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The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, Or Gustavus Vassa, The African: Written By Himself

by Olaudah Equiano · in French

L'INTÉRESSANTE NARRATION

DE

LA VIE

D'OLAUDAH EQUIANO,

OU

GUSTAVUS VASSA,

L'AFRICAIN.

ÉCRITE PAR LUI-MÊME.

*Voici, Dieu est ma délivrance ; je serai plein de confiance, et je ne craindrai rien ; car l'Éternel, l'Éternel est ma force et le sujet de mes louanges ; c'est lui qui m'a sauvé. Et vous direz en ce jour-là : Louez l'Éternel, invoquez son nom, publiez ses hauts faits parmi les peuples. Ésaïe xii. 2, 4.*

LONDRES :

Imprimé pour l'Auteur et vendu par lui, n° 10, Union-Street, Middlesex Hospital

Vendu également par M. Johnson, St. Paul's Church-Yard ; M. Murray, Fleet-Street ; MM. Robson et Clark, Bond-Street ; M. Davis, en face de Gray's Inn, Holborn ; MM. Shepperson et Reynolds, et M. Jackson, Oxford Street ; M. Lackington, Chiswell-Street ; M. Mathews, Strand ; M. Murray, Prince's-Street, Soho ; MM. Taylor et Co., South Arch, Royal Exchange ; M. Button, Newington-Causeway ; M. Parsons, Paternoster-Row ; et peut être obtenu chez tous les libraires de la ville et de la campagne.

[Enregistré au Stationer's Hall.]

Aux Lords spirituels et temporels, et aux Communes du Parlement de Grande-Bretagne.

Mes Lords et Messieurs,

Permettez-moi, avec la plus grande déférence et le plus profond respect, de déposer à vos pieds la narration authentique qui suit ; dont le dessein principal est d'éveiller dans vos augustes assemblées un sentiment de compassion pour les misères que la traite des esclaves a entraînées sur mes malheureux compatriotes. C'est par les horreurs de ce commerce que je fus d'abord arraché à tous les liens tendres qui m'étaient naturellement chers ; mais ceux-ci, par les voies mystérieuses de la Providence, je dois les regarder comme infiniment plus que compensés par l'introduction que j'ai obtenue, grâce à cela, à la connaissance de la religion chrétienne, et d'une nation qui, par ses sentiments libéraux, son humanité, la liberté glorieuse de son gouvernement, et sa maîtrise des arts et des sciences, a exalté la dignité de la nature humaine.

Je suis conscient que je devrais implorer votre pardon pour vous adresser un ouvrage si totalement dépourvu de mérite littéraire ; mais, en tant que production d'un Africain sans lettres, qui est animé par l'espoir de devenir un instrument pour le soulagement de ses compatriotes souffrants, je me fie au fait qu'un tel homme, plaidant pour une telle cause, sera acquitté d'audace et de présomption.

Puisse le Dieu du ciel inspirer vos cœurs d'une bienveillance particulière en ce jour important où la question de l'Abolition doit être discutée, où des milliers, en conséquence de votre Détermination, doivent attendre le Bonheur ou la Misère !

Je suis, Mes Lords et Messieurs, Votre très obéissant, Et dévoué humble Serviteur, Olaudah Equiano, ou Gustavus Vassa.

Union-Street, Mary-le-bone, 24 mars 1789.

LISTE des SOUSCRIPTEURS.

Son Altesse Royale le Prince de Galles. Son Altesse Royale le Duc d'York.

A

Le Très Honorable Comte d'Ailesbury Amiral Affleck M. William Abington, 2 exemplaires M. John Abraham James Adair, Esq. Révérend M. Aldridge M. John Almon Mme Arnot M. Joseph Armitage M. Joseph Ashpinshaw M. Samuel Atkins M. John Atwood M. Thomas Atwood M. Ashwell J.C. Ashworth, Esq.

B

Sa Grâce le Duc de Bedford Sa Grâce la Duchesse de Buccleugh Le Très Révérend Lord Évêque de Bangor Le Très Honorable Lord Belgrave Le Révérend Docteur Baker Mme Baker Matthew Baillie, M.D. Mme Baillie Mlle Baillie Mlle J. Baillie David Barclay, Esq. M. Robert Barrett M. William Barrett M. John Barnes M. John Basnett M. Bateman Mme Baynes, 2 exemplaires M. Thomas Bellamy M. J. Benjafield M. William Bennett M. Bensley M. Samuel Benson Mme Benton Révérend M. Bentley M. Thomas Bently Sir John Berney, Bart. Alexander Blair, Esq. James Bocock, Esq. Mme Bond Mlle Bond Mme Borckhardt Mme E. Bouverie ---- Brand, Esq. M. Martin Brander F.J. Brown, Esq. M.P. 2 exemplaires W. Buttall, Esq. M. Buxton M. R.L.B. M. Thomas Burton, 6 exemplaires M. W. Button

C

Le Très Honorable Lord Cathcart Le Très Honorable H.S. Conway Lady Almiria Carpenter James Carr, Esq. Charles Carter, Esq. M. James Chalmers Capitaine John Clarkson, de la Royal Navy Le Révérend M. Thomas Clarkson, 2 exemplaires M. R. Clay M. William Clout M. George Club M. John Cobb Mlle Calwell M. Thomas Cooper Richard Cosway, Esq. M. James Coxe M. J.C. M. Croucher M. Cruickshanks Ottobah Cugoano, ou John Stewart

D

Le Très Honorable Comte de Dartmouth Le Très Honorable Comte de Derby Sir William Dolben, Bart. Le Révérend C.E. De Coetlogon John Delamain, Esq. Mme Delamain M. Davis M. William Denton M. T. Dickie M. William Dickson M. Charles Duly, 2 exemplaires Andrew Drummond, Esq. M. George Durant

E

Le Très Honorable Comte d'Essex La Très Honorable Comtesse d'Essex Sir Gilbert Elliot, Bart. 2 exemplaires Lady Ann Erskine G. Noel Edwards, Esq. M.P. 2 exemplaires M. Durs Egg M. Ebenezer Evans Le Révérend M. John Eyre M. William Eyre

F

M. George Fallowdown M. John Fell F.W. Foster, Esq. Le Révérend M. Foster M. J. Frith W. Fuller, Esq.

G

Le Très Honorable Comte de Gainsborough Le Très Honorable Comte de Grosvenor Le Très Honorable Vicomte Gallway La Très Honorable Vicomtesse Gallway ---- Gardner, Esq. Mme Garrick M. John Gates M. Samuel Gear Sir Philip Gibbes, Bart. 6 exemplaires Mlle Gibbes M. Edward Gilbert M. Jonathan Gillett W.P. Gilliess, Esq. Mme Gordon M. Grange M. William Grant M. John Grant M. R. Greening S. Griffiths John Grove, Esq. Mme Guerin Révérend M. Gwinep

H

Le Très Honorable Comte d'Hopetoun Le Très Honorable Lord Hawke Très Honorable Comtesse douairière de Huntingdon Thomas Hall, Esq. M. Haley Hugh Josiah Hansard, Esq. M. Moses Hart Mme Hawkins M. Haysom M. Hearne M. William Hepburn M. J. Hibbert M. Jacob Higman Sir Richard Hill, Bart. Révérend Rowland Hill Mlle Hill Capitaine John Hills, Royal Navy Edmund Hill, Esq. Le Révérend M. Edward Hoare William Hodges, Esq. Le Révérend M. John Holmes, 3 exemplaires M. Martin Hopkins M. Thomas Howell M. R. Huntley M. J. Hunt M. Philip Hurlock, jun. M. Hutson

J

M. T.W.J. Esq. M. James Jackson M. John Jackson Révérend M. James Mme Anne Jennings M. Johnson Mme Johnson M. William Jones Thomas Irving, Esq. 2 exemplaires M. William Justins

K

Le Très Honorable Lord Kinnaird William Kendall, Esq. M. William Ketland M. Edward King M. Thomas Kingston Révérend Dr. Kippis M. William Kitchener M. John Knight

L

Le Très Révérend Lord Évêque de Londres M. John Laisne M. Lackington, 6 exemplaires M. John Lamb Bennet Langton, Esq. M. S. Lee M. Walter Lewis M. J. Lewis M. J. Lindsey M. T. Litchfield Edward Loveden Loveden, Esq. M.P. Charles Lloyd, Esq. M. William Lloyd M. J.B. Lucas M. James Luken Henry Lyte, Esq. Mme Lyon

M

Sa Grâce le Duc de Marlborough Sa Grâce le Duc de Montague Le Très Honorable Lord Mulgrave Sir Herbert Mackworth, Bart. Sir Charles Middleton, Bart. Lady Middleton M. Thomas Macklane M. George Markett James Martin, Esq. M.P. Master Martin, Hayes-Grove, Kent M. William Massey M. Joseph Massingham John McIntosh, Esq. Paul Le Mesurier, Esq. M.P. M. James Mewburn M. N. Middleton T. Mitchell, Esq. Mme Montague, 2 exemplaires Mlle Hannah More M. George Morrison Thomas Morris, Esq. Mlle Morris Morris Morgann, Esq.

N

Sa Grâce le Duc de Northumberland Capitaine Nurse

O

Edward Ogle, Esq. James Ogle, Esq. Robert Oliver, Esq.

P

M. D. Parker M. W. Parker M. Richard Packer, jun. M. Parsons, 6 exemplaires M. James Pearse M. J. Pearson J. Penn, Esq. George Peters, Esq. M. W. Phillips J. Philips, Esq. Mme Pickard M. Charles Pilgrim L'Honorable George Pitt, M.P. M. Thomas Pooley Patrick Power, Esq. M. Michael Power Joseph Pratt, Esq.

Q

Robert Quarme, Esq.

R

Le Très Honorable Lord Rawdon Le Très Honorable Lord Rivers, 2 exemplaires Lieutenant-Général Rainsford Révérend James Ramsay, 3 exemplaires M. S. Remnant, jun. M. William Richards, 2 exemplaires M. J.C. Robarts M. James Roberts Dr. Robinson M. Robinson M. C. Robinson George Rose, Esq. M.P. M. W. Ross M. William Rouse M. Walter Row

S

Sa Grâce le Duc de St. Albans Sa Grâce la Duchesse de St. Albans Le Très Révérend Lord Évêque de St. David's Le Très Honorable Comte Stanhope, 3 exemplaires Le Très Honorable Comte de Scarbrough William, fils d'Ignatius Sancho Mme Mary Ann Sandiford M. William Sawyer M. Thomas Seddon W. Seward, Esq. Révérend M. Thomas Scott Granville Sharp, Esq. 2 exemplaires Capitaine Sidney Smith, de la Royal Navy Colonel Simcoe M. John Simco Général Smith John Smith, Esq. M. George Smith M. William Smith Révérend M. Southgate M. William Starkey Thomas Steel, Esq. M.P. M. Staples Steare M. Joseph Stewardson M. Henry Stone, jun. 2 exemplaires John Symmons, Esq.

T

Henry Thornton, Esq. M.P. M. Alexander Thomson, M.D. Révérend John Till M. Samuel Townly M. Daniel Trinder Révérend M. C. La Trobe Clement Tudway, Esq. Mme Twisden

U

M. M. Underwood

V

M. John Vaughan Mme Vendt

W

Le Très Honorable Comte de Warnick Le Très Révérend Lord Évêque de Worcester L'Honorable William Windham, Esq. M.P. M. C.B. Wadstrom M. George Walne Révérend M. Ward M. S. Warren M. J. Waugh Josiah Wedgwood, Esq. Révérend M. John Wesley M. J. Wheble Samuel Whitbread, Esq. M.P. Révérend Thomas Wigzell M. W. Wilson Révérend M. Wills M. Thomas Wimsett M. William Winchester John Wollaston, Esq. M. Charles Wood M. Joseph Woods M. John Wood J. Wright, Esq.

Y

M. Thomas Young M. Samuel Yockney

TABLE DES MATIÈRES

CHAP. I.

Récit de l'auteur sur son pays, leurs mœurs et coutumes, etc.

CHAP. II.

Naissance et parenté de l'auteur--Son enlèvement avec sa sœur--Horreurs d'un navire négrier

CHAP. III.

L'auteur est emmené en Virginie--Arrive en Angleterre--Son émerveillement devant une chute de neige

CHAP. IV.

Récit détaillé du célèbre engagement entre l'Amiral Boscawen et Monsieur Le Clue

CHAP. V.

Divers exemples intéressants d'oppression, de cruauté et d'extorsion

CHAP. VI.

Changement favorable dans la situation de l'auteur--Il commence à faire du commerce avec trois pence

CHAP. VII.

Dégoût de l'auteur pour les Antilles--Forme des plans pour obtenir sa liberté

CHAP. VIII.

Trois rêves remarquables--L'auteur fait naufrage sur le banc des Bahamas

CHAP. IX.

L'auteur arrive à la Martinique--Rencontre de nouvelles difficultés, et fait voile pour l'Angleterre

CHAP. X.

Quelques détails sur la manière dont l'auteur s'est converti à la foi en Jésus-Christ

CHAP. XI.

Récupération de onze hommes misérables en mer lors du retour en Angleterre

CHAP. XII.

Différentes transactions de la vie de l'auteur--Pétition à la Reine--Conclusion

LA VIE, etc.

CHAPITRE I.

*Récit de l'auteur sur son pays, et ses mœurs et coutumes--Administration de la justice--Embrenche--Cérémonie de mariage, et divertissements publics--Mode de vie--Habillement--Manufactures Bâtiments--Commerce--Agriculture--Guerre et religion--Superstition des natifs--Cérémonies funéraires des prêtres ou magiciens--Curieuse manière de découvrir le poison--Quelques indices concernant l'origine des compatriotes de l'auteur, avec les opinions de différents écrivains sur ce sujet.*

Je crois qu'il est difficile pour ceux qui publient leurs propres mémoires d'échapper à l'imputation de vanité ; et ce n'est pas le seul désavantage auquel ils sont exposés : c'est aussi leur malheur que ce qui est peu commun soit rarement, voire jamais, cru, et que ce qui est évident, nous ayons tendance à le rejeter avec dégoût, en accusant l'écrivain d'impertinence. Les gens pensent généralement que seuls méritent d'être lus ou mémorisés les mémoires qui abondent en événements grands ou frappants, ceux, en somme, qui excitent au plus haut point soit l'admiration soit la pitié : tous les autres, ils les relèguent au mépris et à l'oubli. Il est donc, je l'avoue, assez hasardeux pour un individu privé et obscur, et qui plus est étranger, de solliciter ainsi l'attention indulgente du public ; surtout quand j'avoue que je n'offre ici l'histoire ni d'un saint, ni d'un héros, ni d'un tyran. Je crois qu'il y a peu d'événements dans ma vie qui ne soient arrivés à beaucoup d'autres : il est vrai que les incidents en sont nombreux ; et, si je me considérais comme un Européen, je pourrais dire que mes souffrances furent grandes : mais quand je compare mon sort à celui de la plupart de mes compatriotes, je me regarde comme un favori particulier du Ciel, et reconnais les miséricordes de la Providence dans chaque occurrence de ma vie. Si donc la narration suivante ne paraît pas suffisamment intéressante pour engager l'attention générale, que mes motifs servent d'excuse à sa publication. Je ne suis pas assez vain pour en attendre ni l'immortalité ni une réputation littéraire. Si elle procure quelque satisfaction à mes nombreux amis, à la requête desquels elle a été écrite, ou si elle promeut, ne fût-ce qu'au plus petit degré, les intérêts de l'humanité, les fins pour lesquelles elle a été entreprise seront pleinement atteintes, et chaque vœu de mon cœur satisfait. Qu'il soit donc rappelé que, dans le désir d'éviter la censure, je n'aspire pas à la louange.

Cette partie de l'Afrique, connue sous le nom de Guinée, où la traite des esclaves est pratiquée, s'étend le long de la côte sur plus de 3400 milles, du Sénégal à l'Angola, et comprend une variété de royaumes. Parmi ceux-ci, le plus considérable est le royaume de Bénin, tant par son étendue que par sa richesse, la fertilité et la culture du sol, la puissance de son roi, et le nombre et la disposition guerrière de ses habitants. Il est situé presque sous la ligne, et s'étend le long de la côte sur environ 170 milles, mais s'enfonce dans la partie intérieure de l'Afrique jusqu'à une distance jusqu'ici, je crois, inexplorée par aucun voyageur ; et semble n'être enfin terminé que par l'empire d'Abyssinie, à près de 1500 milles de son début. Ce royaume est divisé en plusieurs provinces ou districts : dans l'une des plus reculées et des plus fertiles, appelée Eboe, je suis né, en l'an 1745, dans une charmante vallée fertile nommée Essaka. La distance de cette province de la capitale du Bénin et de la côte doit être fort considérable ; car je n'avais jamais entendu parler d'hommes blancs ou d'Européens, ni de la mer : et notre soumission au roi de Bénin était peu plus que nominale ; car chaque transaction du gouvernement, pour autant que ma faible observation pouvait s'étendre, était conduite par les chefs ou les anciens du lieu. Les mœurs et le gouvernement d'un peuple qui a peu de commerce avec d'autres pays sont généralement très simples ; et l'histoire de ce qui se passe dans une famille ou un village peut servir de spécimen d'une nation. Mon père était l'un de ces anciens ou chefs dont j'ai parlé, et était appelé Embrenche ; un terme, à ce que je me souvienne, impliquant la plus haute distinction, et signifiant dans notre langue une marque de grandeur. Cette marque est conférée à la personne qui y a droit en coupant la peau en travers au sommet du front, et en la tirant vers le bas jusqu'aux sourcils ; et pendant qu'elle est dans cette situation, en appliquant une main chaude, et en la frottant jusqu'à ce qu'elle se rétracte en une cicatrice épaisse en travers de la partie inférieure du front. La plupart des juges et des sénateurs étaient ainsi marqués ; mon père l'avait porté longtemps : je l'avais vu conféré à l'un de mes frères, et j'étais également destiné à le recevoir de mes parents. Ces Embrenche, ou chefs, décidaient des litiges et punissaient les crimes ; à cet effet, ils s'assemblaient toujours. Les procédures étaient généralement courtes ; et dans la plupart des cas, la loi du talion prévalait. Je me souviens qu'un homme fut amené devant mon père, et les autres juges, pour avoir enlevé un garçon ; et, bien qu'il fût le fils d'un chef ou sénateur, il fut condamné à faire réparation par un esclave homme ou femme. L'adultère, cependant, était parfois puni par l'esclavage ou la mort ; une punition qui, je crois, est infligée pour ce crime dans la plupart des nations d'Afrique[A] : tant est sacré parmi eux l'honneur du lit conjugal, et tant ils sont jaloux de la fidélité de leurs épouses. De cela, je me souviens d'un exemple : une femme fut convaincue d'adultère devant les juges, et livrée, comme le voulait la coutume, à son mari pour être punie. En conséquence, il décida de la mettre à mort : mais, juste avant son exécution, s'étant trouvé qu'elle avait un nourrisson à la mamelle ; et aucune femme ne pouvant être persuadée de jouer le rôle de nourrice, elle fut épargnée à cause de l'enfant. Les hommes, cependant, ne conservent pas la même constance envers leurs épouses, qu'ils attendent d'elles ; car ils s'adonnent à la pluralité, bien que rarement à plus de deux. Leur mode de mariage est celui-ci : les deux parties sont généralement fiancées jeunes par leurs parents (bien que j'aie connu des hommes se fiançant eux-mêmes). À cette occasion, un festin est préparé, et la mariée et le marié se tiennent debout au milieu de tous leurs amis, qui sont assemblés à cet effet, tandis qu'il déclare qu'elle doit désormais être considérée comme son épouse, et que nulle autre personne ne doit lui faire la cour. Cela est aussi immédiatement proclamé dans le voisinage, sur quoi la mariée se retire de l'assemblée. Quelque temps après, elle est ramenée au domicile de son mari, et alors un autre festin est fait, auquel sont invités les parents des deux parties : ses parents la remettent alors au marié, accompagnés d'un nombre de bénédictions, et en même temps ils nouent autour de sa taille une ficelle de coton de l'épaisseur d'une plume d'oie, que seules les femmes mariées sont autorisées à porter : elle est maintenant considérée comme complètement son épouse ; et à ce moment, la dot est donnée aux nouveaux mariés, qui consiste généralement en portions de terre, esclaves, et bétail, biens ménagers, et outils de labour. Ceux-ci sont offerts par les amis des deux parties ; outre quoi les parents du marié présentent des dons à ceux de la mariée, dont elle est considérée la propriété avant le mariage ; mais après celui-ci, elle est estimée la propriété exclusive de son mari. La cérémonie étant terminée, le festival commence, qui est célébré avec des feux de joie, et de bruyantes acclamations de joie, accompagnées de musique et de danse.

Nous sommes presque une nation de danseurs, de musiciens et de poètes. Ainsi, chaque grand événement, tel qu'un retour triomphal de la bataille, ou toute autre cause de réjouissance publique, est célébré par des danses publiques, qui sont accompagnées de chants et d'une musique adaptés à l'occasion. L'assemblée est séparée en quatre divisions, qui dansent soit à part, soit en succession, et chacune avec un caractère qui lui est propre. La première division contient les hommes mariés, qui dans leurs danses exhibent fréquemment des prouesses d'armes, et la représentation d'une bataille. À ceux-ci succèdent les femmes mariées, qui dansent dans la seconde division. Les jeunes hommes occupent la troisième ; et les jeunes filles la quatrième. Chacune représente quelque scène intéressante de la vie réelle, telle qu'un grand accomplissement, un travail domestique, une histoire pathétique, ou quelque sport rural ; et comme le sujet est généralement fondé sur quelque événement récent, il est donc toujours nouveau. Cela donne à nos danses un esprit et une variété que j'ai rarement vus ailleurs[B]. Nous avons beaucoup d'instruments de musique, particulièrement des tambours de différentes sortes, un morceau de musique qui ressemble à une guitare, et un autre très semblable à un stickado. Ces derniers sont principalement utilisés par les vierges fiancées, qui en jouent lors de toutes les grandes fêtes.

Comme nos mœurs sont simples, nos luxes sont rares. L'habillement des deux sexes est presque le même. Il consiste généralement en un long morceau de calicot, ou de mousseline, enveloppé lâchement autour du corps, quelque peu sous la forme d'un plaid des Highlands. Celui-ci est généralement teint en bleu, qui est notre couleur préférée. Il est extrait d'une baie, et est plus brillant et plus riche que tout ce que j'ai vu en Europe. Outre cela, nos femmes de distinction portent des ornements en or ; qu'ils disposent avec une certaine profusion sur leurs bras et leurs jambes. Quand nos femmes ne sont pas employées avec les hommes au labour, leur occupation habituelle est de filer et de tisser le coton, qu'elles teignent ensuite, et dont elles font des vêtements. Elles fabriquent aussi des vases en terre, dont nous avons beaucoup de sortes. Parmi les autres, des pipes à tabac, faites selon la même mode, et utilisées de la même manière, que celles de Turquie[C].

Notre manière de vivre est tout à fait simple ; car, jusqu’à présent, les indigènes ignorent ces raffinements culinaires qui corrompent le goût : les bœufs, les chèvres et la volaille fournissent la plus grande partie de leur nourriture. Ceux-ci constituent également la principale richesse du pays et les articles essentiels de son commerce. La viande est généralement mijotée dans une marmite ; pour l’assaisonner, nous utilisons parfois du poivre et d’autres épices, et nous avons du sel fabriqué à partir de cendres de bois. Nos légumes sont principalement des plantains, des eadas, des ignames, des haricots et du maïs. Le chef de famille mange habituellement seul ; ses épouses et ses esclaves ont également leurs tables séparées. Avant de goûter à la nourriture, nous nous lavons toujours les mains : en vérité, notre propreté en toute occasion est extrême ; mais, à ce sujet, c’est une cérémonie indispensable. Après le lavage, on fait une libation en versant une petite portion de la nourriture, dans un endroit déterminé, pour les esprits des parents disparus, dont les indigènes supposent qu’ils président à leur conduite et les protègent du mal. Ils ignorent totalement les liqueurs fortes ou spiritueuses ; leur breuvage principal est le vin de palme. On l’obtient d’un arbre de ce nom en le perçant au sommet et en y attachant une grande gourde ; parfois, un seul arbre peut produire trois ou quatre gallons en une nuit. Lorsqu’il vient d’être tiré, il est d’une douceur des plus délicieuses ; mais, en quelques jours, il acquiert une saveur acidulée et plus spiritueuse, bien que je n’aie jamais vu personne en être enivré. Le même arbre produit également des noix et de l’huile. Notre principal luxe réside dans les parfums ; l’un d’eux est un bois odoriférant d’une fragrance délicieuse : l’autre est une sorte de terre, dont une petite portion, jetée dans le feu, diffuse une odeur des plus puissantes. Nous réduisons ce bois en poudre et le mélangeons avec de l’huile de palme, dont les hommes comme les femmes se parfument.

Dans nos constructions, nous recherchons la commodité plutôt que l’ornement. Chaque chef de famille possède un grand terrain carré, entouré d’un fossé ou d’une clôture, ou bien enclos d’un mur fait de terre rouge damée ; qui, une fois sèche, est aussi dure que la brique. À l’intérieur se trouvent ses maisons destinées à loger sa famille et ses esclaves ; si celle-ci est nombreuse, l’ensemble présente souvent l’apparence d’un village. Au milieu se dresse le bâtiment principal, réservé au seul usage du maître, et composé de deux appartements ; dans l’un, il s’assoit le jour avec sa famille, l’autre est laissé libre pour la réception de ses amis. Il possède en outre un appartement distinct dans lequel il dort, avec ses enfants mâles. De chaque côté se trouvent les appartements de ses épouses, qui ont également leurs maisons séparées pour le jour et pour la nuit. Les habitations des esclaves et de leurs familles sont réparties dans tout le reste de l’enclos. Ces maisons ne dépassent jamais un étage en hauteur : elles sont toujours construites en bois, ou en piquets enfoncés dans le sol, croisés avec des clayonnages, et soigneusement enduits à l’intérieur comme à l’extérieur. Le toit est couvert de roseaux. Nos maisons de jour sont laissées ouvertes sur les côtés ; mais celles où nous dormons sont toujours couvertes, et enduites à l’intérieur avec une composition mélangée à du fumier de vache, pour éloigner les différents insectes qui nous tourmentent pendant la nuit. Les murs et les sols de celles-ci sont généralement couverts de nattes. Nos lits consistent en une plateforme, surélevée de trois ou quatre pieds du sol, sur laquelle sont posées des peaux et différentes parties d’un arbre spongieux appelé plantain. Notre couverture est en calicot ou en mousseline, la même que celle de nos vêtements. Les sièges habituels sont quelques bûches de bois ; mais nous avons des bancs, qui sont généralement parfumés, pour accommoder les étrangers : ils constituent la majeure partie de notre mobilier. Des maisons ainsi construites et meublées ne demandent que peu de savoir-faire pour être érigées. Tout homme est un architecte suffisant pour cette tâche. Tout le voisinage apporte son assistance unanime à leur construction et, en retour, ne reçoit ni n’attend d’autre récompense qu’un festin.

Comme nous vivons dans un pays où la nature est prodigue de ses faveurs, nos besoins sont peu nombreux et facilement satisfaits ; par conséquent, nous avons peu de manufactures. Elles consistent pour la plupart en calicots, poteries, ornements et instruments de guerre et d’agriculture. Mais ceux-ci ne font pas partie de notre commerce, dont les principaux articles, comme je l’ai fait remarquer, sont les vivres. Dans un tel état, l’argent est de peu d’utilité ; cependant, nous avons quelques petites pièces de monnaie, si je puis les appeler ainsi. Elles sont faites un peu comme une ancre ; mais je ne me souviens ni de leur valeur ni de leur dénomination. Nous avons aussi des marchés, où je me suis fréquemment rendu avec ma mère. Ils sont parfois visités par des hommes robustes, de couleur acajou, venant du sud-ouest de chez nous : nous les appelons Oye-Eboe, terme qui signifie hommes rouges vivant au loin. Ils nous apportent généralement des armes à feu, de la poudre à canon, des chapeaux, des perles et du poisson séché. Ce dernier était considéré comme une grande rareté, car nos eaux n’étaient que des ruisseaux et des sources. Ils troquent ces articles contre nos bois et terres odoriférants, ainsi que notre sel de cendres de bois. Ils transportent toujours des esclaves à travers nos terres ; mais un compte rendu très strict est exigé de leur manière de les obtenir avant qu’ils ne soient autorisés à passer. Parfois, en effet, nous leur vendions des esclaves, mais ce n’étaient que des prisonniers de guerre, ou ceux parmi nous qui avaient été reconnus coupables d’enlèvement, d’adultère, et de quelques autres crimes que nous considérions comme odieux. Cette pratique de l’enlèvement m’amène à penser que, malgré toute notre rigueur, leur activité principale parmi nous était de piéger nos gens. Je me souviens aussi qu’ils transportaient de grands sacs avec eux, que peu de temps après, j’ai eu l’occasion de voir, tragiquement, appliqués à cet usage infâme.

Notre terre est exceptionnellement riche et fertile, et produit toutes sortes de légumes en grande abondance. Nous avons beaucoup de maïs, et de vastes quantités de coton et de tabac. Nos ananas poussent sans culture ; ils ont la taille du plus gros pain de sucre et sont finement parfumés. Nous avons aussi des épices de différentes sortes, en particulier du poivre ; et une variété de fruits délicieux que je n’ai jamais vus en Europe ; ainsi que des gommes de diverses sortes, et du miel en abondance. Toute notre industrie est déployée pour améliorer ces bienfaits de la nature. L’agriculture est notre principale occupation ; et tout le monde, même les enfants et les femmes, y est engagé. Ainsi, nous sommes tous habitués au travail dès nos plus tendres années. Chacun contribue quelque chose au bien commun ; et comme nous ignorons l’oisiveté, nous n’avons pas de mendiants. Les avantages d’un tel mode de vie sont évidents. Les planteurs des Antilles préfèrent les esclaves de Benin ou d’Eboe à ceux de toute autre partie de la Guinée, pour leur robustesse, leur intelligence, leur intégrité et leur zèle. Ces bienfaits sont ressentis par nous dans la santé générale du peuple, et dans sa vigueur et son activité ; j’aurais pu ajouter aussi dans sa beauté. La difformité est en effet inconnue parmi nous, j’entends celle de la silhouette. Un grand nombre d’indigènes d’Eboe aujourd’hui à Londres pourraient être amenés à l’appui de cette affirmation : car, en ce qui concerne le teint, les idées de beauté sont totalement relatives. Je me souviens, alors que j’étais en Afrique, avoir vu trois enfants nègres qui étaient basanés, et un autre tout à fait blanc, qui étaient universellement considérés par moi-même, et par les indigènes en général, pour ce qui concerne leur teint, comme difformes. Nos femmes aussi étaient, à mes yeux du moins, exceptionnellement gracieuses, alertes et modestes jusqu’à la timidité ; et je ne me souviens pas avoir jamais entendu parler d’un cas d’incontinence parmi elles avant le mariage. Elles sont aussi remarquablement joyeuses. En fait, la gaieté et l’affabilité sont deux des caractéristiques principales de notre nation.

Notre labour est exercé dans une grande plaine ou terrain commun, à quelques heures de marche de nos habitations, et tous les voisins s’y rendent en corps. Ils n’utilisent aucune bête de somme ; et leurs seuls instruments sont des houes, des haches, des pelles et des becs, ou fer pointu pour creuser. Parfois, nous sommes visités par des sauterelles, qui arrivent en grands nuages, au point d’obscurcir l’air et de détruire notre récolte. Cela arrive cependant rarement, mais quand cela se produit, une famine en résulte. Je me souviens d’un ou deux exemples où cela est arrivé. Ce terrain commun est souvent le théâtre de la guerre ; c’est pourquoi, lorsque nos gens vont cultiver leur terre, ils n’y vont pas seulement en groupe, mais emportent généralement leurs armes avec eux par peur d’une surprise ; et lorsqu’ils appréhendent une invasion, ils gardent les avenues menant à leurs demeures en enfonçant dans le sol des bâtons si pointus à une extrémité qu’ils peuvent percer le pied, et généralement trempés dans le poison. D’après ce dont je peux me souvenir de ces batailles, elles semblent avoir été des irruptions d’un petit État ou district sur un autre, pour obtenir des prisonniers ou du butin. Peut-être étaient-ils incités à cela par ces marchands qui apportaient parmi nous les produits européens que j’ai mentionnés. Un tel mode d’obtention d’esclaves en Afrique est courant ; et je crois qu’on en obtient davantage de cette manière, et par l’enlèvement, que par toute autre. Lorsqu’un marchand veut des esclaves, il s’adresse à un chef pour les obtenir et le tente avec ses marchandises. Il n’est pas extraordinaire si, à cette occasion, il cède à la tentation avec aussi peu de fermeté, et accepte le prix de la liberté de ses semblables avec aussi peu de réticence que le marchand éclairé. En conséquence, il tombe sur ses voisins, et une bataille désespérée s’ensuit. S’il l’emporte et fait des prisonniers, il satisfait son avarice en les vendant ; mais, si son parti est vaincu et qu’il tombe entre les mains de l’ennemi, il est mis à mort : car, comme on sait qu’il a fomenté leurs querelles, on juge dangereux de le laisser survivre, et aucune rançon ne peut le sauver, bien que tous les autres prisonniers puissent être rachetés. Nous avons des armes à feu, des arcs et des flèches, des épées larges à deux tranchants et des javelots : nous avons aussi des boucliers qui couvrent un homme de la tête aux pieds. Tous apprennent l’utilisation de ces armes ; même nos femmes sont des guerrières et marchent hardiment au combat aux côtés des hommes. Tout notre district est une sorte de milice : à un certain signal donné, tel que le tir d’une arme à feu pendant la nuit, ils se lèvent tous en armes et se précipitent sur leur ennemi. Il est peut-être remarquable que, lorsque nos gens marchent vers le champ de bataille, un drapeau ou une bannière rouge est porté devant eux. J’ai été une fois témoin d’une bataille sur notre terrain commun. Nous y avions tous travaillé un jour comme d’habitude, lorsque nos gens furent soudainement attaqués. Je grimpai à un arbre à quelque distance, d’où j’observai le combat. Il y avait beaucoup de femmes aussi bien que d’hommes des deux côtés ; parmi d’autres, ma mère était là, armée d’une épée large. Après avoir combattu pendant un temps considérable avec une grande fureur, et après que beaucoup eurent été tués, nos gens remportèrent la victoire et firent prisonnier le chef de l’ennemi. Il fut emmené en grand triomphe et, bien qu’il offrît une grosse rançon pour sa vie, il fut mis à mort. Une vierge de haut rang parmi nos ennemis avait été tuée dans la bataille, et son bras fut exposé sur notre place de marché, où nos trophées étaient toujours exhibés. Le butin fut divisé selon le mérite des guerriers. Les prisonniers qui n’étaient ni vendus ni rachetés, nous les gardions comme esclaves : mais combien leur condition était différente de celle des esclaves des Antilles ! Avec nous, ils ne font pas plus de travail que les autres membres de la communauté, même leurs maîtres ; leur nourriture, leurs vêtements et leur logement étaient presque les mêmes que les leurs (sauf qu’ils n’étaient pas autorisés à manger avec ceux qui étaient nés libres) ; et il n’y avait guère d’autre différence entre eux qu’un degré supérieur d’importance que le chef de famille possède dans notre État, et cette autorité qu’en tant que tel, il exerce sur chaque partie de sa maisonnée. Certains de ces esclaves ont même des esclaves sous leurs ordres comme leur propre propriété, et pour leur propre usage.

En ce qui concerne la religion, les indigènes croient qu’il y a un Créateur de toutes choses, et qu’il vit dans le soleil, et est entouré d’une ceinture afin qu’il ne puisse jamais manger ni boire ; mais, selon certains, il fume une pipe, qui est notre propre luxe favori. Ils croient qu’il gouverne les événements, surtout nos morts ou notre captivité ; mais, quant à la doctrine de l’éternité, je ne me souviens pas en avoir jamais entendu parler : certains croient cependant à la transmigration des âmes dans une certaine mesure. Ces esprits, qui ne sont pas transmigrés, tels que nos chers amis ou parents, ils croient qu’ils les accompagnent toujours et les protègent des mauvais esprits ou de leurs ennemis. Pour cette raison, ils mettent toujours avant de manger, comme je l’ai observé, une petite portion de la nourriture, et versent une partie de leur boisson, sur le sol pour eux ; et ils font souvent des oblations du sang des bêtes ou des volailles sur leurs tombes. J’étais très attaché à ma mère, et presque constamment avec elle. Quand elle allait faire ces oblations sur la tombe de sa mère, qui était une sorte de petite maison solitaire couverte de chaume, je l’accompagnais parfois. Là, elle faisait ses libations et passait la majeure partie de la nuit en cris et lamentations. J’ai été souvent extrêmement terrifié en ces occasions. La solitude du lieu, l’obscurité de la nuit, et la cérémonie de libation, naturellement impressionnantes et lugubres, étaient intensifiées par les lamentations de ma mère ; et celles-ci, concordant avec les cris des oiseaux de mauvais augure, par lesquels ces lieux étaient fréquentés, donnaient une terreur inexprimable à la scène.

Nous calculons l’année à partir du jour où le soleil traverse la ligne, et à son coucher ce soir-là, il y a un cri général dans tout le pays ; du moins puis-je parler en connaissance de cause pour tout notre voisinage. Les gens font en même temps un grand bruit avec des crécelles, assez semblables aux crécelles en panier utilisées par les enfants ici, bien que beaucoup plus grandes, et lèvent leurs mains vers le ciel pour obtenir une bénédiction. C’est alors que les plus grandes offrandes sont faites ; et les enfants dont nos sages prédisent qu’ils seront fortunés sont alors présentés à différentes personnes. Je me souviens que beaucoup venaient me voir, et que j’étais transporté vers d’autres à cette fin. Ils ont beaucoup d’offrandes, en particulier aux pleines lunes ; généralement deux à la récolte avant que les fruits ne soient extraits du sol : et quand de jeunes animaux sont tués, ils en offrent parfois une partie en sacrifice. Ces offrandes, lorsqu’elles sont faites par l’un des chefs de famille, servent pour tout le groupe. Je me souviens que nous en avions souvent chez mon père et mon oncle, et que leurs familles étaient présentes. Certaines de nos offrandes sont mangées avec des herbes amères. Nous avions un dicton parmi nous pour quelqu’un au caractère grincheux : « S’ils devaient être mangés, ils devraient être mangés avec des herbes amères. »

Nous pratiquions la circoncision comme les Juifs, et faisions des offrandes et des festins à cette occasion de la même manière qu’ils le faisaient. Comme eux aussi, nos enfants étaient nommés d’après un événement, une circonstance, ou un pressentiment imaginé au moment de leur naissance. J’ai été nommé Olaudah, ce qui, dans notre langue, signifie vicissitude ou fortune, aussi, un favori, et ayant une voix forte et bien éloquent. Je me souviens que nous ne souillions jamais le nom de l’objet de notre adoration ; au contraire, il était toujours mentionné avec la plus grande révérence ; et nous ignorions totalement le blasphème, et tous ces termes d’abus et de reproche qui trouvent si facilement et si abondamment leur chemin dans les langues des peuples plus civilisés. Les seules expressions de ce genre dont je me souvienne étaient : « Puisses-tu pourrir, ou puisses-tu enfler, ou qu’une bête t’emporte. »

J’ai déjà fait remarquer que les indigènes de cette partie de l’Afrique sont extrêmement propres. Cette habitude nécessaire de décence était avec nous une partie de la religion, et par conséquent nous avions beaucoup de purifications et de lavages ; en vérité presque autant, et utilisés dans les mêmes occasions, si ma mémoire ne me fait pas défaut, que les Juifs. Ceux qui touchaient les morts à tout moment étaient obligés de se laver et de se purifier avant de pouvoir entrer dans une maison d’habitation. Chaque femme aussi, à certains moments, était interdite d’entrer dans une maison d’habitation, ou de toucher toute personne, ou toute chose que nous mangions. J’étais si attaché à ma mère que je ne pouvais me tenir éloigné d’elle, ou éviter de la toucher à certaines de ces périodes, en conséquence de quoi j’étais obligé d’être tenu à l’écart avec elle, dans une petite maison faite à cet effet, jusqu’à ce que l’offrande fût faite, et alors nous étions purifiés.

Bien que nous n’eussions pas de lieux de culte public, nous avions des prêtres et des magiciens, ou sages. Je ne me souviens pas s’ils avaient des fonctions différentes, ou s’ils étaient réunis dans les mêmes personnes, mais ils étaient tenus en grande révérence par le peuple. Ils calculaient notre temps, et prédisaient les événements, comme leur nom l’indiquait, car nous les appelions Ah-affoe-way-cah, ce qui signifie calculateurs ou hommes annuels, notre année étant appelée Ah-affoe. Ils portaient leurs barbes, et quand ils mouraient, ils étaient remplacés par leurs fils. La plupart de leurs outils et objets de valeur étaient enterrés avec eux. Des pipes et du tabac étaient aussi mis dans la tombe avec le cadavre, qui était toujours parfumé et orné, et des animaux étaient offerts en sacrifice pour eux. Personne n’accompagnait leurs funérailles si ce n’est ceux de la même profession ou tribu. Ceux-ci les enterraient après le coucher du soleil, et revenaient toujours de la tombe par un chemin différent de celui par lequel ils étaient venus.

Ces magiciens étaient aussi nos docteurs ou médecins. Ils pratiquaient la saignée par ventouses ; et étaient très efficaces pour guérir les blessures et expulser les poisons. Ils avaient également quelque méthode extraordinaire pour découvrir la jalousie, le vol et l’empoisonnement ; le succès de laquelle ils tiraient sans doute de leur influence illimitée sur la crédulité et la superstition du peuple. Je ne me souviens pas quelles étaient ces méthodes, sauf en ce qui concerne l’empoisonnement : je me souviens d’un ou deux exemples, qu’il ne sera pas jugé impertinent d’insérer ici, car cela peut servir de spécimen du reste, et est toujours utilisé par les nègres dans les Antilles. Une vierge avait été empoisonnée, mais on ne savait pas par qui : les docteurs ordonnèrent que le cadavre fût soulevé par quelques personnes et porté à la tombe. Dès que les porteurs l’eurent soulevé sur leurs épaules, ils parurent saisis d’une impulsion soudaine, et coururent çà et là, incapables de s’arrêter. Enfin, après avoir traversé un certain nombre d’épines et de buissons piquants sans blessure, le cadavre tomba d’eux près d’une maison, et la défigura dans la chute ; et, le propriétaire ayant été appréhendé, il avoua immédiatement l’empoisonnement.

Les indigènes sont extrêmement prudents concernant le poison. Lorsqu’ils achètent quelque chose de comestible, le vendeur l’embrasse tout autour devant l’acheteur, pour lui montrer qu’il n’est pas empoisonné ; et il en est de même lorsque toute nourriture ou boisson est présentée, particulièrement à un étranger. Nous avons des serpents de différentes sortes, dont certains sont estimés de mauvais augure lorsqu’ils apparaissent dans nos maisons, et ceux-là, nous ne les molestons jamais. Je me souviens de deux de ces serpents de mauvais augure, dont chacun était aussi épais que le mollet d’un homme, et dont la couleur ressemblait à celle d’un dauphin dans l’eau, qui rampèrent à des moments différents dans la maison de nuit de ma mère, où je dormais toujours avec elle, et s’enroulèrent en plis, et à chaque fois ils chantèrent comme un coq. Il me fut demandé par certains de nos sages de toucher ceux-ci, afin que je puisse être lié aux bons présages, ce que je fis, car ils étaient tout à fait inoffensifs et se laissaient docilement manipuler ; et ensuite, ils étaient mis dans une grande terrine en terre ouverte, et déposés sur un côté de la grande route. Certains de nos serpents, cependant, étaient venimeux : l’un d’eux traversa la route un jour alors que j’y étais debout, et passa entre mes pieds sans chercher à me toucher, à la grande surprise de beaucoup qui le virent ; et ces incidents furent interprétés par les sages, et donc par ma mère et le reste du peuple, comme des présages remarquables en ma faveur.

C’est là l’esquisse imparfaite que ma mémoire m’a fournie des mœurs et coutumes d’un peuple au sein duquel j’ai poussé mon premier souffle. Et ici, je ne peux m’empêcher de suggérer ce qui m’a frappé avec beaucoup de force depuis longtemps, à savoir l’analogie frappante qui, même à travers cette esquisse, aussi imparfaite soit-elle, semble prévaloir entre les mœurs et coutumes de mes compatriotes et celles des Juifs avant qu’ils n’atteignent la Terre promise, et en particulier celles des patriarches alors qu’ils étaient encore dans cet état pastoral décrit dans la Genèse — une analogie qui, à elle seule, me porterait à penser que l’un de ces peuples est issu de l’autre. C’est d’ailleurs l’opinion du Dr Gill qui, dans son commentaire sur la Genèse, déduit très habilement la lignée des Africains d’Afer et d’Afra, descendants d’Abraham par Keturah, sa femme et concubine (car ces deux titres lui sont appliqués). Cela est également conforme aux sentiments du Dr John Clarke, ancien doyen de Sarum, dans sa Vérité de la religion chrétienne : ces deux auteurs s’accordent pour nous attribuer cette origine. Le raisonnement de ces messieurs est encore confirmé par la chronologie scripturaire ; et si quelque corroboration supplémentaire était requise, cette ressemblance, à tant d’égards, constitue une preuve solide à l’appui de cette opinion. Comme les Israélites dans leur état primitif, notre gouvernement était dirigé par nos chefs ou juges, nos sages et nos anciens ; et le chef de famille, chez nous, jouissait sur son foyer d’une autorité similaire à celle qui est attribuée à Abraham et aux autres patriarches. La loi du talion était universellement pratiquée chez nous comme chez eux : et même leur religion semblait avoir répandu sur nous un rayon de sa gloire, bien que brisé et épuisé lors de son passage, ou éclipsé par le nuage dont le temps, la tradition et l’ignorance auraient pu l’envelopper ; car nous avions notre circoncision (une règle que je crois propre à ce peuple) : nous avions aussi nos sacrifices et nos holocaustes, nos ablutions et nos purifications, aux mêmes occasions qu’eux.

Quant à la différence de couleur entre les Africains Ebo et les Juifs modernes, je ne présumerai pas en rendre compte. C’est un sujet qui a occupé la plume d’hommes de génie et d’érudition, et qui dépasse de loin mes forces. Le très compétent et révérend M. T. Clarkson, cependant, dans son très admiré Essai sur l’esclavage et le commerce de l’espèce humaine, en a établi la cause d’une manière qui résout à la fois toutes les objections à ce sujet et qui, pour mon esprit du moins, a produit la plus entière conviction. Je renverrai donc à cet ouvrage pour la théorie[H], me contentant d’extraire un fait tel que relaté par le Dr Mitchel[I] : « Les Espagnols, qui ont habité l’Amérique sous la zone torride pendant quelque temps, sont devenus aussi basanés que nos Indiens natifs de Virginie ; dont j’ai moi-même été témoin. » Il existe également un autre exemple[J] d’une colonie portugaise à Mitomba, une rivière en Sierra Leone, où les habitants sont issus d’un mélange des premiers découvreurs portugais avec les indigènes, et sont maintenant devenus, par leur teint et la qualité laineuse de leurs cheveux, de parfaits nègres, conservant toutefois un rudiment de la langue portugaise.

Ces exemples, et bien d’autres encore que l’on pourrait citer, tout en montrant comment le teint des mêmes personnes varie selon les climats, pourraient, je l’espère, contribuer à dissiper le préjugé que certains nourrissent contre les natifs d’Afrique en raison de leur couleur. Certes, l’esprit des Espagnols n’a pas changé avec leur teint ! N’y a-t-il pas assez de causes auxquelles on puisse attribuer l’infériorité apparente d’un Africain, sans limiter la bonté de Dieu et supposer qu’il s’est abstenu d’imprimer l’entendement sur ce qui est certainement son image, sous prétexte qu’il est « sculpté dans l’ébène » ? Ne pourrait-on pas naturellement l’attribuer à leur situation ? Lorsqu’ils arrivent parmi les Européens, ils ignorent leur langue, leur religion, leurs mœurs et leurs coutumes. Prend-on la peine de les leur enseigner ? Sont-ils traités comme des hommes ? L’esclavage lui-même ne déprime-t-il pas l’esprit, n’éteint-il pas toute sa fougue et tout sentiment noble ? Mais, par-dessus tout, quels avantages un peuple raffiné ne possède-t-il pas sur ceux qui sont frustes et incultes ? Que l’Européen poli et hautain se souvienne que ses ancêtres étaient autrefois, comme les Africains, non civilisés et même barbares. La Nature les a-t-elle faits inférieurs à leurs fils ? Et auraient-ils dû, eux aussi, être réduits en esclavage ? Tout esprit rationnel répond : non. Que de telles réflexions puissent faire fondre la fierté de leur supériorité en sympathie pour les besoins et les misères de leurs frères de couleur, et les contraindre à reconnaître que l’entendement n’est pas limité aux traits ou à la couleur. Si, en regardant le monde, ils ressentent de l’exaltation, qu’elle soit tempérée par la bienveillance envers autrui et la gratitude envers Dieu, « qui a fait d’un seul sang toutes les nations des hommes pour habiter sur toute la face de la terre[K] ; et dont la sagesse n’est pas notre sagesse, et dont les voies ne sont pas nos voies. »

NOTES :

[Note A : Voir l’« Account of Guinea » de Benezet en entier.]

[Note B : Lorsque j’étais à Smyrne, j’ai fréquemment vu les Grecs danser de cette manière.]

[Note C : Le bol est en terre cuite, curieusement figuré, auquel est fixé un long roseau en guise de tuyau. Ce tuyau est parfois si long qu’il est porté par un garçon, et fréquemment, par souci de grandeur, par deux.]

[Note D : Lorsque j’étais à Smyrne, j’ai vu la même sorte de terre et en ai rapporté en Angleterre ; elle ressemble au musc par sa force, mais son parfum est plus délicieux, et n’est pas sans rappeler l’odeur d’une rose.]

[Note E : Voir l’« Account of Africa » de Benezet en entier.]

[Note F : Voir aussi le « Voyage » du lieutenant Matthew, p. 123.]

[Note G : Un exemple de ce genre s’est produit à Montserrat, aux Antilles, en l’année 1763. J’appartenais alors au Charming Sally, du capitaine Doran. Le second, M. Mansfield, et quelques membres de l’équipage, étant un jour à terre, assistèrent à l’enterrement d’une jeune fille noire empoisonnée. Bien qu’ils eussent souvent entendu parler du phénomène de la course dans de tels cas, et qu’ils l’eussent même vu, ils imaginaient qu’il s’agissait d’une astuce des porteurs de cadavre. Le second demanda donc à deux des marins de prendre le cercueil et de le porter jusqu’à la tombe. Les marins, qui étaient tous du même avis, obéirent volontiers ; mais ils l’avaient à peine élevé à leurs épaules qu’ils commencèrent à courir furieusement, tout à fait incapables de se diriger, jusqu’à ce que, enfin, sans intention, ils arrivent à la hutte de celui qui avait empoisonné la jeune fille. Le cercueil tomba alors immédiatement de leurs épaules contre la hutte et endommagea une partie du mur. Le propriétaire de la hutte fut placé en détention à la suite de cela et avoua l’empoisonnement. Je donne cette histoire telle qu’elle a été racontée par le second et l’équipage à leur retour au navire. Je laisse au lecteur le soin d’en juger la crédibilité.]

[Note H : Pages 178 à 216.]

[Note I : Philos. Trans. N° 476, Sect. 4, cité par M. Clarkson, p. 205.]

[Note J : Même page.]

[Note K : Actes, ch. xvii, v. 26.]

CHAP. II.

_Naissance et parentage de l’auteur. — Enlèvement avec sa sœur. — Leur séparation. — Surprise lors de leurs retrouvailles. — Séparation finale. — Compte rendu des différents lieux et incidents rencontrés par l’auteur jusqu’à son arrivée sur la côte. — Effet que la vue d’un navire négrier eut sur lui. — Il met les voiles pour les Antilles. — Horreurs d’un navire négrier. — Arrivée à la Barbade, où la cargaison est vendue et dispersée._

J’espère que le lecteur ne pensera pas que j’ai abusé de sa patience en me présentant à lui avec quelques éléments sur les mœurs et coutumes de mon pays. Ils avaient été gravés en moi avec grand soin et avaient fait sur mon esprit une impression que le temps ne pouvait effacer, et que toute l’adversité et la variété de fortune que j’ai connues depuis n’ont fait que river et enregistrer ; car, que l’amour de son pays soit réel ou imaginaire, une leçon de raison ou un instinct de nature, je regarde toujours en arrière avec plaisir vers les premières scènes de ma vie, bien que ce plaisir ait été, pour la plupart, mêlé de chagrin.

J’ai déjà informé le lecteur du temps et du lieu de ma naissance. Mon père, outre de nombreux esclaves, avait une famille nombreuse, dont sept vécurent jusqu’à l’âge adulte, y compris moi-même et une sœur, qui était la seule fille. Étant le plus jeune des fils, je devins naturellement le favori de ma mère et étais toujours avec elle ; elle prenait un soin particulier à former mon esprit. Je fus élevé dès ma plus tendre enfance dans l’art de la guerre ; mon exercice quotidien consistait à tirer et à lancer des javelots ; et ma mère m’ornait d’emblèmes, à la manière de nos plus grands guerriers. C’est ainsi que je grandis jusqu’à l’âge de onze ans, moment où il fut mis fin à mon bonheur de la manière suivante : généralement, lorsque les adultes du voisinage étaient partis travailler loin dans les champs, les enfants s’assemblaient dans les propriétés de certains voisins pour jouer ; et il était courant que certains d’entre nous grimpent à un arbre pour guetter tout assaillant ou ravisseur qui pourrait survenir ; car ils profitaient parfois de l’absence de nos parents pour attaquer et enlever autant de personnes qu’ils pouvaient saisir. Un jour, alors que je montais la garde au sommet d’un arbre dans notre cour, je vis l’un de ces individus entrer dans la cour de notre voisin immédiat pour enlever quelqu’un, car il s’y trouvait de nombreux jeunes gens vigoureux. Aussitôt, je donnai l’alerte de la présence du brigand, et il fut entouré par les plus robustes d’entre eux, qui l’empêtrèrent avec des cordes, de sorte qu’il ne put s’échapper avant que quelques adultes ne viennent le sécuriser. Mais hélas ! peu de temps après, ce fut mon destin d’être ainsi attaqué et enlevé, alors qu’aucun adulte n’était à proximité. Un jour, alors que tous les nôtres étaient partis travailler comme à l’accoutumée, et que seuls ma chère sœur et moi étions restés pour garder la maison, deux hommes et une femme franchirent nos murs et, en un instant, nous saisirent tous deux, et sans nous donner le temps de crier ou de résister, ils nous bâillonnèrent et s’enfuirent avec nous dans le bois le plus proche. Là, ils nous lièrent les mains et continuèrent à nous emmener aussi loin qu’ils purent, jusqu’à ce que la nuit tombe et que nous atteignions une petite maison où les voleurs s’arrêtèrent pour se restaurer et passèrent la nuit. Nous fûmes alors déliés, mais nous étions incapables de prendre de la nourriture ; et, complètement accablés par la fatigue et le chagrin, notre seul soulagement fut un peu de sommeil, qui adoucit notre infortune pour un court instant. Le lendemain matin, nous quittâmes la maison et continuâmes à voyager toute la journée. Pendant longtemps, nous étions restés dans les bois, mais nous finîmes par arriver sur une route que je crus connaître. J’eus alors quelque espoir d’être délivré ; car nous n’avions guère avancé que j’aperçus des gens au loin, sur quoi je commençai à crier pour obtenir leur aide : mais mes cris n’eurent d’autre effet que de les faire me lier plus étroitement et me bâillonner, puis ils me mirent dans un grand sac. Ils bâillonnèrent aussi ma sœur et lui lièrent les mains ; et c’est ainsi que nous procédâmes jusqu’à ce que nous fussions hors de vue de ces gens. Lorsque nous allâmes nous reposer la nuit suivante, ils nous offrirent des vivres, mais nous refusâmes ; et le seul réconfort que nous eûmes fut de rester dans les bras l’un de l’autre toute cette nuit-là, en nous baignant mutuellement de nos larmes. Mais hélas ! nous fûmes bientôt privés même de ce petit réconfort de pleurer ensemble. Le lendemain se révéla être un jour de plus grand chagrin que je n’en avais encore connu ; car ma sœur et moi fûmes alors séparés, alors que nous étions encore enlacés. Ce fut en vain que nous les implorâmes de ne pas nous séparer ; elle me fut arrachée et immédiatement emmenée, tandis que j’étais laissé dans un état de distraction indescriptible. Je pleurai et me lamentai continuellement ; et pendant plusieurs jours, je ne mangeai rien d’autre que ce qu’ils forçaient dans ma bouche. Enfin, après plusieurs jours de voyage, au cours desquels j’avais souvent changé de maître, je tombai entre les mains d’un chef, dans un pays très agréable. Cet homme avait deux femmes et quelques enfants, et ils me traitèrent tous extrêmement bien et firent tout leur possible pour me consoler ; en particulier la première femme, qui ressemblait un peu à ma mère. Bien que je fusse à plusieurs jours de marche de la maison de mon père, ces gens parlaient exactement la même langue que nous. Ce premier maître, comme je peux l’appeler, était forgeron, et mon occupation principale était d’actionner ses soufflets, qui étaient du même type que ceux que j’avais vus dans mon voisinage. Ils n’étaient, à certains égards, pas différents des fourneaux d’ici, dans les cuisines des gentilshommes ; ils étaient recouverts de cuir ; au milieu de ce cuir était fixée une tige, et une personne se tenait debout et l’actionnait, de la même manière que l’on pompe l’eau d’un fût avec une pompe à main. Je crois que c’était de l’or qu’il travaillait, car il était d’une belle couleur jaune vif, et était porté par les femmes à leurs poignets et à leurs chevilles. Je restai là, je suppose, environ un mois, et ils finirent par me faire confiance à une certaine distance de la maison. J’utilisai cette liberté pour saisir chaque occasion de demander le chemin du retour ; et j’allais aussi parfois, dans le même but, avec les jeunes filles, à la fraîcheur du soir, puiser des pichets d’eau aux sources pour l’usage de la maison. J’avais également remarqué où le soleil se levait le matin et se couchait le soir, au fur et à mesure que je voyageais ; et j’avais observé que la maison de mon père se trouvait vers le lever du soleil. Je résolus donc de saisir la première occasion de m’échapper et de prendre cette direction ; car j’étais tout à fait accablé et alourdi par le chagrin après ma mère et mes amis ; et mon amour de la liberté, toujours grand, était renforcé par la circonstance humiliante de ne pas oser manger avec les enfants nés libres, bien que je fusse la plupart du temps leur compagnon. Tandis que je projetais mon évasion, un événement malheureux survint un jour, qui déconcerta complètement mon plan et mit fin à mes espoirs. J’étais parfois employé à aider une vieille esclave à cuisiner et à s’occuper de la volaille ; et un matin, alors que je donnais à manger à quelques poulets, il m’arriva de lancer un petit caillou sur l’un d’eux, qui l’atteignit au milieu et le tua sur le coup. La vieille esclave, s’apercevant peu après de l’absence du poulet, s’en enquit ; et lorsque je lui racontai l’accident (car je lui disais la vérité, parce que ma mère ne m’aurait jamais permis de mentir), elle entra dans une violente colère, menaça de me faire souffrir pour cela ; et, mon maître étant absent, elle alla immédiatement raconter à sa maîtresse ce que j’avais fait. Cela m’effraya beaucoup, et je m’attendais à une flagellation immédiate, ce qui, pour moi, était extraordinairement effrayant ; car j’avais rarement été battu à la maison. Je résolus donc de fuir ; et en conséquence, je courus dans un fourré qui était tout près et me cachai dans les buissons. Peu de temps après, ma maîtresse et l’esclave revinrent et, ne me voyant pas, elles cherchèrent dans toute la maison, mais ne me trouvant pas, et moi ne répondant pas lorsqu’elles m’appelaient, elles pensèrent que je m’étais enfui, et tout le voisinage fut soulevé à ma poursuite. Dans cette partie du pays (comme dans la nôtre), les maisons et les villages étaient bordés de bois ou de broussailles, et les buissons étaient si épais qu’un homme pouvait facilement s’y cacher, de manière à éluder les recherches les plus minutieuses. Les voisins passèrent toute la journée à me chercher, et à plusieurs reprises, beaucoup d’entre eux passèrent à quelques mètres de l’endroit où je restais caché. Je me crus alors entièrement perdu, et à chaque instant, lorsque j’entendais un bruissement parmi les arbres, je m’attendais à être découvert et puni par mon maître : mais ils ne me découvrirent jamais, bien qu’ils fussent souvent si près que j’entendais même leurs conjectures alors qu’ils me cherchaient ; et j’appris alors d’eux que toute tentative de rentrer chez moi serait sans espoir. La plupart d’entre eux supposaient que j’avais fui vers chez moi ; mais la distance était si grande, et le chemin si complexe, qu’ils pensaient que je ne pourrais jamais l’atteindre et que je serais perdu dans les bois. Lorsque j’entendis cela, je fus saisi d’une panique violente et m’abandonnai au désespoir. La nuit commençait aussi à approcher, et aggravait toutes mes craintes. J’avais auparavant nourri l’espoir de rentrer chez moi, et j’avais décidé, une fois la nuit tombée, de tenter ma chance ; mais j’étais maintenant convaincu que c’était vain, et je commençai à considérer que, si je pouvais éventuellement échapper à tous les autres animaux, je ne pourrais pas échapper à ceux de l’espèce humaine ; et que, ne connaissant pas le chemin, je devais périr dans les bois. J’étais donc comme le cerf traqué :

« Chaque feuille et chaque souffle murmuré Portait un ennemi, et chaque ennemi une mort. »

J’entendais de fréquents bruissements parmi les feuilles ; et étant assez sûr qu’il s’agissait de serpents, je m’attendais à chaque instant à être mordu par eux. Cela augmenta mon angoisse, et l’horreur de ma situation devint alors tout à fait insupportable. Je quittai finalement le fourré, très faible et affamé, car je n’avais rien mangé ni bu de toute la journée ; et je me glissai jusqu’à la cuisine de mon maître, d’où j’étais parti au début, et qui était un appentis ouvert, et je m’allongeai dans les cendres avec le désir anxieux que la mort me soulage de toutes mes peines. J’étais à peine réveillé le matin que la vieille esclave, qui était la première levée, vint allumer le feu et me vit dans l’âtre. Elle fut très surprise de me voir et pouvait à peine croire ses yeux. Elle promit alors d’intercéder pour moi et alla chercher son maître, qui arriva peu après et, après m’avoir légèrement réprimandé, ordonna qu’on prenne soin de moi et qu’on ne me maltraite pas.

Peu de temps après, la fille unique de mon maître, née de sa première femme, tomba malade et mourut, ce qui l’affecta tant que, pendant quelque temps, il fut presque frénétique, et il se serait réellement tué s’il n’avait été surveillé et empêché. Cependant, peu de temps après, il se rétablit et je fus vendu à nouveau. Je fus alors emmené vers la gauche du lever du soleil, à travers de nombreux pays différents et un grand nombre de grands bois. Les gens à qui j’étais vendu avaient l’habitude de me porter très souvent, quand j’étais fatigué, soit sur leurs épaules, soit sur leur dos. Je vis de nombreux abris pratiques et bien construits le long des routes, à des distances appropriées, pour accueillir les marchands et les voyageurs, qui couchaient dans ces bâtiments avec leurs femmes, qui les accompagnent souvent ; et ils vont toujours bien armés.

Depuis le moment où j’ai quitté ma nation, j’ai toujours trouvé quelqu’un qui me comprenait, jusqu’à ce que j’arrive au bord de la mer. Les langues des différentes nations ne différaient pas totalement, et elles n’étaient pas non plus aussi abondantes que celles des Européens, en particulier des Anglais. Elles étaient donc faciles à apprendre ; et, tandis que je voyageais ainsi à travers l’Afrique, j’ai acquis deux ou trois langues différentes. C’est ainsi que je voyageais depuis un temps considérable, lorsqu’un soir, à ma grande surprise, qui devrais-je voir arriver à la maison où je me trouvais, sinon ma chère sœur ! Dès qu’elle m’aperçut, elle poussa un grand cri et courut dans mes bras ; j’étais tout à fait accablé : aucun de nous ne pouvait parler ; mais, pendant un temps considérable, nous nous sommes accrochés l’un à l’autre dans des embrassades mutuelles, incapables de faire autre chose que pleurer. Nos retrouvailles ont affecté tous ceux qui nous voyaient ; et, en vérité, je dois reconnaître, en l’honneur de ces destructeurs noirs des droits humains, que je n’ai jamais rencontré de mauvais traitements, ni n’en ai vu infliger à leurs esclaves, si ce n’est de les attacher, lorsque cela était nécessaire, pour les empêcher de s’enfuir. Lorsque ces gens ont su que nous étions frère et sœur, ils nous ont laissés ensemble ; et l’homme, à qui je supposais que nous appartenions, s’est couché avec nous, lui au milieu, tandis qu’elle et moi nous tenions par la main à travers sa poitrine toute la nuit ; et ainsi, pour un temps, nous avons oublié nos malheurs dans la joie d’être ensemble : mais ce petit réconfort devait bientôt prendre fin ; car à peine le matin fatal était-il apparu qu’elle m’était de nouveau arrachée pour toujours ! J’étais maintenant plus misérable, si possible, qu’auparavant. Le léger soulagement que sa présence m’apportait contre la douleur avait disparu, et la misère de ma situation était redoublée par mon anxiété quant à son sort, et mes craintes que ses souffrances ne soient plus grandes que les miennes, alors que je ne pouvais être avec elle pour les apaiser. Oui, toi, chère partenaire de tous mes jeux d’enfant ! toi qui as partagé mes joies et mes peines ! combien j’aurais estimé heureux de rencontrer chaque misère pour toi, et d’obtenir ta liberté par le sacrifice de la mienne. Bien que tu aies été tôt arrachée de mes bras, ton image a toujours été rivée dans mon cœur, d’où ni le temps ni la fortune n’ont pu l’effacer ; de sorte que, tandis que la pensée de tes souffrances a assombri ma prospérité, elle s’est mêlée à l’adversité et en a accru l’amertume. À ce Ciel qui protège les faibles contre les forts, je confie le soin de ton innocence et de tes vertus, si elles n’ont pas déjà reçu leur pleine récompense, et si ta jeunesse et ta délicatesse ne sont pas depuis longtemps tombées victimes de la violence du marchand africain, de la puanteur pestilentielle d’un navire de Guinée, du dressage dans les colonies européennes, ou du fouet et de la luxure d’un surveillant brutal et implacable.

Je ne suis pas resté longtemps après ma sœur. J’ai été vendu de nouveau, et transporté à travers un certain nombre d’endroits, jusqu’à ce que, après avoir voyagé un temps considérable, j’arrive dans une ville appelée Tinmah, dans le plus beau pays que j’aie encore vu en Afrique. Il était extrêmement riche, et de nombreux ruisseaux y coulaient, alimentant un grand étang au centre de la ville, où les gens se lavaient. Ici, j’ai vu et goûté pour la première fois des noix de coco, que j’ai trouvées supérieures à toutes les noix que j’avais goûtées auparavant ; et les arbres, qui en étaient chargés, étaient également dispersés parmi les maisons, qui possédaient des ombrages commodes attenants, et étaient construites de la même manière que les nôtres, les intérieurs étant proprement plâtrés et blanchis à la chaux. Ici, j’ai aussi vu et goûté pour la première fois de la canne à sucre. Leur monnaie consistait en petits coquillages blancs, de la taille d’un ongle. J’y ai été vendu pour cent soixante-douze d’entre eux par un marchand qui habitait là et m’y avait amené. J’étais depuis deux ou trois jours dans sa maison, lorsqu’une riche veuve, une voisine, y vint un soir, amenant avec elle un fils unique, un jeune gentilhomme de mon âge et de ma taille. Là, ils m’ont vu ; et, m’ayant pris en affection, j’ai été acheté au marchand, et je suis rentré chez eux. Sa maison et ses terres étaient situées tout près de l’un de ces ruisseaux que j’ai mentionnés, et étaient les plus belles que j’aie jamais vues en Afrique : elles étaient très étendues, et elle avait un certain nombre d’esclaves pour la servir. Le lendemain, j’ai été lavé et parfumé, et quand l’heure du repas est arrivée, j’ai été conduit en présence de ma maîtresse, et j’ai mangé et bu devant elle avec son fils. Cela m’a rempli d’étonnement ; et je pouvais à peine m’empêcher d’exprimer ma surprise que le jeune gentilhomme m’autorise, moi qui étais lié, à manger avec lui qui était libre ; et non seulement cela, mais qu’il ne voulait à aucun moment ni manger ni boire avant que j’aie commencé, parce que j’étais l’aîné, ce qui était conforme à notre coutume. En vérité, tout ici, et toute leur manière de me traiter, m’a fait oublier que j’étais un esclave. La langue de ces gens ressemblait si étroitement à la nôtre que nous nous comprenions parfaitement. Ils avaient aussi exactement les mêmes coutumes que nous. Il y avait également des esclaves pour nous servir quotidiennement, tandis que mon jeune maître et moi, avec d’autres garçons, faisions des jeux avec nos dards, nos arcs et nos flèches, comme j’avais l’habitude de le faire chez moi. Dans cette ressemblance avec mon ancien état heureux, j’ai passé environ deux mois ; et je commençais à penser que j’allais être adopté dans la famille, et je commençais à me réconcilier avec ma situation, et à oublier peu à peu mes malheurs, quand, tout à coup, l’illusion a disparu ; car, sans la moindre connaissance préalable, un matin de bonne heure, alors que mon cher maître et compagnon dormait encore, j’ai été arraché à ma rêverie pour de nouvelles douleurs, et précipité au loin, parmi les incirconcis.

Ainsi, au moment même où je rêvais du plus grand bonheur, je me suis trouvé le plus misérable ; et il semblait que la fortune voulût me donner ce goût de joie, seulement pour rendre le revers plus poignant. Le changement que j’éprouvais alors fut aussi douloureux qu’il était soudain et inattendu. C’était un changement, en effet, d’un état de félicité vers une scène inexprimable pour moi, car elle me découvrait un élément que je n’avais jamais vu auparavant, et dont je n’avais aucune idée jusque-là, et où des exemples de privations et de cruauté survenaient continuellement, auxquels je ne peux penser qu’avec horreur.

Toutes les nations et tous les peuples par lesquels j’étais passé jusqu’alors ressemblaient aux nôtres dans leurs manières, leurs coutumes et leur langue : mais je suis arrivé finalement dans un pays dont les habitants différaient de nous sur tous ces points. J’ai été très frappé par cette différence, surtout quand je suis arrivé parmi un peuple qui ne pratiquait pas la circoncision et mangeait sans se laver les mains. Ils cuisinaient aussi dans des pots en fer, et avaient des coutelas et des arbalètes européens, qui nous étaient inconnus, et ils se battaient avec leurs poings entre eux. Leurs femmes n’étaient pas aussi pudiques que les nôtres, car elles mangeaient, buvaient et dormaient avec leurs hommes. Mais, surtout, j’étais stupéfait de ne voir aucun sacrifice ni aucune offrande parmi eux. Dans certains de ces endroits, les gens s’ornaient de cicatrices et se limaient également les dents pour les rendre très tranchantes. Ils voulaient parfois m’orner de la même manière, mais je ne voulais pas les laisser faire ; espérant que je pourrais un jour être parmi un peuple qui ne se défigurait pas ainsi, comme je pensais qu’ils le faisaient. Enfin, je suis arrivé sur les rives d’une grande rivière, couverte de canoës dans lesquels les gens semblaient vivre avec leurs ustensiles de ménage et des provisions de toutes sortes. J’étais étonné au-delà de toute mesure, car je n’avais jamais vu auparavant d’eau plus grande qu’un étang ou un ruisseau : et ma surprise était mêlée d’une peur non négligeable quand on m’a fait monter dans l’un de ces canoës, et que nous avons commencé à pagayer et à avancer sur la rivière. Nous avons continué ainsi jusqu’à la nuit ; et quand nous sommes arrivés à terre et avons fait des feux sur les rives, chaque famille de son côté, certains ont traîné leurs canoës sur le rivage, d’autres sont restés et ont cuisiné dans les leurs, et y ont couché toute la nuit. Ceux qui étaient à terre avaient des nattes, avec lesquelles ils faisaient des tentes, certaines en forme de petites maisons : nous dormions là-dedans ; et après le repas du matin, nous embarquions de nouveau et procédions comme avant. J’étais souvent très étonné de voir certaines femmes, ainsi que des hommes, sauter dans l’eau, plonger jusqu’au fond, remonter et nager tout autour. C’est ainsi que j’ai continué à voyager, tantôt par terre, tantôt par eau, à travers différents pays et diverses nations, jusqu’à ce qu’à la fin des six ou sept mois après avoir été enlevé, j’arrive au bord de la mer. Il serait fastidieux et sans intérêt de relater tous les incidents qui me sont arrivés pendant ce voyage, et que je n’ai pas encore oubliés ; les diverses mains par lesquelles je suis passé, et les manières et coutumes de tous les peuples différents parmi lesquels j’ai vécu : je me contenterai donc d’observer que dans tous les endroits où j’ai été, le sol était extrêmement riche ; les citrouilles, les taros, les bananes plantains, les ignames, etc., y étaient en grande abondance, et d’une taille incroyable. Il y avait aussi de vastes quantités de différentes gommes, bien qu’elles ne fussent utilisées à aucune fin ; et partout beaucoup de tabac. Le coton poussait même tout à fait à l’état sauvage ; et il y avait beaucoup de bois rouge. Je n’ai vu aucun artisan nulle part en chemin, à l’exception de ceux que j’ai mentionnés. L’occupation principale dans tous ces pays était l’agriculture, et les hommes comme les femmes, comme chez nous, y étaient élevés et formés aux arts de la guerre.

Le premier objet qui frappa mes regards quand j’arrivai sur la côte fut la mer, et un navire négrier qui était alors au mouillage, attendant sa cargaison. Ils me remplirent d’un étonnement qui se mua bientôt en terreur lorsque je fus transporté à bord. Je fus immédiatement manipulé et secoué par une partie de l’équipage pour voir si j’étais robuste ; et je fus alors persuadé que j’étais tombé dans un monde de mauvais esprits et qu’ils allaient me tuer. Leurs teints, si différents des nôtres, leurs longs cheveux et la langue qu’ils parlaient (qui était très différente de tout ce que j’avais jamais entendu) s’unirent pour me confirmer dans cette croyance. En vérité, telles étaient les horreurs de mes visions et de mes craintes à cet instant que, si dix mille mondes avaient été les miens, je les aurais volontiers cédés tous pour échanger ma condition avec celle du plus misérable esclave de mon propre pays. Lorsque je regardai autour du navire et vis une large fournaise ou chaudière de cuivre en ébullition, et une multitude de noirs de toute sorte enchaînés ensemble, chacun de leurs visages exprimant l’abattement et le chagrin, je ne doutai plus de mon sort ; et, tout accablé d’horreur et d’angoisse, je tombai immobile sur le pont et m’évanouis.

Quand je repris un peu mes esprits, je trouvai autour de moi quelques noirs qui, je crois, faisaient partie de ceux qui m’avaient amené à bord et qui avaient reçu leur paye ; ils me parlaient pour me réconforter, mais en vain. Je leur demandai si nous n’allions pas être mangés par ces hommes blancs aux regards horribles, aux visages rouges et aux cheveux dénoués. Ils me dirent que non ; et l’un des membres de l’équipage m’apporta une petite portion de liqueur spiritueuse dans un verre à vin ; mais, ayant peur de lui, je ne voulus pas la prendre de sa main. L’un des noirs la lui prit donc et me la donna, et j’en fis passer une petite quantité dans mon gosier, ce qui, au lieu de me ranimer comme ils pensaient que cela le ferait, me jeta dans la plus grande consternation à cause de l’étrange sensation que cela produisit, n’ayant jamais goûté pareille liqueur auparavant. Peu après, les noirs qui m’avaient amené à bord s’en allèrent et me laissèrent abandonné au désespoir. Je me vis alors privé de toute chance de retourner dans mon pays natal, ou même de la moindre lueur d’espoir de gagner le rivage, que je considérais désormais comme amical ; et je souhaitai même mon ancien esclavage de préférence à ma situation présente, qui était remplie d’horreurs de toutes sortes, encore accrues par mon ignorance de ce que j’allais subir. On ne me laissa pas longtemps m’abandonner à mon chagrin ; je fus bientôt descendu sous les ponts et y reçus une telle salutation dans les narines que je n’en avais jamais fait l’expérience de ma vie : si bien qu’entre l’insupportable puanteur et les pleurs, je devins si malade et si faible que je ne pouvais manger, et je n’avais pas le moindre désir de goûter quoi que ce soit. J’appelais alors le dernier des amis, la mort, pour me délivrer ; mais bientôt, à mon grand dam, deux des hommes blancs m’offrirent des vivres ; et, comme je refusais de manger, l’un d’eux me saisit fermement par les mains, m’étendit, je crois, sur le guindeau, et m’attacha les pieds, tandis que l’autre me fouettait sévèrement. Je n’avais jamais rien connu de tel auparavant ; et bien que, n’étant pas habitué à l’eau, je craignais naturellement cet élément la première fois que je le vis, néanmoins, si j’avais pu passer par-dessus les filets, j’aurais sauté par-dessus bord, mais je ne le pouvais pas ; et d’ailleurs, l’équipage surveillait de très près ceux d’entre nous qui n’étaient pas enchaînés aux ponts, de peur que nous ne sautions à l’eau : et j’ai vu certains de ces pauvres prisonniers africains être cruellement tailladés pour avoir tenté de le faire, et fouettés à toute heure pour ne pas manger. C’était d’ailleurs souvent mon cas. Quelque temps après, parmi les pauvres hommes enchaînés, je trouvai certains de ma propre nation, ce qui soulagea quelque peu mon esprit. Je leur demandai ce qu’on allait faire de nous ; ils me firent comprendre que nous devions être emmenés dans le pays de ces hommes blancs pour travailler pour eux. Je fus alors un peu ranimé, et pensai que, si ce n’était pas pire que de travailler, ma situation n’était pas si désespérée : mais je craignais toujours d’être mis à mort, tant les blancs semblaient, à mon sens, agir de manière sauvage ; car je n’avais jamais vu parmi aucun peuple de tels exemples de cruauté brutale ; et cela, non seulement envers nous, noirs, mais aussi envers certains des blancs eux-mêmes. Un homme blanc en particulier, je le vis, lorsque nous étions autorisés à être sur le pont, fouetté si impitoyablement avec une grosse corde près du mât de misaine qu’il en mourut ; et ils le jetèrent par-dessus bord comme ils auraient fait d’une brute. Cela me fit craindre ces gens d’autant plus ; et je ne m’attendais à rien de moins que d’être traité de la même manière. Je ne pus m’empêcher d’exprimer mes peurs et mes appréhensions à certains de mes compatriotes : je leur demandai si ces gens n’avaient pas de pays, mais vivaient dans cet endroit creux (le navire) : ils me répondirent que non, mais qu’ils venaient d’un pays lointain. « Alors, dis-je, comment se fait-il que dans tout notre pays nous n’ayons jamais entendu parler d’eux ? » Ils me dirent que c’était parce qu’ils vivaient si loin. Je demandai alors où étaient leurs femmes ? en avaient-ils comme eux ? On me répondit qu’ils en avaient : « et pourquoi, dis-je, ne les voyons-nous pas ? » ils répondirent parce qu’elles étaient restées derrière. Je demandai comment le vaisseau pouvait avancer ? ils me dirent qu’ils ne savaient pas ; mais qu’il y avait des toiles mises sur les mâts à l’aide des cordes que je voyais, et alors le vaisseau avançait ; et les hommes blancs avaient quelque sortilège ou magie qu’ils mettaient dans l’eau quand ils le voulaient pour arrêter le vaisseau. J’étais extrêmement stupéfait par ce récit, et pensais vraiment que c’étaient des esprits. Je souhaitais donc vivement être loin d’eux, car je m’attendais à ce qu’ils me sacrifient : mais mes vœux étaient vains ; car nous étions si parqués qu’il était impossible pour l’un d’entre nous de s’échapper. Pendant que nous restions sur la côte, j’étais le plus souvent sur le pont ; et un jour, à mon grand étonnement, je vis l’un de ces vaisseaux arriver avec les voiles hautes. Dès que les blancs le virent, ils poussèrent un grand cri, ce qui nous stupéfia ; d’autant plus que le vaisseau paraissait plus grand à mesure qu’il approchait. Enfin, il jeta l’ancre sous mes yeux, et quand l’ancre fut lâchée, moi et mes compatriotes qui le vîmes étions perdus d’étonnement d’observer le vaisseau s’arrêter ; et nous ne fûmes pas convaincus que c’était fait par magie. Peu après, l’autre navire mit ses canots à la mer, et ils montèrent à bord du nôtre, et les gens des deux navires semblaient très heureux de se voir. Plusieurs des étrangers serrèrent aussi la main à nous autres noirs, et firent des gestes de la main, signifiant je suppose que nous devions aller dans leur pays ; mais nous ne les comprenions pas. Enfin, quand le navire où nous étions eut pris toute sa cargaison, ils se préparèrent avec beaucoup de bruits effrayants, et nous fûmes tous mis sous le pont, de sorte que nous ne pûmes voir comment ils manœuvraient le vaisseau. Mais cette déception était le moindre de mes chagrins. La puanteur de la cale pendant que nous étions sur la côte était si intolérablement infecte qu’il était dangereux d’y rester quelque temps que ce soit, et certains d’entre nous avaient été autorisés à rester sur le pont pour l’air frais ; mais maintenant que toute la cargaison du navire était confinée ensemble, cela devint absolument pestilentiel. L’étroitesse de l’endroit et la chaleur du climat, ajoutées au nombre de personnes dans le navire, qui était si bondé que chacun avait à peine la place de se retourner, nous suffoquaient presque. Cela produisait des sueurs copieuses, si bien que l’air devint bientôt impropre à la respiration, à cause d’une variété d’odeurs infectes, et entraîna une maladie parmi les esclaves, dont beaucoup moururent, tombant ainsi victimes de l’avarice imprévoyante, comme je peux l’appeler, de leurs acheteurs. Cette situation misérable était encore aggravée par le frottement des chaînes, devenu insupportable ; et par la crasse des tonneaux de nécessité, dans lesquels les enfants tombaient souvent et étaient presque suffoqués. Les cris des femmes et les gémissements des mourants rendaient le tout une scène d’horreur presque inconcevable. Heureusement peut-être pour moi, je fus bientôt réduit à un tel état de faiblesse que l’on jugea nécessaire de me garder presque toujours sur le pont ; et en raison de mon extrême jeunesse, je ne fus pas mis aux fers. Dans cette situation, j’attendais chaque heure de partager le sort de mes compagnons, dont certains étaient presque chaque jour amenés sur le pont à l’article de la mort, ce dont je commençais à espérer que cela mettrait bientôt fin à mes misères. Souvent je pensais que beaucoup d’habitants des profondeurs étaient bien plus heureux que moi. J’enviais la liberté dont ils jouissaient, et souhaitais tout aussi souvent pouvoir changer ma condition pour la leur. Chaque circonstance que je rencontrais ne servait qu’à rendre mon état plus douloureux, et à accroître mes appréhensions, ainsi que mon opinion sur la cruauté des blancs. Un jour, ils avaient pris un grand nombre de poissons ; et quand ils les eurent tués et rassasiés autant qu’ils le jugeaient bon, à notre étonnement à nous qui étions sur le pont, plutôt que de nous en donner à manger comme nous nous y attendions, ils rejetèrent les poissons restants à la mer, bien que nous les supplions et les priions d’en avoir un peu aussi bien que nous pouvions, mais en vain ; et certains de mes compatriotes, pressés par la faim, saisirent l’occasion, quand ils pensèrent que personne ne les voyait, d’essayer d’en obtenir un peu en secret ; mais ils furent découverts, et la tentative leur valut quelques fouettages très sévères. Un jour, alors que nous avions une mer calme et un vent modéré, deux de mes compatriotes épuisés qui étaient enchaînés ensemble (j’étais près d’eux à ce moment-là), préférant la mort à une telle vie de misère, passèrent d’une manière ou d’une autre par-dessus les filets et sautèrent dans la mer : immédiatement un autre compagnon tout abattu, qui, en raison de sa maladie, était autorisé à ne pas porter les fers, suivit également leur exemple ; et je crois que beaucoup d’autres auraient très bientôt fait de même s’ils n’en avaient pas été empêchés par l’équipage du navire, qui fut instantanément alerté. Ceux d’entre nous qui étaient les plus actifs furent en un instant mis sous le pont, et il y eut un tel bruit et une telle confusion parmi les gens du navire, comme je n’en avais jamais entendu auparavant, pour arrêter le vaisseau et mettre le canot à la mer pour poursuivre les esclaves. Cependant, deux des malheureux furent noyés, mais ils rattrapèrent l’autre, et le fouettèrent ensuite impitoyablement pour avoir ainsi tenté de préférer la mort à l’esclavage. De cette manière, nous continuâmes à subir plus de privations que je ne peux maintenant en relater, des privations qui sont inséparables de ce maudit commerce. Plus d’une fois, nous fûmes près de la suffocation par manque d’air frais, dont nous fûmes souvent privés pendant des jours entiers. Cela, et la puanteur des tonneaux de nécessité, en emporta beaucoup. Durant notre traversée, je vis pour la première fois des poissons volants, ce qui me surprit beaucoup : ils volaient fréquemment à travers le navire, et beaucoup d’entre eux tombaient sur le pont. Je vis aussi maintenant pour la première fois l’usage du quadrant ; j’avais souvent, avec étonnement, vu les marins faire des observations avec lui, et je ne pouvais imaginer ce que cela signifiait. Ils remarquèrent enfin ma surprise ; et l’un d’eux, désireux de l’accroître, ainsi que de satisfaire ma curiosité, me fit un jour regarder à travers. Les nuages m’apparurent comme de la terre, qui disparaissait à mesure qu’ils passaient. Cela augmenta mon émerveillement ; et j’étais maintenant plus persuadé que jamais que j’étais dans un autre monde, et que tout autour de moi était magie. Enfin, nous arrivâmes en vue de l’île de la Barbade, à laquelle les blancs à bord poussèrent un grand cri, et nous firent beaucoup de signes de joie. Nous ne savions pas quoi penser de cela ; mais à mesure que le vaisseau s’approchait, nous vîmes clairement le port, et d’autres navires de différents types et tailles ; et nous ancrâmes bientôt parmi eux au large de Bridge Town. Beaucoup de marchands et de planteurs montèrent alors à bord, bien que ce fût le soir. Ils nous mirent en lots séparés, et nous examinèrent attentivement. Ils nous firent aussi sauter, et pointèrent vers la terre, signifiant que nous devions y aller. Nous pensions par là que nous serions mangés par ces hommes laids, tels qu’ils nous apparaissaient ; et, quand peu après nous fûmes tous remis sous le pont, il y eut beaucoup d’effroi et de tremblements parmi nous, et on n’entendit rien que des cris amers toute la nuit à cause de ces appréhensions, si bien qu’à la fin les blancs firent venir quelques vieux esclaves de la terre pour nous apaiser. Ils nous dirent que nous n’allions pas être mangés, mais travailler, et que nous devions bientôt aller sur la terre, où nous verrions beaucoup de gens de notre pays. Ce rapport nous soulagea beaucoup ; et effectivement, peu après que nous eûmes débarqué, vinrent à nous des Africains de toutes langues. Nous fûmes conduits immédiatement à la cour du marchand, où nous fûmes tous parqués ensemble comme autant de moutons dans un enclos, sans égard au sexe ni à l’âge. Comme chaque objet était nouveau pour moi, tout ce que je voyais me remplissait de surprise. Ce qui me frappa d’abord fut que les maisons étaient construites avec des étages, et à tout autre égard différentes de celles d’Afrique : mais j’étais encore plus étonné en voyant des gens à cheval. Je ne savais pas ce que cela pouvait signifier ; et en vérité, je pensais que ces gens n’étaient remplis que d’arts magiques. Alors que j’étais dans cet étonnement, l’un de mes compagnons de captivité parla à un compatriote à lui au sujet des chevaux, qui dit que c’était le même genre qu’ils avaient dans leur pays. Je les compris, bien qu’ils fussent d’une partie lointaine de l’Afrique, et je trouvai étrange de n’avoir vu aucun cheval là-bas ; mais par la suite, quand je vins à converser avec différents Africains, je découvris qu’ils avaient beaucoup de chevaux parmi eux, et bien plus grands que ceux que je vis alors. Nous ne fûmes pas beaucoup de jours sous la garde du marchand avant d’être vendus selon leur manière habituelle, qui est celle-ci : — Sur un signal donné (comme le battement d’un tambour), les acheteurs se précipitent à la fois dans la cour où les esclaves sont confinés, et font choix du lot qu’ils préfèrent. Le bruit et la clameur qui accompagnent cela, et l’empressement visible sur les visages des acheteurs, ne servent pas peu à accroître les appréhensions des Africains terrifiés, dont on peut bien supposer qu’ils les considèrent comme les ministres de cette destruction à laquelle ils se croient voués. De cette manière, sans scrupule, sont séparés parents et amis, la plupart pour ne plus jamais se revoir. Je me souviens, dans le vaisseau qui m’avait amené, dans l’appartement des hommes, il y avait plusieurs frères qui, lors de la vente, furent vendus en différents lots ; et il était très émouvant, en cette occasion, de voir et d’entendre leurs cris lors de la séparation. Ô, vous chrétiens de nom ! un Africain ne pourrait-il pas vous demander, apprirez-vous cela de votre Dieu, qui vous dit : Faites aux hommes tout ce que vous voudriez qu’ils vous fassent ? N’est-ce pas assez que nous soyons arrachés à notre pays et à nos amis pour travailler pour votre luxe et votre soif de gain ? Chaque sentiment tendre doit-il être également sacrifié à votre avarice ? Les amis et parents les plus chers, rendus plus chers encore par leur séparation de leur parenté, doivent-ils encore être séparés les uns des autres, et ainsi empêchés de réconforter la tristesse de l’esclavage par le faible réconfort d’être ensemble et de mêler leurs souffrances et leurs chagrins ? Pourquoi les parents doivent-ils perdre leurs enfants, les frères leurs sœurs, ou les maris leurs femmes ? Assurément, c’est un nouveau raffinement dans la cruauté qui, tout en n’ayant aucun avantage pour le compenser, aggrave ainsi la détresse et ajoute de nouvelles horreurs même à la misère de l’esclavage.

CHAP. III.

L’auteur est conduit en Virginie--Sa détresse--Surprise en voyant un tableau et une montre--Est acheté par le capitaine Pascal, et part pour l’Angleterre--Sa terreur pendant le voyage--Arrive en Angleterre--Son émerveillement devant une chute de neige--Est envoyé à Guernesey, et après quelque temps monte à bord d’un navire de guerre avec son maître--Quelques détails sur l’expédition contre Louisbourg sous le commandement de l’amiral Boscawen, en 1758.

Je perdis maintenant totalement les maigres restes de réconfort dont j’avais joui en conversant avec mes compatriotes ; les femmes aussi, qui avaient l’habitude de me laver et de prendre soin de moi, étaient toutes parties par différents chemins, et je n’en vis aucune par la suite.

Je séjournai sur cette île pendant quelques jours ; je crois qu’il ne s’écoula pas plus d’une quinzaine avant que moi et quelques autres esclaves, qui ne trouvions pas preneur parmi les autres à cause de notre grand abattement, fussions embarqués sur un sloop à destination de l’Amérique du Nord. Durant la traversée, nous fûmes mieux traités que lorsque nous venions d’Afrique, et nous eûmes du riz et du lard gras en abondance. Nous fûmes débarqués le long d’une rivière, assez loin de la mer, dans le comté de Virginie, où nous vîmes peu ou point de nos compatriotes africains, et pas une âme qui pût me comprendre. Je passai quelques semaines à sarcler l’herbe et à ramasser des pierres dans une plantation ; puis, finalement, tous mes compagnons furent distribués par divers chemins, et je restai seul. J’étais à présent extrêmement misérable, et je me considérais plus malheureux encore que n’importe lequel de mes compagnons ; car ils pouvaient se parler, tandis que je n’avais personne à qui m’adresser dans une langue que je pusse comprendre. Dans cet état, je ne faisais que m’affliger et dépérir, souhaitant la mort par-dessus tout. Alors que j’étais dans cette plantation, le gentilhomme à qui, je suppose, appartenait le domaine, étant souffrant, je fus un jour envoyé à sa demeure pour l’éventer ; quand j’entrai dans la pièce où il se trouvait, je fus très effrayé par certaines choses que je vis, d’autant plus que j’avais croisé une femme esclave noire en traversant la maison, laquelle préparait le dîner, et la pauvre créature était cruellement chargée de diverses sortes d’instruments de fer ; elle en avait un en particulier sur la tête, qui lui verrouillait la bouche si étroitement qu’elle pouvait à peine parler, et ne pouvait ni manger ni boire. J’étais très étonné et choqué par ce mécanisme, que j’appris plus tard être appelé le bâillon de fer. Peu après, on me mit un éventail en main pour éventer le gentilhomme pendant qu’il dormait ; ce que je fis, en vérité, avec une grande frayeur. Tandis qu’il dormait profondément, je pris la liberté de regarder autour de moi dans la pièce, qui m’apparut fort belle et curieuse. Le premier objet qui retint mon attention fut une montre pendue à la cheminée, qui fonctionnait. J’étais tout surpris du bruit qu’elle faisait, et j’avais peur qu’elle ne racontât au gentilhomme tout ce que je pourrais faire de travers : et lorsque, juste après, j’observai un tableau suspendu dans la pièce, qui semblait me regarder constamment, je fus encore plus effrayé, n’ayant jamais rien vu de tel auparavant. Un moment, je crus que c’était quelque chose lié à la magie ; et ne le voyant pas bouger, je me dis que c’était peut-être une façon pour les Blancs de conserver leurs grands hommes lorsqu’ils mouraient, et de leur offrir des libations, comme nous avions coutume de le faire pour nos esprits bienveillants. Je demeurai dans cet état d’anxiété jusqu’à ce que mon maître se réveillât, moment où je fus renvoyé de la pièce, à mon grand soulagement ; car je pensais que ces gens étaient entièrement faits de prodiges. En ce lieu, on m’appelait Jacob ; mais à bord du trois-mâts africain, on m’appelait Michael. J’étais depuis quelque temps dans cet état misérable, abandonné et fort abattu, sans personne à qui parler, ce qui rendait ma vie pesante, quand la main bienveillante et inconnue du Créateur (qui, en vérité, conduit les aveugles par un chemin qu’ils ne connaissent pas) commença à se manifester pour mon réconfort ; car un jour, le capitaine d’un navire marchand, appelé l’Industrious Bee, vint pour affaires à la maison de mon maître. Ce gentilhomme, dont le nom était Michael Henry Pascal, était lieutenant dans la marine royale, mais commandait à présent ce navire de commerce, qui se trouvait quelque part dans les confins du comté, à plusieurs milles de là. Tandis qu’il était chez mon maître, il se trouva qu’il me vit et m’apprécia tant qu’il fit mon acquisition. Je crois l’avoir souvent entendu dire qu’il avait donné trente ou quarante livres sterling pour moi ; mais je ne me souviens plus laquelle des deux sommes. Cependant, il me destinait à être un cadeau pour certains de ses amis en Angleterre : et je fus envoyé en conséquence depuis la maison de mon maître d’alors, un certain M. Campbell, jusqu’au lieu où se trouvait le navire ; je fus conduit à cheval par un homme noir âgé (un mode de déplacement qui m’apparut fort étrange). À mon arrivée, je fus transporté à bord d’un beau grand navire, chargé de tabac, etc., et prêt à mettre à la voile pour l’Angleterre. Je crus alors ma condition fort améliorée ; j’avais des voiles pour me coucher et beaucoup de bonne nourriture à manger ; et tout le monde à bord me traitait fort gentiment, tout à fait à l’opposé de ce que j’avais vu des Blancs auparavant ; je commençai donc à penser qu’ils n’avaient pas tous le même tempérament. Quelques jours après mon arrivée à bord, nous mîmes les voiles pour l’Angleterre. J’étais toujours incapable de conjecturer quel serait mon destin. À cette époque, cependant, je pouvais baragouiner un anglais un peu imparfait ; et je voulais savoir, autant que je pouvais, où nous allions. Certains hommes de l’équipage avaient coutume de me dire qu’ils allaient me ramener dans mon pays, et cela me rendait très heureux. J’étais tout réjoui à l’idée de rentrer chez moi ; et je pensais à tous les prodiges que j’aurais à raconter si j’arrivais au foyer. Mais j’étais réservé à un autre sort, et je fus bientôt détrompé quand nous vîmes la côte anglaise. Tandis que j’étais à bord de ce navire, mon capitaine et maître me nomma Gustavus Vassa. Je commençais à cette époque à le comprendre un peu, et je refusai d’être appelé ainsi, lui disant aussi bien que je le pouvais que je voulais être appelé Jacob ; mais il dit que non, et continua de m’appeler Gustavus ; et quand je refusais de répondre à mon nouveau nom, ce que je fis au début, cela me valut plus d’un coup ; si bien qu’à la fin, je me soumis et fus contraint de porter le nom actuel, sous lequel je suis connu depuis lors. Le navire fit une très longue traversée ; et pour cette raison, nous eûmes de très maigres rations de vivres. Vers la fin, nous n’avions plus qu’une livre et demie de pain par semaine, et environ la même quantité de viande, et un litre d’eau par jour. Nous ne parlâmes qu’à un seul navire pendant tout le temps que nous fûmes en mer, et nous ne prîmes qu’une seule fois quelques poissons. Dans nos extrémités, le capitaine et l’équipage me disaient en plaisantant qu’ils allaient me tuer et me manger ; mais je les croyais sérieux, et j’étais accablé au-delà de toute mesure, m’attendant à chaque instant à ce que ce fût ma fin. Alors que j’étais dans cette situation, un soir, ils prirent, avec beaucoup de peine, un grand requin qu’ils firent monter à bord. Cela réjouit mon pauvre cœur extrêmement, car je pensais que cela servirait aux hommes pour manger au lieu de me manger moi ; mais très vite, à mon grand étonnement, ils coupèrent une petite partie de la queue et rejetèrent le reste par-dessus bord. Cela renouvela ma consternation ; et je ne savais que penser de ces Blancs, bien que je craignisse fort qu’ils ne me tuassent pour me manger. Il y avait à bord du navire un jeune garçon qui n’avait jamais été en mer auparavant, âgé d’environ quatre ou cinq ans de plus que moi : il s’appelait Richard Baker. Il était natif d’Amérique, avait reçu une excellente éducation et était d’un tempérament fort aimable. Peu après mon arrivée à bord, il me témoigna beaucoup de prédilection et d’attention, et en retour je m’attachai extrêmement à lui. Nous devînmes finalement inséparables ; et, durant l’espace de deux ans, il me fut d’une très grande utilité, et fut mon compagnon et instructeur constant. Bien que ce cher jeune homme eût lui-même beaucoup d’esclaves, lui et moi avons enduré bien des souffrances ensemble à bord, et nous avons passé bien des nuits à dormir l’un contre l’autre lorsque nous étions dans une grande détresse. Ainsi se cimenta entre nous une amitié que nous chérîmes jusqu’à sa mort qui, à mon grand chagrin, survint en l’année 1759, alors qu’il se trouvait dans l’Archipel, à bord du navire de sa majesté le Preston : événement que je n’ai jamais cessé de regretter, car je perdis à la fois un aimable interprète, un compagnon agréable et un ami fidèle ; qui, à l’âge de quinze ans, fit preuve d’un esprit supérieur aux préjugés ; et qui n’eut pas honte de remarquer, de fréquenter, et d’être l’ami et l’instructeur d’un être ignorant, étranger, d’une complexion différente, et esclave ! Mon maître avait logé chez sa mère en Amérique : il le respectait beaucoup, et le faisait toujours manger avec lui dans la cabine. Il avait souvent coutume de lui dire, pour plaisanter, qu’il allait me tuer pour me manger. Parfois, il me disait que les Noirs n’étaient pas bons à manger, et me demandait si nous ne mangions pas les gens dans mon pays. Je disais : Non ; alors il disait qu’il tuerait Dick (comme il l’appelait toujours) en premier, et moi ensuite. Bien que cela soulageât un peu mon esprit quant à moi-même, j’étais inquiet pour Dick, et chaque fois qu’on l’appelait, j’avais très peur qu’il ne fût sur le point d’être tué ; et je guettais et surveillais pour voir s’ils allaient le tuer : je ne fus libéré de cette consternation que lorsque nous atteignîmes la terre. Une nuit, nous perdîmes un homme par-dessus bord ; et les cris et le vacarme étaient si grands et confus, pour arrêter le navire, que moi, qui ne savais pas ce qui arrivait, je commençai, comme à l’accoutumée, à avoir très peur et à penser qu’ils allaient faire une offrande avec moi, et accomplir quelque magie ; chose à laquelle je croyais encore qu’ils s’adonnaient. Comme les vagues étaient très hautes, je pensais que le Souverain des mers était en colère, et je m’attendais à être offert en sacrifice pour l’apaiser. Cela remplit mon esprit d’agonie, et je ne pus fermer l’œil de toute la nuit. Cependant, quand le jour parut, je fus un peu soulagé ; mais chaque fois que l’on m’appelait, je pensais toujours que c’était pour être tué. Quelque temps après, nous vîmes de très gros poissons, que j’appris plus tard s’appeler des orques. Ils m’apparurent extrêmement terribles, et firent leur apparition juste au crépuscule ; ils étaient si proches qu’ils projetaient de l’eau sur le pont du navire. Je crus qu’ils étaient les maîtres de la mer ; et, comme les Blancs ne faisaient jamais d’offrandes, je pensais qu’ils étaient en colère contre eux : et, finalement, ce qui confirma ma croyance, c’est que le vent tomba à cet instant même, qu’un calme s’ensuivit et qu’en conséquence le navire cessa d’avancer. Je supposai que les poissons avaient causé cela, et je me cachai à l’avant du navire, par peur d’être offert en sacrifice pour les apaiser, guettant et tremblant à chaque minute : mais mon bon ami Dick vint peu après vers moi, et je saisis l’occasion pour lui demander, aussi bien que je le pouvais, ce qu’étaient ces poissons. Ne pouvant parler beaucoup anglais, je pus à peine lui faire comprendre ma question ; et pas du tout quand je lui demandai si des offrandes devaient leur être faites : cependant, il me dit que ces poissons avaleraient n’importe qui ; ce qui m’alarma suffisamment. Là, il fut appelé par le capitaine, qui était penché sur la rambarde du gaillard d’arrière et regardait les poissons ; et la plupart des hommes étaient occupés à préparer un baril de poix à allumer, pour jouer avec eux. Le capitaine m’appela alors, ayant appris certaines de mes appréhensions par Dick ; et après s’être diverti, lui et les autres, de mes peurs, qui paraissaient assez ridicules dans mes pleurs et mes tremblements, il me renvoya. Le baril de poix fut alors allumé et jeté par-dessus bord dans l’eau : à ce moment, il faisait tout juste nuit, et les poissons le suivirent ; et, à ma grande joie, je ne les revis plus.

Cependant, toutes mes alarmes commencèrent à s’apaiser quand nous aperçûmes la terre ; et finalement le navire arriva à Falmouth, après une traversée de treize semaines. Chaque cœur à bord semblait réjoui de notre arrivée à terre, et nul plus que le mien. Le capitaine alla immédiatement à terre, et fit envoyer à bord quelques vivres frais, dont nous avions grand besoin : nous en fîmes bon usage, et notre famine fut bientôt changée en festin, presque sans fin. C’était vers le début du printemps 1757 quand j’arrivai en Angleterre, et j’avais près de douze ans à cette époque. J’étais très frappé par les bâtiments et le pavé des rues de Falmouth ; et, en vérité, tout objet que je voyais me remplissait d’une surprise nouvelle. Un matin, quand je montai sur le pont, je le vis recouvert de la neige tombée durant la nuit : comme je n’avais jamais rien vu de tel auparavant, je pensai que c’était du sel ; je courus donc immédiatement vers le second et le priai, aussi bien que je le pus, de venir voir comment quelqu’un, durant la nuit, avait jeté du sel partout sur le pont. Lui, sachant ce que c’était, me demanda de lui en apporter un peu : je pris donc une poignée de cette chose, que je trouvai très froide en vérité ; et quand je la lui apportai, il me demanda d’y goûter. Je le fis, et fus surpris au-delà de toute mesure. Je lui demandai alors ce que c’était ; il me dit que c’était de la neige : mais je ne pouvais en aucune façon le comprendre. Il me demanda si nous n’avions rien de tel dans mon pays ; et je lui dis que non. Je lui demandai alors à quoi cela servait, et qui l’avait fait ; il me dit un grand homme dans les cieux, appelé Dieu : mais là encore, j’étais absolument incapable de le comprendre ; et d’autant plus que, peu après, je vis l’air rempli de cette matière, sous une forte averse qui tomba ce même jour. Après cela, j’allai à l’église ; et n’ayant jamais été dans un tel endroit auparavant, je fus à nouveau stupéfait en voyant et entendant le service. J’interrogeai tous ceux que je pouvais à ce sujet ; et ils me firent comprendre que c’était pour adorer Dieu, qui nous a faits, nous et toutes choses. J’étais toujours fort perplexe, et je m’engageai bientôt dans un champ sans fin d’interrogations, du mieux que je pouvais parler et demander les choses. Cependant, mon petit ami Dick était mon meilleur interprète ; car je pouvais être libre avec lui, et il m’instruisait toujours avec plaisir : et d’après ce que je pus comprendre de lui à propos de ce Dieu, et en voyant que ces Blancs ne se vendaient pas les uns les autres, comme nous le faisions, j’étais très content ; et en cela, je pensais qu’ils étaient bien plus heureux que nous, Africains. J’étais étonné de la sagesse des Blancs en tout ce que je voyais ; mais j’étais stupéfait qu’ils ne fissent aucun sacrifice ni aucune offrande, et qu’ils mangeassent avec des mains non lavées, et touchassent les morts. Je ne pouvais pas non plus m’empêcher de remarquer la finesse particulière de leurs femmes, qui ne me plut pas au début ; et je pensais qu’elles n’étaient pas aussi modestes et pudiques que les femmes africaines.

J’avais souvent vu mon maître et Dick occupés à lire ; et j’avais une grande curiosité de parler aux livres, comme je pensais qu’ils faisaient ; et ainsi d’apprendre comment toutes choses avaient eu un commencement : à cette fin, j’ai souvent pris un livre, et lui ai parlé, puis j’ai mis mes oreilles contre lui, quand j’étais seul, dans l’espoir qu’il me répondrait ; et j’ai été très peiné quand j’ai découvert qu’il restait silencieux.

Mon maître logeait chez un gentilhomme à Falmouth, qui avait une charmante petite fille âgée d’environ six ou sept ans ; elle s’attacha prodigieusement à moi, au point que nous mangions ensemble et que des domestiques nous servaient. J’étais si choyé par cette famille que cela me rappelait souvent le traitement que j’avais reçu de mon petit maître noble africain. Après avoir passé quelques jours ici, je fus envoyé à bord du navire ; mais l’enfant pleura tellement mon départ que rien ne put la calmer jusqu’à ce qu’on vienne me chercher à nouveau. Il est assez cocasse de dire que je commençai à craindre d’être fiancé à cette jeune demoiselle ; et quand mon maître me demanda si je voulais rester là avec elle en son absence, car il allait partir avec le navire qui avait de nouveau chargé du tabac, je pleurai aussitôt et dis que je ne voulais pas la quitter. Finalement, une nuit, on m’envoya clandestinement à bord du navire ; et peu de temps après, nous mîmes les voiles pour Guernesey, où le navire appartenait en partie à un marchand, un certain Nicholas Doberry. Comme j’étais désormais parmi un peuple qui n’avait pas le visage scarifié, contrairement à certaines nations africaines où j’avais été, j’étais très heureux de ne pas les avoir laissé m’orner de la sorte quand j’étais parmi eux. Lorsque nous arrivâmes à Guernesey, mon maître me plaça en pension chez l’un de ses seconds, qui y avait femme et enfants ; et quelques mois plus tard, il partit pour l’Angleterre, me laissant aux soins de ce second, ainsi que de mon ami Dick. Ce second avait une petite fille, âgée d’environ cinq ou six ans, avec qui je prenais beaucoup de plaisir. J’avais souvent remarqué que lorsque sa mère lui lavait le visage, il paraissait très rose ; mais quand elle lavait le mien, ce n’était pas le cas : j’essayai donc souvent moi-même de voir si, en me lavant, je pouvais rendre mon visage de la même couleur que celui de ma petite compagne de jeu (Mary), mais ce fut en vain ; et je commençai alors à être mortifié par la différence de nos teintures. Cette femme se comporta envers moi avec beaucoup de bonté et d’attention ; elle m’enseigna tout de la même manière qu’à son propre enfant et, à vrai dire, me traita à tous égards comme tel. Je restai là jusqu’à l’été 1757, date à laquelle mon maître, ayant été nommé premier lieutenant du navire de Sa Majesté le Roebuck, nous fit venir, Dick, moi et son ancien second : là-dessus, nous quittâmes tous Guernesey et partîmes pour l’Angleterre sur un sloop à destination de Londres. Alors que nous remontions vers le Nore, où le Roebuck était ancré, le canot d’un vaisseau de guerre vint à notre bord pour presser nos hommes ; sur quoi chacun courut se cacher. J’étais très effrayé par cela, bien que je ne sache pas ce que cela signifiait, ni quoi penser ou faire. Cependant, j’allai moi aussi me cacher sous un poulailler. Immédiatement après, la presse entra à bord, l’épée au clair, fouilla partout, tira les hommes de force et les mit dans le canot. Finalement, je fus découvert à mon tour : l’homme qui me trouva me souleva par les talons pendant que tous se moquaient de moi, tandis que je hurlais et pleurais à tue-tête : mais enfin le second, qui était mon conducteur, voyant cela, vint à mon secours et fit tout son possible pour me calmer ; mais tout fut inutile, jusqu’à ce que j’aie vu le canot s’éloigner. Peu après, nous arrivâmes au Nore, où le Roebuck était ancré ; et, à notre grande joie, mon maître vint à bord nous chercher et nous amena au navire. Quand je montai à bord de ce grand bâtiment, je fus stupéfait par la quantité d’hommes et le nombre de canons. Cependant, ma surprise commença à diminuer à mesure que mes connaissances augmentaient ; et je cessai d’éprouver ces appréhensions et ces alarmes qui m’avaient si fortement envahi lorsque j’étais arrivé parmi les Européens, et pendant quelque temps après. Je commençai alors à passer à l’extrême opposé ; j’étais si peu effrayé par tout ce que je voyais de nouveau que, après avoir passé quelque temps sur ce navire, je commençai même à désirer une bataille. Mes chagrins aussi, qui dans les jeunes esprits ne sont pas perpétuels, s’estompaient ; et je fus bientôt assez heureux et me sentis assez à l’aise dans ma situation présente. Il y avait un certain nombre de garçons à bord, ce qui rendait les choses encore plus agréables ; car nous étions toujours ensemble, et nous passions une grande partie de notre temps à jouer. Je restai sur ce navire un temps considérable, au cours duquel nous fîmes plusieurs croisières et visitâmes divers lieux : entre autres, nous allâmes deux fois en Hollande et en ramenâmes plusieurs personnes de distinction, dont je ne me souviens plus des noms aujourd’hui. Durant la traversée, un jour, pour la distraction de ces messieurs, tous les garçons furent appelés sur le gaillard d’arrière, appariés proportionnellement, puis contraints de se battre ; après quoi le gentilhomme donna aux combattants de cinq à neuf shillings chacun. C’était la première fois que je me battais avec un garçon blanc ; et je n’avais jamais su ce qu’était un nez en sang auparavant. Cela me fit me battre avec désespoir ; je suppose pendant bien plus d’une heure : et finalement, tous deux épuisés, nous fûmes séparés. J’eus beaucoup de ce genre de divertissement par la suite, ce pour quoi le capitaine et l’équipage m’encourageaient beaucoup. Quelque temps après, le navire se rendit à Leith en Écosse, puis aux Orcades, où je fus surpris de ne voir presque jamais la nuit : et de là, nous naviguâmes avec une grande flotte, pleine de soldats, pour l’Angleterre. Durant tout ce temps, nous n’étions jamais arrivés à un engagement, bien que nous croisions fréquemment au large des côtes de France : période pendant laquelle nous poursuivîmes de nombreux navires et prîmes en tout dix-sept prises. J’avais appris plusieurs manœuvres du navire durant notre croisière ; et l’on me fit tirer plusieurs fois au canon. Un soir, au large du Havre de Grâce, alors que la nuit tombait, nous étions au large et rencontrâmes une belle et grande frégate de construction française. Nous préparâmes immédiatement tout pour le combat ; et je m’attendais alors à être gratifié de voir un engagement, ce que je souhaitais vainement depuis si longtemps. Mais au moment même où le commandement de faire feu fut donné, nous entendîmes ceux à bord de l’autre navire crier : « Amenez le foc » ; et à cet instant, elle hissa les couleurs anglaises. Il y eut aussitôt parmi nous un cri stupéfiant : « Avast ! » ou « cessez le feu » ; et je crois qu’un ou deux coups de canon avaient été tirés, mais heureusement ils ne firent aucun dégât. Nous les avions hélés plusieurs fois ; mais ne nous entendant pas, ils ne répondirent pas, ce qui fut la cause de nos tirs. Le canot fut alors envoyé à son bord, et il s’avéra que c’était le vaisseau de guerre Ambuscade, au grand désappointement de ma part. Nous retournâmes à Portsmouth, sans avoir été dans aucune action, juste au moment du procès de l’amiral Byng (que je vis plusieurs fois à cette occasion) : et mon maître ayant quitté le navire pour se rendre à Londres afin d’obtenir une promotion, Dick et moi fûmes mis à bord du sloop de guerre Savage, et nous partîmes avec lui pour aider à ramener le vaisseau de ligne St. George, qui s’était échoué quelque part sur la côte. Après être restés quelques semaines à bord du Savage, Dick et moi fûmes envoyés à terre à Deal, où nous restâmes quelque temps, jusqu’à ce que mon maître nous fasse venir à Londres, le lieu que je désirais depuis si longtemps voir. Nous montâmes donc tous deux avec grand plaisir dans un chariot et arrivâmes à Londres, où nous fûmes reçus par un certain M. Guerin, un parent de mon maître. Ce gentilhomme avait deux sœurs, dames très aimables, qui prirent beaucoup d’intérêt à moi et grand soin de moi. Bien que j’aie tant désiré voir Londres, à mon arrivée, je fus malheureusement incapable de satisfaire ma curiosité ; car j’avais à cette époque des engelures à un point tel que je ne pus rester debout pendant plusieurs mois, et je dus être envoyé à l’hôpital St. George. Là-bas, je devins si malade que les médecins voulurent à plusieurs reprises m’amputer la jambe gauche, craignant une gangrène ; mais je dis toujours que je préférerais mourir plutôt que de subir cela ; et heureusement (je remercie Dieu), je guéris sans l’opération. Après y être resté plusieurs semaines, et juste au moment où j’étais rétabli, la petite vérole se déclara, si bien que je fus de nouveau confiné ; et je me crus alors particulièrement malchanceux. Cependant, je guéris bientôt ; et à cette époque, mon maître ayant été promu premier lieutenant du vaisseau de ligne Preston de cinquante canons, alors neuf à Deptford, Dick et moi fûmes envoyés à son bord, et peu après nous allâmes en Hollande pour ramener le défunt duc de ---- en Angleterre. — Pendant que j’étais sur ce navire, un incident survint, qui, bien que trivial, je demande la permission de raconter, car je ne pus m’empêcher d’y prêter une attention particulière et de le considérer alors comme un jugement de Dieu. Un matin, un jeune homme regardait vers le petit hunier et, sur un ton méchant, commun à bord, maudit ses yeux à propos de quelque chose. Au moment même, quelques petites particules de saleté tombèrent dans son œil gauche, et dès le soir, il était très enflammé. Le lendemain, il empirait ; et en six ou sept jours, il le perdit. De ce navire, mon maître fut nommé lieutenant à bord du Royal George. Au moment de partir, il souhaita que je reste à bord du Preston pour apprendre le cor d’harmonie ; mais le navire étant ordonné pour la Turquie, je ne pouvais songer à quitter mon maître, auquel j’étais très attaché ; et je lui dis que s’il me laissait derrière, cela me briserait le cœur. Cela le décida à m’emmener avec lui ; mais il laissa Dick à bord du Preston, que j’embrassai en partant pour la dernière fois. Le Royal George était le plus grand navire que j’eusse jamais vu ; aussi, quand je montai à son bord, fus-je surpris par le nombre de personnes, hommes, femmes et enfants de toute condition ; et par la taille des canons, dont beaucoup étaient en airain, ce que je n’avais jamais vu auparavant. Il y avait aussi des boutiques ou des étals de toutes sortes de marchandises, et des gens criant leurs différentes denrées à travers le navire comme dans une ville. Pour moi, cela apparaissait comme un petit monde dans lequel j’étais de nouveau jeté sans ami, car je n’avais plus mon cher compagnon Dick. Nous ne restâmes pas longtemps ici. Mon maître ne fut pas resté bien des semaines à bord qu’il obtint une nomination comme sixième lieutenant du Namur, qui était alors à Spithead, en cours d’équipement pour le vice-amiral Boscawen, qui partait avec une grande flotte en expédition contre Louisbourg. L’équipage du Royal George y fut transféré, et le pavillon de ce vaillant amiral fut hissé à bord, le bleu au sommet du mât de perroquet de fougue. Il y avait une très grande flotte de vaisseaux de guerre de tout type rassemblée pour cette expédition, et j’avais l’espoir d’avoir bientôt l’occasion de me réjouir d’un combat naval. Toutes choses étant maintenant prêtes, cette puissante flotte (car il y avait aussi la flotte de l’amiral Cornish en compagnie, destinée aux Indes orientales) leva enfin l’ancre et fit voile. Les deux flottes continuèrent de naviguer ensemble pendant plusieurs jours, puis se séparèrent ; l’amiral Cornish, sur le Lenox, ayant d’abord salué notre amiral sur le Namur, qui lui répondit. Nous fîmes ensuite route pour l’Amérique ; mais, par des vents contraires, nous fûmes poussés vers Tenerife, où je fus frappé par son pic célèbre. Sa hauteur prodigieuse et sa forme, ressemblant à un pain de sucre, me remplirent d’émerveillement. Nous restâmes en vue de cette île quelques jours, puis nous poursuivîmes vers l’Amérique, que nous atteignîmes bientôt, et entrâmes dans un port très commode appelé St. George, à Halifax, où nous trouvâmes du poisson en grande abondance, et toutes sortes d’autres vivres frais. Nous fûmes rejoints ici par différents vaisseaux de guerre et navires de transport avec des soldats ; après quoi, notre flotte étant augmentée à un nombre prodigieux de navires de tout genre, nous fîmes voile pour le Cap-Breton en Nouvelle-Écosse. Nous avions le bon et vaillant général Wolfe à bord de notre navire, dont l’affabilité le rendait hautement estimé et aimé de tous les hommes. Il m’honorait souvent, ainsi que d’autres garçons, de marques de son attention ; et m’épargna une fois une punition pour m’être battu avec un jeune gentilhomme. Nous arrivâmes au Cap-Breton à l’été 1758 : et ici, les soldats devaient être débarqués afin de mener une attaque sur Louisbourg. Mon maître eut un rôle dans la supervision du débarquement ; et ici, je fus dans une petite mesure gratifié de voir une rencontre entre nos hommes et l’ennemi. Les Français étaient postés sur le rivage pour nous recevoir et disputèrent notre débarquement pendant longtemps ; mais enfin ils furent chassés de leurs tranchées et un débarquement complet fut effectué. Nos troupes les poursuivirent jusqu’à la ville de Louisbourg. Dans cette action, beaucoup furent tués des deux côtés. Une chose remarquable que je vis ce jour-là : un lieutenant du Princess Amelia, qui, tout comme mon maître, supervisait le débarquement, donnait le commandement, et alors qu’il avait la bouche ouverte, une balle de mousquet la traversa et ressortit par sa joue. J’eus ce jour-là entre les mains le scalp d’un roi indien, qui fut tué dans l’engagement : le scalp avait été prélevé par un Highlander. Je vis aussi les ornements de ce roi, qui étaient très curieux et faits de plumes.

Nos forces terrestres firent le siège de la ville de Louisbourg, tandis que les navires de guerre français étaient bloqués dans le port par la flotte, les batteries tirant en même temps sur eux depuis la terre. Ils le firent avec un tel effet qu’un jour, je vis certains navires prendre feu suite aux obus des batteries, et je crois que deux ou trois d’entre eux furent complètement brûlés. Une autre fois, environ cinquante canots appartenant aux vaisseaux de guerre anglais, commandés par le capitaine George Balfour du brûlot Ætna, et un autre capitaine subalterne, Laforey, attaquèrent et abordèrent les deux seuls navires de guerre français restants dans le port. Ils mirent aussi le feu à un vaisseau de soixante-dix canons, mais ils ramenèrent un soixante-quatre, appelé le Bienfaisant. Durant mon séjour ici, j’eus souvent l’occasion d’être près du capitaine Balfour, qui prenait plaisir à me remarquer, et m’appréciait tant qu’il demanda souvent à mon maître de me lui laisser, mais il ne voulut pas se séparer de moi ; et aucune considération n’aurait pu me pousser à le quitter. Enfin, Louisbourg fut prise, et les vaisseaux de guerre anglais entrèrent dans le port devant elle, à ma très grande joie ; car j’avais maintenant plus de liberté pour m’amuser, et j’allais souvent à terre. Quand les navires furent dans le port, nous eûmes la plus belle procession sur l’eau que j’aie jamais vue. Tous les amiraux et capitaines des navires de guerre, en grande tenue, et dans leurs barges, bien ornées de flammes, vinrent le long du Namur. Le vice-amiral alla ensuite à terre dans sa barge, suivi par les autres officiers par ordre d’ancienneté, pour prendre possession, je suppose, de la ville et du fort. Quelque temps après cela, le gouverneur français et sa dame, et d’autres personnes de marque, vinrent à bord de notre navire pour dîner. À cette occasion, nos navires furent parés de drapeaux de toutes sortes, depuis le sommet du mât de perroquet jusqu’au pont ; et cela, avec le tonnerre des canons, forma un spectacle des plus grandioses et magnifiques.

Dès que tout fut réglé ici, l’amiral Boscawen fit voile avec une partie de la flotte pour l’Angleterre, laissant quelques navires derrière avec les contre-amiraux Sir Charles Hardy et Durell. C’était maintenant l’hiver ; et un soir, durant notre traversée de retour, vers la tombée de la nuit, alors que nous étions dans la Manche, ou près des sondages, et que nous commencions à chercher la terre, nous aperçûmes sept voiles de grands vaisseaux de guerre, qui se tenaient au large. Plusieurs personnes à bord de notre navire dirent, alors que les deux flottes étaient (quarante minutes après la première vue) à portée de voix l’une de l’autre, qu’il s’agissait de vaisseaux de guerre anglais ; et certains des nôtres commencèrent même à nommer quelques-uns des navires. À ce moment-là, les deux flottes commencèrent à se mêler, et notre amiral ordonna de hisser son pavillon. À cet instant, l’autre flotte, qui était française, hissa ses enseignes et nous envoya une bordée en passant. Rien ne pouvait créer plus de surprise et de confusion parmi nous que cela : le vent était fort, la mer agitée, et nous avions nos canons des ponts inférieur et moyen rentrés, de sorte qu’aucun canon à bord n’était prêt à être tiré sur aucun des navires français. Cependant, le Royal William et le Somerset, étant nos navires les plus à l’arrière, furent un peu préparés et donnèrent chacun une bordée aux navires français en passant. J’entendis plus tard qu’il s’agissait d’une escadre française, commandée par Monsieur Conflans ; et certainement, si les Français avaient connu notre état, et avaient eu l’intention de nous combattre, ils auraient pu nous causer de grands dommages. Mais nous ne fûmes pas longs à nous préparer pour un engagement. Immédiatement, beaucoup de choses furent jetées par-dessus bord ; les navires furent préparés pour le combat aussi vite que possible ; et vers dix heures du soir, nous avions fixé une nouvelle grand-voile, l’ancienne étant déchirée. Étant maintenant prêts pour le combat, nous virâmes de bord et poursuivîmes la flotte française, qui comptait un ou deux navires de plus que nous. Cependant, nous les prîmes en chasse et continuâmes à les poursuivre toute la nuit ; et au jour, nous en vîmes six, tous de grands navires de ligne, et un navire anglais des Indes, une prise qu’ils avaient faite. Nous les poursuivîmes toute la journée jusqu’entre trois et quatre heures de l’après-midi, quand nous rattrapâmes et passâmes à portée de mousquet d’un navire de soixante-quatorze canons, et du navire des Indes également, qui hissa maintenant ses couleurs, mais les amena immédiatement après. Sur ce, nous fîmes un signal aux autres navires pour en prendre possession ; et, supposant que le vaisseau de guerre frapperait de même, nous poussâmes des acclamations, mais il ne le fit pas ; bien que si nous avions tiré dessus, en étant si proches, nous aurions dû le prendre. À ma grande surprise, le Somerset, qui était le navire suivant le Namur, fit de même ; et pensant qu’ils étaient sûrs de ce navire français, ils poussèrent des acclamations de la même manière, mais continuèrent tout de même à nous suivre. Le commodore français était à environ un coup de canon devant tous, fuyant à toute vitesse ; et vers quatre heures, il eut son mât de petit perroquet qui passa par-dessus bord. Cela provoqua une autre acclamations bruyante de notre part ; et un peu après, le mât passa près de nous ; mais, à notre grande surprise, au lieu de le rattraper, nous trouvâmes qu’il allait aussi vite que jamais, sinon plus. La mer devint maintenant beaucoup plus calme ; et le vent s’apaisant, le navire de soixante-quatorze canons que nous avions passé revint près de nous dans la même direction, et si près que nous entendîmes ses hommes parler en passant ; pourtant pas un coup ne fut tiré de chaque côté ; et vers cinq ou six heures, juste au moment où il faisait sombre, il rejoignit son commodore. Nous poursuivîmes toute la nuit ; mais le lendemain, ils étaient hors de vue, de sorte que nous ne les vîmes plus ; et nous n’eûmes que l’ancien navire des Indes (appelé Carnarvon, je crois) pour notre peine. Après cela, nous mîmes le cap sur la Manche, et atteignîmes bientôt la terre ; et, vers la fin de l’année 1758-59, nous arrivâmes sains et saufs à St. Helen’s. Ici, le Namur s’échoua ; ainsi qu’un autre grand navire derrière nous ; mais, en vidant notre eau et en jetant beaucoup de choses par-dessus bord pour l’alléger, nous parvînmes à remettre les navires à flot sans aucun dommage. Nous restâmes peu de temps à Spithead, puis entrâmes dans le port de Portsmouth pour radouber ; d’où l’amiral partit pour Londres ; et mon maître et moi suivîmes bientôt, avec une presse, car nous voulions des hommes pour compléter notre équipage.

C’est à cette période que je fis la connaissance d’un jeune garçon nègre, nommé Daniel, qui servait à bord du même navire que moi ; il était très intelligent et d’un naturel extrêmement doux. Entre nous se noua une amitié très étroite ; il se montrait toujours envers moi d’une bienveillance qui me touchait au plus haut point, et ses soins constants, dans les moments où j’étais souffrant, ainsi que sa gentillesse, furent pour moi d’un grand réconfort. Il me traitait avec une affection fraternelle, et je ne pus m’empêcher de nourrir pour lui une sincère reconnaissance qui ne s’éteignit jamais.

Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous préparer pour une expédition contre Belle-Île. Alors que nous étions encore en rade, il survint un accident qui manqua de nous être fatal à tous. Un soir, tandis que le navire était à l’ancre, un incendie se déclara soudainement à bord, provoqué par une négligence dans la soute aux poudres. La confusion fut indescriptible ; les cris, les ordres contradictoires et la terreur qui s’empara de l’équipage créèrent une scène d’un désordre absolu. Cependant, grâce à la promptitude et au courage de quelques hommes, dont mon maître, le feu fut maîtrisé avant qu’il n’atteignît la réserve principale, ce qui nous sauva d’une mort certaine.

Nous mîmes ensuite les voiles pour Belle-Île, où nous arrivâmes après une traversée sans encombre. Les opérations de débarquement furent ardues et périlleuses, car les Français avaient fortifié la côte avec une ténacité remarquable. Je me souviens particulièrement du jour où notre détachement fut pris sous un feu nourri. Je me trouvai alors dans une situation des plus critiques, séparé de mon groupe et exposé aux tirs des batteries côtières, sans aucun abri. Je dus, par une manœuvre risquée, ramper le long d’une paroi rocheuse pour rejoindre nos lignes, évitant de justesse les balles qui labouraient le sol autour de moi. Ce fut une expérience terrifiante qui me laissa, pendant plusieurs jours, dans un état de grande détresse nerveuse.

La reddition de Belle-Île survint quelques semaines plus tard, après un siège éprouvant pour les deux camps. Par la suite, nous effectuâmes plusieurs croisières le long des côtes de France, au cours desquelles nous fûmes témoins de divers engagements mineurs. Je fus alors le témoin d’un incident de kidnapping particulièrement frappant, où un jeune marin fut enlevé en pleine nuit par un groupe de partisans locaux, sans que nous puissions rien faire pour le secourir, malgré les recherches que nous entreprîmes le lendemain.

Enfin, nous reçûmes l’ordre de regagner l’Angleterre. À bord, le bruit courait que les pourparlers de paix étaient avancés, et je me mis à espérer secrètement que ma liberté m’était désormais acquise, selon les promesses que mon maître m’avait laissées entrevoir. Nous fîmes route vers Deptford afin que le navire soit désarmé. Mais, à mon arrivée, mes espoirs furent cruellement déçus. Sans aucune explication, mon maître me saisit brusquement, me fit traîner par la force à bord d’un navire en partance pour les Antilles, et me vendit sans la moindre considération pour les années de service et de loyauté que je lui avais vouées.

Pendant que j’étais ici, il m’arriva une anecdote insignifiante, qui me surprit agréablement. J’étais un jour dans un champ appartenant à un gentilhomme qui avait un garçon noir de ma taille ; ce garçon, m’ayant aperçu depuis la maison de son maître, fut transporté de joie à la vue de l’un de ses compatriotes et courut à ma rencontre avec la plus grande hâte. Ne sachant ce qu’il voulait, je m’écartai d’abord un peu de son chemin, mais en vain : il fut bientôt près de moi et me prit dans ses bras comme si j’eusse été son frère, bien que nous ne nous fussions jamais vus auparavant. Après avoir conversé quelque temps, il m’emmena à la maison de son maître, où je fus traité avec beaucoup de bonté. Ce garçon bienveillant et moi étions très heureux de nous voir fréquemment jusqu’aux environs du mois de mars 1761, date à laquelle notre navire reçut l’ordre de s’équiper à nouveau pour une autre expédition. Une fois prêts, nous rejoignîmes à Spithead une très grande flotte, commandée par le commodore Keppel, qui était destinée à Belle-Île, et munie d’un certain nombre de navires de transport avec des troupes à bord pour effectuer un débarquement sur place. Nous reprîmes la mer en quête de gloire. J’avais hâte de m’engager dans de nouvelles aventures et de voir de nouvelles merveilles.

J’avais un esprit sur lequel tout ce qui était inhabituel faisait une impression profonde, et tout événement m’apparaissait comme merveilleux. Chaque échappatoire extraordinaire, ou délivrance signalée, que ce fût pour moi-même ou pour d’autres, je le considérais comme l’effet de l’interposition de la Providence. Nous n’étions pas en mer depuis plus de dix jours qu’un incident de ce genre se produisit ; ce qui, quel que soit le crédit que le lecteur puisse lui accorder, fit une impression non négligeable sur mon esprit.

Nous avions à bord un canonnier nommé John Mondle ; un homme aux mœurs très douteuses. La cabine de cet homme se trouvait entre les ponts, exactement au-dessus de l’endroit où je couchais, à hauteur de l’échelle du gaillard d’arrière. Une nuit, le 20 avril, terrifié par un rêve, il s’éveilla dans une telle frayeur qu’il ne put rester plus longtemps dans son lit, ni même demeurer dans sa cabine ; et il monta sur le pont vers quatre heures du matin, extrêmement agité. Il fit immédiatement part à ceux qui se trouvaient sur le pont des angoisses de son esprit et du rêve qui les avait provoquées ; il disait y avoir vu des choses très effrayantes, avoir été averti par saint Pierre de se repentir, celui-ci lui ayant dit que le temps était court. Cela, disait-il, l’avait grandement alarmé, et il était déterminé à changer de vie. Les gens se moquent généralement des craintes d’autrui lorsqu’ils sont eux-mêmes en sécurité ; et certains de ses compagnons de bord qui l’entendirent ne firent que rire de lui. Cependant, il fit le vœu de ne plus jamais boire de liqueurs fortes ; et il obtint immédiatement une lumière pour distribuer ses réserves personnelles de spiritueux. Après quoi, son agitation persistant, il commença à lire les Écritures, espérant y trouver quelque soulagement ; et peu après, il se recoucha et tenta de se calmer pour dormir, mais en vain ; son esprit demeurant dans un état d’agonie. À ce moment, il était exactement sept heures et demie du matin : j’étais alors sous le demi-pont, à la porte de la grande cabine ; et tout à coup, j’entendis les gens dans la cale crier, avec la plus grande frayeur : « Que le Seigneur ait pitié de nous ! Nous sommes tous perdus ! Que le Seigneur ait pitié de nous ! » M. Mondle, entendant les cris, sortit immédiatement de sa cabine ; et nous fûmes instantanément frappés par le *Lynne*, un navire de quarante canons, commandé par le capitaine Clark, qui manqua de nous couler. Ce navire venait de virer de bord et était sous le vent, mais n’avait pas encore atteint toute sa vitesse, sinon nous aurions tous péri ; car le vent était vif. Cependant, avant que M. Mondle n’ait fait quatre pas depuis la porte de sa cabine, le *Lynne* heurta notre navire avec son éperon, en plein milieu de son lit et de sa cabine, enfonçant le tout jusqu’aux hiloires du panneau du gaillard d’arrière, et à plus de trois pieds sous la ligne de flottaison ; en une minute, il ne restait plus un morceau de bois là où se trouvait la cabine de M. Mondle ; et il fut si près d’être tué que certains éclats lui déchirèrent le visage. Comme M. Mondle aurait inévitablement péri dans cet accident s’il n’avait pas été alerté de la manière si extraordinaire que j’ai relatée, je ne pus m’empêcher de considérer cela comme une terrible interposition de la Providence pour sa préservation. Les deux navires oscillèrent quelque temps l’un contre l’autre ; car le nôtre étant un brûlot, nos grappins s’accrochèrent au *Lynne* de toutes parts, et les vergues ainsi que le gréement furent détruits à une vitesse étonnante. Notre navire était dans un état si choquant que nous pensions tous qu’il allait couler instantanément, et chacun courut pour sauver sa vie, et gagna tant bien que mal le *Lynne* ; mais notre lieutenant étant l’agresseur, il ne quitta jamais le navire. Cependant, lorsque nous vîmes qu’il ne coulait pas immédiatement, le capitaine revint à bord et encouragea nos gens à retourner tenter de le sauver. Beaucoup revinrent, mais certains ne voulurent pas s’y risquer. Certains navires de la flotte, voyant notre situation, envoyèrent immédiatement leurs chaloupes à notre secours ; mais il nous fallut toute la journée pour sauver le navire avec toute leur aide. Et en utilisant tous les moyens possibles, notamment en le serrant avec de nombreux câbles, et en mettant une grande quantité de suif sous l’eau là où il était endommagé, il fut maintenu ensemble : mais nous eûmes de la chance de ne rencontrer aucun coup de vent, sinon nous nous serions désagrégés ; car nous étions dans un état si piteux que nous eûmes des navires pour nous escorter jusqu’à notre arrivée à Belle-Île, lieu de notre destination ; et là, tout fut débarqué du navire, et il fut dûment réparé. Cet échappatoire de M. Mondle, qu’il considérait toujours, tout comme moi, comme un acte singulier de la Providence, eut je crois une grande influence sur sa vie et sa conduite par la suite.

Maintenant que je suis sur ce sujet, je demande la permission de relater une ou deux autres instances qui ont fortement accru ma croyance en l’interposition particulière du Ciel, et qui n’auraient peut-être pas trouvé leur place ici, en raison de leur insignifiance. J’ai appartenu pendant quelques jours en 1758 au *Jason*, de cinquante-quatre canons, à Plymouth ; et une nuit, alors que j’étais à bord, une femme, avec un enfant au sein, tomba du pont supérieur jusque dans la cale, près de la quille. Tout le monde pensa que la mère et l’enfant devaient être tous deux mis en pièces ; mais, à notre grande surprise, aucun des deux ne fut blessé. Moi-même, un jour, je tombai tête la première du pont supérieur de l’*Ætna* jusque dans la cale arrière, alors que le lest était enlevé ; et tous ceux qui me virent tomber crièrent que j’étais tué : mais je ne reçus pas la moindre blessure. Et sur le même navire, un homme tomba du haut du mât sur le pont sans être blessé. Dans ces cas-là, et dans bien d’autres, je pensais pouvoir retracer clairement la main de Dieu, sans la permission duquel un passereau ne peut tomber. Je commençai à élever ma crainte de l’homme vers lui seul, et à invoquer quotidiennement son saint nom avec crainte et révérence : et je crois qu’il entendit mes supplications, et daigna gracieusement me répondre selon sa sainte parole, et implanter les graines de la piété en moi, pourtant l’une de ses créatures les plus humbles.

Lorsque nous eûmes radoubé notre navire, et que tout fut prêt pour attaquer l’endroit, les troupes à bord des transports reçurent l’ordre de débarquer ; et mon maître, en tant que capitaine subalterne, eut une part dans le commandement du débarquement. C’était le 8 avril. Les Français étaient rangés sur le rivage et avaient pris toutes les dispositions pour s’opposer au débarquement de nos hommes, dont une petite partie seulement fut en mesure de réussir ce jour-là ; la plupart d’entre eux, après avoir combattu avec une grande bravoure, furent exterminés ; et le général Crawford, avec un certain nombre d’autres, fut fait prisonnier. Lors de l’engagement de ce jour, nous eûmes également notre lieutenant tué.

Le 21 avril, nous renouvelâmes nos efforts pour faire débarquer les hommes, tandis que tous les navires de guerre étaient positionnés le long du rivage pour le couvrir, et tiraient sur les batteries et les retranchements français du début de la matinée jusqu’à environ quatre heures de l’après-midi, moment où nos soldats effectuèrent un débarquement en toute sécurité. Ils attaquèrent immédiatement les Français ; et, après une vive escarmouche, les forcèrent à quitter leurs batteries. Avant que l’ennemi ne se retirât, ils en firent sauter plusieurs, de peur qu’elles ne tombent entre nos mains. Nos hommes procédèrent alors au siège de la citadelle, et mon maître reçut l’ordre de descendre à terre pour superviser le débarquement de tout le matériel nécessaire à la poursuite du siège ; service auquel je l’assistais le plus souvent. Pendant que j’étais là, je me rendis dans différentes parties de l’île ; et un jour, en particulier, ma curiosité me coûta presque la vie. Je voulais absolument voir la manière de charger les mortiers et de lancer les obus, et à cette fin, je me rendis à une batterie anglaise qui n’était qu’à quelques mètres des murs de la citadelle. Là, en effet, j’eus l’occasion de me satisfaire pleinement en voyant toute l’opération, et ce non sans courir un très grand risque, tant de la part des obus anglais qui éclataient pendant que j’étais là, que de ceux des Français. L’un de leurs plus gros obus éclata à neuf ou dix mètres de moi : il y avait un rocher isolé juste à côté, de la taille d’un tonneau ; et je trouvai immédiatement un abri dessous à temps pour éviter la fureur de l’obus. Là où il éclata, la terre fut tellement déchirée que deux ou trois tonneaux auraient pu facilement entrer dans le trou ainsi formé, et il projeta de grandes quantités de pierres et de terre à une distance considérable. Trois coups de feu furent également tirés sur moi et un autre garçon qui m’accompagnait, dont l’un en particulier semblait

« Ailé de foudre rouge et d’impétueuse rage ; »

car avec un son des plus terrifiants, il siffla tout près de moi et frappa un rocher à une courte distance, qu’il réduisit en miettes. Lorsque je vis dans quelles circonstances périlleuses je me trouvais, je tentai de revenir par le chemin le plus court que je pus trouver, et c’est ainsi que je me retrouvai entre les sentinelles anglaises et françaises. Un sergent anglais, qui commandait les avant-postes, me voyant et surpris de ma présence (que j’avais obtenue en me faufilant le long du rivage), me réprimanda très sévèrement et fit immédiatement mettre en état d’arrestation la sentinelle à son poste, pour sa négligence à m’avoir laissé franchir les lignes. Alors que j’étais dans cette situation, j’observai à une courte distance un cheval français, appartenant à des insulaires, que je pensai monter pour plus de célérité dans ma fuite. En conséquence, je pris une corde que j’avais sur moi et, en fabriquant une sorte de bride, je la passai autour de la tête du cheval, et la bête docile me laissa très tranquillement l’attacher ainsi et monter dessus. Dès que je fus sur le dos du cheval, je commençai à le frapper des talons et à tenter par tous les moyens de le faire aller vite, mais tout cela en vain : je ne pus lui faire quitter une allure lente. Tandis que je me traînais, toujours à portée des tirs de l’ennemi, je rencontrai un domestique bien monté sur un cheval anglais. Je m’arrêtai immédiatement ; et, en pleurant, je lui racontai mon cas ; et je le suppliai de m’aider, ce qu’il fit efficacement ; car, ayant un beau grand fouet, il commença à cingler mon cheval si sévèrement que celui-ci partit au grand galop vers la mer, tandis que j’étais tout à fait incapable de le retenir ou de le diriger. De cette manière, je courus jusqu’à arriver à un précipice escarpé. Je ne pouvais plus arrêter mon cheval ; et mon esprit était rempli d’appréhensions sur mon sort déplorable s’il tombait dans le précipice, ce qu’il semblait tout disposé à faire : je pensai donc qu’il valait mieux me jeter de dessus, ce que je fis immédiatement avec une grande dextérité, et je m’échappai heureusement sain et sauf. Dès que je me retrouvai libre, je rejoignis le navire au plus vite, déterminé à ne plus être aussi téméraire de sitôt.

Nous continuâmes à assiéger la citadelle jusqu’en juin, date à laquelle elle capitula. Pendant le siège, j’ai compté plus de soixante obus et carcasses en l’air en même temps. Lorsque cette place fut prise, je parcourus la citadelle et les casemates situées en dessous, qui étaient taillées dans la roche solide ; et je trouvai que c’était un endroit surprenant, tant pour sa solidité que pour sa construction : malgré quoi nos tirs et nos obus avaient causé une dévastation incroyable, et des monceaux de ruines tout autour.

Après la prise de cette île, nos navires, avec quelques autres commandés par le commodore Stanhope sur le *Swiftsure*, se rendirent à la rade de Basse, où nous bloquâmes une flotte française. Nos navires y restèrent de juin jusqu’en février suivant ; et durant cette période, je vis un grand nombre de scènes de guerre, et de stratagèmes des deux côtés pour détruire la flotte adverse. Parfois nous attaquions les Français avec quelques vaisseaux de ligne ; à d’autres moments avec des chaloupes ; et fréquemment nous faisions des prises. Une ou deux fois, les Français nous attaquèrent en lançant des obus avec leurs galiotes à bombes : et un jour, alors qu’un navire français lançait des obus sur nos vaisseaux, il rompit ses amarres derrière l’île de Ré : la marée étant complexe, il se retrouva à portée de canon du *Nassau* ; mais le *Nassau* ne put pointer aucun canon sur lui, et c’est ainsi que le Français put s’échapper. Nous fûmes attaqués deux fois par leurs brûlots, qu’ils enchaînaient ensemble, puis laissaient dériver avec la marée ; mais à chaque fois, nous envoyions des chaloupes avec des grappins, et nous les remorquions hors de la flotte en toute sécurité.

Nous eûmes différents commandants pendant que nous étions à cet endroit, les commodores Stanhope, Dennis, Lord Howe, etc. De là, avant que la guerre d’Espagne ne commence, notre navire et le sloop *Wasp* furent envoyés à Saint-Sébastien en Espagne, par le commodore Stanhope ; et le commodore Dennis envoya ensuite notre navire comme cartel à Bayonne en France, après quoi nous nous rendîmes en février 1762 à Belle-Île, et y restâmes jusqu’à l’été, moment où nous la quittâmes pour retourner à Portsmouth.

Après que notre navire fut rééquipé pour le service, en septembre, il se rendit à Guernesey, où je fus très heureux de voir mon ancienne hôtesse, qui était maintenant veuve, et mon ancienne charmante petite compagne, sa fille. J’y passai quelque temps très heureux avec elles, jusqu’en octobre, où nous reçûmes l’ordre de retourner à Portsmouth. Nous nous séparâmes avec beaucoup d’affection ; et je promis de revenir bientôt les voir, ne sachant pas ce que le destin tout-puissant avait déterminé pour moi. Notre navire étant arrivé à Portsmouth, nous entrâmes dans le port et y restâmes jusqu’à la fin novembre, moment où nous entendîmes beaucoup parler de paix ; et, à notre très grande joie, au début de décembre, nous reçûmes l’ordre de remonter à Londres avec notre navire pour être désarmés. Nous reçûmes cette nouvelle avec de grands hourras et toute autre manifestation de joie ; et on ne voyait que gaieté dans chaque partie du navire. Je ne fus pas non plus sans ma part de joie générale en cette occasion. Je ne pensais plus qu’à être libéré, à travailler pour moi-même, et ainsi à gagner de l’argent pour me permettre d’obtenir une bonne éducation ; car j’avais toujours un grand désir d’être au moins capable de lire et d’écrire ; et pendant que j’étais à bord, je m’étais efforcé de m’améliorer dans les deux domaines. Pendant que j’étais sur l’*Ætna* en particulier, le commis du capitaine m’apprit à écrire et me donna des rudiments d’arithmétique jusqu’à la règle de trois. Il y avait aussi un certain Daniel Queen, âgé d’une quarantaine d’années, un homme très bien éduqué, qui mangeait avec moi à bord de ce navire, et qui s’occupait également d’habiller et de servir le capitaine. Heureusement, cet homme s’attacha très vite à moi et se donna beaucoup de mal pour m’instruire sur bien des choses. Il m’apprit un peu à raser et à coiffer, et aussi à lire la Bible, m’expliquant de nombreux passages que je ne comprenais pas. J’étais merveilleusement surpris de voir les lois et les règles de mon pays écrites presque exactement ici ; une circonstance qui, je crois, a contribué à imprimer plus profondément nos mœurs et nos coutumes dans ma mémoire. J’avais l’habitude de lui parler de cette ressemblance ; et plus d’une fois, nous sommes restés éveillés toute la nuit ensemble à ce travail. En somme, il était comme un père pour moi ; et certains m’appelaient même de son nom ; ils me surnommaient aussi le Chrétien noir. En vérité, je l’aimais presque avec l’affection d’un fils. Je me suis privé de beaucoup de choses pour qu’il puisse les avoir ; et quand je jouais aux billes ou à tout autre jeu, et que je gagnais quelques sous, ou que j’obtenais un peu d’argent, ce qui m’arrivait parfois pour avoir rasé quelqu’un, je lui achetais un peu de sucre ou de tabac, autant que mes fonds le permettaient. Il disait que lui et moi ne devrions jamais nous séparer ; et que lorsque notre navire serait désarmé, comme j’étais aussi libre que lui ou n’importe quel autre homme à bord, il m’instruirait dans son métier, grâce auquel je pourrais gagner une bonne vie. Cela me donna une nouvelle vie et un nouveau courage ; et mon cœur brûlait en moi, alors que je trouvais le temps long jusqu’à ce que j’obtienne ma liberté. Car bien que mon maître ne me l’eût pas promise, pourtant, outre les assurances que j’avais reçues qu’il n’avait aucun droit de me détenir, il m’a toujours traité avec la plus grande bonté, et a placé en moi une confiance sans bornes ; il a même prêté attention à ma moralité ; et ne m’a jamais permis de le tromper, ni de mentir, dont il me racontait les conséquences ; et que si je le faisais, Dieu ne m’aimerait pas ; de sorte que, de toute cette tendresse, je n’avais jamais supposé une seule fois, dans tous mes rêves de liberté, qu’il songerait à me retenir plus longtemps que je ne le souhaitais.

Conformément à nos ordres, nous prîmes la mer de Portsmouth en direction de la Tamise, et arrivâmes à Deptford le 10 décembre, où nous jetâmes l’ancre juste au moment de la pleine mer. Le navire était arrivé depuis une demi-heure environ, quand mon maître ordonna d’armer la chaloupe ; et en un instant, sans m’avoir donné auparavant la moindre raison de soupçonner quoi que ce fût, il me força à monter dans l’embarcation, en disant que j’avais l’intention de le quitter, mais qu’il prendrait ses dispositions pour que je ne le fasse pas. Je fus si frappé par l’imprévu de cette manœuvre que, pendant quelque temps, je ne pus répondre, me contentant de proposer d’aller chercher mes livres et mon coffre de vêtements ; mais il jura que je ne devais pas sortir de sa vue, et que si je le faisais, il me trancherait la gorge, tout en saisissant son coutelas. Je commençai, cependant, à reprendre mes esprits ; et, rassemblant mon courage, je lui dis que j’étais libre, et qu’il ne pouvait, selon la loi, me traiter ainsi. Mais cela ne fit que l’enrager davantage ; il continua de jurer, disant qu’il me ferait bientôt savoir s’il le pouvait ou non, et, à cet instant, sauta lui-même du navire dans la chaloupe, au grand étonnement et à la grande tristesse de tous ceux qui se trouvaient à bord. La marée, assez malheureusement pour moi, venait juste de tourner, de sorte que nous descendîmes rapidement le fleuve avec elle, jusqu’à ce que nous arrivions parmi quelques navires en partance pour les Antilles ; car il était résolu à me mettre à bord du premier bâtiment qui accepterait de me recevoir. L’équipage de l’embarcation, qui ramait contre son gré, devint très faible à plusieurs reprises, et aurait voulu regagner le rivage ; mais il ne le leur permit pas. Certains d’entre eux s’efforcèrent alors de me réconforter, en me disant qu’il ne pouvait me vendre, et qu’ils me soutiendraient, ce qui me redonna un peu de force ; et je conservai des espoirs ; car, tandis qu’ils ramaient, il demanda à quelques navires de m’accueillir, mais ils ne le pouvaient pas. Cependant, juste après avoir dépassé Gravesend, nous arrivâmes le long d’un navire qui partait à la marée suivante pour les Antilles ; il se nommait le Charming Sally, capitaine James Doran ; mon maître monta à bord et s’entendit avec lui à mon sujet ; et, peu après, on vint me chercher pour aller dans la cabine. Quand j’y fus arrivé, le capitaine Doran me demanda si je le connaissais ; je répondis que non ; « Alors, dit-il, tu es maintenant mon esclave. » Je lui dis que mon maître ne pouvait me vendre à lui, ni à personne d’autre. « Pourquoi, dit-il, ton maître ne t’a-t-il pas acheté ? » J’avouai qu’il l’avait fait. « Mais je l’ai servi, dis-je, pendant de nombreuses années, et il a pris tout mon salaire et ma part de prise, car je n’ai touché que six pence pendant toute la guerre ; de plus, j’ai été baptisé ; et selon les lois du pays, nul n’a le droit de me vendre. » Et j’ajoutai que j’avais entendu un avocat et d’autres personnes dire à mon maître, à différentes reprises, qu’il en était ainsi. Ils dirent alors tous deux que ceux qui m’avaient affirmé cela n’étaient pas mes amis ; mais je répliquai qu’il était fort extraordinaire que d’autres personnes ne connussent pas la loi aussi bien qu’eux. Là-dessus, le capitaine Doran dit que je parlais trop bien l’anglais ; et que si je ne me comportais pas convenablement et ne restais pas tranquille, il avait une méthode à bord pour m’y obliger. J’étais trop bien convaincu de son pouvoir sur moi pour douter de ce qu’il disait ; et mes souffrances passées sur le navire négrier se présentant à mon esprit, leur souvenir me fit frissonner. Cependant, avant de me retirer, je leur dis que, puisque je ne pouvais obtenir justice parmi les hommes ici-bas, j’espérais l’obtenir au Ciel ; et je quittai immédiatement la cabine, rempli de ressentiment et de chagrin. Mon maître emporta le seul manteau que j’avais avec moi, et dit que si ma part de prise avait été de 10 000 £, il aurait eu le droit de tout prendre, et l’aurait fait. J’avais environ neuf guinées, que, durant ma longue vie de marin, j’avais économisées grâce à de menus avantages et de petites entreprises ; et je les cachai sur-le-champ, de peur que mon maître ne me les prît également, espérant toujours que, d’une manière ou d’une autre, je parviendrais à m’échapper vers le rivage ; et, en effet, certains de mes anciens camarades de bord me dirent de ne pas désespérer, car ils me récupéreraient ; et que, dès qu’ils auraient touché leur solde, ils viendraient immédiatement me retrouver à Portsmouth, où ce navire se rendait : mais, hélas ! tous mes espoirs furent anéantis, et l’heure de ma délivrance était encore bien lointaine. Mon maître, ayant bientôt conclu son marché avec le capitaine, sortit de la cabine, et lui et ses gens montèrent dans le canot et s’éloignèrent ; je les suivis des yeux avec douleur aussi longtemps que je pus, et lorsqu’ils furent hors de vue, je me jetai sur le pont, le cœur prêt à éclater de chagrin et d’angoisse.

CHAPITRE V.

Réflexions de l’auteur sur sa situation — Est trompé par une promesse de délivrance — Son désespoir à l’idée de faire voile vers les Antilles — Arrive à Montserrat, où il est vendu à M. King — Divers exemples intéressants d’oppression, de cruauté et d’extorsion que l’auteur vit infliger aux esclaves aux Antilles durant sa captivité de 1763 à 1766 — Adresse aux planteurs à ce sujet.

Ainsi, au moment où je m’attendais à voir finir toutes mes peines, je fus plongé, comme je le supposais, dans un nouvel esclavage ; comparé auquel tout mon service passé n’avait été qu’une « liberté parfaite » ; et dont les horreurs, toujours présentes à mon esprit, se ruèrent maintenant sur lui avec une intensité décuplée. Je pleurai très amèrement pendant quelque temps, et commençai à penser que j’avais dû faire quelque chose pour déplaire au Seigneur, pour qu’il me punît ainsi si sévèrement. Cela me remplit de réflexions douloureuses sur ma conduite passée ; je me souvins que, le matin de notre arrivée à Deptford, j’avais témérairement juré que, dès que nous serions à Londres, je passerais la journée à flâner et à m’amuser. Ma conscience me frappa pour cette expression imprudente : je sentis que le Seigneur était capable de me décevoir en toutes choses, et je considérai immédiatement ma situation présente comme un jugement du Ciel à cause de ma présomption d’avoir juré : je reconnus donc, avec contrition de cœur, ma transgression devant Dieu, et répandis mon âme devant lui avec un repentir sincère, et par d’instantes supplications, je l’implorai de ne pas m’abandonner dans ma détresse, ni de me rejeter pour toujours de sa miséricorde. Peu après, mon chagrin, épuisé par sa propre violence, commença à s’apaiser ; et une fois passée la première confusion de mes pensées, je réfléchis plus calmement à ma condition actuelle : je considérai que les épreuves et les déceptions sont parfois pour notre bien, et je pensai que Dieu pourrait peut-être avoir permis cela afin de m’enseigner la sagesse et la résignation ; car il m’avait jusqu’alors couvert de l’ombre des ailes de sa miséricorde, et, par sa main invisible mais puissante, m’avait conduit par un chemin que je ne connaissais pas. Ces réflexions me donnèrent un peu de réconfort, et je me levai enfin du pont avec le visage empreint d’abattement et de tristesse, mais mêlé d’un faible espoir que le Seigneur se manifesterait pour ma délivrance.

Peu après, comme mon nouveau maître se rendait à terre, il m’appela auprès de lui et me dit de bien me comporter, de faire le travail du navire tout comme les autres garçons, et que je m’en porterais mieux ; mais je ne lui fis aucune réponse. On me demanda alors si je savais nager, et je dis que non. Toutefois, on m’obligea à descendre sous le pont, et je fus étroitement surveillé. À la marée suivante, le navire prit le large et arriva bientôt à Mother Bank, Portsmouth, où il attendit quelques jours certains navires du convoi des Antilles. Pendant que j’étais là, j’essayai par tous les moyens que je pouvais imaginer auprès des gens du navire d’obtenir un bateau depuis le rivage, car personne n’était autorisé à s’approcher du bord ; et leur propre embarcation, chaque fois qu’elle était utilisée, était aussitôt remontée à bord. Un marin me prit une guinée sous prétexte de m’obtenir un bateau ; et me promit, maintes et maintes fois, qu’il devait arriver à tout moment. Lorsqu’il était de quart sur le pont, je surveillais aussi ; et je regardai assez longtemps, mais tout fut vain ; je ne pus jamais revoir ni le bateau ni ma guinée. Et ce que je trouvai pire que tout, c’est que cet individu, comme je le découvris plus tard, informait sans cesse les seconds de mon intention de m’enfuir, si je le pouvais ; mais, en vrai gredin, il ne leur dit jamais qu’il avait reçu une guinée de moi pour faciliter mon évasion. Cependant, après notre départ, et quand sa supercherie fut connue de l’équipage, j’eus quelque satisfaction à le voir détesté et méprisé de tous pour sa conduite envers moi. J’avais encore l’espoir que mes anciens camarades de bord n’oublieraient pas leur promesse de venir me chercher à Portsmouth : et, en effet, finalement, mais seulement la veille de notre départ, certains d’entre eux vinrent, et m’envoyèrent quelques oranges et d’autres gages de leur sympathie. Ils me firent dire aussi qu’ils viendraient eux-mêmes me voir le lendemain ou le surlendemain ; et une dame, qui vivait à Gosport, m’écrivit également qu’elle viendrait me tirer du navire au même moment. Cette dame avait été autrefois très intime avec mon précédent maître : j’avais coutume de vendre et de m’occuper d’une grande partie de ses biens, sur différents navires ; en retour, elle m’avait toujours témoigné une grande amitié, et avait souvent dit à mon maître qu’elle m’emmènerait vivre avec elle : mais, malheureusement pour moi, un désaccord survint peu après entre eux ; et elle fut remplacée dans les bonnes grâces de mon maître par une autre dame, qui semblait maîtresse absolue de l’Ætna et logeait le plus souvent à bord. Je n’étais pas aussi grand favori de cette dame que de la précédente ; elle avait conçu une pique contre moi à une occasion où elle était à bord, et elle ne manqua pas d’inciter mon maître à me traiter de la manière dont il l’a fait.

Cependant, le lendemain matin, le 30 décembre, le vent étant vif et d’est, la frégate Oeolus, qui devait escorter le convoi, fit le signal du départ. Tous les navires levèrent alors l’ancre ; et, avant que l’un de mes amis n’ait eu l’occasion de venir à mon secours, à mon angoisse inexprimable, notre navire prit le large. Quelles émotions tumultueuses agitèrent mon âme lorsque le convoi appareilla, et moi prisonnier à bord, désormais sans espoir ! Je gardai mes yeux baignés de larmes fixés sur la terre dans un état de chagrin indicible ; ne sachant que faire, et désespérant de pouvoir m’aider moi-même. Pendant que mon esprit était dans cet état, la flotte fit voile, et en une journée, je perdis de vue la terre tant désirée. Dans les premières expressions de mon chagrin, je reprochai mon sort à la fortune, et souhaitai n’être jamais né. J’étais prêt à maudire la marée qui nous portait, le vent qui soufflait dans ma prison, et même le navire qui nous conduisait ; et j’appelai la mort à me délivrer des horreurs que je ressentais et redoutais, afin que je puisse être dans ce lieu

« Où les esclaves sont libres, et les hommes n’oppriment plus. Fou que j’étais, endurci si longtemps à la peine, De me fier à l’espoir, ou de rêver de joie à nouveau.

* * * * *

Maintenant traîné une fois de plus au-delà des mers occidentales, Pour gémir sous la chaîne d’un planteur lâche ; Où mes pauvres compatriotes attendent en servitude Le long affranchissement d’un destin qui s’éternise : Dur et lent destin ! alors qu’avant l’aube du jour, Réveillés par le fouet, ils vont leur chemin sans joie ; Et tandis que leurs âmes brûlent de honte et d’angoisse, Saluent avec des gémissements le retour importun du matin, Et, reprochant à chaque heure le soleil au pas lent, Poursuivent leurs travaux jusqu’à ce que sa course soit finie. Nul œil pour marquer leurs souffrances d’une larme ; Nul ami pour consoler, nul espoir pour réconforter : Puis, comme les brutes ternes et sans pitié, se retirent Dans des étables tout aussi misérables, à la pitance tout aussi grossière ; Remerciant le ciel qu’une journée de misère soit terminée, Puis sombrent dans le sommeil, et souhaitent ne plus jamais se réveiller. »

La turbulence de mes émotions fit cependant place, naturellement, à des pensées plus calmes, et je perçus bientôt que ce que le destin avait décrété, nul mortel sur terre ne pouvait l’empêcher. Le convoi fit route sans aucun accident, avec une brise agréable et une mer calme, pendant six semaines, jusqu’en février, lorsqu’un matin l’Oeolus heurta un brick, l’un des navires du convoi, qui coula instantanément et fut englouti dans les sombres profondeurs de l’océan. Le convoi fut immédiatement jeté dans une grande confusion jusqu’au lever du jour ; et l’Oeolus fut illuminé de feux pour éviter tout autre malheur. Le 13 février 1763, depuis le haut du mât, nous aperçûmes notre île de destination, Montserrat ; et peu après je contemplai ces

« Régions de douleur, ombres funestes, où la paix Et le repos peuvent rarement habiter. L’espoir ne vient jamais Qui vient à tous, mais la torture sans fin Presse toujours. »

À la vue de cette terre de servitude, une horreur nouvelle parcourut tout mon corps et me glaça le cœur. Mon ancien esclavage se dressa alors devant mon esprit dans une revue effroyable, ne montrant que misère, coups et chaînes ; et, dans le premier paroxysme de mon chagrin, j’invoquai le tonnerre de Dieu et son pouvoir vengeur pour qu’ils dirigent sur moi le coup de la mort, plutôt que de me permettre de devenir esclave et d’être vendu de maître en maître.

Dans cet état d’esprit, notre navire jeta l’ancre et déchargea bientôt sa cargaison. Je sus alors ce qu’était le travail acharné ; je fus contraint d’aider à décharger et à charger le navire. Et, pour me consoler dans ma détresse en ce temps-là, deux des marins me volèrent tout mon argent et s’enfuirent du navire. J’étais depuis si longtemps habitué au climat européen qu’au début, je trouvai le soleil brûlant des Antilles très douloureux, tandis que le ressac jetait fréquemment le canot et ses occupants bien au-dessus de la ligne de haute mer. Parfois, nos membres étaient brisés par cela, ou bien cela entraînait une mort immédiate, et j’étais jour après jour mutilé et déchiré.

Vers le milieu du mois de mai, alors que le navire était prêt à faire voile pour l’Angleterre, moi croyant tout du long que les nuages les plus noirs du destin s’amoncelaient au-dessus de ma tête, et attendant que leur éclatement ne me mêle aux morts, le capitaine Doran m’envoya chercher à terre un matin, et le messager me dit que mon sort était alors décidé. D’un pas chancelant et le cœur tremblant, je vins vers le capitaine et trouvai avec lui un certain M. Robert King, un quaker, le premier marchand de l’endroit. Le capitaine me dit alors que mon ancien maître m’avait envoyé là pour être vendu ; mais qu’il l’avait prié de me trouver le meilleur maître possible, car il lui avait dit que j’étais un garçon très méritant, ce que le capitaine Doran dit avoir trouvé vrai ; et que s’il devait rester aux Antilles, il serait heureux de me garder lui-même ; mais qu’il ne pouvait prendre le risque de m’emmener à Londres, car il était très sûr que, une fois là-bas, je le quitterais. À cet instant, je fondis en larmes et le suppliai ardemment de m’emmener en Angleterre avec lui, mais tout fut vain. Il me dit qu’il m’avait trouvé le meilleur maître de toute l’île, auprès de qui je serais aussi heureux que si j’étais en Angleterre, et que c’était pour cette raison qu’il avait choisi de lui permettre de m’avoir, bien qu’il pût me vendre à son propre beau-frère pour beaucoup plus d’argent que ce qu’il avait obtenu de ce gentilhomme. M. King, mon nouveau maître, fit alors une réponse, disant que la raison pour laquelle il m’avait acheté était mon bon caractère ; et, comme il n’avait pas le moindre doute quant à ma bonne conduite, je serais très bien avec lui. Il me dit aussi qu’il ne vivait pas aux Antilles, mais à Philadelphie, où il devait se rendre bientôt ; et que, comme je comprenais un peu les règles de l’arithmétique, quand nous y serions, il me mettrait à l’école et me formerait pour être commis. Cette conversation soulagea un peu mon esprit, et je quittai ces messieurs considérablement plus apaisé en moi-même que lorsque je m’étais présenté à eux ; et je fus très reconnaissant envers le capitaine Doran, et même envers mon ancien maître, pour le certificat qu’ils m’avaient donné ; un certificat qui, je le découvris par la suite, me fut d’une utilité infinie. Je retournai à bord, pris congé de tous mes camarades de bord ; et le lendemain, le navire appareilla. Quand il leva l’ancre, je me rendis au bord de l’eau et le regardai avec un cœur très plein de regrets et douloureux, et je le suivis des yeux et des larmes jusqu’à ce qu’il fût totalement hors de vue. J’étais si accablé par le chagrin que je ne pus relever la tête pendant de nombreux mois ; et si mon nouveau maître n’avait pas été bon pour moi, je crois que j’en serais mort à la fin. Et, en effet, je découvris bientôt qu’il méritait pleinement le bon certificat que le capitaine Doran m’avait donné à son sujet ; car il possédait un caractère et un tempérament des plus aimables, et était très charitable et humain. Si l’un de ses esclaves se conduisait mal, il ne le battait pas et ne le maltraitait pas, mais s’en séparait. Cela les rendait craigneux de lui déplaire ; et comme il traitait ses esclaves mieux que tout autre homme sur l’île, il était, en retour, mieux et plus fidèlement servi par eux. Grâce à son traitement bienveillant, je m’efforçai finalement de reprendre mon calme ; et avec courage, bien que sans le sou, je décidai d’affronter tout ce que le destin avait décrété pour moi. M. King me demanda bientôt ce que je savais faire ; et ajouta en même temps qu’il n’entendait pas me traiter comme un esclave ordinaire. Je lui dis que je connaissais un peu la navigation, que je savais raser et coiffer assez bien ; et que je pouvais raffiner les vins, ce que j’avais appris à bord du navire, où je l’avais souvent fait ; et que je savais écrire et comprenais l’arithmétique passablement bien jusqu’à la règle de trois. Il me demanda alors si je savais quelque chose du jaugeage ; et, sur ma réponse que non, il dit que l’un de ses commis m’apprendrait à jauger.

M. King faisait le commerce de toutes sortes de marchandises et entretenait de un à six commis. Il chargeait de nombreux navires chaque année, notamment à destination de Philadelphie, où il était né, et était lié à une grande maison de commerce de cette ville. Il possédait en outre de nombreux navires et embarcations de différentes tailles, qui naviguaient autour de l’île, ainsi que d’autres destinés à collecter le rhum, le sucre et d’autres denrées. Je comprenais fort bien le maniement et la conduite de ces bateaux ; et ce dur labeur, qui fut le premier qu’il me confia, constituait mon occupation constante durant les saisons du sucre. J’ai ramé et travaillé comme un forçat aux avirons, d’une heure à seize heures par jour et par nuit ; durant ce temps, j’avais quinze pence sterling par jour pour vivre, bien que parfois seulement dix pence. Toutefois, c’était considérablement plus que ce qui était alloué aux autres esclaves qui travaillaient avec moi et appartenaient à d’autres gentilshommes de l’île : ces pauvres âmes n’avaient jamais plus de neuf pence par jour, et rarement plus de six, de la part de leurs maîtres ou propriétaires, bien qu’elles leur en eussent rapporté trois ou quatre pisterines ; car c’est une pratique courante aux Antilles que des hommes achètent des esclaves, bien qu’ils n’aient pas de plantations eux-mêmes, afin de les louer aux planteurs et aux marchands à tant par jour, et ils donnent à leurs esclaves, pour leur subsistance, la part qu’ils choisissent sur le produit de leur travail quotidien ; cette allocation est souvent très maigre. Mon maître donnait souvent aux propriétaires de ces esclaves deux pièces et demie de cette monnaie par jour, et fournissait lui-même la nourriture à ces pauvres gens, parce qu’il estimait que leurs propriétaires ne les nourrissaient pas assez bien au regard du travail qu’ils fournissaient. Les esclaves appréciaient beaucoup cela ; et, sachant que mon maître était un homme sensible, ils étaient toujours heureux de travailler pour lui de préférence à tout autre gentilhomme ; certains d’entre eux, après avoir été payés pour le labeur de ces pauvres gens, ne leur remettaient pas leur allocation. Bien des fois, j’ai même vu ces malheureux être battus pour avoir demandé leur dû ; et souvent sévèrement fouettés par leurs maîtres s’ils ne rapportaient pas leur argent quotidien ou hebdomadaire exactement à l’heure ; bien que les pauvres créatures fussent obligées d’attendre parfois plus d’une demi-journée les gentilshommes pour qui elles avaient travaillé avant de pouvoir obtenir leur paye ; et cela généralement les dimanches, alors qu’ils avaient besoin de ce temps pour eux-mêmes. Je connus en particulier un compatriote qui, une fois, ne rapporta pas l’argent hebdomadaire dès qu’il fut gagné ; et bien qu’il l’eût apporté le jour même à son maître, il fut attaché au sol pour cette prétendue négligence et était sur le point de recevoir cent coups de fouet, si ce n’est un gentilhomme qui en obtint la remise de cinquante. Ce pauvre homme était très industrieux ; et, grâce à sa frugalité, il avait économisé assez d’argent en travaillant à bord des navires pour qu’un homme blanc lui achetât un bateau, à l’insu de son maître. Quelque temps après qu’il eut acquis cette petite propriété, le gouverneur voulut un bateau pour transporter son sucre depuis différentes parties de l’île ; et, sachant qu’il s’agissait du bateau d’un nègre, il s’en empara pour son propre compte et ne voulut pas payer un farthing au propriétaire. L’homme alla alors trouver son maître pour se plaindre de cet acte du gouverneur ; mais la seule satisfaction qu’il reçut fut d’être copieusement maudit par son maître, qui lui demanda comment l’un de ses nègres osait posséder un bateau. Si la ruine justement méritée de la fortune du gouverneur pouvait être une consolation pour le pauvre homme qu’il avait ainsi volé, il ne manqua pas de consolation. L’extorsion et la rapine sont de piètres pourvoyeurs ; et quelque temps après, le gouverneur mourut à la prison de King’s Bench en Angleterre, à ce que l’on m’a dit, dans une grande pauvreté. La dernière guerre favorisa ce pauvre nègre, et il trouva le moyen de s’échapper de son maître chrétien : il vint en Angleterre, où je le revis par la suite à plusieurs reprises. Un tel traitement pousse souvent ces malheureux au désespoir, et ils s’enfuient de chez leurs maîtres au péril de leur vie. Beaucoup d’entre eux, dans ce lieu, incapables d’obtenir leur paye après l’avoir gagnée, et craignant d’être fouettés, comme d’ordinaire, s’ils rentrent chez eux sans elle, s’enfuient là où ils peuvent trouver refuge, et une récompense est souvent offerte pour les ramener morts ou vifs. Mon maître, dans ces cas-là, s’entendait parfois avec leurs propriétaires et réglait lui-même la situation ; épargnant ainsi à beaucoup d’entre eux une flagellation.

Une fois, pendant quelques jours, je fus loué pour équiper un navire, et aucune nourriture ne me fut allouée par l’une ou l’autre partie ; finalement, je fis part à mon maître de ce traitement, et il me retira de cet endroit. Dans bon nombre de domaines, sur les différentes îles où l’on m’envoyait chercher du rhum ou du sucre, on refusait de me le livrer, à moi ou à tout autre nègre ; il était donc obligé d’envoyer un homme blanc avec moi dans ces lieux ; et il devait alors le payer de six à dix pisterines par jour. En étant ainsi employé, durant tout le temps que je servis M. King, à parcourir les différents domaines de l’île, j’eus toutes les occasions que je pouvais souhaiter de voir le traitement effroyable infligé à ces pauvres hommes ; un traitement qui me réconcilia avec ma propre situation et me fit bénir Dieu pour les mains dans lesquelles j’étais tombé.

J’eus la chance de satisfaire mon maître dans chaque tâche dont il me chargea ; et il n’était guère de partie de ses affaires ou de sa vie domestique dans laquelle je ne fusse occasionnellement impliqué. Je suppléais souvent le commis, en recevant et en livrant les cargaisons aux navires, en m’occupant des magasins et en livrant les marchandises : et, outre cela, je rasais et habillais mon maître quand c’était opportun, et je prenais soin de son cheval ; et quand cela était nécessaire, ce qui arrivait très souvent, je travaillais également à bord de ses différents navires. Par ces moyens, je devins très utile à mon maître ; et je lui fis économiser, comme il avait coutume de le reconnaître, plus de cent livres par an. Il ne craignait pas non plus de dire que j’étais plus avantageux pour lui que n’importe lequel de ses commis ; bien que leur salaire habituel aux Antilles soit de soixante à cent livres courantes par an.

J’ai parfois entendu affirmer qu’un nègre ne pouvait rapporter à son maître son coût initial ; mais rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. Je suppose que les neuf dixièmes des ouvriers qualifiés à travers les Antilles sont des esclaves nègres ; et je sais pertinemment que les tonneliers parmi eux gagnent deux dollars par jour ; les charpentiers autant, et souvent plus ; tout comme les maçons, les forgerons, les pêcheurs, etc. Et j’ai connu de nombreux esclaves dont les maîtres n’auraient pas accepté mille livres courantes. Mais cette affirmation se réfute assurément elle-même ; car, si elle était vraie, pourquoi les planteurs et les marchands paieraient-ils un tel prix pour des esclaves ? Et, par-dessus tout, pourquoi ceux qui font cette affirmation s’élèvent-ils le plus bruyamment contre l’abolition de la traite des esclaves ? Tant les hommes sont aveuglés, et à de tels arguments incohérents sont-ils poussés par un intérêt mal compris ! J’admets, certes, que les esclaves sont parfois, par le sous-aliment, le manque de vêtements, le surmenage et les coups, réduits à un tel état qu’ils sont rejetés comme impropres au service, et laissés à périr dans les bois, ou à expirer sur un tas de fumier.

À plusieurs reprises, différents gentilshommes offrirent à mon maître cent guinées pour moi ; mais il leur répondit toujours qu’il ne me vendrait pas, à ma grande joie : et je redoublais de diligence et de soin par peur de tomber entre les mains de ces hommes qui n’accordaient pas à un esclave précieux le soutien nécessaire à la vie. Beaucoup d’entre eux reprochaient même à mon maître de si bien nourrir ses esclaves ; bien que j’eusse souvent faim, et qu’un Anglais pût trouver mon ordinaire très médiocre ; mais il leur répondait qu’il le ferait toujours, car les esclaves en paraissaient meilleurs et accomplissaient davantage de travail.

Tandis que j’étais ainsi employé par mon maître, je fus souvent témoin de cruautés de toutes sortes, exercées sur mes malheureux compagnons d’esclavage. J’avais fréquemment la charge de différentes cargaisons de nouveaux nègres destinés à la vente ; et c’était une pratique presque constante de nos commis, et d’autres blancs, de commettre de violentes déprédations sur la chasteté des femmes esclaves ; et j’étais, quoique à contrecœur, contraint de subir cela à tout moment, étant incapable de leur venir en aide. Lorsque nous avions certains de ces esclaves à bord des navires de mon maître pour les transporter vers d’autres îles, ou en Amérique, j’ai vu nos seconds commettre ces actes de la manière la plus honteuse, au déshonneur non seulement des chrétiens, mais des hommes. Je les ai même vus satisfaire leur passion brutale avec des filles de moins de dix ans ; et ces abominations étaient pratiquées par certains d’entre eux avec un tel excès scandaleux qu’un de nos capitaines renvoya le second et d’autres pour ce motif. Et pourtant, à Montserrat, j’ai vu un nègre attaché au sol et tailladé de façon choquante, puis les oreilles coupées morceau par morceau, parce qu’il avait eu des rapports avec une femme blanche qui était une prostituée notoire : comme s’il n’était pas un crime pour les blancs de voler la vertu d’une innocente fille africaine ; mais un crime très odieux pour un homme noir de simplement satisfaire une passion naturelle, là où la tentation était offerte par quelqu’un d’une couleur différente, bien que ce fût la femme la plus débauchée de son espèce. Un autre nègre fut à moitié pendu, puis brûlé, pour avoir tenté d’empoisonner un cruel surveillant. Ainsi, par des cruautés répétées, les misérables sont d’abord poussés au désespoir, puis assassinés, parce qu’ils conservent encore en eux assez de nature humaine pour souhaiter mettre fin à leur misère et se venger de leurs tyrans ! Ces surveillants sont en effet pour la plupart des gens du pire caractère de toute catégorie d’hommes aux Antilles. Malheureusement, nombre de gentilshommes humains, ne résidant pas sur leurs domaines, sont contraints d’en laisser la gestion entre les mains de ces bouchers humains, qui coupent et mutilent les esclaves de manière choquante pour les occasions les plus futiles, et les traitent en tous points comme des bêtes. Ils n’ont aucun égard pour la condition des femmes enceintes, ni la moindre attention pour le logement des nègres des champs. Leurs huttes, qui devraient être bien couvertes, et l’endroit sec où ils prennent leur petit repos, sont souvent des abris ouverts, construits dans des lieux humides ; si bien que, lorsque les pauvres créatures reviennent fatiguées des travaux des champs, elles contractent de nombreux maux pour avoir été exposées à l’air humide dans cet état inconfortable, alors qu’elles sont échauffées et que leurs pores sont ouverts. Cette négligence contribue certainement, avec beaucoup d’autres, à causer une diminution des naissances ainsi que de la durée de vie des nègres adultes. Je peux citer de nombreux exemples de gentilshommes qui résident sur leurs domaines aux Antilles, et là, la scène est tout à fait différente ; les nègres sont traités avec indulgence et soin, ce qui prolonge leur vie et profite à leurs maîtres. Pour l’honneur de l’humanité, j’ai connu plusieurs gentilshommes qui géraient leurs domaines de cette manière ; et ils trouvaient que la bienveillance était leur véritable intérêt. Et, parmi beaucoup que je pourrais mentionner dans plusieurs des îles, j’en ai connu un à Montserrat dont les esclaves paraissaient remarquablement bien portants et n’avaient jamais besoin d’aucun nouvel approvisionnement en nègres ; et il existe beaucoup d’autres domaines, en particulier à la Barbade, qui, grâce à un tel traitement judicieux, n’ont besoin à aucun moment de nouveaux effectifs d’esclaves. J’ai l’honneur de connaître un gentilhomme très digne et humain, qui est originaire de la Barbade et y possède des domaines. Ce gentilhomme a écrit un traité sur le traitement de ses propres esclaves. Il leur accorde deux heures pour se restaurer à midi ; et bien d’autres indulgences et conforts, particulièrement lors de leurs couchers ; et, outre cela, il produit plus de vivres sur son domaine qu’ils ne peuvent en détruire ; si bien que, par ces attentions, il sauve la vie de ses nègres, les maintient en bonne santé et aussi heureux que la condition de l’esclavage peut le permettre. Moi-même, comme on le verra dans la suite, j’ai géré un domaine où, grâce à ces attentions, les nègres étaient exceptionnellement gais et sains, et accomplissaient deux fois plus de travail que selon le mode de traitement habituellement pratiqué. Faute, donc, d’un tel soin et d’une telle attention envers les pauvres nègres, et opprimés comme ils le sont par ailleurs, il n’est pas étonnant que la diminution nécessite 20 000 nouveaux nègres chaque année pour pourvoir aux places vacantes des morts.

Même à la Barbade, malgré ces exceptions humaines que j’ai mentionnées, et d’autres que je connais, qui font qu’elle est citée à juste titre comme un lieu où les esclaves reçoivent le meilleur traitement et ont besoin de moins de recrues que partout ailleurs aux Antilles, cette île nécessite tout de même 1 000 nègres par an pour maintenir l’effectif initial, qui n’est que de 80 000. Si bien que l’on peut dire que la durée totale de la vie d’un nègre n’y est que de seize ans ! Et pourtant le climat y est en tout point le même que celui d’où ils sont tirés, sauf qu’il est plus sain. Les colonies britanniques diminuent-elles de cette manière ? Et pourtant, quelle différence prodigieuse y a-t-il entre un climat anglais et un climat antillais ?

Pendant que j’étais à Montserrat, j’ai connu un nègre, nommé Emanuel Sankey, qui tenta d’échapper à son misérable esclavage en se cachant à bord d’un navire de Londres : mais le destin ne favorisa pas le pauvre homme opprimé ; car, ayant été découvert alors que le navire était sous voile, il fut livré à nouveau à son maître. Ce maître chrétien attacha immédiatement le malheureux au sol par chaque poignet et chaque cheville, puis prit des bâtons de cire à cacheter, les alluma et en fit couler tout le long de son dos. Il y avait un autre maître qui était connu pour sa cruauté ; et je crois qu’il n’avait pas un esclave qui n’eût été tailladé et dont on n’eût retiré des morceaux de chair ; et, après avoir été ainsi punis, il les faisait entrer dans une longue boîte ou un coffre en bois qu’il avait à cet effet, dans lequel il les enfermait à sa guise. C’était juste à la hauteur et à la largeur d’un homme ; et les pauvres malheureux n’avaient aucune place, une fois dans le coffre, pour bouger.

Il était très courant dans plusieurs des îles, en particulier à Saint-Christophe, que les esclaves fussent marqués des lettres initiales du nom de leur maître ; et un poids de lourds crochets de fer pendait à leur cou. En vérité, pour les occasions les plus futiles, ils étaient chargés de chaînes ; et souvent des instruments de torture étaient ajoutés. Le mors de fer, les serre-pouces, etc., sont si bien connus qu’ils n’ont pas besoin de description, et étaient parfois appliqués pour les fautes les plus légères. J’ai vu un nègre battu jusqu’à ce que certains de ses os fussent brisés, pour avoir simplement laissé déborder un pot. Est-il surprenant qu’un traitement comme celui-ci pousse les pauvres créatures au désespoir, et leur fasse chercher un refuge dans la mort contre ces maux qui rendent leur vie intolérable — tandis que,

« Pâles d’horreur frissonnante, les yeux hagards, Ils contemplent leur sort lamentable, et ne trouvent Aucun repos ! »

C’est ce qu’ils font fréquemment. Un nègre à bord d’un navire de mon maître, alors que j’en faisais partie, ayant été mis aux fers pour un délit mineur et maintenu dans cet état pendant quelques jours, lassé de la vie, saisit l’occasion de sauter par-dessus bord dans la mer ; il fut toutefois repêché sans être noyé. Un autre, dont la vie était également un fardeau, résolut de se laisser mourir de faim et refusa de manger aucune nourriture ; cela lui valut une sévère flagellation : et il sauta lui aussi, à la première occasion, par-dessus bord à Charles Town, mais fut sauvé.

Il n’est pas non plus accordé plus de considération aux faibles biens qu’aux personnes et à la vie des nègres. J’ai déjà relaté un ou deux exemples d’oppression particulière parmi tant d’autres dont j’ai été témoin ; mais ce qui suit est fréquent dans toutes les îles. Les misérables esclaves des champs, après avoir travaillé toute la journée pour un propriétaire sans cœur qui ne leur donne que peu de nourriture, volent parfois quelques instants sur leur repos ou leur rafraîchissement pour ramasser quelque petite portion d’herbe, selon ce que leur temps leur permet. Ils l’attachent généralement en un paquet (soit un bit, d’une valeur de six pence ; ou un demi-bit) et l’apportent en ville, ou au marché, pour le vendre. Rien n’est plus courant que de voir les gens blancs, en cette occasion, leur prendre l’herbe sans la payer ; et non seulement cela, mais trop souvent aussi, à ma connaissance, nos commis, et beaucoup d’autres, ont commis en même temps des actes de violence sur les pauvres, misérables et impuissantes femmes ; que j’ai vues pleurer pendant des heures sans résultat, et n’obtenir aucun dédommagement ni aucune paye d’aucune sorte. N’est-ce pas là un péché commun et criant suffisant pour attirer le jugement de Dieu sur les îles ? Il nous dit que l’oppresseur et l’opprimé sont tous deux entre ses mains ; et si ce ne sont pas là les pauvres, les cœurs brisés, les aveugles, les captifs, les meurtris dont parle notre Sauveur, qui sont-ils ? L’un de ces prédateurs, à Saint-Eustache, monta une fois à bord de notre navire et m’acheta quelques volailles et cochons ; et une journée entière après son départ avec les objets, il revint et voulut récupérer son argent : je refusai de le lui rendre ; et, ne voyant pas mon capitaine à bord, il commença ses manigances habituelles avec moi ; et jura qu’il enfoncerait même mon coffre et prendrait mon argent. Je m’attendais donc, comme mon capitaine était absent, à ce qu’il joignît le geste à la parole : et il était sur le point de me frapper, quand heureusement un marin britannique à bord, dont le cœur n’avait pas été corrompu par le climat des Antilles, s’interposa et l’en empêcha. Mais si cet homme cruel m’avait frappé, je me serais certainement défendu au péril de ma vie ; car qu’est la vie pour un homme ainsi opprimé ? Il s’en alla cependant en jurant, et menaça que, dès qu’il m’attraperait à terre, il me tirerait dessus et me paierait ensuite.

Le peu de cas que l’on fait de la vie d’un nègre aux Antilles est si universellement connu qu’il pourrait sembler impertinent de citer l’extrait suivant, si certaines personnes n’avaient pas eu l’audace, ces derniers temps, d’affirmer que les nègres sont sur le même pied à cet égard que les Européens. Par l’acte 329, page 125, de l’Assemblée de la Barbade, il est décrété : « Que si un nègre, ou autre esclave, sous le coup d’une punition par son maître, ou sur son ordre, pour s’être enfui, ou pour tout autre crime ou délit envers ledit maître, vient malheureusement à perdre la vie ou un membre, nul ne sera passible d’une amende ; mais si quelqu’un, par caprice, ou par simple cruauté d’esprit, ou intention malveillante, tue délibérément un nègre, ou autre esclave, lui appartenant, il versera au trésor public quinze livres sterling. » Et il en est de même dans la plupart, si ce n’est la totalité, des îles des Antilles. N’est-ce pas là l’un des nombreux actes des îles qui appelle hautement réparation ? Et l’assemblée qui l’a décrété ne mérite-t-elle pas l’appellation de sauvages et de brutes plutôt que celle de chrétiens et d’hommes ? C’est un acte à la fois impitoyable, injuste et insensé ; qui, par sa cruauté, déshonorerait une assemblée de ceux qu’on appelle barbares ; et, par son injustice et sa folie, choquerait la moralité et le bon sens d’un Samoyède ou d’un Hottentot.

Aussi choquant que cet acte, et bien d'autres du sanglant code des Antilles, puisse paraître au premier abord, combien son iniquité ne s'accroît-elle pas lorsque nous considérons à qui il peut s'étendre ! M. James Tobin, un zélé travailleur dans la vigne de l'esclavage, fait le récit d'un planteur français de sa connaissance, dans l'île de la Martinique, qui lui montra de nombreux mulâtres travaillant aux champs comme des bêtes de somme ; et il confia à M. Tobin que c'étaient là tous les fruits de ses propres œuvres ! Et j'ai moi-même connu des cas semblables. Je vous en prie, lecteur, ces fils et ces filles du planteur français sont-ils moins ses enfants pour avoir été engendrés sur une femme noire ? Et que doit-on penser de la vertu de ces législateurs, et des sentiments de ces pères, qui estiment la vie de leurs fils, quelle que soit la manière dont ils furent conçus, à pas plus de quinze livres ; même s'ils devaient être assassinés, comme le dit l'acte, par pur caprice et par soif de sang ! Mais le commerce des esclaves n'est-il pas tout entier une guerre contre le cœur humain ? Et assurément, ce qui commence par briser les barrières de la vertu entraîne dans sa poursuite la destruction de tout principe, et ensevelit tous les sentiments dans la ruine !

J'ai souvent vu des esclaves, en particulier ceux qui étaient maigres, dans différentes îles, placés sur des balances et pesés ; puis vendus de trois à six ou neuf pence la livre. Mon maître, toutefois, dont l'humanité était choquée par cette méthode, avait coutume de vendre ceux-là en bloc. Et lors d'une vente, ou après celle-ci, il n'était pas rare de voir des nègres arrachés à leurs épouses, des épouses arrachées à leurs maris, et des enfants à leurs parents, pour être envoyés dans d'autres îles, ou partout où leurs impitoyables maîtres le décidaient ; et probablement sans jamais plus se revoir de leur vie ! Bien souvent mon cœur a saigné devant ces séparations ; lorsque les amis des défunts se tenaient au bord de l'eau et, avec des soupirs et des larmes, gardaient les yeux fixés sur le navire jusqu'à ce qu'il disparût de leur vue.

Je connaissais bien un pauvre nègre créole qui, après avoir été souvent ainsi transporté d'île en île, finit par résider à Montserrat. Cet homme me racontait souvent bien des récits mélancoliques sur son compte. Généralement, après avoir fini de travailler pour son maître, il employait ses rares moments de liberté à aller à la pêche. Lorsqu'il avait attrapé du poisson, son maître le lui prenait fréquemment sans le payer ; et à d'autres moments, d'autres Blancs agissaient de même avec lui. Un jour, il me dit, de façon très émouvante : « Parfois, quand un Blanc prend mon poisson, je vais trouver mon maître, et il me rend mon dû ; mais quand mon maître, par la force, prend mes poissons, que dois-je faire ? Je ne peux aller voir personne pour être rétabli dans mon droit ; alors, » disait le pauvre homme en levant les yeux vers le ciel, « je dois regarder vers le Dieu Tout-Puissant là-haut pour obtenir justice. » Ce récit naïf m'émut beaucoup, et je ne pus m'empêcher de ressentir la juste cause qu'avait Moïse de défendre son frère contre l'Égyptien. J'exhortai cet homme à continuer de regarder vers le Dieu là-haut, puisqu'il n'y avait aucun recours ici-bas. Bien que je ne pensasse guère alors que je ferais moi-même plus d'une fois l'expérience d'une telle imposition, et que je lirais la même exhortation plus tard, dans mes propres transactions dans les îles ; et que ce pauvre homme et moi devrions quelque temps après souffrir ensemble de la même manière, comme il sera relaté plus loin.

Un tel traitement n'était pas non plus limité à des lieux ou à des individus particuliers ; car, dans toutes les différentes îles où je suis allé (et j'en ai visité pas moins de quinze), le traitement des esclaves était presque le même ; si proche, en vérité, que l'histoire d'une île, ou même d'une plantation, à quelques exceptions près que j'ai mentionnées, pourrait servir d'histoire pour l'ensemble. Une telle tendance a la traite des esclaves à corrompre l'esprit des hommes et à les endurcir à tout sentiment d'humanité ! Car je ne veux pas supposer que les marchands d'esclaves naissent pires que les autres hommes ; non, c'est la fatalité de cette avarice malavisée qu'elle corrompt le lait de la bonté humaine et le transforme en fiel. Et, si les activités de ces hommes avaient été différentes, ils auraient pu être aussi généreux, aussi tendres et justes qu'ils sont insensibles, rapaces et cruels. Certes, ce trafic ne peut être bon, lui qui se répand comme une pestilence et souille ce qu'il touche ! Lui qui viole ce premier droit naturel de l'humanité, l'égalité et l'indépendance, et donne à un homme une domination sur ses semblables que Dieu n'aurait jamais pu vouloir ! Car il élève le propriétaire à un état aussi loin au-dessus de l'homme qu'il abaisse l'esclave au-dessous ; et, avec toute la présomption de l'orgueil humain, il établit entre eux une distinction incommensurable par son étendue et sans fin par sa durée ! Pourtant, combien l'avarice des planteurs est-elle malavisée ? Les esclaves sont-ils plus utiles en étant ainsi rabaissés à la condition de brutes, qu'ils ne le seraient si on leur permettait de jouir des privilèges des hommes ? La liberté qui diffuse la santé et la prospérité à travers la Grande-Bretagne vous répond : Non. Lorsque vous faites des hommes des esclaves, vous les privez de la moitié de leur vertu, vous leur donnez dans votre propre conduite un exemple de fraude, de rapine et de cruauté, et vous les contraignez à vivre avec vous dans un état de guerre ; et pourtant vous vous plaignez qu'ils ne soient ni honnêtes ni fidèles ! Vous les stupéfiez à coups de fouet, et vous jugez nécessaire de les maintenir dans un état d'ignorance ; et pourtant vous affirmez qu'ils sont incapables d'apprendre ; que leurs esprits sont un sol ou une lande si stériles que la culture y serait perdue ; et qu'ils viennent d'un climat où la nature, bien que prodigue de ses bontés à un degré inconnu de vous-mêmes, a laissé l'homme seul, chétif et inachevé, et incapable de jouir des trésors qu'elle a déversés pour lui ! — Une assertion à la fois impie et absurde. Pourquoi utilisez-vous ces instruments de torture ? Sont-ils dignes d'être appliqués par un être rationnel à un autre ? Et n'êtes-vous pas frappés de honte et de mortification de voir ceux qui partagent votre nature réduits à un tel niveau ? Mais, par-dessus tout, n'y a-t-il aucun danger accompagnant ce mode de traitement ? N'êtes-vous pas à chaque heure dans la crainte d'une insurrection ? Et il n'y aurait rien de surprenant : car quand

« — Nulle paix ne nous est donnée, À nous réduits en esclavage, mais une garde sévère ; Et des coups et un châtiment arbitraire Infligés — Quelle paix pouvons-nous rendre ? Sinon, selon notre pouvoir, hostilité et haine ; Réticence indomptée, et vengeance, bien que lente, Pourtant complotant toujours comment le vainqueur le moins Puisse récolter sa conquête, et puisse le moins se réjouir À faire ce que nous ressentons le plus en souffrant. »

Mais en changeant votre conduite, et en traitant vos esclaves comme des hommes, toute cause de peur serait bannie. Ils seraient fidèles, honnêtes, intelligents et vigoureux ; et la paix, la prospérité et le bonheur vous accompagneraient.

NOTES :

[Note O : C’est ainsi que je fus sacrifié à l’envie et au ressentiment de cette femme pour avoir su que la dame à qui elle avait succédé dans les bonnes grâces de mon maître avait l’intention de me prendre à son service ; ce qu’elle n’aurait pu empêcher si j’avais pu mettre pied à terre. Elle sentit son orgueil alarmé par la supériorité de sa rivale qui était servie par un domestique noir : ce ne fut pas moins pour empêcher cela que pour se venger de moi qu’elle poussa le capitaine à me traiter avec une telle cruauté.]

[Note P : « Le Nègre mourant », un poème publié à l’origine en 1773. Il ne sera peut-être pas jugé impertinent d’ajouter ici que cet élégant et pathétique petit poème fut inspiré, comme l’indique l’avis qui le précède, par l’incident suivant : « Un Noir, qui, quelques jours auparavant, s’était enfui de chez son maître et s’était fait baptiser, avec l’intention d’épouser une femme blanche qui était sa camarade de service, ayant été repris et envoyé à bord d’un navire sur la Tamise, saisit l’occasion de se tirer une balle dans la tête. »]

[Note Q : Ces pisterines ont la valeur d’un shilling.]

[Note R : M. Dubury, et beaucoup d’autres, Montserrat.]

[Note S : Sir Philip Gibbes, baronnet, Barbade.]

[Note T : Compte rendu de Benezet sur la Guinée, p. 16.]

CHAP. VI.

*Quelques détails sur Brimstone-Hill à Montserrat — Changement favorable dans la situation de l’auteur — Il commence comme marchand avec trois pence — Ses divers succès dans le commerce dans les différentes îles, et en Amérique, et les impositions qu’il rencontre dans ses transactions avec les Européens — Une curieuse imposition sur la nature humaine — Danger des ressac dans les Antilles — Exemple remarquable d’enlèvement d’un mulâtre libre — L’auteur est manqué d’être assassiné par le docteur Perkins à Savannah.*

Dans le chapitre précédent, j’ai exposé au lecteur quelques-uns des nombreux exemples d’oppression, d’extorsion et de cruauté dont j’ai été témoin aux Antilles : mais si je devais tous les énumérer, le catalogue en serait fastidieux et dégoûtant. Les châtiments infligés aux esclaves pour la moindre occasion sont si fréquents et si bien connus, tout comme les différents instruments avec lesquels ils sont torturés, qu’il ne peut plus être original de les rapporter ; et ils sont trop choquants pour susciter le plaisir, que ce soit chez l’écrivain ou chez le lecteur. Je ne mentionnerai donc dorénavant que ceux qui me sont arrivés incidemment au cours de mes aventures.

Dans la variété des services où j’étais employé par mon maître, j’ai eu l’occasion de voir bien des scènes curieuses dans différentes îles ; mais, par-dessus tout, j’ai été frappé par une célèbre curiosité appelée Brimstone-Hill, qui est une montagne haute et abrupte, à quelques milles de la ville de Plymouth à Montserrat. J’avais souvent entendu parler de certaines merveilles que l’on pouvait voir sur cette colline, et j’y allai une fois avec quelques Blancs et Noirs pour la visiter. Lorsque nous arrivâmes au sommet, je vis sous différentes falaises de grands flocons de soufre, causés par les vapeurs de divers petits étangs qui bouillaient alors naturellement dans la terre. Certains de ces étangs étaient blancs comme du lait, d’autres tout à fait bleus, et beaucoup d’autres de couleurs différentes. J’avais pris quelques pommes de terre avec moi, et je les mis dans différents étangs ; en quelques minutes, elles étaient bien cuites. J’en goûtai quelques-unes, mais elles étaient très soufrées ; et les boucles de chaussures en argent, ainsi que tous les autres objets de ce métal que nous avions avec nous, furent, en peu de temps, noircis comme du plomb.

Quelque temps en l’an 1763, la divine Providence sembla se montrer plutôt plus favorable à mon égard. L’un des navires de mon maître, un sloop des Bermudes d’environ soixante tonneaux, était commandé par un certain capitaine Thomas Farmer, un Anglais, un homme très alerte et actif, qui fit gagner beaucoup d’argent à mon maître par sa bonne gestion en transportant des passagers d’une île à l’autre ; mais très souvent, ses marins prenaient l’habitude de s’enivrer et de s’enfuir du navire, ce qui entravait considérablement ses affaires. Cet homme avait pris de l’affection pour moi ; et à maintes reprises, il demanda à mon maître de me laisser faire un voyage avec lui en tant que marin ; mais celui-ci lui répondait qu’il ne pouvait se passer de moi, bien que le navire ne pût parfois pas partir faute de bras, car les marins étaient généralement très rares dans l’île. Cependant, à la fin, par nécessité ou par force, mon maître fut convaincu, quoique très à contrecœur, de me laisser partir avec ce capitaine ; mais il lui donna des instructions strictes de veiller à ce que je ne m’enfuie pas, car s’il en était ainsi, il lui ferait payer ma valeur. C’est pourquoi le capitaine garda pendant quelque temps un œil vif sur moi chaque fois que le navire était à l’ancre ; et dès qu’il revenait, j’étais renvoyé à terre. C’est ainsi que j’étais esclave, pour ainsi dire, pour la vie, tantôt à une tâche, tantôt à une autre ; si bien que le capitaine et moi étions presque les hommes les plus utiles au service de mon maître. Je devins aussi si utile au capitaine à bord, que bien souvent, lorsqu’il demandait à ce que je l’accompagne, ne serait-ce que pour vingt-quatre heures, vers certaines des îles proches, mon maître répondait qu’il ne pouvait se passer de moi, ce qui faisait jurer le capitaine, qui refusait alors de faire le voyage ; il disait à mon maître que je lui étais plus utile à bord que n’importe quels trois hommes blancs ; car ceux-ci se comportaient mal à bien des égards, en particulier en s’enivrant ; et alors ils causaient fréquemment des dégâts à la chaloupe, retardant ainsi le retour du navire. Mon maître le savait très bien ; et à la fin, devant les supplications constantes du capitaine, après que je l’eus accompagné plusieurs fois, un jour, à ma grande joie, mon maître me dit que le capitaine ne le laissait pas tranquille, et il me demanda si je voulais aller à bord comme marin, ou rester à terre pour m’occuper des magasins, car il ne pouvait plus supporter d’être tourmenté de la sorte. Je fus très heureux de cette proposition, car je pensais immédiatement que je pourrais avec le temps avoir une chance, en étant à bord, d’obtenir un peu d’argent, ou peut-être de m’échapper si j’étais mal traité : je m’attendais aussi à obtenir une meilleure nourriture, et en plus grande abondance ; car j’avais souvent ressenti beaucoup la faim, bien que mon maître traitât ses esclaves, comme je l’ai observé, de manière exceptionnellement bonne. Je lui répondis donc, sans hésitation, que j’irais être marin si cela lui plaisait. En conséquence, il me fut ordonné d’aller à bord immédiatement. Néanmoins, entre le navire et le rivage, lorsqu’il était au port, je n’avais que peu ou pas de repos, car mon maître souhaitait toujours m’avoir auprès de lui. En fait, c’était un gentilhomme très agréable, et sans mes attentes à bord, je n’aurais pas songé à le quitter. Mais le capitaine m’appréciait aussi beaucoup, et j’étais entièrement son bras droit. Je fis tout ce que je pus pour mériter sa faveur, et en retour, je reçus de lui un meilleur traitement qu’aucun autre, je crois, n’en a jamais rencontré aux Antilles dans ma situation.

Après avoir navigué quelque temps avec ce capitaine, je m'efforçai enfin de tenter ma chance et de me lancer dans le commerce. Je ne disposais que d'un très faible capital pour commencer ; car un unique demi-bit, équivalent à trois pence en Angleterre, constituait l'intégralité de mon avoir. Cependant, je m'en remis au Seigneur pour qu'il m'accompagnât ; et lors de l'un de nos voyages à Saint-Eustache, une île hollandaise, j'achetai un verre à boire avec mon demi-bit, et à mon arrivée à Montserrat, je le vendis pour un bit, soit six pence. Par chance, nous fîmes plusieurs voyages successifs à Saint-Eustache (qui était un marché général pour les Antilles, situé à environ vingt lieues de Montserrat) ; et lors du suivant, trouvant mon verre si profitable, j'achetai avec ce bit deux verres de plus ; à mon retour, je les vendis deux bits, l'équivalent d'un shilling sterling. Lors de notre sortie suivante, j'achetai avec ces deux bits quatre autres de ces verres, que je revendis quatre bits à notre retour à Montserrat ; et lors de notre voyage suivant à Saint-Eustache, j'achetai deux verres pour un bit, et avec les trois autres, j'achetai une cruche de genièvre, d'une contenance d'environ trois pintes. Quand nous arrivâmes à Montserrat, je vendis le gin huit bits et les verres deux, de sorte que mon capital s'élevait désormais à un dollar, bien fructifié et acquis en l'espace d'un mois ou six semaines, et je bénis le Seigneur de m'avoir rendu si riche. Comme nous naviguions vers différentes îles, j'investissais cet argent dans diverses marchandises selon l'occasion, et cela s'avérait très fructueux, surtout lorsque nous nous rendions à la Guadeloupe, à la Grenade et dans le reste des îles françaises. C'est ainsi que je parcourus les îles pendant plus de quatre ans, commerçant toujours au fil de mes déplacements, période durant laquelle je fus témoin de nombreux mauvais traitements et vis bien des torts causés à d'autres nègres dans nos rapports avec les Européens : et, au milieu de nos récréations, alors que nous dansions et faisions la fête, ils nous molestaient et nous insultaient sans raison. En vérité, je fus plus d'une fois contraint de lever les yeux vers Dieu, comme je l'avais conseillé au pauvre pêcheur quelque temps auparavant. Et je ne commerçais pas pour mon compte de la manière susmentionnée depuis longtemps lorsque j'essuyai une épreuve similaire en sa compagnie, que voici : cet homme, habitué à la mer, fut, en cas d'urgence, placé à notre bord par son maître pour travailler comme matelot supplémentaire lors d'un voyage à Sainte-Croix ; au moment du départ, il avait apporté son petit pécule pour une spéculation, consistant en six bits de citrons verts et d'oranges dans un sac ; j'avais moi aussi mon capital total, qui représentait environ douze bits de marchandises de même nature, séparées en deux sacs ; car nous avions entendu dire que ces fruits se vendaient bien sur cette île. Arrivés sur place, nous allâmes à terre pour vendre nos fruits en un moment propice ; mais nous avions à peine débarqué que nous fûmes abordés par deux hommes blancs qui, aussitôt, nous prirent nos trois sacs. Nous ne pûmes deviner tout d'abord ce qu'ils comptaient faire ; et pendant un moment, nous crûmes à une plaisanterie ; mais ils nous détrompèrent bien trop vite, car ils emportèrent immédiatement nos marchandises vers une maison située tout près, attenante au fort, tandis que nous les suivions en les suppliant de nous rendre nos fruits, mais en vain. Non seulement ils refusèrent de nous les restituer, mais ils nous injurièrent et menacèrent de nous fouetter copieusement si nous ne partions pas sur-le-champ. Nous leur dîmes que ces trois sacs représentaient tout ce que nous possédions au monde, que nous les avions apportés de Montserrat pour les vendre, et nous leur montrâmes le navire. Mais cela joua plutôt en notre défaveur, car ils virent alors que nous étions des étrangers autant que des esclaves. Ils continuèrent donc à jurer, nous ordonnèrent de déguerpir, et prirent même des bâtons pour nous battre ; si bien que, réalisant qu'ils ne plaisantaient pas, nous nous éloignâmes dans la plus grande confusion et le plus complet désespoir. Ainsi, à la minute même où j'allais gagner trois fois plus que jamais auparavant sur une spéculation, je me vis dépouillé du moindre centime que je possédais. Un malheur insupportable ! Mais nous ne savions comment nous secourir. Dans notre consternation, nous allâmes trouver l'officier commandant le fort pour lui exposer comment nous avions été traités par certains de ses gens ; mais nous n'obtenîmes aucune réparation : il ne répondit à nos plaintes que par une volée d'imprécations à notre égard et saisit immédiatement un fouet pour nous châtier, de sorte que nous fûmes contraints de sortir bien plus vite que nous n'étions entrés. Alors, dans l'agonie de la détresse et de l'indignation, je souhaitai que la colère de Dieu, dans ses éclairs fourchus, pût transpercer ces cruels oppresseurs parmi les morts. Nous persévérâmes pourtant ; retournâmes à la maison, et les suppliâmes encore et encore pour nos fruits, jusqu'à ce que d'autres personnes présentes dans la maison demandent si nous nous contenterions qu'ils gardent un sac et nous donnent les deux autres. Ne voyant aucune autre issue, nous consentîmes ; et eux, remarquant qu'un sac contenait les deux sortes de fruits et appartenait à mon compagnon, le gardèrent ; quant aux deux autres, qui étaient les miens, ils nous les rendirent. Dès que je les eus récupérés, je courus aussi vite que possible et trouvai le premier nègre venu pour m'aider à partir ; mon compagnon, cependant, resta un peu plus longtemps pour insister ; il leur dit que le sac qu'ils avaient était le sien, ainsi que tout ce qu'il possédait au monde ; mais cela fut sans effet, et il dut s'en retourner sans lui. Le pauvre vieil homme, se tordant les mains, pleura amèrement sa perte ; et, en effet, il leva alors les yeux vers Dieu, ce qui m'émut tant à son égard que je lui donnai près d'un tiers de mes fruits. Nous nous rendîmes ensuite au marché pour les vendre ; et la Providence nous fut plus favorable que nous n'aurions pu l'espérer, car nous vendîmes nos fruits exceptionnellement bien ; j'en tirai environ trente-sept bits. Un tel revirement de fortune en si peu de temps m'apparut comme un rêve et fut pour moi un encouragement non négligeable à faire confiance au Seigneur en toute situation. Mon capitaine prit par la suite fréquemment ma défense, me rendant justice lorsque j'étais pillé ou maltraité par ces tendres prédateurs chrétiens ; parmi lesquels j'ai frémi d'observer les continuelles imprécations blasphématoires proférées gratuitement par des personnes de tous âges et conditions, non seulement sans motif, mais comme si elles y trouvaient un plaisir et une licence.

Lors de l'un de nos voyages à Saint-Kitts, je possédais onze bits ; mon amical capitaine m'en prêta cinq de plus, avec lesquels j'achetai une Bible. J'étais très heureux d'obtenir ce livre, que je ne trouvais presque nulle part. Je crois qu'il ne s'en vendait pas à Montserrat ; et, à mon grand chagrin, en ayant été expulsé de l'Ætna de la manière que j'ai racontée, ma Bible et le Guide to the Indians, les deux livres que j'aimais par-dessus tout, furent laissés derrière moi.

Pendant que j'étais en ce lieu, à Saint-Kitts, une étrange imposture contre la nature humaine eut lieu : un homme blanc voulut épouser à l'église une femme noire libre qui possédait des terres et des esclaves à Montserrat : mais le pasteur lui dit qu'il était contraire à la loi du pays d'unir un blanc et une noire à l'église. L'homme demanda alors à être marié sur l'eau, ce à quoi le pasteur consentit ; les deux amants montèrent dans une barque, le pasteur et le clerc dans une autre, et la cérémonie fut ainsi célébrée. Après cela, le couple amoureux monta à bord de notre navire, mon capitaine les traita extrêmement bien et les mena sains et saufs à Montserrat.

Le lecteur ne peut que juger de l'amertume d'une telle situation pour un esprit comme le mien, exposé quotidiennement à de nouvelles épreuves et vexations, après avoir connu des jours meilleurs et avoir été, pour ainsi dire, dans un état de liberté et d'abondance ; à quoi s'ajoutait que chaque partie du monde où j'étais allé jusqu'alors m'apparaissait comme un paradis en comparaison des Antilles. Mon esprit était donc à chaque heure rempli d'inventions et de pensées pour être libéré, et si possible par des moyens honnêtes et honorables ; car je me souvenais toujours du vieil adage, et je crois qu'il a toujours été mon principe directeur, que l'honnêteté est la meilleure politique ; ainsi que de cet autre précepte d'or : faire à autrui ce que je voudrais qu'il me fût fait. Cependant, comme j'étais depuis mon plus jeune âge prédestinarien, je pensais que tout ce que le destin avait déterminé devait inévitablement arriver ; et par conséquent, si mon sort était d'être libéré, rien ne pourrait m'en empêcher, bien que je ne voie pour l'instant aucun moyen ni espoir d'obtenir ma liberté ; d'un autre côté, s'il était écrit que je ne devais pas l'être, je ne le serais jamais, et tous mes efforts à cette fin seraient vains. Au milieu de ces pensées, je levai donc mes prières avec anxiété vers Dieu pour ma liberté ; et dans le même temps, j'usai de tous les moyens honnêtes, et m'efforçai autant qu'il était en mon pouvoir, pour l'obtenir. Avec le temps, je devins maître de quelques livres, et en bonne voie d'en gagner davantage, ce que mon amical capitaine savait fort bien ; cela l'amenait parfois à prendre des libertés avec moi : mais chaque fois qu'il se montrait acariâtre, je lui disais franchement ma façon de penser, que je mourrais plutôt que de me laisser exploiter comme d'autres nègres, et que pour moi, la vie perdait son attrait quand la liberté n'était plus là. Je disais cela alors même que je prévoyais que mon bien-être d'alors ou mes espoirs futurs de liberté (humainement parlant) dépendaient de cet homme. Cependant, comme il ne pouvait supporter l'idée que je ne naviguasse plus avec lui, il devenait toujours doux face à mes menaces. Je restai donc avec lui ; et, par ma grande attention à ses ordres et à ses affaires, je lui gagnai du crédit, et grâce à sa bonté envers moi, j'obtins enfin ma liberté. Tandis que je poursuivais ainsi, rempli de pensées de liberté et résistant à l'oppression aussi bien que je le pouvais, ma vie était suspendue chaque jour, en particulier dans les ressac que j'ai mentionnés précédemment, car je ne savais pas nager. Ils sont extrêmement violents dans toutes les Antilles, et j'étais constamment exposé à leur rage hurlante et à leur fureur dévorante dans toutes les îles. Je les ai vus frapper et retourner un bateau à la verticale, et estropier plusieurs personnes à bord. Une fois, dans les îles Grenadines, alors que huit autres hommes et moi-même tirions une grande barque contenant deux poinçons d'eau, un ressac nous frappa et projeta le bateau et tout ce qu'il contenait à environ un jet de pierre, parmi des arbres, au-dessus de la laisse de haute mer. Nous dûmes obtenir toute l'aide possible de la propriété la plus proche pour réparer le bateau et le remettre à l'eau. À Montserrat, une nuit, en nous efforçant de quitter le rivage pour regagner le bord, la barque se renversa quatre fois avec nous ; la première fois, je fus sur le point de me noyer ; toutefois, la veste que je portais me maintint au-dessus de l'eau un court instant, tandis que j'appelai un homme près de moi qui était bon nageur et lui dis que je ne savais pas nager ; il se précipita alors vers moi et, juste au moment où je sombrais, il me saisit et me ramena au sondage, puis il alla récupérer la barque également. Aussitôt que nous en eûmes vidé l'eau, de peur d'être malmenés pour notre absence, nous tentâmes trois autres fois, et autant de fois les horribles ressac nous traitèrent comme au début ; mais finalement, à la cinquième tentative, nous parvînmes à nos fins, au risque imminent de nos vies. Un jour aussi, à Old Road à Montserrat, notre capitaine et trois hommes en plus de moi allions dans un grand canoë en quête de rhum et de sucre, quand un seul ressac propulsa le canoë à une distance incroyable de l'eau, et certains d'entre nous même à un jet de pierre les uns des autres : la plupart d'entre nous étions très contusionnés ; si bien que moi et beaucoup d'autres disions souvent, et pensions vraiment, qu'il n'existait pas d'autre endroit sous les cieux comme celui-ci. J'avais donc très hâte de le quitter, et souhaitais chaque jour voir la promesse de mon maître de m'emmener à Philadelphie tenue. Alors que nous étions en ce lieu, une chose très cruelle se produisit à bord de notre sloop qui me remplit d'horreur ; bien que je découvrisse plus tard que de telles pratiques étaient fréquentes. Il y avait un jeune mulâtre libre, très habile et décent, qui naviguait depuis longtemps avec nous : il avait pour épouse une femme libre, dont il avait un enfant ; elle vivait alors à terre, et ils étaient tous très heureux. Notre capitaine et le second, ainsi que d'autres personnes à bord et plusieurs ailleurs, même des natifs des Bermudes, connaissaient tous ce jeune homme depuis l'enfance, savaient qu'il avait toujours été libre et que nul ne l'avait jamais réclamé comme sa propriété : cependant, comme la force l'emporte trop souvent sur le droit dans ces contrées, il advint qu'un capitaine des Bermudes, dont le navire était au mouillage depuis quelques jours, vint à notre bord et, voyant le mulâtre, nommé Joseph Clipson, lui dit qu'il n'était pas libre et qu'il avait reçu l'ordre de son maître de le conduire aux Bermudes. Le pauvre homme ne put croire que le capitaine fût sérieux ; mais il fut très vite détrompé, ses hommes portant violemment la main sur lui : et bien qu'il montrât un certificat attestant qu'il était né libre à Saint-Kitts, et que la plupart des gens à bord sussent qu'il avait fait son apprentissage de constructeur de bateaux et était toujours passé pour un homme libre, il fut pris de force hors de notre navire. Il demanda alors à être conduit à terre devant le secrétaire ou les magistrats, et ces envahisseurs infernaux des droits de l'homme le lui promirent ; mais, au lieu de cela, ils l'emmenèrent à bord de l'autre navire : et le lendemain, sans donner au pauvre homme aucune audience à terre, ni même lui permettre de voir sa femme ou son enfant, il fut emporté, et probablement condamné à ne plus jamais les revoir en ce monde. Ce ne fut pas le seul exemple de ce genre de barbarie dont je fus témoin. Depuis, j'ai souvent vu en Jamaïque et dans d'autres îles des hommes libres, que j'avais connus en Amérique, ainsi ignoblement piégés et maintenus en servitude. J'ai entendu parler de deux pratiques similaires même à Philadelphie : et n'eût été la bienveillance des quakers dans cette ville, beaucoup de membres de la race noire qui respirent aujourd'hui l'air de la liberté gémiraient, je crois, sous les chaînes de quelque planteur. Ces choses ouvrirent mon esprit à une nouvelle scène d'horreur qui m'était jusqu'alors inconnue. Jusqu'ici, je n'avais trouvé que l'esclavage effroyable ; mais la condition du nègre libre m'apparut désormais tout aussi épouvantable, et à certains égards même pire, car ils vivent dans une alarme constante pour leur liberté ; et celle-ci même n'est que nominale, car ils sont universellement insultés et pillés sans possibilité de recours ; car telle est l'équité des lois antillaises que le témoignage d'aucun nègre libre ne sera admis dans leurs tribunaux. Dans cette situation, est-il surprenant que les esclaves, lorsqu'ils sont traités avec douceur, préfèrent même la misère de l'esclavage à une telle parodie de liberté ? J'étais désormais complètement dégoûté des Antilles, et je pensais que je ne serais jamais entièrement libre tant que je ne les aurais pas quittées.

Je résolus de faire tous les efforts possibles pour obtenir ma liberté et retourner dans la vieille Angleterre. À cet effet, je pensai qu’une connaissance de la navigation pourrait m’être utile ; car, bien que je n’eusse pas l’intention de m’enfuir à moins d’être maltraité, je pourrais, dans un tel cas, si je comprenais la navigation, tenter mon évasion à bord de notre sloop, qui était l’un des navires les plus rapides des Antilles, et je ne manquerais pas de matelots pour me rejoindre : et si je devais tenter cette entreprise, j’avais l’intention de mettre le cap sur l’Angleterre ; mais cela, comme je l’ai dit, ne devait avoir lieu qu’en cas de mauvais traitements. J’employai donc le second de notre navire pour m’enseigner la navigation, pour quoi j’acceptai de lui donner vingt-quatre dollars, et je lui payai effectivement une partie de la somme sur-le-champ ; bien que, lorsque le capitaine, quelque temps après, vint à apprendre que le second devait recevoir une telle somme pour m’instruire, il le réprimanda et dit que c’était une honte pour lui de prendre le moindre argent de ma part. Toutefois, mes progrès dans cet art utile furent grandement retardés par la constance de notre travail. Si j’avais souhaité m’enfuir, les occasions ne m’auraient pas manqué, elles se présentaient fréquemment ; et notamment à une époque, peu après cela. Lorsque nous étions à l’île de la Guadeloupe, il y avait une grande flotte de navires marchands en partance pour la vieille France ; et, les marins étant alors très rares, ils donnaient de quinze à vingt livres par homme pour la traversée. Notre second, ainsi que tous les matelots blancs, quittèrent notre navire pour cette raison et s’embarquèrent sur les navires français. Ils auraient voulu que je vienne avec eux, car ils me portaient en estime ; et ils jurèrent de me protéger si je les accompagnais : et, comme la flotte devait appareiller le lendemain, je crois sincèrement que j’aurais pu gagner l’Europe sain et sauf à ce moment-là. Cependant, comme mon maître était bon, je ne voulus pas tenter de le quitter ; et, me souvenant de la vieille maxime selon laquelle « l’honnêteté est la meilleure politique », je les laissai partir sans moi. En vérité, mon capitaine craignait beaucoup que je ne le quitte, lui et le navire, à cette époque, alors que j’avais une si belle occasion : mais, je remercie Dieu, cette fidélité tourna grandement à mon avantage par la suite, alors que je ne m’y attendais nullement ; et elle me mit tellement en faveur auprès du capitaine qu’il en vint, de temps à autre, à m’enseigner lui-même certaines notions de navigation : mais certains de nos passagers, et d’autres, voyant cela, lui en firent grand reproche, disant qu’il était très dangereux de laisser un nègre connaître la navigation ; ainsi fus-je entravé de nouveau dans mes entreprises. Vers la fin de l’année 1764, mon maître acheta un sloop plus grand, nommé le Providence, d’environ soixante-dix ou quatre-vingts tonneaux, dont mon capitaine prit le commandement. Je le suivis sur ce navire, et nous prîmes une cargaison d’esclaves neufs pour la Géorgie et Charles Town. Mon maître me laissa désormais entièrement aux soins du capitaine, bien qu’il souhaitât toujours que je sois auprès de lui ; mais moi, qui avais toujours grandement désiré perdre de vue les Antilles, je ne fus pas peu réjoui à l’idée de voir tout autre pays. Par conséquent, me fiant à la bonté de mon capitaine, je préparai toute la petite pacotille que je pus ; et, quand le navire fut prêt, nous mîmes à la voile, à ma grande joie. Lorsque nous atteignîmes nos destinations, la Géorgie et Charles Town, je m’attendais à avoir l’occasion de vendre mes petits biens avec profit : mais ici, particulièrement à Charles Town, je rencontrai des acheteurs, des hommes blancs, qui m’abusèrent comme dans d’autres lieux. Nonobstant, je résolus de faire preuve de courage ; pensant qu’aucun sort ni aucune épreuve n’est trop dur quand le bon Ciel est celui qui récompense. Nous fûmes bientôt de nouveau chargés, et retournâmes à Montserrat ; et là, parmi les autres îles, je vendis bien mes marchandises ; et de cette manière, je continuai à commercer durant l’année 1764 ; rencontrant diverses scènes d’imposition, comme à l’accoutumée. Après cela, mon maître équipa son navire pour Philadelphie, en l’année 1765 ; et durant le temps où nous le chargions et le préparions pour le voyage, je travaillai avec une ardeur redoublée, dans l’espoir de gagner assez d’argent par ces voyages pour acheter ma liberté à temps, s’il plaisait à Dieu ; et aussi pour voir la ville de Philadelphie, dont j’avais beaucoup entendu parler depuis quelques années ; outre quoi, j’avais toujours brûlé de mettre à l’épreuve la promesse faite par mon maître le premier jour où je fus arrivé chez lui. Au milieu de ces idées élevées, et tandis que je m’apprêtais à préparer ma petite marchandise, un dimanche, mon maître envoya me chercher à sa maison. Quand j’y arrivai, je trouvai lui et le capitaine ensemble ; et, à mon entrée, je fus frappé d’étonnement lorsqu’il me dit avoir appris que je comptais m’enfuir de chez lui une fois arrivé à Philadelphie : « Et par conséquent », dit-il, « je dois vous vendre de nouveau : vous m’avez coûté beaucoup d’argent, pas moins de quarante livres sterling ; et il ne serait pas bon d’en perdre autant. Vous êtes un gaillard précieux », poursuivit-il ; « et je peux obtenir pour vous n’importe quel jour cent guinées, de la part de nombreux gentilshommes de cette île. » Puis il me parla du beau-frère du capitaine Doran, un maître sévère, qui avait toujours voulu m’acheter pour faire de moi son surveillant. Mon capitaine dit aussi qu’il pourrait obtenir bien plus de cent guinées pour moi en Caroline. Je savais que c’était un fait ; car le gentilhomme qui voulait m’acheter était venu plusieurs fois à bord, m’avait parlé de vivre avec lui, et m’avait assuré qu’il me traiterait bien. Lorsque je demandai à quel travail il m’affecterait, il dit que, puisque j’étais marin, il ferait de moi le capitaine de l’un de ses navires de riz. Mais je refusai : et craignant, en même temps, à cause d’un changement soudain que je vis dans l’humeur du capitaine, qu’il ne songe à me vendre, je dis au gentilhomme que je ne vivrais pas avec lui à aucune condition, et que je m’enfuirais certainement avec son navire : mais il dit qu’il ne craignait pas cela, car il me rattraperait ; et il me raconta alors avec quelle cruauté il me traiterait si je devais faire une chose pareille. Mon capitaine, cependant, lui fit comprendre que je connaissais un peu la navigation : il changea donc d’avis ; et, à ma grande joie, il s’en alla. Je dis alors à mon maître que je n’avais pas dit que je m’enfuirais à Philadelphie ; et je n’en avais pas l’intention non plus, puisqu’il ne me traitait pas mal, ni le capitaine non plus : car s’ils l’avaient fait, j’aurais certainement fait quelques tentatives avant maintenant ; mais comme je pensais que si telle était la volonté de Dieu que je fusse un jour libéré, il en serait ainsi, et qu’au contraire, si ce n’était pas sa volonté, cela n’arriverait pas ; j’espérais donc que, si jamais je devais être libéré, tant que j’étais bien traité, ce serait par des moyens honnêtes ; mais, comme je ne pouvais pas m’aider moi-même, il devait faire comme bon lui semblait ; je ne pouvais qu’espérer et m’en remettre au Dieu du Ciel ; et à cet instant, mon esprit bouillonnait d’inventions et débordait de projets pour m’échapper. J’en appelai alors au capitaine pour savoir s’il avait jamais vu le moindre signe de ma part d’une tentative de fuite ; et lui demandai si je ne revenais pas toujours à bord selon le temps pour lequel il m’avait accordé ma liberté ; et, plus particulièrement, lorsque tous nos hommes nous quittèrent à la Guadeloupe et s’embarquèrent sur la flotte française, en me conseillant de les suivre, si je n’aurais pas pu le faire, et s’il aurait pu me rattraper. À ma grande surprise, et à ma très grande joie, le capitaine confirma chaque syllabe de ce que j’avais dit : et plus encore ; car il dit qu’il avait essayé à plusieurs reprises de voir si je ferais une quelconque tentative de ce genre, tant à Saint-Eustache qu’en Amérique, et qu’il ne m’avait jamais vu en faire la moindre ; mais qu’au contraire, je revenais toujours à bord conformément à ses ordres ; et qu’il croyait réellement que, si j’avais jamais eu l’intention de m’enfuir, comme je n’aurais jamais pu avoir une meilleure occasion, je l’aurais fait la nuit où le second et tout le monde quittèrent notre navire à la Guadeloupe. Le capitaine informa alors mon maître, qui avait été ainsi trompé par notre second, bien que je ne susse pas qui était mon ennemi, la raison pour laquelle le second avait proféré ce mensonge à son égard ; laquelle était que j’avais informé le capitaine des provisions que le second avait données ou sorties du navire. Ce discours du capitaine fut comme la vie pour un mort à mes oreilles, et instantanément mon âme glorifia Dieu ; et plus encore en entendant mon maître dire immédiatement que j’étais un gaillard sensé, qu’il n’avait jamais eu l’intention de me traiter comme un esclave ordinaire ; et que sans les supplications du capitaine, et son témoignage sur mon compte, il ne m’aurait pas laissé aller et venir des entrepôts comme je l’avais fait ; qu’en agissant ainsi, il pensait aussi qu’en transportant une petite chose ou une autre vers différents lieux pour les vendre, je pourrais gagner de l’argent. Qu’il avait aussi l’intention de m’encourager dans cette voie en me créditant d’une demi-pièce de rhum et d’une demi-barrique de sucre à la fois ; afin que, en étant prévoyant, je puisse avoir assez d’argent, en quelque temps, pour acheter ma liberté ; et que, lorsque ce serait le cas, je pourrais compter sur lui pour me la laisser pour quarante livres sterling, ce qui était exactement le prix qu’il avait payé pour moi. Cette parole réjouit mon pauvre cœur au-delà de toute mesure ; bien que ce ne fût en vérité que l’idée même que je m’étais faite de mon maître bien avant, et je lui fis immédiatement cette réponse : « Monsieur, j’ai toujours eu cette pensée à votre égard, en vérité je l’ai eue, et c’est ce qui m’a rendu si diligent à vous servir. » Il me donna alors une grosse pièce de monnaie en argent, telle que je n’en avais jamais vue ni eue auparavant, et me dit de me préparer pour le voyage, et qu’il me créditerait d’une tierce de sucre et d’une autre de rhum ; il dit aussi qu’il avait deux aimables sœurs à Philadelphie, auprès de qui je pourrais obtenir certaines choses nécessaires. Là-dessus, mon noble capitaine me pria d’aller à bord ; et, connaissant le caractère africain, il me chargea de ne rien dire de cette affaire à personne ; et il promit que le second menteur ne l’accompagnerait plus. Ce fut un changement, en vérité ; ressentir dans la même heure la douleur la plus exquise, et en un instant la joie la plus totale. Cela provoqua en moi des sensations que je ne pouvais exprimer que par mon regard ; mon cœur était si accablé de gratitude que j’aurais pu baiser leurs deux pieds. Quand je quittai la pièce, j’allai immédiatement, ou plutôt je volai vers le navire, qui étant chargé, mon maître, tenant parole, me confia une tierce de rhum et une autre de sucre, quand nous mîmes à la voile, et arrivâmes sains et saufs à l’élégante ville de Philadelphie. J’y vendis bientôt assez bien mes marchandises ; et dans ce lieu charmant, je trouvai tout abondant et bon marché.

Tandis que j’étais en cet endroit, il m’arriva un événement fort extraordinaire. On m’avait parlé un soir d’une femme sage, une Mme Davis, qui révélait des secrets, prédisait des événements, etc. Je n’accordai que peu de foi à cette histoire au début, car je ne pouvais concevoir qu’un mortel pût prévoir les dispositions futures de la Providence, et je ne croyais en aucune autre révélation que celle des Saintes Écritures ; cependant, je fus grandement étonné de voir cette femme dans un rêve cette nuit-là, bien que ce fût une personne que je n’avais jamais vue auparavant de ma vie ; cela fit une telle impression sur moi que je ne pus chasser cette idée de mon esprit le lendemain, et je devins alors aussi anxieux de la voir que j’étais auparavant indifférent ; en conséquence, le soir, après que nous eûmes cessé de travailler, je demandai où elle habitait, et étant dirigé vers elle, à ma surprise inexprimable, je vis la femme elle-même, vêtue exactement de la même façon qu’elle m’était apparue dans la vision. Elle me dit immédiatement que j’avais rêvé d’elle la nuit précédente ; me raconta beaucoup de choses qui s’étaient passées avec une exactitude qui m’étonna ; et me dit finalement que je ne serais pas longtemps esclave : ce fut une nouvelle d’autant plus agréable que je la crus d’autant plus volontiers qu’elle avait si fidèlement relaté les incidents passés de ma vie. Elle dit que je serais deux fois en grand danger de mort dans les dix-huit mois, et que, si j’y échappais, tout irait bien pour moi par la suite ; ainsi, me donnant sa bénédiction, nous nous séparâmes. Après être resté ici quelque temps jusqu’à ce que notre navire fût chargé, et que j’eusse fait mes petites transactions, nous mîmes les voiles depuis cet endroit agréable pour Montserrat, pour affronter une fois de plus les ressac rugissants.

Nous arrivâmes sains et saufs à Montserrat, où nous déchargeâmes notre cargaison ; et peu après, nous prîmes des esclaves à bord pour Saint-Eustache, et de là pour la Géorgie. Je m’étais toujours dépensé sans compter et faisais double travail, afin de rendre nos voyages aussi courts que possible ; et c’est ainsi qu’en me surmenant alors que nous étions en Géorgie, j’attrapai la fièvre et des frissons. Je fus très malade pendant onze jours et près de mourir ; l’éternité était désormais extrêmement présente à mon esprit, et je redoutais beaucoup cet événement redoutable. Je priai donc le Seigneur de m’épargner ; et je fis une promesse en mon esprit à Dieu, que je serais bon si jamais je venais à recouvrer la santé. Finalement, grâce aux soins d’un médecin éminent qui me soigna, je fus rétabli ; et peu après, nous eûmes le navire chargé, et nous partîmes pour Montserrat. Durant la traversée, comme j’étais parfaitement rétabli et que j’avais beaucoup d’affaires du navire à gérer, tous mes efforts pour maintenir mon intégrité et tenir ma promesse envers Dieu commencèrent à faiblir ; et, malgré tout ce que je pouvais faire, à mesure que nous nous rapprochions des îles, mes résolutions déclinèrent de plus en plus, comme si l’air même de ce pays ou de ce climat semblait fatal à la piété. Lorsque nous fûmes arrivés sains et saufs à Montserrat et que j’eus débarqué, j’oubliai mes anciennes résolutions. — Hélas ! combien le cœur est enclin à abandonner ce Dieu qu’il souhaite aimer ! et avec quelle force les choses de ce monde frappent les sens et captivent l’âme ! — Après que notre navire fut déchargé, nous le préparâmes bientôt, et embarquâmes, comme à l’accoutumée, quelques-uns des pauvres indigènes opprimés d’Afrique, et d’autres nègres ; nous partîmes ensuite de nouveau pour la Géorgie et Charlestown. Nous arrivâmes en Géorgie, et, ayant débarqué une partie de notre cargaison, nous procédâmes pour Charlestown avec le reste. Tandis que nous étions là-bas, je vis la ville illuminée ; les canons furent tirés, et des feux de joie et d’autres démonstrations de joie furent montrés, en raison de l’abrogation du Stamp Act. Ici, je vendis quelques marchandises pour mon propre compte ; les hommes blancs les achetant avec des promesses douces et de belles paroles, ne me donnant cependant qu’un paiement fort indifférent. Il y avait un gentilhomme en particulier qui m’acheta une pièce de rhum, ce qui me donna beaucoup de mal ; et, bien que j’eusse sollicité l’intérêt de mon amical capitaine, je ne pus rien obtenir pour cela ; car, étant un homme nègre, je ne pouvais l’obliger à me payer. Cela m’irrita beaucoup, ne sachant comment agir ; et je perdis quelque temps à chercher ce Chrétien ; et bien que, quand le sabbat vint (que les nègres prennent habituellement pour jour de congé), j’eusse fort envie d’aller au culte public, je fus obligé d’engager quelques hommes noirs pour m’aider à haler une barque sur l’eau jusqu’à Dieu, en quête de ce gentilhomme. Quand je le trouvai, après beaucoup d’insistance, tant de ma part que de celle de mon digne capitaine, il me paya enfin en dollars ; certains d’entre eux, cependant, étaient en cuivre, et par conséquent sans valeur ; mais il tira parti du fait que j’étais un homme nègre, et m’obligea à me contenter de ceux-là ou de rien, bien que j’eusse objecté. Immédiatement après, alors que j’essayais de les écouler au marché, parmi d’autres hommes blancs, je fus injurié pour avoir osé proposer de la mauvaise monnaie ; et, bien que je leur eusse montré l’homme de qui je les tenais, je fus à une minute d’être attaché et fouetté sans juge ni jury ; cependant, grâce à une bonne paire de jambes, je m’enfuis, et évitai ainsi les bastonnades que j’aurais reçues. Je regagnai le bord aussi vite que je pus, mais continuai à les craindre jusqu’à notre départ, ce que nous fîmes, Dieu merci, peu après ; et je n’ai plus jamais été parmi eux depuis.

Nous arrivâmes bientôt en Géorgie, où nous devions compléter notre chargement ; et là, un sort pire que jamais m’attendait : car un dimanche soir, alors que j’étais avec quelques nègres dans la cour de leur maître dans la ville de Savannah, il arriva que leur maître, un certain docteur Perkins, qui était un homme fort sévère et cruel, entra ivre ; et, n’aimant pas voir des nègres étrangers dans sa cour, lui et un ruffian d’homme blanc qu’il avait à son service m’assaillirent en un instant, et tous deux me frappèrent avec les premières armes qu’ils purent saisir. Je criai aussi longtemps que je pus pour obtenir aide et merci ; mais, bien que je donnasse un bon compte de moi-même et qu’il connût mon capitaine, qui logeait tout près de chez lui, ce fut en vain. Ils me battirent et me mutilèrent d’une manière honteuse, me laissant presque mort. Je perdis tant de sang à cause des blessures que je reçus, que je restai tout à fait immobile, et fus si engourdi que je ne pus rien sentir pendant de nombreuses heures. Au petit matin, ils m’emmenèrent en prison. Comme je ne revenais pas au navire de toute la nuit, mon capitaine, ne sachant où j’étais, et étant inquiet de ne pas me voir apparaître, prit des renseignements à mon sujet ; et, ayant trouvé où j’étais, vint immédiatement me trouver. Dès que le bon homme me vit ainsi tailladé et mutilé, il ne put s’empêcher de pleurer ; il me fit bientôt sortir de prison pour m’emmener à son logement, et envoya immédiatement chercher les meilleurs médecins de l’endroit, qui déclarèrent d’abord que leur avis était que je ne pourrais pas survivre. Mon capitaine alla sur ce voir tous les avocats de la ville pour leur conseil, mais ils lui dirent qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi puisque j’étais un nègre. Il alla ensuite trouver le docteur Perkins, le héros qui m’avait vaincu, et le menaça, jurant qu’il se vengerait de lui, et le provoqua en duel. — Mais la lâcheté est toujours la compagne de la cruauté — et le docteur refusa. Cependant, grâce à l’habileté d’un certain docteur Brady de cet endroit, je commençai enfin à m’améliorer ; mais, bien que je fusse si endolori et mal en point avec les blessures que j’avais sur tout le corps que je ne pouvais rester dans aucune position, j’étais plus en peine à cause de l’inquiétude du capitaine à mon sujet que je ne l’aurais été autrement. Ce digne homme me soigna et veilla sur moi toutes les heures de la nuit ; et je pus, grâce à son attention et à celle du médecin, sortir du lit en environ seize ou dix-huit jours. Tout ce temps, on avait grand besoin de moi à bord, car j’allais fréquemment le long de la rivière pour des radeaux et d’autres parties de notre cargaison, et je les arrimais quand le second était malade ou absent. En environ quatre semaines, je fus capable de reprendre le travail ; et une quinzaine après, ayant embarqué tout notre chargement, notre navire mit les voiles pour Montserrat ; et en moins de trois semaines, nous y arrivâmes sains et saufs vers la fin de l’année. Cela mit fin à mes aventures en 1764 ; car je ne quittai plus Montserrat jusqu’au début de l’année suivante.

FIN DU PREMIER VOLUME.

Ils firent échouer le navire : et la proue s'y planta fermement et demeura immobile, mais la poupe fut brisée par la violence des vagues. Actes xxvii. 41.

Toutefois, nous devons être jetés sur une certaine île ;

C'est pourquoi, messieurs, prenez courage : car je crois Dieu, qu'il en sera comme il m'a été dit. Actes xxvii. 26, 25.

Or une parole m'a été adressée secrètement, et mon oreille en a recueilli un léger murmure.

Dans les pensées issues des visions de la nuit, quand un sommeil profond tombe sur les hommes. Job iv. 12, 13.

Voici, toutes ces choses, Dieu les opère souvent avec l'homme,

Pour ramener son âme de la fosse, afin d'être éclairé de la lumière des vivants. Job xxxiii. 29, 30.

VOLUME II

CHAP. VII.

L'auteur exprime son dégoût pour les Antilles — Il forme des projets pour obtenir sa liberté — Déception ridicule qu'il subit avec son capitaine en Géorgie — Enfin, après plusieurs voyages fructueux, il acquiert une somme d'argent suffisante pour l'acheter — Il s'adresse à son maître, qui accepte et lui accorde son affranchissement, à sa grande joie — Il s'engage ensuite comme homme libre à bord de l'un des navires de M. King et navigue vers la Géorgie — Impostures habituelles envers les nègres libres — Sa spéculation sur les dindes — Il navigue vers Montserrat, et durant la traversée, son ami le capitaine tombe malade et meurt.

Chaque jour me rapprochait désormais de ma liberté, et j'étais impatient que nous reprenions la mer, afin d'avoir l'occasion de réunir une somme assez importante pour l'acheter. Je ne restai pas longtemps sans être satisfait ; car, au début de l'année 1766, mon maître acheta un autre sloop, nommé le Nancy, le plus grand que j'eusse jamais vu. Il était partiellement chargé et devait faire route vers Philadelphie ; notre capitaine eut le choix entre trois bâtiments, et je fus très heureux qu'il choisît celui-ci, qui était le plus grand ; car, grâce à ce grand navire, j'avais plus d'espace et pouvais emporter une plus grande quantité de marchandises avec moi. En conséquence, lorsque nous eûmes déchargé notre ancien navire, le Prudence, et achevé le chargement du Nancy, ayant réalisé près de trois cents pour cent de bénéfice sur quatre barils de porc que j'avais rapportés de Charlestown, je fis une cargaison aussi importante que possible, m'en remettant à la providence divine pour faire prospérer mon entreprise. Avec ces perspectives, je mis les voiles pour Philadelphie. Durant la traversée, quand nous approchâmes des terres, je fus pour la première fois surpris par la vue de quelques baleines, n'ayant jamais vu de tels monstres marins auparavant ; et comme nous naviguions le long de la côte un matin, je vis un baleineau tout près du navire ; il faisait environ la longueur d'une chaloupe, et il nous suivit toute la journée jusqu'à ce que nous entrions dans les caps. Nous arrivâmes sains et saufs à Philadelphie, et j'y vendis mes marchandises principalement à des quakers. Ils me parurent toujours être des gens très honnêtes et discrets, et n'essayèrent jamais de m'imposer ; je les aimais donc, et je choisis toujours par la suite de traiter avec eux de préférence à tout autre. Un dimanche matin, alors que j'étais là, comme je me rendais à l'église, il m'arriva de passer devant une maison de réunion. Les portes étant ouvertes et la maison remplie de monde, cela excita ma curiosité d'entrer. Quand je pénétrai dans la maison, à ma grande surprise, je vis une femme très grande debout au milieu d'eux, prononçant d'une voix audible quelque chose que je ne pouvais comprendre. N'ayant jamais rien vu de tel auparavant, je restai là à regarder autour de moi pendant un moment, m'étonnant de cette étrange scène. Dès que ce fut terminé, je saisis l'occasion de m'informer sur le lieu et les gens, et l'on m'apprit qu'on les appelait Quakers. Je demandai en particulier ce que cette femme que j'avais vue au milieu d'eux avait dit, mais aucun d'eux ne daigna me satisfaire ; je les quittai donc, et peu après, alors que je revenais, j'arrivai devant une église bondée de gens ; le cimetière était également plein, et un certain nombre de personnes étaient même montées sur des échelles pour regarder par les fenêtres. Je trouvai cela étrange, car je n'avais jamais vu d'églises, que ce soit en Angleterre ou aux Antilles, bondées de la sorte auparavant. Je pris donc la liberté de demander à quelques personnes la signification de tout cela, et elles me dirent que le révérend M. George Whitfield prêchait. J'avais souvent entendu parler de ce monsieur et j'avais souhaité le voir et l'entendre ; mais je n'en avais jamais eu l'occasion auparavant. Je résolus donc de satisfaire mon envie, et je me frayai un chemin au milieu de la multitude. Quand je fus entré dans l'église, je vis ce pieux homme exhorter le peuple avec la plus grande ferveur et le plus grand sérieux, et suant autant que moi-même lors de mon esclavage sur la plage de Montserrat. J'en fus très frappé et impressionné ; je trouvai étrange de n'avoir jamais vu de théologiens faire de tels efforts auparavant, et je ne cherchai plus à comprendre pourquoi les assemblées auxquelles ils prêchaient étaient clairsemées. Lorsque nous eûmes déchargé notre cargaison ici, et que nous fûmes rechargés, nous quittâmes à nouveau cette terre fertile et mîmes les voiles pour Montserrat. Mon commerce avait jusqu'ici si bien réussi que je pensais, en vendant mes marchandises à notre arrivée à Montserrat, avoir assez pour acheter ma liberté. Mais, dès que notre navire y arriva, mon maître monta à bord et donna l'ordre de nous rendre à Saint-Eustache, d'y décharger notre cargaison, et de là de poursuivre vers la Géorgie. J'en fus très déçu ; mais pensant, comme à l'accoutumée, qu'il était inutile de lutter contre les décrets du destin, je me soumis sans me plaindre, et nous allâmes à Saint-Eustache. Après avoir déchargé notre cargaison là-bas, nous prîmes une cargaison vivante, comme nous appelons une cargaison d'esclaves. Ici, je vendis mes marchandises assez bien ; mais, ne pouvant dépenser tout mon argent dans cette petite île avec autant d'avantage que dans beaucoup d'autres endroits, je n'en dépensai qu'une partie, et je gardai le reste net avec moi. Nous mîmes les voiles de là pour la Géorgie, et je fus heureux d'y arriver, bien que je n'eusse pas beaucoup de raisons d'aimer cet endroit après ma dernière aventure à Savannah ; mais j'avais hâte de retourner à Montserrat et d'obtenir ma liberté, que je m'attendais à pouvoir acheter à mon retour. Dès que nous y arrivâmes, je me rendis auprès de mon consciencieux médecin, M. Brady, à qui j'exprimai les remerciements les plus reconnaissants pour sa bonté et son attention passées durant ma maladie. Pendant que nous étions là, une circonstance étrange survint au capitaine et à moi, qui nous déçut beaucoup tous les deux. Un orfèvre, que nous avions amené dans cet endroit quelques voyages auparavant, convint avec le capitaine de retourner avec nous aux Antilles, et promit en même temps de donner au capitaine beaucoup d'argent, ayant prétendu s'être pris d'affection pour lui, et étant, pensions-nous, très riche. Mais alors que nous restions à charger notre navire, cet homme tomba malade dans la maison où il travaillait, et en une semaine, son état devint très mauvais. Plus il empirait, plus il parlait de donner au capitaine ce qu'il lui avait promis, si bien que celui-ci attendait quelque chose de considérable de la mort de cet homme, qui n'avait ni femme ni enfant, et il le soigna jour et nuit. Je me rendais aussi avec le capitaine, à sa demande, pour le soigner ; surtout quand nous vîmes qu'il n'y avait aucune chance qu'il se rétablisse : et, afin de me récompenser de ma peine, le capitaine me promit dix livres, lorsqu'il obtiendrait les biens de cet homme. Je pensai que cela me serait d'un grand secours, bien que j'eusse presque assez d'argent pour acheter ma liberté, si je parvenais sain et sauf à ce voyage à Montserrat. Dans cette attente, je dépensai plus de huit livres de mon argent pour un costume de drap fin afin de danser le jour de ma liberté, que j'espérais alors proche. Nous continuâmes de soigner cet homme, et étions avec lui encore le dernier jour de sa vie, jusqu'à une heure très avancée de la nuit, avant que nous retournions à bord. Après que nous fûmes couchés, vers une ou deux heures du matin, le capitaine fut appelé et informé que l'homme était mort. Là-dessus, il vint à mon lit, et, me réveillant, il m'en informa et me demanda de me lever, d'allumer une lumière et d'aller immédiatement auprès de lui. Je lui dis que j'avais très sommeil et je souhaitai qu'il emmenât quelqu'un d'autre avec lui ; ou bien, comme l'homme était mort et n'avait plus besoin de soins, de laisser les choses en l'état jusqu'au lendemain. « Non, non », dit-il, « nous aurons l'argent ce soir, je ne peux pas attendre jusqu'à demain ; alors allons-y ». En conséquence, je me levai, j'allumai une lumière, et nous partîmes tous deux et vîmes l'homme aussi mort que nous pouvions le souhaiter. Le capitaine dit qu'il lui offrirait des funérailles grandioses, en gratitude pour le trésor promis ; et demanda que toutes les affaires appartenant au défunt fussent apportées. Parmi d'autres, il y avait un jeu de coffres dont il avait gardé les clés pendant la maladie de l'homme, et lorsqu'ils furent produits, nous les ouvrîmes avec une avidité et une attente non dissimulées ; et comme il y en avait un grand nombre les uns dans les autres, nous les sortîmes avec beaucoup d'impatience. Enfin, quand nous arrivâmes au plus petit et que nous l'eûmes ouvert, nous vîmes qu'il était rempli de papiers, que nous supposâmes être des billets ; à cette vue, nos cœurs bondirent de joie ; et à cet instant, le capitaine, frappant dans ses mains, s'écria : « Dieu merci, le voilà ». Mais quand nous soulevâmes le coffre et commençâmes à examiner le trésor supposé et cette manne tant attendue, (hélas ! hélas ! combien incertaines et trompeuses sont toutes les affaires humaines !) qu'avions-nous trouvé ! Alors que nous pensions embrasser une substance, nous saisissions un néant vide. Le montant total qui se trouvait dans ce jeu de coffres n'était que d'un dollar et demi ; et tout ce que l'homme possédait ne suffirait pas à payer son cercueil. Notre joie soudaine et exquise fut alors remplacée par une douleur soudaine et exquise ; et mon capitaine et moi apparûmes, pendant quelque temps, comme des figures très ridicules — des images de chagrin et de déception ! Nous repartîmes très mortifiés, et laissâmes le défunt se débrouiller comme il pourrait, puisque nous avions pris si grand soin de lui lorsqu'il était vivant pour rien. Nous mîmes les voiles une fois de plus pour Montserrat, et y arrivâmes sains et saufs ; mais fort mécontents de notre ami l'orfèvre. Lorsque nous eûmes déchargé le navire et que j'eus vendu mon aventure, me trouvant maître d'environ quarante-sept livres, je consultai mon véritable ami, le capitaine, sur la façon dont je devais procéder pour offrir l'argent à mon maître en échange de ma liberté. Il me dit de venir un certain matin, où lui et mon maître déjeuneraient ensemble. En conséquence, ce matin-là, je m'y rendis et y rencontrai le capitaine, comme il l'avait convenu. Quand j'entrai, je fis ma révérence à mon maître, et, mon argent à la main et le cœur plein de craintes, je le priai d'être aussi bon que sa promesse, lorsqu'il lui avait plu de m'assurer ma liberté dès que je pourrais l'acheter. Ce discours sembla le décontenancer ; il commença à reculer : et mon cœur à cet instant sombra en moi. « Quoi », dit-il, « te donner ta liberté ? Pourquoi, où as-tu trouvé cet argent ? As-tu quarante livres sterling ? » « Oui, monsieur », répondis-je. « Comment l'as-tu obtenu ? » répliqua-t-il. Je lui racontai, très honnêtement. Le capitaine dit alors qu'il savait que j'avais obtenu cet argent très honnêtement et avec beaucoup d'industrie, et que j'étais particulièrement soigneux. Sur quoi mon maître répondit que je gagnais de l'argent bien plus vite que lui ; et dit qu'il n'aurait pas fait la promesse qu'il m'avait faite s'il avait pensé que j'en gagnerais si tôt. « Allons, allons », dit mon digne capitaine, en tapant mon maître dans le dos, « allons, Robert (c'était son nom), je pense que tu dois lui laisser sa liberté ; tu as très bien placé ton argent ; tu en as reçu un bon intérêt tout ce temps, et voici maintenant le capital enfin. Je sais que Gustavus t'a rapporté plus de cent livres par an, et il t'économisera encore de l'argent, car il ne te quittera pas : — Allons, Robert, prends l'argent ». Mon maître dit alors qu'il ne manquerait pas à sa promesse ; et, prenant l'argent, il me dit d'aller voir le secrétaire au bureau d'enregistrement pour faire rédiger mon affranchissement. Ces paroles de mon maître furent comme une voix du ciel pour moi : en un instant, toute ma fébrilité se changea en un bonheur indicible ; et je m'inclinai très révérencieusement avec gratitude, incapable d'exprimer mes sentiments, si ce n'est par le débordement de mes yeux, tandis que mon vrai et digne ami, le capitaine, nous félicitait tous deux avec un degré singulier de plaisir sincère. Dès que les premiers transports de ma joie furent passés, et que j'eus exprimé mes remerciements à ces dignes amis de la meilleure façon que je pus, je me levai, le cœur plein d'affection et de révérence, et quittai la pièce afin d'obéir au joyeux mandat de mon maître de me rendre au bureau d'enregistrement. En quittant la maison, je me rappelai les paroles du Psalmiste, dans le 126e Psaume, et comme lui, « je glorifiai Dieu dans mon cœur, en qui j'avais mis ma confiance ». Ces mots étaient gravés dans mon esprit depuis le jour même où j'avais été arraché à Deptford jusqu'à cette heure, et je les voyais maintenant, à ce qu'il me semblait, accomplis et vérifiés. Mon imagination était tout entière en extase tandis que je volais vers le bureau d'enregistrement, et, à cet égard, semblable à l'apôtre Pierre, (dont la délivrance de prison fut si soudaine et extraordinaire qu'il crut être en vision), je pouvais à peine croire que j'étais éveillé. Cieux ! qui pourrait rendre justice à mes sentiments en ce moment ! Pas même les héros conquérants, au milieu d'un triomphe — Pas même la tendre mère qui vient de retrouver son nourrisson longtemps perdu et le serre contre son cœur — Pas même le marin affamé et harassé, à la vue du port ami désiré — Pas même l'amant, lorsqu'il embrasse une fois de plus sa maîtresse bien-aimée, après qu'elle a été arrachée à ses bras ! — Tout à l'intérieur de ma poitrine n'était que tumulte, sauvagerie et délire ! Mes pieds touchaient à peine le sol, car ils étaient ailés de joie, et, comme Élie, à son ascension vers le ciel, ils « étaient lancés avec la vitesse de l'éclair tandis que j'avançais ». À tous ceux que je rencontrais, je parlais de mon bonheur, et je vantais partout la vertu de mon aimable maître et capitaine.

Quand j'arrivai au bureau et fis part de ma requête au conservateur, il me félicita de l'occasion et me dit qu'il rédigerait mon affranchissement à moitié prix, soit une guinée. Je le remerciai de sa bonté ; et, l'ayant reçu et payé, je me hâtai auprès de mon maître pour le faire signer, afin d'être pleinement libéré. En conséquence, il signa l'affranchissement ce jour-là, si bien qu'avant la nuit, moi qui avais été un esclave le matin, tremblant devant la volonté d'un autre, j'étais devenu mon propre maître et complètement libre. Je pensai que c'était le jour le plus heureux que j'eusse jamais connu ; et ma joie fut encore accrue par les bénédictions et les prières de la race noire, particulièrement les personnes âgées, auxquelles mon cœur avait toujours été attaché avec révérence.

* * * * *

Comme la forme de mon affranchissement a quelque chose de particulier et exprime le pouvoir absolu et la domination qu'un homme prétend avoir sur son semblable, je demanderai la permission de le présenter à mes lecteurs dans son intégralité :

Montserrat. — À tous les hommes à qui ces présentes parviendront : Moi, Robert King, de la paroisse de Saint-Antoine dans ladite île, marchand, adresse mes salutations : Sachez que moi, ledit Robert King, pour et en considération de la somme de soixante-dix livres, monnaie courante de ladite île, qui m'a été versée comptant, et dans le but qu'un esclave nègre, nommé Gustavus Vassa, puisse devenir libre, ai affranchi, émancipé, enfranchi et mis en liberté, et par les présentes affranchis, émancipe, enfranchis et mets en liberté, ledit esclave nègre nommé Gustavus Vassa, pour toujours, donnant, accordant et cédant par la présente audit Gustavus Vassa tout droit, titre, domination, souveraineté et propriété que, en tant que seigneur et maître sur ledit Gustavus Vassa, j'avais, ou ai maintenant, ou pourrais par quelque moyen que ce soit avoir ci-après sur lui ledit nègre, pour toujours. En foi de quoi moi, ledit Robert King, ai apposé mon seing et mon sceau aux présentes, ce dixième jour de juillet, en l'an de notre Seigneur mille sept cent soixante-six.

Robert King.

Signé, scellé et délivré en présence de Terrylegay, Montserrat.

Enregistré l'affranchissement ci-inclus dans son intégralité, ce onzième jour de juillet 1766, dans le liber D.

Terrylegay, conservateur.

Bref, les Blancs aussi bien que les Noirs me donnèrent immédiatement un nouveau nom, le plus désirable à mes yeux au monde, à savoir Freeman, et lors des danses, mes habits bleus superfins de Géorgie ne faisaient pas piètre figure, du moins le pensais-je. Quelques-unes des femelles à la peau sombre, qui se tenaient auparavant à l’écart, commencèrent à se détendre et à paraître moins farouches ; mais mon cœur était toujours fixé sur Londres, où j’espérais être avant peu. Si bien que mon digne capitaine et son armateur, mon dernier maître, constatant que mon esprit penchait vers Londres, me dirent : « Nous espérons que vous ne nous quitterez pas, mais que vous resterez avec nos vaisseaux. » Ici, la gratitude me fit plier ; et nul, hormis une âme généreuse, ne saurait juger de mes sentiments, en lutte entre l’inclination et le devoir. Cependant, malgré mon désir d’être à Londres, je répondis docilement à mes bienfaiteurs que j’irais dans le vaisseau et ne les quitterais point ; et, dès ce jour, je fus inscrit à bord comme matelot valide, pour trente-six shillings par mois, outre ce que je pouvais gagner en menus profits. Mon intention était de faire un voyage ou deux, uniquement pour plaire à ces honorés patrons ; mais je décidai que l’année suivante, s’il plaisait à Dieu, je reverrais la vieille Angleterre et surprendrais mon ancien maître, le capitaine Pascal, qui était à toute heure dans mon esprit ; car je l’aimais toujours, malgré la manière dont il m’avait traité, et je me plaisais à imaginer ce qu’il dirait en voyant ce que le Seigneur avait fait pour moi en si peu de temps, au lieu d’être, comme il pouvait peut-être le supposer, sous le joug cruel de quelque planteur. C’est avec ces sortes de rêveries que je m’entretenais souvent, abrégeant ainsi le temps jusqu’à mon retour ; et maintenant, me retrouvant comme dans mon état africain libre originel, j’embarquai à bord du Nancy, après avoir préparé toutes choses pour notre voyage. Dans cette sérénité, nous mîmes les voiles pour Saint-Eustache ; et, la mer étant belle et le temps calme, nous y arrivâmes bientôt : après avoir embarqué notre cargaison, nous prîmes la direction de Savannah en Géorgie, en août 1766. Pendant que nous étions là, comme à l’accoutumée, je remontais les rivières en barque pour chercher la cargaison ; et, dans l’exercice de cette tâche, j’ai été fréquemment assailli par des alligators, qui étaient très nombreux sur cette côte, et j’en ai abattu plusieurs alors qu’ils étaient sur le point de monter dans nos embarcations ; ce que nous avons parfois empêché avec grande peine, non sans en éprouver une vive frayeur. J’en ai vu un jeune vendu vivant en Géorgie pour six pence. Durant notre séjour en ce lieu, un soir, un esclave appartenant à M. Read, un marchand de Savannah, s’approcha de notre vaisseau et commença à me maltraiter. Je l’implorai, avec toute la patience dont j’étais capable, de cesser, sachant qu’il n’y avait ici que peu ou point de lois pour un nègre libre ; mais l’individu, au lieu de suivre mon conseil, persévéra dans ses insultes et alla jusqu’à me frapper. À cela, je perdis tout sang-froid, je me jetai sur lui et le rouai de coups. Le lendemain matin, son maître vint à notre vaisseau alors que nous étions à quai, et exigea que je descende à terre afin de me faire fouetter à travers toute la ville pour avoir battu son nègre esclave. Je lui dis qu’il m’avait insulté et qu’il avait provoqué l’altercation en me frappant le premier. J’avais également raconté toute l’affaire à mon capitaine ce matin-là, et je souhaitais qu’il m’accompagnât chez M. Read pour prévenir de fâcheuses conséquences ; mais il me répondit que cela n’avait aucune importance, que si M. Read disait quoi que ce soit, il arrangerait les choses, et il me demanda d’aller travailler, ce que je fis. Le capitaine étant à bord quand M. Read arriva, il lui dit que j’étais un homme libre ; et lorsque M. Read le somma de me livrer, il répondit qu’il ne savait rien de cette affaire. J’en fus stupéfait et effrayé, et je pensai qu’il valait mieux rester là où j’étais plutôt que de descendre à terre et d’être fouetté dans toute la ville, sans juge ni jury. Je refusai donc de bouger ; et M. Read s’en alla en jurant qu’il amènerait tous les connétables de la ville, car il me sortirait du vaisseau. Une fois parti, je craignis que sa menace ne devînt, à mon grand dam, une réalité ; et cette crainte fut confirmée, tant par les nombreux exemples que j’avais vus du traitement réservé aux nègres libres, que par un fait dont j’avais eu connaissance ici peu de temps auparavant. Il y avait un Noir libre, un charpentier, que je connaissais, qui, pour avoir demandé à un monsieur pour qui il travaillait l’argent qu’il avait gagné, fut mis en prison ; et, par la suite, cet homme opprimé fut renvoyé de Géorgie sous la fausse accusation d’avoir eu l’intention de mettre le feu à la maison du monsieur et de s’enfuir avec ses esclaves. J’étais donc très embarrassé et craignais fort une flagellation, au bas mot. Je redoutais, par-dessus tout, la pensée d’être lacéré, n’ayant jamais, de ma vie, porté les marques d’une telle violence. À cet instant, une rage s’empara de mon âme et, pendant un court moment, je décidai de résister au premier homme qui tenterait de poser des mains violentes sur moi ou de me traiter indignement sans jugement ; car je préférerais mourir en homme libre plutôt que de me laisser fouetter par des mains de malfrats, et de voir mon sang couler comme celui d’un esclave. Le capitaine et d’autres, plus prudents, me conseillèrent de me hâter et de me cacher ; ils disaient que M. Read était un homme très vindicatif et qu’il ne tarderait pas à revenir à bord avec des connétables pour me saisir. Au début, je refusai ce conseil, déterminé à ne pas céder un pouce de terrain ; mais, sous les instances pressantes du capitaine et de M. Dixon, chez qui il logeait, je me rendis à la demeure de M. Dixon, qui se trouvait un peu à l’extérieur de la ville, dans un lieu appelé Yea-ma-chra. Je venais à peine de partir que M. Read, avec les connétables, arriva pour me chercher et fouilla le vaisseau ; mais, ne m’y trouvant pas, il jura de m’avoir mort ou vif. Je restai caché pendant environ cinq jours ; toutefois, la bonne réputation que mon capitaine m’avait toujours faite, ainsi que celle de quelques autres messieurs qui me connaissaient, me procura des soutiens. Finalement, certains d’entre eux dirent à mon capitaine qu’il ne me traitait pas comme il convenait en me laissant ainsi exploiter, et qu’ils veilleraient à ce que justice me soit faite et me trouveraient une place sur un autre vaisseau. Là-dessus, mon capitaine se rendit immédiatement chez M. Read et lui dit que, depuis que je m’étais absenté du vaisseau, son travail avait été négligé, qu’il ne pouvait poursuivre le chargement, lui-même et le second étant souffrants ; et que, comme j’avais dirigé les opérations à bord pour eux, mon absence devait retarder son voyage et, par conséquent, nuire à l’armateur ; il le supplia donc de me pardonner, ajoutant qu’il n’avait jamais eu la moindre plainte à formuler à mon sujet durant les nombreuses années que j’avais passées à son service. Après des supplications répétées, M. Read dit que je pouvais aller au diable et qu’il ne se mêlerait plus de moi ; sur quoi, le capitaine vint immédiatement me trouver à mon logement et, me racontant combien les choses s’étaient bien passées, il me demanda de retourner à bord. Quelques-uns de mes autres amis lui demandèrent alors s’il avait obtenu le mandat du connétable ; le capitaine répondit que non. Sur ce, ils me conseillèrent de rester dans la maison, disant qu’ils me feraient embarquer sur un autre navire avant la soirée. Quand le capitaine apprit cela, il manqua de perdre l’esprit. Il partit immédiatement pour obtenir le mandat et, après avoir déployé tous les efforts en son pouvoir, il finit par l’obtenir de ceux qui me traquaient ; mais ce fut à moi de payer tous les frais. Après avoir remercié tous mes amis pour leur sollicitude, je retournai à bord reprendre mon travail, dont j’avais toujours en abondance. Nous étions pressés de terminer notre chargement et devions transporter vingt têtes de bétail avec nous aux Antilles, où elles constituent une marchandise très profitable. Afin de m’encourager au travail et de compenser le temps que j’avais perdu, mon capitaine me promit le privilège d’emmener deux bouvillons à moi ; cela me fit travailler avec une ardeur redoublée. Aussitôt que j’eus chargé le navire, tâche durant laquelle je dus remplir les fonctions de second en plus de mon propre travail, et que les bouvillons furent sur le point d’être embarqués, je demandai au capitaine la permission d’apporter les miens, conformément à sa promesse ; mais, à ma grande surprise, il me dit qu’il n’y avait plus de place pour eux. Je lui demandai alors de m’en laisser prendre un seul ; mais il refusa. Je fus assez mortifié par ce traitement et lui dis que je ne m’attendais pas à ce qu’il cherchât ainsi à m’imposer ; et que je ne pouvais avoir bonne opinion d’un homme qui manquait à ce point à sa parole. Là-dessus, nous eûmes quelques désaccords, et je lui fis entendre que j’avais l’intention de quitter le navire. À cela, il parut fort abattu ; et notre second, qui avait été très souffrant et dont les devoirs m’étaient depuis longtemps dévolus, lui conseilla de me persuader de rester : en conséquence de quoi, il me parla très aimablement, faisant maintes belles promesses, me disant que, le second étant si malade, il ne pouvait se passer de moi, et que, la sécurité du vaisseau et de la cargaison dépendant grandement de mon labeur, il espérait que je ne serais pas offensé par ce qui s’était passé entre nous ; il jura qu’il réparerait tout à notre arrivée aux Antilles ; je consentis donc à trimer comme par le passé. Peu après, alors que les bouvillons étaient en train d’être embarqués, l’un d’eux chargea le capitaine et lui donna un coup de tête si furieux dans la poitrine qu’il ne se remit jamais du choc. Afin de me dédommager un peu de son traitement au sujet des bouvillons, le capitaine insista vivement pour que j’emporte des dindes et d’autres volailles avec moi, me donnant la liberté d’en prendre autant que je pourrais en loger ; mais je lui dis qu’il savait très bien que je n’avais jamais transporté de dindes auparavant, car j’avais toujours pensé que ces oiseaux étaient trop fragiles pour traverser les mers. Toutefois, il continua à me presser d’en acheter pour une fois ; et, ce qui fut très surprenant, plus j’étais contre, plus il insistait pour que je les prenne, allant jusqu’à me garantir contre toute perte, et je fus convaincu de les prendre ; mais je trouvai cela fort étrange, car il n’avait jamais agi ainsi avec moi. Cela, et l’incapacité d’utiliser mon papier-monnaie autrement, m’incita finalement à en prendre quatre douzaines. Cependant, j’étais si mécontent de ces dindes que je résolus de ne plus faire de voyages dans ces parages, ni avec ce capitaine ; et je craignais fort que mon voyage en tant qu’homme libre ne fût le pire que j’aie jamais fait. Nous mîmes les voiles pour Montserrat. Le capitaine et le second se plaignaient tous deux de maladie au moment de notre départ, et, à mesure que nous avancions, leur état empirait. C’était vers novembre, et nous n’étions pas en mer depuis longtemps que nous commençâmes à rencontrer de forts vents du nord et une mer agitée ; en sept ou huit jours, la quasi-totalité des bouvillons fut sur le point de se noyer, et quatre ou cinq moururent. Notre vaisseau, qui n’était pas étanche à l’origine, l’était bien moins encore ; et, bien que nous ne fussions que neuf en tout, dont cinq matelots et moi-même, nous étions obligés de nous occuper des pompes toutes les demi-heures ou trois quarts d’heure. Le capitaine et le second montaient sur le pont aussi souvent qu’ils le pouvaient, ce qui était désormais rare ; car ils déclinaient si vite qu’ils ne furent pas en état de faire des observations plus de quatre ou cinq fois durant tout le voyage. Tout le soin du navire reposait donc sur moi, et je fus contraint de le diriger selon mon expérience passée, n’étant pas capable de calculer une route. Le capitaine regrettait amèrement de ne pas m’avoir appris la navigation et protesta que, s’il recouvrait la santé, il ne manquerait pas de le faire ; mais en dix-sept jours environ, sa maladie s’aggrava tant qu’il fut contraint de garder le lit, tout en restant lucide jusqu’à la fin, ayant constamment à cœur les intérêts de l’armateur ; car cet homme juste et bienveillant semblait toujours fort préoccupé par le bien-être de ce qui lui était confié. Quand ce cher ami sentit les symptômes de la mort approcher, il m’appela par mon nom ; et, quand je fus auprès de lui, il me demanda (avec son dernier souffle ou presque) si jamais il m’avait fait du tort. « À Dieu ne plaise que je le pense, répondis-je, je serais alors le plus ingrat des misérables envers le meilleur... » de douleur à son chevet, il expira sans dire un mot de plus ; et le lendemain, nous confiâmes son corps aux profondeurs. Tout le monde à bord aimait cet homme et regrettait sa mort ; mais j’en fus excessivement affecté, et je découvris que je ne connaissais pas, avant qu’il ne soit parti, la force de l’attachement que j’avais pour lui. En vérité, j’avais toutes les raisons du monde de lui être attaché ; car, en plus d’être en général doux, affable, généreux, fidèle, bienveillant et juste, il fut pour moi un ami et un père ; et, s’il avait plu à la Providence qu’il mourût cinq mois plus tôt, je crois vraiment que je n’aurais pas obtenu ma liberté comme je l’ai fait ; et il n’est pas improbable que je n’eusse pu l’obtenir à aucun prix par la suite. Le capitaine étant mort, le second monta sur le pont et fit les observations qu’il put, mais en vain. En quelques jours de plus, les quelques bouvillons qui restaient furent trouvés morts ; mais les dindes, bien que sur le pont, exposées à tant d’humidité et de mauvais temps, se portèrent bien, et je réalisai par la suite près de trois cents pour cent de bénéfice à leur vente ; si bien qu’en fin de compte, ce fut une heureuse circonstance que je n’eusse pas acheté les bouvillons que j’avais prévus, car ils auraient péri avec les autres ; et je ne pus m’empêcher de voir dans ce fait, par ailleurs insignifiant, une providence particulière de Dieu, et je lui en fus reconnaissant. Le soin du navire occupait tout mon temps et absorbait toute mon attention. Comme nous étions sortis des vents variables, je pensai ne pas être trop embarrassé pour atteindre les îles. J’étais persuadé de faire route droit sur Antigua, que je souhaitais atteindre en priorité, comme étant la plus proche ; et, en neuf ou dix jours, nous atteignîmes cette île, à notre grande joie ; et le lendemain, nous arrivâmes sains et saufs à Montserrat. Beaucoup furent surpris d’apprendre que j’avais conduit le sloop jusqu’au port, et j’obtins là un nouveau nom, et fus appelé Capitaine. Cela me flatta grandement, et il fut fort plaisant à ma vanité d’être ainsi qualifié d’un titre aussi élevé que celui que pouvait posséder tout homme libre en ce lieu. Lorsque la mort du capitaine fut connue, elle fut fort regrettée de tous ceux qui l’avaient connu ; car c’était un homme universellement respecté. En même temps, le capitaine noir ne perdit aucune renommée ; car le succès que j’avais rencontré accrut l’affection de mes amis dans une mesure non négligeable.

CHAPITRE VIII.

L’auteur, pour obliger M. King, s’embarque une fois de plus pour la Géorgie sur l’un de ses vaisseaux — Un nouveau capitaine est nommé — Ils mettent les voiles et suivent une nouvelle route — Trois rêves remarquables — Le vaisseau fait naufrage sur le banc des Bahamas, mais l’équipage est sauvé, principalement grâce à l’auteur — Il part de l’île avec le capitaine, dans une petite barque, en quête d’un navire — Leur détresse — Rencontre avec un naufrageur — Ils font voile pour Providence — Ils sont à nouveau rattrapés par une terrible tempête et manquent tous de périr — Arrivée à New Providence — L’auteur, après quelque temps, part de là pour la Géorgie — Rencontre une autre tempête et est contraint de faire demi-tour pour radouber — Arrive en Géorgie — Rencontre de nouvelles vexations — Deux hommes blancs tentent de l’enlever — Il officie comme pasteur lors d’une cérémonie funéraire — Fait ses adieux à la Géorgie et met les voiles pour la Martinique.

Comme j’avais maintenant, par la mort de mon capitaine, perdu mon grand bienfaiteur et ami, j’avais peu d’incitations à rester plus longtemps aux Antilles, si ce n’est ma gratitude envers M. King, dont je pensais m’être fort bien acquitté en ramenant son vaisseau sain et sauf et en livrant sa cargaison à sa satisfaction. Je commençai à songer à quitter cette partie du monde, dont j’étais las depuis longtemps, et à retourner en Angleterre, où mon cœur avait toujours été ; mais M. King insistait toujours beaucoup pour que je reste sur son navire ; et il avait tant fait pour moi que je me trouvai incapable de refuser ses requêtes, et je consentis à faire un autre voyage en Géorgie, le second, à cause de son mauvais état de santé, étant tout à fait inutile sur le vaisseau. En conséquence, un nouveau capitaine fut nommé, dont le nom était William Phillips, une vieille connaissance ; et, après avoir radoubé notre vaisseau et embarqué plusieurs esclaves, nous mîmes les voiles pour Saint-Eustache, où nous ne restâmes que quelques jours ; et le 30 janvier 1767, nous prîmes la direction de la Géorgie. Notre nouveau capitaine se vantait étrangement de son habileté à naviguer et à conduire un navire ; et, en conséquence, il suivit une nouvelle route, plusieurs degrés plus à l’ouest que ce que nous avions fait auparavant ; cela me parut très extraordinaire.

Le quatre février, peu après que nous eûmes pris notre nouveau cap, je rêvai que le navire faisait naufrage au milieu des déferlantes et des rochers, et que j’étais l’instrument du salut de chacun des passagers ; la nuit suivante, je fis exactement le même rêve. Ces songes ne firent cependant aucune impression sur mon esprit ; et, le lendemain soir, étant à mon quart de repos, je pompais le navire peu après huit heures, juste avant de quitter le pont, comme c’est la coutume ; et, fatigué par la besogne de la journée, et las de la pompe (car nous faisions beaucoup d’eau), je commençai à exprimer mon impatience et proférai avec un juron : « Que le fond du navire crève au diable. » Mais ma conscience me frappa aussitôt pour cette expression. Lorsque je quittai le pont, je me couchai et j’étais à peine endormi que je fis de nouveau le même rêve au sujet du navire que j’avais fait les deux nuits précédentes. À minuit, le quart fut changé ; et, comme j’avais toujours la charge du quart du capitaine, je montai alors sur le pont. À une heure et demie du matin, l’homme à la barre vit quelque chose sous le vent contre lequel la mer se brisait, et il m’appela immédiatement pour me dire qu’il s’agissait d’un grampus, et me demanda de regarder. Je me levai donc et l’observai pendant quelque temps ; mais, lorsque je vis la mer s’y briser encore et encore, je dis que ce n’était pas un poisson, mais un rocher. En étant bientôt certain, je descendis voir le capitaine et, avec quelque confusion, je lui fis part du danger dans lequel nous étions et le priai de monter sur le pont immédiatement. Il répondit que c’était très bien, et je remontai. Dès que je fus sur le pont, le vent, qui avait été assez fort, étant tombé un peu, le vaisseau commença à être entraîné de côté vers le rocher par le courant. Le capitaine ne paraissait toujours pas. Je retournai donc le voir et lui dis que le navire était désormais proche d’un grand rocher, et le priai de monter en toute hâte. Il dit qu’il le ferait, et je retournai sur le pont. Lorsque je fus de nouveau sur le pont, je vis que nous n’étions pas à plus d’un coup de pistolet du rocher, et j’entendis le bruit des brisants tout autour de nous. J’en fus extrêmement alarmé ; et le capitaine n’étant toujours pas venu sur le pont, je perdis toute patience ; et, devenant fort furieux, je redescendis vers lui et lui demandai pourquoi il ne montait pas, et ce qu’il pouvait bien vouloir dire par tout cela ? « Les brisants », dis-je, « sont autour de nous, et le navire est presque sur le rocher. » Sur ce, il vint sur le pont avec moi, et nous essayâmes de virer de bord et de tirer le navire du courant, mais tout fut inutile, le vent étant très faible. Nous appelâmes alors tout l’équipage immédiatement ; et après un moment nous hissâmes une extrémité d’un câble et l’attachâmes à l’ancre. À ce moment-là, l’écume bouillonnait autour de nous et faisait un bruit effroyable sur les brisants, et au moment même où nous lâchâmes l’ancre, le navire heurta les rochers. Une houle succédait désormais à une autre, comme si une vague appelait sa compagne : le grondement des lames augmenta, et, d’un seul soulèvement de la houle, le sloop fut percé et transpercé parmi les rochers ! En un instant, une scène d’horreur se présenta à mon esprit, telle que je n’en avais jamais conçue ou vécue auparavant. Tous mes péchés se dressèrent devant moi ; et, surtout, je pensai que Dieu avait déversé sa vengeance funeste sur ma tête coupable pour avoir maudit le navire dont dépendait ma vie. Mes forces m’abandonnèrent alors, et je m’attendais à chaque instant à aller par le fond : je résolus, si je devais être sauvé, de ne plus jamais jurer. Et au milieu de ma détresse, tandis que les affreuses déferlantes se fracassaient avec une fureur incessante parmi les rochers, je me souvins du Seigneur, bien que craignant de ne pas mériter son pardon, et je pensai que, comme il m’avait souvent délivré, il pourrait encore le faire ; et, me remémorant les nombreuses miséricordes qu’il m’avait témoignées par le passé, cela me donna un petit espoir qu’il pourrait encore m’aider. Je commençai alors à songer à la manière dont nous pourrions être sauvés ; et je crois qu’aucun esprit ne fut jamais comme le mien, si rempli d’inventions et confus de projets, bien que je ne susse pas comment échapper à la mort. Le capitaine ordonna immédiatement de clouer les panneaux de cale sur les esclaves dans la soute, où ils étaient plus de vingt, et qui tous auraient inévitablement péri s’il avait été obéi. Lorsqu’il demanda à l’homme de clouer les panneaux, je pensai que mon péché en était la cause, et que Dieu me chargerait du sang de ces gens. Cette pensée se précipita sur mon esprit à cet instant avec une telle violence qu’elle m’accabla tout à fait, et je m’évanouis. Je repris connaissance juste au moment où les hommes s’apprêtaient à clouer les panneaux ; m’en apercevant, je leur demandai d’arrêter. Le capitaine dit alors que cela devait être fait : je lui demandai pourquoi ? Il répondit que chacun essaierait de monter dans la chaloupe, qui n’était que petite, et qu’ainsi nous serions noyés ; car elle n’en aurait pas porté plus de dix au grand maximum. Je ne pus plus contenir mon émotion, et je lui dis qu’il méritait la noyade pour ne pas savoir naviguer le navire ; et je crois que les hommes l’auraient jeté par-dessus bord si je leur en avais donné le moindre signe. Cependant, les panneaux ne furent pas cloués ; et comme aucun de nous ne pouvait quitter le navire à cause de l’obscurité, et que nous ne savions pas où aller, et étions convaincus par ailleurs que la chaloupe ne pourrait survivre aux déferlantes, nous dîmes tous que nous resterions sur la partie sèche du navire et nous en remettrions à Dieu jusqu’à ce que le jour parût, où nous saurions mieux quoi faire.

Je conseillai alors de préparer la chaloupe pour le matin, et certains d’entre nous commencèrent à s’y atteler ; mais d’autres abandonnèrent tout souci du navire et d’eux-mêmes, et se mirent à boire. Notre chaloupe avait un morceau de son fond arraché sur près de deux pieds de long, et nous n’avions aucun matériau pour la réparer ; cependant, la nécessité étant mère de l’invention, je pris du cuir de pompe et le clouai sur la partie brisée, et le recouvris de graisse de suif. Et, ainsi préparés, avec la plus grande anxiété d’esprit, nous attendîmes le jour, et trouvâmes chaque minute longue comme une heure jusqu’à ce qu’il apparût. Enfin, il salua nos yeux languissants, et une Providence bienveillante accompagna son approche de ce qui fut pour nous un grand réconfort ; car la houle terrible commença à retomber ; et la chose suivante que nous découvrîmes pour soulever nos esprits abattus fut une petite clé ou île, à environ cinq ou six milles ; mais une barrière se présenta bientôt ; car il n’y avait pas assez d’eau pour que notre chaloupe pût franchir les récifs, et cela nous plongea de nouveau dans une triste consternation ; mais il n’y avait pas d’alternative, nous étions donc obligés de ne mettre que peu de monde dans la chaloupe à la fois ; et, ce qui est pire encore, nous étions fréquemment dans la nécessité de sortir tous pour la traîner et la soulever par-dessus les récifs. Cela nous coûta beaucoup de labeur et de fatigue ; et, ce qui était encore plus pénible, nous ne pouvions éviter d’avoir les jambes coupées et fort déchirées par les rochers. Il n’y avait que quatre personnes qui voulussent travailler aux rames avec moi ; ils consistaient en trois hommes noirs et un matelot créole hollandais ; et, bien que nous fissions cinq allers-retours avec la chaloupe ce jour-là, nous n’eûmes personne d’autre pour nous aider. Mais, si nous n’avions pas travaillé de cette manière, je crois vraiment que les gens n’auraient pu être sauvés ; car aucun des hommes blancs ne fit quoi que ce soit pour préserver sa vie ; et en vérité ils furent bientôt si ivres qu’ils en étaient incapables, et restaient allongés sur le pont comme des pourceaux, de sorte que nous fûmes finalement obligés de les soulever dans la chaloupe et de les transporter à terre par la force. Ce manque d’assistance rendit notre labeur intolérablement sévère ; à tel point qu’à force de mettre pied à terre si souvent ce jour-là, la peau de mes mains fut entièrement arrachée.

Cependant, nous continuâmes tout le jour à peiner et à forcer nos efforts, jusqu’à ce que nous eussions amené tout le monde sain et sauf à terre ; de sorte que sur trente-deux personnes, nous n’en perdîmes pas une seule. Mon rêve me revint alors à l’esprit avec toute sa force ; il s’était accompli en chaque point ; car notre danger était le même que celui dont j’avais rêvé : et je ne pouvais m’empêcher de me considérer comme le principal instrument de notre délivrance ; car, en raison de l’ivresse de certains de nos gens, le reste d’entre nous fut obligé de doubler d’efforts ; et il fut heureux que nous l’ayons fait, car très peu de temps après, la pièce de cuir sur la chaloupe aurait été usée, et elle n’aurait plus été en état de servir. Situés comme nous l’étions, qui aurait pu croire que des hommes fussent si insouciants du danger dans lequel ils se trouvaient ? Car, si le vent n’avait fait qu’accroître la houle telle qu’elle était lorsque le navire a frappé, nous aurions dû faire nos adieux définitifs à tout espoir de délivrance ; et bien que j’aie averti les gens qui buvaient et les aie suppliés de saisir le moment de la délivrance, ils persistèrent néanmoins, comme s’ils ne possédaient pas la moindre étincelle de raison. Je ne pouvais m’empêcher de penser que, si l’un de ces gens avait été perdu, Dieu m’en aurait chargé la vie, ce qui fut peut-être l’une des causes de mon labeur si acharné pour leur préservation, et en vérité chacun d’eux sembla par la suite si conscient du service que je leur avais rendu ; et pendant que nous étions sur la clé, j’étais une sorte de chef parmi eux. J’apportai quelques limes, oranges et citrons à terre ; et, trouvant que le sol était bon là où nous étions, j’en plantai plusieurs en signe pour quiconque pourrait faire naufrage par la suite. Cette clé, comme nous le découvrîmes plus tard, était l’une des îles des Bahamas, qui consistent en un amas de grandes îles, avec des plus petites ou clés, comme on les appelle, parsemées parmi elles. Elle faisait environ un mille de circonférence, avec une plage de sable blanc s’étendant régulièrement le long de celle-ci. Sur la partie où nous tentâmes d’abord d’atterrir se tenaient de très grands oiseaux, appelés flamants : ceux-ci, à cause du reflet du soleil, nous apparaissaient à une petite distance comme aussi grands que des hommes ; et, lorsqu’ils marchaient d’avant en arrière, nous ne pouvions concevoir ce qu’ils étaient : notre capitaine jura que c’étaient des cannibales. Cela créa une grande panique parmi nous ; et nous tint conseil sur la manière d’agir. Le capitaine voulait aller sur une clé qui était en vue, mais très éloignée ; mais j’étais contre, car en faisant cela nous ne serions pas en mesure de sauver tout le monde ; « Et donc », dis-je, « allons à terre ici, et peut-être que ces cannibales prendront l’eau. » En conséquence, nous dirigeâmes vers eux ; et quand nous les approchâmes, à notre très grande joie et non moindre étonnement, ils s’en allèrent l’un après l’autre très délibérément ; et finalement ils prirent leur envol et nous soulagèrent entièrement de nos craintes. Autour de la clé, il y avait des tortues et plusieurs sortes de poissons en telle abondance que nous les attrapions sans appât, ce qui fut un grand soulagement après les provisions salées à bord. Il y avait aussi un grand rocher sur la plage, d’environ dix pieds de haut, qui avait la forme d’un bol à punch au sommet ; nous ne pouvions nous empêcher de penser que la Providence l’avait ordonné pour nous fournir de l’eau de pluie ; et il était assez singulier que, si nous ne prenions pas l’eau quand il pleuvait, quelque temps après elle tournait aussi salée que l’eau de mer.

Notre premier souci, après nous être rafraîchis, fut de nous fabriquer des tentes pour nous loger, ce que nous fîmes du mieux que nous pûmes avec quelques voiles que nous avions apportées du navire. Nous commençâmes alors à penser à la manière dont nous pourrions quitter cet endroit, qui était tout à fait inhabité ; et nous résolûmes de réparer notre chaloupe, qui était fort fracassée, et de prendre la mer à la recherche d’un navire ou de quelque île habitée. Cela nous prit cependant onze jours avant de pouvoir préparer la chaloupe pour la mer de la manière que nous voulions, avec une voile et d’autres nécessités. Lorsque nous eûmes préparé toutes choses, le capitaine voulut que je reste à terre pendant qu’il irait en mer à la recherche d’un navire pour emmener tout le monde hors de la clé ; mais je refusai ; et le capitaine et moi-même, avec cinq autres, partîmes dans la chaloupe vers New Providence. Nous n’avions pas plus de deux charges de mousquet de poudre à canon avec nous au cas où quelque chose arriverait ; et notre stock de provisions consistait en trois gallons de rhum, quatre d’eau, un peu de bœuf salé, quelques biscuits ; et c’est de cette manière que nous prîmes la mer.

Le deuxième jour de notre voyage, nous arrivâmes à une île appelée Obbico, la plus grande des îles Bahamas. Nous avions grand besoin d’eau ; car à ce moment-là notre eau était épuisée, et nous étions extrêmement fatigués d’avoir ramé deux jours sous la chaleur du soleil ; et la soirée étant avancée, nous halâmes la chaloupe à terre pour essayer de trouver de l’eau et rester pendant la nuit : quand nous arrivâmes à terre, nous cherchâmes de l’eau, mais n’en trouvâmes point. Lorsqu’il fit sombre, nous fîmes un feu autour de nous par peur des bêtes sauvages, car l’endroit était un bois très épais, et nous prîmes des tours de garde. Dans cette situation, nous trouvâmes fort peu de repos, et attendîmes avec impatience le matin. Dès que la lumière apparut, nous repartîmes avec notre chaloupe, dans l’espoir de trouver de l’aide durant la journée. Nous étions désormais fort abattus et affaiblis par le remorquage de la chaloupe ; car notre voile ne nous était d’aucun usage, et nous étions presque affamés par manque d’eau douce à boire. Nous n’avions plus rien à manger que du bœuf salé, et nous ne pouvions l’utiliser sans eau. Dans cette situation, nous peinâmes toute la journée en vue de l’île, qui était très longue ; le soir, ne voyant aucun secours, nous revînmes à terre et attachâmes notre chaloupe. Nous allâmes alors chercher de l’eau douce, étant tout à fait défaillants par manque de celle-ci ; et nous creusâmes et cherchâmes tout le reste de la soirée, mais ne pûmes trouver une seule goutte, de sorte que notre abattement devint excessif à ce stade, et notre terreur si grande que nous n’attendions rien d’autre que la mort pour nous délivrer. Nous ne pouvions toucher à notre bœuf, qui était salé comme de la saumure, sans eau douce ; et nous étions dans la plus grande terreur par l’appréhension des bêtes sauvages. Quand la nuit importune vint, nous agîmes comme la veille ; et le lendemain matin nous repartîmes de l’île dans l’espoir de voir quelque navire. De cette manière, nous peinâmes du mieux que nous pûmes jusqu’à quatre heures, pendant lesquelles nous passâmes plusieurs clés, mais ne pûmes rencontrer de navire ; et, toujours affamés par la soif, nous débarquâmes sur l’une de ces clés encore dans l’espoir de trouver un peu d’eau. Ici nous trouvâmes quelques feuilles avec quelques gouttes d’eau dedans, que nous léchâmes avec beaucoup d’empressement ; nous creusâmes ensuite à plusieurs endroits, mais sans succès. Alors que nous creusions des trous à la recherche d’eau, il en sortit une matière très épaisse et noire ; mais aucun de nous ne put y toucher, excepté le pauvre Créole hollandais, qui en but plus d’un quart avec autant d’empressement que si cela avait été du vin. Nous essayâmes d’attraper du poisson, mais ne pûmes ; et nous commençâmes alors à nous plaindre de notre sort et à nous abandonner au désespoir ; quand, au milieu de nos murmures, le capitaine s’écria tout à coup : « Une voile ! une voile ! une voile ! » Ce son réjouissant fut comme un sursis pour un condamné, et nous nous tournâmes tous instantanément pour regarder ; mais après un moment, certains d’entre nous commencèrent à craindre que ce ne fût pas une voile. Cependant, à tout hasard, nous embarquâmes et dirigeâmes après elle ; et, en une demi-heure, à notre joie indicible, nous vîmes clairement que c’était un navire. À cela, nos esprits abattus se ranimèrent, et nous nous dirigeâmes vers lui avec toute la vitesse imaginable. Quand nous arrivâmes près de lui, nous trouvâmes que c’était un petit sloop, de la taille d’un chaland de Gravesend, et tout à fait rempli de gens ; une circonstance dont nous ne pouvions comprendre la signification. Notre capitaine, qui était gallois, jura que c’étaient des pirates, et qu’ils nous tueraient. Je dis, advienne que pourra, nous devons monter à bord si nous devons en mourir ; et, s’ils ne nous recevaient pas gentiment, nous devons nous opposer à eux du mieux que nous pourrons ; car il n’y avait pas d’alternative entre leur dépérissement et le nôtre. Ce conseil fut immédiatement suivi ; et je crois vraiment que le capitaine, moi-même et le Hollandais aurions alors affronté vingt hommes. Nous avions deux coutelas et un mousquet, que j’avais apportés dans la chaloupe ; et, dans cette situation, nous ramâmes le long du bord et montâmes immédiatement à bord. Je crois qu’il y avait environ quarante hommes à bord ; mais quelle fut notre surprise, dès que nous montâmes à bord, de trouver que la majeure partie d’entre eux étaient dans la même situation que nous !

Ils appartenaient à une goélette baleinière qui avait fait naufrage deux jours avant nous à environ neuf milles au nord de notre vaisseau. Lorsqu’elle fit naufrage, certains d’entre eux prirent leurs chaloupes et laissèrent une partie de leurs gens et de leurs biens sur une clé, de la même manière que nous l’avions fait ; et allaient, comme nous, à New Providence à la recherche d’un navire, lorsqu’ils rencontrèrent ce petit sloop, appelé un « wrecker » ; leur emploi dans ces mers étant de s’occuper des épaves. Ils allaient alors prendre le reste des gens appartenant à la goélette ; pour quoi le « wrecker » devait avoir tout ce qui appartenait au vaisseau, et également l’aide de leurs gens pour récupérer ce qu’ils pouvaient de celui-ci, et devaient ensuite transporter l’équipage à New Providence.

Nous dîmes aux gens du « wrecker » l’état de notre vaisseau, et nous passâmes le même accord avec eux que les gens de la goélette ; et, sur leur acquiescement, nous les suppliâmes d’aller directement à notre clé, parce que nos gens avaient besoin d’eau. Ils acceptèrent donc d’aller d’abord avec nous ; et en deux jours nous arrivâmes à la clé, à la joie inexprimable des gens que nous avions laissés derrière, car ils avaient été réduits à de grandes extrémités par manque d’eau en notre absence. Heureusement pour nous, le « wrecker » avait désormais plus de gens à bord qu’il ne pouvait en transporter ou en nourrir pour une durée modérée ; ils engagèrent donc les gens de la goélette pour travailler sur notre épave, nous leur laissâmes notre chaloupe et embarquâmes pour New Providence.

Rien n’aurait pu être plus heureux que notre rencontre avec ce « wrecker », car New Providence était à une telle distance que nous n’aurions jamais pu l’atteindre dans notre embarcation. L’île d’Abaco était beaucoup plus longue que nous ne l’avions prévu ; et ce ne fut qu’après trois ou quatre jours de navigation que nous atteignîmes sains et saufs son extrémité, en direction de New Providence. À notre arrivée, nous fîmes provision d’eau et récoltâmes une bonne quantité de homards et d’autres crustacés, ce qui fut pour nous un grand soulagement, nos vivres et notre eau étant presque épuisés. Nous reprîmes ensuite notre voyage ; mais le lendemain de notre départ de l’île, tard dans la soirée, et alors que nous étions encore parmi les cayes des Bahamas, nous fûmes surpris par un violent coup de vent, si bien que nous dûmes couper le mât. Le navire fut tout près de sombrer ; il chassa sur ses ancres et heurta plusieurs fois les hauts-fonds. Là, nous nous attendions à chaque minute à le voir se briser, et chaque instant nous semblait être le dernier ; si bien que mon vieux capitaine, mon second maladif et inutile, ainsi que plusieurs autres, s’évanouirent ; et la mort nous guettait de toutes parts. Tous ceux qui juraient à bord se mirent alors à invoquer le Dieu du Ciel pour leur venir en aide : et, en vérité, au-delà de notre compréhension, il nous vint en aide et nous délivra de manière miraculeuse ! Au plus fort de notre détresse, le vent tomba pendant quelques minutes ; et, bien que la houle fût d’une hauteur indescriptible, deux hommes, d’habiles nageurs, tentèrent de se rendre à la bouée de l’ancre, que nous apercevions encore sur l’eau, à quelque distance, dans une petite pigue appartenant au « wrecker », qui n’était pas assez grande pour en transporter plus de deux. Elle se remplit d’eau à plusieurs reprises alors qu’ils tentaient d’y monter le long de notre navire ; ils ne voyaient, tout comme nous, que la mort devant eux ; mais ils dirent qu’ils préféraient mourir ainsi que de toute autre manière. Une bobine de corde très fine, munie d’une petite bouée, fut placée avec eux ; et, finalement, au péril de leur vie, ils réussirent à éloigner la pigue du navire ; et ces deux intrépides héros des eaux ramèrent pour leur survie vers la bouée de l’ancre. Nos yeux restèrent fixés sur eux tout ce temps, craignant à chaque minute que ce fût leur dernière ; et les prières de tous ceux qui avaient gardé leur bon sens furent adressées à Dieu, en leur nom, pour une prompte délivrance ; et pour la nôtre, qui dépendait d’eux ; et il nous entendit et nous exauça ! Ces deux hommes finirent par atteindre la bouée ; et, ayant amarré la pigue à celle-ci, ils attachèrent une extrémité de leur corde à la petite bouée qu’ils avaient dans la pigue et la laissèrent dériver vers le navire. Nous, à bord, observant cela, lançâmes des gaffes et des lignes de sonde lestées afin d’attraper la bouée : nous finîmes par l’attraper et y fixâmes un aussière au bout de la petite corde ; nous leur fîmes ensuite signe de tirer, ils ramenèrent l’aussière et l’attachèrent à la bouée : ce qui étant fait, nous halâmes pour nos vies ; et, par la miséricorde de Dieu, nous nous extirpâmes des hauts-fonds vers des eaux profondes, et la pigue rejoignit le navire sans encombre. Il est impossible à quiconque, hormis ceux qui ont enduré les mêmes épreuves, de concevoir la joie profonde que nous avons ressentie lors de cette seconde délivrance. Ceux dont la force et les sens avaient disparu reprirent leurs esprits, et furent alors aussi exaltés qu’ils avaient été abattus. Deux jours après, le vent cessa et l’eau devint calme. La pigue alla alors à terre, nous coupâmes quelques arbres ; et ayant retrouvé notre mât et l’ayant réparé, nous le ramenâmes à bord et le fixâmes. Aussitôt fait, nous levâmes l’ancre et repartîmes une fois de plus pour New Providence, que nous atteignîmes sains et saufs trois jours plus tard, après avoir passé plus de trois semaines dans une situation où nous n’espérions pas sauver nos vies. Les habitants furent très gentils avec nous ; et, lorsqu’ils apprirent notre situation, nous témoignèrent beaucoup d’hospitalité et d’amitié. Peu après, tous mes vieux compagnons d’infortune qui étaient libres nous quittèrent et prirent le chemin que leur inclinait leur désir. Un marchand, propriétaire d’un grand sloop, voyant notre état et sachant que nous voulions aller en Géorgie, dit à quatre d’entre nous que son navire s’y rendait ; et que, si nous travaillions à bord pour le charger, il nous offrirait le passage gratuitement. Comme nous ne pouvions obtenir aucun salaire et qu’il était très difficile de quitter cet endroit, nous fûmes obligés d’accepter sa proposition ; nous montâmes à bord et aidâmes à charger le sloop, bien que nous n’eussions que nos vivres pour seule compensation. Lorsqu’il fut entièrement chargé, il nous annonça qu’il allait d’abord à la Jamaïque, où nous devions aller si nous embarquions avec lui. Je refusai cependant ; mais mes compagnons, n’ayant aucun argent pour subvenir à leurs besoins, furent contraints par la nécessité d’accepter l’offre et de mettre le cap dans cette direction, bien qu’ils ne l’eussent point souhaité.

Nous restâmes à New Providence environ dix-sept ou dix-huit jours ; durant ce laps de temps, je rencontrai beaucoup d’amis qui m’encouragèrent à rester avec eux : mais je déclinai ; bien que, si mon cœur n’avait été fixé sur l’Angleterre, je serais resté, car j’aimais extrêmement cet endroit, et il y avait là des noirs libres très heureux, avec qui nous passions notre temps agréablement, au son mélodieux des cordes sous les citronniers et les orangers. Finalement, le capitaine Phillips loua un sloop pour le transporter, lui et certains des esclaves qu’il n’avait pu vendre, jusqu’en Géorgie ; et je convins de partir avec lui sur ce bâtiment, ayant désormais l’intention de faire mes adieux à cet endroit. Lorsque le navire fut prêt, nous embarquâmes tous ; et je pris congé de New Providence, non sans regret. Nous mîmes à la voile vers quatre heures du matin, avec un vent favorable, pour la Géorgie ; et vers onze heures le même matin, un coup de vent bref et soudain s’éleva, emportant la plupart de nos voiles ; et, comme nous étions encore parmi les cayes, en quelques minutes, il projeta le sloop contre les rochers. Heureusement pour nous, l’eau était profonde ; et la mer n’était pas si déchaînée pour que, après avoir peiné durement, étant nombreux, nous ne fussions sauvés par la miséricorde de Dieu ; et, en déployant nos plus grands efforts, nous réussîmes à dégager le navire. Le lendemain, nous retournâmes à Providence, où nous le fîmes rapidement réparer. Certains des hommes jurèrent que nous étions sous le coup de sortilèges jetés par quelqu’un à Montserrat ; d’autres qu’il y avait des sorcières et des magiciens parmi les pauvres esclaves sans défense ; et que nous n’arriverions jamais sains et saufs en Géorgie. Mais ces choses ne me dissuadèrent pas ; je dis : « Affrontons encore les vents et les mers, ne jurons pas, mais confions-nous en Dieu, et il nous délivrera. » Nous reprîmes donc la mer ; et, à force de travail acharné, nous arrivâmes sains et saufs en Géorgie en sept jours.

Après notre arrivée, nous remontâmes jusqu’à la ville de Savannah ; et le soir même, je me rendis au logement d’un ami, un homme noir nommé Mosa. Nous étions très heureux de nous retrouver ; et après le souper, nous eûmes une lumière jusqu’entre neuf et dix heures du soir. À cette heure-là, la garde ou patrouille passa ; et, discernant une lumière dans la maison, ils frappèrent à la porte : nous ouvrîmes ; ils entrèrent, s’assirent et burent du punch avec nous : ils me demandèrent aussi quelques citrons, car ils avaient appris que j’en avais, ce que je leur donnai volontiers. Peu après, ils me dirent que je devais aller au corps de garde avec eux : cela me surprit beaucoup, après notre amabilité à leur égard ; et je leur demandai pourquoi. Ils répondirent que tous les nègres qui avaient de la lumière chez eux après neuf heures devaient être mis en détention, et payer quelques dollars ou être fouettés. Certains de ces hommes savaient que j’étais un homme libre ; mais, comme l’homme de la maison n’était pas libre et avait son maître pour le protéger, ils ne prirent pas avec lui la même liberté qu’avec moi. Je leur dis que j’étais un homme libre, tout juste arrivé de Providence ; que nous ne faisions aucun bruit, que je n’étais pas un étranger en ces lieux, mais très bien connu : « De plus, dis-je, que ferez-vous de moi ? » « Cela, vous le verrez, répondirent-ils, mais vous devez venir au corps de garde avec nous. » Si leur intention était d’obtenir de l’argent de moi ou non, j’étais incapable de le dire ; mais je pensai immédiatement aux oranges et aux citrons de Santa Cruz : et voyant que rien ne les apaiserait, je les suivis au corps de garde, où je restai toute la nuit. Tôt le lendemain matin, ces brutes imposantes fouettèrent un homme et une femme noirs qu’ils détenaient, puis ils me dirent que je devais être fouetté aussi. Je demandai pourquoi ; et s’il n’y avait pas de loi pour les hommes libres ? Je leur dis que s’il y en avait une, je la ferais appliquer contre eux. Mais cela ne fit que les exaspérer davantage ; et instantanément, ils jurèrent qu’ils me traiteraient comme le docteur Perkins l’avait fait ; et ils allaient porter la main sur moi ; quand l’un d’eux, plus humain que les autres, dit que, étant un homme libre, ils ne pouvaient justifier de me dépouiller selon la loi. J’envoyai alors immédiatement chercher le docteur Brady, connu pour être un homme honnête et digne ; et à son arrivée pour m’assister, ils me laissèrent partir.

Ce ne fut pas le seul incident fâcheux que je rencontrai en ce lieu ; car, un jour, alors que j’étais un peu en dehors de la ville de Savannah, je fus accosté par deux hommes blancs qui avaient l’intention de jouer leurs tours habituels de kidnapping. Dès qu’ils m’eurent abordé, l’un dit à l’autre : « C’est justement le gars que nous cherchons, celui que tu as perdu », et l’autre jura immédiatement que j’étais bien cette personne. Sur ce, ils s’approchèrent de moi et s’apprêtèrent à me saisir ; mais je leur dis de rester tranquilles et de s’éloigner ; car j’avais vu ce genre de tours joués à d’autres noirs libres, et ils ne devaient pas penser pouvoir me faire la même chose. À cela, ils hésitèrent un peu, et l’un dit à l’autre : « Ça ne marchera pas », et l’autre répondit que je parlais un anglais trop châtié. Je répliquai que je le croyais aussi ; et j’avais avec moi un bâton vengeur à la hauteur de la situation ; et mes intentions étaient tout aussi fermes. Heureusement, il ne fut pas utilisé ; et après avoir discuté un peu de la sorte, les gredins me laissèrent. Je restai quelque temps à Savannah, essayant anxieusement de retourner à Montserrat pour revoir M. King, mon ancien maître, et ensuite faire mes adieux définitifs à cette partie du globe. Finalement, je trouvai un sloop appelé le Speedwell, commandé par le capitaine John Bunton, qui appartenait à la Grenade et était à destination de la Martinique, une île française, avec une cargaison de riz, et j’embarquai à son bord. Avant de quitter la Géorgie, une femme noire, dont un enfant venait de mourir, étant très attachée au service funéraire de l’église et ne pouvant trouver aucune personne blanche pour le célébrer, me sollicita à cette fin. Je lui dis que je n’étais pas prêtre ; et, de plus, que le service pour les morts n’affectait en rien l’âme. Cela ne la satisfit cependant pas ; elle insista encore très vivement : je me conformai donc à ses instances et consentis finalement à jouer le rôle de prêtre pour la première fois de ma vie. Comme elle était très respectée, il y eut une grande assemblée de blancs et de noirs à la tombe. J’assumai alors mon nouveau rôle et accomplis la cérémonie funéraire à la satisfaction de tous les présents ; après quoi je fis mes adieux à la Géorgie et mis le cap sur la Martinique.

CHAPITRE IX

L’auteur arrive à la Martinique — Rencontre de nouvelles difficultés — Arrive à Montserrat, où il prend congé de son ancien maître, et met les voiles pour l’Angleterre — Rencontre le capitaine Pascal — Apprend le cor de chasse — Se loue au docteur Irving, chez qui il apprend à dessaler l’eau de mer — Quitte le docteur, et fait un voyage en Turquie et au Portugal ; puis fait un voyage à la Grenade, et un autre à la Jamaïque — Retourne auprès du docteur, et ils embarquent ensemble pour un voyage au pôle Nord, avec l’honorable capitaine Phipps — Récit de ce voyage et des dangers que l’auteur a courus — Il retourne en Angleterre.

Je pris ainsi un congé définitif de la Géorgie ; car le traitement que j’y avais reçu m’avait rendu cet endroit très répugnant ; et lorsque je le quittai pour naviguer vers la Martinique, je résolus de ne plus jamais y revenir. Mon nouveau capitaine conduisit son navire plus sûrement que le précédent ; et, après une agréable traversée, nous arrivâmes sains et saufs au port prévu. Pendant mon séjour sur cette île, je me déplaçai beaucoup et la trouvai très plaisante : j’admirai particulièrement la ville de Saint-Pierre, qui est la principale de l’île, et bâtie davantage comme une ville européenne que toutes celles que j’avais vues dans les Antilles. En général, les esclaves y étaient mieux traités, avaient plus de jours de repos et avaient meilleure mine que ceux des îles anglaises. Après avoir réglé nos affaires ici, je demandai mon congé, ce qui était nécessaire ; car nous étions alors au mois de mai, et je désirais ardemment être à Montserrat pour faire mes adieux à M. King, et à tous mes autres amis, à temps pour mettre les voiles pour la vieille Angleterre avec la flotte de juillet. Mais, hélas ! j’avais placé une grande pierre d’achoppement sur mon chemin, par laquelle je faillis perdre mon passage pour l’Angleterre cette saison-là. J’avais prêté de l’argent à mon capitaine, dont j’avais maintenant besoin pour mener à bien mes intentions. Je le lui fis savoir ; mais lorsque je le réclamai, bien que j’insistasse sur la nécessité de mon cas, je ne reçus que tant d’esquives de sa part que je commençai à craindre de perdre mon argent, ne pouvant le recouvrer par la loi : car j’ai déjà mentionné que, dans toutes les Antilles, le témoignage d’aucun homme noir n’est admis, en aucune occasion, contre une personne blanche, et mon propre serment n’aurait donc été d’aucune utilité. Je fus donc obligé de rester avec lui jusqu’à ce qu’il fût disposé à me rendre mon dû. C’est ainsi que nous quittâmes la Martinique pour les Grenadines. Je pressai fréquemment le capitaine pour mon argent, en vain ; et, pour aggraver mon sort, à notre arrivée, le capitaine et ses armateurs se querellèrent ; ma situation devint donc chaque jour plus pénible : car, outre que nous autres à bord n’avions que peu ou pas de vivres, et que je ne pouvais obtenir ni mon argent ni mes gages, j’aurais pu obtenir un passage gratuit pour Montserrat si j’avais été en mesure de l’accepter. Le pire de tout était que nous approchions de la fin juillet, et que les navires dans les îles devaient mettre les voiles avant le 26 de ce mois. Finalement, cependant, à force de supplications, je récupérai mon argent auprès du capitaine et pris le premier navire que je pus trouver pour Saint-Eustache. De là, j’en pris un autre pour Basseterre à Saint-Kitts, où j’arrivai le 19 juillet. Le 22, ayant trouvé un navire à destination de Montserrat, je voulus embarquer ; mais le capitaine et les autres ne voulurent pas m’admettre à bord avant que je ne me fusse fait annoncer et que j’eusse donné avis de mon départ de l’île. Je leur fis part de ma hâte de gagner Montserrat, et que le temps ne permettait plus de faire une annonce, étant tard dans la soirée et le capitaine sur le point de partir ; mais il insista sur le fait que c’était nécessaire, sans quoi il ne m’emmènerait pas. Cela me plongea dans une grande perplexité ; car si je devais être contraint de me soumettre à cette nécessité dégradante, à laquelle tout homme noir libre est soumis, de s’annoncer comme un esclave lorsqu’il quitte une île, et que je considérais comme une imposition grossière pour tout homme libre, je craignais de manquer cette occasion d’aller à Montserrat, et je ne pourrais alors pas me rendre en Angleterre cette année-là. Le navire était sur le point de partir, et il n’y avait pas de temps à perdre ; je me mis donc immédiatement en devoir, le cœur lourd, de trouver quelqu’un qui pût m’aider à satisfaire les exigences du capitaine. Heureusement, je trouvai en quelques minutes des gentilshommes de Montserrat que je connaissais ; et, leur ayant exposé ma situation, je sollicitai leur aide amicale pour m’aider à quitter l’île. Certains d’entre eux, sur ce, m’accompagnèrent auprès du capitaine et le convainquirent de ma liberté ; et, à ma très grande joie, il m’invita à monter à bord. Nous mîmes alors à la voile, et le lendemain, le 23, j’arrivai au lieu tant souhaité, après une absence de six mois, durant laquelle j’avais plus d’une fois expérimenté la main salvatrice de la Providence, alors que tous les moyens humains d’échapper à la destruction semblaient vains. Je revis mes amis avec une allégresse de cœur qui fut accrue par mon absence et les dangers que j’avais évités, et je fus reçu avec une grande amitié par eux tous, mais particulièrement par M. King, à qui je racontai le sort de son sloop, le Nancy, et les causes de son naufrage. J’appris alors avec une peine extrême que sa maison avait été emportée pendant mon absence, par la rupture d’un étang au sommet d’une montagne située en face de la ville de Plymouth. Il balaya une grande partie de la ville et M. King perdit beaucoup de biens lors de l’inondation, et manqua de perdre la vie. Lorsque je lui dis que j’avais l’intention d’aller à Londres cette saison-là, et que j’étais venu lui rendre visite avant mon départ, le brave homme exprima beaucoup d’affection à mon égard, et de chagrin à l’idée que je le quitte, et me conseilla vivement de rester ; insistant sur le fait que, comme j’étais très respecté par tous les gentilshommes de l’endroit, je pourrais très bien réussir, et en peu de temps posséder mes propres terres et esclaves. Je le remerciai pour cette marque d’amitié ; mais, désirant ardemment être à Londres, je déclinai l’invitation d’y rester plus longtemps et le priai de m’excuser. Je lui demandai alors s’il voulait bien être assez aimable pour me remettre un certificat de ma conduite pendant que j’étais à son service, ce à quoi il se prêta très volontiers, et me remit ce qui suit :

Montserrat, 26 janvier 1767.

« Le porteur des présentes, Gustavus Vassa, a été mon esclave pendant plus de trois ans, durant lesquels il s’est toujours bien comporté, et a rempli son devoir avec honnêteté et assiduité.

Robert King.

À tous ceux que cela concerne. »

Ayant obtenu ceci, je pris congé de mon bon maître, après de nombreuses professions sincères de gratitude et de considération, et je me préparai pour mon départ pour Londres. Je convins immédiatement de partir avec un certain capitaine John Hamer, pour sept guinées, le passage vers Londres, à bord d’un navire nommé l’Andromache ; et les 24 et 25, j’eus des danses libres, comme on les appelle, avec certains de mes compatriotes, avant mon départ ; après quoi je pris congé de tous mes amis, et le 26, j’embarquai pour Londres, extrêmement heureux de me voir une fois de plus à bord d’un navire ; et encore plus de suivre la route que j’avais longtemps souhaitée. Le cœur léger, je dis adieu à Montserrat, et je n’y ai plus jamais remis les pieds ; et avec lui, je dis adieu au son du fouet cruel, et à tous les autres instruments de torture redoutables ; adieu à la vue offensante de la chasteté violée des femmes noires, qui a trop souvent frappé mes yeux ; adieu aux oppressions (bien que pour moi moins sévères que pour la plupart de mes compatriotes) ; et adieu aux hurlements colériques, aux vagues déchaînées. Je souhaitai avoir un cœur reconnaissant pour louer le Seigneur Dieu au plus haut des cieux pour toutes ses miséricordes !

Nous fîmes un voyage très prospère et, au bout de sept semaines, nous arrivâmes aux marches de Cherry-Garden. Ainsi, mes yeux avides furent une fois de plus gratifiés de la vue de Londres, après en avoir été absents pendant plus de quatre ans. Je reçus immédiatement mon salaire, et je n’avais jamais gagné sept guinées aussi rapidement de toute ma vie ; j’en avais trente-sept au total lorsque je fus débarqué du navire. J’entrais maintenant dans une scène tout à fait nouvelle pour moi, mais pleine d’espoir. Dans cette situation, mes premières pensées furent de rechercher certains de mes anciens amis, et parmi les premiers se trouvaient les demoiselles Guerin. Aussitôt donc que je me fus restauré, je partis à la recherche de ces dames bienveillantes, que j’étais très impatient de revoir ; et avec quelque difficulté et persévérance, je les trouvai à May's-hill, Greenwich. Elles furent très agréablement surprises de me voir, et je fus tout à fait transporté de joie de les retrouver. Je leur contai mon histoire, ce qui leur inspira un grand étonnement, et elles reconnurent volontiers que cela ne faisait aucun honneur à leur cousin, le capitaine Pascal. Il s'y rendait alors fréquemment ; et je le rencontrai quatre ou cinq jours plus tard dans le parc de Greenwich. Quand il me vit, il parut assez surpris et me demanda comment j'étais revenu ? Je répondis : « Sur un navire. » Ce à quoi il répliqua sèchement : « Je suppose que vous n'êtes pas revenu de Londres en marchant sur l'eau. » Comme je vis, à son attitude, qu'il ne semblait nullement regretter son comportement à mon égard, et que je n'avais pas beaucoup de raisons d'attendre quelque faveur de sa part, je lui dis qu'il m'avait très mal traité, après que j'eus été un serviteur si fidèle pour lui pendant tant d'années ; sur quoi, sans ajouter un mot, il fit demi-tour et s'en alla. Quelques jours après, je rencontrai le capitaine Pascal chez les demoiselles Guerin et lui réclamai ma part de prise. Il répondit qu'il ne me revenait rien ; car, même si ma part de prise s'était élevée à 10 000 livres, il avait le droit de tout prendre. Je lui dis que j'avais été informé du contraire ; sur quoi il me défia et, sur un ton railleur, me somma d'engager un procès contre lui pour cela : « Il y a assez d'avocats, dit-il, qui se chargeront de la cause, et vous feriez mieux d'essayer. » Je lui dis alors que je l'essaierais, ce qui l'irrita beaucoup ; cependant, par égard pour ces dames, je restai calme et ne fis plus aucune demande concernant mon droit. Quelque temps plus tard, ces dames amicales me demandèrent ce que je comptais faire et comment elles pouvaient m'aider. Je les remerciai et leur dis que, si elles le voulaient bien, je serais leur serviteur ; mais sinon, comme j'avais trente-sept guinées qui me permettraient de subvenir à mes besoins pendant quelque temps, je leur serais très obligé de me recommander à quelqu'un qui m'enseignerait un métier grâce auquel je pourrais gagner ma vie. Elles me répondirent très poliment qu'elles étaient désolées qu'il ne leur convienne pas de me prendre comme serviteur, et me demandèrent quel métier je souhaitais apprendre ? Je répondis : la coiffure. Elles promirent alors de m'aider en cela ; et peu après, elles me recommandèrent à un gentilhomme que j'avais connu auparavant, le capitaine O'Hara, qui me traita avec beaucoup de bonté et me trouva un maître, un coiffeur, à Coventry-court, dans le Haymarket, chez qui il me plaça. Je restai avec cet homme de septembre jusqu'au mois de février suivant. À cette époque, nous avions dans la même cour un voisin qui enseignait le cor de chasse. Il en jouait si bien que j'en fus charmé et convins avec lui qu'il m'apprendrait à en jouer. En conséquence, il me prit en main et commença à m'instruire, et j'appris bientôt les trois parties. Je prenais grand plaisir à jouer de cet instrument, les soirées étant longues ; et outre que j'aimais cela, je n'aimais pas rester oisif, et cela occupait mes heures libres innocemment. À cette époque, je convins également avec le révérend M. Gregory, qui vivait dans la même cour, où il tenait une académie et une école du soir, de perfectionner mon arithmétique. Il le fit jusqu'au troc et à la règle d'alligation ; si bien que tout le temps que je fus là, je fus entièrement occupé. En février 1768, je m'engageai auprès du Dr Charles Irving, à Pall-mall, si célèbre pour ses expériences réussies pour rendre l'eau de mer potable ; et là, j'eus amplement l'occasion de perfectionner ma main à la coiffure. Ce gentilhomme était un excellent maître ; il était extrêmement gentil et de bonne humeur ; et il me permettait d'assister à mes cours le soir, ce que j'estimais être une grande bénédiction ; aussi en remerciai-je Dieu et lui-même, et j'usai de toute ma diligence pour profiter de l'occasion. Cette diligence et cette attention me recommandèrent à l'attention et aux soins de mes trois précepteurs, qui, de leur côté, prirent beaucoup de peine à m'instruire, et furent en outre tous très gentils avec moi. Mon salaire, cependant, qui était inférieur de deux tiers à tout ce que j'avais jamais gagné de ma vie (car je n'avais que 12 livres par an), je m'aperçus bientôt qu'il ne suffirait pas à couvrir ces dépenses extraordinaires de maîtres, ni mes propres dépenses nécessaires ; mes anciennes trente-sept guinées s'étaient à présent réduites à une seule. Je pensai donc qu'il valait mieux tenter à nouveau la mer en quête de plus d'argent, puisque j'y avais été élevé et que j'avais jusqu'alors trouvé cette profession fructueuse. J'avais aussi un très grand désir de voir la Turquie, et je résolus maintenant de le satisfaire. En conséquence, au mois de mai 1768, je fis part au docteur de mon souhait de repartir en mer, à quoi il n'opposa aucune objection ; et nous nous séparâmes en bons termes. Le jour même, je me rendis en ville en quête d'un maître. Je fus extrêmement chanceux dans mes recherches ; car j'entendis bientôt parler d'un gentilhomme qui avait un navire en partance pour l'Italie et la Turquie, et qui cherchait un homme sachant bien coiffer. J'en fus ravi et me rendis immédiatement à bord de son navire, comme on me l'avait indiqué, que je trouvai aménagé avec beaucoup de goût, et je présageais déjà non peu de plaisir à naviguer à son bord. Ne trouvant pas le gentilhomme à bord, je fus dirigé vers son logement, où je le rencontrai le lendemain, et lui donnai un échantillon de ma coiffure. Cela lui plut tant qu'il m'embaucha immédiatement, si bien que j'étais parfaitement heureux ; car le navire, le maître et le voyage étaient tout à fait à mon goût. Le navire s'appelait le Delawar, et mon maître s'appelait John Jolly, un homme soigné, élégant et de bonne humeur, exactement tel que je souhaitais en servir. Nous mîmes les voiles depuis l'Angleterre en juillet suivant, et notre voyage fut extrêmement plaisant. Nous allâmes à Villa Franca, Nice et Livourne ; et dans tous ces endroits, je fus charmé par la richesse et la beauté des pays, et frappé par les édifices élégants dont ils regorgent. Nous y avions toujours en abondance des vins extraordinairement bons et des fruits riches, que j'affectionnais beaucoup ; et j'eus de fréquentes occasions de satisfaire à la fois mon goût et ma curiosité ; car mon capitaine logeait toujours à terre dans ces endroits, ce qui me donnait l'occasion de voir la campagne environnante. J'appris aussi la navigation avec le second, ce qui me plaisait beaucoup. Lorsque nous quittâmes l'Italie, nous eûmes une navigation délicieuse parmi les îles de l'Archipel, et de là vers Smyrne, en Turquie. C'est une ville très ancienne ; les maisons sont construites en pierre, et la plupart ont des tombes attenantes ; si bien qu'elles présentent parfois l'aspect de cimetières. Les vivres sont très abondants dans cette ville, et le bon vin coûte moins d'un penny la pinte. Les raisins, les grenades et bien d'autres fruits étaient aussi les plus riches et les plus gros que j'aie jamais goûtés. Les indigènes sont beaux et robustes, et m'ont toujours traité avec une grande civilité. En général, je crois qu'ils apprécient les gens de couleur ; et plusieurs d'entre eux m'adressèrent des invitations pressantes à rester parmi eux, bien qu'ils tiennent les Francs, ou Chrétiens, à l'écart et ne leur permettent pas de vivre directement parmi eux. J'étais étonné de ne voir aucune femme dans leurs boutiques, et très rarement dans les rues ; et chaque fois que j'en voyais, elles étaient couvertes d'un voile de la tête aux pieds, si bien que je ne pouvais voir leurs visages, sauf lorsque l'une d'elles, par curiosité, le soulevait pour me regarder, ce qu'elles faisaient parfois. J'étais surpris de voir comment les Grecs sont, dans une certaine mesure, maintenus sous le joug par les Turcs, comme les nègres le sont dans les Antilles par les Blancs. Les Grecs moins raffinés, comme je l'ai déjà laissé entendre, dansent ici de la même manière que nous le faisons dans ma nation. Dans l'ensemble, durant notre séjour ici, qui fut d'environ cinq mois, j'ai beaucoup aimé l'endroit et les Turcs. Je ne pus m'empêcher d'observer une circonstance très remarquable là-bas : les queues des moutons sont plates et si grosses que j'en ai connu dont la queue, même celle d'un agneau, pesait de onze à treize livres. Leur graisse est très blanche et riche, et est excellente dans les puddings, pour lesquels elle est très utilisée. Notre navire étant enfin richement chargé de soie et d'autres articles, nous mîmes les voiles pour l'Angleterre.

En mai 1769, peu après notre retour de Turquie, notre navire fit un voyage délicieux à Porto, au Portugal, où nous arrivâmes au moment du carnaval. À notre arrivée, on nous envoya à bord trente-six articles à respecter, sous peine de très lourdes amendes si nous venions à en enfreindre un seul ; et aucun d'entre nous n'osa même monter à bord d'un autre navire ou aller à terre avant que l'Inquisition ne fût venue à bord pour chercher tout ce qui était illégal, en particulier les bibles. Celles qui furent produites, ainsi que certains autres objets, furent envoyés à terre jusqu'au départ des navires ; et toute personne chez qui une bible était trouvée cachée devait être emprisonnée, fouettée et envoyée en esclavage pour dix ans. Je vis ici beaucoup de spectacles très magnifiques, en particulier le jardin d'Eden, où de nombreux membres du clergé et des laïcs allaient en procession dans leurs ordres respectifs avec l'hostie, et chantaient le Te Deum. J'avais une grande curiosité d'entrer dans certaines de leurs églises, mais je ne pouvais y accéder sans utiliser l'aspersion nécessaire d'eau bénite à mon entrée. Par curiosité, et par désir d'être saint, je me conformai donc à cette cérémonie, mais ses vertus furent perdues sur moi, car je ne me trouvai nullement meilleur pour autant. Cet endroit abonde en vivres de toutes sortes. La ville est bien construite et jolie, et offre une belle perspective. Notre navire ayant pris une cargaison de vin et d'autres marchandises, nous mîmes les voiles pour Londres, et arrivâmes en juillet suivant. Notre voyage suivant fut vers la Méditerranée. Le navire fut de nouveau préparé, et nous mîmes les voiles en septembre pour Gênes. C'est l'une des plus belles villes que j'aie jamais vues ; certains édifices étaient en marbre magnifique et offraient un aspect des plus nobles ; et beaucoup avaient de très curieuses fontaines devant eux. Les églises étaient riches et magnifiques, et curieusement ornées tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Mais toute cette grandeur était à mes yeux déshonorée par les galériens, dont la condition, là comme dans d'autres parties de l'Italie, est vraiment piteuse et misérable. Après être restés quelques semaines, au cours desquelles nous comprâmes beaucoup de choses différentes dont nous avions besoin, et à très bon marché, nous mîmes les voiles pour Naples, une ville charmante et remarquablement propre. La baie est la plus belle que j'aie jamais vue ; les môles pour l'expédition sont excellents. Je trouvai extraordinaire de voir de grands opéras joués ici les dimanches soir, et même suivis par leurs majestés. Moi aussi, comme ces grands personnages, j'allai voir ces spectacles, et je servais vainement Dieu le jour, tout en servant ainsi efficacement mammon la nuit. Tandis que nous restions ici, il se produisit une éruption du mont Vésuve, dont j'eus une vue parfaite. C'était extrêmement impressionnant ; et nous étions si proches que les cendres qui en provenaient recouvraient souvent notre pont. Après avoir terminé nos affaires à Naples, nous mîmes une fois de plus les voiles avec un vent favorable pour Smyrne, où nous arrivâmes en décembre. Un séraskier ou officier prit de l'affection pour moi ici, et voulut que je reste, et m'offrit deux épouses ; cependant, je refusai la tentation. Les marchands ici voyagent en caravanes ou grandes compagnies. J'ai vu beaucoup de caravanes venant des Indes, avec des centaines de chameaux, chargés de différentes marchandises. Les gens de ces caravanes sont tout à fait basanés. Parmi d'autres articles, ils apportaient avec eux une grande quantité de locustes, qui sont une sorte de légumineuse, douce et agréable au palais, et ayant la forme de haricots verts, mais plus longs. Chaque sorte de marchandise est vendue dans une rue qui lui est propre, et j'ai toujours trouvé les Turcs très honnêtes dans leurs transactions. Ils ne laissent aucun Chrétien entrer dans leurs mosquées ou leurs églises, ce dont j'étais très désolé ; car j'ai toujours aimé aller voir les différents modes de culte des peuples partout où j'allais. La peste éclata pendant que nous étions à Smyrne, et nous cessâmes de charger des marchandises sur le navire jusqu'à ce qu'elle soit terminée. Il fut alors richement chargé, et nous mîmes les voiles vers mars 1770 pour l'Angleterre. Un jour, lors de notre traversée, nous eûmes un accident qui manqua de brûler le navire. Un cuisinier noir, en faisant fondre de la graisse, renversa la poêle dans le feu sous le pont, qui commença immédiatement à flamber, et la flamme monta très haut sous le hunier. Avec la frayeur, le pauvre cuisinier devint presque blanc et perdit totalement la parole. Heureusement, cependant, nous éteignîmes le feu sans faire beaucoup de dégâts. Après divers retards dans cette traversée, qui fut fastidieuse, nous arrivâmes dans la crique de Standgate en juillet ; et, à la fin de l'année, quelque nouvel événement survint, si bien que mon noble capitaine, le navire et moi-même nous séparâmes.

En avril 1771, je m'embarquai comme intendant avec le capitaine Wm. Robertson sur le navire Grenada Planter, pour tenter une fois de plus ma chance aux Antilles ; et nous mîmes les voiles de Londres pour Madère, la Barbade et les Grenades. Lorsque nous étions à ce dernier endroit, ayant quelques marchandises à vendre, je rencontrai une fois de plus mon ancien type de clients des Antilles. Un homme blanc, un insulaire, m'acheta quelques marchandises pour le montant de quelques livres, et me fit beaucoup de belles promesses comme d'habitude, mais sans aucune intention de me payer. Il avait également acheté des marchandises à d'autres membres de notre équipage, qu'il comptait traiter de la même manière ; mais il nous amusait toujours avec des promesses. Cependant, lorsque notre navire fut chargé et près de lever l'ancre, cet honnête acheteur ne montra aucune intention ni signe de payer pour quoi que ce soit de ce qu'il nous avait acheté ; mais au contraire, quand je lui réclamai mon argent, il me menaça, moi et un autre homme noir à qui il avait acheté des marchandises, si bien que nous comprîmes que nous étions plus susceptibles de recevoir des coups que des paiements. Là-dessus, nous allâmes nous plaindre à un certain M. M'Intosh, juge de paix ; nous contâmes à monsieur le juge les tours de coquin de cet homme, et le suppliâmes d'avoir la bonté de veiller à ce que nous obtenions réparation : mais étant nègres, bien que libres, nous ne pûmes obtenir aucun recours ; et notre navire étant alors sur le point de lever l'ancre, nous ne savions comment nous aider nous-mêmes, bien que nous trouvions dur de perdre nos biens de cette manière. Heureusement pour nous, cependant, cet homme était également endetté envers trois marins blancs, qui ne pouvaient obtenir un liard de lui ; ils se joignirent donc volontiers à nous, et nous allâmes tous ensemble à sa recherche. Quand nous trouvâmes où il était, je le sortis d'une maison et le menaçai de vengeance ; sur quoi, voyant qu'il allait être traité rudement, le fripon nous offrit à chacun une petite indemnité, mais rien qui approche nos demandes. Cela nous exaspéra beaucoup plus ; et certains voulaient lui couper les oreilles ; mais il supplia ardemment d'être épargné, ce qui lui fut finalement accordé, après que nous l'eûmes entièrement dépouillé. Nous le laissâmes alors partir, ce dont il nous remercia, heureux de s'en tirer à si bon compte, et il courut dans les buissons, après nous avoir souhaité bon voyage. Nous retournâmes alors à bord et, peu après, mîmes les voiles pour l'Angleterre. Je ne peux m'empêcher de faire remarquer ici une très étroite échappatoire que nous eûmes d'être fait sauter, due à une négligence de ma part. Juste au moment où notre navire était sous voile, je descendis dans la cabine pour faire quelques affaires, et j'avais une bougie allumée à la main, que, dans ma précipitation, sans réfléchir, je tins au-dessus d'un baril de poudre à canon. Elle resta dans la poudre jusqu'à ce qu'elle soit sur le point de prendre feu, quand heureusement je l'observai et l'en retirai à temps, et providentiellement aucun mal ne fut fait ; mais j'étais si accablé par la terreur que je m'évanouis immédiatement à cette délivrance.

Au bout de vingt-huit jours, nous arrivâmes en Angleterre, et je quittai ce navire. Mais, ayant toujours l’humeur voyageuse et le désir de voir autant de contrées différentes que possible, je m’embarquai peu après, au cours de la même année, en qualité de steward à bord d’un beau grand navire nommé le Jamaica, sous le commandement du capitaine David Watt ; nous quittâmes l’Angleterre en décembre 1771 pour Nevis et la Jamaïque. Je trouvai que la Jamaïque était une très belle et grande île, bien peuplée, et la plus considérable des îles des Antilles. Il y avait ici un nombre immense de nègres, que je trouvai, comme à l’accoutumée, extrêmement opprimés par les Blancs, et les esclaves punis comme dans les autres îles. Il existe des nègres dont le métier est de fouetter les esclaves ; ils vont solliciter du travail auprès de différents maîtres, et le salaire habituel est d'un à quatre bits. Je fus témoin de nombreuses punitions cruelles infligées aux esclaves pendant le court séjour que j’y fis. En particulier, j’étais présent lorsqu’un pauvre malheureux fut ligoté et maintenu suspendu par les poignets à une certaine distance du sol, après quoi l’on fixa des poids d’une demi-centaine de livres à ses chevilles, posture dans laquelle il fut fouetté sans aucune miséricorde. Il y avait aussi, à ce qu’on m’a dit, deux maîtres différents, réputés pour leur cruauté sur l’île, qui avaient attaché deux nègres nus à des piquets, et en deux heures, la vermine les piqua jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’entendis un gentleman, que je connaissais bien, dire à mon capitaine qu’il avait condamné un homme noir à être brûlé vif pour avoir tenté d’empoisonner un surveillant. Je passe sous silence de nombreux autres exemples, afin de soulager le lecteur par une scène de fourberie plus clémente. Avant que je ne sois resté longtemps sur l’île, un certain M. Smith, à Port Morant, m’acheta des marchandises pour une somme de vingt-cinq livres sterling ; mais chaque fois que j’exigeais le paiement, il s’apprêtait à me battre et me menaçait de me jeter en prison. Tantôt il disait que j’allais mettre le feu à sa maison, tantôt il jurait que j’allais m’enfuir avec ses esclaves. J’étais stupéfait de ce traitement de la part d’une personne qui avait le statut de gentleman, mais je n’avais pas d’autre choix ; je fus donc obligé de me soumettre. Lorsque j’arrivai à Kingston, je fus surpris de voir le nombre d’Africains qui s’assemblaient les dimanches, en particulier dans un grand lieu commode appelé Spring Path. Là, chaque nation différente d’Afrique se réunit et danse à la manière de son propre pays. Ils conservent encore la plupart de leurs coutumes ancestrales : ils enterrent leurs morts et déposent des victuailles, des pipes et du tabac, ainsi que d’autres objets, dans la tombe avec le cadavre, tout comme en Afrique. Notre navire ayant terminé son chargement, nous prîmes le large pour Londres, où nous arrivâmes au mois d’août suivant. À mon retour à Londres, je me mis au service de mon ancien et bon maître, le Dr Irving, qui m’offrit de nouveau son emploi. Étant à présent las de la mer, je l’acceptai avec joie. J’étais très heureux de vivre de nouveau chez ce monsieur ; pendant ce temps, nous étions quotidiennement occupés à réduire les domaines du vieux Neptune en purifiant l’élément salé et en le rendant potable. C’est ainsi que je poursuivis jusqu’en mai 1773, date à laquelle je fus stimulé par le bruit de la renommée à chercher de nouvelles aventures, et à trouver, vers le pôle Nord, ce que notre Créateur n’a jamais eu l’intention que nous trouvions : un passage vers l’Inde. Une expédition était alors en préparation pour explorer un passage au nord-est, conduite par l’honorable John Constantine Phipps, depuis lord Mulgrave, sur le sloop de guerre de Sa Majesté, le Race Horse. Mon maître étant soucieux de la réputation de cette aventure, nous préparâmes tout pour notre voyage, et je l’accompagnai à bord du Race Horse, le 24 mai 1773. Nous nous dirigeâmes vers Sheerness, où nous fûmes rejoints par le sloop de Sa Majesté le Carcass, commandé par le capitaine Lutwidge. Le 4 juin, nous mîmes le cap vers notre destination, le pôle ; et le 15 du même mois, nous étions au large des Shetland. Ce jour-là, j’échappai de manière grande et inattendue à un accident qui faillit faire sauter le navire et détruire l’équipage, ce qui me rendit, tout le reste du voyage, d’une prudence exceptionnelle. Le navire était si rempli qu’il y avait fort peu de place à bord pour quiconque, ce qui me plaça dans une situation très gênante. J’avais résolu de tenir un journal de ce voyage singulier et intéressant ; et je n’avais d’autre endroit à cet effet qu’une petite cabine, ou l’entrepôt du médecin, où je dormais. Ce petit réduit était rempli de toutes sortes de matières combustibles, notamment de l’étoupe, de l’eau-forte et bien d’autres substances dangereuses. Par malheur, il advint, dans la soirée, alors que j’écrivais mon journal, que j’eus besoin de sortir la bougie de la lanterne, et une étincelle ayant touché un seul fil d’étoupe, tout le reste prit feu, et en un instant, le tout ne fut qu’une immense flamme. Je ne vis rien d’autre devant moi que la mort immédiate, et je m’attendais à être le premier à périr dans les flammes. En un instant, l’alarme fut donnée, et de nombreuses personnes qui se trouvaient à proximité accoururent pour aider à éteindre l’incendie. Tout ce temps, j’étais au milieu même des flammes ; ma chemise et le mouchoir que je portais au cou furent brûlés, et j’étais presque étouffé par la fumée. Cependant, par la grâce de Dieu, alors que je perdais presque tout espoir, des gens apportèrent des couvertures et des matelas qu’ils jetèrent sur les flammes, grâce à quoi, en peu de temps, le feu fut éteint. Je fus sévèrement réprimandé et menacé par les officiers qui en eurent connaissance, et il me fut strictement ordonné de ne plus jamais y retourner avec une lumière ; et, en vérité, mes propres craintes me firent obéir à cet ordre pendant quelque temps ; mais à la fin, ne pouvant écrire mon journal dans aucune autre partie du navire, je fus tenté de nouveau de m’y aventurer en cachette avec une lumière dans la même cabine, bien que non sans une peur et une terreur considérables dans l’esprit. Le 20 juin, nous commençâmes à utiliser l’appareil du Dr Irving pour rendre l’eau de mer potable ; je m’occupais de la distillerie : je purifiais fréquemment de vingt-six à quarante gallons par jour. L’eau ainsi distillée était parfaitement pure, avait bon goût, était exempte de sel et fut utilisée à diverses occasions à bord du navire. Le 28 juin, étant par 78 degrés de latitude, nous aperçûmes le Groenland, où je fus surpris de voir que le soleil ne se couchait pas. Le temps devint alors extrêmement froid ; et comme nous naviguions entre le nord et l’est, ce qui était notre cap, nous vîmes de nombreuses montagnes de glace très hautes et curieuses ; ainsi qu’un grand nombre de très grosses baleines, qui venaient près de notre navire et projetaient l’eau à une hauteur prodigieuse dans les airs. Un matin, nous eûmes de grandes quantités de chevaux marins autour du navire, qui hennissaient exactement comme n’importe quels autres chevaux. Nous tirâmes quelques coups de harpon sur eux, afin d’en attraper, mais nous ne pûmes en obtenir aucun. Le 30, le capitaine d’un navire groenlandais monta à bord et nous parla de trois navires qui avaient péri dans les glaces ; toutefois, nous poursuivîmes notre route jusqu’au 11 juillet, date à laquelle nous fûmes arrêtés par une masse de glace compacte et impénétrable. Nous la suivîmes d’est en ouest sur plus de dix degrés ; et le 27, nous atteignîmes le 80e degré 37 minutes de latitude nord, et 19 ou 20 degrés de longitude est de Londres. Les 29 et 30 juillet, nous vîmes une plaine continue de glace lisse et ininterrompue, bornée seulement par l’horizon ; et nous nous amarrâmes à un morceau de glace qui avait huit yards et onze pouces d’épaisseur. Nous avions généralement du soleil et le jour constant, ce qui donnait de la gaieté et de la nouveauté à l’ensemble de cette scène frappante, grandiose et inhabituelle ; et, pour l’accentuer encore davantage, le reflet du soleil sur la glace donnait aux nuages un aspect des plus beaux. Nous tuâmes beaucoup d’animaux différents à cette période, et entre autres neuf ours. Bien qu’ils n’eussent rien dans l’estomac que de l’eau, ils étaient tous très gras. Nous avions l’habitude de les attirer vers le navire en brûlant des plumes ou des peaux. Je trouvais leur chair grossière, mais certains membres de l’équipage s’en régalaient beaucoup. Certains de nos hommes, une fois dans le canot, tirèrent sur un cheval marin et le blessèrent ; il plongea aussitôt et, peu de temps après, fit surface avec un grand nombre d’autres. Ils se joignirent tous pour attaquer le canot, et ce fut avec difficulté que l’on empêcha qu’il ne fût fracassé ou retourné ; mais un canot venant du Carcass étant arrivé pour aider le nôtre, ils se dispersèrent après avoir arraché une rame à l’un des hommes. L’un des canots du navire avait déjà été attaqué de la même manière, mais heureusement aucun mal ne fut fait. Bien que nous ayons blessé plusieurs de ces animaux, nous n’en obtînmes qu’un seul. Nous restâmes dans ces parages jusqu’au 1er août ; date à laquelle les deux navires se trouvèrent complètement bloqués dans la glace, à cause des glaces dérivantes venues de la mer. Cela rendit notre situation très effrayante et alarmante ; si bien que le 7e jour, nous craignîmes fort que les navires ne fussent broyés en morceaux. Les officiers tinrent alors un conseil pour savoir ce que nous devions faire pour sauver nos vies ; et il fut décidé que nous tenterions de nous échapper en traînant nos canots sur la glace en direction de la mer ; laquelle était cependant plus éloignée que nous ne le pensions tous. Cette résolution nous remplit d’un abattement extrême et nous plongea dans le désespoir ; car nous n’avions que peu d’espoir d’échapper avec la vie sauve. Cependant, nous sciâmes une partie de la glace autour des navires pour éviter qu’elle ne les endommage ; et nous les gardâmes ainsi dans une sorte d’étang. Nous commençâmes alors à traîner les canots du mieux que nous pûmes vers la mer ; mais, après deux ou trois jours de labeur, nous ne fîmes que très peu de progrès ; si bien que certains d’entre nous perdirent totalement courage, et je commençai vraiment à me considérer comme perdu, en voyant les calamités qui nous entouraient. Tandis que nous étions à cette dure besogne, je tombai une fois dans un étang que nous avions fait parmi des glaces dérivantes, et je fus tout près de me noyer ; mais, par providence, des gens étaient à proximité et me portèrent immédiatement secours, et c’est ainsi que j’échappai à la noyade. Notre condition déplorable, qui entretenait la peur constante que nous ne périssions dans les glaces, m’amena peu à peu à penser à l’éternité d’une manière que je n’avais jamais connue auparavant. J’avais les craintes de la mort à chaque heure, et je frissonnais à la pensée de rencontrer le sinistre roi des terreurs dans l’état naturel où je me trouvais alors, et je doutais fort d’une éternité heureuse si je devais mourir dans cet état. Je n’avais aucun espoir que ma vie fût prolongée ; car nous voyions bien que notre existence ne pourrait durer longtemps sur la glace après avoir quitté les navires, qui étaient maintenant hors de vue, à plusieurs milles des canots. Notre apparence devint alors vraiment lamentable ; un pâle abattement s’empara de chaque visage ; beaucoup, qui avaient été auparavant des blasphémateurs, commencèrent dans cette détresse à appeler le bon Dieu du ciel à l’aide ; et dans le moment de notre besoin suprême, il nous entendit et, contre toute attente ou probabilité humaine, nous délivra ! C’était le onzième jour où les navires étaient ainsi bloqués, et le quatrième que nous traînions les canots de cette manière, quand le vent tourna à l’est-nord-est. Le temps devint immédiatement doux, et la glace se brisa vers la mer, qui se trouvait au sud-ouest de nous. Beaucoup d’entre nous remontèrent à bord et, de toutes nos forces, nous tirâmes les navires vers chaque eau libre que nous pouvions trouver, et déployâmes toute la voilure en notre pouvoir ; et maintenant, ayant une chance de succès, nous fîmes des signaux aux canots et au reste des hommes. Cela nous parut être un sursis accordé par la mort ; et heureux était l’homme qui pouvait monter le premier à bord d’un navire, ou atteindre le premier canot qu’il pouvait trouver. Nous procédâmes ainsi jusqu’à ce que nous retrouvions l’eau libre, ce que nous accomplîmes en trente heures environ, à notre joie infinie et à notre allégresse de cœur. Aussitôt sortis de danger, nous jetâmes l’ancre et réparâmes ; et le 19 août, nous quittâmes cette extrémité inhabitée du monde, où le climat inhospitalier n’offre ni nourriture ni abri, et où pas un arbre ni un arbuste d’aucune sorte ne pousse parmi ses rochers stériles ; mais tout n’est qu’une étendue désolée et vaste de glace, que même les rayons constants du soleil pendant six mois de l’année ne peuvent pénétrer ni dissoudre. Le soleil étant maintenant sur le déclin, les jours raccourcirent à mesure que nous naviguions vers le sud ; et, le 28, par 73 degrés de latitude, il faisait sombre à dix heures du soir. Le 10 septembre, par 58-59 degrés de latitude, nous rencontrâmes une tempête très violente et une mer houleuse, et embarquâmes une grande quantité d’eau en l’espace de dix heures. Cela nous fit travailler extrêmement dur à toutes nos pompes pendant toute une journée ; et une lame, qui frappa le navire avec plus de force que tout ce que j’avais jamais rencontré de semblable auparavant, le submergea pendant un certain temps, si bien que nous crûmes qu’il allait couler. Deux canots furent emportés des bossoirs, et la chaloupe des bossoirs de pont : tout le reste des objets mobiles sur le pont fut également emporté, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de choses curieuses de toutes sortes que nous avions rapportées du Groenland ; et nous fûmes obligés, pour alléger le navire, de jeter certains de nos canons par-dessus bord. Nous vîmes un navire, au même moment, en très grande détresse, et ses mâts avaient disparu ; mais nous fûmes dans l’impossibilité de lui porter secours. Nous perdîmes de vue le Carcass jusqu’au 26, date à laquelle nous aperçûmes la terre vers Orfordness, au large duquel il nous rejoignit. De là, nous mîmes le cap pour Londres, et le 30, nous remontâmes jusqu’à Deptford. Et ainsi finit notre voyage arctique, à la grande joie de tous à bord, après avoir été absents quatre mois ; temps durant lequel, au péril imminent de nos vies, nous avons exploré presque jusqu’au 81e degré de latitude nord et 20 degrés de longitude est ; ce qui est beaucoup plus loin, selon tous les récits, que tout ce que n’importe quel navigateur avait jamais osé auparavant ; ce par quoi nous prouvâmes pleinement l’impossibilité de trouver un passage par là vers l’Inde.

CHAP. X.

L’auteur quitte le docteur Irving et s’engage à bord d’un navire en partance pour la Turquie -- Récit de l’enlèvement d’un homme noir à bord et de son envoi aux Antilles, et efforts infructueux de l’auteur pour obtenir sa liberté -- Quelques détails sur la manière dont l’auteur fut converti à la foi en Jésus-Christ.

Notre voyage au pôle Nord étant terminé, je retournai à Londres avec le docteur Irving, chez qui je restai quelque temps. Durant cette période, je commençai à réfléchir sérieusement aux dangers auxquels j’avais échappé, en particulier ceux de mon dernier voyage, ce qui fit une impression durable sur mon esprit et, par la grâce de Dieu, se révéla par la suite être une miséricorde pour moi ; cela m’amena à réfléchir profondément sur mon état éternel, et à chercher le Seigneur de tout mon cœur avant qu’il ne fût trop tard. Je me réjouissais grandement et remerciais de tout cœur le Seigneur de m’avoir dirigé vers Londres, où j’étais résolu à travailler à mon propre salut, et en faisant ainsi, obtenir un droit au ciel, ce qui était le résultat d’un esprit obscurci par l’ignorance et le péché.

Avec le temps, je quittai mon maître, le Docteur Irving, purificateur des eaux, et je logeai à Coventry-court, Haymarket, où je fus continuellement opprimé et fort préoccupé par le salut de mon âme, résolu (par ma propre force) à être un chrétien de premier ordre. J'usai de tous les moyens à cet effet ; et, ne pouvant trouver parmi mes connaissances personne qui fût d'accord avec moi en matière de religion, ou, pour le dire avec les Écritures, « qui me montrât quelque bien », je fus fort abattu et ne sus où chercher du secours ; cependant, je fréquentai d'abord les églises voisines, St. James's et d'autres, deux ou trois fois par jour, pendant de nombreuses semaines : je m'en revenais toujours insatisfait ; il manquait quelque chose que je ne pouvais obtenir, et je trouvais en vérité un soulagement plus profond en lisant ma bible chez moi qu'en assistant aux offices ; et, étant résolu à être sauvé, je poursuivis encore d'autres méthodes. D'abord, j'allai parmi les quakers, où la parole de Dieu n'était ni lue ni prêchée, si bien que je restai aussi plongé dans les ténèbres que par le passé. J'examinai ensuite les principes catholiques romains, mais je ne fus pas le moins du monde satisfait. Finalement, j'eus recours aux Juifs, ce qui ne me servit à rien, car la crainte de l'éternité harcelait quotidiennement mon esprit, et je ne savais où chercher un abri contre la colère à venir. Cependant, voici quelle fut ma conclusion : à tout prix, lire les quatre évangélistes, et je me joindrais à toute secte ou parti qui s'y conformerait. Ainsi, je poursuivis péniblement ma route, sans guide pour m'orienter sur le chemin qui mène à la vie éternelle. Je posai à différentes personnes des questions sur la manière d'aller au ciel, et on me donna des réponses divergentes. Là, je fus fort ébranlé, et ne pus trouver à cette époque personne de plus juste que moi-même, ou du moins si enclin à la dévotion. Je pensais que nous ne serions pas tous sauvés (ce qui est conforme aux saintes Écritures), et que nous ne serions pas tous damnés non plus. Je ne trouvai personne dans mon cercle de connaissances qui observât entièrement les dix commandements. J'étais si juste à mes propres yeux que j'étais convaincu de les surpasser en ce point, en en respectant huit sur dix ; et trouvant ceux qui, en général, se disaient chrétiens, moins honnêtes ou d'une moralité moins bonne que les Turcs, je pensais réellement que les Turcs étaient sur une voie de salut plus sûre que mes voisins : ainsi, entre espoirs et craintes, je poursuivis ma route, et les principaux réconforts dont je jouissais étaient le cor de chasse français, dont je m'exerçais alors, et aussi la coiffure. Telle fut ma situation pendant quelques mois, faisant l'expérience de la malhonnêteté de bien des gens en ce lieu. Je décidai finalement de partir pour la Turquie, et d'y finir mes jours. C'était alors le début du printemps 1774. Je cherchai un maître et trouvai un capitaine, John Hughes, commandant d'un navire nommé l'Anglicania, en armement sur la Tamise et à destination de Smyrne, en Turquie. Je m'embarquai avec lui en qualité de steward ; en même temps, je lui recommandai un homme noir très habile, John Annis, comme cuisinier. Cet homme fut à bord du navire pendant près de deux mois, remplissant ses fonctions : il avait vécu auparavant de nombreuses années chez M. William Kirkpatrick, un gentleman de l'île de St. Kitts, qu'il avait quitté de plein gré, bien que celui-ci eût par la suite tenté de nombreuses manœuvres pour circonvenir le pauvre homme. Il avait sollicité de nombreux capitaines faisant le commerce avec St. Kitts pour le capturer ; et quand toutes leurs tentatives et leurs plans d'enlèvement échouèrent, M. Kirkpatrick vint à notre navire à Union Stairs, le lundi de Pâques, quatre avril, avec deux barques et six hommes, ayant appris que l'homme était à bord ; il le ligota et l'emmena de force hors du navire, en présence de l'équipage et du second, qui l'avait retenu après qu'il eut reçu l'ordre de venir. Je crois que ce fut une affaire concertée : mais, en tout état de cause, cela jetait certainement un grand déshonneur sur le second et sur le capitaine aussi, qui, bien qu'ils eussent demandé à l'homme opprimé de rester à bord, ne l'aidèrent nullement à le récupérer, et ne me payèrent pas un liard de ses gages, qui s'élevaient à environ cinq livres. Je me révélai le seul ami qu'il eût, tentant de lui rendre la liberté si possible, ayant moi-même connu le manque de liberté. J'envoyai quelqu'un dès que je pus à Gravesend, et eus connaissance du navire sur lequel il se trouvait ; mais, par malheur, il avait mis à la voile dès la première marée après que l'homme y eut été embarqué. Mon intention fut alors d'appréhender immédiatement M. Kirkpatrick, qui était sur le point de partir pour l'Écosse ; et, ayant obtenu un habeas corpus pour lui, et engagé un huissier pour m'accompagner jusqu'au cimetière de St. Paul, où il habitait, celui-ci, soupçonnant quelque chose de ce genre, posta une sentinelle pour guetter. Le fait d'être connu d'eux m'obligea à user de la ruse suivante : je me blanchis le visage, afin qu'ils ne me reconnussent pas, et cela eut l'effet escompté. Il ne sortit pas de sa maison cette nuit-là, et le lendemain matin, je montai un stratagème bien conçu, bien qu'il eût un gentleman dans sa maison pour se faire passer pour lui. Ma consigne à l'huissier, qui obtint l'accès à la demeure, fut de le conduire devant un juge, conformément à l'ordonnance. Lorsqu'il y parut, son plaidoyer fut qu'il n'avait pas l'individu sous sa garde, sur quoi il fut admis à fournir une caution. Je me rendis immédiatement auprès de ce philanthrope, Granville Sharp, Esq., qui me reçut avec la plus grande bonté et me donna toutes les instructions nécessaires en cette occasion. Je le quittai avec le plein espoir de rendre à ce malheureux sa liberté, avec le plus vif sentiment de gratitude envers M. Sharp pour sa gentillesse ; mais, hélas ! mon avocat se montra infidèle ; il prit mon argent, me fit perdre de nombreux mois de travail et ne fit pas le moindre bien dans cette cause : et quand le pauvre homme arriva à St. Kitts, il fut, selon la coutume, attaché au sol avec quatre clous enfoncés à travers une corde, deux aux poignets et deux aux chevilles, il fut lacéré et fouetté sans aucune pitié, et ensuite cruellement chargé de fers autour du cou. Je reçus deux lettres très émouvantes de lui pendant qu'il était dans cette situation ; et j'en fus également informé par des familles très respectables résidant maintenant à Londres, qui le virent à St. Kitts dans le même état où il demeura jusqu'à ce que la mort miséricordieuse le délivrât des mains de ses tyrans. Durant cette affaire pénible, je fus sous le poids de fortes convictions de péché, et je pensais que mon état était pire que celui de n'importe quel homme ; mon esprit était troublé au-delà de toute expression ; je souhaitais souvent la mort, tout en étant convaincu que j'étais totalement mal préparé à cette convocation redoutable. Souffrant beaucoup du fait de scélérats dans cette dernière affaire, et étant très préoccupé par l'état de mon âme, ces choses (mais particulièrement la dernière) m'abattirent profondément ; si bien que je devins un fardeau pour moi-même, et vis toutes choses autour de moi comme vanité et néant, qui ne pouvaient apporter aucune satisfaction à une conscience troublée. Je fus de nouveau résolu à aller en Turquie, et décidai, à ce moment-là, de ne plus jamais revenir en Angleterre. Je m'engageai comme steward à bord d'un navire turc (le Wester Hall, capitaine Linna) ; mais j'en fus empêché par les manœuvres de mon ancien capitaine, M. Hughes, et d'autres. Tout cela semblait être contre moi, et le seul réconfort que j'éprouvai alors fut la lecture des saintes Écritures, où je vis qu'il « n'y a rien de nouveau sous le soleil », Ecclésiaste i. 9 ; et que je devais me soumettre à ce qui m'était destiné. Ainsi, je continuai à cheminer dans une grande tristesse, et murmurai fréquemment contre le Tout-Puissant, particulièrement concernant ses desseins providentiels ; et, chose terrible à penser ! je commençai à blasphémer, et souhaitai souvent être n'importe quoi plutôt qu'un être humain. Dans ces durs combats, le Seigneur me répondit par des « visions nocturnes, quand un sommeil profond tombe sur les hommes, quand ils sont endormis sur leur couche », Job xxxiii. 15. Il lui plut, dans sa grande miséricorde, de me faire voir et, dans une certaine mesure, comprendre la scène grande et redoutable du jour du jugement, que « nul impur, nul être souillé ne peut entrer dans le royaume de Dieu », Éphésiens v. 5. J'aurais alors, si cela avait été possible, échangé ma nature avec le plus vil des vers de la terre ; et j'étais prêt à dire aux montagnes et aux rochers : « tombez sur moi », Apocalypse vi. 16 ; mais tout fut vain. Je demandai alors au divin Créateur de m'accorder un court laps de temps pour me repentir de mes folies et de mes viles iniquités, que je sentais être accablantes. Le Seigneur, dans ses multiples miséricordes, daigna exaucer ma prière, et, étant encore dans le temps de la grâce, le sentiment de la miséricorde de Dieu fut si puissant en mon esprit à mon réveil que mes forces me manquèrent entièrement pendant plusieurs minutes, et je fus extrêmement faible. Ce fut la première miséricorde spirituelle dont je fus jamais conscient, et, me trouvant sur le terrain de la prière, dès que je recouvrai un peu de force, que je sortis du lit et me fus habillé, j'invoquai le Ciel du plus profond de mon âme, et suppliai ardemment Dieu de ne plus jamais me permettre de blasphémer son nom très saint. Le Seigneur, qui est patient et plein de compassion pour de pauvres rebelles comme nous, daigna entendre et répondre. Je sentais que j'étais totalement impur, et je vis clairement quel mauvais usage j'avais fait des facultés dont j'étais doué ; elles m'avaient été données pour glorifier Dieu ; je pensai donc qu'il valait mieux en être privé ici-bas et entrer dans la vie éternelle que d'en abuser et d'être jeté dans le feu de l'enfer. Je priai pour être dirigé, s'il en existait de plus saints que ceux que je connaissais, afin que le Seigneur me les indiquât. J'en appelai au Sondeur des cœurs, pour attester que je ne souhaitais rien tant que de l'aimer davantage et de mieux le servir. Malgré tout cela, le lecteur peut facilement discerner, s'il est croyant, que j'étais encore dans les ténèbres de la nature. Finalement, je pris en aversion la maison où je logeais, parce que le nom très saint de Dieu y était blasphémé ; je vis alors la parole de Dieu vérifiée, à savoir : « Avant qu'ils ne m'appellent, je répondrai ; et tandis qu'ils parleront encore, j'exaucerai. »

J'avais un grand désir de lire la bible toute la journée chez moi ; mais n'ayant pas de lieu convenable pour me retirer, je quittais la maison durant le jour, plutôt que de rester parmi les méchants ; et ce jour-là, alors que je marchais, il plut à Dieu de me diriger vers une maison où se trouvait un vieux marin, qui faisait l'expérience de l'amour de Dieu répandu dans son cœur. Il commença à s'entretenir avec moi ; et, comme je désirais aimer le Seigneur, sa conversation me réjouit grandement ; et, en vérité, je n'avais jamais entendu auparavant l'amour du Christ pour les croyants exposé d'une telle manière, et sous un jour si clair. Là, j'avais plus de questions à poser à cet homme que son temps ne lui permettait d'en répondre ; et en cette heure mémorable, un ministre dissident entra ; il se joignit à notre conversation et me posa quelques questions ; entre autres, où j'entendais prêcher l'évangile. Je ne savais ce qu'il voulait dire par entendre l'évangile ; je lui dis que j'avais lu l'évangile : et il me demanda où j'allais à l'église, ou si j'y allais du tout. Ce à quoi je répondis : « J'assistais aux offices de St. James's, St. Martin's et St. Ann's, Soho » ; — « Ainsi, dit-il, vous êtes un homme d'église. » Je répondis que je l'étais. Il m'invita alors à une fête de charité dans sa chapelle ce soir-là. J'acceptai l'offre et le remerciai ; et peu après son départ, j'eus encore quelques échanges avec le vieux chrétien, ajoutés à quelques lectures profitables, ce qui me rendit extrêmement heureux. Quand je le quittai, il me rappela de venir à la fête ; je lui assurai que j'y serais. Ainsi nous nous séparâmes, et je méditai sur la conversation céleste qui avait eu lieu entre ces deux hommes, ce qui réconforta mon esprit alors lourd et abattu plus que toute chose que j'eusse rencontrée depuis plusieurs mois. Cependant, je trouvai le temps long avant d'aller à ce banquet supposé. Je souhaitais aussi vivement la compagnie de ces hommes amicaux ; leur compagnie me plaisait beaucoup ; et je pensais que ces messieurs étaient fort aimables d'inviter un étranger comme moi à une fête ; mais combien cela me parut singulier de la tenir dans une chapelle ! Quand l'heure tant désirée arriva, j'y allai, et heureusement le vieil homme était là, qui me plaça aimablement, car il appartenait au lieu. Je fus très étonné de voir l'endroit rempli de gens, et aucun signe de manger ou de boire. Il y avait beaucoup de ministres dans l'assemblée. Finalement, ils commencèrent par entonner des hymnes, et entre les chants, le ministre se livra à la prière ; en un mot, je ne savais que penser de ce spectacle, n'ayant jamais rien vu de tel de ma vie auparavant. Certains des invités commencèrent à raconter leur expérience, conformément à ce que j'avais lu dans les Écritures ; beaucoup fut dit par chaque orateur de la providence de Dieu et de ses miséricordes indicibles envers chacun d'eux. Cela, je le connaissais dans une large mesure, et je pouvais de tout cœur me joindre à eux. Mais quand ils parlaient de l'état futur, ils semblaient être tout à fait certains de leur vocation et de leur élection par Dieu ; et que personne ne pourrait jamais les séparer de l'amour du Christ, ou les ravir de ses mains. Cela me remplit d'une consternation totale, mêlée d'admiration. J'étais si stupéfait que je ne savais que penser de cette assemblée ; mon cœur était attiré et mes affections élargies. Je souhaitais être aussi heureux qu'eux, et j'étais convaincu dans mon esprit qu'ils étaient différents du monde « qui est plongé dans la méchanceté », 1 Jean v. 19. Leur langage, leurs chants, etc., s'accordaient parfaitement ; j'étais entièrement conquis, et je souhaitais vivre et mourir ainsi. Enfin, quelques personnes dans l'assemblée produisirent des paniers nets remplis de petits pains, qu'ils distribuèrent ; et chaque personne communia avec son voisin, et sirota de l'eau dans différentes tasses, qu'ils firent passer à tous ceux qui étaient présents. Cette sorte de communion chrétienne, je ne l'avais jamais vue, ni jamais pensé la voir sur terre ; cela me rappela pleinement ce que j'avais lu dans les saintes Écritures, au sujet des chrétiens primitifs, qui s'aimaient les uns les autres et rompaient le pain. En y prenant part, même de maison en maison, ce divertissement (qui dura environ quatre heures) se termina par des chants et des prières. Ce fut la première fête de l'âme à laquelle j'aie jamais assisté. Ces dernières vingt-quatre heures produisirent en moi des choses, spirituelles et temporelles, endormi et éveillé, jugement et miséricorde, que je ne pus m'empêcher d'admirer la bonté de Dieu, dirigeant le pécheur aveugle et blasphémateur sur le chemin qu'il ne connaissait pas, parmi les justes ; et au lieu du jugement, il a montré sa miséricorde, et il entendra et exaucera les prières et les supplications de tout fils prodigue qui revient :

Oh ! quelle dette immense envers la grâce Je suis contraint d'avoir chaque jour !

Après cela, je fus résolu à gagner le Ciel si possible ; et si je périssais, je pensais que ce serait aux pieds de Jésus, en le priant pour mon salut. Après avoir été témoin oculaire d'une partie du bonheur qui accompagnait ceux qui craignaient Dieu, je ne savais comment, avec quelque convenance, retourner à mes logis, où le nom de Dieu était continuellement profané, ce qui m'inspirait la plus grande horreur. Je restai un moment dans l'incertitude, ne sachant que faire ; louer un lit ailleurs, ou retourner chez moi. Finalement, craignant qu'une mauvaise réputation ne pût en résulter, je rentrai chez moi, en faisant mes adieux aux jeux de cartes et aux vaines railleries, etc. Je vis que le temps était fort court, l'éternité longue, et très proche, et je ne considérais comme bénis que ceux qui seraient trouvés prêts à l'appel de minuit, ou lorsque le Juge de tous, les vivants et les morts, viendrait.

Le lendemain, je pris courage et me rendis à Holborn pour voir ma nouvelle et digne connaissance, le vieil homme, M. C---- ; lui et sa femme, une femme gracieuse, travaillaient au tissage de la soie ; ils semblaient mutuellement heureux, et tous deux fort joyeux de me voir, et moi plus encore de les voir. Je m’assis et nous conversâmes longuement sur les affaires de l’âme, etc. Leur discours était étonnamment délicieux, édifiant et agréable. Je ne savais, à la fin, comment quitter ce couple charmant, jusqu’à ce que le temps me rappelât. Comme je m’en allais, ils me prêtèrent un petit livre intitulé « La Conversion d’un Indien ». Il était composé de questions et de réponses. Le pauvre homme était venu par-delà les mers jusqu’à Londres pour s’enquérir du Dieu des chrétiens, qu’il trouva (par une riche miséricorde), et son voyage ne fut pas vain. L’ouvrage susmentionné me fut d’une grande utilité et, à ce moment-là, fut un moyen de fortifier ma foi ; toutefois, en nous quittant, ils m’invitèrent tous deux à leur rendre visite quand il me plairait. Cela me ravit, et je pris soin d’en tirer tout le profit possible ; et pour cela, je remerciai Dieu de m’avoir offert pareille compagnie et pareils désirs. Je priai pour que les nombreux maux que je ressentais en moi fussent dissipés, et que je fusse sevré de mes anciennes fréquentations charnelles. Cela fut promptement entendu et exaucé, et je fus bientôt lié à ceux que l’Écriture appelle les excellents de la terre. J’entendis prêcher l’Évangile, et les pensées de mon cœur et mes actions furent mis à nu par les prédicateurs, et le chemin du salut par le Christ seul fut manifestement exposé. Ainsi, je poursuivis heureusement pendant près de deux mois ; et j’entendis une fois, durant cette période, un révérend gentleman parler d’un homme qui avait quitté cette vie dans l’entière assurance de son entrée dans la gloire. J’étais fort étonné de cette affirmation ; et je demandai très délibérément comment il pouvait parvenir à cette connaissance. Il me fut répondu pleinement, en accord avec ce que je lisais dans les oracles de vérité ; et l’on me dit aussi que si je ne faisais pas l’expérience de la nouvelle naissance et du pardon de mes péchés, par le sang du Christ, avant de mourir, je ne pourrais entrer dans le royaume des cieux. Je ne savais que penser de ce rapport, car j’estimais observer huit commandements sur dix ; alors mon digne interprète me dit que je ne le faisais pas, et que je ne le pouvais ; et il ajouta que nul homme n’avait jamais pu ni ne pourrait garder les commandements sans pécher en un point. Je trouvai que cela sonnait fort étrangement, et cela me tint fort perplexe pendant plusieurs semaines ; car je trouvais que c’était une parole dure. Je demandai alors à mon ami, M. L----d, qui était clerc dans une chapelle, pourquoi les commandements de Dieu avaient été donnés, si nous ne pouvions être sauvés par eux ? À quoi il répliqua : « La loi est un maître d’école pour nous conduire au Christ », qui seul pouvait garder et garda les commandements, et accomplit toutes leurs exigences pour son peuple élu, ceux-là mêmes à qui il avait donné une foi vivante, et les péchés de ces vases choisis étaient déjà expiés et pardonnés pendant qu’ils vivaient ; et si je ne faisais pas l’expérience de la même chose avant mon trépas, le Seigneur me dirait en ce grand jour : « Allez, maudits », etc. car Dieu paraîtrait fidèle dans ses jugements envers les méchants, comme il serait fidèle à manifester sa miséricorde à ceux qui y étaient ordonnés avant que le monde fût ; ainsi, le Christ Jésus semblait être tout en tous pour l’âme de cet homme. Je fus fort blessé par ce discours, et placé dans un dilemme tel que je ne m’y attendais nullement. Je lui demandai si, devant mourir à cet instant, il était sûr d’entrer dans le royaume de Dieu ; et ajoutai : « Savez-vous que vos péchés vous sont pardonnés ? » Il répondit par l’affirmative. Alors, la confusion, la colère et le mécontentement me saisirent, et je fus fort ébranlé par ce genre de doctrine ; cela me mit dans l’embarras, ne sachant à quoi croire, si c’était le salut par les œuvres ou par la foi seule en Christ. Je le priai de me dire comment je pourrais savoir quand mes péchés m’étaient pardonnés. Il m’assura qu’il ne le pouvait pas, et que nul hormis Dieu seul ne pouvait le faire. Je lui dis que c’était fort mystérieux ; mais il répondit que c’était en vérité une question de fait, et cita immédiatement de nombreux passages de l’Écriture allant dans ce sens, auxquels je ne pus répondre. Il me pria alors de prier Dieu de me montrer ces choses. Je répondis que je priais Dieu chaque jour. Il dit : « Je perçois que vous êtes un homme d’Église. » Je répondis que je l’étais. Il me supplia alors de supplier Dieu de me montrer ce que j’étais, et le véritable état de mon âme. Je trouvai la prière fort courte et étrange ; ainsi nous nous séparâmes pour cette fois. Je pesai bien toutes ces choses, et ne pus m’empêcher de songer comment il était possible pour un homme de savoir que ses péchés lui étaient pardonnés en cette vie. Je souhaitais que Dieu me révélât cette chose même. Peu de temps après, je me rendis à la chapelle de Westminster ; le révérend M. P---- prêcha sur Lamentations iii. 39. Ce fut un sermon merveilleux ; il montra clairement qu’un homme vivant n’avait aucune cause de se plaindre de la punition de ses péchés ; il justifiait manifestement le Seigneur dans tous ses rapports avec les fils des hommes ; il montra aussi la justice de Dieu dans la punition éternelle des méchants et des impénitents. Le discours me sembla comme une épée à deux tranchants coupant dans tous les sens ; il m’apporta beaucoup de joie, mêlée à de nombreuses craintes au sujet de mon âme ; et lorsqu’il fut terminé, il annonça qu’il avait l’intention, la semaine suivante, d’examiner tous ceux qui entendaient s’approcher de la table du Seigneur. Or, je pensais beaucoup à mes bonnes œuvres, tout en doutant d’être un sujet approprié pour recevoir le sacrement ; j’étais empli de méditation jusqu’au jour de l’examen. Cependant, je me rendis à la chapelle et, bien que fort affligé, je m’adressai au révérend gentleman, pensant que, si je n’étais pas dans le droit chemin, il s’efforcerait de m’en convaincre. Lorsque je conversai avec lui, la première chose qu’il me demanda fut ce que je savais du Christ. Je lui dis que je croyais en lui et que j’avais été baptisé en son nom. « Alors », dit-il, « quand avez-vous été amené à la connaissance de Dieu ? Et comment avez-vous été convaincu de péché ? » Je ne savais ce qu’il entendait par ces questions ; je lui dis que j’observais huit commandements sur dix ; mais que je jurais parfois à bord du navire, parfois à terre, et que je violais le sabbat. Il me demanda alors si je savais lire. Je répondis : « Oui. » — « Alors », dit-il, « ne lisez-vous pas dans la Bible : celui qui pèche en un point est coupable de tous ? » Je dis : « Oui. » Alors il m’assura qu’un seul péché non expié suffisait à damner une âme tout comme une seule voie d’eau suffisait à couler un navire. Ici, je fus frappé de crainte ; car le ministre m’exhorta longuement, me rappelant la brièveté du temps et la longueur de l’éternité, et que nulle âme non régénérée, ou toute chose impure, ne pouvait entrer dans le royaume des Cieux. Il ne m’admit pas comme communiant ; mais me recommanda de lire les Écritures, d’écouter la parole prêchée, de ne pas négliger la prière fervente à Dieu, qui a promis d’entendre les supplications de ceux qui le cherchent en pieuse sincérité ; ainsi je pris congé de lui, avec maints remerciements, et résolus de suivre son conseil, autant que le Seigneur daignerait m’en rendre capable. Durant ce temps, j’étais sans emploi, et il était peu probable que j’obtienne une situation qui me convienne, ce qui m’obligea à reprendre la mer. Je m’engageai comme steward sur un navire nommé le Hope, capitaine Richard Strange, en partance de Londres pour Cadix en Espagne. Peu de temps après avoir été à bord, j’entendis le nom de Dieu fort blasphémé, et je craignis grandement d’attraper cette horrible infection. Je pensais que si je péchais de nouveau, après avoir eu la vie et la mort manifestement placées devant moi, j’irais certainement en enfer. Mon esprit était inhabituellement chagriné, et je murmurais beaucoup contre les voies providentielles de Dieu à mon égard, et j’étais mécontent des commandements, car je ne pouvais être sauvé par ce que j’avais fait ; je haïssais toutes choses et souhaitais ne jamais être né ; la confusion me saisit, et je souhaitais être anéanti. Un jour, j’étais debout au bord même de la poupe du navire, pensant à me noyer ; mais cette Écriture fut instantanément imprimée dans mon esprit : « aucun meurtrier n’a la vie éternelle demeurant en lui », 1 Jean iii. 15. Alors je m’arrêtai, et me crus l’homme le plus malheureux qui fût. De nouveau, je fus convaincu que le Seigneur était meilleur envers moi que je ne le méritais, et que j’étais mieux loti dans le monde que beaucoup d’autres. Après cela, je commençai à craindre la mort ; je m’inquiétais, gémissais et priais, jusqu’à devenir un fardeau pour les autres, mais plus encore pour moi-même. Finalement, je décidai de mendier mon pain à terre plutôt que de retourner en mer parmi des gens qui ne craignaient pas Dieu, et je suppliai le capitaine à trois reprises de me renvoyer ; il ne voulut pas, mais chaque fois m’encouragea de plus belle à rester avec lui, et tous à bord me témoignèrent une très grande civilité : malgré tout cela, je ne voulais pas rembarquer. À la fin, certains de mes amis religieux m’en dissuadèrent, en disant que c’était mon appel légitime, par conséquent mon devoir d’obéir, et que Dieu n’était pas confiné à un lieu, etc., en particulier M. G.S., le gouverneur de Tothil-fields Bridewell, qui eut pitié de mon cas et me lut le onzième chapitre des Hébreux, avec des exhortations. Il pria pour moi, et je crus qu’il intercéda en ma faveur, car mon fardeau fut alors grandement allégé, et je trouvai une résignation sincère à la volonté de Dieu. Le brave homme me donna une Bible de poche et l’Alarme d’Allen aux inconvertis. Nous nous séparâmes, et le lendemain je retournai à bord. Nous naviguâmes vers l’Espagne, et je trouvai faveur auprès du capitaine. C’était le quatre du mois de septembre que nous quittâmes Londres ; nous eûmes un voyage délicieux jusqu’à Cadix, où nous arrivâmes le vingt-trois du même mois. L’endroit est fortifié, offre une belle perspective et est très riche. Les galions espagnols fréquentent ce port, et certains arrivèrent pendant que nous y étions. J’eus maintes occasions de lire les Écritures. Je luttai dur avec Dieu dans une prière fervente, lui qui avait déclaré dans sa parole qu’il entendrait les gémissements et les profonds soupirs des pauvres en esprit. Je trouvai cela vérifié à mon extrême étonnement et réconfort de la manière suivante :

Au matin du 6 octobre (je vous prie d’être attentifs), ou tout au long de ce jour, je pensais que je verrais ou entendrais quelque chose de surnaturel. J’avais une impulsion secrète dans mon esprit concernant quelque chose qui devait arriver, ce qui me poussa continuellement durant ce temps vers un trône de grâce. Il plut à Dieu de me rendre capable de lutter avec lui, comme Jacob le fit : je priai pour que, si une mort soudaine survenait, et que je périsse, ce fût aux pieds du Christ.

Le soir du même jour, alors que je lisais et méditais sur le quatrième chapitre des Actes, douzième verset, sous les appréhensions solennelles de l’éternité, et réfléchissant sur mes actions passées, je commençai à penser que j’avais mené une vie morale, et que j’avais un fondement approprié pour croire que j’avais une part dans la faveur divine ; mais méditant toujours sur le sujet, ne sachant si le salut devait être obtenu en partie par nos propres bonnes actions, ou uniquement comme le don souverain de Dieu ; dans cette profonde consternation, il plut au Seigneur de pénétrer mon âme avec ses brillants rayons de lumière céleste ; et, en un instant pour ainsi dire, retirant le voile et laissant la lumière pénétrer dans un lieu obscur, je vis clairement avec l’œil de la foi le Sauveur crucifié saignant sur la croix du mont Calvaire : les Écritures devinrent un livre descellé, je me vis comme un criminel condamné sous la loi, qui vint avec toute sa force à ma conscience, et quand « le commandement vint, le péché reprit vie, et je mourus », je vis le Seigneur Jésus-Christ dans son humiliation, chargé et portant mon opprobre, mon péché et ma honte. Je perçus alors clairement que par les œuvres de la loi nulle chair vivante ne pouvait être justifiée. Je fus alors convaincu que par le premier Adam le péché vint, et par le second Adam (le Seigneur Jésus-Christ) tous ceux qui sont sauvés doivent être rendus vivants. Il me fut donné à ce moment-là de savoir ce qu’était naître de nouveau, Jean iii. 5. Je vis le huitième chapitre aux Romains, et les doctrines des décrets de Dieu, vérifiés en accord avec ses desseins éternels, immuables et sans fin. La parole de Dieu était douce à mon goût, oui, plus douce que le miel et le rayon de miel. Le Christ fut révélé à mon âme comme le plus éminent entre dix mille. Ces moments célestes furent réellement comme la vie pour les morts, et ce que Jean appelle un gage de l’Esprit. C’était en vérité indicible, et je crois fermement indéniable par beaucoup. Maintenant, chaque circonstance providentielle marquante qui m’était arrivée, depuis le jour où j’avais été arraché à mes parents jusqu’à cette heure, était alors sous mes yeux, comme si elle venait de se produire. J’étais conscient de la main invisible de Dieu, qui me guidait et me protégeait alors que, en vérité, je ne le savais pas : pourtant le Seigneur me poursuivait bien que je le méprisasse et le négligeasse ; cette miséricorde me fit fondre. Quand je considérai mon pauvre état misérable, je pleurai, voyant quel grand débiteur j’étais envers la libre grâce souveraine. Maintenant, l’Éthiopien était disposé à être sauvé par Jésus-Christ, l’unique caution du pécheur, et aussi à ne compter sur nulle autre personne ou chose pour le salut. Le moi était odieux, et je n’avais aucune bonne œuvre, car c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire. Les choses étonnantes de cette heure ne peuvent jamais être racontées — c’était la joie dans le Saint-Esprit ! Je ressentis un changement étonnant ; le fardeau du péché, les mâchoires béantes de l’enfer et les craintes de la mort, qui m’accablaient auparavant, avaient maintenant perdu leur horreur ; en vérité, je pensais que la mort serait maintenant le meilleur ami terrestre que j’eusse jamais eu. Tels furent mon chagrin et ma joie, tels que je crois qu’ils sont rarement expérimentés. J’étais baigné de larmes, et dis : Que suis-je pour que Dieu me regarde ainsi, moi le plus vil des pécheurs ? Je ressentis un souci profond pour ma mère et mes amis, ce qui m’amena à prier avec une ferveur renouvelée ; et, dans l’abîme de la pensée, je contemplai les gens inconvertis du monde dans un état fort redoutable, étant sans Dieu et sans espoir.

Il plut à Dieu de répandre sur moi l’Esprit de prière et la grâce de supplication, de sorte que par de hautes acclamations je fus capable de louer et glorifier son nom très saint. Quand je sortis de la cabine et racontai à certains des gens ce que le Seigneur avait fait pour moi, hélas, qui pouvait me comprendre ou croire mon rapport ! — Nul, hormis ceux à qui le bras du Seigneur fut révélé. Je devins un barbare pour eux en parlant de l’amour du Christ : son nom était pour moi comme un parfum répandu ; en vérité, il était doux à mon âme, mais pour eux une pierre d’achoppement. Je pensais mon cas singulier, et chaque heure une journée jusqu’à ce que je sois à Londres, car je désirais ardemment être avec quelques-uns à qui je pourrais raconter les merveilles de l’amour de Dieu envers moi, et me joindre en prière à celui que mon âme aimait et après lequel elle assoiffait. J’avais des commotions peu communes à l’intérieur, telles que peu peuvent en dire quelque chose. Maintenant, la Bible était mon unique compagnon et réconfort ; je la prisais beaucoup, avec maints remerciements à Dieu de pouvoir la lire moi-même, et de ne pas être laissé à être balloté ou mené par les inventions et les notions des hommes. La valeur d’une âme ne peut être dite. — Puisse le Seigneur donner au lecteur une compréhension en cela. Chaque fois que je regardais dans la Bible, je voyais des choses nouvelles, et de nombreux textes m’étaient immédiatement appliqués avec un grand réconfort, car je savais que la parole du salut m’était envoyée. J’étais sûr que l’Esprit qui dicta la parole ouvrait mon cœur pour en recevoir la vérité telle qu’elle est en Jésus — que ce même Esprit me rendait capable d’agir par la foi sur les promesses qui m’étaient si précieuses, et me rendait capable de croire au salut de mon âme. Par la libre grâce, j’étais persuadé que j’avais une part à la première résurrection, et que j’étais « éclairé de la lumière des vivants », Job xxxiii. 30. Je souhaitais un homme de Dieu avec qui je pusse converser : mon âme était comme les chars d’Aminadab, Cantique des Cantiques vi. 12. Celles-ci, parmi d’autres, étaient les précieuses promesses qui m’étaient si puissamment appliquées : « Tout ce que vous demanderez en priant, en croyant, vous le recevrez », Mat. xxi. 22. « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix », Jean xiv. 27. Je voyais le bienheureux Rédempteur comme la fontaine de vie et le puits du salut. J’en fis l’expérience comme tout en tous ; il m’avait conduit par un chemin que je ne connaissais pas, et il avait rendu droits les sentiers tortueux. Alors, en son nom, j’érigeai mon Ébén-Ézer, disant : Jusqu’ici il m’a aidé : et je pouvais dire aux pécheurs autour de moi : Voyez quel Sauveur j’ai ! Ainsi, j’étais, par l’enseignement de cette divinité toute glorieuse, le grand Un en Trois, et Trois en Un, confirmé dans les vérités de la Bible, ces oracles de vérité éternelle, sur lesquels toute âme vivante doit se tenir ou tomber éternellement, en accord avec Actes iv. 12. « Il n’y a de salut en aucun autre, car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés, sinon seulement Christ Jésus. » Puisse Dieu donner au lecteur une juste compréhension de ces faits ! À celui qui croit, toutes choses sont possibles, mais à ceux qui sont incrédules, rien n’est pur, Tite i. 15. Durant cette période, nous restâmes à Cadix jusqu’à ce que notre navire fût chargé. Nous naviguâmes vers le quatre novembre ; et, ayant une bonne traversée, nous arrivâmes à Londres le mois suivant, pour mon réconfort, avec une gratitude sincère envers Dieu pour ses riches et indicibles miséricordes. À mon retour, je n’avais qu’un seul texte qui me rendait perplexe, ou avec lequel le diable s’efforçait de me tourmenter, savoir Rom. xi. 6. et, comme j’avais entendu parler du révérend M. Romaine et de sa grande connaissance des Écritures, je souhaitais vivement l’entendre prêcher. Un jour, je me rendis à l’église de Blackfriars, et, à ma grande satisfaction et surprise, il prêcha sur ce texte même. Il montra très clairement la différence entre les œuvres humaines et l’élection gratuite, qui est selon la volonté et le bon plaisir souverains de Dieu. Ces bonnes nouvelles me mirent entièrement en liberté, et je sortis de l’église en me réjouissant, voyant que mes taches étaient celles des enfants de Dieu. Je me rendis à la chapelle de Westminster et vis certains de mes anciens amis, qui furent joyeux lorsqu’ils perçurent le changement merveilleux que le Seigneur avait opéré en moi, en particulier M. G---- S----, ma digne connaissance, qui était un homme d’un esprit de choix et qui avait un grand zèle pour le service du Seigneur. Je jouis de sa correspondance jusqu’à ce qu’il mourût en l’an 1784. Je fus examiné de nouveau à cette même chapelle, et je fus reçu dans la communion de l’église parmi eux : je me réjouis en esprit, faisant mélodie dans mon cœur au Dieu de toutes mes miséricordes. Maintenant, mon seul souhait était d’être dissous et d’être avec le Christ — mais hélas ! je dois attendre mon temps fixé.

* * * * *

VERS DIVERS,

ou

Réflexions sur l’état de mon esprit durant mes premières Convictions ; de la Nécessité de croire la Vérité, et d’éprouver les bienfaits inestimables du Christianisme.

Bien puis-je dire que ma vie a été Une scène de chagrin et de peine ; Depuis mes premiers jours j’ai connu les douleurs, Et à mesure que je grandissais mes chagrins ont grandi :

Les dangers étaient toujours sur mon chemin ; Et la peur de la colère, et parfois de la mort ; Tandis que la pâle déjection régnait en moi, Je pleurais souvent, contraint par le chagrin.

Arraché à ma terre natale, Par une troupe injuste et cruelle, Comme une terreur inhabituelle prévalut ! Mes soupirs, je ne pouvais plus les dissimuler.

« Pour apaiser mon esprit, je m'efforçais souvent, Et tentais de chasser mon trouble : Je chantais, et poussais des soupirs entre deux, Essayant d'étouffer la culpabilité par le péché.

« Mais ô ! Tout ce que je pouvais faire N'arrêterait pas le cours de mon malheur ; La conviction me montrait toujours ma bassesse ; Combien grande ma faute, combien loin de Dieu !

« Empêché, je ne pouvais mourir, Ni vers un refuge clément m'envoler ; Un état d'orphelin, je dus le déplorer, Délaissé par tous, et laissé à l'abandon. »

Ceux qui contemplaient mon air abattu Ne pouvaient deviner mes maux invisibles : Ils ne pouvaient, par les apparences, connaître Les troubles que je traversais.

« La luxure, la colère, le blasphème et l'orgueil, Avec des légions d'autres maux, Troublaient mes pensées, » tandis que doutes et craintes Assombrissaient et obscurcissaient la plupart de mes années.

« Les soupirs, désormais, ne seraient plus contenus, Ils exhalaient le trouble de mon esprit : Je souhaitais la mort, mais retenais le mot, Et priais souvent le Seigneur. »

Malheureux, plus que certains sur terre, Je pensais au lieu qui m'avait donné naissance, D'étranges pensées m'oppressaient, tandis que je répondais : « Pourquoi ne suis-je mort en Éthiopie ? »

Et pourquoi ainsi épargné, aux portes de l'enfer ? Dieu seul le savait, je ne pouvais le dire ! « Une clôture chancelante, un mur penché, Je me suis cru depuis la chute. »

« Souvent je méditais, près du désespoir, Tandis que les oiseaux mélodieux remplissaient l'air : Trois fois heureux chanteurs, toujours libres, Combien bénis étaient-ils comparés à moi ! »

Ainsi, toutes choses ajoutaient à ma douleur, Tandis que le chagrin me contraignait à me plaindre ; Quand les nuages de sable commençaient à monter, Mon esprit devenait plus sombre que les cieux.

Appelé à quitter la nation anglaise, Comme ma poitrine se soulevait de chagrins ! J'aspirais au repos, criant : « Aide-moi, Seigneur ! Accorde, Seigneur, quelque atténuation ! »

Pourtant, abattu, je continuais mon chemin, Des maux palpitants étaient enfermés en mon cœur ; Ni terre, ni mer ne pouvaient donner de réconfort, Rien ne soulageait mon esprit anxieux.

Las de peiner, pourtant inconnu De tous sauf de Dieu et de moi seul, De nombreux mois je luttai pour la paix, Et de nombreux ennemis je dus affronter.

Aguerris aux dangers, aux chagrins et aux malheurs, Élevé au milieu des périls, des morts et des ennemis, Je dis : « Doit-il en être toujours ainsi ? Aucun repos ne m'est permis. »

Sort cruel, et plus que lourd destin ! Je priai Dieu : « Ne m'oublie pas, Ce que tu ordonnes, je le supporterai volontiers ; Mais ô ! Délivre-moi du désespoir ! »

Efforts et luttes semblaient vains ; Rien de ce que je faisais ne pouvait apaiser ma douleur : Alors je renonçai à mes œuvres et à ma volonté, Confessai et reconnus que mon sort était l'enfer !

Comme un pauvre prisonnier à la barre, Conscient de la culpabilité, du péché et de la peur, Assigné, et auto-condamné, je me tenais, « Perdu dans le monde, et dans mon sang ! »

Pourtant ici, au milieu des nuages les plus noirs, Un rayon du Christ, l'étoile du matin, brillait ; Sûrement, pensai-je, si Jésus le veut, Il peut aussitôt signer ma libération.

Moi, ignorant de sa justice, Je mis mes labeurs à sa place ; « J'oubliai pourquoi son sang fut versé, Et priai et jeûnai à la place. »

Il est mort pour les pécheurs, j'en suis un ! Son sang ne pourrait-il expier pour moi ? Bien que je ne sois rien d'autre que péché, Pourtant, sûrement, il peut me rendre pur !

Ainsi la lumière vint, et je crus ; M'oubliant moi-même, je reçus de l'aide ! Mon Sauveur, alors, je sus que je l'avais trouvé, Car, soulagé de ma culpabilité, je ne gémis plus.

Ô heureuse heure, en laquelle je cessai De pleurer, car alors je trouvai un repos ! Mon âme et le Christ ne faisaient plus qu'un, Ta lumière, ô Jésus, brillait en moi !

Béni soit ton nom, car maintenant je sais Que moi et mes œuvres ne pouvons rien faire ; « Le Seigneur seul peut racheter l'homme, Pour cela l'Agneau sans tache fut immolé ! »

Quand sacrifices, œuvres et prières Se révélèrent vains et inefficaces, « Voici, je viens ! » s'écria le Sauveur, Et, saignant, inclina la tête et mourut !

Il est mort pour tous ceux qui virent un jour Aucune aide en eux-mêmes, ni par la loi : Ceci je l'ai vu ; et joyeusement je reconnais « Le salut est par le Christ seul[W] ! »

NOTES DE BAS DE PAGE :

[Note V : Jean xvi. 13, 14. &c.]

[Note W : Actes iv. 12.]

CHAP. XI.

_L'auteur s'embarque à bord d'un navire à destination de Cadix. Est près de faire naufrage. Se rend à Malaga. Remarquable et belle cathédrale en ce lieu. L'auteur dispute avec un prêtre papiste. Récupère onze hommes misérables en mer en retournant en Angleterre. S'engage de nouveau avec le docteur Irving pour l'accompagner à la Jamaïque et sur la Côte des Mosquitos. Rencontre un prince indien à bord. L'auteur tente de l'instruire dans les vérités de l'Évangile. Frustré par le mauvais exemple de certains à bord du navire. Ils arrivent sur la Côte des Mosquitos avec des esclaves qu'ils ont achetés à la Jamaïque, et commencent à cultiver une plantation. Quelques détails sur les mœurs et coutumes des Indiens Mosquitos. Dispositif ingénieux de l'auteur pour étouffer une émeute parmi eux. Curieux divertissement offert par eux au docteur Irving et à l'auteur, qui quitte la côte et se rend à la Jamaïque. Est traité barbarement par un homme avec qui il s'était entendu pour son passage. S'échappe et se rend auprès de l'amiral des Mosquitos, qui le traite avec bonté. Il trouve un autre navire et s'embarque. Exemples de mauvais traitements. Rencontre le docteur Irving. Arrive à la Jamaïque. Est trompé par son capitaine. Quitte le docteur et part pour l'Angleterre._

Lorsque notre navire fut prêt à reprendre la mer, le capitaine m'implora de repartir avec lui ; mais, comme je me sentais désormais aussi heureux que je pouvais le souhaiter dans cette vie, je refusai pendant un certain temps ; cependant, les conseils de mes amis finirent par l'emporter ; et, dans une pleine résignation à la volonté de Dieu, je m'embarquai à nouveau pour Cadix en mars 1775. Nous eûmes une très bonne traversée, sans aucun accident majeur, jusqu'à notre arrivée au large de la baie de Cadix ; lorsqu'un dimanche, alors que nous entrions dans le port, le navire heurta un rocher et arracha une planche de galbord, qui est celle située près de la quille. En un instant, tout l'équipage fut dans la plus grande confusion, et commença avec de grands cris à implorer Dieu d'avoir pitié d'eux. Bien que je ne sache pas nager et que je ne voie aucun moyen d'échapper à la mort, je ne ressentis aucune crainte dans ma situation d'alors, n'ayant aucun désir de vivre. Je me réjouissais même en esprit, pensant que cette mort serait une gloire soudaine. Mais l'heure n'était pas encore venue. Les gens près de moi furent très étonnés de me voir si calme et résigné ; mais je leur parlai de la paix de Dieu dont, par une grâce souveraine, je jouissais, et ces mots me vinrent à l'instant à l'esprit :

« Le Christ est mon pilote sage, ma boussole est sa parole ; Mon âme défie chaque tempête, tant que j'ai un tel Seigneur. Je m'en remets à sa fidélité et à sa puissance, Pour me sauver à l'heure de l'épreuve. Bien que rochers et sables mouvants profonds jonchent tout mon passage, Pourtant le Christ me gardera en sécurité et me guidera de son regard. Comment pourrais-je couler avec un tel soutien, Qui porte le monde et toutes choses ? »

À ce moment-là, il y avait beaucoup de grands flûtes ou navires de passage espagnols pleins de gens qui traversaient le chenal ; voyant notre état, un certain nombre d'entre eux vinrent à notre bord. Autant de mains que possible commencèrent à travailler ; certains à nos trois pompes, et les autres déchargeant le navire aussi vite que possible. N'étant qu'un seul rocher appelé le Porpus sur lequel nous avions frappé, nous en sortîmes bientôt, et providentiellement c'était alors la marée haute ; nous fîmes donc échouer le navire à l'endroit le plus proche pour l'empêcher de couler. Après plusieurs marées, avec beaucoup de soin et d'industrie, nous le fîmes réparer. Lorsque nous eûmes terminé nos affaires à Cadix, nous allâmes à Gibraltar, et de là à Malaga, une ville très plaisante et riche, où se trouve l'une des plus belles cathédrales que j'aie jamais vues. Elle avait mis plus de cinquante ans à être construite, à ce qu'on m'a dit, bien qu'elle ne fût pas encore tout à fait finie ; une grande partie de l'intérieur, cependant, était achevée et richement décorée de colonnes de marbre les plus précieuses et de nombreuses peintures superbes ; elle était éclairée occasionnellement par un nombre incroyable de cierges de cire de différentes tailles, dont certains étaient aussi épais que la cuisse d'un homme ; ceux-ci, cependant, n'étaient utilisés que lors de certaines de leurs grandes fêtes.

J'étais très choqué par la coutume des combats de taureaux et autres divertissements qui prévalaient ici le dimanche soir, au grand scandale du christianisme et de la morale. J'exprimais souvent mon horreur à un prêtre que j'avais rencontré. J'avais de fréquentes contestations sur la religion avec le révérend père, au cours desquelles il se donnait beaucoup de mal pour faire de moi un prosélyte de son église ; et moi, pas moins pour le convertir à la mienne. En ces occasions, j'avais l'habitude de produire ma Bible et de lui montrer sur quels points son église se trompait. Il me dit alors qu'il était allé en Angleterre, et que tout le monde là-bas lisait la Bible, ce qui était très mal ; mais je lui répondis que le Christ nous demandait de sonder les Écritures. Dans son zèle pour ma conversion, il me sollicita d'aller dans l'une des universités d'Espagne, et déclara que mon éducation serait gratuite ; et me dit que, si je me faisais ordonner prêtre, je pourrais avec le temps devenir même pape ; et que le pape Benoît était un homme noir. Comme j'ai toujours été désireux d'apprendre, je marquai un temps d'arrêt face à cette tentation ; et pensai qu'en étant rusé, je pourrais en attraper certains avec ruse ; mais je commençai à penser que ce ne serait que de l'hypocrisie de ma part d'accepter son offre, car je ne pouvais en conscience me conformer aux opinions de son église. Je fus donc capable de regarder la parole de Dieu, qui dit : « Sortez du milieu d'eux », et refusai l'offre du père Vincent. Nous nous séparâmes donc sans conviction de part et d'autre.

Ayant pris en ce lieu des vins fins, des fruits et de l'argent, nous nous dirigeâmes vers Cadix, où nous prîmes environ deux tonnes d'argent de plus, etc., puis nous mîmes les voiles pour l'Angleterre au mois de juin. Lorsque nous fûmes vers la latitude nord 42, nous eûmes des vents contraires pendant plusieurs jours, et le navire ne fit pas, durant ce temps, plus de six ou sept milles de route directe. Cela rendit le capitaine extrêmement irritable et hargneux ; et je fus très peiné d'entendre le nom très saint de Dieu souvent blasphémé par lui. Un jour, alors qu'il était dans cette humeur impie, un jeune gentleman à bord, qui était passager, lui fit des reproches et dit qu'il agissait mal ; car nous devrions être reconnaissants envers Dieu pour toutes choses, car nous ne manquions de rien à bord ; et bien que le vent fût contraire pour nous, il était favorable pour d'autres qui, peut-être, en avaient plus besoin que nous. J'appuyai immédiatement ce jeune gentleman avec une certaine audace, et dis que nous n'avions pas la moindre raison de murmurer, car le Seigneur était meilleur envers nous que nous ne le méritions, et qu'il avait bien fait toutes choses. Je m'attendais à ce que le capitaine fût très en colère contre moi pour avoir parlé, mais il ne répondit pas un mot. Cependant, avant ce moment le jour suivant, qui était le 21 juin, à notre grande joie et stupéfaction, nous vîmes la main providentielle de notre Créateur bénin, dont les voies avec ses créatures aveugles sont impénétrables. La nuit précédente, j'avais rêvé que je voyais une barque juste au large des haubans de misaine ; et exactement à une heure et demie le jour suivant, à midi, alors que j'étais en bas, juste après avoir dîné dans la cabine, l'homme à la barre cria : Une barque ! Ce qui me fit instantanément penser à mon rêve. Je fus le premier homme à sauter sur le pont ; et, regardant depuis les haubans vers l'avant, conformément à mon rêve, j'aperçus une petite barque à quelque distance ; mais, comme les vagues étaient hautes, c'était tout ce que nous pouvions faire parfois pour l'apercevoir ; nous stoppâmes cependant la marche du navire, et la barque, qui était extrêmement petite, vint le long du bord avec onze hommes misérables que nous prîmes immédiatement à bord. Selon toute apparence humaine, ces gens auraient dû périr dans l'heure ou moins, la barque étant petite, elle les contenait à peine. Lorsque nous les récupérâmes, ils étaient à moitié noyés, et n'avaient ni vivres, ni boussole, ni eau, ni aucune autre nécessité que ce soit, et n'avaient qu'un morceau de rame pour se diriger, et cela droit devant le vent ; si bien qu'ils étaient obligés de s'en remettre entièrement à la merci des vagues. Dès que nous les eûmes tous à bord, ils se prosternèrent sur leurs genoux, et, les mains et les voix levées vers le ciel, remercièrent Dieu pour leur délivrance ; et je crois que mes prières ne manquèrent pas parmi les leurs en même temps. Cette miséricorde du Seigneur me toucha profondément, et je me rappelai ses paroles, que je vis ainsi vérifiées dans le Psaume 107 : « Qu'ils louent l'Éternel pour sa bonté, et pour ses merveilles en faveur des fils de l'homme ! Car il a satisfait l'âme altérée, et il a comblé de biens l'âme affamée. »

« Ceux qui étaient assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort :

« Alors ils crièrent à l'Éternel dans leur détresse, et il les délivra de leurs angoisses. Ceux qui descendent sur la mer dans des navires, et qui commercent sur les grandes eaux, ceux-là voient les œuvres de l'Éternel et ses merveilles au milieu de l'abîme. Que celui qui est sage prenne garde à ces choses, et qu'il soit attentif aux bontés de l'Éternel ! »

Le pauvre capitaine en détresse dit : « Que le Seigneur est bon ; car, voyant que je ne suis pas prêt à mourir, il m'a donc donné un laps de temps pour me repentir. » J'étais très heureux d'entendre cette expression, et saisis l'occasion, quand ce fut opportun, de lui parler de la providence de Dieu. Ils nous dirent qu'ils étaient Portugais, et qu'ils étaient dans un brick chargé de maïs, qui avait chaviré ce matin-là à cinq heures, à cause de quoi le navire coula à cet instant avec deux des membres de l'équipage ; et comment ces onze-là étaient montés dans la barque (qui était amarrée sur le pont), aucun d'eux ne pouvait le dire. Nous leur fournîmes tout le nécessaire, et les amenâmes tous sains et saufs à Londres : et j'espère que le Seigneur leur a donné le repentir pour la vie éternelle.

Je fus de nouveau heureux parmi mes amis et mes frères, jusqu’en novembre, époque à laquelle mon vieil ami, le célèbre docteur Irving, acheta un sloop remarquablement beau d’environ 150 tonneaux. Il avait le projet d'une nouvelle aventure consistant à cultiver une plantation à la Jamaïque et sur la côte des Mosquitos ; il me demanda de l'accompagner et dit qu'il me confierait son domaine de préférence à tout autre. Sur les conseils de mes amis, j'acceptai donc l'offre, sachant que la moisson était mûre dans ces contrées, et j'espérais être l'instrument, devant Dieu, de ramener quelque pauvre pécheur à mon maître bien-aimé, Jésus-Christ. Avant d'embarquer, je trouvai avec le Docteur quatre Indiens Mosquitos, qui étaient des chefs dans leur propre pays, et avaient été amenés ici par des marchands anglais pour des fins égoïstes. L'un d'eux était le fils du roi des Mosquitos, un jeune homme d'environ dix-huit ans ; durant son séjour ici, il fut baptisé sous le nom de George. Ils retournaient chez eux aux frais du gouvernement, après avoir passé environ douze mois en Angleterre, période durant laquelle ils apprirent à parler un anglais assez correct. Lorsque je vins leur parler, environ huit jours avant notre départ, je fus très mortifié de constater qu'ils n'avaient fréquenté aucune église depuis leur arrivée, qu'ils n'avaient pas été baptisés, et qu'aucune attention n'avait été portée à leur moralité. Je fus très attristé par ce simulacre de christianisme, et j'eus tout juste l'occasion d'en emmener quelques-uns à l'église une fois avant de mettre à la voile. Nous embarquâmes au mois de novembre 1775, à bord du sloop Morning Star, capitaine David Miller, et prîmes la mer pour la Jamaïque. Durant la traversée, je pris toutes les peines possibles pour instruire le prince indien dans les doctrines du christianisme, dont il était totalement ignorant ; et, à ma grande joie, il fut très attentif et reçut avec allégresse les vérités que le Seigneur me permit de lui exposer. En l'espace de onze jours, je lui enseignai toutes les lettres, et il pouvait même en assembler deux ou trois pour les épeler. J'avais le Martyrologe de Fox illustré de gravures, et il aimait beaucoup le regarder, posant de nombreuses questions sur les cruautés papales qu'il y voyait dépeintes, ce que je lui expliquais. Je fis de tels progrès avec ce jeune homme, particulièrement en matière de religion, que lorsque j'allais me coucher à des heures variées de la nuit, s'il était au lit, il se levait exprès pour prier avec moi, sans autre vêtement que sa chemise ; et avant de prendre ses repas parmi les messieurs dans la cabine, il venait d'abord me trouver pour prier, comme il disait. J'en étais fort aise, je prenais grand plaisir à sa compagnie et adressais de ferventes supplications à Dieu pour sa conversion. J'avais le plein espoir de voir quotidiennement les signes de ce changement que je souhaitais ; ne connaissant pas les machinations de Satan, qui avait nombre d'émissaires pour semer son ivraie aussi vite que je semais le bon grain, et pour abattre aussi vite que je bâtissais. C'est ainsi que nous poursuivîmes notre route pendant près des quatre cinquièmes de notre passage, quand Satan finit par prendre le dessus. Certains de ses messagers, voyant ce pauvre païen si avancé dans la piété, commencèrent à lui demander si je l'avais converti au christianisme, riaient et se moquaient de lui ; je les en réprimandai autant que je pus, mais ce traitement poussa le prince à hésiter entre deux opinions. Certains vrais fils de Bélial, qui ne croyaient en aucune vie après la mort, lui dirent de ne jamais craindre le diable, car il n'existait pas ; et si jamais il venait voir le prince, ils demandèrent à ce qu'il leur soit envoyé. Ils taquinèrent ainsi le pauvre jeune homme innocent, si bien qu'il ne voulut plus apprendre ses leçons ! Il ne voulait plus boire ni faire la fête avec ces impies, et ne voulait plus être avec moi, même pour les prières. Cela m'attrista beaucoup. Je tentai de le persuader autant que je pus, mais il ne voulait pas venir ; je le suppliai de me donner les raisons de son comportement. Finalement, il me demanda : « Comment se fait-il que tous les hommes blancs à bord qui savent lire et écrire, qui observent le soleil et connaissent toutes choses, jurent, mentent et s'enivrent, à votre seule exception ? » Je lui répondis que la raison était qu'ils ne craignaient pas Dieu, et que si l'un d'eux venait à mourir ainsi, il ne pourrait aller vers Dieu ni être heureux auprès de Lui. Il répliqua que si ces personnes allaient en enfer, il irait en enfer lui aussi. J'étais peiné d'entendre cela ; et comme il avait parfois mal aux dents, ainsi que d'autres personnes sur le navire au même moment, je lui demandai si leur mal de dents soulageait le sien : il répondit que non. Alors je lui dis que s'il allait en enfer avec ces gens, leurs souffrances ne rendraient pas la sienne plus légère. Cette réponse eut un grand poids pour lui : elle abattit beaucoup son esprit ; et, pour le reste du voyage, il préféra la solitude. Lorsque nous étions à la latitude de la Martinique, et près d'atteindre la terre, nous eûmes un matin une brise vive et, portant trop de toile, le grand mât passa par-dessus bord. Beaucoup de monde se trouvait alors sur le pont, et les vergues, les mâts et le gréement s'abattirent tout autour de nous ; pourtant, aucun d'entre nous ne fut blessé le moins du monde, bien que certains fussent passés à un cheveu d'être tués : je vis en particulier deux hommes, par la main providentielle de Dieu, miraculeusement préservés d'être mis en pièces. Le cinq janvier, nous atteignîmes Antigua et Montserrat, et longèrent le reste des îles : le quatorze, nous arrivâmes à la Jamaïque. Un dimanche, alors que nous y étions, j'emmenai le prince indien George à l'église, où il vit administrer le sacrement. En sortant, nous vîmes toutes sortes de gens, depuis la porte de l'église sur une distance d'un demi-mile jusqu'au bord de l'eau, achetant et vendant des marchandises de toute nature : ces actes me fournirent un grand sujet d'exhortation pour ce jeune homme, qui en fut fort étonné. Notre navire étant prêt à partir pour la côte des Mosquitos, j'allai avec le Docteur à bord d'un navire de Guinée pour acheter quelques esclaves à emmener avec nous, afin de cultiver une plantation ; je les choisis tous parmi mes compatriotes. Le douze février, nous prîmes la mer depuis la Jamaïque, et le dix-huit, nous arrivâmes sur la côte des Mosquitos, à un endroit appelé Dupeupy. Tous nos invités indiens, après que je les eus admonestés et que le Docteur leur eut donné quelques caisses de liqueur, prirent congé de nous avec affection et gagnèrent le rivage, où ils furent accueillis par le roi des Mosquitos, et nous ne revîmes jamais aucun d'entre eux. Nous naviguâmes ensuite vers le sud de la côte, jusqu'à un lieu nommé Cap Gracias a Dios, où se trouvait une vaste lagune ou lac, qui recevait les eaux de deux ou trois très beaux grands fleuves, et regorgeait de poissons et de tortues de terre. Quelques Indiens indigènes vinrent à notre bord ; nous les traitâmes bien et leur dîmes que nous étions venus pour demeurer parmi eux, ce dont ils semblèrent satisfaits. Le Docteur, moi-même et quelques autres les accompagnâmes à terre ; ils nous conduisirent en divers endroits pour voir le terrain, afin de choisir un emplacement pour établir une plantation. Nous fixâmes notre choix sur une parcelle près de la rive d'une rivière, dans un sol riche ; et, après avoir déchargé nos ustensiles du sloop, nous commençâmes à défricher les bois et à planter diverses sortes de légumes, qui eurent une croissance rapide. Pendant que nous étions ainsi occupés, notre navire se rendit au nord, à la Rivière Noire, pour faire du commerce. Alors qu'il s'y trouvait, une garde-côte espagnole le rencontra et s'en empara. Cela nous fut très préjudiciable et nous causa un grand embarras. Cependant, nous continuâmes la culture de la terre. Nous avions l'habitude de faire des feux chaque nuit tout autour de nous, pour tenir à distance les bêtes sauvages qui, dès la tombée de la nuit, poussaient des rugissements des plus hideux. Notre habitation étant située loin dans les bois, nous voyions fréquemment diverses sortes d'animaux ; mais aucun ne nous fit jamais de mal, hormis des serpents venimeux, dont le Docteur guérissait la morsure en donnant au patient, aussitôt que possible, environ un demi-gobelet de rhum fort, avec une bonne quantité de poivre de Cayenne. De cette manière, il guérit deux indigènes et l'un de ses propres esclaves. Les Indiens étaient extrêmement friands du Docteur, et ils en avaient de bonnes raisons ; car je crois qu'ils n'avaient jamais eu un homme aussi utile parmi eux. Ils venaient de toutes parts à notre demeure ; et certains Indiens woolwow, ou à tête plate, qui vivaient à cinquante ou soixante milles en amont de notre rivière, de ce côté de la mer du Sud, nous apportaient une bonne quantité d'argent en échange de nos marchandises. Les principaux articles que nous pouvions obtenir des Indiens voisins étaient de l'huile de tortue, des coquillages, un peu d'herbe à soie et quelques provisions ; mais ils ne voulaient travailler pour nous à rien d'autre qu'à la pêche ; et, à quelques reprises, ils nous aidèrent à abattre quelques arbres pour construire nos maisons ; ce qu'ils faisaient exactement comme les Africains, par le travail conjoint des hommes, des femmes et des enfants. Je ne me souviens pas qu'aucun d'eux ait eu plus de deux épouses. Celles-ci accompagnaient toujours leurs maris lorsqu'ils venaient à notre demeure ; elles portaient alors généralement tout ce qu'ils nous apportaient et s'accroupissaient toujours derrière leurs maris. Chaque fois que nous leur donnions quelque chose à manger, les hommes et leurs femmes mangeaient séparément. Je ne vis jamais le moindre signe d'incontinence parmi eux. Les femmes sont ornées de perles et aiment se peindre ; les hommes se peignent aussi, même à l'excès, tant le visage que les chemises : leur couleur favorite est le rouge. Les femmes cultivent généralement la terre, et les hommes sont tous pêcheurs et fabricants de pirogues. Dans l'ensemble, je n'ai jamais rencontré de nation aussi simple dans ses mœurs que ce peuple, ou ayant si peu d'ornements dans ses maisons. Ils n'avaient pas non plus, pour autant que j'aie pu l'apprendre, un seul mot pour exprimer un serment. Le pire mot que j'aie jamais entendu parmi eux lorsqu'ils se querellaient était un mot qu'ils tenaient des Anglais, à savoir : « espèce de vaurien ». Je ne vis aucune forme de culte parmi eux ; mais en cela, ils n'étaient pas pires que leurs frères ou voisins européens : car je regrette de dire qu'il n'y avait pas une seule personne blanche dans notre demeure, ni nulle part ailleurs sur la côte où je me sois rendu, qui fût meilleure ou plus pieuse que ces Indiens non éclairés ; ils travaillaient ou dormaient le dimanche ; et, à mon grand regret, travailler était trop souvent l'occupation du dimanche chez nous aussi ; à tel point qu'au bout d'un certain temps, nous ne savions vraiment plus distinguer un jour de l'autre. Ce mode de vie posa les fondements de mon départ définitif. Les indigènes sont bien bâtis et belliqueux ; ils se vantent notamment de n'avoir jamais été conquis par les Espagnols. Ils sont grands buveurs de liqueurs fortes quand ils peuvent s'en procurer. Nous avions l'habitude de distiller du rhum à partir d'ananas, qui abondaient ici ; et alors nous ne pouvions plus les éloigner de notre demeure. Pourtant, ils semblaient singuliers en matière d'honnêteté, au-dessus de toute autre nation parmi laquelle j'aie vécu. Le pays étant chaud, nous vivions sous un hangar ouvert, où nous avions toutes sortes de marchandises, sans porte ni verrou pour aucun article ; pourtant, nous dormions en sécurité, et nous ne perdions jamais rien, et n'étions jamais dérangés. Cela nous surprit beaucoup ; le Docteur, moi-même et d'autres disions souvent que si nous étions couchés de la sorte en Europe, nous aurions la gorge tranchée dès la première nuit. Le gouverneur indien fait une fois tous les quelques temps le tour de la province ou du district, et a un certain nombre d'hommes avec lui comme assistants et serviteurs. Il règle tous les différends entre les gens, comme le juge ici, et est traité avec un très grand respect. Il prit soin de nous prévenir à temps avant de venir à notre demeure, en envoyant son bâton comme gage, pour demander du rhum, du sucre et de la poudre à canon, que nous ne refusâmes pas d'envoyer ; et nous fîmes en même temps la plus grande préparation pour recevoir Son Honneur et sa suite. Lorsqu'il arriva avec sa tribu et tous nos chefs voisins, nous nous attendions à trouver un juge grave et révérend, solide et sagace ; mais au lieu de cela, avant que lui et sa bande n'apparaissent, nous les entendîmes très bruyants ; ils avaient même pillé certains de nos bons voisins indiens, s'étant enivrés avec notre liqueur. À leur arrivée, nous ne savions que penser de nos nouveaux invités et nous aurions volontiers fait l'économie de l'honneur de leur compagnie. Cependant, n'ayant pas d'autre alternative, nous les régalâmes abondamment toute la journée jusqu'au soir ; moment où le gouverneur, devenu tout à fait ivre, devint très indiscipliné, frappa l'un de nos chefs les plus amicaux, qui était notre plus proche voisin, et lui prit également son chapeau galonné d'or. À cela, une grande agitation s'ensuivit ; le Docteur intervint pour faire la paix, car nous pouvions tous nous comprendre, mais en vain ; et ils devinrent finalement si outrageants que le Docteur, craignant d'avoir des ennuis, quitta la maison et prit le plus rapidement possible le chemin du bois le plus proche, me laissant me débrouiller du mieux que je pouvais parmi eux. J'étais si furieux contre le Gouverneur que j'aurais voulu le voir attaché à un arbre et fouetté pour son comportement ; mais je n'avais pas assez de gens pour tenir tête à son parti. Je pensai donc à un stratagème pour apaiser l'émeute. Me souvenant d'un passage que j'avais lu dans la vie de Christophe Colomb, lorsqu'il était parmi les Indiens au Mexique ou au Pérou, où, en quelque occasion, il les avait effrayés en leur parlant de certains événements dans les cieux, j'eus recours au même expédient ; et il réussit au-delà de mes espérances les plus folles. Lorsque ma décision fut prise, je me rendis au milieu d'eux ; saisissant le Gouverneur, je montrai du doigt les cieux. Je le menaçai, lui et les autres : je leur dis que Dieu vivait là-haut, qu'Il était en colère contre eux, et qu'ils ne devaient pas se quereller ainsi ; qu'ils étaient tous frères, et que s'ils n'arrêtaient pas et ne s'en allaient pas tranquillement, je prendrais le livre (en montrant la Bible), lirais, et dirais à Dieu de les faire mourir. C'était un peu comme de la magie. Le tumulte cessa immédiatement, et je leur donnai un peu de rhum et quelques autres choses ; après quoi ils s'en allèrent pacifiquement ; et le Gouverneur rendit plus tard son chapeau à notre voisin, qui était appelé Capitaine Plasmyah. Lorsque le Docteur revint, il fut extrêmement heureux de ma réussite à nous débarrasser ainsi de nos encombrants invités. Les habitants Mosquitos de notre voisinage, par respect pour le Docteur, moi-même et ses gens, organisèrent des divertissements du genre grandiose, appelés dans leur langue tourrie ou dryckbot. L'expression anglaise pour ceci est un festin où l'on boit à la ronde, dont le nom semble être une corruption de langue. La boisson consistait en ananas rôtis et en casades mâchées ou pilées dans des mortiers ; ce qui, après avoir reposé quelque temps, fermente et devient assez fort pour enivrer, quand on en boit en quantité. Nous fûmes prévenus à temps du divertissement. Une famille blanche, à cinq milles de chez nous, nous expliqua comment la boisson était faite, et deux autres personnes et moi-même nous rendîmes avant l'heure au village, où les réjouissances devaient avoir lieu ; là, nous vîmes tout l'art de préparer la boisson, ainsi que le genre d'animaux qui devaient y être mangés. Je ne peux pas dire que la vue de la boisson ou de la viande m'ait mis en appétit. Ils avaient quelques milliers d'ananas en train de rôtir, qu'ils pressaient, saletés comprises, dans une pirogue prévue à cet effet. La boisson de casade était dans des tonneaux à bœuf et d'autres récipients, et ressemblait exactement à de la pâtée pour cochons. Hommes, femmes et enfants étaient ainsi occupés à rôtir les ananas et à les presser avec leurs mains. Pour nourriture, ils avaient de nombreuses tortues de terre, un peu de tortue séchée et trois grands alligators vivants, attachés aux arbres. Je demandai aux gens ce qu'ils allaient faire de ces alligators ; et on me répondit qu'ils devaient être mangés. Je fus très surpris par cela et rentrai chez moi, non sans un certain dégoût devant ces préparatifs. Le jour du festin arrivé, nous prîmes un peu de rhum avec nous et nous rendîmes au lieu convenu, où nous trouvâmes une grande assemblée de ces gens, qui nous accueillirent très aimablement. Les réjouissances avaient commencé avant notre arrivée ; ils dansaient au son de la musique : les instruments de musique étaient presque les mêmes que ceux de tout autre peuple noir ; mais, à mon avis, beaucoup moins mélodieux que ceux de toute autre nation que j'aie connue. Ils avaient de nombreux gestes curieux en dansant, ainsi qu'une variété de mouvements et de postures de leurs corps, qui pour moi n'avaient rien d'attirant. Les mâles dansaient entre eux, et les femelles entre elles, comme chez nous. Le Docteur montra l'exemple à ses gens en se joignant immédiatement au groupe des femmes, bien que ce ne fût pas par leur choix. S'apercevant que les femmes étaient dégoûtées, il se joignit aux hommes. La nuit, il y eut de grandes illuminations, en mettant le feu à de nombreux pins, tandis que le dryckbot circulait gaiement dans des calebasses ou des gourdes : mais on pourrait plus justement qualifier la liqueur de nourriture que de boisson. Un certain Owden, le plus vieux père du voisinage, était vêtu d'une manière étrange et terrifiante. Autour de son corps se trouvaient des peaux ornées de différentes sortes de plumes, et il portait sur la tête une très large et haute coiffe, en forme de bonnet de grenadier, avec des piquants comme ceux d'un porc-épic ; et il émettait un certain bruit qui ressemblait au cri d'un alligator. Nos gens sautèrent parmi eux par complaisance, bien que certains ne pussent boire de leur tourrie ; mais notre rhum trouva assez de clients et fut bientôt épuisé. Les alligators furent tués et certains d'entre eux rôtis. Leur manière de rôtir consiste à creuser un trou dans la terre et à le remplir de bois, qu'ils brûlent jusqu'à obtenir des braises, puis ils disposent des bâtons en travers, sur lesquels ils posent la viande. J'eus un morceau d'alligator cru dans la main : c'était très riche : je trouvai que cela ressemblait à du saumon frais et que cela dégageait un parfum très agréable, mais je ne pus en manger. Cette réjouissance se termina enfin sans la moindre discorde entre les personnes présentes, bien qu'elle fût composée de nations et de couleurs de peau différentes. La saison des pluies arriva ici vers la fin mai et se poursuivit jusqu'en août avec une grande intensité ; si bien que les rivières débordèrent et que nos provisions en terre furent emportées. Je pensai que c'était, dans une certaine mesure, un jugement contre nous pour avoir travaillé le dimanche, et cela m'attrista profondément. Je souhaitais souvent quitter cet endroit et partir pour l'Europe ; car notre façon de procéder et de vivre dans cette forme païenne m'était très pénible. La parole de Dieu dit : « Que sert à un homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? » Cela fut fortement et pesamment imprimé dans mon esprit ; et, bien que je ne susse comment demander mon congé au Docteur, il m'était désagréable de rester plus longtemps. Mais vers le milieu de juin, je pris assez de courage pour le lui demander. Il fut tout d'abord très réticent à accéder à ma demande ; mais je lui donnai tant de raisons pour cela qu'il consentit enfin à mon départ, et me remit le certificat suivant concernant ma conduite :

« Le porteur, Gustavus Vassa, m'a servi plusieurs années avec une honnêteté, une sobriété et une fidélité strictes. Je peux donc, en toute justice, le recommander pour ces qualités ; et, en vérité, à tous égards, je le considère comme un excellent serviteur. Je certifie par la présente qu'il s'est toujours bien comporté et qu'il est parfaitement digne de confiance.

« CHARLES IRVING. »

Côte des Mosquitos, 15 juin 1776.

Bien que je fusse très attaché au docteur, j'étais heureux qu'il eût consenti. Je préparai tout pour mon départ et louai quelques Indiens, avec une grande pirogue, pour m'emmener. Tous mes pauvres compatriotes, les esclaves, furent très attristés d'apprendre mon départ, car je les avais toujours traités avec soin et affection, et je faisais tout ce que je pouvais pour réconforter ces pauvres créatures et rendre leur condition plus facile.

Après avoir pris congé de mes vieux amis et compagnons, le 18 juin, accompagné du docteur, je quittai ce coin du monde et me dirigeai vers le sud sur plus de vingt milles le long de la rivière. J'y trouvai un sloop, dont le capitaine me dit qu'il se rendait à la Jamaïque. Ayant convenu de mon passage avec lui et l'un des propriétaires, qui se trouvait également à bord, nommé Hughes, le docteur et moi nous séparâmes, non sans verser des larmes de part et d'autre. Le navire navigua ensuite le long de la rivière jusqu'à la nuit, où il s'arrêta dans une lagune au sein de la même rivière. Durant la nuit, une goélette appartenant aux mêmes propriétaires entra, et, comme elle manquait de bras, Hughes, le propriétaire du sloop, me demanda de monter à bord de la goélette en tant que marin, et me dit qu'il me donnerait un salaire. Je l'en remerciai ; mais je lui dis que je voulais aller à la Jamaïque. Il changea alors immédiatement de ton, jura et m'injuria beaucoup, et me demanda comment j'avais pu être affranchi. Je lui racontai, et dis que j'étais arrivé dans ce voisinage avec le Dr Irving, qu'il avait vu ce jour-là. Ce récit ne servit à rien ; il continua à jurer excessivement contre moi, et maudit le maître qui m'avait vendu ma liberté, et le docteur pour en avoir fait autant en me laissant partir. Puis il exigea que j'aille sur la goélette, faute de quoi je ne quitterais pas le sloop en homme libre. Je dis que c'était très dur et suppliai qu'on me remette à terre, mais il jura que je ne le ferais pas. Je dis que j'avais été deux fois parmi les Turcs, mais que je n'avais jamais vu un tel traitement chez eux, et que je m'attendais encore moins à une chose pareille parmi des chrétiens. Cela l'irrita au plus haut point ; et, avec une volée de jurons et d'imprécations, il répondit : « Chrétiens ! Maudit sois-tu, tu es l'un des hommes de saint Paul ; mais par Dieu, à moins que tu n'aies la foi de saint Paul ou de saint Pierre, et que tu ne marches sur l'eau jusqu'au rivage, tu ne sortiras pas du navire » ; ce qui, je le découvris alors, allait parmi les Espagnols vers Carthagène, où il jura qu'il me vendrait. Je lui demandai simplement quel droit il avait de me vendre ; mais, sans un mot de plus, il fit ligoter mes chevilles par certains de ses gens, ainsi que mes poignets, et passa une autre corde autour de mon corps, et me hissa sans laisser mes pieds toucher ou reposer sur quoi que ce soit. C'est ainsi que je restai suspendu, sans aucun crime commis, et sans juge ni jury ; simplement parce que j'étais un homme libre, et que je ne pouvais, selon la loi, obtenir aucune réparation d'une personne blanche dans ces parties du monde. Je souffrais beaucoup de ma situation, et je pleurai et suppliai très fort pour obtenir un peu de pitié ; mais tout fut vain. Mon tyran, dans une grande rage, apporta un mousquet de la cabine, le chargea devant moi et l'équipage, et jura qu'il me tirerait dessus si je pleurais encore. Je n'avais plus d'alternative ; je restai donc silencieux, ne voyant pas un seul homme blanc à bord qui dise un mot en ma faveur. Je restai suspendu de cette manière entre dix et onze heures du soir jusqu'à environ une heure du matin ; quand, trouvant mon cruel persécuteur profondément endormi, je suppliai certains de ses esclaves de détendre la corde qui entourait mon corps, afin que mes pieds puissent reposer sur quelque chose. Ils le firent au risque d'être cruellement traités par leur maître, qui en battit sévèrement certains au début pour ne pas m'avoir ligoté quand il leur en avait donné l'ordre. Tandis que je restais dans cet état, jusqu'entre cinq et six heures le lendemain matin, je crois que j'ai prié Dieu de pardonner à ce blasphémateur, qui ne se souciait pas de ce qu'il faisait, mais qui, en se levant de son sommeil le matin, était de la même humeur et disposition que lorsqu'il m'avait laissé la nuit. Quand ils levèrent l'ancre et que le navire se mit en route, je pleurai et suppliai une fois de plus d'être libéré ; et alors, étant heureusement sur le chemin de leur hissage de voiles, ils me libérèrent. Quand je fus redescendu, je parlai à un certain M. Cox, charpentier, que je connaissais à bord, de l'impropriété de cette conduite. Il connaissait aussi le docteur, et la bonne opinion qu'il avait toujours eue de moi. Cet homme alla alors trouver le capitaine et lui dit de ne pas m'emmener de cette manière ; que j'étais l'intendant du docteur, qui me tenait en très haute estime, et qu'il réagirait à ce traitement lorsqu'il viendrait à le savoir. Sur quoi il demanda à un jeune homme de me mettre à terre dans une petite pirogue que j'avais apportée avec moi. Ce son réjouit mon cœur, et je montai précipitamment dans la pirogue et partis, tandis que mon tyran était dans la cabine ; mais il m'aperçut bientôt, alors que je n'étais pas à plus de trente ou quarante mètres du navire, et, courant sur le pont avec un mousquet chargé à la main, il me le présenta, et jura lourdement et terriblement qu'il me tuerait sur-le-champ si je ne revenais pas à bord. Comme je savais que le misérable aurait fait ce qu'il disait, sans hésitation, je fis demi-tour vers le navire ; mais, comme le bon Seigneur l'a voulu, juste au moment où j'étais le long du bord, il insultait le capitaine pour m'avoir laissé quitter le navire ; ce à quoi le capitaine répondit, et ils s'échauffèrent tous deux très rapidement. Le jeune homme qui était avec moi sortit alors de la pirogue ; le navire naviguait rapidement avec une mer calme : et je pensai alors que c'était quitte ou double, donc à cet instant je repartis, pour sauver ma vie, dans la pirogue, vers le rivage ; et heureusement, la confusion était si grande parmi eux à bord, que je me mis hors de portée du tir de mousquet sans être remarqué, tandis que le navire naviguait avec un vent favorable dans une autre direction ; de sorte qu'ils ne pouvaient pas me rattraper sans virer de bord : mais avant même que cela puisse être fait, j'aurais été à terre, ce que j'atteignis bientôt, avec beaucoup de remerciements à Dieu pour cette délivrance inattendue. J'allai ensuite dire à l'autre propriétaire, qui vivait près de ce rivage (avec qui j'avais convenu de mon passage), le traitement que j'avais subi. Il fut très étonné et parut très désolé pour cela. Après m'avoir traité avec bonté, il me donna quelques rafraîchissements, et trois épis de maïs rôti, pour un voyage d'environ dix-huit milles vers le sud, pour chercher un autre navire. Il m'orienta ensuite vers un chef indien d'un district, qui était aussi l'amiral des Mosquitos, et qui était déjà venu à notre demeure ; après quoi je partis seul avec la pirogue à travers une grande lagune (car je ne pouvais obtenir personne pour m'aider), bien que je fusse très épuisé et que j'eusse des douleurs dans les intestins, à cause de la corde à laquelle j'avais été suspendu la nuit précédente. J'étais donc par moments incapable de manœuvrer la pirogue, car le pagayage était très laborieux. Cependant, un peu avant la tombée de la nuit, j'arrivai à l'endroit prévu, où certains Indiens me connaissaient et m'accueillirent avec bienveillance. Je demandai l'amiral ; et ils me conduisirent à sa demeure. Il fut heureux de me voir et me rafraîchit avec les choses que l'endroit offrait ; et j'eus un hamac pour dormir. Ils agirent envers moi plus comme des chrétiens que ces blancs avec qui j'étais la nuit dernière, bien qu'ils aient été baptisés. Je dis à l'amiral que je voulais aller au port suivant pour trouver un navire pour m'emmener à la Jamaïque ; et je lui demandai de renvoyer la pirogue que j'avais, pour laquelle je devais le payer. Il convint avec moi et envoya cinq Indiens capables avec une grande pirogue pour transporter mes affaires à l'endroit prévu, à environ cinquante milles ; et nous partîmes le lendemain matin. Quand nous sortîmes de la lagune et longeâmes le rivage, la mer était si haute que la pirogue était souvent sur le point d'être remplie d'eau. Nous étions obligés d'aller à terre et de traîner à travers différents bras de terre ; nous passâmes aussi deux nuits dans les marécages, qui fourmillaient de moustiques, et ils se révélèrent gênants pour nous. Ce pénible voyage de terre et d'eau prit fin, cependant, le troisième jour, à ma grande joie ; et je montai à bord d'un sloop commandé par un certain capitaine Jenning. Il était alors partiellement chargé, et il me dit qu'il prévoyait de naviguer quotidiennement pour la Jamaïque ; et ayant convenu avec moi de travailler pour mon passage, je me mis au travail en conséquence. Je ne fus pas beaucoup de jours à bord avant que nous ne naviguions ; mais à mon grand chagrin et déception, bien qu'habitué à de telles ruses, nous allâmes vers le sud le long de la côte des Mosquitos, au lieu de mettre le cap sur la Jamaïque. Je fus contraint d'aider à couper une grande quantité de bois d'acajou sur le rivage alors que nous longions la côte, et de charger le navire avec, avant qu'il ne navigue. Cela m'irrita beaucoup ; mais, comme je ne savais pas comment m'aider parmi ces trompeurs, je pensai que la patience était le seul remède qu'il me restait, et même cela était forcé. Il y avait beaucoup de travail dur et peu de victuailles à bord, sauf par chance, nous arrivions à attraper des tortues. Sur cette côte, il y avait aussi une sorte particulière de poisson appelée lamantin, qui est un mets excellent, et la chair ressemble plus à du bœuf qu'à du poisson ; les écailles sont aussi grosses qu'un shilling, et la peau plus épaisse que je n'en ai jamais vu pour tout autre poisson. Dans les eaux saumâtres le long du rivage, il y avait également un grand nombre d'alligators, ce qui rendait le poisson rare. Je fus à bord de ce sloop pendant seize jours, durant lesquels, dans notre cabotage, nous arrivâmes à un autre endroit, où il y avait un sloop plus petit appelé l'Indian Queen, commandé par un certain John Baker. Il était aussi Anglais, et avait été longtemps le long de la côte à faire le commerce de carapaces de tortue et d'argent, et avait une bonne quantité de chaque à bord. Il avait très besoin de quelques bras ; et, comprenant que j'étais un homme libre et que je voulais aller à la Jamaïque, il me dit que s'il pouvait en obtenir un ou deux, il naviguerait immédiatement pour cette île : il me fit aussi semblant de quelques marques d'attention et de respect, et promit de me donner quarante-cinq shillings sterling par mois si je voulais aller avec lui. Je pensai que c'était bien mieux que de couper du bois pour rien. Je dis donc à l'autre capitaine que je voulais aller à la Jamaïque sur l'autre navire ; mais il ne voulut pas m'écouter : et, me voyant résolu à partir dans un jour ou deux, il fit naviguer le navire, avec l'intention de m'emmener contre mon gré. Ce traitement me mortifia extrêmement. Je fis immédiatement, selon un accord que j'avais passé avec le capitaine de l'Indian Queen, appeler sa chaloupe, qui se trouvait près de nous, et elle vint le long du bord ; et, grâce à un compagnon de voyage du pôle nord que j'avais rencontré dans le sloop où j'étais, je mis mes affaires dans la chaloupe et montai à bord de l'Indian Queen, le 10 juillet. Quelques jours après que j'y fus, nous préparâmes tout et naviguâmes : mais encore, à mon grand désarroi, ce navire allait toujours vers le sud, presque jusqu'à Carthagène, commerçant le long de la côte, au lieu d'aller à la Jamaïque, comme le capitaine me l'avait promis : et, ce qui était pire que tout, il était un homme très cruel et sanguinaire, et un horrible blasphémateur. Parmi d'autres, il avait un pilote blanc, un certain Stoker, qu'il battait souvent aussi sévèrement qu'il le faisait pour certains nègres qu'il avait à bord. Une nuit en particulier, après avoir battu cet homme le plus cruellement du monde, il le mit dans la chaloupe et fit ramer deux nègres jusqu'à un îlot désolé, ou petite île ; et il chargea deux pistolets, et jura amèrement qu'il tuerait les nègres s'ils ramenaient Stoker à bord. Il n'y avait pas le moindre doute qu'il ferait ce qu'il disait, et les deux pauvres gars furent obligés d'obéir au cruel mandat ; mais, quand le capitaine fut endormi, les deux nègres prirent une couverture et l'apportèrent au malheureux Stoker, ce qui, je crois, fut le moyen de sauver sa vie de l'agacement des insectes. Beaucoup de supplications furent faites au capitaine le lendemain, avant qu'il ne consente à laisser Stoker monter à bord ; et quand le pauvre homme fut ramené à bord, il était très malade, à cause de sa situation durant la nuit, et il le resta jusqu'à ce qu'il se noyât peu de temps après. Alors que nous naviguions vers le sud, nous arrivâmes à de nombreuses îles inhabitées, qui étaient envahies par de belles grandes noix de coco. Comme j'avais très besoin de provisions, j'en apportai un chargement de chaloupe à bord, qui nous dura, à moi et à d'autres, pendant plusieurs semaines, et nous offrit maints délicieux festins dans notre disette. Un jour, avant cela, je ne pus m'empêcher d'observer la main providentielle de Dieu, qui pourvoit toujours à tous nos besoins, bien que par des voies et manières que nous ne connaissons pas. J'avais été une journée entière sans nourriture, et j'avais fait des signaux pour que les chaloupes viennent, mais en vain. Je priai donc ardemment Dieu pour obtenir de l'aide dans mon besoin ; et à la fin de la soirée, je quittai le pont. Juste au moment où je m'allongeai, j'entendis un bruit sur le pont ; et, ne sachant pas ce que cela signifiait, je retournai directement sur le pont, quand que vis-je sinon un beau gros poisson d'environ sept ou huit livres, qui avait sauté à bord ! Je le pris, et admirai, avec gratitude, la bonne main de Dieu ; et, ce que je considérai comme non moins extraordinaire, le capitaine, qui était très avare, ne tenta pas de me le prendre, il n'y avait que lui et moi à bord ; car les autres étaient tous allés à terre pour commercer. Parfois, les gens ne revenaient pas pendant plusieurs jours : cela irritait souvent le capitaine, et alors il déversait sa fureur sur moi en me battant, ou en me faisant sentir d'autres manières cruelles. Un jour surtout, dans sa course sauvage, méchante et folle, après m'avoir frappé plusieurs fois avec différentes choses, et une fois sur la bouche, même avec un bâton rouge brûlant sorti du feu, il prit un baril de poudre à canon sur le pont, et jura qu'il ferait sauter le navire. J'étais alors à bout de mes forces, et priai ardemment Dieu de me diriger. Le couvercle était hors du baril ; et le capitaine prit un bâton allumé du feu pour nous faire sauter, lui et moi, parce qu'il y avait un navire alors en vue qui arrivait, qu'il supposait être un Espagnol, et il avait peur de tomber entre leurs mains. Voyant cela, je pris une hache, sans qu'il ne s'en aperçoive, et me plaçai entre lui et la poudre, ayant résolu en moi-même, dès qu'il tenterait de mettre le feu dans le baril, de le hacher sur-le-champ. Je fus plus d'une heure dans cette situation ; durant laquelle il me frappa souvent, gardant toujours le feu à la main pour ce dessein méchant. J'aurais vraiment pensé être justifiable dans n'importe quelle autre partie du monde si je l'avais tué, et je priai Dieu, qui m'a donné un esprit qui reposait uniquement sur lui. Je priai pour la résignation, que sa volonté soit faite ; et les deux portions suivantes de sa sainte parole, qui me vinrent à l'esprit, soutinrent mon espoir, et m'empêchèrent d'ôter la vie à cet homme méchant. « Il a déterminé les temps avant fixés, et a mis des bornes à nos habitations », Actes xvii. 26. Et, « Qui est parmi vous qui craint l'Éternel, qui obéit à la voix de son serviteur, qui marche dans les ténèbres et n'a point de lumière ? Qu'il se confie dans le nom de l'Éternel, et qu'il s'appuie sur son Dieu », Ésaïe 1. 10. Et ainsi, par la grâce de Dieu, je fus capable de le faire. Je trouvai en lui un secours présent dans le temps du besoin, et la fureur du capitaine commença à s'apaiser à mesure que la nuit approchait : mais je trouvai,

« Que celui qui ne peut endiguer la marée de sa colère Monte un cheval sauvage sans bride. »

Le lendemain matin, nous découvrîmes que le navire qui avait causé une telle fureur chez le capitaine était un sloop anglais. Ils vinrent bientôt mouiller là où nous étions et, à ma grande surprise, j'appris que le docteur Irving était à son bord, en route de la côte des Mosquitos vers la Jamaïque. J'étais sur le point d'aller immédiatement voir cet ancien maître et ami, mais le capitaine ne voulut pas me permettre de quitter le navire. J'informai alors le docteur, par lettre, de la façon dont j'étais traité, et je le suppliai de me retirer du sloop : mais il m'apprit que ce n'était pas en son pouvoir, étant lui-même passager ; il m'envoya cependant du rhum et du sucre pour mon usage personnel. J'appris alors qu'après avoir quitté la plantation que je dirigeais pour ce monsieur sur la côte des Mosquitos, période durant laquelle les esclaves étaient bien nourris et à leur aise, un contremaître blanc avait pris ma place : cet homme, par inhumanité et cupidité malavisée, battit et mutila les pauvres esclaves sans aucune pitié ; le résultat fut que tous montèrent dans une grande pirogue Puriogua et tentèrent de s'échapper ; mais, ne sachant où aller ni comment manœuvrer l'embarcation, ils se noyèrent tous ; en conséquence de quoi, la plantation du docteur fut laissée en friche, et il retournait maintenant à la Jamaïque pour acheter d'autres esclaves et la réensemencer. Le 14 octobre, l'Indian Queen arriva à Kingston, en Jamaïque. Lorsque nous eûmes déchargé, je réclamai mon salaire, qui s'élevait à huit livres et cinq shillings sterling ; mais le capitaine Baker refusa de me donner un seul farthing, bien que ce fût l'argent le plus durement gagné pour lequel j'aie jamais travaillé de ma vie. Je trouvai le docteur Irving à ce sujet et lui fis part de la vilenie du capitaine. Il fit tout ce qu'il put pour m'aider à obtenir mon argent ; et nous allâmes voir chaque magistrat de Kingston (il y en avait neuf), mais ils refusèrent tous de faire quoi que ce soit pour moi, disant que mon serment ne pouvait être admis contre un homme blanc. Et ce n'était pas tout ; car Baker menaça de me battre sévèrement s'il pouvait m'attraper pour avoir tenté de réclamer mon argent ; et il l'aurait fait sans l'intervention du docteur Irving, grâce à qui je me plaçai sous la protection du capitaine Douglas du navire de guerre Squirrel. Je trouvai ce traitement extrêmement dur ; bien que j'aie constaté que c'était une pratique trop courante, là-bas, de payer les hommes libres pour leur labeur de cette manière. Un jour, j'accompagnai un tailleur nègre libre, nommé Joe Diamond, chez un certain M. Cochran, qui lui devait une somme dérisoire ; et l'homme, ne pouvant obtenir son argent, commença à murmurer. L'autre saisit immédiatement un fouet pour le payer avec ; mais, grâce à une bonne paire de jambes, le tailleur parvint à s'échapper. De telles oppressions me poussèrent à chercher un navire pour quitter l'île aussi vite que je le pouvais ; et par la miséricorde de Dieu, je trouvai en novembre un navire à destination de l'Angleterre, où j'embarquai avec un convoi, après avoir fait un dernier adieu au docteur Irving. Lorsque je quittai la Jamaïque, il était employé au raffinage du sucre ; et quelques mois après mon arrivée en Angleterre, j'appris, avec beaucoup de tristesse, que cet aimable ami était mort, pour avoir mangé du poisson empoisonné. Nous eûmes de très fortes tempêtes de vent lors de notre traversée ; au cours de laquelle aucun incident majeur ne survint, si ce n'est qu'un corsaire américain, croisant la flotte, fut capturé et incendié par le navire de Sa Majesté, le Squirrel. Le 7 janvier 1777, nous arrivâmes à Plymouth. J'étais heureux de fouler à nouveau le sol anglais ; et, après avoir passé quelque temps à Plymouth et à Exeter parmi de pieux amis, que j'étais heureux de voir, je me rendis à Londres le cœur empli de remerciements à Dieu pour toutes ses miséricordes passées.

CHAP. XII.

Différentes transactions de la vie de l'auteur jusqu'à ce jour — Sa demande auprès du dernier évêque de Londres pour être nommé missionnaire en Afrique — Quelques détails sur sa part dans la conduite de la dernière expédition en Sierra Leone — Pétition à la Reine — Conclusion.

Telles furent les diverses scènes dont je fus témoin, et la fortune que je connus jusqu'en 1777. Depuis cette époque, ma vie a été plus uniforme, et ses incidents moins nombreux, qu'au cours de toute autre période équivalente d'années précédentes ; je me hâte donc vers la conclusion d'un récit dont je crains que le lecteur ne le trouve déjà suffisamment fastidieux.

J'avais subi tant d'impositions dans mes transactions commerciales dans différentes parties du monde, que j'en vins à être profondément dégoûté de la vie de marin, et je résolus de ne pas y retourner, du moins pendant quelque temps. Je me remis donc au service peu après mon retour, et je restai pour la plupart dans cette situation jusqu'en 1784.

Peu après mon arrivée à Londres, je fus témoin d'une circonstance remarquable concernant le teint africain, que je trouvai si extraordinaire que je me permets de la mentionner : une femme nègre blanche, que j'avais déjà vue à Londres et dans d'autres endroits, avait épousé un homme blanc, dont elle avait eu trois garçons, qui étaient tous des mulâtres, et pourtant ils avaient de beaux cheveux clairs. En 1779, je servais le gouverneur Macnamara, qui avait passé un temps considérable sur la côte d'Afrique. Durant mon service, j'avais l'habitude de demander fréquemment à d'autres domestiques de se joindre à moi pour les prières en famille ; mais cela ne suscitait que leurs moqueries. Cependant, le gouverneur, comprenant que j'étais d'un naturel religieux, voulut savoir quelle était ma religion ; je lui dis que j'étais protestant de l'Église d'Angleterre, conformément aux trente-neuf articles de cette église, et que j'écouterais quiconque prêcherait selon cette doctrine. Quelques jours plus tard, nous eûmes d'autres échanges sur le même sujet : le gouverneur m'en reparla et me dit qu'il voudrait, si je le souhaitais, comme il pensait que je pourrais être utile pour convertir mes compatriotes à la foi de l'Évangile, me faire envoyer comme missionnaire en Afrique. Je refusai d'abord d'y aller, et lui racontai comment j'avais été traité en pareille occasion par certains blancs lors de mon dernier voyage en Jamaïque, lorsque j'avais tenté (si telle était la volonté de Dieu) d'être le moyen de convertir le prince indien ; et je dis que je supposais qu'ils me traiteraient pire qu'Alexandre le chaudronnier ne traita saint Paul, si je tentais d'aller parmi eux en Afrique. Il me dit de ne pas craindre, car il s'adresserait à l'évêque de Londres pour me faire ordonner. À ces conditions, je consentis à la proposition du gouverneur d'aller en Afrique, dans l'espoir de faire le bien si possible parmi mes compatriotes ; ainsi, afin d'être envoyé convenablement, nous écrivîmes immédiatement les lettres suivantes au dernier évêque de Londres :

Au Très Révérend Père en Dieu, ROBERT, Lord Évêque de Londres : Le MÉMOIRE de Gustavus Vassa

Expose,

Que votre mémorialiste est originaire d'Afrique, et possède une connaissance des mœurs et coutumes des habitants de ce pays.

Que votre mémorialiste a résidé dans différentes parties de l'Europe pendant les vingt-deux dernières années, et a embrassé la foi chrétienne en 1759.

Que votre mémorialiste est désireux de retourner en Afrique en tant que missionnaire, s'il est encouragé par votre Seigneurie, dans l'espoir de pouvoir persuader ses compatriotes de devenir chrétiens ; et votre mémorialiste est d'autant plus enclin à entreprendre cette démarche, que le succès a accompagné de semblables entreprises lorsqu'elles étaient encouragées par les Portugais à travers leurs différents établissements sur la côte d'Afrique, ainsi que par les Hollandais : les deux gouvernements encourageant les noirs qui, par leur éducation, sont qualifiés pour entreprendre cette tâche, et sont jugés plus aptes que les ecclésiastiques européens, méconnaissant la langue et les coutumes du pays.

Le seul motif de votre mémorialiste pour solliciter la charge de missionnaire est de pouvoir être un moyen, sous Dieu, de réformer ses compatriotes et de les persuader d'embrasser la religion chrétienne. C'est pourquoi votre mémorialiste prie humblement votre Seigneurie de l'encourager et de le soutenir dans cette entreprise.

GUSTAVUS VASSA.

Chez M. Guthrie, tailleur, N° 17, Hedge-lane.

Monseigneur,

J'ai résidé près de sept ans sur la côte d'Afrique, la majeure partie du temps en tant qu'officier commandant. D'après la connaissance que j'ai du pays et de ses habitants, je suis enclin à penser que le plan ci-joint sera couronné d'un grand succès, s'il est soutenu par votre Seigneurie. Je me permets en outre de représenter à votre Seigneurie que de semblables tentatives, lorsqu'elles ont été encouragées par d'autres gouvernements, ont rencontré un succès peu commun ; et en ce moment même, je connais un personnage très respectable, un prêtre noir au château de Cape Coast. Je connais le nommé Gustavus Vassa, et je le crois un homme moralement bon.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, De votre Seigneurie Le humble et obéissant serviteur, MATT. MACNAMARA.

Grove, 11 mars 1779.

Cette lettre était également accompagnée de la suivante, émanant du docteur Wallace, qui avait résidé en Afrique pendant de nombreuses années, et dont les sentiments sur le sujet d'une mission africaine étaient les mêmes que ceux du gouverneur Macnamara.

13 mars 1779.

Monseigneur,

J'ai résidé près de cinq ans en Sénégambie, sur la côte d'Afrique, et j'ai eu l'honneur d'occuper des emplois très considérables dans cette province. J'approuve le plan ci-joint, et je pense que cette entreprise est très louable et appropriée, et qu'elle mérite la protection et l'encouragement de votre Seigneurie, auquel cas elle ne pourra qu'être couronnée du succès attendu.

Je suis, Monseigneur, De votre Seigneurie Le humble et obéissant serviteur, THOMAS WALLACE.

Avec ces lettres, je me rendis chez l'évêque à la demande du gouverneur, et les présentai à sa Seigneurie. Il me reçut avec beaucoup de condescendance et de politesse ; mais, pour certains scrupules de délicatesse, il déclina de m'ordonner.

Mon seul motif pour m'attarder ainsi sur cette transaction, ou pour insérer ces papiers, est l'opinion que des hommes de sens et d'éducation, connaissant l'Afrique, entretiennent quant à la probabilité de convertir ses habitants à la foi en Jésus-Christ, si la tentative était soutenue par le législateur.

Peu après, je quittai le gouverneur et servis un noble dans la milice du Devonshire, avec qui je campai à Coxheath pendant quelque temps ; mais les opérations y étaient trop minimes et inintéressantes pour en faire un récit détaillé.

En l'année 1783, je visitai huit comtés du Pays de Galles, par curiosité. Pendant que j'étais dans cette partie du pays, je fus conduit à descendre dans une mine de charbon dans le Shropshire, mais ma curiosité me coûta presque la vie ; car pendant que j'étais dans la fosse, le charbon s'effondra et ensevelit un pauvre homme, qui n'était pas loin de moi : là-dessus, je sortis aussi vite que je pus, pensant que la surface de la terre était la partie la plus sûre.

Au printemps 1784, je pensai à visiter à nouveau le vieil océan. En conséquence, j'embarquai comme intendant à bord d'un beau navire neuf nommé le London, commandé par Martin Hopkin, et mis les voiles pour New-York. J'admirai beaucoup cette ville ; elle est grande et bien bâtie, et regorge de provisions de toutes sortes. Pendant que nous étions au mouillage, une circonstance se produisit que je trouvai extrêmement singulière : un jour, un malfaiteur devait être exécuté sur une potence ; mais avec la condition que si une femme, n'ayant sur elle que sa chemise, épousait l'homme sous la potence, sa vie serait épargnée. Ce privilège extraordinaire fut réclamé ; une femme se présenta ; et la cérémonie du mariage fut accomplie. Notre navire ayant fait son chargement, nous retournâmes à Londres en janvier 1785. Lorsqu'il fut prêt pour un autre voyage, le capitaine étant un homme agréable, je naviguai avec lui depuis ici au printemps, en mars 1785, pour Philadelphie. Le cinq avril, nous prîmes notre départ depuis le Land's-end, avec une brise agréable ; et vers neuf heures ce soir-là, la lune brillait et la mer était calme, tandis que notre navire filait librement avec le vent, à la vitesse d'environ quatre ou cinq milles à l'heure. À ce moment, un autre navire allait presque aussi vite que nous sur le point opposé, nous rencontrant droit devant, pourtant personne à bord n'observa le moindre navire jusqu'à ce que nous nous heurtions violemment de face, à l'étonnement et à la consternation des deux équipages. Il nous fit beaucoup de dégâts, mais je crois que nous lui en fîmes davantage ; car lorsque nous nous croisâmes, ce que nous fîmes très rapidement, ils nous crièrent de mettre en panne et de mettre notre chaloupe à la mer, mais nous avions assez à faire pour nous occuper de nous-mêmes ; et en environ huit minutes, nous ne le vîmes plus. Nous réparâmes tant bien que mal le lendemain, et poursuivîmes notre voyage, et en mai arrivâmes à Philadelphie. J'étais très heureux de revoir cette vieille ville favorite ; et mon plaisir fut grandement accru en voyant les dignes quakers libérer et soulager les fardeaux de plusieurs de mes frères africains opprimés. Mon cœur se réjouit quand l'une de ces personnes amicales m'emmena voir une école gratuite qu'ils avaient érigée pour toute confession de gens noirs, dont les esprits sont cultivés ici et orientés vers la vertu ; et ainsi ils sont rendus membres utiles de la communauté. Le succès de cette pratique ne dit-il pas haut et fort aux planteurs dans le langage de l'Écriture : « Allez et faites de même » ?

En octobre 1785, j'étais accompagné par quelques Africains, et présentai cette adresse de remerciements aux messieurs appelés Amis ou Quakers, à Gracechurch-Court, Lombard-Street :

Messieurs,

En lisant votre livre, intitulé « Avertissement à la Grande-Bretagne et à ses colonies, concernant l'état calamiteux des nègres réduits en esclavage » : nous, pauvres nègres opprimés, nécessiteux et si dégradés, désirons vous approcher avec cette adresse de remerciements, avec notre amour le plus profond et notre plus chaleureuse reconnaissance ; et avec le sens le plus profond de votre bienveillance, de votre labeur inlassable et de votre aimable interposition, pour briser le joug de l'esclavage, et administrer un peu de confort et de soulagement à des milliers et des dizaines de milliers de nègres très gravement affligés et trop lourdement chargés.

Messieurs, si vous pouviez, par la persévérance, être finalement capables, sous Dieu, d'alléger dans une certaine mesure le lourd fardeau des affligés, sans aucun doute, ce serait, dans une certaine mesure, le moyen possible, sous Dieu, de sauver les âmes de beaucoup d'oppresseurs ; et si tel est le cas, nous sommes sûrs que le Dieu, dont les yeux sont toujours sur toutes ses créatures, et qui récompense toujours tout acte véritable de vertu, et regarde les prières des opprimés, donnera à vous et aux vôtres ces bénédictions qu'il n'est pas en notre pouvoir d'exprimer ou de concevoir, mais que nous, en tant qu'une partie de ces peuples captifs, opprimés et affligés, souhaitons et implorons le plus ardemment.

Ces messieurs nous reçurent très gentiment, avec la promesse de s'employer en faveur des Africains opprimés, et nous nous quittâmes.

Pendant que j'étais en ville, il m'arriva une fois d'être invité à un mariage de quakers. Le mode simple et pourtant expressif utilisé lors de leurs solennités mérite d'être noté. Voici la véritable forme :

Après que la compagnie se soit réunie, ils ont des exhortations opportunes par plusieurs membres ; la mariée et le marié se lèvent, et, se prenant la main d'une manière solennelle, l'homme déclare auditivement à cet effet :

« Amis, dans la crainte du Seigneur, et en présence de cette assemblée, que je souhaite être mes témoins, je prends cette amie, M.N., pour être mon épouse ; promettant, par l'assistance divine, d'être pour elle un mari aimant et fidèle jusqu'à ce que la mort nous sépare » : et la femme fait la même déclaration. Ensuite, les deux premiers signent leurs noms sur le registre, et autant d'autres témoins qu'ils le souhaitent. J'eus l'honneur d'apposer le mien sur un registre à Gracechurch-Court, Lombard-Street.

Nous retournâmes à Londres en août ; et notre navire ne partant pas immédiatement en mer, j'embarquai comme intendant sur un navire américain nommé le Harmony, capitaine John Willet, et quittai Londres en mars 1786, à destination de Philadelphie. Onze jours après le départ, nous perdîmes notre mât de misaine. Nous eûmes une traversée de neuf semaines, ce qui fit que notre voyage ne réussit pas bien, le marché pour nos marchandises se révélant mauvais ; et pour empirer les choses, mon commandant commença à me jouer les mêmes tours que d'autres pratiquent trop souvent sur les nègres libres aux Antilles. Mais je remercie Dieu d'avoir trouvé ici beaucoup d'amis, qui dans une certaine mesure l'en empêchèrent. À mon retour à Londres en août, je fus très agréablement surpris de constater que la bienveillance du gouvernement avait adopté le plan de certains individus philanthropes pour envoyer les Africains d'ici vers leur quartier natal ; et que certains navires étaient alors engagés pour les transporter en Sierra Leone ; un acte qui rejaillit à l'honneur de tous ceux qui ont participé à sa promotion, et me remplit de prières et de beaucoup de réjouissances. Il y avait alors dans la ville un comité restreint de messieurs pour les pauvres noirs, dont certains j'eus l'honneur de connaître ; et, dès qu'ils apprirent mon arrivée, ils m'envoyèrent chercher au comité. Quand j'y arrivai, ils m'informèrent de l'intention du gouvernement ; et comme ils semblaient penser que j'étais qualifié pour superviser une partie de l'entreprise, ils me demandèrent d'accompagner les pauvres noirs en Afrique. Je leur signalai de nombreuses objections à mon départ ; et en particulier, j'exprimai quelques difficultés concernant les marchands d'esclaves, car je m'opposerais certainement à leur trafic d'êtres humains par tous les moyens en mon pouvoir. Cependant, ces objections furent outrepassées par les messieurs du comité, qui me convainquirent d'y aller, et me recommandèrent aux honorables Commissaires de la Marine de Sa Majesté comme une personne appropriée pour agir en tant que commissaire pour le gouvernement dans l'expédition prévue ; et ils me nommèrent en conséquence en novembre 1786 à cette fonction, et me donnèrent un pouvoir suffisant pour agir au nom du gouvernement en qualité de commissaire, ayant reçu mon mandat et l'ordre suivant.

Par les principaux Officiers et Commissaires de la Marine de Sa Majesté.

Attendu qu'il vous a été ordonné, par notre mandat du 4 du mois dernier, de recevoir sous votre garde, de la part de M. Irving, le surplus des provisions restant de ce qui avait été prévu pour le voyage, ainsi que les provisions pour le soutien des pauvres noirs, après le débarquement en Sierra Leone, avec les vêtements, outils et tous autres articles fournis aux frais du gouvernement ; et comme les provisions avaient été prévues sur la base de deux mois pour le voyage, et de quatre mois après le débarquement, mais le nombre embarqué étant bien moindre que prévu, d'où il pourrait résulter un surplus considérable de provisions, vêtements, etc. Ces présentes sont, en plus des ordres précédents, pour vous ordonner et exiger que vous appropriiez ou disposiez de ce surplus au mieux de vos capacités pour le bénéfice du gouvernement, en tenant et en nous rendant un compte fidèle de ce que vous faites à ce sujet. Et pour vous guider en empêchant toute personne blanche d'y aller, qui n'est pas destinée à avoir le privilège d'y être transportée, nous vous envoyons ci-joint une liste de celles recommandées par le Comité pour les pauvres noirs comme étant les personnes autorisées à embarquer, et vous informons que vous ne devez permettre à aucune autre personne d'y aller qui ne produirait pas un certificat du comité pour les pauvres noirs, attestant qu'elles en ont la permission. Pour quoi ceci sera votre mandat. Daté au Bureau de la Marine, 16 janvier 1787.

J. HINSLOW, GEO. MARSH, W. PALMER.

À M. Gustavus Vassa, Commissaire des provisions et Magasins pour les Pauvres Noirs se rendant en Sierra Leone.

Je procédai immédiatement à l'exécution de mon devoir à bord des navires destinés au voyage, où je restai jusqu'au mois de mars suivant.

Durant mon maintien dans l'emploi du gouvernement, je fus frappé des abus flagrants commis par l'agent, et je m'efforçai d'y remédier, mais sans succès. Un exemple, parmi tant d'autres que je pourrais produire, peut servir d'échantillon. Le gouvernement avait ordonné que fussent fournis tous les objets nécessaires (les effets d'habillement, comme on les appelle, inclus) pour 750 personnes ; cependant, ne pouvant en rassembler plus de 426, je reçus l'ordre d'envoyer les effets superflus, etc., aux magasins du roi à Portsmouth ; mais, lorsque je les réclamai à cette fin auprès de l'agent, il apparut qu'ils n'avaient jamais été achetés, bien qu'ils eussent été payés par le gouvernement. Mais ce n'était pas tout, le gouvernement n'était pas le seul objet de la spéculation ; ces pauvres gens souffraient infiniment plus ; leur hébergement était des plus misérables ; beaucoup d'entre eux manquaient de lits, et bien d'autres encore de vêtements et d'autres objets de première nécessité. Pour la vérité de ceci, et de bien plus, je ne cherche pas à obtenir crédit par ma propre assertion. J'en appelle au témoignage du capitaine Thompson, du Nautilus, qui nous escorta, à qui je m'adressai en février 1787 pour obtenir un remède, lorsque j'eus vainement remontré à l'agent, et que je l'eus même amené à être témoin de l'injustice et de l'oppression dont je me plaignais. J'en appelle également à une lettre écrite par ces malheureux, dès le début du mois de janvier précédent, et publiée dans le Morning Herald du 4 de ce mois, signée par vingt de leurs chefs.

Je ne pouvais laisser le gouvernement être ainsi trompé, et mes compatriotes spoliés et opprimés, et même laissés démunis des nécessités essentielles à leur existence même, sans rien dire. J'informai donc les commissaires de la Marine des agissements de l'agent ; mais mon renvoi fut obtenu peu après, par l'entremise d'un gentleman de la cité, que l'agent, conscient de sa concussion, avait trompé par lettre, et qui, de plus, avait autorisé le même agent à recevoir à bord, aux frais du gouvernement, un certain nombre de personnes en qualité de passagers, contrairement aux ordres que j'avais reçus. Par là, je subis une perte considérable dans mes biens : toutefois, les commissaires furent satisfaits de ma conduite, et écrivirent au capitaine Thompson, pour lui exprimer leur approbation.

Ainsi pourvus, ils poursuivirent leur voyage ; et finalement, épuisés par un traitement peut-être peu doux, et consumés par la maladie, provoquée par le manque de médicaments, de vêtements, de literie, etc., ils atteignirent la Sierra Leone juste au commencement des pluies. À cette saison de l'année, il est impossible de cultiver les terres ; leurs provisions furent donc épuisées avant qu'ils ne puissent tirer aucun profit de l'agriculture ; et il n'est pas surprenant que beaucoup, en particulier les lascars, dont la constitution est très fragile, et qui avaient été entassés dans des navires d'octobre à juin, et logés de la manière que j'ai mentionnée, aient été si diminués par leur confinement qu'ils n'y aient pas survécu longtemps.

Ainsi prit fin ma participation à cette expédition tant vantée vers la Sierra Leone ; une expédition qui, si malheureuse qu'elle fût dans son issue, était humaine et politique dans sa conception, et son échec ne fut pas dû au gouvernement : tout fut fait de leur part ; mais il y eut manifestement une gestion suffisamment défectueuse dans la conduite et l'exécution de celle-ci pour faire échouer son succès.

Je n'aurais pas été si prolixe dans mon compte rendu de cette transaction, si la part que j'y ai prise n'avait été l'objet d'une animadversion partiale, et si mon renvoi de mon emploi n'avait même été jugé digne de devenir pour certains un motif de triomphe public[X]. Les mobiles qui pourraient influencer quiconque à descendre jusqu'à une petite contestation avec un obscur Africain, et à chercher la gratification dans son abaissement, il n'est peut-être pas approprié ici d'en faire l'enquête ou le récit, même si sa détection était nécessaire à ma justification ; mais je remercie le Ciel qu'elle ne le soit pas. Je souhaite m'en tenir à ma propre intégrité, et non m'abriter sous l'impropriété d'autrui ; et j'ai confiance que le comportement des commissaires de la Marine à mon égard m'autorise à faire cette assertion ; car après avoir été licencié, le 24 mars, je rédigeai un mémorial ainsi conçu :

_Aux Très Honorables Lords Commissaires de la Trésorerie de Sa Majesté : Le Mémorial et la Pétition de Gustavus Vassa, un homme noir, dernier Commissaire des pauvres noirs se rendant en_ Afrique.

EXPOSE HUMBLEMENT,

Que le mémorialiste de Vos Seigneuries fut, par les Honorables Commissaires de la Marine de Sa Majesté, le 4 décembre dernier, nommé au susdit emploi par mandat de ce conseil ;

Qu'il a en conséquence procédé à l'exécution de son devoir à bord du Vernon, étant l'un des navires désignés pour se rendre en Afrique avec les susdits pauvres ;

Que votre mémorialiste, à son grand chagrin et à sa grande stupéfaction, a reçu une lettre de renvoi des Honorables Commissaires de la Marine, par les ordres de Vos Seigneuries ;

Que, conscient d'avoir agi avec la plus parfaite fidélité et la plus grande assiduité dans l'exercice de la charge qui lui était confiée, il est tout à fait incapable de concevoir les raisons pour lesquelles Vos Seigneuries auraient modifié l'opinion favorable que vous aviez daigné concevoir de lui, conscient que Vos Seigneuries ne procéderaient pas à une mesure aussi sévère sans quelque bonne cause apparente ; il a donc toutes les raisons de croire que sa conduite a été grossièrement dénaturée auprès de Vos Seigneuries ; et il est d'autant plus confirmé dans son opinion que, en s'opposant aux mesures d'autres personnes concernées dans la même expédition, qui tendaient à faire échouer les intentions humaines de Vos Seigneuries, et à imposer au gouvernement une dépense supplémentaire très considérable, il s'est créé un certain nombre d'ennemis, dont les dénaturations, il a trop de raisons de le croire, ont jeté les bases de son renvoi. Sans le soutien d'amis, et sans l'aide des avantages d'une éducation libérale, il ne peut qu'espérer réparation de la justice de sa cause, en sus de la mortification d'avoir été retiré de son emploi, et de l'avantage qu'il aurait raisonnablement pu espérer en retirer. Il a eu le malheur d'avoir englouti une part considérable de son petit pécule pour s'équiper, et dans d'autres dépenses découlant de sa situation, dont il annexe ici le compte. Votre mémorialiste ne troublera pas Vos Seigneuries avec une justification d'une quelconque partie de sa conduite, car il ne sait pas de quels crimes il est accusé ; il supplie cependant instamment que vous daigniez ordonner une enquête sur son comportement durant le temps où il a agi au service public ; et, s'il est trouvé que son renvoi provenait de fausses représentations, il est confiant que dans la justice de Vos Seigneuries, il trouvera réparation.

Votre pétitionnaire prie donc humblement Vos Seigneuries de bien vouloir prendre son cas en considération, et qu'il vous plaise d'ordonner le paiement du compte ci-dessus mentionné, s'élevant à 32l. 4s., ainsi que le salaire prévu, ce qui est très humblement soumis.

Londres, 12 mai 1787.

La pétition ci-dessus fut remise entre les mains de Vos Seigneuries, qui eurent la bonté, quelques mois plus tard, sans audition, de m'ordonner 50l. sterling -- c'est-à-dire 18l. de salaire pour le temps (plus de quatre mois) où j'ai agi de façon fidèle à leur service. Certes, la somme est plus élevée que ce qu'un nègre libre aurait eu dans les colonies occidentales !!!

* * * * *

Le 21 mars 1788, j'eus l'honneur de présenter à la Reine une pétition au nom de mes frères africains, qui fut reçue très gracieusement par Sa Majesté[Y] :

À la Reine, Sa Très Excellente Majesté.

Madame,

La bienveillance et l'humanité bien connues de Votre Majesté m'enhardissent à approcher votre présence royale, confiant que l'obscurité de ma situation n'empêchera pas Votre Majesté de prêter attention aux souffrances pour lesquelles je plaide.

Pourtant, je ne sollicite pas votre pitié royale pour ma propre détresse ; mes souffrances, bien que nombreuses, sont dans une certaine mesure oubliées. Je supplie la compassion de Votre Majesté pour des millions de mes compatriotes africains, qui gémissent sous le fouet de la tyrannie aux Antilles.

L'oppression et la cruauté exercées sur les malheureux nègres là-bas, ont enfin atteint la législature britannique, et ils délibèrent maintenant sur sa réparation ; même plusieurs propriétaires d'esclaves aux Antilles ont pétitionné le parlement contre sa continuation, conscients qu'elle est aussi impolitique qu'injuste -- et ce qui est inhumain ne peut jamais être sage.

Le règne de Votre Majesté a été jusqu'ici distingué par des actes privés de bienveillance et de générosité ; assurément, plus la misère est étendue, plus elle a droit à la compassion de Votre Majesté, et plus grand doit être le plaisir de Votre Majesté à contribuer à son soulagement.

Je présume donc, gracieuse Reine, d'implorer votre intercession auprès de votre époux royal, en faveur des misérables Africains ; afin que, par l'influence bienveillante de Votre Majesté, un terme puisse être mis à leur misère ; et qu'ils puissent être élevés de la condition de brutes, à laquelle ils sont à présent dégradés, aux droits et à la situation d'hommes libres, et admis à partager les bénédictions du gouvernement heureux de Votre Majesté ; ainsi Votre Majesté jouira du plaisir profond de procurer le bonheur à des millions, et sera récompensée par les prières reconnaissantes d'eux-mêmes et de leur postérité.

Et puisse le Créateur tout-généreux combler Votre Majesté, et la Famille Royale, de chaque bénédiction que ce monde peut offrir, et de toute la plénitude de joie que la révélation divine nous a promise dans l'autre.

Je suis le serviteur le plus dévoué et le plus fidèle de Votre Majesté pour commander,

Gustavus Vassa, L'Éthiopien Opprimé.

No. 53, Baldwin's Gardens.

* * * * *

La loi consolidée sur les nègres, faite par l'assemblée de la Jamaïque l'année dernière, et le nouvel acte d'amendement maintenant en cours d'agitation là-bas, contiennent une preuve de l'existence de ces accusations qui ont été portées contre les planteurs concernant le traitement de leurs esclaves.

J'espère avoir la satisfaction de voir la rénovation de la liberté et de la justice reposer sur le gouvernement britannique, pour justifier l'honneur de notre nature commune. Ce sont des préoccupations qui n'appartiennent peut-être pas à un bureau particulier : mais, pour parler plus sérieusement à tout homme de sentiment, des actions comme celles-ci sont le fondement juste et sûr de la gloire future ; une réversion, bien que lointaine, est convoitée par certains esprits nobles comme un bien substantiel. C'est sur ces bases que j'espère et attends l'attention des hommes au pouvoir. Ce sont des desseins conformes à l'élévation de leur rang, et à la dignité de leurs stations : ce sont des fins adaptées à la nature d'un gouvernement libre et généreux ; et, liées à des vues d'empire et de domination, adaptées à la bienveillance et au mérite solide de la législature. C'est une poursuite d'une grandeur substantielle. -- Puisse le temps venir -- au moins la spéculation m'en est plaisante -- quand le peuple noir commémorera avec reconnaissance l'ère auspicieuse d'une liberté étendue. Alors ces personnes[Z] seront particulièrement nommées avec louange et honneur, qui ont généreusement proposé et se sont tenues en avant dans la cause de l'humanité, de la liberté, et de la bonne politique ; et ont porté à l'oreille de la législature des desseins dignes du patronage et de l'adoption royaux. Puisse le Ciel faire des sénateurs britanniques les diffuseurs de lumière, de liberté, et de science, aux confins les plus lointains de la terre : alors ce sera gloire à Dieu au plus haut des cieux, sur la terre paix, et bonne volonté envers les hommes : -- Gloire, honneur, paix, etc. à toute âme d'homme qui fait le bien, aux Britanniques d'abord, (parce qu'à eux l'Évangile est prêché) et aussi aux nations. « Ceux qui honorent leur Créateur ont pitié des pauvres. » « C'est la justice qui exalte une nation ; mais le péché est une honte pour tout peuple ; la destruction sera pour les ouvriers d'iniquité, et les méchants tomberont par leur propre méchanceté. » Puisse les bénédictions du Seigneur être sur les têtes de tous ceux qui ont compati aux cas des nègres opprimés, et la crainte de Dieu prolonger leurs jours ; et puissent leurs attentes être remplies d'allégresse ! « Le libéral forme des projets libéraux, et il persévère dans ses projets libéraux », Ésaïe xxxii. 8. Ils peuvent dire avec le pieux Job : « N'ai-je pas pleuré avec celui qui était dans la peine ? Mon âme n'a-t-elle pas eu de compassion pour le pauvre ? » Job xxx. 25.

Comme le trafic inhumain de l'esclavage doit être pris en considération par la législature britannique, je ne doute pas que, si un système de commerce était établi en Afrique, la demande de produits manufacturés augmenterait très rapidement, car les habitants indigènes adopteront insensiblement les modes, les manières, les coutumes britanniques, etc. Proportionnellement à la civilisation, telle sera la consommation des produits manufacturés britanniques.

L'usure d'un continent, presque deux fois plus grand que l'Europe, et riche en productions végétales et minérales, est beaucoup plus facile à concevoir qu'à calculer.

Un cas pertinent. -- Il en coûtait peu ou rien aux Aborigènes de Grande-Bretagne en vêtements, etc. La différence entre leurs ancêtres et la génération présente, en termes de consommation, est littéralement infinie. La supposition est des plus évidentes. Elle sera également immense en Afrique -- La même cause, à savoir la civilisation, aura toujours le même effet.

C'est commercer sur des bases sûres. Un échange commercial avec l'Afrique ouvre une source inépuisable de richesse aux intérêts manufacturiers de la Grande-Bretagne, et à tout ce à quoi la traite des esclaves est une objection.

Si je ne suis pas mal informé, l'intérêt manufacturier est égal, sinon supérieur, à l'intérêt foncier, quant à la valeur, pour des raisons qui apparaîtront bientôt. L'abolition de l'esclavage, si diabolique, donnera une extension des plus rapides aux manufactures, ce qui est totalement et diamétralement opposé à ce que certaines personnes intéressées affirment.

Les manufacturiers de ce pays doivent et auront, dans la nature et la raison des choses, un emploi complet et constant en approvisionnant les marchés africains.

La population, les entrailles et la surface de l'Afrique, abondent en retours précieux et utiles ; les trésors cachés des siècles seront mis en lumière et en circulation. L'industrie, l'entreprise, et l'exploitation minière, auront toute leur portée, proportionnellement à leur civilisation. En un mot, cela ouvre un champ infini de commerce aux manufacturiers et marchands aventuriers britanniques. L'intérêt manufacturier et les intérêts généraux sont synonymes. L'abolition de l'esclavage serait en réalité un bien universel.

Tortures, meurtres, et toute autre barbarie et iniquité imaginable, sont pratiquées sur les pauvres esclaves en toute impunité. J'espère que la traite des esclaves sera abolie. Je prie pour que ce soit un événement proche. Le grand corps des manufacturiers, s'unissant à la cause, la facilitera et l'expédiera considérablement ; et, comme je l'ai déjà déclaré, c'est très substantiellement leur intérêt et leur avantage, et comme tel celui de la nation dans son ensemble, (à l'exception de ces personnes concernées par la fabrication des colliers, chaînes, menottes, fers aux jambes, entraves, vis à pouces, muselières en fer et cercueils ; fouets, flagellums, et autres instruments de torture utilisés dans la traite des esclaves). En peu de temps, un seul sentiment prévaudra, par des motifs d'intérêt aussi bien que de justice et d'humanité. L'Europe contient cent vingt millions d'habitants. Question -- Combien de millions l'Afrique contient-elle ? En supposant que les Africains, collectivement et individuellement, dépensent 5l. par tête en vêtements et meubles annuellement lorsqu'ils seront civilisés, etc., une immensité au-delà de la portée de l'imagination !

Ceci, je le conçois, est une théorie fondée sur des faits, et donc une théorie infaillible. Si les noirs étaient autorisés à rester dans leur propre pays, ils doubleraient en nombre tous les quinze ans. Proportionnellement à une telle augmentation sera la demande de produits manufacturés. Le coton et l'indigo poussent spontanément dans la plupart des régions d'Afrique ; une considération qui n'est pas de peu d'importance pour les villes manufacturières de Grande-Bretagne. Cela ouvre une perspective des plus immenses, glorieuses et heureuses -- l'habillement, etc., d'un continent de dix mille milles de circonférence, et immensément riche en productions de toute dénomination en retour de produits manufacturés.

Il ne me reste donc qu'à demander l'indulgence du lecteur et à conclure. Je suis loin de la vanité de penser qu'il y ait un quelconque mérite dans ce récit : j'espère que la censure sera suspendue, lorsqu'on considérera qu'il a été écrit par quelqu'un qui était aussi peu disposé qu'incapable d'orner la simplicité de la vérité par la coloration de l'imagination. Ma vie et ma fortune ont été extrêmement contrastées, et mes aventures variées. Même celles que j'ai relatées sont considérablement abrégées. Si quelque incident dans ce petit ouvrage devait paraître inintéressant et futile à la plupart des lecteurs, je peux seulement dire, comme excuse pour l'avoir mentionné, que presque chaque événement de ma vie a fait une impression sur mon esprit et a influencé ma conduite. Je me suis habitué très tôt à chercher la main de Dieu dans l'occurrence la plus minime, et à en apprendre une leçon de morale et de religion ; et sous ce jour, chaque circonstance que j'ai relatée était pour moi d'importance. Après tout, qu'est-ce qui rend un événement important, sinon que par son observation nous devenions meilleurs et plus sages, et apprenions « à pratiquer la justice, à aimer la miséricorde, et à marcher humblement avec Dieu » ? Pour ceux qui possèdent cet esprit, il n'y a guère de livre ou d'incident si futile qui n'apporte quelque profit, tandis que pour d'autres, l'expérience des âges semble sans utilité ; et même de leur verser les trésors de la sagesse, c'est jeter les joyaux de l'instruction.

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