LA PIERRE DE LUNE
Un Roman
de Wilkie Collins
Table des matières
PROLOGUE
L'HISTOIRE
PREMIÈRE PÉRIODE CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII
DEUXIÈME PÉRIODE PREMIER RÉCIT CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII
DEUXIÈME RÉCIT CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III
TROISIÈME RÉCIT CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X
QUATRIÈME RÉCIT
CINQUIÈME RÉCIT
SIXIÈME RÉCIT I II III IV V
SEPTIÈME RÉCIT
HUITIÈME RÉCIT
ÉPILOGUE I II III
PROLOGUE
LA PRISE DE SERINGAPATAM (1799) :
(Extrait d'un document de famille.)
I
J'adresse ces lignes — écrites aux Indes — à mes parents en Angleterre.
Mon but est d'expliquer le motif qui m'a poussé à refuser la main de l'amitié à mon cousin, John Herncastle. La réserve que j'ai jusqu'ici maintenue à ce sujet a été mal interprétée par des membres de ma famille dont je ne saurais consentir à perdre l'estime. Je leur demande de suspendre leur jugement jusqu'à ce qu'ils aient lu mon récit. Et je déclare, sur ma parole d'honneur, que ce que je m'apprête à écrire est, strictement et littéralement, la vérité.
Le différend privé entre mon cousin et moi a pris sa source dans un grand événement public auquel nous étions tous deux mêlés : la prise de Seringapatam, sous les ordres du général Baird, le 4 mai 1799.
Afin que les circonstances soient clairement comprises, je dois revenir un instant à la période précédant l'assaut, et aux histoires qui circulaient dans notre camp sur le trésor en joyaux et en or accumulé dans le palais de Seringapatam.
II
L'une des plus folles de ces histoires concernait un diamant jaune — une gemme célèbre dans les annales indigènes de l'Inde.
Les traditions les plus anciennes décrivent la pierre comme ayant été enchâssée sur le front de la divinité indienne à quatre bras qui symbolise la Lune. En partie à cause de sa couleur particulière, en partie à cause d'une superstition qui le représentait comme sensible à l'influence de la divinité qu'il ornait, croissant et décroissant en éclat selon le cycle de la lune, il gagna d'abord le nom sous lequel il continue d'être connu en Inde à ce jour — le nom de LA PIERRE DE LUNE. Une superstition similaire prévalait autrefois, à ce que j'ai entendu dire, dans la Grèce et la Rome antiques ; elle ne s'appliquait toutefois pas (comme en Inde) à un diamant voué au service d'un dieu, mais à une pierre semi-transparente d'un ordre inférieur, censée être affectée par les influences lunaires — la lune, dans ce dernier cas aussi, donnant le nom sous lequel la pierre est encore connue des collectionneurs de notre temps.
Les aventures du Diamant Jaune commencent au onzième siècle de l'ère chrétienne.
À cette date, le conquérant mahométan, Mahmoud de Ghazni, traversa l'Inde ; s'empara de la ville sainte de Somnath ; et dépouilla de ses trésors le célèbre temple, qui se dressait depuis des siècles — lieu de pèlerinage hindou et merveille du monde oriental.
De toutes les divinités adorées dans le temple, seul le dieu-lune échappa à la rapacité des conquérants mahométans. Préservée par trois brahmanes, la divinité inviolée, portant le Diamant Jaune sur son front, fut retirée de nuit et transportée vers la seconde des cités sacrées de l'Inde — la ville de Bénarès.
Ici, dans un nouveau sanctuaire — dans une salle incrustée de pierres précieuses, sous un toit soutenu par des piliers d'or — le dieu-lune fut érigé et adoré. Ici, la nuit où le sanctuaire fut achevé, Vishnu le Préservateur apparut aux trois brahmanes en songe.
La divinité insuffla le souffle de sa divinité sur le Diamant au front du dieu. Et les brahmanes s'agenouillèrent et cachèrent leurs visages dans leurs robes. La divinité ordonna que la Pierre de Lune soit surveillée, à partir de ce moment, par trois prêtres à tour de rôle, nuit et jour, jusqu'à la fin des générations humaines. Et les brahmanes entendirent, et s'inclinèrent devant sa volonté. La divinité prédit un désastre certain au mortel présomptueux qui poserait la main sur la gemme sacrée, et à tous ceux de sa maison et de son nom qui la recevraient après lui. Et les brahmanes firent écrire la prophétie au-dessus des portes du sanctuaire en lettres d'or.
Un âge suivit l'autre — et toujours, génération après génération, les successeurs des trois brahmanes surveillèrent leur Pierre de Lune inestimable, nuit et jour. Un âge suivit l'autre jusqu'à ce que les premières années du dix-huitième siècle chrétien voient le règne d'Aurangzeb, empereur des Moghols. À son commandement, le ravage et le pillage furent lâchés une fois de plus parmi les temples du culte de Brahma. Le sanctuaire du dieu à quatre bras fut souillé par le massacre d'animaux sacrés ; les images des divinités furent brisées en morceaux ; et la Pierre de Lune fut saisie par un officier de haut rang de l'armée d'Aurangzeb.
Impuissants à recouvrer leur trésor perdu par la force ouverte, les trois prêtres gardiens le suivirent et le surveillèrent déguisés. Les générations se succédèrent ; le guerrier qui avait commis le sacrilège périt misérablement ; la Pierre de Lune passa (emportant sa malédiction avec elle) d'une main mahométane sans loi à une autre ; et toujours, à travers tous les aléas et les changements, les successeurs des trois prêtres gardiens gardèrent leur veille, attendant le jour où la volonté de Vishnu le Préservateur leur rendrait leur gemme sacrée. Le temps s'écoula des premières aux dernières années du dix-huitième siècle chrétien. Le diamant tomba en possession de Tippoo, sultan de Seringapatam, qui le fit placer comme ornement dans le manche d'un poignard, et ordonna qu'il soit gardé parmi les trésors les plus précieux de son arsenal. Même alors — dans le palais du sultan lui-même — les trois prêtres gardiens maintenaient toujours leur veille en secret. Il y avait trois officiers de la maison de Tippoo, étrangers aux autres, qui avaient gagné la confiance de leur maître en se conformant, ou en paraissant se conformer, à la foi musulmane ; et c'est sur ces trois hommes que les rumeurs pointaient comme étant les trois prêtres déguisés.
III
Ainsi, tel que raconté dans notre camp, allait l'histoire fantaisiste de la Pierre de Lune. Elle ne fit aucune impression sérieuse sur aucun d'entre nous, excepté mon cousin — dont l'amour du merveilleux l'incita à la croire. La nuit précédant l'assaut de Seringapatam, il fut absurdement en colère contre moi, et contre d'autres, pour avoir traité toute l'affaire comme une fable. Une querelle insensée s'ensuivit ; et le tempérament malheureux d'Herncastle prit le dessus. Il déclara, avec sa vantardise habituelle, que nous verrions le diamant à son doigt si l'armée anglaise prenait Seringapatam. La boutade fut saluée par un éclat de rire, et là, comme nous le pensions tous ce soir-là, la chose en resta là.
Laissez-moi maintenant vous conduire au jour de l'assaut.
Mon cousin et moi fûmes séparés dès le début. Je ne l'ai jamais vu lorsque nous avons franchi la rivière ; lorsque nous avons planté le drapeau anglais dans la première brèche ; lorsque nous avons traversé le fossé au-delà ; et, combattant chaque pouce de notre chemin, sommes entrés dans la ville. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit, quand la place fut à nous, et après que le général Baird lui-même eut trouvé le cadavre de Tippoo sous un tas de victimes, qu'Herncastle et moi nous sommes rencontrés.
Nous étions chacun affectés à un détachement envoyé sur ordre du général pour empêcher le pillage et la confusion qui suivirent notre conquête. Les suiveurs de camp commirent des excès déplorables ; et, pire encore, les soldats trouvèrent leur chemin, par une porte non gardée, dans le trésor du palais, et se chargèrent d'or et de joyaux. C'est dans la cour devant le trésor que mon cousin et moi nous sommes rencontrés, pour faire respecter les lois de la discipline à nos propres soldats. Le tempérament fougueux d'Herncastle avait été, comme je pouvais le voir clairement, exacerbé jusqu'à une sorte de frénésie par le terrible massacre que nous avions traversé. Il était, à mon avis, très peu apte à accomplir le devoir qui lui avait été confié.
Il y avait assez d'émeutes et de confusion dans le trésor, mais aucune violence que j'aie pu voir. Les hommes (si je puis utiliser une telle expression) se déshonorèrent de bonne humeur. Toutes sortes de plaisanteries grossières et de refrains étaient échangés parmi eux ; et l'histoire du diamant réapparut de façon inattendue, sous la forme d'une plaisanterie malicieuse. « Qui a la Pierre de Lune ? » était le cri de ralliement qui causait perpétuellement la reprise du pillage, dès qu'il était arrêté en un lieu, pour éclater dans un autre. Alors que j'essayais encore vainement de rétablir l'ordre, j'entendis des hurlements effrayants de l'autre côté de la cour, et je courus immédiatement vers les cris, craignant de découvrir quelque nouvelle éruption de pillage dans cette direction.
J'atteignis une porte ouverte et vis les corps de deux Indiens (par leur costume, comme je le devinai, des officiers du palais) gisant en travers de l'entrée, morts.
Un cri à l'intérieur me précipita dans une pièce qui semblait servir d'arsenal. Un troisième Indien, mortellement blessé, s'affaissait aux pieds d'un homme dont le dos m'était tourné. L'homme se tourna au moment où j'entrais, et je vis John Herncastle, une torche dans une main et un poignard dégoulinant de sang dans l'autre. Une pierre, montée comme un pommeau au bout du manche du poignard, brilla sous la lumière de la torche, lorsqu'il se tourna vers moi, tel un éclat de feu. L'Indien mourant tomba à genoux, pointa le poignard dans la main d'Herncastle et dit, dans sa langue maternelle : « La Pierre de Lune aura sa vengeance encore sur toi et les tiens ! » Il prononça ces mots et tomba mort sur le sol.
Avant que je ne puisse bouger, les hommes qui m'avaient suivi à travers la cour se précipitèrent. Mon cousin se précipita à leur rencontre, comme un fou. « Dégagez la pièce ! » cria-t-il à mon intention, « et mettez une garde à la porte ! » Les hommes reculèrent tandis qu'il se jetait sur eux avec sa torche et son poignard. Je plaçai deux sentinelles de ma propre compagnie, en qui je pouvais avoir confiance, pour garder la porte. Pendant le reste de la nuit, je ne vis plus mon cousin.
Au petit matin, le pillage continuant, le général Baird annonça publiquement, au son du tambour, que tout voleur surpris en flagrant délit, qui qu'il soit, serait pendu. Le prévôt était présent pour prouver que le général était sérieux ; et dans la foule qui suivit la proclamation, Herncastle et moi nous rencontrâmes à nouveau.
Il me tendit la main, comme d'habitude, et dit : « Bonjour. »
J'attendis avant de lui donner la mienne en retour.
« Dites-moi d'abord », dis-je, « comment l'Indien dans l'arsenal a trouvé la mort, et ce que signifiaient ces derniers mots, lorsqu'il pointait le poignard dans votre main. »
« L'Indien a trouvé la mort, comme je suppose, par une blessure mortelle », dit Herncastle. « Ce que signifiaient ses derniers mots, je n'en sais pas plus que vous. »
Je le regardai attentivement. Sa frénésie de la veille s'était calmée. Je résolus de lui donner une autre chance.
« Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? » demandai-je.
Il répondit : « C'est tout. »
Je lui tournai le dos ; et nous ne nous sommes plus parlé depuis.
IV
Je prie que l'on comprenne que ce que j'écris ici à propos de mon cousin (à moins qu'une nécessité n'impose de le rendre public) est pour l'information de la famille seulement. Herncastle n'a rien dit qui puisse justifier que je parle à notre officier commandant. Il a été raillé plus d'une fois au sujet du diamant, par ceux qui se souviennent de son accès de colère avant l'assaut ; mais, comme on peut facilement l'imaginer, son propre souvenir des circonstances dans lesquelles je l'ai surpris dans l'arsenal a suffi à le garder silencieux. Il est rapporté qu'il a l'intention de demander une mutation dans un autre régiment, ouvertement dans le but de se séparer de moi.
Que cela soit vrai ou non, je ne peux me résoudre à devenir son accusateur — et je pense avoir de bonnes raisons pour cela. Si je rendais l'affaire publique, je n'ai aucune preuve autre que morale à apporter. Non seulement je n'ai aucune preuve qu'il ait tué les deux hommes à la porte ; je ne peux même pas déclarer qu'il a tué le troisième homme à l'intérieur — car je ne peux pas dire que mes propres yeux ont vu le crime commis. Il est vrai que j'ai entendu les paroles de l'Indien mourant ; mais si ces mots étaient déclarés être le délire d'un agonisant, comment pourrais-je contredire l'affirmation à partir de ma propre connaissance ? Que nos parents, des deux côtés, se fassent leur propre opinion sur ce que j'ai écrit, et décident par eux-mêmes si l'aversion que je ressens maintenant envers cet homme est bien ou mal fondée.
Bien que je n'accorde aucun crédit à la fantastique légende indienne de la gemme, je dois reconnaître, avant de conclure, que je suis influencé par une certaine superstition qui m'est propre dans cette affaire. C'est ma conviction, ou mon illusion, peu importe, que le crime apporte sa propre fatalité avec lui. Je ne suis pas seulement persuadé de la culpabilité d'Herncastle ; je suis même assez imaginatif pour croire qu'il vivra assez longtemps pour le regretter, s'il garde le diamant ; et que d'autres vivront assez longtemps pour regretter de le lui avoir pris, s'il donne le diamant.
L'HISTOIRE
PREMIÈRE PÉRIODE
LA PERTE DU DIAMANT (1848)
*Les événements relatés par Gabriel Betteredge, intendant au service de Julia, Lady Verinder.*
CHAPITRE I
Dans la première partie de Robinson Crusoe, à la page cent vingt-neuf, vous trouverez écrit ce qui suit :
« Je vis alors, quoique trop tard, la folie de commencer un travail avant d'en calculer le coût, et avant de juger sainement de notre propre force pour le mener à bien. »
Hier seulement, j'ai ouvert mon Robinson Crusoe à cet endroit. Ce matin seulement (le vingt et un mai mil huit cent cinquante), est venu le neveu de ma dame, M. Franklin Blake, et il a tenu une courte conversation avec moi, comme suit :
« Betteredge, dit M. Franklin, je suis allé chez l'avocat pour quelques affaires de famille ; et, parmi d'autres choses, nous avons parlé de la perte du diamant indien, dans la maison de ma tante dans le Yorkshire, il y a deux ans. M. Bruff pense comme moi que toute l'histoire devrait, dans l'intérêt de la vérité, être consignée par écrit — et le plus tôt sera le mieux. »
Ne percevant pas encore où il voulait en venir, et pensant qu'il est toujours souhaitable pour la paix et la tranquillité d'être du côté de l'avocat, je dis que je le pensais aussi. M. Franklin continua.
« Dans cette affaire du diamant, dit-il, la réputation de personnes innocentes a déjà souffert sous le soupçon — comme vous le savez. La mémoire de personnes innocentes pourrait souffrir, à l'avenir, faute d'un enregistrement des faits auquel ceux qui viendront après nous pourront se référer. Il ne fait aucun doute que cette étrange histoire de famille doit être racontée. Et je pense, Betteredge, que M. Bruff et moi avons trouvé la bonne façon de la raconter. »
Très satisfaisant pour eux deux, sans aucun doute. Mais je ne voyais pas ce que j'avais moi-même à y faire, jusqu'ici.
« Nous avons certains événements à relater, poursuivit M. Franklin ; et nous avons certaines personnes concernées par ces événements qui sont capables de les relater. Partant de ces faits simples, l'idée est que nous devrions tous écrire l'histoire de la Pierre de Lune à tour de rôle — aussi loin que notre propre expérience personnelle s'étend, et pas plus loin. Nous devons commencer par montrer comment le diamant est tombé pour la première fois entre les mains de mon oncle Herncastle, lorsqu'il servait aux Indes il y a cinquante ans. Ce récit préliminaire, je l'ai déjà sous la main sous la forme d'un vieux document de famille, qui relate les détails nécessaires sur l'autorité d'un témoin oculaire. La chose suivante à faire est de raconter comment le diamant a trouvé son chemin dans la maison de ma tante dans le Yorkshire, il y a deux ans, et comment il en est venu à être perdu en un peu plus de douze heures. Personne n'en sait autant que vous, Betteredge, sur ce qui se passait dans la maison à cette époque. Donc, vous devez prendre la plume en main et commencer l'histoire. »
En ces termes, je fus informé de ce qu'était ma responsabilité personnelle dans l'affaire du diamant. Si vous êtes curieux de savoir quelle attitude j'ai adoptée dans ces circonstances, je me fais un devoir de vous informer que j'ai fait ce que vous auriez probablement fait à ma place. Je me suis modestement déclaré tout à fait incapable de la tâche qui m'était imposée — et j'ai senti en privé, tout le temps, que j'étais tout à fait assez intelligent pour l'accomplir, si seulement je donnais à mes propres capacités une chance équitable. M. Franklin, j'imagine, a dû voir mes sentiments privés sur mon visage. Il a refusé de croire à ma modestie ; et il a insisté pour donner une chance équitable à mes capacités.
Deux heures se sont écoulées depuis que M. Franklin m'a quitté. Aussitôt qu'il m'a tourné le dos, je suis allé à mon bureau pour commencer l'histoire. Depuis, je suis resté assis, impuissant (en dépit de mes capacités) ; voyant ce que Robinson Crusoe voyait, comme cité plus haut — à savoir, la folie de commencer un travail avant d'en calculer le coût, et avant de juger sainement de notre propre force pour le mener à bien. Veuillez vous rappeler que j'ai ouvert le livre par accident, à cet endroit, seulement la veille du jour où j'ai imprudemment entrepris l'affaire en cours ; et, permettez-moi de vous demander — si ce n'est pas de la prophétie, qu'est-ce que c'est ?
Je ne suis pas superstitieux ; j'ai lu un tas de livres en mon temps ; je suis un érudit à ma manière. Bien qu'ayant passé soixante-dix ans, je possède une mémoire active, et des jambes pour correspondre. Vous ne devez pas prendre cela, s'il vous plaît, pour la parole d'un homme ignorant, quand j'exprime mon opinion qu'un livre comme Robinson Crusoe n'a jamais été écrit, et ne sera jamais écrit à nouveau. J'ai éprouvé ce livre pendant des années — généralement en combinaison avec une pipe de tabac — et je l'ai trouvé mon ami dans le besoin dans toutes les nécessités de cette vie mortelle. Quand mon humeur est mauvaise — *Robinson Crusoe*. Quand j'ai besoin de conseils — *Robinson Crusoe*. Dans le passé, quand ma femme me tourmentait ; dans le présent, quand j'ai pris un verre de trop — *Robinson Crusoe*. J'ai usé six solides *Robinson Crusoe* à force de travail à mon service. Pour le dernier anniversaire de ma dame, elle m'en a donné un septième. J'en ai pris un verre de trop sur la foi de cela ; et *Robinson Crusoe* m'a remis sur le droit chemin. Prix quatre shillings et six pence, relié en bleu, avec une image en prime.
Pourtant, cela ne ressemble pas beaucoup à commencer l'histoire du diamant — n'est-ce pas ? Je semble errer à la recherche de Dieu sait quoi, Dieu sait où. Nous allons prendre une nouvelle feuille de papier, s'il vous plaît, et recommencer, avec mes meilleurs respects pour vous.
CHAPITRE II
J'ai parlé de ma dame il y a une ligne ou deux. Maintenant, le diamant n'aurait jamais pu être dans notre maison, où il a été perdu, s'il n'avait pas été offert en cadeau à la fille de ma dame ; et la fille de ma dame n'aurait jamais été en existence pour recevoir ce cadeau, si ce n'avait été pour ma dame qui (avec douleur et travail) l'a produite dans le monde. Par conséquent, si nous commençons par ma dame, nous sommes à peu près sûrs de commencer assez loin en arrière. Et cela, permettez-moi de vous le dire, quand vous avez un travail comme le mien en main, est un vrai confort au départ.
Si vous connaissez quelque chose du monde de la mode, vous avez entendu parler des trois belles demoiselles Herncastle. Miss Adelaide, Miss Caroline et Miss Julia — cette dernière étant la plus jeune et la meilleure des trois sœurs, à mon avis ; et j'ai eu des occasions de juger, comme vous allez bientôt le voir. Je suis entré au service du vieux lord, leur père (Dieu merci, nous n'avons rien à voir avec lui, dans cette affaire du Diamant ; il avait la langue la plus longue et l'humeur la plus courte de tous les hommes, hauts ou bas, que j'aie jamais rencontrés) — je dis donc, je suis entré au service du vieux lord en tant que page au service des trois honorables jeunes dames, à l'âge de quinze ans. J'y ai vécu jusqu'à ce que Miss Julia épouse le regretté Sir John Verinder. Un homme excellent, qui avait seulement besoin de quelqu'un pour le diriger ; et, entre nous, il a trouvé quelqu'un pour le faire ; et qui plus est, il s'en est bien porté, il a engraissé, il a vécu heureux et est mort paisiblement, depuis le jour où ma dame l'a emmené à l'église pour se marier, jusqu'au jour où elle l'a soulagé de son dernier souffle et a clos ses yeux pour toujours.
J'ai omis de préciser que j'ai accompagné la mariée dans la maison et sur les terres de son époux, ici même. « Sir John, dit-elle, je ne peux pas me passer de Gabriel Betteredge. — Ma dame, dit Sir John, je ne peux pas me passer de lui non plus. » C'était sa manière avec elle — et c'est ainsi que je suis entré à son service. Peu m'importait où j'allais, tant que ma maîtresse et moi étions ensemble.
Voyant que ma dame s'intéressait aux travaux en plein air, aux fermes et autres choses du genre, j'ai commencé à m'y intéresser aussi — d'autant plus que j'étais moi-même le septième fils d'un petit fermier. Ma dame m'a fait placer sous les ordres du régisseur, j'ai fait de mon mieux, j'ai donné satisfaction et j'ai été promu en conséquence. Quelques années plus tard, disons un lundi, ma dame dit : « Sir John, votre régisseur est un vieil homme stupide. Donnez-lui une pension généreuse et laissez la place à Gabriel Betteredge. » Disons le mardi, Sir John répond : « Ma dame, le régisseur a reçu une pension généreuse ; et Gabriel Betteredge a pris sa place. » Vous entendez assez parler de personnes mariées qui vivent ensemble misérablement. Voici un exemple du contraire. Que cela serve d'avertissement à certains d'entre vous, et d'encouragement aux autres. En attendant, je vais poursuivre mon récit.
Eh bien, là, j'étais dans le coton, me direz-vous. Placé dans une position de confiance et d'honneur, avec mon petit cottage pour y vivre, avec mes tournées sur le domaine pour m'occuper le matin, mes comptes l'après-midi, et ma pipe et mon Robinson Crusoé le soir — que pourrais-je souhaiter de plus pour être heureux ? Souvenez-vous de ce qu'Adam désirait quand il était seul dans le jardin d'Éden ; et si vous ne le reprochez pas à Adam, ne me le reprochez pas.
La femme sur laquelle j'ai jeté mon dévolu était celle qui tenait mon cottage. Elle s'appelait Selina Goby. Je suis d'accord avec le regretté William Cobbett sur la manière de choisir une épouse. Voyez si elle mâche bien sa nourriture et si elle pose fermement le pied sur le sol quand elle marche, et tout va bien. Selina Goby était parfaite à ces deux égards, ce qui était une raison pour l'épouser. J'avais une autre raison, également, entièrement de ma propre découverte. Selina, étant une femme célibataire, me faisait payer tant par semaine pour sa nourriture et ses services. Selina, étant mon épouse, ne pourrait pas me facturer sa nourriture et devrait me rendre ses services gratuitement. C'était le point de vue sous lequel je voyais la chose. L'économie — avec une pointe d'amour. Je l'ai soumis à ma maîtresse, comme mon devoir l'exigeait, tout comme je l'avais soumis à moi-même.
« J'ai songé à Selina Goby, ai-je dit, et je pense, ma dame, qu'il sera plus économique de l'épouser que de la garder. »
Ma dame a éclaté de rire et a dit qu'elle ne savait pas de quoi être le plus choquée — de mon langage ou de mes principes. Quelque plaisanterie l'a amusée, je suppose, de celles qu'on ne peut saisir que si l'on est une personne de qualité. Ne comprenant rien d'autre, pour ma part, que j'étais libre de faire ma demande à Selina, j'y suis allé et je l'ai faite en conséquence. Et qu'a dit Selina ? Seigneur ! comme vous devez peu connaître les femmes si vous demandez cela. Bien sûr qu'elle a dit oui.
À mesure que le temps approchait et qu'on parlait de m'acheter un nouvel habit pour la cérémonie, le cœur a commencé à me manquer. J'ai comparé mes notes avec d'autres hommes sur ce qu'ils avaient ressenti alors qu'ils étaient dans ma situation intéressante ; et ils ont tous reconnu qu'environ une semaine avant l'événement, ils auraient secrètement souhaité s'en échapper. Je suis allé un peu plus loin que cela moi-même ; je me suis en quelque sorte levé et j'ai essayé de me désister. Pas pour rien ! J'étais un homme trop juste pour espérer qu'elle me laisserait partir pour rien. Dédommager la femme lorsque l'homme se retire est l'une des lois d'Angleterre. En obéissance aux lois, et après avoir mûrement réfléchi, j'ai offert à Selina Goby un lit de plumes et cinquante shillings pour rompre le marché. Vous aurez du mal à le croire, mais c'est pourtant vrai — elle fut assez sotte pour refuser.
Après cela, tout fut fini pour moi, bien sûr. J'ai pris le nouvel habit aussi bon marché que possible, et j'ai traversé tout le reste aussi bon marché que possible. Nous n'étions pas un couple heureux, ni un couple misérable. Nous étions blanc bonnet et bonnet blanc. Comment cela se faisait-il, je ne le comprends pas, mais nous semblions toujours, avec les meilleures intentions du monde, nous mettre dans les pattes l'un de l'autre. Quand je voulais monter, ma femme descendait ; ou quand ma femme voulait descendre, j'étais en train de monter. C'est la vie de couple, selon mon expérience.
Après cinq ans de malentendus dans les escaliers, il a plu à une Providence toute sage de nous libérer l'un de l'autre en prenant ma femme. Je me suis retrouvé avec ma petite fille Penelope, et sans aucun autre enfant. Peu après, Sir John est mort, et ma dame s'est retrouvée avec sa petite fille, Miss Rachel, et sans autre enfant. J'ai bien mal écrit sur ma dame, si vous avez besoin qu'on vous dise que ma petite Penelope a été prise en charge, sous l'œil même de ma bonne maîtresse, qu'elle a été envoyée à l'école, instruite, qu'elle est devenue une fille vive et qu'elle a été promue, quand elle a été en âge, au poste de femme de chambre particulière de Miss Rachel.
Quant à moi, j'ai poursuivi mon travail de régisseur année après année jusqu'à Noël 1847, où un changement est survenu dans ma vie. Ce jour-là, ma dame s'est invitée elle-même pour une tasse de thé avec moi seul dans mon cottage. Elle a fait remarquer qu'en comptant depuis l'année où j'avais commencé comme page au temps du vieux lord, j'avais été plus de cinquante ans à son service, et elle a mis entre mes mains un magnifique gilet de laine qu'elle avait tricoté elle-même, pour me tenir chaud pendant le rude hiver.
J'ai reçu ce magnifique cadeau, tout à fait incapable de trouver les mots pour remercier ma maîtresse de l'honneur qu'elle m'avait fait. À mon grand étonnement, il s'est avéré, cependant, que le gilet n'était pas un honneur, mais un pot-de-vin. Ma dame avait découvert que je devenais vieux avant que je ne l'aie découvert moi-même, et elle était venue dans mon cottage pour m'amadouer (si je peux utiliser une telle expression) à abandonner mon dur travail de régisseur en plein air, et à prendre du repos pour le reste de mes jours en tant qu'intendant de la maison. J'ai lutté aussi bien que j'ai pu contre l'indignité de prendre du repos. Mais ma maîtresse connaissait mon point faible ; elle a présenté la chose comme une faveur qu'on lui faisait à elle. La dispute entre nous a pris fin, après cela, par moi essuyant mes yeux, comme un vieux fou, avec mon nouveau gilet de laine, en disant que j'y réfléchirais.
La perturbation dans mon esprit, au regard d'y réfléchir, étant vraiment terrible après que ma dame fut repartie, j'ai appliqué le remède qui ne m'a jamais fait défaut dans les cas de doute et d'urgence. J'ai fumé une pipe et j'ai fait un tour du côté de Robinson Crusoé. Avant que je ne me sois occupé de ce livre extraordinaire pendant cinq minutes, je suis tombé sur un passage réconfortant (page cent cinquante-huit), comme suit : « Aujourd'hui nous aimons ce que demain nous détestons. » J'ai vu clair tout de suite. Aujourd'hui, j'étais tout acquis à l'idée de continuer à être régisseur ; demain, selon l'autorité de Robinson Crusoé, je serais tout à fait du côté opposé. Prendre la décision demain dans l'humeur de demain, et l'affaire était réglée. Mon esprit soulagé de cette manière, je me suis endormi ce soir-là dans le personnage du régisseur de Lady Verinder, et je me suis réveillé le lendemain matin dans le personnage de l'intendant de Lady Verinder. Tout cela fort confortablement, et tout grâce à Robinson Crusoé !
Ma fille Penelope vient de regarder par-dessus mon épaule pour voir ce que j'ai fait jusqu'ici. Elle remarque que c'est magnifiquement écrit, et que chaque mot est vrai. Mais elle pointe une objection. Elle dit que ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pas du tout ce que j'étais censé faire. On me demande de raconter l'histoire du Diamant et, au lieu de cela, j'ai raconté l'histoire de moi-même. Curieux, et tout à fait au-delà de mes capacités à expliquer. Je me demande si les messieurs qui font métier et commerce d'écrire des livres trouvent parfois qu'eux-mêmes se mettent en travers de leurs sujets, comme moi ? S'ils le font, je peux les comprendre. En attendant, voici un autre faux départ, et encore du gaspillage de bon papier à écrire. Que faire maintenant ? Rien que je sache, sinon pour vous de prendre votre mal en patience, et pour moi de tout recommencer pour la troisième fois.
CHAPITRE III
La question de savoir comment je dois commencer l'histoire correctement, j'ai essayé de la résoudre de deux manières. Premièrement, en me grattant la tête, ce qui n'a mené à rien. Deuxièmement, en consultant ma fille Penelope, ce qui a abouti à une idée entièrement nouvelle.
L'idée de Penelope est que je devrais noter ce qui s'est passé, régulièrement jour après jour, en commençant par le jour où nous avons eu la nouvelle que M. Franklin Blake était attendu en visite à la maison. Quand vous en venez à fixer votre mémoire avec une date de cette façon, c'est merveilleux ce que votre mémoire peut retrouver pour vous sous cette contrainte. La seule difficulté est de dénicher les dates, en premier lieu. C'est ce que Penelope propose de faire pour moi en regardant dans son propre journal, qu'on lui a appris à tenir quand elle était à l'école, et qu'elle a continué à tenir depuis. En réponse à une amélioration de cette idée, conçue par moi-même, à savoir qu'elle devrait raconter l'histoire à ma place, à partir de son propre journal, Penelope observe, avec un regard féroce et un visage rouge, que son journal est pour ses yeux seuls, et qu'aucune créature vivante ne saura jamais ce qu'il contient à part elle. Quand je demande ce que cela signifie, Penelope dit : « Balivernes ! » Je dis : Amoureux.
Commençant donc selon le plan de Penelope, je demande à mentionner que j'ai été spécialement appelé un mercredi matin dans le salon même de ma dame, la date étant le vingt-quatre mai, dix-huit cent quarante-huit.
« Gabriel, dit ma dame, voici une nouvelle qui vous surprendra. Franklin Blake est revenu de l'étranger. Il a séjourné chez son père à Londres, et il vient nous voir demain pour rester jusqu'au mois prochain, et fêter l'anniversaire de Rachel. »
Si j'avais eu un chapeau à la main, rien que le respect ne m'aurait empêché de jeter ce chapeau au plafond. Je n'avais pas vu M. Franklin depuis qu'il était un garçon, vivant avec nous dans cette maison. Il était, de loin (tel que je me souviens de lui), le plus gentil garçon qui ait jamais fait tourner une toupie ou cassé une fenêtre. Miss Rachel, qui était présente, et à qui j'ai fait cette remarque, a observé, en retour, qu'elle se souvenait de lui comme du plus atroce tyran qui ait jamais torturé une poupée, et le plus dur meneur d'une petite fille épuisée dans un harnais de ficelle que l'Angleterre puisse produire. « Je brûle d'indignation, et je souffre de fatigue, était la façon dont Miss Rachel résumait cela, quand je pense à Franklin Blake. »
En entendant ce que je vous dis maintenant, vous demanderez naturellement comment il se fait que M. Franklin ait passé toutes ces années, depuis l'époque où il était un garçon jusqu'à l'époque où il fut un homme, hors de son propre pays. Je réponds, parce que son père avait le malheur d'être l'héritier direct d'un duché, et de ne pas être capable de le prouver.
En deux mots, voici comment la chose est arrivée :
La sœur aînée de ma dame a épousé le célèbre M. Blake — tout aussi célèbre pour ses grandes richesses que pour son grand procès. Combien d'années il a continué à tourmenter les tribunaux de son pays pour évincer le Duc en possession, et pour se mettre à la place du Duc — combien de bourses d'avocats il a remplies jusqu'à éclater, et combien de personnes autrement inoffensives il a montées les unes contre les autres pour disputer s'il avait raison ou tort — c'est bien plus que ce que je peux calculer. Sa femme est morte, et deux de ses trois enfants sont morts, avant que les tribunaux ne puissent se décider à lui montrer la porte et à ne plus prendre son argent. Quand tout fut fini, et que le Duc en possession fut laissé en possession, M. Blake a découvert que la seule façon d'être quitte avec son pays pour la manière dont il l'avait traité, était de ne pas laisser son pays avoir l'honneur d'éduquer son fils. « Comment puis-je faire confiance à mes institutions natales, était la forme sous laquelle il présentait la chose, après la façon dont mes institutions natales se sont comportées envers moi ? » Ajoutez à cela que M. Blake n'aimait pas les garçons, y compris les siens, et vous admettrez que cela ne pouvait finir que d'une seule manière. Maître Franklin nous a été enlevé en Angleterre, et a été envoyé dans des institutions auxquelles son père pouvait se fier, dans ce pays supérieur, l'Allemagne ; M. Blake lui-même, vous remarquerez, restant bien au chaud en Angleterre, pour améliorer ses compatriotes à la Chambre du Parlement, et pour publier une déclaration sur le sujet du Duc en possession, qui est restée une déclaration inachevée depuis ce jour jusqu'à aujourd'hui.
Voilà ! Dieu merci, c'est dit ! Ni vous ni moi n'avons besoin de nous soucier davantage de M. Blake, père. Laissez-le à son duché ; et laissez-nous, vous et moi, nous en tenir au Diamant.
Le Diamant nous ramène à M. Franklin, qui fut l'instrument innocent d'apporter ce joyau malchanceux dans la maison.
Notre gentil garçon ne nous a pas oubliés après son départ à l'étranger. Il écrivait de temps en temps ; parfois à ma dame, parfois à Miss Rachel, et parfois à moi. Nous avions eu une transaction ensemble, avant son départ, qui consistait dans son emprunt d'une pelote de ficelle, d'un couteau à quatre lames, et de sept shillings et six pence en argent — dont la couleur de ces derniers, je n'ai pas vu et n'espère jamais revoir. Ses lettres à moi concernaient principalement l'emprunt de davantage. J'ai cependant appris, par ma dame, comment il se débrouillait à l'étranger, à mesure qu'il grandissait en âge et en taille. Après avoir appris ce que les institutions d'Allemagne pouvaient lui enseigner, il a fait un tour chez les Français, puis chez les Italiens. Ils ont fait de lui, parmi eux, une sorte de génie universel, pour autant que je puisse le comprendre. Il écrivait un peu ; il peignait un peu ; il chantait, jouait et composait un peu — empruntant, comme je le soupçonne, dans tous ces cas, tout comme il avait emprunté de moi. La fortune de sa mère (sept cents livres par an) lui est revenue quand il est devenu majeur, et a traversé ses doigts comme à travers un tamis. Plus il avait d'argent, plus il en voulait ; il y avait un trou dans la poche de M. Franklin que rien ne pouvait coudre. Partout où il allait, son air vif et facile le rendait bienvenu. Il vivait ici, là et partout ; son adresse (comme il aimait à le dire lui-même) étant « Poste restante, Europe — à tenir à disposition jusqu'à réclamation. » À deux reprises, il a pris la décision de revenir en Angleterre pour nous voir ; et à deux reprises (sauf votre respect), quelque femme non mentionnable s'est mise en travers du chemin et l'a arrêté. Sa troisième tentative a réussi, comme vous le savez déjà par ce que ma dame m'a dit. Le jeudi vingt-cinq mai, nous devions voir pour la première fois ce que notre gentil garçon était devenu en tant qu'homme. Il venait de bon sang ; il avait un grand courage ; et il avait vingt-cinq ans, selon nos calculs. Maintenant vous en savez autant sur M. Franklin Blake que moi — avant que M. Franklin Blake ne descende dans notre maison.
Le jeudi fut une aussi belle journée d'été que vous en ayez jamais vu : et ma dame et Miss Rachel (ne s'attendant pas à M. Franklin avant l'heure du dîner) sont sorties déjeuner avec des amis dans le voisinage.
Quand elles furent parties, je suis allé jeter un œil à la chambre qui avait été préparée pour notre invité, et j'ai vu que tout était en ordre. Puis, étant majordome dans l'établissement de ma dame, aussi bien qu'intendant (à ma propre demande particulière, remarquez, et parce que cela m'agaçait de voir quelqu'un d'autre que moi en possession de la clé de la cave du regretté Sir John) — puis, dis-je, j'ai monté un peu de notre fameux claret Latour, et je l'ai mis dans l'air chaud de l'été pour en ôter le froid avant le dîner. Décidant de me mettre dans l'air chaud de l'été ensuite — voyant que ce qui est bon pour le vieux claret est également bon pour le vieil âge — j'ai pris ma chaise en forme de ruche pour aller dans la cour arrière, quand j'ai été arrêté par un son comme le battement doux d'un tambour, sur la terrasse devant la résidence de ma dame.
En contournant la terrasse, j'ai trouvé trois Indiens à la peau acajou, en chemises et pantalons de lin blanc, regardant vers la maison.
Les Indiens, comme je l'ai vu en regardant de plus près, avaient des petits tambours à main suspendus devant eux. Derrière eux se tenait un petit garçon anglais aux cheveux clairs, à l'air délicat, portant un sac. J'ai jugé les gaillards comme des escamoteurs itinérants, et le garçon avec le sac comme portant les outils de leur métier. L'un des trois, qui parlait anglais et qui montrait, je dois l'admettre, les manières les plus élégantes, m'a bientôt informé que mon jugement était juste. Il a demandé la permission de montrer ses tours en présence de la dame de la maison.
Maintenant, je ne suis pas un vieil homme aigre. Je suis généralement tout acquis au divertissement, et la dernière personne au monde à me méfier d'une autre personne parce qu'elle se trouve être quelques tons plus foncée que moi. Mais les meilleurs d'entre nous ont leurs faiblesses — et ma faiblesse, quand je sais qu'un panier d'argenterie de la famille est sorti sur une table d'office, est d'être instantanément rappelé à ce panier par la vue d'un étranger itinérant dont les manières sont supérieures aux miennes. J'ai par conséquent informé l'Indien que la dame de la maison était absente ; et je l'ai averti, lui et sa troupe, de quitter les lieux. Il m'a fait une belle révérence en retour ; et lui et sa troupe ont quitté les lieux. De mon côté, je suis retourné à ma chaise en ruche, je me suis installé sur le côté ensoleillé de la cour, et je suis tombé (si la vérité doit être dite), pas exactement dans un sommeil, mais dans la chose la plus proche qui soit.
J'ai été réveillé par ma fille Penelope qui courait vers moi comme si la maison était en feu. Que pensez-vous qu'elle voulait ? Elle voulait que les trois jongleurs indiens soient immédiatement arrêtés ; pour cette raison, à savoir qu'ils savaient qui venait de Londres pour nous rendre visite, et qu'ils préparaient quelque mauvais coup contre M. Franklin Blake.
Le nom de M. Franklin m'a réveillé. J'ai ouvert les yeux, et j'ai fait en sorte que ma fille s'explique.
Il apparut que Penelope revenait tout juste de notre conciergerie, où elle avait bavardé avec la fille du concierge. Les deux jeunes filles avaient vu les Indiens sortir, après que je les eus renvoyés, suivis de leur petit garçon. S'étant mis en tête que le garçon était maltraité par les étrangers — sans aucune raison que je puisse découvrir, si ce n'est qu'il était joli et d'apparence délicate —, les deux filles s'étaient glissées le long du côté intérieur de la haie séparant notre propriété de la route, et avaient observé les agissements des étrangers de l'autre côté. Ces agissements aboutirent à l'exécution des tours extraordinaires suivants.
Ils regardèrent d'abord en haut de la route, puis en bas de la route, et s'assurèrent qu'ils étaient seuls. Ensuite, ils se retournèrent tous les trois et fixèrent intensément la direction de notre maison. Puis ils jacassèrent et discutèrent dans leur propre langue, et se regardèrent comme des hommes dans le doute. Ensuite, ils se tournèrent tous vers leur petit garçon anglais, comme s'ils attendaient de lui qu'il les aide. Et alors le chef indien, qui parlait anglais, dit au garçon : « Tends ta main. »
En entendant ces mots terribles, ma fille Penelope dit qu'elle ne sait pas ce qui empêcha son cœur de bondir hors de sa poitrine. Je pensai pour ma part que c'était peut-être son corset. Tout ce que je dis, cependant, fut : « Tu me donnes la chair de poule. » (Nota bene : les femmes aiment ces petits compliments.)
Eh bien, quand l'Indien dit : « Tends ta main », le garçon recula, secoua la tête et dit qu'il n'aimait pas cela. L'Indien, là-dessus, lui demanda (pas du tout méchamment) s'il aimerait être renvoyé à Londres et laissé là où ils l'avaient trouvé, dormant dans un panier vide sur un marché — un petit garçon affamé, en guenilles et abandonné. Cela, semble-t-il, mit fin à la difficulté. Le petit bonhomme tendit sa main à contrecœur. Sur ce, l'Indien sortit une bouteille de sa poitrine et en versa un peu de matière noire, semblable à de l'encre, dans la paume de la main du garçon. L'Indien — touchant d'abord la tête du garçon et faisant des signes au-dessus dans l'air — dit alors : « Regarde. » Le garçon devint tout raide et se tint comme une statue, fixant l'encre au creux de sa main.
(Jusque-là, cela me sembla être du jonglage, accompagné d'un gaspillage inutile d'encre. Je commençais à avoir sommeil à nouveau, quand les mots suivants de Penelope me réveillèrent.)
Les Indiens regardèrent en haut de la route et en bas de la route une fois encore — puis le chef indien dit ces mots au garçon : « Vois le gentleman anglais venant de pays étrangers. »
Le garçon dit : « Je le vois. »
L'Indien dit : « Est-ce sur la route de cette maison, et aucune autre, que le gentleman anglais voyagera aujourd'hui ? »
Le garçon dit : « C'est sur la route de cette maison, et aucune autre, que le gentleman anglais voyagera aujourd'hui. »
L'Indien posa une seconde question — après avoir d'abord attendu un peu. Il dit : « Le gentleman anglais a-t-il la Chose sur lui ? »
Le garçon répondit — également après avoir attendu un peu : « Oui. »
L'Indien posa une troisième et dernière question : « Le gentleman anglais viendra-t-il ici, comme il a promis de venir, à la fin du jour ? »
Le garçon dit : « Je ne peux le dire. »
L'Indien demanda pourquoi.
Le garçon dit : « Je suis fatigué. La brume monte dans ma tête et me trouble. Je ne peux plus rien voir aujourd'hui. »
Avec cela, le catéchisme prit fin. Le chef indien dit quelque chose dans sa propre langue aux deux autres, en désignant le garçon et en pointant vers la ville, dans laquelle (comme nous l'avons découvert plus tard) ils étaient logés. Il fit ensuite, après avoir fait d'autres signes sur la tête du garçon, souffla sur son front, et ainsi le réveilla en sursaut. Après cela, ils poursuivirent leur chemin vers la ville, et les filles ne les virent plus.
La plupart des choses qu'ils disent ont une morale, si seulement vous la cherchez. Quelle était la morale de ceci ?
La morale était, selon moi : Premièrement, que le chef des jongleurs avait entendu parler de l'arrivée de M. Franklin parmi les domestiques à l'extérieur, et voyait le moyen de se faire un peu d'argent avec cela. Deuxièmement, que lui, ses hommes et le garçon (en vue de se faire ledit argent) comptaient traîner jusqu'à voir ma dame rentrer en voiture, puis revenir et prédire l'arrivée de M. Franklin par magie. Troisièmement, que Penelope les avait entendus répéter leur charabia, comme des acteurs répétant une pièce. Quatrièmement, que je ferais bien de garder un œil, ce soir-là, sur le panier à argenterie. Cinquièmement, que Penelope ferait bien de se calmer et de me laisser, son père, retomber dans un somme au soleil.
Cela me sembla être le point de vue sensé. Si vous connaissez un peu les manières des jeunes femmes, vous ne serez pas surpris d'apprendre que Penelope ne voulut pas en démordre. La morale de l'affaire était sérieuse, selon ma fille. Elle me rappela en particulier la troisième question de l'Indien : Le gentleman anglais a-t-il la Chose sur lui ? « Oh, père ! » dit Penelope en joignant les mains, « ne plaisantez pas avec cela. Que signifie « la Chose » ? »
« Nous demanderons à M. Franklin, ma chère », dis-je, « si vous pouvez attendre que M. Franklin arrive. » Je fis un clin d'œil pour montrer que je disais cela en plaisantant. Penelope prit la chose très au sérieux. Le sérieux de ma fille m'amusa. « Que diable M. Franklin saurait-il à ce sujet ? » demandai-je. « Demandez-lui », dit Penelope. « Et voyez s'il pense aussi que c'est une plaisanterie. » Sur ce mot de la fin, ma fille me quitta.
Je me dis, une fois qu'elle fut partie, que j'interrogerais vraiment M. Franklin — principalement pour tranquilliser l'esprit de Penelope. Ce qui fut dit entre nous, quand je l'interrogeai, plus tard ce même jour, vous le trouverez exposé en détail à sa place. Mais comme je ne souhaite pas éveiller vos attentes pour ensuite vous décevoir, je prendrai la liberté de vous prévenir ici — avant que nous n'allions plus loin — que vous ne trouverez pas l'ombre d'une plaisanterie dans notre conversation au sujet des jongleurs. À ma grande surprise, M. Franklin, tout comme Penelope, prit la chose au sérieux. À quel point, vous le comprendrez quand je vous dirai que, selon lui, « la Chose » signifiait la Pierre de Lune.
CHAPITRE IV
Je suis vraiment désolé de vous retenir auprès de moi et de mon fauteuil en osier. Un vieil homme somnolent, dans une cour ensoleillée, n'est pas un objet intéressant, j'en suis bien conscient. Mais les choses doivent être consignées à leur place, telles qu'elles se sont réellement passées — et vous devez, je vous prie, poursuivre un peu plus longtemps avec moi, dans l'attente de l'arrivée de M. Franklin Blake plus tard dans la journée.
Avant que j'aie eu le temps de somnoler à nouveau, après que ma fille Penelope m'eut quitté, je fus dérangé par un cliquetis d'assiettes et de plats dans l'office, ce qui signifiait que le dîner était prêt. Prenant mes propres repas dans mon salon particulier, je n'avais rien à voir avec le dîner des domestiques, sinon de leur souhaiter à tous un bon appétit, avant de m'installer à nouveau dans mon fauteuil. J'étais juste en train de détendre mes jambes, quand une autre femme surgit devant moi. Pas ma fille encore ; seulement Nancy, la fille de cuisine, cette fois-ci. J'étais en plein sur son chemin de sortie ; et j'observai, alors qu'elle me demandait de la laisser passer, qu'elle avait un visage boudeur — une chose que, en tant que chef des domestiques, je ne permets jamais, par principe, sans poser de questions.
« Pourquoi tournes-tu le dos à ton dîner ? » demandai-je. « Qu'est-ce qui ne va pas, Nancy ? »
Nancy essaya de passer en force sans répondre ; sur quoi je me levai et la pris par l'oreille. C'est une jolie jeune fille bien en chair, et il est habituel chez moi d'adopter cette manière de montrer que j'approuve personnellement une fille.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? » dis-je encore une fois.
« Rosanna est encore en retard pour le dîner », dit Nancy. « Et on m'envoie la chercher. Tout le travail pénible tombe sur mes épaules dans cette maison. Laissez-moi tranquille, M. Betteredge ! »
La personne mentionnée ici sous le nom de Rosanna était notre seconde femme de chambre. Ayant une sorte de pitié pour notre seconde femme de chambre (pourquoi, vous le saurez bientôt), et voyant sur le visage de Nancy qu'elle irait chercher sa camarade avec des mots plus durs qu'il n'était nécessaire dans les circonstances, il me vint à l'esprit que je n'avais rien de particulier à faire, et que je pourrais tout aussi bien aller chercher Rosanna moi-même ; en lui donnant un conseil d'être ponctuelle à l'avenir, ce que je savais qu'elle prendrait bien de ma part.
« Où est Rosanna ? » demandai-je.
« Aux sables, bien sûr ! » dit Nancy en secouant la tête. « Elle a eu une autre de ses crises d'évanouissement ce matin, et elle a demandé à sortir pour prendre un bol d'air frais. Je n'ai aucune patience avec elle ! »
« Retourne à ton dîner, ma fille », dis-je. « J'ai de la patience avec elle, et je vais aller la chercher. »
Nancy (qui a un bel appétit) eut l'air satisfaite. Quand elle a l'air satisfaite, elle a l'air gentille. Quand elle a l'air gentille, je lui donne une petite tape sous le menton. Ce n'est pas de l'immoralité — c'est juste une habitude.
Eh bien, je pris mon bâton et me mis en route pour les sables.
Non ! Il ne faut pas encore partir. Je suis encore désolé de vous retenir ; mais vous devez vraiment entendre l'histoire des sables et l'histoire de Rosanna — pour cette raison, que l'affaire du Diamant les touche toutes deux de près. Comme j'essaie de poursuivre mon récit sans m'arrêter en chemin, et comme j'y réussis mal ! Mais, voilà ! — les Personnes et les Choses surgissent si contrariantes dans cette vie, et insistent en quelque sorte pour être remarquées. Prenons les choses tranquillement, et faisons court ; nous serons bientôt au cœur du mystère, je vous le promets !
Rosanna (pour mettre la Personne avant la Chose, ce qui n'est que pure politesse) était la seule nouvelle domestique dans notre maison. Environ quatre mois avant l'époque dont j'écris, ma dame avait été à Londres et avait visité une maison de redressement, destinée à empêcher les femmes abandonnées de retomber dans le mauvais chemin après leur sortie de prison. La directrice, voyant que ma dame s'intéressait à l'endroit, lui montra une jeune fille nommée Rosanna Spearman et lui raconta une histoire des plus misérables, que je n'ai pas le cœur de répéter ici ; car je n'aime pas être rendu malheureux sans raison, et vous non plus. Le résultat fut que Rosanna Spearman avait été une voleuse, et n'étant pas du genre à monter des sociétés dans la City et à voler des milliers de personnes au lieu d'en voler une seule, la loi s'était emparée d'elle, et la prison puis la maison de redressement avaient suivi le cours de la loi. L'opinion de la directrice sur Rosanna était (malgré ce qu'elle avait fait) que la fille était une perle rare, et qu'il ne lui manquait qu'une chance pour prouver qu'elle était digne de l'intérêt d'une femme chrétienne. Ma dame (étant une femme chrétienne, s'il en fut jamais) dit alors à la directrice : « Rosanna Spearman aura sa chance, à mon service. » Une semaine plus tard, Rosanna Spearman entrait dans cet établissement en tant que notre seconde femme de chambre.
Pas une âme ne fut mise au courant de l'histoire de la jeune fille, à l'exception de Mlle Rachel et de moi-même. Ma dame, me faisant l'honneur de me consulter sur la plupart des choses, me consulta au sujet de Rosanna. Étant tombé assez dans les habitudes du défunt Sir John d'être toujours d'accord avec ma dame, j'étais tout à fait d'accord avec elle au sujet de Rosanna Spearman.
Une chance plus équitable, aucune fille n'aurait pu l'avoir que celle qui fut donnée à notre pauvre fille. Aucun des domestiques ne pouvait lui jeter sa vie passée au visage, car aucun des domestiques ne savait ce qu'elle avait été. Elle avait son salaire et ses privilèges, comme les autres ; et de temps à autre, un mot amical de ma dame, en privé, pour l'encourager. En retour, elle se montra, je suis obligé de le dire, bien digne du traitement bienveillant qui lui était accordé. Bien que loin d'être forte, et troublée occasionnellement par ces crises d'évanouissement déjà mentionnées, elle vaquait à son travail avec modestie et sans se plaindre, en le faisant soigneusement et en le faisant bien. Mais, d'une certaine manière, elle ne parvint pas à se faire des amies parmi les autres servantes, à l'exception de ma fille Penelope, qui était toujours gentille avec Rosanna, bien que jamais intime avec elle.
Je sais à peine ce que la fille fit pour les offenser. Il n'y avait certainement aucune beauté chez elle pour rendre les autres envieuses ; elle était la femme la plus commune de la maison, avec le malheur supplémentaire d'avoir une épaule plus haute que l'autre. Ce que les domestiques ressentaient surtout, je pense, c'était sa langue silencieuse et ses habitudes solitaires. Elle lisait ou travaillait pendant ses heures de loisir quand les autres bavardaient. Et quand venait son tour de sortir, neuf fois sur dix, elle mettait tranquillement son bonnet et faisait son tour toute seule. Elle ne se disputait jamais, elle ne s'offusquait jamais ; elle gardait seulement une certaine distance, obstinément et poliment, entre le reste d'entre eux et elle-même. Ajoutez à cela que, aussi commune qu'elle fût, il y avait juste un soupçon de quelque chose qui n'était pas comme une femme de chambre, et qui était comme une dame, chez elle. Cela pouvait être dans sa voix, ou cela pouvait être dans son visage. Tout ce que je peux dire, c'est que les autres femmes sautèrent dessus comme l'éclair le premier jour où elle arriva dans la maison, et dirent (ce qui était très injuste) que Rosanna Spearman se donnait des airs.
Ayant maintenant raconté l'histoire de Rosanna, je n'ai plus qu'à noter l'une des nombreuses manières bizarres de cette étrange fille pour en venir à l'histoire des sables.
Notre maison est située sur la côte du Yorkshire, et tout près de la mer. Nous avons de belles promenades tout autour de nous, dans toutes les directions sauf une. Celle-là, je reconnais que c'est une promenade horrible. Elle mène, sur un quart de mille, à travers une plantation mélancolique de sapins, et vous dépose entre des falaises basses sur la plus solitaire et la plus laide petite baie de toute notre côte.
Les dunes ici descendent jusqu'à la mer et se terminent par deux pointes de rochers s'avançant l'une en face de l'autre, jusqu'à ce que vous perdiez de vue dans l'eau. L'une s'appelle la Pointe Nord, et l'autre la Pointe Sud. Entre les deux, se déplaçant d'avant en arrière à certaines saisons de l'année, se trouve le plus horrible sable mouvant sur les côtes du Yorkshire. Au changement de marée, quelque chose se passe dans les profondeurs inconnues en dessous, qui fait trembler et frissonner toute la surface du sable mouvant d'une manière très remarquable à voir, ce qui lui a valu, parmi les gens de chez nous, le nom de Sable Frissonnant. Un grand banc, à un demi-mille au large, près de l'embouchure de la baie, brise la force de l'océan venant du large. Hiver comme été, quand la marée recouvre le sable mouvant, la mer semble laisser ses vagues derrière elle sur le banc, et roule ses eaux doucement avec un soulèvement, et recouvre le sable en silence. Une retraite solitaire et horrible, je peux vous le dire ! Aucun bateau ne s'aventure jamais dans cette baie. Aucun enfant de notre village de pêcheurs, appelé Cobb's Hole, ne vient jamais jouer ici. Les oiseaux du ciel eux-mêmes, me semble-t-il, donnent une large place au Sable Frissonnant. Qu'une jeune femme, avec des douzaines d'agréables promenades parmi lesquelles choisir, et de la compagnie pour l'accompagner si elle disait seulement « Venez ! », préfère cet endroit, et s'y assoie pour travailler ou lire, toute seule, quand c'est son tour de sortir, je vous l'accorde, dépasse l'entendement. C'est vrai, néanmoins, expliquez-le comme vous pourrez, que c'était la promenade préférée de Rosanna Spearman, sauf quand elle allait une ou deux fois à Cobb's Hole, pour voir la seule amie qu'elle avait dans notre voisinage, dont nous reparlerons. Il est également vrai que j'étais maintenant en route pour ce même endroit, pour ramener la fille au dîner, ce qui nous ramène heureusement à notre point précédent, et nous remet en chemin vers les sables.
Je ne vis aucun signe de la jeune fille dans la plantation. Quand je sortis, à travers les dunes, sur la plage, elle était là, dans son petit bonnet de paille, et sa cape grise unie qu'elle portait toujours pour cacher son épaule déformée autant que possible — elle était là, toute seule, regardant le sable mouvant et la mer.
Elle sursauta quand j'arrivai près d'elle et détourna la tête. Ne pas me regarder en face étant une autre des procédures que, en tant que chef des domestiques, je ne permets jamais, par principe, sans poser de questions — je la fis tourner vers moi, et je vis qu'elle pleurait. Mon mouchoir de bandana — l'un des six magnifiques offerts par ma dame — était à portée de main dans ma poche. Je le sortis et je dis à Rosanna : « Viens t'asseoir, ma chère, sur la pente de la plage avec moi. Je vais d'abord sécher tes yeux, et ensuite je prendrai la liberté de demander pourquoi tu as pleuré. »
Quand vous aurez mon âge, vous trouverez que s'asseoir sur la pente d'une plage est une affaire beaucoup plus longue que vous ne le pensez maintenant. Au moment où je fus installé, Rosanna avait séché ses propres yeux avec un mouchoir très inférieur au mien — de la batiste bon marché. Elle avait l'air très calme et très misérable ; mais elle s'assit près de moi comme une bonne fille, quand je le lui demandai. Quand vous voulez réconforter une femme par le chemin le plus court, prenez-la sur vos genoux. Je pensai à cette règle d'or. Mais voilà ! Rosanna n'était pas Nancy, et c'est la vérité !
« Maintenant, dis-moi, ma chère », dis-je, « pourquoi pleures-tu ? »
« À cause des années qui sont passées, M. Betteredge », dit Rosanna doucement. « Ma vie passée me revient encore parfois. »
« Allons, allons, ma fille », dis-je, « ta vie passée est complètement effacée. Pourquoi ne peux-tu pas l'oublier ? »
Elle me prit par un des pans de ma veste. Je suis un vieil homme négligent, et une bonne partie de mon manger et de mon boire finit par éclabousser mes vêtements. Parfois l'une des femmes, et parfois une autre, me nettoie de ma graisse. La veille, Rosanna avait enlevé une tache pour moi sur le pan de ma veste, avec une nouvelle composition, garantie pour tout enlever. La graisse était partie, mais il restait une petite zone terne sur le poil du tissu là où la graisse avait été. La fille pointa cet endroit et secoua la tête.
« La tache est partie », dit-elle. « Mais l'endroit se voit, M. Betteredge — l'endroit se voit ! »
Une remarque qui prend un homme au dépourvu au moyen de sa propre veste n'est pas une remarque facile à contrer. Quelque chose chez la fille elle-même, aussi, me rendait particulièrement désolé pour elle à ce moment-là. Elle avait de beaux yeux bruns, commune qu'elle fût par ailleurs — et elle me regarda avec une sorte de respect pour ma vieillesse heureuse et ma bonne réputation, comme des choses à jamais hors de sa portée, ce qui rendit mon cœur lourd pour notre seconde femme de chambre. Ne me sentant pas capable de la réconforter, il n'y avait qu'une autre chose à faire. Cette chose était — de l'emmener dîner.
« Aide-moi à me lever », dis-je. « Tu es en retard pour le dîner, Rosanna — et je suis venu te chercher. »
« Vous, M. Betteredge ! » dit-elle.
« Ils ont dit à Nancy de venir te chercher », dis-je. « Mais j'ai pensé que tu aimerais peut-être mieux tes réprimandes, ma chère, si elles venaient de moi. »
Au lieu de m'aider à me lever, la pauvre chose glissa sa main dans la mienne et lui donna une petite pression. Elle essaya fort de s'empêcher de pleurer à nouveau, et réussit — ce pour quoi je la respectai. « Vous êtes très gentil, M. Betteredge », dit-elle. « Je ne veux pas de dîner aujourd'hui — laissez-moi rester un peu plus longtemps ici. »
« Qu'est-ce qui te plaît ici ? » demandai-je. « Qu'est-ce qui t'amène sans cesse dans cet endroit misérable ? »
« Quelque chose m'attire vers lui », dit la fille, en faisant des images avec son doigt dans le sable. « J'essaie de rester loin de lui, et je ne peux pas. Parfois », dit-elle d'une voix basse, comme si elle avait peur de sa propre imagination, « parfois, M. Betteredge, je pense que ma tombe m'attend ici. »
« Il y a du mouton rôti et du pudding au suif qui t'attendent ! » dis-je. « Va dîner tout de suite. Voilà ce qui arrive, Rosanna, quand on pense le ventre vide ! » Je parlai sévèrement, étant naturellement indigné (à mon âge) d'entendre une jeune femme de vingt-cinq ans parler de sa fin proche !
Elle ne sembla pas m’entendre : elle posa sa main sur mon épaule et me retint à ma place, assise à ses côtés.
« Je crois que cet endroit m’a jeté un sort, dit-elle. J’en rêve nuit après nuit ; j’y pense quand je suis assise à faire mes travaux d’aiguille. Vous savez que je suis reconnaissante, M. Betteredge — vous savez que j’essaie de mériter votre bonté et la confiance que ma maîtresse m’accorde. Mais je me demande parfois si la vie ici n’est pas trop paisible et trop bonne pour une femme comme moi, après tout ce que j’ai traversé, M. Betteredge — après tout ce que j’ai traversé. Il m’est plus pénible d’être parmi les autres domestiques, sachant que je ne suis pas ce qu’ils sont, que d’être ici. Ma maîtresse ne sait pas, la directrice de la maison de redressement ne sait pas quel terrible reproche les honnêtes gens constituent, en eux-mêmes, pour une femme comme moi. Ne me grondez pas, mon brave et cher monsieur. Je fais mon travail, n’est-ce pas ? Je vous en prie, ne dites pas à ma maîtresse que je suis mécontente — je ne le suis pas. Mon esprit est inquiet, parfois, c’est tout. » Elle retira brusquement sa main de mon épaule et pointa soudain le doigt vers les sables mouvants. « Regardez ! dit-elle. N’est-ce pas merveilleux ? N’est-ce pas terrible ? Je l’ai vu des dizaines de fois, et c’est toujours aussi nouveau pour moi que si je ne l’avais jamais vu auparavant ! »
Je regardai là où elle montrait. La marée était en train de tourner, et l’horrible sable commença à frissonner. Sa large surface brune se souleva lentement, puis se couvrit de fossettes et trembla de partout. « Savez-vous ce à quoi cela ressemble pour moi ? dit Rosanna, en me saisissant à nouveau par l’épaule. Cela ressemble à des centaines de personnes étouffées en dessous — toutes luttant pour atteindre la surface, et toutes s’enfonçant de plus en plus bas dans les profondeurs affreuses ! Jetez une pierre, M. Betteredge ! Jetez une pierre, et voyons le sable l’aspirer ! »
Voilà qui était une conversation malsaine ! Voilà ce qui arrivait quand un estomac vide nourrissait un esprit inquiet ! Ma réponse — une réponse assez vive, dans l’intérêt de la pauvre fille, je vous l’assure ! — était sur le bout de ma langue, quand elle fut soudainement interrompue par une voix parmi les dunes qui m’appelait par mon nom. « Betteredge ! crie la voix, où êtes-vous ? » « Ici ! » criai-je en retour, sans avoir la moindre idée de qui cela pouvait être. Rosanna se leva d’un bond et resta à regarder vers la voix. Je songeais tout juste à me mettre moi-même sur mes jambes, quand je fus stupéfié par un changement soudain sur le visage de la jeune fille.
Son teint devint d’un beau rouge, que je n’y avais jamais vu auparavant ; elle s’illumina tout entière d’une sorte de surprise haletante et sans voix. « Qui est-ce ? » demandai-je. Rosanna me renvoya ma propre question. « Oh ! qui est-ce ? » dit-elle doucement, plus pour elle-même que pour moi. Je me tournai sur le sable et regardai derrière moi. Là, surgissant des collines vers nous, se trouvait un jeune gentilhomme aux yeux brillants, vêtu d’un superbe costume couleur fauve, avec gants et chapeau assortis, une rose à la boutonnière, et un sourire au visage qui aurait pu inciter le Sable Frémissant lui-même à lui sourire en retour. Avant que je puisse me mettre sur mes jambes, il s’affala sur le sable à mes côtés, passa son bras autour de mon cou, à la mode étrangère, et me donna une accolade qui me coupa littéralement le souffle. « Cher vieux Betteredge ! dit-il. Je vous dois sept shillings et six pence. Maintenant, savez-vous qui je suis ? »
Que le Seigneur nous bénisse et nous garde ! Là — quatre bonnes heures avant que nous ne l’attendions — se trouvait M. Franklin Blake !
Avant que je puisse dire un mot, je vis M. Franklin, un peu surpris en apparence, lever les yeux de moi vers Rosanna. Suivant son regard, je regardai la fille aussi. Elle rougissait d’un rouge plus vif que jamais, apparemment pour avoir croisé le regard de M. Franklin ; et elle se tourna et nous quitta soudainement, dans une confusion tout à fait inexplicable pour mon esprit, sans même faire sa révérence au gentilhomme ni m’adresser un mot. Très différent de son habitude : une domestique plus polie et mieux élevée, en général, on n’en rencontre jamais.
« C’est une étrange fille, dit M. Franklin. Je me demande ce qu’elle voit en moi pour être si surprise ? »
« Je suppose, monsieur, répondis-je, en jouant sur l’éducation continentale de notre jeune maître, que c’est le vernis des pays étrangers. »
Je consigne ici la question insouciante de M. Franklin, et ma réponse stupide, en guise de consolation et d’encouragement pour toutes les personnes bornées — car, comme je l’ai fait remarquer, c’est une grande satisfaction pour nos semblables inférieurs de découvrir que leurs supérieurs ne sont pas, à l’occasion, plus brillants qu’eux. Ni M. Franklin, avec sa merveilleuse formation à l’étranger, ni moi, avec mon âge, mon expérience et mon bon sens naturel, n’avions la moindre idée de ce que signifiait réellement le comportement inexplicable de Rosanna Spearman. Elle était sortie de nos pensées, pauvre âme, avant même que nous ayons vu le dernier battement de son petit manteau gris parmi les dunes. Et qu’importe, me demanderez-vous, assez naturellement ? Lisez la suite, cher ami, aussi patiemment que vous le pouvez, et peut-être serez-vous aussi désolé pour Rosanna Spearman que je l’ai été, quand j’ai découvert la vérité.
CHAPITRE V
La première chose que je fis, après que nous nous retrouvâmes seuls, fut de tenter une troisième fois de me lever de mon siège sur le sable. M. Franklin m’en empêcha.
« Il y a un avantage à cet endroit horrible, dit-il ; nous l’avons tout à nous. Restez où vous êtes, Betteredge ; j’ai quelque chose à vous dire. »
Tandis qu’il parlait, je l’observais, essayant de retrouver un peu du garçon dont je me souvenais dans l’homme devant moi. L’homme me déconcerta. J’avais beau chercher, je ne voyais rien de plus de ses joues roses de garçon que de sa petite veste bien coupée d’autrefois. Son teint était devenu pâle : la partie inférieure de son visage était couverte, à ma grande surprise et à mon grand désappointement, d’une barbe brune et de moustaches bouclées. Il avait une façon vive et enjouée, très plaisante et engageante, je l’admets ; mais rien de comparable à ses manières libres et aisées d’autrefois. Pour couronner le tout, il avait promis d’être grand, et n’avait pas tenu sa promesse. Il était soigné, svelte et bien fait ; mais il n’atteignait pas la taille moyenne, à un ou deux pouces près. En bref, il me déconcertait complètement. Les années qui avaient passé n’avaient rien laissé de son ancien moi, hormis ce regard brillant et direct dans ses yeux. Là, je retrouvai notre gentil garçon, et c’est là que je décidai d’arrêter mes investigations.
« Bienvenue de retour au vieux pays, M. Franklin, dis-je. D’autant plus bienvenue, monsieur, que vous êtes arrivé quelques heures avant que nous ne vous attendions. »
« J’ai une raison d’arriver plus tôt que vous ne m’attendiez, répondit M. Franklin. Je soupçonne, Betteredge, que j’ai été suivi et surveillé à Londres, ces trois ou quatre derniers jours ; et j’ai voyagé par le train du matin au lieu de celui de l’après-midi, parce que je voulais semer un certain étranger à l’air sombre. »
Ces mots firent plus que me surprendre. Ils me rappelèrent, en un éclair, les trois jongleurs, et l’idée de Penelope qu’ils tramaient quelque mauvais coup contre M. Franklin Blake.
« Qui vous surveille, monsieur — et pourquoi ? » demandai-je.
« Parlez-moi des trois Indiens que vous avez eus à la maison aujourd’hui, dit M. Franklin, sans prêter attention à ma question. Il est tout à fait possible, Betteredge, que mon étranger et vos trois jongleurs s’avèrent être des pièces du même puzzle. »
« Comment savez-vous pour les jongleurs, monsieur ? » demandai-je, en posant une question sur l’autre, ce qui était un manque de politesse, je l’admets. Mais on n’attend pas grand-chose de la pauvre nature humaine — alors n’attendez pas grand-chose de moi.
« J’ai vu Penelope à la maison, dit M. Franklin ; et Penelope me l’a dit. Votre fille promettait d’être une jolie fille, Betteredge, et elle a tenu sa promesse. Penelope a une petite oreille et un petit pied. La défunte Mme Betteredge possédait-elle ces inestimables avantages ? »
« La défunte Mme Betteredge possédait un bon nombre de défauts, monsieur, dis-je. L’un d’eux (si vous voulez bien me pardonner de le mentionner) était de ne jamais s’en tenir au sujet en question. Elle ressemblait plus à une mouche qu’à une femme : elle ne pouvait se fixer sur rien. »
« Elle m’aurait parfaitement convenu, dit M. Franklin. Je ne me fixe jamais sur rien non plus. Betteredge, votre esprit est plus affûté que jamais. Votre fille a dit la même chose, quand je lui ai demandé des détails sur les jongleurs. "Père vous le dira, monsieur. C’est un homme merveilleux pour son âge ; et il s’exprime magnifiquement." Les mots mêmes de Penelope — en rougissant divinement. Même mon respect pour vous ne m’a pas empêché de — n’importe ; je l’ai connue quand elle était enfant, et cela ne lui enlève rien. Soyons sérieux. Qu’ont fait les jongleurs ? »
J’étais quelque peu mécontent de ma fille — non pas de laisser M. Franklin l’embrasser ; M. Franklin était le bienvenu pour cela — mais de m’obliger à raconter son histoire insensée de seconde main. Cependant, il n’y avait pas d’autre choix que de mentionner les circonstances. La gaieté de M. Franklin s’éteignit à mesure que je poursuivais. Il resta assis, fronçant les sourcils et tortillant sa barbe. Quand j’eus terminé, il répéta après moi deux des questions que le chef des jongleurs avait posées au garçon — apparemment dans le but de bien les fixer dans son esprit.
« "Est-ce sur la route de cette maison, et aucune autre, que le gentilhomme anglais voyagera aujourd’hui ?" "Le gentilhomme anglais a-t-il la Chose sur lui ?" Je soupçonne, dit M. Franklin, en tirant un petit paquet de papier scellé de sa poche, que la "Chose" désigne ceci. Et "ceci", Betteredge, désigne le célèbre diamant de mon oncle Herncastle. »
« Bon Dieu, monsieur ! m’exclamai-je, comment se fait-il que vous soyez responsable du diamant du méchant colonel ? »
« Le testament du méchant colonel a laissé son diamant en cadeau d’anniversaire à ma cousine Rachel, dit M. Franklin. Et mon père, en tant qu’exécuteur testamentaire du méchant colonel, m’a chargé de l’apporter ici. »
Si la mer, qui s’infiltrait alors doucement sur le Sable Frémissant, s’était transformée en terre ferme sous mes propres yeux, je doute que j’aurais pu être plus surpris que je ne le fus quand M. Franklin prononça ces mots.
« Le diamant du colonel laissé à Mlle Rachel ! dis-je. Et votre père, monsieur, l’exécuteur testamentaire du colonel ! Pourquoi, j’aurais parié tout ce que vous voulez, M. Franklin, que votre père n’aurait pas touché au colonel avec des pincettes ! »
« Quel langage fort, Betteredge ! Qu’y avait-il contre le colonel ? Il appartenait à votre époque, pas à la mienne. Dites-moi ce que vous savez de lui, et je vous dirai comment mon père est devenu son exécuteur testamentaire, et plus encore. J’ai fait quelques découvertes à Londres au sujet de mon oncle Herncastle et de son diamant, qui ont un aspect assez laid à mes yeux ; et je veux que vous les confirmiez. Vous l’avez traité de "méchant colonel" tout à l’heure. Cherchez dans votre mémoire, mon vieil ami, et dites-moi pourquoi. »
Je vis qu’il était sérieux, et je lui racontai.
Voici la substance de ce que j’ai dit, écrite entièrement pour votre bénéfice. Faites-y attention, ou vous serez totalement perdus quand nous entrerons plus avant dans l’histoire. Videz votre esprit des enfants, du dîner, du nouveau chapeau, ou que sais-je encore. Essayez, si vous le pouvez, d’oublier la politique, les chevaux, les cours de la Bourse, et les griefs au club. J’espère que vous ne prendrez pas cette liberté de ma part en mauvaise part ; c’est juste une manière que j’ai d’en appeler au doux lecteur. Seigneur ! ne vous ai-je pas vu avec les plus grands auteurs entre les mains, et ne sais-je pas à quel point votre attention est prompte à s’égarer quand c’est un livre qui la demande, au lieu d’une personne ?
J’ai parlé, il y a peu, du père de ma maîtresse, ce vieux lord au tempérament court et à la langue longue. Il eut cinq enfants au total. Deux fils pour commencer ; puis, après une longue période, sa femme se remit à procréer, et les trois jeunes dames arrivèrent vivement l’une après l’autre, aussi vite que la nature des choses le permettait ; ma maîtresse, comme mentionné précédemment, étant la plus jeune et la meilleure des trois. Des deux fils, l’aîné, Arthur, hérita du titre et des domaines. Le second, l’honorable John, obtint une belle fortune léguée par un parent, et entra dans l’armée.
C’est un vil oiseau, dit-on, qui salit son propre nid. Je considère la noble famille des Herncastle comme étant mon nid ; et je vous saurais gré de ne pas m’attendre à ce que j’entre dans les détails au sujet de l’honorable John. Il fut, je le crois honnêtement, l’un des plus grands vauriens qui aient jamais vécu. Je ne peux guère dire plus ou moins de lui. Il entra dans l’armée, commençant dans les Gardes. Il dut quitter les Gardes avant d’avoir vingt-deux ans — n’importe pourquoi. Ils sont très stricts dans l’armée, et ils étaient trop stricts pour l’honorable John. Il partit pour l’Inde pour voir s’ils étaient tout aussi stricts là-bas, et pour tenter un peu de service actif. En matière de bravoure (pour lui rendre justice), il était un mélange de bouledogue et de coq de combat, avec une pointe de sauvage. Il était à la prise de Seringapatam. Peu après, il changea de régiment, et, avec le temps, changea pour un troisième. Dans le troisième, il obtint son dernier grade de lieutenant-colonel, et, l’obtenant, attrapa aussi une insolation, et rentra en Angleterre.
Il revint avec une réputation qui ferma toutes les portes de sa famille devant lui, ma maîtresse (alors tout juste mariée) prenant les devants, et déclarant (avec l’approbation de Sir John, bien sûr) que son frère ne franchirait jamais le seuil d’aucune de ses maisons. Il y avait plus d’une tache sur le colonel qui rendait les gens méfiants à son égard ; mais la tache du diamant est tout ce que j’ai besoin de mentionner ici.
On disait qu’il avait pris possession de son joyau indien par des moyens qu’il n’osait avouer, aussi audacieux fût-il. Il n’essaya jamais de le vendre — n’ayant pas besoin d’argent, et ne faisant pas (pour lui rendre justice encore une fois) de l’argent un objectif. Il ne le donna jamais ; il ne le montra même jamais à une âme vivante. Certains disaient qu’il craignait que cela ne lui attire des difficultés avec les autorités militaires ; d’autres (très ignorants, en vérité, de la nature réelle de l’homme) disaient qu’il craignait, s’il le montrait, que cela ne lui coûte la vie.
Il y avait peut-être un grain de vérité mêlé à ce dernier rapport. Il était faux de dire qu’il avait peur ; mais c’était un fait que sa vie avait été menacée deux fois en Inde ; et l’on croyait fermement que la Pierre de Lune en était la cause. Quand il revint en Angleterre, et se trouva évité par tout le monde, on pensa que la Pierre de Lune en était à nouveau la cause. Le mystère de la vie du colonel se mit en travers du chemin du colonel, et le mit au ban, pour ainsi dire, parmi les siens. Les hommes ne le laissaient pas entrer dans leurs clubs ; les femmes — plus d’une — qu’il voulait épouser, le refusaient ; amis et parents devenaient trop myopes pour le voir dans la rue.
Certains hommes dans cette situation auraient essayé de se réhabiliter aux yeux du monde. Mais céder, même quand il avait tort, et que toute la société était contre lui, n’était pas le genre de l’honorable John. Il avait gardé le diamant, au mépris total de l’assassinat, en Inde. Il garda le diamant, au mépris total de l’opinion publique, en Angleterre. Voilà le portrait de l’homme devant vous, comme sur une image : un caractère qui bravait tout ; et un visage, aussi beau fût-il, qui semblait possédé par le diable.
Nous entendions diverses rumeurs à son sujet de temps à autre. Parfois, on disait qu’il s’adonnait à fumer de l’opium et à collectionner des livres anciens ; parfois, il était rapporté qu’il tentait des choses étranges en chimie ; parfois, on le voyait faire ripaille et s’amuser parmi les gens les plus bas dans les bas-fonds de Londres. Quoi qu’il en soit, une vie solitaire, vicieuse et souterraine était la vie que menait le colonel. Une fois, et une seule, après son retour en Angleterre, je le vis moi-même, face à face.
Environ deux ans avant l’époque dont j’écris maintenant, et environ un an et demi avant sa mort, le colonel vint à l’improviste à la maison de Londres de ma maîtresse. C’était le soir de l’anniversaire de Mlle Rachel, le vingt et un juin ; et il y avait une réception en son honneur, comme d’habitude. Je reçus un message du valet de pied me disant qu’un gentilhomme désirait me voir. Montant dans le hall, j’y trouvai le colonel, amaigri, usé, vieux, décrépit, et aussi sauvage et méchant que jamais.
« Montez chez ma sœur, dit-il ; et dites que je suis venu souhaiter à ma nièce beaucoup d’heureux anniversaires. »
Il avait fait des tentatives par lettre, plus d’une fois déjà, pour se réconcilier avec ma maîtresse, dans le seul but, j’en suis fermement convaincu, de l’ennuyer. Mais c’était la première fois qu’il venait réellement à la maison. J’avais sur le bout de la langue de dire que ma maîtresse donnait une réception ce soir-là. Mais son regard diabolique me fit peur. Je montai à l’étage avec son message, et le laissai, à sa propre demande, attendre dans le hall. Les domestiques restaient à le fixer, à distance, comme s’il était une machine de destruction ambulante, chargée de poudre et de plomb, et susceptible d’exploser parmi eux à tout moment.
Ma maîtresse avait une pointe — pas plus — du tempérament de la famille. « Dites au colonel Herncastle, dit-elle, quand je lui donnai le message de son frère, que Mlle Verinder est occupée, et que je refuse de le recevoir. » J’essayai de plaider pour une réponse plus polie que celle-là ; connaissant la supériorité constitutionnelle du colonel face aux retenues qui gouvernent les gentilshommes en général. Inutile ! Le tempérament de la famille jaillit sur moi directement. « Quand je voudrai votre avis, dit ma maîtresse, vous savez que je le demande toujours. Je ne le demande pas maintenant. » Je descendis avec le message, dont je pris la liberté de présenter une nouvelle édition amendée de ma propre invention, comme suit : « Ma maîtresse et Mlle Rachel regrettent d’être occupées, colonel ; et demandent à être excusées d’avoir l’honneur de vous recevoir. »
Je m’attendais à ce qu’il explose, même face à cette manière polie de présenter les choses. À ma surprise, il ne fit rien de tel ; il m’alarma en acceptant la chose avec un calme peu naturel. Ses yeux, d’un gris brillant et étincelant, se posèrent juste sur moi un moment ; et il rit, non pas hors de lui-même, comme les autres gens, mais en lui-même, d’une manière douce, gloussante et horriblement malicieuse. « Merci, Betteredge, dit-il. Je me souviendrai de l’anniversaire de ma nièce. » Sur ce, il fit demi-tour et sortit de la maison.
L’anniversaire suivant arriva, et nous apprîmes qu’il était malade au lit. Six mois après — c’est-à-dire six mois avant l’époque où j’écris ceci — vint une lettre d’un ecclésiastique très respectable à ma maîtresse. Elle communiquait deux choses merveilleuses en matière de nouvelles familiales. Premièrement, que le colonel avait pardonné à sa sœur sur son lit de mort. Deuxièmement, qu’il avait pardonné à tout le monde, et avait fait une fin des plus édifiantes. J’ai moi-même (malgré les évêques et le clergé) un respect non feint pour l’Église ; mais je suis fermement convaincu, en même temps, que le diable est resté en possession tranquille de l’honorable John, et que le dernier acte abominable dans la vie de cet homme abominable fut (si vous me passez l’expression) de prendre l’ecclésiastique pour dupe !
C’était la somme totale de ce que j’avais à dire à M. Franklin. Je remarquai qu’il écoutait de plus en plus avidement à mesure que je poursuivais. De même, que l’histoire du colonel renvoyé de la porte de sa sœur, à l’occasion de l’anniversaire de sa nièce, sembla frapper M. Franklin comme un coup qui avait atteint sa cible. Bien qu’il ne l’ait pas reconnu, je vis que je l’avais rendu mal à l’aise, assez clairement, sur son visage.
« Vous avez dit ce que vous aviez à dire, Betteredge », fit-il remarquer. « C’est mon tour maintenant. Avant, cependant, de vous raconter quelles découvertes j’ai faites à Londres et comment j’en suis venu à être mêlé à cette affaire de Diamant, je veux savoir une chose. Vous avez l’air, mon vieil ami, de ne pas bien comprendre l’objectif que doit servir notre consultation. Vos traits vous trahissent-ils ? »
« Non, monsieur », dis-je. « Mes traits, en cette occasion du moins, disent la vérité. »
« Dans ce cas », dit M. Franklin, « supposons que je vous expose mon point de vue avant d’aller plus loin. Je vois trois questions très sérieuses liées au cadeau d’anniversaire du Colonel pour ma cousine Rachel. Suivez-moi attentivement, Betteredge ; et comptez-les sur vos doigts si cela peut vous aider », dit M. Franklin, avec un certain plaisir à montrer à quel point il pouvait être lucide, ce qui me rappela merveilleusement le bon vieux temps où il était enfant. « Question première : Le Diamant du Colonel était-il l’objet d’une conspiration en Inde ? Question seconde : La conspiration a-t-elle suivi le Diamant du Colonel jusqu’en Angleterre ? Question troisième : Le Colonel savait-il que la conspiration suivait le Diamant ; et a-t-il légué à dessein un héritage de troubles et de dangers à sa sœur, par l’entremise innocente de l’enfant de sa sœur ? C’est là où je veux en venir, Betteredge. Ne vous laissez pas effrayer. »
C’était bien beau de dire cela, mais il m’avait effrayé.
S’il avait raison, voilà notre paisible demeure anglaise soudainement envahie par un diabolique Diamant indien, traînant après lui une conspiration de brigands vivants, déchaînés sur nous par la vengeance d’un mort. Voilà notre situation telle que révélée par les derniers mots de M. Franklin ! Qui a jamais entendu pareille chose — au dix-neuvième siècle, remarquez ; dans un âge de progrès, et dans un pays qui se réjouit des bénédictions de la constitution britannique ? Personne n’a jamais entendu pareille chose, et, par conséquent, personne ne peut être tenu de la croire. Je poursuivrai néanmoins mon récit, en dépit de cela.
Quand vous recevez une alerte soudaine, du genre de celle que j’avais eue, neuf fois sur dix, c’est à l’estomac que vous la ressentez. Quand vous la ressentez à l’estomac, votre attention s’égare et vous commencez à vous agiter. Je m’agitai silencieusement sur ma place dans le sable. M. Franklin me remarqua, aux prises avec un estomac ou un esprit perturbé — comme vous voudrez ; cela signifie la même chose — et, se ravisant au moment même où il allait entamer sa part de l’histoire, il me dit brusquement : « Que voulez-vous ? »
Que voulais-je ? Je ne le lui dis pas ; mais je vous le dirai, en confidence. Je voulais une bouffée de ma pipe et un moment avec Robinson Crusoé.
CHAPITRE VI
Gardant mes sentiments privés pour moi-même, je demandai respectueusement à M. Franklin de poursuivre. M. Franklin répondit : « Ne vous agitez pas, Betteredge », et continua.
Les premiers mots de notre jeune gentleman m’apprirent que ses découvertes, concernant le méchant Colonel et le Diamant, avaient commencé par une visite qu’il avait rendue (avant de venir chez nous) à l’avocat de la famille, à Hampstead. Un mot lâché par hasard par M. Franklin, alors qu’ils étaient seuls, un jour après le dîner, révéla qu’il avait été chargé par son père d’apporter un cadeau d’anniversaire à Mlle Rachel. Une chose en entraînant une autre, l’avocat finit par mentionner ce qu’était réellement le cadeau, et comment les liens amicaux entre le défunt Colonel et M. Blake père avaient pris naissance. Les faits ici sont vraiment si extraordinaires que je doute pouvoir leur rendre justice avec mon propre langage. Je préfère essayer de rapporter les découvertes de M. Franklin, aussi fidèlement que possible, avec les mots mêmes de M. Franklin.
« Vous vous souvenez de l’époque, Betteredge », dit-il, « où mon père tentait de prouver ses droits à ce malheureux duché ? Eh bien ! c’était aussi l’époque où mon oncle Herncastle revint des Indes. Mon père découvrit que son beau-frère était en possession de certains papiers qui étaient susceptibles de lui être utiles dans son procès. Il rendit visite au Colonel, sous prétexte de lui souhaiter un bon retour en Angleterre. Le Colonel ne se laissa pas duper de la sorte. "Vous voulez quelque chose", dit-il, "sinon vous n’auriez jamais compromis votre réputation en venant me voir." Mon père vit que sa seule chance était de jouer cartes sur table ; il admit aussitôt qu’il voulait les papiers. Le Colonel demanda une journée pour réfléchir à sa réponse. Sa réponse vint sous la forme d’une lettre tout à fait extraordinaire, que mon ami l’avocat m’a montrée. Le Colonel commençait par dire qu’il voulait quelque chose de mon père et qu’il proposait un échange de services amicaux entre eux. Les aléas de la guerre (c’était l’expression qu’il utilisait) l’avaient mis en possession de l’un des plus gros Diamants du monde ; et il avait des raisons de croire que ni lui ni son précieux joyau n’étaient en sécurité dans aucune maison, dans aucune partie du globe, qu’ils occupaient ensemble. Dans ces circonstances alarmantes, il avait décidé de confier son Diamant à la garde d’une autre personne. On n’attendait pas de cette personne qu’elle prenne le moindre risque. Elle pouvait déposer la pierre précieuse en tout lieu spécialement gardé et isolé — comme le coffre-fort d’un banquier ou d’un joaillier — pour la garde sûre d’objets de grande valeur. Sa principale responsabilité personnelle dans l’affaire devait être de nature passive. Il devait s’engager, soit personnellement, soit par l’intermédiaire d’un représentant digne de confiance, à recevoir à une adresse convenue, à certaines dates convenues chaque année, un mot du Colonel déclarant simplement qu’il était un homme vivant à cette date. Dans le cas où la date passerait sans que le mot ne soit reçu, le silence du Colonel pourrait être pris comme le signe certain de la mort du Colonel par meurtre. Dans ce cas, et dans aucun autre, certaines instructions scellées relatives à la disposition du Diamant, déposées avec lui, devaient être ouvertes et suivies à la lettre. Si mon père choisissait d’accepter cette étrange charge, les papiers du Colonel seraient à sa disposition en échange. Telle était la lettre. »
« Qu’a fait votre père, monsieur ? » demandai-je.
« Qu’a-t-il fait ? » dit M. Franklin. « Je vais vous dire ce qu’il a fait. Il a fait appel à cette faculté inestimable appelée le bon sens pour examiner la lettre du Colonel. Tout cela, déclara-t-il, était tout simplement absurde. Quelque part dans ses pérégrinations indiennes, le Colonel avait mis la main sur quelque misérable cristal qu’il avait pris pour un diamant. Quant au danger d’être assassiné, et aux précautions imaginées pour préserver sa vie et son morceau de cristal, nous étions au dix-neuvième siècle, et tout homme sensé n’avait qu’à s’adresser à la police. Le Colonel était un célèbre mangeur d’opium depuis des années ; et si le seul moyen d’obtenir les précieux papiers qu’il possédait était d’accepter une affaire d’opium comme une affaire réelle, mon père était tout à fait disposé à assumer la responsabilité ridicule qu’on lui imposait — d’autant plus volontiers qu’elle ne lui causait aucun souci. Le Diamant et les instructions scellées furent placés dans le coffre-fort de son banquier, et les lettres du Colonel, rapportant périodiquement qu’il était un homme vivant, furent reçues et ouvertes par notre avocat de famille, M. Bruff, en tant que représentant de mon père. Aucune personne sensée, dans une position similaire, n’aurait pu voir les choses autrement. Rien dans ce monde, Betteredge, n’est probable à moins de faire appel à notre propre expérience dérisoire ; et nous ne croyons à une romance que lorsque nous la voyons dans un journal. »
Il était clair pour moi, d’après cela, que M. Franklin pensait que l’opinion de son père sur le Colonel était hâtive et erronée.
« Quelle est votre opinion personnelle sur la question, monsieur ? » demandai-je.
« Terminons d’abord l’histoire du Colonel », dit M. Franklin. « Il y a un curieux manque de méthode, Betteredge, dans l’esprit anglais ; et votre question, mon vieil ami, en est une illustration. Quand nous ne sommes pas occupés à fabriquer des machines, nous sommes (intellectuellement parlant) les gens les plus négligents de l’univers. »
« Voilà bien », pensai-je, « le résultat d’une éducation étrangère ! Il a appris cette façon de nous railler en France, je suppose. »
M. Franklin reprit le fil perdu et continua.
« Mon père », dit-il, « obtint les papiers qu’il voulait et ne revit plus jamais son beau-frère à partir de ce moment-là. Année après année, aux dates convenues, la lettre convenue arrivait du Colonel et était ouverte par M. Bruff. J’ai vu les lettres, en tas, toutes écrites dans la même forme de mots brève et factuelle : "Monsieur, ceci est pour certifier que je suis encore un homme vivant. Laissez le Diamant tel quel. John Herncastle." C’était tout ce qu’il écrivait jamais, et cela arrivait régulièrement le jour dit ; jusqu’à six ou huit mois environ, quand la forme de la lettre changea pour la première fois. Elle disait maintenant : "Monsieur, on me dit que je me meurs. Venez me voir, et aidez-moi à faire mon testament." M. Bruff s’y rendit et le trouva dans la petite villa de banlieue, entourée de son propre terrain, dans laquelle il avait vécu seul depuis qu’il avait quitté l’Inde. Il avait des chiens, des chats et des oiseaux pour lui tenir compagnie ; mais aucun être humain auprès de lui, excepté la personne qui venait quotidiennement faire le ménage et le médecin au chevet. Le testament était une affaire très simple. Le Colonel avait dissipé la majeure partie de sa fortune dans ses recherches chimiques. Son testament commençait et se terminait par trois clauses, qu’il dicta depuis son lit, en pleine possession de ses facultés. La première clause pourvoyait à la garde et à l’entretien de ses animaux. La seconde fondait une chaire de chimie expérimentale dans une université du nord. La troisième léguait la Pierre de Lune comme cadeau d’anniversaire à sa nièce, à condition que mon père agisse comme exécuteur testamentaire. Mon père refusa d’abord d’agir. Après réflexion, cependant, il céda, en partie parce qu’on l’assura que l’exécution testamentaire ne lui causerait aucun souci ; en partie parce que M. Bruff suggéra, dans l’intérêt de Rachel, que le Diamant pourrait valoir quelque chose, après tout. »
« Le Colonel a-t-il donné une raison, monsieur », demandai-je, « pour laquelle il a laissé le Diamant à Mlle Rachel ? »
« Il a non seulement donné la raison, il a fait écrire la raison dans son testament », dit M. Franklin. « J’en ai un extrait, que vous verrez tout à l’heure. Ne soyez pas négligent d’esprit, Betteredge ! Une chose à la fois. Vous avez entendu parler du testament du Colonel ; maintenant vous devez entendre ce qui s’est passé après la mort du Colonel. Il était officiellement nécessaire de faire évaluer le Diamant avant que le testament puisse être validé. Tous les joailliers consultés confirmèrent aussitôt l’affirmation du Colonel selon laquelle il possédait l’un des plus gros diamants du monde. La question de l’évaluer avec précision présentait de sérieuses difficultés. Sa taille en faisait un phénomène sur le marché du diamant ; sa couleur le plaçait dans une catégorie à part ; et, pour ajouter à ces éléments d’incertitude, il y avait un défaut, sous la forme d’une inclusion, au cœur même de la pierre. Même avec ce dernier inconvénient sérieux, cependant, la plus basse des diverses estimations données était de vingt mille livres. Concevez l’étonnement de mon père ! Il avait été à un cheveu de refuser d’agir comme exécuteur testamentaire et de laisser ce magnifique joyau échapper à la famille. L’intérêt qu’il portait maintenant à l’affaire l’incita à ouvrir les instructions scellées qui avaient été déposées avec le Diamant. M. Bruff m’a montré ce document, avec les autres papiers ; et il suggère (à mon avis) une piste sur la nature de la conspiration qui menaçait la vie du Colonel. »
« Alors vous croyez, monsieur », dis-je, « qu’il y avait une conspiration ? »
« Ne possédant pas l’excellent bon sens de mon père », répondit M. Franklin, « je crois que la vie du Colonel était menacée, exactement comme le Colonel le disait. Les instructions scellées, à mon avis, expliquent pourquoi il est mort, après tout, tranquillement dans son lit. En cas de mort par violence (c’est-à-dire, en l’absence de la lettre régulière de sa part à la date convenue), mon père était alors chargé d’envoyer secrètement la Pierre de Lune à Amsterdam. Elle devait être déposée dans cette ville chez un célèbre tailleur de diamants, et elle devait être débitée en quatre à six pierres distinctes. Les pierres devaient ensuite être vendues pour ce qu’elles rapporteraient, et le produit devait être appliqué à la fondation de cette chaire de chimie expérimentale, que le Colonel a depuis dotée par son testament. Maintenant, Betteredge, exercez votre esprit vif, et observez la conclusion vers laquelle pointent les instructions du Colonel ! »
J’exerçai instantanément mon esprit. Il était du genre anglais négligent ; et il embrouilla donc tout, jusqu’à ce que M. Franklin le prenne en main et pointe ce qu’il aurait dû voir.
« Remarquez », dit M. Franklin, « que l’intégrité du Diamant, en tant que pierre entière, est ici astucieusement rendue dépendante de la préservation de la vie du Colonel contre la violence. Il ne se contente pas de dire aux ennemis qu’il redoute : "Tuez-moi, et vous ne serez pas plus près du Diamant que vous ne l’êtes maintenant ; il est là où vous ne pouvez pas l’atteindre, dans le coffre-fort gardé d’une banque." Il dit plutôt : "Tuez-moi, et le Diamant ne sera plus le Diamant ; son identité sera détruite." Qu’est-ce que cela signifie ? »
Ici, j’eus (ce qu’il me sembla) un éclair de la merveilleuse brillance étrangère.
« Je sais », dis-je. « Cela signifie diminuer la valeur de la pierre, et tromper les brigands de cette façon ! »
« Rien de tel », dit M. Franklin. « Je me suis renseigné à ce sujet. Le diamant avec son inclusion, une fois débité, rapporterait en fait plus que le Diamant tel qu’il est maintenant ; pour cette raison simple : que quatre à six brillants parfaits pourraient en être taillés, qui seraient, collectivement, d’une valeur supérieure à la grande pierre unique, mais imparfaite. Si le vol dans le but de lucre était à la racine de la conspiration, les instructions du Colonel rendaient absolument le Diamant plus digne d’être volé. On aurait pu en tirer plus d’argent, et sa vente sur le marché du diamant aurait été infiniment plus facile s’il était passé entre les mains des ouvriers d’Amsterdam. »
« Que Dieu nous bénisse, monsieur ! » m’écriai-je. « Quel était donc le complot ? »
« Un complot organisé parmi les Indiens qui possédaient à l’origine le joyau », dit M. Franklin, « un complot avec une vieille superstition hindoue à sa base. C’est mon opinion, confirmée par un papier de famille que j’ai sur moi en ce moment même. »
Je vis, maintenant, pourquoi l’apparition des trois jongleurs indiens chez nous s’était présentée à M. Franklin comme une circonstance digne d’être notée.
« Je ne veux pas vous imposer mon opinion », continua M. Franklin. « L’idée que certains serviteurs choisis d’une vieille superstition hindoue se consacrent, à travers toutes les difficultés et tous les dangers, à guetter l’occasion de récupérer leur joyau sacré, m’apparaît comme parfaitement cohérente avec tout ce que nous savons de la patience des races orientales et de l’influence des religions orientales. Mais alors, je suis un homme imaginatif ; et le boucher, le boulanger et le percepteur ne sont pas les seules réalités crédibles qui existent à mon esprit. Que la supposition que j’ai faite sur la vérité en cette affaire vaille ce qu’elle vaut, et passons à la seule question pratique qui nous concerne. La conspiration contre la Pierre de Lune survit-elle à la mort du Colonel ? Et le Colonel le savait-il, lorsqu’il a laissé le cadeau d’anniversaire à sa nièce ? »
Je commençais à voir ma dame et Mlle Rachel au bout de tout cela, maintenant. Pas un mot de ce qu’il disait ne m’échappa.
« Je n’étais pas très désireux, lorsque j’ai découvert l’histoire de la Pierre de Lune », dit M. Franklin, « d’être celui qui l’apporterait ici. Mais M. Bruff m’a rappelé que quelqu’un devait mettre le legs de ma cousine entre les mains de ma cousine, et que je pouvais tout aussi bien le faire que n’importe qui d’autre. Après avoir retiré le Diamant de la banque, je m’imaginai être suivi dans les rues par un homme miteux au teint sombre. Je suis allé chez mon père pour récupérer mes bagages et j’y ai trouvé une lettre qui m’a retenu de manière inattendue à Londres. Je suis retourné à la banque avec le Diamant et j’ai cru revoir l’homme miteux. Retirant le Diamant de la banque une fois de plus ce matin, j’ai revu l’homme pour la troisième fois, je lui ai faussé compagnie et j’ai pris (avant qu’il ne retrouve ma trace) le train du matin au lieu de celui de l’après-midi. Me voici, avec le Diamant sain et sauf ; et quelle est la première nouvelle qui m’accueille ? Je découvre que trois Indiens errants sont venus à la maison, et que mon arrivée de Londres, et quelque chose que je suis censé avoir sur moi, sont deux objets d’investigation spéciaux pour eux lorsqu’ils croient être seuls. Je ne perds ni temps ni mots sur le fait qu’ils versent de l’encre dans la main du garçon et lui disent d’y regarder pour voir un homme à distance, et quelque chose dans la poche de cet homme. La chose (que j’ai souvent vu faire en Orient) n’est à mon avis que du "hocus-pocus", comme elle l’est au vôtre. La question actuelle pour nous est de décider si j’attache à tort une signification à un simple accident, ou si nous avons vraiment la preuve que les Indiens sont sur la piste de la Pierre de Lune, dès l’instant où elle est retirée de la garde sûre de la banque ? »
Ni lui ni moi ne semblions enclins à traiter cette partie de l’enquête. Nous nous regardâmes, puis nous regardâmes la marée, montant doucement, de plus en plus haut, sur le Sable Frémissant.
« À quoi pensez-vous ? » dit soudain M. Franklin.
« Je pensais, monsieur », répondis-je, « que j’aimerais jeter le Diamant dans les sables mouvants, et régler la question de cette façon. »
« Si vous avez la valeur de la pierre dans votre poche », répondit M. Franklin, « dites-le, Betteredge, et elle y va ! »
Il est curieux de noter, quand votre esprit est anxieux, combien une toute petite plaisanterie peut aller loin en matière de soulagement. Nous trouvâmes un fonds de gaieté, à l’époque, dans l’idée de nous débarrasser de la propriété légitime de Mlle Rachel, et de mettre M. Blake, en tant qu’exécuteur, dans un pétrin épouvantable — bien que je sois tout à fait incapable de découvrir aujourd’hui où était la gaieté.
M. Franklin fut le premier à ramener la conversation à son but approprié. Il sortit une enveloppe de sa poche, l’ouvrit et me tendit le papier à l’intérieur.
« Betteredge », dit-il, « nous devons affronter la question du motif du Colonel en laissant ce legs à sa nièce, pour l’amour de ma tante. Gardez à l’esprit comment Lady Verinder a traité son frère depuis l’époque où il est revenu en Angleterre jusqu’à celle où il vous a dit qu’il se souviendrait de l’anniversaire de sa nièce. Et lisez ceci. »
Il me donna l’extrait du testament du Colonel. Je l’ai près de moi pendant que j’écris ces mots ; et je le recopie, comme suit, pour votre bénéfice :
« Troisièmement, et dernièrement, je donne et lègue à ma nièce, Rachel Verinder, fille et unique enfant de ma sœur, Julia Verinder, veuve — si sa mère, ladite Julia Verinder, est vivante au prochain anniversaire de Rachel Verinder après ma mort — le Diamant jaune m’appartenant, et connu en Orient sous le nom de La Pierre de Lune : sous réserve de cette condition, que sa mère, ladite Julia Verinder, soit vivante à ce moment-là. Et je désire par la présente que mon exécuteur remette mon Diamant, soit de ses propres mains, soit par les mains de quelque représentant digne de confiance qu’il nommera, dans la possession personnelle de ma dite nièce Rachel, à son prochain anniversaire après ma mort, et en présence, si possible, de ma sœur, ladite Julia Verinder. Et je désire que ma dite sœur soit informée, au moyen d’une copie conforme de ceci, la troisième et dernière clause de mon testament, que je donne le Diamant à sa fille Rachel, en signe de mon libre pardon pour l’injure que sa conduite envers moi a causé à ma réputation de mon vivant ; et surtout en preuve que je pardonne, comme il sied à un homme mourant, l’insulte qui m’a été faite en tant qu’officier et gentleman, quand son domestique, sur ses ordres, a fermé la porte de sa maison devant moi, à l’occasion de l’anniversaire de sa fille. »
D’autres mots suivaient ceux-ci, stipulant que si ma maîtresse était morte, ou si Miss Rachel était morte au moment du décès du testateur, le Diamant devait être envoyé en Hollande, conformément aux instructions scellées déposées à l’origine avec lui. Le produit de la vente devait, dans ce cas, être ajouté à l’argent déjà légué par le testament pour la chaire de chimie à l’université du Nord.
Je rendis le papier à Mr. Franklin, fort embarrassé de ce que je pouvais lui dire. Jusqu’à ce moment, mon opinion (comme vous le savez) avait été que le Colonel était mort aussi méchamment qu’il avait vécu. Je ne dis pas que la copie de son testament m’a réellement converti à une autre opinion : je dis seulement qu’elle m’a ébranlé.
« Eh bien, dit Mr. Franklin, maintenant que vous avez lu la déclaration du Colonel lui-même, qu’en dites-vous ? En apportant la Pierre de Lune dans la maison de ma tante, sers-je sa vengeance les yeux bandés, ou le réhabilite-je en tant qu’homme pénitent et chrétien ? »
« Il semble difficile de dire, monsieur, répondis-je, qu’il soit mort avec une horrible vengeance dans le cœur et un horrible mensonge sur les lèvres. Dieu seul connaît la vérité. Ne me le demandez pas. »
Mr. Franklin restait là, tordant et retournant l’extrait du testament entre ses doigts, comme s’il espérait en extraire la vérité de cette manière. Il changea de façon tout à fait remarquable au même instant. De vif et brillant qu’il était, il devint alors, de manière inexplicable, un jeune homme lent, solennel et songeur.
« Cette question a deux côtés, dit-il. Un côté objectif et un côté subjectif. Lequel devons-nous choisir ? »
Il avait reçu une éducation allemande aussi bien que française. L’une des deux avait été en possession paisible de lui (comme je le supposais) jusqu’à ce moment. Et maintenant (autant que je pouvais le comprendre) l’autre prenait sa place. C’est l’une de mes règles dans la vie de ne jamais remarquer ce que je ne comprends pas. Je suivis une voie moyenne entre le côté objectif et le côté subjectif. En bon français, je fixai mes yeux droit devant moi et ne dis rien.
« Essayons d’extraire le sens profond de ceci, dit Mr. Franklin. Pourquoi mon oncle a-t-il légué le Diamant à Rachel ? Pourquoi ne l’a-t-il pas légué à ma tante ? »
« Cela n’est pas au-delà de toute supposition, monsieur, en tout cas, dis-je. Le Colonel Herncastle connaissait assez bien ma maîtresse pour savoir qu’elle aurait refusé d’accepter tout legs venant de lui. »
« Comment savait-il que Rachel ne pourrait pas refuser de l’accepter, elle aussi ? »
« Existe-t-il une jeune dame, monsieur, qui pourrait résister à la tentation d’accepter un tel cadeau d’anniversaire que la Pierre de Lune ? »
« C’est le point de vue subjectif, dit Mr. Franklin. Cela vous fait grand honneur, Betteredge, d’être capable d’adopter le point de vue subjectif. Mais il y a un autre mystère concernant le legs du Colonel qui n’est pas encore expliqué. Comment devons-nous expliquer qu’il ne donne son cadeau d’anniversaire à Rachel qu’à la condition que sa mère soit en vie ? »
« Je ne veux pas calomnier un mort, monsieur, répondis-je. Mais s’il a volontairement laissé un legs de trouble et de danger à sa sœur, par le biais de son enfant, ce doit être un legs rendu conditionnel au fait que sa sœur soit en vie pour en ressentir le tourment. »
« Oh ! C’est votre interprétation de son motif, est-ce cela ? L’interprétation subjective encore ! Avez-vous déjà été en Allemagne, Betteredge ? »
« Non, monsieur. Quelle est votre interprétation, si vous le voulez bien ? »
« Je peux voir, dit Mr. Franklin, que l’objet du Colonel pourrait, très possiblement, avoir été — non de favoriser sa nièce, qu’il n’avait même jamais vue — mais de prouver à sa sœur qu’il était mort en lui pardonnant, et de le prouver très joliment au moyen d’un cadeau fait à son enfant. Voilà une explication totalement différente de la vôtre, Betteredge, prenant sa source dans un point de vue subjectif-objectif. À en juger par tout ce que je vois, une interprétation est tout aussi susceptible d’être vraie que l’autre. »
Ayant conduit les choses à ce dénouement agréable et réconfortant, Mr. Franklin sembla penser qu’il avait accompli tout ce qui était requis de lui. Il s’étendit à plat sur le dos, sur le sable, et demanda ce qu’il y avait à faire ensuite.
Il avait été si intelligent et lucide (avant de commencer à parler ce charabia étranger), et il avait si complètement pris les devants dans cette affaire jusqu’à présent, que j’étais tout à fait mal préparé à un changement aussi soudain que celui qu’il manifestait maintenant par ce recours impuissant à moi. Ce ne fut que plus tard que j’appris — grâce à l’aide de Miss Rachel, qui fut la première à faire la découverte — que ces changements et transformations déconcertants chez Mr. Franklin étaient dus à l’effet sur lui de son éducation étrangère. À l’âge où nous sommes tous les plus enclins à prendre notre coloris sous la forme d’un reflet de celui des autres, il avait été envoyé à l’étranger, et avait été transmis d’une nation à l’autre, avant qu’il y eût le temps pour une couleur plus qu’une autre de se fixer fermement en lui. Par conséquent, il était revenu avec tant de facettes différentes à son caractère, toutes plus ou moins en discordance les unes avec les autres, qu’il semblait passer sa vie dans un état de contradiction perpétuelle avec lui-même. Il pouvait être un homme actif et un homme paresseux ; brumeux dans la tête et clair dans la tête ; un modèle de détermination et un spectacle d’impuissance, tout à la fois. Il avait son côté français, son côté allemand et son côté italien — le fond anglais original apparaissant, de temps à autre, comme pour dire : « Me voici, fort transmué, comme vous le voyez, mais il reste encore quelque chose de moi au fond de lui. » Miss Rachel faisait remarquer que le côté italien de lui était le plus apparent, dans ces occasions où il abandonnait inopinément, et vous demandait de sa manière aimable et douce de prendre vos propres responsabilités sur vos épaules. Vous ne lui ferez aucune injustice, je pense, si vous concluez que son côté italien était le plus apparent à ce moment-là.
« N’est-ce pas votre affaire, monsieur, demandai-je, de savoir ce qu’il faut faire ensuite ? Sûrement, cela ne peut pas être la mienne ? »
Mr. Franklin ne parut pas voir la force de ma question — n’étant pas en mesure, à ce moment-là, de voir autre chose que le ciel au-dessus de sa tête.
« Je ne veux pas alarmer ma tante sans raison, dit-il. Et je ne veux pas la laisser sans ce qui pourrait être un avertissement nécessaire. Si vous étiez à ma place, Betteredge, dites-le-moi, en un mot, que feriez-vous ? »
En un mot, je lui dis : « Attendre. »
« De tout mon cœur, dit Mr. Franklin. Combien de temps ? »
Je procédai à m’expliquer.
« Tel que je le comprends, monsieur, dis-je, quelqu’un est tenu de mettre ce maudit Diamant entre les mains de Miss Rachel pour son anniversaire — et vous pouvez aussi bien le faire qu’un autre. Très bien. Nous sommes le vingt-cinq mai, et l’anniversaire est le vingt et un juin. Nous avons près de quatre semaines devant nous. Attendons et voyons ce qui arrivera pendant ce temps ; et prévenons ma maîtresse, ou non, selon ce que les circonstances nous dicteront. »
« Parfait, Betteredge, pour autant que cela aille ! dit Mr. Franklin. Mais d’ici l’anniversaire, que doit-on faire du Diamant ? »
« Ce que votre père en a fait, assurément, monsieur ! répondis-je. Votre père l’a mis sous la garde sûre d’une banque à Londres. Vous le mettez sous la garde sûre de la banque à Frizinghall. » (Frizinghall était notre ville la plus proche, et la Banque d’Angleterre n’était pas plus sûre que la banque là-bas.) « Si j’étais vous, monsieur, ajoutai-je, je monterais directement à cheval avec lui pour Frizinghall avant que les dames ne reviennent. »
La perspective de faire quelque chose — et, qui plus est, de faire ce quelque chose à cheval — fit bondir Mr. Franklin comme l’éclair de sa position allongée. Il se leva d’un bond et me tira sans cérémonie sur les miens. « Betteredge, vous valez votre pesant d’or, dit-il. Venez, et sellez le meilleur cheval des écuries immédiatement. »
Ici (Dieu soit loué !) était le fond anglais original de lui qui apparaissait enfin à travers tout le vernis étranger ! Voici le Maître Franklin dont je me souvenais, ressortant de la bonne vieille façon à la perspective d’une chevauchée, et me rappelant le bon vieux temps ! Seller un cheval pour lui ? J’en aurais sellé une douzaine, s’il avait pu les monter tous !
Nous retournâmes à la maison en toute hâte ; nous fîmes seller le cheval le plus rapide des écuries en toute hâte ; et Mr. Franklin s’éloigna au galop en toute hâte, pour déposer le Diamant maudit une fois de plus dans la chambre forte d’une banque. Quand j’entendis le dernier bruit des sabots de son cheval sur l’allée, et quand je me retournai dans la cour et m’aperçus que j’étais de nouveau seul, je me sentis à moitié tenté de me demander si je ne m’étais pas réveillé d’un rêve.
CHAPITRE VII
Alors que j’étais dans cet état d’esprit déconcerté, ayant grand besoin d’un peu de temps calme pour moi tout seul afin de me remettre d’aplomb, ma fille Pénélope se mit sur mon chemin (tout comme sa défunte mère avait l’habitude de se mettre sur mon chemin dans les escaliers), et me somma instantanément de lui raconter tout ce qui s’était passé lors de la conférence entre Mr. Franklin et moi. Dans les circonstances présentes, la seule chose à faire était d’éteindre la curiosité de Pénélope sur-le-champ. Je répondis donc que Mr. Franklin et moi avions tous deux parlé de politique étrangère, jusqu’à ce que nous ne puissions plus parler, et que nous nous étions ensuite mutuellement endormis sous la chaleur du soleil. Essayez ce genre de réponse la prochaine fois que votre femme ou votre fille vous tourmentera avec une question gênante à un moment gênant, et comptez sur la douceur naturelle des femmes pour vous embrasser et se réconcilier à la première occasion.
L’après-midi s’avança, et ma maîtresse et Miss Rachel revinrent.
Inutile de dire à quel point elles furent étonnées quand elles apprirent que Mr. Franklin Blake était arrivé et était reparti à cheval. Inutile aussi de dire qu’elles posèrent des questions gênantes immédiatement, et que la « politique étrangère » et « l’endormissement au soleil » ne serviraient pas une seconde fois avec elles. Étant au bout de mon invention, je dis que l’arrivée de Mr. Franklin par le train du matin était entièrement attribuable à l’un des caprices de Mr. Franklin. Étant interrogé, là-dessus, pour savoir si son départ au galop à cheval était un autre des caprices de Mr. Franklin, je dis : « Oui, c’en était un ; » et je m’en tirai — très habilement, je pense — de cette manière.
Ayant surmonté mes difficultés avec les dames, je trouvai d’autres difficultés qui m’attendaient quand je retournai dans ma propre chambre. Pénélope entra — avec la douceur naturelle des femmes — pour m’embrasser et se réconcilier ; et — avec la curiosité naturelle des femmes — pour poser une autre question. Cette fois, elle voulait seulement que je lui dise ce qui n’allait pas avec notre seconde femme de chambre, Rosanna Spearman.
Après nous avoir quittés, Mr. Franklin et moi, aux Sables Frémissants, Rosanna, semblait-il, était retournée à la maison dans un état d’esprit très inexplicable. Elle avait pris (si l’on en croyait Pénélope) toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle avait été joyeuse sans raison, et triste sans raison. À bout de souffle, elle posait des centaines de questions sur Mr. Franklin Blake, et à bout de souffle, elle s’était fâchée contre Pénélope pour avoir présumé que l’intérêt d’un étranger pouvait avoir le moindre attrait pour elle. Elle avait été surprise, souriante, et griffonnant le nom de Mr. Franklin à l’intérieur de sa boîte à ouvrage. Elle avait été surprise encore, pleurant et regardant son épaule déformée dans la glace. Elle et Mr. Franklin s’étaient-ils connus avant aujourd’hui ? Tout à fait impossible ! Avaient-ils entendu parler l’un de l’autre ? Impossible encore ! Je pouvais témoigner de l’étonnement de Mr. Franklin comme étant authentique, quand il vit comment la fille le fixait. Pénélope pouvait témoigner de la curiosité de la fille comme étant authentique, quand elle posait des questions sur Mr. Franklin. La conférence entre nous, menée de cette façon, était assez fastidieuse, jusqu’à ce que ma fille y mette soudainement fin en éclatant avec ce que je pensais être la supposition la plus monstrueuse que j’aie jamais entendue de ma vie.
« Père ! dit Pénélope, tout à fait sérieusement, il n’y a qu’une explication à cela. Rosanna est tombée amoureuse de Mr. Franklin Blake au premier regard ! »
Vous avez entendu parler de belles jeunes filles tombant amoureuses au premier regard, et vous avez trouvé cela assez naturel. Mais une femme de chambre sortant d’une maison de correction, avec un visage commun et une épaule déformée, tombant amoureuse, au premier regard, d’un gentleman qui vient en visite dans la maison de sa maîtresse, trouvez-moi cela, en matière d’absurdité, dans n’importe quel livre d’histoires de la chrétienté, si vous le pouvez ! Je ris jusqu’à ce que les larmes coulent le long de mes joues. Pénélope ressentit ma gaieté d’une manière assez étrange. « Je ne vous ai jamais connu cruel auparavant, père », dit-elle, très doucement, et sortit.
Les mots de ma fille tombèrent sur moi comme une douche froide. J’étais furieux contre moi-même de me sentir mal à l’aise dès qu’elle les eut prononcés — mais ainsi en fut-il. Nous changerons de sujet, s’il vous plaît. Je regrette de m’être égaré à écrire à ce sujet ; et non sans raison, comme vous le verrez quand nous aurons avancé un peu plus ensemble.
La soirée arriva, et la cloche pour s’habiller pour le dîner sonna avant que Mr. Franklin ne revienne de Frizinghall. J’apportai moi-même son eau chaude dans sa chambre, m’attendant à entendre, après ce retard extraordinaire, que quelque chose s’était passé. À ma grande déception (et sans doute à la vôtre aussi), rien ne s’était passé. Il n’avait pas rencontré les Indiens, ni en allant, ni en revenant. Il avait déposé la Pierre de Lune à la banque — la décrivant simplement comme un objet de grande valeur — et il avait le reçu en sécurité dans sa poche. Je descendis les escaliers, sentant que c’était une fin plutôt plate, après toute notre excitation au sujet du Diamant plus tôt dans la journée.
Comment la rencontre entre Mr. Franklin et sa tante et sa cousine s’est déroulée, c’est plus que je ne peux vous dire.
J’aurais donné quelque chose pour avoir servi à table ce jour-là. Mais, dans ma position au sein de la maison, servir au dîner (sauf lors des grandes fêtes de famille) était rabaisser ma dignité aux yeux des autres domestiques — une chose que ma maîtresse considérait que j’étais déjà assez enclin à faire, sans en chercher les occasions. Les nouvelles qui me furent apportées des étages supérieurs, ce soir-là, venaient de Pénélope et du valet de pied. Pénélope mentionna qu’elle n’avait jamais vu Miss Rachel si méticuleuse concernant la coiffure de ses cheveux, et ne l’avait jamais vue paraître si brillante et jolie que lorsqu’elle était descendue pour rencontrer Mr. Franklin dans le salon. Le rapport du valet de pied était que le maintien d’un calme respectueux en présence de ses supérieurs, et le service à Mr. Franklin Blake au dîner, étaient deux des choses les plus difficiles à concilier qui aient jamais mis à l’épreuve son entraînement au service. Plus tard dans la soirée, nous les entendîmes chanter et jouer des duos, Mr. Franklin chantant haut, Miss Rachel chantant plus haut, et ma maîtresse, au piano, les suivant comme si c’était par-dessus haies et fossés, et les voyant en sécurité à travers cela d’une manière très merveilleuse et agréable à entendre à travers les fenêtres ouvertes, sur la terrasse la nuit. Plus tard encore, j’allai voir Mr. Franklin dans le fumoir, avec l’eau gazeuse et le brandy, et je découvris que Miss Rachel avait complètement chassé le Diamant de sa tête. « C’est la fille la plus charmante que j’aie vue depuis mon retour en Angleterre ! » fut tout ce que je pus extraire de lui, quand je tentai d’orienter la conversation vers des choses plus sérieuses.
Vers minuit, je fis le tour de la maison pour fermer à clé, accompagné de mon second (Samuel, le valet de pied), comme à l’accoutumée. Quand toutes les portes furent fermées, à l’exception de la porte latérale qui donnait sur la terrasse, j’envoyai Samuel se coucher, et je sortis prendre un peu d’air frais avant d’aller me coucher à mon tour.
La nuit était calme et close, et la lune était pleine dans les cieux. Il faisait si silencieux dehors que j’entendais de temps à autre, très faiblement et bas, la chute de la mer, alors que la houle de fond la poussait sur le banc de sable près de l’embouchure de notre petite baie. Telle que la maison était située, le côté terrasse était le côté sombre ; mais la large lumière de la lune éclairait bien l’allée de gravier qui longeait le côté suivant de la terrasse. Regardant de ce côté, après avoir regardé vers le ciel, je vis l’ombre d’une personne projetée en avant dans la lumière de la lune, depuis derrière le coin de la maison.
Étant vieux et rusé, je m’abstins de crier ; mais étant aussi, malheureusement, vieux et lourd, mes pieds me trahirent sur le gravier. Avant que je puisse me faufiler soudainement autour du coin, comme je l’avais proposé, j’entendis des pieds plus légers que les miens — et plus d’une paire, comme je le pensais — battre en retraite à la hâte. Au moment où j’eus atteint le coin, les intrus, quels qu’ils fussent, avaient couru dans le bosquet sur le côté opposé de l’allée, et étaient cachés à la vue parmi les arbres épais et les buissons dans cette partie du domaine. Depuis le bosquet, ils pouvaient facilement se frayer un chemin, par-dessus notre clôture, jusqu’à la route. Si j’avais eu quarante ans de moins, j’aurais pu avoir une chance de les attraper avant qu’ils ne soient hors de notre propriété. Comme c’était le cas, je retournai mettre en mouvement une paire de jambes plus jeunes que les miennes. Sans déranger personne, Samuel et moi prîmes une paire de fusils, et fîmes tout le tour de la maison et à travers le bosquet. Après m’être assuré qu’aucune personne ne rôdait nulle part sur notre domaine, nous fîmes demi-tour. En passant sur l’allée où j’avais vu l’ombre, je remarquai alors, pour la première fois, un petit objet brillant, gisant sur le gravier propre, sous la lumière de la lune. En ramassant l’objet, je découvris qu’il s’agissait d’une petite bouteille, contenant une liqueur épaisse à l’odeur douce, noire comme de l’encre.
Je ne dis rien à Samuel. Mais, me souvenant de ce que Pénélope m’avait dit au sujet des jongleurs, et du versement de la petite mare d’encre dans la paume de la main du garçon, je suspectai instantanément que j’avais dérangé les trois Indiens, rôdant autour de la maison, et déterminés, à leur manière païenne, à découvrir où se trouvait le Diamant cette nuit-là.
CHAPITRE VIII
Ici, pour un moment, je trouve nécessaire de faire une halte.
En rassemblant mes propres souvenirs — et en obtenant l’aide de Pénélope, en consultant son journal — je trouve que nous pouvons passer assez rapidement sur l’intervalle entre l’arrivée de Mr. Franklin Blake et l’anniversaire de Miss Rachel. Pour la plus grande partie de ce temps, les jours passèrent, et n’apportèrent rien avec eux qui vaille la peine d’être consigné. Avec votre bonne permission, donc, et avec l’aide de Pénélope, je ne noterai certaines dates qu’à cet endroit ; me réservant de raconter l’histoire jour après jour, encore une fois, dès que nous arriverons au moment où l’affaire de la Pierre de Lune devint l’occupation principale de tout le monde dans notre maison.
Ceci dit, nous pouvons maintenant continuer — en commençant, bien sûr, avec la bouteille d’encre à l’odeur douce que j’ai trouvée sur l’allée de gravier la nuit.
Le lendemain matin (le matin du vingt-six) je montrai à Mr. Franklin cet objet de jonglerie, et lui racontai ce que je vous ai déjà dit. Son opinion était, non seulement que les Indiens rôdaient autour du Diamant, mais aussi qu’ils étaient assez stupides pour croire en leur propre magie — entendant par là le fait de faire des signes sur la tête d’un garçon, et de verser de l’encre dans la main d’un garçon, et de s’attendre ensuite à ce qu’il voie des personnes et des choses au-delà de la portée de la vision humaine. Dans notre pays, tout comme en Orient, m’informa Mr. Franklin, il y a des gens qui pratiquent ce curieux tour de passe-passe (sans l’encre, cependant) ; et qui l’appellent par un nom français, signifiant quelque chose comme clarté de vue. « Comptez là-dessus, dit Mr. Franklin, les Indiens tenaient pour acquis que nous garderions le Diamant ici ; et ils ont amené leur garçon clairvoyant pour leur montrer le chemin jusqu’à lui, s’ils réussissaient à entrer dans la maison la nuit dernière. »
« Pensez-vous qu’ils essaieront encore, monsieur ? » demandai-je.
« Cela dépend, dit Mr. Franklin, de ce que le garçon peut réellement faire. S’il peut voir le Diamant à travers le coffre-fort en fer de la banque de Frizinghall, nous ne serons plus importunés par les visites des Indiens pour le moment. S’il ne le peut pas, nous aurons une nouvelle chance de les attraper dans les massifs avant que beaucoup d’autres nuits ne soient passées au-dessus de nos têtes. »
J’attendais cette dernière chance avec assez d’assurance ; mais, chose étrange à raconter, elle ne vint jamais.
Que les jongleurs aient appris, en ville, que Mr. Franklin avait été aperçu à la banque, et qu’ils en aient tiré leurs conclusions ; que le garçon ait réellement vu le Diamant là où il était désormais déposé (ce que, pour ma part, je nie catégoriquement) ; ou que, somme toute, ce ne fût qu’un pur effet du hasard, voici en tout cas la pure vérité : pas l’ombre d’un Indien n’approcha de nouveau la maison, durant les semaines qui s’écoulèrent avant l’anniversaire de Miss Rachel. Les jongleurs restèrent dans la ville et aux alentours à exercer leur métier ; et Mr. Franklin et moi restâmes à attendre ce qui pourrait arriver, déterminés à ne pas mettre les fripons sur leurs gardes en montrant nos soupçons trop tôt. Avec ce rapport sur les événements de part et d’autre, s’achève tout ce que j’ai à dire sur les Indiens pour le moment.
Le vingt-neuf du mois, Miss Rachel et Mr. Franklin trouvèrent une nouvelle méthode pour occuper ensemble le temps qui, sans cela, leur aurait peut-être paru long. Il y a des raisons de prêter ici une attention particulière à l’occupation qui les amusait. Vous verrez qu’elle a un rapport avec quelque chose qui reste à venir.
Les gens de qualité ont généralement un écueil très gênant devant eux dans la vie : l’écueil de leur propre oisiveté. Leurs vies étant, pour la plupart, passées à chercher autour d’eux quelque chose à faire, il est curieux de voir — surtout quand leurs goûts sont de ce qu’on appelle le genre intellectuel — combien souvent ils dérivent, les yeux bandés, vers quelque vilaine occupation. Neuf fois sur dix, ils se mettent à torturer quelque chose ou à gâcher quelque chose, et ils croient fermement qu’ils enrichissent leur esprit, alors que la pure vérité est qu’ils ne font que mettre le désordre dans la maison. Je les ai vus (les dames, je regrette de le dire, aussi bien que les messieurs) sortir, jour après jour, par exemple, avec des boîtes à pilules vides, attraper des tritons, des scarabées, des araignées et des grenouilles, puis rentrer à la maison et planter des épingles dans ces misérables créatures, ou les couper en petits morceaux sans un pincement de remords. Vous voyez mon jeune maître, ou ma jeune maîtresse, scruter l’intérieur de l’une de leurs araignées avec une loupe ; ou vous croisez l’une de leurs grenouilles marchant dans l’escalier sans sa tête, et quand vous vous demandez ce que signifie cette cruelle ignominie, on vous répond que cela dénote chez mon jeune maître ou ma jeune maîtresse un goût pour l’histoire naturelle. Parfois, encore, vous les voyez occupés pendant des heures entières à abîmer une jolie fleur avec des instruments pointus, par une stupide curiosité de savoir de quoi la fleur est faite. Sa couleur est-elle plus jolie, ou son parfum plus doux, une fois que vous le savez ? Mais voilà ! les pauvres âmes doivent tuer le temps, voyez-vous ; elles doivent tuer le temps. Vous pataugiez dans de la vilaine boue et faisiez des pâtés quand vous étiez enfant ; et vous pataugez dans de la vilaine science, disséquez des araignées et abîmez des fleurs quand vous grandissez. Dans un cas comme dans l’autre, le secret est que vous n’avez rien à penser dans votre pauvre tête vide, et rien à faire de vos pauvres mains oisives. Et ainsi, cela finit par gâcher de la toile avec de la peinture, et par faire sentir mauvais dans la maison ; ou par garder des têtards dans une boîte en verre pleine d’eau sale, et par soulever le cœur de tout le monde dans la maison ; ou par ébrécher des morceaux de pierre ici, là, et partout, et par faire tomber de la poussière dans tous les vivres de la maison ; ou par se tacher les doigts à poursuivre la photographie, et par faire une justice sans merci sur le visage de tout le monde dans la maison. Il est souvent assez pénible, sans doute, pour les gens qui sont réellement obligés de gagner leur vie, d’être contraints de travailler pour les vêtements qui les couvrent, le toit qui les abrite et la nourriture qui les fait tenir. Mais comparez la plus dure journée de travail que vous ayez jamais faite avec l’oisiveté qui fend les fleurs et se fraie un chemin dans l’estomac des araignées, et remerciez votre bonne étoile que votre tête ait quelque chose à laquelle elle doit penser, et vos mains quelque chose qu’elles doivent faire.
Quant à Mr. Franklin et Miss Rachel, ils ne torturaient rien, je suis heureux de le dire. Ils se contentaient simplement de mettre le désordre ; et tout ce qu’ils abîmaient, pour leur rendre justice, c’était le lambris d’une porte.
Le génie universel de Mr. Franklin, touchant à tout, touchait à ce qu’il appelait la « peinture décorative ». Il avait inventé, nous informa-t-il, un nouveau mélange pour délayer la peinture, qu’il décrivait comme un « véhicule ». De quoi était-ce fait, je l’ignore. Ce que cela faisait, je peux vous le dire en deux mots : ça puait. Miss Rachel étant impatiente d’essayer sa main à ce nouveau procédé, Mr. Franklin fit venir les matériaux de Londres ; les mélangea, avec un accompagnement d’une odeur qui faisait éternuer les chiens eux-mêmes quand ils entraient dans la pièce ; mit un tablier et une bavette sur la robe de Miss Rachel, et la mit au travail pour décorer son petit salon, appelé, faute de mot anglais pour le nommer, son « boudoir ». Ils commencèrent par l’intérieur de la porte. Mr. Franklin racla tout le beau vernis avec de la pierre ponce, et fit ce qu’il décrivait comme une surface sur laquelle travailler. Miss Rachel recouvrit alors la surface, sous ses instructions et avec son aide, de motifs et de dessins — griffons, oiseaux, fleurs, cupidons, et autres choses semblables — copiés sur des modèles réalisés par un célèbre peintre italien, dont le nom m’échappe : celui, je veux dire, qui a stocké le monde avec des Vierges Marie, et qui avait une amoureuse chez le boulanger. En tant que travail, cette décoration était lente à faire et sale à traiter. Mais notre jeune dame et notre jeune gentleman ne semblaient jamais s’en lasser. Quand ils n’étaient pas à cheval, ou en train de recevoir de la compagnie, ou de prendre leurs repas, ou de siffloter leurs chansons, ils étaient là, la tête l’un contre l’autre, aussi occupés que des abeilles à abîmer la porte. Quel était le poète qui a dit que Satan trouve toujours quelque méfait pour les mains oisives ? S’il avait occupé ma place dans la famille, et s’il avait vu Miss Rachel avec son pinceau et Mr. Franklin avec son véhicule, il n’aurait pu rien écrire de plus vrai sur l’un ou l’autre que cela.
La date suivante digne d’être notée est le dimanche quatre juin.
Ce soir-là, nous, dans l’office des domestiques, débattîmes pour la première fois d’une question domestique qui, comme la décoration de la porte, a son rapport avec quelque chose qui reste à venir.
Voyant le plaisir que Mr. Franklin et Miss Rachel prenaient à la compagnie l’un de l’autre, et notant quel beau couple ils formaient à tous égards, nous spéculions naturellement sur la chance qu’ils mettent leurs têtes ensemble avec d’autres objectifs en vue que l’ornementation d’une porte. Certains d’entre nous disaient qu’il y aurait un mariage dans la maison avant que l’été ne soit fini. D’autres (menés par moi) admettaient qu’il était fort probable que Miss Rachel puisse être mariée ; mais nous doutions (pour des raisons qui apparaîtront bientôt) que son époux fût Mr. Franklin Blake.
Que Mr. Franklin fût amoureux, de son côté, nul ne pouvait en douter en le voyant et en l’entendant. La difficulté était de sonder Miss Rachel. Laissez-moi me faire l’honneur de vous présenter à elle ; après quoi, je vous laisserai la sonder vous-même, si vous le pouvez.
Le dix-huitième anniversaire de ma jeune dame était l’anniversaire qui approchait, le vingt et un juin. Si vous aimez les femmes brunes (qui, m’a-t-on dit, ne sont plus à la mode ces derniers temps dans le beau monde), et si vous n’avez aucun préjugé particulier en faveur de la taille, je garantis que Miss Rachel est l’une des plus jolies filles que vos yeux aient jamais vues. Elle était petite et mince, mais tout en fine proportion de la tête aux pieds. La voir s’asseoir, la voir se lever, et surtout la voir marcher, suffisait à convaincre tout homme sensé que les grâces de sa silhouette (si vous voulez bien me pardonner l’expression) étaient dans sa chair et non dans ses vêtements. Ses cheveux étaient les plus noirs que j’aie jamais vus. Ses yeux étaient assortis à ses cheveux. Son nez n’était pas tout à fait assez grand, je l’admets. Sa bouche et son menton étaient (pour citer Mr. Franklin) des morceaux pour les dieux ; et son teint (sous la même autorité indéniable) était aussi chaud que le soleil lui-même, avec ce grand avantage sur le soleil qu’il était toujours en bon ordre à regarder. Ajoutez à ce qui précède qu’elle portait la tête aussi droite qu’un dard, d’une manière vive, fougueuse et racée, qu’elle avait une voix claire, avec un timbre de bon métal, et un sourire qui commençait très joliment dans ses yeux avant d’atteindre ses lèvres, et voilà son portrait, au mieux de ma peinture, grandeur nature !
Et qu’en est-il de son caractère, ensuite ? Cette charmante créature n’avait-elle aucun défaut ? Elle avait tout juste autant de défauts que vous, madame, ni plus ni moins.
Pour parler sérieusement, ma chère et jolie Miss Rachel, possédant une foule de grâces et d’attraits, avait un défaut que la plus stricte impartialité m’oblige à reconnaître. Elle était différente de la plupart des autres filles de son âge, en ceci qu’elle avait ses propres idées et qu’elle était assez obstinée pour défier les modes elles-mêmes, si les modes ne convenaient pas à ses vues. Dans les bagatelles, cette indépendance était bien suffisante ; mais dans les affaires importantes, cela l’entraînait (comme ma dame le pensait, et comme je le pensais) trop loin. Elle jugeait par elle-même, comme peu de femmes deux fois plus âgées qu’elle ne jugent en général ; ne demandait jamais votre avis ; ne vous disait jamais à l’avance ce qu’elle allait faire ; ne venait jamais avec des secrets et des confidences vers personne, de sa mère jusqu’au dernier. Dans les petites et les grandes choses, avec les gens qu’elle aimait et les gens qu’elle haïssait (et elle faisait les deux avec une égale ardeur), Miss Rachel suivait toujours sa propre voie, se suffisant à elle-même dans les joies et les peines de sa vie. Maintes et maintes fois, j’ai entendu ma dame dire : « Le meilleur ami de Rachel et le pire ennemi de Rachel sont, l’un et l’autre, Rachel elle-même. »
Ajoutez une chose de plus à cela, et j’en aurai fini.
Avec tout son secret et son entêtement, il n’y avait pas l’ombre de quoi que ce soit de faux en elle. Je ne me souviens jamais qu’elle ait manqué à sa parole ; je ne me souviens jamais qu’elle ait dit Non en pensant Oui. Je peux me remémorer, dans son enfance, plus d’une occasion où la bonne petite âme a pris le blâme, et a subi la punition, pour une faute commise par un camarade de jeu qu’elle aimait. Personne ne l’a jamais vue avouer quand la chose était découverte et qu’elle en était accusée par la suite. Mais personne ne l’a jamais vue mentir à ce sujet non plus. Elle vous regardait droit dans les yeux, secouait sa petite tête impertinente, et disait clairement : « Je ne vous le dirai pas ! » Punie encore pour cela, elle reconnaissait être désolée d’avoir dit « ne dirai pas » ; mais, pain et eau nonobstant, elle ne vous le disait jamais. Obstinée, diablement obstinée parfois, je l’accorde ; mais, néanmoins, la plus belle créature qui ait jamais foulé les chemins de ce bas monde. Peut-être pensez-vous voir une certaine contradiction ici ? Dans ce cas, un mot à votre oreille. Étudiez votre femme de près, durant les vingt-quatre prochaines heures. Si votre bonne dame ne montre pas quelque chose qui ressemble à une contradiction en ce laps de temps, que le Ciel vous vienne en aide ! vous avez épousé un monstre.
Je vous ai maintenant fait connaître Miss Rachel, ce qui nous place, comme vous le verrez, face à face avec la question des vues matrimoniales de cette jeune dame.
Le douze juin, une invitation de la part de ma maîtresse fut envoyée à un gentleman à Londres, pour venir aider à fêter l’anniversaire de Miss Rachel. C’était l’heureux individu sur lequel je croyais que son cœur était secrètement fixé ! Comme Mr. Franklin, il était un de ses cousins. Il se nommait Mr. Godfrey Ablewhite.
La seconde sœur de ma dame (ne soyez pas alarmé ; nous n’allons pas aller très loin dans les affaires de famille cette fois-ci), la seconde sœur de ma dame, dis-je, eut une déception amoureuse ; et, prenant un mari par la suite selon le principe du tout ou rien, fit ce qu’on appelle une mésalliance. Il y eut un terrible remue-ménage dans la famille quand l’Honorable Caroline insista pour épouser le simple Mr. Ablewhite, le banquier de Frizinghall. Il était très riche et très respectable, et il engendra une famille prodigieusement nombreuse, tout en sa faveur, jusqu’ici. Mais il avait présumé s’élever d’une basse condition dans le monde, et cela jouait contre lui. Cependant, le Temps et les progrès des Lumières modernes remirent les choses en ordre ; et la mésalliance passa très bien la rampe. Nous devenons tous libéraux maintenant ; et (pourvu que vous puissiez me gratter si je vous gratte), qu’importe, au Parlement ou en dehors, si vous êtes un chiffonnier ou un duc ? C’est la manière moderne de voir les choses, et je reste à la page. Les Ablewhite vivaient dans une belle maison avec jardin, un peu à l’écart de Frizinghall. Des gens très dignes, et grandement respectés dans le voisinage. Nous ne serons pas beaucoup importunés par eux dans ces pages, excepté par Mr. Godfrey, qui était le second fils de Mr. Ablewhite, et qui doit prendre sa place ici, s’il vous plaît, pour l’amour de Miss Rachel.
Avec tout son éclat, son intelligence et ses qualités générales, la chance de Mr. Franklin de surpasser Mr. Godfrey dans l’estime de notre jeune dame était, à mon avis, une bien piètre chance en vérité.
En premier lieu, Mr. Godfrey était, pour ce qui est de la taille, l’homme le plus beau des deux, et de loin. Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt ; il avait une belle couleur rouge et blanche ; un visage rond et lisse, rasé aussi net que votre main ; et une tête de beaux et longs cheveux de lin, tombant négligemment sur la nuque. Mais pourquoi essayer de vous donner cette description physique de lui ? Si vous avez jamais souscrit à une œuvre de charité pour dames à Londres, vous connaissez Mr. Godfrey Ablewhite aussi bien que moi. Il était avocat de profession, homme à femmes par tempérament, et bon Samaritain par choix. La bienfaisance féminine et la misère féminine ne pouvaient rien faire sans lui. Sociétés maternelles pour confiner les femmes pauvres ; sociétés de la Madeleine pour secourir les femmes pauvres ; sociétés à l’esprit fort pour mettre les femmes pauvres à la place des hommes pauvres, et laisser les hommes se débrouiller seuls ; il était vice-président, gérant, arbitre pour toutes. Partout où il y avait une table avec un comité de dames siégeant en conseil, là était Mr. Godfrey au bas de la table, tempérant le comité et menant les chères créatures le long des chemins épineux des affaires, chapeau à la main. Je suppose que c’était le philanthrope le plus accompli (avec une petite indépendance) que l’Angleterre ait jamais produit. En tant qu’orateur dans les réunions de charité, il n’était pas facile d’en trouver un semblable pour vous tirer des larmes et de l’argent. C’était tout à fait un personnage public. La dernière fois que je suis allé à Londres, ma maîtresse m’a offert deux plaisirs. Elle m’a envoyé au théâtre voir une danseuse qui faisait fureur ; et elle m’a envoyé à Exeter Hall pour entendre Mr. Godfrey. La dame le faisait avec un orchestre. Le gentleman le faisait avec un mouchoir et un verre d’eau. Foules à la représentation avec les jambes. Idem à la représentation avec la langue. Et avec tout cela, la personne la plus douce (je fais allusion à Mr. Godfrey), la plus simple, la plus agréable et la plus facile à satisfaire que vous ayez jamais rencontrée. Il aimait tout le monde. Et tout le monde l’aimait. Quelle chance avait Mr. Franklin — quelle chance avait quiconque avec une réputation et des capacités moyennes — contre un homme comme celui-là ?
Le quatorze, arriva la réponse de Mr. Godfrey.
Il acceptait l’invitation de ma maîtresse, du mercredi de l’anniversaire jusqu’au soir du vendredi, où ses devoirs envers les œuvres de charité pour dames l’obligeraient à retourner en ville. Il joignit également une copie de vers sur ce qu’il appelait élégamment le « jour natal » de sa cousine. Miss Rachel, m’a-t-on dit, se joignit à Mr. Franklin pour se moquer des vers au dîner ; et Pénélope, qui était tout entière du côté de Mr. Franklin, me demanda, en grand triomphe, ce que je pensais de cela. « Miss Rachel t’a menée sur une fausse piste, ma chère, répondis-je ; mais mon nez n’est pas si facilement mystifié. Attends que les vers de Mr. Ablewhite soient suivis par Mr. Ablewhite lui-même. »
Ma fille répondit que Mr. Franklin pourrait frapper un grand coup et tenter sa chance avant que les vers ne soient suivis par le poète. En faveur de ce point de vue, je dois reconnaître que Mr. Franklin ne laissa aucune chance inexploitée de gagner les bonnes grâces de Miss Rachel.
Bien qu’il fût l’un des fumeurs les plus invétérés que j’aie jamais rencontrés, il abandonna son cigare, parce qu’elle dit, un jour, qu’elle détestait l’odeur rance de celui-ci sur ses vêtements. Il dormit si mal, après cet effort d’abnégation, faute de l’effet calmant du tabac auquel il était habitué, et descendit matin après matin en paraissant si hagard et épuisé, que Miss Rachel elle-même le supplia de reprendre ses cigares. Non ! il ne reprendrait rien qui pût lui causer un moment d’ennui ; il se battrait résolument et retrouverait son sommeil, tôt ou tard, par la force brute de la patience à l’attendre. Un tel dévouement, pouvez-vous dire (comme certains d’entre eux le disaient en bas), ne pourrait manquer de produire l’effet escompté sur Miss Rachel, soutenu, de plus, par le travail de décoration quotidien sur la porte. Tout cela est bien beau, mais elle avait une photographie de Mr. Godfrey dans sa chambre ; représenté parlant lors d’une réunion publique, avec tous ses cheveux soufflés par le souffle de sa propre éloquence, et ses yeux, si adorables, charmant l’argent hors de vos poches. Que dites-vous de cela ? Chaque matin, comme Pénélope me l’a elle-même avoué, il y avait l’homme dont les femmes ne pouvaient se passer, qui regardait en effigie pendant que Miss Rachel se faisait peigner. Il regarderait en réalité, avant peu, c’était mon opinion là-dessus.
Le seize juin apporta un événement qui rendit la chance de Mr. Franklin, à mon sens, plus mauvaise que jamais.
Un gentleman étranger, parlant anglais avec un accent étranger, vint ce matin-là à la maison et demanda à voir Mr. Franklin Blake pour affaires. L’affaire n’aurait pas pu être liée au Diamant, pour ces deux raisons : premièrement, parce que Mr. Franklin ne m’en a rien dit ; deuxièmement, parce qu’il la communiqua (lorsque le gentleman fut parti, comme je le suppose) à ma dame. Elle fit probablement allusion à quelque chose à ce sujet ensuite à sa fille. En tout cas, Miss Rachel aurait dit des choses sévères à Mr. Franklin, au piano ce soir-là, à propos des gens parmi lesquels il avait vécu et des principes qu’il avait adoptés dans les contrées étrangères. Le jour suivant, pour la première fois, rien ne fut fait pour la décoration de la porte. Je soupçonne quelque imprudence de Mr. Franklin sur le Continent, avec une femme ou une dette en toile de fond, qui l’avait suivi en Angleterre. Mais ce n’est que pure conjecture. Dans ce cas, non seulement Mr. Franklin, mais ma dame aussi, pour une fois, me laissèrent dans l’obscurité.
Le dix-sept, à toute apparence, le nuage passa de nouveau. Ils retournèrent à leur travail de décoration sur la porte, et semblèrent être aussi bons amis que jamais. S’il fallait en croire Pénélope, Mr. Franklin avait saisi l’occasion de la réconciliation pour faire une offre à Miss Rachel, et n’avait été ni accepté ni refusé. Ma fille était sûre (par des signes et des jetons dont je n’ai pas besoin de vous ennuyer) que sa jeune maîtresse avait repoussé Mr. Franklin en refusant de croire qu’il était sérieux, et avait ensuite secrètement regretté de l’avoir traité de cette façon par la suite. Bien que Pénélope fût admise à plus de familiarité avec sa jeune maîtresse que les femmes de chambre ne le sont généralement, car les deux avaient été presque élevées ensemble comme des enfants, je connaissais trop bien le caractère réservé de Miss Rachel pour croire qu’elle montrerait ses pensées à quiconque de cette manière. Ce que ma fille m’a dit, à cette occasion, était, comme je le soupçonnais, plus ce qu’elle souhaitait que ce qu’elle savait réellement.
Le dix-neuf, un autre événement se produisit. Nous reçûmes la visite du médecin, en qualité professionnelle. Il avait été mandé pour prescrire un remède à une personne que j’ai eu l’occasion de vous présenter dans ces pages : notre seconde femme de chambre, Rosanna Spearman.
Cette pauvre fille — qui m’avait intrigué, comme vous le savez déjà, au Shivering Sand — m’intrigua plus d’une fois encore, durant l’intervalle dont je traite à présent. L’idée de Pénélope, selon laquelle sa compagne de service était éprise de Mr. Franklin (ce que ma fille, sur mes ordres, garda strictement secret), semblait plus absurde que jamais. Mais je dois admettre que ce que je vis moi-même, et ce que ma fille vit également, de la conduite de notre seconde femme de chambre, commença à paraître mystérieux, pour ne pas dire plus.
Par exemple, la jeune fille se mettait constamment sur le chemin de Mr. Franklin — très sournoisement et discrètement, mais elle le faisait. Il ne lui prêtait guère plus d’attention qu’à un chat ; il ne lui vint jamais à l’esprit de gaspiller un regard sur le visage ingrat de Rosanna. L’appétit de la pauvre créature, jamais très grand, diminua de façon effrayante ; et ses yeux, le matin, révélaient clairement qu’elle avait passé la nuit à veiller et à pleurer. Un jour, Pénélope fit une découverte embarrassante, que nous étouffâmes sur-le-champ. Elle surprit Rosanna à la table de toilette de Mr. Franklin, en train de retirer secrètement une rose que Miss Rachel lui avait donnée à porter à sa boutonnière, et de mettre à la place une autre rose semblable, qu’elle avait cueillie elle-même. Après cela, elle fut une ou deux fois impertinente avec moi, lorsque je lui donnai un conseil général, bien intentionné, d’être prudente dans sa conduite ; et, pire encore, elle n’était plus guère respectueuse, en ces rares occasions où Miss Rachel lui adressait accidentellement la parole.
Ma dame remarqua ce changement et me demanda ce que j’en pensais. J’essayai de protéger la jeune fille en répondant que je la croyais souffrante ; et cela aboutit à l’envoi du médecin, comme je l’ai mentionné, le dix-neuf. Il déclara que c’était ses nerfs, et douta qu’elle fût en état de travailler. Ma dame proposa de l’éloigner pour un changement d’air dans l’une de nos fermes, à l’intérieur des terres. Elle supplia et implora, les larmes aux yeux, qu’on la laisse rester ; et, à une heure néfaste, je conseillai à ma dame de l’essayer encore un peu. Comme les événements l’ont prouvé, et comme vous le verrez bientôt, c’était le pire conseil que j’eusse pu donner. Si j’avais seulement pu voir un peu loin dans l’avenir, j’aurais moi-même sorti Rosanna Spearman de la maison, sur-le-champ.
Le vingt, arriva un mot de Mr. Godfrey. Il avait pris ses dispositions pour s’arrêter à Frizinghall cette nuit-là, ayant l’occasion de consulter son père pour affaires. L’après-midi du jour suivant, lui et ses deux sœurs aînées viendraient nous voir à cheval, bien avant le dîner. Un élégant petit coffret en porcelaine accompagnait le mot, offert à Miss Rachel, avec l’affection et les meilleurs vœux de son cousin. Mr. Franklin ne lui avait donné qu’un simple médaillon ne valant pas la moitié du prix. Ma fille Pénélope, néanmoins — telle est l’obstination des femmes — pariait toujours sur lui.
Dieu soit loué, nous voici enfin arrivés à la veille de l’anniversaire ! Vous conviendrez, je pense, que je vous ai fait avancer sur le chemin cette fois-ci, sans trop flâner en route. Haut les cœurs ! Je vais vous soulager avec un nouveau chapitre ici — et qui plus est, ce chapitre vous plongera directement au cœur de l’histoire.
CHAPITRE IX
Le vingt-et-un juin, jour de l’anniversaire, était nuageux et incertain au lever du soleil, mais vers midi, il s’éclaircit magnifiquement.
Nous, dans l’office, commençâmes ce joyeux anniversaire, comme à l’accoutumée, en offrant nos petits présents à Miss Rachel, avec le discours habituel prononcé annuellement par moi en tant que chef. Je suis la méthode adoptée par la Reine lors de l’ouverture du Parlement — à savoir, la méthode consistant à dire à peu près la même chose régulièrement chaque année. Avant qu’il ne soit prononcé, mon discours (comme celui de la Reine) est attendu avec autant d’empressement que si rien de semblable n’avait jamais été entendu auparavant. Lorsqu’il est prononcé, et qu’il s’avère ne pas être la nouveauté attendue, bien qu’ils grognent un peu, ils attendent avec espoir quelque chose de plus neuf l’année suivante. Un peuple facile à gouverner, au Parlement comme à la cuisine — voilà la morale de l’histoire.
Après le petit déjeuner, Mr. Franklin et moi eûmes une conférence privée au sujet de la Moonstone — le moment étant venu de la retirer de la banque de Frizinghall et de la placer entre les mains de Miss Rachel elle-même.
S’il avait de nouveau tenté de courtiser sa cousine et avait essuyé un refus — ou si son sommeil agité, nuit après nuit, aggravait les étranges contradictions et incertitudes de son caractère — je ne sais. Mais il est certain que Mr. Franklin ne se montra pas sous son meilleur jour au matin de l’anniversaire. Il changea vingt fois d’avis au sujet du Diamant en autant de minutes. Pour ma part, je m’en tins aux faits simples tels que nous les connaissions. Rien n’était arrivé pour justifier de nous alarmer auprès de ma dame au sujet du joyau ; et rien ne pouvait modifier l’obligation légale qui incombait maintenant à Mr. Franklin de le remettre en possession de sa cousine. C’était mon point de vue sur la question ; et, beau tourner et retourner la chose, il fut forcé à la fin d’en faire le sien aussi. Nous convînmes qu’il se rendrait à cheval, après le déjeuner, à Frizinghall, pour rapporter le Diamant, avec Mr. Godfrey et les deux jeunes demoiselles, selon toute probabilité, pour lui tenir compagnie sur le chemin du retour.
Ceci réglé, notre jeune monsieur retourna auprès de Miss Rachel.
Ils consommèrent toute la matinée, et une partie de l’après-midi, à l’éternelle affaire de décorer la porte, Pénélope restant à côté pour mélanger les couleurs, selon les instructions ; et ma dame, à l’approche de l’heure du déjeuner, allant et venant dans la pièce, son mouchoir au nez (car ils utilisèrent une bonne quantité du produit de Mr. Franklin ce jour-là), et tentant vainement d’éloigner les deux artistes de leur travail. Il était trois heures lorsqu’ils ôtèrent leurs tabliers, libérèrent Pénélope (très incommodée par le produit), et se débarrassèrent de leurs salissures. Mais ils avaient fait ce qu’ils voulaient — ils avaient fini la porte le jour de l’anniversaire, et ils en étaient bien fiers. Les griffons, les cupidons, et ainsi de suite, étaient, je dois l’admettre, très beaux à voir ; bien que si nombreux, si enchevêtrés dans les fleurs et les motifs, et si sens dessus dessous dans leurs actions et attitudes, que vous en aviez une sensation désagréable dans la tête pendant des heures après en avoir fini avec le plaisir de les regarder. Si j’ajoute que Pénélope termina sa part de travail de la matinée en étant malade dans l’arrière-cuisine, ce n’est dans aucun esprit malveillant envers le produit. Non ! non ! Il cessait de puer en séchant ; et si l’Art exige ce genre de sacrifices — bien que la jeune fille soit ma propre fille — je dis : qu’il les ait !
Mr. Franklin arracha une bouchée de la table du déjeuner et s’en alla à Frizinghall — pour escorter ses cousines, comme il le dit à ma dame. Pour chercher la Moonstone, comme il était connu en privé de lui et de moi.
Ceci étant l’une des grandes fêtes où je prenais place au buffet, aux commandes du service à table, j’avais de quoi occuper mon esprit pendant l’absence de Mr. Franklin. Après avoir surveillé le vin et passé en revue mes hommes et femmes qui devaient servir à table, je me retirai pour me recueillir avant l’arrivée de la compagnie. Une bouffée de — vous savez quoi, et un tour de main dans un certain livre que j’ai eu l’occasion de mentionner dans ces pages, me calmèrent, corps et esprit. Je fus tiré de ce que je suis enclin à penser être, non pas une sieste, mais une rêverie, par le fracas des sabots des chevaux à l’extérieur ; et, me rendant à la porte, je reçus une cavalcade comprenant Mr. Franklin et ses trois cousins, escortés par l’un des palefreniers du vieux Mr. Ablewhite.
Mr. Godfrey me frappa, chose étrange, comme ressemblant à Mr. Franklin sur ce point — il ne semblait pas être dans ses esprits habituels. Il me serra la main gentiment comme à l’accoutumée, et fut très poliment heureux de voir son vieil ami Betteredge se porter si bien. Mais il y avait une sorte de nuage sur lui, que je ne pouvais pas du tout expliquer ; et lorsque je lui demandai comment il avait trouvé la santé de son père, il répondit assez sèchement : « Comme d’habitude ». Cependant, les deux Miss Ablewhite étaient assez joyeuses pour vingt, ce qui rétablit plus que largement l’équilibre. Elles étaient presque aussi grandes que leur frère ; des filles vigoureuses, aux cheveux blonds, roses, débordantes de chair et de sang en surabondance ; éclatantes de santé et d’entrain de la tête aux pieds. Les jambes des pauvres chevaux tremblaient sous leur poids ; et lorsqu’elles sautèrent de leurs selles (sans attendre d’être aidées), je déclare qu’elles rebondirent sur le sol comme si elles étaient en caoutchouc. Tout ce que disaient les Miss Ablewhite commençait par un grand O ; tout ce qu’elles faisaient était fait avec fracas ; et elles gloussaient et criaient, à tort et à travers, à la moindre provocation. Des chahuteuses — voilà comment je les appelle.
Sous le couvert du bruit fait par les jeunes dames, j’eus l’occasion de dire un mot en privé à Mr. Franklin dans le vestibule.
« Avez-vous le Diamant en sécurité, monsieur ? »
Il fit un signe de tête et tapota la poche intérieure de sa veste.
« Avez-vous vu quelque chose des Indiens ? »
« Pas la moindre trace. » Sur cette réponse, il demanda ma dame et, apprenant qu’elle était dans le petit salon, s’y rendit directement. La sonnette retentit avant qu’il ne fût depuis une minute dans la pièce, et Pénélope fut envoyée dire à Miss Rachel que Mr. Franklin Blake voulait lui parler.
Traversant le hall, environ une demi-heure plus tard, je fus stoppé net par un éclat de cris provenant du petit salon. Je ne peux pas dire que j’aie été le moins du monde alarmé ; car je reconnus dans ces cris le grand O favori des Miss Ablewhite. Cependant, j’entrai (sous prétexte de demander des instructions pour le dîner) pour découvrir si quelque chose de grave s’était réellement passé.
Miss Rachel se tenait là, à la table, comme une personne fascinée, avec le malheureux Diamant du Colonel à la main. Là, de chaque côté d’elle, étaient agenouillées les deux Chahuteuses, dévorant le joyau des yeux, et criant d’extase chaque fois qu’il scintillait pour elles sous un nouveau jour. Là, à l’opposé de la table, se tenait Mr. Godfrey, applaudissant comme un grand enfant, et chantonnant doucement : « Exquis ! Exquis ! » Là était assis Mr. Franklin dans un fauteuil près de la bibliothèque, tirant sur sa barbe et regardant anxieusement vers la fenêtre. Et là, à la fenêtre, se tenait l’objet qu’il contemplait — ma dame, tenant l’extrait du testament du Colonel à la main, et gardant le dos tourné à toute la compagnie.
Elle se tourna vers moi, lorsque je demandai mes instructions ; et je vis le froncement de sourcils familial se rassembler sur ses yeux, et le tempérament de la famille tressaillir aux coins de sa bouche.
« Venez dans ma chambre dans une demi-heure », répondit-elle. « J’aurai quelque chose à vous dire alors. »
Sur ces mots, elle sortit. Il était assez clair qu’elle était confrontée à la même difficulté qui avait posé problème à Mr. Franklin et moi lors de notre conférence au Shivering Sand. Le legs de la Moonstone était-il la preuve qu’elle avait traité son frère avec une cruelle injustice ? Ou était-ce la preuve qu’il était pire que tout ce qu’elle avait jamais pu penser de lui ? De sérieuses questions pour ma dame à trancher, tandis que sa fille, innocente de toute connaissance du caractère du Colonel, se tenait là avec le cadeau d’anniversaire du Colonel à la main.
Avant que je ne puisse quitter la pièce à mon tour, Miss Rachel, toujours prévenante envers le vieux serviteur qui était dans la maison lorsqu’elle était née, m’arrêta. « Regardez, Gabriel ! » dit-elle, et elle fit briller le joyau devant mes yeux sous un rayon de soleil qui filtrait par la fenêtre.
Seigneur bénissez-nous ! C’était un Diamant ! Aussi gros, ou presque, qu’un œuf de pluvier ! La lumière qui s’en dégageait était comme la lumière de la lune des moissons. Lorsque vous regardiez au fond de la pierre, vous regardiez dans une profondeur jaune qui attirait vos yeux à l’intérieur, si bien qu’ils ne voyaient rien d’autre. Cela semblait insondable ; ce joyau, que vous pouviez tenir entre votre doigt et votre pouce, semblait aussi insondable que les cieux eux-mêmes. Nous le mîmes au soleil, puis nous fermâmes la lumière de la pièce, et il brilla de façon terrifiante au fond de sa propre clarté, avec un éclat lunaire, dans l’obscurité. Pas étonnant que Miss Rachel fût fascinée : pas étonnant que ses cousines aient crié. Le Diamant exerça une telle prise sur moi que je poussai un « O » aussi grand que les Chahuteuses elles-mêmes. Le seul d’entre nous qui garda ses sens fut Mr. Godfrey. Il passa un bras autour de la taille de chacune de ses sœurs et, regardant avec compassion alternativement le Diamant et moi, dit : « Du carbone, Betteredge ! Un simple carbone, mon bon ami, après tout ! »
Son but, je suppose, était de m’instruire. Tout ce qu’il fit, cependant, fut de me rappeler le dîner. Je claudiquai vers mon armée de serveurs en bas. En sortant, Mr. Godfrey dit : « Cher vieux Betteredge, j’ai la plus sincère estime pour lui ! » Il embrassait ses sœurs et faisait les yeux doux à Miss Rachel, tout en m’honorant de ce témoignage d’affection. Quelque chose comme une réserve d’amour à puiser là ! Mr. Franklin était un parfait sauvage en comparaison avec lui.
Au bout d’une demi-heure, je me présentai, comme ordonné, dans la chambre de ma dame.
Ce qui se passa entre ma maîtresse et moi, à cette occasion, fut, pour l’essentiel, une répétition de ce qui s’était passé entre Mr. Franklin et moi au Shivering Sand — avec cette différence que je pris soin de garder mes pensées pour moi au sujet des jongleurs, voyant que rien ne s’était passé pour justifier de m’alarmer auprès de ma dame à ce sujet. Lorsque je reçus mon renvoi, je pus voir qu’elle envisageait les motifs du Colonel sous le jour le plus noir possible, et qu’elle était résolue à ôter la Moonstone de la possession de sa fille à la première occasion.
Sur le chemin du retour vers ma propre partie de la maison, je fus rencontré par Mr. Franklin. Il voulait savoir si j’avais vu quelque chose de sa cousine Rachel. Je n’avais rien vu d’elle. Pouvais-je lui dire où était son cousin Godfrey ? Je ne savais pas ; mais je commençai à soupçonner que le cousin Godfrey pourrait ne pas être loin de la cousine Rachel. Les soupçons de Mr. Franklin prirent apparemment la même tournure. Il tira fort sur sa barbe et alla s’enfermer dans la bibliothèque avec un claquement de porte qui en disait long.
Je ne fus plus interrompu dans les affaires de préparation du dîner d’anniversaire jusqu’au moment où il fut temps pour moi de m’apprêter pour recevoir la compagnie. Juste au moment où j’eus mis mon gilet blanc, Pénélope se présenta à ma toilette, sous prétexte de brosser le peu de cheveux qu’il me reste et d’améliorer le nœud de ma cravate blanche. Ma fille était en grande forme, et je vis qu’elle avait quelque chose à me dire. Elle me donna un baiser sur le sommet de mon crâne chauve et murmura : « Des nouvelles pour vous, père ! Miss Rachel l’a refusé. »
« Qui est "lui" ? » demandai-je.
« Le membre du comité des dames, père », dit Pénélope. « Un vilain type sournois ! Je le déteste pour avoir essayé d’évincer Mr. Franklin ! »
Si j’avais eu assez de souffle, j’aurais certainement protesté contre cette façon indécente de parler d’un éminent personnage philanthropique. Mais ma fille s’adonnait à améliorer le nœud de ma cravate à ce moment-là, et toute la force de ses sentiments se retrouva dans ses doigts. Je ne fus jamais plus près d’être étranglé de ma vie.
« Je l’ai vu l’emmener seule dans la roseraie », dit Pénélope. « Et j’ai attendu derrière le houx pour voir comment ils revenaient. Ils étaient sortis bras dessus, bras dessous, en riant tous les deux. Ils sont revenus, marchant séparés, aussi graves que possible, et regardant droit devant eux d’une manière qui ne laissait aucun doute. Je n’ai jamais été aussi ravie, père, de toute ma vie ! Il y a une femme au monde qui peut résister à Mr. Godfrey Ablewhite, en tout cas ; et, si j’étais une dame, j’en serais une autre ! »
Ici, j’aurais dû protester de nouveau. Mais ma fille avait attrapé la brosse à cheveux à ce moment-là, et toute la force de ses sentiments s’était transmise à celle-ci. Si vous êtes chauve, vous comprendrez comment elle m’a sacrifié. Si vous ne l’êtes pas, sautez ce passage, et remerciez Dieu d’avoir quelque chose pour vous défendre entre votre brosse à cheveux et votre tête.
« Juste de l’autre côté du houx », continua Pénélope, « Mr. Godfrey s’est arrêté. "Vous préférez", dit-il, "que je reste ici comme si de rien n’était ?" Miss Rachel s’est tournée vers lui comme l’éclair. "Vous avez accepté l’invitation de ma mère", a-t-elle dit ; "et vous êtes ici pour rencontrer ses invités. À moins que vous ne souhaitiez provoquer un scandale dans la maison, vous resterez, bien sûr !" Elle fit quelques pas, puis sembla s’adoucir un peu. "Oublions ce qui s’est passé, Godfrey", a-t-elle dit, "et restons cousins tout de même." Elle lui donna la main. Il l’embrassa, ce que j’aurais considéré comme une liberté, puis elle le quitta. Il attendit un peu tout seul, la tête basse, et le talon creusant lentement un trou dans l’allée de gravier ; vous n’avez jamais vu un homme avoir l’air plus déconcerté de votre vie. "Gênant !" dit-il entre ses dents, quand il leva les yeux et se dirigea vers la maison — "très gênant !" Si c’était son opinion sur lui-même, il avait tout à fait raison. Assez gênant, j’en suis sûre. Et la fin de l’histoire, père, c’est ce que je vous ai dit depuis le début », s’exclame Pénélope, en m’achevant d’une dernière scarification, la plus brûlante de toutes. « Mr. Franklin est le bon ! »
Je réussis à m’emparer de la brosse à cheveux et ouvris les lèvres pour administrer la réprimande que, vous en conviendrez, le langage et la conduite de ma fille méritaient amplement.
Avant que je ne puisse dire un mot, le fracas des roues de voiture à l’extérieur s’en mêla et m’arrêta. Les premiers invités du dîner étaient arrivés. Pénélope s’enfuit instantanément. Je mis ma veste et regardai dans la glace. Ma tête était rouge comme un homard ; mais, à d’autres égards, j’étais aussi bien mis pour les cérémonies de la soirée qu’un homme pouvait l’être. J’arrivai dans le hall juste à temps pour annoncer les deux premiers invités. Vous n’avez pas besoin de vous sentir particulièrement intéressé par eux. Seulement le père et la mère du philanthrope — Mr. et Mrs. Ablewhite.
CHAPITRE X
Les uns après les autres, le reste de la compagnie suivit les Ablewhite, jusqu’à ce que nous ayons la liste complète. Famille incluse, ils étaient vingt-quatre en tout. C’était un noble spectacle à voir, lorsqu’ils furent installés à leurs places autour de la table du dîner, et que le Recteur de Frizinghall (avec une belle élocution) se leva pour dire le bénédicité.
Il n’est pas nécessaire de vous ennuyer avec une liste des invités. Vous ne rencontrerez aucun d’entre eux une seconde fois — dans ma partie de l’histoire, en tout cas — à l’exception de deux.
Ces deux-là étaient assis de chaque côté de Miss Rachel, qui, en tant que reine du jour, était naturellement la grande attraction de la fête. À cette occasion, elle était plus particulièrement le point central vers lequel les yeux de tout le monde étaient dirigés ; car (pour le secret agacement de ma dame) elle portait son merveilleux cadeau d’anniversaire, qui éclipsait tous les autres — la Moonstone. Elle était sans aucune monture lorsqu’elle avait été placée entre ses mains ; mais ce génie universel, Mr. Franklin, avait réussi, avec l’aide de ses doigts agiles et un petit fil d’argent, à la fixer en broche sur le corsage de sa robe blanche. Tout le monde s’émerveilla de la taille prodigieuse et de la beauté du Diamant, comme de juste. Mais les deux seuls de la compagnie qui dirent quelque chose sortant de l’ordinaire à ce sujet furent ces deux invités que j’ai mentionnés, qui étaient assis près de Miss Rachel à sa droite et à sa gauche.
L’invité à sa gauche était Mr. Candy, notre médecin à Frizinghall.
C’était un petit homme agréable et sociable, avec le défaut, je dois l’admettre, d’être trop enclin, à tort et à travers, à la plaisanterie, et de se lancer tête baissée dans la conversation avec des étrangers, sans prendre la peine de tâter le terrain. En société, il commettait constamment des impairs et montait involontairement les gens les uns contre les autres. Dans sa pratique médicale, il était plus prudent ; il puisait sa discrétion (disaient ses ennemis) dans une sorte d’instinct, et se révélait généralement dans le vrai là où des médecins plus méticuleux se trompaient. Ce qu’il dit du Diamant à Miss Rachel fut dit, comme à l’accoutumée, pour mystifier ou plaisanter. Il la supplia gravement (dans l’intérêt de la science) de le laisser l’emporter chez lui pour le brûler. « Nous allons d’abord le chauffer, Miss Rachel », dit le docteur, « à tel ou tel degré ; ensuite nous l’exposerons à un courant d’air ; et, petit à petit — pouf ! — nous évaporerons le Diamant, et vous épargnerons bien des soucis quant à la conservation de cette précieuse pierre ! » Ma dame, écoutant avec une expression assez soucieuse sur le visage, sembla souhaiter que le docteur parlât sérieusement, et qu’il eût trouvé Miss Rachel assez zélée pour la cause de la science pour sacrifier son cadeau d’anniversaire.
L’autre invité, assis à la droite de ma jeune dame, était un personnage public éminent — nul autre que le célèbre voyageur en Inde, Mr. Murthwaite, qui, au péril de sa vie, avait pénétré déguisé là où aucun Européen n’avait jamais mis les pieds auparavant.
C’était un homme long, maigre, nerveux, brun et silencieux. Il avait l’air las et un regard très fixe, très attentif. Le bruit courait qu’il était fatigué de la vie monotone parmi les gens de nos contrées, et qu’il aspirait à repartir et à errer de nouveau sur les routes, dans les contrées sauvages de l’Orient. Hormis ce qu’il dit à Miss Rachel au sujet de son joyau, je doute qu’il ait prononcé six mots ou bu ne serait-ce qu’un verre de vin pendant tout le dîner. La Pierre de Lune était le seul objet qui l’intéressât le moins du monde. Sa renommée semblait l’avoir atteint dans certains de ces lieux périlleux de l’Inde où ses errances l’avaient mené. Après l’avoir regardée silencieusement si longtemps que Miss Rachel commençait à se troubler, il lui dit de sa manière calme et imperturbable : « Si vous allez jamais en Inde, Miss Verinder, n’emportez pas le cadeau d’anniversaire de votre oncle avec vous. Un diamant hindou fait parfois partie d’une religion hindoue. Je connais une certaine ville, et un certain temple dans cette ville, où, vêtue comme vous l’êtes maintenant, votre vie ne vaudrait pas cinq minutes de crédit. » Miss Rachel, en sécurité en Angleterre, fut tout à fait ravie d’apprendre son danger en Inde. Les Bouncer furent plus ravis encore ; ils laissèrent tomber leurs couteaux et leurs fourchettes dans un fracas, et s’écrièrent tous ensemble avec véhémence : « Oh ! que c’est intéressant ! » Ma dame s’agita sur sa chaise et changea de sujet.
À mesure que le dîner avançait, je pris conscience, petit à petit, que cette fête ne prospérait pas comme les autres fêtes semblables avaient prospéré avant elle.
En regardant cet anniversaire maintenant, à la lumière de ce qui est arrivé par la suite, je suis à moitié enclin à penser que le maudit Diamant a dû jeter un fléau sur toute la compagnie. Je les fis bien boire ; et, étant un personnage privilégié, je suivis les plats impopulaires autour de la table, et murmurai à la compagnie de manière confidentielle : « Veuillez changer d’avis et goûtez-y ; car je sais que cela vous fera du bien. » Neuf fois sur dix, ils changeaient d’avis — par égard pour leur vieux Betteredge, se plaisaient-ils à dire — mais tout cela ne servait à rien. Il y eut des silences dans la conversation, à mesure que le dîner avançait, qui me mirent personnellement mal à l’aise. Quand ils se remettaient à parler, ils le faisaient innocemment, de la manière la plus malheureuse et aux pires fins possibles. Mr. Candy, le docteur, par exemple, dit plus de choses fâcheuses que je ne l’avais jamais entendu en dire auparavant. Prenez un échantillon de la façon dont il s’y prenait, et vous comprendrez ce que j’eus à supporter au buffet, officiant comme je le faisais en homme qui a à cœur la prospérité de la fête.
L’une de nos dames présentes au dîner était la digne Mrs. Threadgall, veuve du défunt professeur du même nom. Parlant perpétuellement de son mari décédé, cette bonne dame ne mentionnait jamais aux étrangers qu’il était décédé. Elle pensait, je suppose, que tout adulte valide en Angleterre devrait le savoir. Dans l’un des silences, quelqu’un mentionna le sujet aride et assez désagréable de l’anatomie humaine ; sur quoi la bonne Mrs. Threadgall introduisit aussitôt son défunt mari comme à l’accoutumée, sans mentionner qu’il était mort. Elle décrivit l’anatomie comme le passe-temps favori du professeur pendant ses heures de loisir. Par malheur, Mr. Candy, assis en face (qui ne savait rien du défunt gentleman), l’entendit. Étant le plus poli des hommes, il saisit l’occasion d’aider aux amusements anatomiques du professeur sur-le-champ.
« Ils ont reçu des squelettes remarquablement beaux dernièrement au Collège des chirurgiens », dit Mr. Candy, à travers la table, d’une voix forte et joyeuse. « Je recommande vivement au professeur, madame, quand il aura une heure de libre, de leur rendre visite. »
On aurait pu entendre une épingle tomber. La compagnie (par respect pour la mémoire du professeur) resta sans voix. J’étais derrière Mrs. Threadgall à ce moment-là, lui versant confidentiellement un verre de hock. Elle baissa la tête et dit d’une voix très basse : « Mon époux bien-aimé n’est plus. »
Malheureusement, Mr. Candy, n’entendant rien et étant à mille lieues de soupçonner la vérité, continua à travers la table, plus fort et plus poli que jamais.
« Le professeur n’est peut-être pas au courant », dit-il, « que la carte d’un membre du Collège lui permet d’entrer, n’importe quel jour sauf le dimanche, entre dix et quatre heures. »
Mrs. Threadgall baissa la tête jusque dans sa collerette, et, d’une voix encore plus basse, répéta les mots solennels : « Mon époux bien-aimé n’est plus. »
Je fis de gros clins d’œil à Mr. Candy par-dessus la table. Miss Rachel toucha son bras. Ma dame lui lança des regards indicibles. Tout à fait inutile ! Il continua, avec une cordialité qu’il n’y avait aucun moyen d’arrêter. « Je serai ravi », dit-il, « d’envoyer ma carte au professeur, si vous voulez bien m’obliger en mentionnant son adresse actuelle. »
« Son adresse actuelle, monsieur, est la tombe », dit Mrs. Threadgall, perdant soudain son calme, et parlant avec une emphase et une fureur qui firent tinter les verres. « Le professeur est mort depuis dix ans. »
« Oh, bon Dieu ! » dit Mr. Candy. À l’exception des Bouncer, qui éclatèrent de rire, un tel vide tomba maintenant sur la compagnie qu’ils auraient tous pu suivre le chemin du professeur, et saluer comme lui depuis la direction de la tombe.
Voilà pour Mr. Candy. Les autres étaient presque aussi provocants à leur manière que le docteur lui-même. Quand ils auraient dû parler, ils ne parlaient pas ; ou quand ils parlaient, ils étaient perpétuellement à contretemps. Mr. Godfrey, bien qu’éloquent en public, refusa de se dépenser en privé. S’il était boudeur, ou s’il était timide, après sa déconfiture dans la roseraie, je ne saurais dire. Il garda toute sa conversation pour l’oreille privée de la dame (un membre de notre famille) qui était assise à côté de lui. Elle était l’une des membres de son comité — une personne à l’esprit spirituel, avec un beau déploiement de clavicules et un goût prononcé pour le champagne ; elle l’aimait brut, comprenez-vous, et en quantité. Étant tout près derrière ces deux au buffet, je peux témoigner, d’après ce que j’ai entendu passer entre eux, que la compagnie a perdu une bonne dose de conversation très édifiante, que je recueillais tout en débouchant les bouteilles, en découpant le mouton, et ainsi de suite. Ce qu’ils ont dit de leurs œuvres de charité, je ne l’ai pas entendu. Quand j’ai eu le temps de les écouter, ils étaient allés bien au-delà de leurs femmes à confiner et de leurs femmes à secourir, et ils disputaient sur des sujets sérieux. La religion (je crois comprendre que Mr. Godfrey disait, entre les bouchons et la découpe) signifiait l’amour. Et l’amour signifiait la religion. Et la terre était le ciel un peu usé. Et le ciel était la terre, remise à neuf pour paraître neuve. La terre avait des gens très répréhensibles ; mais, pour compenser cela, toutes les femmes au ciel seraient membres d’un prodigieux comité qui ne se querellerait jamais, avec tous les hommes à leur service en tant qu’anges gardiens. Magnifique ! Magnifique ! Mais pourquoi diable Mr. Godfrey gardait-il tout cela pour sa dame et lui-même ?
Mr. Franklin encore — sûrement, direz-vous, Mr. Franklin a stimulé la compagnie pour en faire une soirée agréable ?
Rien de tel ! Il s’était tout à fait remis, et il était dans une forme et un entrain merveilleux, Penelope l’ayant informé, je le soupçonne, de la réception de Mr. Godfrey dans la roseraie. Mais, quoi qu’il pût dire, neuf fois sur dix il choisissait le mauvais sujet, ou il s’adressait à la mauvaise personne ; le résultat étant qu’il en offensait certains, et en déconcertait tous. Cette éducation étrangère — ces facettes française, allemande et italienne de sa personnalité, auxquelles j’ai déjà fait allusion — ressortirent, à la table hospitalière de ma dame, de la manière la plus déconcertante qui soit.
Que pensez-vous, par exemple, qu’il discute des limites jusqu’où une femme mariée pouvait laisser aller son admiration pour un homme qui n’était pas son mari, et qu’il présente cela de sa manière française vive et lucide à la vieille tante du vicaire de Frizinghall ? Que pensez-vous, lorsqu’il passait à son côté allemand, qu’il dise au seigneur du manoir, alors que cette grande autorité en matière de bétail citait son expérience dans l’élevage des taureaux, que l’expérience, correctement comprise, ne comptait pour rien, et que la manière correcte d’élever des taureaux était de regarder profondément dans son propre esprit, d’en faire émerger l’idée du taureau parfait, et de le produire ? Que dites-vous, lorsque notre député de comté, s’échauffant, au moment du fromage et de la salade, sur la propagation de la démocratie en Angleterre, s’écria : « Si nous perdons une fois nos anciennes garanties, Mr. Blake, je vous demande, que nous reste-t-il ? » — que dites-vous de Mr. Franklin répondant, du point de vue italien : « Il nous reste trois choses, monsieur — l’Amour, la Musique et la Salade » ? Non seulement il terrifia la compagnie avec de telles sorties, mais, quand son côté anglais ressortit en temps voulu, il perdit sa suavité étrangère ; et, abordant le sujet de la profession médicale, il dit des choses si directes pour ridiculiser les médecins qu’il mit réellement en rage le petit Mr. Candy, pourtant si bon enfant.
La dispute entre eux commença par le fait que Mr. Franklin fut amené — j’oublie comment — à reconnaître qu’il avait très mal dormi ces derniers temps. Mr. Candy lui dit alors que ses nerfs étaient en déroute et qu’il devrait suivre immédiatement un traitement médicamenteux. Mr. Franklin répliqua qu’un traitement médicamenteux, et le fait de tâtonner dans l’obscurité, signifiaient, à son estimation, une seule et même chose. Mr. Candy, ripostant vivement, dit que Mr. Franklin lui-même était, constitutionnellement parlant, en train de tâtonner dans l’obscurité à la recherche du sommeil, et que rien d’autre que la médecine ne pourrait l’aider à le trouver. Mr. Franklin, renvoyant la balle de son côté, dit qu’il avait souvent entendu dire que l’aveugle guidait l’aveugle, et que maintenant, pour la première fois, il comprenait ce que cela signifiait. De cette façon, ils continuèrent vivement, fer contre fer, jusqu’à ce qu’ils s’échauffent tous les deux — Mr. Candy, en particulier, perdant si complètement son sang-froid, en défense de sa profession, que ma dame fut obligée d’intervenir et d’interdire la poursuite de la dispute. Cet acte d’autorité nécessaire fut l’extincteur final sur l’entrain de la compagnie. La conversation jaillit à nouveau ici et là, pour une minute ou deux à la fois ; mais il y avait un manque misérable de vie et d’étincelles. Le Diable (ou le Diamant) possédait ce dîner ; et ce fut un soulagement pour tout le monde quand ma maîtresse se leva et donna aux dames le signal de laisser les messieurs avec leur vin.
Je venais juste d’aligner les carafes devant le vieux Mr. Ablewhite (qui représentait le maître de maison), quand un son provenant de la terrasse me fit sursauter et oublier mes manières à l’instant même. Mr. Franklin et moi nous regardâmes ; c’était le son du tambour indien. Aussi vrai que je vis, voici les jongleurs qui revenaient à nous avec le retour de la Pierre de Lune dans la maison !
Alors qu’ils contournaient le coin de la terrasse et apparurent en vue, je clopinais pour les éloigner. Mais, par malheur, les deux Bouncer me devancèrent. Ils filèrent sur la terrasse comme une paire de fusées, impatients de voir les Indiens faire leurs tours. Les autres dames suivirent ; les messieurs sortirent de leur côté. Avant que vous ayez pu dire : « Que Dieu nous bénisse ! » les gredins faisaient leurs salams ; et les Bouncer embrassaient le joli petit garçon.
Mr. Franklin se mit d’un côté de Miss Rachel, et je me plaçai derrière elle. Si nos soupçons étaient fondés, elle était là, innocente de toute connaissance de la vérité, montrant aux Indiens le Diamant sur le corsage de sa robe !
Je ne peux vous dire quels tours ils ont faits, ou comment ils s’y sont pris. Entre le dépit du dîner et la provocation de voir ces gredins revenir juste au bon moment pour voir le joyau de leurs propres yeux, j’avoue que j’ai perdu la tête. La première chose que je me souviens avoir remarquée fut l’apparition soudaine sur la scène du voyageur en Inde, Mr. Murthwaite. Contournant le demi-cercle où les gens de qualité se tenaient ou étaient assis, il vint tranquillement derrière les jongleurs et leur parla soudainement dans la langue de leur propre pays.
S’il les avait piqués avec une baïonnette, je doute que les Indiens auraient pu sursauter et se tourner vers lui avec une vivacité plus tigresque qu’ils ne le firent en entendant les premiers mots qui passèrent ses lèvres. L’instant d’après, ils s’inclinaient et faisaient leurs salams devant lui de la manière la plus polie et la plus serpentine qui soit. Après que quelques mots dans la langue inconnue eurent été échangés, Mr. Murthwaite se retira aussi tranquillement qu’il s’était approché. Le chef des Indiens, qui servait d’interprète, se tourna alors à nouveau vers les gens de qualité. Je remarquai que le visage couleur café du gaillard était devenu gris depuis que Mr. Murthwaite lui avait parlé. Il s’inclina devant ma dame et l’informa que l’exhibition était terminée. Les Bouncer, indiciblement déçus, éclatèrent d’un bruyant « Oh ! » dirigé contre Mr. Murthwaite pour avoir arrêté la performance. Le chef indien posa humblement la main sur sa poitrine et dit une seconde fois que les jongleries étaient terminées. Le petit garçon fit le tour avec le chapeau. Les dames se retirèrent au salon ; et les messieurs (à l’exception de Mr. Franklin et de Mr. Murthwaite) retournèrent à leur vin. Le valet de pied et moi suivîmes les Indiens et les vîmes sortir sains et saufs des lieux.
En revenant par le bosquet, je sentis une odeur de tabac et trouvai Mr. Franklin et Mr. Murthwaite (ce dernier fumant un chéroot) marchant lentement de long en large parmi les arbres. Mr. Franklin me fit signe de les rejoindre.
« Voici », dit Mr. Franklin en me présentant au grand voyageur, « Gabriel Betteredge, le vieux serviteur et ami de notre famille dont je vous parlais tout à l’heure. Dites-lui, je vous prie, ce que vous venez de me dire. »
Mr. Murthwaite retira son chéroot de sa bouche et s’appuya, de sa manière lasse, contre le tronc d’un arbre.
« Mr. Betteredge », commença-t-il, « ces trois Indiens ne sont pas plus des jongleurs que vous et moi. »
Voici une nouvelle surprise ! Je demandai naturellement au voyageur s’il avait déjà rencontré ces Indiens auparavant.
« Jamais », dit Mr. Murthwaite ; « mais je sais ce qu’est réellement la jonglerie indienne. Tout ce que vous avez vu ce soir est une imitation très mauvaise et maladroite. À moins que, après une longue expérience, je ne sois totalement dans l’erreur, ces hommes sont des brahmanes de haute caste. Je les ai accusés d’être déguisés, et vous avez vu comment cela les a affectés, aussi habiles que soient les Hindous à cacher leurs sentiments. Il y a un mystère dans leur conduite que je ne peux expliquer. Ils ont doublement sacrifié leur caste — premièrement, en traversant la mer ; deuxièmement, en se déguisant en jongleurs. Dans le pays où ils vivent, c’est un sacrifice énorme à faire. Il doit y avoir un motif très sérieux au fond de tout cela, et une justification d’une nature peu commune pour plaider en leur faveur, lors du recouvrement de leur caste, quand ils retourneront dans leur propre pays. »
J’en restai bouche bée. Mr. Murthwaite continua avec son chéroot. Mr. Franklin, après ce qui m’a semblé être un petit louvoiement privé entre les différentes facettes de sa personnalité, rompit le silence comme suit :
« J’éprouve quelque hésitation, Mr. Murthwaite, à vous importuner avec des affaires de famille, auxquelles vous ne pouvez avoir aucun intérêt et dont je ne suis pas très enclin à parler en dehors de notre cercle. Mais, après ce que vous avez dit, je me sens tenu, dans l’intérêt de Lady Verinder et de sa fille, de vous dire quelque chose qui pourrait éventuellement vous mettre la puce à l’oreille. Je vous parle en toute confiance ; vous m’obligerez, j’en suis sûr, en n’oubliant pas cela ? »
Avec cette préface, il raconta au voyageur en Inde tout ce qu’il m’avait dit aux Sables Frémissants. Même l’imperturbable Mr. Murthwaite fut si intéressé par ce qu’il entendait qu’il laissa son chéroot s’éteindre.
« Maintenant », dit Mr. Franklin, quand il eut fini, « que dit votre expérience ? »
« Mon expérience », répondit le voyageur, « dit que vous avez échappé de plus près à la mort, Mr. Franklin Blake, que je n’ai échappé à la mienne ; et c’est beaucoup dire. »
C’était au tour de Mr. Franklin d’être étonné maintenant.
« Est-ce vraiment aussi sérieux que cela ? » demanda-t-il.
« À mon avis, ça l’est », répondit Mr. Murthwaite. « Je ne peux douter, après ce que vous m’avez dit, que la restauration de la Pierre de Lune à sa place sur le front de l’idole indienne soit le motif et la justification de ce sacrifice de caste dont je parlais tout à l’heure. Ces hommes attendront leur occasion avec la patience des chats, et l’utiliseront avec la férocité des tigres. Comment vous leur avez échappé, je ne peux l’imaginer », dit l’éminent voyageur, en rallumant son chéroot et en fixant intensément Mr. Franklin. « Vous avez transporté le Diamant de long en large, ici et à Londres, et vous êtes toujours un homme vivant ! Essayons d’expliquer cela. C’était en plein jour, les deux fois, je suppose, quand vous avez retiré le joyau de la banque à Londres ? »
« En plein jour », dit Mr. Franklin.
« Et beaucoup de monde dans les rues ? »
« Beaucoup. »
« Vous aviez convenu, bien sûr, d’arriver chez Lady Verinder à une certaine heure ? C’est une campagne solitaire entre ici et la gare. Avez-vous respecté votre rendez-vous ? »
« Non. Je suis arrivé quatre heures plus tôt que mon rendez-vous. »
« Je vous félicite pour cette procédure ! Quand avez-vous apporté le Diamant à la banque dans la ville ici ? »
« Je l’ai apporté une heure après l’avoir ramené dans cette maison — et trois heures avant que quiconque soit prêt à me voir dans ces parages. »
« Je vous félicite encore ! L’avez-vous rapporté ici seul ? »
« Non. Il se trouve que je suis revenu à cheval avec mes cousins et le palefrenier. »
« Je vous félicite pour la troisième fois ! Si jamais vous vous sentez l’envie de voyager au-delà des limites civilisées, Mr. Blake, faites-le-moi savoir, et j’irai avec vous. Vous êtes un homme chanceux. »
Ici, j’intervins. Ce genre de chose ne cadrait pas du tout avec mes idées anglaises.
« Vous ne voulez vraiment pas dire, monsieur », demandai-je, « qu’ils auraient pris la vie de Mr. Franklin, pour obtenir leur Diamant, s’il leur en avait donné l’occasion ? »
« Fumez-vous, Mr. Betteredge ? » dit le voyageur.
« Oui, monsieur. »
« Vous souciez-vous beaucoup des cendres laissées dans votre pipe quand vous la videz ? »
« Non, monsieur. »
« Dans le pays d’où viennent ces hommes, ils se soucient tout autant de tuer quelqu’un que vous vous souciez de vider les cendres de votre pipe. Si un millier de vies se dressaient entre eux et la récupération de leur Diamant — et s’ils pensaient pouvoir détruire ces vies sans être découverts — ils les prendraient toutes. Le sacrifice de caste est une chose sérieuse en Inde, si vous voulez. Le sacrifice d’une vie n’est absolument rien. »
J’exprimai mon opinion là-dessus, à savoir qu’ils formaient une bande de voleurs assassins. Mr. Murthwaite exprima son opinion qu’ils étaient un peuple merveilleux. Mr. Franklin, n’exprimant aucune opinion du tout, nous ramena à la question en cours.
« Ils ont vu la Pierre de Lune sur la robe de Miss Verinder », dit-il. « Que faut-il faire ? »
« Ce que votre oncle a menacé de faire », répondit Mr. Murthwaite. « Le colonel Herncastle comprenait les gens auxquels il avait affaire. Envoyez le Diamant demain (sous la garde de plus d’un homme) pour être taillé à Amsterdam. Faites-en une demi-douzaine de diamants, au lieu d’un seul. C’en sera fini de son identité sacrée en tant que Pierre de Lune — et c’en sera fini de la conspiration. »
Mr. Franklin se tourna vers moi.
« Il n’y a pas d’autre solution », dit-il. « Nous devons parler à Lady Verinder demain. »
« Qu’en est-il de cette nuit, monsieur ? » demandai-je. « Et si les Indiens revenaient ? »
Mr. Murthwaite me répondit avant que Mr. Franklin ne puisse parler.
« Les Indiens ne prendront pas le risque de revenir cette nuit », dit-il. « La voie directe n’est presque jamais celle qu’ils empruntent pour quoi que ce soit — et encore moins pour une affaire comme celle-ci, dans laquelle la moindre erreur pourrait leur être fatale pour atteindre leur but. »
« Mais si les coquins sont plus audacieux que vous ne le pensez, monsieur ? » insistai-je.
« Dans ce cas », dit Mr. Murthwaite, « lâchez les chiens. Avez-vous de gros chiens dans la cour ? »
« Deux, monsieur. Un mâtin et un limier. »
« Ils feront l’affaire. Dans l’urgence actuelle, Mr. Betteredge, le mâtin et le limier ont un grand mérite : ils ne seront probablement pas troublés par vos scrupules sur le caractère sacré de la vie humaine. »
Les accords du piano nous parvinrent du salon, alors qu’il me décochait ce trait. Il jeta son cheroot et prit le bras de Mr. Franklin pour retourner auprès des dames. Je remarquai que le ciel se couvrait rapidement, tandis que je les suivais vers la maison. Mr. Murthwaite le remarqua aussi. Il se tourna vers moi, de sa manière sèche et monotone, et dit :
« Les Indiens auront besoin de leurs parapluies, Mr. Betteredge, cette nuit ! »
C’était bien facile pour lui de plaisanter. Mais je n’étais pas un éminent voyageur — et mon chemin dans ce monde ne m’avait pas conduit à jouer avec ma propre vie, parmi des voleurs et des meurtriers dans les contrées lointaines de la terre. Je rentrai dans ma petite chambre, m’assis sur ma chaise en nage et me demandai, impuissant, ce qu’il fallait faire ensuite. Dans cet état d’esprit anxieux, d’autres hommes auraient pu finir par entrer dans une fièvre folle ; je finis d’une manière différente. J’allumai ma pipe et me mis à Robinson Crusoé.
Avant même d’y avoir passé cinq minutes, je tombai sur ce passage stupéfiant — page cent soixante et un — comme suit :
« La crainte du danger est dix mille fois plus terrifiante que le danger lui-même, lorsqu’il est apparent aux yeux ; et nous trouvons le fardeau de l’anxiété bien plus grand, et de beaucoup, que le mal qui nous inquiète. »
L’homme qui ne croit pas en Robinson Crusoé, après cela, est un homme dont l’esprit a une case en moins, ou un homme perdu dans le brouillard de sa propre suffisance ! L’argumentation est perdue sur lui ; et la pitié est mieux réservée à quelqu’un doté d’une foi plus vive.
J’en étais loin dans ma seconde pipe, et toujours perdu dans l’admiration de ce livre merveilleux, quand Penelope (qui avait fait le service du thé) entra avec son rapport du salon. Elle avait laissé les Bouncer en train de chanter un duo — des paroles commençant par un grand « O », et une musique à l’avenant. Elle avait observé que ma dame faisait des erreurs à sa partie de whist, pour la première fois depuis que nous la connaissions. Elle avait vu le grand voyageur assoupi dans un coin. Elle avait surpris Mr. Franklin en train d’aiguiser son esprit aux dépens de Mr. Godfrey, aux frais des œuvres de charité pour dames en général ; et elle avait remarqué que Mr. Godfrey lui avait rendu la pareille, un peu plus vivement qu’il ne convenait à un gentleman de son caractère bienveillant. Elle avait détecté Miss Rachel, apparemment occupée à apaiser Mrs. Threadgall en lui montrant des photographies, mais en réalité occupée à jeter des regards à Mr. Franklin, qu’aucune femme de chambre intelligente ne pourrait interpréter de travers, pas un seul instant. Enfin, elle avait remarqué l’absence de Mr. Candy, le médecin, qui avait mystérieusement disparu du salon, pour y revenir tout aussi mystérieusement et engager la conversation avec Mr. Godfrey. Dans l’ensemble, les choses se présentaient mieux que l’expérience du dîner ne nous donnait le droit de l’espérer. Si nous pouvions seulement tenir une heure de plus, le vieux Père Temps amènerait leurs voitures et nous débarrasserait d’eux complètement.
Tout s’use en ce monde ; et même l’effet réconfortant de Robinson Crusoé s’estompa après que Penelope m’eut quitté. Je devins nerveux à nouveau et résolus de faire une inspection des jardins avant que la pluie n’arrive. Au lieu d’emmener le valet de pied, dont le nez était humain et donc inutile en cas d’urgence, j’emmenai le limier avec moi. Son flair pour un étranger était digne de confiance. Nous fîmes le tour de la propriété et sortîmes sur la route — pour revenir aussi savants que nous étions partis, n’ayant découvert aucune créature humaine rôdant nulle part.
L’arrivée des voitures fut le signal de l’arrivée de la pluie. Elle tomba comme si elle avait l’intention de tomber toute la nuit. À l’exception du médecin, dont le cabriolet l’attendait, le reste de la compagnie rentra chez soi confortablement, à l’abri dans des voitures fermées. Je dis à Mr. Candy que j’avais peur qu’il ne soit trempé jusqu’aux os. Il me répondit qu’il s’étonnait que j’aie atteint mon âge sans savoir que la peau d’un médecin était imperméable. Il s’en alla donc sous la pluie, riant de sa propre petite plaisanterie ; et c’est ainsi que nous nous débarrassâmes de nos invités du dîner.
La chose suivante à raconter est l’histoire de la nuit.
CHAPITRE XI
Quand le dernier des invités fut parti, je retournai dans le hall intérieur et trouvai Samuel à la table d’appoint, présidant au brandy et à l’eau de Seltz. Ma dame et Miss Rachel sortirent du salon, suivies par les deux gentlemen. Mr. Godfrey prit un peu de brandy et d’eau de Seltz, Mr. Franklin ne prit rien. Il s’assit, l’air épuisé ; les conversations de ce jour d’anniversaire avaient, je suppose, été trop pour lui.
Ma dame, se tournant pour leur souhaiter bonne nuit, regarda fixement le legs du méchant colonel qui brillait sur la robe de sa fille.
« Rachel », demanda-t-elle, « où vas-tu mettre ton Diamant cette nuit ? »
Miss Rachel était d’une humeur joyeuse, juste dans cette disposition à dire des bêtises, et à persister de manière perverse comme si c’était du bon sens, ce que vous avez peut-être parfois observé chez les jeunes filles, quand elles sont surexcitées à la fin d’une journée palpitante. D’abord, elle déclara qu’elle ne savait pas où mettre le Diamant. Puis elle dit : « sur ma coiffeuse, bien sûr, avec mes autres affaires ». Puis elle se souvint que le Diamant pourrait se mettre à briller de lui-même, avec sa sinistre lueur lunaire dans l’obscurité — et que cela l’effraierait au milieu de la nuit. Puis elle pensa à un cabinet indien qui se trouvait dans son petit salon ; et décida aussitôt de mettre le diamant indien dans le cabinet indien, dans le but de permettre à deux belles productions indigènes de s’admirer mutuellement. Après avoir laissé son petit flot de sottises couler jusqu’à ce point, sa mère intervint et l’arrêta.
« Ma chère ! ton cabinet indien n’a pas de serrure », dit ma dame.
« Grands Dieux, maman ! » s’écria Miss Rachel, « est-ce un hôtel ? Y a-t-il des voleurs dans la maison ? »
Sans prêter attention à cette façon fantaisiste de parler, ma dame souhaita bonne nuit aux gentlemen. Elle se tourna ensuite vers Miss Rachel et l’embrassa. « Pourquoi ne pas me laisser garder le Diamant pour toi cette nuit ? » demanda-t-elle.
Miss Rachel accueillit cette proposition comme elle aurait pu, dix ans auparavant, accueillir une proposition de se séparer d’une poupée neuve. Ma dame comprit qu’il n’y avait pas moyen de la raisonner cette nuit-là. « Viens dans ma chambre, Rachel, dès demain matin », dit-elle. « J’aurai quelque chose à te dire. » Sur ces derniers mots, elle nous quitta lentement ; absorbée par ses propres pensées et, à toute apparence, pas très satisfaite de la direction où elles la menaient.
Miss Rachel fut la suivante à dire bonne nuit. Elle serra d’abord la main de Mr. Godfrey, qui se tenait à l’autre bout du hall, à regarder un tableau. Puis elle se tourna vers Mr. Franklin, toujours assis, las et silencieux, dans un coin.
Quels mots furent échangés entre eux, je ne saurais le dire. Mais, debout près du vieux cadre en chêne qui contient notre grand miroir, je la vis reflétée dedans, glissant furtivement le médaillon que Mr. Franklin lui avait offert hors du corsage de sa robe, et le lui montrant un instant, avec un sourire qui signifiait certainement quelque chose d’inhabituel, avant de sautiller vers sa chambre. Cet incident ébranla un peu la confiance que j’avais eue jusqu’alors dans mon propre jugement. Je commençai à penser que Penelope avait peut-être raison sur l’état des sentiments de sa jeune maîtresse, après tout.
Dès que Miss Rachel ne l’occupa plus, Mr. Franklin me remarqua. Son humeur changeante, qui oscillait sur tout, avait déjà oscillé sur les Indiens.
« Betteredge », dit-il, « je suis presque tenté de penser que j’ai pris Mr. Murthwaite trop au sérieux, quand nous avons eu cette conversation dans le bosquet. Je me demande s’il n’a pas essayé de nous raconter quelques-unes de ses histoires de voyageur ? Voulez-vous vraiment lâcher les chiens ? »
« Je vais leur retirer leurs colliers, monsieur », répondis-je, « et les laisser libres de faire un tour dans la nuit, s’ils flairent une raison de le faire. »
« Très bien », dit Mr. Franklin. « Nous verrons ce qu’il y a à faire demain. Je ne suis pas du tout disposé à alarmer ma tante, Betteredge, sans une raison très pressante. Bonne nuit. »
Il avait l’air si usé et pâle en me faisant un signe de tête et en prenant sa bougie pour monter à l’étage, que je me risquai à lui conseiller de prendre une goutte de brandy et d’eau, en guise de somnifère. Mr. Godfrey, marchant vers nous depuis l’autre bout du hall, m’appuya. Il insista auprès de Mr. Franklin, de la manière la plus amicale, pour qu’il prenne quelque chose avant d’aller se coucher.
Je ne note ces circonstances futiles que parce que, après tout ce que j’avais vu et entendu ce jour-là, il me plaisait d’observer que nos deux gentlemen étaient toujours en aussi bons termes. Leur guerre de mots (entendue par Penelope dans le salon) et leur rivalité pour la meilleure place dans les bonnes grâces de Miss Rachel semblaient n’avoir créé aucune différence sérieuse entre eux. Mais voilà ! ils étaient tous deux de bonne humeur et tous deux hommes du monde. Et il y a certainement ce mérite chez les gens de condition, qu’ils ne sont pas aussi querelleurs entre eux que les gens sans condition aucune.
Mr. Franklin refusa le brandy-eau et monta à l’étage avec Mr. Godfrey, leurs chambres étant côte à côte. Sur le palier, cependant, soit son cousin le persuada, soit il fit volte-face et changea d’avis comme d’habitude. « Peut-être en aurai-je besoin dans la nuit », cria-t-il vers moi. « Envoyez du brandy-eau dans ma chambre. »
J’envoyai Samuel avec le brandy-eau ; puis je sortis et débouclai les colliers des chiens. Tous deux perdirent la tête d’étonnement d’être lâchés à cette heure de la nuit et me sautèrent dessus comme une paire de chiots ! Cependant, la pluie les calma rapidement : ils lapèrent chacun une goutte d’eau et rampèrent à nouveau dans leurs niches. En rentrant dans la maison, je remarquai des signes dans le ciel qui présageaient une amélioration du temps. Pour l’instant, il pleuvait encore abondamment et le sol était détrempé.
Samuel et moi fîmes le tour de la maison et fermâmes tout comme d’habitude. J’examinai tout moi-même et ne fis confiance à personne pour mon adjoint en cette occasion. Tout était sûr et verrouillé quand je posai mes vieux os au lit, entre minuit et une heure du matin.
Les soucis de la journée avaient été un peu trop pour moi, je suppose. En tout cas, j’eus une poussée de la maladie de Mr. Franklin cette nuit-là. Le soleil était levé avant que je ne tombe enfin dans un sommeil profond. Tout le temps que je restai éveillé, la maison fut silencieuse comme une tombe. Pas un bruit, sinon le clapotis de la pluie et le soupir du vent dans les arbres alors qu’une brise se levait avec le matin.
Vers sept heures et demie, je me réveillai et ouvris ma fenêtre sur une belle journée ensoleillée. L’horloge avait sonné huit heures et j’allais sortir pour enchaîner les chiens à nouveau, quand j’entendis un bruissement soudain de jupons dans les escaliers derrière moi.
Je me retournai et vis Penelope qui descendait en trombe après moi, comme une folle. « Père ! » cria-t-elle, « monte à l’étage, pour l’amour de Dieu ! _Le Diamant a disparu !_ »
« As-tu perdu la tête ? » lui demandai-je.
« Disparu ! » dit Penelope. « Disparu, personne ne sait comment ! Monte et vois. »
Elle m’entraîna avec elle dans le petit salon de notre jeune maîtresse, qui donnait sur sa chambre. Là, sur le seuil de la porte de sa chambre, se tenait Miss Rachel, presque aussi blanche de visage que la robe de chambre blanche qui la revêtait. Là se trouvaient aussi les deux portes du cabinet indien, grandes ouvertes. L’un des tiroirs à l’intérieur était tiré autant qu’il pouvait l’être.
« Regarde ! » dit Penelope. « Moi-même, j’ai vu Miss Rachel mettre le Diamant dans ce tiroir hier soir. » Je m’approchai du cabinet. Le tiroir était vide.
« Est-ce vrai, mademoiselle ? » demandai-je.
Avec un regard qui n’était pas le sien, avec une voix qui n’était pas la sienne, Miss Rachel répondit comme ma fille l’avait fait :
« Le Diamant a disparu ! »
Ayant dit ces mots, elle se retira dans sa chambre, et ferma la porte à clé.
Avant que nous sachions vers où nous tourner, ma dame entra, ayant entendu ma voix dans le petit salon de sa fille, et se demandant ce qui était arrivé. La nouvelle de la perte du Diamant sembla la pétrifier. Elle alla directement à la chambre de Miss Rachel et insista pour être admise. Miss Rachel la laissa entrer.
L’alarme, se propageant dans la maison comme un incendie, attrapa les deux gentlemen ensuite.
Mr. Godfrey fut le premier à sortir de sa chambre. Tout ce qu’il fit en apprenant ce qui était arrivé fut de lever les mains dans un état de confusion qui n’en disait pas long sur sa force d’esprit naturelle. Mr. Franklin, dont j’avais compté avec confiance sur la tête claire pour nous conseiller, sembla être aussi impuissant que son cousin quand il apprit la nouvelle à son tour. Pour une fois, il avait enfin passé une bonne nuit ; et le luxe inhabituel du sommeil l’avait, comme il le disait lui-même, apparemment stupéfié. Cependant, quand il eut avalé sa tasse de café — qu’il prenait toujours, à la manière étrangère, quelques heures avant de prendre un petit-déjeuner — son esprit s’éclaircit ; son côté lucide refit surface, et il prit l’affaire en main, résolument et intelligemment, de la manière suivante :
Il envoya d’abord chercher les domestiques et leur dit de laisser toutes les portes et fenêtres du rez-de-chaussée (à l’exception de la porte d’entrée, que j’avais ouverte) exactement comme elles avaient été laissées quand nous avions fermé la maison pour la nuit. Il proposa ensuite à son cousin et à moi de nous assurer, avant de prendre d’autres mesures, que le Diamant ne s’était pas accidentellement glissé quelque part hors de vue — disons à l’arrière du cabinet, ou derrière la table sur laquelle le cabinet reposait. Ayant cherché aux deux endroits et n’ayant rien trouvé — ayant aussi interrogé Penelope et n’ayant découvert d’elle rien de plus que le peu qu’elle m’avait déjà dit — Mr. Franklin suggéra ensuite d’étendre nos recherches à Miss Rachel, et envoya Penelope frapper à la porte de sa chambre.
Ma dame répondit au coup, et ferma la porte derrière elle. L’instant d’après, nous l’entendîmes fermée à clé de l’intérieur par Miss Rachel. Ma maîtresse sortit parmi nous, l’air fort perplexe et affligée. « La perte du Diamant semble avoir complètement accablé Rachel », dit-elle, en réponse à Mr. Franklin. « Elle se détourne, de la manière la plus étrange, de parler de cela, même avec moi. Il est impossible que vous puissiez la voir pour le moment. »
Ayant ajouté à nos perplexités par ce récit sur Miss Rachel, ma dame, après un petit effort, recouvra son calme habituel et agit avec sa détermination habituelle.
« Je suppose qu’il n’y a pas d’autre solution ? » dit-elle calmement. « Je suppose que je n’ai pas d’alternative, je dois envoyer chercher la police ? »
« Et la première chose que la police doit faire », ajouta Mr. Franklin, en l’interrompant, « est de mettre la main sur les jongleurs indiens qui ont joué ici la nuit dernière. »
Ma dame et Mr. Godfrey (ne sachant pas ce que Mr. Franklin et moi savions) sursautèrent tous les deux et eurent l’air surpris.
« Je ne peux pas m’arrêter pour m’expliquer maintenant », continua Mr. Franklin. « Je peux seulement vous dire que les Indiens ont certainement volé le Diamant. Donnez-moi une lettre d’introduction », dit-il, en s’adressant à ma dame, « pour l’un des magistrats de Frizinghall — lui disant simplement que je représente vos intérêts et vos souhaits, et laissez-moi partir immédiatement. Notre chance d’attraper les voleurs peut dépendre de ne pas gaspiller une minute inutile. » (Nota bene : Que ce soit le côté français ou le côté anglais, le bon côté de Mr. Franklin semblait être le plus apparent maintenant. La seule question était : combien de temps cela durerait-il ?)
Il mit plume, encre et papier devant sa tante, qui (comme il me sembla) écrivit la lettre qu’il voulait un peu à contrecœur. S’il avait été possible de fermer les yeux sur un événement tel que la perte d’un joyau valant vingt mille livres, je crois — avec l’opinion qu’avait ma dame de son défunt frère et sa méfiance envers son cadeau d’anniversaire — que cela aurait été pour elle un soulagement privé de laisser les voleurs s’en tirer avec la Pierre de Lune en toute impunité.
Je sortis avec Mr. Franklin jusqu’aux écuries et profitai de l’occasion pour lui demander comment les Indiens (que je soupçonnais, bien sûr, aussi vivement que lui) avaient pu s’introduire dans la maison.
« L’un d’eux aurait pu se glisser dans le hall, dans la confusion, quand les invités du dîner partaient », dit Mr. Franklin. « Le type aurait pu être sous le canapé pendant que ma tante et Rachel parlaient de l’endroit où le Diamant devait être mis pour la nuit. Il n’aurait eu qu’à attendre que la maison soit calme, et il aurait été là, dans le cabinet, prêt à être pris. » Sur ces mots, il appela le palefrenier pour ouvrir la grille et s’éloigna au galop.
Cela semblait certainement être la seule explication rationnelle. Mais comment le voleur avait-il réussi à s’échapper de la maison ? J’avais trouvé la porte d’entrée verrouillée et boulonnée, comme je l’avais laissée la nuit, quand j’étais allé l’ouvrir après m’être levé. Quant aux autres portes et fenêtres, elles étaient toujours là, toutes sûres et fermées, pour parler d’elles-mêmes. Les chiens, aussi ? Supposons que le voleur se soit échappé en sautant par l’une des fenêtres de l’étage, comment avait-il échappé aux chiens ? Était-il venu pourvu de viande droguée pour eux ? Alors que le doute traversait mon esprit, les chiens eux-mêmes vinrent galoper vers moi au détour d’un coin, se roulant l’un l’autre sur l’herbe humide, dans une santé et une vivacité si joyeuses qu’il ne fut pas sans difficulté que je les ramenai à la raison et les enchaînai à nouveau. Plus je retournais la chose dans mon esprit, moins l’explication de Mr. Franklin semblait satisfaisante.
Nous prîmes notre petit déjeuner — quoi qu’il arrive dans une maison, vol ou meurtre, cela n’a aucune importance, il faut prendre son petit déjeuner. Une fois que nous eûmes terminé, Milady me fit appeler ; et je me trouvai contraint de lui révéler tout ce que j’avais caché jusqu’alors, concernant les Indiens et leur complot. Étant une femme de grand courage, elle surmonta bientôt le premier effet de saisissement causé par ce que j’avais à lui communiquer. Son esprit semblait bien plus perturbé au sujet de sa fille qu’au sujet de ces païens de gredins et de leur conspiration. « Vous savez à quel point Rachel est singulière, et combien elle se comporte parfois différemment des autres jeunes filles », me dit Milady. « Mais je n’ai jamais, dans toute mon expérience, vue une telle étrangeté et une telle réserve chez elle. La perte de son bijou semble presque lui avoir fait perdre la raison. Qui aurait cru que cet horrible Diamant aurait pu exercer une telle emprise sur elle en si peu de temps ? »
C’était assurément étrange. Pour ce qui est des jouets et des colifichets en général, Miss Rachel n’était rien moins que passionnée par eux, contrairement à la plupart des jeunes filles. Et pourtant, la voilà, toujours enfermée, inconsolable, dans sa chambre. Il n’est que juste d’ajouter qu’elle n’était pas la seule d’entre nous, dans la maison, à avoir été jetée hors de son train-train habituel. Mr. Godfrey, par exemple — bien que professionnellement une sorte de consolateur général — semblait ne plus savoir où chercher ses propres ressources. N’ayant aucune compagnie pour le distraire, et n’ayant aucune chance de mettre à l’épreuve son expérience des femmes en détresse pour réconforter Miss Rachel, il errait çà et là, dans la maison et les jardins, d’une manière aussi vaine qu’inquiète. Il était partagé sur ce qui lui convenait de faire après le malheur qui nous était arrivé. Devait-il libérer la famille, dans la situation actuelle, de la responsabilité de sa présence en tant qu’invité, ou devait-il rester dans l’espoir que même ses humbles services puissent être de quelque utilité ? Il finit par décider que cette dernière option était peut-être la plus courante et la plus délicate à adopter dans un cas de détresse familiale aussi singulier que celui-ci. Les circonstances mettent à l’épreuve le métal dont un homme est réellement fait. Mr. Godfrey, mis à l’épreuve par les circonstances, se révéla d’un métal plus faible que je ne l’avais cru. Quant aux domestiques — à l’exception de Rosanna Spearman, qui restait à l’écart — elles se mirent à chuchoter dans les coins et à fixer le vide d’un air soupçonneux, comme le fait cette moitié la plus faible de la famille humaine dès qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire dans une maison. Pour ma part, j’avoue avoir été nerveux et de mauvaise humeur. La maudite Pierre de Lune nous avait tous mis sens dessus dessous.
Un peu avant onze heures, Mr. Franklin revint. Le côté résolu de son caractère avait, à tout prendre, cédé durant l’intervalle écoulé depuis son départ, sous la pression qui avait été exercée sur lui. Il nous avait quittés au galop ; il revint au pas. Lorsqu’il était parti, il était fait de fer. Lorsqu’il revint, il était rempli de coton, aussi mou qu’il était possible de l’être.
« Eh bien, dit Milady, la police arrive-t-elle ? »
« Oui, dit Mr. Franklin ; ils ont dit qu’ils me suivraient en voiture. Le surintendant Seegrave, de votre force de police locale, et deux de ses hommes. Une simple formalité ! L’affaire est sans espoir. »
« Quoi ! Les Indiens se sont-ils échappés, monsieur ? » demandai-je.
« Les pauvres Indiens maltraités ont été très injustement mis en prison », dit Mr. Franklin. « Ils sont aussi innocents qu’un nouveau-né. Mon idée, selon laquelle l’un d’eux était caché dans la maison, a fini, comme toutes mes autres idées, en fumée. Il a été prouvé, dit Mr. Franklin, en s’attardant avec une grande délectation sur sa propre incapacité, que c’est tout simplement impossible. »
Après nous avoir stupéfiés en annonçant ce revirement total dans l’affaire de la Pierre de Lune, notre jeune gentleman, à la demande de sa tante, prit un siège et s’expliqua.
Il apparut que le côté résolu de son tempérament avait tenu bon jusqu’à Frizinghall. Il avait exposé toute l’affaire clairement au magistrat, et le magistrat avait immédiatement envoyé chercher la police. Les premières enquêtes menées au sujet des Indiens montrèrent qu’ils n’avaient même pas tenté de quitter la ville. D’autres questions posées à la police prouvèrent que les trois hommes avaient été vus retournant à Frizinghall avec leur garçon, la veille entre dix et onze heures — ce qui (compte tenu des heures et des distances) prouvait également qu’ils étaient rentrés directement après leur représentation sur notre terrasse. Plus tard encore, à minuit, la police, ayant eu l’occasion de fouiller le logement commun où ils vivaient, les avait revus tous les trois, et leur petit garçon avec eux, comme d’habitude. Peu après minuit, j’avais moi-même fermé la maison en toute sécurité. On ne saurait trouver de preuve plus évidente en faveur des Indiens. Le magistrat déclara qu’il n’existait même pas, jusqu’à présent, de motif de suspicion contre eux. Mais, comme il était tout à fait possible, lorsque la police en viendrait à enquêter sur l’affaire, que des découvertes concernant les jongleurs soient faites, il s’arrangerait, en les incarcérant comme vagabonds, pour les garder à notre disposition, sous clé, pendant une semaine. Ils avaient, par ignorance, commis quelque chose (j’oublie quoi) dans la ville, qui les faisait à peine tomber sous le coup de la loi. Toute institution humaine (justice comprise) s’étire un peu, pourvu qu’on tire dans le bon sens. Le digne magistrat était un vieil ami de Milady, et les Indiens furent « incarcérés » pour une semaine, dès l’ouverture du tribunal ce matin-là.
Tel fut le récit de Mr. Franklin sur les événements de Frizinghall. La piste indienne menant au mystère du bijou disparu était désormais, à toute apparence, une piste qui s’était brisée entre nos mains. Si les jongleurs étaient innocents, qui, au nom du ciel, avait pris la Pierre de Lune dans le tiroir de Miss Rachel ?
Dix minutes plus tard, à notre immense soulagement, le surintendant Seegrave arriva à la maison. Il rapporta avoir croisé Mr. Franklin sur la terrasse, assis au soleil (je suppose avec son côté italien au premier plan), et avoir prévenu les policiers, alors qu’ils passaient, que l’enquête était sans espoir, avant même qu’elle n’ait commencé.
Pour une famille dans notre situation, le surintendant de la police de Frizinghall était l’officier le plus réconfortant que l’on puisse souhaiter voir. Mr. Seegrave était grand et corpulent, aux manières militaires. Il avait une belle voix autoritaire, un œil puissamment résolu et une magnifique redingote qui se boutonnait superbement jusqu’à son col de cuir. « Je suis l’homme qu’il vous faut ! » était écrit sur tout son visage ; et il donnait des ordres à ses deux subordonnés avec une sévérité qui nous convainquit tous qu’il n’y avait pas à plaisanter avec lui.
Il commença par faire le tour des lieux, à l’extérieur comme à l’intérieur ; le résultat de cette enquête lui prouvant qu’aucun voleur n’était entré chez nous de l’extérieur, et que le vol, par conséquent, devait avoir été commis par une personne de la maison. Je vous laisse imaginer l’état dans lequel se trouvèrent les domestiques lorsque cette annonce officielle parvint à leurs oreilles. Le surintendant décida de commencer par examiner le boudoir, puis, cela fait, d’interroger les domestiques. En même temps, il posta l’un de ses hommes dans l’escalier menant aux chambres des domestiques, avec instruction de ne laisser passer personne dans la maison jusqu’à nouvel ordre.
À cette dernière mesure, la moitié la plus faible de la famille humaine devint folle sur-le-champ. Elles bondirent hors de leurs coins, grimpèrent en groupe à l’étage vers la chambre de Miss Rachel (Rosanna Spearman étant cette fois emportée parmi elles), firent irruption chez le surintendant Seegrave et, toutes semblant également coupables, le sommèrent de dire immédiatement laquelle d’entre elles il soupçonnait.
Monsieur le surintendant se montra à la hauteur de la situation ; il les regarda avec son œil résolu et les intimida de sa voix militaire.
« Eh bien, vous autres femmes, redescendez, chacune d’entre vous. Je ne veux pas vous voir ici. Regardez ! » dit Monsieur le surintendant, en pointant soudainement une petite tache sur la peinture décorative de la porte de Miss Rachel, sur le bord extérieur, juste sous la serrure. « Regardez quel dégât le jupon de l’une d’entre vous a déjà causé. Allez, circulez ! » Rosanna Spearman, qui était la plus proche de lui et la plus proche de la petite tache sur la porte, donna l’exemple de l’obéissance et s’éclipsa instantanément pour retourner à son travail. Les autres la suivirent. Le surintendant finit son examen de la pièce et, n’en tirant rien, me demanda qui avait découvert le vol en premier. Ma fille l’avait découvert en premier. Ma fille fut mandée.
Monsieur le surintendant se montra un peu trop vif avec Penelope dès le début. « Maintenant, jeune femme, écoutez-moi bien, et tâchez de dire la vérité. » Penelope s’enflamma instantanément. « On ne m’a jamais appris à mentir, monsieur le policier ! — et si mon père peut rester là à m’entendre accuser de mensonge et de vol, alors que ma propre chambre m’est interdite et que l’on salit ma réputation, ce qu’il reste de plus cher à une pauvre fille, alors ce n’est pas le bon père que je croyais ! » Un mot opportun de ma part remit la Justice et Penelope sur un pied d’entente plus agréable. Les questions et les réponses s’enchaînèrent sans encombre, pour ne déboucher sur rien d’important. Ma fille avait vu Miss Rachel mettre le Diamant dans le tiroir du cabinet en dernier, le soir. Elle était entrée avec la tasse de thé de Miss Rachel à huit heures le lendemain matin, et avait trouvé le tiroir ouvert et vide. Là-dessus, elle avait alerté la maison — et c’était là toute la fin du témoignage de Penelope.
Monsieur le surintendant demanda ensuite à voir Miss Rachel en personne. Penelope transmit sa requête à travers la porte. La réponse nous parvint par la même voie : « Je n’ai rien à dire au policier — je ne peux voir personne. » Notre officier expérimenté parut tout aussi surpris qu’offensé en entendant cette réplique. Je lui dis que ma jeune maîtresse était souffrante et je le suppliai d’attendre un peu pour la voir plus tard. Nous redescendîmes alors et fûmes rejoints par Mr. Godfrey et Mr. Franklin qui traversaient le vestibule.
Les deux gentlemen, étant des résidents de la maison, furent sommés de dire s’ils pouvaient éclaircir l’affaire. Aucun d’eux ne savait rien. Avaient-ils entendu des bruits suspects durant la nuit précédente ? Ils n’avaient rien entendu d’autre que le crépitement de la pluie. Avais-je, resté éveillé plus longtemps que l’un ou l’autre, entendu quelque chose ? Rien ! Libéré de l’interrogatoire, Mr. Franklin, toujours fidèle à la vision impuissante de notre difficulté, me chuchota : « Cet homme ne nous sera d’aucune utilité terrestre. Le surintendant Seegrave est un âne. » Libéré à son tour, Mr. Godfrey me chuchota : « Évidemment une personne très compétente. Betteredge, j’ai la plus grande foi en lui ! » Autant d’hommes, autant d’opinions, comme disait l’un des anciens, bien avant mon époque.
L’action suivante du surintendant le ramena au « boudoir », ma fille et moi sur ses talons. Son but était de découvrir si des meubles avaient été déplacés, durant la nuit, de leur place habituelle — son enquête précédente dans la pièce n’ayant apparemment pas été assez poussée pour satisfaire son esprit sur ce point.
Alors que nous étions encore en train de fouiller parmi les chaises et les tables, la porte de la chambre fut soudainement ouverte. Après s’être refusée à tout le monde, Miss Rachel, à notre stupéfaction, entra au milieu de nous de son propre chef. Elle prit son chapeau de jardin sur une chaise, puis alla droit vers Penelope avec cette question :
« Mr. Franklin Blake vous a envoyée avec un message pour moi ce matin ? »
« Oui, mademoiselle. »
« Il souhaitait me parler, n’est-ce pas ? »
« Oui, mademoiselle. »
« Où est-il maintenant ? »
Entendant des voix sur la terrasse en contrebas, je regardai par la fenêtre et vis les deux gentlemen qui faisaient les cent pas ensemble. Répondant pour ma fille, je dis : « Mr. Franklin est sur la terrasse, mademoiselle. »
Sans un mot de plus, sans prêter attention au surintendant qui tentait de lui parler, pâle comme la mort et étrangement enveloppée dans ses propres pensées, elle quitta la pièce et descendit vers ses cousins sur la terrasse.
C’était un manque de respect, une entorse aux bonnes manières de ma part, mais, pour rien au monde, je n’aurais pu m’empêcher de regarder par la fenêtre quand Miss Rachel rencontra les gentlemen dehors. Elle s’approcha de Mr. Franklin sans paraître remarquer Mr. Godfrey, qui recula alors et les laissa seuls. Ce qu’elle dit à Mr. Franklin sembla être exprimé avec véhémence. Cela ne dura que peu de temps, et, à en juger par ce que je vis de son visage depuis la fenêtre, cela sembla l’étonner au-delà de toute expression. Alors qu’ils étaient encore ensemble, Milady apparut sur la terrasse. Miss Rachel l’aperçut — dit quelques derniers mots à Mr. Franklin — et retourna soudainement dans la maison, avant que sa mère ne l’atteigne. Milady, surprise elle-même, et remarquant l’étonnement de Mr. Franklin, lui adressa la parole. Mr. Godfrey se joignit à eux et parla également. Mr. Franklin s’éloigna un peu entre les deux, leur racontant ce qui s’était passé, je suppose, car ils s’arrêtèrent tous deux court, après avoir fait quelques pas, telles des personnes frappées de stupeur. Je venais tout juste de voir cela, quand la porte du salon fut ouverte violemment. Miss Rachel traversa vivement la pièce pour rejoindre sa chambre, furieuse, les yeux farouches et les joues en feu. Monsieur le surintendant tenta une fois de plus de l’interroger. Elle se tourna vers lui à la porte de sa chambre. « Je ne vous ai pas fait appeler ! » s’écria-t-elle avec véhémence. « Je ne veux pas de vous. Mon Diamant est perdu. Ni vous ni personne d’autre ne le retrouvera jamais ! » Sur ces mots, elle entra et ferma la porte à clé sous notre nez. Penelope, qui se tenait tout près, l’entendit fondre en larmes dès qu’elle se retrouva seule.
En colère un instant ; en larmes l’instant d’après ! Qu’est-ce que cela signifiait ?
Je dis au surintendant que cela signifiait que l’humeur de Miss Rachel était bouleversée par la perte de son bijou. Soucieux de l’honneur de la famille, cela me peinait de voir ma jeune maîtresse s’oublier — même devant un officier de police — et je trouvai donc la meilleure excuse possible. Dans mon for intérieur, j’étais plus déconcerté par le langage et la conduite extraordinaires de Miss Rachel que les mots ne pourraient l’exprimer. En prenant ce qu’elle avait dit à la porte de sa chambre comme guide pour deviner la cause, je ne pouvais que conclure qu’elle était mortellement offensée par le fait que nous ayons fait appel à la police, et que l’étonnement de Mr. Franklin sur la terrasse était causé par le fait qu’elle lui eût exprimé cet avis (en tant que personne principalement responsable de l’arrivée de la police). Si cette supposition était juste, pourquoi — ayant perdu son Diamant — devrait-elle s’opposer à la présence dans la maison des personnes mêmes dont le métier était de le récupérer pour elle ? Et comment, au nom du ciel, pouvait-elle savoir que la Pierre de Lune ne serait jamais retrouvée ?
Dans l’état actuel des choses, aucune réponse à ces questions n’était à espérer de la part de quiconque dans la maison. Mr. Franklin semblait considérer comme une question d’honneur de s’abstenir de répéter à un domestique — même à un domestique aussi ancien que je l’étais — ce que Miss Rachel lui avait dit sur la terrasse. Mr. Godfrey, qui, en tant que gentleman et parent, avait probablement été admis dans la confidence de Mr. Franklin, respectait cette confidence comme il était tenu de le faire. Milady, qui était également dans le secret sans aucun doute, et qui seule avait accès à Miss Rachel, avouait ouvertement qu’elle ne pouvait rien en tirer. « Vous me rendez folle quand vous parlez du Diamant ! » Toute l’influence de sa mère ne parvint pas à obtenir d’elle un mot de plus que cela.
Nous étions donc, ici, dans une impasse concernant Miss Rachel — et dans une impasse concernant la Pierre de Lune. Dans le premier cas, Milady était impuissante à nous aider. Dans le second (comme vous en jugerez bientôt), Mr. Seegrave approchait à grands pas de la condition d’un surintendant à bout d’arguments.
Ayant fouiné partout dans le « boudoir », sans faire de découvertes parmi les meubles, notre officier expérimenté me demanda si les domestiques en général étaient ou non au courant de l’endroit où le Diamant avait été mis pour la nuit.
« Je savais où il avait été mis, monsieur, dis-je, pour commencer. Samuel, le valet de pied, le savait aussi — car il était présent dans le hall lorsqu’ils parlaient de l’endroit où le Diamant devait être gardé cette nuit-là. Ma fille le savait, comme elle vous l’a déjà dit. Elle ou Samuel peuvent avoir mentionné la chose aux autres domestiques — ou les autres domestiques peuvent avoir entendu la conversation par eux-mêmes, par la porte latérale du hall, qui aurait pu être ouverte sur l’escalier de service. Pour tout ce que j’en sais, tout le monde dans la maison a pu savoir où se trouvait le bijou hier soir. »
Ma réponse offrant un champ assez large aux soupçons de Monsieur le surintendant, il essaya de le restreindre en s’enquérant ensuite de la moralité des domestiques.
Je pensai tout de suite à Rosanna Spearman. Mais ce n’était ni mon rôle ni mon souhait de diriger les soupçons vers une pauvre fille dont l’honnêteté avait été au-dessus de tout doute aussi longtemps que je l’avais connue. La directrice de la maison de redressement l’avait signalée à Milady comme une fille sincèrement repentante et tout à fait digne de confiance. C’était au surintendant de découvrir des raisons de la soupçonner d’abord — et alors, et pas avant, il serait de mon devoir de lui dire comment elle était entrée au service de Milady. « Tous nos gens ont d’excellentes références, dis-je. Et tous ont mérité la confiance que leur maîtresse leur a accordée. » Après cela, il ne restait plus qu’une chose à faire pour Mr. Seegrave — à savoir, se mettre au travail et s’occuper lui-même des références des domestiques.
L’un après l’autre, ils furent interrogés. L’un après l’autre, ils prouvèrent qu’ils n’avaient rien à dire — et ils le dirent (en ce qui concerne les femmes) longuement, et avec un sentiment très coléreux de l’embargo imposé sur leurs chambres. Les autres étant renvoyés à leurs occupations en bas, Penelope fut alors convoquée et interrogée séparément une seconde fois.
La petite crise de colère de ma fille dans le « boudoir », et sa promptitude à se croire soupçonnée, semblaient avoir produit une impression défavorable sur le surintendant Seegrave. Il semblait aussi rester un peu dans son esprit qu’elle avait été la dernière personne à voir le Diamant le soir. Lorsque le second interrogatoire fut terminé, ma fille revint vers moi dans un état de frénésie. Il n’y avait plus de doute — l’officier de police lui avait pratiquement dit qu’elle était la voleuse ! Je pouvais difficilement croire (en adoptant le point de vue de Mr. Franklin) qu’il soit tout à fait un tel âne. Mais, bien qu’il n’ait rien dit, le regard qu’il avait posé sur ma fille n’était pas un regard très plaisant à voir. Je pris cela à la légère avec la pauvre Penelope, comme quelque chose de trop ridicule pour être traité sérieusement — ce qui était certainement le cas. Secrètement, je crains d’avoir été assez stupide pour être en colère aussi. C’était un peu éprouvant — vraiment. Ma fille s’assit dans un coin, son tablier sur la tête, le cœur brisé. Stupide de sa part, direz-vous. Elle aurait pu attendre qu’il l’accuse ouvertement. Eh bien, étant un homme d’un tempérament tout aussi égal, je l’admets. Pourtant, Monsieur le surintendant aurait pu se rappeler… peu importe ce qu’il aurait pu se rappeler. Que le diable l’emporte !
L’étape suivante et dernière de l’enquête porta les choses, comme on dit, à un point critique. L’officier eut un entretien (auquel j’assistai) avec Milady. Après l’avoir informée que le Diamant devait avoir été pris par quelqu’un dans la maison, il demanda la permission pour lui et ses hommes de fouiller les chambres et les coffres des domestiques sur-le-champ. Ma bonne maîtresse, en femme généreuse et de haute lignée qu’elle était, refusa de nous laisser traiter comme des voleurs. « Je ne consentirai jamais à faire un tel retour, dit-elle, pour tout ce que je dois aux fidèles domestiques qui sont employés dans ma maison. »
Le surintendant s’inclina, avec un regard dans ma direction qui disait clairement : « Pourquoi m’employer, si vous devez me lier les mains de cette façon ? » En tant que chef des domestiques, je sentis immédiatement que nous étions tenus, par justice envers toutes les parties, de ne pas profiter de la générosité de notre maîtresse. « Nous remercions très humblement Votre Seigneurie, dis-je ; mais nous demandons votre permission de faire ce qui est juste en cette affaire en remettant nos clés. Quand Gabriel Betteredge donne l’exemple, dis-je en arrêtant le surintendant Seegrave à la porte, le reste des domestiques suivra, je vous le promets. Voici mes clés, pour commencer ! » Ma dame me prit la main et me remercia, les larmes aux yeux. Seigneur ! Qu’aurais-je donné, à cet instant, pour le privilège de renverser le surintendant Seegrave d’un coup de poing !
Comme je l’avais promis pour eux, les autres domestiques suivirent mon exemple, à contrecœur, bien entendu, mais tous partageant le point de vue qui était le mien. Les femmes étaient un spectacle à voir, tandis que les agents de police fouillaient dans leurs affaires. La cuisinière semblait capable de griller le surintendant vivant sur un fourneau, et les autres femmes semblaient prêtes à le manger une fois cuit.
La fouille terminée, et aucun Diamant ni aucune trace du Diamant n’ayant été trouvés, bien sûr, nulle part, le surintendant Seegrave se retira dans ma petite chambre pour réfléchir à ce qu’il devait faire ensuite. Lui et ses hommes étaient dans la maison depuis des heures, et ne nous avaient pas avancés d’un pouce vers la découverte de la façon dont la Pierre de Lune avait été prise, ou de qui nous devions suspecter comme voleur.
Pendant que l’officier de police méditait encore dans la solitude, on m’envoya chercher pour voir M. Franklin dans la bibliothèque. À mon indicible étonnement, juste au moment où ma main était sur la porte, celle-ci fut soudainement ouverte de l’intérieur, et Rosanna Spearman en sortit !
Après que la bibliothèque eut été balayée et nettoyée le matin, ni la première ni la seconde femme de chambre n’avaient à faire dans cette pièce à un moment ultérieur de la journée. J’arrêtai Rosanna Spearman et l’accusai sur-le-champ d’un manquement à la discipline domestique.
« Que pouvez-vous bien chercher dans la bibliothèque à cette heure de la journée ? » demandai-je.
« M. Franklin Blake a fait tomber l’une de ses bagues à l’étage, dit Rosanna ; et je suis allée dans la bibliothèque pour la lui rendre. » Le visage de la jeune fille était tout en feu alors qu’elle me faisait cette réponse ; et elle s’éloigna en lançant la tête avec un air d’importance personnelle que j’étais bien incapable d’expliquer. Les événements dans la maison avaient sans doute bouleversé toutes les domestiques plus ou moins ; mais aucune d’elles n’était sortie complètement de son caractère naturel, comme Rosanna, à toute apparence, venait de sortir du sien.
Je trouvai M. Franklin en train d’écrire à la table de la bibliothèque. Il demanda une voiture pour la gare au moment même où j’entrai dans la pièce. Le premier son de sa voix m’informa que nous avions de nouveau le côté résolu de sa personne en avant. L’homme fait de coton avait disparu ; et l’homme fait de fer était de nouveau assis devant moi.
« Vous allez à Londres, monsieur ? » demandai-je.
« Je vais envoyer un télégramme à Londres, dit M. Franklin. J’ai convaincu ma tante que nous devons avoir une tête plus habile que celle du surintendant Seegrave pour nous aider ; et j’ai obtenu sa permission d’expédier un télégramme à mon père. Il connaît le commissaire en chef de la police, et le commissaire peut mettre la main sur l’homme qu’il faut pour résoudre le mystère du Diamant. À propos de mystères, dit M. Franklin en baissant la voix, j’ai un autre mot à vous dire avant que vous n’alliez aux écuries. Ne soufflez mot à personne pour le moment ; mais soit la tête de Rosanna Spearman n’est pas tout à fait normale, soit je crains qu’elle n’en sache plus sur la Pierre de Lune qu’elle ne le devrait. »
Je peux à peine dire si j’étais plus surpris ou affligé de l’entendre dire cela. Si j’avais été plus jeune, j’aurais pu en confesser autant à M. Franklin. Mais quand on est vieux, on acquiert une excellente habitude. Dans les cas où vous ne voyez pas clairement le chemin, vous tenez votre langue.
« Elle est entrée ici avec une bague que j’avais laissée tomber dans ma chambre, continua M. Franklin. Quand je l’eus remerciée, je m’attendais naturellement à ce qu’elle parte. Au lieu de cela, elle est restée debout en face de moi à la table, me regardant de la manière la plus étrange — à moitié effrayée, à moitié familière — je n’ai pas pu comprendre. "C’est une chose étrange, cette affaire de Diamant, monsieur", a-t-elle dit, d’une manière curieusement soudaine et précipitée. J’ai répondu : "Oui, en effet", et je me suis demandé ce qui allait suivre. Sur mon honneur, Betteredge, je pense qu’elle ne doit pas avoir toute sa tête ! Elle a dit : "Ils ne trouveront jamais le Diamant, monsieur, n’est-ce pas ? Non ! Ni la personne qui l’a pris — je m’en porte garante." Elle m’a fait un signe de tête et m’a souri ! Avant que je ne puisse lui demander ce qu’elle voulait dire, nous avons entendu vos pas dehors. Je suppose qu’elle avait peur que vous ne la surprissiez ici. Quoi qu’il en soit, elle a changé de couleur et a quitté la pièce. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? »
Je ne pouvais me résoudre à lui raconter l’histoire de la jeune fille, même alors. Cela aurait presque équivalu à lui dire qu’elle était la voleuse. De plus, même si j’avais vidé mon sac, et en supposant même qu’elle fût la voleuse, la raison pour laquelle elle aurait dû confier son secret à M. Franklin, parmi tous les gens du monde, serait restée tout aussi obscure.
« Je ne supporte pas l’idée de mettre la pauvre fille dans le pétrin, simplement parce qu’elle a une façon d’être fantasque et qu’elle parle très étrangement, continua M. Franklin. Et pourtant, si elle avait dit au surintendant ce qu’elle m’a dit, fou comme il est, je crains que… » Il s’arrêta là, et laissa le reste inexprimé.
« La meilleure façon, monsieur, dis-je, sera pour moi de dire deux mots en privé à ma maîtresse à ce sujet à la première occasion. Ma dame porte un intérêt très amical à Rosanna ; et la fille n’a peut-être été, après tout, qu’impertinente et sotte. Quand il y a un désordre quelconque dans une maison, monsieur, les domestiques aiment regarder le côté sombre — cela donne aux pauvres hères une sorte d’importance à leurs propres yeux. S’il y a quelqu’un de malade, comptez sur les femmes pour prédire que la personne va mourir. Si c’est un bijou perdu, comptez sur elles pour prédire qu’il ne sera jamais retrouvé. »
Ce point de vue (dont je suis obligé de dire que je le pensais probable moi-même, en y réfléchissant) sembla soulager M. Franklin énormément : il plia son télégramme et écarta le sujet. En chemin vers les écuries, pour commander la voiture à poney, je jetai un coup d’œil dans la salle des domestiques, où ils étaient à dîner. Rosanna Spearman n’était pas parmi eux. Après enquête, je découvris qu’elle avait été soudainement prise d’un malaise et qu’elle était montée dans sa propre chambre pour s’allonger.
« Curieux ! Elle avait l’air assez bien quand je l’ai vue pour la dernière fois », fis-je remarquer.
Pénélope me suivit dehors. « Ne parlez pas de cette façon devant les autres, père, dit-elle. Vous ne faites que les rendre plus durs envers Rosanna que jamais. La pauvre a le cœur brisé à cause de M. Franklin Blake. »
Voilà un autre point de vue sur la conduite de la jeune fille. S’il était possible que Pénélope eût raison, l’explication du langage et du comportement étranges de Rosanna tenait peut-être tout entier là-dedans : elle ne se souciait pas de ce qu’elle disait, pourvu qu’elle pût surprendre M. Franklin au point qu’il lui adressât la parole. En admettant que ce fût là la bonne lecture de l’énigme, cela expliquait, peut-être, son attitude fantasque et suffisante quand elle m’avait croisé dans le hall. Bien qu’il n’eût dit que trois mots, elle avait tout de même obtenu gain de cause, et M. Franklin lui avait parlé.
Je surveillai moi-même l’attelage du poney. Dans le réseau infernal de mystères et d’incertitudes qui nous entourait désormais, je déclare que ce fut un soulagement d’observer à quel point les boucles et les sangles se comprenaient les unes les autres ! Quand vous aviez vu le poney reculer dans les brancards de la voiture, vous aviez vu quelque chose qui ne souffrait aucun doute. Et cela, laissez-moi vous le dire, commençait à devenir un régal du genre le plus rare dans notre maison.
En faisant le tour avec la voiture jusqu’à la porte d’entrée, je trouvai non seulement M. Franklin, mais aussi M. Godfrey et le surintendant Seegrave qui m’attendaient sur les marches.
Les réflexions de M. le surintendant (après avoir échoué à trouver le Diamant dans les chambres ou les coffres des domestiques) l’avaient conduit, semblait-il, à une conclusion entièrement nouvelle. S’en tenant toujours à son premier texte, à savoir que quelqu’un dans la maison avait volé le bijou, notre officier expérimenté était maintenant d’avis que le voleur (il fut assez sage pour ne pas nommer la pauvre Pénélope, quoi qu’il pût penser d’elle en privé !) avait agi de concert avec les Indiens ; et il proposa en conséquence de déplacer ses recherches vers les jongleurs de la prison de Frizinghall. Apprenant ce nouveau mouvement, M. Franklin s’était porté volontaire pour ramener le surintendant à la ville, d’où il pourrait télégraphier à Londres aussi facilement que depuis notre gare. M. Godfrey, croyant toujours pieusement en M. Seegrave, et très intéressé à assister à l’interrogatoire des Indiens, avait demandé la permission d’accompagner l’officier à Frizinghall. L’un des deux policiers subalternes devait rester à la maison, au cas où quelque chose arriverait. L’autre devait repartir avec le surintendant vers la ville. Ainsi, les quatre places dans la voiture à poney étaient juste remplies.
Avant de prendre les rênes pour partir, M. Franklin m’écarta de quelques pas, hors de portée de voix des autres.
« J’attendrai pour télégraphier à Londres, dit-il, jusqu’à ce que je voie ce qui résulte de notre examen des Indiens. Ma conviction est que cet officier de police local à l’esprit embrouillé est tout aussi dans l’ignorance qu’avant, et qu’il essaie simplement de gagner du temps. L’idée que l’un des domestiques soit de mèche avec les Indiens est une absurdité prépostère, à mon avis. Restez aux alentours de la maison, Betteredge, jusqu’à mon retour, et essayez de voir ce que vous pouvez tirer de Rosanna Spearman. Je ne vous demande pas de faire quoi que ce soit qui soit dégradant pour votre propre respect de soi, ou quoi que ce soit de cruel envers la jeune fille. Je vous demande seulement d’exercer votre observation plus attentivement que d’habitude. Nous prendrons cela le plus légèrement possible devant ma tante — mais c’est une affaire plus importante que vous ne pourriez le supposer. »
« C’est une affaire de vingt mille livres, monsieur », dis-je, en pensant à la valeur du Diamant.
« C’est une affaire de tranquillité d’esprit pour Rachel », répondit M. Franklin gravement. « Je suis très inquiet à son sujet. »
Il me quitta soudainement ; comme s’il désirait abréger toute discussion ultérieure entre nous. Je pensais comprendre pourquoi. Une discussion ultérieure aurait pu me faire entrer dans le secret de ce que Mlle Rachel lui avait dit sur la terrasse.
Ils partirent donc pour Frizinghall. J’étais assez prêt, dans l’intérêt même de la jeune fille, à avoir une petite discussion avec Rosanna en privé. Mais l’occasion nécessaire ne se présenta pas. Elle ne redescendit que vers l’heure du thé. Quand elle apparut, elle était fantasque et excitée, eut ce qu’on appelle une crise d’hystérie, prit une dose de sal-volatile sur l’ordre de ma dame, et fut renvoyée dans son lit.
La journée s’écoula jusqu’à sa fin assez tristement et misérablement, je peux vous le dire. Mlle Rachel restait toujours dans sa chambre, déclarant qu’elle était trop malade pour descendre dîner ce jour-là. Ma dame était dans un tel état de dépression au sujet de sa fille que je ne pouvais me résoudre à la rendre encore plus anxieuse en rapportant ce que Rosanna Spearman avait dit à M. Franklin. Pénélope persistait à croire qu’elle allait être immédiatement jugée, condamnée et déportée pour vol. Les autres femmes se tournèrent vers leurs bibles et leurs recueils de cantiques, et eurent l’air aussi aigres que du verjus en lisant — un résultat qui, je l’ai observé, dans ma sphère de vie, suit généralement l’accomplissement d’actes de piété à des heures inhabituelles de la journée. Quant à moi, je n’avais même pas assez de courage pour ouvrir mon Robinson Crusoe. Je sortis dans la cour et, manquant un peu de joyeuse compagnie, je plaçai ma chaise près des chenils et parlai aux chiens.
Une demi-heure avant l’heure du dîner, les deux messieurs revinrent de Frizinghall, après avoir convenu avec le surintendant Seegrave qu’il reviendrait nous voir le lendemain. Ils avaient rendu visite à M. Murthwaite, le voyageur en Inde, à sa résidence actuelle, près de la ville. À la demande de M. Franklin, il leur avait aimablement fait bénéficier de sa connaissance de la langue, pour traiter avec ces deux, parmi les trois Indiens, qui ne connaissaient rien à l’anglais. L’interrogatoire, mené soigneusement et très longuement, n’avait abouti à rien ; pas l’ombre d’une raison n’ayant été découverte pour soupçonner les jongleurs d’avoir corrompu l’un de nos domestiques. En parvenant à cette conclusion, M. Franklin avait envoyé son message télégraphique à Londres, et là-dessus l’affaire reposait désormais jusqu’à ce que demain arrivât.
Tant pour l’histoire de la journée qui suivit l’anniversaire. Pas une lueur de lumière n’avait percé pour nous, jusqu’ici. Un jour ou deux après, cependant, l’obscurité se leva un peu. Comment, et avec quel résultat, vous le verrez sous peu.
CHAPITRE XII
La nuit du jeudi passa, et rien n’arriva. Avec le vendredi matin vinrent deux nouvelles.
Article premier : l’homme du boulanger déclara qu’il avait rencontré Rosanna Spearman, l’après-midi précédent, avec un voile épais, marchant vers Frizinghall par le sentier pédestre sur la lande. Il semblait étrange que quiconque pût se méprendre sur Rosanna, dont l’épaule la signalait assez clairement, la pauvre — mais l’homme devait s’être trompé ; car Rosanna, comme vous le savez, avait été toute l’après-midi du jeudi malade à l’étage dans sa chambre.
Article second arriva par le facteur. Le digne M. Candy avait dit une chose malheureuse de plus parmi ses nombreuses, quand il partit sous la pluie le soir de l’anniversaire, et me dit qu’une peau de médecin était imperméable. Malgré sa peau, l’humidité était passée à travers lui. Il avait pris un coup de froid cette nuit-là, et était maintenant au lit avec une fièvre. Les dernières nouvelles, apportées par le facteur, le représentaient comme ayant l’esprit égaré — disant des bêtises aussi couramment, le pauvre homme, dans son délire qu’il en disait souvent dans son bon sens. Nous étions tous désolés pour le petit médecin ; mais M. Franklin semblait regretter sa maladie, principalement à cause de Mlle Rachel. D’après ce qu’il dit à ma dame, pendant que j’étais dans la pièce à l’heure du petit-déjeuner, il semblait penser que Mlle Rachel — si le suspense concernant la Pierre de Lune n’était pas bientôt apaisé — pourrait avoir un besoin urgent des meilleurs conseils médicaux à notre disposition.
Le petit-déjeuner n’était pas terminé depuis longtemps, lorsqu’un télégramme de M. Blake, le père, arriva, en réponse à son fils. Il nous informait qu’il avait mis la main (avec l’aide de son ami, le commissaire) sur l’homme qu’il fallait pour nous aider. Son nom était le sergent Cuff ; et son arrivée de Londres pouvait être attendue par le train du matin.
À la lecture du nom du nouvel officier de police, M. Franklin eut un sursaut. Il semble qu’il avait entendu quelques anecdotes curieuses sur le sergent Cuff, de la part de l’avocat de son père, pendant son séjour à Londres.
« Je commence à espérer que nous voyons déjà la fin de nos anxiétés, dit-il. Si la moitié des histoires que j’ai entendues est vraie, quand il s’agit de démêler un mystère, il n’y a pas l’égal en Angleterre du sergent Cuff ! »
Nous devînmes tous excités et impatients à mesure que le temps approchait pour l’apparition de ce personnage renommé et capable. Le surintendant Seegrave, revenant vers nous à l’heure fixée, et apprenant que le sergent était attendu, s’enferma instantanément dans une pièce, avec plume, encre et papier, pour prendre des notes du Rapport qui serait certainement attendu de lui. J’aurais aimé aller moi-même à la gare pour chercher le sergent. Mais la voiture et les chevaux de ma dame n’étaient pas envisageables, même pour le célèbre Cuff ; et la voiture à poney était requise plus tard pour M. Godfrey. Il regrettait profondément d’être obligé de quitter sa tante à une période si anxieuse ; et il remit aimablement l’heure de son départ jusqu’à aussi tard que le dernier train, dans le but d’entendre ce que le brillant officier de police londonien pensait de l’affaire. Mais le vendredi soir, il devait être en ville, ayant une œuvre de charité pour dames, en difficultés, attendant de le consulter le samedi matin.
Quand vint l’heure de l’arrivée du sergent, je descendis jusqu’au portail pour l’attendre.
Une voiture de louage venant de la gare arriva alors que j’atteignais la loge ; et en sortit un homme grisonnant, âgé, si misérablement maigre qu’il semblait n’avoir pas une once de chair sur ses os dans aucune partie de son corps. Il était vêtu tout de noir, convenablement, avec une cravate blanche autour du cou. Son visage était aussi tranchant qu’une hache, et la peau en était aussi jaune, sèche et flétrie qu’une feuille d’automne. Ses yeux, d’un gris clair d’acier, avaient une habitude très déconcertante, quand ils rencontraient vos yeux, de regarder comme s’ils attendaient quelque chose de plus de vous que ce dont vous étiez vous-même conscient. Sa marche était douce ; sa voix était mélancolique ; ses longs doigts décharnés étaient crochus comme des griffes. Il aurait pu être un pasteur, ou un entrepreneur de pompes funèbres — ou tout ce que vous voulez d’autre, sauf ce qu’il était réellement. Un opposant plus complet au surintendant Seegrave que le sergent Cuff, et un officier moins réconfortant à regarder, pour une famille en détresse, je vous défie de le découvrir, cherchez où vous voudrez.
« Est-ce bien chez Lady Verinder ? » demanda-t-il.
« Oui, monsieur. »
« Je suis le sergent Cuff. »
« Par ici, monsieur, si vous voulez bien. »
Sur notre chemin vers la maison, je mentionnai mon nom et ma position dans la famille, pour le convaincre qu’il pouvait me parler de l’affaire pour laquelle ma dame devait l’employer. Pas un mot ne dit-il sur l’affaire, cependant, malgré tout cela. Il admira les jardins, et remarqua qu’il trouvait l’air marin très vif et rafraîchissant. Je me demandais en privé, de mon côté, comment le célèbre Cuff avait obtenu sa réputation. Nous atteignîmes la maison, dans l’humeur de deux chiens étranges, couplés ensemble pour la première fois de leur vie par la même chaîne.
Demandant ma dame, et apprenant qu’elle était dans l’une des serres, nous fîmes le tour vers les jardins à l’arrière, et envoyâmes un domestique pour la chercher. Pendant que nous attendions, le sergent Cuff regarda à travers l’arche de feuilles persistantes sur notre gauche, repéra notre roseraie et y entra droit, avec la première manifestation de quelque chose ressemblant à de l’intérêt qu’il eût montrée jusqu’à présent. À l’étonnement du jardinier, et à mon dégoût, ce célèbre policier se révéla être une véritable mine de savoir sur le sujet futile des jardins de roses.
« Ah, vous avez la bonne exposition ici, au sud et au sud-ouest, dit le sergent, avec un mouvement de sa tête grisonnante, et une trace de plaisir dans sa voix mélancolique. C’est la forme pour une roseraie — rien de tel qu’un cercle inscrit dans un carré. Oui, oui ; avec des allées entre tous les massifs. Mais ce ne devraient pas être des allées de gravier comme celles-ci. De l’herbe, M. le Jardinier — des allées d’herbe entre vos roses ; le gravier est trop dur pour elles. Voilà un bien joli massif de roses blanches et de roses blush. Elles se mélangent toujours bien ensemble, n’est-ce pas ? Voici la rose musquée blanche, M. Betteredge — notre vieille rose anglaise tenant sa tête haute avec les meilleures et les plus récentes d’entre elles. Jolie chérie ! » dit le sergent, caressant la Rose Musquée avec ses doigts décharnés, et lui parlant comme s’il parlait à un enfant.
C’était un beau genre d’homme pour retrouver le Diamant de Mlle Rachel, et pour découvrir le voleur qui l’avait volé !
« Vous semblez aimer les roses, sergent ? » fis-je remarquer.
« Je n'ai guère de temps à consacrer à ce qui me tient à cœur, dit le sergent Cuff. Mais quand j'ai un moment de tendresse à accorder, le plus souvent, M. Betteredge, ce sont aux roses qu'il va. J'ai commencé ma vie parmi elles dans la pépinière de mon père, et je la finirai parmi elles, si je le peux. Oui. Un de ces jours (plaise à Dieu), je prendrai ma retraite de la traque aux voleurs, et j'essaierai de cultiver des roses. Il y aura des allées de gazon, Monsieur le Jardinier, entre mes plates-bandes », dit le sergent, sur l'esprit de qui les allées de gravier de notre roseraie semblaient peser désagréablement.
« Cela semble un goût étrange, monsieur, me hasardai-je à dire, pour un homme de votre état. »
« Si vous prenez la peine d'observer autour de vous (ce que la plupart des gens ne font pas), dit le sergent Cuff, vous verrez que la nature des goûts d'un homme est, le plus souvent, aussi opposée que possible à la nature de son métier. Montrez-moi deux choses plus opposées l'une à l'autre qu'une rose et un voleur, et je corrigerai mes goûts en conséquence — s'il n'est pas trop tard à mon âge. Vous trouvez que la rose de Damas est un bon porte-greffe pour la plupart des variétés délicates, n'est-ce pas, Monsieur le Jardinier ? Ah ! je le pensais. Voici une dame qui arrive. Est-ce Lady Verinder ? »
Il l'avait vue avant que ni moi ni le jardinier ne l'ayons aperçue, bien que nous sussions de quel côté regarder, et pas lui. Je commençai à penser qu'il était un homme bien plus vif qu'il n'en avait l'air au premier abord.
L'apparence du sergent, ou la mission du sergent — l'une ou l'autre, ou les deux — semblèrent causer quelque embarras à ma dame. Elle fut, pour la première fois depuis que je la connais, déconcertée sur la manière d'engager la conversation avec un étranger. Le sergent Cuff la mit immédiatement à l'aise. Il demanda si une autre personne avait été employée pour l'affaire du vol avant que nous ne fassions appel à lui ; et apprenant qu'une autre personne avait été appelée, et qu'elle se trouvait à présent dans la maison, il demanda la permission de lui parler avant d'entreprendre quoi que ce soit d'autre.
Ma dame ouvrit la marche pour retourner. Avant de la suivre, le sergent soulagea son esprit au sujet des allées de gravier par un dernier mot au jardinier. « Convainquez sa seigneurie d'essayer le gazon », dit-il, avec un regard amer sur les chemins. « Pas de gravier ! pas de gravier ! »
Pourquoi le surintendant Seegrave parut-il de plusieurs tailles plus petit que nature, en étant présenté au sergent Cuff, je ne saurais l'expliquer. Je peux seulement constater le fait. Ils se retirèrent ensemble, et restèrent une longue et pénible période à l'abri de toute intrusion mortelle. Quand ils ressortirent, M. le Surintendant était agité, et M. le Sergent bâillait.
« Le sergent souhaite voir le salon de Mlle Verinder », dit M. Seegrave, s'adressant à moi avec beaucoup de pompe et d'empressement. « Le sergent pourrait avoir quelques questions à poser. Accompagnez le sergent, je vous prie ! »
Tandis que l'on me donnait des ordres de cette manière, je regardai le grand Cuff. Le grand Cuff, de son côté, regarda le surintendant Seegrave de cette manière tranquillement expectante que j'ai déjà remarquée. Je ne peux affirmer qu'il guettait l'apparition rapide de son collègue sous les traits d'un âne — je peux seulement dire que je le soupçonnais fortement.
Je montai les escaliers. Le sergent examina avec douceur tout le cabinet indien et fit le tour du « boudoir », posant des questions (occasionnellement seulement à M. le Surintendant, et continuellement à moi), dont la portée, je crois, était tout aussi inintelligible pour l'un que pour l'autre. En temps voulu, son chemin le mena à la porte, et le plaça face à face avec la peinture décorative que vous connaissez. Il posa un doigt maigre et inquisiteur sur la petite tache, juste sous la serrure, que le surintendant Seegrave avait déjà remarquée lorsqu'il avait réprimandé les domestiques pour s'être toutes entassées dans la pièce.
« C'est dommage, dit le sergent Cuff. Comment cela est-il arrivé ? »
Il me posa la question. Je répondis que les domestiques s'étaient entassées dans la pièce le matin précédent, et que certains de leurs jupons avaient causé le dégât. « Le surintendant Seegrave leur a ordonné de sortir, monsieur, ajoutai-je, avant qu'elles ne fassent plus de mal. »
« Juste ! » dit M. le Surintendant à sa manière militaire. « Je leur ai ordonné de sortir. Ce sont les jupons qui ont fait cela, sergent — les jupons ont fait cela. »
« Avez-vous remarqué quel jupon a fait cela ? » demanda le sergent Cuff, s'adressant toujours, non pas à son collègue, mais à moi.
« Non, monsieur. »
Il se tourna vers le surintendant Seegrave à ce propos, et dit : « Vous l'avez remarqué, je suppose ? »
M. le Surintendant parut quelque peu décontenancé ; mais il fit bonne figure. « Ma mémoire ne me permet pas de l'affirmer, sergent, dit-il, une simple bagatelle — une simple bagatelle. »
Le sergent Cuff regarda M. Seegrave comme il avait regardé les allées de gravier dans la roseraie, et nous donna, avec sa mélancolie habituelle, le premier aperçu de son tempérament que nous ayons eu jusque-là.
« J'ai mené une enquête privée la semaine dernière, monsieur le Surintendant, dit-il. À une extrémité de l'enquête, il y avait un meurtre, et à l'autre extrémité, il y avait une tache d'encre sur une nappe que personne ne pouvait expliquer. Dans toute mon expérience le long des chemins les plus sales de ce sale petit monde, je n'ai encore jamais rencontré ce que l'on pourrait appeler une bagatelle. Avant d'aller plus loin dans cette affaire, nous devons voir le jupon qui a fait la tache, et nous devons savoir avec certitude à quel moment cette peinture était fraîche. »
M. le Surintendant — encaissant sa rebuffade assez maussadement — demanda s'il devait convoquer les femmes. Le sergent Cuff, après avoir réfléchi une minute, soupira et secoua la tête.
« Non, dit-il, nous allons d'abord nous occuper de la question de la peinture. C'est une question de oui ou de non avec la peinture — ce qui est court. C'est une question de jupons avec les femmes — ce qui est long. Quelle heure était-il quand les domestiques étaient dans cette pièce hier matin ? Onze heures, n'est-ce pas ? Y a-t-il quelqu'un dans la maison qui sache si cette peinture était fraîche ou sèche, hier à onze heures ? »
« Le neveu de sa seigneurie, M. Franklin Blake, le sait », dis-je.
« Le monsieur est-il dans la maison ? »
M. Franklin était aussi proche qu'il pouvait l'être — attendant sa première occasion d'être présenté au grand Cuff. En une demi-minute, il était dans la pièce, et donnait son témoignage comme suit :
« Cette porte, sergent, dit-il, a été peinte par Mlle Verinder, sous ma supervision, avec mon aide, et dans un véhicule de ma propre composition. Le véhicule sèche toutes les couleurs qui peuvent être utilisées avec lui, en douze heures. »
« Vous souvenez-vous quand la partie tachée a été faite, monsieur ? » demanda le sergent.
« Parfaitement, répondit M. Franklin. C'était le dernier morceau de la porte à terminer. Nous voulions que ce soit fini, mercredi dernier — et je l'ai moi-même terminé vers trois heures de l'après-midi, ou peu après. »
« Aujourd'hui est vendredi, dit le sergent Cuff en s'adressant au surintendant Seegrave. Comptons en arrière, monsieur. À trois heures de l'après-midi, mercredi, ce morceau de peinture a été terminé. Le véhicule l'a séché en douze heures — c'est-à-dire, l'a séché à trois heures du matin, jeudi. À onze heures, jeudi matin, vous avez tenu votre enquête ici. Retirez trois de onze, et il reste huit. Cette peinture était sèche depuis huit heures, monsieur le Surintendant, lorsque vous avez supposé que les jupons des domestiques l'avaient tachée. »
Premier coup de massue pour M. Seegrave ! S'il n'avait pas soupçonné la pauvre Penelope, j'aurais eu pitié de lui.
Ayant réglé la question de la peinture, le sergent Cuff, à partir de ce moment, abandonna son collègue comme une cause perdue — et s'adressa à M. Franklin, comme étant l'assistant le plus prometteur des deux.
« Il est tout à fait possible, monsieur, dit-il, que vous nous ayez mis l'indice entre les mains. »
Alors que les mots franchissaient ses lèvres, la porte de la chambre s'ouvrit, et Mlle Rachel apparut soudainement parmi nous.
Elle s'adressa au sergent, sans sembler remarquer (ou se soucier) qu'il était un parfait étranger pour elle.
« Avez-vous dit, demanda-t-elle en montrant M. Franklin, qu'il vous avait mis l'indice entre les mains ? »
(« C'est Mlle Verinder », murmurai-je derrière le sergent.)
« Ce monsieur, mademoiselle, dit le sergent — avec ses yeux gris acier étudiant attentivement le visage de ma jeune dame — nous a possiblement mis l'indice entre les mains. »
Elle se tourna un instant, et essaya de regarder M. Franklin. Je dis bien, essaya, car elle détourna soudain le regard avant que leurs yeux ne se rencontrent. Il semblait y avoir un trouble étrange dans son esprit. Elle rougit, puis redevint pâle. Avec la pâleur, un nouveau regard apparut sur son visage — un regard qu'il me troubla de voir.
« Ayant répondu à votre question, mademoiselle, dit le sergent, je demande la permission de faire une enquête à mon tour. Il y a une tache sur la peinture de votre porte, ici. Savez-vous par hasard quand elle a été faite ? Ou qui l'a faite ? »
Au lieu de faire une quelconque réponse, Mlle Rachel poursuivit ses questions, comme s'il n'avait pas parlé, ou comme si elle ne l'avait pas entendu.
« Êtes-vous un autre officier de police ? » demanda-t-elle.
« Je suis le sergent Cuff, mademoiselle, de la Police Détective. »
« Pensez-vous que le conseil d'une jeune dame vaille la peine d'être écouté ? »
« Je serai heureux de l'entendre, mademoiselle. »
« Faites votre devoir par vous-même — et ne permettez pas à M. Franklin Blake de vous aider ! »
Elle dit ces mots si méchamment, si sauvagement, avec une telle explosion extraordinaire de malveillance envers M. Franklin, dans sa voix et dans son regard, que — bien que je l'aie connue depuis qu'elle était bébé, bien que je l'aie aimée et honorée juste après ma dame elle-même — j'eus honte de Mlle Rachel pour la première fois de ma vie.
Les yeux immobiles du sergent Cuff ne quittèrent jamais son visage. « Merci, mademoiselle, dit-il. Savez-vous quelque chose au sujet de la tache ? Pourriez-vous l'avoir faite accidentellement vous-même ? »
« Je ne sais rien au sujet de la tache. »
Avec cette réponse, elle se détourna, et s'enferma de nouveau dans sa chambre. Cette fois, je l'entendis — comme Penelope l'avait entendue auparavant — éclater en sanglots dès qu'elle fut de nouveau seule.
Je ne pus me résoudre à regarder le sergent — je regardai M. Franklin, qui se tenait le plus près de moi. Il semblait encore plus péniblement affecté par ce qui venait de se passer que moi.
« Je vous ai dit que j'étais inquiet pour elle, dit-il. Et maintenant vous voyez pourquoi. »
« Mlle Verinder semble être un peu de mauvaise humeur à propos de la perte de son Diamant, remarqua le sergent. C'est un bijou de valeur. Naturel ! tout à fait naturel ! »
Voilà que l'excuse que j'avais fabriquée pour elle (quand elle s'était oubliée devant le surintendant Seegrave, la veille) était faite pour elle une fois de plus, par un homme qui n'aurait pas pu avoir mon intérêt à la faire — car il était un parfait étranger ! Une sorte de frisson glacé me parcourut, que je ne pouvais expliquer sur le moment. Je sais, à présent, que j'ai dû avoir mon premier soupçon, à cet instant, qu'une nouvelle lumière (et une lumière horrible) venait soudainement de tomber sur l'affaire, dans l'esprit du sergent Cuff — purement et entièrement par suite de ce qu'il avait vu chez Mlle Rachel, et entendu de Mlle Rachel, lors de cette première entrevue entre eux.
« La langue d'une jeune dame est un membre privilégié, monsieur, dit le sergent à M. Franklin. Oublions ce qui s'est passé, et poursuivons directement cette affaire. Grâce à vous, nous savons quand la peinture était sèche. La chose suivante à découvrir est quand la peinture a été vue pour la dernière fois sans cette tache. Vous avez de la jugeote — et vous comprenez ce que je veux dire. »
M. Franklin se calma, et revint avec un effort sur Mlle Rachel à la question en cours.
« Je crois que je comprends, dit-il. Plus nous restreignons la question du temps, plus nous restreignons aussi le champ de l'enquête. »
« C'est cela, monsieur, dit le sergent. Avez-vous remarqué votre travail ici, mercredi après-midi, après l'avoir terminé ? »
M. Franklin secoua la tête, et répondit : « Je ne peux pas dire que je l'ai fait. »
« L'avez-vous fait ? » demanda le sergent Cuff, en se tournant vers moi.
« Je ne peux pas dire que je l'ai fait non plus, monsieur. »
« Qui était la dernière personne dans la pièce, la dernière chose mercredi soir ? »
« Mlle Rachel, je suppose, monsieur. »
M. Franklin intervint alors : « Ou peut-être votre fille, Betteredge. » Il se tourna vers le sergent Cuff, et expliqua que ma fille était la femme de chambre de Mlle Verinder.
« M. Betteredge, demandez à votre fille de monter. Attendez ! » dit le sergent, m'emmenant à la fenêtre, hors de portée d'oreille. « Votre surintendant ici, continua-t-il, en chuchotant, a fait un rapport assez complet pour moi sur la manière dont il a géré cette affaire. Entre autres choses, il a, de son propre aveu, mis les domestiques à dos. Il est très important de les calmer. Dites à votre fille, et dites aux autres, ces deux choses, avec mes compliments : Premièrement, que je n'ai encore aucune preuve devant moi que le Diamant a été volé ; je sais seulement que le Diamant a été perdu. Deuxièmement, que mon travail ici avec les domestiques est simplement de leur demander de se concerter et de m'aider à le retrouver. »
Mon expérience des domestiques, lorsque le surintendant Seegrave a mis son embargo sur leurs chambres, me fut utile ici.
« Puis-je me permettre, sergent, de dire aux femmes une troisième chose ? demandai-je. Sont-elles libres (avec vos compliments) d'aller et venir dans les escaliers, et d'entrer et sortir de leurs chambres, si l'envie leur en prend ? »
« Parfaitement libres », dit le sergent.
« Cela les calmera, monsieur, fis-je remarquer, de la cuisinière à la plongeuse. »
« Allez, et faites-le immédiatement, M. Betteredge. »
Je le fis en moins de cinq minutes. Il n'y eut qu'une seule difficulté quand j'en vins à la partie concernant les chambres. Il fallut une sacrée dose de mon autorité, en tant que chef, pour empêcher tout le personnel féminin de nous suivre, Penelope et moi, à l'étage, en qualité de témoins volontaires, dans une fièvre brûlante d'anxiété pour aider le sergent Cuff.
Le sergent sembla approuver Penelope. Il devint un peu moins morne ; et il eut l'air assez semblable à ce qu'il était lorsqu'il avait remarqué la rose musquée blanche dans le jardin. Voici le témoignage de ma fille, tel qu'il a été tiré d'elle par le sergent. Elle l'a donné, je pense, très joliment — mais, là ! c'est tout craché ma fille : rien de sa mère en elle ; que Dieu vous bénisse, rien de sa mère en elle !
Penelope interrogée : A pris un vif intérêt à la peinture sur la porte, ayant aidé à mélanger les couleurs. A remarqué le morceau de travail sous la serrure, parce que c'était le dernier morceau fait. L'avait vu, quelques heures après, sans tache. L'avait laissé, tard à minuit, sans tache. Avait, à cette heure, souhaité bonne nuit à sa jeune dame dans la chambre ; avait entendu l'horloge sonner dans le « boudoir » ; avait sa main à ce moment sur la poignée de la porte peinte ; savait que la peinture était fraîche (ayant aidé à mélanger les couleurs, comme susmentionné) ; prit un soin particulier de ne pas la toucher ; pouvait jurer qu'elle tenait les pans de sa robe, et qu'il n'y avait pas de tache sur la peinture à ce moment-là ; ne pouvait jurer que sa robe n'aurait pu la toucher accidentellement en sortant ; se souvenait de la robe qu'elle portait, parce qu'elle était neuve, un cadeau de Mlle Rachel ; son père s'en souvenait, et pouvait en témoigner aussi ; pouvait, et voulait, et a effectivement apporté ladite robe ; robe reconnue par son père comme étant celle qu'elle portait cette nuit-là ; pans de la robe examinés, un long travail vu leur ampleur ; pas l'ombre d'une tache de peinture découverte nulle part. Fin du témoignage de Penelope — et très joli et convaincant, aussi. Signé, Gabriel Betteredge.
La démarche suivante du sergent fut de m'interroger sur les grands chiens dans la maison qui auraient pu entrer dans la pièce, et causer le méfait d'un coup de queue. Apprenant que cela était impossible, il demanda une loupe, et essaya de voir l'aspect de la tache ainsi observée. Aucune trace de peau (comme celle d'une main humaine) imprimée sur la peinture. Tous les signes visibles indiquaient que la peinture avait été tachée par quelque article de vêtement, en frôlant le passage. Cette personne (en combinant le témoignage de Penelope et celui de M. Franklin) devait avoir été dans la pièce, et avoir commis le méfait, entre minuit et trois heures du matin le jeudi.
Ayant mené son enquête à ce point, le sergent Cuff découvrit qu'une telle personne que le surintendant Seegrave était toujours dans la pièce, sur quoi il résuma les procédures pour le bénéfice de son collègue, comme suit :
« Cette bagatelle de la vôtre, monsieur le Surintendant, dit le sergent, en montrant l'endroit sur la porte, a un peu gagné en importance depuis que vous l'avez remarquée la dernière fois. Au stade actuel de l'enquête, il y a, selon moi, trois découvertes à faire, en partant de cette tache. Trouvez (premièrement) s'il y a un article de vêtement dans cette maison avec la tache de peinture dessus. Trouvez (deuxièmement) à qui appartient ce vêtement. Trouvez (troisièmement) comment la personne peut expliquer avoir été dans cette pièce, et avoir taché la peinture, entre minuit et trois heures du matin. Si la personne ne peut vous satisfaire, vous n'aurez pas à chercher bien loin la main qui a pris le Diamant. Je travaillerai seul, si vous voulez bien, et ne vous retiendrai pas plus longtemps de vos occupations habituelles en ville. Vous avez l'un de vos hommes ici, je vois. Laissez-le ici à ma disposition, au cas où j'en aurais besoin — et permettez-moi de vous souhaiter un bon matin. »
Le respect du surintendant Seegrave pour le sergent était grand ; mais son respect pour lui-même était encore plus grand. Frappé durement par le célèbre Cuff, il rendit le coup vivement, de son mieux, en quittant la pièce.
« Je me suis abstenu d'exprimer une quelconque opinion, jusqu'ici, dit M. le Surintendant, avec sa voix militaire toujours en bon état de marche. Je n'ai maintenant qu'une seule remarque à offrir en laissant cette affaire entre vos mains. Il existe une chose, sergent, qui s'appelle faire une montagne d'une taupinière. Bon matin. »
« Il existe aussi une chose qui s'appelle ne rien faire d'une taupinière, à cause de votre tête qui est trop haute pour la voir. » Ayant rendu les compliments de son collègue en ces termes, le sergent Cuff fit volte-face, et s'en alla vers la fenêtre tout seul.
M. Franklin et moi attendîmes de voir ce qui allait suivre. Le sergent resta à la fenêtre avec les mains dans les poches, regardant dehors, et sifflotant l'air de « La Dernière Rose de l'Été » doucement pour lui-même. Plus tard dans la procédure, je découvris qu'il n'oubliait ses manières au point de siffler que lorsque son esprit travaillait dur, voyant son chemin pouce par pouce vers ses propres fins privées, et dans ces occasions, « La Dernière Rose de l'Été » l'aidait et l'encourageait visiblement. Je suppose que cela correspondait d'une manière ou d'une autre à son caractère. Cela lui rappelait, vous voyez, ses roses préférées, et, comme il le sifflait, c'était l'air le plus mélancolique qui soit.
Se détournant de la fenêtre, après une minute ou deux, le sergent marcha au milieu de la pièce, et s'arrêta là, plongé dans ses pensées, les yeux sur la porte de la chambre de Mlle Rachel. Après un moment, il se ressaisit, hocha la tête, comme pour dire : « Cela suffira », et, s'adressant à moi, demanda dix minutes de conversation avec ma maîtresse, à la plus proche convenance de sa seigneurie.
Quittant la pièce avec ce message, j'entendis M. Franklin poser une question au sergent, et m'arrêtai pour entendre la réponse aussi au seuil de la porte.
« Pouvez-vous deviner encore, demanda M. Franklin, qui a volé le Diamant ? »
« Personne n'a volé le Diamant », répondit le sergent Cuff.
Nous tressaillîmes tous deux à cette vision extraordinaire de l'affaire, et le suppliâmes tous deux avec ferveur de nous dire ce qu'il voulait dire.
« Attendez un peu, dit le sergent. Les pièces du puzzle ne sont pas toutes assemblées encore. »
CHAPITRE XIII
Je trouvai ma dame dans son propre salon. Elle tressaillit et eut l'air contrariée quand je mentionnai que le sergent Cuff souhaitait lui parler.
« Dois-je le voir ? demanda-t-elle. Ne pouvez-vous pas me représenter, Gabriel ? »
Je me sentis incapable de comprendre cela, et je le montrai clairement, je suppose, sur mon visage. Ma dame fut assez aimable pour s'expliquer.
« J'ai peur que mes nerfs soient un peu ébranlés, dit-elle. Il y a quelque chose chez cet officier de police de Londres devant lequel je recule — je ne sais pas pourquoi. J'ai le pressentiment qu'il apporte du trouble et de la misère avec lui dans la maison. Très stupide, et très peu semblable à moi — mais ainsi en est-il. »
Je savais à peine quoi répondre à cela. Plus je voyais le sergent Cuff, plus je l’appréciais. Ma dame s’était un peu reprise après m’avoir ouvert son cœur — étant, naturellement, une femme d’un grand courage, comme je vous l’ai déjà dit.
« S’il faut que je le voie, il le faut », dit-elle. « Mais je ne peux me résoudre à le voir seule. Amenez-le, Gabriel, et restez ici aussi longtemps qu’il y sera. »
C’était la première attaque de vapeurs dont je me souvenais chez ma maîtresse depuis l’époque où elle était une jeune fille. Je retournai au « boudoir ». M. Franklin s’en alla flâner dans le jardin et rejoignit M. Godfrey, dont l’heure du départ approchait maintenant. Le sergent Cuff et moi allâmes droit à la chambre de ma maîtresse.
Je déclare que ma dame devint un peu plus pâle à sa vue ! Elle se maîtrisa cependant à d’autres égards et demanda au sergent s’il avait une objection à ce que je sois présent. Elle fut assez bonne pour ajouter que j’étais son conseiller de confiance, tout autant que son vieux serviteur, et que pour tout ce qui touchait à la maisonnée, j’étais la personne qu’il pouvait être le plus profitable de consulter. Le sergent répondit poliment qu’il m’saurait gré de ma présence, ayant quelque chose à dire sur les domestiques en général, et ayant trouvé que mon expérience dans ce domaine lui était déjà de quelque utilité. Ma dame désigna deux chaises, et nous nous installâmes immédiatement pour notre conférence.
« J’ai déjà formé une opinion sur cette affaire », dit le sergent Cuff, « que je prie votre seigneurie de me permettre de garder pour moi pour le moment. Mon affaire, à présent, est de mentionner ce que j’ai découvert à l’étage dans le salon de Mlle Verinder, et ce que j’ai décidé (avec la permission de votre seigneurie) de faire ensuite. »
Il passa ensuite à la question de la tache sur la peinture et exposa les conclusions qu’il en tirait — exactement comme il les avait exposées (seulement avec plus de déférence dans le langage) au surintendant Seegrave. « Une chose », dit-il en conclusion, « est certaine. Le diamant a disparu du tiroir du cabinet. Une autre chose est presque certaine. Les traces de la tache sur la porte doivent se trouver sur quelque vêtement appartenant à quelqu’un de cette maison. Nous devons découvrir ce vêtement avant d’aller plus loin. »
« Et cette découverte », fit remarquer ma maîtresse, « implique, je présume, la découverte du voleur ? »
« Je demande pardon à votre seigneurie — je ne dis pas que le diamant est volé. Je dis seulement, pour l’instant, que le diamant est manquant. La découverte du vêtement taché peut mener à le retrouver. »
Sa seigneurie me regarda. « Comprenez-vous cela ? » dit-elle.
« Le sergent Cuff le comprend, ma dame », répondis-je.
« Comment proposez-vous de découvrir le vêtement taché ? » s’enquit ma maîtresse, s’adressant une fois de plus au sergent. « Mes bons domestiques, qui sont avec moi depuis des années, ont, j’ai honte de le dire, déjà vu leurs coffres et leurs chambres fouillés par l’autre officier. Je ne peux pas et je ne veux pas permettre qu’ils soient insultés de cette façon une seconde fois ! »
(Voilà une maîtresse à servir ! Voilà une femme sur dix mille, si vous voulez !)
« C’est précisément le point que j’allais soumettre à votre seigneurie », dit le sergent. « L’autre officier a fait un monde de mal à cette enquête en laissant les domestiques voir qu’il les soupçonnait. Si je leur donne une raison de se croire soupçonnés une seconde fois, il n’est pas de limites aux obstacles qu’ils pourraient mettre sur mon chemin — les femmes surtout. En même temps, leurs coffres doivent être fouillés à nouveau — pour cette simple raison que la première enquête ne cherchait que le diamant, et que la seconde enquête doit chercher le vêtement taché. Je suis tout à fait d’accord avec vous, ma dame, que les sentiments des domestiques devraient être ménagés. Mais je suis tout aussi convaincu que les garde-robes des domestiques doivent être fouillées. »
Cela ressemblait fort à une impasse. Ma dame le dit, en termes plus choisis que les miens.
« J’ai un plan pour résoudre la difficulté », dit le sergent Cuff, « si votre seigneurie veut bien y consentir. Je propose d’expliquer l’affaire aux domestiques. »
« Les femmes se croiront immédiatement soupçonnées », dis-je en l’interrompant.
« Les femmes ne le croiront pas, M. Betteredge », répondit le sergent, « si je puis leur dire que je vais examiner les garde-robes de tout le monde — de votre seigneurie jusqu’au dernier — qui a dormi dans la maison mercredi soir. C’est une simple formalité », ajouta-t-il avec un regard de côté vers ma maîtresse ; « mais les domestiques l’accepteront comme un traitement équitable entre eux et leurs supérieurs ; et, au lieu d’entraver l’enquête, ils mettront un point d’honneur à y contribuer. »
J’en vis la vérité. Ma dame, une fois sa première surprise passée, en vit la vérité également.
« Vous êtes certain que l’enquête est nécessaire ? » dit-elle.
« C’est le chemin le plus court que je puisse voir, ma dame, vers le but que nous visons. »
Ma maîtresse se leva pour sonner la cloche pour sa femme de chambre. « Vous parlerez aux domestiques », dit-elle, « avec les clés de ma garde-robe à la main. »
Le sergent Cuff l’arrêta par une question très inattendue.
« Ne vaudrait-il pas mieux nous assurer d’abord », demanda-t-il, « que les autres dames et messieurs de la maison y consentiront aussi ? »
« La seule autre dame dans la maison est Mlle Verinder », répondit ma maîtresse, avec un regard de surprise. « Les seuls messieurs sont mes neveux, M. Blake et M. Ablewhite. Il n’y a pas la moindre crainte d’un refus de la part de l’un des trois. »
Je rappelai ici à ma dame que M. Godfrey allait partir. Comme je prononçais ces mots, M. Godfrey lui-même frappa à la porte pour dire au revoir, et fut suivi par M. Franklin, qui l’accompagnait à la gare. Ma dame expliqua la difficulté. M. Godfrey la régla sur-le-champ. Il appela Samuel, par la fenêtre, pour qu’il remonte son portemanteau, puis il mit lui-même la clé dans la main du sergent Cuff. « Mes bagages peuvent me suivre à Londres », dit-il, « quand l’enquête sera terminée. » Le sergent reçut la clé avec une excuse appropriée. « Je suis désolé de vous causer quelque désagrément, monsieur, pour une simple formalité ; mais l’exemple de leurs supérieurs fera merveille pour réconcilier les domestiques avec cette enquête. » M. Godfrey, après avoir pris congé de ma dame, de la manière la plus compatissante, laissa un message d’adieu pour Mlle Rachel, dont les termes rendirent clair à mon esprit qu’il n’avait pas pris le « non » pour une réponse, et qu’il comptait lui poser la question du mariage une fois de plus, à la prochaine occasion. M. Franklin, en suivant son cousin, informa le sergent que tous ses vêtements étaient ouverts à l’examen, et que rien de ce qu’il possédait n’était sous clé. Le sergent Cuff fit ses meilleurs remerciements. Ses vues, vous le remarquerez, avaient été accueillies avec le plus grand empressement par ma dame, par M. Godfrey et par M. Franklin. Il ne manquait plus que Mlle Rachel pour suivre leur exemple, avant que nous ne réunissions les domestiques et ne commencions la recherche du vêtement taché.
L’inexplicable objection de ma dame à l’égard du sergent semblait rendre notre conférence plus déplaisante pour elle que jamais, dès que nous nous retrouvâmes seuls. « Si je vous envoie les clés de Mlle Verinder », lui dit-elle, « je présume que j’aurai fait tout ce que vous attendez de moi pour le moment ? »
« Je demande pardon à votre seigneurie », dit le sergent Cuff. « Avant de commencer, j’aimerais, si cela convient, avoir le livre de blanchissage. L’article de vêtement taché peut être un article de linge. Si la recherche ne mène à rien, je veux être capable d’expliquer ensuite tout le linge de la maison, et tout le linge envoyé à la lessive. S’il manque un article, il y aura au moins une présomption qu’il porte la tache de peinture, et qu’il a été volontairement escamoté, hier ou aujourd’hui, par la personne qui le possédait. Le surintendant Seegrave », ajouta le sergent en se tournant vers moi, « a attiré l’attention des domestiques sur la tache, lorsqu’ils se sont tous entassés dans la chambre jeudi matin. Cela pourrait s’avérer, M. Betteredge, n’être qu’une erreur de plus parmi les nombreuses erreurs du surintendant Seegrave. »
Ma dame me demanda de sonner la cloche et de commander le livre de blanchissage. Elle resta avec nous jusqu’à ce qu’il soit apporté, au cas où le sergent Cuff aurait une autre requête à lui faire après l’avoir examiné.
Le livre de blanchissage fut apporté par Rosanna Spearman. La jeune fille était descendue au petit-déjeuner ce matin-là misérablement pâle et hagarde, mais suffisamment remise de sa maladie de la veille pour faire son travail habituel. Le sergent Cuff regarda attentivement notre seconde femme de chambre — son visage, quand elle entra ; son épaule déformée, quand elle sortit.
« Avez-vous autre chose à me dire ? » demanda ma dame, toujours aussi impatiente de se débarrasser de la compagnie du sergent.
Le grand Cuff ouvrit le livre de blanchissage, le comprit parfaitement en une demi-minute et le referma. « Je me permets d’importuner votre seigneurie avec une dernière question », dit-il. « La jeune femme qui nous a apporté ce livre est-elle à votre service depuis aussi longtemps que les autres domestiques ? »
« Pourquoi demandez-vous cela ? » dit ma dame.
« La dernière fois que je l’ai vue », répondit le sergent, « elle était en prison pour vol. »
Après cela, il n’y avait plus moyen d’y échapper, il fallait lui dire la vérité. Ma maîtresse insista vivement sur la bonne conduite de Rosanna à son service et sur la haute opinion qu’avait d’elle la directrice du centre de réinsertion. « Vous ne la soupçonnez pas, j’espère ? » ajouta ma dame, en conclusion, très sérieusement.
« J’ai déjà dit à votre seigneurie que je ne soupçonne personne dans la maison d’avoir volé — jusqu’à présent. »
Après cette réponse, ma dame se leva pour monter à l’étage et demander les clés de Mlle Rachel. Le sergent me devança pour lui ouvrir la porte. Il fit une révérence très basse. Ma dame frissonna en passant près de lui.
Nous attendîmes, attendîmes, et aucune clé n’apparut. Le sergent Cuff ne fit aucune remarque. Il tourna son visage mélancolique vers la fenêtre ; il mit ses mains dégingandées dans ses poches et sifflota « The Last Rose of Summer » doucement pour lui-même.
Enfin, Samuel entra, non pas avec les clés, mais avec un morceau de papier pour moi. Je cherchai mes lunettes, avec quelque tâtonnement et difficulté, sentant les yeux mornes du sergent fixés sur moi tout ce temps. Il y avait deux ou trois lignes sur le papier, écrites au crayon par ma dame. Elles m’informaient que Mlle Rachel refusait catégoriquement de laisser examiner sa garde-robe. Pressée de donner ses raisons, elle avait fondu en larmes. Pressée à nouveau, elle avait dit : « Je ne veux pas, parce que je ne veux pas. Je devrai céder à la force si vous l’utilisez, mais je ne céderai à rien d’autre. » Je comprenais la répugnance de ma dame à affronter le sergent Cuff avec une telle réponse de la part de sa fille. Si je n’avais pas été trop vieux pour les aimables faiblesses de la jeunesse, je crois que j’aurais rougi à l’idée de l’affronter moi-même.
« Des nouvelles des clés de Mlle Verinder ? » demanda le sergent.
« Ma jeune maîtresse refuse de laisser examiner sa garde-robe. »
« Ah ! » dit le sergent.
Sa voix n’était pas tout à fait dans un état de discipline aussi parfait que son visage. Quand il dit « Ah ! », il le dit sur le ton d’un homme qui avait entendu quelque chose qu’il s’attendait à entendre. Il m’irrita et m’effraya tout à la fois — pourquoi, je ne saurais le dire, mais il le fit.
« Faut-il abandonner la recherche ? » demandai-je.
« Oui », dit le sergent, « la recherche doit être abandonnée, parce que votre jeune maîtresse refuse de s’y soumettre comme les autres. Nous devons examiner toutes les garde-robes de la maison ou aucune. Envoyez le portemanteau de M. Ablewhite à Londres par le prochain train, et rendez le livre de blanchissage, avec mes compliments et remerciements, à la jeune femme qui l’a apporté. »
Il posa le livre de blanchissage sur la table et, sortant son canif, commença à se couper les ongles.
« Vous ne semblez pas très déçu », dis-je.
« Non », dit le sergent Cuff ; « je ne suis pas très déçu. »
J’essayai de lui faire expliquer sa pensée.
« Pourquoi Mlle Rachel mettrait-elle un obstacle sur votre chemin ? » m’enquis-je. « N’est-ce pas dans son intérêt de vous aider ? »
« Attendez un peu, M. Betteredge — attendez un peu. »
Des têtes plus habiles que la mienne auraient pu voir où il voulait en venir. Ou une personne moins éprise de Mlle Rachel que moi aurait pu voir où il voulait en venir. L’horreur qu’il inspirait à ma dame aurait pu (comme je l’ai pensé depuis) signifier qu’elle voyait où il voulait en venir (comme dit l’Écriture) « comme dans un miroir, d’une manière obscure ». Je ne le voyais pas encore — c’est tout ce que je sais.
« Que faut-il faire ensuite ? » demandai-je.
Le sergent Cuff finit l’ongle sur lequel il travaillait, le regarda un instant avec un intérêt mélancolique et rangea son canif.
« Venez au jardin », dit-il, « et jetons un coup d’œil aux roses. »
CHAPITRE XIV
Le chemin le plus court pour aller au jardin, en sortant du salon de ma dame, était par le sentier des arbustes, que vous connaissez déjà. Pour vous permettre de mieux comprendre ce qui va suivre, je peux ajouter à cela que le sentier des arbustes était la promenade favorite de M. Franklin. Quand il était dans les jardins, et que nous ne le trouvions nulle part ailleurs, nous le trouvions généralement ici.
Je crains devoir admettre que je suis un vieil homme assez obstiné. Plus le sergent Cuff gardait ses pensées fermées devant moi, plus je persistais à essayer de les deviner. Comme nous tournions dans le sentier des arbustes, j’essayai de le contourner d’une autre manière.
« Telles que sont les choses maintenant », dis-je, « si j’étais à votre place, je serais au bout de mes peines. »
« Si vous étiez à ma place », répondit le sergent, « vous auriez formé une opinion — et, telles que sont les choses maintenant, tout doute que vous auriez pu ressentir auparavant quant à vos propres conclusions serait complètement dissipé. Ne vous souciez pas pour le moment de ce que sont ces conclusions, M. Betteredge. Je ne vous ai pas fait venir ici pour me faire questionner comme un blaireau ; je vous ai fait venir ici pour demander quelques informations. Vous auriez pu me les donner sans doute dans la maison, plutôt qu’en dehors. Mais les portes et les oreilles indiscrètes ont une fâcheuse tendance à se retrouver ensemble ; et, dans mon métier, nous cultivons un sain goût pour le grand air. »
Qui pouvait contourner cet homme ? Je cédai — et attendis aussi patiemment que je le pus ce qui allait suivre.
« Nous n’entrerons pas dans les motifs de votre jeune maîtresse », poursuivit le sergent ; « nous dirons seulement qu’il est dommage qu’elle refuse de m’aider, car, en agissant ainsi, elle rend cette enquête plus difficile qu’elle n’aurait pu l’être autrement. Nous devons maintenant essayer de résoudre le mystère de la tache sur la porte — qui, vous pouvez m’en croire, signifie aussi le mystère du diamant — d’une autre manière. J’ai décidé de voir les domestiques, et de fouiller dans leurs pensées et leurs actions, M. Betteredge, au lieu de fouiller leurs garde-robes. Avant de commencer, cependant, je veux vous poser une ou deux questions. Vous êtes un homme observateur — avez-vous remarqué quelque chose d’étrange chez l’un des domestiques (en tenant compte, bien sûr, de la peur et de la confusion), après que la perte du diamant a été découverte ? Une querelle particulière entre eux ? Quelqu’un d’entre eux n’étant pas dans son état habituel ? Inopinément de mauvaise humeur, par exemple ? ou tombé malade à l’improviste ? »
J’eus juste le temps de penser à la soudaine maladie de Rosanna Spearman au dîner d’hier — mais pas le temps de donner une réponse — quand je vis les yeux du sergent Cuff se détourner soudainement vers les arbustes ; et je l’entendis dire doucement pour lui-même : « Holà ! »
« Qu’y a-t-il ? » demandai-je.
« Un accès de rhumatismes dans le dos », dit le sergent, d’une voix forte, comme s’il voulait qu’une tierce personne nous entende. « Nous aurons un changement de temps d’ici peu. »
Quelques pas de plus nous amenèrent au coin de la maison. En tournant brusquement à droite, nous entrâmes sur la terrasse et descendîmes, par les marches au milieu, dans le jardin en contrebas. Le sergent Cuff s’arrêta là, dans l’espace ouvert, où nous pouvions voir tout autour de nous de chaque côté.
« À propos de cette jeune personne, Rosanna Spearman ? » dit-il. « Il n’est guère probable, avec son apparence physique, qu’elle ait un amoureux. Mais, pour le bien de la jeune fille, je dois vous demander tout de suite si elle s’est trouvé un soupirant, pauvre créature, comme les autres ? »
Que diable voulait-il dire, dans les circonstances présentes, en me posant une telle question ? Je le regardai fixement, au lieu de lui répondre.
« J’ai vu Rosanna Spearman se cacher dans les arbustes en passant », dit le sergent.
« Quand vous avez dit "Holà !" ? »
« Oui — quand j’ai dit "Holà !" S’il y a un soupirant dans l’affaire, le fait qu’elle se cache n’a pas grande importance. S’il n’y en a pas — telles que sont les choses dans cette maison — se cacher est une circonstance hautement suspecte, et il sera de mon devoir pénible d’agir en conséquence. »
Qu’étais-je censé lui dire, au nom de Dieu ? Je savais que le sentier des arbustes était la promenade favorite de M. Franklin ; je savais qu’il prendrait très probablement ce chemin en revenant de la gare ; je savais que Penelope avait surpris plus d’une fois sa camarade de service à traîner par là, et m’avait toujours déclaré que le but de Rosanna était d’attirer l’attention de M. Franklin. Si ma fille avait raison, elle aurait bien pu être aux aguets du retour de M. Franklin quand le sergent l’a remarquée. Je me trouvais coincé entre deux difficultés : mentionner l’idée fantaisiste de Penelope comme si c’était la mienne, ou laisser une créature malheureuse subir les conséquences, les conséquences très graves, d’exciter les soupçons du sergent Cuff. Par pure pitié pour la fille — sur mon âme et mon honneur, par pure pitié pour la fille — je donnai au sergent les explications nécessaires et lui dis que Rosanna avait eu la folie de vouer son cœur à M. Franklin Blake.
Le sergent Cuff ne riait jamais. Dans les rares occasions où quelque chose l’amusait, il se crispait un peu aux coins des lèvres, rien de plus. Il se crispa maintenant.
« Ne vaudrait-il pas mieux dire qu’elle est assez folle pour être une fille laide et seulement une domestique ? » demanda-t-il. « Tomber amoureuse d’un monsieur aux manières et à l’apparence de M. Franklin Blake ne me semble pas être la partie la plus folle de sa conduite, loin de là. Cependant, je suis content que la chose soit éclaircie : cela soulage l’esprit de voir les choses éclaircies. Oui, je garderai le secret, M. Betteredge. J’aime être tendre envers l’infirmité humaine — bien que je n’aie pas beaucoup d’occasions d’exercer cette vertu dans mon métier. Vous pensez que M. Franklin Blake n’a aucun soupçon de la marotte de la fille pour lui ? Ah ! il l’aurait découverte assez vite si elle avait été jolie. Les femmes laides ont la vie dure dans ce monde ; espérons que cela sera compensé dans un autre. Vous avez un beau jardin ici, et une pelouse bien entretenue. Voyez par vous-même combien les fleurs paraissent mieux avec de l’herbe autour plutôt que du gravier. Non, merci. Je ne prendrai pas de rose. Cela me fend le cœur de les détacher de leur tige. Tout comme cela fend le vôtre, vous savez, quand il y a quelque chose qui ne va pas dans l’office des domestiques. Avez-vous remarqué quelque chose que vous ne pouviez expliquer chez l’un des domestiques lorsque la perte du diamant a été découverte pour la première fois ? »
Je m’en étais assez bien sorti avec le sergent Cuff jusqu’ici. Mais la sournoiserie avec laquelle il glissa cette dernière question me mit sur mes gardes. En clair, je n’avais aucune envie d’aider ses recherches, quand ces recherches l’emmenaient (en qualité de serpent dans l’herbe) parmi mes compagnons de service.
« Je n’ai rien remarqué », dis-je, « si ce n’est que nous avons tous perdu la tête ensemble, moi y compris. »
« Oh », dit le sergent, « c’est tout ce que vous avez à me dire, n’est-ce pas ? »
Je répondis, avec (comme je me flattais) un visage impassible : « C’est tout. »
Les yeux mornes du sergent Cuff me regardèrent droit dans le visage.
« M. Betteredge », dit-il, « avez-vous une objection à m’obliger en me serrant la main ? J’ai pris une sympathie extraordinaire pour vous. »
(Pourquoi a-t-il choisi le moment précis où je le trompais pour me donner cette preuve de sa bonne opinion, cela dépasse tout entendement ! Je me sentais un peu fier — je me sentais vraiment un peu fier d’avoir fini par en remontrer au célèbre Cuff !)
Nous retournâmes à la maison ; le sergent me demanda de lui réserver une pièce, puis de faire entrer les domestiques (les domestiques d’intérieur seulement), l’un après l’autre, dans l’ordre de leur rang, du premier au dernier.
J’introduisis le sergent Cuff dans mon propre bureau, puis je réunis les domestiques dans le hall. Rosanna Spearman apparut parmi eux, tout à fait comme à l’accoutumée. Elle était aussi vive dans sa manière d’être que le sergent dans la sienne, et je soupçonne qu’elle avait entendu ce qu’il m’avait dit au sujet des domestiques en général, juste avant qu’il ne la découvre. Elle était là, en tout cas, l’air de n’avoir jamais entendu parler d’un endroit tel que le bosquet de toute sa vie.
Je les fis entrer, un par un, comme il le souhaitait. La cuisinière fut la première à pénétrer dans la Cour de justice, autrement dit dans mon bureau. Elle n’y resta que peu de temps. Rapport, à sa sortie : « Le sergent Cuff est d’humeur sombre ; mais le sergent Cuff est un parfait gentleman. » La femme de chambre de ma dame suivit. Resta beaucoup plus longtemps. Rapport, à sa sortie : « Si le sergent Cuff ne croit pas une femme respectable, il pourrait au moins garder son opinion pour lui ! » Penelope y alla ensuite. Ne resta qu’un moment ou deux. Rapport, à sa sortie : « Le sergent Cuff est bien à plaindre. Il a dû être déçu en amour, père, quand il était jeune homme. » La première femme de chambre suivit Penelope. Resta, comme la femme de chambre de ma dame, un long moment. Rapport, à sa sortie : « Je ne suis pas entrée au service de sa seigneurie, M. Betteredge, pour me faire suspecter en pleine face par un vulgaire agent de police ! » Rosanna Spearman y alla ensuite. Resta plus longtemps que n’importe laquelle des autres. Aucun rapport à sa sortie — un silence de mort, et les lèvres aussi pâles que des cendres. Samuel, le valet de pied, suivit Rosanna. Resta une minute ou deux. Rapport, à sa sortie : « Quiconque cire les bottes du sergent Cuff devrait avoir honte de lui-même. » Nancy, la fille de cuisine, y alla en dernier. Resta une minute ou deux. Rapport, à sa sortie : « Le sergent Cuff a du cœur ; il ne fait pas de plaisanteries, M. Betteredge, avec une pauvre fille qui travaille dur. »
En entrant dans la Cour de justice, une fois que tout fut terminé, pour savoir s’il y avait d’autres ordres pour moi, je trouvai le sergent à son occupation habituelle — regardant par la fenêtre et sifflotant « La Dernière Rose de l’été » pour lui-même.
« Des découvertes, monsieur ? » demandai-je.
« Si Rosanna Spearman demande la permission de sortir », dit le sergent, « laissez la pauvre chose y aller ; mais prévenez-moi d’abord. »
J’aurais tout aussi bien fait de tenir ma langue au sujet de Rosanna et de M. Franklin ! C’était assez clair ; la malheureuse fille était tombée sous le coup des soupçons du sergent Cuff, en dépit de tout ce que j’avais pu faire pour l’empêcher.
« J’espère que vous ne pensez pas que Rosanna est impliquée dans la perte du Diamant ? » me hasardai-je à dire.
Les coins de la bouche mélancolique du sergent se retroussèrent, et il me regarda fixement dans le visage, tout comme il l’avait fait dans le jardin.
« Je pense qu’il vaut mieux que je ne vous le dise pas, M. Betteredge », dit-il. « Vous pourriez perdre la tête, vous savez, pour la seconde fois. »
Je commençai à douter si j’avais vraiment réussi à en remontrer au célèbre Cuff, après tout ! Ce fut pour moi un soulagement que nous fussions interrompus ici par un coup à la porte et un message de la cuisinière. Rosanna Spearman avait demandé à sortir, pour la raison habituelle, que sa tête lui faisait mal et qu’elle avait besoin d’un peu d’air frais. À un signe du sergent, je dis oui. « Quel est le passage des domestiques ? » demanda-t-il, quand le messager fut parti. Je lui montrai le passage des domestiques. « Fermez la porte de votre chambre à clé », dit le sergent ; « et si quelqu’un demande après moi, dites que je suis là-dedans, à recueillir mes esprits. » Il retroussa de nouveau les coins de ses lèvres et disparut.
Laissé seul, dans ces circonstances, une curiosité dévorante me poussa à faire quelques découvertes par moi-même.
Il était clair que les soupçons du sergent Cuff à l’égard de Rosanna avaient été éveillés par quelque chose qu’il avait découvert lors de son interrogatoire des domestiques dans mon bureau. Or, les deux seuls domestiques (à l’exception de Rosanna elle-même) qui étaient restés sous interrogatoire pendant un certain temps étaient la femme de chambre de ma dame et la première femme de chambre, ces deux-là étant aussi les femmes qui avaient pris l’initiative de persécuter leur malheureuse compagne de service dès le début. Arrivé à ces conclusions, je leur rendis visite, par hasard en quelque sorte, dans l’office, et, trouvant le thé en cours, je m’invitai instantanément à ce repas. (Car, nota bene, une goutte de thé est pour la langue d’une femme ce qu’une goutte d’huile est pour une lampe qui se consume.)
Ma confiance dans la théière, en tant qu’alliée, ne resta pas sans récompense. En moins d’une demi-heure, j’en savais autant que le sergent lui-même.
La femme de chambre de ma dame et la femme de chambre ne croyaient, semblait-il, ni l’une ni l’autre à la maladie de Rosanna la veille. Ces deux diablesses — je vous demande pardon ; mais comment qualifier autrement une paire de femmes rancunières ? — s’étaient faufilées à l’étage, par intervalles durant l’après-midi du jeudi ; avaient essayé la porte de Rosanna et l’avaient trouvée verrouillée ; avaient frappé et n’avaient reçu aucune réponse ; avaient écouté et n’avaient pas entendu un son à l’intérieur. Quand la fille était descendue pour le thé, et avait été renvoyée, toujours souffrante, se coucher, les deux diablesses susmentionnées avaient essayé sa porte une fois de plus et l’avaient trouvée verrouillée ; avaient regardé par le trou de la serrure et l’avaient trouvé bouché ; avaient vu une lumière sous la porte à minuit, et avaient entendu le crépitement d’un feu (un feu dans la chambre d’une domestique au mois de juin !) à quatre heures du matin. Tout cela, elles l’avaient dit au sergent Cuff, qui, en retour de leur empressement à l’éclairer, les avait dévisagées avec des regards acides et soupçonneux, et leur avait montré clairement qu’il ne croyait ni l’une ni l’autre. D’où les rapports défavorables qu’elles avaient rapportés de l’interrogatoire. D’où aussi (sans compter l’influence de la théière), leur empressement à laisser leur langue aller à tout venant au sujet du comportement désagréable du sergent à leur égard.
Ayant une certaine expérience des manières détournées du grand Cuff, et l’ayant vu en dernier lieu visiblement déterminé à suivre Rosanna en privé lorsqu’elle partait pour sa promenade, il me sembla clair qu’il avait jugé peu judicieux de laisser la femme de chambre de ma dame et la femme de chambre savoir à quel point elles l’avaient aidé. C’était exactement le genre de femmes qui, s’il avait traité leur témoignage comme digne de confiance, auraient été gonflées d’orgueil et auraient dit ou fait quelque chose qui aurait mis Rosanna Spearman sur ses gardes.
Je sortis dans le bel après-midi d’été, très peiné pour la pauvre fille, et très inquiet dans mon esprit du tour qu’avaient pris les choses. Dérivant vers le bosquet, quelque temps plus tard, j’y rencontrai M. Franklin. Après être revenu de raccompagner sa cousine à la gare, il avait été avec ma dame, tenant une longue conversation avec elle. Elle lui avait parlé du refus inexplicable de Mlle Rachel de laisser examiner sa garde-robe ; et l’avait mis dans un tel état de dépression à propos de ma jeune dame qu’il semblait éviter d’aborder le sujet. Le tempérament de la famille apparut sur son visage ce soir-là, pour la première fois dans mon expérience de lui.
« Eh bien, Betteredge », dit-il, « comment l’atmosphère de mystère et de suspicion dans laquelle nous vivons tous maintenant vous convient-elle ? Vous souvenez-vous de ce matin où je suis arrivé ici pour la première fois avec la Pierre de Lune ? Je voudrais à Dieu que nous l’eussions jetée dans les sables mouvants ! »
Après avoir éclaté de cette façon, il s’abstint de parler à nouveau jusqu’à ce qu’il se fût calmé. Nous marchâmes silencieusement, côte à côte, pendant une minute ou deux, puis il me demanda ce qu’était devenu le sergent Cuff. Il était impossible de congédier M. Franklin avec l’excuse que le sergent était dans mon bureau, à recueillir ses esprits. Je lui racontai exactement ce qui s’était passé, mentionnant particulièrement ce que la femme de chambre de ma dame et la femme de chambre avaient dit au sujet de Rosanna Spearman.
L’esprit clair de M. Franklin comprit le tour qu’avaient pris les soupçons du sergent, en un clin d’œil.
« Ne m’avez-vous pas dit ce matin », dit-il, « qu’un des commerçants a déclaré avoir rencontré Rosanna hier, sur le sentier de Frizinghall, alors que nous supposions qu’elle était malade dans sa chambre ? »
« Oui, monsieur. »
« Si la femme de chambre de ma tante et l’autre femme ont dit la vérité, vous pouvez compter là-dessus, le commerçant l’a bien rencontrée. La crise de maladie de la jeune fille était un écran de fumée pour nous tromper. Elle avait une raison coupable d’aller en ville secrètement. La robe tachée de peinture est l’une des siennes ; et le feu entendu crépiter dans sa chambre à quatre heures du matin était un feu allumé pour la détruire. Rosanna Spearman a volé le Diamant. Je vais entrer tout de suite et dire à ma tante le tour qu’ont pris les choses. »
« Pas tout de suite, s’il vous plaît, monsieur », dit une voix mélancolique derrière nous.
Nous nous retournâmes tous les deux et nous nous trouvâmes face à face avec le sergent Cuff.
« Pourquoi pas tout de suite ? » demanda M. Franklin.
« Parce que, monsieur, si vous le dites à sa seigneurie, sa seigneurie le dira à Mlle Verinder. »
« Supposez qu’elle le fasse. Et après ? » M. Franklin prononça ces mots avec une soudaineté et une véhémence telles que si le sergent l’avait mortellement offensé.
« Pensez-vous qu’il soit sage, monsieur », dit le sergent Cuff, tranquillement, « de me poser une telle question — à un moment pareil ? »
Il y eut un moment de silence entre eux : M. Franklin s’approcha tout près du sergent. Les deux hommes se regardèrent droit dans les yeux. M. Franklin parla le premier, baissant la voix aussi soudainement qu’il l’avait élevée.
« Je suppose que vous savez, M. Cuff », dit-il, « que vous marchez sur un terrain glissant ? »
« Ce n’est pas la première fois, de plusieurs centaines, que je me trouve à marcher sur un terrain glissant », répondit l’autre, aussi impassible que jamais.
« Je dois comprendre que vous m’interdisez de dire à ma tante ce qui s’est passé ? »
« Vous devez comprendre, s’il vous plaît, monsieur, que j’abandonne l’affaire, si vous dites à Lady Verinder, ou à qui que ce soit, ce qui s’est passé, avant que je ne vous en donne la permission. »
Cela régla la question. M. Franklin n’eut d’autre choix que de se soumettre. Il se détourna avec colère — et nous laissa.
J’étais resté là à les écouter, tout tremblant ; ne sachant qui suspecter, ou quoi penser ensuite. Au milieu de ma confusion, deux choses, cependant, étaient claires pour moi. Premièrement, que ma jeune dame était, d’une manière inexplicable, à l’origine des propos acerbes qui avaient été échangés entre eux. Deuxièmement, qu’ils se comprenaient parfaitement, sans avoir échangé au préalable un mot d’explication de part et d’autre.
« M. Betteredge », dit le sergent, « vous avez fait une chose très stupide en mon absence. Vous avez fait un peu de travail de détective pour votre propre compte. À l’avenir, peut-être aurez-vous l’obligeance de faire votre travail de détective avec moi. »
Il me prit par le bras et m’entraîna avec lui le long du chemin par lequel il était venu. Je suppose que j’avais mérité son reproche — mais je n’allais pas l’aider à tendre des pièges à Rosanna Spearman, malgré tout. Voleuse ou non, légal ou non, peu m’importe — j’avais pitié d’elle.
« Que voulez-vous de moi ? » demandai-je, en me dégageant et en m’arrêtant court.
« Juste un peu d’informations sur la campagne ici aux alentours », dit le sergent.
Je ne pouvais guère m’opposer à améliorer les connaissances géographiques du sergent Cuff.
« Y a-t-il un sentier, dans cette direction, menant à la plage depuis cette maison ? » demanda le sergent. Il pointa, en parlant, la plantation de sapins qui menait au Sable Frémissant.
« Oui », dis-je, « il y a un sentier. »
« Montrez-le-moi. »
Côte à côte, dans la grisaille de la soirée d’été, le sergent Cuff et moi partîmes pour le Sable Frémissant.
CHAPITRE XV
Le sergent resta silencieux, absorbé par ses propres pensées, jusqu’à ce que nous entrions dans la plantation de sapins qui menait au sable mouvant. Là, il se ressaisit, comme un homme dont l’esprit était fait, et me parla de nouveau.
« M. Betteredge », dit-il, « puisque vous m’avez fait l’honneur de ramer dans mon bateau, et puisque vous pouvez, je pense, m’être d’une certaine utilité avant que la soirée ne soit finie, je ne vois aucune utilité à ce que nous nous mystifiions mutuellement plus longtemps, et je propose de vous donner l’exemple du franc-parler de mon côté. Vous êtes déterminé à ne me donner aucune information au préjudice de Rosanna Spearman, parce qu’elle a été une bonne fille pour vous, et parce que vous avez pitié d’elle de tout votre cœur. Ces considérations humaines vous font un honneur immense, mais il se trouve qu’en l’occurrence, ce sont des considérations humaines tout à fait inutiles. Rosanna Spearman n’est pas le moins du monde en danger d’avoir des ennuis — non, même si je l’accuse d’être impliquée dans la disparition du Diamant, sur la base de preuves aussi évidentes que le nez au milieu de votre figure ! »
« Voulez-vous dire que ma dame ne poursuivra pas ? » demandai-je.
« Je veux dire que votre dame ne peut pas poursuivre », dit le sergent. « Rosanna Spearman est simplement un instrument entre les mains d’une autre personne, et Rosanna Spearman sera mise hors de cause pour le bien de cette autre personne. »
Il parlait comme un homme sincère — il n’y avait pas à le nier. Pourtant, je sentais quelque chose bouger avec inquiétude contre lui dans mon esprit. « Ne pouvez-vous pas donner un nom à cette autre personne ? » dis-je.
« Ne pouvez-vous pas, M. Betteredge ? »
« Non. »
Le sergent Cuff resta immobile comme une statue et m’examina avec un regard d’un intérêt mélancolique.
« C’est toujours un plaisir pour moi d’être tendre envers l’infirmité humaine », dit-il. « Je me sens particulièrement tendre en ce moment, M. Betteredge, envers vous. Et vous, avec le même excellent motif, vous vous sentez particulièrement tendre envers Rosanna Spearman, n’est-ce pas ? Savez-vous par hasard si elle a eu un nouveau trousseau de linge dernièrement ? »
Ce qu’il voulait dire en glissant cette question extraordinaire à l’improviste, j’étais totalement incapable de l’imaginer. Ne voyant aucun tort possible pour Rosanna si j’avouais la vérité, je répondis que la fille était arrivée chez nous plutôt chichement pourvue en linge, et que ma dame, en récompense de sa bonne conduite (j’insistai sur sa bonne conduite), lui avait donné un nouveau trousseau il n’y a pas quinze jours.
« C’est un monde misérable », dit le sergent. « La vie humaine, M. Betteredge, est une sorte de cible — le malheur tire toujours dessus, et atteint toujours la marque. Sans ce trousseau, nous aurions découvert une nouvelle chemise de nuit ou un jupon parmi les affaires de Rosanna, et nous l’aurions coincée de cette façon. Vous n’êtes pas perdu pour me suivre, n’est-ce pas ? Vous avez examiné les domestiques vous-même, et vous savez quelles découvertes deux d’entre eux ont faites devant la porte de Rosanna. Sûrement vous savez ce que la fille faisait hier, après qu’elle a été prise de malaise ? Vous ne pouvez pas deviner ? Oh mon Dieu, c’est aussi clair que cette bande de lumière là, au bout des arbres. À onze heures, le jeudi matin, le surintendant Seegrave (qui est une masse d’infirmité humaine) montre à toutes les domestiques la tache sur la porte. Rosanna a ses propres raisons de soupçonner ses propres affaires ; elle saisit la première occasion de se rendre dans sa chambre, trouve la tache de peinture sur sa chemise de nuit, ou son jupon, ou je ne sais quoi, feint d’être malade et s’éclipse en ville, obtient le nécessaire pour confectionner un nouveau jupon ou une nouvelle chemise de nuit, le fabrique seule dans sa chambre le jeudi soir, allume un feu (pas pour le détruire ; deux de ses compagnes de service rôdent devant sa porte, et elle sait mieux que de créer une odeur de brûlé et d’avoir des tas de cendres à jeter) — allume un feu, dis-je, pour sécher et repasser la robe de substitution après l’avoir essorée, garde la robe tachée cachée (probablement sur elle), et est en ce moment occupée à s’en débarrasser, dans quelque endroit commade, sur ce bout de plage solitaire devant nous. Je l’ai suivie ce soir jusqu’à votre village de pêcheurs, et jusqu’à un cottage particulier, que nous devrons peut-être visiter avant de retourner. Elle s’est arrêtée dans le cottage pendant un certain temps, et elle en est ressortie avec (je crois) quelque chose de caché sous sa cape. Une cape (sur le dos d’une femme) est un emblème de charité — elle couvre une multitude de péchés. Je l’ai vue partir vers le nord le long de la côte, après avoir quitté le cottage. Votre bord de mer ici est-il considéré comme un beau spécimen de paysage marin, M. Betteredge ? »
Je répondis « Oui », aussi brièvement que possible.
« Les goûts diffèrent », dit le sergent Cuff. « En le regardant de mon point de vue, je n’ai jamais vu un paysage marin que j’admirais moins. Si vous vous trouvez à suivre une autre personne le long de votre côte, et si cette personne se retourne, il n’y a pas un seul morceau d’abri pour vous cacher où que ce soit. J’avais à choisir entre arrêter Rosanna sur soupçon, ou la laisser, pour le moment, avec son petit jeu entre ses mains. Pour des raisons avec lesquelles je ne vous ennuierai pas, j’ai décidé de faire n’importe quel sacrifice plutôt que de donner l’alerte dès ce soir à une certaine personne qui restera anonyme entre nous. Je suis revenu à la maison pour vous demander de m’emmener à l’extrémité nord de la plage par un autre chemin. Le sable — en ce qui concerne l’empreinte des pas des gens — est l’un des meilleurs officiers de détective que je connaisse. Si nous ne rencontrons pas Rosanna Spearman en passant par là, le sable pourra peut-être nous dire ce qu’elle a fait, si la lumière dure assez longtemps. Voici le sable. Si vous voulez bien m’excuser de le suggérer — supposez que vous teniez votre langue, et me laissiez passer devant ? »
S’il existe une chose connue à l’officine du médecin sous le nom de fièvre du détective, cette maladie s’était maintenant emparée de votre humble serviteur. Le sergent Cuff avança entre les dunes de sable, jusqu’à la plage. Je le suivis (le cœur battant la chamade) ; et attendis à quelque distance ce qui allait se passer ensuite.
Comme il s’avéra, je me retrouvai debout presque au même endroit où Rosanna Spearman et moi avions discuté ensemble lorsque M. Franklin nous était soudainement apparu, en arrivant chez nous de Londres. Tandis que mes yeux observaient le sergent, mon esprit s’égarait malgré moi vers ce qui s’était passé, à cette occasion précédente, entre Rosanna et moi. Je déclare que je sentis presque la pauvre créature glisser de nouveau sa main dans la mienne, et lui donner un petit coup reconnaissant pour me remercier de lui avoir parlé gentiment. Je déclare que j’entendis presque sa voix me dire à nouveau que le Sable Frémissant semblait l’attirer à lui contre sa propre volonté, chaque fois qu’elle sortait — je vis presque son visage s’éclairer à nouveau, comme il s’était éclairé lorsqu’elle avait posé les yeux pour la première fois sur M. Franklin sortant vivement vers nous du milieu des dunes. Mon moral baissa de plus en plus alors que je pensais à ces choses — et la vue de la petite baie solitaire, quand je regardai autour de moi pour me reprendre, ne servit qu’à me rendre encore plus inquiet.
La dernière lumière du soir s’évanouissait ; et sur tout le lieu désolé régnait un calme immobile et redoutable. Le ressac de l’océan sur le grand banc de sable dans la baie était un ressac qui ne faisait aucun bruit. La mer intérieure restait perdue et sombre, sans un souffle de vent pour l’agiter. Des plaques de vase nauséabonde flottaient, jaune pâle, à la surface morte de l’eau. Écume et limon brillaient faiblement par endroits, là où la dernière lumière les atteignait encore sur les deux grandes pointes de roche s’avançant, au nord et au sud, dans la mer. C’était maintenant le moment du changement de marée : et même pendant que je restais là à attendre, la large face brune du sable mouvant commença à se rider et à frémir — la seule chose en mouvement dans tout cet endroit horrible.
Je vis le sergent sursauter alors que le frisson du sable attira son regard. Après l’avoir regardé pendant une minute ou deux, il se retourna et revint vers moi.
« Un endroit traître, M. Betteredge », dit-il ; « et aucun signe de Rosanna Spearman nulle part sur la plage, regardez où vous voudrez. »
Il m’emmena plus bas sur le rivage, et je vis de mes propres yeux que ses empreintes et les miennes étaient les seules marques imprimées dans le sable.
« Comment se situe le village de pêcheurs, là où nous nous trouvons ? » demanda le sergent Cuff.
« Cobb’s Hole », répondis-je (c’était le nom de l’endroit), « se trouve, autant qu’on puisse en juger, plein sud. »
« J’ai vu la jeune fille ce soir, marchant vers le nord le long du rivage, depuis Cobb’s Hole », dit le sergent. « Par conséquent, elle devait se diriger vers cet endroit. Cobb’s Hole est-il de l’autre côté de cette pointe de terre, là-bas ? Et pouvons-nous l’atteindre — maintenant que la marée est basse — par la plage ? »
Je répondis « Oui » à ces deux questions.
« Si vous me permettez de vous suggérer cela, marchons d’un bon pas », dit le sergent. « Je veux trouver l’endroit où elle a quitté le rivage avant qu’il ne fasse nuit. »
Nous avions marché, je dirais, une centaine de mètres vers Cobb’s Hole, quand le sergent Cuff se mit soudain à genoux sur la plage, en proie, à en juger par les apparences, à une frénésie soudaine de prières.
« Il y a tout de même quelque chose à dire en faveur de votre paysage marin ici », remarqua le sergent. « Voici des empreintes de femme, M. Betteredge ! Appelons-les les empreintes de Rosanna, jusqu’à ce que nous trouvions une preuve du contraire à laquelle nous ne pourrions résister. Des empreintes très confuses, vous voudrez bien le remarquer — délibérément confuses, devrais-je dire. Ah, pauvre âme, elle comprend les vertus policières du sable aussi bien que moi ! Mais n’a-t-elle pas été un peu trop pressée d’effacer complètement les marques ? Je crois que si. Voici une empreinte allant de Cobb’s Hole ; et en voici une autre y retournant. N’est-ce pas la pointe de son soulier dirigée droit vers le bord de l’eau ? Et ne vois-je pas deux marques de talon plus bas sur la plage, tout près de l’eau également ? Je ne veux pas blesser vos sentiments, mais je crains que Rosanna ne soit rusée. On dirait qu’elle était déterminée à atteindre cet endroit d’où vous et moi venons tout juste, sans laisser aucune trace sur le sable pour nous permettre de la suivre. Dirons-nous qu’elle a marché dans l’eau depuis ce point jusqu’à atteindre cette corniche de rochers derrière nous, qu’elle est revenue par le même chemin, puis qu’elle a regagné la plage là où ces deux marques de talon sont encore visibles ? Oui, disons cela. Cela semble concorder avec mon idée qu’elle avait quelque chose sous sa cape lorsqu’elle a quitté le cottage. Non ! pas quelque chose à détruire — car, dans ce cas, quel aurait été le besoin de toutes ces précautions pour m’empêcher de remonter jusqu’au lieu où sa promenade s’est terminée ? Quelque chose à cacher est, je pense, la meilleure des deux suppositions. Peut-être, si nous allons jusqu’au cottage, pourrons-nous découvrir ce qu’est ce quelque chose ? »
À cette proposition, ma fièvre de détective se refroidit soudain. « Vous n’avez pas besoin de moi », dis-je. « À quoi puis-je servir ? »
« Plus je vous connais, M. Betteredge », dit le sergent, « plus je découvre de vertus. La modestie — oh mon Dieu, combien la modestie est rare en ce monde ! et combien vous possédez cette rareté ! Si je vais seul au cottage, les langues seront liées à la première question que je leur poserai. Si j’y vais avec vous, je m’y présente introduit par un voisin justement respecté, et un flot de conversation en sera le résultat nécessaire. C’est ainsi que je vois les choses ; comment les voyez-vous ? »
N’ayant pas de réponse aussi vive que je l’aurais souhaité, j’essayai de gagner du temps en lui demandant quel cottage il voulait visiter.
Lorsque le sergent décrivit l’endroit, je le reconnus comme étant un cottage habité par un pêcheur nommé Yolland, avec sa femme et ses deux enfants adultes, un fils et une fille. Si vous regardez en arrière, vous verrez que, lors de ma première présentation de Rosanna Spearman, je l’ai décrite comme variant occasionnellement sa promenade vers le sable mouvant par une visite à des amis à Cobb’s Hole. Ces amis étaient les Yolland — des gens respectables et dignes, qui font honneur au voisinage. La connaissance de Rosanna avec eux avait commencé par l’intermédiaire de la fille, affligée d’un pied déformé et connue dans nos contrées sous le nom de Lucy la Boiteuse. Les deux filles difformes avaient, je suppose, une sorte de sympathie mutuelle. Quoi qu’il en soit, les Yolland et Rosanna semblaient toujours s’entendre, lors des rares occasions qu’ils avaient de se voir, d’une manière agréable et amicale. Le fait que le sergent Cuff ait remonté la trace de la fille jusqu’à leur cottage donnait à ma participation à ses recherches un tout nouvel éclairage. Rosanna était simplement allée là où elle avait l’habitude d’aller ; et montrer qu’elle avait été en compagnie du pêcheur et de sa famille revenait à prouver qu’elle avait été innocemment occupée, du moins jusqu’à ce point. Ce serait donc rendre service à la jeune fille, plutôt que de lui nuire, que de me laisser convaincre par la logique du sergent Cuff. Je me déclarai donc convaincu par celle-ci.
Nous continuâmes vers Cobb’s Hole, en observant les empreintes sur le sable tant que la lumière dura.
En arrivant au cottage, le pêcheur et son fils se révélèrent être en mer dans leur bateau ; et Lucy la Boiteuse, toujours faible et fatiguée, se reposait à l’étage. La brave Mme Yolland nous reçut seule dans sa cuisine. Lorsqu’elle apprit que le sergent Cuff était un personnage célèbre de Londres, elle claqua une bouteille de genièvre hollandais et une paire de pipes propres sur la table, et nous fixa comme si elle ne pouvait jamais assez le voir.
Je restai tranquille dans un coin, attendant de voir comment le sergent s’y prendrait pour aborder le sujet de Rosanna Spearman. Sa manière habituelle de procéder par détours se révéla, en cette occasion, plus tortueuse que jamais. Comment il s’y prit est plus que je ne pourrais le dire à l’époque, et plus que je ne peux le dire aujourd’hui. Mais ceci est certain, il commença par la famille royale, les méthodistes primitifs et le prix du poisson ; et il en vint (de sa manière morne et souterraine) à la perte de la Pierre de Lune, à la malveillance de notre première femme de chambre, et au comportement dur des servantes en général envers Rosanna Spearman. Ayant atteint son sujet de cette façon, il se décrivit comme menant ses recherches sur le diamant perdu, en partie dans le but de le retrouver, et en partie dans le but d’innocenter Rosanna des soupçons injustes de ses ennemis dans la maison. Environ un quart d’heure après notre entrée dans la cuisine, la brave Mme Yolland était persuadée qu’elle parlait au meilleur ami de Rosanna, et pressait le sergent Cuff de réconforter son estomac et de raviver ses esprits avec la bouteille hollandaise.
Étant fermement convaincu que le sergent perdait son souffle inutilement auprès de Mme Yolland, je restais là à savourer la conversation entre eux, un peu comme je l’ai fait, en mon temps, en assistant à une pièce de théâtre. Le grand Cuff faisait preuve d’une merveilleuse patience ; tentant sa chance tristement dans tous les sens, et tirant coup sur coup, pour ainsi dire, au hasard, dans l’espoir d’atteindre la cible. Tout au crédit de Rosanna, rien au préjudice de Rosanna — voilà comment cela finissait, quoi qu’il tente ; avec Mme Yolland parlant à tort et à travers et lui accordant la plus entière confiance. Son dernier effort fut fait lorsque, après avoir consulté nos montres, nous nous levâmes pour prendre congé.
« Je vous souhaite maintenant une bonne nuit, madame », dit le sergent. « Et je dirai seulement, en partant, que Rosanna Spearman a un sincère ami en moi, votre humble serviteur. Mais, oh mon Dieu ! elle ne s’en sortira jamais à sa place actuelle ; et mon conseil est — qu’elle la quitte. »
« Que Dieu vous bénisse ! elle va la quitter ! » s’écrie Mme Yolland. (Nota bene — je traduis Mme Yolland du dialecte du Yorkshire vers la langue anglaise. Quand je vous dis que l’accompli Cuff était de temps à autre perplexe pour la comprendre jusqu’à ce que je l’aide, vous tirerez vos propres conclusions sur votre état d’esprit si je la rapportais dans sa langue maternelle.)
Rosanna Spearman allait nous quitter ! Je tendis l’oreille à cette nouvelle. Il semblait étrange, pour le moins, qu’elle n’en eût pas averti, en premier lieu, ma dame ou moi-même. Un certain doute surgit dans mon esprit : le dernier coup au hasard du sergent Cuff n’aurait-il pas touché la cible ? Je commençai à me demander si ma part dans ces événements était aussi inoffensive que je l’avais cru. Il pouvait être dans les habitudes professionnelles du sergent de mystifier une honnête femme en l’enveloppant d’un réseau de mensonges, mais il était de mon devoir de me souvenir, en bon protestant, que le père du mensonge est le Diable — et que le mal et le Diable ne sont jamais bien loin. Commençant à sentir le mal dans l’air, j’essayai d’emmener le sergent Cuff. Il se rassit instantanément et demanda un petit coup de réconfort de la bouteille hollandaise. Mme Yolland s’assit en face de lui et lui servit son verre. Je me dirigeai vers la porte, extrêmement mal à l’aise, et dis que je pensais devoir leur souhaiter bonne nuit — et pourtant je ne partis pas.
« Donc elle a l’intention de partir ? » dit le sergent. « Que fera-t-elle quand elle partira ? Triste, triste ! La pauvre créature n’a pas d’amis au monde, excepté vous et moi. »
« Oh, mais elle en a pourtant ! » dit Mme Yolland. « Elle est venue ici, comme je vous l’ai dit, ce soir ; et après s’être assise et avoir discuté un peu avec ma fille Lucy et moi, elle a demandé à monter toute seule, dans la chambre de Lucy. C’est la seule pièce de chez nous où il y a plume et encre. "Je veux écrire une lettre à un ami", dit-elle, "et je ne peux pas le faire à cause de la curiosité et des regards indiscrets des domestiques de la maison." À qui la lettre était destinée, je ne saurais vous dire : elle devait être drôlement longue, à en juger par le temps qu’elle a passé à l’étage. Je lui ai offert un timbre-poste quand elle est redescendue. Elle n’avait pas la lettre à la main et elle n’a pas accepté le timbre. Un peu secrète, la pauvre âme (comme vous le savez), sur elle-même et ses affaires. Mais un ami, elle en a un quelque part, je peux vous le dire ; et chez cet ami, vous pouvez en être sûr, elle ira. »
« Bientôt ? » demanda le sergent.
« Dès qu’elle le pourra », dit Mme Yolland.
Ici, j’intervins à nouveau depuis la porte. En tant que chef du personnel de ma dame, je ne pouvais permettre que ce genre de commérages sur une de nos servantes, partant ou ne partant pas, se poursuive plus longtemps en ma présence sans y prêter attention.
« Vous devez vous tromper au sujet de Rosanna Spearman », dis-je. « Si elle avait eu l’intention de quitter son emploi actuel, elle en aurait parlé, en premier lieu, à moi. »
« Me tromper ? » s’écrie Mme Yolland. « Mais il y a à peine une heure, elle achetait des choses dont elle avait besoin pour voyager — chez moi-même, M. Betteredge, dans cette pièce même. Et cela me rappelle », dit cette femme lassante, commençant soudain à fouiller dans sa poche, « quelque chose que j’ai sur le cœur à propos de Rosanna et de son argent. L’un de vous deux est-il susceptible de la voir quand vous retournerez à la maison ? »
« Je transmettrai un message à la pauvre chose, avec le plus grand plaisir », répondit le sergent Cuff, avant que je ne puisse placer un mot.
Mme Yolland sortit de sa poche quelques shillings et sixpences, et les compta avec une minutie des plus particulières et exaspérantes dans la paume de sa main. Elle offrit l’argent au sergent, semblant bien répugner à s’en séparer tout du long.
« Pourriez-vous avoir l’amabilité de rendre cela à Rosanna, avec mes amitiés et mes respects ? » dit Mme Yolland. « Elle a insisté pour me payer les une ou deux choses pour lesquelles elle a eu un coup de cœur ce soir — et l’argent est bienvenu dans notre maison, je ne le nie pas. Pourtant, je ne suis pas tranquille à l’idée de prendre les petites économies de la pauvre fille. Et pour vous dire la vérité, je ne pense pas que mon homme aimerait entendre que j’ai pris l’argent de Rosanna Spearman, quand il reviendra demain matin de son travail. S’il vous plaît, dites-lui qu’elle est la bienvenue pour les choses qu’elle m’a achetées — comme un cadeau. Et ne laissez pas l’argent sur la table », dit Mme Yolland, en le déposant soudainement devant le sergent, comme s’il lui brûlait les doigts — « ne le faites pas, soyez brave ! Car les temps sont durs, et la chair est faible ; et je pourrais être tentée de le remettre dans ma poche. »
« Venez ! » dis-je, « je ne peux pas attendre plus longtemps : je dois retourner à la maison. »
« Je vous suivrai immédiatement », dit le sergent Cuff.
Pour la deuxième fois, je me dirigeai vers la porte ; et, pour la deuxième fois, quoi que je fasse, je ne pus franchir le seuil.
« C’est une affaire délicate, madame », j’entendis le sergent dire, « de rendre de l’argent. Vous lui avez fait payer bon marché les choses, j’en suis sûr ? »
« Bon marché ! » dit Mme Yolland. « Venez et jugez par vous-même. »
Elle prit la chandelle et mena le sergent dans un coin de la cuisine. Pour rien au monde, je n’aurais pu m’empêcher de les suivre. Entassé dans le coin se trouvait un tas d’objets hétéroclites (principalement du vieux métal), que le pêcheur avait ramassés à différentes époques sur des navires naufragés, et pour lesquels il n’avait pas encore trouvé d’acquéreur à son goût. Mme Yolland plongea dans ces détritus et en ressortit une vieille boîte en fer blanc verni, avec un couvercle et une attache pour la suspendre — le genre d’objet qu’ils utilisent, à bord des navires, pour protéger leurs cartes et leurs documents de l’humidité.
« Voilà ! » dit-elle. « Quand Rosanna est arrivée ce soir, elle a acheté le pendant de celle-ci. "Cela ira juste", dit-elle, "pour mettre mes manchettes et mes cols, et les empêcher d’être froissés dans ma malle." Un shilling et neuf pence, M. Cuff. Aussi vrai que je gagne mon pain, pas un demi-penny de plus ! »
« Donné pour presque rien ! » dit le sergent, avec un lourd soupir.
Il pesa la boîte dans sa main. Je crus entendre une note ou deux de « La Dernière Rose de l’Été » tandis qu’il l’examinait. Il n’y avait plus de doute ! Il avait fait une autre découverte au préjudice de Rosanna Spearman, à l’endroit même où je pensais que sa réputation était la plus sûre, et tout cela par ma faute ! Je vous laisse imaginer ce que j’ai ressenti, et combien je regrettais sincèrement d’avoir été l’intermédiaire entre Mme Yolland et le sergent Cuff.
« Cela suffira », dis-je. « Nous devons vraiment y aller. »
Sans me prêter la moindre attention, Mme Yolland replongea dans les détritus et en ressortit, cette fois, avec une chaîne pour chien.
« Pesez-la dans votre main, monsieur », dit-elle au sergent. « Nous en avions trois ; et Rosanna en a pris deux. "Que peux-tu vouloir, ma chère, avec une paire de chaînes de chien ?" dis-je. "Si je les assemble, elles feront le tour de ma malle joliment", dit-elle. "La corde est moins chère", dis-je. "La chaîne est plus sûre", dit-elle. "Qui a jamais entendu parler d’une malle attachée avec une chaîne", dis-je. "Oh, Mme Yolland, ne faites pas d’objections !" dit-elle ; "laissez-moi avoir mes chaînes !" Une fille étrange, M. Cuff — bonne comme l’or, et plus aimable qu’une sœur pour ma Lucy — mais toujours un peu étrange. Voilà ! Je lui ai fait plaisir. Trois shillings et six pence. Sur la parole d’une honnête femme, trois shillings et six pence, M. Cuff ! »
« Chacune ? » dit le sergent.
« Les deux ensemble ! » dit Mme Yolland. « Trois shillings et six pence pour les deux. »
« Donné, madame », dit le sergent en secouant la tête. « Purement donné ! »
« Voilà l’argent », dit Mme Yolland, reculant de côté vers le petit tas d’argent sur la table, comme s’il l’attirait malgré elle. « La boîte en fer blanc et les chaînes pour chien étaient tout ce qu’elle a acheté, et tout ce qu’elle a emporté. Un shilling et neuf pence et trois shillings et six pence — total, cinq shillings et trois pence. Avec mes amitiés et mes respects — et je ne peux trouver en ma conscience de prendre les économies d’une pauvre fille, quand elle peut en avoir besoin elle-même. »
« Je ne peux trouver en ma conscience, madame, de rendre cet argent », dit le sergent Cuff. « Vous lui avez pratiquement fait cadeau de ces choses — vraiment. »
« Est-ce votre sincère opinion, monsieur ? » dit Mme Yolland en s’éclairant merveilleusement.
« Cela ne fait aucun doute », répondit le sergent. « Demandez à M. Betteredge. »
Il ne servait à rien de me demander. Tout ce qu’ils obtinrent de moi fut : « Bonne nuit. »
« Au diable l’argent ! » dit Mme Yolland. Sur ces mots, elle sembla perdre tout contrôle sur elle-même ; et, saisissant soudain le tas d’argent, elle le remit, holus-bolus, dans sa poche. « Cela dérange son tempérament, cela le fait, de le voir traîner là, et que personne ne le prenne », s’écrie cette femme déraisonnable, en s’asseyant avec fracas et en regardant le sergent Cuff, comme pour dire : « C’est de nouveau dans ma poche maintenant — allez le chercher si vous pouvez ! »
Cette fois, je ne me contentai pas d’aller à la porte, je sortis carrément sur le chemin du retour. Expliquez cela comme vous voudrez, j’avais l’impression que l’un ou l’autre, ou les deux, m’avaient mortellement offensé. Avant d’avoir fait trois pas dans le village, j’entendis le sergent derrière moi.
« Merci pour votre introduction, M. Betteredge », dit-il. « Je suis redevable à la femme du pêcheur d’une sensation entièrement nouvelle. Mme Yolland m’a laissé perplexe. »
J’avais sur le bout de la langue une réponse cinglante, pour aucune meilleure raison que celle-ci : j’étais de mauvaise humeur contre lui, parce que j’étais de mauvaise humeur contre moi-même. Mais quand il avoua être perplexe, un doute réconfortant traversa mon esprit : un grand mal avait-il vraiment été fait après tout ? J’attendis dans un silence discret d’en entendre plus.
« Oui », dit le sergent, comme s’il lisait réellement mes pensées dans l’obscurité. « Au lieu de me mettre sur la piste, cela pourrait vous consoler de savoir, M. Betteredge (avec votre intérêt pour Rosanna), que vous avez été le moyen de m’en éloigner. Ce que la jeune fille a fait, ce soir, est assez clair, bien sûr. Elle a joint les deux chaînes, et les a fixées à l’attache de la boîte en fer blanc. Elle a coulé la boîte, dans l’eau ou dans le sable mouvant. Elle a fixé l’extrémité libre de la chaîne à un endroit sous les rochers, connu d’elle seule. Et elle laissera la boîte en sécurité à son mouillage jusqu’à ce que les procédures actuelles soient terminées ; après quoi elle pourra, en privé, la remonter de sa cachette, à ses propres loisirs et convenance. Tout est parfaitement clair, jusqu’ici. Mais », dit le sergent, avec la première note d’impatience dans la voix que j’avais entendue jusqu’alors, « le mystère est — qu’est-ce que, au diable, elle a caché dans cette boîte en fer blanc ? »
Je pensai en moi-même : « La Pierre de Lune ! » Mais je dis seulement au sergent Cuff : « Ne pouvez-vous pas deviner ? »
« Ce n’est pas le diamant », dit le sergent. « Toute l’expérience de ma vie est en défaut, si Rosanna Spearman a le diamant. »
En entendant ces mots, l’infernal fièvre de détective commença, je suppose, à brûler en moi à nouveau. Quoi qu’il en soit, je m’oubliai dans l’intérêt de deviner cette nouvelle énigme. Je dis imprudemment : « La robe tachée ! »
Le sergent Cuff s’arrêta net dans l’obscurité et posa sa main sur mon bras.
« Est-ce que quelque chose jeté dans votre sable mouvant est jamais rejeté à la surface ? » demanda-t-il.
« Jamais », répondis-je. « Léger ou lourd, tout ce qui entre dans le sable mouvant est aspiré et n’est plus jamais revu. »
« Rosanna Spearman sait-elle cela ? »
« Elle le sait aussi bien que moi. »
« Alors », dit le sergent, « qu’est-ce qu’elle a d’autre à faire, mon Dieu, que d’envelopper un caillou dans la robe tachée et de le jeter dans le sable mouvant ? Il n’y a pas l’ombre d’une raison pour qu’elle l’ait caché — et pourtant, elle a dû le cacher. Question », poursuit le sergent en reprenant sa marche, « la robe tachée de peinture est-ce un jupon ou une chemise de nuit ? Ou est-ce autre chose qu’il y a une raison de préserver à tout prix ? Monsieur Betteredge, si rien ne vient l’en empêcher, je dois me rendre à Frizinghall demain, et découvrir ce qu’elle a acheté en ville, quand elle s’est procuré en secret les matériaux pour fabriquer la robe de remplacement. C’est un risque que de quitter la maison, dans l’état actuel des choses — mais c’est un risque encore plus grand que d’avancer d’un pas de plus dans cette affaire à l’aveuglette. Excusez mon humeur un peu chagrine ; je suis dégradé à mes propres yeux — je me suis laissé mystifier par Rosanna Spearman. »
Quand nous sommes rentrés, les domestiques étaient au souper. La première personne que nous avons vue dans la cour extérieure était le policier que le surintendant Seegrave avait laissé à la disposition du sergent. Le sergent demanda si Rosanna Spearman était revenue. Oui. Quand ? Il y a près d’une heure. Qu’avait-elle fait ? Elle était montée à l’étage pour retirer son bonnet et sa cape — et elle était maintenant au souper tranquillement avec les autres.
Sans faire aucune remarque, le sergent Cuff continua son chemin, s’enfonçant de plus en plus bas dans son estime, vers l’arrière de la maison. Manquant l’entrée dans l’obscurité, il continua (malgré mes appels) jusqu’à ce qu’il soit arrêté par un portillon qui menait au jardin. Lorsque je l’ai rejoint pour le ramener par le bon chemin, j’ai découvert qu’il regardait attentivement une fenêtre particulière, à l’étage des chambres, à l’arrière de la maison.
En levant les yeux, à mon tour, j’ai découvert que l’objet de sa contemplation était la fenêtre de la chambre de Miss Rachel, et que des lumières allaient et venaient là-dedans comme si quelque chose d’inhabituel se passait.
« N’est-ce pas la chambre de Miss Verinder ? » demanda le sergent Cuff.
J’ai répondu par l’affirmative, et l’ai invité à venir souper avec moi. Le sergent est resté sur place et a dit quelque chose sur le plaisir de sentir le jardin la nuit. Je l’ai laissé à son plaisir. Juste au moment où je franchissais la porte, j’ai entendu « The Last Rose of Summer » au niveau du portillon. Le sergent Cuff venait de faire une nouvelle découverte ! Et la fenêtre de ma jeune dame en était la cause cette fois-ci !
Cette dernière réflexion m’a ramené vers le sergent, avec l’aimable précision que je ne pouvais me résoudre à le laisser seul. « Y a-t-il quelque chose que vous ne comprenez pas là-haut ? » ai-je ajouté, en désignant la fenêtre de Miss Rachel.
À en juger par sa voix, le sergent Cuff était soudain remonté à sa place légitime dans sa propre estime. « Vous êtes de grands parieurs dans le Yorkshire, n’est-ce pas ? » a-t-il demandé.
« Eh bien ? » ai-je dit. « Supposons que nous le soyons ? »
« Si j’étais un habitant du Yorkshire », a poursuivi le sergent en prenant mon bras, « je vous parierais une livre sterling, Monsieur Betteredge, que votre jeune dame a soudainement résolu de quitter la maison. Si je gagnais ce pari, je proposerais d’en parier une autre que l’idée lui est venue au cours de la dernière heure. » La première des suppositions du sergent m’a fait sursauter. La seconde s’est mélangée d’une certaine manière dans ma tête avec le rapport que nous avions entendu du policier, selon lequel Rosanna Spearman était revenue des sables au cours de la dernière heure. Les deux ensemble ont eu un effet curieux sur moi alors que nous entrions pour le souper. Je me suis dégagé du bras du sergent Cuff et, oubliant mes manières, je l’ai poussé pour passer la porte afin de mener mes propres recherches.
Samuel, le valet de pied, fut la première personne que je rencontrai dans le couloir.
« Milady attend de vous voir, vous et le sergent Cuff », dit-il avant que je puisse lui poser la moindre question.
« Depuis combien de temps attend-elle ? » demanda la voix du sergent derrière moi.
« Depuis une heure, monsieur. »
C’était encore ça ! Rosanna était revenue ; Miss Rachel avait pris une résolution hors du commun ; et milady attendait de voir le sergent — tout cela en l’espace d’une heure ! Il n’était pas plaisant de voir ces personnes et ces choses si différentes s’enchaîner de cette manière. Je suis monté à l’étage sans regarder le sergent Cuff, ni lui parler. Ma main s’est mise à trembler soudainement alors que je la levais pour frapper à la porte de ma maîtresse.
« Je ne serais pas surpris », chuchota le sergent par-dessus mon épaule, « qu’un scandale n’éclate dans cette maison ce soir. Ne vous alarmez pas ! J’ai muselé des difficultés familiales bien pires que celle-ci, en mon temps. »
Alors qu’il prononçait ces mots, j’ai entendu la voix de ma maîtresse nous appeler à entrer.
CHAPITRE XVI
Nous avons trouvé milady dans la chambre, sans autre lumière que celle de la lampe de lecture. L’abat-jour était baissé de façon à masquer son visage. Au lieu de lever les yeux sur nous de sa manière habituelle et directe, elle restait assise près de la table et gardait les yeux fixés avec obstination sur un livre ouvert.
« Officier », dit-elle, « est-il important pour l’enquête que vous menez de savoir à l’avance si une personne présente dans cette maison souhaite la quitter ? »
« Très important, milady. »
« Je dois donc vous dire que Miss Verinder se propose d’aller séjourner chez sa tante, Madame Ablewhite, à Frizinghall. Elle a prévu de nous quitter dès demain matin. »
Le sergent Cuff m’a regardé. J’ai fait un pas en avant pour parler à ma maîtresse — et, sentant mon courage me manquer (si je dois l’avouer), j’ai fait un pas en arrière et n’ai rien dit.
« Puis-je demander à Votre Ladyship quand Miss Verinder vous a informé qu’elle allait chez sa tante ? » s’est enquis le sergent.
« Il y a environ une heure », a répondu ma maîtresse.
Le sergent Cuff m’a regardé une fois de plus. On dit que le cœur des personnes âgées ne s’émeut pas facilement. Mon cœur n’aurait pas pu battre beaucoup plus fort qu’à cet instant, si j’avais eu vingt-cinq ans de nouveau !
« Je n’ai aucune prétention, milady », dit le sergent, « à contrôler les actions de Miss Verinder. Tout ce que je peux vous demander de faire, c’est de remettre son départ, si possible, à plus tard dans la journée. Je dois me rendre à Frizinghall moi-même demain matin — et je serai de retour avant deux heures, si ce n’est pas plus tôt. Si Miss Verinder peut être retenue ici jusqu’à cette heure-là, je souhaiterais lui dire deux mots — à l’improviste — avant qu’elle ne parte. »
Milady m’ordonna de donner ses instructions au cocher, afin que la voiture ne vienne chercher Miss Rachel qu’à deux heures. « Avez-vous autre chose à dire ? » a-t-elle demandé au sergent, une fois cela fait.
« Une seule chose, milady. Si Miss Verinder est surprise de ce changement dans les préparatifs, veuillez ne pas mentionner que Je suis la cause du report de son voyage. »
Ma maîtresse leva soudain la tête de son livre comme si elle allait dire quelque chose — se ravisa avec un grand effort — et, reportant son regard sur la page ouverte, nous congédia d’un signe de la main.
« C’est une femme merveilleuse », a déclaré le sergent Cuff, une fois de retour dans le hall. « Sans sa maîtrise de soi, le mystère qui vous intrigue, Monsieur Betteredge, aurait été résolu ce soir. »
À ces mots, la vérité a enfin jailli dans ma vieille tête stupide. Pendant un instant, je suppose que j’ai dû perdre complètement l’esprit. J’ai saisi le sergent par le col de sa veste et l’ai plaqué contre le mur.
« Maudit soyez-vous ! » me suis-je écrié, « il y a quelque chose qui ne va pas concernant Miss Rachel — et vous me le cachez depuis tout ce temps ! »
Le sergent Cuff m’a regardé — à plat contre le mur — sans remuer une main, ni bouger un muscle de son visage mélancolique.
« Ah », a-t-il dit, « vous l’avez enfin deviné. »
Ma main a lâché son col et ma tête s’est affaissée sur ma poitrine. Veuillez vous rappeler, pour excuser mon emportement, que j’avais servi la famille pendant cinquante ans. Miss Rachel était montée sur mes genoux, et m’avait tiré les favoris, maintes et maintes fois quand elle était enfant. Miss Rachel, avec tous ses défauts, avait été, à mon sens, la plus chère, la plus jolie et la meilleure jeune maîtresse qu’un vieux domestique ait jamais servie et aimée. J’ai demandé pardon au sergent Cuff, mais je crains de l’avoir fait avec les larmes aux yeux, et pas d’une manière très digne.
« Ne vous tourmentez pas, Monsieur Betteredge », dit le sergent, avec plus de gentillesse que je n’avais le droit d’en attendre de lui. « Dans mon métier, si nous étions prompts à nous offenser, nous ne vaudrait pas le sel de notre porridge. Si cela peut vous consoler, attrapez-moi encore par le col. Vous ne savez pas du tout comment faire ; mais je passerai outre votre maladresse en considération de vos sentiments. »
Il a retroussé les coins de ses lèvres et, à sa manière morne, a semblé penser qu’il venait de sortir une très bonne plaisanterie.
Je l’ai conduit dans mon petit salon et j’ai fermé la porte.
« Dites-moi la vérité, sergent », ai-je dit. « Que soupçonnez-vous ? Ce n’est pas de la gentillesse que de me le cacher maintenant. »
« Je ne soupçonne pas », a dit le sergent Cuff. « Je sais. »
Mon humeur malchanceuse a recommencé à prendre le dessus.
« Voulez-vous me dire, en bon anglais », ai-je dit, « que Miss Rachel a volé son propre diamant ? »
« Oui », dit le sergent ; « c’est ce que je veux vous dire, en ces termes précis. Miss Verinder a été en possession secrète de la Pierre de Lune du début à la fin ; et elle a mis Rosanna Spearman dans sa confidence, parce qu’elle a compté sur le fait que nous soupçonnerions Rosanna Spearman du vol. Voilà toute l’affaire en un mot. Attrapez-moi encore par le col, Monsieur Betteredge. Si cela peut soulager vos sentiments, attrapez-moi encore par le col. »
Que Dieu me vienne en aide ! Mes sentiments ne devaient pas être soulagés de cette façon. « Donnez-moi vos raisons ! » C’était tout ce que je pouvais lui dire.
« Vous entendrez mes raisons demain », a dit le sergent. « Si Miss Verinder refuse de remettre sa visite à sa tante (ce que vous verrez qu’elle fera), je serai obligé de présenter toute l’affaire à votre maîtresse demain. Et, comme je ne sais pas ce qui peut en résulter, je vous demanderai d’être présent et d’entendre ce qui se dira de part et d’autre. Laissons cette affaire tranquille pour ce soir. Non, Monsieur Betteredge, vous n’obtiendrez pas un mot de plus de moi sur le sujet de la Pierre de Lune. Voilà votre table dressée pour le souper. C’est l’une des nombreuses infirmités humaines que je traite toujours avec douceur. Si vous voulez sonner la cloche, je dirai le bénédicité. “Pour ce que nous allons recevoir——” »
« Je vous souhaite bon appétit, sergent », ai-je dit. « Mon appétit a disparu. Je vais attendre de vous voir servi, puis je vous demanderai de m’excuser si je m’en vais pour essayer de surmonter cela seul. »
Je l’ai vu servi avec ce qu’il y avait de meilleur — et je n’aurais pas été fâché que ce qu’il y avait de meilleur l’étouffe. Le jardinier en chef (Monsieur Begbie) est entré au même moment, avec son compte rendu hebdomadaire. Le sergent s’est immédiatement lancé sur le sujet des roses et le mérite des allées d’herbe et des allées de gravier. J’ai laissé les deux ensemble et je suis sorti le cœur lourd. C’était le premier souci dont je me souvienne depuis de longues années qui ne pouvait être dissipé par une bouffée de tabac, et qui était même hors de portée de Robinson Crusoé.
Étant agité et malheureux, et n’ayant pas de pièce particulière où aller, j’ai fait un tour sur la terrasse et j’ai réfléchi à tout cela en paix et en silence. Peu importe ce que furent mes pensées. Je me sentais misérablement vieux, épuisé et inapte à mon poste — et j’ai commencé à me demander, pour la première fois de ma vie, quand il plairait à Dieu de me prendre. Avec tout cela, je restais ferme, malgré tout, dans ma croyance en Miss Rachel. Si le sergent Cuff avait été Salomon dans toute sa gloire et m’avait dit que ma jeune dame s’était mêlée à un complot mesquin et coupable, je n’aurais eu qu’une réponse pour Salomon, aussi sage fût-il : « Vous ne la connaissez pas ; et moi, si. »
Mes méditations furent interrompues par Samuel. Il m’apportait un message écrit de ma maîtresse.
En entrant dans la maison pour trouver une lumière afin de le lire, Samuel fit remarquer qu’il semblait qu’un changement de temps se préparait. Mon esprit troublé m’avait empêché de le remarquer auparavant. Mais, maintenant que mon attention était éveillée, j’ai entendu les chiens inquiets et le vent gémir bas. En regardant le ciel, j’ai vu les nuages devenir de plus en plus noirs et courir de plus en plus vite sur une lune aqueuse. Un temps sauvage s’annonçait — Samuel avait raison, un temps sauvage s’annonçait.
Le message de milady m’informait que le magistrat de Frizinghall lui avait écrit pour lui rappeler l’affaire des trois Indiens. Au début de la semaine prochaine, ces gredins devaient nécessairement être relâchés et laissés libres de suivre leurs propres desseins. Si nous avions d’autres questions à leur poser, nous n’avions pas de temps à perdre. Ayant oublié de mentionner cela lorsqu’elle avait vu le sergent Cuff pour la dernière fois, ma maîtresse me demandait maintenant de suppléer à cet oubli. Les Indiens étaient sortis de ma tête (comme ils sont, sans aucun doute, sortis de la vôtre). Je ne voyais pas trop l’utilité de remuer ce sujet. Cependant, j’ai obéi à mes ordres sur-le-champ, comme il se devait.
J’ai trouvé le sergent Cuff et le jardinier, avec une bouteille de whisky écossais entre eux, perdus dans une discussion sur la culture des roses. Le sergent était si profondément intéressé qu’il leva la main et me fit signe de ne pas interrompre la discussion quand j’arrivai. Pour autant que je puisse le comprendre, la question entre eux était de savoir si la rose mousse blanche devait ou non être greffée sur l’églantier pour bien pousser. Monsieur Begbie disait oui, et le sergent Cuff disait non. Ils en appelèrent à moi, aussi passionnés qu’une paire de gamins. Ne connaissant absolument rien à la culture des roses, j’ai pris une voie médiane — tout comme font les juges de Sa Majesté, quand les plateaux de la balance de la justice les embarrassent en restant à l’équilibre parfait. « Messieurs », ai-je fait remarquer, « il y a beaucoup à dire des deux côtés. » Dans l’accalmie temporaire produite par cette sentence impartiale, j’ai posé le message écrit de milady sur la table, sous les yeux du sergent Cuff.
J’en étais arrivé, autant que possible, à détester le sergent. Mais la vérité m’oblige à reconnaître qu’en ce qui concerne la vivacité d’esprit, c’était un homme merveilleux.
Une demi-minute après avoir lu le message, il avait puisé dans sa mémoire le rapport du surintendant Seegrave ; il en avait extrait la partie concernant les Indiens ; et il était prêt avec sa réponse. Un certain grand voyageur, qui comprenait les Indiens et leur langue, figurait dans le rapport de Monsieur Seegrave, n’est-ce pas ? Très bien. Connaissais-je le nom et l’adresse de ce monsieur ? Très bien encore. Voudrais-je les écrire au dos du message de milady ? Très obligé. Le sergent Cuff irait trouver ce monsieur quand il se rendrait à Frizinghall demain matin.
« Attendez-vous à ce qu’il en sorte quelque chose ? » ai-je demandé. « Le surintendant Seegrave a trouvé les Indiens aussi innocents que l’enfant qui vient de naître. »
« Le surintendant Seegrave s’est avéré avoir tort, jusqu’ici, dans toutes ses conclusions », a répondu le sergent. « Cela peut valoir la peine de découvrir demain si le surintendant Seegrave avait tort concernant les Indiens aussi. » Sur ce, il s’est tourné vers Monsieur Begbie et a repris la discussion exactement là où elle s’était arrêtée. « Cette question entre nous est une question de sols et de saisons, et de patience et de peine, Monsieur le Jardinier. Maintenant, laissez-moi vous la présenter sous un autre angle. Vous prenez votre rose mousse blanche—— »
À ce moment-là, j’avais fermé la porte sur eux et j’étais hors de portée de la suite du débat.
Dans le couloir, j’ai rencontré Pénélope qui traînait, et je lui ai demandé ce qu’elle attendait.
Elle attendait la sonnette de sa jeune dame, quand celle-ci choisirait de l’appeler pour reprendre ses préparatifs de bagages pour le voyage du lendemain. Une enquête plus approfondie m’a révélé que Miss Rachel avait donné comme raison pour vouloir aller chez sa tante à Frizinghall que la maison lui était devenue insupportable, et qu’elle ne pouvait plus supporter la présence odieuse d’un policier sous le même toit qu’elle. Apprenant, il y a une demi-heure, que son départ serait retardé jusqu’à deux heures de l’après-midi, elle était entrée dans une violente fureur. Milady, présente à ce moment-là, l’avait sévèrement réprimandée, puis (ayant apparemment quelque chose à dire, réservé aux oreilles de sa fille) avait renvoyé Pénélope de la pièce. Ma fille était d’une humeur misérablement basse à cause de l’état de choses changé dans la maison. « Rien ne va, père ; rien n’est comme avant. J’ai l’impression qu’un terrible malheur est suspendu au-dessus de nous tous. »
C’était aussi mon sentiment. Mais j’ai fait bonne figure devant ma fille. La sonnette de Miss Rachel a retenti pendant que nous parlions. Pénélope a couru dans l’escalier de service pour continuer les bagages. J’ai pris l’autre chemin vers le hall, pour voir ce que le baromètre disait à propos du changement de temps.
Juste au moment où j’approchais de la porte battante menant au hall depuis les offices des domestiques, elle fut violemment ouverte de l’autre côté, et Rosanna Spearman courut devant moi, avec un air de douleur misérable sur le visage, et l’une de ses mains pressée fermement sur son cœur, comme si la douleur était dans cette région. « Qu’est-ce qui ne va pas, ma fille ? » ai-je demandé en l’arrêtant. « Es-tu malade ? » « Pour l’amour de Dieu, ne me parlez pas », répondit-elle, et elle se dégagea de mes mains et courut vers l’escalier des domestiques. J’ai appelé la cuisinière (qui était à portée de voix) pour qu’elle s’occupe de la pauvre fille. Deux autres personnes se trouvèrent à portée de voix, aussi bien que la cuisinière. Le sergent Cuff est sorti doucement de ma chambre et a demandé ce qui se passait. J’ai répondu : « Rien. » Monsieur Franklin, de l’autre côté, a tiré la porte battante et, me faisant signe d’entrer dans le hall, a demandé si j’avais vu Rosanna Spearman.
« Elle vient de passer devant moi, monsieur, avec un visage très perturbé et d’une manière très étrange. »
« Je crains d’être innocemment la cause de cette perturbation, Betteredge. »
« Vous, monsieur ! »
« Je ne peux pas l’expliquer », dit Monsieur Franklin ; « mais, si la jeune fille est impliquée dans la perte du diamant, je crois vraiment qu’elle était sur le point de tout confesser — à moi, de toutes les personnes au monde — il n’y a pas deux minutes. »
En regardant vers la porte battante, alors qu’il prononçait ces derniers mots, j’ai cru voir qu’elle s’ouvrait un peu du côté intérieur.
Y avait-il quelqu’un qui écoutait ? La porte s’est refermée avant que je puisse l’atteindre. En regardant à travers, l’instant d’après, j’ai cru voir les pans de la respectable veste noire du sergent Cuff disparaître au coin du couloir. Il savait, tout aussi bien que moi, qu’il ne pouvait plus attendre d’aide de ma part, maintenant que j’avais découvert la tournure que prenaient réellement ses investigations. Dans ces circonstances, il était tout à fait conforme à son caractère de se débrouiller seul, et de le faire par la voie souterraine.
N’étant pas sûr d’avoir réellement vu le sergent — et ne désirant pas créer de mal inutile, là où, le ciel sait, il y en avait déjà assez — j’ai dit à Monsieur Franklin que je pensais qu’un des chiens était entré dans la maison — puis je l’ai prié de décrire ce qui s’était passé entre Rosanna et lui.
« Passiez-vous par le hall, monsieur ? » ai-je demandé. « L’avez-vous rencontrée par hasard, quand elle vous a parlé ? »
Monsieur Franklin a montré du doigt la table de billard.
« Je tapais sur les boules, dit-il, et j’essayais de chasser de mon esprit cette misérable affaire du Diamant. Il se trouve que j’ai levé les yeux — et là, debout à mes côtés, Rosanna Spearman, telle un fantôme ! Le fait qu’elle se soit glissée jusqu’à moi de cette façon était si étrange que je n’ai guère su que faire sur le moment. Voyant une expression très anxieuse sur son visage, je lui ai demandé si elle souhaitait me parler. Elle a répondu : « Oui, si j’ose. » Sachant quels soupçons pesaient sur elle, je ne pouvais donner qu’une seule interprétation à de tels propos. Je confesse que cela m’a mis mal à l’aise. Je n’avais aucun désir de solliciter la confidence de cette fille. En même temps, dans les difficultés qui nous assaillent à présent, je pouvais difficilement me sentir justifié de refuser de l’écouter, si elle était réellement résolue à me parler. C’était une position délicate ; et j’ose dire que je m’en suis tiré assez maladroitement. Je lui ai dit : « Je ne vous comprends pas tout à fait. Y a-t-il quelque chose que vous voulez que je fasse ? » Notez bien, Betteredge, je n’ai pas parlé avec dureté ! La pauvre fille ne peut rien au fait d’être laide — je l’ai ressenti sur le moment. La queue était toujours dans ma main, et j’ai continué à taper sur les boules pour dissiper l’embarras de la situation. Comme il s’est avéré, je n’ai fait qu’empirer les choses. Je crains de l’avoir mortifiée sans le vouloir ! Elle s’est soudain détournée. « Il regarde les boules de billard, l’ai-je entendue dire. Tout plutôt que de me regarder ! » Avant que je ne puisse l’arrêter, elle avait quitté le hall. Je ne suis pas tranquille à ce sujet, Betteredge. Cela vous dérangerait-il de dire à Rosanna que je n’avais aucune intention malveillante ? J’ai été un peu dur envers elle, peut-être, dans mes propres pensées — j’ai presque espéré que la perte du Diamant puisse être retracée jusqu’à elle. Non par malveillance envers la pauvre fille : mais… » Il s’est arrêté là, et retournant à la table de billard, a recommencé à taper sur les boules une fois de plus.
Après ce qui s’était passé entre le Sergent et moi, je savais ce qu’il avait laissé sous silence tout aussi bien qu’il le savait lui-même.
Rien d’autre que de retracer la Pierre de Lune jusqu’à notre seconde femme de chambre ne pouvait maintenant laver Miss Rachel de l’infâme soupçon qui pesait sur elle dans l’esprit du Sergent Cuff. Il ne s’agissait plus de calmer l’agitation nerveuse de ma jeune dame ; il s’agissait de prouver son innocence. Si Rosanna n’avait rien fait pour se compromettre, l’espoir que Monsieur Franklin avouait avoir ressenti aurait été assez dur pour elle, en toute conscience. Mais ce n’était pas le cas. Elle avait feint d’être malade, et s’était rendue secrètement à Frizinghall. Elle avait été debout toute la nuit, fabriquant quelque chose ou détruisant quelque chose, en privé. Et elle avait été au Sable Frissonnant, ce soir-là, dans des circonstances qui étaient hautement suspectes, pour ne pas dire plus. Pour toutes ces raisons (tout navré que je fusse pour Rosanna) je ne pouvais m’empêcher de penser que la façon dont Monsieur Franklin voyait la chose n’était ni contre nature ni déraisonnable, dans la position de Monsieur Franklin. Je lui ai dit un mot à cet effet.
« Oui, oui ! » a-t-il répondu en retour. « Mais il y a juste une chance — une bien maigre, certainement — que la conduite de Rosanna puisse admettre quelque explication que nous ne voyons pas pour l’instant. Je déteste blesser les sentiments d’une femme, Betteredge ! Dites à la pauvre créature ce que je vous ai dit de lui dire. Et si elle veut me parler — je me moque bien de savoir si je vais m’attirer des ennuis ou non — envoyez-la moi dans la bibliothèque. » Avec ces mots aimables, il a posé la queue et m’a quitté.
L’enquête auprès des services des domestiques m’a appris que Rosanna s’était retirée dans sa propre chambre. Elle avait décliné toute offre d’assistance avec remerciements, et avait seulement demandé à être laissée au repos dans le calme. C’était donc là la fin de toute confession de sa part (en supposant qu’elle eût réellement une confession à faire) pour cette nuit-là. J’ai rapporté le résultat à Monsieur Franklin, qui, là-dessus, a quitté la bibliothèque et est monté se coucher.
J’éteignais les lumières et fermais les fenêtres à clé, quand Samuel est arrivé avec des nouvelles des deux invités que j’avais laissés dans ma chambre.
La discussion au sujet de la rose mousseuse blanche avait apparemment pris fin pour de bon. Le jardinier était rentré chez lui, et le Sergent Cuff était introuvable dans les parties basses de la maison.
J’ai jeté un coup d’œil dans ma chambre. Tout à fait vrai — rien n’y était à découvrir hormis une paire de verres vides et une forte odeur de grog chaud. Le Sergent était-il allé de son propre chef dans la chambre qui lui avait été préparée ? Je suis monté voir.
Après avoir atteint le second palier, j’ai cru entendre un bruit de respiration calme et régulière sur ma gauche. Mon côté gauche menait au couloir qui communiquait avec la chambre de Miss Rachel. J’ai regardé, et là, recroquevillé sur trois chaises placées en travers du passage — là, avec un mouchoir rouge noué autour de sa tête grisonnante, et sa respectable redingote noire roulée en guise d’oreiller, gisait et dormait le Sergent Cuff !
Il s’est réveillé, instantanément et calmement, comme un chien, au moment où je me suis approché de lui.
« Bonsoir, Monsieur Betteredge, a-t-il dit. Et attention, si jamais vous vous mettez à cultiver des roses, la rose mousseuse blanche gagne à ne pas être greffée sur l’églantier, quoi que le jardinier puisse en dire pour le contraire ! »
« Que faites-vous ici ? » ai-je demandé. « Pourquoi n’êtes-vous pas dans votre lit ? »
« Je ne suis pas dans mon lit, a répondu le Sergent, parce que je suis l’une des nombreuses personnes dans ce monde misérable qui ne peuvent gagner leur argent honnêtement et facilement en même temps. Il y a eu une coïncidence, ce soir, entre le moment du retour de Rosanna Spearman des Sables et le moment où Miss Verinder a déclaré sa résolution de quitter la maison. Quoi que Rosanna puisse avoir caché, il est clair pour mon esprit que votre jeune dame ne pouvait pas partir avant de savoir que c’était caché. Les deux ont dû communiquer en privé une fois déjà ce soir. Si elles essaient de communiquer à nouveau, quand la maison est calme, je veux être sur le chemin, et l’en empêcher. Ne me blâmez pas de bouleverser vos arrangements de sommeil, Monsieur Betteredge — blâmez le Diamant. »
« Je voudrais à Dieu que le Diamant n’ait jamais trouvé son chemin dans cette maison ! » me suis-je exclamé.
Le Sergent Cuff a regardé avec une mine chagrine les trois chaises sur lesquelles il s’était condamné à passer la nuit.
« Moi aussi », dit-il gravement.
CHAPITRE XVII
Rien ne s’est passé dans la nuit ; et (je suis heureux de l’ajouter) aucune tentative de communication entre Miss Rachel et Rosanna n’a récompensé la vigilance du Sergent Cuff.
Je m’attendais à ce que le Sergent parte pour Frizinghall dès le matin. Il a cependant attendu, comme s’il avait autre chose à faire d’abord. Je l’ai laissé à ses occupations ; et me rendant dans le parc peu après, j’ai rencontré Monsieur Franklin sur son sentier favori au bord du bosquet.
Avant que nous ayons échangé deux mots, le Sergent nous a rejoints de façon inattendue. Il s’est dirigé vers Monsieur Franklin, qui l’a reçu, je dois l’admettre, assez hautainement. « Avez-vous quelque chose à me dire ? » fut tout le retour qu’il obtint pour avoir poliment souhaité un bon matin à Monsieur Franklin.
« J’ai quelque chose à vous dire, monsieur, a répondu le Sergent, au sujet de l’enquête que je mène ici. Vous avez décelé hier le tour que cette enquête prenait réellement. Assez naturellement, dans votre position, vous êtes choqué et affligé. Assez naturellement, aussi, vous déchargez sur moi votre propre sentiment colérique du scandale de votre famille. »
« Que voulez-vous ? » a interrompu Monsieur Franklin, assez vivement.
« Je veux vous rappeler, monsieur, que je n’ai en tout cas, jusqu’ici, pas été prouvé comme ayant tort. En gardant cela à l’esprit, soyez assez aimable pour vous rappeler, en même temps, que je suis un officier de justice agissant ici sous la sanction de la maîtresse de maison. Dans ces circonstances, est-il, ou n’est-il pas, de votre devoir en tant que bon citoyen, de m’assister avec toute information spéciale que vous pourriez posséder ? »
« Je ne possède aucune information spéciale », dit Monsieur Franklin.
Le Sergent Cuff a mis cette réponse de côté, comme si aucune réponse n’avait été faite.
« Vous pourriez m’épargner de perdre mon temps sur une enquête à distance, a-t-il poursuivi, si vous choisissiez de me comprendre et de parler franchement. »
« Je ne vous comprends pas, a répondu Monsieur Franklin ; et je n’ai rien à dire. »
« L’une des servantes (je ne mentionnerai pas de noms) vous a parlé en privé, monsieur, la nuit dernière. »
Une fois de plus Monsieur Franklin l’a coupé ; une fois de plus Monsieur Franklin a répondu : « Je n’ai rien à dire. »
Debout en silence, j’ai pensé au mouvement de la porte battante la veille au soir, et aux basques de redingote que j’avais vues disparaître dans le couloir. Le Sergent Cuff avait, sans aucun doute, entendu juste assez, avant que je ne l’interrompe, pour le faire soupçonner que Rosanna s’était soulagée l’esprit en confessant quelque chose à Monsieur Franklin Blake.
Cette idée m’avait à peine effleuré — quand qui devrait apparaître au bout du sentier du bosquet, sinon Rosanna Spearman en personne ! Elle était suivie par Pénélope, qui essayait évidemment de lui faire rebrousser chemin vers la maison. Voyant que Monsieur Franklin n’était pas seul, Rosanna s’est immobilisée, visiblement dans une grande perplexité sur ce qu’il fallait faire ensuite. Pénélope attendait derrière elle. Monsieur Franklin a vu les filles aussitôt que moi. Le Sergent, avec sa ruse diabolique, a fait semblant de ne pas les avoir remarquées du tout. Tout cela s’est passé en un instant. Avant que Monsieur Franklin ou moi ne puissions dire un mot, le Sergent Cuff est intervenu doucement, avec l’apparence de poursuivre la conversation précédente.
« Vous n’avez pas besoin d’avoir peur de faire du mal à la jeune fille, monsieur, a-t-il dit à Monsieur Franklin, en parlant d’une voix forte, afin que Rosanna puisse l’entendre. Au contraire, je vous recommande de m’honorer de votre confiance, si vous éprouvez le moindre intérêt pour Rosanna Spearman. »
Monsieur Franklin a instantanément fait semblant de ne pas avoir remarqué les filles non plus. Il a répondu, en parlant fort de son côté :
« Je ne porte aucun intérêt quel qu’il soit à Rosanna Spearman. »
J’ai regardé vers le bout du sentier. Tout ce que j’ai vu à distance, c’est que Rosanna s’est soudainement retournée, au moment même où Monsieur Franklin avait parlé. Au lieu de résister à Pénélope, comme elle l’avait fait l’instant d’avant, elle a maintenant laissé ma fille la prendre par le bras et la ramener vers la maison.
La cloche du déjeuner a sonné alors que les deux filles disparaissaient — et même le Sergent Cuff était maintenant obligé de renoncer à cette mauvaise affaire ! Il m’a dit doucement : « Je vais aller à Frizinghall, Monsieur Betteredge ; et je serai de retour avant deux heures. » Il est parti sans un mot de plus — et pour quelques heures nous étions bien débarrassés de lui.
« Vous devez arranger les choses avec Rosanna, m’a dit Monsieur Franklin, quand nous avons été seuls. Je semble être condamné à dire ou faire quelque chose de maladroit devant cette malheureuse fille. Vous devez avoir vu vous-même que le Sergent Cuff nous a tendu un piège, à tous les deux. S’il pouvait me troubler, ou l’irriter jusqu’à la faire éclater, elle ou moi aurions pu dire quelque chose qui servirait son dessein. Sur le moment, je n’ai pas vu d’autre issue que celle que j’ai prise. Cela a empêché la fille de dire quoi que ce soit, et cela a montré au Sergent que je voyais clair dans son jeu. Il écoutait manifestement, Betteredge, quand je vous parlais hier soir. »
Il avait fait pire qu’écouter, comme je le pensais intérieurement. Il s’était souvenu que je lui avais dit que la fille était amoureuse de Monsieur Franklin ; et il avait compté là-dessus, quand il a fait appel à l’intérêt de Monsieur Franklin pour Rosanna — à portée d’oreille de Rosanna.
« Quant à écouter, monsieur, ai-je fait remarquer (gardant l’autre point pour moi), nous serons tous dans le même bateau si ce genre de chose continue beaucoup plus longtemps. Fouiner, épier et écouter sont les occupations naturelles des gens dans notre situation. Dans un jour ou deux, Monsieur Franklin, nous serons tous frappés de mutisme — pour cette raison, que nous serons tous en train d’écouter pour surprendre les secrets les uns des autres, et nous le saurons tous. Excusez mon emportement, monsieur. L’horrible mystère qui pèse sur nous dans cette maison me monte à la tête comme de l’alcool, et me rend fou. Je n’oublierai pas ce que vous m’avez dit. Je saisirai la première occasion pour arranger les choses avec Rosanna Spearman. »
« Vous ne lui avez encore rien dit à propos de la nuit dernière, n’est-ce pas ? » a demandé Monsieur Franklin.
« Non, monsieur. »
« Alors ne dites rien maintenant. Il vaut mieux que je ne sollicite pas la confidence de la fille, avec le Sergent à l’affût pour nous surprendre ensemble. Ma conduite n’est pas très cohérente, Betteredge — n’est-ce pas ? Je ne vois aucune issue à cette affaire, qui ne soit effroyable à envisager, à moins que le Diamant ne soit retracé jusqu’à Rosanna. Et pourtant, je ne peux pas, et je ne veux pas, aider le Sergent Cuff à démasquer la fille. »
Assez déraisonnable, sans doute. Mais c’était mon état d’esprit également. Je le comprenais parfaitement. Si vous voulez, pour une fois dans votre vie, vous rappeler que vous êtes mortel, peut-être le comprendrez-vous parfaitement aussi.
L’état des choses, à l’intérieur et à l’extérieur, pendant que le Sergent Cuff était en route pour Frizinghall, était brièvement celui-ci :
Miss Rachel attendait l’heure où la voiture devait l’emmener chez sa tante, toujours obstinément enfermée dans sa propre chambre. Ma dame et Monsieur Franklin ont déjeuné ensemble. Après le déjeuner, Monsieur Franklin a pris l’une de ses résolutions soudaines, et est sorti précipitamment pour calmer son esprit par une longue marche. J’étais la seule personne à l’avoir vu partir ; et il m’a dit qu’il serait de retour avant le retour du Sergent. Le changement de temps, annoncé la veille, était arrivé. Une forte pluie avait été suivie peu après l’aube par un vent violent. Il soufflait frais, au fur et à mesure que la journée avançait. Mais bien que les nuages menaçassent plus d’une fois, la pluie restait en suspens. Ce n’était pas une mauvaise journée pour une marche, si vous étiez jeune et fort, et capable d’affronter les grandes rafales de vent qui venaient balayer depuis la mer.
J’ai assisté ma dame après le déjeuner, et l’ai aidée dans le règlement de nos comptes de maison. Elle n’a fait qu’une seule allusion à l’affaire de la Pierre de Lune, et ce fut pour interdire toute mention présente de celle-ci entre nous. « Attendez que cet homme revienne », a-t-elle dit, en voulant parler du Sergent. « Nous devrons en parler alors : nous ne sommes pas obligés d’en parler maintenant. »
Après avoir quitté ma maîtresse, j’ai trouvé Pénélope qui m’attendait dans ma chambre.
« Je voudrais, père, que vous veniez parler à Rosanna », a-t-elle dit. « Je suis très inquiète pour elle. »
Je soupçonnais assez facilement de quoi il retournait. Mais c’est une maxime de ma part que les hommes (étant des créatures supérieures) sont tenus d’améliorer les femmes — s’ils le peuvent. Quand une femme veut que je fasse quelque chose (ma fille ou non, peu importe), j’insiste toujours pour savoir pourquoi. Plus vous les faites fouiller leur propre esprit pour une raison, plus vous les trouverez maniables dans toutes les relations de la vie. Ce n’est pas leur faute (pauvres misérables !) si elles agissent d’abord et réfléchissent après ; c’est la faute des imbéciles qui leur passent leurs caprices.
La raison du pourquoi de Pénélope, en cette occasion, peut être donnée dans ses propres mots. « J’ai peur, père, a-t-elle dit, que Monsieur Franklin n’ait blessé Rosanna cruellement, sans le vouloir. »
« Qu’est-ce qui a emmené Rosanna dans le sentier du bosquet ? » ai-je demandé.
« Sa propre folie, dit Pénélope ; je ne peux appeler cela autrement. Elle était résolue à parler à Monsieur Franklin, ce matin, quoi qu’il puisse en advenir. J’ai fait de mon mieux pour l’en empêcher ; vous avez vu cela. Si seulement j’avais pu l’éloigner avant qu’elle n’entende ces mots effroyables… »
« Là ! là ! ai-je dit, ne perdez pas la tête. Je ne peux me rappeler que quoi que ce soit soit arrivé pour effrayer Rosanna. »
« Rien pour l’effrayer, père. Mais Monsieur Franklin a dit qu’il ne portait aucun intérêt quel qu’il soit à elle — et, oh, il l’a dit d’une voix si cruelle ! »
« Il l’a dit pour fermer la bouche du Sergent », ai-je répondu.
« Je le lui ai dit, dit Pénélope. Mais vous voyez, père (bien que Monsieur Franklin ne soit pas à blâmer), il l’a mortifiée et déçue pendant des semaines et des semaines ; et maintenant cela arrive par-dessus tout le reste ! Elle n’a pas le droit, bien sûr, de s’attendre à ce qu’il porte le moindre intérêt à elle. C’est tout à fait monstrueux qu’elle oublie elle-même et son rang de cette façon. Mais elle semble avoir perdu toute fierté, tout sentiment convenable, et tout le reste. Elle m’a effrayée, père, quand Monsieur Franklin a prononcé ces mots. Ils ont semblé la changer en pierre. Un calme soudain s’est abattu sur elle, et elle vaque à son travail, depuis lors, comme une femme dans un rêve. »
J’ai commencé à me sentir un peu inquiet. Il y avait quelque chose dans la façon dont Pénélope le présentait qui faisait taire mon sens supérieur. J’ai rappelé à ma mémoire, maintenant que mes pensées étaient dirigées dans cette voie, ce qui s’était passé entre Monsieur Franklin et Rosanna la veille au soir. Elle avait paru blessée au cœur en cette occasion ; et maintenant, comme la malchance l’aurait voulu, elle avait été inévitablement piquée à nouveau, pauvre âme, sur l’endroit sensible. Triste ! triste ! — d’autant plus triste que la fille n’avait aucune raison de se justifier, et aucun droit de le ressentir.
J’avais promis à Monsieur Franklin de parler à Rosanna, et cela semblait le moment le plus opportun pour tenir ma parole.
Nous avons trouvé la fille en train de balayer le couloir devant les chambres, pâle et calme, et nette comme toujours dans sa modeste robe d’indienne. J’ai remarqué une curieuse ternissure et une matité dans ses yeux — non pas comme si elle avait pleuré, mais comme si elle avait regardé quelque chose trop longtemps. Peut-être était-ce un quelque chose brumeux soulevé par ses propres pensées. Il n’y avait certainement aucun objet autour d’elle à regarder qu’elle n’eût déjà vu des centaines et des centaines de fois.
« Courage, Rosanna ! » ai-je dit. « Vous ne devez pas vous tourmenter pour vos propres fantaisies. J’ai quelque chose à vous dire de la part de Monsieur Franklin. »
J’ai alors mis la chose sous le bon jour devant elle, dans les mots les plus amicaux et les plus réconfortants que j’aie pu trouver. Mes principes, concernant l’autre sexe, sont, comme vous avez pu le remarquer, très sévères. Mais d’une manière ou d’une autre, quand je me retrouve face à face avec les femmes, ma pratique (je l’avoue) n’est pas conforme.
« Monsieur Franklin est très aimable et prévenant. Veuillez le remercier. » C’était là toute la réponse qu’elle m’a faite.
Ma fille avait déjà remarqué que Rosanna vaquait à son travail comme une femme dans un rêve. J’ai maintenant ajouté à cette observation, qu’elle écoutait et parlait aussi comme une femme dans un rêve. Je doutais que son esprit fût dans un état convenable pour assimiler ce que je lui avais dit.
« Êtes-vous bien sûre, Rosanna, que vous me comprenez ? » ai-je demandé.
« Bien sûre. »
Elle m’a fait écho, non comme une femme vivante, mais comme une créature mue par une machine. Elle a continué à balayer tout le temps. J’ai retiré le balai aussi doucement et aussi gentiment que j’ai pu.
« Allons, allons, ma fille ! » ai-je dit, « ce n’est pas comme vous. Vous avez quelque chose sur le cœur. Je suis votre ami — et je resterai votre ami, même si vous avez mal agi. Videz votre sac, Rosanna — videz votre sac ! »
Il fut un temps où, si je lui avais parlé de cette manière, cela lui aurait arraché des larmes aux yeux. Je ne pouvais voir aucun changement en eux maintenant.
« Oui, a-t-elle dit, je vais vider mon sac. »
« À ma dame ? » ai-je demandé.
« Non. »
« À Monsieur Franklin ? »
« Oui ; à Monsieur Franklin. »
Je savais à peine quoi répondre à cela. Elle n’était pas en état de comprendre la mise en garde contre le fait de lui parler en privé, que Monsieur Franklin m’avait ordonné de lui donner. tâtant le terrain, petit à petit, je lui ai seulement dit que Monsieur Franklin était sorti pour une promenade.
« Cela n’a pas d’importance, a-t-elle répondu. Je ne dérangerai pas Monsieur Franklin, aujourd’hui. »
« Pourquoi ne pas parler à ma dame ? » ai-je dit. « La façon de soulager votre esprit est de parler à la maîtresse miséricordieuse et chrétienne qui a toujours été bonne pour vous. »
Elle m’a regardé un moment avec une attention grave et constante, comme si elle fixait ce que je disais dans son esprit. Puis elle a pris le balai de mes mains et s’est éloignée avec lui lentement, un peu plus loin dans le couloir.
« Non, » dit-elle, tout en continuant à balayer et en se parlant à elle-même ; « je connais une meilleure façon de soulager mon esprit que celle-là. »
« Laquelle ? »
« Veuillez me laisser continuer mon travail. »
Penelope la suivit et lui proposa son aide.
Elle répondit : « Non. Je veux faire mon travail. Merci, Penelope. » Elle se tourna vers moi. « Merci, Monsieur Betteredge. »
Il n’y avait aucun moyen de la faire changer d’avis — il n’y avait rien de plus à dire. Je fis signe à Penelope de venir avec moi. Nous la laissâmes, telle que nous l’avions trouvée, balayant le couloir, comme une femme en plein rêve.
« C’est une affaire à faire examiner par le médecin, » disai-je. « Cela me dépasse. »
Ma fille me rappela la maladie de Monsieur Candy, due (comme vous vous en souvenez peut-être) au refroidissement qu’il avait attrapé le soir du dîner. Son assistant — un certain Monsieur Ezra Jennings — était à notre disposition, certes. Mais personne dans nos environs ne savait grand-chose sur lui. Il avait été engagé par Monsieur Candy dans des circonstances assez particulières ; et, à tort ou à raison, aucun d’entre nous ne l’aimait ni ne lui faisait confiance. Il y avait d’autres médecins à Frizinghall. Mais ils étaient étrangers à notre maison ; et Penelope doutait, dans l’état actuel de Rosanna, que des étrangers ne puissent lui faire plus de mal que de bien.
Je pensai à parler à ma dame. Mais, me souvenant du lourd poids d’anxiété qui pesait déjà sur son esprit, j’hésitai à ajouter ce nouveau souci à tous les autres tracas. Pourtant, il était nécessaire de faire quelque chose. L’état de la jeune fille était, à mon avis, franchement alarmant — et ma maîtresse devait en être informée. Bien peu enthousiaste, je me rendis dans son salon. Il n’y avait personne. Ma dame était enfermée avec Mademoiselle Rachel. Il m’était impossible de la voir avant qu’elle ne ressorte.
J’attendis en vain jusqu’à ce que l’horloge de l’escalier principal sonne le quart avant deux heures. Cinq minutes plus tard, j’entendis mon nom appelé depuis l’allée devant la maison. Je reconnus la voix immédiatement. Le sergent Cuff était revenu de Frizinghall.
CHAPITRE XVIII
En descendant vers la porte d’entrée, je rencontrai le sergent sur les marches.
Cela me contrariait, après ce qui s’était passé entre nous, de lui montrer que je ressentais le moindre intérêt pour ses démarches. Malgré moi, cependant, je ressentais un intérêt auquel il était impossible de résister. Mon sens de la dignité s’effondra, et les mots sortirent : « Quelles nouvelles de Frizinghall ? »
« J’ai vu les Indiens, » répondit le sergent Cuff. « Et j’ai découvert ce que Rosanna a acheté en privé en ville, jeudi dernier. Les Indiens seront libérés mercredi prochain. Je n’ai aucun doute, et Monsieur Murthwaite n’a aucun doute, qu’ils sont venus ici pour voler la Pierre de Lune. Leurs calculs ont été déjoués, bien sûr, par ce qui s’est passé dans la maison mercredi soir ; et ils n’ont rien à voir avec la perte réelle du bijou, pas plus que vous. Mais je peux vous dire une chose, Monsieur Betteredge — si nous ne trouvons pas la Pierre de Lune, ils la trouveront. Vous n’avez pas fini d’entendre parler des trois jongleurs. »
Monsieur Franklin revint de sa promenade au moment où le sergent prononçait ces mots stupéfiants. Maîtrisant sa curiosité mieux que je n’avais maîtrisé la mienne, il passa devant nous sans un mot et entra dans la maison.
Quant à moi, ayant déjà abandonné ma dignité, je décidai de tirer tout le bénéfice de ce sacrifice. « Voilà pour les Indiens, » dis-je. « Et qu’en est-il de Rosanna ? »
Le sergent Cuff secoua la tête.
« Le mystère de ce côté-là est plus épais que jamais, » dit-il. « Je l’ai suivie jusqu’à une boutique de Frizinghall, tenue par un marchand de toile nommé Maltby. Elle n’a rien acheté du tout dans les autres magasins de tissus, ni chez aucun modiste ou tailleur ; et elle n’a rien acheté chez Maltby si ce n’est une pièce de toile de coton. Elle a été très pointilleuse sur le choix de la qualité. Quant à la quantité, elle en a pris assez pour confectionner une chemise de nuit. »
« La chemise de nuit de qui ? » demandai-je.
« La sienne, bien sûr. Entre minuit et trois heures, le jeudi matin, elle a dû se glisser dans la chambre de votre jeune dame pour organiser la dissimulation de la Pierre de Lune pendant que vous étiez tous au lit. En retournant dans sa propre chambre, sa chemise de nuit a dû frôler la peinture fraîche sur la porte. Elle n’a pas pu faire partir la tache ; et elle ne pouvait pas détruire la chemise de nuit sans en fournir une autre identique, pour compléter l’inventaire de son linge. »
« Qu’est-ce qui prouve que c’était la chemise de nuit de Rosanna ? » objectai-je.
« Le tissu qu’elle a acheté pour fabriquer le vêtement de remplacement, » répondit le sergent. « Si cela avait été la chemise de nuit de Mademoiselle Verinder, elle aurait dû acheter de la dentelle, des volants, et Dieu sait quoi encore ; et elle n’aurait pas eu le temps de la faire en une nuit. Une simple toile de coton désigne la simple chemise de nuit d’une domestique. Non, non, Monsieur Betteredge — tout cela est assez clair. Le nœud de la question est : pourquoi, après avoir fourni le vêtement de remplacement, cache-t-elle la chemise de nuit tachée au lieu de la détruire ? Si la jeune fille ne veut pas parler, il n’y a qu’un seul moyen de résoudre la difficulté. La cachette des Sables Tremblants doit être fouillée — et la vérité sur cette affaire y sera découverte. »
« Comment comptez-vous trouver l’endroit ? » demandai-je.
« Je regrette de vous décevoir, » dit le sergent, « mais c’est un secret que j’entends garder pour moi. »
(Pour ne pas irriter votre curiosité, comme il a irrité la mienne, je peux vous informer ici qu’il était revenu de Frizinghall muni d’un mandat de perquisition. Son expérience en la matière lui disait que Rosanna portait très probablement sur elle un aide-mémoire de la cachette, pour la guider au cas où elle y retournerait, dans des circonstances différentes et après un laps de temps. En possession de ce document, le sergent serait pourvu de tout ce qu’il pouvait désirer.)
« Maintenant, Monsieur Betteredge, » poursuivit-il, « supposons que nous arrêtions les spéculations pour en venir aux faits. J’ai dit à Joyce de garder un œil sur Rosanna. Où est Joyce ? »
Joyce était le policier de Frizinghall, laissé par le surintendant Seegrave à la disposition du sergent Cuff. L’horloge sonna deux heures au moment où il posait la question ; et, ponctuelle à la minute près, la voiture arriva pour emmener Mademoiselle Rachel chez sa tante.
« Une chose à la fois, » dit le sergent, m’arrêtant alors que j’allais envoyer quelqu’un chercher Joyce. « Je dois m’occuper d’abord de Mademoiselle Verinder. »
Comme la pluie menaçait toujours, c’est la voiture fermée qui avait été désignée pour emmener Mademoiselle Rachel à Frizinghall. Le sergent Cuff fit signe à Samuel de descendre du siège arrière.
« Vous verrez un de mes amis qui attend parmi les arbres, de ce côté de la grille de la loge, » dit-il. « Mon ami, sans arrêter la voiture, montera sur le siège arrière avec vous. Vous n’avez rien d’autre à faire que de tenir votre langue et de fermer les yeux. Sinon, vous aurez des ennuis. »
Sur ce conseil, il renvoya le domestique à sa place. Ce que Samuel a pensé, je ne saurais le dire. Il était clair, à mon esprit, que Mademoiselle Rachel devait être surveillée en privé à partir du moment où elle quitterait notre maison — si elle la quittait. Une surveillance sur ma jeune dame ! Un espion derrière elle sur le siège de la voiture de sa mère ! J’aurais pu m’arracher la langue pour m’être oublié au point de parler au sergent Cuff.
La première personne à sortir de la maison fut ma dame. Elle se tint à l’écart, sur le haut des marches, s’y postant pour voir ce qui se passait. Pas un mot ne fut dit, ni au sergent ni à moi. Les lèvres closes, les bras croisés dans la légère cape de jardin qu’elle avait enroulée autour d’elle en sortant, elle se tenait là, immobile comme une statue, attendant que sa fille apparaisse.
Une minute plus tard, Mademoiselle Rachel descendit les escaliers — très joliment vêtue d’une étoffe jaune tendre qui mettait en valeur son teint sombre et la serrait étroitement (sous forme de veste) autour de la taille. Elle avait un petit chapeau de paille élégant sur la tête, avec un voile blanc enroulé autour. Elle portait des gants couleur primevère qui épousaient ses mains comme une seconde peau. Ses beaux cheveux noirs semblaient aussi lisses que du satin sous son chapeau. Ses petites oreilles étaient comme des coquillages rosés — une perle pendait à chacune d’elles. Elle vint rapidement vers nous, droite comme un lys sur sa tige, et aussi souple et agile dans chacun de ses mouvements qu’un jeune chat. Rien de ce que je pouvais découvrir n’était changé dans son joli visage, hormis ses yeux et ses lèvres. Ses yeux étaient plus brillants et plus féroces que je n’aimais le voir ; et ses lèvres avaient si complètement perdu leur couleur et leur sourire que je les reconnaissais à peine. Elle embrassa sa mère d’une manière précipitée et soudaine sur la joue. Elle dit : « Essaie de me pardonner, maman » — puis rabattit son voile sur son visage avec tant de véhémence qu’elle le déchira. L’instant d’après, elle avait dévalé les marches et s’était précipitée dans la voiture comme s’il s’agissait d’une cachette.
Le sergent Cuff fut tout aussi rapide de son côté. Il repoussa Samuel et se tint devant Mademoiselle Rachel, la portière de la voiture ouverte à la main, au moment précis où elle s’installait à sa place.
« Que voulez-vous ? » dit Mademoiselle Rachel derrière son voile.
« Je veux vous dire un mot, mademoiselle, » répondit le sergent, « avant que vous ne partiez. Je ne peux me permettre de vous empêcher de rendre visite à votre tante. Je peux seulement me risquer à dire que votre départ, dans l’état actuel des choses, constitue un obstacle à la récupération de votre Diamant. Veuillez comprendre cela ; et maintenant, décidez vous-même si vous partez ou si vous restez. »
Mademoiselle Rachel ne lui répondit même pas. « En route, James ! » cria-t-elle au cocher.
Sans un mot de plus, le sergent ferma la portière de la voiture. Au moment où il la fermait, Monsieur Franklin accourut en bas des marches. « Au revoir, Rachel, » dit-il en lui tendant la main.
« En route ! » cria Mademoiselle Rachel, plus fort que jamais, ne prêtant pas plus attention à Monsieur Franklin qu’elle n’en avait prêté au sergent Cuff.
Monsieur Franklin recula, stupéfait, comme il pouvait l’être. Le cocher, ne sachant que faire, regarda vers ma dame, toujours immobile sur la marche supérieure. Ma dame, avec la colère, le chagrin et la honte se disputant sur son visage, lui fit signe de faire avancer les chevaux, puis rentra précipitamment dans la maison. Monsieur Franklin, retrouvant l’usage de la parole, cria après elle, alors que la voiture s’éloignait : « Tante ! Vous aviez tout à fait raison. Acceptez mes remerciements pour toute votre gentillesse — et laissez-moi partir. »
Ma dame se tourna comme pour lui parler. Puis, semblant se méfier d’elle-même, agita la main avec bonté. « Viens me voir avant de nous quitter, Franklin, » dit-elle d’une voix brisée — et elle se dirigea vers sa propre chambre.
« Faites-moi une dernière faveur, Betteredge, » dit Monsieur Franklin en se tournant vers moi, les larmes aux yeux. « Emmenez-moi au train aussi vite que vous le pouvez ! »
Il suivit lui aussi son chemin vers l’intérieur de la maison. Sur le moment, Mademoiselle Rachel l’avait complètement anéanti. Jugez à cela combien il devait tenir à elle !
Le sergent Cuff et moi restâmes face à face, au bas des marches. Le sergent se tenait le visage tourné vers une trouée dans les arbres, commandant une vue sur l’un des virages de l’allée qui menait de la maison. Il avait les mains dans les poches et sifflotait doucement « The Last Rose of Summer » pour lui-même.
« Il y a un temps pour tout, » dis-je assez sauvagement. « Ce n’est pas le moment de siffloter. »
À cet instant, la voiture apparut au loin, à travers la trouée, en route vers la grille de la loge. Il y avait un autre homme, outre Samuel, clairement visible sur le siège arrière.
« Très bien ! » se dit le sergent. Il se tourna vers moi. « Ce n’est pas le moment de siffloter, Monsieur Betteredge, comme vous dites. Il est temps de prendre cette affaire en main, maintenant, sans ménager personne. Nous commencerons par Rosanna Spearman. Où est Joyce ? »
Nous appelâmes tous deux Joyce et ne reçûmes aucune réponse. J’envoyai l’un des palefreniers le chercher.
« Vous avez entendu ce que j’ai dit à Mademoiselle Verinder ? » fit remarquer le sergent, pendant que nous attendions. « Et vous avez vu comment elle l’a reçu ? Je lui dis clairement que son départ constituera un obstacle à la récupération de son Diamant — et elle part, au mépris de cette déclaration ! Votre jeune dame a un compagnon de voyage dans la voiture de sa mère, Monsieur Betteredge — et son nom est la Pierre de Lune. »
Je ne dis rien. Je ne fis que m’accrocher comme à la vie à ma foi en Mademoiselle Rachel.
Le palefrenier revint, suivi — très à contrecœur, me sembla-t-il — par Joyce.
« Où est Rosanna Spearman ? » demanda le sergent Cuff.
« Je ne peux pas l’expliquer, monsieur, » commença Joyce ; « et j’en suis vraiment désolé. Mais d’une façon ou d’une autre... »
« Avant d’aller à Frizinghall, » dit le sergent en l’interrompant, « je vous ai dit de garder un œil sur Rosanna Spearman, sans lui permettre de découvrir qu’elle était surveillée. Voulez-vous me dire que vous l’avez laissée vous échapper ? »
« J’ai bien peur, monsieur, » dit Joyce en commençant à trembler, « que j’ai été peut-être un peu trop prudent pour ne pas la laisser me découvrir. Il y a tant de passages dans les parties basses de cette maison... »
« Depuis combien de temps l’avez-vous perdue de vue ? »
« Depuis près d’une heure, monsieur. »
« Vous pouvez retourner à vos occupations habituelles à Frizinghall, » dit le sergent, parlant avec autant de calme que jamais, de sa manière habituelle, tranquille et morne. « Je ne pense pas que vos talents soient du tout dans notre domaine, Monsieur Joyce. Votre forme d’emploi actuelle est un peu au-dessus de vos capacités. Bonjour. »
L’homme s’éclipsa. J’ai beaucoup de mal à décrire à quel point j’ai été affecté par la découverte que Rosanna Spearman avait disparu. Je semblais être dans cinquante états d’esprit différents à ce sujet, tous en même temps. Dans cet état, je restai là à fixer le sergent Cuff — et mes facultés de langage me firent tout à fait défaut.
« Non, Monsieur Betteredge, » dit le sergent, comme s’il avait découvert la pensée la plus immédiate en moi, et qu’il l’extrayait pour y répondre, avant toutes les autres. « Votre jeune amie, Rosanna, ne me glissera pas entre les doigts aussi facilement que vous le pensez. Tant que je sais où se trouve Mademoiselle Verinder, j’ai les moyens à ma disposition de tracer le complice de Mademoiselle Verinder. Je les ai empêchés de communiquer la nuit dernière. Très bien. Ils se retrouveront à Frizinghall, au lieu de se retrouver ici. L’enquête actuelle doit simplement être déplacée (un peu plus tôt que je ne l’avais prévu) de cette maison à la maison où Mademoiselle Verinder séjourne. En attendant, je crains de devoir vous demander de rassembler à nouveau les domestiques. »
Je l’accompagnai vers la salle des domestiques. C’est très honteux, mais ce n’est pas moins vrai, que j’eus une nouvelle crise de « fièvre policière » quand il prononça ces derniers mots. J’oubliai que je détestais le sergent Cuff. Je le saisis confidentiellement par le bras. Je dis : « Pour l’amour du ciel, dites-nous ce que vous allez faire avec les domestiques maintenant ? »
Le grand Cuff resta immobile comme une statue et s’adressa, dans une sorte de ravissement mélancolique, à l’air vide.
« Si cet homme, » dit le sergent (me désignant apparemment), « comprenait seulement la culture des roses, il serait le personnage le plus parfaitement complet sur la face de la création ! » Après cette forte expression de sentiment, il soupira et passa son bras dans le mien. « Voici où nous en sommes, » dit-il, retombant dans les affaires. « Rosanna a fait l’une des deux choses suivantes. Soit elle est allée directement à Frizinghall (avant que je puisse y arriver), soit elle est allée d’abord visiter sa cachette aux Sables Tremblants. La première chose à découvrir est lequel des domestiques a vu Rosanna en dernier avant qu’elle ne quitte la maison. »
En menant cette enquête, il s’avéra que la dernière personne à avoir posé les yeux sur Rosanna était Nancy, la fille de cuisine.
Nancy l’avait vue s’éclipser avec une lettre à la main et arrêter le garçon du boucher qui venait juste de livrer de la viande à la porte de derrière. Nancy l’avait entendue demander à l’homme de poster la lettre quand il serait de retour à Frizinghall. L’homme avait regardé l’adresse et avait dit que c’était un détour que de poster à Frizinghall une lettre adressée à Cobb’s Hole — et que, de plus, un samedi, cela empêcherait la lettre d’arriver à destination avant lundi matin. Rosanna avait répondu que le retard de la lettre jusqu’à lundi n’avait aucune importance. La seule chose dont elle voulait être sûre, c’était que l’homme fasse ce qu’elle lui demandait. L’homme avait promis de le faire et était reparti. Nancy avait été rappelée à son travail dans la cuisine. Et personne d’autre n’avait revu Rosanna Spearman par la suite.
« Eh bien ? » demandai-je, quand nous fûmes à nouveau seuls.
« Eh bien, » dit le sergent. « Je dois aller à Frizinghall. »
« Pour la lettre, monsieur ? »
« Oui. L’aide-mémoire de la cachette est dans cette lettre. Je dois voir l’adresse au bureau de poste. Si c’est l’adresse que je suspecte, je rendrai une autre visite à notre amie, Madame Yolland, lundi prochain. »
J’accompagnai le sergent pour commander la carriole. Dans la cour des écuries, nous reçûmes un nouvel éclairage sur la fille disparue.
CHAPITRE XIX
La nouvelle de la disparition de Rosanna s’était, semble-t-il, répandue parmi les domestiques travaillant à l’extérieur. Ils avaient eux aussi mené leurs enquêtes ; et ils venaient de mettre la main sur un petit impétueux, surnommé « Duffy » — qui était occasionnellement employé pour désherber le jardin, et qui avait vu Rosanna Spearman il y avait à peine une demi-heure. Duffy était certain que la jeune fille l’avait dépassé dans la plantation de sapins, non pas en marchant, mais en courant, en direction du bord de mer.
« Ce garçon connaît-il la côte dans les environs ? » demanda le sergent Cuff.
« Il est né et a été élevé sur la côte, » répondis-je.
« Duffy ! » dit le sergent, « veux-tu gagner un shilling ? Si oui, viens avec moi. Tenez la carriole prête, Monsieur Betteredge, jusqu’à ce que je revienne. »
Il partit pour les Sables Tremblants, à une vitesse que mes jambes (bien qu’assez bien préservées pour mon âge) n’avaient aucun espoir d’égaler. Le petit Duffy, comme c’est l’habitude chez les jeunes sauvages de nos régions quand ils sont de bonne humeur, poussa un cri et trottina sur les talons du sergent.
Ici encore, je trouve impossible de donner quoi que ce soit qui ressemble à un compte rendu clair de mon état d’esprit dans l’intervalle après que le sergent Cuff nous ait quittés. Une agitation curieuse et stupéfiante s’empara de moi. Je fis une douzaine de choses inutiles différentes à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, dont je ne peux me souvenir d’aucune maintenant. Je ne sais même pas combien de temps il s’écoula après que le sergent fut parti vers les sables, quand Duffy revint en courant avec un message pour moi. Le sergent Cuff avait donné au garçon une feuille arrachée de son carnet, sur laquelle était écrit au crayon : « Envoyez-moi l’une des bottines de Rosanna Spearman, et faites vite. »
J’envoyai la première domestique que je pus trouver dans la chambre de Rosanna ; et j’envoyai le garçon dire que je suivrais moi-même avec la bottine.
Ceci, j’en suis bien conscient, n’était pas le moyen le plus rapide d’obéir aux instructions que j’avais reçues. Mais j’étais résolu à voir par moi-même quelle nouvelle mystification se tramait avant de confier la bottine de Rosanna aux mains du sergent. Ma vieille idée de protéger la fille, si je pouvais, semblait m’être revenue à la onzième heure. Cet état de sentiment (sans parler de la « fièvre policière ») me fit partir, dès que j’eus la bottine, à la vitesse la plus proche de la course qu’un homme de plus de soixante-dix ans peut raisonnablement espérer atteindre.
Alors que j'approchais du rivage, les nuages s'amoncelèrent, noirs, et la pluie se mit à tomber, dérivant en grands draps d'eau blanche devant le vent. J'entendis le tonnerre de la mer sur le banc de sable à l'embouchure de la baie. Un peu plus loin, je dépassai le garçon accroupi pour s'abriter sous le vent des dunes. Puis je vis la mer déchaînée, et les rouleaux s'abattant sur le banc de sable, et la pluie battante balayant les eaux comme un vêtement volant, et le désert jaune de la plage avec une silhouette noire solitaire debout dessus — la silhouette du sergent Cuff.
Il fit un signe de la main vers le nord, quand il m'aperçut pour la première fois. « Restez de ce côté ! » cria-t-il. « Et venez ici, auprès de moi ! »
Je descendis vers lui, suffoquant, le cœur bondissant comme s'il était sur le point de sortir de ma poitrine. J'étais incapable de parler. J'avais cent questions à lui poser ; et pas une ne franchissait mes lèvres. Son visage m'effraya. Je vis dans ses yeux un regard qui était un regard d'horreur. Il m'arracha la bottine des mains et la posa dans une empreinte sur le sable, orientée vers le sud par rapport à l'endroit où nous étions, et pointant droit vers l'éperon rocheux appelé le South Spit. La trace n'était pas encore effacée par la pluie — et la bottine de la jeune fille s'y adaptait à merveille.
Le sergent montra la bottine dans l'empreinte, sans dire un mot.
Je m'agrippai à son bras, essayant de lui parler, et échouai comme j'avais échoué lorsque j'avais essayé auparavant. Il continua, suivant les empreintes, encore et encore, jusqu'à l'endroit où les rochers et le sable se rejoignaient. Le South Spit était juste à fleur d'eau avec la marée montante ; les eaux se soulevaient sur la face cachée du Shivering Sand. Tantôt par ici, tantôt par là, avec une patience obstinée qu'il était terrible de voir, le sergent Cuff essayait la bottine dans les empreintes, et constatait toujours qu'elle pointait dans la même direction — droit vers les rochers. Il eut beau chercher, il ne trouva nulle part le moindre signe de pas revenant de là.
Il finit par abandonner. Gardant toujours le silence, il me regarda à nouveau ; puis il regarda les eaux devant nous, se soulevant de plus en plus sur les sables mouvants. Je regardai là où il regardait — et je lus sa pensée sur son visage. Un tremblement muet et terrible me parcourut soudain. Je tombai à genoux sur la plage.
« Elle est retournée à la cachette », entendis-je le sergent se dire à lui-même. « Quelque accident fatal lui est arrivé sur ces rochers. »
L'air altéré de la jeune fille, ses paroles et ses gestes — la manière engourdie et éteinte dont elle m'avait écouté et parlé, alors que je l'avais trouvée balayant le couloir quelques heures plus tôt — me revinrent à l'esprit et m'avertirent, alors même que le sergent parlait, que sa supposition était bien loin de la terrible vérité. J'essayai de lui dire la peur qui m'avait glacé. J'essayai de dire : « La mort qu'elle a trouvée, sergent, était une mort qu'elle a cherchée elle-même. » Non ! Les mots ne sortaient pas. Le tremblement muet me tenait dans son étau. Je ne pouvais sentir la pluie battante. Je ne pouvais voir la marée monter. Comme dans la vision d'un rêve, la pauvre créature perdue revint devant moi. Je la revis comme je l'avais vue dans le passé — le matin où j'étais allé la chercher pour la faire entrer dans la maison. Je l'entendis à nouveau me dire que le Shivering Sand semblait l'attirer malgré elle, et se demander si sa tombe l'y attendait. L'horreur de la chose me frappa, d'une manière insondable, à travers mon propre enfant. Ma fille avait exactement son âge. Ma fille, éprouvée comme Rosanna l'avait été, aurait pu vivre cette existence misérable et mourir de cette mort affreuse.
Le sergent me releva avec bonté et me détourna du spectacle de l'endroit où elle avait péri.
Grâce à ce soulagement, je commençai à reprendre mon souffle et à voir les choses autour de moi telles qu'elles étaient réellement. En regardant vers les dunes, je vis les domestiques masculins et le pêcheur, nommé Yolland, accourir tous vers nous ; et tous, ayant été alertés, criaient pour savoir si la jeune fille avait été retrouvée. En quelques mots, le sergent leur montra la preuve des empreintes et leur dit qu'un accident fatal devait lui être arrivé. Il choisit alors le pêcheur parmi les autres et lui posa une question, en se tournant de nouveau vers la mer : « Dites-moi », dit-il. « Un bateau aurait-il pu l'emmener, par un temps pareil, depuis ces rochers où ses empreintes s'arrêtent ? »
Le pêcheur montra les rouleaux s'abattant sur le banc de sable et les grandes vagues sautant en nuages d'écume contre les promontoires de chaque côté de nous.
« Aucun bateau jamais construit », répondit-il, « n'aurait pu l'atteindre à travers cela. »
Le sergent Cuff regarda pour la dernière fois les empreintes sur le sable, que la pluie effaçait maintenant rapidement.
« Voilà », dit-il, « la preuve qu'elle ne peut pas avoir quitté cet endroit par terre. Et voici », continua-t-il en regardant le pêcheur, « la preuve qu'elle ne peut pas s'être échappée par mer. » Il s'arrêta et réfléchit une minute. « Elle a été vue courant vers cet endroit, une demi-heure avant que j'arrive de la maison », dit-il à Yolland. « Quelque temps a passé depuis lors. Disons, en tout, il y a une heure. À quelle hauteur l'eau se trouvait-elle, à ce moment-là, de ce côté des rochers ? » Il montra le côté sud — autrement dit, le côté qui n'était pas rempli par les sables mouvants.
« Avec la marée d'aujourd'hui », dit le pêcheur, « il n'y aurait pas eu assez d'eau pour noyer un chat de ce côté du Spit, il y a une heure. »
Le sergent se tourna vers le nord, vers les sables mouvants.
« Combien de ce côté ? » demanda-t-il.
« Encore moins », répondit Yolland. « Le Shivering Sand aurait été juste à fleur d'eau, et pas plus. »
Le sergent se tourna vers moi et dit que l'accident devait s'être produit du côté des sables mouvants. Ma langue se délia alors. « Aucun accident ! » lui dis-je. « Quand elle est venue en cet endroit, elle était lasse de la vie, pour y mettre fin. »
Il recula en sursaut. « Comment le savez-vous ? » demanda-t-il. Les autres se pressèrent autour. Le sergent se reprit instantanément. Il les écarta de moi ; il dit que j'étais un vieil homme ; il dit que la découverte m'avait ébranlé ; il dit : « Laissez-le un peu tranquille. » Puis il se tourna vers Yolland et demanda : « Y a-t-il une chance de la retrouver, quand la marée redescendra ? » Et Yolland répondit : « Aucune. Ce que le sable prend, le sable le garde pour toujours. » Ayant dit cela, le pêcheur fit un pas de plus et s'adressa à moi.
« Monsieur Betteredge », dit-il, « j'ai un mot à vous dire sur la mort de la jeune femme. À quatre pieds au large, en travers, le long du côté du Spit, il y a un rebord rocheux, à environ une demi-brasse sous le sable. Ma question est : pourquoi ne l'a-t-elle pas atteint ? Si elle a glissé, par accident, du Spit, elle est tombée là où il y a un appui au fond, à une profondeur qui la couvrirait à peine jusqu'à la taille. Elle a dû avancer, ou sauter, dans les profondeurs au-delà — sinon elle ne serait pas portée disparue maintenant. Aucun accident, monsieur ! Les profondeurs des sables mouvants l'ont eue. Et elles l'ont eue par son propre acte. »
Après ce témoignage d'un homme dont on pouvait se fier à la connaissance, le sergent resta silencieux. Les autres, comme lui, gardèrent le silence. D'un commun accord, nous remontâmes tous la pente de la plage.
Aux dunes, nous fûmes rejoints par le sous-palefrenier, courant vers nous depuis la maison. Le garçon est un bon garçon et il a un respect honnête pour moi. Il me tendit un petit mot, avec une tristesse décente sur le visage. « Penelope m'a envoyé avec ceci, monsieur Betteredge », dit-il. « Elle l'a trouvé dans la chambre de Rosanna. »
C'était son dernier mot d'adieu au vieil homme qui avait fait de son mieux — Dieu merci, toujours fait de son mieux — pour être son ami.
« Vous m'avez souvent pardonné, monsieur Betteredge, par le passé. Quand vous reverrez le Shivering Sand, essayez de me pardonner une fois encore. J'ai trouvé ma tombe là où elle m'attendait. J'ai vécu et je suis morte, monsieur, reconnaissante de votre bonté. »
Il n'y avait rien de plus que cela. Si peu que ce fût, je n'eus pas la force de caractère pour y résister. Vos larmes coulent facilement quand vous êtes jeune et que vous commencez dans la vie. Vos larmes coulent facilement quand vous êtes vieux et que vous la quittez. J'éclatai en sanglots.
Le sergent Cuff fit un pas vers moi — avec de bonnes intentions, je n'en doute pas. Je reculai. « Ne me touchez pas », dis-je. « C'est la terreur de vous qui l'a poussée à cela. »
« Vous avez tort, monsieur Betteredge », répondit-il calmement. « Mais il sera temps d'en parler quand nous serons rentrés. »
Je suivis les autres, avec l'aide du bras du palefrenier. Sous la pluie battante, nous rentrâmes — pour affronter le trouble et la terreur qui nous attendaient à la maison.
CHAPITRE XX
Ceux qui étaient devant avaient répandu la nouvelle avant nous. Nous trouvâmes les domestiques dans un état de panique. Alors que nous passions devant la porte de ma maîtresse, elle fut ouverte violemment de l'intérieur. Ma maîtresse sortit parmi nous (avec M. Franklin la suivant et essayant vainement de la calmer), tout à fait hors d'elle par l'horreur de la chose.
« Vous êtes responsable de cela ! » cria-t-elle, menaçant le sergent sauvagement de la main. « Gabriel ! Donnez à ce misérable son argent — et délivrez-moi de sa vue ! »
Le sergent fut le seul parmi nous qui fût capable de lui faire face — étant le seul parmi nous à garder son sang-froid.
« Je ne suis pas plus responsable de cette pénible calamité, milady, que vous ne l'êtes », dit-il. « Si, dans une demi-heure à partir de maintenant, vous insistez toujours pour que je quitte la maison, j'accepterai votre renvoi, milady, mais pas votre argent. »
Cela fut dit très respectueusement, mais très fermement en même temps — et cela eut son effet sur ma maîtresse aussi bien que sur moi. Elle laissa M. Franklin la ramener dans la pièce. Alors que la porte se refermait sur eux deux, le sergent, observant les femmes de chambre de son regard attentif, remarqua que tandis que toutes les autres étaient simplement effrayées, Penelope était en larmes. « Quand votre père aura changé ses vêtements mouillés », lui dit-il, « venez nous parler dans la chambre de votre père. »
Avant la fin de la demi-heure, j'avais mis des vêtements secs et j'avais prêté au sergent Cuff le rechange nécessaire. Penelope vint nous rejoindre pour savoir ce que le sergent voulait d'elle. Je ne pense pas avoir jamais senti à quel point j'avais une bonne et dévouée fille, aussi fortement qu'à ce moment-là. Je la pris et l'assis sur mes genoux, et je priai Dieu de la bénir. Elle cacha sa tête sur ma poitrine et passa ses bras autour de mon cou — et nous attendîmes un petit moment en silence. La pauvre fille morte devait être au fond de tout cela, je pense, pour ma fille et pour moi. Le sergent alla à la fenêtre et resta là à regarder dehors. Je pensai qu'il était juste de le remercier de nous avoir considérés tous les deux de cette façon — et je le fis.
Les gens de la haute société ont tous les luxes pour eux — entre autres, le luxe de se laisser aller à leurs sentiments. Les gens de basse extraction n'ont pas ce privilège. La nécessité, qui épargne nos supérieurs, n'a aucune pitié pour nous. Nous apprenons à contenir nos sentiments en nous-mêmes et à poursuivre nos devoirs aussi patiemment que possible. Je ne m'en plains pas — je le note simplement. Penelope et moi étions prêts pour le sergent, dès que le sergent fut prêt de son côté. Interrogée pour savoir si elle savait ce qui avait conduit sa camarade de service à se détruire, ma fille répondit (comme vous le prévoyez) que c'était par amour pour M. Franklin Blake. Interrogée ensuite si elle avait mentionné cette idée à une autre personne, Penelope répondit : « Je ne l'ai pas mentionné, pour l'amour de Rosanna. » Je sentis qu'il était nécessaire d'ajouter un mot à cela. Je dis : « Et pour l'amour de M. Franklin, ma chère, aussi. Si Rosanna est morte par amour pour lui, ce n'est pas à son insu ou par sa faute. Qu'il quitte la maison aujourd'hui, s'il la quitte, sans la douleur inutile de connaître la vérité. » Le sergent Cuff dit : « Très juste », et retomba dans le silence ; comparant l'idée de Penelope (comme il m'a semblé) avec quelque autre idée à lui qu'il gardait pour lui-même.
À la fin de la demi-heure, la sonnette de ma maîtresse retentit.
En chemin pour répondre, je rencontrai M. Franklin sortant du salon de sa tante. Il mentionna que milady était prête à voir le sergent Cuff — en ma présence comme auparavant — et il ajouta qu'il souhaitait lui-même dire deux mots au sergent d'abord. En revenant vers ma chambre, il s'arrêta et regarda l'horaire des trains dans le hall.
« Allez-vous vraiment nous quitter, monsieur ? » demandai-je. « Miss Rachel redeviendra sûrement la même, si vous lui en laissez le temps ? »
« Elle redeviendra la même », répondit M. Franklin, « quand elle apprendra que je suis parti et qu'elle ne me verra plus. »
Je pensai qu'il parlait par ressentiment de la façon dont ma jeune dame l'avait traité. Mais il n'en était rien. Ma maîtresse avait remarqué, depuis que la police était arrivée dans la maison, que la simple mention de lui suffisait à mettre le tempérament de Miss Rachel en flammes. Il avait été trop épris de sa cousine pour aimer se l'avouer, jusqu'à ce que la vérité lui soit imposée, quand elle était partie pour chez sa tante. Ses yeux une fois ouverts de cette manière cruelle que vous connaissez, M. Franklin avait pris sa résolution — la seule résolution qu'un homme de caractère puisse prendre — de quitter la maison.
Ce qu'il avait à dire au sergent fut prononcé en ma présence. Il décrivit sa maîtresse comme disposée à reconnaître qu'elle avait parlé avec trop de précipitation. Et il demanda si le sergent Cuff consentirait — dans ce cas — à accepter ses honoraires et à laisser l'affaire du diamant là où elle en était maintenant. Le sergent répondit : « Non, monsieur. Mes honoraires me sont payés pour accomplir mon devoir. Je refuse de les prendre tant que mon devoir n'est pas rempli. »
« Je ne vous comprends pas », dit M. Franklin.
« Je vais m'expliquer, monsieur », dit le sergent. « Quand je suis arrivé ici, j'ai entrepris de jeter la lumière nécessaire sur l'affaire du diamant manquant. Je suis maintenant prêt et j'attends de tenir ma promesse. Quand j'aurai exposé l'affaire à Lady Verinder telle qu'elle se présente maintenant, et quand je lui aurai dit clairement quelle ligne de conduite adopter pour le recouvrement de la Moonstone, la responsabilité sera retirée de mes épaules. Que milady décide, après cela, si elle me permet ou non de continuer. J'aurai alors fait ce que j'avais entrepris de faire — et je prendrai mes honoraires. »
Par ces mots, le sergent Cuff nous rappela que, même dans la police de détective, un homme peut avoir une réputation à perdre.
Le point de vue qu'il adoptait était si manifestement le bon qu'il n'y avait plus rien à dire. Comme je me levais pour le conduire à la chambre de milady, il demanda si M. Franklin souhaitait être présent. M. Franklin répondit : « Pas à moins que Lady Verinder ne le désire. » Il ajouta, en un murmure pour moi, alors que je suivais le sergent : « Je sais ce que cet homme va dire à propos de Rachel ; et je suis trop épris d'elle pour l'entendre et garder mon calme. Laissez-moi seul. »
Je le laissai, assez misérable, appuyé sur le rebord de ma fenêtre, le visage caché dans ses mains et Penelope jetant un coup d'œil par la porte, désirant le réconforter. À la place de M. Franklin, je l'aurais appelée. Quand vous êtes mal traité par une femme, il y a un grand réconfort à le raconter à une autre — parce que, neuf fois sur dix, l'autre prend toujours votre parti. Peut-être, quand j'eus tourné le dos, l'a-t-il appelée ? Dans ce cas, il n'est que justice pour ma fille de déclarer qu'elle ne reculerait devant rien pour réconforter M. Franklin Blake.
Entre-temps, le sergent Cuff et moi procédâmes à la chambre de milady.
Lors de la dernière conférence que nous avions eue avec elle, nous l'avions trouvée peu encline à lever les yeux du livre qu'elle avait sur la table. En cette occasion, il y avait un changement pour le mieux. Elle rencontra le regard du sergent avec un regard qui était aussi assuré que le sien. L'esprit de famille se montrait dans chaque trait de son visage ; et je savais que le sergent Cuff trouverait à qui parler, quand une femme comme ma maîtresse était tendue pour entendre le pire de ce qu'il avait à lui dire.
CHAPITRE XXI
Les premiers mots, une fois assis, furent prononcés par milady.
« Sergent Cuff », dit-elle, « il y avait peut-être une excuse pour la manière inconsidérée dont je vous ai parlé il y a une demi-heure. Je n'ai cependant aucun désir de réclamer cette excuse. Je dis, avec une parfaite sincérité, que je le regrette, si je vous ai fait du tort. »
La grâce de la voix et des manières avec lesquelles elle lui fit cette réparation eut son effet sur le sergent. Il demanda la permission de se justifier — présentant sa justification comme un acte de respect envers ma maîtresse. Il était impossible, dit-il, qu'il pût être d'une quelconque manière responsable de la calamité qui nous avait tous choqués, pour cette raison suffisante que son succès à mener son enquête à sa fin appropriée dépendait de ce qu'il ne dise ni ne fasse rien qui pût alarmer Rosanna Spearman. Il en appela à moi pour témoigner s'il avait, ou non, poursuivi cet objectif. Je pouvais, et je le fis, porter témoignage qu'il l'avait fait. Et là, à mon sens, l'affaire aurait pu être judicieusement laissée à son terme.
Le sergent Cuff, cependant, alla un peu plus loin, évidemment (comme vous allez en juger maintenant) dans le but de forcer l'explication la plus douloureuse possible entre milady et lui-même.
« J'ai entendu un motif attribué au suicide de la jeune femme », dit le sergent, « qui est peut-être le bon. C'est un motif tout à fait sans lien avec l'affaire que je mène ici. Je suis tenu d'ajouter, cependant, que ma propre opinion pointe dans l'autre direction. Une anxiété insupportable, en rapport avec le diamant manquant, a, je le crois, poussé la pauvre créature à sa propre destruction. Je ne prétends pas savoir ce que cette anxiété insupportable a pu être. Mais je pense (avec votre permission, milady) que je peux poser la main sur une personne capable de décider si j'ai raison ou tort. »
« Cette personne est-elle maintenant dans la maison ? » demanda ma maîtresse, après avoir attendu un peu.
« La personne a quitté la maison, milady. »
Cette réponse pointait aussi droit vers Miss Rachel que possible. Un silence tomba sur nous qui, je crus, ne prendrait jamais fin. Seigneur ! Comme le vent hurlait et comme la pluie battait contre la fenêtre, alors que j'étais assis là à attendre que l'un ou l'autre reparle !
« Soyez assez aimable pour vous exprimer clairement », dit milady. « Faites-vous référence à ma fille ? »
« C'est le cas », dit le sergent Cuff, en autant de mots.
Ma maîtresse avait son chéquier sur la table quand nous étions entrés dans la pièce — sans aucun doute pour payer ses honoraires au sergent. Elle le remit maintenant dans le tiroir. Cela me fendit le cœur de voir à quel point sa pauvre main tremblait — la main qui avait comblé sa vieille servante de bienfaits ; la main qui, je prie Dieu, prendra la mienne, quand mon heure viendra et que je quitterai mon poste pour toujours !
« J'avais espéré », dit milady, très lentement et calmement, « avoir rémunéré vos services et m'être séparée de vous sans que le nom de Miss Verinder ait été ouvertement mentionné entre nous comme il l'a été maintenant. Mon neveu a probablement dit quelque chose à ce sujet, avant que vous ne veniez dans ma chambre ? »
« M. Blake a transmis son message, milady. Et j'ai donné à M. Blake une raison—— »
« Il est inutile de me dire votre raison. Après ce que vous venez de dire, vous savez aussi bien que moi que vous êtes allé trop loin pour faire marche arrière. Je me le dois à moi-même, et je le dois à mon enfant, d'insister pour que vous restiez ici et d'insister pour que vous parliez franchement. »
Le sergent regarda sa montre.
« S'il y avait eu du temps, milady, répondit-il, j'aurais préféré rédiger mon rapport plutôt que de vous le communiquer de vive voix. Mais, si cette enquête doit se poursuivre, le temps est trop précieux pour être gaspillé en écritures. Je suis prêt à aborder la question immédiatement. C'est une affaire très douloureuse pour moi à évoquer, et pour vous à entendre. »
C'est là que ma maîtresse l'interrompit une fois de plus.
« Je pourrais peut-être rendre la chose moins douloureuse pour vous, ainsi que pour mon bon serviteur et ami ici présent, dit-elle, si je donne l'exemple en parlant hardiment, pour ma part. Vous soupçonnez Miss Verinder de nous tromper tous en cachant le diamant pour une raison qui lui est propre ? Est-ce vrai ? »
« Tout à fait vrai, milady. »
« Très bien. Maintenant, avant que vous ne commenciez, je dois vous dire, en tant que mère de Miss Verinder, qu'elle est absolument incapable de faire ce que vous supposez qu'elle a fait. Votre connaissance de son caractère date d'il y a un jour ou deux. La mienne remonte au début de sa vie. Exposez vos soupçons à son égard aussi fermement qu'il vous plaira — il est impossible que vous m'offensiez en le faisant. Je suis sûre, par avance, qu'avec toute votre expérience, les circonstances vous ont fatalement égaré dans cette affaire. Attention ! Je ne suis en possession d'aucune information privée. Je suis aussi totalement exclue de la confiance de ma fille que vous l'êtes. Ma seule raison de parler avec certitude est celle que vous avez déjà entendue. Je connais mon enfant. »
Elle se tourna vers moi et me tendit la main. Je l'embrassai en silence. « Vous pouvez continuer », dit-elle, en faisant de nouveau face au sergent avec autant de fermeté que jamais.
Le sergent Cuff s'inclina. Ma maîtresse n'avait produit qu'un seul effet sur lui. Son visage en forme de hache s'adoucit un instant, comme s'il avait pitié d'elle. Quant à ébranler sa conviction, il était clair qu'elle ne l'avait pas fait bouger d'un pouce. Il s'installa dans son fauteuil et commença sa vile attaque contre le caractère de Miss Rachel en ces termes :
« Je dois demander à votre ladyship, dit-il, de regarder cette affaire en face, de mon point de vue aussi bien que du vôtre. Voudriez-vous avoir la bonté de vous imaginer arrivant ici, à ma place, et avec mon expérience ? Et me permettre de mentionner très brièvement ce qu'a été cette expérience ? »
Ma maîtresse lui fit signe qu'elle y consentait. Le sergent poursuivit :
« Ces vingt dernières années, dit-il, j'ai été largement employé dans des affaires de scandale familial, agissant en qualité d'homme de confiance. Le seul résultat de ma pratique domestique qui ait un rapport avec l'affaire actuelle est un résultat que je peux énoncer en deux mots. Il est bien connu de mon expérience que les jeunes dames de rang et de position ont parfois des dettes privées qu'elles n'osent avouer à leurs proches parents et amis. Parfois, la modiste et le joaillier en sont la cause. Parfois, l'argent est nécessaire pour des fins que je ne soupçonne pas dans ce cas précis, et que je ne vous choquerai pas en mentionnant. Gardez à l'esprit ce que j'ai dit, milady — et voyons maintenant comment les événements dans cette maison m'ont ramené à ma propre expérience, que je le veuille ou non ! »
Il réfléchit un instant, puis continua avec une clarté horrible qui vous obligeait à le comprendre, et avec une justice abominable qui ne favorisait personne.
« Mes premières informations relatives à la perte de la Pierre de Lune, dit le sergent, me sont venues du surintendant Seegrave. Il a prouvé à ma complète satisfaction qu'il était parfaitement incapable de gérer l'affaire. La seule chose qu'il ait dite et qui m'a semblé digne d'intérêt était celle-ci : Miss Verinder avait refusé d'être interrogée par lui et lui avait parlé avec une impolitesse et un mépris parfaitement incompréhensibles. J'ai trouvé cela curieux, mais je l'ai attribué principalement à une certaine maladresse de la part du surintendant qui aurait pu offenser la jeune dame. Après cela, j'ai mis cela de côté dans mon esprit et je me suis consacré, seul, à l'affaire. Cela a abouti, comme vous le savez, à la découverte de la tache sur la porte et aux preuves de M. Franklin Blake me confirmant que cette tache et la perte du diamant faisaient partie du même puzzle. Jusque-là, si je soupçonnais quelque chose, je soupçonnais que la Pierre de Lune avait été volée et que l'un des domestiques pouvait s'avérer être le voleur. Très bien. Dans cet état de choses, que se passe-t-il ? Miss Verinder sort soudainement de sa chambre et me parle. J'observe trois apparences suspectes chez cette jeune dame. Elle est toujours violemment agitée, bien que plus de vingt-quatre heures se soient écoulées depuis la perte du diamant. Elle me traite comme elle a déjà traité le surintendant Seegrave. Et elle est mortellement offensée par M. Franklin Blake. Très bien encore. Voici (me dis-je) une jeune dame qui a perdu un bijou de valeur — une jeune dame, aussi, comme mes propres yeux et oreilles m'en informent, qui est d'un tempérament impétueux. Dans ces circonstances, et avec ce caractère, que fait-elle ? Elle trahit un ressentiment incompréhensible contre M. Blake, M. le surintendant et moi-même — c'est-à-dire précisément les trois personnes qui, chacune à leur manière, ont essayé de l'aider à retrouver son bijou perdu. Ayant mené mon enquête jusque-là — alors, milady, et pas avant, je commence à chercher dans mon esprit ma propre expérience. Mon expérience explique la conduite autrement incompréhensible de Miss Verinder. Elle l'associe à ces autres jeunes dames que je connais. Elle me dit qu'elle a des dettes qu'elle n'ose avouer, qui doivent être payées. Et cela m'amène à me demander si la perte du diamant ne signifie pas que le diamant doit être secrètement gagé pour les payer. C'est la conclusion que mon expérience tire de faits simples. Qu'est-ce que l'expérience de votre ladyship a à dire contre cela ? »
« Ce que j'ai déjà dit, répondit ma maîtresse. Les circonstances vous ont égaré. »
Je ne dis rien pour ma part. Robinson Crusoé — Dieu sait comment — s'était logé dans ma vieille tête embrouillée. Si le sergent Cuff s'était trouvé, à ce moment-là, transporté sur une île déserte, sans un homme Vendredi pour lui tenir compagnie, ou un navire pour l'emmener — il se serait trouvé exactement là où je souhaitais qu'il soit ! (Nota bene : je suis un bon chrétien moyen, quand on ne pousse pas trop loin ma chrétienté. Et le reste d'entre vous — ce qui est un grand réconfort — est, à cet égard, assez semblable à moi.)
Le sergent Cuff reprit :
« À tort ou à raison, milady, dit-il, ayant tiré ma conclusion, la chose suivante à faire était de la mettre à l'épreuve. J'ai suggéré à votre ladyship l'examen de toutes les garde-robes de la maison. C'était un moyen de trouver l'article vestimentaire qui, selon toute probabilité, avait fait la tache ; et c'était un moyen de mettre ma conclusion à l'épreuve. Qu'est-il arrivé ? Votre ladyship a consenti ; M. Blake a consenti ; M. Ablewhite a consenti. Miss Verinder a été la seule à arrêter toute la procédure en refusant catégoriquement. Ce résultat m'a convaincu que mon point de vue était le bon. Si votre ladyship et M. Betteredge persistent à ne pas être d'accord avec moi, vous devez être aveugles à ce qui s'est passé sous vos yeux aujourd'hui même. En votre présence, j'ai dit à la jeune dame que son départ de la maison (dans l'état des choses) mettrait un obstacle à ce que je retrouve son bijou. Vous avez vu vous-mêmes qu'elle est partie en voiture malgré cette déclaration. Vous avez vu vous-même que, loin de pardonner à M. Blake pour avoir fait plus que tous les autres pour mettre l'indice entre mes mains, elle a publiquement insulté M. Blake sur les marches de la maison de sa mère. Que signifient ces choses ? Si Miss Verinder n'est pas complice de la disparition du diamant, que signifient ces choses ? »
Cette fois, il regarda de mon côté. C'était tout bonnement effrayant de l'entendre accumuler preuve sur preuve contre Miss Rachel, et de savoir, alors qu'on brûlait d'envie de la défendre, qu'il n'y avait pas à contester la vérité de ce qu'il disait. Je suis (Dieu merci !) constitutionnellement supérieur à la raison. Cela m'a permis de rester ferme sur le point de vue de ma dame, qui était aussi le mien. Cela a réveillé mon esprit et m'a fait prendre un air audacieux devant le sergent Cuff. Profitez-en, bons amis, je vous en supplie, de mon exemple. Cela vous épargnera bien des ennuis du genre vexant. Cultivez une supériorité à la raison, et voyez comment vous coupez les griffes de tous les gens sensés quand ils essaient de vous égratigner pour votre propre bien !
Constatant que je ne faisais aucune remarque, et que ma maîtresse ne faisait aucune remarque, le sergent Cuff poursuivit. Seigneur ! Comme cela m'a mis en rage de remarquer qu'il n'était pas le moins du monde décontenancé par notre silence !
« Voilà l'affaire, milady, telle qu'elle se présente contre Miss Verinder seule, dit-il. La chose suivante est de poser l'affaire telle qu'elle se présente contre Miss Verinder et la défunte Rosanna Spearman prises ensemble. Revenons un instant, si vous le voulez bien, sur le refus de votre fille de laisser examiner sa garde-robe. Mon esprit étant fait, après cette circonstance, j'avais deux questions à considérer ensuite. Premièrement, quant à la bonne méthode pour mener mon enquête. Deuxièmement, quant à savoir si Miss Verinder avait un complice parmi les domestiques de la maison. Après mûre réflexion, j'ai déterminé de mener l'enquête, comme nous dirions dans notre bureau, d'une manière hautement irrégulière. Pour cette raison : j'avais un scandale familial à traiter, qu'il était de mon devoir de garder dans les limites de la famille. Moins il y aurait de bruit, et moins il y aurait d'étrangers employés pour m'aider, mieux ce serait. Quant au cours habituel de mettre les gens en garde à vue sur simple soupçon, de passer devant le magistrat, et tout le reste — rien de tel n'était envisageable quand la fille de votre ladyship était (comme je le croyais) au fond de toute cette affaire. Dans ce cas, j'ai senti qu'une personne du caractère et de la position de M. Betteredge dans la maison — connaissant les domestiques comme il le faisait, et ayant l'honneur de la famille à cœur — serait plus sûre à prendre comme assistant que toute autre personne sur laquelle je pourrais mettre la main. J'aurais essayé M. Blake également — sans un obstacle sur le chemin. Il a vu la tournure de mes procédures à une date très précoce ; et, avec son intérêt pour Miss Verinder, toute compréhension mutuelle était impossible entre lui et moi. Je dérange votre ladyship avec ces détails pour vous montrer que j'ai gardé le secret de famille dans le cercle familial. Je suis le seul étranger qui le connaisse — et mon existence professionnelle dépend du fait que je tienne ma langue. »
Ici, j'ai senti que mon existence professionnelle dépendait de ne pas tenir ma langue. Être présenté devant ma maîtresse, dans mon vieil âge, comme une sorte de policier adjoint, était, encore une fois, plus que ce que ma chrétienté était assez forte pour supporter.
« Je demande à informer votre ladyship, dis-je, que je n'ai jamais, à ma connaissance, aidé cette abominable affaire de détective, d'aucune manière, du début à la fin ; et je somme le sergent Cuff de me contredire, s'il l'ose ! »
Après avoir donné libre cours à ces mots, je me suis senti grandement soulagé. Sa ladyship m'a honoré d'une petite tape amicale sur l'épaule. J'ai regardé avec une indignation vertueuse le sergent, pour voir ce qu'il pensait d'un tel témoignage ! Le sergent m'a regardé comme un agneau et semblait m'apprécier plus que jamais.
Ma dame l'informa qu'il pouvait poursuivre son exposé. « Je comprends, dit-elle, que vous avez honnêtement fait de votre mieux, dans ce que vous croyez être mon intérêt. Je suis prête à entendre ce que vous avez à dire ensuite. »
« Ce que j'ai à dire ensuite, répondit le sergent Cuff, concerne Rosanna Spearman. J'ai reconnu la jeune femme, comme votre ladyship peut s'en souvenir, quand elle a apporté le carnet de blanchisserie dans cette pièce. Jusque-là, j'étais enclin à douter que Miss Verinder eût confié son secret à qui que ce soit. Quand j'ai vu Rosanna, j'ai changé d'avis. Je l'ai soupçonnée immédiatement d'être complice de la suppression du diamant. La pauvre créature a rencontré la mort par une fin terrible, et je ne veux pas que votre ladyship pense, maintenant qu'elle est partie, que j'ai été indûment dur avec elle. Si cela avait été un cas ordinaire de vol, j'aurais accordé à Rosanna le bénéfice du doute tout aussi librement que je l'aurais accordé à n'importe lequel des autres domestiques de la maison. Notre expérience des femmes de la maison de réforme est que, lorsqu'elles sont mises au service — et traitées avec gentillesse et discernement — elles s'avèrent dans la majorité des cas être honnêtement repentantes, et honnêtement dignes des efforts faits avec elles. Mais ce n'était pas un cas ordinaire de vol. C'était un cas — à mon esprit — d'une fraude profondément planifiée, avec le propriétaire du diamant au fond de tout cela. Tenant ce point de vue, la première considération qui s'est naturellement présentée à moi, en lien avec Rosanna, était celle-ci : Miss Verinder serait-elle satisfaite (en demandant pardon à votre ladyship) de nous laisser tous penser que la Pierre de Lune était simplement perdue ? Ou irait-elle un pas plus loin, et nous leurrerait-elle en nous faisant croire que la Pierre de Lune a été volée ? Dans ce dernier cas, il y avait Rosanna Spearman — avec le caractère d'une voleuse — prête à sa main ; la personne entre toutes pour mener votre ladyship, et me mener, sur une fausse piste. »
Était-il possible (me suis-je demandé) qu'il puisse mettre son affaire contre Miss Rachel et Rosanna dans un point de vue plus horrible que celui-ci ? C'était possible, comme vous allez maintenant le voir.
« J'avais une autre raison de soupçonner la défunte, dit-il, qui me semble avoir été encore plus forte. Qui serait la personne toute désignée pour aider Miss Verinder à lever de l'argent secrètement sur le diamant ? Rosanna Spearman. Aucune jeune dame dans la position de Miss Verinder ne pourrait gérer une affaire aussi risquée par elle-même. Une intermédiaire, elle doit en avoir une, et qui de plus apte, je demande encore, que Rosanna Spearman ? La défunte femme de chambre de votre ladyship était au sommet de sa profession quand elle était voleuse. Elle avait des relations, à ma connaissance certaine, avec l'un des rares hommes à Londres (dans le domaine du prêt d'argent) qui avancerait une grosse somme sur un bijou aussi notable que la Pierre de Lune, sans poser de questions embarrassantes, ou insister sur des conditions embarrassantes. Gardez cela à l'esprit, milady ; et maintenant laissez-moi vous montrer comment mes soupçons ont été justifiés par les propres actes de Rosanna, et par les inférences évidentes à en tirer. »
Il a alors passé en revue l'ensemble des agissements de Rosanna. Vous êtes déjà aussi bien au fait de ces procédures que moi ; et vous comprendrez à quel point cette partie de son rapport a fixé irréfutablement la culpabilité d'être impliquée dans la disparition de la Pierre de Lune sur la mémoire de la pauvre fille morte. Même ma maîtresse fut intimidée par ce qu'il disait maintenant. Elle ne lui fit aucune réponse quand il eut fini. Il ne semblait pas importer au sergent qu'on lui réponde ou non. Il continuait (que le diable l'emporte !), tout aussi stable que jamais.
« Ayant exposé toute l'affaire telle que je la comprends, dit-il, je n'ai plus qu'à dire à votre ladyship, maintenant, ce que je propose de faire ensuite. Je vois deux moyens de mener cette enquête à une fin heureuse. L'un de ces moyens, je le considère comme une certitude. L'autre, je l'admets, est une expérience audacieuse, et rien de plus. Votre ladyship décidera. Devons-nous prendre la certitude d'abord ? »
Ma maîtresse lui fit signe de prendre sa propre voie et de choisir lui-même.
« Merci, dit le sergent. Nous commencerons par la certitude, puisque votre ladyship est assez bonne pour m'en laisser le soin. Que Miss Verinder reste à Frizinghall, ou qu'elle revienne ici, je propose, dans les deux cas, de garder une surveillance attentive sur tous ses agissements — sur les gens qu'elle voit, sur les promenades à cheval et à pied qu'elle peut faire, et sur les lettres qu'elle peut écrire et recevoir. »
« Quoi d'autre ? » demanda ma maîtresse.
« Je demanderai ensuite, répondit le sergent, la permission de votre ladyship d'introduire dans la maison, comme servante à la place de Rosanna Spearman, une femme habituée aux enquêtes privées de ce genre, pour la discrétion de laquelle je peux répondre. »
« Quoi d'autre ? » répéta ma maîtresse.
« Ensuite, poursuivit le sergent, et pour finir, je propose d'envoyer l'un de mes collègues officiers pour prendre un arrangement avec ce prêteur d'argent à Londres, que j'ai mentionné tout à l'heure comme ayant connu Rosanna Spearman — et dont le nom et l'adresse, votre ladyship peut en être certaine, ont été communiqués par Rosanna à Miss Verinder. Je ne nie pas que le cours d'action que je suggère coûtera de l'argent et consommera du temps. Mais le résultat est certain. Nous traçons une ligne autour de la Pierre de Lune, et nous resserrons cette ligne jusqu'à ce que nous la trouvions en possession de Miss Verinder, en supposant qu'elle décide de la garder. Si ses dettes pressent, et qu'elle décide de l'envoyer au loin, alors nous avons notre homme prêt, et nous rencontrons la Pierre de Lune à son arrivée à Londres. »
Entendre sa propre fille faire l'objet d'une telle proposition piqua ma maîtresse au point de parler avec colère pour la première fois.
« Considérez votre proposition comme déclinée, en tout point, dit-elle. Et passez à votre autre moyen de mettre fin à l'enquête. »
« Mon autre moyen, dit le sergent, continuant aussi facilement que jamais, est d'essayer cette expérience audacieuse à laquelle j'ai fait allusion. Je pense avoir formé une estimation assez correcte du tempérament de Miss Verinder. Elle est tout à fait capable (selon ma croyance) de commettre une fraude audacieuse. Mais elle est trop chaude et impétueuse de caractère, et trop peu habituée à la tromperie comme habitude, pour agir en hypocrite dans les petites choses, et pour se retenir sous toutes les provocations. Ses sentiments, dans ce cas, ont à plusieurs reprises dépassé son contrôle, au moment même où il était manifestement de son intérêt de les dissimuler. C'est sur cette particularité de son caractère que je propose maintenant d'agir. Je veux lui donner un grand choc soudainement, dans des circonstances qui la toucheront au vif. En français courant, je veux dire à Miss Verinder, sans un mot d'avertissement, la mort de Rosanna — sur la chance que ses propres meilleurs sentiments la poussent à tout avouer. Votre ladyship accepte-t-elle cette alternative ? »
Ma maîtresse m'étonna au-delà de toute expression. Elle lui répondit à l'instant :
« Oui, je l'accepte. »
« La voiture à poney est prête, dit le sergent. Je souhaite une bonne matinée à votre ladyship. »
Ma dame leva la main et l'arrêta à la porte.
« Les meilleurs sentiments de ma fille seront sollicités, comme vous le proposez, dit-elle. Mais je revendique le droit, en tant que sa mère, de la mettre à l'épreuve moi-même. Vous resterez ici, s'il vous plaît ; et j'irai à Frizinghall. »
Pour une fois dans sa vie, le grand Cuff resta sans voix de stupéfaction, comme un homme ordinaire.
Ma maîtresse sonna et ordonna ses affaires de pluie. Il pleuvait toujours à verse ; et la voiture fermée était partie, comme vous le savez, avec Miss Rachel à Frizinghall. J'ai essayé de dissuader sa ladyship d'affronter la rigueur du temps. Tout à fait inutile ! J'ai demandé la permission de l'accompagner et de tenir le parapluie. Elle ne voulait rien entendre. La voiture à poney se présenta, avec le palefrenier aux commandes. « Vous pouvez compter sur deux choses, dit-elle au sergent Cuff, dans le hall. Je tenterai l'expérience sur Miss Verinder aussi hardiment que vous pourriez le tenter vous-même. Et je vous informerai du résultat, personnellement ou par lettre, avant que le dernier train ne parte pour Londres ce soir. »
Sur ce, elle monta dans la voiture, et, prenant les rênes elle-même, partit pour Frizinghall.
CHAPITRE XXII
Ma maîtresse nous ayant quittés, j'eus le loisir de penser au sergent Cuff. Je le trouvai assis dans un coin douillet du hall, consultant son carnet de notes, et se mordant vicieusement les coins des lèvres.
« Vous prenez des notes sur l'affaire ? » demandai-je.
« Non », répondit le sergent. « Je cherche à savoir quel sera mon prochain engagement professionnel. »
« Oh ! » dis-je. « Vous pensez donc que tout est fini, ici ? »
« Je pense », répondit le sergent Cuff, « que Lady Verinder est l'une des femmes les plus intelligentes d'Angleterre. Je pense aussi qu'une rose vaut bien mieux la peine d'être regardée qu'un diamant. Où est le jardinier, Monsieur Betteredge ? »
Il n'y eut aucun moyen d'en tirer un mot de plus sur l'affaire de la Pierre de Lune. Il avait perdu tout intérêt pour sa propre enquête ; et il persistait à vouloir trouver le jardinier. Une heure plus tard, je les entendis se disputer vivement dans la serre, avec l'églantier, une fois de plus, au cœur du litige.
Entre-temps, mon rôle était de découvrir si Monsieur Franklin persistait dans sa résolution de nous quitter par le train de l'après-midi. Après avoir été informé de la conférence dans la chambre de ma dame, et de la façon dont elle s'était terminée, il décida immédiatement d'attendre les nouvelles de Frizinghall. Ce changement tout naturel dans ses plans — qui, chez des gens ordinaires, n'aurait mené à rien de particulier — s'avéra, dans le cas de Monsieur Franklin, avoir un résultat fâcheux. Il le laissa désemparé, avec un héritage de temps libre sur les bras, et, ce faisant, il laissa ressortir toutes les facettes étrangères de son caractère, les unes après les autres, comme des rats hors d'un sac.
Tantôt en Italien-Anglais, tantôt en Allemand-Anglais, et tantôt en Français-Anglais, il errait de salon en salon dans la maison, n'ayant rien d'autre à dire que la façon dont Mademoiselle Rachel l'avait traité ; et n'ayant personne à qui s'adresser, sinon moi. Je le trouvai (par exemple) dans la bibliothèque, assis sous la carte de l'Italie moderne, et tout à fait incapable d'envisager une autre méthode pour faire face à ses ennuis que celle d'en parler. « J'ai plusieurs aspirations louables, Betteredge ; mais qu'est-ce que je suis censé en faire maintenant ? Je suis rempli de qualités dormantes, si seulement Rachel m'avait aidé à les faire éclore ! » Il était si éloquent à peindre le tableau de ses propres mérites négligés, et si pathétique à le déplorer une fois terminé, que je ne savais plus du tout comment le consoler, quand il me vint soudain à l'esprit que c'était là un cas pour l'application salutaire d'un morceau de Robinson Crusoé. Je clopinais jusqu'à ma propre chambre, et je revenais en clopinant avec cet immortel ouvrage. Personne dans la bibliothèque ! La carte de l'Italie moderne me fixait ; et je fixais la carte de l'Italie moderne.
J'essayai le salon. Il y avait son mouchoir par terre, pour prouver qu'il y était passé. Et il y avait la pièce vide pour prouver qu'il en était reparti.
J'essayai la salle à manger, et découvris Samuel avec un biscuit et un verre de sherry, examinant silencieusement le vide. Une minute auparavant, Monsieur Franklin avait sonné furieusement pour un peu de rafraîchissement. À son arrivée, apportée en toute hâte par Samuel, Monsieur Franklin s'était volatilisé avant même que la cloche d'en bas n'ait fini de résonner du coup qu'il lui avait donné.
J'essayai le petit salon, et l'y trouvai enfin. Il était là, à la fenêtre, dessinant des hiéroglyphes avec son doigt dans l'humidité de la vitre.
« Votre sherry vous attend, Monsieur », lui dis-je. J'aurais tout aussi bien pu m'adresser à l'un des quatre murs de la pièce ; il était descendu dans les profondeurs insondables de ses propres méditations, hors de portée de toute remontée. « Comment expliquez-vous la conduite de Rachel, Betteredge ? » fut la seule réponse que je reçus. N'étant pas prêt avec la réponse nécessaire, je produisis Robinson Crusoé, dans lequel je suis fermement persuadé qu'une explication aurait pu être trouvée, si seulement nous avions cherché assez longtemps. Monsieur Franklin ferma Robinson Crusoé et s'enlisa immédiatement dans son charabia anglo-allemand. « Pourquoi ne pas y chercher ? » dit-il, comme si je m'étais personnellement opposé à ce qu'on y cherche. « Pourquoi diable perdre patience, Betteredge, alors que la patience est tout ce qu'il faut pour arriver à la vérité ? Ne m'interrompez pas. La conduite de Rachel est parfaitement intelligible, si seulement vous voulez lui faire la justice élémentaire d'adopter d'abord le point de vue objectif, puis le point de vue subjectif, et de conclure par le point de vue objectif-subjectif. Que savons-nous ? Nous savons que la perte de la Pierre de Lune, jeudi matin dernier, l'a plongée dans un état d'excitation nerveuse, dont elle ne s'est pas encore remise. Entendez-vous nier le point de vue objectif, jusqu'ici ? Très bien, alors — ne m'interrompez pas. Maintenant, étant dans un état d'excitation nerveuse, comment pouvons-nous attendre qu'elle se comporte comme elle se serait comportée autrement envers n'importe qui de son entourage ? En raisonnant ainsi, de l'intérieur vers l'extérieur, qu'atteignons-nous ? Nous atteignons le point de vue subjectif. Je vous défie de contredire le point de vue subjectif. Très bien alors — qu'est-ce qui suit ? Grands Dieux ! L'explication objectif-subjective suit, bien sûr ! Rachel, à proprement parler, n'est pas Rachel, mais Quelqu'un d'autre. Est-ce que cela me dérange d'être cruellement traité par Quelqu'un d'autre ? Vous êtes assez déraisonnable, Betteredge ; mais vous pouvez difficilement m'accuser de cela. Alors comment cela finit-il ? Cela finit, en dépit de votre étroite et confuse étroitesse d'esprit anglaise, par mon bonheur et mon confort parfaits. Où est le sherry ? »
Ma tête était à présent dans un tel état que je n'étais plus tout à fait sûr de savoir si c'était la mienne, ou celle de Monsieur Franklin. Dans cet état déplorable, je parvins à faire ce que je considère avoir été trois choses objectives. J'apportai à Monsieur Franklin son sherry ; je me retirai dans ma propre chambre ; et je me consolai avec la pipe de tabac la plus apaisante qu'il me souvienne d'avoir jamais fumée de ma vie.
Ne croyez pas, cependant, que j'en eus fini avec Monsieur Franklin à si bon compte. Errant à nouveau, du petit salon vers le hall, il trouva son chemin vers les offices ensuite, sentit ma pipe, et se rappela instantanément qu'il avait été assez simple pour renoncer à fumer pour l'amour de Mademoiselle Rachel. En un clin d'œil, il fit irruption chez moi avec son étui à cigares, et se montra fort sur le sujet éternel, dans son style français, net, spirituel et incrédule. « Donnez-moi du feu, Betteredge. Est-il concevable qu'un homme puisse fumer aussi longtemps que moi sans découvrir qu'il existe un système complet pour le traitement des femmes au fond de son étui à cigares ? Suivez-moi attentivement, et je vous le prouverai en deux mots. Vous choisissez un cigare, vous l'essayez, et il vous déçoit. Que faites-vous alors ? Vous le jetez et en essayez un autre. Maintenant, observez l'application ! Vous choisissez une femme, vous l'essayez, et elle vous brise le cœur. Imbécile ! Prenez une leçon de votre étui à cigares. Jetez-la, et essayez-en une autre ! »
Je secouai la tête à cela. Merveilleusement intelligent, je veux bien le croire, mais ma propre expérience s'y opposait totalement. « Au temps de la regrettée Madame Betteredge », dis-je, « j'ai assez souvent eu envie d'essayer votre philosophie, Monsieur Franklin. Mais la loi insiste pour que vous fumiez votre cigare, Monsieur, une fois que vous l'avez choisi. » J'accompagnai cette observation d'un clin d'œil. Monsieur Franklin éclata de rire — et nous étions gais comme des pinsons, jusqu'à ce que la nouvelle facette de son caractère apparaisse en temps voulu. C'est ainsi que les choses allaient avec mon jeune maître et moi ; et c'est ainsi (pendant que le sergent et le jardinier se querellaient au sujet des roses) que nous passâmes l'intervalle avant que les nouvelles ne reviennent de Frizinghall.
La voiture à poney revint une bonne demi-heure avant que je n'aie osé l'espérer. Ma dame avait décidé de rester pour le moment chez sa sœur. Le palefrenier apporta deux lettres de sa maîtresse ; l'une adressée à Monsieur Franklin, et l'autre à moi.
La lettre de Monsieur Franklin, je la lui envoyai à la bibliothèque — refuge où ses errances l'avaient mené pour la deuxième fois. Ma propre lettre, je la lus dans ma chambre. Un chèque, qui en tomba lorsque je l'ouvris, m'informa (avant même que j'aie saisi le contenu) que le renvoi du sergent Cuff de l'enquête sur la Pierre de Lune était désormais chose faite.
J'envoyai dire à la serre que je souhaitais parler immédiatement au sergent. Il apparut, l'esprit occupé par le jardinier et l'églantier, déclarant que l'égal de Monsieur Begbie en obstination n'avait jamais existé, et n'existerait jamais plus. Je lui demandai de laisser de côté ces misérables bagatelles pour notre conversation, et de prêter toute son attention à une affaire vraiment sérieuse. Là-dessus, il fit assez d'efforts pour remarquer la lettre dans ma main. « Ah ! » dit-il d'un air las, « vous avez eu des nouvelles de sa seigneurie. Ai-je quelque chose à voir avec cela, Monsieur Betteredge ? »
« Vous en jugerez par vous-même, Sergent. » Je lui lus alors la lettre (avec toute l'insistance et la discrétion dont je fus capable), dans les termes suivants :
« MON BON GABRIEL, — Je vous demande d'informer le sergent Cuff que j'ai tenu la promesse que je lui avais faite ; avec ce résultat, en ce qui concerne Rosanna Spearman. Mademoiselle Verinder déclare solennellement qu'elle n'a jamais adressé la parole en privé à Rosanna, depuis que cette malheureuse femme est entrée chez moi. Elles ne se sont jamais rencontrées, même par accident, la nuit où le Diamant a été perdu ; et aucune communication d'aucune sorte n'a eu lieu entre elles, depuis le jeudi matin où l'alarme a été donnée pour la première fois dans la maison, jusqu'à ce samedi après-midi, où Mademoiselle Verinder nous a quittés. Après avoir annoncé brusquement à ma fille, en autant de mots, le suicide de Rosanna Spearman — voici ce qu'il en est sorti. »
Ayant atteint ce point, je levai les yeux, et demandai au sergent Cuff ce qu'il pensait de la lettre, jusqu'ici ?
« Je ne ferais que vous offenser si j'exprimais mon opinion », répondit le sergent. « Continuez, Monsieur Betteredge », dit-il, avec une résignation des plus exaspérantes, « continuez. »
Quand je me rappelais que cet homme avait eu l'audace de se plaindre de l'obstination de notre jardinier, ma langue me démangeait de « continuer » avec d'autres mots que ceux de ma maîtresse. Cette fois, cependant, mon christianisme tint bon. Je poursuivis fermement avec la lettre de ma dame :
« Ayant fait appel à Mademoiselle Verinder de la manière que l'officier jugeait la plus souhaitable, je lui ai parlé ensuite de la manière qui me semblait la plus susceptible de l'impressionner. À deux reprises différentes, avant que ma fille ne quitte mon toit, je l'ai avertie en privé qu'elle s'exposait à des soupçons du genre le plus insupportable et le plus dégradant. Je lui ai maintenant dit, en termes les plus clairs, que mes appréhensions s'étaient réalisées.
« Sa réponse à cela, sur sa propre affirmation solennelle, est aussi claire que les mots peuvent l'être. En premier lieu, elle ne doit d'argent en privé à aucune créature vivante. En second lieu, le Diamant n'est pas maintenant, et n'a jamais été, en sa possession, depuis qu'elle l'a mis dans son cabinet mercredi soir.
« La confiance que ma fille a placée en moi ne va pas plus loin que cela. Elle maintient un silence obstiné, quand je lui demande si elle peut expliquer la disparition du Diamant. Elle refuse, en larmes, quand je fais appel à elle pour parler pour mon bien. "Le jour viendra où vous saurez pourquoi je suis indifférente au fait d'être soupçonnée, et pourquoi je suis silencieuse même avec vous. J'ai fait beaucoup pour que ma mère ait pitié de moi — rien pour que ma mère rougisse pour moi." Ce sont les propres mots de ma fille.
« Après ce qui s'est passé entre l'officier et moi, je pense — étranger comme il l'est — qu'il devrait être mis au courant de ce que Mademoiselle Verinder a dit, tout comme vous. Lisez-lui ma lettre, et placez ensuite entre ses mains le chèque que je joins. En renonçant à toute prétention ultérieure sur ses services, je n'ai qu'à dire que je suis convaincue de son honnêteté et de son intelligence ; mais je suis plus fermement persuadée que jamais que les circonstances, dans cette affaire, l'ont fatalement induit en erreur. »
La lettre s'achevait là. Avant de présenter le chèque, je demandai au sergent Cuff s'il avait une remarque à faire.
« Il ne fait pas partie de mes devoirs, Monsieur Betteredge », répondit-il, « de faire des remarques sur une affaire, quand j'en ai terminé. »
Je lançai le chèque sur la table vers lui. « Croyez-vous à cette partie de la lettre de sa seigneurie ? » dis-je, indigné.
Le sergent regarda le chèque, et leva ses sourcils mornes en signe de reconnaissance pour la libéralité de sa seigneurie.
« C'est une estimation si généreuse de la valeur de mon temps », dit-il, « que je me sens obligé de faire un retour. Je garderai en mémoire le montant de ce chèque, Monsieur Betteredge, quand l'occasion viendra de s'en souvenir. »
« Que voulez-vous dire ? » demandai-je.
« Sa seigneurie a arrangé les choses pour le moment très habilement », dit le sergent. « Mais ce scandale familial est du genre qui éclate à nouveau quand on s'y attend le moins. Nous aurons plus de travail de détective sur les bras, Monsieur, avant que la Pierre de Lune ne soit plus vieille de quelques mois. »
Si ces mots signifiaient quelque chose, et si la manière dont il les a prononcés signifiait quelque chose — cela revenait à ceci. La lettre de ma maîtresse avait prouvé, à son esprit, que Mademoiselle Rachel était assez endurcie pour résister à l'appel le plus fort qui pouvait lui être adressé, et qu'elle avait trompé sa propre mère (bon Dieu, dans quelles circonstances !) par une série de mensonges abominables. Comment d'autres personnes, à ma place, auraient pu répondre au sergent, je ne sais pas. Je répondis à ce qu'il disait en ces termes clairs :
« Sergent Cuff, je considère votre dernière observation comme une insulte à ma dame et à sa fille ! »
« Monsieur Betteredge, considérez-la comme un avertissement pour vous-même, et vous serez plus près du but. »
Chaude et en colère que je fus, la confiance infernale avec laquelle il me donna cette réponse ferma mes lèvres.
Je marchai vers la fenêtre pour me calmer. La pluie avait cessé ; et qui devais-je voir dans la cour, sinon Monsieur Begbie, le jardinier, attendant dehors pour continuer la controverse sur l'églantier avec le sergent Cuff.
« Mes compliments au Sairgent », dit Monsieur Begbie, dès qu'il posa les yeux sur moi. « S'il est disposé à marcher jusqu'à la gare, je suis d'accord pour l'accompagner. »
« Quoi ! » s'écrie le sergent, derrière moi, « n'êtes-vous pas encore convaincu ? »
« Le diable m'emporte si je suis convaincu ! » répondit Monsieur Begbie.
« Alors je marcherai jusqu'à la gare ! » dit le sergent.
« Alors je vous rejoindrai à la grille ! » dit Monsieur Begbie.
J'étais assez en colère, comme vous le savez — mais comment la colère d'un homme pouvait-elle tenir contre une telle interruption ? Le sergent Cuff remarqua le changement en moi, et l'encouragea par un mot opportun. « Allons ! allons ! » dit-il, « pourquoi ne pas traiter mon point de vue sur l'affaire comme sa seigneurie le traite ? Pourquoi ne pas dire que les circonstances m'ont fatalement induit en erreur ? »
Prendre quoi que ce soit comme sa seigneurie le prenait était un privilège digne d'être apprécié — même avec l'inconvénient qu'il m'ait été offert par le sergent Cuff. Je me calmai lentement jusqu'à mon niveau habituel. Je considérais toute autre opinion sur Mademoiselle Rachel, que celle de ma dame ou la mienne, avec un dédain hautain. La seule chose que je ne pouvais pas faire, c'était de rester à l'écart du sujet de la Pierre de Lune ! Mon propre bon sens aurait dû m'avertir, je le sais, de laisser reposer l'affaire — mais, voilà ! les vertus qui distinguent la génération actuelle n'étaient pas inventées à mon époque. Le sergent Cuff m'avait touché à vif, et, bien que je le regardasse de haut avec mépris, l'endroit sensible picotait toujours malgré tout. Le résultat fut que je le ramenai par perversité au sujet de la lettre de sa seigneurie. « Je suis tout à fait satisfait moi-même », dis-je. « Mais peu importe ! Continuez, comme si j'étais encore ouvert à la conviction. Vous pensez que Mademoiselle Rachel n'est pas digne de foi sur parole ; et vous dites que nous entendrons parler de la Pierre de Lune à nouveau. Appuyez votre opinion, Sergent », conclus-je, d'un air aérien. « Appuyez votre opinion. »
Au lieu de s'offenser, le sergent Cuff saisit ma main, et la secoua jusqu'à ce que mes doigts me fassent mal à nouveau.
« Je déclare au ciel », dit cet étrange officier solennellement, « que je passerais au service domestique demain, Monsieur Betteredge, si j'avais une chance d'être employé avec Vous ! Dire que vous êtes aussi transparent qu'un enfant, Monsieur, c'est faire aux enfants un compliment que neuf sur dix d'entre eux ne méritent pas. Là ! là ! nous ne recommencerons pas à nous disputer. Vous l'obtiendrez de moi à de meilleures conditions que cela. Je ne dirai pas un mot de plus sur sa seigneurie, ou sur Mademoiselle Verinder — je vais seulement jouer au prophète, pour une fois, et pour votre bien. Je vous ai déjà averti que vous n'en aviez pas fini avec la Pierre de Lune. Très bien. Maintenant je vais vous dire, en partant, trois choses qui arriveront dans le futur, et qui, je crois, s'imposeront à votre attention, que cela vous plaise ou non. »
« Continuez ! » dis-je, tout à fait imperturbable, et tout aussi aérien que jamais.
« Premièrement », dit le sergent, « vous entendrez quelque chose des Yolland — quand le facteur remettra la lettre de Rosanna à Cobb’s Hole, lundi prochain. »
S'il m'avait jeté un seau d'eau froide, je doute que je l'aurais ressenti beaucoup plus désagréablement que je ne ressentis ces mots. L'affirmation de son innocence par Mademoiselle Rachel avait laissé la conduite de Rosanna — la confection de la nouvelle chemise de nuit, le fait de cacher la chemise de nuit tachée, et tout le reste — entièrement sans explication. Et cela ne m'était jamais venu à l'esprit, jusqu'à ce que le sergent Cuff le force dans mon esprit tout en un moment !
« En second lieu », poursuivit le sergent, « vous entendrez parler des trois Indiens à nouveau. Vous entendrez parler d'eux dans le voisinage, si Mademoiselle Rachel reste dans le voisinage. Vous entendrez parler d'eux à Londres, si Mademoiselle Rachel va à Londres. »
Ayant perdu tout intérêt pour les trois jongleurs, et m'étant parfaitement convaincu de l'innocence de ma jeune dame, je pris cette seconde prophétie assez facilement. « Voilà pour deux des trois choses qui vont arriver », dis-je. « Maintenant pour la troisième ! »
« Troisième, et dernière », dit le sergent Cuff, « vous entendrez, tôt ou tard, quelque chose de ce prêteur sur gages à Londres, que j'ai déjà pris la liberté de mentionner deux fois. Donnez-moi votre carnet, et je noterai pour vous son nom et son adresse — afin qu'il n'y ait pas d'erreur à ce sujet si la chose arrive vraiment. »
Il écrivit en conséquence sur une page blanche — « Monsieur Septimus Luker, Middlesex-place, Lambeth, Londres. »
« Voilà », dit-il, en pointant l'adresse, « les derniers mots, sur le sujet de la Pierre de Lune, dont je vous importunerai pour le moment. Le temps montrera si j'ai raison ou tort. En attendant, Monsieur, j'emporte avec moi une sincère sympathie personnelle pour vous, qui, je pense, fait honneur à nous deux. Si nous ne nous revoyons pas avant que ma retraite professionnelle n'ait lieu, j'espère que vous viendrez me voir dans une petite maison près de Londres, sur laquelle j'ai jeté mon dévolu. Il y aura des allées d'herbe, Monsieur Betteredge, je vous le promets, dans mon jardin. Et quant à la rose mousseuse blanche—— »
« Le diable m'emporte si vous arrivez à faire pousser la rose mousseuse blanche, à moins que vous ne la greffiez d'abord sur l'églantier », cria une voix à la fenêtre.
Nous nous retournâmes tous les deux. C'était l'éternel Monsieur Begbie, trop impatient pour la controverse pour attendre plus longtemps à la grille. Le sergent me serra la main, et s'élança dans la cour, plus chaud encore de son côté. « Demandez-lui à propos de la rose mousseuse, quand il reviendra, et voyez si je lui ai laissé une jambe pour tenir debout ! » cria le grand Cuff, m'interpellant à son tour par la fenêtre. « Messieurs, tous les deux ! » répondis-je, les modérant encore comme je les avais déjà modérés une fois. « En matière de rose mousseuse, il y a beaucoup à dire des deux côtés ! » J'aurais aussi bien pu (comme disent les Irlandais) siffler des gigues à une borne milliaire. Ils s'en allèrent ensemble, menant la bataille des roses sans demander ni accorder de quartier d'aucun côté. La dernière chose que je vis d'eux, Monsieur Begbie secouait sa tête obstinée et le sergent Cuff l'avait pris par le bras comme un prisonnier en charge. Ah, eh bien ! eh bien ! J'avoue que je ne pouvais pas m'empêcher d'aimer le sergent — bien que je le détestasse tout le temps.
Expliquez cet état d’esprit, si vous le pouvez. Vous serez bientôt débarrassé, maintenant, de moi et de mes contradictions. Lorsque j’aurai rendu compte du départ de M. Franklin, l’histoire des événements de samedi sera enfin terminée. Et lorsque j’aurai ensuite décrit certaines choses étranges qui se sont produites au cours de la nouvelle semaine, j’aurai fait ma part de l’Histoire et je passerai la plume à la personne qui est désignée pour suivre mes traces. Si vous êtes aussi las de lire ce récit que je le suis de l’écrire — Seigneur, comme nous nous amuserons, de part et d’autre, dans quelques pages !
CHAPITRE XXIII
J’avais tenu la voiture à poney prête, au cas où M. Franklin persisterait à nous quitter par le train de ce soir-là. L’apparition des bagages, suivis en bas par M. Franklin lui-même, m’apprit assez clairement qu’il était resté ferme dans sa résolution pour une fois dans sa vie.
« Alors, vous avez vraiment pris votre décision, monsieur ? » dis-je, alors que nous nous rencontrions dans le hall. « Pourquoi ne pas attendre un jour ou deux de plus, et donner une autre chance à Mlle Rachel ? »
Le vernis étranger semblait s’être complètement effacé de M. Franklin, maintenant que le moment était venu de dire adieu. Au lieu de me répondre par des mots, il mit entre mes mains la lettre que sa ladyship lui avait adressée. La majeure partie répétait ce qui avait déjà été dit dans l’autre communication que j’avais reçue. Mais il y avait un mot sur Mlle Rachel ajouté à la fin, qui expliquera la fermeté de la détermination de M. Franklin, si cela n’explique rien d’autre.
« Vous vous étonnerez, je n’en doute pas » (écrivait sa ladyship), « de me voir laisser ma propre fille me tenir parfaitement dans l’ignorance. Un diamant valant vingt mille livres a été perdu — et je suis réduite à déduire que le mystère de sa disparition n’est pas un mystère pour Rachel, et qu’une obligation de silence incompréhensible lui a été imposée, par une ou plusieurs personnes qui me sont totalement inconnues, avec un objectif en vue que je ne peux même pas deviner. Est-il concevable que je me laisse mener par le bout du nez de cette manière ? C’est tout à fait concevable, dans l’état actuel de Rachel. Elle est dans un état d’agitation nerveuse pitoyable à voir. Je n’ose plus aborder le sujet de la Pierre de Lune jusqu’à ce que le temps ait fait quelque chose pour la calmer. Pour aider à cette fin, je n’ai pas hésité à renvoyer l’agent de police. Le mystère qui nous déconcerte le déconcerte lui aussi. Ce n’est pas une affaire dans laquelle un étranger peut nous aider. Il ajoute à ce que j’ai à souffrir ; et il rend Rachel folle si elle entend seulement son nom.
« Mes projets pour l’avenir sont aussi bien arrêtés qu’ils peuvent l’être. Mon idée actuelle est d’emmener Rachel à Londres — en partie pour soulager son esprit par un changement complet, en partie pour tenter ce qui peut être fait en consultant les meilleurs avis médicaux. Puis-je vous demander de nous rejoindre en ville ? Mon cher Franklin, vous devez, à votre manière, imiter ma patience, et attendre, comme moi, un moment plus propice. L’assistance précieuse que vous avez apportée à l’enquête sur le bijou perdu est encore une offense non pardonnée, dans l’état épouvantable où se trouve l’esprit de Rachel. Agissant à l’aveugle dans cette affaire, vous avez ajouté au fardeau d’anxiété qu’elle a dû supporter, en menaçant innocemment son secret d’être découvert par vos efforts. Il m’est impossible d’excuser la perversité qui vous tient pour responsable de conséquences que ni vous ni moi n’aurions pu imaginer ou prévoir. Il n’y a pas à raisonner avec elle — on ne peut que la plaindre. Je suis peinée de devoir le dire, mais pour le présent, vous et Rachel êtes mieux séparés. Le seul conseil que je puisse vous offrir est de lui laisser du temps. »
Je rendis la lettre, sincèrement désolé pour M. Franklin, car je savais combien il était attaché à ma jeune maîtresse ; et je vis que le récit de sa mère l’avait frappé au cœur. « Vous connaissez le proverbe, monsieur », fut tout ce que je lui dis. « Quand les choses sont au pire, elles ne peuvent qu’aller mieux. Les choses ne peuvent guère être pires, M. Franklin, qu’elles ne le sont maintenant. »
M. Franklin plia la lettre de sa tante, sans paraître être beaucoup réconforté par la remarque que j’avais pris la liberté de lui adresser.
« Quand je suis venu ici de Londres avec cet horrible diamant », dit-il, « je ne crois pas qu’il y eût un foyer plus heureux en Angleterre que celui-ci. Regardez le foyer maintenant ! Dispersé, désuni — l’air même de l’endroit empoisonné par le mystère et la suspicion ! Vous souvenez-vous de ce matin au Shivering Sand, quand nous avons parlé de mon oncle Herncastle et de son cadeau d’anniversaire ? La Pierre de Lune a servi la vengeance du colonel, Betteredge, par des moyens dont le colonel lui-même n’aurait jamais rêvé ! »
Sur ce, il me serra la main et sortit vers la voiture à poney.
Je le suivis sur les marches. C’était bien misérable de le voir quitter le vieux domaine, où il avait passé les années les plus heureuses de sa vie, de cette façon. Penelope (tristement bouleversée par tout ce qui était arrivé dans la maison) vint en pleurant pour lui dire adieu. M. Franklin l’embrassa. Je fis un signe de la main comme pour dire : « Vous êtes le bienvenu, monsieur. » Quelques-unes des autres domestiques apparurent, l’épiant du coin de l’œil. Il était de ces hommes que les femmes aiment toutes. Au dernier moment, j’arrêtai la voiture à poney et demandai en faveur qu’il nous donne de ses nouvelles par lettre. Il ne sembla pas prêter attention à ce que je disais — il regardait autour de lui, d’une chose à l’autre, faisant une sorte d’adieu à la vieille maison et au domaine. « Dites-nous où vous allez, monsieur ! » dis-je en me tenant à la voiture et en essayant d’obtenir ses projets futurs de cette manière. M. Franklin rabattit soudain son chapeau sur ses yeux. « Où je vais ? » dit-il, répétant le mot après moi. « Je vais au diable ! » Le poney démarra à ce mot, comme s’il en avait ressenti une horreur chrétienne. « Que Dieu vous bénisse, monsieur, où que vous alliez ! » fut tout ce que j’eus le temps de dire avant qu’il ne soit hors de vue et hors de portée. Un gentil et agréable gentleman ! Avec tous ses défauts et ses folies, un gentil et agréable gentleman ! Il a laissé un triste vide derrière lui, lorsqu’il a quitté la maison de ma maîtresse.
Il faisait assez terne et morne, quand la longue soirée d’été s’acheva, ce samedi soir.
Je gardai le moral en restant fidèle à ma pipe et à mon Robinson Crusoe. Les femmes (à l’exception de Penelope) trompaient le temps en parlant du suicide de Rosanna. Elles étaient toutes obstinément d’avis que la pauvre fille avait volé la Pierre de Lune et qu’elle s’était détruite de peur d’être découverte. Ma fille, bien sûr, s’en tenait en privé à ce qu’elle avait dit depuis le début. Son idée sur le motif qui était réellement à la base du suicide échouait, étrangement, exactement là où l’affirmation de l’innocence de ma jeune maîtresse échouait aussi. Cela laissait le voyage secret de Rosanna à Frizinghall et les agissements de Rosanna au sujet de la chemise de nuit totalement inexpliqués. Il ne servait à rien de faire remarquer cela à Penelope ; l’objection faisait à peu près autant d’impression sur elle qu’une averse sur un manteau imperméable. La vérité est que ma fille hérite de ma supériorité sur la raison — et, à l’égard de cet accomplissement, elle a pris une bonne longueur d’avance sur son propre père.
Le jour suivant (dimanche), la voiture fermée, qui avait été gardée chez M. Ablewhite, nous revint vide. Le cocher apporta un message pour moi et des instructions écrites pour la femme de chambre de ma maîtresse et pour Penelope.
Le message m’informait que ma maîtresse avait décidé d’emmener Mlle Rachel dans sa maison de Londres, le lundi. Les instructions écrites informaient les deux servantes des vêtements nécessaires et leur ordonnaient de rencontrer leurs maîtresses en ville à une heure donnée. La plupart des autres domestiques devaient suivre. Ma maîtresse avait trouvé Mlle Rachel si peu disposée à revenir à la maison, après ce qui s’y était passé, qu’elle avait décidé de partir pour Londres directement depuis Frizinghall. Je devais rester à la campagne, jusqu’à nouvel ordre, pour m’occuper des affaires à l’intérieur et à l’extérieur. Les domestiques restés avec moi devaient être mis aux gages.
Étant rappelé, par tout cela, à ce que M. Franklin avait dit sur le fait que nous étions un foyer dispersé et désuni, mon esprit fut naturellement conduit à M. Franklin lui-même. Plus je pensais à lui, plus je me sentais inquiet au sujet de ses futures démarches. Cela finit par m’amener à écrire, par le courrier de dimanche, au valet de son père, M. Jeffco (que j’avais connu dans les années précédentes), pour le supplier de me faire savoir ce que M. Franklin avait décidé de faire en arrivant à Londres.
La soirée de dimanche fut, si possible, encore plus terne que la soirée de samedi. Nous terminâmes le jour du repos, comme des centaines de milliers de personnes le terminent régulièrement, une fois par semaine, dans ces îles — c’est-à-dire que nous anticipâmes tous l’heure du coucher et nous endormîmes dans nos fauteuils.
Comment le lundi affecta le reste du foyer, je ne le sais pas. Le lundi me donna une bonne secousse. La première des prophéties du sergent Cuff sur ce qui devait arriver — à savoir, que j’aurais des nouvelles des Yolland — se réalisa ce jour-là.
J’avais vu Penelope et la femme de chambre de ma maîtresse partir par le train avec les bagages pour Londres, et je flânais dans le domaine, quand j’entendis appeler mon nom. En me retournant, je me trouvai face à face avec la fille du pêcheur, Lucie la Boiteuse. Mis à part son pied estropié et sa maigreur (ce dernier point étant un horrible inconvénient pour une femme, à mon avis), la fille avait quelques qualités plaisantes aux yeux d’un homme. Un visage sombre, vif, intelligent, une jolie voix claire et une belle chevelure brune comptaient parmi ses mérites. Une béquille figurait sur la liste de ses infortunes. Et un tempérament comptait beaucoup dans la somme totale de ses défauts.
« Eh bien, ma chère », dis-je, « que me voulez-vous ? »
« Où est l’homme que vous appelez Franklin Blake ? » dit la fille, me fixant avec un regard féroce, tandis qu’elle s’appuyait sur sa béquille.
« Ce n’est pas une façon respectueuse de parler d’un gentleman », répondis-je. « Si vous souhaitez vous renseigner sur le neveu de ma maîtresse, vous voudrez bien le mentionner comme M. Franklin Blake. »
Elle boita d’un pas plus près de moi et me regarda comme si elle aurait pu me manger tout cru. « M. Franklin Blake ? » répéta-t-elle après moi. « Franklin Blake le meurtrier serait un nom plus approprié pour lui. »
Ma pratique avec la regrettée Mme Betteredge me fut utile ici. Chaque fois qu’une femme essaie de vous faire perdre votre calme, renversez la situation et faites-lui perdre le sien. Elles sont généralement préparées à tous les efforts que vous pouvez faire pour votre propre défense, sauf à cela. Un mot suffit aussi bien qu’une centaine ; et un mot suffit avec Lucie la Boiteuse. Je la regardai agréablement dans le visage et je dis : « Pouah ! »
Le tempérament de la fille s’enflamma immédiatement. Elle se tint en équilibre sur son pied valide, prit sa béquille et la frappa furieusement trois fois sur le sol. « C’est un meurtrier ! c’est un meurtrier ! c’est un meurtrier ! Il a causé la mort de Rosanna Spearman ! » Elle cria cette réponse au sommet de sa voix. Une ou deux personnes travaillant dans le domaine près de nous levèrent les yeux — virent que c’était Lucie la Boiteuse — surent à quoi s’attendre de ce côté-là — et détournèrent le regard.
« Il a causé la mort de Rosanna Spearman ? » répétai-je. « Qu’est-ce qui vous fait dire cela, Lucie ? »
« Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Qu’est-ce que ça peut faire à n’importe quel homme ? Oh ! si seulement elle avait pensé aux hommes comme je pense, elle pourrait être en vie maintenant ! »
« Elle a toujours pensé gentiment à moi, pauvre âme », dis-je ; « et, au mieux de mes capacités, j’ai toujours essayé d’agir gentiment envers elle. »
Je prononçai ces mots d’une manière aussi réconfortante que je pus. La vérité est que je n’avais pas le cœur d’irriter la fille avec une autre de mes répliques cinglantes. Je n’avais remarqué que son tempérament au début. Je remarquais sa misère maintenant — et la misère n’est pas rarement insolente, vous le verrez, dans la vie humble. Ma réponse fit fondre Lucie la Boiteuse. Elle pencha la tête et la posa sur le sommet de sa béquille.
« Je l’aimais », dit doucement la fille. « Elle avait vécu une vie misérable, M. Betteredge — des gens vils l’avaient maltraitée et menée par le mauvais chemin — et cela n’avait pas gâché son doux tempérament. C’était un ange. Elle aurait pu être heureuse avec moi. J’avais un plan pour que nous allions à Londres ensemble comme des sœurs, et que nous vivions de nos aiguilles. Cet homme est venu ici et a tout gâché. Il l’a envoûtée. Ne me dites pas qu’il ne le voulait pas et ne le savait pas. Il aurait dû le savoir. Il aurait dû avoir pitié d’elle. “Je ne peux pas vivre sans lui — et, oh, Lucie, il ne me regarde même jamais.” C’est ce qu’elle disait. Cruel, cruel, cruel. J’ai dit : “Aucun homme ne vaut la peine de se tourmenter de cette façon.” Et elle a dit : “Il y a des hommes qui valent la peine de mourir pour eux, Lucie, et il en est un.” J’avais mis un peu d’argent de côté. J’avais réglé les choses avec mon père et ma mère. Je voulais l’emmener loin de l’humiliation qu’elle subissait ici. Nous aurions eu un petit logement à Londres et vécu ensemble comme des sœurs. Elle avait une bonne éducation, monsieur, comme vous le savez, et elle écrivait d’une bonne main. Elle était rapide à l’aiguille. J’ai une bonne éducation et j’écris d’une bonne main. Je ne suis pas aussi rapide à l’aiguille qu’elle — mais j’aurais pu y arriver. Nous aurions pu gagner notre vie gentiment. Et, oh ! qu’est-ce qui arrive ce matin ? qu’est-ce qui arrive ce matin ? Sa lettre vient et me dit qu’elle en a fini avec le fardeau de sa vie. Sa lettre vient et me dit adieu pour toujours. Où est-il ? » crie la fille, levant la tête de sa béquille et s’enflammant à nouveau à travers ses larmes. « Où est ce gentleman dont je ne dois pas parler, sauf avec respect ? Ha, M. Betteredge, le jour n’est pas loin où les pauvres se soulèveront contre les riches. Je prie le Ciel qu’ils commencent par lui. Je prie le Ciel qu’ils commencent par lui. »
Voici encore un de vos bons chrétiens ordinaires, et voici la rupture habituelle, résultant de ce même christianisme ordinaire poussé trop loin ! Le pasteur lui-même (bien que j’avoue que c’est beaucoup dire) aurait à peine pu faire la morale à la fille dans l’état où elle était maintenant. Tout ce que je risquai de faire fut de la maintenir sur le sujet — dans l’espoir que quelque chose apparaisse qui pourrait valoir la peine d’être entendu.
« Que voulez-vous de M. Franklin Blake ? » demandai-je.
« Je veux le voir. »
« Pour quelque chose de particulier ? »
« J’ai une lettre à lui donner. »
« De Rosanna Spearman ? »
« Oui. »
« Envoyée à vous dans votre propre lettre ? »
« Oui. »
Les ténèbres allaient-elles se dissiper ? Toutes les découvertes que je mourais d’envie de faire venaient-elles et s’offraient-elles à moi de leur propre gré ? Je fus obligé d’attendre un instant. Le sergent Cuff avait laissé son infection derrière lui. Certains signes et indices, personnels pour moi-même, m’avertirent que la fièvre du détective commençait à revenir.
« Vous ne pouvez pas voir M. Franklin », dis-je.
« Je dois, et je veux, le voir. »
« Il est allé à Londres la nuit dernière. »
Lucie la Boiteuse me regarda droit dans le visage et vit que je disais la vérité. Sans un mot de plus, elle se retourna instantanément vers Cobb’s Hole.
« Arrêtez ! » dis-je. « J’attends des nouvelles de M. Franklin Blake demain. Donnez-moi votre lettre et je la lui enverrai par la poste. »
Lucie la Boiteuse se stabilisa sur sa béquille et me regarda par-dessus son épaule.
« Je dois la remettre de mes mains dans ses mains », dit-elle. « Et je dois la lui remettre d’aucune autre manière. »
« Dois-je écrire et lui dire ce que vous avez dit ? »
« Dites-lui que je le hais. Et vous lui direz la vérité. »
« Oui, oui. Mais à propos de la lettre… ? »
« S’il veut la lettre, il doit revenir ici et la recevoir de Moi. »
Sur ces mots, elle boita en direction de Cobb’s Hole. La fièvre du détective brûla toute ma dignité sur-le-champ. Je la suivis et essayai de la faire parler. En vain. Ce fut mon malheur d’être un homme — et Lucie la Boiteuse aimait me décevoir. Plus tard dans la journée, je tentai ma chance avec sa mère. La bonne Mme Yolland ne put que pleurer et recommander une goutte de réconfort de la bouteille hollandaise. Je trouvai le pêcheur sur la plage. Il dit que c’était « une sale affaire » et continua à réparer son filet. Ni le père ni la mère n’en savaient plus que moi. La seule façon qu’il restait d’essayer était la chance, qui pourrait venir avec le matin, d’écrire à M. Franklin Blake.
Je vous laisse imaginer comment j’ai guetté le facteur le mardi matin. Il m’apporta deux lettres. L’une, de Penelope (que je n’eus guère la patience de lire), annonçait que ma maîtresse et Mlle Rachel étaient confortablement installées à Londres. L’autre, de M. Jeffco, m’informait que le fils de son maître avait déjà quitté l’Angleterre.
En atteignant la métropole, M. Franklin était, semblait-il, allé droit à la résidence de son père. Il arriva à un moment inopportun. M. Blake, le père, était plongé jusqu’au cou dans les affaires de la Chambre des Communes et s’amusait chez lui ce soir-là avec le jouet parlementaire favori qu’ils appellent « un projet de loi privé ». M. Jeffco lui-même fit entrer M. Franklin dans le bureau de son père. « Mon cher Franklin ! pourquoi me surprends-tu de cette manière ? Quelque chose ne va pas ? » « Oui ; quelque chose ne va pas avec Rachel ; je suis terriblement affligé par cela. » « Peiné de l’apprendre. Mais je ne peux pas t’écouter maintenant. » « Quand peux-tu m’écouter ? » « Mon cher garçon ! je ne vais pas te tromper. Je peux t’écouter à la fin de la session, pas un moment avant. Bonne nuit. » « Merci, monsieur. Bonne nuit. »
Telle fut la conversation, à l’intérieur du bureau, telle que rapportée par M. Jeffco. La conversation à l’extérieur du bureau fut encore plus courte. « Jeffco, regarde à quelle heure part le train de la marée demain matin. » « À six heures quarante, M. Franklin. » « Fais-moi appeler à cinq heures. » « Vous partez à l’étranger, monsieur ? » « Je vais, Jeffco, où que le train choisisse de m’emmener. » « Dois-je le dire à votre père, monsieur ? » « Oui ; dis-le-lui à la fin de la session. »
Le lendemain matin, M. Franklin était parti pour l’étranger. Vers quel endroit particulier il se dirigeait, personne (lui-même inclus) ne pouvait prétendre le deviner. Nous pourrions avoir de ses nouvelles ensuite en Europe, en Asie, en Afrique ou en Amérique. Les chances étaient aussi également divisées que possible, de l’avis de M. Jeffco, parmi les quatre coins du globe.
Cette nouvelle — en fermant toutes les perspectives de voir Lucie la Boiteuse et M. Franklin se rencontrer — arrêta immédiatement tout progrès ultérieur de ma part sur la voie de la découverte. La croyance de Penelope que sa collègue domestique s’était détruite par amour non partagé pour M. Franklin Blake fut confirmée — et c’était tout. Si la lettre que Rosanna avait laissée pour lui être remise après sa mort contenait, ou non, la confession qu’il avait soupçonnée de vouloir lui faire de son vivant, il était impossible de le dire. Ce n’était peut-être qu’un mot d’adieu, ne disant rien d’autre que le secret de son malheureux penchant pour une personne hors de sa portée. Ou cela pouvait avouer toute la vérité sur les étranges agissements dans lesquels le sergent Cuff l’avait détectée, depuis le moment où la Pierre de Lune fut perdue jusqu’au moment où elle s’élança vers sa propre destruction au Shivering Sand. C’était une lettre scellée qui avait été placée entre les mains de Lucie la Boiteuse, et une lettre scellée elle resta pour moi et pour tout le monde autour de la fille, ses propres parents inclus. Nous la soupçonnions tous d’avoir été dans la confidence de la défunte ; nous avons tous essayé de la faire parler ; nous avons tous échoué. Maintenant l’un, maintenant l’autre des domestiques — persistant à croire que Rosanna avait volé le diamant et l’avait caché — cherchaient et fouillaient autour des rochers où elle avait été suivie, et cherchaient et fouillaient en vain. La marée descendait et la marée montait ; l’été passait et l’automne arrivait. Et le sable mouvant, qui cachait son corps, cachait aussi son secret.
La nouvelle du départ de M. Franklin d'Angleterre le dimanche matin, et celle de l'arrivée de ma maîtresse à Londres avec Mlle Rachel le lundi après-midi, m'étaient parvenues, comme vous le savez, par le courrier du mardi. Le mercredi arriva, et n'apporta rien. Le jeudi produisit une seconde fournée de nouvelles de Penelope.
La lettre de ma fille m'apprenait qu'un grand médecin de Londres avait été consulté au sujet de sa jeune maîtresse, et avait gagné une guinée en faisant remarquer qu'il vaudrait mieux la divertir. Expositions de fleurs, opéras, bals — tout un programme de réjouissances était en perspective ; et Mlle Rachel, à la stupéfaction de sa mère, s'y adonna avec empressement. M. Godfrey était venu ; manifestement toujours aussi épris de sa cousine, en dépit de l'accueil qu'il avait reçu lorsqu'il avait tenté sa chance à l'occasion de l'anniversaire. Au grand regret de Penelope, il avait été très gracieusement reçu, et avait ajouté le nom de Mlle Rachel à l'une de ses œuvres de charité pour dames sur-le-champ. Ma maîtresse, disait-on, était d'humeur sombre et avait eu deux longs entretiens avec son avocat. Certaines spéculations suivirent, concernant une pauvre parente de la famille — une certaine Mlle Clack, que j'ai mentionnée dans mon récit du dîner d'anniversaire comme étant assise à côté de M. Godfrey et ayant un goût prononcé pour le champagne. Penelope était étonnée de constater que Mlle Clack n'était pas encore venue. Elle ne tarderait sûrement pas à s'attacher à ma maîtresse comme à son habitude — et ainsi de suite, et ainsi de suite, selon la manière qu'ont les femmes de se critiquer les unes les autres, par écrit ou de vive voix. Cela n'aurait pas valu la peine d'être mentionné, je l'admets, si ce n'était pour une raison. J'apprends que vous serez probablement renvoyé vers Mlle Clack après m'avoir quitté. Dans ce cas, faites-moi simplement la faveur de ne pas croire un mot de ce qu'elle dit, si elle parle de votre humble serviteur.
Le vendredi, rien ne se passa — si ce n'est que l'un des chiens montra des signes d'éruption derrière les oreilles. Je lui donnai une dose de sirop de nerprun et le mis au régime de bouillon de cuisson et de légumes jusqu'à nouvel ordre. Excusez-moi de mentionner cela. C'est venu comme ça. Passez par-dessus, je vous prie. Je touche bientôt à la fin de mes offenses envers votre goût moderne cultivé. D’ailleurs, le chien était une bonne créature, et méritait une bonne médication ; vraiment, c'était le cas.
Le samedi, le dernier jour de la semaine, est aussi le dernier jour de mon récit.
Le courrier du matin m'apporta une surprise sous la forme d'un journal de Londres. L'écriture sur l'adresse m'intrigua. Je la comparai avec le nom et l'adresse du prêteur sur gages tels qu'ils étaient consignés dans mon carnet, et l'identifiai immédiatement comme étant celle du sergent Cuff.
En parcourant le journal avec assez d'empressement après cette découverte, je trouvai une marque à l'encre tracée autour de l'un des rapports de police. La voici, à votre service. Lisez-la comme je l'ai lue, et vous accorderez la juste valeur à l'attention polie du sergent en m'envoyant les nouvelles du jour :
« LAMBETH — Peu avant la clôture du tribunal, M. Septimus Luker, le célèbre marchand de gemmes antiques, sculptures, intailles, etc., etc., a sollicité l'avis du magistrat de service. Le plaignant a déclaré avoir été importuné, à intervalles réguliers tout au long de la journée, par les agissements de certains de ces Indiens ambulants qui infestent les rues. Les personnes visées par la plainte étaient au nombre de trois. Après avoir été renvoyés par la police, ils étaient revenus encore et encore, et avaient tenté de pénétrer dans la maison sous prétexte de demander l'aumône. Éloignés de l'entrée, ils avaient été découverts de nouveau à l'arrière des locaux. Outre l'importunité dont il se plaignait, M. Luker a exprimé la crainte qu'un vol ne soit envisagé. Sa collection contenait de nombreuses gemmes uniques, tant classiques qu'orientales, de la plus haute valeur. Il avait, le jour précédent seulement, été contraint de renvoyer un ouvrier qualifié en sculpture sur ivoire (un natif de l'Inde, selon ce que nous avons cru comprendre), sur des soupçons de tentative de vol ; et il ne se sentait nullement certain que cet homme et les jongleurs de rue dont il se plaignait n'agissent pas de concert. Leur objectif pourrait être de rassembler une foule, de créer un trouble dans la rue et, dans la confusion ainsi causée, d'obtenir l'accès à la maison. En réponse au magistrat, M. Luker a admis qu'il n'avait aucune preuve à produire concernant une tentative de vol en préparation. Il pouvait parler avec certitude de l'importunité et de l'interruption causées par les Indiens, mais de rien d'autre. Le magistrat a fait remarquer que, si l'importunité se répétait, le plaignant pourrait citer les Indiens à comparaître devant ce tribunal, où ils pourraient facilement être traités en vertu de la loi. Quant aux objets de valeur en possession de M. Luker, M. Luker lui-même devait prendre les meilleures mesures pour leur garde en sécurité. Il ferait bien peut-être de communiquer avec la police et d'adopter les précautions supplémentaires que leur expérience pourrait suggérer. Le plaignant a remercié son honneur et s'est retiré. »
L'un des sages de l'Antiquité est réputé (j'oublie à quelle occasion) avoir recommandé à ses semblables de « regarder la fin ». En regardant la fin de ces pages, et en me demandant depuis quelques jours comment je m'y prendrais pour l'écrire, je vois mon exposé simple des faits aboutir, très opportunément, par lui-même. Nous sommes allés, dans cette affaire de la Pierre de Lune, d'une merveille à l'autre ; et nous finissons ici par la plus grande merveille de toutes — à savoir, l'accomplissement des trois prédictions du sergent Cuff en moins d'une semaine à partir du moment où il les avait formulées.
Après avoir eu des nouvelles des Yolland le lundi, j'avais maintenant entendu parler des Indiens, et entendu parler du prêteur sur gages, dans les nouvelles de Londres — Mlle Rachel elle-même, souvenez-vous, étant également à Londres à ce moment-là. Vous voyez, je présente les choses sous leur pire jour, même quand elles contredisent totalement mon propre point de vue. Si vous m'abandonnez et prenez le parti du sergent, au vu des preuves dont vous disposez — si la seule explication rationnelle que vous puissiez voir est que Mlle Rachel et M. Luker ont dû se concerter, et que la Pierre de Lune doit être maintenant en gage dans la maison du prêteur — j'avoue que je ne peux vous blâmer d'arriver à cette conclusion. C'est dans l'obscurité que je vous ai menés jusqu'ici. C'est dans l'obscurité que je suis contraint de vous laisser, avec mes meilleurs respects.
Pourquoi contraint ? pourrait-on demander. Pourquoi ne pas emmener les personnes qui m'ont accompagné jusqu'ici vers ces régions d'éclairage supérieur où je me trouve moi-même ?
En réponse à cela, je peux seulement déclarer que j'agis sous les ordres, et que ces ordres m'ont été donnés (selon ce que je comprends) dans l'intérêt de la vérité. Il m'est interdit d'en dire plus dans ce récit que ce que je savais moi-même à l'époque. Ou, pour parler plus clairement, je dois rester strictement dans les limites de ma propre expérience, et ne pas vous informer de ce que d'autres personnes m'ont dit — pour la raison très suffisante que vous devez recevoir ces informations de ces autres personnes elles-mêmes, de première main. Dans cette affaire de la Pierre de Lune, le plan n'est pas de présenter des rapports, mais de produire des témoins. Je m'imagine un membre de la famille lisant ces pages dans cinquante ans. Dieu ! quel compliment il trouvera là, qu'on lui demande de ne rien prendre sur parole, et qu'on le traite à tous égards comme un juge au tribunal.
À cet endroit, donc, nous nous séparons — pour le moment, du moins — après un long voyage ensemble, avec un sentiment de camaraderie, je l'espère, des deux côtés. La danse du diable du Diamant indien a tracé son chemin jusqu'à Londres ; et c'est à Londres que vous devez aller après lui, en me laissant dans la maison de campagne. Veuillez excuser les fautes de cette composition — le fait que je parle tant de moi-même, et que je sois trop familier, j'en ai peur, avec vous. Je ne veux aucun mal ; et je bois très respectueusement (venant juste de finir de dîner) à votre santé et à votre prospérité, dans une chope de la bière de ma maîtresse. Puisissiez-vous trouver dans ces feuilles de mon écriture ce que Robinson Crusoé a trouvé dans son expérience sur l'île déserte — à savoir, « quelque chose pour vous réconforter, et à placer dans la description du Bien et du Mal, au crédit de votre compte. » — Adieu.
FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE.
SECONDE PÉRIODE.
LA DÉCOUVERTE DE LA VÉRITÉ. (1848-1849.)
Les événements relatés dans plusieurs récits.
PREMIER RÉCIT.
Contribué par Mlle Clack ; nièce de feu Sir John Verinder.
CHAPITRE I
Je suis redevable à mes chers parents (tous deux aujourd'hui au ciel) d'avoir inculqué en moi des habitudes d'ordre et de régularité à un très jeune âge.
En ce temps heureux et révolu, on m'apprenait à garder mes cheveux propres à toute heure du jour et de la nuit, et à plier chaque article de mon vêtement avec soin, dans le même ordre, sur la même chaise, à la même place au pied du lit, avant de me retirer pour le repos. Une inscription des événements de la journée dans mon petit journal précédait invariablement le pliage. L’« Hymne du soir » (récité au lit) suivait invariablement le pliage. Et le doux sommeil de l'enfance suivait invariablement l’« Hymne du soir ».
Plus tard dans la vie (hélas !), l'hymne a été remplacé par des méditations tristes et amères ; et le doux sommeil a été bien mal échangé contre les sommeils agités qui hantent l'oreiller inquiet du souci. En revanche, j'ai continué à plier mes vêtements et à tenir mon petit journal. La première habitude me lie à ma joyeuse enfance — avant que papa ne fût ruiné. La seconde habitude — jusqu'ici principalement utile pour m'aider à discipliner la nature déchue que nous héritons tous d'Adam — s'est révélée inopinément importante pour mes humbles intérêts d'une toute autre manière. Elle a permis à la pauvre Moi de servir le caprice d'un membre fortuné de la famille dans laquelle mon regretté oncle est entré par mariage. J'ai la chance d'être utile à M. Franklin Blake.
J'ai été coupée de toutes nouvelles de mes parents par alliance depuis quelque temps. Quand nous sommes isolés et pauvres, nous sommes assez souvent oubliés. Je vis maintenant, par souci d'économie, dans une petite ville de Bretagne, habitée par un cercle choisi d'amis anglais sérieux, et possédant les avantages inestimables d'un pasteur protestant et d'un marché bon marché.
Dans cette retraite — un Patmos au milieu de l'océan hurlant de papisme qui nous entoure — une lettre d'Angleterre m'est enfin parvenue. Je découvre que mon existence insignifiante est soudainement rappelée à M. Franklin Blake. Mon riche parent — puissé-je ajouter mon parent spirituellement riche ! — m'écrit, sans même tenter de dissimuler qu'il veut quelque chose de moi. L'idée lui est venue de remuer le déplorable scandale de la Pierre de Lune : et je dois l'aider en écrivant le récit de ce que j'ai moi-même été témoin alors que je rendais visite à la maison de tante Verinder à Londres. Une rémunération pécuniaire m'est offerte — avec le manque de sentiment propre aux riches. Je dois rouvrir des plaies que le Temps a à peine fermées ; je dois rappeler les souvenirs les plus intensément douloureux — et cela fait, je dois me sentir compensée par une nouvelle lacération, sous la forme du chèque de M. Blake. Ma nature est faible. Il m'a fallu une lutte acharnée avant que l'humilité chrétienne ne triomphe de l'orgueil pécheur, et que l'abnégation n'accepte le chèque.
Sans mon journal, je doute — je vous prie, laissez-moi l'exprimer dans les termes les plus crus ! — que j'aurais pu honnêtement gagner mon argent. Avec mon journal, la pauvre travailleuse (qui pardonne à M. Blake de l'avoir insultée) est digne de son salaire. Rien ne m'a échappé à l'époque où je rendais visite à ma chère tante Verinder. Tout a été consigné (grâce à mon éducation précoce) jour après jour au fur et à mesure que cela arrivait ; et tout, jusqu'au plus petit détail, sera dit ici. Mon respect sacré pour la vérité est (Dieu merci) bien au-dessus de mon respect pour les personnes. Il sera facile pour M. Blake de supprimer ce qui pourrait ne pas s'avérer suffisamment flatteur dans ces pages pour la personne principalement concernée par elles. Il a acheté mon temps, mais même sa richesse ne peut acheter ma conscience en plus.*
[*Note. Ajoutée par Franklin Blake. — Mlle Clack peut être tout à fait tranquille à ce sujet. Rien ne sera ajouté, modifié ou supprimé dans son manuscrit, ni dans aucun des autres manuscrits qui passent entre mes mains. Quelles que soient les opinions que l'un des rédacteurs puisse exprimer, quelles que soient les particularités de traitement qui puissent marquer, et peut-être, dans un sens littéraire, défigurer les récits que je collectionne maintenant, pas une ligne ne sera altérée nulle part, du début à la fin. Comme documents authentiques, ils m'ont été envoyés — et comme documents authentiques, je les préserverai, endossés par les attestations de témoins qui peuvent témoigner des faits. Il reste seulement à ajouter que « la personne principalement concernée » dans le récit de Mlle Clack est assez heureuse, en ce moment précis, non seulement pour braver l'exercice le plus cinglant de la plume de Mlle Clack, mais même pour reconnaître sa valeur incontestable comme instrument d'exposition du caractère de Mlle Clack.]
Mon journal m'informe que je passais accidentellement devant la maison de tante Verinder à Montagu Square, le lundi 3 juillet 1848.
Voyant les volets ouverts et les stores remontés, je sentis que ce serait un acte d'attention polie que de frapper et de prendre des nouvelles. La personne qui répondit à la porte m'informa que ma tante et sa fille (je ne peux vraiment pas l'appeler ma cousine !) étaient arrivées de la campagne il y a une semaine, et méditaient de faire un séjour à Londres. J'envoyai immédiatement un message, déclinant de les déranger, et demandant seulement si je pouvais être de quelque utilité.
La personne qui répondit à la porte prit mon message dans un silence insolent et me laissa debout dans le hall. C'est la fille d'un vieux païen nommé Betteredge — toléré depuis longtemps, trop longtemps, dans la famille de ma tante. Je m'assis dans le hall pour attendre ma réponse — et, ayant toujours quelques tracts dans mon sac, j'en choisis un qui s'avéra être tout à fait providentiellement applicable à la personne qui répondit à la porte. Le hall était sale, et la chaise était dure ; mais la conscience bénie de rendre le bien pour le mal m'éleva tout à fait au-dessus de toute considération futile de ce genre. Le tract appartenait à une série adressée aux jeunes femmes sur le caractère pécheur de la parure. Dans le style, il était dévotement familier. Son titre était : « Un mot avec vous sur les rubans de votre bonnet ».
« Madame est très obligée, et vous prie de venir déjeuner demain à deux heures. »
Je passai sur la manière dont elle donna son message, et sur l'effroyable hardiesse de son regard. Je remerciai cette jeune brebis égarée ; et je dis, sur un ton d'intérêt chrétien : « Voulez-vous me faire la faveur d'accepter un tract ? »
Elle regarda le titre. « Est-il écrit par un homme ou par une femme, Mademoiselle ? Si c'est écrit par une femme, je préférerais ne pas le lire pour cette raison. Si c'est écrit par un homme, je vous prie de l'informer qu'il n'y connaît rien. » Elle me rendit le tract et ouvrit la porte. Nous devons semer la bonne semence d'une manière ou d'une autre. J'attendis que la porte fût fermée sur moi, et glissai le tract dans la boîte aux lettres. Quand j'eus glissé un autre tract à travers les grilles du soupirail, je me sentis soulagée, dans une certaine mesure, d'une lourde responsabilité envers autrui.
Nous avions une réunion ce soir-là du Comité spécial de la Société de conversion des petits vêtements des mères. L'objet de cette excellente œuvre est — comme toutes les personnes sérieuses le savent — de sauver les pantalons des pères non rachetés du prêteur sur gages, et d'empêcher leur reprise, de la part du parent irrécupérable, en les raccourcissant immédiatement pour convenir aux proportions de l'enfant innocent. J'étais membre, à cette époque, du comité spécial ; et je mentionne la Société ici, parce que mon précieux et admirable ami, M. Godfrey Ablewhite, était associé à notre travail d'utilité morale et matérielle. Je m'attendais à le voir dans la salle de conseil, le lundi soir dont je suis en train d'écrire, et j'avais proposé de lui dire, quand nous nous rencontrerions, l'arrivée de ma chère tante Verinder à Londres. À ma grande déception, il n'apparut jamais. En exprimant un sentiment de surprise à son absence, mes sœurs du Comité levèrent toutes les yeux de leurs pantalons (nous avions une grande pression de travail ce soir-là), et demandèrent avec étonnement si je n'avais pas entendu les nouvelles. J'accusai mon ignorance, et on me raconta alors, pour la première fois, un événement qui forme, pour ainsi dire, le point de départ de ce récit. Le vendredi précédent, deux gentlemen — occupant des positions très différentes dans la société — avaient été les victimes d'un outrage qui avait stupéfié tout Londres. L'un des gentlemen était M. Septimus Luker, de Lambeth. L'autre était M. Godfrey Ablewhite.
Vivant dans mon isolement actuel, je n'ai aucun moyen d'introduire le récit de l'outrage du journal dans mon récit. J'étais aussi privée, à l'époque, de l'avantage inestimable d'entendre les événements relatés par l'éloquence fervente de M. Godfrey Ablewhite. Tout ce que je peux faire, c'est d'exposer les faits tels qu'ils m'ont été exposés, ce lundi soir-là ; procédant selon le plan que l'on m'a appris dès l'enfance à adopter pour plier mes vêtements. Tout sera mis soigneusement, et tout sera mis à sa place. Ces lignes sont écrites par une pauvre femme faible. D'une pauvre femme faible, qui serait assez cruelle pour attendre davantage ?
La date — merci à mes chers parents, aucun dictionnaire qui ait jamais été écrit ne peut être plus pointilleux que moi sur les dates — était le vendredi 30 juin 1848.
Tôt en ce jour mémorable, notre doué M. Godfrey se trouvait à encaisser un chèque dans une banque de Lombard Street. Le nom de la firme est accidentellement taché dans mon journal, et mon respect sacré pour la vérité m'interdit de risquer une conjecture dans une affaire de ce genre. Heureusement, le nom de la firme n'a pas d'importance. Ce qui importe, c'est une circonstance qui s'est produite quand M. Godfrey eut terminé ses affaires. En atteignant la porte, il rencontra un gentleman — un parfait étranger pour lui — qui quittait accidentellement le bureau exactement au même moment que lui. Un moment de concours de politesse s'ensuivit entre eux quant à savoir qui devrait passer le premier par la porte de la banque. L'étranger insista pour faire passer M. Godfrey devant lui ; M. Godfrey dit quelques mots polis ; ils s'inclinèrent, et se séparèrent dans la rue.
Les gens irréfléchis et superficiels pourraient dire : Voilà sûrement un petit incident très insignifiant raconté de manière absurdement circonstanciée. Oh, mes jeunes amis et compagnons pécheurs ! prenez garde de présumer exercer votre pauvre raison charnelle. Oh, soyez moralement ordonnés. Que votre foi soit comme vos bas, et vos bas comme votre foi. Tous deux toujours impeccables, et tous deux prêts à être enfilés à un moment d'avis !
Je demande mille pardons. Je suis tombée insensiblement dans mon style d'école du dimanche. Très inapproprié dans un document comme celui-ci. Laissez-moi essayer d'être mondaine — laissez-moi dire que des bagatelles, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, ont conduit à des résultats terribles. Préliminairement seulement que l'étranger poli était M. Luker, de Lambeth, nous allons maintenant suivre M. Godfrey jusqu'à sa résidence à Kilburn.
Il trouva en l'attendant, dans le hall, un petit garçon pauvrement vêtu mais délicat et à l'aspect intéressant. Le garçon lui tendit une lettre, mentionnant simplement qu'il en avait été chargé par une vieille dame qu'il ne connaissait pas, et qui ne lui avait donné aucune instruction d'attendre une réponse. De tels incidents n'étaient pas rares dans la grande expérience de M. Godfrey comme promoteur d'œuvres de charité publiques. Il laissa le garçon partir, et ouvrit la lettre.
L'écriture était entièrement inconnue pour lui. Elle demandait sa présence, dans l'heure, à une maison de Northumberland Street, Strand, qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'entrer auparavant. L'objet recherché était d'obtenir du digne directeur certains détails sur le sujet de la Société de conversion des petits vêtements des mères, et l'information était demandée par une dame âgée qui proposait d'ajouter largement aux ressources de la charité, si ses questions étaient satisfaites par des réponses satisfaisantes. Elle mentionna son nom, et elle ajouta que la brièveté de son séjour à Londres l'empêchait de donner un préavis plus long à l'éminent philanthrope auquel elle s'adressait.
Le digne directeur, bien qu'occupé par une correspondance considérable, accepta de me recevoir sur-le-champ. J'ai trouvé en lui un homme à l'aspect agréable, dont les manières affables, empreintes d'une piété distinguée, m'ont immédiatement convaincue que j'étais en présence d'un saint homme. Il ne chercha point à se dérober aux questions posées par la dame âgée, mais il se montra tout disposé à communiquer les détails les plus complets sur les activités de la Société. Je pris note de ses réponses avec le plus grand soin, conscient de l'importance que ces informations revêtiraient pour une œuvre si louable.
Le sujet de notre entretien, comme je l'ai mentionné, était la Société de conversion des petits vêtements des mères — une organisation dont le nom seul suffit, à mon sens, à éveiller les plus nobles sentiments du cœur chrétien. Le directeur expliqua avec une patience exemplaire comment les fonds étaient recueillis et, plus important encore, comment les vêtements, une fois confectionnés, étaient distribués aux nécessiteux. Il ne négligea aucun aspect de la gestion, répondant avec une précision qui témoigne de la rigueur avec laquelle il administre les dons confiés à sa garde.
Alors que je m'apprêtais à conclure cet entretien, un incident vint interrompre notre conversation. Un commis entra dans la pièce, portant une missive urgente qui semblait requérir toute l'attention de mon interlocuteur. Je crus bon de me retirer, non sans avoir exprimé ma profonde gratitude pour le temps qu'il m'avait si généreusement accordé. Il me raccompagna jusqu'à la porte avec une courtoisie qui, je l'espère, ne s'effacera jamais de ma mémoire.
En quittant les lieux, je ne pus m'empêcher de réfléchir à la différence frappante entre ces esprits dévoués au bien et les frivolités du monde qui nous entourent. Quelle source de consolation que de savoir qu'au sein de cette métropole agitée, il existe des refuges où la charité est pratiquée avec une telle constance ! Je rentrai chez moi, le cœur léger, armée des renseignements nécessaires pour satisfaire la dame âgée et, par là même, pour contribuer, si peu que ce soit, à l'avancement d'une cause si chère à mon âme.
Ma journée ne s'arrêta point là, car le service que je rendais en cette occasion n'était qu'un maillon d'une chaîne de devoirs que je m'efforce, avec la grâce divine, de remplir quotidiennement. Il me restait encore à rédiger mon rapport et à préparer les prochaines étapes de cette mission que j'avais acceptée avec tant d'enthousiasme. La vie, lorsqu'elle est ainsi consacrée, perd de son amertume pour ne devenir qu'un long chemin vers la lumière.
« Les deux médecins, poursuivit ma tante, se sont montrés d'accord sur un point : la nécessité de me soumettre, moi aussi, à un examen. Le résultat a été un choc pour moi. Il a été établi, de façon irréfutable, que je souffre d'une affection cardiaque grave, qui ne laisse, selon toute probabilité, que peu d'espoir d'une guérison durable. »
Elle marqua une pause, comme pour rassembler ses forces. Je gardai le silence, le cœur serré par cette révélation.
« J'ai immédiatement pensé à Rachel, reprit-elle d'une voix plus ferme. J'ai pensé à son avenir, à sa situation financière, et à la nécessité de régler, tant qu'il en est encore temps, ce qui doit l'être. Mon testament, rédigé il y a longtemps, ne correspond plus à la réalité de nos circonstances actuelles. Il doit être modifié. C'est pourquoi j'ai fait mander M. Bruff. »
Elle se tut à nouveau. Je sentais le poids de cette confidence. C'était là une responsabilité immense, et pourtant, dans ma modeste dévotion, je ne pouvais m'empêcher de voir dans cette fin annoncée une opportunité de salut.
« Drusilla, me dit-elle en me fixant avec une grande douceur, je vous demande d'être mon témoin. Vous, qui avez toujours manifesté tant d'intérêt pour notre famille, vous ne refuserez pas de m'accompagner jusqu'au bout de cette démarche, n'est-ce pas ? »
« Ma chère tante, répondis-je avec une ferveur que je ne cherchai point à dissimuler, il n'est rien que je ne ferais pour vous apporter ne serait-ce qu'une parcelle de réconfort en ces heures si éprouvantes. »
Elle me prit la main, et pour la première fois, je crus percevoir une lueur d'espoir dans son regard, une sorte d'apaisement face à l'inéluctable. Nous attendîmes donc, dans le silence de ce salon, le retour de M. Bruff. Chaque minute semblait chargée d'une signification nouvelle, chaque battement de l'horloge semblait nous rapprocher de ce dénouement que la Providence avait, dans sa sagesse, tracé pour elle.
Le temps s'étirait. Je profitai de ce calme pour prier intérieurement, demandant que cette épreuve fût pour ma tante une porte ouverte vers une paix plus profonde que celle que ce monde, si changeant et si périlleux, pouvait offrir. Je me rappelai les paroles de l'Écriture, celles qui consolent les cœurs brisés et fortifient les âmes en peine. Je sentais que ma présence ici, en ce lieu même où tant de tourments avaient été vécus, n'était point le fruit du hasard, mais celui d'une volonté supérieure.
Enfin, on entendit un bruit de pas dans le vestibule, suivi du léger fracas d'une canne déposée contre le mur. M. Bruff était arrivé. Je me levai pour l'accueillir, consciente que le moment était venu de sceller ce qui devait l'être, et de préparer le terrain pour les jours qui allaient suivre, marqués, je le craignais, par la tristesse et l'incompréhension des hommes.
« L’un des deux médecins, poursuivit ma tante, m’était inconnu. L’autre était un vieil ami de mon mari, qui m’avait toujours porté un intérêt sincère pour l’amour de ce dernier. Après avoir prescrit un traitement pour Rachel, il me fit savoir qu’il souhaitait m’entretenir en privé dans une autre pièce. Je m’attendais, bien entendu, à recevoir des directives particulières concernant la santé de ma fille. À ma grande surprise, il me prit gravement par la main et me dit : « Je vous ai observée, Lady Verinder, avec un intérêt aussi bien professionnel que personnel. Je crains fort que vous n’ayez besoin de conseils médicaux bien plus urgemment que votre fille. » Il me posa quelques questions, que je fus d’abord encline à prendre à la légère, jusqu’à ce que je remarque que mes réponses l’attristaient. Cela finit par la prise d’un rendez-vous pour venir me voir, accompagné d’un confrère, le lendemain, à une heure où Rachel ne serait pas à la maison. Le résultat de cette visite — annoncé avec la plus grande bienveillance et une infinie douceur — convainquit les deux médecins qu’un temps précieux avait été perdu, qu’il ne pourrait jamais être regagné, et que mon cas dépassait désormais les ressources de leur art. Depuis plus de deux ans, je souffre d’une forme insidieuse de maladie cardiaque qui, sans aucun symptôme pour m’alarmer, m’a peu à peu fatalement épuisée. Je pourrais vivre encore quelques mois, ou mourir avant qu’un autre jour ne se soit levé sur moi — les médecins ne peuvent, et n’osent, être plus affirmatifs. Ce serait vain de dire, ma chère, que je n’ai pas eu quelques moments de misère depuis que ma situation réelle m’a été révélée. Mais je suis plus résignée qu’auparavant, et je fais de mon mieux pour mettre mes affaires terrestres en ordre. Ma seule grande inquiétude est que Rachel soit maintenue dans l’ignorance de la vérité. Si elle le savait, elle attribuerait immédiatement ma santé déclinante à l’anxiété causée par le Diamant, et s’en reprocherait amèrement, pauvre enfant, ce qui n’est en aucun cas de sa faute. Les deux médecins s’accordent à dire que le mal a commencé il y a deux ans, sinon trois. Je suis certaine que vous garderez mon secret, Drusilla — car je suis certaine de voir une peine et une sympathie sincères pour moi sur votre visage. »
Peine et sympathie ! Oh, quelles émotions païennes à attendre d’une Anglaise chrétienne ancrée fermement dans sa foi !
Ma pauvre tante ne se doutait guère du flot de dévote reconnaissance qui me parcourut lorsqu’elle approcha de la fin de son mélancolique récit. Voilà une carrière d’utilité qui s’ouvrait devant moi ! Voici une parente aimée et une créature de Dieu en péril, à la veille du grand changement, totalement impréparée ; et conduite, providentiellement conduite, à me révéler sa situation ! Comment décrire la joie avec laquelle je me rappelai alors que les précieux amis du clergé sur lesquels je pouvais compter ne se comptaient pas par unités ou par paires, mais par dizaines et par vingtaines. Je pris ma tante dans mes bras — ma tendresse débordante ne pouvait, désormais, se satisfaire de rien de moins qu’une étreinte. « Oh ! dis-je avec ferveur, l’intérêt indescriptible que vous m’inspirez ! Oh ! tout le bien que je compte vous faire, ma chère, avant que nous ne nous séparions ! » Après un ou deux autres mots d’avertissement préliminaire et sérieux, je lui offris le choix entre trois précieux amis, tous pratiquant l’œuvre de miséricorde du matin au soir dans son propre voisinage ; tous également inépuisables dans l’exhortation ; tous affectionnément prêts à exercer leurs dons au moindre mot de ma part. Hélas ! le résultat fut loin d’être encourageant. La pauvre Lady Verinder parut perplexe et effrayée, et accueillit tout ce que je pouvais lui dire par l’objection purement mondaine qu’elle n’était pas assez forte pour affronter des étrangers. Je cédai — pour le moment seulement, bien sûr. Ma vaste expérience (en tant que lectrice et visiteuse, sous la direction de pas moins de quatorze chers amis du clergé, au total) m’apprenait qu’il s’agissait là d’un cas nécessitant une préparation par les livres. Je possédais une petite bibliothèque d’ouvrages, tous adaptés à l’urgence présente, tous calculés pour éveiller, convaincre, préparer, éclairer et fortifier ma tante. « Vous lirez, ma chère, n’est-ce pas ? » dis-je de ma manière la plus engageante. « Vous lirez, si je vous apporte mes propres livres précieux ? Cornés à tous les endroits appropriés, ma tante. Et marqués au crayon là où vous devez vous arrêter pour vous demander : « Est-ce que cela s’applique à moi ? » » Même cet appel simple — tant l’influence du monde est absolument païenne — sembla faire sursauter ma tante. Elle dit : « Je ferai ce que je peux, Drusilla, pour vous faire plaisir », avec un regard de surprise qui était à la fois instructif et terrible à voir. Pas un instant à perdre. L’horloge sur la cheminée m’informa que j’avais juste le temps de me hâter de rentrer ; de me munir d’une première série de lectures choisies (une douzaine seulement, disons) ; et de revenir à temps pour rencontrer l’homme de loi et témoigner du testament de Lady Verinder. Promettant fidèlement d’être de retour pour cinq heures, je quittai la maison pour ma mission de miséricorde.
Lorsque seuls mes intérêts sont en jeu, je me contente humblement de me déplacer d’un endroit à l’autre en omnibus. Permettez-moi de donner une idée de mon dévouement envers les intérêts de ma tante en consignant que, pour cette occasion, je commis la prodigalité de prendre un fiacre.
Je rentrai chez moi, sélectionnai et marquai ma première série de lectures, et retournai au square Montagu avec une douzaine d’ouvrages dans un sac de voyage, dont je crois fermement que l’on ne trouve de semblables dans la littérature d’aucun autre pays d’Europe. Je payai au cocher exactement le montant de sa course. Il le reçut avec un juron ; sur quoi je lui donnai instantanément un tract. Si j’avais braqué un pistolet sur sa tête, ce misérable abandonné n’aurait guère pu montrer une plus grande consternation. Il sauta sur son siège et, avec des exclamations profanes de consternation, s’éloigna furieusement. Tout à fait inutile, je suis heureuse de le dire ! Je semai la bonne graine, malgré lui, en jetant un second tract par la fenêtre du fiacre.
Le domestique qui répondit à la porte — non pas la personne avec les rubans au bonnet, à mon grand soulagement, mais le valet de pied — m’informa que le médecin était passé et était encore enfermé avec Lady Verinder. M. Bruff, l’homme de loi, était arrivé une minute plus tôt et attendait dans la bibliothèque. On m’introduisit dans la bibliothèque pour attendre également.
M. Bruff parut surpris de me voir. C’est l’homme de loi de la famille, et nous nous étions rencontrés plus d’une fois, lors d’occasions précédentes, sous le toit de Lady Verinder. Un homme, je suis navrée de le dire, vieilli et grisonnant au service du monde. Un homme qui, durant ses heures de travail, était le prophète élu de la Loi et de Mammon ; et qui, durant ses heures de loisir, était tout aussi capable de lire un roman que de déchirer un tract.
« Êtes-vous venue pour rester ici, Miss Clack ? » demanda-t-il, en jetant un regard sur mon sac de voyage.
Révéler le contenu de mon précieux sac à une personne telle que lui aurait été simplement inviter une explosion de profanité. Je m’abaissai à son propre niveau et mentionnai mes affaires dans la maison.
« Ma tante m’a informée qu’elle est sur le point de signer son testament, répondis-je. Elle a eu la bonté de me demander d’être l’un des témoins. »
« Ah ? Ah ? Eh bien, Miss Clack, vous ferez l’affaire. Vous avez plus de vingt et un ans, et vous n’avez pas le moindre intérêt pécuniaire dans le testament de Lady Verinder. »
Pas le moindre intérêt pécuniaire dans le testament de Lady Verinder. Oh, comme je me sentis reconnaissante en entendant cela ! Si ma tante, possédant des milliers de livres, s’était souvenue de la pauvre Moi, pour qui cinq livres sont une somme — si mon nom était apparu dans le testament, avec un petit legs réconfortant attaché à lui — mes ennemis auraient pu douter du motif qui m’avait chargée des plus précieux trésors de ma bibliothèque, et avait puisé dans mes maigres ressources pour les dépenses prodigues d’un fiacre. Le plus cruel des railleurs ne pourrait douter maintenant. C’était bien mieux ainsi ! Oh, assurément, assurément, c’était bien mieux ainsi !
Je fus tirée de ces réflexions consolantes par la voix de M. Bruff. Mon silence méditatif semblait peser sur l’esprit de ce mondain, et le forcer, pour ainsi dire, à me parler contre son propre gré.
« Eh bien, Miss Clack, quelles sont les dernières nouvelles dans les cercles charitables ? Comment va votre ami M. Godfrey Ablewhite, après la correction qu’il a reçue de la part des voyous dans Northumberland Street ? Parbleu ! ils racontent une jolie histoire à propos de ce gentilhomme charitable à mon club ! »
J’avais passé sous silence la manière dont cet homme avait fait remarquer que j’avais plus de vingt et un ans, et que je n’avais aucun intérêt pécuniaire dans le testament de ma tante. Mais le ton sur lequel il faisait allusion au cher M. Godfrey dépassait les bornes de mon indulgence. Me sentant obligée, après ce qui s’était passé en ma présence cet après-midi-là, d’affirmer l’innocence de mon admirable ami, chaque fois que je la trouvais mise en question — j’avoue m’être également sentie obligée d’inclure dans l’accomplissement de ce juste dessein, une fustigation cinglante dans le cas de M. Bruff.
« Je vis très loin du monde, dis-je ; et je ne possède pas l’avantage, monsieur, d’appartenir à un club. Mais il se trouve que je connais l’histoire à laquelle vous faites allusion ; et je sais aussi qu’un mensonge plus vil que cette histoire n’a jamais été conté. »
« Oui, oui, Miss Clack — vous croyez en votre ami. Naturellement. M. Godfrey Ablewhite ne trouvera pas le monde en général aussi facile à convaincre qu’un comité de dames charitables. Les apparences sont radicalement contre lui. Il était dans la maison quand le Diamant a été perdu. Et il fut la première personne de la maison à se rendre à Londres par la suite. Ce sont là des circonstances fâcheuses, madame, vues à la lumière des événements ultérieurs. »
J’aurais dû, je le sais, le détromper avant qu’il n’aille plus loin. J’aurais dû lui dire qu’il parlait dans l’ignorance d’un témoignage en faveur de l’innocence de M. Godfrey, offert par la seule personne qui était indéniablement compétente pour parler avec une connaissance positive du sujet. Hélas ! la tentation de mener l’homme de loi avec art vers sa propre confusion était trop forte pour moi. Je demandai ce qu’il entendait par « événements ultérieurs » — avec une apparence de la plus grande innocence.
« Par événements ultérieurs, Miss Clack, j’entends les événements dans lesquels les Indiens sont impliqués, poursuivit M. Bruff, devenant de plus en plus supérieur à la pauvre Moi, à mesure qu’il continuait. Que font les Indiens, au moment où ils sont libérés de la prison de Frizinghall ? Ils vont tout droit à Londres et s’en prennent à M. Luker. Qu’en résulte-t-il ? M. Luker s’alarme pour la sécurité d’un « objet de grand prix » qu’il a en sa possession. Il le dépose en privé (sous une description générale) dans le coffre-fort de ses banquiers. Merveilleusement intelligent de sa part : mais les Indiens sont tout aussi intelligents de leur côté. Ils ont leurs soupçons que l’« objet de grand prix » est déplacé d’un endroit à un autre ; et ils trouvent un moyen singulièrement audacieux et complet de lever ces soupçons. Qui saisissent-ils et fouillent-ils ? Non seulement M. Luker — ce qui serait assez intelligible — mais M. Godfrey Ablewhite également. Pourquoi ? L’explication de M. Ablewhite est qu’ils ont agi sur un soupçon aveugle, après l’avoir vu parler accidentellement à M. Luker. Absurde ! Une demi-douzaine d’autres personnes ont parlé à M. Luker ce matin-là. Pourquoi n’ont-ils pas été suivis jusque chez eux et attirés dans le piège ? Non ! non ! La déduction simple est que M. Ablewhite avait son intérêt privé dans l’« objet de valeur » autant que M. Luker, et que les Indiens étaient si incertains quant à savoir lequel des deux en avait la disposition, qu’il n’y avait pas d’autre alternative que de les fouiller tous les deux. L’opinion publique dit cela, Miss Clack. Et l’opinion publique, en cette occasion, n’est pas facile à réfuter. »
Il prononça ces derniers mots en ayant l’air si merveilleusement sage dans sa propre suffisance mondaine, que je ne pus vraiment (à ma honte, qu’il soit dit) m’empêcher de le mener un peu plus loin encore, avant de l’accabler de la vérité.
« Je ne présume pas de discuter avec un avocat aussi intelligent que vous, dis-je. Mais est-il tout à fait juste, monsieur, envers M. Ablewhite, de passer sous silence l’opinion du célèbre officier de police de Londres qui a enquêté sur cette affaire ? Pas l’ombre d’un soupçon ne pesait sur quiconque autre que Miss Verinder, dans l’esprit du sergent Cuff. »
« Voulez-vous me dire, Miss Clack, que vous êtes d’accord avec le sergent ? »
« Je ne juge personne, monsieur, et je n’offre aucune opinion. »
« Et moi, je commets ces deux énormités, madame. Je juge que le sergent a eu tout à fait tort ; et j’offre l’opinion que, s’il avait connu le caractère de Rachel comme je le connais, il aurait soupçonné tout le monde dans la maison sauf elle. J’admets qu’elle a ses défauts — elle est secrète et obstinée ; étrange et sauvage, et différente des autres filles de son âge. Mais fidèle comme l’acier, et noble d’esprit et généreuse jusqu’à l’excès. Si la preuve la plus claire au monde pointait dans une direction, et si rien d’autre que la parole d’honneur de Rachel pointait dans l’autre, je prendrais sa parole avant la preuve, avocat que je suis ! Des mots forts, Miss Clack ; mais je les pense. »
« Vous opposeriez-vous à illustrer votre pensée, M. Bruff, afin que je sois sûre de bien la comprendre ? Supposez que vous trouviez Miss Verinder tout à fait inexplicablement intéressée par ce qui est arrivé à M. Ablewhite et à M. Luker ? Supposez qu’elle pose les questions les plus étranges sur ce scandale épouvantable, et qu’elle montre l’agitation la plus ingouvernable lorsqu’elle découvre la tournure qu’il prend ? »
« Supposez ce que vous voudrez, Miss Clack, cela n’ébranlerait pas ma croyance en Rachel Verinder d’un cheveu. »
« Elle est si absolument digne de confiance à ce point-là ? »
« Si absolument digne de confiance à ce point-là. »
« Alors permettez-moi de vous informer, M. Bruff, que M. Godfrey Ablewhite était dans cette maison il n’y a pas deux heures, et que son innocence totale dans toute affaire concernant la disparition de la Pierre de Lune a été proclamée par Miss Verinder elle-même, dans les termes les plus forts que j’aie jamais entendu utiliser par une jeune dame de ma vie. »
Je jouis du triomphe — le triomphe impie, je crains de devoir l’admettre — de voir M. Bruff totalement confondu et renversé par quelques mots simples de Moi. Il se leva d’un bond et me fixa en silence. Je restai assise, imperturbable, et racontai toute la scène telle qu’elle s’était déroulée. « Et que dites-vous de M. Ablewhite maintenant ? » demandai-je, avec la plus grande douceur possible, dès que j’eus fini.
« Si Rachel a témoigné de son innocence, Miss Clack, je ne recule pas devant le fait de dire que je crois en son innocence aussi fermement que vous. J’ai été induit en erreur par les apparences, comme le reste du monde ; et je ferai la meilleure réparation possible en contredisant publiquement le scandale qui a assailli votre ami partout où je le rencontrerai. En attendant, permettez-moi de vous féliciter pour la manière magistrale dont vous avez ouvert le feu de vos batteries sur moi au moment où je m’y attendais le moins. Vous auriez fait de grandes choses dans ma profession, madame, si vous aviez été un homme. »
Sur ces mots, il se détourna de moi et commença à marcher nerveusement de long en large dans la pièce.
Je pouvais voir clairement que la nouvelle lumière que j’avais jetée sur le sujet l’avait grandement surpris et perturbé. Certaines expressions échappèrent à ses lèvres, à mesure qu’il devenait de plus en plus absorbé par ses propres pensées, qui suggéraient à mon esprit la vision abominable qu’il avait eue jusqu’alors du mystère de la Pierre de Lune perdue. Il n’avait pas hésité à soupçonner le cher M. Godfrey de l’infamie de voler le Diamant, et à attribuer la conduite de Rachel à une résolution généreuse de dissimuler le crime. Sur l’autorité même de Miss Verinder — une autorité parfaitement inattaquable, comme vous le savez, dans l’estimation de M. Bruff — cette explication des circonstances était maintenant démontrée comme étant totalement fausse. La perplexité dans laquelle j’avais plongé cette haute autorité juridique était si accablante qu’il était tout à fait incapable de la dissimuler. « Quelle affaire ! » l’entendis-je dire pour lui-même, s’arrêtant à la fenêtre au cours de sa marche et tambourinant sur la vitre avec ses doigts. « Non seulement elle défie toute explication, elle est même au-delà de toute conjecture. »
Il n’y avait rien dans ces mots qui rendît une réponse nécessaire de ma part — et pourtant, je leur répondis ! Il semble à peine croyable que je n’aie pas été capable de laisser M. Bruff tranquille, même maintenant. Il semble presque au-delà de la simple perversité mortelle que j’aie découvert, dans ce qu’il venait de dire, une nouvelle opportunité de me rendre personnellement désagréable à ses yeux. Mais — ah, mes amis ! rien n’est au-delà de la perversité mortelle ; et tout est croyable quand nos natures déchues prennent le dessus sur nous !
« Pardonnez-moi d’interrompre vos réflexions, dis-je à l’insoupçonnable M. Bruff. Mais sûrement il y a une conjecture à faire qui ne nous est pas encore venue à l’esprit. »
« Peut-être, Miss Clack. J’avoue que je ne sais pas ce que c’est. »
« Avant que j’aie eu la chance, monsieur, de vous convaincre de l’innocence de M. Ablewhite, vous avez mentionné comme l’une des raisons de le soupçonner le fait qu’il était dans la maison au moment où le Diamant a été perdu. Permettez-moi de vous rappeler que M. Franklin Blake était aussi dans la maison au moment où le Diamant a été perdu. »
Le vieux mondain quitta la fenêtre, prit une chaise exactement en face de la mienne, et me regarda fixement avec un sourire dur et vicieux.
« Vous n’êtes pas une aussi bonne avocate, Miss Clack, fit-il remarquer d’un air méditatif, que je le supposais. Vous ne savez pas comment laisser les choses en l’état. »
« Je crains de ne pas vous suivre, M. Bruff, dis-je modestement. »
« Ça ne prendra pas, Miss Clack — vraiment, ça ne prendra pas une seconde fois. Franklin Blake est un grand favori de ma part, comme vous le savez bien. Mais cela n’importe pas. J’adopterai votre point de vue, en cette occasion, avant que vous ayez le temps de vous retourner contre moi. Vous avez tout à fait raison, madame. J’ai soupçonné M. Ablewhite, sur des bases qui justifient abstraitement de soupçonner M. Blake aussi. Très bien — soupçonnons-les ensemble. C’est tout à fait dans son caractère, dirons-nous, d’être capable de voler la Pierre de Lune. La seule question est de savoir s’il était dans son intérêt de le faire. »
« Les dettes de M. Franklin Blake, fis-je remarquer, sont des questions de notoriété familiale. »
« Et les dettes de M. Godfrey Ablewhite ne sont pas encore arrivées à ce stade de développement. Très vrai. Mais il se trouve qu’il y a deux difficultés sur le chemin de votre théorie, Miss Clack. Je gère les affaires de Franklin Blake, et je vous prie de m’informer que la grande majorité de ses créanciers (sachant que son père est un homme riche) sont tout à fait contents de facturer des intérêts sur leurs dettes et d’attendre leur argent. Voilà la première difficulté — qui est assez coriace. Vous trouverez la seconde encore plus coriace. J’ai l’autorité de Lady Verinder elle-même, selon laquelle sa fille était prête à épouser Franklin Blake, avant que cet infernal Diamant indien ne disparaisse de la maison. Elle l’avait attiré et repoussé tour à tour, avec la coquetterie d’une jeune fille. Mais elle avait avoué à sa mère qu’elle aimait le cousin Franklin, et sa mère avait confié le secret au cousin Franklin. Alors, le voilà, Miss Clack, avec ses créanciers contents d’attendre, et avec la certitude devant lui d’épouser une héritière. Considérez-le par tous les moyens comme un scélérat ; mais dites-moi, je vous prie, pourquoi il volerait la Pierre de Lune ? »
« Le cœur humain est impénétrable, dis-je doucement. Qui peut le sonder ? »
« En d’autres termes, madame — bien qu’il n’ait pas eu l’ombre d’une raison de prendre le Diamant — il pourrait l’avoir pris, néanmoins, par dépravation naturelle. Très bien. Disons qu’il l’a fait. Pourquoi diable… »
« Je vous demande pardon, M. Bruff. Si j’entends le diable mentionné de cette manière, je dois quitter la pièce. »
« Je vous demande pardon, Miss Clack — je serai plus attentif à mon choix de langage à l’avenir. Tout ce que je voulais demander était ceci. Pourquoi — même en supposant qu’il ait pris le Diamant — Franklin Blake se rendrait-il la personne la plus en vue de la maison en essayant de le retrouver ? Vous pourriez me dire qu’il l’a fait habilement pour détourner les soupçons de lui-même. Je réponds qu’il n’avait nul besoin de détourner les soupçons, car personne ne le soupçonnait. Il vole d’abord la Pierre de Lune (sans la moindre raison) par dépravation naturelle ; puis il joue un rôle, en ce qui concerne la perte du joyau, qu’il n’est nullement nécessaire de jouer, et qui le conduit à offenser mortellement la jeune femme qui, sans cela, l’aurait épousé. Voilà la proposition monstrueuse que vous êtes contrainte d’affirmer si vous tentez d’associer la disparition de la Pierre de Lune à Franklin Blake. Non, non, Miss Clack ! Après ce qui s’est passé ici aujourd’hui, entre nous deux, l’impasse, dans cette affaire, est totale. L’innocence de Rachel est (comme sa mère le sait, et comme je le sais) hors de doute. L’innocence de M. Ablewhite est tout aussi certaine — sinon Rachel n’en aurait jamais témoigné. Et l’innocence de Franklin Blake, comme vous venez de le voir, s’affirme de façon irréfutable. D’une part, nous sommes moralement certains de toutes ces choses. Et, d’autre part, nous sommes tout aussi sûrs que quelqu’un a apporté la Pierre de Lune à Londres, et que M. Luker, ou son banquier, en est en ce moment en possession privée. À quoi sert mon expérience, à quoi sert l’expérience de n’importe qui, dans un cas pareil ? Cela me déconcerte ; cela vous déconcerte, cela déconcerte tout le monde. »
Non — pas tout le monde. Cela n’avait pas déconcerté le sergent Cuff. J’étais sur le point de mentionner ceci, avec toute la douceur possible, et avec toutes les protestations nécessaires contre le fait d’être soupçonnée de jeter le discrédit sur Rachel — quand le domestique entra pour dire que le médecin était parti, et que ma tante attendait de nous recevoir.
Cela mit fin à la discussion. M. Bruff rassembla ses papiers, semblant un peu épuisé par les exigences que notre conversation lui avait imposées. Je pris mon sac plein de précieuses publications, sentant que j’aurais pu continuer à parler pendant des heures. Nous nous rendîmes en silence à la chambre de Lady Verinder.
Permettez-moi d’ajouter ici, avant que mon récit ne progresse vers d’autres événements, que je n’ai pas décrit ce qui s’est passé entre l’avocat et moi sans avoir un objectif précis en vue. Il m’est ordonné d’inclure dans ma contribution à l’histoire choquante de la Pierre de Lune une révélation claire, non seulement de la tournure que prirent les soupçons, mais même des noms des personnes sur lesquelles pesaient les soupçons, à l’époque où l’on croyait que le Diamant indien était à Londres. Un compte rendu de ma conversation dans la bibliothèque avec M. Bruff m’a semblé être exactement ce qui était nécessaire pour répondre à cet objectif — tout en possédant, en même temps, le grand avantage moral de rendre un sacrifice de l’estime de soi pécheresse essentiellement nécessaire de ma part. J’ai été obligée de reconnaître que ma nature déchue a pris le dessus sur moi. En faisant cette confession humiliante, je prends le dessus sur ma nature déchue. L’équilibre moral est rétabli ; l’atmosphère spirituelle semble à nouveau claire. Chers amis, nous pouvons continuer.
CHAPITRE IV
La signature du testament fut une affaire beaucoup plus courte que je ne l’avais prévu. Elle fut expédiée, à mon sens, avec une hâte indécente. Samuel, le valet de pied, fut envoyé pour servir de second témoin — et la plume fut immédiatement placée dans la main de ma tante. Je me sentis fortement poussée à dire quelques mots appropriés en cette occasion solennelle. Mais l’attitude de M. Bruff me convainquit qu’il était plus sage de réprimer cette impulsion tant qu’il était dans la pièce. En moins de deux minutes, tout était terminé — et Samuel (sans avoir bénéficié de ce que j’aurais pu dire) était redescendu.
M. Bruff plia le testament, puis regarda de mon côté ; se demandant apparemment si j’avais ou non l’intention de le laisser seul avec ma tante. J’avais ma mission de miséricorde à remplir, et mon sac de précieuses publications prêt sur mes genoux. Il aurait tout aussi bien pu s’attendre à déplacer la cathédrale Saint-Paul en la regardant, qu’à me déplacer, moi. Il y avait un mérite chez lui (dû sans doute à son éducation mondaine) que je ne souhaite pas nier. Il était prompt à voir les choses. Je semblai produire sur lui presque la même impression que celle que j’avais produite sur le cocher. Lui aussi proféra une expression profane, et se retira en grande hâte, me laissant maîtresse du terrain.
Dès que nous fûmes seules, ma tante se reposa sur le canapé, puis fit allusion, avec quelque apparence de confusion, au sujet de son testament.
« J’espère que vous ne vous croirez pas négligée, Drusilla », dit-elle. « Je compte vous remettre votre petit legs, ma chère, de ma propre main. »
C’était là une occasion en or ! Je la saisis sur-le-champ. En d’autres termes, j’ouvris instantanément mon sac, et en sortis la publication du dessus. Il s’avéra qu’il s’agissait d’une édition ancienne — la vingt-cinquième seulement — du célèbre ouvrage anonyme (que l’on croit être de la précieuse Miss Bellows), intitulé *Le Serpent au foyer*. Le dessein du livre — avec lequel le lecteur mondain n’est peut-être pas familier — est de montrer comment le Malin nous guette dans toutes les actions les plus apparemment innocentes de notre vie quotidienne. Les chapitres les mieux adaptés à la lecture féminine sont « Satan dans la brosse à cheveux » ; « Satan derrière le miroir » ; « Satan sous la table à thé » ; « Satan à la fenêtre » — et bien d’autres.
« Accordez votre attention, chère tante, à ce livre précieux — et vous m’accorderez tout ce que je demande. » Avec ces mots, je le lui tendis ouvert à un passage marqué — une rafale ininterrompue d’éloquence brûlante ! Sujet : Satan parmi les coussins du canapé.
La pauvre Lady Verinder (allongée négligemment sur ses propres coussins de canapé) jeta un coup d’œil au livre, et me le rendit en paraissant plus confuse que jamais.
« Je crains, Drusilla », dit-elle, « que je ne doive attendre d’aller un peu mieux avant de pouvoir lire cela. Le médecin… »
Dès qu’elle mentionna le nom du médecin, je sus ce qui allait arriver. Maintes et maintes fois, au cours de mon expérience passée parmi mes semblables en perdition, les membres de la profession notoirement infidèle de la médecine s’étaient interposés entre moi et ma mission de miséricorde — sous le misérable prétexte que la patiente avait besoin de repos, et que l’influence perturbatrice que, par-dessus toutes les autres, ils redoutaient le plus, était l’influence de Miss Clack et de ses livres. Précisément le même matérialisme aveuglé (agissant traîtreusement dans mon dos) cherchait maintenant à me voler le seul droit de propriété que ma pauvreté pouvait revendiquer — mon droit de propriété spirituelle sur ma tante en perdition.
« Le médecin me dit », poursuivit ma pauvre parente égarée, « que je ne vais pas aussi bien aujourd’hui. Il m’interdit de voir des étrangers ; et il m’ordonne, si je lis, de ne lire que les livres les plus légers et les plus amusants. "Ne faites rien, Lady Verinder, pour fatiguer votre tête, ou pour accélérer votre pouls" — tels furent ses derniers mots, Drusilla, quand il m’a quittée aujourd’hui. »
Il n’y avait pas d’autre solution que de céder à nouveau — pour le moment seulement, comme auparavant. Toute affirmation ouverte de l’importance infiniment supérieure d’un ministère comme le mien, comparé au ministère du médecin, n’aurait fait que provoquer le médecin à tirer parti de la faiblesse humaine de sa patiente, et à menacer d’abandonner le cas. Heureusement, il y a plus d’une façon de semer la bonne graine, et peu de personnes sont mieux versées dans ces façons que moi-même.
« Vous pourriez vous sentir plus forte, chère tante, dans une heure ou deux », dis-je. « Ou vous pourriez vous réveiller, demain matin, avec le sentiment qu’il manque quelque chose, et même ce volume sans prétention pourrait être en mesure de le fournir. Vous me laisserez laisser le livre, tante ? Le médecin peut difficilement s’y opposer ! »
Je le glissai sous les coussins du canapé, à moitié dedans et à moitié dehors, près de son mouchoir et de son flacon de sels. Chaque fois que sa main chercherait l’un ou l’autre, elle toucherait le livre ; et, tôt ou tard (qui sait ?) le livre pourrait la toucher, elle. Après avoir pris cette disposition, je pensai qu’il était sage de me retirer. « Laissez-moi vous laisser au repos, chère tante ; je repasserai demain. » Je regardai accidentellement vers la fenêtre en disant cela. Elle était pleine de fleurs, dans des jardinières et des pots. Lady Verinder avait un penchant extravagant pour ces trésors périssables, et avait l’habitude de se lever de temps à autre pour aller les regarder et les sentir. Une idée nouvelle traversa mon esprit. « Oh ! puis-je prendre une fleur ? » dis-je — et j’arrivai à la fenêtre sans être soupçonnée, de cette façon. Au lieu d’emporter une fleur, j’en ajoutai une, sous la forme d’un autre livre provenant de mon sac, que je laissai, pour surprendre ma tante, parmi les géraniums et les roses. La pensée heureuse suivit : « Pourquoi ne pas faire de même pour elle, la pauvre chère, dans chaque autre pièce où elle pénètre ? » Je dis immédiatement au revoir ; et, traversant le hall, je me glissai dans la bibliothèque. Samuel, venant pour me laisser sortir, et supposant que j’étais partie, redescendit. Sur la table de la bibliothèque, je remarquai deux des « livres amusants » que le médecin infidèle avait recommandés. Je les recouvris instantanément de la vue avec deux de mes propres publications précieuses. Dans la salle du petit-déjeuner, je trouvai le canari préféré de ma tante chantant dans sa cage. Elle avait toujours l’habitude de nourrir l’oiseau elle-même. Du mouron était répandu sur une table qui se trouvait immédiatement sous la cage. Je mis un livre parmi le mouron. Dans le salon, je trouvai d’autres occasions réjouissantes de vider mon sac. Les morceaux de musique préférés de ma tante étaient sur le piano. Je glissai deux livres de plus parmi la musique. J’en disposai un autre dans l’arrière-salon, sous des broderies inachevées, dont je savais qu’elles étaient de l’ouvrage de Lady Verinder. Une troisième petite pièce ouvrait sur l’arrière-salon, dont elle était séparée par des rideaux au lieu d’une porte. L’éventail simple et démodé de ma tante était sur la cheminée. J’ouvris mon neuvième livre à un passage très spécial, et y mis l’éventail comme marque-page, pour garder la place. La question vint alors de savoir si je devais aller plus haut encore, et essayer l’étage des chambres — au risque, sans aucun doute, d’être insultée, si la personne aux rubans de bonnet se trouvait dans les régions supérieures de la maison, et me découvrait. Mais oh, qu’importe ! C’est un pauvre chrétien que celui qui a peur d’être insulté. Je montai, prête à tout supporter. Tout était silencieux et solitaire — c’était l’heure du thé des domestiques, je suppose. La chambre de ma tante était sur le devant. La miniature de mon défunt cher oncle, Sir John, était accrochée au mur en face du lit. Elle semblait me sourire ; elle semblait dire : « Drusilla ! dépose un livre. » Il y avait des tables de chaque côté du lit de ma tante. Elle dormait mal, et voulait, ou pensait vouloir, beaucoup de choses la nuit. Je mis un livre près des allumettes d’un côté, et un livre sous la boîte de pastilles au chocolat de l’autre. Qu’elle veuille une lumière, ou qu’elle veuille une pastille, il y avait une publication précieuse pour rencontrer son regard, ou pour rencontrer sa main, et pour dire avec une éloquence silencieuse, dans les deux cas : « Viens, essaie-moi ! essaie-moi ! » Mais un seul livre restait maintenant au fond de mon sac, et une seule pièce était encore inexplorée — la salle de bain, qui donnait sur la chambre. J’y jetai un coup d’œil ; et la voix intérieure sainte qui ne trompe jamais me chuchota : « Tu l’as rencontrée, Drusilla, partout ailleurs ; rencontre-la au bain, et le travail est accompli. » J’observai une robe de chambre jetée sur une chaise. Elle avait une poche, et dans cette poche je mis mon dernier livre. Les mots peuvent-ils exprimer mon sens exquis du devoir accompli, quand je me suis glissée hors de la maison, sans être soupçonnée par aucun d’eux, et quand je me suis retrouvée dans la rue avec mon sac vide sous le bras ? Oh, mes amis mondains, poursuivant le fantôme, le Plaisir, à travers les dédales coupables de la Dissipation, comme il est facile d’être heureux, si seulement vous voulez être bons !
Quand je pliai mes affaires ce soir-là — quand je réfléchis aux véritables richesses que j’avais dispersées d’une main si prodigue, du haut en bas de la maison de ma riche tante — je déclare que je me sentis aussi libre de toute anxiété que si j’avais été de nouveau une enfant. J’avais le cœur si léger que je chantai un couplet de l’Hymne du soir. J’avais le cœur si léger que je m’endormis avant de pouvoir en chanter un autre. Tout à fait comme une enfant à nouveau ! tout à fait comme une enfant à nouveau !
Ainsi passai-je cette nuit bienheureuse. En me levant le lendemain matin, comme je me sentais jeune ! Je pourrais ajouter, comme je paraissais jeune, si j’étais capable de m’attarder sur les préoccupations de mon propre corps périssable. Mais je ne le suis pas — et je n’ajoute rien.
Vers l’heure du déjeuner — non pour le bien-être de la créature, mais pour la certitude de trouver ma chère tante — je mis mon chapeau pour aller à Montagu Square. Juste au moment où j’étais prête, la bonne de la maison où je logeais alors jeta un coup d’œil à la porte et dit : « Le domestique de Lady Verinder, pour voir Miss Clack. »
J’occupais le rez-de-chaussée, à cette période de ma résidence à Londres. Le salon de devant était ma pièce de séjour. Très petit, le plafond très bas, très pauvrement meublé — mais, oh, si propre ! Je regardai dans le passage pour voir lequel des domestiques de Lady Verinder était venu me demander. C’était le jeune valet de pied, Samuel — une personne civile au teint frais, avec un regard docile et des manières très obligeantes. J’avais toujours ressenti un intérêt spirituel pour Samuel, et le désir de l’éprouver avec quelques mots sérieux. En cette occasion, je l’invitai dans mon salon.
Il entra avec un gros paquet sous le bras. Quand il posa le paquet, il sembla en être effrayé. « Les compliments de Milady, mademoiselle ; et je devais dire que vous trouverez une lettre à l’intérieur. » Ayant transmis ce message, le jeune valet de pied au teint frais me surprit en ayant l’air de vouloir s’enfuir.
Je le retins pour faire quelques aimables demandes. Pourrais-je voir ma tante, si je passais à Montagu Square ? Non ; elle était sortie en voiture. Miss Rachel était allée avec elle, et M. Ablewhite avait aussi pris place dans la voiture. Sachant à quel point l’œuvre charitable du cher M. Godfrey était tristement en retard, je trouvai étrange qu’il aille faire une promenade en voiture, comme un homme oisif. J’arrêtai Samuel à la porte, et fis quelques demandes aimables supplémentaires. Miss Rachel devait aller à un bal ce soir-là, et M. Ablewhite avait convenu de venir prendre le café et de l’accompagner. Il y avait un concert matinal annoncé pour demain, et Samuel avait l’ordre de prendre des places pour un groupe nombreux, y compris une place pour M. Ablewhite. « Tous les billets pourraient être partis, mademoiselle », dit cet innocent jeune homme, « si je ne cours pas les prendre tout de suite ! » Il courut en disant ces mots — et je me retrouvai seule à nouveau, avec quelques pensées anxieuses pour m’occuper.
Nous avions une réunion spéciale de la Société de conversion des petits vêtements des mères ce soir-là, convoquée expressément en vue d’obtenir les conseils et l’assistance de M. Godfrey. Au lieu de soutenir notre sororité, sous un flot écrasant de pantalons qui terrassa complètement notre petite communauté, il avait pris ses dispositions pour prendre le café à Montagu Square, et pour aller à un bal ensuite ! L’après-midi du lendemain avait été choisi pour le Festival de la Société de surveillance des amoureux du dimanche des domestiques des dames britanniques. Au lieu d’être présent, la vie et l’âme de cette institution en difficulté, il s’était engagé à faire partie d’un groupe de mondains lors d’un concert matinal ! Je me demandai ce que cela signifiait ? Hélas ! cela signifiait que notre héros chrétien devait se révéler à moi sous un nouveau jour, et devenir associé dans mon esprit à l’une des plus terribles rechutes des temps modernes.
Pour revenir, cependant, à l’histoire de la journée qui s’écoulait. En me retrouvant seule dans ma chambre, je tournai naturellement mon attention vers le paquet qui semblait avoir si étrangement intimidé le jeune valet de pied au teint frais. Ma tante m’avait-elle envoyé mon legs promis ? et avait-il pris la forme de vêtements jetés, ou de cuillères en argent usées, ou de bijoux démodés, ou quelque chose de ce genre ? Prête à tout accepter, et à ne rien ressentir, j’ouvris le paquet — et qu’est-ce qui frappa ma vue ? Les douze publications précieuses que j’avais dispersées dans la maison, la veille ; toutes me furent retournées sur l’ordre du médecin ! Le jeune Samuel avait bien raison de reculer quand il apporta son paquet dans ma chambre ! Il avait bien raison de courir quand il eut accompli sa misérable commission ! Quant à la lettre de ma tante, elle se résumait simplement, pauvre âme, à ceci — qu’elle n’osait pas désobéir à son médecin.
Que fallait-il faire maintenant ? Avec ma formation et mes principes, je n’eus jamais un moment de doute.
Une fois soutenue par la conscience, une fois embarquée sur une carrière d’utilité manifeste, la vraie chrétienne ne cède jamais. Ni les influences publiques ni privées n’ont le moindre effet sur nous, quand nous avons une fois reçu notre mission. Les impôts peuvent être la conséquence d’une mission ; les émeutes peuvent être la conséquence d’une mission ; les guerres peuvent être la conséquence d’une mission : nous poursuivons notre travail, indépendamment de toute considération humaine qui fait bouger le monde en dehors de nous. Nous sommes au-dessus de la raison ; nous sommes au-delà du ridicule ; nous ne voyons avec les yeux de personne, nous n’entendons avec les oreilles de personne, nous ne sentons avec le cœur de personne, sinon le nôtre. Glorieux, glorieux privilège ! Et comment est-il gagné ? Ah, mes amis, vous pouvez vous épargner l’inutile enquête ! Nous sommes les seules personnes qui puissent le gagner — car nous sommes les seules personnes qui aient toujours raison.
Dans le cas de ma tante égarée, la forme que la persévérance pieuse devait prendre ensuite se révéla à moi assez clairement.
La préparation par des amis ecclésiastiques avait échoué, en raison de la réticence de Lady Verinder elle-même. La préparation par les livres avait échoué, en raison de l’obstination infidèle du médecin. Qu’il en soit ainsi ! Quelle était la chose suivante à essayer ? La chose suivante à essayer était — la préparation par de petites notes. En d’autres termes, les livres eux-mêmes ayant été renvoyés, des extraits choisis des livres, copiés par différentes mains, et tous adressés comme des lettres à ma tante, devaient, les uns être envoyés par la poste, et les autres être distribués dans la maison selon le plan que j’avais adopté la veille. Comme lettres, ils n’exciteraient aucun soupçon ; comme lettres, ils seraient ouverts — et, une fois ouverts, pourraient être lus. Certaines d’entre elles furent écrites par moi-même. « Chère tante, puis-je solliciter votre attention pour quelques lignes ? » etc. « Chère tante, je lisais la nuit dernière, et je suis tombée sur le passage suivant », etc. D’autres lettres furent écrites pour moi par mes précieuses collaboratrices, la sororité des Petits-Vêtements-des-Mères. « Chère madame, pardonnez l’intérêt que vous porte une amie sincère, bien qu’humble. » « Chère madame, une personne sérieuse peut-elle vous surprendre en disant quelques mots encourageants ? » Utilisant ces formes d’appel courtois et d’autres similaires, nous réintroduisîmes tous mes passages précieux sous une forme que même le matérialisme vigilant du médecin ne pouvait soupçonner. Avant que les ombres du soir ne se soient refermées sur nous, j’avais une douzaine de lettres éveillantes pour ma tante, au lieu d’une douzaine de livres éveillants. J’en fis immédiatement les dispositions pour en envoyer six par la poste, et j’en gardai six dans ma poche pour une distribution personnelle dans la maison le lendemain.
Peu après deux heures, j’étais de nouveau sur le champ du conflit pieux, adressant d’autres aimables demandes à Samuel à la porte de Lady Verinder.
Ma tante avait passé une mauvaise nuit. Elle était de nouveau dans la pièce dans laquelle j’avais été témoin de son testament, se reposant sur le canapé, et essayant de trouver un peu de sommeil.
Je dis que j’attendrais à la bibliothèque, avec la chance de la voir. Dans la ferveur de mon zèle à distribuer les lettres, il ne me vint jamais à l’esprit de m’enquérir de Rachel. La maison était calme, et c’était l’heure passée à laquelle la performance musicale commençait. Je pris pour acquis qu’elle et son groupe de chercheurs de plaisir (M. Godfrey, hélas ! inclus) étaient tous au concert, et je me consacrai avidement à mon bon travail, pendant que le temps et l’opportunité étaient encore à ma disposition.
La correspondance du matin de ma tante — y compris les six lettres d’éveil que j’avais postées la veille — gisait, non décachetée, sur la table de la bibliothèque. Elle ne s’était manifestement pas sentie d’attaque pour traiter une aussi vaste masse de courrier — et elle pourrait être intimidée par leur nombre, si elle entrait dans la bibliothèque plus tard dans la journée. Je déposai l’une de ma seconde série de six lettres sur la tablette de la cheminée, toute seule, laissant sa position isolée, à l’écart des autres, attirer sa curiosité. Une seconde lettre, je la déposai délibérément sur le sol de la salle à manger. Le premier domestique qui entrerait après moi conclurait que ma tante l’avait fait tomber, et prendrait un soin particulier à la lui rapporter. Le champ ainsi semé au rez-de-chaussée, je montai lestement à l’étage pour disperser mes bienfaits, à présent, sur le parquet du salon.
À l’instant même où j’entrais dans la pièce de devant, j’entendis un double coup à la porte de la rue — un petit coup doux, hésitant, prévenant. Avant que je puisse songer à me glisser de nouveau vers la bibliothèque (où j’étais censée attendre), le jeune et actif valet de pied était dans le vestibule, répondant à la porte. Cela importait peu, à mon sens. Dans l’état de santé de ma tante, les visiteurs en général n’étaient pas admis. À mon horreur et à ma stupéfaction, celui qui avait donné ce petit coup doux se révéla être une exception aux règles générales. La voix de Samuel en bas (après avoir apparemment répondu à quelques questions que je n’avais pas entendues) dit, sans équivoque : « À l’étage, s’il vous plaît, monsieur. » L’instant d’après, j’entendis des pas — des pas d’homme — approchant du salon. Qui pouvait être ce visiteur masculin privilégié ? Presque aussitôt que je me posai la question, la réponse me vint à l’esprit. Qui cela pouvait-il être sinon le médecin ?
Dans le cas de tout autre visiteur, je me serais laissée découvrir dans le salon. Il n’y aurait rien eu d’inhabituel à ce que je me sois lassée de la bibliothèque et que je sois montée pour changer d’air. Mais mon amour-propre m’empêchait de rencontrer la personne qui m’avait insultée en me renvoyant mes livres. Je me glissai dans la petite troisième pièce, que j’ai mentionnée comme communiquant avec le salon de derrière, et je laissai retomber les rideaux qui fermaient l’ouverture. Si je n’y attendais qu’une minute ou deux, le résultat habituel en pareils cas se produirait. C’est-à-dire que le médecin serait conduit dans la chambre de sa patiente.
J’attendis une minute ou deux, et plus qu’une minute ou deux. J’entendis le visiteur marcher nerveusement de long en large. Je l’entendis aussi se parler à lui-même. Je crus même reconnaître la voix. Avais-je fait erreur ? N’était-ce pas le médecin, mais quelqu’un d’autre ? M. Bruff, par exemple ? Non ! un instinct infaillible me dit que ce n’était pas M. Bruff. Qui qu’il fût, il se parlait encore. J’écartai les lourds rideaux du plus petit brin au monde, et j’écoutai.
Les mots que j’entendis furent : « Je le ferai aujourd’hui ! » Et la voix qui les prononça était celle de M. Godfrey Ablewhite.
CHAPITRE V
Ma main lâcha le rideau. Mais ne supposez pas — oh, ne supposez surtout pas — que l’effroyable embarras de ma situation fût l’idée dominante dans mon esprit ! Si fervente était encore l’intérêt fraternel que je portais à M. Godfrey, que je ne m’arrêtai jamais à me demander pourquoi il n’était pas au concert. Non ! Je ne pensais qu’aux mots — ces mots stupéfiants — qui venaient de tomber de ses lèvres. Il le ferait aujourd’hui. Il avait dit, sur un ton de terrible résolution, qu’il le ferait aujourd’hui. Quoi, oh quoi, ferait-il ? Quelque chose de plus déplorablement indigne de lui que ce qu’il avait déjà fait ? Apostasierait-il la foi ? Nous abandonnerait-il aux Œuvres des Vêtements pour Mères ? Avions-nous vu la dernière de son sourire angélique dans la salle du comité ? Avions-nous entendu la dernière de son éloquence inégalée à Exeter Hall ? J’étais si bouleversée par la simple idée de telles éventualités affreuses en relation avec un tel homme, que je crois que je me serais élancée de ma cachette pour l’implorer, au nom de tous les Comités de Dames de Londres, de s’expliquer — quand j’entendis soudain une autre voix dans la pièce. Elle pénétra à travers les rideaux ; elle était forte, elle était hardie, elle manquait de tout charme féminin. La voix de Rachel Verinder.
« Pourquoi êtes-vous monté ici, Godfrey ? » demanda-t-elle. « Pourquoi n’êtes-vous pas allé à la bibliothèque ? »
Il rit doucement et répondit : « Miss Clack est dans la bibliothèque. »
« Clack dans la bibliothèque ! » Elle s’assit aussitôt sur l’ottomane du salon de derrière. « Vous avez tout à fait raison, Godfrey. Nous ferions beaucoup mieux de rester ici. »
J’avais été en proie à une fièvre brûlante, il y a un instant, et dans quelque doute sur ce que je devais faire ensuite. Je devins extrêmement froide à présent, et ne ressentis plus aucun doute. Me montrer, après ce que j’avais entendu, était impossible. Battre en retraite — à moins de me jeter dans la cheminée — était tout aussi hors de question. Un martyre m’attendait. Par justice envers moi-même, je disposai silencieusement les rideaux de manière à pouvoir voir et entendre. Et alors, je rencontrai mon martyre, avec l’esprit d’un chrétien des premiers temps.
« Ne vous asseyez pas sur l’ottomane », poursuivit la jeune fille. « Apportez une chaise, Godfrey. J’aime que les gens soient en face de moi quand je leur parle. »
Il prit le siège le plus proche. C’était une chaise basse. Il était très grand, et de plusieurs tailles trop imposant pour elle. Je n’avais jamais vu ses jambes sous un jour aussi défavorable auparavant.
« Eh bien ? » reprit-elle. « Qu’est-ce que vous leur avez dit ? »
« Exactement ce que vous m’avez dit, chère Rachel. »
« Que maman n’était pas du tout bien aujourd’hui ? Et que je n’aimais pas beaucoup la laisser pour aller au concert ? »
« C’étaient les mots. Ils étaient peinés de vous perdre au concert, mais ils ont fort bien compris. Tous ont envoyé leur affection ; et tous ont exprimé l’espoir encourageant que l’indisposition de Lady Verinder passerait bientôt. »
« Vous ne pensez pas que ce soit grave, n’est-ce pas, Godfrey ? »
« Loin de là ! Dans quelques jours, j’en ai la certitude, tout ira bien de nouveau. »
« Je le pense aussi. J’ai eu un peu peur au début, mais je le pense aussi. C’était très aimable d’aller présenter mes excuses à des gens qui vous sont presque étrangers. Mais pourquoi ne pas être allé avec eux au concert ? Il semble bien dur que vous deviez manquer la musique, vous aussi. »
« Ne dites pas cela, Rachel ! Si vous saviez seulement combien je suis plus heureux — ici, avec vous ! »
Il joignit ses mains et la regarda. Dans la position qu’il occupait, lorsqu’il fit cela, il se tourna vers moi. Les mots peuvent-ils décrire mon écœurement quand je remarquai exactement la même expression pathétique sur son visage, celle qui m’avait charmée lorsqu’il plaidait pour les millions de ses semblables démunis sur l’estrade d’Exeter Hall !
« Il est dur de se défaire de ses mauvaises habitudes, Godfrey. Mais essayez de vous défaire de celle de faire des compliments — essayez, pour me faire plaisir. »
« Je ne vous ai jamais fait un compliment, Rachel, de toute ma vie. L’amour heureux peut parfois user du langage de la flatterie, je l’admets. Mais l’amour désespéré, ma chère, dit toujours la vérité. »
Il approcha sa chaise et prit sa main, lorsqu’il dit « amour désespéré ». Il y eut un silence momentané. Lui, qui faisait vibrer tout le monde, l’avait sans doute fait vibrer elle. Je crus maintenant comprendre les mots qui lui avaient échappé lorsqu’il était seul dans le salon : « Je le ferai aujourd’hui. » Hélas ! la plus rigide des convenances aurait difficilement pu ne pas découvrir qu’il était en train de le faire maintenant.
« Avez-vous oublié ce dont nous étions convenus, Godfrey, quand vous m’avez parlé à la campagne ? Nous étions convenus que nous serions cousins, et rien de plus. »
« Je romps l’accord, Rachel, chaque fois que je vous vois. »
« Alors ne me voyez pas. »
« Tout à fait inutile ! Je romps l’accord chaque fois que je pense à vous. Oh, Rachel ! avec quelle gentillesse ne m’avez-vous pas dit, l’autre jour seulement, que ma place dans votre estime était plus élevée qu’elle ne l’avait jamais été jusqu’ici ! Suis-je fou de bâtir les espoirs que je bâtis sur ces mots chéris ? Suis-je fou de rêver d’un futur jour où votre cœur pourrait s’adoucir à mon égard ? Ne me le dites pas, si je le suis ! Laissez-moi mon illusion, ma chère ! Il faut que j’aie cela à chérir, et pour me consoler, si je n’ai rien d’autre ! »
Sa voix trembla, et il porta son mouchoir blanc à ses yeux. Exeter Hall encore ! Rien ne manquait pour compléter le parallèle, sinon l’auditoire, les vivats et le verre d’eau.
Même sa nature obstinée fut touchée. Je la vis se pencher un peu plus près de lui. J’entendis un nouveau ton d’intérêt dans ses mots suivants.
« Êtes-vous vraiment sûr, Godfrey, que vous tenez autant à moi que cela ? »
« Sûr ! Vous savez ce que j’étais, Rachel. Laissez-moi vous dire ce que je suis. J’ai perdu tout intérêt dans la vie, sauf mon intérêt pour vous. Une transformation s’est opérée en moi, dont je ne peux moi-même rendre compte. Le croiriez-vous ? Mes affaires de charité me sont une nuisance insupportable ; et quand je vois un Comité de Dames maintenant, je me souhaite aux confins de la terre ! »
Si les annales de l’apostasie offrent quelque chose de comparable à une telle déclaration, je ne peux que dire que le cas en question n’est pas extractible des fonds de ma bibliothèque. Je pensai aux Œuvres des Vêtements pour Mères. Je pensai à la Surveillance des Amoureux du Dimanche. Je pensai aux autres Sociétés, trop nombreuses pour être mentionnées, toutes bâties sur cet homme comme sur une tour de force. Je pensai aux Conseils Féminins en lutte, qui, pour ainsi dire, tiraient le souffle de leur vie professionnelle par les narines de M. Godfrey — de ce même M. Godfrey qui venait de vilipender notre bon travail comme une « nuisance » — et venait de déclarer qu’il souhaitait être aux confins de la terre lorsqu’il se trouvait en notre compagnie ! Mes jeunes amies sentiront qu’elles sont encouragées à persévérer, quand je mentionnerai que cela mit à l’épreuve ma propre discipline avant que je puisse dévorer ma juste indignation en silence. En même temps, ce n’est que justice envers moi-même d’ajouter que je ne perdis pas une syllabe de la conversation. Rachel fut la suivante à parler.
« Vous avez fait votre confession », dit-elle. « Je me demande si cela vous guérirait de votre malheureux attachement pour moi, si je faisais la mienne ? »
Il sursauta. J’avoue que je sursautai aussi. Il pensa, et je pensai, qu’elle était sur le point de divulguer le mystère de la Pierre de Lune.
« Penseriez-vous, à me regarder », poursuivit-elle, « que je suis la plus misérable fille qui soit ? C’est vrai, Godfrey. Quelle plus grande misère peut-il y avoir que de vivre dégradée dans sa propre estime ? C’est ma vie maintenant. »
« Ma chère Rachel ! il est impossible que vous ayez la moindre raison de parler de vous de cette façon ! »
« Comment savez-vous que je n’ai aucune raison ? »
« Pouvez-vous me poser la question ! Je le sais, parce que je vous connais. Votre silence, ma chère, ne vous a jamais abaissée dans l’estime de vos vrais amis. La disparition de votre précieux cadeau d’anniversaire peut sembler étrange ; votre relation inexpliquée avec cet événement peut sembler plus étrange encore… »
« Parlez-vous de la Pierre de Lune, Godfrey ? »
« Je pensais certainement que vous faisiez référence… »
« Je ne faisais référence à rien de tel. Je peux entendre parler de la perte de la Pierre de Lune, qui que ce soit qui en parle, sans me sentir dégradée dans ma propre estime. Si l’histoire du Diamant finit jamais par voir le jour, on saura que j’ai accepté une responsabilité effroyable ; on saura que je me suis impliquée dans la garde d’un secret misérable — mais il sera aussi clair que le soleil à midi que je n’ai rien fait de mesquin ! Vous m’avez mal comprise, Godfrey. C’est ma faute de ne pas avoir parlé plus clairement. Quoi qu’il m’en coûte, je vais être plus claire maintenant. Supposez que vous ne soyez pas amoureux de moi ? Supposez que vous soyez amoureux d’une autre femme ? »
« Oui ? »
« Supposez que vous découvriez que cette femme est tout à fait indigne de vous ? Supposez que vous soyez tout à fait convaincu que ce soit une honte pour vous de gaspiller une pensée de plus sur elle ? Supposez que la simple idée de jamais épouser une telle personne vous brûle le visage, rien que d’y songer ? »
« Oui ? »
« Et, supposez, en dépit de tout cela — que vous ne puissiez l’arracher de votre cœur ? Supposez que le sentiment qu’elle a éveillé en vous (à l’époque où vous croyiez en elle) ne soit pas un sentiment à cacher ? Supposez que l’amour que cette misérable a inspiré en vous… ? Oh, comment puis-je trouver les mots pour le dire ! Comment puis-je faire comprendre à un homme qu’un sentiment qui m’horrifie chez moi, puisse être un sentiment qui me fascine en même temps ? C’est le souffle de ma vie, Godfrey, et c’est le poison qui me tue — les deux à la fois ! Allez-vous-en ! Je dois avoir perdu l’esprit pour parler comme je le fais maintenant. Non ! vous ne devez pas me quitter — vous ne devez pas emporter une impression erronée. Je dois dire ce qui doit être dit pour ma propre défense. Notez bien ceci ! Il ne sait pas — il ne saura jamais ce que je vous ai dit. Je ne le verrai jamais — je me moque de ce qui arrivera — je ne le verrai jamais, jamais, jamais plus ! Ne me demandez pas son nom ! Ne m’en demandez pas plus ! Changeons de sujet. Êtes-vous assez médecin, Godfrey, pour me dire pourquoi je me sens comme si j’étouffais par manque de souffle ? Y a-t-il une forme d’hystérie qui éclate en mots au lieu de larmes ? Je le suppose ! Qu’importe ? Vous surmonterez toute peine que je vous ai causée, assez facilement maintenant. Je suis retombée à ma juste place dans votre estime, n’est-ce pas ? Ne faites pas attention à moi ! Ne me plaignez pas ! Pour l’amour de Dieu, allez-vous-en ! »
Elle se retourna soudainement et battit des mains sauvagement sur le dossier de l’ottomane. Sa tête tomba sur les coussins ; et elle éclata en sanglots. Avant que j’aie eu le temps d’être choquée, je fus frappée d’horreur par une manœuvre entièrement inattendue de la part de M. Godfrey. Sera-t-il crédible qu’il tomba à genoux à ses pieds ? — sur les deux genoux, je le déclare solennellement ! La modestie peut-elle mentionner qu’il passa ensuite ses bras autour d’elle ? Et l’admiration réticente peut-elle reconnaître qu’il l’électrisa avec deux mots ?
« Noble créature ! »
Pas plus que cela ! Mais il le fit avec l’une de ces explosions qui ont fait sa renommée d’orateur public. Elle resta, soit tout à fait foudroyée, soit tout à fait fascinée — je ne sais laquelle — sans même faire l’effort de repousser ses bras là où ils auraient dû être. Quant à moi, mon sens de la convenance était complètement désorienté. J’étais si douloureusement incertaine s’il était de mon premier devoir de fermer les yeux ou de me boucher les oreilles, que je ne fis ni l’un ni l’autre. J’attribue le fait d’avoir été encore capable de maintenir le rideau dans la bonne position pour voir et écouter, entièrement à une hystérie réprimée. Dans l’hystérie réprimée, il est admis, même par les médecins, qu’il faut se raccrocher à quelque chose.
« Oui », dit-il, avec toute la fascination de sa voix et de ses manières évangéliques, « vous êtes une noble créature ! Une femme qui peut dire la vérité, pour l’amour de la vérité elle-même — une femme qui sacrifie sa fierté, plutôt que de sacrifier un homme honnête qui l’aime — est le plus précieux de tous les trésors. Quand une telle femme se marie, si son mari ne gagne que son estime et sa considération, il gagne assez pour ennoblir toute sa vie. Vous avez parlé, ma chère, de votre place dans mon estime. Jugez ce qu’est cette place — quand je vous implore à genoux, de laisser le soin de votre pauvre cœur blessé être mon souci. Rachel ! voulez-vous m’honorer, voulez-vous me bénir, en étant ma femme ? »
À ce stade, j’aurais certainement décidé de me boucher les oreilles, si Rachel ne m’avait encouragée à les garder ouvertes, en lui répondant avec les premiers mots sensés que j’aie jamais entendus tomber de ses lèvres.
« Godfrey ! » dit-elle, « vous devez être fou ! »
« Je n’ai jamais parlé plus raisonnablement, ma chère — dans vos intérêts, aussi bien que dans les miens. Regardez un instant vers l’avenir. Votre bonheur doit-il être sacrifié à un homme qui n’a jamais su ce que vous ressentez pour lui, et que vous êtes résolue à ne jamais revoir ? N’est-ce pas votre devoir envers vous-même d’oublier cet attachement funeste ? Et l’oubli se trouve-t-il dans la vie que vous menez maintenant ? Vous avez essayé cette vie, et vous vous en lassez déjà. Entourez-vous d’intérêts plus nobles que les misérables intérêts du monde. Un cœur qui vous aime et vous honore ; un foyer dont les revendications paisibles et les devoirs heureux gagnent doucement sur vous jour après jour — essayez la consolation, Rachel, qui se trouve là ! Je ne demande pas votre amour — je me contenterai de votre affection et de votre considération. Laissez le reste à la dévotion de votre mari, et au Temps qui guérit même les blessures aussi profondes que les vôtres. »
Elle commençait déjà à céder. Oh, quelle éducation a-t-elle dû recevoir ! Oh, combien différemment aurais-je agi à sa place !
« Ne me tentez pas, Godfrey », dit-elle ; « je suis déjà assez misérable et assez imprudente comme cela. Ne me tentez pas d’être encore plus misérable et plus imprudente ! »
« Une question, Rachel. Avez-vous une objection personnelle à mon égard ? »
« Moi ! Je vous ai toujours aimé. Après ce que vous venez de me dire, je serais bien insensible si je ne vous respectais et ne vous admirais pas aussi. »
« Connaissez-vous beaucoup d’épouses, ma chère Rachel, qui respectent et admirent leurs maris ? Et pourtant, elles et leurs maris s’entendent fort bien. Combien de mariées se rendent à l’autel avec des cœurs qui supporteraient l’examen des hommes qui les y prennent ? Et pourtant, cela ne finit pas mal — d’une manière ou d’une autre, l’établissement nuptial continue son petit bonhomme de chemin. La vérité est que les femmes essaient le mariage comme un Refuge, bien plus souvent qu’elles ne sont prêtes à l’admettre ; et, qui plus est, elles découvrent que le mariage a justifié leur confiance en lui. Regardez votre propre cas encore une fois. À votre âge, et avec vos attraits, est-il possible pour vous de vous condamner à une vie solitaire ? Fiez-vous à ma connaissance du monde — rien n’est moins possible. Ce n’est qu’une question de temps. Vous pourriez épouser un autre homme, dans quelques années. Ou vous pourriez épouser l’homme, ma chère, qui est maintenant à vos pieds, et qui prise votre respect et votre admiration au-dessus de l’amour de toute autre femme sur la face de la terre. »
« Doucement, Godfrey ! vous me mettez dans la tête quelque chose à quoi je n’avais jamais pensé auparavant. Vous me tentez avec une nouvelle perspective, alors que toutes mes autres perspectives sont fermées devant moi. Je vous le dis encore, je suis assez misérable et assez désespérée, si vous dites un mot de plus, pour vous épouser à vos conditions. Prenez l’avertissement, et allez-vous-en ! »
« Je ne me relèverai même pas, avant que vous ayez dit oui ! »
« Si je dis oui, vous vous repentirez, et je me repentirai, quand il sera trop tard ! »
« Nous bénirons tous deux le jour, ma chérie, où j’ai insisté, et où vous avez cédé. »
« Vous sentez-vous avec autant de confiance que vous parlez ? »
« Vous en jugerez par vous-même. Je parle d’après ce que j’ai vu dans ma propre famille. Dites-moi ce que vous pensez de notre foyer à Frizinghall. Mon père et ma mère vivent-ils malheureux ensemble ? »
« Loin de là — pour autant que je puisse voir. »
« Quand ma mère était jeune fille, Rachel (ce n’est un secret pour personne dans la famille), elle avait aimé comme vous aimez — elle avait donné son cœur à un homme qui était indigne d’elle. Elle a épousé mon père, le respectant, l’admirant, mais rien de plus. Vos propres yeux ont vu le résultat. N’y a-t-il aucun encouragement en cela pour vous et pour moi ? »*
* Voir le récit de Betteredge, chapitre viii.
« Vous ne me presserez pas, Godfrey ? »
« Mon temps sera le vôtre. »
« Vous ne me demanderez pas plus que ce que je peux donner ? »
« Mon ange ! Je vous demande seulement de vous donner vous-même. »
« Prenez-moi ! »
En ces deux mots, elle l’accepta !
Il eut une autre explosion — une explosion de ravissement impie cette fois. Il l’attira plus près et plus près de lui jusqu’à ce que son visage touchât le sien ; et alors — Non ! Je ne peux vraiment pas me résoudre à pousser cette divulgation choquante plus loin. Qu’il me suffise de dire que j’ai essayé de fermer les yeux avant que cela n’arrive, et que je fus juste un moment trop tard. J’avais compté, voyez-vous, sur sa résistance. Elle se soumit. Pour toute personne de mon sexe ayant le sens des convenances, des volumes ne pourraient en dire davantage.
Même mon innocence en de telles matières commençait, à présent, à entrevoir la fin de l’entrevue. Ils se comprenaient si parfaitement, à cette heure, que je m’attendais tout à fait à les voir s’éloigner ensemble, bras dessus, bras dessous, pour aller se marier. Il semblait pourtant, à en juger par les mots suivants de M. Godfrey, qu’il restât une formalité dérisoire qu’il était nécessaire d’observer. Il s’assit — sans qu’on le lui interdise cette fois — sur l’ottomane à ses côtés. « Dois-je en parler à votre chère mère ? demanda-t-il. Ou préférez-vous le faire ? »
Elle déclina les deux alternatives.
« Que ma mère n’apprenne rien de nous deux, tant qu’elle ne sera pas rétablie. Je souhaite que cela demeure un secret pour le moment, Godfrey. Partez maintenant, et revenez ce soir. Nous sommes restés ici seuls tous les deux bien assez longtemps. »
Elle se leva et, en se levant, tourna pour la première fois les yeux vers la petite pièce où mon martyre se déroulait.
« Qui a tiré ces rideaux ? s’exclama-t-elle. La pièce est déjà assez étouffante comme cela, sans en empêcher l’air de circuler de la sorte. »
Elle s’avança vers les rideaux. Au moment où elle y posa la main — au moment où ma découverte semblait tout à fait inévitable — la voix du jeune valet de pied au teint frais, dans l’escalier, suspendit soudain toute autre action de sa part ou de la mienne. C’était, indubitablement, la voix d’un homme en proie à une grande alarme.
« Mademoiselle Rachel ! cria-t-il, où êtes-vous, Mademoiselle Rachel ? »
Elle fit un bond en arrière loin des rideaux et courut vers la porte.
Le valet de pied entra juste dans la pièce. Son teint vermeil avait disparu. Il dit : « Je vous prie de descendre, Mademoiselle ! Milady s’est évanouie, et nous ne parvenons pas à la ranimer. »
Un instant plus tard, j’étais seule, libre de descendre à mon tour, tout à fait inaperçue.
M. Godfrey me croisa dans le vestibule, se hâtant de sortir pour aller chercher le médecin. « Entrez et aidez-les ! » dit-il en désignant la pièce. Je trouvai Rachel à genoux près du canapé, la tête de sa mère sur sa poitrine. Un regard sur le visage de ma tante (sachant ce que je savais) suffit à m’avertir de la terrible vérité. Je gardai mes pensées pour moi jusqu’à ce que le médecin arrivât. Il ne tarda pas. Il commença par faire sortir Rachel de la pièce — puis il nous annonça que Lady Verinder n’était plus. Les personnes sérieuses, en quête de preuves d’un scepticisme endurci, pourraient être intéressées d’apprendre qu’il ne montra aucun signe de remords lorsqu’il posa les yeux sur moi.
Plus tard, je jetai un coup d’œil dans la salle de petit-déjeuner et dans la bibliothèque. Ma tante était morte sans ouvrir une seule des lettres que je lui avais adressées. J’en fus si choquée que je ne pensai pas, avant quelques jours, qu’elle était également morte sans me remettre mon petit legs.
CHAPITRE VI
(1.) « Mlle Clack présente ses compliments à M. Franklin Blake ; et, en lui envoyant le cinquième chapitre de son humble récit, elle le prie de croire qu’elle se sent tout à fait incapable de s’étendre autant qu’elle le souhaiterait sur un événement aussi affreux, dans les circonstances actuelles, que la mort de Lady Verinder. Elle a donc joint à ses propres manuscrits de copieux extraits de publications précieuses en sa possession, traitant toutes de ce sujet terrible. Et puissent ces extraits (Mlle Clack l’espère avec ferveur) résonner comme un coup de trompette aux oreilles de son respecté parent, M. Franklin Blake. »
(2.) « M. Franklin Blake présente ses compliments à Mlle Clack et la remercie pour le cinquième chapitre de son récit. En renvoyant les extraits qui l’accompagnaient, il s’abstiendra de mentionner toute objection personnelle qu’il pourrait avoir à l’égard de ce genre de littérature, et se contentera de dire que les ajouts proposés au manuscrit ne sont pas nécessaires à l’accomplissement du but qu’il s’est fixé. »
(3.) « Mlle Clack accuse réception du retour de ses extraits. Elle rappelle affectueusement à M. Franklin Blake qu’elle est chrétienne, et qu’il lui est, par conséquent, tout à fait impossible de lui en vouloir. Mlle C. persiste à porter le plus profond intérêt à M. Blake, et s’engage, lors de la première occasion où la maladie pourrait l’accabler, à lui offrir l’usage de ses extraits pour la seconde fois. Entre-temps, elle serait heureuse de savoir, avant de commencer les chapitres finaux de son récit, si elle peut être autorisée à rendre sa modeste contribution complète, en tirant profit de la lumière que les découvertes ultérieures ont jetée sur le mystère de la Pierre de Lune. »
(4.) « M. Franklin Blake est désolé de décevoir Mlle Clack. Il ne peut que répéter les instructions qu’il eut l’honneur de lui donner lorsqu’elle commença son récit. Elle est priée de se limiter à sa propre expérience individuelle des personnes et des événements, telle qu’elle est consignée dans son journal. Les découvertes ultérieures, elle voudra bien les laisser aux plumes des personnes qui peuvent écrire en qualité de témoins directs. »
(5.) « Mlle Clack est extrêmement désolée d’importuner M. Franklin Blake avec une autre lettre. Ses extraits lui ont été retournés, et l’expression de ses vues mûries sur le sujet de la Pierre de Lune a été interdite. Mlle Clack est douloureusement consciente qu’elle devrait (selon l’expression mondaine) se sentir rabrouée. Mais non — Mlle C. a appris la persévérance à l’école de l’adversité. Son but en écrivant est de savoir si M. Blake (qui interdit tout le reste) interdit l’apparition de la présente correspondance dans le récit de Mlle Clack ? Une explication de la position dans laquelle l’ingérence de M. Blake l’a placée en tant qu’autrice semble due au nom de la simple justice. Et Mlle Clack, de son côté, est très soucieuse de voir ses lettres produites pour parler d’elles-mêmes. »
(6.) « M. Franklin Blake accepte la proposition de Mlle Clack, étant entendu qu’elle voudra bien considérer cette indication de son consentement comme mettant fin à la correspondance entre eux. »
(7.) « Mlle Clack estime qu’il est de son devoir chrétien (avant que la correspondance ne s’achève) d’informer M. Franklin Blake que sa dernière lettre — manifestement destinée à l’offenser — n’a pas réussi à accomplir l’objectif de son auteur. Elle demande affectueusement à M. Blake de se retirer dans l’intimité de sa propre chambre, et de considérer en lui-même si l’éducation qui peut ainsi élever une pauvre femme faible au-dessus de l’insulte n’est pas digne d’une plus grande admiration qu’il n’est aujourd’hui disposé à lui en porter. Sur réception d’une indication en ce sens, Mlle C. s’engage solennellement à renvoyer la série complète de ses extraits à M. Franklin Blake. »
[À cette lettre, aucune réponse ne fut reçue. Tout commentaire est superflu.
(Signé) DRUSILLA CLACK.]
CHAPITRE VII
La correspondance qui précède expliquera suffisamment pourquoi aucun choix ne m’est laissé, si ce n’est de passer sous silence la mort de Lady Verinder avec la simple annonce du fait qui termine mon cinquième chapitre.
Me cantonnant pour l’avenir strictement dans les limites de ma propre expérience personnelle, j’ai ensuite à relater qu’un mois s’écoula à partir du moment du décès de ma tante avant que Rachel Verinder et moi ne nous revoyions. Cette rencontre fut l’occasion pour moi de passer quelques jours sous le même toit qu’elle. Au cours de ma visite, il se produisit quelque chose, relatif à ses fiançailles avec M. Godfrey Ablewhite, qui est assez important pour nécessiter une attention particulière dans ces pages. Lorsque cette dernière de nombreuses circonstances familiales douloureuses aura été révélée, ma tâche sera achevée ; car j’aurai alors raconté tout ce que je sais, en tant que témoin direct (et très réticent) des événements.
La dépouille de ma tante fut transportée hors de Londres et enterrée dans le petit cimetière attenant à l’église de son propre domaine. Je fus invitée aux funérailles avec le reste de la famille. Mais il m’était impossible (avec mes vues religieuses) de me remettre en quelques jours seulement du choc que cette mort m’avait causé. On m’informa, de surcroît, que le recteur de Frizinghall devait lire le service. Ayant moi-même, par le passé, vu ce paria ecclésiastique jouer aux cartes à la table de whist de Lady Verinder, je doute, même si j’avais été en état de voyager, que je me serais sentie justifiée d’assister à la cérémonie.
La mort de Lady Verinder laissa sa fille sous la garde de son beau-frère, M. Ablewhite père. Il fut nommé tuteur par le testament, jusqu’à ce que sa nièce se mariât ou atteignît sa majorité. Dans ces circonstances, M. Godfrey informa son père, je suppose, de la nouvelle relation dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de Rachel. Quoi qu’il en soit, dix jours après la mort de ma tante, le secret des fiançailles n’en était plus un au sein du cercle familial, et la grande question pour M. Ablewhite père — un autre paria confirmé ! — fut de savoir comment se rendre, lui et son autorité, le plus agréable possible à la riche jeune femme qui allait épouser son fils.
Rachel lui causa quelque souci au début, concernant le choix d’un lieu où l’on pourrait la convaincre de résider. La maison de Montagu Square était associée à la calamité de la mort de sa mère. La maison du Yorkshire était associée à l’affaire scandaleuse de la Pierre de Lune perdue. La propre résidence de son tuteur à Frizinghall n’était sujette à aucune de ces objections. Mais la présence de Rachel en ces murs, après son récent deuil, agissait comme un frein sur les gaietés de ses cousines, les demoiselles Ablewhite — et elle-même demanda que sa visite fût reportée à une occasion plus favorable. Cela aboutit à une proposition, émanant du vieux M. Ablewhite, d’essayer une maison meublée à Brighton. Sa femme, une fille invalide et Rachel devaient l’habiter ensemble, et devaient s’attendre à ce qu’il les rejoigne plus tard dans la saison. Elles ne verraient aucune société hormis quelques vieux amis, et elles auraient son fils Godfrey, voyageant par le train de Londres, toujours à leur disposition.
Je décris ces allées et venues sans but d’un lieu de résidence à un autre — cette insatiable agitation du corps et cette effrayante stagnation de l’âme — uniquement dans le but d’arriver à des résultats. L’événement qui (sous la Providence) s’avéra être le moyen de réunir Rachel Verinder et moi-même fut nul autre que la location de la maison à Brighton.
Ma tante Ablewhite est une femme grande, silencieuse, au teint clair, avec un trait notable dans son caractère. Depuis l’heure de sa naissance, on ne lui a jamais connu l’habitude de faire quoi que ce soit par elle-même. Elle a traversé la vie en acceptant l’aide de chacun et en adoptant les opinions de chacun. Personne plus désespérant, d’un point de vue spirituel, je n’ai jamais rencontré — il n’y a absolument, dans ce cas déconcertant, aucune matière obstructive sur laquelle travailler. Tante Ablewhite écouterait le Grand Lama du Tibet exactement comme elle m’écoute, et refléterait ses vues tout aussi volontiers qu’elle reflète les miennes. Elle trouva la maison meublée à Brighton en s’arrêtant dans un hôtel à Londres, en se composant sur un canapé et en envoyant chercher son fils. Elle découvrit les domestiques nécessaires en prenant son petit-déjeuner au lit un matin (toujours à l’hôtel) et en donnant à sa femme de chambre un jour de congé à la condition que la jeune fille « commence par prendre du plaisir en allant chercher Mlle Clack ». Je la trouvai en train de se venter placidement en déshabillé à onze heures. « Drusilla, ma chère, j’ai besoin de domestiques. Tu es si intelligente — je t’en prie, trouve-les pour moi. » Je regardai autour de moi la pièce en désordre. Les cloches de l’église sonnaient pour un service de semaine ; elles suggérèrent un mot de remontrance affectueuse de ma part. « Oh, tante ! » dis-je tristement. « Est-ce digne d’une Anglaise chrétienne ? Le passage du temps à l’éternité doit-il se faire de cette manière ? » Ma tante répondit : « Je vais mettre ma robe, Drusilla, si tu veux bien être assez aimable pour m’aider. » Que dire après cela ? J’ai fait des merveilles avec des meurtrières — je n’ai jamais avancé d’un pouce avec Tante Ablewhite. « Où est la liste, demandai-je, des domestiques dont vous avez besoin ? » Ma tante secoua la tête ; elle n’avait même pas assez d’énergie pour garder la liste. « Rachel l’a, ma chère, dit-elle, dans la pièce d’à côté. » J’allai dans la pièce d’à côté, et vis donc Rachel à nouveau pour la première fois depuis que nous nous étions séparées à Montagu Square.
Elle paraissait piteusement petite et mince dans son deuil profond. Si j’attachais la moindre importance sérieuse à une bagatelle aussi périssable que l’apparence physique, je serais encline à ajouter que le sien était de ces teints malheureux qui souffrent toujours quand ils ne sont pas relevés par une bordure de blanc près de la peau. Mais que sont nos teints et nos apparences ? Des obstacles et des pièges, mes chères filles, qui nous assaillent sur notre chemin vers des choses plus élevées ! À ma grande surprise, Rachel se leva quand j’entrai dans la pièce et s’avança vers moi la main tendue.
« Je suis heureuse de vous voir, dit-elle. Drusilla, j’ai eu l’habitude de vous parler très sottement et très grossièrement par le passé. Je vous demande pardon. J’espère que vous me pardonnerez. »
Mon visage, je suppose, trahit l’étonnement que je ressentais. Elle rougit un instant, puis entreprit de s’expliquer.
« Du vivant de ma pauvre mère, poursuivit-elle, ses amis n’étaient pas toujours les miens. Maintenant que je l’ai perdue, mon cœur se tourne pour trouver du réconfort vers les gens qu’elle aimait. Elle vous aimait. Essayez d’être amie avec moi, Drusilla, si vous le pouvez. »
Pour tout esprit correctement constitué, le motif ainsi avoué était tout simplement choquant. Ici, dans l’Angleterre chrétienne, une jeune femme était dans un état de deuil, avec si peu d’idée de l’endroit où chercher un vrai réconfort, qu’elle s’attendait réellement à le trouver parmi les amis de sa mère ! Ici, une parente à moi, éveillée à un sens de ses manquements envers les autres, sous l’influence, non pas de la conviction et du devoir, mais du sentiment et de l’impulsion ! Très déplorable à penser — mais, néanmoins, suggestif de quelque chose d’encourageant pour une personne de mon expérience dans la poursuite de la bonne œuvre. Il ne pouvait y avoir de mal, pensai-je, à vérifier l’ampleur du changement que la perte de sa mère avait opéré dans le caractère de Rachel. Je décidai, comme test utile, de la sonder sur le sujet de ses fiançailles avec M. Godfrey Ablewhite.
Après avoir d’abord accueilli ses avances avec toute la cordialité possible, je m’assis près d’elle sur le canapé, à sa demande. Nous discutâmes des affaires de famille et des projets futurs — en exceptant toujours ce projet futur qui devait aboutir à son mariage. J’avais beau essayer d’orienter la conversation vers ce sujet, elle refusait résolument de saisir l’allusion. Toute référence ouverte à la question, de ma part, eût été prématurée à ce stade précoce de notre réconciliation. De plus, j’avais découvert tout ce que je voulais savoir. Elle n’était plus la créature téméraire et provocante que j’avais entendue et vue, lors de mon martyre à Montagu Square. C’était, en soi, suffisant pour m’encourager à prendre sa future conversion en main — en commençant par quelques mots d’avertissement sincère dirigés contre la formation hâtive des liens du mariage, pour ainsi passer à des choses plus élevées. En la regardant, à présent, avec ce nouvel intérêt — et en rappelant à mon esprit la soudaineté effrénée avec laquelle elle avait accueilli les vues matrimoniales de M. Godfrey — je ressentis le devoir solennel d’intervenir avec une ferveur qui m’assura que je n’obtiendrais pas de résultats communs. La rapidité d’action était, comme je le croyais, d’importance dans ce cas. Je revins aussitôt à la question des domestiques requis pour la maison meublée.
« Où est la liste, ma chère ? »
Rachel la produisit.
« Cuisinière, aide de cuisine, femme de chambre et valet de pied, lus-je. Ma chère Rachel, ces domestiques ne sont demandés que pour une durée limitée — la durée pendant laquelle votre tuteur a loué la maison. Nous aurons beaucoup de difficulté à trouver des personnes de moralité et de capacité acceptant un engagement temporaire de ce genre, si nous cherchons à Londres. La maison à Brighton a-t-elle déjà été trouvée ? »
« Oui. Godfrey l’a prise ; et les gens dans la maison voulaient qu’il les embauche comme domestiques. Il a pensé qu’ils ne conviendraient guère pour nous, et est revenu sans rien avoir réglé. »
« Et vous n’avez aucune expérience vous-même en ces matières, Rachel ? »
« Aucune, absolument. »
« Et Tante Ablewhite ne veut pas faire d’effort ? »
« Non, pauvre chère. Ne la blâmez pas, Drusilla. Je crois qu’elle est la seule femme vraiment heureuse que j’aie jamais rencontrée. »
« Il y a des degrés dans le bonheur, ma chérie. Nous devrons avoir une petite discussion, un jour, à ce sujet. En attendant, je me chargerai de résoudre la difficulté concernant les domestiques. Votre tante écrira une lettre aux propriétaires de la maison... »
« Elle signera une lettre, si je l’écris pour elle, ce qui revient au même. »
« Tout à fait la même chose. Je recevrai la lettre, et j’irai à Brighton demain. »
« Comme c’est extrêmement gentil de votre part ! Nous vous rejoindrons dès que vous serez prête pour nous. Et vous resterez, je l’espère, mon invitée. Brighton est si animé ; vous êtes sûre d’apprécier. »
En ces mots l’invitation fut donnée, et la perspective glorieuse de l’ingérence s’ouvrit devant moi.
C’était alors le milieu de la semaine. Samedi après-midi, la maison était prête pour eux. Dans ce court intervalle, j’avais passé au crible, non seulement les caractères, mais aussi les vues religieuses de tous les domestiques sans emploi qui s’étaient présentés à moi, et j’avais réussi à faire une sélection que ma conscience approuvait. Je découvris aussi, et rendis visite à deux de mes amies sérieuses, résidentes de la ville, à qui je savais pouvoir confier l’objectif pieux qui m’avait amenée à Brighton. L’une d’elles — une amie ecclésiastique — m’aida aimablement à prendre des places pour notre petit groupe dans l’église où elle-même exerçait son ministère. L’autre — une dame seule, comme moi — plaça les ressources de sa bibliothèque (composée entièrement de publications précieuses) entièrement à ma disposition. J’empruntai une demi-douzaine d’ouvrages, tous soigneusement choisis dans le but de Rachel. Quand ceux-ci eurent été judicieusement répartis dans les différentes pièces qu’elle serait susceptible d’occuper, j’estimai que mes préparatifs étaient complets. Une doctrine saine chez les domestiques qui la serviraient ; une doctrine saine chez le ministre qui prêcherait pour elle ; une doctrine saine dans les livres qui reposaient sur sa table — tel fut le triple accueil que mon zèle avait préparé pour la jeune fille sans mère ! Une sérénité céleste remplit mon esprit, ce samedi après-midi, alors que j’étais assise à la fenêtre en attendant l’arrivée de mes parents. La foule étourdie passait et repassait devant mes yeux. Hélas ! combien d’entre eux ressentaient mon sens exquis du devoir accompli ? Une question affreuse. Ne la poursuivons pas.
Entre six et sept heures, les voyageurs arrivèrent. À ma surprise indescriptible, ils étaient escortés, non pas par M. Godfrey (comme je l’avais anticipé), mais par l’avocat, M. Bruff.
« Comment allez-vous, Mlle Clack ? dit-il. Je compte rester cette fois. »
Cette référence à l’occasion où je l’avais obligé à reporter ses affaires aux miennes, alors que nous étions tous deux en visite à Montagu Square, me convainquit que ce vieux mondain était venu à Brighton avec un objectif bien à lui. J’avais préparé un véritable petit paradis pour ma bien-aimée Rachel — et voici que le Serpent était déjà là !
« Godfrey était très contrarié, Drusilla, de ne pas pouvoir venir avec nous, dit ma Tante Ablewhite. Il y avait quelque chose qui l’a retenu en ville. M. Bruff s’est porté volontaire pour prendre sa place et faire de cela des vacances jusqu’à lundi matin. À propos, M. Bruff, on m’a ordonné de faire de l’exercice, et je n’aime pas ça. Ceci, ajouta Tante Ablewhite en désignant par la fenêtre un invalide passant dans une chaise à roues, tirée par un homme, est mon idée de l’exercice. Si c’est de l’air que vous voulez, vous l’obtenez dans votre chaise. Et si c’est de la fatigue que vous voulez, je suis certaine que c’est bien assez fatiguant de regarder l’homme. »
Rachel se tenait silencieuse, à une fenêtre, les yeux fixés sur la mer.
« Fatiguée, mon amour ? » m’enquis-je.
« Non. Juste un peu mélancolique, répondit-elle. J’ai souvent vu la mer, sur notre côte du Yorkshire, avec cette lumière dessus. Et je pensais, Drusilla, aux jours qui ne pourront jamais revenir. »
M. Bruff resta pour le dîner et passa la soirée avec nous. Plus je l’observais, plus j’acquérais la certitude qu’il poursuivait un but personnel en venant à Brighton. Je le surveillai attentivement. Il conserva la même apparence de décontraction et tint les mêmes propos mécréants et futiles, heure après heure, jusqu’au moment de prendre congé. Lorsqu’il serra la main de Rachel, je surpris ses yeux durs et rusés qui se posaient sur elle, un instant, avec un intérêt et une attention singuliers. Elle était manifestement concernée par l’objet qu’il avait en vue. Il ne dit rien d’inhabituel à elle ou à quiconque en partant. Il s’invita lui-même à déjeuner le lendemain, puis il s’en alla à son hôtel.
Il fut impossible, le lendemain matin, de faire sortir ma tante Ablewhite de sa robe de chambre à temps pour l’église. Sa fille invalide (qui ne souffrait de rien, à mon avis, sinon d’une paresse incurable héritée de sa mère) annonça qu’elle avait l’intention de rester au lit pour la journée. Rachel et moi nous rendîmes seules à l’église. Un sermon magnifique fut prononcé par mon ami doué sur l’indifférence païenne du monde à l’égard de la nature coupable des petits péchés. Pendant plus d’une heure, son éloquence (soutenue par sa voix glorieuse) tonna à travers l’édifice sacré. Je dis à Rachel, en sortant : « Cela a-t-il trouvé le chemin de ton cœur, chère enfant ? » Et elle répondit : « Non ; cela m’a seulement donné mal à la tête. » Cela aurait pu décourager certaines personnes ; mais, une fois lancée dans une carrière d’utilité manifeste, rien ne saurait me décourager.
Nous trouvâmes tante Ablewhite et M. Bruff au déjeuner. Lorsque Rachel refusa de manger quoi que ce soit, et donna pour raison qu’elle souffrait d’un mal de tête, la ruse de l’avocat vit instantanément, et saisit, l’occasion qu’elle lui offrait.
« Il n’y a qu’un remède au mal de tête », dit cet horrible vieil homme. « Une promenade, Miss Rachel, est ce qu’il vous faut pour vous guérir. Je suis entièrement à votre service, si vous voulez bien m’honorer en acceptant mon bras. »
« Avec le plus grand plaisir. Une promenade est justement ce dont j’avais envie. »
« Il est plus de deux heures », suggérai-je doucement. « Et l’office de l’après-midi, Rachel, commence à trois heures. »
« Comment peux-tu t’attendre à ce que je retourne à l’église », demanda-t-elle, avec pétulance, « avec un mal de tête comme le mien ? »
M. Bruff lui ouvrit officieusement la porte. Une minute plus tard, ils étaient tous deux sortis de la maison. Je ne sais quand j’ai ressenti le devoir solennel d’intervenir aussi vivement que je le sentis à ce moment-là. Mais que faire ? Il n’y avait rien d’autre à faire qu’intervenir à la première occasion, plus tard dans la journée.
À mon retour de l’office de l’après-midi, je découvris qu’ils venaient juste de rentrer. Un seul regard sur eux m’apprit que l’avocat avait dit ce qu’il voulait dire. Je n’avais jamais vu Rachel aussi silencieuse et aussi pensive. Je n’avais jamais vu M. Bruff lui porter une telle attention dévouée, et la regarder avec un respect aussi marqué. Il avait (ou prétendait avoir) une invitation à dîner ce jour-là — et il nous quitta tous de bonne heure, avec l’intention de retourner à Londres par le premier train le lendemain matin.
« Es-tu certaine de ta résolution ? » lui dit-il sur le pas de la porte.
« Tout à fait certaine », répondit-elle — et c’est ainsi qu’ils se séparèrent.
Dès qu’il eut le dos tourné, Rachel se retira dans sa chambre. Elle ne parut jamais au dîner. Sa femme de chambre (la personne aux rubans de bonnet) fut envoyée en bas pour annoncer que son mal de tête était revenu. Je courus vers elle et fis toutes sortes d’offres fraternelles à travers la porte. Elle était verrouillée, et elle la garda verrouillée. Voilà une matière obstructive sur laquelle travailler ! Je me sentis grandement encouragée et stimulée par le fait qu’elle verrouillât la porte.
Quand sa tasse de thé lui fut montée le lendemain matin, je la suivis. Je m’assis au bord de son lit et dis quelques mots sincères. Elle écouta avec une civilité languissante. Je remarquai les précieuses publications de mon ami sérieux entassées sur une table dans un coin. Avait-elle eu l’occasion de les parcourir ? — demandai-je. Oui — et cela ne l’avait pas intéressée. Me permettrait-elle de lire quelques passages du plus haut intérêt, qui avaient probablement échappé à son regard ? Non, pas maintenant — elle avait d’autres choses en tête. Elle fit ces réponses, son attention apparemment absorbée par le pliage et le repliage de la garniture de sa chemise de nuit. Il était manifestement nécessaire de la réveiller par quelque référence à ces intérêts mondains qui lui tenaient encore à cœur.
« Sais-tu, ma chère », dis-je, « j’ai eu une étrange intuition, hier, au sujet de M. Bruff ? J’ai pensé, en te voyant après ta promenade avec lui, qu’il t’avait annoncé une mauvaise nouvelle. »
Ses doigts lâchèrent la garniture de sa chemise de nuit, et ses yeux noirs farouches flamboyèrent vers moi.
« Tout au contraire ! » dit-elle. « C’était une nouvelle que j’étais intéressée d’apprendre — et je suis profondément redevable à M. Bruff de m’en avoir fait part. »
« Ah ? » dis-je, sur un ton d’intérêt bienveillant.
Ses doigts retournèrent à la garniture, et elle détourna sa tête de moi avec mauvaise humeur. On m’avait accueillie de cette manière, au cours de l’exercice de la bonne œuvre, des centaines de fois. Elle ne faisait que me stimuler à essayer de nouveau. Dans mon zèle intrépide pour son bien-être, je courus le grand risque d’évoquer ouvertement ses fiançailles.
« Une nouvelle que tu étais intéressée d’apprendre ? » répétai-je. « Je suppose, ma chère Rachel, qu’il doit s’agir de nouvelles de M. Godfrey Ablewhite ? »
Elle sursauta dans son lit et devint d’une pâleur mortelle. Il était évident qu’elle avait sur le bout de la langue l’idée de me répondre avec l’insolence débridée des temps anciens. Elle se contint — reposa sa tête sur l’oreiller — réfléchit une minute — puis répondit en ces termes remarquables :
« Je n’épouserai jamais M. Godfrey Ablewhite. »
Ce fut mon tour de sursauter.
« Que peux-tu vouloir dire par là ? » m’exclamai-je. « Ce mariage est considéré par toute la famille comme une chose réglée ! »
« M. Godfrey Ablewhite est attendu ici aujourd’hui », dit-elle avec opiniâtreté. « Attends qu’il arrive — et tu verras. »
« Mais ma chère Rachel… »
Elle sonna la cloche à la tête de son lit. La personne aux rubans de bonnet apparut.
« Penelope ! Mon bain. »
Rendons-lui justice. Dans l’état de mes sentiments à ce moment-là, je crois sincèrement qu’elle avait trouvé le seul moyen possible de me forcer à quitter la chambre.
Pour un esprit purement mondain, ma position vis-à-vis de Rachel aurait pu être vue comme présentant des difficultés peu ordinaires. J’avais compté la mener vers des choses plus élevées au moyen d’une petite exhortation sincère au sujet de son mariage. Et maintenant, s’il fallait la croire, aucun événement tel que son mariage ne devait avoir lieu du tout. Mais ah, mes amis ! Une chrétienne active de mon expérience (avec une perspective d’évangélisation devant elle) prend des vues plus larges que celles-là. En supposant que Rachel rompe réellement le mariage, sur lequel les Ablewhite, père et fils, comptaient comme sur une chose acquise, quel en serait le résultat ? Cela ne pourrait finir, si elle tenait bon, que par un échange de mots durs et d’amères accusations de part et d’autre. Et quel serait l’effet sur Rachel une fois l’entrevue orageuse terminée ? Une dépression morale salutaire en serait l’effet. Sa fierté serait épuisée, son obstination serait épuisée par la résistance résolue qu’il était dans sa nature d’opposer en pareilles circonstances. Elle se tournerait, en quête de sympathie, vers la personne la plus proche ayant de la sympathie à offrir. Et cette personne la plus proche, c’était moi — débordante de réconfort, chargée à craquer de paroles opportunes et revigorantes. Jamais la perspective d’évangélisation n’avait paru plus brillante, à mes yeux, qu’elle ne le paraissait à présent.
Elle descendit pour le petit-déjeuner, mais elle ne mangea rien et ne prononça presque pas un mot.
Après le petit-déjeuner, elle erra sans but de pièce en pièce — puis se réveilla soudainement et ouvrit le piano. La musique qu’elle choisit de jouer était du genre le plus scandaleusement profane, associée à des représentations sur scène auxquelles il fait frémir le sang de penser. Il aurait été prématuré d’intervenir auprès d’elle à un tel moment. Je m’assurai en privé de l’heure à laquelle M. Godfrey Ablewhite était attendu, puis j’échappai à la musique en quittant la maison.
Étant sortie seule, je pris l’occasion de rendre visite à mes deux amis résidents. C’était un luxe indicible de me trouver à m’adonner à une conversation sérieuse avec des personnes sérieuses. Infiniment encouragée et rafraîchie, je tournai mes pas vers la maison, à temps pour attendre l’arrivée de notre visiteur attendu. J’entrai dans la salle à manger, toujours vide à cette heure de la journée, et me trouvai face à face avec M. Godfrey Ablewhite !
Il ne fit aucune tentative pour fuir les lieux. Bien au contraire. Il s’avança à ma rencontre avec le plus grand empressement.
« Chère Miss Clack, je n’attendais qu’une chose : vous voir ! Le hasard m’a libéré de mes engagements londoniens aujourd’hui plus tôt que je ne l’avais prévu, et je suis arrivé, par conséquent, plus tôt que l’heure fixée. »
La moindre gêne ne vint entraver son explication, bien que ce fût notre première rencontre après la scène de Montagu Square. Il n’était pas au courant, il est vrai, que j’avais été témoin de cette scène. Mais il savait, d’un autre côté, que ma présence aux Petits Vêtements pour les Mères, et mes relations avec des amis rattachés à d’autres œuvres de charité, devaient m’avoir informée de sa négligence éhontée envers ses Dames et ses Pauvres. Et pourtant, il était là devant moi, en pleine possession de sa voix charmante et de son sourire irrésistible !
« Avez-vous déjà vu Rachel ? » demandai-je.
Il soupira doucement et me prit par la main. J’aurais certainement retiré ma main, si la manière dont il donna sa réponse ne m’avait paralysée d’étonnement.
« J’ai vu Rachel », dit-il avec une parfaite tranquillité. « Vous savez, chère amie, qu’elle était fiancée avec moi ? Eh bien, elle a pris la résolution soudaine de rompre ces fiançailles. La réflexion l’a convaincue qu’elle servirait au mieux ses intérêts et les miens en rétractant une promesse inconsidérée, et en me laissant libre de faire un choix plus heureux ailleurs. C’est la seule raison qu’elle veut donner, et la seule réponse qu’elle fera à toutes les questions que je peux lui poser. »
« Qu’avez-vous fait de votre côté ? » m’enquis-je. « Vous êtes-vous soumis ? »
« Oui », dit-il avec le plus imperturbable sang-froid, « je me suis soumis. »
Sa conduite, dans ces circonstances, était si totalement inconcevable que je restai interdite, la main dans la sienne. C’est une impolitesse que de fixer quelqu’un, et c’est un manque de délicatesse que de fixer un gentleman. Je commis ces deux incorrections. Et je dis, comme dans un rêve : « Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Permettez-moi de vous le dire », répondit-il. « Et si nous nous asseyions ? »
Il me conduisit vers une chaise. J’ai un souvenir confus qu’il fut très affectueux. Je ne pense pas qu’il ait passé son bras autour de ma taille pour me soutenir — mais je n’en suis pas sûre. J’étais tout à fait impuissante, et ses manières avec les dames étaient très attachantes. Quoi qu’il en soit, nous nous assîmes. Je peux répondre de cela, si je ne peux répondre de rien d’autre.
CHAPITRE VIII
« J’ai perdu une belle jeune fille, une excellente situation sociale et un revenu confortable », commença M. Godfrey ; « et je m’y suis soumis sans lutte. Quel peut être le mobile d’une conduite aussi extraordinaire que celle-là ? Ma précieuse amie, il n’y a pas de mobile. »
« Pas de mobile ? » répétai-je.
« Permettez-moi d’en appeler, ma chère Miss Clack, à votre expérience des enfants », continua-t-il. « Un enfant suit une certaine ligne de conduite. Vous en êtes grandement frappée, et vous tentez d’atteindre le mobile. Le cher petit être est incapable de vous dire son mobile. Vous pourriez tout aussi bien demander à l’herbe pourquoi elle pousse, ou aux oiseaux pourquoi ils chantent. Eh bien ! dans cette affaire, je suis comme le cher petit être — comme l’herbe — comme les oiseaux. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait une demande en mariage à Miss Verinder. Je ne sais pas pourquoi j’ai honteusement négligé mes chères Dames. Je ne sais pas pourquoi j’ai apostasié les Petits Vêtements pour les Mères. Vous dites à l’enfant : Pourquoi as-tu été vilain ? Et le petit ange met son doigt dans sa bouche et ne sait pas. Mon cas exactement, Miss Clack ! Je ne pourrais l’avouer à personne d’autre. Je me sens poussé à vous l’avouer ! »
Je commençai à me reprendre. Un problème mental était impliqué ici. Je m’intéresse profondément aux problèmes mentaux — et je ne suis pas, pense-t-on, sans quelque habileté à les résoudre.
« La meilleure des amies, exercez votre intelligence, et aidez-moi », poursuivit-il. « Dites-moi — pourquoi arrive-t-il un moment où ces démarches matrimoniales qui sont les miennes commencent à ressembler à quelque chose fait en rêve ? Pourquoi m’arrive-t-il soudainement que mon vrai bonheur est d’aider mes chères Dames, de faire ma modeste tournée de travail utile, de dire mes quelques mots sincères quand j’y suis appelé par mon Président ? Que faire d’une situation ? J’ai une situation ! Que faire d’un revenu ? Je peux payer mon pain, mon fromage, mon agréable petit logement et mes deux pardessus par an. Que faire de Miss Verinder ? Elle m’a dit de ses propres lèvres (ceci, chère dame, est entre nous) qu’elle aime un autre homme, et que sa seule idée en m’épousant est d’essayer de chasser cet autre homme de sa tête. Quelle horrible union est-ce là ! Oh, mon Dieu, quelle horrible union est-ce là ! Telles sont mes réflexions, Miss Clack, sur le chemin de Brighton. J’approche Rachel avec le sentiment d’un criminel qui va recevoir sa sentence. Quand je découvre qu’elle a changé d’avis elle aussi — quand je l’entends proposer de rompre les fiançailles — j’éprouve (il n’y a aucun doute à ce sujet) un sentiment de soulagement des plus accablants. Il y a un mois, je la pressais avec ravissement contre mon sein. Il y a une heure, le bonheur de savoir que je ne la presserai plus jamais m’enivre comme une liqueur forte. La chose semble impossible — la chose ne peut être. Et pourtant les faits sont là, tels que j’ai eu l’honneur de les exposer lorsque nous nous sommes assis ensemble pour la première fois sur ces deux chaises. J’ai perdu une belle jeune fille, une excellente situation sociale et un revenu confortable ; et je m’y suis soumis sans lutte. Pouvez-vous l’expliquer, chère amie ? Cela me dépasse totalement. »
Sa tête magnifique s’affaissa sur sa poitrine, et il abandonna son propre problème mental au désespoir.
J’étais profondément touchée. Le cas (si je puis parler en médecin spirituel) était maintenant tout à fait clair pour moi. Ce n’est pas un événement rare, dans l’expérience de nous tous, de voir les possesseurs d’une capacité exaltée occasionnellement ramenés au niveau des personnes les moins douées autour d’eux. L’objet, sans aucun doute, dans la sage économie de la Providence, est de rappeler à la grandeur qu’elle est mortelle et que le pouvoir qui l’a conférée peut aussi la reprendre. Il était maintenant — à mon esprit — facile de discerner l’une de ces humiliations salutaires dans les déplorables agissements de la part du cher M. Godfrey, dont j’avais été le témoin invisible. Et il était tout aussi facile de reconnaître la bienvenue réapparition de sa nature plus noble dans l’horreur avec laquelle il reculait devant l’idée d’un mariage avec Rachel, et dans le charme de l’empressement qu’il montrait à retourner auprès de ses Dames et de ses Pauvres.
Je présentai ce point de vue devant lui en quelques mots simples et fraternels. Sa joie était belle à voir. Il se compara, tandis que je poursuivais, à un homme perdu émergeant des ténèbres vers la lumière. Lorsque je promis qu’il recevrait un accueil aimant aux Petits Vêtements pour les Mères, le cœur reconnaissant de notre Héros chrétien déborda. Il pressa mes mains alternativement sur ses lèvres. Submergée par l’exquis triomphe de l’avoir ramené parmi nous, je le laissai faire ce qu’il voulait de mes mains. Je fermai les yeux. Je sentis ma tête, dans une extase d’oubli de soi spirituel, s’affaisser sur son épaule. Un instant de plus et je me serais certainement évanouie dans ses bras, n’eût été une interruption du monde extérieur qui me ramena à moi-même. Un horrible cliquetis de couteaux et de fourchettes résonna hors de la porte, et le valet de pied entra pour mettre le couvert pour le déjeuner.
M. Godfrey sursauta et regarda l’horloge sur la cheminée.
« Comme le temps passe avec vous ! » s’exclama-t-il. « Je vais à peine attraper le train. »
Je m’aventurai à lui demander pourquoi il était si pressé de retourner en ville. Sa réponse me rappela les difficultés familiales qu’il restait à réconcilier, et les désaccords familiaux qui devaient encore survenir.
« J’ai eu des nouvelles de mon père », dit-il. « Les affaires l’obligent à quitter Frizinghall pour Londres aujourd’hui, et il propose de venir ici, soit ce soir, soit demain. Je dois lui dire ce qui est arrivé entre Rachel et moi. Son cœur est attaché à notre mariage — il y aura une grande difficulté, je le crains, à le réconcilier avec la rupture des fiançailles. Je dois l’empêcher, pour notre bien à tous, de venir ici avant qu’il ne soit réconcilié. Meilleure et plus chère des amies, nous nous reverrons ! »
Sur ces mots, il sortit précipitamment. Avec autant de hâte de mon côté, je montai les escaliers pour me calmer dans ma propre chambre avant de retrouver tante Ablewhite et Rachel à la table du déjeuner.
Je suis bien consciente — pour m’attarder un instant encore sur le sujet de M. Godfrey — que l’opinion profanatrice du monde l’a accusé d’avoir eu ses propres raisons personnelles pour libérer Rachel de ses fiançailles, à la première occasion qu’elle lui en a donnée. Il est également arrivé à mes oreilles que son anxiété à regagner sa place dans mon estime a été attribuée, dans certains milieux, à un empressement mercenaire à faire la paix (par mon intermédiaire) avec une vénérable membre du comité des Petits Vêtements pour les Mères, abondamment bénie des biens de ce monde, et une amie chère et intime de moi-même. Je ne note ces odieuses calomnies que pour déclarer qu’elles n’ont jamais eu un instant d’influence sur mon esprit. En obéissance à mes instructions, j’ai exposé les fluctuations de mon opinion sur notre Héros chrétien, exactement telles que je les trouve consignées dans mon journal. Pour ma propre justice, permettez-moi d’ajouter ici qu’une fois réintégré à sa place dans mon estime, mon ami doué ne perdit plus jamais cette place. J’écris avec les larmes aux yeux, brûlant d’en dire plus. Mais non — je suis cruellement limitée à mon expérience réelle des personnes et des choses. Moins d’un mois après l’époque dont j’écris maintenant, des événements sur le marché financier (qui diminuèrent même mon misérable petit revenu) me forcèrent à l’exil à l’étranger, et me laissèrent avec rien d’autre qu’un souvenir aimant de M. Godfrey, que la calomnie du monde a assailli, et assailli en vain.
Laissez-moi sécher mes yeux et retourner à mon récit.
Je descendis pour le déjeuner, naturellement impatiente de voir comment Rachel était affectée par sa libération de ses fiançailles.
Il me sembla — mais je reconnais que je suis une pauvre autorité en pareille matière — que le recouvrement de sa liberté l’avait fait penser de nouveau à cet autre homme qu’elle aimait, et qu’elle était furieuse contre elle-même de ne pas être capable de contrôler une révulsion de sentiment dont elle avait secrètement honte. Qui était cet homme ? J’avais mes soupçons — mais il était inutile de perdre mon temps en spéculations oiseuses. Quand je l’aurais convertie, elle n’aurait, naturellement, aucun secret pour Moi. J’entendrais tout au sujet de cet homme ; j’entendrais tout au sujet de la Pierre de Lune. Si je n’avais pas eu d’objet plus élevé en l’incitant à un sens des choses spirituelles, le mobile de soulager son esprit de ses secrets coupables aurait été suffisant en soi pour m’encourager à continuer.
Tante Ablewhite fit son exercice l’après-midi dans une chaise d’invalide. Rachel l’accompagnait. « Je voudrais pouvoir traîner la chaise », éclata-t-elle, imprudemment. « Je voudrais pouvoir me fatiguer jusqu’à ce que je sois prête à m’effondrer. »
Elle était dans la même humeur le soir venu. Je découvris dans l'une des précieuses publications de mon amie — la Vie, lettres et travaux de Mlle Jane Ann Stamper, quarante-quatrième édition — des passages qui s'appliquaient avec une merveilleuse pertinence à la position actuelle de Rachel. Au moment où je proposai de les lire, elle se dirigea vers le piano. Concevez à quel point elle devait peu connaître les personnes sérieuses, si elle s'imaginait que ma patience pût s'épuiser de la sorte ! Je gardai Mlle Jane Ann Stamper auprès de moi et attendis les événements avec la confiance la plus inébranlable en l'avenir.
Le vieux M. Ablewhite ne fit pas son apparition ce soir-là. Mais je connaissais l'importance que sa cupidité mondaine accordait au mariage de son fils avec Mlle Verinder — et je ressentais la conviction absolue (quoi que pût faire M. Godfrey pour l'empêcher) que nous le verrions le lendemain. Avec son interférence dans cette affaire, la tempête sur laquelle j'avais compté viendrait certainement, et l'épuisement salutaire des forces de résistance de Rachel suivrait tout aussi sûrement. Je n'ignore pas que le vieux M. Ablewhite a la réputation générale (surtout parmi ses subordonnés) d'être un homme remarquablement bon enfant. Selon mes observations, il mérite cette réputation tant qu'il obtient ce qu'il veut, et pas une seconde de plus.
Le lendemain, exactement comme je l'avais prévu, tante Ablewhite fut aussi proche de l'étonnement que sa nature le lui permettait, par l'apparition soudaine de son mari. Il était à peine dans la maison depuis une minute qu'il fut suivi, à mon grand étonnement cette fois, par une complication inattendue sous les traits de M. Bruff.
Je ne me souviens pas avoir jamais trouvé la présence de l'avocat plus importune que je ne la trouvai à cet instant. Il semblait prêt à tout en matière de mesures obstructives — capable même de maintenir la paix avec Rachel pour l'un des combattants !
« C'est une agréable surprise, monsieur », dit M. Ablewhite, s'adressant à M. Bruff avec sa cordialité trompeuse. « Lorsque j'ai quitté votre bureau hier, je ne m'attendais pas à avoir l'honneur de vous voir à Brighton aujourd'hui. »
« J'ai repensé à notre conversation après votre départ », répondit M. Bruff. « Et il m'est venu à l'esprit que je pourrais peut-être être utile en cette occasion. Je suis arrivé juste à temps pour attraper le train, et je n'ai pas eu l'occasion de découvrir dans quelle voiture vous voyagiez. »
Ayant donné cette explication, il s'assit près de Rachel. Je me retirai modestement dans un coin — avec Mlle Jane Ann Stamper sur les genoux, en cas d'urgence. Ma tante était assise à la fenêtre, se ventilant placidement comme à son habitude. M. Ablewhite se tenait debout au milieu de la pièce, le crâne chauve bien plus rose que je ne l'avais encore jamais vu, et s'adressa à sa nièce de la manière la plus affectueuse.
« Rachel, ma chère », dit-il, « j'ai entendu des nouvelles très extraordinaires de la part de Godfrey. Et je suis ici pour m'en enquérir. Vous avez un salon à vous dans cette maison. Me ferez-vous l'honneur de m'en montrer le chemin ? »
Rachel ne bougea pas. Qu'elle fût déterminée à porter les choses à une crise, ou qu'elle fût incitée par un signe privé de M. Bruff, c'est plus que je ne saurais dire. Elle refusa de faire au vieux M. Ablewhite l'honneur de le conduire dans son salon.
« Tout ce que vous souhaitez me dire », répondit-elle, « peut être dit ici — en présence de mes proches, et en présence » (elle regarda M. Bruff) « du vieil ami de confiance de ma mère. »
« Comme il vous plaira, ma chère », dit l'aimable M. Ablewhite. Il prit une chaise. Les autres regardèrent son visage — comme s'ils s'attendaient à ce qu'il dise la vérité après soixante-dix ans d'entraînement mondain. Je regardai le sommet de son crâne chauve, ayant remarqué à d'autres occasions que l'humeur qui l'habitait réellement avait l'habitude de s'y enregistrer.
« Il y a quelques semaines », poursuivit le vieux monsieur, « mon fils m'a informé que Mlle Verinder lui avait fait l'honneur de se fiancer avec lui. Est-il possible, Rachel, qu'il ait pu mal interpréter — ou abuser de — ce que vous lui avez réellement dit ? »
« Certainement pas », répondit-elle. « Je me suis bel et bien engagée à l'épouser. »
« Réponse très franche ! » dit M. Ablewhite. « Et très satisfaisante, ma chère, jusqu'ici. En ce qui concerne ce qui s'est passé il y a quelques semaines, Godfrey n'a commis aucune erreur. L'erreur est évidemment dans ce qu'il m'a dit hier. Je commence à y voir clair maintenant. Vous et lui avez eu une querelle d'amoureux — et mon pauvre fils l'a interprétée sérieusement. Ah ! j'aurais dû savoir cela à son âge. »
La nature déchue en Rachel — la mère Ève, pour ainsi dire — commença à s'en irriter.
« Je vous prie, comprenons-nous bien, M. Ablewhite », dit-elle. « Rien qui ne ressemble le moins du monde à une querelle n'a eu lieu hier entre votre fils et moi. S'il vous a dit que je proposais de rompre nos fiançailles, et qu'il était d'accord de son côté — il vous a dit la vérité. »
Le thermomètre autorégulateur au sommet du crâne chauve de M. Ablewhite commença à indiquer une hausse de température. Son visage était plus aimable que jamais — mais la teinte rose au sommet de son visage était déjà un ton plus foncé !
« Allons, allons, ma chère ! » dit-il, de sa manière la plus apaisante, « ne soyez pas en colère, et ne soyez pas dure avec le pauvre Godfrey ! Il a visiblement dit quelque chose de malheureux. Il a toujours été maladroit depuis l'enfance — mais il a de bonnes intentions, Rachel, il a de bonnes intentions ! »
« M. Ablewhite, soit je me suis très mal exprimée, soit vous me comprenez à dessein de travers. Une fois pour toutes, il est établi entre votre fils et moi que nous resterons, pour le reste de nos jours, cousins et rien de plus. Est-ce assez clair ? »
Le ton sur lequel elle prononça ces mots rendit impossible, même pour le vieux M. Ablewhite, de se méprendre plus longtemps. Son thermomètre monta d'un degré supplémentaire, et sa voix, lorsqu'il parla ensuite, cessa d'être celle qui sied à un homme notoirement bon enfant.
« Je dois comprendre, alors », dit-il, « que vos fiançailles sont rompues ? »
« Vous devez comprendre cela, M. Ablewhite, si vous le voulez bien. »
« Dois-je également prendre comme un fait établi que la proposition de se retirer de cet engagement est venue, en premier lieu, de vous ? »
« Elle est venue, en premier lieu, de moi. Et elle a rencontré, comme je vous l'ai dit, le consentement et l'approbation de votre fils. »
Le thermomètre monta jusqu'au sommet de la graduation. Je veux dire que le rose vira soudainement à l'écarlate.
« Mon fils est un misérable lâche ! » s'écria ce vieux mondain furieux. « Par justice envers moi-même en tant que père — non par justice envers lui — je demande, Mlle Verinder, quel grief vous avez à formuler à l'encontre de M. Godfrey Ablewhite ? »
Ici, M. Bruff intervint pour la première fois.
« Vous n'êtes pas tenu de répondre à cette question », dit-il à Rachel.
Le vieux M. Ablewhite s'en prit aussitôt à lui.
« N'oubliez pas, monsieur », dit-il, « que vous êtes ici un invité qui ne s'est pas fait prier. Votre intervention aurait eu plus de grâce si vous aviez attendu qu'on vous la demande. »
M. Bruff n'y prêta aucune attention. Le vernis lisse sur son vieux visage méchant ne se fendilla jamais. Rachel le remercia pour le conseil qu'il lui avait donné, puis se tourna vers le vieux M. Ablewhite — conservant son calme d'une manière qui (eu égard à son âge et à son sexe) était tout simplement effrayante à voir.
« Votre fils m'a posé la même question que vous venez de poser », dit-elle. « Je n'avais qu'une réponse pour lui, et je n'en ai qu'une pour vous. J'ai proposé que nous nous libérions l'un l'autre, parce que la réflexion m'avait convaincue que je servirais au mieux son bien-être et le mien en rétractant une promesse inconsidérée, et en le laissant libre de faire son choix ailleurs. »
« Qu'a fait mon fils ? » persista M. Ablewhite. « J'ai le droit de savoir cela. Qu'a fait mon fils ? »
Elle persista tout aussi obstinément de son côté.
« Vous avez eu la seule explication qu'il me semble nécessaire de vous donner, à vous ou à lui », répondit-elle.
« En bon anglais, c'est votre volonté souveraine et votre plaisir, Mlle Verinder, de plaquer mon fils ? »
Rachel resta silencieuse un instant. Assise juste derrière elle, je l'entendis soupirer. M. Bruff prit sa main et lui donna une petite pression. Elle se reprit et répondit à M. Ablewhite aussi hardiment que jamais.
« Je me suis exposée à pire interprétation que celle-là », dit-elle. « Et je l'ai supportée patiemment. Le temps est révolu où vous pouviez me mortifier en me traitant de coquette. »
Elle parla avec une amertume de ton qui me convainquit que le scandale de la Pierre de Lune avait été, d'une manière ou d'une autre, rappelé à son esprit. « Je n'ai plus rien à dire », ajouta-t-elle, avec lassitude, sans adresser ses mots à quelqu'un en particulier, et détournant le regard de nous tous, par la fenêtre qui était la plus proche d'elle.
M. Ablewhite se leva et poussa sa chaise si violemment qu'elle bascula et tomba sur le sol.
« J'ai quelque chose de plus à dire de mon côté », annonça-t-il, en abattant le plat de sa main sur la table avec fracas. « J'ai à dire que si mon fils ne ressent pas cette insulte, moi, je la ressens ! »
Rachel sursauta et le regarda avec une surprise soudaine.
« Une insulte ? » répéta-t-elle. « Que voulez-vous dire ? »
« Une insulte ! » réitéra M. Ablewhite. « Je connais votre motif, Mlle Verinder, pour rompre votre promesse envers mon fils ! Je le sais aussi certainement que si vous l'aviez avoué en autant de mots. Votre maudit orgueil de famille insulte Godfrey, tout comme il m'a insulté quand j'ai épousé votre tante. Sa famille — sa famille de mendiants — lui a tourné le dos pour avoir épousé un honnête homme qui s'était fait une place et avait gagné sa propre fortune. Je n'avais pas d'ancêtres. Je ne descendais pas d'une bande de gredins coupe-jarrets qui vivaient de vol et de meurtre. Je ne pouvais pas indiquer l'époque où les Ablewhite n'avaient pas une chemise sur le dos et ne savaient pas signer leur propre nom. Ha ! ha ! Je n'étais pas assez bien pour les Herncastle, quand je me suis marié. Et maintenant que le moment est venu, mon fils n'est pas assez bien pour vous. Je m'en doutais, depuis le début. Vous avez le sang des Herncastle en vous, ma petite dame ! Je m'en doutais depuis le début. »
« Un soupçon bien indigne », remarqua M. Bruff. « Je suis étonné que vous ayez le courage de l'avouer. »
Avant que M. Ablewhite ne puisse trouver les mots pour répondre, Rachel parla sur un ton du mépris le plus exaspérant.
« Assurément », dit-elle à l'avocat, « cela est indigne d'attention. S'il peut penser de cette façon, laissons-le penser comme il lui plaît. »
De l'écarlate, M. Ablewhite passait maintenant au pourpre. Il haletait ; il regardait alternativement Rachel et M. Bruff dans une telle frénésie de rage contre tous deux qu'il ne savait plus lequel attaquer en premier. Sa femme, qui était restée impassiblement à se ventiler jusqu'à présent, commença à s'alarmer et tenta, tout à fait inutilement, de le calmer. J'avais, tout au long de cet entrevue éprouvante, ressenti plus d'un appel intérieur à intervenir avec quelques mots fervents, et m'étais contenue par crainte des résultats possibles, bien indignes d'une chrétienne anglaise qui ne regarde pas à ce qui est bassement prudent, mais à ce qui est moralement juste. Au point où les choses étaient arrivées, je m'élevai au-dessus de toute considération de simple opportunité. Si j'avais envisagé d'interposer une remontrance de ma propre et humble invention, j'aurais peut-être encore hésité. Mais l'urgence domestique bouleversante à laquelle j'étais confrontée était merveilleusement et magnifiquement prévue dans la Correspondance de Mlle Jane Ann Stamper — Lettre mille et un, sur la « Paix dans les familles ». Je me levai dans mon modeste coin, et j'ouvris mon précieux livre.
« Cher M. Ablewhite », dis-je, « un mot ! »
Lorsque j'attirai pour la première fois l'attention de la compagnie en me levant, je pus voir qu'il était sur le point de me dire quelque chose de grossier. Ma forme d'adresse fraternelle le stoppa. Il me fixa avec un étonnement païen.
« En tant que sympathisante et amie affectueuse », poursuivis-je, « et en tant que personne habituée de longue date à éveiller, convaincre, préparer, éclairer et fortifier les autres, permettez-moi de prendre la plus pardonnable de toutes les libertés — la liberté de calmer votre esprit. »
Il commença à se reprendre ; il était sur le point d'exploser — il aurait explosé avec n'importe qui d'autre. Mais ma voix (habituellement douce) possède une note aiguë ou deux, en cas d'urgence. Dans cette urgence, je me sentis impérativement appelée à avoir la voix la plus haute des deux.
Je tins mon précieux livre devant lui ; je frappai la page ouverte de manière impressionnante avec mon index. « Pas mes mots ! » m'exclamai-je, dans un élan d'interruption fervente. « Oh, ne supposez pas que je réclame l'attention pour MES humbles paroles ! Manne dans le désert, M. Ablewhite ! Rosée sur la terre desséchée ! Paroles de réconfort, paroles de sagesse, paroles d'amour — les bénies, bénies, bénies paroles de Mlle Jane Ann Stamper ! »
Je fus arrêtée là par un empêchement momentané du souffle. Avant que je ne puisse me reprendre, ce monstre sous forme humaine cria furieusement :
« Mlle Jane Ann Stamper soit —— ! »
Il m'est impossible d'écrire le mot affreux qui est ici représenté par un blanc. Je poussai un cri quand il franchit ses lèvres ; je volai vers mon petit sac sur la table d'appoint ; je secouai tous mes tracts ; je saisis le tract particulier sur le langage profane, intitulé « Chut, pour l'amour du ciel ! » ; je le lui tendis avec une expression de supplication angoissée. Il le déchira en deux et me le renvoya à travers la table. Les autres se levèrent, alarmés, ne sachant pas ce qui allait arriver ensuite. Je m'assis aussitôt à nouveau dans mon coin. Il y avait eu autrefois une occasion, dans des circonstances quelque peu similaires, où Mlle Jane Ann Stamper avait été saisie par les deux épaules et mise à la porte. J'attendis, inspirée par son esprit, une répétition de son martyre.
Mais non — il n'en fut rien. Sa femme fut la personne suivante à laquelle il s'adressa. « Qui — qui — qui », dit-il, bégayant de rage, « qui a invité cette fanatique impudente dans la maison ? Est-ce toi ? »
Avant que tante Ablewhite ne puisse dire un mot, Rachel répondit pour elle.
« Mlle Clack est ici », dit-elle, « en tant qu'invitée. »
Ces mots eurent un effet singulier sur M. Ablewhite. Ils le changèrent soudain d'un homme en état de colère rouge à un homme en état de mépris froid comme la glace. Il était clair pour tout le monde que Rachel avait dit quelque chose — aussi court et simple que fût sa réponse — qui lui donnait enfin le dessus sur elle.
« Oh ? » dit-il. « Mlle Clack est ici en tant qu'invitée — dans ma maison ? »
Ce fut au tour de Rachel de perdre son sang-froid à ce propos. Sa couleur monta, et ses yeux brillèrent férocement. Elle se tourna vers l'avocat et, pointant M. Ablewhite, demanda avec hauteur : « Que veut-il dire ? »
M. Bruff intervint pour la troisième fois.
« Vous semblez oublier », dit-il en s'adressant à M. Ablewhite, « que vous avez loué cette maison en tant que tuteur de Mlle Verinder, pour l'usage de Mlle Verinder. »
« Pas si vite », intervint M. Ablewhite. « J'ai un dernier mot à dire, que j'aurais dû dire il y a quelque temps, si cette... » Il regarda de mon côté, réfléchissant à quel nom abominable il devrait m'appeler — « si cette Vieille Fille Rampante ne nous avait pas interrompus. Je vous informe, monsieur, que si mon fils n'est pas assez bien pour être le mari de Mlle Verinder, je ne peux présumer considérer son père comme assez bien pour être le tuteur de Mlle Verinder. Comprenez, s'il vous plaît, que je refuse d'accepter la position qui m'est offerte par le testament de Lady Verinder. En votre terme juridique, je décline d'agir. Cette maison a nécessairement été louée à mon nom. J'en prends l'entière responsabilité sur mes épaules. C'est ma maison. Je peux la garder ou la louer, juste comme il me plaît. Je n'ai aucun souhait de presser Mlle Verinder. Au contraire, je la prie d'emmener son invitée et ses bagages, à sa convenance entière. » Il fit une révérence basse et sortit de la pièce.
C'était là la vengeance de M. Ablewhite contre Rachel, pour avoir refusé d'épouser son fils !
L'instant où la porte se ferma, tante Ablewhite montra un phénomène qui nous fit tous taire. Elle fut dotée d'assez d'énergie pour traverser la pièce !
« Ma chère », dit-elle en prenant Rachel par la main, « j'aurais honte de mon mari si je ne savais pas que c'est son caractère qui vous a parlé, et non lui-même. Vous », continua tante Ablewhite, se tournant vers moi dans mon coin avec une autre dotation d'énergie, dans son regard cette fois au lieu de ses membres — « vous êtes la personne malicieuse qui l'a irrité. J'espère que je ne vous reverrai jamais, vous ou vos tracts. » Elle retourna vers Rachel et l'embrassa. « Je vous demande pardon, ma chère », dit-elle, « au nom de mon mari. Que puis-je faire pour vous ? »
Constamment perverse en tout — capricieuse et déraisonnable dans toutes les actions de sa vie — Rachel fondit en larmes à ces mots banals et rendit le baiser de sa tante en silence.
« Si je peux être autorisé à répondre pour Mlle Verinder », dit M. Bruff, « pourrais-je vous demander, Mme Ablewhite, d'envoyer Pénélope avec le chapeau et le châle de sa maîtresse. Laissez-nous dix minutes seuls », ajouta-t-il, d'un ton plus bas, « et vous pouvez compter sur moi pour arranger les choses, à votre satisfaction tout autant qu'à celle de Rachel. »
La confiance de la famille en cet homme était quelque chose d'émerveillant à voir. Sans un mot de plus, de son côté, tante Ablewhite quitta la pièce.
« Ah ! » dit M. Bruff, en la regardant s'éloigner. « Le sang des Herncastle a ses inconvénients, je l'admets. Mais il y a quelque chose dans la bonne éducation, après tout ! »
Ayant fait cette remarque purement mondaine, il regarda fixement mon coin, comme s'il s'attendait à ce que je parte. Mon intérêt pour Rachel — un intérêt infiniment plus élevé que le sien — me cloua à ma chaise.
M. Bruff abandonna, exactement comme il avait abandonné chez tante Verinder, à Montagu Square. Il conduisit Rachel vers une chaise près de la fenêtre et lui parla là.
« Ma chère jeune dame », dit-il, « la conduite de M. Ablewhite vous a naturellement choquée, et vous a prise au dépourvu. S'il valait la peine de contester la question avec un tel homme, nous pourrions bientôt lui montrer qu'il n'a pas à tout mener à sa guise. Mais cela n'en vaut pas la peine. Vous aviez tout à fait raison dans ce que vous disiez à l'instant ; il est indigne de notre attention. »
Il s'arrêta et regarda autour de lui vers mon coin. J'y étais assise, tout à fait immobile, avec mes tracts à mon coude et Mlle Jane Ann Stamper sur les genoux.
« Vous savez », reprit-il, en se tournant de nouveau vers Rachel, « qu'il faisait partie de la belle nature de votre pauvre mère de toujours voir le meilleur des gens qui l'entouraient, et jamais le pire. Elle a nommé son beau-frère votre tuteur parce qu'elle croyait en lui, et parce qu'elle pensait que cela ferait plaisir à sa sœur. Je n'avais moi-même jamais aimé M. Ablewhite, et j'ai incité votre mère à me laisser insérer une clause dans le testament, permettant à ses exécuteurs, dans certains cas, de me consulter sur la nomination d'un nouveau tuteur. L'un de ces cas s'est produit aujourd'hui ; et je me trouve en position de mettre fin à tous ces détails d'affaires arides, je l'espère agréablement, avec un message de ma femme. M'honorerez-vous, Mme Bruff et moi, en devenant notre invitée ? Et resterez-vous sous mon toit, et serez-vous l'un des membres de ma famille, jusqu'à ce que nous, gens sages, ayons réfléchi ensemble et décidé de ce qui doit être fait ensuite ? »
À ces mots, je me levai pour intervenir. M. Bruff avait fait exactement ce que je redoutais qu'il fasse, lorsqu'il demanda à Mme Ablewhite le chapeau et le châle de Rachel.
Avant que je ne puisse interposer un mot, Rachel avait accepté son invitation dans les termes les plus chaleureux. Si je laissais l'arrangement ainsi pris entre eux être mené à bien — si elle franchissait une fois le seuil de la porte de M. Bruff — adieu au plus cher espoir de ma vie, l'espoir de ramener ma brebis perdue au bercail ! L'idée même d'une telle calamité m'accabla complètement. Je jetai les misérables entraves de la discrétion mondaine aux vents, et parlai avec la ferveur qui m'habitait, dans les mots qui vinrent les premiers.
« Arrêtez ! » dis-je — « arrêtez ! Je dois être entendue. M. Bruff ! vous n'êtes pas lié à elle, et je le suis. Je l'invite — je somme les exécuteurs de me nommer tutrice. Rachel, très chère Rachel, je vous offre mon modeste foyer ; venez à Londres par le prochain train, mon amour, et partagez-le avec moi ! »
M. Bruff ne dit rien. Rachel me regarda avec un étonnement cruel qu’elle ne fit aucun effort pour dissimuler.
« Vous êtes bien aimable, Drusilla », dit-elle. « J'espère vous rendre visite chaque fois que je serai à Londres. Mais j'ai accepté l'invitation de M. Bruff, et je pense qu'il vaut mieux, pour le moment, que je reste sous la protection de M. Bruff. »
« Oh, ne dites pas cela ! » le suppliai-je. « Je ne peux me séparer de vous, Rachel — je ne peux me séparer de vous ! »
J'essayai de l'envelopper dans mes bras. Mais elle se recula. Ma ferveur ne se communiqua pas ; elle l'alarma seulement.
« Vraiment », dit-elle, « n'est-ce pas là un étalage d'agitation bien inutile ? Je ne comprends pas. »
« Moi non plus », dit M. Bruff.
Leur dureté — leur hideuse dureté mondaine — me révolta.
« Oh, Rachel ! Rachel ! » m'écriai-je. « N'avez-vous pas encore compris que mon cœur aspire à faire de vous une chrétienne ? Aucune voix intérieure ne vous a-t-elle dit que j'essaie de faire pour vous ce que j'essayais de faire pour votre chère mère quand la mort me l'a arrachée ? »
Rachel fit un pas de plus vers moi et me regarda très étrangement.
« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire en parlant de ma mère », dit-elle. « Mlle Clack, aurez-vous la bonté de vous expliquer ? »
Avant que je ne puisse répondre, M. Bruff s'avança et, offrant son bras à Rachel, essaya de la conduire hors de la pièce.
« Vous feriez mieux de ne pas poursuivre ce sujet, ma chère », dit-il. « Et Mlle Clack ferait mieux de ne pas s'expliquer. »
Si j'avais été de bois ou de pierre, une telle ingérence m'aurait forcée à témoigner de la vérité. J'écartai M. Bruff avec indignation de ma propre main et, dans un langage solennel et approprié, j'exposai le point de vue sous lequel la saine doctrine ne se fait aucun scrupule de considérer l'effroyable calamité de mourir sans préparation.
Rachel recula devant moi — je rougis de l'écrire — avec un cri d'horreur.
« Sortons d'ici ! » dit-elle à M. Bruff. « Sortons, pour l'amour de Dieu, avant que cette femme puisse en dire davantage ! Oh, pensez à la vie inoffensive, utile et belle de ma pauvre mère ! Vous étiez aux funérailles, M. Bruff ; vous avez vu combien tout le monde l'aimait ; vous avez vu les pauvres gens désemparés pleurer sur sa tombe la perte de leur meilleure amie. Et cette misérable se tient là et essaie de me faire douter que ma mère, qui était un ange sur terre, est maintenant un ange au ciel ! Ne vous arrêtez pas pour en discuter ! Sortons ! Cela m'étouffe de respirer le même air qu'elle ! Cela m'effraie de sentir que nous sommes dans la même pièce ! »
Sourde à toute remontrance, elle courut vers la porte.
Au même instant, sa femme de chambre entra avec son chapeau et son châle. Elle les endossa précipitamment. « Faites mes bagages », dit-elle, « et apportez-les chez M. Bruff. » J'essayai de l'approcher — j'étais choquée et affligée, mais, inutile de le dire, non offensée. Je voulais seulement lui dire : « Puisse votre cœur endurci être adouci ! Je vous pardonne de bon cœur ! » Elle baissa son voile, arracha son châle de ma main et, se précipitant dehors, ferma la porte au nez. Je supportai l'insulte avec ma fortitude habituelle. Je m'en souviens à présent avec ma supériorité habituelle sur tout sentiment d'offense.
M. Bruff eut son mot de raillerie pour moi avant de sortir précipitamment à son tour.
« Vous auriez mieux fait de ne pas vous expliquer, Mlle Clack », dit-il, puis il s'inclina et quitta la pièce.
La personne aux rubans de bonnet suivit.
« Il est facile de voir qui a monté tout ce monde les uns contre les autres », dit-elle. « Je ne suis qu'une pauvre servante, mais je déclare que j'ai honte de vous ! » Elle sortit elle aussi et claqua la porte derrière elle.
Je fus laissée seule dans la pièce. Calomniée par tous, abandonnée par tous, je fus laissée seule dans la pièce.
Y a-t-il quelque chose à ajouter à ce simple exposé des faits — à ce tableau touchant d'une chrétienne persécutée par le monde ? Non ! Mon journal me rappelle qu'un autre des nombreux chapitres contrastés de ma vie s'achève ici. À partir de ce jour, je ne revis jamais Rachel Verinder. Elle eut mon pardon au moment même où elle m'insultait. Elle a eu mes vœux priants depuis lors. Et quand je mourrai — pour compléter le retour de ma part du bien pour le mal — elle aura la *Vie, les Lettres et les Travaux de Mlle Jane Ann Stamper* en héritage par mon testament.
DEUXIÈME RÉCIT.
Contribué par Mathew Bruff, avoué, de Gray’s Inn Square.
CHAPITRE I
Mon aimable amie, Mlle Clack, ayant posé la plume, il y a deux raisons pour que je la reprenne à mon tour.
En premier lieu, je suis en mesure de faire la lumière nécessaire sur certains points d'intérêt qui sont restés jusqu'ici dans l'ombre. Mlle Verinder avait ses raisons personnelles de rompre ses fiançailles — et j'en étais à l'origine. M. Godfrey Ablewhite avait ses raisons personnelles de renoncer à toute prétention à la main de sa charmante cousine — et j'ai découvert lesquelles.
En second lieu, ce fut ma chance ou ma malchance, je ne sais guère, de me trouver personnellement impliqué — à l'époque dont j'écris — dans le mystère du diamant indien. J'eus l'honneur d'un entretien, dans mon propre cabinet, avec un étranger oriental aux manières distinguées, qui n'était autre, sans aucun doute, que le chef des trois Indiens. Ajoutez à cela que je rencontrai le célèbre voyageur, M. Murthwaite, le lendemain, et que j'eus avec lui une conversation au sujet de la Pierre de Lune qui a une incidence très importante sur les événements ultérieurs. Et voilà l'exposé de mes droits à occuper la place que je tiens dans ces pages.
La véritable histoire des fiançailles rompues vient en premier lieu chronologiquement, et doit donc occuper la première place dans le présent récit. En remontant le cours des événements, d'un bout à l'autre, je trouve nécessaire d'ouvrir la scène, assez curieusement comme vous le penserez, au chevet de mon excellent client et ami, feu Sir John Verinder.
Sir John avait sa part — peut-être une part assez large — des faiblesses les plus inoffensives et les plus aimables inhérentes à l'humanité. Parmi celles-ci, je peux mentionner, comme s'appliquant à l'affaire en cours, une invincible réticence — tant qu'il jouissait de sa bonne santé habituelle — à faire face à la responsabilité de rédiger son testament. Lady Verinder exerça son influence pour l'éveiller à un sens du devoir à cet égard ; et j'exerçai mon influence. Il admit la justice de nos vues — mais il n'alla pas plus loin, jusqu'au moment où il se trouva affligé de la maladie qui finit par l'emporter dans la tombe. Alors, je fus enfin mandé pour prendre les instructions de mon client au sujet de son testament. Elles s'avérèrent être les plus simples instructions que j'aie jamais reçues au cours de toute ma carrière professionnelle.
Sir John somnolait quand j'entrai dans la pièce. Il se réveilla à ma vue.
« Comment allez-vous, M. Bruff ? » dit-il. « Je ne serai pas très long pour cela. Et puis je retournerai dormir. » Il regarda avec grand intérêt pendant que je rassemblais plumes, encre et papier. « Êtes-vous prêt ? » demanda-t-il. Je m'inclinai, trempai ma plume dans l'encre et attendis mes instructions.
« Je laisse tout à ma femme », dit Sir John. « C'est tout. » Il se tourna sur son oreiller et s'apprêta à dormir à nouveau.
Je fus obligé de le déranger.
« Dois-je comprendre », demandai-je, « que vous léguez la totalité de vos biens, de quelque nature et description qu'ils soient, dont vous serez en possession au moment de votre décès, absolument à Lady Verinder ? »
« Oui », dit Sir John. « Seulement, je le dis plus court. Pourquoi ne pouvez-vous pas le dire plus court et me laisser retourner dormir ? Tout à ma femme. C'est mon testament. »
Ses biens étaient entièrement à sa disposition et étaient de deux sortes. Biens fonciers (j'm'abstiens volontairement d'utiliser un langage technique) et biens en numéraire. Dans la majorité des cas, je crains que j'aurais estimé de mon devoir envers mon client de lui demander de reconsidérer son testament. Dans le cas de Sir John, je savais que Lady Verinder était non seulement digne de la confiance sans réserve que son mari lui accordait (toutes les bonnes épouses en sont dignes) — mais qu'elle était aussi capable d'administrer correctement un trust (ce que, d'après mon expérience du beau sexe, pas une sur mille n'est compétente pour faire). En dix minutes, le testament de Sir John fut rédigé et exécuté, et Sir John lui-même, brave homme, terminait sa sieste interrompue.
Lady Verinder justifia amplement la confiance que son mari avait placée en elle. Dans les premiers jours de son veuvage, elle me fit mander et rédigea son testament. Le point de vue qu'elle adopta sur sa situation était si parfaitement sain et sensé que je fus dispensé de toute nécessité de la conseiller. Ma responsabilité commença et s'acheva en mettant ses instructions dans la forme juridique appropriée. Avant que Sir John ne soit dans sa tombe depuis une quinzaine de jours, l'avenir de sa fille avait été pourvu de la manière la plus sage et la plus affectueuse.
Le testament resta dans son coffre ignifugé à mon cabinet, pendant plus d'années que je n'aime à en compter. Ce n'est qu'à l'été de dix-huit cent quarante-huit que je trouvai l'occasion de le consulter à nouveau, dans des circonstances très mélancoliques.
À la date que j'ai mentionnée, les médecins prononcèrent la sentence sur la pauvre Lady Verinder, qui était littéralement une sentence de mort. Je fus la première personne à qui elle informa de sa situation ; et je la trouvai anxieuse de revoir son testament avec moi.
Il était impossible d'améliorer les dispositions concernant sa fille. Mais, avec le temps, ses volontés concernant certains legs mineurs, laissés à différents parents, avaient subi quelques modifications ; et il devint nécessaire d'ajouter trois ou quatre codicilles au document original. Ayant fait cela immédiatement, par crainte d'un accident, j'obtins la permission de Sa Seigneurie d'incorporer ses instructions récentes dans un second testament. Mon objectif était d'éviter certaines confusions et répétitions inévitables qui défiguraient désormais le document original et qui, à vrai dire, heurtaient tristement mon sens professionnel de la convenance des choses.
L'exécution de ce second testament a été décrite par Mlle Clack, qui fut si obligeante que d'en être témoin. En ce qui concernait les intérêts pécuniaires de Rachel Verinder, il était, mot pour mot, l'exacte contrepartie du premier testament. Les seuls changements introduits concernaient la nomination d'un tuteur, et certaines dispositions concernant cette nomination, qui furent faites sur mes conseils. Au décès de Lady Verinder, le testament fut placé entre les mains de mon procureur pour être « prouvé » (selon l'expression consacrée) de la manière habituelle.
Environ trois semaines plus tard — autant que je puisse m'en souvenir — le premier avertissement m'atteignit qu'il se passait quelque chose d'inhabituel sous la surface. Il se trouva que je passais au cabinet de mon ami le procureur, et je remarquai qu'il me reçut avec une apparence d'intérêt plus grande que d'habitude.
« J'ai des nouvelles pour vous », dit-il. « Que pensez-vous que j'aie entendu aux Doctors’ Commons ce matin ? Le testament de Lady Verinder a déjà été demandé et examiné ! »
C'était une nouvelle, en effet ! Il n'y avait absolument rien qui puisse être contesté dans le testament ; et il n'y avait personne à qui je puisse penser qui ait le moindre intérêt à l'examiner. (Je ferai peut-être bien d'expliquer ici, au profit des quelques personnes qui ne le savent pas déjà, que la loi autorise l'examen de tous les testaments aux Doctors’ Commons par quiconque en fait la demande, moyennant le paiement d'un shilling.)
« Avez-vous entendu qui a demandé le testament ? » demandai-je.
« Oui ; le clerc n'a eu aucune hésitation à me le dire. M. Smalley, de la firme Skipp et Smalley, l'a demandé. Le testament n'a pas encore été copié dans les grands registres in-folio. Il n'y avait donc d'autre alternative que de s'écarter de la procédure habituelle et de le laisser voir le document original. Il l'a examiné attentivement et a pris une note dans son carnet. Avez-vous une idée de ce qu'il lui voulait ? »
Je secouai la tête. « Je le découvrirai », répondis-je, « avant qu'il ne soit un jour de plus. » Sur ce, je retournai immédiatement à mon cabinet.
Si une autre firme d'avoués avait été impliquée dans cet examen inexplicable du testament de ma défunte cliente, j'aurais peut-être eu quelque difficulté à faire la découverte nécessaire. Mais j'avais un moyen de pression sur Skipp et Smalley qui rendait ma démarche dans cette affaire relativement facile. Mon clerc de droit commun (un homme très compétent et excellent) était le frère de M. Smalley ; et, grâce à cette sorte de lien indirect avec moi, Skipp et Smalley avaient, depuis quelques années, ramassé les miettes qui tombaient de ma table, sous la forme d'affaires portées à mon cabinet que, pour diverses raisons, je ne jugeais pas utile d'entreprendre. Mon patronage professionnel était, de cette façon, d'une certaine importance pour la firme. J'avais l'intention, si nécessaire, de leur rappeler ce patronage à cette occasion.
Dès mon retour, je parlai à mon clerc ; et, après lui avoir raconté ce qui s'était passé, je l'envoyai au cabinet de son frère, « avec les compliments de M. Bruff, et il serait heureux de savoir pourquoi MM. Skipp et Smalley avaient jugé nécessaire d'examiner le testament de Lady Verinder. »
Ce message ramena M. Smalley à mon cabinet en compagnie de son frère. Il reconnut qu'il avait agi sur des instructions reçues d'un client. Et ensuite, il me demanda si ce ne serait pas un abus de confiance professionnelle de sa part d'en dire plus.
Nous eûmes une vive discussion là-dessus. Il avait raison, sans doute ; et j'avais tort. La vérité est que j'étais en colère et méfiant — et j'insistai pour en savoir plus. Pire encore, je refusai de considérer toute information supplémentaire offerte comme un secret gardé en ma possession : je réclamai une liberté totale d'utiliser mon propre jugement. Pire encore, je pris un avantage injustifiable de ma position. « Choisissez, monsieur », dis-je à M. Smalley, « entre le risque de perdre les affaires de votre client et le risque de perdre les miennes. » Tout à fait indéfendable, je l'admets — un acte de tyrannie, et rien de moins. Comme d'autres tyrans, j'obtins gain de cause. M. Smalley choisit son alternative, sans une seconde d'hésitation.
Il sourit avec résignation et lâcha le nom de son client :
M. Godfrey Ablewhite.
C'était assez pour moi — je ne voulais pas en savoir plus.
Ayant atteint ce point de mon récit, il devient maintenant nécessaire de mettre le lecteur de ces lignes — en ce qui concerne le testament de Lady Verinder — sur un pied d'égalité parfaite, en matière d'information, avec moi-même.
Permettez-moi donc de déclarer, en aussi peu de mots que possible, que Rachel Verinder n'avait qu'un droit d'usufruit sur la propriété. L'excellent sens de sa mère et ma longue expérience s'étaient combinés pour la libérer de toute responsabilité et pour la préserver de tout danger de devenir à l'avenir la victime d'un homme nécessiteux et sans scrupules. Ni elle, ni son mari (si elle se mariait), ne pouvaient lever six pence, ni sur les biens fonciers, ni sur les biens en argent. Ils auraient les maisons de Londres et du Yorkshire pour y vivre, et ils auraient le revenu confortable — et c'était tout.
Quand j'en vins à réfléchir à ce que j'avais découvert, je fus cruellement perplexe sur ce qu'il fallait faire ensuite.
À peine une semaine s'était écoulée depuis que j'avais entendu (à ma surprise et à ma détresse) parler du mariage projeté de Mlle Verinder. J'avais pour elle la plus sincère admiration et affection ; et j'avais été ineffablement affligé quand j'avais appris qu'elle était sur le point de se jeter dans les bras de M. Godfrey Ablewhite. Et maintenant, voilà l'homme — que j'avais toujours cru être un imposteur au langage mielleux — justifiant le pire que j'aie jamais pensé de lui, et révélant clairement l'objectif mercantile du mariage, de son côté ! Et qu'importe ? répondrez-vous — la chose se fait tous les jours. Accordé, mon cher monsieur. Mais y penseriez-vous aussi légèrement que vous le faites, si la chose était faite (disons) avec votre propre sœur ?
La première considération qui m'apparut naturellement fut celle-ci. M. Godfrey Ablewhite tiendrait-il à son engagement, après ce que son avocat avait découvert pour lui ?
Cela dépendait entièrement de sa situation pécuniaire, dont je ne savais rien. Si cette situation n'était pas désespérée, il vaudrait bien la peine pour lui d'épouser Mlle Verinder pour son seul revenu. Si, en revanche, il avait un besoin urgent de réaliser une grosse somme avant une date donnée, alors le testament de Lady Verinder répondrait exactement au cas, et préserverait sa fille de tomber entre les mains d'un gredin.
Dans ce dernier cas, il n'y aurait pas besoin pour moi d'affliger Mlle Rachel, dans les premiers jours de son deuil pour sa mère, par une révélation immédiate de la vérité. Dans le premier cas, si je restais silencieux, je serais complice d'un mariage qui la rendrait malheureuse pour la vie.
Mes doutes se terminèrent par une visite à l'hôtel de Londres où je savais que Mme Ablewhite et Mlle Verinder logeaient. Elles m'informèrent qu'elles allaient à Brighton le lendemain, et qu'un obstacle inattendu empêchait M. Godfrey Ablewhite de les accompagner. Je proposai immédiatement de prendre sa place. Alors que je ne pensais qu'à Rachel Verinder, il était possible d'hésiter. Quand je la vis réellement, ma décision fut prise immédiatement, quoi qu'il en advienne, de lui dire la vérité.
Je trouvai mon occasion, alors que je me promenais avec elle, le jour suivant mon arrivée.
« Puis-je vous parler », demandai-je, « au sujet de vos fiançailles ? »
« Oui », dit-elle, indifférente, « si vous n'avez rien de plus intéressant à dire. »
« M'excuserez-vous, Mlle Rachel, d'être un vieil ami et serviteur de votre famille, si je me permets de vous demander si votre cœur est attaché à ce mariage ? »
« Je me marie par désespoir, M. Bruff — sur la chance de tomber dans une sorte de bonheur stagnant qui pourra me réconcilier avec ma vie. »
Propos violents ! Et suggérant quelque chose sous la surface, sous la forme d'un roman. Mais j'avais mon propre objectif en vue, et je refusai (comme nous, avocats, disons) de poursuivre la question dans ses aspects secondaires.
« M. Godfrey Ablewhite peut difficilement partager votre façon de voir », dis-je. « Son cœur doit être attaché au mariage, en tout cas ? »
« Il le dit, et je suppose que je devrais le croire. Il m'épouserait difficilement, après ce que je lui ai avoué, s'il ne m'aimait pas. »
Pauvre enfant ! L'idée même d'un homme l'épousant pour ses propres fins égoïstes et mercantiles n'avait jamais effleuré son esprit. La tâche que je m'étais fixée commençait à ressembler à une tâche plus ardue que ce à quoi je m'étais attendu.
« Cela résonne étrangement », continuai-je, « à mes oreilles démodées... »
« Qu'est-ce qui résonne étrangement ? » demanda-t-elle.
« D'entendre vous parler de votre futur époux comme si vous n'étiez pas tout à fait sûre de la sincérité de son attachement. Avez-vous conscience d'une raison quelconque, dans votre propre esprit, de douter de lui ? »
Sa rapidité de perception étonnante détecta un changement dans ma voix, ou dans mon attitude, quand je posai cette question, ce qui l'avertit que j'avais parlé tout du long avec un objectif sous-jacent. Elle s'arrêta et, retirant son bras du mien, me regarda d'un air scrutateur dans les yeux.
« M. Bruff », dit-elle, « vous avez quelque chose à me dire sur Godfrey Ablewhite. Dites-le. »
Je la connaissais assez bien pour la prendre au mot. Je le lui dis.
Elle remit son bras dans le mien et continua de marcher lentement avec moi. Je sentis sa main resserrer mécaniquement sa prise sur mon bras, et je la vis devenir de plus en plus pâle à mesure que je parlais — mais pas un mot ne passa ses lèvres pendant que je parlais. Quand j'eus terminé, elle garda encore le silence. Sa tête s'inclina un peu, et elle marcha à mes côtés, inconsciente de ma présence, inconsciente de tout ce qui l'entourait ; perdue — enterrée, pourrais-je presque dire — dans ses propres pensées.
Je ne fis aucune tentative pour la déranger. Mon expérience de son caractère m'avertit, en cette occasion comme en d'autres, de lui laisser du temps.
Le premier instinct des jeunes filles en général, lorsqu'on leur parle de quelque chose qui les intéresse, est de poser une multitude de questions, puis de s'enfuir pour en discuter avec quelque amie favorite. Le premier instinct de Rachel Verinder, dans des circonstances semblables, était de s'enfermer en elle-même et d'y réfléchir toute seule. Cette indépendance d'esprit absolue est une grande vertu chez un homme. Chez une femme, elle présente l'inconvénient grave de la séparer moralement de la masse de son sexe, et de l'exposer ainsi aux mauvaises interprétations de l'opinion générale. Je me soupçonne fortement de penser comme le reste du monde à ce sujet — sauf dans le cas de Rachel Verinder. Cette indépendance de caractère était, à mes yeux, l'une de ses vertus ; en partie, sans aucun doute, parce que je l'admirais et l'appréciais sincèrement ; en partie, parce que la vision que j'avais de son lien avec la perte de la Pierre de Lune reposait sur ma connaissance particulière de son tempérament. Quelles que fussent les apparences en ce qui concerne le Diamant — aussi choquant qu'il fût indubitablement de savoir qu'elle était associée de quelque manière que ce soit au mystère d'un vol non élucidé — j'étais néanmoins convaincu qu'elle n'avait rien fait qui fût indigne d'elle, car j'étais également convaincu qu'elle n'avait pas fait un pas dans cette affaire sans s'enfermer en elle-même et y réfléchir d'abord.
Nous avions marché pendant près d'un kilomètre, je dirais, avant que Rachel ne sorte de sa réserve. Elle leva soudain les yeux vers moi avec un faible reflet de son sourire des temps plus heureux — le sourire le plus irrésistible que j'aie jamais vu sur le visage d'une femme.
« Je dois déjà beaucoup à votre bienveillance », dit-elle. « Et je m'en sens plus profondément redevable que jamais. Si vous entendez des rumeurs sur mon mariage à votre retour à Londres, contredisez-les immédiatement, en vous autorisant de moi. »
« Avez-vous résolu de rompre vos fiançailles ? » demandai-je.
« Pouvez-vous en douter ? » répondit-elle fièrement, « après ce que vous m'avez dit ! »
« Ma chère Miss Rachel, vous êtes très jeune — et vous pourriez trouver plus difficile que vous ne l'anticipez de vous retirer de votre position actuelle. N'avez-vous personne — je veux dire une dame, naturellement — que vous pourriez consulter ? »
« Personne », répondit-elle.
Cela me chagrinait, cela me chagrinait vraiment, de l'entendre dire cela. Elle était si jeune et si seule — et elle le portait si bien ! L'impulsion de l'aider l'emporta sur tout sentiment d'incompétence que j'aurais pu ressentir dans ces circonstances ; et j'exposai les idées qui me vinrent sur le sujet à brûle-pourpoint, du mieux que je pus. J'ai conseillé un nombre prodigieux de clients et j'ai eu affaire à des difficultés extrêmement délicates, en mon temps. Mais c'était la première occasion où je me trouvais à conseiller une jeune dame sur la manière d'obtenir sa libération d'un engagement de mariage. La suggestion que je lui offris se résumait brièvement à ceci. Je lui recommandai de dire à M. Godfrey Ablewhite — lors d'un entretien privé, bien sûr — qu'il avait, à sa connaissance certaine, trahi la nature mercenaire de ses motivations. Elle devait ensuite ajouter que leur mariage, après ce qu'elle avait découvert, était tout simplement impossible — et elle devait lui demander s'il pensait qu'il fût plus sage de s'assurer son silence en acquiesçant à ses vues, ou de la forcer, en s'y opposant, à rendre publique la motivation qui la guidait. S'il tentait de se défendre, ou de nier les faits, elle devait alors le renvoyer à moi.
Miss Verinder m'écouta attentivement jusqu'à ce que j'aie fini. Elle me remercia ensuite très gentiment pour mon conseil, mais m'informa en même temps qu'il lui était impossible de le suivre.
« Puis-je demander », dis-je, « quelle objection vous voyez à le suivre ? »
Elle hésita — puis me répondit par une question.
« Supposez qu'on vous demande d'exprimer votre opinion sur la conduite de M. Godfrey Ablewhite ? » commença-t-elle.
« Oui ? »
« Comment la qualifieriez-vous ? »
« Je la qualifierais de conduite d'un homme mesquinement trompeur. »
« M. Bruff ! J'ai eu foi en cet homme. J'ai promis d'épouser cet homme. Comment puis-je lui dire qu'il est mesquin, comment puis-je lui dire qu'il m'a trompée, comment puis-je le déshonorer aux yeux du monde après cela ? Je me suis dégradée en songeant seulement à lui comme à mon mari. Si je dis ce que vous me dites de lui dire — j'avoue que je me suis dégradée en face de lui. Je ne peux pas faire cela. Après ce qui s'est passé entre nous, je ne peux pas faire cela ! La honte de la chose ne serait rien pour lui. Mais la honte de la chose serait insupportable pour moi. »
Voici encore l'une des particularités marquées de son caractère qui se révélait à moi sans réserve. Voici son horreur sensible du moindre contact avec quelque chose de mesquin, l'aveuglant sur toute considération de ce qu'elle se devait à elle-même, la précipitant dans une fausse position qui pourrait la compromettre dans l'estime de tous ses amis ! Jusqu'à présent, j'avais été un peu hésitant sur le bien-fondé du conseil que je lui avais donné. Mais, après ce qu'elle venait de dire, je n'eus plus aucun doute que c'était le meilleur conseil qui pût être offert ; et je ne ressentis aucune hésitation à insister de nouveau auprès d'elle.
Elle se contenta de secouer la tête et répéta son objection en d'autres termes.
« Il a été assez intime avec moi pour me demander d'être sa femme. Il a été assez estimé de moi pour obtenir mon consentement. Je ne peux pas lui dire en face qu'il est la plus méprisable des créatures vivantes, après cela ! »
« Mais, ma chère Miss Rachel », fis-je observer, « il est également impossible pour vous de lui dire que vous vous retirez de vos fiançailles sans en donner une raison. »
« Je dirai que j'y ai réfléchi, et que je suis convaincue qu'il sera préférable pour nous deux que nous nous séparions. »
« Rien de plus que cela ? »
« Rien de plus. »
« Avez-vous pensé à ce qu'il pourrait dire, de son côté ? »
« Il peut dire ce qu'il lui plaira. »
Il était impossible de ne pas admirer sa délicatesse et sa résolution, et il était tout aussi impossible de ne pas sentir qu'elle se mettait dans son tort. Je l'implorai de considérer sa propre position. Je lui rappelai qu'elle s'exposerait aux interprétations les plus odieuses de ses motifs. « Vous ne pouvez braver l'opinion publique », dis-je, « sur l'injonction d'un sentiment privé. »
« Je le peux », répondit-elle. « Je l'ai déjà fait. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Vous avez oublié la Pierre de Lune, M. Bruff. N'ai-je pas bravé l'opinion publique, à ce sujet, avec mes propres raisons privées ? »
Sa réponse me fit taire sur le moment. Elle m'amena à essayer de retracer l'explication de sa conduite, au moment de la perte de la Pierre de Lune, à partir de l'étrange aveu qui venait de lui échapper. J'aurais peut-être pu le faire quand j'étais plus jeune. Je ne le pouvais certainement pas à présent.
Je tentai une dernière remontrance avant que nous ne retournions à la maison. Elle resta tout aussi inébranlable. Mon esprit était en proie à un étrange conflit de sentiments à son sujet quand je la quittai ce jour-là. Elle était obstinée ; elle était dans son tort. Elle était intéressante ; elle était admirable ; elle était profondément digne de pitié. Je lui fis promettre de m'écrire dès qu'elle aurait des nouvelles à m'envoyer. Et je retournai à mes affaires à Londres, l'esprit extrêmement inquiet.
Le soir de mon retour, avant qu'il ne me fût possible de recevoir la lettre promise, je fus surpris par la visite de M. Ablewhite père, et j'appris que M. Godfrey avait reçu son congé — _et l'avait accepté_ — ce jour-là même.
Avec l'opinion que j'avais déjà de l'affaire, le fait nu énoncé dans les termes que j'ai soulignés révélait la motivation de M. Godfrey Ablewhite pour sa soumission aussi clairement que s'il l'avait admis lui-même. Il avait besoin d'une grosse somme d'argent ; et il en avait besoin dans un délai imparti. Le revenu de Rachel, qui l'aurait aidé pour n'importe quoi d'autre, ne l'aiderait pas ici ; et Rachel, en conséquence, s'était libérée elle-même, sans rencontrer l'ombre d'une opposition sérieuse de sa part. Si l'on me dit qu'il ne s'agit là que de spéculation, je demande, à mon tour, quelle autre théorie pourrait expliquer qu'il renonce à un mariage qui l'aurait maintenu dans l'opulence pour le reste de sa vie ?
Toute jubilation que j'aurais pu ressentir par ailleurs devant le tour heureux que prenaient les choses fut efficacement réprimée par ce qui se passa lors de mon entretien avec le vieux M. Ablewhite.
Il était venu, bien sûr, pour savoir si je pouvais lui donner une explication de la conduite extraordinaire de Miss Verinder. Il est inutile de dire que je fus tout à fait incapable de lui fournir les informations qu'il recherchait. L'agacement que je lui infligeai ainsi, faisant suite à l'irritation produite par un récent entretien avec son fils, fit perdre à M. Ablewhite sa réserve. Ses regards comme son langage me convainquirent que Miss Verinder trouverait en lui un homme impitoyable lorsqu'il rejoindrait les dames à Brighton le lendemain.
Je passai une nuit agitée, à considérer ce que je devais faire ensuite. Comment mes réflexions prirent fin, et à quel point ma méfiance envers M. Ablewhite se révéla fondée, sont des éléments d'information qui (comme on me l'a dit) ont déjà été mis soigneusement à leur place, par cette personne exemplaire, Miss Clack. Je n'ai qu'à ajouter — pour compléter son récit — que Miss Verinder trouva le calme et le repos dont elle avait cruellement besoin, pauvre enfant, dans ma maison à Hampstead. Elle nous honora d'un long séjour. Ma femme et mes filles furent charmées par elle ; et, lorsque les exécuteurs testamentaires décidèrent de la nomination d'un nouveau tuteur, j'éprouve une fierté et un plaisir sincères à consigner que mon invitée et ma famille se quittèrent comme de vieux amis, de part et d'autre.
CHAPITRE II
La chose suivante que j'ai à faire est de présenter les informations supplémentaires que je possède sur le sujet de la Pierre de Lune, ou, pour parler plus correctement, sur le sujet du complot indien pour voler le Diamant. Le peu que j'ai à dire est (comme je crois l'avoir déjà dit) d'une certaine importance, néanmoins, quant à son incidence très remarquable sur des événements qui restent à venir.
Environ une semaine ou dix jours après que Miss Verinder nous eut quittés, l'un de mes clercs entra dans le cabinet privé de mon bureau, une carte à la main, et m'informa qu'un monsieur était en bas, qui souhaitait me parler.
Je regardai la carte. Il y avait un nom étranger écrit dessus, qui a échappé à ma mémoire. Il était suivi d'une ligne écrite en anglais au bas de la carte, dont je me souviens parfaitement :
« Recommandé par M. Septimus Luker. »
L'audace d'une personne dans la position de M. Luker osant me recommander qui que ce soit me prit si complètement au dépourvu que je restai silencieux un instant, me demandant si mes propres yeux ne m'avaient pas trompé. Le clerc, observant mon trouble, me favorisa du résultat de sa propre observation de l'inconnu qui attendait en bas.
« C'est un homme à l'apparence assez remarquable, monsieur. Le teint si sombre que nous l'avons tous pris au bureau pour un Indien, ou quelque chose de ce genre. »
Associant l'idée du clerc à la ligne inscrite sur la carte que j'avais en main, je pensai qu'il était possible que la Pierre de Lune soit au fond de la recommandation de M. Luker, et de la visite de l'inconnu à mon bureau. À la stupéfaction de mon clerc, je décidai immédiatement d'accorder un entretien au monsieur en bas.
Pour justifier le sacrifice hautement non professionnel à la simple curiosité que je fis ainsi, permettez-moi de rappeler à quiconque pourrait lire ces lignes, qu'aucune personne vivante (en Angleterre, en tout cas) ne peut prétendre avoir eu un lien aussi intime avec le roman du Diamant indien que le mien. On m'a confié le secret du plan du colonel Herncastle pour échapper à l'assassinat. J'ai reçu les lettres du colonel, rendant compte périodiquement du fait qu'il était un homme vivant. J'ai rédigé son testament, léguant la Pierre de Lune à Miss Verinder. J'ai persuadé son exécuteur testamentaire d'agir, dans l'espoir que le joyau pourrait s'avérer être une acquisition précieuse pour la famille. Et, enfin, j'ai combattu les scrupules de M. Franklin Blake, et l'ai induit à être le moyen de transporter le Diamant à la maison de Lady Verinder. Si quelqu'un peut revendiquer un droit de préséance sur l'intérêt pour la Pierre de Lune, et sur tout ce qui s'y rapporte, je pense qu'on ne peut guère nier que je sois cet homme.
Dès que mon mystérieux client fut introduit, je ressentis la conviction intérieure que j'étais en présence de l'un des trois Indiens — probablement du chef. Il était soigneusement vêtu d'un costume européen. Mais son teint basané, sa silhouette longue et souple, et sa politesse grave et gracieuse suffisaient à trahir son origine orientale à tout regard intelligent qui se posait sur lui.
Je montrai une chaise et priai d'être informé de la nature de ses affaires avec moi.
Après s'être d'abord excusé — dans un excellent choix de mots anglais — pour la liberté qu'il avait prise en me dérangeant, l'Indien produisit un petit paquet dont l'enveloppe extérieure était en drap d'or. Retirant celui-ci et un second emballage d'un tissu de soie, il posa une petite boîte, ou écrin, sur ma table, magnifiquement et richement incrustée de joyaux sur un fond d'ébène.
« Je suis venu, monsieur », dit-il, « pour vous demander de me prêter de l'argent. Et je laisse ceci comme assurance que ma dette sera remboursée. »
Je montrai sa carte. « Et vous vous adressez à moi », repris-je, « sur la recommandation de M. Luker ? »
L'Indien s'inclina.
« Puis-je demander comment il se fait que M. Luker lui-même n'ait pas avancé l'argent dont vous avez besoin ? »
« M. Luker m'a informé, monsieur, qu'il n'avait pas d'argent à prêter. »
« Et c'est ainsi qu'il vous a recommandé de venir à moi ? »
L'Indien, à son tour, montra la carte. « C'est écrit là », dit-il.
Brièvement répondu, et tout à fait à propos ! Si la Pierre de Lune avait été en ma possession, ce gentilhomme oriental m'aurait assassiné, j'en suis bien conscient, sans une seconde d'hésitation. En même temps, et mis à part ce léger inconvénient, je suis tenu de témoigner qu'il était le modèle parfait du client. Il n'aurait peut-être pas respecté ma vie. Mais il fit ce qu'aucun de mes propres compatriotes n'avait jamais fait, dans toute mon expérience d'eux — il respecta mon temps.
« Je regrette », dis-je, « que vous ayez eu la peine de venir à moi. M. Luker se trompe complètement en vous envoyant ici. On me confie, comme à d'autres hommes de ma profession, de l'argent à prêter. Mais je n'en prête jamais à des étrangers, et je ne le prête jamais sur une telle garantie que celle que vous avez produite. »
Loin de tenter, comme d'autres personnes l'auraient fait, de m'inciter à relâcher mes propres règles, l'Indien me fit seulement une autre révérence, et enveloppa sa boîte dans ses deux couvertures sans un mot de protestation. Il se leva — cet admirable assassin se leva pour partir, dès l'instant où je lui eus répondu !
« Votre condescendance envers un étranger excusera-t-elle ma demande d'une seule question », dit-il, « avant que je ne prenne congé ? »
Je m'inclinai de mon côté. Une seule question en partant ! La moyenne dans mon expérience était de cinquante.
« Supposant, monsieur, qu'il eût été possible (et d'usage) que vous me prêtiez cet argent », dit-il, « dans quel espace de temps eût-il été possible (et d'usage) pour moi de le rembourser ? »
« Selon le cours habituel suivi dans ce pays », répondis-je, « vous auriez été en droit de rembourser l'argent (si vous le souhaitiez) dans un délai d'un an à compter de la date à laquelle il vous avait été avancé. »
L'Indien me fit une dernière révérence, la plus basse de toutes — et sortit soudainement et doucement de la pièce.
Cela fut fait en un instant, d'une manière silencieuse, souple, féline, qui me surprit un peu, je l'avoue. Dès que je fus assez calme pour réfléchir, j'arrivai à une conclusion distincte en référence au visiteur par ailleurs incompréhensible qui m'avait gratifié d'une visite.
Son visage, sa voix et ses manières — pendant que j'étais en sa compagnie — étaient sous un contrôle si parfait qu'ils défiaient tout examen. Mais il m'avait donné une chance de regarder sous sa surface lisse, malgré tout. Il n'avait montré aucun signe de tentative de fixer quoi que ce soit de ce que je lui avais dit dans son esprit, jusqu'à ce que je mentionne le délai au cours duquel il était d'usage de permettre le premier remboursement, de la part d'un débiteur, d'argent qui avait été avancé en prêt. Quand je lui donnai cette information, il me regarda droit dans les yeux, pendant que je parlais, pour la première fois. L'inférence que j'en tirai fut — qu'il avait un but spécial en me posant sa dernière question, et un intérêt spécial à entendre ma réponse à celle-ci. Plus je réfléchissais soigneusement à ce qui s'était passé entre nous, plus je soupçonnais avec perspicacité la présentation de l'écrin, et la demande de prêt, d'avoir été de simples formalités, conçues pour ouvrir la voie à la question finale qui m'était adressée.
Je m'étais convaincu de l'exactitude de cette conclusion — et j'essayais de faire un pas de plus, et de pénétrer les mobiles de l'Indien ensuite — quand une lettre m'apporta, qui s'avéra être de nul autre que M. Septimus Luker lui-même. Il me demandait pardon en des termes d'une servilité écœurante, et m'assurait qu'il pouvait m'expliquer les choses à ma satisfaction, si je voulais l'honorer en consentant à un entretien personnel.
Je fis un autre sacrifice non professionnel à la simple curiosité. Je l'honorai en prenant rendez-vous à mon bureau, pour le lendemain.
M. Luker était, à tous égards, une créature si inférieure à l'Indien — il était si vulgaire, si laid, si rampant et si ennuyeux — qu'il ne vaut pas la peine d'être rapporté, en quelque longueur que ce soit, dans ces pages. La substance de ce qu'il avait à me dire peut être assez justement énoncée comme suit :
La veille du jour où j'avais reçu la visite de l'Indien, M. Luker avait été gratifié d'une visite de cet accompli gentilhomme. Malgré son déguisement européen, M. Luker avait instantanément identifié son visiteur comme étant le chef des trois Indiens, qui l'avaient autrefois importuné en rôdant autour de sa maison, et qui ne lui avaient laissé d'autre alternative que de consulter un magistrat. De cette découverte stupéfiante, il avait tiré la conclusion (naturellement assez, je l'avoue) qu'il devait certainement être en compagnie de l'un des trois hommes, qui l'avaient bandé, bâillonné et volé son reçu de banquier. Le résultat fut qu'il devint tout à fait paralysé de terreur, et qu'il crut fermement que sa dernière heure était arrivée.
De son côté, l'Indien conserva le personnage du parfait étranger. Il produisit le petit écrin, et fit exactement la même demande qu'il avait faite par la suite à moi. Comme moyen le plus rapide de se débarrasser de lui, M. Luker avait immédiatement déclaré qu'il n'avait pas d'argent. L'Indien avait alors demandé à être informé de la meilleure et de la plus sûre personne à qui s'adresser pour le prêt dont il avait besoin. M. Luker avait répondu que la meilleure et la plus sûre personne, dans de tels cas, était habituellement un avocat respectable. Prié de nommer un individu de ce caractère et de cette profession, M. Luker m'avait mentionné — pour la seule raison simple que, dans l'extrémité de sa terreur, le mien était le premier nom qui lui vint à l'esprit. « La transpiration coulait de moi comme de la pluie, monsieur », conclut la misérable créature. « Je ne savais pas ce que je racontais. Et j'espère que vous passerez outre, M. Bruff, monsieur, en considération du fait que j'avais été vraiment et véritablement effrayé au point d'en perdre l'esprit. »
J'excusai le gaillard assez gracieusement. C'était le moyen le plus rapide de me libérer de sa vue. Avant qu'il ne me quitte, je le retins pour faire une enquête.
L'Indien avait-il dit quelque chose de remarquable, au moment de quitter la maison de M. Luker ?
Oui ! L'Indien avait posé précisément la même question à M. Luker, en partant, qu'il m'avait posée ; recevant bien sûr, la même réponse que celle que je lui avais donnée.
Qu’est-ce que cela signifiait ? L’explication de M. Luker ne m’a été d’aucun secours pour résoudre ce problème. Ma propre ingéniosité, consultée ensuite sans aide extérieure, s’est révélée tout à fait incapable de se mesurer à cette difficulté. J’avais un dîner ce soir-là ; et je suis monté à l’étage, d’humeur peu enjouée, me doutant peu que le chemin menant à mon vestiaire et le chemin menant à la découverte signifiaient, en cette occasion particulière, une seule et même chose.
CHAPITRE III
Le personnage le plus en vue parmi les convives de ce dîner s’est avéré être M. Murthwaite.
À son apparition en Angleterre, après ses pérégrinations, la société s’était vivement intéressée à ce voyageur, homme ayant traversé maintes aventures dangereuses et en ayant réchappé pour raconter son histoire. Il avait maintenant annoncé son intention de retourner sur le théâtre de ses exploits et de pénétrer dans des régions demeurées inexplorées. Cette magnifique indifférence à risquer sa sécurité une seconde fois raviva l’intérêt déclinant des admirateurs envers le héros. La loi des probabilités jouait clairement contre sa survie en cette occasion. Ce n’est pas tous les jours que nous pouvons rencontrer une personnalité éminente à dîner, en sentant qu’il existe une perspective raisonnable que la nouvelle de son meurtre soit la prochaine que nous entendrons à son sujet.
Lorsque les messieurs furent laissés seuls dans la salle à manger, je me retrouvai assis à côté de M. Murthwaite. Les invités présents étant tous Anglais, il est inutile de dire qu’aussitôt que le frein salutaire exercé par la présence des dames fut levé, la conversation tourna, par un résultat nécessaire, sur la politique.
En ce qui concerne ce sujet national qui absorbe tout, je suis l’un des Anglais les moins « anglais » qui soient. En règle générale, la discussion politique me semble être, de toutes les discussions, la plus fastidieuse et la plus vaine. En jetant un coup d’œil à M. Murthwaite, lorsque les bouteilles eurent fait leur premier tour de table, je découvris qu’il était apparemment de mon avis. Il s’y prenait avec beaucoup d’adresse — avec toute la considération possible pour les sentiments de son hôte — mais il n’en reste pas moins certain qu’il s’apprêtait à faire un somme. L’idée me vint de tenter une expérience, pour voir si une allusion judicieuse au sujet de la Pierre de Lune pourrait le tenir éveillé et, si tel était le cas, de voir ce qu’il pensait de la dernière complication en date de la conspiration indienne, telle qu’elle avait été révélée dans l’enceinte prosaïque de mon étude.
« Si je ne m’abuse, M. Murthwaite, » commençai-je, « vous étiez lié avec la regrettée Lady Verinder, et vous avez pris quelque intérêt à l’étrange succession d’événements qui a abouti à la perte de la Pierre de Lune ? »
L’éminent voyageur me fit l’honneur de se réveiller en un instant et de me demander qui j’étais.
Je l’informai de mes liens professionnels avec la famille Herncastle, sans oublier la position curieuse que j’avais occupée vis-à-vis du Colonel et de son Diamant par le passé.
M. Murthwaite pivota sur sa chaise de manière à laisser le reste de la compagnie derrière lui (conservateurs comme libéraux) et concentra toute son attention sur le simple M. Bruff, de Gray’s Inn Square.
« Avez-vous entendu quelque chose, récemment, au sujet des Indiens ? » demanda-t-il.
« J’ai tout lieu de croire, » répondis-je, « que l’un d’eux a eu un entretien avec moi, à mon bureau, hier. »
M. Murthwaite n’était pas un homme facile à étonner ; mais cette dernière réponse de ma part l’a complètement stupéfié. Je décrivis ce qui était arrivé à M. Luker et ce qui m’était arrivé, exactement comme je l’ai décrit ici. « Il est clair que la question posée au départ par l’Indien avait un but, » ajoutai-je. « Pourquoi serait-il si anxieux de connaître l’heure à laquelle un emprunteur d’argent est généralement autorisé à le rembourser ? »
« Est-il possible que vous ne voyiez pas son mobile, M. Bruff ? »
« J’ai honte de ma stupidité, M. Murthwaite, mais je ne le vois certainement pas. »
Le grand voyageur s’intéressa vivement à sonder l’immense vacuité de ma stupidité jusqu’à ses plus profondes abysses.
« Permettez-moi de vous poser une question, » dit-il. « Dans quelle position se trouve actuellement la conspiration visant à s’emparer de la Pierre de Lune ? »
« Je ne saurais le dire, » répondis-je. « Le complot indien est un mystère pour moi. »
« Le complot indien, M. Bruff, ne peut être un mystère pour vous que parce que vous ne l’avez jamais sérieusement examiné. Allons-nous le parcourir ensemble, depuis le moment où vous avez rédigé le testament du Colonel Herncastle jusqu’à celui où l’Indien s’est présenté à votre bureau ? Dans votre position, il pourrait être d’une importance capitale pour les intérêts de Miss Verinder que vous soyez capable d’avoir une vision claire de cette affaire en cas de besoin. Dites-moi, en gardant cela à l’esprit, si vous allez percer le mobile de l’Indien par vous-même, ou si vous souhaitez que je vous épargne la peine de toute enquête à ce sujet ? »
Il est inutile de dire que j’appréciais parfaitement l’objectif pratique qu’il avait en vue, et que la première des deux alternatives était celle que je choisis.
« Très bien, » dit M. Murthwaite. « Nous allons d’abord aborder la question de l’âge des trois Indiens. Je peux témoigner qu’ils semblent tous avoir à peu près le même âge — et vous pouvez décider par vous-même si l’homme que vous avez vu était ou non dans la force de l’âge. Pas quarante ans, pensez-vous ? Mon idée aussi. Disons moins de quarante ans. Maintenant, revenez au moment où le Colonel Herncastle est arrivé en Angleterre et où vous avez été impliqué dans le plan qu’il a adopté pour préserver sa vie. Je ne vous demande pas de compter les années. Je dirai seulement qu’il est clair que ces Indiens actuels, à leur âge, doivent être les successeurs de trois autres Indiens (tous des brahmanes de haute caste, M. Bruff, lorsqu’ils ont quitté leur pays natal !) qui ont suivi le Colonel sur ces rivages. Fort bien. Ces hommes que nous voyons aujourd’hui ont succédé à ceux qui les ont précédés. S’ils n’avaient fait que cela, l’affaire n’aurait pas mérité que l’on s’y intéresse. Mais ils ont fait plus. Ils ont succédé à l’organisation que leurs prédécesseurs ont établie dans ce pays. Ne sursautez pas ! L’organisation est une affaire bien dérisoire, selon nos critères, je n’en doute pas. Je l’évaluerais comme incluant la disposition d’argent ; les services, quand le besoin s’en fait sentir, de cette sorte d’Anglais louche qui vit dans les bas-fonds de la vie étrangère à Londres ; et, enfin, la sympathie secrète de quelques hommes de leur propre pays, et (autrefois du moins) de leur propre religion, qui se trouvent être employés à subvenir à certains des besoins innombrables de cette grande ville. Rien de très redoutable, comme vous le voyez ! Mais cela mérite d’être noté dès le départ, car nous pourrions trouver l’occasion de faire référence à cette modeste petite organisation indienne au fur et à mesure. Ayant maintenant déblayé le terrain, je vais vous poser une question ; et j’attends de votre expérience qu’elle y réponde. Quel fut l’événement qui donna aux Indiens leur première chance de s’emparer du Diamant ? »
Je compris l’allusion à mon expérience.
« La première chance qu’ils ont eue, » répondis-je, « leur a été clairement offerte par la mort du Colonel Herncastle. Ils devaient être au courant de son décès, je suppose, comme une chose naturelle ? »
« Comme une chose naturelle. Et sa mort, comme vous le dites, leur a donné leur première chance. Jusqu’à ce moment-là, la Pierre de Lune était en sécurité dans le coffre-fort de la banque. Vous avez rédigé le testament du Colonel léguant son bijou à sa nièce ; et le testament a été homologué de la manière habituelle. En tant qu’avocat, vous ne pouvez ignorer la démarche que les Indiens allaient suivre (sous conseil anglais) après cela. »
« Ils se procureraient une copie du testament au Doctors’ Commons, » dis-je.
« Exactement. L’un ou l’autre de ces Anglais louches auxquels j’ai fait allusion leur procurerait la copie que vous avez décrite. Cette copie les informerait que la Pierre de Lune était léguée à la fille de Lady Verinder, et que M. Blake père, ou une personne désignée par lui, devait la remettre entre ses mains. Vous conviendrez avec moi que les informations nécessaires sur les personnes dans la position de Lady Verinder et de M. Blake seraient parfaitement faciles à obtenir. La seule difficulté pour les Indiens serait de décider s’ils devaient tenter de s’emparer du Diamant au moment où il serait retiré de la banque, ou s’ils devaient attendre qu’il soit transporté dans le Yorkshire, à la maison de Lady Verinder. La seconde méthode serait manifestement la plus sûre — et vous avez là l’explication de l’apparition des Indiens à Frizinghall, déguisés en jongleurs, attendant leur heure. À Londres, inutile de le dire, ils avaient leur organisation à leur disposition pour les tenir informés des événements. Deux hommes suffiraient. L’un pour suivre quiconque se rendrait de chez M. Blake à la banque. Et l’autre pour offrir de la bière aux domestiques subalternes et recueillir les nouvelles de la maison. Ces précautions banales les informeraient aisément que M. Franklin Blake s’était rendu à la banque et qu’il était la seule personne de la maison à devoir rendre visite à Lady Verinder. Ce qui a suivi cette découverte, vous vous en souvenez, sans aucun doute, aussi fidèlement que moi. »
Je me rappelais que Franklin Blake avait détecté l’un des espions dans la rue — qu’il avait, par conséquent, avancé de quelques heures son arrivée dans le Yorkshire — et que (grâce aux excellents conseils du vieux Betteredge) il avait déposé le Diamant à la banque de Frizinghall, avant même que les Indiens ne soient préparés à le voir dans le voisinage. Tout était parfaitement clair jusqu’ici. Mais les Indiens ignorant les précautions ainsi prises, comment se faisait-il qu’ils n’aient fait aucune tentative contre la maison de Lady Verinder (où ils devaient supposer que se trouvait le Diamant) pendant tout l’intervalle qui s’écoula avant l’anniversaire de Rachel ?
En soumettant cette difficulté à M. Murthwaite, je crus bon d’ajouter que j’avais entendu parler du petit garçon, de la goutte d’encre, et du reste, et que toute explication fondée sur la théorie de la clairvoyance ne me convaincrait absolument pas.
« Ni moi non plus, » dit M. Murthwaite. « La clairvoyance, dans ce cas, est simplement un développement du côté romantique du caractère indien. Ce serait un rafraîchissement et un encouragement pour ces hommes — tout à fait inconcevable, je vous l’accorde, pour l’esprit anglais — d’entourer leur mission lassante et périlleuse dans ce pays d’une certaine aura de merveilleux et de surnaturel. Leur garçon est incontestablement un sujet sensible à l’influence mesmérique — et, sous cette influence, il a sans aucun doute reflété ce qui était déjà dans l’esprit de la personne qui l’hypnotisait. J’ai testé la théorie de la clairvoyance — et je n’ai jamais trouvé les manifestations aller au-delà de ce point. Les Indiens n’enquêtent pas de cette façon ; les Indiens considèrent leur garçon comme un voyant de choses invisibles à leurs yeux — et, je le répète, dans ce prodige, ils trouvent la source d’un intérêt nouveau pour le but qui les unit. Je note cela seulement comme offrant une vue curieuse du caractère humain, qui doit être tout à fait nouvelle pour vous. Nous n’avons absolument rien à voir avec la clairvoyance, ou avec le mesmérisme, ou avec quoi que ce soit d’autre qui soit difficile à croire pour un homme pratique, dans l’enquête que nous poursuivons maintenant. Mon objectif, en suivant le complot indien pas à pas, est de retracer les résultats, par des moyens rationnels, jusqu’à leurs causes naturelles. Ai-je réussi à votre satisfaction jusqu’ici ? »
« Sans aucun doute, M. Murthwaite ! J’attends cependant, avec une certaine impatience, d’entendre l’explication rationnelle de la difficulté que je viens d’avoir l’honneur de vous soumettre. »
M. Murthwaite sourit. « C’est la difficulté la plus facile à résoudre de toutes, » dit-il. « Permettez-moi de commencer par admettre que votre exposé de l’affaire est parfaitement correct. Les Indiens n’étaient sans aucun doute pas au courant de ce que M. Franklin Blake avait fait du Diamant — car nous les voyons commettre leur première erreur, le premier soir de l’arrivée de M. Blake chez sa tante. »
« Leur première erreur ? » répétai-je.
« Certainement ! L’erreur de s’être laissé surprendre, rôdant autour de la terrasse la nuit, par Gabriel Betteredge. Cependant, ils eurent le mérite de voir par eux-mêmes qu’ils avaient fait un faux pas — car, comme vous le dites encore, avec tout le temps dont ils disposaient, ils ne sont jamais revenus près de la maison pendant des semaines par la suite. »
« Pourquoi, M. Murthwaite ? C’est ce que je veux savoir ! Pourquoi ? »
« Parce qu’aucun Indien, M. Bruff, ne court jamais un risque inutile. La clause que vous avez rédigée dans le testament du Colonel Herncastle les informait (n’est-ce pas ?) que la Pierre de Lune devait passer absolument en la possession de Miss Verinder le jour de son anniversaire. Fort bien. Dites-moi quel était le chemin le plus sûr pour des hommes dans leur position ? Tenter de s’emparer du Diamant alors qu’il était sous le contrôle de M. Franklin Blake, qui avait déjà montré qu’il pouvait les soupçonner et les déjouer ? Ou attendre que le Diamant soit à la disposition d’une jeune fille qui prendrait innocemment plaisir à porter ce magnifique bijou à chaque occasion possible ? Peut-être voulez-vous une preuve que ma théorie est correcte ? Prenez la conduite des Indiens eux-mêmes comme preuve. Ils sont apparus à la maison, après avoir attendu toutes ces semaines, le jour de l’anniversaire de Miss Verinder ; et ils ont été récompensés pour la précision patiente de leurs calculs en voyant la Pierre de Lune sur le corsage de sa robe ! Lorsque j’ai entendu l’histoire du Colonel et du Diamant, plus tard dans la soirée, j’étais si sûr du risque que M. Franklin Blake avait couru (ils l’auraient certainement attaqué s’il n’était pas revenu chez Lady Verinder en compagnie d’autres personnes) ; et j’étais si fortement convaincu du risque plus grand encore qui attendait Miss Verinder, que j’ai recommandé de suivre le plan du Colonel et de détruire l’identité de la gemme en la faisant tailler en pierres séparées. Comment son extraordinaire disparition cette nuit-là a rendu mon conseil inutile, a totalement fait échouer le complot hindou — et comment toute action ultérieure de la part des Indiens a été paralysée le lendemain par leur incarcération en tant que vagabonds — vous le savez aussi bien que moi. Le premier acte de la conspiration se termine là. Avant de passer au second, puis-je vous demander si j’ai répondu à votre difficulté par une explication qui soit satisfaisante pour l’esprit d’un homme pratique ? »
Il était impossible de nier qu’il avait répondu à ma difficulté avec justesse ; grâce à sa connaissance supérieure du caractère indien — et grâce au fait de ne pas avoir eu des centaines d’autres testaments à traiter depuis l’époque du Colonel Herncastle !
« Jusqu’ici, tout va bien, » reprit M. Murthwaite. « La première chance que les Indiens ont eue de s’emparer du Diamant fut une chance perdue, le jour où ils ont été conduits à la prison de Frizinghall. Quand la seconde chance s’est-elle présentée ? La seconde chance s’est présentée — comme je suis en mesure de le prouver — alors qu’ils étaient encore en détention. »
Il sortit son carnet de notes et l’ouvrit à une page particulière avant de poursuivre.
« Je séjournais, » reprit-il, « avec des amis à Frizinghall, à cette époque. Un jour ou deux avant que les Indiens ne soient libérés (un lundi, je crois), le directeur de la prison est venu me voir avec une lettre. Elle avait été laissée pour les Indiens par une certaine Mme Macann, chez qui ils avaient loué le logement qu’ils occupaient ; et elle avait été livrée à la porte de Mme Macann, par le courrier ordinaire, le matin précédent. Les autorités pénitentiaires avaient remarqué que le cachet de la poste était "Lambeth", et que l’adresse à l’extérieur, bien qu’exprimée dans un anglais correct, était, par sa forme, étrangement en contradiction avec la méthode habituelle d’adresser une lettre. En l’ouvrant, ils avaient découvert que le contenu était écrit dans une langue étrangère, qu’ils avaient deviné à juste titre être l’hindoustani. Leur objectif en venant me voir était, bien sûr, de faire traduire la lettre. J’ai pris une copie de l’original dans mon carnet, ainsi que de ma traduction — et les voici à votre service. »
Il me tendit le carnet ouvert. L’adresse sur la lettre fut la première chose copiée. Elle était écrite en un seul paragraphe, sans aucune ponctuation, comme suit : « Aux trois hommes indiens vivant avec la dame appelée Macann à Frizinghall dans le Yorkshire. » Les caractères hindous suivaient ; et la traduction anglaise apparaissait à la fin, exprimée en ces termes mystérieux :
« Au nom du Régent de la Nuit, dont le siège est sur l’Antilope, dont les bras embrassent les quatre coins de la terre.
« Frères, tournez vos visages vers le sud, et venez à moi dans la rue aux mille bruits, qui descend vers la rivière boueuse.
« La raison est celle-ci.
« Mes propres yeux l’ont vu. »
Là, la lettre s’arrêtait, sans date ni signature. Je la rendis à M. Murthwaite et avouai que ce curieux spécimen de correspondance hindoue me laissait plutôt perplexe.
« Je peux vous expliquer la première phrase, » dit-il ; « et la conduite des Indiens eux-mêmes expliquera le reste. Le dieu de la lune est représenté, dans la mythologie hindoue, comme une divinité à quatre bras, assise sur une antilope ; et l’un de ses titres est le régent de la nuit. Voici donc, pour commencer, quelque chose qui ressemble étrangement à une référence indirecte à la Pierre de Lune. Voyons maintenant ce que les Indiens ont fait, après que les autorités pénitentiaires leur ont permis de recevoir leur lettre. Le jour même où ils ont été libérés, ils se sont rendus immédiatement à la gare et ont pris place dans le premier train en partance pour Londres. Nous avons tous pensé, à Frizinghall, qu’il était regrettable que leurs déplacements ne soient pas surveillés secrètement. Mais, après que Lady Verinder a renvoyé l’officier de police et mis fin à toute enquête sur la perte du Diamant, personne d’autre ne pouvait se permettre d’intervenir dans cette affaire. Les Indiens étaient libres d’aller à Londres, et à Londres ils sont allés. Quelles furent les nouvelles suivantes que nous avons eues d’eux, M. Bruff ? »
« Ils importunaient M. Luker, » répondis-je, « en rôdant autour de la maison à Lambeth. »
« Avez-vous lu le rapport de la requête de M. Luker devant le magistrat ? »
« Oui. »
« Au cours de sa déposition, il a fait référence, si vous vous en souvenez, à un ouvrier étranger à son service, qu’il venait de renvoyer pour suspicion de tentative de vol, et dont il se méfiait également comme agissant peut-être en collusion avec les Indiens qui l’importunaient. La déduction est assez claire, M. Bruff, quant à savoir qui a écrit cette lettre qui vous a intrigué tout à l’heure, et lequel des trésors orientaux de M. Luker l’ouvrier avait tenté de voler. »
La déduction (comme je m’empressai de le reconnaître) était trop claire pour avoir besoin d’être soulignée. Je n’avais jamais douté que la Pierre de Lune n’ait abouti entre les mains de M. Luker, à l’époque à laquelle M. Murthwaite faisait allusion. Ma seule question avait été : comment les Indiens avaient-ils découvert la circonstance ? Cette question (la plus difficile à traiter de toutes, comme je l’avais pensé) avait maintenant reçu sa réponse, comme le reste. Avocat que j’étais, je commençais à sentir que je pouvais faire confiance à M. Murthwaite pour me conduire les yeux bandés à travers les derniers méandres du labyrinthe, le long duquel il m’avait guidé jusqu’ici. Je lui fis le compliment de lui dire cela, et trouvai ma petite concession très gracieusement reçue.
« Vous me donnerez une information à votre tour avant que nous ne poursuivions, » dit-il. « Quelqu’un a dû transporter la Pierre de Lune du Yorkshire à Londres. Et quelqu’un a dû lever des fonds dessus, sinon elle ne serait jamais en la possession de M. Luker. A-t-on découvert qui était cette personne ? »
« Aucune que je sache. »
« Il y a eu une histoire (n’est-ce pas ?) concernant M. Godfrey Ablewhite. On me dit qu’il est un éminent philanthrope — ce qui joue résolument contre lui, pour commencer. »
J’étais de tout cœur d’accord avec M. Murthwaite sur ce point. En même temps, je me sentais tenu de l’informer (sans, inutile de le dire, mentionner le nom de Miss Verinder) que M. Godfrey Ablewhite avait été lavé de tout soupçon, sur la base de preuves dont je pouvais répondre comme étant entièrement indiscutables.
« Très bien », dit M. Murthwaite d’un ton calme, « laissons le temps éclaircir cette affaire. En attendant, M. Bruff, nous devons revenir aux Indiens, pour votre compte. Leur voyage à Londres a simplement abouti à une nouvelle défaite. La perte de leur seconde chance de s’emparer du Diamant est principalement attribuable, selon moi, à la ruse et à la prévoyance de M. Luker — qui n’occupe pas le sommet de la prospère et ancienne profession de l’usure pour rien ! Par le renvoi immédiat de l’homme à son service, il a privé les Indiens de l’assistance que leur complice leur aurait apportée pour entrer dans la maison. Par le transfert rapide de la Pierre de Lune chez son banquier, il a pris les conspirateurs au dépourvu avant qu’ils ne soient prêts avec un nouveau plan pour le voler. Comment les Indiens, dans ce dernier cas, ont soupçonné ce qu’il avait fait, et comment ils sont parvenus à s’emparer du reçu de son banquier, sont des événements trop récents pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder. Qu’il suffise de dire qu’ils savent que la Pierre de Lune est une fois de plus hors de leur portée ; déposée (sous la désignation générale d’« un objet de grande valeur ») dans le coffre-fort d’un banquier. Maintenant, M. Bruff, quelle est leur troisième chance de s’emparer du Diamant ? Et quand se présentera-t-elle ? »
Alors que la question franchissait ses lèvres, j’ai enfin percé le motif de la visite de l’Indien à mon cabinet !
« Je vois ! » m’exclamai-je. « Les Indiens tiennent pour acquis, tout comme nous, que la Pierre de Lune a été mise en gage ; et ils veulent être informés avec certitude de la première échéance à laquelle le gage pourra être racheté — car ce sera la première échéance à laquelle le Diamant pourra être retiré de la garde sûre de la banque ! »
« Je vous avais dit que vous trouveriez par vous-même, M. Bruff, si je vous en donnais seulement l’occasion. Un an après le moment où la Pierre de Lune a été mise en gage, les Indiens seront aux aguets pour leur troisième chance. Les propres lèvres de M. Luker leur ont dit combien de temps ils devront attendre, et votre autorité respectable les a convaincus que M. Luker a dit la vérité. Quand supposons-nous, à vue de nez, que le Diamant est tombé entre les mains du prêteur sur gages ? »
« Vers la fin de juin dernier », répondis-je, « autant que je puisse le calculer. »
« Et nous sommes maintenant en l’an quarante-huit. Très bien. Si la personne inconnue qui a mis en gage la Pierre de Lune peut la racheter dans un an, le joyau sera de nouveau en possession de cette personne à la fin de juin quarante-neuf. Je serai à des milliers de kilomètres de l’Angleterre et des nouvelles anglaises à cette date. Mais cela pourrait valoir la peine pour vous d’en prendre note, et de vous arranger pour être à Londres à ce moment-là. »
« Vous pensez qu’il va se passer quelque chose de grave ? » dis-je.
« Je pense que je serai plus en sécurité », répondit-il, « parmi les plus féroces fanatiques d’Asie centrale que je ne le serais si je franchissais la porte de la banque avec la Pierre de Lune dans ma poche. Les Indiens ont été battus deux fois de suite, M. Bruff. Je crois fermement qu’ils ne seront pas battus une troisième fois. »
Ce furent les derniers mots qu’il prononça à ce sujet. Le café fut servi ; les invités se levèrent et se dispersèrent dans la pièce ; et nous rejoignîmes les dames du dîner à l’étage.
J’ai pris note de la date, et il ne sera peut-être pas inutile que je termine mon récit en répétant cette note ici :
*Juin, quarante-neuf. Attendre des nouvelles des Indiens, vers la fin du mois.*
Et cela fait, je remets la plume, que je n’ai désormais plus aucun droit d’utiliser, à l’écrivain qui me succède.
TROISIÈME RÉCIT.
Contribué par Franklin Blake.
CHAPITRE I
Au printemps de l’année dix-huit cent quarante-neuf, je voyageais en Orient, et j’avais alors récemment modifié les plans de voyage que j’avais établis quelques mois auparavant, et que j’avais communiqués à mon avocat et à mon banquier à Londres.
Ce changement m’obligea à envoyer l’un de mes serviteurs chercher mes lettres et mes remises auprès du consul anglais dans une certaine ville, qui ne figurait plus parmi mes lieux de repos dans mon nouveau projet de voyage. L’homme devait me rejoindre à un endroit et à une heure fixés. Un accident, dont il n’était pas responsable, le retarda dans sa mission. Pendant une semaine, les miens et moi avons attendu, campés aux confins d’un désert. Au bout de ce temps, l’homme manquant fit son apparition, avec l’argent et les lettres, à l’entrée de ma tente.
« Je crains de vous apporter de mauvaises nouvelles, monsieur », dit-il, en désignant l’une des lettres, qui portait une bordure de deuil, et dont l’adresse était de l’écriture de M. Bruff.
Je ne connais rien, dans un cas de ce genre, d’aussi insupportable que l’incertitude. La lettre à bordure de deuil fut la première que j’ouvris.
Elle m’informait que mon père était mort et que j’étais l’héritier de sa grande fortune. La richesse qui tombait ainsi entre mes mains entraînait ses responsabilités, et M. Bruff m’implorait de ne pas perdre de temps pour retourner en Angleterre.
À l’aube du lendemain, j’étais en route pour mon propre pays.
Le portrait que fait de moi mon vieil ami Betteredge, au moment de mon départ d’Angleterre, est (à mon avis) un peu forcé. Il a, à sa manière pittoresque, interprété sérieusement l’une des nombreuses références satiriques de ma jeune cousine à mon éducation étrangère ; et il s’est persuadé qu’il voyait réellement ces côtés français, allemands et italiens de ma personnalité que ma vive cousine prétendait seulement découvrir pour plaisanter, et qui n’ont jamais eu d’existence réelle, sauf dans le cerveau de notre bon Betteredge. Mais, mis à part cet inconvénient, je suis tenu de reconnaître qu’il n’a dit que la vérité en me représentant comme blessé au cœur par le traitement de Rachel, et comme quittant l’Angleterre dans la première acuité de la souffrance causée par la plus amère déception de ma vie.
Je suis parti à l’étranger, résolu — si le changement et l’absence pouvaient m’aider — à l’oublier. Je suis convaincu qu’il n’est pas vrai de nier que le changement et l’absence aident un homme dans ces circonstances ; ils forcent son attention à se détourner de la contemplation exclusive de son propre chagrin. Je ne l’ai jamais oubliée ; mais l’élan du souvenir a perdu sa pire amertume, petit à petit, à mesure que le temps, la distance et la nouveauté s’interposaient de plus en plus efficacement entre Rachel et moi.
D’un autre côté, il n’est pas moins certain qu’avec l’acte de rentrer au pays, le remède qui avait gagné du terrain si régulièrement, commença maintenant, tout aussi régulièrement, à reculer. Plus je m’approchais du pays qu’elle habitait et de la perspective de la revoir, plus irrésistiblement son influence commençait à reprendre prise sur moi. En quittant l’Angleterre, elle était la dernière personne au monde dont j’aurais souffert que le nom passe mes lèvres. En retournant en Angleterre, elle fut la première personne sur laquelle je me renseignai, lorsque M. Bruff et moi nous retrouvâmes.
Je fus informé, bien sûr, de tout ce qui s’était passé en mon absence ; en d’autres termes, de tout ce qui a été relaté ici à la suite du récit de Betteredge — une circonstance mise à part. M. Bruff ne se sentait pas, à ce moment-là, libre de m’informer des mobiles qui avaient influencé en privé Rachel et Godfrey Ablewhite dans leur décision de rompre leur promesse de mariage. Je ne l’ai pas embarrassé de questions sur ce sujet délicat. C’était un soulagement suffisant pour moi, après la déception jalouse causée par l’audition du fait qu’elle avait un jour envisagé d’être la femme de Godfrey, de savoir que la réflexion l’avait convaincue d’avoir agi avec précipitation, et qu’elle avait effectué elle-même sa libération de son engagement.
Ayant entendu l’histoire du passé, mes questions suivantes (toujours des questions sur Rachel !) progressèrent naturellement vers le moment présent. Sous la garde de qui avait-elle été placée après avoir quitté la maison de M. Bruff ? Et où vivait-elle maintenant ?
Elle vivait sous la garde d’une sœur veuve du défunt Sir John Verinder — une certaine Mme Merridew — à qui les exécuteurs testamentaires de sa mère avaient demandé d’agir comme tutrice, et qui avait accepté la proposition. Ils m’ont rapporté qu’elles s’entendaient admirablement bien, et qu’elles étaient maintenant installées, pour la saison, dans la maison de Mme Merridew à Portland Place.
Une demi-heure après avoir reçu cette information, j’étais en route pour Portland Place — sans avoir eu le courage de l’avouer à M. Bruff !
L’homme qui répondit à la porte n’était pas sûr si Miss Verinder était à la maison ou non. Je l’envoyai à l’étage avec ma carte, comme moyen le plus rapide de régler la question. L’homme redescendit avec un visage impénétrable et m’informa que Miss Verinder était sortie.
J’aurais pu soupçonner d’autres personnes de se refuser volontairement à moi. Mais il était impossible de soupçonner Rachel. Je laissai le mot que je repasserais à six heures ce soir-là.
À six heures, je fus informé pour la seconde fois que Miss Verinder n’était pas à la maison. Avait-on laissé un message pour moi ? Aucun message n’avait été laissé pour moi. Miss Verinder n’avait-elle pas reçu ma carte ? Le serviteur me demanda pardon — Miss Verinder l’avait reçue.
La conclusion était trop évidente pour être contestée. Rachel refusait de me voir.
De mon côté, je refusais d’être traité de la sorte, sans tenter, au moins, de découvrir une raison à cela. Je fis monter mon nom à Mme Merridew et la priai de m’accorder un entretien personnel à toute heure qu’il pourrait lui convenir de nommer.
Mme Merridew ne fit aucune difficulté pour me recevoir immédiatement. Je fus introduit dans un petit salon confortable et me trouvai en présence d’une petite dame âgée confortable. Elle eut l’amabilité d’éprouver un grand regret et beaucoup de surprise, entièrement pour mon compte. Elle n’était cependant pas en mesure de m’offrir la moindre explication, ni de faire pression sur Rachel au sujet d’une question qui semblait relever du seul sentiment privé. Cela fut dit maintes et maintes fois, avec une patience polie que rien ne pouvait lasser ; et c’était tout ce que j’avais gagné en m’adressant à Mme Merridew.
Ma dernière chance était d’écrire à Rachel. Mon serviteur lui apporta une lettre le lendemain, avec pour instructions strictes d’attendre une réponse.
La réponse revint, littéralement en une phrase.
« Miss Verinder prie M. Franklin Blake de bien vouloir ne pas engager de correspondance avec elle. »
Tout attaché que j’étais à elle, je ressentis avec indignation l’insulte qui m’était faite dans cette réponse. M. Bruff entra pour me parler d’affaires, avant que j’aie retrouvé mon calme. Je mis fin à l’entretien sur-le-champ et lui exposai toute l’affaire. Il s’avéra incapable de m’éclairer autant que Mme Merridew elle-même. Je lui demandai si une quelconque calomnie avait été prononcée sur mon compte aux oreilles de Rachel. M. Bruff n’avait connaissance d’aucune calomnie dont j’aurais été l’objet. M’avait-elle mentionné d’une manière ou d’une autre pendant son séjour sous le toit de M. Bruff ? Jamais. N’avait-elle pas tant soit peu demandé, durant toute ma longue absence, si j’étais vivant ou mort ? Aucune question de ce genre n’avait jamais franchi ses lèvres. Je tirai de mon portefeuille la lettre que la pauvre Lady Verinder m’avait écrite de Frizinghall, le jour où j’avais quitté sa maison dans le Yorkshire. Et j’attirai l’attention de M. Bruff sur ces deux phrases :
« L’assistance précieuse que vous avez apportée à l’enquête sur le joyau perdu est toujours une offense non pardonnée, dans l’état d’esprit épouvantable où se trouve Rachel actuellement. Agissant les yeux bandés dans cette affaire, vous avez ajouté au fardeau d’anxiété qu’elle a dû supporter, en menaçant innocemment son secret d’être découvert par vos efforts. »
« Est-il possible », demandai-je, « que le sentiment à mon égard qui est décrit là soit toujours aussi amer aujourd’hui ? »
M. Bruff eut l’air sincèrement navré.
« Si vous insistez pour avoir une réponse », dit-il, « je dois avouer que je ne peux donner aucune autre interprétation à sa conduite que celle-là. »
Je sonnai la cloche et ordonnai à mon serviteur de faire ma valise et d’envoyer chercher un guide ferroviaire. M. Bruff demanda, stupéfait, ce que j’allais faire.
« Je vais dans le Yorkshire », répondis-je, « par le prochain train. »
« Puis-je vous demander dans quel but ? »
« M. Bruff, l’assistance que j’ai innocemment apportée à l’enquête sur le Diamant était une offense non pardonnée, dans l’esprit de Rachel, il y a près d’un an ; et cela reste une offense non pardonnée encore aujourd’hui. Je n’accepterai pas cette situation ! Je suis déterminé à découvrir le secret de son silence envers sa mère, et de son hostilité envers moi. Si le temps, la peine et l’argent peuvent y parvenir, je mettrai la main sur le voleur qui a pris la Pierre de Lune ! »
Le digne vieil homme tenta de protester — de m’amener à écouter la raison — de faire son devoir envers moi, en somme. J’étais sourd à tout ce qu’il pouvait avancer. Aucune considération terrestre n’aurait, à ce moment-là, ébranlé la résolution qui était en moi.
« Je reprendrai l’enquête », poursuivis-je, « au point où je l’ai abandonnée ; et je la suivrai pas à pas, jusqu’au moment présent. Il manque des chaînons dans les preuves, telles que je les ai laissées, que Gabriel Betteredge peut fournir, et c’est vers Gabriel Betteredge que je vais ! »
Vers le coucher du soleil, ce soir-là, je me tenais de nouveau sur la terrasse bien connue, et je regardais encore une fois la paisible vieille maison de campagne. Le jardinier fut la première personne que je vis dans les jardins déserts. Il avait quitté Betteredge, une heure auparavant, en train de prendre le soleil dans le coin habituel de la cour arrière. Je le connaissais bien ; et je dis que j’irais le chercher moi-même.
Je fis le tour par les sentiers et les passages familiers, et je regardai par le portail ouvert de la cour.
Il était là — le cher vieil ami des jours heureux qui ne reviendraient plus jamais — il était là dans le vieux coin, sur la vieille chaise en forme de ruche, avec sa pipe à la bouche, son Robinson Crusoé sur les genoux, et ses deux amis, les chiens, somnolant de chaque côté de lui ! Dans la position où je me tenais, mon ombre était projetée devant moi par les derniers rayons obliques du soleil. Soit les chiens l’ont vue, soit leur odorat aiguisé les a informés de mon approche ; ils se sont levés avec un grondement. Sursautant à son tour, le vieil homme les calma d’un mot, puis protégea ses yeux défaillants de sa main et regarda avec interrogation la silhouette au portail.
Mes propres yeux étaient pleins de larmes. Je fus obligé d’attendre un moment avant de pouvoir me fier à moi-même pour lui parler.
CHAPITRE II
« Betteredge ! » dis-je, en désignant le livre bien connu sur ses genoux, « Robinson Crusoé vous a-t-il informé, ce soir, que vous pouviez vous attendre à voir Franklin Blake ? »
« Par le Seigneur Harry, M. Franklin ! » cria le vieil homme, « c’est exactement ce que Robinson Crusoé a fait ! »
Il lutta pour se mettre debout avec mon aide, et resta un moment à regarder en arrière et en avant, entre Robinson Crusoé et moi, apparemment embarrassé de découvrir lequel de nous deux l’avait le plus surpris. Le verdict finit en faveur du livre. Le tenant ouvert devant lui à deux mains, il examina le volume merveilleux avec un regard d’indicible anticipation — comme s’il s’attendait à voir Robinson Crusoé lui-même sortir des pages, et nous gratifier d’un entretien personnel.
« Voilà le passage, M. Franklin ! » dit-il, dès qu’il eut retrouvé l’usage de la parole. « Aussi vrai que je vis de pain, monsieur, voilà le passage que je lisais, l’instant avant que vous n’entriez ! Page cent cinquante-six comme suit : "Je restai là comme frappé de la foudre, ou comme si j’avais vu une apparition." Si ce n’est pas là autant dire : "Attendez l’apparition soudaine de M. Franklin Blake" — alors il n’y a aucun sens dans la langue anglaise ! » dit Betteredge, en fermant le livre avec fracas, et en libérant enfin l’une de ses mains pour prendre celle que je lui offrais.
Je m’étais attendu à ce qu’il m’accable de questions, naturellement, vu les circonstances. Mais non — l’impulsion hospitalière était l’impulsion dominante dans l’esprit du vieux serviteur, lorsqu’un membre de la famille apparaissait (peu importe comment !) en tant que visiteur à la maison.
« Entrez, M. Franklin », dit-il, en ouvrant la porte derrière lui, avec son salut ancien et pittoresque. « Je demanderai ce qui vous amène ici après — je dois d’abord vous mettre à l’aise. Il y a eu de tristes changements, depuis que vous êtes parti. La maison est fermée, et les domestiques sont partis. Ne vous en faites pas ! Je cuisinerai votre dîner ; et la femme du jardinier fera votre lit — et s’il reste une bouteille de notre célèbre vin de Latour dans la cave, ce sera pour votre gosier, M. Franklin, que cette bouteille passera. Je vous souhaite la bienvenue, monsieur ! Je vous souhaite chaleureusement la bienvenue ! » dit le pauvre vieux compagnon, luttant vaillamment contre la tristesse de la maison déserte, et m’accueillant avec l’attention sociable et courtoise du temps jadis.
Cela me contrariait de le décevoir. Mais la maison était la maison de Rachel, maintenant. Pouvais-je y manger, ou y dormir, après ce qui s’était passé à Londres ? Le sens le plus élémentaire du respect de soi m’interdisait — m’interdisait convenablement — de franchir le seuil.
Je pris Betteredge par le bras et l’emmenai dans le jardin. Il n’y avait pas d’autre issue. J’étais obligé de lui dire la vérité. Entre son attachement à Rachel et son attachement à moi, il était gravement perplexe et affligé par la tournure que prenaient les choses. Son opinion, lorsqu’il l’exprima, fut donnée de sa manière habituelle et franche, et était agréablement parfumée de la philosophie la plus positive que je connaisse — la philosophie de l’école Betteredge.
« Miss Rachel a ses défauts — je ne l’ai jamais nié », commença-t-il. « Et monter sur ses grands chevaux, de temps en temps, en est un. Elle a essayé de vous marcher dessus — et vous l’avez supporté. Seigneur, M. Franklin, ne connaissez-vous pas les femmes mieux que cela maintenant ? Vous m’avez entendu parler de la défunte Mme Betteredge ? »
Je l’avais entendu parler de la défunte Mme Betteredge assez souvent — la présentant invariablement comme son seul exemple indéniable de la fragilité et de la perversité innées de l’autre sexe. À ce titre, il l’exhibait maintenant.
« Très bien, M. Franklin. Maintenant écoutez-moi. Les femmes différentes ont des manières différentes de monter sur leurs grands chevaux. La défunte Mme Betteredge faisait son exercice sur cet animal femelle favori chaque fois qu’il m’arrivait de lui refuser quelque chose qu’elle avait à cœur. Aussi sûr que je rentrais de mon travail lors de ces occasions, aussi sûr ma femme m’appelait-elle en haut de l’escalier de la cuisine, pour dire qu’après mon traitement brutal à son égard, elle n’avait pas le cœur de me cuisiner mon dîner. Je l’ai supporté pendant quelque temps — exactement comme vous le supportez maintenant de la part de Miss Rachel. À la fin, ma patience s’est épuisée. Je suis descendu, et j’ai pris Mme Betteredge — affectueusement, vous comprenez — dans mes bras, et je l’ai portée, manu militari, dans le meilleur salon où elle recevait sa compagnie. J’ai dit : "C’est la bonne place pour vous, ma chère", et je suis retourné à la cuisine. Je me suis enfermé, j’ai enlevé ma veste, j’ai retroussé mes manches, et j’ai cuisiné mon propre dîner. Quand ce fut fait, je l’ai servi de mon mieux, et je l’ai apprécié très sincèrement. J’ai pris ma pipe et mon verre de grog après ; puis j’ai débarrassé la table, lavé la vaisselle, nettoyé les couteaux et les fourchettes, rangé les affaires et balayé l’âtre. Quand tout fut à nouveau aussi brillant et propre que possible, j’ai ouvert la porte et fait entrer Mme Betteredge. "J’ai pris mon dîner, ma chère", ai-je dit ; "et j’espère que vous constaterez que j’ai laissé la cuisine telle que vos désirs les plus chers pouvaient le souhaiter." Pour le reste de la vie de cette femme, M. Franklin, je n’ai jamais eu à cuisiner mon dîner de nouveau ! Moralité : vous avez supporté Miss Rachel à Londres ; ne la supportez pas dans le Yorkshire. Revenez à la maison ! »
Absolument irréfutable ! Je ne pus qu’assurer mon bon ami que même ses pouvoirs de persuasion étaient, dans ce cas, perdus pour moi.
« C’est une belle soirée », dis-je. « Je vais marcher jusqu’à Frizinghall et descendre à l’hôtel, et vous devrez venir demain matin prendre le petit déjeuner avec moi. J’ai quelque chose à vous dire. »
Betteredge secoua la tête d’un air grave.
« Je regrette cela de tout cœur », dit-il. « J’avais espéré, Monsieur Franklin, apprendre que tout était redevenu calme et agréable entre vous et Miss Rachel. Si vous tenez absolument à faire à votre tête, monsieur », poursuivit-il après un moment de réflexion, « il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à Frizinghall pour trouver un lit. On peut en trouver plus près. Il y a la ferme de Hotherstone, à peine à deux milles d’ici. Vous pouvez difficilement vous y opposer à cause de Miss Rachel », ajouta le vieil homme avec malice. « Hotherstone vit, Monsieur Franklin, sur sa propre terre. »
Je me souvins de l’endroit dès que Betteredge l’eut mentionné. La ferme se trouvait dans une vallée abritée, à l’intérieur des terres, sur les rives du plus joli ruisseau de cette partie du Yorkshire : et le fermier disposait d’une chambre d’amis et d’un salon qu’il avait l’habitude de louer aux artistes, aux pêcheurs à la ligne et aux touristes en général. Je n’aurais pu souhaiter trouver un lieu de séjour plus agréable pendant mon passage dans le voisinage.
« Les chambres sont-elles libres ? » demandai-je.
« Mme Hotherstone elle-même, monsieur, a sollicité hier ma bonne parole pour recommander ses chambres. »
« Je les prendrai, Betteredge, avec le plus grand plaisir. »
Nous retournâmes à la cour, où j’avais laissé mon sac de voyage. Après avoir passé un bâton dans la poignée et balancé le sac sur son épaule, Betteredge sembla retomber dans le trouble que mon apparition soudaine avait provoqué lorsque je l’avais surpris dans le fauteuil en forme de ruche. Il regarda la maison d’un air incrédule, puis il fit demi-tour et me regarda avec encore plus d’incrédulité.
« J’ai vécu un bon bout de temps dans ce monde », dit ce meilleur et plus cher de tous les vieux serviteurs, « mais une chose pareille, je ne m’attendais jamais à la voir. Là se dresse la maison, et ici se tient Monsieur Franklin Blake — et, nom d’un chien, voilà que l’un tourne le dos à l’autre pour aller dormir dans une location ! »
Il ouvrit la marche, hochant la tête et grommelant de manière inquiétante. « Il ne manque plus qu’un seul miracle pour que la coupe soit pleine », dit-il en se tournant vers moi par-dessus son épaule. « La prochaine chose que vous ferez, Monsieur Franklin, ce sera de me rendre ces sept shillings et six pence que vous m’aviez empruntés quand vous étiez garçon. »
Ce trait de sarcasme le mit de meilleure humeur, avec lui-même et avec moi. Nous quittâmes la maison et passâmes les grilles de la loge. Une fois sortis du domaine, les devoirs de l’hospitalité (selon le code moral de Betteredge) cessèrent, et les privilèges de la curiosité commencèrent.
Il se laissa distancer pour se mettre à ma hauteur. « Belle soirée pour une promenade, Monsieur Franklin », dit-il, comme si nous venions de nous rencontrer accidentellement à cet instant précis. « Supposons que vous soyez allé à l’hôtel de Frizinghall, monsieur ? »
« Oui ? »
« J’aurais eu l’honneur de déjeuner avec vous, demain matin. »
« Venez plutôt déjeuner avec moi à la ferme de Hotherstone. »
« Je vous suis fort obligé de votre bonté, Monsieur Franklin. Mais ce n’était pas exactement du petit déjeuner dont je voulais parler. Je crois que vous avez mentionné que vous aviez quelque chose à me dire ? Si ce n’est pas un secret, monsieur », dit Betteredge en abandonnant soudain les chemins détournés pour prendre la voie directe, « je brûle de savoir ce qui vous amène ici, si vous voulez bien, de cette manière soudaine. »
« Qu’est-ce qui m’a amené ici la première fois ? » demandai-je.
« La Pierre de Lune, Monsieur Franklin. Mais qu’est-ce qui vous amène maintenant, monsieur ? »
« La Pierre de Lune, encore, Betteredge. »
Le vieil homme s’immobilisa soudain et me regarda dans la pénombre grise comme s’il soupçonnait ses propres oreilles de le tromper.
« Si c’est une plaisanterie, monsieur », dit-il, « j’ai peur de devenir un peu sourd avec l’âge. Je ne la comprends pas. »
« Ce n’est pas une plaisanterie », répondis-je. « Je suis venu ici pour reprendre l’enquête qui a été abandonnée quand j’ai quitté l’Angleterre. Je suis venu ici pour faire ce que personne n’a encore fait : découvrir qui a pris le Diamant. »
« Laissez le Diamant tranquille, Monsieur Franklin ! Suivez mon conseil et laissez le Diamant tranquille ! Ce maudit bijou indien a égaré tous ceux qui s’en sont approchés. Ne gaspillez pas votre argent et votre patience — au beau printemps de votre vie, monsieur — en vous mêlant de la Pierre de Lune. Comment pouvez-vous espérer réussir (sauf votre respect), alors que le sergent Cuff lui-même a échoué ? Le sergent Cuff ! » répéta Betteredge en me menaçant sévèrement de l’index. « Le plus grand policier d’Angleterre ! »
« Ma décision est prise, mon vieil ami. Même le sergent Cuff ne me fait pas peur. À ce propos, je pourrais avoir besoin de lui parler, tôt ou tard. Avez-vous entendu parler de lui récemment ? »
« Le sergent ne vous aidera pas, Monsieur Franklin. »
« Pourquoi pas ? »
« Il y a eu un événement, monsieur, dans les cercles de la police, depuis que vous êtes parti. Le grand Cuff a pris sa retraite. Il a une petite chaumière à Dorking ; et il est plongé jusqu’au cou dans la culture des roses. Je l’ai de sa propre main, Monsieur Franklin. Il a réussi à faire pousser la rose mousse blanche sans la greffer d’abord sur l’églantier. Et M. Begbie, le jardinier, doit aller à Dorking pour reconnaître que le sergent l’a enfin battu. »
« Cela n’a pas grande importance », dis-je. « Je devrai me passer de l’aide du sergent Cuff. Et je dois compter sur vous, pour commencer. »
Il est fort probable que j’aie parlé avec une certaine désinvolture.
Quoi qu’il en soit, Betteredge sembla être piqué par quelque chose dans la réponse que je venais de lui faire. « Vous pourriez tomber sur pire que moi, Monsieur Franklin — je peux vous le dire », dit-il un peu vivement.
Le ton sur lequel il répliqua, et un certain trouble, après qu’il eut parlé, que je décelai dans son attitude, me suggérèrent qu’il possédait quelque information qu’il hésitait à communiquer.
« J’attends de vous que vous m’aidiez », dis-je, « à rassembler les fragments de preuves que le sergent Cuff a laissés derrière lui. Je sais que vous pouvez le faire. Ne pouvez-vous rien faire de plus ? »
« Que pouvez-vous attendre de plus de moi, monsieur ? » demanda Betteredge avec une apparence de la plus grande humilité.
« J’attends davantage — au vu de ce que vous venez de dire. »
« Simple vantardise, Monsieur Franklin », répondit le vieil homme avec obstination. « Certaines personnes naissent vantardes, et elles n’en guérissent jamais jusqu’à leur dernier jour. J’en fais partie. »
Il n’y avait qu’une façon de s’y prendre avec lui. J’en appelai à son attachement pour Rachel, et à son attachement pour moi.
« Betteredge, seriez-vous heureux d’apprendre que Rachel et moi sommes à nouveau bons amis ? »
« J’ai servi votre famille, monsieur, à bien peu de chose, si vous en doutez ! »
« Vous souvenez-vous de la façon dont Rachel m’a traité avant que je quitte l’Angleterre ? »
« Aussi bien que si c’était hier ! Ma maîtresse elle-même vous a écrit une lettre à ce sujet ; et vous avez eu la bonté de me la montrer. Elle disait que Miss Rachel était mortellement offensée par vous, à cause du rôle que vous aviez joué en essayant de récupérer son bijou. Et ni ma maîtresse, ni vous, ni personne d’autre n’a pu deviner pourquoi. »
« Très vrai, Betteredge ! Et je reviens de mes voyages et je la trouve toujours mortellement offensée par moi. Je savais que le Diamant était à l’origine de tout cela l’an dernier, et je sais qu’il en est toujours la cause aujourd’hui. J’ai essayé de lui parler, et elle ne veut pas me voir. J’ai essayé de lui écrire, et elle ne veut pas me répondre. Comment, au nom du ciel, suis-je censé éclaircir cette affaire ? La possibilité d’enquêter sur la perte de la Pierre de Lune est la seule chance de recherche que Rachel elle-même m’ait laissée. »
Ces mots présentèrent évidemment la situation sous un jour nouveau pour lui. Il posa une question qui me convainquit que je l’avais ébranlé.
« Il n’y a aucune animosité là-dedans, Monsieur Franklin, de votre côté — n’est-ce pas ? »
« Il y avait de la colère », répondis-je, « quand j’ai quitté Londres. Mais tout cela est apaisé maintenant. Je veux que Rachel s’explique avec moi — et je ne veux rien de plus. »
« Vous ne ressentez aucune peur, monsieur — en supposant que vous fassiez des découvertes — concernant ce que vous pourriez apprendre au sujet de Miss Rachel ? »
Je compris la croyance jalouse en sa jeune maîtresse qui avait dicté ces mots.
« J’ai autant confiance en elle que vous », répondis-je. « La divulgation la plus complète de son secret ne révélera rien qui puisse altérer sa place dans votre estime, ou dans la mienne. »
Les derniers scrupules de Betteredge s’évanouirent.
« Si je fais mal de vous aider, Monsieur Franklin », s’écria-t-il, « tout ce que je peux dire, c’est que je suis aussi innocent de le voir qu’un nouveau-né ! Je peux vous mettre sur la voie de la découverte, si vous pouvez continuer par vous-même. Vous vous souvenez de cette pauvre fille de chez nous — Rosanna Spearman ? »
« Bien sûr ! »
« Vous avez toujours pensé qu’elle avait une sorte d’aveu concernant cette affaire de la Pierre de Lune, qu’elle voulait vous faire ? »
« Je ne pouvais certainement pas expliquer son étrange conduite autrement. »
« Vous pouvez dissiper ce doute, Monsieur Franklin, quand il vous plaira. »
C’était à mon tour de m’immobiliser. J’essayai vainement, dans l’obscurité grandissante, de voir son visage. Dans la surprise du moment, je demandai avec une légère impatience ce qu’il voulait dire.
« Du calme, monsieur ! » reprit Betteredge. « Je veux dire ce que je dis. Rosanna Spearman a laissé une lettre cachetée derrière elle — une lettre adressée à vous. »
« Où est-elle ? »
« En possession d’une de ses amies, à Cobb’s Hole. Vous devez avoir entendu parler, quand vous étiez ici la dernière fois, monsieur, de Lucy la Boiteuse — une fille infirme avec une béquille. »
« La fille du pêcheur ? »
« La même, Monsieur Franklin. »
« Pourquoi la lettre ne m’a-t-elle pas été transmise ? »
« Lucy la Boiteuse a sa propre volonté, monsieur. Elle ne voulait la donner à personne d’autre qu’à vous. Et vous aviez quitté l’Angleterre avant que je puisse vous écrire. »
« Retournons-y, Betteredge, et récupérons-la tout de suite ! »
« Trop tard, monsieur, pour ce soir. Ils sont très économes en bougies le long de notre côte ; et ils se couchent tôt à Cobb’s Hole. »
« Absurde ! Nous pourrions y être dans une demi-heure. »
« Vous le pourriez, monsieur. Et quand vous y seriez, vous trouveriez la porte verrouillée. » Il désigna une lumière qui scintillait en bas de nous ; et, au même moment, j’entendis à travers le calme du soir le murmure d’un ruisseau. « Voilà la ferme, Monsieur Franklin ! Mettez-vous à l’aise pour ce soir, et venez me voir demain matin — si vous voulez bien avoir cette bonté ? »
« Vous viendrez avec moi au cottage du pêcheur ? »
« Oui, monsieur. »
« Tôt ? »
« Aussi tôt, Monsieur Franklin, que vous le voudrez. »
Nous descendîmes le sentier qui menait à la ferme.
CHAPITRE III
Je n’ai qu’un souvenir très vague de ce qui s’est passé à la ferme de Hotherstone.
Je me souviens d’un accueil chaleureux ; d’un souper prodigieux qui aurait nourri tout un village en Orient ; d’une chambre merveilleusement propre, où il n’y avait rien à regretter si ce n’est ce détestable produit de la folie de nos ancêtres — un lit de plumes ; d’une nuit agitée, avec beaucoup d’allumettes craquées et de nombreuses illuminations d’une petite bougie ; et d’un immense sentiment de soulagement quand le soleil se leva et qu’il y eut la perspective de se lever.
Il avait été convenu la veille avec Betteredge que je passerais le prendre, sur notre chemin pour Cobb’s Hole, aussi tôt que je le voudrais — ce qui, interprété par mon impatience de mettre la main sur la lettre, signifiait aussi tôt que je le pourrais. Sans attendre le petit déjeuner à la ferme, je pris une croûte de pain à la main et me mis en route, me demandant si je ne devais pas surprendre l’excellent Betteredge dans son lit. À mon grand soulagement, il s’avéra être tout aussi excité que moi par l’événement à venir. Je le trouvai prêt et m’attendant, son bâton à la main.
« Comment allez-vous ce matin, Betteredge ? »
« Très mal, monsieur. »
« Je suis désolé de l’apprendre. De quoi vous plaignez-vous ? »
« Je me plains d’une nouvelle maladie, Monsieur Franklin, de ma propre invention. Je ne veux pas vous alarmer, mais vous êtes sûr de l’attraper avant la fin de la matinée. »
« Diable ! »
« Ressentez-vous une chaleur inconfortable au creux de votre estomac, monsieur ? Et un battement désagréable au sommet de votre tête ? Ah ! pas encore ? Elle s’emparera de vous à Cobb’s Hole, Monsieur Franklin. Je l’appelle la fièvre du détective ; et je l’ai attrapée pour la première fois en compagnie du sergent Cuff. »
« Ah ! ah ! et le remède, dans ce cas, est d’ouvrir la lettre de Rosanna Spearman, je suppose ? Venez, allons la chercher. »
Aussi tôt que c’était, nous trouvâmes la femme du pêcheur occupée dans sa cuisine. Lors de ma présentation par Betteredge, la bonne Mme Yolland accomplit une cérémonie sociale, strictement réservée (comme je l’appris plus tard) aux étrangers de distinction. Elle posa une bouteille de genièvre hollandais et une paire de pipes propres sur la table, et entama la conversation en disant : « Quelles nouvelles de Londres, monsieur ? »
Avant que je puisse trouver une réponse à cette question immensément vaste, une apparition s’avança vers moi, depuis un coin sombre de la cuisine. Une jeune fille pâle, sauvage, hagarde, avec des cheveux remarquablement beaux et une acuité féroce dans les yeux, vint en boitant avec une béquille jusqu’à la table à laquelle j’étais assis, et me regarda comme si j’étais un objet mêlant intérêt et horreur, qu’il la fascinait tout à fait de contempler.
« Monsieur Betteredge », dit-elle, sans quitter mes yeux, « mentionnez son nom encore une fois, s’il vous plaît. »
« Le nom de ce gentleman », répondit Betteredge (en insistant lourdement sur le mot gentleman), « est Monsieur Franklin Blake. »
La jeune fille me tourna le dos et quitta soudainement la pièce. La brave Mme Yolland — je le crois — fit quelques excuses pour le comportement étrange de sa fille, et Betteredge (probablement) les traduisit en anglais poli. Je parle de cela dans une incertitude totale. Mon attention était absorbée par le suivi du bruit de la béquille de la jeune fille. *Toc-toc*, dans les escaliers en bois ; *toc-toc*, à travers la pièce au-dessus de nos têtes ; *toc-toc*, dans les escaliers de nouveau — et là se tenait l’apparition à la porte ouverte, une lettre à la main, me faisant signe de sortir !
Je laissai derrière moi le reste des excuses en cours de livraison, et suivis cette étrange créature — boitant devant moi, de plus en plus vite — le long de la pente de la plage. Elle me conduisit derrière quelques bateaux, hors de vue et de portée de voix du peu de gens présents dans le village de pêcheurs, puis s’arrêta et me fit face pour la première fois.
« Tenez-vous là », dit-elle, « je veux vous regarder. »
Il n’y avait pas d’erreur possible sur l’expression de son visage. Je lui inspirais les émotions les plus fortes d’aversion et de dégoût. Ne soyons pas assez vaniteux pour dire qu’aucune femme ne m’avait jamais regardé de cette manière auparavant. Je me hasarderai seulement à l’assertion plus modeste qu’aucune femme ne m’avait jamais laissé le percevoir auparavant. Il y a une limite à la durée de l’inspection qu’un homme peut supporter, dans certaines circonstances. J’essayai de diriger l’attention de Lucy la Boiteuse vers un objet moins révoltant que mon visage.
« Je crois que vous avez une lettre à me donner », commençai-je. « Est-ce cette lettre, là, dans votre main ? »
« Répétez cela », fut la seule réponse que je reçus.
Je répétai les mots, comme un bon enfant apprenant sa leçon.
« Non », dit la jeune fille, se parlant à elle-même, mais gardant ses yeux impitoyablement fixés sur moi. « Je ne peux pas découvrir ce qu’elle a vu dans son visage. Je ne peux pas deviner ce qu’elle a entendu dans sa voix. » Elle détourna soudain les yeux de moi et posa sa tête avec lassitude sur le haut de sa béquille. « Oh, ma pauvre chérie ! » dit-elle, dans les premiers tons doux que j’avais entendus de sa part. « Oh, ma pauvre adorée ! que pouvais-tu voir dans cet homme ? » Elle releva la tête avec férocité et me regarda de nouveau. « Pouvez-vous manger et boire ? » demanda-t-elle.
Je fis de mon mieux pour garder mon sérieux et répondis : « Oui. »
« Pouvez-vous dormir ? »
« Oui. »
« Quand vous voyez une pauvre fille au service, ne ressentez-vous aucun remords ? »
« Certainement pas. Pourquoi le devrais-je ? »
Elle me poussa brusquement la lettre (comme on dit) au visage.
« Prenez-la ! » s’écria-t-elle furieusement. « Je ne vous avais jamais vu auparavant. Que Dieu Tout-Puissant m’interdise de jamais vous revoir. »
Sur ces mots d’adieu, elle s’éloigna en boitant à toute vitesse. La seule interprétation que je pouvais donner à sa conduite a, sans aucun doute, été anticipée par tout le monde. Je ne pouvais que supposer qu’elle était folle.
Ayant atteint cette conclusion inévitable, je me tournai vers l’objet d’investigation plus intéressant qui m’était présenté par la lettre de Rosanna Spearman. L’adresse était écrite comme suit : « Pour Franklin Blake, Esq. À remettre en mains propres (et à ne confier à personne d’autre), par Lucy Yolland. »
Je brisai le sceau. L’enveloppe contenait une lettre : et celle-ci, à son tour, contenait un bout de papier. Je lus la lettre d’abord :
« Monsieur, — Si vous êtes curieux de connaître la signification de mon comportement envers vous, pendant que vous séjourniez dans la maison de ma maîtresse, Lady Verinder, faites ce qui vous est dit dans le mémorandum ci-joint — et faites-le sans que personne ne soit présent pour vous surveiller. Votre humble servante,
« ROSANNA SPEARMAN. »
Je passai ensuite au bout de papier. Voici la copie littérale, mot pour mot :
« Mémorandum : — Se rendre au Sable Frémissant à la renverse de la marée. Marcher sur la Pointe Sud jusqu’à ce que la Balise de la Pointe Sud et le mât de drapeau de la station des garde-côtes au-dessus de Cobb’s Hole soient alignés. Poser sur les rochers un bâton, ou tout objet droit pour guider ma main, exactement dans l’alignement de la balise et du mât de drapeau. Veiller, en faisant cela, à ce qu’une extrémité du bâton soit au bord des rochers, du côté qui surplombe les sables mouvants. Sentir le long du bâton, parmi les algues (en commençant par l’extrémité qui pointe vers la balise), pour trouver la Chaîne. Passer ma main le long de la Chaîne, une fois trouvée, jusqu’à ce que j’arrive à la partie qui s’étend sur le bord des rochers, vers le bas, dans les sables mouvants. *Et ensuite, tirer la chaîne.* »
Juste au moment où je venais de lire les derniers mots — soulignés dans l’original — j’entendis la voix de Betteredge derrière moi. L’inventeur de la fièvre du détective avait complètement succombé à ce mal irrésistible. « Je ne peux plus le supporter, Monsieur Franklin. Que dit sa lettre ? Par pitié, monsieur, dites-nous, que dit sa lettre ? »
Je lui tendis la lettre et le mémorandum. Il lut le premier sans paraître y porter grand intérêt. Mais le second — le mémorandum — produisit une forte impression sur lui.
« Le sergent l’avait dit ! » s’écria Betteredge. « Du début à la fin, monsieur, le sergent disait qu’elle avait un mémorandum de la cachette. Et le voilà ! Que le Seigneur nous garde, Monsieur Franklin, voici le secret qui a intrigué tout le monde, du grand Cuff jusqu’au plus petit, prêt et attendant, pour ainsi dire, de se révéler à vous ! C’est le jusant maintenant, monsieur, comme n’importe qui peut le voir par soi-même. Combien de temps avant la renverse de la marée ? » Il leva les yeux et observa un garçon au travail, à quelque distance de nous, réparant un filet. « Tammie Bright ! » cria-t-il à tue-tête.
« Je vous entends ! » cria Tammie en retour.
« C’est quand la renverse de la marée ? »
« Dans une heure. »
Nous regardâmes tous deux nos montres.
« Nous pouvons faire le tour par la côte, Monsieur Franklin », dit Betteredge ; « et atteindre les sables mouvants par là avec tout le temps nécessaire. Qu’en dites-vous, monsieur ? »
« Venez ! »
Sur notre chemin vers le Sable Frémissant, je demandai à Betteredge de raviver ma mémoire des événements (concernant Rosanna Spearman) à l’époque de l’enquête du sergent Cuff. Avec l’aide de mon vieil ami, j’eus bientôt la succession des circonstances clairement enregistrée dans mon esprit. Le voyage de Rosanna à Frizinghall, alors que toute la maisonnée la croyait malade dans sa propre chambre — l’emploi mystérieux de Rosanna pendant la nuit avec sa porte verrouillée et sa bougie brûlant jusqu’au matin — l’achat suspect par Rosanna de la boîte en fer verni et des deux chaînes de chien auprès de Mme Yolland — la conviction absolue du sergent que Rosanna avait caché quelque chose au Sable Frémissant, et l’ignorance totale du sergent quant à ce que pouvait être ce quelque chose — tous ces étranges résultats de l’enquête avortée sur la perte de la Pierre de Lune étaient à nouveau clairement présents à mon esprit, lorsque nous atteignîmes les sables mouvants et marchâmes ensemble sur la basse corniche rocheuse appelée la Pointe Sud.
Avec l’aide de Betteredge, je fus bientôt en position de voir le phare et le mât de pavillon des garde-côtes alignés. Suivant le mémorandum comme guide, nous posâmes ensuite mon bâton dans la direction nécessaire, aussi précisément que nous pûmes, sur la surface inégale des rochers. Et puis nous regardâmes nos montres une fois de plus.
Il manquait encore près de vingt minutes avant le changement de marée. Je suggérai d’attendre cet intervalle sur la plage, plutôt que sur la surface humide et glissante des rochers. Ayant atteint le sable sec, je m’apprêtai à m’asseoir ; et, à ma grande surprise, Betteredge se prépara à me quitter.
« Pourquoi vous en allez-vous ? » demandai-je.
« Relisez la lettre, monsieur, et vous verrez. »
Un coup d’œil à la lettre me rappela que j’avais la consigne, au moment de ma découverte, d’être seul.
« Il m’est assez difficile de vous laisser, en un moment pareil », dit Betteredge. « Mais elle est morte d’une mort affreuse, la pauvre âme — et je ressens comme un appel, monsieur Franklin, à satisfaire cette lubie qui était la sienne. D’ailleurs, ajouta-t-il confidentiellement, il n’y a rien dans la lettre qui vous empêche de révéler le secret par la suite. Je rôderai dans la sapinière et j’attendrai que vous veniez me chercher. Ne soyez pas plus long que nécessaire, monsieur. La fièvre du détective n’est pas une maladie facile à traiter, dans ces circonstances. »
Sur cet avertissement d’adieu, il me laissa.
L’intervalle d’attente, court s’il était mesuré à l’aune du temps, prit des proportions formidables lorsqu’on le mesura à l’aune du suspense. Ce fut l’une de ces occasions où l’inestimable habitude de fumer devient particulièrement précieuse et consolatrice. J’allumai un cigare et m’assis sur la pente de la plage.
La lumière du soleil déversait sa beauté sans nuages sur chaque objet que je pouvais voir. L’exquise fraîcheur de l’air faisait du simple fait de vivre et de respirer un luxe. Même la petite baie solitaire accueillait le matin avec une apparence de gaieté ; et la surface nue et humide du sable mouvant lui-même, scintillant d’un éclat doré, cachait l’horreur de son faux visage brun sous un sourire passager. C’était la plus belle journée que j’eusse vue depuis mon retour en Angleterre.
Le changement de marée se produisit avant que mon cigare ne fût terminé. Je vis le soulèvement préliminaire du sable, puis l’horrible frisson qui se répandit sur sa surface — comme si quelque esprit de terreur vivait, se mouvait et tremblait dans les profondeurs insondables en dessous. Je jetai mon cigare et retournai vers les rochers.
Les instructions de mon mémorandum m’ordonnaient de tâter le long de la ligne tracée par le bâton, en commençant par l’extrémité la plus proche du phare.
J’avançai de la sorte sur plus de la moitié de la longueur du bâton, sans rencontrer autre chose que les bords des rochers. Un pouce ou deux plus loin, cependant, ma patience fut récompensée. Dans une étroite fissure, juste à portée de mon index, je sentis la chaîne. Tentant ensuite de la suivre au toucher, en direction du sable mouvant, je trouvai ma progression arrêtée par une épaisse touffe d’algues — qui s’était sans aucun doute fixée dans la fissure durant le temps écoulé depuis que Rosanna Spearman avait choisi sa cachette.
Il était tout aussi impossible d’arracher les algues que de forcer le passage de ma main à travers. Après avoir marqué l’endroit indiqué par l’extrémité du bâton placée le plus près du sable mouvant, je résolus de poursuivre la recherche de la chaîne selon mon propre plan. Mon idée était de « sonder » immédiatement sous les rochers, avec l’espoir de retrouver la trace perdue de la chaîne au point où elle entrait dans le sable. Je ramassai le bâton et m’agenouillai sur le bord de la Pointe Sud.
Dans cette position, mon visage se trouvait à quelques pieds seulement de la surface du sable mouvant. La vue de celui-ci si près de moi, encore perturbé par intervalles par son hideux accès de tremblement, ébranla mes nerfs pour un instant. Une horrible pensée que la femme morte pût apparaître sur les lieux de son suicide pour aider à ma recherche — une terreur indicible de la voir surgir à travers la surface ondulante du sable et désigner l’endroit — s’imposa à mon esprit et me glaça sous la chaleur du soleil. J’avoue que je fermai les yeux au moment où la pointe du bâton pénétra pour la première fois dans le sable mouvant.
L’instant suivant, avant que le bâton n’ait pu être immergé de plus de quelques pouces, je fus libéré de l’emprise de ma propre terreur superstitieuse, et je palpitais d’excitation de la tête aux pieds. Sondant à l’aveugle, dès ma première tentative — à cette première tentative, j’avais sondé juste ! Le bâton heurta la chaîne.
Saisissant fermement les racines des algues de ma main gauche, je me penchai par-dessus le bord et tâtai de ma main droite sous les rebords surplombants du rocher. Ma main droite trouva la chaîne.
Je la retirai sans la moindre difficulté. Et il y avait l’étui en fer-blanc verni fixé à son extrémité.
L’action de l’eau avait si bien rouillé la chaîne qu’il me fut impossible de la détacher du fermoir qui la reliait à l’étui. Plaçant l’étui entre mes genoux et exerçant toute ma force, je parvins à retirer le couvercle. Une substance blanche remplissait tout l’intérieur quand je regardai dedans. J’y introduisis la main et découvris qu’il s’agissait de toile.
En retirant la toile, je tirai aussi une lettre froissée avec elle. Après avoir regardé l’adresse et découvert qu’elle portait mon nom, je mis la lettre dans ma poche et retirai complètement la toile. Elle sortit en un rouleau épais, moulé, bien entendu, à la forme de l’étui dans lequel elle était restée confinée si longtemps, et parfaitement préservée de tout dommage par la mer.
J’emportai la toile sur le sable sec de la plage, et là, je la déroulai et la lissai. On ne pouvait s’y méprendre, c’était un vêtement. C’était une chemise de nuit.
La face supérieure, lorsque je l’étalai, présentait à la vue d’innombrables plis et faux plis, et rien de plus. J’essayai ensuite la face inférieure — et découvris instantanément la tache de peinture provenant de la porte du boudoir de Rachel !
Mes yeux restèrent rivés sur la tache, et mon esprit me ramena d’un bond du présent au passé. Les mots mêmes du sergent Cuff me revinrent en mémoire, comme si l’homme lui-même était à nouveau à mes côtés, montrant l’irréfutable conclusion qu’il tirait de la tache sur la porte.
« Découvrez s’il y a dans cette maison un vêtement portant une tache de peinture. Découvrez à qui appartient ce vêtement. Découvrez comment la personne peut justifier d’avoir été dans la chambre et d’avoir taché la peinture entre minuit et trois heures du matin. Si la personne ne peut vous satisfaire, vous n’avez pas à chercher bien loin la main qui a pris le Diamant. »
L’un après l’autre, ces mots traversèrent ma mémoire, se répétant encore et encore avec une lassante et mécanique réitération. Je fus tiré de ce qui ressemblait à une transe de plusieurs heures — de ce qui n’était, sans doute, que la pause de quelques instants seulement — par une voix qui m’appelait. Je levai les yeux et vis que la patience de Betteredge l’avait enfin abandonné. Il était tout juste visible entre les dunes de sable, revenant vers la plage.
L’apparition du vieil homme me rappela, à l’instant où je le perçus, à mon sens des choses présentes, et me fit réaliser que l’enquête que j’avais menée jusqu’ici restait incomplète. J’avais découvert la tache sur la chemise de nuit. À qui appartenait cette chemise de nuit ?
Mon premier réflexe fut de consulter la lettre dans ma poche — la lettre que j’avais trouvée dans l’étui.
Alors que je levais la main pour la sortir, je me souvins qu’il y avait un moyen plus court de découvrir la vérité que celui-ci. La chemise de nuit elle-même révélerait tout, car, selon toute probabilité, elle était marquée au nom de sa propriétaire.
Je la pris sur le sable et cherchai la marque.
Je trouvai la marque et lus — MON PROPRE NOM.
Là étaient les lettres familières qui me disaient que la chemise de nuit était la mienne. Je levai les yeux. Il y avait le soleil ; il y avait les eaux scintillantes de la baie ; il y avait le vieux Betteredge, s’avançant de plus en plus près de moi. Je regardai à nouveau les lettres. Mon propre nom. Me faisant face, sans équivoque — mon propre nom.
« Si le temps, la peine et l’argent le permettent, je mettrai la main sur le voleur qui a pris la Pierre de Lune. » — J’avais quitté Londres avec ces mots sur les lèvres. J’avais pénétré le secret que le sable mouvant avait gardé de toute autre créature vivante. Et, sur la preuve irréfutable de la tache de peinture, je m’étais découvert Moi-même comme le Voleur.
CHAPITRE IV
Je n’ai pas un mot à dire sur mes propres sensations.
Mon impression est que le choc qui m’a été infligé a complètement suspendu ma capacité de penser et de ressentir. Je n’aurais certainement pas pu savoir ce que je faisais quand Betteredge m’a rejoint — car je tiens de son autorité que j’ai ri, quand il a demandé ce qui n’allait pas, et qu’en mettant la chemise de nuit entre ses mains, je lui ai dit de résoudre lui-même l’énigme.
De ce qui fut dit entre nous sur la plage, je n’ai pas le moindre souvenir. Le premier endroit où je peux maintenant me revoir clairement est la sapinière. Betteredge et moi retournons ensemble à la maison ; et Betteredge me dit que je serai capable de faire face, et qu’il sera capable de faire face, quand nous aurons bu un verre de grog.
La scène se déplace de la plantation au petit salon de Betteredge. Ma résolution de ne jamais entrer dans la maison de Rachel est oubliée. Je ressens avec gratitude la fraîcheur, l’ombre et le calme de la pièce. Je bois le grog (un luxe tout nouveau pour moi, à cette heure de la journée), que mon bon vieil ami mélange avec de l’eau glacée du puits. En toute autre circonstance, la boisson m’aurait simplement stupéfié. Dans l’état actuel des choses, elle tend mes nerfs. Je commence à « faire face », comme Betteredge l’a prédit. Et Betteredge, de son côté, commence à « faire face » lui aussi.
L’image que je donne maintenant de moi-même sera, je le soupçonne, jugée très étrange, pour le moins. Placé dans une situation qui peut, je pense, être décrite comme étant sans aucun parallèle, quelle est la première procédure à laquelle je recours ? M’isoler de toute société humaine ? M’appliquer à analyser l’abominable impossibilité qui, néanmoins, se dresse devant moi comme un fait indéniable ? Me précipiter à Londres par le premier train pour consulter les plus hautes autorités et lancer immédiatement une enquête approfondie ? Non. J’accepte l’abri d’une maison où j’avais résolu de ne jamais me dégrader en rentrant de nouveau ; et je m’assois, à siroter du spiritueux et de l’eau en compagnie d’un vieux serviteur, à dix heures du matin. Est-ce là la conduite que l’on aurait pu attendre d’un homme placé dans ma position horrible ? Je peux seulement répondre que la vue du visage familier du vieux Betteredge fut pour moi un réconfort inexprimable, et que boire le grog du vieux Betteredge m’a aidé, comme je crois que rien d’autre ne m’aurait aidé, dans l’état de prostration physique et mentale totale où j’étais tombé. Je ne peux qu’offrir cette excuse pour moi-même ; et je ne peux qu’admirer cette invariable préservation de la dignité, et cette constance strictement logique dans la conduite, qui distinguent chaque homme et chaque femme qui pourrait lire ces lignes, dans chaque urgence de leur vie, du berceau à la tombe.
« Maintenant, monsieur Franklin, il y a une chose certaine, en tout cas », dit Betteredge, en jetant la chemise de nuit sur la table entre nous, et en la désignant comme si c’était une créature vivante qui pouvait l’entendre. « Il est menteur, pour commencer. »
Cette vision réconfortante de la question n’était pas celle qui se présentait à mon esprit.
« Je suis aussi innocent de toute connaissance d’avoir pris le Diamant que vous l’êtes », dis-je. « Mais voilà le témoin contre moi ! La peinture sur la chemise de nuit et le nom sur la chemise de nuit sont des faits. »
Betteredge souleva mon verre et le mit avec persuasion dans ma main.
« Des faits ? » répéta-t-il. « Prenez une goutte de plus de grog, monsieur Franklin, et vous surmonterez la faiblesse de croire aux faits ! Une machination, monsieur ! » continua-t-il, en baissant la voix de manière confidentielle. « C’est ainsi que je lis l’énigme. Une machination quelque part — et vous et moi devons la découvrir. N’y avait-il rien d’autre dans l’étui en fer-blanc, quand vous y avez plongé la main ? »
La question me rappela instantanément la lettre dans ma poche. Je la sortis et l’ouvris. C’était une lettre de nombreuses pages, étroitement écrites. Je cherchai impatiemment la signature à la fin. « Rosanna Spearman. »
En lisant le nom, un souvenir soudain illumina mon esprit, et une suspicion soudaine surgit de cette lumière nouvelle.
« Arrêtez ! » m’exclamai-je. « Rosanna Spearman est venue chez ma tante en sortant d’une maison de correction ? Rosanna Spearman avait été autrefois une voleuse ? »
« Il n’y a pas à nier cela, monsieur Franklin. Et alors, si vous le voulez bien ? »
« Et alors ? Comment savoir si elle n’a pas volé le Diamant après tout ? Comment savoir si elle n’a pas taché ma chemise de nuit exprès avec la peinture ? »
Betteredge posa sa main sur mon bras et m’arrêta avant que je puisse en dire davantage.
« Vous serez disculpé de tout cela, monsieur Franklin, sans aucun doute. Mais j’espère que vous ne serez pas disculpé de cette manière. Voyez ce que dit la lettre, monsieur. Par justice pour la mémoire de la jeune fille, voyez ce qu’elle dit. »
Je sentis le sérieux avec lequel il parlait — je le sentis comme une réprimande amicale à mon égard. « Vous vous ferez votre propre jugement sur sa lettre », dis-je. « Je vais la lire à voix haute. »
Je commençai — et lus ces lignes :
« Monsieur — J’ai quelque chose à vous avouer. Une confession qui signifie beaucoup de misère peut parfois être faite en très peu de mots. Cette confession peut être faite en trois mots. Je vous aime. »
La lettre tomba de ma main. Je regardai Betteredge. « Au nom du Ciel », dis-je, « qu’est-ce que cela signifie ? »
Il sembla reculer devant l’idée de répondre à la question.
« Vous et Lucy la Boiteuse étiez seuls ensemble ce matin, monsieur », dit-il. « N’a-t-elle rien dit au sujet de Rosanna Spearman ? »
« Elle n’a même jamais mentionné le nom de Rosanna Spearman. »
« Veuillez revenir à la lettre, monsieur Franklin. Je vous le dis franchement, je n’ai pas le courage de vous chagriner, après ce que vous avez déjà eu à supporter. Laissez-la parler pour elle-même, monsieur. Et continuez votre grog. Pour votre propre bien, continuez votre grog. »
Je repris la lecture de la lettre.
« Il serait très honteux pour moi de vous dire cela si j’étais une femme vivante au moment où vous le lirez. Je serai morte et enterrée, monsieur, quand vous trouverez ma lettre. C’est ce qui me rend audacieuse. Même ma tombe ne sera pas laissée pour parler de moi. Je peux avouer la vérité — avec le sable mouvant attendant de me cacher quand les mots seront écrits.
« De plus, vous trouverez votre chemise de nuit dans ma cachette, avec la tache de peinture dessus ; et vous voudrez savoir comment elle a pu être cachée par moi ? et pourquoi je ne vous en ai rien dit de mon vivant ? Je n’ai qu’une raison à donner. J’ai fait ces choses étranges parce que je vous aimais.
« Je ne vous ennuierai pas beaucoup avec moi-même, ou ma vie avant que vous ne veniez chez ma dame. Lady Verinder m’a sortie d’une maison de correction. J’étais allée à la maison de correction depuis la prison. J’avais été mise en prison parce que j’étais une voleuse. J’étais une voleuse parce que ma mère faisait le trottoir quand j’étais toute petite. Ma mère faisait le trottoir parce que le monsieur qui était mon père l’a abandonnée. Il n’est pas nécessaire de raconter une histoire aussi commune que celle-ci, en long et en large. Elle est racontée assez souvent dans les journaux.
« Lady Verinder a été très gentille avec moi, et M. Betteredge a été très gentil avec moi. Ces deux-là, et la directrice de la maison de correction, sont les seules bonnes personnes que j’aie jamais rencontrées de toute ma vie. J’aurais pu m’en sortir à ma place — pas heureusement — mais j’aurais pu m’en sortir, si vous n’étiez pas venu en visite. Je ne vous blâme pas, monsieur. C’est ma faute — tout est de ma faute.
« Vous souvenez-vous quand vous avez surgi devant nous du milieu des dunes, ce matin-là, en cherchant M. Betteredge ? Vous étiez comme un prince dans un conte de fées. Vous étiez comme un amant dans un rêve. Vous étiez la créature humaine la plus adorable que j’aie jamais vue. Quelque chose qui ressemblait à la vie heureuse que je n’avais encore jamais menée a bondi en moi à l’instant où j’ai posé les yeux sur vous. Ne riez pas de cela si vous pouvez l’éviter. Oh, si seulement je pouvais vous faire sentir à quel point c’est sérieux pour moi !
« Je suis retournée à la maison, et j’ai écrit votre nom et le mien dans ma boîte à ouvrage, et j’ai dessiné un nœud d’amoureux en dessous. Puis, un démon — non, je devrais dire un bon ange — m’a murmuré : "Va te regarder dans la glace." La glace m’a dit — peu importe quoi. J’étais trop sotte pour tenir compte de l’avertissement. J’ai continué à m’attacher de plus en plus à vous, tout comme si j’étais une dame de votre rang, et la créature la plus magnifique sur laquelle vos yeux se soient jamais posés. J’ai essayé — oh, mon Dieu, comme j’ai essayé — de vous faire me regarder. Si vous aviez su combien je pleurais la nuit de la misère et de l’humiliation de ne jamais vous voir faire attention à moi, vous auriez peut-être eu pitié de moi, et m’auriez donné un regard de temps en temps pour vivre.
« Ce n’aurait peut-être pas été un regard très gentil si vous aviez su combien je détestais Miss Rachel. Je crois que j’ai découvert que vous étiez amoureux d’elle avant que vous ne le sachiez vous-même. Elle avait l’habitude de vous donner des roses à porter à votre boutonnière. Ah, monsieur Franklin, vous portiez mes roses plus souvent que vous ou elle ne le pensiez ! Le seul réconfort que j’aie eu à cette époque, était de mettre secrètement ma rose dans votre verre d’eau, à la place de la sienne — puis de jeter sa rose.
« Si elle avait été vraiment aussi jolie que vous le pensiez, j’aurais peut-être mieux supporté la chose. Non ; je crois que j’aurais été encore plus rancunière envers elle. Supposons que vous mettiez Miss Rachel dans une robe de servante et que vous lui enleviez ses bijoux ? Je ne sais pas quelle est l’utilité pour moi d’écrire de cette façon. On ne peut nier qu’elle avait une mauvaise silhouette ; elle était trop mince. Mais qui peut dire ce qui plaît aux hommes ? Et les jeunes dames peuvent se comporter d’une manière qui coûterait sa place à une servante. Ce ne sont pas mes affaires. Je ne peux m’attendre à ce que vous lisiez ma lettre si je l’écris ainsi. Mais cela énerve vraiment d’entendre dire que Miss Rachel est jolie, quand on sait tout le temps que c’est sa robe qui fait cela, et sa confiance en elle-même.
« Essayez de ne pas perdre patience avec moi, monsieur. Je passerai aussi vite que je peux au moment qui est sûr de vous intéresser — le moment où le Diamant a été perdu.
« Mais il y a une chose que j’ai sur le cœur de vous dire d’abord. »
« Ma vie n’était pas une vie très difficile à supporter, tant que j’étais une voleuse. Ce n’est que lorsqu’ils m’eurent appris, à la maison de correction, à ressentir ma propre dégradation et à aspirer à mieux, que les jours devinrent longs et lassants. Les pensées sur l’avenir s’imposaient désormais à moi. Je ressentais le terrible reproche que les gens honnêtes — même les plus bienveillants des gens honnêtes — m’adressaient par leur seule existence. Une sensation déchirante de solitude ne me quittait pas, où que j’aille, quoi que je fasse, et quelles que soient les personnes que je voie. C’était mon devoir, je le sais, d’essayer de m’entendre avec mes camarades de service dans ma nouvelle place. D’une certaine manière, je n’arrivais pas à me lier d’amitié avec eux. Ils avaient l’air (ou du moins je pensais qu’ils avaient l’air) de se douter de ce que j’avais été. Je ne regrette pas, loin de là, d’avoir été poussée à faire l’effort d’être une femme réformée — mais, vraiment, vraiment, c’était une vie lassante. Vous étiez apparu dans cette vie comme un rayon de soleil au début — et puis vous m’avez fait défaut, vous aussi. J’étais assez folle pour vous aimer ; et je ne pouvais même pas attirer votre attention. Il y avait une grande misère — il y avait vraiment une grande misère là-dedans.
« Maintenant, j’en viens à ce que je voulais vous dire. En ces jours d’amertume, je suis allée deux ou trois fois, quand c’était mon tour de sortir, à mon endroit favori — la plage au-dessus du Shivering Sand. Et je me disais : « Je pense que tout finira ici. Quand je ne pourrai plus le supporter, je pense que cela finira ici. » Vous comprendrez, monsieur, que l’endroit avait exercé sur moi une sorte de sortilège avant même votre arrivée. J’avais toujours eu l’idée qu’il m’arriverait quelque chose au sable mouvant. Mais je ne l’avais jamais regardé avec la pensée que ce serait le moyen pour moi de mettre fin à mes jours, jusqu’au moment dont j’écris maintenant. Alors, j’ai pensé que c’était là un endroit qui mettrait fin à tous mes tourments en un instant ou deux — et qui me cacherait pour toujours après cela.
« C’est tout ce que j’ai à dire sur moi-même, en comptant à partir du matin où je vous ai vu pour la première fois, jusqu’au matin où l’alerte a été donnée dans la maison que le Diamant était perdu.
« J’étais tellement exaspérée par les bavardages insensés des servantes, qui se demandaient toutes qui serait suspectée en premier ; et j’étais tellement en colère contre vous (ne sachant rien de mieux à ce moment-là) pour la peine que vous preniez à chercher le joyau et à envoyer chercher la police, que je restais le plus possible à l’écart, jusqu’à plus tard dans la journée, quand l’officier de Frizinghall est arrivé à la maison.
« M. Seegrave a commencé, comme vous vous en souvenez peut-être, par poster une garde devant les chambres des femmes ; et les femmes l’ont toutes suivi à l’étage, en furie, pour savoir ce qu’il entendait par l’insulte qu’il leur avait faite. J’y suis allée avec les autres, car si j’avais agi différemment des autres, M. Seegrave était le genre d’homme qui m’aurait suspectée immédiatement. Nous l’avons trouvé dans la chambre de Miss Rachel. Il nous a dit qu’il ne voulait pas d’un groupe de femmes ici ; il a montré la tache sur la porte peinte, a dit que certains de nos jupons avaient causé le dégât, et nous a renvoyées toutes en bas.
« Après avoir quitté la chambre de Miss Rachel, je me suis arrêtée un instant sur l’un des paliers, toute seule, pour voir si, par hasard, j’avais la tache de peinture sur ma robe. Penelope Betteredge (la seule des femmes avec qui j’étais en bons termes) est passée et a remarqué ce que je faisais.
« — Tu n’as pas à t’en faire, Rosanna, dit-elle. La peinture sur la porte de Miss Rachel est sèche depuis des heures. Si M. Seegrave n’avait pas fait surveiller nos chambres, j’aurais pu lui en dire autant. Je ne sais pas ce que tu en penses — je n’ai jamais été aussi insultée de ma vie ! »
« Penelope était une fille au sang chaud. Je l’ai calmée et l’ai ramenée à ce qu’elle avait dit sur le fait que la peinture sur la porte était sèche depuis des heures.
« — Comment sais-tu cela ? ai-je demandé.
« — J’étais avec Miss Rachel et M. Franklin, toute la matinée d’hier, a dit Penelope, à mélanger les couleurs pendant qu’ils finissaient la porte. J’ai entendu Miss Rachel demander si la porte serait sèche ce soir-là, à temps pour que les invités de l’anniversaire puissent la voir. Et M. Franklin a secoué la tête et a dit qu’elle ne serait pas sèche avant douze heures. Il était bien après l’heure du déjeuner — il était trois heures quand ils ont fini. Que dit ton arithmétique, Rosanna ? La mienne dit que la porte était sèche à trois heures ce matin. »
« — Est-ce que certaines des dames sont montées hier soir pour la voir ? ai-je demandé. J’ai cru entendre Miss Rachel les avertir de ne pas s’approcher de la porte. »
« — Aucune des dames n’a fait la tache, a répondu Penelope. J’ai laissé Miss Rachel au lit à minuit hier. Et j’ai remarqué la porte, et il n’y avait rien d’anormal à ce moment-là. »
« — Ne devrais-tu pas en parler à M. Seegrave, Penelope ? »
« — Je ne dirais pas un mot pour aider M. Seegrave pour tout ce qu’on pourrait m’offrir ! »
« Elle est retournée à son travail, et je suis retournée au mien.
« Mon travail, monsieur, était de faire votre lit et de ranger votre chambre. C’était l’heure la plus heureuse de toute ma journée. J’avais l’habitude d’embrasser l’oreiller sur lequel votre tête avait reposé toute la nuit. Peu importe qui l’a fait depuis, vous n’avez jamais eu vos vêtements pliés aussi soigneusement que je les pliais pour vous. De tous les petits bibelots de votre nécessaire de toilette, il n’y en avait pas un qui ait eu la moindre poussière dessus. Vous ne l’avez jamais remarqué, pas plus que vous ne m’avez remarquée. Je vous demande pardon ; je m’oublie. Je vais me dépêcher et continuer.
« Eh bien, je suis entrée ce matin-là pour faire mon travail dans votre chambre. Votre chemise de nuit était jetée sur le lit, juste comme vous l’aviez enlevée. Je l’ai ramassée pour la plier — et j’ai vu la tache de peinture provenant de la porte de Miss Rachel !
« J’ai été si surprise par cette découverte que j’ai couru dehors avec la chemise de nuit à la main, je me suis dirigée vers l’escalier de service et je me suis enfermée dans ma propre chambre, pour l’examiner dans un endroit où personne ne pouvait s’introduire et m’interrompre.
« Dès que j’ai repris mon souffle, j’ai repensé à ma conversation avec Penelope, et je me suis dit : « Voici la preuve qu’il était dans le salon de Miss Rachel entre minuit hier et trois heures ce matin ! »
« Je ne vous dirai pas en termes clairs quelle est la première suspicion qui m’a traversé l’esprit, quand j’ai fait cette découverte. Vous seriez seulement en colère — et, si vous étiez en colère, vous pourriez déchirer ma lettre et ne plus rien en lire.
« Qu’il suffise, s’il vous plaît, de dire seulement ceci. Après y avoir réfléchi de mon mieux, j’en ai conclu que la chose était peu probable, pour une raison que je vais vous dire. Si vous aviez été dans le salon de Miss Rachel, à cette heure de la nuit, avec la connaissance de Miss Rachel (et si vous aviez été assez insensé pour oublier de prendre garde à la porte humide), elle vous l’aurait rappelé — elle ne vous aurait jamais laissé emporter un tel témoin contre vous, comme le témoin que je regardais maintenant ! En même temps, j’avoue que je n’étais pas tout à fait certaine dans mon esprit d’avoir prouvé que ma propre suspicion était erronée. Vous n’aurez pas oublié que j’ai avoué détester Miss Rachel. Essayez de penser, si vous le pouvez, qu’il y avait un peu de cette haine dans tout cela. Cela a fini par me décider à garder la chemise de nuit, et à attendre, et surveiller, et voir quel usage je pourrais en faire. À ce moment-là, veuillez vous rappeler qu’pas l’ombre d’une idée ne m’est venue à l’esprit que vous aviez volé le Diamant. »
Là, je m’interrompis dans la lecture de la lettre pour la seconde fois.
J’avais lu ces passages de la confession de la misérable femme qui se rapportaient à moi, avec une surprise sincère, et, je peux l’ajouter honnêtement, avec une détresse sincère. J’avais regretté, sincèrement regretté, l’aspersion que j’avais imprudemment jetée sur sa mémoire, avant d’avoir vu une ligne de sa lettre. Mais quand j’eus avancé jusqu’au passage cité plus haut, j’avoue que je sentis mon esprit s’aigrir de plus en plus contre Rosanna Spearman à mesure que je continuais. « Lisez le reste vous-même », dis-je, en tendant la lettre à Betteredge par-dessus la table. « S’il y a quelque chose dedans que je doive regarder, vous pourrez me le dire au fur et à mesure. »
« Je vous comprends, monsieur Franklin », répondit-il. « C’est naturel, monsieur, de votre part. Et, que Dieu nous vienne en aide à tous ! » ajouta-t-il, d’un ton plus bas, « ce n’est pas moins naturel chez elle. »
Je procède à copier la suite de la lettre à partir de l’original, en ma possession :—
« Ayant décidé de garder la chemise de nuit, et de voir quel usage mon amour, ou ma vengeance (je sais à peine lequel) pourrait en tirer à l’avenir, la chose suivante à découvrir était comment la garder sans risquer d’être découverte.
« Il n’y avait qu’un moyen — en fabriquer une autre exactement semblable, avant que samedi n’arrive, et n’amène la blanchisseuse et son inventaire à la maison.
« J’avais peur de remettre cela au lendemain (le vendredi) ; étant dans le doute qu’un accident puisse arriver dans l’intervalle. J’ai décidé de fabriquer la nouvelle chemise de nuit ce jour-là même (le jeudi), alors que je pouvais compter, si je jouais bien mes cartes, sur le fait d’avoir du temps pour moi. La première chose à faire (après avoir enfermé votre chemise de nuit dans mon tiroir) était de retourner dans votre chambre — non pas tant pour la ranger (Penelope l’aurait fait pour moi, si je le lui avais demandé) que pour découvrir si vous aviez effacé une partie de la tache de peinture de votre chemise de nuit, sur le lit, ou sur un meuble de la pièce.
« J’ai tout examiné minutieusement, et finalement, j’ai trouvé quelques traces de peinture à l’intérieur de votre robe de chambre — non pas la robe de chambre en lin que vous portiez habituellement en cette saison d’été, mais une robe de chambre en flanelle que vous aviez aussi avec vous. Je suppose que vous avez eu froid après avoir marché de long en large sans rien d’autre que votre chemise de nuit, et que vous avez mis ce que vous avez trouvé de plus chaud. Quoi qu’il en soit, les taches étaient là, juste visibles, à l’intérieur de la robe de chambre. Je m’en suis facilement débarrassée en grattant le tissu de la flanelle. Cela fait, la seule preuve restante contre vous était celle enfermée dans mon tiroir.
« Je venais de finir votre chambre quand on m’a appelée pour être interrogée par M. Seegrave, avec le reste des domestiques. Ensuite vint l’examen de toutes nos malles. Et puis suivit l’événement le plus extraordinaire de la journée — pour moi — depuis que j’avais trouvé la peinture sur votre chemise de nuit. Cet événement est issu du second interrogatoire de Penelope Betteredge par le surintendant Seegrave.
« Penelope est revenue vers nous tout à fait hors d’elle de rage devant la manière dont M. Seegrave l’avait traitée. Il avait insinué, sans possibilité de se méprendre, qu’il la soupçonnait d’être la voleuse. Nous étions toutes également étonnées d’entendre cela, et nous avons toutes demandé : pourquoi ?
« — Parce que le Diamant était dans le salon de Miss Rachel, a répondu Penelope. Et parce que j’étais la dernière personne dans le salon la nuit ! »
« Presque avant que les mots n’aient quitté ses lèvres, je me suis souvenue qu’une autre personne avait été dans le salon plus tard que Penelope. Cette personne, c’était vous. Ma tête tournait, et mes pensées étaient dans une confusion terrible. Au milieu de tout cela, quelque chose en moi me murmurait que la tache sur votre chemise de nuit pouvait avoir une signification entièrement différente de celle que je lui avais donnée jusqu’à ce moment-là. « Si la dernière personne qui était dans la pièce est celle qui doit être suspectée », me suis-je dit, « la voleuse n’est pas Penelope, mais M. Franklin Blake ! »
« Dans le cas de n’importe quel autre gentleman, je crois que j’aurais eu honte de le soupçonner de vol, presque aussitôt que la suspicion m’aurait traversé l’esprit.
« Mais la simple pensée que vous vous étiez abaissé à mon niveau, et que moi, en m’emparant de votre chemise de nuit, je m’étais aussi emparée des moyens de vous protéger d’être découvert, et déshonoré pour la vie — je dis, monsieur, que la simple pensée de cela semblait ouvrir devant moi une telle chance de gagner votre bonne volonté, que je suis passée les yeux bandés, pour ainsi dire, de la suspicion à la croyance. J’ai décidé, sur le champ, que vous vous étiez montré le plus empressé de tous à aller chercher la police, comme un leurre pour nous tromper tous ; et que la main qui avait pris le joyau de Miss Rachel ne pouvait en aucun cas être une autre main que la vôtre.
« L’excitation de cette nouvelle découverte de ma part a dû, je pense, me faire tourner la tête pendant un moment. J’éprouvais une telle impatience dévorante de vous voir — de vous sonder avec un mot ou deux au sujet du Diamant, et de vous faire me regarder, et me parler, de cette manière-là — que j’ai arrangé mes cheveux, et me suis faite aussi belle que possible, et suis allée vers vous hardiment dans la bibliothèque où je savais que vous écriviez.
« Vous aviez laissé l’une de vos bagues à l’étage, ce qui constituait une aussi bonne excuse pour mon intrusion que j’aurais pu le souhaiter. Mais, oh, monsieur ! si jamais vous avez aimé, vous comprendrez comment il se fait que tout mon courage s’est refroidi, quand je suis entrée dans la pièce, et que je me suis retrouvée en votre présence. Et puis, vous avez levé les yeux vers moi si froidement, et vous m’avez remerciée d’avoir trouvé votre bague d’une manière si indifférente, que mes genoux tremblaient sous moi, et j’ai senti que j’allais tomber sur le sol à vos pieds. Quand vous m’eûtes remerciée, vous avez reporté vos yeux, si vous vous en souvenez, sur votre écriture. J’étais si mortifiée d’être traitée de cette façon, que j’ai repris assez d’esprit pour parler. J’ai dit : « C’est une chose étrange à propos du Diamant, monsieur. » Et vous avez levé les yeux à nouveau, et avez dit : « Oui, c’est vrai ! » Vous avez parlé poliment (je ne peux pas le nier) ; mais tout de même vous avez gardé une distance — une distance cruelle entre nous. Croyant, comme je le faisais, que vous aviez le Diamant perdu caché sur vous, pendant que vous me parliez, votre sang-froid m’a tellement provoquée que j’ai eu l’audace, dans le feu du moment, de vous donner un indice. J’ai dit : « Ils ne trouveront jamais le Diamant, monsieur, n’est-ce pas ? Non ! ni la personne qui l’a pris — je m’en porte garante. » J’ai hoché la tête, et je vous ai souri, comme pour dire : « Je sais ! » Cette fois, vous avez levé les yeux vers moi avec quelque chose comme de l’intérêt dans le regard ; et j’ai senti que quelques mots de plus de votre côté et du mien pourraient faire sortir la vérité. Juste à ce moment-là, M. Betteredge a tout gâché en venant à la porte. J’ai reconnu son pas, et je savais aussi qu’il était contraire à ses règles que je sois dans la bibliothèque à cette heure de la journée — sans parler d’y être en votre compagnie. J’ai eu juste le temps de sortir de mon propre chef, avant qu’il ne puisse entrer et me dire de partir. J’étais en colère et déçue ; mais je n’étais pas entièrement sans espoir malgré tout. La glace, voyez-vous, était rompue entre nous — et je pensais que je prendrais soin, à la prochaine occasion, que M. Betteredge soit hors de portée.
« Quand je suis retournée dans l’office des domestiques, la cloche sonnait pour notre dîner. Déjà l’après-midi ! et les matériaux pour fabriquer la nouvelle chemise de nuit restaient à obtenir ! Il n’y avait qu’une chance de les obtenir. J’ai fait semblant d’être malade au dîner ; et j’ai ainsi assuré tout l’intervalle d’ici l’heure du thé pour mon usage personnel.
« Ce que j’ai fait, alors que la maison me croyait allongée dans ma propre chambre ; et comment j’ai passé la nuit, après avoir fait semblant d’être malade encore à l’heure du thé, et après avoir été renvoyée au lit, il n’y a pas besoin de vous le dire. Le sergent Cuff a découvert tout cela, s’il n’a rien découvert de plus. Et je peux deviner comment. J’ai été détectée (bien que j’aie gardé mon voile baissé) dans le magasin de mercerie à Frizinghall. Il y avait une glace devant moi, au comptoir où j’achetais la toile ; et — dans cette glace — j’ai vu l’un des employés montrer mon épaule et chuchoter à un autre. La nuit encore, quand je travaillais secrètement, enfermée dans ma chambre, j’ai entendu la respiration des servantes qui me soupçonnaient, devant ma porte.
« Cela n’avait pas d’importance alors ; cela n’en a pas maintenant. Le vendredi matin, des heures avant que le sergent Cuff n’entre dans la maison, il y avait la nouvelle chemise de nuit — pour compléter votre nombre à la place de la chemise de nuit que j’avais prise — faite, essorée, séchée, repassée, marquée et pliée comme la blanchisseuse pliait toutes les autres, en sécurité dans votre tiroir. Il n’y avait aucune crainte (si le linge de la maison était examiné) que la nouveauté de la chemise de nuit ne me trahisse. Tous vos sous-vêtements avaient été renouvelés, quand vous êtes venu dans notre maison — je suppose à votre retour de pays étrangers.
« La chose suivante fut l’arrivée du sergent Cuff ; et la surprise suivante fut l’annonce de ce qu’il pensait de la tache sur la porte.
« J’avais cru que vous étiez coupable (comme je l’ai avoué), plus parce que je voulais que vous soyez coupable que pour toute autre raison. Et maintenant, le Sergent en était venu par un chemin totalement différent à la même conclusion (concernant la chemise de nuit) que moi ! Et j’avais la robe qui était la seule preuve contre vous ! Et aucune créature vivante ne le savait — vous y compris ! J’ai peur de vous dire ce que j’ai ressenti quand j’ai rappelé ces choses à mon esprit — vous auriez haine de ma mémoire pour toujours après. »
À cet endroit, Betteredge leva les yeux de la lettre.
« Pas une lueur de lumière jusqu’ici, monsieur Franklin », dit le vieil homme, en enlevant ses lourdes lunettes en écaille et en éloignant un peu de lui la confession de Rosanna Spearman. « Êtes-vous parvenu à une conclusion, monsieur, dans votre esprit, pendant que je lisais ? »
« Finissez la lettre d’abord, Betteredge ; il pourrait y avoir quelque chose pour nous éclairer à la fin. J’aurai un mot ou deux à vous dire après cela. »
« Très bien, monsieur. Je vais juste reposer mes yeux, et ensuite je continuerai. En attendant, monsieur Franklin — je ne veux pas vous presser — mais cela vous dérangerait-il de me dire, en un mot, si vous voyez le moyen de sortir de cet horrible pétrin pour l’instant ? »
« Je vois mon chemin vers Londres », ai-je dit, « pour consulter M. Bruff. S’il ne peut pas m’aider... »
« Oui, monsieur ? »
« Et si le Sergent ne veut pas quitter sa retraite à Dorking... »
« Il ne le fera pas, monsieur Franklin ! »
« Alors, Betteredge — pour autant que je puisse voir maintenant — je suis au bout de mes ressources. Après M. Bruff et le Sergent, je ne connais pas une créature vivante qui puisse m’être de la moindre utilité. »
Comme les mots franchissaient mes lèvres, quelqu’un frappa à la porte de la pièce.
Betteredge parut aussi surpris qu’ennuyé par l’interruption.
« Entrez », appela-t-il, avec irritation, « qui que vous soyez ! »
La porte s’ouvrit, et entra chez nous, silencieusement, l’homme à l’aspect le plus remarquable que j’eusse jamais vu. À en juger par sa silhouette et ses mouvements, il était encore jeune. À en juger par son visage, et en le comparant à Betteredge, il paraissait le plus âgé des deux. Son teint était d’une noirceur de bohémien ; ses joues décharnées s’étaient creusées en des cavités profondes, au-dessus desquelles l’os saillait comme une marquise. Son nez présentait la forme fine et le modelé si souvent rencontrés chez les peuples anciens de l’Orient, si rarement visibles parmi les races plus récentes de l’Occident. Son front s’élevait, haut et droit, au-dessus de ses sourcils. Ses marques et ses rides étaient innombrables. De cet étrange visage, des yeux plus étranges encore, d’un brun des plus doux — des yeux rêveurs et mélancoliques, profondément enfoncés dans leurs orbites — vous regardaient et (dans mon cas, du moins) captivaient votre attention à leur guise. Ajoutez à cela une abondance de cheveux épais et drus, qui, par quelque caprice de la Nature, avaient perdu leur couleur de la manière la plus frappante, partielle et capricieuse qui soit. Sur le sommet de sa tête, ils étaient encore du noir profond qui était leur teinte naturelle. Autour des côtés de la tête — sans la moindre gradation de gris pour rompre la force de cet extraordinaire contraste — ils étaient devenus complètement blancs. La ligne de démarcation entre les deux couleurs ne conservait aucune sorte de régularité. À un endroit, le poil blanc remontait dans le noir ; à un autre, le poil noir descendait dans le blanc. Je regardai cet homme avec une curiosité dont, j’ai honte de le dire, je trouvai impossible de me défaire. Ses doux yeux bruns me rendirent mon regard avec bienveillance ; et il accueillit ma grossièreté involontaire, consistant à le fixer, par des excuses que je savais ne pas avoir méritées.
« Je vous demande pardon », dit-il. « Je ne savais pas que M. Betteredge était occupé. » Il tira un bout de papier de sa poche et le tendit à Betteredge. « La liste pour la semaine prochaine », dit-il. Ses yeux se posèrent un instant sur moi à nouveau — et il quitta la pièce aussi silencieusement qu’il y était entré.
« Qui est-ce ? » demandai-je.
« L’assistant de M. Candy », dit Betteredge. « À ce propos, M. Franklin, vous serez navré d’apprendre que le petit docteur ne s’est jamais remis de cette maladie qu’il a attrapée en rentrant du dîner d’anniversaire. Il est assez bien de santé ; mais il a perdu la mémoire dans la fièvre, et il n’en a jamais recouvré que les débris depuis. Tout le travail repose sur son assistant. Pas grand-chose maintenant, sauf parmi les pauvres. Ils ne peuvent pas faire autrement, vous savez. Ils doivent s’accommoder de l’homme aux cheveux bicolores et au teint de bohémien — ou alors ils ne seraient pas soignés du tout. »
« Vous n’avez pas l’air de l’aimer, Betteredge ? »
« Personne ne l’aime, monsieur. »
« Pourquoi est-il si impopulaire ? »
« Eh bien, M. Franklin, son apparence joue déjà contre lui, pour commencer. Et puis, il court un bruit que M. Candy l’a pris alors qu’il avait une réputation très douteuse. Personne ne sait qui il est — et il n’a pas un ami dans la région. Comment voulez-vous qu’on l’aime, après ça ? »
« Tout à fait impossible, bien sûr ! Puis-je vous demander ce qu’il vous voulait, quand il vous a donné ce bout de papier ? »
« Seulement m’apporter la liste hebdomadaire des malades du coin qui ont besoin d’un peu de vin. Ma dame a toujours fait une distribution régulière de bon porto et de sherry aux pauvres infirmes ; et Mlle Rachel souhaite que la coutume soit maintenue. Les temps ont changé ! les temps ont changé ! Je me souviens de l’époque où M. Candy apportait lui-même la liste à ma maîtresse. Maintenant, c’est l’assistant de M. Candy qui m’apporte la liste. Je vais continuer la lettre, si vous me le permettez, monsieur », dit Betteredge, ramenant la confession de Rosanna Spearman vers lui. « Ce n’est pas une lecture gaie, je vous l’accorde. Mais, tenez ! ça m’empêche de m’aigrir en pensant au passé. » Il ajusta ses lunettes et hocha la tête d’un air sombre. « Il y a un fond de bon sens, M. Franklin, dans notre conduite envers nos mères, lorsqu’elles nous font commencer le voyage de la vie. Nous sommes tous plus ou moins réticents à être mis au monde. Et nous avons tous raison. »
L’assistant de M. Candy avait produit sur moi une impression trop forte pour être immédiatement chassée de mes pensées. Je passai outre l’ultime déclaration irréfutable de la philosophie de Betteredge et revins au sujet de l’homme aux cheveux bicolores.
« Quel est son nom ? » demandai-je.
« Un nom aussi laid que possible », répondit Betteredge brusquement. « Ezra Jennings. »
CHAPITRE V
Après m’avoir donné le nom de l’assistant de M. Candy, Betteredge sembla penser que nous avions assez perdu notre temps sur un sujet insignifiant. Il reprit la lecture de la lettre de Rosanna Spearman.
De mon côté, je restai assis à la fenêtre, attendant qu’il ait fini. Peu à peu, l’impression produite sur moi par Ezra Jennings — il semblait parfaitement inexplicable, dans une situation comme la mienne, qu’un être humain ait pu produire la moindre impression sur moi ! — s’effaça de mon esprit. Mes pensées refluèrent dans leur canal antérieur. Une fois de plus, je me contraignis à regarder résolument en face ma propre position incroyable. Une fois de plus, je passai en revue dans mon esprit le cours des choses que j’avais enfin trouvé assez de calme pour planifier pour l’avenir.
Retourner à Londres ce jour-là ; exposer toute l’affaire à M. Bruff ; et, dernier point et le plus important, obtenir (peu importe par quels moyens ou au prix de quel sacrifice) un entretien personnel avec Rachel — tel était mon plan d’action, pour autant que j’étais capable de le former à ce moment-là. Il restait encore plus d’une heure avant le départ du train. Et il y avait la mince possibilité que Betteredge découvre quelque chose dans la partie non lue de la lettre de Rosanna Spearman, qui pourrait m’être utile de connaître avant de quitter la maison dans laquelle le Diamant avait été perdu. C’est pour cette chance que j’attendais maintenant.
La lettre se terminait en ces termes :
« Vous n’avez pas besoin d’être en colère, M. Franklin, même si j’ai éprouvé un petit triomphe à savoir que je tenais toutes vos perspectives d’avenir entre mes mains. Les angoisses et les peurs me revinrent vite. Avec le point de vue que le Sergent Cuff adoptait sur la perte du Diamant, il finirait assurément par examiner notre linge et nos robes. Il n’y avait aucun endroit dans ma chambre — aucun endroit dans la maison — dont je puisse être satisfaite qu’il fût à l’abri de lui. Comment cacher la chemise de nuit de sorte que même le Sergent ne puisse la trouver ? et comment faire cela sans perdre une seconde de temps précieux ? — ce n’étaient pas des questions faciles à résoudre. Mes incertitudes aboutirent à ce que je prenne un moyen qui pourrait vous faire rire. Je me déshabillai et enfilai la chemise de nuit. Vous l’aviez portée — et j’eus un autre petit moment de plaisir à la porter après vous.
« La nouvelle suivante qui nous parvint dans l’office montra que je n’avais pas pris mes dispositions pour la chemise de nuit un moment trop tôt. Le Sergent Cuff voulait voir le carnet de blanchissage.
« Je le trouvai et le lui apportai dans le salon de ma dame. Le Sergent et moi nous étions croisés plus d’une fois autrefois. J’étais certaine qu’il me reconnaîtrait — et je n’étais pas certaine de ce qu’il pourrait faire en me trouvant employée comme domestique dans une maison où un bijou de valeur avait été perdu. Dans ce suspens, je sentis que ce serait un soulagement pour moi d’en finir avec notre rencontre, et d’en connaître le pire immédiatement.
« Il me regarda comme si j’étais une étrangère, quand je lui remis le carnet de blanchissage ; et il fut très particulièrement poli en me remerciant de l’avoir apporté. Je pensai que c’étaient là deux mauvais signes. Il n’y avait aucun moyen de savoir ce qu’il pourrait dire de moi dans mon dos ; il n’y avait aucun moyen de savoir à quel point je pourrais bientôt me retrouver placée en détention sous suspicion, et fouillée. C’était alors le moment de votre retour après avoir accompagné M. Godfrey Ablewhite à la gare ; et je me rendis à votre allée préférée dans le bosquet, pour essayer d’avoir une autre chance de vous parler — la dernière chance, pour tout ce que j’en savais, que je pourrais avoir.
« Vous n’apparûtes jamais ; et, ce qui était pire encore, M. Betteredge et le Sergent Cuff passèrent par l’endroit où je me cachais — et le Sergent me vit.
« Je n’eus d’autre choix, après cela, que de retourner à ma place et à mon travail, avant que d’autres désastres ne m’arrivent. Juste au moment où j’allais traverser le sentier, vous revîntes de la gare. Vous vous dirigiez droit vers le bosquet, quand vous me vîtes — je suis certaine, monsieur, que vous m’avez vue — et vous vous détournâtes comme si j’avais eu la peste, et rentrâtes dans la maison.*
* NOTE ; par Franklin Blake. — L’auteure se trompe complètement, pauvre créature. Je ne l’ai jamais remarquée. Mon intention était certainement de faire un tour dans le bosquet. Mais, me rappelant au même moment que ma tante pouvait souhaiter me voir, après mon retour de la gare, je changeai d’avis et rentrai dans la maison.
« Je gagnai l’intérieur de mon mieux, en revenant par l’entrée des domestiques. Il n’y avait personne dans la buanderie à ce moment-là ; et je m’y assis seule. Je vous ai déjà parlé des pensées que le Sable Frémissant a mises dans ma tête. Ces pensées me revinrent maintenant. Je me demandais en moi-même ce qui serait le plus dur à faire, si les choses continuaient ainsi — supporter l’indifférence de M. Franklin Blake à mon égard, ou sauter dans les sables mouvants et en finir pour toujours de cette manière ?
« Il est inutile de me demander de rendre compte de ma propre conduite, à ce moment-là. J’essaie — et je ne peux pas le comprendre moi-même.
« Pourquoi ne vous ai-je pas arrêté, quand vous m’avez évitée de cette manière cruelle ? Pourquoi n’ai-je pas crié : “M. Franklin, j’ai quelque chose à vous dire ; cela vous concerne, et vous devez, et vous allez, l’entendre ?” Vous étiez à ma merci — j’avais le dessus sur vous, comme on dit. Et mieux que cela, j’avais les moyens (si seulement je pouvais vous faire me faire confiance) d’être utile à l’avenir. Bien sûr, je n’ai jamais supposé que vous — un gentleman — aviez volé le Diamant pour le simple plaisir de le voler. Non. Penelope avait entendu Mlle Rachel, et j’avais entendu M. Betteredge, parler de vos extravagances et de vos dettes. Il était assez clair pour moi que vous aviez pris le Diamant pour le vendre, ou le mettre en gage, et ainsi obtenir l’argent dont vous aviez besoin. Eh bien ! j’aurais pu vous parler d’un homme à Londres qui aurait avancé une belle somme sur le bijou, et qui n’aurait posé aucune question embarrassante à son sujet non plus.
« Pourquoi ne vous ai-je pas parlé ! pourquoi ne vous ai-je pas parlé !
« Je me demande si les risques et les difficultés de garder la chemise de nuit étaient autant que je pouvais en gérer, sans avoir d’autres risques et difficultés ajoutés à ceux-là ? Cela aurait pu être le cas pour certaines femmes — mais comment cela pourrait-il être le cas pour moi ? Aux jours où j’étais une voleuse, j’avais couru cinquante fois plus de risques, et trouvé mon chemin hors de difficultés pour lesquelles cette difficulté n’était qu’un jeu d’enfant. J’avais été apprentie, pour ainsi dire, à la fraude et à la tromperie — certaines d’entre elles sur une telle échelle, et gérées si habilement, qu’elles devinrent célèbres et apparurent dans les journaux. Est-ce qu’une petite chose comme la garde d’une chemise de nuit était susceptible de peser sur mon moral, et de faire sombrer mon cœur, au moment où j’aurais dû vous parler ? Quelle absurdité de poser la question ! La chose ne pouvait pas être.
« À quoi bon m’attarder ainsi sur ma propre folie ? La vérité pure est assez claire, n’est-ce pas ? Dans votre dos, je vous aimais de tout mon cœur et de toute mon âme. Devant vous — il n’y a pas moyen de le nier — j’étais effrayée par vous ; effrayée de vous mettre en colère contre moi ; effrayée de ce que vous pourriez me dire (bien que vous ayez pris le Diamant) si je présumais vous dire que je l’avais découvert. J’étais allée aussi près que j’avais osé quand je vous ai parlé dans la bibliothèque. Vous ne m’aviez pas tourné le dos à ce moment-là. Vous n’aviez pas sursauté loin de moi comme si j’avais eu la peste. J’ai essayé de me provoquer pour me sentir en colère contre vous, et pour éveiller mon courage de cette façon. Non ! Je ne pouvais rien ressentir d’autre que la misère et l’humiliation de cela. “Tu es une fille laide ; tu as une épaule de travers ; tu n’es qu’une femme de chambre — que veux-tu dire en tentant de parler à Moi ?” Vous n’avez jamais prononcé un mot de cela, M. Franklin ; mais vous m’avez dit tout cela, néanmoins ! Une telle folie peut-elle être expliquée ? Non. Il n’y a rien à faire qu’à la confesser, et laisser aller.
« Je vous demande pardon, encore une fois, pour cette errance de ma plume. Il n’y a aucune crainte que cela se reproduise. Je suis tout près de la fin maintenant.
« La première personne qui me dérangea en venant dans la pièce vide fut Penelope. Elle avait découvert mon secret depuis longtemps, et elle avait fait de son mieux pour me ramener à la raison — et l’avait fait gentiment aussi.
« “Ah !” dit-elle, “je sais pourquoi tu es assise ici, et pourquoi tu te tourmentes, toute seule. La meilleure chose qui puisse arriver pour ton avantage, Rosanna, sera que la visite de M. Franklin ici prenne fin. C’est ma conviction qu’il ne tardera plus beaucoup maintenant avant de quitter la maison.”
« Dans toutes mes pensées pour vous, je n’avais jamais pensé à votre départ. Je ne pouvais pas parler à Penelope. Je pouvais seulement la regarder.
« “Je viens de quitter Mlle Rachel”, poursuivit Penelope. “Et j’ai eu grand-peine à supporter son humeur. Elle dit que la maison est insupportable pour elle avec la police dedans ; et elle est déterminée à parler à ma dame ce soir, et à aller chez sa tante Ablewhite demain. Si elle fait cela, M. Franklin sera le prochain à trouver une raison de partir, vous pouvez en être certaine !”
« Je retrouvai l’usage de ma langue à cela. “Voulez-vous dire que M. Franklin partira avec elle ?” demandai-je.
“Trop volontiers, si elle le laissait faire ; mais elle ne le fera pas. Il a été contraint de subir son humeur ; il est dans ses petits papiers noirs aussi — et cela après avoir fait tout ce qu’il peut pour l’aider, pauvre garçon ! Non ! non ! S’ils ne se réconcilient pas avant demain, vous verrez Mlle Rachel aller d’un côté, et M. Franklin d’un autre. Où il peut bien se rendre, je ne saurais le dire. Mais il ne restera jamais ici, Rosanna, après que Mlle Rachel nous aura quittés.”
« Je parvins à maîtriser le désespoir que je ressentais à la perspective de votre départ. Pour dire la vérité, je vis une petite lueur d’espoir pour moi-même s’il y avait vraiment un désaccord sérieux entre Mlle Rachel et vous. “Savez-vous”, demandai-je, “quelle est la querelle entre eux ?”
“Tout vient de Mlle Rachel”, dit Penelope. “Et, pour tout ce que je sais, c’est tout l’humeur de Mlle Rachel, et rien d’autre. Je suis désolée de vous chagriner, Rosanna ; mais ne partez pas avec l’idée que M. Franklin est jamais susceptible de se quereller avec elle. Il l’aime beaucoup trop pour ça !”
« Elle venait à peine de prononcer ces mots cruels qu’il y eut un appel pour nous de la part de M. Betteredge. Tous les domestiques de l’intérieur devaient s’assembler dans le hall. Et ensuite, nous devions entrer, un par un, et être interrogés dans la chambre de M. Betteredge par le Sergent Cuff.
« Ce fut mon tour d’entrer, après que la femme de chambre de ma dame et la femme de ménage principale eurent été interrogées en premier. Les demandes du Sergent Cuff — bien qu’il les ait enveloppées très astucieusement — me montrèrent bientôt que ces deux femmes (les pires ennemies que j’avais dans la maison) avaient fait leurs découvertes devant ma porte, le mardi après-midi, et encore le jeudi soir. Elles avaient dit au Sergent assez pour lui ouvrir les yeux sur une partie de la vérité. Il crut à juste titre que j’avais fait une nouvelle chemise de nuit secrètement, mais il crut à tort que la chemise de nuit tachée de peinture était la mienne. Je me sentis satisfaite d’une autre chose, d’après ce qu’il dit, ce qui me laissa perplexe à comprendre. Il me soupçonnait, bien sûr, d’être impliquée dans la disparition du Diamant. Mais, en même temps, il me laissa voir — délibérément, comme je le pensais — qu’il ne me considérait pas comme la personne principalement responsable de la perte du bijou. Il semblait penser que j’avais agi sous la direction de quelqu’un d’autre. Qui cette personne pouvait être, je ne pouvais pas le deviner alors, et ne peux pas le deviner maintenant.
« Dans cette incertitude, une chose était claire — que le Sergent Cuff était à des lieues de connaître toute la vérité. Vous étiez en sécurité tant que la chemise de nuit était en sécurité — et pas un moment de plus.
« Je désespère tout à fait de vous faire comprendre la détresse et la terreur qui pesaient sur moi maintenant. Il m’était impossible de risquer de porter votre chemise de nuit plus longtemps. Je pourrais me retrouver emmenée, au pied levé, au tribunal de police à Frizinghall, pour être inculpée sous suspicion, et fouillée en conséquence. Tandis que le Sergent Cuff me laissait encore libre, je devais choisir — et immédiatement — entre détruire la chemise de nuit, ou la cacher dans un endroit sûr, à une distance sûre de la maison.
« Si seulement j’avais été un peu moins éprise de vous, je pense que je l’aurais détruite. Mais oh ! comment pourrais-je détruire la seule chose que j’avais qui prouvait que je vous avais sauvé de la découverte ? Si nous en venions à une explication ensemble, et si vous me soupçonniez d’avoir quelque mauvais motif, et niiez tout, comment pourrais-je vous amener à me faire confiance, à moins d’avoir la chemise de nuit à produire ? Était-ce vous faire tort que de croire, comme je le faisais et le fais encore, que vous pourriez hésiter à laisser une pauvre fille comme moi être le partageur de votre secret, et votre complice dans le vol que vos problèmes d’argent vous avaient tenté de commettre ? Pensez à votre comportement froid envers moi, monsieur, et vous vous étonnerez à peine de ma réticence à détruire la seule revendication sur votre confiance et votre gratitude qu’il était en mon pouvoir de posséder.
« Je déterminai de la cacher ; et l’endroit que je fixai fut l’endroit que je connaissais le mieux — le Sable Frémissant.
« Dès que l’interrogatoire fut terminé, je trouvai la première excuse qui me vint à l’esprit, et obtins la permission de sortir pour une bouffée d’air frais. J’allai droit à Cobb’s Hole, au cottage de M. Yolland. Sa femme et sa fille étaient les meilleures amies que j’avais. Ne supposez pas que je les ai mises dans la confidence de votre secret — je n’ai fait confiance à personne. Tout ce que je voulais, c’était écrire cette lettre pour vous, et avoir une occasion sûre de retirer la chemise de nuit de sur moi. Suspectée comme je l’étais, je ne pouvais faire aucune de ces choses avec la moindre sécurité, à la maison.
« Et maintenant, j’ai presque fini ma longue lettre, l’écrivant seule dans la chambre de Lucy Yolland. Quand elle sera faite, je descendrai avec la chemise de nuit roulée, et cachée sous ma cape. Je trouverai les moyens dont j’ai besoin pour la garder en sécurité et au sec dans sa cachette, parmi le fatras de vieilles choses dans la cuisine de Mme Yolland. Et puis j’irai au Sable Frémissant — n’ayez pas peur que je laisse mes empreintes de pas me trahir ! — et je cacherai la chemise de nuit dans le sable, où aucune créature vivante ne peut la trouver sans être d’abord mise dans le secret par moi-même.
« Et, quand c’est fait, quoi ensuite ?
« Alors, Monsieur Franklin, j’aurai deux raisons de tenter une fois encore de vous dire les mots que je n’ai pas encore prononcés. Si vous quittez la maison, comme Penelope croit que vous allez la quitter, et si je ne vous ai pas parlé avant cela, je perdrai mon occasion à jamais. C’est là une raison. Ensuite, il y a cette pensée réconfortante — si mes paroles vous mettent en colère — que j’ai préparé la chemise de nuit pour plaider ma cause, comme rien d’autre ne saurait le faire. C’est ma seconde raison. Si, réunies, ces deux raisons ne parviennent pas à endurcir mon cœur contre la froideur qui l’a jusqu’ici glacé (je veux parler de la froideur avec laquelle vous m’avez traitée), ce sera la fin de mes efforts — et la fin de ma vie.
« Oui. Si je laisse passer ma prochaine occasion — si vous êtes aussi cruel que jamais, et si j’en souffre encore comme j’en ai déjà souffert — adieu au monde qui m’a refusé le bonheur qu’il donne aux autres. Adieu à la vie, qu’une simple marque de bonté de votre part est la seule chose capable de rendre à nouveau agréable pour moi. Ne vous blâmez pas, monsieur, si tout finit ainsi. Mais essayez — essayez vraiment — d’éprouver quelque chagrin indulgent pour moi ! Je veillerai à ce que vous découvriez ce que j’ai fait pour vous, quand je ne serai plus là pour vous le dire moi-même. Direz-vous alors quelque chose de gentil à mon sujet — de cette même manière douce que vous avez lorsque vous parlez à Miss Rachel ? Si vous le faites, et s’il existe des choses telles que les fantômes, je crois que le mien l’entendra et tremblera de plaisir.
« Il est temps que je m’arrête. Je me fais pleurer. Comment vais-je trouver mon chemin jusqu’à la cachette si je laisse ces larmes inutiles venir m’aveugler ?
« D’ailleurs, pourquoi devrais-je regarder le côté sombre ? Pourquoi ne pas croire, tant que je le peux, que tout finira bien après tout ? Je pourrais vous trouver de bonne humeur ce soir — ou, sinon, je pourrais mieux réussir demain matin. Je n’embellirai pas mon visage ordinaire en me tourmentant, n’est-ce pas ? Qui sait si je n’ai pas rempli toutes ces longues et lassantes pages de papier pour rien ? Elles iront, pour plus de sécurité (peu importe pour quelle autre raison maintenant), dans la cachette avec la chemise de nuit. Cela a été un travail dur, si dur, d’écrire ma lettre. Oh ! si nous finissons seulement par nous comprendre, quel plaisir j’aurai à la déchirer !
« Je vous prie d’agréer, monsieur, l’expression de mon dévouement sincère et de ma humble soumission,
« ROSANNA SPEARMAN. »
La lecture de la lettre fut achevée par Betteredge dans le silence. Après l’avoir soigneusement remise dans l’enveloppe, il resta pensif, la tête basse, les yeux fixés sur le sol.
« Betteredge, dis-je, y a-t-il une piste pour me guider à la fin de la lettre ? »
Il leva les yeux lentement, avec un soupir profond.
« Il n’y a rien pour vous guider, Monsieur Franklin, répondit-il. Si vous suivez mon conseil, vous garderez cette lettre sous pli jusqu’à ce que vos soucis actuels soient terminés. Elle vous causera une peine immense, chaque fois que vous la lirez. Ne la lisez pas maintenant. »
Je rangeai la lettre dans mon portefeuille.
Un coup d’œil en arrière sur les seizième et dix-septième chapitres du récit de Betteredge montrera qu’il y avait vraiment une raison pour que je m’épargne ainsi, à une époque où ma force d’âme avait déjà été cruellement mise à l’épreuve. À deux reprises, la malheureuse femme avait fait sa dernière tentative pour me parler. Et, à deux reprises, ce fut mon malheur (Dieu sait avec quelle innocence !) de repousser les avances qu’elle m’avait faites. Le vendredi soir, comme Betteredge le décrit fidèlement, elle m’avait trouvé seul à la table de billard. Son attitude et ses paroles laissaient penser — et auraient laissé penser à n’importe quel homme dans de telles circonstances — qu’elle était sur le point d’avouer une connaissance coupable de la disparition du diamant. Pour son propre bien, j’avais affecté de ne porter aucun intérêt particulier à ce qui allait suivre ; pour son propre bien, j’avais délibérément regardé les billes de billard au lieu de la regarder elle — et quel en avait été le résultat ? Je l’avais renvoyée, blessée au cœur ! Le samedi encore — le jour où elle devait prévoir, après ce que Penelope lui avait dit, que mon départ était proche — la même fatalité nous poursuivait. Elle avait de nouveau tenté de me rencontrer dans l’allée du shrubbery, et elle m’y avait trouvé en compagnie de Betteredge et du sergent Cuff. En sa présence, le sergent, avec son propre objectif détourné en vue, avait fait appel à mon intérêt pour Rosanna Spearman. Là encore, pour le propre bien de la pauvre créature, j’avais accueilli l’officier de police par un démenti catégorique, et j’avais déclaré — déclaré haut et fort, afin qu’elle puisse m’entendre aussi — que je ne ressentais « aucun intérêt pour Rosanna Spearman ». À ces mots, destinés uniquement à la mettre en garde contre toute tentative d’obtenir mon audience privée, elle s’était détournée et avait quitté les lieux : avertie du danger, comme je le croyais alors ; condamnée à la destruction, comme je le sais maintenant. À partir de là, j’ai déjà retracé la succession d’événements qui m’ont conduit à la stupéfiante découverte aux sables mouvants. La rétrospective est maintenant complète. Je peux laisser la misérable histoire de Rosanna Spearman — à laquelle, même à cette distance temporelle, je ne peux revenir sans un pincement de détresse — suggérer par elle-même tout ce qui est ici intentionnellement laissé dans l’ombre. Je peux passer du suicide au Sable Frémissant, avec son influence étrange et terrible sur ma position actuelle et mes perspectives futures, à des intérêts qui concernent les vivants de ce récit, et à des événements qui préparaient déjà ma voie pour le lent et pénible voyage des ténèbres vers la lumière.
CHAPITRE VI
Je me rendis à la gare, accompagné, est-il besoin de le dire, par Gabriel Betteredge. J’avais la lettre dans ma poche, et la chemise de nuit soigneusement emballée dans un petit sac — tous deux devant être soumis, avant que je ne dorme cette nuit-là, à l’examen de M. Bruff.
Nous quittâmes la maison en silence. Pour la première fois depuis que je le connaissais, je trouvai le vieux Betteredge à mes côtés sans un mot à me dire. Ayant, pour ma part, quelque chose à dire, j’ouvris la conversation dès que nous fûmes sortis des grilles du domaine.
« Avant de partir pour Londres, commençai-je, j’ai deux questions à vous poser. Elles me concernent, et je crois qu’elles vous surprendront plutôt. »
« Si elles peuvent chasser la lettre de cette pauvre créature de ma tête, Monsieur Franklin, elles peuvent faire tout ce qu’elles veulent de moi. Je vous en prie, commencez à me surprendre, monsieur, aussitôt que vous pourrez. »
« Ma première question, Betteredge, est celle-ci. Étais-je ivre le soir de l’anniversaire de Rachel ? »
« Vous, ivre ! s’exclama le vieil homme. Eh ! c’est le grand défaut de votre caractère, Monsieur Franklin, que vous ne buviez qu’avec votre dîner et ne touchiez jamais à une goutte d’alcool après ! »
« Mais l’anniversaire était une occasion spéciale. J’aurais pu abandonner mes habitudes régulières, ce soir-là plus que tout autre. »
Betteredge réfléchit un instant.
« Vous êtes bien sorti de vos habitudes, monsieur, dit-il. Et je vais vous dire comment. Vous aviez l’air misérablement malade — et nous vous avons persuadé de prendre une goutte de cognac et d’eau pour vous remonter un peu. »
« Je ne suis pas habitué au cognac et à l’eau. Il est tout à fait possible…… »
« Attendez un peu, Monsieur Franklin. Je savais que vous n’y étiez pas habitué, moi aussi. Je vous ai versé la moitié d’un verre à vin de notre cognac de cinquante ans ; et (honte à moi !) j’ai noyé ce noble alcool dans près d’un verre d’eau froide. Un enfant n’aurait pas pu s’en enivrer — encore moins un homme adulte ! »
Je savais que je pouvais compter sur sa mémoire, dans une affaire de ce genre. Il était manifestement impossible que j’aie été intoxiqué. Je passai à la deuxième question.
« Avant que je ne sois envoyé à l’étranger, Betteredge, vous m’avez beaucoup vu quand j’étais garçon ? Maintenant, dites-moi franchement, vous souvenez-vous de quelque chose d’étrange me concernant, après que je sois allé me coucher la nuit ? M’avez-vous jamais surpris à marcher en dormant ? »
Betteredge s’arrêta, me regarda un instant, hocha la tête et reprit sa marche.
« Je vois où vous voulez en venir maintenant, Monsieur Franklin ! dit-il. Vous essayez d’expliquer comment vous avez mis de la peinture sur votre chemise de nuit, sans le savoir vous-même. Ça ne prendra pas, monsieur. Vous êtes encore à des lieues de la vérité. Marcher en dormant ? Vous n’avez jamais fait une chose pareille de votre vie ! »
Là encore, je sentis que Betteredge devait avoir raison. Ni chez moi ni à l’étranger, ma vie n’avait jamais été de nature solitaire. Si j’avais été somnambule, il y aurait eu des centaines et des centaines de personnes qui m’auraient découvert et qui, dans l’intérêt de ma propre sécurité, m’auraient averti de cette habitude et auraient pris des précautions pour la restreindre.
Pourtant, tout en admettant cela, je m’accrochais — avec une obstination qui était sûrement naturelle et excusable dans les circonstances — à l’une ou l’autre des deux seules explications que je pouvais voir, lesquelles rendaient compte de la position insupportable dans laquelle je me trouvais alors. Observant que je n’étais pas encore satisfait, Betteredge fit habilement allusion à certains événements ultérieurs dans l’histoire de la Pierre de Lune, et dispersa mes deux théories au vent, d’un seul coup et pour toujours.
« Essayons autrement, monsieur, dit-il. Gardez votre propre opinion, et voyez jusqu’où elle vous mènera vers la découverte de la vérité. Si nous devons croire la chemise de nuit — ce que je ne fais pas, pour ma part — vous avez non seulement essuyé la peinture de la porte sans le savoir, mais vous avez aussi pris le diamant sans le savoir. Est-ce exact, jusqu’ici ? »
« Tout à fait exact. Continuez. »
« Très bien, monsieur. Disons que vous étiez ivre, ou que vous marchiez en dormant, quand vous avez pris le bijou. Cela explique la nuit et la matinée, après l’anniversaire. Mais comment cela explique-t-il ce qui est arrivé depuis ce temps-là ? Le diamant a été emporté à Londres, depuis ce temps-là. Le diamant a été mis en gage chez M. Luker, depuis ce temps-là. Avez-vous fait ces deux choses, sans le savoir aussi ? Étiez-vous ivre quand je vous ai vu partir dans la voiture à poney, ce samedi soir-là ? Et avez-vous marché en dormant jusqu’à chez M. Luker, quand le train vous a amené au terme de votre voyage ? Excusez-moi de le dire, Monsieur Franklin, mais cette affaire vous a tellement bouleversé que vous n’êtes pas encore en état de juger par vous-même. Plus tôt vous mettrez votre tête à côté de celle de M. Bruff, plus tôt vous verrez le moyen de sortir de l’impasse où vous êtes maintenant. »
Nous atteignîmes la gare avec seulement une minute ou deux d’avance.
Je donnai précipitamment à Betteredge mon adresse à Londres, afin qu’il puisse m’écrire si nécessaire ; promettant, de mon côté, de l’informer de toute nouvelle que je pourrais avoir à communiquer. Cela fait, et juste au moment où je lui faisais mes adieux, il se trouva que je jetai un coup d’œil vers le kiosque à journaux. Il y avait encore le remarquable assistant de M. Candy, parlant au marchand du kiosque ! Nos yeux se rencontrèrent au même instant. Ezra Jennings retira son chapeau devant moi. Je rendis le salut et montai dans un compartiment juste au moment où le train démarrait. Ce fut un soulagement pour mon esprit, je suppose, de m’attarder sur tout sujet qui semblait, personnellement, n’avoir aucune importance pour moi. Quoi qu’il en soit, j’entamai le voyage mémorable du retour qui devait me ramener à M. Bruff, en me demandant — assez absurdement, je l’admets — pourquoi j’avais vu l’homme aux cheveux bicolores deux fois en une seule journée !
L’heure à laquelle j’arrivai à Londres excluait tout espoir de trouver M. Bruff à son bureau. Je me fis conduire de la gare à sa résidence privée à Hampstead, et dérangeai le vieux juriste somnolant seul dans sa salle à manger, son carlin favori sur les genoux et sa bouteille de vin au coude.
Je décrirai le mieux l’effet que mon histoire produisit sur l’esprit de M. Bruff en relatant ses agissements une fois qu’il l’eut entendue jusqu’au bout. Il ordonna d’apporter des lumières et du thé fort dans son cabinet ; et il envoya un message aux dames de sa famille, leur interdisant de nous déranger sous aucun prétexte. Ces préliminaires réglés, il examina d’abord la chemise de nuit, puis se consacra à la lecture de la lettre de Rosanna Spearman.
La lecture terminée, M. Bruff s’adressa à moi pour la première fois depuis que nous étions enfermés ensemble dans la solitude de sa chambre.
« Franklin Blake, dit le vieux monsieur, c’est une affaire très grave, à plus d’un titre. À mon avis, elle concerne Rachel tout autant qu’elle vous concerne. Son extraordinaire conduite n’est plus un mystère maintenant. Elle croit que vous avez volé le diamant. »
J’avais reculé devant l’idée de raisonner honnêtement pour arriver à cette conclusion révoltante. Mais elle s’était imposée à moi, néanmoins. Ma résolution d’obtenir une entrevue personnelle avec Rachel reposait réellement et sincèrement sur le fondement que venait d’énoncer M. Bruff.
« La première étape à franchir dans cette enquête, poursuivit le juriste, est d’en appeler à Rachel. Elle est restée silencieuse tout ce temps, pour des motifs que je peux aisément comprendre (moi qui connais son caractère). Il est impossible, après ce qui s’est passé, de se soumettre à ce silence plus longtemps. Elle doit être persuadée de nous dire, ou elle doit être forcée de nous dire, sur quels fondements elle base sa croyance que vous avez pris la Pierre de Lune. Il y a fort à parier que toute cette affaire, aussi sérieuse qu’elle semble maintenant, s’écroulera si nous pouvons seulement briser la réserve invétérée de Rachel et l’amener à parler ouvertement. »
« C’est une opinion très réconfortante pour moi, dis-je. J’avoue que j’aimerais savoir…… »
« Vous aimeriez savoir comment je peux la justifier, intervint M. Bruff. Je peux vous le dire en deux minutes. Comprenez, en premier lieu, que je regarde cette affaire du point de vue d’un juriste. Pour moi, c’est une question de preuves. Très bien. La preuve s’effondre, dès le début, sur un point important. »
« Sur quel point ? »
« Vous allez entendre. J’admets que la marque du nom prouve que la chemise de nuit est la vôtre. J’admets que la marque de la peinture prouve que la chemise de nuit a fait la tache sur la porte de Rachel. Mais quelle preuve existe-t-il pour prouver que c’est vous qui la portiez, la nuit où le diamant a été perdu ? »
L’objection me frappa, d’autant plus vivement qu’elle reflétait une objection que j’avais ressentie moi-même.
« Quant à ceci, poursuivit le juriste en prenant la confession de Rosanna Spearman, je peux comprendre que la lettre soit pénible pour vous. Je peux comprendre que vous hésitiez à l’analyser d’un point de vue purement impartial. Mais je ne suis pas dans votre position. Je peux apporter mon expérience professionnelle à ce document, tout comme je l’apporterais à tout autre. Sans faire allusion à la carrière de voleuse de cette femme, je ferai simplement remarquer que sa lettre prouve qu’elle était une experte en tromperie, selon ses propres aveux ; et j’en déduis que je suis justifié de la soupçonner de ne pas avoir dit toute la vérité. Je ne lancerai aucune théorie, pour le moment, quant à ce qu’elle a pu faire ou ne pas faire. Je dirai seulement que, si Rachel vous a soupçonné sur la seule foi de la chemise de nuit, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent que Rosanna Spearman ait été la personne qui la lui a montrée. Dans ce cas, il y a la lettre de cette femme, avouant qu’elle était jalouse de Rachel, avouant qu’elle a changé les roses, avouant qu’elle voyait une lueur d’espoir pour elle-même dans la perspective d’une querelle entre Rachel et vous. Je ne m’arrête pas pour demander qui a pris la Pierre de Lune (comme moyen d’arriver à ses fins, Rosanna Spearman aurait pris cinquante Pierres de Lune) — je dis seulement que la disparition du bijou a donné à cette voleuse repentie qui était amoureuse de vous, l’occasion de vous brouiller, vous et Rachel, pour le restant de vos jours. Elle n’avait pas décidé de se détruire, alors, souvenez-vous-en ; et, ayant l’occasion, j’affirme distinctement qu’il était dans son caractère, et dans sa position à l’époque, de la saisir. Qu’en dites-vous ? »
« Un tel soupçon, répondis-je, a traversé mon propre esprit dès que j’ai ouvert la lettre. »
« Exactement ! Et quand vous avez lu la lettre, vous avez eu pitié de la pauvre créature, et vous n’avez pas eu le cœur de la soupçonner. Cela vous fait honneur, mon cher monsieur — cela vous fait honneur ! »
« Mais supposez qu’il s’avère que c’est bien moi qui portais la chemise de nuit ? Qu’alors ? »
« Je ne vois pas comment le fait peut être prouvé, dit M. Bruff. Mais en supposant que la preuve soit possible, la justification de votre innocence ne serait pas chose facile. Nous n’entrerons pas là-dedans, maintenant. Attendons et voyons si Rachel ne vous a pas soupçonné sur la seule preuve de la chemise de nuit. »
« Bon Dieu, comme vous parlez froidement du fait que Rachel me soupçonne ! m’écriai-je. Quel droit a-t-elle de me soupçonner, sur quelque preuve que ce soit, d’être un voleur ? »
« Une question très sensée, mon cher monsieur. Un peu vivement posée — mais qui vaut bien la peine d’être considérée, malgré tout. Ce qui vous intrigue, m’intrigue aussi. Fouillez votre mémoire, et dites-moi ceci. Quelque chose est-il arrivé pendant que vous séjourniez à la maison — non pas, bien sûr, pour ébranler la croyance de Rachel en votre honneur — mais, disons, pour ébranler sa croyance (peu importe avec combien peu de raison) en vos principes en général ? »
Je me levai, dans une agitation incontrôlable. La question du juriste me rappela, pour la première fois depuis que j’avais quitté l’Angleterre, que quelque chose était arrivé.
Au huitième chapitre du récit de Betteredge, on trouvera une allusion à l’arrivée d’un étranger chez ma tante, qui était venu me voir pour affaires. La nature de son affaire était celle-ci.
J’avais eu la folie (étant, comme d’habitude, à court d’argent à cette époque) d’accepter un prêt du gérant d’un petit restaurant à Paris, auprès de qui j’étais bien connu comme client. Un délai avait été fixé entre nous pour le remboursement de l’argent ; et quand le moment arriva, je trouvai (comme des milliers d’autres honnêtes hommes l’ont trouvé) impossible de tenir mon engagement. J’envoyai à cet homme une traite. Mon nom était malheureusement trop bien connu sur de tels documents : il échoua à la négocier. Ses affaires étaient tombées en désordre, dans l’intervalle depuis que je lui avais emprunté de l’argent ; la faillite le guettait ; et un de ses parents, un avocat français, vint en Angleterre pour me trouver et insister sur le paiement de ma dette. C’était un homme d’un tempérament violent ; et il s’y prit mal avec moi. Des mots vifs furent échangés des deux côtés ; et ma tante et Rachel étaient malheureusement dans la pièce voisine, et nous entendirent. Lady Verinder entra et insista pour savoir ce qui se passait. Le Français produisit ses justificatifs et me déclara responsable de la ruine d’un pauvre homme qui avait fait confiance à mon honneur. Ma tante lui paya instantanément l’argent et le renvoya. Elle me connaissait mieux, bien sûr, que de prendre le point de vue du Français sur cette transaction. Mais elle fut choquée par mon insouciance, et justement en colère contre moi pour m’être placé dans une position qui, sans son intervention, aurait pu devenir très déshonorante. Soit sa mère le lui raconta, soit Rachel entendit ce qui s’était passé — je ne saurais dire. Elle prit sa propre vision romantique et hautaine de la chose. J’étais « sans cœur » ; j’étais « déshonorable » ; je n’avais « aucun principe » ; il n’y avait « aucun moyen de savoir ce que je pourrais faire ensuite » — en somme, elle me dit certaines des choses les plus sévères que j’aie jamais entendues sortir des lèvres d’une jeune dame. La rupture entre nous dura toute la journée suivante. Le surlendemain, je réussis à faire la paix, et n’y pensai plus. Rachel était-elle revenue sur cet accident malheureux, au moment critique où ma place dans son estime était à nouveau, et bien plus sérieusement, attaquée ? M. Bruff, quand je lui eus mentionné les circonstances, répondit immédiatement à la question par l’affirmative.
« Cela aura un effet sur son esprit », dit-il gravement. « Et je souhaiterais, pour votre bien, que cette chose ne fût pas arrivée. Cependant, nous avons découvert qu’il existait une influence prédisposante contre vous — et, en tout cas, voilà une incertitude de moins sur notre chemin. Je ne vois rien d’autre que nous puissions faire à présent. Notre prochaine étape dans cette enquête doit être celle qui nous mènera à Rachel. »
Il se leva et commença à arpenter la pièce, pensif. À deux reprises, je fus sur le point de lui dire que j’avais pris la décision de voir Rachel en personne ; et à deux reprises, eu égard à son âge et à son caractère, j’hésitai à le prendre au dépourvu à un moment défavorable.
« La grande difficulté », reprit-il, « est de savoir comment l’amener à se livrer entièrement sur cette affaire, sans réserve. Avez-vous des suggestions à offrir ? »
« J’ai pris mon parti, Monsieur Bruff, de parler moi-même à Rachel. »
« Vous ! » Il s’arrêta soudain dans sa marche et me regarda comme s’il pensait que j’avais perdu la raison. « Vous, parmi tous les gens de ce monde ! » Il se reprit brusquement et fit un nouveau tour de la pièce. « Attendez un peu », dit-il. « Dans les cas de ce genre extraordinaire, la manière téméraire est parfois la meilleure. » Il réfléchit à la question pendant un moment ou deux, sous ce nouveau jour, et finit audacieusement par une décision en ma faveur. « Qui ne risque rien n’a rien », reprit le vieux monsieur. « Vous avez une chance de votre côté que je ne possède pas — et c’est vous qui serez le premier à tenter l’expérience. »
« Une chance de mon côté ? » répétai-je, au comble de la surprise.
Le visage de M. Bruff s’adoucit, pour la première fois, en un sourire.
« Voici la situation », dit-il. « Je vous le dis franchement, je ne me fie pas à votre discrétion, et je ne me fie pas à votre tempérament. Mais je crois que Rachel conserve, dans quelque coin reculé de son cœur, une certaine faiblesse perverse pour vous. Touchez cette corde — et fiez-vous aux conséquences pour obtenir les aveux les plus complets qui puissent couler des lèvres d’une femme ! La question est : comment allez-vous la voir ? »
« Elle a été votre invitée dans cette maison », répondis-je. « Puis-je me permettre de suggérer — si rien n’est dit à mon sujet au préalable — que je pourrais la voir ici ? »
« Culotté ! » dit M. Bruff. Avec ce seul mot de commentaire sur la réponse que je lui avais faite, il fit un autre tour dans la pièce.
« En clair », dit-il, « ma maison doit être transformée en piège pour attraper Rachel ; avec un appât pour la tenter, sous la forme d’une invitation de ma femme et de mes filles. Si vous étiez quelqu’un d’autre que Franklin Blake, et si cette affaire était un atome moins sérieuse qu’elle ne l’est vraiment, je refuserais tout net. Telles que sont les choses, je crois fermement que Rachel vivra assez longtemps pour me remercier de l’avoir trahie dans mon vieil âge. Considérez-moi comme votre complice. Rachel sera invitée à passer la journée ici ; et vous en recevrez dûment notification. »
« Quand ? Demain ? »
« Demain ne nous laissera pas assez de temps pour obtenir sa réponse. Disons après-demain. »
« Comment aurai-je de vos nouvelles ? »
« Restez chez vous toute la matinée et attendez ma visite. »
Je le remerciai de l’inestimable assistance qu’il m’apportait, avec la gratitude que je ressentais réellement ; et, déclinant une hospitalière invitation à passer la nuit à Hampstead, je retournai à mes appartements à Londres.
De la journée qui suivit, je n’ai qu’une chose à dire : ce fut la plus longue journée de ma vie. Innocent que je savais être, certain que l’abominable imputation qui pesait sur moi devait tôt ou tard être effacée, j’éprouvais néanmoins un sentiment d’avilissement qui, instinctivement, me détournait de voir aucun de mes amis. Nous entendons souvent dire (presque invariablement, cependant, par des observateurs superficiels) que la culpabilité peut ressembler à l’innocence. Je crois qu’il est infiniment plus vrai de dire que l’innocence peut ressembler à la culpabilité. Je me fis refuser toute la journée, à chaque visiteur qui se présentait ; et je ne m’aventurai dehors que sous le couvert de la nuit.
Le lendemain matin, M. Bruff me surprit à la table du petit-déjeuner. Il me tendit une grosse clé et annonça qu’il éprouvait de la honte pour la première fois de sa vie.
« Vient-elle ? »
« Elle vient aujourd’hui, pour déjeuner et passer l’après-midi avec ma femme et mes filles. »
« Mme Bruff et vos filles sont-elles dans le secret ? »
« Inévitablement. Mais les femmes, comme vous avez pu l’observer, n’ont pas de principes. Ma famille ne ressent pas mes tourments de conscience. Le but étant de vous réunir, Rachel et vous, ma femme et mes filles passent sur les moyens employés pour y parvenir, avec autant de calme que si elles étaient jésuites. »
« Je leur en suis infiniment obligé. Qu’est-ce que cette clé ? »
« La clé du portillon du mur de mon jardin de derrière. Soyez là à trois heures cet après-midi. Entrez dans le jardin et frayez-vous un chemin par la porte de la serre. Traversez le petit salon et ouvrez la porte devant vous qui mène au salon de musique. Là, vous trouverez Rachel — et vous la trouverez seule. »
« Comment puis-je vous remercier ! »
« Je vais vous dire comment. Ne m’en voulez pas pour ce qui arrivera ensuite. »
Sur ces mots, il sortit.
J’avais encore bien des heures pénibles à attendre. Pour passer le temps, je regardai mon courrier. Parmi les lettres, il y en avait une de Betteredge.
Je l’ouvris avec empressement. À ma surprise et à ma déception, elle commençait par des excuses me prévenant de ne m’attendre à aucune nouvelle importante. À la phrase suivante, l’éternel Ezra Jennings apparaissait de nouveau ! Il avait arrêté Betteredge à la sortie de la gare et avait demandé qui j’étais. Informé sur ce point, il avait mentionné m’avoir vu à son maître, M. Candy. M. Candy, apprenant cela, était allé lui-même voir Betteredge pour exprimer ses regrets que nous nous fussions manqués. Il avait une raison de vouloir parler tout particulièrement avec moi ; et il me priait de lui faire savoir quand je serais de nouveau dans les environs de Frizinghall. Hormis quelques déclarations caractéristiques de la philosophie de Betteredge, c’était là le fond et la substance de la lettre de mon correspondant. Le vieil homme au cœur chaleureux et fidèle reconnaissait qu’il avait écrit « principalement pour le plaisir de m’écrire ».
Je froissai la lettre dans ma poche et l’oubliai l’instant d’après, dans l’intérêt dévorant de mon entrevue imminente avec Rachel.
Alors que l’horloge de l’église de Hampstead sonnait trois heures, je mis la clé de M. Bruff dans la serrure de la porte du mur. Lorsque je fis mes premiers pas dans le jardin, et tandis que je refermais la porte de l’intérieur, j’avoue avoir éprouvé un certain doute coupable quant à ce qui pourrait arriver ensuite. Je regardai furtivement de chaque côté de moi, soupçonnant la présence d’un témoin inattendu dans quelque coin inconnu du jardin. Rien n’apparut pour justifier mes appréhensions. Les allées étaient, toutes sans exception, des solitudes ; et les oiseaux et les abeilles étaient les seuls témoins.
Je traversai le jardin ; j’entrai dans la serre ; et je traversai le petit salon. Alors que je posais la main sur la porte opposée, j’entendis quelques accords plaintifs frappés sur le piano dans la pièce contiguë. Elle s’attardait souvent ainsi sur l’instrument quand je séjournais chez sa mère. Je fus obligé d’attendre un peu pour me reprendre. Le passé et le présent se dressèrent côte à côte, à ce moment suprême — et le contraste me secoua.
Après une minute, je mobilisai ma virilité et ouvris la porte.
CHAPITRE VII
Au moment où je me montrai sur le seuil, Rachel se leva du piano.
Je fermai la porte derrière moi. Nous nous affrontâmes en silence, avec toute la longueur de la pièce entre nous. Le mouvement qu’elle avait fait en se levant semblait être le seul effort dont elle fût capable. Tout usage de toute autre faculté, corporelle ou mentale, semblait confondu dans le simple acte de me regarder.
Une crainte me traversa l’esprit : celle de m’être montré trop soudainement. J’avançai de quelques pas vers elle. Je dis doucement : « Rachel ! »
Le son de ma voix ramena la vie dans ses membres et la couleur sur son visage. Elle s’avança, de son côté, toujours sans parler. Lentement, comme agissant sous une influence indépendante de sa propre volonté, elle vint de plus en plus près de moi ; la chaude couleur sombre colorant ses joues, la lumière d’une intelligence renaissante brillant à chaque instant dans ses yeux. J’oubliai l’objet qui m’avait amené en sa présence ; j’oubliai le vil soupçon qui pesait sur mon nom ; j’oubliai toute considération, passée, présente et future, que j’étais tenu de garder à l’esprit. Je ne vis rien d’autre que la femme que j’aimais s’approchant de plus en plus de moi. Elle tremblait ; elle restait irrésolue. Je ne pus y résister plus longtemps — je la pris dans mes bras et couvris son visage de baisers.
Il y eut un moment où je crus que les baisers étaient rendus ; un moment où il sembla qu’elle aussi pût avoir oublié. Presque avant que l’idée ne pût prendre forme dans mon esprit, sa première action volontaire me fit sentir qu’elle se souvenait. Avec un cri qui ressemblait à un cri d’horreur — avec une force à laquelle je doute d’avoir pu résister si j’avais essayé — elle me repoussa. Je vis une colère impitoyable dans ses yeux ; je vis un mépris impitoyable sur ses lèvres. Elle m’examina, de la tête aux pieds, comme elle aurait pu regarder un étranger qui l’aurait insultée.
« Lâche ! » dit-elle. « Misérable, minable, lâche sans cœur ! »
Ce furent ses premiers mots ! Le reproche le plus insupportable qu’une femme puisse adresser à un homme était le reproche qu’elle avait choisi de m’adresser.
« Je me souviens du temps, Rachel », dis-je, « où vous auriez pu me dire que je vous avais offensée, d’une manière plus digne que celle-là. Je vous demande pardon. »
Quelque chose de l’amertume que je ressentais a pu se communiquer à ma voix. Aux premiers mots de ma réponse, ses yeux, qui s’étaient détournés l’instant d’avant, se tournèrent vers moi à contrecœur. Elle répondit d’un ton bas, avec une soumission maussade qui était toute nouvelle dans mon expérience d’elle.
« Peut-être y a-t-il une excuse pour moi », dit-elle. « Après ce que vous avez fait, est-ce une action virile, de votre part, que de trouver votre chemin vers moi comme vous l’avez trouvé aujourd’hui ? Cela semble une expérience de lâche, que de tenter une expérience sur ma faiblesse pour vous. Cela semble une surprise de lâche, que de me surprendre pour me laisser vous embrasser. Mais ce n’est là qu’un point de vue de femme. J’aurais dû savoir que cela ne pouvait être le vôtre. J’aurais mieux fait de me contenir et de ne rien dire. »
L’excuse était plus insupportable que l’insulte. L’homme le plus dégradé qui soit se serait senti humilié par elle.
« Si mon honneur n’était pas entre vos mains », dis-je, « je vous quitterais à l’instant et ne vous reverrais jamais plus. Vous avez parlé de ce que j’ai fait. Qu’ai-je fait ? »
« Qu’avez-vous fait ! Vous me posez cette question ? »
« Je la pose. »
« J’ai gardé votre infamie secrète », répondit-elle. « Et j’ai subi les conséquences de l’avoir dissimulée. N’ai-je pas le droit d’être épargnée par l’insulte de vous voir me demander ce que vous avez fait ? Tout sens de la gratitude est-il mort en vous ? Vous étiez autrefois un gentleman. Vous étiez autrefois cher à ma mère, et plus cher encore à moi—— »
Sa voix lui manqua. Elle se laissa tomber sur une chaise, me tourna le dos et couvrit son visage de ses mains.
J’attendis un peu avant de me risquer à dire autre chose. Dans ce moment de silence, je ne sais guère ce que je ressentais le plus vivement — le dard que son mépris avait planté en moi, ou la fière résolution qui me coupait de toute communauté avec sa détresse.
« Si vous ne voulez pas parler la première », dis-je, « je dois le faire. Je suis venu ici avec quelque chose de sérieux à vous dire. Me ferez-vous la simple justice de m’écouter pendant que je le dis ? »
Elle ne bougea ni ne répondit. Je ne fis aucun second appel à elle ; je n’avançai jamais d’un pouce vers sa chaise. Avec une fierté qui était aussi obstinée que la sienne, je lui parlai de ma découverte au Shivering Sand, et de tout ce qui y avait conduit. Le récit, par nécessité, occupa quelque temps. Du début à la fin, elle ne se retourna jamais vers moi, et elle ne prononça pas un mot.
Je gardai mon calme. Tout mon avenir dépendait, selon toute probabilité, du fait que je ne perde pas contenance à ce moment-là. Le moment était venu de mettre à l’épreuve la théorie de M. Bruff. Dans l’intérêt haletant de tenter cette expérience, je me déplaçai de manière à me placer devant elle.
« J’ai une question à vous poser », dis-je. « Elle m’oblige à revenir sur un sujet douloureux. Rosanna Spearman vous a-t-elle montré la chemise de nuit ? Oui ou Non ? »
Elle sursauta et se leva ; et marcha tout près de moi d’elle-même. Ses yeux me scrutèrent le visage, comme pour y lire quelque chose qu’ils n’avaient jamais lu auparavant.
« Êtes-vous fou ? » demanda-t-elle.
Je me retins encore. Je dis calmement : « Rachel, voulez-vous répondre à ma question ? »
Elle continua, sans me prêter attention.
« Avez-vous un objectif à atteindre que je ne comprends pas ? Une crainte mesquine concernant l’avenir, dans lequel je suis impliquée ? Ils disent que la mort de votre père a fait de vous un homme riche. Êtes-vous venu ici pour me dédommager de la perte de mon Diamant ? Et vous reste-t-il assez de cœur pour vous sentir honteux de votre démarche ? Est-ce là le secret de votre prétention à l’innocence, et de votre histoire au sujet de Rosanna Spearman ? Y a-t-il un mobile de honte au fond de tout ce mensonge, cette fois ? »
Je l’arrêtai là. Je ne pus me contrôler plus longtemps.
« Vous m’avez fait un tort infâme ! » m’écriai-je avec fougue. « Vous me soupçonnez de voler votre Diamant. J’ai le droit de savoir, et je saurai, la raison pourquoi ! »
« Vous soupçonner ! » s’exclama-t-elle, sa colère montant avec la mienne. « _Vous scélérat, je vous ai vu prendre le Diamant de mes propres yeux !_ »
La révélation qui éclata sur moi à ces mots, le renversement qu’ils accomplirent instantanément de toute la vision de l’affaire sur laquelle M. Bruff s’était appuyé, me laissa impuissant. Innocent que j’étais, je restai devant elle en silence. À ses yeux, aux yeux de n’importe qui, j’ai dû paraître comme un homme accablé par la découverte de sa propre culpabilité.
Elle se retira du spectacle de mon humiliation et de son triomphe. Le silence soudain qui était tombé sur moi sembla l’effrayer. « Je vous ai épargné, à l’époque », dit-elle. « Je vous aurais épargné maintenant, si vous ne m’aviez pas forcée à parler. » Elle s’éloigna comme pour quitter la pièce — et hésita avant d’atteindre la porte. « Pourquoi êtes-vous venu ici pour vous humilier ? » demanda-t-elle. « Pourquoi êtes-vous venu ici pour m’humilier ? » Elle fit quelques pas et s’arrêta encore une fois. « Pour l’amour de Dieu, dites quelque chose ! » s’exclama-t-elle, avec passion. « S’il vous reste une once de miséricorde, ne me laissez pas me dégrader de cette façon ! Dites quelque chose — et chassez-moi de cette pièce ! »
J’avançai vers elle, conscient à peine de ce que je faisais. J’avais peut-être une idée confuse de la retenir jusqu’à ce qu’elle m’en eût dit davantage. À partir du moment où je sus que la preuve sur laquelle je me tenais condamné dans l’esprit de Rachel était la preuve de ses propres yeux, rien — pas même ma conviction de ma propre innocence — n’était clair dans mon esprit. Je lui pris la main ; j’essayai de parler fermement et avec détermination. Tout ce que je pus dire fut : « Rachel, vous m’avez aimé autrefois. »
Elle frissonna et détourna les yeux de moi. Sa main restait impuissante et tremblante dans la mienne. « Lâchez-la », dit-elle faiblement.
Mon contact sembla avoir sur elle le même effet que le son de ma voix avait produit lorsque j’étais entré dans la pièce pour la première fois. Après avoir dit le mot qui me traitait de lâche, après avoir fait l’aveu qui me marquait comme un voleur — tandis que sa main reposait dans la mienne, j’étais toujours son maître !
Je la ramenai doucement au milieu de la pièce. Je l’assis à mes côtés. « Rachel », dis-je, « je ne peux expliquer la contradiction dans ce que je vais vous dire. Je ne peux que dire la vérité comme vous l’avez dite. Vous m’avez vu — de vos propres yeux, vous m’avez vu prendre le Diamant. Devant Dieu qui nous entend, je déclare que je sais maintenant que je l’ai pris pour la première fois ! Doutez-vous encore de moi ? »
Elle ne m’avait ni écouté ni entendu. « Lâchez ma main », répéta-t-elle faiblement. Ce fut sa seule réponse. Sa tête pencha sur mon épaule ; et sa main se referma inconsciemment sur la mienne, au moment même où elle me demandait de la lâcher.
Je m’abstins d’insister sur la question. Mais là s’arrêta ma tolérance. Ma chance de pouvoir jamais redresser la tête parmi les hommes honnêtes dépendait de ma chance de l’amener à rendre ses aveux complets. Le seul espoir qui me restait était l’espoir qu’elle eût pu négliger quelque chose dans la chaîne des preuves — quelque simple bagatelle, peut-être, qui pourrait néanmoins, sous une enquête minutieuse, devenir le moyen de justifier mon innocence à la fin. J’avoue que je gardai possession de sa main. J’avoue que je lui parlai avec tout ce que je pouvais retrouver de la sympathie et de la confiance du temps passé.
« Je veux vous demander quelque chose », dis-je. « Je veux que vous me disiez tout ce qui est arrivé, depuis le moment où nous nous sommes souhaité bonne nuit, jusqu’au moment où vous m’avez vu prendre le Diamant. »
Elle leva la tête de mon épaule et fit un effort pour libérer sa main. « Oh, pourquoi y revenir ! » dit-elle. « Pourquoi y revenir ! »
« Je vais vous dire pourquoi, Rachel. Vous êtes la victime, et je suis la victime, de quelque monstrueuse illusion qui a porté le masque de la vérité. Si nous regardons ensemble ce qui est arrivé la nuit de votre anniversaire, nous pourrions finir par nous comprendre enfin. »
Sa tête retomba sur mon épaule. Les larmes s’accumulèrent dans ses yeux et tombèrent lentement sur ses joues. « Oh ! » dit-elle, « n’ai-je jamais eu cet espoir ? N’ai-je pas essayé de le voir, comme vous essayez maintenant ? »
« Vous avez essayé toute seule », répondis-je. « Vous n’avez pas essayé avec moi pour vous aider. »
Ces mots semblèrent éveiller en elle quelque chose de l’espoir que je ressentais moi-même quand je les prononçai. Elle répondit à mes questions avec plus que de la docilité — elle exerça son intelligence ; elle ouvrit volontiers tout son esprit devant moi.
« Commençons », dis-je, « par ce qui est arrivé après que nous nous sommes souhaité bonne nuit. Êtes-vous allée au lit ? ou êtes-vous restée levée ? »
« Je suis allée au lit. »
« Avez-vous remarqué l’heure ? Était-il tard ? »
« Pas très. Vers minuit, je crois. »
« Vous êtes-vous endormie ? »
« Non. Je ne pouvais pas dormir cette nuit-là. »
« Vous étiez agitée ? »
« Je pensais à vous. »
La réponse me désarma presque. Quelque chose dans le ton, plus encore que dans les mots, alla droit à mon cœur. Ce ne fut qu’après une pause que je fus capable de continuer.
« Aviez-vous de la lumière dans votre chambre ? » demandai-je.
« Aucune — jusqu’à ce que je me relève, et que j’allume ma bougie. »
« Combien de temps après vous être couchée était-ce ? »
« Environ une heure après, je crois. Vers une heure. »
« Avez-vous quitté votre chambre à coucher ? »
« J’allais la quitter. J’avais mis ma robe de chambre ; et j’allais dans mon salon pour prendre un livre—— »
« Aviez-vous ouvert la porte de votre chambre ? »
« Je venais juste de l’ouvrir. »
« Mais vous n’étiez pas allée dans le salon ? »
« Non — on m’a empêchée d’y aller. »
« Qu’est-ce qui vous en a empêchée ? »
« J’ai vu une lumière, sous la porte ; et j’ai entendu des pas s’en approcher. »
« Aviez-vous peur ? »
« Pas à ce moment-là. Je savais que ma pauvre mère souffrait d’insomnie ; et je me rappelai qu’elle avait insisté, ce soir-là, pour me persuader de lui confier mon Diamant. Elle s’en inquiétait de manière déraisonnable, à mon sens ; et je m’imaginai qu’elle venait voir si j’étais couché, et me reparler du Diamant si elle me trouvait levée. »
« Qu’avez-vous fait ? »
« J’ai soufflé ma bougie, pour qu’elle croie que j’étais au lit. J’étais déraisonnable, de mon côté — j’étais déterminée à garder mon Diamant à l’endroit de mon choix. »
« Après avoir soufflé la bougie, êtes-vous retournée au lit ? »
« Je n’ai pas eu le temps d’y retourner. Au moment où je soufflais la bougie, la porte du salon s’est ouverte, et j’ai vu—— »
« Vous avez vu ? »
« Vous. »
« Habillé comme à l’accoutumée ? »
« Non. »
« En chemise de nuit ? »
« En chemise de nuit — avec votre bougie de chambre à la main. »
« Seul ? »
« Seul. »
« Pouviez-vous voir mon visage ? »
« Oui. »
« Distinctement ? »
« Très distinctement. La bougie que vous teniez me l’a montré. »
« Mes yeux étaient-ils ouverts ? »
« Oui. »
« Avez-vous remarqué quelque chose d’étrange dans leur regard ? Quelque chose comme une expression fixe et vide ? »
« Rien de tel. Vos yeux étaient brillants — plus brillants que d’habitude. Vous regardiez autour de vous dans la pièce, comme si vous saviez que vous n’étiez pas là où vous deviez être, et comme si vous aviez peur d’être surpris. »
« Avez-vous observé une chose quand je suis entré dans la pièce — avez-vous observé ma démarche ? »
« Vous marchiez comme vous le faites toujours. Vous êtes entré jusqu’au milieu de la pièce — et puis vous vous êtes arrêté et avez regardé autour de vous. »
« Qu’avez-vous fait, en me voyant pour la première fois ? »
« Je ne pouvais rien faire. J’étais pétrifiée. Je ne pouvais parler, je ne pouvais appeler, je ne pouvais même pas bouger pour fermer ma porte. »
« Pouviez-vous me voir, là où vous étiez ? »
« Vous auriez certainement pu me voir. Mais vous n’avez jamais regardé vers moi. Il est inutile de poser la question. Je suis certaine que vous ne m’avez jamais vue. »
« Comment en êtes-vous certaine ? »
« Auriez-vous pris le Diamant ? Auriez-vous agi comme vous l’avez fait par la suite ? Seriez-vous ici maintenant — si vous aviez vu que j’étais éveillée et que je vous regardais ? Ne me faites pas parler de cette partie-là ! Je veux vous répondre calmement. Aidez-moi à rester aussi calme que je le peux. Passez à autre chose. »
Elle avait raison — sur toute la ligne, elle avait raison. Je passai à autre chose.
« Qu’ai-je fait, après être arrivé au milieu de la pièce, et m’y être arrêté ? »
« Vous vous êtes détourné, et vous êtes allé droit au coin près de la fenêtre — là où se trouve mon cabinet indien. »
« Quand j’étais au cabinet, je devais vous tourner le dos. Comment avez-vous vu ce que je faisais ? »
« Quand vous avez bougé, j’ai bougé. »
« De façon à voir ce que je faisais de mes mains ? »
« Il y a trois miroirs dans mon salon. Tandis que vous vous teniez là, j’ai vu tout ce que vous faisiez, reflété dans l’un d’eux. »
« Qu’avez-vous vu ? »
« Vous avez posé votre bougie sur le dessus du cabinet. Vous avez ouvert, et refermé, un tiroir après l’autre, jusqu’à ce que vous arriviez à celui dans lequel j’avais mis mon Diamant. Vous avez regardé le tiroir ouvert un instant. Et puis vous avez mis la main dedans, et en avez sorti le Diamant. »
« Comment savez-vous que j’ai sorti le Diamant ? »
« J’ai vu votre main entrer dans le tiroir. Et j’ai vu l’éclat de la pierre entre votre index et votre pouce, quand vous avez retiré votre main. »
« Ma main s’est-elle approchée à nouveau du tiroir — pour le fermer, par exemple ? »
« Non. Vous aviez le Diamant dans la main droite ; et vous avez pris la bougie sur le dessus du cabinet avec votre main gauche. »
« Ai-je regardé autour de moi à nouveau, après cela ? »
« Non. »
« Ai-je quitté la pièce immédiatement ? »
« Non. Vous êtes resté tout à fait immobile, pendant ce qui a semblé être un long moment. J’ai vu votre visage de profil dans le miroir. Vous aviez l’air d’un homme qui réfléchit, et qui est mécontent de ses propres pensées. »
« Que s’est-il passé ensuite ? »
« Vous vous êtes réveillé soudainement, et vous êtes sorti tout droit de la pièce. »
« Ai-je fermé la porte derrière moi ? »
« Non. Vous êtes passé rapidement dans le couloir, et avez laissé la porte ouverte. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite, votre lumière a disparu, le bruit de vos pas s’est éteint, et je suis restée seule dans l’obscurité. »
« Rien ne s’est-il passé — depuis ce moment, jusqu’au moment où toute la maison a su que le Diamant était perdu ? »
« Rien. »
« En êtes-vous certaine ? Ne pourriez-vous pas avoir dormi pendant une partie de ce temps ? »
« Je n’ai jamais dormi. Je ne suis jamais retournée à mon lit. Rien ne s’est passé jusqu’à ce que Pénélope vienne, à l’heure habituelle du matin. »
Je lâchai sa main, me levai, et fis quelques pas dans la pièce. À chaque question que je pouvais poser, elle avait répondu. Chaque détail que je désirais connaître m’avait été présenté. J’étais même revenu à l’idée du somnambulisme, et à l’idée de l’ivresse ; et, là encore, la nullité de l’une comme de l’autre théorie avait été démontrée — cette fois, par l’autorité même du témoin qui m’avait vu. Que dire ensuite ? Que faire ensuite ? Se dressait devant moi l’horrible fait du Vol — le seul objet visible, tangible, qui me confrontait, au milieu de l’obscurité impénétrable qui enveloppait tout le reste ! Pas une lueur pour me guider, alors que je m’étais rendu maître du secret de Rosanna Spearman au Shivering Sand. Et pas une lueur à présent, alors que j’avais fait appel à Rachel elle-même, et que j’avais entendu l’odieuse histoire de cette nuit de ses propres lèvres.
Elle fut la première, cette fois, à rompre le silence.
« Eh bien ? » dit-elle, « vous avez demandé, et j’ai répondu. Vous m’avez fait espérer quelque chose de tout cela, parce que vous l’espériez vous-même. Qu’avez-vous à dire maintenant ? »
Le ton sur lequel elle parlait m’avertit que mon influence sur elle était, une fois de plus, perdue.
« Nous devions examiner ensemble ce qui s’est passé la nuit de mon anniversaire, » poursuivit-elle ; « et nous devions ensuite nous comprendre. Avons-nous réussi ? »
Elle attendit impitoyablement ma réponse. En lui répondant, je commis une erreur fatale — je laissai l’exaspérante impuissance de ma situation prendre le dessus sur ma maîtrise de soi. Impudemment et inutilement, je lui fis le reproche du silence qui m’avait tenu jusqu’à ce moment dans l’ignorance de la vérité.
« Si vous aviez parlé quand vous auriez dû parler, » commençai-je ; « si vous m’aviez rendu la justice élémentaire de vous expliquer—— »
Elle m’interrompit par un cri de fureur. Les quelques mots que j’avais prononcés semblèrent l’avoir jetée à l’instant même dans une frénésie de rage.
« M’expliquer ! » répéta-t-elle. « Oh ! existe-t-il un autre homme comme celui-ci au monde ? Je l’épargne, alors que mon cœur se brise ; je le protège alors que ma propre réputation est en jeu ; et lui — de tous les êtres humains, lui — se retourne contre moi maintenant, et me dit que j’aurais dû m’expliquer ! Après avoir cru en lui comme je l’ai fait, après l’avoir aimé comme je l’ai aimé, après avoir pensé à lui le jour, et rêvé de lui la nuit — il s’étonne que je ne l’aie pas accusé de son déshonneur la première fois que nous nous sommes vus : “Mon amour, tu es un Voleur ! Mon héros que j’aime et que j’honore, tu t’es glissé dans ma chambre à la faveur de la nuit, et tu as volé mon Diamant !” C’est ce que j’aurais dû dire. Vilain, vil, vil, vil vilain, j’aurais préféré perdre cinquante diamants plutôt que de voir votre visage me mentir, comme je vois qu’il me ment à présent ! »
Je pris mon chapeau. Par pitié pour elle — oui ! je peux dire honnêtement que c’est vrai — par pitié pour elle, je me détournai sans un mot, et ouvris la porte par laquelle j’étais entré.
Elle me suivit, et m’arracha la porte des mains ; elle la referma, et me montra du doigt la place que je venais de quitter.
« Non ! » dit-elle. « Pas encore ! Il semble que je vous doive une justification de ma conduite. Vous resterez et vous l’entendrez. Ou alors, vous tomberez dans la plus basse des infamies, et vous forcerez le passage pour sortir. »
Cela me déchirait le cœur de la voir ; cela me déchirait le cœur de l’entendre. Je répondis par un signe — c’était tout ce que je pouvais faire — que je me soumettais à sa volonté.
La rougeur cramoisie de la colère commença à s’effacer de son visage, tandis que je retournais m’asseoir en silence. Elle attendit un peu, et se reprit. Lorsqu’elle reprit la parole, un seul signe de sentiment était perceptible chez elle. Elle parlait sans me regarder. Ses mains étaient étroitement jointes sur ses genoux, et ses yeux étaient fixés sur le sol.
« J’aurais dû vous rendre la justice élémentaire de m’expliquer, » dit-elle, répétant mes propres mots. « Vous allez voir si j’ai essayé ou non de vous rendre justice. Je vous ai dit tout à l’heure que je n’avais jamais dormi, et que je n’étais jamais retournée à mon lit, après que vous eûtes quitté mon salon. Il est inutile de vous ennuyer en m’attardant sur ce que je pensais — vous ne comprendriez pas mes pensées — je vous dirai seulement ce que j’ai fait, quand le temps m’eut permis de reprendre mes esprits. Je me suis abstenue d’alerter la maison, et de dire à tout le monde ce qui s’était passé — comme j’aurais dû le faire. En dépit de ce que j’avais vu, je vous aimais assez pour croire — peu importe quoi ! — n’importe quelle impossibilité, plutôt que d’admettre dans mon esprit que vous étiez délibérément un voleur. J’ai réfléchi, et encore réfléchi — et j’ai fini par vous écrire. »
« Je n’ai jamais reçu cette lettre. »
« Je sais que vous ne l’avez jamais reçue. Attendez un peu, et vous saurez pourquoi. Ma lettre ne vous aurait rien dit ouvertement. Elle ne vous aurait pas ruiné pour la vie, si elle était tombée entre les mains de quelqu’un d’autre. Elle aurait seulement dit — d’une manière que vous n’auriez absolument pas pu méprendre — que j’avais des raisons de savoir que vous étiez endetté, et que je savais, par expérience et par celle de ma mère, que vous n’étiez pas très discret, ni très scrupuleux sur la manière dont vous obteniez de l’argent quand vous en aviez besoin. Vous vous seriez souvenu de la visite de l’avocat français, et vous auriez compris de quoi je parlais. Si vous aviez continué à lire avec quelque intérêt après cela, vous seriez arrivé à une offre que j’avais à vous faire — l’offre, en privé (pas un mot, notez-le, ne devait être dit ouvertement à ce sujet entre nous !), de vous prêter une somme aussi importante que je pouvais en obtenir. Et je l’aurais obtenue ! » s’exclama-t-elle, ses couleurs commençant à monter à nouveau, et ses yeux se levant une fois encore vers moi. « J’aurais moi-même mis le Diamant en gage, si je n’avais pas pu obtenir l’argent autrement ! Voilà ce que je vous ai écrit. Attendez ! J’ai fait plus que cela. J’avais arrangé avec Pénélope qu’elle vous remette la lettre quand personne ne serait là. J’avais prévu de m’enfermer dans ma chambre, et de laisser le salon ouvert et vide toute la matinée. Et j’espérais — de tout mon cœur et de toute mon âme, j’espérais ! — que vous saisiriez l’occasion, et remettriez secrètement le Diamant dans le tiroir. »
J’essayai de parler. Elle leva la main avec impatience, et m’arrêta. Dans les rapides changements de son humeur, sa colère commençait à monter à nouveau. Elle se leva de sa chaise, et s’approcha de moi.
« Je sais ce que vous allez dire, » poursuivit-elle. « Vous allez me rappeler encore une fois que vous n’avez jamais reçu ma lettre. Je peux vous dire pourquoi. Je l’ai déchirée. »
« Pour quelle raison ? » demandai-je.
« Pour la meilleure des raisons. Je préférais la déchirer plutôt que de la gaspiller sur un homme tel que vous ! Quelles furent les premières nouvelles qui me parvinrent au matin ? Juste au moment où mon petit plan était complet, qu’ai-je entendu ? J’ai entendu que vous — vous !!! — vous étiez le premier dans la maison à aller chercher la police. Vous étiez l’homme actif ; vous étiez le meneur ; vous travailliez plus dur que n’importe lequel d’entre eux pour retrouver le bijou ! Vous avez même poussé l’audace jusqu’à demander à me parler de la perte du Diamant — le Diamant que vous aviez vous-même volé ; le Diamant qui était tout ce temps entre vos propres mains ! Après cette preuve de votre horrible fausseté et de votre ruse, j’ai déchiré ma lettre. Mais même alors — même quand j’étais rendue folle par les recherches et les questions du policier, que vous aviez fait venir — même alors, il y avait en moi une infatuation qui ne voulait pas me laisser vous abandonner. Je me disais : “Il a joué sa vile farce devant tout le monde dans la maison. Laissez-moi essayer de voir s’il peut la jouer devant moi.” Quelqu’un m’a dit que vous étiez sur la terrasse. Je suis descendue sur la terrasse. Je me suis forcée à vous regarder ; je me suis forcée à vous parler. Avez-vous oublié ce que j’ai dit ? »
J’aurais pu répondre que je me souvenais de chaque mot. Mais quel but, à ce moment-là, la réponse aurait-elle servi ?
Comment pouvais-je lui dire que ce qu’elle avait dit m’avait étonné, m’avait affligé, m’avait suggéré qu’elle était dans un état d’excitation nerveuse dangereux, avait même éveillé un moment de doute dans mon esprit à savoir si la perte du bijou était aussi mystérieuse pour elle que pour le reste d’entre nous — mais ne m’avait jamais donné, ne serait-ce qu’un aperçu de la vérité ? Sans l’ombre d’une preuve à produire pour justifier mon innocence, comment pouvais-je la persuader que je n’en savais pas plus que le moindre étranger de ce qu’elle pensait réellement quand elle m’a parlé sur la terrasse ?
« Il peut vous arranger d’oublier ; il m’arrange de me souvenir, » poursuivit-elle. « Je sais ce que j’ai dit — car je l’ai réfléchi en moi-même, avant de le dire. Je vous ai donné une occasion après l’autre d’avouer la vérité. Je n’ai rien laissé dans l’ombre de ce que je pouvais dire — à un cheveu près de vous dire réellement que je savais que vous aviez commis le vol. Et tout le retour que vous m’avez fait, fut de me regarder avec votre vile feinte d’étonnement, et votre faux visage d’innocence — tout comme vous m’avez regardée aujourd’hui ; tout comme vous me regardez en ce moment ! Je vous ai quitté, ce matin-là, vous connaissant enfin pour ce que vous étiez — pour ce que vous êtes — un misérable aussi vil que jamais il n’en a marché sur terre ! »
« Si vous aviez parlé franchement sur le moment, Rachel, vous auriez pu me quitter en sachant que vous aviez cruellement fait tort à un homme innocent. »
« Si j’avais parlé devant d’autres personnes, » répliqua-t-elle, avec un nouvel élan d’indignation, « vous auriez été déshonoré pour la vie ! Si j’avais parlé à d’autres oreilles que les vôtres, vous auriez nié, comme vous le niez maintenant ! Pensez-vous que je vous aurais cru ? Un homme hésiterait-il devant un mensonge, lui qui a fait ce que je vous ai vu faire — lui qui s’est comporté à ce sujet par la suite, comme je vous ai vu vous comporter ? Je vous le répète, j’ai reculé devant l’horreur de vous entendre mentir, après l’horreur de vous voir voler. Vous parlez comme si c’était un malentendu que quelques mots auraient pu arranger ! Eh bien ! le malentendu est terminé. La chose est-elle arrangée ? Non ! la chose est exactement où elle était. Je ne vous crois pas maintenant ! Je ne crois pas que vous ayez trouvé la chemise de nuit, je ne crois pas à la lettre de Rosanna Spearman, je ne crois pas un mot de ce que vous avez dit. Vous l’avez volé — je vous ai vu ! Vous avez fait semblant d’aider la police — je vous ai vu ! Vous avez mis le Diamant en gage chez le prêteur sur gages à Londres — j’en suis certaine ! Vous avez jeté le soupçon de votre déshonneur (grâce à mon vil silence !) sur un homme innocent ! Vous avez fui sur le Continent avec votre butin le lendemain matin ! Après toute cette vilenie, il ne restait qu’une seule chose que vous pouviez faire. Vous pouviez venir ici avec un dernier mensonge sur les lèvres — vous pouviez venir ici, et me dire que je vous ai fait tort ! »
Si j’étais resté un instant de plus, je ne sais quels mots auraient pu m’échapper que j’aurais rappelés avec un vain repentir et des regrets. Je passai devant elle, et ouvris la porte pour la seconde fois. Pour la seconde fois — avec la perversité frénétique d’une femme exaltée — elle me saisit par le bras, et me barra le chemin.
« Laissez-moi partir, Rachel, » dis-je. « Ce sera mieux pour nous deux. Laissez-moi partir. »
La passion hystérique gonflait dans sa poitrine — sa respiration rapide et convulsive battait presque sur mon visage, tandis qu’elle me retenait à la porte.
« Pourquoi êtes-vous venu ici ? » persista-t-elle, désespérément. « Je vous le demande encore — pourquoi êtes-vous venu ici ? Avez-vous peur que je vous expose ? Maintenant que vous êtes un homme riche, maintenant que vous avez une place dans le monde, maintenant que vous pouvez épouser la meilleure dame du pays — avez-vous peur que je dise les mots que je n’ai encore jamais dits à personne d’autre qu’à vous ? Je ne peux pas dire les mots ! Je ne peux pas vous exposer ! Je suis pire, si pire peut être, que vous-même. » Des sanglots et des larmes éclatèrent chez elle. Elle se débattit férocement contre eux ; elle me tenait de plus en plus fermement. « Je ne peux pas vous arracher de mon cœur, » dit-elle, « même maintenant ! Vous pouvez vous fier à la honteuse, honteuse faiblesse qui ne peut lutter contre vous que de cette façon ! » Elle me lâcha soudainement — elle leva les mains en l’air, et les tordit frénétiquement. « N’importe quelle autre femme vivante reculerait devant le déshonneur de le toucher ! » s’exclama-t-elle. « Oh, Dieu ! Je me méprise moi-même encore plus sincèrement que je ne le méprise lui ! »
Les larmes forçaient le passage dans mes yeux malgré moi — l’horreur de la situation ne pouvait plus être endurée.
« Vous saurez que vous m’avez fait tort, un jour, » dis-je. « Ou vous ne me reverrez jamais ! »
Sur ces mots, je la quittai. Elle se leva de la chaise sur laquelle elle s’était effondrée l’instant auparavant : elle se leva — cette noble créature ! — et me suivit à travers la pièce extérieure, avec un dernier mot miséricordieux au moment de partir.
« Franklin ! » dit-elle, « je vous pardonne ! Oh, Franklin, Franklin ! nous ne nous reverrons jamais. Dites que vous me pardonnez ! »
Je me tournai, de façon à ce que mon visage lui montre que j’étais incapable de parler — je me tournai, et fis un signe de la main, et la vis confusément, comme dans une vision, à travers les larmes qui m’avaient vaincu enfin.
L’instant suivant, le plus grand de l’amertume était passé. J’étais de nouveau dans le jardin. Je ne la vis plus, et ne l’entendis plus.
CHAPITRE VIII
Tard ce soir-là, je fus surpris dans mon logement par une visite de M. Bruff.
Il y avait un changement notable dans la manière de l’avocat. Elle avait perdu sa confiance et son entrain habituels. Il me serra la main, pour la première fois de sa vie, en silence.
« Retournez-vous à Hampstead ? » demandai-je, pour dire quelque chose.
« Je viens juste de quitter Hampstead, » répondit-il. « Je sais, M. Franklin, que vous avez fini par découvrir la vérité. Mais, je vous le dis franchement, si j’avais pu prévoir le prix qui devait être payé pour cela, j’aurais préféré vous laisser dans l’obscurité. »
« Vous avez vu Rachel ? »
« Je suis venu ici après l’avoir ramenée à Portland Place ; il était impossible de la laisser retourner dans la voiture toute seule. Je peux difficilement vous tenir pour responsable — étant donné que vous l’avez vue dans ma maison et avec ma permission — du choc que cette malheureuse entrevue lui a infligé. Tout ce que je peux faire, c’est de prévenir une répétition du méfait. Elle est jeune — elle a un esprit résolu — elle surmontera cela, avec le temps et le repos pour l’aider. Je veux être assuré que vous ne ferez rien pour entraver son rétablissement. Puis-je compter sur vous pour ne faire aucune seconde tentative pour la voir — sauf avec ma sanction et mon approbation ? »
« Après ce qu’elle a souffert, et après ce que j’ai souffert, » dis-je, « vous pouvez compter sur moi. »
« J’ai votre promesse ? »
« Vous avez ma promesse. »
M. Bruff parut soulagé. Il posa son chapeau, et approcha sa chaise de la mienne.
« C’est entendu ! » dit-il. « Maintenant, au sujet de l’avenir — votre avenir, je veux dire. À mon sens, le résultat du tour extraordinaire qu’a pris cette affaire se résume ainsi. En premier lieu, nous sommes certains que Rachel vous a dit toute la vérité, aussi clairement que les mots peuvent le dire. En second lieu — bien que nous sachions qu’il doive y avoir quelque terrible méprise quelque part — nous pouvons difficilement lui reprocher de vous croire coupable, sur la foi de ses propres sens ; étayée, comme cette évidence l’a été, par des circonstances qui semblent, à première vue, accuser formellement contre vous. »
Là, je l’interrompis. « Je ne blâme pas Rachel », dis-je. « Je regrette seulement qu’elle n’ait pu se résoudre à me parler plus franchement sur le moment. »
« Vous pourriez tout aussi bien regretter que Rachel ne soit pas quelqu’un d’autre », répliqua M. Bruff. « Et même alors, je doute qu’une jeune fille douée d’une quelconque délicatesse, dont le cœur était fixé sur vous, eût pu se résoudre à vous accuser en face d’être un voleur. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas dans la nature de Rachel de le faire. Dans une affaire très différente de la vôtre — qui la plaçait pourtant dans une situation qui n’était pas sans rappeler celle qu’elle occupait envers vous — je sais qu’elle fut influencée par un motif similaire à celui qui a dicté sa conduite dans votre cas. D’ailleurs, comme elle me l’a dit elle-même, sur notre chemin vers la ville ce soir, si elle avait parlé franchement, elle n’aurait pas plus cru à votre dénégation alors qu’elle n’y croit aujourd’hui. Quelle réponse pouvez-vous faire à cela ? Il n’y a aucune réponse à y apporter. Allons, allons, Monsieur Franklin ! Mon point de vue sur l’affaire s’est révélé être totalement erroné, je l’admets — mais, les choses étant ce qu’elles sont, mon conseil peut valoir la peine d’être entendu malgré tout. Je vous le dis franchement, nous perdrons notre temps et nous nous creuserons la tête en vain si nous tentons de revenir en arrière et de démêler cette effroyable complication depuis le début. Fermons résolument nos esprits à tout ce qui s’est passé l’an dernier à la maison de campagne de Lady Verinder ; et tournons-nous vers ce que nous pouvons découvrir dans l’avenir, au lieu de ce que nous ne pouvons pas découvrir dans le passé. »
« Vous oubliez sûrement », dis-je, « que toute cette affaire appartient essentiellement au passé — en ce qui me concerne ? »
« Répondez-moi ceci », rétorqua M. Bruff. « La Pierre de Lune est-elle au fond de toute cette machination — ou ne l’est-elle pas ? »
« Elle l’est — bien entendu. »
« Très bien. Que croyons-nous qu’il ait été fait de la Pierre de Lune, lorsqu’elle a été emmenée à Londres ? »
« Elle a été mise en gage auprès de M. Luker. »
« Nous savons que vous n’êtes pas la personne qui l’a mise en gage. Savons-nous qui l’a fait ? »
« Non. »
« Où croyons-nous que la Pierre de Lune se trouve maintenant ? »
« Déposée sous la garde des banquiers de M. Luker. »
« Exactement. Maintenant, observez. Nous sommes déjà au mois de juin. Vers la fin du mois (je ne saurais être précis quant au jour), une année se sera écoulée depuis le moment où nous croyons que le joyau a été mis en gage. Il existe une chance — pour ne pas dire plus — que la personne qui l’a mis au clou soit prête à le racheter lorsque l’année sera révolue. Si elle le rachète, M. Luker doit lui-même — selon les termes de son propre arrangement — retirer le Diamant des mains de ses banquiers. Dans ces circonstances, je propose de poster une surveillance à la banque, à mesure que le mois actuel touche à sa fin, et de découvrir qui est la personne à qui M. Luker restituera la Pierre de Lune. Voyez-vous où je veux en venir ? »
J’admis (un peu à contrecœur) que l’idée était, au moins, nouvelle.
« C’est l’idée de M. Murthwaite tout autant que la mienne », dit M. Bruff. « Elle ne me serait peut-être jamais venue à l’esprit sans une conversation que nous avons eue ensemble il y a quelque temps. Si M. Murthwaite a raison, les Indiens seront probablement à l’affût à la banque vers la fin du mois également — et quelque chose de grave pourrait en découler. Ce qui en découle n’a pas d’importance pour vous et moi, sauf dans la mesure où cela pourrait nous aider à mettre la main sur le mystérieux Quelqu’un qui a mis le Diamant en gage. Cette personne, vous pouvez en être sûr, est responsable (je ne prétends pas savoir comment) de la position dans laquelle vous vous trouvez en ce moment ; et cette personne seule peut vous réhabiliter dans l’estime de Rachel. »
« Je ne peux nier », dis-je, « que le plan que vous proposez répond à la difficulté d’une manière très audacieuse, très ingénieuse, et très nouvelle. Mais… »
« Mais vous avez une objection à formuler ? »
« Oui. Mon objection est que votre proposition nous oblige à attendre. »
« Accordé. D’après mes calculs, cela vous demande d’attendre environ une quinzaine — plus ou moins. Est-ce si long que cela ? »
« C’est une vie entière, Monsieur Bruff, dans une situation telle que la mienne. Mon existence me sera tout simplement insupportable, à moins que je ne fasse quelque chose pour laver mon honneur sur-le-champ. »
« Eh bien, eh bien, je comprends cela. Avez-vous déjà pensé à ce que vous pouvez faire ? »
« J’ai pensé à consulter le Sergeant Cuff. »
« Il a pris sa retraite de la police. Il est inutile d’attendre du Sergeant qu’il vous aide. »
« Je sais où le trouver ; et je ne peux qu’essayer. »
« Essayez », dit M. Bruff après un moment de réflexion. « L’affaire a pris un aspect si extraordinaire depuis l’époque du Sergeant Cuff que vous pourriez bien raviver son intérêt pour l’enquête. Essayez, et faites-moi connaître le résultat. En attendant », poursuivit-il en se levant, « si vous ne faites aucune découverte d’ici la fin du mois, suis-je libre de tenter, de mon côté, ce qui peut être accompli en surveillant la banque ? »
« Certainement », répondis-je — « à moins que je ne vous dispense de toute nécessité de tenter l’expérience dans l’intervalle. »
M. Bruff sourit et prit son chapeau.
« Dites au Sergeant Cuff », ajouta-t-il, « que je dis que la découverte de la vérité dépend de la découverte de la personne qui a mis le Diamant en gage. Et faites-moi savoir ce qu’en dit l’expérience du Sergeant. »
C’est ainsi que nous nous quittâmes.
Tôt le lendemain matin, je partis pour la petite ville de Dorking — le lieu de retraite du Sergeant Cuff, tel que me l’avait indiqué Betteredge.
En me renseignant à l’hôtel, je reçus les indications nécessaires pour trouver le cottage du Sergeant. On y accédait par un chemin de traverse tranquille, un peu à l’écart de la ville, et il se dressait confortablement au milieu de son propre terrain, protégé par un bon mur de briques à l’arrière et sur les côtés, et par une haute haie vive sur le devant. Le portail, orné dans sa partie supérieure par un treillage peint avec soin, était verrouillé. Après avoir tiré sur la sonnette, je regardai à travers le treillage et vis partout la fleur favorite du grand Cuff ; s’épanouissant dans son jardin, s’agglutinant au-dessus de sa porte, regardant par ses fenêtres. Loin des crimes et des mystères de la grande ville, l’illustre limier vivait paisiblement les dernières années sybarites de son existence, étouffé sous les roses !
Une femme âgée à l’air décent m’ouvrit le portail et anéantit immédiatement tous les espoirs que j’avais fondés sur l’obtention de l’assistance du Sergeant Cuff. Il était parti, la veille même, pour un voyage en Irlande.
« Est-il parti là-bas pour affaires ? » demandai-je.
La femme sourit. « Il n’a plus qu’une affaire maintenant, monsieur », dit-elle ; « et ce sont les roses. Le jardinier d’un grand seigneur en Irlande a découvert quelque chose de nouveau dans la culture des roses — et Monsieur Cuff est parti pour enquêter là-dessus. »
« Savez-vous quand il sera de retour ? »
« C’est tout à fait incertain, monsieur. Monsieur Cuff a dit qu’il reviendrait immédiatement, ou qu’il resterait absent quelque temps, selon que la nouvelle découverte ne vaudrait rien ou vaudrait la peine d’être examinée. Si vous avez un message à lui laisser, je m’assurerai, monsieur, qu’il le reçoive. »
Je lui donnai ma carte, après avoir écrit dessus au crayon : « J’ai quelque chose à dire au sujet de la Pierre de Lune. Faites-moi savoir dès que vous serez de retour. » Cela fait, il ne restait plus qu’à se soumettre aux circonstances et à retourner à Londres.
Dans l’état d’irritabilité de mon esprit, à l’époque dont je parle maintenant, le résultat avorté de mon voyage au cottage du Sergeant ne fit qu’aggraver l’impulsion agitée qui me poussait à faire quelque chose. Le jour de mon retour de Dorking, je déterminai que le lendemain matin me trouverait décidé à un nouvel effort pour me frayer un chemin, à travers tous les obstacles, de l’obscurité vers la lumière.
Quelle forme devait prendre ma prochaine expérience ?
Si l’excellent Betteredge avait été présent pendant que je méditais sur cette question, et s’il avait été mis dans le secret de mes pensées, il aurait, sans aucun doute, déclaré que mon côté allemand était, à cette occasion, mon côté dominant. Pour parler sérieusement, il est peut-être possible que ma formation allemande ait été, dans une certaine mesure, responsable du labyrinthe de spéculations inutiles dans lequel je m’enfermai alors. Pendant la majeure partie de la nuit, je restai à fumer et à construire des théories, toutes plus profondément improbables les unes que les autres. Lorsque je parvins enfin à dormir, mes fantaisies de veille me poursuivirent dans mes rêves. Je me levai le lendemain matin, avec l’Objectif-Subjectif et le Subjectif-Objectif inextricablement entremêlés dans mon esprit ; et je commençai la journée qui devait être le témoin de mon prochain effort pour une action pratique quelconque, en doutant si j’avais le moindre droit (sur des bases purement philosophiques) de considérer quoi que ce soit (le Diamant y compris) comme existant réellement.
Combien de temps je serais resté perdu dans le brouillard de ma propre métaphysique, si j’avais été laissé à moi-même pour m’en extraire, il m’est impossible de le dire. Comme les faits l’ont prouvé, le hasard vint à mon secours et me délivra heureusement. Il se trouva que je portais, ce matin-là, le même manteau que j’avais porté le jour de mon entretien avec Rachel. Cherchant autre chose dans l’une des poches, je tombai sur un morceau de papier chiffonné et, en le sortant, trouvai la lettre oubliée de Betteredge dans ma main.
Il semblait dur pour mon brave vieil ami de le laisser sans réponse. Je me rendis à mon bureau et relus sa lettre.
Une lettre qui n’a pas la moindre importance n’est pas toujours une lettre facile à laquelle répondre. L’effort actuel de Betteredge pour correspondre avec moi tombait dans cette catégorie. L’assistant de M. Candy, nommé Ezra Jennings, avait dit à son maître qu’il m’avait vu ; et M. Candy, à son tour, voulait me voir et me dire quelque chose, la prochaine fois que je serais dans le voisinage de Frizinghall. Que répondre à cela qui valût le papier sur lequel c’était écrit ? Je restai là, oisif, à dessiner de mémoire des portraits du remarquable assistant de M. Candy sur la feuille de papier que j’avais juré de dédier à Betteredge — jusqu’à ce qu’il me vienne soudain à l’esprit que voici l’inévitable Ezra Jennings qui se remettait en travers de mon chemin ! Je jetai une douzaine de portraits, au moins, de l’homme aux cheveux bicolores (les cheveux, dans chaque cas, étonnamment ressemblants), dans la corbeille à papier — et, sur-le-champ, j’écrivis ma réponse à Betteredge. C’était une lettre tout à fait banale — mais elle eut un excellent effet sur moi. L’effort d’écrire quelques phrases, en anglais simple, débarrassa complètement mon esprit du non-sens nébuleux qui l’avait rempli depuis la veille.
Me consacrant de nouveau à l’élucidation de l’énigme impénétrable que présentait ma propre situation, je tentai maintenant de répondre à la difficulté en l’examinant d’un point de vue purement pratique. Les événements de cette nuit mémorable étant toujours inintelligibles pour moi, je remontai un peu plus loin dans le passé et fouillai ma mémoire des premières heures de l’anniversaire pour tout incident qui pourrait m’être d’une quelconque aide pour trouver la piste.
S’était-il passé quelque chose pendant que Rachel et moi finissions la porte peinte ? ou, plus tard, quand je suis allé à cheval à Frizinghall ? ou après, quand je suis revenu avec Godfrey Ablewhite et ses sœurs ? ou, plus tard encore, quand j’ai mis la Pierre de Lune entre les mains de Rachel ? ou, plus tard encore, quand les invités sont arrivés et que nous nous sommes tous rassemblés autour de la table de dîner ? Ma mémoire se débarrassa assez facilement de cette série de questions, jusqu’à ce que j’arrive à la dernière. En regardant en arrière vers l’événement social du dîner d’anniversaire, je me trouvai bloqué dès le début de l’investigation. Je n’étais même pas capable de me rappeler avec précision le nombre d’invités qui avaient été assis à la même table que moi.
Me sentir complètement en défaut ici, et conclure, là-dessus, que les incidents du dîner pourraient particulièrement récompenser la peine de les examiner, faisaient partie du même processus mental, dans mon cas. Je crois que d’autres personnes, dans une situation similaire, auraient raisonné comme moi. Lorsque la poursuite de nos propres intérêts nous amène à devenir des objets d’enquête pour nous-mêmes, nous sommes naturellement méfiants envers ce que nous ignorons. Une fois en possession des noms des personnes qui avaient été présentes au dîner, je résolus — comme moyen d’enrichir les ressources déficientes de ma propre mémoire — de faire appel à la mémoire des autres invités ; d’écrire tout ce qu’ils pouvaient se rappeler des événements sociaux de l’anniversaire ; et de tester le résultat, ainsi obtenu, à la lumière de ce qui s’était passé ensuite, quand la compagnie avait quitté la maison.
Cette dernière et toute nouvelle de mes nombreuses expériences envisagées dans l’art de l’enquête — que Betteredge aurait probablement attribuée au côté clairvoyant, ou français, de moi-même dominant pour le moment — peut légitimement prétendre figurer ici, pour ses propres mérites. Aussi improbable que cela puisse paraître, j’avais maintenant réellement tâtonné jusqu’à la racine du problème enfin. Tout ce dont j’avais besoin, c’était d’un indice pour me guider dans la bonne direction dès le départ. Avant qu’un autre jour ne se soit écoulé, cet indice me fut donné par l’un des convives qui avaient été présents au festin d’anniversaire !
Avec le plan de procédure que j’avais maintenant en vue, il était d’abord nécessaire de posséder la liste complète des invités. Je pouvais facilement l’obtenir auprès de Gabriel Betteredge. Je déterminai de retourner dans le Yorkshire ce jour-là, et de commencer mon enquête envisagée le lendemain matin.
Il était juste trop tard pour partir par le train qui quittait Londres avant midi. Il n’y avait pas d’autre alternative que d’attendre, près de trois heures, le départ du prochain train. Y avait-il quelque chose que je puisse faire à Londres, qui pourrait utilement occuper cet intervalle de temps ?
Mes pensées retournèrent obstinément vers le dîner d’anniversaire.
Bien que j’eusse oublié les nombres et, dans bien des cas, les noms des invités, je me rappelais assez facilement que la plus grande proportion d’entre eux venait de Frizinghall, ou de son voisinage. Mais la plus grande proportion n’était pas tout. Quelques-uns d’entre nous n’étaient pas des résidents réguliers de la campagne. J’étais moi-même l’un de ces quelques-uns. M. Murthwaite en était un autre. Godfrey Ablewhite en était un troisième. M. Bruff — non : je me rappelai que des affaires avaient empêché M. Bruff de faire partie de la fête. Y avait-il eu des dames présentes dont la résidence habituelle était à Londres ? Je ne pouvais me rappeler que Mlle Clack comme entrant dans cette dernière catégorie. Quoi qu’il en soit, voici au moins trois des invités qu’il était clairement judicieux pour moi de voir avant de quitter la ville. Je me rendis aussitôt au bureau de M. Bruff ; ne connaissant pas les adresses des personnes que je recherchais, et pensant qu’il était probable qu’il pourrait me mettre sur la voie de les trouver.
M. Bruff se révéla trop occupé pour m’accorder plus d’une minute de son temps précieux. En cette minute, cependant, il parvint à se débarrasser — de la manière la plus décourageante — de toutes les questions que j’avais à lui poser.
En premier lieu, il considérait ma méthode nouvellement découverte pour trouver une piste vers le mystère comme quelque chose de trop purement fantaisiste pour être sérieusement discuté. En deuxième, troisième et quatrième lieux, M. Murthwaite était maintenant en route pour retourner sur le théâtre de ses aventures passées ; Mlle Clack avait subi des pertes et s’était installée, pour des motifs d’économie, en France ; M. Godfrey Ablewhite pourrait, ou non, être trouvable quelque part à Londres. Supposons que je me renseigne à son club ? Et supposons que j’excuse M. Bruff, s’il retournait à ses affaires et me souhaitait le bonjour ?
Le champ d’enquête à Londres étant maintenant si rétréci qu’il ne comprenait plus que la seule nécessité de découvrir l’adresse de Godfrey, je suivis le conseil de l’avocat et me rendis à son club.
Dans le hall, je rencontrai l’un des membres, qui était un vieil ami de mon cousin, et qui était aussi une de mes connaissances. Ce gentleman, après m’avoir éclairé sur le sujet de l’adresse de Godfrey, me parla de deux événements récents de sa vie, qui étaient d’une certaine importance en eux-mêmes, et qui n’étaient pas parvenus à mes oreilles auparavant.
Il apparut que Godfrey, loin d’être découragé par le retrait de Rachel de ses fiançailles avec lui, avait fait des avances matrimoniales peu après à une autre jeune dame, réputée pour être une grande héritière. Sa cour avait prospéré, et son mariage avait été considéré comme une chose réglée et certaine. Mais, là encore, les fiançailles avaient été soudainement et inopinément rompues — en raison, disait-on, à cette occasion, d’une sérieuse différence d’opinion entre le fiancé et le père de la dame, sur la question des règlements financiers.
En guise de compensation pour ce second désastre matrimonial, Godfrey s’était peu après trouvé l’objet d’un affectueux souvenir pécuniaire de la part de l’une de ses nombreuses admiratrices. Une vieille dame riche — hautement respectée à la Société pour la conversion des vêtements des mères, et une grande amie de Mlle Clack (à qui elle ne laissa rien d’autre qu’une bague de deuil) — avait légué à l’admirable et méritant Godfrey un héritage de cinq mille livres. Après avoir reçu ce bel ajout à ses modestes ressources pécuniaires, on l’avait entendu dire qu’il ressentait la nécessité d’obtenir un peu de répit de ses travaux charitables, et que son médecin lui prescrivait « une escapade sur le Continent, comme susceptible d’être productive de nombreux bénéfices futurs pour sa santé ». Si je voulais le voir, il serait judicieux de ne pas perdre de temps à faire ma visite envisagée.
Je me rendis, sur-le-champ, pour faire ma visite.
La même fatalité qui m’avait rendu juste un jour trop tard pour rendre visite au Sergeant Cuff, me rendit de nouveau un jour trop tard pour rendre visite à Godfrey. Il avait quitté Londres, la veille au matin, par le train de la marée, pour Douvres. Il devait traverser vers Ostende ; et son domestique croyait qu’il se rendait à Bruxelles. Le moment de son retour était assez incertain ; mais je pouvais être sûr qu’il serait absent au moins trois mois.
Je retournai à mon logement un peu déprimé. Trois des invités au dîner d’anniversaire — et ces trois-là tous des gens exceptionnellement intelligents — étaient hors de ma portée, au moment même où il était le plus important de pouvoir communiquer avec eux. Mes derniers espoirs reposaient maintenant sur Betteredge, et sur les amis de la défunte Lady Verinder que je pourrais encore trouver vivant dans le voisinage de la maison de campagne de Rachel.
À cette occasion, je voyageai directement vers Frizinghall — la ville étant maintenant le point central de mon champ d’enquête. J’arrivai trop tard dans la soirée pour pouvoir communiquer avec Betteredge. Le lendemain matin, j’envoyai un messager avec une lettre, le priant de me rejoindre à l’hôtel, dès que possible.
Ayant pris la précaution — en partie pour gagner du temps, en partie pour accommoder Betteredge — d’envoyer mon messager en voiture, j’avais une perspective raisonnable, si aucun retard ne survenait, de voir le vieil homme en moins de deux heures à partir du moment où je l’avais fait demander. Durant cet intervalle, je m’organisai pour m’occuper en ouvrant mon enquête envisagée, parmi les invités présents au dîner d’anniversaire qui m’étaient personnellement connus, et qui étaient facilement à ma portée. C’étaient mes parents, les Ablewhite, et M. Candy. Le médecin avait exprimé le souhait particulier de me voir, et le médecin habitait dans la rue suivante. C’est donc chez M. Candy que je me rendis en premier.
Après ce que Betteredge m’avait dit, je m’attendais naturellement à trouver sur le visage du docteur des traces de la grave maladie dont il avait souffert. Mais j’étais absolument incapable de me préparer à un tel changement, tel que je le vis en lui lorsqu’il entra dans la pièce et me serra la main. Ses yeux étaient ternes, ses cheveux étaient devenus complètement gris, son visage était flétri, sa silhouette s’était voûtée. Je regardai ce petit docteur autrefois plein d’entrain, écervelé et plein d’humour — associé dans mes souvenirs à la perpétration d’indiscrétions sociales incorrigibles et d’innombrables plaisanteries de potache — et je ne vis rien d’autre de son ancien moi que la vieille tendance à une élégance vulgaire dans sa mise. L’homme était une épave ; mais ses vêtements et ses bijoux — dans une cruelle dérision de son changement — étaient aussi gais et voyants que jamais.
« J’ai souvent pensé à vous, M. Blake, dit-il ; et je suis sincèrement heureux de vous revoir enfin. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous, je vous en prie, disposez de mes services, monsieur, je vous en prie, disposez de mes services ! »
Il prononça ces quelques mots banals avec une précipitation et une ardeur inutiles, et avec une curiosité de savoir ce qui m’avait amené dans le Yorkshire qu’il était parfaitement — je pourrais dire puérilement — incapable de dissimuler.
Avec l’objectif que j’avais en vue, j’avais naturellement prévu la nécessité d’entrer dans une sorte d’explication personnelle avant de pouvoir espérer intéresser des gens, pour la plupart étrangers pour moi, à faire de leur mieux pour aider mon enquête. Durant le voyage vers Frizinghall, j’avais organisé ce que devait être mon explication, et je saisis l’occasion qui m’était offerte maintenant d’en essayer l’effet sur M. Candy.
« J’étais dans le Yorkshire l’autre jour, et j’y suis de nouveau maintenant, pour une mission assez romantique, dis-je. C’est une affaire, M. Candy, à laquelle les amis de la regrettée Lady Verinder ont tous pris un certain intérêt. Vous souvenez-vous de la mystérieuse perte du diamant indien, il y a maintenant près d’un an ? Des circonstances ont récemment eu lieu qui permettent d’espérer qu’il puisse encore être retrouvé, et je m’intéresse, en tant que membre de la famille, à sa récupération. Parmi les obstacles sur mon chemin, il y a la nécessité de recueillir à nouveau tous les témoignages qui furent découverts à l’époque, et plus si possible. Il y a des particularités dans cette affaire qui rendent souhaitable de raviver mes souvenirs de tout ce qui s’est passé dans la maison, le soir de l’anniversaire de Miss Verinder. Et je me permets d’en appeler aux amis de sa défunte mère qui étaient présents à cette occasion, pour me prêter le concours de leur mémoire... »
J’en étais arrivé là dans la répétition de mes phrases explicatives, quand je fus soudain stoppé en voyant clairement sur le visage de M. Candy que mon expérience sur lui était un échec total.
Le petit docteur était assis, tripotant nerveusement le bout de ses doigts pendant tout le temps où je parlais. Ses yeux ternes et larmoyants étaient fixés sur mon visage avec une expression d’interrogation vide et mélancolique très pénible à voir. À quoi il pensait, il était impossible de le deviner. La seule chose clairement visible était que j’avais échoué, après les deux ou trois premiers mots, à fixer son attention. La seule chance de le ramener à lui-même semblait résider dans le changement de sujet. J’essayai immédiatement un nouveau thème.
« Voilà, dis-je gaiement, ce qui m’amène à Frizinghall ! Maintenant, M. Candy, c’est votre tour. Vous m’avez envoyé un message par Gabriel Betteredge... »
Il cessa de tripoter ses doigts et s’anima soudain.
« Oui ! oui ! oui ! s’exclama-t-il avec empressement. C’est cela ! Je vous ai envoyé un message ! »
« Et Betteredge l’a dûment communiqué par lettre, poursuivis-je. Vous aviez quelque chose à me dire la prochaine fois que je serais dans votre voisinage. Eh bien, M. Candy, me voici ! »
« Vous voici ! » fit écho le docteur. « Et Betteredge avait tout à fait raison. J’avais quelque chose à vous dire. C’était mon message. Betteredge est un homme merveilleux. Quelle mémoire ! À son âge, quelle mémoire ! »
Il retomba dans le silence et recommença à tripoter ses doigts. Me rappelant ce que j’avais entendu de Betteredge au sujet de l’effet de la fièvre sur sa mémoire, je poursuivis la conversation, dans l’espoir de pouvoir l’aider au démarrage.
« Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, dis-je. Nous nous sommes vus pour la dernière fois au dernier dîner d’anniversaire que ma pauvre tante devait jamais donner. »
« C’est cela ! s’écria M. Candy. Le dîner d’anniversaire ! » Il se leva par impulsion et me regarda. Une rougeur profonde envahit soudain son visage délavé et il se rassit brusquement, comme s’il était conscient d’avoir trahi une faiblesse qu’il aurait voulu cacher. Il était clair, pitoyablement clair, qu’il était conscient de son propre défaut de mémoire et qu’il était résolu à le cacher à l’observation de ses amis.
Jusque-là, il n’avait fait appel qu’à ma compassion. Mais les mots qu’il venait de dire — si peu nombreux fussent-ils — éveillèrent instantanément ma curiosité au plus haut point. Le dîner d’anniversaire était déjà devenu l’unique événement du passé sur lequel je portais un regard empreint de sentiments étrangement mêlés d’espoir et de méfiance. Et voilà que le dîner d’anniversaire se proclamait indubitablement comme le sujet sur lequel M. Candy avait quelque chose d’important à me dire !
J’essayai de l’aider une fois de plus. Mais, cette fois, mes propres intérêts étaient à la base de mon mobile compatissant, et ils me précipitèrent un peu trop brusquement vers la fin que j’avais en vue.
« Cela fait près d’un an maintenant, dis-je, que nous étions assis à cette agréable table. Avez-vous pris une note — dans votre journal ou autrement — de ce que vous vouliez me dire ? »
M. Candy comprit la suggestion et me montra qu’il la comprenait comme une insulte.
« Je n’ai besoin d’aucun mémorandum, M. Blake, dit-il, assez sèchement. Je ne suis pas encore un homme si âgé que cela, et ma mémoire (Dieu merci) est tout à fait fiable ! »
Il est inutile de dire que je refusai de comprendre qu’il était offensé par moi.
« Je voudrais pouvoir en dire autant de ma mémoire, répondis-je. Quand j’essaie de penser à des affaires vieilles d’un an, je trouve rarement que mon souvenir soit aussi vif que je le souhaiterais. Prenez le dîner chez Lady Verinder, par exemple... »
M. Candy s’anima de nouveau, dès que l’allusion passa mes lèvres.
« Ah ! le dîner, le dîner chez Lady Verinder ! » s’exclama-t-il, plus avidement que jamais. « J’ai quelque chose à vous dire à ce sujet. »
Ses yeux me regardèrent de nouveau avec l’expression douloureuse d’interrogation, si mélancolique, si vide, si misérablement impuissante à voir. Il essayait évidemment avec peine, et en vain, de retrouver le souvenir perdu. « C’était un dîner très agréable, éclata-t-il soudain, avec l’air de dire exactement ce qu’il voulait dire. Un dîner très agréable, M. Blake, n’est-ce pas ? » Il hocha la tête, sourit et sembla penser, le pauvre, qu’il avait réussi à dissimuler l’échec total de sa mémoire par une manifestation opportune de sa propre présence d’esprit.
C’était si affligeant que je détournai immédiatement la conversation — si profondément intéressé que je fusse par le fait qu’il recouvre le souvenir perdu — vers des sujets d’intérêt local.
Là, il s’en sortit assez aisément. Des petits scandales et des querelles insignifiants dans la ville, dont certains avaient jusqu’à un mois, semblaient revenir facilement à sa mémoire. Il bavarda, avec quelque chose de la fluidité fluide et médisante des temps passés. Mais il y eut des moments, même dans le plein flux de son bavardage, où il hésita soudain — me regarda un moment avec l’interrogation vide une fois de plus dans les yeux — se maîtrisa — et continua. Je me soumis patiemment à mon martyre (n’est-ce pas assurément rien de moins qu’un martyre pour un homme aux sympathies cosmopolites que d’absorber dans une résignation silencieuse les nouvelles d’une ville de province ?) jusqu’à ce que l’horloge sur la cheminée m’indique que ma visite s’était prolongée au-delà d’une demi-heure. Ayant maintenant quelque droit de considérer le sacrifice comme complet, je me levai pour prendre congé. En nous serrant la main, M. Candy revint de lui-même sur la fête d’anniversaire.
« Je suis si heureux que nous nous soyons revus, dit-il. J’avais cela en tête — j’avais vraiment cela en tête, M. Blake, de vous parler. À propos du dîner chez Lady Verinder, vous savez ? Un dîner agréable — vraiment un dîner agréable, n’est-ce pas ? »
En répétant la phrase, il sembla sentir à peine aussi sûr d’avoir évité que je ne soupçonne son trou de mémoire qu’il ne l’avait été lors de la première occasion. Le regard mélancolique assombrit de nouveau son visage ; et, après avoir apparemment eu l’intention de m’accompagner jusqu’à la porte de la rue, il changea soudain d’avis, sonna pour le domestique et resta dans le salon.
Je descendis lentement les escaliers du docteur, avec la conviction décourageante qu’il avait vraiment quelque chose à dire qu’il était vital pour moi d’entendre, et qu’il était moralement incapable de le dire. L’effort de se rappeler qu’il voulait me parler était, trop visiblement, le seul effort que sa mémoire affaiblie était désormais capable d’accomplir.
Juste au moment où j’atteignis le bas des escaliers et eus tourné un angle sur mon chemin vers le hall extérieur, une porte s’ouvrit doucement quelque part au rez-de-chaussée de la maison, et une voix douce dit derrière moi :
« Je crains, monsieur, que vous ne trouviez M. Candy tristement changé ? »
Je me retournai et me trouvai face à face avec Ezra Jennings.
« À ma place, Monsieur Blake, vous vous seriez souvenu que M. Candy vous avait pris à son service dans des circonstances qui faisaient de vous son débiteur à vie. À ma place, vous l'auriez vu dépérir, heure après heure ; et vous auriez tout risqué plutôt que de laisser le seul homme sur terre qui vous ait témoigné de l'amitié mourir sous vos yeux. Ne croyez pas que je n'avais pas conscience de la terrible position dans laquelle je m'étais placé ! Il y eut des moments où je ressentis toute la misère de mon isolement, tout le péril de ma redoutable responsabilité. Si j'avais été un homme heureux, si j'avais mené une vie prospère, je crois que j'aurais succombé sous la tâche que je m'étais imposée. Mais je n'avais aucun temps heureux à contempler, aucun passé de tranquillité d'esprit pour entrer en contraste avec mon anxiété et mon suspense actuels — et je suis resté ferme dans ma résolution malgré tout. Je prenais un intervalle au milieu de la journée, lorsque l'état de mon patient était au mieux, pour le repos dont j'avais besoin. Pour le reste des vingt-quatre heures, tant que sa vie fut en danger, je ne quittai jamais son chevet. Vers le coucher du soleil, comme c'est l'usage dans de tels cas, le délire propre à la fièvre se déclara. Il dura plus ou moins toute la nuit ; puis il s'interrompit, à cette heure terrible du petit matin — de deux heures à cinq heures — où les énergies vitales, même chez le plus sain d'entre nous, sont au plus bas. C'est alors que la Mort récolte sa moisson humaine le plus abondamment. C'est alors que la Mort et moi avons mené notre combat au-dessus du lit pour savoir qui aurait l'homme qui y était couché. Je n'ai jamais hésité à poursuivre le traitement sur lequel j'avais tout misé. Quand le vin fut inefficace, j'essayai le brandy. Quand les autres stimulants perdirent leur influence, je doublai la dose. Après un intervalle de suspense — dont j'espère devant Dieu ne jamais ressentir le semblable — vint un jour où la rapidité du pouls diminua légèrement, mais de façon appréciable ; et, mieux encore, un changement survint aussi dans les battements — un changement indéniable vers la régularité et la force. Alors, je sus que je l'avais sauvé ; et alors, je l'avoue, je m'effondrai. Je reposai la main amaigrie du pauvre homme sur le lit et je fondis en larmes. Un soulagement hystérique, Monsieur Blake — rien de plus ! La physiologie dit, et elle dit vrai, que certains hommes naissent avec une constitution féminine — et je suis l'un d'eux ! »
Il fit cette excuse amèrement professionnelle pour ses larmes, parlant calmement et sans affectation, comme il l'avait fait depuis le début. Son ton et son attitude, d'un bout à l'autre, montraient qu'il était particulièrement, presque maladivement, soucieux de ne pas s'ériger en objet d'intérêt pour moi.
« Vous pouvez bien demander pourquoi je vous ai fatigué avec tous ces détails ? » poursuivit-il. « C'est le seul moyen que je vois, Monsieur Blake, d'introduire convenablement ce que j'ai à dire ensuite. Maintenant que vous savez exactement quelle était ma position au moment de la maladie de M. Candy, vous comprendrez d'autant mieux le besoin impérieux que j'avais d'alléger le fardeau de mon esprit en lui donnant, par intervalles, une sorte de soulagement. J'ai eu la présomption d'occuper mes loisirs, depuis quelques années, à écrire un livre adressé aux membres de ma profession — un livre sur le sujet complexe et délicat du cerveau et du système nerveux. Mon travail ne sera probablement jamais terminé ; et il ne sera certainement jamais publié. Il n'en a pas moins été l'ami de bien des heures solitaires ; et il m'a aidé à tromper le temps anxieux — le temps de l'attente, et rien d'autre — au chevet de M. Candy. Je vous ai dit qu'il délirait, je crois ? Et j'ai mentionné l'heure à laquelle son délire se manifestait ? »
« Oui. »
« Eh bien, j'étais arrivé à une section de mon livre, à cette époque, qui touchait à cette même question du délire. Je ne vous importunerai pas longuement avec ma théorie sur le sujet — je me limiterai à vous dire seulement ce qu'il est de votre intérêt actuel de savoir. Il m'est souvent arrivé, au cours de ma pratique médicale, de douter que l'on puisse légitimement déduire — dans les cas de délire — que la perte de la faculté de parler de manière cohérente implique nécessairement la perte de la faculté de penser de manière cohérente aussi. La maladie du pauvre M. Candy m'a donné l'occasion de mettre ce doute à l'épreuve. Je comprends l'art de l'écriture sténographique ; et j'ai pu noter les "errances" du patient, exactement telles qu'elles tombaient de ses lèvres. — Voyez-vous, Monsieur Blake, où je veux en venir finalement ? »
Je le voyais clairement et j'attendais avec un intérêt haletant d'en entendre davantage.
« Au hasard des moments libres, » continua Ezra Jennings, « j'ai reproduit mes notes sténographiques sous la forme d'écriture ordinaire — laissant de grands espaces entre les phrases brisées, et même les mots isolés, tels qu'ils étaient tombés sans lien des lèvres de M. Candy. J'ai ensuite traité le résultat ainsi obtenu, selon un principe proche de celui que l'on adopte pour assembler un "puzzle" d'enfant. Tout est confusion au début ; mais tout peut être ramené à l'ordre et à la forme, si vous trouvez seulement la bonne manière. En agissant selon ce plan, j'ai rempli chaque espace vide sur le papier avec ce que les mots ou phrases de chaque côté m'inspiraient comme étant la signification du locuteur ; modifiant encore et encore, jusqu'à ce que mes ajouts suivent naturellement les mots prononcés qui les précédaient, et s'ajustent naturellement aux mots prononcés qui les suivaient. Le résultat fut que non seulement j'ai occupé de cette manière de nombreuses heures vacantes et anxieuses, mais que je suis parvenu à quelque chose qui était (comme il m'a semblé) une confirmation de la théorie que je soutenais. En termes plus clairs, après avoir assemblé les phrases brisées, j'ai trouvé la faculté supérieure de penser continuant, plus ou moins cohéremment, dans l'esprit de mon patient, alors que la faculté inférieure d'expression était dans un état d'incapacité et de confusion presque complet. »
« Un mot ! » intervins-je avec empressement. « Mon nom est-il apparu dans l'une de ses errances ? »
« Vous allez entendre, Monsieur Blake. Parmi mes preuves écrites de l'affirmation que je viens d'avancer — ou, devrais-je dire, parmi les expériences écrites tendant à mettre mon affirmation à l'épreuve — il y en a une dans laquelle votre nom apparaît. Pendant presque toute une nuit, l'esprit de M. Candy a été occupé par quelque chose entre lui et vous. J'ai les mots brisés, tels qu'ils sont tombés de ses lèvres, sur une feuille de papier. Et j'ai les liens de ma propre découverte qui relient ces mots ensemble, sur une autre feuille de papier. Le produit (comme diraient les arithméticiens) est une déclaration intelligible — premièrement, de quelque chose d'effectivement fait dans le passé ; deuxièmement, de quelque chose que M. Candy contemplait de faire dans le futur, si sa maladie ne s'était pas mise en travers pour l'en empêcher. La question est de savoir si cela représente, ou non, le souvenir perdu qu'il a vainement tenté de retrouver quand vous lui avez rendu visite ce matin ? »
« Sans aucun doute ! » répondis-je. « Retournons-y directement et regardons les papiers ! »
« Tout à fait impossible, Monsieur Blake. »
« Pourquoi ? »
« Mettez-vous à ma place un instant, » dit Ezra Jennings. « Révèleriez-vous à une autre personne ce qui est tombé inconsciemment des lèvres de votre patient souffrant et de votre ami sans défense, sans savoir d'abord s'il existe une nécessité qui vous justifie à ouvrir la bouche ? »
Je sentis qu'il était sans réponse, ici ; mais j'essayai néanmoins de discuter la question.
« Ma conduite dans une affaire aussi délicate que celle que vous décrivez, » répondis-je, « dépendrait grandement de savoir si la révélation était de nature à compromettre mon ami ou non. »
« J'ai éliminé depuis longtemps toute nécessité de considérer ce côté de la question, » dit Ezra Jennings. « Partout où mes notes incluaient quelque chose que M. Candy aurait pu vouloir garder secret, ces notes ont été détruites. Mes expériences manuscrites au chevet de mon ami ne comprennent rien, maintenant, qu'il aurait hésité à communiquer à d'autres s'il avait recouvré l'usage de sa mémoire. Dans votre cas, j'ai tout lieu de supposer que mes notes contiennent quelque chose qu'il souhaitait réellement vous dire. »
« Et pourtant, vous hésitez ? »
« Et pourtant, je hésite. Rappelez-vous les circonstances dans lesquelles j'ai obtenu les informations que je possède ! Inoffensives comme elles le sont, je ne peux me résoudre à vous les donner, à moins que vous ne me convainquiez d'abord qu'il y a une raison de le faire. Il était si misérablement malade, Monsieur Blake ! Et il était si impuissamment dépendant de moi ! Est-ce trop demander si je vous prie seulement de me laisser entendre quel est votre intérêt dans ce souvenir perdu — ou ce que vous croyez que ce souvenir perdu est ? »
Lui répondre avec la franchise que son langage et son attitude réclamaient de moi, cela aurait été m'engager à reconnaître ouvertement que j'étais soupçonné du vol du Diamant. Bien qu'Ezra Jennings ait intensifié le premier intérêt impulsif que j'avais ressenti pour lui, il n'avait pas vaincu ma réticence invincible à divulguer la position dégradante dans laquelle je me trouvais. Je me réfugiai une fois de plus dans les phrases explicatives avec lesquelles je m'étais préparé à affronter la curiosité des étrangers.
Cette fois, je n'eus pas à me plaindre d'un manque d'attention de la part de la personne à qui je m'adressais. Ezra Jennings écouta patiemment, voire anxieusement, jusqu'à ce que j'aie terminé.
« Je suis désolé d'avoir soulevé vos attentes, Monsieur Blake, pour ne faire que les décevoir, » dit-il. « Durant toute la période de la maladie de M. Candy, du début à la fin, pas un mot sur le Diamant n'a échappé à ses lèvres. L'affaire à laquelle je l'ai entendu relier votre nom n'a, je peux vous l'assurer, aucune relation décelable avec la perte ou la récupération du bijou de Miss Verinder. »
Nous arrivâmes, alors qu'il prononçait ces mots, à un endroit où la grande route le long de laquelle nous marchions se divisait en deux. L'une menait à la maison de M. Ablewhite, et l'autre à un village de lande à deux ou trois miles de là. Ezra Jennings s'arrêta à la route qui menait au village.
« Mon chemin se trouve dans cette direction, » dit-il. « Je suis vraiment et sincèrement désolé, Monsieur Blake, de ne pouvoir vous être d'aucune utilité. »
Sa voix me disait qu'il parlait sincèrement. Ses doux yeux bruns se posèrent sur moi un instant avec un regard d'intérêt mélancolique. Il s'inclina et s'en alla, sans un mot de plus, sur le chemin du village.
Pendant une minute ou plus, je restai là à le regarder, s'éloignant de plus en plus ; emportant avec lui, toujours plus loin, ce que je croyais maintenant fermement être l'indice que je cherchais. Il se retourna, après avoir marché un peu, et regarda en arrière. Me voyant toujours debout à l'endroit où nous nous étions séparés, il s'arrêta, comme s'il doutait que je ne souhaite lui parler à nouveau. Je n'eus pas le temps de raisonner sur ma propre situation — de me rappeler que je perdais mon opportunité, à ce qui pourrait être le tournant de ma vie, tout cela pour flatter rien de plus important que ma propre estime de moi ! Il n'y eut que le temps de le rappeler d'abord, et de réfléchir après. Je soupçonne que je suis l'un des hommes les plus téméraires qui soient. Je le rappelai — et puis je me dis : « Maintenant, il n'y a plus d'issue. Je dois lui dire la vérité ! »
Il revint sur ses pas directement. J'avançai sur la route pour le rencontrer.
« Monsieur Jennings, » dis-je. « Je ne vous ai pas traité tout à fait équitablement. Mon intérêt à retracer le souvenir perdu de M. Candy n'est pas celui de récupérer la Pierre de Lune. Une affaire personnelle sérieuse est au fond de ma visite dans le Yorkshire. Je n'ai qu'une excuse pour ne pas avoir été franc avec vous dans cette affaire. Il m'est plus douloureux que je ne peux le dire de mentionner à quiconque quelle est ma position réelle. »
Ezra Jennings me regarda avec la première apparition d'embarras que j'avais vue chez lui jusqu'ici.
« Je n'ai aucun droit, Monsieur Blake, et aucune envie, » dit-il, « de m'immiscer dans vos affaires privées. Permettez-moi de vous demander pardon, de mon côté, pour vous avoir (très innocemment) soumis à une épreuve douloureuse. »
« Vous avez parfaitement le droit, » répliquai-je, « de fixer les conditions dans lesquelles vous vous sentez justifié à révéler ce que vous avez entendu au chevet de M. Candy. Je comprends et respecte la délicatesse qui vous influence dans cette affaire. Comment puis-je espérer être admis dans votre confiance si je refuse de vous admettre dans la mienne ? Vous devriez savoir, et vous saurez, pourquoi je suis intéressé à découvrir ce que M. Candy voulait me dire. Si je me trouve être dans l'erreur quant à mes anticipations, et si vous vous révélez incapable de m'aider quand vous saurez réellement ce que je veux, je ferai confiance à votre honneur pour garder mon secret — et quelque chose me dit que je ne ferai pas confiance en vain. »
« Arrêtez, Monsieur Blake. J'ai un mot à dire, qui doit être dit avant que vous n'alliez plus loin. »
Je le regardai avec étonnement. L'emprise d'une émotion terrible semblait s'être emparée de lui et l'avoir secoué jusqu'à l'âme. Son teint de bohémien avait viré à une pâleur grisâtre livide ; ses yeux étaient soudainement devenus sauvages et étincelants ; sa voix était tombée sur un ton — bas, sévère et résolu — que j'entendais pour la première fois. Les ressources latentes chez cet homme, pour le bien ou pour le mal — il était difficile, à cet instant, de dire lequel — jaillirent en lui et se montrèrent à moi, avec la soudaineté d'un éclair.
« Avant de placer une quelconque confiance en moi, » poursuivit-il, « vous devriez savoir, et vous devez savoir, dans quelles circonstances j'ai été accueilli dans la maison de M. Candy. Cela ne prendra pas longtemps. Je ne prétends pas, monsieur, raconter mon histoire (selon l'expression) à n'importe quel homme. Mon histoire mourra avec moi. Tout ce que je demande, c'est la permission de vous dire ce que j'ai dit à M. Candy. Si vous êtes toujours dans l'esprit, quand vous aurez entendu cela, de dire ce que vous avez proposé de dire, vous commanderez mon attention et commanderez mes services. Marchons-nous ? »
La misère refoulée sur son visage me fit taire. Je répondis à sa question par un signe. Nous continuâmes de marcher.
Après avoir avancé de quelques centaines de yards, Ezra Jennings s'arrêta à une brèche dans le mur de pierre brute qui séparait la lande de la route, à cet endroit.
« Cela vous dérange-t-il de vous reposer un peu, Monsieur Blake ? » demanda-t-il. « Je ne suis plus ce que j'étais — et certaines choses me secouent. »
J'acceptai, bien sûr. Il ouvrit la voie à travers la brèche vers une parcelle de gazon sur le terrain de bruyère, protégé par des buissons et des arbres nains du côté le plus proche de la route, et commandant dans la direction opposée une vue grandement désolée sur la vaste étendue brune de la lande. Les nuages s'étaient accumulés dans la dernière demi-heure. La lumière était terne ; le lointain était sombre. Le beau visage de la Nature nous accueillit, doux et toujours incolore — nous accueillit sans un sourire.
Nous nous assîmes en silence. Ezra Jennings posa son chapeau et passa sa main avec lassitude sur son front, avec lassitude dans ses cheveux étonnamment blancs et noirs. Il jeta son petit bouquet de fleurs sauvages loin de lui, comme si les souvenirs qu'il rappelait étaient des souvenirs qui le blessaient maintenant.
« Monsieur Blake ! » dit-il soudain. « Vous êtes en mauvaise compagnie. Le nuage d'une horrible accusation a pesé sur moi pendant des années. Je vous dis le pire d'emblée. Je suis un homme dont la vie est une épave, et dont la réputation est perdue. »
J'essayai de parler. Il m'arrêta.
« Non, » dit-il. « Pardonnez-moi ; pas encore. Ne vous engagez pas dans des expressions de sympathie que vous pourriez regretter par la suite. J'ai mentionné une accusation qui a pesé sur moi pendant des années. Il y a des circonstances à son sujet qui jouent contre moi. Je ne peux me résoudre à reconnaître quelle est l'accusation. Et je suis incapable, parfaitement incapable, de prouver mon innocence. Je peux seulement affirmer mon innocence. Je l'affirme, monsieur, sous serment, en tant que chrétien. Il est inutile d'en appeler à mon honneur en tant qu'homme. »
Il marqua une nouvelle pause. Je me tournai vers lui. Il ne me regarda jamais en retour. Tout son être semblait absorbé dans l'agonie de se souvenir, et dans l'effort de parler.
« Il y a beaucoup que je pourrais dire, » continua-t-il, « sur le traitement impitoyable que m'a infligé ma propre famille, et sur l'inimitié sans merci dont j'ai été la victime. Mais le mal est fait ; le tort est au-delà de tout remède. Je refuse de vous fatiguer ou de vous affliger, monsieur, si je peux l'éviter. Au début de ma carrière dans ce pays, la vile calomnie à laquelle j'ai fait référence m'a abattu sur-le-champ et pour toujours. J'ai renoncé à mes aspirations professionnelles — l'obscurité était le seul espoir qui me restait. J'ai quitté la femme que j'aimais — comment pouvais-je la condamner à partager ma disgrâce ? Une place d'assistant médical s'est présentée, dans un coin reculé de l'Angleterre. J'ai obtenu la place. Elle me promettait la paix ; elle me promettait l'obscurité, comme je le pensais. J'avais tort. Le mauvais renom, avec le temps et le hasard pour l'aider, voyage patiemment, et voyage loin. L'accusation devant laquelle j'avais fui m'a suivi. J'ai été prévenu de son approche. J'ai pu quitter ma situation volontairement, avec les témoignages que j'avais gagnés. Ils m'ont obtenu une autre situation dans un autre district reculé. Le temps passa encore ; et à nouveau la calomnie qui était la mort pour ma réputation me retrouva. Cette fois, je n'eus aucun avertissement. Mon employeur me dit : "Monsieur Jennings, je n'ai aucune plainte à faire contre vous ; mais vous devez vous justifier, ou me quitter." Je n'avais qu'un choix — je le quittai. Il est inutile de s'attarder sur ce que j'ai souffert après cela. Je n'ai que quarante ans maintenant. Regardez mon visage, et laissez-le raconter pour moi l'histoire de quelques années misérables. Cela a fini par mon errance jusqu'ici, et ma rencontre avec M. Candy. Il cherchait un assistant. Je l'ai renvoyé, sur la question de la capacité, à mon dernier employeur. La question de la réputation restait. Je lui ai dit ce que je vous ai dit — et plus encore. Je l'ai averti qu'il y avait des difficultés en chemin, même s'il me croyait. "Ici, comme ailleurs," dis-je, "je méprise l'évitement coupable de vivre sous un nom d'emprunt : je ne suis pas plus en sécurité à Frizinghall qu'ailleurs du nuage qui me suit, où que j'aille." Il a répondu : "Je ne fais pas les choses à moitié — je vous crois, et je vous plains. Si vous voulez risquer ce qui peut arriver, je le risquerai aussi." Que Dieu Tout-Puissant le bénisse ! Il m'a donné un abri, il m'a donné un emploi, il m'a donné la tranquillité d'esprit — et j'ai la certitude (je l'ai depuis quelques mois) que rien n'arrivera maintenant pour lui faire regretter. »
« La calomnie est morte ? » dis-je.
« La calomnie est aussi active que jamais. Mais quand elle me suivra ici, il sera trop tard. »
« Vous aurez quitté les lieux ? »
« J'aurai quitté ce monde, monsieur Blake. »
Il se leva, et, pour la première fois, je vis le visage de l'homme, en dehors de ses accès de souffrance, tel qu'il était. Il semblait avoir trouvé une paix profonde dans cette pensée.
« Vous avez parlé, dis-je, d'une expérience que vous comptiez tenter. Vous avez dit que la preuve de mon innocence était entre vos mains. Que voulez-vous dire ? »
Il s'approcha de moi, et je vis alors toute l'intensité de la compassion qui brillait dans ses yeux.
« Je veux dire, répondit-il, que nous allons reproduire, en ce qui vous concerne, les conditions exactes de cette nuit fatidique. Je veux que vous preniez une dose de laudanum, ici, sous mes yeux, dans les mêmes proportions que celle que vous avez absorbée à l'insu de votre plein gré, afin que nous puissions voir si votre esprit, plongé dans le même état, vous conduira à refaire ce que vous avez fait. Si, sous l'emprise de la drogue, vous vous comportez comme vous vous êtes comporté cette nuit-là, nous aurons alors la preuve irréfutable que vous avez agi en état de somnambulisme provoqué par l'opium. »
Je restai interdit. L'audace du projet me laissa sans voix.
« C'est une idée terrible, finis-je par dire. Et si cela échoue ? »
« Si cela échoue, monsieur Blake, nous aurons au moins tenté le tout pour le tout. Mais je ne crains pas l'échec. Je connais la science, et je connais les effets de cette substance. Je suis convaincu que la vérité se révélera à nous, une fois que votre esprit aura été replongé dans les ténèbres où il se trouvait alors. »
Il se tut un instant, puis ajouta :
« Mais je ne vous demande pas de prendre cette décision à la légère. Il en va de votre réputation, de votre honneur, et peut-être, pour moi, de ma seule chance de laisser une trace utile avant de disparaître. »
« Je le ferai, dis-je. Je vous fais une confiance absolue. »
Il me tendit la main, et pour la première fois, je la pris. Elle était froide, tremblante, mais sa poignée était ferme.
« Alors, dit-il, préparons tout. Il nous faut le silence, il nous faut le calme, et il nous faut le temps. Demain soir, monsieur Blake. Demain soir, nous saurons si le destin est avec nous. »
Il se rassit et, avec une méticulosité qui me frappa, commença à disposer ses flacons et ses instruments sur la table. Je le regardai faire, conscient que je venais de franchir le seuil d'une épreuve dont je ne pouvais imaginer l'issue, mais dont je sentais, avec une certitude grandissante, qu'elle était ma seule voie vers la lumière.
« Inutile, monsieur Blake ! Tout à fait inutile, dans leur état actuel, et ce pour trois raisons irréfutables. Premièrement, ces notes ont été prises dans des circonstances qui échappent totalement à l’expérience du commun des mortels. Rien que pour cela, elles sont récusables ! Deuxièmement, ces notes représentent une théorie médicale et métaphysique. Récusables, encore une fois ! Troisièmement, ces notes sont de mon cru ; rien ne garantit, hormis mon affirmation, qu’il ne s’agisse pas de pures inventions. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit dans la lande, et demandez-vous ce que vaut mon affirmation. Non ! Mes notes n’ont qu’une seule valeur, si l’on s’en rapporte au jugement du monde extérieur. Votre innocence doit être rétablie ; et elles démontrent comment cela peut être fait. Nous devons mettre notre conviction à l’épreuve, et vous êtes l’homme qu’il faut pour la prouver ! »
« Comment ? » demandai-je.
Il se pencha avidement vers moi au-dessus de la table qui nous séparait.
« Êtes-vous prêt à tenter une expérience audacieuse ? »
« Je ferai n’importe quoi pour me disculper des soupçons qui pèsent sur moi en ce moment. »
« Vous soumettrez-vous à une certaine gêne personnelle pendant quelque temps ? »
« À n’importe quelle gêne, quelle qu’elle soit. »
« Vous laisserez-vous guider implicitement par mes conseils ? Cela pourrait vous exposer au ridicule des sots ; cela pourrait vous valoir les remontrances d’amis dont vous êtes tenu de respecter l’opinion. »
« Dites-moi ce que je dois faire ! » m’écriai-je avec impatience. « Et quoi qu’il arrive, je le ferai. »
« Vous ferez ceci, monsieur Blake, répondit-il. Vous volerez le Diamant, inconsciemment, pour la seconde fois, en présence de témoins dont le témoignage est indiscutable. »
Je bondis sur mes pieds. J’essayai de parler. Je ne pus que le regarder.
« Je crois que cela peut se faire, poursuivit-il. Et cela se fera, si seulement vous voulez m’aider. Essayez de vous calmer, asseyez-vous et écoutez ce que j’ai à vous dire. Vous avez repris l’habitude de fumer ; je l’ai constaté moi-même. Depuis combien de temps l’avez-vous reprise ? »
« Depuis près d’un an. »
« Fumez-vous plus ou moins qu’autrefois ? »
« Plus. »
« Voulez-vous abandonner cette habitude à nouveau ? Soudainement, notez-bien ! Comme vous l’avez abandonnée auparavant. »
Je commençai à entrevoir vaguement où il voulait en venir. « Je l’abandonnerai, dès cet instant », répondis-je.
« Si les mêmes conséquences suivent celles du mois de juin dernier, dit Ezra Jennings, si vous souffrez encore une fois comme vous avez souffert alors, de nuits sans sommeil, nous aurons franchi notre première étape. Nous vous aurons ramené dans un état assimilable à votre condition nerveuse de la nuit de l’anniversaire. Si nous parvenons ensuite à raviver, ou presque, les circonstances domestiques qui vous entouraient ; et si nous pouvons occuper à nouveau votre esprit avec les diverses questions concernant le Diamant qui l’agitaient autrefois, nous vous aurons replacé, aussi précisément que possible, dans la même position, physiquement et moralement, où l’opium vous a trouvé l’année dernière. Dans ce cas, nous pouvons légitimement espérer qu’une répétition de la dose conduira, dans une plus ou moins grande mesure, à une répétition du résultat. Voilà ma proposition, exprimée en quelques mots hâtifs. Vous allez maintenant voir quelles raisons j’ai de me justifier de la faire. »
Il se tourna vers l’un des livres à ses côtés et l’ouvrit à l’endroit marqué par un petit morceau de papier.
« Ne croyez pas que je vais vous fatiguer avec un cours de physiologie, dit-il. Je me sens tenu de prouver, par justice envers nous deux, que je ne vous demande pas de tenter cette expérience par déférence envers une théorie de mon invention. Des principes admis et des autorités reconnues justifient le point de vue que je défends. Accordez-moi cinq minutes de votre attention ; et je m’engage à vous montrer que la science sanctionne ma proposition, aussi fantaisiste qu’elle puisse paraître. Voici, en premier lieu, le principe physiologique sur lequel j’agis, énoncé par nul autre que le Dr Carpenter. Lisez-le vous-même. »
Il me tendit le morceau de papier qui avait marqué la place dans le livre. Il contenait quelques lignes écrites, comme suit :
« Il semble y avoir de solides motifs de croire que toute impression sensorielle ayant été une fois reconnue par la conscience perceptive est enregistrée (pour ainsi dire) dans le cerveau, et peut être reproduite à un moment ultérieur, bien qu’il puisse n’y avoir aucune conscience de son existence dans l’esprit pendant toute la période intermédiaire. »
« Est-ce clair, jusqu’ici ? » demanda Ezra Jennings.
« Parfaitement clair. »
Il poussa le livre ouvert sur la table vers moi et désigna un passage, marqué par des traits au crayon.
« Maintenant, dit-il, lisez ce récit d’un cas qui a, je le crois, un rapport direct avec votre propre situation et avec l’expérience que je vous incite à tenter. Observez, monsieur Blake, avant de commencer, que je vous renvoie ici à l’un des plus grands physiologistes anglais. Le livre entre vos mains est la Physiologie humaine du docteur Elliotson ; et le cas que le docteur cite repose sur la célèbre autorité de M. Combe. »
Le passage qui m’était désigné était libellé en ces termes :
« Le Dr Abel m’a informé, dit M. Combe, d’un porteur irlandais dans un entrepôt, qui oubliait, une fois sobre, ce qu’il avait fait lorsqu’il était ivre ; mais, étant ivre à nouveau, il se rappelait les transactions de son état d’ivresse précédent. À une occasion, étant ivre, il avait perdu un paquet d’une certaine valeur, et dans ses moments de sobriété, il ne pouvait en rendre compte. La fois suivante où il fut en état d’ivresse, il se souvint qu’il avait laissé le paquet dans une certaine maison, et comme il n’y avait aucune adresse dessus, il y était resté en sécurité, et il le récupéra en allant le réclamer. »
« Clair, encore ? » demanda Ezra Jennings.
« Aussi clair que possible. »
Il remit le morceau de papier à sa place et ferma le livre.
« Êtes-vous convaincu que je n’ai pas parlé sans une bonne autorité pour me soutenir ? » demanda-t-il. « Sinon, je n’ai qu’à aller vers ces étagères, et vous n’avez qu’à lire les passages que je peux vous indiquer. »
« Je suis tout à fait convaincu, dis-je, sans lire un mot de plus. »
« Dans ce cas, nous pouvons revenir à votre intérêt personnel dans cette affaire. Je suis tenu de vous dire qu’il y a quelque chose à dire contre l’expérience aussi bien que pour elle. Si nous pouvions, cette année, reproduire exactement, dans votre cas, les conditions telles qu’elles existaient l’année dernière, il est physiologiquement certain que nous aboutirions exactement au même résultat. Mais ceci, il n’y a pas à le nier, est tout simplement impossible. Nous pouvons seulement espérer nous rapprocher des conditions ; et si nous ne réussissons pas à vous ramener assez près de ce que vous étiez, cette entreprise sera un échec. Si nous réussissons, et je suis moi-même optimiste quant au succès, vous pourriez au moins reproduire vos agissements de la nuit de l’anniversaire assez fidèlement pour satisfaire toute personne raisonnable que vous êtes innocent, moralement parlant, du vol du Diamant. Je crois, monsieur Blake, avoir maintenant exposé la question, des deux côtés, aussi équitablement que possible, dans les limites que je me suis imposées. S’il y a quelque chose que je n’ai pas rendu clair pour vous, dites-moi de quoi il s’agit, et si je peux vous éclairer, je le ferai. »
« Tout ce que vous m’avez expliqué, dis-je, je le comprends parfaitement. Mais j’avoue être perplexe sur un point, que vous n’avez pas encore clarifié pour moi. »
« Quel est ce point ? »
« Je ne comprends pas l’effet du laudanum sur moi. Je ne comprends pas que j’aie descendu les escaliers, parcouru des couloirs, ouvert et fermé les tiroirs d’une commode, et que je sois retourné dans ma propre chambre. Ce sont là des actes actifs. Je pensais que l’influence de l’opium était d’abord de vous stupéfier, puis de vous plonger dans le sommeil. »
« L’erreur courante sur l’opium, monsieur Blake ! Je suis, en ce moment même, en train d’exercer mon intelligence (telle qu’elle est) à votre service, sous l’influence d’une dose de laudanum dix fois plus importante que la dose que M. Candy vous a administrée. Mais ne vous fiez pas à mon autorité, même sur une question qui relève de ma propre expérience personnelle. J’avais anticipé l’objection que vous venez de faire : et je me suis à nouveau muni d’un témoignage indépendant qui aura tout le poids voulu dans votre propre esprit, et dans l’esprit de vos amis. »
Il me tendit le second des deux livres qu’il avait près de lui sur la table.
« Voilà, dit-il, les célèbres Confessions d’un mangeur d’opium anglais ! Emportez le livre avec vous et lisez-le. Au passage que j’ai marqué, vous constaterez que lorsque De Quincey avait commis ce qu’il appelle “une débauche d’opium”, il allait soit à la galerie de l’Opéra pour profiter de la musique, soit il errait dans les marchés de Londres le samedi soir, et s’intéressait à observer toutes les petites ruses et les marchandages des pauvres pour se procurer leur dîner du dimanche. Voilà pour la capacité d’un homme à s’occuper activement et à se déplacer d’un endroit à un autre sous l’influence de l’opium. »
« Je suis répondu jusqu’ici, dis-je ; mais je ne suis pas encore répondu quant à l’effet produit par l’opium sur moi-même. »
« Je vais essayer de vous répondre en quelques mots, dit Ezra Jennings. L’action de l’opium comprend, dans la majorité des cas, deux influences : une influence stimulante d’abord, et une influence sédative ensuite. Sous l’influence stimulante, les impressions les plus récentes et les plus vives laissées dans votre esprit, à savoir les impressions relatives au Diamant, seraient susceptibles, dans votre condition nerveuse morbide et sensible, de s’intensifier dans votre cerveau, et subordonneraient à elles votre jugement et votre volonté exactement comme un rêve ordinaire subordonne à lui votre jugement et votre volonté. Petit à petit, sous cette action, toute appréhension concernant la sécurité du Diamant que vous pourriez avoir ressentie pendant la journée serait susceptible de se développer de l’état de doute à l’état de certitude, vous pousserait à une action pratique pour préserver le joyau, dirigerait vos pas, avec ce mobile en vue, dans la pièce où vous êtes entré, et guiderait votre main vers les tiroirs de la commode, jusqu’à ce que vous ayez trouvé le tiroir qui contenait la pierre. Dans l’ivresse spiritualisée de l’opium, vous feriez tout cela. Plus tard, à mesure que l’action sédative commencerait à prendre le pas sur l’action stimulante, vous deviendriez lentement inerte et stupéfié. Plus tard encore, vous tomberiez dans un sommeil profond. Quand le matin viendrait, et que l’effet de l’opium aurait été dissipé par le sommeil, vous vous réveilleriez aussi absolument ignorant de ce que vous aviez fait dans la nuit que si vous aviez vécu aux antipodes. Ai-je rendu cela passablement clair pour vous jusqu’ici ? »
« Vous l’avez rendu si clair, dis-je, que je veux que vous alliez plus loin. Vous m’avez montré comment j’étais entré dans la pièce, et comment j’en étais venu à prendre le Diamant. Mais Mlle Verinder m’a vu quitter la pièce à nouveau, avec le joyau à la main. Pouvez-vous retracer mes agissements à partir de ce moment ? Pouvez-vous deviner ce que j’ai fait ensuite ? »
« C’est précisément le point où j’en venais, répondit-il. C’est une question pour moi de savoir si l’expérience que je propose comme moyen de justifier votre innocence ne pourrait pas aussi devenir un moyen de retrouver le Diamant perdu. Lorsque vous avez quitté le salon de Mlle Verinder, avec le joyau à la main, vous êtes retourné selon toute probabilité dans votre propre chambre… »
« Oui ? Et ensuite ? »
« Il est possible, monsieur Blake, je n’ose en dire davantage, que votre idée de préserver le Diamant ait conduit, par une suite naturelle, à l’idée de cacher le Diamant, et que l’endroit où vous l’avez caché se trouve quelque part dans votre chambre à coucher. Dans ce cas, le cas du porteur irlandais pourrait être votre cas. Vous pourriez vous rappeler, sous l’influence de la seconde dose d’opium, l’endroit où vous avez caché le Diamant sous l’influence de la première. »
C’était à mon tour, maintenant, d’éclairer Ezra Jennings. Je l’arrêtai, avant qu’il ne puisse dire davantage.
« Vous spéculez, dis-je, sur un résultat qui ne peut absolument pas avoir lieu. Le Diamant est, en ce moment, à Londres. »
Il sursauta et me regarda avec une grande surprise.
« À Londres ? répéta-t-il. Comment est-il arrivé à Londres depuis la maison de Lady Verinder ? »
« Personne ne le sait. »
« Vous l’avez retiré de votre propre main de la chambre de Mlle Verinder. Comment a-t-il été retiré de votre garde ? »
« Je n’ai aucune idée de la façon dont il a été retiré de ma garde. »
« L’avez-vous vu, quand vous vous êtes réveillé le matin ? »
« Non. »
« Mlle Verinder a-t-elle recouvré sa possession ? »
« Non. »
« Monsieur Blake ! Il semble y avoir quelque chose ici qui nécessite des éclaircissements. Puis-je vous demander comment vous savez que le Diamant est, en ce moment, à Londres ? »
J’avais posé précisément la même question à M. Bruff lorsque j’avais fait mes premières recherches sur la Pierre de Lune, à mon retour en Angleterre. En répondant à Ezra Jennings, je répétai donc ce que j’avais moi-même entendu de la bouche même de l’avocat, et ce qui est déjà familier aux lecteurs de ces pages.
Il montra clairement qu’il n’était pas satisfait de ma réponse.
« Avec tout le respect que je vous dois, dit-il, et avec tout le respect pour votre conseiller juridique, je maintiens l’opinion que j’ai exprimée tout à l’heure. Elle repose, j’en suis bien conscient, sur une simple supposition. Pardonnez-moi de vous rappeler que votre opinion repose également sur une simple supposition. »
Le point de vue qu’il adoptait sur la question était entièrement nouveau pour moi. J’attendis anxieusement d’entendre comment il le défendrait.
« Je suppose, poursuivit Ezra Jennings, que l’influence de l’opium, après vous avoir poussé à vous emparer du Diamant dans le but d’assurer sa sécurité, pourrait aussi vous pousser, agissant sous la même influence et le même mobile, à le cacher quelque part dans votre propre chambre. Vous supposez que les conspirateurs hindous ne pourraient en aucun cas commettre d’erreur. Les Indiens sont allés chez M. Luker pour chercher le Diamant, et, par conséquent, c’est en la possession de M. Luker que le Diamant doit être ! Avez-vous une preuve que la Pierre de Lune a été emmenée à Londres du tout ? Vous ne pouvez même pas deviner comment, ou par qui, elle a été retirée de la maison de Lady Verinder ! Avez-vous la preuve que le joyau a été mis en gage chez M. Luker ? Il déclare n’avoir jamais entendu parler de la Pierre de Lune ; et le reçu de son banquier ne reconnaît rien d’autre que le dépôt d’un objet de grande valeur. Les Indiens supposent que M. Luker ment, et vous supposez à votre tour que les Indiens ont raison. Tout ce que je dis, en différant de vous, c’est que mon point de vue est possible. Que peut-on dire de plus, monsieur Blake, logiquement ou légalement, en faveur du vôtre ? »
C’était avancé avec force ; mais il était impossible de nier que c’était avancé avec vérité également.
« J’avoue que vous m’ébranlez, répondis-je. Êtes-vous opposé à ce que j’écrive à M. Bruff et que je lui dise ce que vous avez dit ? »
« Au contraire, je serai heureux que vous écriviez à M. Bruff. Si nous consultons son expérience, nous pourrions voir l’affaire sous un jour nouveau. Pour le présent, retournons à notre expérience avec l’opium. Nous avons décidé que vous abandonnez l’habitude de fumer dès cet instant. »
« Dès cet instant. »
« C’est la première étape. L’étape suivante est de reproduire, aussi fidèlement que nous le pouvons, les circonstances domestiques qui vous entouraient l’année dernière. »
Comment cela devait-il être fait ? Lady Verinder était morte. Rachel et moi, tant que le soupçon de vol pesait sur moi, étions séparés irrévocablement. Godfrey Ablewhite était parti voyager sur le continent. Il était tout simplement impossible de rassembler les personnes qui avaient habité la maison, lorsque j’y avais dormi la dernière fois. L’énoncé de cette objection ne sembla pas embarrasser Ezra Jennings. Il attachait très peu d’importance, disait-il, à rassembler les mêmes personnes, voyant qu’il serait vain d’attendre d’elles qu’elles reprennent les diverses positions qu’elles avaient occupées à mon égard dans le passé. En revanche, il considérait comme essentiel au succès de l’expérience que je voie autour de moi les mêmes objets qui m’avaient entouré lorsque j’étais pour la dernière fois dans la maison.
« Par-dessus tout, dit-il, vous devez dormir dans la chambre où vous avez dormi, la nuit de l’anniversaire, et elle doit être meublée de la même manière. Les escaliers, les couloirs et le salon de Mlle Verinder doivent également être restaurés tels qu’ils étaient lorsque vous les avez vus la dernière fois. Il est absolument nécessaire, monsieur Blake, de remettre chaque article de mobilier dans cette partie de la maison qui peut maintenant être remisé. Le sacrifice de vos cigares sera inutile, à moins que nous puissions obtenir la permission de Mlle Verinder de faire cela. »
« Qui doit lui demander la permission ? » demandai-je.
« N’est-il pas possible pour vous de la demander ? »
« Tout à fait hors de question. Après ce qui s’est passé entre nous au sujet du Diamant perdu, je ne peux ni la voir, ni lui écrire, dans l’état actuel des choses. »
Ezra Jennings fit une pause et réfléchit un instant.
« Puis-je vous poser une question délicate ? » dit-il.
Je lui fis signe de continuer.
« Ai-je raison, monsieur Blake, d’imaginer (d’après une ou deux choses qui vous ont échappé) que vous ressentiez un intérêt peu commun pour Mlle Verinder, autrefois ? »
« Tout à fait raison. »
« Ce sentiment était-il partagé ? »
« Il l’était. »
« Pensez-vous que Mlle Verinder serait susceptible de ressentir un vif intérêt pour la tentative de prouver votre innocence ? »
« J’en suis certain. »
« Dans ce cas, j’écrirai à Mlle Verinder, si vous m’en donnez la permission. »
« En lui parlant de la proposition que vous m’avez faite ? »
« En lui racontant tout ce qui s’est passé entre nous aujourd’hui. »
Il est inutile de dire que j’acceptai avec empressement le service qu’il m’avait offert.
« J’aurai le temps d’écrire par le courrier d’aujourd’hui, dit-il, en regardant sa montre. N’oubliez pas de verrouiller vos cigares, quand vous serez de retour à l’hôtel ! Je passerai demain matin et j’entendrai comment vous aurez passé la nuit. »
Je me levai pour prendre congé de lui ; et tentai d’exprimer le sentiment reconnaissant de sa bonté que je ressentais réellement.
Il me pressa doucement la main. « Souvenez-vous de ce que je vous ai dit dans la lande, répondit-il. Si je peux vous rendre ce petit service, monsieur Blake, je le ressentirai comme un dernier rayon de soleil, tombant sur la soirée d’une longue et nuageuse journée. »
Nous nous séparâmes. C’était alors le quinze juin. Les événements des dix jours suivants, chacun d’eux plus ou moins directement lié à l’expérience dont j’étais l’objet passif, sont tous consignés, exactement tels qu’ils se sont produits, dans le journal habituellement tenu par l’assistant de M. Candy. Dans les pages d’Ezra Jennings rien n’est dissimulé, et rien n’est oublié. Que Ezra Jennings raconte comment l’aventure avec l’opium fut tentée, et comment elle finit.
QUATRIÈME RÉCIT.
Extrait du journal d’Ezra Jennings.
1849. — 15 juin... Avec quelques interruptions de la part des patients, et quelques interruptions de la part de la douleur, j’ai fini ma lettre à Mlle Verinder à temps pour le courrier d’aujourd’hui. J’ai échoué à en faire une lettre aussi courte que j’aurais pu le souhaiter. Mais je pense avoir rendu les choses claires. Cela la laisse entièrement maîtresse de sa propre décision. Si elle consent à aider l’expérience, elle consent de sa propre volonté, et non comme une faveur envers M. Franklin Blake ou envers moi.
16 juin. — Levé tard, après une nuit épouvantable ; la vengeance de l’opium d’hier, me poursuivant à travers une série de rêves effrayants. À un moment, je tourbillonnais à travers l’espace vide avec les fantômes des morts, amis et ennemis ensemble. À un autre, le visage bien-aimé que je ne reverrai jamais, s’élevait à mon chevet, hideusement phosphorescent dans la noirceur, et me fixait et grinçait des dents. Un léger retour de la douleur ancienne, à l’heure habituelle au début de la matinée, fut bienvenu comme un changement. Il dissipa les visions, et c’était supportable parce qu’il faisait cela.
Ma mauvaise nuit fit qu’il était tard dans la matinée, avant que je ne puisse aller chez M. Franklin Blake. Je le trouvai étendu sur le canapé, prenant son petit déjeuner avec du brandy et de l’eau de Seltz, et un biscuit sec.
« Je commence aussi bien que vous pourriez le souhaiter, dit-il. Une nuit misérable et agitée ; et une perte totale d’appétit ce matin. Exactement ce qui est arrivé l’an dernier, quand j’ai renoncé à mes cigares. Plus vite je serai prêt pour ma seconde dose de laudanum, plus je serai satisfait. »
« Vous l’aurez dès le premier jour possible, répondis-je. En attendant, nous devons être aussi attentifs que possible à votre santé. Si nous vous laissons vous épuiser, nous échouerons par ce biais. Vous devez retrouver de l’appétit pour votre dîner. En d’autres termes, vous devez faire une promenade à cheval ou à pied ce matin, au grand air. »
« Je monterai à cheval, s’ils peuvent me trouver une bête ici. À propos, j’ai écrit à M. Bruff, hier. Avez-vous écrit à Mlle Verinder ? »
« Oui, par le courrier de la nuit dernière. »
« Très bien. Nous aurons des nouvelles qui valent la peine d’être entendues, à nous raconter demain. Ne partez pas encore ! J’ai un mot à vous dire. Vous sembliez penser, hier, que notre expérience avec l’opium ne serait probablement pas vue très favorablement par certains de mes amis. Vous aviez tout à fait raison. Je considère le vieux Gabriel Betteredge comme l’un de mes amis ; et vous serez amusé d’apprendre qu’il a protesté vigoureusement quand je l’ai vu hier. « Vous avez fait un nombre incroyable de choses insensées au cours de votre vie, M. Franklin, mais celle-ci les surpasse toutes ! » Voilà l’opinion de Betteredge ! Vous tiendrez compte de ses préjugés, j’en suis sûr, si vous et lui venez à vous rencontrer ? »
Je quittai M. Blake pour faire ma tournée parmi mes patients, me sentant mieux et plus heureux ne serait-ce que par la courte entrevue que j’avais eue avec lui.
Quel est le secret de l’attirance que cet homme exerce sur moi ? Signifie-t-elle seulement que je ressens le contraste entre la manière franchement aimable dont il m’a permis de faire sa connaissance et l’antipathie et la méfiance impitoyables avec lesquelles je suis accueilli par les autres ? Ou y a-t-il vraiment quelque chose en lui qui répond à l’aspiration que j’ai pour un peu de sympathie humaine — l’aspiration qui a survécu à la solitude et à la persécution de bien des années ; qui semble devenir de plus en plus vive à mesure que le moment approche où je ne souffrirai et ne ressentirai plus rien ? Comme il est inutile de poser ces questions ! M. Blake m’a donné un nouvel intérêt à la vie. Que cela suffise, sans chercher à savoir quel est ce nouvel intérêt.
17 juin. — Avant le petit-déjeuner, ce matin, M. Candy m’a informé qu’il partait pour une quinzaine, en visite chez un ami dans le sud de l’Angleterre. Il m’a donné autant d’instructions spéciales, le pauvre, au sujet des patients, comme s’il avait encore l’importante clientèle qu’il possédait avant de tomber malade. La clientèle ne vaut pas grand-chose maintenant ! D’autres médecins l’ont remplacé ; et personne qui puisse l’éviter ne m’emploiera.
Il est peut-être heureux qu’il soit absent juste à ce moment-ci. Il aurait été mortifié si je ne l’avais pas informé de l’expérience que je vais tenter avec M. Blake. Et je ne sais guère quels résultats indésirables auraient pu se produire si je l’avais mis dans la confidence. Il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Incontestablement, il vaut mieux qu’il en soit ainsi.
Le courrier m’a apporté la réponse de Mlle Verinder, après que M. Candy a quitté la maison.
Une lettre charmante ! Elle me donne la plus haute opinion d’elle. Il n’y a aucune tentative de dissimuler l’intérêt qu’elle porte à nos démarches. Elle me dit, de la manière la plus jolie, que ma lettre l’a convaincue de l’innocence de M. Blake, sans le moindre besoin (en ce qui la concerne) de mettre mon affirmation à l’épreuve. Elle s’en prend même à elle-même — fort imméritée, la pauvre ! — pour ne pas avoir deviné à l’époque quelle pouvait être la véritable solution du mystère. Le mobile qui sous-tend tout cela provient évidemment de quelque chose de plus qu’une généreuse ardeur à vouloir expier un tort qu’elle a innocemment infligé à une autre personne. Il est clair qu’elle l’a aimé, tout au long de l’éloignement entre eux. En plus d’un endroit, le ravissement de découvrir qu’il méritait d’être aimé fait irruption innocemment à travers les formalités les plus rigides de la plume et de l’encre, et défie même la contrainte plus forte encore d’écrire à un étranger. Est-il possible (je me demande, en lisant cette lettre délicieuse) que moi, de tous les hommes au monde, je sois choisi pour être le moyen de réunir à nouveau ces deux jeunes gens ? Mon propre bonheur a été piétiné ; mon propre amour m’a été arraché. Vivrai-je pour voir le bonheur des autres, qui est mon œuvre — un amour renouvelé, qui est mon fait ? Ô mort miséricordieuse, laisse-moi le voir avant que tes bras ne m’enveloppent, avant que ta voix ne me murmure : « Repose enfin ! »
Il y a deux requêtes contenues dans la lettre. L’une d’elles m’empêche de la montrer à M. Franklin Blake. Je suis autorisé à lui dire que Mlle Verinder consent volontiers à mettre sa maison à notre disposition ; et, cela dit, je suis prié de ne rien ajouter de plus.
Jusque-là, il est facile de se conformer à ses souhaits. Mais la seconde requête m’embarrasse sérieusement.
Non contente d’avoir écrit à M. Betteredge, l’instruisant de suivre toutes les directives que je pourrais donner, Mlle Verinder demande la permission de m’aider, en supervisant personnellement la remise en état de son propre salon. Elle n’attend qu’un mot de réponse de ma part pour faire le voyage dans le Yorkshire, et être présente en tant que l’un des témoins la nuit où l’opium sera essayé pour la seconde fois.
Ici encore, il y a un mobile sous la surface ; et, ici encore, je m’imagine pouvoir le découvrir.
Ce qu’elle m’a interdit de dire à M. Franklin Blake, elle est (telle que je l’interprète) impatiente de le lui dire de ses propres lèvres, avant qu’il ne soit mis à l’épreuve qui doit justifier son caractère aux yeux des autres. Je comprends et j’admire cette généreuse anxiété de l’acquitter, sans attendre que son innocence puisse ou non être prouvée. C’est l’expiation qu’elle brûle de faire, pauvre fille, après l’avoir innocemment et inévitablement lésé. Mais la chose ne peut être faite. Je n’ai aucun doute que l’agitation qu’une rencontre entre eux produirait des deux côtés — ravivant des sentiments dormants, faisant appel à de vieux souvenirs, éveillant de nouveaux espoirs — serait, dans son effet sur l’esprit de M. Blake, presque certainement fatale au succès de notre expérience. Il est déjà assez difficile, dans l’état actuel des choses, de reproduire en lui les conditions telles qu’elles existaient, ou presque, l’an dernier. Avec de nouveaux intérêts et de nouvelles émotions pour l’agiter, la tentative serait simplement inutile.
Et pourtant, sachant cela, je ne peux trouver en mon cœur le moyen de la décevoir. Je dois essayer de découvrir quelque nouvel arrangement, avant l’heure du courrier, qui me permettra de dire oui à Mlle Verinder, sans préjudice du service que je me suis engagé à rendre à M. Franklin Blake.
Quatorze heures. — Je viens de revenir de ma tournée de visites médicales ; ayant commencé, naturellement, par passer à l’hôtel.
Le rapport de M. Blake sur la nuit est le même qu’auparavant. Il a eu quelques intervalles de sommeil agité, et rien de plus. Mais il le ressent moins aujourd’hui, ayant dormi après le dîner d’hier. Ce sommeil après le dîner est le résultat, sans aucun doute, de la promenade à cheval que je lui ai conseillé de faire. Je crains de devoir limiter son exercice réparateur au grand air. Il ne doit être ni trop bien, ni trop mal. C’est un cas (comme dirait un marin) de navigation très délicate.
Il n’a pas encore eu de nouvelles de M. Bruff. Je l’ai trouvé désireux de savoir si j’avais reçu une réponse de Mlle Verinder.
Je lui ai dit exactement ce qu’il m’était permis de dire, et rien de plus. Il était tout à fait inutile d’inventer des excuses pour ne pas lui montrer la lettre. Il m’a dit assez amèrement, le pauvre, qu’il comprenait la délicatesse qui me portait à ne pas la produire. « Elle consent, naturellement, par pure courtoisie et simple justice », a-t-il dit. « Mais elle garde son opinion sur moi, et attend de voir le résultat. » J’ai été très tenté de laisser entendre qu’il était maintenant en train de lui faire tort, tout comme elle lui avait fait tort. Après réflexion, j’ai hésité à la devancer dans le double plaisir de le surprendre et de lui pardonner.
Ma visite a été très courte. Après l’expérience de l’autre nuit, j’ai été contraint une fois de plus de renoncer à ma dose d’opium. Comme résultat nécessaire, l’agonie de la maladie qui est en moi a repris le dessus. J’ai senti l’attaque arriver et suis parti brusquement, pour ne pas l’alarmer ou l’affliger. Cela n’a duré qu’un quart d’heure cette fois, et cela m’a laissé assez de force pour poursuivre mon travail.
Dix-sept heures. — J’ai écrit ma réponse à Mlle Verinder.
L’arrangement que j’ai proposé réconcilie les intérêts des deux parties, si seulement elle veut y consentir. Après avoir d’abord exposé les objections qui existent à une rencontre entre M. Blake et elle-même, avant que l’expérience ne soit tentée, j’ai suggéré qu’elle règle son voyage de manière à arriver à la maison en privé, le soir où nous ferons la tentative. Voyageant par le train de l’après-midi depuis Londres, elle retarderait son arrivée jusqu’à neuf heures. À cette heure, je me suis engagé à voir M. Blake s’installer en sécurité dans sa chambre à coucher ; et ainsi à laisser Mlle Verinder libre d’occuper ses propres pièces jusqu’à ce que vienne le moment d’administrer le laudanum. Une fois cela fait, il ne pourra y avoir d’objection à ce qu’elle observe le résultat, avec le reste d’entre nous. Le lendemain matin, elle montrera à M. Blake (si elle le souhaite) sa correspondance avec moi, et le convaincra ainsi qu’il était acquitté dans son estimation, avant que la question de son innocence ne soit mise à l’épreuve.
C’est dans ce sens que je lui ai écrit. C’est tout ce que je peux faire aujourd’hui. Demain, je dois voir M. Betteredge, et donner les instructions nécessaires pour la réouverture de la maison.
18 juin. — En retard encore pour rendre visite à M. Franklin Blake. Plus de cette horrible douleur tôt le matin ; suivie, cette fois, par une prostration complète pendant quelques heures. Je prévois, malgré les pénalités qu’elle m’impose, que je devrai retourner à l’opium pour la centième fois. Si je n’avais que moi à considérer, je préférerais les douleurs aiguës aux rêves effrayants. Mais la souffrance physique m’épuise. Si je me laisse sombrer, cela peut finir par me rendre inutile à M. Blake au moment où il a le plus besoin de moi.
Il était près de treize heures avant que je ne puisse arriver à l’hôtel aujourd’hui. La visite, même dans mon état brisé, s’est révélée des plus amusantes — grâce entièrement à la présence sur les lieux de Gabriel Betteredge.
Je l’ai trouvé dans la pièce, quand je suis entré. Il s’est retiré vers la fenêtre et a regardé dehors, pendant que je posais ma première question habituelle à mon patient. M. Blake avait encore mal dormi, et il ressentait la perte de sommeil ce matin plus qu’il ne l’avait ressentie jusqu’alors.
J’ai ensuite demandé s’il avait eu des nouvelles de M. Bruff.
Une lettre lui était parvenue ce matin-là. M. Bruff exprimait la plus vive désapprobation de la voie que son ami et client suivait sous mon conseil. C’était nuisible — car cela excitait des espoirs qui pourraient ne jamais être réalisés. C’était tout à fait inintelligible pour son esprit, si ce n’est que cela ressemblait à un tour de passe-passe, apparenté aux tours du mesmérisme, de la clairvoyance, et autres semblables. Cela dérangeait la maison de Mlle Verinder, et cela finirait par déranger Mlle Verinder elle-même. Il avait soumis le cas (sans mentionner de noms) à un éminent médecin ; et l’éminent médecin avait souri, avait secoué la tête, et n’avait rien dit. Sur ces bases, M. Bruff a enregistré sa protestation, et l’a laissée là.
Ma demande suivante concernait le sujet du Diamant. L’avocat avait-il produit la moindre preuve pour prouver que le joyau était à Londres ?
Non, l’avocat avait simplement refusé de discuter la question. Il était lui-même convaincu que la Pierre de Lune avait été mise en gage auprès de M. Luker. Son éminent ami absent, M. Murthwaite (dont personne ne pouvait nier la connaissance consommée du caractère indien), en était convaincu également. Dans ces circonstances, et avec les nombreuses demandes déjà faites auprès de lui, il devait refuser d’entrer dans toute dispute au sujet des preuves. Le temps montrerait ; et M. Bruff était disposé à attendre le temps.
Il était tout à fait clair — même si M. Blake ne l’avait pas rendu plus clair encore en rapportant la substance de la lettre, au lieu de lire ce qui était réellement écrit — que la méfiance à mon égard était au fond de tout cela. Ayant moi-même prévu ce résultat, je n’étais ni mortifié ni surpris. J’ai demandé à M. Blake si la protestation de son ami l’avait ébranlé. Il a répondu avec insistance qu’elle n’avait produit le moindre effet sur son esprit. J’étais libre après cela d’écarter M. Bruff de toute considération — et je l’ai écarté en conséquence.
Une pause dans notre conversation suivit — et Gabriel Betteredge sortit de sa retraite à la fenêtre.
« Pouvez-vous m’accorder votre attention, monsieur ? » a-t-il demandé, en s’adressant à moi.
« Je suis tout à votre service », ai-je répondu.
Betteredge a pris une chaise et s’est assis à la table. Il a sorti un énorme portefeuille en cuir à l’ancienne, avec un crayon de dimensions assorties. Après avoir mis ses lunettes, il a ouvert le portefeuille, à une page blanche, et s’est adressé à moi une fois de plus.
« J’ai vécu, a dit Betteredge, en me regardant sévèrement, près de cinquante ans au service de ma regrettée maîtresse. J’étais page avant cela, au service du vieux lord, son père. J’ai maintenant entre soixante-dix et quatre-vingts ans — ne faites pas attention exactement où ! Je suis réputé avoir acquis une connaissance et une expérience du monde aussi bonnes que la plupart des hommes. Et à quoi tout cela aboutit-il ? Cela aboutit, M. Ezra Jennings, à un tour de prestidigitation effectué sur M. Franklin Blake, par l’assistant d’un médecin avec une bouteille de laudanum — et par le Dieu vivant, je suis nommé, dans mes vieux jours, à être l’assistant du prestidigitateur ! »
M. Blake a éclaté de rire. J’ai tenté de parler. Betteredge a levé la main, en signe qu’il n’avait pas encore fini.
« Pas un mot, M. Jennings ! » a-t-il dit. « Cela ne demande pas un mot, monsieur, de votre part. J’ai mes principes, Dieu merci. Si un ordre me parvient, qui est frère jumeau d’un ordre venu de Bedlam, cela ne fait rien. Tant que je le reçois de mon maître ou de ma maîtresse, selon le cas, je lui obéis. Je peux avoir ma propre opinion, qui est aussi, vous voudrez bien vous en souvenir, l’opinion de M. Bruff — le Grand M. Bruff ! » a dit Betteredge, en élevant la voix, et en secouant la tête vers moi solennellement. « Cela ne fait rien ; je retire mon opinion, malgré tout. Ma jeune maîtresse dit : « Faites-le. » Et je dis : « Mademoiselle, ce sera fait. » Me voici, avec mon livre et mon crayon — ce dernier n’est pas taillé aussi bien que je le souhaiterais, mais quand les chrétiens perdent la raison, qui s’attendrait à ce que les crayons gardent leur pointe ? Donnez-moi vos ordres, M. Jennings. Je les aurai par écrit, monsieur. Je suis déterminé à ne pas être en retard sur eux, ou en avance, ne serait-ce que d’un cheveu. Je suis un agent aveugle — c’est ce que je suis. Un agent aveugle ! » a répété Betteredge, avec une satisfaction infinie de sa propre description de lui-même.
« Je suis très désolé, ai-je commencé, que vous et moi ne soyons pas d’accord... »
« Ne m’y mêlez pas ! » a interrompu Betteredge. « Ce n’est pas une question d’accord, c’est une question d’obéissance. Donnez vos instructions, monsieur — donnez vos instructions ! »
M. Blake m’a fait signe de le prendre au mot. J’ai « donné mes instructions » aussi clairement et aussi gravement que j’ai pu.
« Je souhaite que certaines parties de la maison soient rouvertes, ai-je dit, et qu’elles soient meublées, exactement comme elles étaient meublées à cette époque l’an dernier. »
Betteredge a donné à son crayon imparfaitement taillé un coup de langue préliminaire. « Nommez les parties, M. Jennings ! » a-t-il dit avec hauteur.
« D’abord, le hall intérieur, menant à l’escalier principal. »
« « D’abord, le hall intérieur », a écrit Betteredge. « Impossible de meubler cela, monsieur, comme c’était meublé l’an dernier — pour commencer. » »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il y avait une buse empaillée, M. Jennings, dans le hall l’an dernier. Quand la famille est partie, la buse a été rangée avec les autres choses. Quand la buse a été rangée — elle a éclaté. »
« Nous excepterons donc la buse. »
Betteredge a pris note de l’exception. « « Le hall intérieur doit être meublé à nouveau, comme il l’était l’an dernier. Une buse éclatée seule exceptée. » Veuillez continuer, M. Jennings. »
« Le tapis doit être posé dans l’escalier, comme avant. »
« « Le tapis doit être posé dans l’escalier, comme avant. » Désolé de vous décevoir, monsieur. Mais cela ne peut pas être fait non plus. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que l’homme qui a posé ce tapis est mort, M. Jennings — et son semblable pour réconcilier un tapis et un coin, ne se trouve pas dans toute l’Angleterre, regardez où vous voudrez. »
« Très bien. Nous devons essayer le deuxième meilleur homme d’Angleterre. »
Betteredge a pris une autre note ; et j’ai continué à donner mes instructions.
« Le salon de Mlle Verinder doit être rétabli exactement à ce qu’il était l’an dernier. Également, le couloir menant du salon au premier palier. Également, le second couloir, menant du second palier aux chambres principales. Également, la chambre occupée en juin dernier par M. Franklin Blake. »
Le crayon émoussé de Betteredge m’a suivi consciencieusement, mot à mot. « Continuez, monsieur », a-t-il dit, avec une gravité sardonique. « Il reste encore beaucoup d’écriture dans la pointe de ce crayon. »
Je lui ai dit que je n’avais plus d’instructions à donner. « Monsieur, a dit Betteredge, dans ce cas, j’ai un point ou deux à soumettre de mon propre chef. » Il a ouvert le portefeuille à une nouvelle page, et a donné au crayon inépuisable un autre coup de langue préliminaire.
« Je souhaite savoir, a-t-il commencé, si je peux, ou non, me laver les mains... »
« Vous pouvez décidément », a dit M. Blake. « Je vais sonner pour le garçon. »
« ... de certaines responsabilités, a poursuivi Betteredge, refusant impénétrablement de voir quiconque dans la pièce à part lui-même et moi. Pour commencer par le salon de Mlle Verinder. Quand nous avons enlevé le tapis l’an dernier, M. Jennings, nous avons trouvé une quantité surprenante d’épingles. Suis-je responsable de remettre les épingles ? »
« Certainement pas. »
Betteredge a pris note de cette concession, sur-le-champ.
« Quant au premier couloir ensuite, a-t-il repris. Quand nous avons déplacé les ornements dans cette partie, nous avons déplacé une statue d’un enfant nu et gras — décrit de façon profane dans le catalogue de la maison comme « Cupidon, dieu de l’Amour ». Il avait deux ailes l’an dernier, dans la partie charnue de ses épaules. Mon œil étant détourné de lui, pour un moment, il en a perdu une. Suis-je responsable de l’aile de Cupidon ? »
J’ai fait une autre concession, et Betteredge a pris une autre note.
« Quant au second couloir, a-t-il continué. N’y ayant eu rien dedans, l’an dernier, que les portes des pièces (sur chacune desquelles je peux jurer, si nécessaire), mon esprit est tranquille, je l’admets, concernant cette partie de la maison seulement. Mais, quant à la chambre de M. Franklin (si elle doit être remise à ce qu’elle était avant), je veux savoir qui est responsable de la maintenir dans un état de désordre perpétuel, peu importe combien de fois elle peut être remise en ordre — ses pantalons ici, ses serviettes là, et ses romans français partout. Je dis, qui est responsable de déranger le rangement de la chambre de M. Franklin, lui ou moi ? »
M. Blake a déclaré qu’il assumerait toute la responsabilité avec le plus grand plaisir. Betteredge a obstinément refusé d’écouter toute solution à la difficulté, sans d’abord la soumettre à ma sanction et à mon approbation. J’ai accepté la proposition de M. Blake ; et Betteredge a fait une dernière entrée dans le portefeuille à cet effet.
« Passez quand vous voudrez, monsieur Jennings, à partir de demain », dit-il en se levant. « Vous me trouverez au travail, avec les personnes nécessaires pour m’assister. Je vous prie respectueusement de m’excuser, monsieur, d’avoir passé l’éponge sur l’affaire de la buse empaillée et sur celle de l’aile de Cupidon — tout comme de m’avoir permis de me laver les mains de toute responsabilité concernant les épingles sur le tapis et le désordre dans la chambre de M. Franklin. En tant que domestique, je vous suis profondément redevable. En tant qu’homme, je considère que vous êtes quelqu’un qui a le cerveau farci de chimères, et je tiens à témoigner que votre expérience n’est qu’une illusion et un piège. Ne craignez pas, pour autant, que mes sentiments d’homme entravent mon devoir de domestique ! Vous serez obéi. Malgré les chimères, monsieur, vous serez obéi. Si cela finit par vous voir mettre le feu à la maison, que je sois damné si j’appelle les pompiers, à moins que vous ne sonniez la cloche pour les commander d’abord ! »
Sur cette assurance d’adieu, il me fit une révérence et sortit de la pièce.
« Croyez-vous que nous puissions compter sur lui ? » demandai-je.
« Implicitement », répondit M. Blake. « Quand nous irons à la maison, nous ne trouverons rien de négligé, et rien d’oublié. »
19 juin. — Une nouvelle protestation contre nos projets ! De la part d’une dame, cette fois.
Le courrier du matin m’a apporté deux lettres. L’une de Mlle Verinder, consentant, de la manière la plus aimable, à l’arrangement que j’ai proposé. L’autre de la dame sous la garde de qui elle vit — une certaine Mme Merridew.
Mme Merridew présente ses compliments et ne prétend pas comprendre le sujet sur lequel j’ai correspondu avec Mlle Verinder, dans ses aspects scientifiques. Considéré sous ses aspects sociaux, cependant, elle se sent libre d’exprimer une opinion. Je ne suis probablement pas conscient, pense Mme Merridew, que Mlle Verinder a à peine dix-neuf ans. Permettre à une jeune dame, à son âge, d’être présente (sans « chaperon ») dans une maison pleine d’hommes au milieu desquels une expérience médicale est en cours, est un outrage à la bienséance que Mme Merridew ne saurait tolérer. Si l’affaire doit se poursuivre, elle estimera de son devoir — au prix d’un sérieux sacrifice de sa propre convenance personnelle — d’accompagner Mlle Verinder dans le Yorkshire. Dans ces circonstances, elle se permet de demander que je veuille bien reconsidérer le sujet ; étant donné que Mlle Verinder refuse d’être guidée par toute autre opinion que la mienne. Sa présence ne peut absolument pas être nécessaire ; et un mot de moi, en ce sens, soulagerait Mme Merridew ainsi que moi-même d’une responsabilité très désagréable.
Traduit du langage poli et convenu en anglais simple, cela signifie, à mon avis, que Mme Merridew vit dans la crainte mortelle de l’opinion publique. Elle a malheureusement fait appel au tout dernier homme sur terre qui ait une raison de considérer cette opinion avec respect. Je ne décevrai pas Mlle Verinder ; et je ne retarderai pas une réconciliation entre deux jeunes gens qui s’aiment et qui ont déjà été séparés trop longtemps. Traduit de l’anglais simple en langage poli et convenu, cela signifie que M. Jennings présente ses compliments à Mme Merridew et regrette de ne pouvoir se sentir justifié à intervenir davantage dans cette affaire.
Le rapport de M. Blake sur lui-même, ce matin, était le même que précédemment. Nous avons décidé de ne pas déranger Betteredge en allant le surveiller à la maison aujourd’hui. Demain sera bien assez tôt pour notre première visite d’inspection.
20 juin. — M. Blake commence à ressentir son agitation persistante la nuit. Plus vite les chambres seront remeublées, maintenant, mieux cela vaudra.
En chemin vers la maison, ce matin, il m’a consulté, avec une impatience nerveuse et une irrésolution certaines, au sujet d’une lettre (transmise de Londres) qu’il avait reçue du sergent Cuff.
Le sergent écrit d’Irlande. Il accuse réception (par l’entremise de sa gouvernante) d’une carte et d’un message que M. Blake a laissés à sa résidence près de Dorking, et annonce que son retour en Angleterre aura probablement lieu dans une semaine ou moins. Entre-temps, il demande à ce qu’on lui fasse part des raisons pour lesquelles M. Blake souhaite lui parler (comme indiqué dans le message) au sujet de la Pierre de Lune. Si M. Blake peut le convaincre d’avoir commis une erreur sérieuse au cours de son enquête de l’an dernier concernant le Diamant, il considérera comme un devoir (après la manière libérale dont il a été traité par la regrettée Lady Verinder) de se mettre à la disposition de ce monsieur. Sinon, il demande la permission de rester dans sa retraite, entouré des paisibles attraits horticoles d’une vie à la campagne.
Après avoir lu la lettre, je n’ai eu aucune hésitation à conseiller à M. Blake d’informer le sergent Cuff, en réponse, de tout ce qui s’est passé depuis que l’enquête a été suspendue l’année dernière, et de le laisser tirer ses propres conclusions des faits bruts.
À la réflexion, j’ai aussi suggéré d’inviter le sergent à assister à l’expérience, dans l’éventualité où il retournerait en Angleterre à temps pour nous rejoindre. Ce serait un témoin précieux dans tous les cas ; et, si je m’avérais avoir tort de croire que le Diamant est caché dans la chambre de M. Blake, son conseil pourrait être d’une grande importance à une étape ultérieure des procédures sur laquelle je ne pourrais exercer aucun contrôle. Cette dernière considération a semblé décider M. Blake. Il a promis de suivre mon conseil.
Le bruit du marteau nous a informés que le travail de remeublement était en plein cours, alors que nous entrions dans l’allée menant à la maison.
Betteredge, vêtu pour l’occasion d’un bonnet rouge de pêcheur et d’un tablier de serge verte, nous a accueillis dans le vestibule extérieur. Dès qu’il m’a vu, il a sorti son carnet et son crayon, et a obstinément insisté pour prendre des notes de tout ce que je lui disais. Où que nous regardions, nous avons constaté, comme M. Blake l’avait prédit, que le travail avançait aussi rapidement et aussi intelligemment qu’il était possible de le désirer. Mais il restait encore beaucoup à faire dans le hall intérieur et dans la chambre de Mlle Verinder. Il semblait douteux que la maison soit prête pour nous avant la fin de la semaine.
Après avoir félicité Betteredge sur les progrès qu’il avait accomplis (il persistait à prendre des notes chaque fois que j’ouvrais la bouche, tout en refusant d’accorder la moindre attention à quoi que ce soit dit par M. Blake) ; et après avoir promis de revenir pour une seconde visite d’inspection dans un jour ou deux, nous nous sommes préparés à quitter la maison en sortant par l’arrière. Avant que nous ayons quitté les passages du rez-de-chaussée, j’ai été arrêté par Betteredge, juste au moment où je passais devant la porte qui menait à sa propre chambre.
« Pourrais-je vous dire deux mots en privé ? » a-t-il demandé, dans un chuchotement mystérieux.
J’ai consenti, bien sûr. M. Blake a continué à marcher pour m’attendre dans le jardin, tandis que j’accompagnais Betteredge dans sa chambre. Je m’attendais pleinement à une demande pour certaines nouvelles concessions, suivant le précédent déjà établi dans les cas de la buse empaillée et de l’aile de Cupidon. À ma grande surprise, Betteredge a posé sa main confidentiellement sur mon bras et m’a posé cette question extraordinaire :
« M. Jennings, vous arrive-t-il de connaître Robinson Crusoé ? »
J’ai répondu que j’avais lu Robinson Crusoé quand j’étais enfant.
« Pas depuis ? » a demandé Betteredge.
« Pas depuis. »
Il a reculé de quelques pas et m’a regardé avec une expression de curiosité compatissante, tempérée par une crainte superstitieuse.
« Il n’a pas lu Robinson Crusoé depuis qu’il était enfant », a dit Betteredge, se parlant à lui-même, pas à moi. « Voyons comment Robinson Crusoé le frappe maintenant ! »
Il a déverrouillé une armoire dans un coin et a produit un livre sale aux coins cornés, qui exhalait une forte odeur de tabac froid lorsqu’il tournait les pages. Ayant trouvé un passage qu’il cherchait apparemment, il m’a demandé de le rejoindre dans le coin ; toujours mystérieusement confidentiel, et parlant toujours à voix basse.
« À propos de ce tour de passe-passe à vous, monsieur, avec le laudanum et M. Franklin Blake », a-t-il commencé. « Pendant que les ouvriers sont dans la maison, mon devoir de domestique l’emporte sur mes sentiments d’homme. Quand les ouvriers sont partis, mes sentiments d’homme l’emportent sur mon devoir de domestique. Très bien. La nuit dernière, M. Jennings, il m’est venu puissamment à l’esprit que cette nouvelle entreprise médicale de votre part finirait mal. Si j’avais cédé à ce Dictat secret, j’aurais rangé tous les meubles à nouveau de mes propres mains, et j’aurais averti les ouvriers de quitter les lieux quand ils sont arrivés le lendemain matin. »
« Je suis heureux de constater, d’après ce que j’ai vu à l’étage », ai-je dit, « que vous avez résisté au Dictat secret. »
« Résisté n’est pas le mot », a répondu Betteredge. « Lutté est le mot. J’ai lutté, monsieur, entre les ordres silencieux dans mon sein me tirant d’un côté, et les ordres écrits dans mon carnet me poussant de l’autre, jusqu’à ce que (sauf votre respect) je sois en sueur froide. Dans cette terrible perturbation de l’esprit et cette faiblesse du corps, à quel remède ai-je eu recours ? Au remède, monsieur, qui ne m’a jamais fait défaut depuis plus de trente ans — à Ce Livre ! »
Il a asséné un coup sonore au livre avec sa main ouverte, et en a fait jaillir une odeur de tabac froid plus forte que jamais.
« Qu’ai-je trouvé ici », a poursuivi Betteredge, « à la première page que j’ai ouverte ? Ce passage redoutable, monsieur, page cent soixante-dix-huit, comme suit : — "Sur ces réflexions et bien d’autres semblables, je me fis ensuite une règle certaine, que chaque fois que je trouvais ces indices ou pressentiments secrets de mon esprit, à faire ou à ne pas faire quelque chose qui se présentait, ou à aller par ici ou par là, je ne manquais jamais d’obéir au Dictat secret." Comme je vis de pain, M. Jennings, ce furent les premiers mots qui rencontrèrent mon regard, exactement au moment où moi-même je défiais le Dictat secret ! Vous ne voyez rien du tout d’anormal là-dedans, n’est-ce pas, monsieur ? »
« Je vois une coïncidence — rien de plus. »
« Vous ne vous sentez pas du tout ébranlé, M. Jennings, au sujet de cette entreprise médicale à vous ? »
« Pas le moins du monde. »
Betteredge m’a dévisagé avec insistance, dans un silence total. Il a fermé le livre avec une grande délibération ; il l’a verrouillé à nouveau dans l’armoire avec un soin extraordinaire ; il a fait volte-face et m’a dévisagé avec insistance une fois de plus. Puis il a parlé.
« Monsieur », a-t-il dit gravement, « il faut faire preuve d’une grande indulgence pour un homme qui n’a pas lu Robinson Crusoé depuis qu’il était enfant. Je vous souhaite le bonjour. »
Il a ouvert sa porte avec une basse révérence et m’a laissé libre de trouver mon propre chemin vers le jardin. J’ai rencontré M. Blake qui retournait à la maison.
« Vous n’avez pas besoin de me dire ce qui s’est passé », a-t-il dit. « Betteredge a joué sa dernière carte : il a fait une autre découverte prophétique dans Robinson Crusoé. Avez-vous flatté son délire favori ? Non ? Vous lui avez laissé voir que vous ne croyez pas en Robinson Crusoé ? M. Jennings ! Vous êtes tombé au plus bas niveau possible dans l’estime de Betteredge. Dites ce que vous voulez et faites ce que vous voulez, à l’avenir. Vous verrez qu’il ne gaspillera plus un mot sur vous maintenant. »
21 juin. — Une courte entrée doit suffire à mon journal aujourd’hui.
M. Blake a passé la pire nuit qu’il ait connue jusqu’ici. J’ai été obligé, très contre mon gré, de lui prescrire quelque chose. Les hommes à l’organisation sensible comme la sienne sont heureusement prompts à ressentir l’effet des mesures curatives. Sinon, je serais enclin à craindre qu’il ne soit totalement inapte à l’expérience quand le moment viendra de la tenter.
Quant à moi, après un léger répit de mes douleurs ces deux derniers jours, j’ai eu une crise ce matin, dont je ne dirai rien d’autre qu’elle m’a décidé à retourner à l’opium. Je fermerai ce livre et prendrai ma dose complète — cinq cents gouttes.
22 juin. — Nos perspectives semblent meilleures aujourd’hui. La souffrance nerveuse de M. Blake est grandement apaisée. Il a un peu dormi la nuit dernière. Ma nuit, grâce à l’opium, fut celle d’un homme assommé. Je ne peux pas dire que je me sois réveillé ce matin ; l’expression plus appropriée serait que j’ai recouvré mes sens.
Nous sommes allés en voiture à la maison pour voir si le remeublement était terminé. Il sera achevé demain — samedi. Comme M. Blake l’avait prédit, Betteredge n’a soulevé aucun autre obstacle. Du début à la fin, il a été sinistrement poli et sinistrement silencieux.
Mon entreprise médicale (comme Betteredge l’appelle) doit maintenant, inévitablement, être retardée jusqu’à lundi prochain. Demain soir, les ouvriers seront en retard dans la maison. Le lendemain, la tyrannie dominicale établie, qui est l’une des institutions de ce pays libre, règle les trains de manière à rendre impossible de demander à quiconque de voyager jusqu’à nous depuis Londres. Jusqu’à lundi, il n’y a rien à faire qu’à surveiller M. Blake attentivement, et à le maintenir, si possible, dans le même état que celui dans lequel je le trouve aujourd’hui.
Entre-temps, je l’ai convaincu d’écrire à M. Bruff, en insistant sur le fait qu’il devra être présent en tant que témoin. Je choisis spécialement l’avocat, parce qu’il est fortement prévenu contre nous. Si nous le convainquons, nous plaçons notre victoire au-delà de toute possibilité de contestation.
M. Blake a aussi écrit au sergent Cuff ; et j’ai envoyé un mot à Mlle Verinder. Avec ceux-ci, et avec le vieux Betteredge (qui est vraiment une personne d’importance dans la famille), nous aurons assez de témoins pour notre but — sans inclure Mme Merridew, si Mme Merridew persiste à se sacrifier à l’opinion du monde.
23 juin. — La vengeance de l’opium m’a rattrapé la nuit dernière. Peu importe ; je dois continuer avec lui maintenant jusqu’à ce que lundi soit passé.
M. Blake ne va pas mieux aujourd’hui. À deux heures ce matin, il avoue avoir ouvert le tiroir dans lequel ses cigares sont rangés. Il n’a réussi à le verrouiller à nouveau que par un effort violent. Son action suivante, en cas de tentation, fut de jeter la clé par la fenêtre. Le serveur l’a apportée ce matin, découverte au fond d’une citerne vide — tel est le destin ! J’ai pris possession de la clé jusqu’à mardi prochain.
24 juin. — M. Blake et moi avons fait une longue promenade dans une voiture découverte. Nous avons tous deux ressenti les bienfaits de l’influence bénie du doux air d’été. J’ai dîné avec lui à l’hôtel. À mon grand soulagement — car je l’ai trouvé dans un état surexcité et épuisé ce matin — il a fait deux heures de sommeil profond sur le canapé après le dîner. S’il passe une autre mauvaise nuit, maintenant — je ne crains pas les conséquences.
25 juin, lundi. — Le jour de l’expérience ! Il est cinq heures de l’après-midi. Nous venons d’arriver à la maison.
La première et principale question est la question de la santé de M. Blake.
Autant qu’il m’est possible d’en juger, il promet (physiquement parlant) d’être tout aussi susceptible à l’action de l’opium ce soir qu’il l’était à la même époque l’an dernier. Il est, cet après-midi, dans un état de sensibilité nerveuse qui s’arrête juste avant l’irritation nerveuse. Il change facilement de couleur ; sa main n’est pas tout à fait ferme ; et il sursaute aux bruits fortuits, et aux apparitions inattendues de personnes et de choses.
Ces résultats ont tous été produits par la privation de sommeil, qui est à son tour la conséquence nerveuse d’une cessation soudaine de l’habitude de fumer, après que cette habitude ait été poussée à l’extrême. Voici les mêmes causes à l’œuvre à nouveau, qui ont opéré l’an dernier ; et voici, apparemment, les mêmes effets. Le parallèle tiendra-t-il toujours bon, quand le test final aura été essayé ? Les événements de la nuit doivent en décider.
Pendant que j’écris ces lignes, M. Blake s’amuse à la table de billard dans le hall intérieur, pratiquant différents coups du jeu, comme il était habitué à les pratiquer lorsqu’il était invité dans cette maison en juin dernier. J’ai apporté mon journal ici, en partie dans le but d’occuper les heures oisives que je suis sûr d’avoir entre mes mains d’ici demain matin ; en partie dans l’espoir que quelque chose puisse arriver qui vaille la peine que je l’enregistre au moment même.
Ai-je omis quoi que ce soit, jusqu’ici ? Un coup d’œil sur l’entrée d’hier me montre que j’ai oublié de noter l’arrivée du courrier du matin. Laissez-moi corriger cela avant de clore ces feuilles pour le moment, et de rejoindre M. Blake.
J’ai reçu quelques lignes, hier, de Mlle Verinder. Elle a pris ses dispositions pour voyager par le train de l’après-midi, comme je l’avais recommandé. Mme Merridew a insisté pour l’accompagner. Le mot suggère que le tempérament généralement excellent de la vieille dame est un peu ébouriffé, et demande toute l’indulgence due pour elle, en considération de son âge et de ses habitudes. J’essaierai, dans mes relations avec Mme Merridew, d’émuler la modération que Betteredge affiche dans ses relations avec moi. Il nous a reçus aujourd’hui, somptueusement vêtu de son meilleur costume noir et de sa plus raide cravate blanche. Chaque fois qu’il regarde de mon côté, il se souvient que je n’ai pas lu Robinson Crusoé depuis que j’étais enfant, et il me plaint respectueusement.
Hier aussi, M. Blake a eu la réponse de l’avocat. M. Bruff accepte l’invitation — sous protêt. Il est, pense-t-il, clairement nécessaire qu’un gentleman possédant la part moyenne de bon sens accompagne Mlle Verinder sur les lieux de ce que nous oserons appeler l’exposition proposée. Faute d’une meilleure escorte, M. Bruff lui-même sera ce gentleman. — Voilà donc la pauvre Mlle Verinder dotée de deux « chaperons ». C’est un soulagement de penser que l’opinion du monde doit sûrement être satisfaite avec cela !
Rien n’a été entendu du sergent Cuff. Il est sans aucun doute toujours en Irlande. Nous ne devons pas nous attendre à le voir ce soir.
Betteredge vient juste d’entrer pour dire que M. Blake a demandé après moi. Je dois poser ma plume pour le moment.
Sept heures. — Nous avons passé en revue toutes les pièces remeublées et les escaliers ; et nous avons fait une agréable promenade dans l’arboretum, qui était la promenade favorite de M. Blake quand il était ici la dernière fois. De cette façon, j’espère raviver les vieilles impressions des lieux et des choses aussi vivement que possible dans son esprit.
Nous allons maintenant dîner, exactement à l’heure où le dîner d’anniversaire a été donné l’an dernier. Mon but, bien sûr, est purement médical dans ce cas. Le laudanum doit retrouver le processus de digestion, aussi près que possible, là où le laudanum l’a trouvé l’an dernier.
À une heure raisonnable après le dîner, je me propose de ramener la conversation — aussi artificiellement que je le peux — sur le sujet du Diamant, et de la conspiration indienne pour le voler. Quand j’aurai rempli son esprit de ces sujets, j’aurai fait tout ce qui est en mon pouvoir avant que le moment ne vienne de lui donner la seconde dose.
Huit heures et demie. — Je n’ai trouvé qu’à cet instant l’occasion de m’occuper du devoir le plus important de tous ; le devoir de regarder dans la boîte à pharmacie de la famille, pour le laudanum que M. Candy a utilisé l’an dernier.
Il y a dix minutes, j’ai surpris Betteredge dans un moment d’inoccupation, et je lui ai dit ce que je voulais. Sans un mot d’objection, sans même une tentative de produire son carnet, il a ouvert la voie (en faisant preuve d’indulgence pour moi à chaque pas) vers le débarras où est gardée la boîte à pharmacie.
J’ai découvert la bouteille, soigneusement gardée par un bouchon de verre attaché avec du cuir. La préparation qu’elle contenait était, comme je l’avais anticipé, la teinture d’opium commune. Trouvant la bouteille encore bien remplie, j’ai résolu de l’utiliser, en préférence à l’emploi de l’une des deux préparations avec lesquelles j’avais pris soin de me munir, en cas d’urgence.
La question de la quantité que je dois administrer présente certaines difficultés. J’y ai réfléchi, et j’ai décidé d’augmenter la dose.
Mes notes m’informent que M. Candy n’a administré que vingt-cinq minimes. C’est une faible dose pour avoir produit les résultats qui ont suivi, même dans le cas d’une personne aussi sensible que M. Blake. Je juge fort probable que M. Candy en ait donné plus qu’il ne le supposait lui-même, sachant, comme je le sais, qu’il a un vif penchant pour les plaisirs de la table et qu’il a mesuré le laudanum le jour de l’anniversaire, après le dîner. En tout état de cause, je prendrai le risque de porter la dose à quarante minimes. En cette occasion, M. Blake sait à l’avance qu’il va prendre le laudanum, ce qui équivaut, physiologiquement parlant, au fait qu’il possède (inconsciemment) une certaine capacité à résister aux effets. Si mon point de vue est juste, une plus grande quantité est donc impérativement requise, cette fois-ci, pour reproduire les résultats que la plus petite quantité a produits l’an dernier.
Dix heures. — Les témoins, ou la compagnie (comment dois-je les appeler ?) sont arrivés à la maison il y a une heure.
Un peu avant neuf heures, j’ai persuadé M. Blake de m’accompagner dans sa chambre, en prétextant que je souhaitais qu’il en fasse le tour une dernière fois, afin de m’assurer qu’aucun détail n’avait été oublié dans le réaménagement de la pièce. J’avais préalablement convenu avec Betteredge que la chambre préparée pour M. Bruff serait celle attenante à celle de M. Blake, et que je serais informé de l’arrivée de l’homme de loi par un coup frappé à la porte. Cinq minutes après que l’horloge du hall a sonné neuf heures, j’ai entendu le coup ; je suis sorti immédiatement et j’ai rencontré M. Bruff dans le couloir.
Mon apparence personnelle (comme à l’accoutumée) jouait en ma défaveur. La méfiance de M. Bruff se lisait assez clairement dans ses yeux. Habitué à produire cet effet sur les étrangers, je n’ai pas hésité un instant à dire ce que j’avais à dire avant que l’homme de loi ne trouve son chemin vers la chambre de M. Blake.
« Vous avez voyagé jusqu’ici, je crois, en compagnie de Mme Merridew et de Mlle Verinder ? » ai-je dit.
« Oui », a répondu M. Bruff, aussi sèchement que possible.
« Mlle Verinder vous a probablement dit que je souhaite que sa présence dans la maison (et celle de Mme Merridew, naturellement) reste secrète pour M. Blake jusqu’à ce que mon expérience sur lui ait été tentée d’abord ? »
« Je sais que je dois tenir ma langue, monsieur ! » a dit M. Bruff avec impatience. « Étant habituellement silencieux au sujet de la folie humaine, je suis d’autant plus disposé à garder les lèvres closes en cette occasion. Cela vous suffit-il ? »
Je me suis incliné et j’ai laissé Betteredge le conduire à sa chambre. Betteredge m’a jeté un regard en partant qui disait, comme si les mots y étaient, « Vous avez affaire à forte partie, M. Jennings, et son nom est Bruff. »
Il était ensuite nécessaire d’en finir avec la rencontre des deux dames. Je suis descendu — un peu nerveusement, je l’avoue — en direction du salon de Mlle Verinder.
La femme du jardinier (chargée de veiller au confort des dames) m’a croisé dans le couloir du premier étage. Cette excellente femme me traite avec une civilité excessive qui est clairement le fruit d’une terreur pure et simple. Elle me dévisage, tremble et fait la révérence chaque fois que je lui adresse la parole. Lorsque j’ai demandé Mlle Verinder, elle a écarquillé les yeux, tremblé, et aurait sans doute fait la révérence ensuite si Mlle Verinder elle-même n’avait pas abrégé ce cérémonial en ouvrant brusquement la porte de son salon.
« Est-ce M. Jennings ? » a-t-elle demandé.
Avant que je ne puisse répondre, elle est sortie avec empressement pour me parler dans le couloir. Nous nous sommes rencontrés sous la lumière d’une lampe fixée au mur. À ma vue, Mlle Verinder s’est arrêtée, hésitante. Elle a repris contenance instantanément, a rougi un moment, puis, avec une charmante franchise, m’a offert sa main.
« Je ne peux pas vous traiter comme un étranger, M. Jennings », a-t-elle dit. « Oh, si seulement vous saviez combien vos lettres m’ont rendue heureuse ! »
Elle a regardé mon visage laid et ridé avec une gratitude lumineuse, si nouvelle dans mon expérience de mes semblables que je ne savais comment lui répondre. Rien ne m’avait préparé à sa bonté et à sa beauté. La misère de bien des années n’a pas endurci mon cœur, Dieu merci. J’étais aussi maladroit et timide avec elle que si j’avais été un adolescent.
« Où est-il maintenant ? » a-t-elle demandé, donnant libre cours à son unique intérêt dominant : l’intérêt pour M. Blake. « Que fait-il ? A-t-il parlé de moi ? Est-il de bonne humeur ? Comment supporte-t-il la vue de la maison, après ce qui s’y est passé l’an dernier ? Quand allez-vous lui donner le laudanum ? Puis-je vous voir le verser ? Je suis si intéressée, si excitée... j’ai dix mille choses à vous dire, et elles se bousculent tellement que je ne sais par quoi commencer. Êtes-vous étonné de l’intérêt que je porte à cela ? »
« Non », ai-je dit. « Je me flatte de penser que je le comprends parfaitement. »
Elle était bien au-dessus de la piètre affectation de la confusion. Elle m’a répondu comme elle aurait pu répondre à un frère ou à un père.
« Vous m’avez soulagée d’une misère indescriptible ; vous m’avez donné une nouvelle vie. Comment pourrais-je être assez ingrate pour vous cacher quoi que ce soit ? Je l’aime », a-t-elle dit simplement. « Je l’ai aimé du début à la fin, même quand je lui faisais du tort dans mes propres pensées, même quand je lui disais les mots les plus durs et les plus cruels. Y a-t-il une excuse pour moi dans tout cela ? J’espère qu’il y en a une ; je crains que ce ne soit la seule que j’aie. Quand demain viendra, et qu’il saura que je suis dans la maison, pensez-vous... »
Elle s’est arrêtée de nouveau et m’a regardé très sérieusement.
« Quand demain viendra », ai-je dit, « je pense qu’il vous suffira de lui dire ce que vous venez de me dire. »
Son visage s’est éclairé ; elle a fait un pas vers moi. Ses doigts jouaient nerveusement avec une fleur que j’avais cueillie dans le jardin et que j’avais mise à la boutonnière de mon manteau.
« Vous l’avez beaucoup vu ces derniers temps », a-t-elle dit. « Avez-vous, réellement et véritablement, vu cela ? »
« Réellement et véritablement », ai-je répondu. « Je suis tout à fait certain de ce qui arrivera demain. J’aimerais pouvoir me sentir aussi certain de ce qui arrivera ce soir. »
À ce point de la conversation, nous avons été interrompus par l’apparition de Betteredge avec le plateau à thé. Il m’a lancé un autre regard significatif en passant pour entrer dans le salon. « Eh ! eh ! faites vos foins pendant que le soleil brille. Le Tartare est à l’étage, M. Jennings, le Tartare est à l’étage ! »
Nous l’avons suivi dans la pièce. Une petite dame âgée, dans un coin, très élégamment vêtue et très absorbée par un ouvrage de broderie raffiné, a laissé tomber son travail sur ses genoux et a poussé un petit cri étouffé à la vue de mon teint de bohémien et de mes cheveux bicolores.
« Mme Merridew », a dit Mlle Verinder, « voici M. Jennings. »
« Je demande pardon à M. Jennings », a dit la vieille dame en regardant Mlle Verinder tout en me parlant. « Les voyages en chemin de fer me rendent toujours nerveuse. Je m’efforce de calmer mon esprit en m’occupant comme à l’accoutumée. Je ne sais pas si ma broderie est déplacée en cette extraordinaire occasion. Si elle contrarie les vues médicales de M. Jennings, je serai heureuse de la ranger, bien entendu. »
Je me suis empressé d’autoriser la présence de la broderie, exactement comme j’avais autorisé l’absence de la buse empaillée et de l’aile de Cupidon. Mme Merridew a fait un effort, un effort reconnaissant, pour regarder mes cheveux. Non ! cela ne pouvait se faire. Mme Merridew a reporté son regard sur Mlle Verinder.
« Si M. Jennings me le permet », a poursuivi la vieille dame, « j’aimerais demander une faveur. M. Jennings est sur le point de tenter une expérience scientifique ce soir. J’assistais à des expériences scientifiques quand j’étais écolière. Elles finissaient invariablement par une explosion. Si M. Jennings pouvait être assez aimable, j’aimerais être prévenue de l’explosion cette fois-ci. Dans le but de passer à autre chose, si possible, avant d’aller me coucher. »
J’ai tenté d’assurer Mme Merridew qu’une explosion ne figurait pas au programme en cette occasion.
« Non », a dit la vieille dame. « Je suis très obligée à M. Jennings ; je sais qu’il ne me trompe que pour mon propre bien. Je préfère la franchise. Je suis tout à fait résignée à l’explosion, mais je veux vraiment en finir, si possible, avant d’aller me coucher. »
Ici, la porte s’est ouverte et Mme Merridew a poussé un autre petit cri. L’avènement de l’explosion ? Non : seulement l’avènement de Betteredge.
« Je vous demande pardon, M. Jennings », a dit Betteredge, de la manière la plus délicatement confidentielle. « M. Franklin veut savoir où vous êtes. Ayant reçu vos ordres de le tromper au sujet de la présence de ma jeune maîtresse dans la maison, j’ai dit que je ne savais pas. Cela, veuillez le noter, était un mensonge. Ayant déjà un pied dans la tombe, monsieur, moins vous m’imposerez de mensonges, plus je vous en serai reconnaissant, quand ma conscience me piquera et que mon heure viendra. »
Il n’y avait pas une seconde à perdre sur la question purement spéculative de la conscience de Betteredge. M. Blake pourrait apparaître à ma recherche si je ne me rendais pas immédiatement dans sa chambre. Mlle Verinder m’a suivi dans le couloir.
« Ils semblent s’être ligués pour vous persécuter », a-t-elle dit. « Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Seulement la protestation du monde, Mlle Verinder — à très petite échelle — contre tout ce qui est nouveau. »
« Que devons-nous faire de Mme Merridew ? »
« Dites-lui que l’explosion aura lieu à neuf heures demain matin. »
« Pour l’envoyer se coucher ? »
« Oui, pour l’envoyer se coucher. »
Mlle Verinder est retournée au salon, et je suis monté voir M. Blake.
À ma surprise, je l’ai trouvé seul, arpentant sa chambre avec agitation, et un peu irrité d’avoir été laissé à lui-même.
« Où est M. Bruff ? » ai-je demandé.
Il a pointé la porte de communication fermée entre les deux chambres. M. Bruff était passé le voir un instant ; il avait tenté de renouveler sa protestation contre nos agissements et avait, une fois de plus, échoué à produire la moindre impression sur M. Blake. Là-dessus, l’homme de loi s’était réfugié dans une sacoche en cuir noir, pleine à craquer de documents professionnels. « Les choses sérieuses de la vie », avait-il admis, « sont déplacées en une telle occasion. Mais les choses sérieuses de la vie doivent être menées, malgré tout. M. Blake voudra peut-être faire preuve d’indulgence envers les habitudes démodées d’un homme pratique. Le temps, c’est de l’argent, et quant à M. Jennings, il peut compter sur le fait que M. Bruff sera présent quand on l’appellera. » Avec cette excuse, l’avocat était retourné dans sa chambre et s’était plongé obstinément dans sa sacoche noire.
J’ai pensé à Mme Merridew et à sa broderie, et à Betteredge et à sa conscience. Il y a une uniformité merveilleuse dans le côté solide du caractère anglais, tout comme il y a une uniformité merveilleuse dans l’expression solide du visage anglais.
« Quand allez-vous me donner le laudanum ? » a demandé M. Blake avec impatience.
« Vous devez attendre encore un peu », ai-je dit. « Je resterai pour vous tenir compagnie jusqu’à ce que le moment soit venu. »
Il n’était alors pas dix heures. Les enquêtes que j’avais menées, à divers moments, auprès de Betteredge et de M. Blake, m’avaient conduit à la conclusion que la dose de laudanum administrée par M. Candy ne pouvait absolument pas avoir été donnée avant onze heures. J’avais donc décidé de ne pas tenter la seconde dose avant cette heure-là.
Nous avons discuté un peu, mais nos esprits étaient tous deux préoccupés par l’épreuve à venir. La conversation s’est vite ralentie, puis a cessé tout à fait. M. Blake feuilletait distraitement les livres sur la table de sa chambre. J’avais pris la précaution de les examiner lorsque nous étions entrés dans la pièce. Le Guardian ; le Tatler ; Pamela de Richardson ; L’Homme de sentiment de Mackenzie ; Laurent de Médicis de Roscoe ; et Charles-Quint de Robertson — tous des ouvrages classiques ; tous (bien sûr) infiniment supérieurs à tout ce qui a été produit à des époques plus récentes ; et tous (de mon point de vue actuel) possédant le seul grand mérite de n’enchaîner l’intérêt de personne et de n’exciter le cerveau de personne. J’ai laissé M. Blake sous l’influence calmante de la Littérature Standard et je me suis occupé à rédiger cette entrée dans mon journal.
Ma montre m’informe qu’il est près de onze heures. Je dois refermer ces pages une fois de plus.
Deux heures du matin. — L’expérience a été tentée. Avec quel résultat, je vais maintenant le décrire.
À onze heures, j’ai sonné pour Betteredge et j’ai dit à M. Blake qu’il pouvait enfin se préparer à aller au lit.
J’ai regardé la nuit par la fenêtre. Elle était douce et pluvieuse, ressemblant, à cet égard, à la nuit de l’anniversaire — le vingt et un juin, l’an dernier. Sans prétendre croire aux présages, il était au moins encourageant de ne trouver aucune influence nerveuse directe — aucune perturbation orageuse ou électrique — dans l’atmosphère. Betteredge m’a rejoint à la fenêtre et m’a glissé mystérieusement un petit bout de papier dans la main. Il contenait ces lignes :
« Mme Merridew est allée se coucher, avec la certitude formelle que l’explosion doit avoir lieu à neuf heures demain matin, et que je ne dois pas sortir de cette partie de la maison avant qu’elle ne vienne me délivrer. Elle ne se doute pas que le théâtre principal de l’expérience est mon salon, sinon elle y serait restée toute la nuit ! Je suis seule et très anxieuse. Je vous en prie, laissez-moi vous voir mesurer le laudanum ; je veux avoir quelque chose à faire avec cela, ne serait-ce que dans le rôle sans importance d’une simple spectatrice. — R.V. »
J’ai suivi Betteredge hors de la pièce et lui ai dit de déplacer le coffret à médicaments dans le salon de Mlle Verinder.
L’ordre parut le prendre complètement par surprise. Il semblait soupçonner chez moi quelque dessein médical occulte sur Mlle Verinder ! « Pourrais-je me permettre de demander », a-t-il dit, « ce que ma jeune maîtresse et le coffret à médicaments ont à voir l’un avec l’autre ? »
« Restez dans le salon et vous verrez. »
Betteredge parut douter de sa propre capacité, sans aide, à me surveiller efficacement lors d’une occasion où un coffret à médicaments était inclus dans les procédures.
« Y a-t-il une objection, monsieur », a-t-il demandé, « à intégrer M. Bruff dans cette partie de l’affaire ? »
« Bien au contraire ! Je vais maintenant demander à M. Bruff de m’accompagner en bas. »
Betteredge s’est retiré pour chercher le coffret sans ajouter un mot. Je suis retourné dans la chambre de M. Blake et j’ai frappé à la porte de communication. M. Bruff l’a ouverte, ses documents à la main — plongé dans le Droit, impénétrable à la Médecine.
« Je suis désolé de vous déranger », ai-je dit. « Mais je vais préparer le laudanum pour M. Blake ; et je dois vous demander d’être présent, et de voir ce que je fais. »
« Oui ? » a dit M. Bruff, avec les neuf dixièmes de son attention rivés sur ses papiers, et le dixième restant accordé à contrecœur à ma personne. « Quelque chose d’autre ? »
« Je dois vous demander de revenir ici avec moi, et de me voir administrer la dose. »
« Quelque chose d’autre ? »
« Une chose encore. Je dois vous imposer le désagrément de rester dans la chambre de M. Blake et d’attendre de voir ce qui se passe. »
« Oh, très bien ! » a dit M. Bruff. « Ma chambre ou celle de M. Blake, peu importe ; je peux poursuivre mes papiers n’importe où. À moins que vous ne fassiez objection, M. Jennings, à ce que j’apporte cette dose de bon sens dans les débats ? »
Avant que je ne puisse répondre, M. Blake s’est adressé à l’homme de loi, parlant depuis son lit.
« Voulez-vous vraiment dire que vous ne ressentez aucun intérêt pour ce que nous allons faire ? » a-t-il demandé. « M. Bruff, vous n’avez pas plus d’imagination qu’une vache ! »
« Une vache est un animal très utile, M. Blake », a dit l’avocat. Sur cette réplique, il m’a suivi hors de la pièce, gardant toujours ses documents à la main.
Nous avons trouvé Mlle Verinder, pâle et agitée, arpentant son salon de long en large avec impatience. À une table, dans un coin, se tenait Betteredge, montant la garde devant le coffret à médicaments. M. Bruff s’est assis sur la première chaise qu’il a trouvée et (émulant l’utilité de la vache) s’est replongé sur-le-champ dans ses papiers.
Mlle Verinder m’a attiré à part et est revenue instantanément à son intérêt unique et accaparant : son intérêt pour M. Blake.
« Comment est-il maintenant ? » a-t-elle demandé. « Est-il nerveux ? Est-il de mauvaise humeur ? Pensez-vous que cela réussira ? Êtes-vous sûr que cela ne fera aucun mal ? »
« Tout à fait sûr. Venez me voir le mesurer. »
« Un instant ! Il est plus de onze heures maintenant. Combien de temps faudra-t-il avant qu’il ne se passe quelque chose ? »
« Ce n’est pas facile à dire. Une heure, peut-être. »
« Je suppose que la pièce doit être sombre, comme elle l’était l’an dernier ? »
« Certainement. »
« Je vais attendre dans ma chambre, exactement comme je l’ai fait avant. Je garderai la porte un peu entrouverte. Elle était un peu entrouverte l’an dernier. Je surveillerai la porte du salon ; et au moment où elle bougera, j’éteindrai ma lumière. Tout s’est passé ainsi, le soir de mon anniversaire. Et tout doit se passer à nouveau de la même manière, n’est-ce pas ? »
« Êtes-vous sûre de pouvoir vous maîtriser, Mlle Verinder ? »
« Pour lui, je peux tout faire ! » a-t-elle répondu avec ferveur.
Un regard sur son visage m’a convaincu que je pouvais lui faire confiance. Je me suis adressé de nouveau à M. Bruff.
« Je dois vous demander de mettre vos papiers de côté un instant », ai-je dit.
« Oh, certainement ! » Il s’est levé en sursaut — comme si je l’avais dérangé à un endroit particulièrement intéressant — et m’a suivi jusqu’au coffret à médicaments. Là, privé de l’excitation haletante inhérente à la pratique de sa profession, il a regardé Betteredge et a bâillé avec lassitude.
Mlle Verinder m’a rejoint avec une carafe en verre d’eau froide, qu’elle avait prise sur une table latérale. « Laissez-moi verser l’eau », a-t-elle chuchoté. « Je dois y mettre la main ! »
J’ai mesuré les quarante minimes de la bouteille et j’ai versé le laudanum dans un verre à pharmacie. « Remplissez-le jusqu’aux trois quarts », ai-je dit, et j’ai tendu le verre à Mlle Verinder. J’ai ensuite ordonné à Betteredge de fermer le coffret à médicaments ; l’informant que j’en avais fini avec lui. Un regard d’un soulagement indicible s’est répandu sur le visage du vieux serviteur. Il m’avait manifestement soupçonné d’un dessein médical sur sa jeune maîtresse !
Après avoir ajouté l’eau comme je l’avais indiqué, Mlle Verinder a saisi un moment — pendant que Betteredge fermait le coffret et que M. Bruff reportait son attention sur ses papiers — et a sournoisement embrassé le bord du verre à pharmacie. « Quand vous le lui donnerez », a dit la charmante jeune fille, « donnez-le-lui de ce côté-là ! »
J’ai pris le morceau de cristal qui devait représenter le Diamant dans ma poche et je le lui ai donné.
« Vous devez avoir votre mot à dire là-dedans, aussi », ai-je dit. « Vous devez le mettre là où vous avez mis la Pierre de Lune l’an dernier. »
Elle m’a ouvert la voie jusqu’au cabinet indien et a déposé le faux Diamant dans le tiroir qu’avait occupé le vrai Diamant le soir de l’anniversaire. M. Bruff a été témoin de ce manège, sous protêt, comme il avait été témoin de tout le reste. Mais l’intérêt dramatique puissant que prenait désormais l’expérience s’est révélé (à mon grand amusement) trop fort pour la capacité de retenue de Betteredge. Sa main a tremblé alors qu’il tenait la bougie, et il a chuchoté avec anxiété : « Êtes-vous sûr, mademoiselle, que c’est le bon tiroir ? »
J’ai montré la sortie, le laudanum et l’eau à la main. À la porte, je me suis arrêté pour adresser un dernier mot à Mlle Verinder.
« Ne tardez pas à éteindre les lumières », ai-je dit.
« Je vais les éteindre immédiatement », a-t-elle répondu. « Et j’attendrai dans ma chambre, avec une seule bougie allumée. »
Elle a fermé la porte du salon derrière nous. Suivi de M. Bruff et de Betteredge, je suis retourné dans la chambre de M. Blake.
Nous l’avons trouvé se déplaçant avec agitation d’un côté à l’autre du lit, se demandant avec irritation s’il allait avoir son laudanum cette nuit-là. En présence des deux témoins, je lui ai administré la dose, ai secoué ses oreillers, et lui ai dit de se recoucher tranquillement et d’attendre.
Son lit, pourvu de légers rideaux de chintz, était placé, la tête contre le mur de la pièce, de manière à laisser un bon espace libre de chaque côté. D’un côté, je tirai complètement les rideaux, et dans la partie de la chambre ainsi dérobée à sa vue, je plaçai M. Bruff et Betteredge, pour attendre le résultat. Au pied du lit, je tirai les rideaux à moitié et je plaçai ma propre chaise à une petite distance, afin de pouvoir me laisser voir ou non de lui, de lui parler ou non, selon ce que les circonstances pourraient dicter. Ayant déjà été informé qu’il dormait toujours avec une lumière dans la chambre, je plaçai l’une des deux bougies allumées sur une petite table à la tête du lit, où l’éclat de la lumière ne frapperait pas ses yeux. Je donnai l’autre bougie à M. Bruff ; la lumière, dans ce cas, étant atténuée par l’écran des rideaux de chintz. La fenêtre était ouverte en haut, afin d’aérer la pièce. La pluie tombait doucement, la maison était calme. Il était onze heures vingt, à ma montre, quand les préparatifs furent terminés, et je pris place sur la chaise mise à part au pied du lit.
M. Bruff reprit ses papiers, avec toute l’apparence d’y être aussi profondément intéressé que jamais. Mais en le regardant maintenant, je vis certains signes et indices qui me dirent que la Loi commençait enfin à perdre sa prise sur lui. L’intérêt suspendu de la situation dans laquelle nous étions maintenant placés exerçait lentement son influence même sur son esprit peu imaginatif. Quant à Betteredge, la cohérence des principes et la dignité de la conduite étaient devenues, dans son cas, de simples mots vides. Il oublia que j’étais en train de faire un tour de prestidigitation sur M. Franklin Blake ; il oublia que j’avais bouleversé la maison de fond en comble ; il oublia que je n’avais pas lu Robinson Crusoe depuis mon enfance. « Pour l’amour du ciel, monsieur, » me chuchota-t-il, « dites-nous quand cela commencera à faire effet. »
« Pas avant minuit, » lui répondis-je à voix basse. « Ne dites rien, et restez assis. »
Betteredge tomba dans la plus grande familiarité avec moi, sans lutter pour se sauver. Il répondit par un clin d’œil !
Regardant ensuite vers M. Blake, je le trouvai aussi agité que jamais dans son lit ; se demandant avec irritation pourquoi l’influence du laudanum n’avait pas encore commencé à se faire sentir. Lui dire, dans son humeur actuelle, que plus il s’agiterait et s’interrogerait, plus il retarderait le résultat pour lequel nous attendions maintenant, aurait été tout simplement inutile. La marche la plus sage à suivre était de chasser l’idée de l’opium de son esprit, en l’amenant insensiblement à penser à autre chose.
Dans cette optique, je l’encourageai à me parler ; manœuvrant de mon côté pour diriger la conversation de façon à la ramener sur le sujet qui nous avait occupés plus tôt dans la soirée, le sujet du Diamant. Je pris soin de revenir sur les parties de l’histoire de la Pierre de Lune qui se rapportaient à son transport de Londres au Yorkshire ; au risque que M. Blake avait couru en la retirant de la banque à Frizinghall ; et à l’apparition inattendue des Indiens à la maison, le soir de l’anniversaire. Et j’ai délibérément supposé, en faisant référence à ces événements, avoir mal compris une grande partie de ce que M. Blake lui-même m’avait dit quelques heures auparavant. De cette manière, je l’ai fait parler du sujet dont il était maintenant vital de remplir son esprit, sans lui permettre de soupçonner que je le faisais parler dans un but précis. Peu à peu, il devint si intéressé à me corriger qu’il oublia de s’agiter dans son lit. Son esprit était bien loin de la question de l’opium, au moment crucial où ses yeux m’ont révélé pour la première fois que l’opium commençait à exercer son emprise sur son cerveau.
Je regardai ma montre. Il manquait cinq minutes à minuit, quand les symptômes prémonitoires de l’effet du laudanum se manifestèrent à moi.
À ce moment-là, aucun œil non exercé n’aurait décelé de changement en lui. Mais, à mesure que les minutes du nouveau jour s’écoulaient, le progrès rapide et subtil de l’influence commença à se montrer plus clairement. La sublime intoxication de l’opium brillait dans ses yeux ; la rosée d’une sueur furtive commença à luire sur son visage. Cinq minutes plus tard, la conversation qu’il entretenait encore avec moi perdit sa cohérence. Il s’en tenait fermement au sujet du Diamant ; mais il cessait de terminer ses phrases. Un peu plus tard, les phrases tombèrent à des mots isolés. Puis, il y eut un intervalle de silence. Puis, il s’assit dans son lit. Puis, toujours occupé par le sujet du Diamant, il commença à parler à nouveau, non pas à moi, mais à lui-même. Ce changement me dit que la première étape de l’expérience était atteinte. L’influence stimulante de l’opium l’avait saisi.
Il était maintenant vingt-trois minutes après minuit. La demi-heure suivante, au plus, déciderait de la question de savoir s’il allait ou non sortir de son lit et quitter la pièce.
Dans l’intérêt haletant de l’observer, dans le triomphe indicible de voir le premier résultat de l’expérience se déclarer de la manière, et presque au moment, que j’avais prévus, j’avais totalement oublié les deux compagnons de ma veille nocturne. En regardant vers eux maintenant, je vis la Loi (telle que représentée par les papiers de M. Bruff) abandonnée sur le sol. M. Bruff lui-même regardait avidement à travers une crevasse laissée dans les rideaux imparfaitement tirés du lit. Et Betteredge, oublieux de tout respect pour les distinctions sociales, lorgnait par-dessus l’épaule de M. Bruff.
Ils sursautèrent tous les deux en s’apercevant que je les regardais, comme deux écoliers pris en faute par leur maître. Je leur fis signe d’enlever leurs chaussures silencieusement, comme je retirais les miennes. Si M. Blake nous donnait la chance de le suivre, il était vital de le suivre sans bruit.
Dix minutes passèrent, et rien ne se produisit. Puis, il rejeta soudainement les couvertures. Il posa une jambe hors du lit. Il attendit.
« J’aurais souhaité ne jamais l’avoir sortie de la banque, » dit-il pour lui-même. « Elle était en sécurité à la banque. »
Mon cœur battait vite ; le pouls à mes tempes battait furieusement. Le doute sur la sécurité du Diamant était, une fois de plus, l’impression dominante dans son cerveau ! Sur ce pivot unique, tout le succès de l’expérience reposait. La perspective qui s’ouvrait ainsi soudainement devant moi était trop pour mes nerfs ébranlés. J’ai dû détourner le regard, sans quoi j’aurais perdu mon sang-froid.
Il y eut un autre intervalle de silence.
Quand je pus me risquer à le regarder à nouveau, il était hors de son lit, debout, droit à côté de lui. Les pupilles de ses yeux étaient maintenant contractées ; ses globes oculaires brillaient à la lumière de la bougie tandis qu’il déplaçait lentement la tête de droite à gauche. Il réfléchissait ; il doutait, il parla à nouveau.
« Comment savoir ? » dit-il. « Les Indiens peuvent être cachés dans la maison. »
Il s’arrêta et marcha lentement vers l’autre extrémité de la pièce. Il se retourna, attendit, revint vers le lit.
« Elle n’est même pas fermée à clé, » continua-t-il. « Elle est dans le tiroir de son cabinet. Et le tiroir ne ferme pas. »
Il s’assit sur le bord du lit. « N’importe qui pourrait la prendre, » dit-il.
Il se leva à nouveau avec agitation, et réitéra ses premiers mots.
« Comment savoir ? Les Indiens peuvent être cachés dans la maison. »
Il attendit encore. Je me retirai derrière le demi-rideau du lit. Il regarda autour de la pièce, avec une lueur vide dans les yeux. Ce fut un moment à couper le souffle. Il y eut une pause de quelque nature que ce soit. Une pause dans l’action de l’opium ? une pause dans l’action du cerveau ? Qui pourrait le dire ? Tout dépendait, maintenant, de ce qu’il ferait ensuite.
Il se recoucha sur le lit !
Un doute horrible me traversa l’esprit. Était-il possible que l’action sédative de l’opium se fît déjà sentir ? Ce n’était pas dans mon expérience qu’elle dût faire cela. Mais qu’est-ce que l’expérience, quand l’opium est concerné ? Il n’y a probablement pas deux hommes sur terre sur lesquels la drogue agit exactement de la même manière. Une particularité constitutionnelle chez lui ressentait-elle l’influence d’une manière nouvelle ? Allions-nous échouer au bord même du succès ?
Non ! Il se leva à nouveau brusquement. « Comment diable vais-je dormir, » dit-il, « avec ça en tête ? »
Il regarda la lumière qui brûlait sur la table à la tête de son lit. Après un moment, il prit la bougie dans sa main.
Je soufflai la seconde bougie, qui brûlait derrière les rideaux fermés. Je me retirai, avec M. Bruff et Betteredge, dans le coin le plus éloigné près du lit. Je leur fis signe de se taire, comme si leur vie en dépendait.
Nous attendîmes, sans rien voir ni entendre. Nous attendîmes, cachés de lui par les rideaux.
La lumière qu’il tenait de l’autre côté de nous bougea soudainement. L’instant d’après, il passa devant nous, rapide et silencieux, avec la bougie à la main.
Il ouvrit la porte de la chambre et sortit.
Nous l’avons suivi le long du couloir. Nous l’avons suivi dans l’escalier. Nous l’avons suivi le long du second couloir. Il ne regarda jamais en arrière ; il n’hésita jamais.
Il ouvrit la porte du salon et entra, la laissant ouverte derrière lui.
La porte était suspendue (comme toutes les autres portes de la maison) sur de grandes charnières à l’ancienne. Lorsqu’elle fut ouverte, une fente s’ouvrit entre la porte et le montant. Je fis signe à mes deux compagnons de regarder à travers, afin de les empêcher de se montrer. Je me plaçai, à l’extérieur de la porte également, sur le côté opposé. Un renfoncement dans le mur se trouvait à ma gauche, dans lequel je pouvais instantanément me cacher s’il montrait le moindre signe de regarder vers le couloir.
Il s’avança au milieu de la pièce, la bougie toujours à la main : il regarda autour de lui, mais ne regarda jamais en arrière.
Je vis la porte de la chambre de Mlle Verinder, restée entrouverte. Elle avait éteint sa lumière. Elle se contrôla noblement. Le pâle contour blanc de sa robe d’été était tout ce que je pouvais voir. Quiconque ne l’aurait pas su à l’avance n’aurait pas soupçonné qu’il y avait une créature vivante dans la pièce. Elle se tint en arrière, dans l’obscurité : pas un mot, pas un mouvement ne lui échappa.
Il était maintenant une heure dix. J’entendais, à travers le silence de mort, le goutte-à-goutte doux de la pluie et le passage tremblant de l’air nocturne à travers les arbres.
Après avoir attendu, irrésolu, pendant une minute ou plus, au milieu de la pièce, il se dirigea vers le coin près de la fenêtre, où se trouvait le cabinet indien.
Il posa sa bougie sur le dessus du cabinet. Il ouvrit et ferma un tiroir après l’autre, jusqu’à ce qu’il atteigne le tiroir dans lequel le faux Diamant était placé. Il regarda dans le tiroir pendant un moment. Puis il prit le faux Diamant de sa main droite. De l’autre main, il prit la bougie sur le dessus du cabinet.
Il fit quelques pas en arrière vers le milieu de la pièce, et s’immobilisa à nouveau.
Jusqu’ici, il avait exactement répété ce qu’il avait fait la nuit de l’anniversaire. Sa prochaine action serait-elle la même que celle de l’année dernière ? Quitterait-il la pièce ? Retournerait-il maintenant, comme je le croyais, dans sa chambre ? Nous montrerait-il ce qu’il avait fait du Diamant, une fois revenu dans sa propre chambre ?
Sa première action, lorsqu’il bougea à nouveau, se révéla être une action qu’il n’avait pas accomplie lorsqu’il était sous l’influence de l’opium pour la première fois. Il posa la bougie sur une table et erra un peu vers l’extrémité la plus éloignée de la pièce. Il y avait un sofa là-bas. Il s’appuya lourdement sur le dossier de la main gauche, puis se reprit et retourna au milieu de la pièce. Je pouvais maintenant voir ses yeux. Ils devenaient ternes et lourds ; la lueur qui les habitait s’éteignait rapidement.
Le suspense du moment fut trop pour le contrôle de soi de Mlle Verinder. Elle avança de quelques pas, puis s’arrêta à nouveau. M. Bruff et Betteredge regardèrent à travers l’embrasure de la porte ouverte vers moi pour la première fois. La prévision d’une déception à venir s’imprimait dans leurs esprits aussi bien que dans le mien.
Pourtant, tant qu’il restait là où il était, il y avait de l’espoir. Nous attendîmes, dans une attente indicible, de voir ce qui se passerait ensuite.
L’événement suivant fut décisif. Il laissa tomber le faux Diamant de sa main.
Il tomba sur le sol, devant l’embrasure de la porte, clairement visible pour lui et pour tout le monde. Il ne fit aucun effort pour le ramasser : il le regarda fixement d’un air absent, et, tandis qu’il regardait, sa tête s’affaissa sur sa poitrine. Il chancela, se ressaisit un instant, revint péniblement vers le sofa, et s’y assit. Il fit un dernier effort ; il essaya de se lever, et retomba. Sa tête tomba sur les coussins du sofa. Il était alors une heure vingt-cinq. Avant que j’aie eu le temps de remettre ma montre dans ma poche, il dormait.
Tout était fini maintenant. L’influence sédative l’avait saisi ; l’expérience était terminée.
J’entrai dans la pièce, en disant à M. Bruff et à Betteredge qu’ils pouvaient me suivre. Il n’y avait aucune crainte de le déranger. Nous étions libres de bouger et de parler.
« La première chose à régler, » dis-je, « est la question de ce que nous allons faire de lui. Il dormira probablement pendant les six ou sept prochaines heures, au moins. C’est une certaine distance pour le transporter jusqu’à sa propre chambre. Quand j’étais plus jeune, j’aurais pu le faire seul. Mais ma santé et mes forces ne sont plus ce qu’elles étaient, je crains de devoir vous demander de m’aider. »
Avant qu’ils ne puissent répondre, Mlle Verinder m’appela doucement. Elle me rejoignit à la porte de sa chambre, avec un châle léger et le couvre-lit de son propre lit.
« Avez-vous l’intention de le surveiller pendant qu’il dort ? » demanda-t-elle.
« Oui, je ne suis pas assez sûr de l’action de l’opium dans son cas pour vouloir le laisser seul. »
Elle me tendit le châle et le couvre-lit.
« Pourquoi devriez-vous le déranger ? » murmura-t-elle. « Faites son lit sur le sofa. Je peux fermer ma porte et rester dans ma chambre. »
C’était infiniment la manière la plus simple et la plus sûre de disposer de lui pour la nuit. J’ai mentionné la suggestion à M. Bruff et à Betteredge, qui ont tous deux approuvé mon adoption. En cinq minutes, je l’avais installé confortablement sur le sofa et l’avais recouvert légèrement du couvre-lit et du châle. Mlle Verinder nous souhaita bonne nuit et ferma la porte. À ma demande, nous nous sommes alors rassemblés autour de la table au milieu de la pièce, sur laquelle la bougie brûlait encore, et sur laquelle des accessoires d’écriture étaient placés.
« Avant de nous séparer, » commençai-je, « j’ai un mot à dire sur l’expérience qui a été tentée ce soir. Deux objectifs distincts devaient être atteints. Le premier de ces objectifs était de prouver que M. Blake est entré dans cette pièce et a pris le Diamant, l’année dernière, agissant inconsciemment et de manière irresponsable, sous l’influence de l’opium. Après ce que vous avez tous deux vu, êtes-vous tous deux satisfaits, jusqu’ici ? »
Ils me répondirent par l’affirmative, sans une seconde d’hésitation.
« Le second objectif, » poursuivis-je, « était de découvrir ce qu’il a fait du Diamant, après avoir été vu par Mlle Verinder quittant son salon avec le joyau à la main, le soir de l’anniversaire. L’obtention de cet objectif dépendait, bien sûr, du fait qu’il continue exactement à répéter ses agissements de l’année dernière. Il a échoué à le faire ; et le but de l’expérience est en conséquence déjoué. Je ne peux affirmer que je ne suis pas déçu du résultat, mais je peux honnêtement dire que je ne suis pas surpris. J’ai dit à M. Blake dès le début que notre succès complet dans cette affaire dépendait de notre reproduction totale en lui des conditions physiques et morales de l’année dernière, et je l’ai averti que c’était là une quasi-impossibilité. Nous n’avons que partiellement reproduit les conditions, et l’expérience n’a été que partiellement réussie par conséquent. Il est également possible que j’aie administré une trop forte dose de laudanum. Mais moi-même, je considère la première raison que j’ai donnée comme la vraie raison pour laquelle nous devons déplorer un échec, tout autant que nous réjouir d’un succès. »
Après avoir dit ces mots, je plaçai le matériel d’écriture devant M. Bruff et lui demandai s’il voyait une objection, avant que nous nous séparions pour la nuit, à rédiger et signer une déclaration claire de ce qu’il avait vu. Il prit aussitôt la plume et produisit la déclaration avec la facilité fluide d’une main exercée.
« Je vous dois cela, » dit-il en signant le papier, « comme une forme d’expiation pour ce qui s’est passé entre nous plus tôt dans la soirée. Je vous demande pardon, M. Jennings, de vous avoir douté. Vous avez rendu à Franklin Blake un service inestimable. Dans notre jargon juridique, vous avez prouvé votre thèse. »
Les excuses de Betteredge étaient caractéristiques de l’homme.
« M. Jennings, » dit-il, « quand vous lirez à nouveau Robinson Crusoe (ce que je vous recommande vivement de faire), vous verrez qu’il n’hésite jamais à le reconnaître, lorsqu’il s’avère qu’il a eu tort. Veuillez me considérer, monsieur, comme faisant ce que Robinson Crusoe a fait, en l’occasion présente. » Avec ces mots, il signa le papier à son tour.
M. Bruff m’emmena à part, alors que nous nous levions de la table.
« Un mot à propos du Diamant, » dit-il. « Votre théorie est que Franklin Blake a caché la Pierre de Lune dans sa chambre. Ma théorie est que la Pierre de Lune est en possession des banquiers de M. Luker à Londres. Nous ne discuterons pas pour savoir lequel de nous a raison. Nous demanderons seulement, lequel d’entre nous est en mesure de mettre sa théorie à l’épreuve ? »
« L’épreuve, dans mon cas, » répondis-je, « a été tentée ce soir, et a échoué. »
« L’épreuve, dans mon cas, » répliqua M. Bruff, « est encore en cours d’exécution. Depuis deux jours, j’ai fait surveiller M. Luker à la banque ; et je ferai poursuivre cette surveillance jusqu’au dernier jour du mois. Je sais qu’il doit retirer le Diamant lui-même des mains de ses banquiers, et j’agis sur la chance que la personne qui a mis le Diamant en gage puisse l’y contraindre en rachetant le gage. Dans ce cas, je pourrais être en mesure de mettre la main sur la personne. Si je réussis, je résous le mystère, exactement au point où le mystère nous déconcerte maintenant ! Admettez-vous cela, jusqu’ici ? »
Je l’admis volontiers.
« Je retourne en ville par le train du matin, » poursuivit l’avocat. « Je pourrais apprendre, à mon retour, qu’une découverte a été faite, et il pourrait être de la plus haute importance que je puisse avoir Franklin Blake sous la main pour en appeler à lui, si nécessaire. J’ai l’intention de lui dire, dès qu’il se réveillera, qu’il doit retourner avec moi à Londres. Après tout ce qui s’est passé, puis-je compter sur votre influence pour me soutenir ? »
« Certainement ! » dis-je.
M. Bruff me serra la main et quitta la pièce. Betteredge le suivit.
Je suis allé vers le sofa pour regarder M. Blake. Il n’avait pas bougé depuis que je l’y avais allongé et fait son lit ; il gisait enfermé dans un sommeil profond et calme.
Alors que je le regardais encore, j’entendis la porte de la chambre s’ouvrir doucement. Une fois de plus, Mlle Verinder apparut sur le seuil, dans sa jolie robe d’été.
« M’accorderez-vous une dernière faveur ? » murmura-t-elle. « Laissez-moi le surveiller avec vous. »
J’hésitai, non par souci de convenance, mais uniquement par souci pour son repos nocturne. Elle s’approcha de moi et prit ma main.
« Je ne peux pas dormir ; je ne peux même pas rester assise, dans ma propre chambre, » dit-elle. « Oh, M. Jennings, si vous étiez à ma place, pensez seulement à quel point vous désireriez vous asseoir et le regarder. Dites oui ! Faites-le ! »
Est-il nécessaire de mentionner que j’ai cédé ? Sûrement pas !
Elle tira une chaise au pied du sofa. Elle le regarda dans une extase silencieuse de bonheur, jusqu’à ce que les larmes lui montent aux yeux. Elle s’essuya les yeux et dit qu’elle irait chercher son ouvrage. Elle chercha son ouvrage, et n’en fit pas un seul point. Il reposa sur ses genoux ; elle n’était même pas capable de détourner les yeux de lui assez longtemps pour enfiler son aiguille. Je pensai à ma propre jeunesse ; je pensai aux yeux doux qui avaient autrefois posé un regard d’amour sur moi. Dans la lourdeur de mon cœur, je me tournai vers mon Journal pour trouver un soulagement, et j’y écrivis ce qui est écrit ici.
Ainsi, nous montâmes notre garde ensemble, en silence. L’un de nous absorbé par son écriture ; l’autre absorbée par son amour.
Heure après heure, il resta dans son sommeil profond. La lumière du nouveau jour grandissait encore et encore dans la pièce, et pourtant il ne bougea jamais.
Vers six heures, je sentis l’avertissement qui m’indiquait que mes douleurs revenaient. Je fus obligé de la laisser seule avec lui pendant un court instant. Je dis que j’irais à l’étage chercher un autre oreiller pour lui dans sa chambre. Ce ne fut pas une longue crise, cette fois-ci. En peu de temps, je pus m’aventurer à revenir et me laisser voir d’elle à nouveau.
Je la trouvai à la tête du sofa, quand je revins. Elle était justement en train de toucher son front de ses lèvres. Je secouai la tête aussi sobrement que je le pus et désignai sa chaise. Elle me regarda avec un sourire éclatant et une charmante couleur sur le visage. « Vous l’auriez fait », murmura-t-elle, « à ma place ! »
Il est exactement huit heures. Il commence à bouger pour la première fois.
Miss Verinder est à genoux près du sofa. Elle s’est placée de telle sorte que, lorsque ses yeux s’ouvriront pour la première fois, ils devront s’ouvrir sur son visage.
Dois-je les laisser ensemble ?
Oui !
Onze heures. — La maison est à nouveau vide. Ils se sont organisés entre eux ; ils sont tous partis pour Londres par le train de dix heures. Mon bref rêve de bonheur est fini. Je me suis réveillé à nouveau aux réalités de ma vie sans amis et solitaire.
Je n’ose pas me faire confiance pour écrire les mots gentils qui m’ont été dits — particulièrement par Miss Verinder et M. Blake. D’ailleurs, c’est inutile. Ces mots me reviendront dans mes heures solitaires, et m’aideront à traverser ce qu’il reste de la fin de ma vie. M. Blake doit m’écrire et me dire ce qui se passe à Londres. Miss Verinder doit retourner dans le Yorkshire à l’automne (pour son mariage, sans aucun doute) ; et je dois prendre des vacances et être l’invité dans la maison. Oh moi, comme je me suis senti, tandis que le bonheur reconnaissant me regardait du fond de ses yeux, et que la chaude pression de sa main disait : « C’est ton œuvre ! »
Mes pauvres patients m’attendent. De retour, ce matin, à la vieille routine ! De retour, ce soir, à la terrible alternative entre l’opium et la douleur !
Dieu soit loué pour Sa miséricorde ! J’ai vu un peu de soleil — j’ai eu un moment de bonheur.
CINQUIÈME RÉCIT.
L’histoire reprise par Franklin Blake.
CHAPITRE I
Mais peu de mots sont nécessaires, de ma part, pour compléter le récit qui a été présenté dans le Journal d’Ezra Jennings.
De moi-même, je n’ai qu’à dire que je me suis réveillé le matin du vingt-six, parfaitement ignorant de tout ce que j’avais dit et fait sous l’influence de l’opium — depuis le moment où la drogue a pris prise sur moi, jusqu’au moment où j’ai ouvert les yeux, dans le salon de Rachel.
Sur ce qui s’est passé après mon réveil, je ne me sens pas tenu de rendre compte en détail. Me limitant simplement aux résultats, je dois rapporter que Rachel et moi nous sommes parfaitement compris, avant qu’un seul mot d’explication ait été échangé de part et d’autre. Je refuse d’expliquer, et Rachel refuse d’expliquer, l’extraordinaire rapidité de notre réconciliation. Monsieur et Madame, regardez en arrière vers le temps où vous étiez passionnément attachés l’un à l’autre — et vous saurez ce qui s’est passé, après qu’Ezra Jennings a fermé la porte du salon, aussi bien que je le sais moi-même.
Je n’ai cependant aucune objection à ajouter que nous aurions certainement été découverts par Mme Merridew, sans la présence d’esprit de Rachel. Elle entendit le bruit de la robe de la vieille dame dans le couloir et courut instantanément à sa rencontre ; j’entendis Mme Merridew dire : « Qu’est-ce qui se passe ? » et j’entendis Rachel répondre : « L’explosion ! » Mme Merridew se laissa instantanément prendre par le bras et conduire dans le jardin, hors de portée du choc imminent. À son retour dans la maison, elle me rencontra dans le hall et s’exprima comme étant très frappée par l’immense amélioration de la Science, depuis l’époque où elle était une jeune fille à l’école. « Les explosions, M. Blake, sont infiniment plus douces qu’elles ne l’étaient. Je vous assure, j’ai à peine entendu l’explosion de M. Jennings depuis le jardin. Et aucune odeur après, que je puisse détecter, maintenant que nous sommes revenus dans la maison ! Je dois vraiment présenter mes excuses à votre ami médecin. Il n’est que justice de dire qu’il s’en est tiré à merveille ! »
Ainsi, après avoir vaincu Betteredge et M. Bruff, Ezra Jennings vainquit Mme Merridew elle-même. Il y a une grande part de sentiment libéral inexploité dans le monde, après tout !
Au petit-déjeuner, M. Bruff ne fit pas mystère de ses raisons pour souhaiter que je l’accompagne à Londres par le train du matin. La surveillance exercée à la banque, et le résultat qui pouvait encore en découler, firent un appel si irrésistible à la curiosité de Rachel qu’elle décida aussitôt (si Mme Merridew n’y voyait pas d’objection) de nous accompagner en ville — afin d’être à portée des premières nouvelles de nos démarches.
Mme Merridew se montra toute souplesse et indulgence, après la manière vraiment prévenante dont l’explosion s’était comportée ; et Betteredge fut en conséquence informé que nous devions tous les quatre voyager ensemble par le train du matin. Je m’attendais pleinement à ce qu’il demande la permission de nous accompagner. Mais Rachel avait sagement fourni à son fidèle vieux serviteur une occupation qui l’intéressait. Il fut chargé de terminer le remeublage de la maison, et était trop plein de ses responsabilités domestiques pour ressentir la « fièvre de l’enquête » comme il aurait pu la ressentir dans d’autres circonstances.
Notre seul sujet de regret, en allant à Londres, était la nécessité de nous séparer, plus brusquement que nous ne l’aurions souhaité, d’Ezra Jennings. Il fut impossible de le persuader de nous accompagner. Je ne pus que promettre de lui écrire — et Rachel ne put qu’insister pour qu’il vienne la voir lorsqu’elle retournerait dans le Yorkshire. Il y avait toutes les chances que nous nous revoyions dans quelques mois — et pourtant, il y avait quelque chose de très triste à voir notre meilleur et plus cher ami laissé debout, seul sur le quai, tandis que le train quittait la gare.
À notre arrivée à Londres, M. Bruff fut accosté au terminus par un petit garçon, vêtu d’une veste et d’un pantalon de drap noir élimé, et personnellement remarquable en vertu de l’extraordinaire proéminence de ses yeux. Ils saillaient si loin, et ils roulaient si librement, qu’on se demandait avec inquiétude pourquoi ils restaient dans leurs orbites. Après avoir écouté le garçon, M. Bruff demanda aux dames si elles voulaient bien nous excuser de ne pas les accompagner jusqu’à Portland Place. J’eus à peine le temps de promettre à Rachel que je reviendrais et lui raconterais tout ce qui s’était passé, avant que M. Bruff ne me saisisse par le bras et ne me précipite dans un fiacre. Le garçon aux yeux mal fixés prit place sur le siège, à côté du cocher, et le cocher reçut l’ordre de se rendre à Lombard Street.
« Des nouvelles de la banque ? » demandai-je, alors que nous démarrions.
« Des nouvelles de M. Luker », dit M. Bruff. « Il y a une heure, on l’a vu quitter sa maison à Lambeth, dans un fiacre, accompagné de deux hommes qui ont été reconnus par mes hommes comme des agents de police en civil. Si la peur que M. Luker a des Indiens est à la base de cette précaution, la déduction est assez claire. Il va retirer le Diamant de la banque. »
« Et nous allons à la banque pour voir ce qu’il en résulte ? »
« Oui — ou pour entendre ce qui en est résulté, s’il est déjà trop tard. Avez-vous remarqué mon garçon — sur le siège, là-bas ? »
« J’ai remarqué ses yeux. »
M. Bruff rit. « Ils appellent le pauvre petit malheureux "Groseille" au bureau », dit-il. « Je l’emploie pour faire des courses — et je souhaiterais seulement que mes employés qui l’ont surnommé ainsi soient aussi dignes de confiance que lui. Groseille est l’un des garçons les plus vifs de Londres, M. Blake, malgré ses yeux. »
Il était dix-sept heures moins vingt lorsque nous nous arrêtâmes devant la banque à Lombard Street. Groseille regarda son maître avec envie, alors qu’il ouvrait la porte du fiacre.
« Veux-tu venir aussi ? » demanda gentiment M. Bruff. « Viens alors, et reste sur mes talons jusqu’à nouvel ordre. Il est rapide comme l’éclair », poursuivit M. Bruff, s’adressant à moi à voix basse. « Deux mots suffiront avec Groseille, là où vingt seraient nécessaires avec un autre garçon. »
Nous entrâmes dans la banque. Le bureau extérieur — avec le long comptoir, derrière lequel les caissiers étaient assis — était bondé de monde ; tous attendant leur tour pour retirer de l’argent ou en déposer, avant la fermeture de la banque à cinq heures.
Deux hommes parmi la foule s’approchèrent de M. Bruff, dès qu’il se montra.
« Eh bien », demanda l’avocat. « L’avez-vous vu ? »
« Il est passé devant nous ici il y a une demi-heure, monsieur, et il est entré dans le bureau intérieur. »
« N’est-il pas encore ressorti ? »
« Non, monsieur. »
M. Bruff se tourna vers moi. « Attendons », dit-il.
Je cherchai parmi les gens autour de moi les trois Indiens. Pas un signe d’eux nulle part. La seule personne présente avec un teint sensiblement sombre était un homme grand en caban et chapeau rond, qui ressemblait à un marin. Serait-ce l’un d’eux déguisé ? Impossible ! L’homme était plus grand que n’importe lequel des Indiens ; et son visage, là où il n’était pas caché par une épaisse barbe noire, était au moins deux fois plus large que n’importe lequel de leurs visages.
« Ils doivent avoir leur espion quelque part », dit M. Bruff, en regardant à son tour le marin basané. « Et il pourrait bien être l’homme. »
Avant qu’il puisse en dire plus, le pan de son manteau fut respectueusement tiré par son lutin accompagnateur aux yeux de groseille. M. Bruff regarda là où le garçon regardait. « Chut ! » dit-il. « Voici M. Luker ! »
Le prêteur sur gages sortit des régions intérieures de la banque, suivi de ses deux policiers gardiens en civil.
« Gardez l’œil sur lui », murmura M. Bruff. « S’il transmet le Diamant à quelqu’un, il le fera ici. »
Sans nous remarquer ni l’un ni l’autre, M. Luker se fraya lentement un chemin vers la porte — tantôt dans la partie la plus épaisse, tantôt dans la plus clairsemée de la foule. Je vis distinctement sa main bouger, alors qu’il passait devant un homme petit et trapu, habillé de façon respectable dans un costume gris sobre. L’homme sursauta un peu et le suivit du regard. M. Luker avança lentement à travers la foule. À la porte, ses gardes se placèrent de chaque côté de lui. Ils furent tous trois suivis par l’un des hommes de M. Bruff — et je ne les revis plus.
Je me tournai vers l’avocat, puis regardai de façon significative l’homme au costume gris sobre. « Oui ! » murmura M. Bruff, « je l’ai vu aussi ! » Il se tourna, à la recherche de son deuxième homme. Le deuxième homme était introuvable. Il regarda derrière lui son lutin accompagnateur. Groseille avait disparu.
« Qu’est-ce que cela signifie, diable ? » dit M. Bruff avec colère. « Ils nous ont tous deux quittés au moment même où nous avons le plus besoin d’eux. »
Ce fut au tour de l’homme au costume gris de traiter ses affaires au comptoir. Il déposa un chèque — reçut un reçu pour celui-ci — et se tourna pour sortir.
« Que faire ? » demanda M. Bruff. « Nous ne pouvons pas nous dégrader en le suivant. »
« Je le peux ! » dis-je. « Je ne perdrais pas cet homme de vue pour dix mille livres ! »
« Dans ce cas », répliqua M. Bruff, « je ne vous perdrais pas de vue, pour le double de la somme. Une belle occupation pour un homme dans ma position », grommela-t-il pour lui-même, alors que nous suivions l’inconnu hors de la banque. « Pour l’amour du ciel, n’en parlez pas. Je serais ruiné si cela se savait. »
L’homme au costume gris monta dans un omnibus, se dirigeant vers l’ouest. Nous montâmes après lui. Il restait des réserves latentes de jeunesse chez M. Bruff. Je l’affirme catégoriquement — lorsqu’il prit sa place dans l’omnibus, il rougit !
L’homme au costume gris arrêta l’omnibus et descendit dans Oxford Street. Nous le suivîmes encore. Il entra dans une pharmacie.
M. Bruff sursauta. « Mon pharmacien ! » s’exclama-t-il. « Je crains que nous ayons fait une erreur. »
Nous entrâmes dans la boutique. M. Bruff et le propriétaire échangèrent quelques mots en privé. L’avocat me rejoignit, le visage très déconfit.
« C’est tout à notre honneur », dit-il, alors qu’il prenait mon bras et me conduisait dehors — « c’est une consolation ! »
« Qu’est-ce qui est à notre honneur ? » demandai-je.
« M. Blake ! vous et moi sommes les deux pires détectives amateurs qui aient jamais essayé leur main dans ce métier. L’homme au costume gris est au service du pharmacien depuis trente ans. Il a été envoyé à la banque pour verser de l’argent sur le compte de son maître — et il n’en sait pas plus sur la Pierre de Lune que le nouveau-né. »
Je demandai ce qu’il y avait à faire ensuite.
« Revenez à mon bureau », dit M. Bruff. « Groseille, et mon deuxième homme, ont évidemment suivi quelqu’un d’autre. Espérons qu’ils avaient les yeux ouverts en tout cas ! »
Lorsque nous atteignîmes Gray’s Inn Square, le deuxième homme était arrivé là avant nous. Il attendait depuis plus d’un quart d’heure.
« Eh bien ! » demanda M. Bruff. « Quelles sont vos nouvelles ? »
« Je regrette de dire, monsieur », répondit l’homme, « que j’ai fait une erreur. J’aurais pu jurer que j’avais vu M. Luker passer quelque chose à un vieux monsieur, en pardessus de couleur claire. Le vieux monsieur s’avère être, monsieur, un très respectable maître quincaillier d’Eastcheap. »
« Où est Groseille ? » demanda M. Bruff avec résignation.
L’homme fixa le vide. « Je ne sais pas, monsieur. Je n’ai rien vu de lui depuis que j’ai quitté la banque. »
M. Bruff congédia l’homme. « Une de deux choses », me dit-il. « Soit Groseille s’est enfui, soit il chasse pour son propre compte. Que dites-vous de dîner ici, en espérant que le garçon revienne dans une heure ou deux ? J’ai du bon vin dans la cave, et nous pouvons obtenir une côtelette au café. »
Nous dînames dans les appartements de M. Bruff. Avant que la nappe ne soit enlevée, « une personne » fut annoncée comme voulant parler à l’avocat. La personne était-elle Groseille ? Non : seulement l’homme qui avait été employé pour suivre M. Luker quand il a quitté la banque.
Le rapport, dans ce cas, ne présenta aucun aspect du moindre intérêt. M. Luker était retourné chez lui, et y avait congédié sa garde. Il n’était pas ressorti après cela. Vers la tombée de la nuit, les volets avaient été fermés et les portes verrouillées. La rue devant la maison, et la ruelle derrière la maison, avaient été soigneusement surveillées. Aucun signe des Indiens n’avait été visible. Aucune personne quelconque n’avait été vue traînant près des lieux. Ayant énoncé ces faits, l’homme attendit de savoir s’il y avait d’autres ordres. M. Bruff le congédia pour la nuit.
« Pensez-vous que M. Luker ait emporté la Pierre de Lune chez lui ? » demandai-je.
« Pas lui », dit M. Bruff. « Il n’aurait jamais renvoyé ses deux policiers, s’il avait couru le risque de garder le Diamant dans sa propre maison à nouveau. »
Nous attendîmes une autre demi-heure le garçon, et attendîmes en vain. Il était alors temps pour M. Bruff d’aller à Hampstead, et pour moi de retourner auprès de Rachel à Portland Place. Je laissai ma carte, confiée au portier des appartements, avec une ligne écrite dessus pour dire que je serais à mon logement à dix heures et demie, ce soir-là. La carte devait être donnée au garçon, si le garçon revenait.
Certains hommes ont le don de respecter leurs rendez-vous ; et d’autres hommes ont le don de les manquer. Je suis l’un de ces autres hommes. Ajoutez à cela que j’ai passé la soirée à Portland Place, sur le même siège que Rachel, dans une pièce de quarante pieds de long, avec Mme Merridew à l’autre bout. Quelqu’un s’étonne-t-il que je sois rentré à minuit et demi au lieu de dix heures et demie ? Comme cette personne doit être profondément sans cœur ! Et comme j’espère sincèrement ne jamais faire la connaissance de cette personne !
Mon serviteur me tendit un morceau de papier quand il me fit entrer.
Je lus, dans une écriture légale soignée, ces mots — « S’il vous plaît, monsieur, je commence à avoir sommeil. Je reviendrai demain matin, entre neuf et dix heures. » L’enquête prouva qu’un garçon, avec des yeux à l’apparence très extraordinaire, était passé, avait présenté ma carte et mon message, avait attendu une heure, n’avait rien fait d’autre que s’endormir et se réveiller à nouveau, avait écrit une ligne pour moi, et était rentré chez lui — après avoir gravement informé le serviteur qu’« il n’était bon à rien s’il n’avait pas son repos de la nuit. »
À neuf heures, le lendemain matin, j’étais prêt pour mon visiteur. À neuf heures et demie, j’entendis des pas devant ma porte. « Entrez, Groseille ! » criai-je. « Merci, monsieur », répondit une voix grave et mélancolique. La porte s’ouvrit. Je bondis sur mes pieds, et fis face à… Sergeant Cuff !
« J’ai pensé que je passerais ici, M. Blake, au cas où vous seriez en ville, avant d’écrire dans le Yorkshire », dit le Sergeant.
Il était aussi morne et aussi maigre que jamais. Ses yeux n’avaient pas perdu leur vieille habitude (si subtilement notée dans le Récit de Betteredge) de « regarder comme s’ils attendaient quelque chose de plus de votre part que vous-même n’en étiez conscient ». Mais, pour autant que le vêtement puisse changer un homme, le grand Cuff était changé au-delà de toute reconnaissance. Il portait un chapeau blanc à larges bords, une veste de tir légère, un pantalon blanc, et des guêtres fauves. Il portait un robuste bâton de chêne. Tout son but et son objet semblaient être de paraître comme s’il avait vécu à la campagne toute sa vie. Quand je le complimentai sur sa métamorphose, il refusa de le prendre pour une plaisanterie. Il se plaignit, très gravement, des bruits et des odeurs de Londres. Je déclare que je suis loin d’être sûr qu’il n’ait pas parlé avec un accent légèrement rustique ! Je lui offris le petit-déjeuner. L’innocent campagnard fut tout choqué. Son heure de petit-déjeuner était six heures et demie — et il se couchait avec les poules !
« Je ne suis rentré d’Irlande que la nuit dernière », dit le Sergeant, revenant à l’objet pratique de sa visite, à sa manière impénétrable. « Avant de me coucher, j’ai lu votre lettre, me racontant ce qui s’est passé depuis que mon enquête sur le Diamant a été suspendue l’année dernière. Il n’y a qu’une chose à dire sur l’affaire de mon côté. J’ai complètement manqué mon affaire. Comment un homme vivant était censé voir les choses sous leur vrai jour, dans une situation telle que la mienne à l’époque, je ne prétends pas le savoir. Mais cela ne change pas les faits tels qu’ils se présentent. J’avoue que j’ai fait un gâchis. Pas le premier gâchis, M. Blake, qui ait distingué ma carrière professionnelle ! Ce n’est que dans les livres que les officiers de la force de détection sont supérieurs à la faiblesse de faire une erreur. »
« Vous êtes arrivé au moment opportun pour recouvrer votre réputation », dis-je.
« Je vous demande pardon, M. Blake », répliqua le sergent. « Maintenant que j’ai pris ma retraite, je me moque éperdument de ma réputation. J’en ai fini avec ma réputation, Dieu merci ! Je suis ici, monsieur, par reconnaissance pour la générosité dont la regrettée Lady Verinder a fait preuve à mon égard. Je reprendrai mon ancien travail — si vous avez besoin de moi, et si vous voulez bien me faire confiance — pour cette seule raison, et pour aucune autre. Pas un liard ne doit passer, si vous le voulez bien, de vos mains aux miennes. C’est une question d’honneur. Maintenant, dites-moi, M. Blake, où en est l’affaire depuis que vous m’avez écrit la dernière fois. »
Je lui fis part de l’expérience avec l’opium et de ce qui s’était passé ensuite à la banque de Lombard Street. Il fut extrêmement frappé par cette expérience ; c’était quelque chose d’entièrement nouveau dans son expérience. Et il fut particulièrement intéressé par la théorie d’Ezra Jennings, concernant ce que j’avais fait de la Pierre après avoir quitté le salon de Rachel, le soir de l’anniversaire.
« Je ne suis pas de l’avis de M. Jennings, qui pense que vous avez caché la Pierre de Lune », dit le sergent Cuff. « Mais je conviens avec lui que vous avez certainement dû la rapporter dans votre propre chambre. »
« Eh bien ? » demandai-je. « Et qu’est-il arrivé ensuite ? »
« N’avez-vous vous-même aucun soupçon de ce qui est arrivé, monsieur ? »
« Aucun. »
« M. Bruff n’a-t-il aucun soupçon ? »
« Pas plus que moi. »
Le sergent Cuff se leva et se dirigea vers ma table de travail. Il en revint avec une enveloppe scellée. Elle portait la mention « Privé » ; elle m’était adressée, et la signature du sergent figurait dans le coin.
« J’ai soupçonné la mauvaise personne l’année dernière », dit-il, « et il se pourrait que je soupçonne la mauvaise personne à présent. Attendez avant d’ouvrir cette enveloppe, M. Blake, jusqu’à ce que vous ayez découvert la vérité. Et comparez alors le nom de la personne coupable avec le nom que j’ai écrit dans cette lettre scellée. »
Je mis la lettre dans ma poche, puis je demandai au sergent ce qu’il pensait des mesures que nous avions prises à la banque.
« Très bien intentionnées, monsieur », répondit-il, « et tout à fait conformes à ce qu’il fallait faire. Mais il y avait une autre personne qu’il aurait fallu surveiller en plus de M. Luker. »
« La personne nommée dans la lettre que vous venez de me donner ? »
« Oui, M. Blake, la personne nommée dans la lettre. On ne peut plus rien y faire maintenant. J’aurai une proposition à vous faire, à vous et à M. Bruff, monsieur, quand le moment sera venu. Attendons d’abord de voir si le garçon a quelque chose à nous dire qui vaille la peine d’être écouté. »
Il était près de dix heures, et le garçon ne s’était pas montré. Le sergent Cuff parla d’autres sujets. Il demanda des nouvelles de son vieil ami Betteredge, et de son vieil ennemi le jardinier. Dans une minute, il serait sans aucun doute passé de là au sujet de ses roses préférées, si mon domestique ne nous avait interrompus en annonçant que le garçon était en bas.
En étant introduit dans la pièce, Gooseberry s’arrêta sur le seuil de la porte et regarda avec méfiance l’inconnu qui m’accompagnait. Je dis au garçon de venir vers moi.
« Tu peux parler devant ce monsieur », dis-je. « Il est ici pour m’aider ; et il sait tout ce qui s’est passé. Sergent Cuff », ajoutai-je, « voici le garçon du cabinet de M. Bruff. »
Dans notre système de civilisation moderne, la célébrité (quelle qu’elle soit) est le levier qui peut tout mouvoir. La renommée du grand Cuff était parvenue jusqu’aux oreilles du petit Gooseberry. Les yeux mal fixés du garçon roulèrent, quand je mentionnai ce nom illustre, au point que je crus qu’ils allaient vraiment tomber sur le tapis.
« Viens ici, mon garçon », dit le sergent, « et fais-nous entendre ce que tu as à nous dire. »
L’attention du grand homme — le héros de tant d’histoires célèbres dans chaque cabinet d’avocat de Londres — sembla fasciner le garçon. Il se posta devant le sergent Cuff et mit ses mains derrière son dos, à la manière approuvée d’un néophyte que l’on interroge sur son catéchisme.
« Quel est ton nom ? » demanda le sergent, commençant par la première question du catéchisme.
« Octavius Guy », répondit le garçon. « On m’appelle Gooseberry au bureau à cause de mes yeux. »
« Octavius Guy, autrement dit Gooseberry », poursuivit le sergent avec le plus grand sérieux, « tu as manqué à l’appel hier à la banque. Que faisais-tu ? »
« S’il vous plaît, monsieur, je suivais un homme. »
« Qui était-ce ? »
« Un grand homme, monsieur, avec une grosse barbe noire, habillé comme un marin. »
« Je me souviens de cet homme ! » fis-je en l’interrompant. « M. Bruff et moi pensions que c’était un espion employé par les Indiens. »
Le sergent Cuff ne parut pas très impressionné par ce que M. Bruff et moi avions pensé. Il continua à interroger Gooseberry.
« Eh bien ? » dit-il, « et pourquoi as-tu suivi ce marin ? »
« S’il vous plaît, monsieur, M. Bruff voulait savoir si M. Luker passait quelque chose à quelqu’un en sortant de la banque. J’ai vu M. Luker passer quelque chose au marin à la barbe noire. »
« Pourquoi n’as-tu pas dit à M. Bruff ce que tu avais vu ? »
« Je n’ai pas eu le temps de le dire à qui que ce soit, monsieur, le marin est sorti si précipitamment. »
« Et tu t’es précipité dehors à sa poursuite, hein ? »
« Oui, monsieur. »
« Gooseberry », dit le sergent en lui tapotant la tête, « tu as quelque chose dans ce petit crâne, et ce n’est pas de la ouate. Je suis très satisfait de toi, jusqu’ici. »
Le garçon rougit de plaisir. Le sergent Cuff continua.
« Bien ! Et qu’a fait le marin, quand il est arrivé dans la rue ? »
« Il a appelé un fiacre, monsieur. »
« Et qu’as-tu fait ? »
« Je me suis accroché à l’arrière et j’ai couru après. »
Avant que le sergent ne puisse poser sa question suivante, un autre visiteur fut annoncé : le premier clerc du cabinet de M. Bruff.
Sentant l’importance de ne pas interrompre l’interrogatoire du garçon par le sergent Cuff, je reçus le clerc dans une autre pièce. Il venait avec de mauvaises nouvelles concernant son employeur. L’agitation et l’excitation des deux derniers jours avaient été trop fortes pour M. Bruff. Il s’était réveillé ce matin-là avec une crise de goutte ; il était confiné dans sa chambre à Hampstead ; et, dans l’état critique actuel de nos affaires, il était fort inquiet d’être contraint de me laisser sans les conseils et l’assistance d’une personne expérimentée. Le premier clerc avait reçu l’ordre de se tenir à ma disposition et était prêt à faire de son mieux pour remplacer M. Bruff.
J’écrivis immédiatement pour apaiser l’esprit du vieux monsieur, en lui faisant part de la visite du sergent Cuff ; j’ajoutai que Gooseberry était en ce moment même en train d’être interrogé ; et je promis d’informer M. Bruff, personnellement ou par écrit, de tout ce qui pourrait survenir plus tard dans la journée. Après avoir dépêché le clerc à Hampstead avec mon mot, je retournai dans la pièce que j’avais quittée et trouvai le sergent Cuff devant la cheminée, en train de tirer la sonnette.
« Je vous demande pardon, M. Blake », dit le sergent. « J’allais justement demander à votre domestique de vous faire savoir que je souhaitais vous parler. Je n’ai aucun doute que ce garçon — ce garçon si méritant », ajouta le sergent en tapotant la tête de Gooseberry, « a suivi le bon homme. Un temps précieux a été perdu, monsieur, parce que vous n’étiez malheureusement pas chez vous hier soir à dix heures et demie. La seule chose à faire, maintenant, est d’envoyer chercher un fiacre immédiatement. »
Cinq minutes plus tard, le sergent Cuff et moi (avec Gooseberry sur le siège pour guider le cocher) étions en route vers l’est, en direction de la City.
« Un de ces jours », dit le sergent, en pointant du doigt à travers la vitre avant du fiacre, « ce garçon fera de grandes choses dans mon ancienne profession. C’est le petit gars le plus brillant et le plus intelligent que j’aie rencontré depuis bien des années. Vous allez entendre l’essentiel, M. Blake, de ce qu’il m’a raconté pendant que vous étiez hors de la pièce. Vous étiez présent, je crois, quand il a mentionné qu’il s’était accroché à l’arrière du fiacre et avait couru après ? »
« Oui. »
« Eh bien, monsieur, le fiacre est allé de Lombard Street jusqu’au Tower Wharf. Le marin à la barbe noire en est descendu et a parlé au steward du bateau à vapeur de Rotterdam, qui devait partir le lendemain matin. Il a demandé s’il pouvait être autorisé à monter à bord tout de suite et à dormir dans sa couchette pour la nuit. Le steward a dit non. Les cabines, les couchettes et la literie devaient toutes subir un nettoyage complet ce soir-là, et aucun passager ne pouvait être autorisé à monter à bord avant le matin. Le marin a fait demi-tour et a quitté le quai. Quand il est arrivé de nouveau dans la rue, le garçon a remarqué pour la première fois un homme habillé comme un ouvrier respectable, marchant sur le trottoir opposé, et gardant apparemment le marin en vue. Le marin s’est arrêté à un restaurant du voisinage et est entré. Le garçon, ne sachant que décider sur le moment, a traîné parmi d’autres garçons, en regardant les bonnes choses dans la vitrine du restaurant. Il a remarqué que l’ouvrier attendait, tout comme lui-même attendait, mais toujours sur le côté opposé de la rue. Après une minute, un fiacre est passé lentement et s’est arrêté là où l’ouvrier se tenait. Le garçon n’a pu voir clairement qu’une seule personne dans le fiacre, qui s’est penchée à la fenêtre pour parler à l’ouvrier. Il a décrit cette personne, M. Blake, sans aucune incitation de ma part, comme ayant un visage sombre, comme le visage d’un Indien. »
Il était clair, à présent, que M. Bruff et moi avions fait une nouvelle erreur. Le marin à la barbe noire n’était manifestement pas un espion au service de la conspiration indienne. Était-il, par hasard, l’homme qui avait récupéré le diamant ?
« Au bout d’un moment », poursuivit le sergent, « le fiacre s’est éloigné lentement le long de la rue. L’ouvrier a traversé la route et est entré dans le restaurant. Le garçon a attendu dehors jusqu’à ce qu’il ait faim et soit fatigué, puis il est entré à son tour dans le restaurant. Il avait un shilling dans sa poche ; et il a dîné somptueusement, me dit-il, d’un boudin noir, d’une tourte à l’anguille et d’une bouteille de ginger-beer. Qu’est-ce qu’un garçon ne peut-il pas digérer ? La substance en question n’a jamais été retrouvée jusqu’à ce jour. »
« Qu’a-t-il vu dans le restaurant ? » demandai-je.
« Eh bien, M. Blake, il a vu le marin lire le journal à une table, et l’ouvrier lire le journal à une autre. La nuit tombait quand le marin s’est levé et a quitté l’endroit. Il a regardé autour de lui avec méfiance en arrivant dans la rue. Le garçon, en tant que garçon, est passé inaperçu. L’ouvrier n’était pas encore sorti. Le marin a continué à marcher, en regardant autour de lui, et ne semblant pas très certain de l’endroit où il allait ensuite. L’ouvrier est apparu une fois de plus, sur le côté opposé de la route. Le marin a continué jusqu’à ce qu’il arrive à Shore Lane, qui mène à Lower Thames Street. Là, il s’est arrêté devant un débit de boissons, sous l’enseigne du « Roue de la Fortune », et, après avoir examiné l’endroit de l’extérieur, il est entré. Gooseberry est entré aussi. Il y avait beaucoup de monde, pour la plupart des gens de condition décente, au comptoir. La « Roue de la Fortune » est une maison très respectable, M. Blake ; célèbre pour son porter et ses tourtes au porc. »
Les digressions du sergent m’irritaient. Il le vit ; et il s’en tint plus strictement au témoignage de Gooseberry lorsqu’il continua.
« Le marin », reprit-il, « a demandé s’il pouvait avoir un lit. Le propriétaire a dit : « Non, nous sommes complets ». La serveuse l’a corrigé et a dit : « Le numéro dix est libre ». On a envoyé un garçon pour montrer le numéro dix au marin. Juste avant cela, Gooseberry avait remarqué l’ouvrier parmi les gens au comptoir. Avant que le garçon n’ait répondu à l’appel, l’ouvrier avait disparu. Le marin a été conduit dans sa chambre. Ne sachant que faire, Gooseberry a eu la sagesse d’attendre pour voir s’il se passait quelque chose. Quelque chose est arrivé. On a appelé le propriétaire. Des voix en colère se sont fait entendre à l’étage. L’ouvrier a soudain fait son apparition de nouveau, empoigné par le propriétaire, et montrant, à la grande surprise de Gooseberry, tous les signes et indices d’un état d’ébriété. Le propriétaire l’a poussé dehors et l’a menacé de la police s’il revenait. D’après leur altercation pendant que tout cela se passait, il est apparu que l’homme avait été découvert dans le numéro dix, et avait déclaré avec une obstination d’ivrogne qu’il avait pris la chambre. Gooseberry fut si frappé par cette soudaine ivresse d’une personne jusque-là sobre, qu’il ne put s’empêcher de courir après l’ouvrier dans la rue. Tant qu’il fut en vue du débit de boissons, l’homme chancela de la façon la plus honteuse qui soit. Dès qu’il eut tourné le coin de la rue, il retrouva son équilibre instantanément et redevint le membre le plus sobre de la société que vous puissiez souhaiter voir. Gooseberry est retourné à la « Roue de la Fortune » dans un état d’esprit très déconcerté. Il a attendu de nouveau, au cas où quelque chose arriverait. Rien n’est arrivé ; et on n’a plus rien entendu ni vu du marin. Gooseberry a décidé de retourner au bureau. Juste au moment où il arrivait à cette conclusion, qui devait apparaître, sur le côté opposé de la rue comme d’habitude, sinon l’ouvrier encore ! Il a levé les yeux vers une fenêtre particulière tout en haut du débit de boissons, qui était la seule à être éclairée. La lumière a semblé soulager son esprit. Il a quitté l’endroit immédiatement. Le garçon a rejoint Gray’s Inn, a obtenu votre carte et votre message, est passé, et ne vous a pas trouvé. Voilà l’état de l’affaire, M. Blake, telle qu’elle se présente à l’heure actuelle. »
« Quelle est votre propre opinion sur l’affaire, sergent ? »
« Je pense qu’elle est grave, monsieur. À en juger par ce que le garçon a vu, les Indiens sont impliqués, pour commencer. »
« Oui. Et le marin est évidemment la personne à qui M. Luker a passé le diamant. Il semble étrange que M. Bruff, moi-même, et l’homme employé par M. Bruff, nous ayons tous été dans l’erreur sur l’identité de cette personne. »
« Pas du tout, M. Blake. Compte tenu du risque que cette personne courait, il est fort probable que M. Luker vous ait délibérément induits en erreur, par un arrangement préalable entre eux. »
« Comprenez-vous ce qui s’est passé au débit de boissons ? » demandai-je. « L’homme habillé comme un ouvrier agissait bien sûr pour le compte des Indiens. Mais je suis tout aussi perplexe que Gooseberry pour expliquer sa soudaine simulation d’ivresse. »
« Je pense que je peux deviner ce que cela signifie, monsieur », dit le sergent. « Si vous réfléchissez, vous verrez que l’homme a dû recevoir des instructions assez strictes de la part des Indiens. Ils étaient eux-mêmes bien trop remarquables pour risquer d’être vus à la banque ou dans le débit de boissons ; ils étaient obligés de tout confier à leur adjoint. Très bien. Leur adjoint entend un certain numéro cité dans le débit de boissons, comme étant le numéro de la chambre que le marin doit occuper pour la nuit, celle-ci étant aussi la chambre (à moins que notre idée ne soit totalement fausse) où le diamant doit passer la nuit, lui aussi. Dans ces conditions, les Indiens, vous pouvez en être sûr, auraient insisté pour avoir une description de la chambre, de sa position dans la maison, de la possibilité d’y accéder de l’extérieur, et ainsi de suite. Que devait faire l’homme avec de tels ordres ? Juste ce qu’il a fait ! Il a couru à l’étage pour jeter un coup d’œil à la chambre avant que le marin n’y soit conduit. Il y a été trouvé en train de faire ses observations, et il a simulé l’ivresse comme étant le moyen le plus facile de se sortir de cette difficulté. C’est ainsi que je résous l’énigme. Après avoir été expulsé du débit de boissons, il est probablement allé porter son rapport à l’endroit où ses employeurs l’attendaient. Et ses employeurs l’ont sans doute renvoyé pour s’assurer que le marin était vraiment installé au débit de boissons jusqu’au lendemain matin. Quant à ce qui s’est passé à la « Roue de la Fortune » après le départ du garçon, nous aurions dû le découvrir hier soir. Il est onze heures du matin, à présent. Nous devons espérer que tout ira bien et découvrir ce que nous pouvons. »
Un quart d’heure plus tard, le fiacre s’arrêta à Shore Lane, et Gooseberry nous ouvrit la portière pour que nous descendions.
« Tout va bien ? » demanda le sergent.
« Tout va bien », répondit le garçon.
Dès que nous entrâmes dans la « Roue de la Fortune », il fut évident, même pour mes yeux inexpérimentés, que quelque chose n’allait pas dans la maison.
La seule personne derrière le comptoir où l’on servait les boissons était une servante déconcertée, parfaitement ignorante du commerce. Un ou deux clients, attendant leur boisson du matin, tapotaient impatiemment le comptoir avec leur monnaie. La serveuse apparut depuis les régions intérieures du salon, excitée et préoccupée. Elle répondit à la demande du sergent Cuff concernant le propriétaire en lui disant sèchement que son maître était à l’étage et qu’il ne fallait l’importuner sous aucun prétexte.
« Venez avec moi, monsieur », dit le sergent Cuff, ouvrant calmement la voie vers l’étage et faisant signe au garçon de le suivre.
La serveuse appela son maître et le prévint que des étrangers s’introduisaient dans la maison. Au premier étage, nous fûmes rencontrés par le propriétaire, qui descendait en toute hâte, dans un état très irrité, pour voir ce qui se passait.
« Qui diable êtes-vous ? Et que voulez-vous ici ? » demanda-t-il.
« Gardez votre calme », dit le sergent tranquillement. « Je vais vous dire qui je suis pour commencer. Je suis le sergent Cuff. »
Le nom illustre produisit instantanément son effet. Le propriétaire en colère ouvrit la porte d’un salon et demanda pardon au sergent.
« Je suis contrarié et pas dans mon assiette, monsieur, c’est la vérité », dit-il. « Quelque chose de désagréable est arrivé dans la maison ce matin. Un homme dans ma branche d’activité a de quoi s’énerver, sergent Cuff. »
« Sans aucun doute », dit le sergent. « Je vais en venir immédiatement, si vous le permettez, à ce qui nous amène ici. Ce monsieur et moi-même voulons vous importuner avec quelques questions, sur une affaire d’un certain intérêt pour nous deux. »
« Concernant quoi, monsieur ? » demanda le propriétaire.
« Concernant un homme au teint sombre, habillé comme un marin, qui a dormi ici la nuit dernière. »
« Dieu soit loué ! C’est l’homme qui met toute la maison sens dessus dessous en ce moment même ! » s’exclama le propriétaire. « Est-ce que vous, ou ce monsieur, savez quelque chose à son sujet ? »
« Nous ne pouvons pas en être sûrs avant de l’avoir vu », répondit le sergent.
« Le voir ? » répéta le propriétaire. « C’est la seule chose que personne n’a pu faire depuis sept heures ce matin. C’était l’heure à laquelle il a laissé dit, la nuit dernière, qu’il devait être appelé. Il a été appelé, et il n’y a eu aucun moyen d’obtenir une réponse de sa part, ni d’ouvrir sa porte pour voir ce qui se passait. Ils ont réessayé à huit heures, et ils ont réessayé à neuf heures. Inutile ! La porte était toujours verrouillée, et pas le moindre bruit n’était à entendre dans la chambre ! J’ai été absent ce matin, et je ne suis revenu qu’il y a un quart d’heure. J’ai moi-même martelé la porte, et tout cela sans aucun résultat. Le garçon de salle est allé chercher un menuisier. Si vous pouvez attendre quelques minutes, messieurs, nous ferons ouvrir la porte et nous verrons ce que cela signifie. »
« L’homme était-il ivre hier soir ? » demanda le sergent Cuff.
« Parfaitement sobre, monsieur, ou je n’aurais jamais laissé un tel individu dormir dans ma maison. »
« A-t-il payé sa chambre à l’avance ? »
« Non. »
« Pouvait-il quitter la chambre de quelque manière que ce soit, sans sortir par la porte ? »
« La chambre est un grenier », dit le propriétaire. « Mais il y a une trappe au plafond, menant sur le toit, et un peu plus bas dans la rue, il y a une maison vide en cours de réparation. Pensez-vous, sergent, que le gredin s’est échappé de cette façon, sans payer ? »
« Un marin », dit le sergent Cuff, « aurait pu le faire, tôt le matin, avant que la rue ne soit animée. Il aurait l’habitude de grimper, et sa tête ne lui ferait pas défaut sur les toits des maisons. »
Alors qu’il parlait, l’arrivée du menuisier fut annoncée. Nous montâmes tous à l’étage, immédiatement, jusqu’au dernier étage. Je remarquai que le sergent était inhabituellement grave, même pour lui. Il me parut aussi étrange qu’il dise au garçon (après l’avoir précédemment encouragé à nous suivre) d’attendre dans la pièce en bas jusqu’à ce que nous redescendions.
Le marteau et le ciseau du menuisier eurent raison de la résistance de la porte en quelques minutes. Mais un meuble avait été placé contre elle à l’intérieur, comme une barricade. En poussant la porte, nous écartâmes cet obstacle et pûmes ainsi accéder à la chambre. Le propriétaire entra le premier ; le sergent le second ; et moi le troisième. Les autres personnes présentes nous suivirent.
Nous regardâmes tous vers le lit, et nous sursautâmes tous.
L’homme n’avait pas quitté la chambre. Il était étendu, tout habillé, sur le lit, un oreiller blanc posé sur le visage, ce qui le dérobait complètement à la vue.
— Que signifie cela ? dit le propriétaire en désignant l’oreiller.
Le sergent Cuff se dirigea vers le lit sans répondre et retira l’oreiller.
Le visage basané de l’homme était calme et immobile ; ses cheveux noirs et sa barbe étaient légèrement, très légèrement, dérangés. Ses yeux fixaient le plafond, grands ouverts, vitreux et vides. Leur aspect trouble et leur expression figée me terrifièrent. Je détournai le regard et me dirigeai vers la fenêtre ouverte. Les autres restèrent là où se trouvait le sergent Cuff, près du lit.
— Il fait une attaque ! entendis-je dire le propriétaire.
— Il est mort, répondit le sergent. Allez chercher le médecin le plus proche et prévenez la police.
Le garçon de salle fut dépêché pour ces deux courses. Une étrange fascination semblait retenir le sergent Cuff près du lit. Une étrange curiosité semblait maintenir les autres dans l’attente de voir ce que le sergent ferait ensuite.
Je me tournai de nouveau vers la fenêtre. L’instant d’après, je sentis qu’on tirait doucement sur les pans de mon manteau, et une petite voix murmura : « Regardez ici, monsieur ! »
Gooseberry nous avait suivis dans la chambre. Ses yeux vagues roulaient de façon effrayante, non pas sous l’effet de la terreur, mais de l’exaltation. Il avait fait une découverte de détective pour son propre compte. « Regardez ici, monsieur », répéta-t-il, et il me mena vers une table dans le coin de la pièce.
Sur la table se trouvait une petite boîte en bois, ouverte et vide. D’un côté de la boîte gisait un peu de coton de bijoutier. De l’autre côté se trouvait une feuille de papier blanc déchirée, portant un sceau partiellement détruit, ainsi qu’une inscription manuscrite qui était encore parfaitement lisible. L’inscription était libellée en ces termes :
« Déposé chez Messieurs Bushe, Lysaught et Bushe, par Monsieur Septimus Luker, de Middlesex Place, Lambeth, une petite boîte en bois, scellée dans cette enveloppe, et contenant un objet de grande valeur. La boîte, lorsqu’elle sera réclamée, ne devra être remise par Messieurs Bushe et Cie que sur demande personnelle de Monsieur Luker. »
Ces lignes levèrent tout doute ultérieur, sur un point du moins. Le marin avait été en possession de la Pierre de Lune lorsqu’il avait quitté la banque la veille.
Je sentis une nouvelle traction sur les pans de mon manteau. Gooseberry n’en avait pas fini avec moi.
— Un vol ! murmura le garçon en désignant, avec un immense plaisir, la boîte vide.
— On t’a dit d’attendre en bas, dis-je. Va-t’en !
— Et un meurtre ! ajouta Gooseberry, en désignant avec un plaisir plus vif encore l’homme sur le lit.
Il y avait quelque chose de si hideux dans la jubilation du garçon devant l’horreur de la scène que je le pris par les deux épaules et le fis sortir de la chambre.
Au moment où je franchis le seuil, j’entendis la voix du sergent Cuff demandant où j’étais. Il vint à ma rencontre alors que je rentrais dans la pièce et me força à revenir avec lui au chevet du lit.
— Monsieur Blake ! dit-il. Regardez le visage de cet homme. C’est un visage déguisé, et en voici la preuve !
Il traça avec son doigt une fine ligne d’un blanc livide, remontant depuis le front du mort, entre le teint basané et les cheveux noirs légèrement dérangés. « Voyons ce qu’il y a sous ceci », dit le sergent en saisissant soudain les cheveux noirs d’une poigne ferme.
Mes nerfs n’étaient pas assez solides pour supporter cela. Je me détournai encore une fois du lit.
La première chose qui frappa mes yeux, à l’autre bout de la pièce, fut l’irrépressible Gooseberry, perché sur une chaise, observant avec un intérêt haletant, par-dessus la tête des adultes, les agissements du sergent.
— Il lui arrache sa perruque ! murmura Gooseberry, compatissant à ma position, moi qui étais le seul dans la pièce à ne rien pouvoir voir.
Il y eut une pause, puis un cri d’étonnement parmi les personnes autour du lit.
— Il lui a arraché sa barbe ! cria Gooseberry.
Il y eut une autre pause ; le sergent Cuff demanda quelque chose. Le propriétaire se dirigea vers le meuble de toilette et revint vers le lit avec une cuvette d’eau et une serviette.
Gooseberry dansait d’excitation sur la chaise. « Montez ici avec moi, monsieur ! Il est en train de laver son teint maintenant ! »
Le sergent se fraya soudain un passage à travers les gens qui l’entouraient et vint, l’horreur peinte sur le visage, droit à l’endroit où je me tenais.
— Revenez au lit, monsieur ! commença-t-il. Il me regarda plus attentivement et se ravisa. Non ! reprit-il. Ouvrez d’abord la lettre cachetée, la lettre que je vous ai donnée ce matin.
J’ouvris la lettre.
— Lisez le nom, monsieur Blake, que j’ai écrit à l’intérieur.
Je lus le nom qu’il avait écrit. C’était : Godfrey Ablewhite.
— Maintenant, dit le sergent, venez avec moi et regardez l’homme sur le lit.
J’allai avec lui et regardai l’homme sur le lit.
GODFREY ABLEWHITE !
SIXIÈME RÉCIT.
Contribué par le sergent Cuff.
I
Dorking, Surrey, 30 juillet 1849. À Franklin Blake, Esq. Monsieur, je vous prie d’accepter mes excuses pour le retard apporté à la production du rapport que je m’étais engagé à vous fournir. J’ai attendu afin d’en faire un rapport complet ; et j’ai rencontré, çà et là, des obstacles qu’il n’était possible d’écarter qu’au prix d’un peu de patience et de temps.
L’objectif que je m’étais fixé est désormais, je l’espère, atteint. Vous trouverez dans ces pages les réponses à la plupart, sinon à la totalité, des questions concernant le défunt Monsieur Godfrey Ablewhite qui vous sont venues à l’esprit la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir.
Je me propose de vous dire, en premier lieu, ce que l’on sait de la manière dont votre cousin a trouvé la mort ; en ajoutant à cet exposé les déductions et conclusions qu’il est justifié (à mon avis) de tirer des faits.
Je m’efforcerai ensuite, en second lieu, de vous mettre en possession des découvertes que j’ai faites concernant les agissements de Monsieur Godfrey Ablewhite, avant, pendant et après l’époque où vous et lui avez été invités à la maison de campagne de la défunte Lady Verinder.
II
Quant à la mort de votre cousin, donc, tout d’abord.
Il semble établi, hors de tout doute raisonnable, qu’il a été tué (pendant qu’il dormait, ou immédiatement à son réveil) par étouffement au moyen d’un oreiller de son lit, que les personnes coupables de son meurtre sont les trois Indiens, et que l’objectif envisagé (et atteint) par le crime était d’obtenir la possession du diamant appelé la Pierre de Lune.
Les faits qui mènent à cette conclusion découlent en partie d’un examen de la chambre de l’auberge et en partie des preuves obtenues lors de l’enquête du coroner.
En forçant la porte de la chambre, on découvrit le défunt gisant mort, l’oreiller du lit sur le visage. Le médecin qui l’examina, informé de cette circonstance, considéra que les constatations post-mortem étaient parfaitement compatibles avec un meurtre par étouffement, c’est-à-dire un meurtre commis par une ou plusieurs personnes pressant l’oreiller sur le nez et la bouche du défunt jusqu’à ce que la mort s’ensuive par congestion des poumons.
Ensuite, quant au mobile du crime.
Une petite boîte, dont un papier cacheté avait été arraché (le papier contenant une inscription), fut trouvée ouverte et vide sur une table dans la chambre. Monsieur Luker a lui-même identifié personnellement la boîte, le sceau et l’inscription. Il a déclaré que la boîte contenait effectivement le diamant appelé la Pierre de Lune ; et il a admis avoir remis la boîte (ainsi scellée) à Monsieur Godfrey Ablewhite (alors dissimulé sous un déguisement), dans l’après-midi du vingt-six juin dernier. La conclusion logique de tout cela est que le vol de la Pierre de Lune était le mobile du crime.
Ensuite, quant à la manière dont le crime fut commis.
Lors de l’examen de la pièce (qui n’a que sept pieds de haut), une trappe dans le plafond, donnant sur le toit de la maison, fut découverte ouverte. La courte échelle utilisée pour accéder à la trappe (et gardée sous le lit) fut trouvée placée à l’ouverture, de manière à permettre à toute personne de quitter facilement la pièce. Dans la trappe elle-même, on trouva une ouverture carrée découpée dans le bois, apparemment avec un instrument extrêmement tranchant, juste derrière le verrou qui fermait la porte de l’intérieur. De cette façon, toute personne venant de l’extérieur pouvait tirer le verrou, ouvrir la porte et se laisser tomber (ou être abaissée sans bruit par un complice) dans la chambre, sa hauteur, comme déjà observé, n’étant que de sept pieds. Que quelqu’un ait pu s’introduire de cette manière semble évident au vu de cette ouverture. Quant à la façon dont il (ou ils) ont accédé au toit de l’auberge, il faut remarquer que la troisième maison, plus bas dans la rue, était vide et en réparation, qu’une longue échelle avait été laissée par les ouvriers, menant du trottoir au sommet de la maison, et qu’en retournant à leur travail, le matin du 27, les hommes trouvèrent la planche qu’ils avaient attachée à l’échelle pour empêcher quiconque de l’utiliser en leur absence, enlevée et gisant sur le sol. Quant à la possibilité de monter par cette échelle, de traverser les toits des maisons, de revenir et de redescendre sans être vu, il est établi, par le témoignage du policier de nuit, qu’il ne passe par Shore Lane que deux fois par heure lors de sa ronde. Le témoignage des habitants déclare également que Shore Lane, après minuit, est l’une des rues les plus calmes et les plus désertes de Londres. Ici encore, il semble donc juste d’en déduire qu’avec une prudence et une présence d’esprit ordinaires, n’importe quel homme, ou groupe d’hommes, aurait pu monter par l’échelle et redescendre sans être observé. Une fois sur le toit de l’auberge, il a été prouvé, par expérience, qu’un homme pouvait découper la trappe tout en restant allongé dessus, et que dans cette position, le parapet devant la maison le dissimulerait à la vue de quiconque passerait dans la rue.
Enfin, quant à la personne ou aux personnes par qui le crime a été commis.
Il est connu (1) que les Indiens avaient un intérêt à se mettre en possession du diamant. (2) Il est au moins probable que l’homme ressemblant à un Indien, qu’Octavius Guy a vu à la fenêtre du fiacre, parlant à l’homme déguisé en mécanicien, était l’un des trois conspirateurs hindous. (3) Il est certain que ce même homme, déguisé en mécanicien, a été vu surveillant Monsieur Godfrey Ablewhite tout au long de la soirée du 26, et qu’il a été trouvé dans la chambre (avant que Monsieur Ablewhite n’y soit conduit) dans des circonstances qui mènent à soupçonner qu’il était en train d’inspecter les lieux. (4) Un morceau de fil d’or déchiré a été ramassé dans la chambre ; des experts en la matière déclarent qu’il est de fabrication indienne et qu’il s’agit d’une espèce de fil d’or inconnue en Angleterre. (5) Le matin du 27, trois hommes, correspondant à la description des trois Indiens, ont été observés dans Lower Thames Street, ont été suivis jusqu’à Tower Wharf et ont été vus quittant Londres par le bateau à vapeur en partance pour Rotterdam.
Il y a là une preuve morale, sinon légale, que le meurtre a été commis par les Indiens.
Que l’homme qui se faisait passer pour un mécanicien ait été ou non un complice dans ce crime, il est impossible de le dire. Qu’il ait pu commettre le meurtre seul semble dépasser les limites de la probabilité. Agissant seul, il aurait difficilement pu étouffer Monsieur Ablewhite, qui était l’homme le plus grand et le plus fort des deux, sans qu’une lutte n’ait eu lieu ou qu’un cri n’ait été entendu. Une servante, dormant dans la chambre voisine, n’a rien entendu. Le propriétaire, dormant dans la chambre du dessous, n’a rien entendu. L’ensemble des preuves pointe vers l’inférence que plus d’un homme était impliqué dans ce crime ; et les circonstances, je le répète, justifient moralement la conclusion que les Indiens l’ont commis.
Je n’ai plus qu’à ajouter que le verdict de l’enquête du coroner fut « meurtre avec préméditation par une ou plusieurs personnes inconnues ». La famille de Monsieur Ablewhite a offert une récompense, et aucun effort n’a été épargné pour découvrir les coupables. L’homme déguisé en mécanicien a échappé à toutes les recherches. Les Indiens ont été retrouvés. Quant à la perspective de capturer finalement ces derniers, j’aurai un mot à vous dire à ce sujet lorsque j’arriverai à la fin du présent rapport.
En attendant, ayant désormais écrit tout ce qui est nécessaire au sujet de la mort de Monsieur Godfrey Ablewhite, je peux passer ensuite au récit de ses agissements avant, pendant et après l’époque où vous et lui vous êtes rencontrés à la maison de la défunte Lady Verinder.
III
En ce qui concerne le sujet qui nous occupe, je peux déclarer d’emblée que la vie de Monsieur Godfrey Ablewhite avait deux facettes.
La face tournée vers le public présentait le spectacle d’un gentleman jouissant d’une réputation considérable en tant qu’orateur lors de réunions de bienfaisance, et doté de capacités administratives qu’il mettait à la disposition de diverses sociétés philanthropiques, principalement féminines. La face cachée aux regards généraux révélait ce même gentleman sous le caractère totalement différent d’un homme de plaisir, avec une villa en banlieue qui n’avait pas été louée sous son propre nom, et avec une dame dans cette villa qui n’avait pas non plus été prise sous son propre nom.
Mes enquêtes dans la villa m’ont montré plusieurs beaux tableaux et statues ; un mobilier choisi avec goût et admirablement fabriqué ; et une serre aux fleurs les plus rares, dont il ne serait pas facile de trouver l’équivalent dans tout Londres. Mon enquête sur la dame a abouti à la découverte de bijoux dignes de rivaliser avec les fleurs, et de voitures et de chevaux qui ont (à juste titre) fait sensation au parc, parmi des personnes tout à fait qualifiées pour juger de la construction des uns et de la race des autres.
Tout cela est, jusqu’ici, assez courant. La villa et la dame sont des objets si familiers de la vie londonienne que je devrais m’excuser de les présenter à votre attention. Mais ce qui n’est pas courant et pas familier (selon mon expérience), c’est que toutes ces belles choses ont non seulement été commandées, mais payées. Les tableaux, les statues, les fleurs, les bijoux, les voitures et les chevaux ; l’enquête a prouvé, à mon indescriptible étonnement, qu’aucune dette de six pence n’était due sur aucun de ces objets. Quant à la villa, elle avait été achetée en pleine propriété et léguée à la dame.
J’aurais pu essayer de trouver le bon déchiffrage de cette énigme, et essayer en vain, sans la mort de Monsieur Godfrey Ablewhite, qui a provoqué une enquête sur l’état de ses affaires.
L’enquête a permis d’établir ces faits :
Que Monsieur Godfrey Ablewhite s’était vu confier la garde d’une somme de vingt mille livres, en tant que l’un des deux fiduciaires d’un jeune homme encore mineur en l’année mil huit cent quarante-huit. Que la fiducie devait expirer et que le jeune homme devait recevoir les vingt mille livres le jour de sa majorité, au mois de février mil huit cent cinquante. Que, dans l’attente de cette période, un revenu de six cents livres devait lui être versé par ses deux fiduciaires, semestriellement, à Noël et à la Saint-Jean. Que ce revenu était régulièrement payé par le fiduciaire actif, Monsieur Godfrey Ablewhite. Que les vingt mille livres (dont le revenu était censé provenir) avaient été vendues, jusqu’au dernier sou, des fonds publics à différentes périodes, jusqu’à la fin de l’année mil huit cent quarante-sept. Que la procuration autorisant les banquiers à vendre les titres, ainsi que les divers ordres écrits leur indiquant les montants à vendre, avaient été formellement signés par les deux fiduciaires. Que la signature du second fiduciaire (un officier de l’armée à la retraite, vivant à la campagne) était une signature falsifiée, dans chaque cas, par le fiduciaire actif, alias Monsieur Godfrey Ablewhite.
Dans ces faits réside l’explication de la conduite honorable de Monsieur Godfrey, en payant les dettes contractées pour la dame et la villa, et (comme vous le verrez bientôt) pour bien d’autres choses encore.
Nous pouvons maintenant avancer jusqu’à la date de l’anniversaire de Mademoiselle Verinder (en l’année mil huit cent quarante-huit), le vingt-et-un juin.
La veille, Monsieur Godfrey Ablewhite est arrivé chez son père et a demandé (comme je le sais de Monsieur Ablewhite père lui-même) un prêt de trois cents livres. Notez la somme ; et rappelez-vous en même temps que le paiement semestriel au jeune homme était dû le vingt-quatre du mois. Notez également que la totalité de la fortune du jeune homme avait été dépensée par son fiduciaire à la fin de l’année quarante-sept.
Monsieur Ablewhite père a refusé de prêter un sou à son fils.
Le lendemain, Monsieur Godfrey Ablewhite est allé à cheval, avec vous, chez Lady Verinder. Quelques heures plus tard, Monsieur Godfrey (comme vous me l’avez vous-même dit) a fait une demande en mariage à Mademoiselle Verinder. Là, il voyait sans doute le moyen, s’il était accepté, de mettre fin à tous ses soucis d’argent, présents et futurs. Mais, comme les événements se sont déroulés, qu’est-il arrivé ? Mademoiselle Verinder l’a refusé.
La nuit de l’anniversaire, la position financière de Monsieur Godfrey Ablewhite était donc la suivante. Il devait trouver trois cents livres le vingt-quatre du mois, et vingt mille livres en février mil huit cent cinquante. Faute de pouvoir réunir ces sommes à ces échéances, il était un homme ruiné.
Dans ces circonstances, que se passe-t-il ensuite ?
Vous exaspérez Monsieur Candy, le médecin, sur le sujet sensible de sa profession ; et il vous joue, en retour, un tour pendable avec une dose de laudanum. Il confie l’administration de la dose, préparée dans une petite fiole, à Monsieur Godfrey Ablewhite, qui a lui-même confessé la part qu’il a prise dans l’affaire, dans des circonstances qui vous seront bientôt relatées. Monsieur Godfrey est d’autant plus disposé à entrer dans la conspiration qu’il a lui-même souffert de votre langue acérée au cours de la soirée. Il se joint à Betteredge pour vous persuader de boire un peu de brandy et d’eau avant d’aller vous coucher. Il dépose secrètement la dose de laudanum dans votre grog froid. Et vous buvez le mélange.
Déplaçons maintenant la scène, si vous le voulez bien, jusqu’à la maison de Monsieur Luker à Lambeth. Et permettez-moi de remarquer, en guise de préface, que Monsieur Bruff et moi-même avons trouvé le moyen de forcer le prêteur sur gages à tout avouer. Nous avons soigneusement passé au crible la déclaration qu’il nous a adressée ; et la voici à votre service.
IV
Tard dans la soirée du vendredi vingt-trois juin (quarante-huit), Monsieur Luker fut surpris par une visite de Monsieur Godfrey Ablewhite. Il fut plus que surpris lorsque Monsieur Godfrey produisit la Pierre de Lune. Aucun diamant de ce type (selon l’expérience de Monsieur Luker) n’était en possession d’un particulier en Europe.
Monsieur Godfrey Ablewhite avait deux modestes propositions à faire concernant ce magnifique joyau. Premièrement, Monsieur Luker serait-il assez aimable pour l’acheter ? Deuxièmement, Monsieur Luker (à défaut de voir comment procéder à l’achat) entreprendrait-il de le vendre à la commission et de verser une somme immédiate sur le résultat escompté ?
Monsieur Luker testa le diamant, le pesa et estima sa valeur avant de répondre un mot. Son estimation (en tenant compte de l’imperfection de la pierre) était de trente mille livres.
Ayant atteint ce résultat, Monsieur Luker ouvrit la bouche et posa une question : « Comment avez-vous obtenu ceci ? » Six mots seulement ! Mais quels volumes de sens en eux !
Monsieur Godfrey Ablewhite commença une histoire. Monsieur Luker ouvrit à nouveau la bouche et ne dit que trois mots, cette fois-ci. « Ça ne prendra pas ! »
Monsieur Godfrey Ablewhite commença une autre histoire. Monsieur Luker ne gaspilla pas plus de mots avec lui. Il se leva et sonna pour que le domestique raccompagne le gentleman.
Sous cette contrainte, Monsieur Godfrey fit un effort et sortit une nouvelle version amendée de l’affaire, dans le sens suivant.
Après avoir discrètement glissé le laudanum dans votre eau-de-vie et eau, il vous souhaita bonne nuit et se retira dans sa propre chambre. C’était la chambre voisine de la vôtre ; et les deux pièces communiquaient par une porte. En entrant chez lui, Monsieur Godfrey (comme il le supposait) ferma sa porte. Ses soucis d’argent le tenaient éveillé. Il resta assis, en robe de chambre et en chaussons, pendant près d’une heure, à réfléchir à sa situation. Au moment même où il s’apprêtait à se coucher, il vous entendit vous parler à vous-même dans votre chambre et, se dirigeant vers la porte de communication, il découvrit qu’il ne l’avait pas fermée comme il le croyait.
Il jeta un coup d’œil dans votre chambre pour voir ce qui se passait. Il vous découvrit une bougie à la main, sur le point de quitter votre chambre à coucher. Il vous entendit vous dire, d’une voix tout à fait différente de la vôtre : « Comment puis-je savoir ? Les Indiens sont peut-être cachés dans la maison. »
Jusque-là, il avait simplement pensé (en vous administrant le laudanum) contribuer à faire de vous la victime d’une plaisanterie inoffensive. Il lui vint alors à l’esprit que le laudanum avait sur vous un effet qui n’avait été prévu ni par le médecin, ni par lui-même. Dans la crainte d’un accident, il vous suivit doucement pour voir ce que vous alliez faire.
Il vous suivit jusqu’au salon de Mademoiselle Verinder et vous vit entrer. Vous laissâtes la porte ouverte. Il regarda par la fente ainsi formée entre la porte et le chambranle avant de s’aventurer lui-même dans la pièce.
Dans cette position, il ne vous surprit pas seulement en train de retirer le Diamant du tiroir — il surprit aussi Mademoiselle Verinder, vous observant silencieusement depuis sa chambre, par sa porte ouverte. Ses propres yeux lui confirmèrent qu’elle vous avait vu prendre le Diamant, elle aussi.
Avant de quitter de nouveau le salon, vous hésitâtes un peu. Monsieur Godfrey tira parti de cette hésitation pour regagner sa chambre avant que vous ne sortiez et ne le découvriez. Il était à peine rentré que vous rentriez vous-même. Vous le vîtes (comme il le suppose) au moment précis où il franchissait la porte de communication. Quoi qu’il en soit, vous l’appelâtes d’une voix étrange et somnolente.
Il revint vers vous. Vous le regardâtes d’un air terne et endormi. Vous mîtes le Diamant dans sa main. Vous lui dîtes : « Reprends-le, Godfrey, à la banque de ton père. Il y est en sécurité — ici, il ne l’est pas. » Vous vous détournâtes en chancelant et enfilâtes votre robe de chambre. Vous vous assîtes dans le grand fauteuil de votre chambre. Vous dîtes : « Je ne peux pas le rapporter à la banque. Ma tête est lourde comme du plomb — et je ne sens plus mes pieds. » Votre tête s’affaissa sur le dossier du fauteuil — vous poussâtes un profond soupir — et vous vous endormîtes.
Monsieur Godfrey Ablewhite retourna, avec le Diamant, dans sa propre chambre. Sa déclaration est qu’il ne parvint à aucune conclusion à ce moment-là — si ce n’est qu’il attendrait de voir ce qui se passerait le matin.
Lorsque le matin vint, votre langage et votre conduite montrèrent que vous ignoriez absolument ce que vous aviez dit et fait durant la nuit. En même temps, le langage et la conduite de Mademoiselle Verinder montrèrent qu’elle était résolue à ne rien dire (par pitié pour vous) de son côté. Si Monsieur Godfrey Ablewhite choisissait de garder le Diamant, il pouvait le faire en toute impunité. La Pierre de Lune se dressait entre lui et la ruine. Il mit la Pierre de Lune dans sa poche.
V
C’est l’histoire racontée par votre cousin (sous la pression de la nécessité) à Monsieur Luker.
Monsieur Luker crut que l’histoire était vraie, quant à tous les points essentiels, pour cette raison que Monsieur Godfrey Ablewhite était bien trop stupide pour l’avoir inventée. Monsieur Bruff et moi-même sommes d’accord avec Monsieur Luker pour considérer ce test de véracité de l’histoire comme parfaitement fiable.
La question suivante était de savoir ce que Monsieur Luker ferait au sujet de la Pierre de Lune. Il proposa les termes suivants, comme étant les seuls auxquels il consentirait à se mêler de ce qui était (même dans sa ligne de métier) une transaction douteuse et dangereuse.
Monsieur Luker consentirait à prêter à Monsieur Godfrey Ablewhite la somme de deux mille livres, à condition que la Pierre de Lune lui soit déposée en gage. Si, à l’expiration d’un an à compter de cette date, Monsieur Godfrey Ablewhite versait trois mille livres à Monsieur Luker, il récupérerait le Diamant, en tant que gage racheté. S’il ne parvenait pas à produire l’argent à l’expiration de l’année, le gage (autrement dit la Pierre de Lune) serait considéré comme confisqué au profit de Monsieur Luker — qui, dans ce dernier cas, ferait généreusement cadeau à Monsieur Godfrey de certains billets à ordre (relatifs à des affaires antérieures) qui étaient alors en possession du prêteur sur gages.
Il est inutile de dire que Monsieur Godfrey refusa avec indignation d’écouter ces conditions monstrueuses. Monsieur Luker lui rendit alors le Diamant et lui souhaita bonne nuit.
Votre cousin se dirigea vers la porte, puis revint. Comment pouvait-il être sûr que la conversation de cette soirée resterait strictement secrète entre son ami et lui ?
Monsieur Luker ne prétendit pas savoir comment. Si Monsieur Godfrey avait accepté ses conditions, Monsieur Godfrey aurait fait de lui un complice et aurait pu compter sur son silence comme sur une certitude. Dans l’état actuel des choses, Monsieur Luker devait se laisser guider par ses propres intérêts. Si des questions embarrassantes étaient posées, comment pouvait-on attendre de lui qu’il se compromette pour le compte d’un homme qui avait refusé de traiter avec lui ?
En recevant cette réponse, Monsieur Godfrey Ablewhite fit ce que font tous les animaux (humains ou autres) lorsqu’ils se trouvent pris dans un piège. Il regarda autour de lui dans un état de désespoir impuissant. La date du mois, inscrite sur une petite carte soignée dans une boîte sur la cheminée du prêteur, attira son attention. C’était le vingt-trois juin. Le vingt-quatre, il avait trois cents livres à verser au jeune gentleman dont il était le tuteur, et aucune chance de réunir l’argent, hormis celle que Monsieur Luker lui avait offerte. Sans cet obstacle misérable, il aurait pu emmener le Diamant à Amsterdam et en faire une marchandise commercialisable en le faisant tailler en pierres séparées. Dans la situation présente, il n’avait d’autre choix que d’accepter les conditions de Monsieur Luker. Après tout, il avait une année devant lui pour réunir les trois mille livres — et une année est un long délai.
Monsieur Luker rédigea les documents nécessaires sur-le-champ. Une fois signés, il remit à Monsieur Godfrey Ablewhite deux chèques. L’un, daté du 23 juin, pour trois cents livres. L’autre, daté d’une semaine plus tard, pour le solde restant — dix-sept cents livres.
Vous savez déjà comment la Pierre de Lune fut confiée à la garde des banquiers de Monsieur Luker, et comment les Indiens traitèrent Monsieur Luker et Monsieur Godfrey (une fois que cela fut fait).
L’événement suivant dans la vie de votre cousin concerne à nouveau Mademoiselle Verinder. Il la demanda en mariage une seconde fois — et (après avoir été accepté) il consentit, à sa demande, à considérer le mariage comme rompu. L’une des raisons pour lesquelles il fit cette concession a été découverte par Monsieur Bruff. Mademoiselle Verinder n’avait qu’un droit de jouissance viager sur les biens de sa mère — et il n’y avait aucun moyen de lever les vingt mille livres là-dessus.
Mais vous direz qu’il aurait pu économiser les trois mille livres pour racheter le Diamant mis en gage, s’il s’était marié. Il aurait pu le faire, certainement — en supposant que ni sa femme, ni ses tuteurs et curateurs ne s’opposent à ce qu’il anticipe plus de la moitié du revenu à sa disposition pour un but inconnu, durant la première année de son mariage. Mais même s’il surmontait cet obstacle, un autre l’attendait en arrière-plan. La dame de la Villa avait entendu parler de son mariage projeté. Une femme superbe, Monsieur Blake, du genre de celles avec qui l’on ne badine pas — du genre avec le teint clair et le nez aquilin. Elle ressentait le plus profond mépris pour Monsieur Godfrey Ablewhite. Ce serait un mépris silencieux s’il lui assurait une confortable pension. Sinon, ce serait un mépris doté d’une langue pour le dire. Le droit viager de Mademoiselle Verinder ne lui laissait pas plus d’espoir de réunir la « pension » que de réunir les vingt mille livres. Il ne pouvait pas se marier — il ne pouvait vraiment pas se marier, compte tenu de toutes les circonstances.
Vous savez déjà comment il tenta sa chance à nouveau avec une autre dame, et comment ce mariage échoua également sur la question de l’argent. Vous connaissez aussi le legs de cinq mille livres qui lui fut fait peu de temps après par l’une de ces nombreuses admiratrices parmi le beau sexe dont cet homme fascinant avait réussi à gagner les bonnes grâces. Ce legs (comme l’événement l’a prouvé) le mena à sa mort.
J’ai acquis la certitude que lorsqu’il partit à l’étranger, après avoir obtenu ses cinq mille livres, il alla à Amsterdam. Là, il prit toutes les dispositions nécessaires pour faire tailler le Diamant en pierres séparées. Il revint (déguisé) et racheta la Pierre de Lune au jour fixé. Quelques jours furent laissés s’écouler (par précaution convenue entre les deux parties) avant que le joyau ne soit réellement retiré de la banque. S’il était arrivé sain et sauf à Amsterdam avec, il y aurait eu juste assez de temps entre juillet quarante-neuf et février cinquante (quand le jeune gentleman atteignit sa majorité) pour tailler le Diamant et faire une marchandise commercialisable (polie ou non) des pierres séparées. Jugez par là des mobiles qu’il avait de courir le risque qu’il a réellement couru. C’était « à la vie, à la mort » pour lui — si jamais cela l’a été pour un homme.
Il ne me reste qu’à vous rappeler, avant de clore ce rapport, qu’il existe une chance de mettre la main sur les Indiens et de récupérer la Pierre de Lune. Ils sont maintenant (il y a tout lieu de le croire) en route pour Bombay, à bord d’un navire de la Compagnie des Indes. Le navire (sauf accident) ne fera escale dans aucun autre port sur son trajet ; et les autorités de Bombay (déjà informées par lettre, par voie terrestre) seront prêtes à monter à bord du vaisseau dès qu’il entrera dans le port.
J’ai l’honneur de demeurer, cher monsieur, votre humble serviteur, RICHARD CUFF (ancien sergent de la Brigade de détectives, Scotland Yard, Londres).*
* NOTE. — Partout où le Rapport aborde les événements du jour de l’anniversaire, ou des trois jours qui l’ont suivi, veuillez comparer avec le Récit de Betteredge, chapitres viii à xiii.
SEPTIÈME RÉCIT.
Dans une lettre de Monsieur Candy.
Frizinghall, mercredi 26 septembre 1849. — Cher Monsieur Franklin Blake, vous anticiperez la triste nouvelle que j’ai à vous annoncer en trouvant votre lettre à Ezra Jennings qui vous est renvoyée, non ouverte, dans cette enveloppe. Il est mort dans mes bras, au lever du soleil, mercredi dernier.
Je ne suis pas à blâmer pour avoir manqué de vous prévenir que sa fin était proche. Il m’avait expressément interdit de vous écrire. « Je suis redevable à Monsieur Franklin Blake, disait-il, pour avoir connu quelques jours heureux. Ne l’attristez pas, Monsieur Candy — ne l’attristez pas. »
Ses souffrances, jusqu’aux six dernières heures de sa vie, étaient terribles à voir. Dans les intervalles de rémission, quand son esprit était clair, je l’ai supplié de me parler de ses proches à qui je pourrais écrire. Il a demandé à être pardonné de me refuser quoi que ce soit. Et puis il a dit — sans amertume — qu’il mourrait comme il avait vécu, oublié et inconnu. Il a maintenu cette résolution jusqu’au bout. Il n’y a plus d’espoir maintenant de faire des découvertes à son sujet. Son histoire est une page blanche.
La veille de sa mort, il m’a indiqué où trouver tous ses papiers. Je les lui ai apportés sur son lit. Il y avait un petit paquet de vieilles lettres qu’il a mis de côté. Il y avait son livre inachevé. Il y avait son Journal — en plusieurs volumes fermés à clé. Il a ouvert le volume de cette année et a arraché, une par une, les pages se rapportant à l’époque où vous étiez ensemble. « Donnez ceci, a-t-il dit, à Monsieur Franklin Blake. Dans les années à venir, il pourra éprouver de l’intérêt à regarder en arrière ce qui est écrit là. » Puis il a joint les mains et a prié Dieu avec ferveur de vous bénir, vous et ceux qui vous sont chers. Il a dit qu’il aimerait vous revoir. Mais l’instant d’après, il a changé d’avis. « Non, a-t-il répondu quand j’ai proposé d’écrire. Je ne l’attristerai pas ! Je ne l’attristerai pas ! »
À sa demande, j’ai ensuite rassemblé les autres papiers — c’est-à-dire le paquet de lettres, le livre inachevé et les volumes du Journal — et je les ai enfermés tous dans une seule enveloppe, scellée de mon propre sceau. « Promettez, a-t-il dit, que vous mettrez cela dans mon cercueil de votre propre main ; et que vous veillerez à ce qu’aucune autre main ne le touche par la suite. »
Je lui ai donné ma promesse. Et la promesse a été tenue.
Il m’a demandé de faire une autre chose pour lui — ce qui m’a coûté une rude lutte pour m’y conformer. Il a dit : « Laissez ma tombe être oubliée. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne laisserez aucun monument d’aucune sorte — pas même la plus commune des pierres tombales — marquer le lieu de mon inhumation. Laissez-moi dormir, sans nom. Laissez-moi reposer, inconnu. » Lorsque j’ai essayé de le supplier de changer sa résolution, il est devenu, pour la première et unique fois, violemment agité. Je ne pouvais supporter de voir cela ; et j’ai cédé. Rien ne marque le lieu de son repos, sinon un petit tertre herbeux. Avec le temps, les pierres tombales s’élèveront tout autour. Et les gens qui viendront après nous regarderont et s’étonneront devant la tombe sans nom.
Comme je vous l’ai dit, pendant les six heures précédant sa mort, ses souffrances ont cessé. Il a un peu somnolé. Je crois qu’il a rêvé. Une ou deux fois, il a souri. Un nom de femme, comme je le suppose — le nom d’« Ella » — était souvent sur ses lèvres à ce moment-là. Quelques minutes avant la fin, il m’a demandé de le soulever sur son oreiller, pour voir le soleil se lever par la fenêtre. Il était très faible. Sa tête est retombée sur mon épaule. Il a murmuré : « Ça vient ! » Puis il a dit : « Embrasse-moi ! » J’ai embrassé son front. Soudain, il a levé la tête. La lumière du soleil a touché son visage. Une belle expression, une expression angélique, s’est répandue sur lui. Il s’est écrié trois fois : « Paix ! paix ! paix ! » Sa tête s’est affaissée à nouveau sur mon épaule, et le long trouble de sa vie était à sa fin.
Ainsi, il nous a quittés. C’était, je le pense, un grand homme — bien que le monde ne l’ait jamais connu. Il avait le caractère le plus doux que j’aie jamais rencontré. Sa perte me fait me sentir très seul. Peut-être n’ai-je jamais été tout à fait moi-même depuis ma maladie. Parfois, je pense à abandonner mon cabinet, à partir et à essayer ce que certains bains et eaux étrangers pourront faire pour moi.
Il est rapporté ici que vous et Mademoiselle Verinder devez vous marier le mois prochain. Veuillez accepter mes meilleures félicitations.
Les pages du journal de mon pauvre ami attendent pour vous chez moi — scellées, avec votre nom sur l’enveloppe. J’avais peur de les confier à la poste.
Mes meilleurs respects et bons vœux accompagnent Mademoiselle Verinder. Je demeure, cher Monsieur Franklin Blake, tout à vous,
THOMAS CANDY.
HUITIÈME RÉCIT.
Contribué par Gabriel Betteredge.
Je suis la personne (comme vous vous en souvenez sans doute) qui a montré la voie dans ces pages et ouvert l’histoire. Je suis aussi la personne qui est laissée derrière, pour ainsi dire, pour clore l’histoire.
Que personne ne suppose que j’aie le moindre dernier mot à dire ici concernant le Diamant Indien. J’ai ce joyau malchanceux en horreur — et je vous renvoie à une autre autorité que la mienne pour de telles nouvelles de la Pierre de Lune que vous pourriez, à l’heure actuelle, être en droit de recevoir. Mon but, en cet endroit, est de rapporter un fait de l’histoire de la famille, qui a été passé sous silence par tout le monde, et que je ne permettrai pas d’étouffer de manière aussi irrespectueuse. Le fait auquel je fais allusion est — le mariage de Mademoiselle Rachel et de Monsieur Franklin Blake. Cet événement intéressant a eu lieu dans notre maison du Yorkshire, le mardi neuf octobre dix-huit cent quarante-neuf. J’avais un nouveau costume pour l’occasion. Et les jeunes mariés sont partis passer leur lune de miel en Écosse.
Les fêtes de famille ayant été assez rares dans notre maison depuis la mort de ma pauvre maîtresse, j’avoue — à cette occasion du mariage — avoir (vers la fin de la journée) pris un verre de trop pour fêter ça.
Si vous avez jamais fait la même chose vous-même, vous comprendrez et éprouverez de la sympathie pour moi. Si vous ne l’avez pas fait, vous direz très probablement : « Vieil homme dégoûtant ! pourquoi nous raconte-t-il cela ? » La raison pour laquelle, la voici.
Ayant donc pris mon verre (que Dieu vous bénisse ! vous avez votre vice favori, vous aussi ; seulement votre vice n’est pas le mien, et le mien n’est pas le vôtre), j’ai ensuite appliqué l’unique remède infaillible — ce remède étant, comme vous le savez, Robinson Crusoe. Où j’ai ouvert ce livre inégalable, je ne saurais le dire. Où les lignes d’impression ont enfin cessé de s’emmêler, je le sais, cependant, parfaitement bien. C’était à la page trois cent dix-huit — un passage domestique concernant le mariage de Robinson Crusoe, comme suit :
« Avec ces pensées, je considérai mon nouvel engagement, que j’avais une Femme » — (Observez ! ainsi avait Monsieur Franklin !) — « un Enfant né » — (Observez encore ! cela pourrait encore être le cas de Monsieur Franklin, aussi !) — « et ma Femme alors » — Ce que la femme de Robinson Crusoe a fait, ou n’a pas fait, « alors », je n’ai ressenti aucun désir de le découvrir. J’ai souligné le passage sur l’Enfant avec mon crayon, et j’ai mis un morceau de papier comme marque-page pour garder la place ; « Reste là, » ai-je dit, « jusqu’à ce que le mariage de Monsieur Franklin et de Mademoiselle Rachel soit vieux de quelques mois — et alors nous verrons ! »
Les mois ont passé (plus que je ne l’avais prévu), et aucune occasion ne s’est présentée de déranger cette marque dans le livre. Ce n’est que ce présent mois de novembre, dix-huit cent cinquante, que Monsieur Franklin est entré dans ma chambre, de très bonne humeur, et a dit : « Betteredge ! J’ai des nouvelles pour vous ! Quelque chose va se passer dans la maison, avant que nous soyons vieux de quelques mois de plus. »
« Cela concerne-t-il la famille, monsieur ? » ai-je demandé.
« Cela concerne décidément la famille », dit Monsieur Franklin.
« Votre bonne dame a-t-elle quelque chose à voir avec cela, s’il vous plaît, monsieur ? »
« Elle a beaucoup à voir avec cela », dit Monsieur Franklin, commençant à avoir l’air un peu surpris.
« Vous n’avez pas besoin d’en dire un mot de plus, monsieur », ai-je répondu. « Que Dieu vous bénisse tous les deux ! Je suis sincèrement heureux de l’entendre. »
Monsieur Franklin a écarquillé les yeux comme quelqu’un de foudroyé. « Puis-je me permettre de demander d’où vous tenez vos informations ? » a-t-il demandé. « Je n’ai eu les miennes (communiquées dans le secret le plus strict) qu’il y a cinq minutes. »
Voici l’occasion de produire Robinson Crusoe ! Voici la chance de lire ce passage domestique sur l’enfant que j’avais marqué le jour du mariage de Monsieur Franklin ! J’ai lu ces mots miraculeux avec une emphase qui leur rendait justice, et puis je l’ai regardé sévèrement dans les yeux. « Maintenant, monsieur, croyez-vous en Robinson Crusoe ? » ai-je demandé, avec une solennité adaptée à l’occasion.
« Betteredge ! » dit Monsieur Franklin, avec une égale solennité, « je suis convaincu enfin. » Il m’a serré la main — et j’ai senti que je l’avais converti.
Avec le récit de cette circonstance extraordinaire, ma réapparition dans ces pages touche à sa fin. Que personne ne rie de l’anecdote unique relatée ici. Vous êtes les bienvenus pour être aussi joyeux qu’il vous plaira sur tout le reste de ce que j’ai écrit. Mais quand j’écris sur Robinson Crusoe, par le Seigneur c’est sérieux — et je vous demande de le prendre comme tel !
Quand ceci est dit, tout est dit. Mesdames et messieurs, je fais ma révérence, et je boucle l’histoire.
ÉPILOGUE.
LA DÉCOUVERTE DU DIAMANT.
I
LA DÉCLARATION DE L’HOMME DU SERGENT CUFF. (1849.)
Le vingt-sept juin dernier, j’ai reçu des instructions du Sergent Cuff de suivre trois hommes ; soupçonnés de meurtre, et décrits comme étant des Indiens. Ils avaient été vus sur le Tower Wharf ce matin-là, s’embarquant à bord du paquebot à destination de Rotterdam.
Je quittai Londres à bord d'un paquebot appartenant à une autre compagnie, qui mit à la voile le jeudi vingt-huit au matin. Arrivé à Rotterdam, je parvins à retrouver le commandant du paquebot du mercredi. Il m'informa que les Indiens avaient certainement été passagers à bord de son navire, mais seulement jusqu'à Gravesend. Au large de cette localité, l'un des trois avait demandé à quelle heure ils atteindraient Calais. Ayant appris que le navire faisait route pour Rotterdam, le porte-parole du groupe exprima la plus grande surprise et la plus vive détresse face à l'erreur qu'ils avaient commise, lui et ses deux amis. Ils étaient tous disposés (dit-il) à abandonner le prix de leur passage si le commandant acceptait de les déposer à terre. Compatissant à leur situation d'étrangers dans un pays inconnu, et ne voyant aucune raison de les retenir, le commandant fit signe à une barque côtière, et les trois hommes quittèrent le navire.
Cette démarche des Indiens ayant été manifestement décidée à l'avance, comme un moyen d'éviter d'être suivis, je ne perdis pas de temps pour retourner en Angleterre. Je quittai le paquebot à Gravesend et découvris que les Indiens s'étaient rendus de là à Londres. De là, je les suivis à nouveau jusqu'à leur départ pour Plymouth. Les enquêtes menées à Plymouth prouvèrent qu'ils avaient embarqué, quarante-huit heures auparavant, sur le Bewley Castle, un navire des Indes orientales, à destination directe de Bombay.
À la réception de cette nouvelle, le Sergent Cuff fit communiquer avec les autorités de Bombay par la voie terrestre, afin que le navire pût être abordé par la police dès son entrée au port. Cette mesure ayant été prise, ma collaboration à cette affaire prit fin. Je n'en ai plus rien entendu depuis lors.
II
LA DÉCLARATION DU CAPITAINE. (1849.)
Je suis prié par le Sergent Cuff de consigner par écrit certains faits concernant trois hommes (que l'on croit être hindous) qui furent passagers, l'été dernier, sur le navire Bewley Castle, sous mon commandement, faisant route directe pour Bombay.
Les Hindous nous rejoignirent à Plymouth. Durant la traversée, je n'entendis aucune plainte concernant leur conduite. Ils étaient logés à l'avant du navire. J'eus, pour ma part, peu d'occasions de les remarquer personnellement.
Dans la dernière partie du voyage, nous eûmes le malheur d'être immobilisés par le calme plat pendant trois jours et trois nuits, au large des côtes de l'Inde. Je n'ai pas le journal de bord sous les yeux, et je ne peux à présent me rappeler la latitude et la longitude. Concernant notre position, je peux donc seulement dire, de manière générale, que les courants nous poussèrent vers la terre, et que lorsque le vent nous retrouva, nous atteignîmes notre port vingt-quatre heures plus tard.
La discipline d'un navire (comme le savent tous les gens de mer) se relâche lors d'un long calme. La discipline de mon navire se relâcha. Certains gentilshommes parmi les passagers firent mettre à l'eau quelques-unes des plus petites embarcations et s'amusèrent à ramer et à nager, quand le soleil du soir était assez doux pour leur permettre de se distraire ainsi. Une fois utilisées, les embarcations auraient dû être remontées à leur place. Au lieu de cela, elles furent laissées amarrées au flanc du navire. Entre la chaleur et l'irritation causée par le temps, ni les officiers ni les hommes ne semblaient avoir le cœur à l'ouvrage tant que dura le calme.
La troisième nuit, rien d'inhabituel ne fut entendu ou vu par la vigie de pont. À l'arrivée du matin, la plus petite des embarcations manquait, et les trois Hindous furent signalés comme manquants à leur tour.
Si ces hommes avaient volé l'embarcation peu après la tombée de la nuit (ce dont je ne doute pas), nous étions assez près de la terre pour qu'il soit inutile de se lancer à leur poursuite une fois la découverte faite au matin. Je ne doute pas qu'ils aient gagné la terre, par ce temps calme (en tenant compte de la fatigue et de la maladresse à la rame), avant l'aube.
À l'arrivée au port, j'appris là, pour la première fois, la raison qu'avaient eue ces passagers de saisir l'occasion de s'échapper du navire. Je ne pus que faire aux autorités la même déclaration que celle que je fais ici. Elles m'ont jugé responsable d'avoir permis au relâchement de la discipline du navire. J'ai exprimé mes regrets à ce sujet devant elles et devant mes armateurs.
Depuis ce temps, rien n'a été entendu, à ma connaissance, des trois Hindous. Je n'ai rien d'autre à ajouter à ce qui est ici écrit.
III
LA DÉCLARATION DE M. MURTHWAITE. (1850.)
(Dans une lettre à M. Bruff.)
Avez-vous le moindre souvenir, mon cher monsieur, d'un individu quelque peu sauvage que vous avez rencontré à dîner, à Londres, à l'automne de quarante-huit ? Permettez-moi de vous rappeler que cet individu se nommait Murthwaite, et que vous et lui eûtes une longue conversation après le dîner. L'entretien portait sur un diamant indien, appelé la Pierre de Lune, et sur une conspiration alors en cours pour s'emparer de la gemme.
Depuis ce temps, j'ai erré en Asie centrale. De là, je suis dérivé vers le théâtre de certaines de mes aventures passées dans le nord et le nord-ouest de l'Inde. Il y a environ quinze jours, je me suis retrouvé dans un certain district ou province (très peu connu des Européens) appelé Kattiawar.
Ici m'advint une aventure dans laquelle (aussi incroyable que cela puisse paraître) vous êtes personnellement intéressé.
Dans les régions sauvages du Kattiawar (et combien elles sont sauvages, vous le comprendrez quand je vous dirai que les laboureurs eux-mêmes cultivent la terre armés jusqu'aux dents), la population est fanatiquement dévouée à l'ancienne religion hindoue, au culte antique de Brahma et de Vishnu. Les quelques familles mahométanes, clairsemées dans les villages de l'intérieur, craignent de goûter à toute forme de viande. Un mahométan seulement suspecté de tuer cet animal sacré qu'est la vache est, naturellement, mis à mort sans merci dans ces contrées par les pieux voisins hindous qui l'entourent. Pour renforcer l'enthousiasme religieux du peuple, deux des plus célèbres sanctuaires de pèlerinage hindou sont contenus dans les frontières du Kattiawar. L'un d'eux est Dwarka, le lieu de naissance du dieu Krishna. L'autre est la ville sacrée de Somnauth, mise à sac et détruite dès le onzième siècle par le conquérant mahométan, Mahmoud de Ghazni.
Me trouvant, pour la seconde fois, dans ces régions romantiques, je résolus de ne pas quitter le Kattiawar sans jeter un nouveau regard sur la magnifique désolation de Somnauth. À l'endroit où j'avais prévu de le faire, j'étais (autant que je puisse l'estimer) à quelque trois jours de marche de la ville sacrée.
Je n'étais pas sur la route depuis longtemps que je remarquai que d'autres personnes, par deux ou trois, semblaient voyager dans la même direction que moi.
À ceux d'entre eux qui m'adressaient la parole, je me présentais comme un Hindou-Bouddhiste, venant d'une province lointaine, en pèlerinage. Inutile de dire que mon vêtement était de nature à confirmer cette description. Ajoutez que je connais la langue aussi bien que la mienne, et que je suis assez maigre et assez basané pour qu'il ne soit pas facile de déceler mon origine européenne, et vous comprendrez que je passais facilement inaperçu aux yeux des gens : non comme l'un des leurs, mais comme un étranger venu d'une partie lointaine de leur propre pays.
Le deuxième jour, le nombre d'Hindous voyageant dans ma direction avait augmenté par cinquantaines et par centaines. Le troisième jour, la foule s'était enflée jusqu'à des milliers ; tous convergeant lentement vers un seul point : la ville de Somnauth.
Un service insignifiant que je pus rendre à l'un de mes compagnons de pèlerinage, durant le troisième jour de voyage, fut le moyen de m'introduire auprès de certains Hindous de haute caste. De ces hommes, j'appris que la multitude était en route pour une grande cérémonie religieuse qui devait avoir lieu sur une colline à quelque distance de Somnauth. La cérémonie était en l'honneur du dieu de la Lune, et elle devait se tenir de nuit.
La foule nous retint à mesure que nous approchions du lieu de célébration. Lorsque nous atteignîmes la colline, la lune était haute dans le ciel. Mes amis hindous possédaient quelques privilèges spéciaux qui leur permirent d'accéder au sanctuaire. Ils m'autorisèrent aimablement à les accompagner. À notre arrivée sur les lieux, nous trouvâmes le sanctuaire dissimulé à notre vue par un rideau suspendu entre deux arbres magnifiques. Sous les arbres, une saillie rocheuse plate s'avançait et formait une sorte de plate-forme naturelle. En contrebas, je me tins en compagnie de mes amis hindous.
En regardant vers le bas de la colline, la vue offrait le plus grand spectacle que j'aie jamais vu, combinant la Nature et l'Homme. Les pentes inférieures de l'éminence se fondaient imperceptiblement dans une plaine herbeuse, lieu de rencontre de trois rivières. D'un côté, le gracieux serpentement des eaux s'étirait au loin, tantôt visible, tantôt caché par les arbres, aussi loin que l'œil pouvait voir. De l'autre, l'océan sans vagues dormait dans le calme de la nuit. Peuplez cette scène ravissante de dizaines de milliers de créatures humaines, toutes vêtues de blanc, s'étendant sur les flancs de la colline, débordant dans la plaine et bordant les rives proches des rivières sinueuses. Éclairez cette halte des pèlerins par les flammes rouges et sauvages des flambeaux et des torches, jaillissant par intervalles de chaque partie de l'innombrable foule. Imaginez le clair de lune de l'Orient, se déversant dans une gloire sans nuages sur le tout, et vous vous ferez une idée de la vue qui s'offrit à moi lorsque je regardai depuis le sommet de la colline.
Un air de musique plaintive, joué sur des instruments à cordes et des flûtes, rappela mon attention vers le sanctuaire caché.
Je me tournai et vis sur la plate-forme rocheuse les silhouettes de trois hommes. Dans la figure centrale des trois, je reconnus l'homme à qui j'avais parlé en Angleterre, lorsque les Indiens apparurent sur la terrasse de la maison de Lady Verinder. Les deux autres qui avaient été ses compagnons en cette occasion étaient sans aucun doute ses compagnons en celle-ci.
L'un des spectateurs, près duquel je me tenais, me vit tressaillir. À voix basse, il m'expliqua l'apparition des trois figures sur la plate-forme de roche.
C'étaient des Brahmines (dit-il) qui avaient perdu leur caste au service du dieu. Le dieu avait ordonné que leur purification fût celle du pèlerinage. Cette nuit-là, les trois hommes devaient se séparer. Dans trois directions distinctes, ils devaient partir comme pèlerins vers les sanctuaires de l'Inde. Jamais plus ils ne devaient revoir le visage les uns des autres. Jamais plus ils ne devaient se reposer de leurs errances, du jour qui vit leur séparation au jour qui verrait leur mort.
Alors que ces mots m'étaient chuchotés, la musique plaintive cessa. Les trois hommes se prosternèrent sur le rocher, devant le rideau qui cachait le sanctuaire. Ils se relevèrent, ils se regardèrent, ils s'embrassèrent. Puis ils descendirent séparément au milieu de la foule. Les gens leur firent place dans un silence de mort. Dans trois directions différentes, je vis la foule s'ouvrir, à un seul et même instant. Lentement, la grande masse blanche du peuple se referma. La trace des hommes condamnés à travers les rangs de leurs semblables fut effacée. Nous ne les vîmes plus.
Un nouvel air de musique, bruyant et jubilatoire, s'éleva du sanctuaire caché. La foule autour de moi frissonna et se pressa.
Le rideau entre les arbres fut tiré de côté, et le sanctuaire fut révélé à la vue.
Là, élevé sur un trône, assis sur son antilope emblématique, ses quatre bras tendus vers les quatre coins de la terre, là, s'élevait au-dessus de nous, sombre et redoutable dans la lumière mystique du ciel, le dieu de la Lune. Et là, sur le front de la divinité, brillait le Diamant jaune, dont la splendeur avait pour la dernière fois brillé sur moi en Angleterre, depuis le corsage d'une robe de femme !
Oui ! Après le laps de huit siècles, la Pierre de Lune regarde une fois de plus par-dessus les murs de la ville sacrée dans laquelle son histoire commença. Comment elle a trouvé son chemin vers sa terre natale sauvage, par quel accident ou par quel crime les Indiens ont repris possession de leur gemme sacrée, c'est peut-être à votre connaissance, mais ce n'est pas à la mienne. Vous l'avez perdue de vue en Angleterre, et (si je connais quelque chose de ce peuple) vous l'avez perdue de vue pour toujours.
Ainsi les années passent et se répètent ; ainsi les mêmes événements tournent dans les cycles du temps. Quelles seront les prochaines aventures de la Pierre de Lune ? Qui peut le dire ?
FIN