez-vous pas, fit remarquer Angus, distraitement, qu'il est assez cruel de manger ces petits pains à un demi-penny ? Ils pourraient devenir des petits pains à un penny. J'abandonnerai ces sports brutaux quand nous serons mariés. »
La jeune femme brune se leva de sa chaise et marcha vers la fenêtre, manifestement dans un état de cogitation intense mais non dépourvue de sympathie. Lorsqu'enfin elle pivota de nouveau avec un air de résolution, elle fut déconcertée de constater que le jeune homme disposait soigneusement sur la table divers objets provenant de la vitrine. Ils comprenaient une pyramide de bonbons aux couleurs vives, plusieurs assiettes de sandwichs, et les deux carafes contenant ce porto et ce sherry mystérieux qui sont propres aux pâtissiers. Au milieu de cet agencement soigné, il avait déposé avec précaution l'énorme chargement de gâteau blanc sucré qui avait été le grand ornement de la vitrine.
« Que diable faites-vous ? » demanda-t-elle.
« Mon devoir, ma chère Laura », commença-t-il.
« Oh, pour l'amour du ciel, arrêtez une minute, cria-t-elle, et ne me parlez pas de cette façon. Je veux dire, qu'est-ce que tout cela ? »
« Un repas cérémoniel, Miss Hope. »
« Et qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle avec impatience, en désignant la montagne de sucre.
« Le gâteau de mariage, Mrs. Angus », dit-il.
La jeune fille marcha vers l'objet, l'enleva dans un certain fracas, et le remit dans la vitrine ; elle revint ensuite et, posant ses coudes élégants sur la table, regarda le jeune homme non sans faveur, mais avec une exaspération considérable.
« Vous ne me laissez pas le temps de réfléchir », dit-elle.
« Je ne suis pas si idiot, répondit-il ; c'est mon humilité chrétienne. »
Elle le regardait toujours ; mais elle était devenue considérablement plus grave derrière son sourire.
« M. Angus, dit-elle fermement, avant qu'il y ait une minute de plus de ce non-sens, je dois vous dire quelque chose à mon sujet, aussi brièvement que je le peux. »
« Enchanté, répondit Angus gravement. Vous pourriez me dire quelque chose à mon sujet, aussi, pendant que vous y êtes. »
« Oh, taisez-vous et écoutez, dit-elle. Il n'y a rien dont j'aie honte, et ce n'est même pas quelque chose dont je sois particulièrement désolée. Mais que diriez-vous s'il y avait quelque chose qui ne me regarde pas et qui est pourtant mon cauchemar ? »
« Dans ce cas, dit l'homme sérieusement, je suggérerais que vous rapportiez le gâteau. »
« Eh bien, vous devez d'abord écouter l'histoire, dit Laura, avec insistance. Pour commencer, je dois vous dire que mon père possédait l'auberge appelée le « Poisson Rouge » à Ludbury, et j'avais l'habitude de servir les clients au comptoir. »
« Je me suis souvent demandé, dit-il, pourquoi il y avait une sorte d'air chrétien dans cette confiserie. »
« Ludbury est un petit trou endormi et herbeux dans les comtés de l'Est, et le seul genre de personnes qui venaient jamais au « Poisson Rouge » étaient des commis-voyageurs occasionnels, et pour le reste, les gens les plus affreux que vous puissiez voir, sauf que vous ne les avez jamais vus. Je veux dire de petits hommes nonchalants, qui avaient juste assez pour vivre et qui n'avaient rien d'autre à faire que de traîner dans les bars et de parier sur les chevaux, dans des vêtements minables qui étaient juste un peu trop bien pour eux. Même ces misérables jeunes vauriens n'étaient pas très courants chez nous ; mais il y en avait deux qui étaient beaucoup trop courants – courants sous tous les rapports. Ils vivaient tous deux de leur propre argent, et étaient fastidieusement oisifs et trop bien habillés. Mais pourtant, j'avais un peu pitié d'eux, parce que je crois à moitié qu'ils se faufilaient dans notre petit bar vide parce que chacun d'eux avait une légère difformité ; le genre de chose dont certains paysans se moquent. Ce n'était pas exactement une difformité non plus ; c'était plutôt une bizarrerie. L'un d'eux était un homme étonnamment petit, ressemblant à un nain, ou du moins à un jockey. Il n'avait pas du tout l'air d'un jockey, cependant ; il avait une tête ronde et noire et une barbe noire bien taillée, des yeux brillants comme ceux d'un oiseau ; il faisait tinter de l'argent dans ses poches ; il faisait résonner une grande chaîne de montre en or ; et il ne se montrait jamais sans être vêtu juste un peu trop comme un gentleman pour en être un. Il n'était pas idiot cependant, bien qu'oisif inutile ; il était curieusement habile à toutes sortes de choses qui ne pouvaient être de la moindre utilité ; une sorte de prestidigitation impromptue ; faire en sorte que quinze allumettes s'enflamment les unes les autres comme un véritable feu d'artifice ; ou découper une banane ou quelque chose de semblable pour en faire une poupée dansante. Il s'appelait Isidore Smythe ; et je peux encore le voir, avec son petit visage sombre, arrivant juste devant le comptoir, fabriquant un kangourou sauteur à partir de cinq cigares.
« L'autre individu était plus silencieux et plus ordinaire ; mais d'une certaine façon, il m'effrayait beaucoup plus que le pauvre petit Smythe. Il était très grand et mince, et blond ; son nez avait une forte arête, et il aurait presque pu être beau d'une manière spectrale ; mais il avait l'un des louches les plus épouvantables que j'aie jamais vus ou dont j'aie entendu parler. Quand il vous regardait droit dans les yeux, vous ne saviez pas où vous étiez vous-même, et encore moins ce qu'il regardait. J'imagine que ce genre de défiguration a un peu aigri le pauvre gars ; car alors que Smythe était prêt à montrer ses tours de singe n'importe où, James Welkin (c'était le nom de l'homme qui louche) ne faisait jamais rien d'autre que de s'imbiber dans notre salon de bar, et de faire de grandes promenades seul dans la campagne plate et grise tout autour. Malgré tout, je pense que Smythe, lui aussi, était un peu sensible au fait d'être si petit, bien qu'il le portât avec plus d'élégance. Et c'est ainsi que j'ai été vraiment perplexe, tout autant qu'effrayée, et très désolée, quand ils ont tous deux offert de m'épouser la même semaine.
« Eh bien, j'ai fait ce que j'ai pensé depuis être peut-être une chose idiote. Mais, après tout, ces phénomènes étaient mes amis d'une certaine manière ; et j'avais horreur qu'ils pensent que je les refusais pour la vraie raison, à savoir qu'ils étaient si incroyablement laids. Alors j'ai inventé un bobard d'un autre genre, sur le fait de ne jamais vouloir épouser quelqu'un qui n'avait pas fait son chemin dans la vie. J'ai dit que c'était un point de principe pour moi de ne pas vivre de l'argent qui était simplement hérité comme le leur. Deux jours après avoir parlé de cette manière bien intentionnée, tout le problème a commencé. La première chose que j'ai apprise, c'est qu'ils étaient tous deux partis à la recherche de leur fortune, comme s'ils étaient dans quelque conte de fées idiot.
« Eh bien, je n'ai revu aucun des deux depuis ce jour. Mais j'ai reçu deux lettres du petit homme appelé Smythe, et vraiment, elles étaient plutôt excitantes. »
« Avez-vous jamais entendu parler de l'autre homme ? » demanda Angus.
« Non, il n'a jamais écrit », dit la jeune fille, après une hésitation d'un instant. « La première lettre de Smythe disait simplement qu'il était parti à pied avec Welkin vers Londres ; mais Welkin était un si bon marcheur que le petit homme a décroché, et a pris un repos au bord de la route. Il s'est trouvé recueilli par une troupe itinérante, et, en partie parce qu'il était presque un nain, et en partie parce qu'il était vraiment un petit misérable habile, il a assez bien réussi dans le métier du spectacle, et a bientôt été envoyé à l'Aquarium, pour faire quelques tours que j'ai oubliés. C'était sa première lettre. Sa seconde était beaucoup plus surprenante, et je ne l'ai reçue que la semaine dernière. »
L'homme appelé Angus vida sa tasse de café et la regarda avec des yeux doux et patients. La bouche de la jeune fille prit une légère torsion de rire alors qu'elle reprenait : « Je suppose que vous avez vu sur les panneaux d'affichage tout ce qui concerne ce « Service Silencieux Smythe » ? Ou vous devez être la seule personne qui ne l'a pas vu. Oh, je n'en sais pas grand-chose, c'est quelque invention à mécanisme d'horlogerie pour faire tout le travail ménager par des machines. Vous connaissez le genre de chose : « Pressez un bouton – Un majordome qui ne boit jamais. » « Tournez une manivelle – Dix femmes de chambre qui ne flirtent jamais. » Vous devez avoir vu les publicités. Eh bien, quelles que soient ces machines, elles rapportent des montagnes d'argent ; et elles le rapportent toutes à ce petit diablotin que j'ai connu là-bas à Ludbury. Je ne peux m'empêcher d'être heureuse que le pauvre petit gars ait retombé sur ses pieds ; mais le fait est, je suis terrifiée à l'idée qu'il surgisse à tout moment et me dise qu'il a fait son chemin dans le monde – comme il l'a certainement fait. »
« Et l'autre homme ? » répéta Angus avec une sorte d'obstination calme.
Laura Hope se leva soudainement. « Mon ami, dit-elle, je pense que vous êtes un sorcier. Oui, vous avez tout à fait raison. Je n'ai pas vu une ligne de l'écriture de l'autre homme ; et je n'ai pas plus idée qu'un mort de ce qu'il est ou d'où il se trouve. Mais c'est de lui que j'ai peur. C'est lui qui est partout sur mon chemin. C'est lui qui m'a à moitié rendue folle. En fait, je pense qu'il m'a rendue folle ; car je l'ai senti là où il n'aurait pas pu être, et j'ai entendu sa voix là où il n'aurait pas pu parler. »
« Eh bien, ma chère, dit le jeune homme, joyeusement, s'il était Satan lui-même, il est fini maintenant que vous l'avez dit à quelqu'un. On devient fou tout seul, vieille fille. Mais quand était-ce que vous avez cru sentir et entendre notre ami qui louche ? »
« J'ai entendu James Welkin rire aussi clairement que je vous entends parler, dit la jeune fille, fermement. Il n'y avait personne, car je me tenais juste devant la boutique à l'angle, et je pouvais voir le long des deux rues à la fois. J'avais oublié comment il riait, bien que son rire fût aussi étrange que son strabisme. Je n'avais pas pensé à lui depuis près d'un an. Mais c'est une vérité solennelle que quelques secondes plus tard, la première lettre est arrivée de son rival. »
« Avez-vous jamais fait parler ou couiner le spectre, ou quelque chose comme ça ? » demanda Angus, avec un certain intérêt.
Laura frissonna soudain, puis dit, d'une voix inébranlable : « Oui. Juste au moment où j'avais fini de lire la seconde lettre d'Isidore Smythe annonçant son succès. Juste à ce moment-là, j'ai entendu Welkin dire : « Il ne t'aura pas, pourtant. » C'était tout à fait clair, comme s'il était dans la pièce. C'est affreux, je pense que je dois être folle. »
« Si vous étiez vraiment folle, dit le jeune homme, vous penseriez que vous devez être saine d'esprit. Mais certainement, il me semble y avoir quelque chose d'un peu bizarre avec ce gentleman invisible. Deux têtes valent mieux qu'une – je vous épargne les allusions à tout autre organe – et vraiment, si vous me permettez, en tant qu'homme robuste et pratique, de rapporter le gâteau de mariage de la vitrine... »
Alors même qu'il parlait, il y eut une sorte de hurlement métallique dans la rue, et une petite voiture, conduite à une vitesse diabolique, surgit devant la porte de la boutique et s'y immobilisa. Dans le même éclair de temps, un petit homme en haut-de-forme brillant se tenait en train de trépigner dans la pièce extérieure.
Angus, qui avait jusqu'alors conservé une aisance hilare par souci d'hygiène mentale, révéla la tension de son âme en sortant brusquement de l'arrière-salle et en affrontant le nouveau venu. Un coup d'œil suffit à confirmer les conjectures sauvages d'un homme amoureux. Cette silhouette très pimpante mais nanique, avec la pointe de barbe noire portée avec insolence en avant, les yeux intelligents et agités, les doigts soignés mais très nerveux, ne pouvait être autre que l'homme qu'on venait de lui décrire : Isidore Smythe, qui fabriquait des poupées avec des peaux de banane et des boîtes d'allumettes ; Isidore Smythe, qui faisait des millions avec des majordomes métalliques qui ne boivent pas et des femmes de chambre de métal qui ne flirtent pas. Pendant un moment, les deux hommes, comprenant instinctivement leur air de possession mutuelle, se regardèrent avec cette curieuse générosité froide qui est l'âme de la rivalité.
M. Smythe, cependant, ne fit aucune allusion au fondement ultime de leur antagonisme, mais dit simplement et de manière explosive : « Miss Hope a-t-elle vu cette chose sur la fenêtre ? »
« Sur la fenêtre ? » répéta Angus, stupéfait.
« Il n'y a pas de temps pour expliquer d'autres choses, dit brièvement le petit millionnaire. Il y a une farce qui se trame ici et qui doit faire l'objet d'une enquête. »
Il pointa sa canne polie vers la vitrine, récemment appauvrie par les préparatifs nuptiaux de M. Angus ; et ce gentleman fut étonné de voir le long de la façade de la vitre une longue bande de papier collée, qui n'avait certainement pas été sur la fenêtre lorsqu'il l'avait regardée quelque temps auparavant. Suivant l'énergique Smythe à l'extérieur dans la rue, il trouva qu'environ un mètre cinquante de papier gommé avait été soigneusement collé le long de la vitre à l'extérieur, et que dessus était écrit en caractères irréguliers : « Si vous épousez Smythe, il mourra. »
« Laura, dit Angus, en passant sa grosse tête rousse dans la boutique, vous n'êtes pas folle. »
« C'est l'écriture de ce type, Welkin, dit Smythe brusquement. Je ne l'ai pas vu depuis des années, mais il m'ennuie toujours. Cinq fois au cours de la dernière quinzaine, il a fait déposer des lettres de menaces dans mon appartement, et je ne peux même pas découvrir qui les dépose, et encore moins si c'est Welkin lui-même. Le portier des appartements jure qu'aucun personnage suspect n'a été vu, et voilà qu'il a collé une sorte de frise sur la vitrine d'une boutique publique, alors que les gens dans la boutique... »
« Tout à fait, dit Angus modestement, alors que les gens dans la boutique prenaient le thé. Eh bien, monsieur, je peux vous assurer que j'apprécie votre bon sens en traitant si directement la question. Nous pourrons parler d'autres choses après. Le type ne peut pas être très loin encore, car je jure qu'il n'y avait pas de papier là quand je suis allé pour la dernière fois à la fenêtre, il y a dix ou quinze minutes. D'un autre côté, il est trop loin pour être poursuivi, car nous ne connaissons même pas la direction. Si vous voulez mon conseil, M. Smythe, vous mettrez cela immédiatement entre les mains d'un enquêteur énergique, privé plutôt que public. Je connais un type extrêmement intelligent, qui s'est installé à son compte à cinq minutes d'ici dans votre voiture. Il s'appelle Flambeau, et bien que sa jeunesse ait été un peu mouvementée, c'est un homme strictement honnête maintenant, et son cerveau vaut de l'argent. Il vit à Lucknow Mansions, Hampstead. »
« C'est curieux, dit le petit homme, en arquant ses sourcils noirs. J'habite, moi-même, à Himylaya Mansions, au coin de la rue. Peut-être aimeriez-vous venir avec moi ; je peux aller dans mes chambres et trier ces étranges documents Welkin, pendant que vous courez chercher votre ami le détective. »
« Vous êtes bien aimable, dit Angus poliment. Eh bien, plus vite nous agirons, mieux ce sera. »
Les deux hommes, avec une sorte de justice impromptue assez étrange, prirent le même genre d'adieu formel auprès de la dame, et sautèrent tous deux dans la petite voiture vive. Alors que Smythe prenait le volant et qu'ils tournaient au grand angle de la rue, Angus fut amusé de voir une affiche gigantesque du « Service Silencieux Smythe », avec l'image d'une énorme poupée de fer sans tête, portant une casserole avec la légende : « Une cuisinière qui n'est jamais contrariée. »
« Je les utilise dans mon propre appartement, dit le petit homme à la barbe noire en riant, en partie pour la publicité, et en partie pour une réelle commodité. Honnêtement, et en toute transparence, ces grandes poupées à ressorts m’apportent mon charbon, mon clairet ou mes horaires plus vite que n’importe quel domestique en chair et en os que j’aie jamais connu, pour peu que l’on sache sur quel bouton appuyer. Mais je ne nierai jamais, entre nous, que de tels serviteurs ont aussi leurs inconvénients. »
« Vraiment ? dit Angus ; y a-t-il quelque chose qu’ils ne peuvent pas faire ? »
« Oui, répondit Smythe avec sang-froid ; ils ne peuvent pas me dire qui a déposé ces lettres de menaces dans mon appartement. »
La voiture de l’homme était petite et rapide comme lui ; en fait, tout comme son service domestique, elle était de sa propre invention. S’il était un charlatan de la publicité, il croyait du moins en sa propre marchandise. La sensation de quelque chose de minuscule et de volant fut accentuée alors qu’ils balayaient de longues courbes blanches de route dans la lumière morte mais claire du soir. Bientôt, les courbes blanches devinrent plus nettes et plus étourdissantes ; ils étaient sur des spirales ascendantes, comme on dit dans les religions modernes. Car, en effet, ils atteignaient le sommet d’un coin de Londres qui est presque aussi escarpé qu’Édimbourg, si ce n’est tout à fait aussi pittoresque. Terrasse s’élevait au-dessus de terrasse, et la tour d’appartements particulière qu’ils cherchaient s’élevait au-dessus de toutes à une hauteur presque égyptienne, dorée par le soleil couchant à l’horizontale. Le changement, alors qu’ils tournaient au coin et entraient dans le croissant connu sous le nom de Himylaya Mansions, fut aussi brusque que l’ouverture d’une fenêtre ; car ils découvrirent cet amas d’appartements assis au-dessus de Londres comme au-dessus d’une mer verte d’ardoise. En face des mansions, de l’autre côté du croissant de gravier, se trouvait une enceinte buissonneuse plus semblable à une haie escarpée ou à une digue qu’à un jardin, et un peu plus bas coulait une bande d’eau artificielle, une sorte de canal, tel le fossé de cette forteresse ombragée. Alors que la voiture balayait le croissant, elle passa, à un coin, devant l’étal isolé d’un homme vendant des marrons ; et tout au bout de la courbe, Angus put voir un policier bleu indistinct marchant lentement. C’étaient les seules formes humaines dans cette haute solitude suburbaine ; mais il eut le sentiment irrationnel qu’elles exprimaient la poésie silencieuse de Londres. Il se sentait comme si elles étaient des personnages dans une histoire.
La petite voiture fonça vers la bonne maison comme une balle, et en éjecta son propriétaire comme un obus. Il s’enquit immédiatement auprès d’un grand commissionnaire en galons brillants, et d’un portier en manches de chemise, si quelqu’un ou quelque chose avait cherché ses appartements. Il fut assuré que personne et rien n’avait dépassé ces fonctionnaires depuis ses dernières demandes ; sur quoi lui et le légèrement déconcerté Angus furent propulsés dans l’ascenseur comme une fusée, jusqu’à ce qu’ils atteignent le dernier étage.
« Entrez juste une minute, dit le Smythe essoufflé. Je veux vous montrer ces lettres de Welkin. Ensuite, vous pourriez courir au coin de la rue et chercher votre ami. » Il appuya sur un bouton dissimulé dans le mur, et la porte s’ouvrit d’elle-même.
Elle s’ouvrit sur une longue et commode antichambre, dont les seuls éléments saisissants, pour parler normalement, étaient les rangées de grandes figures mécaniques à moitié humaines qui se dressaient des deux côtés comme des mannequins de tailleur. Comme les mannequins de tailleur, ils étaient sans tête ; et comme les mannequins de tailleur, ils avaient une belle bosse inutile aux épaules, et une protubérance de poitrine en jabot ; mais à part cela, ils ne ressemblaient pas beaucoup plus à une figure humaine que n’importe quelle machine automatique dans une gare qui est proche de la taille humaine. Ils avaient deux grands crochets en guise de bras, pour porter des plateaux ; et ils étaient peints en vert pois, ou vermillon, ou noir pour la commodité de la distinction ; de toute autre manière, ils n’étaient que des machines automatiques et personne ne les aurait regardés deux fois. En cette occasion, du moins, personne ne le fit. Car entre les deux rangées de ces mannequins domestiques gisait quelque chose de plus intéressant que la plupart des mécaniques du monde. C’était un morceau de papier blanc en lambeaux gribouillé à l’encre rouge ; et l’inventeur agile l’avait saisi presque aussitôt que la porte s’était ouverte. Il le tendit à Angus sans un mot. L’encre rouge dessus n’était effectivement pas sèche, et le message disait : « Si vous êtes allé la voir aujourd’hui, je vous tuerai. »
Il y eut un court silence, et puis Isidore Smythe dit doucement : « Voulez-vous un peu de whisky ? J’ai plutôt l’impression que je devrais. »
« Merci ; j’aimerais un peu de Flambeau, dit Angus, sombrement. Cette affaire me semble devenir assez grave. Je vais tout de suite le chercher. »
« C’est entendu, dit l’autre, avec une admirable gaieté. Amenez-le ici aussi vite que vous pouvez. »
Mais alors qu’Angus fermait la porte d’entrée derrière lui, il vit Smythe repousser un bouton, et l’une des images à ressort glissa de sa place et glissa le long d’une rainure dans le sol portant un plateau avec siphon et carafe. Il semblait y avoir quelque chose d’un peu étrange à laisser le petit homme seul parmi ces serviteurs morts, qui revenaient à la vie alors que la porte se fermait.
Six marches en dessous du palier de Smythe, l’homme en manches de chemise faisait quelque chose avec un seau. Angus s’arrêta pour extraire une promesse, fortifiée par un pot-de-vin prospectif, qu’il resterait à cet endroit jusqu’au retour avec le détective, et qu’il compterait tout type d’étranger montant ces escaliers. Se précipitant vers le hall d’entrée, il imposa alors des charges de vigilance similaires au commissionnaire à la porte d’entrée, de qui il apprit la circonstance simplificatrice qu’il n’y avait pas de porte dérobée. Non content de cela, il captura le policier flottant et l’induisit à se tenir en face de l’entrée et à la surveiller ; et fit finalement une pause un instant pour un penny de marrons, et une enquête sur la durée probable du séjour du marchand dans le voisinage.
Le vendeur de marrons, relevant le col de son manteau, lui dit qu’il bougerait probablement sous peu, car il pensait qu’il allait neiger. En effet, la soirée devenait grise et amère, mais Angus, avec toute son éloquence, procéda à clouer l’homme aux marrons à son poste.
« Gardez-vous au chaud avec vos propres marrons, dit-il sérieusement. Mangez tout votre stock ; je ferai en sorte que cela en vaille la peine. Je vous donnerai un souverain si vous attendez ici jusqu’à mon retour, et qu’ensuite vous me dites si un homme, une femme ou un enfant est entré dans cette maison où se tient le commissionnaire. »
Il s’éloigna alors vivement, avec un dernier regard à la tour assiégée.
« J’ai fait un cercle autour de cette pièce, en tout cas, dit-il. Ils ne peuvent pas tous les quatre être les complices de M. Welkin. »
Les Lucknow Mansions étaient, pour ainsi dire, sur une plate-forme inférieure de cette colline de maisons, dont les Himylaya Mansions pourraient être appelées le sommet. L’appartement semi-officiel de M. Flambeau était au rez-de-chaussée, et présentait à tous égards un contraste marqué avec la machinerie américaine et le luxe froid d’hôtel de l’appartement du Service Silencieux. Flambeau, qui était un ami d’Angus, le reçut dans une tanière artistique rococo derrière son bureau, dont les ornements étaient des sabres, des arquebuses, des curiosités orientales, des flacons de vin italien, des marmites sauvages, un chat persan plumeux, et un petit prêtre catholique romain à l’air poussiéreux, qui semblait particulièrement déplacé.
« Voici mon ami le père Brown, dit Flambeau. J’ai souvent voulu que vous le rencontriez. Temps splendide, n’est-ce pas ; un peu froid pour les sudistes comme moi. »
« Oui, je pense qu’il va faire beau, dit Angus, en s’asseyant sur un pouf oriental à rayures violettes. »
« Non, dit le prêtre doucement, il a commencé à neiger. »
Et, en effet, alors qu’il parlait, les quelques premiers flocons, prévus par l’homme aux marrons, commencèrent à dériver à travers le carreau de la fenêtre s’assombrissant.
« Eh bien, dit Angus lourdement. Je crains d’être venu pour affaires, et des affaires assez nerveuses à cela. Le fait est, Flambeau, qu’à un jet de pierre de votre maison se trouve un individu qui a grand besoin de votre aide ; il est perpétuellement hanté et menacé par un ennemi invisible -- un scélérat que personne n’a jamais vu. » Alors qu’Angus entreprenait de raconter toute l’histoire de Smythe et de Welkin, commençant par l’histoire de Laura, et continuant avec la sienne, le rire surnaturel au coin de deux rues vides, les étranges mots distincts prononcés dans une pièce vide, Flambeau devint de plus en plus vivement préoccupé, et le petit prêtre semblait être laissé de côté, comme un meuble. Quand il en vint au papier timbré gribouillé collé sur la fenêtre, Flambeau se leva, semblant remplir la pièce de ses épaules énormes.
« Si cela ne vous dérange pas, dit-il, je pense qu’il vaudrait mieux que vous me disiez le reste sur la route la plus proche de la maison de cet homme. Il me vient à l’idée, d’une manière ou d’une autre, qu’il n’y a pas de temps à perdre. »
« Ravi, dit Angus, se levant aussi, bien qu’il soit assez en sécurité pour le moment, car j’ai mis quatre hommes à surveiller le seul trou de son terrier. »
Ils se tournèrent vers la rue, le petit prêtre trottinant après eux avec la docilité d’un petit chien. Il dit simplement, d’une manière enjouée, comme quelqu’un faisant la conversation : « Comme la neige devient vite épaisse sur le sol. »
Alors qu’ils se frayaient un chemin dans les rues latérales escarpées déjà poudrées d’argent, Angus termina son histoire ; et au moment où ils atteignirent le croissant avec les tours d’appartements, il eut le loisir de tourner son attention vers les quatre sentinelles. Le vendeur de marrons, avant et après avoir reçu un souverain, jura obstinément qu’il avait surveillé la porte et n’avait vu aucun visiteur entrer. Le policier fut encore plus emphatique. Il dit qu’il avait eu l’expérience de criminels de toutes sortes, en chapeaux haut-de-forme et en haillons ; il n’était pas assez naïf pour s’attendre à ce que les personnages suspects aient l’air suspects ; il surveillait n’importe qui, et, dieu lui soit en aide, il n’y avait eu personne. Et quand tous les trois se rassemblèrent autour du commissionnaire doré, qui se tenait toujours en souriant à califourchon sur le porche, le verdict fut encore plus définitif.
« J’ai le droit de demander à n’importe quel homme, duc ou chiffonnier, ce qu’il veut dans ces appartements, dit le génial géant galonné d’or, et je jurerai qu’il n’y a eu personne à demander depuis que ce monsieur est parti. »
Le peu important père Brown, qui se tenait en arrière, regardant modestement le trottoir, osa ici dire humblement : « Personne n’est donc monté ni descendu l’escalier depuis que la neige a commencé à tomber ? Elle a commencé pendant que nous étions tous chez Flambeau. »
« Personne n’est entré ici, monsieur, vous pouvez me croire, dit le fonctionnaire, avec une autorité rayonnante. »
« Alors je me demande ce que c’est ? dit le prêtre, et il fixa le sol d’un air vide comme un poisson. »
Les autres regardèrent tous en bas aussi ; et Flambeau utilisa une exclamation féroce et un geste français. Car il était incontestablement vrai que le long du milieu de l’entrée gardée par l’homme en dentelle d’or, en fait entre les jambes arrogantes et étirées de ce colosse, courait un motif filandreux d’empreintes grises imprimées sur la neige blanche.
« Dieu ! cria Angus involontairement, l’Homme Invisible ! »
Sans un mot de plus, il se tourna et se précipita dans les escaliers, avec Flambeau le suivant ; mais le père Brown se tenait toujours à regarder autour de lui dans la rue enneigée comme s’il avait perdu tout intérêt pour sa requête.
Flambeau était manifestement d’humeur à défoncer la porte avec ses larges épaules ; mais l’Écossais, avec plus de raison, sinon moins d’intuition, tâtonna sur le cadre de la porte jusqu’à ce qu’il trouve le bouton invisible ; et la porte s’ouvrit lentement.
Elle montra substantiellement le même intérieur serré ; le hall était devenu plus sombre, bien qu’il fût encore frappé ici et là par les derniers rayons cramoisis du soleil couchant, et une ou deux des machines sans tête avaient été déplacées de leurs places pour telle ou telle raison, et se tenaient ici et là dans l’endroit crépusculaire. Le vert et le rouge de leurs manteaux étaient tous assombris dans la pénombre ; et leur ressemblance avec des formes humaines légèrement augmentée par leur forme même indéfinie. Mais au milieu d’eux tous, exactement là où le papier avec l’encre rouge avait reposé, il y avait quelque chose qui ressemblait à de l’encre rouge renversée hors de sa bouteille. Mais ce n’était pas de l’encre rouge.
Avec une combinaison française de raison et de violence, Flambeau dit simplement « Meurtre ! » et, plongeant dans l’appartement, il avait exploré chaque coin et placard en cinq minutes. Mais s’il s’attendait à trouver un cadavre, il n’en trouva aucun. Isidore Smythe n’était pas dans les lieux, ni mort ni vif. Après la recherche la plus effrénée, les deux hommes se rencontrèrent dans le hall extérieur, avec des visages ruisselants et des yeux écarquillés. « Mon ami, dit Flambeau, parlant français dans son excitation, non seulement votre meurtrier est invisible, mais il rend invisible aussi l’homme assassiné. »
Angus regarda autour de lui la pièce sombre remplie de mannequins, et dans un coin celtique de son âme écossaise, un frisson commença. L’une des poupées grandeur nature se tenait immédiatement surplombant la tache de sang, convoquée, peut-être, par l’homme tué un instant avant qu’il ne tombe. L’un des crochets à hautes épaules qui servait de bras à la chose était un peu levé, et Angus eut soudain la fantaisie horrible que le propre enfant de fer du pauvre Smythe l’avait abattu. La matière s’était rebellée, et ces machines avaient tué leur maître. Mais même ainsi, qu’avaient-ils fait de lui ?
« Mangé ? dit le cauchemar à son oreille ; et il eut la nausée un instant à l’idée de restes humains déchirés, absorbés et écrasés dans toute cette horlogerie acéphale. »
Il recouvra sa santé mentale par un effort emphatique, et dit à Flambeau : « Eh bien, voilà. Le pauvre bougre s’est évaporé comme un nuage et a laissé une traînée rouge sur le sol. L’histoire n’appartient pas à ce monde. »
« Il n’y a qu’une chose à faire, dit Flambeau, qu’elle appartienne à ce monde ou à l’autre. Je dois descendre et parler à mon ami. »
Ils descendirent, passant devant l’homme au seau, qui réaffirma encore qu’il n’avait laissé passer aucun intrus, jusqu’au commissionnaire et à l’homme aux marrons en train de planer, qui réaffirmèrent rigidement leur propre vigilance. Mais quand Angus chercha autour de lui sa quatrième confirmation, il ne put la voir, et cria avec quelque nervosité : « Où est le policier ? »
« Je vous demande pardon, dit le père Brown ; c’est de ma faute. Je viens juste de l’envoyer en bas de la rue pour enquêter sur quelque chose -- que je pensais tout juste valoir la peine d’enquêter. »
« Eh bien, nous le voulons de retour assez vite, dit Angus brusquement, car le misérable homme là-haut a non seulement été assassiné, mais effacé. »
« Comment ? demanda le prêtre. »
« Père, dit Flambeau, après une pause, sur mon âme je crois que c’est plus dans votre département que dans le mien. Aucun ami ou ennemi n’est entré dans la maison, mais Smythe a disparu, comme volé par les fées. Si ce n’est pas surnaturel, je... »
Alors qu’il parlait, ils furent tous arrêtés par une vue inhabituelle ; le grand policier bleu tourna le coin du croissant, en courant. Il vint droit vers Brown.
« Vous avez raison, monsieur, haleta-t-il, ils viennent juste de trouver le corps du pauvre M. Smythe dans le canal en bas. »
Angus porta sa main follement à sa tête. « Est-il descendu et s’est-il noyé lui-même ? demanda-t-il. »
« Il n’est jamais descendu, je le jure, dit le constable, et il n’était pas noyé non plus, car il est mort d’un grand coup de poignard au-dessus du cœur. »
« Et pourtant vous n’avez vu personne entrer ? dit Flambeau d’une voix grave. »
« Marchons un peu le long de la route, dit le prêtre. »
Alors qu’ils atteignaient l’autre extrémité du croissant, il observa brusquement : « Stupide de ma part ! J’ai oublié de demander quelque chose au policier. Je me demande s’ils ont trouvé un sac marron clair. »
« Pourquoi un sac marron clair ? demanda Angus, étonné. »
« Parce que si c’était un sac d’une autre couleur, l’affaire devrait recommencer, dit le père Brown ; mais si c’était un sac marron clair, eh bien, l’affaire est terminée. »
« Je suis heureux de l’entendre, dit Angus avec une ironie cordiale. Elle n’a pas commencé, en ce qui me concerne. »
« Vous devez tout nous raconter, dit Flambeau avec une étrange simplicité lourde, comme un enfant. »
Inconsciemment, ils marchaient à pas accélérés le long de la longue courbe de route de l’autre côté du haut croissant, le père Brown menant vivement, bien que dans le silence. Finalement, il dit avec un vague presque touchant : « Eh bien, je crains que vous ne trouviez cela si prosaïque. Nous commençons toujours par la fin abstraite des choses, et vous ne pouvez commencer cette histoire nulle part ailleurs. »
« Avez-vous déjà remarqué ceci -- que les gens ne répondent jamais à ce que vous dites ? Ils répondent à ce que vous voulez dire -- ou à ce qu’ils pensent que vous voulez dire. Supposons qu’une dame dise à une autre dans une maison de campagne : "Quelqu’un loge-t-il chez vous ?", la dame ne répond pas "Oui ; le majordome, les trois valets de pied, la femme de chambre, et ainsi de suite", bien que la femme de chambre puisse être dans la pièce, ou le majordome derrière sa chaise. Elle dit "Il n’y a personne qui loge chez nous", voulant dire personne du genre que vous voulez dire. Mais supposons qu’un médecin enquêtant sur une épidémie demande : "Qui loge dans la maison ?", alors la dame se souviendra du majordome, de la femme de chambre, et du reste. Tout langage est utilisé comme ça ; vous n’obtenez jamais une réponse littérale, même quand vous obtenez une réponse vraie. Quand ces quatre hommes tout à fait honnêtes ont dit qu’aucun homme n’était entré dans les Mansions, ils ne voulaient pas vraiment dire qu’aucun homme n’était entré. Ils voulaient dire aucun homme qu’ils pouvaient soupçonner d’être votre homme. Un homme est bien entré dans la maison, et en est bien sorti, mais ils ne l’ont jamais remarqué. »
« Un homme invisible ? demanda Angus, levant ses sourcils roux. Un homme mentalement invisible, dit le père Brown. »
Une minute ou deux après, il reprit de la même voix modeste, comme un homme réfléchissant à son chemin. « Bien sûr, vous ne pouvez pas penser à un tel homme, tant que vous ne pensez pas à lui. C’est là que son intelligence intervient. Mais j’en suis venu à penser à lui à travers deux ou trois petites choses dans l’histoire que M. Angus nous a racontée. D’abord, il y avait le fait que ce Welkin faisait de longues promenades. Et puis il y avait la vaste quantité de papier timbré sur la fenêtre. Et puis, surtout, il y avait les deux choses que la jeune dame a dites -- des choses qui ne pouvaient pas être vraies. Ne vous énervez pas, ajouta-t-il précipitamment, notant un mouvement soudain de la tête de l’Écossais ; elle pensait qu’elles étaient vraies. Une personne ne peut pas être tout à fait seule dans une rue une seconde avant de recevoir une lettre. Elle ne peut pas être tout à fait seule dans une rue quand elle commence à lire une lettre venant juste d’être reçue. Il doit y avoir quelqu’un d’assez proche d’elle ; il doit être mentalement invisible. »
« Pourquoi doit-il y avoir quelqu’un près d’elle ? demanda Angus. »
« Parce que, dit le père Brown, mis à part les pigeons voyageurs, quelqu’un doit bien lui avoir apporté la lettre. »
« Voulez-vous vraiment dire, demanda Flambeau avec énergie, que Welkin portait les lettres de son rival à sa dame ? »
« Oui, dit le prêtre. Welkin portait les lettres de son rival à sa dame. Voyez-vous, il le fallait. »
« Oh, je ne peux pas supporter beaucoup plus de cela, explosa Flambeau. Qui est ce type ? À quoi ressemble-t-il ? Quel est l’accoutrement habituel d’un homme mentalement invisible ? »
« Il est habillé assez élégamment en rouge, bleu et or, répondit le prêtre promptement avec précision, et dans ce costume frappant, et même voyant, il est entré dans les Himylaya Mansions sous huit yeux humains ; il a tué Smythe de sang-froid, et est redescendu dans la rue portant le cadavre dans ses bras -- »
« Révérend monsieur, cria Angus, restant immobile, êtes-vous fou à lier, ou est-ce moi ? »
« Vous n’êtes pas fou, dit Brown, seulement un peu inattentif. Vous n’avez pas remarqué un tel homme, par exemple. »
Il fit trois pas rapides en avant, et posa sa main sur l’épaule d’un facteur ordinaire passant par là, qui s’était faufilé près d’eux inaperçu sous l’ombre des arbres.
« Personne ne remarque jamais les facteurs, d’une manière ou d’une autre, dit-il pensivement ; pourtant ils ont des passions comme les autres hommes, et portent même de grands sacs où un petit cadavre peut être rangé assez facilement. »
Le facteur, au lieu de se tourner naturellement, s’était baissé et s’était écroulé contre la clôture du jardin. C’était un homme maigre à la barbe blonde d’apparence très ordinaire, mais alors qu’il tournait un visage alarmé au-dessus de son épaule, tous les trois furent fixés par un strabisme presque diabolique.
Flambeau retourna à ses sabres, ses tapis violets et son chat persan, ayant beaucoup de choses à gérer. John Turnbull Angus retourna auprès de la dame à la boutique, avec qui cet imprudent jeune homme s’arrange pour être extrêmement confortable. Mais le père Brown parcourut ces collines couvertes de neige sous les étoiles pendant de nombreuses heures avec un meurtrier, et ce qu’ils se dirent l’un à l’autre ne sera jamais connu.
Une soirée orageuse, couleur olive et argent, s’achevait quand le père Brown, enveloppé dans un plaid écossais gris, atteignit le bout d’une vallée écossaise grise et contempla l’étrange château de Glengyle. Il fermait une extrémité du vallon ou de la dépression comme une impasse, et semblait marquer la fin du monde. Dressé en toits abrupts et flèches d’ardoise vert de mer, à la manière des vieux châteaux franco-écossais, il rappelait à un Anglais les sinistres chapeaux pointus des sorcières dans les contes de fées ; et les bois de pins qui se balançaient autour des tourelles vertes paraissaient, par comparaison, aussi noirs que d’innombrables volées de corbeaux. Cette note de diablerie rêveuse, presque somnolente, n’était pas une simple fantaisie du paysage. Car il pesait sur ce lieu l’un de ces nuages d’orgueil, de folie et de chagrin mystérieux qui pèsent plus lourdement sur les nobles maisons d’Écosse que sur toute autre lignée humaine. Car l’Écosse possède une double dose de ce poison appelé hérédité : le sens du sang chez l’aristocrate, et le sens de la fatalité chez le calviniste.
Le prêtre avait arraché une journée à ses affaires à Glasgow pour rencontrer son ami Flambeau, le détective amateur, qui se trouvait au château de Glengyle avec un autre officier plus officiel, enquêtant sur la vie et la mort du dernier comte de Glengyle. Ce personnage mystérieux était le dernier représentant d’une race dont la bravoure, la démence et la ruse violente les avaient rendus terribles, même parmi la sinistre noblesse de leur nation au seizième siècle. Nul n’était plus enfoncé dans cette ambition labyrinthique, dans ces chambres au sein de chambres de ce palais de mensonges qui fut édifié autour de Marie Stuart.
La comptine du pays attestait franchement le mobile et le résultat de leurs machinations :
Comme la sève verte aux arbres de l’été, Est l’or rouge pour les Ogilvie.
Pendant de nombreux siècles, il n’y avait jamais eu de seigneur convenable au château de Glengyle ; et avec l’ère victorienne, on aurait pu penser que toutes les excentricités étaient épuisées. Le dernier Glengyle, cependant, satisfit à sa tradition tribale en faisant la seule chose qu’il lui restait à faire : il disparut. Je ne veux pas dire qu’il partit à l’étranger ; à en croire les dires, il était toujours au château, s’il était quelque part. Mais bien que son nom figurât sur le registre paroissial et dans le grand Peerage rouge, personne ne le vit jamais sous le soleil.
Si quelqu’un le voyait, c’était un domestique solitaire, quelque chose entre un palefrenier et un jardinier. Il était si sourd que les plus pragmatiques le croyaient muet ; tandis que les plus perspicaces le déclaraient simple d’esprit. Un ouvrier décharné, aux cheveux roux, avec une mâchoire et un menton obstinés, mais aux yeux bleus totalement vides, il répondait au nom d’Israel Gow et était le seul serviteur silencieux de ce domaine désert. Mais l’énergie avec laquelle il déterrait les pommes de terre, et la régularité avec laquelle il disparaissait dans la cuisine, donnaient aux gens l’impression qu’il pourvoyait aux repas d’un supérieur, et que l’étrange comte était toujours caché dans le château. Si la société avait besoin d’une preuve supplémentaire de sa présence, le domestique affirmait avec insistance qu’il n’était pas chez lui. Un matin, le prévôt et le pasteur (car les Glengyle étaient presbytériens) furent convoqués au château. Là, ils découvrirent que le jardinier, palefrenier et cuisinier, avait ajouté à ses nombreuses professions celle de croque-mort, et avait cloué son noble maître dans un cercueil. Avec combien ou si peu d’enquêtes supplémentaires ce fait singulier fut validé, n’apparut pas encore très clairement ; car la chose n’avait jamais été légalement examinée jusqu’à ce que Flambeau se rende dans le nord deux ou trois jours auparavant. À ce moment-là, le corps de Lord Glengyle (s’il s’agissait du corps) reposait depuis un certain temps dans le petit cimetière sur la colline.
Alors que le père Brown traversait le jardin sombre et passait sous l’ombre du château, les nuages étaient épais et l’air tout entier humide et orageux. Contre la dernière bande du coucher de soleil vert doré, il vit une silhouette humaine noire ; un homme en haut-de-forme, avec une grande bêche sur l’épaule. L’ensemble évoquait étrangement un fossoyeur ; mais quand Brown se souvint du domestique sourd qui déterrait des pommes de terre, il trouva cela assez naturel. Il connaissait un peu le paysan écossais ; il connaissait cette respectabilité qui pourrait fort bien juger nécessaire de porter des « habits noirs » pour une enquête officielle ; il connaissait aussi l’économie qui ne perdrait pas une heure de bêchage pour cela. Même le sursaut et le regard soupçonneux de l’homme tandis que le prêtre passait étaient bien en accord avec la vigilance et la jalousie d’un tel type.
La grande porte fut ouverte par Flambeau lui-même, qui était accompagné d’un homme maigre aux cheveux gris de fer, des papiers à la main : l’inspecteur Craven de Scotland Yard. Le hall d’entrée était en grande partie dépouillé et vide ; mais les visages pâles et ricanants d’un ou deux méchants Ogilvie regardaient du haut de perruques noires et de toiles noircissantes.
Les suivant dans une pièce intérieure, le père Brown découvrit que les alliés s’étaient assis à une longue table de chêne, dont leur extrémité était couverte de papiers griffonnés, flanquée de whisky et de cigares. Sur tout le reste de sa longueur, elle était occupée par des objets isolés disposés à intervalles ; des objets aussi inexplicables que possible. L’un ressemblait à un petit tas de verre brisé étincelant. Un autre ressemblait à un haut tas de poussière brune. Un troisième semblait être un simple bâton de bois.
« Vous semblez avoir une sorte de musée géologique ici », dit-il en s’asseyant, en secouant brièvement la tête dans la direction de la poussière brune et des fragments cristallins.
« Pas un musée géologique, » répondit Flambeau ; « disons un musée psychologique. »
« Oh, pour l’amour du ciel, » s’écria le détective de police en riant, « ne commençons pas avec de si grands mots. »
« Ne savez-vous pas ce que signifie psychologie ? » demanda Flambeau avec une surprise amicale. « Psychologie signifie être dérangé du ciboulot. »
« Je ne suis toujours pas sûr de suivre, » répondit le fonctionnaire.
« Eh bien, » dit Flambeau, avec décision, « je veux dire que nous n’avons découvert qu’une seule chose sur Lord Glengyle. C’était un maniaque. »
La silhouette noire de Gow, avec son haut-de-forme et sa bêche, passa devant la fenêtre, faiblement profilée contre le ciel qui s’assombrissait. Le père Brown la fixa passivement et répondit :
« Je peux comprendre qu’il ait dû y avoir quelque chose d’étrange chez cet homme, sinon il ne se serait pas enterré vivant, ni n’aurait été si pressé de s’enterrer mort. Mais qu’est-ce qui vous fait penser à la folie ? »
« Eh bien, » dit Flambeau, « écoutez simplement la liste des choses que M. Craven a trouvées dans la maison. »
« Nous devons trouver une bougie, » dit soudain Craven. « Un orage se prépare, et il fait trop sombre pour lire. »
« Avez-vous trouvé des bougies, » demanda Brown en souriant, « parmi vos curiosités ? »
Flambeau leva un visage grave et fixa ses yeux sombres sur son ami.
« C’est curieux, aussi, » dit-il. « Vingt-cinq bougies, et pas une trace de bougeoir. »
Dans la pièce qui s’obscurcissait rapidement et sous le vent qui se levait rapidement, Brown longea la table jusqu’à l’endroit où une botte de bougies de cire gisait parmi les autres objets disparates. Ce faisant, il se pencha accidentellement sur le tas de poussière rouge-brun ; et un éternuement vif brisa le silence.
« Holà ! » dit-il, « du tabac à priser ! »
Il prit l’une des bougies, l’alluma soigneusement, revint et la planta dans le goulot de la bouteille de whisky. L’air nocturne agité, soufflant à travers la fenêtre folle, faisait onduler la longue flamme comme une bannière. Et de chaque côté du château, ils pouvaient entendre les kilomètres et les kilomètres de bois de pins noirs bouillonner comme une mer noire autour d’un rocher.
« Je vais lire l’inventaire, » commença Craven gravement, en ramassant l’un des papiers, « l’inventaire de ce que nous avons trouvé en vrac et inexpliqué dans le château. Vous devez comprendre que l’endroit était généralement démantelé et négligé ; mais une ou deux pièces avaient clairement été habitées dans un style simple mais non sordide par quelqu’un ; quelqu’un qui n’était pas le domestique Gow. La liste est la suivante :
« Premier article. Une réserve très considérable de pierres précieuses, presque toutes des diamants, et toutes en vrac, sans aucun sertissage. Bien sûr, il est naturel que les Ogilvie aient des bijoux de famille ; mais ce sont précisément les bijoux qui sont presque toujours montés sur des articles de parure particuliers. Les Ogilvie semblent avoir gardé les leurs en vrac dans leurs poches, comme de la menue monnaie.
« Deuxième article. Des tas et des tas de tabac à priser en vrac, non conservés dans une corne, ni même dans une blague à tabac, mais gisant en tas sur les cheminées, sur le buffet, sur le piano, n’importe où. On dirait que le vieux monsieur ne voulait pas prendre la peine de chercher dans une poche ou de soulever un couvercle.
« Troisième article. Ici et là dans la maison, de curieux petits tas de morceaux de métal minuscules, certains comme des ressorts en acier et d’autres sous forme de roues microscopiques. Comme s’il avait vidé quelque jouet mécanique.
« Quatrième article. Les bougies de cire, qui doivent être plantées dans des goulots de bouteilles car il n’y a rien d’autre pour les maintenir. Maintenant, je souhaite que vous notiez à quel point tout cela est bien plus étrange que tout ce que nous avions anticipé. Pour l’énigme centrale, nous sommes préparés ; nous avons tous vu d’un coup d’œil que quelque chose n’allait pas chez le dernier comte. Nous sommes venus ici pour découvrir s’il vivait vraiment ici, s’il est vraiment mort ici, si cet épouvantail roux qui a procédé à son enterrement a eu quelque chose à voir avec sa mort. Mais supposez le pire dans tout cela, la solution la plus sinistre ou mélodramatique que vous voulez. Supposez que le domestique ait vraiment tué le maître, ou supposez que le maître ne soit pas vraiment mort, ou supposez que le maître soit déguisé en domestique, ou supposez que le domestique soit enterré à la place du maître ; inventez la tragédie de Wilkie Collins que vous voulez, et vous n’aurez toujours pas expliqué une bougie sans bougeoir, ou pourquoi un monsieur âgé de bonne famille répandrait habituellement du tabac à priser sur le piano. Le cœur de l’histoire, nous pouvions l’imaginer ; ce sont les franges qui sont mystérieuses. Par aucun effort d’imagination l’esprit humain ne peut relier ensemble le tabac à priser, les diamants, la cire et les rouages d’horlogerie en vrac. »
« Je crois voir le lien, » dit le prêtre. « Ce Glengyle était fou contre la Révolution française. Il était un enthousiaste de l’Ancien Régime, et essayait de reconstituer littéralement la vie de famille des derniers Bourbons. Il avait du tabac à priser parce que c’était le luxe du XVIIIe siècle ; des bougies de cire, parce qu’elles étaient l’éclairage du XVIIIe siècle ; les morceaux de fer mécaniques représentent le passe-temps de serrurier de Louis XVI ; les diamants sont pour le Collier de la Reine de Marie-Antoinette. »
Les deux autres hommes le fixaient avec des yeux ronds. « Quelle idée parfaitement extraordinaire ! » s’écria Flambeau. « Pensez-vous vraiment que ce soit la vérité ? »
« Je suis parfaitement sûr que ce ne l’est pas, » répondit le père Brown, « seulement vous avez dit que personne ne pouvait relier le tabac à priser, les diamants, l’horlogerie et les bougies. Je vous donne ce lien immédiatement. La vraie vérité, j’en suis très sûr, réside plus profondément. »
Il s’arrêta un moment et écouta la plainte du vent dans les tourelles. Puis il dit : « Le défunt comte de Glengyle était un voleur. Il menait une seconde vie, plus sombre, en tant que cambrioleur désespéré. Il n’avait pas de bougeoirs parce qu’il utilisait seulement ces bougies coupées court dans la petite lanterne qu’il portait. Le tabac à priser, il l’employait comme les plus féroces criminels français ont utilisé le poivre : pour le jeter soudainement en masses denses au visage d’un ravisseur ou d’un poursuivant. Mais la preuve finale réside dans la curieuse coïncidence des diamants et des petites roues en acier. Cela ne rend-il pas tout clair pour vous ? Les diamants et les petites roues en acier sont les deux seuls instruments avec lesquels vous pouvez découper un carreau de vitre. »
La branche d’un pin brisé fouetta violemment dans la rafale contre le carreau de la fenêtre derrière eux, comme parodie d’un cambrioleur, mais ils ne se retournèrent pas. Leurs yeux étaient fixés sur le père Brown.
« Des diamants et de petites roues, » répéta Craven, songeur. « Est-ce tout ce qui vous fait penser que c’est la véritable explication ? »
« Je ne pense pas que ce soit la véritable explication, » répondit le prêtre placidement ; « mais vous avez dit que personne ne pouvait relier les quatre choses. Le vrai récit, bien sûr, est quelque chose de bien plus banal. Glengyle avait trouvé, ou pensait avoir trouvé, des pierres précieuses sur son domaine. Quelqu’un l’avait embobiné avec ces brillants en vrac, disant qu’ils avaient été trouvés dans les cavernes du château. Les petites roues sont une affaire de taille de diamant. Il devait faire la chose très grossièrement et à petite échelle, avec l’aide de quelques bergers ou rustres sur ces collines. Le tabac à priser est le seul grand luxe de ces bergers écossais ; c’est la seule chose avec laquelle vous pouvez les soudoyer. Ils n’avaient pas de bougeoirs parce qu’ils n’en voulaient pas ; ils tenaient les bougies dans leurs mains quand ils exploraient les grottes. »
« Est-ce tout ? » demanda Flambeau après une longue pause. « Sommes-nous arrivés à la triste vérité à la fin ? »
« Oh, non, » dit le père Brown.
Alors que le vent mourait dans les bois de pins les plus lointains avec un long hululement comme de moquerie, le père Brown, avec un visage absolument impassible, continua :
« Je n’ai suggéré cela que parce que vous avez dit qu’on ne pouvait pas relier de manière plausible le tabac à priser avec l’horlogerie ou les bougies avec des pierres brillantes. Dix fausses philosophies conviendront à l’univers ; dix fausses théories conviendront au château de Glengyle. Mais nous voulons la véritable explication du château et de l’univers. Mais n’y a-t-il pas d’autres pièces à conviction ? »
Craven rit, et Flambeau se leva en souriant et déambula le long de la table.
« Articles cinq, six, sept, etc., » dit-il, « et certainement plus variés qu’instructifs. Une curieuse collection, non pas de crayons, mais de la mine de crayon. Un bâton de bambou insensé, avec le sommet plutôt éclaté. Cela pourrait être l’instrument du crime. Seulement, il n’y a pas de crime. Les seules autres choses sont quelques vieux missels et de petites images catholiques, que les Ogilvie gardaient, je suppose, depuis le Moyen Âge — leur fierté familiale étant plus forte que leur puritanisme. Nous ne les avons mis au musée que parce qu’ils semblent curieusement coupés et défigurés. »
La tempête entêtée au-dehors chassa un effroyable débris de nuages à travers Glengyle et plongea la longue pièce dans l’obscurité lorsque le père Brown ramassa les petites pages enluminées pour les examiner. Il parla avant que la dérive des ténèbres ne soit passée ; mais c’était la voix d’un homme absolument nouveau.
« M. Craven, » dit-il, parlant comme un homme de dix ans plus jeune, « vous avez un mandat légal, n’est-ce pas, pour aller examiner cette tombe ? Plus vite nous le ferons, mieux ce sera, pour aller au fond de cette horrible affaire. Si j’étais vous, je commencerais maintenant. »
« Maintenant, » répéta le détective étonné, « et pourquoi maintenant ? »
« Parce que c’est sérieux, » répondit Brown ; « ce n’est pas du tabac à priser renversé ou des cailloux en vrac, qui pourraient être là pour cent raisons. Il n’y a qu’une seule raison que je connaisse pour que cela soit fait ; et cette raison descend jusqu’aux racines du monde. Ces images religieuses ne sont pas juste salies ou déchirées ou griffonnées, ce qui pourrait être fait par oisiveté ou bigoterie, par des enfants ou des protestants. Celles-ci ont été traitées très soigneusement — et très étrangement. Partout où le grand nom orné de Dieu apparaît dans les anciennes enluminures, il a été minutieusement supprimé. La seule autre chose qui a été enlevée est l’auréole autour de la tête de l’Enfant Jésus. Par conséquent, je dis, prenons notre mandat, notre bêche et notre hache, et montons briser ce cercueil. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda l’officier londonien.
« Je veux dire, » répondit le petit prêtre, et sa voix sembla s’élever légèrement dans le rugissement de la tempête. « Je veux dire que le grand diable de l’univers est peut-être assis sur la tour du sommet de ce château en ce moment, aussi gros qu’une centaine d’éléphants, et rugissant comme l’Apocalypse. Il y a de la magie noire quelque part au fond de tout cela. »
« De la magie noire, » répéta Flambeau d’une voix basse, car il était un homme trop éclairé pour ignorer de telles choses ; « mais que peuvent signifier ces autres choses ? »
« Oh, quelque chose de damnable, je suppose, » répondit Brown avec impatience. « Comment pourrais-je savoir ? Comment puis-je deviner tous leurs labyrinthes là-dessous ? Peut-être pouvez-vous fabriquer une torture avec du tabac à priser et du bambou. Peut-être les fous convoitent-ils la cire et la limaille d’acier. Peut-être existe-t-il une drogue rendant fou faite avec des mines de crayon ! Notre raccourci vers le mystère est en haut de la colline, vers la tombe. »
Ses camarades savaient à peine qu’ils avaient obéi et l’avaient suivi jusqu’à ce qu’une rafale du vent nocturne les jette presque face contre terre dans le jardin. Néanmoins, ils lui avaient obéi comme des automates ; car Craven trouva une hache dans sa main, et le mandat dans sa poche ; Flambeau portait la lourde bêche de l’étrange jardinier ; le père Brown portait le petit livre doré d’où avait été arraché le nom de Dieu.
Le chemin montant la colline vers le cimetière était tortueux mais court ; seulement, sous cette pression du vent, il semblait laborieux et long. Aussi loin que l’œil pouvait voir, de plus en plus loin à mesure qu’ils gravissaient la pente, s’étendaient des mers au-delà des mers de pins, maintenant toutes inclinées d’un côté sous le vent. Et ce geste universel semblait aussi vain qu’il était vaste, aussi vain que si ce vent sifflait autour de quelque planète dépeuplée et sans but. À travers toute cette croissance infinie de forêts gris-bleu chantait, aigu et haut, cette ancienne tristesse qui est au cœur de toutes les choses païennes. On pouvait imaginer que les voix provenant du monde souterrain du feuillage insondable étaient des cris de dieux païens perdus et errants : des dieux qui étaient allés vagabonder dans cette forêt irrationnelle, et qui ne retrouveront jamais le chemin du ciel.
« Vous voyez, » dit le père Brown d’un ton bas mais facile, « les Écossais avant que l’Écosse n’existe étaient un drôle de lot. En fait, ils sont toujours un drôle de lot. Mais aux temps préhistoriques, je m’imagine qu’ils adoraient vraiment les démons. C’est, » ajouta-t-il aimablement, « pourquoi ils se sont jetés sur la théologie puritaine. »
« Mon ami, » dit Flambeau, se tournant dans une sorte de fureur, « que signifie tout ce tabac à priser ? »
« Mon ami, » répondit Brown, avec un sérieux égal, « il y a une marque de toutes les religions authentiques : le matérialisme. Or, le culte du diable est une religion parfaitement authentique. »
Ils étaient arrivés sur le sommet herbeux de la colline, l’un des rares endroits chauves qui se dressaient à l’écart de la forêt de pins qui s’écroulait et rugissait. Une enceinte misérable, faite en partie de bois et en partie de fil de fer, cliquetait dans la tempête pour leur indiquer la limite du cimetière. Mais au moment où l’inspecteur Craven fut arrivé au coin de la tombe, et que Flambeau eut planté sa bêche, pointe vers le bas, et s’y fut appuyé, ils étaient tous deux presque aussi ébranlés que le bois et le fil de fer chancelants. Au pied de la tombe poussaient de grands chardons hauts, gris et argentés dans leur décrépitude. Une ou deux fois, lorsqu’une boule de duvet de chardon se brisa sous la brise et vola devant lui, Craven sursauta légèrement comme s’il s’était agi d’une flèche.
Flambeau enfonça la lame de sa bêche à travers l’herbe sifflante dans l’argile humide en dessous. Puis il sembla s’arrêter et s’appuyer dessus comme sur un bâton.
« Continuez, » dit le prêtre très doucement. « Nous essayons seulement de trouver la vérité. De quoi avez-vous peur ? »
« J’ai peur de la trouver, » dit Flambeau.
Le détective londonien parla soudain d’une voix haut perchée et chantante qui se voulait conversationnelle et enjouée. « Je me demande pourquoi il s’est vraiment caché comme ça. Quelque chose de désagréable, je suppose ; était-il lépreux ? »
« Quelque chose de pire que cela, » dit Flambeau.
« Et qu’imaginez-vous, » demanda l’autre, « qui serait pire qu’un lépreux ? »
« Je ne l’imagine pas, » dit Flambeau.
Il creusa pendant d’effroyables minutes en silence, puis dit d’une voix étouffée : « J’ai peur qu’il n’ait pas la bonne forme. »
« Pas plus que ce morceau de papier, vous savez, » dit le père Brown tranquillement, « et nous avons survécu même à ce morceau de papier. »
Flambeau creusa avec une énergie aveugle. Mais la tempête avait écarté les nuages gris étouffants qui s’accrochaient aux collines comme de la fumée et révélé des champs gris de faible lumière d’étoiles avant qu’il ne dégage la forme d’un cercueil de bois grossier, et ne le fasse basculer d’une manière ou d’une autre sur le gazon. Craven s’avança avec sa hache ; un sommet de chardon le toucha, et il tressaillit. Puis il fit un pas plus ferme, et frappa et arracha avec une énergie comme celle de Flambeau jusqu’à ce que le couvercle soit arraché, et tout ce qui était là gisait miroitant dans la lumière grise des étoiles.
« Des os, » dit Craven ; puis il ajouta, « mais c’est un homme, » comme si cela était quelque chose d’inattendu.
« Est-il, » demanda Flambeau d'une voix qui montait et descendait étrangement, « est-il en état ? »
« On dirait, » répondit l'officier d'une voix rauque, en se penchant sur le squelette obscur et décomposé dans le cercueil. « Attendez une minute. »
Un vaste soulèvement parcourut la silhouette massive de Flambeau. « Et maintenant que j'y pense, » s'écria-t-il, « pourquoi, au nom de la folie, ne serait-il pas en état ? Qu'est-ce qui s'empare d'un homme sur ces montagnes maudites et froides ? Je crois que c'est la répétition noire et sans cervelle ; toutes ces forêts, et par-dessus tout, une horreur ancienne d'inconscience. C'est comme le rêve d'un athée. Des pins, et encore des pins, et des millions d'autres pins... »
« Dieu ! » s'écria l'homme près du cercueil, « mais il n'a pas de tête. »
Tandis que les autres restaient figés, le prêtre, pour la première fois, laissa paraître un sursaut d'inquiétude.
« Pas de tête ! » répéta-t-il. « Pas de tête ? » comme s'il s'était attendu à quelque autre manque.
Des visions d'imbécile, d'un bébé sans tête né à Glengyle, d'un jeune homme sans tête se cachant dans le château, d'un homme sans tête arpentant ces salles anciennes ou ce jardin magnifique, défilèrent en panorama dans leur esprit. Mais même dans cet instant de stupeur, l'histoire ne prit pas racine en eux et sembla dépourvue de sens. Ils restèrent à écouter les bois bruyants et le ciel hurlant, tout à fait bêtement, comme des animaux épuisés. La pensée semblait être quelque chose d'énorme qui leur avait soudainement échappé.
« Il y a trois hommes sans tête, » dit le père Brown, « debout autour de cette tombe ouverte. »
Le pâle détective de Londres ouvrit la bouche pour parler, et la laissa ouverte comme un rustre, tandis qu'un long cri de vent déchirait le ciel ; puis il regarda la hache entre ses mains comme si elle ne lui appartenait pas, et la laissa tomber.
« Père, » dit Flambeau de cette voix infantile et lourde qu'il utilisait très rarement, « que devons-nous faire ? »
La réponse de son ami vint avec la promptitude contenue d'un coup de feu.
« Dormir ! » cria le père Brown. « Dormir. Nous sommes arrivés au bout des chemins. Savez-vous ce qu'est le sommeil ? Savez-vous que tout homme qui dort croit en Dieu ? C'est un sacrement ; car c'est un acte de foi et c'est une nourriture. Et nous avons besoin d'un sacrement, ne serait-ce qu'un sacrement naturel. Quelque chose est tombé sur nous qui tombe très rarement sur les hommes ; peut-être la pire chose qui puisse leur arriver. »
Les lèvres entrouvertes de Craven se rejoignirent pour dire : « Que voulez-vous dire ? »
Le prêtre avait tourné son visage vers le château en répondant : « Nous avons trouvé la vérité ; et la vérité n'a aucun sens. »
Il descendit le sentier devant eux d'un pas précipité et imprudent, chose très rare chez lui, et lorsqu'ils atteignirent à nouveau le château, il se jeta dans le sommeil avec la simplicité d'un chien.
Malgré son éloge mystique du sommeil, le père Brown était levé plus tôt que quiconque, à l'exception du jardinier silencieux ; et on le trouva fumant une grosse pipe et observant cet expert dans ses travaux muets au potager. Vers l'aube, la tempête qui secouait les lieux avait pris fin dans des pluies rugissantes, et le jour se leva avec une fraîcheur curieuse. Le jardinier semblait même avoir été en train de converser, mais à la vue des détectives, il planta sa bêche avec morosité dans une plate-bande et, disant quelque chose à propos de son petit-déjeuner, il se déplaça le long des rangées de choux et s'enferma dans la cuisine. « C'est un homme précieux, celui-là, » dit le père Brown. « Il cultive les pommes de terre de façon incroyable. Pourtant, » ajouta-t-il avec une charité impassible, « il a ses défauts ; lequel d'entre nous n'en a pas ? Il ne bêche pas ce talus très régulièrement. Là, par exemple, » et il frappa soudainement du pied à un endroit. « Je suis vraiment très sceptique à propos de cette pomme de terre. »
« Et pourquoi ? » demanda Craven, amusé par le dada du petit homme.
« J'en suis sceptique, » dit l'autre, « parce que le vieux Gow en était sceptique lui-même. Il a planté sa bêche méthodiquement partout sauf juste ici. Il doit y avoir une sacrée belle pomme de terre juste à cet endroit. »
Flambeau arracha la bêche et l'enfonça impétueusement à cet endroit. Il fit remonter, sous une motte de terre, quelque chose qui ne ressemblait pas à une pomme de terre, mais plutôt à un champignon monstrueux et trop bombé. Mais cela frappa la bêche avec un déclic froid ; cela roula comme une balle et leur sourit.
« Le comte de Glengyle, » dit Brown tristement, et il regarda pesamment le crâne.
Puis, après une méditation momentanée, il arracha la bêche à Flambeau, et en disant « Il faut le cacher à nouveau », il tassa le crâne dans la terre. Puis il pencha son petit corps et son énorme tête sur le grand manche de la bêche, qui se dressait raide dans la terre, et ses yeux étaient vides et son front plein de rides. « Si seulement on pouvait concevoir, » murmura-t-il, « le sens de cette dernière monstruosité. » Et s'appuyant sur le large manche de bêche, il enterra ses sourcils dans ses mains, comme font les hommes à l'église.
Tous les coins du ciel s'éclaircissaient en bleu et argent ; les oiseaux gazouillaient dans les minuscules arbres du jardin ; si fort qu'il semblait que les arbres eux-mêmes parlaient. Mais les trois hommes étaient assez silencieux.
« Eh bien, je donne ma langue au chat, » dit enfin Flambeau bruyamment. « Mon cerveau et ce monde ne s'accordent pas ; et voilà tout. Du tabac à priser, des livres de prières abîmés, et l'intérieur de boîtes à musique... quoi... »
Brown rejeta en arrière son front tourmenté et frappa sur le manche de la bêche avec une intolérance tout à fait inhabituelle chez lui. « Oh, chut, chut, chut, chut ! » cria-t-il. « Tout cela est clair comme de l'eau de roche. J'ai compris le tabac et le mécanisme d'horlogerie, et ainsi de suite, dès que j'ai ouvert les yeux ce matin. Et depuis, j'ai eu une explication avec le vieux Gow, le jardinier, qui n'est ni aussi sourd ni aussi stupide qu'il le prétend. Il n'y a rien d'anormal dans les objets isolés. J'avais tort à propos du livre de messe déchiré, aussi ; il n'y a aucun mal à cela. Mais cette dernière affaire. Profaner des tombes et voler les têtes des morts... sûrement il y a du mal là-dedans ? Sûrement il y a encore de la magie noire là-dedans ? Cela ne s'inscrit pas dans l'histoire très simple du tabac et des bougies. » Et, arpentant à nouveau les lieux, il fuma avec humeur.
« Mon ami, » dit Flambeau, avec un humour sinistre, « vous devez être prudent avec moi et vous rappeler que j'étais autrefois un criminel. Le grand avantage de cet état était que je montais toujours l'histoire moi-même, et que je la jouais aussi vite que je le voulais. Cette affaire de détectives qui consiste à attendre est trop pour mon impatience française. Toute ma vie, pour le bien ou pour le mal, j'ai fait les choses sur le champ ; j'ai toujours fait des duels le lendemain matin ; j'ai toujours payé mes factures sur le coup ; je n'ai même jamais reporté une visite chez le dentiste... »
La pipe du père Brown tomba de sa bouche et se brisa en trois morceaux sur le chemin de gravier. Il resta là, roulant les yeux, l'image même d'un idiot. « Seigneur, quel navet je suis ! » ne cessait-il de dire. « Seigneur, quel navet ! » Puis, d'une manière quelque peu chancelante, il commença à rire.
« Le dentiste ! » répéta-t-il. « Six heures dans l'abîme spirituel, et tout cela parce que je n'ai jamais pensé au dentiste ! Une pensée si simple, si belle et si paisible ! Amis, nous avons passé une nuit en enfer ; mais maintenant le soleil est levé, les oiseaux chantent, et la forme radieuse du dentiste console le monde. »
« Je vais tirer quelque chose de sensé de tout cela, » cria Flambeau, en faisant un pas en avant, « même si je dois utiliser les tortures de l'Inquisition. »
Le père Brown réprima ce qui semblait être une disposition momentanée à danser sur la pelouse désormais ensoleillée et cria assez pitoyablement, comme un enfant : « Oh, laissez-moi être idiot un peu. Vous ne savez pas à quel point j'ai été malheureux. Et maintenant, je sais qu'il n'y a eu aucun péché profond dans cette affaire. Juste un peu de folie, peut-être... et qui s'en soucie ? »
Il tourna sur lui-même une fois de plus, puis leur fit face avec gravité.
« Ce n'est pas une histoire de crime, » dit-il ; « c'est plutôt l'histoire d'une honnêteté étrange et tortueuse. Nous avons affaire au seul homme sur terre, peut-être, qui n'a pris rien de plus que ce qui lui était dû. C'est une étude sur la logique sauvage et vivante qui a été la religion de cette race.
« Cette vieille rime locale sur la maison de Glengyle...
Comme la sève verte aux arbres d'été Est l'or rouge aux Ogilvie...
était littérale aussi bien que métaphorique. Elle ne signifiait pas seulement que les Glengyle cherchaient la richesse ; il était aussi vrai qu'ils accumulaient littéralement de l'or ; ils avaient une immense collection d'ornements et d'ustensiles dans ce métal. Ils étaient, en fait, des avares dont la manie prenait cette tournure. À la lumière de ce fait, repassez en revue toutes les choses que nous avons trouvées au château. Des diamants sans leurs bagues en or ; des bougies sans leurs chandeliers en or ; du tabac sans les tabatières en or ; des mines de crayon sans les porte-mines en or ; une canne sans son pommeau en or ; des mécanismes d'horlogerie sans les horloges en or... ou plutôt les montres. Et, aussi fou que cela puisse paraître, parce que les auréoles et le nom de Dieu dans les vieux missels étaient en or véritable ; ceux-ci furent également emportés. »
Le jardin semblait s'éclaircir, l'herbe devenir plus gaie sous le soleil qui se renforçait, à mesure que la vérité folle était révélée. Flambeau alluma une cigarette tandis que son ami continuait.
« Furent emportés, » poursuivit le père Brown ; « furent emportés... mais pas volés. Des voleurs n'auraient jamais laissé ce mystère. Des voleurs auraient pris les tabatières en or, tabac et tout ; les porte-mines en or, mine et tout. Nous avons affaire à un homme doté d'une conscience particulière, mais certainement d'une conscience. J'ai trouvé ce moraliste fou ce matin dans le potager là-bas, et j'ai entendu toute l'histoire.
« Le regretté Archibald Ogilvie était ce qui se rapprochait le plus d'un homme bon jamais né à Glengyle. Mais sa vertu amère prit la tournure du misanthrope ; il se lamentait sur la malhonnêteté de ses ancêtres, à partir de laquelle, d'une manière ou d'une autre, il généralisa une malhonnêteté de tous les hommes. Il se méfiait plus particulièrement de la philanthropie ou de la générosité ; et il jura que s'il pouvait trouver un seul homme qui prenait son dû exact, il aurait tout l'or de Glengyle. Ayant lancé ce défi à l'humanité, il s'enferma, sans la moindre attente qu'il soit relevé. Un jour, cependant, un garçon sourd et apparemment insensible d'un village lointain lui apporta un télégramme tardif ; et Glengyle, dans son âcre plaisanterie, lui donna une nouvelle pièce d'un farthing. Du moins pensa-t-il l'avoir fait, mais lorsqu'il vérifia sa monnaie, il trouva le nouveau farthing toujours là et un souverain manquant. L'accident lui offrit des perspectives de spéculation narquoise. Dans les deux cas, le garçon montrerait la cupidité graisseuse de l'espèce. Soit il disparaîtrait, voleur dérobant une pièce ; soit il reviendrait honteusement avec, de façon vertueuse, snob cherchant une récompense. Au milieu de cette nuit, Lord Glengyle fut réveillé en sursaut... car il vivait seul... et forcé d'ouvrir la porte à l'idiot sourd. L'idiot apporta avec lui, non pas le souverain, mais exactement dix-neuf shillings et onze pence et trois farthings de monnaie.
« Alors l'exactitude sauvage de cette action saisit le cerveau du lord fou comme un incendie. Il jura qu'il était Diogène, qui avait longtemps cherché un homme honnête, et qui en avait enfin trouvé un. Il fit un nouveau testament, que j'ai vu. Il prit le jeune homme littéral dans son immense maison négligée, et le forma en tant que son serviteur solitaire et... à sa manière étrange... son héritier. Et quoi que comprenne cette étrange créature, il comprit absolument les deux idées fixes de son maître : premièrement, que la lettre du droit est tout ; et deuxièmement, qu'il devait lui-même avoir l'or de Glengyle. Jusque-là, c'est tout ; et c'est simple. Il a dépouillé la maison de son or, et n'a pas pris un grain qui ne fût d'or ; pas même un grain de tabac. Il a soulevé la feuille d'or d'une vieille enluminure, pleinement satisfait d'avoir laissé le reste intact. Tout cela, je l'ai compris ; mais je ne pouvais pas comprendre cette histoire de crâne. J'étais vraiment inquiet au sujet de cette tête humaine enterrée parmi les pommes de terre. Cela me perturbait... jusqu'à ce que Flambeau dise le mot.
« Tout ira bien. Il remettra le crâne dans la tombe, quand il aura extrait l'or de la dent. »
Et, en effet, quand Flambeau traversa la colline ce matin-là, il vit cet être étrange, l'avare juste, creusant la tombe profanée, le plaid autour de sa gorge battant au vent de la montagne ; le sobre chapeau haut de forme sur la tête.
La forme incorrecte
Certaines des grandes routes partant vers le nord de Londres prolongent loin dans la campagne une sorte de spectre atténué et interrompu d'une rue, avec de grandes lacunes dans les bâtiments, mais préservant la ligne. Ici, il y aura un groupe de magasins, suivi d'un champ clôturé ou d'un paddock, puis d'une célèbre auberge, et puis peut-être d'un jardin maraîcher ou d'une pépinière, et puis une grande maison privée, et puis un autre champ et une autre auberge, et ainsi de suite. Si quelqu'un marche le long de l'une de ces routes, il passera devant une maison qui attirera probablement son regard, bien qu'il ne puisse peut-être pas expliquer son attrait. C'est une longue maison basse, parallèle à la route, peinte principalement en blanc et vert pâle, avec une véranda et des stores, et des porches coiffés de ces sortes de coupoles pittoresques comme des parapluies en bois que l'on voit dans certaines maisons à l'ancienne. En fait, c'est une maison à l'ancienne, très anglaise et très suburbaine dans le bon vieux sens riche de Clapham. Et pourtant, la maison a l'air d'avoir été construite principalement pour la chaleur. En regardant sa peinture blanche et ses stores, on pense vaguement à des pugarees et même à des palmiers. Je ne peux pas remonter à la source de ce sentiment ; peut-être la demeure a-t-elle été construite par un Anglo-Indien.
Quiconque passant devant cette maison, dis-je, en serait indéfiniment fasciné ; sentirait que c'était un endroit sur lequel une histoire devait être racontée. Et il aurait eu raison, comme vous allez bientôt l'entendre. Car voici l'histoire... l'histoire des choses étranges qui se sont réellement passées à l'intérieur pendant la Pentecôte de l'année 18... :
Quiconque passant devant la maison le jeudi précédant le dimanche de la Pentecôte, vers quatre heures et demie de l'après-midi, aurait vu la porte d'entrée s'ouvrir, et le père Brown, de la petite église de St. Mungo, sortir en fumant une grosse pipe en compagnie d'un très grand ami français à lui appelé Flambeau, qui fumait une très petite cigarette. Ces personnes peuvent ou non intéresser le lecteur, mais la vérité est qu'elles n'étaient pas les seules choses intéressantes qui furent révélées lorsque la porte d'entrée de la maison blanche et verte fut ouverte. Il y a d'autres particularités concernant cette maison, qui doivent être décrites dès le début, non seulement pour que le lecteur puisse comprendre ce conte tragique, mais aussi pour qu'il puisse réaliser ce que l'ouverture de la porte a révélé.
Toute la maison était construite sur le plan d'un T, mais un T avec une barre transversale très longue et une base très courte. La longue barre transversale était la façade qui courait face à la rue, avec la porte d'entrée au milieu ; elle avait deux étages et contenait presque toutes les pièces importantes. La courte base, qui s'étendait à l'arrière immédiatement opposée à la porte d'entrée, n'avait qu'un seul étage et ne consistait qu'en deux longues pièces, l'une menant à l'autre. La première de ces deux pièces était le bureau dans lequel le célèbre M. Quinton écrivait ses poèmes et romances orientaux délirants. La pièce plus éloignée était une serre vitrée remplie de fleurs tropicales d'une beauté tout à fait unique et presque monstrueuse, et qui, de tels après-midi, resplendissait d'une magnifique lumière solaire. Ainsi, lorsque la porte du hall était ouverte, plus d'un passant s'arrêtait littéralement pour regarder et haleter ; car il regardait à travers une perspective d'appartements riches vers quelque chose qui ressemblait vraiment à une scène de transformation dans une pièce de théâtre féerique : des nuages violets et des soleils dorés et des étoiles cramoisies qui étaient à la fois brûlants de vivacité et pourtant transparents et lointains.
Leonard Quinton, le poète, avait lui-même très soigneusement organisé cet effet ; et il est douteux qu'il ait exprimé aussi parfaitement sa personnalité dans aucun de ses poèmes. Car c'était un homme qui buvait et se baignait dans les couleurs, qui s'adonnait à sa soif de couleur un peu au détriment de la forme... même de la bonne forme. C'est ce qui avait tourné son génie si entièrement vers l'art et l'imagerie orientaux ; vers ces tapis déconcertants ou ces broderies aveuglantes dans lesquelles toutes les couleurs semblent être tombées dans un chaos heureux, n'ayant rien à typifier ou à enseigner. Il avait tenté, peut-être pas avec un succès artistique complet, mais avec une imagination et une invention reconnues, de composer des épopées et des histoires d'amour reflétant l'émeute de couleurs violentes et même cruelles ; des récits de cieux tropicaux d'or brûlant ou de cuivre rouge sang ; de héros orientaux qui chevauchaient avec des mitres à douze turbans sur des éléphants peints en violet ou en vert paon ; de bijoux gigantesques que cent nègres ne pourraient transporter, mais qui brûlaient de feux anciens aux teintes étranges.
En bref (pour présenter la chose du point de vue le plus commun), il traitait beaucoup de cieux orientaux, bien pires que la plupart des enfers occidentaux ; de monarques orientaux, que nous pourrions éventuellement appeler des maniaques ; et de bijoux orientaux qu'un joaillier de Bond Street (si les cent nègres chancelants les apportaient dans sa boutique) pourrait éventuellement ne pas considérer comme authentiques. Quinton était un génie, bien que morbide ; et même sa morbidité apparaissait plus dans sa vie que dans son travail. De tempérament, il était faible et hargneux, et sa santé avait beaucoup souffert d'expériences orientales avec l'opium. Sa femme... une femme belle, travailleuse et, en fait, surmenée... s'opposait à l'opium, mais s'opposait bien plus à un ermite indien vivant en robes blanches et jaunes, que son mari insistait pour héberger pendant des mois entiers, un Virgile pour guider son esprit à travers les cieux et les enfers de l'orient.
C'est de cette maisonnée artistique que le père Brown et son ami sortirent sur le pas de la porte ; et à en juger par leurs visages, ils en sortaient avec beaucoup de soulagement. Flambeau avait connu Quinton lors de ses folles années d'étudiant à Paris, et ils avaient renoué connaissance pour un week-end ; mais en dehors des développements plus responsables de Flambeau ces derniers temps, il ne s'entendait pas bien avec le poète désormais. S'étouffer avec de l'opium et écrire de petits vers érotiques sur du vélin n'était pas sa conception de la façon dont un gentleman devait aller au diable. Alors que les deux hommes marquaient une pause sur le pas de la porte, avant de faire un tour dans le jardin, le portail du jardin de devant fut ouvert avec violence, et un jeune homme avec un chapeau melon à l'arrière de la tête trébucha sur les marches dans son empressement. C'était un jeune homme à l'air dissipé avec une magnifique cravate rouge toute de travers, comme s'il avait dormi dedans, et il ne cessait de s'agiter et de fouetter l'air avec l'une de ces petites cannes articulées.
« Je dis, » dit-il à bout de souffle, « je veux voir le vieux Quinton. Je dois le voir. Est-il parti ? »
« M. Quinton est à l'intérieur, je crois, » dit le père Brown, en nettoyant sa pipe, « mais je ne sais pas si vous pouvez le voir. Le docteur est avec lui en ce moment. »
Le jeune homme, qui ne semblait pas être parfaitement sobre, trébucha dans le hall ; et au même moment, le docteur sortit du bureau de Quinton, fermant la porte et commençant à mettre ses gants.
« Voir M. Quinton ? » dit le docteur froidement. « Non, je crains que vous ne puissiez pas. En fait, vous ne devez pas, sous aucun prétexte. Personne ne doit le voir ; je viens juste de lui donner son somnifère. »
« Non, mais regardez ici, mon vieux, » dit le jeune homme à la cravate rouge, essayant affectueusement de saisir le docteur par les revers de son manteau. « Regardez ici. Je suis tout simplement fini, je vous dis. Je... »
« Ce n'est pas la peine, M. Atkinson, » dit le docteur, le forçant à reculer ; « quand vous pourrez modifier les effets d'une drogue, je modifierai ma décision, » et, ajustant son chapeau, il sortit sous la lumière du soleil avec les deux autres. C'était un petit homme au cou de taureau, au tempérament facile, avec une petite moustache, inexprimablement ordinaire, donnant pourtant une impression de capacité.
Le jeune homme au chapeau melon, qui ne semblait pas être doté de beaucoup de tact avec les gens au-delà de l'idée générale de s'agripper à leurs manteaux, resta devant la porte, aussi étourdi que s'il avait été expulsé physiquement, et regarda silencieusement les trois autres s'éloigner ensemble à travers le jardin.
« C’était un sacré beau mensonge que je viens de débiter, là, » fit remarquer le médecin en riant. « En réalité, le pauvre Quinton ne doit pas prendre sa potion calmante avant près d'une demi-heure. Mais je ne vais pas le laisser être importuné par ce petit animal, qui ne cherche qu’à emprunter de l’argent qu’il ne rembourserait pas, même s’il le pouvait. C’est une petite fripouille malpropre, bien qu’il soit le frère de Mme Quinton, et elle, c’est une femme aussi admirable qu’il en existe. »
« Oui, » dit le père Brown. « C’est une femme de bien. »
« Alors, je propose de traîner dans le jardin jusqu’à ce que la créature se soit volatilisée, » poursuivit le docteur, « et ensuite, j’irai voir Quinton avec le médicament. Atkinson ne peut pas entrer, car j’ai fermé la porte à clé. »
« Dans ce cas, docteur Harris, » dit Flambeau, « nous pourrions tout aussi bien faire le tour par l’arrière, près de l’extrémité du jardin d’hiver. Il n’y a pas d’entrée de ce côté-là, mais cela vaut le coup d’œil, même de l’extérieur. »
« Oui, et je pourrais jeter un coup d’œil à mon patient, » rit le docteur, « car il préfère s'allonger sur un pouf tout au bout du jardin d’hiver, au milieu de tous ces poinsettias rouge sang ; ça me donne la chair de poule. Mais que faites-vous là ? »
Le père Brown s’était arrêté un instant et avait ramassé dans les hautes herbes, où il était presque entièrement dissimulé, un étrange couteau oriental recourbé, incrusté avec finesse de pierres et de métaux colorés.
« Qu’est-ce que ceci ? » demanda le père Brown en le regardant avec une certaine désapprobation.
« Oh, celui de Quinton, je suppose, » dit le docteur Harris avec insouciance ; « il a toutes sortes de bibelots chinois dans cet endroit. Ou peut-être appartient-il à ce doux Hindou qu’il tient en laisse. »
« Quel Hindou ? » demanda le père Brown, fixant toujours la dague dans sa main.
« Oh, quelque illusionniste indien, » dit le docteur avec légèreté ; « un charlatan, bien entendu. »
« Vous ne croyez pas à la magie ? » demanda le père Brown sans lever les yeux.
« Oh là là ! La magie ! » s’exclama le docteur.
« C’est très beau, » dit le prêtre d’une voix basse et rêveuse ; « les couleurs sont très belles. Mais la forme est mauvaise. »
« Pour quoi faire ? » demanda Flambeau, interloqué.
« Pour quoi que ce soit. C’est une forme mauvaise dans l’absolu. Ne ressentez-vous jamais cela à propos de l’art oriental ? Les couleurs sont d’une beauté enivrante, mais les formes sont mesquines et mauvaises — délibérément mesquines et mauvaises. J’ai vu des choses maléfiques dans un tapis turc. »
« Mon Dieu ! » s’écria Flambeau en riant.
« Ce sont des lettres et des symboles dans une langue que je ne connais pas ; mais je sais qu’ils représentent des mots malfaisants, » continua le prêtre, sa voix devenant de plus en plus basse. « Les lignes se tordent à dessein — comme des serpents qui louvoient pour s’échapper. »
« De quoi diable parlez-vous ? » dit le docteur avec un grand éclat de rire.
Flambeau lui répondit à voix basse : « Le Père est parfois saisi par ce nuage mystique, » dit-il ; « mais je vous préviens que je ne lui ai jamais connu cet état, sauf lorsqu’un mal quelconque était tout proche. »
« Oh, quelle absurdité ! » dit le scientifique.
« Regardez-le, » s’écria le père Brown, tendant le couteau recourbé à bout de bras, comme s’il s’agissait d’un serpent scintillant. « Ne voyez-vous pas que la forme est mauvaise ? Ne voyez-vous pas qu’il n’a pas de but franc et simple ? Il ne pointe pas comme une lance. Il ne tranche pas comme une faux. Il ne ressemble pas à une arme. Il ressemble à un instrument de torture. »
« Eh bien, puisque vous n’avez pas l’air de l’aimer, » dit le joyeux Harris, « il vaudrait mieux le rendre à son propriétaire. N’avons-nous pas atteint l’extrémité de ce maudit jardin d’hiver ? Cette maison est d’une forme mauvaise, si vous voulez mon avis. »
« Vous ne comprenez pas, » dit le père Brown en secouant la tête. « La forme de cette maison est singulière — elle en est même risible. Mais il n’y a rien de mauvais en elle. »
Tandis qu’ils parlaient, ils contournèrent la courbe de verre qui terminait le jardin d’hiver, une courbe ininterrompue, car il n’y avait ni porte ni fenêtre pour entrer par là. Le verre, cependant, était clair et le soleil encore brillant, bien qu’il commençât à décliner ; et ils pouvaient voir non seulement les fleurs flamboyantes à l’intérieur, mais aussi la silhouette fragile du poète, vêtu d’une veste en velours brun, étendu langoureusement sur le sofa, s’étant apparemment assoupi sur un livre. C’était un homme pâle et mince, aux cheveux châtains en désordre et à la barbe en collier qui constituait le paradoxe de son visage, car cette barbe le rendait moins viril. Ces traits étaient bien connus de tous les trois ; mais même si cela n’avait pas été le cas, il est permis de douter qu’ils auraient regardé Quinton à cet instant. Leurs yeux étaient rivés sur un autre objet.
Exactement sur leur chemin, juste à l’extérieur de l’extrémité arrondie de la structure de verre, se tenait un homme de haute taille, dont le drapé tombait jusqu’à ses pieds dans un blanc immaculé, et dont le crâne, le visage et le cou nus, d’un teint brun, brillaient sous le soleil couchant tel un splendide bronze. Il regardait à travers la vitre le dormeur, et il était plus immobile qu’une montagne.
« Qui est-ce ? » s’écria le père Brown, reculant avec une inspiration sifflante.
« Oh, ce n’est que ce charlatan hindou, » grommela Harris ; « mais je ne sais pas ce qu’il fiche ici. »
« Cela ressemble à de l’hypnotisme, » dit Flambeau en se mordant la moustache noire.
« Pourquoi vous autres, profanes, parlez-vous toujours de sornettes sur l’hypnotisme ? » s’écria le docteur. « Cela ressemble bien plus à un cambriolage. »
« Eh bien, nous allons lui parler, en tout cas, » dit Flambeau, toujours enclin à l’action. Un long pas le mena à l’endroit où se tenait l’Indien. S’inclinant depuis sa grande taille, qui dépassait même celle de l’Oriental, il dit avec une placide impudence :
« Bonsoir, monsieur. Désirez-vous quelque chose ? »
Très lentement, comme un grand navire entrant dans un port, le grand visage jaune se tourna et finit par regarder par-dessus son épaule blanche. Ils furent surpris de voir que ses paupières jaunes étaient entièrement closes, comme dans le sommeil. « Merci, » répondit le visage dans un excellent anglais. « Je ne désire rien. » Puis, entrouvrant à moitié les paupières pour laisser voir une fente d’œil opalescent, il répéta : « Je ne désire rien. » Puis il ouvrit grand les yeux avec un regard saisissant, dit : « Je ne désire rien, » et s’éloigna en faisant bruisser ses vêtements dans le jardin qui s’obscurcissait rapidement.
« Le chrétien est plus modeste, » marmonna le père Brown ; « il désire quelque chose. »
« Que diable faisait-il ? » demanda Flambeau en fronçant ses sourcils noirs et en baissant la voix.
« J’aimerais vous parler plus tard, » dit le père Brown.
La lumière du soleil était encore une réalité, mais c’était la lumière rouge du soir, et la masse des arbres et des buissons du jardin devenait de plus en plus noire sous ce rayonnement. Ils contournèrent l’extrémité du jardin d’hiver et marchèrent en silence le long de l’autre côté pour gagner la porte d’entrée. En avançant, ils semblèrent réveiller quelque chose, comme on effraie un oiseau, dans le recoin plus profond entre le cabinet de travail et le bâtiment principal ; et de nouveau, ils virent le fakir vêtu de blanc glisser hors de l’ombre et se diriger vers la porte d’entrée. À leur surprise, cependant, il n’était pas seul. Ils se retrouvèrent brusquement stoppés, forcés de bannir leur perplexité par l’apparition de Mme Quinton, avec ses lourds cheveux dorés et son visage carré et pâle, s’avançant vers eux hors du crépuscule. Elle semblait un peu sévère, mais était tout à fait courtoise.
« Bonsoir, docteur Harris, » fut tout ce qu’elle dit.
« Bonsoir, Mme Quinton, » dit cordialement le petit docteur. « Je vais juste donner à votre mari sa potion calmante. »
« Oui, » dit-elle d’une voix claire. « Je pense qu’il est grand temps. » Et elle leur sourit et s’engouffra dans la maison.
« Cette femme est à bout de nerfs, » dit le père Brown ; « c’est le genre de femme qui fait son devoir pendant vingt ans, et qui commet ensuite quelque chose d’épouvantable. »
Le petit docteur le regarda pour la première fois avec un œil intéressé. « Avez-vous étudié la médecine ? » demanda-t-il.
« Il faut connaître quelque chose de l’esprit aussi bien que du corps, » répondit le prêtre ; « nous devons connaître quelque chose du corps aussi bien que de l’esprit. »
« Eh bien, » dit le docteur, « je crois que je vais aller donner à Quinton son remède. »
Ils avaient tourné l’angle de la façade principale et s’approchaient de la porte d’entrée. En tournant, ils virent l’homme en robe blanche pour la troisième fois. Il marchait si droit vers la porte d’entrée qu’il semblait tout à fait incroyable qu’il ne vienne pas juste de sortir du cabinet de travail qui lui faisait face. Pourtant, ils savaient que la porte du cabinet était verrouillée.
Le père Brown et Flambeau, cependant, gardèrent cette étrange contradiction pour eux, et le docteur Harris n’était pas homme à perdre ses pensées dans l’impossible. Il permit à l’omniprésent Asiatique de faire sa sortie, puis pénétra vivement dans le hall. Là, il trouva une silhouette qu’il avait déjà oubliée. L’idiot d’Atkinson traînait encore, fredonnant et donnant des coups de canne dans les objets. Le visage du docteur eut un spasme de dégoût et de détermination, et il chuchota rapidement à son compagnon : « Je dois fermer la porte à clé, sinon ce rat va entrer. Mais je serai de retour dans deux minutes. »
Il déverrouilla rapidement la porte et la referma derrière lui, évitant de justesse une charge maladroite du jeune homme au chapeau melon. Le jeune homme se jeta avec impatience sur une chaise du hall. Flambeau regarda une enluminure persane au mur ; le père Brown, qui semblait être dans une sorte de torpeur, fixait la porte d’un air absent. En quatre minutes environ, la porte fut ouverte à nouveau. Atkinson fut plus rapide cette fois. Il bondit, tint la porte ouverte un instant et cria : « Oh, je dis, Quinton, je veux… »
De l’autre côté du cabinet, parvint la voix claire de Quinton, dans un mélange de bâillement et de cri d’un rire las.
« Oh, je sais ce que tu veux. Prends-le et laisse-moi en paix. J’écris une chanson sur des paons. »
Avant que la porte ne se referme, un demi-souverain vola à travers l’ouverture ; et Atkinson, trébuchant, le rattrapa avec une dextérité singulière.
« Voilà qui est réglé, » dit le docteur, et verrouillant la porte avec agressivité, il les guida vers le jardin.
« Le pauvre Leonard peut avoir un peu de paix maintenant, » ajouta-t-il au père Brown ; « il est enfermé tout seul pour une heure ou deux. »
« Oui, » répondit le prêtre ; « et sa voix semblait assez joyeuse quand nous l’avons quitté. » Puis il regarda gravement autour du jardin et vit la silhouette dégingandée d’Atkinson debout, faisant tinter le demi-souverain dans sa poche, et au-delà, dans le crépuscule pourpre, la silhouette de l’Indien assis bien droit sur un talus d’herbe, le visage tourné vers le soleil couchant. Puis il dit brusquement : « Où est Mme Quinton ? »
« Elle est montée dans sa chambre, » dit le docteur. « C’est son ombre sur le store. »
Le père Brown leva les yeux et scruta avec un froncement de sourcils une silhouette sombre à la fenêtre éclairée au gaz.
« Oui, » dit-il, « c’est son ombre, » et il fit quelques pas et se laissa tomber sur un banc de jardin.
Flambeau s’assit à côté de lui ; mais le docteur était l’une de ces personnes énergiques qui vivent naturellement debout. Il s’éloigna en fumant dans le crépuscule, et les deux amis furent laissés seuls.
« Mon père, » dit Flambeau en français, « qu’avez-vous ? »
Le père Brown resta silencieux et immobile pendant une demi-minute, puis il dit : « La superstition est irréligieuse, mais il y a quelque chose dans l’air de cet endroit. Je pense que c’est cet Indien — du moins, en partie. »
Il sombra dans le silence et observa la silhouette lointaine de l’Indien, qui restait toujours aussi rigide, comme en prière. À première vue, il semblait immobile, mais tandis que le père Brown l’observait, il vit que l’homme se balançait très légèrement avec un mouvement rythmique, tout comme les sommets sombres des arbres se balançaient très légèrement dans le vent qui montait le long des allées sombres du jardin et remuait un peu les feuilles mortes.
Le paysage s’assombrissait rapidement, comme avant un orage, mais ils pouvaient encore voir toutes les silhouettes à leurs places respectives. Atkinson était appuyé contre un arbre, le visage morne ; la femme de Quinton était toujours à sa fenêtre ; le docteur était allé se promener autour de l’extrémité du jardin d’hiver ; ils pouvaient voir son cigare comme un feu follet ; et le fakir restait toujours rigide, et pourtant oscillant, tandis que les arbres au-dessus de lui commençaient à se balancer et presque à rugir. L’orage arrivait assurément.
« Quand cet Indien nous a parlé, » poursuivit Brown d’un ton conversationnel, « j’ai eu une sorte de vision, une vision de lui et de tout son univers. Pourtant, il n’a dit que la même chose trois fois. Quand il a dit pour la première fois “Je ne désire rien”, cela signifiait seulement qu’il était impénétrable, que l’Asie ne se livre pas. Puis il a dit encore “Je ne désire rien”, et j’ai su qu’il voulait dire qu’il se suffisait à lui-même, comme un cosmos, qu’il n’avait besoin d’aucun Dieu, ni n’admettait aucun péché. Et quand il a dit une troisième fois “Je ne désire rien”, il l’a dit avec des yeux flamboyants. Et j’ai su qu’il pensait littéralement ce qu’il disait ; que le néant était son désir et sa demeure ; qu’il languissait pour le néant comme pour du vin ; que l’annihilation, la simple destruction de tout ou de n’importe quoi… »
Deux gouttes de pluie tombèrent ; et, pour une raison quelconque, Flambeau sursauta et leva les yeux, comme s’ils l’avaient piqué. Et au même instant, le docteur, tout au bout du jardin d’hiver, se mit à courir vers eux, appelant quelque chose en courant.
Alors qu’il arrivait au milieu d’eux comme une bombe, l’agité Atkinson faisait justement un tour plus près de la façade de la maison ; et le docteur le saisit par le collet d’une poigne convulsive. « Crime ! » cria-t-il ; « qu’avez-vous fait de lui, espèce de chien ? »
Le prêtre avait bondi, droit, et avait la voix d’acier d’un soldat commandant.
« Pas de lutte, » cria-t-il froidement ; « nous sommes assez nombreux pour maîtriser qui nous voulons. Qu’y a-t-il, docteur ? »
« Les choses ne vont pas bien avec Quinton, » dit le docteur, tout blanc. « J’ai pu l’apercevoir à travers la vitre, et je n’aime pas la façon dont il est allongé. Ce n’est pas comme ça que je l’ai laissé, en tout cas. »
« Entrons le voir, » dit brièvement le père Brown. « Vous pouvez laisser M. Atkinson tranquille. Je l’ai eu en vue depuis que nous avons entendu la voix de Quinton. »
« Je vais rester ici et le surveiller, » dit Flambeau précipitamment. « Allez voir. »
Le docteur et le prêtre coururent vers la porte du cabinet, la déverrouillèrent et se précipitèrent dans la pièce. En faisant cela, ils heurtèrent presque la grande table en acajou au centre, sur laquelle le poète écrivait habituellement ; car l’endroit n’était éclairé que par un petit feu entretenu pour l’invalide. Au milieu de cette table gisait une simple feuille de papier, laissée là, visiblement, à dessein. Le docteur la saisit, y jeta un coup d’œil, la tendit au père Brown et, criant : « Bon Dieu, regardez ça ! » se précipita vers la pièce vitrée au-delà, où les terribles fleurs tropicales semblaient encore garder un souvenir cramoisi du coucher de soleil.
Le père Brown lut les mots trois fois avant de poser le papier. Les mots étaient : « Je meurs de ma propre main ; pourtant, je meurs assassiné ! » Ils étaient écrits de l’inimitable, pour ne pas dire illisible, écriture de Leonard Quinton.
Puis le père Brown, tenant toujours le papier à la main, se dirigea vers le jardin d’hiver, pour ne rencontrer que son ami médecin revenant avec un visage de certitude et d’effondrement. « Il l’a fait, » dit Harris.
Ils traversèrent ensemble la beauté magnifique et surnaturelle des cactus et des azalées et trouvèrent Leonard Quinton, poète et romancier, la tête pendante hors de son pouf et ses boucles rousses balayant le sol. Dans son flanc gauche était enfoncée l’étrange dague qu’ils avaient ramassée dans le jardin, et sa main inerte reposait toujours sur la garde.
Dehors, l’orage était arrivé d’un seul coup, comme la nuit chez Coleridge, et le jardin ainsi que le toit de verre étaient assombris par la pluie battante. Le père Brown semblait étudier le papier plus que le cadavre ; il le tenait près de ses yeux et semblait essayer de le lire dans la pénombre. Puis il le brandit vers la faible lumière, et, alors qu’il faisait cela, la foudre les éblouit un instant, si blanche que le papier parut noir dans son éclat.
L’obscurité pleine de tonnerre suivit, et après le tonnerre, la voix du père Brown dit dans le noir : « Docteur, ce papier est d’une mauvaise forme. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda le docteur Harris avec un regard renfrogné.
« Il n’est pas carré, » répondit Brown. « Il a une sorte de bord rogné au coin. Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Comment diable pourrais-je le savoir ? » grommela le docteur. « Devrions-nous déplacer ce pauvre bougre, à votre avis ? Il est tout à fait mort. »
« Non, » répondit le prêtre ; « nous devons le laisser tel qu’il est et envoyer chercher la police. » Mais il scrutait toujours le papier.
Alors qu’ils revenaient par le cabinet de travail, il s’arrêta près de la table et ramassa une petite paire de ciseaux à ongles. « Ah, » dit-il, avec une sorte de soulagement, « c’est avec ceci qu’il l’a fait. Mais pourtant… » Et il fronça les sourcils.
« Oh, arrêtez de jouer avec ce bout de papier, » dit le docteur avec emphase. « C’était une manie chez lui. Il en avait des centaines. Il coupait tout son papier comme ça, » dit-il en pointant une pile de papier à sermon encore inutilisé sur une autre table, plus petite. Le père Brown s’en approcha et en leva une feuille. Elle était de la même forme irrégulière.
« Tout à fait, » dit-il. « Et ici, je vois les coins qui ont été rognés. » Et, à l’indignation de son collègue, il commença à les compter.
« C’est très bien, » dit-il, avec un sourire d’excuse. « Vingt-trois feuilles coupées et vingt-deux coins coupés. Et comme je vois que vous êtes impatient, nous allons rejoindre les autres. »
« Qui va l’annoncer à sa femme ? » demanda le docteur Harris. « Allez-vous y aller maintenant, pendant que j’envoie un domestique chercher la police ? »
« Comme vous voudrez, » dit le père Brown avec indifférence. Et il sortit vers la porte du hall.
Là aussi, il trouva un drame, bien que d’un genre plus grotesque. Il montra ni plus ni moins que son grand ami Flambeau dans une attitude à laquelle il n’était plus habitué depuis longtemps, tandis que sur le chemin, au pied des marches, s’étalait, les bottes en l’air, l’aimable Atkinson, son chapeau melon et sa canne envoyés voler dans des directions opposées le long de l’allée. Atkinson s’était enfin lassé de la garde presque paternelle de Flambeau, et avait tenté de le renverser, ce qui n’était en aucun cas un jeu facile à pratiquer avec le Roi des Apaches, même après l’abdication de ce monarque.
Flambeau était sur le point de sauter sur son ennemi et de le maîtriser une fois de plus, quand le prêtre lui tapota doucement l’épaule.
« Réconciliez-vous avec M. Atkinson, mon ami, » dit-il. « Demandez un pardon mutuel et dites “Bonne nuit”. Nous n’avons plus besoin de le retenir. » Puis, alors qu’Atkinson se relevait avec une certaine hésitation, ramassait son chapeau et sa canne, et se dirigeait vers la grille du jardin, le père Brown dit d’une voix plus sérieuse : « Où est cet Indien ? »
Tous les trois (car le docteur les avait rejoints) se tournèrent involontairement vers le talus herbeux et sombre au milieu des arbres secoués, pourpres de crépuscule, où ils avaient vu pour la dernière fois l’homme brun se balancer dans ses étranges prières. L’Indien avait disparu.
« Maudit soit-il, » cria le docteur en frappant furieusement du pied. « Maintenant, je sais que c’est ce nègre qui a fait le coup. »
« Je croyais que vous ne croyiez pas à la magie, » dit doucement le père Brown.
« Je n’y croyais pas, » dit le docteur en roulant des yeux. « Je sais seulement que j’avais en horreur ce diable jaune quand je pensais qu’il n’était qu’un charlatan. Et je l’aurai encore plus en horreur si je dois penser qu’il en était un véritable. »
« Eh bien, qu’il se soit échappé ne change rien, » dit Flambeau. « Car nous n’aurions rien pu prouver et rien faire contre lui. On ne va guère trouver le garde champêtre avec une histoire de suicide imposé par sorcellerie ou autosuggestion. »
Pendant ce temps, le père Brown s’était frayé un chemin dans la maison et allait maintenant annoncer la nouvelle à la femme du défunt.
Quand il ressortit, il semblait un peu pâle et tragique, mais ce qui passa entre eux lors de cet entretien ne fut jamais su, même quand tout fut su.
Flambeau, qui discutait tranquillement avec le docteur, fut surpris de voir son ami réapparaître si tôt à son coude ; mais Brown n’y fit pas attention et prit simplement le docteur à part. « Vous avez envoyé chercher la police, n’est-ce pas ? » demanda-t-il.
« Oui, » répondit Harris. « Ils devraient être ici dans dix minutes. »
« Voulez-vous me rendre un service ? » dit le prêtre doucement. « La vérité est que je fais une collection de ces histoires curieuses qui contiennent souvent, comme dans le cas de notre ami hindou, des éléments qu’on peut difficilement consigner dans un rapport de police. Or, je voudrais que vous rédigiez un compte rendu de cette affaire pour mon usage privé. Vous exercez un métier habile », dit-il en regardant le docteur avec gravité et fixité. « Je pense parfois que vous connaissez certains détails de cette affaire que vous n’avez pas jugé bon de mentionner. Le mien est un métier confidentiel tout comme le vôtre, et je traiterai tout ce que vous écrirez pour moi dans la plus stricte confidence. Mais écrivez tout. »
Le docteur, qui écoutait pensivement la tête un peu penchée, regarda le prêtre dans les yeux un instant et dit : « Très bien », puis il entra dans le bureau en refermant la porte derrière lui.
« Flambeau, » dit le père Brown, « il y a là un long banc sous la véranda où nous pouvons fumer à l’abri de la pluie. Vous êtes mon seul ami au monde, et je veux vous parler. Ou peut-être, rester silencieux avec vous. »
Ils s’installèrent confortablement sur le siège de la véranda ; le père Brown, contrairement à son habitude, accepta un bon cigare et le fuma tranquillement en silence, tandis que la pluie crissait et tambourinait sur le toit de la véranda.
« Mon ami, » dit-il enfin, « c’est une affaire très étrange. Une affaire très étrange. »
« Je devrais dire qu’elle l’est, » dit Flambeau, avec quelque chose qui ressemblait à un frisson.
« Vous l’appelez étrange, et je l’appelle étrange, » dit l’autre, « et pourtant nous entendons des choses tout à fait opposées. L’esprit moderne confond toujours deux idées différentes : le mystère au sens de ce qui est merveilleux, et le mystère au sens de ce qui est compliqué. C’est la moitié de sa difficulté avec les miracles. Un miracle est frappant ; mais il est simple. Il est simple parce qu’il est un miracle. C’est la puissance venant directement de Dieu (ou du diable) au lieu de venir indirectement par la nature ou les volontés humaines. Or, vous voulez dire que cette affaire est merveilleuse parce qu’elle est miraculeuse, parce que c’est de la sorcellerie pratiquée par un Indien malfaisant. Comprenez bien, je ne dis pas que ce n’était pas spirituel ou diabolique. Le ciel et l’enfer savent seuls par quelles influences environnantes d’étranges péchés entrent dans la vie des hommes. Mais pour l’instant, voici mon point : si c’était de la magie pure, comme vous le pensez, alors c’est merveilleux ; mais ce n’est pas mystérieux – c’est-à-dire que ce n’est pas compliqué. La qualité d’un miracle est mystérieuse, mais sa manière est simple. Or, la manière de cette affaire a été tout le contraire de simple. »
La tempête qui s’était un peu calmée semblait enfler à nouveau, et il y eut des mouvements lourds comme d’un tonnerre lointain. Le père Brown laissa tomber la cendre de son cigare et poursuivit :
« Il y a eu dans cet incident, » dit-il, « une qualité tordue, laide, complexe, qui n’appartient pas aux coups droits du ciel ni de l’enfer. Comme on connaît la trace tortueuse d’un escargot, je connais la trace tortueuse d’un homme. »
L’éclair blanc ouvrit son œil énorme en un clin d’œil, le ciel se referma, et le prêtre continua :
« De toutes ces choses tortueuses, la plus tortueuse était la forme de ce morceau de papier. Elle était plus tortueuse que le poignard qui l’a tué. »
« Vous voulez parler du papier sur lequel Quinton a avoué son suicide, » dit Flambeau.
« Je parle du papier sur lequel Quinton a écrit : "Je meurs de ma propre main", » répondit le père Brown. « La forme de ce papier, mon ami, était la mauvaise forme ; la mauvaise forme, si jamais j’en ai vu une dans ce monde méchant. »
« Il avait juste un coin coupé, » dit Flambeau, « et je crois comprendre que tout le papier de Quinton était coupé de cette façon. »
« C’était une façon très étrange, » dit l’autre, « et une très mauvaise façon, à mon goût et selon ma fantaisie. Regardez ici, Flambeau, ce Quinton – que Dieu reçoive son âme ! – était peut-être un peu lâche par certains côtés, mais c’était vraiment un artiste, avec le crayon aussi bien qu’avec la plume. Son écriture, bien que difficile à lire, était audacieuse et belle. Je ne peux pas prouver ce que je dis ; je ne peux rien prouver. Mais je vous dis avec toute la force de ma conviction qu’il n’aurait jamais pu couper ce petit morceau mesquin dans une feuille de papier. S’il avait voulu couper du papier dans un but d’ajustement, ou de reliure, ou que sais-je encore, il aurait fait une tout autre entaille avec les ciseaux. Vous souvenez-vous de la forme ? C’était une forme mesquine. C’était une mauvaise forme. Comme ceci. Ne vous en souvenez-vous pas ? »
Et il agita son cigare allumé devant lui dans les ténèbres, dessinant des carrés irréguliers si rapidement que Flambeau sembla vraiment les voir comme des hiéroglyphes de feu sur l’obscurité – des hiéroglyphes tels que son ami en avait parlé, qui sont indéchiffrables, mais ne peuvent avoir aucun bon sens.
« Mais, » dit Flambeau, tandis que le prêtre remettait son cigare à la bouche et se penchait en arrière, fixant le toit, « supposez que quelqu’un d’autre ait utilisé les ciseaux. Pourquoi quelqu’un d’autre, en coupant des morceaux de son papier à sermon, ferait-il commettre un suicide à Quinton ? »
Le père Brown était toujours penché en arrière et fixait le toit, mais il retira son cigare de sa bouche et dit : « Quinton n’a jamais commis de suicide. »
Flambeau le fixa. « Mais, au diable ! » s’écria-t-il, « alors pourquoi a-t-il avoué son suicide ? »
Le prêtre se pencha à nouveau en avant, posa ses coudes sur ses genoux, regarda le sol et dit, d’une voix basse et distincte : « Il n’a jamais avoué son suicide. »
Flambeau posa son cigare. « Vous voulez dire, » dit-il, « que l’écriture était falsifiée ? »
« Non, » dit le père Brown. « Quinton a bien écrit cela. »
« Eh bien, voilà, » dit Flambeau exaspéré ; « Quinton a écrit : "Je meurs de ma propre main", de sa propre main, sur un simple morceau de papier. »
« De la mauvaise forme, » dit le prêtre calmement.
« Oh, au diable la forme ! » cria Flambeau. « Qu’est-ce que la forme a à voir avec ça ? »
« Il y avait vingt-trois papiers découpés, » reprit Brown imperturbable, « et seulement vingt-deux morceaux découpés. Par conséquent, l’un des morceaux avait été détruit, probablement celui provenant du papier écrit. Cela vous suggère-t-il quelque chose ? »
Une lumière se fit sur le visage de Flambeau, et il dit : « Il y avait autre chose écrit par Quinton, d’autres mots. "Ils vous diront que je meurs de ma propre main", ou "Ne croyez pas que..." »
« Vous chauffez, comme disent les enfants, » dit son ami. « Mais le morceau faisait à peine un demi-pouce de large ; il n’y avait pas de place pour un mot, encore moins pour cinq. Pouvez-vous penser à quelque chose à peine plus grand qu’une virgule que l’homme avec l’enfer dans le cœur a dû arracher comme un témoignage contre lui ? »
« Je ne peux penser à rien, » dit Flambeau enfin.
« Que dites-vous des guillemets ? » dit le prêtre, et il jeta son cigare au loin dans les ténèbres comme une étoile filante.
Tous les mots avaient quitté la bouche de l’autre homme, et le père Brown dit, comme quelqu’un revenant aux principes fondamentaux :
« Leonard Quinton était un romancier, et il écrivait un roman oriental sur la sorcellerie et l’hypnotisme. Il... »
À ce moment, la porte s’ouvrit vivement derrière eux, et le docteur sortit, son chapeau sur la tête. Il glissa une longue enveloppe dans les mains du prêtre.
« Voici le document que vous vouliez, » dit-il, « et je dois rentrer chez moi. Bonne nuit. »
« Bonne nuit, » dit le père Brown, tandis que le docteur marchait d’un pas vif vers la grille. Il avait laissé la porte d’entrée ouverte, de sorte qu’un rayon de lumière à gaz tombait sur eux. À la lumière de celle-ci, Brown ouvrit l’enveloppe et lut les mots suivants :
CHER PÈRE BROWN, – Vicisti Galilæe. Sinon, au diable vos yeux, qui sont très pénétrants. Est-il possible qu’il y ait finalement quelque chose dans tout ce fatras qui est le vôtre ?
Je suis un homme qui, depuis l’enfance, a cru en la Nature et en toutes les fonctions et instincts naturels, que les hommes les qualifient de moraux ou d’immoraux. Bien avant de devenir médecin, quand j’étais écolier et que j’élevais des souris et des araignées, je croyais qu’être un bon animal est la meilleure chose au monde. Mais tout juste maintenant, je suis ébranlé ; j’ai cru en la Nature ; mais il semble que la Nature puisse trahir un homme. Peut-il y avoir quelque chose dans vos balivernes ? Je deviens vraiment morbide.
J’aimais la femme de Quinton. Qu’y avait-il de mal à cela ? La Nature me le disait, et c’est l’amour qui fait tourner le monde. Je pensais aussi très sincèrement qu’elle serait plus heureuse avec un animal propre comme moi qu’avec ce petit maniaque tourmenté. Qu’y avait-il de mal à cela ? Je ne faisais que regarder les faits en face, comme un homme de science. Elle aurait été plus heureuse.
Selon mon propre credo, j’étais tout à fait libre de tuer Quinton, ce qui était la meilleure chose pour tout le monde, même pour lui-même. Mais en tant qu’animal sain, je n’avais aucune intention de me suicider. J’ai donc résolu de ne jamais le faire jusqu’à ce que je voie une chance qui me laisserait libre de toute entrave. J’ai vu cette chance ce matin.
Je suis allé trois fois, en tout, dans le bureau de Quinton aujourd’hui. La première fois que j’y suis entré, il ne voulait parler que de l’étrange conte, intitulé « La Guérison d’un Saint », qu’il écrivait, et qui racontait comment un ermite indien faisait en sorte qu’un colonel anglais se suicide en pensant à lui. Il m’a montré les dernières pages, et m’a même lu le dernier paragraphe, qui était à peu près ceci : « Le conquérant du Pendjab, un simple squelette jaune, mais toujours gigantesque, parvint à se soulever sur son coude et à haleter à l’oreille de son neveu : "Je meurs de ma propre main, pourtant je meurs assassiné !" » Il se trouva par une chance sur cent que ces derniers mots étaient écrits en haut d’une nouvelle feuille de papier. J’ai quitté la pièce et je suis allé dans le jardin, enivré par une effroyable opportunité.
Nous avons fait le tour de la maison ; et deux autres choses se sont produites en ma faveur. Vous soupçonniez un Indien, et vous avez trouvé un poignard que l’Indien pourrait très probablement utiliser. Saisissant l’occasion de le fourrer dans ma poche, je suis retourné dans le bureau de Quinton, j’ai verrouillé la porte et lui ai donné sa potion pour dormir. Il était opposé à répondre à Atkinson de toute façon, mais je l’ai poussé à appeler et à calmer le type, parce que je voulais une preuve claire que Quinton était en vie quand j’ai quitté la pièce pour la deuxième fois. Quinton s’est allongé dans la véranda, et je suis passé par le bureau. Je suis un homme rapide de mes mains, et en une minute et demie, j’avais fait ce que je voulais faire. J’avais vidé toute la première partie du roman de Quinton dans la cheminée, où elle fut réduite en cendres. Puis j’ai vu que les guillemets ne feraient pas l’affaire, alors je les ai coupés, et pour rendre la chose plus vraisemblable, j’ai coupé toute la main de papier pour assortir. Puis je suis sorti avec la connaissance que l’aveu de suicide de Quinton gisait sur la table de devant, tandis que Quinton gisait vivant mais endormi dans la véranda au-delà.
Le dernier acte fut désespéré ; vous pouvez le deviner : j’ai fait semblant d’avoir vu Quinton mort et j’ai couru dans sa chambre. Je vous ai retardé avec le papier, et, étant un homme rapide de mes mains, j’ai tué Quinton pendant que vous regardiez son aveu de suicide. Il était à moitié endormi, étant drogué, et j’ai mis sa propre main sur le couteau et je l’ai enfoncé dans son corps. Le couteau était d’une forme si étrange que personne d’autre qu’un opérateur n’aurait pu calculer l’angle qui atteindrait son cœur. Je me demande si vous avez remarqué cela.
Quand je l’ai eu fait, la chose extraordinaire est arrivée. La Nature m’a déserté. Je me suis senti malade. Je me sentais exactement comme si j’avais fait quelque chose de mal. Je pense que mon cerveau est en train de se briser ; je ressens une sorte de plaisir désespéré à penser que j’ai raconté la chose à quelqu’un ; que je n’aurai pas à être seul avec elle si je me marie et que j’ai des enfants. Qu’est-ce qui m’arrive ?... Folie... ou peut-on avoir des remords, tout comme si on était dans les poèmes de Byron ! Je ne peux pas écrire davantage.
James Erskine Harris.
Le père Brown plia soigneusement la lettre et la mit dans sa poche intérieure au moment même où un grand coup de sonnette retentissait à la grille, et que les imperméables mouillés de plusieurs policiers brillaient sur la route à l’extérieur.
Les Péchés du Prince Saradine
Lorsque Flambeau prit son mois de vacances de son bureau à Westminster, il le prit dans un petit voilier, si petit qu’il passait la majeure partie de son temps comme une barque à rames. Il le prit, en outre, dans de petites rivières des comtés de l’Est, des rivières si petites que le bateau ressemblait à un bateau magique, naviguant sur terre à travers les prairies et les champs de blé. Le vaisseau était juste confortable pour deux personnes ; il n’y avait de la place que pour les nécessités, et Flambeau l’avait approvisionné avec les choses que sa philosophie particulière jugeait nécessaires. Elles se réduisaient, apparemment, à quatre essentiels : des boîtes de saumon, s’il devait avoir faim ; des revolvers chargés, s’il devait vouloir se battre ; une bouteille de brandy, probablement au cas où il s’évanouirait ; et un prêtre, probablement au cas où il mourrait. Avec ce léger bagage, il descendit les petites rivières du Norfolk, ayant l’intention d’atteindre enfin les Broads, mais en attendant, se délectant des jardins et des prairies surplombantes, des manoirs ou des villages reflétés, s’attardant à pêcher dans les étangs et les coins, et, en un sens, serrant la rive de près.
Comme un vrai philosophe, Flambeau n’avait aucun but pour ses vacances ; mais, comme un vrai philosophe, il avait une excuse. Il avait une sorte de demi-intention, qu’il prenait juste assez au sérieux pour que son succès couronnât les vacances, mais juste assez légèrement pour que son échec ne les gâchât pas. Il y a des années, quand il était un roi des voleurs et la figure la plus célèbre de Paris, il avait souvent reçu des communications sauvages d’approbation, de dénonciation, ou même d’amour ; mais l’une d’elles, d’une manière ou d’une autre, était restée gravée dans sa mémoire. Elle consistait simplement en une carte de visite, dans une enveloppe avec un cachet de la poste anglais. Au dos de la carte était écrit en français et à l’encre verte : « Si jamais vous prenez votre retraite et devenez respectable, venez me voir. Je veux vous rencontrer, car j’ai rencontré tous les autres grands hommes de mon temps. Ce tour que vous avez fait de pousser un détective à arrêter l’autre fut la scène la plus splendide de l’histoire de France. » Sur le recto de la carte était gravé, à la mode formelle : « Prince Saradine, Reed House, Reed Island, Norfolk. »
Il ne s’était pas beaucoup préoccupé du prince à l’époque, si ce n’est pour s’assurer qu’il avait été une figure brillante et à la mode dans le sud de l’Italie. Dans sa jeunesse, disait-on, il s’était enfui avec une femme mariée de haut rang ; l’escapade était à peine frappante dans son monde social, mais elle était restée attachée à l’esprit des hommes à cause d’une tragédie supplémentaire : le suicide présumé du mari insulté, qui semblait s’être jeté du haut d’un précipice en Sicile. Le prince vécut ensuite à Vienne pendant un temps, mais ses années les plus récentes semblaient avoir été passées dans un voyage perpétuel et agité. Mais lorsque Flambeau, comme le prince lui-même, eut quitté la célébrité européenne et s’établit en Angleterre, il lui vint à l’esprit qu’il pourrait rendre une visite surprise à cet éminent exilé dans les Norfolk Broads. S’il trouverait l’endroit, il n’en avait aucune idée ; et, en effet, il était suffisamment petit et oublié. Mais, comme les choses tournèrent, il le trouva bien plus tôt qu’il ne s’y attendait.
Ils avaient amarré leur bateau une nuit sous une rive voilée de hautes herbes et de petits arbres têtards. Le sommeil, après un dur travail de rame, les avait gagnés tôt, et par un accident correspondant, ils se réveillèrent avant qu’il ne fasse jour. Pour parler plus strictement, ils se réveillèrent avant que la lumière du jour ne soit venue ; car une grande lune citronnée était tout juste en train de se coucher dans la forêt de hautes herbes au-dessus de leurs têtes, et le ciel était d’un bleu violet vif, nocturne mais brillant. Les deux hommes eurent simultanément une réminiscence de l’enfance, du temps féerique et aventureux où les hautes herbes se referment sur nous comme des bois. Debout ainsi contre la grande lune basse, les marguerites semblaient vraiment être des marguerites géantes, les pissenlits des pissenlits géants. D’une certaine manière, cela leur rappelait la frise d’un papier peint de chambre d’enfant. La déclivité du lit de la rivière suffisait à les enfoncer sous les racines de tous les arbustes et fleurs et à leur faire contempler le ciel à travers les herbes. « Par Jupiter ! » dit Flambeau, « on se croirait au pays des fées. »
Le père Brown se redressa tout droit dans le bateau et se signa. Son mouvement fut si brusque que son ami lui demanda, avec un regard doux, ce qui n’allait pas.
« Les gens qui ont écrit les ballades médiévales, » répondit le prêtre, « en savaient plus sur les fées que vous. Il n’y a pas que des choses agréables qui arrivent au pays des fées. »
« Oh, balivernes ! » dit Flambeau. « Seules des choses agréables pourraient arriver sous une telle lune innocente. Je suis pour avancer maintenant et voir ce qui arrive vraiment. Nous pourrions mourir et pourrir avant de revoir jamais une telle lune ou une telle humeur. »
« Très bien, » dit le père Brown. « Je n’ai jamais dit qu’il était toujours mal d’entrer au pays des fées. J’ai seulement dit que c’était toujours dangereux. »
Ils remontèrent lentement la rivière qui s’éclaircissait ; le violet éclatant du ciel et l’or pâle de la lune devenaient de plus en plus faibles, et s’évanouissaient dans ce vaste cosmos incolore qui précède les couleurs de l’aube. Lorsque les premières faibles rayures de rouge, d’or et de gris fendirent l’horizon d’un bout à l’autre, elles furent brisées par la masse noire d’une ville ou d’un village qui siégeait sur la rivière juste devant eux. C’était déjà un crépuscule facile, dans lequel toutes choses étaient visibles, lorsqu’ils passèrent sous les toits suspendus et les ponts de ce hameau riverain. Les maisons, avec leurs longs toits bas et penchés, semblaient descendre boire à la rivière, comme d’énormes bestiaux gris et rouges. L’aube qui s’élargissait et blanchissait s’était déjà transformée en lumière du jour de travail avant qu’ils ne voient une créature vivante sur les quais et les ponts de cette ville silencieuse. Finalement, ils virent un homme très placide et prospère en chemise, avec un visage aussi rond que la lune récemment couchée, et des rayons de favoris rouges autour de l’arc bas de celui-ci, qui s’appuyait sur un poteau au-dessus de la marée paresseuse. Par une impulsion qui ne peut être analysée, Flambeau se leva à sa pleine hauteur dans le bateau qui tanguait et cria à l’homme pour lui demander s’il connaissait Reed Island ou Reed House. Le sourire de l’homme prospère devint légèrement plus expansif, et il pointa simplement le doigt vers le haut de la rivière en direction du prochain méandre. Flambeau alla de l’avant sans autre discours.
Le bateau prit beaucoup de ces virages herbeux et suivit beaucoup de ces bras de rivière roseaux et silencieux ; mais avant que la recherche ne devienne monotone, ils avaient tourné un angle particulièrement aigu et étaient entrés dans le silence d’une sorte d’étang ou de lac, dont la vue les arrêta instinctivement. Car au milieu de cette étendue d’eau plus large, bordée de chaque côté par des roseaux, se trouvait un îlot long et bas, le long duquel courait une longue maison basse ou bungalow construit de bambou ou d’une sorte de canne tropicale solide. Les tiges de bambou dressées qui constituaient les murs étaient jaune pâle, les tiges inclinées qui constituaient le toit étaient de rouge ou brun plus sombre, sinon la longue maison était une chose de répétition et de monotonie. La brise du petit matin bruissait dans les roseaux autour de l’île et chantait dans l’étrange maison nervurée comme dans une flûte de Pan géante.
« Par George ! » cria Flambeau ; « voici l’endroit, après tout ! Voici Reed Island, s’il en fut jamais une. Voici Reed House, si elle est quelque part. Je crois que cet homme gras aux favoris était une fée. »
« Peut-être, » remarqua le père Brown impartialement. « S’il l’était, c’était une mauvaise fée. »
Mais au moment même où il parlait, l’impétueux Flambeau avait fait échouer son bateau dans les roseaux qui cliquetaient, et ils se tenaient sur le long et pittoresque îlot à côté de l’étrange et silencieuse maison.
La maison tournait, pour ainsi dire, le dos à la rivière et au seul débarcadère ; l’entrée principale se trouvait de l’autre côté et donnait sur le long jardin en île. Les visiteurs l’abordèrent donc par un petit sentier qui faisait le tour de près de trois côtés de la bâtisse, tout près des avant-toits bas. À travers trois fenêtres différentes sur trois façades différentes, ils purent contempler la même longue pièce bien éclairée, lambrissée de bois clair, pourvue d’un grand nombre de miroirs et dressée comme pour un déjeuner élégant. La porte d’entrée, lorsqu’ils finirent par l’atteindre, était flanquée de deux pots de fleurs bleu turquoise. Elle fut ouverte par un majordome du genre lugubre — long, maigre, gris et apathique — qui murmura que le prince Saradine était absent pour le moment, mais qu’on l’attendait d’une minute à l’autre ; la maison étant tenue prête pour lui et ses invités. La présentation de la carte avec le gribouillis à l’encre verte éveilla une lueur de vie sur le visage parcheminé du serviteur déprimé, et c’est avec une courtoisie quelque peu tremblante qu’il suggéra aux étrangers de rester. « Son Altesse peut être ici à n’importe quel instant », dit-il, « et elle serait désolée d’avoir manqué un gentleman qu’elle a invité. Nous avons l’ordre de toujours garder un léger déjeuner froid pour lui et ses amis, et je suis certain qu’il souhaiterait qu’il vous soit offert. »
Curieux de vivre cette petite aventure, Flambeau accepta avec grâce et suivit le vieil homme, qui l’introduisit cérémonieusement dans la longue pièce aux lambris clairs. Il n’y avait rien de très remarquable, si ce n’est l’alternance assez inhabituelle de nombreuses fenêtres longues et basses avec de nombreux miroirs oblongs, longs et bas, qui conféraient au lieu un air singulier de légèreté et d’immatérialité. C’était, d’une certaine manière, comme déjeuner en plein air. Un ou deux tableaux d’un genre calme étaient accrochés dans les coins, l’un étant une grande photographie grise d’un très jeune homme en uniforme, l’autre une esquisse à la sanguine de deux garçons aux cheveux longs. Interrogé par Flambeau pour savoir si le personnage militaire était le prince, le majordome répondit brièvement par la négative ; c’était le frère cadet du prince, le capitaine Stephen Saradine, dit-il. Et sur ce, le vieil homme sembla se tarir soudainement et perdre tout goût pour la conversation.
Après que le déjeuner se fut terminé par un café exquis et des liqueurs, les invités furent conduits au jardin, à la bibliothèque et chez la gouvernante — une dame brune et belle, d’une majesté non négligeable, et ressemblant assez à une Madone plutonienne. Il apparut qu’elle et le majordome étaient les seuls survivants de la domesticité étrangère d’origine du prince, les autres serviteurs désormais dans la maison étant nouveaux et recrutés dans le Norfolk par la gouvernante. Cette dernière répondait au nom de Mrs. Anthony, mais elle s’exprimait avec un léger accent italien, et Flambeau ne doutait pas qu’Anthony fût la version Norfolk d’un nom plus latin. Mr. Paul, le majordome, avait lui aussi un air légèrement étranger, mais il était anglais par la langue et la formation, comme le sont nombre des domestiques les plus raffinés de la noblesse cosmopolite.
Aussi joli et unique fût-il, l’endroit dégageait une curieuse tristesse lumineuse. Les heures y passaient comme des jours. Les longues pièces bien fenêtrées étaient pleines de lumière du jour, mais il semblait s’agir d’une lumière morte. Et à travers tous les autres bruits incidents, le son des conversations, le tintement des verres ou les pas des serviteurs, ils pouvaient entendre de tous les côtés de la maison le bruit mélancolique de la rivière.
« Nous avons pris un mauvais tournant et sommes arrivés dans un mauvais endroit », dit le père Brown, en regardant par la fenêtre les laîches gris-vert et le flot argenté. « Peu importe ; on peut parfois faire le bien en étant la bonne personne au mauvais endroit. »
Le père Brown, bien qu’ordinairement silencieux, était un petit homme étrangement compatissant, et en ces quelques heures interminables, il sombra inconsciemment plus profondément dans les secrets de Reed House que son ami professionnel. Il possédait ce don du silence amical qui est si essentiel aux confidences ; et, ne disant presque pas un mot, il obtint probablement de ses nouvelles connaissances tout ce qu’elles auraient dit de toute façon. Le majordome était certes naturellement peu loquace. Il trahissait une affection maussade et presque animale pour son maître ; lequel, disait-il, avait été très mal traité. Le principal coupable semblait être le frère de Son Altesse, dont le seul nom suffisait à allonger les mâchoires de lanterne du vieil homme et à froncer son nez de perroquet en une moue de mépris. Le capitaine Stephen était, semble-t-il, un vaurien qui avait épuisé son bienveillant frère de centaines de milliers de livres ; le forçant à fuir la vie mondaine pour vivre tranquillement dans ce refuge. C’était tout ce que Paul, le majordome, voulait dire, et Paul était manifestement partisan.
La gouvernante italienne était quelque peu plus loquace, étant, comme le supposait Brown, quelque peu moins contente. Son ton à propos de son maître était légèrement acide ; bien que non dénué d’une certaine crainte. Flambeau et son ami se trouvaient dans la salle des miroirs à examiner l’esquisse à la sanguine des deux garçons, lorsque la gouvernante entra prestement pour une affaire domestique. C’était une particularité de ce lieu scintillant et lambrissé de glace que quiconque y entrait était reflété dans quatre ou cinq miroirs à la fois ; et le père Brown, sans se retourner, s’arrêta au milieu d’une phrase de critique familiale. Mais Flambeau, qui avait le visage tout près du tableau, disait déjà d’une voix forte : « Les frères Saradine, je suppose. Ils ont tous deux l’air assez innocents. Il serait difficile de dire lequel est le bon frère et lequel est le mauvais. » Puis, réalisant la présence de la dame, il détourna la conversation par une banalité et sortit flâner dans le jardin. Mais le père Brown continuait de fixer l’esquisse à la sanguine ; et Mrs. Anthony continuait de fixer le père Brown.
Elle avait de grands yeux bruns tragiques, et son visage olive rayonnait sombrement d’une curiosité curieuse et douloureuse — comme celle de quelqu’un qui doute de l’identité ou de l’objectif d’un étranger. Que le manteau et la foi du petit prêtre aient touché quelques souvenirs méridionaux de confession, ou qu’elle s’imaginât qu’il en savait plus qu’il n’en paraissait, elle lui dit à voix basse, comme à un complice : « Il a raison sur un point, votre ami. Il dit qu’il serait difficile de distinguer le bon du mauvais frère. Oh, il serait difficile, il serait fort difficile de distinguer le bon. »
« Je ne vous comprends pas », dit le père Brown, et il commença à s’éloigner.
La femme fit un pas vers lui, les sourcils menaçants et une sorte de courbette sauvage, tel un taureau baissant les cornes.
« Il n’y en a pas de bon », siffla-t-elle. « Il y avait assez de méchanceté dans le fait que le capitaine prenne tout cet argent, mais je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup de bonté dans le fait que le prince le lui donne. Le capitaine n’est pas le seul à avoir quelque chose contre lui. »
Une illumination apparut sur le visage détourné du prêtre, et sa bouche forma silencieusement le mot « chantage ». Au moment même où il le faisait, la femme tourna un visage brusquement blanc par-dessus son épaule et manqua de tomber. La porte s’était ouverte sans un bruit et le pâle Paul se tenait comme un spectre sur le seuil. Par le tour étrange des murs réfléchissants, on aurait dit que cinq Paul étaient entrés par cinq portes simultanément.
« Son Altesse », dit-il, « vient d’arriver. »
Dans le même éclair, la silhouette d’un homme était passée devant la première fenêtre, traversant la vitre ensoleillée comme une scène éclairée. Un instant plus tard, il passait à la seconde fenêtre et les nombreux miroirs repeignaient dans des cadres successifs le même profil d’aigle et la même silhouette marchante. Il était droit et alerte, mais ses cheveux étaient blancs et son teint d’un jaune ivoire étrange. Il avait ce nez romain court et courbe qui accompagne généralement des joues et un menton longs et maigres, mais ceux-ci étaient en partie masqués par une moustache et une impériale. La moustache était beaucoup plus sombre que la barbe, donnant un effet légèrement théâtral, et il était vêtu pour le même rôle fringant, portant un haut-de-forme blanc, une orchidée à la boutonnière, un gilet jaune et des gants jaunes qu’il agitait et balançait en marchant. Lorsqu’il arriva à la porte d’entrée, ils entendirent le rigide Paul l’ouvrir, et entendirent le nouveau venu dire gaiement : « Eh bien, vous voyez, je suis arrivé. » Le rigide Mr. Paul s’inclina et répondit de sa manière inaudible ; pendant quelques minutes, leur conversation ne put être entendue. Puis le majordome dit : « Tout est à votre disposition » ; et le prince Saradine, agitant ses gants, entra gaiement dans la pièce pour les saluer. Ils virent une fois de plus cette scène spectrale — cinq princes entrant dans une pièce avec cinq portes.
Le prince posa le chapeau blanc et les gants jaunes sur la table et tendit la main fort cordialement.
« Ravi de vous voir ici, Mr. Flambeau », dit-il. « En vous connaissant fort bien de réputation, si ce n’est pas une remarque indiscrète. »
« Pas du tout », répondit Flambeau en riant. « Je ne suis pas susceptible. Très peu de réputations sont acquises par une vertu immaculée. »
Le prince lança un regard perçant sur lui pour voir si la répartie avait une portée personnelle ; puis il rit aussi et offrit des chaises à tout le monde, y compris à lui-même.
« Petit endroit agréable, n’est-ce pas ? » dit-il avec un air détaché. « Pas grand-chose à faire, je le crains ; mais la pêche est vraiment bonne. »
Le prêtre, qui le dévisageait avec le regard grave d’un bébé, était hanté par quelque fantaisie qui échappait à toute définition. Il regarda les cheveux gris soigneusement bouclés, le visage jaune blanc et la silhouette mince, quelque peu maniérée. Ce n’était pas contre-nature, bien que peut-être une nuance prononcée, comme la tenue d’un personnage derrière les feux de la rampe. L’intérêt sans nom résidait dans autre chose, dans la structure même du visage ; Brown était tourmenté par le demi-souvenir de l’avoir vu quelque part auparavant. L’homme ressemblait à un vieil ami à lui déguisé. Puis il se souvint soudain des miroirs, et attribua sa fantaisie à quelque effet psychologique de cette multiplication de masques humains.
Le prince Saradine distribua ses attentions sociales entre ses invités avec beaucoup de gaieté et de tact. Trouvant le détective d’un naturel sportif et désireux d’employer ses vacances, il guida Flambeau et son bateau jusqu’au meilleur coin de pêche du cours d’eau, et fut de retour dans son propre canoë en vingt minutes pour rejoindre le père Brown à la bibliothèque et plonger tout aussi poliment dans les plaisirs plus philosophiques du prêtre. Il semblait en savoir beaucoup sur la pêche comme sur les livres, bien que ces derniers ne fussent pas des plus édifiants ; il parlait cinq ou six langues, bien que principalement l’argot de chacune. Il avait manifestement vécu dans des villes variées et des sociétés très bigarrées, car certaines de ses histoires les plus joyeuses concernaient des tripots et des fumeries d’opium, des bandits de grand chemin australiens ou des brigands italiens. Le père Brown savait que le Saradine, autrefois célèbre, avait passé ses dernières années en voyages presque incessants, mais il n’avait pas deviné que les voyages étaient si peu recommandables ou si amusants.
En vérité, avec toute sa dignité d’homme du monde, le prince Saradine rayonnait, pour des observateurs aussi sensibles que le prêtre, une certaine atmosphère d’agitation et même d’insécurité. Son visage était raffiné, mais son regard était sauvage ; il avait de petits tics nerveux, comme un homme secoué par l’alcool ou la drogue, et il n’avait pas, ni ne prétendait avoir, la main sur le gouvernail des affaires domestiques. Tout cela était laissé aux deux vieux serviteurs, surtout au majordome, qui était manifestement le pilier central de la maison. Mr. Paul, en effet, n’était pas tant un majordome qu’une sorte d’intendant ou, même, de chambellan ; il dînait en privé, mais avec presque autant de pompe que son maître ; il était craint de tous les domestiques ; et il consultait le prince avec déférence, mais de façon un peu raide — comme s’il était l’avocat du prince. La sombre gouvernante n’était qu’une ombre en comparaison ; en vérité, elle semblait s’effacer et ne servir que le majordome, et Brown n’entendit plus ces murmures volcaniques qui lui avaient à moitié raconté l’histoire du frère cadet qui faisait chanter l’aîné. Que le prince fût réellement ainsi saigné par le capitaine absent, il ne pouvait en être certain, mais il y avait quelque chose d’insécurisant et de secret chez Saradine qui rendait l’histoire nullement incroyable.
Lorsqu’ils retournèrent une fois de plus dans le long hall avec les fenêtres et les miroirs, le soir jaune tombait sur les eaux et les rives bordées de saules ; et un butor résonnait au loin comme un elfe sur son tambour nain. Le même sentiment singulier d’un conte de fées triste et maléfique traversa de nouveau l’esprit du prêtre comme un petit nuage gris. « Je souhaite que Flambeau soit de retour », murmura-t-il.
« Croyez-vous au destin ? » demanda soudainement l’agité Prince Saradine.
« Non », répondit son invité. « Je crois au Jugement dernier. »
Le prince se détourna de la fenêtre et le fixa d’une manière singulière, son visage dans l’ombre contre le soleil couchant. « Que voulez-vous dire ? » demanda-t-il.
« Je veux dire que nous sommes ici du mauvais côté de la tapisserie », répondit le père Brown. « Les choses qui arrivent ici ne semblent rien signifier ; elles signifient quelque chose ailleurs. Quelque part ailleurs, la rétribution tombera sur le vrai coupable. Ici, elle semble souvent tomber sur la mauvaise personne. »
Le prince fit un bruit inexplicable comme un animal ; dans son visage ombragé, les yeux brillaient étrangement. Une pensée nouvelle et perspicace explosa silencieusement dans l’esprit de l’autre. Y avait-il une autre signification dans le mélange de brillance et de brusquerie de Saradine ? Le prince était-il... était-il parfaitement sain d’esprit ? Il répétait : « La mauvaise personne... la mauvaise personne », bien plus de fois qu’il n’était naturel dans une exclamation sociale.
Puis le père Brown s’éveilla tardivement à une seconde vérité. Dans les miroirs devant lui, il pouvait voir la porte silencieuse ouverte, et le silencieux Mr. Paul se tenant dedans, avec son impassibilité pâle habituelle.
« J’ai pensé qu’il valait mieux annoncer immédiatement », dit-il, avec le même respect rigide d’un vieil avocat de famille, « un bateau ramé par six hommes est arrivé au débarcadère, et il y a un gentleman assis à la poupe. »
« Un bateau ! » répéta le prince ; « un gentleman ? » et il se leva.
Il y eut un silence surpris ponctué seulement par le bruit étrange de l’oiseau dans les roseaux ; et alors, avant que quiconque puisse parler à nouveau, un nouveau visage et une nouvelle silhouette passèrent de profil autour des trois fenêtres ensoleillées, comme le prince était passé une heure ou deux auparavant. Mais hormis le hasard que les deux profils fussent aquilins, ils avaient peu en commun. Au lieu du nouveau haut-de-forme blanc de Saradine, il y en avait un noir, de forme démodée ou étrangère ; en dessous se trouvait un visage jeune et très solennel, rasé de près, bleuâtre autour de son menton résolu, et portant une légère suggestion du jeune Napoléon. L’association était aidée par quelque chose de vieux et d’étrange dans toute la mise, comme celle d’un homme qui n’avait jamais pris la peine de changer les modes de ses pères. Il portait une redingote bleue élimée, un gilet rouge d’allure militaire, et une sorte de pantalon blanc grossier courant parmi les premiers Victoriens, mais étrangement incongru aujourd’hui. De tout ce bric-à-brac, son visage olive ressortait étrangement jeune et monstrueusement sincère.
« Au diable ! » dit le prince Saradine, et en coiffant son chapeau blanc, il alla lui-même à la porte d’entrée, l’ouvrant à la volée sur le jardin baigné par le soleil couchant.
À ce moment-là, le nouveau venu et ses partisans étaient alignés sur la pelouse comme une petite armée de théâtre. Les six bateliers avaient tiré le bateau bien haut sur le rivage et le gardaient presque de manière menaçante, tenant leurs rames dressées comme des lances. C’étaient des hommes basanés, et certains portaient des boucles d’oreilles. Mais l’un d’eux se tint en avant aux côtés du jeune homme au visage olive et au gilet rouge, et portait une grande boîte noire d’une forme inhabituelle.
« Votre nom », dit le jeune homme, « est Saradine ? »
Saradine acquiesça assez négligemment.
Le nouveau venu avait des yeux bruns ternes, semblables à ceux d’un chien, aussi différents que possible des yeux gris agités et scintillants du prince. Mais une fois encore, le père Brown fut torturé par le sentiment d’avoir vu quelque part une réplique du visage ; et une fois encore, il se souvint des répétitions de la pièce lambrissée de miroirs, et attribua la coïncidence à cela. « Maudit soit ce palais de cristal ! » murmura-t-il. « On voit tout trop de fois. C’est comme un rêve. »
« Si vous êtes le prince Saradine », dit le jeune homme, « je peux vous dire que mon nom est Antonelli. »
« Antonelli », répéta le prince avec langueur. « D’une manière ou d’une autre, je me souviens du nom. »
« Permettez-moi de me présenter », dit le jeune Italien.
De sa main gauche, il retira poliment son haut-de-forme démodé ; de sa main droite, il asséna au prince Saradine un coup si retentissant sur le visage que le haut-de-forme blanc roula sur les marches et que l’un des pots de fleurs bleus oscilla sur son piédestal.
Le prince, quel qu’il fût, n’était manifestement pas un lâche ; il se jeta à la gorge de son ennemi et manqua de le renverser sur l’herbe. Mais son ennemi se dégagea avec un air singulièrement inapproprié de politesse précipitée.
« C’est très bien », dit-il, haletant et dans un anglais hésitant. « J’ai insulté. Je donnerai satisfaction. Marco, ouvre la boîte. »
L’homme à ses côtés avec les boucles d’oreilles et la grande boîte noire procéda à son ouverture. Il en sortit deux longues rapières italiennes, aux gardes et lames d’acier splendides, qu’il planta, pointe vers le bas, dans la pelouse. Le jeune homme étrange se tenant face à l’entrée avec son visage jaune et vindicatif, les deux épées dressées dans le gazon comme deux croix dans un cimetière, et la ligne des tours rangées derrière, donnaient au tout une apparence étrange de cour de justice barbare. Mais tout le reste était inchangé, tant l’interruption avait été soudaine. L’or du soleil couchant brillait encore sur la pelouse, et le butor résonnait encore comme annonçant un destin petit mais terrible.
« Prince Saradine », dit l’homme appelé Antonelli, « quand j’étais un nourrisson au berceau, vous avez tué mon père et volé ma mère ; mon père fut le plus chanceux. Vous ne l’avez pas tué honnêtement, comme je vais vous tuer. Vous et ma méchante mère l’avez emmené en voiture dans un col solitaire en Sicile, l’avez jeté du haut d’une falaise, et avez poursuivi votre chemin. Je pourrais vous imiter si je le voulais, mais vous imiter est trop vil. Je vous ai suivi dans le monde entier, et vous m’avez toujours fui. Mais voici la fin du monde — et de vous. Je vous tiens maintenant, et je vous donne la chance que vous n’avez jamais donnée à mon père. Choisissez l’une de ces épées. »
Le prince Saradine, les sourcils contractés, sembla hésiter un instant, mais ses oreilles bourdonnaient encore du coup, et il bondit en avant et saisit l’une des gardes. Le père Brown avait également bondi en avant, s’efforçant de résoudre le conflit ; mais il découvrit vite que sa présence personnelle aggravait les choses. Saradine était un franc-maçon français et un athée féroce, et un prêtre l’agaçait par la loi des contraires. Et quant à l’autre homme, ni prêtre ni laïc ne l’émouvaient en rien. Ce jeune homme au visage de Bonaparte et aux yeux bruns était quelque chose de bien plus sévère qu’un puritain — un païen. Il était un simple tueur venu de l’aube du monde ; un homme de l’âge de pierre — un homme de pierre.
Un espoir restait, l’appel de la maisonnée ; et le père Brown courut à l’intérieur de la maison. Il découvrit cependant que tous les serviteurs subalternes avaient reçu un congé à terre par l’autocrate Paul, et que seule la sombre Mrs. Anthony se déplaçait avec inquiétude dans les longues pièces. Mais dès qu’elle tourna un visage livide vers lui, il résolut l’une des énigmes de la maison des miroirs. Les lourds yeux bruns d’Antonelli étaient les lourds yeux bruns de Mrs. Anthony ; et en un éclair, il vit la moitié de l’histoire.
« Votre fils est dehors », dit-il sans perdre de temps ; « soit lui, soit le prince sera tué. Où est Mr. Paul ? »
« Il est au débarcadère », dit la femme faiblement. « Il... il... fait signe pour demander de l’aide. »
« Mrs. Anthony », dit sérieusement le père Brown, « il n’est pas temps pour les absurdités. Mon ami a son bateau en bas de la rivière pour pêcher. Le bateau de votre fils est gardé par les hommes de votre fils. Il n’y a que ce seul canoë ; que fait Mr. Paul avec ? »
« Santa Maria ! Je ne sais pas », dit-elle ; et elle s’évanouit tout de son long sur le sol recouvert de nattes.
Le père Brown la souleva sur un sofa, lui jeta un pot d’eau, appela à l’aide, puis se précipita vers le débarcadère de la petite île. Mais le canoë était déjà au milieu du courant, et le vieux Paul le tirait et le poussait en remontant la rivière avec une énergie incroyable pour son âge.
« Je sauverai mon maître », criait-il, les yeux brûlant de folie. « Je le sauverai encore ! »
Le père Brown ne put que regarder le bateau s’éloigner alors qu’il luttait à contre-courant, en priant pour que le vieil homme puisse réveiller la petite ville à temps.
« Un duel, c’est déjà bien assez grave, marmonna-t-il en ébouriffant ses cheveux rêches couleur de poussière, mais il y a quelque chose qui cloche dans ce duel-ci, même pour un duel. Je le sens dans mes os. Mais qu’est-ce que cela peut bien être ? »
Alors qu’il restait là à fixer l’eau, miroir tremblant du coucher de soleil, il entendit venant de l’autre extrémité du jardin de l’île un bruit faible mais indubitable : le choc froid de l’acier. Il tourna la tête.
Au loin, sur le cap ou le promontoire le plus éloigné de l’îlot allongé, sur une bande de gazon au-delà de la dernière rangée de rosiers, les duellistes avaient déjà croisé le fer. Au-dessus d’eux, le soir formait un dôme d’or vierge et, malgré la distance, chaque détail était mis en relief. Ils avaient rejeté leurs vestes, mais le gilet jaune et les cheveux blancs de Saradine, le gilet rouge et le pantalon blanc d’Antonelli, scintillaient sous la lumière rasante comme les couleurs de poupées mécaniques dansantes. Les deux épées étincelaient, de la pointe au pommeau, tels deux épingles à diamants. Il y avait quelque chose d’effrayant dans ces deux silhouettes qui semblaient si petites et si gaies. On aurait dit deux papillons essayant de s’épingler l’un l’autre sur un bouchon de liège.
Le père Brown courut de toutes ses forces, ses petites jambes tournant comme les rayons d’une roue. Mais quand il parvint au champ de bataille, il découvrit qu’il arrivait trop tard et trop tôt à la fois ; trop tard pour mettre fin à la lutte, sous l’œil des sinistres Siciliens appuyés sur leurs rames, et trop tôt pour prévoir une issue désastreuse. Car les deux hommes étaient singulièrement bien assortis, le prince usant de son adresse avec une sorte de confiance cynique, le Sicilien maniant la sienne avec un soin meurtrier. Rarement vit-on, dans les amphithéâtres bondés, des assauts d’escrime plus raffinés que celui qui tinta et scintilla sur cette île oubliée, au milieu de la rivière couverte de roseaux. Ce combat étourdissant dura si longtemps que l’espoir commença à renaître chez le prêtre protestataire ; selon toute probabilité, Paul devait bientôt revenir avec la police. Ce serait déjà un soulagement si Flambeau revenait de sa partie de pêche, car, physiquement parlant, Flambeau valait quatre autres hommes. Mais il n’y avait aucun signe de Flambeau, et, ce qui était bien plus étrange, aucun signe de Paul ou de la police. Aucun autre radeau ou esquif n’était resté à flot ; dans cette île perdue, au milieu de ce vaste bassin sans nom, ils étaient isolés comme sur un rocher dans le Pacifique.
À peine eut-il cette pensée que le tintement des rapières s’accéléra en un cliquetis, les bras du prince volèrent en l’air et la pointe jaillit derrière, entre ses omoplates. Il bascula dans un grand mouvement tourbillonnant, presque comme si l’on jetait la moitié d’une roue de charrette. L’épée s’échappa de sa main comme une étoile filante et plongea dans la rivière lointaine. Et lui-même s’effondra avec un tel fracas qu’il brisa un grand rosier de son corps et souleva vers le ciel un nuage de terre rouge, semblable à la fumée d’un sacrifice païen. Le Sicilien avait offert un sacrifice de sang au fantôme de son père.
Le prêtre fut instantanément à genoux près du cadavre ; mais seulement pour s’assurer qu’il s’agissait bien d’un cadavre. Alors qu’il tentait encore quelques derniers tests désespérés, il entendit pour la première fois des voix plus haut sur la rivière, et vit un bateau de police se diriger rapidement vers le débarcadère, avec des agents et d’autres personnes importantes, dont Paul, très excité. Le petit prêtre se releva avec une grimace nettement dubitative.
« Enfin, pourquoi, marmonna-t-il, pourquoi diable n’est-il pas venu avant ? »
Quelque sept minutes plus tard, l’île fut occupée par une invasion de citadins et de policiers, et ces derniers avaient mis la main sur le duelliste victorieux, lui rappelant rituellement que tout ce qu’il dirait pourrait être retenu contre lui.
« Je ne dirai rien, déclara le monomane avec un visage merveilleux et paisible. Je ne dirai plus jamais rien. Je suis très heureux, et je ne veux qu’une chose : être pendu. »
Puis il ferma la bouche tandis qu’ils l’emmenaient, et c’est une vérité étrange mais certaine qu’il ne l’ouvrit plus jamais dans ce monde, si ce n’est pour dire « Coupable » lors de son procès.
Le père Brown avait contemplé le jardin soudainement bondé, l’arrestation de l’homme de sang, l’enlèvement du cadavre après son examen par le médecin, un peu comme on regarde la fin d’un mauvais rêve ; il restait immobile, comme un homme en plein cauchemar. Il donna son nom et son adresse en tant que témoin, mais déclina l’offre d’un bateau pour rejoindre la rive, et demeura seul dans le jardin de l’île, fixant le rosier brisé et tout le théâtre verdoyant de cette tragédie rapide et inexplicable. La lumière s’éteignit le long de la rivière ; la brume monta sur les rives marécageuses ; quelques oiseaux attardés voletèrent de manière erratique à travers l’espace.
Obstinément ancrée dans son subconscient (qui était inhabituellement vif) restait une certitude indicible : il y avait encore quelque chose d’inexpliqué. Ce sentiment qui l’avait tenaillé toute la journée ne pouvait s’expliquer entièrement par sa fantaisie sur le « pays des miroirs ». D’une certaine manière, il n’avait pas vu la vraie histoire, mais une sorte de jeu ou de mascarade. Et pourtant, les gens ne se font pas pendre ni transpercer le corps pour les besoins d’une charade.
Alors qu’il était assis sur les marches du débarcadère à ruminer, il devint conscient de la haute traînée sombre d’une voile descendant silencieusement la rivière étincelante, et bondit sur ses pieds avec un tel afflux de sentiments qu’il en eut presque les larmes aux yeux.
« Flambeau ! » cria-t-il, et il secoua les deux mains de son ami maintes et maintes fois, au grand étonnement de ce sportif, alors qu’il débarquait avec son matériel de pêche. « Flambeau, dit-il, tu n’es donc pas tué ? »
« Tué ! répéta le pêcheur avec un grand étonnement. Et pourquoi serais-je tué ? »
« Oh, parce que presque tout le monde l’est, répondit son compagnon assez vivement. Saradine a été assassiné, Antonelli veut être pendu, sa mère s’est évanouie, et moi, pour ma part, je ne sais plus si je suis dans ce monde ou dans l’autre. Mais, Dieu soit loué, tu es dans le même que moi. » Et il prit le bras du pauvre Flambeau, tout désorienté.
En s’éloignant du débarcadère, ils passèrent sous les avant-toits de la maison de bambou basse et regardèrent par l’une des fenêtres, comme ils l’avaient fait lors de leur première arrivée. Ils contemplèrent un intérieur éclairé par une lampe, bien calculé pour attirer leur regard. La table dans la longue salle à manger avait été dressée pour le dîner lorsque le destructeur de Saradine était tombé comme un coup de foudre sur l’île. Et le dîner se déroulait maintenant avec placidité, car Mme Anthony était assise, assez morose, au bout de la table, tandis qu’à la tête se trouvait M. Paul, le majordome, mangeant et buvant ce qu’il y avait de meilleur, ses yeux troubles et bleuâtres ressortant étrangement de son visage, son visage émacié impénétrable, mais nullement dépourvu de satisfaction.
D’un geste d’une puissante impatience, Flambeau secoua la fenêtre, l’ouvrit brutalement et passa une tête indignée dans la pièce éclairée.
« Eh bien, cria-t-il. Je peux comprendre que vous ayez besoin de quelques rafraîchissements, mais vraiment, voler le dîner de votre maître pendant qu’il gît assassiné dans le jardin… »
« J’ai volé beaucoup de choses au cours d’une longue et agréable vie, répondit le vieil homme étrange avec placidité ; ce dîner est l’une des rares choses que je n’ai pas volées. Ce dîner, cette maison et ce jardin se trouvent m’appartenir. »
Une pensée traversa le visage de Flambeau. « Vous voulez dire, commença-t-il, que le testament du prince Saradine… »
« Je suis le prince Saradine, dit le vieil homme en mâchonnant une amande salée. »
Le père Brown, qui observait les oiseaux dehors, sursauta comme s’il avait reçu un coup de feu et passa à la fenêtre un visage pâle comme un navet.
« Vous êtes quoi ? répéta-t-il d’une voix aiguë. »
« Paul, prince Saradine, à vos ordres, dit le vénérable personnage poliment, en levant un verre de sherry. Je vis ici très tranquillement, étant un homme casanier ; et par souci de modestie, je me fais appeler M. Paul, pour me distinguer de mon malheureux frère, M. Stephen. Il est mort, je l’apprends, récemment… dans le jardin. Bien sûr, ce n’est pas ma faute si des ennemis le poursuivent jusqu’ici. C’est dû à l’irrégularité regrettable de sa vie. Il n’avait pas un caractère casanier. »
Il retomba dans le silence et continua de fixer le mur opposé, juste au-dessus de la tête inclinée et sombre de la femme. Ils virent clairement la ressemblance familiale qui les avait hantés chez l’homme mort. Puis ses vieilles épaules commencèrent à se soulever et à trembler un peu, comme s’il s’étouffait, mais son visage ne changea pas.
« Mon Dieu ! s’écria Flambeau après une pause, il rit ! »
« Venez-en, dit le père Brown, qui était tout blanc. Éloignons-nous de cette maison d’enfer. Retournons dans un bateau honnête. »
La nuit était tombée sur les roseaux et la rivière lorsqu’ils s’éloignèrent de l’île, et ils descendirent le courant dans l’obscurité, se réchauffant avec deux gros cigares qui brillaient comme des lanternes de navire pourpres. Le père Brown retira son cigare de sa bouche et dit :
« Je suppose que tu peux deviner toute l’histoire maintenant ? Après tout, c’est une histoire primitive. Un homme avait deux ennemis. C’était un homme sage. Et donc, il a découvert que deux ennemis valent mieux qu’un seul. »
« Je ne te suis pas, répondit Flambeau. »
« Oh, c’est très simple, répliqua son ami. Simple, quoique tout sauf innocent. Les deux Saradine étaient des vauriens, mais le prince, l’aîné, était le genre de vaurien qui parvient au sommet, et le cadet, le capitaine, était le genre qui sombre au fond. Cet officier sordide tomba de mendiant à maître-chanteur, et un vilain jour, il obtint une emprise sur son frère, le prince. Évidemment, ce n’était pas pour une affaire légère, car le prince Paul Saradine était franchement “libertin” et n’avait aucune réputation à perdre en ce qui concerne les simples péchés de la société. En clair, c’était une affaire de pendaison, et Stephen avait littéralement une corde autour du cou de son frère. Il avait, d’une manière ou d’une autre, découvert la vérité sur l’affaire sicilienne et pouvait prouver que Paul avait assassiné le vieux Antonelli dans les montagnes. Le capitaine a encaissé l’argent du silence pendant dix ans, jusqu’à ce que même la splendide fortune du prince commence à paraître un peu vacillante.
« Mais le prince Saradine portait un autre fardeau en plus de son frère suceur de sang. Il savait que le fils d’Antonelli, un simple enfant à l’époque du meurtre, avait été élevé dans une loyauté sicilienne sauvage, et ne vivait que pour venger son père, non pas par la potence (car il manquait à Antonelli les preuves légales de Stephen), mais avec les vieilles armes de la vendetta. Le garçon s’était exercé aux armes avec une perfection mortelle, et à l’époque où il fut assez vieux pour les utiliser, le prince Saradine commença, comme le disaient les journaux mondains, à voyager. Le fait est qu’il commença à fuir pour sauver sa vie, passant d’un endroit à l’autre comme un criminel traqué ; mais avec un homme implacable sur ses traces. Telle était la position du prince Paul, et ce n’était pas du tout une position enviable. Plus il dépensait d’argent pour échapper à Antonelli, moins il en avait pour faire taire Stephen. Plus il donnait pour faire taire Stephen, moins il avait de chances d’échapper finalement à Antonelli. C’est alors qu’il se révéla être un grand homme, un génie tel que Napoléon.
« Au lieu de résister à ses deux antagonistes, il se rendit soudainement aux deux. Il céda comme un lutteur japonais, et ses ennemis tombèrent prosternés devant lui. Il renonça à la course autour du monde et il renonça à son adresse auprès du jeune Antonelli ; puis il abandonna tout à son frère. Il envoya à Stephen assez d’argent pour des vêtements élégants et des voyages faciles, avec une lettre disant en gros : “C’est tout ce qu’il me reste. Tu m’as vidé. J’ai encore une petite maison dans le Norfolk, avec des domestiques et une cave, et si tu veux plus de moi, tu dois prendre cela. Viens en prendre possession si tu veux, et je vivrai là tranquillement en tant qu’ami ou agent ou n’importe quoi d’autre.” Il savait que le Sicilien n’avait jamais vu les frères Saradine, sauf, peut-être, en photo ; il savait qu’ils se ressemblaient un peu, tous deux ayant des barbes grises et pointues. Puis il se rasa le visage et attendit. Le piège fonctionna. Le malheureux capitaine, dans ses nouveaux vêtements, entra dans la maison en triomphe en tant que prince, et marcha sur l’épée du Sicilien.
« Il y eut un accroc, et c’est à l’honneur de la nature humaine. Les esprits maléfiques comme Saradine font souvent l’erreur de ne jamais s’attendre aux vertus de l’humanité. Il tenait pour acquis que le coup de l’Italien, quand il viendrait, serait sombre, violent et sans nom, comme le coup qu’il vengeait ; que la victime serait poignardée la nuit, ou abattue derrière une haie, et mourrait ainsi sans un mot. Ce fut une mauvaise minute pour le prince Paul quand la chevalerie d’Antonelli proposa un duel formel, avec toutes ses explications possibles. C’est alors que je l’ai trouvé s’éloignant dans son bateau avec des yeux fous. Il fuyait, tête nue, dans un bateau découvert avant qu’Antonelli ne puisse apprendre qui il était.
« Mais, si agité fût-il, il n’était pas sans espoir. Il connaissait l’aventurier et il connaissait le fanatique. Il était fort probable que Stephen, l’aventurier, tiendrait sa langue, par pur plaisir histrionique de jouer un rôle, par soif de s’accrocher à ses nouveaux quartiers confortables, par confiance de vaurien dans la chance, et par son habileté à l’escrime. Il était certain qu’Antonelli, le fanatique, tiendrait sa langue et serait pendu sans révéler les secrets de sa famille. Paul rôda sur la rivière jusqu’à ce qu’il sache que le combat était terminé. Puis il réveilla la ville, fit venir la police, vit ses deux ennemis vaincus emmenés pour toujours, et s’assit en souriant pour son dîner. »
« Il riait, que Dieu nous vienne en aide ! dit Flambeau avec un frisson violent. Tiennent-ils de telles idées de Satan ? »
« Il a tenu cette idée de toi », répondit le prêtre.
« Dieu m’en préserve ! s’exclama Flambeau. De moi ! Que veux-tu dire ? »
Le prêtre sortit une carte de visite de sa poche et la brandit dans la faible lueur de son cigare ; elle était griffonnée à l’encre verte.
« Tu ne te souviens pas de son invitation originale pour toi ? demanda-t-il, et du compliment sur ton exploit criminel ? “Ce truc à vous”, dit-il, “d’amener un détective à arrêter l’autre” ? Il vient de copier ton truc. Avec un ennemi de chaque côté de lui, il s’est glissé rapidement hors du chemin et les a laissés se percuter et se tuer mutuellement. »
Flambeau arracha la carte du prince Saradine des mains du prêtre et la déchira sauvagement en petits morceaux.
« Voilà la fin de ce vieux crâne et de ces tibias croisés, dit-il en dispersant les morceaux sur les vagues sombres et disparaissantes du courant ; mais je devrais penser que cela empoisonnerait les poissons. »
La dernière lueur de la carte blanche et de l’encre verte fut noyée et obscurcie ; une couleur faible et vibrante, semblable à celle du matin, changea le ciel, et la lune derrière les herbes devint plus pâle. Ils dérivèrent en silence.
« Père, dit soudain Flambeau, penses-tu que tout cela n’était qu’un rêve ? »
Le prêtre secoua la tête, que ce soit par désaccord ou par agnosticisme, mais resta muet. Une odeur d’aubépine et de vergers leur parvint à travers l’obscurité, leur disant qu’un vent s’était levé ; l’instant d’après, il fit osciller leur petit bateau, gonfla leur voile et les emporta sur la rivière sinueuse vers des lieux plus heureux et les maisons des hommes inoffensifs.
Le Marteau de Dieu
Le petit village de Bohun Beacon était perché sur une colline si escarpée que la haute flèche de son église semblait n’être que le sommet d’une petite montagne. Au pied de l’église se dressait une forge, généralement rougeoyante de feux et toujours jonchée de marteaux et de morceaux de fer ; en face, au-delà d’un rude carrefour de chemins pavés, se trouvait « Le Sanglier Bleu », la seule auberge du lieu. C’est sur ce carrefour, au lever d’une aube de plomb et d’argent, que deux frères se rencontrèrent dans la rue et parlèrent ; bien que l’un commençait la journée et que l’autre la finissait. Le révérend et honorable Wilfred Bohun était très pieux et se dirigeait vers quelques exercices austères de prière ou de contemplation à l’aube. Le colonel et honorable Norman Bohun, son frère aîné, n’était nullement pieux, et était assis en habit de soirée sur le banc à l’extérieur du « Sanglier Bleu », buvant ce que l’observateur philosophique était libre de considérer soit comme son dernier verre du mardi, soit comme son premier du mercredi. Le colonel ne faisait pas de distinction.
Les Bohun étaient l’une des très rares familles aristocratiques datant réellement du Moyen Âge, et leur pennon avait réellement vu la Palestine. Mais c’est une grande erreur de supposer que de telles maisons occupent une place élevée dans la tradition chevaleresque. Peu de gens, hormis les pauvres, conservent les traditions. Les aristocrates ne vivent pas dans les traditions, mais dans les modes. Les Bohun avaient été des « Mohocks » sous la reine Anne et des « Mashers » sous la reine Victoria. Mais comme plus d’une des maisons vraiment anciennes, ils avaient pourri au cours des deux derniers siècles pour devenir de simples ivrognes et des dandys dégénérés, au point qu’il y avait même eu un murmure de folie. Certes, il y avait quelque chose de guère humain dans la poursuite lupine du plaisir par le colonel, et sa résolution chronique de ne pas rentrer chez lui avant le matin avait une touche de la clarté hideuse de l’insomnie. C’était un grand et bel animal, âgé, mais aux cheveux encore étonnamment jaunes. Il aurait paru simplement blond et léonin, mais ses yeux bleus étaient si profondément enfoncés dans son visage qu’ils semblaient noirs. Ils étaient un peu trop rapprochés. Il avait de très longues moustaches jaunes ; de chaque côté d’elles, un pli ou un sillon allait de la narine à la mâchoire, de sorte qu’un rictus semblait gravé dans son visage. Sur ses vêtements de soirée, il portait un curieux manteau jaune pâle qui ressemblait davantage à une robe de chambre très légère qu’à un pardessus, et sur l’arrière de sa tête était fixé un extraordinaire chapeau à larges bords d’une couleur vert vif, visiblement une curiosité orientale ramassée au hasard. Il était fier d’apparaître dans des tenues aussi incongrues, fier du fait qu’il arrivait toujours à les faire paraître congrues.
Son frère le vicaire avait aussi les cheveux jaunes et l’élégance, mais il était boutonné jusqu’au menton dans du noir, et son visage était rasé de près, cultivé et un peu nerveux. Il semblait ne vivre que pour sa religion ; mais certains disaient (notamment le forgeron, qui était presbytérien) que c’était un amour de l’architecture gothique plutôt que de Dieu, et que le fait qu’il hantât l’église comme un fantôme n’était qu’un tournant différent et plus pur de la soif de beauté presque morbide qui envoyait son frère se ruer après les femmes et le vin. Cette accusation était douteuse, tandis que la piété pratique de l’homme était indubitable. En fait, l’accusation était surtout un malentendu ignorant de son amour de la solitude et de la prière secrète, et reposait sur le fait qu’on le trouvait souvent à genoux, non pas devant l’autel, mais dans des endroits particuliers, dans les cryptes ou la galerie, ou même dans le clocher. Il était sur le point d’entrer dans l’église par la cour de la forge, mais s’arrêta et fronça un peu les sourcils en voyant les yeux caverneux de son frère fixer la même direction. En partant de l’hypothèse que le colonel s’intéressait à l’église, il ne perdit pas son temps en spéculations. Il ne restait que la boutique du forgeron, et bien que le forgeron fût un puritain et nullement l’un des siens, Wilfred Bohun avait entendu quelques scandales au sujet d’une épouse belle et assez célèbre. Il jeta un regard soupçonneux vers l’atelier, et le colonel se leva en riant pour lui parler.
« Bonjour, Wilfred, dit-il. En bon propriétaire, je veille sans sommeil sur mon peuple. Je vais rendre visite au forgeron. »
Wilfred regarda le sol et dit : « Le forgeron est sorti. Il est à Greenford. »
« Je sais, répondit l’autre avec un rire silencieux ; c’est pourquoi je lui rends visite. »
« Norman, dit le clerc, les yeux fixés sur un caillou sur la route, as-tu jamais peur de la foudre ? »
« Que veux-tu dire ? demanda le colonel. Ton passe-temps est-il la météorologie ? »
« Je veux dire, dit Wilfred sans lever les yeux, penses-tu parfois que Dieu pourrait te frapper dans la rue ? »
« Je vous demande pardon, dit le colonel ; je vois que ton passe-temps est le folklore. »
« Je sais que ton passe-temps est le blasphème, répliqua l’homme religieux, piqué dans le seul endroit sensible de sa nature. Mais si tu ne crains pas Dieu, tu as de bonnes raisons de craindre l’homme. »
L’aîné haussa les sourcils poliment. « Craindre l’homme ? dit-il. »
« Barnes le forgeron est l’homme le plus grand et le plus fort à quarante milles à la ronde », dit le pasteur avec sévérité. « Je sais que tu n’es ni un lâche ni un faible, mais il pourrait te lancer par-dessus le mur. »
Ceci porta, car c’était vrai, et la ligne amère près de la bouche et de la narine s’assombrit et se creusa. Pendant un instant, il resta là, le ricanement lourd sur le visage. Mais en un instant, le colonel Bohun eut retrouvé sa cruelle bonne humeur et rit, montrant deux dents de devant semblables à des crocs sous sa moustache jaune. « Dans ce cas, mon cher Wilfred, dit-il avec une parfaite insouciance, il était sage pour le dernier des Bohun de sortir partiellement en armure. »
Et il retira l’étrange chapeau rond recouvert de vert, révélant qu’il était doublé d’acier à l’intérieur. Wilfred le reconnut d’ailleurs comme un léger casque japonais ou chinois décroché d’un trophée qui pendait dans le vieux hall familial.
« C’était le premier chapeau sous la main, expliqua son frère avec légèreté ; toujours le chapeau le plus proche… et la femme la plus proche. »
« Le forgeron est parti à Greenford, dit Wilfred calmement ; son heure de retour est incertaine. »
Et sur ce, il se tourna et entra dans l’église la tête basse, se signant comme quelqu’un qui souhaite être délivré d’un esprit impur. Il était anxieux d’oublier une telle grossièreté dans la fraîche pénombre de ses hauts cloîtres gothiques ; mais ce matin-là, le destin voulut que son cycle imperturbable d’exercices religieux fût partout interrompu par de petits chocs. En entrant dans l’église, jusque-là toujours vide à cette heure, une silhouette agenouillée se leva précipitamment et vint vers la pleine lumière du jour de l’entrée. Quand le vicaire l’aperçut, il s’immobilisa de surprise. Car le fidèle matinal n’était autre que l’idiot du village, un neveu du forgeron, quelqu’un qui ne voulait ni ne pouvait se soucier de l’église ou de quoi que ce soit d’autre. On l’appelait toujours « Joe le Fou », et il semblait n’avoir aucun autre nom ; c’était un garçon sombre, fort, voûté, au visage blanc et lourd, aux cheveux noirs raides et à la bouche toujours ouverte. Lorsqu’il passa devant le prêtre, son visage de lunaire ne donna aucun indice sur ce qu’il avait fait ou pensé. On ne lui avait jamais connu de prières auparavant. Quel genre de prières récitait-il donc maintenant ? Des prières extraordinaires, assurément.
Wilfred Bohun resta enraciné sur place assez longtemps pour voir l’idiot sortir sous le soleil, et même pour voir son frère dissolu l’accueillir avec une sorte de plaisanterie avunculaire. La dernière chose qu’il vit fut le colonel lançant des pièces de monnaie vers la bouche ouverte de Joe, avec l’apparence sérieuse d’essayer de l’atteindre.
Cette laide image ensoleillée de la stupidité et de la cruauté de la terre envoya l’ascète définitivement à ses prières de purification et à ses nouvelles pensées. Il monta vers un banc dans la tribune, qui le plaçait sous un vitrail coloré qu’il aimait et qui apaisait toujours son esprit ; une fenêtre bleue avec un ange portant des lys. Là, il commença à moins penser à l’idiot, avec son visage livide et sa bouche de poisson. Il commença à moins penser à son frère maléfique, arpentant comme un lion maigre dans son horrible faim. Il sombra de plus en plus profondément dans ces couleurs froides et douces d’argent des fleurs et de saphir du ciel.
Dans cet endroit, une demi-heure plus tard, il fut trouvé par Gibbs, le cordonnier du village, qui avait été envoyé le chercher en quelque hâte. Il se leva avec promptitude, car il savait qu’aucune affaire insignifiante n’aurait conduit Gibbs dans un tel lieu. Le cordonnier était, comme dans beaucoup de villages, un athée, et son apparition à l’église était un rien plus extraordinaire que celle de Joe le Fou. C’était une matinée d’énigmes théologiques.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Wilfred Bohun assez raidement, tout en tendant une main tremblante vers son chapeau.
L’athée parla sur un ton qui, venant de lui, était assez étonnamment respectueux, et même, pour ainsi dire, rauque de sympathie.
« Vous devez m’excuser, monsieur, dit-il dans un murmure enroué, mais nous n’avons pas jugé juste de ne pas vous prévenir immédiatement. Je crains qu’une chose plutôt terrible ne soit arrivée, monsieur. Je crains que votre frère… »
Wilfred serra ses mains fragiles. « Quelle diablerie a-t-il encore faite ? » s’écria-t-il dans une passion volontaire.
« Eh bien, monsieur, dit le cordonnier en toussant, je crains qu’il n’ait rien fait, et qu’il ne fera rien. Je crains qu’il ne soit fini. Vous feriez vraiment mieux de descendre, monsieur. »
Le vicaire suivit le cordonnier par un court escalier en colimaçon qui les fit déboucher sur une entrée située un peu plus haut que la rue. Bohun vit la tragédie d’un seul coup d’œil, à plat sous lui comme un plan. Dans la cour de la forge se tenaient cinq ou six hommes, pour la plupart en noir, dont un en uniforme d’inspecteur. Ils comprenaient le médecin, le pasteur presbytérien et le prêtre de la chapelle catholique romaine, à laquelle appartenait la femme du forgeron. Ce dernier lui parlait d’ailleurs très rapidement, à voix basse, tandis qu’elle, une femme magnifique aux cheveux rouge doré, sanglotait aveuglément sur un banc. Entre ces deux groupes, et juste à l’écart du tas principal de marteaux, gisait un homme en tenue de soirée, étalé et face contre terre. De la hauteur, Wilfred aurait pu jurer de chaque détail de son costume et de son apparence, jusqu’aux bagues des Bohun à ses doigts ; mais le crâne n’était plus qu’une horrible éclaboussure, comme une étoile de noirceur et de sang.
Wilfred Bohun ne jeta qu’un regard et descendit les marches dans la cour. Le médecin, qui était le médecin de la famille, le salua, mais il ne prêta guère attention. Il put seulement balbutier : « Mon frère est mort. Que signifie cela ? Quel est ce mystère horrible ? » Il y eut un silence malheureux ; et puis le cordonnier, l’homme le plus franc présent, répondit : « Beaucoup d’horreur, monsieur, dit-il ; mais pas beaucoup de mystère. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda Wilfred, le visage blanc.
« C’est assez clair, répondit Gibbs. Il n’y a qu’un seul homme à quarante milles à la ronde qui aurait pu porter un tel coup, et c’est l’homme qui en avait le plus de raisons. »
« Nous ne devons rien préjuger, intervint le médecin, un homme grand à la barbe noire, assez nerveusement ; mais je suis compétent pour corroborer ce que dit M. Gibbs sur la nature du coup, monsieur ; c’est un coup incroyable. M. Gibbs dit que seul un homme dans ce district aurait pu le faire. J’aurais dit moi-même que personne n’aurait pu le faire. »
Un frisson de superstition parcourut la silhouette frêle du vicaire. « Je comprends à peine », dit-il.
« M. Bohun, dit le médecin à voix basse, les métaphores me manquent littéralement. Il est inadéquat de dire que le crâne a été fracassé en morceaux comme une coquille d’œuf. Des fragments d’os ont été enfoncés dans le corps et dans le sol comme des balles dans un mur de boue. C’était la main d’un géant. »
Il resta silencieux un moment, regardant sombrement à travers ses lunettes ; puis il ajouta : « La chose a un avantage : elle écarte la plupart des gens de tout soupçon d’un seul coup. Si vous ou moi ou n’importe quel homme normalement constitué dans le pays étions accusés de ce crime, nous serions acquittés comme un nourrisson serait acquitté du vol de la colonne Nelson. »
« C’est ce que je dis, répéta le cordonnier obstinément ; il n’y a qu’un seul homme qui aurait pu le faire, et c’est l’homme qui l’aurait fait. Où est Simeon Barnes, le forgeron ? »
« Il est à Greenford », balbutia le vicaire.
« Plus probablement en France », marmonna le cordonnier.
« Non ; il n’est dans aucun de ces endroits, dit une petite voix incolore qui venait du petit prêtre romain qui avait rejoint le groupe. En fait, il remonte la route en ce moment même. »
Le petit prêtre n’était pas un homme intéressant à regarder, ayant des cheveux bruns en brosse et un visage rond et impassible. Mais s’il avait été aussi splendide qu’Apollon, personne ne l’aurait regardé à ce moment-là. Tout le monde se tourna et scruta le sentier qui serpentait à travers la plaine en contrebas, le long duquel marchait effectivement, avec sa foulée immense et un marteau sur l’épaule, Simeon le forgeron. C’était un homme osseux et gigantesque, avec des yeux profonds, sombres et sinistres et une barbe au menton sombre. Il marchait et parlait tranquillement avec deux autres hommes ; et bien qu’il ne fût jamais spécialement joyeux, il semblait tout à fait à son aise.
« Mon Dieu ! s’écria le cordonnier athée, et voilà le marteau avec lequel il l’a fait ! »
« Non, dit l’inspecteur, un homme à l’air sensé avec une moustache rousse, parlant pour la première fois. Voilà le marteau avec lequel il l’a fait, là-bas près du mur de l’église. Nous avons laissé le marteau et le corps exactement là où ils sont. »
Tous se tournèrent et le court prêtre traversa et regarda en silence l’outil là où il gisait. C’était l’un des plus petits et des plus légers des marteaux, et il n’aurait pas attiré l’œil parmi les autres ; mais sur le bord de fer se trouvaient du sang et des cheveux jaunes.
Après un silence, le petit prêtre parla sans lever les yeux, et il y avait une note nouvelle dans sa voix terne. « M. Gibbs n’avait guère raison, dit-il, en disant qu’il n’y a pas de mystère. Il y a au moins le mystère de savoir pourquoi un homme si grand tenterait un si grand coup avec un si petit marteau. »
« Oh, ne vous occupez pas de ça, s’écria Gibbs, fiévreux. Que devons-nous faire de Simeon Barnes ? »
« Laissez-le tranquille, dit le prêtre calmement. Il vient ici de lui-même. Je connais ces deux hommes avec lui. Ce sont de très braves gens de Greenford, et ils sont venus pour la chapelle presbytérienne. »
Alors même qu’il parlait, le grand forgeron tourna le coin de l’église et entra à grandes enjambées dans sa cour. Puis il resta là, tout immobile, et le marteau tomba de sa main. L’inspecteur, qui avait conservé une dignité impénétrable, s’approcha immédiatement de lui.
« Je ne vous demanderai pas, M. Barnes, dit-il, si vous savez quelque chose sur ce qui s’est passé ici. Vous n’êtes pas tenu de le dire. J’espère que vous ne savez rien, et que vous serez en mesure de le prouver. Mais je dois passer par la formalité de vous arrêter au nom du Roi pour le meurtre du colonel Norman Bohun. »
« Vous n’êtes tenu de rien dire, dit le cordonnier avec une excitation officieuse. Ils doivent tout prouver. Ils n’ont pas encore prouvé que c’est le colonel Bohun, avec la tête toute fracassée comme ça. »
« Ça ne prendra pas, dit le médecin à part au prêtre. C’est tiré des romans policiers. J’étais le médecin du colonel, et je connaissais son corps mieux que lui. Il avait de très belles mains, mais tout à fait particulières. Les deuxième et troisième doigts étaient de la même longueur. Oh, c’est bien le colonel, sans aucun doute. »
Alors qu’il jetait un coup d’œil au cadavre fracassé sur le sol, les yeux de fer du forgeron immobile les suivirent et s’y posèrent également.
« Le colonel Bohun est-il mort ? dit le forgeron très calmement. Alors il est damné. »
« Ne dites rien ! Oh, ne dites rien », cria le cordonnier athée, dansant dans une extase d’admiration pour le système juridique anglais. Car nul homme n’est aussi légaliste que le bon séculariste.
Le forgeron se tourna vers lui par-dessus l’épaule avec le visage auguste d’un fanatique.
« C’est bien pour vous, les infidèles, de louvoyer comme des renards parce que la loi du monde vous favorise, dit-il ; mais Dieu garde les Siens dans Sa poche, comme vous le verrez ce jour. »
Puis il pointa le colonel et dit : « Quand ce chien est-il mort dans ses péchés ? »
« Modérez votre langage », dit le médecin.
« Modérez le langage de la Bible, et je modérerai le mien. Quand est-il mort ? »
« Je l’ai vu vivant à six heures ce matin », balbutia Wilfred Bohun.
« Dieu est bon, dit le forgeron. M. l’Inspecteur, je n’ai pas la moindre objection à être arrêté. C’est vous qui pourriez avoir des objections à m’arrêter. Cela ne me dérange pas de quitter le tribunal sans une tache sur mon honneur. Cela vous dérange peut-être, vous, de quitter le tribunal avec un sérieux revers dans votre carrière. »
Le solide inspecteur regarda pour la première fois le forgeron avec un œil vif ; tout comme tout le monde, excepté le court et étrange prêtre, qui regardait toujours le petit marteau qui avait porté le coup terrible.
« Il y a deux hommes debout devant cet atelier, continua le forgeron avec une lucidité pesante, de bons commerçants de Greenford que vous connaissez tous, qui jureront qu’ils m’ont vu depuis avant minuit jusqu’au lever du jour et bien après dans la salle de comité de notre Mission de Réveil, qui siège toute la nuit, nous sauvons les âmes si rapidement. À Greenford même, vingt personnes pourraient témoigner pour moi pendant tout ce temps. Si j’étais un païen, M. l’Inspecteur, je vous laisserais marcher vers votre chute. Mais en tant qu’homme chrétien, je me sens obligé de vous donner votre chance, et de vous demander si vous voulez entendre mon alibi maintenant ou au tribunal. »
L’inspecteur parut pour la première fois troublé, et dit : « Bien sûr, je serais heureux de vous disculper complètement maintenant. »
Le forgeron sortit de sa cour avec la même foulée longue et aisée, et retourna vers ses deux amis de Greenford, qui étaient en effet des amis de presque tout le monde présent. Chacun d’eux dit quelques mots que personne ne songea à croire faux. Quand ils eurent parlé, l’innocence de Simeon se dressa aussi solide que la grande église au-dessus d’eux.
L’un de ces silences frappa le groupe, silences qui sont plus étranges et insupportables que n’importe quel discours. Follement, pour entamer la conversation, le vicaire dit au prêtre catholique :
« Vous semblez très intéressé par ce marteau, Père Brown. »
« Oui, je le suis, dit le Père Brown ; pourquoi est-ce un si petit marteau ? »
Le médecin se tourna vers lui.
« Par George, c’est vrai, cria-t-il ; qui utiliserait un petit marteau avec dix marteaux plus gros qui traînent ? »
Puis il baissa la voix à l’oreille du vicaire et dit : « Seulement le genre de personne qui ne peut pas soulever un gros marteau. Ce n’est pas une question de force ou de courage entre les sexes. C’est une question de puissance de levage dans les épaules. Une femme audacieuse pourrait commettre dix meurtres avec un marteau léger sans même frémir. Elle ne pourrait pas tuer un scarabée avec un lourd. »
Wilfred Bohun le fixait avec une sorte d’horreur hypnotisée, tandis que le Père Brown écoutait avec la tête un peu sur le côté, réellement intéressé et attentif. Le médecin continua avec une emphase plus sifflante :
« Pourquoi ces idiots supposent-ils toujours que la seule personne qui déteste l’amant de la femme est le mari de la femme ? Neuf fois sur dix, la personne qui déteste le plus l’amant de la femme, c’est la femme. Qui sait quelle insolence ou trahison il lui avait montrée… regardez là ! »
Il fit un geste momentané vers la femme aux cheveux roux sur le banc. Elle avait enfin levé la tête et les larmes séchaient sur son visage splendide. Mais les yeux étaient fixés sur le cadavre avec un éclat électrique qui avait en lui quelque chose d’idiot.
Le Révérend Wilfred Bohun fit un geste mou comme pour écarter tout désir de savoir ; mais le Père Brown, époussetant de sa manche des cendres soufflées par le four, parla de son ton indifférent.
« Vous êtes comme tant de médecins, dit-il ; votre science mentale est vraiment suggestive. C’est votre science physique qui est totalement impossible. Je suis d’accord que la femme veut tuer le co-défendeur beaucoup plus que le demandeur ne le veut. Et je suis d’accord qu’une femme choisira toujours un petit marteau plutôt qu’un gros. Mais la difficulté est une impossibilité physique. Aucune femme jamais née n’aurait pu fracasser le crâne d’un homme à plat comme ça. » Puis il ajouta pensivement, après une pause : « Ces gens n’ont pas saisi le tout. L’homme portait en fait un casque de fer, et le coup l’a dispersé comme du verre brisé. Regardez cette femme. Regardez ses bras. »
Le silence les retint tous à nouveau, et puis le médecin dit assez boudeusement : « Eh bien, je peux me tromper ; il y a des objections à tout. Mais je m’en tiens au point principal. Aucun homme sauf un idiot ne choisirait ce petit marteau s’il pouvait utiliser un gros marteau. »
Sur ce, les mains maigres et tremblantes de Wilfred Bohun montèrent à sa tête et semblèrent agripper ses rares cheveux jaunes. Après un instant, elles retombèrent, et il cria : « C’était le mot que je cherchais ; vous avez dit le mot. »
Puis il continua, maîtrisant son trouble : « Les mots que vous avez dits étaient : “Aucun homme sauf un idiot ne choisirait le petit marteau.” »
« Oui, dit le médecin. Eh bien ? »
« Eh bien, dit le vicaire, aucun homme sauf un idiot ne l’a fait. » Les autres le fixèrent avec des yeux arrêtés et rivetés, et il continua dans une agitation fébrile et féminine.
« Je suis prêtre, cria-t-il instablement, et un prêtre ne devrait pas être un répandeur de sang. Je… je veux dire qu’il ne devrait mener personne à la potence. Et je remercie Dieu de voir le criminel clairement maintenant… parce que c’est un criminel qui ne peut être mené à la potence. »
« Vous ne le dénoncerez pas ? » demanda le médecin.
« Il ne serait pas pendu si je le dénonçais, répondit Wilfred avec un sourire sauvage mais curieusement heureux. Quand je suis entré dans l’église ce matin, j’ai trouvé un fou en train d’y prier… ce pauvre Joe, qui a été dérangé toute sa vie. Dieu sait ce qu’il a prié ; mais avec de telles gens étranges, il n’est pas incroyable de supposer que leurs prières sont toutes à l’envers. Très probablement, un fou prierait avant de tuer un homme. Quand j’ai vu le pauvre Joe pour la dernière fois, il était avec mon frère. Mon frère se moquait de lui. »
« Par Jove ! cria le médecin, voilà qui parle enfin. Mais comment expliquez-vous… »
Le Révérend Wilfred tremblait presque de l’excitation de sa propre entrevue avec la vérité. « Ne voyez-vous pas, ne voyez-vous pas, cria-t-il fiévreusement ; c’est la seule théorie qui couvre les deux choses étranges, qui répond aux deux énigmes. Les deux énigmes sont le petit marteau et le gros coup. Le forgeron aurait pu frapper le gros coup, mais n’aurait pas choisi le petit marteau. Sa femme aurait choisi le petit marteau, mais elle n’aurait pas pu frapper le gros coup. Mais le fou pourrait avoir fait les deux. Quant au petit marteau… eh bien, il était fou et aurait pu ramasser n’importe quoi. Et pour le gros coup, n’avez-vous jamais entendu dire, docteur, qu’un maniaque dans son paroxysme peut avoir la force de dix hommes ? »
Le médecin prit une profonde inspiration et dit alors : « Par Dieu, je crois que vous avez trouvé. »
Le Père Brown avait fixé ses yeux sur l’orateur si longtemps et si fermement qu’il prouvait que ses grands yeux gris, semblables à ceux d’un bœuf, n’étaient pas tout à fait aussi insignifiants que le reste de son visage. Quand le silence fut retombé, il dit avec un respect marqué : « M. Bohun, la vôtre est la seule théorie jusqu’ici avancée qui tienne la route de toutes les manières et soit essentiellement inattaquable. Je pense donc que vous méritez qu’on vous dise, sur ma connaissance positive, que ce n’est pas la vraie. » Et sur ce, le vieux petit homme s’éloigna et fixa à nouveau le marteau.
« Ce type semble en savoir plus qu’il ne devrait, chuchota le médecin avec mauvaise humeur à Wilfred. Ces prêtres papistes sont diablement rusés. »
« Non, non, dit Bohun, avec une sorte de fatigue sauvage. C’était le fou. C’était le fou. »
Le groupe des deux ecclésiastiques et du médecin s’était éloigné du groupe plus officiel contenant l’inspecteur et l’homme qu’il avait arrêté. Maintenant, cependant, que leur propre partie s’était dispersée, ils entendirent des voix venant des autres. Le prêtre leva les yeux tranquillement puis les rabaissa alors qu’il entendait le forgeron dire à voix haute :
« J’espère vous avoir convaincu, M. l’Inspecteur. Je suis un homme fort, comme vous dites, mais je n’aurais pas pu lancer mon marteau pile ici depuis Greenford. Mon marteau n’a pas d’ailes pour qu’il vienne voler à un demi-mille au-dessus des haies et des champs. »
L’inspecteur rit aimablement et dit : « Non, je pense que vous pouvez être considéré comme hors de cause, bien que ce soit l’une des coïncidences les plus bizarres que j’aie jamais vues. Je peux seulement vous demander de nous apporter toute l’aide possible pour trouver un homme aussi grand et fort que vous. Par George ! vous pourriez être utile, ne serait-ce que pour le tenir ! Je suppose que vous-même n’avez aucune idée de l’homme ? »
« J’ai peut-être une idée », répondit le forgeron au teint pâle, « mais ce n’est pas celle d’un homme. » Puis, voyant les yeux effrayés se tourner vers sa femme assise sur le banc, il posa sa main énorme sur l’épaule de celle-ci et ajouta : « Ni celle d’une femme non plus. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda l’inspecteur d’un ton badin. « Vous ne pensez tout de même pas que les vaches se servent de marteaux ? »
« Je ne crois pas que ce soit une chose de chair qui ait tenu ce marteau », dit le forgeron d’une voix étouffée ; « humainement parlant, je pense que cet homme est mort seul. »
Wilfred fit un mouvement brusque vers l’avant et le scruta avec des yeux brûlants.
« Voulez-vous dire, Barnes », intervint la voix aiguë du cordonnier, « que le marteau a sauté de lui-même pour abattre cet homme ? »
« Oh, vous autres messieurs, vous pouvez écarquiller les yeux et ricaner », s’écria Siméon ; « vous, hommes d’église, qui nous dites le dimanche avec quelle sérénité le Seigneur frappa Sennachérib. Je crois que Celui qui marche invisible dans chaque maison a défendu l’honneur de la mienne, et a laissé le souilleur mort devant ma porte. Je crois que la force de ce coup était précisément la force des tremblements de terre, et rien de moins. »
Wilfred dit, d’une voix totalement indescriptible : « J’ai moi-même dit à Norman de se méfier de la foudre. »
« Cet agent-là est hors de ma juridiction », dit l’inspecteur avec un léger sourire.
« Vous n’êtes pas hors de la Sienne », répondit le forgeron ; « occupez-vous de cela », et, tournant son large dos, il rentra dans sa maison.
Wilfred, secoué, fut emmené par le père Brown, qui avait avec lui une manière facile et amicale. « Sortons de cet endroit horrible, Monsieur Bohun », dit-il. « Puis-je jeter un coup d’œil à l’intérieur de votre église ? J’ai entendu dire que c’était l’une des plus anciennes d’Angleterre. Nous nous intéressons un peu, vous savez », ajouta-t-il avec une grimace comique, « aux vieilles églises anglaises. »
Wilfred Bohun ne sourit pas, car l’humour n’avait jamais été son fort. Mais il hocha la tête avec empressement, étant bien trop disposé à expliquer les splendeurs gothiques à quelqu’un de plus susceptible d’être compréhensif que le forgeron presbytérien ou le cordonnier athée.
« Bien entendu », dit-il ; « entrons par ce côté. » Et il ouvrit la marche vers la haute entrée latérale située en haut de la volée de marches. Le père Brown posait le pied sur la première marche pour le suivre quand il sentit une main sur son épaule ; il se tourna pour apercevoir la silhouette sombre et mince du docteur, dont le visage était encore plus sombre, marqué par la suspicion.
« Monsieur », dit le médecin durement, « vous semblez connaître certains secrets de cette sombre affaire. Puis-je vous demander si vous comptez les garder pour vous ? »
« Eh bien, docteur », répondit le prêtre en souriant très aimablement, « il y a une excellente raison pour qu’un homme de mon métier garde les choses pour lui quand il n’en est pas sûr, et c’est qu’il est constamment de son devoir de les garder pour lui quand il en est sûr. Mais si vous pensez que j’ai été discourtoisement réticent avec vous ou avec quiconque, je pousserai l’obligeance jusqu’à l’extrême limite de mes habitudes. Je vous donnerai deux indices très importants. »
« Eh bien, monsieur ? » dit le docteur d’un air sombre.
« Premièrement », dit le père Brown doucement, « la chose relève tout à fait de votre propre domaine. C’est une affaire de science physique. Le forgeron se trompe, peut-être pas en disant que le coup était divin, mais certainement en disant qu’il s’agissait d’un miracle. Ce n’était pas un miracle, docteur, si ce n’est dans la mesure où l’homme est lui-même un miracle, avec son cœur étrange, impie et pourtant à moitié héroïque. La force qui a fracassé ce crâne est une force bien connue des scientifiques — l’une des lois de la nature les plus fréquemment débattues. »
Le docteur, qui le regardait avec une intensité froncée, demanda seulement : « Et l’autre indice ? »
« L’autre indice est celui-ci », dit le prêtre. « Vous souvenez-vous du forgeron, bien qu’il croie aux miracles, parlant avec mépris de l’impossible conte de fées selon lequel son marteau aurait eu des ailes pour voler sur un demi-mile à travers la campagne ? »
« Oui », dit le docteur, « je m’en souviens. »
« Eh bien », ajouta le père Brown avec un large sourire, « ce conte de fées était ce qui se rapprochait le plus de la vérité aujourd’hui. » Et, sur ce, il lui tourna le dos et grimpa les marches à grands pas derrière le vicaire.
Le révérend Wilfred, qui l’attendait, pâle et impatient, comme si ce petit délai était l’ultime épreuve pour ses nerfs, le mena immédiatement dans son coin préféré de l’église, cette partie de la tribune la plus proche du plafond sculpté et éclairée par la merveilleuse fenêtre ornée de l’ange. Le petit prêtre latin explora et admira tout minutieusement, parlant gaiement, mais à voix basse tout au long de la visite. Lorsque, au cours de son exploration, il trouva la sortie latérale et l’escalier en colimaçon par lequel Wilfred s’était précipité pour trouver son frère mort, le père Brown ne descendit pas, mais monta avec l’agilité d’un singe, et sa voix claire retentit depuis une plateforme extérieure située au-dessus.
« Montez ici, Monsieur Bohun », appela-t-il. « L’air vous fera du bien. »
Bohun le suivit et déboucha sur une sorte de galerie ou de balcon en pierre à l’extérieur du bâtiment, d’où l’on pouvait voir l’immense plaine dans laquelle se dressait leur petite colline, boisée jusqu’à l’horizon pourpre et parsemée de villages et de fermes. Claire et carrée, mais toute petite en contrebas, se trouvait la cour du forgeron, où l’inspecteur se tenait encore à prendre des notes et où le cadavre gisait toujours comme une mouche écrasée.
« On dirait la carte du monde, n’est-ce pas ? » dit le père Brown.
« Oui », dit Bohun très gravement, en hochant la tête.
Juste au-dessous et autour d’eux, les lignes de l’édifice gothique plongeaient vers le vide avec une rapidité écœurante, proche du suicide. Il y a dans l’architecture du Moyen Âge cet élément d’énergie titanesque qui, quel que soit l’angle sous lequel on l’observe, semble toujours s’élancer, comme le dos puissant d’un cheval devenu fou. Cette église était taillée dans une pierre ancienne et silencieuse, barbu de vieux champignons et tachée par les nids d’oiseaux. Et pourtant, quand on la regardait d’en bas, elle jaillissait comme une fontaine vers les étoiles ; et quand on la regardait, comme à présent, d’en haut, elle se déversait comme une cataracte dans un gouffre sans voix. Car ces deux hommes sur la tour étaient restés seuls avec l’aspect le plus terrible du gothique : le raccourci et la disproportion monstrueux, les perspectives vertigineuses, les aperçus de choses grandes paraissant petites et de choses petites paraissant grandes ; un monde de pierre sens dessus dessous en plein ciel. Des détails de pierre, énormes par leur proximité, se détachaient sur un motif de champs et de fermes, pygmées dans leur lointain. Un oiseau ou une bête sculptée à un angle semblait être quelque vaste dragon marchant ou volant, dévastant les pâturages et les villages en bas. Toute l’atmosphère était étourdissante et dangereuse, comme si les hommes étaient maintenus en l’air au milieu des ailes tournoyantes de génies colossaux ; et toute cette vieille église, aussi haute et riche qu’une cathédrale, semblait peser sur le pays ensoleillé comme une trombe d’eau.
« Je pense qu’il y a quelque chose d’assez dangereux à se tenir dans ces lieux élevés, ne serait-ce que pour prier », dit le père Brown. « Les hauteurs sont faites pour être regardées, pas pour regarder depuis elles. »
« Voulez-vous dire que l’on risque de tomber ? » demanda Wilfred.
« Je veux dire que l’âme de quelqu’un peut tomber si son corps ne tombe pas », dit l’autre prêtre.
« Je vous comprends à peine », remarqua Bohun confusément.
« Regardez ce forgeron, par exemple », poursuivit le père Brown avec calme ; « un homme bon, mais pas un chrétien — dur, impérieux, impitoyable. Eh bien, sa religion écossaise a été inventée par des hommes qui priaient sur des collines et des escarpements élevés, et qui ont appris à mépriser le monde plutôt qu’à regarder vers le ciel. L’humilité est la mère des géants. On voit les grandes choses depuis la vallée ; on ne voit que les petites depuis le sommet. »
« Mais il… il ne l’a pas fait », dit Bohun en tremblant.
« Non », dit l’autre d’une voix étrange ; « nous savons qu’il ne l’a pas fait. »
Après un moment, il reprit, regardant tranquillement la plaine avec ses yeux gris pâle. « J’ai connu un homme », dit-il, « qui commençait par prier avec les autres devant l’autel, mais qui s’est pris d’affection pour les lieux élevés et solitaires pour prier, des coins ou des niches dans le clocher ou la flèche. Et une fois, dans l’un de ces endroits vertigineux, où le monde entier semblait tourner sous lui comme une roue, son cerveau a tourné aussi, et il s’est imaginé qu’il était Dieu. Si bien que, bien qu’il fût un homme bon, il a commis un grand crime. »
Le visage de Wilfred était détourné, mais ses mains osseuses devinrent bleues et blanches à mesure qu’il se cramponnait au parapet de pierre.
« Il pensait qu’il lui était donné de juger le monde et de frapper le pécheur. Il n’aurait jamais eu une telle pensée s’il s’était agenouillé avec d’autres hommes sur un sol. Mais il voyait tous les hommes se déplacer comme des insectes. Il en vit un en particulier qui se pavanait juste au-dessous de lui, insolent et évident avec un chapeau vert vif — un insecte vénéneux. »
Des freux croassaient autour des coins du clocher ; mais il n’y eut aucun autre son jusqu’à ce que le père Brown poursuive.
« Ceci l’a aussi tenté, le fait qu’il avait entre les mains l’un des mécanismes les plus terribles de la nature ; je veux dire la gravitation, cette course folle et accélérée par laquelle toutes les créatures de la terre retournent à son cœur lorsqu’elles sont libérées. Voyez, l’inspecteur se pavane juste sous nous dans la forge. Si je devais lancer un caillou par-dessus ce parapet, il serait presque comme une balle au moment où il l’atteindrait. Si je devais laisser tomber un marteau — même un petit marteau… »
Wilfred Bohun passa une jambe au-dessus du parapet, et le père Brown l’attrapa en une seconde par le collet.
« Pas par cette porte », dit-il très doucement ; « cette porte mène en enfer. »
Bohun recula en titubant contre le mur et le fixa avec des yeux terrifiants.
« Comment savez-vous tout cela ? » cria-t-il. « Êtes-vous un démon ? »
« Je suis un homme », répondit le père Brown gravement ; « et j’ai donc tous les démons dans mon cœur. Écoutez-moi », dit-il après une courte pause. « Je sais ce que vous avez fait — du moins, je peux en deviner la majeure partie. Quand vous avez quitté votre frère, vous étiez en proie à une rage qui n’était pas sans fondement, au point que vous avez saisi un petit marteau, à moitié tenté de le tuer avec sa vilenie sur les lèvres. Reculant, vous l’avez poussé sous votre veste boutonnée et vous vous êtes précipité dans l’église. Vous priez avec ferveur dans de nombreux endroits, sous la fenêtre de l’ange, sur la plateforme au-dessus, et une plateforme encore plus haute, d’où vous pouviez voir le chapeau oriental du colonel comme le dos d’un scarabée vert rampant ici et là. Puis quelque chose a cassé dans votre âme, et vous avez laissé tomber la foudre de Dieu. »
Wilfred porta une main faible à sa tête et demanda à voix basse : « Comment avez-vous su que son chapeau ressemblait à un scarabée vert ? »
« Oh, cela », dit l’autre avec l’ombre d’un sourire, « c’était du bon sens. Mais écoutez-moi encore. Je dis que je sais tout cela ; mais personne d’autre ne le saura. La prochaine étape est pour vous ; je ne ferai pas un pas de plus ; je scellerai ceci avec le sceau de la confession. Si vous me demandez pourquoi, il y a beaucoup de raisons, et une seule qui vous concerne. Je vous laisse les choses parce que vous n’êtes pas encore allé trop loin dans le mal, pour ce qui est des assassins. Vous n’avez pas aidé à faire porter le crime sur le forgeron quand c’était facile ; ou sur sa femme, quand c’était facile. Vous avez essayé de le faire porter sur l’imbécile parce que vous saviez qu’il ne pouvait pas souffrir. C’était une de ces lueurs qu’il est de mon devoir de trouver chez les assassins. Et maintenant, descendez dans le village et suivez votre chemin, aussi libre que le vent ; car j’ai dit mon dernier mot. »
Ils descendirent les escaliers en colimaçon dans un silence complet et sortirent au soleil près de la forge. Wilfred Bohun déverrouilla soigneusement la porte en bois de la cour et, s’approchant de l’inspecteur, dit : « Je souhaite me rendre ; j’ai tué mon frère. »
L’Œil d’Apollon
Ce singulier éclat enfumé, à la fois confusion et transparence, qui est l’étrange secret de la Tamise, passait de plus en plus de son gris à son extrême étincelant tandis que le soleil grimpait au zénith au-dessus de Westminster, et deux hommes traversaient le pont de Westminster. L’un était très grand et l’autre très petit ; on aurait même pu les comparer de manière fantaisiste à l’arrogante tour de l’Horloge du Parlement et aux épaules plus modestes et voûtées de l’Abbaye, car l’homme petit portait une tenue ecclésiastique. La description officielle de l’homme grand était M. Hercule Flambeau, détective privé, et il se rendait à ses nouveaux bureaux dans un nouvel ensemble d’appartements faisant face à l’entrée de l’Abbaye. La description officielle de l’homme petit était le révérend J. Brown, rattaché à l’église Saint-François-Xavier, à Camberwell, et il revenait du chevet d’un mourant de Camberwell pour voir les nouveaux bureaux de son ami.
Le bâtiment était américain par son altitude gratte-ciel, et américain aussi par l’élaboration huilée de sa machinerie de téléphones et d’ascenseurs. Mais il était à peine terminé et manquait encore de personnel ; seuls trois locataires avaient emménagé ; le bureau juste au-dessus de Flambeau était occupé, tout comme celui juste en dessous de lui ; les deux étages au-dessus et les trois étages en dessous étaient entièrement vides. Mais le premier regard sur la nouvelle tour d’appartements saisissait quelque chose de bien plus saisissant. Hormis quelques restes d’échafaudages, le seul objet éclatant était érigé à l’extérieur du bureau juste au-dessus de celui de Flambeau. Il s’agissait d’une énorme effigie dorée de l’œil humain, entourée de rayons d’or, occupant autant de place que deux ou trois fenêtres de bureau.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda le père Brown, et il s’arrêta net. « Oh, une nouvelle religion », dit Flambeau en riant ; « l’une de ces nouvelles religions qui pardonnent vos péchés en disant que vous n’en avez jamais eu. Un peu comme la Science Chrétienne, je suppose. Le fait est qu’un type qui se fait appeler Kalon (je ne sais pas quel est son nom, si ce n’est que ce ne peut être celui-là) a pris l’appartement juste au-dessus du mien. J’ai deux dactylos en dessous de moi, et ce vieux charlatan enthousiaste au-dessus. Il se fait appeler le Nouveau Prêtre d’Apollon, et il adore le soleil. »
« Qu’il fasse attention », dit le père Brown. « Le soleil était le plus cruel de tous les dieux. Mais que signifie cet œil monstrueux ? »
« D’après ce que j’ai compris, c’est une de leurs théories », répondit Flambeau, « selon laquelle un homme peut tout endurer si son esprit est tout à fait stable. Leurs deux grands symboles sont le soleil et l’œil ouvert ; car ils disent que si un homme était vraiment sain, il pourrait fixer le soleil. »
« Si un homme était vraiment sain », dit le père Brown, « il ne prendrait pas la peine de le fixer. »
« Eh bien, c’est tout ce que je peux vous dire sur cette nouvelle religion », poursuivit Flambeau négligemment. « Elle prétend, bien sûr, pouvoir guérir toutes les maladies physiques. »
« Peut-elle guérir la seule maladie spirituelle ? » demanda le père Brown avec une curiosité sérieuse.
« Et quelle est la seule maladie spirituelle ? » demanda Flambeau en souriant.
« Oh, penser que l’on va tout à fait bien », dit son ami.
Flambeau s’intéressait davantage au petit bureau calme en dessous de lui qu’au temple flamboyant au-dessus. C’était un méridional lucide, incapable de se concevoir autrement que comme catholique ou athée ; et les nouvelles religions d’un genre brillant et pâle n’étaient pas trop son affaire. Mais l’humanité était toujours son affaire, surtout quand elle était séduisante ; de plus, les dames de l’étage inférieur étaient des personnages à leur manière. Le bureau était tenu par deux sœurs, toutes deux minces et brunes, dont l’une était grande et remarquable. Elle avait un profil sombre, avide et aquilin, et était l’une de ces femmes à qui l’on pense toujours de profil, comme au tranchant net d’une arme. Elle semblait se frayer un chemin à travers la vie. Elle avait des yeux d’une brillance saisissante, mais c’était la brillance de l’acier plutôt que celle des diamants ; et sa silhouette droite et svelte était un peu trop rigide pour être gracieuse. Sa sœur cadette était comme son ombre raccourcie, un peu plus grise, plus pâle et plus insignifiante. Elles portaient toutes deux un noir strict, avec de petits poignets et cols masculins. Il y a des milliers de ces dames brèves et énergiques dans les bureaux de Londres, mais l’intérêt de celles-ci résidait davantage dans leur situation réelle que dans leur situation apparente.
Car Pauline Stacey, l’aînée, était en réalité l’héritière d’un blason et d’un demi-comté, ainsi que d’une grande richesse ; elle avait été élevée dans des châteaux et des jardins, avant qu’une férocité glaciale (propre à la femme moderne) ne la pousse vers ce qu’elle considérait comme une existence plus dure et plus élevée. Elle n’avait pas, en vérité, renoncé à son argent ; en cela, il y aurait eu un abandon romantique ou monacal tout à fait étranger à son utilitarisme dominateur. Elle détenait sa richesse, disait-elle, pour l’utiliser à des fins sociales pratiques. Elle en avait mis une partie dans son entreprise, le noyau d’un emporium de dactylographie modèle ; une partie était distribuée dans diverses ligues et causes pour l’avancement de ce travail parmi les femmes. Dans quelle mesure Joan, sa sœur et associée, partageait cet idéalisme un peu prosaïque, personne ne pouvait en être très sûr. Mais elle suivait son chef avec une affection canine qui était d’une certaine manière plus attrayante, avec sa touche de tragédie, que les esprits durs et élevés de l’aînée. Car Pauline Stacey n’avait rien à dire à la tragédie ; elle était censée en nier l’existence.
Sa rapidité rigide et son impatience froide avaient beaucoup amusé Flambeau la première fois qu’il était entré dans les appartements. Il avait attendu devant l’ascenseur dans le hall d’entrée le garçon d’ascenseur, qui accompagne généralement les étrangers aux différents étages. Mais cette jeune fille, véritable faucon aux yeux brillants, avait ouvertement refusé de supporter un tel délai officiel. Elle avait dit sèchement qu’elle connaissait tout de l’ascenseur et qu’elle ne dépendait pas des garçons — ni des hommes non plus. Bien que son appartement ne soit qu’à trois étages au-dessus, elle parvint en quelques secondes d’ascension à donner à Flambeau un grand nombre de ses points de vue fondamentaux de manière désinvolte ; ils allaient dans le sens général qu’elle était une femme moderne qui travaillait et qu’elle aimait les machines modernes. Ses yeux noirs et brillants flamboyaient d’une colère abstraite contre ceux qui réprimandent la science mécanique et demandent le retour du romantisme. Tout le monde, disait-elle, devrait être capable de faire fonctionner des machines, tout comme elle pouvait faire fonctionner l’ascenseur. Elle semblait presque ressentir le fait que Flambeau lui ouvre la porte de l’ascenseur ; et ce gentleman monta à ses propres appartements en souriant avec des sentiments quelque peu mitigés au souvenir d’une telle indépendance fougueuse.
Elle avait certainement du tempérament, d’un genre vif et pratique ; les gestes de ses mains fines et élégantes étaient brusques, voire destructeurs.
Une fois, Flambeau entra dans son bureau pour une affaire de dactylographie et trouva qu’elle venait de jeter une paire de lunettes appartenant à sa sœur au milieu du sol et de piétiner dessus. Elle était déjà dans les rapides d’une tirade éthique sur les « notions médicales maladives » et l’admission morbide de faiblesse impliquée par un tel appareil. Elle mit sa sœur au défi d’apporter à nouveau de tels déchets artificiels et malsains dans les lieux. Elle demanda si on attendait d’elle qu’elle porte des jambes en bois, des faux cheveux ou des yeux de verre ; et, alors qu’elle parlait, ses yeux étincelaient comme le cristal terrible.
Flambeau, tout déconcerté par ce fanatisme, ne put s’empêcher de demander à Mlle Pauline (avec une logique française directe) pourquoi une paire de lunettes était un signe de faiblesse plus morbide qu’un ascenseur, et pourquoi, si la science pouvait nous aider dans l’un des efforts, elle ne pourrait pas nous aider dans l’autre.
« C’est si différent », dit Pauline Stacey, avec hauteur. « Les batteries, les moteurs et toutes ces choses sont des marques de la force de l’homme — oui, Monsieur Flambeau, et de la force de la femme aussi ! Nous prendrons notre tour à ces grands moteurs qui dévorent la distance et défient le temps. C’est élevé et splendide — c’est vraiment la science. Mais ces méchants accessoires et pansements que les médecins vendent — eh bien, ce sont juste des insignes de poltronnerie. Les médecins collent des jambes et des bras comme si nous étions nés infirmes et esclaves malades. Mais je suis née libre, Monsieur Flambeau ! Les gens pensent seulement qu’ils ont besoin de ces choses parce qu’ils ont été formés dans la peur au lieu d’être formés dans la puissance et le courage, tout comme les infirmières stupides disent aux enfants de ne pas fixer le soleil, et ainsi ils ne peuvent pas le faire sans ciller. Mais pourquoi, parmi les étoiles, y aurait-il une étoile que je ne pourrais pas voir ? Le soleil n’est pas mon maître, et j’ouvrirai mes yeux et je le fixerai quand je le choisirai. »
« Si c'est ainsi, » répondit calmement le père Brown, « je suppose que le soleil vous aveuglera un jour. Mais en attendant, il y a une autre question à résoudre. Monsieur Kalon, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez vu Pauline Stacey écrire son testament alors que vous montiez dans l'ascenseur pour regagner vos appartements. »
« Je l'ai dit, et c'est la vérité, » répondit le prophète d'un ton altier.
« Et vous avez dit, » continua le prêtre, « que sa porte était ouverte. »
« Elle l'était, en effet. »
« Et vous avez dit aussi, » le père Brown fit une pause, « que vous n'aviez pas quitté votre bureau ni votre balcon depuis le moment où vous y êtes entré jusqu'à celui où nous vous avons trouvé. »
« Absolument, » tonna Kalon. « Mon clerc, un garçon très honorable, en témoignera. »
Le père Brown se leva lentement. « Monsieur Kalon, » dit-il, « votre religion est peut-être très belle, mais elle semble manquer d'un petit détail pratique : la logique. Si vous étiez sur votre balcon à regarder le soleil, et que vous n'avez pas quitté votre bureau, comment avez-vous pu voir, à travers un mur, ce que faisait Mlle Pauline Stacey dans l'appartement en dessous du vôtre, alors même que la porte était, selon vos dires, ouverte ? »
Un silence glacial tomba sur la pièce. Kalon, pour la première fois, parut ébranlé.
« J'ai... j'ai vu cela en passant devant sa porte, » bégaya-t-il, perdant soudain de sa superbe.
« En montant dans l'ascenseur ? » reprit le père Brown avec une pointe de tristesse. « Mais si vous étiez dans l'ascenseur, comment pouviez-vous être sur votre balcon pour saluer le soleil au coup de midi ? L'ascenseur ne s'arrête pas au balcon. »
Flambeau, dont les yeux s'étaient éclairés, fit un pas en avant. « Il a raison, Kalon. Vous avez prétendu être à deux endroits à la fois, ou du moins avoir une vue omnisciente. »
Kalon recula, ses mains cherchant instinctivement l'appui d'un meuble. « Ce sont des subtilités de prêtres ! » cria-t-il. « Elle a été tuée, je vous le dis ! Cette femme, cette sœur démoniaque, a profité de ce que je priais pour accomplir son crime ! »
« Non, » dit le père Brown, sa voix devenant étrangement ferme. « Elle n'a pas été tuée par sa sœur, et elle ne s'est pas suicidée par lévitation. Elle a été tuée par quelqu'un qui avait besoin que ce testament soit écrit, mais qui ne pouvait pas supporter qu'elle y ajoute ses dernières volontés. Quelqu'un qui, en prétendant adorer la lumière, a agi dans les ténèbres les plus complètes. Monsieur Kalon, vous n'êtes pas un prêtre d'Apollon. Vous êtes un homme qui cherchait une fortune, et qui, voyant que Pauline allait vous échapper, a décidé que le seul moyen de garder l'argent était de faire disparaître la donatrice avant qu'elle ne puisse changer d'avis ou, pire, avant qu'elle ne finisse son document. Vous êtes descendu, vous avez commis l'irréparable, et vous êtes remonté en courant pour reprendre votre pose sur le balcon. »
Le prophète, livide, tenta de s'élancer vers la porte, mais Flambeau, avec la rapidité d'un léopard, lui barra le passage.
« Je pense, » dit le père Brown, « que nous avons maintenant besoin de la police. »
« Allons, allons, prophète, » interrompit Flambeau avec un ricanement ; « souvenez-vous que tout ce monde n’est qu’un château en Espagne. »
Le hiérophante du dieu-soleil fit un effort pour remonter sur son piédestal. « Ce n’est pas la simple question d’argent, » s’écria-t-il, « bien que cela pût équiper la cause à travers le monde entier. Ce sont aussi les volontés de mon aimée. Pour Pauline, tout cela était sacré. Aux yeux de Pauline... »
Le père Brown se redressa soudain si brusquement que sa chaise bascula derrière lui. Il était mortellement pâle, et pourtant il semblait animé par un espoir ; ses yeux brillaient.
« C’est cela ! » cria-t-il d’une voix claire. « C’est par là qu’il faut commencer. Aux yeux de Pauline... »
Le grand prophète recula devant le minuscule prêtre dans un désordre presque fou. « Que voulez-vous dire ? Comment osez-vous ? » répéta-t-il.
« Aux yeux de Pauline, » répéta le prêtre, dont les propres yeux brillaient de plus en plus. « Continuez... au nom de Dieu, continuez. Le crime le plus odieux que les démons aient jamais inspiré semble plus léger après la confession ; et je vous implore de confesser. Continuez, continuez... aux yeux de Pauline... »
« Laissez-moi passer, espèce de diable ! » tonna Kalon, se débattant comme un géant enchaîné. « Qui êtes-vous, maudit espion, pour tisser vos toiles d’araignée autour de moi, pour épier et fouiner ? Laissez-moi partir. »
« Dois-je l’arrêter ? » demanda Flambeau en bondissant vers la sortie, car Kalon avait déjà ouvert la porte à deux battants.
« Non, laissez-le passer, » dit le père Brown avec un étrange soupir profond qui semblait venir des confins de l’univers. « Laissez passer Caïn, car il appartient à Dieu. »
Un long silence s’installa dans la pièce lorsqu’il fut parti, silence qui, pour l’esprit vif de Flambeau, fut une longue agonie d’interrogations. Mademoiselle Joan Stacey rangea très calmement les papiers sur son bureau.
« Mon père, » dit enfin Flambeau, « c’est mon devoir, et non pas seulement ma curiosité ; c’est mon devoir de découvrir, si je le peux, qui a commis le crime. »
« Quel crime ? » demanda le père Brown.
« Celui dont nous nous occupons, évidemment, » répondit son ami impatient.
« Nous nous occupons de deux crimes, » dit Brown, « des crimes de poids très différents, commis par des criminels très différents. »
Mademoiselle Joan Stacey, après avoir rassemblé et rangé ses papiers, verrouilla son tiroir. Le père Brown continua, ne faisant pas plus attention à elle qu’elle ne faisait attention à lui.
« Les deux crimes, » observa-t-il, « ont été commis contre la même faiblesse de la même personne, dans une lutte pour son argent. L’auteur du plus grand crime s’est trouvé contrarié par le plus petit crime ; l’auteur du plus petit crime a obtenu l’argent. »
« Oh, ne faites pas un cours magistral, » grogna Flambeau ; « dites-le en quelques mots. »
« Je peux le dire en un seul mot, » répondit son ami.
Mademoiselle Joan Stacey épingla son chapeau noir de femme d’affaires sur sa tête avec un air sévère, se regarda dans un petit miroir, et, tandis que la conversation se poursuivait, prit son sac à main et son parapluie sans se presser, puis quitta la pièce.
« La vérité tient en un mot, et un court, » dit le père Brown. « Pauline Stacey était aveugle. »
« Aveugle ! » répéta Flambeau, et il se leva lentement, déployant toute sa haute stature.
« Elle y était sujette par hérédité, » poursuivit Brown. « Sa sœur lui aurait fait porter des lunettes si Pauline l’avait permis ; mais c’était sa philosophie particulière ou son caprice qu’il ne fallait pas encourager de telles maladies en leur cédant. Elle ne voulait pas admettre le nuage ; ou elle essayait de le dissiper par la volonté. Ses yeux empirèrent donc à force d’efforts ; mais le pire effort restait à venir. Il est arrivé avec ce précieux prophète, ou quel que soit le nom qu’il se donne, qui lui a appris à fixer le soleil brûlant à l’œil nu. Cela s’appelait accepter Apollon. Oh, si ces nouveaux païens voulaient seulement être de vieux païens, ils seraient un peu plus sages ! Les anciens savaient que le culte de la Nature à l’état brut a forcément un côté cruel. Ils savaient que l’œil d’Apollon peut frapper et aveugler. »
Il y eut une pause, et le prêtre poursuivit d’une voix douce et même brisée. « Que ce diable l’ait délibérément rendue aveugle ou non, il ne fait aucun doute qu’il l’a délibérément tuée par le biais de sa cécité. La simplicité même du crime est écœurante. Vous savez qu’elle et lui empruntaient ces ascenseurs sans l’aide d’un employé ; vous savez aussi avec quelle fluidité et quel silence ils glissent. Kalon a amené l’ascenseur jusqu’au palier de la jeune fille et l’a vue, à travers la porte ouverte, écrire à sa manière lente et sans vision le testament qu’elle lui avait promis. Il lui a crié joyeusement que l’ascenseur était prêt pour elle, et qu’elle n’aurait qu’à sortir quand elle serait prête. Puis, il a appuyé sur un bouton, est monté sans bruit jusqu’à son propre étage, a traversé son bureau, est sorti sur son balcon et priait sans risque devant la rue bondée lorsque la pauvre fille, ayant fini son travail, a couru joyeusement vers l’endroit où l’amant et l’ascenseur devaient l’accueillir, et a fait un pas... »
« Ne continuez pas ! » cria Flambeau.
« Il aurait dû toucher un demi-million en appuyant sur ce bouton, » continua le petit père, de cette voix incolore avec laquelle il parlait de ces horreurs. « Mais tout est parti en fumée. C’est parti en fumée parce qu’il se trouve qu’il y avait une autre personne qui voulait aussi l’argent, et qui connaissait aussi le secret sur la vue de la pauvre Pauline. Il y avait une chose dans ce testament que je crois personne n’a remarquée : bien qu’il fût inachevé et sans signature, l’autre mademoiselle Stacey et une de ses domestiques l’avaient déjà signé comme témoins. Joan avait signé la première, disant que Pauline pourrait le finir plus tard, avec un mépris typiquement féminin pour les formes légales. Par conséquent, Joan voulait que sa sœur signe le testament sans véritables témoins. Pourquoi ? J’ai pensé à la cécité, et j’ai eu la certitude qu’elle avait voulu que Pauline signe dans la solitude parce qu’elle ne voulait pas qu’elle signe du tout.
« Les gens comme les Stacey utilisent toujours des stylos-plumes ; mais c’était particulièrement naturel pour Pauline. Par habitude et grâce à sa forte volonté et sa mémoire, elle pouvait encore écrire presque aussi bien que si elle voyait ; mais elle ne pouvait pas savoir quand son stylo avait besoin d’être rempli. Par conséquent, ses stylos-plumes étaient soigneusement remplis par sa sœur... sauf celui-ci. Celui-ci n’a volontairement pas été rempli par sa sœur ; l’encre restante a tenu quelques lignes puis s’est épuisée complètement. Et le prophète a perdu cinq cent mille livres et a commis l’un des meurtres les plus brutaux et les plus brillants de l’histoire humaine pour rien. »
Flambeau se rendit à la porte ouverte et entendit la police officielle monter les escaliers. Il se tourna et dit : « Il faut que vous ayez suivi cela de bien près pour avoir remonté la piste jusqu’à Kalon en dix minutes. »
Le père Brown eut un sursaut.
« Oh ! jusqu’à lui, » dit-il. « Non ; j’ai dû suivre de très près pour découvrir le secret de mademoiselle Joan et du stylo-plume. Mais je savais que Kalon était le criminel avant même de franchir la porte d’entrée. »
« Vous plaisantez ! » s’écria Flambeau.
« Je suis tout à fait sérieux, » répondit le prêtre. « Je vous dis que je savais qu’il l’avait fait, avant même de savoir ce qu’il avait fait. »
« Mais pourquoi ? »
« Ces stoïciens païens, » dit Brown pensivement, « échouent toujours par leur force. Il y a eu un fracas et un cri dans la rue, et le prêtre d’Apollon n’a pas sursauté ni regardé autour de lui. Je ne savais pas ce que c’était. Mais je savais qu’il l’attendait. »
Le Signe de l’Épée brisée
Les mille bras de la forêt étaient gris, et ses millions de doigts argentés. Dans un ciel d’un gris bleu sombre, comme de l’ardoise, les étoiles étaient froides et brillantes comme de la glace pilée. Toute cette campagne densément boisée et peu habitée était raidie par une gelée amère et cassante. Les creux noirs entre les troncs d’arbres ressemblaient à des cavernes sans fond, noires comme cet enfer scandinave, un enfer d’un froid incalculable. Même la tour carrée en pierre de l’église semblait nordique au point d’en paraître païenne, comme si elle avait été une tour barbare parmi les rochers marins d’Islande. C’était une nuit singulière pour explorer un cimetière. Mais, d’un autre côté, cela valait peut-être la peine d’être exploré.
Il s’élevait brusquement des étendues cendrées de la forêt en une sorte de bosse ou d’épaulement de gazon vert qui paraissait gris à la lumière des étoiles. La plupart des tombes étaient penchées, et le sentier menant à l’église était aussi raide qu’un escalier. Au sommet de la colline, à l’endroit plat et proéminent, se trouvait le monument qui faisait la célébrité du lieu. Il contrastait étrangement avec les tombes anonymes tout autour, car c’était l’œuvre de l’un des plus grands sculpteurs de l’Europe moderne ; et pourtant, sa renommée fut aussitôt oubliée face à celle de l’homme dont il avait fait l’image. Il montrait, par touches du petit crayon d’argent de la lumière stellaire, la massive figure de métal d’un soldat couché, les mains fortes jointes dans une adoration éternelle, la grande tête appuyée sur un fusil. Le visage vénérable était barbu, ou plutôt moustachu, à l’ancienne et lourde mode du colonel Newcome. L’uniforme, bien qu’évoqué par quelques traits de simplicité, était celui de la guerre moderne. À son côté droit reposait une épée dont la pointe était brisée ; sur le côté gauche, une Bible. Lors des après-midi d’été radieux, des calèches arrivaient, pleines d’Américains et de banlieusards cultivés venus voir le sépulcre ; mais même alors, ils ressentaient cette vaste terre forestière, avec son dôme trapu d’église et de cimetière, comme un lieu étrangement muet et négligé. Dans cette obscurité glaciale du milieu de l’hiver, on pourrait penser qu’il serait laissé seul avec les étoiles. Néanmoins, dans le silence de ces bois rigides, un portail en bois grinça, et deux silhouettes sombres, vêtues de noir, gravirent le petit sentier menant au tombeau.
La lumière frigide des étoiles était si faible qu’on n’aurait pu rien distinguer d’eux, sinon que, bien qu’ils fussent tous deux vêtus de noir, l’un des hommes était énormément grand, et l’autre (peut-être par contraste) presque étonnamment petit. Ils s’approchèrent du grand tombeau sculpté du guerrier historique et restèrent quelques minutes à le contempler. Il n’y avait aucun être humain, peut-être aucun être vivant, à une large portée ; et une imagination morbide aurait pu se demander s’ils étaient eux-mêmes humains. Quoi qu’il en soit, le début de leur conversation aurait pu paraître étrange. Après le premier silence, le petit homme dit à l’autre :
« Où un sage cache-t-il un caillou ? »
Et le grand homme répondit d’une voix basse : « Sur la plage. »
Le petit homme hocha la tête, et après un court silence, dit : « Où un sage cache-t-il une feuille ? »
Et l’autre répondit : « Dans la forêt. »
Il y eut un autre silence, puis le grand homme reprit : « Voulez-vous dire que lorsqu’un sage doit cacher un vrai diamant, il lui est arrivé de le cacher parmi des faux ? »
« Non, non, » dit le petit homme avec un rire, « laissons le passé au passé. »
Il tapa du pied contre le froid pendant une seconde ou deux, puis dit : « Je ne pense pas du tout à cela, mais à autre chose ; quelque chose d’assez particulier. Allumez une allumette, voulez-vous ? »
Le grand homme fouilla dans sa poche, et bientôt une étincelle puis une flamme peignirent en or tout le côté plat du monument. On y avait gravé en lettres noires les mots bien connus que tant d’Américains avaient lus avec révérence : « Consacré à la mémoire du général Sir Arthur St. Clare, héros et martyr, qui a toujours vaincu ses ennemis et les a toujours épargnés, et fut traîtreusement tué par eux à la fin. Que Dieu, en qui il avait confiance, le récompense et le venge. »
L’allumette brûla les doigts du grand homme, noircit et tomba. Il s’apprêtait à en allumer une autre, mais son petit compagnon l’arrêta. « C’est bon, Flambeau, mon vieux ; j’ai vu ce que je voulais. Ou plutôt, je n’ai pas vu ce que je ne voulais pas voir. Et maintenant, nous devons marcher un kilomètre et demi le long de la route jusqu’à l’auberge suivante, et j’essaierai de tout vous raconter. Car le ciel sait qu’un homme devrait avoir un feu et de la bière quand il ose raconter une telle histoire. »
Ils descendirent le sentier escarpé, refermèrent le portail rouillé, et partirent d’un pas martelant et sonore sur la route forestière gelée. Ils avaient parcouru un bon quart de kilomètre avant que le plus petit ne reparle. Il dit : « Oui ; le sage cache un caillou sur la plage. Mais que fait-il s’il n’y a pas de plage ? Savez-vous quelque chose de cette grande affaire St. Clare ? »
« Je ne sais rien des généraux anglais, père Brown, » répondit le grand homme en riant, « bien qu’un peu des policiers anglais. Je sais seulement que vous m’avez traîné dans une sacrée danse vers tous les sanctuaires de ce gaillard, quel qu’il soit. On croirait qu’il a été enterré dans six endroits différents. J’ai vu un mémorial au général St. Clare à l’abbaye de Westminster. J’ai vu une statue équestre du général St. Clare sur l’Embankment. J’ai vu un médaillon de St. Clare dans la rue où il est né, et un autre dans la rue où il a vécu ; et maintenant vous m’entraînez après la tombée de la nuit vers son cercueil dans le cimetière du village. Je commence à être un peu fatigué de son imposante personnalité, surtout que je ne sais absolument pas qui il était. Que cherchez-vous dans toutes ces cryptes et ces effigies ? »
« Je ne cherche qu’un mot, » dit le père Brown. « Un mot qui n’y est pas. »
« Eh bien, » demanda Flambeau ; « allez-vous me raconter quelque chose à ce sujet ? »
« Je dois le diviser en deux parties, » fit remarquer le prêtre. « D’abord, il y a ce que tout le monde sait ; et ensuite, il y a ce que je sais. Maintenant, ce que tout le monde sait est court et assez simple. C’est aussi entièrement faux. »
« Vous avez raison, » dit joyeusement le grand homme appelé Flambeau. « Commençons par la fin, par ce que tout le monde sait et qui n’est pas vrai. »
« Si ce n’est pas totalement faux, c’est au moins très insuffisant, » continua Brown ; « car en fait, tout ce que le public sait se résume précisément à ceci : le public sait qu’Arthur St. Clare était un grand général anglais victorieux. Il sait qu’après des campagnes splendides mais prudentes, en Inde comme en Afrique, il était aux commandes contre le Brésil lorsque le grand patriote brésilien Olivier lança son ultimatum. Il sait qu’à cette occasion, St. Clare, avec une très petite force, attaqua Olivier avec une très grande, et fut capturé après une résistance héroïque. Et il sait qu’après sa capture, et au grand dam du monde civilisé, St. Clare fut pendu au plus proche arbre. On le trouva balancé là après le départ des Brésiliens, avec son épée brisée pendue autour du cou. »
« Et cette histoire populaire est fausse ? » suggéra Flambeau.
« Non, » dit son ami calmement, « cette histoire est tout à fait vraie, pour autant qu’elle aille. »
« Eh bien, je trouve qu’elle va assez loin ! » dit Flambeau ; « mais si l’histoire populaire est vraie, quel est le mystère ? »
Ils avaient passé des centaines d’arbres gris et fantomatiques avant que le petit prêtre ne réponde. Puis il se mordit le doigt pensivement et dit : « Eh bien, le mystère est un mystère de psychologie. Ou, plutôt, c’est un mystère de deux psychologies. Dans cette affaire brésilienne, deux des hommes les plus célèbres de l’histoire moderne ont agi à l’opposé de leur caractère. Notez bien qu’Olivier et St. Clare étaient tous deux des héros, sans aucun doute ; c’était comme le combat entre Hector et Achille. Maintenant, que diriez-vous d’une affaire dans laquelle Achille aurait été timide et Hector traître ? »
« Continuez, » dit le grand homme avec impatience tandis que l’autre se mordait à nouveau le doigt.
« Sir Arthur St. Clare était un soldat du vieux type religieux, celui qui nous a sauvés durant la Révolte des Cipayes, » continua Brown. « Il était toujours plus porté sur le devoir que sur l’audace ; et malgré tout son courage personnel, c’était un commandant résolument prudent, particulièrement indigné par tout gaspillage inutile de soldats. Pourtant, dans cette dernière bataille, il a tenté quelque chose dont un enfant aurait vu l’absurdité. Nul besoin d’être stratège pour voir que c’était aussi fou que le vent ; tout comme nul besoin d’être stratège pour s’écarter de la trajectoire d’un autobus. Eh bien, voilà le premier mystère ; qu’était-il arrivé à la tête du général anglais ? La seconde énigme est : qu’était-il arrivé au cœur du général brésilien ? Le président Olivier pouvait être qualifié de visionnaire ou d’importun ; mais même ses ennemis admettaient qu’il était magnanime jusqu’à la chevalerie. Presque tous les autres prisonniers qu’il avait faits avaient été libérés ou même comblés de bienfaits. Des hommes qui lui avaient réellement fait du tort repartaient touchés par sa simplicité et sa douceur. Pourquoi diable se vengerait-il diaboliquement une seule fois dans sa vie ; et cela pour le seul coup en particulier qui ne pouvait pas lui faire de mal ? Eh bien, voilà. L’un des hommes les plus sages du monde a agi comme un idiot sans raison. L’un des meilleurs hommes du monde a agi comme un démon sans raison. C’est tout ce qu’il y a à en dire ; et je vous laisse conclure, mon garçon. »
« Non, certainement pas, » dit l’autre avec un reniflement. « Je vous laisse conclure ; et vous allez gentiment tout me raconter. »
« Eh bien, » reprit le père Brown, « il n’est pas juste de dire que l’impression publique est ce que j’ai dit, sans ajouter que deux choses se sont passées depuis. Je ne peux pas dire qu’elles ont jeté une lumière nouvelle ; car personne ne peut y trouver de sens. Mais elles ont jeté un nouveau genre d’obscurité ; elles ont projeté l’obscurité dans de nouvelles directions. La première fut celle-ci : le médecin de famille des St. Clare s’est brouillé avec cette famille, et a commencé à publier une série d’articles violents, dans lesquels il disait que le regretté général était un maniaque religieux ; mais pour autant que l’histoire aille, cela ne semblait signifier guère plus qu’un homme religieux.
« Quoi qu’il en soit, l’histoire a fait long feu. Tout le monde savait, bien sûr, que St. Clare avait certaines des excentricités de la piété puritaine. Le second incident fut beaucoup plus marquant. Dans le malheureux régiment, sans aucun soutien, qui fit cette tentative téméraire sur la Black River, il y avait un certain capitaine Keith, qui était à cette époque fiancé à la fille de St. Clare, et qui l’épousa plus tard. Il fut l’un de ceux qui furent capturés par Olivier, et, comme tous les autres à l’exception du général, semble avoir été traité avec générosité et promptement libéré. Quelque vingt ans après, cet homme, alors lieutenant-colonel Keith, publia une sorte d’autobiographie intitulée "Un officier britannique en Birmanie et au Brésil". À l’endroit où le lecteur cherche avidement quelques explications sur le mystère du désastre de St. Clare, on peut trouver les mots suivants : "Partout ailleurs dans ce livre, j’ai raconté les choses exactement comme elles se sont produites, tenant comme je le fais à l’opinion à l’ancienne mode que la gloire de l’Angleterre est assez vieille pour s’occuper d’elle-même. L’exception que je ferai est dans cette affaire de la défaite de la Black River ; et mes raisons, bien que privées, sont honorables et impérieuses. Je veux cependant ajouter ceci, en justice pour la mémoire de deux hommes distingués : le général St. Clare a été accusé d’incapacité à cette occasion ; je peux au moins témoigner que cette action, correctement comprise, fut l’une des plus brillantes et des plus sagaces de sa vie. Le président Olivier, selon des rapports similaires, est accusé d’une injustice sauvage. Je pense qu’il est dû à l’honneur d’un ennemi de dire qu’il a agi en cette occasion avec encore plus que son sentiment de bonté caractéristique. Pour dire les choses simplement, je peux assurer à mes compatriotes que St. Clare n’était en aucun cas un tel imbécile, ni Olivier une telle brute qu’il y paraissait. C’est tout ce que j’ai à dire ; et aucune considération terrestre ne me fera ajouter un mot de plus." »
Une grande lune gelée, comme une boule de neige éclatante, commença à apparaître à travers l’enchevêtrement des brindilles devant eux, et à sa lumière le narrateur avait pu rafraîchir sa mémoire du texte du capitaine Keith à partir d’un morceau de papier imprimé. Alors qu’il le repliait et le remettait dans sa poche, Flambeau leva la main avec un geste français.
« Attendez un peu, attendez un peu, » cria-t-il avec excitation. « Je crois que je peux deviner dès le premier coup. »
« Je vous écoute », répondit le prêtre, s’arrêtant net au milieu du chemin.
« C’est une affaire de chantage », s’écria Flambeau, les yeux brillants. « Le major Murray a vu le général commettre ce crime, ou a découvert des preuves de sa trahison. Le général a dû le tuer pour se protéger, et a ensuite organisé cette charge folle contre les Brésiliens pour cacher le corps du major parmi les morts de la bataille. C’est pour cela que le régiment a été sacrifié, pour cela qu’il a dû être balayé par l’artillerie, pour cela qu’il a dû être englouti dans le carnage. Il ne s’agissait pas d’une bataille, mais d’un enterrement. »
Le père Brown hocha la tête, un mouvement lent et triste. « C’est presque exact », dit-il. « Mais le corps du major ne fut pas simplement caché parmi les morts. Il fut, en un sens, le prétexte même de la bataille. Il y a un raffinement dans le crime, Flambeau, que la plupart des gens ignorent. Le général ne s’est pas contenté de tuer un témoin ; il a transformé le crime en un acte de patriotisme. Il a tué l’homme qui le dénonçait, puis il a conduit ses hommes à la mort pour que personne ne puisse jamais découvrir que le cadavre qu’ils piétinaient n’était pas celui d’un héros, mais celui d’un homme qu’il avait assassiné quelques minutes plus tôt. »
Ils reprirent leur marche, leurs pas résonnant sur le sol dur du sentier. L’air était devenu glacial.
« Le général, » reprit le prêtre, « avait besoin de cacher un corps. Il a choisi de créer un massacre. Il a fait en sorte que, dans le chaos et la fumée de la défaite, personne ne puisse s’approcher du lieu où Murray était tombé. Il a inventé cette charge héroïque, cette folle traversée de la rivière, pour que le terrain soit couvert de cadavres, rendant toute enquête impossible. Il a sacrifié des centaines de vies, ses propres soldats, ses propres amis, pour que le secret de son épée brisée — l’arme avec laquelle il avait percé le cœur de Murray — reste à jamais enfoui dans la boue sanglante de la rivière. »
Flambeau ne répondit rien pendant un long moment. Ils arrivèrent à la lisière du bois, là où la route s’ouvrait sur une lande déserte sous la lune.
« Et sa fille ? » demanda Flambeau d’une voix sourde.
« Elle n’a jamais su », répondit le père Brown. « Elle a passé sa vie à honorer la mémoire de son père, à fleurir son monument, à pleurer sur ce héros tragique. Elle a épousé un homme qui croyait, lui aussi, en cette légende. C’est la plus grande ironie du crime : le mal ne se contente pas de détruire la victime, il corrompt ceux qui restent, les condamnant à vénérer un monstre. »
Le prêtre marqua une pause, puis ajouta, comme s’il se parlait à lui-même : « La justice humaine est un outil bien émoussé, Flambeau. Elle ne peut pas toujours réparer les torts. Mais parfois, la vérité, même des années plus tard, finit par percer le voile. »
Ils marchèrent en silence jusqu’à ce que les lumières d’un village apparaissent au loin. La nuit semblait moins lourde, bien que la froideur de l’hiver imprégnât encore leurs manteaux.
« Vous avez fait un long chemin, mon ami », dit Flambeau, sa voix reprenant un peu de son assurance habituelle. « Mais je crains que cette histoire ne soit, elle aussi, une sorte de forêt. Une forêt de secrets où l’on se perd facilement. »
« Peut-être », conclut le père Brown. « Mais n’oubliez jamais ceci : il n’y a pas de forêt si dense qu’une petite lampe, si faible soit-elle, ne puisse y percer une trouée. Le crime est une ombre, Flambeau. Et l’ombre, par définition, ne peut exister sans la lumière. »
La route hivernale serpentait au-dessus d’une crête dans un givre tranchant, bordée par les formes noires et cruelles des buissons et des fourrés ; mais Flambeau crut apercevoir au-delà, très faiblement, le bord d’une auréole qui n’était ni la lumière des étoiles ni celle de la lune, mais un feu tel que les hommes en allument. Il l’observa tandis que le récit touchait à sa fin.
« St. Clare était un chien de l’enfer, mais un chien de race. Jamais, je vous le jure, il ne fut aussi lucide et aussi fort que lorsque le pauvre Murray gisait, masse froide, à ses pieds. Jamais dans tous ses triomphes, comme le disait justement le capitaine Keith, le grand homme ne fut aussi grand que dans cette dernière défaite méprisée du monde. Il examina froidement son arme pour en essuyer le sang ; il vit que la pointe qu’il avait plantée entre les épaules de sa victime s’était brisée dans le corps. Il vit très calmement, comme à travers la vitre d’un club, tout ce qui devait suivre. Il vit que les hommes devraient trouver le cadavre inexpliquable ; devraient extraire la pointe d’épée inexpliquable ; devraient remarquer l’épée brisée — ou l’absence d’épée — inexpliquable. Il avait tué, mais non fait taire. Mais son intellect impérieux se dressa contre le coup du sort ; il restait encore un moyen. Il pouvait rendre le cadavre moins inexpliquable. Il pouvait créer une colline de cadavres pour couvrir celui-ci. En vingt minutes, huit cents soldats anglais marchaient vers leur mort. »
La lueur plus chaude derrière le bois noir d’hiver devenait plus riche et plus brillante, et Flambeau hâta le pas pour l’atteindre. Le père Brown accéléra également, mais il semblait simplement absorbé par son récit.
« Telle fut la vaillance de ce millier d’Anglais, et tel le génie de leur commandant, que s’ils avaient attaqué la colline sur-le-champ, même leur marche insensée aurait pu rencontrer quelque chance. Mais l’esprit malin qui jouait avec eux comme avec des pions avait d’autres objectifs et d’autres raisons. Ils devaient rester dans les marais près du pont, au moins jusqu’à ce que les cadavres britanniques y fussent un spectacle courant. Puis, pour la dernière grande scène ; le soldat-saint aux cheveux d’argent rendrait son épée brisée pour épargner un plus grand carnage. Oh, c’était bien organisé pour une improvisation. Mais je pense (je ne peux le prouver), je pense que c’est pendant qu’ils piétinaient là, dans la boue sanglante, que quelqu’un a douté — et que quelqu’un a deviné. »
Il resta muet un instant, puis dit : « Il y a une voix venue de nulle part qui me dit que l’homme qui a deviné était l’amant... l’homme qui devait épouser l’enfant du vieillard. »
« Mais qu’en est-il d’Olivier et de la pendaison ? » demanda Flambeau.
« Olivier, en partie par chevalerie, en partie par politique, encombrait rarement sa marche avec des captifs », expliqua le narrateur. « Il relâchait tout le monde dans la plupart des cas. Il a relâché tout le monde dans ce cas-ci. »
« Tout le monde sauf le général », dit l’homme de haute taille.
« Tout le monde », dit le prêtre.
Flambeau fronça ses sourcils noirs. « Je ne saisis pas encore tout », dit-il.
« Il y a une autre image, Flambeau », dit Brown sur un ton plus mystique. « Je ne peux la prouver ; mais je peux faire plus : je peux la voir. Il y a un camp qui se lève sur les collines arides et torrides au matin, et des uniformes brésiliens massés en blocs et en colonnes pour marcher. Il y a la chemise rouge et la longue barbe noire d’Olivier, qui flotte alors qu’il se tient debout, son chapeau à larges bords à la main. Il fait ses adieux au grand ennemi qu’il libère — le simple vétéran anglais aux cheveux de neige, qui le remercie au nom de ses hommes. Le reste des Anglais se tient derrière, au garde-à-vous ; à côté d’eux se trouvent les provisions et les véhicules pour la retraite. Les tambours roulent ; les Brésiliens s’ébranlent ; les Anglais sont immobiles comme des statues. Ils restent ainsi jusqu’à ce que le dernier bourdonnement et le dernier reflet de l’ennemi se soient évanouis à l’horizon tropical. Alors, ils changent tous de posture à la fois, comme des morts revenant à la vie ; ils tournent leurs cinquante visages vers le général — des visages qu’on ne peut oublier. »
Flambeau fit un grand bond. « Ah », s’écria-t-il, « vous ne voulez pas dire... »
« Si », dit le père Brown d’une voix profonde et émue. « C’est une main anglaise qui a passé la corde autour du cou de St. Clare ; je crois que c’est la main qui a passé l’anneau au doigt de sa fille. Ce sont des mains anglaises qui l’ont traîné jusqu’à l’arbre de la honte ; les mains d’hommes qui l’avaient adoré et suivi vers la victoire. Et ce sont des âmes anglaises (que Dieu nous pardonne et nous supporte tous !) qui l’ont regardé se balancer sous ce soleil étranger, au gibet vert de palmes, et qui ont prié dans leur haine pour qu’il en tombe en enfer. »
Alors que les deux hommes atteignaient le sommet de la crête, la lumière écarlate et intense d’une auberge anglaise aux rideaux rouges jaillit devant eux. Elle se dressait obliquement sur la route, comme pour s’écarter dans l’amplitude de son hospitalité. Ses trois portes restaient ouvertes en signe d’invitation ; et là même où ils se trouvaient, ils pouvaient entendre le bourdonnement et les rires d’une humanité heureuse pour une nuit.
« Je n’ai pas besoin de vous en dire plus », dit le père Brown. « Ils l’ont jugé dans la nature sauvage et l’ont détruit ; puis, pour l’honneur de l’Angleterre et de sa fille, ils ont prêté serment de sceller à jamais l’histoire de la bourse du traître et de la lame de l’assassin. Peut-être — que le Ciel leur vienne en aide — ont-ils essayé de l’oublier. Essayons de l’oublier, en tout cas ; voici notre auberge. »
« De tout cœur », dit Flambeau, et il s’apprêtait à entrer à grands pas dans le bar bruyant et brillant lorsqu’il fit marche arrière et manqua de tomber sur la route.
« Regardez là-bas, au nom du diable ! » s’écria-t-il, en pointant rigidement l’enseigne carrée en bois qui surplombait la route. Elle montrait vaguement la forme grossière d’une garde de sabre et d’une lame raccourcie ; et portait l’inscription, en fausses lettres archaïques : « L’Enseigne de l’Épée Brisée. »
« N’étiez-vous pas préparé ? » demanda doucement le père Brown. « Il est le dieu de ce pays ; la moitié des auberges, des parcs et des rues portent son nom et celui de son histoire. »
« Je pensais que nous en avions fini avec le lépreux », s’écria Flambeau, et il cracha sur la route.
« Vous n’en aurez jamais fini avec lui en Angleterre », dit le prêtre en baissant les yeux, « tant que le bronze sera solide et que la pierre demeurera. Ses statues de marbre érigeront les âmes des fiers garçons innocents pendant des siècles, son tombeau de village sentira la loyauté tout autant que les lys. Des millions de gens qui ne l’ont jamais connu l’aimeront comme un père — cet homme que les quelques derniers qui l’ont connu ont traité comme de la boue. Il sera un saint ; et la vérité ne sera jamais dite à son sujet, parce que j’ai enfin pris une décision. Il y a tant de bien et de mal à révéler des secrets que j’ai mis ma conduite à l’épreuve. Tous ces journaux périront ; le boum anti-Brésil est déjà terminé ; Olivier est déjà honoré partout. Mais je me suis dit que si jamais, par son nom, dans le métal ou le marbre qui durera comme les pyramides, le colonel Clancy, ou le capitaine Keith, ou le président Olivier, ou tout autre homme innocent était blâmé à tort, alors je parlerais. Si ce n’était que pour le fait que St. Clare ait été loué à tort, je garderais le silence. Et je le ferai. »
Ils plongèrent dans la taverne aux rideaux rouges, qui était non seulement douillette, mais même luxueuse à l’intérieur. Sur une table se dressait un modèle en argent du tombeau de St. Clare, la tête d’argent inclinée, l’épée d’argent brisée. Sur les murs, des photographies en couleurs de la même scène, et du système de voitures qui emmenait les touristes la visiter. Ils s’assirent sur les confortables bancs rembourrés.
« Allons, il fait froid », s’écria le père Brown ; « prenons du vin ou de la bière. »
« Ou du brandy », dit Flambeau.
Les trois instruments de mort
Tant par sa vocation que par conviction, le père Brown savait mieux que la plupart d’entre nous que chaque homme est digne lorsqu’il est mort. Mais il ressentit lui-même une pointe d’incongruité lorsqu’on vint frapper à sa porte à l’aube pour lui annoncer que Sir Aaron Armstrong avait été assassiné. Il y avait quelque chose d’absurde et d’inconvenant dans cette violence secrète liée à un personnage aussi éminemment divertissant et populaire. Car Sir Aaron Armstrong était divertissant au point d’en être comique ; et populaire d’une manière telle qu’il en devenait presque légendaire. C’était comme apprendre que Sunny Jim s’était pendu, ou que M. Pickwick était mort à Hanwell. Car, bien que Sir Aaron fût un philanthrope et s’occupât ainsi du côté sombre de notre société, il tirait fierté de le traiter avec le style le plus éclatant possible. Ses discours politiques et sociaux étaient des cataractes d’anecdotes et de « rires sonores » ; sa santé physique était débordante ; son éthique n’était qu’optimisme ; et il traitait le problème de l’alcool (son sujet favori) avec cette gaieté immortelle, voire monotone, qui est si souvent la marque de l’abstinent prospère.
L’histoire établie de sa conversion était familière sur les estrades et dans les chaires les plus puritaines : comment, alors qu’il n’était qu’un garçon, il avait été détourné de la théologie écossaise vers le whisky écossais, et comment il s’était élevé au-dessus des deux pour devenir (comme il le disait modestement) ce qu’il était. Pourtant, sa large barbe blanche, son visage chérubin et ses lunettes étincelantes, lors des innombrables dîners et congrès où ils apparaissaient, rendaient difficile de croire, d’une certaine manière, qu’il ait jamais été quelque chose d’aussi morbide qu’un buveur de dram ou un calviniste. Il était, pensait-on, le plus sérieusement joyeux de tous les fils des hommes.
Il habitait la lisière rurale de Hampstead dans une belle maison, haute mais étroite, une tour moderne et prosaïque. Le plus étroit de ses côtés surplombait la pente raide et verte d’une voie ferrée, et était secoué par le passage des trains. Sir Aaron Armstrong, comme il l’expliquait bruyamment, n’avait pas de nerfs. Mais si le train avait souvent donné un choc à la maison, ce matin-là, les rôles étaient inversés, et c’était la maison qui avait donné un choc au train.
La locomotive ralentit et s’arrêta juste au-delà du point où un angle de la maison empiétait sur la pente raide de gazon. L’arrêt de la plupart des choses mécaniques doit être lent ; mais la cause vivante de celui-ci avait été très rapide. Un homme vêtu entièrement de noir, jusqu’au détail effroyable des gants noirs (on s’en souvint), apparut sur la crête au-dessus de la locomotive et agita ses mains noires comme un moulin à vent de jais. Cela, en soi, aurait difficilement arrêté un train, même traînard. Mais il poussa un cri dont on parla par la suite comme d’un son absolument contre nature et nouveau. C’était un de ces cris qui sont horriblement distincts même lorsque nous ne pouvons entendre ce qui est crié. Le mot, en l’occurrence, était « Meurtre ! ».
Mais le conducteur de la locomotive jure qu’il se serait arrêté tout de même s’il n’avait entendu que l’accent effroyable et définitif, et non le mot.
Le train une fois arrêté, le regard le plus superficiel pouvait saisir de nombreuses caractéristiques de la tragédie. L’homme en noir sur la berge verte était le domestique de Sir Aaron Armstrong, Magnus. Le baronnet, dans son optimisme, avait souvent ri des gants noirs de cet attendant sinistre ; mais personne n’était susceptible de rire de lui en cet instant.
Dès que quelques curieux furent descendus de la voie et eurent traversé la haie enfumée, ils virent, roulé presque jusqu’au bas de la berge, le corps d’un vieil homme en robe de chambre jaune avec une doublure écarlate très vive. Un morceau de corde semblait pris autour de sa jambe, vraisemblablement empêtré dans une lutte. Il y avait une ou deux taches de sang, très peu cependant ; mais le corps était plié ou brisé dans une posture impossible pour tout être vivant. C’était Sir Aaron Armstrong. Quelques moments de stupeur supplémentaires firent apparaître un grand homme à la barbe blonde, que certains voyageurs purent saluer comme le secrétaire du défunt, Patrick Royce, autrefois bien connu dans la société bohème et même célèbre dans les arts bohèmes. D’une manière plus vague, mais encore plus convaincante, il fit écho à l’agonie du serviteur. Au moment où la troisième figure de cette maisonnée, Alice Armstrong, fille du défunt, fut arrivée en chancelant et en gesticulant dans le jardin, le conducteur avait mis fin à son arrêt. Le sifflet avait retenti et le train était reparti en haletant pour chercher de l’aide à la station suivante.
Le père Brown avait été ainsi rapidement convoqué à la demande de Patrick Royce, le grand secrétaire ex-bohème. Royce était irlandais de naissance, et de ce genre de catholique occasionnel qui ne se souvient jamais de sa religion avant d’être vraiment dans le pétrin. Mais la requête de Royce aurait pu être satisfaite moins promptement si l’un des détectives officiels n’avait été un ami et admirateur du non-officiel Flambeau ; et il était impossible d’être l’ami de Flambeau sans entendre d’innombrables histoires sur le père Brown. Ainsi, tandis que le jeune détective (dont le nom était Merton) conduisait le petit prêtre à travers les champs vers le chemin de fer, leur conversation fut plus confidentielle qu’on ne pouvait s’y attendre entre deux parfaits étrangers.
« Pour autant que je puisse en juger », dit M. Merton avec franchise, « cela n’a aucun sens. Il n’y a personne qu’on puisse suspecter. Magnus est un vieux fou solennel ; bien trop fou pour être un assassin. Royce a été le meilleur ami du baronnet pendant des années ; et sa fille l’adorait sans aucun doute. De plus, c’est tout à fait absurde. Qui tuerait un vieux gars aussi joyeux qu’Armstrong ? Qui pourrait tremper ses mains dans le sang d’un orateur d’après-dîner ? Ce serait comme tuer le Père Noël. »
« Oui, c’était une maison joyeuse », acquiesça le père Brown. « C’était une maison joyeuse tant qu’il était en vie. Pensez-vous qu’elle sera joyeuse maintenant qu’il est mort ? »
Merton eut un petit tressaillement et regarda son compagnon avec un œil animé. « Maintenant qu’il est mort ? » répéta-t-il.
« Oui », continua le prêtre d’un ton impassible, « il était joyeux. Mais communiquait-il sa gaieté ? Franchement, y avait-il quelqu’un d’autre dans la maison qui fût joyeux, à part lui ? »
Une fenêtre dans l’esprit de Merton laissa entrer cette étrange lumière de surprise dans laquelle nous voyons pour la première fois des choses que nous savions depuis toujours. Il était souvent allé chez les Armstrong, pour de petites affaires de police concernant le philanthrope ; et, maintenant qu’il y réfléchissait, c’était en soi une maison déprimante. Les pièces étaient très hautes et très froides ; la décoration mesquine et provinciale ; les couloirs courants d’air étaient éclairés par une électricité plus blafarde que le clair de lune. Et bien que le visage écarlate et la barbe d’argent du vieil homme aient flambé comme un feu de joie dans chaque pièce ou couloir tour à tour, cela ne laissait aucune chaleur derrière. Sans doute ce malaise spectral dans les lieux était-il dû en partie à la vitalité et à l’exubérance mêmes de son propriétaire ; il n’avait besoin d’aucun poêle ni d’aucune lampe, disait-il, mais portait sa propre chaleur avec lui. Mais quand Merton se rappelait les autres occupants, il était contraint d’avouer qu’ils étaient eux aussi comme les ombres de leur maître. Le domestique morose, avec ses monstrueux gants noirs, était presque un cauchemar ; Royce, le secrétaire, était assez solide, un grand gaillard, en tweed, avec une courte barbe ; mais la barbe couleur de paille était étonnamment parsemée de gris comme le tweed, et le front large était barré de rides prématurées. Il était assez bon enfant aussi, mais c’était un genre de bonne nature triste, presque un genre désespéré — il avait l’air général d’être une sorte d’échec dans la vie. Quant à la fille d’Armstrong, il était presque incroyable qu’elle fût sa fille ; elle était si pâle de teint et sensible dans ses traits. Elle était gracieuse, mais il y avait un tremblement dans la forme même de son corps qui rappelait les lignes d’un tremble. Merton s’était parfois demandé si elle avait appris à frémir au fracas des trains qui passaient.
« Vous voyez », dit le père Brown, en clignant des yeux modestement, « je ne suis pas sûr que la gaieté des Armstrong soit si joyeuse que cela... pour les autres. Vous dites que personne ne pourrait tuer un vieil homme aussi heureux, mais je n’en suis pas sûr ; ne nos inducas in tentationem. Si jamais je devais assassiner quelqu’un », ajouta-t-il tout simplement, « je suppose que ce pourrait être un Optimiste. »
« Pourquoi ? » s’écria Merton amusé. « Pensez-vous que les gens n’aiment pas la gaieté ? »
« Les gens aiment les rires fréquents », répondit le père Brown, « mais je ne pense pas qu’ils aiment un sourire permanent. La gaieté sans humour est une chose très éprouvante. »
Ils marchèrent quelque temps en silence le long de la berge herbeuse et venteuse près de la voie, et juste au moment où ils arrivèrent sous l’ombre étendue de la haute maison Armstrong, le père Brown dit soudainement, comme un homme qui rejette une pensée gênante plutôt qu’il ne la propose sérieusement : « Bien sûr, l’alcool n’est ni bon ni mauvais en soi. Mais je ne peux m’empêcher de sentir parfois que des hommes comme Armstrong ont besoin d’un verre de vin occasionnel pour les rendre tristes. »
Le supérieur hiérarchique de Merton, un détective grisonnant et compétent nommé Gilder, se tenait sur la berge verte en attendant le médecin légiste, parlant à Patrick Royce, dont les larges épaules et la barbe et les cheveux hérissés dominaient au-dessus de lui. C’était d’autant plus remarquable que Royce marchait toujours avec une sorte de courbature puissante, et semblait vaquer à ses petites tâches cléricales et domestiques d’un style lourd et humble, comme un buffle tirant une charrette.
Il leva la tête avec un plaisir inhabituel à la vue du prêtre, et l’emmena quelques pas à l’écart. Pendant ce temps, Merton s’adressait au détective plus âgé avec respect, certes, mais non sans une certaine impatience juvénile.
« Eh bien, M. Gilder, avez-vous beaucoup avancé dans le mystère ? »
« Il n’y a pas de mystère », répondit Gilder, en regardant les corbeaux sous des paupières rêveuses.
« Eh bien, il y en a un pour moi, en tout cas », dit Merton en souriant.
« C’est assez simple, mon garçon », observa l’enquêteur principal, en caressant sa barbe grise et pointue. « Trois minutes après votre départ pour chercher le pasteur de M. Royce, toute l’affaire a été éclaircie. Vous connaissez ce domestique au visage pâteux et aux gants noirs qui a arrêté le train ? »
« Je le reconnaîtrais n’importe où. D’une certaine manière, il m’a donné la chair de poule. »
« Eh bien », dit Gilder en traînant les mots, « quand le train est reparti, cet homme était parti aussi. Un criminel assez froid, ne trouvez-vous pas, de s’échapper par le train même qui allait chercher la police ? »
« Vous êtes assez sûr, je suppose », remarqua le jeune homme, « qu’il a vraiment tué son maître ? »
« Oui, mon fils, je suis assez sûr », répondit Gilder sèchement, « pour la raison futile qu’il est parti avec vingt mille livres en papiers qui se trouvaient dans le bureau de son maître. Non, la seule chose qui mérite d’être appelée une difficulté est comment il l’a tué. Le crâne semble brisé comme par une arme imposante, mais il n’y a aucune arme qui traîne, et le meurtrier aurait trouvé difficile de l’emporter, à moins que l’arme ne soit trop petite pour être remarquée. »
« Peut-être l’arme était-elle trop grande pour être remarquée », dit le prêtre avec un petit gloussement étrange.
Gilder se retourna à cette remarque sauvage, et demanda assez sévèrement à Brown ce qu’il voulait dire.
« Une façon idiote de le dire, je sais », dit le père Brown en s’excusant. « On dirait un conte de fées. Mais le pauvre Armstrong a été tué avec le gourdin d’un géant, un grand gourdin vert, d’ailleurs trop grand pour être vu, et que nous appelons la terre. Il a été brisé contre cette berge verte sur laquelle nous nous tenons. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda rapidement le détective.
Le père Brown tourna son visage de lune vers l’étroite façade de la maison et cligna des yeux désespérément vers le haut. Suivant ses yeux, ils virent qu’au sommet de cette partie arrière de l’édifice, autrement aveugle, une fenêtre de grenier restait ouverte.
« Ne voyez-vous pas », expliqua-t-il, en pointant du doigt un peu maladroitement comme un enfant, « qu’il a été jeté de là-haut ? »
Gilder examina la fenêtre en fronçant les sourcils, puis dit : « Eh bien, c’est certainement possible. Mais je ne vois pas pourquoi vous êtes si sûr de cela. »
Brown ouvrit grand ses yeux gris. « Eh bien », dit-il, « il y a un morceau de corde autour de la jambe du mort. Ne voyez-vous pas cet autre morceau de corde là-haut, pris au coin de la fenêtre ? »
À cette hauteur, la chose ressemblait à la particule la plus infime de poussière ou de cheveu, mais l’astucieux vieux enquêteur fut satisfait. « Vous avez tout à fait raison, monsieur », dit-il au père Brown ; « celle-là est certainement pour vous. »
Presque au moment où il parlait, un train spécial avec un seul wagon prit la courbe de la voie sur leur gauche et, en s’arrêtant, déchargea un autre groupe de policiers, au milieu desquels se trouvait le visage penaud de Magnus, le serviteur en fuite.
« Par Jupiter ! ils l’ont eu », s’écria Gilder, et il s’avança avec une vivacité toute nouvelle.
« Avez-vous l’argent ? » cria-t-il au premier policier.
L’homme le regarda en face avec une expression assez curieuse et dit : « Non. » Puis il ajouta : « Du moins, pas ici. »
« Quel est l’inspecteur, s’il vous plaît ? » demanda l’homme appelé Magnus.
Lorsqu’il parla, chacun comprit instantanément comment cette voix avait pu arrêter un train. C’était un homme à l’allure terne, aux cheveux noirs plats, au visage incolore, avec une légère suggestion d’Orient dans les fentes horizontales de ses yeux et de sa bouche. Son sang et son nom, à vrai dire, étaient restés douteux depuis que Sir Aaron l’avait « sauvé » d’un emploi de serveur dans un restaurant de Londres, et (selon certains) de choses plus infâmes. Mais sa voix était aussi vive que son visage était mort. Que ce fût par souci d’exactitude dans une langue étrangère ou par déférence pour son maître (qui était quelque peu sourd), les tons de Magnus avaient une qualité particulièrement tintante et perçante, et tout le groupe sursauta lorsque cet homme prit la parole.
« J’ai toujours su que cela arriverait », dit-il à voix haute avec une impudence effrontée. « Mon pauvre vieux maître se moquait de moi parce que je portais du noir ; mais j’ai toujours dit que je devais être prêt pour ses funérailles. »
Et il fit un mouvement momentané avec ses deux mains gantées de noir.
« Sergent », dit l’inspecteur Gilder en observant les mains noires avec courroux, « n’allez-vous pas passer les bracelets à cet individu ? Il a l’air assez dangereux. »
« Eh bien, monsieur », dit le sergent avec le même regard étrange d’étonnement, « je ne sais pas si nous le pouvons. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda l’autre brusquement. « Ne l’avez-vous pas arrêté ? »
Un léger mépris élargit la bouche en forme de fente, et le sifflement d’un train qui approchait sembla étrangement faire écho à cette moquerie.
« Nous l’avons arrêté », répondit gravement le sergent, « au moment même où il sortait du poste de police de Highgate, où il avait déposé tout l’argent de son maître sous la garde de l’inspecteur Robinson. »
Gilder regarda le domestique avec une stupéfaction totale. « Pourquoi diable avez-vous fait cela ? » demanda-t-il à Magnus.
« Pour le garder à l’abri du criminel, bien entendu », répondit cet homme avec placidité.
« Sûrement », dit Gilder, « l’argent de Sir Aaron aurait pu être laissé en toute sécurité à la famille de Sir Aaron. »
La fin de sa phrase fut noyée dans le grondement du train qui passait en cahotant et en cliquetant ; mais à travers tout cet enfer de bruits auquel cette malheureuse maison était périodiquement soumise, ils purent entendre les syllabes de la réponse de Magnus, dans toute leur clarté cristalline : « Je n’ai aucune raison d’avoir confiance en la famille de Sir Aaron. »
Tous les hommes immobiles eurent la sensation spectrale de la présence d’une nouvelle personne ; et Merton ne fut guère surpris lorsqu’il leva les yeux et vit le visage pâle de la fille d’Armstrong par-dessus l’épaule du Père Brown. Elle était encore jeune et belle, d’un style argenté, mais ses cheveux étaient d’un brun si poussiéreux et si délavé que, dans certaines ombres, ils semblaient avoir totalement grisonné.
« Faites attention à ce que vous dites », dit Royce brusquement, « vous allez effrayer Mlle Armstrong. »
« Je l’espère bien », dit l’homme à la voix claire.
Alors que la femme tressaillait et que tous les autres s’interrogeaient, il poursuivit : « Je suis quelque peu habitué aux tremblements de Mlle Armstrong. Je l’ai vue trembler par intermittence pendant des années. Certains disaient qu’elle tremblait de froid, d’autres qu’elle tremblait de peur, mais je sais qu’elle tremblait de haine et de colère mauvaise – des démons qui ont fait leur festin ce matin. Elle serait partie depuis longtemps avec son amant et tout l’argent, sans moi. Depuis que mon pauvre vieux maître l’a empêchée d’épouser ce vaurien ivrogne… »
« Taisez-vous », dit Gilder très sévèrement. « Nous n’avons rien à faire de vos fantaisies ou soupçons familiaux. À moins que vous n’ayez des preuves concrètes, vos simples opinions… »
« Oh ! je vais vous donner des preuves concrètes », trancha Magnus dans son accent haché. « Vous devrez m’assigner à comparaître, Monsieur l’Inspecteur, et je devrai dire la vérité. Et la vérité est celle-ci : un instant après que le vieil homme a été projeté par la fenêtre, en sang, j’ai couru dans le grenier et j’ai trouvé sa fille évanouie sur le sol, un poignard rouge encore à la main. Permettez-moi de remettre cela également aux autorités compétentes. » Il tira de sa poche arrière une longue lame à manche de corne, maculée de rouge, et la tendit poliment au sergent. Puis il recula, et ses yeux en fentes s’effacèrent presque de son visage dans un ricanement chinois et gras.
Merton ressentit un dégoût presque physique à sa vue ; et il murmura à Gilder : « Vous croiriez sûrement la parole de Mlle Armstrong contre la sienne ? »
Le Père Brown leva soudain un visage si absurdement frais qu’il semblait, d’une certaine manière, qu’il venait tout juste de le laver. « Oui », dit-il, rayonnant d’innocence, « mais la parole de Mlle Armstrong est-elle contre la sienne ? »
La jeune fille poussa un petit cri singulier et sursauté ; tout le monde se tourna vers elle. Sa silhouette était rigide comme si elle était paralysée ; seul son visage, dans son cadre de cheveux brun pâle, était vivant d’une surprise effroyable. Elle se tenait là comme quelqu’un soudain lassoé et étranglé.
« Cet homme », dit M. Gilder gravement, « affirme effectivement que vous avez été trouvée tenant un couteau, inconsciente, après le meurtre. »
« Il dit la vérité », répondit Alice.
Le fait suivant dont ils eurent conscience fut que Patrick Royce entra dans leur cercle à grandes enjambées, la tête penchée, et prononça ces paroles singulières : « Eh bien, si je dois y passer, je vais d’abord prendre un peu de plaisir. »
Son épaule massive se souleva et il envoya un poing de fer s’écraser sur le visage mongol impassible de Magnus, l’étendant sur la pelouse, plat comme une étoile de mer. Deux ou trois policiers posèrent instantanément leurs mains sur Royce ; mais pour les autres, il semblait que toute raison s’était effondrée et que l’univers se transformait en une arlequinade sans cervelle.
« Rien de tout cela, M. Royce », avait appelé Gilder avec autorité. « Je vais vous arrêter pour agression. »
« Non, vous ne le ferez pas », répondit le secrétaire d’une voix semblable à un gong de fer, « vous m’arrêterez pour meurtre. »
Gilder jeta un regard inquiet à l’homme terrassé ; mais comme cette personne outragée était déjà en train de se redonner une contenance et d’essuyer un peu de sang sur un visage substantiellement indemne, il se contenta de dire brièvement : « Que voulez-vous dire ? »
« Il est tout à fait vrai, comme le dit ce type », expliqua Royce, « que Mlle Armstrong s’est évanouie avec un couteau à la main. Mais elle n’avait pas saisi ce couteau pour attaquer son père, mais pour le défendre. »
« Pour le défendre », répéta Gilder gravement. « Contre qui ? »
« Contre moi », répondit le secrétaire.
Alice le regarda avec un visage complexe et déconcertant ; puis elle dit d’une voix basse : « Après tout ce qui s’est passé, je suis encore heureuse que vous soyez courageux. »
« Montez à l’étage », dit Patrick Royce lourdement, « et je vous montrerai toute cette maudite affaire. »
Le grenier, qui était le domaine privé du secrétaire (et une cellule bien petite pour un si grand ermite), portait en effet tous les stigmates d’un drame violent. Près du centre du sol gisait un gros revolver, comme jeté au loin ; plus près, à gauche, roulait une bouteille de whisky, ouverte mais pas tout à fait vide. La nappe de la petite table était tirée et piétinée, et un morceau de corde, semblable à celui trouvé sur le cadavre, était jeté avec égarement sur le rebord de la fenêtre. Deux vases étaient brisés sur la cheminée et un sur le tapis.
« J’étais ivre », dit Royce ; et cette simplicité chez cet homme prématurément fracassé avait, d’une certaine manière, le pathos du premier péché d’un bébé.
« Vous savez tous ce qu’il en est de moi », poursuivit-il d’une voix enrouée ; « tout le monde connaît le début de mon histoire, et elle pourrait tout aussi bien se terminer ainsi. On m’a traité d’homme intelligent autrefois, et j’aurais pu être heureux ; Armstrong a sauvé les restes d’un cerveau et d’un corps des tavernes, et il a toujours été bon avec moi à sa manière, le pauvre ! Seulement, il ne voulait pas me laisser épouser Alice ici ; et on dira toujours qu’il avait bien raison. Eh bien, vous pouvez tirer vos propres conclusions, et vous ne voudrez pas que j’entre dans les détails. Voici ma bouteille de whisky à moitié vidée dans le coin ; voici mon revolver complètement vidé sur le tapis. C’est la corde provenant de mon coffre qui a été trouvée sur le cadavre, et c’est depuis ma fenêtre que le cadavre a été jeté. Vous n’avez pas besoin d’envoyer des détectives pour déterrer ma tragédie ; c’est une mauvaise herbe assez commune dans ce monde. Je me livre à la potence ; et, par Dieu, cela suffit ! »
À un signe suffisamment délicat, la police se rassembla autour du grand homme pour l’emmener ; mais leur discrétion fut quelque peu ébranlée par l’apparition remarquable du Père Brown, qui était à quatre pattes sur le tapis dans l’encadrement de la porte, comme s’il était engagé dans une sorte de prière indigne. Étant une personne totalement insensible à l’image sociale qu’il donnait, il resta dans cette posture, mais tourna un visage rond et brillant vers la compagnie, présentant l’apparence d’un quadrupède doté d’une tête humaine très comique.
« Dites donc », dit-il avec bienveillance, « cela ne va vraiment pas du tout, vous savez. Au début, vous avez dit que nous n’avions trouvé aucune arme. Mais maintenant, nous en trouvons trop ; il y a le couteau pour poignarder, la corde pour étrangler et le pistolet pour tirer ; et après tout, il s’est rompu le cou en tombant d’une fenêtre ! Cela ne va pas. Ce n’est pas économique. » Et il secoua la tête vers le sol comme un cheval qui paît.
L’inspecteur Gilder avait ouvert la bouche avec des intentions sérieuses, mais avant qu’il ne puisse parler, la figure grotesque sur le sol avait poursuivi avec volubilité.
« Et maintenant, trois choses tout à fait impossibles. Premièrement, ces trous dans le tapis, là où les six balles sont entrées. Pourquoi diable quiconque tirerait-il sur le tapis ? Un homme ivre fait feu sur la tête de son ennemi, la chose qui lui grimace. Il ne cherche pas querelle à ses pieds et n’assiège pas ses pantoufles. Et puis il y a la corde » – et, en ayant fini avec le tapis, l’orateur leva les mains et les mit dans ses poches, mais continua naturellement sur ses genoux – « dans quelle ivresse concevable quelqu’un essayerait-il de mettre une corde autour du cou d’un homme pour finir par la mettre autour de sa jambe ? Royce, de toute façon, n’était pas assez ivre pour cela, ou il dormirait comme une souche à l’heure qu’il est. Et, plus évident encore, la bouteille de whisky. Vous suggérez qu’un dipsomane s’est battu pour la bouteille de whisky, puis, l’ayant gagnée, l’a fait rouler dans un coin, en renversant la moitié et en laissant l’autre. C’est la toute dernière chose qu’un dipsomane ferait. »
Il se remit maladroitement sur ses pieds et dit à l’homme qui s’accusait lui-même du meurtre sur un ton de repentance limpide : « Je suis terriblement désolé, mon cher monsieur, mais votre histoire est vraiment absurde. »
« Monsieur », dit Alice Armstrong à voix basse au prêtre, « puis-je vous parler seul un instant ? »
Cette requête força le clerc communicatif à quitter le passage, et avant qu’il ne puisse parler dans la pièce voisine, la jeune fille parlait avec une incisive étrange.
« Vous êtes un homme intelligent », dit-elle, « et vous essayez de sauver Patrick, je le sais. Mais cela ne sert à rien. Le cœur de tout cela est noir, et plus vous découvrirez de choses, plus il y en aura contre le misérable homme que j’aime. »
« Pourquoi ? » demanda Brown, en la regardant fixement.
« Parce que », répondit-elle avec la même fixité, « je l’ai vu commettre le crime moi-même. »
« Ah ! » dit Brown, imperturbable, « et qu’a-t-il fait ? »
« J’étais dans cette pièce à côté d’eux », expliqua-t-elle ; « les deux portes étaient fermées, mais j’ai soudain entendu une voix, telle que je n’en avais jamais entendu sur terre, rugissant "Enfer, enfer, enfer", encore et encore, puis les deux portes ont tremblé avec la première explosion du revolver. Trois fois encore la chose a détoné avant que je n’ouvre les deux portes et que je trouve la pièce pleine de fumée ; mais le pistolet fumait dans la main de mon pauvre Patrick fou ; et je l’ai vu tirer la dernière salve meurtrière de mes propres yeux. Puis il a bondi sur mon père, qui s’agrippait de terreur au rebord de la fenêtre, et, en luttant, a essayé de l’étrangler avec la corde, qu’il a jetée par-dessus sa tête, mais qui a glissé sur ses épaules en lutte jusqu’à ses pieds. Puis elle s’est resserrée autour d’une jambe et Patrick l’a traîné comme un maniaque. J’ai saisi un couteau sur le tapis et, m’interposant entre eux, j’ai réussi à couper la corde avant de m’évanouir. »
« Je vois », dit le Père Brown, avec la même civilité de bois. « Merci. »
Alors que la jeune fille s’effondrait sous le poids de ses souvenirs, le prêtre passa raide dans la pièce voisine, où il trouva Gilder et Merton seuls avec Patrick Royce, qui était assis sur une chaise, menotté. Là, il dit à l’inspecteur avec soumission :
« Pourrais-je dire un mot au prisonnier en votre présence ; et pourrait-il enlever ces menottes amusantes pendant une minute ? »
« C’est un homme très puissant », dit Merton à voix basse. « Pourquoi voulez-vous qu’on les lui enlève ? »
« Eh bien, je pensais », répondit humblement le prêtre, « que peut-être je pourrais avoir le très grand honneur de lui serrer la main. »
Les deux détectives écarquillèrent les yeux, et le Père Brown ajouta : « Ne voulez-vous pas leur en parler, monsieur ? »
L’homme sur la chaise secoua sa tête ébouriffée, et le prêtre se tourna avec impatience.
« Alors je le ferai », dit-il. « La vie privée est plus importante que la réputation publique. Je vais sauver les vivants, et laisser les morts enterrer leurs morts. »
Il se dirigea vers la fenêtre fatale et cligna des yeux en regardant dehors tout en continuant à parler.
« Je vous ai dit que dans cette affaire, il y avait trop d’armes et un seul décès. Je vous dis maintenant que ce n’étaient pas des armes, et qu’elles n’ont pas été utilisées pour causer la mort. Tous ces outils sinistres, le nœud coulant, le couteau ensanglanté, le pistolet explosif, étaient des instruments d’une miséricorde curieuse. Ils n’ont pas été utilisés pour tuer Sir Aaron, mais pour le sauver. »
« Pour le sauver ! » répéta Gilder. « Et de quoi ? »
« De lui-même », dit le Père Brown. « C’était un maniaque suicidaire. »
« Quoi ? » s’écria Merton d’un ton incrédule. « Et la Religion de la Gaieté… »
« C’est une religion cruelle », dit le prêtre en regardant par la fenêtre. « Pourquoi ne pouvaient-ils pas le laisser pleurer un peu, comme ses pères avant lui ? Ses plans se sont figés, ses vues sont devenues froides ; derrière ce masque joyeux se trouvait l’esprit vide de l’athée. Enfin, pour maintenir son niveau public hilarant, il a eu recours à cette consommation d’alcool qu’il avait abandonnée il y a longtemps. Mais il y a cette horreur dans l’alcoolisme chez un abstinent sincère : il imagine et attend cet enfer psychologique dont il a mis les autres en garde. Cela a saisi le pauvre Armstrong prématurément, et ce matin, il était dans un tel état qu’il était assis ici et criait qu’il était en enfer, d’une voix si folle que sa fille ne l’a pas reconnu. Il était assoiffé de mort, et avec les singeries des fous, il avait dispersé autour de lui la mort sous bien des formes : un nœud coulant, le revolver de son ami et un couteau. Royce est entré par accident et a agi en un éclair. Il a jeté le couteau sur le tapis derrière lui, a saisi le revolver, et n’ayant pas le temps de le décharger, l’a vidé coup après coup sur tout le sol. Le suicidé a vu une quatrième forme de mort et s’est précipité vers la fenêtre. Le sauveteur a fait la seule chose qu’il pouvait : courir après lui avec la corde et essayer de le lier pieds et poings. C’est alors que la malheureuse fille est entrée et, comprenant mal la lutte, a cherché à libérer son père. Au début, elle n’a fait qu’entailler les articulations du pauvre Royce, d’où vient tout le peu de sang dans cette affaire. Mais, bien sûr, vous avez remarqué qu’il a laissé du sang, mais aucune blessure, sur le visage de ce serviteur ? Seulement, avant que la pauvre femme ne s’évanouisse, elle a bien libéré son père, si bien qu’il est passé à travers cette fenêtre vers l’éternité. »
Il y eut un long silence, lentement rompu par les bruits métalliques de Gilder déverrouillant les menottes de Patrick Royce, à qui il dit : « Je pense que j’aurais dû dire la vérité, monsieur. Vous et la jeune dame valez mieux que les notices nécrologiques d’Armstrong. »
« Au diable les notices d’Armstrong », cria Royce brutalement. « Ne voyez-vous pas que c’était parce qu’elle ne devait pas savoir ? »
« Ne pas savoir quoi ? » demanda Merton.
« Eh bien, qu’elle a tué son père, espèce d’imbécile ! » rugit l’autre. « Il serait en vie maintenant sans elle. Cela pourrait la rendre folle de savoir ça. »
« Non, je ne pense pas », fit remarquer le Père Brown, en ramassant son chapeau. « Je pense plutôt que je devrais le lui dire. Même les erreurs les plus meurtrières n’empoisonnent pas la vie comme les péchés ; de toute façon, je pense que vous pouvez être plus heureux maintenant tous les deux. Je dois retourner à l’école pour sourds. »
Alors qu’il sortait sur l’herbe venteuse, une connaissance de Highgate l’arrêta et dit :
« Le coroner est arrivé. L’enquête va commencer. »
« Je dois retourner à l’école pour sourds », dit le Père Brown. « Je suis désolé de ne pouvoir m’arrêter pour l’enquête. »