L’homme qui était jeudi
Un cauchemar
de G. K. Chesterton
Table des matières
UN RÉCIT SAUVAGE, FOU, HILARANT ET PROFONDÉMENT ÉMOUVANT L’HOMME QUI ÉTAIT JEUDI
CHAPITRE I. LES DEUX POÈTES DE SAFFRON PARK CHAPITRE II. LE SECRET DE GABRIEL SYME CHAPITRE III. L’HOMME QUI ÉTAIT JEUDI CHAPITRE IV. LE RÉCIT D’UN DÉTECTIVE CHAPITRE V. LE FESTIN DE LA PEUR CHAPITRE VI. LA RÉVÉLATION CHAPITRE VII. LA CONDUITE INCOMPTABLE DU PROFESSEUR DE WORMS CHAPITRE VIII. LE PROFESSEUR EXPLIQUE CHAPITRE IX. L’HOMME AUX LUNETTES CHAPITRE X. LE DUEL CHAPITRE XI. LES CRIMINELS POURCHASSENT LA POLICE CHAPITRE XII. LA TERRE EN ANARCHIE CHAPITRE XIII. LA POURSUITE DU PRÉSIDENT CHAPITRE XIV. LES SIX PHILOSOPHES CHAPITRE XV. L’ACCUSATEUR
UN RÉCIT SAUVAGE, FOU, HILARANT ET PROFONDÉMENT ÉMOUVANT
Il est très difficile de classer L’HOMME QUI ÉTAIT JEUDI. On peut dire que c’est un roman d’aventure haletant de criminels meurtriers et de brillants policiers ; mais il était à prévoir que l’auteur des histoires du Père Brown raconterait un roman policier à nul autre pareil. Sur ce plan, donc, L’HOMME QUI ÉTAIT JEUDI réussit admirablement ; si rien d’autre, c’est une magnifique démonstration d’écriture suspense.
Cependant, le lecteur découvrira bientôt que c’est bien plus que cela. Porté par le flot tumultueux de la narration grâce au style joyeux et plein d’entrain de Chesterton, il verra rapidement qu’il est entraîné dans des eaux bien plus profondes que celles qu’il avait imaginées ; et le dénouement totalement imprévisible prouvera pour le lecteur moderne, comme il l’a fait pour des milliers d’autres depuis 1908, date de la première publication, une expérience inévitable et émouvante, les investigateurs découvrant enfin qui est Dimanche.
L’HOMME QUI ÉTAIT JEUDI UN Cauchemar
À Edmund Clerihew Bentley
Un nuage pesait sur l’esprit des hommes, et le temps hurlait, Oui, un nuage malade sur l’âme quand nous fûmes garçons ensemble. La science proclama le néant et l’art admira la décadence ; Le monde était vieux et fini : mais vous et moi étions joyeux ; Autour de nous, dans un ordre grotesque, leurs vices boiteux arrivèrent — La luxure qui avait perdu son rire, la peur qui avait perdu sa honte. Comme le fil blanc de Whistler, qui éclairait notre sombre errance, Les hommes exhibèrent leur propre plume blanche aussi fièrement qu’une crête. La vie était une mouche qui pâlissait, et la mort un dard qui piquait ; Le monde était vraiment très ancien quand vous et moi étions jeunes. Ils tordirent même le péché décemment en formes innommables : Les hommes avaient honte de l’honneur ; mais nous n’avions point honte. Faibles étions‑nous et fous, non pas ainsi nous faillirent, non ainsi ; Quand ce Baal noir ferma les cieux il n’eut aucun hymne de notre part. Enfants nous étions—nos forteresses de sable étaient aussi faibles que nous, Aussi hautes qu’elles allaient, nous les empilâmes pour briser cette mer amère. Fous nous étions en bouffonnerie, tout tintant et absurde, Quand toutes les cloches d’église se turent, nos chapeaux et cloches furent entendus.
Pas tous dépourvus d’aide, nous gardâmes le fort, nos petites drapeaux déployés ; Quelques géants œuvrèrent dans ce nuage pour le soulever du monde. Je retrouve encore le livre que nous avions trouvé, je sens l’heure qui projette Loin du poisson‑en‑forme Paumanok un cri de choses plus pures ; Et la Fleur‑de‑Lis fanée, comme dans les feux de forêt qui passent, Rugissait dans le vent du monde entier, dix‑mille‑mille feuilles d’herbe ; Ou sain, doux et soudain comme un oiseau chante sous la pluie— La vérité de Tusitala parlait et le plaisir naissait de la douleur. Oui, frais, clair et soudain comme un oiseau chante dans le gris, Dunedin à Samoa parlait, et l’obscurité au jour. Mais nous étions jeunes ; nous vécûmes pour voir Dieu briser leurs amours amères. Dieu et la bonne République reviennent en bras : Nous avons vu la Cité de Mansoul, même lorsqu’elle tanguait, soulagée— Bénis sont ceux qui ne voient pas, mais étant aveugles, croient.
C’est un conte de ces vieilles peurs, même de ces enfers vidés, Et nul sauf vous ne comprendra le vrai sens qu’il raconte— Des colossaux dieux de honte qui pouvaient intimider les hommes et pourtant s’écraser, Des énormes démons qui cachaient les étoiles, mais qui tombèrent à l’éclair d’un pistolet. Les doutes qui étaient si clairs à poursuivre, si terribles à endurer— Ô qui comprendra sinon vous ; oui, qui comprendra ? Les doutes qui nous poussèrent à travers la nuit tandis que nous deux parlions à voix haute, Et le jour se leva sur les rues avant qu’il ne se lève dans le cerveau. Entre nous, par la paix de Dieu, une telle vérité peut à présent être dite ; Oui, il y a force à frapper les racines et bonté à vieillir. Nous avons enfin trouvé des choses communes, le mariage et un credo, Et je puis l’écrire maintenant en toute sécurité, et vous le lirez en toute sécurité.
G. K. C.
CHAPITRE I. LES DEUX POÈTES DE SAFFRON PARK
La banlieue de Saffron Park s’étendait du côté couchant de Londres, rouge et déchiquetée comme un nuage au crépuscule. Elle était construite d’une brique éclatante du sol au plafond ; sa ligne d’horizon était fantastique, et même son plan au sol était sauvage. Elle était le fruit d’un promoteur spéculatif, légèrement teinté d’art, qui qualifiait son architecture parfois « élisabéthaine », parfois « reine‑Anne », semblant croire que les deux souveraines étaient identiques. On la décrivait avec une certaine justesse comme une colonie artistique, bien qu’elle ne produisît jamais, de façon définissable, aucune œuvre d’art. Mais bien que ses prétentions à être un centre intellectuel fussent un peu floues, ses prétentions à être un lieu agréable étaient tout à fait indiscutables. L’étranger qui, pour la première fois, contemplait ces maisons rouges pittoresques ne pouvait s’empêcher de se demander à quoi de formes si étranges devaient ressembler les gens qui pouvaient s’y loger. Et lorsqu’il rencontra les habitants il ne fut pas déçu à ce sujet. Le lieu était non seulement agréable, mais parfait, s’il ne le considérait pas comme une illusion mais plutôt comme un rêve. Même si les habitants n’étaient pas des « artistes », l’ensemble était néanmoins artistique. Ce jeune homme aux longs cheveux auburn et au visage effronté — ce jeune homme n’était pas vraiment poète ; mais il était assurément un poème. Ce vieux monsieur à la barbe blanche sauvage et au chapeau blanc sauvage — ce charlatan vénérable n’était pas vraiment philosophe ; mais il était au moins la cause de la philosophie chez les autres. Ce gentleman scientifique à la tête chauve, forme d’oeuf, et au cou nu, d’allure d’oiseau, n’avait aucun droit réel aux airs de science qu’il endossait. Il n’avait découvert rien de nouveau en biologie ; mais quelle créature biologique pouvait être plus singulière que lui-même ? Ainsi, et seulement ainsi, l’ensemble du lieu devait être considéré : il ne s’agissait pas tant d’un atelier d’artistes que d’une œuvre d’art fragile mais achevée. Un homme qui pénétrait son atmosphère sociale se sentait comme s’il entrait dans une comédie écrite.
Plus particulièrement cette irréalité attrayante s’abattit sur le quartier au crépuscule, lorsque les toits extravagants se dessinaient sombres contre le crépuscule et que le village fou semblait aussi isolé qu’un nuage dérivant. Cela était d’autant plus vrai lors des nombreuses nuits de festivités locales, quand les petits jardins étaient souvent éclairés, et les grands lanternes chinoises brillaient dans les arbres nains comme d’étranges fruits monstrueux. Et ce sentiment était le plus fort un soir particulier, encore vaguement rappelé dans le quartier, dont le poète aux cheveux auburn était le héros. Ce n’était pas le seul soir où il était le héros. Lors de nombreuses soirées, quiconque passait près de son petit jardin à l’arrière pouvait entendre sa voix haute et didactique imposer la loi aux hommes et spécialement aux femmes. L’attitude des femmes dans de tels cas était l’un des paradoxes du lieu. La plupart des femmes étaient vaguement qualifiées d’émancipées et professaient une certaine protestation contre la suprématie masculine. Pourtant ces nouvelles femmes offraient toujours à un homme le compliment extravagant qu’aucune femme ordinaire ne le lui adresse jamais : l’écoute pendant qu’il parle. Et M. Lucian Gregory, le poète aux cheveux roux, était réellement (en quelque sens) un homme qui valait la peine d’être écouté, même si l’on ne faisait que rire à la fin. Il mêlait l’ancien cantique de l’anarchie de l’art et de l’art de l’anarchie avec une fraîcheur effrontée qui procurait au moins un plaisir momentané. Il était aidé en partie par l’étrangeté frappante de son apparence, qu’il exploita, comme le dit l’expression, « pour le prix du billet ». Sa chevelure rouge foncé, séparée en son centre, était littéralement comme celle d’une femme, et se courbait en boucles lentes d’une vierge d’un tableau préraphaélite. De ce presque saint ovale, cependant, son visage surgissait soudainement large et brutal, le menton avancé avec un air de mépris cockney. Cette combinaison chatouillait et terrifiait à la fois les nerfs d’une population névrotique. Il semblait être une blasphème ambulant, un mélange d’ange et de singe.
Ce soir‑là, s’il doit être retenu pour autre chose, restera dans le souvenir du quartier pour son étrange coucher de soleil. Il ressemblait à la fin du monde. Tout le ciel semblait couvert d’un plumage très vif et palpable ; on ne pouvait dire autrement que le ciel était plein de plumes, de plumes qui frôlaient presque le visage. Sur la majeure partie du dôme elles étaient grisâtres, aux teintes les plus étranges de violet et de mauve, et d’un rose ou vert pâle artificiel ; mais vers l’ouest le tout devint indescriptible, transparent et passionné, et les dernières plumes rouge‑incandescentes recouvrirent le soleil comme quelque chose de trop beau pour être vu. L’ensemble était si près de la terre qu’il n’exprimait rien d’autre qu’une violence secrète. L’éther même semblait être un secret. Il révélait cette petite splendeur qui est l’âme du patriotisme local. Le ciel même paraissait petit.
Je dis qu’il y a quelques habitants qui se souviennent de ce soir uniquement à cause de ce ciel oppressant. D’autres s’en souviendront parce qu’il marqua la première apparition dans le quartier du deuxième poète de Saffron Park. Depuis longtemps le révolutionnaire aux cheveux roux régnait sans rival ; c’est lors de la nuit du coucher de soleil que sa solitude se termina soudainement. Le nouveau poète, qui se présenta sous le nom de Gabriel Syme, était un mortel d’aspect très doux, avec une barbe claire, pointue, et des cheveux jaunes pâles. Mais l’impression grandissait qu’il était moins doux qu’il n’en avait l’air. Il signala son entrée en s’opposant au poète établi, Gregory, sur la nature même de la poésie. Il déclara qu’il (Syme) était poète de loi, poète d’ordre ; non, il affirma qu’il était poète de respectabilité. Ainsi tous les habitants de Saffron Park le regardèrent comme s’il venait de tomber du ciel impossible.
En fait, M. Lucian Gregory, le poète anarchique, relia les deux événements.
« Il se peut, » dit‑il, dans son soudain ton lyrique, « il se peut qu’une nuit de nuages et de couleurs cruelles apporte sur la terre un présage tel qu’un poète respectable. Vous dites que vous êtes poète de loi ; je dis que vous êtes une contradiction en termes. Je ne doute pas qu’il n’y ait pas eu comètes et tremblements de terre la nuit où vous apparûtes dans ce jardin. »
L’homme aux yeux bleus doux et à la barbe pâle, pointue, supporta ces orages avec une solennité soumise. La troisième personne du groupe, la sœur de Gregory, Rosamond, qui portait les tresses rousses de son frère mais un visage plus tendre sous celles‑ci, riait avec ce mélange d’admiration et de désapprobation qu’elle réservait habituellement à l’oracle familial.
Gregory reprit, d’un bon humour oratoire.
« Un artiste est identique à un anarchiste, » s’écria‑t‑il. « Vous pouvez intervertir les mots où vous voulez. Un anarchiste est un artiste. L’homme qui jette une bombe est un artiste, parce qu’il préfère un grand instant à tout le reste. Il voit combien il est plus précieux d’une rafale de lumière flamboyante, d’un coup de tonnerre parfait, que le simple corps commun de quelques policiers informés. Un artiste méprise tous les gouvernements, abolit toutes les conventions. Le poète ne trouve du plaisir que dans le désordre. Si ce n’était pas ainsi, la chose la plus poétique du monde serait le Chemin de fer souterrain. »
« Exactement, » dit M. Syme.
« Absurde ! » s’exclama Gregory, qui était très rationnel quand quelqu’un d’autre tentait le paradoxe. « Pourquoi tous les commis et les manœuvres des trains de chemin de fer ont‑ils l’air si tristes et fatigués, si très tristes et fatigués ? Je vous le dirai. C’est parce qu’ils savent que le train va dans la bonne direction. C’est parce qu’ils savent qu’en ayant pris un billet pour tel endroit, ils y arriveront. C’est parce qu’après avoir passé Sloane Square, ils savent que la prochaine station doit être Victoria, et rien d’autre que Victoria. Oh, leur ravissement sauvage ! leurs yeux comme des étoiles et leurs âmes de nouveau en Eden, si la prochaine station était inexplicablement Baker‑Street ! »
« C’est vous qui êtes dépourvu de poésie, » répliqua le poète Syme. « Si ce que vous dites des commis est vrai, ils ne peuvent être que aussi prosaïques que votre poésie. Le rare, l’étrange, c’est de toucher la cible ; le grossier, l’évident, c’est de la manquer. Nous trouvons épique quand un homme avec une flèche sauvage touche un oiseau lointain. N’est‑ce pas aussi épique quand un homme avec une locomotive sauvage atteint une station lointaine ? Le chaos est ennuyeux ; parce que dans le chaos le train pourrait effectivement aller n’importe où, à Baker‑Street ou à Bagdad. Mais l’homme est magicien, et toute sa magie réside dans le fait qu’il dit « Victoria », et le voilà ! C’est Victoria. Non, prenez vos livres de simples poèmes et de prose ; laissez‑moi lire un horaire, avec des larmes de fierté. Prenez votre Byron, qui commémore les défaites de l’homme ; donnez‑moi Bradshaw, qui commémore ses victoires. Donnez‑moi Bradshaw, je dis ! »
« Devez‑vous vraiment partir ? » demanda Gregory avec sarcasme.
« Je vous le dis, » poursuivit Syme avec passion, « à chaque fois qu’un train arrive, je sens qu’il a franchi les batteries des assiégeants, et que l’homme a remporté une bataille contre le chaos. Vous dites, avec mépris, que lorsqu’on quitte Sloane Square il faut arriver à Victoria. Je dis que l’on pourrait faire mille choses à la place, et que chaque fois que j’y arrive vraiment, j’ai la sensation d’une échappée de justesse. Et quand j’entends le garde crier le mot « Victoria », ce n’est pas un mot vide. C’est pour moi le cri d’un héraut annonçant la conquête. C’est bien « Victoria », c’est la victoire d’Adam. »
Gregory agita sa grosse tête rouge avec un sourire lent et triste.
« Et même alors, » dit‑il, « nous, poètes, posons toujours la question : « Et qu’est‑ce que Victoria maintenant que vous y êtes arrivés ? » Vous pensez que Victoria est comme la Nouvelle Jérusalem. Nous savons que la Nouvelle Jérusalem ne sera qu’une Victoria. Oui, le poète sera insatisfait même dans les rues du ciel. Le poète est toujours en révolte. »
« Encore une fois, » dit Syme irrité, « qu’y a‑t‑il de poétique à être en révolte ? On pourrait tout aussi bien dire que c’est poétique d’être mal de mer. Être malade est une révolte. Être malade et être rebelle peut être sain dans certaines situations désespérées ; mais je ne vois pas pourquoi ils seraient poétiques. La révolte en abstraction est—révoltante. C’est simplement vomir. »
La jeune fille grimaca un instant à l’insulte désagréable, mais Syme était trop emporté pour la remarquer.
« Ce sont les choses qui vont bien, » s’écria‑t‑il, « qui sont poétiques ! Nos digestions, par exemple, allant sainte et silencieuse, c’est le fondement de toute poésie. Oui, la chose la plus poétique, plus poétique que les fleurs, plus poétique que les étoiles—la chose la plus poétique au monde n’est pas d’être malade. »
« Vraiment, » dit Gregory d’un ton supérieur, « les exemples que vous choisissez— »
« Je vous demande pardon, » répliqua Syme avec gravité, « j’ai oublié que nous avions aboli toutes les conventions. »
Pour la première fois, une tache rouge apparut sur le front de Gregory.
« Vous ne m’attendez pas, » dit‑il, « de révolutionner la société sur ce gazon ? »
Syme le regarda droit dans les yeux et sourit doucement.
« Non, pas du tout, » dit‑il ; « mais je suppose que si vous étiez sérieux à propos de votre anarchisme, c’est exactement ce que vous feriez. »
Les yeux de bœuf de Gregory clignèrent soudain comme ceux d’un lion en colère, et l’on aurait pu presque imaginer sa crinière rouge se soulever.
« Ne pensez‑vous donc pas, » dit‑il d’une voix dangereuse, « que je suis sérieux au sujet de mon anarchisme ? »
« Je vous demande pardon ? » répliqua Syme.
« Ne suis‑je pas sérieux au sujet de mon anarchisme ? » cria Gregory, les poings noués.
« Mon cher ami ! » s’exclama Syme, puis s’éloigna.
Avec surprise, mais avec un plaisir curieux, il retrouva Rosamond Gregory toujours à ses côtés.
« Monsieur Syme, » dit‑elle, « les personnes qui parlent comme vous et mon frère signifient‑elles souvent ce qu’elles disent ? Dites‑vous ce que vous dites maintenant ? »
Syme sourit.
« Vous ? » demanda‑t‑il.
« Que voulez‑vous dire ? » demanda la jeune fille, les yeux graves.
« Ma chère Mlle Gregory, » répondit doucement Syme, « il existe de nombreuses sortes de sincérité et d’insincérité. Quand vous dites « merci » pour le sel, le dites‑vous vraiment ? Non. Quand vous dites « le monde est rond, » le dites‑vous vraiment ? Non. C’est vrai, mais vous ne le pensez pas. Parfois un homme comme votre frère trouve réellement une chose qu’il veut dire. Ce n’est peut‑être qu’une demi‑vérité, un quart de vérité, un dixième de vérité ; mais alors il dit plus qu’il ne veut dire—par la pure force du sens. »
Elle le regardait d’un regard bas ; son visage était grave et ouvert, et l’ombre de cette responsabilité irrationnelle qui est à la base de la femme la plus frivole, la « veille maternelle » qui est aussi vieille que le monde, était tombée sur elle.
« Est‑il vraiment un anarchiste, alors ? » demanda‑t‑elle.
« Seulement dans le sens dont je parle, » répondit Syme, « ou, si vous préférez, dans ce non‑sens. »
Elle plissa ses larges sourcils et déclara brusquement—
« Il n’utiliserait vraiment pas—des bombes ou ce genre de chose ? »
Syme éclata d’un grand rire, qui sembla trop vaste pour sa silhouette fine et légèrement dandytée.
« Mon Dieu, non ! » dit‑il, « cela doit être fait anonymement. »
Et à cet instant les coins de sa propre bouche s’étirèrent en sourire, et elle ressentit simultanément le plaisir de l’absurdité de Gregory et de sa sécurité.
Syme marcha avec elle jusqu’à un siège dans le coin du jardin, et continua à déverser ses opinions. Car c’était un homme sincère, et malgré ses airs et grâces superficiels, à la racine il était humble. Et c’est toujours l’homme humble qui parle trop ; l’homme fier se surveille trop étroitement. Il défendait la respectabilité avec violence et exagération. Il s’enflammait en louant l’ordre et la bienséance. Tout le temps, un parfum de lilas l’entourait. Une fois, il entendit très faiblement, dans une rue lointaine, un orgue à barils commencer à jouer, et il eut l’impression que ses mots héroïques se mouvaient sur une petite mélodie, venant d’en dessous ou d’au‑delà du monde.
Il fixa et parla à la chevelure rouge et au visage amusé de la jeune fille pendant ce qui sembla quelques minutes ; puis, sentant que les groupes dans un tel lieu devaient se mêler, il se leva. À sa grande surprise, il découvrit le jardin entièrement vide. Tout le monde était parti depuis longtemps, et il s’excusa rapidement et repartit. Il quitta les lieux avec une sensation de champagne dans la tête, qu’il ne put expliquer par la suite. Dans les événements sauvages qui allaient suivre, cette fille ne joua aucun rôle ; il ne la revit jamais jusqu’à la fin de son récit. Et pourtant, d’une manière indescriptible, elle revint comme un motif musical à travers toutes ses folles aventures, et la gloire de ses cheveux étranges courut comme un fil rouge à travers ces sombres et mal dessinés tapis de la nuit. Car ce qui suivit était si improbable que cela aurait pu être un rêve.
Syme se rendit compte, avec une lenteur accablante, que la conversation touchait à sa fin. Gregory, qui semblait soudain en proie à une agitation fébrile, rangea ses affaires et se dirigea vers une petite porte située dans l'ombre, sur le flanc de la salle sphérique.
« N'oubliez pas, » murmura Gregory en se tournant vers lui, l'éclat de ses cheveux roux semblant irradier dans la pénombre, « vous avez donné votre parole. Un gentleman ne revient pas sur son serment, même face à l'abîme. »
« Je n'ai pas l'habitude de trahir mes engagements, » répondit Syme d'une voix calme, presque traînante. « Mais dites-moi, quel est ce poste que vous allez briguer ? Je pensais que vous disiez que tout cela n'était qu'une plaisanterie, une manière de se donner un genre. »
« Ah, » répliqua Gregory avec un sourire énigmatique, « les plaisanteries les plus sérieuses sont celles dont on ne revient jamais. »
Il poussa la porte. Un courant d'air froid s'engouffra dans la salle, apportant avec lui l'odeur âcre de la Tamise à marée basse. Syme s'avança à son tour, poussé par une curiosité qui surpassait désormais toute prudence. Il se trouva sur une étroite passerelle de métal, suspendue au-dessus de l'eau noire qui clapotait sinistrement contre les murs de briques suintantes. Un petit remorqueur, dont les feux semblaient deux yeux de braise, attendait là, immobile dans le silence mortel de la nuit.
Gregory sauta prestement sur le pont du navire, puis se retourna, une silhouette noire découpée sur le ciel étoilé. Il leva la main dans un salut théâtral.
« Adieu, Syme ! » cria-t-il, sa voix résonnant contre les parois de pierre. « Si vous cherchez le mot de la fin, vous le trouverez dans les archives du Conseil, si toutefois vous survivez à la curiosité qui vous dévore ! »
Syme resta un instant pétrifié sur la passerelle. Il regarda le remorqueur s'éloigner en silence, glissant comme un spectre sur les eaux sombres. Il était là, seul, dans un lieu qu'il ne connaissait pas, porteur d'un secret qui lui pesait déjà comme une pierre au cou. Il se souvint soudain de ce que Gregory avait dit à propos de la religion et de la police. Un frisson, qui n'avait rien à voir avec l'humidité nocturne, parcourut son échine.
Il fit demi-tour et remonta les passages de fer. La salle sphérique lui parut maintenant vide, presque dérisoire avec ses bombes suspendues, ces fruits de mort qui semblaient attendre une main pour les cueillir. Il se dirigea vers la sortie, le cœur battant d'une cadence irrégulière. Sortir de ce repaire, retrouver le pavé familier de Saffron Park, voilà tout ce qu'il désirait désormais.
Mais en atteignant la porte de fer, il s'arrêta. Une pensée, telle une flèche, traversa son esprit. Si Gregory était sérieux, s'il était réellement l'un de ces sept hommes qui tenaient le destin du monde entre leurs mains, alors le jeu de cache-cache venait de prendre une tournure bien plus sombre. Il se souvint du nom : « Dimanche ». Le nom résonna dans sa tête, absurde, innocent, et pourtant chargé d'une terreur indicible.
Il poussa la porte et se retrouva dans la rue, sous la lueur blafarde du réverbère qu'il avait vu quelques heures plus tôt. Tout était redevenu normal. L'arbre balançait ses feuilles, le silence régnait, et la ville semblait dormir d'un sommeil profond. Pourtant, alors qu'il marchait vers chez lui, chaque ombre lui parut être un espion, chaque bruit de pas sur le trottoir le signal d'un danger imminent. Il comprit alors, avec une clarté glaciale, que le monde qu'il connaissait venait de basculer, et que, pour la première fois de sa vie, il ne regardait plus la réalité avec ironie, mais avec la peur de celui qui découvre que le sol sous ses pieds n'est qu'une illusion.
Un silence pensif revint, puis il s'écria :
« Eh bien, au diable tout ça ! C'est la situation la plus cocasse dans laquelle je me sois jamais trouvé, et je vais agir en conséquence. Gregory, je vous ai fait une promesse avant d'entrer ici. Cette promesse, je la tiendrais sous la torture. Me feriez-vous, pour ma propre sécurité, une petite promesse du même genre ? »
« Une promesse ? » demanda Gregory, perplexe.
« Oui, » dit Syme très sérieusement, « une promesse. J'ai juré devant Dieu de ne pas révéler votre secret à la police. Voulez-vous jurer par l'Humanité, ou quelle que soit la chose bestiale en laquelle vous croyez, de ne pas révéler mon secret aux anarchistes ? »
« Votre secret ? » demanda Gregory, les yeux écarquillés. « Vous avez un secret ? »
« Oui, » dit Syme, « j'ai un secret. » Puis après une pause : « Voulez-vous jurer ? »
Gregory le fixa gravement pendant quelques instants, puis dit brusquement :
« Vous devez m'avoir ensorcelé, mais j'éprouve une curiosité furieuse à votre égard. Oui, je jure de ne rien dire aux anarchistes de ce que vous me confierez. Mais faites vite, car ils seront là dans deux minutes. »
Syme se leva lentement et enfonça ses longues mains blanches dans les poches de son long pantalon gris. À peine l'eut-il fait que retentirent cinq coups à la grille extérieure, annonçant l'arrivée du premier des conspirateurs.
« Eh bien, » dit Syme lentement, « je ne sais comment vous dire la vérité plus brièvement qu'en vous déclarant que votre expédient, qui consiste à se déguiser en poète désœuvré, n'est pas limité à vous ou à votre Président. Nous connaissons le truc depuis un certain temps à Scotland Yard. »
Gregory essaya de se redresser, mais il vacilla trois fois.
« Que dites-vous ? » demanda-t-il d'une voix inhumaine.
« Oui, » dit simplement Syme, « je suis détective de police. Mais je crois entendre vos amis arriver. »
Du seuil parvint un murmure : « M. Joseph Chamberlain. » Ce fut répété deux fois, trois fois, puis trente fois, et l'on put entendre la foule des Joseph Chamberlain (une pensée solennelle) piétiner dans le couloir.
CHAPITRE III. L'HOMME QUI ÉTAIT JEUDI
Avant que l'un des visages frais pût apparaître sur le seuil, la surprise stupéfaite de Gregory s'était évanouie. Il fut à côté de la table d'un bond, un bruit de bête sauvage dans la gorge. Il saisit le revolver Colt et mit Syme en joue. Syme ne cilla pas, mais il leva une main pâle et courtoise.
« Ne soyez pas un homme aussi ridicule, » dit-il avec la dignité efféminée d'un vicaire. « Ne voyez-vous pas que ce n'est pas nécessaire ? Ne voyez-vous pas que nous sommes tous deux dans le même bateau ? Oui, et sacrément malades de mer. »
Gregory ne pouvait parler, mais il ne pouvait pas non plus faire feu, et son regard exprimait sa question.
« Ne voyez-vous pas que nous nous sommes mis en échec mutuel ? » cria Syme. « Je ne peux pas dire à la police que vous êtes un anarchiste. Vous ne pouvez pas dire aux anarchistes que je suis un policier. Je ne peux que vous surveiller, sachant ce que vous êtes ; vous ne pouvez que me surveiller, sachant ce que je suis. En bref, c'est un duel solitaire et intellectuel, ma tête contre la vôtre. Je suis un policier privé de l'aide de la police. Vous, mon pauvre ami, êtes un anarchiste privé de l'aide de cette loi et de cette organisation si essentielles à l'anarchie. La seule différence est en votre faveur. Vous n'êtes pas entouré de policiers inquisiteurs ; je suis entouré d'anarchistes inquisiteurs. Je ne peux vous trahir, mais je pourrais me trahir moi-même. Allons, allons ! attendez et voyez-moi me trahir. Je le ferai si joliment. »
Gregory posa lentement le pistolet, fixant toujours Syme comme s'il s'agissait d'un monstre marin.
« Je ne crois pas en l'immortalité, » dit-il enfin, « mais si, après tout cela, vous deviez rompre votre parole, Dieu créerait un enfer rien que pour vous, pour y hurler éternellement. »
« Je ne romprai pas ma parole, » dit Syme sévèrement, « et vous ne romprez pas la vôtre. Voici vos amis. »
La masse des anarchistes entra lourdement dans la pièce, avec une démarche avachie et quelque peu lasse ; mais un petit homme, avec une barbe noire et des lunettes — un homme du type de M. Tim Healy — se détacha du groupe et s'avança en s'affairant, des papiers à la main.
« Camarade Gregory, » dit-il, « je suppose que cet homme est un délégué ? »
Gregory, pris au dépourvu, baissa les yeux et marmonna le nom de Syme ; mais Syme répondit presque avec impertinence :
« Je suis heureux de voir que votre porte est suffisamment bien gardée pour rendre difficile la présence de quiconque n'est pas délégué. »
Le front du petit homme à la barbe noire était cependant encore contracté par quelque chose qui ressemblait à de la suspicion.
« Quelle section représentez-vous ? » demanda-t-il brusquement.
« Je ne dirais pas vraiment une section, » dit Syme en riant ; « j'appellerais cela, à tout le moins, une racine. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Le fait est, » dit Syme sereinement, « la vérité est que je suis sabbatarien. J'ai été spécialement envoyé ici pour veiller à ce que vous montriez une observance appropriée du dimanche. »
Le petit homme laissa tomber l'un de ses papiers, et un éclair de peur parcourut tous les visages du groupe. Évidemment, l'effroyable Président, dont le nom était Dimanche, envoyait parfois de tels ambassadeurs irréguliers à de telles réunions de section.
« Eh bien, camarade, » dit l'homme aux papiers après une pause, « je suppose qu'il vaut mieux vous donner un siège dans la réunion ? »
« Si vous me demandez conseil en ami, » dit Syme avec une bienveillance sévère, « je pense que vous devriez. »
Quand Gregory entendit ce dangereux dialogue se terminer par une sécurité soudaine pour son rival, il se leva brusquement et arpenta le sol, plongé dans une réflexion pénible. Il était, en effet, dans une agonie de diplomatie. Il était clair que l'impudence inspirée de Syme était susceptible de le tirer de tous les dilemmes purement accidentels. Il y avait peu à espérer de ceux-là. Il ne pouvait lui-même trahir Syme, en partie par honneur, mais aussi parce que, s'il le trahissait et qu'il échouât pour une raison quelconque à le détruire, le Syme qui s'échapperait serait un Syme libéré de toute obligation de secret, un Syme qui se rendrait tout simplement au poste de police le plus proche. Après tout, ce n'était qu'une nuit de discussion, et un seul détective qui serait au courant. Il laisserait filtrer le moins possible de leurs plans cette nuit-là, puis laisserait Syme partir, et s'en remettrait au hasard.
Il se dirigea vers le groupe d'anarchistes qui se répartissait déjà sur les bancs.
« Je pense qu'il est temps de commencer, » dit-il ; « le remorqueur attend déjà sur la rivière. Je propose que le camarade Buttons prenne la présidence. »
Ceci étant approuvé à main levée, le petit homme aux papiers se glissa dans le siège présidentiel.
« Camarades, » commença-t-il, aussi sec qu'un coup de feu, « notre réunion de ce soir est importante, bien qu'elle n'ait pas besoin d'être longue. Cette section a toujours eu l'honneur d'élire les Jeudis pour le Conseil Centre-Européen. Nous avons élu de nombreux et splendides Jeudis. Nous déplorons tous le triste décès de l'héroïque travailleur qui occupa le poste jusqu'à la semaine dernière. Comme vous le savez, ses services à la cause furent considérables. Il organisa le grand coup de dynamite de Brighton qui, dans des circonstances plus heureuses, aurait dû tuer tout le monde sur la jetée. Comme vous le savez aussi, sa mort fut aussi empreinte d'abnégation que sa vie, car il mourut par sa foi en un mélange hygiénique de craie et d'eau en guise de lait, boisson qu'il considérait comme barbare et impliquant de la cruauté envers la vache. La cruauté, ou quoi que ce soit s'en approchant, le révoltait toujours. Mais ce n'est pas pour acclamer ses vertus que nous sommes réunis, mais pour une tâche plus ardue. Il est difficile de louer correctement ses qualités, mais il est plus difficile de les remplacer. Il vous incombe, camarades, ce soir, de choisir parmi la compagnie présente l'homme qui sera Jeudi. Si un camarade suggère un nom, je le soumettrai au vote. Si aucun camarade ne suggère de nom, je ne peux que me dire que ce cher dynamiteur, qui n'est plus parmi nous, a emporté dans les abîmes inconnaissables le dernier secret de sa vertu et de son innocence. »
Il y eut un frémissement d'applaudissements presque inaudibles, tel qu'on en entend parfois à l'église. Puis un grand vieil homme, avec une longue et vénérable barbe blanche, peut-être le seul vrai travailleur présent, se leva pesamment et dit :
« Je propose que le camarade Gregory soit élu Jeudi, » et il se rassit pesamment.
« Quelqu'un appuie-t-il la proposition ? » demanda le président.
Un petit homme avec une veste de velours et une barbe pointue appuya la motion.
« Avant de mettre la question aux voix, » dit le président, « je demanderai au camarade Gregory de faire une déclaration. »
Gregory se leva au milieu d'un grand grondement d'applaudissements. Son visage était mortellement pâle, si bien que, par contraste, ses étranges cheveux roux paraissaient presque écarlates. Mais il souriait et était tout à fait à l'aise. Il avait pris sa décision, et il voyait sa meilleure stratégie très clairement devant lui, comme une route blanche. Sa meilleure chance était de faire un discours adouci et ambigu, tel qu'il laisserait dans l'esprit du détective l'impression que la confrérie anarchiste n'était finalement qu'une affaire très modérée. Il croyait en son propre pouvoir littéraire, sa capacité à suggérer des nuances fines et à choisir des mots parfaits. Il pensait qu'avec du soin, il pourrait réussir, malgré tous les gens autour de lui, à transmettre une impression de l'institution, subtilement et délicatement fausse. Syme avait autrefois pensé que les anarchistes, sous toute leur bravade, ne faisaient que jouer les fous. Ne pouvait-il pas maintenant, à l'heure du péril, faire en sorte que Syme le pensât à nouveau ?
« Camarades, » commença Gregory, d'une voix basse mais pénétrante, « il n'est pas nécessaire que je vous dise quelle est ma politique, car c'est aussi la vôtre. Notre croyance a été calomniée, elle a été défigurée, elle a été totalement confuse et dissimulée, mais elle n'a jamais été altérée. Ceux qui parlent de l'anarchisme et de ses dangers vont partout et n'importe où pour obtenir leurs informations, sauf à nous, sauf à la source. Ils apprennent à connaître les anarchistes dans les romans à six sous ; ils apprennent à connaître les anarchistes dans les journaux de commerçants ; ils apprennent à connaître les anarchistes dans Ally Sloper’s Half-Holiday et le Sporting Times. Ils n'apprennent jamais à connaître les anarchistes auprès des anarchistes. Nous n'avons aucune chance de nier les calomnies montagneuses qui sont déversées sur nos têtes d'un bout à l'autre de l'Europe. L'homme qui a toujours entendu dire que nous sommes des pestes ambulantes n'a jamais entendu notre réponse. Je sais qu'il ne l'entendra pas ce soir, dussé-je me déchirer les poumons. Car c'est profondément, profondément sous terre que les persécutés sont autorisés à s'assembler, comme les chrétiens s'assemblaient dans les catacombes. Mais si, par quelque incroyable accident, il y avait ici ce soir un homme qui, toute sa vie, nous aurait ainsi immensément mal compris, je lui poserais cette question : "Quand ces chrétiens se réunissaient dans ces catacombes, quelle sorte de réputation morale avaient-ils dans les rues d'en haut ? Quels contes racontait-on sur leurs atrocités d'un Romain éduqué à un autre ? Supposons" (je lui dirais), "supposons que nous ne fassions que répéter ce paradoxe encore mystérieux de l'histoire. Supposons que nous semblions aussi choquants que les chrétiens parce que nous sommes réellement aussi inoffensifs que les chrétiens. Supposons que nous semblions aussi fous que les chrétiens parce que nous sommes réellement aussi humbles." »
Les applaudissements qui avaient salué les phrases d'ouverture s'étaient progressivement affaiblis, et au dernier mot, ils s'arrêtèrent brusquement. Dans le silence soudain, l'homme à la veste de velours dit, d'une voix haut perchée et grinçante :
« Je ne suis pas humble ! »
« Le camarade Witherspoon nous dit, » reprit Gregory, « qu'il n'est pas humble. Ah, comme il se connaît peu ! Ses paroles sont, en effet, extravagantes ; son apparence est féroce, et même (pour un goût ordinaire) peu attrayante. Mais seul l'œil d'une amitié aussi profonde et délicate que la mienne peut percevoir le fondement profond d'humilité solide qui réside à sa base, trop profond même pour qu'il puisse le voir lui-même. Je le répète, nous sommes les véritables premiers chrétiens, seulement nous arrivons trop tard. Nous sommes simples, comme ils révèrent la simplicité — regardez le camarade Witherspoon. Nous sommes modestes, comme ils étaient modestes — regardez-moi. Nous sommes miséricordieux... »
« Non, non ! » cria M. Witherspoon avec la veste de velours.
« Je dis que nous sommes miséricordieux, » répéta Gregory furieusement, « comme les premiers chrétiens étaient miséricordieux. Pourtant, cela n'a pas empêché qu'ils soient accusés de manger de la chair humaine. Nous ne mangeons pas de chair humaine... »
« Honte ! » cria Witherspoon. « Pourquoi pas ? »
« Le camarade Witherspoon, » dit Gregory, avec une gaieté fiévreuse, « est anxieux de savoir pourquoi personne ne le mange (rires). Dans notre société, en tout cas, qui l'aime sincèrement, qui est fondée sur l'amour... »
« Non, non ! » dit Witherspoon, « à bas l'amour. »
« Qui est fondée sur l'amour, » répéta Gregory en grinçant des dents, « il n'y aura aucune difficulté quant aux objectifs que nous poursuivrons en tant que corps, ou que je poursuivrais si j'étais choisi comme le représentant de ce corps. Superbement indifférents aux calomnies qui nous dépeignent comme des assassins et des ennemis de la société humaine, nous poursuivrons, avec courage moral et pression intellectuelle calme, les idéaux permanents de fraternité et de simplicité. »
Gregory reprit sa place et passa la main sur son front. Le silence fut soudain et gênant, mais le président se leva comme un automate et dit d'une voix atone :
« Quelqu'un s'oppose-t-il à l'élection du camarade Gregory ? »
L'assemblée semblait vague et inconsciemment déçue, et le camarade Witherspoon remuait nerveusement sur son siège et marmonnait dans sa barbe épaisse. Par la simple précipitation de la routine, cependant, la motion aurait été soumise au vote et adoptée. Mais au moment où le président ouvrait la bouche pour le faire, Syme bondit sur ses pieds et dit d'une voix petite et calme :
« Oui, Monsieur le Président, je m'y oppose. »
Le fait le plus efficace en oratoire est un changement inattendu dans la voix. M. Gabriel Syme comprenait manifestement l'art oratoire. Ayant prononcé ces premiers mots formels sur un ton modéré et avec une brève simplicité, il fit résonner son mot suivant dans la voûte comme si l'un des canons avait fait feu.
« Camarades ! » cria-t-il, d'une voix qui fit sursauter chaque homme. « Sommes-nous venus ici pour cela ? Vivons-nous sous terre comme des rats pour écouter des discours pareils ? C'est le genre de discours que nous pourrions écouter en mangeant des brioches lors d'une fête d'école du dimanche. Bordons-nous ces murs d'armes et barricadons-nous cette porte avec la mort de peur que quelqu'un vienne entendre le camarade Gregory nous dire : "Soyez bons et vous serez heureux", "L'honnêteté est la meilleure politique" et "La vertu est sa propre récompense" ? Il n'y avait pas un mot dans l'adresse du camarade Gregory qu'un vicaire n'aurait pu écouter avec plaisir (entendu, entendu). Mais je ne suis pas un vicaire (applaudissements bruyants), et je ne l'ai pas écouté avec plaisir (applaudissements renouvelés). L'homme qui est qualifié pour faire un bon vicaire n'est pas qualifié pour faire un Jeudi résolu, énergique et efficace (entendu, entendu).
« Le camarade Gregory nous a dit, sur un ton bien trop apologétique, que nous ne sommes pas les ennemis de la société. Mais je dis que nous sommes les ennemis de la société, et tant pis pour la société. Nous sommes les ennemis de la société, car la société est l'ennemie de l'humanité, son ennemie la plus ancienne et la plus impitoyable (entendu, entendu). Le camarade Gregory nous a dit (encore apologétiquement) que nous ne sommes pas des meurtriers. Là, je suis d'accord. Nous ne sommes pas des meurtriers, nous sommes des exécuteurs (acclamations). »
Depuis que Syme s'était levé, Gregory était resté à le regarder, le visage idiot de stupeur. Maintenant, dans la pause, ses lèvres d'argile s'entrouvrirent, et il dit, avec une netteté automatique et sans vie :
« Espèce d'hypocrite maudit ! »
Syme regarda droit dans ces yeux effrayants avec ses propres yeux bleu pâle, et dit avec dignité :
« Le camarade Gregory m'accuse d'hypocrisie. Il sait aussi bien que moi que je tiens tous mes engagements et que je ne fais que mon devoir. Je ne mâche pas mes mots. Je ne fais pas semblant. Je dis que le camarade Gregory est inapte à être Jeudi malgré toutes ses qualités aimables. Il est inapte à être Jeudi à cause de ses qualités aimables. Nous ne voulons pas que le Conseil Suprême de l'Anarchie soit infecté par une miséricorde larmoyante (entendu, entendu). Ce n'est pas le moment de la politesse cérémonielle, ce n'est pas non plus le moment de la modestie cérémonielle. Je m'oppose au camarade Gregory comme je m'opposerais à tous les gouvernements d'Europe, parce que l'anarchiste qui s'est donné à l'anarchie a autant oublié la modestie qu'il a oublié la fierté (acclamations). Je ne suis pas un homme du tout. Je suis une cause (acclamations renouvelées). Je m'oppose au camarade Gregory aussi impersonnellement et aussi calmement que je choisirais un pistolet plutôt qu'un autre dans ce râtelier sur le mur ; et je dis qu'au lieu d'avoir Gregory et ses méthodes de lait et d'eau au Conseil Suprême, je m'offrirais pour l'élection... »
Sa phrase fut noyée dans une cataracte assourdissante d'applaudissements. Les visages, qui étaient devenus de plus en plus féroces d'approbation à mesure que sa tirade devenait plus intransigeante, étaient maintenant déformés par des sourires d'anticipation ou fendus par des cris de ravissement. Au moment où il s'annonça prêt à se porter candidat au poste de Jeudi, un rugissement d'excitation et d'assentiment éclata et devint incontrôlable, et au même moment Gregory bondit sur ses pieds, de l'écume aux lèvres, et cria par-dessus les cris.
« Arrêtez, vous fous furieux ! » cria-t-il, au sommet d'une voix qui lui déchirait la gorge. « Arrêtez, vous... »
Mais plus fort que les cris de Gregory et plus fort que le rugissement de la salle, vint la voix de Syme, parlant toujours dans un fracas de tonnerre impitoyable :
« Je ne vais pas au Conseil pour réfuter cette calomnie qui nous traite de meurtriers ; je vais au Conseil pour la mériter (acclamations bruyantes et prolongées). Au prêtre qui dit que ces hommes sont les ennemis de la religion, au juge qui dit que ces hommes sont les ennemis de la loi, au gros parlementaire qui dit que ces hommes sont les ennemis de l'ordre et de la décence publique, à tous ceux-là je répondrai : "Vous êtes de faux rois, mais vous êtes de vrais prophètes. Je suis venu pour vous détruire, et pour accomplir vos prophéties." »
Le lourd tumulte mourut progressivement, mais avant qu'il n'ait cessé, Witherspoon avait bondi sur ses pieds, ses cheveux et sa barbe tout hérissés, et avait dit :
« Je propose, comme amendement, que le camarade Syme soit nommé au poste. »
« Arrêtez tout ça, je vous le dis ! » cria Gregory, le visage et les mains frénétiques. « Arrêtez, c'est tout... »
La voix du président trancha son discours d'un accent froid.
« Quelqu'un appuie-t-il cet amendement ? » dit-il. Un homme grand et fatigué, aux yeux mélancoliques et à la barbe sous le menton à l'américaine, fut observé au banc du fond se levant lentement. Gregory hurlait depuis un moment déjà ; maintenant, il y eut un changement dans son accent, plus choquant que n'importe quel cri. « Je mets fin à tout cela ! » dit-il, d'une voix lourde comme la pierre. « Cet homme ne peut être élu. C'est un... »
« Oui, » dit Syme, tout à fait immobile, « qu'est-ce qu'il est ? » La bouche de Gregory travailla deux fois sans son ; puis lentement, le sang commença à ramper vers son visage mort.
« C'est un homme tout à fait inexpérimenté dans notre travail, » dit-il, et il s'assit brusquement.
Avant qu'il ne l'eût fait, l'homme long et maigre à la barbe américaine était à nouveau sur ses pieds, et répétait d'un monotone américain haut perché :
« Je demande à appuyer l'élection du camarade Syme. »
« L'amendement sera, comme d'habitude, soumis en premier, » dit M. Buttons, le président, avec une rapidité mécanique.
« La question est que le camarade Syme... »
Gregory avait bondi à nouveau sur ses pieds, haletant et passionné.
« Camarades, » cria-t-il, « je ne suis pas un fou. »
« Oh, oh ! » fit M. Witherspoon.
« Je ne suis pas un fou, » réitéra Gregory, avec une sincérité effrayante qui, pendant un instant, fit chanceler la salle, « mais je vous donne un conseil que vous pouvez qualifier de fou si vous voulez. Non, je ne l'appellerai pas un conseil, car je ne peux vous en donner aucune raison. Je l'appellerai un ordre. Appelez cela un ordre de fou, mais agissez en conséquence. Frappez, mais écoutez-moi ! Tuez-moi, mais obéissez-moi ! N'élisez pas cet homme. » La vérité est si terrible, même dans les fers, que pendant un instant, la victoire mince et insensée de Syme oscilla comme un roseau. Mais vous n'auriez pas pu le deviner aux yeux bleus et désolés de Syme. Il commença simplement :
« Le camarade Gregory ordonne... »
Alors le sort fut rompu, et un anarchiste cria à Gregory :
« Qui êtes-vous ? Vous n'êtes pas Dimanche ; » et un autre anarchiste ajouta d'une voix plus lourde : « Et vous n'êtes pas Jeudi. »
« Camarades », s’écria Gregory, d’une voix semblable à celle d’un martyr qui, dans l’extase de la douleur, a dépassé la douleur, « cela m’est indifférent que vous me méprissiez comme tyran ou comme esclave. Si vous refusez mon commandement, acceptez ma dégradation. Je m’incline devant vous. Je me jette à vos pieds. Je vous implore. Ne choisissez pas cet homme. »
« Camarade Gregory », dit le président après une pause pénible, « ce n’est vraiment pas très digne. »
Pour la première fois au cours des débats, un véritable silence dura quelques secondes. Puis Gregory retomba dans son siège, pâle épave d’homme, et le président répéta, comme une pièce d’horlogerie qui venait tout à coup de redémarrer — « La question est que le camarade Syme soit élu au poste de Jeudi au Conseil général. »
Le rugissement s’éleva comme la mer, les mains s’élevèrent comme une forêt, et trois minutes plus tard, M. Gabriel Syme, du Service de police secrète, fut élu au poste de Jeudi au Conseil général des Anarchistes d’Europe.
Tous dans la salle semblèrent sentir le tirage qui attendait sur la rivière, le sabre‑canne et le revolver, posés sur la table. Dès que le vote fut clos, irrévocable, et que Syme reçut le papier attestant son élection, ils se levèrent tous d’un bond, et les groupes enflammés se mouvèrent et se mêlèrent dans la salle. Syme se retrouva, d’une façon ou d’une autre, face à face avec Gregory, qui le fixait encore d’un regard d’horreur stupéfaite. Ils restèrent silencieux de longues minutes.
« Tu es un diable ! », dit enfin Gregory.
« Et vous êtes un gentleman, », répondit Syme avec gravité.
« C’est toi qui m’as piégé, » commença Gregory, tremblant de la tête aux pieds, « tu m’as piégé dans— »
« Parle sensément, » coupa brièvement Syme. « Dans quel type de parlement des diables m’as‑tu enfermé, s’il en est ainsi ? Tu m’as fait jurer avant que je ne le fasse. Peut‑être faisons‑nous tous les deux ce que nous estimons juste. Mais ce que nous estimons juste diffère tant qu’il ne peut y avoir entre nous aucune concession. Il n’y a entre nous que l’honneur et la mort, » et il passa le grand manteau sur ses épaules et saisit la flasque sur la table.
« Le bateau est prêt, » dit M. Buttons, s’avançant d’un pas pressé. « Soyez assez bon pour venir par ici. »
D’un geste qui dévoila le bonimenteur, il conduisit Syme dans un court passage encadré de fer, le Gregory toujours agonisé le suivant fébrilement sur leurs talons. Au bout du passage, une porte que Buttons ouvrit brusquement révéla un tableau soudain de bleu et d’argent d’une rivière au clair de lune, semblable à une scène de théâtre. Près de l’ouverture gisait un petit vapeur sombre, nain, comme un bébé dragon à un œil rouge.
À l’instant même où il allait monter à bord, Gabriel Syme se tourna vers le Gregory béant.
« Vous avez tenu votre parole, » dit‑il doucement, le visage dans l’ombre. « Vous êtes un homme d’honneur, et je vous en remercie. Vous l’avez respectée jusqu’au moindre détail. Il y avait une chose spéciale que vous m’aviez promise au début de l’affaire, et que vous m’avez assurément donnée à la fin. »
« Que voulez‑vous dire ? » s’écria le Gregory chaotique. « Qu’est‑ce que je vous ai promis ? »
« Une soirée très divertissante, » répondit Syme, et il fit un salut militaire avec le sabre‑canne tandis que le bateau à vapeur s’éloignait.
CHAPITRE IV. LE COMPTE D’UN DÉTECTIVE
Gabriel Syme n’était pas simplement un détective qui faisait semblant d’être poète ; il était vraiment un poète qui était devenu détective. Et sa haine de l’anarchie n’était pas hypocrite. Il était de ceux que la folie déconcertante de la plupart des révolutionnaires pousse, dès le plus jeune âge, à adopter une attitude trop conservatrice. Il n’en était pas venu là par une tradition apprivoisée. Sa respectabilité était spontanée et soudaine, une rébellion contre la rébellion. Il venait d’une famille de cinglés, où les plus âgés possédaient toutes les idées les plus nouvelles. L’un de ses oncles se promenait toujours sans chapeau, et un autre eut une tentative infructueuse de se promener avec un chapeau et rien d’autre. Son père cultivait l’art et l’accomplissement de soi ; sa mère prônait la simplicité et l’hygiène. Ainsi l’enfant, pendant ses années les plus tendres, ne connut jamais aucune boisson entre les extrêmes d’absinthe et de cacao, deux boissons qu’il détestait avec santé. Plus sa mère prêchait une abstinence plus puritaine, plus son père s’étendait vers une latitude plus païenne ; et quand la première imposait le végétarisme, la seconde était presque arrivée à défendre le cannibalisme.
Entouré dès l’enfance de toutes les sortes de révoltes imaginables, Gabriel dut se révolter en quelque chose, et il se révolta en la seule chose qui restait — la raison. Mais il y avait en lui juste assez du sang de ces fanatiques pour que même sa protestation en faveur du bon sens fût un peu trop féroce pour être raisonnable. Sa haine du désordre moderne fut aussi couronnée par un accident. Il se trouvait dans une ruelle au moment même d’une explosion de dynamite. Il fut aveuglé et assourdi un instant, puis vit la fumée se dissiper, les vitres brisées et les visages ensanglantés. Après cela il continua comme d’habitude — calme, courtois, assez doux ; mais une partie de son esprit n’était pas saine. Il ne considérait pas les anarchistes, comme la plupart d’entre nous, comme une poignée d’hommes morbides alliant ignorance et intellectuel. Il les voyait comme un péril immense et impitoyable, comparable à une invasion chinoise.
Il déversait perpétuellement dans les journaux et leurs corbeilles à papier usagé un torrent de récits, de vers et d’articles violents, avertissant les hommes de ce déluge de déni barbare. Mais il semblait ne se rapprocher ni de son ennemi, ni, pire encore, d’une vie. En arpentant les berges de la Tamise, mâchant amèrement un cigare bon marché et méditant sur l’avancée de l’Anarchie, aucun anarchiste n’avait une bombe dans la poche aussi sauvage ou aussi solitaire que lui. En vérité, il sentait toujours le Gouvernement seul et désespéré, le dos contre le mur. Il était trop quichotte pour s’en préoccuper autrement.
Il marchait un jour sur les berges sous un crépuscule rouge sombre. La rivière rouge reflétait le ciel rouge, et tous deux reflétaient sa colère. Le ciel, en vérité, était si sombre, et la lumière sur la rivière si luride, que l’eau semblait presque d’une flamme plus vive que le coucher de soleil qu’elle reflétait. Elle ressemblait à un flot de feu littéral serpentant sous les vastes cavernes d’un pays souterrain.
Syme était négligé à cette époque. Il portait un vieux chapeau noir à forme de cheminée, il était drapé dans un manteau encore plus ancien, noir et usé ; l’ensemble lui donnait l’allure des premiers méchants de Dickens et de Bulwer‑Lytton. Sa barbe et ses cheveux jaunes étaient plus en désordre et plus lionins qu’ils ne le furent plus tard, coupés et pointus, sur les pelouses de Saffron Park. Un long cigare noir, fin et maigre, acheté à Soho pour deux penny, ressortait entre ses dents serrées, et dans l’ensemble il ressemblait à un spécimen très satisfaisant des anarchistes contre qui il avait juré une guerre sainte. Peut‑être est‑ce pourquoi un policier sur les berges lui dit : « Bonne soirée. »
Syme, au cœur d’une crise de ses peurs morbides pour l’humanité, sembla piqué par la simple immobilité de l’officier automatisé, simple masse de bleu dans le crépuscule.
« Bonne soirée, n’est‑ce pas ? » répliqua‑t‑il sèchement. « Vous, messieurs, appeleriez la fin du monde une bonne soirée. Regardez ce soleil rouge sang et cette rivière rouge sang ! Je vous assure que si c’était réellement du sang humain, répandu et brillant, vous seriez encore debout ici, solide comme toujours, guettant un pauvre vagabond inoffensif que vous pourriez faire bouger. Vous, policiers, êtes cruels envers les pauvres, mais je pourrais vous pardonner même votre cruauté s’il n’y avait pas votre calme. »
« Si nous sommes calmes, » rétorqua le policier, « c’est le calme d’une résistance organisée. »
« Eh ? » dit Syme, incrédule.
« Le soldat doit rester calme au cœur de la bataille, » poursuivit le policier. « La constance d’une armée est la colère d’une nation. »
« Bon Dieu, les écoles du Board ! » s’exclama Syme. « Est‑ce une éducation non dénominationnelle ? »
« Non, » répondit tristement le policier, « je n’ai jamais eu ces avantages. Les écoles du Board sont venues après mon époque. L’éducation que j’ai eue était très rude et à l’ancienne, je le crains. »
« Où l’avez‑vous reçue ? » demanda Syme, curieux.
« Oh, à Harrow, » dit le policier.
Les sympathies de classe, fausses qu’elles soient, sont les plus sincères chez tant d’hommes, éclatèrent en Syme avant qu’il ne puisse les maîtriser.
« Mais, bon Dieu, mon ami, » dit‑il, « vous ne devriez pas être policier ! »
Le policier soupira et secoua la tête.
« Je sais, » dit‑il solennellement, « je sais que je ne suis pas digne. »
« Mais pourquoi avez‑vous rejoint la police ? » demanda Syme avec une curiosité grossière.
« Pour à peu près la même raison que vous avez abusé de la police, » répliqua l’autre. « J’ai trouvé qu’il y avait une ouverture spéciale dans le service pour ceux dont les inquiétudes pour l’humanité concernaient davantage les aberrations de l’intellect scientifique que les débordements normaux et excusables, quoique excessifs, de la volonté humaine. J’espère m’être fait comprendre. »
« Si vous voulez dire que vous avez clairement exprimé votre opinion, » dit Syme, « j’imagine que c’est le cas. Mais se faire comprendre, c’est la dernière chose que vous faites. Comment se fait‑il qu’un homme comme vous parle de philosophie sous un casque bleu sur les berges de la Tamise ? »
« Vous n’avez manifestement pas entendu parler du dernier développement de notre système policier, » répondit l’autre. « Je n’en suis pas surpris. Nous le gardons assez obscur pour la classe instruite, car cette classe contient la plupart de nos ennemis. Mais vous semblez être exactement dans le bon état d’esprit. Je pense que vous pourriez presque nous rejoindre. »
« Vous rejoindre dans quoi ? » demanda Syme.
« Je vous expliquerai, » dit lentement le policier. « Voici la situation : le chef de l’un de nos départements, l’un des détectives les plus célèbres d’Europe, estime depuis longtemps qu’une conspiration purement intellectuelle menacera bientôt l’existence même de la civilisation. Il est certain que les mondes scientifique et artistique sont liés en silence dans une croisade contre la Famille et l’État. Il a donc formé un corps spécial de policiers, des policiers qui sont aussi philosophes. Leur tâche est d’observer les débuts de cette conspiration, non seulement sous l’angle criminel mais aussi controversé. Je suis moi‑même démocrate, et je suis pleinement conscient de la valeur de l’homme ordinaire dans les affaires de vertu ou de bravoure ordinaires. Mais il serait évidemment indésirable d’employer le policier commun dans une enquête qui est aussi une chasse aux hérétiques. »
Les yeux de Syme brillaient d’une curiosité sympathique.
« Que faites‑vous, alors ? » demanda‑t‑il.
« Le travail du policier philosophique, » répondit l’homme en bleu, « est à la fois plus audacieux et plus subtil que celui du détective ordinaire. Le détective ordinaire va dans les tavernes pour arrêter des voleurs ; nous allons aux salons artistiques pour déceler les pessimistes. Le détective ordinaire découvre dans un registre ou un journal qu’un crime a été commis. Nous découvrons dans un recueil de sonnets qu’un crime sera commis. Nous devons retracer l’origine de ces pensées affreuses qui poussent finalement les hommes au fanatisme intellectuel et au crime intellectuel. Nous n’étions arrivés que juste
à temps pour le breakfast. Le dimanche exige toujours un petit déjeuner matinal. Avez-vous dormi ?
— Non, répondit Syme.
— Moi non plus, répliqua l’homme d’un ton ordinaire. J’essaierai de me coucher après le petit déjeuner.
Il parlait avec une courtoisie banale, mais d’une voix totalement atone qui contredisait le fanatisme de son visage. On eût dit que tous les mots amicaux n’étaient pour lui que des commodités sans vie, et que sa seule raison d’être était la haine. Après une pause, l’homme reprit :
— Bien sûr, le secrétaire de la branche vous a dit tout ce qui pouvait être dit. Mais la seule chose qu’on ne puisse jamais dire, c’est la dernière lubie du Président, car ses lubies poussent comme une forêt tropicale. Alors, au cas où vous ne le sauriez pas, je ferais mieux de vous apprendre qu’il pousse actuellement son idée de nous cacher en ne nous cachant pas jusqu’à des extrémités extraordinaires. À l’origine, bien entendu, nous nous réunissions dans une cellule souterraine, tout comme votre branche. Puis, Sunday nous a fait prendre une salle privée dans un restaurant ordinaire. Il disait que si l’on ne semblait pas se cacher, personne ne vous traquait. Eh bien, c’est le seul homme sur terre que je connaisse, mais il m’arrive vraiment de penser que son cerveau colossal devient un peu fou dans son vieil âge. Car maintenant, nous nous exhibons devant le public. Nous prenons notre petit déjeuner sur un balcon — sur un balcon, s’il vous plaît — qui donne sur Leicester Square.
— Et que disent les gens ? demanda Syme.
— Ce qu’ils disent est très simple, répondit son guide. Ils disent que nous sommes une bande de joyeux lurons qui font semblant d’être anarchistes.
— Cela me semble être une idée très intelligente, dit Syme.
— Intelligente ! Que Dieu maudisse votre insolence ! Intelligente ! s’écria l’autre d’une voix soudaine et suraiguë, aussi surprenante et discordante que son sourire de travers. Quand vous aurez vu Sunday pendant une fraction de seconde, vous cesserez de le qualifier d’intelligent.
Sur ce, ils débouchèrent d’une rue étroite et virent la lumière matinale inonder Leicester Square. On ne saura jamais, je suppose, pourquoi cette place semble si étrangère et, à certains égards, si continentale. On ne saura jamais si c’est l’aspect étranger qui attirait les étrangers ou si ce sont les étrangers qui lui conféraient cet aspect. Mais en ce matin particulier, l’effet semblait singulièrement brillant et net. Entre la place ouverte, les feuilles baignées de soleil, la statue et les lignes sarrasines de l’Alhambra, elle ressemblait à la réplique de quelque place publique française, voire espagnole. Et cet effet accrut chez Syme la sensation, qu’il avait éprouvée sous maintes formes tout au long de cette aventure, l’étrange sensation d’avoir erré dans un monde nouveau. En fait, il achetait de mauvais cigares aux alentours de Leicester Square depuis son enfance. Mais en tournant ce coin et en voyant les arbres et les coupoles mauresques, il aurait pu jurer qu’il tournait vers une Place de je ne sais quoi inconnue dans une ville étrangère.
À un coin de la place se projetait une sorte d’angle d’un hôtel prospère mais calme, dont la masse appartenait à une rue située derrière. Dans le mur se trouvait une grande fenêtre à la française, probablement celle d’une grande salle de café ; et à l’extérieur de cette fenêtre, surplombant presque littéralement la place, se trouvait un balcon aux contreforts imposants, assez grand pour contenir une table de salle à manger. En fait, il contenait bien une table de salle à manger, ou plus exactement une table de petit déjeuner ; et autour de cette table, rayonnants sous le soleil et visibles depuis la rue, se trouvait un groupe d’hommes bruyants et volubiles, tous vêtus avec l’insolence de la mode, gilets blancs et fleurs coûteuses à la boutonnière. Certaines de leurs plaisanteries pouvaient presque être entendues à travers la place. Alors le grave secrétaire esquissa son sourire surnaturel, et Syme comprit que cette bruyante partie de petit déjeuner était le conclave secret des dynamiteurs européens.
Puis, alors que Syme continuait à les fixer, il vit quelque chose qu’il n’avait pas vu auparavant. Il ne l’avait pas vu, littéralement, parce que c’était trop vaste pour être vu. À l’extrémité la plus proche du balcon, bloquant une grande partie de la perspective, se trouvait le dos d’une montagne d’homme. Lorsque Syme l’avait aperçu, sa première pensée fut que son poids devait faire s’écrouler le balcon de pierre. Son immensité ne résidait pas seulement dans le fait qu’il était anormalement grand et incroyablement gros. Cet homme était conçu de manière colossale dans ses proportions originelles, comme une statue délibérément sculptée pour être gigantesque. Sa tête, couronnée de cheveux blancs, vue de derrière, semblait plus grande qu’une tête ne devrait l’être. Les oreilles qui s’en détachaient semblaient plus grandes que des oreilles humaines. Il était terriblement agrandi à l’échelle ; et ce sentiment de dimension était si stupéfiant que, lorsque Syme le vit, tous les autres personnages semblèrent soudain se ratatiner et devenir nains. Ils étaient toujours assis là, comme auparavant, avec leurs fleurs et leurs redingotes, mais maintenant, on aurait dit que le grand homme recevait cinq enfants pour le thé.
Alors que Syme et son guide approchaient de la porte latérale de l’hôtel, un serveur sortit, souriant jusqu’aux oreilles.
— Ces messieurs sont là-haut, monsieur, dit-il. Ils parlent et ils rient de ce dont ils parlent. Ils disent qu’ils vont lancer des bombes sur le roi.
Et le serveur s’éloigna en hâte, une serviette sur le bras, très amusé par la singulière frivolité des messieurs à l’étage.
Les deux hommes montèrent l’escalier en silence.
Syme n’avait jamais songé à demander si l’homme monstrueux qui remplissait presque le balcon et menaçait de le faire s’effondrer était le grand Président devant qui les autres tremblaient. Il le savait, avec une certitude inexplicable mais immédiate. Syme, en effet, était l’un de ces hommes ouverts à toutes les influences psychologiques les plus indicibles, dans une mesure un peu dangereuse pour la santé mentale. Totalement dépourvu de peur face aux dangers physiques, il était bien trop sensible à l’odeur du mal spirituel. Déjà deux fois cette nuit-là, de petites choses insignifiantes étaient apparues à ses yeux de manière presque indécente, lui donnant le sentiment de se rapprocher de plus en plus du quartier général de l’enfer. Et ce sentiment devint irrésistible à mesure qu’il s’approchait du grand Président.
La forme qu’il prit fut un fantasme enfantin et pourtant odieux. Alors qu’il traversait la pièce intérieure vers le balcon, le grand visage de Sunday devenait de plus en plus énorme ; et Syme fut saisi par la peur qu’une fois tout près, le visage ne devienne trop grand pour être possible, et qu’il ne se mette à hurler. Il se souvint qu’enfant, il ne pouvait regarder le masque de Memnon au British Museum, parce que c’était un visage, et qu’il était si grand.
Par un effort plus courageux que celui de sauter du haut d’une falaise, il se dirigea vers un siège vide à la table du petit déjeuner et s’assit. Les hommes l’accueillirent avec une raillerie de bonne humeur, comme s’ils l’avaient toujours connu. Il se calma un peu en regardant leurs vestes conventionnelles et leur solide cafetière brillante ; puis il regarda à nouveau Sunday. Son visage était très grand, mais il restait possible à l’humanité.
En présence du Président, toute la compagnie paraissait suffisamment banale ; rien en eux ne frappait l’œil au premier abord, si ce n’est que, par le caprice du Président, ils avaient été vêtus d’une respectabilité festive qui donnait au repas l’allure d’un déjeuner de mariage. Un homme, cependant, se distinguait dès le premier coup d’œil. Lui, au moins, était le dynamiteur ordinaire, le commun des mortels. Il portait, certes, le haut col blanc et la cravate de satin qui constituaient l’uniforme de circonstance ; mais de ce col jaillissait une tête tout à fait ingouvernable et tout à fait reconnaissable, un buisson déconcertant de cheveux et de barbe bruns qui obscurcissait presque les yeux, comme ceux d’un terrier Skye. Mais les yeux regardaient bel et bien à travers cet enchevêtrement, et c’étaient les yeux tristes de quelque serf russe. L’effet produit par ce personnage n’était pas terrifiant comme celui du Président, mais il possédait toute la diablerie que peut engendrer le totalement grotesque. Si, de cette cravate et de ce col raides, avait jailli brusquement la tête d’un chat ou d’un chien, le contraste n’aurait pas été plus idiot.
Le nom de l’homme, semblait-il, était Gogol ; c’était un Polonais, et dans ce cercle de jours, il était appelé mardi. Son âme et son langage étaient irrémédiablement tragiques ; il ne pouvait se résoudre à jouer le rôle prospère et frivole que le Président Sunday exigeait de lui. Et, en effet, quand Syme entra, le Président, avec ce mépris audacieux pour la suspicion publique qui était sa politique, était en train de taquiner Gogol sur son incapacité à adopter des manières conventionnelles.
— Notre ami mardi, dit le Président d’une voix grave, à la fois calme et puissante, notre ami mardi ne semble pas saisir l’idée. Il s’habille comme un gentleman, mais il semble avoir une âme trop grande pour se comporter comme tel. Il insiste pour suivre les méthodes du conspirateur de théâtre. Or, si un gentleman se promène dans Londres avec un chapeau haut de forme et une redingote, personne n’a besoin de savoir qu’il est anarchiste. Mais si un gentleman met un chapeau haut de forme et une redingote, et qu’ensuite il se déplace à quatre pattes... eh bien, il peut attirer l’attention. C’est ce que fait frère Gogol. Il se déplace à quatre pattes avec une diplomatie si inépuisable qu’à présent, il lui est assez difficile de marcher droit.
— Je ne suis pas doué pour la dissimulation, dit Gogol avec bouderie, dans un accent étranger épais ; je n’ai pas honte de la cause.
— Si, tu en as honte, mon garçon, et la cause a honte de toi aussi, dit le Président avec bienveillance. Tu te caches autant que n’importe qui ; mais tu n’y arrives pas, vois-tu, tu es un tel âne ! Tu essaies de combiner deux méthodes incompatibles. Quand un maître de maison trouve un homme sous son lit, il fait probablement une pause pour noter la circonstance. Mais s’il trouve un homme sous son lit avec un haut de forme, tu conviendras avec moi, mon cher mardi, qu’il est peu probable qu’il l’oublie. Or, quand on t’a trouvé sous le lit de l’amiral Biffin...
— Je ne suis pas doué pour la tromperie, dit mardi avec mélancolie, en rougissant.
— C’est vrai, mon garçon, c’est vrai, dit le Président avec une cordialité pesante, tu n’es doué pour rien du tout.
Tandis que ce flot de conversation se poursuivait, Syme regardait plus attentivement les hommes autour de lui. À mesure qu’il le faisait, il sentit graduellement revenir tout son sentiment de quelque chose de spirituellement étrange.
Il avait pensé au début qu’ils étaient tous de stature et de costume communs, à l’exception évidente du poilu Gogol. Mais en regardant les autres, il commença à voir en chacun d’eux exactement ce qu’il avait vu chez l’homme au bord de la rivière, un détail démoniaque quelque part. Ce rire de travers, qui défigurait soudain le beau visage de son guide initial, était typique de tous ces types. Chaque homme avait quelque chose en lui, perçu peut-être au dixième ou au vingtième coup d’œil, qui n’était pas normal et qui semblait à peine humain. La seule métaphore qui lui vint à l’esprit fut celle-ci : ils ressemblaient tous à ce à quoi ressembleraient des hommes de mode et de prestance, avec la torsion supplémentaire donnée par un miroir faux et courbe.
Seuls les exemples individuels exprimeront cette excentricité à moitié dissimulée. Le cicérone original de Syme portait le titre de lundi ; il était le secrétaire du Conseil, et son sourire tordu était considéré avec plus de terreur que tout le reste, excepté l’horrible rire joyeux du Président. Mais maintenant que Syme avait plus d’espace et de lumière pour l’observer, il y avait d’autres touches. Son beau visage était si émacié que Syme pensa qu’il devait être miné par quelque maladie ; pourtant, la détresse même de ses yeux sombres démentait cela. Ce n’était pas un mal physique qui le tourmentait. Ses yeux étaient vivants d’une torture intellectuelle, comme si la pensée pure était une douleur.
Il était typique de chacun de la tribu ; chaque homme était subtilement et différemment mauvais. À côté de lui était assis mardi, le Gogol à la tête ébouriffée, un homme plus manifestement fou. Ensuite venait mercredi, un certain marquis de St. Eustache, une figure suffisamment caractéristique. Les premiers regards ne trouvaient rien d’inhabituel en lui, si ce n’est qu’il était le seul homme à table à porter les vêtements à la mode comme s’ils étaient réellement les siens. Il avait une barbe noire française coupée au carré et une redingote noire anglaise coupée plus carrément encore. Mais Syme, sensible à de telles choses, sentait d’une manière ou d’une autre que l’homme portait une atmosphère riche avec lui, une atmosphère riche qui étouffait. Cela rappelait irrationnellement les odeurs lourdes et les lampes mourantes dans les poèmes les plus sombres de Byron et de Poe. À cela s’ajoutait le sentiment qu’il était vêtu, non pas de couleurs plus claires, mais de matières plus douces ; son noir semblait plus riche et plus chaud que les tons noirs autour de lui, comme s’il était composé d’une couleur profonde. Son manteau noir semblait n’être noir que par excès de pourpre dense. Sa barbe noire semblait n’être noire que par excès de bleu profond. Et dans la pénombre et l’épaisseur de la barbe, sa bouche rouge sombre apparaissait sensuelle et méprisante. Quoi qu’il fût, ce n’était pas un Français ; il pouvait être juif ; il pouvait être quelque chose de plus profond encore au cœur sombre de l’Orient. Dans les carreaux persans aux couleurs vives et les images montrant des tyrans à la chasse, on peut voir exactement ces yeux en amande, ces barbes bleu-noir, ces lèvres cruelles et cramoisies.
Puis vint Syme, et ensuite un homme très âgé, le professeur de Worms, qui occupait toujours la chaire du Vendredi, bien que l’on s’attendît chaque jour à ce que sa mort la laisse vacante. Si l’on excepte son intellect, il était au stade ultime de la décomposition sénile. Son visage était gris comme sa longue barbe grise, son front était remonté et figé pour toujours dans un sillon de doux désespoir. Dans aucun autre cas, pas même celui de Gogol, l’éclat de jeune marié de la tenue du matin n’avait exprimé un contraste plus douloureux. Car la fleur rouge à sa boutonnière ressortait sur un visage littéralement décoloré comme du plomb ; l’effet hideux donnait l’impression que des dandys ivres avaient habillé un cadavre. Lorsqu’il se levait ou s’asseyait, ce qui se faisait avec un long labeur et un péril manifeste, il s’en dégageait quelque chose de pire qu’une simple faiblesse, quelque chose d’indéfinissablement lié à l’horreur de toute la scène. Cela n’exprimait pas seulement la décrépitude, mais la corruption. Une autre pensée odieuse traversa l’esprit tremblant de Syme. Il ne pouvait s’empêcher de penser qu’à chaque mouvement de l’homme, une jambe ou un bras risquait de tomber.
Tout au bout était assis l’homme appelé Samedi, le plus simple et le plus déconcertant de tous. C’était un homme petit et carré, au visage sombre et carré, rasé de près, un médecin de profession se faisant appeler Bull. Il possédait ce mélange de savoir-faire et d’une sorte de vulgarité bien soignée, chose qui n’est pas rare chez les jeunes médecins. Il portait ses beaux vêtements avec assurance plutôt qu’avec aisance, et il arborait le plus souvent un sourire figé. Il n’y avait absolument rien d’étrange chez lui, si ce n’est qu’il portait une paire de lunettes sombres, presque opaques. C’était peut-être simplement le crescendo de la fantaisie nerveuse qui l’avait précédé, mais ces disques noirs étaient redoutables pour Syme ; ils lui rappelaient des histoires laides à moitié oubliées, une certaine légende au sujet de pièces de monnaie posées sur les yeux des morts. Le regard de Syme revenait toujours sur ces verres noirs et ce sourire aveugle. Si le professeur mourant les avait portés, ou même le pâle Secrétaire, ils auraient été appropriés. Mais sur cet homme plus jeune et plus grossier, ils ne semblaient être qu’une énigme. Ils retiraient la clé du visage. On ne pouvait dire ce que signifiaient son sourire ou sa gravité. En partie à cause de cela, et en partie parce qu’il possédait une virilité vulgaire qui faisait défaut à la plupart des autres, il sembla à Syme qu’il pourrait bien être le plus méchant de tous ces hommes méchants. Syme eut même la pensée que ses yeux étaient peut-être cachés parce qu’ils étaient trop effroyables à voir.
CHAPITRE VI. LA RÉVÉLATION
Tels étaient les six hommes qui avaient juré de détruire le monde. Encore et encore, Syme s’efforça de rassembler son bon sens en leur présence. Parfois, il voyait un instant que ces notions étaient subjectives, qu’il ne regardait que des hommes ordinaires, dont l’un était vieux, l’autre nerveux, un autre myope. Le sentiment d’un symbolisme contre-nature finissait toujours par revenir. Chaque silhouette semblait, d’une certaine manière, se trouver à la frontière des choses, tout comme leur théorie se trouvait à la frontière de la pensée. Il savait que chacun de ces hommes se tenait à l’extrémité, pour ainsi dire, d’une folle route du raisonnement. Il ne pouvait qu’imaginer, comme dans quelque fable ancienne, que si un homme voyageait vers l’ouest jusqu’au bout du monde, il trouverait quelque chose — disons un arbre — qui était plus ou moins qu’un arbre, un arbre possédé par un esprit ; et que s’il allait vers l’est jusqu’au bout du monde, il trouverait autre chose qui n’était pas tout à fait soi-même — une tour, peut-être, dont la forme même était maléfique. Ainsi, ces figures semblaient se dresser, violentes et inexplicables, contre un horizon ultime, visions surgies du bord du gouffre. Les extrémités de la terre se refermaient.
La conversation s’était poursuivie régulièrement tandis qu’il observait la scène ; et l’un des contrastes les plus frappants de cette table de petit-déjeuner déconcertante était celui entre le ton facile et discret de la conversation et sa terrible teneur. Ils étaient plongés dans la discussion d’un complot réel et immédiat. Le serveur en bas avait parlé très justement lorsqu’il avait dit qu’ils parlaient de bombes et de rois. Trois jours plus tard seulement, le Tsar devait rencontrer le Président de la République française à Paris, et, au-dessus de leurs œufs au bacon sur leur balcon ensoleillé, ces messieurs rayonnants avaient décidé comment les deux devaient mourir. Même l’instrument était choisi ; le marquis à la barbe noire, semblait-il, devait porter la bombe.
Ordinairement, la proximité de ce crime positif et objectif aurait dégrisé Syme et l’aurait guéri de tous ses tremblements purement mystiques. Il n’aurait pensé qu’à la nécessité de sauver au moins deux corps humains d’être mis en pièces par le fer et le gaz rugissant. Mais la vérité était qu’à ce moment-là, il avait commencé à ressentir une troisième sorte de peur, plus perçante et pratique que sa répulsion morale ou sa responsabilité sociale. Très simplement, il n’avait plus de peur à gaspiller pour le Président français ou le Tsar ; il avait commencé à craindre pour lui-même. La plupart des interlocuteurs faisaient peu attention à lui, débattant maintenant les visages plus rapprochés, et presque uniformément graves, sauf lorsque, pendant un instant, le sourire du Secrétaire se dessinait en travers de son visage comme l’éclair déchiqueté en travers du ciel. Mais il y avait une chose persistante qui, d’abord, troubla Syme et, pour finir, le terrifia. Le Président le regardait sans cesse, avec constance, et avec un intérêt grand et déconcertant. L’homme énorme était tout à fait calme, mais ses yeux bleus sortaient de sa tête. Et ils étaient toujours fixés sur Syme.
Syme se sentit poussé à bondir et à sauter par-dessus le balcon. Lorsque les yeux du Président étaient sur lui, il se sentait comme fait de verre. Il n’avait guère l’ombre d’un doute que, d’une manière silencieuse et extraordinaire, Dimanche avait découvert qu’il était un espion. Il regarda par-dessus le bord du balcon et vit un policier, debout, distrait, juste en dessous, fixant les rampes brillantes et les arbres ensoleillés.
Alors tomba sur lui la grande tentation qui allait le tourmenter pendant de nombreux jours. En présence de ces hommes puissants et répugnants, qui étaient les princes de l’anarchie, il avait presque oublié la figure fragile et fantaisiste du poète Gregory, le pur esthète de l’anarchisme. Il pensait même à lui maintenant avec une ancienne tendresse, comme s’ils avaient joué ensemble lorsqu’ils étaient enfants. Mais il se souvint qu’il était toujours lié à Gregory par une grande promesse. Il avait promis de ne jamais faire la chose même qu’il se sentait maintenant presque sur le point d’accomplir. Il avait promis de ne pas sauter par-dessus ce balcon pour parler à ce policier. Il retira sa main froide de la balustrade de pierre froide. Son âme oscillait dans un vertige d’indécision morale. Il n’avait qu’à rompre le fil d’un vœu imprudent fait à une société scélérate, et toute sa vie pourrait être aussi ouverte et ensoleillée que la place en dessous de lui. Il n’avait, d’autre part, qu’à garder son honneur archaïque, et être livré pouce par pouce au pouvoir de ce grand ennemi de l’humanité, dont l’intellect même était une chambre de torture. Chaque fois qu’il regardait vers la place, il voyait le policier confortable, un pilier du bon sens et de l’ordre commun. Chaque fois qu’il regardait vers la table du petit-déjeuner, il voyait le Président toujours l’étudiant tranquillement avec ses grands yeux insupportables.
Dans tout le torrent de ses pensées, il y en avait deux qui ne lui traversèrent jamais l’esprit. D’abord, il ne lui vint jamais à l’esprit de douter que le Président et son Conseil pouvaient l’écraser s’il continuait à rester seul. L’endroit pouvait être public, le projet pouvait sembler impossible. Mais Dimanche n’était pas l’homme qui se comporterait ainsi aisément sans avoir, d’une manière ou d’une autre, quelque part, tendu son piège de fer. Que ce soit par un poison anonyme ou un accident de rue soudain, par hypnotisme ou par le feu de l’enfer, Dimanche pouvait certainement le frapper. S’il défiait l’homme, il était probablement mort, soit raidi sur sa chaise, soit bien plus tard par une innocente maladie. S’il appelait la police rapidement, arrêtait tout le monde, racontait tout et lançait contre eux toute l’énergie de l’Angleterre, il s’en sortirait probablement ; certainement pas autrement. Ils étaient une balconade de gentilshommes surplombant une place brillante et animée ; mais il ne se sentait pas plus en sécurité avec eux que s’ils avaient été une chaloupe de pirates armés surplombant une mer déserte.
Il y avait une seconde pensée qui ne lui vint jamais. Il ne lui vint jamais à l’esprit d’être spirituellement gagné à l’ennemi. Beaucoup de modernes, habitués à un faible culte de l’intellect et de la force, auraient pu vaciller dans leur allégeance sous cette oppression d’une grande personnalité. Ils auraient pu appeler Dimanche le surhomme. Si une telle créature est concevable, il lui ressemblait en effet quelque peu, avec son abstraction qui ébranlait la terre, comme une statue de pierre qui marche. Il aurait pu être appelé quelque chose au-dessus de l’homme, avec ses vastes plans, trop évidents pour être détectés, avec son visage large, trop franc pour être compris. Mais c’était une sorte de bassesse moderne dans laquelle Syme ne pouvait sombrer, même dans son extrême morbidité. Comme tout homme, il était assez lâche pour craindre une grande force ; mais il n’était pas assez lâche pour l’admirer.
Les hommes mangeaient tout en parlant, et même en cela, ils étaient typiques. Le Dr Bull et le Marquis mangeaient avec désinvolture et de manière conventionnelle les meilleures choses de la table — faisan froid ou pâté de Strasbourg. Mais le Secrétaire était végétarien, et il parlait avec sérieux du meurtre projeté au-dessus d’une demi-tomate crue et des trois quarts d’un verre d’eau tiède. Le vieux professeur avait de ces bouillies qui suggéraient une écœurante seconde enfance. Et même en cela, le Président Dimanche conservait sa curieuse prédominance de simple masse. Car il mangeait comme vingt hommes ; il mangeait incroyablement, avec une effrayante fraîcheur d’appétit, si bien que c’était comme regarder une fabrique de saucisses. Pourtant, continuellement, lorsqu’il avait avalé une douzaine de muffins ou bu un litre de café, on le retrouvait avec sa grande tête penchée sur le côté, fixant Syme.
« Je me suis souvent demandé, dit le Marquis, en croquant à belles dents dans une tranche de pain et de confiture, s’il ne vaudrait pas mieux pour moi le faire avec un couteau. La plupart des meilleures choses ont été accomplies avec un couteau. Et ce serait une nouvelle émotion de planter un couteau dans un Président français et de le faire remuer. »
« Vous avez tort, dit le Secrétaire, en fronçant ses sourcils noirs. Le couteau n’était que l’expression de l’ancienne querelle personnelle avec un tyran personnel. La dynamite est non seulement notre meilleur outil, mais notre meilleur symbole. C’est un symbole aussi parfait de nous que l’encens l’est des prières des chrétiens. Elle s’étend ; elle ne détruit que parce qu’elle élargit ; de même, la pensée ne détruit que parce qu’elle élargit. Le cerveau d’un homme est une bombe, cria-t-il, laissant soudain libre cours à son étrange passion et frappant son propre crâne avec violence. Mon cerveau ressemble à une bombe, jour et nuit. Il doit s’étendre ! Il doit s’étendre ! Le cerveau d’un homme doit s’étendre, dût-il faire éclater l’univers. »
« Je ne veux pas que l’univers éclate tout de suite, traîna le Marquis. Je veux faire beaucoup de choses atroces avant de mourir. J’en ai pensé une hier au lit. »
« Non, si la seule fin de la chose n’est rien, dit le Dr Bull avec son sourire de sphinx, cela ne semble guère valoir la peine d’être fait. »
Le vieux professeur fixait le plafond avec des yeux ternes.
« Chaque homme sait au fond de son cœur, dit-il, que rien ne vaut la peine d’être fait. »
Il y eut un singulier silence, puis le Secrétaire dit :
« Nous nous égarons, cependant, de notre point. La seule question est de savoir comment Mercredi doit porter le coup. Je suppose que nous devrions tous être d’accord sur l’idée originale d’une bombe. Quant aux dispositions réelles, je suggérerais que demain matin il se rende d’abord à… »
Le discours fut interrompu net sous une ombre immense. Le Président Dimanche s’était levé, semblant remplir le ciel au-dessus d’eux.
« Avant de discuter de cela, dit-il d’une petite voix calme, allons dans une pièce privée. J’ai quelque chose de très particulier à dire. »
Syme se leva avant tous les autres. L’instant du choix était enfin arrivé, le pistolet était sur sa tempe. Sur le trottoir, avant qu’il ne puisse, il entendit le policier bouger et taper du pied par oisiveté, car la matinée, bien que brillante, était froide.
Un orgue de Barbarie dans la rue éclata soudain avec un soubresaut en une mélodie joviale. Syme se tint raide, comme si cela avait été un clairon avant la bataille. Il se sentit rempli d’un courage surnaturel qui ne venait de nulle part. Cette musique tintinnabulante semblait pleine de la vivacité, de la vulgarité et de la vaillance irrationnelle des pauvres, qui, dans toutes ces rues impures, s’accrochaient tous aux décences et aux charités de la chrétienté. Sa farce de jeunesse d’être policier s’était effacée de son esprit ; il ne se considérait pas comme le représentant du corps des gentilshommes devenus constables de fantaisie, ou du vieil excentrique qui vivait dans la chambre obscure. Mais il se sentait bien l’ambassadeur de tous ces gens communs et aimables dans la rue, qui, chaque jour, marchaient au combat sur la musique de l’orgue de Barbarie. Et cette haute fierté d’être humain l’avait élevé inexplicablement à une hauteur infinie au-dessus des hommes monstrueux qui l’entouraient. Pendant un instant, du moins, il regarda toutes leurs excentricités tentaculaires du haut du pinacle étoilé du lieu commun. Il ressentit envers eux toute cette supériorité inconsciente et élémentaire qu’un homme courageux ressent envers des bêtes puissantes ou un sage envers des erreurs puissantes. Il savait qu’il n’avait ni la force intellectuelle ni la force physique du Président Dimanche ; mais à ce moment-là, cela ne l’inquiétait pas plus que le fait de ne pas avoir les muscles d’un tigre ou une corne sur le nez comme un rhinocéros. Tout était englouti dans une certitude ultime que le Président avait tort et que l’orgue de Barbarie avait raison. Résonna dans son esprit ce truisme irréfutable et terrible de la chanson de Roland :
« Païens ont tort et Chrétiens ont droit »,
qui, dans le vieux français nasal, a le cliquetis et le gémissement du grand fer. Cette libération de son esprit du poids de sa faiblesse s’accompagna d’une décision très claire d’embrasser la mort. Si les gens de l’orgue de Barbarie pouvaient tenir leurs obligations d’autrefois, lui aussi le pouvait. Cette fierté même de tenir sa parole consistait en ce qu’il la tenait à des mécréants. C’était son dernier triomphe sur ces lunatiques que de descendre dans leur chambre obscure et de mourir pour quelque chose qu’ils ne pouvaient même pas comprendre. L’orgue de Barbarie semblait donner la cadence avec l’énergie et les bruits mêlés d’un orchestre entier ; et il pouvait entendre, profond et roulant, sous toutes les trompettes de la fierté de la vie, les tambours de la fierté de la mort.
Les conspirateurs défilaient déjà par la fenêtre ouverte vers les pièces à l’arrière. Syme passa le dernier, extérieurement calme, mais avec tout son cerveau et son corps palpitant d’un rythme romantique. Le Président les mena par un escalier latéral irrégulier, tel qu’il pourrait être utilisé par les domestiques, jusque dans une pièce sombre, froide et vide, avec une table et des bancs, comme une salle de conseil abandonnée. Lorsqu’ils furent tous entrés, il ferma et verrouilla la porte.
Le premier à parler fut Gogol, l’irréconciliable, qui semblait exploser d’un grief inarticulé.
« Zso ! Zso ! cria-t-il, avec une excitation obscure, son lourd accent polonais devenant presque impénétrable. Vous dites que vous ne vous cachez pas. Vous dites que vous vous montrez. Ce n’est rien du tout. Quand vous voulez parler d’importance, vous vous enfermez dans une boîte noire ! »
Le Président sembla prendre la satire incohérente de l’étranger avec une humeur parfaitement bonne.
« Vous ne pouvez pas encore le comprendre, Gogol, dit-il d’un ton paternel. Une fois qu’ils nous auront entendus dire des bêtises sur ce balcon, ils ne se soucieront pas de savoir où nous allons après. Si nous étions venus ici en premier, nous aurions eu tout le personnel au trou de la serrure. Vous ne semblez rien connaître de l’humanité. »
« Je meurs pour eux, cria le Polonais dans une excitation confuse, et je tue leurs oppresseurs. Je ne me soucie pas de ces jeux de dissimulation. Je voudrais frapper le tyran sur la place publique. »
« Je vois, je vois, dit le Président, hochant la tête avec bonté tandis qu’il s’asseyait au bout d’une longue table. Vous mourez pour l’humanité d’abord, et ensuite vous vous levez et vous frappez leurs oppresseurs. Alors tout va bien. Et maintenant, puis-je vous demander de contrôler vos beaux sentiments et de vous asseoir avec les autres messieurs à cette table. Pour la première fois ce matin, quelque chose d’intelligent va être dit. »
Syme, avec la promptitude perturbée qu’il avait manifestée depuis la convocation originale, s’assit le premier. Gogol s’assit le dernier, grommelant dans sa barbe brune à propos de compromis. Personne, sauf Syme, ne semblait avoir la moindre idée du coup qui était sur le point de tomber. Quant à lui, il avait simplement le sentiment d’un homme montant à l’échafaud avec l’intention, en tout cas, de faire un bon discours.
« Camarades, dit le Président en se levant soudain, nous avons fait durer cette farce assez longtemps. Je vous ai fait descendre ici pour vous dire quelque chose de si simple et de si choquant que même les serveurs en haut (longtemps habitués à nos frivolités) pourraient entendre une nouvelle gravité dans ma voix. Camarades, nous discutions de plans et nous nommions des lieux. Je propose, avant de dire quoi que ce soit d’autre, que ces plans et ces lieux ne soient pas soumis au vote de cette assemblée, mais qu’ils soient laissés entièrement sous le contrôle d’un membre fiable. Je suggère le camarade Samedi, le Dr Bull. »
Ils le fixèrent tous ; puis ils sursautèrent tous sur leurs sièges, car les mots suivants, bien que non tonitruants, avaient une emphase vivante et sensationnelle. Dimanche frappa la table.
« Pas un mot de plus sur les plans et les lieux ne doit être dit lors de cette réunion. Pas un détail de plus sur ce que nous avons l’intention de faire ne doit être mentionné dans cette compagnie. »
Dimanche avait passé sa vie à étonner ses partisans ; mais il semblait qu’il ne les avait jamais vraiment étonnés jusqu’à présent. Ils bougèrent tous fiévreusement sur leurs sièges, sauf Syme. Il restait raide sur le sien, la main dans sa poche, sur la poignée de son revolver chargé. Quand l’attaque contre lui viendrait, il vendrait chèrement sa vie. Il découvrirait au moins si le Président était mortel.
Dimanche continua doucement :
« Vous comprendrez probablement qu’il n’y a qu’un seul motif possible pour interdire la liberté de parole lors de cette fête de la liberté. Que des étrangers nous entendent ne signifie rien. Ils supposent que nous plaisantons. Mais ce qui importerait, jusqu’à la mort, c’est ceci : qu’il y en ait un réellement parmi nous qui n’est pas des nôtres, qui connaît notre grave dessein, mais qui ne le partage pas, qui… »
Le Secrétaire hurla soudainement comme une femme.
« Ce n’est pas possible ! cria-t-il en bondissant. Il ne peut pas… »
Le Président agita sa large main plate sur la table comme la nageoire d’un poisson énorme.
« Oui, dit-il lentement, il y a un espion dans cette pièce. Il y a un traître à cette table. Je ne perdrai pas plus de mots. Son nom… »
Syme se leva à moitié de son siège, son doigt ferme sur la détente.
« Son nom est Gogol, dit le Président. C’est cet imposteur poilu là-bas qui prétend être un Polonais. »
Gogol bondit sur ses pieds, un pistolet dans chaque main. Au même instant, trois hommes se jetèrent à sa gorge. Même le professeur fit un effort pour se lever. Mais Syme vit peu de la scène, car il était aveuglé par une obscurité bienfaisante ; il s’était effondré sur son siège en frissonnant, dans une paralysie de soulagement passionné.
CHAPITRE VII. LA CONDUITE INEXPLICABLE DU PROFESSEUR DE WORMS
« Asseyez-vous ! » dit Dimanche d’une voix qu’il utilisait une ou deux fois dans sa vie, une voix qui faisait lâcher leurs épées aux hommes.
Les trois qui s’étaient levés s’écartèrent de Gogol, et cette personne équivoque reprit elle-même sa place.
« Eh bien, mon brave, dit le Président d’un ton vif, s’adressant à lui comme on s’adresse à un parfait étranger, voulez-vous m’obliger à mettre la main dans votre poche de gilet supérieure et à me montrer ce que vous avez là ? »
L'homme prétendu Polonais était un peu pâle sous sa chevelure sombre en désordre, mais il glissa deux doigts dans la poche avec un apparent sang‑froid et en retira une bande bleue de carte. Lorsque Syme la vit posée sur la table, il se réveilla de nouveau dans le monde extérieur. Car bien que la carte reposât à l'autre extrémité de la table, et qu'il ne pouvait lire aucune inscription dessus, elle présentait une ressemblance frappante avec la carte bleue de sa propre poche, carte qui lui avait été remise lorsqu'il avait rejoint la police anti‑anarchiste.
« Patétique slave », dit le Président, « enfant tragique de Pologne, êtes‑vous prêt, en présence de cette carte, à nier que vous faites partie de cette compagnie — dirons‑nous de trop ? »
« Bien sûr ! » dit le défunt Gogol. Cette voix claire, commerciale et légèrement cocker‑nélson, surgissant de cette forêt de cheveux étrangers, fit sursauter tout le monde. C’était irrationnel, comme si un Chinois se mettait soudain à parler avec un accent écossais.
« Je présume que vous comprenez parfaitement votre position », dit Sunday.
« Vous avez raison », répondit le Polonais. « Je vois que c’est une bonne affaire. Tout ce que je peux dire, c’est que je ne crois pas qu’un Polonais aurait pu imiter mon accent comme je l’ai fait le sien. »
« Je concède le point », dit Sunday. « Je crois que votre propre accent est inimitable, bien que je le pratiquerai dans mon bain. Vous avez l’objection de garder votre barbe avec votre carte ? »
« Pas du tout », répondit Gogol ; et d’un seul doigt il arracha tout son couvre‑tête broussailleux, révélant des cheveux fins roux et un visage pâle et espiègle. « Il faisait chaud », ajouta-t‑il.
« Je me permets de dire », déclara Sunday, non sans une sorte d’admiration brutale, « que vous semblez avoir gardé votre sang‑froid. Maintenant écoutez‑moi. Je vous apprécie. La conséquence est que cela m’irriterait pendant deux minutes et demie si j’apprenais que vous aviez péri en tourments. Eh bien, si vous racontiez un jour cela à la police ou à quelque âme humaine, je subirais ces deux minutes et demie d’inconfort. De votre inconfort, je ne m’attarderai pas. Bonne journée. Faites attention à la marche. »
Le détective aux cheveux roux, qui s’était fait passer pour Gogol, se leva sans un mot, et quitta la pièce avec une parfaite nonchalance. Pourtant le stupéfait Syme put percevoir que cette aisance était soudainement assumée ; car on entendit un léger trébuchement à la porte, montrant que le détective sortant n’avait pas fait attention à la marche.
« Le temps file », dit le Président de la façon la plus gaie qui soit, en jetant un regard à sa montre, qui, comme tout chez lui, semblait plus grande qu’elle ne devrait l’être. « Je dois partir immédiatement ; je dois prendre la parole à une réunion humanitaire. »
Le Secrétaire se tourna vers lui avec des sourcils en travail.
« Ne serait‑il pas préférable », dit‑il un peu abruptement, « de discuter davantage des détails de notre projet, maintenant que l’espion nous a quittés ? »
« Non, je ne le pense pas », répondit le Président avec un bâillement semblable à un séisme discret. « Laissons tel quel. Que le samedi règle cela. Je dois y aller. Petit‑déjeuner ici dimanche prochain. »
Mais les scènes fortes avaient agitée les nerfs presque nus du Secrétaire. C’était l’un de ces hommes qui restent consciencieux même dans le crime.
« Je dois protester, Monsieur le Président, que la chose est irrégulière », déclara‑t‑il. « C’est une règle fondamentale de notre société que tous les plans soient débattus en plein conseil. Bien sûr, j’apprécie pleinement votre prévoyance lorsque, en présence réelle d’un traître— »
« Secrétaire », dit le Président sérieusement, « si vous preniez votre tête chez vous et la faisiez bouillir pour un navet, cela pourrait être utile. Je ne saurais dire. Mais cela pourrait. »
Le Secrétaire recula dans une sorte de colère équine.
« Je ne comprends vraiment pas — » commença‑t‑il, très offensé.
« Voilà, voilà », dit le Président, hochant la tête maintes fois. « C’est là que vous échouez justement. Vous échouez à comprendre. Pourquoi, espèce d’âne dansant », rugit‑il en se levant, « vous ne vouliez pas être entendu par un espion, n’est‑ce pas ? Comment savez‑vous que vous n’êtes pas entendu maintenant ? »
Et avec ces mots il se fraya un chemin hors de la salle, tremblant d’un mépris incompréhensible.
Quatre des hommes restés derrière le le fixèrent sans aucune lueur apparente de son sens. Seul Syme eut même une lueur, et, petite qu’elle fût, elle le glaça jusqu’aux os. Si les dernières paroles du Président signifiaient quelque chose, elles indiquaient qu’il n’était pas passé inaperçu. Elles signalaient qu’alors que Sunday ne pouvait le dénoncer comme le faisait Gogol, il ne pouvait pas non plus lui faire confiance comme les autres.
Les quatre autres se levèrent en marmonnant plus ou moins, et se dirigèrent ailleurs pour chercher le déjeuner, car il était déjà bien après midi. Le Professeur sortit le dernier, très lentement et douloureusement. Syme resta assis longtemps après le départ des autres, faisant tournoyer sa position étrange. Il avait échappé à un éclair, mais il était encore sous un nuage. Enfin il se leva et sortit de l’hôtel pour rejoindre Leicester Square. Le jour brillant et froid était devenu de plus en plus froid, et lorsqu’il sortit dans la rue il fut surpris par quelques flocons de neige. Tout en portant toujours l’épée‑canne et le reste des bagages portables de Gregory, il avait jeté son manteau à terre et l’avait laissé quelque part, peut‑être sur le remorqueur à vapeur, peut‑être sur le balcon. Espérant donc que la chute de neige serait légère, il se replia un instant hors de la rue et se tint sous l’entrée d’un petit salon de coiffure gras, dont la vitrine était vide, sauf une dame en cire maladive en robe de soirée.
La neige, cependant, commença à s’épaissir et à tomber rapidement ; et Syme, ayant trouvé qu’un seul regard à la dame de cire suffisait à abattre son moral, fixa plutôt le vide blanc de la rue. Il fut considérablement étonné de voir, debout immobile devant le magasin et regardant la vitrine, un homme. Son haut‑de‑forme était chargé de neige comme celui du Père Noël, la drève blanche s’élevait autour de ses bottes et de ses chevilles ; mais il semblait que rien ne pouvait le détourner de la contemplation de la poupée de cire incolore en robe de soirée sale. Que quelque être humain se tienne ainsi sous ce temps en fixant une telle boutique était, pour Syme, une merveille suffisante ; mais son émerveillement oisif devint soudainement un choc personnel ; car il réalisa que l’homme qui se tenait là était le paralytique vieux Professeur de Worms. Cela ne semblait guère le lieu d’un homme de son âge et de ses infirmités.
Syme était prêt à croire n’importe quoi sur les per
« Mais peut‑être ai‑je mal compris les délicatesse de votre philosophie allemande. Peut‑être le terme policier est relatif. En sens évolutif, monsieur, le singe se fond si graduellement dans le policier que je ne saurais déceler la nuance. Le singe n’est que le policier qui pourrait être. Peut‑être une jeune femme sur Clapham Common n’est que le policier qui aurait pu être. Cela ne me dérange pas d’être le policier qui aurait pu être. Cela ne me dérange pas d’être quoi que ce soit dans la pensée allemande. »
« Êtes‑vous au service de police ? » dit le vieil homme, ignorant toute la raillerie improvisée et désespérée de Syme. « Êtes‑vous détective ? »
Le cœur de Syme se changea en pierre, mais son visage ne varia point.
« Votre suggestion est ridicule, » commença‑t‑il. « Pourquoi diable— »
Le vieil homme frappa son bras paralysé avec passion sur la table branlante, la brisant presque.
« M’avez‑vous entendu poser une question simple, espèce d’espion bavard ? » cria‑t‑il d’une voix aiguë et folle. « Êtes‑vous, ou n’êtes‑vous pas, détective de police ? »
« Non ! » répondit Syme, tel un homme au bord du gibet.
« Vous le jurez, » dit le vieil homme, se penchant vers lui, son visage mort devint, pour ainsi dire, horriblement vivant. « Vous le jurez ! Vous le jurez ! Si vous jurez faussement, serez‑vous damné ? Serez‑vous sûr que le diable danse à vos funérailles ? Verrez‑vous le cauchemar s’asseoir sur votre tombe ? Y aura‑t‑il vraiment aucune erreur ? Vous êtes un anarchiste, vous êtes un dynamiteur ! Avant tout, vous n’êtes en aucun sens détective ? Vous n’êtes pas dans la police britannique ? »
Il étendit son coude anguleux au‑delà de la table et leva sa grande main lâche, comme une aileron à son oreille.
« Je ne suis pas dans la police britannique, » déclara Syme d’un calme insensé.
Le professeur de Worms retomba dans son fauteuil avec un curieux air de chute bienveillante.
« C’est dommage, » dit‑il, « car moi, je le suis. »
Syme bondit en se redressant, renversant le banc derrière lui dans un fracas.
« Parce que vous êtes quoi ? » dit‑il d’une voix épaisse. « Vous êtes quoi ? »
« Je suis policier, » annonça le professeur avec son premier large sourire, éclatant à travers ses lunettes. « Mais comme vous pensez que policier n’est qu’un terme relatif, bien sûr je n’ai rien à voir avec vous. Je suis dans la police britannique ; mais comme vous m’affirmez ne pas être dans la police britannique, je ne peux que dire que je vous ai rencontré dans un club de dynamiteurs. Je suppose que je devrais vous arrêter. » Et sur ces mots il posa sur la table devant Syme une réplique exacte de la carte bleue que Syme portait dans la poche de son gilet, symbole de son autorité policière.
Syme ressentit brièvement que le cosmos s’était renversé à l’envers, que tous les arbres poussaient vers le bas et que les étoiles étaient sous ses pieds. Puis vint lentement la conviction opposée. Durant les vingt‑quatre dernières heures, le cosmos avait réellement été à l’envers, mais maintenant l’univers chaviré se redressait. Ce diable qu’il fuyait toute la journée n’était qu’un frère aîné de sa propre maison, qui, de l’autre côté de la table, se laissait aller en riant de lui. Il ne posa pas, sur le moment, de questions de détail ; il ne connut que le fait joyeux et absurde que cette ombre, qui le poursuivait avec une oppression intolérable du danger, n’était que l’ombre d’un ami voulant le rattraper. Il sut simultanément qu’il était à la fois imbécile et homme libre. Car de toute guérison de la morbidité doit naître une certaine humiliation saine. Il arrive, dans de telles conditions, à un point où seules trois possibilités subsistent : d’abord la perpétuation de l’orgueil satanique, ensuite les larmes, et enfin le rire. L’égocentrisme de Syme s’accrocha à la première voie quelques secondes, puis adopta soudain la troisième. Il sortit son ticket de police bleu de la poche de son gilet, le jeta sur la table, puis balança la tête en arrière jusqu’à ce que la pointe de sa barbe jaune frôle le plafond et poussa un rire barbare.
Même dans ce antre étroit, perpétuellement envahi par le fracas des couteaux, des assiettes, des boîtes, des voix clamoureuses, des luttes soudaines et des bousculades, il y avait quelque chose d’Homérique dans la joie de Syme qui fit tourner la tête de plusieurs hommes à moitié ivres.
« Qu’est‑ce qui vous fait rire, monsieur le chef ? » demanda un ouvrier étonné des docks.
« Moi-même, » répondit Syme, et repartit dans l’extase de sa réaction extatique.
« Recrochez‑vous, » dit le professeur, « ou vous deviendrez hystérique. Prenez encore une bière. J’y prendrai part. »
« Vous n’avez pas bu votre lait, » dit Syme.
« Mon lait ! » rétorqua l’autre, d’un ton de mépris rasant et insondable, « mon lait ! Pensez‑vous que je me tournerais vers cette chose bestiale quand je suis hors de vue de ces maudits anarchistes ? Nous sommes tous chrétiens dans cette salle, bien que, peut‑être, » ajouta‑t‑il en jetant un regard autour de la foule vacillante, « pas très stricts. Finir mon lait ? Bon sang ! Oui, je le terminerai tout de suite ! » et il fit tomber le verre du tableau, provoquant un fracas de cristal et une éclaboussure d’un liquide argenté.
Syme le fixait avec une curiosité réjouie.
« Je comprends maintenant, » cria‑t‑il ; « bien sûr, vous n’êtes pas du tout vieil homme. »
« Je ne peux pas enlever mon visage ici, » répondit le professeur de Worms. « C’est plutôt un maquillage élaboré. Quant à savoir si je suis vieux, cela ne me regarde pas. J’ai eu trente‑huit ans l’an dernier. »
« Oui, mais je veux dire, » s’impatienta Syme, « il n’y a rien qui ne va pas chez vous. »
« Oui, » répliqua l’autre, détaché. « Je suis sujet aux rhumes. »
Le rire de Syme, face à tout cela, portait en lui une sauvage faiblesse de soulagement. Il riait de l’idée que le professeur paralysé fût en réalité un jeune acteur déguisé pour les feux de côté. Mais il sentait qu’il aurait ri tout aussi fort si une poivrière était tombée.
Le faux professeur but et essuya sa fausse barbe.
« Saviez‑vous, » demanda‑t‑il, « que cet homme Gogol était l’un de nous ? »
« Moi ? Non, je ne le savais pas, » répondit Syme, surpris. « Mais vous non ? »
« Je ne savais pas plus que les morts, » répliqua l’homme qui se faisait appeler de Worms. « Je pensais que le Président parlait de moi, et je tremblais dans mes bottes. »
« Et moi, je pensais qu’il parlait de moi, » dit Syme, avec son rire imprudent. « J’avais la main sur mon revolver tout le temps. »
« Moi aussi, » dit le professeur, sombrement, « et Gogol, apparemment, aussi. »
Syme frappa la table d’une exclamation.
« Eh bien, nous étions trois ! » s’écria‑t‑il. « Trois sur sept, c’est un nombre de combat. Si nous avions su que nous n’étions que trois ! »
Le visage du professeur de Worms s’assombrit, et il ne leva pas les yeux.
« Nous étions trois, » dit‑il. « Si nous avions été trois cents, nous aurions pourtant pu ne rien faire. »
« Pas si nous étions trois cents contre quatre ? » ricana Syme, assez tapageur.
« Non, » répondit le professeur avec sobriété, « pas si nous étions trois cents contre le dimanche. »
Et le simple nom de dimanche frappa Syme d’une fraîcheur grave ; son rire mourut dans son cœur avant de pouvoir mourir sur ses lèvres. Le visage du Président inoubliable surgit dans son esprit, aussi saisissant qu’une photographie couleur, et il constata la différence entre dimanche et tous ses satellites : leurs visages, quels qu’ils soient, se brouillent peu à peu par le souvenir comme d’autres visages humains, tandis que ceux de dimanche semblaient se préciser davantage en leur absence, comme si le portrait peint d’un homme prenait lentement vie.
Ils restèrent tous deux muets un moment, puis la parole de Syme jaillit comme l’écume soudaine du champagne.
« Professeur, » s’écria‑t‑il, « c’est insupportable. Avez‑vous peur de cet homme ? »
Le professeur releva ses lourdes paupières et fixa Syme du regard, de grands yeux bleus, presque éthérés, d’une honnêteté limpide.
« Oui, je le suis, » dit‑il doucement. « Vous aussi. »
Syme resta sans voix un instant, puis il se redressa, tel un homme insulté, et repoussa la chaise.
« Oui, » dit‑il d’une voix indescriptible, « vous avez raison. Je le crains. Par conséquent, je jure devant Dieu que je le chercherai, ce homme que je crains, jusqu’à le trouver, et je le frapperai à la bouche. Si le ciel était son trône et la terre son marchepied, je jure que je le tirerai dessous. »
« Comment ? » demanda le professeur, les yeux rivés. « Pourquoi ? »
« Parce que je le crains, » répon
« Je n'ai guère besoin de dire qu'il y eut une collision. Les pessimistes autour de moi regardaient anxieusement d'un professeur à l'autre pour voir lequel était vraiment le plus infirme. Mais j'ai gagné. On ne pouvait attendre d'un vieil homme en mauvaise santé, comme mon rival, qu'il fût aussi impressionnamment infirme qu'un jeune acteur dans la force de l'âge. Vous voyez, il avait réellement une paralysie et, travaillant dans cette limite définie, il ne pouvait être aussi joyeusement paralytique que moi. Puis il tenta de démolir mes prétentions intellectuellement. Je contrai cela par une astuce très simple. Chaque fois qu'il disait quelque chose que personne, hormis lui, ne pouvait comprendre, je répondais par quelque chose que je ne comprenais même pas moi-même. « Je ne pense pas », disait-il, « que vous ayez pu élaborer le principe selon lequel l'évolution n'est que négation, puisqu'il y est inhérent l'introduction de lacunes, qui sont essentielles à la différenciation. » Je répondis avec beaucoup de dédain : « Vous avez lu tout cela chez Pinckwerts ; la notion que l'involution fonctionnait de manière eugénique a été exposée il y a longtemps par Glumpe. » Il est inutile de préciser qu'il n'a jamais existé de personnes telles que Pinckwerts et Glumpe. Mais les gens autour (à ma grande surprise) semblaient très bien les connaître, et le professeur, constatant que la méthode savante et mystérieuse le laissait à la merci d'un ennemi légèrement dépourvu de scrupules, se replia sur une forme d'esprit plus populaire. « Je vois », ricana-t-il, « vous l'emportez comme le faux cochon dans Ésope. » « Et vous échouez », répondis-je en souriant, « comme le hérisson dans Montaigne. » Dois-je dire qu'il n'y a pas de hérisson chez Montaigne ? « Votre charabia fait de l'effet », dit-il ; « votre barbe aussi. » Je n'eus aucune réponse intelligente à cela, ce qui était tout à fait vrai et plutôt spirituel. Mais je ris de bon cœur, répondis au hasard : « Comme les bottes du panthéiste », et je fis volte-face avec tous les honneurs de la victoire. Le vrai professeur fut expulsé, mais non avec violence, bien qu'un homme essayât très patiemment de lui arracher le nez. Il est maintenant, je crois, reçu partout en Europe comme un imposteur délicieux. Son apparente sincérité et sa colère, voyez-vous, le rendent d'autant plus divertissant. »
« Eh bien, » dit Syme, « je peux comprendre que vous ayez mis sa vieille barbe sale pour une farce d'une nuit, mais je ne comprends pas que vous ne l'ayez jamais enlevée. »
« C'est le reste de l'histoire », dit l'imitateur. « Quand j'ai moi-même quitté la compagnie, suivi par des applaudissements respectueux, je suis allé en boitant dans la rue sombre, espérant que je serais bientôt assez loin pour pouvoir marcher comme un être humain. À mon grand étonnement, au moment où je tournais le coin, je sentis une main sur mon épaule et, me retournant, je me trouvai sous l'ombre d'un énorme policier. Il me dit qu'on me recherchait. Je pris une sorte d'attitude paralytique et m'écriai avec un accent allemand prononcé : « Oui, je suis recherché — par les opprimés du monde. Vous m'arrêtez sous l'accusation d'être le grand anarchiste, le professeur de Worms. » Le policier consulta impassiblement un papier dans sa main. « Non, monsieur », dit-il civilement, « du moins, pas exactement, monsieur. Je vous arrête sous l'accusation de ne pas être le célèbre anarchiste, le professeur de Worms. » Cette accusation, si elle était criminelle, était certainement la plus légère des deux, et j'accompagnai l'homme, hésitant, mais pas grandement consterné. Je fus conduit dans un certain nombre de pièces, et finalement en présence d'un officier de police, qui expliqua qu'une campagne sérieuse avait été ouverte contre les centres de l'anarchie, et que ceci, ma mascarade réussie, pourrait être d'une valeur considérable pour la sécurité publique. Il m'offrit un bon salaire et cette petite carte bleue. Bien que notre conversation ait été courte, il m'a semblé être un homme doté d'un bon sens et d'un humour très massifs ; mais je ne peux pas vous en dire beaucoup sur lui personnellement, parce que... »
Syme posa son couteau et sa fourchette.
« Je sais », dit-il, « parce que vous lui avez parlé dans une pièce sombre. »
Le professeur de Worms hocha la tête et vida son verre.
CHAPITRE IX. L'HOMME AUX LUNETTES
« Le bourgogne est une chose joyeuse », dit tristement le professeur en posant son verre.
« Vous n'avez pas l'air de le penser », dit Syme ; « vous le buvez comme si c'était un médicament. »
« Vous devez excuser mes manières », dit le professeur lugubrement, « ma position est assez curieuse. À l'intérieur, je suis vraiment rempli d'une gaieté enfantine ; mais j'ai si bien joué le professeur paralytique que maintenant je ne peux plus m'arrêter. Si bien que lorsque je suis parmi des amis et que je n'ai aucun besoin de me déguiser, je ne peux m'empêcher de parler lentement et de froncer le front — tout comme si c'était mon front. Je peux être tout à fait heureux, vous comprenez, mais seulement d'une manière paralytique. Les exclamations les plus vives bondissent dans mon cœur, mais elles sortent de ma bouche très différemment. Vous devriez m'entendre dire : « Courage, mon vieux ! » Cela vous arracherait des larmes. »
« C'est le cas », dit Syme ; « mais je ne peux m'empêcher de penser qu'en dehors de tout cela, vous êtes vraiment un peu inquiet. »
Le professeur sursauta un peu et le regarda fixement.
« Vous êtes un type très intelligent », dit-il, « c'est un plaisir de travailler avec vous. Oui, j'ai un nuage assez lourd dans la tête. Il y a un grand problème à affronter », et il enfonça son front chauve dans ses deux mains.
Puis il dit à voix basse :
« Savez-vous jouer du piano ? »
« Oui », dit Syme dans un simple étonnement, « je suis censé avoir un bon toucher. »
Puis, comme l'autre ne parlait pas, il ajouta :
« J'espère que le grand nuage est dissipé. »
Après un long silence, le professeur dit depuis l'ombre caverneuse de ses mains :
« Cela aurait été tout aussi bien si vous saviez utiliser une machine à écrire. »
« Merci », dit Syme, « vous me flattez. »
« Écoutez-moi », dit l'autre, « et souvenez-vous de qui nous devons voir demain. Vous et moi allons demain tenter quelque chose qui est beaucoup plus dangereux que de voler les joyaux de la Couronne à la Tour. Nous essayons de voler un secret à un homme très vif, très fort et très méchant. Je crois qu'il n'y a personne, excepté le Président, bien sûr, qui soit aussi sérieusement effrayant et redoutable que ce petit bonhomme souriant avec des lunettes. Il n'a peut-être pas l'enthousiasme ardent jusqu'à la mort, le martyre fou pour l'anarchie, qui caractérise le secrétaire. Mais alors ce fanatisme même chez le secrétaire a un pathos humain, et est presque un trait rédempteur. Mais le petit docteur a une santé brutale qui est plus choquante que la maladie du secrétaire. Ne remarquez-vous pas sa virilité et sa vitalité détestables ? Il bondit comme une balle en caoutchouc. Comptez là-dessus, Sunday ne dormait pas (je me demande s'il dort jamais ?) quand il a enfermé tous les plans de cet outrage dans la tête ronde et noire du Dr Bull. »
« Et vous pensez », dit Syme, « que ce monstre unique sera apaisé si je joue du piano pour lui ? »
« Ne soyez pas un âne », dit son mentor. « J'ai mentionné le piano parce qu'il donne des doigts rapides et indépendants. Syme, si nous devons passer par cette entrevue et en sortir sains ou vivants, nous devons avoir un code de signaux entre nous que cette brute ne verra pas. J'ai fait un chiffre alphabétique approximatif correspondant aux cinq doigts — comme ceci, voyez », et il fit onduler ses doigts sur la table en bois — « B A D, bad (mauvais), un mot dont nous pourrions avoir fréquemment besoin. »
Syme se servit un autre verre de vin et commença à étudier le système. Il était anormalement rapide avec son cerveau pour les puzzles, et avec ses mains pour la prestidigitation, et il ne lui fallut pas longtemps pour apprendre comment il pourrait transmettre des messages simples par ce qui semblerait être des tapotements oisifs sur une table ou un genou. Mais le vin et la camaraderie avaient toujours pour effet de l'inspirer à une ingéniosité farfelue, et le professeur se retrouva bientôt aux prises avec l'énergie trop vaste du nouveau langage, alors qu'il passait par le cerveau échauffé de Syme.
« Nous devons avoir plusieurs signes de mots », dit Syme sérieusement — « des mots dont nous aurons probablement besoin, des nuances fines de signification. Mon mot préféré est "coéval". Quel est le vôtre ? »
« Arrêtez de faire le pitre », dit le professeur plaintivement. « Vous ne savez pas à quel point c'est sérieux. »
« "Lush" aussi », dit Syme en secouant la tête avec sagacité, « nous devons avoir "lush" — mot appliqué à l'herbe, vous savez ? »
« Imaginez-vous », demanda le professeur furieusement, « que nous allons parler au Dr Bull de l'herbe ? »
« Il y a plusieurs façons d'aborder le sujet », dit Syme pensivement, « et le mot peut être introduit sans paraître forcé. Nous pourrions dire : "Dr Bull, en tant que révolutionnaire, vous vous souvenez qu'un tyran nous a conseillé un jour de manger de l'herbe ; et en effet, beaucoup d'entre nous, en regardant l'herbe fraîche et luxuriante de l'été..." »
« Comprenez-vous », dit l'autre, « que ceci est une tragédie ? »
« Parfaitement », répondit Syme ; « soyez toujours comique dans une tragédie. Que diable pouvez-vous faire d'autre ? J'aimerais que votre langage ait une plus grande portée. Je suppose que nous ne pourrions pas l'étendre des doigts aux orteils ? Cela impliquerait d'enlever nos bottes et nos chaussettes pendant la conversation, ce qui, bien qu'exécuté discrètement... »
« Syme », dit son ami avec une simplicité sévère, « allez vous coucher ! »
Syme, cependant, resta assis au lit pendant un temps considérable à maîtriser le nouveau code. Il fut réveillé le lendemain matin alors que l'est était encore scellé par les ténèbres, et trouva son allié à la barbe grise debout comme un fantôme à côté de son lit.
Syme s'assit dans son lit en clignant des yeux ; puis il rassembla lentement ses pensées, rejeta les couvertures et se leva. Il lui sembla, d'une manière curieuse, que toute la sécurité et la sociabilité de la nuit précédente tombaient avec les couvertures, et il se tint debout dans un air de froid danger. Il ressentait toujours une confiance et une loyauté totales envers son compagnon ; mais c'était la confiance entre deux hommes marchant vers l'échafaud.
« Eh bien », dit Syme avec une gaieté forcée en enfilant son pantalon, « j'ai rêvé de cet alphabet. Vous a-t-il fallu longtemps pour le composer ? »
Le professeur ne répondit pas, mais regarda devant lui avec des yeux de la couleur d'une mer hivernale ; alors Syme répéta sa question.
« Je dis, vous a-t-il fallu longtemps pour inventer tout cela ? Je suis considéré comme doué pour ces choses, et cela m'a pris une bonne heure de travail. L'avez-vous appris sur le vif ? »
Le professeur était silencieux ; ses yeux étaient grands ouverts et il arborait un sourire fixe mais très petit.
« Combien de temps cela vous a-t-il pris ? »
Le professeur ne bougea pas.
« Au diable, ne pouvez-vous pas répondre ? » cria Syme, dans une colère soudaine qui cachait quelque chose comme de la peur. Que le professeur puisse ou non répondre, il ne le fit pas.
Syme resta à fixer le visage raide comme du parchemin et les yeux bleus et vides. Sa première pensée fut que le professeur était devenu fou, mais sa seconde pensée fut plus effrayante. Après tout, que savait-il de cette créature étrange qu'il avait imprudemment acceptée comme ami ? Que savait-il, sinon que l'homme avait été au petit-déjeuner des anarchistes et lui avait raconté une histoire ridicule ? Comme il était improbable qu'il y eût un autre ami là-bas en plus de Gogol ! Le silence de cet homme était-il une façon sensationnelle de déclarer la guerre ? Ce regard adamantin était-il après tout seulement l'affreux ricanement d'un traître triple, qui avait tourné pour la dernière fois ? Il resta là et tendit l'oreille dans ce silence impitoyable. Il s'imagina presque entendre les dynamiteurs venus le capturer bouger doucement dans le couloir extérieur.
Puis son regard se posa vers le bas, et il éclata de rire. Bien que le professeur lui-même se tînt là aussi muet qu'une statue, ses cinq doigts muets dansaient, vivants, sur la table morte. Syme observa les mouvements scintillants de la main bavarde, et lut clairement le message :
« Je ne parlerai que comme ça. Nous devons nous y habituer. »
Il fit claquer la réponse avec l'impatience du soulagement :
« Très bien. Sortons prendre le petit-déjeuner. »
Ils prirent leurs chapeaux et leurs bâtons en silence ; mais alors que Syme prenait son épée-canne, il la tint fermement.
Ils ne firent qu'une pause de quelques minutes pour avaler du café et d'épais sandwichs grossiers à un étal de café, puis se dirigèrent à travers la rivière, qui, sous la lumière grise et croissante, semblait aussi désolée que l'Achéron. Ils atteignirent le bas de l'immense bloc de bâtiments qu'ils avaient vus de l'autre côté de la rivière, et commencèrent en silence à monter les marches de pierre nues et innombrables, ne s'arrêtant que de temps en temps pour faire de brèves remarques sur la rampe. À peu près tous les deux étages, ils passaient devant une fenêtre ; chaque fenêtre leur montrait une aube pâle et tragique s'élevant laborieusement au-dessus de Londres. De chacune, les innombrables toits d'ardoise ressemblaient aux ondes plombées d'une mer grise et troublée après la pluie. Syme était de plus en plus conscient que sa nouvelle aventure avait, d'une manière ou d'une autre, une qualité de froide santé mentale pire que les aventures sauvages du passé. La nuit dernière, par exemple, les hauts immeubles lui avaient semblé comme une tour dans un rêve. Alors qu'il montait maintenant les marches lassantes et perpétuelles, il était intimidé et déconcerté par leur série presque infinie. Mais ce n'était pas l'horreur chaude d'un rêve ou de quoi que ce soit qui puisse être une exagération ou un délire. Leur infinité ressemblait davantage à l'infinité vide de l'arithmétique, quelque chose d'impensable, et pourtant nécessaire à la pensée. Ou c'était comme les déclarations étourdissantes de l'astronomie sur la distance des étoiles fixes. Il montait la maison de la raison, une chose plus hideuse que la déraison elle-même.
Au moment où ils atteignirent le palier du Dr Bull, une dernière fenêtre leur montra une aube blanche et dure bordée de bancs d'une sorte de rouge grossier, plus proche de l'argile rouge que du nuage rouge. Et quand ils entrèrent dans le grenier nu du Dr Bull, il était rempli de lumière.
Syme avait été hanté par un souvenir à demi historique en rapport avec ces pièces vides et cette aube austère. Dès qu'il vit le grenier et le Dr Bull assis en train d'écrire à une table, il se souvint de ce qu'était le souvenir : la Révolution française. Il aurait dû y avoir le contour noir d'une guillotine contre ce rouge et blanc lourd du matin. Le Dr Bull n'était vêtu que de sa chemise blanche et de sa culotte noire ; sa tête sombre et coupée aurait bien pu venir tout juste de sortir de sa perruque ; il aurait pu être Marat ou un Robespierre plus négligé.
Pourtant, quand on le vit correctement, la fantaisie française s'évanouit. Les Jacobins étaient des idéalistes ; il y avait chez cet homme un matérialisme meurtrier. Sa position lui donnait une apparence quelque peu nouvelle. La lumière blanche et forte du matin venant d'un côté, créant des ombres nettes, le rendait à la fois plus pâle et plus anguleux qu'il n'avait paru au petit-déjeuner sur le balcon. Ainsi, les deux verres noirs qui enserraient ses yeux auraient vraiment pu être des cavités noires dans son crâne, le faisant ressembler à une tête de mort. Et, en effet, si jamais la Mort elle-même s'asseyait pour écrire à une table en bois, cela aurait pu être lui.
Il leva les yeux et sourit assez joyeusement à l'entrée des hommes, et se leva avec la rapidité résiliente dont le professeur avait parlé. Il installa des chaises pour eux deux, et allant à une patère derrière la porte, entreprit d'enfiler une veste et un gilet en tweed sombre et rugueux ; il les boutonna soigneusement et revint s'asseoir à sa table.
La bonne humeur tranquille de sa manière laissa ses deux adversaires impuissants. Ce fut avec une certaine difficulté momentanée que le professeur rompit le silence et commença : « Je suis désolé de vous déranger si tôt, camarade », dit-il, avec une reprise prudente de la lente manière de de Worms. « Vous avez sans aucun doute pris toutes les dispositions pour l'affaire de Paris ? » Puis il ajouta avec une lenteur infinie : « Nous avons des informations qui rendent intolérable tout ce qui ressemble à un moment de retard. »
Le Dr Bull sourit à nouveau, mais continua à les regarder sans parler. Le professeur reprit, une pause avant chaque mot las :
« S'il vous plaît, ne me croyez pas excessivement brusque ; mais je vous conseille de modifier ces plans, ou s'il est trop tard pour cela, de suivre votre agent avec tout le soutien que vous pourrez obtenir pour lui. Le camarade Syme et moi avons eu une expérience qu'il prendrait plus de temps à raconter que nous ne pouvons nous le permettre, si nous devons agir en conséquence. Je relaterai cependant l'événement en détail, même au risque de perdre du temps, si vous sentez vraiment que c'est essentiel à la compréhension du problème que nous avons à discuter. »
Il étirait ses phrases, les rendant intolérablement longues et traînantes, dans l'espoir de rendre le petit docteur pragmatique fou de rage au point de le pousser à une explosion d'impatience qui pourrait montrer son jeu. Mais le petit docteur continua seulement à regarder et à sourire, et le monologue fut un travail épuisant. Syme commença à ressentir une nouvelle nausée et un nouveau désespoir. Le sourire et le silence du docteur n'étaient pas du tout comme le regard cataleptique et l'horrible silence auxquels il avait été confronté chez le professeur une demi-heure auparavant. Autour du déguisement et de toutes les pitreries du professeur, il y avait toujours quelque chose de simplement grotesque, comme une poupée. Syme se souvenait des peines sauvages d'hier comme on se souvient d'avoir eu peur du croque-mitaine dans l'enfance. Mais ici, c'était le grand jour ; ici, c'était un homme sain, aux épaules carrées, en tweed, pas étrange sinon par l'accident de ses lunettes laides, ne brillant ni ne souriant du tout, mais souriant régulièrement et ne disant pas un mot. Le tout avait un sens de réalité insupportable. Sous la lumière du soleil croissante, les couleurs du teint du docteur, le motif de son tweed, grandissaient et s'étendaient outrageusement, comme de telles choses deviennent trop importantes dans un roman réaliste. Mais son sourire était assez léger, la pose de sa tête polie ; la seule chose étrange était son silence.
« Comme je le dis », reprit le professeur, tel un homme peinant à travers un sable lourd, « l'incident qui nous est arrivé et qui nous a amenés à demander des informations sur le Marquis, est un incident que vous pourriez juger préférable d'avoir entendu raconter ; mais comme il est arrivé au camarade Syme plutôt qu'à moi... »
Ses mots, il semblait les traîner comme des mots dans un hymne ; mais Syme, qui observait, vit ses longs doigts s'agiter rapidement sur le bord de la table branlante. Il lut le message : « Tu dois continuer. Ce diable m'a sucé jusqu'à la moelle ! »
Syme plongea dans la brèche avec cette bravade d'improvisation qui lui venait toujours quand il était alarmé.
« Oui, la chose m'est vraiment arrivée », dit-il précipitamment. « J'ai eu la chance d'entamer la conversation avec un détective qui m'a pris, grâce à mon chapeau, pour une personne respectable. Souhaitant sceller ma réputation de respectabilité, je l'ai emmené et l'ai fait boire très copieusement au Savoy. Sous cette influence, il est devenu amical et m'a dit en autant de mots qu'en un jour ou deux, ils espèrent arrêter le Marquis en France. »
« Alors, à moins que vous ou moi ne puissions le retrouver... »
Le docteur souriait toujours de la manière la plus amicale, et ses yeux protégés étaient toujours impénétrables. Le professeur fit signe à Syme qu'il allait reprendre son explication, et il recommença avec le même calme élaboré.
« Syme m'a immédiatement apporté cette information, et nous sommes venus ici ensemble pour voir quel usage vous seriez enclin à en faire. Il me semble incontestablement urgent que... »
Pendant tout ce temps, Syme avait fixé le docteur presque aussi régulièrement que le docteur fixait le professeur, mais tout à fait sans sourire. Les nerfs des deux compagnons d'armes étaient sur le point de rompre sous cette tension d'amabilité immobile, quand Syme se pencha soudainement en avant et tapota oisivement le bord de la table. Son message à son allié disait : « J'ai une intuition. »
Le professeur, avec à peine une pause dans son monologue, signala en retour : « Alors assieds-toi dessus. »
Syme télégraphia : « C'est tout à fait extraordinaire. »
L'autre répondit : « Des conneries extraordinaires ! »
Syme dit : « Je suis un poète. »
L'autre rétorqua : « Tu es un homme mort. »
Syme était devenu tout rouge jusqu'à ses cheveux jaunes, et ses yeux brûlaient fébrilement. Comme il l'avait dit, il avait une intuition, et elle s'était élevée à une sorte de certitude étourdie. Reprenant ses tapotements symboliques, il signala à son ami : « Tu ne réalises guère à quel point mon intuition est poétique. Elle a cette qualité soudaine que nous ressentons parfois avec l'arrivée du printemps. »
Il étudia alors la réponse sur les doigts de son ami. La réponse fut : « Va au diable ! »
Le professeur reprit alors son monologue purement verbal adressé au docteur.
« Peut‑être devrais‑je dire plutôt, » dit Syme en tapotant ses doigts, « cela ressemble à cet effluve soudain de la mer que l’on peut sentir au cœur d’une forêt luxuriante. »
Son compagnon dédaigna de répondre.
« Ou encore, » tapota Syme, « c’est positif, comme la chevelure rouge passionnée d’une belle femme. »
Le Professeur poursuivait son discours, mais au milieu de celui‑ci Syme décida d’agir. Il se pencha sur la table et, d’une voix qui ne pouvait être ignorée—
« Docteur Bull ! »
La tête luisante et souriante du médecin ne bougea pas, mais l’on aurait juré qu’à travers ses lunettes sombres ses yeux se dirigeaient vers Syme.
« Docteur Bull, » dit Syme, d’une voix curieusement précise et courtoise, « me rendriez‑vous un petit service ? Auriez‑vous la bonté d’enlever vos lunettes ? »
Le Professeur se retira brusquement sur son siège et fixa Syme d’un regard figé d’étonnement. Syme, tel un homme qui a mis sa vie et sa fortune sur la table, s’avança le visage embrasé. Le médecin ne bougea pas.
Quelques secondes de silence s’écoulèrent, où l’on pouvait entendre tomber une épingle, interrompu une fois par le sifflement lointain d’un vapeur sur la Tamise. Alors le Dr Bull se leva lentement, toujours souriant, et retira ses lunettes.
Syme se leva d’un bond, reculant légèrement, tel un professeur de chimie après une explosion réussie. Ses yeux brillaient comme des étoiles, et, un instant, il ne pouvait que pointer du doigt sans parler.
Le Professeur, lui aussi, se leva, oubliant la paralysie supposée. Il s’appuya au dossier de sa chaise et regarda le Dr Bull avec doute, comme si le médecin s’était transformé en crapaud sous ses yeux. Et, en vérité, c’était presque une scène de métamorphose.
Les deux détectives virent, assis sur la chaise devant eux, un jeune homme à l’allure juvénile, aux yeux noisette francs et heureux, au visage ouvert, vêtu de vêtements cockney semblables à ceux d’un greffier municipal, et d’une respiration indubitable de bonté très commune. Le sourire était encore là, mais il aurait pu être le premier sourire d’un bébé.
« Je savais que j’étais poète, » s’écria Syme dans une sorte d’extase. « Je savais que mon intuition était aussi infaillible que le Pape. Ce sont les lunettes qui ont fait cela ! C’est tout à fait les lunettes. Avec ces yeux noirs de bête, et tout le reste, sa santé et son air jovial, il était un diable vivant parmi les morts. »
« Cela fait assurément une différence étrange, » dit le Professeur, tremblant. « Mais quant au projet du Dr Bull— »
« Projet damné ! » rugit Syme, hors de lui. « Regardez‑le ! Regardez son visage, son col, ses sacrées bottes ! Vous ne pensez pas, n’est‑ce pas, que ce type est un anarchiste ? »
« Syme ! » s’écria l’autre dans une angoisse anticipée.
« Par Dieu, » dit Syme, « je prendrai ce risque moi‑même ! Dr Bull, je suis policier. Voici ma carte, » et il jeta la carte bleue sur la table.
Le Professeur craignait encore que tout soit perdu ; mais il était loyal. Il sortit sa propre carte officielle et la posa à côté de celle de son ami. Alors le troisième homme éclata de rire, et pour la première fois ce matin ils entendirent sa voix.
« Je suis fort heureux que vous soyez arrivés si tôt, » dit‑il, avec une sorte de désinvolture d’écolier, « car nous pourrons tous partir ensemble pour la France. Oui, je suis bien dans les forces, » et il lança une carte bleue vers eux, léger comme une formalité.
Tapotant d’un chapeau melon vif sur sa tête et remettant ses lunettes de gobelin, le Docteur se hâta vers la porte, si vite que les autres le suivirent instinctivement. Syme semblait un peu distrait, et en passant sous l’embrasure il frappa soudainement son bâton contre le passage de pierre, le faisant résonner.
« Mais Seigneur Dieu Tout‑Puissant, » s’écria‑t-il, « si cela est vrai, il y avait plus de détectives damnés que de dynamiteurs damnés au Conseil damné ! »
« Nous aurions pu combattre aisément, » dit Bull ; « nous étions quatre contre trois. »
Le Professeur descendait les escaliers, mais sa voix résonna depuis le bas.
« Non, » dit la voix, « nous n’étions pas quatre contre trois — nous n’avons pas eu cette chance. Nous étions quatre contre un. »
Les autres descendirent les marches en silence.
Le jeune homme appelé Bull, avec une courtoisie innocente qui le caractérisait, insista pour aller le dernier jusqu’à la rue ; mais là même sa propre rapidité robuste s’imposa inconsciemment, et il marcha rapidement en avant vers un bureau d’enquête ferroviaire, parlant aux autres par-dessus l’épaule.
« C’est agréable d’avoir des copains, » dit‑il. « J’ai vécu à moitié mort de ces tremblements, étant tout seul. J’ai failli enlacer Gogol, ce qui aurait été imprudent. J’espère que vous ne me mépriserez pas d’avoir été dans une profonde déprime bleue. »
« Tous les diables bleus en enfer bleu, » dit Syme, « ont contribué à ma déprime bleue ! Mais le pire démon, c’est vous et vos lunettes infernales. »
Le jeune homme éclata de rire avec délice.
« Ce n’était pas un chiffon ? » dit‑il. « Quelle idée simple—pas la mienne. Je n’ai pas le cerveau. Vous voyez, je voulais entrer au service de détective, surtout dans l’affaire anti‑dynamite. Mais pour cela ils voulaient que l’on se déguise en dynamiteur ; et ils jurèrent tous que je ne pourrais jamais ressembler à un dynamiteur. Ils dirent que ma façon de marcher était respectable, et qu’on me voyait de dos comme la Constitution britannique. Ils dirent que j’avais l’air trop sain, trop optimiste, trop fiable et bienveillant ; ils m’appelaient toutes sortes de noms à Scotland Yard. Ils dirent que si j’avais été criminel, j’aurais pu faire fortune en ressemblant tant à un homme honnête ; mais comme j’ai la malchance d’être un homme honnête, il n’y avait même pas la moindre chance que je les aide en ressemblant à un criminel. Mais finalement on m’amena devant un vieux « josser » haut placé dans la police, qui semblait avoir une tête au-dessus des épaules. Là, les autres parlèrent désespérément. L’un demanda si une barbe touffue cacherait mon joli sourire ; un autre dit que s’ils noyaient mon visage je pourrais ressembler à un anarchiste noir ; mais ce vieux monsieur intervint avec une remarque des plus extraordinaires. « Une paire de lunettes teintées fera l’affaire, » déclara‑t‑il avec certitude. « Regardez‑le maintenant ; il ressemble à un garçon de bureau angélique. Mettez‑lui une paire de lunettes fumées, et les enfants pousseront des cris en le voyant. » Et ainsi fut‑il, par George ! Une fois mes yeux couverts, tout le reste—sourire, larges épaules, cheveux courts—me fit paraître comme un petit diable parfait. Comme je le dis, c’était assez simple quand on l’a fait, comme un miracle ; mais ce n’était pas la vraie partie miraculeuse. Il y avait une chose réellement stupéfiante dans l’affaire, et mon esprit tourne encore à son sujet. »
« Qu’est‑ce que c’était ? » demanda Syme.
« Je vous le dirai, » répondit l’homme aux lunettes. « Ce gros bonnet de la police qui m’a évalué pour savoir comment les lunettes iraient avec mes cheveux et mes chaussettes—par Dieu, il ne m’a jamais vu ! »
Les yeux de Syme s’illuminèrent soudain.
« Comment cela ? » demanda‑t‑il. « Je pensais que vous lui aviez parlé. »
« Eh bien, je l’ai fait, » dit Bull avec entrain ; « mais nous avons parlé dans une salle noire comme une mine de charbon. Vous n’auriez jamais deviné cela. »
« Je n’aurais jamais pu le concevoir, » dit Syme gravement.
« C’est en effet une nouvelle idée, » dit le Professeur.
Leur nouvel allié était, en matière pratique, un tourbillon. Au bureau d’enquête, il demanda avec une brièveté d’affaires les trains pour Douvres. Ayant obtenu l’information, il rassembla la compagnie dans un cab, les fit monter, eux et lui, dans un wagon avant même qu’ils ne réalisent le processus haletant. Ils étaient déjà sur le bateau de Calais quand la conversation s’éclaircit.
« J’avais déjà prévu, » expliqua‑t‑il, « d’aller en France pour mon déjeuner ; mais je suis ravi d’avoir quelqu’un avec qui déjeuner. Vous voyez, j’ai dû envoyer cette bête, le Marquis, avec sa bombe, parce que le Président avait les yeux sur moi, d’une façon que Dieu seul sait. Je vous raconterai l’histoire un jour. C’était parfaitement étouffant. Chaque fois que j’essayais de m’en échapper, je voyais le Président quelque part, souriant depuis la vitre d’étrave d’un club, ou m’enlevant son chapeau du haut d’un omnibus. Je vous le dis, on peut dire ce que l’on veut, ce type s’est vendu au diable ; il peut être en six lieux à la fois. »
« Donc vous avez renvoyé le Marquis, je comprends, » demanda le Professeur. « Était‑ce il y a longtemps ? Serons‑nous à temps de le rattraper ? »
« Oui, » répondit le nouveau guide, « j’ai tout chronométré. Il sera encore à Calais quand nous arriverons. »
« Mais quand nous le catcherons à Calais, » dit le Professeur, « que ferons‑nous ? »
À cette question, le visage du Dr Bull pâlit pour la première fois. Il réfléchit un instant, puis déclara—
« Théoriquement, je suppose que nous devrions appeler la police. »
« Pas moi, » dit Syme. « Théoriquement, je devrais d’abord me noyer. J’ai promis à un pauvre type, qui était un vrai pessimiste moderne, sur mon honneur de ne pas parler à la police. Je ne suis pas un as de la casuistique, mais je ne peux rompre ma parole à un pessimiste moderne. C’est comme rompre sa parole à un enfant. »
« Je suis dans le même bateau, » dit le Professeur. « J’ai essayé de dire à la police et je n’ai pas pu, à cause d’un serment stupide que j’ai fait. Vous voyez, quand j’étais acteur j’étais une sorte de bête polyvalente. Le parjure ou la trahison est le seul crime que je n’ai pas commis. Si je l’avais fait, je ne saurais plus faire la différence entre le bien et le mal. »
« J’ai tout traversé, » dit le Dr Bull, « et j’ai décidé. J’ai donné ma promesse au Secrétaire—vous le connaissez, cet homme qui sourit à l’envers. Mes amis, cet homme est l’homme le plus profondément malheureux qui ait jamais existé. Cela peut être sa digestion, sa conscience, ses nerfs, ou sa philosophie de l’univers, mais il est damné, il est en enfer ! Eh bien, je ne peux pas me retourner contre un tel homme, ni le traquer. C’est comme fouetter un lépreux. Je suis peut‑être fou, mais c’est ce que je ressens ; et voilà la fin. »
« Je ne pense pas que vous soyez fou, » dit Syme. « Je savais que vous décideriez ainsi quand vous— »
« Eh ? » dit le Dr Bull.
« Quand vous avez d’abord enlevé vos lunettes. »
Le Dr Bull sourit légèrement et se promena sur le pont pour regarder la mer ensoleillée. Puis il revint, frappant négligemment du talon, et un silence complice s’installa entre les trois hommes.
« Eh bien, » dit Syme, « il semble que nous partagions tous la même morale ou immoralité, alors nous ferions mieux d’accepter le fait qui en découle. »
« Oui, » acquiesça le Professeur, « vous avez tout à fait raison ; et nous devons nous dépêcher, car je vois le Nez Gris qui se détache de la France. »
« Le fait qui en découle, » dit Syme sérieusement, « c’est que nous trois sommes seuls sur cette planète. Gogol est parti, Dieu sait où ; peut‑être le Président l’a écrasé comme un moustique. Au Conseil nous sommes trois contre trois, comme les Romains qui tenaient le pont. Mais nous sommes en pire position, d’abord parce qu’ils peuvent faire appel à leur organisation et nous ne pouvons pas à la nôtre, et ensuite parce que— »
« Parce qu’un de ces trois autres hommes, » dit le Professeur, « n’est pas un homme. »
Syme acquiesça et resta silencieux un instant, puis il déclara—
« Mon idée est la suivante. Nous devons retenir le Marquis à Calais jusqu’à demain midi. J’ai envisagé plus de vingt plans dans ma tête. Nous ne pouvons pas le dénoncer comme dynamiteur ; c’est convenu. Nous ne pouvons pas le faire arrêter pour une accusation triviale, car nous devrions comparaître ; il nous connaît, il sentirait le rat. Nous ne pouvons pas faire semblant de le garder dans une affaire anarchiste ; il pourrait avaler beaucoup ainsi, mais pas l’idée de s’arrêter à Calais tandis que le Tsar passe en toute sécurité par Paris. Nous pourrions essayer de l’enlever et le retenir nous‑mêmes ; mais c’est un homme bien connu ici. Il a toute une garde d’amis ; il est très fort et brave, et l’événement est douteux. La seule chose que je vois, c’est profiter des avantages que le Marquis possède. Je vais tirer profit du fait qu’il est un noble très respecté. Je vais profiter du fait qu’il a de nombreux amis et fréquente la meilleure société. »
« De quoi diable parlez‑vous ? » demanda le Professeur.
« Les Symes sont mentionnés pour la première fois au XIVᵉ siècle, » dit Syme, « mais il existe une tradition selon laquelle l’un d’eux chevauchait derrière Bruce à Bannockburn. Depuis 1350 l’arbre est assez clair. »
« Il a perdu la tête, » commenta le petit Docteur, les yeux fixés.
« Nos armoiries sont « argent à chevron rouge chargé de trois croix croisées du champ ». La devise varie. »
Le Professeur saisit violemment Syme par le gilet.
« Nous sommes juste en bord de mer, » dit‑il. « Êtes‑vous mal de mer ou plaisantez‑vous au mauvais endroit ? »
« Mes remarques sont presque douloureusement pratiques, » répondit Syme calmement. « La maison de Saint‑Eustache est aussi très ancienne. Le Marquis ne peut nier qu’il est un gentleman. Il ne peut nier que je suis un gentleman. Et afin de mettre la question de ma position sociale au-delà de tout doute, je propose, à la première occasion, de lui enlever son chapeau. Mais nous sommes ici au port. »
Ils allèrent à terre sous le soleil brûlant, dans une sorte de torpeur. Syme, qui avait désormais pris les devants comme Bull l’avait fait à Londres, les conduisit le long d’une sorte de parade marine jusqu’à atteindre quelques cafés, nichés dans un feuillage épais et surplombant la mer. En avançant, son pas était légèrement galopant, et il agitait son bâton comme une épée. Il se dirigeait vers l’extrémité la plus lointaine de la rangée de cafés, mais s’arrêta brusquement. D’un geste vif il leur fit signe de se taire, puis pointa d’un doigt ganté une table de café sous un bosquet de feuillage fleuri où était assis le Marquis de Saint‑Eustache, ses dents brillantes dans sa barbe noire épaisse, son visage brun ombré d’un léger chapeau de paille jaune et découpé contre la mer violette.
CHAPITRE X. LE DUEL
Syme s’assit à la table du café avec ses compagnons, ses yeux bleus étincelant comme la mer brillante en dessous, et commanda une bouteille de Saumur avec une impatience satisfaite. Il était, pour une raison quelconque, dans un état de hilarité curieuse. Son moral était déjà anormalement haut ; il monta à mesure que le Saumur descendait, et en une demi‑heure son discours devint un torrent de non‑sens. Il professait élaborer un plan de conversation qui devait s’ensuivre entre lui et le redoutable Marquis. Il le notait sauvagement au crayon. C’était disposé comme un catéchisme imprimé, avec questions et réponses, et délivré avec une rapidité extraordinaire.
« J’approcherai. Avant d’enlever son chapeau, j’enlèverai le mien. Je dirai : « Le Marquis de Saint‑Eustache, je crois. » Il répondra : « Le célèbre M. Syme, je présume. » Il dira, en français exquis, « Comment allez‑vous ? » Je répondrai, en cockney exquis, « Oh, juste le Syme— » »
« Oh, tais‑toi, » dit l’homme aux lunettes. « Reprends‑toi, et jette ce bout de papier. Qu’est‑ce que tu vas vraiment faire ? »
« Mais c’était un joli catéchisme, » dit Syme, pathétique. « Laissez‑moi vous le lire. Il n’a que quarante‑trois questions et réponses, et certaines des réponses du Marquis sont merveilleusement spirituelles. J’aime être juste envers mon ennemi. »
« Mais à quoi ça sert ? » demanda le Dr Bull, exaspéré.
« Cela mène à mon défi, vous voyez, » dit Syme, rayonnant. « Quand le Marquis aura donné la trente‑neuvième réponse, qui consiste en… »
« Vous est‑il déjà traversé l’esprit, » demanda le Professeur d’une simplicité lourde, « que le Marquis ne dise pas les quarante‑trois choses que vous avez inscrites pour lui ? Dans ce cas, je comprends que vos épigrammes puissent paraître un peu forcées. »
Syme frappa la table d’un visage radieux.
« Eh bien, c’est tout à fait vrai, » dit‑il, « et je n’y avais pas pensé. Monsieur, vous avez un intellect hors du commun. Vous ferez un nom. »
« Vous êtes aussi ivre qu’une chouette ! » dit le Docteur.
« Il ne reste plus qu’à adopter une autre méthode pour briser la glace (si je puis dire ainsi) entre moi et l’homme que je veux tuer. Et comme le cours d’un dialogue ne peut être prédit que par l’une de ses parties (comme vous l’avez souligné avec une acuité récondite), la seule chose à faire, je suppose, est que la partie, dans la mesure du possible, fasse tout le dialogue seul. Et donc je le ferai, par George ! » Et il se leva soudain, ses cheveux jaunes flottant dans la légère brise marine.
Un groupe jouait dans un café chantant caché quelque part parmi les arbres, et une femme venait d’arrêter de chanter. Sur la tête chauffée de Syme, le bruit de la fanfare semblait le cliquetis de ce orgue à baril de Leicester Square, sur la mélodie à laquelle il s’était autrefois levé pour mourir. Il regarda la petite table où était assis le Marquis. L’homme avait deux compagnons maintenant, des Français solennels en redingotes et chapeaux de soie, l’un d’eux portant la rosette rouge de la Légion d’Honneur, clairement de haute position sociale. En plus de ces costumes noirs cylindriques, le Marquis, dans son large chapeau de paille et ses vêtements de printemps légers, semblait bohémien et même barbare ; mais il était le Marquis. En vérité, on aurait pu dire qu’il était le roi, avec son élégance animale, ses yeux méprisants, et sa tête fière levée contre la mer pourpre. Mais il n’était pas un roi chrétien, du moins ; il était plutôt un despote sombre, demi‑grec, demi‑asiatique, qui, quand l’esclavage semblait naturel, dominait la Méditerranée, sa galère et ses esclaves gémissants. Ainsi, pensa Syme, le visage brun‑doré d’un tel tyran aurait contrasté avec les olives vert foncé et le bleu brûlant.
« Allez‑vous adresser à l’assemblée ? » demanda le Professeur, irrité, voyant que Syme demeurait debout sans bouger.
Syme but son dernier verre de vin pétillant.
« Je le fais, » dit‑il en pointant vers le Marquis et ses compagnons, « cette assemblée me déplaît. Je vais arracher ce grand nez laid couleur acajou de cette assemblée. »
Il traversa rapidement, sans être tout à fait stable. Le Marquis, le voyant, arqua ses sourcils assyriens noirs de surprise, mais sourit poliment.
« Vous êtes M. Syme, je crois, » dit‑il.
Syme s’inclina.
« Et vous êtes le Marquis de Saint‑Eustache, » dit‑il avec grâce. « Permettez‑moi de vous arracher le nez. »
Il se pencha pour le faire, mais le Marquis recula, renversant sa chaise, et les deux hommes en haut de chapeau retinrent Syme par les épaules.
« Cet homme m’a insulté ! » s’écria Syme, gesticulant.
« Vous a insulté ? » s’écria le gentleman à la rosette rouge, « quand ? »
« À l’instant même, » dit Syme imprudemment. « Il a insulté ma mère. »
« Insulté votre mère ! » s’exclama le gentleman, incrédule.
« Eh bien, » dit Syme, concédant un point, « ma tante. »
« Mais comment le Marquis a‑t‑il pu insulter votre tante à l’instant même ? » demanda le second gentleman, légitimement étonné. « Il est assis ici depuis tout ce temps. »
« Ah, c’est ce qu’il a dit ! » répliqua Syme sombre.
« Je n’ai rien dit du tout, » répondit le Marquis, « excepté quelque chose au sujet de l’orchestre. J’ai seulement dit que j’aimais Wagner bien joué. »
« C’était une allusion à ma famille, » affirma fermement Syme. « Ma tante jouait mal Wagner. C’était un sujet douloureux. On nous insulte constamment à ce propos. »
« C’est des plus extraordinaires, » dit le gentleman décoré, regardant le Marquis avec doute.
« Oh, je vous l’assure, » déclara Syme avec sérieux, « toute votre conversation était simplement remplie d’allusions sinistres aux faiblesses de ma tante. »
« C’est du non‑sens ! » s’écria le second gentleman. « Moi, je n’ai rien dit pendant une demi‑heure sauf que j’aimais le chant de cette fille aux cheveux noirs. »
« Eh bien, vous voilà encore ! » répliqua Syme, indigné. « Ma tante était rouge. »
« Il me semble, » dit l’autre, « que vous ne cherchez qu’un prétexte pour insulter le Marquis. »
« Par George ! » s’écria Syme, se tournant vers lui, « quel gaillard vous êtes ! »
Le Marquis se redressa, les yeux flamboyants comme ceux d’un tigre.
« Chercher une querelle avec moi ! » cria-t-il. « Chercher un combat avec moi ! Par Dieu, jamais il n’a fallu qu’un homme cherche longtemps. Ces messieurs agiront peut‑être pour moi. Il reste encore quatre heures de jour. Combattons ce soir. »
Syme s’inclina avec une grâce d’une beauté presque parfaite.
« Marquis, » dit‑il, « votre geste est à la hauteur de votre renommée et de votre sang. Permettez‑moi de consulter un instant les messieurs entre les mains desquels je vais me placer. »
En trois longs pas il revint auprès de ses compagnons, qui, après avoir vu son attaque inspirée du champagne et avoir écouté ses explications idiotes, furent fort surpris de son apparence. Dès qu’il revint, il était sobre, légèrement pâle, et parlait d’une voix basse, d’une pratique passionnée.
« Je l’ai fait, » dit‑il d’une voix rauque. « J’ai fixé le combat sur la bête. Mais écoutez bien, il n’y a pas de temps pour les paroles. Vous êtes mes seconds, tout doit venir de vous. Vous devez insister, et insister absolument, pour que le duel se tienne après sept heures demain, afin de me donner la chance d’empêcher qu’il ne prenne le 7 h 45 pour Paris. S’il rate cet horaire, il rate son crime. Il ne peut refuser de vous rencontrer à un point de temps et de lieu si petit. Mais voilà ce qu’il fera. Il choisira un champ quelque part près d’une petite gare, où il pourra prendre le train. C’est un très bon escrimeur, et il comptera tuer ma fois avant de le prendre. Mais je sais manier l’épée aussi bien, et je pense pouvoir le retenir, en tout cas, jusqu’à ce que le train soit perdu. Alors peut‑être voudra‑t‑il me tuer pour apaiser ses sentiments. Vous comprenez ? Très bien, alors laissez‑moi vous présenter quelques charmants amis à moi, » et, les menant rapidement à travers la parade, il les présenta aux seconds du Marquis sous deux noms très aristocratiques dont ils n’avaient jamais entendu parler.
Syme était sujet à des spasmes d’un sens commun singulier, chose qui n’appartient pas d’ordinaire à son caractère. C’étaient (comme il le disait de son impulsion à propos des lunettes) des intuitions poétiques, qui parfois s’élevaient à l’exaltation de la prophétie.
Il avait correctement calculé, dans ce cas, la politique de son adversaire. Quand le Marquis fut informé par ses seconds que Syme ne pouvait combattre que le matin, il réalisa pleinement qu’un obstacle était soudain apparu entre lui et son entreprise de lancer de bombes dans la capitale. Naturellement il ne pouvait expliquer cette objection à ses amis, alors il choisit la voie que Syme avait prédite. Il induisit ses seconds à se placer sur une petite prairie non loin du chemin de fer, et il compta sur la fatalité du premier engagement.
Lorsqu’il descendit très calmement sur le champ d’honneur, nul ne pouvait deviner qu’il était anxieux d’un voyage ; ses mains étaient dans ses poches, son chapeau de paille au dos de la tête, son beau visage braqué au soleil. Mais cela aurait pu paraître étrange à un étranger que, dans son cortège, apparaissent non seulement ses seconds portant le fourreau, mais aussi deux de ses domestiques portant une malle et un panier à repas.
Tôt, le soleil baignait tout d’une chaleur douce, et Syme fut vaguement surpris de voir tant de fleurs de printemps brûler d’or et d’argent dans les hautes herbes où toute la compagnie se tenait presque jusqu’aux genoux.
À l’exception du Marquis, tous les hommes étaient en tenue matinale sombre et solennelle, coiffés de chapeaux noirs semblables à des cheminées ; le petit Docteur, surtout avec ses lunettes noires, ressemblait à un croque-mort de farce. Syme ne pouvait s’empêcher de sentir un contraste comique entre cette procession funèbre de vêtements d’église et la prairie riche et étincelante, où poussaient des fleurs sauvages partout. Mais, en vérité, ce contraste entre les fleurs jaunes et les chapeaux noirs n’était qu’un symbole du contraste tragique entre les fleurs jaunes et le sombre commerce. À sa droite se trouvait un petit bois ; loin à sa gauche s’étendait la longue courbe de la voie ferrée, qu’il gardait, pour ainsi dire, du Marquis, dont c’était le but et la fuite. Devant lui, derrière le groupe noir de ses adversaires, il apercevait, tel un nuage teinté, un petit amandier en fleur contre la ligne pâle de la mer.
Le membre de la Légion d’honneur, qui semblait s’appeler le colonel Ducroix, s’approcha du professeur et du Dr Bull avec une grande politesse, et suggéra que le jeu se termine dès la première blessure considérable.
Le Dr Bull, cependant, après avoir été soigneusement instruit par Syme sur ce point de politique, insista, avec grande dignité et en très mauvais français, que le combat continue jusqu’à ce que l’un des combattants soit handicapé. Syme s’était résolu à éviter d’handicaper le Marquis et à empêcher que le Marquis ne le fasse pendant au moins vingt minutes. En vingt minutes, le train de Paris serait passé.
« À un homme de la renommée habileté et de la vaillance de Monsieur de Saint‑Eustache, » déclara solennellement le professeur, « cela importe peu quelle méthode est adoptée, et notre principal a de fortes raisons d’exiger un duel plus long, raisons dont la délicatesse m’empêche d’en être explicite, mais dont la nature juste et honorable me permet— »
« Peste ! » s’écria le Marquis derrière, le visage soudain assombri, « cessons de parler et commençons, » et il décapita d’un geste la tête d’une haute fleur avec son bâton.
Syme comprit son impatience brusque et, instinctivement, jeta un regard par-dessus son épaule pour voir si le train était en vue. Mais il n’y avait aucune fumée à l’horizon.
Le colonel Ducroix s’agenouilla, déverrouilla le fourreau et en retira une paire d’épées jumelles, qui captèrent le soleil et se muèrent en deux traits de feu blanc. Il en offrit une au Marquis, qui la saisit sans cérémonie, et une autre à Syme, qui la prit, la plia, puis la prépara avec le délai que la dignité imposait.
Puis le colonel sortit une autre paire de lames, en prenant une pour lui et en en donnant une au Dr Bull, et se mit à placer les hommes.
Les deux combattants avaient jeté leurs manteaux et leurs gilets, et tenaient leurs épées en main. Les seconds se tenaient de chaque côté de la ligne de combat, épées tirées, mais toujours sombres dans leurs redingotes sombres et leurs chapeaux. Les principaux saluèrent. Le colonel dit calmement : « En garde ! » et les deux lames se touchèrent, crépitant.
Lorsque le choc du fer joint parcourut le bras de Syme, toutes les peurs fantastiques dont l’histoire avait été le sujet tombèrent de lui comme des rêves d’un homme qui se réveille dans son lit. Il s’en souvint clairement et ordonnée comme de simples délires nerveux — la peur du Professeur était la peur des accidents tyranniques du cauchemar, et la peur du Docteur était la peur du vide sans air de la science. La première était l’ancienne crainte qu’un miracle puisse advenir, la seconde la crainte moderne, plus désespérée, qu’aucun miracle ne puisse jamais se produire. Mais il vit que ces peurs n’étaient que des fantaisies, car il se trouvait face au grand fait de la peur de la mort, avec son sens commun grossier et impitoyable. Il se sentit tel un homme qui avait rêvé toute la nuit de chuter d’abîmes, et qui s’était réveillé au matin où il devait être pendu. Dès qu’il vit la lumière du soleil courir le long du canal de la lame raccourcie de son adversaire, et dès qu’il sentit les deux langues d’acier se toucher, vibrantes comme deux êtres vivants, il sut que son ennemi était un terrible combattant, et que son heure finale était peut‑être arrivée.
Il ressentit une valeur étrange et vive dans toute la terre qui l’entourait, dans l’herbe sous ses pieds ; il sentit l’amour de la vie en toutes choses vivantes. Il pouvait presque imaginer entendre l’herbe pousser ; il pouvait presque imaginer que, même en se tenant là, des fleurs fraîches surgissaient et éclataient en bourgeons dans la prairie — des fleurs rouge sang, d’or brûlant et de bleu, remplissant tout le tableau du printemps. Et chaque fois que ses yeux se détachaient un instant du calme, du regard hypnotique du Marquis, ils voyaient le petit rameau d’amandier contre l’horizon. Il eut le sentiment que, par miracle, s’il s’échappait, il serait prêt à rester à jamais devant cet amandier, ne désireux de rien d’autre au monde.
Mais tandis que la terre et le ciel et tout possédaient la beauté vivante d’une chose perdue, l’autre moitié de sa tête était claire comme du verre, et il paraitait l’attaque de son ennemi avec une sorte de précision mécanique dont il se doutait à peine capable. Une fois, le point de son adversaire longua son poignet, laissant une légère traînée de sang, mais cela ne fut ni remarqué ni, d’une manière tacite, ignoré. De temps en temps il ripostait, et une ou deux fois il pouvait presque imaginer sentir son point rentrer chez lui, mais comme il n’y avait pas de sang sur la lame ou sur la chemise, il pensa qu’il était dans l’erreur. Puis vint une interruption et un changement.
Au risque de tout perdre, le Marquis, interrompant son regard silencieux, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers la ligne de fer à sa droite. Il tourna alors vers Syme un visage transfiguré en celui d’un démon, et se lança dans le combat comme s’il brandissait vingt armes. L’attaque arriva si rapide et furieuse que la seule épée brillante semblait une pluie de flèches étincelantes. Syme n’eut aucune chance de regarder la voie ferrée ; mais il n’en eut point besoin. Il devina la raison de la folie soudaine du Marquis — le train de Paris était en vue.
Mais l’énergie morbide du Marquis se dépassa. Deux fois, Syme, en parant, repoussa le point de son opposant hors du cercle de combat ; et la troisième fois, sa riposte fut si rapide qu’il n’y eut aucun doute sur le coup. L’épée de Syme se courba réellement sous le poids du corps du Marquis, lequel elle avait transpercé.
Syme était aussi sûr d’avoir planté sa lame dans son ennemi qu’un jardinier l’est d’avoir planté sa bêche dans le sol. Pourtant le Marquis rebondit du coup sans vaciller, et Syme resta figé, regardant son propre point d’épée comme un idiot. Il n’y avait aucune goutte de sang.
Il y eut un instant de silence rigide, puis Syme, à son tour, s’abattit furieusement sur l’autre, rempli d’une curiosité ardente. Le Marquis était, en général, un meilleur escrimeur qu’il ne l’avait soupçonné au départ, mais à cet instant il paraissait désorienté et désavantagé. Il combattait sauvagement et même faiblement, jetant constamment son regard vers la voie ferrée, comme s’il craignait davantage le train que l’acier pointu. Syme, quant à lui, combattait férocement mais prudemment, dans une fureur intellectuelle, désireux de résoudre l’énigme de son épée sans sang. À cet effet il visait moins le corps du Marquis que sa gorge et sa tête. Une minute et demie plus tard, il sentit son point pénétrer le cou de l’homme sous la mâchoire. Il ressortit net. À moitié fou, il enfonça de nouveau, et fit ce qui aurait dû être une cicatrice sanglante sur la joue du Marquis. Mais il n’y eut aucune cicatrice.
Un instant, le ciel de Syme redevint noir de terreurs surnaturelles. L’homme menait assurément une existence enchantée. Mais cette nouvelle terreur spirituelle était plus épouvantable que l’insensé renversement symbolisé par le paralytique qui le poursuivait. Le Professeur n’était qu’un gobelin ; cet homme était un diable—peut‑être le Diable lui‑même ! Quoi qu’il en soit, il était certain que trois fois une épée humaine avait été enfoncée en lui sans laisser la moindre marque. Quand Syme eut cette pensée, il se redressa, et tout ce qui était bon en lui s’éleva comme un vent fort qui chante dans les arbres. Il pensa à toutes les choses humaines de son histoire—aux lanternes chinoises du parc Saffron, aux cheveux roux de la jeune fille dans le jardin, aux marins honnêtes qui buvaient de la bière près du quai, à ses fidèles compagnons qui se tenaient à ses côtés. Peut‑être avait‑il été choisi champion de toutes ces choses fraîches et bienveillantes pour croiser l’épée avec l’ennemi de toute création. « Après tout, » se dit‑il, « je suis plus qu’un diable ; je suis un homme. Je peux faire ce que Satan même ne peut faire — je peux mourir, » et tandis que ces mots traversaient son esprit, il entendit un sifflement lointain qui deviendrait bientôt le rugissement du train de Paris.
Il retomba dans le combat avec une légèreté surnaturelle, tel un Mohammedan haletant vers le Paradis. À mesure que le train se rapprochait, il s’imagina voir des gens ériger des arches florales à Paris ; il se joignit au bruit croissant et à la gloire de la grande République dont il gardait la porte contre l’Enfer. Ses pensées s’élevèrent de plus en plus haut avec le rugissement croissant du train, qui s’arrêta, comme fièrement, sur un long sifflement perçant. Le train s’arrêta.
Soudain, à la surprise de tous, le Marquis rebondit hors de portée de l’épée et jeta son arme à terre. Le saut fut merveilleux, d’autant plus que Syme venait d’enfoncer son épée un instant auparavant dans la cuisse de l’homme.
« Arrêtez ! » dit le Marquis d’une voix qui imposa une obéissance momentanée. « Je veux dire quelque chose. »
« Quel est le problème ? » demanda le colonel Ducroix, fixant le visage du Marquis. « Y a‑t‑il eu de la tricherie ? »
« Il y a eu de la tricherie quelque part, » déclara le Dr Bull, un peu pâle. « Notre principal a blessé le Marquis au moins quatre fois, et il n’en est pas moins que cela. »
Le Marquis leva la main avec une curieuse patience lugubre.
« Veuillez me laisser parler, » dit‑il. « C’est assez important. Monsieur Syme, » continua‑t‑il en se tournant vers son adversaire, « nous nous battons aujourd’hui, si je me souviens bien, parce que vous avez exprimé le souhait (que je pensais irrationnel) de me tirer le nez. Accepteriez‑vous de me tirer le nez immédiatement ? J’ai un train à prendre. »
« Je proteste, c’est des plus irréguliers, » s’indigna le Dr Bull.
« C’est certes quelque peu contraire à la jurisprudence, » commenta le colonel Ducroix en regardant son principal avec nostalgie. « Il existe, je crois, un seul cas (le capitaine Bellegarde et le baron Zumpt) où les armes ont été changées au milieu du duel à la demande de l’un des combattants. Mais on ne peut guère qualifier le nez d’arme. »
« Allez‑vous‑en ou allez‑vous pas tirer mon nez ? » s’exclama le Marquis, exaspéré. « Venez, venez, Monsieur Syme ! Vous vouliez le faire, faites‑le ! Vous n’avez aucune idée de ce que cela représente pour moi. Ne soyez pas si égoïste ! Tirez mon nez sur-le-champ, quand je vous le demande ! » et il se pencha légèrement en avant, un sourire fascinant aux lèvres. Le train de Paris, haletant et gémissant, s’était introduit dans une petite gare derrière la colline voisine.
Syme ressentit cette même impression qu’il avait eue à maintes reprises dans ces aventures — le sentiment qu’une vague horrible et sublime s’élevait au ciel, prête à s’effondrer. Parcourant un monde qu’il comprenait à moitié, il fit deux pas en avant et saisit le nez romain de ce noble remarquable. Il le tira fort, et il se détacha dans sa main.
Il resta quelques secondes, solennel comme un imbécile, le faux nez de bois toujours entre ses doigts, le contemplant, tandis que le soleil, les nuages et les collines boisées le regardaient d’en haut.
Le Marquis brisa le silence d’une voix forte et joyeuse.
« Si quelqu’un a besoin de mon sourcil gauche, » dit‑il, « il peut le prendre. Colonel Ducroix, acceptez mon sourcil gauche ! C’est le genre de chose qui peut être utile un jour, » et il arracha gravement l’un de ses sourcils assyrien sombre, emportant avec lui la moitié de son front brun, et l’offrit poliment au colonel, qui resta cramoisi, muet de rage.
« Si j’avais su, » bégailla‑t‑il, « que j’agissais pour un poltron qui se protège pour se battre— »
« Oh, je sais, je sais ! » s’exclama le Marquis en jetant à gauche et à droite toutes sortes de parties de lui-même sur le champ. « Vous commettez une erreur ; mais cela ne peut pas être expliqué maintenant. Je vous dis que le train est arrivé à la gare ! »
« Oui, » cria le Dr Bull avec véhémence, « et le train sortira de la gare. Il sortira sans vous. Nous savons assez bien à quoi servent les travaux du diable— »
Le mystérieux Marquis leva les mains d’un geste désespéré. Il était comme un épouvantail étrange sous le soleil, la moitié de son visage ancien écorché, l’autre moitié d’un visage grimaçant et souriant dessous.
« Me rendrez‑vous fou ? » cria‑t‑il. « Le train— »
« Vous ne partirez pas par le train, » déclara fermement Syme, et saisit son épée.
La figure sauvage se tourna vers Syme, semblant se préparer à un effort sublime avant de parler.
« Espèce de gros, maudit, aveugle, bébête, bourrin, tonitruant, sans cervelle, abandonné à Dieu, crétin damné ! » s’écria‑t‑il sans reprendre son souffle. « Espèce de sot, tête rose, chou vert ! Vous— »
« Vous ne prendrez pas ce train, » répéta Syme.
« Et pourquoi les enfers infernaux, » rugit l’autre, « devrais‑je vouloir prendre ce train ? »
« Nous le savons tous, » dit le professeur d’un ton sévère. « Vous allez à Paris pour y faire exploser une bombe ! »
« Aller à Jéricho pour lancer un Jabberwock ! » s’écria l’autre, arrachant ses cheveux qui se détachaient facilement. « Avez‑vous tous le cerveau ramolli, au point de ne pas comprendre ce que je suis ? Vous pensiez vraiment que je voulais attraper ce train ? Vingt trains de Paris pourraient passer pour moi. Maudits trains de Paris ! »
« Alors qu’est‑ce qui vous importait ? » commença le professeur.
« Qu’est‑ce qui m’importait ? Je ne pensais pas à attraper le train ; je pensais à si le train m’attrapait, et maintenant, par Dieu ! il m’a attrapé. »
« J’ai le regret de vous informer, » déclara Syme avec retenue, « que vos remarques ne laissent aucune impression dans mon esprit. Peut‑être, si vous ôtiez les restes de votre front d’origine et une partie de ce qui fut votre menton, votre sens serait plus clair. La lucidité mentale se réalise de plusieurs manières. Que voulez‑vous dire en affirmant que le train vous a attrapé ? Cela peut être mon imagination littéraire, mais j’ai le sentiment que cela doit signifier quelque chose. »
« Cela signifie tout, » dit l’autre, « et la fin de tout. Le dimanche nous tient maintenant dans la creux de sa main. »
« Nous ! » répéta le professeur, stupéfait. « Que voulez‑vous dire par « nous » ? »
« La police, bien sûr ! » s’écria le Marquis, arrachant son cuir chevelu et la moitié de son visage.
La tête qui en surgit était blonde, bien brossée, à la chevelure lisse que l’on voit chez les policiers anglais, mais le visage était terriblement pâle.
« Je suis l’inspecteur Ratcliffe, » déclara‑t‑il d’une promptitude qui frôlait la rudesse. « Mon nom est assez connu de la police, et je vois bien que vous en faites partie. Mais s’il existe le moindre doute sur ma position, j’ai une carte, » et il commença à sortir une carte bleue de sa poche.
Le professeur fit un geste las.
« Oh, ne nous la montrez pas, » dit‑il avec fatigue ; « nous en avons assez pour équiper une chasse au trésor. »
Le petit homme nommé Bull, qui, comme beaucoup d’hommes à la vulgarité simplement vive, possédait des mouvements soudains de bon goût, sauva ici la situation. Au beau milieu de cette transformation stupéfiante, il s’avança avec toute la gravité et la responsabilité d’un second, et s’adressa aux deux seconds du Marquis.
« Messieurs, dit-il, nous vous devons tous de sincères excuses ; mais je vous assure que vous n’avez pas été les victimes d’une farce aussi basse que vous l’imaginez, ni d’ailleurs de quoi que ce soit qui soit indigne d’un homme d’honneur. Vous n’avez pas perdu votre temps ; vous avez contribué à sauver le monde. Nous ne sommes pas des bouffons, mais des hommes aux abois en guerre contre une vaste conspiration. Une société secrète d’anarchistes nous traque comme des lièvres ; non pas ces malheureux déments qui, ici ou là, lancent une bombe par misère ou par philosophie allemande, mais une Église riche, puissante et fanatique, une Église de pessimisme oriental qui considère comme sacré le fait d’exterminer l’humanité comme de la vermine. Vous pouvez juger de l’acharnement de leur traque au fait que nous sommes réduits à ces déguisements pour lesquels je vous présente mes excuses, et à ces facéties pour lesquelles vous souffrez. »
Le plus jeune des seconds du Marquis, un homme petit à moustache noire, s’inclina poliment et dit :
« Bien entendu, j’accepte vos excuses ; mais vous me pardonnerez à votre tour si je refuse de vous suivre plus avant dans vos difficultés, et si je me permets de vous dire bonjour ! Voir une connaissance et un concitoyen distingué se mettre en pièces en plein air est inhabituel et, somme toute, suffisant pour une journée. Colonel Ducroix, je ne voudrais nullement influencer vos actions, mais si vous partagez mon sentiment que notre société actuelle est un peu anormale, je vais maintenant retourner à pied vers la ville. »
Le colonel Ducroix bougea machinalement, puis tira brusquement sur sa moustache blanche et s’écria :
« Non, parbleu ! Je ne le ferai pas. Si ces messieurs sont vraiment empêtrés avec une bande de vauriens pareils, je les soutiendrai jusqu’au bout. J’ai combattu pour la France, et il serait dur que je ne puisse pas combattre pour la civilisation. »
Le docteur Bull ôta son chapeau et l’agita, applaudissant comme à une réunion publique.
« Ne faites pas trop de bruit, dit l’inspecteur Ratcliffe, le dimanche pourrait vous entendre. »
« Dimanche ! » cria Bull, en laissant tomber son chapeau.
« Oui, répliqua Ratcliffe, il est peut-être avec eux. »
« Avec qui ? » demanda Syme.
« Avec les gens qui sortent de ce train », dit l’autre.
« Ce que vous dites semble parfaitement fou, commença Syme. Pourquoi, en fait de compte... Mais, mon Dieu, s’écria-t-il soudain, comme un homme qui voit une explosion au loin, par Dieu ! si c’est vrai, toute notre bande sur le Conseil anarchiste était contre l’anarchie ! Chaque homme né sur terre était un détective, sauf le Président et son secrétaire particulier. Qu’est-ce que cela peut signifier ? »
« Signifier ! dit le nouveau policier avec une violence incroyable. Cela signifie que nous sommes frappés à mort ! Ne connaissez-vous pas Dimanche ? Ne savez-vous pas que ses blagues sont toujours si grosses et si simples que personne n’y a jamais pensé ? Pouvez-vous imaginer quelque chose qui ressemble plus à Dimanche que ceci : qu’il ait placé tous ses puissants ennemis au Conseil suprême, puis qu’il ait pris soin que celui-ci ne soit pas suprême ? Je vous dis qu’il a acheté tous les trusts, qu’il a capturé tous les câbles, qu’il a le contrôle de toutes les lignes de chemin de fer... surtout de cette ligne-là ! » et il pointa un doigt tremblant vers la petite gare de passage. « Le mouvement tout entier était contrôlé par lui ; la moitié du monde était prête à se soulever pour lui. Mais il y avait tout juste cinq personnes, peut-être, qui lui auraient résisté... et le vieux démon les a mises au Conseil suprême, pour qu’elles perdent leur temps à s’épier les unes les autres. Idiots que nous sommes, il a planifié toutes nos idioties ! Dimanche savait que le Professeur poursuivrait Syme à travers Londres, et que Syme se battrait contre moi en France. Et il accumulait d’énormes masses de capitaux et s’emparait de grandes lignes télégraphiques, tandis que nous, les cinq idiots, nous courions les uns après les autres comme une bande de bébés stupides jouant à colin-maillard. »
« Et alors ? » demanda Syme avec une sorte de stabilité.
« Eh bien, répondit l’autre avec une sérénité soudaine, il nous a trouvés aujourd’hui en train de jouer à colin-maillard dans un champ d’une grande beauté rustique et d’une extrême solitude. Il a probablement capturé le monde ; il ne lui reste plus qu’à capturer ce champ et tous les imbéciles qui s’y trouvent. Et puisque vous voulez vraiment savoir quelle était mon objection à l’arrivée de ce train, je vais vous le dire. Mon objection était que Dimanche ou son secrétaire vient tout juste d’en descendre. »
Syme poussa un cri involontaire, et tous tournèrent les yeux vers la gare lointaine. Il était bien vrai qu’une masse considérable de gens semblait se diriger vers eux. Mais ils étaient trop éloignés pour être distingués d’aucune manière.
« C’était une habitude du regretté Marquis de St. Eustache, dit le nouveau policier en sortant un étui en cuir, de toujours porter une paire de jumelles. Soit le Président, soit le Secrétaire arrive après nous avec cette foule. Ils nous ont attrapés dans un bel endroit tranquille où nous ne sommes pas tentés de rompre nos serments en appelant la police. Docteur Bull, j’ai le soupçon que vous verrez mieux à travers celles-ci qu’à travers vos lunettes hautement décoratives. »
Il tendit les jumelles au docteur, qui retira immédiatement ses lunettes et porta l’appareil à ses yeux.
« Ce ne peut être aussi grave que vous le dites, dit le Professeur, quelque peu ébranlé. Il y en a un bon nombre, certes, mais ce pourraient facilement être des touristes ordinaires. »
« Les touristes ordinaires, demanda Bull, les jumelles aux yeux, portent-ils des masques noirs jusqu’à mi-visage ? »
Syme lui arracha presque les jumelles des mains et regarda à travers. La plupart des hommes dans la foule qui avançait semblaient assez ordinaires ; mais il était bien vrai que deux ou trois des chefs, devant, portaient des demi-masques noirs descendant presque jusqu’à la bouche. Ce déguisement est très complet, surtout à une telle distance, et Syme trouva impossible de conclure quoi que ce soit à partir des mâchoires et des mentons rasés des hommes qui parlaient devant. Mais bientôt, alors qu’ils parlaient, ils sourirent tous, et l’un d’eux sourit d’un seul côté.
CHAPITRE XI. LES CRIMINELS POURCHASSENT LA POLICE
Syme écarta les jumelles de ses yeux avec un soulagement presque atroce.
« Le Président n’est pas avec eux, en tout cas », dit-il, en s’essuyant le front.
« Mais ils sont sûrement loin à l’horizon, dit le colonel déconcerté, clignant des yeux et à peine remis de l’explication hâtive quoique polie de Bull. Pourriez-vous vraiment reconnaître votre Président parmi tous ces gens ? »
« Pourrais-je reconnaître un éléphant blanc parmi tous ces gens ! répondit Syme avec une certaine irritation. Comme vous le dites très justement, ils sont à l’horizon ; mais s’il marchait avec eux... par Dieu ! je crois que ce sol tremblerait. »
Après une seconde de silence, l’homme nouveau appelé Ratcliffe dit avec une décision sombre :
« Bien sûr que le Président n’est pas avec eux. Je voudrais par les Gémeaux qu’il y fût. Il est beaucoup plus probable que le Président chevauche en triomphe à travers Paris, ou qu’il soit assis sur les ruines de la cathédrale Saint-Paul. »
« C’est absurde ! dit Syme. Quelque chose a pu arriver en notre absence ; mais il ne peut pas avoir conquis le monde au pas de charge comme ça. C’est tout à fait vrai, ajouta-t-il, en fronçant les sourcils dubitativement vers les champs lointains qui s’étendaient vers la petite gare, c’est certainement vrai qu’il semble y avoir une foule qui vient par ici ; mais ce n’est pas toute l’armée que vous prétendez. »
« Oh, eux, dit le nouveau détective avec mépris ; non, ce ne sont pas des troupes très valeureuses. Mais laissez-moi vous dire franchement qu’ils sont calculés exactement à notre valeur : nous ne sommes pas grand-chose, mon garçon, dans l’univers de Dimanche. Il a mis la main sur tous les câbles et télégraphes lui-même. Mais tuer le Conseil suprême, il considère cela comme une affaire triviale, comme une carte postale ; cela peut être laissé à son secrétaire particulier », et il cracha sur l’herbe.
Puis il se tourna vers les autres et dit avec une certaine austérité :
« Il y a beaucoup à dire en faveur de la mort ; mais si quelqu’un a une préférence pour l’autre alternative, je lui conseille vivement de me suivre. »
Sur ces mots, il tourna son dos large et marcha avec une énergie silencieuse vers le bois. Les autres jetèrent un coup d’œil par-dessus leurs épaules et virent que le nuage sombre d’hommes s’était détaché de la gare et se déplaçait avec une discipline mystérieuse à travers la plaine. Ils virent déjà, même à l’œil nu, des taches noires sur les visages les plus avancés, qui marquaient les masques qu’ils portaient. Ils se tournèrent et suivirent leur chef, qui avait déjà atteint le bois et disparu parmi les arbres étincelants.
Le soleil sur l’herbe était sec et chaud. Ainsi, en plongeant dans le bois, ils eurent un choc frais d’ombre, comme des plongeurs qui s’immergent dans un bassin sombre. L’intérieur du bois était rempli de lumière solaire brisée et d’ombres agitées. Elles formaient une sorte de voile frémissant, rappelant presque le vertige d’un cinématographe. Même les silhouettes solides qui marchaient avec lui, Syme pouvait à peine les voir à cause des motifs de soleil et d’ombre qui dansaient sur elles. Maintenant, la tête d’un homme était éclairée comme par une lumière de Rembrandt, laissant tout le reste oblitéré ; maintenant, au contraire, il avait des mains blanches fortes et fixes avec un visage de nègre. L’ex-Marquis avait tiré le vieux chapeau de paille sur ses yeux, et l’ombre noire du bord coupait son visage si carrément en deux qu’il semblait porter l’un des demi-masques noirs de leurs poursuivants. Cette fantaisie teintait l’écrasant sentiment d’émerveillement de Syme. Portait-il un masque ? Quelqu’un portait-il un masque ? Quelqu’un était-il quelque chose ? Ce bois de sorcellerie, dans lequel les visages des hommes devenaient alternativement noirs et blancs, dans lequel leurs silhouettes gonflaient d’abord à la lumière du soleil pour ensuite s’effacer dans une nuit sans forme, ce pur chaos de clair-obscur (après la lumière du jour limpide à l’extérieur), semblait à Syme un symbole parfait du monde dans lequel il s’était déplacé depuis trois jours, ce monde où les hommes retiraient leur barbe, leurs lunettes et leur nez, pour devenir d’autres personnes. Cette tragique confiance en soi qu’il avait ressentie lorsqu’il croyait que le Marquis était un démon avait étrangement disparu maintenant qu’il savait que le Marquis était un ami. Il se sentait presque tenté de demander, après tous ces bouleversements, ce qu’était un ami et ce qu’était un ennemi. Y avait-il quoi que ce soit en dehors de ce qu’il semblait être ? Le Marquis avait retiré son nez et s’était révélé être un détective. Ne pourrait-il tout aussi bien retirer sa tête et se révéler être un lutin ? Tout n’était-il pas, après tout, comme ce bois déconcertant, cette danse d’ombre et de lumière ? Tout n’était-il qu’un aperçu, un aperçu toujours imprévu et toujours oublié. Car Gabriel Syme avait trouvé au cœur de ce bois inondé de soleil ce que beaucoup de peintres modernes y avaient trouvé. Il avait trouvé ce que les gens modernes appellent l’Impressionnisme, qui est un autre nom pour ce scepticisme final qui ne peut trouver aucun fondement à l’univers.
Comme un homme dans un mauvais rêve se tend pour crier et se réveiller, Syme lutta avec un effort soudain pour se débarrasser de cette dernière et pire de ses fantaisies. Avec deux enjambées impatientes, il rattrapa l’homme au chapeau de paille du Marquis, l’homme qu’il était arrivé à appeler Ratcliffe. D’une voix exagérément forte et joyeuse, il rompit le silence insondable et entama la conversation.
« Puis-je vous demander, dit-il, où diable nous allons tous ? »
Si sincères avaient été les doutes de son âme qu’il fut tout heureux d’entendre son compagnon parler d’une voix humaine et aisée.
« Nous devons descendre par la ville de Lancy vers la mer, dit-il. Je pense que cette partie du pays est la moins susceptible d’être avec eux. »
« Que voulez-vous dire par tout cela ? cria Syme. Ils ne peuvent pas diriger le monde réel de cette façon. Sûrement, peu d’ouvriers sont anarchistes, et sûrement, s’ils l’étaient, de simples foules ne pourraient battre les armées et la police modernes. »
« De simples foules ! répéta son nouvel ami avec un reniflement de dédain. Voilà que vous parlez de foules et de classes laborieuses comme si c’était là la question. Vous avez cette éternelle idée idiote que si l’anarchie venait, elle viendrait des pauvres. Pourquoi le ferait-elle ? Les pauvres ont été des rebelles, mais ils n’ont jamais été des anarchistes ; ils ont plus d’intérêt que quiconque à ce qu’il y ait un gouvernement décent. Le pauvre homme a vraiment un enjeu dans le pays. Le riche, non ; il peut s’en aller en Nouvelle-Guinée sur un yacht. Les pauvres se sont parfois opposés à être mal gouvernés ; les riches se sont toujours opposés à être gouvernés tout court. Les aristocrates ont toujours été des anarchistes, comme vous pouvez le voir depuis les guerres des barons. »
« Comme conférence sur l’histoire anglaise pour les tout-petits, dit Syme, c’est très joli ; mais je n’ai pas encore saisi l’application. »
« Son application, dit son informateur, est que la plupart des bras droits du vieux Dimanche sont des millionnaires sud-africains et américains. C’est pourquoi il a mis la main sur toutes les communications ; et c’est pourquoi les quatre derniers champions de la force de police anti-anarchiste courent à travers un bois comme des lapins. »
« Les millionnaires, je peux comprendre, dit Syme pensivement, ils sont presque tous fous. Mais mettre la main sur quelques vieux messieurs méchants ayant des lubies est une chose ; mettre la main sur de grandes nations chrétiennes en est une autre. Je parierais mon nez (pardonnez l’allusion) que Dimanche resterait parfaitement impuissant devant la tâche de convertir n’importe quelle personne saine et ordinaire, où que ce soit. »
« Eh bien, dit l’autre, cela dépend un peu du genre de personne dont vous parlez. »
« Eh bien, par exemple, dit Syme, il ne pourrait jamais convertir cette personne », et il pointa le doigt droit devant lui.
Ils étaient arrivés à un espace ouvert ensoleillé, qui semblait exprimer pour Syme le retour final de son propre bon sens ; et au milieu de cette clairière forestière se trouvait une silhouette qui pourrait bien représenter ce bon sens dans une réalité presque effrayante. Brûlé par le soleil et taché de transpiration, et grave de la gravité sans fond des petits labeurs nécessaires, un lourd paysan français coupait du bois avec une hache. Sa charrette se tenait à quelques mètres de là, déjà à moitié pleine de bois ; et le cheval qui broutait l’herbe était, comme son maître, valeureux mais non désespéré ; comme son maître, il était même prospère, mais pourtant presque triste. L’homme était normand, plus grand que la moyenne des Français et très anguleux ; et sa silhouette basanée se détachait sombrement sur un carré de lumière solaire, presque comme une figure allégorique du travail fresquée sur un fond d’or.
« M. Syme dit, cria Ratcliffe au colonel français, que cet homme-là, au moins, ne sera jamais un anarchiste. »
« M. Syme a bien raison là-dessus, répondit le colonel Ducroix en riant, ne serait-ce que pour la raison qu’il a beaucoup de propriétés à défendre. Mais j’oubliais que dans votre pays, vous n’êtes pas habitués à ce que les paysans soient riches. »
« Il a l’air pauvre », dit le docteur Bull avec doute.
« Justement, dit le colonel ; c’est pourquoi il est riche. »
« J’ai une idée, cria soudain le docteur Bull ; combien prendrait-il pour nous prendre dans sa charrette ? Ces chiens sont tous à pied, et nous pourrions bientôt les laisser derrière. »
« Oh, donnez-lui tout ce qu’il veut ! dit Syme avec empressement. J’ai des piles d’argent sur moi. »
« Cela n’ira jamais, dit le colonel ; il n’aura jamais aucun respect pour vous si vous ne marchandez pas. »
« Oh, s’il marchande ! commença Bull avec impatience. »
« Il marchande parce qu’il est un homme libre, dit l’autre. Vous ne comprenez pas ; il ne verrait pas le sens de la générosité. Il n’est pas en train de recevoir un pourboire. »
Et même alors qu’ils semblaient entendre les pieds lourds de leurs étranges poursuivants derrière eux, ils durent rester debout et piétiner tandis que le colonel français parlait au bûcheron français avec tout le badinage tranquille et la chamaillerie d’un jour de marché. Au bout de quatre minutes, cependant, ils virent que le colonel avait raison, car le bûcheron entra dans leurs plans, non pas avec la servilité vague d’un rabatteur trop bien payé, mais avec le sérieux d’un notaire à qui l’on a versé les honoraires convenus. Il leur dit que la meilleure chose à faire était de se diriger vers la petite auberge sur les collines au-dessus de Lancy, où l’aubergiste, un ancien soldat devenu dévot dans ses dernières années, serait certainement sympathique à leur cause, et prendrait même des risques pour les soutenir. Toute la compagnie, par conséquent, s’empila sur les piles de bois et alla se balancer dans la rude charrette de l’autre côté, plus escarpé, du bois. Lourde et délabrée que fût la voiture, elle était menée assez rapidement, et ils eurent bientôt l’impression exaltante de distancer complètement ceux, quels qu’ils fussent, qui les traquaient. Car, après tout, l’énigme de savoir où les anarchistes avaient trouvé tous ces partisans restait sans solution. La présence d’un seul homme avait suffi ; ils avaient fui à la première vue du sourire déformé du Secrétaire. Syme regardait de temps à autre par-dessus son épaule l’armée sur leurs traces.
À mesure que le bois devenait d’abord plus clair puis plus petit avec la distance, il pouvait voir les pentes ensoleillées au-delà et au-dessus ; et à travers celles-ci se déplaçait toujours la foule noire et carrée comme un scarabée monstrueux. Sous le soleil très fort et avec ses propres yeux très puissants, qui étaient presque télescopiques, Syme pouvait voir cette masse d’hommes tout à fait clairement. Il pouvait les voir comme des silhouettes humaines distinctes ; mais il était de plus en plus surpris par la façon dont ils se déplaçaient comme un seul homme. Ils semblaient vêtus de vêtements sombres et de chapeaux simples, comme n’importe quelle foule ordinaire sortie des rues ; mais ils ne s’étalaient pas, ne s’éparpillaient pas et ne traînaient pas en diverses lignes pour l’attaque, comme il serait naturel dans une foule ordinaire. Ils se déplaçaient avec une sorte de raideur terrible et maléfique, comme une armée d’automates aux regards fixes.
Syme le fit remarquer à Ratcliffe.
« Oui, répondit le policier, c’est la discipline. C’est Dimanche. Il est peut-être à cinq cents milles, mais la peur de lui pèse sur eux tous, comme le doigt de Dieu. Oui, ils marchent régulièrement ; et vous pouvez parier votre chemise qu’ils parlent régulièrement, oui, et qu’ils pensent régulièrement. Mais la chose la plus importante pour nous est qu’ils disparaissent régulièrement. »
Syme hocha la tête. Il était vrai que la tache noire des hommes poursuivants devenait de plus en plus petite à mesure que le paysan fouettait son cheval.
Le niveau du paysage ensoleillé, bien que plat dans l’ensemble, retombait de l’autre côté du bois en vagues de pentes lourdes vers la mer, d’une manière non sans rappeler les pentes inférieures des Downs du Sussex. La seule différence était que dans le Sussex, la route aurait été brisée et anguleuse comme un petit ruisseau, mais ici la route blanche française tombait à pic devant eux comme une cascade. Le long de cette descente directe, la charrette cliqueta sous un angle considérable, et en quelques minutes, la route devenant encore plus escarpée, ils virent en bas le petit port de Lancy et un grand arc bleu de la mer. Le nuage voyageur de leurs ennemis avait totalement disparu de l’horizon.
Le cheval et la charrette prirent un tournant brusque autour d’un bouquet d’ormes, et le nez du cheval frappa presque le visage d’un vieux monsieur qui était assis sur les bancs devant le petit café du « Soleil d’Or ». Le paysan grogna une excuse et descendit de son siège. Les autres descendirent aussi un par un, et parlèrent au vieux monsieur avec des phrases fragmentaires de courtoisie, car il était tout à fait évident, à son air expansif, qu’il était le propriétaire de la petite taverne.
C’était un vieux garçon aux cheveux blancs, au visage de pomme, aux yeux endormis et à la moustache grise ; corpulent, sédentaire et très innocent, d’un type que l’on trouve souvent en France, mais qui est encore plus commun en Allemagne catholique. Tout chez lui, sa pipe, sa chope de bière, ses fleurs et sa ruche, suggérait une paix ancestrale ; seulement, quand ses visiteurs levèrent les yeux en entrant dans la salle de l’auberge, ils virent l’épée au mur.
Le colonel, qui salua l’aubergiste comme un vieil ami, entra rapidement dans la salle de l’auberge et s’assit en commandant quelques rafraîchissements rituels. La décision militaire de son action intéressa Syme, qui s’assit à côté de lui, et il saisit l’occasion, quand le vieux aubergiste fut sorti, de satisfaire sa curiosité.
« Puis-je vous demander, Colonel, dit-il à voix basse, pourquoi nous sommes venus ici ? »
Le colonel Ducroix sourit derrière sa moustache blanche et hérissée.
« Pour deux raisons, monsieur », déclara-t‑il ; « et je vous en donnerai d’abord, non pas la plus importante, mais la plus utilitaire. Nous sommes venus ici parce que c’est le seul endroit à moins de trente kilomètres où l’on peut se procurer des chevaux. »
« Chevaux ! », répéta Syme, levant les yeux d’un coup.
« Oui, » répondit l’autre ; « si vous voulez vraiment tenir à distance vos ennemis, il vous faut des chevaux, ou rien du tout, à moins, bien sûr, que vous ne portiez des bicyclettes et des automobiles dans votre poche. »
« Et où nous conseillez‑vous de nous rendre ? », demanda Syme, dubitatif.
« Sans conteste, » répliqua le colonel, « il vaut mieux vous hâter au poste de police situé au‑delà de la ville. Mon ami, que j’ai secondé dans des circonstances quelque peu trompeuses, semble, à mon sens, exagérer les possibilités d’un soulèvement général ; mais même lui aurait du mal à soutenir, je suppose, que vous ne soyez pas en sécurité avec la gendarmerie. »
Syme acquiesça gravement ; puis il s’exclama soudainement :
« Et votre autre raison d’être venus ici ? »
« Mon autre raison d’être venus ici, » dit Ducroix sobrement, « c’est qu’il est tout aussi bien de voir un bon homme ou deux quand on est peut‑être proche de la mort. »
Syme leva les yeux vers le mur et aperçut une peinture religieuse grossière et pathétique. Il ajouta alors :
« Vous avez raison, » et presque immédiatement après, « Quelqu’un a‑t‑il eu des nouvelles des chevaux ? »
« Oui, » répondit Ducroix, « vous pouvez être tout à fait certain que j’ai donné les ordres dès mon arrivée. Vos ennemis ne donnaient aucune impression de hâte, mais ils avançaient à une vitesse prodigieuse, comme une armée bien entraînée. Je n’aurais jamais imaginé que les anarchistes possédaient tant de discipline. Vous n’avez pas une minute à perdre. »
Alors qu’il parlait, l’aubergiste aux yeux bleus et aux cheveux blancs entra lentement dans la salle, annonçant que six chevaux étaient sellés à l’extérieur.
Sur les conseils de Ducroix, les cinq autres s’équipèrent d’un peu de nourriture et de vin portables, ne conservant comme seules armes leurs épées de duel, et s’élancèrent bruyamment le long de la route escarpée et blanche. Les deux valets, qui avaient chargé les bagages du Marquis lorsqu’il était encore marquis, restèrent derrière pour boire au café, par consentement commun, et non contre leur propre inclination.
À ce moment, le soleil de l’après‑midi s’inclinait vers l’ouest, et sous ses rayons Syme vit la silhouette robuste de l’aubergiste se réduire de plus en plus, mais toujours debout, les observant en silence, la lumière du soleil jouant dans ses cheveux argentés. Une fantaisie superstitieuse, laissée dans son esprit par la phrase fortuite du colonel, le faisait penser que cet homme était peut‑être le dernier étranger honnête qu’il verrait jamais sur terre.
Il continuait de fixer cette forme déclinante, qui ne ressemblait plus qu’à une tache grise effleurée d’une flamme blanche contre le grand mur verdoyant de la pente derrière lui. Et alors qu’il scrutait le sommet de la pente derrière l’aubergiste, surgit une armée d’hommes vêtus de noir, en marche. Ils semblaient suspendus au-dessus du bon homme et de sa maison comme un nuage noir de sauterelles. Les chevaux avaient été sellés tôt, certes.
CHAPITRE XII. LA TERRE EN ANARCHIE
En forçant les chevaux à galoper, sans tenir compte de la descente plutôt accidentée de la route, les cavaliers regagnèrent rapidement l’avantage sur les hommes en marche, et enfin la masse des premiers bâtiments de Lancy coupa la vue de leurs poursuivants. Néanmoins, la chevauchée fut longue, et lorsqu’ils atteignirent la véritable ville, l’ouest se teintait des couleurs et de la qualité du crépuscule. Le colonel suggéra qu’avant de se diriger finalement vers le poste de police, ils feraient bien, en passant, d’attacher à eux une personne supplémentaire qui pourrait s’avérer utile.
« Quatre des cinq hommes riches de cette ville, » dit‑il, « sont des escrocs ordinaires. Je suppose que la proportion est à peu près égale partout dans le monde. Le cinquième est un ami à moi, un très bon compagnon ; et ce qui compte davantage à nos yeux, c’est qu’il possède une automobile. »
« Je crains, » dit le professeur en plaisantant, tout en regardant le long de la route blanche où la bande noire et rampante pouvait surgir à tout instant, « je crains que nous n’ayons guère le temps pour des appels de l’après‑midi. »
« La maison du docteur Renard n’est qu’à trois minutes, » dit le colonel.
« Notre danger, » dit le docteur Bull, « n’est pas à deux minutes. »
« Oui, » dit Syme, « si nous roulons vite, nous devons les laisser derrière, car ils sont à pied. »
« Il a une automobile, » répéta le colonel.
« Mais nous ne pourrons peut‑être pas l’obtenir, » répondit Bull.
« Oui, il est tout à fait de votre côté. »
« Mais il pourrait être absent. »
« Retenez votre langue, » s’écria soudainement Syme. « Quel est ce bruit ? »
Pendant une seconde, ils restèrent immobiles comme des statues équestres ; pendant deux, trois ou quatre secondes, le ciel et la terre semblèrent tout aussi figés. Puis, dans une agonie d’attention, leurs oreilles perçurent le long de la route ce frisson indescriptible, ce battement qui ne signifie qu’une chose : des chevaux !
Le visage du colonel changea instantanément, comme frappé par la foudre, tout en restant indemne.
« Ils nous ont coupé, » dit‑il, avec une ironie militaire succincte. « Préparez‑vous à recevoir la cavalerie ! »
« Où ont‑ils pu trouver les chevaux ? » demanda Syme, tout en poussant mécaniquement son cheval au galop.
Le colonel resta muet un instant, puis, d’une voix tendue, déclara :
« Je parlais avec la plus stricte exactitude quand j’ai dit que le ‘Soleil d’Or’ était le seul lieu où l’on peut obtenir des chevaux à moins de trente kilomètres. »
« Non ! » s’écria violemment Syme, « je ne crois pas qu’il aurait fait cela. Pas avec tous ces cheveux blancs. »
« Il a pu être contraint, » répliqua doucement le colonel. « Ils doivent être au moins cent, raison pour laquelle nous irons tous voir mon ami Renard, qui possède une automobile. »
Sur ces mots, il fit virer son cheval brusquement à l’angle d’une rue et s’élança avec une telle vitesse tonitruante que les autres, déjà au galop, peinèrent à suivre la queue qui fuyait de son cheval.
Le docteur Renard habitait une maison haute et confortable au sommet d’une rue escarpée, de sorte qu’en descendant à sa porte les cavaliers purent de nouveau contempler la crête verte solide de la colline, la route blanche la traversant, dominant tous les toits de la ville. Ils prirent une bouffée d’air pour vérifier que la route était encore libre, puis sonnèrent la cloche.
Renard était un homme radieux à la barbe brune, un bel exemple de cette classe professionnelle silencieuse mais très occupée que la France a conservée encore plus parfaitement que l’Angleterre. Lorsqu’on lui exposa la situation, il balaya d’un revers de main la panique de l’ancien marquis ; il déclara, avec le scepticisme français solide, qu’il n’y avait aucune probabilité concevable d’un soulèvement anarchiste général. « L’anarchie, » dit‑il en haussant les épaules, « c’est de la puérilité ! »
« Et ça, » s’écria soudain le colonel en pointant l’épaule de l’autre, « et c’est de la puérilité, n’est‑ce pas ? »
Tous se retournèrent et virent une courbe de cavalerie noire dévaler le sommet de la colline avec toute l’énergie d’Attila. Aussi vite qu’ils chevauchèrent, la formation resta bien serrée, et ils distinguèrent les visières noires de la première ligne aussi uniformes qu’une rangée d’uniformes. Mais bien que le carré noir principal fût identique, quoique plus rapide, un détail saisissant apparut clairement sur le flanc de la colline, comme sur une carte inclinée. Le corps des cavaliers formait un bloc ; mais un cavalier s’élança loin devant la colonne, et, par des mouvements frénétiques de main et de talon, poussa son cheval de plus en plus vite, au point que l’on aurait pu penser qu’il était poursuivi plutôt que poursuivant. Même à cette grande distance, ils virent quelque chose de si fanatique, si incontestable dans sa silhouette, qu’ils reconnurent le Secrétaire lui‑même. « Je suis désolé d’interrompre une discussion cultivée, » dit le colonel, « mais pouvez‑vous me prêter votre automobile maintenant, dans deux minutes ? »
« J’ai le soupçon que vous êtes tous fous, » dit le docteur Renard en souriant sociablement ; « mais que Dieu empêche la folie d’interrompre l’amitié. Allons au garage. »
Renard était un homme doux d’une richesse monstrueuse ; ses pièces ressemblaient au Musée de Cluny, et il possédait trois automobiles. Cependant, il les utilisait très parcimonieusement, aux goûts simples de la classe moyenne française, et quand ses amis impatients vinrent les examiner, il leur fallut du temps pour s’assurer qu’au moins l’une d’elles pouvait fonctionner. Avec difficulté, ils la ramenèrent dans la rue devant la maison du docteur. En sortant du garage sombre, ils furent surpris de constater que le crépuscule était déjà tombé avec la soudaineté d’une nuit tropicale. Soit ils y étaient restés plus longtemps qu’ils ne l’imaginaient, soit un épais voile de nuages s’était abattu sur la ville. En descendant les rues escarpées, ils semblèrent voir une légère brume s’élever de la mer.
« C’est maintenant ou jamais, » dit le docteur Bull. « J’entends des chevaux. »
« Non, » corrigea le professeur, « un cheval. »
En écoutant, il devint évident que le bruit, qui se rapprochait rapidement sur les pierres qui cliquetaient, n’était pas le fracas de toute la cavalerie mais celui d’un seul cavalier, qui l’avait laissé loin derrière : le Secrétaire, devenu fou.
La famille de Syme, comme la plupart de ceux qui finissent dans la vie simple, avait autrefois possédé une automobile, et il en connaissait tous les rouages. Il sauta immédiatement sur le siège du chauffeur, le visage rougi, et commença à tordre et tirer la machinerie inutilisée. Il appliqua sa force sur une poignée, puis, d’une voix très basse, déclara :
« Je crains que cela ne fonctionne pas. »
Alors qu’il parlait, un homme rigide sur son cheval pressé surgit à l’angle, tel une flèche. Son sourire projetait son menton comme disloqué. Il passa à côté de la voiture immobile, où son groupe s’était empilé, et posa la main sur l’avant. C’était le Secrétaire, dont la bouche s’ouvrit d’un trait solennel de triomphe.
Syme s’appuya durement sur le volant, et aucun son ne se fit entendre si ce n’était le grondement des autres poursuivants qui entraient dans la ville. Soudain retentit un cri d’acier raclé, et la voiture bondit en avant. Elle arracha le Secrétaire de sa selle comme un couteau sort de son fourreau, le traça en le frappant terriblement sur vingt mètres, puis le laissa gisant à plat sur la route, devant son cheval effrayé. En prenant le virage de la rue avec une courbe splendide, ils distinguèrent les autres anarchistes envahir la rue et relever leur chef tombé.
« Je ne comprends pas pourquoi il fait si sombre, » dit finalement le professeur d’une voix basse.
« Il va y avoir une tempête, je crois, » dit le docteur Bull. « C’est dommage que nous n’ayons pas de lampe dans cette voiture, même juste pour voir. »
« Nous en avons, » dit le colonel, et du plancher de la voiture il sortit une lourde lanterne en fer sculpté, avec une lampe à l’intérieur. Elle était manifestement une antiquité, et son usage originel semblait semi‑religieux, car l’un de ses côtés portait un rude moule en forme de croix.
« Où diable avez‑vous trouvé cela ? » demanda le professeur.
« Je l’ai eu où j’ai eu la voiture, » répondit le colonel en riant, « de mon meilleur ami. Alors que notre ami se débattait avec le volant, je montai les marches avant de la maison et parlai à Renard, qui se tenait sur son porche, vous vous en souvenez. ‘Je suppose, ’ dis‑je, ‘qu’il n’y a pas le temps de prendre une lampe.’ Il leva les yeux, clignant doucement vers le magnifique plafond voûté de son hall d’entrée. De là était suspendue, par des chaînes d’un fer exquis, cette lanterne, l’un des cent trésors de son trésor. Il la tira de son propre plafond par la force brute, brisant les panneaux peints et faisant tomber deux vases bleus sous son emprise. Puis il me tendit la lanterne de fer, et je la mis dans la voiture. N’ai‑je pas eu raison de dire que le docteur Renard valait la peine d’être connu ? »
« Vous aviez raison, » dit Syme avec gravité, et suspendit la lourde lanterne à l’avant. Le contraste entre l’automobile moderne et cette lampe ecclésiastique étrange forma une allégorie de toute leur situation. Jusqu’alors ils avaient traversé la partie la plus calme de la ville, ne rencontrant au plus qu’un ou deux piétons, incapables de leur donner le moindre indice du calme ou de l’hostilité du lieu. Désormais, les fenêtres des maisons s’allumaient les unes après les autres, offrant une plus grande impression d’habitation et d’humanité. Le docteur Bull se tourna vers le nouveau détective qui avait mené leur fuite, et offrit son sourire naturel et amical.
« Ces lumières rendent l’atmosphère plus joyeuse. »
L’inspecteur Ratcliffe fronce les sourcils.
« Il n’y a qu’un seul jeu de lumières qui me rend plus joyeux, » dit‑il, « et ce sont les lumières du poste de police que je vois au‑delà de la ville. Dieu, que nous y soyons dans dix minutes. »
Alors le bon sens bouillonnant et l’optimisme du docteur Bull éclatèrent soudainement.
« C’est du non‑sens délirant ! » s’écria‑t‑il. « Si vous croyez vraiment que les gens ordinaires dans des maisons ordinaires sont des anarchistes, vous êtes plus fou qu’un anarchiste. Si nous nous retournions et combattions ces gars, toute la ville se battrait pour nous. »
« Non, » répliqua l’autre d’une simplicité immuable, « toute la ville se battrait pour eux. Nous verrons. »
Pendant qu’ils parlaient, le professeur se pencha en avant, excité.
« Quel est ce bruit ? » dit‑il.
« Les chevaux derrière nous, je suppose, » dit le colonel. « Je pensais que nous les avions dépassés. »
« Les chevaux derrière nous ! Non, » dit le professeur, « ce ne sont pas des chevaux, et ce n’est pas derrière nous. »
À peine avait‑il prononcé ces mots qu’au bout de la rue deux formes brillantes et cliquetantes filèrent. Elles disparurent en un instant, mais tout le monde vit qu’il s’agissait de voitures, et le professeur se leva, pâle, jurant qu’elles étaient les deux autres voitures du garage du docteur Renard.
« Je vous dis qu’elles étaient à lui, » répéta‑t‑il, les yeux sauvages, « et qu’elles étaient pleines d’hommes masqués ! »
« Absurde ! » s’écria le colonel, furieux. « Le docteur Renard ne leur aurait jamais donné leurs voitures. »
« Il a peut‑être été forcé, » murmura doucement Ratcliffe. « Toute la ville est de leur côté. »
« Vous croyez toujours cela, » demanda le colonel, incr
« Vous êtes un excellent compagnon, » dit-il. « Vous savez croire en une santé qui n’est pas uniquement la vôtre. Et vous avez assez raison au sujet de l’humanité, au sujet des paysans et des gens comme ce joyeux vieil aubergiste. Mais vous avez tort au sujet de Renard. Je me suis méfié de lui dès le début. Il est rationaliste et, ce qui est pire, il est riche. Quand le devoir et la religion seront vraiment détruits, ce sera par les riches. »
« Ils sont déjà vraiment détruits, » dit l’homme à la cigarette, en se levant les mains dans les poches. « Les démons approchent ! »
Les hommes dans l’automobile regardèrent anxieusement dans la direction de son regard songeur, et ils virent que tout le régiment au bout de la route avançait sur eux, le docteur Renard marchant furieusement en tête, sa barbe flottant dans la brise.
Le colonel bondit hors de la voiture avec une exclamation d’intolérance.
« Messieurs, » cria-t-il, « c’est incroyable. Ce doit être une farce. Si vous connaissiez Renard comme je le connais... c’est comme traiter la reine Victoria de dynamitière. Si vous aviez pu vous mettre le caractère de cet homme dans la tête... »
« Le docteur Bull, » dit Syme avec ironie, « se l’est au moins mis dans le chapeau. »
« Je vous dis que c’est impossible ! » cria le colonel en frappant du pied. « Renard va s’expliquer. Il va s’expliquer avec moi, » et il s’élança en avant.
« Ne soyez pas si pressé, » traîna l’homme à la cigarette. « Il va très bientôt nous expliquer tout cela, à nous tous. »
Mais le colonel impatient était déjà hors de portée de voix, s’avançant vers l’ennemi qui avançait. Le docteur Renard, excité, leva de nouveau son pistolet, mais, apercevant son adversaire, hésita, et le colonel se retrouva face à face avec lui dans des gestes de remontrance frénétiques.
« Ça ne sert à rien, » dit Syme. « Il ne tirera jamais rien de ce vieux païen. Je vote pour que nous foncions droit à travers le gros de la troupe, comme les balles ont traversé le chapeau de Bull. Nous serons peut-être tous tués, mais nous devons en tuer un bon nombre. »
« Je ne veux pas, » dit le docteur Bull, devenant plus vulgaire dans la sincérité de sa vertu. « Les pauvres bougres font peut-être une erreur. Donnez une chance au colonel. »
« Devons-nous faire demi-tour, alors ? » demanda le professeur.
« Non, » dit Ratcliffe d’une voix froide, « la rue derrière nous est tenue aussi. En fait, il me semble y voir un autre de vos amis, Syme. »
Syme pivota vivement et fixa le regard vers la voie qu’ils venaient de parcourir. Il vit un corps irrégulier de cavaliers se rassembler et galoper vers eux dans l’obscurité. Il vit au-dessus de la selle la plus proche l’éclat argenté d’une épée, puis, à mesure qu’il se rapprochait, l’éclat argenté des cheveux d’un vieillard. L’instant suivant, avec une violence fracassante, il fit pivoter l’automobile et l’envoya filer dans la rue latérale abrupte menant à la mer, tel un homme qui ne désirait plus que mourir.
« Quel diable se passe-t-il ? » cria le professeur en lui saisissant le bras.
« L’étoile du matin est tombée ! » dit Syme, alors que sa propre voiture descendait dans les ténèbres comme une étoile filante.
Les autres ne comprirent pas ses paroles, mais lorsqu’ils regardèrent en arrière vers la rue d’en haut, ils virent la cavalerie hostile tourner le coin et descendre les pentes à leur poursuite ; et, tout devant, chevauchait le bon aubergiste, animé de l’innocence ardente de la lumière du soir.
« Le monde est fou ! » dit le professeur en se cachant le visage dans les mains.
« Non, » dit le docteur Bull avec une humilité adamantine, « c’est moi. »
« Que devons-nous faire ? » demanda le professeur.
« En cet instant, » dit Syme avec un détachement scientifique, « je crois que nous allons nous fracasser contre un réverbère. »
L’instant d’après, l’automobile heurtait avec un fracas catastrophique un objet en fer. L’instant suivant, quatre hommes s’extrayaient d’un chaos de métal, et un réverbère haut et maigre qui se dressait droit au bord de la promenade maritime se tenait là, tordu et plié, telle la branche d’un arbre brisé.
« Eh bien, nous avons cassé quelque chose, » dit le professeur avec un faible sourire. « C’est un maigre réconfort. »
« Vous devenez anarchiste, » dit Syme en époussetant ses vêtements avec son instinct de propreté.
« Tout le monde l’est, » dit Ratcliffe.
Alors qu’ils parlaient, le cavalier aux cheveux blancs et ses suiveurs arrivèrent dans un tonnerre de sabots, et presque au même moment une sombre file d’hommes courut en criant le long du front de mer. Syme saisit une épée et la prit entre ses dents ; il en coinça deux autres sous ses aisselles, en prit une quatrième dans sa main gauche et la lanterne dans sa droite, et sauta de la haute promenade sur la plage en contrebas.
Les autres sautèrent après lui, dans une acceptation commune d’une action aussi décisive, laissant derrière eux les débris et la foule qui s’amassait au-dessus d’eux.
« Nous avons encore une chance, » dit Syme en retirant l’acier de sa bouche. « Quel que soit le sens de ce pandémonium, j’imagine que le poste de police nous aidera. Nous ne pouvons l’atteindre, car ils en tiennent l’accès. Mais il y a ici une jetée ou un brise-lames qui s’avance dans la mer, que nous pourrions défendre plus longtemps que n’importe quoi d’autre, comme Horatius et son pont. Nous devons le défendre jusqu’à ce que la gendarmerie sorte. Suivez-moi. »
Ils le suivirent tandis qu’il avançait en faisant craquer le gravier de la plage, et en une seconde ou deux leurs bottes ne foulèrent plus le gravier marin, mais de larges pierres plates. Ils marchèrent le long d’une longue jetée basse, s’avançant en un bras unique dans la mer sombre et bouillonnante, et lorsqu’ils en atteignirent l’extrémité, ils sentirent qu’ils étaient arrivés à la fin de leur histoire. Ils se tournèrent et firent face à la ville.
Cette ville était transfigurée par le tumulte. Tout le long de la haute promenade d’où ils venaient de descendre s’écoulait un flux sombre et rugissant d’humanité, avec des bras agités et des visages enflammés, tâtonnant et dardant des regards vers eux. La longue ligne sombre était ponctuée de torches et de lanternes ; mais même là où aucune flamme n’éclairait un visage furieux, ils pouvaient voir, dans la silhouette la plus lointaine, dans le geste le plus indistinct, une haine organisée. Il était clair qu’ils étaient les maudits de tous les hommes, et ils ne savaient pourquoi.
Deux ou trois hommes, paraissant petits et noirs comme des singes, sautèrent par-dessus le bord comme ils l’avaient fait et tombèrent sur la plage. Ils vinrent labourer le sable profond, hurlant horriblement, et s’efforcèrent de patauger dans la mer au hasard. L’exemple fut suivi, et toute la masse noire d’hommes commença à courir et à dégouliner par-dessus le bord comme de la mélasse noire.
Tout devant, parmi les hommes sur la plage, Syme vit le paysan qui avait conduit leur charrette. Il éclaboussa dans le ressac sur un énorme cheval de trait et brandit sa hache vers eux.
« Le paysan ! » cria Syme. « Ils ne s’étaient pas soulevés depuis le Moyen Âge. »
« Même si la police arrive maintenant, » dit le professeur tristement, « elle ne pourra rien faire contre cette foule. »
« Absurde ! » dit Bull désespérément ; « il doit rester en ville quelques personnes qui sont humaines. »
« Non, » dit l’inspecteur désespéré, « l’être humain sera bientôt éteint. Nous sommes les derniers des hommes. »
« C’est possible, » dit le professeur distraitement. Puis il ajouta de sa voix rêveuse : « Que dit-on à la fin de la Dunciade ?
« Ni flamme publique ; ni privée, n’ose briller ; Plus de lumière humaine, plus d’éclat divin ! Voici ! ton empire redoutable, Chaos, est restauré ; La lumière meurt devant ton verbe créateur de néant : Ta main, grand Anarque, laisse tomber le rideau ; Et les ténèbres universelles ensevelissent tout. »
« Arrêtez ! » cria soudain Bull, « les gendarmes sont sortis. »
Les lumières basses du poste de police étaient en effet obscurcies et troublées par des silhouettes pressées, et ils entendirent à travers les ténèbres le choc et le cliquetis d’une cavalerie disciplinée.
« Ils chargent la foule ! » cria Bull dans un mélange d’extase et d’alarme.
« Non, » dit Syme, « ils se forment le long de la promenade. »
« Ils ont déchargé leurs carabines, » cria Bull en dansant d’excitation.
« Oui, » dit Ratcliffe, « et ils vont tirer sur nous. »
Alors qu’il parlait, il y eut un long crépitement de mousqueterie, et les balles semblèrent bondir comme de la grêle sur les pierres devant eux.
« Les gendarmes les ont rejoints ! » cria le professeur en se frappant le front.
« Je suis dans la cellule capitonnée, » dit Bull avec aplomb.
Il y eut un long silence, puis Ratcliffe dit, en regardant au-dessus de la mer gonflée, toute d’une sorte de gris pourpre :
« Qu’importe qui est fou ou qui est sain ? Nous serons bientôt tous morts. »
Syme se tourna vers lui et dit :
« Vous n’avez donc plus aucun espoir ? »
M. Ratcliffe garda un silence de pierre ; puis enfin il dit doucement :
« Non ; chose étrange, je ne suis pas tout à fait sans espoir. Il y a un petit espoir insensé que je ne peux chasser de mon esprit. La puissance de toute cette planète est contre nous, pourtant je ne peux m’empêcher de me demander si ce petit espoir stupide est déjà sans espoir. »
« En quoi ou en qui est votre espoir ? » demanda Syme avec curiosité.
« En un homme que je n’ai jamais vu, » dit l’autre, en regardant la mer de plomb.
« Je sais ce que vous voulez dire, » dit Syme d’une voix basse, « l’homme dans la pièce sombre. Mais Sunday doit l’avoir tué depuis longtemps. »
« Peut-être, » dit l’autre avec fermeté ; « mais s’il en est ainsi, c’était le seul homme que Sunday ait eu du mal à tuer. »
« J’ai entendu ce que vous avez dit, » dit le professeur, le dos tourné. « Moi aussi, je m’accroche désespérément à la chose que je n’ai jamais vue. »
Tout à coup, Syme, qui se tenait comme aveuglé par une pensée introspective, pivota et cria, comme un homme s’éveillant d’un sommeil :
« Où est le colonel ? Je pensais qu’il était avec nous ! »
« Le colonel ! Oui, » cria Bull, « où diable est le colonel ? »
« Il est allé parler à Renard, » dit le professeur.
« Nous ne pouvons pas le laisser parmi toutes ces bêtes, » cria Syme. « Mourons comme des gentilshommes si... »
« Ne plaignez pas le colonel, » dit Ratcliffe avec un ricanement pâle. « Il est extrêmement confortable. Il est... »
« Non ! non ! non ! » cria Syme dans une sorte de frénésie, « pas le colonel aussi ! Je ne le croirai jamais ! »
« Croirez-vous vos yeux ? » demanda l’autre, et il pointa la plage.
Nombre de leurs poursuivants avaient pataugé dans l’eau en brandissant leurs poings, mais la mer était houleuse et ils ne pouvaient atteindre la jetée. Deux ou trois silhouettes, cependant, se tenaient au début de la passerelle en pierre et semblaient avancer prudemment. La lueur d’une lanterne de hasard éclaira les visages des deux premiers. L’un portait un demi-masque noir, et sous celui-ci la bouche se tordait dans une telle folie nerveuse que la touffe de barbe noire se tortillait comme une chose vivante et agitée. L’autre était le visage rouge et la moustache blanche du colonel Ducroix. Ils étaient en pleine consultation sérieuse.
« Oui, lui aussi est parti, » dit le professeur, et il s’assit sur une pierre. « Tout est parti. Je suis parti ! Je ne peux pas faire confiance à ma propre mécanique corporelle. J’ai l’impression que ma propre main pourrait s’envoler et me frapper. »
« Quand ma main s’envolera, » dit Syme, « elle frappera quelqu’un d’autre, » et il marcha le long de la jetée vers le colonel, l’épée dans une main et la lanterne dans l’autre.
Comme pour détruire le dernier espoir ou le dernier doute, le colonel, qui le vit venir, pointa son revolver sur lui et tira. Le coup manqua Syme, mais frappa son épée, la brisant net à la garde. Syme se précipita et balança la lanterne de fer au-dessus de sa tête.
« Judas devant Hérode ! » dit-il, et il terrassa le colonel sur les pierres. Puis il se tourna vers le secrétaire, dont la bouche effrayante écumait presque maintenant, et tint la lampe si haut, dans un geste si rigide et si imposant, que l’homme fut comme figé un instant et forcé d’écouter.
« Voyez-vous cette lanterne ? » cria Syme d’une voix terrible. « Voyez-vous la croix gravée dessus, et la flamme à l’intérieur ? Vous ne l’avez pas faite. Vous ne l’avez pas allumée. Des hommes meilleurs que vous, des hommes qui savaient croire et obéir, ont tordu les entrailles de fer et préservé la légende du feu. Il n’y a pas une rue où vous marchez, pas un fil que vous portez, qui n’ait été fait comme cette lanterne, en niant votre philosophie de boue et de rats. Vous ne pouvez rien faire. Vous ne pouvez que détruire. Vous détruirez l’humanité ; vous détruirez le monde. Que cela vous suffise. Pourtant, cette unique vieille lanterne chrétienne, vous ne la détruirez pas. Elle ira là où votre empire de singes n’aura jamais l’intelligence de la trouver. »
Il frappa le secrétaire une fois avec la lanterne de sorte qu’il chancela ; puis, la faisant tourbillonner deux fois au-dessus de sa tête, il l’envoya voler au loin dans la mer, où elle flamba comme une fusée rugissante avant de tomber.
« Épées ! » hurla Syme, tournant son visage enflammé vers les trois derrière lui. « Chargeons ces chiens, car notre heure est venue de mourir. »
Ses trois compagnons le suivirent l’épée à la main. L’épée de Syme était brisée, mais il arracha un gourdin du poing d’un pêcheur en le jetant à terre. Dans un instant, ils se seraient jetés sur le visage de la foule et auraient péri, quand une interruption survint. Le secrétaire, depuis le discours de Syme, était resté la main sur la tête frappée, comme étourdi ; soudain, il arracha son masque noir.
Le visage pâle ainsi dépouillé à la lueur de la lampe révéla moins la rage que l’étonnement. Il leva la main avec une autorité anxieuse.
« Il y a une erreur, » dit-il. « M. Syme, je ne pense guère que vous compreniez votre position. Je vous arrête au nom de la loi. »
« De la loi ? » dit Syme, et il laissa tomber son bâton.
« Certainement ! » dit le secrétaire. « Je suis un détective de Scotland Yard, » et il tira une petite carte bleue de sa poche.
« Et que supposez-vous que nous soyons ? » demanda le professeur en levant les bras.
« Vous, » dit le secrétaire avec raideur, « êtes, je le sais de source sûre, des membres du Conseil Suprême des Anarchistes. Déguisé en l’un de vous, je... »
Le docteur Bull jeta son épée dans la mer.
« Il n’y a jamais eu de Conseil Suprême des Anarchistes, » dit-il. « Nous étions tous une bande de policiers stupides nous regardant les uns les autres. Et tous ces braves gens qui nous ont mitraillés pensaient que nous étions les dynamiteurs. Je savais que je ne pouvais pas me tromper sur la foule, » dit-il en rayonnant sur l’énorme multitude qui s’étendait au loin de chaque côté. « Les gens vulgaires ne sont jamais fous. Je suis vulgaire moi-même, et je le sais. Je vais maintenant aller à terre pour offrir un verre à tout le monde ici. »
CHAPITRE XIII. LA POURSUITE DU PRÉSIDENT
Le lendemain matin, cinq personnes déconcertées mais hilares prirent le bateau pour Douvres. Le pauvre vieux colonel aurait pu avoir quelques raisons de se plaindre, ayant été d’abord forcé de se battre pour deux factions qui n’existaient pas, puis renversé par une lanterne en fer. Mais c’était un vieux gentilhomme magnanime, et, très soulagé que ni l’un ni l’autre parti n’ait eu quoi que ce soit à voir avec la dynamite, il les vit partir sur la jetée avec une grande jovialité.
Les cinq détectives réconciliés avaient une centaine de détails à s’expliquer mutuellement. Le secrétaire dut raconter à Syme comment ils en étaient venus à porter des masques à l’origine, afin d’approcher l’ennemi supposé en tant que co-conspirateurs.
Syme dut expliquer comment ils avaient fui avec une telle rapidité à travers un pays civilisé. Mais au-dessus de toutes ces questions de détails qui pouvaient être expliquées, s’élevait la montagne centrale de la question qu’ils ne pouvaient expliquer. Qu’est-ce que tout cela signifiait ? S’ils étaient tous des officiers inoffensifs, qu’était Sunday ? S’il n’avait pas saisi le monde, à quoi diable avait-il bien pu jouer ? L’inspecteur Ratcliffe était toujours sombre à ce sujet.
« Je ne peux pas plus que vous comprendre le petit jeu du vieux Sunday, » dit-il. « Mais quoi que soit Sunday, ce n’est pas un citoyen irréprochable. Bon sang ! vous souvenez-vous de son visage ? »
« Je vous concède, » répondit Syme, « que je n’ai jamais pu l’oublier. »
« Eh bien, » dit le secrétaire, « je suppose que nous pourrons le découvrir bientôt, car demain nous avons notre prochaine réunion générale. Vous m’excuserez, » dit-il avec un sourire plutôt sinistre, « d’être bien au fait de mes devoirs de secrétaire. »
« Je suppose que vous avez raison, » dit le professeur pensivement. « Je suppose que nous pourrions le découvrir par lui ; mais j’avoue que j’aurais un peu peur de demander à Sunday qui il est vraiment. »
« Pourquoi, » demanda le secrétaire, « par peur des bombes ? »
« Non, » dit le professeur, « par peur qu’il ne me le dise. »
« Prenons un verre, » dit le docteur Bull, après un silence.
Tout au long de leur voyage en bateau et en train, ils furent très conviviaux, mais ils restèrent instinctivement groupés. Le docteur Bull, qui avait toujours été l’optimiste du groupe, tenta de persuader les quatre autres que toute la compagnie pouvait prendre le même fiacre depuis Victoria ; mais cela fut écarté, et ils prirent une voiture à quatre roues, avec le docteur Bull sur le siège du cocher, en train de chanter. Ils terminèrent leur voyage à un hôtel de Piccadilly Circus, afin d’être proches du petit déjeuner matinal du lendemain à Leicester Square. Pourtant, même alors, les aventures de la journée n’étaient pas entièrement terminées. Le docteur Bull, mécontent de la proposition générale d’aller se coucher, s’était promené hors de l’hôtel vers onze heures pour voir et goûter quelques-unes des beautés de Londres. Vingt minutes plus tard, cependant, il revint et fit un vacarme considérable dans le hall. Syme, qui tenta d’abord de le calmer, fut forcé à la fin d’écouter sa communication avec une attention toute nouvelle.
« Je vous dis que je l’ai vu ! » dit le docteur Bull avec une insistance lourde.
« Qui ? » demanda Syme vivement. « Pas le président ? »
« Pas à ce point, » dit le docteur Bull avec un rire inutile, « pas à ce point. Je l’ai ici. »
« Qui avez-vous ici ? » demanda Syme avec impatience.
« L’homme poilu, » dit l’autre avec lucidité, « l’homme qui était l’homme poilu — Gogol. Le voici, » et il tira par un coude réticent le jeune homme identique qui, cinq jours auparavant, était sorti du Conseil avec des cheveux roux clair et un visage pâle, le premier de tous les faux anarchistes à avoir été démasqué.
« Pourquoi vous inquiétez-vous pour moi ? » cria-t-il. « Vous m’avez expulsé comme espion. »
« Nous sommes tous des espions ! » murmura Syme.
« Nous sommes tous des espions ! » hurla le docteur Bull. « Venez prendre un verre. »
Le lendemain matin, le bataillon des six réunis marcha avec aplomb vers l’hôtel de Leicester Square.
« C’est plus gai, » dit le docteur Bull ; « nous sommes six hommes allant demander à un homme ce qu’il veut dire. »
« Je pense que c’est un peu plus bizarre que cela, » dit Syme. « Je pense que ce sont six hommes allant demander à un homme ce qu’ils veulent dire eux-mêmes. »
Ils tournèrent en silence vers le Square, et bien que l’hôtel fût à l’angle opposé, ils virent tout de suite le petit balcon et une silhouette qui semblait trop grande pour lui. Il était assis seul, la tête penchée, plongé dans un journal. Mais tous ses conseillers, qui étaient venus pour le mettre en minorité, traversèrent ce Square comme s’ils étaient surveillés du ciel par cent yeux.
Ils avaient beaucoup discuté de leur stratégie, pour savoir s’ils devaient laisser le Gogol démasqué dehors et commencer diplomatiquement, ou s’ils devaient l’amener et faire exploser la poudre tout de suite. L’influence de Syme et Bull l’emporta pour la seconde option, bien que le secrétaire ait demandé jusqu’au bout pourquoi ils attaquaient Sunday si imprudemment.
« Ma raison est très simple, » dit Syme. « Je l’attaque imprudemment parce que j’ai peur de lui. »
Ils suivirent Syme dans l’escalier sombre en silence, et ils débouchèrent tous simultanément dans le large soleil du matin et le large sourire du dimanche de Sunday.
« Délicieux ! » dit-il. « Ravi de vous voir tous. Quelle journée exquise. Le Tsar est-il mort ? »
Le secrétaire, qui se trouvait être devant, se raidit pour une tirade digne.
« Non, monsieur, » dit-il sévèrement, « il n’y a eu aucun massacre. Je ne vous apporte aucune nouvelle de ces spectacles dégoûtants. »
« Des spectacles dégoûtants ? » répéta le président avec un sourire brillant et interrogateur. « Vous voulez dire les lunettes du docteur Bull ? »
Le secrétaire s’étouffa un instant, et le président continua avec une sorte d’appel onctueux :
« Bien sûr, nous avons tous nos opinions et même nos yeux, mais vraiment, les traiter de dégoûtants devant l’homme lui-même... »
Le docteur Bull arracha ses lunettes et les brisa sur la table.
« Mes lunettes sont crapuleuses, » dit-il, « mais moi, je ne le suis pas. Regardez mon visage. »
« J’ose dire que c’est le genre de visage qui finit par plaire, » dit le président, « en fait, il finit par vous aller ; et qui suis-je pour me quereller avec les fruits sauvages sur l’Arbre de Vie ? J’ose dire qu’il finira par me pousser à moi aussi un jour. »
« Nous n'avons pas de temps à perdre en idioties, » dit le Secrétaire, interrompant sauvagement. « Nous sommes venus pour savoir ce que tout cela signifie. Qui êtes-vous ? Que êtes-vous ? Pourquoi nous avez-vous tous fait venir ici ? Savez-vous qui nous sommes et ce que nous sommes ? Êtes-vous un homme à l'esprit borné jouant les conspirateurs, ou êtes-vous un homme intelligent jouant les imbéciles ? Répondez-moi, je vous le dis. »
« Les candidats, » murmura Sunday, « ne sont tenus de répondre qu'à huit des dix-sept questions du questionnaire. Pour autant que je puisse comprendre, vous voulez que je vous dise ce que je suis, ce que vous êtes, ce qu'est cette table, ce qu'est ce Conseil et, pour autant que j'en sache, à quoi sert ce monde. Eh bien, j'irai jusqu'à déchirer le voile d'un mystère. Si vous voulez savoir ce que vous êtes, vous êtes une bande de jeunes ânes fort bien intentionnés. »
« Et vous, » dit Syme en se penchant en avant, « que êtes-vous ? »
« Moi ? Que suis-je ? » rugit le Président, et il s'éleva lentement jusqu'à une hauteur incroyable, comme une vague immense sur le point de s'arquer au-dessus d'eux et de se briser. « Vous voulez savoir ce que je suis, n'est-ce pas ? Bull, vous êtes un homme de science. Fouillez les racines de ces arbres et découvrez la vérité à leur sujet. Syme, vous êtes un poète. Fixez ces nuages du matin. Mais je vous dis ceci : vous aurez découvert la vérité sur le dernier arbre et le nuage le plus haut avant la vérité sur moi. Vous comprendrez la mer, et je resterai une énigme ; vous saurez ce que sont les étoiles, et vous ne saurez pas ce que je suis. Depuis le commencement du monde, tous les hommes m'ont chassé comme un loup — rois et sages, poètes et législateurs, toutes les églises et toutes les philosophies. Mais je n'ai encore jamais été pris, et les cieux s'effondreront le jour où je me retournerai pour faire face. Je leur ai donné du fil à retordre, et je continuerai. »
Avant que l'un d'eux ne puisse bouger, l'homme monstrueux s'était balancé comme un énorme orang-outan par-dessus la balustrade du balcon. Pourtant, avant de se laisser tomber, il se remonta comme sur une barre fixe et, passant son grand menton par-dessus le bord du balcon, dit solennellement :
« Il y a une chose que je vous dirai cependant sur qui je suis. Je suis l'homme dans la pièce sombre qui vous a tous faits policiers. »
Sur ce, il tomba du balcon, rebondissant sur les pierres en contrebas comme une grosse balle en caoutchouc, et partit en bondissant vers le coin de l'Alhambra, où il héla un fiacre et y sauta. Les six détectives étaient restés pétrifiés et livides à la lumière de sa dernière affirmation ; mais lorsqu'il disparut dans le fiacre, les sens pratiques de Syme lui revinrent, et sautant par-dessus le balcon avec une telle imprudence qu'il manqua de se briser les jambes, il appela un autre fiacre.
Lui et Bull sautèrent ensemble dans le fiacre, le Professeur et l'Inspecteur dans un autre, tandis que le Secrétaire et le défunt Gogol se précipitaient dans un troisième juste à temps pour poursuivre le Syme volant, qui poursuivait le Président volant. Sunday les mena dans une course folle vers le nord-ouest, son cocher, manifestement sous l'influence de stimulants plus que communs, poussant le cheval à une vitesse effrénée. Mais Syme n'était pas d'humeur aux délicatesses, et il se tint debout dans son propre fiacre en criant : « Au voleur ! » jusqu'à ce que des foules courent le long de son fiacre et que les policiers commencent à s'arrêter pour poser des questions. Tout cela eut son influence sur le cocher du Président, qui commença à avoir l'air dubitatif et à ralentir au trot. Il ouvrit la trappe pour parler raisonnablement à son passager, et ce faisant, laissa le long fouet pendre devant le fiacre. Sunday se pencha en avant, le saisit et le tira violemment de la main de l'homme. Puis, se tenant lui-même debout à l'avant du fiacre, il fouetta le cheval et rugit à haute voix, si bien qu'ils descendirent les rues comme une tempête volante. De rue en rue et de place en place tourbillonnait cet absurde véhicule, dans lequel le passager poussait le cheval et le conducteur essayait désespérément de l'arrêter. Les trois autres fiacres le suivaient (si l'on peut employer ce terme pour un fiacre) comme des chiens haletants. Les boutiques et les rues défilaient comme des flèches cliquetantes.
Au paroxysme de la vitesse, Sunday se tourna sur le marchepied où il se tenait, et sortant sa grande tête grimaçante du fiacre, les cheveux blancs sifflant dans le vent, il fit une horrible grimace à ses poursuivants, tel un gamin colossal. Puis, levant vivement sa main droite, il lança une boule de papier au visage de Syme et disparut. Syme attrapa la chose tout en l'écartant instinctivement, et découvrit qu'elle se composait de deux papiers froissés. L'un était adressé à lui-même, et l'autre au Dr Bull, avec une très longue, et il est à craindre en partie ironique, série de lettres après son nom. L'adresse du Dr Bull était, en tout cas, considérablement plus longue que sa communication, car la communication consistait entièrement en ces mots :
« Qu'en est-il de Martin Tupper maintenant ? »
« Que veut dire le vieux maniaque ? » demanda Bull, en fixant les mots. « Que dit le vôtre, Syme ? »
Le message de Syme était, en tout cas, plus long, et disait ce qui suit :
« Personne ne regretterait plus que moi une quelconque ingérence de la part de l'Archidiacre. J'espère que nous n'en arriverons pas là. Mais, pour la dernière fois, où sont vos caoutchoucs ? C'est vraiment trop, surtout après ce que l'oncle a dit. »
Le cocher du Président semblait reprendre un certain contrôle sur son cheval, et les poursuivants gagnèrent un peu de terrain alors qu'ils tournaient vers Edgware Road. Et là se produisit ce qui parut aux alliés être un arrêt providentiel. Le trafic de toute sorte faisait des embardées à droite ou à gauche ou s'arrêtait, car le long rugissement annonçant le camion de pompiers arrivait sur la longue route, passant en quelques secondes comme une foudre d'airain. Mais aussi vite qu'il passa, Sunday avait bondi hors de son fiacre, sauté sur le camion de pompiers, l'avait attrapé, s'y était hissé, et fut vu, alors qu'il disparaissait dans la distance bruyante, en train de parler au pompier étonné avec des gestes explicatifs.
« Après lui ! » hurla Syme. « Il ne peut plus s'égarer maintenant. On ne peut pas confondre un camion de pompiers. »
Les trois cochers, qui avaient été stupéfaits un instant, fouettèrent leurs chevaux et réduisirent légèrement la distance entre eux et leur proie en train de disparaître. Le Président reconnut cette proximité en venant à l'arrière du véhicule, saluant à plusieurs reprises, envoyant des baisers de la main, et finalement lançant une note soigneusement pliée dans le giron de l'Inspecteur Ratcliffe. Quand ce monsieur l'ouvrit, non sans impatience, il trouva qu'elle contenait ces mots :
« Fuyez immédiatement. La vérité sur vos élargisseurs de pantalon est connue. — UN AMI. »
Le camion de pompiers avait bifurqué encore plus loin vers le nord, dans une région qu'ils ne reconnaissaient pas ; et alors qu'il longeait une rangée de hautes grilles ombragées par des arbres, les six amis furent surpris, mais quelque peu soulagés, de voir le Président sauter du camion de pompiers, bien qu'ils ne puissent voir si c'était par un autre caprice ou par la protestation croissante de ses occupants. Avant que les trois fiacres ne puissent cependant atteindre l'endroit, il avait gravi les hautes grilles comme un énorme chat gris, s'était jeté par-dessus et avait disparu dans une obscurité de feuilles.
Syme, avec un geste furieux, arrêta son fiacre, sauta dehors et se lança lui aussi à l'escalade. Lorsqu'il eut une jambe par-dessus la clôture et que ses amis le suivaient, il tourna vers eux un visage qui brillait assez pâle dans l'ombre.
« Quel endroit peut bien être celui-ci ? » demanda-t-il. « Est-ce la maison du vieux diable ? J'ai entendu dire qu'il a une maison dans le nord de Londres. »
« Tant mieux, » dit le Secrétaire d'un air sombre, en posant le pied sur un appui, « nous le trouverons chez lui. »
« Non, mais ce n'est pas ça, » dit Syme en fronçant les sourcils. « J'entends les bruits les plus horribles, comme des diables qui rient, éternuent et se mouchent de leur nez diabolique ! »
« Ses chiens qui aboient, bien sûr, » dit le Secrétaire.
« Pourquoi ne pas dire ses scarabées qui aboient ! » dit Syme furieusement, « des escargots qui aboient ! des géraniums qui aboient ! Avez-vous déjà entendu un chien aboyer comme ça ? »
Il leva la main, et il sortit du fourré un long rugissement grondant qui semblait passer sous la peau et glacer la chair — un rugissement bas et frissonnant qui provoquait une pulsation dans l'air tout autour d'eux.
« Les chiens de Sunday ne seraient pas des chiens ordinaires, » dit Gogol, et il frissonna.
Syme avait sauté de l'autre côté, mais il restait à écouter avec impatience.
« Eh bien, écoutez ça, » dit-il, « est-ce un chien — le chien de quelqu'un ? »
Un cri rauque éclata à leurs oreilles, comme des choses protestant et réclamant dans une douleur soudaine ; et puis, au loin comme un écho, ce qui ressemblait à une longue trompette nasillarde.
« Eh bien, sa maison devrait être l'enfer ! » dit le Secrétaire ; « et si c'est l'enfer, j'y entre ! » et il sauta par-dessus les hautes grilles presque d'un seul élan.
Les autres suivirent. Ils se frayèrent un chemin à travers un enchevêtrement de plantes et d'arbustes, et débouchèrent sur un sentier dégagé. Rien n'était en vue, mais le Dr Bull frappa soudainement des mains.
« Eh bien, bande d'ânes, » cria-t-il, « c'est le zoo ! »
Alors qu'ils cherchaient sauvagement autour d'eux toute trace de leur proie sauvage, un gardien en uniforme arriva en courant le long du sentier avec un homme en civil.
« Est-il passé par ici ? » haleta le gardien.
« Qui ça ? » demanda Syme.
« L'éléphant ! » cria le gardien. « Un éléphant est devenu fou et s'est enfui ! »
« Il s'est enfui avec un vieux monsieur, » dit l'autre étranger à bout de souffle, « un pauvre vieux monsieur aux cheveux blancs ! »
« Quel genre de vieux monsieur ? » demanda Syme, avec une grande curiosité.
« Un très grand et gros vieux monsieur en vêtements gris clair, » dit le gardien avec empressement.
« Eh bien, » dit Syme, « s'il s'agit de ce genre particulier de vieux monsieur, si vous êtes tout à fait sûr qu'il est un grand et gros vieux monsieur en vêtements gris, vous pouvez me croire sur parole que l'éléphant ne s'est pas enfui avec lui. C'est lui qui s'est enfui avec l'éléphant. L'éléphant n'a pas été créé par Dieu pour pouvoir s'enfuir avec lui s'il ne consentait pas à l'escapade. Et, par le tonnerre, le voilà ! »
Il n'y avait aucun doute cette fois-ci. En plein milieu de l'espace herbeux, à environ deux cents mètres, avec une foule criant et détalant en vain à ses talons, allait un énorme éléphant gris à une foulée effrayante, avec sa trompe projetée aussi rigide que le beaupré d'un navire, et barrissant comme la trompette du jugement dernier. Sur le dos de l'animal beuglant et plongeant, le Président Sunday était assis avec toute la placidité d'un sultan, mais aiguillonnant l'animal à une vitesse furieuse avec un objet pointu dans sa main.
« Arrêtez-le ! » hurlait la populace. « Il va sortir par la porte ! »
« Arrêtez un glissement de terrain ! » dit le gardien. « Il est sorti par la porte ! »
Et au moment même où il parlait, un fracas final et un rugissement de terreur annoncèrent que le grand éléphant gris avait défoncé les portes du Jardin Zoologique et filait le long d'Albany Street comme une sorte d'omnibus nouveau et rapide.
« Grand Dieu ! » cria Bull, « je n'ai jamais su qu'un éléphant pouvait aller si vite. Eh bien, il doit encore s'agir de fiacres si nous voulons le garder en vue. »
Alors qu'ils se précipitaient vers la porte par laquelle l'éléphant avait disparu, Syme ressentit un panorama éblouissant des animaux étranges dans les cages qu'ils passaient. Plus tard, il trouva étrange de les avoir vus si clairement. Il se rappelait surtout avoir vu des pélicans, avec leurs gorges pendantes absurdes. Il se demandait pourquoi le pélican était le symbole de la charité, si ce n'est qu'il fallait une bonne dose de charité pour admirer un pélican. Il se rappelait un calao, qui n'était rien d'autre qu'un énorme bec jaune avec un petit oiseau attaché derrière. Le tout lui donnait une sensation, dont il ne pouvait expliquer la vivacité, que la Nature faisait toujours des blagues assez mystérieuses. Sunday leur avait dit qu'ils le comprendraient quand ils auraient compris les étoiles. Il se demandait si même les archanges comprenaient le calao.
Les six malheureux détectives se jetèrent dans des fiacres et suivirent l'éléphant, partageant la terreur qu'il répandait à travers la longue étendue des rues. Cette fois, Sunday ne se retourna pas, mais leur offrit l'étendue solide de son dos inconscient, ce qui les rendit, si possible, plus fous que ses moqueries précédentes. Juste avant d'arriver à Baker Street, cependant, on le vit lancer quelque chose très haut dans les airs, comme un garçon avec une balle qu'il compte rattraper. Mais à leur vitesse de course, cela tomba loin derrière, juste à côté du fiacre contenant Gogol ; et dans un faible espoir d'indice ou par une impulsion inexplicable, il arrêta son fiacre pour le ramasser. C'était adressé à lui-même, et c'était un colis assez volumineux. À l'examen, cependant, son volume s'avéra consister en trente-trois morceaux de papier sans valeur, enveloppés l'un dans l'autre. Lorsque la dernière enveloppe fut déchirée, cela se réduisit à un petit bout de papier sur lequel était écrit :
« Le mot, je crois, devrait être "rose". »
L'homme autrefois connu sous le nom de Gogol ne dit rien, mais les mouvements de ses mains et de ses pieds étaient ceux d'un homme pressant un cheval à des efforts renouvelés.
De rue en rue, de quartier en quartier, allait le prodige de l'éléphant volant, appelant les foules à chaque fenêtre et chassant le trafic à gauche et à droite. Et toujours, à travers toute cette publicité insensée, les trois fiacres peinaient derrière lui, jusqu'à en être considérés comme faisant partie d'un cortège, et peut-être de la publicité d'un cirque. Ils allaient à une telle allure que les distances étaient raccourcies au-delà de toute croyance, et Syme vit l'Albert Hall à Kensington alors qu'il pensait être encore à Paddington. L'allure de l'animal était encore plus rapide et libre à travers les rues aristocratiques et vides de South Kensington, et il se dirigea finalement vers cette partie de l'horizon où l'énorme roue d'Earl's Court se dressait dans le ciel. La roue devenait de plus en plus grande, jusqu'à remplir le ciel comme la roue des étoiles.
La bête distança les fiacres. Ils le perdirent au détour de plusieurs coins, et lorsqu'ils arrivèrent à l'une des portes de l'Exposition d'Earl's Court, ils se trouvèrent finalement bloqués. Devant eux se trouvait une foule énorme ; au milieu d'elle, un éléphant énorme, se soulevant et frissonnant comme le font de telles créatures sans forme. Mais le Président avait disparu.
« Où est-il allé ? » demanda Syme, glissant au sol.
« Un monsieur s'est précipité dans l'Exposition, monsieur ! » dit un fonctionnaire d'un air hébété. Puis il ajouta d'une voix blessée : « Un monsieur drôle, monsieur. Il m'a demandé de tenir son cheval et m'a donné ceci. »
Il tendit avec dégoût un morceau de papier plié, adressé : « Au Secrétaire du Conseil Central des Anarchistes. »
Le Secrétaire, furieux, le déchira et trouva écrit à l'intérieur :
« Quand le hareng court un mille, Que le Secrétaire sourit ; Quand le hareng tente de voler, Que le Secrétaire meure. Proverbe rustique. »
« Pourquoi, au nom de l'éternel, » commença le Secrétaire, « avez-vous laissé entrer l'homme ? Les gens viennent-ils habituellement à votre Exposition en chevauchant des éléphants fous ? Est-ce que... »
« Regardez ! » cria Syme soudainement. « Regardez là-bas ! »
« Regardez quoi ? » demanda le Secrétaire sauvagement.
« Regardez le ballon captif ! » dit Syme, en pointant dans une frénésie.
« Pourquoi diable devrais-je regarder un ballon captif ? » demanda le Secrétaire. « Qu'y a-t-il d'étrange dans un ballon captif ? »
« Rien, » dit Syme, « si ce n'est qu'il n'est pas captif ! »
Ils tournèrent tous les yeux vers l'endroit où le ballon oscillait et gonflait au-dessus de l'Exposition sur une corde, comme un ballon d'enfant. Une seconde plus tard, la corde se rompit juste sous la nacelle, et le ballon, libéré, s'envola avec la liberté d'une bulle de savon.
« Dix mille diables ! » hurla le Secrétaire. « Il est monté dedans ! » et il secoua ses poings vers le ciel.
Le ballon, porté par un vent de hasard, passa juste au-dessus d'eux, et ils purent voir la grande tête blanche du Président regarder par-dessus le côté et les observer avec bienveillance.
« Que Dieu bénisse mon âme ! » dit le Professeur avec l'allure âgée qu'il ne pouvait jamais dissocier de sa barbe blanchie et de son visage parcheminé. « Que Dieu bénisse mon âme ! J'ai cru imaginer que quelque chose tombait sur le dessus de mon chapeau ! »
Il leva une main tremblante et prit sur cette étagère un morceau de papier torsadé, qu'il ouvrit distraitement pour découvrir qu'il était inscrit avec un nœud d'amour et les mots :
« Votre beauté ne m'a pas laissé indifférent. — De PETITE GOUTTE DE NEIGE. »
Il y eut un court silence, puis Syme dit, en se mordant la barbe :
« Je ne suis pas encore battu. Ce maudit engin doit bien redescendre quelque part. Suivons-le ! »
CHAPITRE XIV. LES SIX PHILOSOPHES
À travers champs verdoyants et en brisant des haies en fleurs, peinaient six détectives déguenillés, à environ cinq milles de Londres. L'optimiste du groupe avait d'abord proposé qu'ils suivent le ballon à travers le sud de l'Angleterre en fiacres. Mais il fut finalement convaincu du refus persistant du ballon à suivre les routes, et du refus encore plus persistant des cochers à suivre le ballon. En conséquence, les voyageurs infatigables mais exaspérés traversèrent des fourrés noirs et labourèrent des champs labourés jusqu'à ce que chacun soit transformé en une figure trop scandaleuse pour être confondue avec un vagabond. Ces collines verdoyantes du Surrey virent l'effondrement final et la tragédie de l'admirable costume gris clair dans lequel Syme était parti de Saffron Park. Son haut-de-forme fut brisé sur son nez par une branche oscillante, ses basques de manteau furent déchirées jusqu'à l'épaule par des épines accrocheuses, l'argile de l'Angleterre était éclaboussée jusqu'à son col ; mais il portait toujours sa barbe jaune en avant avec une détermination silencieuse et furieuse, et ses yeux étaient toujours fixés sur cette boule de gaz flottante, qui, dans le plein éclat du coucher de soleil, semblait colorée comme un nuage de crépuscule.
« Après tout, » dit-il, « c'est très beau ! »
« C'est singulièrement et étrangement beau ! » dit le Professeur. « J'aimerais que ce maudit sac à gaz éclate ! »
« Non, » dit le Dr Bull, « j'espère qu'il ne le fera pas. Cela pourrait blesser le vieux garçon. »
« Le blesser ! » dit le Professeur vindicatif, « le blesser ! Pas autant que je le blesserais si je pouvais le rattraper. Petite Goutte de Neige ! »
« Je ne veux pas qu'il soit blessé, d'une certaine manière, » dit le Dr Bull.
« Quoi ! » cria le Secrétaire amèrement. « Croyez-vous toute cette histoire sur le fait qu'il soit notre homme dans la pièce sombre ? Sunday dirait qu'il est n'importe qui. »
« Je ne sais pas si j'y crois ou non, » dit le Dr Bull. « Mais ce n'est pas ce que je veux dire. Je ne peux pas souhaiter que le ballon du vieux Sunday éclate parce que... »
« Eh bien, » dit Syme avec impatience, « parce que ? »
« Eh bien, parce qu'il ressemble tellement à un ballon lui-même, » dit le Dr Bull désespérément. « Je ne comprends pas un mot de toute cette idée qu'il est le même homme qui nous a tous donné nos cartes bleues. Cela semble rendre tout absurde. Mais je me fiche de qui le sait, j'ai toujours eu de la sympathie pour le vieux Sunday lui-même, aussi méchant qu'il fût. Tout comme s'il était un grand bébé bondissant. Comment puis-je expliquer quelle était mon étrange sympathie ? Cela ne m'a pas empêché de le combattre comme un damné ! Vais-je être clair si je dis que je l'aimais parce qu'il était si gros ? »
« Vous ne le serez pas, » dit le Secrétaire.
« J'ai compris maintenant, » cria Bull, « c'était parce qu'il était si gros et si léger. Juste comme un ballon. Nous pensons toujours aux gens gros comme étant lourds, mais il aurait pu danser contre une sylphide. Je vois maintenant ce que je veux dire. Une force modérée est montrée dans la violence, une force suprême est montrée dans la légèreté. C'était comme les anciennes spéculations — que se passerait-il si un éléphant pouvait sauter dans le ciel comme une sauterelle ? »
« Notre éléphant, » dit Syme, en regardant vers le haut, « a sauté dans le ciel comme une sauterelle. »
« Et d'une certaine manière, » conclut Bull, « c'est pourquoi je ne peux m'empêcher d'aimer le vieux Sunday. Non, ce n'est pas une admiration de la force, ou quoi que ce soit d'aussi idiot. Il y a une sorte de gaieté dans la chose, comme s'il était sur le point d'éclater avec une bonne nouvelle. Ne l'avez-vous pas parfois ressenti par une journée de printemps ? Vous savez que la Nature joue des tours, mais d'une certaine manière, ce jour-là prouve que ce sont des tours bienveillants. Je n'ai jamais lu la Bible moi-même, mais cette partie dont ils se moquent est une vérité littérale : "Pourquoi sautez-vous, collines élevées ?" Les collines sautent — du moins, elles essaient... Pourquoi est-ce que j'aime Sunday ?... comment puis-je vous dire ?... parce que c'est un tel bondisseur. »
Il y eut un long silence, puis le Secrétaire prononça d’une voix curieuse, tendue—
« Vous ne connaissez pas du tout Sunday. Peut‑être est‑ce parce que vous êtes meilleur que moi, et que vous ne connaissez pas l’enfer. J’ai été un compagnon féroce, et légèrement morbide dès le départ. L’homme qui siège dans les ténèbres, et qui a choisi chacun d’entre nous, m’a choisi parce que j’avais le regard fou d’un conspirateur — parce que mon sourire était de travers, et que mes yeux étaient sombres, même quand je souriais. Mais il devait y avoir en moi quelque chose qui répondait aux nerfs de tous ces hommes anarchiques. Car quand j’ai vu Sunday pour la première fois, il ne m’a pas transmis votre vitalité aérienne, mais quelque chose de grossier et de triste dans la Nature des Choses. Je l’ai trouvé fumant dans une salle crépusculaire, une pièce aux stores bruns abaissés, infiniment plus déprimante que l’obscurité chaleureuse où vit notre maître. Il était assis sur un banc, un énorme tas d’homme, sombre et difforme. Il écouta toutes mes paroles sans parler, sans même bouger. J’ai déversé mes implorations les plus passionnées, et posé mes questions les plus éloquentes. Puis, après un long silence, la Chose se mit à trembler, et je crus qu’elle était agitée par une maladie secrète. Elle trembla comme une gelée répugnante et vivante. Elle me rappela tout ce que j’ai lu un jour sur les corps de base qui sont l’origine de la vie — les amas des profondeurs marines et le protoplasme. Elle semblait être la forme finale de la matière, la plus informe et la plus honteuse. Je ne pouvais que me dire, au gré de ses frissons, qu’il s’agissait d’une chose au moins que ce monstre pouvait être misérable. Et puis il m’apparut que la montagne bestiale tremblait d’un rire solitaire, et que ce rire était dirigé contre moi. Me demandez‑vous de le lui pardonner ? Ce n’est pas peu de chose d’être raillé par quelque chose à la fois inférieur et plus fort que soi. »
« Vous exagérez sûrement, messieurs, » interrompit la voix claire de l’inspecteur Ratcliffe. « Le président Sunday est terrible pour l’intellect, mais il n’est pas un monstre de type Barnum physiquement comme vous le décrivez. Il m’a reçu dans un bureau ordinaire, vêtu d’un manteau à carreaux gris, en plein jour. Il me parla de façon ordinaire. Mais je vous dirai ce qui est un peu effrayant chez Sunday. Sa chambre est soignée, ses vêtements sont soignés, tout semble en ordre ; mais il est absent‑minded. Parfois ses grands yeux brillants deviennent complètement aveugles. Pendant des heures il oublie que vous êtes là. Or, l’absent‑mindedness est un peu trop affreuse chez un méchant. Nous pensons à un homme méchant comme vigilant. Nous ne pouvons pas concevoir un homme méchant qui soit honnêtement et sincèrement rêveur, parce que nous n’osons pas imaginer un tel homme seul avec lui‑même. Un homme absent‑minded signifie un homme de bonne nature. Cela signifie un homme qui, s’il vous voit, s’excusera. Mais comment supporter un homme absent‑minded qui, s’il vous voit, vous tuerait ? C’est cela qui met à l’épreuve les nerfs, l’abstraction mêlée à la cruauté. Les hommes l’ont parfois ressenti lorsqu’ils traversaient des forêts sauvages, et sentaient que les animaux qui y vivaient étaient à la fois innocents et impitoyables. Ils pouvaient ignorer ou tuer. Comment aimeriez‑vous passer dix heures mortelles dans un salon avec un tigre absent‑minded ? »
« Et que pensez‑vous de Sunday, Gogol ? » demanda Syme.
« Je ne pense pas à Sunday par principe, » répondit simplement Gogol, « autant que je ne regarde le soleil à midi. »
« Eh bien, c’est un point de vue, » dit Syme pensivement. « Que dites‑vous, Professeur ? »
Le Professeur marchait la tête baissée, la canne traînant, et ne répondit pas du tout.
« Réveillez‑vous, Professeur ! » dit Syme avec générosité. « Dites‑nous ce que vous pensez de Sunday. »
Le Professeur prononça enfin, très lentement :
« Je pense quelque chose, » dit‑il, « que je ne peux pas exprimer clairement. Ou plutôt, je pense à quelque chose que je ne peux même pas penser clairement. Mais c’est quelque chose comme ceci. Ma jeunesse, comme vous le savez, était un peu trop vaste et lâche.
« Eh bien, quand j’ai vu le visage de Sunday, je l’ai trouvé trop grand — tout le monde le trouve, mais je l’ai aussi trouvé trop lâche. Le visage était si immense qu’on ne pouvait le focaliser, ou même en faire un visage. L’œil était si éloigné du nez qu’il n’en était plus un. La bouche était si isolée qu’on devait la considérer à part. Tout cela est trop difficile à expliquer. »
Il marqua une courte pause, toujours la canne en main, puis poursuivit —
« Mais dites‑le ainsi. En marchant sur une route la nuit, j’ai vu une lampe, une fenêtre éclairée et un nuage former ensemble un visage complet et indubitable. Si quelqu’un au ciel possède ce visage, je le reconnaîtrais. Pourtant, lorsque j’avançai un peu plus loin, je constatai qu’il n’y avait plus de visage : la fenêtre était à dix mètres, la lampe à mille mètres, le nuage au‑delà du monde. Le visage de Sunday m’échappa ; il s’enfuit à droite et à gauche, comme de telles images fortuites s’échappent. Et son visage me fit, d’une certaine façon, douter de l’existence même de visages. Je ne sais pas si votre visage, Bull, est un visage ou une combinaison en perspective. Peut‑être que l’un de vos disques noirs de vos lunettes bestiales est très proche et l’autre à cinquante miles. Ah, les doutes d’un matérialiste ne valent pas un dépotoir. Sunday m’a enseigné les derniers et les pires doutes, ceux d’un spiritualiste. Je suis bouddhiste, je suppose ; le bouddhisme n’est pas un credo, c’est un doute. Mon cher Bull, je ne crois pas que vous ayez réellement un visage. Je n’ai pas assez de foi pour croire à la matière. »
Les yeux de Syme restaient fixés sur l’orbite errante, qui, rougissant à la lumière du soir, ressemblait à un monde plus rosé et plus innocent.
« Avez‑vous remarqué une chose étrange, » dit‑il, « dans toutes vos descriptions ? Chacun de vous trouve Sunday très différent, mais chacun ne peut le comparer qu’à une seule chose : l’univers lui‑même. Bull le voit comme la terre au printemps, Gogol comme le soleil à midi. Le Secrétaire l’associe au protoplasme informe, et l’Inspecteur à la négligence des forêts vierges. Le Professeur le décrit comme un paysage changeant. C’est curieux, mais c’est encore plus curieux que j’aie eu mon propre avis sur le Président, et que je trouve que je pense à Sunday comme je pense à tout le monde. »
« Accélère un peu, Syme, » dit Bull ; « la montgolfière, peu importe. »
« Lorsque j’ai vu Sunday pour la première fois, » déclara lentement Syme, « je n’ai vu que son dos ; et en voyant son dos, j’ai su qu’il était l’homme le plus vil du monde. Son cou et ses épaules étaient brutaux, comme ceux d’un dieu simien. Sa tête avait une bosse à peine humaine, semblable à la bosse d’un bœuf. En fait, j’ai aussitôt eu l’idée répugnante que ce n’était pas un homme du tout, mais une bête vêtue de vêtements d’homme. »
« En avant, » dit le Dr Bull.
« Et alors le phénomène étrange se produisit. J’avais vu son dos depuis la rue, alors qu’il était assis au balcon. Puis je pénétrai l’hôtel, et en contournant l’autre côté de lui, je vis son visage au soleil. Son visage me terrifia, comme il terrifia tout le monde ; non pas parce qu’il était brutal, ni parce qu’il était maléfique. Au contraire, il me terrifia parce qu’il était si beau, si bon. »
« Syme, » s’exclama le Secrétaire, « êtes‑vous malade ? »
« C’était comme le visage d’un ancien archange, jugeant avec justice après de héroïques guerres. Il y avait du rire dans les yeux, et dans la bouche, honneur et tristesse. Il y avait les mêmes cheveux blancs, les mêmes épaules larges revêtues de gris que j’avais vus de dos. Mais quand je le vis de dos, j’étais certain qu’il était un animal, et quand je le vis de face, je sus qu’il était un dieu. »
« Pan, » dit rêveusement le Professeur, « était un dieu et une bête. »
« Alors, et toujours, » poursuivit Syme comme un homme qui se parle à lui‑même, « c’est là, pour moi, le mystère de Sunday, et c’est aussi le mystère du monde. Quand je vois le dos horrible, je suis sûr que le noble visage n’est qu’un masque. Quand je vois le visage, même un instant, je sais que le dos n’est qu’une plaisanterie. Le mal est si mauvais que nous ne pouvons que prendre le bien pour un accident ; le bien est si bon que nous sentons que le mal pourrait être expliqué. Mais tout a culminé hier quand je courus après Sunday en taxi, et que je restai juste derrière lui tout le long. »
« Aviez‑vous alors le temps de réfléchir ? » interrogea Ratcliffe.
« Le temps, » répondit Syme, « pour une pensée outrancière. J’ai soudain été pris d’une idée que le dos aveugle et vide de sa tête était en fait son visage — un visage affreux et sans yeux qui me fixait ! Et je me suis imaginé que la silhouette qui courait devant moi était en réalité une silhouette qui courait à rebours, dansant comme elle courait. »
« Affreux ! » s’écria le Dr Bull, et frissonna.
« Affreux n’est pas le mot, » dit Syme. « Ce fut exactement le pire instant de ma vie. Et pourtant, dix minutes plus tard, quand il sortit la tête du taxi et fit une grimace de gargouille, je compris qu’il n’était qu’un père jouant à cache‑cache avec ses enfants. »
« C’est un long jeu, » dit le Secrétaire, en fronçant les sourcils sur ses bottes cassées.
« Écoutez‑moi, » cria Syme avec une insistance extraordinaire. « Dois‑je vous révéler le secret du monde entier ? Nous n’avons connu que le dos du monde. Nous voyons tout de derrière, et cela apparaît brutal. Ce n’est pas un arbre, mais le dos d’un arbre. Ce n’est pas un nuage, mais le dos d’un nuage. Ne voyez‑vous pas que tout s’incline et cache un visage ? Si seulement nous pouvions nous placer devant— »
« Regardez ! » cria à tue‑tête Bull, « la montgolfière descend ! »
Il ne fut pas besoin de crier à Syme, qui n’avait jamais détourné les yeux. Il vit le grand globe lumineux chanceler soudainement dans le ciel, se redresser, puis s’enfoncer lentement derrière les arbres comme un soleil couchant.
L’homme nommé Gogol, qui avait à peine parlé pendant tout leur périple épuisant, leva soudain les bras comme un esprit perdu.
« Il est mort ! » s’écria‑t‑il. « Et maintenant je sais qu’il était mon ami—mon ami dans l’obscurité. »
« Mort ! » ricana le Secrétaire. « Vous ne le trouverez pas mort facilement. S’il a été renversé hors du carrosse, nous le retrouverons roulant comme un poulain roule dans un champ, frappant ses pattes pour s’amuser. »
« Il claque ses sabots, » dit le Professeur. « Les poulins le font, et Pan le faisait aussi. »
« Pan encore ! » s’exclama irrité le Dr Bull. « Vous semblez penser que Pan est tout. »
« Il l’est, » répliqua le Professeur, « en grec. Il signifie tout. »
« N’oubliez pas, » ajouta le Secrétaire, baissant les yeux, « qu’il signifie aussi la panique. »
Syme était resté debout sans entendre aucune des exclamations.
« Il est tombé là‑bas, » dit‑il brièvement. « Suivons‑le ! »
Puis il ajouta d’un geste indescriptible —
« Oh, s’il nous a tous trompés en se faisant tuer ! Ce serait comme l’une de ses marmottes. »
Il s’élança vers les arbres lointains avec une nouvelle énergie, ses haillons et rubans flottant dans le vent. Les autres le suivirent d’une manière plus hésitante et dubitative. Et presque au même instant, les six hommes réalisèrent qu’ils n’étaient pas seuls dans le petit pré.
De l’autre côté de la pelouse, un homme grand avançait vers eux, appuyé sur un étrange long bâton tel un sceptre. Il était vêtu d’un costume fin mais d’une époque révolue avec des culottes à genoux ; sa couleur était cette teinte entre le bleu, le violet et le gris que l’on peut voir dans certaines ombres du bois. Ses cheveux étaient gris‑blancs, et à première vue, associés à ses culottes, semblaient poudrés. Son avancée était très silencieuse ; mais pour la gelée argentée qui couronnait son crâne, il aurait pu être une ombre du bois même.
« Messieurs, » dit‑il, « mon maître a une carriole qui vous attend juste à côté de la route. »
« Qui est votre maître ? » demanda Syme, immobile.
« On m’a dit que vous connaissiez son nom, » répondit l’homme respectueusement.
Il y eut un silence, puis le Secrétaire demanda—
« Où est cette carriole ? »
« Elle n’attend que quelques instants, » répondit l’étranger. « Mon maître vient juste de rentrer chez lui. »
Syme regarda à gauche et à droite le champ vert où il se trouvait. Les haies étaient ordinaires, les arbres semblaient ordinaires ; pourtant il se sentait comme un homme piégé dans un conte de fées.
Il examina l’ambassadeur mystérieux de haut en bas, ne découvrant rien d’autre que le manteau de l’homme, exactement de la couleur des ombres violettes, et que le visage de l’homme était exactement de la couleur du ciel rouge, brun et doré.
« Montrez‑nous l’endroit, » dit brièvement Syme, et sans un mot l’homme au manteau violet tourna le dos et marcha vers une ouverture dans la haie, qui laissa soudain la lumière d’une route blanche.
Lorsque les six vagabonds sortirent sur cette voie, ils virent la route blanche bloquée par ce qui ressemblait à une longue rangée de voitures, telle une rangée qui pourrait fermer l’accès à une maison de Park Lane. Le long de ces voitures se tenaient une rangée de serviteurs splendides, tous vêtus de l’uniforme gris‑bleu, et tous possédant une certaine noblesse et liberté qui ne convenait pas habituellement aux domestiques d’un gentilhomme, mais plutôt aux fonctionnaires et ambassadeurs d’un grand roi. Il y avait pas moins de six voitures qui attendaient, une pour chacun des membres du groupe misérable. Tous les attendants (comme en habit de cour) portaient des épées, et à chaque fois qu’un homme montait dans sa voiture, ils les tiraient, saluant d’un éclair soudain d’acier.
« Que peut bien signifier tout cela ? » demanda Bull à Syme alors qu’ils se séparaient. « Est‑ce une autre plaisanterie de Sunday ? »
« Je ne sais pas, » répondit Syme en s’affaissant à nouveau dans les coussins de sa carriole ; « mais si c’est le cas, c’est l’une des plaisanteries dont vous parlez. C’est une plaisanterie de bonne humeur. »
Les six aventuriers avaient traversé bien des aventures, mais aucune ne les avait autant dépoussiérés que cette dernière aventure de confort. Ils s’étaient tous habitués aux choses rudes ; mais des choses soudainement fluides les submergeaient. Ils ne pouvaient même pas imaginer à quel point les voitures étaient ; il suffisait de savoir que c’était des voitures, et des voitures avec des coussins
CHAPITRE XV. L’ACCUSATEUR
Alors que Syme marchait dans le couloir, il aperçut le Secrétaire debout au sommet d’un vaste escalier. L’homme n’avait jamais paru d’une noblesse pareille. Il était drapé d’une longue robe d’un noir sans étoiles, au centre de laquelle coulait une bande ou large rayure de blanc pur, tel un seul rayon de lumière. L’ensemble ressemblait à un vêtement ecclésiastique très austère. Il n’était pas besoin que Syme fouille sa mémoire ou la Bible pour se souvenir que le premier jour de la création consistait simplement à faire naître la lumière des ténèbres. Le vêtement même aurait suffi à évoquer le symbole ; et Syme sentit aussi à quel point ce motif de blanc pur et de noir traduisait l’âme du Secrétaire pâle et austère, avec sa véracité inhumaine et sa frénésie froide, qui le rendait si prompt à faire la guerre aux anarchistes, et pourtant si prompt à se faire prendre pour l’un d’eux. Syme ne fut guère surpris de remarquer que, au milieu de toute la facilité et l’hospitalité de leurs nouveaux environs, les yeux de cet homme restaient sévères. Aucun parfum d’ale ou de vergers ne pouvait faire cesser le Secrétaire dans sa recherche d’une question raisonnable.
Si Syme avait pu se voir, il aurait réalisé qu’il se tenait lui‑aussi, pour la première fois, lui‑même et personne d’autre. Car si le Secrétaire représente ce philosophe qui aime la lumière originelle et informe, Syme était le type du poète qui cherche toujours à façonner la lumière en formes particulières, à la scinder en soleil et en étoile. Le philosophe aime parfois l’infini ; le poète aime toujours le fini. Pour lui, le grand moment n’est pas la création de la lumière, mais la création du soleil et de la lune.
En descendant ensemble les larges marches, ils dépassèrent Ratcliffe, vêtu d’un vert printanier tel un chasseur, dont le vêtement présentait un enchevêtrement d’arbres verts. Il incarnait ce troisième jour où la terre et les choses vertes furent faites, et son visage carré, sensé, avec son cynisme non hostile, semblait bien à propos.
On les conduisit hors d’une autre large arche basse dans un très grand jardin anglais ancien, plein de torches et de feux de joie, dont la lumière brisée faisait danser un vaste carnaval de gens en costumes bariolés. Syme sembla voir chaque forme de la Nature imitée dans un costume fou. Il y avait un homme déguisé en moulin à vent avec d’énormes ailes, un homme déguisé en éléphant, un homme déguisé en ballon ; les deux derniers, ensemble, semblaient tenir le fil de leurs aventures farfelues. Syme vit même, avec un frisson étrange, une danseuse vêtue d’un gigantesque calao, au bec deux fois plus grand que le sien — l’oiseau étrange qui s’était fixé sur son imagination comme une question vivante lorsqu’il courait sur la longue route du Jardin zoologique. Il y avait mille autres objets de ce type, cependant. Il y avait un lampadaire qui dansait, un pommier qui dansait, un navire qui dansait. On aurait pu penser que la mélodie indomptable d’un musicien fou avait mis tous les objets communs du champ et de la rue à danser une gigue éternelle. Et longtemps après, quand Syme était d’âge moyen et au repos, il ne pouvait plus voir l’un de ces objets particuliers — un lampadaire, ou un pommier, ou un moulin — sans penser qu’il était un fêtard égaré de ce bal masqué.
Sur un côté de ce gazon, vivant de danseurs, se trouvait une sorte de banc vert, comme la terrasse de ces jardins à l’ancienne.
Le long de celui‑ci, en forme de croissant, se tenaient sept grands sièges, les trônes des sept jours. Gogol et le Dr Bull étaient déjà assis ; le Professeur s’apprêtait à prendre le sien. Gogol, ou Mardi, avait sa simplicité bien symbolisée par une robe dessinée sur la division des eaux, une robe qui se séparait au niveau de son front et tombait jusqu’à ses pieds, grise et argentée, telle une nappe de pluie. Le Professeur, dont le jour était celui où les oiseaux et les poissons — les formes les plus rustres de la vie — furent créés, portait une robe d’un violet terne, sur laquelle s’étalaient des poissons aux yeux globuleux et des oiseaux tropicaux outranciers, l’union en lui d’une fantaisie insondable et du doute. Le Dr Bull, le dernier jour de la Création, portait un manteau couvert d’animaux héraldiques en rouge et or, et sur son écusson un homme rampant. Il s’appuya en arrière dans son fauteuil avec un large sourire, incarnation même de l’optimiste dans son élément.
Un à un les errants gravirent le banc et s’assirent sur leurs sièges étranges. À chaque fois qu’ils s’installaient, un rugissement d’enthousiasme s’élevait du carnaval, tel celui qui accueille les rois. Des coupes s’entrechoquèrent, des torches se secouèrent, et des chapeaux à plumes volèrent en l’air. Les hommes pour qui ces trônes étaient réservés étaient des hommes couronnés de lauriers extraordinaires. Mais le siège central était vide.
Syme était à sa gauche et le Secrétaire à sa droite. Le Secrétaire regarda le trône vide en direction de Syme et dit, comprimant ses lèvres —
« Nous ne savons pas encore qu’il n’est pas mort dans un champ. »
À peine Syme eut‑il entendu ces mots qu’il vit, sur la mer de visages humains devant lui, une altération effrayante et belle, comme si le ciel s’était ouvert derrière sa tête. Mais le Dimanche n’avait fait que passer silencieusement le front comme une ombre, et s’était assis sur le siège central. Il était drapé simplement, d’un blanc pur et terrible, et ses cheveux ressemblaient à une flamme d’argent sur son front.
Pendant longtemps — il sembla que des heures — ce gigantesque masquage de l’humanité se balança et piétina devant eux au son d’une musique marchante et exultante. Chaque couple qui dansait semblait un romance distincte ; cela pouvait être une fée dansant avec une boîte aux lettres, ou une paysanne dansant avec la lune ; mais dans chaque cas c’était, d’une façon ou d’une autre, aussi absurde qu’Alice au pays des merveilles, et pourtant aussi grave et tendre qu’une histoire d’amour. Enfin, cependant, la foule épaisse commença à s’amincir. Les couples s’éloignèrent dans les allées du jardin, ou commencèrent à dériver vers cette extrémité du bâtiment où fumaient, dans d’énormes marmites comme des bouilloires à poisson, des mélanges chauds et parfumés de vieille ale ou de vin. Au-dessus de tout cela, sur une sorte de charpente noire au toit de la maison, rugissait dans son panier de fer un gigantesque brasier, qui éclairait la terre à des kilomètres. Il projetait l’effet domestique de la lumière du feu sur le visage de vastes forêts grises ou brunes, et semblait réchauffer même le vide de la nuit supérieure. Mais cela aussi, après un certain temps, fut laissé s’atténuer ; les groupes tamisés se rassemblèrent de plus en plus autour des grands chaudrons, ou passèrent, riant et cognant, dans les passages intérieurs de cette ancienne maison. Bientôt il ne resta plus qu’une dizaine de flâneurs dans le jardin ; bientôt plus que quatre. Enfin le dernier fêtard errant entra dans la maison en criant à ses compagnons. Le feu s’éteignit, et les étoiles lentes et fortes apparurent. Et les sept hommes étranges restèrent seuls, comme sept statues de pierre sur leurs sièges de pierre. Aucun d’eux n’avait prononcé un mot.
Ils ne semblaient pas pressés de le faire, mais entendaient en silence le bourdonnement des insectes et le chant lointain d’un oiseau. Alors le Dimanche parla, mais si rêveusement qu’il aurait pu poursuivre une conversation plutôt qu’en commencer une.
« Nous mangerons et boirons plus tard, » dit‑il. « Restons un peu ensemble, nous qui nous sommes aimés si tristement, et qui avons tant combattu. Il me semble ne me souvenir que de siècles de guerre héroïque, où vous étiez toujours des héros — épopée sur épopée, Iliade sur Iliade, et vous toujours frères d’armes. Que ce fût récemment (car le temps n’est rien), ou au commencement du monde, je vous ai envoyés à la guerre. Je suis resté dans l’obscurité, où il n’y a aucune chose créée, et pour vous je n’étais qu’une voix commandant la vaillance et une vertu antinomique. Vous avez entendu la voix dans le noir, et vous ne l’avez plus jamais entendue. Le soleil au ciel l’a niée, la terre et le ciel l’ont niées, toute sagesse humaine l’a niée. Et quand je vous ai rencontrés à la lumière du jour, je l’ai niée moi‑même. »
Syme se remit brusquement en place, mais autrement il y eut silence, et l’incompréhensible se poursuivit.
« Mais vous étiez des hommes. Vous n’avez pas oublié votre honneur secret, bien que tout le cosmos ait transformé un engin de torture pour vous l’arracher. Je savais à quel point vous étiez proches de l’enfer. Je sais comment, jeudi, vous avez croisé l’épée du roi Satan, et comment, mercredi, vous m’avez nommé à l’heure sans espoir. »
Un silence complet régnait dans le jardin étoilé, puis le Secrétaire aux sourcils noirs, implacable, se tourna dans son fauteuil vers le Dimanche et dit d’une voix dure —
« Qui et quoi êtes‑vous ? »
« Je suis le Sabbat, » répondit l’autre sans bouger. « Je suis la paix de Dieu. »
Le Secrétaire se leva d’un bond, et serra son précieux manteau dans sa main.
« Je sais ce que vous voulez dire, » s’écria‑t‑il, « et c’est exactement cela que je ne peux vous pardonner. Je sais que vous êtes le contentement, l’optimisme, comment appelle‑t‑on cela, une réconciliation ultime. Eh bien, je ne suis pas réconcilié. Si vous étiez l’homme de la chambre sombre, pourquoi étiez‑vous aussi Dimanche, une offense à la lumière du soleil ? Si vous étiez du premier notre père et notre ami, pourquoi étiez‑vous aussi notre plus grand ennemi ? Nous avons pleuré, nous avons fui dans la terreur ; le fer est entré dans nos âmes — et vous êtes la paix de Dieu ! Oh, je peux pardonner à Dieu sa colère, bien qu’elle ait détruit des nations ; mais je ne peux pas lui pardonner sa paix. »
Le Dimanche ne répondit pas un mot, mais très lentement il tourna son visage de pierre vers Syme comme s’il posait une question.
« Non, » dit Syme, « je ne me sens pas si féroce. Je vous suis reconnaissant, non seulement pour le vin et l’hospitalité ici, mais pour tant de belles escapades et de combats libres. Mais j’aimerais savoir. Mon âme et mon cœur sont aussi heureux et calmes ici que ce vieux jardin, mais ma raison crie encore. J’aimerais savoir. »
Le Dimanche regarda Ratcliffe, dont la voix claire dit —
« Il est si ridicule que vous ayez été des deux côtés et vous soyez combattu vous‑mêmes. »
Bull dit —
« Je ne comprends rien, mais je suis heureux. En fait, je vais dormir. »
« Je ne suis pas heureux, » dit le Professeur, la tête dans les mains, « parce que je ne comprends pas. Vous m’avez laissé m’égarer un peu trop près de l’enfer. »
Et alors Gogol dit, avec l’absolue simplicité d’un enfant —
« J’aimerais savoir pourquoi j’ai été tant blessé. »
Toujours le Dimanche resta muet, mais simplement assis, le menton puissant posé sur sa main, regardant au loin. Enfin il dit —
« J’ai entendu vos plaintes dans l’ordre. Et voici, je pense, qu’un autre vient se plaindre, et nous l’entendrons aussi. »
Le feu qui tombait dans le grand chandelier projeta une dernière longue lueur, telle une barre d’or en fusion, à travers l’herbe tamisée. Contre cette bande de flammes se dessinaient en noir absolu les jambes avancées d’une silhouette vêtue de noir. Elle semblait porter un habit fin et serré avec des culottes à genoux semblables à celles des domestiques de la maison, sauf qu’il n’était pas bleu, mais d’un noir absolu. Il avait, comme les domestiques, une sorte d’épée à son côté. Ce n’est que lorsqu’il fut tout près du croissant des sept et qu’il leva le visage vers eux que Syme vit, avec une clarté tonnerre, que le visage était celui, large et presque simiesque, de son vieil ami Gregory, avec ses cheveux rouges de garance et son sourire insultant.
« Gregory ! » haletait Syme, à moitié debout de son siège. « Pourquoi, c’est le vrai anarchiste ! »
« Oui, » dit Gregory, avec une grande et dangereuse retenue, « je suis le vrai anarchiste. »
« « Il y eut un jour, » murmura Bull, qui semblait réellement s’être endormi, « où les fils de Dieu vinrent se présenter devant le Seigneur, et Satan vint aussi parmi eux. »
« Vous avez raison, » dit Gregory, et balaya du regard tout autour. « Je suis un destructeur. Je détruirais le monde si je le pouvais. »
Un sentiment de pathos, bien plus profond que la terre, s’éveilla en Syme, et il parla de façon brisée et désordonnée.
« Ô homme le plus malheureux, » cria‑t‑il, « essaye d’être heureux ! Tu as les cheveux rouges comme ta sœur. »
« Mes cheveux rouges, comme des flammes rougeoyantes, brûleront le monde, » répliqua Gregory. « Je pensais haïr tout plus que les hommes ordinaires ne peuvent haïr quoi que ce soit ; mais je trouve que je ne hais pas tout autant que je te hais ! »
« Je ne t’ai jamais haï, » dit Syme, très tristement.
Puis, de cette créature inintelligible, éclatèrent les derniers grondements.
« Toi ! » cria‑t‑il. « Tu n’as jamais haï parce que tu n’as jamais vécu. Je sais ce que vous êtes tous, du premier au dernier — vous êtes les gens au pouvoir ! Vous êtes la police — les gros hommes gras, souriants, en bleu et en boutons ! Vous êtes la Loi, et vous n’avez jamais été brisés. Mais existe‑t‑il une âme libre vivante qui ne désire pas vous briser, seulement parce que vous n’avez jamais été brisés ? Nous, en révolte, parlons de toutes sortes de sottises, sans doute, au sujet de ce crime ou de cet autre crime du Gouvernement. C’est de la folie ! Le seul crime du Gouvernement, c’est qu’il gouverne. Le péché impardonnable du pouvoir suprême, c’est qu’il est suprême. Je ne vous maudis pas d’être cruels. Je ne vous maudis pas (bien que je pourrais) d’être gentils. Je vous maudis d’être sûrs ! Vous restez assis sur vos trônes de pierre, et vous n’êtes jamais descendus d’eux. Vous êtes les sept anges du ciel, et vous n’avez jamais eu de soucis. Oh, je pourrais tout vous pardonner, vous qui régnez sur toute l’humanité, si je pouvais ressentir une fois que vous aviez souffert, ne serait‑ce qu’une heure d’une vraie agonie telle que moi‑‑ »
Syme se leva d’un bond, tremblant de la tête aux pieds.
« Je vois tout, » cria‑t‑il, « tout ce qui existe. Pourquoi chaque chose sur la terre fait‑elle la guerre contre chaque autre chose ? Pourquoi chaque petite chose du monde doit‑elle combattre le monde lui‑même ? Pourquoi une mouche doit‑elle lutter contre l’univers entier ? Pourquoi un pissenlit doit‑il lutter contre l’univers entier ? Pour la même raison que j’ai dû être seul au terrible Conseil des Jours. Afin que chaque chose qui obéit à la loi puisse avoir la gloire et l’isolement de l’anarchiste. Afin que chaque homme qui lutte pour l’ordre puisse être aussi brave et bon qu’un dynamiteur. Afin que le vrai mensonge de Satan puisse être renvoyé au visage de ce blasphémateur, afin qu’avec larmes et tortures nous puissions gagner le droit de dire à cet accusateur : « Tu mens ! » Aucune agonie ne peut être trop grande pour acheter le droit de dire à cet accusateur : « Nous aussi avons souffert. »
« Ce n’est pas vrai que nous n’avons jamais été brisés. Nous avons été brisés sur la roue. Ce n’est pas vrai que nous ne sommes jamais descendus de ces trônes. Nous sommes descendus en enfer. Nous nous plaignions de misères inoubliables même au moment où cet homme entra insolent pour nous accuser de bonheur. Je repousse la diffamation ; nous n’avons pas été heureux. Je peux répondre pour chacun des grands gardiens de la Loi qu’il a accusés. Au moins— »
Il tourna les yeux de façon à voir soudain le grand visage du Dimanche, qui arborait un étrange sourire.
« Avez‑vous, » cria dans une voix terrible, « avez‑vous jamais souffert ? »
Alors qu’il contemplait, le grand visage grandit à une taille affreuse, plus grand que le masque colossal de Memnon, qui l’avait fait hurler enfant. Il devint de plus en plus immense, remplissant tout le ciel ; puis tout devint noir. Seulement dans les ténèbres, avant qu’il ne détruisse entièrement son cerveau, il sembla entendre une voix lointaine dire un texte banal qu’il avait entendu quelque part : « Pouvez‑vous boire de la coupe que je bois ? »
Lorsque les hommes dans les livres s’éveillent d’une vision, ils se retrouvent souvent dans un lieu où ils auraient pu s’endormir ; ils bâillent dans un fauteuil, ou se relèvent, membres meurtris, d’un champ. L’expérience de Syme était quelque chose de bien plus psychologiquement étrange, s’il y avait réellement quelque chose d’irréel, au sens terrestre, dans ce qu’il avait traversé. Car bien qu’il puisse toujours se rappeler après‑coup qu’il avait tressailli devant le visage du Dimanche, il ne pouvait se rappeler être jamais arrivé à quoi que ce soit. Il ne pouvait que se rappeler que, graduellement et naturellement, il savait qu’il marchait le long d’un sentier de campagne avec un compagnon facile et conversationnel. Ce compagnon faisait partie de son drame récent ; c’était le poète aux cheveux rouges, Gregory. Ils marchaient comme de vieux amis, au milieu d’une conversation sur une trivialité. Mais Syme ne pouvait ressentir qu’une flottabilité anormale dans son corps et une simplicité cristalline dans son esprit qui semblaient supérieures à tout ce qu’il disait ou faisait. Il sentait qu’il possédait une nouvelle impossible, qui rendait chaque autre chose triviale, mais une trivialité adorable.
L’aube se levait sur tout, aux couleurs à la fois claires et timides ; comme si la Nature faisait une première tentative de jaune et une première tentative de rose. Une brise soufflait si propre et douce, qu’on ne pouvait pas penser qu’elle venait du ciel ; elle soufflait plutôt à travers un trou dans le ciel. Syme ressentit une simple surprise lorsqu’il vit s’élever tout autour de lui, des deux côtés de la route, les immeubles rouges et irréguliers de Saffron Park. Il n’avait aucune idée d’avoir marché si près de Londres. Il marcha par instinct le long d’une route blanche, où les premiers oiseaux bondissaient et chantaient, et se retrouva devant un jardin clos. Là il vit la sœur de Gregory, la jeune fille aux cheveux rouge‑dorés, coupant du lilas avant le petit‑déjeuner, avec la grande gravité inconsciente d’une fille.