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The King in Yellow

by Robert W. (Robert William) Chambers · in French

LE ROI EN JAUNE

PAR ROBERT W. CHAMBERS

Date de publication originale : 1895

LE ROI EN JAUNE EST DÉDIÉ À MON FRÈRE

TABLE DES MATIÈRES

LE RÉPARATEUR DE RÉPUTATIONS

LE MASQUE

LA COUR DU DRAGON

LE SIGNE JAUNE

LA DEMOISELLE D’YS

LE PARADIS DES PROPHÈTES

LA RUE DES QUATRE VENTS

LA RUE DU PREMIER OBUS

LA RUE DE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS

RUE BARRÉE

« Le long du rivage, les vagues de nuages se brisent, Les soleils jumeaux sombrent derrière le lac, Les ombres s’allongent Dans Carcosa.

Étrange est la nuit où se lèvent les étoiles noires, Et d’étranges lunes tournoient dans les cieux Mais plus étrange encore est La perdue Carcosa.

Les chants que les Hyades chanteront, Là où flottent les haillons du Roi, Doivent mourir sans être entendus dans La sombre Carcosa.

Chant de mon âme, ma voix est morte ; Meurs, toi, sans chant, car les larmes non versées Sécheront et mourront dans La perdue Carcosa. »

Chant de Cassilda dans « Le Roi en Jaune », Acte I, Scène 2.

LE RÉPARATEUR DE RÉPUTATIONS

I

« Ne raillons pas les fous; leur folie dure plus longtemps que la nôtre.... Voilà toute la différence. »

Vers la fin de l’année 1920, le gouvernement des États-Unis avait pratiquement achevé le programme adopté durant les derniers mois de l’administration du président Winthrop. Le pays était apparemment tranquille. Tout le monde sait comment les questions de tarifs douaniers et de travail furent réglées. La guerre avec l’Allemagne, provoquée par la saisie des îles Samoa par ce pays, n’avait laissé aucune cicatrice visible sur la république, et l’occupation temporaire de Norfolk par l’armée d’invasion avait été oubliée dans la joie des victoires navales répétées et la situation ridicule qui s’ensuivit pour les forces du général Von Gartenlaube dans l’État du New Jersey. Les investissements à Cuba et à Hawaï avaient rapporté cent pour cent et le territoire des Samoa valait bien son prix en tant que station de charbonnage. Le pays était dans un superbe état de défense. Chaque ville côtière avait été bien pourvue de fortifications terrestres ; l’armée, sous l’œil paternel de l’état-major, organisée selon le système prussien, avait été portée à 300 000 hommes, avec une réserve territoriale d’un million ; et six magnifiques escadres de croiseurs et de cuirassés patrouillaient sur les six stations des mers navigables, laissant une réserve à vapeur amplement équipée pour contrôler les eaux nationales. Les messieurs de l’Ouest avaient finalement été contraints de reconnaître qu’une école pour la formation des diplomates était aussi nécessaire que les facultés de droit le sont pour la formation des avocats ; par conséquent, nous n’étions plus représentés à l’étranger par des patriotes incompétents. La nation était prospère ; Chicago, un moment paralysée après un second grand incendie, s’était relevée de ses ruines, blanche et impériale, plus belle encore que la cité blanche qui avait été construite pour son amusement en 1893. Partout, la bonne architecture remplaçait la mauvaise, et même à New York, un besoin soudain de décence avait balayé une grande partie des horreurs existantes. Les rues avaient été élargies, dûment pavées et éclairées, des arbres plantés, des squares aménagés, les structures aériennes démolies et des routes souterraines construites pour les remplacer. Les nouveaux bâtiments gouvernementaux et les casernes étaient de beaux morceaux d’architecture, et le long système de quais en pierre qui entourait complètement l’île avait été transformé en parcs qui s’avérèrent une bénédiction pour la population. Le subventionnement du théâtre national et de l’opéra national apporta sa propre récompense. L’Académie nationale de design des États-Unis ressemblait beaucoup aux institutions européennes du même genre. Personne n’enviait le secrétaire aux Beaux-Arts, ni son poste au cabinet, ni son portefeuille. Le secrétaire aux Forêts et à la Préservation du gibier avait une tâche bien plus facile, grâce au nouveau système de police montée nationale. Nous avions bien profité des derniers traités avec la France et l’Angleterre ; l’exclusion des Juifs nés à l’étranger comme mesure de préservation personnelle, l’installation du nouvel État nègre indépendant de Suanee, le contrôle de l’immigration, les nouvelles lois concernant la naturalisation et la centralisation graduelle du pouvoir dans l’exécutif, tout cela contribua au calme et à la prospérité de la nation. Lorsque le gouvernement résolut le problème indien et que des escadrons d’éclaireurs de cavalerie indiens, en costume traditionnel, furent substitués aux pitoyables organisations ajoutées à la queue de régiments squelettiques par un ancien secrétaire à la Guerre, la nation poussa un long soupir de soulagement. Lorsque, après le colossal Congrès des religions, le sectarisme et l’intolérance furent mis en terre et que la bonté et la charité commencèrent à rapprocher les sectes en conflit, beaucoup pensèrent que le millénium était arrivé, du moins dans le Nouveau Monde qui, après tout, est un monde à part.

Mais la préservation de soi est la première loi, et les États-Unis durent regarder avec une tristesse impuissante l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Belgique se tordre dans les affres de l’anarchie, tandis que la Russie, observant depuis le Caucase, se penchait et les enchaînait l’une après l’autre.

Dans la ville de New York, l’été 1899 fut marqué par le démantèlement des chemins de fer surélevés. L’été 1900 restera dans les mémoires des New-Yorkais pour bien des cycles ; la statue de Dodge fut enlevée cette année-là. L’hiver suivant commença cette agitation pour l’abrogation des lois interdisant le suicide, qui porta ses fruits finaux au mois d’avril 1920, lorsque la première chambre létale du gouvernement fut ouverte sur Washington Square.

J’étais descendu ce jour-là de la maison du Dr Archer, sur Madison Avenue, où je n’étais allé que par pure formalité. Depuis cette chute de cheval, quatre ans auparavant, j’avais été troublé par moments par des douleurs à l’arrière de la tête et au cou, mais depuis des mois, elles avaient disparu, et le médecin m’avait renvoyé ce jour-là en disant qu’il n’y avait plus rien à guérir chez moi. Cela ne valait guère son honoraire d’apprendre cela ; je le savais moi-même. Pourtant, je ne lui ai pas regretté l’argent. Ce qui m’importait, c’était l’erreur qu’il avait commise au début. Lorsqu’ils m’avaient ramassé sur le trottoir où je gisais inconscient, et que quelqu’un avait mis miséricordieusement une balle dans la tête de mon cheval, on m’avait transporté chez le Dr Archer, et lui, déclarant mon cerveau atteint, m’avait placé dans son asile privé où j’avais été contraint de subir un traitement pour aliénation mentale. Finalement, il décida que j’étais guéri, et moi, sachant que mon esprit avait toujours été aussi sain que le sien, sinon plus, je « payai mes frais de scolarité », comme il l’appelait en plaisantant, et je partis. Je lui dis, en souriant, que je me vengerais de son erreur, et il rit de bon cœur, me demandant de passer le voir de temps en temps. Je le fis, espérant une occasion de régler mes comptes, mais il ne m’en donna point, et je lui dis que je patienterais.

La chute de cheval n’avait heureusement laissé aucune séquelle ; au contraire, elle avait changé tout mon caractère en mieux. De jeune homme oisif courant les mondanités, j’étais devenu actif, énergique, tempéré et surtout — oh, par-dessus tout — ambitieux. Il n’y avait qu’une chose qui me troublait, je riais de ma propre inquiétude, et pourtant, elle me troublait.

Durant ma convalescence, j’avais acheté et lu pour la première fois, _Le Roi en Jaune_. Je me souviens qu’après avoir fini le premier acte, l’idée me vint que je ferais mieux de m’arrêter là. Je me levai brusquement et jetai le livre dans la cheminée ; le volume heurta la grille et s’ouvrit sur l’âtre, dans la lumière du feu. Si je n’avais pas aperçu les premiers mots du second acte, je ne l’aurais jamais terminé, mais alors que je me penchais pour le ramasser, mes yeux furent rivés à la page ouverte, et avec un cri de terreur, ou peut-être était-ce de joie si poignante que j’en souffrais jusqu’au fond des nerfs, j’arrachai la chose des braises et me glissai en tremblant vers ma chambre, où je le lus et le relus, et pleurai et ris et tremblai d’une horreur qui, par moments, m’assaille encore. C’est cela qui me trouble, car je ne peux oublier Carcosa où des étoiles noires sont suspendues dans les cieux ; où les ombres des pensées des hommes s’allongent dans l’après-midi, lorsque les soleils jumeaux sombrent dans le lac d’Hali ; et mon esprit gardera à jamais le souvenir du Masque Pâle. Je prie Dieu de maudire l’écrivain, comme l’écrivain a maudit le monde avec cette création magnifique, stupéfiante, terrible dans sa simplicité, irrésistible dans sa vérité — un monde qui tremble maintenant devant le Roi en Jaune. Lorsque le gouvernement français saisit les exemplaires traduits qui venaient d’arriver à Paris, Londres, bien sûr, devint avide de le lire. Il est bien connu comment le livre se répandit comme une maladie infectieuse, de ville en ville, de continent en continent, interdit ici, confisqué là, dénoncé par la presse et la chaire, censuré même par les plus avancés des anarchistes littéraires. Aucun principe défini n’avait été violé dans ces pages impies, aucune doctrine promulguée, aucune conviction outragée. Il ne pouvait être jugé par aucun étalon connu, et pourtant, bien qu’on reconnût que la note suprême de l’art avait été atteinte dans Le Roi en Jaune, tous sentaient que la nature humaine ne pouvait supporter une telle tension, ni prospérer sur des mots où l’essence du poison le plus pur rôdait. La banalité même et l’innocence du premier acte ne faisaient que permettre au coup de porter, par la suite, avec un effet plus terrible encore.

C’était, je m’en souviens, le 13 avril 1920, que la première chambre létale du gouvernement fut établie sur le côté sud de Washington Square, entre Wooster Street et South Fifth Avenue. L’îlot qui consistait autrefois en un ensemble de vieux bâtiments délabrés, utilisés comme cafés et restaurants pour les étrangers, avait été acquis par le gouvernement à l’hiver 1898. Les cafés et restaurants français et italiens furent démolis ; tout l’îlot fut clos par une grille de fer doré et converti en un ravissant jardin avec des pelouses, des fleurs et des fontaines. Au centre du jardin se dressait un petit bâtiment blanc, d’une architecture sévèrement classique, entouré de fourrés de fleurs. Six colonnes ioniques soutenaient le toit, et l’unique porte était en bronze. Un splendide groupe en marbre des « Parques » se tenait devant la porte, œuvre d’un jeune sculpteur américain, Boris Yvain, mort à Paris à l’âge de vingt-trois ans seulement.

Les cérémonies d’inauguration battaient leur plein alors que je traversais University Place pour entrer dans le square. Je me frayai un chemin à travers la foule silencieuse des spectateurs, mais fus arrêté à la rue Fourth par un cordon de police. Un régiment de lanciers des États-Unis était déployé en un carré vide autour de la chambre létale. Sur une tribune surélevée faisant face à Washington Park se tenait le gouverneur de New York, et derrière lui étaient groupés le maire de New York et de Brooklyn, l’inspecteur général de la police, le commandant des troupes de l’État, le colonel Livingston, aide militaire du président des États-Unis, le général Blount, commandant à Governor’s Island, le général de division Hamilton, commandant la garnison de New York et de Brooklyn, l’amiral Buffby de la flotte sur la North River, le médecin général Lanceford, le personnel de l’hôpital national gratuit, les sénateurs Wyse et Franklin de New York, et le commissaire aux travaux publics. La tribune était entourée par un escadron de hussards de la Garde nationale.

Le gouverneur terminait sa réponse au bref discours du médecin général. Je l’entendis dire : « Les lois interdisant le suicide et prévoyant une punition pour toute tentative d’autodestruction ont été abrogées. Le gouvernement a jugé bon de reconnaître le droit de l’homme à mettre fin à une existence qui peut être devenue intolérable pour lui, par la souffrance physique ou le désespoir mental. Il est admis que la communauté bénéficiera du retrait de ces personnes de son sein. Depuis l’adoption de cette loi, le nombre de suicides aux États-Unis n’a pas augmenté. Maintenant que le gouvernement a décidé d’établir une chambre létale dans chaque ville, bourg et village du pays, il reste à voir si oui ou non cette classe de créatures humaines, dans les rangs desquelles les nouvelles victimes de l’autodestruction tombent chaque jour, acceptera le soulagement ainsi fourni. » Il fit une pause et se tourna vers la chambre létale blanche. Le silence dans la rue était absolu. « Là, une mort sans douleur attend celui qui ne peut plus supporter les chagrins de cette vie. Si la mort est la bienvenue, qu’il la cherche là. » Puis, se tournant rapidement vers l’aide militaire de la maison du Président, il dit : « Je déclare la chambre létale ouverte », et faisant à nouveau face à la vaste foule, il cria d’une voix claire : « Citoyens de New York et des États-Unis d’Amérique, par ma voix, le gouvernement déclare la chambre létale ouverte. »

Le silence solennel fut rompu par un cri vif de commandement, l’escadron de hussards défila à la suite de la voiture du gouverneur, les lanciers firent volte-face et se formèrent le long de la Cinquième Avenue pour attendre le commandant de la garnison, et la police montée les suivit. Je laissai la foule béer et contempler la chambre de la mort en marbre blanc, et, traversant South Fifth Avenue, je marchai le long du côté ouest de cette artère jusqu’à Bleecker Street. Puis je tournai à droite et m’arrêtai devant une boutique miteuse qui portait l’enseigne :

HAWBERK, ARMURIER.

Je jetai un coup d’œil dans l’embrasure de la porte et vis Hawberk occupé dans sa petite échoppe au fond du couloir. Il leva les yeux et, m’apercevant, s’écria de sa voix profonde et chaleureuse : « Entrez, Monsieur Castaigne ! » Constance, sa fille, se leva pour m’accueillir alors que je franchissais le seuil, et tendit sa jolie main, mais je vis le rougissement de la déception sur ses joues et sus que c’était un autre Castaigne qu’elle avait attendu, mon cousin Louis. Je souris de sa confusion et la complimentai sur la bannière qu’elle brodait d’après une planche en couleurs. Le vieux Hawberk était assis à riveter les grèves usées d’une antique armure, et le ting ! ting ! ting ! de son petit marteau résonnait agréablement dans l’échoppe pittoresque. Soudain, il lâcha son marteau et s’affaira un instant avec une minuscule clé. Le doux choc de la maille envoya un frisson de plaisir à travers moi. J’adorais entendre la musique de l’acier brossant l’acier, le choc moelleux du maillet sur les cuissards, et le tintement de la cotte de mailles. C’était la seule raison pour laquelle j’allais voir Hawberk. Il ne m’avait jamais intéressé personnellement, pas plus que Constance, si ce n’est pour le fait qu’elle était amoureuse de Louis. Cela occupait mon attention, et me tenait même parfois éveillé la nuit. Mais je savais au fond de moi que tout s’arrangerait, et que j’organiserais leur avenir comme je m’attendais à organiser celui de mon aimable médecin, John Archer. Cependant, je ne me serais jamais donné la peine de leur rendre visite à ce moment-là, n’eût été, comme je l’ai dit, que la musique du marteau tintant avait pour moi cette puissante fascination. Je pouvais rester assis pendant des heures, à écouter et écouter encore, et quand un rayon de soleil égaré frappait l’acier incrusté, la sensation que cela me donnait était presque trop vive à supporter. Mes yeux se fixaient, se dilataient d’un plaisir qui tendait chaque nerf jusqu’à la rupture, jusqu’à ce qu’un mouvement du vieux armurier coupe le rayon de soleil ; alors, frissonnant encore secrètement, je me penchais en arrière et j’écoutais à nouveau le bruit du chiffon à polir, swish ! swish !, frottant la rouille des rivets.

Constance travaillait avec la broderie sur les genoux, s’arrêtant de temps à autre pour examiner plus étroitement le motif sur la planche en couleurs provenant du Metropolitan Museum.

« Pour qui est-ce ? » demandai-je.

Hawberk expliqua qu’en plus des trésors d’armures du Metropolitan Museum dont il avait été nommé armurier, il avait aussi la charge de plusieurs collections appartenant à de riches amateurs. C’était la grève manquante d’un célèbre harnois qu’un de ses clients avait retracé jusqu’à une petite boutique à Paris, sur le quai d’Orsay. Lui, Hawberk, avait négocié et obtenu la grève, et maintenant l’armure était complète. Il posa son marteau et me lut l’histoire de la pièce, retracée depuis 1450 de propriétaire en propriétaire jusqu’à ce qu’elle fût acquise par Thomas Stainbridge. Lorsque sa superbe collection fut vendue, ce client de Hawberk acheta l’armure, et depuis lors, la recherche de la grève manquante avait été poursuivie jusqu’à ce qu’elle fût, presque par accident, localisée à Paris.

« Avez-vous poursuivi la recherche avec tant d’insistance sans aucune certitude que la grève existât encore ? » demandai-je.

« Bien sûr », répondit-il froidement.

Alors, pour la première fois, je pris un intérêt personnel pour Hawberk.

« Cela vous a rapporté quelque chose », hasardai-je.

« Non », répondit-il en riant, « mon plaisir à la trouver fut ma récompense. »

« N’avez-vous pas l’ambition d’être riche ? » demandai-je en souriant.

« Mon unique ambition est d’être le meilleur armurier du monde », répondit-il gravement.

Constance me demanda si j’avais vu les cérémonies à la chambre létale. Elle avait elle-même remarqué la cavalerie passant sur Broadway ce matin-là et avait souhaité voir l’inauguration, mais son père voulait que la bannière fût terminée, et elle était restée à sa demande.

« Avez-vous vu votre cousin, M. Castaigne, là-bas ? » demanda-t-elle, avec le plus léger tremblement de ses doux cils.

« Non », répondis-je négligemment. « Le régiment de Louis manœuvre dans le comté de Westchester. » Je me levai et pris mon chapeau et ma canne.

« Allez-vous monter voir le fou à nouveau ? » rit le vieux Hawberk. Si Hawberk savait combien j’ai en horreur ce mot « fou », il ne l’utiliserait jamais en ma présence. Il éveille en moi certains sentiments que je n’ai pas envie d’expliquer. Cependant, je lui répondis calmement : « Je crois que je vais passer voir M. Wilde pour un moment ou deux. »

« Pauvre homme », dit Constance en secouant la tête, « cela doit être dur de vivre seul année après année, pauvre, estropié et presque dément. C’est très aimable à vous, Monsieur Castaigne, de lui rendre visite aussi souvent que vous le faites. »

« Je pense qu’il est vicieux », observa Hawberk, recommençant avec son marteau. J’écoutai le tintement doré sur les plaques de la grève ; quand il eut terminé, je répondis :

« Non, il n’est pas vicieux, et il n’est pas le moins du monde dément. Son esprit est une chambre des merveilles, de laquelle il peut extraire des trésors que vous et moi donnerions des années de notre vie pour acquérir. »

Hawberk rit.

Je continuai avec un peu d’impatience : « Il connaît l’histoire comme personne ne pourrait la connaître. Rien, si trivial soit-il, n’échappe à ses recherches, et sa mémoire est si absolue, si précise dans les détails, que si l’on savait à New York qu’un tel homme existait, les gens ne pourraient assez l’honorer. »

« Des absurdités », grommela Hawberk, cherchant sur le sol un rivet tombé.

« Sont-ce des absurdités », demandai-je en parvenant à réprimer ce que je ressentais, « sont-ce des absurdités quand il dit que les tassettes et les cuissards de l’armure émaillée communément appelée « l’Armure blasonnée du Prince » peuvent être trouvés parmi un amas d’accessoires de théâtre rouillés, de poêles brisés et de détritus de chiffonniers dans un grenier de Pell Street ? »

Le marteau de Hawberk tomba au sol, mais il le ramassa et demanda, avec un grand calme, comment je savais que les tassettes et le cuissard gauche manquaient à « l’Armure blasonnée du Prince ».

« Je ne le savais pas avant que M. Wilde ne m’en parle l’autre jour. Il a dit qu’ils étaient dans le grenier du 998 Pell Street. »

« Des absurdités », cria-t-il, mais je remarquai que sa main tremblait sous son tablier de cuir.

« Est-ce aussi des absurdités ? » demandai-je agréablement, « est-ce des absurdités quand M. Wilde parle continuellement de vous comme du marquis d’Avonshire et de Mlle Constance... »

Je ne terminai pas, car Constance s’était levée d’un bond, la terreur écrite sur chaque trait. Hawberk me regarda et lissa lentement son tablier de cuir.

« C’est impossible », observa-t-il, « M. Wilde peut savoir beaucoup de choses... »

« Sur les armures, par exemple, et sur « l’Armure blasonnée du Prince », interposai-je en souriant.

« Oui », continua-t-il lentement, « sur les armures aussi — peut-être — mais il a tort concernant le marquis d’Avonshire qui, comme vous le savez, a tué le calomniateur de sa femme il y a des années, et est parti en Australie où il n’a pas longtemps survécu à sa femme. »

« M. Wilde a tort », murmura Constance. Ses lèvres étaient blêmes, mais sa voix était douce et calme.

« Convenons, si vous le voulez bien, que dans cette seule circonstance, M. Wilde a tort », dis-je.

II

Je montai les trois volées d’escaliers délabrées, que j’avais si souvent gravies auparavant, et frappai à une petite porte au bout du couloir. M. Wilde ouvrit la porte et j’entrai.

Après avoir fermé la porte à double tour et y avoir poussé un lourd coffre, il vint s’asseoir à côté de moi, scrutant mon visage de ses petits yeux clairs. Une demi-douzaine d’égratignures fraîches couvraient son nez et ses joues, et les fils d’argent qui soutenaient ses oreilles artificielles s’étaient déplacés. Je crus ne l’avoir jamais vu aussi hideusement fascinant. Il n’avait pas d’oreilles. Celles en matière artificielle, qui se dressaient maintenant de travers sur le fil métallique, étaient sa seule faiblesse. Elles étaient faites de cire et peintes d’un rose coquillage, mais le reste de son visage était jaune. Il aurait mieux valu qu’il s’offre le luxe de quelques doigts artificiels pour sa main gauche, qui était absolument dépourvue de doigts, mais cela ne semblait lui causer aucun désagrément et il se contentait de ses oreilles en cire. Il était très petit, à peine plus grand qu’un enfant de dix ans, mais ses bras étaient magnifiquement développés et ses cuisses aussi épaisses que celles d’un athlète. Pourtant, le plus remarquable chez M. Wilde était qu’un homme d’une intelligence et d’une érudition aussi merveilleuses puisse avoir une telle tête. Elle était plate et pointue, comme la tête de nombre de ces infortunés que l’on enferme dans des asiles pour faibles d’esprit. Beaucoup le disaient fou, mais je savais, moi, qu’il était aussi sain d’esprit que je l’étais.

Je ne nie pas qu’il fût excentrique ; la manie qu’il avait de garder cette chatte et de la taquiner jusqu’à ce qu’elle lui saute au visage comme une furie était certainement excentrique. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi il gardait cette créature, ni quel plaisir il trouvait à s’enfermer dans sa chambre avec cette bête hargneuse et vicieuse. Je me souviens qu’une fois, levant les yeux du manuscrit que j’étudiais à la lueur de quelques chandelles de suif, je vis M. Wilde accroupi, immobile, sur sa chaise haute, les yeux flamboyants d’excitation, tandis que la chatte, qui s’était levée de sa place devant le poêle, rampait sur le sol droit vers lui. Avant que je ne puisse bouger, elle aplatit son ventre contre le sol, se tapit, trembla et bondit au visage de l’homme. Hurlant et écumant, ils roulèrent sur le sol, se griffant et se battant jusqu’à ce que la chatte pousse un cri et s’enfuie sous l’armoire, et que M. Wilde se retourne sur le dos, ses membres se contractant et se recroquevillant comme les pattes d’une araignée mourante. Il était excentrique.

M. Wilde était remonté sur sa chaise haute et, après avoir étudié mon visage, il saisit un grand livre aux coins cornés et l’ouvrit.

« Henry B. Matthews », lut-il, « teneur de livres chez Whysot Whysot et Compagnie, marchands d’ornements d’église. Passé le 3 avril. Réputation entachée sur l’hippodrome. Connu comme un escroc. Réputation à rétablir d’ici le 1er août. Honoraires : cinq dollars. » Il tourna la page et fit glisser ses phalanges sans doigts le long des colonnes écrites serré.

« P. Greene Dusenberry, ministre de l’Évangile, Fairbeach, New Jersey. Réputation entachée dans le Bowery. À rétablir dès que possible. Honoraires : 100 $. »

Il toussa et ajouta : « Passé le 6 avril. »

« Alors vous n’êtes pas dans le besoin, M. Wilde », demandai-je.

« Écoutez », il toussa encore.

« Mme C. Hamilton Chester, de Chester Park, New York City. Passé le 7 avril. Réputation entachée à Dieppe, en France. À rétablir d’ici le 1er octobre. Honoraires : 500 $. »

« Note — C. Hamilton Chester, capitaine de l’U.S.S. “Avalanche”, rappelé de l’escadre des mers du Sud le 1er octobre. »

« Eh bien », dis-je, « la profession de Réparateur de Réputations est lucrative. »

Ses yeux incolores cherchèrent les miens. « Je voulais seulement démontrer que j’avais raison. Vous disiez qu’il était impossible de réussir en tant que Réparateur de Réputations ; que même si je réussissais dans certains cas, cela me coûterait plus que ce que j’en tirerais. Aujourd’hui, j’ai cinq cents hommes à mon service, qui sont mal payés, mais qui poursuivent ce travail avec un enthousiasme qui naît peut-être de la peur. Ces hommes pénètrent dans toutes les nuances et tous les degrés de la société ; certains sont même des piliers des temples sociaux les plus exclusifs ; d’autres sont le soutien et la fierté du monde financier ; d’autres encore règnent sans partage sur le monde du spectacle et des talents. Je les choisis à ma guise parmi ceux qui répondent à mes annonces. C’est assez facile, ils sont tous des lâches. Je pourrais tripler leur nombre en vingt jours si je le voulais. Ainsi, vous voyez, ceux qui ont la garde de la réputation de leurs concitoyens, je les ai à ma solde. »

« Ils pourraient se retourner contre vous », suggérai-je.

Il frotta son pouce sur ses oreilles coupées et rajusta les substituts de cire. « Je ne le pense pas », murmura-t-il pensivement, « j’ai rarement besoin d’utiliser le fouet, et seulement une fois. De plus, ils aiment leur salaire. »

« Comment utilisez-vous le fouet ? » demandai-je.

Son visage fut un instant effrayant à regarder. Ses yeux se réduisirent à une paire d’étincelles vertes.

« Je les invite à venir bavarder un peu avec moi », dit-il d’une voix douce.

Un coup à la porte l’interrompit et son visage reprit son expression aimable.

« Qui est-ce ? » demanda-t-il.

« M. Steylette », fut la réponse.

« Revenez demain », répondit M. Wilde.

« Impossible », commença l’autre, mais il fut réduit au silence par une sorte d’aboiement venant de M. Wilde.

« Revenez demain », répéta-t-il.

Nous entendîmes quelqu’un s’éloigner de la porte et tourner au coin de l’escalier.

« Qui est-ce ? » demandai-je.

« Arnold Steylette, propriétaire et rédacteur en chef du grand quotidien new-yorkais. »

Il tambourina sur le grand livre avec sa main sans doigts en ajoutant : « Je le paie très mal, mais il trouve que c’est une bonne affaire. »

« Arnold Steylette ! » répétai-je, stupéfait.

« Oui », dit M. Wilde, avec une toux satisfaite.

La chatte, qui était entrée dans la pièce pendant qu’il parlait, hésita, leva les yeux vers lui et grogna. Il descendit de sa chaise et, s’accroupissant sur le sol, prit la créature dans ses bras et la caressa. La chatte cessa de grogner et se mit bientôt à ronronner bruyamment, un ronronnement dont le timbre semblait s’amplifier à mesure qu’il la caressait. « Où sont les notes ? » demandai-je. Il pointa la table, et pour la centième fois, je saisis le paquet de manuscrits intitulé :

« LA DYNASTIE IMPÉRIALE D’AMÉRIQUE. »

Un à un, j’étudiai les pages usées, usées par mes propres mains, et bien que je connaisse tout par cœur, depuis le début, « Quand de Carcosa, des Hyades, d’Hastur et d’Aldébaran », jusqu’à « Castaigne, Louis de Calvados, né le 19 décembre 1877 », je le lus avec une attention avide et ravie, m’arrêtant pour répéter des passages à voix haute et m’attardant particulièrement sur « Hildred de Calvados, fils unique d’Hildred Castaigne et d’Edythe Landes Castaigne, premier dans la succession », etc., etc.

Quand j’eus fini, M. Wilde hocha la tête et toussa.

« En parlant de votre ambition légitime », dit-il, « comment vont Constance et Louis ? »

« Elle l’aime », répondis-je simplement.

La chatte sur ses genoux se tourna soudainement et lui donna un coup de patte vers les yeux ; il la rejeta et grimpa sur la chaise en face de moi.

« Et le Dr Archer ! Mais c’est une affaire que vous pouvez régler quand vous le souhaitez », ajouta-t-il.

« Oui », répondis-je, « le Dr Archer peut attendre, mais il est temps que je voie mon cousin Louis. »

« Il est temps », répéta-t-il. Puis il prit un autre grand livre sur la table et en feuilleta rapidement les pages. « Nous sommes maintenant en communication avec dix mille hommes », murmura-t-il. « Nous pouvons compter sur cent mille dans les vingt-huit premières heures, et en quarante-huit heures, l’État se soulèvera en masse. Le pays suivra l’État, et la partie qui ne le fera pas, je veux dire la Californie et le Nord-Ouest, aurait mieux fait de ne jamais être habitée. Je ne leur enverrai pas le Signe Jaune. »

Le sang me monta à la tête, mais je répondis seulement : « Un balai neuf balaie bien. »

« L’ambition de César et de Napoléon pâlit devant celle qui ne pouvait se reposer avant d’avoir saisi les esprits des hommes et contrôlé jusqu’à leurs pensées non nées », dit M. Wilde.

« Vous parlez du Roi en Jaune », gémis-je avec un frisson.

« C’est un roi que les empereurs ont servi. »

« Je suis content de le servir », répondis-je.

M. Wilde restait assis à se frotter les oreilles avec sa main estropiée. « Peut-être que Constance ne l’aime pas », suggéra-t-il.

Je commençai à répondre, mais une soudaine explosion de musique militaire dans la rue en contrebas couvrit ma voix. Le vingtième régiment de dragons, autrefois en garnison à Mount St. Vincent, revenait des manœuvres dans le comté de Westchester pour ses nouvelles casernes sur East Washington Square. C’était le régiment de mon cousin. C’était une belle troupe de gaillards, dans leurs vestes bleu pâle ajustées, leurs busbys élégants et leurs culottes d’équitation blanches avec la double bande jaune, dans lesquelles leurs membres semblaient moulés. Un escadron sur deux était armé de lances, aux pointes métalliques desquelles flottaient des fanions jaunes et blancs. La fanfare passa, jouant la marche du régiment, puis vinrent le colonel et son état-major, les chevaux se bousculant et piétinant, tandis que leurs têtes oscillaient à l’unisson et que les fanions flottaient au bout des lances. Les cavaliers, qui montaient avec la belle assise anglaise, semblaient brunis par le soleil après leur campagne sans effusion de sang dans les fermes de Westchester, et la musique de leurs sabres contre les étriers, ainsi que le tintement des éperons et des carabines, étaient délicieux pour moi. Je vis Louis monter avec son escadron. C’était l’officier le plus beau que j’aie jamais vu. M. Wilde, qui était monté sur une chaise près de la fenêtre, le vit aussi, mais ne dit rien. Louis se tourna et regarda droit vers la boutique de Hawberk en passant, et je pus voir la rougeur sur ses joues brunes. Je pense que Constance devait être à la fenêtre. Quand les derniers cavaliers furent passés avec fracas et que les derniers fanions eurent disparu dans South Fifth Avenue, M. Wilde descendit de sa chaise et traîna le coffre loin de la porte.

« Oui », dit-il, « il est temps que vous voyiez votre cousin Louis. »

Il déverrouilla la porte, je pris mon chapeau et ma canne, et je sortis dans le couloir. L’escalier était sombre. En tâtonnant, je posai le pied sur quelque chose de mou qui grogna et cracha ; je portai un coup mortel à la chatte, mais ma canne vola en éclats contre la balustrade, et la bête se précipita de nouveau dans la chambre de M. Wilde.

En repassant devant la porte de Hawberk, je le vis encore au travail sur l’armure, mais je ne m’arrêtai pas, et sortant sur Bleecker Street, je la suivis jusqu’à Wooster, longeai les terrains de la Chambre Létale et, traversant Washington Park, je me dirigeai directement vers mes appartements au Benedick. Là, je déjeunai confortablement, lus le Herald et le Meteor, et finis par aller au coffre-fort en acier de ma chambre pour régler la combinaison. Les trois minutes et trois quarts qu’il est nécessaire d’attendre pendant que la serrure à retardement s’ouvre sont, pour moi, des moments en or. De l’instant où je règle la combinaison au moment où je saisis les boutons et fais pivoter les lourdes portes d’acier, je vis dans une extase d’attente. Ces moments doivent être comme ceux passés au Paradis. Je sais ce que je vais trouver au bout du temps imparti. Je sais ce que le coffre massif garde en sécurité pour moi, pour moi seul, et le plaisir exquis de l’attente ne s’en trouve guère accru quand le coffre s’ouvre et que je soulève, de son écrin de velours, un diadème d’or pur, brillant de diamants. Je fais cela chaque jour, et pourtant la joie d’attendre et de toucher enfin à nouveau le diadème semble seulement croître à mesure que les jours passent. C’est un diadème digne d’un Roi parmi les rois, d’un Empereur parmi les empereurs. Le Roi en Jaune pourrait le dédaigner, mais il sera porté par son serviteur royal.

Je le tins dans mes bras jusqu’à ce que l’alarme du coffre sonne brutalement, puis tendrement, fièrement, je le remis en place et fermai les portes d’acier. Je retournai lentement dans mon bureau, qui donne sur Washington Square, et m’appuyai sur le rebord de la fenêtre. Le soleil de l’après-midi inondait mes fenêtres et une douce brise agitait les branches des ormes et des érables du parc, maintenant couverts de bourgeons et d’un feuillage tendre. Une volée de pigeons tournait autour de la tour de l’église commémorative, se posant parfois sur le toit de tuiles mauves, plongeant parfois vers la fontaine aux lotus devant l’arche de marbre. Les jardiniers étaient occupés aux parterres de fleurs autour de la fontaine, et la terre fraîchement retournée dégageait un parfum doux et épicé. Une tondeuse à gazon, tirée par un gros cheval blanc, cliquetait sur la pelouse, et des tonneaux d’arrosage déversaient des gerbes de pluie sur les allées asphaltées. Autour de la statue de Peter Stuyvesant, qui, en 1897, avait remplacé la monstruosité censée représenter Garibaldi, des enfants jouaient au soleil printanier, et des nourrices poussaient des landaus élaborés avec un mépris téméraire pour leurs occupants au teint pâle, ce qui pouvait probablement s’expliquer par la présence d’une demi-douzaine de dragons fringants, vautrés avec langueur sur les bancs. À travers les arbres, l’arche commémorative de Washington scintillait comme de l’argent au soleil, et au-delà, à l’extrémité est de la place, les casernes en pierre grise des dragons et les écuries en granit blanc de l’artillerie étaient pleines de couleurs et de mouvement.

Je regardai la Chambre Létale à l’angle de la place, en face. Quelques curieux s’attardaient encore autour de la grille en fer doré, mais à l’intérieur du terrain, les sentiers étaient déserts. Je regardai les fontaines onduler et scintiller ; les moineaux avaient déjà trouvé ce nouveau lieu de baignade, et les bassins étaient couverts de ces petites choses au plumage poussiéreux. Deux ou trois paons blancs avançaient à travers les pelouses, et un pigeon à la couleur terne était assis si immobile sur le bras de l’une des « Parques » qu’il semblait faire partie de la pierre sculptée.

Comme je me détournais distraitement, une légère agitation dans le groupe de curieux autour des grilles attira mon attention. Un jeune homme était entré et avançait à pas nerveux le long du sentier de gravier qui mène aux portes de bronze de la Chambre Létale. Il s’arrêta un instant devant les « Parques » et, alors qu’il levait la tête vers ces trois visages mystérieux, le pigeon s’éleva de son perchoir sculpté, tourna un instant et pivota vers l’est. Le jeune homme pressa sa main sur son visage, puis, d’un geste indéfinissable, bondit sur les marches de marbre, les portes de bronze se refermèrent derrière lui, et une demi-heure plus tard, les curieux s’en allèrent d’un pas traînant, et le pigeon effrayé retourna sur son perchoir dans les bras de la Parque.

Je mis mon chapeau et sortis dans le parc pour une petite promenade avant le dîner. Alors que je traversais l’allée centrale, un groupe d’officiers passa, et l’un d’eux cria : « Bonjour, Hildred », et revint pour me serrer la main. C’était mon cousin Louis, qui se tenait là, souriant et tapotant ses talons éperonnés avec sa cravache.

« Je reviens tout juste de Westchester », dit-il ; « j’ai fait du pastoral ; lait et caillé, vous savez, des laitières en chapeaux de soleil qui disent "ouais" et "je ne pense pas" quand vous leur dites qu’elles sont jolies. Je meurs de faim, j’ai besoin d’un vrai repas chez Delmonico’s. Quoi de neuf ? »

« Rien du tout », répondis-je agréablement. « J’ai vu votre régiment rentrer ce matin. »

« Ah oui ? Je ne vous ai pas vu. Où étiez-vous ? »

« À la fenêtre de M. Wilde. »

« Oh, diable ! » commença-t-il avec impatience, « cet homme est fou à lier ! Je ne comprends pas pourquoi vous... »

Il vit à quel point j’étais agacé par cet éclat et me demanda pardon.

« Vraiment, vieux camarade », dit-il, « je ne veux pas dénigrer un homme que vous aimez, mais pour rien au monde je ne peux comprendre ce que diable vous trouvez de commun avec M. Wilde. Il n’est pas bien élevé, pour être généreux ; il est hideusement difforme ; sa tête est celle d’un criminel fou. Vous savez vous-même qu’il a été dans un asile... »

« Moi aussi », l’interrompis-je calmement.

Louis parut surpris et confus pendant un instant, mais il se reprit et me tapa chaleureusement sur l’épaule. « Vous avez été complètement guéri », commença-t-il, mais je l’arrêtai à nouveau.

« Je suppose que vous voulez dire qu’on a simplement reconnu que je n’avais jamais été fou. »

« Bien sûr, c’est... c’est ce que je voulais dire », rit-il.

Son rire me déplut parce que je savais qu’il était forcé, mais je hochai la tête avec gaieté et lui demandai où il allait. Louis regarda ses camarades officiers qui avaient maintenant presque atteint Broadway.

« Nous avions l’intention de goûter un cocktail Brunswick, mais à vrai dire, je cherchais une excuse pour aller voir Hawberk à la place. Venez, je ferai de vous mon excuse. »

Nous trouvâmes le vieux Hawberk, proprement vêtu d’un costume de printemps frais, debout à la porte de sa boutique, humant l’air.

« Je venais tout juste de décider d’emmener Constance faire une petite promenade avant le dîner », répondit-il à la volée impétueuse de questions de Louis. « Nous pensions marcher sur la terrasse du parc le long de la North River. »

À ce moment, Constance apparut, devenant pâle puis rose tour à tour alors que Louis se penchait sur ses petits doigts gantés. J’essayai de m’excuser, prétextant un engagement en ville, mais Louis et Constance ne voulurent rien entendre, et je vis bien qu’on attendait de moi que je reste pour accaparer l’attention du vieux Hawberk. Après tout, pensai-je, il serait bon que je garde un œil sur Louis, et lorsqu’ils hélèrent un tramway tiré par des chevaux sur Spring Street, je montai derrière eux et pris place à côté de l’armurier.

La belle lignée de parcs et de terrasses en granit surplombant les quais le long de la North River, qui furent construits en 1910 et achevés à l’automne 1917, était devenue l’une des promenades les plus populaires de la métropole. Ils s’étendaient de Battery à la 190e rue, surplombant le fleuve noble et offrant une belle vue sur la rive du Jersey et les Highlands en face. Des cafés et des restaurants étaient éparpillés çà et là parmi les arbres, et deux fois par semaine, des orchestres militaires de la garnison jouaient dans les kiosques sur les parapets.

Nous nous assîmes au soleil sur le banc au pied de la statue équestre du général Sheridan. Constance inclina son ombrelle pour protéger ses yeux, et elle et Louis entamèrent une conversation murmurée qu’il était impossible de saisir. Le vieux Hawberk, s’appuyant sur sa canne à pommeau d’ivoire, alluma un excellent cigare, dont je refusai poliment le pendant, et sourit au vide. Le soleil était bas au-dessus des bois de Staten Island, et la baie était teintée de reflets dorés provenant des voiles réchauffées par le soleil des navires dans le port.

Brigs, goélettes, yachts, ferries maladroits dont les ponts grouillaient de monde, transports ferroviaires chargés de rangées de wagons de marchandises bruns, bleus et blancs, majestueux bateaux à vapeur, vapeurs de tramping déclassés, caboteurs, dragueurs, chalands, et partout, envahissant toute la baie, d’impertinents petits remorqueurs soufflant et sifflant avec empressement ; tels étaient les navires qui agitaient les eaux ensoleillées à perte de vue. En contraste calme avec la hâte des voiliers et des vapeurs, une flotte silencieuse de navires de guerre blancs restait immobile au milieu du courant.

Le rire joyeux de Constance me tira de ma rêverie.

« Qu’est-ce que vous regardez ? » demanda-t-elle.

« Rien... la flotte », souris-je.

Louis nous expliqua alors quels étaient les navires, en indiquant chacun par sa position relative par rapport au vieux Red Fort sur Governor’s Island.

« Cette petite chose en forme de cigare est un torpilleur », expliqua-t-il ; « il y en a quatre autres qui gisent tout près les uns des autres. Ce sont le Tarpon, le Falcon, le Sea Fox et l’Octopus. Les canonnières juste au-dessus sont le Princeton, le Champlain, le Still Water et l’Erie. À côté d’eux se trouvent les croiseurs Faragut et Los Angeles, et au-dessus d’eux les cuirassés California, Dakota, et le Washington qui est le navire amiral. Ces deux morceaux de métal à l’aspect trapu qui sont ancrés là, au large de Castle William, sont les monitors à double tourelle Terrible et Magnificent ; derrière eux se trouve le bélier Osceola. »

Constance le regarda avec une approbation profonde dans ses beaux yeux. « Quelle quantité de choses vous savez pour un soldat », dit-elle, et nous nous joignîmes tous au rire qui suivit.

Bientôt, Louis se leva avec un signe de tête pour nous et offrit son bras à Constance, et ils s’éloignèrent le long du mur du fleuve. Hawberk les regarda un instant, puis se tourna vers moi.

« M. Wilde avait raison », dit-il. « J’ai trouvé les tassettes manquantes et la cuissarde gauche du "Prince’s Emblazoned", dans un vieux grenier à bric-à-brac immonde de Pell Street. »

« Le 998 ? » demandai-je avec un sourire.

« Oui. »

« M. Wilde est un homme très intelligent », fis-je remarquer.

« Je veux lui attribuer le mérite de cette découverte des plus importantes », continua Hawberk. « Et j’ai l’intention de faire savoir qu’il a droit à la renommée qui en découle. »

« Il ne vous remerciera pas pour cela », répondis-je vivement ; « s’il vous plaît, n’en dites rien. »

« Savez-vous ce que ça vaut ? » dit Hawberk.

« Non, cinquante dollars, peut-être. »

« Il est évalué à cinq cents, mais le propriétaire du "Prince paré" donnera deux mille dollars à la personne qui complétera sa parure ; cette récompense appartient également à M. Wilde. »

« Il n’en veut pas ! Il la refuse ! » répondis-je avec colère. « Que savez-vous de M. Wilde ? Il n’a pas besoin d’argent. Il est riche — ou le sera — plus riche que n’importe quel homme vivant, excepté moi-même. Que nous importera l’argent alors — que nous importera, à lui et à moi, quand — quand… »

« Quand quoi ? » demanda Hawberk, étonné.

« Vous verrez », répondis-je, sur mes gardes à nouveau.

Il me regarda avec attention, un peu comme le docteur Archer avait l’habitude de le faire, et je sus qu’il me croyait mentalement instable. Il fut peut-être heureux pour lui qu’il n’ait pas utilisé le mot "aliéné" à cet instant.

« Non », répondis-je à sa pensée inexprimée, « je ne suis pas mentalement affaibli ; mon esprit est aussi sain que celui de M. Wilde. Je ne tiens pas à expliquer pour le moment ce que j’ai en main, mais c’est un investissement qui rapportera bien plus que de simples pièces d’or, d’argent ou des pierres précieuses. Il assurera le bonheur et la prospérité d’un continent — oui, d’un hémisphère ! »

« Oh », dit Hawberk.

« Et à terme », continuai-je plus calmement, « il assurera le bonheur du monde entier. »

« Et accessoirement votre propre bonheur et votre propre prospérité, ainsi que ceux de M. Wilde ? »

« Exactement », souris-je. Mais j’aurais pu l’étrangler pour avoir pris ce ton.

Il me regarda en silence pendant un moment, puis dit très doucement : « Pourquoi ne pas abandonner vos livres et vos études, M. Castaigne, et partir faire une randonnée dans les montagnes, quelque part ? Vous aimiez la pêche autrefois. Allez lancer quelques lignes pour la truite dans les Rangelys. »

« La pêche ne m’intéresse plus », répondis-je, sans la moindre trace d’agacement dans la voix.

« Vous aimiez tout, autrefois », continua-t-il ; « l’athlétisme, le yachting, le tir, l’équitation… »

« Je n’ai jamais eu envie de monter à cheval depuis ma chute », dis-je calmement.

« Ah, oui, votre chute », répéta-t-il, en détournant le regard.

Je pensai que ces absurdités avaient assez duré, alors je ramenai la conversation sur M. Wilde ; mais il scrutait à nouveau mon visage d’une manière très offensante pour moi.

« M. Wilde », répéta-t-il, « savez-vous ce qu’il a fait cet après-midi ? Il est descendu et a cloué une enseigne au-dessus de la porte du hall, à côté de la mienne ; on peut y lire :

« M. WILDE, RÉPARATEUR DE RÉPUTATIONS. Troisième sonnette. »

« Savez-vous ce que peut être un réparateur de réputations ? »

« Je le sais », répondis-je, en réprimant la rage en moi.

« Oh », dit-il encore.

Louis et Constance passèrent par là et s’arrêtèrent pour nous demander si nous voulions nous joindre à eux. Hawberk regarda sa montre. Au même instant, une bouffée de fumée jaillit des casemates de Castle William, et le fracas du canon du coucher du soleil roula sur l’eau, renvoyé en écho par les Highlands en face. Le drapeau redescendit le long du mât, les clairons sonnèrent sur les ponts blancs des navires de guerre, et la première lumière électrique scintilla sur la rive du Jersey.

Alors que je me tournais vers la ville avec Hawberk, j’entendis Constance murmurer quelque chose à Louis que je ne compris pas ; mais Louis répondit en chuchotant : « Ma chérie » ; et à nouveau, marchant devant avec Hawberk à travers la place, j’entendis un murmure de « mon amour » et de « ma propre Constance », et je sus que le moment était presque arrivé où je devrais parler d’affaires importantes avec mon cousin Louis.

III

Un matin, au début de mai, je me tins devant le coffre-fort en acier dans ma chambre, en essayant la couronne dorée et ornée de joyaux. Les diamants lancèrent des éclairs quand je me tournai vers le miroir, et l’or lourd et martelé brûlait comme un halo autour de ma tête. Je me souvins du cri agonisant de Camilla et des mots affreux résonnant dans les rues sombres de Carcosa. C’étaient les dernières lignes du premier acte, et je n’osais pas penser à ce qui suivait — je n’osais pas, même sous le soleil printanier, là dans ma propre chambre, entouré d’objets familiers, rassuré par l’agitation de la rue et les voix des domestiques dans le couloir à l’extérieur. Car ces mots empoisonnés étaient tombés lentement dans mon cœur, comme la sueur de l’agonie tombe sur un drap de lit et est absorbée. Tremblant, je retirai le diadème de ma tête et m’essuyai le front, mais je pensai à Hastur et à ma propre ambition légitime, et je me souvins de M. Wilde tel que je l’avais quitté en dernier, le visage tout déchiré et ensanglanté par les griffes de cette créature du diable, et ce qu’il avait dit — ah, ce qu’il avait dit. La sonnerie d’alarme dans le coffre commença à vrombir durement, et je sus que mon temps était écoulé ; mais je n’y fis pas attention, et remplaçant le cercle étincelant sur ma tête, je me tournai avec défi vers le miroir. Je restai longtemps absorbé par l’expression changeante de mes propres yeux. Le miroir reflétait un visage qui était comme le mien, mais plus pâle, et si maigre que je le reconnus à peine. Et tout le temps, je répétais entre mes dents serrées : « Le jour est arrivé ! le jour est arrivé ! » tandis que l’alarme dans le coffre vrombissait et réclamait, et que les diamants scintillaient et flamboyaient au-dessus de mon front. J’entendis une porte s’ouvrir, mais je n’y fis pas attention. Ce ne fut que lorsque je vis deux visages dans le miroir : — ce ne fut que lorsqu’un autre visage s’éleva au-dessus de mon épaule, et que deux autres yeux rencontrèrent les miens. Je fis volte-face comme un éclair et saisis un long couteau sur ma coiffeuse, et mon cousin fit un bond en arrière, très pâle, en criant : « Hildred ! pour l’amour de Dieu ! » puis, alors que ma main retombait, il dit : « C’est moi, Louis, tu ne me reconnais pas ? » Je restai silencieux. Je n’aurais pas pu parler pour sauver ma vie. Il s’approcha de moi et prit le couteau de ma main.

« Qu’est-ce que tout cela ? » demanda-t-il d’une voix douce. « Es-tu malade ? »

« Non », répondis-je. Mais je doute qu’il m’ait entendu.

« Allons, allons, mon vieux », cria-t-il, « enlève cette couronne de laiton et va faire un tour dans le bureau. Tu vas à un bal masqué ? Qu’est-ce que tout ce clinquant théâtral, de toute façon ? »

J’étais heureux qu’il pense que la couronne était faite de laiton et de pâte de verre, pourtant je ne l’en aimais pas davantage pour autant. Je le laissai la prendre de ma main, sachant qu’il valait mieux lui donner le change. Il lança le superbe diadème en l’air et, en le rattrapant, se tourna vers moi en souriant.

« C’est cher payé pour cinquante sous », dit-il. « À quoi ça sert ? »

Je ne répondis pas, mais pris le cercle de ses mains et, en le plaçant dans le coffre, fermai la porte massive en acier. L’alarme cessa immédiatement son vacarme infernal. Il m’observait avec curiosité, mais ne sembla pas remarquer l’arrêt soudain de l’alarme. Il parla toutefois du coffre comme d’une boîte à biscuits. Craignant qu’il ne cherche à examiner la combinaison, je le menai dans mon bureau. Louis s’affala sur le sofa et chassa les mouches avec sa cravache éternelle. Il portait son uniforme de service avec la veste à galons et la casquette décontractée, et je remarquai que ses bottes d’équitation étaient toutes éclaboussées de boue rouge.

« Où étais-tu ? » demandai-je.

« À sauter des ruisseaux de boue dans le Jersey », dit-il. « Je n’ai pas encore eu le temps de me changer ; j’étais plutôt pressé de te voir. N’as-tu pas un verre de quelque chose ? Je suis mort de fatigue ; ça fait vingt-quatre heures que je suis en selle. »

Je lui donnai un peu de brandy provenant de ma réserve médicale, qu’il but avec une grimace.

« Saleté de produit », observa-t-il. « Je te donnerai une adresse où ils vendent du vrai brandy. »

« C’est assez bon pour mes besoins », dis-je avec indifférence. « Je m’en sers pour me frictionner la poitrine. » Il fixa le vide et chassa une autre mouche.

« Écoute, mon vieux », commença-t-il, « j’ai quelque chose à te suggérer. Ça fait quatre ans maintenant que tu t’enfermes ici comme un hibou, sans jamais aller nulle part, sans jamais faire d’exercice sain, sans jamais faire la moindre chose utile à part te plonger dans ces livres là-haut sur la cheminée. »

Il jeta un coup d’œil le long de la rangée d’étagères. « Napoléon, Napoléon, Napoléon ! » lut-il. « Pour l’amour du ciel, n’as-tu que des Napoléon ici ? »

« J’aimerais qu’ils soient reliés en or », dis-je. « Mais attends, oui, il y a un autre livre, Le Roi en Jaune. » Je le regardai droit dans les yeux.

« Ne l’as-tu jamais lu ? » demandai-je.

« Moi ? Non, Dieu merci ! Je ne veux pas devenir fou. »

Je vis qu’il regrettait ses paroles dès qu’il les eut prononcées. Il n’y a qu’un seul mot que je déteste plus que celui d’aliéné, et ce mot est fou. Mais je me maîtrisai et lui demandai pourquoi il pensait que Le Roi en Jaune était dangereux.

« Oh, je ne sais pas », dit-il précipitamment. « Je me souviens seulement de l’agitation qu’il a créée et des dénonciations de la chaire et de la presse. Je crois que l’auteur s’est tiré une balle après avoir enfanté cette monstruosité, n’est-ce pas ? »

« Je crois qu’il est toujours en vie », répondis-je.

« C’est probablement vrai », grommela-t-il ; « les balles ne pourraient pas tuer un démon pareil. »

« C’est un livre qui contient de grandes vérités », dis-je.

« Oui », répondit-il, « des "vérités" qui rendent les hommes frénétiques et gâchent leurs vies. Je me fiche que la chose soit, comme on dit, la quintessence même de l’art. C’est un crime de l’avoir écrit, et pour ma part, je n’ouvrirai jamais ses pages. »

« Est-ce là ce que tu es venu me dire ? » demandai-je.

« Non », dit-il, « je suis venu te dire que je vais me marier. »

Je crois qu’un instant mon cœur cessa de battre, mais je gardai les yeux fixés sur son visage.

« Oui », continua-t-il en souriant joyeusement, « marié à la plus adorable fille sur terre. »

« Constance Hawberk », dis-je mécaniquement.

« Comment as-tu su ? » cria-t-il, étonné. « Je ne le savais pas moi-même jusqu’à ce soir d’avril dernier, quand nous nous sommes promenés jusqu’au quai avant le dîner. »

« Quand cela doit-il arriver ? » demandai-je.

« C’était prévu pour septembre prochain, mais il y a une heure, une dépêche est arrivée ordonnant à notre régiment de se rendre au Presidio, à San Francisco. Nous partons demain à midi. Demain », répéta-t-il. « Pense donc, Hildred, demain je serai le type le plus heureux qui ait jamais respiré dans ce bas monde, car Constance viendra avec moi. »

Je lui offris ma main en guise de félicitations, et il la saisit et la secoua comme le bon bougre qu’il était — ou prétendait être.

« Je vais avoir mon escadron comme cadeau de mariage », continua-t-il sur sa lancée. « Le capitaine et Mme Louis Castaigne, hein, Hildred ? »

Puis il me raconta où cela devait se passer et qui serait là, et me fit promettre de venir être son garçon d’honneur. Je serrai les dents et écoutai son bavardage enfantin sans montrer ce que je ressentais, mais…

J’arrivais à la limite de mon endurance, et quand il bondit, faisant tinter ses éperons, et dit qu’il devait y aller, je ne le retins pas.

« Il y a une chose que je veux te demander », dis-je calmement.

« Accouche, c’est promis », rit-il.

« Je veux que tu me rencontres pour un quart d’heure de discussion ce soir. »

« Bien sûr, si tu le souhaites », dit-il, un peu perplexe. « Où ? »

« N’importe où, dans le parc, là-bas. »

« À quelle heure, Hildred ? »

« Minuit. »

« Qu’est-ce que… » commença-t-il, mais il se ravisa et acquiesça en riant. Je le regardai descendre les escaliers et se hâter, son sabre battant à chaque enjambée. Il tourna dans Bleecker Street, et je sus qu’il allait voir Constance. Je lui donnai dix minutes pour disparaître, puis je suivis ses pas, emportant avec moi la couronne ornée de joyaux et la robe de soie brodée du Signe Jaune. Quand je tournai dans Bleecker Street et que j’entrai dans l’entrée qui portait l’enseigne —

« M. WILDE, RÉPARATEUR DE RÉPUTATIONS. Troisième sonnette. »

Je vis le vieux Hawberk s’affairer dans sa boutique, et j’imaginai entendre la voix de Constance dans le salon ; mais je les évitai tous deux et me précipitai dans les escaliers tremblants jusqu’à l’appartement de M. Wilde. Je frappai et entrai sans cérémonie. M. Wilde gisait en gémissant sur le sol, le visage couvert de sang, ses vêtements déchirés en lambeaux. Des gouttes de sang étaient éparpillées sur le tapis, qui avait également été déchiré et effiloché lors de la lutte manifestement récente.

« C’est ce maudit chat », dit-il, cessant ses gémissements et tournant ses yeux incolores vers moi ; « elle m’a attaqué pendant que je dormais. Je crois qu’elle finira par me tuer. »

C’en était trop, alors j’allai dans la cuisine et, saisissant une hachette dans le garde-manger, je partis à la recherche de la bête infernale pour régler son compte séance tenante. Ma recherche fut vaine, et après un moment, j’abandonnai et revins pour trouver M. Wilde accroupi sur sa chaise haute près de la table. Il s’était lavé le visage et avait changé de vêtements. Les grands sillons que les griffes du chat avaient creusés dans son visage, il les avait comblés avec du collodion, et un chiffon cachait la plaie à sa gorge. Je lui dis que je tuerais le chat quand je tomberais dessus, mais il secoua seulement la tête et se tourna vers le grand livre ouvert devant lui. Il lut nom après nom les personnes qui étaient venues le voir au sujet de leur réputation, et les sommes qu’il avait amassées étaient stupéfiantes.

« Je serre la vis de temps en temps », expliqua-t-il.

« Un jour ou l’autre, certains de ces gens vous assassineront », insistai-je.

« Vous le pensez ? » dit-il, en se frottant les oreilles mutilées.

Il était inutile de discuter avec lui, alors je décrochai le manuscrit intitulé Dynastie Impériale d’Amérique, pour la dernière fois que je devais le faire dans le bureau de M. Wilde. Je le lus en entier, frissonnant et tremblant de plaisir. Quand j’eus terminé, M. Wilde prit le manuscrit et, se tournant vers le passage sombre qui menait de son bureau à sa chambre à coucher, appela d’une voix forte : « Vance ». Puis, pour la première fois, je remarquai un homme tapi là dans l’ombre. Comment j’avais pu ne pas le voir pendant ma recherche du chat, je ne saurais l’imaginer.

« Vance, entrez », cria M. Wilde.

La silhouette se leva et rampa vers nous, et je n’oublierai jamais le visage qu’il leva vers le mien, lorsque la lumière de la fenêtre l’éclaira.

« Vance, voici M. Castaigne », dit M. Wilde. Avant qu’il ait fini de parler, l’homme se jeta à terre devant la table, en pleurant et en saisissant : « Oh, Dieu ! Oh, mon Dieu ! Aidez-moi ! Pardonnez-moi ! Oh, M. Castaigne, tenez cet homme à l’écart. Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas être sérieux ! Vous êtes différent — sauvez-moi ! Je suis brisé — j’étais dans un asile et maintenant — alors que tout allait s’arranger — alors que j’avais oublié le Roi — le Roi en Jaune et — mais je vais redevenir fou — je vais redevenir fou — »

Sa voix s’éteignit dans un râle étouffé, car M. Wilde avait bondi sur lui et sa main droite encerclait la gorge de l’homme. Quand Vance tomba en tas sur le sol, M. Wilde grimpa prestement sur sa chaise à nouveau, et se frottant les oreilles mutilées avec le moignon de sa main, se tourna vers moi et me demanda le grand livre. Je le décrochai de l’étagère et il l’ouvrit. Après un moment de recherche parmi les pages magnifiquement écrites, il toussa avec satisfaction et pointa le nom Vance.

« Vance », lut-il à haute voix, « Osgood Oswald Vance. » Au son de son nom, l’homme au sol leva la tête et tourna un visage convulsé vers M. Wilde. Ses yeux étaient injectés de sang, ses lèvres tuméfiées. « Passé le 28 avril », continua M. Wilde. « Profession, caissier à la Seaforth National Bank ; a purgé une peine pour faux à Sing Sing, d’où il a été transféré à l’Asile pour aliénés criminels. Gracié par le gouverneur de New York, et libéré de l’Asile, le 19 janvier 1918. Réputation endommagée à Sheepshead Bay. Rumeurs selon lesquelles il vit au-dessus de ses moyens. Réputation à réparer immédiatement. Honoraires 1 500 $.

« Note. — A détourné des sommes s’élevant à 30 000 $ depuis le 20 mars 1919, excellente famille, et a obtenu son poste actuel grâce à l’influence de son oncle. Père, président de la Seaforth Bank. »

Je regardai l’homme au sol.

« Levez-vous, Vance », dit M. Wilde d’une voix douce. Vance se leva comme hypnotisé. « Il fera ce que nous suggérerons maintenant », observa M. Wilde, et ouvrant le manuscrit, il lut l’histoire entière de la Dynastie Impériale d’Amérique. Puis, dans un murmure aimable et apaisant, il passa en revue les points importants avec Vance, qui restait là comme un homme assommé. Ses yeux étaient si vides et absents que j’imaginai qu’il était devenu à moitié idiot, et je le fis remarquer à M. Wilde, qui répondit que cela n’avait aucune importance de toute façon. Très patiemment, nous montrâmes à Vance quelle serait sa part dans l’affaire, et il sembla comprendre après un moment. M. Wilde expliqua le manuscrit, utilisant plusieurs volumes d’héraldique pour étayer le résultat de ses recherches. Il mentionna l’établissement de la Dynastie à Carcosa, les lacs qui reliaient Hastur, Aldébaran et le mystère des Hyades. Il parla de Cassilda et de Camilla, et sonda les profondeurs nuageuses de Demhe, et le Lac d’Hali. « Les lambeaux festonnés du Roi en Jaune doivent cacher Yhtill à jamais », murmura-t-il, mais je ne crois pas que Vance l’ait entendu. Puis, peu à peu, il guida Vance à travers les ramifications de la famille impériale, jusqu’à Uoht et Thale, depuis Naotalba et le Fantôme de Vérité, jusqu’à Aldones, et puis jetant de côté son manuscrit et ses notes, il commença l’histoire merveilleuse du Dernier Roi. Fasciné et frissonnant, je l’observais. Il leva la tête, ses longs bras étaient étendus dans un geste magnifique de fierté et de puissance, et ses yeux flamboyaient profondément dans leurs orbites comme deux émeraudes. Vance écoutait stupéfait. Quant à moi, quand enfin M. Wilde eut fini, et me montrant du doigt, cria : « Le cousin du Roi ! », ma tête tourna d’excitation.

Me maîtrisant avec un effort surhumain, j’expliquai à Vance pourquoi moi seul étais digne de la couronne et pourquoi mon cousin devait être exilé ou mourir. Je lui fis comprendre que mon cousin ne devait jamais se marier, même après avoir renoncé à toutes ses prétentions, et combien il était hors de question qu’il épouse la fille du marquis d’Avonshire et implique l’Angleterre dans l’affaire. Je lui montrai une liste de milliers de noms que M. Wilde avait dressée ; chaque homme dont le nom figurait là avait reçu le Signe Jaune qu’aucun être humain vivant n’osait ignorer. La ville, l’État, le pays tout entier, étaient prêts à se soulever et à trembler devant le Masque Pâle.

Le moment était venu, le peuple devait connaître le fils d’Hastur, et le monde entier s’incliner devant les étoiles noires qui pendent dans le ciel au-dessus de Carcosa.

Vance s’appuya sur la table, la tête enfouie dans ses mains. M. Wilde dessina un croquis sommaire sur la marge du Herald de la veille avec un bout de crayon. C’était un plan des appartements de Hawberk. Puis il rédigea l’ordre et y apposa le sceau, et tremblant comme un vieillard frappé de paralysie, je signai mon premier mandat d’exécution de mon nom Hildred-Rex.

M. Wilde grimpa au sol et, déverrouillant le cabinet, prit une longue boîte carrée de la première étagère. Il l’apporta à la table et l’ouvrit. Un couteau neuf reposait dans le papier de soie à l’intérieur, et je le ramassai et le remis à Vance, avec l’ordre et le plan de l’appartement de Hawberk. Puis M. Wilde dit à Vance qu’il pouvait partir ; et il s’en alla, traînant les pieds comme un paria des bas-fonds.

Je restai assis un moment à regarder la lumière du jour s’effacer derrière la tour carrée de l’église Judson Memorial, et finalement, rassemblant le manuscrit et les notes, je pris mon chapeau et me dirigeai vers la porte.

M. Wilde m’observait en silence. Quand je fus dans le hall, je regardai en arrière. Les petits yeux de M. Wilde étaient toujours fixés sur moi. Derrière lui, les ombres s’accumulaient dans la lumière mourante. Puis je fermai la porte derrière moi et sortis dans les rues qui s’assombrissaient.

Je n’avais rien mangé depuis le petit-déjeuner, mais je n’avais pas faim. Une créature misérable, à moitié affamée, qui se tenait là à regarder de l’autre côté de la rue vers la Chambre Létale, me remarqua et s’approcha pour me raconter une histoire de misère. Je lui donnai de l’argent, je ne sais pourquoi, et il s’en alla sans me remercier. Une heure plus tard, un autre paria s’approcha et pleurnicha son histoire. J’avais un bout de papier vierge dans ma poche, sur lequel était tracé le Signe Jaune, et je le lui tendis. Il le regarda stupidement pendant un moment, puis, avec un coup d’œil incertain vers moi, le plia avec ce qui me sembla être un soin exagéré et le plaça dans son sein.

Les lumières électriques scintillaient parmi les arbres, et la nouvelle lune brillait dans le ciel au-dessus de la Chambre Mortelle. Il était lassant d’attendre sur la place ; j’errai de Marble Arch aux écuries de l’artillerie, puis retournai à la fontaine de lotus. Les fleurs et l’herbe exhalaient un parfum qui me troublait. Le jet de la fontaine jouait sous le clair de lune, et le clapotis musical des gouttes tombantes me rappelait le tintement d’une cotte de mailles dans la boutique de Hawberk. Mais ce n’était pas aussi fascinant, et l’éclat terne du clair de lune sur l’eau ne m’apportait pas ces sensations de plaisir exquis que je ressentais lorsque le soleil jouait sur l’acier poli d’un corselet posé sur les genoux de Hawberk. Je regardais les chauves-souris plonger et virer au-dessus des plantes aquatiques dans le bassin de la fontaine, mais leur vol rapide et saccadé me mit les nerfs à vif, et je m’en allai de nouveau marcher sans but çà et là parmi les arbres.

Les écuries de l’artillerie étaient sombres, mais dans les casernes de cavalerie, les fenêtres des officiers étaient brillamment éclairées, et la poterne était constamment remplie de cavaliers en tenue de corvée, portant de la paille, des harnais et des paniers remplis de vaisselle en fer-blanc.

La sentinelle montée aux portes fut relevée deux fois pendant que je déambulais le long de l’allée asphaltée. Je regardai ma montre. Il était presque l’heure. Les lumières des casernes s’éteignirent une à une, la grille verrouillée fut fermée, et chaque minute ou deux, un officier passait par le guichet latéral, laissant derrière lui un cliquetis d’équipements et un tintement d’éperons dans l’air nocturne. La place était devenue très silencieuse. Le dernier rôdeur sans-abri avait été chassé par le policier du parc en manteau gris, les voies de tramway le long de Wooster Street étaient désertes, et le seul son qui brisait le calme était le piétinement du cheval de la sentinelle et le tintement de son sabre contre le pommeau de la selle. Dans les casernes, les quartiers des officiers étaient encore éclairés, et des domestiques militaires allaient et venaient devant les fenêtres à meneaux. Douze heures sonnèrent à la nouvelle flèche de St. Francis Xavier, et au dernier coup de la cloche au ton triste, une silhouette franchit le guichet à côté de la herse, rendit le salut à la sentinelle, traversa la rue, entra sur la place et s’avança vers l’immeuble Benedick.

« Louis », appelai-je.

L’homme pivota sur ses talons éperonnés et vint droit vers moi.

« Est-ce toi, Hildred ? »

« Oui, tu es à l’heure. »

Je pris sa main tendue, et nous nous dirigeâmes vers la Chambre Mortelle.

Il bavardait sur son mariage, les grâces de Constance et leurs perspectives d’avenir, attirant mon attention sur les épaulettes de son capitaine et le triple arabesque d’or sur sa manche et sa casquette de service. Je crois que j’écoutais autant la musique de ses éperons et de son sabre que son babil enfantin, et nous nous trouvâmes finalement sous les ormes, au coin de la Fourth Street, en face de la Chambre Mortelle. Puis il rit et me demanda ce que je voulais de lui. Je lui fis signe de s’asseoir sur un banc sous la lumière électrique et m’assis à côté de lui. Il me regarda avec curiosité, avec ce même regard scrutateur que je déteste et que je crains tant chez les médecins. Je ressentis l’insulte de son regard, mais il ne le savait pas, et je dissimulai soigneusement mes sentiments.

« Eh bien, mon vieux », demanda-t-il, « que puis-je faire pour toi ? »

Je tirai de ma poche le manuscrit et les notes de la Dynastie Impériale d’Amérique, et le regardant dans les yeux, je dis :

« Je vais te le dire. Sur ta parole de soldat, promets-moi de lire ce manuscrit du début à la fin, sans me poser de question. Promets-moi de lire ces notes de la même manière, et promets-moi d’écouter ce que j’ai à te dire plus tard. »

« Je promets, si tu le souhaites », dit-il aimablement. « Donne-moi le papier, Hildred. »

Il commença à lire, haussant les sourcils avec un air perplexe et fantaisiste qui me fit trembler d’une colère réprimée. À mesure qu’il avançait, ses sourcils se contractaient et ses lèvres semblaient former le mot « absurdités ».

Puis il parut légèrement ennuyé, mais, apparemment pour me faire plaisir, il lut avec une tentative d’intérêt qui cessa bientôt d’être un effort. Il tressaillit quand, dans les pages écrites serré, il tomba sur son propre nom, et quand il arriva au mien, il baissa le papier et me regarda fixement pendant un moment. Mais il tint parole et reprit sa lecture, et je laissai mourir sur ses lèvres, sans réponse, la question qui commençait à se former. Lorsqu’il arriva à la fin et lut la signature de M. Wilde, il plia le papier soigneusement et me le rendit. Je lui tendis les notes, et il se cala en arrière, poussant sa casquette de service vers son front, avec un geste enfantin dont je me souvenais très bien à l’école. Je regardai son visage pendant qu’il lisait, et quand il eut fini, je pris les notes avec le manuscrit et les mis dans ma poche. Puis je dépliai un parchemin marqué du Signe Jaune. Il vit le signe, mais ne sembla pas le reconnaître, et j’attirai son attention dessus assez brusquement.

« Eh bien, dit-il, je le vois. Qu’est-ce que c’est ? »

« C’est le Signe Jaune », dis-je avec colère.

« Oh, c’est ça, n’est-ce pas ? » dit Louis, de cette voix flatteuse que le docteur Archer avait l’habitude d’employer avec moi, et qu’il aurait probablement employée à nouveau si je n’avais pas réglé son compte.

Je réprimai ma rage et répondis aussi fermement que possible : « Écoute, tu as engagé ta parole ? »

« J’écoute, mon vieux », répondit-il en guise d’apaisement.

Je commençai à parler très calmement.

« Le docteur Archer, s’étant par quelque moyen emparé du secret de la Succession Impériale, a tenté de me priver de mon droit, alléguant qu’à cause d’une chute de cheval il y a quatre ans, je suis devenu déficient mental. Il a osé me placer sous contrainte dans sa propre maison dans l’espoir soit de me rendre fou, soit de m’empoisonner. Je ne l’ai pas oublié. Je lui ai rendu visite hier soir et l’entrevue fut finale. »

Louis devint tout pâle, mais ne bougea pas. Je repris triomphalement : « Il reste encore trois personnes à voir dans l’intérêt de M. Wilde et du mien. Ce sont mon cousin Louis, M. Hawberk et sa fille Constance. »

Louis bondit sur ses pieds et je me levai aussi, jetant à terre le papier marqué du Signe Jaune.

« Oh, je n’ai pas besoin de ça pour te dire ce que j’ai à dire », criai-je avec un rire triomphant. « Tu dois renoncer à la couronne en ma faveur, tu entends, en ma faveur. »

Louis me regarda d’un air effaré, mais se reprenant, dit gentiment : « Bien sûr, je renonce à… à quoi dois-je renoncer ? »

« À la couronne », dis-je avec colère.

« Bien sûr, répondit-il, j’y renonce. Viens, mon vieux, je vais te raccompagner chez toi. »

« N’essaie pas tes tours de médecin sur moi », criai-je, tremblant de fureur. « N’agis pas comme si tu pensais que je suis fou. »

« Quelle absurdité », répondit-il. « Viens, il se fait tard, Hildred. »

« Non », hurlai-je, « tu dois écouter. Tu ne peux pas te marier, je l’interdis. Tu entends ? Je l’interdis. Tu renonceras à la couronne, et en récompense je t’accorde l’exil, mais si tu refuses, tu mourras. »

Il essaya de me calmer, mais j’étais enfin excité et, tirant mon long couteau, je lui barrai la route.

Alors je lui racontai comment ils trouveraient le docteur Archer dans la cave avec la gorge ouverte, et je ris à son visage en pensant à Vance et à son couteau, et à l’ordre signé par moi.

« Ah, tu es le Roi », criai-je, « mais je serai Roi. Qui es-tu pour m’empêcher de régner sur toute la terre habitable ! Je suis né cousin d’un roi, mais je serai Roi ! »

Louis se tenait blanc et rigide devant moi. Soudain, un homme vint en courant par la Fourth Street, entra par la porte du Temple Mortel, traversa l’allée jusqu’aux portes de bronze à toute vitesse et plongea dans la chambre de la mort avec le cri d’un dément, et je ris jusqu’à en pleurer, car j’avais reconnu Vance et je savais que Hawberk et sa fille n’étaient plus sur mon chemin.

« Va-t’en », criai-je à Louis, « tu as cessé d’être une menace. Tu n’épouseras jamais Constance maintenant, et si tu en épouses une autre dans ton exil, je te rendrai visite comme je l’ai fait avec mon médecin la nuit dernière. M. Wilde prendra soin de toi demain. » Puis je me tournai et m’élançai dans la South Fifth Avenue, et avec un cri de terreur, Louis lâcha sa ceinture et son sabre et me suivit comme le vent. Je l’entendis juste derrière moi au coin de Bleecker Street, et je me jetai dans l’embrasure de la porte sous l’enseigne de Hawberk. Il cria : « Halte, ou je tire ! », mais quand il vit que je montais les escaliers en laissant la boutique de Hawberk en bas, il m’abandonna, et je l’entendis marteler et crier à leur porte comme s’il était possible de réveiller les morts.

La porte de M. Wilde était ouverte, et j’entrai en criant : « C’est fait, c’est fait ! Que les nations se lèvent et contemplent leur Roi ! » mais je ne pus trouver M. Wilde, alors j’allai au cabinet et pris le splendide diadème dans son étui. Puis je revêtis la robe de soie blanche brodée du Signe Jaune et plaçai la couronne sur ma tête. Enfin j’étais Roi, Roi de plein droit à Hastur, Roi parce que je connaissais le mystère des Hyades, et que mon esprit avait sondé les profondeurs du Lac d’Hali. J’étais Roi ! Les premiers traits gris de l’aube soulèveraient une tempête qui secouerait deux hémisphères. Alors, tandis que je me tenais là, chaque nerf tendu à l’extrême, défaillant de joie et de splendeur à ma pensée, au-dehors, dans le couloir sombre, un homme gémit.

Je saisis la chandelle de suif et bondis vers la porte. Le chat passa devant moi comme un démon, et la chandelle s’éteignit, mais mon long couteau vola plus vite qu’elle, et je l’entendis hurler, et je sus que mon couteau l’avait trouvée. Pendant un moment, j’écoutai ses culbutes et ses coups dans l’obscurité, puis, quand sa frénésie cessa, j’allumai une lampe et la levai au-dessus de ma tête. M. Wilde gisait sur le sol, la gorge tranchée. Au début, je crus qu’il était mort, mais en regardant, un éclat vert apparut dans ses yeux enfoncés, sa main mutilée trembla, puis un spasme étira sa bouche d’une oreille à l’autre. Pendant un instant, ma terreur et mon désespoir firent place à l’espoir, mais alors que je me penchais sur lui, ses globes oculaires roulèrent tout autour dans sa tête, et il mourut. Alors, tandis que je restais là, pétrifié par la rage et le désespoir, voyant ma couronne, mon empire, chaque espoir et chaque ambition, ma vie même, gisant prostrés là avec le maître mort, ils vinrent, me saisirent par-derrière et me ligotèrent jusqu’à ce que mes veines ressortent comme des cordes et que ma voix s’éteigne dans les spasmes de mes cris frénétiques. Mais je continuais à me débattre, saignant et furieux au milieu d’eux, et plus d’un policier sentit mes dents acérées. Puis, quand je ne pus plus bouger, ils s’approchèrent ; je vis le vieux Hawberk, et derrière lui le visage livide de mon cousin Louis, et plus loin, dans le coin, une femme, Constance, pleurant doucement.

« Ah ! Je vois maintenant ! » hurlai-je. « Vous vous êtes emparés du trône et de l’empire. Malheur ! malheur à vous qui êtes couronnés de la couronne du Roi en Jaune ! »

[NOTE DE L’ÉDITEUR.—M. Castaigne est mort hier à l’Asile des Criminels Insensés.]

LE MASQUE

CAMILLA : Vous, monsieur, devriez retirer votre masque.

L’INCONNU : Vraiment ?

CASSILDA : Vraiment, il en est temps. Nous avons tous déposé le déguisement, sauf vous.

L’INCONNU : Je ne porte aucun masque.

CAMILLA : (Terrifiée, à l’écart vers Cassilda.) Aucun masque ? Aucun masque !

Le Roi en Jaune, Acte I, Scène 2.

« Le déjeuner est servi. Étais-je acariâtre, Alec ? Je pensais avoir une migraine, mais je n’en ai pas. Viens ici, Boris ; » et elle passa son autre bras sous le sien. « Alec sait qu’après toi, il n’est personne au monde que j’aime autant que lui, alors s’il se sent parfois dédaigné, cela ne lui fera pas de mal. »

« À la bonne heure ! » m’écriai-je, « qui dit qu’il n’y a pas d’orages en avril ? »

« Es-tu prêt ? » chanta Boris. « Toujours prêt ; » et, bras dessus, bras dessous, nous nous précipitâmes dans la salle à manger, scandalisant les domestiques. Après tout, nous n’étions pas si coupables ; Geneviève avait dix-huit ans, Boris en avait vingt-trois, et je n’en avais pas tout à fait vingt et un.

II

Certains travaux que je menais à cette époque sur les décorations du boudoir de Geneviève me retenaient constamment dans le pittoresque petit hôtel de la rue Sainte-Cécile. Boris et moi, en ces jours-là, travaillions dur, mais au gré de nos envies, c’est-à-dire par intermittence, et nous trois, avec Jack Scott, nous oisivions beaucoup ensemble.

Un après-midi calme, j’avais erré seul dans la maison, examinant des curiosités, fouinant dans les recoins, dénichant des friandises et des cigares dans d’étranges cachettes, et je m’arrêtai finalement dans la salle de bain. Boris, couvert d’argile, se tenait là, en train de se laver les mains.

La pièce était construite en marbre rose, à l’exception du sol, qui était en mosaïque rose et grise. Au centre, un bassin carré s’enfonçait sous le niveau du sol ; des marches y descendaient, et des colonnes sculptées soutenaient un plafond à fresques. Un délicieux Cupidon en marbre semblait venir de se poser sur son piédestal, au fond de la pièce. Tout l’intérieur était l’œuvre de Boris et la mienne. Boris, dans ses vêtements de travail en toile blanche, grattait les traces d’argile et de cire à modeler rouge de ses mains élégantes, et coquetait par-dessus son épaule avec le Cupidon.

« Je te vois, » insistait-il, « n’essaie pas de regarder ailleurs et de faire semblant de ne pas me voir. Tu sais qui t’a fait, petit imposteur ! »

C’était toujours mon rôle d’interpréter les sentiments de Cupidon dans ces conversations, et quand vint mon tour, je répondis d’une manière telle que Boris saisit mon bras et me tira vers le bassin, déclarant qu’il allait m’y plonger. L’instant d’après, il lâcha mon bras et pâlit. « Bon Dieu ! » dit-il, « j’avais oublié que le bassin est rempli de la solution ! »

Je frissonnai un peu et lui conseillai sèchement de mieux se souvenir de l’endroit où il avait entreposé ce précieux liquide.

« Au nom du ciel, pourquoi gardes-tu un petit lac de cette chose horrible ici, de tous les endroits possibles ? » demandai-je.

« Je veux expérimenter sur quelque chose de grand, » répondit-il.

« Sur moi, par exemple ? »

« Ah ! c’était trop proche pour être une plaisanterie ; mais je veux observer l’action de cette solution sur un corps vivant plus hautement organisé ; il y a ce gros lapin blanc, » dit-il en me suivant dans l’atelier.

Jack Scott, vêtu d’une veste tachée de peinture, entra en flânant, s’appropria toutes les friandises orientales sur lesquelles il put mettre la main, pilla l’étui à cigarettes, et finalement, Boris et lui disparurent ensemble pour visiter la galerie du Luxembourg, où un nouveau bronze argenté de Rodin et un paysage de Monet réclamaient l’attention exclusive de la France artistique. Je retournai à l’atelier et repris mon travail. C’était un paravent Renaissance que Boris voulait que je peigne pour le boudoir de Geneviève. Mais le petit garçon qui flânait à contrecœur à travers une série de poses pour ce projet refusa aujourd’hui tous les pots-de-vin pour être sage. Il ne restait jamais un instant dans la même position, et en moins de cinq minutes, j’avais autant de contours différents du petit gueux.

« Es-tu en train de poser, ou exécutes-tu une chanson et une danse, mon ami ? » m’enquis-je.

« Comme il plaira à monsieur, » répondit-il avec un sourire angélique.

Bien sûr, je le renvoyai pour la journée, et bien sûr, je le payai pour toute la durée, c’est ainsi que nous gâtons nos modèles.

Après que le jeune diablotin fut parti, je fis quelques touches machinales sur mon œuvre, mais j’étais si complètement de mauvaise humeur qu’il me fallut le reste de l’après-midi pour réparer les dégâts causés ; si bien qu’à la fin, je raclai ma palette, plantai mes pinceaux dans un bol de savon noir et déambulai jusqu’au fumoir. Je crois vraiment qu’à l’exception des appartements de Geneviève, aucune pièce de la maison n’était aussi exempte du parfum du tabac que celle-ci. C’était un étrange chaos de bric-à-brac, tendu de tapisseries élimées. Une vieille épinette au timbre doux et en bon état se trouvait près de la fenêtre. Il y avait des râteliers d’armes, certaines anciennes et ternes, d’autres brillantes et modernes, des festons d’armures indiennes et turques au-dessus de la cheminée, deux ou trois bons tableaux et un porte-pipes. C’était là que nous venions chercher de nouvelles sensations en fumant. Je doute qu’il ait existé un type de pipe qui ne fût pas représenté dans ce râtelier. Lorsque nous en avions choisi une, nous l’emportions immédiatement ailleurs pour la fumer ; car l’endroit était, dans l’ensemble, plus sombre et moins engageant que tout autre dans la maison. Mais cet après-midi, le crépuscule était très apaisant, les tapis et les peaux sur le sol semblaient bruns, doux et assoupissants ; le grand divan était jonché de coussins — je trouvai ma pipe et m’y recroquevillai pour une séance de tabac inhabituelle dans le fumoir. J’en avais choisi une avec un long tuyau flexible et, en l’allumant, je tombai dans la rêverie. Après un moment, elle s’éteignit, mais je ne bougeai pas. Je continuai à rêver et finis par m’endormir.

Je me réveillai au son de la musique la plus triste que j’eusse jamais entendue. La pièce était plongée dans l’obscurité, je n’avais aucune idée de l’heure qu’il pouvait être. Un rayon de clair de lune argentait un bord de la vieille épinette, et le bois poli semblait exhaler les sons comme le parfum flotte au-dessus d’une boîte de bois de santal. Quelqu’un se leva dans l’obscurité et s’en alla en pleurant doucement, et je fus assez fou pour crier « Geneviève ! »

Elle s’effondra à ma voix, et j’eus le temps de me maudire tout en allumant une lumière et en essayant de la relever du sol. Elle se rétracta avec un murmure de douleur. Elle était très calme et demanda Boris. Je la portai sur le divan et partis le chercher, mais il n’était pas dans la maison, et les domestiques étaient allés se coucher. Perplexe et anxieux, je me précipitai vers Geneviève. Elle était étendue là où je l’avais laissée, paraissant très pâle.

« Je ne trouve ni Boris ni aucun des domestiques, » dis-je.

« Je sais, » répondit-elle faiblement, « Boris est allé à Ept avec M. Scott. Je ne m’en souvenais pas quand je vous ai envoyé le chercher à l’instant. »

« Mais dans ce cas, il ne peut pas être de retour avant demain après-midi, et — êtes-vous blessée ? Est-ce moi qui vous ai effrayée au point de vous faire tomber ? Quel horrible imbécile je fais, mais je n’étais qu’à moitié réveillé. »

« Boris pensait que vous étiez rentré chez vous avant le dîner. Veuillez nous excuser de vous avoir laissé rester ici tout ce temps. »

« J’ai fait une longue sieste, » dis-je en riant, « si profonde que je ne savais pas si j’étais encore endormi ou non quand je me suis retrouvé à fixer une silhouette qui se dirigeait vers moi, et j’ai appelé votre nom. Avez-vous essayé la vieille épinette ? Vous avez dû jouer très doucement. »

J’aurais dit mille autres mensonges, bien pires que celui-là, pour voir l’expression de soulagement qui apparut sur son visage. Elle sourit adorablement et dit de sa voix naturelle : « Alec, j’ai trébuché sur cette tête de loup et je crois que ma cheville est foulée. S’il vous plaît, appelez Marie, puis rentrez chez vous. »

Je fis ce qu’elle m’avait ordonné et la laissai là quand la femme de chambre entra.

III

Le lendemain à midi, quand je passai, je trouvai Boris marchant nerveusement dans son atelier.

« Geneviève dort en ce moment, » me dit-il, « l’entorse n’est rien, mais pourquoi aurait-elle une telle fièvre ? Le médecin ne peut pas l’expliquer ; ou alors il ne veut pas, » marmonna-t-il.

« Geneviève a de la fièvre ? » demandai-je.

« Je devrais dire ça, et elle a même été un peu délirante par moments toute la nuit. L’idée ! — la joyeuse petite Geneviève, sans un souci au monde, — et elle ne cesse de dire que son cœur est brisé, et qu’elle veut mourir ! »

Mon propre cœur s’arrêta.

Boris s’appuya contre la porte de son atelier, regardant vers le bas, les mains dans les poches, ses yeux aimables et vifs embrumés, une nouvelle ligne de tourment tracée « sur la belle empreinte de la bouche, qui faisait le sourire ». La femme de chambre avait ordre de le prévenir dès que Geneviève ouvrirait les yeux. Nous attendions et attendions, et Boris, devenant agité, errait partout, s’occupant de sa cire à modeler et de son argile rouge. Soudain, il se dirigea vers la pièce voisine. « Viens voir mon bain couleur de rose rempli de mort ! » cria-t-il.

« Est-ce la mort ? » demandai-je, pour abonder dans son sens.

« Tu n’es pas prêt à appeler cela la vie, je suppose, » répondit-il. Tandis qu’il parlait, il extirpa un poisson rouge solitaire qui se tordait et se tortillait hors de son globe. « Nous enverrons celui-ci après l’autre — où que ce soit, » dit-il. Il y avait une excitation fiévreuse dans sa voix. Un poids lourd de fièvre pesait sur mes membres et sur mon cerveau tandis que je le suivais jusqu’au beau bassin de cristal aux parois teintées de rose ; et il y laissa tomber la créature. En tombant, ses écailles lancèrent un éclat orange chaud dans ses contorsions furieuses ; à l’instant où elle toucha le liquide, elle devint rigide et coula lourdement au fond. Puis vint l’écume laiteuse, les splendides teintes rayonnant à la surface, puis le rayon de lumière pure et sereine jaillit de profondeurs apparemment infinies. Boris plongea sa main et en retira une exquise chose de marbre, aux veines bleues, teintée de rose, et ruisselante de gouttes opalescentes.

« Jeu d’enfant, » marmonna-t-il, et il me regarda avec lassitude et nostalgie — comme si je pouvais répondre à de telles questions ! Mais Jack Scott entra et prit part au « jeu », comme il l’appelait, avec ardeur. Rien ne put l’empêcher de vouloir essayer l’expérience sur le lapin blanc, là, sur-le-champ. J’étais prêt à ce que Boris trouve une distraction à ses soucis, mais je détestais voir la vie quitter une créature chaude et vivante, et je refusai d’y assister. Prenant un livre au hasard, je m’assis dans l’atelier pour lire. Hélas ! j’étais tombé sur Le Roi en Jaune. Après quelques instants, qui semblèrent durer des siècles, je le rangeais avec un frisson nerveux, quand Boris et Jack entrèrent, apportant leur lapin de marbre. Au même moment, la sonnette retentit à l’étage, et un cri parvint de la chambre de la malade. Boris disparut comme un éclair, et l’instant d’après, il appela : « Jack, cours chercher le médecin ; ramène-le avec toi. Alec, viens ici. »

J’y allai et me tins à sa porte. Une femme de chambre effrayée sortit en hâte et courut chercher un remède. Geneviève, assise bien droite, les joues cramoisies et les yeux brillants, babillait incessamment et résistait aux douces tentatives de retenue de Boris. Il m’appela pour l’aider. À mon premier contact, elle soupira et se laissa retomber, fermant les yeux, et puis — puis — alors que nous étions toujours penchés au-dessus d’elle, elle les ouvrit à nouveau, regarda droit dans le visage de Boris — pauvre fille fiévreuse ! — et raconta son secret. Au même instant, nos trois vies empruntèrent de nouveaux canaux ; le lien qui nous retenait ensemble depuis si longtemps se rompit pour toujours et un nouveau lien fut forgé à sa place, car elle avait prononcé mon nom, et tandis que la fièvre la torturait, son cœur déversa son fardeau de chagrin caché. Stupéfait et muet, je baissai la tête, tandis que mon visage brûlait comme un charbon ardent, et que le sang grondait dans mes oreilles, me stupéfiant de son vacarme. Incapable de bouger, incapable de parler, j’écoutai ses mots fiévreux dans une agonie de honte et de tristesse. Je ne pouvais pas la faire taire, je ne pouvais pas regarder Boris. Puis je sentis un bras sur mon épaule, et Boris tourna un visage exsangue vers le mien.

« Ce n’est pas ta faute, Alec ; ne sois pas si affligé si elle t’aime… » mais il ne put finir ; et alors que le médecin entrait vivement dans la chambre en disant : « Ah, la fièvre ! », je saisis Jack Scott et l’entraînai dans la rue en disant : « Boris préfère être seul. » Nous traversâmes la rue pour rejoindre nos propres appartements, et cette nuit-là, voyant que j’allais tomber malade moi aussi, il alla chercher le médecin à nouveau. La dernière chose dont je me souvienne avec netteté fut d’entendre Jack dire : « Au nom du ciel, docteur, qu’est-ce qu’il a pour porter un visage pareil ? » et je pensai au Roi en Jaune et au Masque Pâle.

J’étais très malade, car la tension de deux années que j’avais endurée depuis ce fatal matin de mai où Geneviève murmura : « Je t’aime, mais je crois que j’aime mieux Boris », finit par avoir raison de moi. Je n’avais jamais imaginé que cela puisse devenir plus que ce que je pouvais supporter. Apparemment tranquille, je m’étais trompé moi-même. Bien que la bataille intérieure fît rage nuit après nuit, et que moi, allongé seul dans ma chambre, je me maudisse pour des pensées rebelles, déloyales envers Boris et indignes de Geneviève, le matin apportait toujours un soulagement, et je retournais auprès de Geneviève et de mon cher Boris avec un cœur lavé par les tempêtes de la nuit.

Jamais, en paroles, en actes ou en pensées, alors que j’étais avec eux, je n’avais trahi mon chagrin, même à moi-même.

Le masque de l’auto-tromperie n’était plus un masque pour moi, il faisait partie de moi. La nuit le soulevait, mettant à nu la vérité étouffée en dessous ; mais il n’y avait personne pour voir, sauf moi-même, et quand le jour se levait, le masque retombait de lui-même. Ces pensées traversaient mon esprit troublé tandis que j’étais malade, mais elles étaient irrémédiablement emmêlées à des visions de créatures blanches, lourdes comme la pierre, rampant dans le bassin de Boris — de la tête de loup sur le tapis, écumant et claquant des mâchoires à Geneviève, qui gisait en souriant à côté. Je pensais aussi au Roi en Jaune enveloppé dans les couleurs fantastiques de son manteau en lambeaux, et à ce cri amer de Cassilda : « Pas sur nous, ô Roi, pas sur nous ! » Fiévreusement, je luttais pour m’en défaire, mais je voyais le lac d’Hali, fin et vide, sans une ride ni un vent pour l’agiter, et je voyais les tours de Carcosa derrière la lune. Aldébaran, les Hyades, Alar, Hastur, glissaient à travers les déchirures des nuages qui voletaient et battaient au passage comme les lambeaux festonnés du Roi en Jaune. Parmi toutes ces choses, une pensée saine persistait. Elle ne vacillait jamais, quoi qu’il arrivât d’autre dans mon esprit désordonné, que ma raison d’être principale était de répondre à quelque exigence de Boris et de Geneviève. Quelle était cette obligation, sa nature, n’était jamais claire ; parfois, cela semblait être une protection, parfois un soutien, à travers une grande crise. Quelle qu’elle fût pour l’instant, son poids reposait sur moi seul, et je n’étais jamais si malade ou si faible que je ne répondais de toute mon âme. Il y avait toujours des foules de visages autour de moi, pour la plupart étrangers, mais quelques-uns que je reconnaissais, Boris parmi eux. Plus tard, ils m’ont dit que cela n’avait pas pu être, mais je sais qu’une fois au moins, il s’est penché sur moi. Ce n’était qu’un contact, un faible écho de sa voix, puis les nuages se sont refermés sur mes sens, et je l’ai perdu, mais il est resté là et s’est penché sur moi une fois au moins.

Finalement, un matin, je m’éveillai pour trouver la lumière du soleil traversant mon lit, et Jack Scott lisant à mes côtés. Je n’avais pas assez de force pour parler à voix haute, je ne pouvais pas non plus penser, et encore moins me souvenir, mais je pouvais sourire faiblement, quand le regard de Jack rencontra le mien, et quand il bondit et demanda avec empressement si je voulais quelque chose, je pus murmurer : « Oui — Boris. » Jack se déplaça vers la tête de mon lit et se pencha pour arranger mon oreiller : je ne vis pas son visage, mais il répondit chaleureusement : « Tu dois attendre, Alec ; tu es trop faible pour voir même Boris. »

J’attendis et je repris des forces ; en quelques jours, je fus capable de voir qui je voulais, mais entre-temps, j’avais réfléchi et me souvenais. À partir du moment où tout le passé redevint clair dans mon esprit, je ne doutai jamais de ce que je devais faire quand le moment serait venu, et je me sentais sûr que Boris aurait résolu de suivre la même voie pour ce qui le concernait ; quant à ce qui me concernait seul, je savais qu’il verrait cela aussi comme moi. Je ne demandai plus personne. Je ne m’enquis jamais de savoir pourquoi aucun message ne venait d’eux ; pourquoi, pendant la semaine où je restai là, à attendre et à reprendre des forces, je n’entendis jamais leur nom prononcé. Préoccupé par mes propres recherches de la bonne voie, et par mon combat faible mais déterminé contre le désespoir, j’acquiesçai simplement à la réserve de Jack, tenant pour acquis qu’il avait peur de parler d’eux, de peur que je ne devienne ingérable et n’insiste pour les voir. Pendant ce temps, je me répétais sans cesse : comment cela serait-il quand la vie recommencerait pour nous tous ? Nous reprendrions nos relations exactement comme elles étaient avant que Geneviève ne tombe malade. Boris et moi nous regarderions dans les yeux, et il n’y aurait ni rancœur, ni lâcheté, ni méfiance dans ce regard. Je serais avec eux à nouveau pour un petit moment dans la chère intimité de leur foyer, et puis, sans prétexte ni explication, je disparaîtrais de leurs vies pour toujours. Boris saurait ; Geneviève — le seul réconfort était qu’elle ne saurait jamais. Il semblait, à bien y réfléchir, que j’avais trouvé la signification de ce sentiment d’obligation qui avait persisté tout au long de mon délire, et la seule réponse possible à celui-ci. Alors, quand je fus tout à fait prêt, j’appelai Jack à moi un jour et lui dis :

« Jack, je veux Boris tout de suite ; et porte mon plus cher salut à Geneviève... »

Quand, à la fin, il me fit comprendre qu’ils étaient tous deux morts, je tombai dans une rage sauvage qui déchira en atomes toute ma petite force de convalescent. Je délirai et me maudis jusqu’à une rechute, dont je sortis quelques semaines plus tard, un garçon de vingt et un ans qui croyait que sa jeunesse était partie pour toujours. Je semblais être au-delà de la capacité de souffrir davantage, et un jour, quand Jack me tendit une lettre et les clés de la maison de Boris, je les pris sans un tremblement et lui demandai de tout me dire. C’était cruel de ma part de le lui demander, mais il n’y avait pas d’autre choix, et il s’appuya avec lassitude sur ses mains maigres pour rouvrir la plaie qui ne pourrait jamais guérir complètement. Il commença très calmement :

« Alec, à moins que tu n’aies un indice dont je ne sais rien, tu ne seras pas capable d’expliquer plus que moi ce qui s’est passé. Je soupçonne que tu préférerais ne pas entendre ces détails, mais tu dois les apprendre, sinon je t’épargnerais le récit. Dieu sait que je souhaiterais pouvoir m’épargner le fait de le dire. J’utiliserai peu de mots.

« Ce jour-là, quand je t’ai laissé sous la garde du médecin et que je suis revenu auprès de Boris, je l’ai trouvé travaillant sur les "Destins". Geneviève, disait-il, dormait sous l’influence de médicaments. Elle avait été tout à fait hors d’elle-même, disait-il. Il continua à travailler, sans plus parler, et je l’observai. Peu après, je vis que la troisième figure du groupe — celle qui regarde droit devant elle, sur le monde — portait son visage ; pas tel que tu l’as jamais vu, mais tel qu’il était alors et jusqu’à la fin. C’est une chose pour laquelle j’aimerais trouver une explication, mais je n’y parviendrai jamais. »

« Eh bien, il travailla et je l’observai en silence, et nous continuâmes ainsi jusqu’à près de minuit. Puis nous entendîmes la porte s’ouvrir et se fermer brusquement, et une course rapide dans la pièce voisine. Boris s’élança par l’embrasure et je le suivis ; mais nous arrivâmes trop tard. Elle gisait au fond du bassin, les mains croisées sur sa poitrine. Alors Boris se tira une balle dans le cœur. » Jack cessa de parler, des gouttes de sueur perlaient sous ses yeux, et ses joues creuses tressaillaient. « Je portai Boris dans sa chambre. Puis je retournai laisser s’écouler ce fluide infernal du bassin et, ouvrant tous les robinets, je lavai le marbre jusqu’à la moindre goutte. Quand, enfin, j’osai descendre les marches, je la trouvai étendue là, blanche comme neige. Finalement, après avoir décidé de ce qu’il y avait de mieux à faire, je me rendis au laboratoire et vidai d’abord la solution contenue dans la cuvette dans le tuyau d’évacuation ; puis j’y versai le contenu de chaque bocal et de chaque flacon. Il y avait du bois dans la cheminée, alors j’allumai un feu et, brisant les serrures de l’armoire de Boris, je brûlai chaque papier, chaque carnet et chaque lettre que j’y trouvai. Avec un maillet provenant de l’atelier, je mis en pièces tous les flacons vides, puis, les chargeant dans un seau à charbon, je les portai à la cave et les jetai sur le lit ardent du fourneau. Je fis six fois le voyage, et finalement, il ne resta pas le moindre vestige de quoi que ce soit qui pût aider à rechercher à nouveau la formule que Boris avait trouvée. Alors, enfin, j’osai appeler le médecin. C’est un homme de bien, et ensemble nous nous efforçâmes de tenir la chose cachée du public. Sans lui, je n’aurais jamais pu réussir. Nous avons fini par payer les domestiques et les renvoyer à la campagne, où le vieux Rosier les tient tranquilles avec des histoires sur les voyages de Boris et de Geneviève dans des pays lointains, d’où ils ne reviendront pas avant des années. Nous avons enterré Boris dans le petit cimetière de Sèvres. Le médecin est une bonne créature, et il sait quand il faut plaindre un homme qui n’en peut plus. Il a délivré son certificat pour une maladie de cœur et ne m’a posé aucune question. »

Puis, relevant la tête de ses mains, il dit : « Ouvre la lettre, Alec ; elle est pour nous deux. »

Je la déchirai. C’était le testament de Boris, daté d’un an auparavant. Il léguait tout à Geneviève et, dans le cas où elle mourrait sans enfant, je devais prendre le contrôle de la maison de la rue Sainte-Cécile, et Jack Scott la gestion à Ept. À notre mort, la propriété devait revenir à la famille de sa mère en Russie, à l’exception des marbres sculptés par lui-même. Il me les léguait.

La page se brouilla sous nos yeux, et Jack se leva et marcha vers la fenêtre. Peu après, il revint et s’assit à nouveau. Je redoutais d’entendre ce qu’il allait dire, mais il parla avec la même simplicité et la même douceur.

« Geneviève repose devant la Madone dans la salle de marbre. La Madone se penche tendrement sur elle, et Geneviève lui sourit, à ce visage calme qui n’aurait jamais existé sans elle. »

Sa voix se brisa, mais il me saisit la main en disant : « Courage, Alec. » Le lendemain matin, il partit pour Ept afin d’accomplir sa mission.

IV

Le soir même, je pris les clés et j’entrai dans la maison que j’avais si bien connue. Tout était en ordre, mais le silence était terrible. Bien que je sois allé deux fois devant la porte de la salle de marbre, je ne pus me résoudre à entrer. C’était au-dessus de mes forces. Je gagnai le fumoir et m’assis devant l’épinette. Un petit mouchoir de dentelle gisait sur les touches, et je me détournai, étouffé. Il était clair que je ne pouvais rester ; je verrouillai donc chaque porte, chaque fenêtre, ainsi que les trois grilles de devant et de derrière, et je m’en allai. Le lendemain matin, Alcide fit ma valise et, le laissant responsable de mon appartement, je pris l’Orient-Express pour Constantinople. Durant les deux années que je passai à errer à travers l’Orient, au début, dans nos lettres, nous ne mentionnâmes jamais Geneviève ni Boris, mais, peu à peu, leurs noms s’y glissèrent. Je me souviens particulièrement d’un passage de l’une des lettres de Jack, répondant à l’une des miennes :

« Ce que tu me racontes, te voir Boris penché sur toi pendant que tu étais malade, sentir sa main sur ton visage et entendre sa voix, m’inquiète, bien sûr. Ce que tu décris a dû se passer quinze jours après sa mort. Je me dis que tu rêvais, que cela faisait partie de ton délire, mais cette explication ne me satisfait pas, et elle ne te satisfera pas non plus. »

Vers la fin de la seconde année, je reçus une lettre de Jack en Inde, si différente de tout ce que j’avais connu de lui que je décidai de retourner immédiatement à Paris. Il écrivait : « Je vais bien, et je vends tous mes tableaux comme le font les artistes qui n’ont pas besoin d’argent. Je n’ai aucun souci personnel, mais je suis plus agité que si j’en avais. Je suis incapable de me débarrasser d’une étrange anxiété à ton sujet. Ce n’est pas de l’appréhension, c’est plutôt une attente haletante — de quoi, Dieu le sait ! Je peux seulement dire que cela m’épuise. La nuit, je rêve toujours de toi et de Boris. Je ne peux jamais me rappeler quoi que ce soit par la suite, mais je me réveille le matin avec le cœur battant, et toute la journée l’excitation croît jusqu’à ce que je m’endorme le soir pour revivre la même expérience. Je suis tout à fait épuisé par cela, et j’ai décidé de briser cet état morbide. Il faut que je te voie. Dois-je aller à Bombay, ou viendras-tu à Paris ? »

Je lui télégraphiai de m’attendre par le prochain paquebot.

Lorsque nous nous retrouvâmes, je trouvai qu’il avait très peu changé ; moi, insistait-il, j’avais une mine splendide. C’était bon d’entendre à nouveau sa voix, et tandis que nous étions assis à bavarder sur ce que la vie nous réservait encore, nous sentions qu’il était agréable d’être en vie par ce temps de printemps lumineux.

Nous restâmes une semaine ensemble à Paris, puis j’allai passer une semaine à Ept avec lui, mais d’abord nous nous rendîmes au cimetière de Sèvres, où reposait Boris.

« Devrions-nous placer les “Parques” dans le petit bosquet au-dessus de lui ? » demanda Jack, et je répondis :

« Je pense que seule la “Madone” devrait veiller sur la tombe de Boris. » Mais Jack ne tira aucun profit de mon retour. Les rêves dont il ne pouvait retenir même le moindre contour précis continuaient, et il disait que, par moments, ce sentiment d’attente haletante était étouffant.

« Tu vois, je te fais du mal et non du bien », disai-je. « Essaie un changement sans moi. » Il partit donc seul pour une randonnée dans les îles Anglo-Normandes, et je retournai à Paris. Je n’étais pas encore entré dans la maison de Boris, désormais la mienne, depuis mon retour, mais je savais que cela devait être fait. Elle avait été tenue en ordre par Jack ; il y avait des domestiques, alors je renonçai à mon propre appartement et j’allai y vivre. Au lieu de l’agitation que je craignais, je me découvris capable d’y peindre tranquillement. Je visitai toutes les pièces, toutes sauf une. Je ne pus me résoudre à entrer dans la salle de marbre où gisait Geneviève, et pourtant je sentais grandir en moi, jour après jour, le désir de contempler son visage, de m’agenouiller près d’elle.

Un après-midi d’avril, je restai à rêver dans le fumoir, exactement comme je l’avais fait deux ans auparavant, et, machinalement, je cherchai parmi les tapis orientaux fauves la peau de loup. Enfin, je distinguai les oreilles pointues et la tête plate et cruelle, et je songeai à mon rêve où je voyais Geneviève étendue à côté. Les casques pendaient toujours contre la tapisserie élimée, parmi eux le vieux morion espagnol dont je me souvenais que Geneviève l’avait mis une fois alors que nous nous amusions avec les anciennes pièces d’armure. Je tournai les yeux vers l’épinette ; chaque touche jaunie semblait éloquente de sa main caressante, et je me levai, attiré par la force de la passion de ma vie vers la porte scellée de la salle de marbre. Les lourdes portes pivotèrent vers l’intérieur sous mes mains tremblantes. La lumière du soleil se déversait par la fenêtre, dorant les ailes de Cupidon, et s’attardait comme un nimbe au-dessus du front de la Madone. Son visage tendre se penchait avec compassion sur une forme de marbre si divinement pure que je m’agenouillai et traçai sur moi le signe de la croix. Geneviève gisait dans l’ombre sous la Madone, et pourtant, à travers ses bras blancs, je voyais la pâle veine azurée, et sous ses mains doucement jointes, les plis de sa robe étaient teintés de rose, comme par une faible et chaude lumière émanant de sa poitrine.

Me penchant, le cœur brisé, je touchai le drapé de marbre de mes lèvres, puis je me glissai hors de la maison silencieuse.

Une servante vint m’apporter une lettre, et je m’assis dans la petite véranda pour la lire ; mais comme j’allais briser le sceau, voyant la jeune fille s’attarder, je lui demandai ce qu’elle voulait.

Elle balbutia quelque chose à propos d’un lapin blanc qui avait été attrapé dans la maison, et demanda ce qu’elle devait en faire. Je lui dis de le laisser courir dans le jardin clos derrière la maison, et j’ouvris ma lettre. Elle était de Jack, mais si incohérente que je crus qu’il avait dû perdre la raison. Ce n’était qu’une série de prières pour que je ne quitte pas la maison avant qu’il ne puisse revenir ; il ne pouvait me dire pourquoi, il y avait les rêves, disait-il ; il ne pouvait rien expliquer, mais il était sûr que je ne devais pas quitter la maison de la rue Sainte-Cécile.

Lorsque j’eus fini de lire, je levai les yeux et vis la même servante debout sur le seuil, tenant un plat en verre dans lequel nageaient deux poissons rouges. « Remettez-les dans le bassin et dites-moi ce que vous entendez par m’interrompre », dis-je.

Avec un sanglot à demi étouffé, elle vida l’eau et les poissons dans un aquarium au bout de la véranda et, se tournant vers moi, me demanda la permission de quitter mon service. Elle dit que les gens lui jouaient des tours, manifestement dans le but de la mettre en difficulté ; le lapin de marbre avait été volé et un vrai avait été apporté dans la maison ; les deux magnifiques poissons de marbre avaient disparu, et elle venait juste de trouver ces vulgaires choses vivantes s’agitant sur le plancher de la salle à manger. Je la rassurai et la renvoyai, disant que j’irais voir moi-même. J’allai dans l’atelier ; il n’y avait là rien que mes toiles et quelques moulages, à l’exception du marbre du lys de Pâques. Je le vis sur une table à l’autre bout de la pièce. Puis, je m’avançai vers lui d’un pas coléreux. Mais la fleur que je soulevai de la table était fraîche, fragile, et remplissait l’air de parfum.

Soudain, je compris, et je m’élançai à travers le couloir vers la salle de marbre. Les portes volèrent en éclats, la lumière du soleil frappa mon visage, et à travers elle, dans une gloire céleste, la Madone sourit, tandis que Geneviève levait son visage coloré de son lit de marbre et ouvrait ses yeux endormis.

DANS LA COUR DU DRAGON

« Ô toi qui brûles de cœur pour ceux qui brûlent En Enfer, dont tu alimenteras toi-même les feux à ton tour ; Combien de temps crieras-tu : “Miséricorde pour eux”. Dieu ! Voyons, qui es-tu pour enseigner et Lui pour apprendre ? »

En l’église Saint-Barnabé, les vêpres étaient terminées ; le clergé avait quitté l’autel ; les jeunes enfants de chœur s’étaient rassemblés à travers le chœur et s’étaient installés dans les stalles. Un Suisse en riche uniforme marchait le long de la nef latérale sud, faisant résonner son bâton à chaque quatrième pas sur le pavé de pierre ; derrière lui venait cet éloquent prédicateur et homme de bien, Monseigneur C——.

Ma chaise était près de la clôture du chœur ; je me tournai maintenant vers l’extrémité ouest de l’église. Les autres personnes situées entre l’autel et la chaire se tournèrent également. Il y eut un léger grattement et un froissement tandis que l’assemblée se rasseyait ; le prédicateur monta les marches de la chaire, et le prélude d’orgue cessa.

J’avais toujours trouvé le jeu d’orgue à Saint-Barnabé fort intéressant. Savant et scientifique, il l’était aussi, trop pour ma maigre connaissance, mais il exprimait une intelligence vive, quoique froide. De plus, il possédait la qualité française du goût : le goût régnait en maître, plein de retenue, digne et réservé.

Aujourd’hui, cependant, dès le premier accord, j’avais ressenti un changement pour le pire, un changement sinistre. Pendant les vêpres, c’était surtout l’orgue de chœur qui soutenait le magnifique ensemble vocal, mais, de temps à autre, tout à fait gratuitement semble-t-il, depuis la tribune ouest où se trouve le grand orgue, une main lourde avait frappé à travers l’église la paix sereine de ces voix claires. C’était quelque chose de plus que rude et dissonant, et cela ne trahissait aucun manque de talent. Comme cela se reproduisait encore et encore, cela me fit songer à ce que disent mes livres d’architecture sur la coutume, aux premiers temps, de consacrer le chœur dès qu’il était construit, et que la nef, achevée parfois un demi-siècle plus tard, ne recevait souvent aucune bénédiction du tout : je me demandais, distraitement, si tel avait été le cas à Saint-Barnabé, et si quelque chose, que l’on ne suppose pas habituellement chez soi dans une église chrétienne, n’aurait pas pu entrer sans être détecté et prendre possession de la tribune ouest. J’avais lu que de telles choses arrivaient, aussi, mais pas dans des ouvrages d’architecture.

Puis je me souvins que Saint-Barnabé n’avait guère plus de cent ans, et je souris de l’association incongrue des superstitions médiévales avec ce joyeux petit morceau de rococo du XVIIIe siècle.

Mais les vêpres étaient finies, et quelques accords tranquilles auraient dû suivre, propres à accompagner la méditation, pendant que nous attendions le sermon. Au lieu de cela, la discorde à l’extrémité basse de l’église éclata avec le départ du clergé, comme si, désormais, rien ne pouvait la contenir.

J’appartiens à ces enfants d’une génération plus ancienne et plus simple qui n’aiment pas chercher des subtilités psychologiques dans l’art ; et j’ai toujours refusé de trouver dans la musique autre chose que la mélodie et l’harmonie, mais je sentais que dans le labyrinthe de sons émis maintenant par cet instrument, il y avait quelque chose qui était traqué. De haut en bas, les pédales le poursuivaient, tandis que les claviers hurlaient leur approbation. Pauvre diable ! qui qu’il fût, il semblait y avoir peu d’espoir de s’échapper !

Mon agacement nerveux se mua en colère. Qui faisait cela ? Comment osait-il jouer ainsi au milieu du service divin ? Je jetai un coup d’œil aux gens près de moi : pas un ne semblait le moins du monde dérangé. Les fronts placides des religieuses agenouillées, toujours tournés vers l’autel, ne perdaient rien de leur dévote abstraction sous l’ombre pâle de leur coiffe blanche. La dame élégante à côté de moi regardait Monseigneur C—— avec attente. À en juger par son visage, l’orgue aurait pu chanter un Ave Maria.

Mais maintenant, enfin, le prédicateur avait fait le signe de croix et imposé le silence. Je me tournai vers lui avec soulagement. Jusque-là, je n’avais pas trouvé le repos sur lequel j’avais compté en entrant à Saint-Barnabé cet après-midi-là.

J’étais épuisé par trois nuits de souffrance physique et de trouble mental : la dernière avait été la pire, et c’était un corps épuisé, et un esprit engourdi mais pourtant d’une sensibilité aiguë, que j’avais apportés à mon église favorite pour y trouver la guérison. Car j’avais lu *Le Roi en jaune*.

« Le soleil se lève ; ils se rassemblent et se couchent dans leurs tanières. » Monseigneur C—— prononça son texte d’une voix calme, jetant un regard tranquille sur l’assemblée. Mes yeux se tournèrent, je ne sais pourquoi, vers l’extrémité basse de l’église. L’organiste sortait de derrière ses tuyaux et passait le long de la tribune en partant ; je le vis disparaître par une petite porte qui mène à des escaliers descendant directement dans la rue. C’était un homme svelte, et son visage était aussi blanc que son habit était noir. « Bon débarras ! » pensai-je, « avec ta musique maléfique ! J’espère que ton assistant jouera le morceau de sortie. »

Avec un sentiment de soulagement, un sentiment de soulagement profond et calme, je me retournai vers le visage doux dans la chaire et m’installai pour écouter. Ici, enfin, était le repos d’esprit après lequel j’aspirais.

« Mes enfants, » dit le prédicateur, « une vérité que l’âme humaine a le plus de mal à apprendre : c’est qu’elle n’a rien à craindre. Elle ne peut jamais être amenée à voir que rien ne peut réellement lui nuire. »

« Curieuse doctrine ! » pensai-je, « pour un prêtre catholique. Voyons comment il va concilier cela avec les Pères. »

« Rien ne peut réellement nuire à l’âme, » poursuivit-il sur son ton le plus froid, le plus clair, « parce que—— »

Mais je n’entendis jamais la suite ; mon regard quitta son visage, je ne sais pour quelle raison, et chercha l’extrémité basse de l’église. Le même homme sortait de derrière l’orgue et passait le long de la tribune *par le même chemin*. Mais il n’avait pas eu le temps de revenir, et s’il était revenu, je l’aurais vu. Je ressentis un léger frisson, et mon cœur se serra ; et pourtant, son va-et-vient n’était pas mon affaire. Je le regardai : je ne pouvais détacher mes yeux de sa silhouette noire et de son visage blanc. Lorsqu’il fut exactement en face de moi, il se tourna et envoya à travers l’église, droit dans mes yeux, un regard de haine, intense et mortel : je n’en avais jamais vu d’autre semblable ; plaise à Dieu que je ne le voie plus jamais ! Puis il disparut par la même porte par laquelle je l’avais vu partir moins de soixante secondes auparavant.

Je restai assis et essayai de rassembler mes pensées. Ma première sensation fut celle d’un très jeune enfant violemment blessé, qui retient son souffle avant de pleurer.

Me trouver soudain l’objet d’une telle haine était délicieusement douloureux : et cet homme était un parfait étranger. Pourquoi me haïrait-il ainsi ? Moi, qu’il n’avait jamais vu auparavant ? Pour le moment, toute autre sensation était fondue dans cette unique douleur : même la peur était subordonnée au chagrin, et à cet instant, je ne doutai jamais ; mais l’instant d’après, je commençai à raisonner, et un sens de l’incongru vint à mon secours.

Comme je l’ai dit, Saint-Barnabé est une église moderne. Elle est petite et bien éclairée ; on la voit toute entière presque d’un seul coup d’œil. La tribune de l’orgue reçoit une lumière blanche puissante d’une rangée de hautes fenêtres dans la claire-voie, qui n’ont même pas de vitraux colorés.

La chaire étant au milieu de l’église, il s’ensuivait que, lorsque j’étais tourné vers elle, tout ce qui bougeait à l’extrémité ouest ne pouvait manquer d’attirer mon œil. Lorsque l’organiste passa, il n’y avait rien d’étonnant à ce que je le visse : j’avais simplement mal calculé l’intervalle entre son premier et son second passage. Il était entré cette dernière fois par l’autre porte latérale. Quant au regard qui m’avait tant bouleversé, il n’y avait jamais eu rien de tel, et j’étais un imbécile nerveux.

Je regardai autour de moi. C’était un endroit bien improbable pour abriter des horreurs surnaturelles ! Ce visage aux traits nets et raisonnables de Monseigneur C——, ses manières posées et ses gestes gracieux, n’étaient-ils pas un peu décourageants pour l’idée d’un mystère macabre ? Je jetai un coup d’œil au-dessus de sa tête et faillis rire. Cette dame volante soutenant un coin du dais de la chaire, qui ressemblait à une nappe de damas à franges dans un grand vent, à la première tentative d’un basilic pour poser là-haut dans le loft de l’orgue, elle pointerait sa trompette d’or vers lui et le soufflerait hors de l’existence ! Je ris intérieurement de cette idée qui, à l’époque, me semblait très amusante, et je m’assis à me railler moi-même et tout le reste, de la vieille harpie à l’extérieur de la clôture, qui m’avait fait payer dix centimes ma chaise avant de me laisser entrer (elle ressemblait davantage à un basilic, me dis-je, que mon organiste au teint anémique) : de cette sinistre vieille dame à, hélas ! Monseigneur C—— lui-même. Car toute dévotion s’était envolée. Je n’avais jamais fait une telle chose de ma vie, mais maintenant, je ressentais le désir de me moquer.

Quant au sermon, je ne pus en entendre un mot à cause du tintement dans mes oreilles de :

« Les bords de Saint-Paul ont atteint. Ayant prêché ces six leçons de Carême, Plus onctueuses qu’il n’en prêcha jamais, »

gardant la mesure avec les pensées les plus fantastiques et les plus irrévérencieuses.

Il ne servait à rien de rester assis là plus longtemps : il fallait que je sorte et que je me secoue pour me libérer de cette humeur haïssable. Je savais la grossièreté que je commettais, mais je me levai tout de même et quittai l’église.

Un soleil printanier brillait sur la rue Saint-Honoré alors que je dévalais les marches de l’église. À un angle se dressait une brouette remplie de jonquilles jaunes, de pâles violettes de la Riviera, de violettes russes sombres et de jacinthes blanches de Rome baignant dans un nuage doré de mimosa. La rue était pleine de promeneurs du dimanche. Je fis tournoyer ma canne et ris avec les autres. Quelqu’un me dépassa. Il ne se tourna jamais, mais il y avait dans son profil blanc la même malignité mortelle que dans ses yeux. Je le suivis du regard aussi longtemps que je pus le voir. Son dos souple exprimait la même menace ; chaque pas qui l’éloignait de moi semblait le porter vers quelque mission liée à ma destruction.

Je me traînais, mes pieds refusant presque d’avancer. Une conscience de responsabilité pour quelque chose d’oublié depuis longtemps commença à poindre en moi. Il sembla commencer à paraître que je méritais ce dont il me menaçait : cela remontait à très loin — à très, très loin. C’était resté en sommeil toutes ces années : c’était là, cependant, et bientôt cela surgirait pour me confronter. Mais je tenterais d’échapper ; et je trébuchai du mieux que je pus jusque dans la rue de Rivoli, traversai la place de la Concorde et gagnai le quai. Je contemplai avec des yeux malades le soleil brillant à travers l’écume blanche de la fontaine, se déversant sur le dos des dieux du fleuve en bronze sombre, sur l’Arc au loin, structure de brume améthyste, sur les innombrables perspectives de troncs gris et de branches nues à peine verdies. Puis je le revis, descendant l’une des allées de marronniers du cours la Reine.

Je quittai le bord de la rivière, m’élançai à l’aveugle vers les Champs-Élysées et tournai vers l’Arc. Le soleil couchant envoyait ses rayons le long de la pelouse du Rond-Point : dans le plein éclat, il était assis sur un banc, des enfants et de jeunes mères tout autour de lui. Il n’était rien d’autre qu’un flâneur du dimanche, comme les autres, comme moi-même. Je prononçai les mots presque à voix haute, tout en fixant la haine maligne de son visage. Mais il ne me regardait pas. Je me glissai devant lui et traînai mes pieds de plomb sur l’avenue. Je savais que chaque fois que je le rencontrais, cela le rapprochait de l’accomplissement de son dessein et de mon destin. Et pourtant, je tentais de me sauver.

Les derniers rayons du soleil couchant se déversaient à travers le grand Arc. Je passai dessous et le rencontrai face à face. Je l’avais laissé loin en bas sur les Champs-Élysées, et pourtant il arrivait avec un flot de gens qui revenaient du bois de Boulogne. Il vint si près qu’il m’effleura. Son corps svelte semblait fait de fer sous son ample vêtement noir. Il ne montrait aucun signe de hâte, ni de fatigue, ni d’aucun sentiment humain. Tout son être exprimait une seule chose : la volonté et le pouvoir de me faire du mal.

Dans l’angoisse, je le regardai s’enfoncer dans la large avenue bondée, qui scintillait de roues, de harnais de chevaux et de casques de la Garde républicaine.

Il fut bientôt perdu de vue ; alors je fis volte-face et m’enfuis. Dans le bois, et bien au-delà — je ne sais où j’allai, mais après un long moment, sembla-t-il, la nuit était tombée et je me retrouvai assis à une table devant un petit café. J’avais erré de nouveau jusque dans le bois. Des heures s’étaient écoulées depuis que je l’avais vu. La fatigue physique et la souffrance mentale ne m’avaient laissé aucun pouvoir de penser ou de sentir. J’étais fatigué, si fatigué ! J’aspirais à me cacher dans mon propre repaire. Je résolus de rentrer chez moi. Mais c’était loin.

Je vis à la Cour du Dragon, un passage étroit qui mène de la rue de Rennes à la rue du Dragon.

C’est une impasse, praticable seulement pour les piétons. Au-dessus de l’entrée sur la rue de Rennes se trouve un balcon, soutenu par un dragon de fer. À l’intérieur de la cour, de hautes maisons anciennes s’élèvent de chaque côté et ferment les extrémités qui donnent sur les deux rues. D’immenses portes, rabattues le jour contre les murs des voûtes profondes, ferment cette cour après minuit, et l’on doit alors entrer en sonnant à certaines petites portes sur le côté. Le pavé affaissé recueille des flaques peu ragoûtantes. Des escaliers raides plongent vers des portes qui s’ouvrent sur la cour. Les rez-de-chaussée sont occupés par des boutiques de revendeurs et des ferronniers. Toute la journée, le lieu résonne du tintement des marteaux et du cliquetis des barres de métal.

Aussi peu ragoûtant que ce soit en bas, il y a de la gaieté, du confort et un travail dur et honnête là-haut.

Cinq étages plus haut se trouvent les ateliers d’architectes et de peintres, et les cachettes d’étudiants d’âge mûr comme moi qui veulent vivre seuls. Quand je suis venu vivre ici pour la première fois, j’étais jeune, et pas seul.

Je dus marcher un moment avant qu’un véhicule ne parût, mais enfin, alors que j’avais presque atteint l’Arc de Triomphe de nouveau, un fiacre vide passa et je le pris.

De l’Arc à la rue de Rennes, la course dure plus d’une demi-heure, surtout lorsqu’on est transporté par un cheval de fiacre fatigué ayant été à la merci des fêtards du dimanche.

J’avais eu le temps, avant de passer sous les ailes du Dragon, de rencontrer mon ennemi maintes et maintes fois, mais je ne le vis pas une seule fois, et maintenant le refuge était tout proche.

Devant la large porte cochère, une petite troupe d’enfants jouait. Notre concierge et sa femme marchaient parmi eux, avec leur caniche noir, pour maintenir l’ordre ; quelques couples valsaient sur le trottoir. Je rendis leurs salutations et me hâtai d’entrer.

Tous les habitants de la cour étaient sortis dans la rue. Le lieu était tout à fait désert, éclairé par quelques lanternes suspendues haut, dans lesquelles le gaz brûlait faiblement.

Mon appartement était au sommet d’une maison, à mi-chemin de la cour, atteint par un escalier qui descendait presque dans la rue, avec seulement un bout de passage pour séparer. Je posai le pied sur le seuil de la porte ouverte, les vieilles marches amicales et délabrées s’élevèrent devant moi, menant au repos et à l’abri. Regardant par-dessus mon épaule droite, je le vis, à dix pas. Il avait dû entrer dans la cour avec moi.

Il venait droit sur moi, ni lentement, ni rapidement, mais droit sur moi. Et maintenant il me regardait. Pour la première fois depuis que nos yeux s’étaient rencontrés par-delà l’église, ils se croisaient à nouveau, et je sus que le moment était venu.

Reculant vers le fond de la cour, je lui fis face. Je comptais m’échapper par l’entrée sur la rue du Dragon. Ses yeux me dirent que je ne m’échapperais jamais.

Il sembla s’écouler des siècles tandis que nous avancions, moi reculant, lui avançant, dans la cour, dans un silence parfait ; mais enfin je sentis l’ombre de la voûte, et le pas suivant me fit entrer dessous. J’avais eu l’intention de tourner ici et de bondir dans la rue. Mais l’ombre n’était pas celle d’une voûte ouverte ; c’était celle d’un passage fermé. Les grandes portes sur la rue du Dragon étaient closes. Je le sentis à l’obscurité qui m’entourait, et au même instant je le lus sur son visage. Comme son visage luisait dans les ténèbres, se rapprochant rapidement ! Les voûtes profondes, les énormes portes closes, leurs froides attaches de fer étaient toutes de son côté. La chose dont il m’avait menacé était arrivée : elle s’était rassemblée et s’abattait sur moi depuis les ombres insondables ; le point d’où elle frapperait, c’étaient ses yeux infernaux. Sans espoir, je plaçai mon dos contre les portes verrouillées et le défis.

* * * * *

Il y eut un raclement de chaises sur le sol de pierre, et un bruissement alors que l’assemblée se levait. Je pouvais entendre le bâton du suisse dans la nef sud, précédant Monseigneur C—— vers la sacristie.

Les religieuses agenouillées, tirées de leur dévote abstraction, firent leur révérence et s’en allèrent. La dame élégante, ma voisine, se leva aussi, avec une grâce réservée. Alors qu’elle partait, son regard effleura mon visage avec désapprobation.

À demi mort, ou du moins me semblait-il, mais intensément vivant à la moindre bagatelle, je restai assis parmi la foule qui se déplaçait sans hâte, puis je me levai à mon tour et me dirigeai vers la porte.

J’avais dormi pendant le sermon. Avais-je dormi pendant le sermon ? Je levai les yeux et le vis passer le long de la galerie vers sa place. Je ne vis que son profil ; le bras mince et courbé dans son vêtement noir ressemblait à l’un de ces instruments diaboliques et sans nom qui reposent dans les chambres de torture désaffectées des châteaux médiévaux.

Mais je lui avais échappé, bien que ses yeux eussent dit que je ne le ferais pas. Lui avais-je échappé ? Ce qui lui donnait le pouvoir sur moi revenait de l’oubli, là où j’avais espéré le maintenir. Car je le connaissais maintenant. La mort et l’affreuse demeure des âmes perdues, vers lesquelles ma faiblesse l’avait envoyé il y a longtemps — ils l’avaient changé pour tout autre regard, mais pas pour le mien. Je l’avais reconnu presque dès le début ; je n’avais jamais douté de ce qu’il était venu faire ; et maintenant je savais que, pendant que mon corps était assis en sécurité dans la petite église joyeuse, il avait traqué mon âme dans la Cour du Dragon.

Je me glissai vers la porte : l’orgue éclata au-dessus avec fracas. Une lumière éblouissante remplit l’église, effaçant l’autel de mes yeux. Les gens s’évanouirent, les arches, le toit voûté disparurent. Je levai mes yeux brûlés vers l’éclat insondable, et je vis les étoiles noires suspendues dans les cieux : et les vents humides venant du lac d’Hali glacèrent mon visage.

Et maintenant, au loin, par-delà des lieues de vagues de nuages tourbillonnantes, je vis la lune ruisselante d’écume ; et au-delà, les tours de Carcosa se dressèrent derrière la lune.

La mort et l’affreuse demeure des âmes perdues, vers lesquelles ma faiblesse l’avait envoyé il y a longtemps, l’avaient changé pour tout autre regard que le mien. Et maintenant, j’entendais sa voix, s’élevant, enflant, tonnant à travers la lumière ardente, et alors que je tombais, la radiance augmentant, augmentant encore, se déversa sur moi en vagues de flammes. Puis je sombrai dans les profondeurs, et j’entendis le Roi en Jaune murmurer à mon âme : « C’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »

LE SIGNE JAUNE

« Laisse l’aube rouge pressentir Ce que nous ferons, Quand cette lumière d’étoile bleue mourra Et que tout sera fini. »

I

Il y a tant de choses qu’il est impossible d’expliquer ! Pourquoi certains accords de musique me font-ils penser aux teintes brunes et dorées du feuillage d’automne ? Pourquoi la Messe de sainte Cécile fait-elle errer mes pensées parmi des cavernes dont les murs flamboyent de masses déchiquetées d’argent vierge ? Qu’y avait-il dans le rugissement et la tourmente de Broadway à six heures qui fit surgir devant mes yeux l’image d’une forêt bretonne tranquille où la lumière du soleil filtrait à travers le feuillage printanier et où Sylvia se penchait, à moitié curieuse, à moitié tendre, sur un petit lézard vert, murmurant : « Penser que ceci aussi est une petite créature de Dieu ! »

Quand je vis le gardien pour la première fois, il me tournait le dos. Je le regardai avec indifférence jusqu’à ce qu’il entrât dans l’église. Je ne fis pas plus attention à lui qu’à tout autre homme qui flânait dans Washington Square ce matin-là, et quand je fermai ma fenêtre pour retourner dans mon atelier, je l’avais oublié. Tard dans l’après-midi, la journée étant chaude, je levai la fenêtre de nouveau et me penchai pour humer l’air. Un homme se tenait dans la cour de l’église, et je le remarquai encore avec aussi peu d’intérêt que ce matin-là. Je regardai à travers le square, là où la fontaine jouait, puis, l’esprit rempli de vagues impressions d’arbres, d’allées d’asphalte et de groupes en mouvement de nourrices et de promeneurs, je commençai à retourner vers mon chevalet. Alors que je me tournais, mon regard languissant inclut l’homme en bas dans le cimetière de l’église. Son visage était tourné vers moi maintenant, et d’un mouvement tout à fait involontaire, je me penchai pour le voir. Au même moment, il leva la tête et me regarda. Instantanément, je pensai à un ver de cercueil. Quoi qu’il y eût chez cet homme qui me répugnait, je ne le savais pas, mais l’impression d’un gros ver de tombe blanc était si intense et nauséabonde que j’ai dû le laisser paraître sur mon visage, car il détourna son visage bouffi avec un mouvement qui me fit penser à une larve dérangée dans une châtaigne.

Je retournai à mon chevalet et fis signe au modèle de reprendre sa pose. Après avoir travaillé un moment, je fus convaincu que je gâchais ce que j’avais fait aussi rapidement que possible ; je pris un couteau à palette et grattai à nouveau la couleur. Les tons de chair étaient jaunâtres et malsains, et je ne comprenais pas comment j’avais pu peindre une couleur si maladive dans une étude qui, jusque-là, rayonnait de tons sains.

Je regardai Tessie. Elle n’avait pas bougé, et la claire rougeur de la santé teignit son cou et ses joues alors que je fronçais les sourcils.

« Est-ce quelque chose que j’ai fait ? » dit-elle.

« Non, j’ai fait un gâchis de ce bras, et pour rien au monde je ne vois comment j’ai pu peindre une telle boue sur la toile », répondis-je.

« Est-ce que je ne pose pas bien ? » insista-t-elle.

« Bien sûr, parfaitement. »

« Alors ce n’est pas ma faute ? »

« Non. C’est la mienne. »

« J’en suis très désolée », dit-elle.

Je lui dis qu’elle pouvait se reposer pendant que j’appliquais un chiffon et de la térébenthine sur la tache de peste de ma toile, et elle s’en alla fumer une cigarette et regarder les illustrations du Courrier français.

Je ne savais pas si c’était quelque chose dans la térébenthine ou un défaut de la toile, mais plus je frottais, plus cette gangrène semblait se propager. Je travaillai comme un forcené pour l’enlever, et pourtant la maladie semblait ramper de membre en membre de l’étude devant moi. Alarmé, je tentai de l’arrêter, mais maintenant la couleur sur la poitrine changeait et la figure entière semblait absorber l’infection comme une éponge boit l’eau. Vigorousement, j’utilisai couteau à palette, térébenthine et grattoir, pensant tout le temps à la séance que j’aurais avec Duval qui m’avait vendu la toile ; mais bientôt je remarquai que ce n’était pas la toile qui était défectueuse, ni les couleurs d’Edward. « Ça doit être la térébenthine », pensai-je avec colère, « ou alors mes yeux sont devenus si troubles et confus à cause de la lumière de l’après-midi que je ne peux plus voir clair. » J’appelai Tessie, le modèle. Elle vint et se pencha au-dessus de ma chaise, soufflant des ronds de fumée dans l’air.

« Qu’est-ce que tu lui as fait ? » s’exclama-t-elle.

« Rien », grommelai-je, « ça doit être cette térébenthine ! »

« Quelle couleur horrible c’est maintenant », continua-t-elle. « Tu trouves que ma chair ressemble à du fromage vert ? »

« Non, je ne trouve pas », dis-je avec colère ; « m’as-tu jamais vu peindre comme ça auparavant ? »

« Non, en effet ! »

« Eh bien, alors ! »

« Ça doit être la térébenthine, ou quelque chose comme ça », admit-elle.

Elle enfila une robe japonaise et marcha vers la fenêtre. Je grattai et frottai jusqu’à ce que je sois fatigué, et finis par prendre mes pinceaux et les lancer à travers la toile avec une expression énergique, dont seul le ton parvint aux oreilles de Tessie.

Néanmoins, elle commença promptement : « Voilà ! Jure, agis bêtement et ruine tes pinceaux ! Tu as passé trois semaines sur cette étude, et maintenant regarde ! À quoi bon déchirer la toile ? Quelles créatures que les artistes ! »

Je me sentais à peu près aussi honteux que d’habitude après un tel accès, et je tournai la toile ruinée vers le mur. Tessie m’aida à nettoyer mes pinceaux, puis s’éloigna en dansant pour s’habiller. Derrière le paravent, elle me régalait de conseils concernant la perte totale ou partielle de sang-froid, jusqu’à ce que, pensant peut-être avoir été suffisamment tourmenté, elle sortit pour m’implorer de boutonner sa taille là où elle ne pouvait l’atteindre sur l’épaule.

« Tout a mal tourné depuis le moment où tu es revenu de la fenêtre et as parlé de cet homme à l’air horrible que tu as vu dans le cimetière », annonça-t-elle.

« Oui, il a probablement ensorcelé le tableau », dis-je en bâillant. Je regardai ma montre.

« Il est plus de six heures, je le sais », dit Tessie, ajustant son chapeau devant le miroir.

« Oui », répondis-je, « je n’avais pas l’intention de te garder si longtemps. » Je me penchai à la fenêtre mais reculai avec dégoût, car le jeune homme au visage pâle se tenait en bas dans le cimetière. Tessie vit mon geste de désapprobation et se pencha à son tour.

« C’est cet homme que tu n’aimes pas ? » chuchota-t-elle.

Je fis un signe de tête.

« Je ne peux pas voir son visage, mais il a l’air gras et mou. D’une façon ou d’une autre », continua-t-elle en se tournant pour me regarder, « il me rappelle un rêve — un rêve affreux que j’ai fait une fois. Ou », songea-t-elle en regardant ses chaussures bien galbées, « était-ce un rêve, après tout ? »

« Comment pourrais-je le savoir ? » souris-je.

Tessie sourit en retour.

« Tu étais dedans », dit-elle, « alors peut-être pourrais-tu en savoir quelque chose. »

« Tessie ! Tessie ! » protestai-je, « ne va surtout pas t’imaginer que je rêve de toi ! »

« Mais c’est vrai », insista-t-elle ; « veux-tu que je t’en parle ? »

« Vas-y », répondis-je en allumant une cigarette.

Tessie se pencha en arrière sur le rebord de la fenêtre ouverte et commença très sérieusement.

« Une nuit de l’hiver dernier, j’étais allongée dans mon lit, ne pensant à rien en particulier. J’avais posé pour toi et j’étais épuisée, pourtant il semblait impossible de dormir. J’ai entendu les cloches de la ville sonner dix, onze heures et minuit. J’ai dû m’endormir vers minuit car je ne me souviens pas avoir entendu les cloches après cela. Il m’a semblé que j’avais à peine fermé les yeux quand j’ai rêvé que quelque chose me poussait à aller à la fenêtre. Je me suis levée, et en levant le châssis, je me suis penchée. La 25e Rue était déserte aussi loin que je pouvais voir. J’ai commencé à avoir peur ; tout ce qui était dehors semblait si... si noir et inconfortable. Puis le bruit de roues au loin est parvenu à mes oreilles, et il m’a semblé que c’était ce que je devais attendre. Très lentement, les roues se sont approchées, et enfin, j’ai pu distinguer un véhicule se déplaçant le long de la rue. Il se rapprochait de plus en plus, et quand il est passé sous ma fenêtre, j’ai vu que c’était un corbillard. Puis, alors que je tremblais de peur, le conducteur s’est retourné et m’a regardée droit dans les yeux. Quand je me suis réveillée, j’étais debout près de la fenêtre ouverte, grelottant de froid, mais le corbillard aux plumes noires et le conducteur avaient disparu. J’ai fait ce rêve à nouveau en mars dernier, et me suis réveillée encore près de la fenêtre ouverte. La nuit dernière, le rêve est revenu. Tu te souviens comme il pleuvait ; quand je me suis réveillée, debout à la fenêtre ouverte, ma chemise de nuit était trempée. »

« Mais où intervenais-je dans le rêve ? » demandai-je.

« Toi... tu étais dans le cercueil ; mais tu n’étais pas mort. »

« Dans le cercueil ? »

« Oui. »

« Comment le savais-tu ? Pouvais-tu me voir ? »

« Non ; je savais seulement que tu étais là. »

« Avais-tu mangé des Welsh rarebits ou une salade de homard ? » commençai-je à rire, mais la jeune fille m’interrompit avec un cri effrayé.

« Hé ! Qu’est-ce qui se passe ? » dis-je, alors qu’elle se recroquevillait dans l’embrasure de la fenêtre.

« L’homme... l’homme en bas dans le cimetière ; c’est lui qui conduisait le corbillard. »

« Absurde », dis-je, mais les yeux de Tessie étaient écarquillés de terreur. J’allai à la fenêtre et regardai dehors. L’homme avait disparu. « Viens, Tessie », exhortai-je, « ne sois pas sotte. Tu as posé trop longtemps ; tu es nerveuse. »

« Crois-tu que je pourrais oublier ce visage ? » murmura-t-elle. « Trois fois j’ai vu le corbillard passer sous ma fenêtre, et à chaque fois le conducteur s’est tourné et a levé les yeux vers moi. Oh, son visage était si blanc et... et mou ? Il semblait mort... on aurait dit qu’il l’était depuis longtemps. »

J’incitai la jeune fille à s’asseoir et à avaler un verre de Marsala. Puis je m’assis à côté d’elle et tentai de lui donner quelques conseils.

« Écoute, Tessie », dis-je, « va à la campagne pour une semaine ou deux, et tu ne feras plus de rêves de corbillards. Tu poses toute la journée, et quand la nuit vient, tes nerfs sont à bout. Tu ne peux pas continuer comme ça. Et puis, au lieu d’aller te coucher quand ta journée de travail est finie, tu cours aux pique-niques au Sulzer’s Park, ou tu vas à l’Eldorado ou à Coney Island, et quand tu reviens ici le lendemain matin, tu es épuisée. Il n’y avait pas de vrai corbillard. C’était un rêve dû à un crabe mou. »

Elle sourit faiblement.

« Et l’homme dans le cimetière ? »

« Oh, ce n’est qu’une créature ordinaire, malsaine, de tous les jours. »

« Aussi vrai que je m’appelle Tessie Reardon, je vous jure, monsieur Scott, que le visage de l’homme là-bas dans le cimetière est le visage de l’homme qui conduisait le corbillard ! »

« Et alors ? » dis-je. « C’est un métier honnête. »

« Alors vous pensez que j’ai vraiment vu le corbillard ? »

« Oh, » répondis-je diplomatiquement, « si vous l’avez vraiment vu, il n’est pas impossible que l’homme là-bas l’ait conduit. Il n’y a rien là-dedans. »

Tessie se leva, déroula son mouchoir parfumé et, prenant un morceau de gomme à mâcher dans un nœud de l’ourlet, le plaça dans sa bouche. Puis, enfilant ses gants, elle m’offrit sa main avec un « Bonne nuit, monsieur Scott » franc, et sortit.

II

Le lendemain matin, Thomas, le garçon d’ascenseur, m’apporta le Herald et une nouvelle. L’église voisine avait été vendue. J’en remerciai le Ciel, non pas qu’en tant que catholique j’eusse la moindre répugnance pour la congrégation d’à côté, mais parce que mes nerfs étaient mis à rude épreuve par un prédicateur tonitruant dont chaque mot résonnait dans la nef comme s’il avait été dans mes propres pièces, et qui insistait sur ses « r » avec une persistance nasillarde qui révoltait tous mes instincts. Et puis, il y avait un démon sous forme humaine, un organiste, qui déroulait certains des grands vieux hymnes avec une interprétation bien à lui, et j’aspirais au sang d’une créature capable de jouer la doxologie avec une correction d’accords mineurs que l’on n’entend que dans un quatuor de très jeunes étudiants. Je crois que le pasteur était un homme de bien, mais quand il beuglait : « Et le Sei-gneur dit à Moïse, le Sei-gneur est un homme de guerre ; le Sei-gneur est son nom. Ma colère s’enflammera et je vous tuerai par l’épée ! » je me demandais combien de siècles de purgatoire il faudrait pour expier un tel péché.

« Qui a acheté la propriété ? » demandai-je à Thomas.

« Personne que je sache, monsieur. On dit que le monsieur qui possède ces appartements Hamilton était en train de regarder ça. Il pourrait construire d’autres ateliers. »

Je marchai vers la fenêtre. Le jeune homme au visage malsain se tenait près de la grille du cimetière, et à sa simple vue, la même répugnance irrésistible s’empara de moi.

« Au fait, Thomas, » dis-je, « qui est ce type là-bas ? »

Thomas renifla. « Ce ver de terre, monsieur ? C’est le veilleur de nuit de l’église, monsieur. Il me fatigue à rester assis toute la nuit sur ces marches et à vous regarder d’un air insultant. Je lui aurais bien cassé la figure, monsieur — pardonnez-moi, monsieur — »

« Continuez, Thomas. »

« Une nuit, en rentrant avec Harry, l’autre garçon anglais, je le vois assis là, sur ces marches. On avait Molly et Jen avec nous, monsieur, les deux filles du service des plateaux, et il nous regarde d’un air si insultant que je m’avance et je dis : "Qu’est-ce que tu regardes, espèce de grosse limace ?" — pardonnez-moi, monsieur, mais c’est comme ça que je dis, monsieur. Alors il ne dit rien et je dis : "Viens dehors et je vais t’aplatir cette tête de pudding." Alors j’ouvre la grille et j’entre, mais il ne dit rien, il a juste l’air insultant. Alors je lui en colle une, mais, beurk ! Sa tête était si froide et pâteuse que ça vous dégoûterait de le toucher. »

« Qu’a-t-il fait alors ? » demandai-je curieusement.

« Lui ? Rien. »

« Et vous, Thomas ? »

Le jeune homme rougit d’embarras et sourit nerveusement.

« Monsieur Scott, monsieur, je ne suis pas un lâche, et je ne comprends pas du tout pourquoi j’ai couru. J’étais au 5e Lanciers, monsieur, clairon à Tel-el-Kebir, et j’ai été blessé par les puits. »

« Vous ne voulez pas dire que vous vous êtes enfui ? »

« Oui, monsieur ; j’ai couru. »

« Pourquoi ? »

« C’est justement ce que je veux savoir, monsieur. J’ai attrapé Molly et j’ai couru, et les autres étaient aussi effrayés que moi. »

« Mais de quoi avaient-ils peur ? »

Thomas refusa de répondre pendant un moment, mais ma curiosité était désormais éveillée au sujet de ce jeune homme répugnant, et j’insistai. Trois années de séjour en Amérique avaient non seulement modifié l’accent cockney de Thomas, mais lui avaient donné la peur du ridicule propre aux Américains.

« Vous ne me croirez pas, monsieur Scott ? »

« Si, je vous croirai. »

« Vous allez vous moquer de moi, monsieur ? »

« Absurde ! »

Il hésita. « Eh bien, monsieur, c’est la vérité vraie de Dieu que, quand je l’ai frappé, il a saisi mes poignets, monsieur, et quand j’ai tordu son poing mou et pâteux, l’un de ses doigts est resté dans ma main. »

Le dégoût et l’horreur absolus sur le visage de Thomas devaient se refléter sur le mien, car il ajouta :

« C’est horrible, et maintenant quand je le vois, je m’en vais tout simplement. Il me rend malade. »

Quand Thomas fut parti, j’allai à la fenêtre. L’homme se tenait près de la grille de l’église, les deux mains sur le portail, mais je me retirai précipitamment vers mon chevalet, écœuré et horrifié, car je vis que le majeur de sa main droite manquait.

À neuf heures, Tessie apparut et disparut derrière le paravent avec un joyeux « Bonjour, monsieur Scott ». Lorsqu’elle fut réapparue et qu’elle eut pris la pose sur l’estrade, je commençai une nouvelle toile, pour son plus grand plaisir. Elle resta silencieuse tant que je fus occupé au dessin, mais dès que le grattage du fusain cessa et que je pris mon fixatif, elle commença à bavarder.

« Oh, je me suis tellement amusée hier soir. Nous sommes allés chez Tony Pastor. »

« Qui est "nous" ? » demandai-je.

« Oh, Maggie, vous savez, le modèle de monsieur Whyte, et Pinkie McCormick — on l’appelle Pinkie parce qu’elle a ces beaux cheveux roux que vous autres artistes aimez tant — et Lizzie Burke. »

Je projetai un nuage de fixatif sur la toile et dis : « Eh bien, continuez. »

« On a vu Kelly et Baby Barnes, la danseuse de cabaret, et — et tous les autres. J’ai fait une conquête. »

« Alors vous m’avez abandonné, Tessie ? »

Elle rit et secoua la tête.

« C’est le frère de Lizzie Burke, Ed. C’est un parfait gentleman. »

Je me sentis contraint de lui donner quelques conseils paternels concernant les conquêtes, ce qu’elle accepta avec un sourire éclatant.

« Oh, je sais me défendre face à une conquête inconnue, » dit-elle en examinant son chewing-gum, « mais Ed est différent. Lizzie est ma meilleure amie. »

Puis elle raconta comment Ed était revenu de l’usine de bas de Lowell, dans le Massachusetts, pour découvrir qu’elle et Lizzie avaient grandi, quel jeune homme accompli il était, et comment il ne voyait aucun inconvénient à gaspiller cinquante cents en glaces et en huîtres pour fêter son entrée comme commis au rayon laine de chez Macy’s. Avant qu’elle n’ait fini, je commençai à peindre, et elle reprit la pose, souriante et bavardant comme un moineau. À midi, j’avais assez bien avancé l’étude et Tessie vint la regarder.

« C’est mieux, » dit-elle.

Je le pensais aussi, et je mangeai mon déjeuner avec le sentiment satisfait que tout allait bien. Tessie étala son repas sur une table à dessin en face de moi et nous bûmes notre clairet dans la même bouteille, allumant nos cigarettes avec la même allumette. J’étais très attaché à Tessie. Je l’avais vue grandir, passant d’une enfant frêle et gauche à une femme élancée à la silhouette exquise. Elle avait posé pour moi durant les trois dernières années, et parmi tous mes modèles, c’était ma préférée. Cela m’aurait beaucoup peiné qu’elle devienne « voyou » ou « légère », comme on dit, mais je n’avais jamais remarqué la moindre dégradation dans ses manières, et je sentais au fond de moi qu’elle était bien. Nous ne discutions jamais de morale, et je n’avais aucune intention de le faire, en partie parce que je n’en avais pas moi-même, et en partie parce que je savais qu’elle ferait ce qu’elle voudrait malgré moi. Pourtant, j’espérais vraiment qu’elle éviterait les complications, parce que je lui voulais du bien, et puis j’avais aussi un désir égoïste de garder le meilleur modèle que j’eusse. Je savais que les conquêtes, comme elle les appelait, n’avaient aucune signification avec des filles comme Tessie, et que de telles choses en Amérique ne ressemblaient en rien à celles de Paris. Pourtant, ayant vécu les yeux ouverts, je savais aussi que quelqu’un finirait par emmener Tessie un jour, d’une manière ou d’une autre, et bien que je me prétende à moi-même que le mariage était absurde, j’espérais sincèrement que, dans ce cas, il y aurait un prêtre au bout du chemin. Je suis catholique. Quand j’écoute la grand-messe, quand je fais le signe de croix, je sens que tout, moi y compris, est plus joyeux, et quand je me confesse, cela me fait du bien. Un homme qui vit aussi seul que moi doit se confesser à quelqu’un. Et puis, Sylvia était catholique, et c’était une raison suffisante pour moi. Mais je parlais de Tessie, ce qui est très différent. Tessie était aussi catholique et beaucoup plus dévote que moi, alors, tout compte fait, je n’avais guère de crainte pour mon joli modèle jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse. Mais là, je savais que le destin seul déciderait de son avenir, et je priais intérieurement pour que le destin l’éloigne des hommes comme moi et ne mette sur son chemin que des Ed Burke et des Jimmy McCormick, béni soit son doux visage !

Tessie restait assise à souffler des ronds de fumée vers le plafond, faisant tinter les glaçons dans son verre.

« Savez-vous que j’ai aussi fait un rêve la nuit dernière ? » fis-je remarquer.

« Pas au sujet de cet homme, » rit-elle.

« Exactement. Un rêve semblable au vôtre, mais bien pire. »

C’était stupide et irréfléchi de ma part de dire cela, mais vous savez quel manque de tact a le peintre moyen. « Je m’étais sans doute endormi vers dix heures, » continuai-je, « et au bout d’un moment, j’ai rêvé que je me réveillais. J’entendais si clairement les cloches de minuit, le vent dans les branches des arbres et le sifflet des paquebots dans la baie que, même maintenant, j’ai peine à croire que je n’étais pas éveillé. Je semblais être couché dans une boîte munie d’un couvercle en verre. Je voyais vaguement les réverbères à mesure que je passais, car il faut vous dire, Tessie, que la boîte dans laquelle je reposais semblait être placée dans un chariot rembourré qui me secouait sur un pavé de pierre. Après un moment, je m’impatientai et essayai de bouger, mais la boîte était trop étroite. Mes mains étaient croisées sur ma poitrine, si bien que je ne pouvais les lever pour m’aider. J’écoutai, puis j’essayai d’appeler. Ma voix avait disparu. J’entendais le piétinement des chevaux attelés au chariot, et même la respiration du conducteur. Puis un autre son frappa mes oreilles, comme l’ouverture d’une fenêtre à guillotine. Je parvins à tourner un peu la tête et découvris que je pouvais voir, non seulement à travers le couvercle en verre de ma boîte, mais aussi à travers les vitres sur le côté du véhicule couvert. Je vis des maisons, vides et silencieuses, sans lumière ni vie autour d’aucune d’elles, à l’exception d’une seule. Dans cette maison, une fenêtre était ouverte au premier étage, et une silhouette toute de blanc vêtue regardait dans la rue. C’était vous. »

Tessie avait détourné le visage et s’appuyait sur la table avec son coude.

« Je pouvais voir votre visage, » repris-je, « et il me semblait être très triste. Puis nous avons poursuivi notre chemin et avons tourné dans une ruelle sombre et étroite. Bientôt, les chevaux se sont arrêtés. J’ai attendu et attendu, fermant les yeux par peur et impatience, mais tout était silencieux comme la tombe. Après ce qui m’a semblé être des heures, j’ai commencé à me sentir mal à l’aise. Le sentiment que quelqu’un était tout près de moi m’a fait rouvrir les yeux. Alors, j’ai vu le visage blanc du conducteur de corbillard qui me regardait à travers le couvercle du cercueil—— »

Un sanglot de Tessie m’interrompit. Elle tremblait comme une feuille. Je vis que j’avais fait l’âne et tentai de réparer les dégâts.

« Voyons, Tess, » dis-je, « je ne vous ai raconté cela que pour vous montrer quelle influence votre histoire pourrait avoir sur les rêves d’une autre personne. Vous ne supposez tout de même pas que je reposais vraiment dans un cercueil ? Pourquoi tremblez-vous ? Ne voyez-vous pas que votre rêve et mon aversion déraisonnable pour cet inoffensif gardien de l’église ont simplement mis mon cerveau en branle dès que je me suis endormi ? »

Elle posa sa tête entre ses bras et sanglota à fendre le cœur. Quel triple idiot précieux j’avais fait de moi-même ! Mais j’étais sur le point de battre mon record. J’allai vers elle et passai mon bras autour d’elle.

« Tessie chérie, pardonnez-moi, » dis-je ; « je n’avais pas à vous effrayer avec de telles absurdités. Vous êtes une fille trop sensée, une trop bonne catholique pour croire aux rêves. »

Sa main se serra sur la mienne et sa tête retomba sur mon épaule, mais elle tremblait encore et je la caressai pour la réconforter.

« Allons, Tess, ouvrez les yeux et souriez. »

Ses yeux s’ouvrirent avec un mouvement lent et langoureux et rencontrèrent les miens, mais leur expression était si étrange que je m’empressai de la rassurer à nouveau.

« Tout cela n’est que balivernes, Tessie ; vous n’avez sûrement pas peur qu’un malheur vous arrive à cause de cela. »

« Non, » dit-elle, mais ses lèvres écarlates tremblaient.

« Alors, quel est le problème ? Avez-vous peur ? »

« Oui. Pas pour moi. »

« Pour moi, alors ? » demandai-je gaiement.

« Pour vous, » murmura-t-elle d’une voix presque inaudible. « Je — je tiens à vous. »

Au début, je fus sur le point de rire, mais quand je compris ce qu’elle voulait dire, un choc me traversa et je restai assis comme pétrifié. C’était le couronnement de l’idiotie que j’avais commise. Durant le moment qui s’écoula entre sa réponse et la mienne, je pensai à un millier de répliques à cette confession innocente. Je pouvais passer outre avec un rire, je pouvais feindre de ne pas comprendre et la rassurer sur ma santé, je pouvais simplement faire remarquer qu’il était impossible qu’elle m’aime. Mais ma réponse fut plus rapide que mes pensées, et j’ai beau y réfléchir maintenant qu’il est trop tard, je l’avais embrassée sur la bouche.

Ce soir-là, je fis ma promenade habituelle dans Washington Park, méditant sur les événements de la journée. J’étais pleinement engagé. Il n’y avait plus de retour en arrière possible, et je regardais l’avenir droit dans les yeux. Je n’étais pas bon, pas même scrupuleux, mais je n’avais aucune intention de me tromper moi-même ou de tromper Tessie. La seule passion de ma vie reposait enterrée dans les forêts ensoleillées de Bretagne. Était-elle enterrée pour toujours ? L’Espérance criait « Non ! » Depuis trois ans, j’écoutais la voix de l’Espérance, et depuis trois ans, j’attendais un pas sur mon seuil. Sylvia avait-elle oublié ? « Non ! » criait l’Espérance.

J’ai dit que je n’étais pas quelqu’un de bien. C’est vrai, mais je n’étais pas non plus exactement un méchant d’opéra-comique. J’avais mené une vie insouciante et téméraire, prenant ce qui m’invitait au plaisir, déplorant et regrettant parfois amèrement les conséquences. Dans une seule chose, hormis ma peinture, j’étais sérieux, et c’était quelque chose qui gisait caché, sinon perdu, dans les forêts bretonnes.

Il était trop tard pour regretter ce qui s’était produit durant la journée. Quoi que ce fût — de la pitié, une soudaine tendresse pour la douleur, ou l’instinct plus brutal d’une vanité flattée — tout était pareil maintenant, et si je ne voulais pas blesser un cœur innocent, mon chemin était tracé devant moi. Le feu et la force, la profondeur de passion d’un amour que je n’avais même pas soupçonné, avec toute mon expérience imaginaire du monde, ne me laissaient d’autre choix que de répondre ou de la renvoyer. Que ce soit parce que je suis si lâche à l’idée de faire de la peine aux autres, ou parce que j’ai peu du puritain sombre en moi, je ne sais, mais je reculai devant l’idée de décliner la responsabilité de ce baiser irréfléchi, et en fait, je n’en eus pas le temps avant que les portes de son cœur ne s’ouvrent et que le flot ne se déverse. D’autres, qui font habituellement leur devoir et trouvent une satisfaction morose à se rendre — et à rendre tout le monde — malheureux, auraient pu y résister. Moi, je ne le fis pas. Je n’osai pas. Après que la tempête fut apaisée, je lui dis bien qu’elle aurait mieux fait d’aimer Ed Burke et de porter une alliance en or toute simple, mais elle ne voulut rien entendre, et je pensai peut-être qu’aussi longtemps qu’elle avait décidé d’aimer quelqu’un qu’elle ne pouvait épouser, il valait mieux que ce soit moi. Je pouvais, au moins, la traiter avec une affection intelligente, et chaque fois qu’elle se lasserait de son engouement, elle pourrait partir sans que cela ne soit pire pour elle. Car j’étais décidé sur ce point, bien que je susse combien il serait difficile. Je me souvenais de la fin habituelle des liaisons platoniques et je pensais au dégoût que j’éprouvais chaque fois que j’en entendais parler. Je savais que j’entreprenais beaucoup pour un homme aussi peu scrupuleux que moi, et je rêvais l’avenir, mais je ne doutai pas un seul instant qu’elle était en sécurité avec moi. Si cela avait été quelqu’un d’autre que Tessie, je ne me serais pas soucié de scrupules. Car il ne me vint pas à l’idée de sacrifier Tessie comme j’aurais sacrifié une femme du monde. Je regardai l’avenir droit dans les yeux et je vis les diverses issues probables de cette affaire. Soit elle se lasserait de tout cela, soit elle deviendrait si malheureuse que je serais contraint de l’épouser ou de partir. Si je l’épousais, nous serions malheureux. Moi, avec une femme inadaptée à moi, et elle, avec un mari inadapté pour n’importe quelle femme. Car ma vie passée pouvait difficilement m’autoriser à me marier. Si je partais, elle pourrait soit tomber malade, se rétablir et épouser quelque Eddie Burke, soit aller imprudemment ou délibérément faire quelque chose de stupide. D’un autre côté, si elle se lassait de moi, alors toute sa vie serait devant elle avec de belles perspectives d’Eddie Burke, d’alliances, de jumeaux, d’appartements à Harlem et Dieu sait quoi encore. Alors que je déambulais parmi les arbres près de l’arche de Washington, je décidai qu’elle trouverait en moi un ami solide, quoi qu’il arrive, et que l’avenir prendrait soin de lui-même. Puis je rentrai à la maison et mis ma tenue de soirée, car le petit mot légèrement parfumé sur ma commode disait : « Ayez une voiture à la porte des artistes à onze heures », et le mot était signé « Edith Carmichel, Metropolitan Theatre ».

Je pris le souper ce soir-là, ou plutôt nous prîmes le souper, mademoiselle Carmichel et moi, chez Solari, et l’aube commençait tout juste à dorer la croix de l’église commémorative lorsque je pénétrai sur Washington Square après avoir laissé Edith au Brunswick. Il n’y avait pas une âme dans le parc alors que je passais le long des arbres et prenais l’allée qui mène de la statue de Garibaldi à l’immeuble Hamilton, mais alors que je passais devant le cimetière, je vis une silhouette assise sur les marches de pierre. Malgré moi, un frisson me parcourut à la vue de ce visage blanc et bouffi, et je me hâtai de passer. Puis il dit quelque chose qui aurait pu m’être adressé ou n’être qu’un marmonnement pour lui-même, mais une soudaine colère furieuse s’enflamma en moi à l’idée qu’une telle créature pût m’interpeller. Pendant un instant, j’eus envie de faire demi-tour et de fracasser ma canne sur sa tête, mais je continuai mon chemin et, en entrant dans le Hamilton, je regagnai mon appartement. Pendant quelque temps, je me tournai et me retournai dans mon lit, essayant d’extraire le son de sa voix de mes oreilles, mais en vain. Cela remplissait ma tête, ce son marmonné, comme l’épaisse fumée huileuse d’une cuve d’équarrissage ou une odeur de décomposition nauséabonde. Et alors que je restais là à me retourner, la voix dans mes oreilles sembla plus distincte, et je commençai à comprendre les mots qu’il avait marmonnés. Ils me revinrent lentement comme si je les avais oubliés, et enfin, je pus donner un sens à ces sons. C’était ceci :

« Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? »

« Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? »

« Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? »

J’étais furieux. Que voulait-il dire par là ? Puis, avec une malédiction sur lui et les siens, je me tournai et m’endormis, mais quand je me réveillai plus tard, j’avais le teint pâle et hagard, car j’avais fait le rêve de la nuit précédente, et cela me troublait plus que je ne voulais l’admettre.

Je m’habillai et descendis dans mon atelier. Tessie était assise près de la fenêtre, mais quand j’entrai, elle se leva et passa ses deux bras autour de mon cou pour un baiser innocent. Elle avait l’air si douce et délicate que je l’embrassai à nouveau, puis je m’assis devant le chevalet.

« Tiens ! Où est l’étude que j’ai commencée hier ? » demandai-je.

Tessie parut gênée, mais ne répondit pas. Je commençai à fouiller parmi les piles de toiles, disant : « Dépêche-toi, Tess, et prépare-toi ; nous devons profiter de la lumière du matin. »

Lorsque, finalement, je renonçai à chercher parmi les autres toiles et me tournai pour balayer la pièce du regard à la recherche de l’étude manquante, je remarquai que Tessie se tenait près du paravent, encore habillée.

« Qu’est-ce qui ne va pas, demandai-je, tu ne te sens pas bien ? »

« Si. »

« Alors dépêche-toi. »

« Veux-tu que je pose comme... comme j’ai toujours posé ? »

Alors je compris. Voilà une nouvelle complication. J’avais perdu, bien sûr, le meilleur modèle de nu que j’eusse jamais vu. Je regardai Tessie. Son visage était écarlate. Hélas ! Hélas ! Nous avions mangé du fruit de la connaissance, et l’Éden et l’innocence native n’étaient plus que des rêves du passé — je veux dire pour elle.

Je suppose qu’elle remarqua la déception sur mon visage, car elle dit : « Je poserai si tu le souhaites. L’étude est derrière le paravent, là où je l’ai rangée. »

« Non, dis-je, nous allons commencer quelque chose de nouveau ; » et j’allai à mon armoire choisir un costume maure qui flamboyait de clinquant. C’était un costume authentique, et Tessie se retira derrière le paravent avec, enchantée. Lorsqu’elle reparut, je fus stupéfait. Ses longs cheveux noirs étaient ceints sur son front d’un cercle de turquoises, dont les extrémités bouclaient autour de sa ceinture scintillante. Ses pieds étaient chaussés de babouches brodées à pointes, et la jupe de son costume, curieusement ouvragée d’arabesques en argent, tombait jusqu’à ses chevilles. Le gilet bleu métallique profond, brodé d’argent, et la courte veste mauresque, pailletée et cousue de turquoises, lui allaient à merveille. Elle s’approcha de moi et leva son visage en souriant. Je glissai la main dans ma poche et, en sortant une chaîne en or à laquelle était suspendue une croix, je la lui passai autour du cou.

« C’est pour toi, Tessie. »

« Pour moi ? » balbutia-t-elle.

« Pour toi. Maintenant, va poser. » Puis, avec un sourire radieux, elle courut derrière le paravent et reparut bientôt avec une petite boîte sur laquelle était écrit mon nom.

« J’avais l’intention de te la donner ce soir en rentrant chez moi, dit-elle, mais je ne peux plus attendre. »

J’ouvris la boîte. Sur le coton rose à l’intérieur reposait une agrafe d’onyx noir, incrustée d’un symbole ou d’une lettre curieuse en or. Ce n’était ni de l’arabe ni du chinois, ni, comme je le découvris plus tard, une écriture humaine.

« C’est tout ce que j’avais à te donner en souvenir », dit-elle timidement.

J’étais agacé, mais je lui dis combien je la chérirais, et promis de la porter toujours. Elle l’épingla sur mon veston, sous le revers.

« Quelle folie, Tess, d’aller m’acheter une si belle chose », dis-je.

« Je ne l’ai pas achetée », dit-elle en riant.

« Où l’as-tu trouvée ? »

Alors elle me raconta comment elle l’avait trouvée un jour en revenant de l’Aquarium à Battery, comment elle avait passé une annonce et surveillé les journaux, mais avait fini par perdre tout espoir de retrouver le propriétaire.

« C’était l’hiver dernier, dit-elle, le jour même où j’ai fait ce premier rêve horrible au sujet du corbillard. »

Je me souvins de mon rêve de la veille, mais ne dis rien, et bientôt mon fusain vola sur une nouvelle toile, et Tessie se tint immobile sur l’estrade du modèle.

III

Le jour suivant fut désastreux pour moi. Alors que je déplaçais une toile encadrée d’un chevalet à un autre, mon pied glissa sur le parquet ciré et je tombai lourdement sur mes deux poignets. Ils étaient si gravement foulés qu’il était inutile de tenter de tenir un pinceau, et je fus contraint d’errer dans l’atelier, fulminant devant des dessins et des esquisses inachevés, jusqu’à ce que le désespoir me saisisse et que je m’assoie pour fumer et me tordre les mains de rage. La pluie cinglait les fenêtres et tambourinait sur le toit de l’église, me plongeant dans une crise de nerfs avec son martèlement interminable. Tessie était assise à coudre près de la fenêtre, et de temps à autre elle levait la tête et me regardait avec une compassion si innocente que je commençai à avoir honte de mon irritation et cherchai quelque chose pour m’occuper. J’avais lu tous les journaux et tous les livres de la bibliothèque, mais pour m’occuper, j’allai vers les rayonnages et les poussai du coude. Je connaissais chaque volume par sa couleur et je les examinai tous, faisant lentement le tour de la bibliothèque et sifflotant pour garder le moral. J’allais me diriger vers la salle à manger quand mon regard tomba sur un livre relié en peau de serpent, posé dans un coin de l’étagère supérieure du dernier rayonnage. Je ne m’en souvenais pas, et du sol, je ne pouvais déchiffrer les lettres pâles sur le dos, alors j’allai au fumoir et appelai Tessie. Elle sortit de l’atelier et grimpa pour attraper le livre.

« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je.

« Le Roi en Jaune. »

Je fus stupéfait. Qui l’avait placé là ? Comment était-il arrivé dans mes pièces ? J’avais décidé depuis longtemps que je n’ouvrirais jamais ce livre, et rien au monde n’aurait pu me persuader de l’acheter. Craignant que la curiosité ne me tente de l’ouvrir, je ne l’avais même jamais regardé dans les librairies. Si jamais j’avais eu la curiosité de le lire, l’affreuse tragédie du jeune Castaigne, que je connaissais, m’avait empêché d’explorer ses pages maléfiques. J’avais toujours refusé d’écouter la moindre description, et d’ailleurs, personne n’osait jamais discuter de la seconde partie à voix haute ; je n’avais donc absolument aucune idée de ce que ces feuilles pouvaient révéler. Je fixai la reliure tachetée et venimeuse comme j’aurais fixé un serpent.

« N’y touche pas, Tessie, dis-je ; descends. »

Bien sûr, mon avertissement suffit à éveiller sa curiosité, et avant que je ne puisse l’en empêcher, elle prit le livre et, riant, s’enfuit en dansant vers l’atelier. Je l’appelai, mais elle s’esquiva avec un sourire tourmentant face à mes mains inutiles, et je la suivis avec une certaine impatience.

« Tessie ! criai-je en entrant dans la bibliothèque, écoute, je suis sérieux. Range ce livre. Je ne veux pas que tu l’ouvres ! » La bibliothèque était vide. J’allai dans les deux salons, puis dans les chambres, la buanderie, la cuisine, et revins finalement à la bibliothèque pour commencer une recherche systématique. Elle s’était si bien cachée qu’une demi-heure plus tard, je la découvris accroupie, blanche et silencieuse, près de la fenêtre à claire-voie dans le garde-manger à l’étage. Au premier coup d’œil, je vis qu’elle avait été punie pour sa sottise. Le Roi en Jaune gisait à ses pieds, mais le livre était ouvert à la seconde partie. Je regardai Tessie et vis qu’il était trop tard. Elle avait ouvert Le Roi en Jaune. Alors je la pris par la main et la conduisis dans l’atelier. Elle semblait hébétée, et quand je lui dis de s’allonger sur le canapé, elle m’obéit sans un mot. Après un moment, elle ferma les yeux et sa respiration devint régulière et profonde, mais je ne pouvais déterminer si elle dormait ou non. Pendant un long moment, je restai silencieusement assis près d’elle, mais elle ne bougea ni ne parla, et finalement je me levai et, entrant dans le garde-manger inutilisé, pris le livre de ma main la moins blessée. Il semblait lourd comme du plomb, mais je le rapportai dans l’atelier et, m’asseyant sur le tapis près du canapé, je l’ouvris et le lus du début à la fin.

Lorsque, défaillant sous le poids de mes émotions, je laissai tomber le volume et m’adossai avec lassitude au canapé, Tessie ouvrit les yeux et me regarda.

* * * * *

Nous avions parlé pendant un certain temps sur un ton sourd et monotone avant que je ne réalise que nous discutions du Roi en Jaune. Ô le péché d’écrire de tels mots, des mots clairs comme le cristal, limpides et musicaux comme des sources bouillonnantes, des mots qui scintillent et brillent comme les diamants empoisonnés des Médicis ! Ô la méchanceté, la damnation sans espoir d’une âme qui pourrait fasciner et paralyser des créatures humaines avec de tels mots, des mots compris aussi bien par les ignorants que par les sages, des mots qui sont plus précieux que les joyaux, plus apaisants que la musique, plus affreux que la mort !

Nous continuâmes à parler, inconscients des ombres qui s’accumulaient, et elle me suppliait de jeter l’agrafe d’onyx noir, étrangement incrustée de ce que nous savions désormais être le Signe Jaune. Je ne saurai jamais pourquoi je refusai, bien que même à cette heure, ici dans ma chambre alors que j’écris cette confession, je serais heureux de savoir ce qui m’empêcha d’arracher le Signe Jaune de ma poitrine pour le jeter au feu. Je suis sûr que je le voulais, et pourtant Tessie me supplia en vain. La nuit tomba et les heures s’étirèrent, mais nous murmurions encore l’un à l’autre au sujet du Roi et du Masque Pâle, et minuit sonna aux flèches embrumées de la ville enveloppée de brouillard. Nous parlions d’Hastur et de Cassilda, tandis qu’à l’extérieur le brouillard roulait contre les vitres aveugles comme les vagues de nuages roulent et se brisent sur les rivages de Hali.

La maison était très silencieuse maintenant, et aucun bruit ne montait des rues embrumées. Tessie gisait parmi les coussins, son visage une tache grise dans la pénombre, mais ses mains étaient jointes aux miennes, et je savais qu’elle savait et lisait mes pensées comme je lisais les siennes, car nous avions compris le mystère des Hyades et le Fantôme de la Vérité avait été abattu. Puis, alors que nous nous répondions, vivement, silencieusement, pensée après pensée, les ombres remuèrent dans l’obscurité autour de nous, et au loin dans les rues lointaines, nous entendîmes un son. Plus près, toujours plus près, le craquement sourd des roues, plus près encore, et maintenant, à l’extérieur devant la porte, il cessa, et je me traînai jusqu’à la fenêtre et vis un corbillard aux plumes noires. Le portail en bas s’ouvrit et se referma, et je rampai en tremblant jusqu’à ma porte et la verrouillai, mais je savais qu’aucun verrou, aucune serrure ne pourrait tenir à l’écart cette créature qui venait pour le Signe Jaune. Et maintenant je l’entendais se déplacer très doucement le long du couloir. Maintenant il était à la porte, et les verrous pourrirent à son contact. Maintenant il était entré. Les yeux exorbités, je scrutai les ténèbres, mais quand il entra dans la pièce, je ne le vis pas. Ce n’est que lorsque je le sentis m’envelopper de son étreinte froide et douce que je poussai un cri et luttai avec une fureur mortelle, mais mes mains étaient inutiles et il arracha l’agrafe d’onyx de mon manteau et me frappa en plein visage. Puis, alors que je tombais, j’entendis le cri doux de Tessie et son esprit s’envola : et même en tombant, je désirais la suivre, car je savais que le Roi en Jaune avait ouvert son manteau en lambeaux et qu’il n’y avait plus que Dieu à implorer désormais.

Je pourrais en dire plus, mais je ne vois pas en quoi cela aiderait le monde. Pour ce qui est de moi, je suis au-delà de toute aide ou espoir humain. Alors que je suis allongé ici, écrivant, me souciant peu même de mourir avant d’avoir fini, je peux voir le médecin rassembler ses poudres et ses fioles avec un geste vague vers le bon prêtre à mes côtés, que je comprends.

Ils seront très curieux de connaître la tragédie, eux, ceux du monde extérieur, qui écrivent des livres et impriment des millions de journaux, mais je n’écrirai plus rien, et le père confesseur scellera mes derniers mots du sceau de la sainteté quand son saint office sera accompli. Ceux du monde extérieur peuvent envoyer leurs créatures dans des foyers détruits et des foyers frappés par la mort, et leurs journaux se repaîtront de sang et de larmes, mais avec moi, leurs espions doivent s’arrêter devant le confessionnal. Ils savent que Tessie est morte et que je meurs. Ils savent comment les gens de la maison, réveillés par un cri infernal, se sont précipités dans ma chambre et en ont trouvé un vivant et deux morts, mais ils ne savent pas ce que je vais leur dire maintenant ; ils ne savent pas que le médecin a dit en désignant un horrible tas décomposé sur le sol, le cadavre livide du gardien de l’église : « Je n’ai aucune théorie, aucune explication. Cet homme doit être mort depuis des mois ! »

* * * * *

Je crois que je meurs. Je voudrais que le prêtre veuille...

LA DEMOISELLE D’YS

« Mais je croy que je Suis descendu on puiz Ténébreux onquel disoit Heraclytus estre Vereté cachée. »

« Il y a trois choses qui sont trop merveilleuses pour moi, et même quatre que je ne connais pas :

« La trace de l’aigle dans les airs, la trace du serpent sur le rocher, la trace du navire au milieu de la mer, et la trace de l’homme avec une jeune fille. »

I

La désolation totale des lieux commença à faire son effet ; je m’assis pour faire face à la situation et, si possible, me rappeler quelque point de repère qui pourrait m’aider à m’extirper de ma position actuelle. Si seulement je pouvais retrouver l’océan, tout serait clair, car je savais qu’on pouvait voir l’île de Groix depuis les falaises.

Je posai mon fusil et, m’agenouillant derrière un rocher, j’allumai une pipe. Puis je regardai ma montre. Il était près de quatre heures. J’aurais pu m’éloigner loin de Kerselec depuis l’aube.

Debout la veille sur les falaises sous Kerselec avec Goulven, regardant les sombres landes parmi lesquelles je m’étais maintenant égaré, ces dunes m’étaient apparues plates comme une prairie, s’étendant jusqu’à l’horizon, et bien que je susse combien la distance est trompeuse, je ne pouvais réaliser que ce qui, depuis Kerselec, semblait n’être que des creux herbeux étaient de grandes vallées couvertes d’ajoncs et de bruyères, et ce qui ressemblait à des rochers épars était en réalité d’énormes falaises de granit.

« C’est un mauvais endroit pour un étranger, avait dit le vieux Goulven : vous feriez mieux de prendre un guide ; » et j’avais répondu : « Je ne me perdrai pas. » Maintenant, je savais que je m’étais perdu, alors que j’étais assis là à fumer, le vent marin soufflant sur mon visage. De tous côtés s’étendait la lande, couverte d’ajoncs en fleurs, de bruyères et de rochers de granit. Il n’y avait pas un arbre en vue, et encore moins une maison. Après un moment, je ramassai le fusil et, tournant le dos au soleil, je me remis en marche.

Il était peu utile de suivre l’un des ruisseaux bouillonnants qui croisaient de temps à autre mon chemin, car, au lieu de se jeter dans la mer, ils coulaient vers l’intérieur des terres pour rejoindre des mares de roseaux dans les creux des landes. J’en avais suivi plusieurs, mais ils m’avaient tous conduit à des marécages ou à de petits étangs silencieux d’où les bécassines s’envolaient en piaillant et s’éloignaient dans une extase de frayeur. Je commençai à me sentir fatigué, et le fusil me blessait l’épaule malgré les doubles coussinets. Le soleil descendait de plus en plus bas, brillant à l’horizontale à travers les ajoncs jaunes et les mares de la lande.

Alors que je marchais, ma propre ombre gigantesque me guidait, semblant s’allonger à chaque pas. Les ajoncs écorchaient mes jambières, craquaient sous mes pieds, couvrant la terre brune de fleurs, et les fougères se courbaient et ondulaient le long de mon passage. Depuis des touffes de bruyère, des lapins s’enfuyaient à travers les fougères, et parmi l’herbe des marais, j’entendais le cancannement somnolent des canards sauvages. Une fois, un renard se faufila sur mon chemin, et une autre fois, alors que je me penchais pour boire à un ruisseau impétueux, un héron s’envola lourdement des roseaux à mes côtés. Je me tournai pour regarder le soleil. Il semblait toucher les bords de la plaine. Quand je décidai enfin qu’il était inutile de continuer et que je devais me résoudre à passer au moins une nuit dans la lande, je me jetai par terre, épuisé. Le soleil du soir chauffait mon corps, mais les vents marins commençaient à se lever, et je sentis un frisson me traverser à travers mes bottes de chasse humides. Très haut au-dessus de moi, des mouettes tournoyaient et se lançaient comme des morceaux de papier blanc ; d’un marécage lointain, un courlis solitaire lançait son appel. Petit à petit, le soleil s’enfonça dans la plaine, et le zénith se colora de lueurs crépusculaires. Je regardai le ciel passer de l’or le plus pâle au rose, puis à un feu couvrant. Des nuages de moucherons dansaient au-dessus de moi, et haut dans l’air calme, une chauve-souris plongeait et s’élevait. Mes paupières commençaient à s’alourdir. Puis, alors que je chassais cette somnolence, un fracas soudain dans les fougères me réveilla. Je levai les yeux. Un grand oiseau restait suspendu, frémissant dans l’air au-dessus de mon visage. Pendant un instant, je restai à regarder, incapable de mouvement ; puis quelque chose bondit devant moi dans les fougères et l’oiseau s’éleva, tourna et plongea tête la première dans le taillis.

Je fus sur pied en un instant, scrutant à travers les ajoncs. Un bruit de lutte s’éleva d’un buisson de bruyère tout proche, puis tout redevint calme. J’avançai, mon fusil en joue, mais quand j’atteignis la bruyère, le fusil retomba sous mon bras et je restai immobile dans un étonnement silencieux. Un lièvre mort gisait sur le sol, et sur le lièvre se tenait un magnifique faucon, une serre enfoncée dans le cou de la créature, l’autre plantée fermement sur son flanc inerte. Mais ce qui m’étonna, ce n’était pas la simple vue d’un faucon assis sur sa proie. J’avais vu cela plus d’une fois. C’était que le faucon était équipé d’une sorte de lien autour des deux serres, et de ce lien pendait un morceau de métal rond comme un grelot. L’oiseau tourna ses yeux jaunes féroces vers moi, puis se pencha et enfonça son bec crochu dans la proie. Au même instant, des pas précipités retentirent dans la bruyère, et une jeune fille jaillit dans le fourré en face. Sans un regard pour moi, elle se dirigea vers le faucon et, passant sa main gantée sous sa poitrine, le souleva de la proie. Puis, avec adresse, elle glissa un petit chaperon sur la tête de l’oiseau et, le tenant sur son gantelet, elle se pencha et ramassa le lièvre.

Elle passa une corde autour des pattes de l’animal et attacha le bout de la lanière à sa ceinture. Puis elle commença à rebrousser chemin à travers le fourré. Alors qu’elle passait près de moi, je levai ma casquette et elle reconnut ma présence d’une inclinaison de tête à peine perceptible. J’avais été si étonné, si perdu dans l’admiration de la scène sous mes yeux, qu’il ne m’était pas venu à l’esprit que c’était là mon salut. Mais alors qu’elle s’éloignait, je me souvins que si je ne voulais pas dormir sur une lande venteuse cette nuit-là, j’avais intérêt à retrouver l’usage de la parole sans délai. À mon premier mot, elle hésita, et alors que je me plaçais devant elle, je crus voir une lueur de peur dans ses beaux yeux. Mais alors que j’expliquais humblement ma situation déplaisante, son visage se colora et elle me regarda avec étonnement.

« Sûrement vous ne venez pas de Kerselec ! » répéta-t-elle.

Sa voix douce n’avait aucune trace de l’accent breton ni d’aucun accent que je connaisse, et pourtant il y avait en elle quelque chose que j’avais déjà entendu, quelque chose de pittoresque et d’indéfinissable, comme le thème d’une vieille chanson.

J’expliquai que j’étais américain, ignorant du Finistère, et que je chassais ici pour mon propre plaisir.

« Un Américain, répéta-t-elle sur le même ton musical et pittoresque. Je n’ai jamais vu d’Américain auparavant. »

Pendant un moment, elle resta silencieuse, puis, me regardant, elle dit : « Si vous marchiez toute la nuit, vous ne pourriez pas atteindre Kerselec maintenant, même avec un guide. »

C’était une nouvelle agréable.

« Mais, commençai-je, si seulement je pouvais trouver une cabane de paysan où je pourrais obtenir quelque chose à manger, et un abri. »

Le faucon à son poignet voleta et secoua la tête. La jeune fille lissa son dos brillant et me jeta un regard.

« Regardez autour de vous, dit-elle doucement. Pouvez-vous voir la fin de ces landes ? Regardez, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. Pouvez-vous voir autre chose que la lande et la fougère ? »

« Non », dis-je.

« La lande est sauvage et désolée. Il est facile d’y entrer, mais parfois ceux qui y entrent n’en sortent jamais. Il n’y a pas de cabane de paysan ici. »

« Eh bien, dis-je, si vous me dites dans quelle direction se trouve Kerselec, demain il ne me faudra pas plus de temps pour revenir que pour venir. »

Elle me regarda encore avec une expression presque empreinte de pitié.

« Ah, dit-elle, venir est facile et prend des heures ; partir est différent — et peut prendre des siècles. »

Je la regardai avec stupéfaction, mais je décidai que je l’avais mal comprise. Puis, avant que j’aie eu le temps de parler, elle tira un sifflet de sa ceinture et en joua.

« Asseyez-vous et reposez-vous, me dit-elle ; vous venez de loin et vous êtes fatigué. »

Elle ramassa ses jupes plissées et, me faisant signe de la suivre, choisit son chemin avec délicatesse à travers les ajoncs jusqu’à une roche plate au milieu des fougères.

« Ils seront ici sous peu, dit-elle, et prenant place à une extrémité de la roche, elle m’invita à m’asseoir sur l’autre bord. La réverbération du soleil commençait à s’estomper dans le ciel et une unique étoile scintillait faiblement à travers la brume rosée. Un long triangle vacillant de sauvagine dérivait vers le sud au-dessus de nos têtes, et dans les marécages environnants, les pluviers appelaient.

« Ils sont très beaux, ces marais », dit-elle doucement.

« Beaux, mais cruels pour les étrangers », répondis-je.

« Beaux et cruels », répéta-t-elle pensivement, « beaux et cruels ».

« Comme une femme », dis-je stupidement.

« Oh ! » s’écria-t-elle avec une légère saccade dans la respiration, en levant les yeux vers moi. Ses yeux sombres rencontrèrent les miens, et je crus percevoir en elle de la colère ou de la peur.

« Comme une femme », répéta-t-elle à voix basse, « quelle cruauté de dire cela ! » Puis, après une pause, comme si elle se parlait à elle-même : « Quelle cruauté de sa part de dire cela ! »

Je ne sais quel genre d’excuses je formulai pour mon propos insensé, quoique inoffensif, mais je sais qu’elle parut si troublée que je commençai à penser que j’avais dit quelque chose de très grave sans le savoir, et je me rappelai avec horreur les pièges et les chausse-trapes que la langue française tend aux étrangers. Alors que j’essayais d’imaginer ce que j’avais bien pu dire, un bruit de voix parvint à travers la lande, et la jeune fille se leva.

« Non, dit-elle, avec une trace de sourire sur son pâle visage, je n’accepterai pas vos excuses, monsieur, mais je dois vous prouver que vous avez tort, et ce sera là ma vengeance. Regardez. Voici Hastur et Raoul. »

Deux hommes apparurent dans la pénombre. L’un portait un sac sur ses épaules et l’autre portait un cercle devant lui comme un serveur porte un plateau. Le cercle était fixé par des sangles à ses épaules, et sur le bord du disque étaient posés trois faucons encapuchonnés, équipés de grelots tintants. La jeune fille s’approcha du fauconnier et, d’un mouvement rapide du poignet, transféra son faucon sur le cercle, où il se glissa rapidement pour se nicher parmi ses compagnons, lesquels secouèrent leurs têtes encapuchonnées et hérissèrent leurs plumes jusqu’à ce que les jets munis de grelots tintassent à nouveau. L’autre homme s’avança et, s’inclinant respectueusement, ramassa le lièvre et le déposa dans le sac à gibier.

« Voici mes piqueurs, dit la jeune fille en se tournant vers moi avec une douce dignité. Raoul est un bon fauconnier, et je ferai de lui un jour un grand veneur. Hastur est incomparable. »

Les deux hommes silencieux me saluèrent respectueusement.

« Ne vous avais-je pas dit, monsieur, que je vous prouverais que vous avez tort ? » continua-t-elle. « Voici donc ma vengeance : que vous me fassiez l’honneur d’accepter le gîte et le couvert en ma demeure. »

Avant que je puisse répondre, elle parla aux fauconniers qui partirent aussitôt à travers la lande, et avec un geste gracieux à mon égard, elle les suivit. Je ne sais si je lui fis comprendre à quel point je me sentais reconnaissant, mais elle sembla prendre plaisir à m’écouter, tandis que nous marchions sur la bruyère couverte de rosée.

« N’êtes-vous pas très fatigué ? » demanda-t-elle.

J’avais complètement oublié ma fatigue en sa présence, et je le lui dis.

« Ne trouvez-vous pas que votre galanterie est un peu démodée ? » dit-elle ; et lorsque je parus confus et humilié, elle ajouta doucement : « Oh, je l’aime, j’aime tout ce qui est démodé, et il est délicieux de vous entendre dire des choses si jolies. »

La lande autour de nous était désormais très calme sous son linceul de brume fantomatique. Les pluviers avaient cessé leurs appels ; les grillons et toutes les petites créatures des champs étaient silencieux sur notre passage, pourtant il me semblait pouvoir les entendre recommencer loin derrière nous. Bien en avant, les deux grands fauconniers marchaient à travers la bruyère, et le léger tintement des grelots des faucons nous parvenait en carillons murmurants et lointains.

Soudain, un magnifique chien jaillit de la brume devant nous, suivi d’un autre, puis d’un autre encore, jusqu’à ce qu’une demi-douzaine ou plus bondissent et sautent autour de la jeune fille à mes côtés. Elle les caressait et les calmait de sa main gantée, leur parlant en des termes singuliers dont je me souvins avoir lu dans de vieux manuscrits français.

Alors, les faucons sur le cercle porté par le fauconnier devant nous commencèrent à battre des ailes et à crier, et, quelque part hors de vue, les notes d’un cor de chasse flottèrent à travers la lande. Les chiens s’élancèrent devant nous et disparurent dans la pénombre, les faucons battaient des ailes et piaillaient sur leur perchoir, et la jeune fille, reprenant le chant du cor, commença à fredonner. Sa voix résonna, claire et mélodieuse, dans l’air du soir.

« Chasseur, chasseur, chassez encore, Quittez Rosette et Jeanneton, Tonton, tonton, tontaine, tonton, Ou, pour, rabattre, dès l’aurore, Que les Amours soient de planton, Tonton, tontaine, tonton. »

Alors que j’écoutais sa voix ravissante, une masse grise, qui devint rapidement plus distincte, se dessina devant nous, et le cor résonna joyeusement à travers le tumulte des chiens et des faucons. Une torche scintillait à une porte, une lumière jaillit à travers une ouverture, et nous posâmes le pied sur un pont de bois qui trembla sous nos pas et se souleva en grinçant et en gémissant derrière nous, tandis que nous franchissions les douves pour entrer dans une petite cour de pierre, murée de tous côtés. D’une porte ouverte, un homme sortit et, s’inclinant en guise de salut, présenta une coupe à la jeune fille à mes côtés. Elle prit la coupe et l’effleura de ses lèvres, puis, l’abaissant, elle se tourna vers moi et dit à voix basse : « Je vous souhaite la bienvenue. »

À cet instant, l’un des fauconniers s’approcha avec une autre coupe, mais avant de me la remettre, il la présenta à la jeune fille, qui en goûta. Le fauconnier fit un geste pour la reprendre, mais elle hésita un instant, puis, s’avançant, elle m’offrit la coupe de ses propres mains. Je sentis qu’il s’agissait d’un acte d’une courtoisie extraordinaire, mais je ne savais guère ce que l’on attendait de moi, et je ne la portai pas immédiatement à mes lèvres. La jeune fille rougit jusqu’aux oreilles. Je vis qu’il me fallait agir rapidement.

« Mademoiselle, balbutiai-je, un étranger que vous avez sauvé de dangers qu’il ne pourra peut-être jamais réaliser vide cette coupe à la plus douce et la plus ravissante hôtesse de France. »

« En Son nom », murmura-t-elle en se signant pendant que je vidais la coupe. Puis, franchissant le seuil, elle se tourna vers moi avec un geste gracieux et, prenant ma main dans la sienne, elle me conduisit dans la maison, disant encore et encore : « Vous êtes très bienvenu, vraiment, vous êtes le bienvenu au Château d’Ys. »

II

Je m’éveillai le lendemain matin avec la musique du cor dans les oreilles, et sautant hors de l’antique lit, je me dirigeai vers une fenêtre à rideaux où la lumière du soleil filtrait à travers de petits carreaux profondément enchâssés. Le cor cessa alors que je regardais dans la cour en contrebas.

Un homme, qui aurait pu être le frère des deux fauconniers de la veille, se tenait au milieu d’une meute de chiens. Un cor recourbé était attaché dans son dos, et il tenait à la main un fouet à longue mèche. Les chiens gémissaient et jappaient, dansant autour de lui dans l’attente ; il y avait aussi le piétinement des chevaux dans la cour murée.

« Montez ! » cria une voix en breton, et dans un fracas de sabots, les deux fauconniers, avec leurs faucons sur les poignets, entrèrent au galop dans la cour parmi les chiens. Puis j’entendis une autre voix qui fit battre le sang dans mon cœur : « Piriou Louis, menez bien les chiens et n’épargnez ni l’éperon ni le fouet. Toi, Raoul, et toi, Gaston, veillez à ce que l’épervier ne se révèle pas niais, et s’il est préférable à votre jugement, faites courtoisie à l’oiseau. Jardiner un oiseau, comme le mué là sur le poignet d’Hastur, n’est pas difficile, mais toi, Raoul, tu pourrais ne pas trouver si simple de gouverner cet hagard. Deux fois la semaine dernière, il a écumé au vif et a perdu la beccade bien qu’il soit habitué au leurre. L’oiseau agit comme un stupide branchier. Paître un hagard n’est pas si facile. »

Rêvais-je ? Le vieux langage de la fauconnerie que j’avais lu dans des manuscrits jaunis — le vieux français oublié du Moyen Âge — résonnait à mes oreilles tandis que les chiens hurlaient et que les grelots des faucons tintaient en accompagnement des chevaux qui piaffaient. Elle reprit la parole dans cette douce langue oubliée :

« Si tu préfères attacher la longe et laisser ton hagard au bloc, Raoul, je ne dirai rien ; car ce serait dommage de gâcher une si belle journée de sport avec un sors mal dressé. Essimer, abaisser, c’est peut-être la meilleure voie. Ça lui donnera des reins. J’ai peut-être été hâtive avec l’oiseau. Il faut du temps pour passer à la filière et aux exercices d’escap. »

Alors le fauconnier Raoul s’inclina sur ses étriers et répondit : « S’il plaît à Mademoiselle, je garderai l’oiseau. »

« C’est mon souhait, répondit-elle. La fauconnerie, je la connais, mais tu dois encore me donner bien des leçons en Autourserie, mon pauvre Raoul. Sieur Piriou Louis, montez ! »

Le veneur bondit sous une arcade et revint en un instant, monté sur un robuste cheval noir, suivi d’un piqueur également monté.

« Ah ! s’écria-t-elle joyeusement, filez, Glemarec René ! filez ! filez tous ! Sonnez ton cor, Sieur Piriou ! »

La musique argentée du cor de chasse remplit la cour, les chiens s’élancèrent à travers la porte et des galops de sabots plongèrent hors de la cour pavée ; bruyants sur le pont-levis, soudain étouffés, puis perdus dans la bruyère et les fougères des marais. De plus en plus lointain résonna le cor, jusqu’à devenir si faible que le chant soudain d’une alouette s’élevant le noya à mes oreilles. J’entendis la voix en bas répondre à un appel venant de l’intérieur de la maison.

« Je ne regrette pas la chasse, j’irai une autre fois. Courtoisie envers l’étranger, Pélagie, souviens-t’en ! »

Et une voix faible parvint en tremblant de l’intérieur de la maison : « Courtoisie. »

Je me déshabillai et me frictionnai de la tête aux pieds dans la grande vasque de terre cuite remplie d’eau glacée qui se trouvait sur le sol de pierre au pied de mon lit. Puis je cherchai mes vêtements. Ils avaient disparu, mais sur un banc près de la porte gisait un tas d’effets que j’examinai avec étonnement. Comme mes vêtements s’étaient volatilisés, je fus contraint de me vêtir du costume qui avait manifestement été déposé là pour que je le porte pendant que les miens séchaient. Tout y était, bonnet, chaussures et doublet de chasse en lainage gris argenté ; mais le costume ajusté et les chaussures sans coutures appartenaient à un autre siècle, et je me rappelai les étranges accoutrements des trois fauconniers dans la cour. J’étais certain qu’il ne s’agissait pas de la tenue moderne d’une quelconque partie de la France ou de la Bretagne ; mais ce ne fut que lorsque je fus habillé et que je me tins devant un miroir entre les fenêtres que je réalisai que j’étais vêtu bien plus comme un jeune chasseur du Moyen Âge que comme un Breton de cette époque. J’hésitai et ramassai le bonnet. Devais-je descendre et me présenter sous cet étrange déguisement ? Il semblait ne rien y avoir à faire, mes propres habits avaient disparu et il n’y avait aucune sonnette dans l’antique chambre pour appeler un domestique ; je me contentai donc d’ôter une courte plume de faucon du bonnet et, ouvrant la porte, je descendis l’escalier.

Près de la cheminée dans la grande salle au bas de l’escalier, une vieille femme bretonne filait avec une quenouille. Elle leva les yeux sur moi lorsque j’apparus, et, souriant franchement, elle me souhaita la santé en breton, à quoi je répondis en riant en français. Au même instant, mon hôtesse apparut et rendit mon salut avec une grâce et une dignité qui firent vibrer mon cœur. Sa ravissante tête, aux cheveux sombres et bouclés, était couronnée d’une coiffe qui dissipait tout doute quant à l’époque de mon propre costume. Sa silhouette élancée était mise en valeur de façon exquise dans cette robe de chasse en lainage bordée d’argent, et sur son poignet ganté, elle portait l’un de ses faucons favoris. Avec une parfaite simplicité, elle prit ma main et me conduisit dans le jardin de la cour, et, s’asseyant devant une table, elle m’invita très gentiment à m’asseoir à ses côtés. Puis elle me demanda avec son accent doux et singulier comment j’avais passé la nuit, et si j’étais très gêné de porter les vêtements que la vieille Pélagie avait déposés là pour moi pendant que je dormais. Je regardai mes propres vêtements et chaussures, séchant au soleil contre le mur du jardin, et je les détestai. Quelles horreurs ils étaient comparés au costume gracieux que je portais désormais ! Je le lui dis en riant, mais elle fut d’accord avec moi très sérieusement.

« Nous allons les jeter », dit-elle d’une voix calme. Dans mon étonnement, je tentai d’expliquer que non seulement je ne pouvais songer à accepter des vêtements de qui que ce soit, bien que, pour autant que j’en sache, cela puisse être la coutume de l’hospitalité dans cette partie du pays, mais que je ferais une figure impossible si je retournais en France vêtu comme je l’étais alors.

Elle rit et secoua sa jolie tête, disant quelque chose en vieux français que je ne compris pas, puis Pélagie apporta un plateau sur lequel se trouvaient deux bols de lait, une miche de pain blanc, des fruits, un plat de rayon de miel et une carafe de vin rouge profond. « Vous voyez, je n’ai pas encore rompu le jeûne parce que je voulais manger avec vous. Mais j’ai très faim », sourit-elle.

« Je préférerais mourir plutôt que d’oublier un seul mot de ce que vous avez dit ! » lâchai-je alors que mes joues brûlaient. « Elle va me prendre pour un fou », ajoutai-je pour moi-même, mais elle se tourna vers moi avec des yeux étincelants.

« Ah ! » murmura-t-elle. « Alors Monsieur connaît tout ce qu’il y a de chevalerie… »

Elle se signa et rompit le pain. Je restai assis à regarder ses mains blanches, n’osant lever les yeux vers les siennes.

« Ne voulez-vous pas manger ? » demanda-t-elle. « Pourquoi avez-vous l’air si troublé ? »

Ah, pourquoi ? Je le savais désormais. Je savais que je donnerais ma vie pour effleurer de mes lèvres ces paumes roses ; je comprenais maintenant que depuis l’instant où j’avais plongé dans ses yeux sombres là sur la lande la nuit dernière, je l’avais aimée. Ma passion immense et soudaine me rendait muet.

« Êtes-vous mal à l’aise ? » demanda-t-elle encore.

Alors, tel un homme qui prononce sa propre sentence, je répondis d’une voix basse : « Oui, je suis mal à l’aise par amour pour vous. » Et comme elle ne bougeait ni ne répondait, la même force fit bouger mes lèvres malgré moi et je dis : « Moi qui suis indigne de la plus légère de vos pensées, moi qui abuse de l’hospitalité et rétribue votre douce courtoisie par une audacieuse présomption, je vous aime. »

Elle pencha la tête sur ses mains et répondit doucement : « Je vous aime. Vos paroles me sont très chères. Je vous aime. »

« Alors, je vous gagnerai. »

« Gagnez-moi », répondit-elle.

Mais durant tout ce temps, j’étais resté assis en silence, le visage tourné vers elle. Elle, également silencieuse, son doux visage reposant sur sa paume tournée vers le haut, restait face à moi, et tandis que ses yeux plongeaient dans les miens, je sus que ni elle ni moi n’avions prononcé de paroles humaines ; mais je sus que son âme avait répondu à la mienne, et je me redressai en sentant la jeunesse et l’amour joyeux courir dans chaque veine. Elle, avec une vive couleur sur son beau visage, semblait comme quelqu’un s’éveillant d’un rêve, et ses yeux cherchèrent les miens avec un regard interrogateur qui me fit trembler de délice. Nous rompîmes le jeûne, parlant de nous-mêmes. Je lui dis mon nom et elle me dit le sien, la Demoiselle Jeanne d’Ys.

Elle parla de la mort de son père et de sa mère, et de la façon dont ses dix-neuf ans s’étaient écoulés dans la petite ferme fortifiée, seule avec sa nourrice Pélagie, Glemarec René le piqueur, et les quatre fauconniers, Raoul, Gaston, Hastur et le Sieur Piriou Louis, qui avaient servi son père. Elle n’avait jamais été en dehors de la lande — n’avait jamais vu une âme humaine auparavant, à part les fauconniers et Pélagie. Elle ne savait comment elle avait entendu parler de Kerselec ; peut-être les fauconniers en avaient-ils parlé. Elle connaissait les légendes du Loup-Garou et de Jeanne la Flamme par sa nourrice Pélagie. Elle brodait et filait le lin. Ses faucons et ses chiens étaient sa seule distraction. Lorsqu’elle m’avait rencontré là sur la lande, elle avait été si effrayée qu’elle avait failli tomber au son de ma voix. Elle avait, il est vrai, vu des navires en mer depuis les falaises, mais aussi loin que portait le regard, les landes sur lesquelles elle galopait étaient dépourvues de tout signe de vie humaine. Il existait une légende que racontait la vieille Pélagie, selon laquelle quiconque s’égarait dans la lande inexplorée ne pourrait jamais en revenir, parce que les landes étaient enchantées. Elle ne savait si c’était vrai, elle n’y avait jamais pensé jusqu’à ce qu’elle me rencontre. Elle ne savait pas si les fauconniers étaient jamais sortis, ou s’ils pourraient y aller s’ils le voulaient. Les livres dans la maison, que Pélagie la nourrice lui avait appris à lire, dataient de plusieurs centaines d’années.

Tout cela, elle me le raconta avec une douce gravité rarement vue chez quiconque, si ce n’est chez les enfants. Elle trouva mon propre nom facile à prononcer et insista, parce que mon prénom était Philip, pour dire que je devais avoir du sang français. Elle ne semblait pas curieuse d’apprendre quoi que ce soit sur le monde extérieur, et je pensai peut-être qu’elle considérait qu’il avait perdu son intérêt et son respect d’après les histoires de sa nourrice.

Nous étions toujours assis à table, et elle jetait des raisins aux petits oiseaux des champs qui venaient sans crainte jusqu’à nos pieds.

Je commençai à parler de façon vague de mon départ, mais elle ne voulut rien entendre, et avant que je ne m’en rende compte, j’avais promis de rester une semaine et de chasser avec faucons et chiens en leur compagnie. J’obtins aussi la permission de revenir de Kerselec et de lui rendre visite après mon retour.

« Pourquoi, dit-elle innocemment, je ne sais ce que je ferais si vous ne reveniez jamais ; » et moi, sachant que je n’avais aucun droit de la réveiller avec le choc soudain qu’apporterait l’aveu de mon propre amour, je restai silencieux, n’osant à peine respirer.

« Vous viendrez très souvent ? » demanda-t-elle.

« Très souvent », dis-je.

« Tous les jours ? »

« Tous les jours. »

« Oh, soupira-t-elle, je suis très heureuse. Venez voir mes faucons. »

Elle se leva et prit ma main à nouveau avec une innocence d’enfant, et nous marchâmes à travers le jardin et les arbres fruitiers jusqu’à une pelouse herbeuse bordée par un ruisseau. Sur la pelouse étaient dispersées quinze ou vingt souches d’arbres — partiellement enfoncées dans l’herbe — et sur toutes, sauf deux, étaient posés des faucons. Ils étaient attachés aux souches par des lanières, lesquelles étaient à leur tour fixées avec des rivets en acier à leurs pattes, juste au-dessus des serres. Un petit courant d’eau de source pure coulait en un cours sinueux à une distance facile de chaque perchoir.

Les oiseaux poussèrent des cris lorsque la jeune fille apparut, mais elle passa de l’un à l’autre, en caressant certains, en prenant d’autres un instant sur son poignet, ou en se penchant pour ajuster leurs jets.

« Ne sont-ils pas jolis ? » dit-elle. « Regardez, voici un faucon-gentil. Nous l’appelons “ignoble” parce qu’il prend le gibier dans une poursuite directe. Voici un faucon bleu. En fauconnerie, nous l’appelons “noble” parce qu’il s’élève au-dessus du gibier et, virant, fond sur lui d’en haut. Cet oiseau blanc est un gerfaut du Nord. Il est aussi “noble” ! Voici un émerillon, et ce tiercelet est un faucon-pélerin. »

Je lui demandai comment elle avait appris le vieux langage de la fauconnerie. Elle ne s’en souvenait pas, mais pensa que son père devait le lui avoir enseigné lorsqu’elle était très jeune.

Puis elle m’emmena plus loin et me montra les jeunes faucons encore au nid. « On les appelle niais en fauconnerie, expliqua-t-elle. Un branchier est le jeune oiseau qui est juste capable de quitter le nid et de sautiller de branche en branche. Un jeune oiseau qui n’a pas encore mué est appelé un sors, et un mué est un faucon qui a mué en captivité. Lorsque nous capturons un faucon sauvage qui a changé son plumage, nous le nommons un hagard. Raoul m’a d’abord appris à dresser un faucon. Veux-tu que je t’enseigne comment on fait ? »

« Je le veux », répondis-je.

Elle s’assit sur la rive du ruisseau, parmi les faucons, et je me jetai à ses pieds pour écouter.

Alors, la Demoiselle d’Ys leva un doigt à l’extrémité rosée et commença très gravement.

« Il faut d’abord capturer le faucon. »

« Je suis capturé », répondis-je.

Elle rit très joliment et me dit que mon dressage serait peut-être difficile, car j’étais noble.

« Je suis déjà apprivoisé », répliquai-je ; « lié et sonnettes aux pattes. »

Elle rit, ravie. « Oh, mon brave faucon ; alors tu reviendras à mon appel ? »

« Je suis à vous », répondis-je gravement.

Elle resta silencieuse un moment. Puis la couleur monta à ses joues et elle leva de nouveau son doigt, en disant : « Écoute ; je souhaite parler de fauconnerie... »

« J’écoute, Comtesse Jeanne d’Ys. »

Mais elle retomba à nouveau dans sa rêverie, et ses yeux semblaient fixés sur quelque chose au-delà des nuages d’été.

« Philippe », dit-elle enfin.

« Jeanne », murmurai-je.

« C’est tout, c’est ce que je désirais », soupira-t-elle, « Philippe et Jeanne. »

Elle tendit sa main vers moi et je la touchai de mes lèvres.

« Gagne-moi », dit-elle, mais cette fois, c’était le corps et l’âme qui parlaient à l’unisson.

Après un moment, elle reprit : « Parlons de fauconnerie. »

« Commence », répondis-je ; « nous avons capturé le faucon. »

Alors Jeanne d’Ys prit ma main dans les siennes et me raconta comment, avec une patience infinie, on apprenait au jeune faucon à se percher sur le poing, comment peu à peu il s’habituait aux jets munis de grelots et au chaperon à cornette.

« Il faut d’abord qu’ils aient un bon appétit », dit-elle ; « puis, petit à petit, je réduis leur nourriture, ce que nous appelons pât en fauconnerie. Lorsque, après maintes nuits passées au bloc, comme le sont ces oiseaux maintenant, je parviens à ce que le hagard reste tranquillement sur le poing, alors l’oiseau est prêt à apprendre à venir chercher sa nourriture. Je fixe le pât au bout d’une lanière, ou leurre, et j’apprends à l’oiseau à venir vers moi dès que je commence à faire tournoyer la corde en cercles au-dessus de ma tête. Au début, je laisse tomber le pât quand le faucon arrive, et il mange sa nourriture au sol. Après quelque temps, il apprendra à saisir le leurre en mouvement pendant que je le fais tournoyer autour de ma tête ou que je le traîne sur le sol. Après cela, il est facile d’apprendre au faucon à frapper le gibier, en se souvenant toujours de "faire courtoisie à l’oiseau", c’est-à-dire, de permettre à l’oiseau de goûter à la proie. »

Un cri aigu de l’un des faucons l’interrompit, et elle se leva pour ajuster la longe qui s’était entortillée autour du bloc, mais l’oiseau battait toujours des ailes et poussait des cris.

« Qu’est-ce qui se passe ? » dit-elle. « Philippe, peux-tu voir ? »

Je regardai autour de moi et, au début, ne vis rien qui pût causer cette agitation, qui était maintenant redoublée par les cris et les battements d’ailes de tous les oiseaux. Puis mon regard tomba sur le rocher plat à côté du ruisseau, d’où la jeune fille s’était levée. Un serpent gris se déplaçait lentement à la surface du rocher, et les yeux, dans sa tête plate et triangulaire, étincelaient comme du jais.

« Une couleuvre », dit-elle doucement.

« Elle est inoffensive, n’est-ce pas ? » demandai-je.

Elle montra la marque noire en forme de V sur le cou.

« C’est la mort certaine », dit-elle ; « c’est une vipère. »

Nous regardâmes le reptile se déplacer lentement sur la roche lisse, vers l’endroit où la lumière du soleil tombait en une large tache chaude.

Je m’élançai pour l’examiner, mais elle s’agrippa à mon bras en criant : « Non, Philippe, j’ai peur. »

« Pour moi ? »

« Pour toi, Philippe, je t’aime. »

Alors je la pris dans mes bras et l’embrassai sur les lèvres, mais tout ce que je pus dire fut : « Jeanne, Jeanne, Jeanne. » Et tandis qu’elle gisait tremblante sur ma poitrine, quelque chose frappa mon pied dans l’herbe en dessous, mais je n’y pris pas garde. Puis, de nouveau, quelque chose frappa ma cheville, et une douleur aiguë me traversa. Je regardai le doux visage de Jeanne d’Ys et l’embrassai, et de toutes mes forces, je la soulevai dans mes bras et la rejetai loin de moi. Puis, me penchant, j’arrachai la vipère de ma cheville et écrasai sa tête sous mon talon. Je me souviens m’être senti faible et engourdi, je me souviens être tombé au sol. À travers mes yeux qui se voilaient lentement, je vis le visage blanc de Jeanne se pencher vers le mien, et quand la lumière s’éteignit dans mes yeux, je sentais encore ses bras autour de mon cou et sa joue douce contre mes lèvres crispées.

* * * * *

Quand j’ouvris les yeux, je regardai autour de moi avec terreur. Jeanne avait disparu. Je vis le ruisseau et le rocher plat ; je vis la vipère écrasée dans l’herbe à côté de moi, mais les faucons et les blocs avaient disparu. Je bondis sur mes pieds. Le jardin, les arbres fruitiers, le pont-levis et la cour murée avaient disparu. Je contemplai stupidement un tas de ruines croulantes, couvertes de lierre et grises, à travers lesquelles de grands arbres s’étaient frayé un chemin. Je m’avançai en traînant mon pied engourdi et, alors que je bougeais, un faucon s’envola de la cime des arbres parmi les ruines et, s’élevant, montant en cercles de plus en plus étroits, pâlit et s’évanouit dans les nuages au-dessus.

« Jeanne, Jeanne », criai-je, mais ma voix mourut sur mes lèvres, et je tombai à genoux parmi les mauvaises herbes. Et comme Dieu le voulut, j’étais tombé, sans le savoir, agenouillé devant un sanctuaire en ruine sculpté dans la pierre pour notre Mère des Douleurs. Je vis le visage triste de la Vierge façonné dans la pierre froide. Je vis la croix et les épines à ses pieds, et en dessous, je lus :

« PRIEZ POUR L’ÂME DE LA DEMOISELLE JEANNE D’YS, QUI MOURUT DANS SA JEUNESSE POUR L’AMOUR DE PHILIPPE, UN ÉTRANGER. A.D. 1573. »

Mais sur la dalle glacée gisait un gant de femme, encore chaud et parfumé.

LE PARADIS DES PROPHÈTES

« Si seuls la Vigne et le Groupe qui abjure l’Amour Doivent se tenir au Paradis des Prophètes, Hélas, je crains que le Paradis des Prophètes Ne soit vide comme le creux d’une main. »

L’ATELIER

Il sourit en disant : « Cherche-la par le monde entier. »

Je dis : « Pourquoi me parler du monde ? Mon monde est ici, entre ces murs et la feuille de verre au-dessus ; ici, parmi les flacons dorés et les armes ternes incrustées de joyaux, les cadres et les toiles ternis, les coffres noirs et les chaises à haut dossier, étrangement sculptées et teintes en bleu et or. »

« Pour qui attends-tu ? » dit-il, et je répondis : « Quand elle viendra, je la reconnaîtrai. »

Sur mon foyer, une langue de flamme murmurait des secrets aux cendres blanchissantes. Dans la rue, en bas, j’entendais des pas, une voix et une chanson.

« Pour qui donc attends-tu ? » dit-il, et je répondis : « Je la reconnaîtrai. »

Des pas, une voix et une chanson dans la rue en bas, et je connaissais la chanson, mais ni les pas ni la voix.

« Fou ! » cria-t-il, « la chanson est la même, la voix et les pas n’ont fait que changer avec les années ! »

Sur le foyer, une langue de flamme murmura au-dessus des cendres blanchissantes : « N’attends plus ; ils sont passés, les pas et la voix dans la rue en bas. »

Puis il sourit en disant : « Pour qui attends-tu ? Cherche-la par le monde entier ! »

Je répondis : « Mon monde est ici, entre ces murs et la feuille de verre au-dessus ; ici, parmi les flacons dorés et les armes ternes incrustées de joyaux, les cadres et les toiles ternis, les coffres noirs et les chaises à haut dossier, étrangement sculptées et teintes en bleu et or. »

LE FANTÔME

Le Fantôme du Passé ne voulait pas aller plus loin.

« S’il est vrai », soupira-t-elle, « que tu trouves en moi une amie, retournons ensemble. Tu oublieras, ici, sous le ciel d’été. »

Je la tins fermement, suppliant, caressant ; je la saisis, blanche de colère, mais elle résista.

« S’il est vrai », soupira-t-elle, « que tu trouves en moi une amie, retournons ensemble. »

Le Fantôme du Passé ne voulait pas aller plus loin.

LE SACRIFICE

J’allai dans un champ de fleurs dont les pétales sont plus blancs que la neige et dont les cœurs sont d’or pur.

Loin dans la campagne, une femme cria : « J’ai tué celui que j’aimais ! » et d’un vase, elle versa du sang sur les fleurs dont les pétales sont plus blancs que la neige et dont les cœurs sont d’or pur.

Loin dans la campagne, je la suivis, et sur le vase, je lus mille noms, tandis qu’à l’intérieur, le sang frais bouillonnait jusqu’au bord.

« J’ai tué celui que j’aimais ! » cria-t-elle. « Le monde a soif ; maintenant, qu’il boive ! » Elle passa, et loin dans la campagne, je la regardai verser du sang sur les fleurs dont les pétales sont plus blancs que la neige et dont les cœurs sont d’or pur.

DESTIN

J’arrivai au pont que peu peuvent franchir.

« Passe ! » cria le gardien, mais je ris en disant : « Il y a du temps ; » et il sourit et ferma les portes.

Au pont que peu peuvent franchir vinrent jeunes et vieux. Tous furent refusés. Je restai là, oisif, à les compter, jusqu’à ce que, lassé de leurs bruits et de leurs lamentations, je revins au pont que peu peuvent franchir.

Ceux de la foule autour des portes hurlèrent : « Il arrive trop tard ! » Mais je ris en disant : « Il y a du temps. »

« Passe ! » cria le gardien alors que j’entrais ; puis il sourit et ferma les portes.

LA FOULE

Là, où la foule était la plus dense dans la rue, je me tenais avec Pierrot. Tous les yeux étaient tournés vers moi.

« De quoi rient-ils ? » demandai-je, mais il eut un sourire en coin en époussetant la craie de mon manteau noir. « Je ne peux voir ; ce doit être quelque chose de drôle, peut-être un voleur honnête ! »

Tous les yeux étaient tournés vers moi.

« Il t’a volé ta bourse ! » rirent-ils.

« Ma bourse ! » criai-je ; « Pierrot, aide-moi ! c’est un voleur ! »

Ils rirent : « Il t’a volé ta bourse ! »

Alors la Vérité s’avança en tenant un miroir. « S’il est un voleur honnête », cria la Vérité, « Pierrot le trouvera avec ce miroir ! » mais il eut seulement un sourire en coin, époussetant la craie de mon manteau noir.

« Tu vois », dit-il, « la Vérité est une voleuse honnête, elle te rapporte ton miroir. »

Tous les yeux étaient tournés vers moi.

« Arrêtez la Vérité ! » criai-je, oubliant que ce n’était pas un miroir mais une bourse que j’avais perdue, debout avec Pierrot, là, où la foule était la plus dense dans la rue.

LE BOUFFON

« Était-elle belle ? » demandai-je, mais il eut seulement un petit rire, écoutant les grelots tinter sur son bonnet.

« Poignardé », gloussa-t-il. « Pense au long voyage, aux jours de péril, aux nuits effroyables ! Pense à la façon dont il a erré, pour elle, année après année, à travers des terres hostiles, aspirant aux siens, aspirant à elle ! »

« Poignardé », gloussa-t-il, écoutant les grelots tinter sur son bonnet.

« Était-elle belle ? » demandai-je, mais il eut seulement un grognement, marmonnant aux grelots qui tintaient sur son bonnet.

« Elle l’embrassa à la porte », gloussa-t-il, « mais dans la salle, l’accueil de son frère toucha son cœur. »

« Était-elle belle ? » demandai-je.

« Poignardé », gloussa-t-il. « Pense au long voyage, aux jours de péril, aux nuits effroyables ! Pense à la façon dont il a erré, pour elle, année après année à travers des terres hostiles, aspirant aux siens, aspirant à elle ! »

« Elle l’embrassa à la porte, mais dans la salle, l’accueil de son frère toucha son cœur. »

« Était-elle belle ? » demandai-je ; mais il eut seulement un grognement, écoutant les grelots tinter sur son bonnet.

LA LOGE

Le Clown tourna son visage poudré vers le miroir.

« Si être beau signifie être merveilleux », dit-il, « qui peut se comparer à moi dans mon masque blanc ? »

« Qui peut se comparer à lui dans son masque blanc ? » demandai-je à la Mort à mes côtés.

« Qui peut se comparer à moi ? » dit la Mort, « car je suis encore plus pâle. »

« Tu es très belle », soupira le Clown, détournant son visage poudré du miroir.

L’ÉPREUVE DE L’AMOUR

« S’il est vrai que tu aimes », dit l’Amour, « alors n’attends plus. Donne-lui ces bijoux qui la déshonoreraient et te déshonoreraient donc en aimant une personne déshonorée. S’il est vrai que tu aimes », dit l’Amour, « alors n’attends plus. »

Je pris les bijoux et allai vers elle, mais elle les piétina en sanglotant : « Apprends-moi à attendre, je t’aime ! »

« Alors attends, s’il est vrai », dit l’Amour.

LA RUE DES QUATRE VENTS

« Ferme tes yeux à demi, Croise tes bras sur ton sein, Et de ton cœur endormi Chasse à jamais tout dessein. » * * * * « Je chante la nature, Les étoiles du soir, les larmes du matin, Les couchers de soleil à l’horizon lointain, Le ciel qui parle au cœur d’existence future ! »

I

L’animal s’arrêta sur le seuil, interrogateur, alerte, prêt à fuir si nécessaire. Severn posa sa palette et tendit une main accueillante. Le chat resta immobile, ses yeux jaunes fixés sur Severn.

« Minet », dit-il de sa voix basse et plaisante, « entre. »

Le bout de sa queue fine tressaillit avec incertitude.

« Entre », dit-il encore.

Apparemment, elle trouva sa voix rassurante, car elle se posa lentement sur ses quatre pattes, les yeux toujours fixés sur lui, la queue rentrée sous ses flancs décharnés.

Il se leva de son chevalet en souriant. Elle l’observa tranquillement, et quand il marcha vers elle, elle le regarda se pencher au-dessus d’elle sans tressaillir ; ses yeux suivirent sa main jusqu’à ce qu’elle touchât sa tête. Alors elle poussa un miaulement rauque.

C’était depuis longtemps l’habitude de Severn de converser avec les animaux, probablement parce qu’il vivait beaucoup seul ; et maintenant il dit : « Qu’est-ce qui ne va pas, minet ? »

Ses yeux timides cherchèrent les siens.

« Je comprends », dit-il doucement, « tu vas l’avoir tout de suite. »

Puis, se déplaçant silencieusement, il s’occupa des devoirs d’un hôte, rinça une soucoupe, la remplit avec le reste du lait de la bouteille posée sur le rebord de la fenêtre, et s’agenouillant, il émietta un petit pain dans le creux de sa main.

La créature se leva et rampa vers la soucoupe.

Avec le manche d’un couteau à palette, il mélangea les miettes et le lait, puis recula alors qu’elle enfonçait son museau dans la pâtée. Il la regarda en silence. De temps en temps, la soucoupe tinta sur le sol carrelé lorsqu’elle atteignait un morceau sur le bord ; et finalement, le pain fut fini, et sa langue violette passa sur chaque endroit non léché jusqu’à ce que la soucoupe brille comme du marbre poli. Puis elle s’assit et, lui tournant froidement le dos, commença ses ablutions.

« Continue », dit Severn, très intéressé, « tu en as besoin. »

Elle aplatit une oreille, mais ne se retourna ni n’interrompit sa toilette. À mesure que la crasse était lentement éliminée, Severn observa que la nature l’avait prévue pour être un chat blanc. Sa fourrure avait disparu par endroits, à cause de la maladie ou des aléas de la guerre, sa queue était osseuse et son épine dorsale saillante. Mais ses charmes commençaient à devenir apparents sous un léchage vigoureux, et il attendit qu’elle ait fini avant de reprendre la conversation. Quand enfin elle ferma les yeux et replia ses pattes avant sous sa poitrine, il recommença très doucement : « Minet, raconte-moi tes soucis. »

Au son de sa voix, elle se mit à émettre un grondement rauque qu’il reconnut comme une tentative de ronronnement. Il se pencha pour frotter sa joue et elle miaula de nouveau, un petit miaulement aimable et interrogateur, auquel il répondit : « Certainement, tu es grandement améliorée, et quand tu auras retrouvé ton plumage, tu seras un oiseau magnifique. » Très flattée, elle se leva et marcha autour de ses jambes, passant sa tête entre elles et faisant des remarques satisfaites, auxquelles il répondit avec une politesse grave.

« Maintenant, qu’est-ce qui t’a envoyée ici », dit-il, « ici dans la rue des Quatre Vents, et jusqu’au cinquième étage, à la porte même où tu serais la bienvenue ? Qu’est-ce qui a empêché ta fuite méditée quand je me suis détourné de ma toile pour rencontrer tes yeux jaunes ? Es-tu un chat du Quartier Latin comme je suis un homme du Quartier Latin ? Et pourquoi portes-tu une jarretière rose à fleurs bouclée autour de ton cou ? » Le chat était monté sur ses genoux et ronronnait maintenant tandis qu’il passait la main sur son pelage fin.

« Excuse-moi », continua-t-il d’un ton paresseux et apaisant, en harmonie avec son ronronnement, « si je semble indélicat, mais je ne peux m’empêcher de songer à cette jarretière rose, si étrangement fleurie et attachée avec un fermoir en argent. Car le fermoir est en argent ; je peux voir le poinçon sur le bord, comme le prescrit la loi de la République française. Maintenant, pourquoi cette jarretière tissée de soie rose et délicatement brodée, pourquoi cette jarretière de soie avec son fermoir en argent autour de ton cou affamé ? Suis-je indiscret si je demande si sa propriétaire est la tienne ? Est-ce quelque vieille dame vivant dans le souvenir de vanités juvéniles, affectueuse, s’entichant de toi, te décorant avec ses effets personnels intimes ? La circonférence de la jarretière le suggérerait, car ton cou est fin, et la jarretière t’ajuste. Mais là encore, je remarque — je remarque la plupart des choses — que la jarretière est capable d’être beaucoup agrandie. Ces petits œillets bordés d’argent, dont j’en compte cinq, en sont la preuve. Et maintenant, j’observe que le cinquième œillet est usé, comme si l’ardillon du fermoir était habitué à reposer là. Cela semble indiquer une forme bien ronde. »

Le chat recroquevilla ses pattes par contentement. La rue était très calme dehors.

Il murmura : « Pourquoi ta maîtresse te décorerait-elle avec un article qui lui est nécessaire en tout temps ? En tout cas, la plupart du temps. Comment en est-elle venue à glisser ce bout de soie et d’argent autour de ton cou ? Était-ce le caprice d’un moment — quand toi, avant d’avoir perdu ton embonpoint originel, tu marchais en chantant dans sa chambre pour lui dire bonjour ? Bien sûr, et elle se redressait au milieu des oreillers, ses cheveux enroulés tombant sur ses épaules, tandis que tu sautais sur le lit en ronronnant : "Bonjour, ma dame." Oh, c’est très facile à comprendre », bâilla-t-il, reposant sa tête sur le dossier de la chaise. Le chat ronronnait toujours, resserrant et relâchant ses pattes rembourrées sur son genou.

« Dois-je tout te raconter sur elle, chat ? Elle est très belle, ta maîtresse », murmura-t-il avec somnolence, « et ses cheveux sont lourds comme de l’or bruni. Je pourrais la peindre, non sur toile, car j’aurais besoin d’ombres, de tons, de teintes et de couleurs plus splendides que l’iris d’un arc-en-ciel magnifique. Je ne pourrais la peindre qu’en fermant les yeux, car c’est seulement dans les rêves que l’on peut trouver les couleurs dont j’ai besoin. Pour ses yeux, je dois avoir l’azur des ciels exempts de nuages, les ciels du pays des rêves. Pour ses lèvres, des roses des palais du sommeil, et pour son front, des congères des montagnes qui s’élèvent en pinacles fantastiques jusqu’aux lunes ; oh, bien plus haut que notre lune ici, les lunes de cristal du pays des rêves. Elle est très belle, ta maîtresse. »

Les mots moururent sur ses lèvres et ses paupières s’alourdirent.

Le chat, lui aussi, dormait, sa joue tournée sur son flanc amaigri, ses pattes relâchées et molles.

II

« Il est heureux », dit Severn en s’asseyant et en s’étirant, « que nous ayons passé l’heure du dîner, car je n’ai rien à t’offrir pour souper que ce qui peut être acheté avec un franc d’argent. »

Le chat sur ses genoux se leva, arqua le dos, bâilla et leva les yeux vers lui.

« Que ce soit ? Un poulet rôti avec de la salade ? Non ? Peut-être préfères-tu du bœuf ? Bien sûr, et je vais essayer un œuf et un peu de pain blanc. Maintenant pour les vins. Du lait pour toi ? Bien. Je prendrai un peu d’eau, fraîche du seau », avec un mouvement vers le seau dans l’évier.

Il mit son chapeau et quitta la pièce. Le chat le suivit jusqu’à la porte, et après qu’il l’eut refermée derrière lui, elle s’installa, reniflant les fentes et dressant une oreille à chaque craquement de l’immeuble vétuste.

La porte en bas s’ouvrit et se ferma. Le chat eut l’air sérieux, un instant douteux, et ses oreilles s’aplatirent dans une attente nerveuse. Bientôt, elle se leva avec un coup de queue et entama une visite silencieuse de l’atelier. Elle éternua devant un pot de térébenthine, se retirant précipitamment vers la table, sur laquelle elle monta, et après avoir satisfait sa curiosité concernant un rouleau de cire à modeler rouge, elle retourna à la porte et s’assit, les yeux fixés sur la fente au-dessus du seuil. Puis elle éleva la voix dans une plainte ténue.

Quand Severn revint, il avait l’air grave, mais le chat, joyeux et démonstratif, marcha autour de lui, frottant son corps décharné contre ses jambes, enfonçant sa tête avec enthousiasme dans sa main et ronronnant jusqu’à ce que sa voix monte jusqu’au cri.

Il plaça un morceau de viande, enveloppé dans du papier brun, sur la table, et avec un canif, le coupa en lanières. Le lait, il le prit dans une bouteille qui avait servi à des médicaments, et le versa dans la soucoupe sur le foyer.

Le chat s’accroupit devant, ronronnant et lapant en même temps.

Il fit cuire son œuf et le mangea avec une tranche de pain, en la regardant s’affairer autour de la viande déchiquetée ; quand il eut fini, et qu’il eut rempli puis vidé un gobelet d’eau puisé dans le seau de l’évier, il s’assit, la prenant sur ses genoux, où elle se recroquevilla aussitôt pour commencer sa toilette. Il se remit à parler, la caressant de temps à autre pour ponctuer ses paroles.

« Chat, j’ai découvert où vit ta maîtresse. Ce n’est pas très loin ; c’est ici, sous ce même toit qui fuit, mais dans l’aile nord que je croyais inhabitée. C’est mon concierge qui me l’apprend. Par chance, il est presque sobre ce soir. Le boucher de la rue de Seine, chez qui j’ai acheté ta viande, te connaît, et le vieux Cabane, le boulanger, t’a reconnue avec un sarcasme inutile. Ils colportent de méchants récits sur ta maîtresse que je ne veux pas croire. Ils disent qu’elle est paresseuse, vaine et portée sur le plaisir ; ils disent qu’elle est écervelée et téméraire. Le petit sculpteur du rez-de-chaussée, qui achetait des petits pains chez le vieux Cabane, m’a adressé la parole ce soir pour la première fois, bien que nous nous saluions toujours. Il a dit qu’elle était très bonne et très belle. Il ne l’a vue qu’une fois et ne connaît pas son nom. Je l’ai remercié ; je ne sais pas pourquoi je l’ai remercié si chaleureusement. Cabane a dit : "Dans cette maudite rue des Quatre-Vents, les quatre vents soufflent toutes les mauvaises choses." Le sculpteur a paru confus, mais en sortant avec ses petits pains, il m’a dit : "Je suis certain, Monsieur, qu’elle est aussi bonne qu’elle est belle." »

Le chat avait terminé sa toilette et, bondissant doucement sur le sol, se dirigea vers la porte pour renifler. Il s’agenouilla à côté d’elle et, débouclant la jarretière, la tint un instant entre ses mains. Au bout d’un moment, il dit : « Il y a un nom gravé sur la boucle d’argent sous l’ardillon. C’est un joli nom, Sylvia Elven. Sylvia est un prénom de femme, Elven est le nom d’une ville. À Paris, dans ce quartier, et surtout dans cette rue des Quatre-Vents, les noms se portent et se remisent au gré des changements de saison. Je connais la petite ville d’Elven, car c’est là que j’ai rencontré le Destin face à face, et le Destin fut cruel. Mais sais-tu qu’à Elven, le Destin portait un autre nom, et que ce nom était Sylvia ? »

Il remit la jarretière en place et se leva, regardant le chat accroupi devant la porte close.

« Le nom d’Elven a un charme pour moi. Il me parle de prairies et de rivières limpides. Le nom de Sylvia me trouble comme le parfum de fleurs mortes. »

Le chat miaula.

« Oui, oui, dit-il d’un ton apaisant, je te ramènerai. Ta Sylvia n’est pas ma Sylvia ; le monde est vaste et Elven n’est pas inconnue. Pourtant, dans les ténèbres et la crasse du Paris miséreux, dans les tristes ombres de cette vieille demeure, ces noms me sont très doux. »

Il la prit dans ses bras et traversa les couloirs silencieux jusqu’à l’escalier. Il descendit cinq étages, gagna la cour baignée de lune, passa devant l’antre du petit sculpteur, puis entra de nouveau par la porte de l’aile nord et gravit les escaliers rongés par les vers, jusqu’à ce qu’il arrive devant une porte close. Après avoir frappé longuement, quelque chose bougea derrière la porte ; elle s’ouvrit et il entra. La pièce était sombre. Alors qu’il franchissait le seuil, le chat bondit de ses bras dans l’ombre. Il tendit l’oreille, mais n’entendit rien. Le silence était oppressant et il craqua une allumette. À portée de main se trouvait une table, et sur la table, une bougie dans un chandelier doré. Il l’alluma, puis regarda autour de lui. La chambre était vaste, les tentures lourdes de broderies. Au-dessus de la cheminée se dressait un manteau sculpté, gris de la cendre de feux éteints. Dans une alcôve près des fenêtres profondes se trouvait un lit, dont les draps, fins et doux comme de la dentelle, traînaient sur le parquet ciré. Il leva la bougie au-dessus de sa tête. Un mouchoir gisait à ses pieds. Il était légèrement parfumé. Il se tourna vers les fenêtres. Devant elles se trouvait un canapé sur lequel étaient jetés, pêle-mêle, une robe de soie, un tas de vêtements semblables à de la dentelle, blancs et délicats comme des toiles d’araignée, de longs gants froissés et, sur le sol en dessous, les bas, les petits souliers pointus et une jarretière de soie rose, curieusement fleurie et munie d’une boucle d’argent. Étonné, il s’avança et écarta les lourds rideaux du lit. Un instant, la bougie flamba dans sa main ; puis ses yeux rencontrèrent deux autres yeux, grands ouverts, souriants, et la flamme de la bougie scintilla sur des cheveux lourds comme de l’or.

Elle était pâle, mais pas autant que lui ; ses yeux étaient aussi sereins que ceux d’un enfant ; mais il restait là, tremblant de la tête aux pieds, tandis que la bougie vacillait dans sa main.

À la fin, il chuchota : « Sylvia, c’est moi. »

Il dit encore : « C’est moi. »

Puis, sachant qu’elle était morte, il l’embrassa sur la bouche. Et tout au long des longues heures de la nuit, le chat ronronna sur ses genoux, rétractant et détendant ses griffes coussinées, jusqu’à ce que le ciel blanchisse au-dessus de la rue des Quatre-Vents.

LA RUE DU PREMIER OBUS

« Prenez courage, le mois maussade va mourir, Et une jeune Lune nous récompensera bientôt : Regardez comme la Vieille, maigre, courbée et pâle D’âge et de Jeûne, s’évanouit du ciel. »

I.

La chambre était déjà sombre. Les hauts toits d’en face coupaient le peu qu’il restait de lumière du jour en décembre. La jeune fille rapprocha sa chaise de la fenêtre et, choisissant une grosse aiguille, l’enfila, nouant le fil sur ses doigts. Puis elle lissa le vêtement de bébé sur ses genoux et, se penchant, coupa le fil avec les dents avant de retirer l’aiguille plus fine de l’ourlet où elle reposait. Après avoir épousseté les fils perdus et les bouts de dentelle, elle le posa à nouveau sur ses genoux avec caresse. Puis elle retira l’aiguille enfilée de son corsage et la passa dans un bouton, mais alors que le bouton tournoyait sur le fil, sa main trembla, le fil se rompit et le bouton roula sur le sol. Elle leva la tête. Ses yeux étaient fixés sur une bande de lumière déclinante au-dessus des cheminées. De quelque part dans la ville montaient des sons pareils au battement lointain de tambours, et au-delà, bien au-delà, un murmure vague, qui grandissait, enflait, grondait dans le lointain comme le fracas de la houle sur les rochers, puis, comme la houle encore, reculait, grognait, menaçait. Le froid était devenu intense, un froid mordant et perçant qui tirait et craquait les solives et les poutres, et changeait la gadoue de la veille en silex. Dans la rue en contrebas, chaque son claquait, sec et métallique : le cliquetis des sabots, le fracas des volets ou le son rare d’une voix humaine. L’air était lourd, alourdi par le froid noir comme par un linceul. Respirer était une douleur, bouger un effort.

Dans le ciel désolé, il y avait quelque chose qui lassait, dans les nuages menaçants, quelque chose qui attristait. Cela pénétrait la ville glacée, coupée par la rivière glacée, la ville splendide avec ses tours et ses dômes, ses quais, ses ponts et ses mille flèches. Cela entrait dans les places, s’emparait des avenues et des palais, se faufilait sur les ponts et rampait dans les rues étroites du Quartier latin, gris sous le gris du ciel de décembre. Tristesse, tristesse absolue. Une fine neige glacée tombait, poudrant le pavé d’une poussière cristalline. Elle se tamisait contre les carreaux et s’amassait en tas le long du rebord. La lumière à la fenêtre avait presque disparu, et la jeune fille se pencha bas sur son ouvrage. Bientôt, elle leva la tête, balayant les boucles de ses yeux.

« Jack ? »

« Chérie ? »

« N’oublie pas de nettoyer ta palette. »

Il répondit : « D’accord », et ramassant la palette, il s’assit sur le sol devant le poêle. Sa tête et ses épaules étaient dans l’ombre, mais la lueur du feu tombait sur ses genoux et scintillait en rouge sur la lame du couteau à palette. En pleine lumière, à côté de lui, se trouvait une boîte à couleurs. Sur le couvercle était gravé :

+-------------------------+ | J. TRENT. | | École des Beaux Arts. | | 1870. | +-------------------------+

Cette inscription était ornée d’un drapeau américain et d’un drapeau français.

La neige fondue soufflait contre les carreaux, les couvrant d’étoiles et de diamants, puis, fondant sous l’effet de l’air chaud de l’intérieur, elle coulait et regelait en réseaux semblables à des fougères.

Un chien gémit et le trot de petites pattes se fit entendre sur le zinc derrière le poêle.

« Jack, chéri, penses-tu qu’Hercules ait faim ? »

Le trot des pattes redoubla derrière le poêle.

« Il gémit, continua-t-elle nerveusement, et si ce n’est pas parce qu’il a faim, c’est parce que… »

Sa voix faiblit. Un bourdonnement sonore remplit l’air, les fenêtres vibrèrent.

« Oh, Jack, cria-t-elle, encore un… » mais sa voix fut noyée par le sifflement d’un obus déchirant les nuages au-dessus de leur tête.

« Celui-là est le plus proche jusqu’à présent », murmura-t-elle.

« Oh, non, répondit-il joyeusement, il est probablement tombé loin, vers Montmartre », et comme elle ne répondait pas, il ajouta avec une indifférence exagérée : « Ils ne prendraient pas la peine de tirer sur le Quartier latin ; de toute façon, ils n’ont pas de batterie capable de l’atteindre. »

Au bout d’un moment, elle reprit vivement : « Jack, chéri, quand vas-tu m’emmener voir les statues de Monsieur West ? »

« Je parie, dit-il en jetant sa palette et en marchant vers la fenêtre à côté d’elle, que Colette est venue aujourd’hui. »

« Pourquoi ? » demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux. Puis : « Oh, c’est trop bête ! Vraiment, les hommes sont lassants quand ils pensent tout savoir ! Et je te préviens que si Monsieur West est assez vaniteux pour imaginer que Colette… »

Du nord, un autre obus arriva en sifflant et en tremblant à travers le ciel, passant au-dessus d’eux avec un cri prolongé qui fit chanter les fenêtres.

« Celui-là, lâcha-t-il, était trop près pour être confortable. »

Ils gardèrent le silence un moment, puis il reprit gaiement : « Continue, Sylvia, et accable le pauvre West » ; mais elle soupira seulement : « Oh, mon Dieu, je ne pourrai jamais m’habituer aux obus. »

Il s’assit sur l’accoudoir de la chaise à côté d’elle.

Ses ciseaux tombèrent en cliquetant sur le sol ; elle jeta la robe inachevée par-dessus, et passant ses deux bras autour de son cou, l’attira sur ses genoux.

« Ne sors pas ce soir, Jack. »

Il embrassa son visage levé : « Tu sais que je le dois ; ne me rends pas la tâche difficile. »

« Mais quand j’entends les obus et… et que je sais que tu es dehors dans la ville… »

« Mais ils tombent tous à Montmartre… »

« Ils pourraient tous tomber aux Beaux-Arts ; tu as dit toi-même que deux avaient frappé le Quai d’Orsay… »

« Un simple accident… »

« Jack, aie pitié de moi ! Emmène-moi avec toi ! »

« Et qui préparera le dîner ? »

Elle se leva et se jeta sur le lit.

« Oh, je ne peux pas m’y habituer, et je sais que tu dois y aller, mais je t’en supplie, ne sois pas en retard pour le dîner. Si tu savais ce que je souffre ! Je… je ne peux pas m’en empêcher, et tu dois être patient avec moi, chéri. »

Il dit : « C’est aussi sûr là-bas que dans notre propre maison. »

Elle le regarda remplir pour elle la lampe à alcool, et quand il l’eut allumée et eut pris son chapeau pour partir, elle sauta sur ses pieds et se suspendit à lui en silence. Après un moment, il dit : « Maintenant, Sylvia, souviens-toi que mon courage est soutenu par le tien. Allez, je dois y aller ! » Elle ne bougea pas, et il répéta : « Je dois y aller. » Alors elle recula et il pensa qu’elle allait parler, il attendit, mais elle le regarda seulement, et, un peu impatiemment, il l’embrassa encore, disant : « Ne t’en fais pas, ma chérie. »

Lorsqu’il eut atteint la dernière volée d’escaliers en route vers la rue, une femme boita hors de la loge du concierge, agitant une lettre et appelant : « Monsieur Jack ! Monsieur Jack ! Ceci a été laissé par Monsieur Fallowby ! »

Il prit la lettre et, appuyé sur le seuil de la loge, la lut :

« Cher Jack,

« Je crois que Braith est fauché et je suis sûr que Fallowby l’est. Braith jure que non, et Fallowby jure que oui, alors tu peux en tirer tes propres conclusions. J’ai un projet pour un dîner, et si ça marche, je vous inclurai, les gars.

« Fidèlement à toi, « West.

« P.-S. Fallowby a largué Hartman et sa bande, Dieu soit loué ! Il y a quelque chose de pourri là-dessous, ou peut-être est-il juste un avare.

« P.-P.-S. Je suis plus désespérément amoureux que jamais, mais je suis sûr qu’elle ne se soucie pas de moi le moins du monde. »

« Très bien », dit Trent, avec un sourire, au concierge ; « mais dis-moi, comment va Papa Cottard ? »

La vieille femme secoua la tête et montra le lit à rideaux dans la loge.

« Père Cottard ! » cria-t-il joyeusement, « comment va la blessure aujourd’hui ? »

Il se dirigea vers le lit et écarta les rideaux. Un vieil homme était allongé parmi les draps en désordre.

« Mieux ? » sourit Trent.

« Mieux », répéta l’homme avec lassitude ; et, après une pause, « Avez-vous des nouvelles, Monsieur Jack ? »

« Je ne suis pas sorti aujourd’hui. Je vous apporterai toutes les rumeurs que je pourrai entendre, bien que, Dieu sait, j’en ai assez des rumeurs », grommela-t-il pour lui-même. Puis tout haut : « Courage ; vous avez meilleure mine. »

« Et la sortie ? »

« Oh, la sortie, c’est pour cette semaine. Le général Trochu a envoyé des ordres la nuit dernière. »

« Ce sera terrible. »

« Ce sera écoeurant », pensa Trent alors qu’il sortait dans la rue et tournait le coin vers la rue de Seine ; « tuerie, tuerie, phew ! Je suis content de ne pas y aller. »

La rue était presque déserte. Quelques femmes enveloppées dans des capes militaires en lambeaux se traînaient sur le pavé gelé, et un gamin misérablement vêtu rôdait au-dessus du regard d’égout au coin du Boulevard. Une corde autour de sa taille maintenait ses haillons ensemble. À la corde pendait un rat, encore chaud et sanglant.

« Il y en a un autre là-dedans », cria-t-il à Trent ; « je l’ai touché mais il s’est échappé. »

Trent traversa la rue et demanda : « Combien ? »

« Deux francs pour un quart d’un gros, c’est ce qu’ils donnent au marché Saint-Germain. »

Une quinte de toux violente l’interrompit, mais il s’essuya le visage avec la paume de la main et regarda Trent avec ruse.

« La semaine dernière, on pouvait acheter un rat pour six francs, mais », et ici il jura ignoblement, « les rats ont quitté la rue de Seine et ils les tuent maintenant vers le nouvel hôpital. Je te laisse celui-ci pour sept francs ; je peux le vendre dix dans l’Île Saint-Louis. »

« Tu mens », dit Trent, « et laisse-moi te dire que si tu essaies d’escroquer quelqu’un dans ce quartier, les gens feront promptement leur affaire de toi et de tes rats. »

Il resta un moment à observer le gamin, qui fit semblant de renifler. Puis il lui lança un franc en riant. L’enfant l’attrapa, et le fourrant dans sa bouche, se tourna vers le regard d’égout. Pendant une seconde, il resta accroupi, immobile, alerte, les yeux fixés sur les barreaux de la grille, puis bondissant en avant, il lança une pierre dans le caniveau, et Trent le laissa achever un féroce rat gris qui se tordait en couinant à l’embouchure de l’égout.

« Supposons que Braith en arrive là », pensa-t-il ; « pauvre petit ; » et pressant le pas, il s’engouffra dans le sale passage des Beaux-Arts et entra dans la troisième maison à gauche.

« Monsieur est à la maison », articula la vieille concierge.

À la maison ? Un grenier absolument vide, hormis le lit de fer dans le coin et la cuvette et le pichet de fer sur le sol.

West apparut à la porte, faisant un clin d’œil très mystérieux, et fit signe à Trent d’entrer. Braith, qui peignait dans son lit pour rester au chaud, leva les yeux, rit et lui serra la main.

« Des nouvelles ? »

La question machinale reçut la réponse habituelle : « Rien que le canon. »

Trent s’assit sur le lit.

« Où diable as-tu trouvé ça ? » demanda-t-il en montrant un poulet à moitié fini niché dans une cuvette.

West eut un sourire narquois.

« Êtes-vous millionnaires, vous deux ? Crachez le morceau. »

Braith, l’air un peu honteux, commença : « Oh, c’est un des exploits de West », mais fut interrompu par West, qui dit qu’il raconterait l’histoire lui-même.

« Tu vois, avant le siège, j’avais une lettre de recommandation pour un "type" ici, un gros banquier, variété germano-américaine. Tu connais l’espèce, je vois. Eh bien, évidemment, j’ai oublié de présenter la lettre, mais ce matin, jugeant que c’était une occasion favorable, je suis allé le voir.

« Le scélérat vit dans le confort ; des feux, mon vieux ! Des feux dans les antichambres ! Le domestique daigne enfin monter ma lettre et ma carte, me laissant debout dans le couloir, ce qui ne m’a pas plu, alors je suis entré dans la première pièce que j’ai vue et j’ai failli m’évanouir à la vue d’un banquet sur une table près du feu. Le domestique redescend, très insolent. Non, oh non, son maître "n’est pas à la maison, et en fait est trop occupé pour recevoir des lettres de recommandation en ce moment ; le siège, et beaucoup de difficultés commerciales…"

« Je donne un coup de pied au domestique, je saisis ce poulet sur la table, je jette ma carte dans l’assiette vide, et apostrophant le domestique comme une espèce de cochon prussien, je sors avec les honneurs de la guerre. »

Trent secoua la tête.

« J’ai oublié de dire qu’Hartman dîne souvent là-bas, et j’en tire mes propres conclusions », continua West. « Maintenant, au sujet de ce poulet, la moitié est pour Braith et moi, et la moitié pour Colette, mais bien sûr, tu m’aideras à manger ma part parce que je n’ai pas faim. »

« Moi non plus », commença Braith, mais Trent, avec un sourire vers les visages émaciés devant lui, secoua la tête en disant : « Quelle absurdité ! Tu sais que je n’ai jamais faim ! »

West hésita, rougit, puis, tranchant la part de Braith, sans en manger lui-même, dit bonne nuit et se dépêcha de partir pour le numéro 470 rue Serpente, où vivait une jolie fille nommée Colette, orpheline après Sedan, et le Ciel seul savait où elle trouvait les roses de ses joues, car le siège était dur pour les pauvres.

« Ce poulet va la ravir, mais je crois vraiment qu’elle est amoureuse de West », dit Trent. Puis, marchant vers le lit : « Écoute, mon vieux, pas d’esquive, tu sais, combien te reste-t-il ? »

L’autre hésita et rougit.

« Allez, vieux camarade », insista Trent.

Braith tira une bourse de dessous son oreiller et la tendit à son ami avec une simplicité qui le toucha.

« Sept sous », compta-t-il ; « tu me fatigues ! Pourquoi diable ne viens-tu pas me voir ? Je prends ça très mal, Braith ! Combien de fois dois-je répéter la même chose et t’expliquer que, puisque j’ai de l’argent, c’est mon devoir de le partager, et ton devoir, et le devoir de chaque Américain, de le partager avec moi ? Tu ne peux pas obtenir un centime, la ville est bloquée, et le ministre américain a les mains pleines avec toute cette racaille allemande et Dieu sait quoi ! Pourquoi n’agis-tu pas raisonnablement ? »

« Je… je le ferai, Trent, mais c’est une obligation que peut-être je ne pourrai jamais rembourser, même en partie ; je suis pauvre et… »

« Bien sûr que tu me rembourseras ! Si j’étais un usurier, je prendrais ton talent en garantie. Quand tu seras riche et célèbre… »

« Ne dis pas ça, Trent… »

« Très bien, seulement, plus de manigances. »

Il glissa une douzaine de pièces d’or dans la bourse, et la replaçant sous le matelas, sourit à Braith.

« Quel âge as-tu ? » demanda-t-il.

« Seize ans. »

Trent posa légèrement la main sur l’épaule de son ami. « J’en ai vingt-deux, et j’ai les droits d’un grand-père en ce qui te concerne. Tu feras comme je dis jusqu’à tes vingt et un ans. »

« Le siège sera fini d’ici là, j’espère », dit Braith en essayant de rire, mais la prière dans leurs cœurs : « Combien de temps, ô Seigneur, combien de temps ! » reçut pour réponse le cri rapide d’un obus planant parmi les nuages d’orage de cette nuit de décembre.

II

West, debout dans l’embrasure d’une porte dans la rue Serpente, parlait avec colère. Il disait qu’il se moquait que cela plaise ou non à Hartman ; il lui disait les choses, il ne discutait pas avec lui.

« Tu te dis Américain ! » ricana-t-il ; « Berlin et l’enfer sont pleins de ce genre d’Américain. Tu viens traîner autour de Colette avec tes poches bourrées de pain blanc et de bœuf, et une bouteille de vin à trente francs, alors que tu ne peux même pas te permettre de donner un dollar à l’Ambulance américaine et à l’Assistance publique, ce que fait Braith, alors qu’il est à moitié affamé ! »

Hartman se retira jusqu’au trottoir, mais West le suivit, le visage sombre comme un orage. « N’ose jamais te dire mon compatriote », gronda-t-il, « non, et pas non plus artiste ! Les artistes ne s’infiltrent pas au service de la Défense publique pour ne rien faire d’autre que de se nourrir comme des rats sur les vivres du peuple ! Et je te le dis maintenant », poursuivit-il en baissant la voix, car Hartman avait sursauté comme s’il avait été piqué, « tu ferais mieux de te tenir à l’écart de cette brasserie alsacienne et des voleurs au visage satisfait qui la fréquentent. Tu sais ce qu’ils font des suspects ! »

« Tu mens, sale chien ! » hurla Hartman, et il jeta la bouteille qu’il tenait à la main droit au visage de West. West l’attrapa à la gorge en une seconde et, le poussant contre le mur aveugle, le secoua violemment.

« Maintenant, écoute-moi », grommela-t-il entre ses dents serrées. « Tu es déjà un suspect et, je le jure, je crois que tu es un espion à la solde de l’ennemi ! Ce n’est pas mon affaire de traquer cette vermine, et je n’ai pas l’intention de te dénoncer, mais comprends bien ceci ! Colette ne t’aime pas et je ne peux pas te supporter, et si je te surprends encore dans cette rue, je rendrai les choses quelque peu désagréables. Dégage, Prussien arrogant ! »

Hartman avait réussi à sortir un couteau de sa poche, mais West le lui arracha et le projeta dans le caniveau. Un gamin qui avait vu cela éclata d’un rire qui résonna durement dans la rue silencieuse. Aussitôt, des fenêtres s’ouvrirent partout et des rangées de visages hagards apparurent, exigeant de savoir pourquoi on rirait dans cette ville affamée.

« Est-ce une victoire ? » murmura quelqu’un.

« Regardez ça », cria West tandis qu’Hartman se relevait du pavé, « regardez ! espèce d’avare ! regardez ces visages ! » Mais Hartman lui lança un regard qu’il n’oublia jamais et s’éloigna sans un mot. Trent, qui apparut soudain au coin de la rue, jeta un regard curieux à West, qui se contenta de hocher la tête vers sa porte en disant : « Entre ; Fallowby est en haut. »

« Que fais-tu avec ce couteau ? » demanda Fallowby alors que lui et Trent entraient dans l’atelier.

West regarda sa main blessée, qui serrait encore le couteau, mais en disant : « Je me suis coupé par accident », il le jeta dans un coin et nettoya le sang sur ses doigts.

Fallowby, gras et paresseux, l’observa sans commentaire, mais Trent, devinant à moitié comment les choses s’étaient passées, s’approcha de Fallowby en souriant.

« J’ai une explication à te demander ! » dit-il.

« Où est-elle ? J’ai faim », répondit Fallowby avec un empressement affecté, mais Trent, fronçant les sourcils, lui dit d’écouter.

« Combien t’ai-je avancé il y a une semaine ? »

« Trois cent quatre-vingts francs », répondit l’autre, avec une grimace de contrition.

« Où sont-ils ? »

Fallowby commença une série d’explications complexes, qui furent bientôt interrompues par Trent.

« Je sais ; tu les as dilapidés ; tu dilapides toujours tout. Je me moque comme de l’an quarante de ce que tu faisais avant le siège : je sais que tu es riche et que tu as le droit de disposer de ton argent comme tu l’entends, et je sais aussi que, généralement parlant, ce ne sont pas mes oignons. Mais maintenant, c’est mon affaire, car je dois fournir les fonds jusqu’à ce que tu en obtiennes d’autres, ce qui n’arrivera pas avant que le siège ne soit terminé d’une manière ou d’une autre. Je souhaite partager ce que j’ai, mais je ne supporterai pas de voir cet argent jeté par la fenêtre. Oh, oui, bien sûr, je sais que tu me rembourseras, mais ce n’est pas la question ; et, de toute façon, c’est l’avis de tes amis, mon vieux, que tu ne te porterais pas plus mal avec un peu d’abstinence des plaisirs de la chair. Tu es positivement un phénomène dans cette ville de squelettes maudite par la famine ! »

« Je suis plutôt corpulent », admit-il.

« Est-il vrai que tu n’as plus d’argent ? » demanda Trent.

« Oui, c’est vrai », soupira l’autre.

« Ce cochon de lait rôti rue Saint-Honoré… est-il toujours là ? » poursuivit Trent.

« Qu…oi ? » bégaya le faible personnage.

« Ah… je m’en doutais ! Je t’ai surpris en extase devant ce cochon de lait au moins une douzaine de fois ! »

Puis, en riant, il offrit à Fallowby une liasse de pièces de vingt francs en disant : « Si elles passent dans des luxes, tu devras vivre de ta propre chair », et il alla aider West, qui était assis près du lavabo en train de se bander la main.

West le laissa faire le nœud, puis dit : « Tu te souviens, hier, quand je t’ai laissé, toi et Braith, pour apporter le poulet à Colette. »

« Du poulet ! Grand Dieu ! » gémit Fallowby.

« Du poulet », répéta West, savourant la peine de Fallowby, « je… c’est-à-dire que je dois t’expliquer que les choses ont changé. Colette et moi… nous allons nous marier… »

« Quoi… qu’est-ce qu’il en est du poulet ? » gémit Fallowby.

« Tais-toi ! » rit Trent, et glissant son bras sous celui de West, il se dirigea vers l’escalier.

« La pauvre petite », dit West, « pense donc, pas une écharde de bois de chauffage depuis une semaine et elle ne voulait pas me le dire parce qu’elle pensait que j’en avais besoin pour ma figurine en argile. Ouf ! Quand je l’ai su, j’ai fracassé cette nymphe d’argile prétentieuse en mille morceaux, et que les autres gèlent et aillent au diable ! » Après un instant, il ajouta timidement : « Ne passeras-tu pas en descendant pour dire bon soir ? C’est le n° 17. »

« Oui », dit Trent, et il sortit en fermant doucement la porte derrière lui.

Il s’arrêta au troisième palier, alluma une allumette, examina les numéros au-dessus de la rangée de portes ternes, et frappa au n° 17.

« C’est toi, Georges ? » La porte s’ouvrit.

« Oh, pardon, Monsieur Jack, je pensais que c’était Monsieur West », puis rougissant furieusement, « Oh, je vois que vous avez appris ! Oh, merci infiniment pour vos vœux, et je suis sûre que nous nous aimons beaucoup… et je meurs d’envie de voir Sylvia pour le lui dire et… »

« Et quoi ? » rit Trent.

« Je suis très heureuse », soupira-t-elle.

« Il est en or massif », répondit Trent, puis gaiement : « Je veux que toi et George veniez dîner avec nous ce soir. C’est une petite fête… tu vois, demain, c’est la fête de Sylvia. Elle aura dix-neuf ans. J’ai écrit à Thorne, et les Guernalec viendront avec leur cousine Odile. Fallowby a promis de n’amener personne d’autre que lui-même. »

La jeune fille accepta timidement, le chargeant d’une foule de messages affectueux pour Sylvia, et il lui dit bonsoir.

Il remonta la rue d’un pas rapide, car il faisait un froid glacial, et traversant la rue de la Lune, il entra dans la rue de Seine. La nuit d’hiver était tombée presque sans avertissement, mais le ciel était clair et des myriades d’étoiles scintillaient dans les cieux. Le bombardement était devenu furieux : un tonnerre roulant et régulier provenant des canons prussiens, ponctué par les chocs sourds du Mont-Valérien.

Les obus traversaient le ciel en laissant des traînées pareilles à des étoiles filantes, et maintenant, alors qu’il se retournait pour regarder derrière lui, des fusées bleues et rouges jaillissaient au-dessus de l’horizon depuis le fort d’Issy, et la forteresse du Nord flamboyait comme un brasier.

« Bonne nouvelle ! » cria un homme près du boulevard Saint-Germain. Comme par magie, les rues se remplirent de gens… des gens grelottants, bavards, aux yeux enfoncés.

« Jacques ! » cria l’un d’eux. « L’armée de la Loire ! »

« Eh ! mon vieux, c’est donc arrivé enfin ! Je te l’avais dit ! Je te l’avais dit ! Demain… ce soir… qui sait ? »

« Est-ce vrai ? Est-ce une sortie ? »

Quelqu’un dit : « Oh, mon Dieu… une sortie… et mon fils ? » Un autre cria : « Vers la Seine ? Ils disent qu’on peut voir les signaux de l’armée de la Loire depuis le Pont-Neuf. »

Il y avait un enfant près de Trent qui répétait sans cesse : « Maman, maman, alors demain nous pourrons manger du pain blanc ? » et à côté de lui, un vieillard qui oscillait, trébuchait, ses mains ratatinées pressées contre sa poitrine, marmonnant comme s’il était fou.

« Serait-ce vrai ? Qui a entendu la nouvelle ? Le cordonnier de la rue de Buci l’a apprise d’un mobile qui l’avait entendu d’un franc-tireur la répétant à un capitaine de la Garde nationale. »

Trent suivit la foule qui déferlait par la rue de Seine vers le fleuve.

Fusée après fusée fendait le ciel, et maintenant, de Montmartre, le canon tonnait, et les batteries de Montparnasse se joignaient au fracas. Le pont était bondé de monde.

Trent demanda : « Qui a vu les signaux de l’armée de la Loire ? »

« Nous les attendons », fut la réponse.

Il regarda vers le nord. Soudain, l’énorme silhouette de l’Arc de Triomphe se détacha en relief noir contre l’éclair d’un canon. Le grondement de la pièce roula le long du quai et le vieux pont vibra.

De nouveau, vers le Point-du-Jour, un éclair et une explosion lourde firent trembler le pont, puis tout le bastion est des fortifications s’embrasa et crépita, envoyant une flamme rouge dans le ciel.

« Quelqu’un a-t-il déjà vu les signaux ? » demanda-t-il encore.

« Nous attendons », fut la réponse.

« Oui, nous attendons », murmura un homme derrière lui, « nous attendons, malades, affamés, gelés, mais nous attendons. Est-ce une sortie ? Ils y vont joyeusement. Est-ce pour mourir de faim ? Ils meurent de faim. Ils n’ont pas le temps de penser à la reddition. Sont-ils des héros, ces Parisiens ? Réponds-moi, Trent ! »

Le chirurgien de l’Ambulance américaine se retourna et scruta les parapets du pont.

« Des nouvelles, Docteur ? » demanda mécaniquement Trent.

« Des nouvelles ? » dit le médecin ; « je n’en sais aucune ; je n’ai pas le temps d’en savoir. Que cherchent tous ces gens ? »

« On dit que l’armée de la Loire a fait des signaux au Mont-Valérien. »

« Pauvres diables. » Le médecin regarda autour de lui un instant, puis : « Je suis tellement harcelé et tourmenté que je ne sais que faire. Après la dernière sortie, nous avons eu le travail de cinquante ambulances sur notre pauvre petit corps. Demain, il y a une autre sortie, et j’aimerais que vous, les gars, puissiez venir au quartier général. Nous pourrons avoir besoin de volontaires. Comment va Madame ? » ajouta-t-il brusquement.

« Bien », répondit Trent, « mais elle semble devenir plus nerveuse de jour en jour. Je devrais être avec elle maintenant. »

« Prenez soin d’elle », dit le médecin, puis avec un regard perçant sur la foule : « Je ne peux pas m’arrêter maintenant… bonsoir ! » et il s’éloigna en marmonnant : « Pauvres diables ! »

Trent se pencha sur le parapet et cligna des yeux vers le fleuve noir qui déferlait à travers les arches. Des objets sombres, emportés rapidement par le courant, frappaient avec un bruit de broyage et de déchirement contre les piles de pierre, tourbillonnaient un instant et s’enfuyaient dans les ténèbres. Les glaces de la Marne.

Alors qu’il se tenait là, fixant l’eau, une main se posa sur son épaule. « Salut, Southwark ! » cria-t-il en se retournant ; « c’est un drôle d’endroit pour vous ! »

« Trent, j’ai quelque chose à vous dire. Ne restez pas ici… ne croyez pas à l’armée de la Loire », et l’attaché de la légation américaine glissa son bras sous celui de Trent et l’entraîna vers le Louvre.

« Alors c’est un autre mensonge ! » dit amèrement Trent.

« Pire… nous le savons à la Légation… je ne peux pas en parler. Mais ce n’est pas ce que j’ai à dire. Quelque chose est arrivé cet après-midi. La brasserie alsacienne a été visitée et un Américain nommé Hartman a été arrêté. Le connaissez-vous ? »

« Je connais un Allemand qui se fait appeler Américain ; il s’appelle Hartman. »

« Eh bien, il a été arrêté il y a environ deux heures. Ils ont l’intention de le fusiller. »

« Quoi ! »

« Bien sûr, nous, à la Légation, nous ne pouvons pas les laisser le fusiller sommairement, mais les preuves semblent concluantes. »

« Est-ce un espion ? »

« Eh bien, les papiers saisis chez lui sont des preuves assez accablantes, et en plus, il a été pris, dit-on, en train d’escroquer le Comité de ravitaillement public. Il touchait des rations pour cinquante personnes, comment, je ne sais pas. Il prétend être un artiste américain ici, et nous avons été obligés d’en prendre note à la Légation. C’est une sale affaire. »

« Tromper le peuple en un tel moment, c’est pire que de piller le tronc des pauvres », cria Trent avec colère. « Qu’ils le fusillent ! »

« C’est un citoyen américain. »

« Oui, oh oui », dit l’autre avec amertume. « La citoyenneté américaine est un privilège précieux quand chaque Allemand écarquillé… » Sa colère l’étouffa.

Southwark lui serra chaleureusement la main. « On n’y peut rien, il faut reconnaître cette charogne. Je crains que vous ne soyez appelé à l’identifier comme artiste américain », dit-il avec l’ombre d’un sourire sur son visage profondément ridé ; et il s’éloigna à travers le Cours-la-Reine.

Trent jura silencieusement un instant, puis sortit sa montre. Sept heures. « Sylvia va s’inquiéter », pensa-t-il, et il se hâta de retourner vers le fleuve. La foule s’entassait toujours, grelottante, sur le pont, une congrégation sombre et pitoyable, scrutant la nuit à la recherche des signaux de l’armée de la Loire : et leurs cœurs battaient au rythme des coups de canon, leurs yeux s’illuminaient à chaque éclair venant des bastions, et l’espoir montait avec les fusées dérivantes.

Un nuage noir était suspendu au-dessus des fortifications. D’un horizon à l’autre, la fumée des canons s’étirait en bandes oscillantes, couronnant parfois les flèches et les dômes de nuages, soufflant parfois en banderoles et en lambeaux le long des rues, descendant parfois des toits, enveloppant quais, ponts et fleuve dans une brume sulfureuse. Et à travers ce voile de fumée, les éclairs des canons jouaient, tandis que de temps à autre une déchirure au-dessus montrait une voûte noire insondable parsemée d’étoiles.

Il se tourna de nouveau vers la rue de Seine, cette rue triste et abandonnée, avec ses rangées de volets clos et ses rangs désolés de réverbères éteints. Il était un peu nerveux et souhaita une ou deux fois avoir un revolver, mais les formes furtives qui le croisaient dans l’obscurité étaient trop faibles de faim pour être dangereuses, pensait-il, et il poursuivit son chemin sans être inquiété jusqu’à sa porte. Mais là, quelqu’un se jeta à sa gorge. Il roula plusieurs fois sur le pavé glacé avec son agresseur, déchirant le nœud coulant autour de son cou, puis, d’un coup, bondit sur ses pieds.

« Lève-toi », cria-t-il à l’autre.

Lentement et avec une grande délibération, un petit gamin se releva du caniveau et examina Trent avec dégoût.

« C’est une jolie petite astuce, ça », dit Trent ; « un gamin de ton âge ! Tu finiras contre un mur ! Donne-moi cette corde ! »

L’urchin lui tendit le nœud coulant sans un mot.

Trent alluma une allumette et regarda son agresseur. C’était le tueur de rats de la veille.

« H’m ! Je m’en doutais », grommela-t-il.

« Tiens, c’est toi ? » dit le gamin tranquillement.

L’insolence, l’audace accablante du va-nu-pieds coupa le souffle à Trent.

« Sais-tu, petit étrangleur », haleta-t-il, « qu’on fusille les voleurs de ton âge ? »

L’enfant tourna un visage impassible vers Trent. « Fusille, alors. »

C’en était trop, et il tourna les talons pour entrer dans son hôtel.

Tâtonnant dans l’escalier plongé dans l’obscurité, il finit par atteindre son palier et chercha la porte. De son atelier sortait le son des voix, le rire chaleureux de West et le gloussement de Fallowby, et il finit par trouver la poignée. En poussant la porte, il resta un instant déconcerté par la lumière.

« Salut, Jack ! » cria West, « tu es une créature bien plaisante, d’inviter des gens à dîner et de les faire attendre. Voici Fallowby qui pleure de faim… »

« Tais-toi », fit remarquer ce dernier, « peut-être est-il allé acheter une dinde. »

« Il est allé étrangler des gens, regarde son nœud coulant ! » rit Guernalec.

« Alors maintenant, on sait d’où vient ton argent ! » ajouta West ; « vive le coup du Père François ! »

Trent serra la main de tout le monde et rit en voyant le visage pâle de Sylvia.

« Je ne voulais pas être en retard ; je me suis arrêté sur le pont un instant pour regarder le bombardement. Étais-tu inquiète, Sylvia ? »

Elle sourit et murmura : « Oh, non ! » mais sa main tomba dans la sienne et se serra convulsivement.

« À table ! » hurla Fallowby, et il poussa un cri de joie.

« Vas-y doucement », fit remarquer Thorne, avec un reste de politesse ; « tu n’es pas l’hôte, tu sais. »

Marie Guernalec, qui bavardait avec Colette, se leva et prit le bras de Thorne, et Monsieur Guernalec passa le bras d’Odile sous le sien.

Trent, s’inclinant gravement, offrit son bras à Colette, West emmena Sylvia, et Fallowby rôda anxieusement à l’arrière.

« Vous faites trois fois le tour de la table en chantant la Marseillaise », expliqua Sylvia, « et Monsieur Fallowby tape sur la table pour marquer la mesure. »

Fallowby suggéra qu’ils pourraient chanter après le dîner, mais sa protestation fut noyée dans le chœur retentissant :

« Aux armes ! Formez vos bataillons ! »

Autour de la pièce ils marchèrent en chantant,

« Marchons ! Marchons ! »

de toutes leurs forces, tandis que Fallowby, de fort mauvaise grâce, martelait la table, se consolant un peu avec l’espoir que l’exercice augmenterait son appétit. Hercule, le chien noir et feu, s’enfuit sous le lit, d’où il jappa et gémit jusqu’à ce qu’il soit traîné par Guernalec et placé sur les genoux d’Odile.

« Et maintenant », dit Trent gravement, quand tout le monde fut assis, « écoutez ! » et il lut le menu.

Potage de bœuf à la Siège de Paris.

Poisson. Sardines à la père Lachaise. (Vin blanc).

Rôti (Vin rouge). Bœuf frais à la sortie.

Légumes. Haricots en conserve à la chasse-pot, Petits pois Gravelotte, Pommes de terre irlandaises, Divers.

Corned-beef froid à la Thiers, Pruneaux à la Garibaldi.

Dessert. Pruneaux secs, pain blanc, Gelée de groseille, Thé, café, Liqueurs, Pipes et cigarettes.

Fallowby applaudit frénétiquement, et Sylvia servit la soupe.

« N’est-ce pas délicieux ? » soupira Odile.

Marie Guernalec sirota sa soupe avec ravissement.

« Pas du tout comme du cheval, et je me fiche de ce qu’ils disent, le cheval n’a pas le goût du bœuf », murmura Colette à West. Fallowby, qui avait fini, commença à se caresser le menton et à lorgner la soupière.

« En veux-tu encore, mon vieux ? » demanda Trent.

« Monsieur Fallowby ne peut pas en avoir plus », annonça Sylvia ; « je garde ceci pour la concierge. » Fallowby reporta ses yeux sur le poisson.

Les sardines, sorties brûlantes du gril, furent un grand succès. Pendant que les autres mangeaient, Sylvia courut en bas avec la soupe pour la vieille concierge et son mari, et quand elle revint en hâte, rouge et essoufflée, et se glissa sur sa chaise avec un sourire heureux vers Trent, ce jeune homme se leva, et le silence tomba sur la table. Pendant un instant, il regarda Sylvia et pensa qu’il ne l’avait jamais vue aussi belle.

« Vous savez tous », commença-t-il, « qu’aujourd’hui est le dix-neuvième anniversaire de ma femme… »

Fallowby, bouillonnant d’enthousiasme, fit tournoyer son verre au-dessus de sa tête, à la terreur d’Odile et de Colette, ses voisines, et Thorne, West et Guernalec remplirent leurs verres trois fois avant que la tempête d’applaudissements provoquée par le toast à Sylvia ne se calme.

Trois fois les verres furent remplis et vidés pour Sylvia, et encore pour Trent, qui protesta.

« C’est irrégulier », cria-t-il, « le prochain toast est pour les Républiques sœurs, la France et l’Amérique ! »

« Aux Républiques ! Aux Républiques ! » crièrent-ils, et le toast fut bu au milieu des cris de « Vive la France ! Vive l’Amérique ! Vive la Nation ! »

Puis Trent, avec un sourire vers West, proposa le toast : « À un couple heureux ! » et tout le monde comprit, et Sylvia se pencha pour embrasser Colette, tandis que Trent s’inclinait devant West.

Le bœuf fut mangé dans un calme relatif, mais quand il fut terminé et qu’une portion en fut mise de côté pour les vieux en bas, Trent cria : « Buvez à Paris ! Puissiez-vous sortir de ses ruines et écraser l’envahisseur ! » et les vivats éclatèrent, couvrant un instant le tonnerre monotone des canons prussiens.

Les pipes et les cigarettes furent allumées, et Trent écouta un instant le bavardage animé autour de lui, rompu par des éclats de rire des filles ou le gloussement mélodieux de Fallowby. Puis il se tourna vers West.

« Il va y avoir une sortie cette nuit », dit-il. « J’ai vu le chirurgien de l’Ambulance américaine juste avant de rentrer et il m’a demandé de vous en parler, les gars. Toute aide que nous pourrons lui apporter ne sera pas de trop. »

Puis, baissant la voix et parlant en anglais : « Quant à moi, j’irai avec l’ambulance demain matin. Il n’y a bien sûr aucun danger, mais il vaut mieux le cacher à Sylvia. »

West hocha la tête. Thorne et Guernalec, qui avaient entendu, intervinrent pour offrir leur assistance, et Fallowby se porta volontaire avec un gémissement.

« Très bien », dit Trent rapidement, « pas plus maintenant, mais retrouvez-moi au quartier général de l’Ambulance demain matin à huit heures. »

Sylvia et Colette, qui commençaient à s’inquiéter de la conversation en anglais, demandèrent alors de quoi ils parlaient.

« De quoi parle un sculpteur d’habitude ? » cria West avec un rire.

Odile jeta un regard de reproche à Thorne, son fiancé.

« Vous n’êtes pas français, vous savez, et cette guerre ne vous regarde pas », dit Odile avec beaucoup de dignité.

Thorne parut penaud, mais West prit un air de vertu outragée.

« Il semble », dit-il à Fallowby, « qu’un type ne puisse pas discuter des beautés de la sculpture grecque dans sa langue maternelle, sans être ouvertement suspecté. »

Colette posa sa main sur sa bouche et se tournant vers Sylvia, murmura : « Ils sont horriblement menteurs, ces hommes. »

« Je crois que le mot pour ambulance est le même dans les deux langues », dit Marie Guernalec avec impertinence ; « Sylvia, ne fais pas confiance à Monsieur Trent. »

« Jack », murmura Sylvia, « promets-moi… »

Un coup à la porte de l’atelier l’interrompit.

« Entrez ! » cria Fallowby, mais Trent bondit, ouvrit la porte et regarda dehors. Puis, avec une excuse rapide aux autres, il sortit dans le couloir et ferma la porte.

Quand il revint, il grommelait.

« Qu’est-ce qu’il y a, Jack ? » cria West.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » répéta Trent avec sauvagerie ; « je vais vous dire ce qu’il y a. J’ai reçu une dépêche du ministre américain me sommant d’aller sur-le-champ identifier et réclamer, en tant que compatriote et confrère artiste, un voleur infâme et un espion allemand ! »

« N’y va pas », suggéra Fallowby.

« Si je n’y vais pas, ils le fusilleront sur l’heure. »

« Qu’ils le fassent », grogna Thorne.

« Savez-vous, vous autres, de qui il s’agit ? »

« Hartman ! » cria West, inspiré.

Sylvia se leva, livide, mais Odile glissa son bras autour d’elle et la soutint jusqu’à une chaise en disant calmement : « Sylvia a eu une défaillance, c’est la chaleur de la pièce, apportez de l’eau. »

Trent l’apporta aussitôt.

Sylvia ouvrit les yeux, se leva après un instant et, soutenue par Marie Guernalec et Trent, gagna la chambre.

Ce fut le signal du départ, et chacun vint serrer la main à Trent, en disant qu’ils espéraient que Sylvia dormirait et que ce ne serait rien.

Lorsque Marie Guernalec prit congé de lui, elle évita son regard, mais il lui parla cordialement et la remercia pour son aide.

« Puis-je faire quelque chose, Jack ? » demanda West, qui s’attardait, avant de se précipiter dans l’escalier pour rejoindre les autres.

Trent se pencha au-dessus de la rampe, écoutant leurs pas et leurs bavardages, puis la porte du bas claqua et la maison retomba dans le silence. Il s’attarda, fixant les ténèbres, se mordant les lèvres ; puis, d’un geste impatient : « Je suis fou ! » grommela-t-il, et allumant une bougie, il entra dans la chambre. Sylvia était étendue sur le lit. Il se pencha sur elle, lissant les cheveux bouclés sur son front.

« Te sens-tu mieux, chère Sylvia ? »

Elle ne répondit pas, mais leva les yeux vers lui. Pendant un instant, il soutint son regard, mais ce qu’il y lut glaça son cœur et il s’assit en se couvrant le visage de ses mains.

Enfin, elle parla d’une voix changée et tendue, une voix qu’il n’avait jamais entendue, et il laissa tomber ses mains pour écouter, raide sur sa chaise.

« Jack, c’est arrivé enfin. Je l’ai craint et j’en ai tremblé… ah ! combien de fois suis-je restée éveillée la nuit avec ce poids sur le cœur, priant pour mourir avant que tu ne l’apprennes jamais ! Car je t’aime, Jack, et si tu t’en vas, je ne peux vivre. Je t’ai trompé ; c’est arrivé avant que je ne te connaisse, mais depuis ce premier jour où tu m’as trouvée en pleurs au Luxembourg et où tu m’as parlé, Jack, je t’ai été fidèle en chaque pensée et en chaque acte. Je t’ai aimé dès le début et je n’ai pas osé te dire cela, craignant que tu ne partes ; et depuis, mon amour a grandi, grandi… et oh ! j’ai souffert ! mais je n’osais te le dire. Et maintenant tu sais, mais tu ne sais pas le pire. Pour lui… maintenant… qu’importe ? Il était cruel… oh, si cruel ! »

Elle cacha son visage dans ses bras.

« Dois-je continuer ? Dois-je te dire… ne peux-tu imaginer, oh ! Jack… »

Il ne bougea pas ; ses yeux semblaient morts.

« Je… j’étais si jeune, je ne savais rien, et il a dit… a dit qu’il m’aimait… »

Trent se leva et frappa la bougie du poing, et la pièce fut plongée dans l’obscurité.

Les cloches de Saint-Sulpice sonnèrent l’heure, et elle sursauta, parlant avec une hâte fiévreuse : « Je dois finir ! Quand tu m’as dit que tu m’aimais… tu… tu ne m’as rien demandé ; mais alors, même alors, il était trop tard, et cette autre vie qui me lie à lui doit se tenir à jamais entre toi et moi ! Car il y a une autre personne qu’il a réclamée, et envers qui il est bon. Il ne doit pas mourir… ils ne peuvent pas le fusiller, pour l’amour de cette autre ! »

Trent resta immobile, mais ses pensées tourbillonnaient sans fin.

Sylvia, la petite Sylvia, qui partageait avec lui sa vie d’étudiant… qui supportait avec lui la sombre désolation du siège sans se plaindre… cette fille mince aux yeux bleus pour qui il avait une affection si tranquille, qu’il taquinait ou caressait selon ses caprices, qui le rendait parfois un tant soit peu impatient par son dévouement passionné… pouvait-elle être la même Sylvia qui gisait en pleurant là, dans l’obscurité ?

Puis il serra les dents. « Qu’il meure ! Qu’il meure ! »… mais alors… pour l’amour de Sylvia, et… pour l’amour de cette autre… Oui, il irait… il devait y aller… son devoir était clair devant lui. Mais Sylvia… il ne pourrait plus être ce qu’il avait été pour elle, et pourtant une terreur vague le saisit, maintenant que tout était dit. Tremblant, il alluma une lumière.

Elle était étendue là, ses cheveux bouclés ébouriffés autour du visage, ses petites mains blanches pressées contre sa poitrine.

Il ne pouvait pas la quitter, et il ne pouvait pas rester. Il n’avait jamais su auparavant qu’il l’aimait. Elle n’avait été qu’une simple camarade, cette jeune épouse. Ah ! il l’aimait maintenant de tout son cœur et de toute son âme, et il ne l’avait su que lorsqu’il était trop tard. Trop tard ? Pourquoi ? Puis il pensa à cette autre personne, qui la liait, l’enchaînant à jamais à cette créature dont la vie était en danger. Avec un juron, il s’élança vers la porte, mais la porte ne voulait pas s’ouvrir… ou était-ce qu’il la repoussa… la verrouilla… et se jeta à genoux près du lit, sachant qu’il n’osait pas, pour le salut de sa propre vie, abandonner ce qui était tout pour lui.

III

Il était quatre heures du matin lorsqu’il sortit de la Prison des Condamnés avec le secrétaire de la Légation américaine. Un groupe de personnes s’était rassemblé autour de la voiture du ministre américain, garée devant la prison, les chevaux frappant le sol dans la rue glacée, le cocher recroquevillé sur son siège, emmitouflé dans des fourrures. Southwark aida le secrétaire à monter en voiture et serra la main de Trent, le remerciant d’être venu.

« Comme ce gredin a dû le fixer », dit-il ; « ton témoignage a été pire qu’un coup de pied, mais il lui a sauvé la peau pour le moment au moins… et a évité des complications. »

Le secrétaire soupira. « Nous avons fait notre part. Maintenant, qu’ils prouvent que c’est un espion et nous nous laverons les mains de son cas. Montez, Capitaine ! Venez, Trent ! »

« J’ai un mot à dire au Capitaine Southwark, je ne le retiendrai pas », dit Trent précipitamment, et baissant la voix : « Southwark, aidez-moi maintenant. Vous connaissez l’histoire de la bouche de ce misérable. Vous savez que… que l’enfant est chez lui. Récupérez-le et emmenez-le dans mon appartement, et s’il est fusillé, je lui offrirai un foyer. »

« Je comprends », dit gravement le Capitaine.

« Ferez-vous cela immédiatement ? »

« Immédiatement », répondit-il.

Leurs mains se serrèrent chaleureusement, puis le Capitaine Southwark monta dans la voiture, faisant signe à Trent de le suivre ; mais il secoua la tête en disant : « Adieu ! » et la voiture s’éloigna.

Il regarda la voiture jusqu’au bout de la rue, puis se dirigea vers son quartier, mais après un ou deux pas, il hésita, s’arrêta et finit par rebrousser chemin dans la direction opposée. Quelque chose… peut-être était-ce la vue du prisonnier qu’il avait affronté peu de temps auparavant… le révulsait. Il éprouvait le besoin de solitude et de calme pour rassembler ses pensées. Les événements de la soirée l’avaient terriblement ébranlé, mais il marcherait pour évacuer tout cela, oublier, enterrer tout, et puis retourner auprès de Sylvia. Il s’élança rapidement, et pendant un temps les pensées amères semblèrent s’effacer, mais lorsqu’il s’arrêta enfin, essoufflé, sous l’Arc de Triomphe, l’amertume et le malheur de toute cette affaire… oui, de toute sa vie gâchée… revinrent avec une douleur aiguë. Puis le visage du prisonnier, marqué par l’horrible grimace de la peur, grandit dans les ombres devant ses yeux.

Le cœur malade, il erra sous le grand Arc, s’efforçant d’occuper son esprit, scrutant les corniches sculptées pour lire les noms des héros et des batailles qu’il savait gravés là, mais toujours le visage blafard de Hartman le suivait, grimaçant de terreur !… ou était-ce de la terreur ?… n’était-ce pas du triomphe ? À cette pensée, il sursauta comme un homme qui sent une lame à sa gorge, mais après une marche sauvage autour de la place, il revint et s’assit pour combattre sa misère.

L’air était froid, mais ses joues brûlaient d’une honte colérique. La honte ? Pourquoi ? Était-ce parce qu’il avait épousé une fille dont le hasard avait fait une mère ? L’aimait-il ? Cette misérable existence de bohème était-elle donc sa fin et son but dans la vie ? Il tourna ses yeux vers les secrets de son cœur et lut une histoire mauvaise… l’histoire du passé, et il se couvrit le visage de honte, tandis que, marquant le rythme de la sourde douleur qui lui battait dans la tête, son cœur battait l’histoire du futur. Honte et déshonneur.

Arraché enfin à une léthargie qui commençait à engourdir l’amertume de ses pensées, il leva la tête et regarda autour de lui. Un brouillard soudain s’était installé dans les rues ; les arches de l’Arc en étaient étouffées. Il rentrerait chez lui. Une grande horreur d’être seul le saisit. *Mais il n’était pas seul.* Le brouillard était peuplé de fantômes. Tout autour de lui, dans la brume, ils se déplaçaient, dérivant à travers les arches en longues files, et disparaissaient, tandis que d’autres surgissaient du brouillard, passaient en trombe et étaient engloutis. Il n’était pas seul, car même à ses côtés ils se pressaient, le touchaient, fourmillaient devant lui, à côté de lui, derrière lui, le poussaient, le saisissaient et l’emportaient avec eux à travers la brume. Le long d’une avenue obscure, à travers des ruelles blanches de brouillard, ils avançaient, et s’ils parlaient, leurs voix étaient aussi sourdes que la vapeur qui les enveloppait. Enfin, devant lui, un rempart de maçonnerie et de terre, percé par une porte massive à barreaux de fer, se dressa dans le brouillard. Lentement, de plus en plus lentement, ils glissèrent, épaule contre épaule et cuisse contre cuisse. Puis tout mouvement cessa. Une brise soudaine agita le brouillard. Il vacilla et tourbillonna. Les objets devinrent plus distincts. Une pâleur rampa au-dessus de l’horizon, touchant les bords des nuages aqueux, et fit jaillir des étincelles ternes de mille baïonnettes. Des baïonnettes… il y en avait partout, fendant le brouillard ou coulant sous lui en rivières d’acier. Haut sur le mur de maçonnerie et de terre, un gros canon se profilait, et autour de lui des silhouettes se déplaçaient. En bas, un large torrent de baïonnettes déferlait à travers la porte à barreaux de fer, vers la plaine ombrageuse. Il commença à faire plus clair. Les visages devinrent plus distincts parmi les masses en marche et il en reconnut un.

« Toi, Philippe ! »

La silhouette tourna la tête.

Trent cria : « Y a-t-il de la place pour moi ? » mais l’autre ne fit qu’agiter le bras dans un adieu vague et disparut avec les autres. Bientôt, la cavalerie commença à passer, escadron sur escadron, se pressant dans les ténèbres ; puis beaucoup de canons, puis une ambulance, puis à nouveau les lignes sans fin de baïonnettes. À côté de lui, un cuirassier était assis sur son cheval fumant, et devant, parmi un groupe d’officiers montés, il vit un général, avec le col d’astrakan de son dolman relevé autour de son visage exsangue.

Des femmes pleuraient près de lui et l’une d’elles luttait pour faire entrer une miche de pain noir dans le sac d’un soldat. Le soldat essayait de l’aider, mais le sac était attaché et son fusil l’embarrassait, alors Trent le tint pendant que la femme déboutonnait le sac et y enfonçait le pain, maintenant tout mouillé de ses larmes. Le fusil n’était pas lourd. Trent le trouva merveilleusement maniable. La baïonnette était-elle tranchante ? Il l’essaya. Alors un désir soudain, une envie féroce et impérative s’empara de lui.

« Chouette ! » cria un gamin, accroché à la porte grillagée, « encore toi mon vieux ? »

Trent leva les yeux, et le tueur de rats rit à son visage. Mais quand le soldat eut repris son fusil et, le remerciant, courut de toutes ses forces pour rattraper son bataillon, il se plongea dans la foule autour de la porte.

« Vous y allez ? » cria-t-il à un marin assis dans le caniveau en train de se bander le pied.

« Oui. »

Alors une fille… une simple enfant… le prit par la main et l’entraîna dans le café qui faisait face à la porte. La pièce était bondée de soldats, certains, blancs et silencieux, assis par terre, d’autres gémissant sur les banquettes recouvertes de cuir. L’air était aigre et suffocant.

« Choisis ! » dit la fille avec un petit geste de pitié ; « eux, ils ne peuvent pas y aller ! »

Dans un tas de vêtements sur le sol, il trouva une capote et un képi.

Elle l’aida à boucler son sac à dos, sa cartouchière et sa ceinture, et lui montra comment charger le fusil chassepot, en le tenant sur ses genoux.

Quand il la remercia, elle bondit sur ses pieds.

« Vous êtes un étranger ! »

« Américain », dit-il en se dirigeant vers la porte, mais l’enfant lui barra le passage.

« Je suis Bretonne. Mon père est là-haut avec les canons de la marine. Il vous tirera dessus si vous êtes un espion. »

Ils se firent face un instant. Puis, soupirant, il se pencha et embrassa l’enfant. « Prie pour la France, petite », murmura-t-il, et elle répéta avec un sourire pâle : « Pour la France et pour vous, beau Monsieur. »

Il traversa la rue en courant et passa la porte. Une fois dehors, il se glissa dans la ligne et se fraya un chemin le long de la route. Un caporal passa, le regarda, repassa et finit par appeler un officier. « Vous appartenez au 60e », grogna le caporal en regardant le numéro sur son képi.

« Nous n’avons pas besoin de francs-tireurs », ajouta l’officier en apercevant son pantalon noir.

« Je souhaite m’engager comme volontaire à la place d’un camarade », dit Trent, et l’officier haussa les épaules et passa son chemin.

Personne ne fit vraiment attention à lui, un ou deux soldats jetant simplement un coup d’œil à son pantalon. La route était profonde de neige fondue et de boue, labourée et déchirée par les roues et les sabots. Un soldat devant lui se tordit le pied dans une ornière glacée et se traîna au bord du talus en gémissant. La plaine de chaque côté était grise de neige fondue. Çà et là, derrière des haies démantelées, se tenaient des chariots portant des drapeaux blancs à croix rouges. Parfois le conducteur était un prêtre en chapeau et soutane râpés, parfois un Mobile estropié. Une fois, ils croisèrent un chariot conduit par une Sœur de Charité. Des maisons vides et silencieuses, avec de grandes brèches dans leurs murs et chaque fenêtre aveugle, se tassaient le long de la route. Plus loin, à l’intérieur de la zone de danger, rien de l’habitation humaine ne subsistait, excepté ici et là un tas de briques gelées ou une cave noircie étouffée par la neige.

Pendant un certain temps, Trent avait été agacé par l’homme derrière lui, qui ne cessait de lui marcher sur les talons. Convaincu enfin que c’était intentionnel, il se retourna pour protester et se trouva face à face avec un camarade étudiant des Beaux-Arts. Trent resta stupéfait.

« Je te croyais à l’hôpital ! »

L’autre secoua la tête, pointant sa mâchoire bandée.

« Je vois, tu ne peux pas parler. Puis-je faire quelque chose ? »

Le blessé fouilla dans son havresac et en sortit une croûte de pain noir.

« Il ne peut pas la manger, sa mâchoire est fracassée, et il veut que vous la mâchiez pour lui », dit le soldat à côté de lui.

Trent prit la croûte et, la broyant entre ses dents morceau par morceau, la passa à l’homme affamé.

De temps en temps, des estafettes montées filaient vers l’avant, les couvrant de neige fondue. Ce fut une marche froide et silencieuse à travers des prairies détrempées drapées de brouillard. Le long du remblai de chemin de fer, de l’autre côté du fossé, une autre colonne se déplaçait parallèlement à la leur. Trent la regardait, une masse sombre, tantôt distincte, tantôt vague, tantôt effacée par un souffle de brouillard. Une fois, pendant une demi-heure, il la perdit de vue, mais quand elle apparut à nouveau, il remarqua une ligne mince se détacher du flanc et, s’arrondissant au milieu, pivoter rapidement vers l’ouest. Au même moment, un crépitement prolongé éclata dans le brouillard devant. D’autres lignes commencèrent à se détacher de la colonne, pivotant à l’est et à l’ouest, et le crépitement devint continu. Une batterie passa au galop, et il se retira avec ses camarades pour lui laisser le passage. Elle entra en action un peu à droite de son bataillon, et alors que le coup de feu de la première pièce rayée retentissait dans la brume, les canons des fortifications s’ouvrirent avec un grondement puissant. Un officier passa au galop en criant quelque chose que Trent ne saisit pas, mais il vit les rangs devant se séparer soudainement des siens et disparaître dans le crépuscule. D’autres officiers arrivèrent et se tinrent à côté de lui, scrutant le brouillard. Plus loin, le crépitement était devenu un fracas prolongé. L’attente était morne. Trent mâcha du pain pour l’homme derrière, qui essaya de l’avaler, puis après un moment secoua la tête, faisant signe à Trent de manger le reste lui-même. Un caporal lui offrit un peu d’eau-de-vie et il en but, mais quand il se retourna pour rendre la flasque, le caporal était étendu sur le sol. Alarmé, il regarda le soldat à côté de lui, qui haussa les épaules et ouvrit la bouche pour parler, mais quelque chose le frappa et il roula plusieurs fois dans le fossé en contrebas. À ce moment, le cheval de l’un des officiers fit un bond et recula dans le bataillon, ruant des sabots. Un homme fut renversé ; un autre reçut un coup de sabot dans la poitrine et fut projeté à travers les rangs. L’officier enfonça ses éperons dans le cheval et le força à retourner en avant, où il se tint tremblant. La canonnade semblait se rapprocher. Un officier d’état-major, montant lentement le long du bataillon, s’effondra soudainement dans sa selle et s’agrippa à la crinière de son cheval. L’une de ses bottes pendait, cramoisie et ruisselante, de l’étrier. Puis, de la brume devant, des hommes arrivèrent en courant. Les routes, les champs, les fossés en étaient pleins, et beaucoup tombaient. Pendant un instant, il imagina voir des cavaliers chevaucher comme des fantômes dans les vapeurs au-delà, et un homme derrière lui jura horriblement, déclarant qu’il les avait vus lui aussi, et que c’étaient des uhlans ; mais le bataillon resta inactif, et le brouillard retomba sur les prairies.

Le colonel était assis lourdement sur son cheval, sa tête en forme de balle enfouie dans le col d’astrakan de son dolman, ses jambes grasses pointées droit dans les étriers.

Les clairons s’agglutinaient autour de lui, instruments en main, et derrière lui un officier d’état-major en veste bleu pâle fumait une cigarette et bavardait avec un capitaine de hussards. De la route devant venait le son d’un galop furieux et un estafette s’arrêta près du colonel, qui lui fit signe vers l’arrière sans tourner la tête. Puis, sur la gauche, un murmure confus s’éleva qui finit en un cri. Un hussard passa comme le vent, suivi d’un autre et d’un autre, puis escadron après escadron tourbillonna devant eux dans les brumes drapées. À cet instant, le colonel se cabra sur sa selle, les clairons retentirent, et tout le bataillon dégringola le talus, franchit le fossé et commença à traverser la prairie détrempée. Presque aussitôt, Trent perdit son képi. Quelque chose l’arracha de sa tête, il pensa que c’était une branche d’arbre. Bon nombre de ses camarades roulèrent dans la neige fondue et la glace, et il imagina qu’ils avaient glissé. L’un tomba en plein sur son chemin et il s’arrêta pour l’aider à se relever, mais l’homme hurla quand il le toucha et un officier cria : « En avant ! En avant ! » alors il courut de plus belle. Ce fut un long jogging à travers la brume, et il fut souvent obligé de changer son fusil de main. Quand enfin ils furent étendus, haletants, derrière le remblai de chemin de fer, il regarda autour de lui. Il avait ressenti le besoin d’action, d’une lutte physique désespérée, de tuer et d’écraser. Il avait été saisi par le désir de se jeter parmi les masses et de déchirer à droite et à gauche. Il brûlait de tirer, d’utiliser la baïonnette fine et tranchante de son chassepot. Il ne s’attendait pas à cela. Il souhaitait s’épuiser, lutter et trancher jusqu’à être incapable de lever le bras. Ensuite, il avait eu l’intention de rentrer chez lui. Il entendit un homme dire que la moitié du bataillon était tombée dans la charge, et il en vit un autre examiner un cadavre sous le remblai. Le corps, encore chaud, était vêtu d’un étrange uniforme, mais même lorsqu’il remarqua le casque à pointe gisant à quelques centimètres de là, il ne réalisa pas ce qui était arrivé.

Le colonel était assis sur son cheval à quelques pieds sur la gauche, ses yeux étincelants sous le képi cramoisi. Trent l’entendit répondre à un officier : « Je peux tenir, mais une autre charge, et il ne me restera pas assez d’hommes pour faire sonner un clairon. »

« Les Prussiens étaient-ils là ? » demanda Trent à un soldat qui était assis en train d’essuyer le sang qui coulait de ses cheveux.

« Oui. Les hussards les ont nettoyés. Nous avons essuyé leur tir croisé. »

« Nous soutenons une batterie sur le remblai », dit un autre.

Puis le bataillon rampa par-dessus le remblai et longea les lignes de rails tordus. Trent retroussa son pantalon et le glissa dans ses chaussettes de laine : mais ils s’arrêtèrent à nouveau, et certains hommes s’assirent sur la voie ferrée démantelée. Trent chercha son camarade blessé des Beaux-Arts. Il se tenait à sa place, très pâle. La canonnade était devenue terrifiante. Pendant un instant, la brume se leva. Il eut un aperçu du premier bataillon immobile sur la voie ferrée devant lui, de régiments sur chaque flanc, et puis, alors que le brouillard se refermait, les tambours battirent et la musique des clairons commença tout à fait à gauche. Un mouvement agité parcourut les troupes, le colonel leva le bras, les tambours roulèrent, et le bataillon s’éloigna à travers le brouillard. Ils étaient proches du front maintenant, car le bataillon tirait tout en avançant. Des ambulances galopaient le long de la base du remblai vers l’arrière, et les hussards passaient et repassaient comme des fantômes. Ils étaient enfin au front, car tout autour d’eux n’était que mouvement et tumulte, tandis que du brouillard, tout près, montaient des cris, des gémissements et des décharges fracassantes. Des obus tombaient partout, explosant le long du remblai, les éclaboussant de neige fondue et gelée. Trent était effrayé. Il commença à redouter l’inconnu, qui gisait là, crépitant et flamboyant dans l’obscurité. Le choc du canon lui donnait la nausée. Il pouvait même voir le brouillard s’illuminer d’un orange terne alors que le tonnerre faisait trembler la terre. C’était proche, il en était certain, car le colonel cria « En avant ! » et le premier bataillon se précipita dedans. Il en sentit le souffle, il trembla, mais se hâta. Une décharge effroyable devant lui le terrifia. Quelque part dans le brouillard, des hommes poussaient des vivats, et le cheval du colonel, ruisselant de sang, se cabrait dans la fumée.

Une autre détonation et un autre choc, en plein visage, l’étourdirent presque, et il chancela. Tous les hommes à sa droite étaient à terre. Sa tête tournait ; le brouillard et la fumée le stupéfiaient. Il tendit la main pour se soutenir et saisit quelque chose. C’était la roue d’un affût de canon, et un homme surgit de derrière, visant sa tête d’un coup de refouloir, mais trébucha en arrière en poussant un cri, une baïonnette plantée dans le cou, et Trent comprit qu’il venait de tuer. Machinalement, il se pencha pour ramasser son fusil, mais la baïonnette était toujours dans l’homme, qui gisait là, battant la terre de ses mains rouges. Cela lui souleva le cœur et il s’appuya sur le canon. Les hommes se battaient tout autour de lui maintenant, et l’air était fétide, chargé de fumée et de sueur. Quelqu’un le saisit par derrière et un autre par devant, mais d’autres, à leur tour, les saisirent ou leur portèrent des coups violents. Le clic ! clic ! clic ! des baïonnettes l’exaspéra, et il saisit le refouloir et frappa à l’aveuglette jusqu’à ce qu’il soit mis en pièces.

Un homme passa son bras autour de son cou et le fit tomber à terre, mais il l’étrangla et se releva sur ses genoux. Il vit un camarade saisir le canon et s’effondrer dessus le crâne fracassé ; il vit le colonel tomber net de sa selle dans la boue ; puis la conscience l’abandonna.

Quand il reprit ses esprits, il était étendu sur le remblai parmi les rails tordus. De tous côtés s’entassaient des hommes qui criaient, maudissaient et fuyaient dans le brouillard, et il se leva en chancelant et les suivit. Une fois, il s’arrêta pour aider un camarade à la mâchoire bandée, qui ne pouvait parler mais s’accrocha à son bras un moment avant de tomber mort dans la boue glacée ; et plus loin, il aida un autre homme, qui gémit : « Trent, c’est moi — Philippe », jusqu’à ce qu’une décharge soudaine au milieu d’eux le délivre de sa charge.

Un vent glacial descendit des hauteurs, découpant le brouillard en lambeaux. Pendant un instant, avec un rictus mauvais, le soleil jeta un coup d’œil à travers les bois nus de Vincennes, coula comme un caillot de sang dans la fumée de la batterie, plus bas, encore plus bas, dans la plaine trempée de sang.

IV

Quand minuit sonna au clocher de Saint-Sulpice, les portes de Paris étaient encore encombrées par les débris de ce qui avait été une armée.

Ils entrèrent avec la nuit, une horde maussade, éclaboussée de boue, faible de faim et d’épuisement. Il y eut peu de désordre au début, et la foule aux portes s’écarta silencieusement tandis que les troupes traînaient les pieds dans les rues glaciales. La confusion apparut au fil des heures. De plus en plus vite, s’entassant escadron après escadron et batterie sur batterie, les chevaux cabrés et les caissons cahotants, les restes du front déferlèrent par les portes, un chaos de cavalerie et d’artillerie luttant pour le droit de passage. Juste derrière eux trébuchaient les fantassins ; ici un squelette de régiment marchant avec une tentative désespérée d’ordre, là une foule tumultueuse de Mobiles se frayant un chemin dans les rues, puis un tumulte de cavaliers, de canons, de troupes sans chefs, d’officiers sans hommes, puis à nouveau une file d’ambulances, les roues grinçant sous leurs lourdes charges.

Muette de misère, la foule regardait.

Pendant toute la journée, les ambulances étaient arrivées, et tout le long du jour, la foule en haillons avait gémi et grelotté près des barrières. À midi, la foule avait décuplé, remplissant les places autour des portes et fourmillant sur les fortifications intérieures.

À quatre heures de l’après-midi, les batteries allemandes se couronnèrent soudain de fumée, et les obus tombèrent rapidement sur Montparnasse. À quatre heures vingt, deux projectiles frappèrent une maison rue de Bac, et un instant plus tard, le premier obus tomba dans le Quartier latin.

Braith peignait dans son lit quand West entra, très effrayé.

« J’aimerais que tu descendes ; notre maison a été mise sens dessus dessous, et j’ai peur que certains pillards ne se mettent en tête de nous rendre visite ce soir. »

Braith sauta hors du lit et s’enveloppa dans un vêtement qui avait été autrefois un pardessus.

« Quelqu’un de blessé ? » demanda-t-il, luttant avec une manche pleine de doublure délabrée.

« Non. Colette est barricadée dans la cave, et le concierge s’est enfui vers les fortifications. Il y aura une bande de brutes là-bas si le bombardement continue. Tu pourrais nous aider… »

« Bien sûr », dit Braith ; mais ce ne fut qu’après avoir atteint la rue Serpente et tourné dans le passage qui menait à la cave de West que ce dernier cria : « As-tu vu Jack Trent aujourd’hui ? »

« Non », répondit Braith, l’air troublé, « il n’était pas au quartier général des ambulances. »

« Il est resté pour s’occuper de Sylvia, je suppose. »

Une bombe vint s’écraser à travers le toit d’une maison au bout de l’allée et éclata dans le sous-sol, couvrant la rue d’ardoises et de plâtre. Une seconde frappa une cheminée et plongea dans le jardin, suivie d’une avalanche de briques, et une autre explosa avec un bruit assourdissant dans la rue voisine.

Ils se dépêchèrent le long du passage jusqu’aux marches menant à la cave. Ici encore, Braith s’arrêta.

« Ne penses-tu pas que je devrais remonter pour voir si Jack et Sylvia sont bien retranchés ? Je peux revenir avant la nuit. »

« Non. Entre et trouve Colette, et j’irai. »

« Non, non, laisse-moi y aller, il n’y a aucun danger. »

« Je le sais », répondit West calmement ; et, traînant Braith dans l’allée, il montra les marches de la cave. La porte en fer était verrouillée.

« Colette ! Colette ! » appela-t-il. La porte pivota vers l’intérieur, et la jeune fille monta les escaliers pour les rencontrer. À cet instant, Braith, jetant un coup d’œil derrière lui, poussa un cri de surprise, et poussant les deux autres devant lui dans la cave, sauta après eux et claqua la porte en fer. Quelques secondes plus tard, un choc violent venant de l’extérieur fit trembler les gonds.

« Ils sont là », murmura West, très pâle.

« Cette porte », observa Colette calmement, « tiendra toujours. »

Braith examina la basse structure en fer, tremblant maintenant sous les coups qui lui étaient assénés de l’extérieur. West regarda anxieusement Colette, qui ne montrait aucune agitation, et cela le réconforta.

« Je ne crois pas qu’ils passeront beaucoup de temps ici », dit Braith ; « ils ne fouillent les caves que pour l’alcool, j’imagine. »

« À moins qu’ils n’apprennent que des objets de valeur y sont enterrés. »

« Mais sûrement rien n’est enterré ici ? » s’exclama Braith, inquiet.

« Malheureusement, si », grogna West. « Ce propriétaire avare que j’ai… »

Un fracas venant de l’extérieur, suivi d’un hurlement, le coupa net ; puis coup sur coup ébranlèrent les portes, jusqu’à ce qu’il y ait un craquement sec, un cliquetis de métal, et un morceau triangulaire de fer tomba vers l’intérieur, laissant un trou à travers lequel luttait un rayon de lumière.

Aussitôt, West s’agenouilla, et passant son revolver par l’ouverture, tira toutes ses cartouches. Pendant un moment, l’allée résonna du vacarme du revolver, puis un silence absolu suivit.

Bientôt, un seul coup interrogateur tomba sur la porte, et un instant plus tard un autre et encore un autre, puis une fissure soudaine zigzagua à travers la plaque de fer.

« Ici », dit West, saisissant Colette par le poignet, « suis-moi, Braith ! » et il courut rapidement vers un point de lumière circulaire au fond de la cave. Le point de lumière venait d’un regard grillagé au-dessus. West fit signe à Braith de monter sur ses épaules.

« Pousse-le. Tu dois ! »

Avec peu d’effort, Braith souleva le couvercle grillagé, se glissa dehors sur le ventre et souleva facilement Colette des épaules de West.

« Vite, vieux frère ! » cria ce dernier.

Braith enroula ses jambes autour d’une chaîne de clôture et se pencha à nouveau. La cave était inondée d’une lumière jaune, et l’air puait la puanteur des torches au pétrole. La porte en fer tenait toujours, mais une plaque entière de métal avait disparu, et maintenant, alors qu’ils regardaient, une silhouette vint en rampant, tenant une torche.

« Vite ! » chuchota Braith. « Saute ! » et West resta suspendu jusqu’à ce que Colette le saisisse par le col, et il fut hissé dehors. Alors, ses nerfs lâchèrent et elle pleura hystériquement, mais West passa son bras autour d’elle et la guida à travers les jardins jusqu’à la rue voisine, où Braith, après avoir remis le couvercle du regard et empilé quelques dalles de pierre du mur par-dessus, les rejoignit. Il faisait presque nuit. Ils se dépêchèrent à travers la rue, éclairée maintenant seulement par les bâtiments en feu ou la lueur rapide des obus. Ils évitaient soigneusement les incendies, mais au loin, ils virent les formes furtives des pillards parmi les débris. Parfois, ils croisaient une furie féminine rendue folle par l’alcool, hurlant des anathèmes sur le monde, ou quelque lourdaud voûté dont le visage et les mains noircis trahissaient sa part dans l’œuvre de destruction. Enfin, ils atteignirent la Seine et passèrent le pont, et alors Braith dit : « Je dois retourner. Je ne suis pas sûr pour Jack et Sylvia. » Tandis qu’il parlait, il fit place à une foule qui traversait le pont en piétinant, et longea le mur de la rivière près des casernes d’Orsay. Au milieu, West perçut la marche mesurée d’un peloton. Une lanterne passa, une file de baïonnettes, puis une autre lanterne qui luisait sur un visage mortel derrière, et Colette hoqueta : « Hartman ! » et il était parti. Ils scrutèrent avec effroi par-dessus le remblai, retenant leur souffle. Il y eut un traînage de pieds sur le quai, et la porte de la caserne claqua. Une lanterne brilla un instant à la poterne, la foule se pressa contre la grille, puis vint le fracas de la décharge depuis la place d’armes en pierre.

Un par un, les torches au pétrole s’allumèrent le long du remblai, et maintenant la place entière était en mouvement. Des Champs-Élysées et à travers la place de la Concorde s’éparpillaient les fragments de la bataille, une compagnie ici, une foule là. Ils affluaient de chaque rue, suivis par des femmes et des enfants, et un grand murmure, porté par le vent glacial, balaya l’Arc de Triomphe et descendit l’avenue sombre — « Perdus ! perdus ! »

Un reste déguenillé de bataillon pressait le pas, le spectre de l’anéantissement. West gémit. Puis une silhouette bondit des rangs ombrageux et appela le nom de West, et quand il vit que c’était Trent, il cria. Trent le saisit, blanc de terreur.

« Sylvia ? »

West resta interdit, mais Colette gémit : « Oh ! Sylvia ! Sylvia ! — et ils bombardent le Quartier ! »

« Trent ! » cria Braith ; mais il était parti, et ils ne purent le rattraper.

Le bombardement cessa alors que Trent traversait le boulevard Saint-Germain, mais l’entrée de la rue de Seine était bloquée par un tas de briques fumantes. Partout, les obus avaient déchiré de grands trous dans le pavé. Le café n’était qu’un amas d’échardes et de verre, la librairie chancelait, arrachée du toit au sous-sol, et la petite boulangerie, fermée depuis longtemps, se bombait vers l’extérieur au-dessus d’une masse d’ardoise et d’étain.

Il grimpa sur les briques fumantes et se hâta vers la rue de Tournon. Au coin, un feu brûlait, éclairant sa propre rue, et sur le mur de la rive, sous un réverbère fracassé, un enfant écrivait avec un morceau de cendre.

« ICI TOMBA LE PREMIER OBUS. »

Les lettres le regardaient en face. Le tueur de rats finit et recula pour admirer son travail, mais apercevant la baïonnette de Trent, hurla et s’enfuit, et tandis que Trent chancelait à travers la rue dévastée, depuis des trous et des recoins dans les ruines, des femmes féroces fuirent leur travail de pillage en le maudissant.

Au début, il ne put trouver sa maison, car les larmes l’aveuglaient, mais il tâtonna le long du mur et atteignit la porte. Une lanterne brûlait dans la loge du concierge et le vieil homme gisait mort à côté. Faible de peur, il s’appuya un moment sur son fusil, puis, saisissant la lanterne, bondit dans les escaliers. Il essaya d’appeler, mais sa langue bougeait à peine. Au deuxième étage, il vit du plâtre sur l’escalier, et au troisième, le sol était déchiré et le concierge gisait dans une mare de sang sur le palier. L’étage suivant était le sien, le leur. La porte pendait à ses gonds, les murs bâillaient. Il se glissa à l’intérieur et s’affaissa près du lit, et là, deux bras furent jetés autour de son cou, et un visage taché de larmes chercha le sien.

« Sylvia ! »

« Ô Jack ! Jack ! Jack ! »

De l’oreiller renversé à côté d’eux, un enfant pleura.

« Ils l’ont amené ; il est à moi », sanglota-t-elle.

« À nous », murmura-t-il, en entourant les deux de ses bras.

Puis, depuis l’escalier en dessous, vint la voix anxieuse de Braith.

« Trent ! Tout va bien ? »

LA RUE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS

« Et tous les jours passés dans la tristesse Nous sont comptés comme des jours heureux ! »

I

La rue n’est pas à la mode, elle n’est pas non plus miteuse. C’est une paria parmi les rues — une rue sans Quartier. On s’accorde généralement à dire qu’elle se trouve en dehors de l’enceinte de l’aristocratique avenue de l’Observatoire. Les étudiants du quartier Montparnasse la considèrent comme chic et n’en veulent pas. Le Quartier latin, depuis le Luxembourg, sa frontière nord, ricane devant sa respectabilité et regarde avec défaveur les étudiants correctement vêtus qui la fréquentent. Peu d’étrangers s’y aventurent. Parfois, cependant, les étudiants du Quartier latin l’utilisent comme voie de passage entre la rue de Rennes et Bullier, mais hormis cela et les visites hebdomadaires de l’après-midi des parents et tuteurs au couvent près de la rue Vavin, la rue Notre-Dame-des-Champs est aussi calme qu’un boulevard de Passy. Peut-être la partie la plus respectable se situe-t-elle entre la rue de la Grande-Chaumière et la rue Vavin ; c’est du moins la conclusion à laquelle parvint le révérend Joel Byram, alors qu’il s’y promenait avec Hastings sous sa garde. Pour Hastings, la rue semblait plaisante dans la lumière du mois de juin, et il avait commencé à espérer qu’elle serait choisie, lorsque le révérend Byram fit un écart violent devant la croix du couvent en face.

« Jésuites », grommela-t-il.

« Eh bien », dit Hastings avec lassitude, « j’imagine que nous ne trouverons rien de mieux. Vous dites vous-même que le vice triomphe à Paris, et il me semble que dans chaque rue nous trouvons des jésuites ou quelque chose de pire. »

Après un moment, il répéta : « Ou quelque chose de pire, ce que bien sûr je ne remarquerais pas sans votre gentillesse à m’en avertir. »

Le Dr Byram suça ses lèvres et regarda autour de lui. Il était impressionné par la respectabilité évidente des environs. Puis, fronçant les sourcils devant le couvent, il prit le bras de Hastings et traversa la rue jusqu’à une grille en fer qui portait le numéro 201 bis peint en blanc sur un fond bleu. En dessous, une notice était imprimée en anglais :

1. Pour le concierge veuillez presser une fois. 2. Pour le domestique veuillez presser deux fois. 3. Pour le salon veuillez presser trois fois.

Hastings toucha le bouton électrique trois fois, et ils furent introduits à travers le jardin et dans le salon par une bonne pimpante. La porte de la salle à manger, juste après, était ouverte, et depuis la table, bien en vue, une femme corpulente se leva précipitamment et vint vers eux. Hastings eut un aperçu d’un jeune homme à grosse tête et de quelques vieux messieurs renifleurs au petit-déjeuner, avant que la porte ne se referme et que la femme corpulente ne se dandine dans la pièce, apportant avec elle un arôme de café et un caniche noir.

« C’est un plaisir de vous recevoir ! » s’écria-t-elle. « Monsieur est Anglais ? Non ? Américain ? Bien sûr. Ma pension, c’est pour les Américains surtout. Ici tous parlent anglais, c’est-à-dire, le personnel ; les serviteurs parlent, plus ou moins, un peu. Je suis heureuse de vous avoir comme pensionnaires… »

« Madame », commença le Dr Byram, mais il fut coupé à nouveau.

« Ah, oui, je sais, ah ! mon Dieu ! vous ne parlez pas français mais vous venez pour apprendre ! Mon mari parle français avec les pensionnaires. Nous avons en ce moment une famille américaine qui apprend le français de mon mari… »

Ici, le caniche grogna contre le Dr Byram et fut promptement giflé par sa maîtresse.

« Veux-tu ! » cria-t-elle, avec une claque, « veux-tu ! Oh ! le vilain, oh ! le vilain ! »

« Mais, madame », dit Hastings en souriant, « il n’a pas l’air très féroce. »

Le caniche s’enfuit, et sa maîtresse s’écria : « Ah, l’accent charmant ! Il parle déjà français comme un jeune homme parisien ! »

Puis le Dr Byram parvint à placer un mot ou deux et glana plus ou moins d’informations concernant les prix.

« C’est une pension sérieuse ; ma clientèle est de la meilleure, en effet une pension de famille où l’on est à la maison. »

Ensuite, ils montèrent à l’étage pour examiner les futurs quartiers de Hastings, tester les ressorts du lit et s’arranger pour l’allocation hebdomadaire de serviettes. Le Dr Byram parut satisfait.

Madame Marotte les accompagna jusqu’à la porte et sonna pour la bonne, mais alors que Hastings sortait sur l’allée de gravier, son guide et mentor s’arrêta un moment et fixa Madame de ses yeux larmoyants.

« Vous comprenez », dit-il, « qu’il est un jeune homme à l’éducation très soignée, et que son caractère et sa moralité sont sans tache. Il est jeune et n’a jamais été à l’étranger, n’a même jamais vu une grande ville, et ses parents m’ont demandé, en tant que vieil ami de la famille vivant à Paris, de veiller à ce qu’il soit placé sous de bonnes influences. Il doit étudier l’art, mais ses parents ne souhaiteraient en aucun cas qu’il vive dans le Quartier latin s’ils connaissaient l’immoralité qui y règne. »

Un son semblable au déclic d’un loquet l’interrompit et il leva les yeux, mais pas à temps pour voir la bonne gifler le jeune homme à grosse tête derrière la porte du salon.

Madame toussa, jeta un regard mortel derrière elle puis rayonna sur le Dr Byram.

« Il est bien qu’il vienne ici. La pension plus sérieuse, il n’en existe pas, elle n’est pas n’importe laquelle ! » annonça-t-elle avec conviction.

Alors, comme il n’y avait rien de plus à ajouter, le Dr Byram rejoignit Hastings à la grille.

« J’espère », dit-il en lorgnant le couvent, « que vous ne ferez aucune connaissance parmi les jésuites ! »

Hastings regarda le couvent jusqu’à ce qu’une jolie fille passe devant la façade grise, et alors il la regarda elle. Un jeune homme avec une boîte à peinture et une toile arriva en se balançant, s’arrêta devant la jolie fille, dit quelque chose au cours d’une poignée de main brève mais vigoureuse, ce qui les fit rire tous les deux, et il reprit son chemin en rappelant : « À demain Valentine ! » tandis que dans le même souffle elle criait : « À demain ! »

« Valentine », pensa Hastings, « quel nom pittoresque » ; et il commença à suivre le révérend Joel Byram, qui se traînait vers la station de tramway la plus proche.

II

« Et vous êtes content de Paris, Monsieur Astang ? » demanda Madame Marotte le lendemain matin alors que Hastings entrait dans la salle de petit-déjeuner de la pension, rose après son plongeon dans le bain limité à l’étage.

« Je suis sûr que cela me plaira », répondit-il, s’étonnant de sa propre dépression.

La bonne lui apporta du café et des petits pains. Il rendit le regard vide du jeune homme à grosse tête et salua timidement les vieux messieurs renifleurs. Il n’essaya pas de finir son café et resta à émietter un petit pain, inconscient des regards compatissants de Madame Marotte, qui avait assez de tact pour ne pas l’importuner.

Une jeune femme de chambre entra bientôt, portant un plateau sur lequel étaient disposés deux bols de chocolat, et les vieux messieurs renifleurs lorgnèrent ses chevilles. La bonne déposa le chocolat sur une table près de la fenêtre et sourit à Hastings. Puis une jeune femme mince, suivie de son exact portrait à l’exception de l’âge, entra dans la salle et s’installa à la table voisine. Elles étaient manifestement américaines, mais Hastings, s’il attendait le moindre signe de reconnaissance, fut déçu. Être ignoré par ses compatriotes intensifia son abattement. Il tripota son couteau et fixa son assiette.

La jeune femme mince était suffisamment bavarde. Elle était parfaitement consciente de la présence de Hastings, prête à se montrer flattée s’il la regardait, mais d’un autre côté, elle ressentait sa supériorité, car elle était à Paris depuis trois semaines et lui, il était facile de le voir, n’avait pas encore déballé sa malle de voyage.

Sa conversation était empreinte de suffisance. Elle discuta avec sa mère des mérites comparés du Louvre et du Bon Marché, mais la part de sa mère dans la discussion se limita pour l’essentiel à l’observation : « Mais, Susie ! »

Les vieux messieurs renifleurs avaient quitté la salle en bloc, extérieurement polis mais intérieurement furieux. Ils ne pouvaient supporter les Américaines qui emplissaient la pièce de leur caquetage.

Le jeune homme à grosse tête les suivit du regard avec un sourire entendu, en murmurant : « De vieux oiseaux joyeux ! »

« Ils ont l’air d’être de méchants vieux hommes, Monsieur Bladen », dit la jeune fille.

À cela, Monsieur Bladen sourit et répondit : « Ils ont eu leur heure », sur un ton qui laissait entendre qu’il vivait la sienne.

« Et c’est pourquoi ils ont tous les yeux pochés », s’écria la jeune fille. « Je trouve que c’est une honte pour de jeunes messieurs… »

« Mais, Susie ! » dit la mère, et la conversation retomba.

Au bout d’un moment, Monsieur Bladen jeta le Petit Journal, qu’il étudiait quotidiennement aux frais de la maison, et se tournant vers Hastings, entreprit de se rendre aimable. Il commença par dire : « Je vois que vous êtes américain. »

À cette ouverture brillante et originale, Hastings, en proie à un mal du pays mortel, répondit avec gratitude, et la conversation fut judicieusement nourrie par des observations de Mademoiselle Susie Byng distinctement adressées à Monsieur Bladen. Au fil des choses, Mademoiselle Susie oubliant de s’adresser exclusivement à Monsieur Bladen, et Hastings répondant à sa question générale, l’entente cordiale fut établie, et Susie et sa mère étendirent un protectorat sur ce qui était manifestement un territoire neutre.

« Monsieur Hastings, vous ne devez pas déserter la pension chaque soir comme le fait Monsieur Bladen. Paris est un endroit affreux pour les jeunes messieurs, et Monsieur Bladen est un horrible cynique. »

Monsieur Bladen eut l’air flatté.

Hastings répondit : « Je serai au studio toute la journée, et j’imagine que je serai bien content de revenir le soir. »

Monsieur Bladen, qui, pour un salaire de quinze dollars par semaine, agissait en tant qu’agent pour la Pewly Manufacturing Company de Troy, dans l’État de New York, eut un sourire sceptique et se retira pour honorer un rendez-vous avec un client sur le boulevard Magenta.

Hastings se rendit au jardin avec Madame Byng et Susie, et, à leur invitation, s’assit à l’ombre devant la grille de fer.

Les marronniers portaient encore leurs épis parfumés de rose et de blanc, et les abeilles bourdonnaient parmi les roses palissées sur la maison aux murs blancs.

Une légère fraîcheur flottait dans l’air. Les voitures d’arrosage allaient et venaient dans la rue, et un ruisseau limpide bouillonnait dans les caniveaux impeccables de la rue de la Grande Chaumière. Les moineaux étaient joyeux le long des bordures, prenant bain sur bain dans l’eau et ébouriffant leurs plumes avec délice. Dans un jardin clos de l’autre côté de la rue, une paire de merles sifflait parmi les amandiers.

Hastings ravala la boule qui lui serrait la gorge, car le chant des oiseaux et le clapotis de l’eau dans un caniveau parisien lui rappelaient les prairies ensoleillées de Millbrook.

« C’est un merle », observa Mademoiselle Byng ; « regardez-le là sur le buisson aux fleurs roses. Il est tout noir, sauf son bec, qui ressemble à s’y méprendre à un bec qui aurait été trempé dans une omelette, comme dit un Français… »

« Mais, Susie ! » dit Madame Byng.

« Ce jardin appartient à un atelier habité par deux Américains », poursuivit la jeune fille sereinement, « et je les vois souvent passer. Ils semblent avoir besoin d’un grand nombre de modèles, pour la plupart jeunes et féminins… »

« Mais, Susie ! »

« Peut-être préfèrent-ils peindre ce genre-là, mais je ne vois pas pourquoi ils devraient en inviter cinq, avec trois autres jeunes messieurs, pour s’entasser dans deux fiacres et s’en aller en chantant. Cette rue », continua-t-elle, « est ennuyeuse. Il n’y a rien à voir à part le jardin et un aperçu du boulevard Montparnasse à travers la rue de la Grande Chaumière. Personne ne passe jamais, sauf un agent. Il y a un couvent au coin. »

« Je pensais que c’était un collège jésuite », commença Hastings, mais il fut immédiatement submergé par une description baedekerienne de l’endroit, se terminant par : « D’un côté se dressent les hôtels palatiaux de Jean-Paul Laurens et Guillaume Bouguereau, et en face, dans le petit passage Stanislas, Carolus-Duran peint les chefs-d’œuvre qui charment le monde. »

Le merle éclata en une cascade de notes dorées, et depuis un coin vert inconnu de la ville, un oiseau sauvage inconnu répondit avec une frénésie de trilles liquides, jusqu’à ce que les moineaux interrompent leurs ablutions pour lever les yeux avec des gazouillis agités.

Puis un papillon vint se poser sur une grappe d’héliotrope et agita ses ailes bordées de cramoisi sous le soleil brûlant. Hastings le reconnut comme un ami, et devant ses yeux apparut une vision de grandes molènes et d’asclépiades odorantes animées d’ailes peintes, une vision d’une maison blanche et d’une véranda couverte de chèvrefeuille — un aperçu d’un homme lisant et d’une femme penchée sur le massif de pensées — et son cœur était comblé. Il fut tiré de ses pensées un instant plus tard par Mademoiselle Byng.

« Je crois que vous avez le mal du pays ! » Hastings rougit. Mademoiselle Byng le regarda avec un soupir compatissant et poursuivit : « Chaque fois que j’avais le mal du pays au début, j’avais l’habitude d’aller avec maman me promener au jardin du Luxembourg. Je ne sais pas pourquoi, mais ces jardins d’autrefois semblaient me rapprocher de chez moi plus que n’importe quoi dans cette ville artificielle. »

« Mais ils sont pleins de statues de marbre », dit doucement Madame Byng ; « je ne vois pas la ressemblance, personnellement. »

« Où est le Luxembourg ? » s’enquit Hastings après un silence.

« Venez avec moi jusqu’à la grille », dit Mademoiselle Byng. Il se leva et la suivit, et elle lui montra la rue Vavin au bout de la rue.

« Vous passez devant le couvent sur la droite », sourit-elle ; et Hastings y alla.

III

Le Luxembourg était une explosion de fleurs. Il marcha lentement à travers les longues avenues d’arbres, devant des marbres couverts de mousse et des colonnes anciennes, et, après avoir traversé le bosquet par le lion de bronze, il parvint sur la terrasse couronnée d’arbres au-dessus de la fontaine. En contrebas, le bassin brillait sous la lumière du soleil. Des amandiers en fleurs entouraient la terrasse et, en une spirale plus grande, des bosquets de marronniers serpentaient çà et là, descendant parmi les fourrés humides près de l’aile ouest du palais. À une extrémité de l’avenue d’arbres s’élevait l’Observatoire, ses dômes blancs entassés comme une mosquée orientale ; à l’autre extrémité se dressait le lourd palais, dont chaque vitre flamboyait sous le soleil féroce de juin.

Autour de la fontaine, des enfants et des nourrices à bonnet blanc armées de cannes de bambou poussaient des bateaux jouets, dont les voiles pendaient mollement sous le soleil. Un agent au teint sombre, portant des épaulettes rouges et une épée réglementaire, les observa un moment puis s’en alla réprimander un jeune homme qui avait détaché son chien. Le chien était agréablement occupé à se frotter le dos dans l’herbe et la terre tandis que ses pattes se tortillaient en l’air.

L’agent pointa le chien du doigt. Il était muet d’indignation.

« Eh bien, capitaine », sourit le jeune homme.

« Eh bien, Monsieur l’Étudiant », grogna l’agent.

« Pourquoi venez-vous vous plaindre à moi ? »

« Si vous ne l’attachez pas, je l’emmène », cria l’agent.

« Qu’est-ce que ça peut me faire, mon capitaine ? »

« Quo—i ! Ce bouledogue n’est-il pas à vous ? »

« S’il l’était, ne pensez-vous pas que je l’attacherais ? »

Le policier fixa le jeune homme un moment en silence, puis, décidant que puisqu’il était étudiant, il était forcément malfaisant, il tenta de saisir le chien, qui esquiva prestement. Ils coururent autour des parterres de fleurs, et quand l’agent s’approchait un peu trop, le bouledogue coupait à travers un massif de fleurs, ce qui n’était peut-être pas très loyal.

Le jeune homme était amusé, et le chien semblait lui aussi apprécier l’exercice.

L’agent le remarqua et décida de frapper à la source du mal. Il se précipita vers l’étudiant et dit : « En tant que propriétaire de cette nuisance publique, je vous arrête ! »

« Mais », objecta l’autre, « je conteste être le maître du chien. »

C’était une colle. Il était inutile de tenter d’attraper le chien avant que trois jardiniers ne prêtent main-forte, mais alors le chien se contenta de détaler et disparut dans la rue de Médicis.

L’agent s’éloigna d’un pas traînant pour trouver consolation auprès des nourrices à bonnet blanc, et l’étudiant, regardant sa montre, se leva en bâillant. Puis, apercevant Hastings, il sourit et s’inclina. Hastings se dirigea vers le marbre en riant.

« Tiens, Clifford », dit-il, « je ne t’avais pas reconnu. »

« C’est ma moustache », soupira l’autre. « Je l’ai sacrifiée pour satisfaire un caprice de… de… d’une amie. Que penses-tu de mon chien ? »

« Alors il est à toi ? » s’écria Hastings.

« Bien sûr. C’est un changement agréable pour lui, ce jeu de chat et de souris avec les agents, mais il est repéré maintenant et je vais devoir arrêter. Il est rentré à la maison. Il le fait toujours quand les jardiniers s’en mêlent. C’est dommage ; il adore se rouler sur les pelouses. » Puis ils discutèrent un moment des perspectives de Hastings, et Clifford proposa poliment de se porter garant pour lui au studio.

« Tu vois, le vieux matou, je veux dire le Docteur Byram, m’a parlé de toi avant que je ne te rencontre », expliqua Clifford, « et Elliott et moi serons heureux de faire tout ce que nous pourrons. » Puis, regardant à nouveau sa montre, il marmonna : « J’ai juste dix minutes pour attraper le train de Versailles ; au revoir », et commença à partir, mais apercevant une jeune fille qui s’avançait près de la fontaine, il ôta son chapeau avec un sourire confus.

« Pourquoi n’es-tu pas à Versailles ? » dit-elle, en accusant réception de la présence de Hastings de manière presque imperceptible.

« Je… je m’en vais », murmura Clifford.

Pendant un moment, ils se firent face, puis Clifford, très rouge, bégaya : « Avec ta permission, j’ai l’honneur de te présenter mon ami, Monsieur Hastings. »

Hastings s’inclina profondément. Elle sourit très doucement, mais il y avait quelque chose de malicieux dans l’inclinaison tranquille de sa petite tête de Parisienne.

« J’aurais souhaité », dit-elle, « que Monsieur Clifford puisse me consacrer plus de temps lorsqu’il amène avec lui un Américain aussi charmant. »

« Dois… dois-je partir, Valentine ? » commença Clifford.

« Certainement », répondit-elle.

Clifford prit congé avec très mauvaise grâce, grimaçant lorsqu’elle ajouta : « Et donne mon plus cher amour à Cécile ! » Alors qu’il disparaissait dans la rue d’Assas, la jeune fille se tourna comme pour partir, mais se souvenant soudain de Hastings, le regarda et secoua la tête.

« Monsieur Clifford est si parfaitement écervelé », sourit-elle, « c’est parfois embarrassant. Vous avez entendu parler, bien sûr, de son succès au Salon ? »

Il eut l’air perplexe et elle le remarqua.

« Vous êtes allé au Salon, bien sûr ? »

« Eh bien, non », répondit-il, « je ne suis arrivé à Paris qu’il y a trois jours. »

Elle sembla ne pas prêter beaucoup d’attention à son explication, mais poursuivit : « Personne n’imaginait qu’il ait l’énergie de faire quelque chose de bien, mais le jour du vernissage, le Salon fut stupéfait par l’entrée de Monsieur Clifford, qui flânait avec un air aussi aimable que possible, une orchidée à la boutonnière et un magnifique tableau accroché sur la ligne. »

Elle sourit à elle-même en se remémorant la scène et regarda la fontaine.

« Monsieur Bouguereau m’a dit que Monsieur Julian était si étonné qu’il a seulement serré la main de Monsieur Clifford d’un air hagard, et a carrément oublié de lui taper dans le dos ! Imaginez », continua-t-elle avec beaucoup de gaieté, « imaginez le papa Julian oubliant de taper quelqu’un dans le dos. »

Hastings, s’étonnant de sa connaissance du grand Bouguereau, la regarda avec respect. « Puis-je vous demander », dit-il timidement, « si vous êtes une élève de Bouguereau ? »

« Moi ? » dit-elle avec une certaine surprise. Puis elle le regarda avec curiosité. Se permettait-il la liberté de plaisanter dès leur première rencontre ?

Son visage aimable et sérieux questionnait le sien.

« Tiens », pensa-t-elle, « quel drôle d’homme ! »

« Vous étudiez l’art, sûrement ? » dit-il.

Elle se pencha en arrière sur le manche recourbé de son ombrelle et le regarda. « Pourquoi le pensez-vous ? »

« Parce que vous en parlez comme si vous le faisiez. »

« Vous vous moquez de moi », dit-elle, « et ce n’est pas de très bon goût. »

Elle s’arrêta, confuse, tandis qu’il rougissait jusqu’à la racine des cheveux.

« Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ? » dit-elle finalement.

« Trois jours », répondit-il gravement.

« Mais… mais… vous n’êtes sûrement pas un nouveau ! Vous parlez trop bien le français ! »

Puis après une pause : « Êtes-vous vraiment un nouveau ? »

« Je le suis », dit-il.

Elle s’assit sur le banc de marbre récemment occupé par Clifford, et inclinant son ombrelle sur sa petite tête, le regarda.

« Je ne le crois pas. »

Il ressentit le compliment, et hésita un instant à se déclarer comme l’un de ces méprisés. Puis, rassemblant son courage, il lui raconta à quel point il était nouveau et naïf, le tout avec une franchise qui fit s’ouvrir très grand ses yeux bleus et s’entrouvrir ses lèvres dans le plus doux des sourires.

« Vous n’avez jamais vu d’atelier ? »

« Jamais. »

« Ni de modèle ? »

« Non. »

« Comme c’est drôle », dit-elle solennellement. Puis ils rirent tous les deux.

« Et vous », dit-il, « vous avez vu des ateliers ? »

« Des centaines. »

« Et des modèles ? »

« Des millions. »

« Et vous connaissez Bouguereau ? »

« Oui, et Henner, et Constant, et Laurens, et Puvis de Chavannes, et Dagnan, et Courtois, et… et tous les autres ! »

« Et pourtant vous dites que vous n’êtes pas une artiste. »

« Pardon », dit-elle gravement, « ai-je dit que je ne l’étais pas ? »

« Ne voulez-vous pas me le dire ? » hésita-t-il.

Au début, elle le regarda en secouant la tête et en souriant, puis soudain ses yeux tombèrent et elle commença à tracer des figures avec son ombrelle dans le gravier à ses pieds. Hastings avait pris place sur le banc, et maintenant, les coudes sur les genoux, il restait assis à regarder la brume dériver au-dessus du jet de la fontaine. Un petit garçon, habillé en marin, se tenait là en donnant des coups de pied dans son yacht et en criant : « Je ne veux pas rentrer à la maison ! Je ne veux pas rentrer à la maison ! » Sa nourrice leva les mains au ciel.

« Exactement comme un petit garçon américain », pensa Hastings, et une pointe de mal du pays le transperça.

Bientôt, la nourrice captura le bateau, et le petit garçon resta sur ses positions.

« Monsieur René, quand vous déciderez de venir ici, vous pourrez avoir votre bateau. »

Le garçon recula en faisant la moue.

« Donnez-moi mon bateau, je vous dis », cria-t-il, « et ne m’appelez pas René, car mon nom est Randall et vous le savez ! »

« Holà ! » dit Hastings. « Randall ? C’est anglais. »

« Je suis américain », annonça le garçon dans un anglais parfaitement correct, se tournant pour regarder Hastings, « et elle est tellement idiote qu’elle m’appelle René parce que maman m’appelle Ranny… »

Ici, il esquiva la nourrice exaspérée et prit position derrière Hastings, qui rit, et en l’attrapant par la taille, le souleva sur ses genoux.

« Un de mes compatriotes », dit-il à la jeune fille à côté de lui. Il souriait en parlant, mais il y avait une sensation étrange dans sa gorge.

« Ne voyez-vous pas les étoiles et les bandes sur mon yacht ? » demanda Randall. Effectivement, les couleurs américaines pendaient mollement sous le bras de la nourrice.

« Oh », s’écria la jeune fille, « il est charmant », et elle se pencha impulsivement pour l’embrasser, mais le petit Randall se tortilla pour sortir des bras de Hastings, et sa nourrice fondit sur lui avec un regard furieux vers la jeune fille.

Elle rougit puis se mordit les lèvres tandis que la nourrice, les yeux toujours fixés sur elle, traînait l’enfant au loin et essuyait ostensiblement ses lèvres avec son mouchoir.

Puis elle jeta un regard à Hastings et se mordit à nouveau la lèvre.

« Quelle femme de mauvaise humeur ! » dit-il. « En Amérique, la plupart des nourrices sont flattées quand les gens embrassent leurs enfants. »

Pendant un instant, elle inclina son ombrelle pour cacher son visage, puis la referma d’un coup sec et le regarda avec défi.

« Trouvez-vous étrange qu’elle s’y soit opposée ? »

« Pourquoi pas ? » dit-il avec surprise.

À nouveau, elle le regarda avec des yeux vifs et scrutateurs.

Ses yeux étaient clairs et brillants, et il lui rendit son sourire, répétant : « Pourquoi pas ? »

« Vous êtes drôle », murmura-t-elle en inclinant la tête.

« Pourquoi ? »

Mais elle ne répondit pas, et resta silencieuse, traçant des courbes et des cercles dans la poussière avec son ombrelle. Au bout d’un moment, il dit : « Je suis heureux de voir que les jeunes gens ont tant de liberté ici. J’avais cru comprendre que les Français n’étaient pas du tout comme nous. Vous savez, en Amérique — ou du moins là où j’habite, à Millbrook — les jeunes filles ont toute liberté, sortent seules et reçoivent leurs amis seules, et j’avais peur de manquer cela ici. Mais je vois comment c’est maintenant, et je suis heureux d’avoir été dans l’erreur. »

Elle leva les yeux vers les siens et les y maintint.

Il poursuivit agréablement : « Depuis que je suis assis ici, j’ai vu beaucoup de jolies filles marcher seules sur la terrasse là-bas — et puis vous êtes seule aussi. Dites-moi, car je ne connais pas les coutumes françaises, avez-vous la liberté d’aller au théâtre sans chaperon ? »

Pendant un long moment, elle étudia son visage, puis avec un sourire tremblant, dit : « Pourquoi me le demandez-vous ? »

« Parce que vous devez le savoir, bien sûr », dit-il gaiement.

« Oui », répondit-elle avec indifférence, « je le sais. »

Il attendit une réponse, mais n’en obtenant aucune, décida que peut-être elle l’avait mal compris.

« J’espère que vous ne pensez pas que je prétends abuser de notre courte connaissance », commença-t-il, « en fait, c’est très étrange, mais je ne connais pas votre nom. Quand Monsieur Clifford m’a présenté, il n’a mentionné que le mien. Est-ce la coutume en France ? »

« C’est la coutume dans le Quartier latin », dit-elle avec une lueur étrange dans les yeux. Puis soudain, elle se mit à parler presque fiévreusement.

« Vous devez savoir, Monsieur Hastings, que nous sommes tous un peu sans-gêne ici dans le Quartier latin. Nous sommes très bohèmes, et l’étiquette et le cérémonial sont hors de propos. C’est pour cela que Monsieur Clifford vous a présenté à moi avec peu de cérémonie, et nous a laissés ensemble avec encore moins, seulement pour cela, et je suis son amie, et j’ai beaucoup d’amis dans le Quartier latin, et nous nous connaissons tous très bien — et je n’étudie pas l’art, mais… mais… »

« Mais quoi ? » dit-il, déconcerté.

« Je ne vous le dirai pas — c’est un secret », dit-elle avec un sourire incertain. Sur ses deux joues, une tache rose brûlait, et ses yeux étaient très brillants.

Puis, en un instant, son visage s’assombrit. « Connaissez-vous Monsieur Clifford très intimement ? »

« Pas très. »

Au bout d’un moment, elle se tourna vers lui, grave et un peu pâle.

« Mon nom est Valentine — Valentine Tissot. Pourrais-je… pourrais-je vous demander un service, après une si courte connaissance ? »

« Oh », s’écria-t-il, « j’en serais honoré. »

« C’est seulement ceci », dit-elle doucement, « ce n’est pas grand-chose. Promettez-moi de ne pas parler de moi à Monsieur Clifford. Promettez-moi de ne parler de moi à personne. »

« Je vous le promets », dit-il, très intrigué.

Elle rit nerveusement. « Je souhaite rester un mystère. C’est un caprice. »

« Mais », commença-t-il, « j’avais souhaité, j’avais espéré que vous pourriez donner à Monsieur Clifford la permission de m’amener, de me présenter chez vous. »

« Chez… chez moi ! » répéta-t-elle.

« Je veux dire, là où vous habitez, en fait, de me présenter à votre famille. »

Le changement sur le visage de la jeune fille le choqua.

« Je vous demande pardon », s’écria-t-il, « je vous ai blessée. »

Et aussi vite que l’éclair, elle le comprit parce qu’elle était une femme.

« Mes parents sont morts », dit-elle.

Bientôt, il reprit, très doucement.

« Vous déplairait-il si je vous supplie de me recevoir ? Est-ce la coutume ? »

« Je ne peux pas », répondit-elle. Puis, levant les yeux vers lui : « Je suis désolée ; j’aimerais bien ; mais croyez-moi, je ne peux pas. »

Il s’inclina sérieusement et eut l’air vaguement mal à l’aise.

« Ce n’est pas parce que je ne le souhaite pas. Je… je vous apprécie ; vous êtes très gentille avec moi. »

« Gentille ? » s’écria-t-il, surpris et perplexe.

« Je vous apprécie », dit-elle lentement, « et nous nous verrons parfois si vous le voulez. »

« Chez des amis ? »

« Non, pas chez des amis. »

« Où ? »

« Ici », dit-elle avec des yeux pleins de défi.

« Mais », s’écria-t-il, « à Paris, vous êtes beaucoup plus libéraux dans vos idées que nous. »

Elle le regarda avec curiosité.

« Oui, nous sommes très bohèmes. »

« Je trouve cela charmant », déclara-t-il.

« Vous voyez, nous serons dans la meilleure société », risqua-t-elle timidement, avec un joli geste vers les statues des reines mortes, rangées en rangs majestueux au-dessus de la terrasse.

Il la regarda, ravi, et elle s’anima devant le succès de sa petite plaisanterie innocente.

« En effet », sourit-elle, « je serai bien chaperonnée, car vous voyez que nous sommes sous la protection des dieux eux-mêmes ; regardez, là, il y a Apollon, Junon et Vénus sur leurs piédestaux », dit-elle en les comptant sur ses petits doigts gantés, « et Cérès, Hercule, et... mais je n’arrive pas à distinguer... »

Hastings se tourna pour lever les yeux vers le dieu ailé sous l’ombre duquel ils étaient assis.

« Pourquoi, c’est l’Amour », dit-il.

IV

« Il y a un nouveau ici », traîna Laffat en se penchant autour de son chevalet pour s’adresser à son ami Bowles, « il y a un nouveau ici qui est si tendre, si vert et si appétissant que le Ciel lui vienne en aide s’il tombe dans un saladier. »

« Un péquenaud ? » demanda Bowles en étalant un fond avec un couteau à palette brisé et en louchant sur l’effet avec approbation.

« Oui, Squeedunk ou Oshkosh, et comment il a fait pour grandir parmi les pâquerettes et échapper aux vaches, Dieu seul le sait ! »

Bowles frotta son pouce sur les contours de son étude pour « y jeter un peu d’atmosphère », comme il disait, lança un regard noir au modèle, tira sur sa pipe et, la trouvant éteinte, craqua une allumette sur le dos de son voisin pour la rallumer.

« Son nom », poursuivit Laffat en lançant un morceau de pain sur le porte-chapeau, « son nom est Hastings. C’est un phénomène. Il ne connaît pas plus le monde » — et ici, le visage de M. Laffat en disait long sur sa propre connaissance de cette planète — « qu’une chatte pucelle lors de sa première promenade au clair de lune. »

Bowles, ayant maintenant réussi à allumer sa pipe, répéta le geste du pouce sur l’autre bord de l’étude et dit : « Ah ! »

« Oui », continua son ami, « et vous imaginez-vous qu’il semble penser que tout ici se passe comme dans son maudit petit ranch de campagne là-bas ; il parle des jolies filles qui marchent seules dans la rue ; il dit combien c’est sensé ; et à quel point les parents français sont mal compris en Amérique ; il dit que pour sa part il trouve les filles françaises — et il a avoué n’en connaître qu’une — aussi joyeuses que les filles américaines. J’ai essayé de le remettre dans le droit chemin, j’ai essayé de lui donner un indice sur le genre de dames qui se promènent seules ou avec des étudiants, et il était soit trop stupide, soit trop innocent pour comprendre. Alors je lui ai dit tout net, et il a répondu que j’étais un imbécile à l’esprit vil et il est parti. »

« L’avez-vous aidé avec votre chaussure ? » s’enquit Bowles, distraitement intéressé.

« Eh bien, non. »

« Il vous a traité d’imbécile à l’esprit vil. »

« Il avait raison », dit Clifford depuis son chevalet situé devant eux.

« Quoi... qu’est-ce que vous voulez dire ? » demanda Laffat en rougissant.

« Cela », répondit Clifford.

« Qui vous a parlé ? Est-ce que ça vous regarde ? » ricana Bowles, mais il perdit presque l’équilibre lorsque Clifford pivota et le fixa.

« Oui », dit-il lentement, « ça me regarde. »

Personne ne parla pendant un moment.

Puis Clifford cria : « Dis donc, Hastings ! »

Et quand Hastings quitta son chevalet et s’approcha, il fit un signe de tête vers l’étonné Laffat.

« Cet homme a été désagréable avec vous, et je veux vous dire que chaque fois que vous aurez envie de lui flanquer un coup de pied, eh bien, je tiendrai l’autre créature. »

Hastings, embarrassé, dit : « Pourquoi non, je ne suis pas d’accord avec ses idées, rien de plus. »

Clifford dit « Naturellement », et passant son bras sous celui d’Hastings, il se promena avec lui et le présenta à plusieurs de ses propres amis, ce qui fit écarquiller les yeux des nouveaux avec envie, et le studio comprit qu’Hastings, bien que prêt à faire le travail servile en tant que dernier nouveau, était déjà entré dans le cercle privilégié des anciens, respectés et craints, les véritables grands.

Le repos terminé, le modèle reprit sa place, et le travail continua dans un chœur de chants, de cris et de tout ce bruit assourdissant que l’étudiant en art émet lorsqu’il étudie la beauté.

Cinq heures sonnèrent ; le modèle bâilla, s’étira et enfila son pantalon, et le contenu bruyant de six studios se pressa dans le couloir et descendit dans la rue. Dix minutes plus tard, Hastings se retrouva sur le haut d’un tramway de Montrouge, et fut rejoint peu après par Clifford.

Ils descendirent rue Gay-Lussac.

« Je m’arrête toujours ici », fit remarquer Clifford, « j’aime la promenade à travers le Luxembourg. »

« Au fait », dit Hastings, « comment puis-je vous rendre visite si je ne sais pas où vous habitez ? »

« Eh bien, j’habite en face de chez vous. »

« Quoi... le studio dans le jardin où sont les amandiers et les merles... »

« Exactement », dit Clifford. « Je suis avec mon ami Elliott. »

Hastings pensa à la description des deux artistes américains qu’il avait entendue de la bouche de Miss Susie Byng, et eut l’air interdit.

Clifford poursuivit : « Peut-être vaudrait-il mieux que vous me fassiez savoir quand vous pensez venir, pour... pour que je sois sûr de... d’être là », finit-il un peu maladroitement.

« Je n’aimerais pas rencontrer vos amis modèles là-bas », dit Hastings en souriant. « Vous savez... mes idées sont plutôt coincées... puritaines, supposerais-je que vous diriez. Je ne prendrais pas de plaisir et je ne saurais pas comment me comporter. »

« Oh, je comprends », dit Clifford, mais ajouta avec beaucoup de cordialité : « Je suis sûr que nous serons amis même si vous n’approuvez peut-être pas moi et mon groupe, mais vous apprécierez Severn et Selby parce que... parce que, eh bien, ils sont comme vous, mon vieux. »

Après un moment, il continua : « Il y a quelque chose dont je veux parler. Vous voyez, quand je vous ai présenté, la semaine dernière, au Luxembourg, à Valentine... »

« Pas un mot ! » s’écria Hastings en souriant ; « vous ne devez pas me dire un mot d’elle ! »

« Pourquoi... »

« Non... pas un mot ! » dit-il gaiement. « J’insiste... promettez-moi sur votre honneur que vous ne parlerez pas d’elle avant que je ne vous en donne la permission ; promettez ! »

« Je promets », dit Clifford, stupéfait.

« C’est une fille charmante... nous avons eu une conversation si délicieuse après votre départ, et je vous remercie de m’avoir présenté, mais pas un mot de plus à son sujet tant que je ne vous en aurai pas donné la permission. »

« Oh », murmura Clifford.

« Souvenez-vous de votre promesse », sourit-il en se tournant vers son portail.

Clifford se promena de l’autre côté de la rue et, traversant l’allée couverte de lierre, entra dans son jardin.

Il tâta pour trouver sa clé de studio, en marmonnant : « Je me demande... je me demande... mais bien sûr, il ne sait pas ! »

Il entra dans le vestibule et, ajustant la clé dans la serrure, resta à fixer les deux cartes punaisées sur les panneaux.

+---------------------------+ | FOXHALL CLIFFORD | +---------------------------+

+---------------------------+ | RICHARD OSBORNE ELLIOTT | +---------------------------+

« Pourquoi diable ne veut-il pas que je parle d’elle ? »

Il ouvrit la porte et, décourageant les caresses de deux bouledogues bringés, s’affaissa sur le canapé.

Elliott était assis, fumant et esquissant un dessin avec un morceau de fusain près de la fenêtre.

« Salut », dit-il sans se retourner.

Clifford fixa distraitement l’arrière de sa tête, murmurant : « J’ai peur, j’ai peur que cet homme soit trop innocent. Dis, Elliott », dit-il enfin, « Hastings... tu sais le type dont ce vieux Tabby Byram est venu nous parler ici — le jour où tu as dû cacher Colette dans l’armoire... »

« Oui, qu’est-ce qu’il y a ? »

« Oh, rien. C’est un chic type. »

« Oui », dit Elliott sans enthousiasme.

« Tu ne trouves pas ? » demanda Clifford.

« Eh bien si, mais il va passer un sale quart d’heure quand certaines de ses illusions seront dissipées. »

« Honte à ceux qui les dissipent ! »

« Oui... attends qu’il vienne nous rendre visite, à l’improviste, bien sûr... »

Clifford prit un air vertueux et alluma un cigare.

« J’allais justement dire », fit-il remarquer, « que je lui ai demandé de ne pas venir sans nous prévenir, pour que je puisse remettre à plus tard toute orgie que tu aurais pu prévoir... »

« Ah ! » s’écria Elliott avec indignation, « je suppose que tu le lui as présenté de cette façon. »

« Pas exactement », sourit Clifford. Puis, plus sérieusement : « Je ne veux pas qu’il se passe quoi que ce soit ici qui puisse le gêner. C’est un chic type, et c’est dommage qu’on ne puisse pas être plus comme lui. »

« Je le suis », observa Elliott avec complaisance, « seulement en vivant avec toi... »

« Écoute ! » cria l’autre. « J’ai réussi à faire une sacrée bourde. Tu sais ce que j’ai fait ? Eh bien... la première fois que je l’ai rencontré dans la rue... ou plutôt, c’était au Luxembourg, je l’ai présenté à Valentine ! »

« A-t-il objecté ? »

« Crois-moi », dit Clifford solennellement, « ce rustre d’Hastings n’a pas plus idée que Valentine est... est... en fait est Valentine, qu’il n’a idée qu’il est lui-même un magnifique exemple de décence morale dans un Quartier où la morale est aussi rare que les éléphants. J’en ai assez entendu dans une conversation entre ce vaurien de Loffat et cette petite éruption immorale, Bowles, pour m’ouvrir les yeux. Je te dis qu’Hastings est un atout ! C’est un jeune homme sain, à l’esprit pur, élevé dans un petit village de campagne, grandi avec l’idée que les tavernes sont des haltes vers l’enfer... et quant aux femmes... »

« Eh bien ? » demanda Elliott.

« Eh bien », dit Clifford, « son idée de la femme dangereuse est probablement une Jézabel fardée. »

« Probablement », répondit l’autre.

« C’est un atout ! » dit Clifford, « et s’il jure que le monde est aussi bon et pur que son propre cœur, je jurerai qu’il a raison. »

Elliott frotta son fusain sur sa lime pour obtenir une pointe et se tourna vers son croquis en disant : « Il n’entendra jamais de pessimisme de la bouche de Richard Osborne E. »

« C’est une leçon pour moi », dit Clifford. Puis il déplia une petite note parfumée, écrite sur du papier couleur rose, qui traînait sur la table devant lui.

Il la lut, sourit, sifflota une mesure ou deux de « Miss Helyett », et s’assit pour y répondre sur son meilleur papier à lettres crème. Quand ce fut écrit et scellé, il ramassa sa canne et fit les cent pas dans le studio deux ou trois fois, en sifflotant.

« Tu sors ? » s’enquit l’autre sans se retourner.

« Oui », dit-il, mais il s’attarda un moment au-dessus de l’épaule d’Elliott, le regardant faire ressortir les lumières de son croquis avec un morceau de pain.

« Demain c’est dimanche », fit-il remarquer après un moment de silence.

« Et alors ? » demanda Elliott.

« As-tu vu Colette ? »

« Non, je la verrai ce soir. Elle et Rowden et Jacqueline viennent chez Boulant. Je suppose que toi et Cécile y serez ? »

« Eh bien, non », répondit Clifford. « Cécile dîne chez elle ce soir, et je... j’avais l’idée d’aller chez Mignon. »

Elliott le regarda avec désapprobation.

« Tu peux faire tous les préparatifs pour La Roche sans moi », continua-t-il, en évitant les yeux d’Elliott.

« Qu’est-ce que tu mijotes encore ? »

« Rien », protesta Clifford.

« Ne me raconte pas d’histoires », répondit son copain avec mépris ; « les gars ne se précipitent pas chez Mignon quand le groupe dîne chez Boulant. Qui est-ce cette fois ?... mais non, je ne demanderai pas, à quoi bon ! » Puis il éleva la voix pour se plaindre et frappa sur la table avec sa pipe. « À quoi bon essayer de te suivre à la trace ? Que dira Cécile... oh oui, que dira-t-elle ? C’est dommage que tu ne puisses pas être constant deux mois, oui, par Jupiter ! et le Quartier est indulgent, mais tu abuses de sa bonne nature et de la mienne aussi ! »

Bientôt, il se leva, et enfonçant son chapeau sur sa tête, marcha vers la porte.

« Dieu seul sait pourquoi quelqu’un supporte tes pitreries, mais tout le monde le fait et moi aussi. Si j’étais Cécile ou l’une de ces autres jolies folles après qui tu as trottiné et après qui tu continueras, selon toute probabilité humaine, à trottiner, je dis, si j’étais Cécile, je te donnerais une fessée ! Maintenant, je vais chez Boulant, et comme d’habitude je trouverai des excuses pour toi et j’arrangerai l’affaire, et je me fiche éperdument de savoir où tu vas, mais, par le crâne du squelette du studio ! si tu ne te pointes pas demain avec ton équipement de croquis sous un bras et Cécile sous l’autre... si tu ne te pointes pas en bon état, j’en ai fini avec toi, et les autres peuvent penser ce qu’ils veulent. Bonne nuit. »

Clifford dit bonne nuit avec un sourire aussi plaisant qu’il put en rassembler, puis s’assit, les yeux fixés sur la porte. Il sortit sa montre et accorda dix minutes à Elliott pour disparaître, puis sonna le concierge, en murmurant : « Oh là là, oh là là, pourquoi diable est-ce que je fais ça ? »

« Alfred », dit-il, quand cette personne à l’œil de vrille répondit à l’appel, « nettoie-toi et fais-toi présentable, Alfred, et remplace tes sabots par une paire de souliers. Ensuite, mets ton meilleur chapeau et porte cette lettre à la grande maison blanche de la rue du Dragon. Il n’y a pas de réponse, mon petit Alfred. »

Le concierge partit avec un reniflement dans lequel se mêlaient la mauvaise volonté pour la commission et l’affection pour M. Clifford. Puis, avec grand soin, le jeune homme se para de toutes les beautés de sa garde-robe et de celle d’Elliott. Il prit son temps, et interrompit de temps en temps sa toilette pour jouer du banjo ou faire diversion pour les bouledogues en gambadant à quatre pattes. « J’ai deux heures devant moi », pensa-t-il, et il emprunta une paire de chaussants en soie d’Elliott, avec lesquels lui et les chiens jouèrent à la balle jusqu’à ce qu’il décide de les mettre. Puis il alluma une cigarette et inspecta son habit de soirée. Quand il l’eut vidé de quatre mouchoirs, d’un éventail et d’une paire de gants froissés longs comme le bras, il décida qu’il n’était pas adapté pour ajouter de l’éclat à ses charmes et chercha dans son esprit un substitut. Elliott était trop mince, et de toute façon, ses vestes étaient maintenant sous clé. Rowden était probablement dans le même pétrin que lui. Hastings ! Hastings était l’homme ! Mais quand il jeta une veste de fumeur sur ses épaules et flâna jusqu’à la maison d’Hastings, il fut informé que celui-ci était parti depuis plus d’une heure.

« Maintenant, où diable a-t-il pu aller ! » marmonna Clifford en regardant le long de la rue.

La bonne ne savait pas, alors il lui adressa un sourire fascinant et se traîna jusqu’au studio.

Hastings n’était pas loin. Le Luxembourg est à cinq minutes de marche de la rue Notre-Dame-des-Champs, et c’est là qu’il était assis sous l’ombre d’un dieu ailé, et c’est là qu’il était assis depuis une heure, perçant des trous dans la poussière et observant les marches qui mènent de la terrasse nord à la fontaine. Le soleil était suspendu, globe pourpre, au-dessus des collines brumeuses de Meudon. De longs rubans de nuages teintés de rose balayaient bas le ciel occidental, et le dôme des Invalides, au loin, brûlait comme une opale à travers la brume. Derrière le Palais, la fumée d’une haute cheminée montait droit dans les airs, pourpre jusqu’à ce qu’elle traverse le soleil, où elle se changeait en une barre de feu couvant. Bien au-dessus du feuillage sombre des châtaigniers, les tours jumelles de Saint-Sulpice se dressaient, silhouette qui s’assombrissait sans cesse.

Un merle assoupi chantait dans quelque fourré voisin, et des pigeons passaient et repassaient avec le murmure de vents doux dans leurs ailes. La lumière sur les fenêtres du Palais s’était éteinte, et le dôme du Panthéon nageait, incandescent, au-dessus de la terrasse nord, un Walhalla ardent dans le ciel ; tandis qu’en bas, en rangs sinistres, le long de la terrasse alignée, les rangs de marbre des reines regardaient vers l’ouest.

Du bout de la longue allée près de la façade nord du Palais venait le bruit des omnibus et les cris de la rue. Hastings regarda l’horloge du Palais. Six heures, et comme sa propre montre était d’accord, il se remit à percer des trous dans le gravier. Un flux constant de gens passait entre l’Odéon et la fontaine. Des prêtres en noir, avec des chaussures à boucles d’argent ; des soldats de ligne, dégingandés et débauchés ; des filles nettes sans chapeau portant des boîtes de modiste, des étudiants avec des porte-documents noirs et des chapeaux hauts, des étudiants avec des bérets et de grosses cannes, des officiers nerveux au pas rapide, des symphonies en turquoise et argent ; des cavaliers lourds et clinquants couverts de poussière, des garçons de pâtisserie sautillant sans aucun égard pour la sécurité du panier en équilibre sur la tête espiègle, et puis le paria maigre, le vagabond de Paris traînant les pieds, les épaules voûtées et l’œil fureteur scrutant le sol à la recherche de restes de fumeurs ; tout cela se déplaçait dans un courant régulier à travers le cercle de la fontaine et vers la ville par l’Odéon, dont les longues arcades commençaient maintenant à scintiller de becs de gaz. Les cloches mélancoliques de Saint-Sulpice sonnèrent l’heure et la tour de l’horloge du Palais s’éclaira. Puis des pas pressés résonnèrent sur le gravier et Hastings leva la tête.

« Comme vous êtes en retard », dit-il, mais sa voix était rauque et seul son visage empourpré trahissait combien l’attente avait semblé longue.

Elle dit : « J’ai été retenue... vraiment, j’ai été si ennuyée... et... et je ne peux rester qu’un instant. »

Elle s’assit à côté de lui, jetant un regard furtif par-dessus son épaule vers le dieu sur son piédestal.

« Quel ennui, ce cupidon intrus est toujours là ? »

« Des ailes et des flèches aussi », dit Hastings, sans prêter attention à son geste de s’asseoir.

« Des ailes », murmura-t-elle, « oh, oui... pour s’envoler quand il est fatigué de son jeu. Bien sûr, c’est un homme qui a conçu l’idée des ailes, sinon Cupidon aurait été insupportable. »

« Vous pensez ? »

« Ma foi, c’est ce que pensent les hommes. »

« Et les femmes ? »

« Oh », dit-elle, en secouant sa petite tête, « j’oublie vraiment de quoi nous parlions. »

« Nous parlions d’amour », dit Hastings.

« Moi non », dit la jeune fille. Puis, levant les yeux vers le dieu de marbre, « Je n’aime pas du tout celui-ci. Je ne crois pas qu’il sache tirer ses flèches... non, vraiment, c’est un lâche ; il rampe comme un assassin dans le crépuscule. Je n’approuve pas la lâcheté », annonça-t-elle, et tourna le dos à la statue.

« Je pense », dit doucement Hastings, « qu’il tire assez honnêtement... oui, et qu’il donne même un avertissement. »

« Est-ce votre expérience, Monsieur Hastings ? »

Il regarda droit dans ses yeux et dit : « Il m’avertit. »

« Soyez attentif à l’avertissement alors », cria-t-elle, avec un rire nerveux. Pendant qu’elle parlait, elle retira ses gants, puis entreprit soigneusement de les enfiler à nouveau. Une fois cela accompli, elle jeta un coup d’œil à l’horloge du Palais, en disant : « Oh là là, comme il est tard ! » replia son parapluie, puis le déplia, et finalement le regarda.

« Non », dit-il, « je ne tiendrai pas compte de son avertissement. »

« Oh là là », soupira-t-elle encore, « encore en train de parler de cette statue lassante ! » Puis, dérobant un coup d’œil à son visage, « Je suppose... je suppose que vous êtes amoureux. »

« Je ne sais pas », marmonna-t-il, « je suppose que je le suis. »

Elle releva la tête d’un geste rapide. « Vous semblez ravi à cette idée », dit-elle, mais se mordit la lèvre et trembla quand ses yeux rencontrèrent les siens. Puis une peur soudaine la saisit et elle bondit, fixant les ombres qui s’épaississaient.

« Avez-vous froid ? » dit-il.

Mais elle répondit seulement : « Oh là là, oh là là, il est tard... si tard ! Je dois y aller... bonne nuit. »

Elle lui donna sa main gantée un instant, puis la retira en sursautant.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » insista-t-il. « Avez-vous peur ? »

Elle le regarda étrangement.

« Non... non... pas peur... vous êtes très bon pour moi... »

« Par Jupiter ! » s’exclama-t-il, « que voulez-vous dire en disant que je suis bon pour vous ? C’est au moins la troisième fois, et je ne comprends pas ! »

Le bruit d’un tambour venant du poste de garde du Palais le coupa court. « Écoutez », chuchota-t-elle, « ils vont fermer. Il est tard, oh, si tard ! »

Le roulement du tambour se rapprochait de plus en plus, puis la silhouette du tambourinaire découpa le ciel au-dessus de la terrasse est. La lumière déclinante s’attarda un instant sur son ceinturon et sa baïonnette, puis il passa dans les ombres, réveillant les échos. Le roulement devint plus faible le long de la terrasse est, puis grandit et grandit, et résonna avec une netteté croissante lorsqu’il passa l’avenue près du lion de bronze et tourna vers l’allée de la terrasse ouest. De plus en plus fort sonnait le tambour, et les échos renvoyaient les notes depuis le mur gris du palais ; et maintenant le tambourinaire se dressait devant eux... son pantalon rouge une tache terne dans la pénombre croissante, le cuivre de son tambour et de sa baïonnette touchés d’une pâle étincelle, ses épaulettes secouées sur ses épaules. Il passa, laissant le fracas du tambour à leurs oreilles, et loin dans l’allée d’arbres, ils virent sa petite tasse en fer-blanc briller sur son havresac. Puis les sentinelles commencèrent le cri monotone : « On ferme ! on ferme ! » et le clairon sonna depuis la caserne de la rue de Tournon.

« On ferme ! on ferme ! »

« Bonne nuit », chuchota-t-elle, « je dois rentrer seule ce soir. »

Il la regarda jusqu’à ce qu’elle atteigne la terrasse nord, puis s’assit sur le banc de marbre jusqu’à ce qu’une main sur son épaule et une lueur de baïonnettes l’en chassent.

Elle poursuivit son chemin à travers le bosquet et, tournant dans la rue de Médicis, la traversa jusqu’au Boulevard. Au coin, elle acheta un bouquet de violettes et continua sur le Boulevard jusqu’à la rue des Écoles. Un fiacre était arrêté devant chez Boulant, et une jolie fille, aidée par Elliott, en sauta.

« Valentine ! » cria la jeune fille, « viens avec nous ! »

« Je ne peux pas », dit-elle, s’arrêtant un instant, « j’ai un rendez-vous chez Mignon. »

« Pas Victor ? » s’écria la jeune fille en riant, mais elle passa avec un léger frisson, faisant un signe de tête pour dire bonsoir, puis tournant vers le boulevard Saint-Germain, elle marcha un peu plus vite pour échapper à un groupe joyeux assis devant le café Cluny qui l’appelait à les rejoindre. À la porte du restaurant Mignon se tenait un nègre d’ébène en veste boutonnée. Il ôta sa casquette à visière tandis qu’elle montait l’escalier recouvert de tapis.

« Envoyez Eugène vers moi », dit-elle au bureau, et traversant le couloir à droite de la salle à manger, elle s’arrêta devant une rangée de portes lambrissées. Un garçon passa et elle répéta sa demande pour Eugène, qui apparut aussitôt, trottinant sans bruit, et s’inclina en murmurant : « Madame. »

« Qui est là ? »

« Personne dans les cabinets, madame ; dans la demi, Madame Madelon et Monsieur Gay, Monsieur de Clamart, Monsieur Clisson, Madame Marie et leur groupe. » Puis il regarda autour de lui et s’inclinant à nouveau, murmura : « Monsieur attend madame depuis une demi-heure », et il frappa à l’une des portes lambrissées portant le numéro six.

Clifford ouvrit la porte et la jeune fille entra.

Le garçon l’introduisit en s’inclinant et, chuchotant : « Monsieur aura-t-il la bonté de sonner ? », disparut.

Il l’aida à retirer sa jaquette et prit son chapeau et son parapluie. Lorsqu’elle fut assise à la petite table, Clifford en face d’elle, elle sourit et se pencha en avant sur ses deux coudes en le regardant en plein visage.

« Que faites-vous ici ? » demanda-t-elle.

« J’attends », répondit-il avec des accents d’adoration.

Un instant, elle se tourna et s’examina dans la glace. Les grands yeux bleus, les cheveux bouclés, le nez droit et la lèvre courte et frisée ne brillèrent dans le miroir qu’un instant, et ses profondeurs ne reflétèrent bientôt plus que son joli cou et son dos. « C’est ainsi que je tourne le dos à la vanité », dit-elle, puis se penchant à nouveau : « Que faites-vous ici ? »

« J’attends que vous veniez », répéta Clifford, légèrement troublé.

« Et Cécile. »

« Oh, ne faites pas ça, Valentine… »

« Savez-vous », dit-elle calmement, « que je n’aime pas votre conduite ? »

Il fut un peu décontenancé et sonna pour Eugène afin de masquer sa confusion.

La soupe était une bisque, et le vin du Pommery, et les plats se succédèrent avec l’habituelle régularité jusqu’à ce qu’Eugène apportât le café, et qu’il ne restât plus rien sur la table qu’une petite lampe en argent.

« Valentine », dit Clifford, après avoir obtenu la permission de fumer, « est-ce le Vaudeville ou l’Eldorado — ou les deux, ou le Nouveau Cirque, ou… »

« C’est ici », dit Valentine.

« Eh bien », dit-il, très flatté, « je crains de ne pouvoir vous amuser… »

« Oh, si, vous êtes plus drôle que l’Eldorado. »

« Voyons, ne vous moquez pas de moi, Valentine. Vous le faites toujours, et, et… vous savez ce qu’on dit, un bon rire tue… »

« Quoi ? »

« Euh… euh… l’amour et tout ça. »

Elle rit jusqu’à ce que ses yeux fussent humides de larmes. « Tiens », s’écria-t-elle, « il est mort, alors ! »

Clifford la regarda avec une inquiétude grandissante.

« Savez-vous pourquoi je suis venue ? » dit-elle.

« Non », répondit-il mal à l’aise, « je ne le sais pas. »

« Depuis combien de temps me faites-vous la cour ? »

« Eh bien », admit-il, un peu surpris, « je dirais… depuis environ un an. »

« C’est un an, je crois. N’êtes-vous pas fatigué ? »

Il ne répondit pas.

« Ne savez-vous pas que je vous aime trop pour… pour jamais tomber amoureuse de vous ? » dit-elle. « Ne savez-vous pas que nous sommes de trop bons camarades… de trop vieux amis pour cela ? Et si nous ne l’étions pas… pensez-vous que je ne connaisse pas votre histoire, Monsieur Clifford ? »

« Ne soyez pas… ne soyez pas si sarcastique », pressa-t-il ; « ne soyez pas méchante, Valentine. »

« Je ne le suis pas. Je suis gentille. Je suis très gentille… envers vous et envers Cécile. »

« Cécile est lassée de moi. »

« J’espère qu’elle l’est », dit la jeune fille, « car elle mérite un meilleur sort. Tiens, connaissez-vous votre réputation dans le Quartier ? Des inconstants, le plus inconstant… absolument incorrigible et pas plus sérieux qu’un moucheron par une nuit d’été. Pauvre Cécile ! »

Clifford parut si mal à l’aise qu’elle parla plus gentiment.

« Je vous aime bien. Vous savez cela. Tout le monde vous aime bien. Vous êtes un enfant gâté ici. Tout vous est permis et chacun vous fait des concessions, mais tout le monde ne peut être victime d’un caprice. »

« Un caprice ! » s’écria-t-il. « Parbleu, si les filles du Quartier Latin ne sont pas capricieuses… »

« Peu importe… ne parlez pas de cela ! Vous ne devez pas juger… vous, de tous les hommes. Pourquoi êtes-vous ici ce soir ? Oh », s’écria-t-elle, « je vais vous dire pourquoi ! Monsieur reçoit un petit mot ; il envoie une petite réponse ; il s’habille de sa tenue de conquérant… »

« Pas du tout », dit Clifford, devenu très rouge.

« Si, et cela vous va bien », répliqua-t-elle avec un faible sourire. Puis à nouveau, très doucement : « Je suis en votre pouvoir, mais je sais que je suis au pouvoir d’un ami. Je suis venue vous l’avouer ici… et c’est à cause de cela que je suis venue vous demander… une… une faveur. »

Clifford ouvrit de grands yeux, mais ne dit rien.

« Je suis dans… une grande détresse d’esprit. Il s’agit de Monsieur Hastings. »

« Eh bien ? » dit Clifford, non sans étonnement.

« Je veux vous demander », continua-t-elle d’une voix basse, « je veux vous demander de… de… dans le cas où vous parleriez de moi devant lui… de ne pas dire… de ne pas dire… »

« Je ne parlerai pas de vous à lui », dit-il doucement.

« Pouvez-vous… pouvez-vous empêcher les autres de le faire ? »

« Je pourrais, si j’étais présent. Puis-je demander pourquoi ? »

« Ce n’est pas juste », murmura-t-elle ; « vous savez comment… comment il me considère… comme il considère toute femme. Vous savez combien il est différent de vous et des autres. Je n’ai jamais vu d’homme… un tel homme que Monsieur Hastings. »

Il laissa sa cigarette s’éteindre sans y prêter attention.

« J’ai presque peur de lui… peur qu’il ne sache… ce que nous sommes tous dans le Quartier. Oh, je ne veux pas qu’il sache ! Je ne veux pas qu’il… qu’il se détourne de moi… qu’il cesse de me parler comme il le fait ! Vous… vous et les autres, vous ne pouvez pas savoir ce que cela a été pour moi. Je ne pouvais pas le croire… je ne pouvais pas croire qu’il fût si bon et… et noble. Je ne veux pas qu’il sache… si tôt. Il finira par savoir… tôt ou tard, il finira par savoir par lui-même, et alors il se détournera de moi. Pourquoi ! » s’écria-t-elle avec passion, « pourquoi devrait-il se détourner de moi et non de vous ? »

Clifford, très embarrassé, regarda sa cigarette.

La jeune fille se leva, très pâle. « C’est votre ami… vous avez le droit de le prévenir. »

« C’est mon ami », dit-il enfin.

Ils se regardèrent en silence.

Puis elle s’écria : « Par tout ce que je tiens pour le plus sacré, vous n’avez pas besoin de le prévenir ! »

« Je croirai votre parole », dit-il gentiment.

V

Le mois passa rapidement pour Hastings, et ne laissa que peu d’impressions définies. Il en laissa quelques-unes, cependant. L’une fut l’impression douloureuse de rencontrer M. Bladen sur le boulevard des Capucines en compagnie d’une jeune personne très excentrique dont le rire l’avait consterné, et lorsqu’enfin il s’échappa du café où M. Bladen l’avait entraîné pour se joindre à eux autour d’un bock, il eut l’impression que tout le boulevard le regardait et le jugeait sur ses fréquentations. Plus tard, une conviction instinctive concernant cette jeune personne avec M. Bladen fit monter le sang à ses joues, et il retourna à la pension dans un tel état de misère morale que Miss Byng s’en alarma et lui conseilla de vaincre son mal du pays sur-le-champ.

Une autre impression fut tout aussi vive. Un samedi matin, se sentant seul, ses déambulations à travers la ville le menèrent à la gare Saint-Lazare. Il était tôt pour le petit-déjeuner, mais il entra à l’hôtel Terminus et prit une table près de la fenêtre. Alors qu’il se retournait pour passer commande, un homme passant rapidement dans l’allée heurta sa tête, et levant les yeux pour recevoir les excuses attendues, il fut accueilli par une tape sur l’épaule et un cordial : « Quel diable fais-tu ici, mon vieux ? » C’était Rowden, qui le saisit et lui dit de venir. Donc, protestant doucement, il fut introduit dans une salle à manger privée où Clifford, assez rouge, sauta de table et l’accueillit avec un air surpris qui fut adouci par la gaieté naturelle de Rowden et l’extrême courtoisie d’Elliott. Ce dernier le présenta à trois filles enchanteresses qui l’accueillirent si charmamment et secondèrent Rowden dans sa demande pour que Hastings fît partie du groupe, qu’il consentit aussitôt. Tandis qu’Elliott esquissait brièvement l’excursion projetée à La Roche, Hastings dévora son omelette avec délices et répondit aux sourires d’encouragement de Cécile, Colette et Jacqueline. Entre-temps, Clifford, d’un murmure doucereux, disait à Rowden quel imbécile il était. Le pauvre Rowden parut malheureux jusqu’à ce qu’Elliott, devinant comment les choses tournaient, froncât les sourcils à Clifford et trouvât un moment pour faire comprendre à Rowden qu’ils allaient tous tirer le meilleur parti de la situation.

« La ferme », observa-t-il à Clifford, « c’est le destin, et cela règle la question. »

« C’est Rowden, et cela règle la question », murmura Clifford en dissimulant un sourire. Car, après tout, il n’était pas la nourrice de Hastings. C’est ainsi que le train qui quitta la gare Saint-Lazare à 9 h 15 s’arrêta un instant dans sa course vers Le Havre et déposa à la gare au toit rouge de La Roche une joyeuse troupe, armée d’ombrelles, de cannes à pêche et d’une seule canne, portée par le non-combattant, Hastings. Puis, quand ils eurent établi leur camp dans un bosquet de sycomores qui bordait la petite rivière Ept, Clifford, le maître reconnu de tout ce qui touchait au sport, prit le commandement.

« Toi, Rowden », dit-il, « partage tes mouches avec Elliott et garde un œil sur lui, sinon il essaiera de mettre un flotteur et un plomb. Empêche-le par la force de fouiller partout pour trouver des vers. »

Elliott protesta, mais fut forcé de sourire au rire général.

« Tu me rends malade », affirma-t-il ; « penses-tu que c’est ma première truite ? »

« Je serai ravi de voir ta première truite », dit Clifford, et esquivant un hameçon lancé avec l’intention de le toucher, il entreprit de trier et d’équiper trois cannes fines destinées à apporter joie et poissons à Cécile, Colette et Jacqueline. Avec un sérieux parfait, il orna chaque ligne de quatre plombs fendus, d’un petit hameçon et d’un flotteur en plume brillant.

« Je ne toucherai jamais aux vers », annonça Cécile avec un frisson.

Jacqueline et Colette se hâtèrent de la soutenir, et Hastings offrit gentiment d’agir en qualité d’appâteur général et de décrocheur de poissons. Mais Cécile, sans doute fascinée par les mouches colorées du livre de Clifford, décida d’accepter des leçons de lui dans le vrai art, et disparut bientôt le long de l’Ept avec Clifford à sa suite.

Elliott regarda Colette avec doute.

« Je préfère les goujons », dit cette demoiselle avec décision, « et vous et Monsieur Rowden pouvez partir quand vous voulez ; n’est-ce pas, Jacqueline ? »

« Certainement », répondit Jacqueline.

Elliott, indécis, examina sa canne et son moulinet.

« Tu as mis ton moulinet à l’envers », observa Rowden.

Elliott hésita et jeta un regard furtif à Colette.

« J’ai… j’ai presque décidé de… euh… ne pas faire voltiger les mouches pour l’instant », commença-t-il. « Il y a la perche que Cécile a laissée… »

« N’appelle pas ça une perche », corrigea Rowden.

« Une canne, alors », continua Elliott, et il démarra à la suite des deux filles, mais fut promptement rattrapé par Rowden.

« Non, tu ne le feras pas ! Imagine un homme pêchant avec un flotteur et un plomb alors qu’il a une canne à mouche dans la main ! Viens avec moi ! »

Là où la paisible petite Ept s’écoule entre ses fourrés vers la Seine, une rive herbeuse ombrage le repaire du goujon, et sur cette rive s’assirent Colette et Jacqueline qui bavardaient, riaient et observaient le louvoiement des plumes écarlates, tandis qu’Hastings, son chapeau sur les yeux, la tête sur un banc de mousse, écoutait leurs voix douces et décrochait galamment les petits goujons indignés quand un coup de canne et un cri à moitié étouffé annonçaient une prise. La lumière du soleil filtrait à travers les fourrés feuillus, éveillant au chant les oiseaux de la forêt. Des pies, en noir et blanc immaculé, voletaient, se posant non loin avec un bond, un saut et un frétillement de queue. Des geais bleus et blancs à la poitrine rosée criaient à travers les arbres, et un faucon volant bas tournoyait au-dessus des champs de blé mûr, mettant en fuite des volées d’oiseaux de haie gazouillants.

De l’autre côté de la Seine, une mouette se posa sur l’eau comme un panache. L’air était pur et calme. Pas une feuille ne bougeait. Des sons venant d’une ferme lointaine arrivaient faiblement, le cri aigu du coq et les aboiements sourds. De temps à autre, un remorqueur à vapeur avec une grande cheminée inclinée, portant le nom « Guêpe 27 », labourait la rivière en traînant son interminable convoi de péniches, ou un voilier descendait avec le courant vers la somnolente Rouen.

Une odeur fraîche et ténue de terre et d’eau flottait dans l’air, et à travers la lumière du soleil, des papillons aux pointes orangées dansaient au-dessus de l’herbe des marais, des papillons doux et veloutés battaient des ailes à travers les bois moussus.

Hastings pensait à Valentine. Il était deux heures quand Elliott revint en flânant et, admettant franchement qu’il avait échappé à Rowden, s’assit près de Colette et se prépara à somnoler avec satisfaction.

« Où sont tes truites ? » dit sévèrement Colette.

« Elles vivent encore », murmura Elliott, et s’endormit profondément.

Rowden revint peu après et, jetant un regard méprisant sur le dormeur, exhiba trois truites aux taches cramoisies.

« Et cela », sourit paresseusement Hastings, « et c’est là la fin sacrée vers laquelle cheminent les fidèles… le massacre de ces petits poissons avec un brin de soie et de plume. »

Rowden dédaigna de lui répondre. Colette attrapa un autre goujon et réveilla Elliott, qui protesta et chercha des yeux les paniers de déjeuner, alors que Clifford et Cécile arrivaient en réclamant un rafraîchissement immédiat. Les jupes de Cécile étaient trempées et ses gants déchirés, mais elle était heureuse, et Clifford, tirant une truite de deux livres, se tint immobile pour recevoir les applaudissements de la compagnie.

« Où diable as-tu eu ça ? » demanda Elliott.

Cécile, trempée et enthousiaste, raconta la bataille, et ensuite Clifford fit l’éloge de ses facultés à la mouche, et, pour preuve, produisit de sa musette un chevaine défunt, qui, observa-t-il, manquait d’être une truite.

Ils furent tous très heureux au déjeuner, et Hastings fut déclaré « charmant ». Il apprécia énormément… seulement, il lui sembla par moments que le flirt allait plus loin en France qu’à Millbrook, dans le Connecticut, et il pensa que Cécile aurait pu être un peu moins enthousiaste à propos de Clifford, que peut-être il aurait été tout aussi bien que Jacqueline s’assît plus loin de Rowden, et que possiblement Colette aurait pu, pour un moment au moins, détacher ses yeux du visage d’Elliott. Pourtant, il apprécia… sauf quand ses pensées dérivaient vers Valentine, et alors il sentait qu’il était très loin d’elle. La Roche est à au moins une heure et demie de Paris. Il est vrai aussi qu’il ressentit un bonheur, un battement de cœur rapide quand, à huit heures ce soir-là, le train qui les ramenait de La Roche entra en gare Saint-Lazare et qu’il fut de nouveau dans la ville de Valentine.

« Bonne nuit », dirent-ils en se pressant autour de lui. « Vous devez venir avec nous la prochaine fois ! »

Il promit, et les regarda, deux par deux, dériver dans la ville assombrie, et resta si longtemps debout que, lorsqu’il leva de nouveau les yeux, le vaste boulevard scintillait de becs de gaz à travers lesquels les lumières électriques regardaient comme des lunes.

VI

C’est avec un autre battement de cœur rapide qu’il s’éveilla le lendemain matin, car sa première pensée fut pour Valentine.

Le soleil dorait déjà les tours de Notre-Dame, le cliquetis des sabots des ouvriers éveillait des échos aigus dans la rue en contrebas, et de l’autre côté, un merle dans un amandier rose se lançait dans une extase de trilles.

Il décida de réveiller Clifford pour une marche rapide à la campagne, espérant plus tard amadouer ce monsieur pour qu’il allât à l’église américaine pour le salut de son âme. Il trouva Alfred, l’homme au regard de vrille, en train de laver l’allée d’asphalte qui menait à l’atelier.

« Monsieur Elliott ? » répondit-il à la demande machinale, « je ne sais pas. »

« Et Monsieur Clifford », commença Hastings, quelque peu étonné.

« Monsieur Clifford », dit le concierge avec une belle ironie, « sera heureux de vous voir, car il s’est retiré tôt ; en fait, il vient tout juste de rentrer. »

Hastings hésita tandis que le concierge prononçait un bel éloge des gens qui ne restaient jamais dehors toute la nuit pour ensuite venir marteler la porte de la loge pendant des heures qu’un gendarme lui-même tenait pour sacrées au sommeil. Il discourut aussi avec éloquence sur les beautés de la tempérance, et prit une gorgée ostentatoire à la fontaine dans la cour.

« Je ne crois pas que j’entrerai », dit Hastings.

« Pardon, monsieur », gronda le concierge, « peut-être serait-il bon de voir Monsieur Clifford. Il a possiblement besoin d’aide. Moi, il me chasse à coups de brosses à cheveux et de bottes. C’est une miséricorde s’il n’a pas mis le feu à quelque chose avec sa chandelle. »

Hastings hésita un instant, mais ravalant son aversion pour une telle mission, marcha lentement à travers l’allée couverte de lierre et traversa le jardin intérieur jusqu’à l’atelier. Il frappa. Silence parfait. Puis il frappa à nouveau, et cette fois quelque chose frappa la porte de l’intérieur avec fracas.

« Ça », dit le concierge, « c’était une botte. » Il inséra son double de clé dans la serrure et fit entrer Hastings. Clifford, en tenue de soirée en désordre, était assis sur le tapis au milieu de la pièce. Il tenait à la main une chaussure, et ne parut pas étonné de voir Hastings.

« Bonjour, utilisez-vous le savon Pears ? » demanda-t-il avec un vague mouvement de la main et un sourire plus vague encore.

Le cœur d’Hastings se serra. « Pour l’amour du ciel », dit-il, « Clifford, allez au lit. »

« Pas tant que ce… ce Alfred fourrera sa tête hirsute ici et qu’il me restera une chaussure. »

Hastings souffla la chandelle, ramassa le chapeau et la canne de Clifford, et dit, avec une émotion qu’il ne put cacher : « C’est terrible, Clifford… je… je n’ai jamais su que vous faisiez ce genre de choses. »

« Eh bien, je le fais », dit Clifford.

« Où est Elliott ? »

« Vieux copain », répondit Clifford, devenant larmoyant, « la Providence qui nourrit… nourrit… euh… les moineaux et ce genre de choses veille sur le voyageur intempérant… »

« Où est Elliott ? »

Mais Clifford ne fit que secouer la tête et agiter son bras. « Il est là-dehors… quelque part par là. » Puis, sentant soudain le désir de voir son copain disparu, il éleva la voix et hurla après lui.

Hastings, tout à fait choqué, s’assit sur le canapé sans un mot. Peu après, après avoir versé plusieurs larmes brûlantes, Clifford se ranima et se leva avec une grande précaution.

« Vieux copain », observa-t-il, « veux-tu voir euh… euh un miracle ? Eh bien, voilà. Je vais commencer. »

Il fit une pause, rayonnant vers le vide.

« Euh, un miracle », répéta-t-il.

Hastings supposa qu’il faisait allusion au miracle de garder son équilibre, et ne dit rien.

« Je vais au lit », annonça-t-il, « le pauvre vieux Clifford va au lit, et ça, c’est euh un miracle ! »

Et il le fit avec un calcul si précis de la distance et de l’équilibre que cela aurait suscité des applaudissements enthousiastes d’Elliott s’il avait été là pour assister en connaisseur. Mais il n’y était pas. Il n’avait pas encore atteint l’atelier. Il était en chemin, cependant, et sourit avec une condescendance magnifique à Hastings qui, une demi-heure plus tard, le trouva allongé sur un banc au Luxembourg. Il se laissa réveiller, épousseter et escorter jusqu’à la grille. Ici, cependant, il refusa toute aide supplémentaire, et gratifiant Hastings d’un salut patronnant, il prit une direction à peu près droite vers la rue Vavin.

Hastings le regarda s’éloigner, puis lentement retraca ses pas vers la fontaine. Au début, il se sentit sombre et déprimé, mais peu à peu, l’air clair du matin leva la pression sur son cœur, et il s’assit sur le siège de marbre à l’ombre du dieu ailé.

L’air était frais et doux avec le parfum des fleurs d’oranger. Partout, les pigeons se baignaient, éclaboussant l’eau sur leurs poitrines aux reflets irisés, brillant dans le jet ou se nichant presque jusqu’au cou le long du bassin poli. Les moineaux, eux aussi, étaient sortis en force, trempant leurs plumes couleur de poussière dans la mare limpide et gazouillant de toutes leurs forces. Sous les sycomores qui entouraient la mare aux canards en face de la fontaine de Marie de Médicis, la volaille aquatique broutait l’herbe, ou se dandinait en rangs sur la rive pour s’embarquer dans quelque croisière solennelle et sans but.

Les papillons, quelque peu handicapés par un repos nocturne frisquet sous les feuilles de lilas, rampaient encore et encore sur les phlox blancs, ou prenaient un vol rhumatismal vers quelque arbuste réchauffé par le soleil. Les abeilles étaient déjà affairées parmi l’héliotrope, et une ou deux mouches grises aux yeux couleur de brique s’asseyaient sur une tache de soleil près du siège de marbre, ou se poursuivaient, pour revenir aussitôt sur la tache de soleil et se frotter les pattes antérieures, exultantes.

Les sentinelles arpentaient vivement devant les guérites peintes, s’arrêtant par moments pour regarder vers le corps de garde pour leur relève.

Elles arrivèrent enfin, dans un brouhaha de pieds et un déclic de baïonnettes, le mot d’ordre fut passé, la relève se mit en place, et ils partirent, crunch, crunch, sur le gravier.

Selby regarda, fasciné. Rue Barrée se tourna, ses yeux rencontrèrent les siens, et elle lui adressa un léger salut, presque imperceptible. Puis, tournant les talons, elle s’éloigna à pas lents, traversant le pont pour gagner la rive gauche. Selby, sans réfléchir, la suivit. Elle ne se pressait pas, s’arrêtant pour regarder les livres d’occasion étalés sur le parapet, ou pour écouter une minute le chant d’un oiseau dans une cage suspendue à une fenêtre. Elle marchait avec une grâce naturelle qui lui donnait l’air de flotter plutôt que de marcher.

Elle tourna dans une rue étroite et tranquille, bordée de maisons anciennes aux persiennes closes. Au bout de la rue, une grande palissade de bois, couverte d’affiches déchirées et jaunies par le temps, barrait tout passage, et sur cette barrière, en lettres noires et grasses, on pouvait lire : RUE BARRÉE. Elle s’arrêta devant une porte étroite, chercha une clé dans son sac, et disparut à l’intérieur. Selby, tout étourdi de sa propre audace, s’arrêta court. Il regarda la palissade, regarda la porte, puis, rougissant jusqu’aux oreilles, fit demi-tour et s’enfuit vers le boulevard comme s’il avait commis un crime.

Le lendemain, au studio, il ne dit rien. Il travailla avec une ardeur nouvelle, mais ses pensées revenaient sans cesse à cette porte, et aux yeux bleus qui l’avaient salué. À midi, Clifford l’invita à déjeuner au Café Vachette.

« Eh bien, Selby, » dit Clifford en découpant son bifteck, « tu as l’air bien songeur. Est-ce le prix de Rome qui te préoccupe, ou la belle inconnue ? »

Selby sursauta. « Laquelle ? »

« Ne fais pas l’innocent. Rue Barrée. Je t’ai vu hier, près du pont des Arts. »

Selby resta muet. Clifford rit doucement. « Ne crains rien, mon vieux. Elle n’est à personne. Mais sache que le jeu est dangereux. Ceux qui s’en approchent trop finissent par se brûler les ailes. »

« Je ne cherche rien, » balbutia Selby.

« Bien sûr, » répondit Clifford avec un sourire énigmatique. « Personne ne cherche rien. C’est ainsi que commence la tragédie. »

Ils finirent leur repas en silence. Selby sentait que, malgré lui, il était entré dans un cercle dont il ne pourrait plus sortir. Il pensait à la porte, à la rue barrée, et au mystère qui semblait envelopper cette jeune fille dont personne ne connaissait le nom, mais dont tout le quartier semblait deviner la mélancolie. Le printemps continuait de déployer ses charmes, et Paris, dans la lumière dorée de l’après-midi, lui semblait immense et plein de promesses, mais aussi, pour la première fois, un peu inquiétant.

« Vous m’offrez beaucoup, Monsieur. Mais je ne vous connais pas. Et ce que vous offrez, c’est une vie dont je ne sais rien. »

Clifford se sentait défaillir. Il avait cru à une fin, et voici qu’il se trouvait devant un commencement. « Apprenez à me connaître », dit-il, la voix altérée.

« Pourquoi ? »

Il ne trouva pas de réponse. Pourquoi, en effet ? Il la regardait, ses mains serrées sur son chapeau, et il comprit soudain que, pour la première fois de sa vie, il ne cherchait pas à jouer un rôle. Il était sincère, terriblement, douloureusement sincère.

« Parce que je vous aime », dit-il simplement.

Elle le regarda longuement. Il y avait dans ses yeux une tristesse qui lui serra le cœur. « C’est étrange », murmura-t-elle, « vous êtes le second aujourd’hui à me dire des choses qui n’ont pas de sens. »

Clifford tressaillit. « Le second ? »

Elle ne répondit pas, mais son regard se posa sur la rose qui ornait son corsage. Clifford suivit son regard. Il sentit une bouffée de chaleur lui monter au visage. La rose était magnifique, d’une splendeur inouïe, de celles que l’on ne trouve pas dans les étals ordinaires. Il se souvint de Selby, de son air embarrassé, de sa soudaine passion pour les fleurs, de ce cactus monstrueux qui encombrait sa chambre.

« Mademoiselle », dit Clifford, avec une soudaine perspicacité, « permettez-moi de vous demander… qui vous a offert cette rose ? »

Elle eut un petit sourire, un sourire qui n’était plus celui d’une jeune fille tourmentée par les importuns, mais celui d’une femme qui garde un secret. « Je ne sais pas », répondit-elle. « Je les ai trouvées devant ma porte ce matin. »

Clifford se leva. Il se sentait à la fois ridicule et profondément soulagé. « Je vois », dit-il. Il fit une révérence très formelle, très étudiée. « Je ne vous importunerai plus, Mademoiselle. »

Elle le regarda s’éloigner d’un pas rapide vers Elliott, qui l’attendait près des chiens. Elle resta seule sur le banc, les mains posées sur son livre ouvert, la rose battant doucement contre son cœur. Le soleil commençait à décliner, jetant de longues ombres violettes sur les sentiers du Luxembourg.

Elliott, en voyant arriver son ami, ne put s’empêcher de lancer un regard assassin. « Eh bien ? » demanda-t-il. « La tragédie est-elle terminée ? »

Clifford ne répondit pas tout de suite. Il regarda une dernière fois, de loin, la silhouette solitaire sur le banc. « Non », dit-il enfin, « elle vient à peine de commencer. »

Les deux étudiants, suivis de leurs bulldogs, reprirent le chemin de la sortie. Derrière eux, Paris s’éveillait aux lumières du crépuscule, et, dans le calme du jardin, les fleurs semblaient murmurer des histoires que seuls les amoureux, ou ceux qui aspiraient à l’être, pouvaient entendre.

Le lendemain, Selby se réveilla avec une étrange sensation de légèreté. Il regarda le cactus, qui trônait toujours au milieu de la pièce, et sourit. La veille, le concierge lui avait dit, avec un clin d’œil entendu, qu’un bouquet était arrivé à bon port. Il n’en fallait pas davantage. Il s’habilla avec soin, choisit une cravate discrète, et sortit dans la rue, le cœur battant, prêt à affronter le printemps.

« Oh, murmura-t-elle, c’est dur, — dur de travailler toujours, — toujours seule, sans jamais avoir un ami que l’on puisse honorer, et l’amour que l’on nous offre signifie la rue, le boulevard, — quand la passion est morte. Je le sais, — nous le savons, — nous autres qui n’avons rien, — qui n’avons personne, et qui nous donnons sans poser de questions, — quand nous aimons, — oui, sans poser de questions, — corps et âme, en connaissant la fin. »

Elle toucha la rose à son corsage. Pendant un instant, elle sembla l’oublier, puis, doucement : « Je vous remercie, je vous suis très reconnaissante. » Elle ouvrit le livre et, cueillant un pétale de la rose, le fit glisser entre les pages. Puis, levant les yeux, elle dit gentiment : « Je ne peux pas accepter. »

V

Il fallut un mois à Clifford pour se rétablir complètement, bien qu’à la fin de la première semaine, il eût été déclaré convalescent par Elliott, qui était une autorité en la matière, et sa convalescence fut favorisée par la cordialité avec laquelle Rue Barrée accueillait ses saluts solennels. Quarante fois par jour, il bénissait Rue Barrée pour son refus et remerciait sa bonne étoile, tout en éprouvant, — oh, merveilleux cœur qui est le nôtre ! — les tourments de l’amoureux éconduit.

Elliott était agacé, en partie par la réserve de Clifford, en partie par le dégel inexplicable dans la frigidité de Rue Barrée. Lors de leurs rencontres fréquentes, quand elle, trottinant le long de la rue de Seine, son cahier de musique et son grand chapeau de paille à la main, croisait Clifford et ses amis se dirigeant vers l’est, vers le Café Vachette, et qu’au salut respectueux de la bande, elle rougissait et souriait à Clifford, les soupçons assoupis d’Elliott se réveillaient. Mais il ne découvrit jamais rien, finit par abandonner, trouvant cela au-delà de sa compréhension, se contentant de qualifier Clifford d’idiot et réservant son opinion sur Rue Barrée. Et tout ce temps, Selby était jaloux. D’abord, il refusa de se l’avouer, et déserta l’atelier pour une journée à la campagne, mais les bois et les champs, bien sûr, aggravèrent son cas ; les ruisseaux murmuraient le nom de Rue Barrée et les faucheurs qui s’appelaient à travers la prairie finissaient par un « Rue Bar-rée-e ! » chevrotant. Cette journée passée à la campagne le rendit furieux pour une semaine, et il travailla maussadement chez Julian, tourmenté tout le temps par le désir de savoir où était Clifford et ce qu’il pouvait bien faire. Cela culmina par une promenade erratique le dimanche qui se termina au marché aux fleurs sur le Pont au Change, recommença, fut tristement prolongée jusqu’à la morgue, et finit à nouveau au pont de marbre. Cela ne pouvait plus durer, Selby le sentait, alors il alla voir Clifford, qui convalescait à coups de mint juleps dans son jardin.

Ils s’assirent ensemble et discutèrent morale et bonheur humain, et chacun trouva l’autre très divertissant, seulement Selby échoua à faire parler Clifford, au grand amusement de ce dernier. Mais les juleps apaisèrent la piqûre de la jalousie et distillèrent de l’espoir à l’amoureux éconduit, et quand Selby dit qu’il devait partir, Clifford l’accompagna, et quand Selby, pour ne pas être en reste, insista pour raccompagner Clifford jusqu’à sa porte, Clifford décida de raccompagner Selby à mi-chemin, et trouvant difficile de se quitter, ils décidèrent de dîner ensemble et de « faire la noce ». Faire la noce, verbe appliqué aux maraudes nocturnes de Clifford, exprimait peut-être aussi bien que possible la gaieté envisagée. Le dîner fut commandé chez Mignon, et pendant que Selby interviewait le chef, Clifford gardait un œil paternel sur le maître d’hôtel. Le dîner fut un succès, ou du moins du genre généralement qualifié de succès. Vers le dessert, Selby entendit quelqu’un dire comme venant de très loin : « Le gamin Selby, ivre comme un cocher. »

Un groupe d’hommes passa près d’eux ; il lui sembla qu’il serrait des mains et riait beaucoup, et que tout le monde était très spirituel. Clifford était en face, jurant une confiance éternelle à son copain Selby, et il semblait y avoir d’autres personnes, soit assises à côté d’eux, soit passant continuellement avec le bruissement des jupes sur le parquet ciré. Le parfum des roses, le froissement des éventails, le contact de bras arrondis et les rires devenaient de plus en plus vagues. La pièce semblait enveloppée de brume. Puis, tout à coup, chaque objet se détacha douloureusement, seuls les formes et les visages étaient déformés et les voix perçantes. Il se redressa, calme, grave, pour le moment maître de lui-même, mais très ivre. Il savait qu’il était ivre, et il était aussi vigilant et alerte, aussi vivement soupçonneux envers lui-même qu’il l’aurait été d’un voleur à son coude. Sa maîtrise de soi permit à Clifford de plonger sa tête sous l’eau courante et de se rendre dans la rue considérablement amoché, mais sans jamais soupçonner que son compagnon était ivre. Pendant un temps, il garda sa maîtrise de soi. Son visage était seulement un peu plus pâle, un peu plus crispé que d’habitude ; il était seulement un rien plus lent et plus raffiné dans son langage. Il était minuit quand il laissa Clifford paisiblement assoupi dans le fauteuil de quelqu’un, avec un long gant en suède pendant de sa main et un boa à plumes entortillé autour de son cou pour le protéger des courants d’air. Il traversa le hall, descendit les escaliers et se retrouva sur le trottoir dans un quartier qu’il ne connaissait pas. Machinalement, il leva les yeux vers le nom de la rue. Le nom ne lui était pas familier. Il se tourna et dirigea sa course vers quelques lumières regroupées au bout de la rue. Elles s’avérèrent plus éloignées qu’il ne l’avait anticipé, et après une longue quête, il en vint à la conclusion que ses yeux avaient été mystérieusement retirés de leurs emplacements habituels et avaient été replacés de chaque côté de sa tête comme ceux d’un oiseau. Il s’affligea de penser à l’inconvénient que cette transformation pourrait lui causer, et il tenta de redresser la tête, comme une poule, pour tester la mobilité de son cou. Puis un immense désespoir s’empara de lui, — des larmes s’accumulèrent dans ses conduits lacrymaux, son cœur fondit et il entra en collision avec un arbre. Ce choc le ramena à la raison ; il étouffa la violente tendresse dans sa poitrine, ramassa son chapeau et avança plus vivement. Sa bouche était blanche et contractée, ses dents serrées. Il tint assez bien sa direction et ne s’écarta que peu, et après une durée apparemment interminable, il se retrouva à passer devant une file de fiacres. Les lampes brillantes, rouges, jaunes et vertes l’agacèrent, et il sentit qu’il pourrait être agréable de les démolir avec sa canne, mais maîtrisant cette impulsion, il passa outre. Plus tard, une idée lui vint qu’il économiserait de la fatigue en prenant un fiacre, et il fit demi-tour avec cette intention, mais les fiacres semblaient déjà si loin et les lanternes étaient si brillantes et déroutantes qu’il abandonna, et se ressaisissant, il regarda autour de lui.

Une ombre, une masse, immense, indéfinie, s’éleva à sa droite. Il reconnut l’Arc de Triomphe et agita gravement sa canne vers lui. Sa taille l’agaça. Il sentit qu’il était trop grand. Puis il entendit quelque chose tomber en cliquetant sur le trottoir et pensa probablement que c’était sa canne, mais cela importait peu. Lorsqu’il se fut maîtrisé et eut repris le contrôle de sa jambe droite, qui trahissait des symptômes d’insubordination, il se retrouva à traverser la place de la Concorde à un rythme qui menaçait de le faire atterrir à la Madeleine. Cela ne pouvait pas durer. Il tourna brusquement à droite et, traversant le pont, passa devant le Palais Bourbon au trot et tourna sur le boulevard Saint-Germain. Il avança assez bien, bien que la taille du ministère de la Guerre le frappât comme une insulte personnelle, et sa canne lui manqua, qu’il aurait été plaisant de faire traîner le long des grilles en fer sur son passage. Il lui vint à l’idée, cependant, de substituer son chapeau, mais quand il le trouva, il oublia à quoi il lui servait et le remit sur sa tête avec gravité. Puis il fut obligé de lutter contre une violente inclination à s’asseoir et à pleurer. Cela dura jusqu’à ce qu’il arrive à la rue de Rennes, mais là, il fut absorbé par la contemplation du dragon sur le balcon surplombant la Cour du Dragon, et le temps s’écoula jusqu’à ce qu’il se souvienne vaguement qu’il n’avait rien à y faire, et il repartit. C’était un travail lent. L’inclination à s’asseoir et à pleurer avait fait place à un désir de réflexion solitaire et profonde. Ici, sa jambe droite oublia son obéissance et, attaquant la gauche, la contourna et le fit buter contre une planche en bois qui semblait barrer son chemin. Il essaya de la contourner, mais trouva la rue fermée. Il essaya de la renverser et ne put y parvenir. Puis il remarqua une lanterne rouge posée sur un tas de pavés derrière la barrière. C’était plaisant. Comment allait-il rentrer chez lui si le boulevard était bloqué ? Mais il n’était pas sur le boulevard. Sa jambe droite traîtresse l’avait entraîné dans un détour, car là, derrière lui, s’étendait le boulevard avec sa ligne infinie de lampes, — et ici, qu’était cette rue étroite et délabrée empilée de terre, de mortier et de tas de pierres ? Il leva les yeux. Écrit en lettres noires frappantes sur la barrière, il y avait :

RUE BARRÉE.

Il s’assit. Deux policiers qu’il connaissait passèrent et lui conseillèrent de se lever, mais il débattit de la question du point de vue du goût personnel, et ils passèrent leur chemin, en riant. Car il était à ce moment-là absorbé par un problème. C’était, comment voir Rue Barrée. Elle était quelque part dans cette grande maison avec les balcons en fer, et la porte était verrouillée, mais qu’importait ? L’idée simple lui vint de crier jusqu’à ce qu’elle vienne. Cette idée fut remplacée par une autre tout aussi lucide, — frapper à la porte jusqu’à ce qu’elle vienne ; mais finalement, rejetant ces deux options comme trop incertaines, il décida de grimper sur le balcon et, en ouvrant une fenêtre, de demander poliment Rue Barrée. Il n’y avait qu’une fenêtre éclairée dans la maison qu’il pût voir. Elle était au deuxième étage, et vers elle il tourna ses yeux. Puis, montant sur la barrière en bois et grimpant par-dessus les tas de pierres, il atteignit le trottoir et leva les yeux vers la façade pour trouver une prise. Cela semblait impossible. Mais une fureur soudaine s’empara de lui, une obstination aveugle et ivre, et le sang se précipita à sa tête, bondissant, battant dans ses oreilles comme le tonnerre sourd d’un océan. Il serra les dents et, sautant vers un appui de fenêtre, il se hissa et se suspendit aux barreaux de fer. Alors la raison s’enfuit ; il monta dans son cerveau le bruit de nombreuses voix, son cœur bondit en battant un rythme fou, et agrippant corniche et rebord, il se fraya un chemin le long de la façade, s’accrocha aux tuyaux et aux volets, et se hissa, par-dessus et à l’intérieur du balcon près de la fenêtre éclairée. Son chapeau tomba et roula contre la vitre. Pendant un moment, il resta sans souffle contre la rambarde, — puis la fenêtre fut lentement ouverte de l’intérieur.

Ils se regardèrent pendant un long moment. Bientôt, la jeune fille fit deux pas chancelants en arrière dans la pièce. Il vit son visage, — tout cramoisi maintenant, — il la vit s’affaisser dans une chaise près de la table éclairée par la lampe, et sans un mot, il la suivit dans la chambre, refermant derrière lui les grands battants vitrés. Puis ils se regardèrent en silence.

La pièce était petite et blanche ; tout y était blanc, — le lit à rideaux, le petit lavabo dans le coin, les murs nus, la lampe en porcelaine, — et son propre visage, — s’il l’avait su, mais le visage et le cou de Rue se gonflaient de la couleur qui teintait le rosier en fleurs là, sur le foyer, à côté d’elle. L’idée de parler ne lui vint pas. Elle sembla ne pas l’attendre. Son esprit luttait avec les impressions de la pièce. La blancheur, l’extrême pureté de tout l’occupaient, — commençaient à le troubler. À mesure que son œil s’habituait à la lumière, d’autres objets surgirent des environs et prirent leurs places dans le cercle de la lumière de la lampe. Il y avait un piano, un seau à charbon, une petite malle en fer et une baignoire. Puis il y avait une rangée de patères en bois contre la porte, avec un rideau en chintz blanc recouvrant les vêtements en dessous. Sur le lit reposaient un parapluie et un grand chapeau de paille, et sur la table, un cahier de musique ouvert, un encrier et des feuilles de papier réglé. Derrière lui se tenait une armoire avec un miroir, mais d’une certaine manière, il ne tenait pas à voir son propre visage à cet instant. Il dégrisait.

La jeune fille resta assise à le regarder sans un mot. Son visage était sans expression, pourtant les lèvres tremblaient parfois de manière presque imperceptible. Ses yeux, si merveilleusement bleus à la lumière du jour, semblaient sombres et doux comme du velours, et la couleur sur son cou s’intensifiait et pâlissait à chaque souffle. Elle semblait plus petite et plus mince que lorsqu’il l’avait vue dans la rue, et il y avait maintenant quelque chose dans la courbe de sa joue qui était presque enfantin. Quand enfin il se tourna et saisit son propre reflet dans le miroir derrière lui, un choc le traversa comme s’il avait vu une chose honteuse, et son esprit embrumé ainsi que ses pensées embrumées devinrent plus clairs. Pendant un moment leurs yeux se rencontrèrent, puis les siens cherchèrent le sol, ses lèvres se crispèrent, et la lutte en lui courba sa tête et tendit chaque nerf jusqu’au point de rupture. Et maintenant c’était fini, car la voix intérieure avait parlé. Il écouta, sourdement intéressé mais connaissant déjà la fin, — en vérité, cela importait peu ; — la fin serait toujours la même pour lui ; — il comprenait maintenant, — toujours la même pour lui, et il écouta, sourdement intéressé, une voix qui grandissait en lui. Après un moment, il se leva, et elle se leva aussitôt, une petite main posée sur la table. Bientôt, il ouvrit la fenêtre, ramassa son chapeau et la referma. Puis il alla vers le rosier et toucha les fleurs de son visage. L’une d’elles se trouvait dans un verre d’eau sur la table et, machinalement, la jeune fille la retira, la pressa de ses lèvres et la déposa sur la table à côté de lui. Il la prit sans un mot et, traversant la pièce, ouvrit la porte. Le palier était sombre et silencieux, mais la jeune fille souleva la lampe et, glissant devant lui, descendit les escaliers cirés jusqu’au vestibule. Puis, déchaînant les verrous, elle ouvrit le guichet en fer.

À travers celui-ci, il passa avec sa rose.

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