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The Love Letters of Mary Wollstonecraft to Gilbert Imlay

by Mary Wollstonecraft · in French

LES LETTRES D'AMOUR DE Mary Wollstonecraft À GILBERT IMLAY

AVEC UN MÉMOIRE PRÉLIMINAIRE Par Roger Ingpen

ILLUSTRÉ DE PORTRAITS

Philadelphie J. B. LIPPINCOTT COMPANY Londres : HUTCHINSON & CO. 1908

IMPRIMÉ EN GRANDE-BRETAGNE

LETTRES DE MARY WOLLSTONECRAFT

ÉDITÉES PAR ROGER INGPEN

AUTOBIOGRAPHIE DE LEIGH HUNT. Édition illustrée. 2 vol. A. CONSTABLE & CO.

MILLE POÈMES POUR ENFANTS : Une collection de vers anciens et nouveaux. HUTCHINSON & CO.

VIE D'OLIVER GOLDSMITH PAR FORSTER. Abrégé. (Biographies classiques.) HUTCHINSON & CO.

VIE DE SAMUEL JOHNSON PAR BOSWELL. Abrégé. (Biographies classiques.) HUTCHINSON & CO.

VIE DE SAMUEL JOHNSON PAR BOSWELL. Intégrale. Édition illustrée. 2 vol. PITMAN.

PRÉFACE

I

On sait peu de chose des ancêtres de Mary Wollstonecraft, si ce n'est qu'ils étaient d'ascendance irlandaise. Son père, Edward John Wollstonecraft, était le fils d'un prospère fabricant de Spitalfields né en Irlande, dont il hérita la somme de dix mille livres. Vers le milieu du XVIIIe siècle, il épousa Elizabeth Dixon, fille d'un gentilhomme de bonne condition, originaire de Ballyshannon, dont il eut six enfants : Edward, Mary, Everina, Eliza, James et Charles. Mary, la fille aînée et deuxième enfant, naquit le 27 avril 1759, année de naissance de Burns et de Schiller, et dernière année du règne de George II. Elle passa son enfance, jusqu'à l'âge de cinq ans, dans le voisinage d'Epping Forest, mais il est douteux qu'elle y soit née ou à Hoxton. M. Wollstonecraft n'exerçait aucune profession particulière, bien qu'il s'essayât de temps à autre à diverses activités lorsqu'il était saisi du désir de gagner de l'argent. Il est décrit comme ayant des habitudes oisives et dissipées, et comme possédant un tempérament ingouvernable et un esprit inquiet qui le poussait à de perpétuels changements de résidence. De Hoxton, où il dilapida la majeure partie de sa fortune, il erra jusqu'à l'Essex, puis, entre autres lieux, en 1768, à Beverley, dans le Yorkshire. Plus tard, il se lança dans l'agriculture à Laugharne, dans le Pembrokeshire, mais il finit par se lasser de cette expérience et retourna une fois de plus à Londres. À mesure que sa fortune déclinait, sa brutalité et son égoïsme augmentaient, et Mary était fréquemment contrainte de défendre sa mère contre ses actes de violence physique, en s'interposant parfois de tout son corps entre lui et sa victime. Mme Wollstonecraft elle-même était loin d'être une femme aimable ; petite tyran et dirigeante sévère mais incompétente de son foyer, elle traitait Mary comme le bouc émissaire de la famille. Les premières années de Mary furent donc loin d'être heureuses ; le peu d'instruction qu'elle reçut fut spasmodique, en raison des habitudes migratoires de son père.

Dans sa seizième année, alors que les Wollstonecraft étaient de retour à Londres, Mary noua une amitié avec Fanny Blood, une jeune fille à peu près de son âge, qui devait être l'un des événements les plus heureux de sa vie. Il existait un lien de sympathie très fort entre les deux amies, car Fanny parvenait, par son travail d'artiste, à être le principal soutien de sa famille, son père étant, tout comme M. Wollstonecraft, un homme paresseux et alcoolique.

La nouvelle amie de Mary était une jeune fille intellectuelle et cultivée. Elle aimait la musique, chantait agréablement, était aussi très instruite pour son âge et écrivait des lettres intéressantes. C'est en comparant les lettres de Fanny Blood avec les siennes que Mary reconnut pour la première fois à quel point son éducation avait été déficiente. Elle s'appliqua donc à la tâche d'accroître son maigre bagage de connaissances, espérant devenir gouvernante. Finalement, à l'âge de dix-neuf ans, Mary se rendit à Bath en tant que dame de compagnie auprès d'une vieille dame fatigante et exigeante, une certaine Mme Dawson, veuve d'un riche commerçant londonien. Malgré bien des difficultés, elle parvint à conserver sa situation pendant deux ans environ, ne la quittant que pour assister au lit de mort de sa mère.

La mort de Mme Wollstonecraft (en 1780) fut suivie de l'éclatement du foyer. Mary alla vivre temporairement chez les Blood à Walham Green et assista Mme Blood, qui faisait des travaux d'aiguille ; Everina devint pour quelque temps gouvernante chez son frère Edward, un avoué ; et Eliza épousa un certain M. Bishop.

M. Kegan Paul a souligné que « toutes les sœurs Wollstonecraft étaient enthousiastes, excitables et d'un tempérament impétueux, portées à exagérer les bagatelles, sensibles au point de transformer l'inattention en affronts, et les affronts en insultes étudiées. Toutes étaient d'une santé fragile, du genre qui met les nerfs à rude épreuve, et Eliza possédait à l'excès le tempérament et la constitution de la famille. » La vie conjugale de Mme Bishop fut, dès le début, une misère absolue ; ils étaient un couple mal assorti, et son tempérament particulier exaspérait manifestement la pire nature de son mari. Ses accès de fureur et les scènes de violence quotidiennes, dont il était responsable, furent décrits plus tard avec une fidélité réaliste par Mary dans son roman, « Les torts des femmes ». Il était manifestement impossible pour Mme Bishop de continuer à vivre avec un tel homme, et lorsque, en 1782, elle tomba dangereusement malade, Mary, avec sa bonté naturelle caractéristique, alla la soigner et, peu après, l'aida dans sa fuite pour échapper à son mari.

L'année suivante (1783), Mary ouvrit une école à Islington avec Fanny Blood, et elle fut ainsi en mesure d'offrir un foyer à ses sœurs, Mme Bishop et Everina. L'école fut ensuite transférée à Newington Green, où Mary eut bientôt un établissement comptant une vingtaine d'élèves externes. Après un certain temps, enhardie par son succès, elle prit une maison plus grande ; mais malheureusement, le nombre de ses élèves n'augmenta pas proportionnellement à ses obligations, qui étaient désormais plus lourdes qu'elle ne pouvait facilement y faire face.

Alors que Mary vivait à Newington Green, elle fut présentée au Dr Johnson, qui, selon Godwin, la traita avec une gentillesse et une attention particulières, et avec qui elle eut une longue conversation. Il désira qu'elle renouvelât sa visite, mais elle fut empêchée de le revoir par sa dernière maladie et sa mort.

Entre-temps, Fanny Blood avait altéré sa santé par un surcroît de travail, et les signes de la consomption étaient déjà évidents. Un certain M. Hugh Skeys, qui était engagé dans les affaires à Lisbonne, bien qu'amoureux quelque peu faible, admirait Fanny depuis longtemps et souhaitait l'épouser. On pensa que le climat du Portugal pourrait contribuer à rétablir sa santé, et elle consentit, peut-être plus pour cette raison que pour toute autre, à devenir son épouse. Elle quitta l'Angleterre en février 1785, mais sa santé ne cessa de décliner. L'inquiétude de Mary pour le bien-être de son amie était telle que, apprenant son grave état, elle partit immédiatement pour Lisbonne et, après une traversée orageuse, n'arriva qu'à temps pour réconforter Fanny dans ses derniers instants. Mary eut le cœur presque brisé par la perte de son amie, et elle rendit son séjour à Lisbonne aussi court que possible, ne restant que le temps nécessaire aux funérailles de Mme Skeys.

Elle retourna en Angleterre pour découvrir que l'école avait beaucoup souffert de la négligence pendant son absence. Dans une lettre au frère de Mme Skeys, George Blood, elle écrit : « La perte de Fanny a suffi à jeter un nuage sur mes jours les plus brillants : quel effet cela doit-il avoir, quand je suis privée de tout autre confort ? J'ai trop de dettes, le loyer est si énorme, et où aller, sans argent ni amis, qui peut me l'indiquer ? »

Elle réalisa ainsi qu'il était inutile de poursuivre son école. Mais son expérience de directrice d'école allait porter ses fruits à l'avenir. Elle avait observé certains des défauts des méthodes éducatives de son temps, et sa première tentative publiée fut une brochure intitulée « Pensées sur l'éducation des filles » (1787). Pour cet essai, elle reçut dix guinées, somme qu'elle offrit aux parents de son amie, M. et Mme Blood, qui désiraient se rendre en Irlande.

Elle ne tarda pas à se rendre elle-même en Irlande, car en octobre 1787, elle devint gouvernante des filles de Lord Kingsborough à Michaelstown, avec un salaire de quarante livres par an. Lady Kingsborough était, selon l'opinion de Mary, « une femme perspicace et habile, grande bavarde... Elle se farde, et, en somme, c'est une dame élégante sans fantaisie ni sensibilité. Je suis presque tourmentée à mort par des chiens... » Lady Kingsborough était plutôt égoïste et inculte, et son but principal était la poursuite du plaisir. Elle choyait ses chiens, au grand dégoût de Mary Wollstonecraft, et négligeait ses enfants. Les vues qu'elle avait sur l'éducation étaient étroites. Elle avait été habituée à la soumission de la part de sa gouvernante, mais elle apprit bientôt que Mary n'était pas d'un naturel docile. Les enfants, d'abord indisciplinés et provocateurs, « pour parler littéralement, des Irlandaises sauvages, non formées et pas très plaisantes », accordèrent bientôt leur confiance à Mary, et bientôt leur affection. L'une de ses élèves, Margaret King, devenue plus tard Lady Mountcashel, conserva toujours la plus vive estime pour Mary Wollstonecraft. Lady Mountcashel continua de fréquenter William Godwin après la mort de Mary, et rencontra plus tard Shelley et sa femme en Italie. Mary gagna de la part des enfants l'affection qu'ils refusaient à leur mère, en conséquence de quoi, à l'automne 1788, alors qu'elle était chez Lady Kingsborough depuis environ un an, elle reçut son congé. Elle avait terminé à cette époque le roman auquel elle donna le nom de « Mary », qui est un hommage à la mémoire de son amie Fanny Blood.

II

Et maintenant, dans sa trentième année, Mary Wollstonecraft avait terminé sa carrière de gouvernante et était résolue à se consacrer désormais à la littérature. Ses chances de succès étaient bien minces, car elle n'avait rien écrit pour l'encourager dans une telle entreprise. Elle eut cependant la fortune de faire la connaissance de Joseph Johnson, l'éditeur et libraire humanitaire de St. Paul's Churchyard, qui publiait les œuvres de Priestley, Horne Tooke, Gilbert Wakefield et d'autres hommes de pensée avancée, et elle rencontra à sa table nombre des auteurs qu'il publiait, ainsi que des hommes éminents de l'époque comme William Blake, Fuseli et Tom Paine. M. Johnson, qui devait s'avérer l'un de ses meilleurs amis, l'encouragea dans ses projets littéraires. Il fut l'éditeur de ses « Pensées sur l'éducation des filles » et avait reconnu dans ce petit livre tant de promesses que, lorsqu'elle sollicita ses conseils, il lui offrit immédiatement de l'aider en lui donnant du travail.

Mary s'installa donc à la Saint-Michel 1788 dans une maison de George Street, à Blackfriars. Elle avait apporté à Londres le manuscrit de son roman « Mary », et elle se mit au travail sur un livre pour enfants intitulé « Histoires originales tirées de la vie réelle ». Ces deux livres parurent avant la fin de l'année, ce dernier avec des planches pittoresques de William Blake. Mary consacra également une partie de son temps à des traductions du français, de l'allemand et même du néerlandais, dont l'une fut une édition abrégée des « Éléments de moralité » de Saltzmann, pour laquelle Blake fournit également les illustrations. Outre ce travail, Johnson engagea Mary comme conseillère littéraire ou « lectrice », et s'assura ses services en liaison avec The Analytical Review, un périodique qu'il venait de fonder.

Pendant qu'elle était à George Street, elle écrivit également sa « Défense des droits de l'homme » dans une lettre à Edmund Burke. Sa principale satisfaction en tenant cette maison était d'avoir un foyer où ses frères et sœurs pouvaient toujours venir lorsqu'ils étaient sans emploi. Elle ne se lassait jamais de les aider, soit avec de l'argent, soit en usant de son influence pour leur trouver des situations. L'un de ses premiers actes lorsqu'elle s'installa à Londres fut d'envoyer Everina Wollstonecraft à Paris pour améliorer son accent français. M. Johnson, qui a écrit un court récit de la vie de Mary à Londres à cette époque, dit qu'elle passait souvent ses après-midi et ses soirées chez lui, et qu'elle avait l'habitude de solliciter ses conseils ou de lui décharger ses soucis. Parmi les nombreux devoirs qu'elle s'imposa, il y avait la gestion des affaires de son père, ce qui devait être une entreprise bien peu profitable.

Le plus important des travaux de Mary Wollstonecraft alors qu'elle vivait à Blackfriars fut l'écriture du livre qui est principalement associé à son nom, « Défense des droits de la femme ». Ce volume – aujourd'hui beaucoup mieux connu par son titre que par son contenu – était dédié à l'astucieux M. Talleyrand de Périgord, ancien évêque d'Autun, apparemment en raison de son authorship d'une brochure sur l'Éducation nationale. Il est inutile de tenter une analyse de ce livre remarquablement original mais très inégal – des réimpressions modernes de l'œuvre sont parues sous la direction de Mme Fawcett et de Mme Pennell. Il suffit de dire qu'il s'agit réellement d'un plaidoyer pour un système d'éducation plus éclairé, affectant non seulement son propre sexe, mais aussi l'humanité dans son sens le plus large. Nombre de ses suggestions ont depuis longtemps été mises en pratique, comme celle d'un système d'éducation nationale gratuite, avec des avantages égaux pour les garçons et les filles. Le livre contient trop de théorie et est donc, dans une large mesure, obsolète. Mary Wollstonecraft proteste contre la coutume qui reconnaît la femme comme le jouet de l'homme ; elle plaide plutôt pour un pied d'égalité amical entre les sexes, en plus de revendiquer un nouvel ordre des choses pour les femmes, en des termes d'une franchise inhabituelle. Un tel livre ne pouvait manquer de faire sensation, et il la rendit rapidement célèbre, non seulement dans ce pays, mais sur le continent, où il fut traduit en français. C'était bien sûr le résultat de la Révolution française ; toute l'œuvre est imprégnée des idées et des idéaux de ce mouvement, mais alors que les patriotes français réclamaient des droits pour les hommes, elle formulait les mêmes exigences également pour les femmes.

Il est évident que le grand drame historique qui se jouait alors en France avait fait une profonde impression sur l'esprit de Mary – son influence est marquée sur chaque page de son livre, et elle avait le désir de visiter la France avec M. Johnson et Fuseli. Ses amis ne purent cependant pas l'accompagner, elle partit donc seule en décembre 1792, principalement dans le but de perfectionner son français. Godwin affirme, bien qu'apparemment par erreur, que Fuseli fut la cause de son départ pour la France, la connaissance avec le peintre ayant pris une tournure plus chaleureuse qu'une simple amitié. Fuseli, cependant, avait une femme et était heureusement marié, si bien que Mary « résolut prudemment de se retirer dans un autre pays, loin de l'objet qui avait involontairement excité la tendre passion dans son sein. »

Elle arriva certainement à Paris à un moment dramatique ; elle écrivit le 24 décembre à sa sœur Everina : « Après-demain, je m'attends à voir le Roi à la barre, et les conséquences qui suivront, je crains presque de les anticiper. » Le jour en question, le 26, Louis XVI apparut à la salle de la Convention pour plaider sa cause par l'intermédiaire de son avocat, Desize, et le même jour elle écrivit cette lettre à M. Johnson qui a été si souvent citée : « Vers neuf heures ce matin, dit-elle, le Roi est passé devant ma fenêtre, se déplaçant silencieusement (à l'exception de quelques coups de tambour de temps à autre, qui rendaient le calme plus affreux) à travers des rues vides, entouré par les gardes nationaux qui, se regroupant autour de la voiture, semblaient mériter leur nom. Les habitants affluaient à leurs fenêtres, mais les croisées étaient toutes fermées, pas une voix ne se faisait entendre, et je ne vis rien qui ressemblât à un geste insultant. Pour la première fois depuis que je suis entrée en France, je me suis inclinée devant la majesté du peuple, et ai respecté la convenance du comportement si parfaitement à l'unisson avec mes propres sentiments. Je peux à peine vous dire pourquoi, mais une association d'idées fit couler les larmes insensiblement de mes yeux, quand je vis Louis assis, avec plus de dignité que je ne m'y attendais de son caractère, dans un fiacre, allant à la rencontre de la mort, là où tant des siens avaient triomphé. Mon imagination me fit instantanément apparaître Louis XIV, entrant dans la capitale avec tout son faste, après l'une de ses victoires si flatteuses pour son orgueil, pour ne voir que le soleil de la prospérité assombri par la sublime obscurité de la misère... »

Mary alla d'abord loger chez Madame Filiettaz, fille de Madame Bregantz, dans l'école de laquelle à Putney Mme Bishop et Everina Wollstonecraft avaient été enseignantes. Mary était désormais une sorte de célébrité – « L'écriture, écrit-elle, est un poids lourd pour des épaules féminines, surtout sous le soleil de la prospérité » – et elle portait avec elle des lettres d'introduction pour plusieurs personnes influentes à Paris. Elle renoua connaissance avec Tom Paine, devint intime avec Helen Maria Williams (dont on dit qu'elle a vécu autrefois avec Imlay), et visita, entre autres, la maison de M. Thomas Christie. Son intention était d'aller en Suisse, mais il y eut quelques problèmes avec son passeport, elle s'établit donc à Neuilly, alors un village à trois miles de Paris. « Son habitation ici, dit Godwin, était une maison solitaire au milieu d'un jardin, sans autre habitant qu'elle-même et le jardinier, un vieil homme qui accomplissait pour elle maints offices domestiques, et voulait parfois disputer l'honneur de faire son lit. Le jardinier avait une grande vénération pour son invitée, et lui présentait, lorsqu'elle était seule, quelques raisins d'une variété particulièrement fine, qu'elle ne pouvait obtenir de lui sans la plus grande difficulté lorsqu'elle avait quelqu'un avec elle comme visiteur. C'est ici qu'elle conçut, et pour la majeure partie exécuta, sa vue historique et morale de la Révolution française, dans laquelle elle incorpora la plupart des observations qu'elle avait recueillies pour ses lettres, et qui fut écrite avec plus de sobriété et de gaieté que le ton sur lequel elles avaient été commencées. Le soir, elle avait coutume de se rafraîchir par une promenade dans un bois voisin, dont son hôte tentait en vain de la dissuader, en lui racontant divers vols et meurtres horribles qui y avaient été commis. »

Il est probable qu'en mars 1793, Mary Wollstonecraft vit pour la première fois Gilbert Imlay. La rencontre eut lieu chez M. Christie, et son impression immédiate fut une antipathie, si bien que lors des occasions suivantes, elle l'évita. Cependant, son estime pour lui se transforma rapidement en amitié, et plus tard en amour. Gilbert Imlay est né dans le New Jersey vers 1755. Il servit comme capitaine dans l'armée américaine pendant la guerre d'Indépendance, et fut l'auteur d'une « Description topographique du territoire occidental de l'Amérique du Nord », 1792, et d'un roman intitulé « Les Émigrants », 1793. Dans ce dernier ouvrage, en tant qu'Américain, il propose de « placer un miroir à la vue des Anglais, afin qu'ils puissent contempler le déclin de ces traits qui étaient autrefois si aimables », et plus loin « d'empêcher le sacrilège que la pratique actuelle des engagements matrimoniaux produit nécessairement ». On ne sait pas si ces vues concernant le mariage ont précédé, ou furent le résultat de, sa liaison avec Mary Wollstonecraft. En 1793, il était engagé dans les affaires, probablement dans le commerce du bois avec la Suède et la Norvège.

En décidant de se consacrer à Imlay, Mary ne demanda conseil à personne et ne fit confidence à personne. Elle était manifestement profondément amoureuse de lui, et sentait que leur confiance mutuelle, partagée par personne d'autre, donnait un caractère sacré à leur union. Godwin, qui est notre principale autorité sur l'épisode Imlay, déclare que « l'origine de la relation date d'environ le milieu d'avril 1793, et elle fut menée de manière privée pendant environ trois mois. » Imlay n'avait absolument aucune propriété, et Mary s'était opposée à l'épouser, parce qu'elle ne voulait pas le charger de ses propres dettes, ou « l'impliquer dans certains embarras familiaux », dont elle se croyait responsable. Elle considérait cependant sa liaison avec Imlay « comme étant de la nature la plus inviolable ». Puis le gouvernement français décréta que tous les sujets britanniques résidant en France devaient aller en prison jusqu'à une déclaration générale de paix. Il devint donc opportun, non pas qu'un mariage ait lieu, car cela nécessiterait que Mary déclare sa nationalité, mais qu'elle prenne le nom d'Imlay, « ce que, dit Godwin, (de la nature de leur liaison (formée de son côté du moins, sans aucun dessein capricieux ou volage), elle se concevait en droit de faire), et obtint un certificat de l'ambassadeur américain, comme épouse d'un natif de ce pays. Leur engagement étant ainsi avoué, ils jugèrent approprié de résider sous le même toit, et dans ce but déménagèrent à Paris. »

Dans une lettre de Mary Wollstonecraft à sa sœur Everina, datée du Havre, le 10 mars 1794, elle décrit le climat de la France comme « extraordinairement beau » et loue les manières du peuple ; mais elle est aussi attristée par les scènes dont elle a été témoin et ajoute que « la mort et la misère, sous toutes les formes de terreur, hantent ce pays dévoué... Si l'une des nombreuses lettres que j'ai écrites est parvenue entre vos mains ou celles d'Eliza, vous savez que je suis en sécurité, grâce à la protection d'un Américain, un homme très digne qui allie à une tendresse de cœur et une vivacité de sentiment peu communes, une rectitude de jugement et une raison de tempérament rarement rencontrées. Ayant été élevé dans les régions intérieures de l'Amérique, c'est une créature très naturelle et sans affectation. »

Mary avait exprimé dans les « Droits de la femme » son idéal des relations entre mari et femme ; elle aspirait désormais à cette vie de bonheur domestique qu'elle chérissait depuis quelque temps. Elle avait connu beaucoup de malheur par le passé. Godwin dit : « Elle apporta, dans le cas présent, un cœur blessé et malade, pour trouver refuge dans l'attachement d'un ami choisi. Qu'on ne s'imagine pas, cependant, qu'elle apportait un cœur querelleux et ruiné dans son goût pour le plaisir. Non ; tout son caractère semblait changer avec un changement de fortune. Ses chagrins, la dépression de son esprit, étaient oubliés, et elle assuma toute la simplicité et la vivacité d'un esprit jeune. Elle était enjouée, pleine de confiance, de bonté et de sympathie. Ses yeux prirent un nouvel éclat, et ses joues une nouvelle couleur et une nouvelle douceur. Sa voix devint joyeuse ; son tempérament débordant d'une bonté universelle ; et ce sourire d'une tendresse envoûtante illumina jour après jour son visage, que tous ceux qui l'ont connue se rappelleront si bien, et qui gagna, cœur et âme, l'affection de presque tous ceux qui le contemplaient. » Elle avait maintenant rencontré l'homme à qui elle croyait sincèrement pouvoir se donner avec un dévouement total. Naturellement portée à l'affection, pour la première fois de sa vie, avec son esprit irlandais impulsif, comme le dit Godwin, « elle céda à toutes les sensibilités de sa nature. »

La liaison était néanmoins vouée à l'échec dès le début. Mary avait pris sa décision sans beaucoup de réflexion. Elle attribuait à Imlay une « tendresse de cœur peu commune », mais elle ne décela pas son instabilité de caractère. Il la fascinait certainement, comme il fascinait d'autres femmes, avant et après son attachement à Mary. Il n'était pas l'homme à se satisfaire d'une seule femme comme compagne de vie. Américain typique, il était profondément plongé dans les affaires, mais ses activités ne réclamaient peut-être pas autant de son temps qu'il le prétendait. En septembre, après s'être installé avec Mary, c'est-à-dire en 93, l'année de la Terreur, il la laissa à Paris tandis qu'il se rendait au Havre, autrefois connu sous le nom de Havre de Grâce, mais alors rebaptisé Havre-Marat. Il est terrible de penser à ce qu'a dû être la vie de cette étrangère esseulée à Paris à une telle époque. Pourtant, ses lettres à Imlay ne contiennent guère de référence aux événements de la Révolution.

Mary, lasse d'attendre le retour d'Imlay à Paris et écœurée par les « cruautés croissantes de Robespierre », le rejoignit au Havre en janvier 1794, et le 14 mai, elle donna naissance à une fille, qu'elle nomma Frances en mémoire de Fanny Blood, l'amie de sa jeunesse. Il existe, tout au long de ses lettres à Imlay, une preuve évidente de la tendresse avec laquelle elle aimait la petite. Dans une lettre à Everina, datée de Paris le 20 septembre, elle parle ainsi de la petite Fanny :

« Je veux que vous voyiez ma petite fille, qui ressemble davantage à un garçon. Elle est prête à s'envoler tant elle a d'entrain, et ses joues et ses yeux sont d'une santé éloquente. Elle ne promet pas d'être une beauté, mais elle semble merveilleusement intelligente, et bien que je sois certaine qu'elle ait le tempérament vif et la sensibilité de son père, sa bonne humeur l'emporte sur tout le mérite de mes bons soins. »

En septembre, Imlay quitta le Havre pour Londres, et maintenant que la Terreur s'était apaisée, Mary retourna à Paris. Cette séparation signifiait réellement la fin de leur camaraderie. Ils devaient se revoir, mais jamais sur l'ancien pied. Le voyage fut le plus épuisant qu'elle ait jamais fait, la voiture dans laquelle elle voyageait tombant en panne quatre fois entre le Havre et Paris. Imlay promit de venir à Paris dans le courant de deux mois, et elle l'attendit jusqu'à la fin de l'année avec sérénité. Avec le poids des affaires et d'autres distractions, ses sentiments pour elle et l'enfant s'étaient refroidis, comme le trahissait le ton de ses lettres. Pendant trois mois encore, Imlay la fit patienter avec des explications insatisfaisantes, mais son attente prit fin en avril, lorsqu'elle se rendit à Londres à sa demande. Ses plus sombres pressentiments s'avérèrent trop vrais. Imlay vivait déjà avec une jeune actrice appartenant à une troupe de théâtre itinérant ; et il était évident, bien qu'il eût d'abord protesté du contraire, que Mary n'était qu'une considération secondaire dans sa vie. Il lui fournit cependant une maison meublée, et elle n'abandonna pas immédiatement tout espoir de réconciliation : mais lorsqu'elle comprit que cet espoir était vain, dans son désespoir, elle résolut de mettre fin à ses jours. On ne sait pas réellement si elle tenta effectivement de se suicider ou si Imlay apprit son intention à temps pour l'en empêcher. Imlay était à cette époque engagé dans le commerce avec la Norvège et, ayant besoin d'un représentant de confiance pour traiter certaines affaires confidentielles, on pensa que le voyage rétablirait la santé et le moral de Mary. Elle consentit donc à faire le voyage et partit au début d'avril 1795, munie d'un document rédigé par Imlay la nommant comme sa représentante, la décrivant comme « Mary Imlay, ma meilleure amie et épouse », et concluant : « Ainsi, confiant dans le talent, le zèle et la sincérité de ma très chère amie et compagne, je soumets la gestion de ces affaires entièrement et implicitement à sa discrétion : demeurant très sincèrement et affectueusement le sien, G. Imlay. »

Les lettres décrivant ses voyages, excluant toute question personnelle, furent publiées en 1796 sous le titre « Lettres de Suède et de Norvège », l'un de ses livres les plus lisibles. Les passages éliminés de ces lettres furent imprimés par Godwin dans les œuvres posthumes de son épouse, et sont donnés dans le présent volume. Elle retourna en Angleterre au début d'octobre avec le cœur lourd. Imlay avait promis de la rejoindre lors de son voyage de retour, peut-être à Hambourg, et de l'emmener en Suisse, mais elle se hâta vers Londres pour trouver ses soupçons confirmés. Il lui fournit un logement, mais la négligea totalement pour une femme avec qui il vivait. En découvrant pour la première fois sa nouvelle intrigue, et dans l'agonie de son esprit, elle chercha Imlay à la maison qu'il avait meublée pour sa nouvelle compagne. La conférence aboutit à son désespoir total, et elle décida de se noyer. Elle se rendit d'abord au pont de Battersea, mais y trouva trop de monde ; elle continua donc à marcher jusqu'à Putney. Il faisait nuit et il pleuvait lorsqu'elle y arriva, et après avoir erré de long en large sur le pont pendant une demi-heure jusqu'à ce que ses vêtements soient complètement trempés, elle se jeta dans la rivière. Elle fut cependant secourue de l'eau et, bien qu'inconsciente, sa vie fut sauvée.

Mary rencontra Imlay fortuitement à deux ou trois autres occasions ; elle l'aperçut probablement pour la dernière fois dans la New Road (aujourd'hui Marylebone Road), lorsqu'il « descendit de cheval et marcha quelque temps avec elle ; et la rencontre », assura-t-elle à Godwin, « se passa sans produire en elle aucune émotion accablante. » Mary refusa d'accepter toute assistance pécuniaire pour elle-même de la part d'Imlay, mais il signa une obligation pour une somme à lui verser, dont les intérêts devaient être consacrés à l'entretien de leur enfant ; ni le capital ni les intérêts ne furent toutefois jamais payés. On ignore ce qu'il advint finalement d'Imlay.

Mary se résigna finalement à l'inévitable. Son vieil ami et éditeur, M. Johnson, vint à son aide, et elle résolut de reprendre son travail littéraire pour subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant. Elle fut de nouveau vue dans la société littéraire. Parmi les personnes qu'elle rencontra à cette époque figurait William Godwin. De trois ans son aîné, il était l'un des républicains les plus avancés de l'époque, auteur de la « Justice politique » et du roman « Caleb Williams ». Ils s'étaient rencontrés auparavant, pour la première fois en novembre 1791, mais elle avait déplu à Godwin, car ses commérages animés avaient fait taire Thomas Paine, naturellement calme, qu'il était impatient d'entendre parler. Bien qu'ils se soient rencontrés occasionnellement par la suite, ce n'est qu'en 1796 qu'ils devinrent amis. Il devait y avoir quelque chose chez Godwin qui le rendait extrêmement attirant pour ses amis, car il comptait parmi eux certaines des femmes les plus charmantes de l'époque, et des hommes tels que Wordsworth, Lamb, Hazlitt et Shelley étaient fiers de faire partie de son cercle. Pour les membres de sa famille, il était d'un naturel aimable, voire affectueux. Malheureusement, il apparaît sous son plus mauvais jour — une sorte de Pecksniff précoce — dans sa correspondance et ses relations ultérieures avec Shelley, et c'est par cette correspondance qu'il est le mieux connu aujourd'hui. Le portrait de profil de Godwin par Northcote, à la National Portrait Gallery, préserve pour nous toute la beauté de son front et de ses yeux intellectuels. Un autre portrait de Godwin, de face, avec un long nez triste, par Pickersgill, autrefois visible à la National Portrait Gallery, n'est pas aussi plaisant. Dans une lettre à Cottle, Southey donne un portrait peu flatteur de Godwin à l'époque de son mariage, qui semble suggérer le portrait de face du philosophe : « il a de grands yeux nobles, et un nez — oh, un nez des plus abominables ! Le langage n'est pas assez injurieux pour décrire l'effet de son allongement vers le bas. »

Godwin décrit sa cour avec Mary comme une « amitié se fondant dans l'amour ». Ils convinrent de vivre ensemble, mais Godwin prit des chambres à une vingtaine de portes de leur domicile dans le Polygon, Somers Town, car l'une de ses théories était que vivre sous le même toit est destructeur du bonheur familial. Godwin se rendait dans ses chambres dès qu'il se levait le matin, généralement sans prendre le petit-déjeuner avec Mary, et il dormait parfois à son logement. Ils ne se revoyaient rarement qu'à l'heure du dîner, à moins de faire une promenade ensemble. Pendant la journée, cet étrange couple communiquait par de brèves lettres ou des billets. M. Kegan Paul en imprime quelques-uns ; tel celui de Godwin :

« J'aurai l'honneur de dîner avec vous. Vous me demandez si je peux obtenir quatre invitations pour vous. Je ne sais pas, mais je ne pense pas que la chose soit impossible. Comment allez-vous ? »

Et celui de Mary : « Fanny est ravie à l'idée de dîner avec vous. Mais je souhaite que vous mangiez votre viande d'abord, et qu'elle monte avec le pudding. Je frapperai probablement à votre porte en allant chez Opie ; mais si je ne vous trouve pas, permettez-moi de vous demander de ne pas être trop tard ce soir. Ne donnez pas de beurre à Fanny avec son pudding. » Ce billet est daté du 20 avril 1797 et fixe probablement le moment où Mary posait pour son portrait devant Opie.

Dans l'ensemble, Godwin et Mary vécurent heureux ensemble, avec de très rares nuages, principalement dus à sa nature hypersensible et aux habitudes de vieux garçon confirmées de ce dernier.

Bien que tous deux fussent opposés au mariage par principe, ils se marièrent à la vieille église St. Pancras le 29 mars 1797, le clerc de l'église étant témoin. Godwin ne mentionne pas l'événement dans son journal soigneusement tenu. La raison du mariage était que Mary était sur le point de devenir mère, et c'est pour le bien de l'enfant qu'ils jugèrent prudent de passer par la cérémonie. Mais cela ne fut pas rendu public immédiatement, principalement par crainte que Johnson ne cesse d'aider Mary. Mme Inchbald et Mme Reveley, deux des admiratrices de Godwin, furent si bouleversées par l'annonce de son mariage qu'elles en versèrent des larmes.

Une description intéressante de Mary à cette époque est donnée dans la lettre de Southey à Cottle, citée plus haut, datée du 13 mars 1797. Il dit : « De tous les lions ou littérateurs que j'ai vus ici, le visage de Mary Imlay est le meilleur, infiniment le meilleur : le seul défaut en est une expression quelque peu similaire à celle que présentent les gravures de Horne Tooke — une expression indiquant la supériorité ; pas de l'arrogance, pas du sarcasme chez Mary Imlay, mais c'est tout de même désagréable. Ses yeux sont brun clair, et bien que la paupière de l'un d'eux soit affectée par une légère paralysie, ils sont les plus expressifs que j'aie jamais vus. »

Mary s'occupa avec un travail littéraire ; sinon, sa courte vie conjugale fut sans événement. Godwin fit un voyage avec son ami Basil Montagu dans le Staffordshire du 3 au 20 juin, et la correspondance entre mari et femme pendant cette période, que M. Paul imprime, est une lecture des plus délicieuses et montre à quel point ils étaient en parfaite sympathie.

Le 30 août, l'enfant de Mary naquit, non pas le William tant désiré par eux deux, mais Mary, qui devint plus tard Mme Shelley. Tout semblait bien aller pour la mère jusqu'au 3 septembre, date à laquelle des symptômes alarmants apparurent. Le meilleur avis médical fut obtenu, mais après une semaine de maladie, le dimanche matin, le 10, à huit heures moins vingt, elle s'éteignit. Durant sa maladie, alors qu'elle était en grande agonie, un anodin fut administré, ce qui donna à Mary un certain soulagement, et elle s'exclama : « Oh, Godwin, je suis au ciel. » Mais, comme le dit M. Kegan Paul, « même à ce moment-là, Godwin refusa de se laisser piéger dans l'admission que le ciel existait », et sa réponse immédiate fut : « Vous voulez dire, ma chère, que vos sensations physiques sont quelque peu plus faciles. » Mary Godwin, cependant, ne partageait pas les doutes religieux de son mari. Ses souffrances avaient été grandes, mais sa mort fut paisible.

Le chagrin de Godwin fut très profond, comme en témoignent les lettres qu'il écrivit immédiatement après sa mort et son hommage à sa mémoire dans les « Mémoires ». Mary Godwin fut enterrée dans le cimetière de la vieille église St. Pancras le 15 septembre, en présence de la plupart de ses amis. Godwin vécut jusqu'en 1836, date à laquelle il fut déposé à ses côtés. De nombreuses années plus tard, au même bord de la tombe, Shelley aurait engagé sa foi à la fille de Mary Godwin. En 1851, lorsque les chemins de fer Metropolitan et Midland furent construits à St. Pancras, le cimetière fut détruit, mais les corps de Mary et de William Godwin furent transférés par leur petit-fils, Sir Percy Shelley, à Bournemouth, où ils reposent maintenant avec ses restes, ainsi que ceux de sa mère, Mme Shelley.

L'année suivant la mort de Mary (1798), Godwin édita les « Œuvres posthumes » de son épouse, en quatre volumes, dans lesquels apparurent les lettres à Imlay et son roman inachevé « Les Tort de la femme ». Son hommage à la mémoire de Mary Godwin fut également publié en 1798, sous le titre « Mémoires de l'auteur d'Une revendication des droits de la femme ». Le roman de Godwin, « St. Leon », sortit en 1799 ; sa tragédie « Antonio » fut produite pour ne connaître qu'un échec en 1800, et en 1801, il fut courtisé et conquis par Mme Clairmont, une veuve. Le foyer des Godwin était quelque peu mixte, composé, comme il l'était, de Fanny Imlay, Mary Godwin, les deux enfants de Mme Godwin, Charles et Claire Clairmont, ainsi que de William, le seul enfant né de son mariage avec Godwin. En 1812, Shelley entama une correspondance avec Godwin, qui mena finalement à la fugue de Mary Godwin avec le poète. La pauvre Fanny Imlay, ou Godwin, comme on l'appelait après la mort de sa mère, mourut à l'âge de dix-neuf ans de sa propre main, en octobre 1816. Sa vie avait été loin d'être heureuse dans cet étrange foyer. Elle avait appris à aimer Shelley, mais son choix s'était porté sur sa demi-sœur, alors elle garda courageusement son secret pour elle. Un jour, elle quitta soudainement la maison et voyagea jusqu'à Swansea, où on la trouva morte le lendemain de son arrivée, dans l'auberge où elle avait pris une chambre, « ses longs cheveux bruns autour du visage ; une bouteille de laudanum sur la table, et un billet qui disait ceci : "J'ai longtemps déterminé que la meilleure chose que je pouvais faire était de mettre fin à l'existence d'un être dont la naissance fut malheureuse, et dont la vie n'a été qu'une série de douleurs pour ces personnes qui ont nui à leur santé en s'efforçant de promouvoir son bien-être." Elle avait avec elle la petite montre genevoise, un cadeau de voyage de Mary et Shelley : et dans son porte-monnaie se trouvaient quelques shillings. »[1]

Shelley, se rappelant plus tard sa dernière entrevue avec Fanny à Londres, écrivit cette strophe :

« Sa voix trembla alors que nous partions ; Pourtant je ne savais pas que ce cœur était brisé D'où elle venait, et je partis Sans faire attention aux mots alors prononcés. Misère — Ô misère, Ce monde est bien trop vaste pour toi ! »

III

Les vicissitudes dont Mary Wollstonecraft fut si largement la proie tout au long de sa vie semblent l'avoir poursuivie après la mort. Reconnue de son vivant comme un personnage public, vilipendée par la plupart de ses contemporains en des termes non moins rudes que les épithètes d'Horace Walpole, « une hyène en jupons » ou « un serpent philosophant », la postérité ne s'est guère montrée plus clémente à son égard. Mais l'œuvre vigoureuse de cette « patriote féminine » a sauvé son nom de cette descente dans l'obscurité qui est la récompense de nombreux hommes et femmes plus talentueux que Mary Wollstonecraft. Réputée principalement comme un être désexué, qui avait écrit « Une revendication des droits de la femme », elle ne fut pas la première femme à professer des vues sur l'émancipation de son sexe ; mais ses principaux crimes furent de les exprimer pour l'instruction du public et d'avoir le courage de vivre selon ses opinions. À tort ou à raison, elle paya le prix de la violation de la coutume en discutant de sujets interdits. Il est vrai qu'elle détecta de nombreux maux sociaux et suggéra d'excellents remèdes pour leur amélioration, mais le temps n'était pas mûr pour son livre, et elle subit le sort habituel du pionnier. De plus, ses mémoires écrits par William Godwin, bien que beaux à bien des égards, exercèrent une influence nettement néfaste sur sa mémoire. Le simple fait qu'elle devint l'épouse d'un homme si notoire était une raison suffisante pour la condamner aux yeux de ses compatriotes.

Pendant deux générations après sa mort, aucune tentative ne fut faite pour effacer le stigmate attaché à son nom. Mais finalement, le regretté M. Kegan Paul, homme d'une sympathie large et généreuse, fit un effort sérieux pour obtenir une forme de justice pour Mary Wollstonecraft. Dans son livre sur William Godwin, publié en 1876, la véritable histoire de la vie de Mary fut racontée pour la première fois. Ce fut une sorte de révélation, car elle consignait l'histoire d'une femme malheureuse mais courageuse et loyale, dont les fautes provenaient d'une sensibilité excessive et d'un cœur trop susceptible. Mary Wollstonecraft était une idéaliste dans une époque très pragmatique, et sa vision de la vie, comme celle de la plupart des idéalistes, était fortement affectée par son imagination. Elle voyait les gens et les événements dans des lumières brillantes ou des ombres sombres — c'était un pouvoir proche de l'enthousiasme qui lui permettait de produire certains de ses meilleurs écrits, mais cela l'empêchait aussi de voir les défauts de son pire travail. Depuis les mémoires de M. Kegan Paul, Mary Wollstonecraft a été vue sous un aspect entièrement différent, et nombreux sont ceux qui sont tombés sous le charme de sa personnalité fascinante. Ce n'est cependant pas seulement son message qui nous intéresse aujourd'hui, mais la femme elle-même, ses désirs, ses aspirations, ses luttes et son amour. Pathétique et solitaire, elle se détache dans les brumes pâles du passé, une femme qui continuera à susciter la sympathie lorsque ses livres ne seront plus lus. Mais il est prudent de prédire que les pages réimprimées dans ce volume ne sont pas destinées à subir le sort du reste de son œuvre. D'autres écrivains ont été malheureux et ont connu les douleurs d'un amour non partagé, mais Mary Wollstonecraft a adressé ces lettres avec un cœur brisé à l'homme qu'elle adorait, les lettres d'amour les plus passionnées de notre littérature. Il est vrai qu'elle était une adepte de Rousseau, et qu'elle avait probablement assimilé, par l'étude de son œuvre, non seulement nombre de ses vues, mais aussi quelque chose de son style ; il ne semble toutefois pas qu'elle ait eu d'autre motif en écrivant ces lettres que de plaider sa cause auprès d'Imlay. Elle était beaucoup trop sensible pour les avoir destinées à la publication, et ce n'est que par un pur hasard qu'elles furent sauvées de l'oubli.

Décembre 1907.

PORTRAITS

MARY WOLLSTONECRAFT (Héliogravure) Frontispice

MARY WOLLSTONECRAFT, par Opie. D'après une gravure de Ridley faisant face à la p. xvi

MARY WOLLSTONECRAFT, d'après le portrait d'Opie faisant face à la p. xxvi

LETTRES À GILBERT IMLAY

LETTRE I

Deux heures [Paris, juin 1793].

Mon cher amour, après avoir pris mes dispositions pour notre dîner intime aujourd'hui, j'ai été prise d'assaut et contrainte de promettre de dîner, à une heure matinale, avec les demoiselles ----, le seul jour qu'elles comptent passer ici. Je laisserai cependant la clé sur la porte et j'espère te trouver au coin de mon feu à mon retour, vers huit heures. N'attendras-tu pas la pauvre Joan ? — que tu trouveras mieux, et d'ici là, pense bien affectueusement à elle.

À toi, sincèrement, MARY.

Je me mets à table pour dîner ; n'envoie donc pas de réponse.

LETTRE II

Passé minuit, lundi soir [Paris, août 1793].

J'obéis à une émotion de mon cœur, qui m'a fait songer à te souhaiter, mon amour, bonne nuit ! avant d'aller me reposer, avec plus de tendresse que je ne pourrai le faire demain, en écrivant un mot ou deux à la hâte sous le regard du colonel ----. Tu peux à peine imaginer avec quel plaisir j'anticipe le jour où nous commencerons presque à vivre ensemble ; et tu sourirais d'entendre combien j'ai de projets d'occupation en tête, maintenant que j'ai la certitude que mon cœur a trouvé la paix dans ton sein. — Chéris-moi avec cette tendresse digne que je n'ai trouvée qu'en toi ; et ta chère fille s'efforcera de contenir cette vivacité de sentiment qui t'a parfois causé de la peine. — Oui, je serai sage, afin de mériter d'être heureuse ; et tant que tu m'aimeras, je ne pourrai retomber dans cet état misérable qui rendait la vie un fardeau presque trop lourd à porter.

Mais, bonne nuit ! — Que Dieu te bénisse ! Sterne dit que cela équivaut à un baiser — et pourtant, je préférerais te donner le baiser en prime, rayonnante de gratitude envers le Ciel et d'affection pour toi. J'aime le mot affection, parce qu'il signifie quelque chose d'habituel ; et nous allons bientôt nous retrouver, pour voir si nous avons assez d'esprit pour garder nos cœurs au chaud.

MARY.

Je serai à la barrière un peu après dix heures demain.[2] — À toi —

LETTRE III

Mercredi matin [Paris, août 1793].

Tu m'as souvent appelée chère fille, mais tu dirais sage maintenant, si tu savais à quel point j'ai été attentive aux ---- depuis mon arrivée à Paris. Je ne vais cependant pas t'ennuyer avec le récit, parce que j'aime voir tes yeux me louer ; et Milton insinue que, durant de tels récits, il y a des interruptions, non ingrates pour le cœur, lorsque le miel qui tombe des lèvres n'est pas seulement fait de mots.

Pourtant, je ne serai pas (laisse-moi te le dire avant que ces gens n'entrent pour me forcer à bâcler ma lettre) satisfaite d'un simple baiser de DEVOIR — tu dois être heureux de me voir — parce que tu l'es — ou je ferai la cour à l'ombre de Mirabeau, vers qui mon cœur se tournait continuellement, tandis que je parlais avec Madame ----, me disant avec force qu'il aura toujours assez de chaleur pour aimer, que je le veuille ou non, le sentiment, bien que je respecte si hautement le principe. —

Non pas que je pense Mirabeau totalement dépourvu de principes — loin de là — et, si je n'avais pas commencé à former une nouvelle théorie concernant les hommes, j'aurais, dans la vanité de mon cœur, imaginé que j'aurais pu faire quelque chose du sien — il était composé de tels matériaux — Chut ! les voici qui arrivent — et l'amour s'envole en un clin d'œil, laissant un petit effleurement de son aile sur mes joues pâles.

J'espère voir le docteur ---- ce matin ; je vais chez Monsieur ---- pour le rencontrer. ----, et quelques autres, sont invités à dîner avec nous aujourd'hui ; et demain je dois passer la journée avec ----.

Je ne serai probablement pas en mesure de retourner à ---- demain ; mais cela n'a pas d'importance, car je dois prendre une voiture, j'ai tant de livres, dont j'ai immédiatement besoin, à emporter avec moi. — Vendredi donc, je t'attendrai pour dîner avec moi — et, si tu viens un peu avant le dîner, il y a si longtemps que je ne t'ai vu, tu ne te feras pas gronder par celle qui t'est affectueusement dévouée,

MARY.

LETTRE IV[3]

Vendredi matin [Paris, sept. 1793].

Un homme, qu'une lettre de Monsieur ---- avait préalablement annoncé, est passé ici hier pour le paiement d'une traite ; et, comme il semblait déçu de ne pas te trouver à la maison, je l'ai envoyé chez Monsieur ----. Je l'ai revu depuis, et il me dit qu'il a réglé l'affaire.

Voilà pour les affaires ! — Puis-je m'aventurer à parler un peu plus longtemps de choses moins pesantes ? — Comment vas-tu ? — Je t'ai suivi tout le long de la route par ce temps maussade ; car, lorsque je suis absente de ceux que j'aime, mon imagination est aussi vive que si mes sens n'avaient jamais été gratifiés de leur présence — j'allais dire caresses — et pourquoi ne le devrais-je pas ? J'ai découvert que j'ai plus d'esprit que toi, à un égard ; parce que je peux, sans aucun effort violent de la raison, trouver de la nourriture pour l'amour dans le même objet, bien plus longtemps que toi. — Le chemin vers mes sens passe par mon cœur ; mais, pardonne-moi ! je pense qu'il y a parfois un raccourci vers le tien.

Avec quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent, une bonne dose de folie est nécessaire pour rendre une femme piquante, un mot doux pour désirable ; et, au-delà de ces bouillonnements occasionnels de sympathie, peu cherchent la jouissance en cultivant une passion dans leurs cœurs. Une raison, en somme, pour laquelle je souhaite que tout mon sexe devienne plus sage, est que les folles ne puissent pas, par leur jolie sottise, voler à celles dont la sensibilité étouffe la vanité, les quelques roses qui leur offrent quelque consolation sur le chemin épineux de la vie.

Je ne sais comment je suis tombée dans ces réflexions, si ce n'est qu'une pensée les a produites — que ces séparations continuelles étaient nécessaires pour réchauffer ton affection. — Dernièrement, nous sommes toujours en train de nous séparer. — Crac ! crac ! — et tu t'en vas. — Cette plaisanterie prend la teinte blafarde de la pensée ; car, bien que j'aie commencé à écrire gaiement, quelques larmes mélancoliques ont trouvé leur chemin dans mes yeux, qui s'y attardent, tandis qu'une lueur de tendresse dans mon cœur murmure que tu es l'une des meilleures créatures au monde. — Pardonne donc les divagations d'un esprit qui a été presque « rendu fou par le souci », ainsi que « contrarié par un amour malheureux », et supporte-moi encore un peu ! — Quand nous serons installés ensemble à la campagne, plus de devoirs s'ouvriront devant moi, et mon cœur, qui maintenant, tremblant vers la paix, est agité par chaque émotion qui réveille le souvenir des vieux chagrins, apprendra à se reposer sur le tien, avec cette dignité que ton caractère, sans parler du mien, exige.

Prends soin de toi — et écris bientôt à ta propre fille (tu peux ajouter chère, si tu veux) qui t'aime sincèrement, et essaiera de t'en convaincre, en devenant plus heureuse.

MARY.

LETTRE V

Dimanche soir [Paris, 1793].

Je viens de recevoir ta lettre, et j'ai l'impression que je ne pourrais pas aller au lit tranquillement sans dire quelques mots en réponse — simplement pour te dire que mon esprit est serein et mon cœur affectueux.

Depuis la dernière fois que tu m'as vue sur le point de m'évanouir, j'ai ressenti quelques légers tressaillements, qui me font commencer à penser que je nourris une créature qui sera bientôt sensible à mes soins. — Cette pensée a non seulement produit un débordement de tendresse pour toi, mais m'a rendue très attentive à calmer mon esprit et à faire de l'exercice, de peur de détruire un objet, en qui nous devons avoir un intérêt mutuel, tu sais. Hier — ne souris pas ! — trouvant que je m'étais fait mal en soulevant précipitamment une grosse bûche, je me suis assise dans une agonie, jusqu'à ce que je ressente à nouveau ces dits tressaillements.

Es-tu très occupé ?

* * * * *

Tu peux donc compter sur le fait que ce sera fini bientôt, bien que pas avant ton retour à la maison, à moins que tu ne sois retenu plus longtemps que je ne m'autorise maintenant à le croire. —

Quoi qu'il en soit, écris-moi, mon meilleur amour, et dis-moi d'être patiente — gentiment — et les expressions de bonté charmeront à nouveau le temps, aussi doucement qu'elles l'ont fait ce soir. — Dis-moi aussi encore et encore que ton bonheur (et tu mérites d'être heureux !) est étroitement lié au mien, et j'essaierai de dissiper, au fur et à mesure qu'elles s'élèvent, les vapeurs de mécontentement d'autrefois, qui ont trop souvent obscurci le soleil que tu as tenté de diffuser dans mon esprit. Que Dieu te bénisse ! Prends soin de toi, et souviens-toi avec tendresse de ton affectueuse

MARY.

Je vais me reposer très heureuse, et c'est toi qui m'as rendue telle. — C'est la plus douce bonne nuit que je puisse prononcer.

LETTRE VI

Vendredi matin [Paris, déc. 1793].

Je suis heureuse de constater que d'autres personnes peuvent être déraisonnables, tout comme moi — car sache, mon cher, que j'ai répondu à ta première lettre, la nuit même où elle m'est parvenue (dimanche), bien que tu n'aies pu la recevoir avant mercredi, parce qu'elle n'a été envoyée que le lendemain. — Voilà un compte-rendu complet, vrai et détaillé. —

Pourtant, je ne suis pas en colère contre toi, mon amour, car je pense que c'est une preuve de stupidité, et de même d'une affection tiède, ce qui revient au même, lorsque le tempérament est gouverné par l'équerre et le compas. — Il n'y a rien de pittoresque dans cette égalité en ligne droite, et les passions donnent toujours de la grâce aux actions.

Le souvenir fait maintenant bondir mon cœur vers toi ; mais, ce n'est pas vers ton visage avide d'argent, bien que je ne puisse être sérieusement mécontente de l'effort qui accroît mon estime, ou plutôt qui est ce que j'aurais dû attendre de ton caractère. — Non ; j'ai ton visage honnête devant moi — Pop — détendu par la tendresse ; un peu — un tout petit peu blessé par mes caprices ; et tes yeux brillant de sympathie. — Tes lèvres semblent alors plus douces que douces — et je pose ma joue sur la tienne, oubliant tout le monde. — Je n'ai pas laissé la couleur de l'amour hors de l'image — la lueur rosée ; et l'imagination l'a répandue sur mes propres joues, je crois, car je les sens brûler, tandis qu'une larme délicieuse tremble dans mon œil, qui serait tout à toi, si une émotion reconnaissante dirigée vers le Père de la nature, qui m'a rendue ainsi vivante au bonheur, ne donnait pas plus de chaleur au sentiment qu'elle partage — je dois faire une pause un instant.

Ai-je besoin de te dire que je suis tranquille après avoir écrit ainsi ? — Je ne sais pourquoi, mais j'ai plus confiance en ton affection, lorsque tu es absent, que présent ; bien plus, je pense que tu dois m'aimer, car, dans la sincérité de mon cœur, laisse-moi le dire, je crois que je mérite ta tendresse, parce que je suis vraie, et que j'ai un degré de sensibilité que tu peux voir et apprécier.

À toi sincèrement, MARY.

LETTRE VII

Dimanche matin [Paris, 29 déc. 1793].

Tu sembles avoir élu domicile au Havre. Je t'en prie, monsieur ! quand penses-tu revenir à la maison ? ou, pour écrire très prévenamment, quand les affaires te le permettront-elles ? Je m'attendrai (comme disent les gens de la campagne en Angleterre) à ce que tu gagnes une montagne d'argent pour m'indemniser de ton absence.

* * * * *

Eh bien ! mais, mon amour, pour en revenir à la vieille histoire — dois-je te voir cette semaine, ou ce mois-ci ? — Je ne sais pas ce que tu fais — car, comme tu ne me l'as pas dit, je ne voulais pas demander à Monsieur ----, qui est généralement assez communicatif.

J'ai hâte de voir Madame ---- ; pas pour avoir de tes nouvelles, alors ne prends pas tes grands airs, mais pour obtenir une lettre de Monsieur ----. Et je suis à moitié en colère contre toi pour ne pas m'avoir informée si elle en avait apporté une avec elle ou non. — Sur ce point, je vais reboucher certaines des choses aimables qui étaient prêtes à tomber de ma plume, qui n'a jamais été trempée dans le fiel quand elle s'adressait à toi ; ou bien, je ne laisserai qu'une exclamation — « La créature ! » ou un regard aimable m'échapper, quand je passerai devant les pantoufles — que je ne pouvais retirer de ma porte, bien qu'elles ne soient pas les plus belles de leur espèce.

*Ne cherche pas trop à obtenir de l'argent ! — car rien de ce qui vaut la peine d'être possédé ne peut s'acheter.* Que Dieu te bénisse.

À toi affectueusement, MARY.

LETTRE VIII

Lundi soir [Paris, 30 déc. 1793].

Mon meilleur amour, ta lettre de ce soir était particulièrement gratifiante pour mon cœur, déprimé par les lettres que j'ai reçues par ----, car il m'en a apporté plusieurs, et le paquet de livres adressé à Monsieur ---- était pour moi. La lettre de Monsieur ---- était longue et très affectueuse ; mais le récit qu'il me fait de ses propres affaires, bien qu'il en tire évidemment le meilleur parti, m'a vexée.

Une lettre mélancolique de ma sœur ---- a également harcelé mon esprit — celle de mon frère m'aurait procuré un plaisir sincère ; mais pour

* * * * *

Il y a un esprit d'indépendance dans sa lettre, qui te plaira ; et tu la verras, quand nous serons une fois de plus ensemble au coin du feu. — Je pense que tu l'accueillerais comme un frère, avec l'un de tes regards tendres, quand ton cœur donne non seulement de l'éclat à ton œil, mais une danse de gaieté, qu'il rencontrerait avec une lueur à moitié faite de timidité, et d'un désir de plaire au... où trouverai-je un mot pour exprimer la relation qui subsiste entre nous ? — Demanderai-je au petit tressailleur ? — Mais j'ai laissé tomber la moitié de la phrase qui devait te dire à quel point il serait enclin à aimer l'homme aimé par sa sœur. Je me suis imaginée assise entre vous, depuis que j'ai commencé à écrire, et mon cœur a bondi à cette pensée ! Tu vois comment je bavarde avec toi.

Je n'ai reçu ta lettre qu'en rentrant à la maison ; et je ne m'y attendais pas, car le courrier est arrivé beaucoup plus tard que d'habitude. C'était un cordial pour moi — et j'en avais besoin.

Monsieur ---- me dit qu'il a écrit encore et encore. — Aime-le un peu ! — Ce serait une sorte de séparation, si tu n'aimais pas ceux que j'aime.

Il y avait tant de tendresse prévenante dans ton épître de ce soir, que, si elle ne t'a pas rendu plus cher à mon cœur, elle m'a fait sentir avec force à quel point tu m'es très cher, en charmant la moitié de mes soucis.

À toi affectueusement, MARY.

LETTRE IX

Mardi matin [Paris, 31 déc. 1793].

Bien que je vienne d'envoyer une lettre, comme le capitaine ---- propose d'en prendre une, je ne veux pas le laisser partir sans une aimable salutation, parce que des bagatelles de ce genre, sans avoir aucun effet sur mon esprit, plombent mon humeur : — et toi, avec tous tes efforts pour être viril, tu as un peu de cette même sensibilité. — Ne lui dis pas de s'en aller, car j'aime à la voir s'efforcer de maîtriser tes traits ; de plus, ces sortes de sympathies sont la vie de l'affection : et pourquoi, en cultivant notre entendement, devrions-nous essayer d'assécher ces sources de plaisir, qui jaillissent pour donner une fraîcheur aux jours brunis par le souci !

Les livres qui m'ont été envoyés sont ceux que nous pouvons lire ensemble ; donc je n'y jetterai pas un œil avant ton retour ; où tu liras, pendant que je raccommoderai mes bas.

À toi sincèrement, MARY.

LETTRE X

Mercredi soir [Paris, 1er janv. 1794].

Comme j'ai été, me dis-tu, trois jours sans écrire, je ne devrais pas me plaindre de deux : pourtant, comme je m'attendais à recevoir une lettre cet après-midi, je suis blessée ; et pourquoi devrais-je, en le dissimulant, affecter l'héroïsme que je ne ressens pas ?

Je hais le commerce. Combien la tête et le cœur de ---- doivent être organisés différemment des miens ! Tu me diras que les efforts sont nécessaires : j'en suis lasse ! La face des choses, publiques et privées, me vexe. La « paix » et la clémence qui semblaient poindre il y a quelques jours, disparaissent à nouveau. « Je suis tombée », comme disait Milton, « sur des jours mauvais » ; car je crois vraiment que l'Europe sera dans un état de convulsion, pendant un demi-siècle au moins. La vie n'est qu'un labeur de patience : c'est toujours rouler une grosse pierre en haut d'une colline ; car, avant qu'une personne puisse trouver un lieu de repos, imaginant qu'elle est logée, elle redescend, et tout le travail est à recommencer !

Si je tentais d'écrire davantage, je ne pourrais changer de ton. J'ai mal à la tête, et mon cœur est lourd. Le monde apparaît comme un « jardin sans entretien », où les « choses rances et viles » prospèrent le mieux.

Si tu ne reviens pas bientôt — ou, ce qui n'est pas une si grosse affaire, si tu n'en parles pas — je jetterai tes pantoufles par la fenêtre, et je m'en irai — personne ne sait où.

MARY.

Trouvant que j'étais observée, j'ai dit aux bonnes femmes, les deux Madame ----, simplement que j'étais enceinte : et qu'elles restent bouche bée ! et ----, et ----, voire, tout le monde, peut le savoir pour ce que j'en ai à faire ! — Pourtant, je souhaite éviter les blagues grossières de ----.

Considérant le soin et l'anxiété qu'une femme doit avoir à propos d'un enfant avant qu'il ne vienne au monde, il me semble, par un droit naturel, qu'il lui appartient. Quand les hommes s'immergent dans le monde, ils semblent perdre toutes sensations, à l'exception de celles nécessaires pour continuer ou produire la vie ! — Sont-ce là les privilèges de la raison ? Parmi la race ailée, tandis que la poule tient les petits au chaud, son compagnon reste à côté pour la réconforter ; mais il suffit à l'homme de daigner concevoir un enfant, pour le revendiquer. — Un homme est un tyran !

Tu peux maintenant me dire que, si ce n'était pour moi, tu serais en train de rire avec quelques honnêtes compagnons à Londres. L'exercice occasionnel de la sympathie sociale ne me suffirait pas — je ne trouverais pas une vie aussi sans cœur digne d'être préservée. — Il est nécessaire d'être de bonne humeur avec toi, pour être satisfaite du monde.

Jeudi matin [Paris, 2 janv. 1794].

J'étais très abattue hier soir, prête à me quereller avec ton tempérament joyeux, qui rend l'absence facile pour toi. — Et pourquoi devrais-je mâcher mes mots ? J'ai été offensée par le fait que tu ne le mentionnes même pas — je ne veux pas être aimée comme une déesse, mais je souhaite t'être nécessaire. Que Dieu te bénisse ![4]

LETTRE XI

Lundi soir [Paris, janv. 1794].

Je viens de recevoir ta lettre aimable et rationnelle, et je voudrais cacher mon visage, brillant de honte pour ma folie. — Je le cacherais dans ton sein, si tu voulais encore l'ouvrir pour moi, et m'y nicher étroitement jusqu'à ce que tu dises à mon cœur palpitant de se calmer, en disant que tu m'as pardonné. Les yeux débordants de larmes, et dans l'attitude la plus humble, je t'en supplie. — Ne te détourne pas de moi, car en vérité je t'aime tendrement, et j'ai été très misérable, depuis la nuit où j'ai été si cruellement blessée en pensant que tu n'avais aucune confiance en moi...

Il est temps pour moi de devenir plus raisonnable, quelques-uns de ces caprices de sensibilité de plus me détruiraient. J'ai, en fait, été très indisposée depuis quelques jours, et l'idée que je tourmentais, ou peut-être tuais, un pauvre petit animal, pour qui je suis devenue anxieuse et tendre, maintenant que je le sens vivant, m'a rendue pire. Mes entrailles ont été terriblement dérangées, et tout ce que je mangeais ou buvais contrariait mon estomac ; pourtant je ressens des signes de son existence, bien qu'ils aient été plus faibles.

Penses-tu que la créature s'endorme régulièrement ? Je suis prête à poser autant de questions que l'Homme aux quarante écus de Voltaire. Ah ! ne continue pas à être en colère contre moi ! Tu t'aperçois que je souris déjà à travers mes larmes — Tu as allégé mon cœur, et mes esprits gelés fondent dans la gaieté.

Écris au moment où tu recevras ceci. Je compterai les minutes. Mais ne laisse tomber aucun mot de colère — je ne peux pas le supporter maintenant. Pourtant, si tu penses que je mérite une réprimande (cela n'admet pas de question, je l'admets), attends ton retour — et alors, si tu es en colère un jour, je serai sûre de te voir le lendemain.

---- ne t'a pas écrit, je suppose, parce qu'il a parlé d'aller au Havre. Apprenant que j'étais malade, il est passé très gentiment me voir, ne se doutant pas que ce sont quelques mots qu'il a imprudemment laissés tomber qui m'ont rendue ainsi.

Que Dieu te bénisse, mon amour ; ne ferme pas ton cœur à un retour de tendresse ; et, comme je m'accroche maintenant par la pensée à toi, sois plus que jamais mon soutien. — Ressens seulement autant d'affection en lisant cette lettre, que moi en l'écrivant, et tu rendras heureuse ta

MARY.

LETTRE XII

Mercredi matin [Paris, janv. 1794].

Je ne commencerai jamais, à moins d'être entièrement guérie de ma manie des querelles, à encourager les « caprices soudains » quand nous sommes séparés. Hier, mon amour, je n'ai pu ouvrir ta lettre pendant quelque temps ; et, bien qu'elle ne fût pas moitié aussi sévère que ce que je méritais, elle m'a plongée dans un tel accès de tremblements que j'en ai été sérieusement alarmée. Je ne me suis pas souciée, comme tu peux l'imaginer, d'un peu de douleur pour mon propre compte ; mais toutes les craintes que j'ai eues ces derniers jours sont revenues avec une force nouvelle. Ce matin, je vais mieux ; ne seras-tu pas heureux de l'apprendre ? Tu vois bien que le chagrin a presque fait de moi une enfant, et que j'ai besoin d'être apaisée pour retrouver la paix.

Il est une chose sur laquelle tu te méprends dans mon caractère, imaginant que c'est de la froideur alors que c'est tout le contraire. Car, lorsque je suis blessée par la personne qui m'est la plus chère, il faut que je laisse s'échapper un torrent d'émotions, au sein duquel la tendresse devrait prédominer, ou bien que je les étouffe tout à fait ; et il me semble presque être un devoir de les étouffer, lorsque j'imagine que l'on me traite avec froideur.

Je crains de t'avoir vexé, mon [Imlay]. Je connais la vivacité de tes sentiments — et laisse-moi, dans la sincérité de mon cœur, t'assurer qu'il n'est rien que je ne souffrirais pour te rendre heureux. Mon propre bonheur dépend entièrement de toi — et, te connaissant, lorsque ma raison n'est pas obscurcie, j'envisage avec une perspective rationnelle autant de félicité que la terre peut en offrir — avec une petite touche de ravissement en prime, si tu veux bien me regarder, quand nous travaillerons de nouveau, comme tu m'as parfois accueillie, toi, ton humble, mais très affectueuse

MARY.

LETTRE XIII

Jeudi soir [Paris, janv. 1794].

J'ai passé mon temps à souhaiter qu'il s'écoule plus vite, mon tendre amour, incapable de repos jusqu'à ce que je sache que ma lettre de pénitence était parvenue entre tes mains — et cet après-midi, quand ta tendre épître de mardi a procuré un plaisir si exquis à ta pauvre fille malade, son cœur s'est serré à la pensée que tu devais encore en recevoir une autre, froide celle-là. — Brûle-la aussi, mon [Imlay] ; mais n'oublie pas que même ces lettres-là étaient pleines d'amour ; et je me rappellerai toujours que tu n'as pas attendu d'être apaisé par ma pénitence pour me reprendre dans ton cœur.

J'ai été souffrante, et je ne voudrais pas, maintenant que je me rétablis, entreprendre un voyage, car j'ai été sérieusement alarmée et fâchée contre moi-même, redoutant continuellement la conséquence fatale de ma folie. — Mais, si tu penses qu'il est juste de rester au Havre, je trouverai quelque occasion, dans une quinzaine de jours, ou peut-être moins, de venir te rejoindre, et d'ici là, je serai de nouveau forte. — Mais ne sois pas inquiet ! Je vais vraiment mieux, et je n'ai jamais pris autant soin de moi que depuis que tu as rétabli ma paix d'esprit. La jeune fille est venue chauffer mon lit — alors je vais tendrement te dire bonne nuit ! et j'écrirai une ligne ou deux demain matin.

Matin.

Je souhaiterais que tu sois ici pour te promener avec moi en cette belle matinée ! pourtant ton absence ne m'en empêchera pas. Je suis restée trop souvent à la maison ; bien que, quand j'étais si terriblement abattue, je ne me souciais de rien.

Je vais maintenant sortir (tu viendras avec moi dans mon cœur) et essayer de voir si ce bel air vivifiant ne redonnera pas à la pauvre enfant la vigueur qu'elle avait avant que je ne cède si inconsidérément au chagrin qui a dérangé mes entrailles et bouleversé tout mon système.

Bien à toi MARY IMLAY.

LETTRE XIV

Samedi matin [Paris, fév. 1794].

Les deux ou trois lettres que je t'ai écrites dernièrement, mon amour, serviront de réponse à ta lettre explicative. Je ne peux que respecter tes motifs et ta conduite. Je les ai toujours respectés ; et je n'ai été blessée que par ce qui m'a semblé être un manque de confiance, et par conséquent d'affection. — Je pensais aussi que, si tu étais obligé de rester trois mois au Havre, j'aurais tout aussi bien pu être avec toi. — Bien ! bien, qu'importe ce sur quoi j'ai ruminé — Soyons amis maintenant !

Je recevrai probablement une lettre de toi aujourd'hui, scellant mon pardon — et je ferai attention à ne pas te tourmenter avec mes humeurs plaintives, du moins jusqu'à ce que je te revoie. Agis selon les circonstances, et je ne demanderai pas quand elles te permettront de revenir, convaincue que tu te hâteras vers ta Mary, quand tu auras atteint (ou perdu de vue) l'objet de ton voyage.

Quel tableau as-tu esquissé de notre âtre ! Oui, mon amour, mon imagination s'est aussitôt mise au travail, et j'ai senti ma tête sur ton épaule, tandis que mes yeux étaient fixés sur les petites créatures qui s'accrochaient à tes genoux. Je n'ai pas absolument décrété qu'il devait y en avoir six — si ton cœur n'est pas attaché à ce chiffre rond.

Je vais dîner avec Mme ----. Je ne suis pas allée la visiter depuis le premier jour où elle est arrivée à Paris. Je souhaite vraiment être au grand air autant que je peux ; car l'exercice que j'ai fait ces deux ou trois derniers jours m'a été d'un tel secours que j'espère bientôt te dire que je suis tout à fait rétablie. J'ai à peine dormi avant la nuit dernière, et même là, pas beaucoup. — Les deux Mme ---- ont été très soucieuses et tendres.

Bien à toi MARY.

Je n'ai pas besoin de te prier de donner au colonel une bonne bouteille de vin.

LETTRE XV

Dimanche matin [Paris, fév. 1794].

Je t'ai écrit hier, mon [Imlay] ; mais, trouvant que le colonel est toujours retenu (car son passeport a été oublié au bureau hier), je ne veux pas laisser s'écouler tant de jours sans que tu aies de mes nouvelles, après avoir parlé de maladie et d'appréhensions.

Je ne peux me vanter d'être tout à fait remise, pourtant je suis (je dois employer mon expression du Yorkshire ; car, quand mon cœur est chaud, les expressions de l'enfance me viennent tout de suite à la bouche) si légère, que je pense que cela ne *ira pas mal pour moi*. — Et rien ne manquera de ma part, je t'assure ; car je suis poussée, non seulement par une affection ravivée pour toi, mais par une tendresse nouvelle-née qui joue joyeusement autour de mon cœur qui se dilate.

J'étais donc, au mépris du froid et de la boue, dehors au grand air la plus grande partie de la journée d'hier ; et, si je passe cette soirée sans rechute de la fièvre qui m'a tourmentée, je ne parlerai plus de maladie. J'ai promis à la petite créature que sa mère, qui devrait la chérir, ne la tourmentera plus, et je l'ai priée de me pardonner ; et, puisque je ne pouvais serrer ni elle ni toi contre ma poitrine, je l'ai fait contre mon cœur. — J'ai peur de relire ce babil — mais il n'est que pour tes yeux.

J'ai été sérieusement vexée de découvrir que, pendant que tu étais harcelé par des empêchements dans tes entreprises, je te causais un surcroît d'inquiétude. — Si tu peux faire aboutir tes projets, c'est bien, je ne trouve pas qu'un peu d'argent soit incommode ; mais, s'ils échouent, nous lutterons joyeusement ensemble — plus étroitement unis par les souffles cinglants de la pauvreté.

Adieu, mon amour ! Écris souvent à ta pauvre fille, et écris de longues lettres ; car je ne les aime pas seulement parce qu'elles sont plus longues, mais parce que plus de cœur s'y glisse ; et je suis heureuse de surprendre ton cœur chaque fois que je peux.

Sincèrement à toi MARY.

LETTRE XVI

Mardi matin [Paris, fév. 1794].

Je saisis cette occasion pour t'informer que je dois partir jeudi avec M. ----, et j'espère te dire bientôt (sur tes lèvres) combien je serai heureuse de te voir. Je viens d'obtenir mon passeport, car je ne prévois aucun empêchement à ce que j'atteigne le Havre, pour te dire bonsoir vendredi prochain dans mon nouvel appartement — où je dois te retrouver et t'aimer, malgré les soucis, pour me sourire jusqu'au sommeil — car je n'ai pas eu beaucoup de repos depuis que nous nous sommes séparés.

Tu t'es, par ta tendresse et ta valeur, enroulé plus habilement autour de mon cœur que je ne le supposais possible. — Laisse-moi me complaire dans l'idée que j'ai lancé quelques vrilles pour m'accrocher à l'ormeau par lequel je souhaite être soutenue. — C'est parler une nouvelle langue pour moi ! — Mais, sachant que je ne suis pas une plante parasite, je suis disposée à recevoir les preuves d'affection auxquelles chaque pulsation répond, quand je pense être une fois de plus dans la même maison que toi. Dieu te bénisse !

Bien à toi MARY.

LETTRE XVII

Mercredi matin [Paris, fév. 1794].

Je n'envoie ceci qu'en guise d'avant-coureur, sans bottes de sept lieues, pour te dire que je suis de nouveau sur le départ, et j'espère être avec toi quelques heures après que tu l'auras reçu. Je te trouverai bien et calme, j'en suis sûre ; ou, pour parler plus correctement, joyeux. — Quelle est la raison pour laquelle mon humeur n'est pas aussi maniable que la tienne ? Pourtant, maintenant que j'y pense, je ne veux pas admettre que ton tempérament soit égal, bien que je me sois promis, afin d'obtenir mon propre pardon, de ne pas le froisser pendant longtemps, longtemps — j'ai peur de dire jamais.

Adieu pour un moment ! — N'oublie pas que je me dirige vers toi en personne ! Mon esprit, sans entraves, s'est envolé vers toi depuis longtemps, ou plutôt ne t'a jamais quitté.

Je vais bien, et je n'ai aucune crainte de trouver le voyage trop fatigant, quand je suis l'élan de mon cœur. — Avec mon visage tourné vers le Havre, mon moral ne sombrera pas — et mon esprit a toujours jusqu'ici permis à mon corps de faire tout ce que je souhaitais.

Affectueusement à toi, MARY.

LETTRE XVIII

Jeudi matin, Le Havre, 12 mars [1794].

Nous sommes de telles créatures d'habitude, mon amour, que, bien que je ne puisse dire avoir été triste, puérilement triste, de ton départ, quand je savais que tu devais rester si peu de temps, et que j'avais un plan d'occupation ; pourtant je n'ai pu dormir. — Je me suis tournée vers ton côté du lit, et j'ai essayé de tirer le meilleur parti du confort de l'oreiller, dont tu me disais toujours que j'étais chiche ; mais rien n'y a fait. — J'ai néanmoins fait ma promenade avant le petit-déjeuner, bien que le temps ne fût pas très engageant — et me voici, te souhaitant une plus belle journée, et te voyant guetter par-dessus mon épaule, tandis que j'écris, avec l'un de tes regards les plus aimables — quand tes yeux brillent, et qu'une suffusion rampe sur tes traits qui se détendent.

Mais je ne veux pas musarder avec toi ce matin — Alors Dieu te bénisse ! Prends soin de toi — et serre parfois contre ton cœur ton affectueuse

MARY.

LETTRE XIX

[Le Havre, mars 1794].

Ne me traite pas de stupide pour avoir laissé sur la table le petit morceau de papier que je devais joindre. — Voilà ce que c'est que d'être amoureuse au bas d'une lettre d'affaires. — Tu sais, dis-tu, qu'elles ne s'accordent pas. — Je t'avais installé près de la cheminée, avec le gigot qui fumait sur la table, pour lardé tes pauvres côtes dénudées — et voici que j'ai fermé ma lettre sans prendre le papier qui était juste sous mes yeux ! Qu'avais-je donc en tête pour devenir si aveugle ? — Je te permets de répondre à la question, si tu ne me grondes pas ; car je suis,

Ton affectueusement dévouée, MARY.

LETTRE XX

[Le Havre] Dimanche 17 août [1794].

* * * * *

J'ai promis à ---- de l'accompagner dans sa maison de campagne, où il est maintenant autorisé à dîner — moi, et la petite chérie, bien sûr — que je ne peux m'empêcher d'embrasser avec plus de tendresse, depuis que tu nous as quittées. Je pense que je profiterai du beau panorama, et que cela égayera, plutôt qu'il ne rassasiera mon imagination.

J'ai rendu visite à Mme ----. Elle a les manières d'une femme du monde, avec un soupçon de cette coquetterie française facile qui la rend piquante. — Mais Monsieur son mari, que la nature n'a jamais rêvé de mouler dans le caractère d'un gentilhomme ou d'un amant, fait bien piètre figure au premier plan du tableau.

Les H---- sont très laids, sans aucun doute — et la maison sentait le commerce de haut en bas — si bien que sa tentative avortée de faire étalage de goût a seulement prouvé que c'était l'une de ces choses qui ne s'achètent pas avec de l'or. J'étais seule un instant dans une pièce, et mon attention a été attirée par la pendule — Une nymphe offrait ses vœux devant un autel fumant à un Cupidon au postérieur gras (sauf votre respect), qui donnait des coups de pied en l'air. — Ah ! continue de donner des coups de pied, ai-je pensé ; car le démon du trafic effraiera toujours les amours et les grâces, qui strient des rayons roses de la fantaisie enfantine le jour sombre de la vie — tandis que l'imagination, ne nous permettant pas de voir les choses telles qu'elles sont, nous permet d'attraper une gorgée hâtive du courant du plaisir, dont la soif semble nous avoir été donnée uniquement pour nous torturer.

Mais je philosophe ; non, peut-être me traiteras-tu de sévère, et me diras-tu de laisser tranquilles les gagne-petit à tête carrée. — Paix à eux ! bien qu'aucun des esprits sociaux (et il y en a plus d'un, de diverses sortes, qui folâtrent autour des divers accès à mon cœur) ne m'ait donné un coup pour retenir ma plume.

J'ai continué à écrire, attendant que le pauvre ---- arrive ; car, lorsque j'ai commencé, je ne pensais qu'aux affaires ; et, comme c'est l'idée qui s'associe le plus naturellement à ton image, je m'étonne d'avoir trébuché sur une autre.

Pourtant, comme la vie commune, à mon avis, vaut à peine la peine d'être vécue, même avec un gigot chaque jour, et un pudding ajouté par-dessus le marché, je te permettrai de cultiver mon jugement, si tu me permets de maintenir en vie dans ton cœur les sentiments que l'on peut qualifier de romantiques, car, étant la progéniture des sens et de l'imagination, ils ressemblent plus à la mère qu'au père, lorsqu'ils produisent cette suffusion que j'admire. — Malgré l'âge de glace, j'espère encore la voir, si tu n'as pas décidé de ne faire que manger, boire et être stupidement utile aux stupides —

À toi, MARY.

LETTRE XXI

Le Havre, 19 août [1794] mardi.

J'ai reçu tes deux lettres aujourd'hui — je comptais avoir de tes nouvelles hier, j'ai donc été déçue, bien que j'aie attribué ton silence à la juste cause. J'avais l'intention de répondre à ta gentille lettre immédiatement, afin que tu puisses ressentir le plaisir qu'elle m'a procuré ; mais ---- est entré, et d'autres choses m'ont interrompue ; de sorte que la fine vapeur s'est évaporée — laissant toutefois un doux parfum derrière elle, je n'ai qu'à te dire, ce qui est assez évident, que le désir ardent que j'ai montré de garder ma place, ou de gagner encore du terrain dans ton cœur, est une preuve sûre de combien ton affection est nécessaire à mon bonheur. — Pourtant, je ne pense pas que ce soit une fausse délicatesse, ou une fierté insensée, de souhaiter que ton attention à mon bonheur naisse autant de l'amour, qui est toujours une passion plutôt égoïste, que de la raison — c'est-à-dire, je veux que tu favorises ma félicité en cherchant la tienne. — Car, quel que soit le plaisir que je puisse éprouver à découvrir ta générosité d'âme, je ne voudrais pas être dépendante pour ton affection de la qualité même que j'admire le plus. Non ; il y a des qualités dans ton cœur qui exigent mon affection ; mais, à moins que l'attachement ne m'apparaisse clairement mutuel, je m'efforcerai seulement d'estimer ton caractère, au lieu de chérir une tendresse pour ta personne.

J'écris à la hâte, parce que la petite, qui dormait depuis longtemps, commence à m'appeler. Pauvre chose ! quand je suis triste, je déplore que toutes mes affections grandissent en moi, jusqu'à devenir trop fortes pour ma paix, bien qu'elles m'offrent toutes des bribes de jouissance exquise — Celle pour notre petite fille était au début très raisonnable — plus l'effet de la raison, d'un sens du devoir, que du sentiment — maintenant, elle s'est glissée dans mon cœur et mon imagination, et quand je sors sans elle, sa petite silhouette danse toujours devant moi.

Toi aussi, tu t'es en quelque sorte accroché à mon cœur — j'ai découvert que je ne pouvais pas manger mon dîner dans la grande salle — et, quand j'ai pris le grand couteau pour me servir, les larmes me sont montées aux yeux. — Ne suppose pas cependant que je suis mélancolique — car, quand tu es loin de moi, non seulement je m'étonne de pouvoir te trouver des défauts — mais de pouvoir douter de ton affection.

Je ne mélangerai aucun commentaire sur le document ci-joint (il a suscité mon indignation) avec l'effusion de tendresse, avec laquelle je t'assure que tu es l'ami de mon sein, et le soutien de mon cœur.

MARY.

LETTRE XXII

Le Havre, 20 août [1794].

Je veux savoir quelles mesures tu as prises concernant ----. La fourberie attise toujours mon indignation — je serais gratifiée d'apprendre que la loi a châtié ---- sévèrement ; mais je ne souhaite pas que tu le voies, car l'affaire n'admet pas maintenant une discussion pacifique, et je ne sais pas exactement comment tu exprimerais ton mépris.

Je t'en prie, pose quelques questions sur Tallien — je suis toujours satisfaite de la dignité de sa conduite. — L'autre jour, au nom de l'humanité, il a fait usage d'une dose d'adresse que j'admire — et que je veux te signaler, comme l'un des rares exemples d'adresse qui font honneur aux capacités de l'homme, sans rien enlever à cette confiance dans sa droiture de cœur, qui est la base véritable de l'amitié tant publique que privée.

Ne suppose pas que je veuille faire allusion à une petite réserve de tempérament chez toi, dont je me suis parfois plainte ! Tu as été habitué à une femme rusée, et tu t'attends presque à la ruse — Non, en gérant mon bonheur, tu as parfois blessé ma sensibilité, en te cachant, jusqu'à ce qu'une honnête sympathie, te donnant à moi sans déguisement, me laisse regarder dans un cœur, dans lequel le mien, à moitié brisé, souhaite se glisser, pour être ranimé et chéri. — Tu as la franchise de cœur, mais pas souvent exactement cet épanchement de cœur, qui, devenant presque enfantin, n'apparaît comme une faiblesse qu'aux faibles.

Mais j'ai laissé le pauvre Tallien. Je voulais aussi que tu t'enquisses, puisque, comme un membre l'a déclaré à la Convention, Robespierre entretenait réellement un nombre de maîtresses. — Si cela s'avérait, je soupçonne qu'elles flattaient davantage sa vanité que ses sens.

Voici une épître bavarde et décousue ! Mais ne suppose pas que je veuille la clore sans mentionner la demoiselle — qui a presque sauté hors de mes bras — elle te ressemble certainement beaucoup — mais je ne l'aime pas moins pour cela, que je sois fâchée ou satisfaite de toi.

Affectueusement à toi, MARY.

LETTRE XXIII

[Paris] 22 septembre [1794].

Je viens d'écrire deux lettres, qui partent par d'autres voies, et que je compte que tu recevras bien avant celle-ci. J'écris donc simplement parce que je sais que je serais déçue de voir quelqu'un qui t'a quitté, si tu n'envoyais pas une lettre, fût-elle courte, pour me dire pourquoi tu n'en as pas écrit une plus longue — et tu voudras qu'on te dise, encore et encore, que notre petit Hercule est tout à fait rétabli.

En plus de me regarder, il y a trois autres choses qui la ravissent — faire un tour en voiture, regarder un gilet écarlate, et entendre de la musique forte — hier, à la fête, elle a apprécié ces deux dernières ; mais, pour honorer J. J. Rousseau, j'ai l'intention de lui offrir une écharpe, la première qu'elle aura jamais autour d'elle — et pourquoi pas ? — car j'ai toujours été à moitié amoureuse de lui.

Eh bien, diras-tu que c'est insignifiant — dois-je parler d'alun ou de savon ? Il n'y a rien de pittoresque dans tes activités actuelles ; mon imagination choisit donc plutôt de vagabonder vers la barrière avec toi, ou de te voir venir à ma rencontre, avec mon panier de raisins. — Avec quel plaisir je me rappelle tes regards et tes mots, quand j'étais assise à la fenêtre, à regarder le blé onduler !

Crois-moi, sage monsieur, tu n'as pas assez de respect pour l'imagination — je pourrais te prouver en un clin d'œil qu'elle est la mère du sentiment, la grande distinction de notre nature, le seul purificateur des passions — les animaux ont une part de raison, et des sens égaux, si ce n'est plus exquis ; mais aucune trace d'imagination, ou de son rejeton le goût, n'apparaît dans aucune de leurs actions. L'impulsion des sens, les passions, si tu veux, et les conclusions de la raison, rapprochent les hommes ; mais l'imagination est le vrai feu, volé au ciel, pour animer cette froide créature d'argile, produisant toutes ces fines sympathies qui mènent au ravissement, rendant les hommes sociaux en élargissant leurs cœurs, au lieu de leur laisser le loisir de calculer combien de conforts la société procure.

Si vous qualifiez ces observations de romantiques, une expression qui, en cet endroit, équivaudrait à un non-sens, je serais portée à répliquer que vous êtes abêti par le commerce et les vulgaires jouissances de la vie — rapportez-moi donc votre visage de barrière, ou vous n'aurez rien à dire à ma petite de la barrière ; et je m'enfuirai loin de vous, pour chérir des souvenirs qui me seront toujours chers ; car je suis, bien à vous,

MARY.

LETTRE XXIV

[Paris] Soir, 23 sept. [1794].

J'ai joué et ri avec la petite fille si longtemps que je ne puis prendre ma plume pour vous adresser la parole sans émotion. En la serrant contre mon sein, elle vous ressemblait tant (entre nous, sous vos meilleurs jours, car je n'admire pas votre visage commercial) que chaque nerf semblait vibrer à ce contact, et je commençais à penser qu'il y avait quelque chose de vrai dans l'affirmation que l'homme et la femme ne font qu'un — car vous sembliez pénétrer tout mon être, accélérant les battements de mon cœur et me prêtant les larmes de sympathie que vous aviez excitées.

Ai-je quelque chose de plus à vous dire ? Non ; pas pour le moment — le reste s'est envolé ; et, m'abandonnant à ma tendresse pour vous, je ne puis maintenant me plaindre de certaines gens ici qui ont froissé mon humeur ces deux ou trois derniers jours.

[Paris, 1794] Matin.

Hier, B---- m'a envoyé demander mon paquet de lettres. Il était venu me voir auparavant ; et il me plaît davantage qu'avant — c'est-à-dire que j'ai la même opinion de son intelligence, mais je pense comme vous qu'il a plus de tendresse et de délicatesse de sentiment réelle à l'égard des femmes qu'on n'en rencontre communément. Sa manière de parler de sa petite fille, qui a l'âge de la mienne, m'a également intéressée. Je lui ai donné une lettre pour ma sœur et l'ai prié d'aller la voir.

J'ai été interrompue. Monsieur ----, je suppose, écrira à propos d'affaires. Je ne m'étends pas sur les affaires publiques, sinon pour vous dire qu'on écrit maintenant avec une grande liberté et beaucoup de vérité ; et cette liberté de la presse renversera les Jacobins, je le perçois clairement.

J'espère que vous prenez soin de votre santé. J'ai pris l'habitude d'être agitée la nuit, ce qui provient, je crois, de l'activité de mon esprit ; car, lorsque je suis seule, c'est-à-dire sans personne auprès de qui je puisse ouvrir mon cœur, je sombre dans des rêveries et des enchaînements de pensées qui m'agitent et me fatiguent.

Ceci est ma troisième lettre ; quand aurai-je de vos nouvelles ? Je n'ai pas besoin de vous dire, je suppose, que j'écris maintenant avec quelqu'un dans la pièce, et que ---- attend pour porter ceci à Monsieur ----. J'embrasserai alors la petite pour vous, et vous dirai adieu.

Je vous avais demandé, dans l'une de mes autres lettres, de me rapporter votre visage de barrière — sinon vous ne seriez point aimé par ma petite de la barrière. Je sais que vous l'aimerez de plus en plus, car c'est une petite créature affectueuse et intelligente, avec autant de vivacité, je devrais penser, que vous pourriez le souhaiter.

J'allais vous parler de deux ou trois choses qui me déplaisent ici ; mais elles ne sont pas d'une importance suffisante pour interrompre des sensations plaisantes. J'ai reçu une lettre de Monsieur ----. Je veux que vous ameniez ---- avec vous. Madame S---- est près de moi, elle lit une traduction allemande de vos lettres — elle me prie de vous transmettre son amitié, en raison de ce que vous dites des nègres.

La vôtre, très affectueusement, MARY.

LETTRE XXV

Paris, 28 sept. [1794].

Je vous ai écrit trois ou quatre lettres ; mais diverses causes m'ont empêchée de les envoyer par les personnes qui avaient promis de les prendre ou de les faire suivre. Celle ci-jointe est une lettre que j'avais écrite pour partir avec B---- ; pourtant, trouvant qu'il n'arrivera pas avant, je l'espère et le crois, que vous ne soyez parti pour votre retour, je vous l'inclus, et je la remettrai aux soins de ----, puisque Monsieur ---- est retenu, à qui j'avais également donné une lettre.

Je ne puis m'empêcher d'être anxieuse d'avoir de vos nouvelles ; mais je ne vous harcèlerai pas avec des récits d'inquiétudes ou de soucis qui proviennent de circonstances particulières. — J'ai eu tant de petits tourments ici que j'ai presque regretté d'avoir quitté Le Havre. ----, qui est au mieux une créature bien désemparée, est maintenant, en raison de sa grossesse, plus une gêne qu'une aide pour moi, si bien que je continue d'être presque l'esclave de l'enfant. — Elle me récompense en vérité, car c'est une douce petite créature ; car, en mettant de côté la tendresse d'une mère (qui, soit dit en passant, grandit en moi, ses petits sourires intelligents plongeant dans mon cœur), elle possède un degré étonnant de sensibilité et d'observation. L'autre jour, auprès de l'enfant de B----, un bel enfant, elle ressemblait à un petit lutin. — Elle n'est que vie et mouvement, et ses yeux ne sont pas les yeux d'une sotte — je le jure.

J'ai dormi à Saint-Germain, dans la chambre même (si vous n'avez pas oublié) où vous m'avez pressée très tendrement contre votre cœur. — Je n'ai pas oublié de serrer ma chérie contre le mien, avec des sensations qui sont presque trop sacrées pour être évoquées.

Adieu, mon amour ! Prenez soin de vous, si vous souhaitez être le protecteur de votre enfant et le réconfort de sa mère.

J'ai reçu, pour vous, des lettres de ----. Je veux savoir comment cette affaire se termine, bien que je ne sache pas si j'ai plus de mépris pour sa folie ou pour sa fourberie.

La vôtre MARY.

LETTRE XXVI

[Paris] 1er octobre [1794].

C'est une tâche ingrate que d'écrire des lettres, sans savoir si elles vous parviendront jamais. — J'en ai donné deux à ----, qui est sur le point de partir, sur le point de partir, chaque jour, depuis une semaine ; et trois autres, qui étaient écrites sur un ton morose, un peu plaintif ou autre, je n'ai pu les faire suivre par les occasions qu'on m'avait mentionnées. Tant mieux ! direz-vous, et je ne dirai pas non ; car je serais désolée que le contenu d'une lettre, alors que vous êtes si loin, pût ternir le plaisir que sa vue apporterait — jugeant de vos sentiments par les miens. Je viens de tomber par hasard sur l'une des aimables lettres que vous aviez écrites durant votre dernière absence. Vous êtes alors une chère et affectueuse créature, et je ne vous tourmenterai pas. La lettre que vous recevez par hasard, lorsque l'absence est si longue, ne devrait apporter que des larmes de tendresse, sans aucun alliage amer, dans vos yeux.

Après votre retour, j'espère en vérité que vous ne serez pas aussi immergé dans les affaires que durant les trois ou quatre derniers mois passés — car même l'argent, en tenant compte de tout le confort futur qu'il doit procurer, peut être gagné à un prix trop élevé si des impressions douloureuses demeurent gravées dans l'esprit. — Ces impressions étaient bien plus vives, peu après votre départ, qu'elles ne le sont à présent — car mille tendres souvenirs effacent les traces mélancoliques qu'elles ont laissées sur mon esprit — et chaque émotion est du même côté que ma raison, qui a toujours été du vôtre. — Séparés, il serait presque impie de s'attarder sur des imperfections de caractère réelles ou imaginaires. — Je sens que je vous aime ; et, si je ne puis être heureuse avec vous, je ne chercherai ce bonheur nulle part ailleurs.

Ma petite chérie m'est chaque jour plus chère — et elle a souvent un baiser, lorsque nous sommes seules, que je lui donne pour vous, de tout mon cœur.

J'ai été interrompue — et je dois envoyer ma lettre. La liberté de la presse produira un grand effet ici — le *cri du sang ne sera pas vain* ! — Quelques monstres de plus périront — et les Jacobins sont vaincus. — Pourtant, je crains presque le dernier battement de queue de la bête.

J'ai eu ici plusieurs inconvénients tracassiers et insignifiants, dont je ne vous donnerai pas le détail maintenant. — Je renvoie ---- ; sa grossesse l'a rendue inutile. La fille que j'ai eue a plus de vivacité, ce qui est mieux pour l'enfant.

J'ai hâte d'avoir de vos nouvelles. — Apportez une copie de ---- et ---- avec vous.

---- est toujours ici : c'est un homme perdu. — Il aime réellement sa femme et est inquiet pour ses enfants ; mais son hospitalité indiscriminée et ses sentiments sociaux lui ont donné une habitude invétérée de boire, qui détruit sa santé autant qu'elle rend sa personne dégoûtante. — Si sa femme avait plus de bon sens ou de délicatesse, elle pourrait le retenir : dans l'état actuel, rien ne le sauvera.

La vôtre, très sincèrement et affectueusement, MARY.

LETTRE XXVII

[Paris] 26 octobre [1794].

Mon cher amour, j'ai commencé à souhaiter si ardemment d'avoir de vos nouvelles que la vue de vos lettres a suscité des émotions si agréables que j'ai été obligée de les mettre de côté jusqu'à ce que la petite fille et moi fussions seules ensemble ; et cette dite petite fille, notre chérie, est devenue une petite créature très intelligente, et aussi gaie qu'un pinson, et cela dès le matin aussi, ce que je ne trouve pas tout à fait aussi commode. Je vous ai dit une fois que les sensations avant sa naissance, et lorsqu'elle tète, étaient plaisantes ; mais elles ne méritent pas d'être comparées aux émotions que je ressens lorsqu'elle s'arrête pour me sourire, ou rit aux éclats en me rencontrant à l'improviste dans la rue, ou après une courte absence. Elle a maintenant l'avantage d'avoir deux bonnes nourrices, et je suis à présent capable de remplir mon devoir envers elle, sans en être l'esclave.

Je me suis donc occupée et divertie depuis que je me suis débarrassée de ----, et je fais des progrès dans la langue, entre autres choses. J'ai aussi fait quelques nouvelles connaissances. J'ai presque charmé un juge du tribunal, R----, qui, bien que je n'eusse pas cru cela possible, a de l'humanité, sinon beaucoup d'esprit. Mais laissez-moi vous dire que, si vous ne vous dépêchez pas de revenir, je serai à moitié amoureuse de l'auteur de la Marseillaise, qui est un bel homme, un peu trop large de visage peut-être, et qui joue divinement bien du violon.

Que dites-vous de cette menace ? — pourquoi, entre nous, j'aime à céder à une veine enjouée, lorsque je vous écris, c'est-à-dire lorsque je suis contente de vous. « Le diable », vous le savez, est dit proverbialement être « de bonne humeur lorsqu'il est content ». Ne serez-vous donc pas un bon garçon, et ne reviendrez-vous pas vite pour jouer avec vos filles ? mais je ne vous permettrai pas d'aimer davantage la nouvelle venue.

* * * * *

Mon cœur languit après votre retour, mon amour, et ne cherche et ne demande le bonheur qu'avec vous ; pourtant n'allez pas imaginer que je souhaite puérilement que vous reveniez, avant que vous n'ayez arrangé les choses de telle manière qu'il ne soit pas nécessaire pour vous de nous laisser de sitôt, ou de faire des efforts qui nuisent à votre constitution.

La vôtre, très sincèrement et tendrement, MARY.

P.-S. Vous m'obligeriez en remettant le ci-joint à Monsieur ----, et priez de demander une réponse. — C'est pour une personne dans une situation inconfortable.

LETTRE XXVIII

[Paris] 26 déc. [1794].

J'ai été, mon amour, tourmentée pendant quelques jours par des craintes auxquelles je ne voulais pas laisser prendre forme — je vous attendais quotidiennement — et j'ai entendu dire que plusieurs navires avaient été jetés à la côte durant la dernière tempête. — Eh bien, je vois maintenant votre lettre — et découvre que vous êtes sain et sauf ; je ne regretterai donc pas que vos efforts aient été jusqu'ici si vains.

* * * * *

Quoi qu'il en soit, revenez-moi quand vous aurez arrangé les autres affaires dont ---- vous a accablé. Je veux être sûre que vous êtes en sécurité — et non séparée de moi par une mer qu'il faut traverser. Car, sentant que je suis plus heureuse que je ne l'ai jamais été, vous étonnez-vous que je redoute parfois que le sort n'ait pas fini de me persécuter ? Venez à moi, mon plus cher ami, mari, père de mon enfant ! — Tous ces liens affectueux brûlent à mon cœur en ce moment, et obscurcissent mes yeux. — Avec vous, une indépendance est souhaitable ; et elle est toujours à notre portée, si l'opulence nous échappe — sans vous, le monde m'apparaît à nouveau vide. Mais je reviens sur certaines pensées mélancoliques qui ont traversé mon esprit ces derniers jours et hanté mes rêves.

Ma petite chérie est vraiment une douce enfant ; et je suis désolée que vous ne soyez pas ici pour voir son petit esprit s'épanouir. Vous parlez de « badinage » ; mais certes aucun amant ne fut jamais plus attaché à sa maîtresse qu'elle ne l'est à moi. Ses yeux me suivent partout, et, par affection, j'ai le pouvoir le plus despotique sur elle. Elle n'est que vivacité ou douceur — oui ; je l'aime plus que je ne le pensais. Lorsque j'ai été blessée par votre séjour, je l'ai embrassée comme mon seul réconfort — lorsque je suis contente de vous, de vous voir et de vous entendre rire comme vous ; non, je ne puis, je le découvre, être longtemps en colère contre vous, tandis que je l'embrasse pour sa ressemblance avec vous. Mais il n'y aurait pas de fin à ces détails. Pressez-nous toutes deux sur votre cœur ; car je suis, vraiment et affectueusement,

À vous, MARY.

LETTRE XXIX

[Paris] 28 décembre [1794].

* * * * *

Je compatis, mon amour, sincèrement à toutes vos déceptions. — Pourtant, sachant que vous vous portez bien et que vous pensez à moi avec affection, je ne déplore d'autres déceptions que parce que je suis désolée que vous vous épuisiez ainsi en vain, et que vous soyez tenu loin de moi.

----, je le sais, vous presse de rester et se ramifie continuellement dans de nouveaux projets, parce qu'il a le désir oisif d'amasser une grande fortune, ou plutôt une immense, simplement pour avoir le crédit de l'avoir faite. Mais nous qui sommes gouvernés par d'autres motifs, nous ne devrions pas être entraînés par lui. Quand nous nous verrons, nous discuterons de ce sujet — Vous écouterez la raison, et il vous est probablement venu à l'esprit qu'il serait préférable, à l'avenir, de poursuivre quelque plan sobre, qui puisse exiger plus de temps et vous permettre tout de même d'arriver au même résultat. Il me semble absurde de gaspiller sa vie à se préparer à vivre.

Ne serait-il pas possible maintenant d'arranger vos affaires de manière à éviter les inquiétudes, dont j'ai eu ma part depuis votre départ ? N'est-il pas possible de se lancer dans les affaires, comme un emploi nécessaire pour garder les facultés en éveil, et (pour baisser un peu le ton des expressions) pour faire bouillir la marmite, sans souffrir que ce qui doit toujours être considéré comme un objectif secondaire accapare l'esprit et chasse le sentiment et l'affection du cœur ?

Je suis pressée de donner cette lettre à la personne qui a promis de la faire suivre avec celle de ----. Je souhaite donc contrecarrer, dans une certaine mesure, ce qu'il a sans doute recommandé très chaleureusement.

Restez, mon ami, tant qu'il sera absolument nécessaire. — Je ne vous donnerai pas de nom plus tendre, bien qu'il brûle à mon cœur, à moins que vous ne veniez dès que le règlement des objets présents le permettra. — Je ne consens pas à ce que vous fassiez un autre voyage — ou la petite femme et moi nous en irons, Dieu sait où. Mais, comme je préférerais devoir tout à votre affection, et, je puis ajouter, à votre raison (car ce désir immodéré de richesse, qui rend ---- si désireux de vous voir rester, est contraire à vos principes d'action), je ne vous importunerai pas. — Je vous dirai seulement que j'ai hâte de vous voir — et, étant en paix avec vous, je serai blessée, plutôt que mise en colère, par les délais. — Ayant tant souffert dans la vie, ne soyez pas surpris si je deviens parfois, quand je suis laissée à moi-même, sombre, et suppose que tout cela n'était qu'un rêve, et que mon bonheur ne doit pas durer. Je dis bonheur, parce que le souvenir retranche toutes les nuances sombres du tableau.

Ma petite commence à montrer ses dents et à utiliser ses jambes — Elle veut que vous preniez votre part dans le travail de nourrice, car je suis fatiguée de la faire danser, et pourtant elle n'est pas satisfaite — elle veut que vous remerciiez sa mère de prendre tant soin d'elle, comme vous seul pouvez le faire.

À vous, vraiment, MARY.

LETTRE XXX

[Paris] 29 décembre [1794].

Bien que je suppose que vous ayez des renseignements plus récents, pourtant, comme ---- vient de m'informer qu'il a l'occasion de vous envoyer immédiatement quelque chose, j'en profite pour vous inclure

* * * * *

Comme je hais ces affaires tortueuses ! Ce commerce avec le monde, qui oblige à voir le pire côté de la nature humaine ! Pourquoi ne pouvez-vous vous contenter de l'objectif que vous aviez d'abord en vue, lorsque vous êtes entré dans ce labyrinthe lassant ? — Je sais très bien que vous avez été imperceptiblement entraîné ; pourtant pourquoi un projet, réussi ou avorté, ne cède-t-il la place qu'à deux autres ? N'est-il pas suffisant d'éviter la pauvreté ? — Je me contente de faire ma part ; et, même ici, il n'est pas difficile d'obtenir de quoi échapper à la misère. Et, laissez-moi vous dire, j'ai mon projet aussi — et, si vous ne revenez pas bientôt, la petite fille et moi prendrons soin de nous-mêmes ; nous n'accepterons aucune de vos froides bontés — vos civilités distantes — non ; pas nous.

Ceci n'est qu'à moitié une plaisanterie, car je suis réellement tourmentée par le désir que ---- manifeste de vous voir rester là où vous êtes. — Pourtant pourquoi vous parler ? — S'il peut vous persuader — qu'il le fasse ! — car, si vous n'êtes pas plus heureux avec moi, et que vos propres souhaits ne vous poussent pas à rejeter ces éternels projets, je suis au-dessus de toute argumentation, bien que la raison aussi bien que l'affection semblent l'offrir — si notre affection est mutuelle, elles vous viendront à l'esprit — et vous agirez en conséquence.

Depuis mon arrivée ici, j'ai retrouvé la dame allemande dont vous m'avez entendu parler. Son premier enfant est mort dans le mois ; mais elle en a un autre, de l'âge de ma Fanny, une belle petite créature. Ils essaient toujours de vivre — gagnant leur pain quotidien — pourtant, bien qu'ils soient tout juste au-dessus de la pauvreté, je les envie. — C'est une mère tendre et affectueuse — fatiguée même par ses attentions. — Cependant elle a, en retour, un mari affectueux pour rendre ses soins légers et partager son plaisir.

Je vous avouerai que, ressentant une extrême tendresse pour ma petite fille, je deviens très souvent triste, lorsque je joue avec elle, de ce que vous n'êtes pas ici pour observer avec moi comment son esprit s'épanouit et son petit cœur s'attache ! — Cela me semble être de vrais plaisirs — et pourtant vous souffrez qu'ils vous échappent, à la recherche de ce que nous ne pourrons peut-être jamais apprécier. — C'est votre propre maxime de « vivre dans le moment présent ». — Si vous le faites — restez, pour l'amour de Dieu ; mais dites-moi la vérité — sinon, dites-moi quand je peux m'attendre à vous voir, et ne me laissez pas toujours guetter vainement votre retour, jusqu'à ce que j'en devienne malade de cœur.

Adieu ! Je suis un peu blessée. — Je dois prendre ma chérie sur mon sein pour me consoler.

MARY.

LETTRE XXXI

[Paris] 30 décembre [1794].

Si vous recevez trois ou quatre des lettres que j'ai écrites dernièrement en même temps, ne pensez pas à Sir John Brute, car je n'ai pas l'intention de vous traiter en mari. Je profite seulement de chaque occasion, pour que l'une de mes trois épîtres puisse atteindre vos mains, et vous informer que je ne suis pas de l'avis de ----, qui parle jusqu'à me mettre en colère, de la nécessité de rester deux ou trois mois de plus. Je n'aime pas cette vie d'inquiétude continuelle — et, entre nous, je suis déterminée à essayer de gagner un peu d'argent ici moi-même, afin de vous convaincre que, si vous choisissez de courir le monde pour faire fortune, c'est pour vous-même — car la petite et moi vivrons sans votre aide, à moins que vous ne soyez avec nous. On peut me traiter d'orgueilleuse — Soit — mais je n'abandonnerai jamais certains principes d'action.

Le commun des hommes a une façon si ignoble de penser que, s'ils corrompent leurs cœurs et prostituent leurs personnes, suivant peut-être une impulsion d'ébriété, ils supposent que l'épouse, l'esclave plutôt, qu'ils entretiennent, n'a pas le droit de se plaindre, et devrait recevoir le sultan, chaque fois qu'il daigne revenir, à bras ouverts, bien que les siens aient été pollués par une cinquantaine d'amours promiscuo en son absence.

Je considère la fidélité et la constance comme deux choses distinctes ; pourtant la première est nécessaire pour donner vie à l'autre — et je crois qu'un tel degré de respect m'est dû que, si seule la probité, qui est une bonne chose à sa place, vous ramène, ne revenez jamais ! — car, si une errance du cœur, ou même un caprice de l'imagination vous retient — c'en est fini de tous mes espoirs de bonheur — je ne pourrais vous pardonner, même si je le voulais.

Vous vous apercevez, je le vois, que je me suis laissé aller à une humeur mélancolique. Vous connaissez mon opinion sur les hommes en général ; vous savez que je les tiens pour des tyrans systématiques, et qu’il est au monde chose plus rare que de rencontrer un homme possédant assez de délicatesse de sentiment pour maîtriser ses désirs. Lorsque je suis ainsi triste, je déplore que ma petite chérie, quelque tendresse que j’aie pour elle, soit une fille. — Je regrette d’avoir une attache dans un monde qui, pour moi, est à jamais semé d’épines.

Vous appellerez cette lettre une lettre de mauvaise humeur, alors qu’en fait, c’est la preuve d’affection la plus forte que je puisse vous donner, que de redouter de vous perdre. ---- s’est donné tant de mal pour me convaincre que vous devez et devriez rester, que cela a abattu mes esprits d’une manière inconcevable. — Vous avez toujours connu mon opinion. — J’ai toujours déclaré que deux personnes qui entendent vivre ensemble ne devraient pas être longtemps séparées. — Si certaines choses sont plus nécessaires à vous qu’à moi — cherchez-les. — Ne dites qu’un mot, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. — Sinon — pour l’amour de Dieu, luttons contre la pauvreté — contre tout mal, hormis ces continuelles inquiétudes des affaires, dont on m’avait dit qu’elles ne dureraient que quelques mois, bien que chaque jour la fin semble plus lointaine ! C’est la première lettre dans ce ton que j’ai décidé de vous faire parvenir ; les autres restent là, parce que je ne voulais pas vous faire de peine, et je n’écrirais pas aujourd’hui si je ne pensais pas qu’il n’y aurait aucune conclusion aux projets qui exigent, à ce qu’on me dit, votre présence.

MARY.[9]

LETTRE XXXII

[Paris] 9 janvier [1795].

Je viens de recevoir l’un de vos billets hâtifs ; car les affaires vous occupent si entièrement que vous n’avez ni le temps, ni la liberté d’esprit nécessaire pour écrire des lettres. Prenez garde ! Vous semblez être entré dans un tourbillon de projets et de manigances qui vous entraînent dans un gouffre qui, s’il n’absorbe pas votre bonheur, détruira infailliblement le mien.

Fatiguée durant ma jeunesse par les luttes les plus ardues, non seulement pour obtenir l’indépendance, mais pour me rendre utile, non seulement le plaisir, pour lequel j’avais le goût le plus vif, je veux dire les plaisirs simples qui découlent de la passion et de l’affection, m’a échappé, mais les visions les plus mélancoliques de la vie furent imprimées dans mon esprit par un cœur déçu. Depuis que je vous connais, j’ai tenté de revenir à ma nature première, et j’ai laissé filer quelque temps, ailé par le délice que seul le plaisir spontané peut donner. — Pourquoi avez-vous si tôt rompu le charme ?

Je suis réellement incapable de supporter l’inquiétude continuelle que produisent vos projets et ceux de ----, qui ne finissent jamais. Vous pourriez appeler cela un manque de fermeté — mais vous vous trompez — j’ai encore assez de fermeté pour poursuivre mon principe d’action. La misère présente, je ne trouve pas de mot plus doux pour rendre justice à mes sentiments, me paraît inutile — et par conséquent, je n’ai pas la fermeté de la supporter comme vous pourriez penser que je le devrais. J’aurais été contente, et je souhaite encore, de me retirer avec vous dans une ferme — Mon Dieu ! Tout, sauf ces anxiétés continuelles — tout, sauf le commerce, qui abrutit l’esprit et arrache l’affection du cœur.

Je n’entends pas me plaindre des inconvénients subalternes — pourtant, je ferai simplement observer que, conduite à vous attendre chaque semaine, je n’ai pas pris les dispositions requises par les circonstances présentes pour me procurer les nécessités de la vie. Pour les avoir, un domestique, à cette fin seulement, est indispensable. — Le manque de bois m’a fait attraper le rhume le plus violent que j’aie jamais eu ; et ma tête est si troublée par la toux continuelle que je suis incapable d’écrire sans m’arrêter fréquemment pour reprendre mes esprits. — C’est là cependant l’un des maux communs qu’il faut supporter — la douleur physique ne touche pas le cœur, bien qu’elle fatigue les esprits.

Puisque vous parlez encore de votre retour, même en février, avec doute, j’ai décidé, dès que le temps changera, de sevrer mon enfant. — Il est trop tôt pour qu’elle commence à partager le chagrin ! — Et comme on l’a bien dit, « le désespoir est un homme libre », nous irons chercher fortune ensemble.

Ce n’est pas un caprice du moment — car votre absence a donné un nouveau poids à certaines conclusions que je formais à grand-peine avant que vous ne me quittiez. — Je ne choisis pas d’être un objet secondaire. — Si vos sentiments étaient à l’unisson des miens, vous ne sacrifieriez pas tant à des perspectives visionnaires d’avantage futur.

MARY.

LETTRE XXXIII

[Paris] 15 janvier [1795].

J’allais commencer ma lettre avec la fin traînante d’une chanson, qui ne vous aurait dit que ce que je peux tout aussi bien dire simplement : qu’il est agréable de pardonner à ceux que nous aimons. J’ai reçu vos deux lettres, datées du 26 et du 28 décembre, et ma colère s’est éteinte. Vous pouvez à peine concevoir l’effet que certaines de vos lettres ont produit sur moi. Après avoir langui d’avoir de vos nouvelles durant un intervalle de suspense fastidieux, j’ai vu une suscription écrite par vous. — Me promettant du plaisir, et éprouvant de l’émotion, je l’ai mise de côté, jusqu’à ce que la personne qui l’apportait quitte la pièce — quand, voyez-vous ! en l’ouvrant, je n’ai trouvé qu’une demi-douzaine de lignes hâtives qui ont amorti toute l’affection naissante de mon âme.

Eh bien, maintenant, aux affaires —

* * * * *

Mon animal va bien ; je ne lui ai pas encore appris à manger, mais la nature fait le travail. Je lui ai donné une croûte pour aider à la poussée de ses dents ; et maintenant qu’elle en a deux, elle en fait bon usage pour ronger une croûte, un biscuit, etc. Vous ririez de la voir ; elle est exactement comme un petit écureuil ; elle garde une croûte pendant deux heures ; et, après avoir fixé son œil sur un objet pendant quelque temps, elle fond sur lui avec une précision aussi sûre qu’un oiseau de proie — rien ne peut égaler sa vivacité et son entrain. Je souffre d’un rhume ; mais cela ne l’affecte pas. Adieu ! N’oubliez pas de nous aimer — et venez bientôt nous dire que vous le faites.

MARY.

LETTRE XXXIV

[Paris] 30 janvier [1795].

D’après la teneur de vos dernières lettres, je devrais supposer que celle-ci vous parviendra à peine ; et j’ai déjà écrit tant de lettres, que vous n’avez soit pas reçues, soit négligé d’accuser réception, que je ne trouve pas agréable, ou plutôt je n’ai aucune inclination, à reprendre le même sujet. Si vous les avez reçues, et que vous êtes encore retenu par de nouveaux projets, il est inutile que j’en dise davantage à ce sujet. J’en ai fini avec lui pour toujours ; pourtant, je devrais vous rappeler que votre intérêt pécuniaire souffre de votre absence.

* * * * *

Pour ma part, j’ai la tête qui tourne, rien qu’à entendre parler de plans pour gagner de l’argent, et mes sentiments méprisants ont parfois éclaté. J’étais donc heureuse qu’un violent rhume me donne un prétexte pour rester à la maison, de peur que je n’eusse proféré des vérités intempestives.

Mon enfant va bien, et le printemps me rendra peut-être à moi-même. — J’ai enduré beaucoup d’inconvénients cet hiver, que je devrais avoir honte de mentionner, s’ils avaient été inévitables. « Les plaisirs secondaires de la vie », dites-vous, « sont très nécessaires à mon confort » : il se peut ; mais je les ai toujours considérés comme secondaires. Si donc vous m’accusez de manquer de la résolution nécessaire pour supporter les maux communs[10] de la vie ; je répondrais que je n’ai pas façonné mon esprit pour les soutenir, parce que je voudrais les éviter, coûte que coûte —

Adieu !

MARY.

LETTRE XXXV

[Paris] 9 février [1795].

Le pressentiment mélancolique pèse depuis quelque temps sur mes esprits, que nous étions séparés pour toujours ; et les lettres que j’ai reçues ce jour, par M. ----, me convainquent que ce n’était pas sans fondement. Vous faites allusion à d’autres lettres, qui je suppose se sont égarées ; car la plupart de celles que j’ai reçues n’étaient que quelques lignes hâtives, calculées pour blesser la tendresse que la vue des suscriptions excitait.

Je n’entends pas cependant me plaindre ; pourtant, tant de sentiments luttent pour s’exprimer, et agitent un cœur presque déchiré par l’angoisse, que je trouve très difficile d’écrire avec un quelconque degré de cohérence.

Vous m’avez laissée indisposée, bien que vous n’en ayez fait aucune mention ; et le voyage le plus fatigant que j’aie jamais fait a contribué à le prolonger. Cependant, j’ai recouvré la santé ; mais un rhume négligé, et une inquiétude continuelle durant les deux derniers mois, m’ont réduite à un état de faiblesse que je n’avais jamais connu auparavant. Ceux qui ne savaient pas que le ver rongeur était à l’œuvre au centre, m’ont mise en garde contre le fait d’allaiter mon enfant trop longtemps. — Dieu préserve cette pauvre enfant, et la rende plus heureuse que sa mère !

Mais je m’égare de mon sujet : en vérité, ma tête tourne quand je pense que toute la confiance que j’ai eue dans l’affection des autres en est arrivée là. — Je ne m’attendais pas à ce coup de votre part. J’ai fait mon devoir envers vous et mon enfant ; et si je ne dois avoir aucun retour d’affection pour me récompenser, j’ai la triste consolation de savoir que je méritais un meilleur sort. Mon âme est lasse — j’ai le cœur malade ; et, sans cette petite chérie, je cesserais de me soucier d’une vie, qui est maintenant dépouillée de tout charme.

Vous voyez combien je suis stupide, proférant des déclamations, alors que je voulais simplement vous dire que je considère votre demande de venir vous trouver, comme dictée simplement par l’honneur. — En vérité, je vous comprends à peine. — Vous me demandez de venir, et puis vous me dites que vous n’avez pas abandonné toute pensée de revenir en ce lieu.

Lorsque j’ai décidé de vivre avec vous, je n’étais gouvernée que par l’affection. — Je voudrais partager la pauvreté avec vous, mais je me détourne avec effroi de la mer de troubles sur laquelle vous vous engagez. — J’ai certains principes d’action : je sais ce que je cherche pour fonder mon bonheur. — Ce n’est pas l’argent. — Avec vous, je souhaitais suffisamment pour obtenir les conforts de la vie — tel qu’il est, moins suffira. — Je peux encore faire des efforts pour obtenir les nécessités de la vie pour mon enfant, et elle n’en demande pas plus à présent. — J’ai deux ou trois plans en tête pour gagner notre subsistance ; car ne supposez pas que, négligée par vous, je resterai sous des obligations d’ordre pécuniaire envers vous ! — Non ; je me soumettrais plutôt à un service domestique. — Je voulais le soutien de votre affection — ce dernier parti, tout est fini ! — Je ne pensais pas, quand je me plaignais de l’avidité méprisable de ---- à accumuler l’argent, qu’il vous aurait entraîné dans ses manigances.

Je ne peux écrire. — Je joins un fragment de lettre, écrit peu après votre départ, et un autre que la tendresse m’a fait garder quand il fut écrit. — Vous verrez alors les sentiments d’un moment plus calme, quoique pas plus déterminé. — Ne m’insultez pas en disant que « notre union est primordiale à toute autre considération » ! Si elle l’était, vous ne seriez pas en train de courir après une bulle, aux dépens de ma paix d’esprit.

Peut-être est-ce la dernière lettre que vous recevrez jamais de moi.

MARY.

LETTRE XXXVI

[Paris] 10 février [1795].

Vous parlez de « vues permanentes et de confort futur » — non pour moi, car je suis morte à l’espoir. Les inquiétudes du dernier hiver ont fini le travail, et mon cœur est non seulement brisé, mais ma constitution détruite. Je me conçois dans une phtisie galopante, et l’anxiété continuelle que j’éprouve à la pensée de laisser mon enfant nourrit la fièvre qui chaque nuit me dévore. C’est à son sujet que je vous écris de nouveau, pour vous conjurer, par tout ce que vous tenez pour sacré, de la laisser ici avec la dame allemande dont vous avez pu m’entendre parler ! Elle a un enfant du même âge, et ils peuvent être élevés ensemble, comme je souhaite qu’elle soit élevée. J’écrirai plus amplement sur le sujet. Pour faciliter cela, je quitterai mes logements actuels, et j’irai dans la même maison. Je peux y vivre bien meilleur marché, ce qui est devenu maintenant un objet. J’ai eu 3000 livres de ----, et j’en prendrai une de plus, pour payer les gages de mon domestique, etc. et ensuite je m’efforcerai de me procurer ce dont j’ai besoin par mes propres efforts. J’abandonnerai entièrement la fréquentation des Américains.

---- et moi ne sommes pas en bons termes depuis longtemps. Hier, il a triomphé de moi de façon très peu virile, à cause de votre détermination à rester. Je l’avais provoqué, il est vrai, par quelques âpretés contre le commerce, qui m’avaient échappé, lorsque nous avons discuté de la convenance de votre maintien là où vous êtes ; et cela n’a pas d’importance, j’ai bu trop profondément à la coupe amère pour me soucier des bagatelles.

Lorsque vous avez commencé ces projets, vous borniez vos vues au gain de mille livres. C’était suffisant pour avoir procuré une ferme en Amérique, qui aurait été une indépendance. Vous trouvez maintenant que vous ne vous connaissiez pas, et qu’une certaine situation dans la vie vous est plus nécessaire que vous ne l’imaginiez — plus nécessaire qu’un cœur non corrompu — Pendant un an ou deux, vous pouvez vous procurer ce que vous appelez du plaisir ; manger, boire, et les femmes ; mais dans la solitude du déclin de la vie, on se souviendra de moi avec regret — j’allais dire avec remords, mais j’ai arrêté ma plume.

Comme je n’ai jamais caché la nature de ma relation avec vous, votre réputation ne souffrira pas. Je n’aurai jamais de confident : je me contente de l’approbation de mon propre esprit ; et, s’il y a un scrutateur des cœurs, le mien ne sera pas méprisé. En lisant ce que vous avez écrit au sujet de la désertion des femmes, je me suis souvent demandé comment la théorie et la pratique pouvaient être si différentes, jusqu’à ce que je me rappelle, que les sentiments de la passion, et les résolutions de la raison, sont très distincts. Quant à mes sœurs, comme vous êtes si continuellement pressé par les affaires, vous n’avez pas besoin de leur écrire — je le ferai, quand mon esprit sera plus calme. Que Dieu vous bénisse ! Adieu !

MARY.

Ce fut une telle période de barbarie et de misère, que je ne devrais pas me plaindre d’en avoir eu ma part. Je souhaite un moment n’avoir jamais entendu parler des cruautés qui ont été pratiquées ici, et l’instant d’après j’envie les mères qui ont été tuées avec leurs enfants. Sûrement j’avais assez souffert dans la vie, pour ne pas être maudite avec une tendresse, qui brûle le flux vital que je transmets. Vous me croirez folle : je voudrais l’être, pour pouvoir oublier ma misère — pour que ma tête ou mon cœur soit immobile. —

LETTRE XXXVII

[Paris] 19 février [1795].

Lorsque j’ai reçu votre lettre, remettant votre retour à une date indéfinie, je me suis sentie si blessée, que je ne sais pas ce que j’ai écrit. Je suis maintenant plus calme, bien que ce ne fût pas le genre de blessure sur laquelle le temps a l’effet le plus rapide ; au contraire, plus je pense, plus je deviens triste. La société me fatigue inexpressiblement — tellement que, trouvant à redire à chacun, je n’ai assez de raison que pour découvrir que la faute est en moi-même. Mon enfant seule m’intéresse, et, sans elle, je ne prendrais aucune peine pour recouvrer ma santé.

Telle quelle est, je vais la sevrer, et essayer si par ce pas (auquel je sens une répugnance, car c’est mon seul réconfort) je peux me débarrasser de ma toux. Les médecins parlent beaucoup du danger qui accompagne toute plainte aux poumons, après qu’une femme a allaité pendant quelques mois. Ils insistent aussi sur la nécessité de garder l’esprit tranquille — et, mon Dieu ! comment le mien a été harcelé ! Mais tandis que les caprices des autres femmes sont gratifiés, « le vent du ciel n’étant pas autorisé à les visiter trop rudement », je n’ai pas trouvé d’ange gardien, au ciel ou sur terre, pour écarter le chagrin ou le souci de mon sein.

Quels sacrifices n’avez-vous pas faits pour une femme que vous ne respectiez pas ! — Mais je ne veux pas revenir sur ce terrain — je veux vous dire que je ne vous comprends pas. Vous dites que vous n’avez pas abandonné toute pensée de revenir ici — et je sais que ce sera nécessaire — voire, ça l’est. Je ne peux m’expliquer ; mais si vous n’avez pas perdu la mémoire, vous devinerez facilement le sens de mes paroles. Quoi ! notre vie ne doit-elle donc être faite que de séparations ? et ne dois-je retourner dans un pays, qui n’a pas seulement perdu tous ses charmes pour moi, mais pour lequel je ressens une répugnance qui frise l’horreur, que pour y être laissée en proie à celle-ci !

Pourquoi est-il si nécessaire que je retourne ? — élevée ici, ma fille serait plus libre. En vérité, attendant que vous nous rejoigniez, j’avais formé quelques plans d’utilité qui se sont maintenant évanouis avec mes espoirs de bonheur.

Dans l’amertume de mon cœur, je pourrais me plaindre avec raison, d’être laissée ici dépendante d’un homme, dont l’avidité à acquérir une fortune l’a rendu insensible à tout sentiment lié aux émotions sociales ou affectueuses. — Avec une insensibilité brutale, il ne peut s’empêcher d’afficher le plaisir que votre détermination à rester lui donne, en dépit de l’effet qu’il est visible qu’elle a eu sur moi.

Jusqu’à ce que je puisse gagner de l’argent, je m’efforcerai d’en emprunter, car je veux éviter de lui demander continuellement la somme nécessaire pour m’entretenir. — Ne vous méprenez pas, je n’ai jamais essuyé de refus. — Pourtant, je suis allée une demi-douzaine de fois à la maison pour la demander, et je suis revenue sans parler — vous devez deviner pourquoi — En outre, je souhaite éviter d’entendre parler des éternels projets auxquels vous avez sacrifié ma paix — ne vous souvenant pas — mais je serai silencieuse pour toujours. —

LETTRE XXXVIII

[Havre] 7 avril [1795].

Me voici au Havre, sur le point de m’envoler vers vous, et je n’écris maintenant, que pour vous dire, que vous pouvez m’attendre dans le cours de trois ou quatre jours ; car je ne tenterai pas de donner libre cours aux différentes émotions qui agitent mon cœur — Vous pourriez qualifier de fierté, un sentiment qui m’apparaît comme un degré de délicatesse qui surgit naturellement de la sensibilité — Pourtant, je ne peux m’adonner à la tendresse très affectueuse qui rayonne dans mon sein, sans trembler, jusqu’à ce que je voie, par vos yeux, qu’elle est mutuelle.

Je reste assise, perdue dans mes pensées, regardant la mer — et les larmes me montent aux yeux, quand je découvre que je nourris de tendres attentes. — J’ai en vérité été si malheureuse cet hiver, que je trouve aussi difficile d’acquérir de nouveaux espoirs, que de retrouver la tranquillité. — Assez de cela — tiens-toi tranquille, cœur insensé ! — Sans la petite fille, je pourrais presque souhaiter qu’il cesse de battre, pour ne plus être vivante à l’angoisse de la déception.

Douce petite créature ! Je me suis privée de mon seul plaisir, quand je l’ai sevrée, il y a environ dix jours. — Je suis cependant heureuse d’avoir vaincu ma répugnance. — Il était nécessaire que cela fût fait bientôt, et je ne voulais pas aigrir le renouvellement de votre connaissance avec elle, en le remettant jusqu’à ce que nous nous rencontrions. — C’était un effort douloureux pour moi, et j’ai pensé qu’il valait mieux jeter cette inquiétude avec le reste, dans le sac que je voudrais tant jeter par-dessus mon épaule. — Je souhaitais l’endurer seule, en somme — Pourtant, après l’avoir envoyée dormir dans la pièce voisine pendant trois ou quatre nuits, vous ne pouvez penser avec quelle joie je l’ai reprise pour dormir dans mon sein !

Je suppose que je vous trouverai, quand j’arriverai, car je ne vois aucune nécessité pour vous de venir à moi. — Veuillez informer M. ----, que j’ai sa petite amie avec moi. — Mon désir de l’obliger, m’a fait me mettre à quelque inconvénient — et retarder mon départ ; ce qui était fastidieux pour moi, qui n’ai pas tout à fait autant de philosophie, je ne voudrais pour rien au monde dire indifférence, que vous. Que Dieu vous bénisse !

Votre dévouée MARY.

LETTRE XXXIX

Brighthelmstone, samedi 11 avril [1795].

Nous voici, mon amour, et nous avons l’intention de partir tôt le matin ; et, si je peux vous trouver, j’espère dîner avec vous demain. — Je me rendrai à l’hôtel de ----, où ---- me dit que vous avez été — et, si vous l’avez quitté, j’espère que vous prendrez soin d’y être pour nous recevoir.

J’ai amené avec moi la petite amie de M. ----, et une fille que j’aime pour prendre soin de notre petite chérie — pas en chemin, car cela m’est revenu. — Mais pourquoi écrire sur des bagatelles ? — ou quoi que ce soit ? — Ne devons-nous pas nous rencontrer bientôt ? — Que dit votre cœur ?

Votre dévouée MARY.

J’ai sevré ma Fanny, et elle mange maintenant à belles dents le pain blanc.

LETTRE XL

[26 Charlotte Street, Rathbone Place] Londres, vendredi 22 mai [1795].

deux choses distinctes ; pourtant la première est nécessaire pour donner vie à l’autre — et je crois qu’un tel degré de respect m’est dû que, si seule la probité, qui est une bonne chose à sa place, vous ramène, ne revenez jamais ! — car, si une errance du cœur, ou même un caprice de l’imagination vous retient — c’en est fini de tous mes espoirs de bonheur — je ne pourrais vous pardonner, même si je le voulais.

Je viens de recevoir votre lettre affectueuse, et je suis navrée de penser que j’ai ajouté à vos embarras en cette conjoncture troublée, où l’exercice de toutes vos facultés mentales semble nécessaire pour vous extirper de vos difficultés pécuniaires. Je suppose que c’est quelque chose se rapportant à la circonstance que vous avez mentionnée qui a poussé ---- à demander à me voir aujourd’hui, pour _causer d’une affaire de grande importance_. Quoi qu’il en soit, sa lettre (tel est l’état de mon moral) m’a inconcevablement alarmée, et a rendu la nuit dernière aussi pénible que l’avaient été les deux précédentes.

J’ai lutté pour calmer mon esprit depuis que vous m’avez quittée — pourtant, je trouve que la tranquillité ne s’obtient pas par l’effort ; c’est un sentiment si différent de la résignation du désespoir ! — Je ne suis cependant plus fâchée contre vous — et je ne proférerai plus jamais une autre plainte — il est des arguments qui convainquent la raison, tout en portant la mort au cœur. — Nous avons eu trop d’explications cruelles qui non seulement obscurcissent toute perspective d’avenir, mais enveniment les souvenirs qui seuls donnent vie à l’affection. — Que le sujet ne soit jamais ranimé !

Il me semble que j’ai non seulement perdu l’espoir, mais le pouvoir d’être heureuse. — Chaque émotion est maintenant aiguisée par l’angoisse. — Mon âme a été secouée, et ma tonalité de sentiments détruite. — Je suis sortie — et j’ai cherché la dissipation, sinon l’amusement, simplement pour fatiguer encore plus, je le constate, mes nerfs irritables ----

Mon ami — mon cher ami — examinez-vous bien — je suis hors de question ; car, hélas ! je ne suis rien — et découvrez ce que vous souhaitez faire — ce qui vous rendra le plus à l’aise — ou, pour être plus explicite — si vous désirez vivre avec moi, ou vous séparer pour toujours ? Quand vous pourrez une fois le déterminer, dites-le-moi franchement, je vous en conjure ! — car, croyez-moi, j’ai très involontairement interrompu votre paix.

Je vous attendrai pour dîner lundi, et je m’efforcerai d’arborer un visage joyeux pour vous accueillir — en tout cas, j’éviterai les conversations qui ne font qu’harceler vos sentiments, parce que je suis très affectueusement à vous,

MARY.

LETTRE XLI

[27 mai 1795] Mercredi.

Je vous joins la lettre que vous m’avez demandé de faire suivre, et je suis tentée très laconiquement de vous souhaiter un bon matin — non pas parce que je suis fâchée, ou que je n’ai rien à dire ; mais pour contenir un esprit blessé. — Je ferai tous les efforts pour calmer mon esprit — pourtant une forte conviction semble tourbillonner au centre même de mon cerveau, qui, tel le fiat du destin, m’assure avec emphase que le chagrin a une prise ferme sur mon cœur.

Que Dieu vous bénisse !

Votre sincèrement, MARY.

LETTRE XLII

_[Hull] Mercredi, deux heures [27 mai 1795]._

Nous sommes arrivés ici il y a environ une heure. Je suis extrêmement fatiguée de l’enfant, qui ne voulait rester tranquille avec personne d’autre que moi durant la nuit — et maintenant nous sommes ici dans une chambre humide et sans confort, dans une sorte de maison semblable à un tombeau. J’y remédierai cependant rapidement, car, quand j’aurai fini cette lettre, (ce que je dois faire immédiatement, parce que la poste part tôt), je sortirai, et m’enquerrai d’un navire et d’une auberge.

Je ne vous affligerai pas en parlant de la dépression de mon moral, ou de la lutte que j’ai eue pour garder en vie mon cœur mourant. — Il est même maintenant trop plein pour me permettre d’écrire avec sérénité. — Imlay, — cher Imlay, — dois-je toujours être ballotée ainsi ? — ne trouverai-je jamais un asile où me reposer contente ? Comment pouvez-vous aimer voler ainsi continuellement — tombant, pour ainsi dire, dans un nouveau monde — froid et étrange ! — un jour sur deux ? Pourquoi n’attachez-vous pas ces tendres émotions autour de l’idée du foyer, qui, même maintenant, embue mes yeux ? — Ceci seul est de l’affection — tout le reste n’est qu’humanité, électrisée par la sympathie.

Je vous écrirai encore demain, quand je saurai combien de temps je dois être retenue — et j’espère recevoir rapidement une lettre de vous, pour égayer votre sincèrement et affectueusement

MARY.

Fanny joue près de moi de très bonne humeur. Elle était si contente du bruit du cor de la malle-poste, qu’elle l’a continuellement imité. ---- Adieu !

LETTRE XLIII

[Hull, 28 mai 1795] Jeudi.

Une dame vient d’envoyer offrir de m’emmener à Beverley. Je n’ai donc qu’un moment pour m’exclamer contre la manière vague dont les gens donnent des informations

* * * * *

Mais pourquoi parler d’inconvénients qui sont en fait insignifiants, quand on les compare à l’affaissement du cœur que j’ai ressenti ! Je n’avais pas l’intention de toucher cette corde douloureuse — Que Dieu vous bénisse !

Votre vraiment, MARY.

LETTRE XLIV

[Hull] Vendredi 12 juin [1795].

Je viens de recevoir la vôtre datée du 9, ce qui, je suppose, était une erreur, car elle aurait difficilement pu s’attarder si longtemps en chemin. Les observations générales qui s’appliquent à l’état de votre propre esprit me semblent justes, pour autant qu’elles aillent ; et je considérerai toujours comme l’un des malheurs les plus sérieux de ma vie que je ne vous aie pas rencontré avant que la satiété n’ait rendu vos sens si difficiles, au point de fermer presque toute avenue tendre de sentiment et d’affection qui mène à votre cœur sympathique. Vous avez un cœur, mon ami, pourtant, emporté par l’impétuosité de sentiments inférieurs, vous avez cherché dans des excès vulgaires cette gratification que seul le cœur peut accorder.

Le commun des hommes, je le sais, avec une santé robuste et des appétits grossiers, doit avoir de la variété pour bannir l’ennui, parce que l’imagination ne prête jamais sa baguette magique pour convertir l’appétit en amour, cimenté par la raison concordante. — Ah ! mon ami, vous ne connaissez pas le délice ineffable, le plaisir exquis, qui naît d’une union de l’affection et du désir, quand l’âme et les sens tout entiers sont abandonnés à une vive imagination, qui rend chaque émotion délicate et ravissante. Oui ; ce sont des émotions sur lesquelles la satiété n’a aucun pouvoir, et dont le souvenir, même la déception ne peut désenchanter ; mais elles n’existent pas sans abnégation. Ces émotions, plus ou moins fortes, me semblent être la caractéristique distinctive du génie, le fondement du goût, et de ce goût exquis pour les beautés de la nature, dont le troupeau commun des mangeurs, des buveurs et des procréateurs, n’a certainement aucune idée. Vous sourirez d’une observation qui vient de me venir : — Je considère comme les plus forts et les plus originaux les esprits dont l’imagination agit comme le stimulant de leurs sens.

Eh bien ! demanderez-vous, quel est le résultat de tout ce raisonnement ? Pourquoi, je ne peux m’empêcher de penser qu’il vous est possible, ayant une grande force d’esprit, de revenir à la nature, et de retrouver une santé de constitution, et une pureté de sentiment — qui ouvrirait votre cœur à moi. — Je voudrais pouvoir m’y reposer !

Pourtant, convaincue plus que jamais de la sincérité et de la tendresse de mon attachement pour vous, les espoirs involontaires, qu’une détermination à vivre a ranimés, ne sont pas assez forts pour dissiper le nuage que le désespoir a étendu sur l’avenir. J’ai regardé la mer, et mon enfant, osant à peine m’avouer le souhait secret qu’elle puisse devenir notre tombeau ; et que le cœur, encore si vif à l’angoisse, puisse y être apaisé par la mort. En ce moment, dix mille sentiments compliqués pressent pour être exprimés, pèsent sur mon cœur, et obscurcissent ma vue.

Sommes-nous jamais destinés à nous revoir ? Et tenterez-vous de rendre cette rencontre plus heureuse que la dernière ? Tenterez-vous de refréner vos caprices, afin de donner de la vigueur à l’affection, et de laisser libre cours aux sentiments entravés que la nature destinait à élargir votre cœur ? Je ne peux en effet, sans agonie, penser à votre sein continuellement contaminé ; et amères sont les larmes qui épuisent mes yeux, quand je me rappelle pourquoi mon enfant et moi sommes forcés d’errer hors de l’asile, dans lequel, après tant de tempêtes, j’avais espéré me reposer, en souriant au destin irrité. — Ce ne sont pas des chagrins communs ; et vous ne pouvez peut-être pas concevoir combien de courage actif il faut pour travailler perpétuellement à émousser les traits de la déception.

Examinez maintenant vous-même, et déterminez si vous pouvez vivre dans un style à peu près stable. Que notre confiance à l’avenir soit sans bornes ; considérez si vous trouvez nécessaire de me sacrifier à ce que vous appelez « le piquant de la vie » ; et, quand vous aurez une fois une vision claire de vos propres motifs, de vos propres incitations à l’action, ne me trompez pas !

La suite de pensées que l’écriture de cette épître a éveillée me rend si misérable, que je dois faire une promenade, pour réveiller et calmer mon esprit. Mais d’abord, laissez-moi vous dire que, si vous souhaitez réellement promouvoir mon bonheur, vous tenterez de me donner autant que vous pouvez de vous-même. Vous avez une grande énergie mentale ; et votre jugement me semble si juste, qu’il n’est que la dupe de votre inclination en discutant d’un sujet.

La poste ne part pas aujourd’hui. Demain, je pourrai écrire plus tranquillement. Je ne peux pas encore dire quand partira le navire sur lequel j’ai décidé de partir.

_[Hull, 13 juin 1795] Samedi matin._

Votre seconde lettre m’est parvenue il y a environ une heure. Vous aviez certainement tort de supposer que je ne vous mentionnais pas avec respect ; bien que, sans que j’en sois consciente, quelques étincelles de ressentiment aient pu animer la noirceur du désespoir — Oui ; avec moins d’affection, j’aurais été plus respectueuse. Cependant, l’estime que j’ai pour vous est si sans équivoque pour moi-même, que j’imagine qu’elle doit être suffisamment évidente pour tout le monde. De plus, la seule lettre que je destinais au public était pour ----, et je l’ai détruite par délicatesse avant que vous ne les voyiez, parce qu’elle n’était écrite (naturellement chaleureusement à votre louange) que pour empêcher que quelque odieux ne soit jeté sur vous.

Je suis harcelée par vos embarras, et j’utiliserai certainement tous mes efforts pour faire aboutir à votre satisfaction l’affaire dans laquelle je suis engagée.

Mon ami — mon plus cher ami — je sens mon destin uni au vôtre par les principes les plus sacrés de mon âme, et les élans de — oui, je le dirai — un cœur vrai et sans sophistication.

Votre plus vraiment MARY.

Si le vent est favorable, le capitaine parle de naviguer lundi ; mais je crains d’être retenue quelques jours de plus. En tout cas, continuez d’écrire, (j’ai besoin de ce soutien) jusqu’à ce que vous soyez sûr que je suis là où je ne peux espérer de lettre ; et, si une quelconque devait arriver après mon départ, un monsieur (pas l’ami de M. ----, je vous le promets) de qui j’ai reçu de grandes civilités, me les fera suivre.

Écrivez à chaque occasion ! Je suis impatiente d’entendre comment vont vos affaires ; et, plus encore, d’être convaincue que vous ne vous séparez pas de nous. Car ma petite chérie appelle papa, et ajoute son mot de perroquet — Viens, viens ! Et ne viendrez-vous pas, et ne nous laisserons-nous pas nous efforcer ? — Je retrouverai toute mon énergie, quand je serai convaincue que mes efforts nous rapprocheront davantage. Encore une fois adieu !

LETTRE XLV

[Hull] Dimanche 14 juin [1795].

Je m’attendais plutôt à avoir de vos nouvelles aujourd’hui — je souhaite que vous ne manquiez pas de m’écrire pendant quelque temps, car je ne suis pas tout à fait bien — Que j’aie un bon sommeil ou non, je me réveille le matin dans de violents accès de tremblements — et, malgré tous mes efforts, l’enfant — tout — me fatigue, dans ce que je cherche pour consolation ou amusement.

M. ---- m’a forcée à accepter une lettre pour un médecin de cet endroit ; c’était une chance, car j’aurais autrement eu quelque difficulté à obtenir les informations nécessaires. Sa femme est une jolie femme (je peux admirer, vous savez, une jolie femme, quand je suis seule) et lui un homme intelligent et plutôt intéressant. — Ils se sont comportés envers moi avec une grande hospitalité ; et la pauvre Fanny n’a jamais été si heureuse de sa vie, qu’au milieu de leur jeune couvée.

Ils m’ont emmenée dans leur voiture à Beverley, et j’ai parcouru mes promenades favorites, avec une vivacité qui vous aurait étonné. — La ville ne m’a pas plu tout à fait aussi bien qu’autrefois — Elle m’a semblé si diminutive ; et, quand j’ai découvert que beaucoup d’habitants avaient vécu dans les mêmes maisons depuis que je l’ai quittée, je n’ai pu m’empêcher de m’étonner comment ils avaient pu ainsi végéter, pendant que je parcourais un monde de chagrin, saisissant le plaisir, et rejetant les préjugés. L’endroit où je suis actuellement est bien amélioré ; mais il est étonnant de voir quelles enjambées l’aristocratie et le fanatisme ont faites, depuis que j’ai résidé dans ce pays.

Le vent ne semble pas enclin à changer, je suis donc toujours forcée de m’attarder — Quand pensez-vous que vous serez en mesure de partir pour la France ? Je n’aime pas entièrement l’aspect de vos affaires, et encore moins vos relations de part et d’autre de l’eau. Souvent je soupire, quand je pense à vos enchevêtrements dans les affaires, et à votre extrême agitation d’esprit. — Même maintenant, j’ai presque peur de vous demander si le plaisir d’être libre ne l’emporte pas sur la douleur que vous avez ressentie en vous séparant de moi ? Parfois je me berce de l’espoir que vous me sentirez nécessaire à vous — ou pourquoi nous reverrions-nous ? — mais, l’instant d’après, le désespoir refroidit mon moral renaissant, aggravé par les émotions de tendresse, qui devraient adoucir les soucis de la vie. ---- Que Dieu vous bénisse !

Votre sincèrement et affectueusement MARY.

LETTRE XLVI

[Hull] 15 juin [1795].

Je veux savoir comment vous vous êtes arrangé par rapport à ----. En bref, soyez très précis dans votre compte rendu de toutes vos affaires — que notre confiance, mon cher, soit sans bornes. — La dernière fois que nous avons été séparés, c’était une séparation en effet de votre part — Maintenant que vous avez agi plus ingénument, que le plus affectueux échange de sentiments comble le vide douloureux de la déception. Je crains presque que vos plans ne s’avèrent avortés — pourtant, si le tour le plus malchanceux vous renvoyait à la maison vers nous, convaincu qu’un véritable ami est un trésor, je ne me soucierais pas beaucoup d’avoir à lutter à nouveau avec le monde. Ne m’accusez pas d’orgueil — pourtant parfois, quand la nature a ouvert mon cœur à son auteur, je me suis étonnée que vous n’ayez pas accordé une plus grande valeur à mon cœur.

Recevez un baiser de Fanny, j’allais ajouter, si vous ne voulez pas en prendre un de moi, et croyez-moi vôtre

Sincèrement MARY.

Le vent continue toujours dans le même quartier.

LETTRE XLVII

[Hull, juin 1795] Mardi matin.

Le capitaine vient d’envoyer m’informer que je dois être à bord dans le courant de quelques heures. — Je souhaitais être restée jusqu’à demain. Cela aurait été un réconfort pour moi d’avoir reçu une autre lettre de vous — Si une devait arriver, elle me sera envoyée.

Mon moral est agité, je sais à peine pourquoi ---- Quitter l’Angleterre semble être une nouvelle séparation. — Sûrement, vous ne m’oublierez pas. — Un millier de faibles pressentiments assaillent mon âme, et l’état de ma santé me rend sensible à tout. Il est surprenant qu’à Londres, dans un conflit continu d’esprit, je devenais tout de même meilleure — alors qu’ici, courbée sous la main despotique du destin, forcée à la résignation par le désespoir, je semble m’évanouir — périr sous un cruel fléau, qui flétrit toutes mes facultés.

L’enfant est parfaitement bien. Ma main semble peu disposée à ajouter adieu ! Je ne sais pourquoi cette tristesse inexprimable s’est emparée de moi. — Ce n’est pas un pressentiment de malheur. Pourtant, ayant été si perpétuellement le jouet de la déception, — ayant un cœur qui a été pour ainsi dire une cible pour la misère, je crains de rencontrer la détresse sous quelque nouvelle forme. — Eh bien, qu’elle vienne — je m’en moque ! — qu’ai-je à craindre, moi qui ai si peu à espérer ! Que Dieu vous bénisse — je suis très affectueusement et sincèrement à vous

MARY.

LETTRE XLVIII

[17 juin 1795] Mercredi matin.

J’ai été précipitée à bord hier vers trois heures, le vent ayant changé. Mais avant le soir il a viré au point ancien ; et nous voici, au milieu des brumes et de l’eau, profitant seulement de la marée pour avancer de quelques milles.

Vous supposerez à peine que j’ai quitté la ville avec réticence — pourtant il en fut ainsi — car je souhaitais recevoir une autre lettre de vous, et j’ai ressenti de la peine à me séparer, pour toujours peut-être, de l’aimable famille, qui m’avait traitée avec tant d’hospitalité et de bonté. Ils m’enverront probablement votre lettre, si elle arrive ce matin ; car ici nous sommes susceptibles de rester, je crains de penser combien de temps.

Le navire est très commode, et le capitaine un genre d’homme civil et franc. N’y ayant pas d’autres passagers, j’ai la cabine pour moi seule, ce qui est agréable ; et j’ai apporté quelques livres avec moi pour tromper l’ennui ; mais je semble encline, plutôt qu’à lire, à employer les moments morts de l’attente à écrire quelques effusions.

Que faites-vous ? Comment vont vos affaires ? Il peut s’écouler un long moment avant que vous ne répondiez à ces questions. Mon cher ami, mon cœur s’affaisse en moi ! — Pourquoi suis-je forcée ainsi de lutter continuellement avec mes affections et mes sentiments ? — Ah ! pourquoi ces affections et ces sentiments sont-ils la source de tant de misère, alors qu’ils semblent avoir été donnés pour vivifier mon cœur, et étendre mon utilité ! Mais je ne dois pas m’attarder sur ce sujet. — Ne tenterez-vous pas de chérir toute l’affection que vous pouvez pour moi ? Que dis-je ? — Plutôt oubliez-moi, si vous le pouvez — si d’autres gratifications vous sont plus chères. — Comment chaque souvenir mien est-il envenimé par la déception ? Quel monde est-ce ! — Ils ne semblent heureux que ceux qui ne regardent jamais au-delà des jouissances sensuelles ou artificielles. — Adieu !

Fanny commence à jouer avec le mousse de la cabine, et est aussi gaie qu’une alouette. — Je m’efforcerai d’être tranquille ; et je suis en toute humeur,

Votre sincèrement MARY.

LETTRE XLIX

[18 juin 1795] Jeudi.

Je suis toujours là — et je viens de recevoir votre lettre de lundi par le pilote, qui a promis de me l’apporter, si nous étions retenus, comme il s’y attendait, par le vent. — Il est en effet lassant d’être ainsi ballotée sans avancer. — J’ai un violent mal de tête — pourtant je suis obligée de m’occuper de l’enfant, qui est un peu tourmentée par ses dents, parce que ---- est incapable de faire quoi que ce soit, elle est rendue si malade par le mouvement du navire, alors que nous sommes au mouillage.

Ce sont cependant des inconvénients insignifiants, comparés à l’angoisse de l’esprit — comparés à l’affaissement d’un cœur brisé. — Pour vous dire la vérité, je n’ai jamais autant souffert de ma vie de la dépression de mon moral — du désespoir. — Je ne dors pas — ou, si je ferme les yeux, c’est pour avoir les rêves les plus terrifiants, dans lesquels je vous rencontre souvent avec différents aspects de physionomie.

Je ne veux pas, mon cher Imlay, vous tourmenter en m’attardant sur mes souffrances — et j’utiliserai tous mes efforts pour calmer mon esprit, au lieu de l’engourdir — à présent il est très douloureusement actif. Je trouve que je ne suis pas à la hauteur de ces luttes continuelles — pourtant votre lettre de ce matin m’a apporté quelque réconfort — et j’essaierai de raviver l’espoir. Une chose laissez-moi vous dire — quand nous nous reverrons — sûrement nous devons nous revoir ! — ce devra être pour ne plus nous quitter. Je ne veux pas qu’il y ait des mers entre nous — c’est plus que je ne peux supporter.

Le pilote me presse — Que Dieu vous bénisse.

Malgré la commodité du navire, tout ici dégoûterait mes sens, si je n’avais rien d’autre à penser — « Quand l’esprit est libre, le corps est délicat » ; — le mien a été trop meurtri pour faire attention aux bagatelles.

Votre plus vraiment MARY.

LETTRE L

[20 juin 1795] Samedi.

C’est le cinquième jour lugubre que je suis emprisonnée par le vent, avec tout objet extérieur pour dégoûter les sens, et incapable de bannir les souvenirs qui attristent mon cœur.

Combien je suis altérée par la déception ! — En allant à Lisbonne, il y a dix ans, l’élasticité de mon esprit était suffisante pour écarter la lassitude — et l’imagination pouvait encore tremper son pinceau dans l’arc-en-ciel de la fantaisie, et esquisser l’avenir en couleurs souriantes. Maintenant, je vais vers le Nord en quête de rayons de soleil ! — Quelqu’un réchauffera-t-il jamais ce cœur désolé ? Toute la nature semble froncer les sourcils — ou plutôt pleurer avec moi. — Tout est froid — froid comme mes espérances ! Avant de quitter le rivage, tourmentée, comme je le suis maintenant, par ces vents froids du Nord-Est, je ne pouvais m’empêcher de m’exclamer — Donnez-moi, gracieux Ciel ! au moins, un temps génial, si je ne dois jamais rencontrer l’affection géniale qui réchauffe encore ce sein agité — contraignant la vie à s’y attarder.

Je vais maintenant descendre à terre avec le capitaine, bien que le temps soit mauvais, pour chercher du lait, etc., dans un petit village, et pour faire une promenade — après quoi j'espère dormir — car, confinée ici, entourée d'odeurs désagréables, j'ai perdu le peu d'appétit que j'avais ; et je reste éveillée, jusqu'à ce que la réflexion me pousse presque au bord de la folie — seulement au bord, car je n'oublie jamais, même dans les sommeils fiévreux où je tombe parfois, la misère dont je m'efforce d'émousser le sentiment par tous les efforts en mon pouvoir.

La pauvre ---- est toujours malade, et ---- s'impatiente quand le temps ne lui permet pas de rester sur le pont.

J'espère que ce sera la dernière lettre que je vous écrirai d'Angleterre — n'êtes-vous pas las de ce long adieu ?

Bien à vous MARY.

LETTRE LI

[Hull, 21 juin 1795] Dimanche matin.

Le capitaine, la nuit dernière, après que j'eus écrit ma lettre pour vous, destinée à être laissée dans un petit village, a proposé d'aller à ---- pour passer la journée. Nous avons fait une traversée pénible — et maintenant je dois me hâter de remonter à bord, car le vent a tourné.

Je m'attendais à moitié à trouver une lettre de vous ici. Si vous en aviez écrit une au hasard, cela aurait été aimable et prévenant — vous auriez pu savoir, si vous y aviez pensé, que le vent ne me permettrait pas de partir. Ce sont là des attentions plus reconnaissantes au cœur que des offres de service — Mais pourquoi continuer à les chercher si follement ?

Adieu ! adieu ! Mon ami — votre amitié est bien froide — vous voyez que je suis blessée. — Que Dieu vous bénisse ! Je pourrais peut-être être, un jour ou l'autre, indépendante dans tous les sens du mot — Ah ! il n'y a qu'un seul sens qui compte. Je briserai ou je plierai ce cœur faible — pourtant, même maintenant, il est plein.

Bien à vous sincèrement MARY.

L'enfant va bien ; je ne l'ai pas laissée à bord.

LETTRE LII

[Göteborg] 27 juin, samedi, [1795].

Je suis arrivée à Göteborg cet après-midi, après avoir vainement tenté de débarquer à Arendall. Je n'ai plus qu'un instant, avant que le courrier ne parte, pour vous informer que nous sommes arrivées ici ; bien que non sans une difficulté considérable, car nous avons été mises à terre dans une barque à plus de vingt milles en dessous.

Ce que j'ai souffert dans le navire, je ne le détaillerai pas maintenant — ni ne mentionnerai le plaisir que m'a procuré la vue de la côte rocheuse. — Ce matin cependant, en marchant pour rejoindre la voiture qui devait nous transporter jusqu'ici, je suis tombée, sans aucun avertissement préalable, sans connaissance sur les rochers — et comment j'ai survécu, je peux à peine le deviner. Je suis restée dans une torpeur pendant un quart d'heure ; l'afflux de sang m'a finalement rendu mes sens — la contusion est grande, et mon cerveau confus. L'enfant va bien.

Vingt milles de trajet sous la pluie, après mon accident, m'ont suffisamment dérangée — et ici, je n'ai pu obtenir de feu pour me réchauffer, ni rien de chaud à manger ; les auberges ne sont que des écuries — je dois néanmoins aller me coucher. Pour l'amour de Dieu, donnez-moi de vos nouvelles immédiatement, mon ami ! Je ne vais pas bien, et pourtant vous voyez que je ne peux pas mourir.

Bien à vous sincèrement MARY.

LETTRE LIII

[Göteborg] 29 juin [1795].

Je vous ai écrit par le dernier courrier, pour vous informer de mon arrivée ; et je crois avoir fait allusion à l'extrême fatigue que j'ai endurée à bord, en raison de la maladie de ----, et de la rudesse du temps — je vous ai également mentionné ma chute, dont je ressens encore les effets, bien que je ne pense pas qu'elle aura de conséquences graves.

---- viendra avec moi, si je trouve nécessaire d'aller à ----. Les auberges ici sont si mauvaises que j'ai été forcée d'accepter un appartement dans sa maison. Je suis submergée de politesses de toutes parts, et fatiguée des efforts pour m'amuser, auxquels je ne peux échapper.

Mon ami — mon ami, je ne vais pas bien — un poids mortel de chagrin pèse lourdement sur mon cœur. Je suis à nouveau ballotée sur les flots agités de la vie ; et obligée de faire face aux difficultés, sans être soutenue par les espoirs qui seuls les rendent supportables. « Combien tout cela semble plat, terne et inutile », toute cette agitation dans laquelle je vois les gens ici s'engager si avidement ! J'aspire chaque nuit à aller au lit, pour cacher mon visage mélancolique dans mon oreiller ; mais il y a un ver rongeur dans mon sein qui ne dort jamais.

MARY.

LETTRE LIV

[Suède] 1er juillet [1795].

Je travaille en vain à calmer mon esprit — mon âme a été submergée par le chagrin et la déception. Tout me fatigue — c'est une vie qui ne peut durer longtemps. C'est vous qui devez décider pour ce qui est de l'avenir — et, quand vous l'aurez fait, j'agirai en conséquence — je veux dire, nous devons soit résoudre de vivre ensemble, soit nous séparer pour toujours, je ne peux supporter ces luttes continuelles. — Mais je souhaite que vous examiniez soigneusement votre propre cœur et votre esprit ; et, si vous percevez la moindre chance d'être plus heureux sans moi qu'avec moi, ou si votre inclination penche capricieusement de ce côté, ne dissimulez pas ; mais dites-moi franchement que vous ne me verrez plus jamais. J'adopterai alors le plan dont je vous ai parlé — car nous devons soit vivre ensemble, soit je serai entièrement indépendante.

Mon cœur est si oppressé que je ne peux écrire avec précision — Vous savez cependant que ce que j'exprime si imparfaitement ne sont pas les sentiments crus du moment — Vous ne pouvez contribuer à mon réconfort (c'est la consolation dont j'ai besoin) qu'en étant avec moi — et, si l'amitié la plus tendre a quelque valeur, pourquoi ne chercherez-vous pas en moi une mesure de satisfaction que des affections sans cœur ne peuvent donner ?

Dites-moi donc, déciderez-vous de me rencontrer à Bâle ? — Je devrais, j'imagine, être à ---- avant la fin août ; et, après que vous aurez réglé vos affaires à Paris, ne pourrions-nous pas nous y rencontrer ?

Que Dieu vous bénisse !

Bien à vous MARY.

La pauvre Fanny a souffert pendant le voyage avec ses dents.

LETTRE LV

[Suède] 3 juillet [1795].

Il y avait une tristesse diffusée dans votre dernière lettre, dont l'impression repose encore sur mon esprit — bien que, me rappelant avec quelle rapidité vous vous débarrassez des sentiments forts du moment, je me flatte qu'elle a depuis longtemps fait place à votre gaieté habituelle.

Croyez-moi (et mes yeux se remplissent de larmes de tendresse alors que je vous l'assure), il n'y a rien que je ne supporterais en fait de privation, plutôt que de troubler votre tranquillité. — Si je suis destinée à être malheureuse, je m'efforcerai de cacher mes chagrins dans mon propre sein ; et vous me trouverez toujours une amie fidèle et affectueuse.

Je m'attache de plus en plus à ma petite fille — et je chéris cette affection sans crainte, car il doit s'écouler beaucoup de temps avant qu'elle ne puisse devenir une amertume de l'âme. — C'est une créature intéressante. — À bord, combien de fois, alors que je regardais la mer, ai-je aspiré à ensevelir mon sein troublé dans les profondeurs moins troublées ; affirmant avec Brutus, « que la vertu que j'avais suivie trop loin, n'était qu'un vain nom ! » et rien que la vue d'elle — ses sourires enjoués, qui semblaient s'accrocher et s'entrelacer autour de mon cœur — n'aurait pu m'arrêter.

Quelle misère particulière est tombée en partage ! Pour agir conformément à mes principes, j'ai imposé la plus stricte retenue à mes pensées mêmes — oui ; pour ne pas ternir la délicatesse de mes sentiments, j'ai bridé mon imagination ; et j'ai tressailli d'effroi devant toute sensation, (je fais allusion à ----) qui, se faufilant avec une douceur balsamique dans mon âme, m'a conduite à sentir de loin le parfum d'une nature renaissante.

Mon ami, j'ai chèrement payé une conviction. — L'amour, dans certains esprits, est une affaire de sentiment, découlant de la même délicatesse de perception (ou de goût) que celle qui les rend vivants aux beautés de la nature, de la poésie, etc., vivants aux charmes de ces grâces évanescentes qui sont, pour ainsi dire, impalpables — elles doivent être ressenties, elles ne peuvent être décrites.

L'amour est un besoin de mon cœur. Je me suis examinée récemment avec plus de soin qu'autrefois, et je trouve qu'étouffer n'est pas calmer l'esprit — En visant la tranquillité, j'ai presque détruit toute l'énergie de mon âme — presque déraciné ce qui la rend estimable — Oui, j'ai amorti cet enthousiasme de caractère, qui convertit les matériaux les plus grossiers en un combustible, qui nourrit imperceptiblement des espoirs, qui aspirent au-dessus de la jouissance commune. Le désespoir, depuis la naissance de mon enfant, m'a rendue stupide — l'âme et le corps semblaient s'évanouir devant le toucher flétrissant de la déception.

Je m'efforce maintenant de me rétablir — et telle est l'élasticité de ma constitution, et la pureté de l'atmosphère ici, que la santé, non sollicitée, commence à réanimer mon visage.

J'ai la plus sincère estime et affection pour vous — mais le désir de retrouver la paix, (me comprenez-vous ?) m'a fait oublier le respect dû à mes propres émotions — des émotions sacrées, qui sont les messagères sûres des délices que j'ai été formée à apprécier — et que j'apprécierai, car rien ne peut éteindre l'étincelle céleste.

Pourtant, quand nous nous reverrons, je ne vous tourmenterai pas, je vous le promets. Je rougis quand je me souviens de ma conduite passée — et je ne me confondrai plus à l'avenir avec les êtres que je sens être mes inférieurs. — J'écouterai la délicatesse, ou la fierté.

LETTRE LVI

[Suède] 4 juillet [1795].

J'espère avoir de vos nouvelles par le courrier de demain. Mon plus cher ami ! Je ne peux arracher mes affections de vous — et, bien que chaque souvenir me pique jusqu'à l'âme, je pense à vous, jusqu'à ce que j'excuse les défauts mêmes de caractère, qui ont porté un coup si cruel à ma paix.

Pourtant, je suis plus vivante que vous ne m'avez vue depuis un long, long moment. J'ai un degré de vivacité, même dans mon chagrin, qui est préférable à la torpeur engourdissante qui, depuis l'année dernière, a glacé toutes mes facultés. — Peut-être ce changement est-il plus dû au retour de la santé, qu'à la vigueur de ma raison — car, malgré la tristesse (et sûrement j'en ai eu ma part), la pureté de cet air, et le fait d'être continuellement dehors, car je dors à la campagne chaque nuit, a apporté une altération dans mon apparence qui me surprend réellement. — Les doigts roses de la santé strient déjà mes joues — et j'ai vu une vie physique dans mes yeux, après avoir grimpé sur les rochers, qui ressemblait aux espoirs tendres et crédules de la jeunesse.

Avec quel soupir cruel me suis-je rappelé que j'avais oublié d'espérer ! — La raison, ou plutôt l'expérience, n'amortit pas ainsi cruellement les plaisirs de la pauvre ---- ; elle joue toute la journée dans le jardin avec les enfants de ----, et se fait des amis pour elle-même.

Ne me dites pas que vous êtes plus heureux sans nous — Ne viendrez-vous pas nous voir en Suisse ? Ah, pourquoi ne nous aimez-vous pas avec plus de sentiment ? — pourquoi êtes-vous une créature d'une telle sympathie, que la chaleur de vos sentiments, ou plutôt la rapidité de vos sens, endurcit votre cœur ? — C'est mon malheur, que mon imagination ombrage perpétuellement vos défauts, et vous prête des charmes, tandis que la grossièreté de vos sens vous fait (ne m'appelez pas vaniteuse) oublier des grâces en moi, que seule la dignité d'esprit, et la sensibilité d'un cœur élargi peuvent donner. — Que Dieu vous bénisse ! Adieu.

LETTRE LVII

[Suède] 7 juillet [1795].

Je n'ai pu m'empêcher de me sentir extrêmement mortifiée au dernier courrier, de ne pas recevoir de lettre de vous. Ma présence à ---- n'était qu'un hasard, et vous auriez pu le risquer ; et vous l'auriez fait il y a un an.

Je ne me plaindrai cependant pas — Il y a des malheurs si grands, qu'ils font taire les expressions habituelles de chagrin — Croyez-moi, il existe une chose telle qu'un cœur brisé ! Il y a des caractères dont l'énergie même les dévore ; et qui, toujours enclins à chérir par réflexion quelque passion, ne peuvent se contenter des conforts communs de la vie. J'ai essayé de fuir moi-même et me suis lancée dans toute la dissipation possible ici, seulement pour ressentir une angoisse plus vive, quand j'étais seule avec mon enfant.

Pourtant, si quelque chose pouvait me plaire — si la déception ne m'avait pas coupée de la vie, ce pays romantique, ces belles soirées, m'intéresseraient. — Mon Dieu ! quelque chose peut-il le faire ? et dois-je toujours me sentir vivante seulement aux sensations douloureuses ? — Mais cela ne peut — cela ne durera pas longtemps.

Le courrier est encore arrivé ; j'ai envoyé chercher des lettres, seulement pour être blessée jusqu'à l'âme par une réponse négative. — Mon cerveau semble en feu. Je dois sortir à l'air.

MARY.

LETTRE LVIII

[Laurvig, Norvège] 14 juillet [1795].

Je suis maintenant en route pour Tonsberg. J'ai ressenti plus de peine à quitter mon enfant que je ne l'aurais cru — et, tandis que la nuit, j'imaginais à chaque instant que j'entendais les sons mal formés de sa voix, — je me demandais comment je pouvais penser à me séparer d'elle pour toujours, à la laisser ainsi sans défense ?

Pauvre agneau ! Cela peut très bien figurer dans un conte, que « Dieu tempérera les vents pour l'agneau tondu ! » mais comment puis-je m'attendre à ce qu'elle soit protégée, quand mon sein nu a dû braver continuellement la tempête sans pitié ? Oui ; je pourrais ajouter, avec le pauvre Lear — Qu'est-ce que la guerre des éléments comparée aux tourments d'une affection déçue, et à l'horreur née de la découverte d'une rupture de confiance, qui brise tout lien social !

Tout ne va pas bien quelque part ! — Quand vous m'avez connue la première fois, je n'étais pas ainsi perdue. Je pouvais encore avoir confiance — car je vous ouvrais mon cœur — de ce seul réconfort vous m'avez privée, tandis que mon bonheur, me dites-vous, était votre premier objectif. Étrange manque de jugement !

Je ne me plaindrai pas ; mais, de la solidité de votre compréhension, je suis convaincue, si vous vous donnez la permission de réfléchir, que vous sentirez aussi, que votre conduite envers moi, loin d'être généreuse, n'a pas été juste. — Je ne veux pas faire allusion à des principes factices de moralité ; mais à la base simple de toute droiture. — Cependant, je n'avais pas l'intention d'argumenter — Votre silence est cruel — et ma raison est peut-être troublée par une misère constante.

La pauvre ---- aurait bien voulu m'accompagner, par tendresse ; car mon évanouissement, ou plutôt ma convulsion, quand j'ai débarqué, et mes changements soudains de visage depuis, l'ont tellement alarmée, qu'elle a perpétuellement peur de quelque accident. — Mais cela aurait nui à l'enfant en cette chaude saison, car elle fait ses dents.

Je n'entends pas dire que vous m'ayez écrit à Stromstad. Très bien ! Agissez comme vous voulez — il n'y a rien que je craigne ou dont je me soucie ! Quand je verrai si je peux, ou ne peux pas obtenir l'argent pour lequel je suis venue ici, je ne vous importunerai pas avec des lettres auxquelles vous ne répondez pas.

LETTRE LIX

[Tonsberg] 18 juillet [1795].

Je suis ici à Tonsberg, séparée de mon enfant — et ici je dois rester un mois au moins, sinon j'aurais aussi bien fait de ne jamais venir.

* * * * *

J'ai commencé ---- qui, je l'espère, libérera toutes mes obligations d'ordre pécuniaire. — Je suis rabaissée à mes propres yeux, du fait de ne pas l'avoir fait plus tôt.

Je ne ferai aucun autre commentaire sur votre silence. Que Dieu vous bénisse !

MARY.

LETTRE LX

[Tonsberg] 30 juillet [1795].

Je viens de recevoir deux de vos lettres, datées des 26 et 30 juin ; et vous devez en avoir reçu plusieurs de ma part, vous informant de ma détention, et combien j'étais blessée par votre silence.

* * * * *

Écrivez-moi donc, mon ami, et écrivez explicitement. J'ai souffert, Dieu le sait, depuis que je vous ai quitté. Ah ! vous n'avez jamais ressenti ce genre de maladie du cœur ! — Mon esprit, cependant, est actuellement douloureusement actif, et la sympathie que je ressens monte presque jusqu'à l'agonie. Mais ce n'est pas un sujet de plainte, cela m'a procuré du plaisir, — et le plaisir réfléchi est tout ce que j'ai à espérer — si une étincelle d'espoir est encore vivante dans mon sein désolé.

Je vais essayer d'écrire avec un certain degré de sang-froid. Je souhaite que nous vivions ensemble, parce que je veux que vous acquériez une tendresse habituelle pour ma pauvre fille. Je ne peux supporter de penser à la laisser seule dans le monde, ou qu'elle ne soit protégée que par votre sens du devoir. Après la préservation de celle-ci, mon vœu le plus ardent est de ne pas troubler votre paix. Je n'ai rien à attendre, et peu à craindre, dans la vie — Il y a des blessures qui ne peuvent jamais être guéries — mais on peut les laisser suppurer en silence sans sourciller.

Quand nous nous reverrons, vous serez convaincu que j'ai plus de résolution que vous ne me le supposez. Je ne vous tourmenterai pas. Si je suis destinée à être toujours déçue et malheureuse, je cacherai l'angoisse que je ne peux dissiper ; et la corde tendue de la vie ou de la raison finira par se rompre, et me libérer.

Oui ; je serai heureuse — Ce cœur est digne de la félicité que ses sentiments anticipent — et je ne peux même pas me persuader, aussi misérable qu'ils m'aient rendue, que mes principes et mes sentiments ne sont pas fondés sur la nature et la vérité. Mais pour en finir avec ces sujets.

* * * * *

J'ai été sérieusement employée de cette façon depuis mon arrivée à Tonsberg ; pourtant je n'ai jamais été autant à l'air. — Je marche, je monte à cheval — je rame, je me baigne, et je dors même dans les champs ; ma santé est par conséquent améliorée. L'enfant, m'informe ----, va bien, je languis d'être avec elle.

Écrivez-moi immédiatement — si je ne devais penser qu'à moi, je pourrais souhaiter que vous reveniez vers moi, pauvre, avec la simplicité de caractère, dont une partie semble vous avoir manqué dernièrement, qui m'a attachée à vous au début.

Bien à vous le plus affectueusement MARY IMLAY

J'ai signé d'autres lettres — donc j'ai mécaniquement fait de même pour la vôtre.

LETTRE LXI

[Tonsberg] 5 août [1795].

Le travail et l'exercice m'ont été d'un grand service ; et j'ai entièrement recouvré la force et l'activité que j'avais perdues pendant la période de mon allaitement. J'ai rarement été en meilleure santé ; et mon esprit, bien que tremblant au toucher de l'angoisse, est plus calme — pourtant toujours le même. — J'ai, il est vrai, joui d'une certaine tranquillité, et de plus de bonheur ici, qu'il y a un long — très long moment. — (Je dis bonheur, car je ne peux donner aucune autre appellation au délice exquis que ce pays sauvage et ce bel été m'ont procuré.) — Pourtant, en examinant mon cœur, je trouve qu'il est ainsi constitué, que je ne peux vivre sans une affection particulière — je crains pas sans une passion — et j'en ressens le besoin plus en société, que dans la solitude.

* * * * *

En vous écrivant, chaque fois qu'une épithète affectueuse survient — mes yeux se remplissent de larmes, et ma main tremblante s'arrête — vous pourrez alors compter sur ma résolution, quand je serai avec vous. Si je suis condamnée à être malheureuse, je confinerai mon angoisse dans mon propre sein — la tendresse, plutôt que la passion, m'a parfois fait oublier la délicatesse — la même tendresse me retiendra à l'avenir. Que Dieu vous bénisse !

LETTRE LXII

[Tonsberg] 7 août [1795].

L'air, l'exercice et les bains m'ont rendu la santé, ont raffermi mes muscles, et couvert mes côtes, même alors que j'ai recouvré mon activité passée. — Je ne peux vous dire que mon esprit est calme, bien que j'aie arraché quelques moments d'un délice exquis, errant à travers les bois, et me reposant sur les rochers.

Cet état de suspense, mon ami, est intolérable ; nous devons décider de quelque chose — et bientôt ; — nous devons nous rencontrer sous peu, ou nous séparer pour toujours. Je suis consciente d'avoir agi follement — mais j'étais misérable — quand nous étions ensemble — Attendant trop, j'ai laissé s'échapper le plaisir que j'aurais pu saisir. Je ne peux vivre avec vous — je ne le devrais pas — si vous formez une autre attache. Mais je vous promets que la mienne ne vous sera pas imposée. J'ai peu de raisons d'espérer une ombre de bonheur, après les cruelles déceptions qui ont déchiré mon cœur ; mais celui de mon enfant semble dépendre du fait que nous soyons ensemble. Pourtant, je ne souhaite pas que vous sacrifiiez une chance de jouissance pour un bien incertain. Je sens la conviction que je peux pourvoir à ses besoins, et ce sera mon objectif — si nous devons en effet nous séparer pour ne plus nous rencontrer. Son affection ne doit pas être divisée. Elle doit être un réconfort pour moi — si je ne dois en avoir aucun autre — et ne me connaître que comme son soutien. Je sens que je ne peux supporter l'angoisse de correspondre avec vous — si nous ne devons que correspondre. — Non ; si vous cherchez le bonheur ailleurs, mes lettres n'interrompront pas votre repos. Je serai morte pour vous. Je ne peux vous exprimer quelle peine cela me cause d'écrire au sujet d'une séparation éternelle. — Vous devez décider — examinez-vous — Mais, pour l'amour de Dieu ! épargnez-moi l'anxiété de l'incertitude ! — Je pourrais sombrer sous l'épreuve ; mais je ne me plaindrai pas.

Adieu ! Si j'avais encore quelque chose à vous dire, tout s'est envolé, et absorbé par les appréhensions les plus tourmentantes ; pourtant je sais à peine quelle nouvelle forme de misère j'ai à redouter.

Je devrais vous demander pardon pour avoir parfois écrit avec humeur ; mais vous l'attribuerez à l'affection, si vous comprenez quelque chose au cœur de

Bien à vous MARY.

LETTRE LXIII

[Tonsberg] 9 août [1795].

Cinq de vos lettres m'ont été envoyées après mon départ de ----. L'une, datée du 14 juillet, était écrite dans un style que j'ai peut-être mérité, mais que je n'attendais pas de vous. Toutefois, ce n'est pas le moment d'y répondre, sinon pour vous assurer que vous ne serez plus tourmenté par aucune plainte. J'ai honte de moi-même pour vous avoir si longtemps importuné avec mon affection.----

Mon enfant va très bien. Nous nous reverrons bientôt, pour ne plus nous séparer, je l'espère -- je veux dire, ma fille et moi. -- J'attendrai avec une certaine anxiété d'être informée de la manière dont vos affaires se terminent.

Bien à vous, MARY.

LETTRE LXIV

[Gothenburg] 26 août [1795].

Je suis arrivée ici hier soir et, avec le plus exquis des plaisirs, j'ai serré une fois de plus mon bébé contre mon cœur. Nous ne nous séparerons plus. Vous ne pouvez peut-être pas concevoir le bonheur que j'ai ressenti à la voir courir et jouer seule. Son intelligence grandissante m'attache de plus en plus à elle. Je lui ai promis que je remplirais mon devoir envers elle ; et rien à l'avenir ne me le fera oublier. Je m'efforcerai également d'obtenir une indépendance pour elle ; mais je ne m'en inquiéterai pas trop.

Je vous ai déjà dit que j'avais recouvré la santé. La vigueur, et même la vivacité d'esprit, sont revenues avec une constitution renouvelée. Quant à la paix, nous n'en parlerons pas. Je n'ai peut-être pas été faite pour jouir du calme contentement ainsi nommé. --

* * * * *

Vous me dites que mes lettres vous torturent ; je ne décrirai pas l'effet que les vôtres ont sur moi. J'en ai reçu trois ce matin, la dernière datée du 7 de ce mois. Je ne cherche pas à donner libre cours aux émotions qu'elles ont produites. -- Certes, vous avez raison ; nos esprits ne sont pas faits pour s'entendre. J'ai vécu dans un monde idéal et nourri des sentiments que vous ne comprenez pas -- sinon vous ne me traiteriez pas ainsi. Je ne suis pas, et ne serai pas, un simple objet de compassion -- un poids, si léger soit-il, pour vous importuner. Oubliez que j'existe : je ne vous le rappellerai jamais. Quelque chose d'emphatique me murmure de mettre fin à ces luttes. Soyez libre -- je ne tourmenterai pas quand je ne peux pas plaire. Je peux m'occuper de mon enfant ; vous n'avez pas besoin de me dire continuellement que notre fortune est inséparable, _que vous essaierez de nourrir de la tendresse_ pour moi. Ne vous faites aucune violence ! Lorsque nous serons séparés, nos intérêts, puisque vous accordez tant de poids aux considérations pécuniaires, seront entièrement divisés. Je ne veux pas de protection sans affection ; et je n'ai pas besoin de soutien tant que mes facultés ne sont pas troublées. J'avais une aversion pour la vie en Angleterre ; mais les sentiments douloureux doivent céder devant des considérations supérieures. Je ne serai peut-être pas en mesure d'acquérir la somme nécessaire pour entretenir mon enfant et moi-même ailleurs. Il est trop tard pour aller en Suisse. Je ne resterai pas à ----, à vivre coûteusement. Mais ne soyez pas alarmé ! Je ne m'imposerai plus à vous.

Adieu ! Je suis agitée -- tout mon corps est convulsé -- mes lèvres tremblent, comme si elles étaient secouées par le froid, bien qu'un feu semble circuler dans mes veines.

Que Dieu vous bénisse.

MARY.

LETTRE LXV

[Copenhague] 6 septembre [1795].

Je viens de recevoir votre lettre du 20. Je vous avais écrit une lettre hier soir, dans laquelle s'est glissée imperceptiblement une partie de mon amertume d'âme. Je copierai la partie relative aux affaires. Je n'ai pas assez de vanité pour imaginer que je puisse, pour plus d'un instant, assombrir votre plaisir de vivre -- pour éviter même cela, vous feriez mieux de ne plus jamais avoir de mes nouvelles -- et vous reposer sur l'idée que je suis heureuse.

Dieu miséricordieux ! Il m'est impossible d'étouffer quelque chose qui ressemble à du ressentiment, quand je reçois de nouvelles preuves de votre indifférence. Ce que j'ai souffert cette dernière année ne doit pas être oublié ! Je n'ai pas ce substitut heureux à la sagesse qu'est l'insensibilité -- et les vives sympathies qui me lient à mes semblables sont toutes d'une nature douloureuse. -- Ce sont les agonies d'un cœur brisé -- le plaisir et moi nous sommes serré la main.

Je ne vois ici que des tas de ruines, et je ne converse qu'avec des gens plongés dans le commerce et la sensualité.

Je suis lasse de voyager -- et pourtant je ne semble avoir aucun foyer -- aucun lieu de repos où poser les yeux. -- Je suis étrangement rejetée. -- Combien de fois, en passant à travers les rochers, ai-je pensé : "Sans cet enfant, je poserais ma tête sur l'un d'eux et n'ouvrirais plus jamais les yeux !" Avec un cœur vivant et sensible à toutes les affections de ma nature -- je n'en ai jamais rencontré un qui soit plus doux que la pierre que je voudrais prendre pour mon dernier oreiller. J'ai cru un jour en avoir rencontré un, mais tout n'était qu'illusion. Je rencontre continuellement des familles qui sont liées par l'affection ou par des principes -- et, quand je suis consciente d'avoir rempli les devoirs de ma condition, presque jusqu'à m'oublier moi-même, je suis prête à demander, d'un ton murmurant, au Ciel : "Pourquoi suis-je ainsi abandonnée ?"

Vous dites maintenant

* * * * *

Je ne vous comprends pas. Il est nécessaire que vous écriviez plus explicitement -- et que vous décidiez d'un mode de conduite. -- Je ne peux supporter cette incertitude -- Décidez -- Craignez-vous de porter un autre coup ? Nous vivons ensemble, ou nous nous séparons éternellement ! -- Je ne vous écrirai plus avant de recevoir une réponse à ceci. Je dois composer mon âme torturée avant d'écrire sur des sujets indifférents.

* * * * *

Je ne sais pas si j'écris de manière intelligible, car ma tête est troublée. Mais vous devriez me le pardonner -- car il m'est fréquemment difficile de comprendre ce que vous voulez dire -- Vous écrivez, je suppose, chez M. ---- après le dîner, quand votre tête n'est pas des plus claires -- et quant à votre cœur, si vous en avez un, je ne vois rien qui ressemble aux dictats de l'affection, sinon une lueur lorsque vous mentionnez l'enfant -- Adieu !

LETTRE LXVI

[Hambourg] 25 septembre [1795].

Je viens de terminer une lettre à confier au capitaine ----. Dans celle-ci, je me plaignais de votre silence et exprimais ma surprise que trois courriers aient pu arriver sans m'apporter une ligne. Depuis que je l'ai fermée, j'entends parler d'un autre, et toujours pas de lettre. -- Je m'efforce d'écrire calmement -- ce silence est un raffinement de cruauté. Si le capitaine ---- était resté quelques jours de plus, je serais retournée avec lui en Angleterre. Qu'ai-je à faire ici ? Je vous ai écrit à maintes reprises de manière détaillée. Faites de même -- et rapidement. Ne me laissez pas dans l'incertitude. Je n'ai pas mérité cela de votre part. Je ne peux écrire, mon esprit est trop affligé. Adieu !

MARY.

LETTRE LXVII

[Hambourg] 27 septembre [1795].

Quand vous recevrez ceci, soit j'aurai débarqué, soit je serai en train de rôder sur la côte britannique -- votre lettre du 18 m'a décidée.

Par quel critère de principe ou d'affection vous qualifiez mes questions d'extraordinaires et d'inutiles, je ne saurais le dire. -- Vous me demandez de décider -- J'avais décidé. Vous deviez avoir depuis longtemps deux de mes lettres, venant de ----, allant dans le même sens, à considérer. -- Dans celles-ci, Dieu le sait ! il y avait bien trop d'affection, et les agonies d'un esprit distrait y étaient dépeintes avec trop de fidélité ! -- Qu'avais-je donc d'autre à dire ? -- La négative devait venir de vous. -- Vous étiez perpétuellement revenu sur votre promesse de me retrouver à l'automne -- Était-il extraordinaire que je demande un oui ou un non ? -- Votre lettre est écrite avec une extrême rudesse ; la froideur, j'y suis habituée, mais je n'y trouve pas une trace de la tendresse de l'humanité, et encore moins de l'amitié. -- Je ne vois qu'un désir de vous décharger d'un fardeau.

Je suis au-dessus des disputes sur les mots. -- Peu importe en quels termes vous décidez.

La puissance formidable qui a formé ce cœur doit avoir prévu que, dans un monde où l'intérêt personnel, sous diverses formes, est le principal mobile, j'avais peu de chances d'échapper à la misère. -- Je me soumets au fiat du destin. -- Je suis contente d'être malheureuse ; mais je ne serai pas méprisable. -- De moi, vous n'avez aucune raison de vous plaindre, sinon d'avoir eu trop d'estime pour vous -- d'avoir espéré un degré de bonheur permanent, alors que vous ne cherchiez qu'une gratification momentanée.

Je manque étrangement de sagacité. -- En m'unissant à vous, votre tendresse semblait compenser tous mes malheurs passés. -- Sur cette tendresse et cette affection, avec quelle confiance je me suis reposée ! -- mais je me suis appuyée sur une lance qui m'a transpercé le cœur. -- Vous avez rejeté une amie fidèle pour poursuivre les caprices du moment. -- Nous sommes certainement organisés différemment ; car même maintenant, alors que la conviction a été marquée sur mon âme par le chagrin, je peux à peine croire que ce soit possible. Il dépend à présent de vous de me voir ou non. -- Je ne ferai aucun pas avant de vous voir ou d'avoir de vos nouvelles.

Me préparant au pire -- j'ai décidé, si votre prochaine lettre est comme la dernière, d'écrire à M. ---- pour qu'il me trouve un logement obscur, et de n'informer personne de mon arrivée. -- Là, j'essaierai en quelques mois d'obtenir la somme nécessaire pour m'emmener en France -- de vous, je ne recevrai plus rien. -- Je ne suis pas encore assez humiliée pour dépendre de votre bienfaisance.

Certaines personnes, que mon malheur a intéressées, bien qu'elles n'en connaissent pas l'étendue, m'aideront à atteindre l'objectif que j'ai en vue : l'indépendance de mon enfant. Si une paix survient, l'argent liquide ira loin en France -- et j'emprunterai une somme, que mon travail me permettra de rembourser à mon aise, pour acheter une petite propriété pour ma fille. -- L'assistance que je trouverai nécessaire pour compléter son éducation, je peux l'obtenir à un taux avantageux à Paris -- je peux l'introduire dans une société qui lui plaira -- et ainsi, en lui assurant toutes les chances de bonheur qui dépendent de moi, je mourrai en paix, persuadée que la félicité qui a jusqu'ici trompé mon attente ne m'échappera pas toujours. Aucun pauvre marin ballotté par la tempête n'a jamais aspiré avec autant de ferveur à atteindre son port.

MARY.

Je ne viendrai pas jusqu'au bout dans le navire, parce que je n'ai nulle part où aller. Le capitaine ---- vous informera où je suis. Il est inutile d'ajouter que je ne suis pas dans un état d'esprit à supporter l'incertitude -- et que je souhaite vous voir, ne serait-ce que pour la dernière fois.

LETTRE LXVIII

[Douvres] Dimanche 4 octobre [1795].

Je vous ai écrit par le paquebot pour vous informer que votre lettre du 18 du mois dernier m'avait décidée à partir avec le capitaine ---- ; mais, comme nous avons navigué très vite, je tiens pour acquis que vous ne l'avez pas encore reçue.

Vous dites que je dois décider pour moi-même. -- J'avais décidé qu'il était préférable pour l'intérêt de ma petite fille, et pour mon propre confort, aussi peu que j'en attende, que nous vivions ensemble ; et je pensais même que vous seriez heureux, quelques années plus tard, lorsque le tumulte des affaires serait passé, de vous reposer dans la société d'une amie affectueuse, et de marquer les progrès de notre intéressante enfant, tout en cherchant à être utile dans le cercle où vous auriez enfin décidé de vous fixer : car vous ne pouvez pas courir pour toujours.

D'après la teneur de votre dernière lettre cependant, je suis amenée à imaginer que vous avez formé quelque nouvel attachement. -- Si tel est le cas, permettez-moi de vous demander instamment de me voir une fois encore, et immédiatement. C'est la seule preuve que j'exige de l'amitié que vous professez pour moi. Je déciderai alors, puisque vous hésitez sur une simple forme.

Je m'efforce d'écrire avec calme -- mais l'angoisse extrême que je ressens à débarquer sans avoir aucun ami pour m'accueillir, et même d'être consciente que l'ami que je souhaite le plus voir éprouvera une sensation désagréable en étant informé de mon arrivée, ne relève pas de la description de la misère commune. Chaque émotion cède devant un flot accablant de chagrin -- et la gaieté de mon enfant me détresse. -- Pour elle, je voulais rester quelques jours ici, aussi inconfortable que soit ma situation. -- De plus, je ne voulais pas vous surprendre. Vous m'avez dit que vous feriez n'importe quel sacrifice pour favoriser mon bonheur -- et, même dans votre dernière lettre malveillante, vous parlez des liens qui vous lient à moi et à mon enfant. -- Dites-moi que vous le souhaitez, et je trancherai ce nœud gordien.

Je vous supplie maintenant très instamment de m'écrire, sans faute, au retour du courrier. Demandez que votre lettre soit laissée au bureau de poste, et dites-moi si vous viendrez me voir ici, ou où vous me rencontrerez. Je peux recevoir votre lettre mercredi matin.

Ne me laissez pas dans l'incertitude. -- Je n'attends rien de vous, ni d'aucun être humain : mon sort en est jeté ! -- J'ai assez de force d'âme pour décider de faire mon devoir ; pourtant je ne peux élever mes esprits abattus, ni calmer mon cœur tremblant. -- Cet être qui l'a moulé ainsi sait que je suis incapable d'arracher par les racines le penchant pour l'affection qui a été le tourment de ma vie -- mais la vie aura une fin !

Si vous venez ici (il y a quelques mois, je n'aurais pu en douter), vous me trouverez à ----. Si vous préférez me rencontrer sur la route, dites-moi où.

Affectueusement vôtre, MARY.

LETTRE LXIX

[Londres, nov. 1795].

Je vous écris maintenant à genoux, vous implorant d'envoyer mon enfant et la servante avec ----, à Paris, pour être confiées aux soins de Madame ----, rue ----, section de ----. Si elles devaient déménager, ---- peut donner leur adresse.

Que la servante ait tous mes vêtements, sans distinction.

Je vous prie de payer les gages de la cuisinière, et ne mentionnez pas la confession que je lui ai arrachée -- un peu plus tôt ou plus tard n'a aucune importance. Rien que ma stupidité extrême n'aurait pu me rendre aveugle si longtemps. Pourtant, alors que vous m'assuriez que vous n'aviez aucun attachement, je pensais que nous aurions pu encore vivre ensemble.

Je ne ferai aucun commentaire sur votre conduite, ni aucun appel au monde. Que mes torts dorment avec moi ! Bientôt, très bientôt, je serai en paix. Quand vous recevrez ceci, ma tête brûlante sera froide.

Je rencontrerais mille morts plutôt qu'une nuit comme la dernière. Votre traitement a jeté mon esprit dans un état de chaos ; pourtant je suis sereine. Je pars trouver le confort, et ma seule crainte est que mon pauvre corps ne soit insulté par une tentative de rappeler mon existence haïe. Mais je plongerai dans la Tamise là où il y a le moins de chances d'être arrachée à la mort que je cherche.

Que Dieu vous bénisse ! Puissiez-vous ne jamais savoir par expérience ce que vous m'avez fait endurer. Si votre sensibilité s'éveille un jour, le remords trouvera son chemin jusqu'à votre cœur ; et, au milieu des affaires et du plaisir sensuel, j'apparaîtrai devant vous, la victime de votre écart de la rectitude.

MARY.

LETTRE LXX

[Londres, nov. 1795] Dimanche matin.

Je n'ai qu'à déplorer que, lorsque l'amertume de la mort fut passée, j'aie été inhumainement ramenée à la vie et à la misère. Mais une détermination arrêtée ne peut être déjouée par la déception ; et je ne permettrai pas que l'on dise que fut une tentative frénétique ce qui fut l'un des actes les plus calmes de la raison. À cet égard, je ne suis responsable qu'envers moi-même. Si je me souciais de ce qu'on appelle la réputation, c'est par d'autres circonstances que je serais déshonorée.

Vous dites : "que vous ne savez comment nous extraire de la misère dans laquelle nous avons été plongés." Vous en êtes extrait depuis longtemps. -- Mais je m'abstiens de tout commentaire. -- Si je suis condamnée à vivre plus longtemps, c'est une mort vivante.

Il me semble que vous accordez beaucoup plus d'importance à la délicatesse qu'aux principes ; car je suis incapable de découvrir quel sentiment de délicatesse aurait été violé par votre visite à une amie misérable -- si tant est que vous ayez une quelconque amitié pour moi. -- Mais puisque votre nouvel attachement est la seule chose sacrée à vos yeux, je me tais -- Soyez heureux ! Mes plaintes ne terniront plus jamais votre plaisir -- peut-être me trompé-je en supposant que même ma mort le pourrait, pour plus d'un instant. -- C'est ce que vous appelez la magnanimité. -- Il est heureux pour vous que vous possédiez cette qualité au plus haut degré.

Votre affirmation continuelle que vous ferez tout en votre pouvoir pour contribuer à mon confort (quand vous ne faites allusion qu'à une aide pécuniaire) m'apparaît comme un manquement flagrant à la délicatesse. -- Je ne veux pas d'un tel confort vulgaire, et je ne l'accepterai pas. Je n'ai jamais voulu que votre cœur -- Celui-ci parti, vous n'avez plus rien à donner. Si je n'avais que la pauvreté à craindre, je ne reculerais pas devant la vie. -- Pardonnez-moi donc si je dis que je considérerai toute tentative directe ou indirecte de subvenir à mes besoins comme une insulte que je n'ai pas méritée -- et comme faite davantage par tendresse pour votre propre réputation que pour moi. Ne vous méprenez pas ; je ne pense pas que vous accordiez de la valeur à l'argent (c'est pourquoi je n'accepterai pas ce dont vous ne vous souciez pas), bien que j'y en accorde beaucoup moins, car certaines privations ne me sont pas douloureuses. Quand je serai morte, le respect pour vous-même vous fera prendre soin de l'enfant.

J'écris avec difficulté -- probablement ne vous écrirai-je plus jamais. -- Adieu !

Que Dieu vous bénisse !

MARY.

LETTRE LXXI

[Londres, nov. 1795] Lundi matin.

Je suis contrainte enfin de dire que vous me traitez sans générosité. Je suis d'accord avec vous que

* * * * *

Mais que l'obliquité tombe maintenant sur moi. -- Je ne crains ni la pauvreté ni l'infamie. Je suis incapable de la tâche d'écrire -- et les explications ne sont pas nécessaires.

* * * * *

Mon enfant aura peut-être à rougir du manque de prudence de sa mère -- et pourra déplorer que la rectitude de mon cœur m'ait placée au-dessus des précautions vulgaires ; mais elle ne me méprisera pas pour de la bassesse. -- Vous êtes maintenant parfaitement libre. -- Que Dieu vous bénisse.

MARY.

LETTRE LXXII

[Londres, nov. 1795] Samedi soir.

J'ai été blessée par des enquêtes indirectes, qui ne me semblent pas dictées par une quelconque tendresse pour moi. -- Vous demandez : "Si je vais bien ou si je suis tranquille ?" -- Ceux qui le pensent doivent manquer de cœur pour évaluer mes sentiments. -- Je choisis donc d'être l'organe de mes propres sentiments.

Je dois vous dire que je suis très mortifiée par vos offres continuelles d'assistance pécuniaire -- et, considérant votre installation dans la nouvelle maison comme un aveu ouvert que vous m'abandonnez, laissez-moi vous dire que je préférerais périr plutôt que de recevoir quoi que ce soit de vous -- et je dis cela au moment même où je suis déçue dans ma première tentative d'obtenir une ressource temporaire. Mais cela même me plaît ; une accumulation de déceptions et de malheurs semble convenir à l'habitude de mon esprit. --

Ayez un peu de patience, et je me retirerai là où il ne sera pas nécessaire que vous parliez -- par conséquent, pas de penser à moi. Mais laissez-moi voir, écrit de votre main -- car je ne le recevrai par aucun autre intermédiaire -- que l'affaire est terminée. -- C'est une insulte pour moi que de supposer que je puisse être réconciliée, ou retrouver mes esprits ; mais, si vous n'avez pas de mes nouvelles, ce sera la même chose pour vous.

MARY.

Même le fait que vous m'ayez vue a été pour obliger d'autres personnes, et non pour apaiser mon esprit distrait.

LETTRE LXXIII

[Londres, nov. 1795] Jeudi après-midi.

M. ---- ayant oublié de vous demander d'envoyer mes affaires qui ont été laissées à la maison, je dois vous demander de laisser ---- les apporter à ----.

Je vais ce soir au logement ; vous n'avez donc pas besoin d'être empêché de venir ici pour traiter vos affaires. -- Et, quoi que je puisse penser et ressentir -- vous n'avez pas à craindre que je me plaigne publiquement -- Non ! Si j'ai quelque critère pour juger du bien et du mal, j'ai été traitée de la manière la plus ingrate : mais, ne souhaitant maintenant que me cacher, je serai silencieuse comme la tombe dans laquelle je languis d'oublier mon existence. Je protégerai et pourvoirai à mon enfant. -- Je veux seulement dire par là que vous n'avez rien à craindre de mon désespoir.

Adieu. MARY.

LETTRE LXXIV

Londres, 27 novembre [1795].

La lettre, sans adresse, que vous avez jointe aux lettres que vous avez retournées, n'a frappé mes yeux qu'à l'instant. -- J'avais jeté les lettres de côté -- je ne souhaitais pas consulter un registre de tristesse.

Le fait que je ne l'aie pas vue expliquera pourquoi je vous ai écrit avec colère -- sous l'impression que votre départ, sans même une ligne laissée pour moi, a fait sur moi, même après votre conduite récente, qui ne pouvait m'amener à attendre beaucoup d'attention à mes souffrances.

En fait, « la conduite décidée, qui m'a paru si insensible », a presque renversé ma raison ; mon esprit est blessé — je sais à peine où je suis, ou ce que je fais. — Le chagrin que je ne puis vaincre (car certains souvenirs cruels ne me quittent jamais, bannissant presque tout le reste) je m'efforce de le cacher dans une solitude totale. — Ma vie n'est donc qu'un exercice de fortitude, continuellement tendu — et l'espoir ne luit jamais dans ce tombeau, où je suis enterrée vivante.

Mais je voulais raisonner avec vous, et non me plaindre. — Vous me dites que je jugerai plus froidement votre façon d'agir, quelque temps plus tard. » Mais n'est-il pas possible que la passion obscurcisse votre raison, autant qu'elle le fait pour la mienne ? — et ne devriez-vous pas douter que ces principes soient aussi « exaltés », comme vous les qualifiez, qui ne mènent qu'à votre propre gratification ? En d'autres termes, s'il est juste de n'avoir aucun principe d'action, si ce n'est celui de suivre votre inclination, en piétinant l'affection que vous avez nourrie, et les attentes que vous avez suscitées ?

Mon affection pour vous est enracinée dans mon cœur. — Je sais que vous n'êtes pas ce que vous semblez être maintenant — et vous n'agirez pas, vous ne ressentirez pas toujours comme vous le faites à présent, bien que je puisse ne jamais être consolée par ce changement. — Même à Paris, mon image vous hantera. — Vous verrez mon visage pâle — et parfois les larmes de l'angoisse tomberont sur votre cœur ; celles que vous avez arrachées du mien.

Je ne peux écrire. Je pensais pouvoir rapidement réfuter tous vos ingénieux arguments ; mais ma tête est confuse. — À tort ou à raison, je suis misérable !

Il me semble que ma conduite a toujours été gouvernée par les principes les plus stricts de justice et de vérité. — Pourtant, comme mes sentiments sociaux et ma délicatesse de sentiment m'ont rendue malheureuse ! — J'ai aimé de toute mon âme, pour découvrir seulement que je n'avais aucune chance d'être payée de retour — et que l'existence est un fardeau sans cela.

Je ne vous comprends pas parfaitement. — Si, par l'offre de votre amitié, vous n'entendez toujours qu'un soutien pécuniaire — je dois le rejeter à nouveau. — Les maux de la pauvreté sont dérisoires dans la balance de mes infortunes. — Que Dieu vous bénisse !

MARY.

J'ai été traitée sans générosité — si je comprends ce qu'est la générosité. — Vous me semblez n'avoir été soucieux que de vous débarrasser de moi — sans vous soucier de savoir si vous m'aviez brisée en mille morceaux par cette chute. — En vérité, j'ai été brutalement traitée. Jugez froidement, et je veux croire que vous ne continuerez pas à qualifier ces sentiments capricieux de « plus raffinés », ceux qui mineraient non seulement les principes les plus sacrés, mais les affections qui unissent l'humanité. — Vous rendriez les mères contre nature — et il n'y aurait rien de tel qu'un père ! — Si votre théorie de la morale est la plus « exaltée », elle est certainement la plus facile. — Il ne faut pas beaucoup de magnanimité pour décider de nous faire plaisir sur le moment, peu importe ce que souffrent les autres !

Excusez-moi de vous tourmenter encore, mon cœur a soif de justice de votre part — et tandis que je me rappelle que vous avez approuvé la conduite de Miss ---- — je suis convaincue que vous ne justifierez pas toujours la vôtre.

Prenez garde aux déceptions de la passion ! Elle ne bannira pas toujours de votre esprit le fait que vous avez agi indignement — et que vous avez consenti à des subterfuges pour masquer une conduite que vous ne pouviez excuser. — La vérité et les principes exigent-ils de tels sacrifices ?

LETTRE LXXV

Londres, 8 décembre [1795].

Ayant tout juste appris que ---- doit retourner immédiatement à Paris, je ne voulais pas laisser passer une occasion sûre d'écrire, car je ne suis pas certaine que ma dernière, par Douvres, vous soit parvenue.

Le ressentiment, et même la colère, ne sont que des émotions momentanées chez moi — et je voulais vous le dire, afin que, si jamais vous pensez à moi, ce ne soit pas sous l'aspect d'une ennemie.

Que je n'ai pas été bien traitée, je dois toujours le ressentir ; peut-être pas toujours avec l'angoisse aiguë que j'éprouve à présent — car j'ai commencé, même maintenant, à écrire calmement, et je ne peux retenir mes larmes.

Je suis stupéfaite ! — Votre conduite récente m'apparaît encore comme un rêve effrayant. — Ah ! demandez-vous si vous n'avez pas consenti à employer un peu d'adresse, je pourrais presque dire de ruse, indigne de vous ? — Les principes sont des choses sacrées — et nous ne jouons jamais avec la vérité, impunément.

L'attente (je l'ai trop tendrement nourrie) de regagner votre affection, chaque jour devient de plus en plus faible. — En effet, il me semble, quand je suis plus triste que d'habitude, que je ne vous reverrai plus. — Pourtant, vous ne m'oublierez pas toujours. — Vous ressentirez quelque chose comme des remords, pour avoir vécu seulement pour vous-même — et sacrifié ma paix à des gratifications inférieures. Dans une vieillesse sans réconfort, vous vous souviendrez que vous aviez une amie désintéressée, dont vous avez blessé le cœur jusqu'au vif. L'heure du souvenir viendra — et vous ne serez pas satisfait de jouer le rôle d'un garçon, jusqu'à ce que vous tombiez dans celui d'un radoteur. Je sais que votre esprit, votre cœur, et vos principes d'action, sont tous supérieurs à votre conduite actuelle. Vous me respectez, vous devez le faire — et vous regretterez de perdre mon estime.

Vous savez mieux que moi si je préserve encore le souvenir d'un être imaginaire. — J'ai autrefois pensé que je vous connaissais parfaitement — mais maintenant je suis obligée de laisser quelques doutes qui m'oppressent involontairement, être éclaircis par le temps.

Vous pouvez me rendre malheureuse ; mais vous ne pouvez me rendre méprisable à mes propres yeux. — Je serai toujours capable de subvenir aux besoins de mon enfant, bien que je sois déçue dans quelques autres projets d'utilité, dont j'ai cru autrefois qu'ils vous auraient procuré un plaisir égal.

Pendant que j'étais avec vous, j'ai retenu ma générosité naturelle, parce que je pensais vos biens en péril. — Quand je suis allée en [Suède], je vous ai demandé, si vous le pouviez commodément, de ne pas oublier mon père, mes sœurs, et quelques autres personnes auxquelles je m'intéressais. — L'argent a été dilapidé, pourtant non seulement mes demandes ont été négligées, mais quelques dettes insignifiantes n'ont pas été réglées, qui retombent maintenant sur moi. — Était-ce de l'amitié — ou de la générosité ? Ne voulez-vous pas admettre que vous vous êtes oublié vous-même ? Pourtant, j'ai de l'affection pour vous. — Que Dieu vous bénisse.

MARY.

LETTRE LXXVI

[Londres, déc. 1795.]

Comme le fait de vous quitter pour toujours est l'événement le plus grave de ma vie, je vais une dernière fois m'expliquer avec vous, et n'appelez pas ingéniosité le langage de la vérité et du sentiment !

Je connais la solidité de votre intelligence — et je sais qu'il vous est impossible de confondre toujours les caprices de chaque inclination capricieuse avec les diktats virils du principe.

Vous me dites « que je vous tourmente ». — Pourquoi le fais-je ? — Parce que vous ne pouvez détacher votre cœur entièrement de moi — et que vous sentez que la justice est de mon côté. Vous soutenez « que votre conduite était sans équivoque ». — Elle ne l'était pas. — Quand votre froideur m'a blessée, avec quelle tendresse n'avez-vous pas tenté d'effacer cette impression ! — et même avant que je ne revienne en Angleterre, vous avez pris grand soin de me convaincre que tout mon malaise était causé par l'effet d'une constitution usée — et vous conclûtiez votre lettre par ces mots : « Les affaires seules m'ont tenu éloigné de vous. — Venez à n'importe quel port, et je volerai vers mes deux chères filles avec un cœur qui leur appartient tout entier. »

Avec de telles assurances, est-il extraordinaire que je croie ce que je souhaite ? Je pouvais — et je pensais que vous aviez une lutte avec vos anciennes propensions ; mais je pensais toujours que moi et la vertu finirions par l'emporter. Je pensais toujours que vous aviez une magnanimité de caractère, qui vous permettrait de vous vaincre vous-même.

Imlay, croyez-moi, ce n'est pas du romanesque, vous m'avez avoué des sentiments de ce genre. — Vous pourriez me rendre à la vie et à l'espoir, et la satisfaction que vous en ressentiriez vous récompenserait amplement.

En me déchirant de vous, c'est mon propre cœur que je perce — et le temps viendra où vous regretterez d'avoir jeté un cœur que, même au moment de la passion, vous ne pouvez mépriser. — Je voudrais tout devoir à votre générosité — mais, pour l'amour de Dieu, ne me laissez plus dans l'incertitude ! — Laissez-moi vous voir encore une fois !

LETTRE LXXVII

[Londres, déc. 1795.]

Vous devez faire comme il vous plaira concernant l'enfant. — Je souhaiterais que cela soit fait bientôt, afin que mon nom ne soit plus mentionné devant vous. C'est maintenant fini. — Convaincue que vous n'avez ni considération ni amitié, je dédaigne d'émettre un reproche, bien que j'aie eu des raisons de penser que la « longanimité » dont on parle n'a pas été très délicate. — Cela n'a cependant aucune importance. — Je suis heureuse que vous soyez satisfait de votre propre conduite.

Je vous assure maintenant solennellement que ceci est un adieu éternel. — Pourtant, je ne recule pas devant les devoirs qui me lient à la vie.

Qu'il y ait du « sophisme » d'un côté ou de l'autre, c'est certain ; mais maintenant, peu importe lequel. De mon côté, ce n'a pas été une question de mots. Pourtant, votre intelligence ou la mienne doit être étrangement déformée — car ce que vous qualifiez de « délicatesse » m'apparaît être exactement le contraire. Je n'ai pas de critère pour la moralité, et j'ai pensé en vain, si les sensations qui vous mènent à suivre une cheville ou une démarche, sont le fondement sacré du principe et de l'affection. La mienne a été d'une nature très différente, ou elle n'aurait pas résisté à l'assaut de vos sarcasmes.

Le sentiment en moi est toujours sacré. S'il y a une partie de moi qui survivra au sentiment de mes infortunes, c'est la pureté de mes affections. L'impétuosité de vos sens peut vous avoir conduit à qualifier de simple désir animal la source du principe ; et cela pourra donner du piquant à quelques années à venir. — Si vous penserez toujours ainsi, je ne le saurai jamais.

Il est étrange qu'en dépit de tout ce que vous faites, quelque chose comme une conviction me force à croire que vous n'êtes pas ce que vous paraissez être.

Je me sépare de vous en paix.

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