LE MYSTÈRE D’EDWIN DROOD
CHAPITRE I. L’AUBE
Une antique tour de cathédrale anglaise ? Comment l’antique tour de cathédrale anglaise peut-elle se trouver ici ! La massive tour carrée et grise, bien connue, de sa vieille cathédrale ? Comment peut-elle être ici ! Il n’y a, en aucun point du paysage réel, aucune pointe de fer rouillé dans l’air, entre l’œil et elle. Quelle est cette pointe qui s’interpose, et qui l’a plantée là ? Peut-être est-ce sur l’ordre du Sultan pour l’empalement, un par un, d’une horde de brigands turcs. Il en est ainsi, car les cymbales résonnent et le Sultan passe en longue procession vers son palais. Dix mille cimeterres étincellent au soleil, et trente mille jeunes filles dansantes jonchent le sol de fleurs. Puis suivent des éléphants blancs caparaçonnés de couleurs innombrables et magnifiques, en nombre et en escorte infinis. Pourtant, la tour de la cathédrale s’élève à l’arrière-plan, là où elle ne peut être, et toujours nulle figure se tordant sur la sinistre pointe. Attends ! La pointe est-elle une chose aussi basse qu’une tige rouillée au sommet d’un montant d’un vieux lit qui s’est effondré de travers ? Une période vague de rires somnolents doit être consacrée à la considération de cette possibilité.
Tremblant de la tête aux pieds, l’homme dont la conscience éparpillée s’est ainsi fantastiquement recollée, finit par se lever, soutient son cadre chancelant sur ses bras et regarde autour de lui. Il est dans la plus misérable et la plus étroite des petites chambres. À travers le rideau de fenêtre en haillons, la lumière du jour naissant se glisse depuis une cour sordide. Il est étendu, habillé, en travers d’un grand lit disgracieux, sur une carcasse qui a, en effet, cédé sous le poids qu’elle supporte. Allongés, également habillés et également en travers du lit, non dans la longueur, se trouvent un Chinois, un Lascar et une femme au visage hagard. Les deux premiers sont plongés dans le sommeil ou la stupeur ; la dernière souffle sur une sorte de pipe pour l’allumer. Et tandis qu’elle souffle, en protégeant de sa main maigre l’étincelle rouge de lumière, celle-ci sert, dans la matinée blafarde, de lampe pour lui montrer ce qu’il voit d’elle.
« Encore une ? » dit cette femme d’un murmure plaintif et rauque. « En voulez-vous une autre ? »
Il regarde autour de lui, la main sur le front.
« Vous en avez fumé jusqu’à cinq depuis que vous êtes arrivé à minuit », poursuit la femme, comme elle se plaint par habitude. « Pauvre de moi, pauvre de moi, ma tête me fait si mal. Ces deux-là sont venus après vous. Ah, pauvre de moi, les affaires sont au ralenti, au ralenti ! Peu de Chinois autour des docks, et encore moins de Lascars, et aucun navire n’arrive, disent-ils ! En voici une autre prête pour vous, mon cher. Vous vous souviendrez, en bonne âme, n’est-ce pas, que le prix du marché est terriblement élevé en ce moment ? Plus de trois shillings et six pence pour une dé à coudre ! Et vous vous souviendrez que personne, sauf moi (et Jack le Chinois de l’autre côté de la cour ; mais il ne sait pas le faire aussi bien que moi), ne possède le vrai secret du mélange ? Vous paierez en conséquence, mon cher, n’est-ce pas ? »
Elle souffle sur la pipe tout en parlant et, en faisant parfois bouillir le contenu, elle en inhale une grande partie.
« Oh moi, oh moi, mes poumons sont faibles, mes poumons sont mauvais ! C’est presque prêt pour vous, mon cher. Ah, pauvre de moi, pauvre de moi, ma pauvre main tremble à en tomber ! Je vous vois reprendre connaissance, et je me dis à moi-même : "Je vais en préparer une autre pour lui, et il se souviendra du prix du marché de l’opium, et paiera en conséquence." Oh ma pauvre tête ! Je fabrique mes pipes avec de vieux encriers de un penny, vous voyez, mon cher — celui-ci en est un — et j’y ajuste un embout, comme ceci, et je prends mon mélange dans ce dé avec cette petite cuillère en corne ; et ainsi je remplis, mon cher. Ah, mes pauvres nerfs ! J’ai été ivre à mort pendant seize ans avant de prendre ça ; mais ça ne me fait pas de mal, pas tant que ça. Et ça enlève la faim aussi bien que les vivres, mon cher. »
Elle lui tend la pipe presque vide et se laisse retomber, se tournant sur le visage.
Il se lève péniblement du lit, dépose la pipe sur la pierre du foyer, tire le rideau en haillons et regarde avec répugnance ses trois compagnons. Il remarque que la femme a fumé assez d’opium pour se donner une étrange ressemblance avec le Chinois. La forme de sa joue, de son œil, de sa tempe et sa couleur sont reproduites chez elle. Le susdit Chinois lutte convulsivement contre l’un de ses nombreux Dieux ou Diables, peut-être, et gronde horriblement. Le Lascar rit et bave. L’hôtesse est immobile.
« Quelles visions peut-elle avoir ? » songe l’homme en s’éveillant, alors qu’il tourne son visage vers lui et reste à le regarder. « Des visions de nombreuses boucheries, de tavernes et de beaucoup de crédit ? D’une augmentation d’hideux clients, et de cette horrible carcasse de lit redressée, et de cette horrible cour balayée ? À quoi peut-elle s’élever, sous n’importe quelle quantité d’opium, plus haut que cela ! — Hein ? »
Il baisse l’oreille pour écouter ses murmures.
« Inintelligible ! »
Tandis qu’il observe les tressaillements et les saccades qui éclatent sur son visage et ses membres, comme un éclair capricieux dans un ciel sombre, une contagion les saisit : à tel point qu’il doit se retirer dans un maigre fauteuil près du foyer — placé là, peut-être, pour de telles urgences — et s’y asseoir en se tenant fermement, jusqu’à ce qu’il ait dompté cet esprit impur d’imitation.
Ensuite, il revient, fond sur le Chinois, et le saisissant à la gorge des deux mains, le retourne violemment sur le lit. Le Chinois empoigne les mains agressives, résiste, halète et proteste.
« Qu’est-ce que vous dites ? »
Une pause attentive.
« Inintelligible ! »
Desserrant lentement son étreinte tout en écoutant le jargon incohérent avec un froncement de sourcils attentif, il se tourne vers le Lascar et le traîne littéralement sur le sol. En tombant, le Lascar se met dans une position à demi relevée, écarquille les yeux, se débat férocement des bras et tire un couteau fantôme. Il apparaît alors que la femme s’est emparée de ce couteau, pour plus de sécurité ; car, elle aussi se levant, le retenant et le suppliant, le couteau est visible dans sa robe, et non dans la sienne, lorsqu’ils retombent somnolents, côte à côte.
Il y a eu assez de bavardages et de cliquetis entre eux, mais sans but. Lorsqu’un mot distinct a été lancé dans l’air, il n’avait ni sens ni suite. C’est pourquoi « inintelligible ! » est de nouveau le commentaire de l’observateur, fait avec un hochement de tête rassuré et un sourire sombre. Il pose alors une certaine somme d’argent en argent sur la table, trouve son chapeau, tâtonne pour descendre les escaliers brisés, souhaite un bonjour à un gardien infesté de rats, couché dans une loge noire sous l’escalier, et sort.
Cette même après-midi, la massive tour carrée et grise d’une vieille cathédrale s’élève devant la vue d’un voyageur épuisé. Les cloches sonnent pour l’office quotidien des vêpres, et il doit absolument y assister, dirait-on, à en juger par sa hâte à atteindre la porte ouverte de la cathédrale. Le chœur enfile ses robes blanches souillées, dans la précipitation, lorsqu’il arrive parmi eux, enfile sa propre robe et s’intègre à la procession qui entre pour l’office. Puis, le sacristain verrouille les grilles à barreaux de fer qui séparent le sanctuaire du chœur, et tous les membres de la procession s’étant engouffrés à leurs places, cachent leurs visages ; et alors les paroles psalmodiées, « QUAND L’HOMME MAUVAIS... » s’élèvent parmi les nervures des arches et les poutres du toit, éveillant un tonnerre sourd.
CHAPITRE II. UN DOYEN, ET UN CHAPITRE AUSSI
Quiconque a observé cet oiseau posé et clérical, le corbeau, a peut-être remarqué que lorsqu’il prend son envol vers le logis à la tombée de la nuit, en une compagnie posée et cléricale, deux corbeaux se détachent soudain du reste, retracent leur vol sur une certaine distance, et là, planent et s’attardent ; communiquant aux simples mortels l’idée qu’il est d’une importance occulte pour le corps politique que cet habile couple prétende avoir renoncé à toute connexion avec lui.
De même, le service étant terminé dans la vieille cathédrale à la tour carrée, le chœur s’éclipsant à nouveau, et divers personnages vénérables d’aspect corvidé se dispersant, deux de ces derniers retracent leurs pas et marchent ensemble dans le cloître résonnant.
Non seulement le jour décline, mais l’année aussi. Le soleil bas est ardent et pourtant froid derrière les ruines du monastère, et la vigne vierge sur le mur de la cathédrale a jonché le pavé de la moitié de ses feuilles d’un rouge profond. Il a plu cet après-midi, et un frisson hivernal parcourt les petites flaques sur les dalles inégales et fissurées, et traverse les ormes géants qui versent une rafale de larmes. Leurs feuilles mortes jonchent le sol en abondance. Certaines de ces feuilles, dans une ruée timide, cherchent refuge à l’intérieur de la porte basse et voûtée de la cathédrale ; mais deux hommes qui en sortent leur résistent et les rejettent dehors avec leurs pieds ; cela fait, l’un des deux verrouille la porte avec une clé imposante, et l’autre s’envole avec un livre de musique in-folio.
« C’était M. Jasper, Tope ? »
« Oui, Monsieur le Doyen. »
« Il est resté tard. »
« Oui, Monsieur le Doyen. J’ai attendu pour lui, votre Révérence. Il a été pris d’un léger malaise. »
« Dites "pris d’un malaise", Tope — devant le Doyen », intervient le plus jeune corbeau d’un ton bas avec cette pointe de correction, comme pour dire : « Vous pouvez offrir une mauvaise grammaire aux laïcs, ou au clergé humble, mais pas au Doyen. »
M. Tope, Grand Verger et Guide, habitué à être hautain avec les groupes d’excursion, refuse avec une hauteur silencieuse de percevoir qu’une quelconque suggestion lui a été faite.
« Et quand et comment M. Jasper a-t-il été pris — car, comme M. Crisparkle l’a fait remarquer, il est préférable de dire pris — pris... » répète le Doyen ; « quand et comment M. Jasper a-t-il été Pris... »
« Pris, monsieur », murmure déféremment Tope.
« ...d’un malaise, Tope ? »
« Eh bien, monsieur, M. Jasper était si essoufflé... »
« Je ne dirais pas "si essoufflé", Tope », intervient M. Crisparkle avec la même pointe que précédemment. « Pas correct — devant le Doyen. »
« Essoufflé à ce point », remarque condescendant le Doyen (non sans être flatté par cet hommage indirect), « serait préférable. »
« La respiration de M. Jasper était si remarquablement courte » — c’est ainsi que M. Tope contourne discrètement le rocher immergé — « quand il est entré, que cela l’a beaucoup peiné de sortir ses notes : ce qui était peut-être la cause de la sorte de crise qu’il a eue après un peu. Sa mémoire est devenue TROUBLÉE. » M. Tope, les yeux fixés sur le Révérend M. Crisparkle, lance ce mot, comme pour le défier de faire mieux : « et une obscurité et des vertiges se sont emparés de lui, aussi étranges que tout ce que j’ai pu voir : bien qu’il ne semble pas s’en être particulièrement soucié, lui-même. Cependant, un peu de temps et un peu d’eau l’ont fait sortir de son TROUBLE. » M. Tope répète le mot et son emphase, avec l’air de dire : « Comme j’ai fait un succès, je vais le refaire. »
« Et M. Jasper est rentré chez lui tout à fait lui-même, n’est-ce pas ? » demanda le Doyen.
« Votre Révérence, il est rentré chez lui tout à fait lui-même. Et je suis heureux de voir qu’il se fait allumer son feu, car il fait froid après la pluie, et la cathédrale avait à la fois une sensation d’humidité et un toucher humide cet après-midi, et il était très tremblant. »
Ils regardent tous trois vers une vieille porte de pierre traversant le cloître, avec un passage voûté passant dessous. À travers sa fenêtre à treillis, un feu brille sur la scène qui s’assombrit rapidement, enveloppant d’ombre les masses pendantes de lierre et de plantes grimpantes qui recouvrent la façade du bâtiment. Tandis que la cloche profonde de la cathédrale sonne l’heure, une ondulation de vent traverse ceux-ci à distance, comme une ondulation du son solennel qui résonne à travers les tombeaux et les tours, les niches brisées et les statues défigurées, dans l’édifice tout proche.
« Le neveu de M. Jasper est-il avec lui ? » demande le Doyen.
« Non, monsieur », répond le Verger, « mais attendu. Il y a sa propre ombre solitaire entre ses deux fenêtres — celle qui donne de ce côté, et celle qui donne sur la grand-rue — il tire ses propres rideaux maintenant. »
« Bien, bien », dit le Doyen, avec un air enjoué de mettre fin à la petite conférence, « j’espère que le cœur de M. Jasper ne sera pas trop fixé sur son neveu. Nos affections, bien que louables, dans ce monde transitoire, ne devraient jamais nous dominer ; nous devrions les guider, les guider. Je trouve que je ne suis pas désagréablement rappelé à mon dîner en entendant ma cloche de dîner. Peut-être, M. Crisparkle, irez-vous, avant de rentrer chez vous, faire un saut chez Jasper ? »
« Certainement, Monsieur le Doyen. Et lui dire que vous avez eu la gentillesse de vouloir savoir comment il allait ? »
« Oui ; faites ainsi, faites ainsi. Certainement. Voulais savoir comment il allait. Par tous les moyens. Voulais savoir comment il allait. »
Avec un air plaisant de patronage, le Doyen incline son chapeau singulier aussi près qu’un Doyen de bonne humeur peut le faire, et dirige ses guêtres avenantes vers la salle à manger rouge du confortable vieux bâtiment en briques rouges où il est actuellement « en résidence » avec Mme le Doyen et Mlle le Doyen.
M. Crisparkle, chanoine mineur, blond et rose, et se jetant perpétuellement la tête la première dans toutes les eaux courantes profondes de la campagne environnante ; M. Crisparkle, chanoine mineur, lève-tôt, musicien, classique, joyeux, aimable, bienveillant, social, content et enfantin ; M. Crisparkle, chanoine mineur et brave homme, récemment « coach » sur les principales routes païennes, mais depuis promu par un mécène (reconnaissant pour un fils bien instruit) à son poste chrétien actuel ; se dirige vers la porte, sur le chemin de son thé du soir.
« Désolé d’apprendre par Tope que vous n’avez pas été bien, Jasper. »
« Oh, ce n’était rien, rien ! »
« Vous avez l’air un peu usé. »
« Vraiment ? Oh, je ne pense pas. Ce qui est mieux, je ne me sens pas ainsi. Tope en a fait trop, je soupçonne. C’est son métier de tirer le meilleur parti de tout ce qui appartient à la cathédrale, vous savez. »
« Je peux dire au Doyen — je viens expressément de la part du Doyen — que vous êtes de nouveau parfaitement bien ? »
La réponse, avec un léger sourire, est : « Certainement ; avec mes respects et mes remerciements au Doyen. »
« Je suis heureux d’apprendre que vous attendez le jeune Drood. »
« J’attends le cher garçon à chaque instant. »
« Ah ! Il vous fera plus de bien qu’un médecin, Jasper. »
« Plus de bien qu’une douzaine de médecins. Car je l’aime tendrement, et je n’aime pas les médecins, ni les remèdes de médecins. »
M. Jasper est un homme sombre d’environ vingt-six ans, avec des cheveux noirs épais, lustrés et bien coiffés, et des favoris. Il a l’air plus vieux qu’il ne l’est, comme le font souvent les hommes sombres. Sa voix est profonde et belle, son visage et sa silhouette sont beaux, son allure est un peu sombre. Sa chambre est un peu sombre, et a pu avoir son influence sur la formation de son allure. Elle est en grande partie dans l’ombre. Même lorsque le soleil brille brillamment, il touche rarement le piano à queue dans l’alcôve, ou les livres de musique in-folio sur le pupitre, ou les étagères sur le mur, ou le portrait inachevé d’une écolière épanouie accroché au-dessus de la cheminée ; ses cheveux bruns fluides attachés avec un ruban bleu, et sa beauté remarquable pour une touche assez enfantine, presque bébé, de mécontentement effronté, comiquement conscient de lui-même. (Il n’y a pas le moindre mérite artistique dans ce portrait, qui n’est qu’une simple barbouille ; mais il est clair que le peintre l’a faite humoristiquement — on pourrait presque dire, de manière vengeresse — ressemblante à l’original.)
« Vous nous manquerez, Jasper, aux "Mercredis Musicaux Alternés" de ce soir ; mais sans doute êtes-vous mieux chez vous. Bonne nuit. Que Dieu vous bénisse ! "Dites-moi, bergers, di-i-ites-moi ; dites-moi-e, avez-vous vu (avez-vous vu, avez-vous vu, avez-vous vu) ma-a-a Flo-o-ora-a passer par ici !" » Le mélodieux et bon chanoine mineur, le Révérend Septimus Crisparkle, s’exprime ainsi, en rythme musical, alors qu’il retire son aimable visage de l’encadrement de la porte et le transporte en bas.
Des sons de reconnaissance et de salutation passent entre le Révérend Septimus et quelqu’un d’autre, au bas de l’escalier. M. Jasper écoute, bondit de son fauteuil et attrape un jeune homme dans ses bras, s’exclamant :
« Mon cher Edwin ! »
« Mon cher Jack ! Si heureux de te voir ! »
« Retire ton pardessus, brillant garçon, et assieds-toi ici dans ton coin. Tes pieds ne sont pas mouillés ? Enlève tes bottes. Enlève donc tes bottes. »
« Mon cher Jack, je suis sec comme un os. Ne fais pas de manières, c’est un bon gars. Je préfère n’importe quoi d’autre que d’être chouchouté. »
Avec le frein sur lui d’être retenu sans sympathie dans un élan génial d’enthousiasme, M. Jasper reste immobile et regarde intensément le jeune homme en train de se débarrasser de son manteau, de son chapeau, de ses gants, et ainsi de suite. Une fois pour toutes, un regard d’attention et d’intensité — un regard d’affection affamée, exigeante, vigilante et pourtant dévouée — est toujours, maintenant et pour toujours, sur le visage de Jasper chaque fois que le visage de Jasper est adressé dans cette direction. Et chaque fois qu’il est ainsi adressé, il n’est jamais, à cette occasion ou à toute autre, adressé de manière divisée ; il est toujours concentré.
« Maintenant je suis bien, et maintenant je prends mon coin, Jack. Quelque chose à dîner, Jack ? »
M. Jasper ouvre une porte à l’extrémité supérieure de la pièce, et révèle une petite pièce intérieure agréablement éclairée et préparée, où une dame avenante est sur le point de mettre les plats sur la table.
« Quel vieux Jack joyeux c’est ! » s’écrie le jeune homme, en frappant dans ses mains. « Regarde ici, Jack ; dis-moi ; à qui est-ce l’anniversaire ? »
« Pas le tien, je sais », répond M. Jasper, s’arrêtant pour réfléchir.
« Pas le mien, tu sais ? Non ; pas le mien, je sais ! À Pussy ! »
Aussi fixe que soit le regard que le jeune homme rencontre, il y a pourtant en lui une étrange puissance d’inclure soudainement l’esquisse au-dessus de la cheminée.
« À Pussy, Jack ! Nous devons boire à beaucoup d’heureux retours pour elle. Viens, oncle ; emmène ton neveu assidu et affamé dîner. »
Alors que le garçon (car il est guère plus) pose une main sur l’épaule de Jasper, Jasper pose cordialement et gaiement une main sur son épaule, et ainsi, à la manière de la Marseillaise, ils vont dîner.
« Et, Seigneur ! voici Mme Tope ! » s’écrie le garçon. « Plus belle que jamais ! »
« Ne vous occupez pas de moi, maître Edwin », rétorque la femme du Verger ; « je peux prendre soin de moi-même. »
« Vous ne pouvez pas. Vous êtes beaucoup trop belle. Donnez-moi un baiser parce que c’est l’anniversaire de Pussy. »
« Je vous "Pussy"-erais, jeune homme, si j’étais Pussy, comme vous l’appelez », rétorque en rougissant Mme Tope, après avoir été saluée. « Votre oncle est trop absorbé par vous, c’est là le problème. Il fait tellement de cas de vous, que c’est mon opinion que vous pensez que vous n’avez qu’à appeler vos Pussy par douzaines, pour les faire venir. »
« Vous oubliez, Mme Tope », intervient M. Jasper, prenant sa place à la table avec un sourire génial, « et vous aussi, Ned, que Oncle et Neveu sont des mots interdits ici par consentement commun et accord exprès. Car ce que nous allons recevoir, que Son saint nom soit loué ! »
« Dit comme le Doyen ! Témoin, Edwin Drood ! S’il vous plaît, servez, Jack, car je ne peux pas. »
Cette sortie inaugure le dîner. Peu de choses pertinentes à cet objet, ou à tout autre, sont dites pendant qu’il est en train d’être consommé. Enfin, la nappe est retirée, et un plat de noix et une carafe de sherry richement coloré sont placés sur la table.
« Je dis ! Dis-moi, Jack », poursuit le jeune homme : « ressens-tu vraiment et sincèrement que la mention de notre lien de parenté nous divise du tout ? Moi non. »
« Les oncles en règle générale, Ned, sont beaucoup plus vieux que leurs neveux », est la réponse, « que j’ai ce sentiment instinctivement. »
« En règle générale ! Ah, peut-être ! Mais qu’est-ce qu’une différence d’âge d’une demi-douzaine d’années ou plus ? Et certains oncles, dans de grandes familles, sont même plus jeunes que leurs neveux. Par George, je voudrais que ce soit le cas pour nous ! »
« Pourquoi ? »
« Parce que si c’était le cas, je prendrais la tête avec toi, Jack, et serais aussi sage que Va-t’en, triste Souci ! qui a blanchi un jeune homme, et Va-t’en, triste Souci ! qui a transformé un vieil homme en argile. — Holà, Jack ! Ne bois pas. »
« Pourquoi pas ? »
« Demande pourquoi pas, le jour de l’anniversaire de Pussy, et aucun Joyeux retour proposé ! À Pussy, Jack, et beaucoup d’entre eux ! Joyeux retours, je veux dire. »
Posant une main affectueuse et rieuse sur la main tendue du jeune homme, comme s’il s’agissait à la fois de sa tête étourdie et de son cœur léger, M. Jasper boit le toast en silence.
« Hip, hip, hip, et neuf fois neuf, et un pour finir, et tout le tralala, entendu. Hourra, hourra, hourra ! — Et maintenant, Jack, parlons un peu de Pussy. Deux paires de casse-noix ? Passe-m’en un et prends l’autre. » Crac. « Comment va Pussy, Jack ? »
« Avec sa musique ? Assez bien. »
« Quel garçon consciencieux tu fais, Jack ! Mais je sais, que Dieu te bénisse ! Distraite, n’est-ce pas ? »
« Elle peut tout apprendre, si elle le veut. »
« Si elle le veut ! Parbleu, c’est bien là le problème. Mais si elle ne le veut pas ? »
Crac ! — de la part de M. Jasper.
« Comment est-elle, physiquement, Jack ? »
Le visage concentré de M. Jasper englobe à nouveau le portrait tandis qu’il répond : « Très ressemblant à ton croquis, en effet. »
« J’en suis un peu fier », dit le jeune homme en jetant un coup d’œil satisfait au croquis, puis en fermant un œil pour en prendre une vue corrigée au-dessus du pont plat formé par les casse-noix dans l’air : « Pas mal réussi de mémoire. Mais j’aurais dû saisir cette expression assez facilement, car je l’ai vue assez souvent. »
Crac ! — de la part d’Edwin Drood.
Crac ! — de la part de M. Jasper.
« En fait », reprend le premier, après avoir fouillé en silence parmi ses débris de noix avec un air de pique, « je la vois chaque fois que je vais voir Pussy. Si je ne la trouve pas sur son visage, je l’y laisse. — Tu sais bien que c’est vrai, Mlle Dédaigneuse et Impertinente. Bouh ! » Avec un tournoiement des casse-noix vers le portrait.
Crac ! crac ! crac. Lentement, de la part de M. Jasper.
Crac. Sèchement de la part d’Edwin Drood.
Silence des deux côtés.
« As-tu perdu ta langue, Jack ? »
« As-tu trouvé la tienne, Ned ? »
« Non, mais vraiment ; — n’est-ce pas, tu sais, après tout... »
M. Jasper lève ses sourcils noirs d’un air interrogateur.
« N’est-ce pas insatisfaisant d’être privé de choix dans une telle affaire ? Voilà, Jack ! Je te le dis ! Si je pouvais choisir, je choisirais Pussy parmi toutes les jolies filles du monde. »
« Mais tu n’as pas à choisir. »
« C’est de cela dont je me plains. Mon père, qui n’est plus de ce monde, et le père de Pussy, qui n’est plus de ce monde, devaient absolument nous marier par anticipation. Pourquoi, au... Diable, j’allais dire, si cela avait été respectueux de leur mémoire, n’ont-ils pas pu nous laisser tranquilles ? »
« Chut, chut, cher garçon », réprimande M. Jasper d’un ton de douce désapprobation.
« Chut, chut ? Oui, Jack, c’est très facile à dire pour toi. Tu peux prendre les choses à la légère. Ta vie n’est pas tracée à l’échelle, ni lignée et pointillée pour toi, comme le plan d’un géomètre. Tu n’as pas l’inconfortable soupçon d’être imposé à quelqu’un, et personne n’a l’inconfortable soupçon d’être imposé à toi, ou que tu lui es imposé. Tu peux choisir par toi-même. La vie, pour toi, est une prune avec son velouté naturel ; elle n’a pas été trop soigneusement essuyée pour toi... »
« Ne t’arrête pas, cher ami. Continue. »
« T’ai-je blessé d’une manière ou d’une autre, Jack ? »
« Comment aurais-tu pu blesser mes sentiments ? »
« Bon Dieu, Jack, tu as l’air horriblement malade ! Un étrange voile est passé sur tes yeux. »
M. Jasper, avec un sourire forcé, tend sa main droite, comme pour désarmer l’appréhension et gagner du temps pour se rétablir. Après un moment, il dit faiblement :
« J’ai pris de l’opium pour une douleur — une agonie — qui me saisit parfois. Les effets du médicament se glissent sur moi comme un fléau ou un nuage, et passent. Tu les vois en train de passer ; ils vont disparaître immédiatement. Ne me regarde pas. Ils partiront d’autant plus vite. »
Avec un visage effrayé, le plus jeune obéit en abaissant les yeux sur les cendres dans l’âtre. Ne relâchant pas son propre regard sur le feu, mais le renforçant plutôt par une emprise féroce et ferme sur son fauteuil, l’aîné reste assis pendant quelques instants, rigide, puis, des gouttes épaisses perlant sur son front et le souffle court, redevient ce qu’il était auparavant. Lorsqu’il s’apaise ainsi dans son fauteuil, son neveu le soigne avec douceur et assiduité jusqu’à ce qu’il soit tout à fait rétabli. Quand Jasper est remis, il pose une main tendre sur l’épaule de son neveu et, d’un ton de voix moins troublé que ne le suggèrent ses paroles — en fait avec quelque chose de railleur ou de badin — il s’adresse à lui ainsi :
« On dit qu’il y a un squelette caché dans chaque maison ; mais tu pensais qu’il n’y en avait pas dans la mienne, cher Ned. »
« Sur ma vie, Jack, je le pensais vraiment. Cependant, quand j’en viens à considérer que même dans la maison de Pussy — si elle en avait une — et dans la mienne — si j’en avais une... »
« Tu allais dire (mais je t’ai interrompu malgré moi) quelle vie tranquille est la mienne. Pas de tourbillon ni de vacarme autour de moi, pas de commerce ou de calcul distrayant, aucun risque, aucun changement de lieu, moi dévoué à l’art que je poursuis, mon affaire étant mon plaisir. »
« Je comptais vraiment dire quelque chose dans ce genre, Jack ; mais tu vois, toi, en parlant de toi-même, tu omets nécessairement beaucoup de choses que j’aurais ajoutées. Par exemple : j’aurais mis au premier plan le fait que tu sois si respecté en tant que chantre laïc, ou clerc laïc, ou quel que soit le nom, de cette cathédrale ; la réputation dont tu jouis pour avoir fait de telles merveilles avec le chœur ; ton choix de relations et la position si indépendante que tu occupes dans ce curieux vieil endroit ; ton don pour l’enseignement (pourquoi, même Pussy, qui n’aime pas être instruite, dit qu’il n’y a jamais eu de maître comme toi !), et tes relations. »
« Oui ; je voyais où tu voulais en venir. Je déteste cela. »
« Tu détestes cela, Jack ? » (Très perplexe.)
« Je le déteste. La monotonie étriquée de mon existence m’use grain par grain. Comment notre service te semble-t-il ? »
« Magnifique ! Tout à fait céleste ! »
« Il me semble souvent tout à fait diabolique. J’en suis si las. Les échos de ma propre voix parmi les arches semblent se moquer de moi dans ma routine quotidienne. Aucun pauvre moine qui a traîné sa vie dans cet endroit lugubre avant moi n’a pu être plus fatigué que je ne le suis. Il pouvait trouver du soulagement (et il le faisait) en sculptant des démons sur les stalles, les sièges et les pupitres. Que dois-je faire ? Dois-je me mettre à les sculpter dans mon cœur ? »
« Je pensais que tu avais si parfaitement trouvé ta place dans la vie, Jack », répond Edwin Drood, étonné, se penchant en avant sur sa chaise pour poser une main sympathique sur le genou de Jasper, et le regardant d’un air inquiet.
« Je sais que tu le pensais. Ils le pensent tous. »
« Eh bien, je suppose qu’ils le pensent », dit Edwin en méditant tout haut. « Pussy le pense. »
« Quand te l’a-t-elle dit ? »
« La dernière fois que j’étais ici. Tu te souviens quand. Il y a trois mois. »
« Comment l’a-t-elle formulé ? »
« Oh, elle a seulement dit qu’elle était devenue ton élève et que tu étais fait pour ta vocation. »
Le plus jeune jette un coup d’œil au portrait. L’aîné le voit en lui.
« Quoi qu’il en soit, mon cher Ned », reprend Jasper, tout en hochant la tête avec une grave gaieté, « je dois me soumettre à ma vocation : ce qui revient à peu près au même extérieurement. Il est trop tard pour en trouver une autre maintenant. C’est une confidence entre nous. »
« Elle sera sacrément préservée, Jack. »
« Je te l’ai confiée, parce que... »
« Je le sens, je t’assure. Parce que nous sommes de grands amis, et parce que tu m’aimes et me fais confiance, tout comme je t’aime et te fais confiance. Les deux mains, Jack. »
Tandis que chacun se tient là, regardant dans les yeux de l’autre, et que l’oncle tient les mains du neveu, l’oncle poursuit ainsi :
« Tu sais maintenant, n’est-ce pas, que même un pauvre chantre monotone et broyeur de musique — dans sa niche — peut être troublé par quelque sorte d’ambition, d’aspiration, d’agitation, d’insatisfaction, comment devons-nous appeler cela ? »
« Oui, cher Jack. »
« Et tu t’en souviendras ? »
« Mon cher Jack, je te demande seulement : est-il probable que j’oublie ce que tu as dit avec tant de sentiment ? »
« Prends cela comme un avertissement, alors. »
Au moment de libérer ses mains et de faire un pas en arrière, Edwin marque une pause pendant un instant pour considérer l’application de ces derniers mots. L’instant passé, il dit, sensiblement touché :
« J’ai bien peur de n’être qu’un garçon superficiel, Jack, et que mon jugement ne soit pas des meilleurs. Mais je n’ai pas besoin de dire que je suis jeune ; et peut-être ne deviendrai-je pas pire en vieillissant. Quoi qu’il en soit, j’espère avoir en moi quelque chose d’impressionnable, qui ressent — ressent profondément — le désintéressement dont tu fais preuve en mettant ainsi ton for intérieur à nu, comme un avertissement pour moi. »
La stabilité du visage et de la silhouette de M. Jasper devient si merveilleuse que sa respiration semble s’être arrêtée.
« Je ne pouvais manquer de remarquer, Jack, que cela t’a coûté un grand effort, et que tu étais très ému, et très différent de ton habitude. Bien sûr, je savais que tu m’aimais beaucoup, mais je n’étais vraiment pas préparé à ce que tu te sacrifies ainsi pour moi, si je puis dire. »
M. Jasper, redevenant un homme qui respire sans la moindre transition entre les deux états extrêmes, hausse les épaules, rit et agite son bras droit.
« Non ; ne mets pas ce sentiment de côté, Jack ; je t’en prie, ne le fais pas ; car je suis très sérieux. Je ne doute pas que cet état d’esprit malsain que tu as si puissamment décrit soit accompagné de quelques souffrances réelles et soit difficile à supporter. Mais laisse-moi te rassurer, Jack, quant aux chances qu’il m’accable. Je ne pense pas être sur sa voie. Dans quelques mois, moins d’un an, tu sais, j’emmènerai Pussy hors de l’école en tant que Mme Edwin Drood. J’irai ensuite faire de l’ingénierie en Orient, avec Pussy. Et bien que nous ayons nos petites disputes maintenant, découlant d’une certaine platitude inévitable qui accompagne nos amours, car tout est décidé à l’avance, je ne doute pas que nous nous en sortirons à merveille quand ce sera fait et qu’on n’y pourra plus rien. En somme, Jack, pour revenir à la vieille chanson que je citais librement à dîner (et qui connaît mieux les vieilles chansons que toi ?), ma femme dansera, et je chanterai, ainsi passera gaiement la journée. Que Pussy soit belle, cela ne fait aucun doute ; — et quand tu seras sage en plus, petite Mlle Impertinence », apostrophant une fois de plus le portrait, « je brûlerai ton portrait comique et j’en peindrai un autre à ton professeur de musique. »
M. Jasper, la main au menton et une expression de bienveillance pensive sur le visage, a attentivement observé chaque regard et chaque geste animé accompagnant le débit de ces mots. Il reste dans cette attitude après qu’ils ont été prononcés, comme dans une sorte de fascination liée à son vif intérêt pour l’esprit juvénile qu’il aime tant. Puis il dit avec un sourire tranquille :
« Tu ne veux donc pas être averti ? »
« Non, Jack. »
« Tu ne peux donc pas être averti ? »
« Non, Jack, pas par toi. En dehors du fait que je ne me considère pas vraiment en danger, je n’aime pas te voir te mettre dans cette position. »
« Irons-nous nous promener dans le cimetière ? »
« Absolument. Cela ne te dérange pas si je m’en éclipse un demi-instant jusqu’à la Maison des Nonnes pour y laisser un paquet ? Juste des gants pour Pussy ; autant de paires de gants qu’elle a d’années aujourd’hui. Assez poétique, Jack ? »
M. Jasper, toujours dans la même attitude, murmure : « Rien de si doux dans la vie », Ned !
« Voici le paquet dans la poche de mon pardessus. Ils doivent être offerts ce soir, sinon la poésie disparaît. Il est contraire au règlement que je vienne le soir, mais pas que je laisse un paquet. Je suis prêt, Jack ! »
M. Jasper se délie de son attitude et ils sortent ensemble.
CHAPITRE III. LA MAISON DES NONNES
Pour des raisons suffisantes, que ce récit dévoilera lui-même au fur et à mesure qu’il avancera, un nom fictif doit être donné à la vieille ville cathédrale. Qu’il soit désigné dans ces pages sous le nom de Cloisterham. Elle fut peut-être connue autrefois des Druides sous un autre nom, et certainement des Romains sous un autre, et des Saxons sous un autre, et des Normands sous un autre ; et un nom de plus ou de moins au cours de tant de siècles ne peut avoir que peu d’importance pour ses chroniques poussiéreuses.
Une ville ancienne, Cloisterham, et non un lieu de résidence approprié pour quiconque aspire au monde bruyant. Une ville monotone et silencieuse, dégageant partout une saveur terreuse provenant de la crypte de sa cathédrale, et si riche en vestiges de tombes monastiques que les enfants de Cloisterham font pousser de la salade dans la poussière des abbés et des abbesses, et font des pâtés de boue avec des nonnes et des frères ; tandis que chaque laboureur dans ses champs environnants rend aux autrefois puissants Grands Trésoriers, Archevêques, Évêques et autres, l’attention que l’Ogre du livre de contes désirait rendre à son visiteur importun, et broie leurs os pour faire son pain.
Une ville somnolente, Cloisterham, dont les habitants semblent supposer, avec une inconséquence plus étrange que rare, que tous ses changements sont derrière elle et qu’il n’y en aura plus d’autres. Une curieuse morale à tirer de l’antiquité, pourtant plus vieille que toute antiquité traçable. Si silencieuses sont les rues de Cloisterham (bien que sujettes à l’écho au moindre prétexte), que, lors d’une journée d’été, les stores de ses boutiques osent à peine battre sous le vent du sud ; tandis que les vagabonds tannés par le soleil, qui passent et regardent, accélèrent un peu leur claudication, afin de sortir plus vite des confins de son oppressive respectabilité. C’est un exploit difficile à accomplir, étant donné que les rues de la ville de Cloisterham ne sont guère plus qu’une rue étroite par laquelle on y entre et on en sort : le reste n’étant que des cours décevantes avec des pompes à l’intérieur et aucune issue — à l’exception de l’enceinte de la cathédrale et d’un établissement Quaker pavé, en couleur et conformation générale très semblables à un bonnet de Quakeresse, dans un coin ombragé.
En un mot, Cloisterham est une ville d’un autre temps et d’un temps révolu, avec sa cloche de cathédrale rauque, ses corbeaux rauques tournoyant autour de la tour de la cathédrale, ses corbeaux encore plus rauques et moins distincts dans les stalles bien en dessous. Des fragments de vieux murs, de chapelle de saint, de salle capitulaire, de couvent et de monastère ont été construits de manière incongruente ou gênante dans bon nombre de ses maisons et jardins, tout comme des notions disparates apparentées ont été incorporées dans l’esprit de bon nombre de ses citoyens. Tout en elle appartient au passé. Même son unique prêteur sur gages ne prend aucun gage, et il ne l’a pas fait depuis longtemps, mais propose en vain à la vente un stock non racheté, dont les articles les plus coûteux sont de vieilles montres ternes et pâles, apparemment en lente transpiration, des pinces à sucre ternies aux pieds inefficaces, et des volumes dépareillés de livres lugubres. Les preuves les plus abondantes et les plus agréables de la vie en progression à Cloisterham sont les preuves de la vie végétale dans de nombreux jardins ; même son petit théâtre affaissé et découragé a son pauvre lambeau de jardin, accueillant le mauvais esprit, lorsqu’il plonge depuis sa scène dans les régions infernales, au milieu des haricots rouges ou des coquilles d’huîtres, selon la saison de l’année.
Au milieu de Cloisterham se dresse la Maison des Nonnes : un vénérable édifice en brique, dont l’appellation actuelle dérive sans aucun doute de la légende de ses usages conventuels. Sur le portail soigné entourant sa vieille cour se trouve une plaque de laiton resplendissante faisant étalage de la légende : « Séminaire pour Jeunes Dames. Mlle Twinkleton. » La façade de la maison est si vieille et usée, et la plaque de laiton est si brillante et fixe, que le résultat général a rappelé aux étrangers imaginatifs un vieux dandy battu avec un grand monocle moderne coincé dans son œil aveugle.
Que les nonnes d’autrefois, étant d’une génération soumise plutôt que rebelle, aient habitué leurs têtes contemplatives à se baisser pour éviter la collision avec les poutres dans les bas plafonds des nombreuses chambres de leur Maison ; qu’elles se soient assises dans ses longues fenêtres basses en égrenant leurs chapelets pour leur mortification, au lieu d’en faire des colliers pour leur parure ; qu’elles aient jamais été emmurées vivantes dans des angles bizarres et des pignons saillants du bâtiment pour avoir eu en elles un levain indéracinable de la Mère Nature affairée qui a maintenu le monde en fermentation vivant depuis lors ; ce sont peut-être des questions d’intérêt pour ses fantômes (s’il en existe), mais elles ne constituent aucun élément dans les comptes semestriels de Mlle Twinkleton. Elles ne font partie ni des élèves régulières ni des extras de Mlle Twinkleton. La dame qui entreprend le département poétique de l’établissement à tant (ou si peu) par trimestre n’a aucune pièce dans sa liste de récitals portant sur de telles questions non rentables.
Comme, dans certains cas d’ivresse, et dans d’autres de magnétisme animal, il existe deux états de conscience qui ne s’entrechoquent jamais, mais dont chacun poursuit son cours séparé comme s’il était continu au lieu d’être brisé (ainsi, si je cache ma montre quand je suis ivre, je dois être ivre à nouveau pour pouvoir me souvenir de l’endroit), de même Mlle Twinkleton a deux phases d’existence distinctes et séparées. Chaque nuit, dès que les jeunes dames sont allées se coucher, Mlle Twinkleton embellit un peu ses boucles, illumine un peu ses yeux, et devient une Mlle Twinkleton plus enjouée que les jeunes dames n’en ont jamais vu. Chaque nuit, à la même heure, Mlle Twinkleton reprend les sujets de la veille, englobant les scandales les plus tendres de Cloisterham, dont elle n’a aucune connaissance le jour, et des références à une certaine saison à Tunbridge Wells (appelée aériennement par Mlle Twinkleton dans cet état de son existence « Les Sources »), notamment la saison où un certain gentleman accompli (appelé avec compassion par Mlle Twinkleton, à ce stade de son existence, « le stupide M. Porters ») a révélé un hommage du cœur dont Mlle Twinkleton, dans son état d’existence scolaire, est aussi ignorante qu’un pilier de granit. La compagne de Mlle Twinkleton dans les deux états d’existence, et tout aussi adaptable à l’un qu’à l’autre, est une certaine Mme Tisher : une veuve déférente avec un dos faible, un soupir chronique et une voix étouffée, qui s’occupe de la garde-robe des jeunes dames et leur laisse supposer qu’elle a connu des jours meilleurs. C’est peut-être la raison pour laquelle il est un article de foi chez les domestiques, transmis de race en race, que la défunte Tisher était coiffeuse.
L’élève favorite de la Maison des Nonnes est Mlle Rosa Bud, bien sûr appelée Rosebud ; merveilleusement jolie, merveilleusement enfantine, merveilleusement capricieuse. Un intérêt gênant (gênant parce que romantique) s’attache à Mlle Bud dans l’esprit des jeunes dames, car elles savent qu’un mari lui a été choisi par testament et legs, et que son tuteur est tenu de la donner à ce mari lorsqu’il atteindra sa majorité. Mlle Twinkleton, dans son état d’existence séminariste, a combattu l’aspect romantique de ce destin en feignant de secouer la tête à ce sujet derrière les épaules dimplées de Mlle Bud, et de méditer sur le sort malheureux de cette petite victime condamnée. Mais sans meilleur effet — peut-être quelque touche imperceptible du stupide M. Porters a-t-elle miné l’entreprise — que de susciter de la part des jeunes dames un cri unanime dans le dortoir : « Oh, quelle vieille prétentieuse est Mlle Twinkleton, ma chère ! »
La Maison des Nonnes n’est jamais dans un tel état d’agitation que lorsque ce mari désigné vient voir la petite Rosebud. (Il est unanimement entendu par les jeunes dames qu’il a légalement droit à ce privilège, et que si Mlle Twinkleton le contestait, elle serait instantanément arrêtée et déportée.) Lorsque son coup de sonnette à la porte est attendu, ou a lieu, chaque jeune dame qui peut, sous n’importe quel prétexte, regarder par la fenêtre, regarde par la fenêtre ; tandis que chaque jeune dame qui « s’exerce », s’exerce en dehors du temps ; et la classe de français devient si démoralisée que la marque circule aussi vivement que la bouteille lors d’une fête conviviale au siècle dernier.
L’après-midi du lendemain du dîner à deux à la porterie, la cloche est sonnée avec les résultats agités habituels.
« M. Edwin Drood pour voir Mlle Rosa. »
C’est l’annonce de la femme de chambre principale. Mlle Twinkleton, avec un air de mélancolie exemplaire, se tourne vers le sacrifice et dit : « Tu peux descendre, ma chère. » Mlle Bud descend, suivie par tous les regards.
M. Edwin Drood attend dans le salon privé de Mlle Twinkleton : une pièce délicate, sans rien de plus directement scolaire qu’un globe terrestre et un globe céleste. Ces machines expressives impliquent (pour les parents et tuteurs) que même lorsque Mlle Twinkleton se retire dans le sein de la vie privée, le devoir peut à tout moment l’obliger à devenir une sorte de Juive Errante, parcourant la terre et planant à travers les cieux à la recherche de connaissances pour ses élèves.
La dernière nouvelle bonne, qui n’a jamais vu le jeune gentilhomme auquel Mlle Rosa est fiancée, et qui fait sa connaissance entre les gonds de la porte ouverte, laissée ainsi à dessein, dévale les escaliers de la cuisine, coupable et trébuchante, tandis qu’une charmante petite apparition, le visage dissimulé par un petit tablier de soie rabattu sur sa tête, se glisse dans le salon.
« Oh ! c’est tellement ridicule ! » dit l’apparition en s’arrêtant et en se recroquevillant. « Ne fais pas ça, Eddy ! »
« Ne pas faire quoi, Rosa ? »
« Ne t’approche pas plus près, s’il te plaît. C’est tellement absurde. »
« Qu’est-ce qui est absurde, Rosa ? »
« Tout ça. C’est tellement absurde d’être une orpheline fiancée, et c’est tellement absurde d’avoir les filles et les domestiques qui détalent derrière soi comme des souris dans les lambris ; et c’est tellement absurde de recevoir des visites ! »
L’apparition semble avoir un pouce au coin de la bouche tout en faisant cette doléance.
« Tu m’offres un accueil affectueux, Pussy, je dois dire. »
« Eh bien, je le ferai dans une minute, Eddy, mais je ne peux pas encore. Comment vas-tu ? » (très sèchement.)
« Je suis incapable de répondre que je me porte mieux de te voir, Pussy, dans la mesure où je ne vois rien de toi. »
Cette seconde remontrance fait sortir un œil sombre, brillant et boudeur d’un coin du tablier ; mais il devient aussitôt invisible à nouveau, alors que l’apparition s’exclame : « Oh, grand Dieu ! on t’a coupé la moitié des cheveux ! »
« J’aurais mieux fait de me faire couper la tête, je crois », dit Edwin, ébouriffant les cheveux en question avec un regard féroce vers la glace, et frappant du pied avec impatience. « Dois-je m’en aller ? »
« Non, tu n’as pas besoin de partir tout de suite, Eddy. Les filles poseraient toutes des questions sur la raison de ton départ. »
« Une fois pour toutes, Rosa, veux-tu découvrir cette ridicule petite tête et me souhaiter la bienvenue ? »
Le tablier est arraché de la tête enfantine, tandis que celle qui le porte répond : « Tu es le bienvenu, Eddy. Voilà ! Je suis sûre que c’est gentil. Donne-moi la main. Non, je ne peux pas t’embrasser, parce que j’ai un bonbon acidulé dans la bouche. »
« Es-tu un peu heureuse de me voir, Pussy ? »
« Oh, oui, je suis terriblement heureuse. Va t’asseoir. Mlle Twinkleton. »
C’est la coutume de cette excellente dame, lorsque ces visites ont lieu, d’apparaître toutes les trois minutes, soit en personne, soit par l’intermédiaire de Mme Tisher, et de déposer une offrande sur l’autel de la Convenance en feignant de chercher quelque article désiré. En cette occasion, Mlle Twinkleton, glissant gracieusement ici et là, dit en passant : « Comment allez-vous, M. Drood ? Très heureuse, vraiment, d’en avoir le plaisir. Veuillez m’excuser. Pince à épiler. Merci ! »
« J’ai reçu les gants hier soir, Eddy, et je les aime beaucoup. Ils sont magnifiques. »
« Eh bien, c’est déjà ça », répond le fiancé, à moitié grognon. « Le moindre encouragement est reçu avec gratitude. Et comment as-tu passé ton anniversaire, Pussy ? »
« Délicieusement ! Tout le monde m’a fait un cadeau. Et nous avons fait un festin. Et nous avons eu un bal le soir. »
« Un festin et un bal, hein ? Ces occasions semblent se dérouler assez bien sans moi, Pussy. »
« Dé-licieusement ! » s’écrie Rosa, d’une manière tout à fait spontanée, et sans la moindre trace de réserve.
« Hah ! Et quel était le festin ? »
« Des tartes, des oranges, des gelées et des crevettes. »
« Des partenaires au bal ? »
« Nous avons dansé les unes avec les autres, bien sûr, monsieur. Mais certaines des filles ont fait semblant d’être leurs frères. C’était si drôle ! »
« Quelqu’un a-t-il fait semblant d’être… »
« D’être toi ? Oh, grand Dieu, oui ! » s’écrie Rosa en riant avec beaucoup de plaisir. « C’était la première chose faite. »
« J’espère qu’elle l’a assez bien fait », dit Edwin, assez dubitatif.
« Oh, c’était excellent ! Je n’ai pas voulu danser avec toi, tu sais. »
Edwin semble à peine voir la force de cet argument ; demande s’il peut prendre la liberté de demander pourquoi ?
« Parce que j’étais si fatiguée de toi », répond Rosa. Mais elle ajoute rapidement, et d’un ton suppliant, voyant le mécontentement sur son visage : « Cher Eddy, tu étais tout aussi fatigué de moi, tu sais. »
« Ai-je dit cela, Rosa ? »
« Dire cela ! Dis-tu jamais cela ? Non, tu l’as seulement montré. Oh, elle l’a si bien fait ! » s’écrie Rosa, en extase soudaine devant son fiancé contrefait.
« Il me semble qu’elle doit être une fille diablement effrontée », dit Edwin Drood. « Et ainsi, Pussy, tu as passé ton dernier anniversaire dans cette vieille maison. »
« Ah, oui ! » Rosa joint les mains, baisse les yeux avec un soupir et secoue la tête.
« Tu sembles être triste, Rosa. »
« Je suis triste pour ce pauvre vieil endroit. D’une certaine manière, j’ai l’impression qu’il me regrettera, quand je serai partie si loin, si jeune. »
« Peut-être vaudrait-il mieux que nous nous arrêtions là, Rosa ? »
Elle lève les yeux vers lui avec un regard vif et brillant ; l’instant d’après, elle secoue la tête, soupire et regarde à nouveau vers le bas.
« C’est-à-dire, Pussy, que nous sommes tous deux résignés ? »
Elle hoche à nouveau la tête et, après un court silence, s’exclame de façon pittoresque : « Tu sais que nous devons nous marier, et nous marier d’ici, Eddy, sinon les pauvres filles seront si terriblement déçues ! »
Pour le moment, il y a plus de compassion, tant pour elle que pour lui-même, sur le visage de son fiancé qu’il n’y a d’amour. Il réprime ce regard et demande : « Veux-tu que je t’emmène faire une promenade, chère Rosa ? »
Chère Rosa ne semble pas du tout certaine sur ce point, jusqu’à ce que son visage, qui était comiquement pensif, s’illumine. « Oh, oui, Eddy ; allons faire une promenade ! Et je vais te dire ce que nous ferons. Tu feras semblant d’être fiancé à quelqu’un d’autre, et je ferai semblant de n’être fiancée à personne, et alors nous ne nous disputerons pas. »
« Penses-tu que cela empêchera nos disputes, Rosa ? »
« Je sais que cela le fera. Chut ! Fais semblant de regarder par la fenêtre… Mme Tisher ! »
Par un concours de circonstances fortuites, la maternelle Tisher apparaît en vue, et dit, en bruissant à travers la pièce comme le fantôme légendaire d’une douairière en jupes de soie : « J’espère que je vois M. Drood en bonne santé ; bien que je n’aie pas besoin de demander, si j’en juge par son teint. J’espère ne déranger personne ; mais il y avait un coupe-papier… Oh, merci, j’en suis sûre ! » et disparaît avec son trophée.
« Une autre chose que tu dois faire, Eddy, pour m’obliger », dit Rosebud. « Au moment où nous sortirons dans la rue, tu dois me mettre à l’extérieur, et rester toi-même près de la maison… te serrer et te frotter contre elle. »
« Volontiers, Rosa, si tu le souhaites. Puis-je demander pourquoi ? »
« Oh ! parce que je ne veux pas que les filles te voient. »
« C’est une belle journée ; mais voudrais-tu que j’emmène un parapluie ? »
« Ne sois pas idiot, monsieur. Tu n’as pas de bottes en cuir verni », dit-elle en faisant la moue, une épaule levée.
« Peut-être cela pourrait-il échapper à l’attention des filles, même si elles me voyaient », remarque Edwin, en baissant les yeux sur ses bottes avec un dégoût soudain pour elles.
« Rien n’échappe à leur attention, monsieur. Et alors je sais ce qui arriverait. Certaines d’entre elles commenceraient à médire sur moi en disant (car elles sont libres) qu’elles ne s’engageront jamais sous aucun prétexte avec des amoureux sans bottes en cuir verni. Écoute ! Mlle Twinkleton. Je vais demander la permission. »
Cette dame discrète étant effectivement entendue à l’extérieur, demandant à personne sur un ton doucement conversationnel à mesure qu’elle s’avance : « Hein ? Vraiment ! Êtes-vous bien sûre d’avoir vu mon porte-bouton en nacre sur la table à ouvrage dans ma chambre ? », elle est immédiatement sollicitée pour une autorisation de promenade, et l’accorde gracieusement. Et bientôt le jeune couple sort de la Maison des Nonnes, prenant toutes les précautions contre la découverte des bottes si gravement défectueuses de M. Edwin Drood : des précautions, espérons-le, efficaces pour la paix de la future Mme Edwin Drood.
« Quel chemin devons-nous prendre, Rosa ? »
Rosa répond : « Je veux aller à la boutique des Morceaux-de-Délice. »
« À la… ? »
« Une friandise turque, monsieur. Mon Dieu, ne comprends-tu rien ? Te dire ingénieur et ne pas savoir cela ? »
« Pourquoi, comment devrais-je le savoir, Rosa ? »
« Parce que j’en suis très friande. Mais oh ! j’oubliais ce que nous devons prétendre. Non, tu n’as pas besoin d’en savoir quoi que ce soit ; ne fais pas attention. »
Il est donc sombrement entraîné vers la boutique des Morceaux-de-Délice, où Rosa fait son achat, et, après lui en avoir offert (ce qu’il décline assez indignement), elle commence à en manger avec beaucoup de zeste : ayant au préalable retiré et enroulé une paire de petits gants roses, comme des pétales de rose, et portant occasionnellement ses petits doigts roses à ses lèvres rosées, pour les nettoyer de la Poussière de Délice qui se détache des Morceaux.
« Maintenant, sois un Eddy de bonne humeur, et fais semblant. Et donc, tu es fiancé ? »
« Et donc, je suis fiancé. »
« Est-elle gentille ? »
« Charmante. »
« Grande ? »
« Immensément grande ! » Rosa étant petite.
« Doit être gauche, je devrais penser », est le commentaire calme de Rosa.
« Je te demande pardon ; pas du tout », la contradiction montant en lui.
« Ce qu’on appelle une belle femme ; une femme splendide. »
« Gros nez, sans aucun doute », est à nouveau le commentaire calme.
« Pas un petit, certainement », est la réponse rapide, (celui de Rosa étant un petit.)
« Long nez pâle, avec un bouton rouge au milieu. Je connais ce genre de nez », dit Rosa avec un signe de tête satisfait, et profitant tranquillement des Morceaux.
« Tu ne connais pas ce genre de nez, Rosa », avec une certaine chaleur ; « parce que ce n’est rien de tel. »
« Pas un nez pâle, Eddy ? »
« Non. » Déterminé à ne pas acquiescer.
« Un nez rouge ? Oh ! je n’aime pas les nez rouges. Cependant ; c’est vrai, elle peut toujours le poudrer. »
« Elle dédaignerait de le poudrer », dit Edwin, devenant échauffé.
« Vraiment ? Quelle chose stupide elle doit être ! Est-elle stupide en tout ? »
« Non ; en rien. »
Après une pause, durant laquelle le visage capricieusement espiègle ne l’a pas laissé sans observation, Rosa dit :
« Et cette plus sensée des créatures aime l’idée d’être emmenée en Égypte ; n’est-ce pas, Eddy ? »
« Oui. Elle porte un intérêt sensé aux triomphes de l’ingénierie : surtout quand ils doivent changer toute la condition d’un pays sous-développé. »
« Oh là là ! » dit Rosa en haussant les épaules, avec un petit rire d’étonnement.
« Objection », demande Edwin, avec un tour majestueux de ses yeux vers le bas sur la figure féerique : « Objection, Rosa, à ce qu’elle ressente cet intérêt ? »
« Objection ? Mon cher Eddy ! Mais vraiment, ne déteste-t-elle pas les chaudières et ces choses-là ? »
« Je peux répondre qu’elle n’est pas assez idiote pour détester les chaudières », répond-il avec un accent coléreux ; « bien que je ne puisse répondre de ses opinions sur les Choses ; ne comprenant vraiment pas ce que les Choses sont censées être. »
« Mais ne déteste-t-elle pas les Arabes, les Turcs, les Fellahs, et les gens ? »
« Certainement pas. » Très fermement.
« Au moins, elle doit détester les Pyramides ? Allons, Eddy ? »
« Pourquoi devrait-elle être une telle petite… grande, je veux dire… oie, que de détester les Pyramides, Rosa ? »
« Ah ! tu devrais entendre Mlle Twinkleton », hochant souvent la tête, et appréciant beaucoup les Morceaux, « ennuyer avec eux, et alors tu ne demanderais pas. Fastidieux vieux cimetières ! Des Isis, et des Ibis, et des Khéops, et des Pharaons ; qui s’en soucie ? Et puis il y avait Belzoni, ou quelqu’un, traîné par les pieds, à moitié étouffé par les chauves-souris et la poussière. Toutes les filles disent : Bien fait pour lui, et espèrent que ça lui a fait mal, et souhaitent qu’il ait été complètement étouffé. »
Les deux figures juvéniles, côte à côte, mais pas bras dessus bras dessous maintenant, errent avec mécontentement autour du vieux Cloître ; et chacun s’arrête parfois et imprime lentement un pas plus profond dans les feuilles tombées.
« Eh bien ! » dit Edwin, après un long silence. « Selon la coutume. Nous ne pouvons pas avancer, Rosa. »
Rosa secoue la tête et dit qu’elle ne veut pas avancer.
« C’est un joli sentiment, Rosa, compte tenu de… »
« Compte tenu de quoi ? »
« Si je dis quoi, tu vas encore te tromper. »
« Tu vas te tromper, tu veux dire, Eddy. Ne sois pas mesquin. »
« Mesquin ! J’aime ça ! »
« Alors je n’aime pas ça, et je te le dis clairement », boude Rosa.
« Maintenant, Rosa, je te pose la question. Qui a dénigré ma profession, ma destination… »
« Tu ne vas pas être enterré dans les Pyramides, j’espère ? » interrompt-elle en arquant ses sourcils délicats. « Tu n’as jamais dit que tu l’étais. Si tu l’es, pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? Je ne peux pas découvrir tes plans par instinct. »
« Maintenant, Rosa, tu sais très bien ce que je veux dire, ma chère. »
« Eh bien, alors, pourquoi as-tu commencé avec tes détestables géantes au nez rouge ? Et elle le ferait, elle le ferait, elle le ferait, elle le ferait, elle le POUDRERAIT ! » s’écrie Rosa, dans un petit accès de dépit comique et contradictoire.
« D’une manière ou d’une autre, je ne peux jamais avoir raison dans ces discussions », dit Edwin en soupirant et en devenant résigné.
« Comment est-il possible, monsieur, que tu puisses jamais avoir raison quand tu as toujours tort ? Et quant à Belzoni, je suppose qu’il est mort ; je suis sûre que j’espère qu’il l’est ; et comment ses pieds ou ses étouffements peuvent-ils te concerner ? »
« Il est presque l’heure de ton retour, Rosa. Nous n’avons pas eu une promenade très heureuse, n’est-ce pas ? »
« Une promenade heureuse ? Une promenade détestablement malheureuse, monsieur. Si je monte à l’étage dès que j’arrive et que je pleure jusqu’à ce que je ne puisse plus prendre ma leçon de danse, tu en es responsable, fais attention ! »
« Soyons amis, Rosa. »
« Ah ! » s’écrie Rosa en secouant la tête et en éclatant en vrais sanglots, « je voudrais que nous puissions être amis ! C’est parce que nous ne pouvons pas être amis, que nous nous mettons à l’épreuve l’un l’autre. Je suis une jeune petite chose, Eddy, pour avoir un vieux chagrin d’amour ; mais j’en ai vraiment, vraiment, parfois. Ne sois pas en colère. Je sais que tu en as un toi-même trop souvent. Nous aurions tous deux mieux fait, si Ce qui doit être avait été laissé à Ce qui aurait pu être. Je suis tout à fait une petite chose sérieuse maintenant, et je ne te taquine pas. Que chacun de nous fasse preuve de retenue, cette seule fois, pour notre propre compte, et pour celui de l’autre ! »
Désarmé par cet aperçu de la nature d’une femme chez l’enfant gâtée, bien qu’un instant disposé à s’en offusquer comme semblant impliquer l’imposition forcée de lui-même sur elle, Edwin Drood reste à la regarder tandis qu’elle pleure et sanglote enfantinement, les deux mains sur le mouchoir devant ses yeux, puis… elle devenant plus composée, et commençant même dans sa jeune inconstance à rire d’elle-même d’avoir été si émue… la conduit vers un siège tout près, sous les ormes.
« Un mot clair de compréhension, chère Pussy. Je ne suis pas intelligent en dehors de mon propre domaine… maintenant que j’y pense, je ne sais pas si je suis particulièrement intelligent dedans… mais je veux bien faire. Il n’y a pas… il peut y avoir… je ne vois vraiment pas comment dire ce que je veux dire, mais je dois le dire avant que nous nous séparions… il n’y a pas d’autre jeune… »
« Oh non, Eddy ! C’est généreux de ta part de me demander ; mais non, non, non ! »
Ils sont arrivés tout près des vitraux de la Cathédrale, et à cet instant l’orgue et le chœur résonnent sublimement. Alors qu’ils s’assoient pour écouter le solennel crescendo, la confiance de la nuit dernière monte dans l’esprit du jeune Edwin Drood, et il pense à quel point cette musique est différente de cette dissonance.
« Je m’imagine pouvoir distinguer la voix de Jack », est sa remarque d’un ton bas en lien avec le fil de sa pensée.
« Ramène-moi tout de suite, s’il te plaît », presse sa fiancée en posant rapidement sa main légère sur son poignet. « Ils vont tous sortir incessamment ; sauvons-nous. Oh, quel accord retentissant ! Mais ne nous arrêtons pas pour l’écouter ; sauvons-nous ! »
Sa précipitation cesse dès qu’ils ont quitté le Cloître. Ils marchent bras dessus bras dessous maintenant, assez gravement et délibérément, le long de la vieille grand-rue, vers la Maison des Nonnes. À la porte, la rue étant visiblement vide, Edwin baisse son visage vers celui de Rosebud.
Elle proteste en riant, et redevient une écolière enfantine.
« Eddy, non ! Je suis trop collante pour être embrassée. Mais donne-moi ta main, et je soufflerai un baiser dedans. »
Il le fait. Elle y souffle un souffle léger et demande, en le retenant et en regardant dedans :
« Maintenant dis, que vois-tu ? »
« Voir, Rosa ? »
« Pourquoi, je pensais que vous, les garçons égyptiens, pouviez regarder dans une main et voir toutes sortes de fantômes. Ne peux-tu pas voir un Avenir heureux ? »
Pour sûr, aucun d’eux ne voit un Présent heureux, alors que la porte s’ouvre et se ferme, et que l’un entre, et que l’autre s’en va.
CHAPITRE IV. M. SAPSEA
Si l’on accepte l’Âne comme le type de la stupidité et de la vanité suffisantes… une coutume, peut-être, comme quelques autres coutumes, plus conventionnelle que juste… alors l’âne le plus pur à Cloisterham est M. Thomas Sapsea, Commissaire-priseur.
M. Sapsea « s’habille comme » le Doyen ; a été salué comme le Doyen, par erreur ; a même été interpellé dans la rue comme « Monseigneur », sous l’impression qu’il était l’Évêque venu à l’improviste, sans son chapelain. M. Sapsea est très fier de cela, et de sa voix, et de son style. Il a même (en vendant des propriétés foncières) tenté l’expérience d’entonner légèrement depuis sa chaire, pour se rendre plus semblable à ce qu’il prend pour le véritable article ecclésiastique. Ainsi, en terminant une vente aux enchères publiques, M. Sapsea finit avec un air de donner une bénédiction aux courtiers assemblés, ce qui laisse le vrai Doyen… un gentleman modeste et digne… loin derrière.
M. Sapsea a beaucoup d’admirateurs ; en fait, la proposition est adoptée par une large majorité locale, incluant même les non-croyants en sa sagesse, qu’il est un honneur pour Cloisterham. Il possède les grandes qualités d’être important et ennuyeux, et d’avoir un roulement dans son discours, et un autre dans sa démarche ; sans parler d’une certaine action gravement coulante de ses mains, comme s’il allait confirmer sur-le-champ l’individu avec qui il s’entretient. Bien plus proche de soixante ans que de cinquante, avec un contour d’estomac fluide et des plis horizontaux sur son gilet ; réputé riche ; votant aux élections dans l’intérêt strictement respectable ; moralement convaincu que rien d’autre que lui-même n’a grandi depuis qu’il était bébé ; comment l’abruti de M. Sapsea pourrait-il être autre chose qu’un honneur pour Cloisterham et la société ?
Les locaux de M. Sapsea sont dans la grand-rue, face à la Maison des Nonnes. Ils datent à peu près de l’époque de la Maison des Nonnes, irrégulièrement modernisés ici et là, au fur et à mesure que les générations de plus en plus détériorées trouvaient, de plus en plus, qu’elles préféraient l’air et la lumière à la Fièvre et à la Peste. Au-dessus de la porte se trouve une effigie en bois, environ à moitié grandeur nature, représentant le père de M. Sapsea, en perruque bouclée et toge, en train de vendre. La chasteté de l’idée, et l’apparence naturelle du petit doigt, du marteau et de la chaire, ont été très admirées.
M. Sapsea est assis dans son terne salon du rez-de-chaussée, donnant d’abord sur sa cour pavée, puis sur son jardin clos. M. Sapsea a une bouteille de vin de Porto sur une table devant le feu… le feu est un luxe précoce, mais agréable lors de la fraîche soirée d’automne… et est typiquement assisté par son portrait, son horloge de huit jours et son baromètre. Typiquement, car il se soutiendrait contre l’humanité, son baromètre contre le temps, et son horloge contre l’heure.
Aux côtés de M. Sapsea, sur la table, se trouvent un bureau et du matériel d’écriture. Jetant un coup d’œil à un morceau de manuscrit, M. Sapsea le lit pour lui-même d’un air altier, puis, arpentant lentement la pièce avec ses pouces dans les emmanchures de son gilet, le répète de mémoire : si intérieurement, bien qu’avec beaucoup de dignité, que le mot « Ethelinda » est le seul audible.
Il y a trois verres à vin propres sur un plateau sur la table. Sa servante entrant, et annonçant « M. Jasper est arrivé, monsieur », M. Sapsea agite un geste pour signifier « Admettez-le », et tire deux verres à vin de la rangée, comme étant réclamés.
« Heureux de vous voir, monsieur. Je me félicite d’avoir l’honneur de vous recevoir ici pour la première fois. » M. Sapsea fait les honneurs de sa maison de cette façon.
« Vous êtes très bon. L’honneur est pour moi et l’auto-félicitation est pour moi. »
« Vous vous plaisez à le dire, monsieur. Mais je vous assure que c’est une satisfaction pour moi de vous recevoir dans mon humble demeure. Et c’est ce que je ne dirais pas à tout le monde. » Une ineffable hauteur de la part de M. Sapsea accompagne ces mots, laissant la phrase être comprise : « Vous ne croirez pas facilement que votre compagnie puisse être une satisfaction pour un homme comme moi ; néanmoins, elle l’est. »
« J’ai depuis quelque temps désiré vous connaître, M. Sapsea. »
« Et moi, monsieur, je vous connais depuis longtemps par réputation comme un homme de goût. Laissez-moi remplir votre verre. Je vous proposerai, monsieur », dit M. Sapsea en remplissant le sien :
« Quand les Français viendront, Puisse-t-on les rencontrer à Douvres ! »
C’était un toast patriotique dans l’enfance de M. Sapsea, et il est donc pleinement convaincu qu’il est approprié à toute ère ultérieure.
« Vous pouvez difficilement ignorer, M. Sapsea », observe Jasper, en regardant le commissaire-priseur avec un sourire alors que ce dernier étend ses jambes devant le feu, « que vous connaissez le monde. »
« Eh bien, monsieur », est la réponse gloussante, « je pense que j’en sais quelque chose ; quelque chose. »
« Votre réputation à cet égard m’a toujours intéressé et surpris, et m’a donné envie de faire votre connaissance. Car Cloisterham est un petit endroit. Enfermé moi-même ici, je ne connais rien au-delà, et je le ressens comme un bien petit endroit. »
« Si je ne suis pas allé dans les pays étrangers, jeune homme », commence M. Sapsea, puis il s’arrête : « Vous m’excuserez de vous appeler jeune homme, M. Jasper ? Vous êtes beaucoup plus jeune que moi. »
« Je vous en prie. »
« Si je ne suis pas allé dans les pays étrangers, jeune homme, les pays étrangers sont venus à moi. Ils sont venus à moi par le biais des affaires, et j’ai tiré profit de mes opportunités. Supposons que je fasse un inventaire, ou que je dresse un catalogue. Je vois une horloge française. Je ne l’ai jamais vue de ma vie, mais je pose instantanément le doigt dessus et je dis : "Paris !" Je vois des tasses et des soucoupes de fabrication chinoise, tout aussi étrangères à moi personnellement : je pose mon doigt dessus, sur-le-champ, et je dis : "Pékin, Nankin et Canton." Il en va de même pour le Japon, pour l’Égypte, et pour le bambou et le bois de santal des Indes orientales ; je pose mon doigt sur eux tous. J’ai posé mon doigt sur le pôle Nord avant aujourd’hui, en disant : "Lance de fabrication esquimau, pour une demi-pinte de sherry pâle !" »
« Vraiment ? Une manière bien remarquable, M. Sapsea, d’acquérir une connaissance des hommes et des choses. »
« Je le mentionne, monsieur », répond M. Sapsea avec une complaisance indicible, « parce que, comme je le dis, il ne sert à rien de se vanter de ce que l’on est ; mais montrez comment vous en êtes venu à l’être, et alors vous le prouvez. »
« Très intéressant. Nous devions parler de feu Mme Sapsea. »
« C’était le cas, monsieur. » M. Sapsea remplit les deux verres et remet la carafe en lieu sûr. « Avant de solliciter votre opinion d’homme de goût sur cette petite bagatelle » — en la brandissant — « qui n’est qu’une bagatelle, et qui a pourtant nécessité quelque réflexion, monsieur, quelque petite fièvre du front, je devrais peut-être décrire le caractère de feu Mme Sapsea, morte depuis neuf mois maintenant. »
M. Jasper, en train de bâiller derrière son verre de vin, baisse cet écran et affiche un air intéressé. L’expressivité en est un peu gâtée par le fait qu’il lui reste un bâillement en suspens à évacuer, les yeux larmoyants.
« Il y a une demi-douzaine d’années, à peu près », poursuit M. Sapsea, « quand j’avais élargi mon esprit jusqu’à... je ne dirai pas jusqu’à ce qu’il est aujourd’hui, car cela pourrait sembler viser trop haut, mais jusqu’au point de vouloir qu’un autre esprit y soit absorbé... j’ai jeté les yeux autour de moi en quête d’une partenaire nuptiale. Parce que, comme je le dis, il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. »
M. Jasper semble graver cette idée originale dans sa mémoire.
« Mlle Brobity tenait à cette époque, je ne dirai pas l’établissement rival de celui de la Maison des Nonnes en face, mais je dirai l’autre établissement parallèle en ville. Le monde prétendait qu’elle manifestait une passion pour assister à mes ventes, quand elles avaient lieu les demi-congés, ou pendant les vacances. Le monde colportait qu’elle admirait mon style. Le monde remarquait qu’au fil du temps, mon style devenait décelable dans les exercices de dictée des élèves de Mlle Brobity. Jeune homme, une rumeur naquit même, dans une malignité obscure, qu’un rustre ignorant et abruti (un parent) s’était risqué à s’y opposer nommément. Mais je ne le crois pas. Car est-il vraisemblable qu’une créature humaine saine d’esprit s’exposerait ainsi à être montrée du doigt par ce que j’appelle le doigt du mépris ? »
M. Jasper secoue la tête. Pas le moins du monde vraisemblable. M. Sapsea, dans un état de distraction grandiloquente, semble remplir le verre de son visiteur, qui est déjà plein ; et remplit réellement le sien, qui est vide.
« L’être de Mlle Brobity, jeune homme, était profondément imprégné d’hommage à l’Esprit. Elle vénérait l’Esprit, lorsqu’il était lancé, ou, comme je le dis, précipité, sur une connaissance étendue du monde. Lorsque je fis ma demande, elle me fit l’honneur d’être si accablée par une espèce de crainte révérencielle, qu’elle ne put articuler que les deux mots : "Ô Toi !", signifiant moi-même. Ses yeux bleus limpides étaient fixés sur moi, ses mains semi-transparentes étaient jointes, la pâleur envahissait ses traits aquilins, et, bien qu’encouragée à poursuivre, elle ne poursuivit jamais d’un mot de plus. Je me suis débarrassé de l’établissement parallèle par contrat privé, et nous sommes devenus aussi unis que possible dans les circonstances. Mais elle n’a jamais pu, et n’a jamais su trouver une phrase satisfaisante pour son estimation peut-être trop favorable de mon intellect. Jusqu’à la toute fin (faible action du foie), elle s’adressa à moi dans les mêmes termes inachevés. »
M. Jasper a fermé les yeux à mesure que le commissaire-priseur faisait descendre sa voix. Il les ouvre maintenant brusquement, et dit, à l’unisson avec la voix grave : « Ah ! » — un peu comme s’il se retenait de justesse d’ajouter : « ...les hommes ! »
« Je suis depuis », dit M. Sapsea, les jambes allongées, jouissant solennellement du vin et du feu, « ce que vous voyez ; je suis depuis un pleureur solitaire ; j’ai été depuis, comme je le dis, à gaspiller ma conversation du soir sur l’air du désert. Je ne dirai pas que je me suis fait des reproches ; mais il y a eu des moments où je me suis posé la question : et si son mari avait été plus proche de son niveau ? Si elle n’avait pas eu à lever les yeux aussi haut, quelle aurait pu être l’action stimulante sur le foie ? »
M. Jasper dit, avec l’air d’être tombé dans une humeur terriblement sombre, qu’il « suppose que cela devait arriver ».
« Nous ne pouvons que le supposer, monsieur », acquiesce M. Sapsea. « Comme je le dis, l’homme propose, le Ciel dispose. Cela peut être ou ne pas être la même pensée sous une autre forme ; mais c’est ainsi que je l’exprime. »
M. Jasper murmure son assentiment.
« Et maintenant, M. Jasper », reprend le commissaire-priseur en produisant son morceau de manuscrit, « le monument de Mme Sapsea ayant eu tout le temps de se tasser et de sécher, permettez-moi de prendre votre opinion, en tant qu’homme de goût, sur l’épitaphe que j’ai (comme je l’ai déjà fait remarquer, non sans quelque petite fièvre du front) rédigée pour lui. Prenez-la en main. La disposition des lignes nécessite d’être suivie par l’œil, autant que le contenu par l’esprit. »
M. Jasper s’exécute, voit et lit ce qui suit :
ETHELINDA, Épouse révérencieuse de M. THOMAS SAPSEA, COMMISSAIRE-PRISEUR, EXPERT, AGENT IMMOBILIER, &c., DE CETTE VILLE. Dont la connaissance du monde, Bien qu’assez étendue, Ne l’a jamais mis en contact avec UN ESPRIT Plus capable de LE VÉNÉRER. ÉTRANGER, MARQUE UNE PAUSE Et pose-toi la question, PEUX-TU EN FAIRE AUTANT ? Sinon, RETIRE-TOI EN ROUGISSANT.
M. Sapsea s’étant levé et posté dos au feu, afin d’observer l’effet de ces lignes sur le visage d’un homme de goût, il se trouve par conséquent face à la porte lorsque sa servante, réapparaissant, annonce : « Durdles est arrivé, monsieur ! » Il sort et remplit promptement le troisième verre à vin, puisque celui-ci est maintenant réclamé, et répond : « Faites entrer Durdles. »
« Admirable ! » dit M. Jasper en rendant le papier.
« Vous approuvez, monsieur ? »
« Impossible de ne pas approuver. Saisissant, caractéristique et complet. »
Le commissaire-priseur incline la tête, comme quelqu’un qui accepte son dû et en donne quittance ; et invite Durdles qui entre à vider ce verre de vin (en le lui tendant), car cela le réchauffera.
Durdles est un tailleur de pierre ; principalement spécialisé dans les pierres tombales, les tombeaux et les monuments, et entièrement de leur couleur de la tête aux pieds. Personne n’est mieux connu à Cloisterham. Il est le libertin patenté de l’endroit. La renommée le proclame un ouvrier merveilleux — ce qu’il peut être, pour autant que quiconque le sache (car il ne travaille jamais) ; et un ivrogne merveilleux — ce que tout le monde sait qu’il est. Il connaît la crypte de la cathédrale mieux que toute autorité vivante ; peut-être même mieux que toute autorité morte. On dit que l’intimité de cette connaissance commença par son habitude de se réfugier dans ce lieu secret, pour fermer la porte à la populace de garçons de Cloisterham, et cuver les vapeurs de l’alcool : il ayant un accès facile à la cathédrale, en tant qu’entrepreneur pour les réparations sommaires. Quoi qu’il en soit, il en sait long, et, dans la démolition de fragments gênants de murs, de contreforts et de pavés, il a vu d’étranges spectacles. Il parle souvent de lui-même à la troisième personne ; peut-être, étant un peu brumeux quant à sa propre identité, lorsqu’il raconte ; peut-être adoptant impartialement la nomenclature de Cloisterham en référence à un personnage de distinction reconnue. Ainsi, il dira, à propos de ses étranges visions : « Durdles est tombé sur le vieux bonhomme », en référence à un magnat enterré des temps anciens et de haut rang, « en frappant droit dans le cercueil avec son pic. Le vieux bonhomme a jeté un regard à Durdles avec ses yeux ouverts, comme pour dire : "Est-ce que tu t’appelles Durdles ? Pourquoi, mon gars, je t’attends depuis une éternité !" Et puis il s’est réduit en poussière. » Avec un mètre pliant toujours dans sa poche, et un marteau de maçon presque toujours à la main, Durdles passe son temps à sonder et à tapoter tout autour de la cathédrale ; et chaque fois qu’il dit à Tope : « Tope, en voilà encore un vieux par ici ! », Tope l’annonce au doyen comme une découverte établie.
Dans un costume de flanelle grossière à boutons de corne, un foulard jaune aux bouts effilochés, un vieux chapeau plus couleur de rouille que noir, et des bottines à lacets de la teinte de son métier pierreux, Durdles mène une vie brumeuse, une vie de bohémien, transportant son dîner avec lui dans un petit paquet, et s’asseyant sur toutes sortes de pierres tombales pour manger. Ce dîner de Durdles est devenu une véritable institution à Cloisterham : non seulement parce qu’il n’apparaît jamais en public sans lui, mais parce qu’il a été, lors de certaines occasions renommées, placé en détention avec Durdles (pour ivresse et incapacité), et exhibé devant le tribunal des juges à l’hôtel de ville. Ces occasions, cependant, ont été rares et espacées : Durdles étant aussi rarement ivre que sobre. Pour le reste, c’est un vieux célibataire, et il vit dans un petit trou de maison antiquité qui n’a jamais été terminé : censé être construit, jusque-là, de pierres volées au mur de la ville. À cette demeure, il y a une approche, enfoncée jusqu’aux chevilles dans des éclats de pierre, ressemblant à un bois pétrifié de pierres tombales, d’urnes, de draperies et de colonnes brisées, à tous les stades de la sculpture. Ici, deux ouvriers taillent sans cesse, tandis que deux autres, face à face, scient sans cesse de la pierre ; plongeant aussi régulièrement dans et hors de leurs guérites protectrices, comme s’ils étaient des figures mécaniques emblématiques du Temps et de la Mort.
À Durdles, quand il a consommé son verre de porto, M. Sapsea confie ce précieux effort de sa muse. Durdles sort sans émotion son mètre pliant, et mesure les lignes calmement, les alliant avec du gravier de pierre.
« C’est pour le monument, c’est ça, M. Sapsea ? »
« L’inscription. Oui. » M. Sapsea attend son effet sur un esprit commun.
« Ça rentrera au huitième de pouce près », dit Durdles. « Votre serviteur, M. Jasper. J’espère que vous vous portez bien. »
« Comment allez-vous, Durdles ? »
« J’ai une touche de "tombratisme" sur moi, M. Jasper, mais je dois m’y attendre. »
« Vous voulez dire le rhumatisme », dit Sapsea, d’un ton sec. (Il est agacé par le fait que sa composition soit si mécaniquement reçue.)
« Non, je ne veux pas dire ça. Je veux dire, M. Sapsea, le "tombratisme". C’est une autre sorte que le rhumatisme. M. Jasper sait ce que Durdles veut dire. Vous allez parmi ces tombes avant qu’il fasse bien jour par un matin d’hiver, et vous continuez, comme le dit le catéchisme, à marcher dedans tous les jours de votre vie, et vous saurez ce que Durdles veut dire. »
« C’est un endroit d’un froid glacial », acquiesce M. Jasper, avec un frisson antipathique.
« Et s’il fait un froid glacial pour vous, en haut dans le chœur, avec tout un souffle vivant qui fume autour de vous, quelle amertume c’est pour Durdles, en bas dans la crypte, parmi les dampes terreuses et le souffle mort des anciens », répond cet individu, « Durdles vous laisse en juger. — Est-ce que cela doit être mis en chantier immédiatement, M. Sapsea ? »
M. Sapsea, avec l’anxiété d’un auteur à se précipiter vers la publication, répond que cela ne peut être mis en chantier trop tôt.
« Vous feriez mieux de me laisser la clé alors », dit Durdles.
« Pourquoi, mon brave, ce n’est pas pour être mis à l’intérieur du monument ! »
« Durdles sait où cela doit être mis, M. Sapsea ; personne mieux que lui. Demandez à n’importe qui à Cloisterham si Durdles connaît son travail. »
M. Sapsea se lève, prend une clé dans un tiroir, déverrouille un coffre-fort en fer encastré dans le mur, et en sort une autre clé.
« Quand Durdles met une touche ou une finition sur son travail, peu importe où, à l’intérieur ou à l’extérieur, Durdles aime regarder son travail sous tous les angles, et voir que son travail lui fait honneur », explique Durdles, avec obstination.
La clé qui lui est offerte par le veuf éploré étant grosse, il glisse son mètre pliant dans une poche latérale de son pantalon de flanelle faite pour cela, et ouvre délibérément sa veste de flanelle, et ouvre l’ouverture d’une grande poche de poitrine à l’intérieur avant de prendre la clé pour la placer dans ce dépôt.
« Eh bien, Durdles ! » s’exclame Jasper, amusé en regardant, « vous êtes miné de poches ! »
« Et je porte du poids dedans aussi, M. Jasper. Sentez celles-là ! » en produisant deux autres grosses clés.
« Donnez-moi celle de M. Sapsea également. Sûrement celle-ci est la plus lourde des trois. »
« Vous les trouverez bien pareilles, je m’attends », dit Durdles. « Elles appartiennent toutes à des monuments. Elles ouvrent toutes le travail de Durdles. Durdles garde les clés de son travail principalement. Pas qu’elles servent beaucoup. »
« Au fait », il vient à l’esprit de Jasper de dire, alors qu’il examine distraitement les clés, « j’allais vous demander, il y a de nombreux jours, et j’ai toujours oublié. Vous savez qu’on vous appelle parfois Durdles le Pierreux, n’est-ce pas ? »
« Cloisterham me connaît sous le nom de Durdles, M. Jasper. »
« J’en suis conscient, bien sûr. Mais les garçons parfois... »
« Oh ! si vous vous souciez de ces jeunes diables de garçons... » interrompt Durdles brusquement.
« Je ne m’en soucie pas plus que vous. Mais il y a eu une discussion l’autre jour parmi le chœur, pour savoir si Pierreux signifiait Tony » ; en faisant tinter une clé contre une autre.
(« Faites attention aux rouages, M. Jasper. »)
« Ou si Pierreux signifiait Stephen » ; en faisant tinter avec un changement de clés.
(« Vous ne pouvez pas en faire un diapason, M. Jasper. »)
« Ou si le nom vient de votre métier. Quel est le fait ? »
M. Jasper pèse les trois clés dans sa main, lève la tête de son attitude nonchalamment penchée sur le feu, et remet les clés à Durdles avec un visage ingénu et amical.
Mais le Pierreux est aussi un bourru, et cet état brumeux est toujours un état incertain, très conscient de sa dignité, et enclin à prendre offense. Il laisse retomber ses deux clés dans sa poche une par une, et les boutonne ; il prend son paquet de dîner sur le dossier de la chaise sur lequel il l’avait suspendu en entrant ; il distribue le poids qu’il porte, en attachant la troisième clé dedans, comme s’il était une autruche, et aimait dîner de fer froid ; et il sort de la pièce, ne daignant aucun mot de réponse.
M. Sapsea propose alors une partie de trictrac, qui, assaisonnée de sa propre conversation édifiante, et se terminant par un souper de rôti de bœuf froid et de salade, charme la soirée dorée jusqu’à une heure assez tardive. La sagesse de M. Sapsea étant, dans sa livraison aux mortels, plutôt de l’ordre diffus qu’épigrammatique, n’est nullement épuisée même alors ; mais son visiteur laisse entendre qu’il reviendra pour plus de cette précieuse marchandise à l’avenir, et M. Sapsea le laisse partir pour le moment, pour méditer sur l’acompte qu’il emporte.
CHAPITRE V. M. DURDLES ET SON AMI
John Jasper, sur le chemin du retour à travers le Clos, est immobilisé par le spectacle de Durdles le Pierreux, paquet de dîner et tout, appuyant son dos contre la rampe de fer du cimetière qui l’enferme des vieilles arches du cloître ; et un hideux petit garçon en haillons lui jetant des pierres comme une cible bien définie au clair de lune. Parfois les pierres le touchent, et parfois elles le manquent, mais Durdles semble indifférent à l’une ou l’autre fortune. Le hideux petit garçon, au contraire, chaque fois qu’il touche Durdles, souffle un sifflement de triomphe à travers un écart dentelé, pratique pour l’usage, sur le devant de sa bouche, où la moitié de ses dents manquent ; et chaque fois qu’il le manque, glapit « Manqué encore ! » et essaie de compenser l’échec en prenant une visée plus correcte et vicieuse.
« Que faites-vous à cet homme ? » demande Jasper, sortant dans le clair de lune de l’ombre.
« J’en fais une cible », répond le hideux petit garçon.
« Donnez-moi ces pierres dans votre main. »
« Oui, je vous les donnerai dans votre gorge, si vous venez m’agripper », dit le petit garçon, se secouant et reculant. « Je vais vous écraser l’œil, si vous ne faites pas attention ! »
« Petit diable que vous êtes, que vous a fait cet homme ? »
« Il ne veut pas rentrer chez lui. »
« Qu’est-ce que cela peut vous faire ? »
« Il me donne un demi-penny pour le caillasser jusqu’à chez lui si je l’attrape trop tard », dit le garçon. Et puis il chante, comme un petit sauvage, trébuchant à moitié et dansant à moitié parmi les haillons et les lacets de ses bottes délabrées :
« Widdy widdy wen ! Je—l’at—tra—pe—aprè—dix, Widdy widdy wy ! S’il—ne—rent—pas—je—le—vise, Widdy Widdy Wake-cock warning ! »
— avec un balayage complet sur le dernier mot, et une livraison de plus sur Durdles.
Cela semblerait être une note poétique de préparation, convenue, comme un avertissement à Durdles de rester à l’écart s’il le peut, ou de se diriger vers chez lui.
John Jasper invite le garçon d’un signe de tête à le suivre (sentant qu’il est inutile de le traîner, ou de le cajoler), et traverse vers la rampe de fer où le Pierreux (et caillassé) médite profondément.
« Connaissez-vous cette chose, cet enfant ? » demande Jasper, à court d’un mot qui définirait cette chose.
« Adjoint », dit Durdles, avec un signe de tête.
« Est-ce son nom ? »
« Adjoint », acquiesce Durdles.
« Je suis serviteur au Deux-Sous des Voyageurs dans le Jardin des Usines à Gaz », explique cette chose. « Tous les serviteurs des Logements des Voyageurs sont nommés Adjoint. Quand nous sommes pleins à craquer et que les Voyageurs sont tous au lit, je sors pour ma santé. » Puis se retirant dans la rue, et prenant sa visée, il reprend :
« Widdy widdy wen ! Je—l’at—tra—pe—aprè— »
« Gardez votre main », crie Jasper, « et ne lancez pas pendant que je reste si près de lui, ou je vous tuerai ! Venez, Durdles ; laissez-moi vous raccompagner chez vous ce soir. Dois-je porter votre paquet ? »
« En aucun cas », répond Durdles, en l’ajustant. « Durdles faisait ses réflexions ici quand vous êtes arrivé, monsieur, entouré de ses œuvres, comme un auteur populaire. — Votre propre beau-frère », présentant un sarcophage dans la rampe, blanc et froid au clair de lune. « Mme Sapsea », présentant le monument de cette épouse dévouée. « Feu le titulaire », présentant la colonne brisée du révérend. « Anciennes taxes assises », présentant un vase et une serviette, debout sur ce qui pourrait représenter le pain de savon. « Ancien pâtissier et fabricant de muffins, très respecté », présentant une pierre tombale. « Tout est sain et sauf ici, monsieur, et c’est tout le travail de Durdles. Des gens du commun, qui sont simplement empaquetés dans du gazon et des ronces, le moins on en dit, le mieux c’est. Une pauvre fournée, vite oubliée. »
« Cette créature, Adjoint, est derrière nous », dit Jasper, en regardant en arrière. « Doit-il nous suivre ? »
Les relations entre Durdles et Adjoint sont d’un genre capricieux ; car, au retournement de Durdles avec la lente gravité d’une soudaineté imbibée, Adjoint fait un assez large circuit dans la rue et reste sur la défensive.
« Vous n’avez jamais crié Widdy Warning avant de commencer ce soir », dit Durdles, rappelé de façon inattendue à, ou imaginant, une blessure.
« Tu mens, je l’ai fait », dit Adjoint, dans sa seule forme de contradiction polie.
« Propre frère, monsieur », observe Durdles, en se retournant encore, et oubliant aussi inopinément son offense qu’il l’avait rappelée ou conçue ; « propre frère de Pierre l’Enfant Sauvage ! Mais je lui ai donné un but dans la vie. »
« À quoi il prend sa visée ? » suggère M. Jasper.
« C’est cela, monsieur », répond Durdles, tout satisfait ; « à quoi il prend sa visée. Je l’ai pris en main et je lui ai donné un but. Qu’était-il auparavant ? Un destructeur. Quel travail accomplissait-il ? Rien que de la destruction. Qu’en tirait-il ? De courts séjours à la prison de Cloisterham. Pas une personne, pas un morceau de propriété, pas une fenêtre, ni un cheval, ni un chien, ni un chat, ni un oiseau, ni une volaille, ni un cochon, qu’il ne lapidât, faute d’un but éclairé. Je lui ai mis cet but éclairé sous les yeux, et maintenant il peut gagner honnêtement son petit denier grâce aux trois sous par semaine. »
« Je m’étonne qu’il n’ait pas de concurrents. »
« Il en a plein, monsieur Jasper, mais il les lapide tous pour les éloigner. Maintenant, je ne sais pas trop à quoi rime ce projet à moi », poursuit Durdles, en réfléchissant avec la même gravité avinée ; « je ne sais pas comment vous pourriez appeler ça précisément. Ce n’est pas une sorte de… projet d’… éducation nationale ? »
« Je dirais que non », répond Jasper.
« Je dirais que non », acquiesce Durdles ; « alors ne cherchons pas à lui donner un nom. »
« Il reste toujours derrière nous », répète Jasper en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule ; « doit-il nous suivre ? »
« Nous ne pouvons éviter de passer par le Deux-Sous des Voyageurs si nous prenons le chemin le plus court, qui est le chemin de derrière », répond Durdles, « et nous l’y laisserons. »
Ainsi continuent-ils leur route ; Adjoint, en rang de serre-file, prenant ses distances et envahissant le silence de l’heure et du lieu en lapidant chaque mur, chaque poteau, chaque pilier et tout autre objet inanimé, le long du chemin désert.
« Y a-t-il du nouveau dans la crypte, Durdles ? » demande John Jasper.
« Quelque chose de vieux, je suppose que vous voulez dire », grogne Durdles. « Ce n’est pas un endroit pour la nouveauté. »
« Je voulais dire une nouvelle découverte de votre part. »
« Il y a un vieux sous le septième pilier à gauche, en descendant les marches brisées de la petite chapelle souterraine telle qu’elle était autrefois ; je le détermine (pour autant que je l’aie déterminé jusqu’ici) comme étant l’un de ces anciens avec une crosse. À en juger par la taille des passages dans les murs, et des marches et des portes par lesquelles ils allaient et venaient, ces crosses devaient être un sacré embarras pour les anciens ! Deux d’entre eux se rencontrant à l’improviste devaient s’accrocher mutuellement par la mitre assez souvent, je dirais. »
Sans chercher à corriger la littéralité de cette opinion, Jasper examine son compagnon — couvert de la tête aux pieds de vieux mortier, de chaux et de gravillons — comme si lui, Jasper, commençait à éprouver un intérêt romantique pour cette vie étrange.
« La vôtre est une existence curieuse. »
Sans fournir le moindre indice sur la question de savoir s’il reçoit cela comme un compliment ou tout le contraire, Durdles répond brusquement : « La vôtre en est une autre. »
« Eh bien ! en ce sens que mon sort est jeté dans le même vieux lieu terreux, glacial et immuable, oui. Mais il y a bien plus de mystère et d’intérêt dans votre relation avec la cathédrale que dans la mienne. En vérité, je commence à avoir l’idée de vous demander de me prendre comme une sorte d’étudiant, ou d’apprenti libre, sous vos ordres, et de me laisser vous accompagner parfois pour voir certains de ces recoins étranges où vous passez vos jours. »
L’Homme de Pierre répond, d’une manière générale : « Très bien. Tout le monde sait où trouver Durdles quand on a besoin de lui. » Ce qui, sans être strictement vrai, est approximativement exact si l’on entend par là que Durdles peut toujours être trouvé dans un état de vagabondage quelque part.
« Ce sur quoi je m’attarde le plus », dit Jasper, poursuivant son sujet d’intérêt romantique, « c’est l’exactitude remarquable avec laquelle vous semblez découvrir où les gens sont enterrés. — Qu’est-ce qui ne va pas ? Ce paquet vous gêne ; laissez-moi le tenir. »
Durdles s’est arrêté et a reculé un peu (Adjoint, attentif à tous ses mouvements, s’escarmouchant immédiatement sur la route), et cherchait une corniche ou un coin pour y déposer son paquet, lorsqu’il en fut ainsi soulagé.
« Donnez-moi juste mon marteau de là-dedans », dit Durdles, « et je vous montrerai. »
Clinc, clinc. Et son marteau lui est remis.
« Maintenant, regardez ici. Vous donnez votre note, n’est-ce pas, monsieur Jasper ? »
« Oui. »
« Eh bien, je sonde pour la mienne. Je prends mon marteau et je tape. » (Ici, il frappe le pavé, et l’attentif Adjoint s’escarmouche à une distance un peu plus large, supposant que sa tête pourrait être mise à contribution.) « Je tape, je tape, je tape. Solide ! Je continue à taper. Toujours solide ! Je tape encore. Holà ! Creux ! Je tape encore, en persévérant. Solide dans le creux ! Je tape, je tape, je tape, pour mieux essayer. Solide dans le creux, et à l’intérieur du solide, encore creux ! Voilà ! Le vieux s’est effrité dans son cercueil de pierre, dans le caveau ! »
« Étonnant ! »
« J’ai même fait ceci », dit Durdles, en sortant son double mètre (Adjoint s’escarmouchant entre-temps plus près, soupçonnant qu’un trésor pourrait être sur le point d’être découvert, ce qui pourrait d’une manière ou d’une autre mener à son propre enrichissement, et au délicieux régal de voir les découvreurs pendus par le cou, sur son témoignage, jusqu’à ce que mort s’ensuive). « Disons que ce marteau est un mur — mon ouvrage. Deux ; quatre ; et deux font six », mesure-t-il sur le pavé. « Six pieds à l’intérieur de ce mur, c’est Mme Sapsea. »
« Pas vraiment Mme Sapsea ? »
« Disons Mme Sapsea. Son mur est plus épais, mais disons Mme Sapsea. Durdles tape, ce mur représenté par ce marteau, et dit, après un bon sondage : “Quelque chose entre nous !” Effectivement, des décombres ont été laissés dans ce même espace de six pieds par les hommes de Durdles ! »
Jasper est d’avis qu’une telle précision « est un don ».
« Je ne le prendrais pas si on me l’offrait », répond Durdles, ne recevant nullement l’observation de bon gré. « Je l’ai découvert par moi-même. Durdles tient son savoir en fouillant profondément pour l’obtenir, et en l’extirpant par les racines quand il ne veut pas venir. — Holà, vous, Adjoint ! »
« Widdy ! » est la réponse aiguë d’Adjoint, se tenant à nouveau à distance.
« Attrape ce demi-penny. Et ne me laisse plus te voir ce soir, après que nous serons arrivés au Deux-Sous des Voyageurs. »
« Avertissement ! » répond Adjoint, après avoir attrapé la pièce, et semblant par ce mot mystique exprimer son assentiment à l’arrangement.
Ils n’ont plus qu’à traverser ce qui fut autrefois le vignoble appartenant à ce qui fut autrefois le monastère, pour arriver dans l’étroite ruelle de derrière où se dresse la délabrée maison en bois de deux étages bas, communément connue sous le nom de Deux-Sous des Voyageurs : une maison toute gondolée et déformée, comme la morale des voyageurs, avec les maigres restes d’un porche en treillis au-dessus de la porte, et aussi d’une clôture rustique devant son jardin piétiné ; en raison du fait que les voyageurs sont si attachés aux lieux par un tendre sentiment (ou si friands d’avoir un feu au bord de la route au cours de la journée), qu’ils ne peuvent jamais être persuadés ou menacés de partir, sans s’emparer violemment de quelque myosotis en bois et l’emporter.
L’apparence d’une auberge est tentée d’être donnée à ce lieu misérable par des fragments de rideaux rouges conventionnels aux fenêtres, haillons qui sont rendus boueusement transparents durant la nuit par de faibles lumières de joncs ou de chandelles brûlant sourdement dans l’air confiné de l’intérieur. Alors que Durdles et Jasper s’approchent, ils sont interpellés par une lanterne de papier inscrite au-dessus de la porte, exposant l’objet de la maison. Ils sont aussi interpellés par une demi-douzaine d’autres affreux petits garçons — qu’ils soient des pensionnaires à deux sous, des suiveurs ou des traîne-misère, qui sait ! — qui, comme attirés par quelque odeur de charogne d’Adjoint dans l’air, surgissent au clair de lune, comme des vautours pourraient se rassembler dans le désert, et se mettent instantanément à lapider lui et les uns les autres.
« Arrêtez, jeunes brutes », crie Jasper avec colère, « et laissez-nous passer ! »
Cette remontrance étant reçue par des hurlements et des pierres volantes, selon une coutume établie depuis quelques années parmi les règlements de police de nos communautés anglaises, où les chrétiens sont lapidés de toutes parts, comme si les jours de Saint Étienne étaient revenus, Durdles fait remarquer à propos des jeunes sauvages, avec quelque pertinence, qu’ils « n’ont pas de but », et ouvre la voie dans la ruelle.
Au coin de la ruelle, Jasper, violemment enragé, arrête son compagnon et regarde en arrière. Tout est silencieux. L’instant d’après, une pierre venant ricocher sur son chapeau, et un hurlement lointain de « Wake-Cock ! Avertissement ! » suivi d’un chant, comme par quelque coq éclos en enfer, l’informant sous quel feu victorieux il se tient, il tourne le coin vers la sécurité et ramène Durdles chez lui : Durdles trébuchant parmi les détritus de sa cour pierreuse comme s’il allait tomber la tête la première dans l’une des tombes inachevées.
John Jasper retourne par un autre chemin à sa maison de gardien, et entrant doucement avec sa clé, trouve son feu toujours brûlant. Il prend dans une armoire verrouillée une pipe à l’aspect particulier, qu’il remplit — mais non avec du tabac — et, après avoir ajusté le contenu du fourneau, très soigneusement, avec un petit instrument, monte un escalier intérieur de quelques marches seulement, menant à deux pièces. L’une est sa propre chambre à coucher : l’autre est celle de son neveu. Il y a de la lumière dans chacune.
Son neveu est endormi, calme et sans trouble. John Jasper reste debout à le regarder, sa pipe éteinte à la main, pendant un certain temps, avec une attention fixe et profonde. Puis, étouffant ses pas, il passe dans sa propre chambre, allume sa pipe et s’abandonne aux spectres qu’elle invoque à minuit.
CHAPITRE VI. PHILANTHROPIE AU CORNER DU CHANOINE MINEUR
Le révérend Septimus Crisparkle (Septimus, parce que six petits frères Crisparkle avant lui s’en sont allés, un par un, dès leur naissance, comme six petites bougies fragiles, dès qu’elles étaient allumées), ayant brisé la fine glace du matin près du déversoir de Cloisterham avec sa tête aimable, pour le plus grand bien de son corps, aidait maintenant sa circulation en boxant devant un miroir avec une grande science et prouesse. Un portrait frais et sain que le miroir présentait du révérend Septimus, feintant et esquivant avec la plus grande astuce, et frappant de l’épaule avec la plus grande rectitude, tandis que ses traits rayonnants débordaient d’innocence, et qu’une bienveillance au cœur tendre rayonnait de ses gants de boxe.
Il était à peine l’heure du petit-déjeuner, car Mme Crisparkle — mère, et non épouse du révérend Septimus — venait tout juste de descendre et attendait l’urne. En fait, le révérend Septimus s’arrêta à ce moment même pour prendre le joli visage de la vieille dame entre ses gants de boxe et l’embrasser. Après l’avoir fait avec tendresse, le révérend Septimus s’y remit, contrant du gauche, et plaçant son droit, d’une manière formidable.
« Je dis, chaque matin de ma vie, qu’à la fin tu vas le faire, Sept », remarqua la vieille dame en regardant ; « et c’est bien ce qui arrivera. »
« Faire quoi, maman chérie ? »
« Briser la glace de la psyché, ou faire éclater un vaisseau sanguin. »
« Ni l’un ni l’autre, Dieu nous en garde, maman chérie. Voici du vent, maman. Regarde ça ! » Dans une reprise finale d’une grande sévérité, le révérend Septimus administra et échappa à toutes sortes de punitions, et finit par coincer le bonnet de la vieille dame — tel est le terme technique utilisé dans les cercles scientifiques par les érudits du Noble Art — avec une légèreté de touche qui remua à peine le plus léger ruban de lavande ou de cerise qui s’y trouvait. Relâchant magnanimement la vaincue, juste à temps pour ranger ses gants dans un tiroir et feindre de regarder par la fenêtre dans un état d’esprit contemplatif lorsqu’un domestique entra, le révérend Septimus laissa ensuite la place à l’urne et aux autres préparatifs du petit-déjeuner. Une fois ceux-ci terminés, et les deux de nouveau seuls, il était agréable de voir (ou cela l’aurait été, s’il y avait eu quelqu’un pour le voir, ce qui n’était jamais le cas), la vieille dame debout pour réciter le Pater Noster à voix haute, et son fils, chanoine mineur pourtant, debout, la tête inclinée pour l’écouter, lui qui était à cinq ans de la quarantaine : à peu près comme il s’était tenu pour entendre les mêmes mots des mêmes lèvres quand il était à cinq mois de ses quatre ans.
Qu’y a-t-il de plus joli qu’une vieille dame — si ce n’est une jeune dame — quand ses yeux sont brillants, quand sa silhouette est svelte et compacte, quand son visage est joyeux et calme, quand sa tenue est comme celle d’une bergère en porcelaine : si délicate dans ses couleurs, si individuellement assortie à elle-même, si soigneusement moulée sur elle ? Rien n’est plus joli, pensait fréquemment le bon chanoine mineur, en prenant place à table en face de sa mère veuve depuis longtemps. La pensée de celle-ci en ces moments peut être condensée en les deux mots qui remplissaient le plus souvent leur rôle ensemble dans toutes ses conversations : « Mon Sept ! »
Ils formaient un bon duo pour prendre le petit-déjeuner ensemble au Corner du Chanoine Mineur, à Cloisterham. Car le Corner du Chanoine Mineur était un endroit calme à l’ombre de la cathédrale, que le croassement des corbeaux, les pas résonnants des rares passants, le son de la cloche de la cathédrale ou le roulement de l’orgue semblaient rendre plus calme que le silence absolu. Des hommes de combat arrogants avaient eu leurs siècles de tapage et de fureur autour du Corner du Chanoine Mineur, et des serfs battus avaient eu leurs siècles de labeur et de mort, et des moines puissants avaient eu leurs siècles d’être parfois utiles et parfois nuisibles, et voilà qu’ils étaient tous partis du Corner du Chanoine Mineur, et tant mieux. Peut-être l’une des plus hautes utilités de leur présence passée là était-elle qu’il puisse rester ce bienheureux air de tranquillité qui imprégnait le Corner du Chanoine Mineur, et cet état d’esprit sereinement romantique — productif pour la plupart de pitié et d’indulgence — qui est engendré par une histoire triste qui est toute racontée, ou une pièce pathétique qui est jouée jusqu’au bout.
Des murs de briques rouges harmonieusement adoucis par le temps, du lierre aux racines solides, des fenêtres à treillis, des pièces lambrissées, de grosses poutres en chêne dans de petits espaces, et des jardins aux murs de pierre où les fruits annuels mûrissaient encore sur des arbres monastiques, étaient les principaux environnements de la jolie vieille Mme Crisparkle et du révérend Septimus alors qu’ils prenaient le petit-déjeuner.
« Et que dit la lettre, maman chérie ? » demanda le chanoine mineur, donnant preuve d’un appétit sain et vigoureux.
La jolie vieille dame, après l’avoir lue, venait juste de la poser sur la nappe. Elle la tendit à son fils.
Or, la vieille dame était extrêmement fière que ses yeux brillants soient si clairs qu’elle pouvait lire l’écriture sans lunettes. Son fils était aussi si fier de cette circonstance, et si respectueusement déterminé à ce qu’elle en tire la plus grande satisfaction possible, qu’il avait inventé le prétexte qu’il ne pouvait lui-même pas lire l’écriture sans lunettes. Par conséquent, il enfila maintenant une paire, de proportions graves et prodigieuses, qui non seulement incommodait sérieusement son nez et son petit-déjeuner, mais entravait sérieusement sa lecture de la lettre. Car il avait les yeux d’un microscope et d’un télescope combinés, lorsqu’ils n’étaient pas aidés.
« C’est de M. Honeythunder, bien sûr », dit la vieille dame en croisant les bras.
« Bien sûr », acquiesça son fils. Il lut ensuite laborieusement :
« “Havre de Philanthropie, Bureaux principaux, Londres, mercredi.
““CHÈRE MADAME,
““J’écris depuis le… ;” Dans le quoi est-ce ceci ? Qu’est-ce qu’il écrit depuis le quoi ?”
« Depuis la chaise », dit la vieille dame.
Le révérend Septimus enleva ses lunettes, afin de pouvoir voir son visage, alors qu’il s’exclamait :
« Pourquoi, depuis quoi devrait-il écrire ? »
« Dieu me bénisse, Dieu me bénisse, Sept », répondit la vieille dame, « tu ne vois pas le contexte ! Donne-la-moi, mon cher. »
Heureux d’enlever ses lunettes (car elles faisaient toujours larmoyer ses yeux), son fils obéit : murmurant que sa vue pour lire les manuscrits devenait de pire en pire chaque jour.
« “J’écris”, continua sa mère, lisant très distinctement et précisément, “depuis la chaise, à laquelle je serai probablement confiné pendant quelques heures.” »
Septimus regarda la rangée de chaises contre le mur, avec une contenance à moitié protestataire et à moitié suppliante.
« “Nous avons”, lut la vieille dame avec un peu d’emphase supplémentaire, “une réunion de notre Comité Composite Principal Convoqué de Philanthropes Centraux et de District, à notre Havre Principal comme ci-dessus ; et c’est leur plaisir unanime que je prenne la présidence.” »
Septimus respira plus librement et marmonna : « Oh ! s’il en vient là, qu’il le fasse. »
« “Pour ne pas perdre un jour de courrier, je profite de l’occasion d’un long rapport en cours de lecture, dénonçant un malfaiteur public…” »
« C’est une chose des plus extraordinaires », intervint le doux chanoine mineur, posant sa fourchette et son couteau pour se frotter l’oreille d’un air contrarié, « que ces philanthropes soient toujours en train de dénoncer quelqu’un. Et c’est une autre chose des plus extraordinaires qu’ils soient toujours si violemment prodigues en malfaiteurs ! »
« “Dénonçant un malfaiteur public…” » — reprit la vieille dame, « “pour me débarrasser de notre petite affaire. J’ai parlé avec mes deux pupilles, Neville et Helena Landless, au sujet de leur éducation défectueuse, et ils se plient au plan proposé ; comme j’aurais pris grand soin qu’ils le fassent, qu’ils aiment ça ou non.” »
« Et c’est une autre chose des plus extraordinaires », fit remarquer le chanoine mineur sur le même ton qu’auparavant, « que ces philanthropes soient si enclins à saisir leurs semblables par la peau du cou, et (comme on pourrait dire) à les cogner dans les voies de la paix. — Je vous demande pardon, maman chérie, pour l’interruption. »
« “Par conséquent, chère Madame, veuillez préparer votre fils, le révérend M. Septimus, à attendre Neville comme pensionnaire à instruire, lundi prochain. Le même jour, Helena l’accompagnera à Cloisterham, pour s’installer à la Maison des Nonnes, l’établissement recommandé par vous-même et votre fils conjointement. Veuillez également préparer sa réception et son instruction là-bas. Les termes dans les deux cas sont entendus comme étant exactement tels qu’ils m’ont été déclarés par écrit par vous-même, lorsque j’ai ouvert une correspondance avec vous à ce sujet, après l’honneur d’avoir été présenté à vous chez votre sœur en ville ici. Avec mes compliments au révérend M. Septimus, je suis, chère Madame, votre frère affectueux (en philanthropie), LUKE HONEYTHUNDER.” »
« Eh bien, maman », dit Septimus, après s’être frotté l’oreille un peu plus, « nous devons essayer. Il ne fait aucun doute que nous avons de la place pour un pensionnaire, et que j’ai du temps à lui consacrer, et de l’inclination aussi. Je dois confesser que je suis plutôt content que ce ne soit pas M. Honeythunder lui-même. Bien que cela semble misérablement préjugé — n’est-ce pas ? — car je ne l’ai jamais vu. Est-ce un homme imposant, maman ? »
« Je dirais que c’est un homme imposant, mon cher », répondit la vieille dame après une certaine hésitation, « mais que sa voix est bien plus imposante. »
« Que lui-même ? »
« Que n’importe qui. »
« Hah ! » dit Septimus. Et il finit son petit-déjeuner comme si la saveur du Souchong de la Famille Supérieure, et aussi celle du jambon, des toasts et des œufs, était un peu sur le déclin.
La sœur de Mme Crisparkle, un autre morceau de porcelaine de Saxe, et s’accordant si parfaitement avec elle qu’elles auraient formé une délicieuse paire d’ornements pour les deux extrémités de n’importe quelle cheminée spacieuse à l’ancienne, et qui n’auraient jamais dû être vues séparées, était l’épouse sans enfant d’un clergyman titulaire d’un bénéfice de la Corporation dans la Cité de Londres. M. Honeythunder, dans son caractère public de Professeur de Philanthropie, avait appris à connaître Mme Crisparkle lors du dernier réassortiment des ornements de porcelaine (en d’autres termes lors de sa dernière visite annuelle à sa sœur), après une occasion publique de nature philanthropique, où certains orphelins dévoués d’un âge tendre avaient été gavés de brioches aux pruneaux, et d’une rondeur bombée. Tels étaient tous les antécédents connus au Corner du Chanoine Mineur des futurs élèves.
« Je suis sûr que vous serez d’accord avec moi, maman », dit M. Crisparkle, après avoir réfléchi à la question, « que la première chose à faire est de mettre ces jeunes gens aussi à l’aise que possible. Il n’y a rien de désintéressé dans cette notion, parce que nous ne pouvons pas être à l’aise avec eux à moins qu’ils ne soient à l’aise avec nous. Or, le neveu de Jasper est ici en ce moment ; et le semblable attire le semblable, et la jeunesse attire la jeunesse. C’est un jeune homme cordial, et nous l’inviterons à rencontrer le frère et la sœur au dîner. Cela fait trois. Nous ne pouvons pas penser à l’inviter, sans inviter Jasper. Cela fait quatre. Ajoutez Mlle Twinkleton et la fée promise, et cela fait six. Ajoutez nos deux personnes, et cela fait huit. Huit personnes à un dîner amical vous dérangeraient-elles du tout, maman ? »
« Neuf le feraient, Sept », répondit la vieille dame, visiblement nerveuse.
« Ma chère maman, je précise huit. »
« La taille exacte de la table et de la pièce, mon cher. »
Ainsi fut-il décidé : et lorsque M. Crisparkle se rendit avec sa mère chez Mlle Twinkleton pour organiser l'accueil de Mlle Helena Landless à la Maison des Nonnes, les deux autres invitations concernant cet établissement furent proposées et acceptées. Mlle Twinkleton jeta, certes, un coup d'œil aux globes, comme pour regretter qu'ils ne fussent pas conçus pour être emmenés dans le monde ; mais elle se résigna à les laisser derrière elle. Des instructions furent alors expédiées au Philanthrope pour le départ et l'arrivée, à temps pour le dîner, de M. Neville et de Mlle Helena ; et la garniture pour la soupe commença à embaumer l'air de Minor Canon Corner.
En ces temps-là, il n'y avait pas de chemin de fer à Cloisterham, et M. Sapsea disait qu'il n'y en aurait jamais. M. Sapsea en disait davantage ; il disait qu'il ne devrait jamais y en avoir. Et pourtant, chose merveilleuse à considérer, il est arrivé, de nos jours, que les trains express ne jugent pas Cloisterham digne d'un arrêt, mais hurlent et tourbillonnent à travers la ville pour leurs missions plus importantes, rejetant la poussière de leurs roues en témoignage de son insignifiance. Il existait un fragment lointain de ligne principale allant vers quelque autre lieu, qui devait ruiner le marché financier s'il échouait, et l'Église et l'État s'il réussissait, et (bien entendu) la Constitution, quoi qu'il en soit ; mais même cela avait déjà si bien bouleversé le trafic de Cloisterham que celui-ci, désertant la grande route, venait se faufiler depuis une partie inédite du pays par un chemin d'écurie arrière, étiqueté depuis de nombreuses années au coin : « Attention au chien. »
Vers cette avenue d'approche ignominieuse, M. Crisparkle se dirigea, attendant l'arrivée d'un omnibus court et trapu, chargé d'un monceau disproportionné de bagages sur le toit — tel un petit éléphant avec infiniment trop de château — qui assurait alors le service quotidien entre Cloisterham et le genre humain extérieur. Tandis que ce véhicule arrivait péniblement, M. Crisparkle pouvait à peine distinguer autre chose qu'un gros passager extérieur assis sur le siège du cocher, les coudes en équerre et les mains sur les genoux, comprimant le conducteur dans un espace fort inconfortable, et dardant des regards tout autour de lui avec un visage aux traits marqués.
« Est-ce là Cloisterham ? » demanda le passager d'une voix formidable.
« C'est cela », répondit le conducteur, se frottant comme s'il souffrait après avoir jeté les rênes au palefrenier. « Et je n'ai jamais été si heureux de la voir. »
« Dites alors à votre maître d'élargir son siège de cocher », répliqua le passager. « Votre maître est moralement tenu — et devrait l'être légalement, sous peine de pénalités ruineuses — de pourvoir au confort de son prochain. »
Le conducteur entreprit, avec la paume de ses mains, une perquisition superficielle sur l'état de son squelette, ce qui sembla l'inquiéter.
« Me suis-je assis sur vous ? » demanda le passager.
« C'est le cas », dit le conducteur, comme s'il n'appréciait pas cela le moins du monde.
« Prenez cette carte, mon ami. »
« Je crois que je ne vous en priverai pas », répondit le conducteur, jetant un regard peu favorable sur l'objet sans le prendre. « À quoi cela me sert-il ? »
« Soyez membre de cette Société », dit le passager.
« Qu'est-ce que j'y gagnerai ? » demanda le conducteur.
« La fraternité », répondit le passager d'une voix féroce.
« Merci bien », dit le conducteur, très délibérément, en descendant ; « ma mère se contentait de moi, et j'en fais autant. Je ne veux pas de frères. »
« Mais vous devez en avoir », répliqua le passager en descendant à son tour, « que vous le vouliez ou non. Je suis votre frère. »
« Dites donc ! » protesta le conducteur, dont l'humeur s'échauffait, « n'allez pas trop loin ! Le ver se tourne quand… »
Mais ici, M. Crisparkle intervint, remontrant à part d'une voix amicale : « Joe, Joe, Joe ! Ne vous oubliez pas, Joe, mon brave ! » puis, lorsque Joe toucha pacifiquement son chapeau, il accosta le passager : « M. Honeythunder ? »
« C'est mon nom, monsieur. »
« Je m'appelle Crisparkle. »
« Le révérend M. Septimus ? Ravi de vous voir, monsieur. Neville et Helena sont à l'intérieur. Ayant un peu succombé ces derniers temps sous le poids de mes travaux publics, j'ai pensé prendre une bouffée d'air frais, venir avec eux et repartir ce soir. Alors vous êtes le révérend M. Septimus ? » Il l'examina dans l'ensemble avec déception, et fit tournoyer un double lorgnon par son ruban, comme s'il le faisait rôtir, sans toutefois l'utiliser autrement. « Hah ! Je m'attendais à vous voir plus âgé, monsieur. »
« J'espère que cela viendra », fut la réponse de bonne humeur.
« Hein ? » demanda M. Honeythunder.
« Juste une pauvre petite plaisanterie. Elle ne mérite pas d'être répétée. »
« Une plaisanterie ? Oui ; je ne vois jamais de plaisanterie », répliqua M. Honeythunder en fronçant les sourcils. « Une plaisanterie est perdue sur moi, monsieur. Où sont-ils ? Helena et Neville, venez ici ! M. Crisparkle est venu vous accueillir. »
Un jeune homme d'une souplesse inhabituellement belle, et une jeune fille d'une souplesse inhabituellement belle ; très semblables ; tous deux très bruns, et très riches en couleurs ; elle presque du type gitan ; quelque chose d'indompté chez eux deux ; une certaine allure de chasseur et de chasseresse ; mais avec cela, une certaine allure d'être les objets de la chasse, plutôt que les poursuivants. Élancés, souples, vifs d'œil et de membre ; à moitié timides, à moitié provocateurs ; au regard farouche ; une sorte d'hésitation indéfinissable allant et venant sur toute leur expression, tant du visage que de la forme, qui pourrait être comparée à l'hésitation avant un bond ou une ruade. Les notes mentales brutes prises dans les cinq premières minutes par M. Crisparkle auraient été ainsi lues, mot pour mot.
Il invita M. Honeythunder à dîner, l'esprit troublé (car le malaise de la chère vieille bergère en porcelaine pesait sur lui), et donna le bras à Helena Landless. Elle et son frère, tout en marchant ensemble à travers les rues anciennes, prirent grand plaisir à ce qu'il leur montrait de la cathédrale et des ruines du monastère, et s'émerveillaient — ainsi continuaient ses notes — presque comme s'ils étaient de beaux captifs barbares amenés de quelque sauvage domaine tropical. M. Honeythunder marchait au milieu de la route, bousculant les indigènes sur son passage et exposant bruyamment un plan qu'il avait pour faire une rafle de toutes les personnes sans emploi du Royaume-Uni, les jetant toutes en prison et les forçant, sous peine d'extermination immédiate, à devenir philanthropes.
Mme Crisparkle eut besoin de sa propre part de philanthropie lorsqu'elle contempla cette excroissance très grande et très bruyante au sein de son petit groupe. Toujours quelque chose de la nature d'un furoncle sur le visage de la société, M. Honeythunder s'épanouit en une pustule inflammatoire à Minor Canon Corner. Bien qu'il ne fût pas littéralement vrai, comme le lui reprochaient facétieusement les incroyants, qu'il criât à ses semblables : « Maudites soient vos âmes et vos corps, venez ici et soyez bénis ! », sa philanthropie était de cette sorte explosive dont la différence avec l'animosité était difficile à déterminer. Il fallait abolir la force militaire, mais il fallait d'abord traduire en cour martiale tous les officiers supérieurs ayant fait leur devoir pour ce motif, et les fusiller. Il fallait abolir la guerre, mais il fallait faire des convertis en leur faisant la guerre et en les accusant d'aimer la guerre comme la prunelle de leurs yeux. Il ne devait plus y avoir de peine capitale, mais il fallait d'abord balayer de la surface de la terre tous les législateurs, juristes et juges qui étaient d'un avis contraire. Il devait y avoir une concorde universelle, et il fallait l'obtenir en éliminant toutes les personnes qui ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas consciencieusement, être concordantes. Il fallait aimer son frère comme soi-même, mais après un intervalle indéfini de médisance à son égard (tout comme si vous le haïssiez) et de calomnies de toutes sortes. Par-dessus tout, vous ne deviez rien faire en privé, ou pour votre propre compte. Vous deviez vous rendre dans les bureaux du Havre de la Philanthropie et inscrire votre nom en tant que Membre et Philanthrope professant. Ensuite, vous deviez payer votre cotisation, obtenir votre carte de membre, votre ruban et votre médaille, et vivre à jamais sur une estrade, et dire à jamais ce que disait M. Honeythunder, et ce que disait le Trésorier, et ce que disait le sous-Trésorier, et ce que disait le Comité, et ce que disait le sous-Comité, et ce que disait le Secrétaire, et ce que disait le vice-Secrétaire. Et cela était généralement énoncé dans la résolution adoptée à l'unanimité sous seing privé, à l'effet que : « Ce corps assemblé de Philanthropes professants considère, avec un mépris indigné et un dédain non dénué d'une détestation absolue et d'une haine écœurante » — en bref, la bassesse de tous ceux qui n'en font pas partie, et s'engage à faire autant de déclarations odieuses que possible à leur sujet, sans se soucier le moins du monde des faits.
Le dîner fut un effondrement des plus lugubres. Le philanthrope dérangea la symétrie de la table, s'assit sur le passage du service, bloqua la circulation et poussa M. Tope (qui assistait la femme de chambre) au bord de la distraction en passant les assiettes et les plats au-dessus de sa propre tête. Personne ne pouvait parler à personne, car il haranguait tout le monde à la fois, comme si la compagnie n'avait aucune existence individuelle, mais constituait une réunion. Il saisit le révérend M. Septimus, en tant que personnage officiel à interpeller, ou sorte de patère humaine sur laquelle suspendre son chapeau oratoire, et tomba dans l'habitude exaspérante, commune chez de tels orateurs, de l'incarner en un adversaire méchant et faible. Ainsi, il demandait : « Et allez-vous, monsieur, vous avilir maintenant en me disant » — et ainsi de suite, alors que l'homme innocent n'avait pas ouvert la bouche, ni n'avait l'intention de l'ouvrir. Ou il disait : « Voyez maintenant, monsieur, à quelle position vous êtes réduit. Je ne vous laisserai aucune échappatoire. Après avoir épuisé toutes les ressources de la fraude et du mensonge, pendant des années et des années ; après avoir fait preuve d'une combinaison de bassesse lâche et d'audace sanguinaire, telle que le monde n'en a pas souvent été témoin ; vous avez maintenant l'hypocrisie de plier le genou devant les plus dégradés de l'humanité, et de supplier, de pleurnicher et de hurler pour obtenir merci ! » Sur quoi l'infortuné chanoine paraissait, en partie indigné et en partie perplexe ; tandis que sa digne mère restait sur ses gardes, les larmes aux yeux, et que le reste du groupe tombait dans une sorte d'état gélatineux, sans saveur ni solidité, et avec très peu de résistance.
Mais le flot de philanthropie qui jaillit lorsque le départ de M. Honeythunder commença à se profiler dut être hautement gratifiant pour les sentiments de cet homme distingué. Son café fut produit, grâce à l'activité spéciale de M. Tope, une heure pleine avant qu'il ne le demande. M. Crisparkle resta avec sa montre en main pendant environ la même période, de peur qu'il ne dépasse son temps. Les quatre jeunes gens furent unanimes à croire que l'horloge de la cathédrale sonnait trois quarts, alors qu'elle n'en sonnait qu'un. Mlle Twinkleton estima la distance jusqu'à l'omnibus à vingt-cinq minutes de marche, alors qu'il n'y en avait que cinq. La gentillesse affectueuse de tout le cercle le bouscula dans son pardessus et le poussa dehors, sous le clair de lune, comme s'il était un traître fugitif avec lequel ils sympathisaient, et qu'une troupe de cavalerie se trouvât à la porte de derrière. M. Crisparkle et sa nouvelle charge, qui l'accompagnèrent jusqu'à l'omnibus, furent si fervents dans leurs craintes qu'il ne prît froid qu'ils l'y enfermèrent instantanément et le laissèrent là, avec encore une demi-heure d'avance.
CHAPITRE VII. PLUS D'UNE CONFIDENCE
« Je connais très peu ce monsieur, monsieur », dit Neville au chanoine tandis qu'ils rebroussaient chemin.
« Vous connaissez très peu votre tuteur ? » répéta le chanoine.
« Presque rien ! »
« Comment se fait-il qu'il… »
« Qu'il soit mon tuteur ? Je vais vous le dire, monsieur. Je suppose que vous savez que nous venons (ma sœur et moi) de Ceylan ? »
« En effet, non. »
« Je m'en étonne. Nous vivions là-bas avec un beau-père. Notre mère y est morte quand nous étions de petits enfants. Nous avons eu une existence misérable. Elle a fait de lui notre tuteur, et c'était une misérable créature avare qui nous refusait la nourriture et les vêtements. À sa mort, il nous a transmis à cet homme ; pour aucune autre raison, que je sache, que le fait d'être un ami ou une connaissance dont le nom était toujours imprimé et attirait son attention. »
« C'était récemment, je suppose ? »
« Tout récemment, monsieur. Ce beau-père à nous était une brute cruelle autant qu'un exploiteur. Il est heureux qu'il soit mort à ce moment-là, ou je l'aurais peut-être tué. »
M. Crisparkle s'arrêta net au clair de lune et regarda son élève plein d'espoir avec consternation.
« Je vous surprends, monsieur ? » dit-il, avec un changement rapide vers une attitude soumise.
« Vous me choquez ; vous me choquez indiciblement. »
L'élève baissa la tête pendant un moment, tandis qu'ils continuaient leur chemin, puis dit : « Vous ne l'avez jamais vu battre votre sœur. Je l'ai vu battre la mienne, plus d'une fois ou deux, et je ne l'ai jamais oublié. »
« Rien », dit M. Crisparkle, « pas même les larmes d'une sœur aimée et belle sous un traitement lâche et ignoble ; » il devint moins sévère, malgré lui, à mesure que son indignation montait ; « ne pourrait justifier ces horribles expressions que vous avez utilisées. »
« Je regrette de les avoir utilisées, et surtout devant vous, monsieur. Je vous prie de les retirer. Mais permettez-moi de vous rectifier sur un point. Vous avez parlé des larmes de ma sœur. Ma sœur l'aurait laissé la mettre en pièces avant de lui laisser croire qu'il pouvait la faire verser une larme. »
M. Crisparkle repassa ses notes mentales, et ne fut ni surpris de l'entendre, ni disposé à le contester.
« Peut-être penserez-vous que c'est étrange, monsieur » — cela fut dit d'une voix hésitante — « que je vous demande sitôt de me permettre de me confier à vous, et d'avoir la gentillesse d'écouter un mot ou deux de ma part pour ma défense ? »
« Défense ? » répéta M. Crisparkle. « Vous n'êtes pas sur votre défense, M. Neville. »
« Je crois que je le suis, monsieur. Du moins, je sais que je le devrais, si vous étiez mieux au courant de mon caractère. »
« Eh bien, M. Neville », fut la réponse. « Et si vous me laissiez le découvrir ? »
« Puisque c'est votre plaisir, monsieur », répondit le jeune homme, avec un changement rapide dans son attitude vers une déception maussade : « puisque c'est votre plaisir de me freiner dans mon élan, je dois me soumettre. »
Il y avait dans le ton de cette courte tirade quelque chose qui rendit l'homme consciencieux à qui elle s'adressait inquiet. Cela lui suggérait qu'il pourrait, sans le vouloir, détourner une confiance bénéfique à un jeune esprit mal formé et peut-être à son propre pouvoir de diriger et d'améliorer celui-ci. Ils étaient en vue des lumières de ses fenêtres, et il s'arrêta.
« Retournons sur nos pas et faisons quelques allées et venues, M. Neville, ou vous n'aurez peut-être pas le temps de finir ce que vous souhaitez me dire. Vous êtes hâtif de penser que je veux vous freiner. Tout au contraire. J'invite votre confidence. »
« Vous l'avez invitée, monsieur, sans le savoir, depuis que je suis arrivé ici. Je dis "depuis", comme si j'étais là depuis une semaine. La vérité est que nous sommes venus ici (ma sœur et moi) pour nous quereller avec vous, et vous affronter, et repartir aussitôt. »
« Vraiment ? » dit M. Crisparkle, incapable de trouver autre chose à dire.
« Vous voyez, nous ne pouvions pas savoir ce que vous étiez à l'avance, monsieur ; pouvions-nous ? »
« Clairement non », dit M. Crisparkle.
« Et n'ayant aimé personne d'autre avec qui nous ayons jamais été mis en contact, nous avions pris la décision de ne pas vous aimer. »
« Vraiment ? » dit encore M. Crisparkle.
« Mais nous vous aimons, monsieur, et nous voyons une différence indéniable entre votre maison et votre accueil, et tout ce que nous avons jamais connu. Ceci — et le fait que je sois seul avec vous — et tout ce qui nous entoure semblant si calme et paisible après le départ de M. Honeythunder — et Cloisterham étant si ancienne, grave et belle, sous la lune qui brille sur elle — ces choses m'ont incliné à ouvrir mon cœur. »
« Je comprends parfaitement, M. Neville. Et il est salutaire d'écouter de telles influences. »
« En décrivant mes propres imperfections, monsieur, je dois vous demander de ne pas supposer que je décris celles de ma sœur. Elle est sortie des désavantages de notre vie misérable bien meilleure que moi, autant que cette tour de cathédrale est plus haute que ces cheminées. »
M. Crisparkle, dans son for intérieur, n'en était pas si sûr.
« J'ai dû, monsieur, dès mes plus anciens souvenirs, supprimer une haine mortelle et amère. Cela m'a rendu secret et vindicatif. J'ai toujours été tyranniquement maintenu sous la main forte. Cela m'a poussé, dans ma faiblesse, à la ressource d'être faux et mesquin. J'ai été privé d'éducation, de liberté, d'argent, de vêtements, du strict nécessaire de la vie, des plaisirs les plus communs de l'enfance, des possessions les plus communes de la jeunesse. Cela a causé chez moi un manque total, je ne sais de quelles émotions, ou souvenirs, ou bons instincts — je n'ai même pas de nom pour la chose, vous voyez ! — sur lesquels vous avez eu à travailler chez d'autres jeunes hommes auxquels vous êtes habitué. »
« C'est évidemment vrai. Mais ce n'est pas encourageant », pensa M. Crisparkle alors qu'ils faisaient demi-tour.
« Et pour finir, monsieur : j'ai été élevé parmi des dépendants abjects et serviles, d'une race inférieure, et j'ai pu facilement contracter quelque affinité avec eux. Parfois, je me demande si ce n'est pas une goutte de ce qu'il y a de tigré dans leur sang. »
« Comme dans le cas de cette remarque à l'instant », pensa M. Crisparkle.
« En un dernier mot concernant ma sœur, monsieur (nous sommes jumeaux), vous devez savoir, à son honneur, que rien dans notre misère ne l'a jamais soumise, bien que cela m'ait souvent terrifié. Quand nous nous sommes enfuis (nous nous sommes enfuis quatre fois en six ans, pour être bientôt ramenés et cruellement punis), la fuite était toujours de son organisation et de sa direction. Chaque fois, elle s'habillait en garçon et montrait l'audace d'un homme. Je suppose que nous avions sept ans quand nous avons décampé pour la première fois ; mais je me souviens, quand j'ai perdu le couteau de poche avec lequel elle devait se couper les cheveux court, avec quelle désespérance elle a essayé de les arracher, ou de les couper avec les dents. Je n'ai rien d'autre à ajouter, monsieur, si ce n'est que j'espère que vous serez patient avec moi et que vous m'excuserez. »
« Soyez-en assuré, M. Neville », répondit le chanoine. « Je ne prêche pas plus que je ne peux l'éviter, et je ne répondrai pas à votre confiance par un sermon. Mais je vous supplie de garder à l'esprit, très sérieusement et fermement, que si je dois vous faire quelque bien que ce soit, ce ne peut être qu'avec votre propre assistance ; et que vous ne pouvez la rendre, efficacement, qu'en cherchant l'aide du Ciel. »
« J'essaierai de faire ma part, monsieur. »
« Et, M. Neville, j'essaierai de faire la mienne. Voici ma main là-dessus. Que Dieu bénisse nos efforts ! »
Ils se tenaient maintenant devant la porte de sa maison, et un joyeux son de voix et de rires se faisait entendre à l'intérieur.
« Nous ferons encore un tour avant d'entrer », dit M. Crisparkle, « car je veux vous poser une question. Quand vous avez dit que vous aviez changé d'avis à mon sujet, vous parliez non seulement pour vous-même, mais aussi pour votre sœur ? »
« Sans aucun doute, monsieur. »
« Excusez-moi, M. Neville, mais je pense que vous n'avez pas eu l'occasion de communiquer avec votre sœur depuis que je vous ai rencontrés. M. Honeythunder était très éloquent ; mais peut-être puis-je oser dire, sans méchanceté, qu'il a plutôt monopolisé l'occasion. Ne pourriez-vous pas avoir répondu pour votre sœur sans garantie suffisante ? »
Neville secoua la tête avec un sourire fier.
« Vous ne savez pas encore, monsieur, quelle compréhension complète peut exister entre ma sœur et moi, bien qu'aucun mot prononcé — peut-être à peine autant qu'un regard — n'ait pu passer entre nous. Non seulement elle ressent ce que j'ai décrit, mais elle sait très bien que je saisis cette occasion de vous parler, tant pour elle que pour moi-même. »
M. Crisparkle regarda son visage avec une certaine incrédulité ; mais le visage du jeune homme exprimait une conviction si absolue et si ferme de la vérité de ce qu'il disait que M. Crisparkle regarda le trottoir et réfléchit, jusqu'à ce qu'ils arrivent de nouveau devant sa porte.
« Je demanderai un tour de plus, monsieur, cette fois-ci », dit le jeune homme, avec une couleur assez vive montant à son visage. « Mais sans l'éloquence de M. Honeythunder — je crois que c'est le terme que vous avez employé, monsieur ? » (avec un soupçon de malice.)
« Je... oui, j'ai appelé cela de l'éloquence », dit M. Crisparkle.
« Sans l'éloquence de M. Honeythunder, je n'aurais peut-être pas eu besoin de vous demander ce que je vais vous demander. Ce M. Edwin Drood, monsieur : je crois que c'est le nom ? »
« Tout à fait correct », dit M. Crisparkle. « D-r-double o-d. »
« Étudie-t-il — ou étudiait-il — avec vous, monsieur ? »
« Jamais, monsieur Neville. Il vient ici rendre visite à sa parente, M. Jasper. »
« Mlle Bud est-elle aussi sa parente, monsieur ? »
(« Pourquoi demande-t-il cela avec une soudaine arrogance ? » pensa M. Crisparkle.) Puis il expliqua, à voix haute, ce qu’il savait de la petite histoire de leurs fiançailles.
« Oh ! c’est donc cela ? » dit le jeune homme. « Je comprends maintenant son air de propriétaire ! »
Cela fut dit si évidemment pour lui-même, ou pour n’importe qui plutôt que pour M. Crisparkle, que ce dernier sentit instinctivement que le relever équivaudrait presque à relever un passage d’une lettre qu’il aurait lu par hasard par-dessus l’épaule de l’écrivain. Un instant plus tard, ils rentrèrent dans la maison.
M. Jasper était assis au piano lorsqu’ils entrèrent dans son salon, et il accompagnait Mlle Rosebud pendant qu’elle chantait. Il résultait du fait qu’il jouait l’accompagnement sans partition, et qu’elle était une petite créature étourdie, très encline à se tromper, qu’il suivait ses lèvres avec la plus grande attention, avec ses yeux autant qu’avec ses mains ; suggérant soigneusement et doucement la tonique de temps à autre. Debout, un bras passé autour d’elle, mais avec un visage bien plus attentif à M. Jasper qu’à son chant, se tenait Helena, entre qui et son frère s’échangea une reconnaissance instantanée, dans laquelle M. Crisparkle vit, ou crut voir, l’entente dont on avait parlé, jaillir. M. Neville prit alors sa pose admirative, appuyé contre le piano, en face de la chanteuse ; M. Crisparkle s’assit près de la bergère en porcelaine ; Edwin Drood replia et déplia galamment l’éventail de Mlle Twinkleton ; et cette dame réclama passivement ce genre de droit de propriété d’exposant sur le talent en démonstration, que M. Tope, le bedeau, réclamait quotidiennement dans le service de la cathédrale.
La chanson se poursuivit. C’était un air de séparation mélancolique, et la voix fraîche et jeune était fort plaintive et tendre. Tandis que Jasper observait les jolies lèvres, et suggérait encore et encore l’unique note, comme s’il s’agissait d’un murmure venant de lui-même, la voix devint moins assurée, jusqu’à ce que, soudain, la chanteuse éclate en sanglots et s’écrie, les mains sur les yeux : « Je ne peux supporter cela ! J’ai peur ! Emmenez-moi ! »
D’un mouvement rapide de sa silhouette souple, Helena allongea la petite beauté sur un canapé, comme si elle ne l’avait jamais soulevée. Puis, à genoux à côté d’elle, et une main sur sa bouche rosée, tandis que de l’autre elle faisait appel à tous les autres, Helena leur dit : « Ce n’est rien ; tout est fini ; ne lui parlez pas pendant une minute, et elle ira bien ! »
Les mains de Jasper s’étaient, au même instant, levées des touches, et étaient maintenant en suspens au-dessus d’elles, comme s’il attendait de reprendre. Dans cette attitude, il restait encore immobile : ne se retournant même pas, alors que tous les autres avaient changé de place et se rassuraient les uns les autres.
« Pussy n’est pas habituée à un public ; voilà la vérité », dit Edwin Drood. « Elle est devenue nerveuse et n’a pas pu tenir le coup. De plus, Jack, tu es un maître si consciencieux, et tu exiges tant, que je crois que tu lui fais peur. Rien d’étonnant. »
« Rien d’étonnant », répéta Helena.
« Voilà, Jack, tu entends ! Tu aurais peur de lui, dans des circonstances similaires, n’est-ce pas, Mlle Landless ? »
« En aucune circonstance », répondit Helena.
Jasper ramena ses mains, regarda par-dessus son épaule et pria Mlle Landless de l’excuser pour la défense qu’elle avait faite de son caractère. Puis il se remit à jouer silencieusement, sans frapper les notes, tandis que sa petite élève était emmenée vers une fenêtre ouverte pour prendre l’air, et était par ailleurs cajolée et rétablie. Lorsqu’elle fut ramenée, sa place était vide. « Jack est parti, Pussy », lui dit Edwin. « J’ai plus qu’à moitié peur qu’il n’ait pas aimé être accusé d’être le Monstre qui t’a effrayée. » Mais elle ne répondit pas un mot, et frissonna, comme s’ils l’avaient rendue un peu trop froide.
Mlle Twinkleton, estimant maintenant qu’il était en effet tard, Mme Crisparkle, pour nous trouver hors des murs de la Nuns’ House, et que nous qui entreprenions la formation des futures épouses et mères d’Angleterre (les derniers mots à voix basse, comme devant être communiqués en confidence) étions vraiment tenues (la voix remontant) de donner un meilleur exemple que celui de mœurs dissolues, des châles furent réclamés, et les deux jeunes cavaliers se portèrent volontaires pour raccompagner les dames chez elles. Ce fut vite fait, et la porte de la Nuns’ House se referma sur elles.
Les pensionnaires s’étaient retirées, et seule Mme Tisher, en veille solitaire, attendait la nouvelle élève. Sa chambre étant située à l’intérieur de celle de Rosa, très peu de présentations ou d’explications furent nécessaires avant qu’elle ne soit confiée à sa nouvelle amie et laissée pour la nuit.
« C’est un soulagement béni, ma chère », dit Helena. « J’ai redouté toute la journée d’être acculée à ce moment. »
« Nous ne sommes pas nombreuses », répondit Rosa, « et nous sommes de bonnes filles ; du moins les autres le sont ; je peux répondre d’elles. »
« Je peux répondre de toi », rit Helena, scrutant le joli petit visage avec ses yeux noirs et ardents, et caressant tendrement la petite silhouette. « Tu seras une amie pour moi, n’est-ce pas ? »
« Je l’espère. Mais l’idée que je puisse être une amie pour toi me semble trop absurde, pourtant. »
« Pourquoi ? »
« Oh, je suis une si petite chose, et tu es si féminine et si belle. Tu sembles avoir assez de résolution et de pouvoir pour m’écraser. Je me réduis à rien à côté de ta présence, même. »
« Je suis une créature négligée, ma chère, ignorant tout des arts d’agrément, consciemment et douloureusement consciente que j’ai tout à apprendre, et profondément honteuse d’avouer mon ignorance. »
« Et pourtant, tu avoues tout à moi ! » dit Rosa.
« Ma jolie, puis-je faire autrement ? Il y a une fascination en toi. »
« Oh ! vraiment ? » fit la moue Rosa, à moitié en plaisantant et à moitié sérieuse. « Quel dommage que Maître Eddy ne la ressente pas davantage ! »
Bien sûr, ses relations avec ce jeune gentleman avaient déjà été évoquées à Minor Canon Corner.
« Pourquoi, sûrement il doit t’aimer de tout son cœur ! » s’écria Helena, avec une ferveur qui menaçait de s’enflammer en férocité s’il ne le faisait pas.
« Hein ? Oh, eh bien, je suppose qu’il le fait », dit Rosa, faisant encore la moue ; « je suis sûre que je n’ai pas le droit de dire qu’il ne le fait pas. Peut-être est-ce ma faute. Peut-être ne suis-je pas aussi gentille envers lui que je devrais l’être. Je ne pense pas l’être. Mais c’est si ridicule ! »
Les yeux d’Helena demandèrent ce qui l’était.
« Nous le sommes », dit Rosa, répondant comme si elle avait parlé. « Nous sommes un couple si ridicule. Et nous nous disputons sans cesse. »
« Pourquoi ? »
« Parce que nous savons tous deux que nous sommes ridicules, ma chère ! » Rosa donna cette réponse comme si c’était la réponse la plus concluante du monde.
Le regard autoritaire d’Helena resta fixé sur son visage pendant quelques instants, puis, impulsivement, elle tendit ses deux mains et dit :
« Tu seras mon amie et tu m’aideras ? »
« Vraiment, ma chère, je le ferai », répondit Rosa, sur un ton d’affection enfantine qui alla droit et juste à son cœur ; « je serai une aussi bonne amie qu’une si petite chose peut l’être pour une créature aussi noble que toi. Et sois mon amie, je t’en prie ; je ne me comprends pas moi-même : et j’ai grand besoin d’une amie qui puisse me comprendre. »
Helena Landless l’embrassa, et retenant ses deux mains, dit :
« Qui est M. Jasper ? »
Rosa détourna la tête en répondant : « L’oncle d’Eddy, et mon professeur de musique. »
« Tu ne l’aimes pas ? »
« Beurk ! » Elle porta ses mains à son visage et trembla de peur ou d’horreur.
« Tu sais qu’il t’aime ? »
« Oh, ne dis pas, ne dis pas, ne dis pas ! » s’écria Rosa, tombant à genoux et s’agrippant à sa nouvelle ressource. « Ne m’en parle pas ! Il m’épouvante. Il hante mes pensées, comme un horrible fantôme. Je sens que je ne suis jamais en sécurité avec lui. J’ai l’impression qu’il pourrait passer à travers le mur quand on parle de lui. » Elle regarda réellement autour d’elle, comme si elle redoutait de le voir debout dans l’ombre derrière elle.
« Essaie de m’en dire plus, chérie. »
« Oui, je le ferai, je le ferai. Parce que tu es si forte. Mais tiens-moi pendant ce temps, et reste avec moi après. »
« Mon enfant ! Tu parles comme s’il t’avait menacée de quelque manière obscure. »
« Il ne m’a jamais parlé de… cela. Jamais. »
« Qu’a-t-il fait ? »
« Il a fait de moi une esclave avec ses regards. Il m’a forcée à le comprendre, sans qu’il dise un mot ; et il m’a forcée à garder le silence, sans qu’il profère une menace. Quand je joue, il ne détache jamais ses yeux de mes mains. Quand je chante, il ne détache jamais ses yeux de mes lèvres. Quand il me corrige, et qu’il frappe une note, ou un accord, ou qu’il joue un passage, il est lui-même dans les sons, murmurant qu’il me poursuit comme un amant, et m’ordonnant de garder son secret. J’évite ses yeux, mais il me force à les voir sans les regarder. Même quand un voile se pose sur eux (ce qui arrive parfois), et qu’il semble s’égarer dans une sorte de rêve effrayant dans lequel il menace le plus, il m’oblige à le savoir, et à savoir qu’il est assis tout près de moi, plus terrible pour moi que jamais. »
« Quelle est cette menace imaginaire, ma jolie ? Qu’est-ce qui est menacé ? »
« Je ne sais pas. Je n’ai jamais même osé penser ou me demander ce que c’est. »
« Et c’était tout, ce soir ? »
« C’était tout ; excepté que ce soir, quand il observait mes lèvres si étroitement alors que je chantais, en plus de me sentir terrifiée, je me suis sentie honteuse et passionnément blessée. C’était comme s’il m’embrassait, et je ne pouvais pas le supporter, alors j’ai crié. Tu ne dois jamais souffler mot de ceci à personne. Eddy lui est dévoué. Mais tu as dit ce soir que tu n’aurais pas peur de lui, en aucune circonstance, et cela me donne – à moi qui ai si peur de lui – le courage de ne le dire qu’à toi. Tiens-moi ! Reste avec moi ! Je suis trop effrayée pour être laissée toute seule. »
Le visage tzigane et brillant se pencha sur les bras et le sein qui s’agrippaient, et les cheveux noirs et sauvages tombèrent protecteurs sur la forme enfantine. Il y avait une lueur de feu assoupie dans les yeux sombres et intenses, bien qu’ils fussent alors adoucis par la compassion et l’admiration. Que quiconque est le plus concerné y prenne garde !
CHAPITRE VIII. LE FER AU POING
Les deux jeunes hommes, après avoir vu les demoiselles, leurs pupilles, entrer dans la cour de la Nuns’ House, et se trouvant fixés froidement par la plaque de cuivre impudente, comme si le vieux beau usé avec le monocle à l’œil était insolent, se regardent, regardent le long de la perspective de la rue baignée de lune, et s’éloignent lentement ensemble.
« Restez-vous longtemps ici, M. Drood ? » dit Neville.
« Pas cette fois », est la réponse insouciante. « Je repars pour Londres demain. Mais je serai ici, de temps à autre, jusqu’à la prochaine Saint-Jean ; ensuite, je prendrai congé de Cloisterham, et de l’Angleterre aussi ; pour une longue période, je suppose. »
« Allez-vous à l’étranger ? »
« Je vais réveiller un peu l’Égypte », est la réponse condescendante.
« Faites-vous des études ? »
« Des études ? » répète Edwin Drood, avec une pointe de mépris. « Non. Je fais, je travaille, je suis ingénieur. Mon petit patrimoine a été laissé en partie dans le capital de la firme dans laquelle je suis, par mon père, un ancien associé ; et je suis à la charge de la firme jusqu’à ma majorité ; et ensuite j’entrerai dans ma modeste part de l’affaire. Jack — vous l’avez rencontré au dîner — est, jusque-là, mon tuteur et fiduciaire. »
« J’ai entendu parler par M. Crisparkle de votre autre bonne fortune. »
« Que voulez-vous dire par mon autre bonne fortune ? »
Neville a fait sa remarque d’une manière prudemment avancée, et pourtant furtive et timide, très expressive de cet air particulier déjà remarqué, d’être à la fois chasseur et chassé. Edwin a fait sa réplique avec une brusquerie qui n’a rien de poli. Ils s’arrêtent et échangent un regard assez échauffé.
« J’espère », dit Neville, « qu’il n’y a aucune offense, M. Drood, à ce que je fasse innocemment référence à vos fiançailles ? »
« Par George ! » s’écrie Edwin, reprenant la marche à une allure un peu plus rapide ; « tout le monde dans ce vieux Cloisterham bavard y fait référence. Je m’étonne qu’aucun débit de boissons n’ait été ouvert, avec mon portrait pour enseigne de la Tête du Fiancé. Ou le portrait de Pussy. L’un ou l’autre. »
« Je ne suis pas responsable du fait que M. Crisparkle mentionne la chose devant moi, tout à fait ouvertement », commence Neville.
« Non ; c’est vrai ; vous ne l’êtes pas », acquiesce Edwin Drood.
« Mais », reprend Neville, « je suis responsable de vous l’avoir mentionné. Et je l’ai fait, en supposant que vous ne pouviez manquer d’en être hautement fier. »
Or, il y a ces deux curieux traits de nature humaine qui actionnent les ressorts secrets de ce dialogue. Neville Landless est déjà assez impressionné par la Petite Rosebud pour se sentir indigné qu’Edwin Drood (bien au-dessous d’elle) tienne son prix si légèrement. Edwin Drood est déjà assez impressionné par Helena pour se sentir indigné que le frère d’Helena (bien au-dessous d’elle) dispose de lui si froidement, et l’écarte ainsi complètement.
Cependant, la dernière remarque méritait d’être répondue. Alors, dit Edwin :
« Je ne sais pas, M. Neville » (adoptant ce mode d’adresse de M. Crisparkle), « que ce dont les gens sont le plus fiers, ils en parlent généralement le plus ; je ne sais pas non plus, que ce dont ils sont le plus fiers, ils aiment le plus que les autres en parlent. Mais je mène une vie occupée, et je parle sous la correction de vous, lecteurs, qui devriez tout savoir, et je suppose que c’est le cas. »
À ce moment, ils étaient tous deux devenus sauvages ; M. Neville à découvert ; Edwin Drood sous le couvert transparent d’un air populaire, et un arrêt de temps en temps pour prétendre admirer des effets pittoresques au clair de lune devant lui.
« Il ne me semble pas très civil de votre part », remarque Neville, enfin, « de réfléchir sur un étranger qui vient ici, n’ayant pas eu vos avantages, pour essayer de rattraper le temps perdu. Mais, certes, je n’ai pas été élevé dans la "vie occupée", et mes idées de civilité ont été formées parmi les païens. »
« Peut-être, la meilleure civilité, quel que soit le genre de personnes parmi lesquelles nous sommes élevés », rétorque Edwin Drood, « est de s’occuper de ses propres affaires. Si vous voulez me donner cet exemple, je promets de le suivre. »
« Savez-vous que vous en prenez beaucoup trop à votre aise ? » est la réplique coléreuse, « et que dans la partie du monde d’où je viens, vous seriez appelé à en rendre compte ? »
« Par qui, par exemple ? » demande Edwin Drood, s’arrêtant et examinant l’autre avec un regard de dédain.
Mais, ici, une main droite saisissante est posée sur l’épaule d’Edwin, et Jasper se tient entre eux. Car il semblerait que lui aussi ait flâné autour de la Nuns’ House, et soit arrivé derrière eux sur le côté ombragé de la route.
« Ned, Ned, Ned ! » dit-il ; « nous ne devons plus avoir de cela. Je n’aime pas ça. J’ai entendu des mots vifs entre vous deux. Rappelle-toi, mon cher garçon, que tu es presque dans la position d’un hôte ce soir. Tu appartiens, pour ainsi dire, à l’endroit, et tu le représentes d’une certaine manière envers un étranger. M. Neville est un étranger, et tu devrais respecter les obligations de l’hospitalité. Et, M. Neville », posant sa main gauche sur l’épaule intérieure de ce jeune gentleman, et marchant ainsi entre eux, main sur épaule de chaque côté : « vous me pardonnerez ; mais je vous demande de maîtriser votre humeur aussi. Maintenant, qu’est-ce qui ne va pas ? Mais pourquoi demander ! Qu’il n’y ait rien qui ne va pas, et la question est superflue. Nous sommes tous les trois sur une bonne entente, n’est-ce pas ? »
Après une lutte silencieuse entre les deux jeunes hommes pour savoir qui parlera le dernier, Edwin Drood intervient avec : « Pour ce qui me concerne, Jack, il n’y a aucune colère en moi. »
« Ni en moi », dit Neville Landless, bien que pas aussi librement ; ou peut-être pas aussi insouciamment. « Mais si M. Drood savait tout ce qui se cache derrière moi, loin d’ici, il pourrait mieux comprendre comment il se fait que des mots tranchants aient des bords tranchants pour me blesser. »
« Peut-être », dit Jasper, d’une manière apaisante, « ferions-nous mieux de ne pas qualifier notre bonne entente. Nous ferions mieux de ne rien dire ayant l’apparence d’une remontrance ou d’une condition ; cela pourrait ne pas sembler généreux. Franchement et librement, vous voyez qu’il n’y a aucune colère en Ned. Franchement et librement, il n’y a aucune colère en vous, M. Neville ? »
« Aucune du tout, M. Jasper. » Toujours pas tout à fait aussi franchement ou aussi librement ; ou, qu’il soit dit une fois de plus, peut-être pas tout à fait aussi insouciamment.
« Tout est oublié alors ! Maintenant, ma maison de garde de célibataire est à quelques mètres d’ici, et le réchaud est sur le feu, et le vin et les verres sont sur la table, et ce n’est pas à un jet de pierre de Minor Canon Corner. Ned, tu es debout et tu pars demain. Nous emmènerons M. Neville avec nous, pour prendre un verre de l’étrier. »
« De tout mon cœur, Jack. »
« Et de tout le mien, M. Jasper. » Neville sent qu’il est impossible d’en dire moins, mais préférerait ne pas y aller. Il a l’impression d’avoir perdu le contrôle de son humeur ; il sent que le flegme d’Edwin Drood, loin d’être contagieux, le rend furieux.
M. Jasper, marchant toujours au centre, main sur épaule de chaque côté, entonne magnifiquement le refrain d’une chanson à boire, et ils montent tous dans ses chambres. Là, le premier objet visible, lorsqu’il ajoute la lumière d’une lampe à celle du feu, est le portrait au-dessus de la cheminée. Ce n’est pas un objet calculé pour améliorer l’entente entre les deux jeunes hommes, ravivant plutôt maladroitement le sujet de leur différend. En conséquence, ils jettent tous deux un regard conscient vers lui, mais ne disent rien. Jasper, cependant (qui semblerait, d’après sa conduite, n’avoir obtenu qu’un indice imparfait de la cause de leurs récents mots vifs), attire directement l’attention dessus.
« Vous reconnaissez ce tableau, M. Neville ? » tamisant la lampe pour jeter la lumière dessus.
« Je le reconnais, mais il est loin de flatter l’original. »
« Oh, vous êtes sévère avec lui ! Il a été fait par Ned, qui m’en a fait cadeau. »
« Je le regrette, M. Drood. » Neville s’excuse, avec une intention réelle de s’excuser ; « si j’avais su que j’étais en présence de l’artiste... »
« Oh, une plaisanterie, monsieur, une simple plaisanterie », intervient Edwin, avec un bâillement provocateur. « Un peu d’humour sur les traits de Pussy ! Je vais la peindre sérieusement, un de ces jours, si elle est sage. »
L’air de patronage nonchalant et d’indifférence avec lequel cela est dit, alors que l’orateur se rejette dans un fauteuil et croise ses mains derrière sa tête, pour s’y appuyer, est très exaspérant pour Neville, excitable et excité. Jasper regarde observant de l’un à l’autre, sourit légèrement, et tourne le dos pour mélanger un pichet de vin chaud sur le feu. Cela semble demander beaucoup de mélange et de préparation.
« Je suppose, M. Neville », dit Edwin, prompt à ressentir l’indignation du jeune Landless contre lui-même, qui est tout aussi visible que le portrait, ou le feu, ou la lampe : « Je suppose que si vous peigniez le portrait de votre dame de cœur... »
« Je ne sais pas peindre », est l’interruption hâtive.
« C’est votre malheur, et non votre faute. Vous le feriez si vous le pouviez. Mais si vous le pouviez, je suppose que vous feriez d’elle (peu importe ce qu’elle était en réalité), Junon, Minerve, Diane et Vénus, tout en une. Hein ? »
« Je n’ai pas de dame de cœur, et je ne saurais dire. »
« Si je devais m’y essayer », dit Edwin, avec une vantardise enfantine qui montait en lui, « sur un portrait de Mlle Landless — sérieusement, notez-le bien ; sérieusement — vous verriez ce que je sais faire ! »
« Le consentement de ma sœur pour poser pour cela étant d’abord obtenu, je suppose ? Comme il ne sera jamais obtenu, je crains de ne jamais voir ce que vous savez faire. Je dois supporter la perte. »
Jasper se retourne depuis le feu, remplit un grand gobelet pour Neville, remplit un grand gobelet pour Edwin, et remet à chacun le sien ; puis se sert, disant :
« Venez, M. Neville, nous devons boire à mon neveu, Ned. Comme c’est son pied qui est à l’étrier — métaphoriquement — notre verre de l’étrier doit lui être consacré. Ned, mon très cher compagnon, mon amour ! »
Jasper donne l’exemple en vidant presque son verre, et Neville le suit. Edwin Drood dit : « Merci beaucoup à tous les deux », et suit le double exemple.
« Regardez-le, » s’écrie Jasper, étendant la main avec admiration et tendresse, quoique sur un ton railleur également. « Voyez comme il se prélasse avec tant d’aisance, M. Neville ! Le monde est tout devant lui, où il n’a qu’à choisir. Une vie de travail stimulant et d’intérêt, une vie de changement et d’excitation, une vie de confort domestique et d’amour ! Regardez-le ! »
Le visage d’Edwin Drood s’est rapidement et remarquablement coloré sous l’effet du vin ; celui de Neville Landless l’est tout autant. Edwin demeure assis, le corps rejeté en arrière dans son fauteuil, faisant de ses mains jointes un reposoir pour sa tête.
« Voyez comme il se soucie peu de tout cela ! » poursuit Jasper sur un ton badin. « Il ne vaut guère la peine pour lui de cueillir le fruit doré qui pend mûr à l’arbre. Et pourtant, considérez le contraste, M. Neville. Vous et moi n’avons aucune perspective de travail stimulant et d’intérêt, ou de changement et d’excitation, ou de confort domestique et d’amour. Vous et moi n’avons aucune perspective (à moins que vous ne soyez plus chanceux que moi, ce qui est fort possible) si ce n’est le cycle fastidieux et immuable de ce lieu terne. »
« Sur mon âme, Jack, » dit Edwin, avec complaisance, « je me sens tout confus d’avoir la voie ainsi tracée comme vous le décrivez. Mais vous savez ce que je sais, Jack, et ce n’est peut-être pas si facile qu’il y paraît, après tout. N’est-ce pas, Pussy ? » Vers le portrait, avec un claquement de pouce et de doigt. « Il faut encore que nous nous entendions ; n’est-ce pas, Pussy ? Vous voyez ce que je veux dire, Jack. »
Son élocution est devenue pâteuse et indistincte. Jasper, calme et maître de lui-même, regarde Neville, comme attendant sa réponse ou son commentaire. Quand Neville parle, son élocution est également pâteuse et indistincte.
« Il aurait peut-être mieux valu pour M. Drood d’avoir connu quelques épreuves, » dit-il, avec défi.
« Je vous prie, » réplique Edwin, tournant seulement les yeux dans cette direction, « je vous prie, pourquoi aurait-il mieux valu pour M. Drood d’avoir connu quelques épreuves ? »
« Oui, » acquiesce Jasper, avec un air d’intérêt ; « faisons-nous savoir pourquoi ? »
« Parce qu’elles auraient pu le rendre plus conscient, » dit Neville, « d’une bonne fortune qui n’est nullement nécessairement le résultat de ses propres mérites. »
M. Jasper regarde rapidement son neveu pour recueillir sa réplique.
« Puis-je vous demander si vous avez connu des épreuves ? » dit Edwin Drood, se redressant.
M. Jasper regarde rapidement l’autre pour sa réponse.
« J’en ai connues. »
« Et de quoi vous ont-elles rendu conscient ? »
Le jeu de regard de M. Jasper entre les deux reste constant tout au long du dialogue, jusqu’à la fin.
« Je vous l’ai déjà dit une fois ce soir. »
« Vous n’avez rien fait de tel. »
« Je vous dis que si. Que vous vous permettez beaucoup trop de choses. »
« Vous aviez ajouté autre chose à cela, si je me souviens bien ? »
« Oui, j’ai dit autre chose. »
« Dites-le encore. »
« J’ai dit que, dans la partie du monde d’où je viens, vous auriez à répondre de cela. »
« Seulement là-bas ? » s’écrie Edwin Drood, avec un rire méprisant. « Très loin, je présume ? Oui, je vois ! Cette partie du monde est à une distance bien prudente. »
« Dites ici, alors, » réplique l’autre, se levant avec fureur. « Dites n’importe où ! Votre vanité est intolérable, votre fatuité est au-delà de toute endurance ; vous parlez comme si vous étiez un prix rare et précieux, au lieu d’être un vantard ordinaire. Vous êtes un type ordinaire, et un vantard ordinaire. »
« Pouah, pouah, » dit Edwin Drood, tout aussi furieux, mais plus calme ; « comment pourriez-vous savoir ? Vous connaissez peut-être un type noir ordinaire, ou un vantard noir ordinaire, quand vous en voyez un (et sans doute avez-vous une vaste connaissance en la matière) ; mais vous n’êtes pas juge des hommes blancs. »
Cette allusion insultante à sa peau sombre exaspère Neville à un tel degré de violence qu’il jette le fond de son vin au visage d’Edwin Drood, et s’apprête à lancer le gobelet après, lorsque son bras est saisi au moment opportun par Jasper.
« Ned, mon cher ami ! » s’écrie-t-il d’une voix forte ; « je vous en supplie, je vous ordonne de rester calme ! » Il y a eu une ruée de tous les trois, un fracas de verres et un renversement de chaises. « M. Neville, quelle honte ! Donnez-moi ce verre. Ouvrez la main, monsieur. JE l’exige ! »
Mais Neville le repousse et marque une pause un instant, dans une rage folle, le gobelet toujours à la main levée. Puis, il le fracasse sous la grille du foyer, avec une telle force que les éclats volent en tous sens dans une gerbe ; et il quitte la maison.
Lorsqu’il émerge pour la première fois dans l’air de la nuit, rien autour de lui n’est calme ou stable ; rien autour de lui ne semble ce qu’il est ; il sait seulement qu’il se tient tête nue au milieu d’un tourbillon rouge sang, attendant de devoir lutter, et de lutter jusqu’à la mort.
Mais, rien ne se produisant, et la lune le regardant d’en haut comme s’il était mort après une crise de colère, il maintient sa tête et son cœur battant tel un marteau-pilon, et s’éloigne en chancelant. Puis, il devient à moitié conscient d’avoir été entendu se faire verrouiller et barrer la porte au nez, tel un animal dangereux ; et il se demande ce qu’il doit faire.
Quelques idées violemment passionnées au sujet de la rivière se dissolvent sous le charme du clair de lune sur la cathédrale et les tombes, et le souvenir de sa sœur, et la pensée de ce qu’il doit au brave homme qui, ce jour même, a gagné sa confiance et lui a donné sa promesse. Il se rend à Minor Canon Corner, et frappe doucement à la porte.
Il est d’usage pour M. Crisparkle de rester debout le dernier de la maisonnée matinale, touchant très doucement son piano et répétant ses parties favorites de musique vocale concertée. Le vent du sud qui va où il veut, en passant par Minor Canon Corner par une nuit calme, n’est pas plus discret que M. Crisparkle en ces moments-là, respectueux des sommeils de la bergère en porcelaine.
On répond immédiatement à son coup frappé par M. Crisparkle lui-même. Quand il ouvre la porte, une bougie à la main, son visage joyeux s’assombrit, et une stupeur déçue s’y lit.
« M. Neville ! Dans cet état ! Où avez-vous été ? »
« J’ai été chez M. Jasper, monsieur. Avec son neveu. »
« Entrez. »
Le chanoine mineur le soutient par le coude d’une main ferme (d’une manière strictement scientifique, digne de ses entraînements matinaux), et le dirige vers son petit cabinet de lecture, et ferme la porte.
« J’ai mal commencé, monsieur. J’ai commencé terriblement mal. »
« Trop vrai. Vous n’êtes pas sobre, M. Neville. »
« Je crains de ne pas l’être, monsieur, bien que je puisse vous assurer à un autre moment que je n’ai bu que très peu de chose en réalité, et que cela m’a envahi de la manière la plus étrange et la plus soudaine. »
« M. Neville, M. Neville, » dit le chanoine mineur, secouant la tête avec un sourire triste ; « j’ai déjà entendu cela. »
« Je pense — mon esprit est fort confus, mais je pense — que c’est également vrai du neveu de M. Jasper, monsieur. »
« Très probable, » est la réplique sèche.
« Nous nous sommes disputés, monsieur. Il m’a insulté très grossièrement. Il avait chauffé ce sang tigré dont je vous ai parlé aujourd’hui, avant cela. »
« M. Neville, » réplique le chanoine mineur, doucement, mais fermement : « je vous demande de ne pas me parler avec ce poing serré. Desserrez-le, je vous prie. »
« Il m’a provoqué, monsieur, » poursuit le jeune homme, obéissant aussitôt, « au-delà de ma capacité d’endurance. Je ne peux dire s’il le pensait au début ou non, mais il l’a fait. Il le pensait certainement à la fin. En somme, monsieur, » avec une explosion irrépressible, « dans la passion dans laquelle il m’a entraîné, je l’aurais abattu si j’avais pu, et j’ai essayé de le faire. »
« Vous avez encore serré ce poing, » est le commentaire calme de M. Crisparkle.
« Je vous demande pardon, monsieur. »
« Vous connaissez votre chambre, car je vous l’ai montrée avant le dîner ; mais je vais vous y accompagner une fois de plus. Votre bras, je vous prie. Doucement, car la maison est toute au lit. »
Engageant sa main dans le même soutien de coude scientifique qu’auparavant, et le renforçant avec la force inerte de son bras, aussi habilement qu’un expert de la police, et avec un repos apparent tout à fait inatteignable par des novices, M. Crisparkle conduit son élève vers l’agréable et ordonnée vieille chambre préparée pour lui. Arrivé là, le jeune homme se jette dans un fauteuil, et, jetant ses bras sur sa table de lecture, repose sa tête dessus avec un air de misérable reproche envers lui-même.
Le doux chanoine mineur a songé à quitter la pièce, sans un mot. Mais en regardant autour de lui à la porte, et voyant cette silhouette abattue, il revient sur ses pas, le touche d’une main douce, et dit « Bonne nuit ! » Un sanglot est sa seule reconnaissance. Il aurait pu en avoir bien des pires ; peut-être, aurait-il pu en avoir peu de meilleures.
Un autre coup frappé doucement à la porte extérieure attire son attention alors qu’il descend les escaliers. Il ouvre à M. Jasper, qui tient à la main le chapeau de l’élève.
« Nous avons eu une scène affreuse avec lui, » dit Jasper, d’une voix basse.
« A-t-elle été si mauvaise que cela ? »
« Meurtrière ! »
M. Crisparkle proteste : « Non, non, non. N’utilisez pas de mots si forts. »
« Il aurait pu laisser mon cher garçon mort à mes pieds. Ce n’est pas de sa faute s’il ne l’a pas fait. Si je n’avais pas été, par la grâce de Dieu, rapide et fort avec lui, il l’aurait abattu sur mon foyer. »
La phrase porte juste. « Ah ! » pense M. Crisparkle, « ses propres mots ! »
« En voyant ce que j’ai vu ce soir, et en entendant ce que j’ai entendu, » ajoute Jasper, avec une grande ferveur, « je ne connaîtrai jamais la paix de l’esprit lorsqu’il y a un danger que ces deux-là se retrouvent, sans personne d’autre pour intervenir. C’était horrible. Il y a quelque chose du tigre dans son sang sombre. »
« Ah ! » pense M. Crisparkle, « c’est ce qu’il a dit ! »
« Vous, mon cher monsieur, » poursuit Jasper, lui prenant la main, « même vous, avez accepté une charge dangereuse. »
« Vous n’avez aucune crainte à avoir pour moi, Jasper, » répond M. Crisparkle, avec un sourire calme. « Je n’en ai aucune pour moi-même. »
« Je n’en ai aucune pour moi-même, » répond Jasper, en mettant l’accent sur le dernier pronom, « parce que je ne suis pas, et ne suis pas près d’être, l’objet de son hostilité. Mais vous pourriez l’être, et mon cher garçon l’a été. Bonne nuit ! »
M. Crisparkle entre, avec le chapeau qui a si facilement, si presque imperceptiblement, acquis le droit d’être suspendu dans son hall ; le suspend ; et va pensivement se coucher.
CHAPITRE IX. DES OISEAUX DANS LE BUISSON
Rosa, n’ayant aucune relation qu’elle connût au monde, n’avait, depuis sa septième année, connu d’autre foyer que la Maison des Nonnes, et d’autre mère que Miss Twinkleton. Son souvenir de sa propre mère était celui d’une jolie petite créature comme elle-même (pas beaucoup plus âgée qu’elle, lui semblait-il), qui avait été ramenée à la maison dans les bras de son père, noyée. L’accident fatal était survenu lors d’une partie de plaisir. Chaque pli et chaque couleur de la jolie robe d’été, et même les longs cheveux mouillés, avec des pétales de fleurs ruinées y adhérant encore, alors que la jeune figure morte, dans sa triste, si triste beauté, gisait sur le lit, étaient fixés indélébilement dans le souvenir de Rosa. Il en allait de même du désespoir sauvage et du chagrin subséquent, accablé, de son pauvre jeune père, qui mourut le cœur brisé au premier anniversaire de ce jour difficile.
Les fiançailles de Rosa naquirent de l’apaisement de son année de détresse mentale par son ami intime et ancien compagnon de collège, Drood : qui avait également été laissé veuf dans sa jeunesse. Mais lui aussi emprunta la route silencieuse où tous les pèlerinages terrestres convergent, les uns plus tôt, les autres plus tard ; et c’est ainsi que le jeune couple en était venu à être ce qu’il était.
L’atmosphère de pitié entourant la petite orpheline lorsqu’elle arriva pour la première fois à Cloisterham ne s’était jamais dissipée. Elle avait pris des teintes plus vives à mesure qu’elle grandissait, devenait plus heureuse, plus jolie ; tantôt elle avait été dorée, tantôt rosée, et tantôt azurée ; mais elle l’avait toujours ornée d’une douce lumière qui lui était propre. Le désir général de la consoler et de la caresser avait fait qu’on l’avait traitée au début comme une enfant beaucoup plus jeune que son âge ; le même désir avait fait qu’on continuait à la choyer alors qu’elle n’était plus une enfant. Qui serait sa favorite, qui anticiperait tel ou tel petit cadeau, ou lui rendrait tel ou tel petit service ; qui l’emmènerait à la maison pour les vacances ; qui lui écrirait le plus souvent lorsqu’ils seraient séparés, et qui elle se réjouirait le plus de revoir lorsqu’ils seraient réunis ; même ces douces rivalités n’étaient pas sans leurs légères pointes d’amertume dans la Maison des Nonnes. Bienheureuses les pauvres Nonnes en leur temps, si elles ne cachaient pas de plus rudes querelles sous leurs voiles et leurs chapelets !
Ainsi Rosa était devenue une petite créature aimable, étourdie, volontaire, charmante ; gâtée, au sens de compter sur la bonté de tous ceux qui l’entouraient ; mais non au sens de la payer en retour par de l’indifférence. Possédant un puits inépuisable d’affection dans sa nature, ses eaux pétillantes avaient rafraîchi et illuminé la Maison des Nonnes pendant des années, et pourtant ses profondeurs n’avaient jamais été remuées : ce qui pourrait arriver quand cela se produirait ; quels changements en développement pourraient s’abattre sur la tête insouciante, et le cœur léger, alors ; cela restait à voir.
Par quel moyen la nouvelle qu’il y avait eu une querelle entre les deux jeunes gens la veille, impliquant même une sorte d’agression de la part de M. Neville contre Edwin Drood, parvint à l’établissement de Miss Twinkleton avant le petit-déjeuner, il est impossible de le dire. Qu’elle ait été apportée par les oiseaux du ciel, ou qu’elle soit venue soufflant avec l’air lui-même, lorsque les fenêtres à battants furent ouvertes ; que le boulanger l’ait apportée pétrie dans le pain, ou que le laitier l’ait livrée comme faisant partie de l’adultération de son lait ; ou que les femmes de chambre, battant la poussière de leurs paillassons contre les poteaux du portail, l’aient reçue en échange déposée sur les paillassons par l’atmosphère de la ville ; il est certain que la nouvelle imprégna chaque pignon du vieux bâtiment avant que Miss Twinkleton ne fût levée, et que Miss Twinkleton elle-même la reçut par Mme Tisher, alors qu’elle était encore en train de s’habiller ; ou (comme elle aurait pu exprimer la phrase à un parent ou tuteur d’un tour mythologique) de sacrifier aux Grâces.
Le frère de Miss Landless avait jeté une bouteille sur M. Edwin Drood.
Le frère de Miss Landless avait jeté un couteau sur M. Edwin Drood.
Un couteau devint suggestif d’une fourchette ; et le frère de Miss Landless avait jeté une fourchette sur M. Edwin Drood.
Comme dans la préséance gouvernante de Peter Piper, censé avoir cueilli le boisseau de poivrons marinés, il était jugé physiquement souhaitable d’avoir la preuve de l’existence du boisseau de poivrons marinés que Peter Piper était censé avoir cueilli ; ainsi, dans ce cas, il était jugé psychologiquement important de savoir pourquoi le frère de Miss Landless jetait une bouteille, un couteau, ou une fourchette — ou une bouteille, un couteau, et une fourchette — car on avait laissé entendre à la cuisinière que c’étaient les trois — sur M. Edwin Drood ?
Eh bien, donc. Le frère de Miss Landless avait dit qu’il admirait Miss Bud. M. Edwin Drood avait dit au frère de Miss Landless qu’il n’avait pas à admirer Miss Bud. Le frère de Miss Landless avait alors « empoigné » (c’était l’information exacte de la cuisinière) la bouteille, le couteau, la fourchette, et la carafe (la carafe volant maintenant froidement à la tête de tout le monde, sans la moindre introduction), et les avait tous jetés sur M. Edwin Drood.
La pauvre petite Rosa mit un index dans chacune de ses oreilles quand ces rumeurs commencèrent à circuler, et se retira dans un coin, suppliant qu’on ne lui en dise pas plus ; mais Miss Landless, demandant la permission à Miss Twinkleton d’aller parler avec son frère, et montrant assez clairement qu’elle la prendrait si elle ne lui était pas donnée, choisit la voie plus définie d’aller chez M. Crisparkle pour obtenir des renseignements exacts.
Quand elle revint (après avoir été d’abord enfermée avec Miss Twinkleton, afin que tout ce qui était répréhensible dans ses nouvelles fût retenu par ce filtre discret), elle communiqua à Rosa seulement ce qui s’était passé ; s’attardant avec une joue colorée sur la provocation que son frère avait reçue, mais la limitant presque à ce dernier affront grossier comme couronnant « quelques autres mots entre eux », et, par considération pour sa nouvelle amie, passant légèrement sur le fait que les autres mots avaient pour origine le fait que son amant prenait les choses en général si facilement. À Rosa directement, elle apporta une pétition de son frère lui demandant de lui pardonner ; et, l’ayant délivrée avec une sincérité fraternelle, mit fin au sujet.
Il était réservé à Miss Twinkleton de calmer l’esprit public de la Maison des Nonnes. Cette dame, entrant donc de manière majestueuse dans ce que les plébéiens auraient pu appeler la salle de classe, mais ce qui, dans le langage patricien de la directrice de la Maison des Nonnes, était euphémiquement, pour ne pas dire par un long détour, dénommé « l’appartement alloué à l’étude », et disant d’un air légal, « Mesdames ! » toutes se levèrent. Mme Tisher se groupa en même temps derrière sa supérieure, comme représentant la première amie historique féminine de la reine Élisabeth au fort de Tilbury. Miss Twinkleton procéda alors à remarquer que la Rumeur, Mesdames, avait été représentée par le barde d’Avon — inutile serait-il de mentionner l’immortel SHAKESPEARE, aussi appelé le Cygne de sa rivière natale, non sans quelque référence à l’ancienne superstition selon laquelle cet oiseau au plumage gracieux (Miss Jennings voudra bien se tenir droite) chantait doucement à l’approche de la mort, pour laquelle nous n’avons aucune autorité ornithologique, — la Rumeur, Mesdames, avait été représentée par ce barde — hem ! —
« qui dessina Le célèbre Juif, »
comme peint plein de langues. La Rumeur à Cloisterham (Miss Ferdinand m’honorera de son attention) ne faisait pas exception au portrait de la Rumeur du grand peintre ailleurs. Un léger fracas entre deux jeunes gentlemen survenu la nuit dernière à moins de cent milles de ces murs paisibles (Miss Ferdinand, étant apparemment incorrigible, aura la bonté d’écrire ce soir, dans la langue originale, les quatre premières fables de notre vivace voisin, Monsieur La Fontaine) avait été très grossièrement exagéré par la voix de la Rumeur. Dans la première alarme et l’anxiété naissant de notre sympathie pour une douce jeune amie, non sans lien avec l’un des gladiateurs dans l’arène sans sang en question (l’incorrection de Miss Reynolds paraissant se poignarder la main avec une épingle est bien trop évidente, et bien trop manifestement indigne d’une dame, pour être soulignée), nous sommes descendues de notre élévation virginale pour discuter de ce thème inopportun et inapproprié. Des enquêtes responsables nous ayant assuré qu’il ne s’agissait que de l’un de ces « riens aériens » pointés par le Poète (dont le nom et la date de naissance Miss Giggles fournira dans une demi-heure), nous écarterions maintenant le sujet, et concentrerions nos esprits sur les travaux gratifiants de la journée.
Mais le sujet survécut si bien toute la journée, néanmoins, que Miss Ferdinand eut de nouveaux ennuis en se collant subrepticement une moustache en papier à l’heure du dîner, et en mimant les gestes de viser une bouteille d’eau sur Miss Giggles, qui tira une cuillère à soupe en défense.
Maintenant, Rosa pensait beaucoup à cette malheureuse querelle, et y pensait avec le sentiment inconfortable qu’elle y était impliquée, comme cause, ou conséquence, ou quoi que ce soit, en étant dans une fausse position totale quant à ses fiançailles. Jamais libre d’une telle inquiétude quand elle était avec son mari fiancé, il n’était pas probable qu’elle en serait libre quand ils étaient séparés. Aujourd’hui, aussi, elle était repliée sur elle-même, et privée du soulagement de parler librement avec sa nouvelle amie, parce que la querelle avait été avec le frère d’Helena, et Helena évitait sans détour le sujet comme étant délicat et difficile pour elle-même. En ce moment critique, de tous les moments, le tuteur de Rosa fut annoncé comme étant venu la voir.
M. Grewgious avait été bien choisi pour sa mission, en tant qu’homme d’une intégrité incorruptible, mais certainement pour aucune autre qualité appropriée discernable en surface. C’était un homme aride, sablonneux, qui, s’il avait été passé dans un moulin à broyer, donnait l’impression qu’il se serait immédiatement transformé en tabac à priser bien sec. Il avait une chevelure rare et plate, d’une couleur et d’une consistance rappelant quelque fourrure de renard très galeuse ; elle ressemblait si peu à des cheveux qu’elle aurait dû être une perruque, n’eût été l’invraisemblance prodigieuse que quiconque pût volontairement arborer une telle tête. Le peu de jeu de traits que son visage présentait y était profondément incisé, en quelques courbes dures qui le rendaient plus proche de l’ouvrage ; et il avait sur le front des entailles qui semblaient indiquer que la Nature, sur le point de leur donner sensibilité ou raffinement, avait jeté son ciseau avec impatience en se disant : « Je ne peux vraiment pas m’embêter à finir cet homme ; qu’il reste tel qu’il est. »
Avec une gorge d’une trop grande longueur à son extrémité supérieure, et trop de saillie à la cheville et au talon à son extrémité inférieure ; avec une manière maladroite et hésitante ; avec une démarche traînante ; et avec ce qu’on appelle une vue basse — qui l’empêchait peut-être de remarquer combien de chaussettes en coton blanc il exposait aux yeux du public, en contraste avec son costume noir — M. Grewgious possédait néanmoins une étrange capacité à faire, dans l’ensemble, une impression agréable.
M. Grewgious fut découvert par sa pupille, fort décontenancé de se trouver en compagnie de Miss Twinkleton dans la chambre sacrée de Miss Twinkleton elle-même. De vagues pressentiments d’être interrogé sur quelque sujet, et de ne pas s’en tirer à son avantage, semblaient accabler le pauvre gentleman lorsqu’il fut surpris en ces circonstances.
« Ma chère, comment allez-vous ? Je suis heureux de vous voir. Ma chère, comme vous avez changé en mieux. Permettez-moi de vous avancer une chaise, ma chère. »
Miss Twinkleton se leva à sa petite table à écrire, disant avec une douceur générale, comme s’adressant à l’Univers poli : « Me permettrez-vous de me retirer ? »
« En aucune façon, madame, pour mon compte. Je vous en prie, ne bougez pas. »
« Je dois solliciter la permission de bouger », répondit Miss Twinkleton, répétant le mot avec une grâce charmante ; « mais je ne me retirerai pas, puisque vous êtes si obligeant. Si je pousse mon bureau vers cette fenêtre d’angle, serai-je dans votre chemin ? »
« Madame ! Dans mon chemin ! »
« Vous êtes bien aimable. — Rosa, ma chère, vous ne serez sous aucune contrainte, j’en suis sûre. »
Ici, M. Grewgious, laissé près du feu avec Rosa, dit encore : « Ma chère, comment allez-vous ? Je suis heureux de vous voir, ma chère. » Et ayant attendu qu’elle s’assoie, il s’assit lui-même.
« Mes visites », dit M. Grewgious, « sont, comme celles des anges — non que je me compare à un ange. »
« Non, monsieur », dit Rosa.
« En aucune manière », acquiesça M. Grewgious. « Je fais simplement référence à mes visites, qui sont rares et espacées. Les anges sont, nous le savons fort bien, à l’étage. »
Miss Twinkleton regarda autour d’elle avec une sorte de regard rigide.
« Je fais référence, ma chère », dit M. Grewgious, posant sa main sur celle de Rosa, alors que la possibilité lui traversait l’esprit de sembler autrement prendre l’affreuse liberté d’appeler Miss Twinkleton « ma chère » ; « je fais référence aux autres jeunes dames. »
Miss Twinkleton reprit son écriture.
M. Grewgious, sentant qu’il n’avait pas amené son point d’ouverture aussi finement qu’il l’aurait souhaité, se lissa la tête d’arrière en avant comme s’il venait de plonger et qu’il pressât l’eau hors de ses cheveux — ce geste de lissage, bien que superflu, lui était habituel — et sortit un carnet de la poche de sa veste, et un bout de crayon à mine de la poche de son gilet.
« J’ai fait », dit-il en tournant les pages : « j’ai fait quelques notes directrices — comme je le fais d’habitude, car je n’ai aucune facilité de conversation — auxquelles je vais, avec votre permission, ma chère, me référer. "Bien et heureuse." Vraiment. Vous êtes bien et heureuse, ma chère ? Vous en avez l’air. »
« Oui, en effet, monsieur », répondit Rosa.
« Pour quoi », dit M. Grewgious, en inclinant la tête vers la fenêtre d’angle, « nos plus chaleureux remerciements sont dus, et je suis sûr sont rendus, à la bonté maternelle et aux soins et à la considération constants de la dame que j’ai maintenant l’honneur de voir devant moi. »
Ce point, là encore, connut un départ boiteux de la part de M. Grewgious et n’atteignit jamais sa destination ; car Miss Twinkleton, sentant que les convenances exigeaient qu’elle fût à présent tout à fait en dehors de la conversation, mordillait le bout de sa plume et regardait vers le haut, comme attendant la descente d’une idée de la part de tout membre des Neuf Célestes qui pourrait en avoir une de disponible.
M. Grewgious lissa à nouveau sa tête lisse, puis fit une autre référence à son carnet, barrant « bien et heureuse », comme étant réglé.
« "Livres, shillings et pence", est ma note suivante. Un sujet aride pour une jeune dame, mais un sujet important aussi. La vie, c’est des livres, des shillings et des pence. La mort est… » Un soudain souvenir de la mort de ses deux parents sembla l’arrêter, et il dit d’un ton plus doux, insérant visiblement la négation comme une réflexion après coup : « La mort n’est pas des livres, des shillings et des pence. »
Sa voix était aussi dure et sèche que lui-même, et l’Imagination aurait pu le broyer directement, comme lui-même, en tabac à priser bien sec. Et pourtant, à travers les moyens d’expression très limités qu’il possédait, il semblait exprimer de la bonté. Si la Nature n’avait fait que l’achever, la bonté aurait pu être reconnaissable sur son visage à cet instant. Mais si les entailles de son front ne voulaient pas se fondre, et si son visage travaillait sans pouvoir jouer, que pouvait-il faire, le pauvre homme !
« "Livres, shillings et pence." Vous trouvez votre pension toujours suffisante pour vos besoins, ma chère ? »
Rosa ne manquait de rien, et par conséquent elle était amplement suffisante.
« Et vous n’êtes pas endettée ? »
Rosa rit à l’idée d’être endettée. Cela semblait, à son inexpérience, une lubie comique de l’imagination. M. Grewgious tendit sa vue basse pour s’assurer que c’était bien là son point de vue. « Ah ! » dit-il en guise de commentaire, avec un coup d’œil furtif vers Miss Twinkleton, et barrant livres, shillings et pence : « J’ai parlé d’être arrivé parmi les anges ! C’est bien ce que j’ai fait ! »
Rosa sentit ce que serait son prochain mémorandum, et elle rougissait et pliait un pli de sa robe d’une main embarrassée, bien avant qu’il ne le trouve.
« "Mariage". Hem ! » M. Grewgious fit passer sa main lissante sur ses yeux et son nez, et même son menton, avant d’avancer sa chaise un peu plus près et de parler un peu plus confidentiellement : « J’aborde maintenant, ma chère, le point qui est la cause directe de mon intrusion par cette visite. Autrement, étant un homme particulièrement anguleux, je ne me serais pas immiscé ici. Je suis le dernier homme à m’immiscer dans une sphère pour laquelle je suis si entièrement inadapté. Je me sens, dans ces lieux, comme un ours — atteint de crampes — dans un cotillon de jeunesse. »
Sa gaucherie lui donnait assez l’air de sa comparaison pour déclencher chez Rosa un rire de bon cœur.
« Cela vous frappe sous le même jour », dit M. Grewgious avec un calme parfait. « Justement. Pour revenir à mon mémorandum. M. Edwin a fait des allées et venues ici, comme il était convenu. Vous l’avez mentionné dans vos lettres trimestrielles que vous m’adressez. Et vous l’aimez, et il vous aime. »
« Je l’aime beaucoup, monsieur », répondit Rosa.
« C’est ce que j’ai dit, ma chère », répondit son tuteur, pour l’oreille duquel l’accent timide était beaucoup trop subtil. « Bien. Et vous correspondez. »
« Nous nous écrivons », dit Rosa, en faisant la moue, alors qu’elle se rappelait leurs différends épistolaires.
« C’est le sens que j’attache au mot "correspondre" dans cette application, ma chère », dit M. Grewgious. « Bien. Tout va bien, le temps suit son cours, et à ce prochain Noël, il deviendra nécessaire, par pure forme, de donner à l’exemplaire dame de la fenêtre d’angle, à qui nous sommes tant redevables, un avis commercial de votre départ pour le semestre suivant. Vos relations avec elle sont bien plus que des relations d’affaires, sans doute ; mais un résidu d’affaires demeure en elles, et les affaires sont toujours les affaires. Je suis un homme particulièrement anguleux », poursuivit M. Grewgious, comme s’il lui venait soudain l’idée de le mentionner, « et je n’ai pas l’habitude de donner quoi que ce soit. Si, pour ces deux raisons, quelque mandataire compétent pouvait vous donner, je lui en saurais fort gré. »
Rosa fit comprendre, les yeux baissés, qu’elle pensait qu’un remplaçant pourrait être trouvé, si nécessaire.
« Certes, certes », dit M. Grewgious. « Par exemple, le gentleman qui enseigne la danse ici — il saurait comment le faire avec une grâce convenable. Il avancerait et reculerait d’une manière satisfaisante pour les sentiments du clergé officiant, et pour vous-même, et pour le marié, et pour toutes les parties concernées. Je suis… je suis un homme particulièrement anguleux », dit M. Grewgious, comme s’il avait pris la décision de le sortir enfin : « et je ne ferais que commettre des bévues. »
Rosa restait assise, immobile et silencieuse. Peut-être son esprit n’était-il pas encore arrivé jusqu’à la cérémonie, mais traînait-il en chemin.
« Mémorandum, "Testament". Maintenant, ma chère », dit M. Grewgious, se référant à ses notes, barrant « Mariage » avec son crayon, et sortant un papier de sa poche ; « bien que je vous aie déjà mis au courant du contenu du testament de votre père, je juge bon en ce moment de laisser une copie certifiée entre vos mains. Et bien que M. Edwin soit également conscient de son contenu, je juge bon en ce moment de placer également une copie certifiée entre les mains de M. Jasper… »
« Pas dans les siennes ! » demanda Rosa, levant les yeux vivement. « La copie ne peut-elle pas aller à Eddy lui-même ? »
« Eh bien, oui, ma chère, si vous le souhaitez particulièrement ; mais j’ai parlé de M. Jasper en tant que son fiduciaire. »
« Je le souhaite particulièrement, s’il vous plaît », dit Rosa, précipitamment et sérieusement ; « je n’aime pas que M. Jasper s’interpose entre nous, de quelque manière que ce soit. »
« Il est naturel, je suppose », dit M. Grewgious, « que votre jeune époux soit tout pour vous. Oui. Vous remarquez que je dis, je suppose. Le fait est que je suis un homme particulièrement antinaturel, et je ne le sais pas par ma propre expérience. »
Rosa le regarda avec quelque étonnement.
« Je veux dire », expliqua-t-il, « que les voies de la jeunesse n’ont jamais été les miennes. J’étais le seul rejeton de parents avancés en âge, et je crois à moitié que je suis né moi-même avancé en âge. Aucune personnalité n’est visée à l’encontre du nom que vous changerez si bientôt, quand je remarque que tandis que la croissance générale des gens semble les avoir fait entrer dans l’existence comme des bourgeons, je semble être entré dans l’existence comme un copeau. J’étais un copeau — et un copeau bien sec — quand je pris conscience de moi-même pour la première fois. Concernant l’autre copie certifiée, votre souhait sera exaucé. Concernant votre héritage, je pense que vous savez tout. C’est une rente de deux cent cinquante livres. L’épargne sur cette rente, et quelques autres éléments à votre crédit, tous dûment portés en compte, avec justificatifs, vous mettront en possession d’une somme globale dépassant quelque peu dix-sept cents livres. Je suis autorisé à avancer le coût de vos préparatifs pour votre mariage sur ce fonds. Tout est dit. »
« Voulez-vous me dire », dit Rosa, prenant le papier avec un sourcil joliment froncé, mais sans l’ouvrir : « si j’ai raison dans ce que je vais dire ? Je peux comprendre ce que vous me dites, tellement mieux que ce que je lis dans les écrits juridiques. Mon pauvre papa et le père d’Eddy ont conclu leur accord ensemble, en tant qu’amis très chers, fermes et fidèles, afin que nous puissions, nous aussi, être des amis très chers, fermes et fidèles après eux ? »
« Justement. »
« Pour le bien durable de nous deux, et le bonheur durable de nous deux ? »
« Justement. »
« Que nous puissions être l’un pour l’autre bien plus encore qu’ils ne l’avaient été l’un pour l’autre ? »
« Justement. »
« Ce n’était pas imposé à Eddy, et ce n’était pas imposé à moi, par quelque déchéance, au cas où… »
« Ne vous agitez pas, ma chère. Dans le cas que cela fait venir des larmes dans vos yeux affectueux même à imaginer — dans le cas où vous ne vous marieriez pas l’un à l’autre — non, aucune déchéance de part et d’autre. Vous auriez alors été ma pupille jusqu’à votre majorité. Rien de pire ne vous serait arrivé. Assez grave peut-être ! »
« Et Eddy ? »
« Il serait entré en possession de son partenariat dérivé de son père, et de ses arriérés à son crédit (s’il y en avait), en atteignant sa majorité, tout comme maintenant. »
Rosa, avec son visage perplexe et son sourcil froncé, mordilla le coin de sa copie attestée, alors qu’elle était assise la tête penchée sur le côté, regardant dans le vide sur le sol, et le lissant de son pied.
« En somme », dit M. Grewgious, « ces fiançailles sont un souhait, un sentiment, un projet amical, tendrement exprimé de part et d’autre. Qu’il ait été fortement ressenti, et qu’il y ait eu un vif espoir qu’il prospère, il ne peut y avoir de doute. Quand vous étiez tous deux enfants, vous avez commencé à vous y habituer, et il a prospéré. Mais les circonstances changent les cas ; et j’ai fait cette visite aujourd’hui, en partie, en vérité principalement, pour me décharger du devoir de vous dire, ma chère, que deux jeunes gens ne peuvent être fiancés en mariage (sauf par commodité, et donc par dérision et misère) que de leur propre libre volonté, leur propre attachement, et leur propre assurance (elle peut s’avérer erronée, ou non, mais nous devons en courir le risque), qu’ils sont faits l’un pour l’autre, et qu’ils se rendront heureux. Est-il à supposer, par exemple, que si l’un ou l’autre de vos pères était vivant maintenant, et avait quelque méfiance à ce sujet, son esprit ne serait pas changé par le changement de circonstances impliqué par le changement de votre âge ? Intenable, déraisonnable, non concluant et absurde ! »
M. Grewgious disait tout cela comme s’il le lisait à haute voix ; ou, plus encore, comme s’il répétait une leçon. Tant son visage et ses manières étaient dépourvus de toute spontanéité.
« J’ai maintenant, ma chère », ajouta-t-il, barrant « Testament » avec son crayon, « me suis acquitté de ce qui est sans doute un devoir formel dans ce cas, mais un devoir tout de même dans un tel cas. Mémorandum, "Souhaits". Ma chère, y a-t-il un souhait de votre part que je puisse favoriser ? »
Rosa secoua la tête, avec un air presque plaintif d’hésitation en manque d’aide.
« Y a-t-il une instruction que je puisse recevoir de vous concernant vos affaires ? »
« Je… j’aimerais d’abord les régler avec Eddy, s’il vous plaît », dit Rosa, en tressant le pli de sa robe.
« Certes, certes », répondit M. Grewgious. « Vous deux devriez être d’un même esprit en toutes choses. Le jeune gentleman est-il attendu sous peu ? »
« Il est parti seulement ce matin. Il sera de retour à Noël. »
« Rien ne pourrait mieux tomber. Vous arrangerez, à son retour à Noël, toutes les questions de détail avec lui ; vous communiquerez ensuite avec moi ; et je me déchargerai (en tant que simple connaissance d’affaires) de mes responsabilités professionnelles envers l’accomplie dame de la fenêtre d’angle. Elles arriveront à échéance à cette saison. » Barrant le crayon une fois de plus. « Mémorandum, "Départ". Oui. Je vais maintenant, ma chère, prendre congé. »
« Pourrais-je », dit Rosa, se levant tandis qu’il se levait brusquement de sa chaise de sa manière maladroite : « pourrais-je vous demander, très gentiment, de venir me voir à Noël, si j’avais quelque chose de particulier à vous dire ? »
« Eh bien, certainement, certainement », répondit-il ; apparemment — si un tel mot peut être utilisé pour quelqu’un qui n’avait aucune lumière ou ombre apparente autour de lui — flatté par la question. « En tant qu’homme particulièrement anguleux, je ne m’insère pas en douceur dans le cercle social, et par conséquent je n’ai d’autre engagement à Noël que de partager, le vingt-cinq, une dinde bouillie et une sauce au céleri avec un… avec un clerc particulièrement anguleux que j’ai la bonne fortune de posséder, dont le père, étant fermier dans le Norfolk, lui envoie (la dinde), en cadeau pour moi, des environs de Norwich. Je serais tout à fait fier que vous souhaitiez me voir, ma chère. En tant que receveur de rentes professionnel, si peu de gens souhaitent me voir que la nouveauté serait revigorante. »
Pour son consentement empressé, la reconnaissante Rosa posa ses mains sur ses épaules, se tint sur la pointe des pieds, et l’embrassa instantanément.
« Seigneur, bénissez-moi ! » s’écria M. Grewgious. « Merci, ma chère ! L’honneur est presque égal au plaisir. Miss Twinkleton, madame, j’ai eu une conversation des plus satisfaisantes avec ma pupille, et je vais maintenant vous libérer de l’encombrement de ma présence. »
« Non, monsieur », répondit Miss Twinkleton, se levant avec une gracieuse condescendance : « ne dites pas encombrement. Pas ainsi, en aucune façon. Je ne peux vous permettre de dire cela. »
« Merci, madame. J’ai lu dans les journaux », dit M. Grewgious, bégayant un peu, « que lorsqu’un visiteur distingué (non que je sois l’un d’eux : loin de là) se rend dans une école (non que ce soit une : loin de là), il demande un jour de congé, ou quelque sorte de grâce. Étant maintenant l’après-midi dans le… Collège… dont vous êtes l’éminente directrice, les jeunes dames pourraient ne rien gagner, sauf en nom, en ayant le reste de la journée accordé. Mais s’il y a une jeune dame sous un nuage, pourrais-je solliciter… »
« Ah, M. Grewgious, M. Grewgious ! » s’écria Miss Twinkleton, avec un doigt chastement taquin. « Oh vous, les gentlemen, vous les gentlemen ! Fi, quelle honte, que vous soyez si durs envers nous, pauvres disciplinatrices calomniées de notre sexe, pour vos beaux yeux ! Mais comme Miss Ferdinand est actuellement accablée par un incube » — Miss Twinkleton aurait pu dire un « plume-et-encr-ube » consistant à recopier Monsieur La Fontaine — « allez vers elle, Rosa ma chère, et dites-lui que la peine est remise, en déférence à l’intercession de votre tuteur, M. Grewgious. »
Miss Twinkleton accomplit ici une révérence, suggestive de merveilles arrivant à ses jambes respectées, et dont elle sortit noblement, à trois mètres derrière son point de départ.
Comme il jugeait impératif de rendre visite à M. Jasper avant de quitter Cloisterham, M. Grewgious se rendit à la porterie, et grimpa son escalier dérobé. Mais la porte de M. Jasper étant fermée, et présentant sur un bout de papier le mot « Cathédrale », le fait que c’était l’heure de l’office fut porté à l’esprit de M. Grewgious. Il redescendit donc l’escalier, et traversant le Close, s’arrêta devant la grande porte pliante occidentale de la Cathédrale, qui se tenait ouverte par ce bel après-midi brillant, bien que de courte durée, pour l’aération des lieux.
« Mon Dieu », dit M. Grewgious, en jetant un œil à l’intérieur, « c’est comme regarder dans la gorge du Vieux Temps. »
Le Vieux Temps poussa un soupir moisi depuis le tombeau, l’arche et la voûte ; et des ombres sombres commencèrent à s’approfondir dans les coins ; et des humidités commencèrent à s’élever des taches vertes de pierre ; et des joyaux, projetés sur le pavé de la nef par le soleil déclinant à travers les vitraux, commencèrent à périr. Derrière la grille du chœur, sur les marches surmontées de manière imposante par l’orgue s’assombrissant rapidement, des robes blanches pouvaient être vaguement aperçues, et une voix faible, montant et descendant dans un murmure craquelé et monotone, pouvait par intervalles être faiblement entendue. Dans l’air libre, la rivière, les pâturages verts, les terres arables brunes, les collines et les vallées foisonnantes étaient rougies par le coucher du soleil : tandis que les petites fenêtres lointaines des moulins à vent et des fermes brillaient, taches d’or battu et brillant. Dans la Cathédrale, tout devint gris, trouble et sépulcral, et le murmure craquelé et monotone continua comme une voix mourante, jusqu’à ce que l’orgue et le chœur éclatent, et le noient dans une mer de musique. Puis, la mer retomba, et la voix mourante fit un autre effort faible, et alors la mer s’éleva haut, et battit sa vie, et fouetta le toit, et déferla parmi les arches, et perça les hauteurs de la grande tour ; et alors la mer fut sèche, et tout fut calme.
M. Grewgious avait à ce moment marché jusqu’aux marches du chœur, où il rencontra les eaux vives qui sortaient.
« Rien ne va pas ? » Ainsi Jasper l’accosta, assez rapidement. « On ne vous a pas fait venir ? »
« Pas du tout, pas du tout. Je suis descendu de mon plein gré. J’ai été voir ma jolie pupille, et je suis maintenant en route pour rentrer chez moi. »
« Vous l’avez trouvée florissante ? »
« Florissante, en vérité. Très florissante. Je suis simplement venu lui dire, sérieusement, ce qu’est une fiançailles par des parents décédés. »
« Et qu’est-ce que c’est — selon votre jugement ? »
M. Grewgious remarqua la blancheur des lèvres qui posaient la question, et l’attribua au compte glacial de la Cathédrale.
« Je suis simplement venu lui dire qu’on ne pouvait la considérer comme contraignante, face à toute raison de la dissoudre telle qu’un manque d’affection, ou un manque de disposition à la mettre à exécution, de la part de l’une ou l’autre des parties. »
« Puis-je demander, aviez-vous une raison particulière de lui dire cela ? »
M. Grewgious répondit d’un ton quelque peu sec : « La raison particulière d’accomplir mon devoir, monsieur. Tout simplement. » Puis il ajouta : « Allons, M. Jasper ; je connais votre affection pour votre neveu, et je sais que vous êtes prompt à ressentir les choses en son nom. Je vous assure que cela n’implique pas le moindre doute, ni le moindre manque de respect envers votre neveu. »
« Vous ne pourriez pas, » répondit Jasper, avec une pression amicale sur son bras, tandis qu’ils marchaient côte à côte, « parler plus noblement. »
M. Grewgious retira son chapeau pour lisser ses cheveux, et, après les avoir lissés, hocha la tête avec satisfaction, et remit son chapeau.
« Je parierais, » dit Jasper en souriant — ses lèvres étaient encore si blanches qu’il en avait conscience, et il les mordilla et les humecta tout en parlant : « Je parierais qu’elle n’a laissé entendre aucun souhait d’être libérée de Ned. »
« Et vous gagnerez votre pari, si vous le faites, » répliqua M. Grewgious. « Nous devrions laisser une marge pour les petites délicatesses de jeune fille chez une créature privée de mère, dans de telles circonstances, je suppose ; ce n’est pas mon domaine ; qu’en pensez-vous ? »
« Il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. »
« Je suis heureux que vous disiez cela. Parce que, » poursuivit M. Grewgious, qui, tout ce temps, avait très savamment cherché à agir selon le souvenir de ce qu’elle avait dit de Jasper lui-même : « parce qu’elle semble avoir un petit instinct délicat que tous les arrangements préliminaires seraient mieux faits entre M. Edwin Drood et elle-même, ne voyez-vous pas ? Elle n’a pas besoin de nous, vous savez ? »
Jasper se toucha la poitrine, et dit, d’une voix un peu indistincte : « Vous voulez dire moi. »
M. Grewgious se toucha la poitrine, et dit : « Je veux dire nous. Par conséquent, qu’ils aient leurs petites discussions et conseils ensemble, quand M. Edwin Drood reviendra ici à Noël ; et alors vous et moi interviendrons, et mettrons la touche finale à l’affaire. »
« Ainsi, vous avez convenu avec elle que vous reviendriez à Noël ? » observa Jasper. « Je vois ! M. Grewgious, comme vous l’avez fort justement dit à l’instant, il existe un attachement si exceptionnel entre mon neveu et moi, que je suis plus sensible pour ce cher, chanceux, heureux, heureux garçon que pour moi-même. Mais il est juste que la jeune demoiselle soit considérée, comme vous l’avez souligné, et que je suive votre exemple. Je l’accepte. Je comprends qu’à Noël ils achèveront leurs préparatifs pour mai, et que leur mariage sera mis en train par eux-mêmes, et qu’il ne restera rien pour nous qu’à nous mettre en train également, et à tout avoir prêt pour notre libération formelle de nos charges, au jour de l’anniversaire d’Edwin. »
« Telle est ma compréhension, » acquiesça M. Grewgious, tandis qu’ils se serraient la main pour se séparer. « Dieu les bénisse tous les deux ! »
« Dieu les sauve tous les deux ! » s’écria Jasper.
« J’ai dit, bénisse, » fit remarquer le premier, en regardant par-dessus son épaule.
« J’ai dit, sauve, » répondit le second. « Y a-t-il une différence ? »
CHAPITRE X. PLANIR LA VOIE
Il a été assez souvent remarqué que les femmes possèdent un curieux pouvoir de deviner le caractère des hommes, qui semblerait être inné et instinctif ; étant donné qu’il n’est atteint par aucun processus patient de raisonnement, qu’il ne peut rendre aucun compte satisfaisant ou suffisant de lui-même, et qu’il se prononce de la manière la plus confiante même contre une observation accumulée de la part de l’autre sexe. Mais il n’a pas été tout à fait aussi souvent remarqué que ce pouvoir (faillible, comme tout autre attribut humain) est pour la plupart absolument incapable d’auto-révision ; et que lorsqu’il a rendu un avis défavorable qui, selon toutes les lumières humaines, s’avère par la suite erroné, il est indiscernable du préjugé, en ce qui concerne sa détermination à ne pas être corrigé. Bien plus, la possibilité même de contradiction ou de réfutation, si lointaine soit-elle, communique à ce jugement féminin dès le début, dans neuf cas sur dix, la faiblesse inhérente au témoignage d’un témoin intéressé ; tant la belle devineresse se lie personnellement et fortement à sa divination.
« Maintenant, ne pensez-vous pas, chère Maman, » dit le Chanoine mineur à sa mère un jour qu’elle était assise à son tricot dans sa petite bibliothèque, « que vous êtes plutôt dure avec M. Neville ? »
« Non, je ne le suis pas, Sept, » répondit la vieille dame.
« Discutons-en, Maman. »
« Je n’ai aucune objection à en discuter, Sept. J’ai confiance, mon cher, je suis toujours ouverte à la discussion. » Il y avait une vibration dans le bonnet de la vieille dame, comme si elle ajoutait intérieurement : « et j’aimerais voir la discussion qui me ferait changer d’avis ! »
« Très bien, Maman, » dit son fils conciliant. « Il n’y a rien de tel qu’être ouvert à la discussion. »
« J’espère bien, mon cher, » répondit la vieille dame, visiblement fermée à celle-ci.
« Eh bien ! M. Neville, en cette malheureuse occasion, s’est compromis sous la provocation. »
« Et sous l’influence du vin chaud, » ajouta la vieille dame.
« Je dois admettre le vin. Bien que je croie que les deux jeunes gens étaient assez semblables à cet égard. »
« Je ne le crois pas, » dit la vieille dame.
« Pourquoi pas, Maman ? »
« Parce que je ne le crois pas, » dit la vieille dame. « Pourtant, je suis tout à fait ouverte à la discussion. »
« Mais, chère Maman, je ne vois pas comment nous pouvons discuter, si vous prenez cette attitude. »
« Blâmez M. Neville pour cela, Sept, et non moi, » dit la vieille dame, avec une sévérité majestueuse.
« Ma chère Maman ! pourquoi M. Neville ? »
« Parce que, » dit Mme Crisparkle, se repliant sur ses principes fondamentaux, « il est rentré chez lui en état d’ivresse, et a jeté un grand discrédit sur cette maison, et a fait preuve d’un grand manque de respect envers cette famille. »
« Cela n’est pas à nier, Maman. Il l’était alors, et il l’est maintenant, très désolé pour cela. »
« Sans la considération pleine de courtoisie de M. Jasper venant me voir, le lendemain, après l’office, dans la nef elle-même, avec sa robe encore sur lui, et exprimant son espoir que je n’avais pas été grandement alarmée ou que mon repos n’avait pas été violemment interrompu, je crois que je n’aurais jamais entendu parler de cette honteuse transaction, » dit la vieille dame.
« Pour être franc, Maman, je pense que je vous l’aurais caché si j’avais pu : bien que je n’eusse pas résolument pris ma décision. Je suivais Jasper pour conférer avec lui sur le sujet, et pour considérer l’opportunité que lui et moi étouffions l’affaire conjointement pour toutes sortes de raisons, quand je l’ai trouvé en train de vous parler. Alors, il était trop tard. »
« Trop tard, en effet, Sept. Il était encore pâle comme les cendres d’un gentilhomme devant ce qui s’était passé dans ses appartements pendant la nuit. »
« Si je vous l’avais caché, Maman, vous pouvez être sûre que cela aurait été pour votre paix et votre tranquillité, et pour le bien des jeunes gens, et dans l’accomplissement de mon devoir selon mes lumières. »
La vieille dame traversa immédiatement la pièce et l’embrassa : en disant, « Bien sûr, mon cher Sept, j’en suis sûre. »
« Cependant, c’est devenu le sujet de conversation de la ville, » dit M. Crisparkle, se frottant l’oreille, tandis que sa mère reprenait sa place et son tricot, « et c’est passé hors de mon pouvoir. »
« Et j’ai dit alors, Sept, » répondit la vieille dame, « que j’avais une mauvaise opinion de M. Neville. Et je dis maintenant, que j’ai une mauvaise opinion de M. Neville. Et j’ai dit alors, et je dis maintenant, que j’espère que M. Neville pourra bien tourner, mais je ne crois pas qu’il le fera. » Ici, le bonnet vibra de nouveau considérablement.
« Je suis désolé de vous entendre dire cela, Maman — »
« Je suis désolée de le dire, mon cher, » intervint la vieille dame, en tricotant fermement, « mais je n’y peux rien. »
« — Car, » poursuivit le Chanoine mineur, « il est indéniable que M. Neville est extrêmement travailleur et attentif, et qu’il progresse rapidement, et qu’il a — j’espère pouvoir le dire — de l’attachement pour moi. »
« Il n’y a aucun mérite dans le dernier article, mon cher, » dit la vieille dame, rapidement ; « et s’il dit qu’il y en a, je pense d’autant plus mal de lui pour cette vantardise. »
« Mais, chère Maman, il n’a jamais dit qu’il y en avait. »
« Peut-être pas, » répondit la vieille dame ; « pourtant, je ne vois pas que cela signifie grand-chose. »
Il n’y avait aucune impatience dans le regard plaisant avec lequel M. Crisparkle contemplait la jolie pièce de porcelaine ancienne tandis qu’elle tricotait ; mais il y avait, certainement, un sens humoristique du fait qu’elle n’était pas une pièce de porcelaine avec laquelle on pouvait discuter très étroitement.
« En outre, Sept, demandez-vous ce qu’il serait sans sa sœur. Vous savez quelle influence elle a sur lui ; vous savez quelle capacité elle a ; vous savez que tout ce qu’il lit avec vous, il le lit avec elle. Donnez-lui sa juste part de vos éloges, et combien en laissez-vous pour lui ? »
À ces mots, M. Crisparkle tomba dans une petite rêverie, dans laquelle il pensa à plusieurs choses. Il pensa aux moments où il avait vu le frère et la sœur ensemble dans une profonde conversation sur l’un de ses propres vieux livres universitaires ; maintenant, dans les matins givrés, lorsqu’il faisait ces pèlerinages aiguisés vers le déversoir de Cloisterham ; maintenant, dans les soirées sombres, lorsqu’il affrontait le vent au coucher du soleil, après avoir gravi son poste d’observation favori, un fragment surplombant de ruine monastique ; et les deux figures studieuses passaient sous lui le long de la marge de la rivière, dans laquelle les feux et les lumières de la ville brillaient déjà, rendant le paysage plus morne. Il pensa à la façon dont la conscience s’était glissée en lui qu’en enseignant à l’un, il enseignait aux deux ; et comment il avait presque insensiblement adapté ses explications aux deux esprits — celui avec lequel le sien était quotidiennement en contact, et celui qu’il n’abordait qu’à travers lui. Il pensa aux commérages qui lui étaient parvenus de la Maison des Nonnes, selon lesquels Helena, qu’il avait suspectée d’être si fière et féroce, se soumettait à la fée-mariée (comme il l’appelait), et apprenait d’elle ce qu’elle savait. Il pensa à l’alliance pittoresque entre ces deux, extérieurement si très différents. Il pensa — peut-être surtout — se pourrait-il que ces choses n’eussent que quelques semaines d’existence, et fussent devenues une partie intégrante de sa vie ?
Comme, chaque fois que le Révérend Septimus tombait dans la rêverie, sa bonne mère le prenait pour un signe infaillible qu’il « avait besoin de soutien », la vieille dame florissante se précipita vers le placard de la salle à manger, pour en produire le soutien incarné dans un verre de Constantia et un biscuit fait maison. C’était un placard des plus merveilleux, digne de Cloisterham et du Minor Canon Corner. Au-dessus, un portrait de Haendel en perruque flottante rayonnait sur le spectateur, avec un air connaisseur d’être au courant du contenu du placard, et un air musical d’avoir l’intention de combiner toutes ses harmonies dans une délicieuse fugue. Pas un placard ordinaire avec une porte vulgaire sur gonds, ouvrable tout à la fois, et ne laissant rien à révéler par degrés, ce placard rare avait une serrure en plein air, où deux glissières perpendiculaires se rencontraient ; l’une tombant, et l’autre poussant vers le haut. La glissière supérieure, en étant tirée vers le bas (laissant l’inférieure un double mystère), révélait des étagères profondes de bocaux de conserves, pots de confiture, boîtes en fer blanc, boîtes à épices, et d’agréables vaisseaux exotiques bleus et blancs, les logis succulents de tamarins et de gingembre conservés. Chaque habitant bienveillant de cette retraite avait son nom inscrit sur son estomac. Les conserves, dans un uniforme de riche manteau croisé à boutons marron, et des pantalons jaunes ou gris sombre, annonçaient leurs formes corpulentes, en capitales imprimées, comme Noyer, Cornichon, Oignon, Chou, Chou-fleur, Mélangé, et autres membres de cette noble famille. Les confitures, étant d’un tempérament moins masculin, et portant des papillotes, s’annonçaient dans une calligraphie féminine, comme un doux murmure, pour être Framboise, Groseille, Abricot, Prune, Quetsche, Pomme, et Pêche. La scène se fermant sur ces charmeuses, et la glissière inférieure montant, des oranges étaient révélées, assistées par une puissante boîte à sucre laquée, pour tempérer leur acidité si elles n’étaient pas mûres. Des biscuits faits maison attendaient à la Cour de ces Pouvoirs, accompagnés d’un bon fragment de gâteau aux prunes, et divers doigts de dame minces, à tremper dans le vin doux et à baiser. Plus bas que tout, une voûte de plomb compacte enchâssait le vin doux et un stock de cordiaux : d’où sortaient des murmures d’Orange de Séville, Citron, Amande, et Graines de Carvi. Il y avait un air couronnant sur ce placard des placards, d’avoir été pendant des âges parcouru par la cloche et l’orgue de la Cathédrale, jusqu’à ce que ces abeilles vénérables eussent fait du miel sublimé de tout ce qui était en réserve ; et il était toujours observé que chaque trempeur parmi les étagères (profondes, comme il a été noté, et engloutissant tête, épaules, et coudes) ressortait au visage moelleux, et semblant avoir subi une transfiguration saccharine.
Le Révérend Septimus se rendit tout aussi volontiers victime d’un placard à herbes médicinales nauséabondes, également présidé par la bergère en porcelaine, que de ce glorieux garde-manger. À quelles infusions étonnantes de gentiane, menthe poivrée, giroflée, sauge, persil, thym, rue, romarin, et pissenlit, son courageux estomac se soumettait-il ! Dans quels merveilleux emballages, enfermant des couches de feuilles séchées, envelopperait-il son visage rose et content, si sa mère le suspectait d’un mal de dents ! Quelles taches botaniques collerait-il joyeusement sur sa joue, ou son front, si la chère vieille dame le convainquait d’un bouton imperceptible à cet endroit ! Dans ce pénitencier herbacé, situé sur un palier d’escalier supérieur : une cellule basse et étroite blanchie à la chaux, où des bouquets de feuilles séchées pendaient à des crochets rouillés au plafond, et étaient étalés sur des étagères, en compagnie de bouteilles prémonitoires : serait le Révérend Septimus docilement conduit, comme l’agneau hautement populaire qui a été si longtemps et sans résistance conduit à l’abattoir, et là il ne serait, contrairement à cet agneau, ennuyeux pour personne d’autre que lui-même. Ne faisant même pas autant, tant que la vieille dame était occupée et satisfaite, il avalerait tranquillement ce qui lui était donné, prenant simplement un trempage correctif des mains et du visage dans le grand bol de pétales de roses séchés, et dans l’autre grand bol de lavande séchée, et sortirait ensuite, aussi confiant dans les pouvoirs adoucissants du déversoir de Cloisterham et d’un esprit sain, que Lady Macbeth était désespérée de ceux de toutes les mers qui roulent.
Dans le présent cas, le bon Chanoine mineur prit son verre de Constantia avec une excellente grâce, et, ainsi soutenu à la satisfaction de sa mère, s’appliqua aux devoirs restants de la journée. Dans leur progression ordonnée et ponctuelle, ils amenèrent l’Office du soir et le crépuscule. La Cathédrale étant très froide, il partit pour un trot rapide après l’office ; le trot devant se terminer par une charge sur son fragment de ruine favori, qui devait être pris d’assaut, sans une pause pour reprendre son souffle.
Il le prit de manière magistrale, et, pas essoufflé même alors, resta à regarder la rivière. La rivière à Cloisterham est suffisamment proche de la mer pour rejeter souvent une quantité d’algues. Une quantité inhabituelle était arrivée avec la dernière marée, et cela, ainsi que la confusion de l’eau, et le plongeon et le battement incessants des mouettes bruyantes, et une lumière en colère vers le large au-delà des barges aux voiles brunes qui devenaient noires, laissaient présager une nuit orageuse. Dans son esprit, il contrastait la mer sauvage et bruyante avec le port tranquille du Minor Canon Corner, quand Helena et Neville Landless passèrent sous lui. Il avait eu les deux ensemble dans ses pensées toute la journée, et descendit immédiatement pour leur parler ensemble. Le pied était difficile dans une lumière incertaine pour toute démarche sauf celle d’un bon grimpeur ; mais le Chanoine mineur était un aussi bon grimpeur que la plupart des hommes, et se tenait à leurs côtés avant que beaucoup de bons grimpeurs ne fussent arrivés à mi-chemin.
« Une soirée sauvage, Mlle Landless ! Ne trouvez-vous pas votre promenade habituelle avec votre frère trop exposée et froide pour la saison ? Ou en tout cas, quand le soleil est couché, et que le temps pousse depuis la mer ? »
Helena ne le pensait pas. C’était leur promenade préférée. C’était très retiré.
« C’est très retiré, » acquiesça M. Crisparkle, saisissant son opportunité immédiatement, et marchant avec eux. « C’est un endroit entre tous où l’on peut parler sans interruption, comme je souhaite le faire. M. Neville, je crois que vous dites à votre sœur tout ce qui se passe entre nous ? »
« Tout, monsieur. »
« Par conséquent, » dit M. Crisparkle, « votre sœur est consciente que je vous ai exhorté à plusieurs reprises à présenter une sorte d’excuse pour cet incident malheureux qui s’est produit la nuit de votre arrivée ici. » En le disant, il la regarda, et non lui ; c’est donc elle, et non lui, qui répondit :
« Oui. »
« Je l’appelle malheureux, Mlle Helena, » reprit M. Crisparkle, « d’autant plus qu’il a certainement engendré un préjugé contre Neville. Il y a une notion qui circule, qu’il est un type dangereusement passionné, d’un tempérament incontrôlable et furieux : il est réellement évité en tant que tel. »
« Je n’ai aucun doute qu’il le soit, le pauvre, » dit Helena, avec un regard de fière compassion envers son frère, exprimant un sentiment profond qu’il était traité sans générosité. « Je devrais en être tout à fait sûre, à vous entendre ; mais ce que vous me dites est confirmé par des allusions et des références supprimées que je rencontre chaque jour. »
« Maintenant, » reprit M. Crisparkle, sur un ton de persuasion douce quoique ferme, « n’est-ce pas regrettable, et ne devrait-ce pas être amendé ? Ce sont les premiers jours de Neville à Cloisterham, et je n’ai aucune crainte qu’il survive à un tel préjugé, et prouve qu’il a été mal compris. Mais combien plus sage d’agir immédiatement, que de se fier au temps incertain ! D’ailleurs, en dehors du fait d’être politique, c’est juste. Car il ne peut y avoir aucun doute que Neville avait tort. »
« Il a été provoqué, » soumit Helena.
« Il a été l’agresseur, » soumit M. Crisparkle.
Ils marchèrent en silence, jusqu’à ce qu’Helena lève les yeux vers le visage du Chanoine mineur, et dise, presque avec reproche : « Ô M. Crisparkle, voudriez-vous que Neville se jette aux pieds du jeune Drood, ou à ceux de M. Jasper, qui le calomnie chaque jour ? Dans votre cœur, vous ne pouvez pas le penser. De votre cœur, vous ne pourriez pas le faire, si son cas était le vôtre. »
« J’ai représenté à M. Crisparkle, Helena, » dit Neville, avec un regard de déférence envers son précepteur, « que si je pouvais le faire de mon cœur, je le ferais. Mais je ne peux pas, et je me révolte contre la prétention. Vous oubliez cependant, que de poser le cas à M. Crisparkle comme le sien, c’est supposer avoir fait ce que j’ai fait. »
« Je demande son pardon, » dit Helena.
« Vous voyez, » fit remarquer M. Crisparkle, saisissant de nouveau son opportunité, bien qu’avec une touche modérée et délicate, « vous reconnaissez tous deux instinctivement que Neville a mal agi. Alors pourquoi s’arrêter court, et ne pas l’admettre autrement ? »
« Y a-t-il une différence, » demanda Helena, avec un petit tremblement dans son attitude ; « entre la soumission à un esprit généreux, et la soumission à un esprit vil ou trivial ? »
Avant que le digne Chanoine mineur ne fût tout à fait prêt avec son argument en référence à cette distinction subtile, Neville intervint :
« Aidez-moi à me disculper auprès de M. Crisparkle, Helena. Aidez-moi à le convaincre que je ne peux être le premier à faire des concessions sans moquerie et fausseté. Ma nature doit être changée avant que je puisse le faire, et elle n’est pas changée. Je suis conscient d’un affront inexprimable, et d’une aggravation délibérée d’un affront inexprimable, et je suis en colère. La vérité pure est, je suis toujours aussi en colère quand je rappelle cette nuit que je l’étais cette nuit-là. »
« Neville, » fit remarquer le Chanoine mineur, avec un visage stable, « vous avez répété cette ancienne action de vos mains, que je n’aime pas du tout. »
« Je suis désolé pour cela, monsieur, mais c’était involontaire. J’ai avoué que j’étais toujours aussi en colère. »
« Et j’avoue, » dit M. Crisparkle, « que j’espérais de meilleures choses. »
« Je suis désolé de vous décevoir, monsieur, mais il serait bien pire de vous tromper, et je vous tromperais grossièrement si je prétendais que vous m’aviez adouci à cet égard. Le temps peut venir où votre influence puissante fera même cela avec l’élève difficile dont vous connaissez les antécédents ; mais il n’est pas encore venu. Est-ce ainsi, et malgré mes luttes contre moi-même, Helena ? »
Elle, dont les yeux sombres observaient l’effet de ce qu’il disait sur le visage de M. Crisparkle, répondit — à M. Crisparkle, pas à lui : « Il en est ainsi. » Après une courte pause, elle répondit au moindre regard d’interrogation concevable, dans les yeux de son frère, avec un aussi léger signe affirmatif de sa propre tête ; et il continua :
« Je n’ai jamais encore eu le courage de vous dire, monsieur, ce qu’en toute franchise j’aurais dû dire lorsque vous m’avez parlé pour la première fois de ce sujet. Ce n’est pas facile à dire, et j’ai été retenue par la peur que cela ne semble ridicule, une peur qui pèse très lourdement sur moi jusqu’à ce dernier instant, et qui, sans ma sœur, m’empêcherait peut-être d’être tout à fait franche avec vous, même maintenant. J’admire Mlle Bud, monsieur, si énormément que je ne peux supporter qu’elle soit traitée avec arrogance ou indifférence ; et même si je ne sentais pas que j’ai un grief contre le jeune Drood pour mon propre compte, je sentirais que j’ai un grief contre lui pour le sien. »
M. Crisparkle, dans un étonnement absolu, regarda Helena pour obtenir confirmation, et trouva sur son visage expressif une pleine confirmation, ainsi qu’une supplique pour obtenir conseil.
« La jeune dame dont vous parlez doit, comme vous le savez, M. Neville, être mariée sous peu », dit M. Crisparkle, gravement ; « par conséquent, votre admiration, si elle est de cette nature particulière que vous semblez indiquer, est outrageusement mal placée. De plus, il est monstrueux que vous preniez sur vous d’être le champion de la jeune dame contre son mari choisi. En outre, vous ne les avez vus qu’une seule fois. La jeune dame est devenue l’amie de votre sœur ; et je m’étonne que votre sœur, même en son nom, ne vous ait pas arrêté dans cette fantaisie irrationnelle et coupable. »
« Elle a essayé, monsieur, mais inutilement. Mari ou pas de mari, ce type est incapable du sentiment dont je suis inspiré envers la belle jeune créature qu’il traite comme une poupée. Je dis qu’il en est aussi incapable qu’il est indigne d’elle. Je dis qu’elle est sacrifiée en étant donnée à lui. Je dis que je l’aime, et que je le méprise et le hais ! » Ceci avec un visage si rouge, et un geste si violent, que sa sœur traversa pour se mettre à ses côtés et lui saisit le bras, en protestant : « Neville, Neville ! »
Ainsi rappelé à lui-même, il devint rapidement conscient d’avoir perdu la garde qu’il avait imposée à sa tendance passionnée, et couvrit son visage de sa main, comme quelqu’un de repentant et de misérable.
M. Crisparkle, le regardant attentivement, et méditant en même temps sur la façon de procéder, marcha pendant quelques pas en silence. Puis il parla :
« M. Neville, M. Neville, je suis profondément peiné de voir en vous plus de traces d’un caractère aussi sombre, colérique et sauvage que la nuit qui tombe maintenant. Ils sont d’un aspect trop sérieux pour me laisser la ressource de traiter l’engouement que vous avez révélé comme ne méritant pas une considération sérieuse. Je lui accorde une considération très sérieuse, et je vous parle en conséquence. Cette querelle entre vous et le jeune Drood ne doit pas continuer. Je ne peux permettre qu’elle continue plus longtemps, sachant ce que je sais maintenant de vous, et vous vivant sous mon toit. Quelles que soient les interprétations préjudiciables et non autorisées que votre colère aveugle et envieuse puisse donner à son caractère, c’est un caractère franc et de bonne nature. Je sais que je peux m’y fier pour cela. Maintenant, veuillez observer ce que je suis sur le point de dire. À la réflexion, et sur la représentation de votre sœur, je suis prêt à admettre qu’en faisant la paix avec le jeune Drood, vous avez le droit d’être rejoint à mi-chemin. Je m’engagerai à ce que vous le soyez, et même à ce que le jeune Drood fasse le premier pas. Cette condition remplie, vous me donnerez l’honneur d’un gentleman chrétien que la querelle est pour toujours terminée de votre côté. Ce qui peut être dans votre cœur lorsque vous lui donnerez la main ne peut être connu que par celui qui sonde tous les cœurs ; mais cela n’ira jamais bien pour vous, s’il y a de la traîtrise là-dedans. Voilà pour cela ; ensuite, pour ce dont je dois encore parler comme votre engouement. Je comprends qu’il m’a été confié, et qu’il n’est connu d’aucune autre personne hormis votre sœur et vous-même. Ai-je bien compris ? »
Helena répondit d’une voix basse : « Il n’est connu que de nous trois qui sommes ici ensemble. »
« Il n’est pas du tout connu de la jeune dame, votre amie ? »
« Sur mon âme, non ! »
« Je vous demande donc de me donner votre engagement similaire et solennel, M. Neville, qu’il restera le secret qu’il est, et que vous ne prendrez aucune autre action que ce soit à ce sujet, autre que d’essayer (et cela très sérieusement) de l’effacer de votre esprit. Je ne vous dirai pas qu’il passera bientôt ; je ne vous dirai pas que c’est la fantaisie du moment ; je ne vous dirai pas que de tels caprices ont leur montée et leur déclin chez les jeunes et les ardents à chaque heure ; je vous laisserai sans trouble dans la croyance qu’il a peu ou pas de parallèles, qu’il restera avec vous pendant longtemps, et qu’il sera très difficile à vaincre. D’autant plus de poids attacherai-je à l’engagement que j’exige de vous, lorsqu’il sera donné sans réserve. »
Le jeune homme essaya deux ou trois fois de parler, mais échoua.
« Laissez-moi vous laisser avec votre sœur, qu’il est temps que vous rameniez à la maison », dit M. Crisparkle. « Vous me trouverez seul dans ma chambre tout à l’heure. »
« Je vous prie de ne pas nous quitter encore », le supplia Helena. « Une autre minute. »
« Je n’aurais pas eu besoin », dit Neville, pressant sa main sur son visage, « d’aussi peu qu’une autre minute, si vous aviez été moins patient avec moi, M. Crisparkle, moins prévenant envers moi, et moins modestement bon et vrai. Ô, si dans mon enfance j’avais connu un tel guide ! »
« Suivez votre guide maintenant, Neville », murmura Helena, « et suivez-le au Ciel ! »
Il y avait dans son ton quelque chose qui brisa la voix du bon chanoine mineur, ou il aurait répudié son exaltation de lui-même. Tel qu’il était, il posa un doigt sur ses lèvres et regarda vers son frère.
« Dire que je donne les deux engagements, M. Crisparkle, du plus profond de mon cœur, et dire qu’il n’y a aucune traîtrise là-dedans, c’est ne rien dire ! » Ainsi Neville, très ému. « Je demande votre pardon pour mon misérable écart dans un accès de passion. »
« Pas le mien, Neville, pas le mien. Vous savez auprès de qui repose le pardon, comme l’attribut le plus élevé concevable. Mlle Helena, vous et votre frère êtes des enfants jumeaux. Vous êtes venus dans ce monde avec les mêmes dispositions, et vous avez passé vos jeunes jours ensemble entourés des mêmes circonstances adverses. Ce que vous avez surmonté en vous-même, ne pouvez-vous pas le surmonter en lui ? Vous voyez le rocher qui se trouve sur son chemin. Qui, sinon vous, peut l’en tenir éloigné ? »
« Qui, sinon vous, monsieur ? » répondit Helena. « Quelle est mon influence, ou ma faible sagesse, comparée à la vôtre ! »
« Vous avez la sagesse de l’Amour », répondit le chanoine mineur, « et c’était la sagesse la plus élevée jamais connue sur cette terre, souvenez-vous-en. Quant à la mienne — mais le moins on en dira sur cette commodité banale, mieux ce sera. Bonne nuit ! »
Elle prit la main qu’il lui offrait, et la porta avec gratitude et presque avec révérence à ses lèvres.
« Allons ! » dit doucement le chanoine mineur, « je suis beaucoup trop payé ! » et il se détourna.
Retraçant ses pas vers l’enclos de la cathédrale, il essaya, tout en allant dans l’obscurité, de trouver le meilleur moyen de réaliser ce qu’il avait promis d’effectuer, et ce qui devait en quelque sorte être fait. « On me demandera probablement de les marier », réfléchit-il, « et je voudrais qu’ils soient mariés et partis ! Mais ceci est urgent d’abord. »
Il délibéra principalement sur la question de savoir s’il devait écrire au jeune Drood, ou s’il devait parler à Jasper. La conscience d’être populaire auprès de tout l’établissement de la cathédrale l’inclina vers cette dernière voie, et la vue bien opportune de la porte cochère éclairée le décida à le faire. « Je battrai le fer pendant qu’il est chaud », dit-il, « et je le verrai maintenant. »
Jasper était couché en train de dormir sur un canapé devant le feu, lorsque, ayant gravi l’escalier de la poterne, et n’ayant reçu aucune réponse à son coup à la porte, M. Crisparkle tourna doucement la poignée et regarda à l’intérieur. Longtemps après, il eut raison de se rappeler comment Jasper bondit du canapé dans un état délirant entre le sommeil et l’éveil, et s’écria : « Qu’est-ce qui se passe ? Qui a fait ça ? »
« Ce n’est que moi, Jasper. Je suis désolé de vous avoir dérangé. »
L’éclat de ses yeux se calma en un regard de reconnaissance, et il déplaça une ou deux chaises pour faire un chemin vers l’âtre.
« Je faisais un rêve intense, et je suis heureux d’être dérangé d’un sommeil d’après-dîner indigeste. Sans compter que vous êtes toujours le bienvenu. »
« Merci. Je ne suis pas confiant », répondit M. Crisparkle, alors qu’il s’asseyait dans le fauteuil confortable placé pour lui, « que mon sujet sera au premier abord aussi bienvenu que moi-même ; mais je suis un ministre de la paix, et je poursuis mon sujet dans l’intérêt de la paix. En un mot, Jasper, je veux établir la paix entre ces deux jeunes gens. »
Une expression très perplexe s’empara du visage de M. Jasper ; une expression très perplexe aussi, car M. Crisparkle ne pouvait rien en tirer.
« Comment ? » fut la demande de Jasper, d’une voix basse et lente, après un silence.
« Pour le "Comment", je viens à vous. Je veux vous demander de me faire la grande faveur et le service d’intervenir auprès de votre neveu (j’ai déjà intervenu auprès de M. Neville), et de l’amener à vous écrire un petit mot, à sa manière vive, disant qu’il est prêt à serrer la main. Je sais quel type de bonne nature il est, et quelle influence vous avez sur lui. Et sans défendre le moins du monde M. Neville, nous devons tous admettre qu’il a été amèrement piqué. »
Jasper tourna ce visage perplexe vers le feu. M. Crisparkle, continuant à l’observer, le trouva encore plus perplexe qu’avant, dans la mesure où il semblait dénoter (ce qui pouvait difficilement être) quelque calcul interne serré.
« Je sais que vous n’êtes pas prévenu en faveur de M. Neville », continuait le chanoine mineur, lorsque Jasper l’arrêta :
« Vous avez raison de le dire. Je ne le suis pas, en effet. »
« Sans aucun doute ; et j’admets sa lamentable violence de tempérament, bien que j’espère que lui et moi en viendrons à bout ensemble. Mais j’ai exigé de lui une promesse très solennelle quant à sa conduite future envers votre neveu, si vous intervenez aimablement ; et je suis sûr qu’il la tiendra. »
« Vous êtes toujours responsable et digne de confiance, M. Crisparkle. Êtes-vous vraiment sûr de pouvoir répondre pour lui avec autant de confiance ? »
« Je le suis. »
Le regard perplexe et déconcertant disparut.
« Alors vous me soulagez d’une grande crainte, et d’un lourd poids », dit Jasper ; « je le ferai. »
M. Crisparkle, ravi par la rapidité et l’exhaustivité de son succès, le reconnut dans les termes les plus flatteurs.
« Je le ferai », répéta Jasper, « pour le confort d’avoir votre garantie contre mes craintes vagues et sans fondement. Vous rirez — mais tenez-vous un journal ? »
« Une ligne par jour ; pas plus. »
« Une ligne par jour serait tout autant que ma vie sans événements aurait besoin, Dieu sait », dit Jasper, prenant un livre sur un bureau, « mais que mon journal est, en fait, un journal de la vie de Ned aussi. Vous rirez de cette entrée ; vous devinerez quand elle a été faite :
« "Minuit passé. — Après ce que je viens de voir, j’ai une crainte morbide en moi de quelques conséquences horribles résultant pour mon cher garçon, que je ne peux raisonner ou contester d’aucune façon. Tous mes efforts sont vains. La passion démoniaque de ce Neville Landless, sa force dans sa fureur, et sa rage sauvage pour la destruction de son objet, m’épouvantent. Si profonde est l’impression, que deux fois depuis que je suis allé dans la chambre de mon cher garçon, pour m’assurer qu’il dormait en sécurité, et qu’il ne gisait pas mort dans son sang."
« Voici une autre entrée le lendemain matin :
« "Ned levé et parti. Enjoué et sans méfiance comme toujours. Il a ri quand je l’ai mis en garde, et a dit qu’il était un aussi bon homme que Neville Landless n’importe quel jour. Je lui ai dit que cela pouvait être, mais qu’il n’était pas un aussi mauvais homme. Il a continué à prendre cela à la légère, mais j’ai voyagé avec lui aussi loin que j’ai pu, et je l’ai quitté très à contrecœur. Je suis incapable de me débarrasser de ces sombres pressentiments intangibles de mal — si des sentiments fondés sur des faits évidents doivent être ainsi appelés."
« Encore et encore », dit Jasper, en conclusion, faisant tourner les feuilles du livre avant de le ranger, « j’ai rechuté dans ces humeurs, comme le montrent d’autres entrées. Mais j’ai maintenant votre assurance à mes côtés, et je la mettrai dans mon livre, et en ferai un antidote à mes humeurs noires. »
« Un tel antidote, j’espère », répondit M. Crisparkle, « qu’il vous incitera avant longtemps à consigner les humeurs noires aux flammes. Je devrais être le dernier à trouver quelque faute à vous ce soir, quand vous avez rencontré mes souhaits si librement ; mais je dois dire, Jasper, que votre dévouement à votre neveu vous a rendu exagéré ici. »
« Vous êtes mon témoin », dit Jasper, haussant les épaules, « quel était honnêtement mon état d’esprit, cette nuit-là, avant que je ne m’assoie pour écrire, et en quels mots je l’ai exprimé. Vous vous souvenez avoir objecté à un mot que j’ai utilisé, comme étant trop fort ? C’était un mot plus fort que n’importe quel autre dans mon journal. »
« Bien, bien. Essayez l’antidote », répliqua M. Crisparkle ; « et puisse-t-il vous donner une vision plus brillante et meilleure du cas ! Nous n’en discuterons plus maintenant. Je dois vous remercier pour moi-même, vous remercier sincèrement. »
« Vous verrez », dit Jasper, alors qu’ils se serraient la main, « que je ne ferai pas la chose que vous souhaitez que je fasse, à moitié. Je prendrai soin que Ned, cédant du tout, cède complètement. »
Le troisième jour après cette conversation, il appela M. Crisparkle avec la lettre suivante :
« MON CHER JACK, « Je suis touché par votre récit de votre entrevue avec M. Crisparkle, que je respecte et estime beaucoup. Immédiatement, je dis ouvertement que je me suis oublié à cette occasion tout autant que M. Landless l’a fait, et que je souhaite que le passé soit le passé, et que tout soit bien à nouveau. « Écoutez, cher vieux garçon. Invitez M. Landless à dîner la veille de Noël (plus le jour est beau, meilleure est l’action), et qu’il n’y ait que nous trois, et serrons-nous la main tout autour là et alors, et n’en parlons plus.
« Mon cher Jack, « Toujours votre très affectueux, « EDWIN DROOD.
« P.-S. Amour à Mlle Pussy à la prochaine leçon de musique. »
« Vous attendez M. Neville, alors ? » dit M. Crisparkle.
« Je compte sur sa venue », dit M. Jasper.
CHAPITRE XI. UNE IMAGE ET UN ANNEAU
Derrière la partie la plus ancienne de Holborn, à Londres, où certaines maisons à pignons vieilles de quelques siècles se tiennent encore en regardant la voie publique, comme si elles cherchaient tristement le Old Bourne qui est depuis longtemps à sec, se trouve un petit coin composé de deux quadrangles irréguliers, appelé Staple Inn. C’est l’un de ces coins dont le détour depuis la rue bruyante procure au piéton soulagé la sensation d’avoir mis du coton dans ses oreilles et des semelles de velours sur ses bottes. C’est l’un de ces coins où quelques moineaux enfumés gazouillent dans des arbres enfumés, comme s’ils s’appelaient les uns les autres : « Jouons à la campagne », et où quelques pieds de terre de jardin et quelques mètres de gravier leur permettent de faire cette violence rafraîchissante à leurs minuscules compréhensions. De plus, c’est l’un de ces coins qui sont des coins légaux ; et il contient une petite salle, avec une petite lanterne dans son toit : à quelles fins obstructives dévolue, et aux frais de qui, cette histoire ne le sait pas.
Aux jours où Cloisterham prenait ombrage de l’existence d’un chemin de fer au loin, comme menaçant cette constitution sensible, propriété de nous Britanniques : dont l’étrange fortune de cette institution sacrée est d’être à des degrés exactement égaux croassée, tremblée pour, et vantée, quoi qu’il arrive à quelque chose, n’importe où dans le monde : en ces jours-là, aucune architecture voisine de hautes proportions n’avait surgi pour éclipser Staple Inn. Le soleil couchant lui accordait des regards brillants, et le vent du sud-ouest y soufflait sans entrave.
Ni le vent ni le soleil, cependant, ne favorisèrent Staple Inn un après-midi de décembre vers six heures, quand il était rempli de brouillard, et que les bougies jetaient des rayons troubles et flous à travers les fenêtres de tous ses ensembles de chambres alors occupés ; notamment d’un ensemble de chambres dans une maison d’angle dans le petit quadrangle intérieur, présentant en noir et blanc au-dessus de son laid portail l’inscription mystérieuse :
P J T 1747
Dans lequel ensemble de chambres, ne s’étant jamais soucié de l’inscription, à moins de penser à lui-même par moments en la regardant, qu’elle pourrait peut-être signifier Peut-être John Thomas, ou Peut-être Joe Tyler, était assis M. Grewgious écrivant près de son feu.
Qui aurait pu dire, en regardant M. Grewgious, s’il avait jamais connu l’ambition ou la déception ? Il avait été élevé au barreau, et s’était préparé pour la pratique en cabinet ; pour rédiger des actes ; « transporter, les sages l’appellent », comme dit Pistol. Mais le transport et lui avaient fait un mariage si indifférent qu’ils s’étaient séparés par consentement — s’il peut y avoir séparation là où il n’y a jamais eu rapprochement.
Non. Le timide transport ne viendrait pas à M. Grewgious. Elle était courtisée, non gagnée, et ils allaient leurs chemins séparés. Mais un arbitrage étant soufflé vers lui par quelque vent inexplicable, et il gagnant un grand crédit en cela comme quelqu’un d’infatigable à chercher le droit et à faire le droit, une assez grosse réception fut ensuite soufflée dans sa poche par un vent plus traçable à sa source. Ainsi, par hasard, il avait trouvé sa niche. Receveur et agent maintenant, pour deux riches domaines, et déléguant leurs affaires juridiques, pour un montant qui en vaut la peine, à une firme d’avocats à l’étage en dessous, il avait éteint son ambition (en supposant qu’il l’ait jamais allumée), et s’était installé avec ses mouchettes pour le reste de sa vie sous la vigne sèche et le figuier de P. J. T., qui planta en dix-sept cent quarante-sept.
Beaucoup de comptes et de livres de comptes, beaucoup de dossiers de correspondance, et plusieurs coffres-forts, garnissaient la chambre de M. Grewgious. Ils peuvent à peine être représentés comme l’ayant encombrée, tant était consciencieuse et précise leur disposition ordonnée. L’appréhension de mourir soudainement, et de laisser un fait ou un chiffre avec une incomplétude ou une obscurité qui y serait attachée, aurait étendu M. Grewgious mort raide n’importe quel jour. La plus grande fidélité à une confiance était le sang de l’homme. Il y a des sortes de sang qui circulent plus rapidement, plus gaiement, plus attrayamment ; mais il n’y a pas de meilleure sorte en circulation.
Il n’y avait pas de luxe dans sa chambre. Même ses conforts étaient limités à être secs et chauds, et à avoir une cheminée confortable bien que fanée. Ce qui peut être appelé sa vie privée était confiné à l’âtre, et à un fauteuil confortable, et à une vieille table ronde occasionnelle qui était sortie sur le tapis après les heures de bureau, d’un coin où elle restait autrement retournée comme un bouclier en acajou brillant. Derrière elle, lorsqu’elle se tenait ainsi sur la défensive, se trouvait un placard, contenant généralement quelque chose de bon à boire. Une pièce extérieure était la chambre du clerc ; la chambre à coucher de M. Grewgious était de l’autre côté de l’escalier commun ; et il tenait une certaine cave non vide au bas de l’escalier commun. Trois cents jours par an, au moins, il traversait vers l’hôtel à Furnival’s Inn pour son dîner, et après le dîner traversait en arrière, pour tirer le meilleur parti de ces simplicités jusqu’à ce qu’il devienne grand jour ouvrable une fois de plus, avec P. J. T., date dix-sept cent quarante-sept.
Comme M. Grewgious était assis et écrivait près de son feu cet après-midi-là, ainsi le clerc de M. Grewgious était assis et écrivait près de son feu. Une personne pâle, au visage bouffi, aux cheveux noirs de trente ans, avec de grands yeux sombres qui manquaient totalement de lustre, et un teint insatisfait et pâteux, qui semblait demander à être envoyé chez le boulanger, cet assistant était un être mystérieux, possédant un étrange pouvoir sur M. Grewgious. Comme s’il avait été appelé à l’existence, comme un familier fabuleux, par un sortilège magique qui avait échoué lorsqu’il était requis de le congédier, il restait collé au tabouret de M. Grewgious, bien que le confort et la commodité de M. Grewgious auraient manifestement été avancés en le dépossédant. Une personne sombre avec des mèches emmêlées, et un air général d’avoir été élevé sous l’ombre de cet arbre maléfique de Java qui a donné refuge à plus de mensonges que tout le royaume botanique, M. Grewgious, néanmoins, le traitait avec une considération inexplicable.
« Eh bien, Bazzard », dit M. Grewgious à l’entrée de son clerc, levant les yeux de ses papiers tandis qu’il les rangeait pour la nuit : « qu’y a-t-il dans l’air, à part le brouillard ? »
« M. Drood », dit Bazzard.
« Qu’en est-il ? »
« Est venu », dit Bazzard.
« Vous auriez pu le faire entrer. »
« Je le fais », dit Bazzard.
Le visiteur entra en conséquence.
« Grand Dieu ! » dit M. Grewgious en jetant un regard autour de ses deux bougies de bureau. « Je pensais que vous étiez passé, que vous aviez simplement laissé votre nom et que vous étiez reparti. Comment allez-vous, M. Edwin ? Grand Dieu, vous vous étouffez ! »
« C’est ce brouillard », répondit Edwin ; « et il me fait piquer les yeux, comme du poivre de Cayenne. »
« Est-ce vraiment à ce point ? Je vous en prie, défaites vos écharpes. Il est heureux que j’aie un si bon feu ; mais M. Bazzard a pris soin de moi. »
« Non, je n’ai rien fait », dit M. Bazzard depuis la porte.
« Ah ! alors il s’ensuit que j’ai dû prendre soin de moi-même sans m’en apercevoir », dit M. Grewgious. « Je vous en prie, asseyez-vous dans mon fauteuil. Non. Je vous en prie ! En sortant d’une telle atmosphère, dans mon fauteuil. »
Edwin prit le fauteuil confortable dans le coin ; et le brouillard qu’il avait apporté avec lui, ainsi que celui qu’il retira avec son pardessus et son cache-nez, fut rapidement dévoré par le feu ardent.
« J’ai l’air », dit Edwin en souriant, « d’être venu pour rester. »
« — À ce propos », s’écria M. Grewgious ; « excusez-moi de vous interrompre ; restez donc. Le brouillard peut se dissiper dans une heure ou deux. Nous pouvons faire venir le dîner juste d’en face, à Holborn. Vous feriez mieux de prendre votre poivre de Cayenne ici qu’à l’extérieur ; je vous en prie, restez dîner. »
« Vous êtes bien aimable », dit Edwin en jetant un coup d’œil autour de lui comme s’il était attiré par l’idée d’une sorte de pique-nique nouveau et plaisant.
« Pas du tout », dit M. Grewgious ; « c’est vous qui êtes bien aimable de partager le sort d’un célibataire dans ses chambres et de prendre ce qu’il y a. Et je vais demander », dit M. Grewgious en baissant la voix et en parlant avec un œil pétillant, comme s’il était inspiré par une idée lumineuse : « Je vais demander à Bazzard. Sinon, cela pourrait ne pas lui plaire. — Bazzard ! »
Bazzard réapparut.
« Dînez tout à l’heure avec M. Drood et moi. »
« Si je reçois l’ordre de dîner, je le ferai naturellement, monsieur », fut la réponse morne.
« Sauvons cet homme ! » s’écria M. Grewgious. « Vous ne recevez pas d’ordre ; vous êtes invité. »
« Merci, monsieur », dit Bazzard ; « dans ce cas, cela ne me dérange pas. »
« C’est arrangé. Et peut-être que cela ne vous dérangerait pas », dit M. Grewgious, « de traverser jusqu’à l’hôtel de Furnival et de leur demander d’envoyer le nécessaire pour mettre le couvert. Pour le dîner, nous aurons une soupière de la soupe la plus chaude et la plus forte possible, nous aurons le meilleur plat préparé que l’on puisse recommander, nous aurons une pièce de viande (comme un quasi de mouton), et nous aurons une oie, ou une dinde, ou toute petite chose farcie de ce genre qui pourrait figurer au menu — bref, nous aurons tout ce qu’il y aura sous la main. »
M. Grewgious donna ces directives libérales avec son air habituel de lire un inventaire, de réciter une leçon ou de faire toute autre chose machinalement. Bazzard, après avoir tiré la table ronde, se retira pour les exécuter.
« J’étais un peu délicat, vous voyez », dit M. Grewgious, sur un ton plus bas, après le départ de son clerc, « à l’idée de l’employer dans le service de ravitaillement ou de commissariat. Parce que cela pourrait ne pas lui plaire. »
« Il semble faire ce qu’il veut, monsieur », fit remarquer Edwin.
« Ce qu’il veut ? » répondit M. Grewgious. « Oh non ! Pauvre garçon, vous vous méprenez totalement sur son compte. S’il faisait ce qu’il voulait, il ne serait pas ici. »
« Je me demande où il serait ! » pensa Edwin. Mais il ne fit que le penser, car M. Grewgious s’approcha et se plaça le dos tourné vers l’autre coin de la cheminée, les omoplates contre le manteau, et ramassa ses basques pour une conversation détendue.
« Je suppose, sans avoir le don de prophétie, que vous m’avez fait la faveur de passer pour mentionner que vous vous rendez là-bas — où, je peux vous le dire, on vous attend — et pour offrir d’exécuter quelque petite commission de ma part auprès de ma charmante pupille, et peut-être pour me stimuler un peu dans certaines démarches ? Hein, M. Edwin ? »
« Je suis passé, monsieur, avant de descendre, par simple attention. »
« Par attention ! » dit M. Grewgious. « Ah ! bien sûr, et non par impatience ? »
« Impatience, monsieur ? »
M. Grewgious avait voulu être badin — non pas qu’il ait exprimé ce sens au moindre degré — et s’était placé dans une proximité à peine supportable avec le feu, comme pour graver en lui-même l’effet complet de sa facétie, tout comme d’autres impressions subtiles sont gravées dans les métaux durs. Mais sa facétie s’envolant soudain devant le visage et les manières posés de son visiteur, et seul le feu subsistant, il sursauta et se frotta.
« Je suis allé là-bas dernièrement », dit M. Grewgious en rajustant ses basques ; « et c’est à cela que je faisais référence quand je disais que je pouvais vous dire que l’on vous attend. »
« En effet, monsieur ! Oui ; je savais que Pussy m’attendait. »
« Gardez-vous un chat là-bas ? » demanda M. Grewgious.
Edwin rougit un peu en expliquant : « J’appelle Rosa Pussy. »
« Oh, vraiment », dit M. Grewgious en se lissant la tête ; « c’est très affable. »
Edwin jeta un coup d’œil à son visage, incertain de savoir s’il désapprouvait sérieusement cette appellation ou non. Mais Edwin aurait tout aussi bien pu regarder le cadran d’une horloge.
« Un petit nom affectueux, monsieur », expliqua-t-il à nouveau.
« Hum », fit M. Grewgious, avec un signe de tête. Mais avec un compromis si extraordinaire entre un assentiment sans réserve et un dissentiment nuancé que son visiteur en fut fort déconcerté.
« Est-ce que PRosa… » commença Edwin pour se reprendre.
« PRosa ? » répéta M. Grewgious.
« J’allais dire Pussy, et j’ai changé d’avis ; vous a-t-elle dit quelque chose au sujet des Landless ? »
« Non », dit M. Grewgious. « Qu’est-ce que les Landless ? Un domaine ? Une villa ? Une ferme ? »
« Un frère et une sœur. La sœur est à la Maison des Nonnes, et est devenue une grande amie de P… »
« PRosa », intervint M. Grewgious, le visage figé.
« C’est une fille remarquablement belle, monsieur, et je pensais qu’elle aurait pu vous être décrite, ou peut-être vous être présentée ? »
« Ni l’un ni l’autre », dit M. Grewgious. « Mais voici Bazzard. »
Bazzard revint, accompagné de deux serveurs — un serveur immobile et un serveur volant ; et les trois apportèrent avec eux autant de brouillard qui donna un nouveau rugissement au feu. Le serveur volant, qui avait tout apporté sur ses épaules, mit le couvert avec une rapidité et une dextérité étonnantes ; tandis que le serveur immobile, qui n’avait rien apporté, lui cherchait querelle. Le serveur volant polit ensuite soigneusement tous les verres qu’il avait apportés, et le serveur immobile les regarda à travers. Le serveur volant s’envola ensuite à travers Holborn pour chercher la soupe, revint en volant, puis reprit son envol pour le plat préparé, revint en volant, puis reprit son envol pour la pièce de viande et la volaille, revint en volant, et, entre-temps, fit des vols supplémentaires pour une grande variété d’articles, car on découvrait de temps à autre que le serveur immobile les avait tous oubliés. Mais que le serveur volant fendît l’air comme il le pouvait, il était toujours reproché à son retour par le serveur immobile pour avoir apporté du brouillard avec lui et pour être à bout de souffle. À la fin du repas, moment où le serveur volant était sévèrement essoufflé, le serveur immobile ramassa la nappe sous son bras avec un air grandiose et, après avoir sévèrement (pour ne pas dire avec indignation) surveillé le serveur volant pendant qu’il disposait les verres propres, il dirigea un regard d’adieu vers M. Grewgious, signifiant : « Qu’il soit bien entendu entre nous que la récompense est mienne, et que Néant est la prétention de cet esclave », et poussa le serveur volant devant lui hors de la pièce.
C’était comme une peinture miniature très soignée représentant Mes Seigneurs du Département de la Circonlocution, le Commandement en chef de toute sorte, le Gouvernement. C’était tout à fait une petite image édifiante à accrocher dans la rangée de la National Gallery.
Comme le brouillard avait été la cause immédiate de ce somptueux repas, le brouillard servit de sauce générale. Entendre les clercs en plein air éternuer, siffler et battre des pieds sur le gravier était un agrément surpassant de loin celui du docteur Kitchener. Ordonner, avec un frisson, au malheureux serveur volant de fermer la porte avant qu’il ne l’ait ouverte, était un condiment d’une saveur plus profonde que celle d’Harvey. Et notons ici, entre parenthèses, que la jambe de ce jeune homme, dans son application contre la porte, fit preuve du plus fin sens du toucher : précédant toujours lui-même et son plateau (avec un air de pêcheur), de quelques secondes, et s’attardant toujours après que lui et le plateau avaient disparu, comme la jambe de Macbeth accompagnant son propriétaire hors de la scène avec réticence lors de l’assassinat de Duncan.
L’hôte était descendu à la cave et avait rapporté des bouteilles de boissons rubis, couleur paille et dorées, qui avaient mûri il y a longtemps dans des terres sans brouillard et qui, depuis, reposaient dans l’ombre. Pétillantes et picotantes après une si longue sieste, elles poussaient leurs bouchons pour aider le tire-bouchon (comme des prisonniers aidant des émeutiers à forcer leurs portes), et dansaient gaiement. Si P. J. T. en dix-sept cent quarante-sept, ou en toute autre année de son époque, buvait de tels vins — alors, à coup sûr, P. J. T. était joliment joyeux aussi.
Extérieurement, M. Grewgious ne montrait aucun signe d’être adouci par ces crus éclatants. Au lieu qu’il les bût, ils auraient pu être versés sur lui sous sa forme de tabac à priser sec et se perdre, pour toutes les lumières et ombres qu’ils faisaient miroiter sur son visage. Ses manières n’en furent pas non plus influencées. Mais, à sa manière boisée, il avait des yeux observateurs pour Edwin ; et quand, à la fin du dîner, il invita Edwin à regagner son fauteuil confortable dans le coin du feu, et qu’Edwin s’y enfonça luxueusement après une très brève remontrance, M. Grewgious, tout en tournant lui aussi son siège vers le feu et en se lissant la tête et le visage, aurait pu être vu regardant son visiteur entre ses doigts lissants.
« Bazzard ! » dit M. Grewgious en se tournant soudainement vers lui.
« Je vous suis, monsieur », répondit Bazzard ; qui avait fait son travail de consommation de viande et de boisson de manière professionnelle, bien que principalement dans le mutisme.
« Je bois à votre santé, Bazzard ; M. Edwin, succès à M. Bazzard ! »
« Succès à M. Bazzard ! » répéta Edwin, avec une apparence d’enthousiasme totalement infondée, et avec l’ajout tacite : « À quoi, je me le demande ! »
« Et puisse ! » poursuivit M. Grewgious — « je ne suis pas libre d’être précis — Puisse ! — mes facultés conversationnelles sont si limitées que je sais que je ne m’en sortirai pas bien — Puisse ! — il faudrait l’exprimer avec imagination, mais je n’ai pas d’imagination — Puisse ! — l’épine de l’anxiété est ce qui se rapproche le plus de la marque — Puisse-t-elle enfin sortir ! »
M. Bazzard, avec un sourire fronçant face au feu, mit une main dans ses mèches emmêlées, comme si l’épine de l’anxiété était là ; puis dans son gilet, comme si elle était là ; puis dans ses poches, comme si elle était là. Dans tous ces mouvements, il était suivi de près par les yeux d’Edwin, comme si ce jeune homme s’attendait à voir l’épine en action. Elle ne fut cependant pas produite, et M. Bazzard dit simplement : « Je vous suis, monsieur, et je vous remercie. »
« Je vais », dit M. Grewgious en faisant tinter son verre sur la table d’une main, et en se penchant de côté sous le couvert de l’autre, pour chuchoter à Edwin, « boire à la santé de ma pupille. Mais je fais passer Bazzard en premier. Sinon, cela pourrait ne pas lui plaire. »
Cela fut dit avec un clin d’œil mystérieux ; ou ce qui aurait été un clin d’œil, si, entre les mains de M. Grewgious, cela avait pu être assez rapide. Alors Edwin fit un clin d’œil en réponse, sans la moindre idée de ce qu’il signifiait en faisant cela.
« Et maintenant », dit M. Grewgious, « je dédie un verre à la belle et fascinante Mlle Rosa. Bazzard, la belle et fascinante Mlle Rosa ! »
« Je vous suis, monsieur », dit Bazzard, « et je vous réponds ! »
« Et moi aussi ! » dit Edwin.
« Que Dieu me bénisse », s’écria M. Grewgious, brisant le silence vide qui s’ensuivit naturellement : bien que qui pourrait dire pourquoi ces pauses nous surviennent lorsque nous avons accompli un petit rite social, qui ne porte pas directement à l’examen de conscience ou au découragement mental ? « Je suis un homme particulièrement anguleux, et pourtant je m’imagine (si je peux employer le mot, n’ayant pas une once d’imagination), que je pourrais dresser un tableau de l’état d’esprit d’un vrai amoureux, ce soir. »
« Laissez-nous vous suivre, monsieur », dit Bazzard, « et avoir le tableau. »
« M. Edwin le corrigera là où il est faux », reprit M. Grewgious, « et ajoutera quelques touches tirées de la vie. Je suppose qu’il est faux sur bien des points, et qu’il manque de bien des touches tirées de la vie, car je suis né comme un copeau, et je n’ai ni sympathies douces ni expériences tendres. Eh bien ! Je risque la supposition que l’esprit du vrai amoureux est complètement imprégné par l’objet aimé de ses affections. Je risque la supposition que son cher nom lui est précieux, ne peut être entendu ou répété sans émotion, et est préservé comme sacré. S’il a une appellation affectueuse qui la distingue, elle lui est réservée, et n’est pas pour les oreilles communes. Un nom par lequel il serait un privilège de l’appeler, étant seul avec son propre être lumineux, ce serait une liberté, une froideur, une insensibilité, presque un manquement à la bonne foi, que de l’étaler ailleurs. »
C’était merveilleux de voir M. Grewgious assis tout droit, les mains sur les genoux, débitant continuellement ce discours : un peu comme un enfant de charité avec une très bonne mémoire pourrait réciter son catéchisme : et ne manifestant aucune émotion correspondante, sinon par un certain petit picotement occasionnel perceptible au bout de son nez.
« Mon tableau », poursuivit M. Grewgious, « continue de représenter (sous réserve de correction de votre part, M. Edwin), le vrai amoureux comme toujours impatient d’être en présence ou au voisinage de l’objet aimé de ses affections ; comme se souciant très peu de son sort dans toute autre société ; et comme cherchant constamment cela. Si je disais cherchant cela, comme un oiseau cherche son nid, je ferais l’âne, parce que cela empiéterait sur ce que je comprends être de la poésie ; et je suis si loin d’empiéter sur la poésie à tout moment, que je ne me suis jamais, à ma connaissance, approché à dix mille milles de celle-ci. Et je suis en outre totalement étranger aux habitudes des oiseaux, à l’exception des oiseaux de Staple Inn, qui cherchent leurs nids sur des corniches, et dans des gouttières et des pots de cheminée, non construits pour eux par la main bienfaisante de la Nature. Je demande, par conséquent, à être compris comme renonçant au nid d’oiseau. Mais mon tableau représente bien le vrai amoureux comme n’ayant aucune existence séparable de celle de l’objet aimé de ses affections, et comme vivant à la fois une vie doublée et une vie réduite de moitié. Et si je n’exprime pas clairement ce que je veux dire par là, c’est soit pour la raison qu’n’ayant aucune faculté conversationnelle, je ne peux exprimer ce que je veux dire, soit que n’ayant aucun sens, je ne veux pas dire ce que je ne parviens pas à exprimer. Ce qui, au meilleur de ma connaissance, n’est pas le cas. »
Edwin était devenu rouge puis blanc, à mesure que certains points de ce tableau entraient dans la lumière. Il restait maintenant assis à regarder le feu, et se mordait la lèvre.
« Les spéculations d’un homme anguleux », reprit M. Grewgious, toujours assis et parlant exactement comme avant, « sont probablement erronées sur un sujet aussi globulaire. Mais je m’imagine (sous réserve, comme avant, de la correction de M. Edwin), qu’il ne peut y avoir aucune froideur, aucune lassitude, aucun doute, aucune indifférence, aucun état d’esprit à moitié feu et à moitié fumée, chez un vrai amoureux. Je vous en prie, suis-je proche de la marque dans mon tableau ? »
Aussi brusque dans sa conclusion que dans son commencement et son déroulement, il projeta cette question à Edwin, et s’arrêta alors qu’on aurait pu le supposer au milieu de son discours.
« Je dirais, monsieur », balbutia Edwin, « comme vous référez la question à moi… »
« Oui », dit M. Grewgious, « je la réfère à vous, en tant qu’autorité. »
« Je dirais donc, monsieur », poursuivit Edwin, embarrassé, « que le tableau que vous avez dépeint est généralement correct ; mais je suggère que peut-être vous pourriez être assez dur envers l’amoureux malchanceux. »
« Probablement », acquiesça M. Grewgious, « probablement. Je suis un homme dur par nature. »
« Il peut ne pas montrer », dit Edwin, « tout ce qu’il ressent ; ou il peut ne pas… »
Il s’arrêta là si longtemps, pour trouver le reste de sa phrase, que M. Grewgious rendit sa difficulté mille fois plus grande en intervenant de manière inattendue :
« Non certes ; il peut ne pas ! »
Après cela, ils restèrent tous silencieux ; le silence de M. Bazzard étant causé par le sommeil.
« Sa responsabilité est toutefois très grande », dit M. Grewgious à la fin, les yeux fixés sur le feu.
Edwin hocha la tête en signe d’assentiment, les yeux fixés sur le feu.
« Et qu’il soit bien sûr qu’il ne joue avec personne », dit M. Grewgious ; « ni avec lui-même, ni avec personne d’autre. »
Edwin se mordit à nouveau la lèvre et resta assis à regarder le feu.
« Il ne doit pas faire un jouet d’un trésor. Malheur à lui s’il le fait ! Qu’il se le tienne pour dit », dit M. Grewgious.
Bien qu’il dise ces choses en phrases courtes, à peu près comme l’enfant de charité supposé mentionné tout à l’heure aurait pu répéter un verset ou deux du Livre des Proverbes, il y avait quelque chose de rêveur (pour un homme aussi littéral) dans la façon dont il secouait maintenant son index droit vers les charbons ardents dans la grille, et retomba dans le silence.
Mais pas pour longtemps. Alors qu’il était assis droit et raide sur sa chaise, il frappa soudainement ses genoux, comme l’image sculptée de quelque étrange idole sortant de sa rêverie, et dit : « Nous devons finir cette bouteille, M. Edwin. Laissez-moi vous aider. J’aiderai aussi Bazzard, bien qu’il dorme. Sinon, cela pourrait ne pas lui plaire. »
Il les aida tous les deux, s’aida lui-même, vida son verre et le posa à l’envers sur la table, comme s’il venait d’y attraper une mouche.
« Et maintenant, M. Edwin », poursuivit-il en s’essuyant la bouche et les mains avec son mouchoir : « passons à une petite affaire. Vous avez reçu de moi, l’autre jour, une copie certifiée du testament du père de Mlle Rosa. Vous en connaissiez le contenu auparavant, mais vous l’avez reçu de moi en tant qu’affaire. Je l’aurais envoyé à M. Jasper, si Mlle Rosa n’avait pas souhaité, par préférence, qu’il vous parvienne directement. Vous l’avez reçu ? »
« Très bien, monsieur. »
« Vous auriez dû en accuser réception », dit M. Grewgious ; « les affaires étant les affaires dans le monde entier. Cependant, vous ne l’avez pas fait. »
« J’avais l’intention d’en accuser réception lorsque je suis arrivé pour la première fois ce soir, monsieur. »
« Ce n’est pas un accusé de réception professionnel », répondit M. Grewgious ; « cependant, passons là-dessus. Maintenant, dans ce document, vous avez observé quelques mots d’allusion bienveillante au fait qu’il m’est laissé le soin de m’acquitter d’une petite confiance, qui m’a été confiée en conversation, au moment où je jugerai, à ma discrétion, qu’il est préférable de le faire. »
« Oui, monsieur. »
« M. Edwin, il m’est venu à l’esprit tout à l’heure, alors que je regardais le feu, que je pourrais, à ma discrétion, m’acquitter de cette confiance à un meilleur moment que le présent. Favorisez-moi de votre attention, une demi-minute. »
Il prit une trousse de clés dans sa poche, isola à la lumière de la bougie la clé dont il avait besoin, puis, une bougie à la main, se dirigea vers un bureau ou secrétaire, l’ouvrit, toucha le ressort d’un petit tiroir secret, et en sortit un écrin à bague ordinaire fait pour une seule bague. Avec cela en main, il retourna à son fauteuil. Alors qu’il le tenait pour que le jeune homme puisse le voir, sa main tremblait.
« M. Edwin, cette rose de diamants et de rubis délicatement sertie dans l’or, était une bague appartenant à la mère de Mlle Rosa. Elle fut retirée de sa main morte, en ma présence, avec un chagrin si déchirant que j’espère qu’il ne sera jamais de mon lot de contempler cela à nouveau. Homme dur comme je suis, je ne le suis pas assez pour cela. Voyez comme ces pierres brillent ! » en ouvrant l’écrin. « Et pourtant, les yeux qui étaient bien plus brillants, et qui les regardaient si souvent avec une lumière et un cœur fier, sont cendres parmi les cendres, et poussière parmi la poussière, depuis quelques années ! Si j’avais la moindre imagination (ce qui est inutile de dire que je n’ai pas), je pourrais imaginer que la beauté durable de ces pierres était presque cruelle. »
Il referma l’écrin alors qu’il parlait.
« Cette bague fut offerte à la jeune dame qui se noya si tôt dans sa belle et heureuse existence, par son époux, lorsqu’ils échangèrent pour la première fois leurs promesses. C’est lui qui la retira de sa main inconsciente, et c’est lui qui, sentant sa fin approcher, la déposa dans la mienne. La confiance en laquelle je l’ai reçue était que, vous et Miss Rosa parvenus à l’âge adulte, et vos fiançailles prospérant jusqu’à maturité, je vous la remettrais pour la placer à son doigt. Faute de ces résultats escomptés, elle devait demeurer en ma possession. »
Un certain trouble apparut sur le visage du jeune homme, et une certaine indécision dans le mouvement de sa main, tandis que Mr. Grewgious, le regardant fixement, lui donnait la bague.
« Le fait de la placer à son doigt », dit Mr. Grewgious, « sera le sceau solennel de votre stricte fidélité envers les vivants et les morts. Vous allez la rejoindre pour prendre les ultimes et irrévocables dispositions pour votre mariage. Emportez-la avec vous. »
Le jeune homme prit le petit écrin et le glissa contre sa poitrine.
« Si quelque chose devait clocher, si quelque chose devait être ne serait-ce que légèrement de travers entre vous ; si vous deviez avoir la conscience secrète de vous engager dans cette voie pour aucune autre raison supérieure à celle de vous y voir habitué de longue date ; alors », dit Mr. Grewgious, « je vous somme une fois encore, par les vivants et par les morts, de me rapporter cette bague ! »
Ici, Bazzard se réveilla lui-même par son propre ronflement ; et, comme il est d’usage en pareil cas, resta assis, l’air apoplectique, à fixer le vide, comme pour défier le vide de l’accuser d’avoir dormi.
« Bazzard ! » dit Mr. Grewgious, plus sévère que jamais.
« Je vous suis, monsieur », dit Bazzard, « et je vous suivais. »
« En accomplissement d’une mission, j’ai remis à Mr. Edwin Drood une bague de diamants et de rubis. Vous voyez ? »
Edwin reproduisit le petit écrin et l’ouvrit ; et Bazzard y jeta un œil.
« Je vous suis tous deux, monsieur », répondit Bazzard, « et je témoigne de la transaction. »
Manifestement impatient de partir et de se retrouver seul, Edwin Drood reprit alors ses vêtements d’extérieur, marmonnant quelque chose à propos d’heure et de rendez-vous. Le brouillard ne s’était pas dissipé (d’après le serveur volant, qui redescendait d’un vol spéculatif dans le domaine du café), mais il s’y enfonça ; et Bazzard, selon son habitude, le « suivit ».
Mr. Grewgious, resté seul, alla et vint doucement et lentement pendant une heure et plus. Il était agité ce soir-là et semblait découragé.
« J’espère avoir bien agi », dit-il. « L’appel qui lui était destiné semblait nécessaire. Il était dur de perdre la bague, et pourtant elle devait me quitter très bientôt. »
Il referma le petit tiroir vide avec un soupir, ferma et verrouilla le secrétaire, et revint vers le foyer solitaire.
« Sa bague », poursuivit-il. « Reviendra-t-elle à moi ? Mon esprit s’attarde sur sa bague avec beaucoup d’inquiétude ce soir. Mais cela s’explique. Je l’ai gardée si longtemps, et je l’ai tant chérie ! Je me demande… »
Il était d’humeur songeuse autant qu’agitée ; car, bien qu’il se fût repris à ce point et eût fait quelques pas, il retomba dans ses interrogations lorsqu’il s’assit à nouveau.
« Je me demande (pour la dix-millième fois, et quel faible imbécile je suis, car qu’est-ce que cela peut signifier maintenant !) s’il m’a confié la charge de leur enfant orpheline parce qu’il savait… Bon Dieu, comme elle est devenue semblable à sa mère ! »
« Je me demande s’il a seulement soupçonné que quelqu’un l’adorait, à une distance désespérée et muette, lorsqu’il est intervenu pour la conquérir. Je me demande s’il lui est jamais venu à l’esprit qui était ce malheureux quelqu’un ! »
« Je me demande si je dormirai cette nuit ! Quoi qu’il en soit, je vais fermer la porte au monde avec mes draps, et essayer. »
Mr. Grewgious traversa l’escalier jusqu’à sa chambre froide et brumeuse, et fut bientôt prêt pour le lit. Apercevant vaguement son visage dans le miroir embué, il y approcha sa bougie un instant.
« Un beau spécimen, toi, pour entrer dans les pensées de quiconque sous un tel aspect ! » s’exclama-t-il. « Là ! là ! là ! Va te coucher, pauvre homme, et cesse de radoter ! »
Sur ce, il éteignit sa lumière, remonta les couvertures autour de lui et, avec un nouveau soupir, ferma la porte au monde. Et pourtant, il existe de tels coins romantiques inexplorés chez les hommes les moins probables, que même le vieux P. J. T., sec comme de l’amadou, radotait peut-être ainsi, à certaines heures étranges, vers dix-sept-cent-quarante-sept.
CHAPITRE XII. UNE NUIT AVEC DURDLES
Quand Mr. Sapsea n’a rien de mieux à faire, vers le soir, et trouve que la contemplation de sa propre profondeur devient un peu monotone malgré l’immensité du sujet, il prend souvent l’air dans le Close de la cathédrale et aux alentours. Il aime passer devant le cimetière avec un air gonflé de droit de propriété, et encourager en son sein une sorte de sentiment de propriétaire bienveillant, pour avoir été généreux envers cette locataire méritante, Mrs. Sapsea, et lui avoir publiquement décerné un prix. Il aime voir un visage étranger ou deux regarder à travers les grilles, et peut-être lire son inscription. S’il rencontre un étranger sortant du cimetière d’un pas rapide, il est moralement convaincu que l’étranger se « retire en rougissant », comme le prescrit le monument.
L’importance de Mr. Sapsea a été rehaussée, car il est devenu maire de Cloisterham. Sans maires, et en grand nombre, il ne saurait être contesté que toute la structure de la société — Mr. Sapsea est convaincu qu’il a inventé cette image percutante — s’effondrerait. Des maires ont été anoblis pour être « montés » avec des adresses : machines explosives déchargeant intrépidement obus et boulets sur la grammaire anglaise. Mr. Sapsea pourrait « monter » avec une adresse. Levez-vous, Sir Thomas Sapsea ! De ceux-là est fait le sel de la terre.
Mr. Sapsea a cultivé la connaissance de Mr. Jasper, depuis leur première rencontre pour partager porto, épitaphe, trictrac, bœuf et salade. Mr. Sapsea a été reçu à la porte de la maison avec une hospitalité semblable ; et, à cette occasion, Mr. Jasper s’est assis au piano et a chanté pour lui, lui chatouillant les oreilles — figurément — assez longtemps pour présenter une zone considérable à chatouiller. Ce que Mr. Sapsea apprécie chez ce jeune homme, c’est qu’il est toujours prêt à profiter de la sagesse de ses aînés, et qu’il est sain, monsieur, jusqu’au fond de l’âme. Pour preuve, il a chanté à Mr. Sapsea ce soir-là, non pas des ritournelles de pacotille, favorites des ennemis nationaux, mais lui a offert le pur cru maison de George III ; l’exhortant (en tant que « mes braves garçons ») à réduire à l’état de bouillie toutes les îles autres que celle-ci, ainsi que tous les continents, péninsules, isthmes, promontoires et autres formes géographiques de terre quelconques, en plus de balayer les mers dans toutes les directions. En bref, il a rendu assez clair que la Providence a commis une erreur manifeste en créant une si petite nation de cœurs de chêne, et tant d’autres peuples vermineux.
Mr. Sapsea, marchant lentement ce soir humide près du cimetière avec les mains derrière le dos, à l’affût d’un étranger rougissant et réservé, tourne un coin et se retrouve à la place en présence du Doyen, qui converse avec le bedeau et Mr. Jasper. Mr. Sapsea fait sa révérence et est instantanément frappé d’une allure bien plus ecclésiastique que n’importe quel archevêque d’York ou de Canterbury.
« Vous allez manifestement écrire un livre sur nous, Mr. Jasper », dit le Doyen ; « écrire un livre sur nous. Eh bien ! Nous sommes très anciens, et nous devrions faire un bon livre. Nous ne sommes pas aussi richement dotés en possessions qu’en âge ; mais peut-être mettrez-vous cela dans votre livre, parmi d’autres choses, et attirerez-vous l’attention sur nos torts. »
Mr. Tope, comme il est de son devoir, est fort diverti par cela.
« Je n’ai vraiment aucune intention, monsieur », répond », répond Jasper, « de devenir auteur ou archéologue. Ce n’est qu’un caprice de ma part. Et même pour mon caprice, Mr. Sapsea ici présent est plus responsable que moi. »
« Comment cela, Monsieur le Maire ? » dit le Doyen, avec un signe de tête de reconnaissance bienveillante envers son subordonné. « Comment cela, Monsieur le Maire ? »
« Je ne suis pas conscient », remarque Mr. Sapsea, en regardant autour de lui pour s’informer, « de ce à quoi le Très Révérend Doyen me fait l’honneur de se référer. » Et il se met alors à étudier son original dans les moindres détails.
« Durdles », suggère Mr. Tope.
« Ah ! » fait écho le Doyen ; « Durdles, Durdles ! »
« La vérité, monsieur », explique Jasper, « est que ma curiosité pour l’homme a été stimulée pour la première fois par Mr. Sapsea. La connaissance de l’humanité qu’a Mr. Sapsea et son pouvoir de faire ressortir tout ce qui est reclu ou étrange autour de lui m’ont conduit à accorder une seconde pensée à cet homme : bien que je l’aie naturellement rencontré constamment aux alentours. Vous ne seriez pas surpris de cela, Monsieur le Doyen, si vous aviez vu Mr. Sapsea traiter avec lui dans son propre salon, comme je l’ai fait. »
« Oh ! » s’exclame Sapsea, ramassant la balle qui lui était lancée avec une complaisance et une pompe ineffables ; « oui, oui. Le Très Révérend Doyen se réfère à cela ? Oui. Il se trouve que j’ai mis Durdles et Mr. Jasper en contact. Je considère Durdles comme un personnage. »
« Un personnage, Mr. Sapsea, que vous retournez comme un gant avec quelques touches habiles », dit Jasper.
« Non, pas tout à fait cela », répond le lourd commissaire-priseur. « J’ai peut-être un peu d’influence sur lui, peut-être ; et une petite perspicacité dans son caractère, peut-être. Le Très Révérend Doyen voudra bien garder à l’esprit que j’ai vu le monde. » Ici, Mr. Sapsea se place un peu derrière le Doyen, pour inspecter les boutons de sa redingote.
« Eh bien ! » dit le Doyen, regardant autour de lui pour voir ce qu’est devenu son copiste : « J’espère, Monsieur le Maire, que vous utiliserez votre étude et votre connaissance de Durdles dans le bon but de l’exhorter à ne pas briser le cou de notre digne et respecté maître de chœur ; nous ne pouvons nous le permettre ; sa tête et sa voix nous sont bien trop précieuses. »
Mr. Tope est à nouveau très diverti, et, après être tombé dans des convulsions de rire respectueuses, il sombre dans un murmure déférent, signifiant que n’importe quel gentleman considérerait sûrement comme un plaisir et un honneur d’avoir le cou brisé, en retour d’un tel compliment d’une telle source.
« Je prends sur moi, monsieur », observe Sapsea avec hauteur, « de répondre du cou de Mr. Jasper. Je dirai à Durdles de faire attention. Il écoutera ce que je dis. En quoi est-il actuellement en danger ? » demande-t-il, en regardant autour de lui avec un magnifique patronage.
« Uniquement par le fait que je fais une expédition au clair de lune avec Durdles parmi les tombes, les voûtes, les tours et les ruines », répond Jasper. « Vous vous souvenez avoir suggéré, quand vous nous avez réunis, qu’en tant qu’amateur de pittoresque, cela pourrait en valoir la peine ? »
« Je m’en souviens ! » répond le commissaire-priseur. Et l’idiot solennel croit réellement qu’il s’en souvient.
« Profitant de votre conseil », poursuit Jasper, « j’ai fait quelques promenades de jour avec cet extraordinaire vieux bonhomme, et nous devons faire une exploration nocturne au clair de lune. »
« Et le voici », dit le Doyen.
Durdles, avec son paquet de dîner à la main, est en effet aperçu se traînant vers eux. Se rapprochant et apercevant le Doyen, il retire son chapeau et s’éloigne en le gardant sous le bras, quand Mr. Sapsea l’arrête.
« Veillez à prendre soin de mon ami », telle est l’injonction que Mr. Sapsea lui impose.
« Quel ami à vous est mort ? » demande Durdles. « Aucune commande n’est arrivée pour aucun ami à vous. »
« Je parle de mon ami vivant là-bas. »
« Oh ! lui ? » dit Durdles. « Il peut prendre soin de lui-même, Mister Jarsper. »
« Mais prenez soin de lui aussi », dit Sapsea.
Que Durdles (il y a du commandement dans son ton) examine avec humeur de la tête aux pieds.
« Avec tout le respect dû au Révérend Doyen, si vous vous occupez de ce qui vous regarde, Mr. Sapsea, Durdles s’occupera de ce qui le regarde. »
« Vous êtes de mauvaise humeur », dit Mr. Sapsea, en faisant un clin d’œil à la compagnie pour leur faire remarquer avec quelle douceur il va le gérer. « Mon ami me regarde, et Mr. Jasper est mon ami. Et vous êtes mon ami. »
« Ne prenez pas la mauvaise habitude de vous vanter », rétorque Durdles, avec un grave signe de tête préventif. « Ça va vous monter à la tête. »
« Vous êtes de mauvaise humeur », dit Sapsea à nouveau ; rougissant, mais se tournant de nouveau vers la compagnie.
« Je l’admets », répond Durdles ; « je n’aime pas les familiarités. »
Mr. Sapsea fait un troisième clin d’œil à la compagnie, comme pour dire : « Je pense que vous conviendrez avec moi que j’ai réglé son affaire ; » et sort de la controverse.
Durdles souhaite ensuite une bonne soirée au Doyen, et ajoutant, en remettant son chapeau : « Vous me trouverez chez moi, Mister Jarsper, comme convenu, quand vous voudrez de moi ; je rentre chez moi pour me nettoyer », s’éloigne bientôt de vue. Ce retour à la maison pour se nettoyer est l’un des compromis incompréhensibles de l’homme avec les faits inexorables ; lui, son chapeau, ses bottes et ses vêtements, ne montrant jamais aucune trace de nettoyage, mais étant uniformément dans le même état de poussière et de gravier.
Le lampiste, qui parsème maintenant le calme Close de points de lumière et court à toute vitesse avec son échelle — sa petite échelle sous l’ombre sacrée dont l’inconvénient avait vu grandir des générations, et dont Cloisterham tout entier aurait été horrifié à l’idée de l’abolir — le Doyen se retire pour dîner, Mr. Tope pour son thé, et Mr. Jasper pour son piano. Là, sans autre lumière que celle du feu, il reste assis à chanter de la musique de chœur d’une voix basse et belle, pendant deux ou trois heures ; en somme, jusqu’à ce qu’il fasse nuit depuis quelque temps et que la lune soit sur le point de se lever.
Alors il ferme son piano doucement, change doucement sa veste pour un caban, avec une belle bouteille dans un panier d’osier dans sa plus grande poche, et mettant un chapeau à calotte basse et bords rabattus, sort doucement. Pourquoi se déplace-t-il si doucement ce soir ? Aucune raison extérieure n’en est apparente. Peut-il y avoir une raison sympathique qui se tapit obscurément en lui ?
Se rendant à la maison inachevée de Durdles, ou au trou dans le mur de la ville, et voyant une lumière à l’intérieur, il choisit doucement son chemin parmi les pierres tombales, les monuments et le fatras de pierre de la cour, déjà touchés ici et là, latéralement, par la lune montante. Les deux ouvriers ont laissé leurs deux grandes scies plantées dans leurs blocs de pierre ; et deux squelettes d’ouvriers de la Danse Macabre pourraient ricaner dans l’ombre de leurs guérites protectrices, sur le point de se mettre à tailler les pierres tombales des deux prochaines personnes destinées à mourir à Cloisterham. Il est fort probable que les deux n’y pensent guère maintenant, étant en vie, et peut-être joyeux. Curieux, de deviner qui sont ces deux-là ; ou disons, l’un des deux !
« Ho ! Durdles ! »
La lumière bouge, et il apparaît avec elle à la porte. Il semblerait qu’il se soit « nettoyé » avec l’aide d’une bouteille, d’une cruche et d’un verre ; car aucun autre instrument de nettoyage n’est visible dans la pièce de briques nues avec des chevrons au plafond et sans plafond plâtré, dans laquelle il montre son visiteur.
« Êtes-vous prêt ? »
« Je suis prêt, Mister Jarsper. Que les anciens sortent s’ils l’osent, quand nous irons parmi leurs tombes. Mon esprit est prêt pour eux. »
« Voulez-vous dire vos esprits animaux, ou les spiritueux ? »
« L’un est l’autre », répond Durdles, « et je veux dire les deux. »
Il prend une lanterne à un crochet, met une allumette ou deux dans sa poche pour l’allumer, s’il en est besoin ; et ils sortent ensemble, paquet de dîner et tout.
Sûrement une sorte d’expédition inexplicable ! Que Durdles lui-même, qui rôde toujours parmi les vieilles tombes et les ruines, comme une goule, se faufile pour grimper, plonger et errer sans but, n’a rien d’extraordinaire ; mais que le maître de chœur ou quiconque d’autre trouve que cela vaut la peine d’être avec lui, et d’étudier les effets de clair de lune en telle compagnie, est une autre affaire. Sûrement une sorte d’expédition inexplicable, donc !
« Attention à ce monticule près de la porte de la cour, Mister Jarsper. »
« Je le vois. Qu’est-ce que c’est ? »
« De la chaux. »
Mr. Jasper s’arrête et attend qu’il le rejoigne, car il traîne derrière. « Ce que vous appelez de la chaux vive ? »
« Oui ! » dit Durdles ; « assez vive pour manger vos bottes. Avec un peu de remuage, assez vive pour manger vos os. »
Ils continuent, passant devant les fenêtres rouges du Travellers’ Twopenny, et émergeant dans le clair de lune limpide du Monks’ Vineyard. Cela traversé, ils arrivent au Minor Canon Corner : dont la plus grande partie se trouve dans l’ombre jusqu’à ce que la lune s’élève plus haut dans le ciel.
Le son d’une porte de maison qui se ferme frappe leurs oreilles, et deux hommes sortent. Ce sont Mr. Crisparkle et Neville. Jasper, avec un sourire étrange et soudain sur le visage, pose la paume de sa main sur la poitrine de Durdles, l’arrêtant là où il se tient.
À cette extrémité du Minor Canon Corner, l’ombre est profonde dans l’état actuel de la lumière : à cette extrémité, il y a aussi un morceau de vieux mur nain, à hauteur de poitrine, la seule limite restante de ce qui était autrefois un jardin, mais qui est maintenant le passage. Jasper et Durdles auraient contourné ce mur dans un instant ; mais, s’arrêtant si court, ils se tiennent derrière.
« Ces deux-là flânent seulement », chuchote Jasper ; « ils vont bientôt sortir au clair de lune. Restons tranquilles ici, sinon ils nous retiendront, ou voudront se joindre à nous, ou autre chose. »
Durdles acquiesce et se met à mâchonner des fragments de son paquet. Jasper croise ses bras sur le dessus du mur, et, le menton posé dessus, observe. Il ne prête aucune attention au chanoine mineur, mais observe Neville, comme si son œil était sur la détente d’un fusil chargé, et qu’il l’eût visé, et qu’il fût sur le point de tirer. Un sentiment de puissance destructrice est si exprimé sur son visage que même Durdles s’arrête dans sa mastication, et le regarde, avec quelque chose de non mâché dans la joue.
Pendant ce temps, Mr. Crisparkle et Neville marchent de long en large, parlant tranquillement ensemble. Ce qu’ils disent ne peut être entendu consécutivement ; mais Mr. Jasper a déjà distingué son propre nom plus d’une fois.
« C’est le premier jour de la semaine », peut-on entendre distinctement observer Mr. Crisparkle, alors qu’ils font demi-tour ; « et le dernier jour de la semaine est la veille de Noël. »
« Vous pouvez être certain de moi, monsieur. »
Les échos étaient favorables à ces points, mais à mesure que les deux s’approchent, le son de leur conversation devient confus à nouveau. Le mot « confiance », brisé par les échos, mais toujours capable d’être reconstitué, est prononcé par Mr. Crisparkle. À mesure qu’ils s’approchent encore, ce fragment de réponse est entendu : « Pas encore méritée, mais elle le sera, monsieur. » Alors qu’ils se détournent à nouveau, Jasper entend encore son propre nom, en lien avec les mots de Mr. Crisparkle : « Souvenez-vous que j’ai dit que je répondais de vous avec confiance. » Puis le son de leur conversation devient confus à nouveau ; ils s’arrêtent un petit moment, et une action sérieuse de la part de Neville s’ensuit. Quand ils se remettent en mouvement, on voit Mr. Crisparkle regarder vers le ciel, et pointer devant lui. Ils disparaissent alors lentement ; passant au clair de lune à l’extrémité opposée du Corner.
Ce n’est que lorsqu’ils sont partis que Mr. Jasper bouge. Mais alors il se tourne vers Durdles et éclate de rire. Durdles, qui a toujours cette chose suspendue dans la joue, et qui ne voit rien à quoi rire, le fixe jusqu’à ce que Mr. Jasper pose son visage sur ses bras pour terminer son rire. Alors Durdles avale la chose, comme s’il se résignait désespérément à une indigestion.
Parmi ces recoins isolés, il n’y a que fort peu d’agitation ou de mouvement une fois la nuit tombée. Il y en a déjà bien peu aux heures de grande affluence, mais il n’y en a pour ainsi dire aucun la nuit. Outre que la High Street, joyeusement fréquentée, s’étend presque parallèlement à cet endroit (la vieille cathédrale s’élevant entre les deux) et constitue la voie naturelle où s’écoule le trafic de Cloisterham, un silence redoutable imprègne l’antique édifice, les cloîtres et le cimetière après le coucher du soleil, silence que peu de gens tiennent à affronter. Demandez aux cent premiers citoyens de Cloisterham, rencontrés au hasard dans les rues à midi, s’ils croient aux fantômes, ils vous diront que non ; mais si vous les mettiez au défi de choisir la nuit entre ces enceintes sinistres et la rue commerçante, vous constateriez que quatre-vingt-dix-neuf d’entre eux opteraient pour le détour le plus long et le chemin le plus fréquenté. La cause n’en doit pas être cherchée dans une quelconque superstition locale attachée aux enceintes — bien qu’une dame mystérieuse, un enfant dans les bras et une corde pendant au cou, ait été vue par divers témoins aussi intangibles qu’elle-même errant en ces lieux — mais dans le recul inné de la poussière animée du souffle de la vie devant la poussière dont ce souffle s’est retiré ; ainsi que dans cette réflexion largement répandue, et presque aussi largement inavouée : « Si les morts, en quelque circonstance que ce soit, deviennent visibles aux vivants, ces lieux sont si propices à cet effet que moi, le vivant, je m’en éloignerai dès que je le pourrai. » Ainsi, lorsque Mr. Jasper et Durdles s’arrêtent pour jeter un regard autour d’eux, avant de descendre dans la crypte par une petite porte latérale dont ce dernier possède la clé, toute l’étendue baignée de clair de lune qu’ils embrassent du regard est absolument déserte. On pourrait imaginer que le flot de la vie a été endigué par la propre loge du concierge de Mr. Jasper. Le murmure de la marée s’entend au-delà ; mais aucune vague ne franchit l’arcade, au-dessus de laquelle sa lampe brûle d’un éclat rouge derrière son rideau, comme si le bâtiment était un phare.
Ils entrent, se verrouillent à l’intérieur, descendent les marches escarpées et se retrouvent dans la crypte. La lanterne n’est pas nécessaire, car le clair de lune pénètre par les fenêtres à croisée, dépourvues de vitres, dont les cadres brisés projettent des motifs sur le sol. Les lourds piliers qui soutiennent le plafond engendrent des masses d’ombre noire, mais entre eux s’étendent des couloirs de lumière. Ils parcourent ces couloirs, Durdles discourant sur les « anciens » qu’il compte encore déterrer, et frappant une paroi dans laquelle il considère qu’« une famille entière d’entre eux » est emmurée et enterrée, tout comme s’il était un ami intime de la famille. La taciturnité de Durdles est pour l’instant vaincue par la bouteille d’osier de Mr. Jasper, qui circule librement ; c’est-à-dire, en ce sens que son contenu entre librement dans la circulation de Mr. Durdles, tandis que Mr. Jasper se rince seulement la bouche une fois et recrache le rinçage.
Ils doivent gravir la grande tour. Sur les marches par lesquelles ils accèdent à la cathédrale, Durdles fait une pause pour reprendre son souffle. Les marches sont très sombres, mais de l’obscurité, ils peuvent voir les couloirs de lumière qu’ils ont traversés. Durdles s’assoit sur une marche. Mr. Jasper s’assoit sur une autre. L’odeur provenant de la bouteille d’osier (qui est passée d’une manière ou d’une autre entre les mains de Durdles) indique bientôt que le bouchon a été retiré ; mais cela ne peut être constaté par le sens de la vue, puisque aucun ne peut distinguer l’autre. Et pourtant, en parlant, ils se tournent l’un vers l’autre, comme si leurs visages pouvaient communier ensemble.
« C’est de la bonne came, Mister Jarsper ! »
« C’est très bonne, je l’espère. Je l’ai achetée exprès. »
« Ils ne se montrent pas, voyez-vous, les anciens ne se montrent pas, Mister Jarsper ! »
« Le monde serait plus confus qu’il ne l’est, s’ils le pouvaient. »
« Eh bien, cela mènerait à un mélange des choses », acquiesce Durdles en s’attardant sur la remarque, comme si l’idée des fantômes ne s’était pas présentée auparavant à lui sous un jour simplement incommode, domestiquement ou chronologiquement. « Mais pensez-vous qu’il puisse y avoir des fantômes d’autres choses, bien que ce ne soit pas des hommes et des femmes ? »
« Quelles choses ? Des parterres de fleurs et des arrosoirs ? Des chevaux et des harnais ? »
« Non. Des sons. »
« Quels sons ? »
« Des cris. »
« Quels cris voulez-vous dire ? Des chaises à réparer ? »
« Non. Je veux dire des hurlements. Maintenant, je vais vous le dire, Mr. Jarsper. Attendez un peu que je remette la bouteille en état. » Ici, le bouchon est évidemment retiré à nouveau, puis remis. « Voilà ! Maintenant c’est bon ! L’année dernière à la même époque, seulement quelques jours plus tard, il se trouve que je faisais ce qui est correct pour la saison, en lui donnant l’accueil qu’elle était en droit d’attendre, quand ces garçons de la ville se sont jetés sur moi au pire moment. Finalement, je leur ai échappé et je suis rentré ici. Et ici, je me suis endormi. Et qu’est-ce qui m’a réveillé ? Le fantôme d’un cri. Le fantôme d’un hurlement terrifiant, lequel hurlement fut suivi du fantôme du hurlement d’un chien : un long hurlement lugubre et douloureux, tel qu’un chien en donne quand quelqu’un est mort. C’était mon dernier réveillon de Noël. »
« Que voulez-vous dire ? » est la réplique très abrupte et, pourrait-on dire, féroce.
« Je veux dire que j’ai mené des enquêtes partout aux alentours, et que nul vivant, hormis moi, n’a entendu ce cri ou ce hurlement. Donc je dis que c’étaient tous deux des fantômes ; bien que pourquoi ils sont venus à moi, je ne l’ai jamais compris. »
« Je vous croyais être un autre genre d’homme », dit Jasper avec mépris.
« C’est ce que je croyais aussi », répond Durdles avec son calme habituel ; « et pourtant, j’ai été choisi pour ça. »
Jasper s’était levé brusquement lorsqu’il lui avait demandé ce qu’il voulait dire, et il dit maintenant : « Venez ; nous allons geler ici ; montrez le chemin. »
Durdles s’exécute, non sans une certaine hésitation ; ouvre la porte au sommet des marches avec la clé qu’il a déjà utilisée ; et émerge ainsi au niveau de la cathédrale, dans un passage sur le côté du chœur. Ici, le clair de lune est à nouveau si éclatant que les couleurs du vitrail le plus proche sont projetées sur leurs visages. L’apparition de Durdles inconscient, tenant la porte ouverte pour que son compagnon le suive, comme s’il sortait de la tombe, est assez macabre, avec une main violette sur son visage et une tache jaune sur son front ; mais il supporte le regard scrutateur de son compagnon d’une manière insensible, bien que cela se prolonge pendant que ce dernier tâtonne dans ses poches pour trouver une clé qui lui a été confiée, afin de leur permettre d’ouvrir une grille de fer et d’accéder à l’escalier de la grande tour.
« Cela et la bouteille suffisent à vous porter », dit-il en la donnant à Durdles ; « remettez-moi votre paquet ; je suis plus jeune et j’ai plus de souffle que vous. » Durdles hésite un instant entre le paquet et la bouteille ; mais donne la préférence à la bouteille comme étant de loin une meilleure compagnie, et confie le poids sec à son compagnon d’exploration.
Puis ils montent l’escalier en colimaçon de la grande tour, péniblement, tournant et tournant, et baissant la tête pour éviter les marches au-dessus, ou le pivot en pierre brute autour duquel ils tournent. Durdles a allumé sa lanterne en tirant de la paroi froide et dure une étincelle de ce feu mystérieux qui se cache en toute chose, et, guidés par ce point lumineux, ils grimpent parmi les toiles d’araignées et la poussière. Leur chemin passe par des endroits étranges. Deux ou trois fois, ils débouchent dans des galeries planes à arcades basses, d’où ils peuvent regarder vers la nef baignée de lune ; et où Durdles, agitant sa lanterne, agite les têtes d’anges ternes sur les corbeaux du toit, qui semblent surveiller leur progression. Bientôt ils s’engagent dans des escaliers plus étroits et plus raides, et l’air de la nuit commence à souffler sur eux, et le pépiement d’un choucas surpris ou d’un corbeau effrayé précède le battement lourd d’ailes dans un espace confiné, et la chute de poussière et de paille sur leurs têtes. Enfin, laissant leur lumière derrière une marche — car le vent souffle frais ici — ils regardent Cloisterham, belle à voir au clair de lune : ses habitations en ruine et ses sanctuaires des morts à la base de la tour ; ses toits de tuiles rouges adoucis par la mousse et ses maisons de briques rouges des vivants, regroupées au-delà ; sa rivière serpentant depuis la brume à l’horizon, comme si c’était là sa source, et soulevant déjà une connaissance agitée de son approche vers la mer.
Encore une fois, une expédition inexplicable, celle-ci ! Jasper (se déplaçant toujours doucement sans raison apparente) contemple la scène, et surtout cette partie la plus calme qu’ombre la cathédrale. Mais il contemple Durdles tout aussi curieusement, et Durdles est par moments conscient de ses yeux vigilants.
Seulement par moments, car Durdles devient somnolent. Comme les aéronautes allègent la charge qu’ils portent lorsqu’ils veulent s’élever, de même Durdles a allégé la bouteille d’osier en montant. Des accès de sommeil le surprennent sur ses jambes et l’arrêtent dans sa conversation. Une légère crise de délire le saisit, dans laquelle il juge que le sol, si loin en bas, est au niveau de la tour, et qu’il marcherait tout aussi volontiers de la tour dans le vide que non. Tel est son état quand ils commencent à redescendre. Et comme les aéronautes se lestent davantage lorsqu’ils veulent descendre, de même Durdles se charge avec plus de liquide provenant de la bouteille d’osier, afin de mieux redescendre.
La grille de fer atteinte et verrouillée — mais non sans que Durdles soit tombé deux fois et se soit ouvert un sourcil une fois — ils descendent à nouveau dans la crypte, avec l’intention de sortir comme ils étaient entrés. Mais, tout en revenant parmi ces couloirs de lumière, Durdles devient si incertain, tant du pied que de la parole, qu’il se laisse à moitié tomber, à moitié jeter près d’un des lourds piliers, à peine moins lourd que lui, et en appelle indistinctement à son compagnon pour quarante petits sommes d’une seconde chacun.
« Si vous le voulez ainsi, ou devez l’avoir ainsi », répond Jasper, « je ne vous laisserai pas ici. Prenez-les, pendant que je fais les cent pas. »
Durdles est aussitôt endormi ; et dans son sommeil, il fait un rêve.
Ce n’est pas grand-chose d’un rêve, compte tenu de l’immense étendue des domaines du pays des rêves, et de leurs merveilleuses productions ; il est seulement remarquable par son agitation inhabituelle et son réalisme inhabituel. Il rêve qu’il est couché là, endormi, et qu’il compte pourtant les pas de son compagnon tandis qu’il va et vient. Il rêve que les pas s’évanouissent dans la distance du temps et de l’espace, et que quelque chose le touche, et que quelque chose tombe de sa main. Puis quelque chose tinte et tâtonne, et il rêve qu’il est seul pendant si longtemps que les couloirs de lumière prennent de nouvelles directions à mesure que la lune avance dans sa course. De l’inconscience qui suit, il passe à un rêve de lente gêne due au froid ; et s’éveille douloureusement à la perception des couloirs de lumière — réellement changés, tout comme il l’avait rêvé — et de Jasper marchant parmi eux, se frappant les mains et les pieds.
« Holà ! » s’écrie Durdles, alarmé sans raison.
« Enfin réveillé ? » dit Jasper en venant vers lui. « Savez-vous que vos quarante petits sommes se sont étirés en milliers ? »
« Non. »
« C’est pourtant le cas. »
« Quelle heure est-il ? »
« Écoutez ! Les cloches sonnent dans la tour ! »
Elles sonnent les quatre quarts, puis la grosse cloche sonne.
« Deux ! » s’écrie Durdles en se débattant pour se lever ; « pourquoi n’avez-vous pas essayé de me réveiller, Mister Jarsper ? »
« Je l’ai fait. J’aurais tout aussi bien pu essayer de réveiller les morts — votre propre famille de morts, là-haut dans le coin. »
« M’avez-vous touché ? »
« Touché ! Oui. Secoué. »
Alors que Durdles se rappelle ce contact dans son rêve, il regarde le pavé et voit la clé de la porte de la crypte gisant près de l’endroit où il était lui-même couché.
« C’est moi qui l’ai fait tomber, n’est-ce pas ? » dit-il en la ramassant, et en se rappelant cette partie de son rêve. Alors qu’il se redresse en position debout, ou dans une position aussi proche de la verticale qu’il ne le maintient jamais, il est à nouveau conscient d’être observé par son compagnon.
« Eh bien ? » dit Jasper en souriant, « êtes-vous tout à fait prêt ? Surtout ne vous pressez pas. »
« Laissez-moi mettre mon paquet en ordre, Mister Jarsper, et je suis à vous. » Tandis qu’il le renoue, il est une fois de plus conscient d’être très étroitement observé.
« De quoi me soupçonnez-vous, Mister Jarsper ? » demande-t-il avec un mécontentement d’ivrogne. « Que ceux qui ont des soupçons sur Durdles les nomment. »
« Je n’ai aucun soupçon à votre égard, mon cher Mr. Durdles ; mais je soupçonne que ma bouteille était remplie de quelque chose de plus fort que ce que nous supposions. Et je soupçonne aussi », ajoute Jasper en la ramassant sur le pavé et en la retournant fond en l’air, « qu’elle est vide. »
Durdles daigne rire de cela. Continuant à glousser quand son rire est fini, comme s’il se réprimandait lui-même sur ses capacités à boire, il roule jusqu’à la porte et la déverrouille. Ils sortent tous les deux, Durdles la reverrouille et met la clé dans sa poche.
« Mille mercis pour une nuit curieuse et intéressante », dit Jasper en lui tendant la main ; « vous pouvez rentrer chez vous tout seul ? »
« Je devrais penser que oui ! » répond Durdles. « Si vous offriez à Durdles l’affront de lui montrer le chemin de chez lui, il ne rentrerait pas chez lui.
Durdles ne rentrerait pas chez lui avant le matin ; Et alors Durdles ne rentrerait pas chez lui,
Durdles ne le ferait pas. » Ceci avec le plus grand défi.
« Bonne nuit, alors. »
« Bonne nuit, Mister Jarsper. »
Chacun tourne de son côté, quand un coup de sifflet aigu déchire le silence, et le jargon est aboyé :
« Widdy widdy wen ! J’attrape l’im-après-dix. Widdy widdy wy ! Alors s’il ne part pas, je jette — Widdy Widdy, attention à toi ! »
Immédiatement après, une salve rapide de pierres crépite contre le mur de la cathédrale, et l’affreux petit garçon est aperçu en face, dansant au clair de lune.
« Quoi ! Ce bébé-diable est aux aguets là-bas ! » s’écrie Jasper dans une fureur : si vite éveillée, et si violente, qu’il semble lui-même un démon plus âgé. « Je vais verser le sang de ce misérable diablotin ! Je sais que je le ferai ! » Sans se soucier du feu, bien qu’il l’atteigne plus d’une fois, il se précipite sur le Deputy, l’attrape au collet et tente de l’amener de l’autre côté. Mais le Deputy ne doit pas être si facilement amené de l’autre côté. Avec une perspicacité diabolique dans la partie la plus forte de sa position, il n’est pas plus tôt saisi par la gorge qu’il recroqueville ses jambes, force son agresseur à le pendre, pour ainsi dire, et gargouille dans sa gorge, et tord son corps, et se contorsionne, comme subissant déjà les premières agonies de la strangulation. Il n’y a rien d’autre à faire que de le lâcher. Il se ressaisit instantanément, recule vers Durdles et crie à son agresseur, en grinçant des dents dans le grand vide devant sa bouche avec rage et malice :
« Je vais t’aveugler, aide-moi ! Je vais t’arracher les yeux à coups de pierre, aide-moi ! Si je n’ai pas ta vue, qu’on me gonfle ! » En même temps, il esquive derrière Durdles, et grogne contre Jasper, maintenant de ce côté, maintenant de l’autre : préparé, si l’on se jette sur lui, à s’élancer dans toutes sortes de directions curvilignes, et, si l’on finit par le rattraper, à ramper dans la poussière, et à crier : « Maintenant, frappe-moi quand je suis à terre ! Fais-le ! »
« Ne faites pas de mal au garçon, Mister Jarsper », exhorte Durdles en le protégeant. « Reprenez-vous. »
« Il nous a suivis ce soir, quand nous sommes arrivés ici ! »
« Tu mens, je ne l’ai pas fait ! » répond le Deputy, dans son unique forme de contradiction polie.
« Il rôde près de nous depuis tout à l’heure ! »
« Tu mens, je ne l’ai pas fait », rétorque le Deputy. « Je venais juste de sortir pour ma santé quand je vous ai vus tous les deux sortir de la Cathé-drale. Si
J’attrape l’im-après-dix ! »
(avec le rythme et la danse habituels, tout en esquivant derrière Durdles), « ce n’est pas une faute, n’est-ce pas ? »
« Emmenez-le chez lui, alors », rétorque Jasper, férocement, bien qu’avec un fort contrôle sur lui-même, « et que mes yeux soient débarrassés de la vue de toi ! »
Le Deputy, avec un autre coup de sifflet aigu, exprimant à la fois son soulagement et son commencement d’un caillassage plus doux de Mr. Durdles, commence à caillasser ce respectable gentleman jusqu’à chez lui, comme s’il était un bœuf réticent. Mr. Jasper va à sa loge de concierge, en ruminant. Et ainsi, comme toute chose a une fin, l’expédition inexplicable arrive à sa fin — pour le moment.
CHAPITRE XIII. TOUS DEUX À LEUR MEILLEUR
L’établissement de Miss Twinkleton était sur le point de subir un calme serein. Les vacances de Noël étaient proches. Ce qui avait autrefois, et pas à une date lointaine, été appelé, même par l’érudite Miss Twinkleton elle-même, « la moitié », mais ce qui était maintenant appelé, pour être plus élégant et plus strictement collégial, « le trimestre », expirerait demain. Un relâchement notable de la discipline régnait depuis quelques jours à la Nuns’ House. Des soupers de club avaient eu lieu dans les chambres, et une langue apprêtée avait été découpée avec une paire de ciseaux et passée autour avec les fers à friser. Des portions de marmelade avaient également été distribuées sur un service d’assiettes construit en papier à friser ; et du vin de primevère avait été bu dans le petit verre à mesurer trapu dans lequel la petite Rickitts (une élève de constitution faible) prenait quotidiennement ses gouttes de fer. Les femmes de chambre avaient été soudoyées avec divers fragments de ruban, et diverses paires de chaussures plus ou moins usées au talon, pour ne mentionner aucune miette dans les lits ; les costumes les plus légers avaient été portés lors de ces occasions festives ; et l’audacieuse Miss Ferdinand avait même surpris la compagnie avec un solo enjoué sur le peigne et le papier à friser, jusqu’à être étouffée dans son propre oreiller par deux bourreaux aux cheveux flottants.
Ce n’étaient pas là les seuls signes de dispersion. Des malles apparurent dans les chambres (où elles étaient capitales à d’autres moments), et une quantité surprenante de préparatifs de bagages eut lieu, hors de toute proportion avec la quantité emballée. Des largesses, sous forme de restes de crème froide et de pommade, et aussi d’épingles à cheveux, furent librement distribuées parmi les servantes. Sous des charges de secret inviolable, des confidences furent échangées concernant la jeunesse dorée d’Angleterre censée rendre visite, « chez soi », à la première occasion. Miss Giggles (manquant de sentiment) professa en effet que, pour sa part, elle reconnaissait un tel hommage en faisant des grimaces à la jeunesse dorée ; mais cette jeune dame fut mise en minorité par une immense majorité.
Le dernier soir avant des vacances, il était toujours expressément mis un point d’honneur à ce que personne ne s’endormît, et à ce que les fantômes fussent encouragés par tous les moyens possibles. Ce pacte échouait invariablement, et toutes les jeunes dames s’endormaient très vite et se levaient très tôt.
La cérémonie de clôture eut lieu à douze heures le jour du départ ; lorsque Miss Twinkleton, soutenue par Mrs. Tisher, tint un salon dans son propre appartement (les globes déjà couverts de toile brune), où des verres de vin blanc et des assiettes de quatre-quarts découpés furent découverts sur la table. Miss Twinkleton dit alors : Mesdames, une année de plus nous avait ramenées à cette période festive où les premiers sentiments de notre nature bondissaient dans nos — Miss Twinkleton allait annuellement ajouter « poitrines », mais s’arrêtait annuellement sur le bord de cette expression, et substituait « cœurs ». Cœurs ; nos cœurs. Hem ! Encore une année, mesdames, nous avait amenées à une pause dans nos études — espérons-le, nos études grandement avancées — et, comme le marin dans sa barque, le guerrier dans sa tente, le captif dans son cachot, et le voyageur dans ses divers transports, nous aspirions à la maison. Disions-nous, en une telle occasion, dans les mots d’ouverture de la tragédie impressionnante de Mr. Addison :
« L’aube est couverte, le matin s’abaisse, Et apporte lourdement dans les nuages le jour, Le grand, l’important jour — ? »
Pas ainsi. De l’horizon au zénith tout était couleur de rose, car tout était empreint de nos parents et amis. Puissions-nous les trouver prospérant comme nous l’espérions ; puissent-ils nous trouver prospérant comme ils l’espéraient ! Mesdames, nous voudrions maintenant, avec notre affection les unes pour les autres, nous souhaiter un au revoir, et du bonheur, jusqu’à ce que nous nous rencontrions à nouveau. Et quand viendrait le temps pour nous de reprendre ces activités qui (ici une dépression générale s’installa tout autour), activités qui, activités qui ; — alors souvenons-nous toujours de ce qui fut dit par le général spartiate, en des mots trop banals pour être répétés, à la bataille qu’il serait superflu de spécifier.
Les servantes de l’établissement, dans leurs meilleurs bonnets, servirent alors les plateaux, et les jeunes dames sirotèrent et émiettèrent, et les voitures retenues commencèrent à encombrer la rue. Alors le départ ne fut pas long ; et Miss Twinkleton, en saluant la joue de chaque jeune dame, lui confia une lettre extrêmement soignée, adressée à son prochain ami en droit, « avec les meilleurs compliments de Miss Twinkleton » dans le coin. Elle remit cette missive avec un air comme si elle n’avait pas le moindre lien avec la note, mais était quelque chose de la nature d’une surprise délicate et joyeuse.
Rosa avait vu tant de fois ces départs, et connaissait si peu tout autre Foyer, qu’elle était satisfaite de demeurer là où elle était, et l’était même plus que jamais, ayant sa toute nouvelle amie auprès d’elle. Et pourtant, cette amitié récente comportait un vide dont elle ne pouvait manquer d’être consciente. Helena Landless, ayant été partie prenante aux révélations de son frère au sujet de Rosa, et ayant conclu ce pacte de silence avec M. Crisparkle, reculait devant toute allusion au nom d’Edwin Drood. La raison pour laquelle elle l’évitait ainsi était un mystère pour Rosa, mais elle percevait parfaitement le fait. Sans ce fait, elle aurait pu soulager son petit cœur perplexe de certains de ses doutes et hésitations, en accordant sa confiance à Helena. En l’état, elle n’avait aucun tel exutoire : elle ne pouvait que ruminer ses propres difficultés, et s’étonner de plus en plus que cet évitement du nom d’Edwin durât, maintenant qu’elle savait — car Helena lui en avait dit autant — qu’une bonne entente devait être rétablie entre les deux jeunes hommes, quand Edwin reviendrait.
Cela aurait fait un joli tableau, tant de jolies filles embrassant Rosa sous le porche froid du Nuns’ House, et cette petite créature ensoleillée jetant un coup d’œil au-dehors (inconsciente des visages sournois sculptés sur les gargouilles et les pignons qui l’épiaient), et faisant des signes d’adieu aux voitures qui partaient, comme si elle représentait l’esprit de la jeunesse rose demeurant en ces lieux pour les garder brillants et chauds dans leur désertion. La rue principale rauque devint musicale avec le cri, en diverses voix argentines, « Adieu, chère Rosebud ! » et l’effigie du père de M. Sapsea, au-dessus de la porte opposée, semblait dire à l’humanité : « Messieurs, accordez-moi votre attention sur ce charmant petit dernier lot laissé derrière, et enchérissez avec un esprit digne de l’occasion ! » Puis la rue posée, si inhabituellement pétillante, juvénile et fraîche pendant quelques instants ondoyants, s’assécha, et Cloisterham redevint elle-même.
Si Rosebud, dans sa tonnelle, attendait maintenant la venue d’Edwin Drood avec un cœur inquiet, Edwin, de son côté, était inquiet lui aussi. Avec bien moins de force de volonté dans sa nature que la beauté enfantine couronnée par acclamation reine des fées de l’établissement de Miss Twinkleton, il avait une conscience, et M. Grewgious l’avait piquée. Les convictions fermes de ce gentleman sur ce qui était juste et ce qui était mal dans un cas tel que le sien ne pouvaient être ni écartées d’un froncement de sourcils, ni balayées par un rire. Elles ne bougeraient point. Sans ce dîner à Staple Inn, et sans la bague qu’il portait dans la poche intérieure de sa veste, il aurait dérivé jusqu’au jour de leur mariage sans une autre pause pour une véritable réflexion, comptant vaguement que tout irait bien, laissé à lui-même. Mais cette mise en demeure sérieuse face à la vérité envers les vivants et les morts l’avait amené à un arrêt. Il devait soit donner la bague à Rosa, soit la reprendre. Une fois engagé dans cette voie d’action restreinte, il fut curieux de constater qu’il commença à considérer les revendications de Rosa sur lui de manière plus désintéressée qu’il ne l’avait jamais fait auparavant, et commença à être moins sûr de lui qu’il ne l’avait jamais été durant tous ses jours d’insouciance.
« Je me laisserai guider par ce qu’elle dira, et par la façon dont nous nous entendrons », fut sa décision, en marchant de la guérite vers le Nuns’ House. « Quoi qu’il en advienne, je garderai ses paroles à l’esprit, et essaierai d’être fidèle aux vivants et aux morts. »
Rosa était habillée pour sortir. Elle l’attendait. C’était une journée claire et givrée, et Miss Twinkleton avait déjà gracieusement autorisé l’air frais. Ainsi, ils sortirent ensemble avant qu’il ne devienne nécessaire pour Miss Twinkleton, ou pour la vice-grande-prêtresse Mme Tisher, de déposer ne serait-ce qu’une seule de ces offrandes habituelles sur l’autel de la Convenance.
« Mon cher Eddy », dit Rosa, lorsqu’ils eurent quitté la rue principale et furent arrivés parmi les allées tranquilles aux alentours de la cathédrale et de la rivière : « Je veux te dire quelque chose de très sérieux. J’y pense depuis très, très longtemps. »
« Je veux être sérieux avec toi aussi, chère Rosa. Je veux être sérieux et sincère. »
« Merci, Eddy. Et tu ne me croiras pas indifférente parce que je commence, n’est-ce pas ? Tu ne penseras pas que je parle pour moi seule, parce que je parle en premier ? Ce ne serait pas généreux, n’est-ce pas ? Et je sais que tu es généreux ! »
Il dit : « J’espère ne pas être ingénéreux envers toi, Rosa. » Il ne l’appelait plus Pussy. Jamais plus.
« Et il n’y a aucune crainte », poursuivit Rosa, « de nous disputer, n’est-ce pas ? Parce que, Eddy », joignant sa main sur son bras, « nous avons tant de raisons d’être très indulgents l’un envers l’autre ! »
« Nous le serons, Rosa. »
« C’est un cher bon garçon ! Eddy, soyons courageux. Devenons frère et sœur dès ce jour. »
« Ne jamais être mari et femme ? »
« Jamais ! »
Aucun des deux ne parla pendant un petit moment. Mais après cette pause, il dit, avec un certain effort :
« Bien sûr, je sais que cela était dans nos deux esprits, Rosa, et bien sûr, je suis lié par l’honneur à confesser librement que cela ne vient pas de toi. »
« Non, ni de toi, cher », répondit-elle, avec une ardeur pathétique. « Cela a germé entre nous. Tu n’es pas vraiment heureux de nos fiançailles ; je ne suis pas vraiment heureuse de celles-ci. Oh, je suis si désolée, si désolée ! » Et là, elle éclata en sanglots.
« Je suis profondément désolé aussi, Rosa. Profondément désolé pour toi. »
« Et moi pour toi, pauvre garçon ! Et moi pour toi ! »
Ce pur sentiment juvénile, ce sentiment doux et patient de l’un envers l’autre, apporta avec lui sa récompense dans une lumière adoucissante qui semblait briller sur leur situation. Les relations entre eux ne semblaient pas volontaires, capricieuses ou un échec, sous une telle lumière ; elles s’élevèrent en quelque chose de plus abnégateur, honorable, affectueux et vrai.
« Si nous savions hier », dit Rosa, en essuyant ses yeux, « et nous le savions hier, et bien des jours auparavant, que nous étions loin d’être bien ensemble dans ces relations qui n’étaient pas de notre propre choix, que pourrions-nous faire de mieux aujourd’hui que de les changer ? Il est naturel que nous soyons désolés, et tu vois combien nous le sommes tous les deux ; mais combien il vaut mieux être désolé maintenant qu’alors ! »
« Quand, Rosa ? »
« Quand il serait trop tard. Et alors, nous serions en colère, en plus. »
Un autre silence tomba sur eux.
« Et tu sais », dit Rosa innocemment, « tu ne pouvais pas m’aimer alors ; et tu peux toujours m’aimer maintenant, car je ne serai pas un poids pour toi, ou un souci pour toi. Et je peux toujours t’aimer maintenant, et ta sœur ne te taquinera pas et ne se jouera pas de toi. Je le faisais souvent quand je n’étais pas ta sœur, et je t’en demande pardon. »
« N’en arrivons pas là, Rosa ; ou j’aurai besoin de plus de pardon que je ne veux bien l’imaginer. »
« Non, vraiment, Eddy ; tu es trop dur, mon généreux garçon, envers toi-même. Asseyons-nous, frère, sur ces ruines, et laisse-moi te dire comment il en était de nous. Je pense savoir, car j’y ai beaucoup réfléchi depuis la dernière fois que tu es venu. Tu m’aimais bien, n’est-ce pas ? Tu pensais que j’étais une gentille petite chose ? »
« Tout le monde pense cela, Rosa. »
« Vraiment ? » Elle fronça les sourcils pensivement un instant, puis jaillit avec cette petite induction brillante : « Eh bien, disons qu’ils le pensent. Sûrement il ne suffisait pas que tu penses à moi seulement comme les autres le faisaient ; n’est-ce pas ? »
Le point était incontournable. Ce n’était pas suffisant.
« Et c’est juste ce que je veux dire ; c’est juste comme cela que c’était avec nous », dit Rosa. « Tu m’aimais bien, et tu t’étais habitué à moi, et tu t’étais habitué à l’idée que nous soyons mariés. Tu acceptais la situation comme une chose inévitable, n’est-ce pas ? Ça devait être ainsi, pensais-tu, et pourquoi en discuter ou le contester ? »
C’était nouveau et étrange pour lui d’être présenté à lui-même si clairement, dans un miroir qu’elle tenait. Il l’avait toujours traitée avec condescendance, dans sa supériorité face à sa part d’esprit féminin. N’était-ce qu’une autre instance de quelque chose de radicalement erroné dans les termes sur lesquels ils avaient dérivé vers une servitude à vie ?
« Tout ce que je dis de toi est vrai de moi aussi, Eddy. À moins que ce ne soit le cas, je ne serais peut-être pas assez audacieuse pour le dire. Seulement, la différence entre nous était que, petit à petit, s’est glissée dans mon esprit une habitude d’y penser, au lieu de l’écarter. Ma vie n’est pas aussi occupée que la tienne, vois-tu, et je n’ai pas autant de choses auxquelles penser. Alors j’y ai beaucoup réfléchi, et j’ai beaucoup pleuré à ce sujet aussi (bien que ce ne fût pas de ta faute, pauvre garçon) ; quand tout à coup mon tuteur est arrivé, pour préparer mon départ du Nuns’ House. J’ai essayé de lui laisser entendre que je n’étais pas tout à fait fixée dans mon esprit, mais j’ai hésité et échoué, et il ne m’a pas comprise. Mais c’est un homme bon, très bon. Et il m’a exposé si gentiment, et pourtant si fermement, combien sérieusement nous devrions considérer, dans nos circonstances, que j’ai résolu de te parler dès le moment où nous serions seuls et graves. Et si j’ai semblé y arriver facilement tout à l’heure, parce que j’y suis arrivée tout d’un coup, ne pense pas qu’il en fût ainsi réellement, Eddy, car oh, c’était très, très dur, et oh, je suis très, très désolée ! »
Son cœur rempli éclata de nouveau en sanglots. Il passa son bras autour de sa taille, et ils marchèrent ensemble au bord de la rivière.
« Ton tuteur m’a parlé aussi, chère Rosa. Je l’ai vu avant de quitter Londres. » Sa main droite était dans sa poitrine, cherchant la bague ; mais il se retint, en pensant : « Si je dois la reprendre, pourquoi devrais-je lui en parler ? »
« Et cela t’a rendu plus sérieux à ce sujet, n’est-ce pas, Eddy ? Et si je ne t’avais pas parlé, comme je l’ai fait, tu m’aurais parlé ? J’espère que tu peux me le dire ? Je n’aime pas que tout soit de mon fait, bien que ce soit tellement mieux pour nous. »
« Oui, j’aurais parlé ; j’aurais tout mis devant toi ; je suis venu avec l’intention de le faire. Mais je n’aurais jamais pu te parler comme tu m’as parlé, Rosa. »
« Ne dis pas que tu veux dire cela froidement ou méchamment, Eddy, s’il te plaît, si tu peux l’éviter. »
« Je veux dire si sensément et délicatement, si sagement et affectueusement. »
« C’est mon cher frère ! » Elle embrassa sa main dans un petit ravissement. « Les chères filles seront terriblement déçues », ajouta Rosa, en riant, avec les gouttes de rosée brillant dans ses yeux clairs. « Elles l’attendaient tellement, les pauvres chéries ! »
« Ah ! mais je crains que ce ne soit une pire déception pour Jack », dit Edwin Drood, avec un sursaut. « Je n’ai jamais pensé à Jack ! »
Son regard rapide et attentif sur lui, alors qu’il prononçait ces mots, ne pouvait pas plus être rappelé qu’un éclair ne peut l’être. Mais il semblait qu’elle l’aurait instantanément rappelé, si elle l’avait pu ; car elle baissa les yeux, confuse, et respira rapidement.
« Tu ne doutes pas que ce soit un coup pour Jack, Rosa ? »
Elle répondit seulement, et cela évasivement et précipitamment : Pourquoi le devrait-elle ? Elle n’y avait pas pensé. Il semblait, pour elle, avoir si peu à voir avec cela.
« Ma chère enfant ! peux-tu supposer que quiconque soit si enveloppé dans un autre — l’expression de Mme Tope : pas la mienne — comme Jack l’est en moi, pourrait manquer d’être assommé par un tel changement soudain et complet dans ma vie ? Je dis soudain, parce que ce sera soudain pour lui, tu sais. »
Elle hocha la tête deux ou trois fois, et ses lèvres s’entrouvrirent comme si elle eût voulu acquiescer. Mais elle ne fit aucun son, et sa respiration ne fut pas plus lente.
« Comment vais-je dire cela à Jack ? » dit Edwin, en ruminant. S’il avait été moins occupé par cette pensée, il aurait dû voir son émotion singulière. « Je n’ai jamais pensé à Jack. Il faut le lui annoncer, avant que le crieur public ne le sache. Je dîne avec le cher compagnon demain et le jour suivant — veille de Noël et jour de Noël — mais il ne faudrait jamais gâcher ses jours de fête. Il s’inquiète toujours pour moi, et me materne dans les moindres détails. La nouvelle est sûre de le bouleverser. Comment diable cela doit-il être annoncé à Jack ? »
« Il doit être mis au courant, je suppose ? » dit Rosa.
« Ma chère Rosa ! qui devrait être dans nos confidences, si ce n’est Jack ? »
« Mon tuteur a promis de venir, si je lui écrivais pour le demander. Je vais le faire. Aimerais-tu lui laisser le soin de le faire ? »
« Une idée brillante ! » s’écria Edwin. « L’autre administrateur. Rien de plus naturel. Il vient, il va voir Jack, il relate ce dont nous avons convenu, et il expose notre cas mieux que nous ne pourrions le faire. Il t’a déjà parlé avec sentiment, il m’a déjà parlé avec sentiment, et il exposera le tout avec sentiment à Jack. C’est ça ! Je ne suis pas un lâche, Rosa, mais pour te dire un secret, j’ai un peu peur de Jack. »
« Non, non ! tu n’as pas peur de lui ! » cria Rosa, devenant blanche, et joignant ses mains.
« Pourquoi, sœur Rosa, sœur Rosa, que vois-tu depuis la tourelle ? » dit Edwin, en la taquinant. « Ma chère fille ! »
« Tu m’as effrayée. »
« Très involontairement, mais je suis aussi désolé que si j’avais eu l’intention de le faire. Pourrais-tu supposer un instant, d’après ma façon légère de parler, que j’avais littéralement peur du cher compagnon affectueux ? Ce que je veux dire, c’est qu’il est sujet à une sorte de paroxysme, ou de crise — je l’ai vu dedans une fois — et je ne sais pas si une si grande surprise, venant directement de moi en qui il est si enveloppé, pourrait ne pas le provoquer peut-être. Ce qui — et c’est le secret que j’allais te dire — est une autre raison pour que ton tuteur fasse la communication. Il est si stable, précis et exact, qu’il façonnera les pensées de Jack en un rien de temps : alors qu’avec moi, Jack est toujours impulsif et pressé, et, je peux le dire, presque efféminé. »
Rosa sembla convaincue. Peut-être, de son propre point de vue très différent sur « Jack », se sentait-elle réconfortée et protégée par l’interposition de M. Grewgious entre elle et lui.
Et maintenant, la main droite d’Edwin Drood se referma sur la bague dans son petit écrin, et fut de nouveau arrêtée par la considération : « Il est certain, maintenant, que je dois la lui rendre ; alors pourquoi devrais-je lui en parler ? » Cette nature jolie et sympathique, qui pouvait être si désolée pour lui dans le flétrissement de leurs espoirs enfantins de bonheur ensemble, et pouvait si tranquillement se retrouver seule dans un nouveau monde pour tisser de fraîches guirlandes de telles fleurs qu’il pourrait s’avérer porter, les fleurs de l’ancien monde étant fanées, serait peinée par ces joyaux douloureux ; et dans quel but ? Pourquoi le devrait-elle ? Ils n’étaient qu’un signe de joies brisées et de projets sans fondement ; dans leur beauté même ils étaient (comme l’homme le plus improbable l’avait dit) presque une satire cruelle sur les amours, les espoirs, les plans de l’humanité, qui ne sont capables de rien prévoir, et ne sont que poussière fragile. Qu’ils soient. Il les restituerait à son tuteur quand il viendrait ; lui, à son tour, les restituerait à l’écrin d’où il les avait contraint à prendre ; et là, comme de vieilles lettres ou de vieux vœux, ou d’autres enregistrements de vieilles aspirations réduites à rien, ils seraient ignorés, jusqu’à ce que, étant précieux, ils soient vendus à nouveau dans la circulation, pour répéter leur tour précédent.
Qu’ils soient. Qu’ils gisent sans être évoqués, dans sa poitrine. Aussi distinctement ou indistinctement qu’il nourrissait ces pensées, il arriva à la conclusion : Qu’ils soient. Parmi le puissant stock de chaînes merveilleuses qui sont forgées pour toujours, jour et nuit, dans les vastes usines de fer du temps et des circonstances, il y avait une chaîne forgée au moment de cette petite conclusion, rivetée aux fondations du ciel et de la terre, et dotée d’une force invincible pour retenir et entraîner.
Ils marchèrent le long de la rivière. Ils commencèrent à parler de leurs plans séparés. Il hâterait son départ d’Angleterre, et elle resterait là où elle était, au moins aussi longtemps qu’Helena y demeurerait. La déception devrait être annoncée doucement aux pauvres chères filles, et, comme premier préliminaire, Miss Twinkleton devrait être mise dans la confidence par Rosa, avant même la réapparition de M. Grewgious. Il devrait être clair dans tous les quartiers qu’elle et Edwin étaient les meilleurs amis du monde. Il n’y avait jamais eu une entente aussi sereine entre eux depuis qu’ils avaient été fiancés pour la première fois. Et pourtant, il y avait une réserve de chaque côté ; de la sienne, qu’elle avait l’intention, par l’intermédiaire de son tuteur, de se retirer immédiatement de l’enseignement de son maître de musique ; de la sienne, qu’il nourrissait déjà quelques spéculations errantes sur la possibilité qu’il en vienne un jour à en savoir plus sur Miss Landless.
La journée claire et givrée déclina alors qu’ils marchaient et parlaient ensemble. Le soleil plongea dans la rivière loin derrière eux, et la vieille ville s’étendit rouge devant eux, alors que leur promenade touchait à sa fin. L’eau gémissante jeta ses algues sombrement à leurs pieds, lorsqu’ils se tournèrent pour quitter sa rive ; et les freux planaient au-dessus d’eux avec des cris rauques, taches plus sombres dans l’air qui s’assombrissait.
« Je préparerai Jack à mon envol bientôt », dit Edwin, d’une voix basse, « et je ne verrai ton tuteur que lorsqu’il arrivera, puis je partirai avant qu’ils ne se parlent. Ce sera mieux fait sans que je sois là. Ne le penses-tu pas ? »
« Oui. »
« Nous savons que nous avons bien fait, Rosa ? »
« Oui. »
« Nous savons que nous sommes mieux ainsi, même maintenant ? »
« Et nous serons bien, bien mieux ainsi plus tard. »
Il y avait encore cette tendresse persistante dans leurs cœurs envers les anciennes positions qu’ils abandonnaient, qu’ils prolongèrent leur séparation. Lorsqu’ils arrivèrent parmi les ormes de la cathédrale, où ils s’étaient assis ensemble pour la dernière fois, ils s’arrêtèrent comme par consentement, et Rosa leva son visage vers le sien, comme elle ne l’avait jamais levé dans les vieux jours ; — car ils étaient déjà vieux.
« Que Dieu te bénisse, cher ! Adieu ! »
« Que Dieu te bénisse, chère ! Adieu ! »
Ils s’embrassèrent avec ferveur.
« Maintenant, s’il te plaît, ramène-moi, Eddy, et laisse-moi seule. »
« Ne regarde pas en arrière, Rosa », l’avertit-il, alors qu’il passait son bras dans le sien et l’emmenait. « N’as-tu pas vu Jack ? »
« Non ! Où ? »
« Sous les arbres. Il nous a vus, alors que nous nous disions adieu. Pauvre compagnon ! il pense peu que nous nous sommes séparés. Ce sera un coup pour lui, je le crains fort ! »
Elle se hâta, sans s’arrêter, et se hâta jusqu’à ce qu’ils aient passé sous la guérite dans la rue ; une fois là, elle demanda :
« M’a-t-il suivie ? Tu peux regarder sans en avoir l’air. Est-il derrière ? »
« Non. Oui, il l’est ! Il vient de passer sous le porche. Le cher et sympathique vieux compagnon aime nous garder en vue. Je crains qu’il ne soit amèrement déçu ! »
Elle tira précipitamment sur la poignée de la vieille cloche rauque, et le portail s’ouvrit bientôt. Avant d’entrer, elle lui lança un dernier regard large et interrogateur, comme si elle lui avait demandé avec une emphase implorante : « Oh ! ne comprends-tu pas ? » Et de ce regard, il disparut de sa vue.
CHAPITRE XIV. QUAND CES TROIS SE RETROUVERONT-ILS ?
Veille de Noël à Cloisterham. Quelques visages étrangers dans les rues ; quelques autres visages, à moitié étrangers et à moitié familiers, autrefois les visages des enfants de Cloisterham, maintenant les visages d’hommes et de femmes qui reviennent du monde extérieur à longs intervalles pour trouver la ville merveilleusement rétrécie en taille, comme si elle ne s’était nullement bien lavée entre-temps. Pour ceux-ci, le battement de l’horloge de la cathédrale, et le croassement des freux de la tour de la cathédrale, sont comme les voix de leur enfance. Pour de tels, il est arrivé dans leurs heures mourantes au loin, qu’ils aient imaginé le sol de leur chambre jonché des feuilles automnales tombées des ormes du Clos : ainsi les sons bruissants et les odeurs fraîches de leurs premières impressions ont revécu lorsque le cercle de leurs vies était très près d’être tracé, et que le début et la fin se rapprochaient.
Des signes de saison sont visibles. Des baies rouges brillent çà et là dans les treillis du Minor Canon Corner ; M. et Mme Tope piquent délicatement des brins de houx dans les sculptures et les appliques des stalles de la cathédrale, comme s’ils les piquaient aux boutonnières du doyen et des chanoines. Une profusion généreuse règne dans les boutiques, particulièrement en ce qui concerne les raisins de Corinthe, les raisins secs, les épices, les écorces confites et la cassonade. Un air inhabituel de galanterie et de dissipation flotte au-dehors ; il se manifeste par une immense botte de gui suspendue à l’entrée de l’épicerie, et par un pauvre petit gâteau des Rois, surmonté de la figure d’un Arlequin — un si pauvre petit gâteau des Rois qu’on le qualifierait plutôt de gâteau des Vingt-Quatre ou des Quarante-Huit — mis en loterie chez le pâtissier, au prix d’un shilling par participant. Les divertissements publics ne manquent pas. Le musée de cire qui fit une si profonde impression sur l’esprit réfléchi de l’empereur de Chine est visible, sur demande particulière pendant la seule semaine de Noël, dans les locaux du loueur de voitures en faillite, au bout de la ruelle ; et une nouvelle grande pantomime comique de Noël doit être jouée au théâtre : cette dernière annoncée par le portrait de Signor Jacksonini le clown, disant « Comment vous portez-vous demain ? » aussi grand que nature, et presque aussi misérablement. En bref, Cloisterham est en plein mouvement : bien que, de cette description, la High School et l’établissement de Miss Twinkleton soient exclus. De ce premier établissement, les élèves sont rentrés chez eux, chacun d’eux amoureux de l’une des jeunes demoiselles de Miss Twinkleton (qui n’en sait rien) ; et seules les servantes papillonnent occasionnellement aux fenêtres de ce dernier. On remarque, soit dit en passant, que ces demoiselles deviennent, dans les limites de la décence, plus folâtres lorsqu’elles sont ainsi chargées de la représentation concrète de leur sexe, que lorsqu’elles partagent cette représentation avec les jeunes demoiselles de Miss Twinkleton.
Trois personnes doivent se rencontrer à la porterie ce soir. Comment chacun des trois passe-t-il sa journée ?
Neville Landless, bien que dispensé de ses livres pour le moment par M. Crisparkle — dont la nature fraîche n’est nullement insensible aux charmes des vacances — lit et écrit dans sa chambre tranquille, avec un air concentré, jusqu’à deux heures après midi. Il s’attelle ensuite à débarrasser sa table, à ranger ses livres, et à déchirer et brûler ses papiers inutiles. Il fait place nette de toutes les accumulations désordonnées, met de l’ordre dans tous ses tiroirs, et ne laisse aucune note ou bout de papier sans être détruit, à l’exception des mémos se rapportant directement à ses études. Cela fait, il se tourne vers son armoire, sélectionne quelques vêtements courants — parmi eux, une paire de chaussures solides et des chaussettes de rechange pour la marche — et les emballe dans un sac à dos. Ce sac est neuf, et il l’a acheté hier dans la High Street. Il a également acheté, en même temps et au même endroit, une lourde canne ; solide au pommeau pour la prise en main, et ferrée. Il l’essaie, la fait tournoyer, la soupèse et la dépose, avec le sac, sur le rebord d’une fenêtre. À ce moment, ses préparatifs sont terminés.
Il s’habille pour sortir et est sur le point de partir — il a d’ailleurs quitté sa chambre et a croisé le chanoine sur l’escalier, sortant de sa chambre au même étage — quand il revient sur ses pas pour prendre sa canne, pensant qu’il l’emportera maintenant. M. Crisparkle, qui s’est arrêté dans l’escalier, la voit dans sa main lorsqu’il réapparaît immédiatement, la lui prend et lui demande avec un sourire comment il choisit une canne ?
« Vraiment, je ne sais pas si je comprends le sujet », répond-il. « Je l’ai choisie pour son poids. »
« Beaucoup trop lourde, Neville ; beaucoup trop lourde. »
« Pour s’appuyer dessus lors d’une longue marche, monsieur ? »
« S’appuyer dessus ? » répète M. Crisparkle en prenant une posture de piéton. « On ne s’appuie pas dessus ; on s’équilibre simplement avec. »
« Je saurai mieux faire, avec de la pratique, monsieur. Je n’ai pas vécu dans un pays de marcheurs, vous savez. »
« C’est vrai », dit M. Crisparkle. « Entraînez-vous un peu, et nous ferons quelques dizaines de kilomètres ensemble. Je ne vous laisserais nulle part maintenant. Revenez-vous avant le dîner ? »
« Je ne pense pas, puisque nous dînons tôt. »
M. Crisparkle lui fait un signe de tête joyeux et un au revoir enjoué ; exprimant (non sans intention) une confiance et une aisance absolues.
Neville se rend à la Nuns’ House et demande que Miss Landless soit informée que son frère est là, sur rendez-vous. Il attend à la porte, sans même franchir le seuil ; car il a donné sa parole de ne pas se mettre en travers du chemin de Rosa.
Sa sœur est au moins aussi soucieuse de l’obligation qu’ils ont contractée qu’il peut l’être lui-même, et ne perd pas un instant pour le rejoindre. Ils se retrouuent affectueusement, évitent de s’attarder là, et marchent vers l’arrière-pays.
« Je ne vais pas fouler un terrain interdit, Helena », dit Neville, lorsqu’ils ont marché une certaine distance et qu’ils font demi-tour ; « tu comprendras dans un instant que je ne peux m’empêcher de faire allusion à — que dois-je dire ? — mon infatuation. »
« Ne vaudrait-il pas mieux l’éviter, Neville ? Tu sais que je ne peux rien entendre. »
« Tu peux entendre, ma chère, ce que M. Crisparkle a entendu, et entendu avec approbation. »
« Oui ; je peux entendre cela. »
« Eh bien, c’est ceci. Je ne suis pas seulement instable et malheureux moi-même, mais je suis conscient de déranger et d’interférer avec d’autres personnes. Comment puis-je savoir si, sans ma présence malheureuse, toi, et — et — le reste de cette ancienne compagnie, notre charmant tuteur excepté, ne pourriez pas dîner joyeusement au Minor Canon Corner demain ? En vérité, il en serait probablement ainsi. Je ne vois que trop bien que je ne suis pas haut dans l’opinion de la vieille dame, et il est facile de comprendre quel fardeau pénible je dois être pour l’hospitalité de sa maison ordonnée — surtout à cette époque de l’année — quand je dois être tenu à l’écart de cette personne, et qu’il y a une telle raison pour que je ne sois pas mis en contact avec cette autre personne, et qu’une réputation défavorable m’a précédé auprès d’une troisième ; et ainsi de suite. J’ai exposé cela très doucement à M. Crisparkle, car tu connais ses manières pleines d’abnégation ; mais je l’ai tout de même exposé. Ce sur quoi j’ai insisté beaucoup plus fortement en même temps, c’est que je suis engagé dans une lutte misérable avec moi-même, et qu’un peu de changement et d’absence peut me permettre de mieux la surmonter. Donc, le temps étant brillant et froid, je pars en expédition à pied, et j’ai l’intention de m’ôter du chemin de tout le monde (moi-même inclus, je l’espère) demain matin. »
« Quand reviens-tu ? »
« Dans quinze jours. »
« Et tu pars tout seul ? »
« Je suis bien mieux sans compagnie, même s’il y avait quelqu’un d’autre que toi pour me tenir compagnie, ma chère Helena. »
« M. Crisparkle est entièrement d’accord, dis-tu ? »
« Entièrement. Je ne suis pas sûr qu’au début il n’ait pas été enclin à penser que c’était un projet plutôt lunatique, et qui pourrait nuire à un esprit sombre. Mais nous avons fait une promenade au clair de lune lundi soir dernier, pour en discuter à loisir, et je lui ai présenté le cas tel qu’il est vraiment. Je lui ai montré que je veux me vaincre moi-même, et que, cette soirée bien passée, il vaut sûrement mieux que je sois loin d’ici pour l’instant, plutôt qu’ici. Je pouvais difficilement éviter de rencontrer certaines personnes marchant ensemble ici, et cela ne pouvait mener à rien, et ce n’est certainement pas la façon d’oublier. Dans quinze jours, cette chance sera probablement terminée, pour le moment ; et quand elle se présentera à nouveau pour la dernière fois, eh bien, je pourrai de nouveau m’en aller. De plus, je me sens vraiment plein d’espoir quant à l’exercice vivifiant et à la fatigue salutaire. Tu sais que M. Crisparkle accorde à ces choses toute leur importance dans la préservation de son propre esprit sain dans son propre corps sain, et que son esprit juste n’est pas susceptible de maintenir un ensemble de lois naturelles pour lui-même et un autre pour moi. Il a cédé à ma vision de la chose, lorsqu’il a été convaincu que j’étais honnêtement sincère ; et donc, avec son plein consentement, je pars demain matin. Assez tôt pour être non seulement hors des rues, mais hors de portée des cloches, quand les bonnes gens iront à l’église. »
Helena y réfléchit, et trouve cela bien. M. Crisparkle le faisant, elle le ferait ; mais elle pense originellement, de son propre esprit, que c’est bien, comme un projet sain, dénotant un effort sincère et une tentative active de correction personnelle. Elle est encline à le plaindre, le pauvre, de partir seul pour la grande fête de Noël ; mais elle juge beaucoup plus utile de l’encourager. Et elle l’encourage.
Écrira-t-il ?
Il lui écrira un jour sur deux, et lui racontera toutes ses aventures.
Envoie-t-il des vêtements en avance ?
« Ma chère Helena, non. Voyage comme un pèlerin, avec besace et bâton. Ma besace — ou mon sac à dos — est faite, et prête à être sanglée ; et voici mon bâton ! »
Il le lui tend ; elle fait la même remarque que M. Crisparkle, qu’il est très lourd ; et le lui rend, lui demandant en quel bois il est ? Fer-bois.
Jusqu’à ce point, il a été extrêmement joyeux. Peut-être le fait de devoir porter son cas avec elle, et donc de le présenter sous son aspect le plus brillant, a-t-il stimulé son moral. Peut-être le fait d’avoir réussi est-il suivi d’une réaction. À mesure que le jour décline, et que les lumières de la ville commencent à jaillir devant eux, il devient déprimé.
« Je regrette de devoir aller à ce dîner, Helena. »
« Cher Neville, est-ce la peine de s’en soucier autant ? Pense à la vitesse à laquelle cela sera fini. »
« À la vitesse à laquelle cela sera fini ! » répète-t-il sombrement. « Oui. Mais je n’aime pas ça. »
Il peut y avoir un moment d’embarras, lui représente-t-elle gaiement, mais cela ne peut durer qu’un instant. Il est tout à fait sûr de lui.
« Je souhaiterais être aussi sûr de tout le reste, que je me sens sûr de moi », lui répond-il.
« Comme tu parles étrangement, cher ami ! Que veux-tu dire ? »
« Helena, je ne sais pas. Je sais seulement que je n’aime pas ça. Quel étrange poids mort il y a dans l’air ! »
Elle attire son attention sur ces nuages cuivreux au-delà de la rivière, et dit que le vent se lève. Il ne parle presque plus, jusqu’à ce qu’il prenne congé d’elle, à la porte de la Nuns’ House. Elle n’entre pas immédiatement, après qu’ils se sont séparés, mais reste à le regarder s’éloigner dans la rue. À deux reprises, il passe devant la porterie, hésitant à entrer. Finalement, l’horloge de la cathédrale sonnant le quart, il se précipite à l’intérieur d’un tour rapide.
Et ainsi il monte l’escalier de la poterne.
Edwin Drood passe une journée solitaire. Quelque chose de plus important qu’il ne l’avait pensé est sorti de sa vie ; et dans le silence de sa propre chambre, il a pleuré pour cela la nuit dernière. Bien que l’image de Miss Landless plane toujours à l’arrière-plan de son esprit, la jolie petite créature affectueuse, bien plus ferme et plus sage qu’il ne l’avait supposé, occupe sa place forte. C’est avec un certain doute sur sa propre valeur qu’il pense à elle, et à ce qu’ils auraient pu être l’un pour l’autre, s’il avait été plus sérieux il y a quelque temps ; s’il avait accordé une plus grande valeur à elle ; si, au lieu d’accepter son lot dans la vie comme un héritage allant de soi, il avait étudié la bonne voie pour son appréciation et son amélioration. Et pourtant, malgré tout cela, et bien qu’il y ait une vive douleur dans tout cela, la vanité et le caprice de la jeunesse soutiennent cette belle figure de Miss Landless à l’arrière-plan de son esprit.
C’était un regard curieux, celui de Rosa, quand ils se sont séparés à la porte. Signifiait-il qu’elle voyait sous la surface de ses pensées, et jusque dans leurs profondeurs crépusculaires ? À peine, car c’était un regard d’étonnement et d’enquête vive. Il décide qu’il ne peut le comprendre, bien qu’il fût remarquablement expressif.
Comme il n’attend plus que M. Grewgious maintenant, et qu’il partira immédiatement après l’avoir vu, il prend congé de l’ancienne ville et de ses environs en flânant. Il se souvient du temps où Rosa et lui marchaient ici ou là, simples enfants, pleins de la dignité d’être fiancés. Pauvres enfants ! pense-t-il, avec une tristesse apitoyée.
Constatant que sa montre s’est arrêtée, il entre dans la boutique du bijoutier, pour la faire remonter et régler. Le bijoutier est expert en matière de bracelet, qu’il demande la permission de soumettre, d’une manière générale et tout à fait sans but. Il conviendrait (considère-t-il) parfaitement à une jeune mariée ; surtout si elle est d’un style de beauté plutôt minuscule. Trouvant le bracelet regardé froidement, le bijoutier invite l’attention sur un plateau de bagues pour messieurs ; voici un style de bague, maintenant, remarque-t-il — un cachet très chaste — que les messieurs sont très enclins à acheter, lorsqu’ils changent de condition. Une bague d’une apparence très responsable. Avec la date de leur jour de mariage gravée à l’intérieur, plusieurs messieurs l’ont préférée à tout autre type de souvenir.
Les bagues sont aussi froidement regardées que le bracelet. Edwin dit au tentateur qu’il ne porte aucun bijou à part sa montre et sa chaîne, qui étaient celles de son père ; et son épingle de cravate.
« J’en étais conscient », est la réponse du bijoutier, « car M. Jasper est passé pour un verre de montre l’autre jour, et, en fait, je lui ai montré ces articles, en faisant remarquer que s’il souhaitait faire un cadeau à un parent gentleman, à une occasion particulière… Mais il a dit avec un sourire qu’il avait un inventaire en tête de tous les bijoux que son parent gentleman portait jamais ; à savoir, sa montre et sa chaîne, et son épingle de cravate. » Pourtant (le bijoutier considère) cela pourrait ne pas s’appliquer à tous les moments, bien qu’appliquant au moment présent. « Vingt minutes après deux, M. Drood, je règle votre montre. Laissez-moi vous recommander de ne pas la laisser s’arrêter, monsieur. »
Edwin prend sa montre, la met, et sort, en pensant : « Cher vieux Jack ! Si je devais faire un pli supplémentaire à ma cravate, il trouverait cela digne d’être remarqué ! »
Il flâne çà et là, pour passer le temps jusqu’à l’heure du dîner. Il arrive d’une manière ou d’une autre que Cloisterham semble lui faire des reproches aujourd’hui ; a des torts à lui trouver, comme s’il ne l’avait pas bien utilisée ; mais est bien plus pensive avec lui que coléreuse. Sa négligence habituelle est remplacée par un regard mélancolique sur, et une contemplation de, tous les vieux points de repère. Il sera bientôt loin, et ne les reverra peut-être jamais, pense-t-il. Pauvre jeunesse ! Pauvre jeunesse !
À mesure que le crépuscule approche, il arpente le Monks’ Vineyard. Il a marché de long en large, pendant bien une demi-heure au son des cloches de la cathédrale, et il fait noir, avant qu’il ne devienne tout à fait conscient d’une femme accroupie sur le sol près d’un guichet dans un coin. Le portillon commande un sentier secondaire, peu utilisé dans la pénombre ; et la silhouette devait être là tout le temps, bien qu’il ne l’ait que graduellement et récemment distinguée.
Il s’engage dans ce chemin, et marche jusqu’au guichet. À la lumière d’une lampe près de là, il voit que la femme est d’une apparence hagarde, et que son menton flétri repose sur ses mains, et que ses yeux fixent — avec une sorte de fixité aveugle et sans ciller — devant elle.
Toujours aimable, mais poussé à être inhabituellement aimable ce soir, et ayant accordé des mots gentils à la plupart des enfants et des personnes âgées qu’il a rencontrés, il se penche immédiatement, et parle à cette femme.
« Êtes-vous malade ? »
« Non, mon cher », répond-elle, sans le regarder, et sans aucun changement dans son étrange regard aveugle.
« Êtes-vous aveugle ? »
« Non, mon cher. »
« Êtes-vous perdue, sans abri, faible ? Qu’est-ce qui ne va pas, que vous restiez ici dans le froid si longtemps, sans bouger ? »
Par des efforts lents et raides, elle semble contracter sa vision jusqu’à ce qu’elle puisse reposer sur lui ; et alors un film curieux passe sur elle, et elle commence à trembler.
Il se redresse, recule d’un pas, et la regarde avec un étonnement effrayé ; car il semble la connaître.
« Grand Dieu ! » pense-t-il, l’instant suivant. « Comme Jack cette nuit-là ! »
Tandis qu’il la regarde, elle lève les yeux vers lui, et gémit : « Mes poumons sont faibles ; mes poumons sont terriblement mauvais. Pauvre de moi, pauvre de moi, ma toux est sèche et rauque ! » et tousse en confirmation horriblement.
« D’où venez-vous ? »
« Je viens de Londres, mon cher. » (Sa toux la déchirant toujours.)
« Où allez-vous ? »
« Retour à Londres, mon cher. Je suis venue ici, cherchant une aiguille dans une botte de foin, et je ne l’ai pas trouvée. Regardez, mon cher ; donnez-moi trois shillings et six pence, et n’ayez pas peur pour moi. Je retournerai à Londres alors, et ne dérangerai personne. J’ai un métier. — Ah, moi ! Il est au ralenti, il est au ralenti, et les temps sont très mauvais ! — mais je peux me débrouiller pour vivre avec. »
« Mangez-vous de l’opium ? »
« Fume ça », répond-elle avec difficulté, toujours torturée par sa toux. « Donnez-moi trois shillings et six pence, et je l’utiliserai bien, et je retournerai. Si vous ne me donnez pas trois shillings et six pence, ne me donnez pas un liard de cuivre. Et si vous me donnez trois shillings et six pence, mon cher, je vous dirai quelque chose. »
Il compte l’argent de sa poche, et le met dans sa main. Elle le saisit instantanément et se lève avec un rire rauque de satisfaction.
« Dieu vous bénisse ! Écoutez, cher monsieur. Quel est votre prénom ? »
« Edwin. »
« Edwin, Edwin, Edwin », répète-t-elle, traînant en une répétition somnolente du mot ; puis demande soudain : « Le raccourci de ce nom est-il Eddy ? »
« Il est parfois appelé ainsi », répond-il, la couleur lui montant au visage.
« Les amoureux ne l’appellent-ils pas ainsi ? » demande-t-elle, songeuse.
« Comment devrais-je le savoir ? »
« N’avez-vous pas une amoureuse, sur votre âme ? »
« Aucune. »
Elle s’éloigne, avec un autre « Dieu vous bénisse, et merci, mon cher ! » quand il ajoute : « Vous deviez me dire quelque chose ; vous pourriez aussi bien le faire. »
« C’est vrai, c’est vrai. Eh bien, alors. Chuchotez. Soyez reconnaissant que votre nom ne soit pas Ned. »
Il la regarde très fixement, alors qu’il demande : « Pourquoi ? »
« Parce que c’est un mauvais nom à porter en ce moment. »
« Pourquoi un mauvais nom ? »
« Un nom menacé. Un nom dangereux. »
« Le proverbe dit que les hommes menacés vivent longtemps », lui dit-il, légèrement.
« Alors Ned — si menacé soit-il, où qu’il puisse être pendant que je vous parle, mon cher — devrait vivre toute l’éternité ! » répond la femme.
Elle s’est penchée en avant pour le dire à son oreille, avec son index tremblant devant ses yeux, et maintenant se recroqueville, et avec un autre « Dieu vous bénisse, et merci ! » s’en va en direction du logement des voyageurs.
Ce n’est pas une fin encourageante pour une journée terne. Seul, dans un endroit isolé, entouré de vestiges du vieux temps et de décomposition, cela a plutôt tendance à faire naître un frisson. Il se dirige vers les rues mieux éclairées, et décide en marchant de ne rien dire de cela ce soir, mais de le mentionner à Jack (qui seul l’appelle Ned), comme une coïncidence étrange, demain ; bien sûr seulement comme une coïncidence, et non comme quelque chose qui mérite d’être retenu.
Pourtant, cela s’accroche à lui, comme beaucoup de choses valant bien mieux d’être retenues ne l’ont jamais fait. Il a encore un kilomètre ou deux à traîner avant l’heure du dîner ; et, quand il traverse le pont et passe près de la rivière, les mots de la femme sont dans le vent qui se lève, dans le ciel en colère, dans l’eau troublée, dans les lumières vacillantes. Il y a un écho solennel d’eux même dans le carillon de la cathédrale, qui frappe une surprise soudaine à son cœur alors qu’il tourne sous l’arche de la porterie.
Et ainsi il monte l’escalier de la poterne.
John Jasper passe une journée plus agréable et joyeuse que l’un ou l’autre de ses invités. N’ayant pas de cours de musique à donner pendant la saison des vacances, son temps lui appartient, à l’exception des offices de la cathédrale. Il est tôt parmi les commerçants, commandant de petits luxes de table que son neveu aime. Son neveu ne sera pas avec lui longtemps, dit-il à ses fournisseurs, et il doit donc être choyé et mis en valeur. Tout en faisant ses préparatifs hospitaliers, il rend visite à M. Sapsea ; et mentionne que le cher Ned, et ce jeune étincelle inflammable de M. Crisparkle, doivent dîner à la porterie aujourd’hui, et faire la paix. M. Sapsea n’est nullement amical envers le jeune étincelle inflammable. Il dit que son teint est « non anglais ». Et quand M. Sapsea a une fois déclaré quelque chose comme étant non anglais, il considère que cette chose est éternellement enfoncée dans l’abîme sans fond.
John Jasper est sincèrement navré d’entendre M. Sapsea parler ainsi, car il sait pertinemment que M. Sapsea ne parle jamais sans intention, et qu’il possède une subtile manière d’avoir raison. M. Sapsea (par une coïncidence très remarquable) est exactement de cet avis.
M. Jasper est en voix splendide ce jour-ci. Dans la pathétique supplique de voir son cœur incliné à garder cette loi, il étonne tout à fait ses pairs par sa puissance mélodieuse. Il n’a jamais chanté une musique difficile avec autant d’habileté et d’harmonie que dans l’hymne de ce jour. Son tempérament nerveux est parfois enclin à prendre les morceaux difficiles un peu trop rapidement ; aujourd’hui, sa mesure est parfaite.
Ces résultats sont probablement obtenus grâce à une grande sérénité d’esprit. Le mécanisme même de sa gorge est un peu délicat, car il porte, aussi bien avec sa robe de chant qu’avec sa tenue ordinaire, une large écharpe noire en soie épaisse et serrée, nouée lâchement autour du cou. Mais son calme est si remarquable que M. Crisparkle en parle au moment où ils sortent des vêpres.
« Je dois vous remercier, Jasper, pour le plaisir avec lequel je vous ai entendu aujourd’hui. Magnifique ! Délicieux ! Vous n’auriez pu vous surpasser ainsi, je l’espère, sans être merveilleusement bien. »
« Je suis merveilleusement bien. »
« Rien d’inégal », dit le chanoine mineur, d’un geste doux de la main : « rien d’instable, rien de forcé, rien d’évité ; tout est parfaitement exécuté de main de maître, avec une parfaite maîtrise de soi. »
« Merci. Je l’espère, si ce n’est pas trop s’avancer. »
« On pourrait croire, Jasper, que vous avez essayé un nouveau remède pour cette indisposition passagère qui est la vôtre. »
« Non, vraiment ? C’est bien observé ; car c’est le cas. »
« Alors, tenez-vous-y, mon cher ami », dit M. Crisparkle en lui tapotant l’épaule avec une amicale encourageance, « tenez-vous-y. »
« Je le ferai. »
« Je vous félicite », poursuit M. Crisparkle, tandis qu’ils sortent de la cathédrale, « à tous égards. »
« Merci encore. Je vous raccompagnerai jusqu’au Coin, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ; j’ai largement le temps avant l’arrivée de mes invités ; et je veux vous dire un mot, dont je pense que vous ne serez pas mécontent. »
« Qu’est-ce donc ? »
« Eh bien. Nous parlions, l’autre soir, de mes humeurs noires. »
Le visage de M. Crisparkle s’assombrit et il secoue la tête d’un air déplorant.
« J’ai dit, vous savez, que je devrais me faire un antidote contre ces humeurs noires ; et vous avez dit que vous espériez que je les enverrais aux flammes. »
« Et je l’espère toujours, Jasper. »
« Avec la meilleure raison du monde ! J’ai l’intention de brûler le journal de cette année à la fin de l’année. »
« Parce que vous… ? » M. Crisparkle s’illumine grandement en commençant ainsi.
« Vous m’anticipez. Parce que je sens que j’ai été indisposé, sombre, bilieux, oppressé du cerveau, quel que soit le nom qu’on donne à cela. Vous avez dit que j’avais été exagéré. C’est vrai. »
Le visage illuminé de M. Crisparkle s’illumine encore davantage.
« Je ne pouvais pas le voir à ce moment-là, parce que je n’étais pas dans mon assiette ; mais je suis dans un état plus sain maintenant, et je le reconnais avec un plaisir sincère. J’ai fait toute une affaire de très peu de chose ; c’est la vérité. »
« Cela me fait du bien », s’écrie M. Crisparkle, « de vous entendre dire cela ! »
« Un homme menant une vie monotone », poursuit Jasper, « et dont les nerfs, ou l’estomac, se détraquent, s’attarde sur une idée jusqu’à ce qu’elle perde ses proportions. C’était mon cas avec l’idée en question. Je brûlerai donc la preuve de mon cas, quand le livre sera plein, et je commencerai le volume suivant avec une vision plus claire. »
« C’est mieux », dit M. Crisparkle, s’arrêtant aux marches de sa propre porte pour lui serrer la main, « que ce que j’aurais pu espérer. »
« Pourquoi, naturellement », répond Jasper. « Vous aviez peu de raisons d’espérer que je devienne plus semblable à vous. Vous vous exercez toujours à être, corps et esprit, clair comme le cristal, et vous l’êtes toujours, et ne changez jamais ; tandis que je suis une mauvaise herbe boueuse, solitaire et morose. Cependant, j’ai surmonté cette langueur. Dois-je attendre pendant que vous demandez si M. Neville est parti pour chez moi ? Sinon, lui et moi pourrions faire le chemin ensemble. »
« Je pense », dit M. Crisparkle, en ouvrant la porte d’entrée avec sa clé, « qu’il est parti il y a quelque temps ; du moins, je sais qu’il est parti, et je pense qu’il n’est pas revenu. Mais je vais me renseigner. Vous ne voulez pas entrer ? »
« Mes invités m’attendent », dit Jasper avec un sourire.
Le chanoine mineur disparaît et revient quelques instants plus tard. Comme il le pensait, M. Neville n’est pas revenu ; en effet, comme il s’en souvient maintenant, M. Neville a dit qu’il irait probablement directement à la porterie.
« Mauvaises manières pour un hôte ! » dit Jasper. « Mes invités seront là avant moi ! Quel pari faites-vous que je ne trouverai pas mes invités en train de s’embrasser ? »
« Je parierai — ou je le ferais, si jamais je pariais », répond M. Crisparkle, « que vos invités auront un hôte joyeux ce soir. »
Jasper acquiesce et rit en disant bonsoir !
Il refait ses pas jusqu’à la porte de la cathédrale et bifurque vers la porterie. Il chante, d’une voix basse et avec une expression délicate, tout en marchant. Il semble toujours qu’une fausse note ne soit pas dans ses cordes ce soir, et que rien ne puisse le presser ou le retarder. Arrivant ainsi sous l’entrée voûtée de son logis, il s’arrête un instant à l’abri pour retirer cette grande écharpe noire et la suspendre en boucle à son bras. Durant ce bref instant, son visage est crispé et sévère. Mais il s’éclaircit immédiatement, tandis qu’il reprend son chant et son chemin.
Et ainsi il monte l’escalier de la poterne.
La lumière rouge brûle régulièrement toute la soirée dans le phare en bordure de la marée de la vie active. Des sons adoucis et le bourdonnement du trafic passent devant et coulent irrégulièrement dans les enclos solitaires ; mais très peu d’autre chose passe, sinon des rafales violentes de vent. Il se met à souffler une tempête tapageuse.
Les enclos ne sont jamais particulièrement bien éclairés ; mais les fortes rafales de vent éteignant bon nombre des lampes (dans certains cas brisant aussi les cadres, et faisant tomber le verre en tintant sur le sol), ils sont inhabituellement sombres ce soir. L’obscurité est augmentée et confuse, par la poussière volante venant de la terre, les brindilles sèches des arbres et de grands fragments déchiquetés provenant des nids de corbeaux là-haut dans la tour. Les arbres eux-mêmes se balancent et grincent, alors que cette partie tangible de l’obscurité tourbillonne follement, qu’ils semblent en péril d’être arrachés de la terre : tandis que de temps à autre un craquement, et une chute précipitée, dénotent qu’une grosse branche a cédé à la tempête.
Une telle puissance de vent n’a pas soufflé depuis bien des nuits d’hiver. Les cheminées s’écroulent dans les rues, et les gens s’agrippent aux poteaux et aux coins, et les uns aux autres, pour rester debout. Les rafales violentes ne diminuent pas, mais augmentent en fréquence et en fureur jusqu’à minuit, quand les rues sont vides, la tempête tonne le long d’elles, faisant cliqueter tous les loquets et déchirant tous les volets, comme pour avertir les gens de se lever et de s’enfuir avec elle, plutôt que d’avoir les toits qui s’écroulent sur leurs cerveaux.
Pourtant, la lumière rouge brûle régulièrement. Rien n’est régulier à part la lumière rouge.
Toute la nuit le vent souffle, et ne diminue pas. Mais tôt le matin, quand il y a à peine assez de lumière à l’est pour ternir les étoiles, il commence à s’apaiser. À partir de ce moment, avec des charges sauvages occasionnelles, comme un monstre blessé qui meurt, il tombe et s’affaisse ; et en plein jour il est mort.
On voit alors que les aiguilles de l’horloge de la cathédrale sont arrachées ; que le plomb du toit a été dépouillé, roulé et soufflé dans le Clos ; et que certaines pierres ont été déplacées au sommet de la grande tour. Bien que ce soit le matin de Noël, il est nécessaire d’envoyer des ouvriers pour constater l’étendue des dégâts causés. Ceux-ci, menés par Durdles, montent là-haut ; tandis que M. Tope et une foule de badauds matinaux se rassemblent en bas dans le Coin du chanoine mineur, se protégeant les yeux et guettant leur apparition là-haut.
Ce groupe est soudainement brisé et écarté par les mains de M. Jasper ; tous les yeux qui regardaient sont ramenés sur terre par ses demandes bruyantes à M. Crisparkle, à une fenêtre ouverte :
« Où est mon neveu ? »
« Il n’a pas été ici. N’est-il pas avec vous ? »
« Non. Il est descendu à la rivière la nuit dernière, avec M. Neville, pour regarder la tempête, et n’est pas revenu. Appelez M. Neville ! »
« Il est parti ce matin, tôt. »
« Parti ce matin tôt ? Laissez-moi entrer ! laissez-moi entrer ! »
Il n’y a plus de regards tournés vers la tour, maintenant. Tous les yeux assemblés sont tournés vers M. Jasper, blanc, à moitié habillé, haletant, et s’agrippant à la rampe devant la maison du chanoine mineur.
CHAPITRE XV. MIS EN ACCUSATION
Neville Landless était parti si tôt et avait marché à une telle allure, que lorsque les cloches des églises commencèrent à sonner à Cloisterham pour le service du matin, il était à huit milles de là. Comme il voulait son petit-déjeuner à cette heure-là, étant parti avec une croûte de pain, il s’arrêta à la taverne en bord de route suivante pour se rafraîchir.
Les visiteurs en quête de petit-déjeuner — à moins qu’il ne s’agisse de chevaux ou de bétail, pour lesquels il y avait assez de préparation sous forme d’abreuvoir et de foin — étaient si rares à l’enseigne du Wagon Incliné, qu’il fallut beaucoup de temps pour mettre le wagon sur la piste du thé, des toasts et du lard. Neville, dans l’intervalle, assis dans un salon sablé, se demandant combien de temps après son départ, le feu éternuatif de fagots humides commencerait à réchauffer quelqu’un d’autre.
En effet, le Wagon Incliné, en tant qu’établissement frais au sommet d’une colline, où le sol devant la porte était boueux de sabots humides et de paille piétinée ; où une aubergiste grondeuse giflait un bébé humide (avec une chaussette rouge et une qui manquait), dans le bar ; où le fromage était jeté sur une étagère, en compagnie d’une nappe moisie et d’un couteau à manche vert, dans une sorte de canoë en fonte ; où le pain au visage pâle versait des larmes de mie sur son naufrage dans un autre canoë ; où le linge de famille, à moitié lavé et à moitié séché, menait une vie publique à traîner partout ; où tout ce qu’il y avait à boire était bu dans des tasses, et tout le reste suggérait une rime avec tasses ; le Wagon Incliné, tout bien considéré, tenait à peine sa promesse peinte de fournir un bon divertissement pour l’Homme et la Bête. Cependant, l’Homme, dans le cas présent, n’était pas critique, mais prenait le divertissement qu’il pouvait obtenir, et continua après un repos plus long que nécessaire.
Il s’arrêta à un quart de mille de la maison, hésitant à poursuivre la route, ou à suivre un chemin de charrette entre deux hautes haies, qui traversait le versant d’une lande venteuse, et rejoignait évidemment la route plus loin. Il décida en faveur de cette dernière piste, et la suivit avec quelque peine ; la montée étant raide, et le chemin usé en ornières profondes.
Il avançait péniblement, quand il se rendit compte d’autres piétons derrière lui. Comme ils avançaient à une allure plus rapide que la sienne, il se tint à l’écart, contre l’un des hauts talus, pour les laisser passer. Mais leur manière était très curieuse. Seuls quatre d’entre eux passèrent. Quatre autres ralentirent leur vitesse, et flânèrent comme s’ils avaient l’intention de le suivre quand il reprendrait sa marche. Le reste du groupe (une demi-douzaine peut-être) fit demi-tour, et repartit à vive allure.
Il regarda les quatre derrière lui, et il regarda les quatre devant lui. Ils rendirent tous son regard. Il reprit son chemin. Les quatre en avant avançaient, regardant constamment en arrière ; les quatre à l’arrière se rapprochaient.
Quand ils furent tous sortis de l’étroite piste sur la pente ouverte de la lande, et que cet ordre fut maintenu, qu’il se détourne comme il voudrait de l’un ou l’autre côté, il n’y avait plus lieu de douter qu’il était cerné par ces individus. Il s’arrêta, comme dernier test ; et ils s’arrêtèrent tous.
« Pourquoi me suivez-vous de cette façon ? » demanda-t-il à l’ensemble du corps. « Êtes-vous une bande de voleurs ? »
« Ne lui répondez pas », dit l’un des membres ; il ne vit pas lequel. « Mieux vaut rester tranquille. »
« Mieux vaut rester tranquille ? » répéta Neville. « Qui a dit cela ? »
Personne ne répondit.
« C’est un bon conseil, quel que soit celui d’entre vous qui l’a donné », poursuivit-il avec colère. « Je ne me soumettrai pas à être mis en cage entre quatre hommes là, et quatre hommes là. Je souhaite passer, et j’ai l’intention de passer, ces quatre devant. »
Ils étaient tous immobiles ; lui y compris.
« Si huit hommes, ou quatre hommes, ou deux hommes, s’en prennent à un seul », poursuivit-il, s’énervant davantage, « le seul n’a aucune chance, sinon de marquer certains d’entre eux. Et, par le Seigneur, je le ferai, si je suis interrompu davantage ! »
Épaulant son lourd bâton, et pressant le pas, il s’élança pour dépasser les quatre devant lui. L’homme le plus grand et le plus fort du groupe changea rapidement de côté pour se placer là où il arrivait, et le saisit avec dextérité et tomba avec lui ; mais pas avant que le lourd bâton ne soit descendu vivement.
« Laissez-le ! » dit cet homme d’une voix étouffée, tandis qu’ils luttaient ensemble sur l’herbe. « Jeu loyal ! Il est bâti comme une fille par rapport à moi, et il a en plus un poids attaché sur le dos. Laissez-le tranquille. Je m’occuperai de lui. »
Après avoir roulé un peu, dans une lutte serrée qui fit maculer de sang les visages des deux, l’homme retira son genou de la poitrine de Neville, et se leva, en disant : « Voilà ! Maintenant, prenez-le bras dessus bras dessous, n’importe lesquels d’entre vous ! »
Ce fut immédiatement fait.
« Quant au fait que nous soyons une bande de voleurs, M. Landless », dit l’homme, en crachant un peu de sang et en en essuyant davantage sur son visage ; « vous en savez plus long que cela en plein jour. Nous ne vous aurions pas touché si vous ne nous aviez pas forcés. Nous allons vous emmener sur la grande route, de toute façon, et vous y trouverez assez d’aide contre les voleurs, si vous en avez besoin. — Essuyez son visage, quelqu’un ; regardez comme ça ruisselle sur lui ! »
Quand son visage fut nettoyé, Neville reconnut dans l’orateur, Joe, le conducteur de l’omnibus de Cloisterham, qu’il n’avait vu qu’une fois, et ce, le jour de son arrivée.
« Et ce que je vous recommande pour le moment, c’est de ne pas parler, M. Landless. Vous trouverez un ami qui vous attend, sur la grande route — parti en avant par l’autre chemin quand nous nous sommes séparés en deux groupes — et vous ferez beaucoup mieux de ne rien dire jusqu’à ce que vous arriviez à sa hauteur. Apportez ce bâton, quelqu’un d’autre, et mettons-nous en route ! »
Totalement abasourdi, Neville regarda autour de lui et ne dit pas un mot. Marchant entre ses deux conducteurs, qui tenaient ses bras dans les leurs, il avança, comme dans un rêve, jusqu’à ce qu’ils arrivent de nouveau sur la grande route, et au milieu d’un petit groupe de personnes. Les hommes qui avaient fait demi-tour étaient parmi le groupe ; et ses figures centrales étaient M. Jasper et M. Crisparkle. Les conducteurs de Neville l’emmenèrent jusqu’au chanoine mineur, et là le relâchèrent, comme un acte de déférence envers ce monsieur.
« Qu’est-ce que tout cela, monsieur ? Qu’est-ce qui se passe ? J’ai l’impression d’avoir perdu la tête ! » cria Neville, le groupe se refermant autour de lui.
« Où est mon neveu ? » demanda M. Jasper, avec égarement.
« Où est votre neveu ? » répéta Neville, « Pourquoi me le demandez-vous ? »
« Je vous le demande », rétorqua Jasper, « parce que vous étiez la dernière personne en sa compagnie, et qu’il est introuvable. »
« Introuvable ! » cria Neville, épouvanté.
« Restez, restez », dit M. Crisparkle. « Permettez-moi, Jasper. M. Neville, vous êtes confondu ; rassemblez vos pensées ; il est très important que vous rassembliez vos pensées ; écoutez-moi. »
« Je vais essayer, monsieur, mais je semble fou. »
« Vous avez quitté M. Jasper la nuit dernière avec Edwin Drood ? »
« Oui. »
« À quelle heure ? »
« Était-ce à minuit ? » demanda Neville, la main sur sa tête confuse, et faisant appel à Jasper.
« Tout à fait correct », dit M. Crisparkle ; « l’heure que M. Jasper m’a déjà nommée. Vous êtes descendus à la rivière ensemble ? »
« Sans aucun doute. Pour voir l’action du vent là-bas. »
« Qu’est-ce qui a suivi ? Combien de temps êtes-vous restés là-bas ? »
« Environ dix minutes ; je dirais pas plus. Nous avons ensuite marché ensemble jusqu’à votre maison, et il a pris congé de moi à la porte. »
« A-t-il dit qu’il retournait à la rivière ? »
« Non. Il a dit qu’il retournait directement. »
Les spectateurs se regardèrent, et regardèrent M. Crisparkle. À qui M. Jasper, qui observait intensément Neville, dit d’une voix basse, distincte et soupçonneuse : « Quelles sont ces taches sur ses vêtements ? »
Tous les yeux se tournèrent vers le sang sur ses vêtements.
« Et voici les mêmes taches sur ce bâton ! » dit Jasper, en le prenant de la main de l’homme qui le tenait. « Je sais que le bâton est le sien, et il le portait la nuit dernière. Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Au nom de Dieu, dites ce que cela signifie, Neville ! » pressa M. Crisparkle.
« Cet homme et moi », dit Neville, en désignant son récent adversaire, « avons eu une lutte pour le bâton tout à l’heure, et vous pouvez voir les mêmes marques sur lui, monsieur. Qu’étais-je censé supposer, quand je me suis retrouvé molesté par huit personnes ? Pouvais-je deviner la vraie raison quand ils ne voulaient m’en donner aucune ? »
Ils admirent qu’ils avaient jugé discret de se taire, et que la lutte avait eu lieu. Et pourtant, les hommes mêmes qui l’avaient vue regardaient sombrement les taches que l’air vif et froid avait déjà séchées.
« Nous devons retourner, Neville », dit M. Crisparkle ; « bien sûr, vous serez heureux de revenir pour vous disculper ? »
« Bien sûr, monsieur. »
« M. Landless marchera à mes côtés », continua le chanoine mineur, en regardant autour de lui. « Venez, Neville ! »
Ils entamèrent le chemin du retour ; et les autres, à une exception près, se traînèrent après eux à diverses distances. Jasper marchait de l’autre côté de Neville, et ne quitta jamais cette position. Il était silencieux, tandis que M. Crisparkle répétait plus d’une fois ses questions précédentes, et tandis que Neville répétait ses réponses précédentes ; de même, alors qu’ils risquaient tous deux quelques conjectures explicatives. Il était obstinément silencieux, parce que la manière de M. Crisparkle lui faisait directement appel pour prendre une part à la discussion, et aucun appel ne pouvait émouvoir son visage figé. Quand ils s’approchèrent de la ville, et qu’il fut suggéré par le chanoine mineur qu’ils feraient bien d’aller voir le maire tout de suite, il acquiesça d’un signe de tête sévère ; mais il ne prononça aucun mot jusqu’à ce qu’ils se tiennent dans le salon de M. Sapsea.
M. Sapsea ayant été informé par M. Crisparkle des circonstances dans lesquelles ils souhaitaient faire une déclaration volontaire devant lui, M. Jasper rompit le silence en déclarant qu’il plaçait toute sa confiance, humainement parlant, dans la pénétration de M. Sapsea. Il n’y avait aucune raison concevable pour laquelle son neveu se serait soudainement enfui, à moins que M. Sapsea ne puisse en suggérer une, et alors il s’en remettrait. Il n’y avait aucune vraisemblance intelligible qu’il soit retourné à la rivière et se soit accidentellement noyé dans l’obscurité, à moins que cela ne paraisse probable à M. Sapsea, et alors de nouveau il s’en remettrait. Il se lava les mains aussi proprement que possible de tout soupçon horrible, à moins qu’il ne paraisse à M. Sapsea que de tels soupçons étaient inséparables de son dernier compagnon avant sa disparition (avec qui il n’était pas en bons termes auparavant), et alors, une fois de plus, il s’en remettrait. Son propre état d’esprit, étant distrait par des doutes et souffrant d’appréhensions sombres, ne pouvait être fiablement pris en compte ; mais celui de M. Sapsea, si.
M. Sapsea exprima son opinion que l’affaire avait une allure sombre ; en bref (et ici ses yeux se posèrent pleinement sur le visage de Neville), un teint « non anglais ». Ayant fait ce grand point, il s’égara dans une brume et un labyrinthe de non-sens encore plus denses que ceux dans lesquels un maire aurait pu s’amuser, et en sortit avec la brillante découverte que prendre la vie d’une créature humaine, c’était prendre quelque chose qui ne vous appartenait pas. Il hésita quant à savoir s’il devait immédiatement délivrer son mandat pour l’incarcération de Neville Landless en prison, dans des circonstances de graves soupçons ; et il aurait pu aller jusqu’à le faire sans la protestation indignée du chanoine mineur : qui s’engagea pour que le jeune homme reste dans sa propre maison, et soit...
...tenu à la disposition de la justice à la moindre demande.
Je crus comprendre que M. Sapsea suggérait de draguer la rivière, que ses rives fussent rigoureusement examinées, que les détails de la disparition fussent envoyés dans toutes les localités avoisinantes ainsi qu’à Londres, et que des affiches et des annonces fussent largement diffusées, suppliant Edwin Drood, si pour une raison inconnue il s’était retiré du foyer et de la société de son oncle, d’avoir pitié du cruel deuil et de la détresse de ce parent aimant, et de lui faire savoir, d’une manière ou d’une autre, qu’il était encore en vie. M. Sapsea fut parfaitement compris, car c’était exactement ce qu’il voulait dire (bien qu’il n’en eût rien dit) ; et des mesures furent immédiatement prises en ce sens.
Il serait difficile de dire lequel était le plus accablé d’horreur et de stupeur : Neville Landless ou John Jasper. Mais si la position de Jasper l’obligeait à être actif, tandis que celle de Neville le condamnait à la passivité, il n’y aurait eu aucune différence entre eux. Tous deux étaient prostrés et brisés.
Dès les premières lueurs du lendemain matin, des hommes furent à l’œuvre sur la rivière, et d’autres — dont la plupart s’étaient portés volontaires — inspectaient les rives. Durant toute la journée, les recherches se poursuivirent ; sur la rivière, avec des chalands, des perches, des dragues et des filets ; sur le rivage boueux et jonché de roseaux, avec des bottes à revers, des hachettes, des bêches, des cordes, des chiens et tout l’attirail imaginable. Même la nuit, la rivière était parsemée de lanternes et rendue livide par des feux ; les criques lointaines, où la marée pénétrait au gré de ses changements, avaient leurs groupes de guetteurs, écoutant le clapotis du courant et guettant tout fardeau qu’il pourrait charrier ; des chaussées de galets isolées près de la mer et des points solitaires, au large desquels se formaient des courants rapides, avaient leurs flambeaux insolites et leurs silhouettes emmitouflées à la pointe du jour suivant ; mais aucune trace d’Edwin Drood ne revit la lumière du soleil.
Toute la journée, encore, les recherches continuèrent. Tantôt sur des chalands et des barques, tantôt à terre parmi les osiers, ou marchant péniblement dans la boue, entre les pieux et les pierres acérées des zones basses où des repères d’eau solitaires et des signaux aux formes étranges apparaissaient comme des spectres, John Jasper s’efforçait et se démenait. Mais en vain ; car toujours aucune trace d’Edwin Drood ne revit la lumière du soleil.
Après avoir réglé ses tours de garde pour cette nuit-là, afin que des yeux vigilants surveillassent chaque changement de marée, il rentra chez lui épuisé. Débraillé et en désordre, maculé de boue séchée sur les vêtements déchirés en lambeaux, il venait à peine de se laisser tomber dans son fauteuil quand M. Grewgious se tint devant lui.
« Ce sont d’étranges nouvelles », dit M. Grewgious.
« D’étranges et effroyables nouvelles. »
Jasper avait simplement levé ses yeux lourds pour dire cela, et les laissa retomber alors qu’il s’affaissait, exténué, sur un côté de son fauteuil.
M. Grewgious se lissa la tête et le visage, et resta à regarder le feu.
« Comment va votre pupille ? » demanda Jasper, après un moment, d’une voix faible et fatiguée.
« La pauvre petite ! Vous pouvez imaginer son état. »
« Avez-vous vu sa sœur ? » demanda Jasper, comme précédemment.
« Qui donc ? »
La brusquerie de la contre-question et la manière froide et lente avec laquelle, en la posant, M. Grewgious détourna ses yeux du feu vers le visage de son compagnon, auraient pu être exaspérantes en tout autre moment. Dans son abattement et son épuisement, Jasper ouvrit simplement les yeux pour dire : « Celle du jeune homme suspecté. »
« Le suspectez-vous ? » demanda M. Grewgious.
« Je ne sais que penser. Je ne parviens pas à me décider. »
« Ni moi », dit M. Grewgious. « Mais comme vous parliez de lui comme du jeune homme suspecté, j’ai cru que vous aviez pris votre décision. Je viens de quitter Miss Landless. »
« Quel est son état ? »
« Défiance envers tout soupçon et foi inébranlable en son frère. »
« Pauvre chose ! »
« Quoi qu’il en soit », poursuivit M. Grewgious, « ce n’est pas d’elle que je suis venu parler. C’est de ma pupille. J’ai une communication à faire qui vous surprendra. Du moins, elle m’a surpris. »
Jasper, dans un gémissement, se tourna avec lassitude dans son fauteuil.
« Dois-je remettre cela à demain ? » dit M. Grewgious. « Attention, je vous préviens, je pense que cela vous surprendra ! »
Plus d’attention et de concentration apparurent dans les yeux de John Jasper lorsqu’ils virent M. Grewgious se lisser à nouveau la tête et regarder encore le feu ; mais cette fois avec une bouche pincée et déterminée.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Jasper, se redressant dans son fauteuil.
« Certes », dit M. Grewgious, d’une manière irritante, lente et intérieure, tout en gardant les yeux sur le feu : « J’aurais pu le savoir plus tôt ; elle m’en a donné l’occasion ; mais je suis un homme si excessivement anguleux que cela ne m’est jamais venu à l’esprit ; j’ai tout pris pour acquis. »
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Jasper une fois de plus.
M. Grewgious, ouvrant et fermant tour à tour la paume de ses mains tout en les chauffant au feu, et le regardant fixement de côté sans jamais changer ni son geste ni son regard dans tout ce qui suivit, répondit.
« Ce jeune couple, le jeune homme disparu et Miss Rosa, ma pupille, bien que fiancés depuis si longtemps, et reconnaissant depuis si longtemps leurs fiançailles, et si près d’être mariés... »
M. Grewgious vit un visage blanc, figé, et deux lèvres blanches tremblantes dans le fauteuil, et vit deux mains crottées en agripper les accoudoirs. Sans ces mains, il aurait pu penser qu’il n’avait jamais vu ce visage.
« ...Ce jeune couple en vint graduellement à la découverte (faite des deux côtés assez également, je crois), qu’ils seraient plus heureux et meilleurs, dans leur vie présente comme dans leur vie future, en tant qu’amis affectueux, ou disons plutôt en tant que frère et sœur, qu’en tant que mari et femme. »
M. Grewgious vit un visage couleur de plomb dans le fauteuil, et à sa surface d’effrayantes gouttes ou bulles perlantes, comme d’acier.
« Ce jeune couple finit par prendre la résolution saine d’échanger leurs découvertes, ouvertement, sensément et tendrement. Ils se sont rencontrés à cet effet. Après quelques propos innocents et généreux, ils ont convenu de dissoudre leurs relations existantes, et celles projetées, pour toujours et à jamais. »
M. Grewgious vit une silhouette macabre se lever, la bouche ouverte, du fauteuil, et lever ses mains grandes ouvertes vers sa tête.
« L’un de ce jeune couple, et celui-là est votre neveu, craignant toutefois que, dans la tendresse de votre affection pour lui, vous ne fussiez amèrement déçu par un tel écart par rapport à sa vie toute tracée, s’abstint de vous confier le secret pendant quelques jours, et laissa le soin à moi de vous le révéler lorsque je viendrais vous parler, et qu’il serait parti. Je vous parle, et il est parti. »
M. Grewgious vit la silhouette macabre rejeter la tête en arrière, agripper ses cheveux de ses mains et se détourner de lui dans un mouvement de convulsion.
« J’ai maintenant tout dit : si ce n’est que ce jeune couple s’est séparé, fermement, bien que non sans larmes et sans chagrin, le soir où vous les avez vus ensemble pour la dernière fois. »
M. Grewgious entendit un cri terrible et ne vit plus de silhouette macabre, assise ou debout ; il ne vit rien d’autre qu’un amas de vêtements déchirés et boueux sur le sol.
Sans changer de geste même alors, il ouvrit et ferma la paume de ses mains tout en les chauffant, et regarda vers le bas.
CHAPITRE XVI. DÉVOUÉ
Lorsque John Jasper se remit de sa crise ou de son évanouissement, il se trouva soigné par M. et Mme Tope, que son visiteur avait fait venir à cet effet. Son visiteur, à l’aspect raide comme du bois, était assis rigidement sur une chaise, les mains sur les genoux, surveillant son réveil.
« Voilà ! Vous êtes revenu à vous gentiment maintenant, monsieur », dit Mme Tope en pleurs ; « vous étiez complètement exténué, et rien d’étonnant à cela ! »
« Un homme », dit M. Grewgious, avec son air habituel de réciter une leçon, « ne peut avoir son repos troublé, son esprit cruellement tourmenté et son corps surmené par la fatigue, sans être complètement exténué. »
« Je crains de vous avoir alarmés ? » s’excusa faiblement Jasper lorsqu’il fut aidé à s’asseoir dans son fauteuil.
« Pas du tout, je vous remercie », répondit M. Grewgious.
« Vous êtes trop prévenant. »
« Pas du tout, je vous remercie », répondit encore M. Grewgious.
« Vous devez prendre un peu de vin, monsieur », dit Mme Tope, « et la gelée que j’avais préparée pour vous, et à laquelle vous n’avez pas voulu toucher à midi, bien que je vous aie prévenu de ce qui arriverait, vous savez, et vous n’aviez pas déjeuné ; et vous devez prendre une aile du poulet rôti qui a été renvoyé en cuisine vingt fois s’il l’a été une fois. Tout sera sur la table dans cinq minutes, et ce brave monsieur voudra peut-être rester pour vous voir manger. »
Ce brave monsieur répondit par un reniflement qui pouvait signifier oui, ou non, ou n’importe quoi ou rien du tout, et que Mme Tope aurait trouvé hautement mystifiant si son attention n’avait été partagée par le service de la table.
« Vous prendrez quelque chose avec moi ? » dit Jasper, alors que la nappe était mise.
« Je ne pourrais pas faire passer une miette dans ma gorge, je vous remercie », répondit M. Grewgious.
Jasper mangea et but presque voracement. À la précipitation avec laquelle il le faisait s’ajoutait une indifférence évidente au goût de ce qu’il prenait, suggérant qu’il mangeait et buvait pour se fortifier contre toute autre défaillance de l’esprit, bien plus que pour flatter son palais. M. Grewgious, pendant ce temps, restait assis droit, sans aucune expression sur le visage, et une sorte de protestation polie, dure et imperturbable sur tout le corps : comme s’il avait voulu dire, en réponse à une invitation à discourir : « Je ne pourrais formuler la moindre amorce d’observation sur quelque sujet que ce soit, je vous remercie. »
« Savez-vous », dit Jasper, lorsqu’il eut repoussé son assiette et son verre, et qu’il fut resté à méditer quelques minutes : « savez-vous que je trouve quelques miettes de réconfort dans la communication dont vous m’avez tant stupéfié ? »
« Vraiment ? » répliqua M. Grewgious, ajoutant assez clairement la clause tacite : « Pas moi, je vous remercie ! »
« Après m’être remis du choc d’une nouvelle concernant mon cher garçon, si totalement inattendue, et si destructrice de tous les châteaux que j’avais bâtis pour lui ; et après avoir eu le temps d’y réfléchir ; oui. »
« Je serai heureux de ramasser vos miettes », dit M. Grewgious, sèchement.
« N’y a-t-il pas, ou y a-t-il — si je m’abuse, dites-le-moi et abrégez ma souffrance — n’y a-t-il pas, ou y a-t-il, un espoir que, se trouvant dans cette nouvelle position, et devenant vivement conscient du poids gênant des explications, ici, là et ailleurs, dont cela le chargerait, il ait évité l’embarras et pris la fuite ? »
« Une telle chose pourrait être », dit M. Grewgious, songeur.
« Une telle chose a existé. J’ai lu des cas où des gens, plutôt que d’affronter une curiosité sans lendemain, et d’avoir à se justifier auprès des oisifs et des impertinents, se sont éclipsés et sont restés longtemps sans donner de nouvelles. »
« Je crois que de telles choses sont arrivées », dit M. Grewgious, toujours songeur.
« Quand je n’avais, et ne pouvais avoir, aucun soupçon », poursuivit Jasper, suivant avidement la nouvelle piste, « que le cher garçon perdu m’avait caché quoi que ce soit — surtout une affaire aussi capitale que celle-ci — quelle lueur d’espoir y avait-il pour moi dans tout le ciel noir ? Quand je supposais que sa future épouse était ici, et son mariage proche, comment pouvais-je envisager la possibilité qu’il quittât volontairement ce lieu, d’une manière qui serait si inexplicable, capricieuse et cruelle ? Mais maintenant que je sais ce que vous m’avez dit, n’y a-t-il pas une petite fente par laquelle le jour perce ? En supposant qu’il ait disparu de son propre fait, sa disparition n’est-elle pas plus explicable et moins cruelle ? Le fait qu’il vienne de se séparer de votre pupille est en soi une sorte de raison pour son départ. Cela ne rend pas son mystérieux départ moins cruel pour moi, certes ; mais cela lui ôte sa cruauté envers elle. »
M. Grewgious ne put que souscrire à cela.
« Et même quant à moi », continua Jasper, poursuivant toujours la nouvelle piste avec ardeur, et, ce faisant, s’éclairant d’espoir : « il savait que vous veniez me voir ; il savait que vous étiez chargé de me dire ce que vous m’avez dit ; si votre démarche a éveillé une nouvelle suite de pensées dans mon esprit perplexe, il s’ensuit raisonnablement que, à partir des mêmes prémisses, il aurait pu prévoir les conclusions que j’en tirerais. Admettons qu’il les ait prévues ; et même la cruauté envers moi — et qui suis-je ! — John Jasper, maître de musique, s’évanouit ! »
Une fois de plus, M. Grewgious ne put que souscrire à cela.
« J’ai eu mes méfiances, et de terribles méfiances cela a été », dit Jasper ; « mais votre révélation, bien qu’accablante au premier abord — me montrant que mon propre cher garçon avait eu une grande réserve décevante envers moi, qui l’aimais si tendrement, allume l’espoir en moi. Vous ne l’éteignez pas quand je l’énonce, mais admettez que c’est un espoir raisonnable. Je commence à croire qu’il est possible : » ici, il joignit les mains : « qu’il puisse avoir disparu d’entre nous de son plein gré, et qu’il puisse être encore vivant et en bonne santé. »
M. Crisparkle entra à ce moment-là. À qui M. Jasper répéta :
« Je commence à croire qu’il est possible qu’il ait disparu de son plein gré, et qu’il puisse être encore vivant et en bonne santé. »
M. Crisparkle prenant place, et demandant : « Pourquoi donc ? » M. Jasper répéta les arguments qu’il venait d’exposer. S’ils avaient été moins plausibles qu’ils ne l’étaient, l’esprit du bon chanoine mineur aurait été dans un état de préparation à les recevoir, comme disculpant son malheureux élève. Mais lui aussi attachait réellement une grande importance au fait que le jeune homme disparu avait été, si immédiatement avant sa disparition, placé dans une relation nouvelle et embarrassante envers tous ceux qui connaissaient ses projets et ses affaires ; et le fait lui semblait présenter la question sous un nouveau jour.
« J’ai déclaré à M. Sapsea, lorsque nous l’avons attendu », dit Jasper : comme il l’avait réellement fait : « qu’il n’y avait aucune querelle ou différend entre les deux jeunes gens lors de leur dernière entrevue. Nous savons tous que leur première rencontre fut malheureusement très loin d’être amicale ; mais tout s’est déroulé calmement et doucement lorsqu’ils ont été réunis pour la dernière fois chez moi. Mon cher garçon n’était pas dans ses esprits habituels ; il était déprimé — j’ai remarqué cela — et je suis tenu dorénavant de m’appesantir d’autant plus sur cette circonstance, maintenant que je sais qu’il y avait une raison spéciale à sa dépression : une raison, de plus, qui peut éventuellement l’avoir incité à s’absenter. »
« Je prie le Ciel qu’il en soit ainsi ! » s’exclama M. Crisparkle.
« Je prie le Ciel qu’il en soit ainsi ! » répéta Jasper. « Vous savez — et M. Grewgious devrait maintenant le savoir également — que j’ai pris une grande prévention contre M. Neville Landless, née de sa conduite furieuse lors de cette première occasion. Vous savez que je suis venu vous voir, extrêmement inquiet, au nom de mon cher garçon, à cause de sa violente folie. Vous savez que j’ai même inscrit dans mon journal, et montré l’entrée, que j’avais de sombres pressentiments à son égard. M. Grewgious devrait être en possession de toute l’affaire. Il ne sera pas, par une quelconque suppression de ma part, informé d’une partie de celle-ci, et maintenu dans l’ignorance d’une autre. Je souhaite qu’il soit assez bon pour comprendre que la communication qu’il m’a faite a influencé mon esprit avec espoir, en dépit du fait qu’il ait été, avant que cet événement mystérieux ne se produise, profondément prévenu contre le jeune Landless. »
Cette équité troubla beaucoup le chanoine mineur. Il sentait qu’il n’était pas aussi ouvert dans ses propres agissements. Il se reprocha amèrement d’avoir passé sous silence, jusqu’ici, les deux points d’un second éclat de colère de Neville envers Edwin Drood, et le fait que la passion de la jalousie se fût, à sa propre connaissance, enflammée dans le cœur de Neville contre lui. Il était convaincu de l’innocence de Neville dans l’horrible disparition ; et pourtant tant de petites circonstances se combinaient si lamentablement contre lui, qu’il craignait d’en ajouter deux de plus à leur poids cumulé. Il était parmi les plus vrais des hommes ; mais il avait balancé dans son esprit, au grand dam de celui-ci, si son engagement à dire ces deux fragments de vérité, à ce moment, ne reviendrait pas à assembler un mensonge à la place de la vérité.
Cependant, il avait un modèle devant lui. Il n’hésita plus. S’adressant à M. Grewgious, en tant que personne investie d’une autorité par la révélation qu’il avait apportée sur le mystère (et M. Grewgious devint suprêmement anguleux lorsqu’il se trouva dans cette position inattendue), M. Crisparkle témoigna du sens strict de la justice de M. Jasper, et, exprimant sa confiance absolue dans le blanchiment complet de son élève de la moindre tache de suspicion, tôt ou tard, avoua que sa confiance en ce jeune homme s’était formée, en dépit de sa connaissance confidentielle que son tempérament était des plus chauds et des plus féroces, et qu’il était directement irrité contre le neveu de M. Jasper, par la circonstance qu’il se supposait romantiquement épris de la même jeune dame. La réaction optimiste manifestée chez M. Jasper résista même à cette déclaration inattendue. Il en devint plus pâle ; mais il répéta qu’il s’accrocherait à l’espoir qu’il avait tiré de M. Grewgious ; et que si aucune trace de son cher garçon n’était trouvée, menant à la terrible conclusion qu’il avait été supprimé, il chérirait jusqu’au dernier étirement de la possibilité l’idée qu’il aurait pu s’enfuir de sa propre volonté sauvage.
Or, il advint que M. Crisparkle, s’éloignant de cette conférence toujours très inquiet dans son esprit, et très troublé au nom du jeune homme qu’il gardait comme une sorte de prisonnier dans sa propre maison, fit une promenade nocturne mémorable.
Il marcha jusqu’au déversoir de Cloisterham.
Il le faisait souvent, et par conséquent il n’y avait rien de remarquable dans le fait que ses pas tendissent vers ce chemin. Mais la préoccupation de son esprit l’empêchait tellement de planifier une promenade ou de prendre garde aux objets qu’il dépassait, que sa première conscience d’être près du déversoir lui vint du bruit de l’eau tombante tout près.
« Comment suis-je arrivé ici ! » fut sa première pensée, alors qu’il s’arrêtait.
« Pourquoi suis-je venu ici ! » fut la seconde.
Ensuite, il resta à écouter attentivement l’eau. Un passage familier de ses lectures, à propos de langues aériennes qui épellent le nom des hommes, monta si spontanément à son oreille qu’il le chassa de la main, comme s’il était tangible.
C’était sous la lumière des étoiles. Le déversoir était à deux bons miles au-dessus de l’endroit où les jeunes gens s’étaient rendus pour observer la tempête. Aucune recherche n’avait été faite ici, car la marée descendait fortement, à ce moment de la nuit du réveillon de Noël, et les endroits les plus probables pour la découverte d’un corps, si un accident mortel s’était produit dans de telles circonstances, se trouvaient tous — aussi bien quand la marée descendait que quand elle remontait — entre cet endroit et la mer. L’eau passait par-dessus le déversoir, avec son bruit habituel par une froide nuit étoilée, et on ne pouvait pas en voir grand-chose ; pourtant M. Crisparkle avait une idée étrange que quelque chose d’inhabituel pesait sur le lieu.
Il raisonna avec lui-même : Qu’était-ce ? Où était-ce ? Éprouvez-le. À quel sens cela s’adressait-il ?
Aucun sens ne rapporta rien d’inhabituel là-bas. Il écouta à nouveau, et son sens de l’ouïe contrôla de nouveau l’eau passant par-dessus le déversoir, avec son bruit habituel par une froide nuit étoilée.
Sachant très bien que le mystère qui occupait son esprit pouvait de lui-même donner au lieu cet air hanté, il tendit ses yeux de faucon pour corriger sa vue. Il s’approcha du déversoir et scruta ses poteaux et ses bois bien connus. Rien de la moindre anomalie n’était esquissé de loin. Mais il résolut de revenir tôt le matin.
Le déversoir traversa son sommeil agité toute la nuit, et il était de retour au lever du soleil. C’était une matinée claire et givrée. Toute la composition devant lui, lorsqu’il se tint là où il avait été la nuit dernière, était clairement discernable dans ses moindres détails. Il l’avait examinée de près pendant quelques minutes, et allait détourner les yeux, lorsqu’ils furent vivement attirés vers un point.
Il tourna le dos au déversoir, porta ses regards au loin vers le ciel et la terre, puis les ramena vers ce point précis. Il le saisit à nouveau du regard sans attendre et concentra toute sa vision dessus. Il ne pouvait plus le perdre, bien qu’il ne fût qu’une poussière dans le paysage. Cela fascinait sa vue. Ses mains commencèrent à retirer son manteau. Car il lui vint à l’esprit qu’à cet endroit — un angle du déversoir — quelque chose scintillait, qui ne bougeait pas et ne venait pas avec les gouttes d’eau étincelantes, mais restait immobile.
Il s’en assura, rejeta ses vêtements, plongea dans l’eau glacée et nagea vers le point. En escaladant les poutres, il retira de leurs interstices, retenue par sa chaîne, une montre en or portant gravées sur son dos les initiales E. D.
Il rapporta la montre sur la rive, nagea de nouveau vers le déversoir, l’escalada et replongea. Il connaissait chaque trou et chaque recoin de toutes ces profondeurs, et il plongea, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus supporter le froid. Son idée était qu’il trouverait le corps ; il ne trouva qu’une épingle de chemise fichée dans de la boue et du limon.
Avec ces découvertes, il retourna à Cloisterham et, emmenant Neville Landless avec lui, se rendit droit chez le maire. M. Jasper fut mandé, la montre et l’épingle de chemise furent identifiées, Neville fut détenu, et la plus folle frénésie, la plus sotte des calomnies se déchaînèrent contre lui. Il était d’une nature si vindicative et violente que, sans sa pauvre sœur, qui seule avait de l’influence sur lui et hors de la vue de laquelle on ne pouvait jamais lui faire confiance, il commettrait des meurtres au quotidien. Avant de venir en Angleterre, il avait fait fouetter à mort divers « indigènes » — individus nomades, campant tantôt en Asie, tantôt en Afrique, tantôt aux Antilles, et tantôt au pôle Nord — vaguement supposés à Cloisterham être toujours noirs, toujours d’une grande vertu, appelant toujours tout le monde « Massa » ou « Missie » (selon le sexe), et lisant toujours des tracts aux sens les plus obscurs, dans un anglais brisé, mais les comprenant toujours avec précision dans leur langue maternelle la plus pure. Il avait presque conduit les cheveux blancs de Mme Crisparkle au tombeau par son chagrin. (Ces expressions originales étaient de M. Sapsea.) Il avait répété à maintes reprises qu’il aurait la vie de M. Crisparkle. Il avait répété à maintes reprises qu’il aurait la vie de tout le monde, pour devenir en fait le dernier homme sur terre. Il avait été amené à Cloisterham, depuis Londres, par un éminent philanthrope, et pourquoi ? Parce que ce philanthrope avait expressément déclaré : « Je dois à mes semblables qu’il soit, selon les mots de BENTHAM, là où il représente le plus grand danger pour le plus petit nombre. »
Ces tirs sporadiques provenant des tromblons de la bêtise n’auraient peut-être pas pu l’atteindre en un lieu vital. Mais il devait faire face à un feu nourri et bien dirigé d’armes de précision également. Il avait notoirement menacé le jeune homme disparu et avait, selon les dires de son propre fidèle ami et précepteur qui s’efforçait tant pour lui, une cause d’amère animosité (créée par lui-même, et déclarée par lui-même) envers ce malheureux garçon. Il s’était armé d’une arme offensive pour la nuit fatale, et il était parti tôt le matin, après avoir fait des préparatifs de départ. On l’avait trouvé avec des traces de sang sur lui ; certes, elles auraient pu être causées entièrement comme il l’avait représenté, mais elles auraient pu ne pas l’être non plus. Lorsqu’un mandat de perquisition fut délivré pour l’examen de sa chambre, de ses vêtements et ainsi de suite, on découvrit qu’il avait détruit tous ses papiers et réorganisé tous ses effets personnels l’après-midi même de la disparition. La montre trouvée au déversoir fut contestée par le bijoutier comme étant celle qu’il avait remontée et réglée pour Edwin Drood, à deux heures vingt de ce même après-midi ; elle s’était arrêtée avant d’être jetée dans l’eau ; et l’avis catégorique du bijoutier était qu’elle n’avait jamais été remontée. Cela justifierait l’hypothèse selon laquelle la montre lui a été prise peu après avoir quitté la maison de M. Jasper à minuit, en compagnie de la dernière personne vue avec lui, et qu’elle a été jetée après avoir été gardée quelques heures. Pourquoi jetée ? S’il avait été assassiné, et défiguré ou dissimulé avec tant d’art, ou les deux, que le meurtrier espérait rendre l’identification impossible, sauf par quelque chose qu’il portait, assurément le meurtrier chercherait à retirer du corps les choses les plus durables, les mieux connues et les plus facilement identifiables. Ces choses seraient la montre et l’épingle de chemise. Quant à ses occasions de les jeter dans la rivière, si lui était l’objet de ces soupçons, elles étaient faciles. Car il avait été vu par de nombreuses personnes, errant de ce côté de la ville — en fait de tous ses côtés — d’une manière misérable et semblant à demi distrait. Quant au choix de l’endroit, il était évident qu’une telle preuve incriminante avait mieux à faire d’être trouvée n’importe où, plutôt que sur lui-même, ou en sa possession. Concernant la nature réconciliatrice de la rencontre fixée entre les deux jeunes hommes, très peu de chose pouvait être tirée de cela en faveur du jeune Landless ; car il apparaissait distinctement que la rencontre n’émanait pas de lui, mais de M. Crisparkle, et qu’elle avait été poussée par M. Crisparkle ; et qui pouvait dire avec quelle mauvaise volonté, ou dans quelle disposition d’esprit acariâtre, son élève forcé s’y était rendu ? Plus on examinait son cas, plus il devenait faible sur tous les points. Même la large suggestion que le jeune homme disparu s’était enfui était rendue d’autant plus improbable par les déclarations de la jeune dame dont il s’était si récemment séparé ; car, que disait-elle, avec beaucoup d’empressement et de chagrin, lorsqu’elle était interrogée ? Qu’il avait, expressément et avec enthousiasme, prévu avec elle qu’il attendrait l’arrivée de son tuteur, M. Grewgious. Et pourtant, notons-le, il disparut avant que ce monsieur n’apparût.
Sur les soupçons ainsi avancés et étayés, Neville fut détenu, et re-détenu, et la recherche fut pressée de tous côtés, et Jasper travailla nuit et jour. Mais rien de plus ne fut trouvé. Aucune découverte n’étant faite qui prouvât que l’homme disparu était mort, il devint finalement nécessaire de relâcher la personne suspectée de l’avoir fait disparaître. Neville fut remis en liberté. Alors, une conséquence s’ensuivit que M. Crisparkle avait trop bien prévue. Neville devait quitter les lieux, car le lieu le fuyait et le rejetait. Même si cela n’avait pas été le cas, la chère vieille bergère en porcelaine se serait inquiétée à en mourir, craignant pour son fils, et par la trépidation générale occasionnée par le fait d’avoir un tel pensionnaire. Même si cela n’avait pas été le cas, l’autorité à laquelle le chanoine mineur se soumettait officiellement aurait tranché la question.
« M. Crisparkle, dit le doyen, la justice humaine peut errer, mais elle doit agir selon ses lumières. Le temps de l’asile est révolu. Ce jeune homme ne doit pas trouver refuge chez nous. »
« Vous voulez dire qu’il doit quitter ma maison, monsieur ? »
« M. Crisparkle, répondit le prudent doyen, je ne revendique aucune autorité dans votre maison. Je m’entretiens simplement avec vous de la nécessité douloureuse dans laquelle vous vous trouvez de priver ce jeune homme des grands avantages de vos conseils et de votre instruction. »
« C’est très regrettable, monsieur », représenta M. Crisparkle.
« Très regrettable », acquiesça le doyen.
« Et si c’est une nécessité… » hésita M. Crisparkle.
« Comme vous le constatez malheureusement, répondit le doyen. »
M. Crisparkle s’inclina avec soumission : « Il est dur de préjuger de son cas, monsieur, mais je suis conscient que… »
« Justement. Parfaitement. Comme vous le dites, M. Crisparkle, intervint le doyen, hochant la tête avec douceur, il n’y a rien d’autre à faire. Sans aucun doute, sans aucun doute. Il n’y a pas d’alternative, comme votre bon sens l’a découvert. »
« Je suis pourtant entièrement convaincu de son innocence parfaite, monsieur. »
« Bien ! dit le doyen, sur un ton plus confidentiel, en jetant un léger coup d’œil autour de lui, je ne dirais pas cela, en général. Pas en général. Assez de soupçons s’attachent à lui pour… non, je pense que je ne dirais pas cela, en général. »
M. Crisparkle s’inclina à nouveau.
« Il ne nous sied pas, peut-être, poursuivit le doyen, d’être partisans. Pas partisans. Nous, membres du clergé, gardons le cœur chaud et la tête froide, et nous suivons une voie médiane judicieuse. »
« J’espère que vous ne voyez pas d’inconvénient, monsieur, à ce que j’aie déclaré publiquement, avec insistance, qu’il reparaîtra ici, chaque fois qu’un nouveau soupçon pourrait être éveillé, ou qu’une nouvelle circonstance pourrait être mise en lumière dans cette affaire extraordinaire ? »
« Pas du tout, répondit le doyen. Et pourtant, savez-vous, je ne pense pas, dit-il avec une emphase très fine et soignée sur ces deux mots, je ne pense pas que je le déclarerais avec insistance. Le déclarer ? Oui ! Mais avec insistance ? Non. Je ne le pense pas. En fait, M. Crisparkle, gardant le cœur chaud et la tête froide, nous, membres du clergé, n’avons besoin de rien faire avec insistance. »
Ainsi, le chanoine mineur Row ne connut plus Neville Landless ; et il alla où il voulait, ou pouvait, avec une flétrissure sur son nom et sa réputation.
Ce ne fut qu’alors que John Jasper reprit silencieusement sa place dans le chœur. Éreinté et les yeux rougis, ses espoirs l’avaient manifestement abandonné, son humeur optimiste avait disparu, et toutes ses pires appréhensions étaient revenues. Un jour ou deux plus tard, alors qu’il se déshabillait, il prit son journal dans une poche de son manteau, tourna les pages et, avec un regard impressionnant, sans un mot prononcé, tendit cette entrée à M. Crisparkle pour qu’il la lise :
« Mon cher garçon est assassiné. La découverte de la montre et de l’épingle de chemise me convainc qu’il a été assassiné cette nuit-là, et que ses bijoux lui ont été pris pour empêcher toute identification par ce moyen. Tous les espoirs illusoires que j’avais fondés sur sa séparation d’avec sa fiancée, je les confie aux vents. Ils périssent devant cette découverte fatale. Je jure maintenant, et j’enregistre le serment sur cette page, que je ne discuterai plus jamais de ce mystère avec aucune créature humaine jusqu’à ce que je tienne l’indice entre mes mains. Que je ne relâcherai jamais mon secret ou ma recherche. Que je ferai retomber le crime du meurtre de mon cher garçon mort sur le meurtrier. Et que je me consacre à sa destruction. »
CHAPITRE XVII. PHILANTHROPIE, PROFESSIONNELLE ET NON PROFESSIONNELLE
Bien une demi-année était passée, et M. Crisparkle était assis dans une salle d’attente des bureaux principaux londoniens du Havre de Philanthropie, en attendant de pouvoir être reçu par M. Honeythunder.
À ses jours de collège et d’exercices athlétiques, M. Crisparkle avait connu des professeurs du Noble Art de la boxe, et avait assisté à deux ou trois de leurs rassemblements gantés. Il avait maintenant l’occasion d’observer qu’en ce qui concerne la formation phrénologique de l’arrière de leur crâne, les philanthropes professionnels ressemblaient étrangement aux pugilistes. Dans le développement de tous ces organes qui constituent, ou accompagnent, une propension à « s’en prendre » à ses semblables, les philanthropes étaient remarquablement favorisés. Il y avait plusieurs professeurs allant et venant, avec cet air agressif, caractéristique de quelqu’un prêt pour une bagarre avec n’importe quel novice qui pourrait se trouver à portée, que M. Crisparkle se rappelait bien dans les cercles de la « Fancy ». Des préparatifs étaient en cours pour une petite rixe morale quelque part sur le circuit rural, et d’autres professeurs soutenaient tel ou tel poids lourd comme capable de porter tel ou tel coup oratoire, si fort à la manière des cafetiers sportifs que les résolutions prévues auraient pu être des rounds. Chez un gestionnaire officiel de ces démonstrations, très célèbre pour ses tactiques de tribune, M. Crisparkle reconnut (dans un costume noir) le pendant d’un défunt bienfaiteur de son espèce, un personnage public éminent, autrefois connu pour sa renommée sous le nom de Frosty-faced Fogo, qui jadis surveillait la formation du cercle magique avec les cordes et les piquets. Il ne manquait que trois conditions de ressemblance entre ces professeurs et ceux-là. Premièrement, les philanthropes étaient très mal entraînés : beaucoup trop gras, et présentant, tant au visage qu’à la silhouette, une surabondance de ce qui est connu des experts pugilistiques sous le nom de « Suet Pudding ». Deuxièmement, les philanthropes n’avaient pas le bon caractère des pugilistes et utilisaient un langage plus grossier. Troisièmement, leur code de combat avait grand besoin d’être révisé, car il leur donnait le pouvoir non seulement de pousser leur homme dans les cordes, mais de le pousser jusqu’aux confins de la distraction ; aussi de le frapper quand il était à terre, de le frapper n’importe où et n’importe comment, de le donner des coups de pied, de piétiner sur lui, de lui crever les yeux et de le malmener dans son dos sans pitié. Sur ces derniers points, les professeurs du Noble Art étaient beaucoup plus nobles que les professeurs de philanthropie.
M. Crisparkle était si complètement perdu dans ses réflexions sur ces similitudes et dissemblances, observant en même temps la foule qui allait et venait, toujours, semblait-il, avec des courses consistant à arracher antagoniquement quelque chose à quelqu’un, et ne donnant jamais rien à personne, que son nom fut appelé avant qu’il ne l’entendît. En répondant finalement, il fut conduit par un philanthrope salarié misérablement minable et sous-payé (qui n’aurait guère pu faire pire s’il avait pris service auprès d’un ennemi déclaré de la race humaine) dans la pièce de M. Honeythunder.
« Monsieur, dit M. Honeythunder, de sa voix formidable, comme un maître d’école donnant des ordres à un garçon dont il avait une mauvaise opinion, asseyez-vous. »
M. Crisparkle s’assit.
M. Honeythunder ayant signé les quelques centaines restantes de quelques milliers de circulaires, appelant un nombre correspondant de familles sans moyens à se présenter, à payer rubis sur l’ongle instantanément, et à être des philanthropes, ou à aller au diable, un autre philanthrope salarié minable (hautement désintéressé, s’il était sincère) les rassembla dans un panier et s’en alla avec.
« Maintenant, M. Crisparkle, dit M. Honeythunder, tournant sa chaise à moitié vers lui quand ils furent seuls, et croisant ses bras avec ses mains sur ses genoux, et ses sourcils froncés, comme s’il ajoutait : Je vais faire court avec vous : Maintenant, M. Crisparkle, nous entretenons des vues différentes, vous et moi, monsieur, sur le caractère sacré de la vie humaine. »
« Est-ce le cas ? » répondit le chanoine mineur.
« C’est le cas, monsieur. »
« Puis-je vous demander, dit le chanoine mineur, quelles sont vos vues sur ce sujet ? »
« Que la vie humaine est une chose à tenir pour sacrée, monsieur. »
« Puis-je vous demander, poursuivit le chanoine mineur comme précédemment, ce que vous supposez être mes vues sur ce sujet ? »
« Par George, monsieur ! répondit le philanthrope, croisant ses bras encore plus, alors qu’il fronçait les sourcils sur M. Crisparkle : elles sont mieux connues de vous-même. »
« Volontiers admis. Mais vous avez commencé par dire que nous avions des vues différentes, vous savez. Par conséquent (ou vous ne pourriez pas le dire), vous devez avoir établi certaines vues comme étant les miennes. Je vous prie, quelles vues avez-vous établies comme étant les miennes ? »
« Voici un homme — et un jeune homme, dit M. Honeythunder, comme si cela rendait la chose infiniment pire, et qu’il aurait pu facilement supporter la perte d’un vieux, balayé de la face de la terre par un acte de violence. Qu’appelez-vous cela ? »
« Un meurtre », dit le chanoine mineur.
« Qu’appelez-vous l’auteur de cet acte, monsieur ? »
« Un meurtrier », dit le chanoine mineur.
« Je suis heureux de vous entendre admettre autant, monsieur, rétorqua M. Honeythunder, de sa manière la plus offensante ; et je vous dis candidement que je ne m’y attendais pas. » Ici, il se pencha lourdement sur M. Crisparkle à nouveau.
« Soyez assez bon pour expliquer ce que vous entendez par ces expressions très injustifiables. »
« Je ne m’assois pas ici, monsieur, répondit le philanthrope, élevant sa voix jusqu’à un rugissement, pour être intimidé. »
« En tant que seule autre personne présente, personne ne peut savoir cela mieux que moi, répondit le chanoine mineur très calmement. Mais j’interromps votre explication. »
« Meurtre ! poursuivit M. Honeythunder, dans une sorte de rêverie bruyante, avec son croisement de bras de tribune, et son signe de tête de tribune de réflexion abhorrante après chaque court sentiment d’un mot. Effusion de sang ! Abel ! Caïn ! Je n’ai aucune condition avec Caïn. Je répudie avec un frisson la main rouge quand elle m’est offerte. »
Au lieu de sauter instantanément sur sa chaise et de s’encourager jusqu’à l’enrouement, comme la Fraternité en assemblée publique l’aurait infailliblement fait à ce signal, M. Crisparkle changea simplement le croisement calme de ses jambes, et dit doucement : « Ne me laissez pas interrompre votre explication — quand vous commencerez. »
« Les Commandements disent, pas de meurtre. PAS de meurtre, monsieur ! » continua M. Honeythunder, marquant une pause de tribune comme s’il réprimandait M. Crisparkle pour avoir distinctement affirmé qu’ils disaient : Vous pouvez commettre un petit meurtre, et puis vous arrêter.
« Et ils disent aussi, vous ne porterez pas de faux témoignage », observa M. Crisparkle.
« Assez ! » tonna M. Honeythunder, avec une solennité et une sévérité qui auraient fait un tabac lors d’une réunion, « As—sez ! Mes anciens pupilles étant maintenant majeurs, et étant libéré d’une tutelle que je ne peux contempler sans un frisson d’horreur, voici les comptes que vous avez entrepris d’accepter en leur nom, et voici un état du solde que vous avez entrepris de recevoir, et que vous ne pouvez recevoir trop tôt. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que je souhaite qu’en tant qu’homme et chanoine mineur, vous soyez mieux employé, avec un signe de tête. Mieux employé, avec un autre signe de tête. Mieux em—ployé ! avec un autre et les trois signes de tête additionnés. »
M. Crisparkle se leva ; un peu chauffé au visage, mais avec une parfaite maîtrise de lui-même.
« M. Honeythunder, dit-il, en prenant les documents mentionnés : le fait que je sois mieux ou moins bien employé que je ne le suis actuellement est une question de goût et d’opinion. Vous pourriez penser que je serais mieux employé à m’inscrire comme membre de votre société. »
« Ah, en effet, monsieur ! rétorqua M. Honeythunder, secouant la tête d’une manière menaçante. Il aurait été préférable pour vous que vous l’ayez fait il y a longtemps ! »
« Je pense différemment. »
« Ou, dit M. Honeythunder, en secouant la tête à nouveau, je pourrais penser que l’un de votre profession serait mieux employé à se consacrer à la découverte et à la punition de la culpabilité qu’à laisser ce devoir être entrepris par un profane. »
« Je peux considérer ma profession d’un point de vue qui m’enseigne que son premier devoir est envers ceux qui sont dans la nécessité et la tribulation, qui sont désolés et opprimés, dit M. Crisparkle. Cependant, comme je me suis tout à fait clairement convaincu que ce n’est pas une partie de ma profession de faire des professions, je n’en dis pas plus à ce sujet. Mais je dois à M. Neville, et à la sœur de M. Neville (et à un degré beaucoup plus faible à moi-même), de vous dire que je sais que j’étais en pleine possession et compréhension de l’esprit et du cœur de M. Neville au moment de cet événement ; et que, sans le moins du monde colorer ou cacher ce qui était à déplorer en lui et qui nécessitait d’être corrigé, je me sens certain que son récit est vrai. Ressentant cette certitude, je le soutiens. Tant que cette certitude durera, je le soutiendrai. Et si une considération pouvait m’ébranler dans cette résolution, j’aurais tellement honte de moi-même pour ma bassesse, qu’aucune opinion favorable d’aucun homme — non, ni d’aucune femme — ainsi gagnée, ne pourrait me compenser pour la perte de la mienne. »
Bon camarade ! Camarade viril ! Et il était si modeste, aussi. Il n’y avait pas plus d’affirmation de soi chez le chanoine mineur que chez l’écolier qui s’était tenu sur les terrains de jeu venteux en gardant un guichet. Il était simplement et fermement fidèle à son devoir tant dans le grand cas que dans le petit. Ainsi sont toutes les âmes vraies. Ainsi chaque âme vraie a toujours été, est toujours, et sera toujours. Il n’y a rien de petit pour ceux qui sont réellement grands d’esprit.
« Alors qui, selon vous, a commis l’acte ? » demanda M. Honeythunder, se tournant vers lui brusquement.
« Dieu m’en garde, dit M. Crisparkle, que dans mon désir de disculper un homme, je devrais légèrement en incriminer un autre ! Je n’accuse personne. »
« Tcha ! » s’exclama M. Honeythunder avec un grand dégoût ; car ce n’était nullement le principe sur lequel la Fraternité philanthropique procédait habituellement. « Et, monsieur, vous n’êtes pas un témoin désintéressé, nous devons le garder à l’esprit. »
« En quoi suis-je un témoin intéressé ? » demanda M. Crisparkle, souriant innocemment, ne sachant qu’imaginer.
« Il y avait un certain salaire, monsieur, payé pour votre élève, qui peut avoir un peu faussé votre jugement », dit M. Honeythunder, grossièrement.
« Peut-être est-ce que je m’attends à le conserver encore ? » répondit M. Crisparkle, éclairé ; « voulez-vous dire cela aussi ? »
« Eh bien, monsieur, répondit le philanthrope professionnel, se levant et enfonçant ses mains dans ses poches de pantalon, je ne m’amuse pas à mesurer les gens pour des chapeaux. Si les gens trouvent que j’en ai autour de moi qui leur vont, ils peuvent les mettre et les porter, s’ils veulent. C’est leur affaire : pas la mienne. »
M. Crisparkle le regarda avec une juste indignation, et l’interpella ainsi :
« Monsieur Honeythunder, j’espérais, en entrant ici, qu’il ne serait nullement nécessaire de commenter l’introduction de manières de tribune ou de manœuvres de tribune parmi les honnêtes courtoisies de la vie privée. Mais vous m’avez donné un tel spécimen des unes et des autres que je serais un sujet tout désigné pour toutes deux si je restais silencieux à leur égard. Elles sont détestables. »
« Elles ne vous conviennent pas, j’ose dire, monsieur. »
« Elles sont, répéta M. Crisparkle, sans prêter attention à l’interruption, détestables. Elles violent à parts égales la justice qui devrait appartenir aux chrétiens et les retenues qui devraient appartenir aux gentilshommes. Vous supposez qu’un grand crime a été commis par quelqu’un qui, selon moi — connaissant les circonstances qui l’accompagnent et ayant de nombreuses raisons de mon côté —, est dévotement innocent de celui-ci. Parce que je diffère de vous sur ce point vital, quelle est votre ressource de tribune ? De vous retourner instantanément contre moi, m’accusant de n’avoir aucun sens de l’énormité du crime lui-même, mais d’en être l’aide et le complice ! De même, une autre fois — me prenant pour le représentant de votre adversaire dans d’autres affaires —, vous érigez une crédulité de tribune ; une profession de foi, proposée, appuyée et votée à l’unanimité, en quelque ridicule illusion ou imposition malicieuse. Je refuse de la croire, et vous vous repliez sur votre ressource de tribune qui consiste à proclamer que je ne crois en rien ; que parce que je ne veux pas me prosterner devant un faux Dieu de votre fabrication, je renie le vrai Dieu ! Une autre fois, vous faites la découverte de tribune que la guerre est une calamité, et vous proposez de l’abolir par une série de résolutions tortueuses lancées en l’air comme la queue d’un cerf-volant. Je n’admets nullement que la découverte soit la vôtre, et je n’ai pas une once de foi en votre remède. À nouveau, votre ressource de tribune consiste à me représenter comme prenant plaisir aux horreurs d’un champ de bataille tel un démon incarné ! Une autre fois, dans l’une de vos ruées de tribune sans discernement, vous puniriez les sobres pour les ivrognes. Je réclame de la considération pour le confort, la commodité et le rafraîchissement des sobres ; et vous faites aussitôt la proclamation de tribune que j’ai le désir dépravé de transformer les créatures du Ciel en pourceaux et en bêtes sauvages ! Dans tous ces cas, vos motionnaires, vos secondants et vos partisans — vos professeurs attitrés de tous degrés, courent à travers champs comme autant de Malais fous ; attribuant habituellement les motifs les plus bas et les plus vils avec la plus grande témérité (laissez-moi attirer votre attention sur un exemple récent en vous-même pour lequel vous devriez rougir), et citant des chiffres que vous savez être aussi délibérément unilatéraux qu’un état de compte complexe qui ne serait que côté Créditeur et sans Débiteur, ou que côté Débiteur et sans Créditeur. C’est pourquoi, Monsieur Honeythunder, je considère la tribune comme un exemple suffisamment mauvais et une école suffisamment mauvaise, même dans la vie publique ; mais je soutiens que, transportée dans la vie privée, elle devient une nuisance insupportable. »
« Ce sont des mots forts, monsieur ! » s’exclama le Philanthrope.
« Je l’espère », dit M. Crisparkle. « Bonjour. »
Il sortit du Haven d’un pas rapide, mais il adopta bientôt sa cadence alerte habituelle, et eut bientôt un sourire sur le visage tout en marchant, se demandant ce qu’aurait dit la bergère en porcelaine s’ils l’avaient vu étriller M. Honeythunder dans la petite affaire animée de tout à l’heure. Car M. Crisparkle avait juste assez de vanité inoffensive pour espérer qu’il avait frappé fort, et pour rayonner à la pensée qu’il avait joliment étrillé la veste philanthropique.
Il se rendit à Staple Inn, mais pas chez P. J. T. et M. Grewgious. Il gravit bien des marches grinçantes avant d’atteindre des chambres mansardées dans un coin, tourna le verrou de leur porte non cadenassée, et se tint près de la table de Neville Landless.
Un air de retraite et de solitude planait autour des pièces et de leur habitant. Il était très épuisé, tout comme elles. Leurs plafonds en pente, leurs serrures et grilles rouillées encombrantes, et leurs lourds bacs et poutres de bois, qui pourrissaient lentement par-dessus le marché, avaient une allure de prison, et il avait le visage hagard d’un prisonnier. Pourtant, la lumière du soleil brillait dans l’affreuse lucarne, qui avait une marquise pour elle seule, poussée parmi les tuiles ; et sur le parapet fissuré et noirci par la fumée au-delà, quelques-uns des moineaux abusés de l’endroit sautaient de façon rhumatismale, tels de petits estropiés à plumes qui auraient laissé leurs béquilles dans leurs nids ; et il y avait un jeu de feuilles vivantes à portée de main qui changeait l’air, et y faisait une sorte de musique imparfaite qui aurait été une mélodie à la campagne.
Les pièces étaient sobrement meublées, mais avec une bonne réserve de livres. Tout exprimait la demeure d’un pauvre étudiant. Que M. Crisparkle eût été le choisisseur, le prêteur ou le donateur des livres, ou qu’il combinât les trois personnages, cela aurait pu être facilement vu dans le rayon amical de ses yeux sur eux alors qu’il entrait.
« Comment ça va, Neville ? »
« J’ai bon moral, M. Crisparkle, et je travaille sans relâche. »
« Je souhaiterais que vos yeux ne fussent pas tout à fait si grands et pas tout à fait si brillants », dit le chanoine mineur, libérant lentement la main qu’il avait prise dans la sienne.
« Ils s’illuminent à votre vue », répondit Neville. « Si vous deviez m’abandonner, ils seraient bien vite assez ternes. »
« Reprenez-vous, reprenez-vous ! » exhorta l’autre, d’un ton stimulant. « Battez-vous pour cela, Neville ! »
« Si j’étais mourant, je sens qu’un mot de vous me remettrait sur pied ; si mon pouls s’était arrêté, je sens que votre toucher le ferait battre à nouveau », dit Neville. « Mais je me suis repris, et je m’en sors admirablement. »
M. Crisparkle tourna son visage un peu plus vers la lumière.
« Je veux voir une touche plus vermeille ici, Neville », dit-il, indiquant sa propre joue saine en guise de modèle. « Je veux que plus de soleil brille sur vous. »
Neville s’affaissa soudainement, alors qu’il répondait d’une voix basse : « Je ne suis pas encore assez endurci pour cela. Je pourrais le devenir, mais je ne peux pas encore le supporter. Si vous aviez arpenté ces rues de Cloisterham comme je l’ai fait ; si vous aviez vu, comme moi, ces yeux détournés, et les gens de la meilleure sorte me laissant silencieusement trop de place pour passer, afin que je ne les touche pas ou ne les approche pas, vous ne penseriez pas tout à fait déraisonnable que je ne puisse pas aller au grand jour. »
« Mon pauvre ami ! » dit le chanoine mineur, d’un ton si purement sympathique que le jeune homme saisit sa main, « je n’ai jamais dit que c’était déraisonnable ; je ne l’ai jamais pensé. Mais j’aimerais que vous le fassiez. »
« Et cela me donnerait le plus puissant mobile pour le faire. Mais je ne peux pas encore. Je ne peux me persuader que les yeux, même du flot d’inconnus que je croise dans cette immense ville, ne me regardent sans méfiance. Je me sens marqué et souillé, même quand je sors — ce que je fais seulement — la nuit. Mais l’obscurité me couvre alors, et j’y puise du courage. »
M. Crisparkle posa une main sur son épaule et resta à le regarder.
« Si j’avais pu changer mon nom », dit Neville, « je l’aurais fait. Mais comme vous me l’avez sagement fait remarquer, je ne peux pas le faire, car cela ressemblerait à une culpabilité. Si j’avais pu aller dans quelque endroit lointain, j’aurais pu y trouver un soulagement, mais la chose est hors de question, pour la même raison. Se cacher et s’échapper serait l’interprétation dans les deux cas. Cela semble un peu dur d’être si attaché à un piquet, étant innocent ; mais je ne me plains pas. »
« Et vous ne devez attendre aucun miracle pour vous aider, Neville », dit M. Crisparkle, avec compassion.
« Non, monsieur, je le sais. La plénitude ordinaire du temps et des circonstances est tout ce sur quoi je peux compter. »
« Cela vous rendra justice à la fin, Neville. »
« C’est ce que je crois, et j’espère pouvoir vivre assez pour le savoir. »
Mais percevant que l’humeur découragée dans laquelle il tombait jetait une ombre sur le chanoine mineur, et (peut-être) sentant que la main large sur son épaule n’était pas alors tout à fait aussi ferme que sa propre force naturelle l’avait rendue lorsqu’elle l’avait touché tout à l’heure, il s’égaya et dit :
« Excellentes circonstances pour étudier, en tout cas ! Et vous savez, M. Crisparkle, quel besoin j’ai d’étudier de toutes les façons. Sans mentionner que vous m’avez conseillé d’étudier pour la difficile profession du droit, spécialement, et que bien sûr je me guide sur les conseils d’un tel ami et aideur. Un si bon ami et aideur ! »
Il prit la main fortifiante de son épaule et l’embrassa. M. Crisparkle rayonna vers les livres, mais pas aussi vivement qu’à son entrée.
« Je conclus de votre silence à ce sujet que mon ancien tuteur est hostile, M. Crisparkle ? »
Le chanoine mineur répondit : « Votre ancien tuteur est une — une personne des plus déraisonnables, et il n’importe en rien à quiconque de raisonnable s’il est hostile, pervers ou l’inverse. »
« Bien pour moi que j’aie assez avec l’économie pour vivre », soupira Neville, à moitié las et à moitié joyeux, « tandis que j’attends d’être savant, et attends d’être rétabli ! Sinon j’aurais pu prouver le proverbe, que tant que l’herbe pousse, le cheval meurt de faim ! »
Il ouvrit quelques livres en disant cela, et fut bientôt immergé dans leurs passages intercalés et annotés ; tandis que M. Crisparkle était assis à côté de lui, expliquant, corrigeant et conseillant. Les fonctions cathédrales du chanoine mineur rendaient ces visites difficiles à accomplir, et seulement réalisables à des intervalles de plusieurs semaines. Mais elles étaient aussi utiles qu’elles étaient précieuses pour Neville Landless.
Quand ils en eurent fini avec les études qu’ils avaient en main, ils se tinrent appuyés sur le rebord de la fenêtre, regardant en bas vers la parcelle de jardin. « La semaine prochaine », dit M. Crisparkle, « vous cesserez d’être seul, et vous aurez une compagne dévouée. »
« Et pourtant », répondit Neville, « cela semble un endroit peu propice pour amener ma sœur. »
« Je ne le pense pas », dit le chanoine mineur. « Il y a un devoir à accomplir ici ; et il faut du sentiment féminin, du bon sens et du courage ici. »
« Je voulais dire », expliqua Neville, « que les environs sont si ternes et peu féminins, et qu’Helena ne peut avoir d’amie ou de société convenable ici. »
« Vous n’avez qu’à vous souvenir », dit M. Crisparkle, « que vous êtes ici vous-même, et qu’elle doit vous attirer dans la lumière du soleil. »
Ils restèrent silencieux pendant un petit moment, puis M. Crisparkle commença à nouveau.
« Lorsque nous avons parlé ensemble pour la première fois, Neville, vous m’avez dit que votre sœur s’était élevée au-dessus des désavantages de vos vies passées aussi supérieure à vous que la tour de la cathédrale de Cloisterham est plus haute que les cheminées de Minor Canon Corner. Vous souvenez-vous de cela ? »
« Très bien ! »
« J’étais enclin à penser à l’époque que c’était une envolée enthousiaste. Peu importe ce que j’en pense maintenant. Ce que je voudrais souligner, c’est que sous la rubrique Fierté, votre sœur est un grand et opportun exemple pour vous. »
« Sous toutes les rubriques qui sont incluses dans la composition d’un beau caractère, elle l’est. »
« Dites-le ; mais prenez celle-ci. Votre sœur a appris comment gouverner ce qui est fier dans sa nature. Elle peut le dominer même quand il est blessé à travers sa sympathie pour vous. Sans aucun doute, elle a souffert profondément dans ces mêmes rues où vous avez souffert profondément. Sans aucun doute, sa vie est obscurcie par le nuage qui obscurcit la vôtre. Mais en pliant sa fierté en une grande sérénité qui n’est pas hautaine ou agressive, mais est une confiance soutenue en vous et en la vérité, elle a gagné son chemin à travers ces rues jusqu’à ce qu’elle les traverse aussi haute dans le respect général que quiconque les foule. Chaque jour et chaque heure de sa vie depuis la disparition d’Edwin Drood, elle a fait face à la malignité et à la folie — pour vous — comme seule une nature courageuse bien dirigée peut le faire. Il en sera ainsi avec elle jusqu’à la fin. Une autre sorte de fierté plus faible pourrait sombrer le cœur brisé, mais jamais une fierté telle que la sienne : qui ne connaît aucun recul, et ne peut avoir aucune emprise sur elle. »
La joue pâle à ses côtés rougit sous la comparaison, et l’allusion qu’elle impliquait.
« Je ferai tout ce que je peux pour l’imiter », dit Neville.
« Faites-le, et soyez un homme vraiment courageux, comme elle est une femme vraiment courageuse », répondit M. Crisparkle avec fermeté. « Il commence à faire sombre. Voulez-vous faire le chemin avec moi, quand il fera tout à fait sombre ? Attention ! Ce n’est pas moi qui attends l’obscurité. »
Neville répondit qu’il l’accompagnerait directement. Mais M. Crisparkle dit qu’il avait un coup de fil momentané à donner à M. Grewgious en guise de courtoisie, et qu’il passerait rapidement aux chambres de ce monsieur, et rejoindrait Neville sur son propre pas de porte, s’il voulait bien descendre là pour le rencontrer.
M. Grewgious, droit comme un piquet comme d’habitude, était assis à boire son vin dans la pénombre à sa fenêtre ouverte ; son verre à vin et sa carafe sur la table ronde à son coude ; lui-même et ses jambes sur le siège de la fenêtre ; une seule charnière dans tout son corps, tel un tire-botte.
« Comment allez-vous, révérend monsieur ? » dit M. Grewgious, avec d’abondantes offres d’hospitalité, qui furent aussi cordialement déclinées qu’elles furent faites. « Et comment se porte votre pupille de l’autre côté, dans l’ensemble que j’ai eu le plaisir de vous recommander comme vacant et éligible ? »
M. Crisparkle répondit de manière appropriée.
« Je suis heureux que vous les approuviez », dit M. Grewgious, « parce que j’entretiens une sorte de fantaisie à l’idée de l’avoir sous mon œil. »
Comme M. Grewgious devait lever son œil considérablement avant de pouvoir voir les chambres, l’expression devait être prise au figuré et non au littéral.
« Et comment avez-vous laissé M. Jasper, révérend monsieur ? » dit M. Grewgious.
M. Crisparkle l’avait laissé assez bien.
« Et où avez-vous laissé M. Jasper, révérend monsieur ? » M. Crisparkle l’avait laissé à Cloisterham.
« Et quand avez-vous laissé M. Jasper, révérend monsieur ? » Ce matin-là.
« Hum ! » dit M. Grewgious. « Il n’a pas dit qu’il venait, peut-être ? »
« Venir où ? »
« N’importe où, par exemple ? » dit M. Grewgious.
« Non. »
« Parce que le voici », dit M. Grewgious, qui avait posé toutes ces questions, avec son regard préoccupé dirigé par la fenêtre. « Et il n’a pas l’air agréable, n’est-ce pas ? »
M. Crisparkle se penchait vers la fenêtre, quand M. Grewgious ajouta :
« Si vous voulez gentiment passer ici derrière moi, dans la pénombre de la pièce, et jeter votre œil à la fenêtre du palier du deuxième étage dans la maison là-bas, je pense que vous ne manquerez guère de voir un individu sournois en qui je reconnais notre ami local. »
« Vous avez raison ! » s’écria M. Crisparkle.
« Hum ! » dit M. Grewgious. Puis il ajouta, tournant son visage si brusquement que sa tête faillit entrer en collision avec celle de M. Crisparkle : « à quoi diriez-vous que notre ami local s’apprête ? »
Le dernier passage qu’il avait vu dans le Journal revint à l’esprit de M. Crisparkle avec la force d’un fort recul, et il demanda à M. Grewgious s’il pensait possible que Neville dût être harcelé par la surveillance dont il faisait l’objet ?
« Une surveillance ? » répéta M. Grewgious pensivement. « Oui ! »
« Qui non seulement hanterait et torturerait sa vie elle-même », dit M. Crisparkle chaleureusement, « mais l’exposerait au tourment d’une suspicion perpétuellement ravivée, quoi qu’il puisse faire, ou où qu’il puisse aller. »
« Oui ! » dit M. Grewgious encore pensivement. « Est-ce que je le vois attendre pour vous ? »
« Sans aucun doute vous le voyez. »
« Alors auriez-vous la bonté d’excuser mon refus de me lever pour vous raccompagner, et d’aller le rejoindre, et de prendre le chemin que vous suiviez, et de ne pas prêter attention à notre ami local ? » dit M. Grewgious. « J’entretiens une sorte de fantaisie à l’idée de l’avoir sous mon œil ce soir, vous savez ? »
M. Crisparkle, avec un signe de tête significatif, s’exécuta ; et rejoignant Neville, s’en alla avec lui. Ils dînèrent ensemble, et se séparèrent à la gare encore inachevée et non développée : M. Crisparkle pour rentrer chez lui ; Neville pour arpenter les rues, traverser les ponts, faire un large tour de la ville dans l’obscurité amicale, et s’épuiser.
Il était minuit lorsqu’il revint de son expédition solitaire et gravit son escalier. La nuit était chaude, et les fenêtres de l’escalier étaient toutes grandes ouvertes. Arrivé au sommet, cela lui donna un frisson de surprise passager (n’y ayant que ses chambres là-haut) de trouver un étranger assis sur le rebord de la fenêtre, plus à la manière d’un vitrier aventureux qu’un amateur ordinairement soucieux de son cou ; en fait, si nettement en dehors de la fenêtre qu’à l’intérieur, comme pour suggérer l’idée qu’il avait dû monter par la gouttière au lieu de l’escalier.
L’étranger ne dit rien jusqu’à ce que Neville mît sa clé dans sa porte ; alors, semblant s’assurer de son identité par l’action, il parla :
« Je vous demande pardon », dit-il, venant de la fenêtre avec un air franc et souriant, et une adresse avenante ; « les haricots. »
Neville ne savait absolument pas quoi répondre.
« Haricots à rames », dit le visiteur. « Écarlates. À côté, par-derrière. »
« Oh », répondit Neville. « Et la mignonnette et la giroflée ? »
« La même chose », dit le visiteur.
« Je vous en prie, entrez. »
« Merci. »
Neville alluma ses bougies, et le visiteur s’assit. Un beau gentilhomme, avec un jeune visage, mais avec une silhouette plus âgée dans sa robustesse et sa largeur d’épaules ; disons un homme de vingt-huit, ou au plus trente ans ; si extrêmement bronzé que le contraste entre son visage brun et le front blanc ombragé dehors par son chapeau, et les aperçus de gorge blanche sous le foulard, aurait été presque ridicule sans ses larges tempes, ses yeux bleus brillants, ses cheveux bruns en grappes, et ses dents rieuses.
« J’ai remarqué », dit-il ; « — mon nom est Tartar. »
Neville inclina la tête.
« J’ai remarqué (excusez-moi) que vous vous enfermez beaucoup, et que vous semblez aimer mon jardin en hauteur ici. Si vous vouliez un peu plus de lui, je pourrais lancer quelques lignes et amarres entre mes fenêtres et les vôtres, auxquelles les haricots s’accrocheraient directement. Et j’ai quelques boîtes, de mignonnette et de giroflée, que je pourrais pousser le long de la gouttière (avec une gaffe que j’ai près de moi) jusqu’à vos fenêtres, et ramener quand elles auraient besoin d’être arrosées ou entretenues, et repousser quand elles seraient en bon état ; de sorte qu’elles ne vous causeraient aucun souci. Je ne pouvais pas prendre cette liberté sans demander votre permission, donc je m’aventure à la demander. Tartar, ensemble correspondant, à côté. »
« Vous êtes très aimable. »
« Pas du tout. Je devrais m’excuser de venir si tard. Mais ayant remarqué (excusez-moi) que vous sortez généralement la nuit, j’ai pensé que je vous dérangerais le moins en attendant votre retour. J’ai toujours peur de déranger les hommes occupés, étant un homme oisif. »
« Je ne l’aurais pas pensé, à votre apparence. »
« Non ? Je le prends comme un compliment. En fait, j’ai été élevé dans la Marine Royale, et j’étais Premier Lieutenant quand je l’ai quittée. Mais, un oncle déçu par le service me léguant ses biens à condition que je quitte la Marine, j’ai accepté la fortune, et résigné ma commission. »
« Récemment, je présume ? »
« Eh bien, j’avais eu douze ou quinze ans de bourlingage avant. Je suis arrivé ici quelque neuf mois avant vous ; j’avais eu une récolte avant que vous ne veniez. J’ai choisi cet endroit, parce que, ayant servi en dernier sur une petite corvette, je savais que je me sentirais plus chez moi là où j’avais une opportunité constante de cogner ma tête contre le plafond. De plus, cela n’irait pas pour un homme qui avait été à bord de navires depuis son enfance de devenir luxueux tout d’un coup. De plus, encore ; ayant été habitué à une très courte allowance de terre toute ma vie, j’ai pensé que je tâterais le terrain pour le commandement d’un domaine terrestre, en commençant par des boîtes. »
Pour fantaisiste que cela fût dit, il y avait une touche de joyeuse sincérité dedans qui le rendait doublement fantaisiste.
« Cependant », dit le Lieutenant, « j’ai assez parlé de moi. Ce n’est pas ma façon, j’espère ; cela a simplement été pour me présenter à vous naturellement. Si vous voulez me permettre de prendre la liberté que j’ai décrite, ce sera une charité, car cela me donnera un peu plus à faire. Et vous ne devez pas supposer que cela entraînera une quelconque interruption ou intrusion chez vous, car c’est loin de mon intention. »
Neville répondit qu’il était très obligé, et qu’il acceptait avec gratitude la gentille proposition.
« Je suis très heureux de prendre vos fenêtres sous ma protection », dit le lieutenant. « D’après ce que j’ai pu voir de vous lorsque je jardinais aux miennes et que vous observiez, j’ai pensé que vous étiez (excusez-moi) un peu trop studieux et fragile. Puis-je vous demander si votre santé est quelque peu affectée ? »
« J’ai subi une certaine détresse mentale », dit Neville, confus, « qui m’a tenu lieu de maladie. »
« Pardonnez-moi », dit M. Tartar.
Avec la plus grande délicatesse, il changea de sujet pour revenir aux fenêtres et demanda s’il pouvait en examiner une. Dès que Neville l’ouvrit, il bondit aussitôt dehors, comme s’il allait monter dans la mâture avec tout un équipage en cas d’urgence, et qu’il donnait un exemple brillant.
« Pour l’amour du ciel », cria Neville, « ne faites pas ça ! Où allez-vous, monsieur Tartar ? Vous allez vous briser en mille morceaux ! »
« Tout va bien ! » dit le lieutenant en regardant autour de lui, imperturbable, sur le toit. « Tout est amarré et en ordre ici. Ces lignes et ces haubans seront gréés avant que vous ne soyez levé demain matin. Puis-je prendre ce raccourci pour rentrer chez moi et vous dire bonne nuit ? »
« Monsieur Tartar ! » insista Neville. « Je vous en prie ! Cela me donne le vertige de vous voir ! »
Mais M. Tartar, d’un geste de la main et avec l’agilité d’un chat, avait déjà plongé à travers son passage au milieu des haricots d’Espagne sans casser une seule feuille, et était « descendu à la cale ».
M. Grewgious, tenant de la main le store de sa fenêtre de chambre, se trouva au même moment à jeter les yeux sur les appartements de Neville pour la dernière fois cette nuit-là. Heureusement, son regard portait sur le devant de la maison et non sur l’arrière, sinon cette remarquable apparition et disparition aurait pu troubler son repos en tant que phénomène. Mais M. Grewgious, ne voyant rien là, pas même une lumière aux fenêtres, promena son regard des fenêtres vers les étoiles, comme s’il avait voulu y lire quelque chose qui lui était caché. Beaucoup d’entre nous le feraient, si nous le pouvions ; mais nul d’entre nous ne connaît encore même son alphabet dans les étoiles — ou ne semble près de le faire, dans cet état d’existence — et peu de langues peuvent être lues tant que leurs alphabets ne sont pas maîtrisés.
CHAPITRE XVIII. UN NOUVEL HABITANT À CLOISTERHAM
Vers cette époque, un étranger apparut à Cloisterham ; un personnage aux cheveux blancs et aux sourcils noirs. Étant boutonné dans une redingote bleue assez étroite, avec un gilet chamois et un pantalon gris, il avait un certain air militaire, mais il se présenta au Crozier (l’hôtel orthodoxe, où il descendit avec une valise) comme un paresseux vivant de ses rentes ; et il annonça en outre qu’il avait l’intention de prendre un logement dans la pittoresque vieille cité pour un mois ou deux, en vue de s’y installer définitivement. Les deux annonces furent faites dans le salon de café du Crozier, à tous ceux que cela pouvait ou ne pouvait pas concerner, par l’étranger alors qu’il se tenait le dos tourné à la cheminée vide, attendant sa sole frite, sa côtelette de veau et sa pinte de xérès. Et le garçon (les affaires étant chroniquement au ralenti au Crozier) représentait tous ceux que cela pouvait ou ne pouvait pas concerner, et absorba la totalité de l’information.
La tête blanche de ce gentleman était exceptionnellement grande, et sa tignasse de cheveux blancs était exceptionnellement épaisse et abondante. « Je suppose, garçon », dit-il en secouant sa tignasse, comme un chien de Terre-Neuve pourrait secouer la sienne avant de s’asseoir pour dîner, « qu’on pourrait trouver un logement convenable pour un célibataire dans ces parages, eh ? »
Le garçon n’en doutait pas.
« Quelque chose d’ancien », dit le gentleman. « Décrochez mon chapeau un instant de cette patère, voulez-vous ? Non, je n’en veux pas ; regardez à l’intérieur. Que voyez-vous d’écrit là ? »
Le garçon lut : « Datchery ».
« Maintenant vous connaissez mon nom », dit le gentleman ; « Dick Datchery. Raccrochez-le. Je disais que quelque chose d’ancien est ce que je préférerais, quelque chose d’étrange et à l’écart ; quelque chose de vénérable, d’architectural et d’incommode. »
« Nous avons un bon choix de logements incommodes dans la ville, monsieur, je pense », répondit le garçon, avec une modeste confiance dans ses ressources à cet égard ; « en fait, je ne doute pas que nous pourrions vous satisfaire sur ce point, si particulier que vous puissiez être. Mais un logement architectural ! » Cela sembla troubler l’esprit du garçon, et il secoua la tête.
« Quelque chose de cathédral, maintenant », suggéra M. Datchery.
« M. Tope », dit le garçon, s’éclairant, tandis qu’il se frottait le menton de la main, « serait la personne la plus susceptible de vous renseigner à ce sujet. »
« Qui est M. Tope ? » demanda Dick Datchery.
Le garçon expliqua qu’il était le bedeau, et que Mme Tope avait en effet, il y a fort longtemps, loué elle-même des chambres ou proposé de le faire ; mais que comme personne ne les avait jamais prises, l’écriteau à la fenêtre de Mme Tope, longtemps une institution de Cloisterham, avait disparu ; probablement était-il tombé un jour, et n’avait jamais été remis en place.
« Je rendrai visite à Mme Tope », dit M. Datchery, « après le dîner. »
Ainsi, lorsqu’il eut terminé son dîner, il fut dûment dirigé vers l’endroit, et partit à sa recherche. Mais le Crozier étant un hôtel d’une disposition très effacée, et les indications du garçon étant fatalement précises, il se trouva bientôt déconcerté, et alla tâtonnant çà et là autour de la tour de la cathédrale, chaque fois qu’il pouvait en apercevoir un bout, avec l’impression générale à l’esprit que le logement de Mme Tope était tout près, et que, comme les enfants dans le jeu de colin-maillard, il était « brûlant » dans sa recherche quand il voyait la tour, et « gelé » quand il ne la voyait pas.
Il était en train de devenir très gelé en effet lorsqu’il tomba sur un fragment de cimetière où un malheureux mouton broutait. Malheureux, parce qu’un hideux petit garçon le lapidait à travers les grilles, et l’avait déjà estropié d’une patte, et était très excité par le projet bienveillant et sportif de lui briser les trois autres pattes, et de l’abattre.
« Tapez-lui encore ! » cria le garçon, tandis que la pauvre créature bondissait ; « et faites une bosse dans sa laine. »
« Laisse-le tranquille ! » dit M. Datchery. « Ne vois-tu pas que tu l’as estropié ? »
« Tu mens », répondit le sportif. « Il est allé s’estropier tout seul. J’l’ai vu faire, et j’y ai balancé une pierre en guise d’avertissement pour qu’il arrête d’aller abîmer la viande de son maître. »
« Viens ici. »
« J’veux pas ; j’viendrai quand tu pourras m’attraper. »
« Reste là alors, et montre-moi où est M. Tope. »
« Comment j’peux rester là et vous montrer où sont les Tope, quand les Tope sont de l’autre côté de la cathédrale, et par-delà les croisements, et au détour de je n’sais combien de coins ? Stupide ! Ya-a-ah ! »
« Montre-moi où c’est, et je te donnerai quelque chose. »
« Allez, viens alors. »
Ce dialogue vif terminé, le garçon ouvrit la marche, et s’arrêta au bout d’un moment à quelque distance d’un passage voûté, en pointant du doigt.
« Regardez là-bas. Vous voyez cette fenêtre et cette porte ? »
« C’est chez Tope ? »
« Tu mens ; c’est pas. C’est chez Jarsper. »
« Vraiment ? » dit M. Datchery, avec un second regard plein d’intérêt.
« Oui, et j’m’approche pas plus près de LUI, j’vous l’dis. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que j’veux pas être soulevé de terre et avoir mes bretelles qui lâchent et être étranglé ; pas si j’le sais, et pas par Lui. Attends qu’j’balance un sacré bon silex dans le dos d’sa sacrée vieille tête un jour ! Maintenant regardez d’l’autre côté de l’arche ; pas le côté où est la porte de Jarsper ; l’autre côté. »
« Je vois. »
« Un peu plus loin, d’ce côté-là, y’a une porte basse, en bas de deux marches. C’est chez les Tope avec son nom sur une plaque ovale. »
« Bien. Tiens », dit M. Datchery, en sortant un shilling. « Tu me dois la moitié de ça. »
« Tu mens ! J’vous dois rien ; j’vous ai jamais vu. »
« Je te dis que tu me dois la moitié de ça, parce que je n’ai pas de sixpence dans ma poche. Alors la prochaine fois que tu me croiseras, tu feras autre chose pour moi, pour me payer. »
« D’accord, file-le-moi. »
« Quel est ton nom, et où habites-tu ? »
« Deputy. Au deux-sous des voyageurs, d’l’autre côté du green. »
Le garçon s’élança instantanément avec le shilling, de peur que M. Datchery ne se ravise, mais s’arrêta à une distance prudente, au hasard heureux qu’il soit inquiet à ce sujet, pour le provoquer avec une danse de démon exprimant son irrévocabilité.
M. Datchery, enlevant son chapeau pour donner à sa tignasse blanche une autre secousse, sembla tout à fait résigné, et se dirigea là où il avait été dirigé.
Le domicile officiel de M. Tope, communiquant par un escalier supérieur avec celui de M. Jasper (d’où l’assistance de Mme Tope auprès de ce gentleman), était de proportions très modestes, et tenait du cachot frais. Ses murs anciens étaient massifs, et ses pièces semblaient plutôt avoir été creusées dedans qu’avoir été conçues à l’avance avec une quelconque référence à eux. La porte principale donnait immédiatement sur une chambre de forme indéfinissable, au plafond voûté, qui à son tour donnait sur une autre chambre de forme indéfinissable, avec un autre plafond voûté : leurs fenêtres petites, et dans l’épaisseur des murs. Ces deux chambres, closes quant à leur atmosphère, et sombres quant à leur illumination par la lumière naturelle, étaient les appartements que Mme Tope avait si longtemps offerts à une ville ingrate. M. Datchery, cependant, fut plus reconnaissant. Il trouva qu’en s’asseyant la porte principale ouverte, il profiterait de la société de tous les allants et venants par le portail, et aurait assez de lumière. Il trouva que si M. et Mme Tope, vivant au-dessus, utilisaient pour leurs propres sorties et entrées un petit escalier latéral qui donnait en plein sur les enclos par une porte s’ouvrant vers l’extérieur, à la surprise et au désagrément d’un public limité de piétons dans une rue étroite, il serait seul, comme dans une résidence séparée. Il trouva le loyer modéré, et tout aussi étrangement incommode qu’il pouvait le désirer. Il convint donc de prendre le logement séance tenante, et argent comptant, la prise de possession devant se faire le lendemain soir, à condition qu’il fût autorisé à se référer à M. Jasper comme occupant la guérite, dont, de l’autre côté du portail, le trou à rat du bedeau était une dépendance ou une partie subsidiaire.
Le pauvre cher homme était très solitaire et très triste, disait Mme Tope, mais elle ne doutait pas qu’il « parlerait pour elle ». M. Datchery avait-il entendu parler de ce qui s’était passé là l’hiver dernier ?
M. Datchery avait une connaissance aussi confuse de l’événement en question, en essayant de s’en souvenir, qu’il pouvait l’avoir. Il demanda pardon à Mme Tope quand elle trouva nécessaire de le corriger sur chaque détail de son résumé des faits, mais plaida qu’il n’était qu’un simple célibataire passant sa vie sur ses rentes aussi paresseusement qu’il pouvait, et que tant de gens supprimaient si constamment tant d’autres gens, qu’il était difficile pour un célibataire au tempérament facile de conserver les circonstances des diverses affaires distinctes dans son esprit.
M. Jasper se montrant disposé à parler pour Mme Tope, M. Datchery, qui avait envoyé sa carte, fut invité à gravir l’escalier de la poterne. Le maire était là, dit M. Tope ; mais il ne fallait pas le considérer comme de la compagnie, car lui et M. Jasper étaient très amis.
« Je vous demande pardon », dit M. Datchery, en faisant une révérence, le chapeau sous le bras, alors qu’il s’adressait également aux deux gentlemen ; « une précaution égoïste de ma part, et personnellement intéressante pour personne d’autre que moi. Mais en tant que célibataire vivant de ses rentes, et ayant l’idée de le faire dans ce bel endroit en paix et en tranquillité, pour le reste de mes jours, je vous prie de me dire si la famille Tope est tout à fait respectable ? »
M. Jasper pouvait répondre de cela sans la moindre hésitation.
« Cela suffit, monsieur », dit M. Datchery.
« Mon ami le maire », ajouta M. Jasper, en présentant M. Datchery avec un geste courtois de la main vers ce potentat ; « dont la recommandation est en réalité beaucoup plus importante pour un étranger que celle d’une personne obscure comme moi, témoignera en leur faveur, j’en suis sûr. »
« Monsieur le maire », dit M. Datchery, avec une profonde révérence, « me comble d’une obligation infinie. »
« De très bonnes gens, monsieur, M. et Mme Tope », dit M. Sapsea, avec condescendance. « De très bonnes opinions. Très bien élevés. Très respectueux. Très approuvés par le doyen et le chapitre. »
« Monsieur le maire leur donne un certificat », dit M. Datchery, « dont ils peuvent en effet être fiers. Je demanderais à Son Honneur (si je pouvais être autorisé) s’il n’y a pas beaucoup d’objets de grand intérêt dans la ville qui est sous sa bienfaisante autorité ? »
« Nous sommes, monsieur », répondit M. Sapsea, « une cité ancienne, et une cité ecclésiastique. Nous sommes une cité constitutionnelle, comme il sied à une telle cité d’être, et nous défendons et maintenons nos glorieux privilèges. »
« Son Honneur », dit M. Datchery, en s’inclinant, « m’inspire le désir d’en savoir plus sur la ville, et me confirme dans mon inclination à finir mes jours dans la ville. »
« À la retraite de l’armée, monsieur ? » suggéra M. Sapsea.
« Son Honneur le maire me fait trop d’honneur », répondit M. Datchery.
« De la marine, monsieur ? » suggéra M. Sapsea.
« Encore une fois », répéta M. Datchery, « Son Honneur le maire me fait trop d’honneur. »
« La diplomatie est une belle profession », dit M. Sapsea, comme remarque générale.
« Là, j’avoue que Son Honneur le maire est trop fort pour moi », dit M. Datchery, avec un sourire ingénieux et une révérence ; « même un oiseau diplomate doit tomber devant un tel fusil. »
Maintenant, cela était très apaisant. Voici un gentleman doté d’une grande, pour ne pas dire une grandiose, prestance, habitué au rang et à la dignité, donnant réellement un bel exemple de la façon de se comporter envers un maire. Il y avait quelque chose dans ce style à la troisième personne qui, selon M. Sapsea, reconnaissait particulièrement ses mérites et sa position.
« Mais je demande pardon », dit M. Datchery. « Son Honneur le maire m’excusera, si pour un moment j’ai été induit à occuper son temps, et ai oublié les humbles réclamations sur le mien, de mon hôtel, le Crozier. »
« Pas du tout, monsieur », dit M. Sapsea. « Je retourne chez moi, et si vous vouliez voir l’extérieur de notre cathédrale en chemin, je serais heureux de vous l’indiquer. »
« Son Honneur le maire », dit M. Datchery, « est plus que gentil et gracieux. »
Comme M. Datchery, lorsqu’il eut fait ses remerciements à M. Jasper, ne put être convaincu de sortir de la pièce avant le maire, celui-ci mena la voie en bas ; M. Datchery suivant avec son chapeau sous le bras, et sa tignasse de cheveux blancs flottant dans la brise du soir.
« Pourrais-je demander à Son Honneur », dit M. Datchery, « si ce gentleman que nous venons de quitter est le gentleman dont j’ai entendu parler dans le voisinage comme étant très affligé par la perte d’un neveu, et concentrant sa vie sur la vengeance de cette perte ? »
« C’est le gentleman. John Jasper, monsieur. »
« Son Honneur me permettrait-il de demander s’il y a de fortes suspicions sur quelqu’un ? »
« Plus que des suspicions, monsieur », répondit M. Sapsea ; « presque des certitudes. »
« Pensez donc ! » s’écria M. Datchery.
« Mais la preuve, monsieur, la preuve doit être construite pierre par pierre », dit le maire. « Comme je dis, la fin couronne l’œuvre. Il ne suffit pas que la justice soit moralement certaine ; elle doit être immoralement certaine — légalement, c’est-à-dire. »
« Son Honneur », dit M. Datchery, « me rappelle la nature de la loi. Immorale. Comme c’est vrai ! »
« Comme je dis, monsieur », poursuivit pompeusement le maire, « le bras de la loi est un bras fort, et un bras long. C’est ainsi que je le formule. Un bras fort et un bras long. »
« Comme c’est frappant ! — Et pourtant, encore une fois, comme c’est vrai ! » murmura M. Datchery.
« Et sans trahir ce que j’appelle les secrets de la prison », dit M. Sapsea ; « les secrets de la prison est le terme que j’ai utilisé au tribunal. »
« Et quel autre terme que celui de Son Honneur pourrait l’exprimer ? » dit M. Datchery.
« Sans, dis-je, les trahir, je vous prédis, connaissant la volonté de fer du gentleman que nous venons de quitter (je prends la liberté audacieuse de l’appeler fer, à cause de sa force), que dans ce cas le bras long atteindra, et le bras fort frappera. — Voici notre cathédrale, monsieur. Les meilleurs juges ont le plaisir de l’admirer, et les meilleurs parmi nos concitoyens avouent en être un peu fiers. »
Tout ce temps, M. Datchery avait marché avec son chapeau sous le bras, et ses cheveux blancs flottant. Il eut un aspect momentanément étrange d’avoir oublié son chapeau, quand M. Sapsea le toucha ; et il porta la main à sa tête comme avec une vague attente d’y trouver un autre chapeau.
« Je vous en prie, couvrez-vous, monsieur », pria M. Sapsea, en insistant magnifiquement : « Cela ne me gênera pas, je vous assure. »
« Son Honneur est très bon, mais je le fais pour la fraîcheur », dit M. Datchery.
Puis M. Datchery admira la cathédrale, et M. Sapsea la montra comme s’il l’avait lui-même inventée et construite : il y avait quelques détails en effet qu’il n’approuvait pas, mais ceux-là, il les passa sous silence, comme si les ouvriers avaient fait des erreurs en son absence. La cathédrale réglée, il mena la voie par le cimetière, et s’arrêta pour vanter la beauté de la soirée — par hasard — au voisinage immédiat de l’épitaphe de Mme Sapsea.
« Et à propos », dit M. Sapsea, semblant descendre d’une élévation pour s’en souvenir tout à coup ; comme Apollon descendant de l’Olympe pour ramasser sa lyre oubliée ; « c’est l’un de nos petits lions. La partialité de nos gens l’a rendu ainsi, et des étrangers ont été vus en train d’en prendre une copie de temps en temps. Je ne suis pas juge moi-même, car c’est une petite œuvre de ma main. Mais c’était difficile à tourner, monsieur ; je peux dire, difficile à tourner avec élégance. »
M. Datchery devint si extatique devant la composition de M. Sapsea que, malgré son intention de finir ses jours à Cloisterham, et donc d’avoir probablement en réserve de nombreuses occasions de la copier, il l’aurait transcrite dans son carnet sur-le-champ, sans l’approche claudiquante vers eux de son producteur matériel et perpétuateur, Durdles, que M. Sapsea héla, pas fâché de lui montrer un bel exemple de comportement envers ses supérieurs.
« Ah, Durdles ! Voici le maçon, monsieur ; l’un de nos dignitaires de Cloisterham ; tout le monde ici connaît Durdles. M. Datchery, Durdles, un gentleman qui va s’installer ici. »
« J’le ferais pas si j’étais lui », grogna Durdles. « On est une sacrée lourde cargaison. »
« Vous ne parlez sûrement pas pour vous-même, M. Durdles », répondit M. Datchery, « pas plus que pour Son Honneur. »
« Qui c’est, Son Honneur ? » demanda Durdles.
« Son Honneur le maire. »
« J’ai jamais été amené devant lui », dit Durdles, avec tout sauf l’air d’un loyal sujet de la mairie, « et il sera bien temps pour moi de l’honorer quand j’le serai. Jusqu’à quoi, et quand, et où,
‘Monsieur Sapsea est son nom, L’Angleterre est sa nation, Cloisterham est son domicile, Commissaire-priseur est son métier.’ »
Ici, Deputy (précédé par une coquille d’huître volante) apparut sur la scène, et demanda à ce que la somme de trois pence soit instantanément « balancée » vers lui par M. Durdles, qu’il cherchait vainement de long en large, comme un salaire légitime en retard. Tandis que ce gentleman, avec son baluchon sous le bras, trouvait et comptait lentement l’argent, M. Sapsea informa le nouveau colon des habitudes, des occupations, de la demeure et de la réputation de Durdles. « Je suppose qu’un étranger curieux pourrait venir vous voir, vous et vos travaux, M. Durdles, à n’importe quelle heure insolite ? » dit M. Datchery là-dessus.
« N’importe quel gentleman est le bienvenu pour venir me voir n’importe quel soir s’il apporte de la boisson pour deux avec lui », répondit Durdles, avec un penny entre les dents et quelques demi-penny dans les mains ; « ou s’il aime faire deux fois deux, il sera doublement le bienvenu. »
« Je viendrai. Maître Deputy, que me dois-tu ? »
« Un service. »
« N’oublie pas de me payer honnêtement avec le service de me montrer la maison de M. Durdles quand je voudrai y aller. »
Deputy, avec un sifflement perçant à travers toute la brèche de sa bouche, en guise de reçu pour tous les arriérés, disparut.
Le très digne et l’adorateur continuèrent ensuite ensemble jusqu’à ce qu’ils se séparent, avec force cérémonies, à la porte du très digne ; même alors, l’adorateur porta son chapeau sous le bras, et donna ses cheveux blancs flottants à la brise.
Dit M. Datchery à lui-même cette nuit-là, alors qu’il regardait ses cheveux blancs dans le miroir éclairé au gaz au-dessus du manteau de cheminée du salon de café au Crozier, et qu’il les secouait : « Pour un simple célibataire, au tempérament facile, vivant paresseusement de ses rentes, j’ai eu un après-midi plutôt chargé ! »
CHAPITRE XIX. UNE OMBRE SUR LE CADRAN SOLAIRE
Une fois de plus, Mlle Twinkleton a prononcé son discours d’adieu, avec pour accompagnement le vin blanc et le quatre-quarts, et une fois de plus les jeunes filles sont parties pour leurs foyers respectifs. Helena Landless a quitté la Maison des Nonnes pour se consacrer à la destinée de son frère, et la jolie Rosa est seule.
Cloisterham est si brillante et ensoleillée en ces jours d’été que la Cathédrale et les ruines du monastère semblent avoir des murs transparents. Une douce lueur semble rayonner de l’intérieur plutôt que de tomber sur eux depuis l’extérieur, tant ils sont empreints de cette patine du temps lorsqu’ils contemplent les champs de blé brûlants et les routes poussiéreuses qui serpentent au loin entre eux. Les jardins de Cloisterham rougissent de fruits mûrs. Il fut un temps où des pèlerins couverts de poussière de voyage traversaient en troupes bruyantes les ombres accueillantes de la cité ; le temps est venu où les voyageurs, menant une vie de bohémiens entre les fenaisons et les moissons, et semblant être faits de la poussière même de la terre tant ils en sont recouverts, s’attardent sur le seuil frais des portes, essayant de réparer leurs chaussures irréparables, ou les abandonnant aux caniveaux de la ville comme une tâche sans espoir, pour en chercher d’autres dans les ballots qu’ils portent, avec leurs faucilles encore inutilisées enveloppées dans des liens de paille. À toutes les fontaines publiques, on assiste à un grand rafraîchissement des pieds nus, accompagné de beaucoup de gargouillis et de bruits de déglutition, la main sur le bec de la fontaine, de la part de ces Bédouins ; la police de Cloisterham, quant à elle, jette des regards obliques et soupçonneux depuis ses rondes, manifestant son impatience de voir ces intrus quitter les limites de la cité pour aller à nouveau se faire frire sur les routes étouffantes.
Par un après-midi de ce genre, lorsque le dernier office de la Cathédrale est terminé et que le côté de la Grand-Rue où se trouve la Maison des Nonnes est plongé dans une ombre reconnaissante, hormis là où son vieux jardin pittoresque s’ouvre vers l’ouest entre les branches des arbres, une servante informe Rosa, à sa grande terreur, que M. Jasper désire la voir.
S’il avait choisi son moment pour la trouver à son désavantage, il n’aurait pas pu mieux faire. Peut-être l’a-t-il choisi. Helena Landless est partie, Mme Tisher est absente en permission, Mlle Twinkleton (dans son état d’existence amateur) s’est elle-même portée volontaire, accompagnée d’un pâté de veau, pour un pique-nique.
« Oh, pourquoi, pourquoi, pourquoi avez-vous dit que j’étais à la maison ! » s’écria Rosa, désemparée.
La servante répond que M. Jasper n’a jamais posé la question.
Qu’il a dit qu’il savait qu’elle était à la maison et a demandé qu’on l’informât qu’il souhaitait la voir.
« Que vais-je faire ! Que vais-je faire ! » pense Rosa en joignant ses mains.
Saisie d’une sorte de désespoir, elle ajoute dans le même souffle qu’elle rejoindra M. Jasper dans le jardin. Elle frissonne à l’idée d’être enfermée avec lui dans la maison ; mais de nombreuses fenêtres donnent sur le jardin, et elle peut y être vue aussi bien qu’entendue ; elle pourra crier en plein air et s’enfuir. Telle est l’idée folle qui traverse son esprit.
Elle ne l’a pas vu depuis cette nuit fatale, si ce n’est lorsqu’elle fut interrogée devant le maire, et à ce moment-là, il était présent dans une vigilance sombre, représentant son neveu disparu et brûlant de le venger. Elle accroche son chapeau de jardin à son bras et sort. Au moment où elle l’aperçoit depuis le porche, appuyé sur le cadran solaire, le vieux sentiment horrible d’être sous son emprise reprend possession d’elle. Elle sent qu’elle ferait demi-tour sur-le-champ, mais qu’il attire ses pas vers lui. Elle ne peut résister et s’assoit, la tête basse, sur le banc de jardin près du cadran solaire. Elle ne peut lever les yeux vers lui par aversion, mais elle a perçu qu’il est vêtu d’un deuil profond. Elle aussi. Ce n’était pas le cas au début ; mais on a depuis longtemps renoncé à retrouver celui qui a disparu, et on le pleure comme mort.
Il commence par toucher sa main. Elle sent son intention et retire sa main. Ses yeux sont alors fixés sur elle, elle le sait, bien que les siens ne voient rien d’autre que l’herbe.
« J’ai attendu, commence-t-il, pendant quelque temps, d’être rappelé à mon devoir auprès de vous. »
Après avoir plusieurs fois formé ses lèvres, qu’elle sait qu’il observe attentivement, pour esquisser une réponse hésitante, puis n’en formant aucune, elle répond : « Un devoir, monsieur ? »
« Le devoir de vous instruire, de vous servir en tant que votre fidèle maître de musique. »
« J’ai abandonné cette étude. »
« Pas abandonnée, je crois. Suspendue. Votre tuteur m’a dit que vous l’aviez suspendue sous le coup de l’émotion que nous avons tous ressentie si vivement. Quand reprendrez-vous ? »
« Jamais, monsieur. »
« Jamais ? Vous n’auriez pu en faire moins si vous aviez aimé mon cher garçon. »
« Je l’aimais ! » cria Rosa, avec un éclair de colère.
« Oui ; mais pas tout à fait... pas tout à fait de la bonne manière, dirai-je ? Pas de la manière attendue et espérée. Bien que mon cher garçon fût, hélas, trop conscient de lui-même et trop satisfait de lui-même (je ne ferai aucun parallèle entre lui et vous à cet égard) pour aimer comme il aurait dû aimer, ou comme n’importe qui à sa place aurait aimé... aurait dû aimer ! »
Elle reste dans la même attitude immobile, mais en se recroquevillant un peu plus.
« Alors, m’entendre dire que vous aviez suspendu vos études avec moi, c’était m’entendre dire poliment que vous les abandonniez tout à fait ? » suggéra-t-il.
« Oui, dit Rosa avec une soudaine vivacité. La politesse était celle de mon tuteur, pas la mienne. Je lui ai dit que j’étais résolue à arrêter, et que j’étais déterminée à tenir ma résolution. »
« Et vous l’êtes toujours ? »
« Je le suis toujours, monsieur. Et je vous prie de ne plus m’interroger à ce sujet. En tout cas, je ne répondrai plus ; cela est en mon pouvoir. »
Elle est si consciente qu’il la regarde avec une admiration gourmande pour la pointe de colère qu’elle manifeste, et pour le feu et l’animation que cela lui confère, que même au moment où son courage se ravive, il retombe, et elle lutte avec un sentiment de honte, d’affront et de peur, tout comme ce soir-là au piano.
« Je ne vous interrogerai plus, puisque vous y tenez tant ; je vais vous faire un aveu... »
« Je ne souhaite pas vous entendre, monsieur, » s’écrie Rosa en se levant.
Cette fois, il la touche avec sa main tendue. En reculant, elle s’affaisse de nouveau sur son siège.
« Nous devons parfois agir à l’encontre de nos désirs, » lui dit-il d’une voix basse. « Vous devez le faire maintenant, ou causer plus de tort aux autres que vous ne pourrez jamais réparer. »
« Quel tort ? »
« Tout à l’heure, tout à l’heure. Vous m’interrogez, vous voyez, et ce n’est sûrement pas juste quand vous m’interdisez de vous interroger. Néanmoins, je répondrai à la question tout à l’heure. Très chère Rosa ! Charmante Rosa ! »
Elle se lève brusquement.
Cette fois, il ne la touche pas. Mais son visage semble si mauvais et menaçant, alors qu’il se tient appuyé contre le cadran solaire — marquant, pour ainsi dire, le jour même de son sceau noir — que sa fuite est arrêtée par l’horreur lorsqu’elle le regarde.
« Je n’oublie pas combien de fenêtres nous offrent une vue, » dit-il en jetant un regard vers elles. « Je ne vous toucherai plus ; je ne m’approcherai pas plus près de vous que je ne le suis. Asseyez-vous, et il n’y aura rien d’extraordinaire à ce que votre maître de musique s’appuie nonchalamment contre un piédestal en discutant avec vous, en se souvenant de tout ce qui s’est passé, et de la part que nous y avons prise. Asseyez-vous, ma bien-aimée. »
Elle serait partie une fois de plus — elle y était presque — et une fois de plus, son visage, menaçant sombrement ce qui arriverait si elle partait, l’a arrêtée. Le regardant avec l’expression de l’instant figée sur son visage, elle s’assoit de nouveau sur le banc.
« Rosa, même quand mon cher garçon était fiancé à vous, je vous aimais à la folie ; même quand je pensais que son bonheur de vous avoir pour femme était assuré, je vous aimais à la folie ; même quand je m’efforçais de le rendre plus ardemment dévoué à vous, je vous aimais à la folie ; même quand il m’a donné le portrait de votre beau visage si négligemment calomnié par lui, que je feignais de garder toujours sous mes yeux pour son bien, mais que je vénérais dans le tourment depuis des années, je vous aimais à la folie ; dans le travail ingrat du jour, dans la misère éveillée de la nuit, entouré de réalités sordides, ou errant à travers les Paradis et les Enfers des visions dans lesquels je me précipitais, portant votre image dans mes bras, je vous aimais à la folie. »
Si quelque chose pouvait rendre ses paroles plus hideuses à ses yeux qu’elles ne le sont par elles-mêmes, ce serait le contraste entre la violence de son regard et de son débit, et le calme de son attitude affectée.
« J’ai tout enduré en silence. Tant que vous étiez à lui, ou tant que j’ai supposé que vous étiez à lui, j’ai gardé mon secret loyalement. N’est-ce pas ? »
Ce mensonge, si grossier, alors même que les mots avec lesquels il est dit sont si vrais, est plus que Rosa ne peut supporter. Elle répond avec une indignation brûlante : « Vous avez été faux d’un bout à l’autre, monsieur, comme vous l’êtes maintenant. Vous avez été faux envers lui, chaque jour et chaque heure. Vous savez que vous avez rendu ma vie malheureuse par votre poursuite. Vous savez que vous m’avez fait peur d’ouvrir ses yeux généreux, et que vous m’avez forcée, pour son propre bien, pour son cher et confiant bien, à lui cacher la vérité, que vous étiez un homme mauvais, très mauvais ! »
Sa façon de conserver son attitude aisée, rendant ses traits convulsés et ses mains tremblantes absolument diaboliques, il répond, avec une extrême et farouche admiration :
« Comme vous êtes belle ! Vous êtes plus belle dans la colère que dans le repos. Je ne vous demande pas votre amour ; donnez-moi vous-même et votre haine ; donnez-moi vous-même et cette jolie rage ; donnez-moi vous-même et ce mépris enchanteur ; cela me suffira. »
Des larmes d’impatience montent aux yeux de la petite beauté tremblante, et son visage s’enflamme ; mais alors qu’elle se lève de nouveau pour le quitter avec indignation et chercher protection dans la maison, il tend sa main vers le porche, comme s’il l’invitait à y entrer.
« Je vous l’ai dit, rare charmeuse, douce sorcière, que vous deviez rester et m’écouter, sous peine de causer plus de tort qu’il n’en pourra jamais être réparé. Vous m’avez demandé quel tort. Restez, et je vous le dirai. Partez, et je le ferai ! »
Rosa faiblit de nouveau devant son visage menaçant, bien qu’elle en ignore la signification, et elle reste. Sa respiration haletante va et vient comme si elle devait l’étouffer ; mais, la main sur la poitrine pour se calmer, elle reste là.
« J’ai fait mon aveu : mon amour est fou. Il est si fou que, si les liens entre moi et mon cher garçon disparu avaient été d’un fil de soie moins solides, j’aurais pu balayer même lui de votre côté, quand vous lui étiez favorable. »
Un voile passe sur les yeux qu’elle lève un instant, comme s’il l’avait fait défaillir.
« Même lui, » répète-t-il. « Oui, même lui ! Rosa, vous me voyez et vous m’entendez. Jugez par vous-même si un autre admirateur pourra vous aimer et vivre, alors que sa vie est entre mes mains. »
« Que voulez-vous dire, monsieur ? »
« Je veux vous montrer à quel point mon amour est fou. Il a été colporté lors des dernières enquêtes par M. Crisparkle, que le jeune Landless lui avait avoué qu’il était un rival de mon pauvre garçon. C’est là une offense inexpiable à mes yeux. Ce même M. Crisparkle sait, par écrit de ma main, que je me suis voué à la découverte et à la destruction du meurtrier, quel qu’il soit, et que j’ai décidé de ne discuter de ce mystère avec personne jusqu’à ce que je tienne le fil pour envelopper le meurtrier comme dans un filet. J’ai depuis travaillé patiemment à l’enrouler et à l’enrouler autour de lui ; et il s’enroule lentement tandis que je vous parle. »
« Votre croyance, si vous croyez à la culpabilité de M. Landless, n’est pas celle de M. Crisparkle, et c’est un homme bon, » réplique Rosa.
« Ma croyance est la mienne ; et je la garde pour moi, ô idole de mon âme ! Les circonstances peuvent s’accumuler si fortement, même contre un innocent, que dirigées, aiguisées et pointées, elles peuvent le terrasser. Un chaînon manquant, découvert par la persévérance contre un coupable, prouve sa culpabilité, si faible que fût l’évidence auparavant, et il meurt. Le jeune Landless est en péril mortel dans les deux cas. »
« Si vous supposez réellement, » supplie Rosa en pâlissant, « que je favorise M. Landless, ou que M. Landless s’est jamais adressé à moi d’une manière ou d’une autre, vous vous trompez. »
Il écarte cela d’un geste dédaigneux de la main et d’une moue méprisante.
« J’allais vous montrer à quel point je vous aime à la folie. Plus follement encore maintenant, car je suis prêt à renoncer au second objectif qui est apparu dans ma vie pour la partager avec vous ; et désormais, n’avoir d’autre but dans l’existence que vous seule. Mlle Landless est devenue votre amie intime. Vous tenez à sa tranquillité d’esprit ? »
« Je l’aime tendrement. »
« Vous tenez à sa réputation ? »
« Je vous l’ai dit, monsieur, je l’aime tendrement. »
« Je donne inconsciemment, » observe-t-il avec un sourire, tandis qu’il croise ses mains sur le cadran solaire et y appuie son menton, de sorte que sa conversation pourrait sembler, depuis les fenêtres (où des visages apparaissent et disparaissent parfois), être des plus légères et des plus enjouées, « je donne inconsciemment offense en posant à nouveau des questions. Je vais simplement faire des affirmations, par conséquent, et ne pas poser de questions. Vous tenez à la réputation de votre amie intime, et vous tenez à sa tranquillité d’esprit. Alors, dissipez l’ombre de la potence qui plane sur elle, ma chère ! »
« Vous osez me proposer de... »
« Chérie, j’ose vous le proposer. Arrêtez-vous là. S’il est mal de vous idolâtrer, je suis le pire des hommes ; s’il est bien, je suis le meilleur. Mon amour pour vous est au-dessus de tout autre amour, et ma vérité envers vous est au-dessus de toute autre vérité. Accordez-moi de l’espoir et de la faveur, et je serai un homme parjure pour votre amour. »
Rosa porte ses mains à ses tempes et, repoussant ses cheveux, le regarde avec égarement et horreur, comme si elle essayait de rassembler ce qu’il a pour but profond de ne lui présenter que par fragments.
« Ne calculez rien en ce moment, ange, sinon les sacrifices que je dépose à ces pieds chéris, devant lesquels je pourrais tomber dans les cendres les plus viles et les baiser, et les mettre sur ma tête comme pourrait le faire un pauvre sauvage. Voici ma fidélité à mon cher garçon après sa mort. Piétinez-la ! »
D’un geste de ses mains, comme s’il jetait quelque chose de précieux.
« Voici l’offense inexpiable contre mon adoration pour vous. Rejetez-la ! »
Avec un geste similaire.
« Voici mes travaux pour la cause d’une juste vengeance, pendant six mois de labeur. Écrasez-les ! »
Avec une nouvelle répétition du geste.
« Voici ma vie passée et présente, gâchée. Voici la désolation de mon cœur et de mon âme. Voici ma paix ; voici mon désespoir. Piétinez-les dans la poussière ; pourvu que vous me preniez, dût-il m’en coûter votre haine mortelle ! »
La véhémence effrayante de l’homme, atteignant maintenant son comble, la terrifie tant qu’elle brise le sortilège qui la retenait sur place. Elle se dirige rapidement vers le porche ; mais en un instant, il est à ses côtés, parlant à son oreille.
« Rosa, je suis à nouveau sous contrôle. Je marche calmement à vos côtés vers la maison. J’attendrai quelque encouragement et quelque espoir. Je ne frapperai pas trop tôt. Donnez-moi un signe que vous m’écoutez. »
Elle bouge légèrement et avec contrainte sa main.
« Pas un mot de ceci à personne, ou cela fera tomber le coup, aussi sûrement que la nuit suit le jour. Un autre signe que vous m’écoutez. »
Elle bouge sa main une fois de plus.
« Je vous aime, je vous aime, je vous aime ! Si vous deviez me rejeter maintenant — mais vous ne le ferez pas — vous ne vous débarrasseriez jamais de moi. Personne ne viendra entre nous. Je vous poursuivrais jusqu’à la mort. »
La servante sortant pour lui ouvrir le portail, il retire tranquillement son chapeau en guise de salut final, et s’en va sans montrer plus d’agitation que ce qui est visible sur l’effigie du père de M. Sapsea, en face. Rosa s’évanouit en montant l’escalier, et est soigneusement portée dans sa chambre et déposée sur son lit. Un orage approche, disent les servantes, et l’air chaud et étouffant a accablé la pauvre petite : rien d’étonnant à cela ; elles ont senti leurs propres genoux trembler toute la journée.
CHAPITRE XX. UNE FUITE
Rosa n’eut pas plus tôt repris ses esprits que tout l’entretien récent fut devant elle. Il semblait même qu’il l’avait suivie jusque dans son inconscience, et qu’elle n’en avait pas eu un seul instant de répit. Que faire, elle était dans une angoisse effrayée : la seule pensée claire dans son esprit était qu’elle devait fuir cet homme terrible.
Mais où pouvait-elle trouver refuge, et comment pouvait-elle partir ? Elle n’avait jamais confié sa crainte de lui à personne d’autre qu’Helena. Si elle allait voir Helena et lui racontait ce qui s’était passé, cet acte même pourrait provoquer le malheur irréparable dont il menaçait ; elle savait qu’il en avait le pouvoir, et elle savait qu’il en avait la volonté. Plus il apparaissait effrayant à sa mémoire et à son imagination surexcitées, plus sa responsabilité lui semblait alarmante ; car une légère erreur de sa part, que ce soit dans l’action ou dans l’hésitation, pouvait déchaîner sa malveillance sur le frère d’Helena.
L’esprit de Rosa, au cours des six derniers mois, avait été dans une confusion orageuse. Une suspicion à moitié formée, totalement inexprimée, s’y agitait, tantôt remontant à la surface, tantôt s’enfonçant dans les profondeurs ; tantôt gagnant en clarté, tantôt la perdant. L’absorption de Jasper dans son neveu quand il était vivant, et sa poursuite incessante de l’enquête sur la manière dont il avait trouvé la mort, s’il était mort, étaient des thèmes si courants dans l’endroit que personne ne semblait capable de soupçonner la possibilité d’un acte criminel de sa part. Elle s’était posé la question : « Suis-je si méchante dans mes pensées pour concevoir une méchanceté que les autres ne peuvent imaginer ? » Puis elle avait réfléchi : cette suspicion venait-elle de son recul précédent devant lui avant les faits ? Et si c’était le cas, n’était-ce pas une preuve de son absence de fondement ? Puis elle avait médité : « Quel motif pourrait-il avoir, selon mon accusation ? » Elle avait honte de répondre dans son esprit : « Le motif de me gagner ! » Et elle se couvrait le visage, comme si l’ombre la plus légère de l’idée de fonder un meurtre sur une telle vanité oisive était un crime presque aussi grand.
Elle repassa dans son esprit tout ce qu’il avait dit près du cadran solaire dans le jardin. Il avait persisté à traiter la disparition comme un meurtre, conformément à toute sa ligne de conduite publique depuis la découverte de la montre et de l’épingle de chemise. S’il avait peur que le crime soit découvert, n’encouragerait-il pas plutôt l’idée d’une disparition volontaire ? Il avait même déclaré que si les liens entre lui et son neveu avaient été moins solides, il aurait pu balayer « même lui » de son côté. Était-ce comme s’il l’avait réellement fait ? Il avait parlé de déposer à ses pieds ses six mois de travail dans la cause d’une juste vengeance. L’aurait-il fait, avec cette violence de passion, si c’était une prétention ? Les aurait-il rangés avec son cœur et son âme désolés, sa vie gâchée, sa paix et son désespoir ? Le tout premier sacrifice qu’il se représentait faire pour elle était sa fidélité à son cher garçon après la mort. Certes, ces faits étaient solides contre une fantaisie qui osait à peine se suggérer. Et pourtant, il était un homme si terrible ! En somme, la pauvre jeune fille (car que pouvait-elle savoir de l’intellect criminel, que ses propres étudiants professés lisent perpétuellement de travers, parce qu’ils persistent à vouloir le réconcilier avec l’intellect moyen des hommes moyens, au lieu de l’identifier comme une merveille horrible à part) ne pouvait arriver par aucun chemin à une autre conclusion que celle qu’il était un homme terrible, et qu’il fallait fuir.
« Je crains, ma chère, » répondit Mr. Grewgious, « que nous ne soyons pas encore en mesure de décider quoi que ce soit. Le sujet est si délicat, et les circonstances si troublantes, que toute action précipitée pourrait s'avérer fatale à ceux-là mêmes que nous souhaitons protéger. »
« Il a raison, Rosa, » ajouta Mr. Crisparkle d'une voix douce mais ferme. « Neville est sous le coup de soupçons si graves que le moindre faux pas de notre part ne ferait que raffermir l'opinion publique contre lui. Quant à Helena, sa position est aussi précaire que la vôtre, bien que pour des raisons différentes. »
Rosa baissa les yeux, ses doigts jouant nerveusement avec le ruban de sa robe. « Je me sens si lâche de les avoir laissés là-bas, exposés à ce danger dont je me suis enfuie. »
« Vous n'êtes pas lâche, » trancha Mr. Grewgious avec une brusquerie protectrice. « Vous êtes une cible qui a eu la sagesse de changer de position. C'est de la stratégie, pas de la lâcheté. »
Mr. Crisparkle, s'approchant de la fenêtre, contempla un instant les toits de Londres. « Mr. Grewgious et moi avons discuté de la situation. Il est impératif que nous restions vigilants. Pour l'heure, Rosa, votre sécurité est notre priorité absolue. Nous devons trouver un endroit où vous pourrez séjourner sans crainte, loin des regards indiscrets et des poursuites de cet homme. »
« Un endroit, » reprit Mr. Grewgious, « où ni les murs d'un couvent ni les ombres d'une cathédrale ne pourront servir de paravent à ses projets. Avez-vous une préférence, ou devons-nous vous laisser entre les mains de la Providence et de notre propre discernement ? »
Rosa hésita. « Je n'ai aucune préférence, si ce n'est d'être hors de portée. »
« Alors, c'est entendu, » déclara Mr. Crisparkle. « Il existe une dame de ma connaissance, à Blackheath, une personne d'une intégrité et d'une discrétion exemplaires. Elle sera ravie de vous accueillir. »
Rosa hocha la tête, acceptant cette décision avec un sentiment de soulagement mêlé d'une tristesse persistante. Le poids qui pesait sur elle depuis la veille semblait s'alléger, mais l'image de Jasper, sombre et menaçant, continuait de hanter ses pensées.
« Et pour Neville ? » demanda-t-elle encore, la voix tremblante.
« Laissez-moi m'occuper de cela, » répondit Mr. Crisparkle. « Je verrai Neville. Je lui ferai comprendre, sans l'effrayer, qu'il doit demeurer sur ses gardes. Helena, de son côté, saura veiller sur lui. Ils sont plus forts que vous ne le supposez, Rosa. »
Mr. Grewgious, qui s'était tenu un peu à l'écart, s'avança alors, le visage empreint d'une gravité nouvelle. « Il est temps que nous nous mettions en route. Le temps est une ressource que nous ne pouvons nous permettre de gaspiller. Si cet homme se doute de quoi que ce soit, chaque heure compte. »
Ils quittèrent la pièce. Rosa, jetant un dernier regard à ce refuge temporaire qui, pour quelques heures, lui avait offert un répit inespéré, suivit ses deux protecteurs dans le dédale des rues londoniennes. Elle se sentait comme une voyageuse égarée dans un monde devenu soudainement hostile, mais, serrée entre l'homme d'Église et l'avoué au grand cœur, elle retrouva un peu de cet espoir qu'elle croyait à jamais perdu.
Pendant tout le trajet, elle observa les visages des passants, craignant de voir surgir, au détour d'une ruelle ou derrière la porte d'un carrosse, le regard fixe et impérieux de celui qui avait osé lui déclarer sa flamme comme on prononce une sentence. Mais le hasard, pour cette fois, fut clément, et rien ne vint troubler leur progression.
À mesure qu'ils s'éloignaient du centre, le tumulte de la ville diminuait, laissant place à une atmosphère plus sereine. Rosa sentit ses nerfs se détendre. Elle n'était plus cette proie traquée dans les jardins du cloître ; elle était, pour le moment, une protégée du destin, portée par la bienveillance de ceux qui, sans lien de sang, avaient choisi de faire de son sort leur propre combat.
« Vraiment, » dit M. Crisparkle, « je suis dans un grand embarras. Si même M. Grewgious, dont l'esprit est bien plus délié que le mien, et qui a une nuit entière de réflexion d'avance sur moi, est indécis, que dois-je être ! »
L'Unlimited passa alors la tête par la porte — après avoir frappé et avoir été autorisée à se présenter — pour annoncer qu'un monsieur souhaitait dire un mot à un autre monsieur nommé Crisparkle, si un tel monsieur se trouvait là. Si aucun monsieur de ce nom ne s'y trouvait, il demandait pardon pour sa méprise.
« Un tel monsieur est ici, » dit M. Crisparkle, « mais il est occupé pour le moment. »
« Est-ce un monsieur brun ? » intervint Rosa, se repliant derrière son tuteur.
« Non, Mademoiselle, plutôt un monsieur au teint hâlé. »
« Vous êtes sûr qu'il n'a pas les cheveux noirs ? » demanda Rosa, reprenant courage.
« Tout à fait sûr de cela, Mademoiselle. Cheveux châtains et yeux bleus. »
« Peut-être, » suggéra M. Grewgious avec sa prudence habituelle, « serait-il bon de le voir, cher monsieur, si vous n'y voyez pas d'objection. Quand on est dans la difficulté ou dans l'embarras, on ne sait jamais dans quelle direction une issue peut s'ouvrir. C'est un principe commercial chez moi, dans un tel cas, de ne fermer aucune direction, mais de garder un œil sur toute direction qui peut se présenter. Je pourrais raconter une anecdote à ce propos, mais ce serait prématuré. »
« Si Mlle Rosa me le permet, donc ? Laissez entrer ce monsieur, » dit M. Crisparkle.
Le monsieur entra ; s'excusa, avec une grâce franche mais modeste, de ne pas trouver M. Crisparkle seul ; se tourna vers M. Crisparkle et demanda avec un sourire cette question inattendue : « Qui suis-je ? »
« Vous êtes le monsieur que j'ai vu fumer sous les arbres à Staple Inn, il y a quelques minutes. »
« Vrai. Je vous y ai vu. Qui suis-je d'autre ? »
M. Crisparkle concentra son attention sur un beau visage, très brûlé par le soleil ; et le fantôme d'un garçon disparu sembla se lever, graduellement et indistinctement, dans la pièce.
Le monsieur vit un souvenir en lutte illuminer les traits du chanoine, et souriant à nouveau, dit : « Que prendrez-vous au petit-déjeuner ce matin ? Vous n'avez plus de confiture. »
« Attendez un instant ! » s'écria M. Crisparkle, levant la main droite. « Donnez-moi encore un instant ! Tartar ! »
Les deux hommes se serrèrent la main avec la plus grande cordialité, puis allèrent jusqu'à l'incroyable extrémité — pour des Anglais — de poser chacun leurs mains sur les épaules de l'autre, et de se regarder joyeusement dans le visage.
« Mon vieil élève ! » dit M. Crisparkle.
« Mon vieux maître ! » dit M. Tartar.
« Vous m'avez sauvé de la noyade ! » dit M. Crisparkle.
« Après quoi vous vous êtes mis à nager, vous savez ! » dit M. Tartar.
« Dieu me pardonne ! » dit M. Crisparkle.
« Amen ! » dit M. Tartar.
Et ils recommencèrent à se serrer la main très cordialement.
« Imaginez, » s'exclama M. Crisparkle, les yeux brillants : « Mlle Rosa Bud et M. Grewgious, imaginez M. Tartar, alors qu'il était le plus petit des juniors, plongeant pour moi, me saisissant, moi, un grand aîné lourd, par les cheveux, et nageant vers le rivage avec moi tel un géant des eaux ! »
« Imaginez que je ne l'ai pas laissé couler, alors qu'il était mon aîné ! » dit M. Tartar. « Mais la vérité étant qu'il était mon meilleur protecteur et ami, et qu'il m'a fait plus de bien que tous les maîtres réunis, une impulsion irrationnelle m'a saisi de le remonter, ou de couler avec lui. »
« Hem ! Permettez-moi, monsieur, d'avoir l'honneur, » dit M. Grewgious, s'avançant la main tendue, « car c'est un honneur que j'estime vraiment. Je suis fier de faire votre connaissance. J'espère que vous n'avez pas pris froid. J'espère que vous n'avez pas été incommodé par l'absorption d'une trop grande quantité d'eau. Comment allez-vous depuis ? »
Il n'était nullement apparent que M. Grewgious sût ce qu'il disait, bien qu'il fût très apparent qu'il voulait dire quelque chose de hautement amical et appréciateur.
Si le Ciel, pensa Rosa, avait seulement envoyé un tel courage et une telle habileté au secours de sa pauvre mère ! Et qu'il fût si frêle et si jeune à l'époque !
« Je ne souhaite pas être complimenté là-dessus, je vous remercie ; mais je crois que j'ai une idée, » annonça M. Grewgious, après avoir fait un ou deux pas de trot à travers la pièce, si inattendus et inexplicables qu'ils le dévisagèrent tous, doutant s'il s'étouffait ou s'il avait une crampe — « je crois que j'ai une idée. Je crois avoir eu le plaisir de voir le nom de M. Tartar comme locataire du dernier étage dans la maison située à côté du dernier étage dans le coin ? »
« Oui, monsieur, » répondit M. Tartar. « Vous avez raison jusqu'ici. »
« Je suis dans le vrai jusqu'ici, » dit M. Grewgious. « Marquez cela ; » ce qu'il fit, avec son pouce droit sur sa main gauche. « Pourriez-vous savoir le nom de votre voisin au dernier étage de l'autre côté du mur mitoyen ? » ajouta-t-il en s'approchant très près de M. Tartar, pour ne rien perdre de son visage, dans sa myopie.
« Landless. »
« Marquez cela, » dit M. Grewgious, faisant un autre trot, puis revenant. « Aucune connaissance personnelle, je suppose, monsieur ? »
« Légère, mais un peu. »
« Marquez cela, » dit M. Grewgious, faisant un autre trot et revenant à nouveau. « Nature de la connaissance, M. Tartar ? »
« Je trouvais qu'il semblait être un jeune homme en mauvaise posture, et j'ai demandé sa permission — il y a à peine un jour ou deux — de partager mes fleurs là-haut avec lui ; c'est-à-dire, d'étendre mon jardin de fleurs jusqu'à ses fenêtres. »
« Auriez-vous la gentillesse de vous asseoir ? » dit M. Grewgious. « J'ai une idée ! »
Ils obéirent ; M. Tartar d'autant plus volontiers qu'il était complètement perdu ; et M. Grewgious, assis au centre, les mains sur les genoux, exposa ainsi son idée, avec sa manière habituelle d'avoir appris la déclaration par cœur.
« Je ne peux pas encore me décider s'il est prudent de maintenir une communication ouverte dans les circonstances actuelles, et de la part de la charmante membre de la présente compagnie, avec M. Neville ou Mlle Helena. J'ai des raisons de savoir qu'un ami local à nous (sur qui je prie de permettre à mon révérend ami que je jette une malédiction passagère mais cordiale) rôde ici et là, et se faufile. Quand il ne le fait pas lui-même, il peut avoir quelque informateur qui traîne dans les parages, sous la forme d'un gardien, d'un portier ou d'un tel parasite de Staple. D'un autre côté, Mlle Rosa souhaite très naturellement voir son amie Mlle Helena, et il semblerait important qu'au moins Mlle Helena (si ce n'est son frère aussi, par son intermédiaire) sache en privé de la bouche de Mlle Rosa ce qui s'est produit et ce qui a été menacé. Suis-je généralement d'accord avec les vues que je prends ? »
« Je les partage entièrement, » dit M. Crisparkle, qui avait été très attentif.
« Comme je ne doute pas que je le ferais, » ajouta M. Tartar, en souriant, « si je les comprenais. »
« Doucement et sûrement, monsieur, » dit M. Grewgious ; « nous nous confierons pleinement à vous directement, si vous voulez bien nous accorder votre permission. Maintenant, si notre ami local devait avoir un informateur sur place, il est assez clair qu'un tel informateur ne peut être chargé que de surveiller les appartements occupés par M. Neville. S'il rapporte à notre ami local qui va et vient là-bas, notre ami local suppléerait lui-même, d'après ses connaissances antérieures, l'identité des personnes. Personne ne peut être chargé de surveiller tout Staple, ou de s'occuper des allées et venues vers d'autres appartements : à moins, en vérité, que ce ne soient les miens. »
« Je commence à comprendre où vous voulez en venir, » dit M. Crisparkle, « et j'approuve hautement votre prudence. »
« Je n'ai pas besoin de répéter que je ne sais encore rien du pourquoi et du comment, » dit M. Tartar ; « mais je comprends aussi où vous voulez en venir, alors laissez-moi dire tout de suite que mes appartements sont librement à votre disposition. »
« Voilà ! » s'écria M. Grewgious, se lissant la tête triomphalement, « maintenant nous avons tous l'idée. Vous l'avez, ma chère ? »
« Je crois que oui, » dit Rosa, rougissant un peu tandis que M. Tartar regardait rapidement vers elle.
« Vous voyez, vous allez à Staple avec M. Crisparkle et M. Tartar, » dit M. Grewgious ; « moi, entrant et sortant, et sortant et entrant seul, à ma manière habituelle ; vous montez avec ces messieurs aux chambres de M. Tartar ; vous regardez dans le jardin de fleurs de M. Tartar ; vous attendez l'apparition de Mlle Helena là-bas, ou vous signifiez à Mlle Helena que vous êtes tout près ; et vous communiquez avec elle librement, et aucun espion ne peut en être plus avancé. »
« J'ai très peur d'être... »
« D'être quoi, ma chère ? » demanda M. Grewgious, tandis qu'elle hésitait. « Pas effrayée ? »
« Non, pas cela, » dit Rosa, timidement ; « dans le chemin de M. Tartar. Nous semblons nous approprier la résidence de M. Tartar si tranquillement. »
« Je vous proteste, » répondit ce gentleman, « que je l'en penserai mieux pour toujours, si votre voix n'y résonne qu'une fois. »
Rosa, ne sachant pas trop quoi répondre à cela, baissa les yeux et, se tournant vers M. Grewgious, demanda docilement si elle devait mettre son chapeau ? M. Grewgious étant d'avis qu'elle ne pouvait pas faire mieux, elle se retira à cet effet. M. Crisparkle saisit l'occasion de donner à M. Tartar un résumé des détresses de Neville et de sa sœur ; l'occasion fut assez longue, car le chapeau sembla nécessiter un peu d'ajustement supplémentaire.
M. Tartar donna le bras à Rosa, et M. Crisparkle marcha, détaché, devant eux.
« Pauvre, pauvre Eddy ! » pensa Rosa, tandis qu'ils avançaient.
M. Tartar agita sa main droite tout en penchant la tête vers Rosa, parlant d'une manière animée.
« Elle n'était pas si puissante ni si brûlée par le soleil quand elle a sauvé M. Crisparkle, » pensa Rosa, en lui jetant un coup d'œil ; « mais elle devait être très ferme et déterminée même à cette époque. »
M. Tartar lui dit qu'il avait été marin, parcourant le monde partout pendant des années et des années.
« Quand repartez-vous en mer ? » demanda Rosa.
« Jamais ! »
Rosa se demandait ce que les filles diraient si elles pouvaient la voir traverser la large rue au bras du marin. Et elle imaginait que les passants devaient la trouver très petite et très désemparée, contrastant avec cette silhouette forte qui aurait pu la saisir et l'emmener hors de tout danger, à des kilomètres et des kilomètres sans se reposer.
Elle pensait en outre que ses yeux bleus clairvoyants semblaient avoir été habitués à surveiller le danger de loin, et à le surveiller sans ciller, alors qu'il se rapprochait de plus en plus : quand, arrivant à lever ses propres yeux, elle découvrit qu'il semblait penser quelque chose à leur sujet.
Cela troubla un peu Rosebud, et peut expliquer pourquoi elle ne sut jamais par la suite comment elle monta (avec son aide) jusqu'à son jardin dans les airs, et sembla entrer dans un pays merveilleux qui se mit soudainement en fleurs comme le pays au sommet du haricot magique. Puisse-t-il fleurir pour toujours !
CHAPITRE XXII. UN ÉTAT DE CHOSES GRINÇANT S'INSTAURE
Les appartements de M. Tartar étaient les plus nets, les plus propres et les mieux ordonnés que l'on eût jamais vus sous le soleil, la lune et les étoiles. Les planchers étaient frottés à ce point que l'on aurait pu supposer que les suies de Londres étaient émancipées pour toujours et avaient quitté le pays pour de bon. Chaque pouce de laiton en la possession de M. Tartar était poli et astiqué jusqu'à ce qu'il brille comme un miroir de bronze. Aucune tache, ni point, ni éclaboussure ne souillait la pureté d'aucun des dieux domestiques de M. Tartar, grands, petits ou moyens. Son salon était comme la cabine de l'amiral, sa salle de bain était comme une laiterie, sa chambre à coucher, équipée partout de casiers et de tiroirs, était comme le magasin d'un grainetier ; et son hamac, délicatement équilibré, remuait à peine au milieu, comme s'il respirait. Tout ce qui appartenait à M. Tartar avait ses propres quartiers assignés : ses cartes et plans avaient les leurs ; ses livres avaient les leurs ; ses brosses avaient les leurs ; ses bottes avaient les leurs ; ses vêtements avaient les leurs ; ses bouteilles avaient les leurs ; ses télescopes et autres instruments avaient les leurs. Tout était facilement accessible. Étagère, console, casier, crochet et tiroir étaient également à portée de main, et étaient également conçus dans le but d'éviter tout gaspillage d'espace, et de fournir quelques pouces confortables de rangement pour quelque chose qui n'aurait trouvé sa place nulle part ailleurs. Son étincelant petit service d'argenterie était disposé sur son buffet de telle sorte qu'une cuillère à sel négligente se serait immédiatement trahie ; ses ustensiles de toilette étaient disposés sur sa table de toilette de telle sorte qu'un cure-dent au comportement négligé aurait pu être signalé d'un coup d'œil. Il en allait de même avec les curiosités qu'il avait rapportées de divers voyages. Empaillés, séchés, repolis ou autrement préservés, selon leur espèce ; oiseaux, poissons, reptiles, armes, articles vestimentaires, coquillages, algues, herbes ou souvenirs de récifs coralliens ; chacun était exposé à sa place spéciale, et chacun n'aurait pu être exposé à meilleure place. La peinture et le vernis semblaient être gardés quelque part hors de vue, en constante disponibilité pour effacer les traces de doigts errantes partout où elles pourraient devenir perceptibles dans les appartements de M. Tartar. Aucun navire de guerre n'a jamais été maintenu plus impeccable et à l'abri de tout toucher négligent. En ce jour lumineux d'été, un auvent soigné était gréé au-dessus du jardin de fleurs de M. Tartar comme seul un marin peut le gréer, et il y avait un air de haute mer sur l'ensemble, si délicieusement complet que le jardin de fleurs aurait pu appartenir aux fenêtres de poupe d'un navire, et toute l'affaire aurait pu cingler vaillamment avec tout l'équipage à bord, si M. Tartar avait seulement porté à ses lèvres le porte-voix qui était suspendu dans un coin, et donné des ordres rauques de lever l'ancre, de se presser, les gars, et de mettre toutes voiles dehors !
M. Tartar faisant les honneurs de ce navire vaillant était à l'avenant du reste. Lorsqu'un homme chevauche un passe-temps aimable qui ne fait d'écart devant rien et ne donne de coups de pied à personne, il est seulement agréable de le voir le chevaucher avec un sens humoristique du côté drôle de la créature. Lorsque l'homme est cordial et sincère par nature, et de surcroît parfaitement frais et authentique, on peut douter qu'il soit jamais vu sous un meilleur jour qu'à un tel moment. Ainsi Rosa aurait naturellement pensé (même si elle n'avait pas été conduite à bord du navire avec tout l'hommage dû à la Première Dame de l'Amirauté, ou Première Fée de la Mer), qu'il était charmant de voir et d'entendre M. Tartar riant à moitié de, et se réjouissant à moitié de, ses divers dispositifs. Ainsi Rosa aurait naturellement pensé, quoi qu'il en soit, que le marin brûlé par le soleil se présentait sous un excellent jour lorsque, l'inspection terminée, il se retira délicatement de la cabine de son amiral, la suppliant de se considérer comme sa Reine, et la saluant d'un geste de la main qui avait tenu la vie de M. Crisparkle, l'invitant à profiter de son jardin de fleurs.
« Helena ! Helena Landless ! Es-tu là ? »
« Qui me parle ? Pas Rosa ? » Puis un second beau visage apparut.
« Oui, ma chérie ! »
« Pourquoi, comment es-tu venue ici, très chère ? »
« Je... je ne sais pas trop, » dit Rosa avec un rougissement ; « à moins que je ne rêve ! »
Pourquoi un rougissement ? Car leurs deux visages étaient seuls avec les autres fleurs. Les rougissements sont-ils parmi les fruits du pays du haricot magique ?
« Je ne rêve pas, » dit Helena, souriant. « J'en prendrais plus pour acquis si c'était le cas. Comment nous retrouvons-nous — ou si près l'une de l'autre — si inopinément ? »
Inopinément en effet, parmi les pignons sombres et les cheminées de la connaissance de P. J. T., et les fleurs qui avaient jailli de la mer salée. Mais Rosa, s'éveillant, raconta à la hâte comment elles en étaient venues à se retrouver, et tout le pourquoi et le comment de cette affaire.
« Et M. Crisparkle est ici, » dit Rosa, en conclusion rapide ; « et, pourrais-tu le croire ? il y a longtemps, il lui a sauvé la vie ! »
« Je pourrais croire n'importe quelle chose pareille de M. Crisparkle, » répondit Helena, le visage empourpré.
(Plus de rougissements dans le pays du haricot magique !)
« Oui, mais ce n'était pas Crisparkle, » dit Rosa, apportant rapidement la correction.
« Je ne comprends pas, mon amour. »
« C'était très gentil de la part de M. Crisparkle d'être sauvé, » dit Rosa, « et il n'aurait pas pu montrer sa haute opinion de M. Tartar plus expressivement. Mais c'est M. Tartar qui l'a sauvé. »
Les yeux sombres d'Helena regardèrent très sérieusement le visage lumineux parmi les feuilles, et elle demanda, sur un ton plus lent et plus pensif :
« M. Tartar est-il avec vous maintenant, ma chère ? »
« Non ; car il a cédé ses chambres à moi — à nous, je veux dire. C'est un endroit si beau ! »
« L'est-ce ? »
« C'est comme l'intérieur du navire le plus exquis qui ait jamais navigué. C'est comme... c'est comme... »
« Comme un rêve ? » suggéra Helena.
Rosa répondit avec un petit signe de tête, et respira les fleurs.
Helena reprit, après un court silence, durant lequel elle sembla (ou c'était l'imagination de Rosa) compatir avec quelqu'un : « Mon pauvre Neville lit dans sa propre chambre, le soleil étant si vif de ce côté en ce moment. Je pense qu'il vaut mieux qu'il ne sache pas que tu es si près. »
« Oh, je le pense aussi ! » s'écria Rosa très promptement.
« Je suppose, » poursuivit Helena, avec hésitation, « qu'il devra savoir peu à peu tout ce que tu m'as dit ; mais je n'en suis pas sûre. Demande l'avis de M. Crisparkle, ma chérie. Demande-lui si je peux dire à Neville autant ou aussi peu de ce que tu m'as dit que je le juge bon. »
Rosa se réfugia dans sa cabine d'État et posa la question. Le chanoine était pour le libre exercice du jugement d'Helena.
« Je le remercie beaucoup, » dit Helena, lorsque Rosa émergea à nouveau avec son rapport. « Demande-lui s'il serait préférable d'attendre jusqu'à ce que toute nouvelle calomnie et poursuite de Neville de la part de ce misérable se dévoile, ou d'essayer de l'anticiper : je veux dire, dans la mesure où découvrir si quelque chose de semblable se trame obscurément autour de nous ? »
Le chanoine trouva ce point si difficile à trancher avec confiance que, après deux ou trois tentatives infructueuses, il suggéra une référence à M. Grewgious. Helena acquiesçant, il se rendit (avec une prise de rôle des plus infructueuses d'indifférence nonchalante) à travers la cour jusqu'à chez P. J. T., et l'exposa. M. Grewgious s'en tint résolument au principe général selon lequel si l'on pouvait prendre de vitesse un brigand ou une bête sauvage, il valait mieux le faire ; et il s'en tint aussi résolument au cas particulier, selon lequel John Jasper était un brigand et une bête sauvage combinés.
Ainsi conseillé, M. Crisparkle revint et fit son rapport à Rosa, qui à son tour le fit à Helena. Celle-ci, poursuivant maintenant régulièrement son fil de pensée à sa fenêtre, considéra là-dessus.
« Nous pouvons compter sur la disponibilité de M. Tartar pour nous aider, Rosa ? » demanda-t-elle.
Oh oui ! Rosa pensait timidement que oui. Oh oui, Rosa croyait timidement pouvoir presque en répondre. Mais devait-elle demander à M. Crisparkle ? « Je pense que ton autorité sur le point est aussi bonne que la sienne, ma chère, » dit Helena, posément, « et tu n'as pas besoin de disparaître à nouveau pour cela. » Étrange de la part d'Helena !
« Tu vois, Neville, » poursuivit Helena après plus de réflexion, « ne connaît personne d'autre ici : il n'a pas même échangé un mot avec quelqu'un d'autre ici. Si M. Tartar venait le voir ouvertement et souvent ; s'il pouvait consacrer une minute à cet effet, fréquemment ; s'il pouvait même le faire, presque quotidiennement ; quelque chose pourrait en sortir. »
« Quelque chose pourrait en sortir, ma chère ? » répéta Rosa, observant la beauté de son amie avec un visage hautement perplexe. « Quelque chose pourrait ? »
« Si les mouvements de Neville sont réellement surveillés, et si le but est réellement de l'isoler de tous ses amis et connaissances et d'user sa vie quotidienne grain par grain (ce qui semblerait être la menace contre toi), ne semble-t-il pas probable, » dit Helena, « que son ennemi communiquerait d'une manière ou d'une autre avec M. Tartar pour le détourner de Neville ? Auquel cas, nous pourrions non seulement connaître le fait, mais pourrions savoir de M. Tartar quels étaient les termes de la communication. »
« Je vois ! » s'écria Rosa. Et elle se précipita immédiatement dans sa cabine d'État.
Bientôt son joli visage réapparut, avec une couleur grandement accentuée, et elle dit qu'elle avait tout dit à M. Crisparkle, et que M. Crisparkle avait fait venir M. Tartar, et que M. Tartar — « qui attend maintenant, au cas où vous auriez besoin de lui, » ajouta Rosa, avec un demi-regard en arrière, et non sans une certaine confusion entre l'intérieur et l'extérieur de la cabine d'État — avait déclaré sa volonté d'agir comme elle l'avait suggéré, et d'entamer sa tâche ce jour-là même.
« Je le remercie de tout mon cœur, » dit Helena. « Je t'en prie, dis-le-lui. »
À nouveau non sans une certaine confusion entre le jardin de fleurs et la cabine, Rosa plongea avec son message, et en ressortit avec plus d'assurances de M. Tartar, et resta indécise dans un état divisé entre Helena et lui, ce qui prouva que la confusion n'est pas toujours nécessairement maladroite, mais peut parfois présenter une apparence très agréable.
« Et maintenant, ma chérie, » dit Helena, « nous serons attentives à la prudence qui nous a restreintes à cet entretien pour le moment, et nous nous séparerons. J'entends aussi Neville bouger. Vas-tu retourner ? »
« Chez Miss Twinkleton ? » demanda Rosa.
« Oui. »
« Oh, je ne pourrais plus jamais y aller. Je ne pourrais vraiment pas, après cet entretien épouvantable ! » dit Rosa.
« Alors où vas-tu, ma jolie ? »
« Maintenant que j’y pense, je ne sais pas », dit Rosa. « Je n’ai encore rien décidé du tout, mais mon tuteur prendra soin de moi. Ne sois pas inquiète, ma chère. Je finirai bien par être quelque part. »
(Cela semblait probable.)
« Et j’aurai des nouvelles de mon Bouton de Rose par M. Tartar ? » s’enquit Helena.
« Oui, je suppose ; par… » Rosa regarda derrière elle, agitée, au lieu de fournir le nom. « Mais dis-moi une chose avant que nous nous quittions, très chère Helena. Dis-moi… que tu es sûre, sûre, sûre, que je n’y pouvais rien. »
« N’y pouvais rien, mon amour ? »
« N’y pouvais rien pour le rendre malveillant et vindicatif. Je ne pouvais pas traiter avec lui, n’est-ce pas ? »
« Tu sais combien je t’aime, ma chérie », répondit Helena avec indignation ; « mais je préférerais te voir morte à ses pieds cruels. »
« C’est un grand réconfort pour moi ! Et tu le diras à ton pauvre frère, n’est-ce pas ? Et tu lui transmettras mon souvenir et ma sympathie ? Et tu lui demanderas de ne pas me haïr ? »
Avec un hochement de tête mélancolique, comme si c’était là une supplique tout à fait superflue, Helena envoya amoureusement des baisers de ses deux mains à son amie, et les deux mains de son amie lui renvoyèrent les baisers ; puis elle vit une troisième main (une main brune) apparaître parmi les fleurs et les feuilles, et aider son amie à disparaître de sa vue.
La collation que M. Tartar produisit dans la Cabine de l’Amiral, en touchant simplement le bouton à ressort d’un casier et la poignée d’un tiroir, fut un repas éblouissant et enchanteur. De merveilleux macarons, des liqueurs étincelantes, des épices tropicales conservées par magie et des gelées de fruits tropicaux célestes se déployèrent abondamment en un instant. Mais M. Tartar ne pouvait pas immobiliser le temps ; et le temps, avec sa rapidité impitoyable, avançait si vite que Rosa fut obligée de redescendre du pays des haricots magiques sur terre, dans les bureaux de son tuteur.
« Et maintenant, ma chère », dit M. Grewgious, « que faut-il faire ensuite ? Pour formuler la pensée autrement : qu’allons-nous faire de vous ? »
Rosa ne put que regarder d’un air contrit, consciente d’être très encombrante, tant pour elle-même que pour tous les autres. L’idée passagère de vivre, à l’épreuve du feu, en haut d’un grand nombre d’escaliers à Furnival’s Inn pour le reste de ses jours, fut la seule chose ressemblant à un plan qui lui vint à l’esprit.
« Il m’est venu à l’esprit », dit M. Grewgious, « que comme la dame respectée, Miss Twinkleton, se rend occasionnellement à Londres pendant les vacances, dans le but d’étendre ses relations et de rester disponible pour des entrevues avec des parents métropolitains, s’il en est — si, en attendant d’avoir le temps de nous retourner, nous ne pourrions pas inviter Miss Twinkleton à venir séjourner avec vous pendant un mois ? »
« Séjourner où, monsieur ? »
« Si », expliqua M. Grewgious, « nous ne pourrions pas prendre un logement meublé en ville pour un mois, et inviter Miss Twinkleton à prendre votre charge durant cette période ? »
« Et ensuite ? » fit remarquer Rosa.
« Et ensuite », dit M. Grewgious, « nous ne serions pas plus mal lotis que nous le sommes maintenant. »
« Je pense que cela pourrait aplanir les choses », acquiesça Rosa.
« Alors », dit M. Grewgious en se levant, « allons chercher un logement meublé. Rien ne pourrait m’être plus agréable que la douce présence d’hier soir, pour tous les soirs restants de mon existence ; mais ce ne sont pas là des conditions convenables pour une jeune dame. Partons en quête d’aventures, et cherchons un logement meublé. En attendant, M. Crisparkle ici présent, qui doit rentrer chez lui immédiatement, verra sans doute avec bonté Miss Twinkleton et invitera cette dame à coopérer à notre projet. »
M. Crisparkle, acceptant volontiers la commission, prit congé ; M. Grewgious et sa pupille se mirent en route pour leur expédition.
Comme l’idée que se faisait M. Grewgious de chercher un logement meublé consistait à se placer du côté opposé de la rue face à une maison portant une annonce appropriée à la fenêtre, et à la fixer ; puis à se frayer un chemin tortueusement jusqu’à l’arrière de la maison, et à fixer également cette partie ; puis à ne pas entrer, mais à faire des tentatives similaires pour une autre maison, avec le même résultat ; leur progression fut lente. Finalement, il se souvint d’une cousine veuve, éloignée de plusieurs degrés, de M. Bazzard, qui avait autrefois sollicité son influence dans le monde des logeurs, et qui vivait à Southampton Street, Bloomsbury Square. Le nom de cette dame, énoncé en capitales intransigeantes d’une taille considérable sur une plaque de porte en laiton, et pourtant peu explicite quant au sexe ou à la condition, était BILLICKIN.
La langueur personnelle et une franchise personnelle accablante étaient les traits distinctifs de l’organisation de Mrs. Billickin. Elle sortit en languissant de son propre salon arrière exclusif, avec l’air d’avoir été expressément ranimée à cette fin, après une accumulation de plusieurs évanouissements.
« J’espère que je vous vois en bonne santé, monsieur », dit Mrs. Billickin en reconnaissant son visiteur d’une révérence.
« Je vous remercie, tout à fait bien. Et vous, madame ? » répondit M. Grewgious.
« Je suis aussi bien », dit Mrs. Billickin, devenant aspirée par un excès de langueur, « que je ne le suis jamais. »
« Ma pupille et une dame âgée », dit M. Grewgious, « souhaitent trouver un logement distingué pour un mois environ. Avez-vous des appartements disponibles, madame ? »
« M. Grewgious », répondit Mrs. Billickin, « je ne vous tromperai pas ; loin de là. J’ai des appartements disponibles. »
Ceci, avec l’air d’ajouter : « Conduisez-moi au bûcher, si vous voulez ; mais tant que je vivrai, je serai franche. »
« Et maintenant, quels appartements, madame ? » demanda M. Grewgious, avec aménité. Pour apprivoiser une certaine sévérité apparente chez Mrs. Billickin.
« Il y a ce salon — appelez-le comme vous voudrez, c’est le salon de devant, mademoiselle », dit Mrs. Billickin, en incluant Rosa dans la conversation : « le salon de derrière étant celui auquel je m’attache et dont je ne me sépare jamais ; et il y a deux chambres à coucher au sommet de la maison avec le gaz installé. Je ne vous dis pas que vos planchers de chambre sont fermes, car ils ne le sont pas. L’installateur de gaz lui-même a admis que pour faire un travail solide, il devait passer juste sous vos solives, et que cela ne valait pas la dépense en tant que locataire annuel. La tuyauterie passe au-dessus de vos solives, et il vaut mieux que cela soit porté à votre connaissance. »
M. Grewgious et Rosa échangèrent des regards quelque peu consternés, bien qu’ils n’eussent pas la moindre idée des horreurs latentes que ce passage de la tuyauterie pouvait impliquer. Mrs. Billickin porta la main à son cœur, comme pour le soulager d’un poids.
« Eh bien ! Le toit est en bon état, sans aucun doute », dit M. Grewgious, reprenant un peu de courage.
« M. Grewgious », répondit Mrs. Billickin, « si je devais vous dire, monsieur, que de n’avoir rien au-dessus de vous revient à avoir un plafond au-dessus de vous, je vous tromperais, ce que je ne ferai pas. Non, monsieur. Vos ardoises VONT se détacher à cette altitude par temps venteux, faites de votre mieux, le meilleur ou le pire ! Je vous défie, monsieur, qui que vous soyez, de maintenir vos ardoises serrées, essayez comme vous voudrez. » Ici, Mrs. Billickin, ayant été chaleureuse avec M. Grewgious, se refroidit un peu, pour ne pas abuser du pouvoir moral qu’elle exerçait sur lui. « Par conséquent », poursuivit Mrs. Billickin, plus doucement, mais toujours fermement dans sa franchise incorruptible : « par conséquent, il serait pire qu’inutile que je me traîne et voyage jusqu’au sommet de la maison avec vous, et que vous disiez : “Mrs. Billickin, quelle tache remarqué-je au plafond, car je considère bien que c’en est une ?” et que je réponde : “Je ne vous comprends pas, monsieur.” Non, monsieur, je ne serai pas si sournoise. Je vous comprends avant que vous ne le signaliez. C’est l’humidité, monsieur. Elle entre, et elle n’entre pas. Vous pouvez y être au sec la moitié de votre vie ; mais le temps viendra, et il est préférable que vous le sachiez, où une éponge trempée ne serait pas un nom pour vous qualifier. »
M. Grewgious parut très humilié d’être préfiguré dans cet état.
« Avez-vous d’autres appartements, madame ? » demanda-t-il.
« M. Grewgious », répondit Mrs. Billickin avec beaucoup de solennité, « j’en ai. Vous me demandez si j’en ai, et ma réponse ouverte et honnête est : j’en ai. Les premier et deuxième étages sont vacants, et ce sont de douces chambres. »
« Venez, venez ! Il n’y a rien contre eux », dit M. Grewgious, se réconfortant.
« M. Grewgious », répliqua Mrs. Billickin, « pardonnez-moi, il y a l’escalier. À moins que votre esprit ne soit préparé à l’escalier, cela mènera à une déception inévitable. Vous ne pouvez pas, mademoiselle », dit Mrs. Billickin en s’adressant à Rosa avec reproche, « placer un premier étage, et encore moins un second, sur le même pied d’égalité qu’un salon. Non, vous ne pouvez pas le faire, mademoiselle, cela dépasse vos forces, et pourquoi essayer ? »
Mrs. Billickin formula cela très sentimentalement, comme si Rosa avait fait preuve d’une détermination obstinée à tenir une position intenable.
« Pouvons-nous voir ces chambres, madame ? » s’enquit son tuteur.
« M. Grewgious », répondit Mrs. Billickin, « vous pouvez. Je ne vous le dissimulerai pas, monsieur ; vous pouvez. »
Mrs. Billickin envoya alors chercher son châle dans son salon arrière (c’était une fiction d’état, datant d’une antiquité immémoriale, qu’elle ne pouvait jamais aller nulle part sans être enveloppée), et ayant été enrôlée par sa servante, elle montra le chemin. Elle fit diverses pauses distinguées dans l’escalier pour reprendre son souffle, et agrippa son cœur dans le salon comme s’il s’était presque échappé, et qu’elle l’eût surpris en train de prendre son envol.
« Et le deuxième étage ? » dit M. Grewgious, après avoir trouvé le premier satisfaisant.
« M. Grewgious », répondit Mrs. Billickin en se tournant vers lui avec cérémonie, comme si le moment était venu d’aboutir à une entente claire sur un point difficile et d’établir une confiance solennelle, « le deuxième étage est au-dessus de celui-ci. »
« Pouvons-nous voir cela aussi, madame ? »
« Oui, monsieur », répondit Mrs. Billickin, « c’est ouvert comme le jour. »
Cela s’avérant également satisfaisant, M. Grewgious se retira vers une fenêtre avec Rosa pour quelques mots de consultation, puis, demandant plume et encre, esquissa une ligne ou deux d’accord. Entre-temps, Mrs. Billickin prit place et délivra une sorte d’index ou de résumé de la question générale.
« Quarante-cinq shillings par semaine au mois, à cette époque de l’année », dit Mrs. Billickin, « est seulement raisonnable pour les deux parties. Ce n’est ni Bond Street ni le palais de St. James ; mais personne ne prétend que c’en est. Il n’est pas non plus tenté de nier — car pourquoi le ferait-on ? — que l’arche mène à une écurie. Les écuries doivent exister. Concernant le service ; deux sont gardés, à des salaires libéraux. Des mots ont été échangés quant aux fournisseurs, mais les chaussures sales sur le foyer fraîchement nettoyé étaient attribuables, et aucun souhait de commission sur vos commandes. Le charbon est soit près du feu, soit par le seau. » Elle insista sur les prépositions comme marquant une différence subtile mais immense. « Les chiens ne sont pas vus avec faveur. Outre les saletés, ils se font voler, et des suspicions partagées ont tendance à s’immiscer, et des désagréments surviennent. »
À ce moment-là, M. Grewgious avait ses lignes d’accord et ses arrhes prêts. « Je l’ai signé pour les dames, madame », dit-il, « et vous aurez la bonté de le signer pour vous-même, nom de baptême et nom de famille, là, s’il vous plaît. »
« M. Grewgious », dit Mrs. Billickin dans un nouvel élan de franchise, « non, monsieur ! Vous devez excuser le nom de baptême. »
M. Grewgious la fixa.
« La plaque de porte est utilisée comme une protection », dit Mrs. Billickin, « et agit comme telle, et je ne m’en séparerai pas. »
M. Grewgious fixa Rosa.
« Non, M. Grewgious, vous devez m’excuser. Tant que cette maison est connue indéfiniment sous le nom de Billickin, et tant qu’il est douteux pour la racaille où Billickin peut être caché, près de la porte de la rue ou dans la cour, et quel est son poids et sa taille, tant que je me sens en sécurité. Mais m’engager dans une déclaration féminine solitaire, non, mademoiselle ! Et vous ne voudriez pas non plus un instant », dit Mrs. Billickin avec un fort sentiment d’offense, « profiter de votre sexe, si vous n’y étiez pas amenée par un exemple inconsidéré. »
Rosa, rougissant comme si elle avait fait une tentative très honteuse de tromper la bonne dame, supplia M. Grewgious de se contenter de n’importe quelle signature. Et en conséquence, d’une manière seigneuriale, le seing BILLICKIN fut apposé sur le document.
Les détails furent alors réglés pour prendre possession le surlendemain, date à laquelle on pouvait raisonnablement attendre Miss Twinkleton ; et Rosa retourna à Furnival’s Inn au bras de son tuteur.
Voici M. Tartar marchant de long en large dans Furnival’s Inn, se retenant quand il les vit approcher, et s’avançant vers eux !
« Il m’est venu à l’esprit », fit remarquer M. Tartar, « que nous pourrions remonter la rivière, le temps étant si délicieux et la marée favorable. J’ai mon propre bateau aux Temple Stairs. »
« Je n’ai pas remonté la rivière depuis bien des jours », dit M. Grewgious, tenté.
« Je n’ai jamais remonté la rivière », ajouta Rosa.
En moins d’une demi-heure, ils réglaient cette affaire en remontant la rivière. La marée était avec eux, l’après-midi était charmant. Le bateau de M. Tartar était parfait. M. Tartar et Lobley (le serviteur de M. Tartar) tiraient une paire d’avirons. M. Tartar avait un yacht, semblait-il, amarré quelque part vers Greenhithe ; et le serviteur de M. Tartar avait la charge de ce yacht, et était détaché pour son service présent. C’était un homme à l’air jovial, avec des cheveux et des favoris fauves, et un grand visage rouge. Il était l’image même du soleil dans les vieilles gravures sur bois, ses cheveux et ses favoris tenant lieu de rayons tout autour de lui. Resplendissant à la proue du bateau, il était une vision brillante, vêtu d’une chemise de matelot de la marine — ou non, selon les avis — et ses bras et sa poitrine tatoués de toutes sortes de motifs. Lobley semblait prendre cela facilement, tout comme M. Tartar ; pourtant leurs avirons se pliaient à mesure qu’ils tiraient, et le bateau bondissait sous eux. M. Tartar parlait comme s’il ne faisait rien, à Rosa qui ne faisait vraiment rien, et à M. Grewgious qui faisait tant qu’il dirigeait tout de travers ; mais qu’importait, quand un tour du poignet habile de M. Tartar, ou un simple sourire de Lobley au-dessus de la proue, remettait tout en ordre ! La marée les porta de la manière la plus gaie et la plus étincelante, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour dîner dans quelque jardin éternellement vert, n’ayant nul besoin d’identification factuelle ici ; et puis la marée tourna obligeamment — étant dévouée à ce groupe seul pour ce jour-là ; et tandis qu’ils flottaient paresseusement parmi des lits d’osier, Rosa essaya ce qu’elle pouvait faire en matière d’aviron, et s’en sortit magnifiquement, étant grandement assistée ; et M. Grewgious essaya ce qu’il pouvait faire, et s’en sortit sur le dos, plié en deux avec un aviron sous le menton, n’étant pas assisté du tout. Puis il y eut un intervalle de repos sous les branches (quel repos !) pendant que M. Lobley épongait, et, arrangeant coussins, civières et autres, dansait sur la corde raide sur toute la longueur du bateau comme un homme pour qui les chaussures étaient une superstition et les bas un esclavage ; puis vint le doux retour parmi les odeurs délicieuses de tilleuls en fleurs, et les ripplements musicaux ; et, bien trop tôt, la grande ville noire jeta son ombre sur les eaux, et ses ponts sombres les enjambèrent comme la mort enjambe la vie, et le jardin éternellement vert sembla être laissé pour l’éternité, irrécupérable et lointain.
« Je me demande si les gens peuvent traverser la vie sans étapes pénibles ? » pensa Rosa le lendemain, alors que la ville était à nouveau très graveleuse, et que tout avait une apparence étrange et inconfortable de sembler attendre quelque chose qui ne viendrait pas. NON. Elle commença à penser que, maintenant que les jours d’école de Cloisterham s’étaient écoulés et disparus, les étapes pénibles commenceraient à s’installer par intervalles et à se faire lasser de se faire connaître !
Pourtant, qu’attendait Rosa ? Attendait-elle Miss Twinkleton ? Miss Twinkleton arriva dûment. De son salon arrière sortit la Billickin pour recevoir Miss Twinkleton, et la Guerre était dans l’œil de la Billickin dès ce moment fatal.
Miss Twinkleton apporta une quantité de bagages avec elle, ayant tous ceux de Rosa ainsi que les siens. La Billickin prit mal que l’esprit de Miss Twinkleton, étant gravement perturbé par ces bagages, ne parvint pas à saisir son identité personnelle avec cette clarté de perception qui était due à ses exigences. La majesté monta son trône sombre sur le front de la Billickin en conséquence. Et quand Miss Twinkleton, en faisant l’inventaire agité de ses malles et paquets, dont elle en avait dix-sept, compta particulièrement la Billickin elle-même comme numéro onze, la B. trouva nécessaire de désavouer.
« Les choses ne peuvent pas être mises sur le pied d’égalité trop tôt », dit-elle, avec une franchise si démonstrative qu’elle en était presque intrusive, « que la personne de la maison n’est pas une boîte ni un paquet, ni un sac de tapis. Non, je vous suis grandement obligée, Miss Twinkleton, ni non plus une mendiante. »
Ce dernier déni faisait référence au fait que Miss Twinkleton, distraite, lui pressait deux shillings six pence, au lieu du cocher.
Ainsi rejetée, Miss Twinkleton demanda sauvagement « quel monsieur » devait être payé ? Il y avait deux messieurs dans cette position (Miss Twinkleton étant arrivée avec deux taxis), chaque monsieur, en étant payé, présentait ses deux shillings six pence sur le plat de sa main ouverte, et, avec un regard sans voix et la mâchoire tombante, affichait son grief au ciel et à la terre. Terrifiée par ce spectacle alarmant, Miss Twinkleton plaça un autre shilling dans chaque main ; en faisant appel à la loi d’un ton agité, et en racontant ses bagages cette fois avec les deux messieurs inclus, ce qui fit que le total devint compliqué. Pendant ce temps, les deux messieurs, regardant chacun très durement le dernier shilling en grommelant, comme s’il pouvait devenir dix-huit pence si seulement il gardait les yeux dessus, descendirent les marches, montèrent dans leurs voitures et partirent, laissant Miss Twinkleton en larmes sur une boîte à chapeau.
La Billickin contempla cette manifestation de faiblesse sans sympathie, et donna des instructions pour qu’« un jeune homme soit fait entrer » pour lutter avec les bagages. Quand ce gladiateur eut disparu de l’arène, la paix s’ensuivit, et les nouveaux locataires dînèrent.
Mais la Billickin avait en quelque sorte appris que Miss Twinkleton tenait une école. Le saut de cette connaissance à l’inférence que Miss Twinkleton s’efforçait de lui apprendre quelque chose, était facile. « Mais vous ne le faites pas », soliloqua la Billickin ; « je ne suis pas votre élève, quoi qu’elle », signifiant Rosa, « puisse être, pauvre chose ! »
Miss Twinkleton, d’autre part, ayant changé de robe et retrouvé ses esprits, était animée par un désir suave d’améliorer l’occasion de toutes les manières, et d’être un modèle aussi serein que possible. Dans un heureux compromis entre ses deux états d’existence, elle était déjà devenue, avec son panier à ouvrage devant elle, la compagne également vivace avec un léger assaisonnement judicieux d’informations, quand la Billickin s’annonça.
« Je ne vous cacherai pas, mesdames », dit la B., enveloppée dans le châle d’apparat, « car ce n’est pas mon caractère de cacher ni mes motifs ni mes actions, que je prends la liberté de passer vous voir pour exprimer l’espoir que votre dîner était à votre goût. Bien que non Professionnelle mais Ordinaire, pourtant son salaire devrait être un objet suffisant pour elle pour stimuler à s’élever au-dessus du simple rôti et bouilli. »
« Nous avons très bien dîné, en effet », dit Rosa, « je vous remercie. »
« Accoutumées », dit Miss Twinkleton avec un air gracieux, qui aux oreilles jalouses de la Billickin semblait ajouter « ma bonne femme » — « accoutumées à un régime libéral et nutritif, mais simple et salutaire, nous n’avons trouvé aucune raison de déplorer notre absence de l’ancienne cité, et du foyer méthodique, dans lequel la routine tranquille de notre sort a été jusqu’ici jetée. »
« J’ai pensé qu’il était bon de mentionner à ma cuisinière », observa la Billickin avec un flot de franchise, « avec lequel j’espère que vous serez d’accord, Miss Twinkleton, était une précaution juste, que la jeune demoiselle étant habituée à ce que nous considérerions ici comme un pauvre régime, ferait mieux d’être amenée progressivement. Car, une ruée d’une alimentation maigre à une alimentation généreuse, et de ce que vous pouvez appeler la tambouille à ce que vous pouvez appeler la méthode, nécessite une force de constitution qui ne se trouve pas souvent chez la jeunesse, en particulier quand elle est minée par le pensionnat ! »
On verra que la Billickin se mesurait maintenant ouvertement à Miss Twinkleton, comme quelqu’un qu’elle avait pleinement identifié comme son ennemie naturelle.
« Vos remarques », répondit Miss Twinkleton, depuis une hauteur morale éloignée, « sont bien intentionnées, je n’en doute pas ; mais vous me permettrez d’observer qu’elles développent une vue erronée du sujet, qui ne peut être imputée qu’à votre manque extrême d’informations précises. »
« Mon informiation », rétorqua la Billickin en ajoutant une syllabe supplémentaire pour souligner son propos avec une politesse aussi puissante que forcée, « mon informiation, Miss Twinkleton, provient de ma propre expérience, laquelle, je crois, est généralement considérée comme un bon guide. Quoi qu’il en soit, j’ai été placée dans ma jeunesse dans un pensionnat très distingué, dont la maîtresse n’était autre qu’une dame telle que vous, à peu près de votre âge ou peut-être de quelques années votre cadette, et une pauvreté de sang découlant de la table m’est restée toute la vie. »
« Très probablement », dit Miss Twinkleton, toujours depuis son éminence lointaine, « et c’est bien regrettable. — Rosa, ma chère, comment avancez-vous dans votre travail ? »
« Miss Twinkleton », reprit la Billickin d’un ton courtois, « avant de me retirer sur l’’int, comme une dame doit le faire, je souhaite vous demander, en tant que dame, si je dois considérer que mes paroles sont mises en doute ? »
« Je ne vois pas sur quel fondement vous entretenez une telle supposition », commença Miss Twinkleton, lorsque la Billickin l’interrompit prestement.
« Ne prêtez pas, je vous prie, de suppositions à mes lèvres là où je n’en ai moi-même formulé aucune. Votre débit de paroles est grand, Miss Twinkleton, et vos élèves s’attendent sans doute à ce qu’il le soit, et nul doute qu’il est considéré comme valant le prix qu’on y met. Nul doute, j’en suis sûre. Mais ne payant pas pour des flux de paroles, et ne demandant pas à en être gratifiée ici, je souhaite répéter ma question. »
« Si vous faites allusion à la pauvreté de votre circulation », commença Miss Twinkleton, lorsque de nouveau la Billickin l’interrompit prestement.
« Je n’ai employé aucune expression de ce genre. »
« Si vous faites allusion, alors, à la pauvreté de votre sang… »
« Causée », stipula expressément la Billickin, « dans un pensionnat… »
« Alors », reprit Miss Twinkleton, « tout ce que je peux dire, c’est que je suis tenue de croire, sur votre affirmation, qu’il est effectivement fort pauvre. Je ne peux m’empêcher d’ajouter que si cette circonstance malheureuse influence votre conversation, il est fort à déplorer, et il est éminemment souhaitable que votre sang fût plus riche. — Rosa, ma chère, comment avancez-vous dans votre travail ? »
« Hem ! Avant de me retirer, Mademoiselle », proclama la Billickin à l’adresse de Rosa, en effaçant superbement Miss Twinkleton, « je souhaiterais qu’il soit entendu entre vous et moi que mes transactions futures se feront avec vous seule. Je ne connais aucune dame âgée ici, Mademoiselle, aucune plus âgée que vous-même. »
« Un arrangement tout à fait souhaitable, Rosa ma chère », observa Miss Twinkleton.
« Ce n’est pas, Mademoiselle », dit la Billickin avec un sourire sardonique, « que je possède le Moulin dont j’ai entendu parler, dans lequel les vieilles dames seules pourraient être moulues pour redevenir jeunes (quel cadeau ce serait pour certaines d’entre nous), mais que je me limite à vous totalement. »
« Lorsque j’aurai quelque désir de communiquer une requête à la personne de la maison, Rosa ma chère », observa Miss Twinkleton avec une majestueuse gaieté, « je vous en ferai part, et vous voudrez bien, j’en suis sûre, veiller à ce qu’elle soit transmise à qui de droit. »
« Bonsoir, Mademoiselle », dit la Billickin, à la fois affectueusement et avec réserve. « Étant seule à mes yeux, je vous souhaite bonsoir avec mes meilleurs vœux, et je ne me trouve pas poussée, je suis vraiment ’appy de le dire, à exprimer mon mépris pour un indiwidu, malheureusement pour vous, qui vous appartient. »
La Billickin se retira gracieusement sur cette remarque finale, et à partir de ce moment, Rosa occupa la position instable d’un volant entre ces deux raquettes. Rien ne pouvait se faire sans qu’une escarmouche vive ne fût jouée. Ainsi, sur la question quotidienne du dîner, Miss Twinkleton disait, les trois étant présentes :
« Peut-être, mon amour, consulterez-vous la personne de la maison pour savoir si elle peut nous procurer une friture d’agneau ; ou, à défaut, un poulet rôti. »
Sur quoi la Billickin rétorquait (Rosa n’ayant pas dit un mot) : « Si vous étiez plus accoutumée à la viande de boucherie, Mademoiselle, vous n’auriez pas l’idée d’une friture d’agneau. Premièrement, parce que les agneaux sont depuis longtemps des moutons, et deuxièmement, parce qu’il y a des jours d’abattage, et d’autres non. Quant aux poulets rôtis, Mademoiselle, pourquoi seriez-vous si rassasiée de poulets rôtis, sans compter que vous achetez, quand vous faites votre marché vous-même, la plus âgée des volailles avec les pattes les plus écaillées, tout comme si vous aviez l’habitude de les trier par souci d’économie. Essayez un peu d’inwention, Mademoiselle. Habituez-vous un peu à tenir la maison. Allez donc, pensez à quelqu’autre chose. »
À cet encouragement, offert avec la tolérance indulgente d’une experte sage et libérale, Miss Twinkleton répondait, en rougissant :
« Ou, ma chère, vous pourriez proposer à la personne de la maison un canard. »
« Eh bien, Mademoiselle ! » s’exclamait la Billickin (toujours sans qu’un mot fût prononcé par Rosa), « vous m’étonnez quand vous parlez de canards ! Sans mentionner qu’ils ne sont plus de saison et très chers, cela me fend vraiment le cœur de vous voir manger un canard ; car le blanc, qui est le seul morceau délicat dans un canard, va toujours dans une direction que je ne saurais imaginer, et votre propre assiette revient si misérablement dépouillée, peau et os ! Essayez encore, Mademoiselle. Pensez davantage à vous-même, et moins aux autres. Un plat de ris de veau, par exemple, ou un morceau de mouton. Quelque chose où vous pouvez avoir votre juste part. »
De temps à autre, le jeu devenait très animé, et était soutenu avec une vivacité rendant une telle rencontre tout à fait fade. Mais la Billickin marquait presque invariablement le plus de points ; et portait des coups latéraux de la nature la plus inattendue et la plus extraordinaire, alors qu’elle semblait n’avoir aucune chance.
Tout cela n’améliorait pas l’état de tension à Londres, ni l’air que Londres avait pris aux yeux de Rosa, celui d’attendre quelque chose qui ne venait jamais. Fatiguée de travailler et de converser avec Miss Twinkleton, elle suggéra de travailler et de lire : ce à quoi Miss Twinkleton consentit volontiers, en tant qu’excellente lectrice aux capacités éprouvées. Mais Rosa découvrit bientôt que Miss Twinkleton ne lisait pas honnêtement. Elle supprimait les scènes d’amour, interpolait des passages à la louange du célibat féminin, et se rendait coupable d’autres fraudes pieuses flagrantes. Pour donner un exemple, prenez le passage vibrant : « Toujours le plus cher et le mieux adoré, — dit Edward en serrant la chère tête contre sa poitrine et en faisant glisser les cheveux de soie entre ses doigts caressants, d’où il les laissait tomber comme une pluie dorée, — toujours le plus cher et le mieux adoré, fuyons le monde sans sympathie et la froideur stérile des cœurs de pierre, vers le riche et chaud Paradis de la Confiance et de l’Amour. » La version frauduleuse de Miss Twinkleton courait platement ainsi : « Toujours fiancé à moi avec le consentement de nos parents des deux côtés, et l’approbation du recteur aux cheveux d’argent du district, — dit Edward en portant respectueusement à ses lèvres les doigts effilés si habiles à la broderie, au tambour, au crochet et autres arts véritablement féminins, — laisse-moi appeler ton papa avant que l’aube de demain ne se soit enfoncée à l’ouest, et proposer un établissement en banlieue, modeste peut-être, mais dans nos moyens, où il sera toujours le bienvenu en tant qu’invité du soir, et où chaque arrangement investira l’économie et l’échange constant de connaissances scolaires des attributs de l’ange gardien du bonheur domestique. »
Alors que les jours s’écoulaient sans que rien n’arrivât, les voisins commencèrent à dire que la jolie fille chez la Billickin, qui regardait si pensivement et si souvent par les fenêtres poussiéreuses du salon, semblait perdre sa joie de vivre. La jolie fille l’aurait peut-être perdue sans l’heureux hasard de tomber sur quelques livres de voyages et d’aventures en mer. En guise de compensation à leur romance, Miss Twinkleton, lisant à haute voix, tirait le meilleur parti de toutes les latitudes et longitudes, relèvements, vents, courants, dérives et autres statistiques (qu’elle ne trouvait pas moins édifiantes parce qu’ils ne signifiaient absolument rien pour elle) ; tandis que Rosa, écoutant attentivement, tirait le meilleur parti de ce qui lui tenait le plus à cœur. Ainsi, toutes deux s’en portaient mieux qu’auparavant.
CHAPITRE XXIII. L’AUBE, ENCORE
Bien que M. Crisparkle et John Jasper se rencontrassent quotidiennement sous le toit de la Cathédrale, rien ne passa jamais entre eux concernant Edwin Drood, après le moment, plus de six mois auparavant, où Jasper montra silencieusement au chanoine la conclusion et la résolution inscrites dans son journal. Il est peu probable qu’ils se soient jamais rencontrés, bien que si souvent, sans que leurs pensées ne revinssent au sujet. Il est peu probable qu’ils se soient jamais rencontrés, bien que si souvent, sans la sensation, de part et d’autre, que l’autre était un secret déroutant pour lui. Jasper, en tant que dénonciateur et poursuivant de Neville Landless, et M. Crisparkle, en tant que son avocat et protecteur constant, avaient dû au moins se trouver suffisamment en opposition pour spéculer avec un vif intérêt sur la stabilité et la prochaine direction des desseins de l’autre. Mais aucun ne souleva jamais le sujet.
La fausse prétention n’étant pas dans la nature du chanoine, il montrait sans doute ouvertement qu’il aurait à tout moment relancé le sujet, et désirait même en discuter. La réserve déterminée de Jasper, cependant, ne pouvait être ainsi abordée. Impassible, maussade, solitaire, résolu, si concentré sur une idée et sur le but fixe qui l’accompagnait qu’il ne le partageait avec aucune créature humaine, il vivait en dehors de la vie des hommes. Exerçant constamment un Art qui le mettait en harmonie mécanique avec les autres, et qui n’aurait pu être poursuivi si lui et eux n’avaient été dans les relations et l’unisson mécaniques les plus précis, il est curieux de considérer que l’esprit de cet homme n’était en accord ou en échange moral avec rien de ce qui l’entourait. Cela, il l’avait confié à son neveu disparu, avant que l’occasion ne survînt pour son actuelle inflexibilité.
Qu’il dût être au courant du départ brusque de Rosa, et qu’il dût en deviner la cause, cela ne faisait aucun doute. Supposait-il qu’il l’avait terrifiée jusqu’au silence ? ou supposait-il qu’elle avait communiqué à quiconque — à M. Crisparkle lui-même, par exemple — les détails de sa dernière entrevue avec elle ? M. Crisparkle ne pouvait en décider dans son esprit. Il ne pouvait cependant s’empêcher d’admettre, en homme juste, que ce n’était pas, en soi, un crime que de tomber amoureux de Rosa, pas plus que ce n’était un crime de proposer de placer l’amour au-dessus de la vengeance.
Le terrible soupçon à l’égard de Jasper, que Rosa fut si choquée d’avoir laissé entrer dans son imagination, ne semblait trouver aucun refuge chez M. Crisparkle. S’il hantait jamais les pensées d’Helena ou de Neville, aucun des deux n’en fit jamais mention. M. Grewgious ne prenait aucune peine pour dissimuler son implacable aversion pour Jasper, pourtant il n’en fit jamais remonter la cause, si loin fût-elle, à une telle source. Mais c’était un homme aussi réservé qu’excentrique ; et il ne fit nulle mention d’une certaine soirée où il se réchauffa les mains au feu de la porte cochère, et regarda fixement un certain tas de vêtements déchirés et boueux sur le sol.
Le somnolent Cloisterham, chaque fois qu’il s’éveillait à une reconsidération passagère d’une histoire vieille de plus de six mois et rejetée par le banc des magistrats, était assez également divisé sur la question de savoir si le neveu bien-aimé de John Jasper avait été tué par son rival traîtreusement passionné, ou dans une lutte ouverte ; ou s’il s’était, pour ses propres desseins, volatilisé. Il levait alors la tête pour remarquer que le Jasper endeuillé était toujours dévoué à la découverte et à la vengeance ; puis se rendormait. Telle était la condition des choses, partout, à l’époque où l’histoire présente est maintenant parvenue.
Les portes de la Cathédrale sont fermées pour la nuit ; et le maître de chœur, en court congé pour deux ou trois offices, tourne son visage vers Londres. Il y voyage par les moyens qu’a empruntés Rosa, et arrive, comme Rosa est arrivée, par une soirée chaude et poussiéreuse.
Ses bagages de voyage sont facilement portés à la main, et il se dirige à pied vers un hôtel hybride dans une petite place derrière Aldersgate Street, près du Bureau de Poste Général. C’est un hôtel, une pension de famille ou une maison de location, au choix du visiteur. Il s’annonce, dans les nouveaux guides de chemin de fer, comme une entreprise nouvelle, commençant timidement à voir le jour. Il donne timidement, presque en s’excusant, à comprendre au voyageur qu’il n’attend pas de lui, selon le bon vieux plan constitutionnel de l’hôtel, qu’il commande une pinte de cirage noir sucré pour boire et la jette ; mais insinue qu’il peut se faire cirer les bottes au lieu de l’estomac, et peut-être aussi avoir un lit, le petit-déjeuner, le service, et un portier toute la nuit, pour une somme fixe. De ces prémisses et d’autres semblables, beaucoup de vrais Britanniques, au moral au plus bas, déduisent que les temps sont des temps de nivellement, sauf pour ce qui est des grandes routes, dont il n’y en aura bientôt plus une seule en Angleterre.
Il mange sans appétit, et ressort bientôt. Vers l’est et toujours vers l’est, à travers les rues fades, il suit son chemin jusqu’à ce qu’il atteigne sa destination : une cour misérable, particulièrement misérable parmi beaucoup d’autres.
Il gravit un escalier brisé, ouvre une porte, regarde dans une pièce sombre et étouffante, et dit : « Êtes-vous seule ici ? »
« Seule, mon chéri ; tant pis pour moi, et tant mieux pour toi », répond une voix croassante. « Entre, entre, qui que tu sois : je ne peux pas te voir avant d’allumer une allumette, pourtant il me semble reconnaître le son de ta voix. Je te connais, n’est-ce pas ? »
« Allume ton allumette, et essaye. »
« C’est ce que je vais faire, mon chéri, c’est ce que je vais faire ; mais ma main tremble, je ne peux pas mettre la main sur une allumette en un instant. Et je tousse tant que, où que je mette mes allumettes, je ne les y trouve jamais. Elles sautent et tressaillent, comme des choses vivantes, quand je tousse et tousse. Tu viens d’un voyage, mon chéri ? »
« Non. »
« Pas de la marine ? »
« Non. »
« Eh bien, il y a les clients de terre, et il y a les clients d’eau. Je suis une mère pour les deux. Différente de Jack le Chinois de l’autre côté de la cour. Il n’est le père d’aucun des deux. Ce n’est pas dans sa nature. Et il n’a pas le vrai secret du mélange, bien qu’il fasse payer autant que moi qui l’ai, et plus s’il peut l’obtenir. Voici une allumette, et maintenant où est la chandelle ? Si ma toux me prend, je tousserai vingt allumettes avant d’en obtenir une lumière. »
Mais elle trouve la chandelle, et l’allume, avant que la toux ne survienne. Elle la saisit au moment du succès, et elle s’assied en se balançant d’avant en arrière, et haletant par intervalles : « Oh, mes poumons sont dans un état affreux ! mes poumons sont usés jusqu’à la corde ! » jusqu’à ce que la crise soit passée. Durant sa durée, elle n’a eu aucune capacité de vue, ou toute autre capacité non absorbée par la lutte ; mais alors qu’elle la quitte, elle commence à forcer ses yeux, et dès qu’elle est capable d’articuler, elle s’écrie, en fixant :
« Tiens, c’est toi ! »
« Êtes-vous si surprise de me voir ? »
« Je pensais que je ne vous reverrais jamais, mon chéri. Je pensais que vous étiez mort, et parti au Paradis. »
« Pourquoi ? »
« Je ne supposais pas que vous auriez pu rester absent, vivant, si longtemps, de la pauvre vieille âme avec la vraie recette pour le mélanger. Et vous êtes en deuil, en plus ! Pourquoi n’êtes-vous pas venu prendre une pipe ou deux de réconfort ? Est-ce qu’ils vous ont laissé de l’argent, peut-être, et donc vous n’aviez pas besoin de réconfort ? »
« Non. »
« Qui sont ceux qui sont morts, mon chéri ? »
« Un parent. »
« Mort de quoi, mon amour ? »
« Probablement, de la Mort. »
« Nous sommes brefs ce soir ! » s’écrie la femme, avec un rire conciliant. « Brefs et grincheux, nous le sommes ! Mais nous sommes indisposés par manque d’une fumée. Nous avons le cafard, n’est-ce pas, mon chéri ? Mais c’est l’endroit pour le guérir ; c’est l’endroit où le cafard est chassé par la fumée. »
« Vous pouvez donc préparer », répond le visiteur, « aussitôt qu’il vous plaira. »
Il se déchausse, desserre sa cravate, et s’allonge au pied du lit sordide, la tête reposant sur sa main gauche.
« Maintenant vous commencez à ressembler à vous-même », dit la femme avec approbation. « Maintenant je reconnais vraiment mon vieux client ! Vous avez essayé de mélanger vous-même depuis tout ce temps, mon poupon ? »
« J’en prenais de temps en temps, à ma manière. »
« Ne le prenez jamais à votre manière. Ce n’est pas bon pour le commerce, et ce n’est pas bon pour vous. Où est mon encrier, et où est mon dé, et où est ma petite cuillère ? Il va le prendre sous une forme artistique maintenant, mon chéri chéri ! »
Entrant dans son processus, et commençant à faire bouillir et à souffler sur la faible étincelle enfermée dans le creux de ses mains, elle parle de temps à autre, d’un ton de satisfaction nasillarde, sans s’arrêter. Quand il parle, il le fait sans la regarder, et comme si ses pensées vagabondaient déjà par anticipation.
« J’ai préparé pas mal de fumées pour vous, dans l’ensemble, n’est-ce pas, mon mignon ? »
« Pas mal. »
« Quand vous êtes venu la première fois, vous étiez tout nouveau là-dedans ; n’est-ce pas ? »
« Oui, j’étais facilement disposé, alors. »
« Mais vous avez progressé dans le monde, et vous avez été capable, peu à peu, de prendre votre pipe avec les meilleurs d’entre eux, n’est-ce pas ? »
« Ah ; et les pires. »
« C’est juste prêt pour vous. Quel doux chanteur vous étiez quand vous êtes venu la première fois ! Vous aviez l’habitude de baisser la tête, et de vous chanter jusqu’au sommeil comme un oiseau ! C’est prêt pour vous maintenant, mon chéri. »
Il la lui prend avec grand soin, et porte l’embout à ses lèvres. Elle s’assoit à côté de lui, prête à recharger la pipe.
Après avoir inhalé quelques bouffées en silence, il l’aborde d’un air dubitatif :
« Est-ce aussi puissant qu’autrefois ? »
« De quoi parlez-vous, mon chéri ? »
« De quoi devrais-je parler, sinon de ce que j’ai dans la bouche ? »
« C’est exactement la même chose. Toujours la même, identique. »
« Ça n’a pas le même goût. Et c’est plus lent. »
« Vous y êtes plus habitué, vous voyez. »
« Cela peut en être la cause, certainement. Regardez ici. » Il s’arrête, devient rêveur, et semble oublier qu’il a sollicité son attention. Elle se penche sur lui, et parle à son oreille.
« Je vous écoute. Vous dites à l’instant, Regardez ici. Je dis maintenant, Je vous écoute. Nous parlions juste avant du fait que vous y soyez habitué. »
« Je sais tout ça. Je pensais simplement. Regardez ici. Supposez que vous ayez quelque chose dans votre esprit ; quelque chose que vous étiez sur le point de faire. »
« Oui, mon chéri ; quelque chose que j’étais sur le point de faire ? »
« Mais que vous n’aviez pas tout à fait déterminé à faire. »
« Oui, mon chéri. »
« Pourriez ou ne pourriez pas le faire, vous comprenez. »
« Oui. » Avec la pointe d’une aiguille, elle remue le contenu du fourneau.
« Le feriez-vous dans votre imagination, quand vous étiez allongée ici à faire ceci ? »
Elle hoche la tête. « Encore et encore. »
« Juste comme moi ! Je l’ai fait encore et encore. Je l’ai fait des centaines de milliers de fois dans cette pièce. »
« Il faut espérer que c’était plaisant à faire, mon chéri. »
« C’était plaisant à faire ! »
Il dit cela avec un air sauvage, et un bond ou un tressaillement vers elle. Pas le moins du monde déconcertée, elle retouche et réalimente le contenu du fourneau avec sa petite spatule. La voyant absorbée par son occupation, il retombe dans son attitude précédente.
« C’était un voyage, un voyage difficile et dangereux. C’était le sujet dans mon esprit. Un voyage hasardeux et périlleux, au-dessus d’abîmes où un faux pas serait la destruction. Regardez en bas, regardez en bas ! Vous voyez ce qui repose au fond là-bas ? »
Il s’est élancé pour le dire, et pour pointer le sol, comme si c’était vers un objet imaginaire loin en dessous. La femme le regarde, tandis que son visage spasmodique approche du sien, et non vers ce qu’il pointe. Elle semble savoir quelle serait l’influence de son calme parfait ; si c’est le cas, elle n’a pas fait de mauvais calcul, car il s’apaise de nouveau.
« Eh bien ; je vous ai dit que je l’ai fait ici des centaines de milliers de fois. Que dis-je ? Je l’ai fait des millions et des milliards de fois. Je l’ai fait si souvent, et à travers de si vastes étendues de temps, que quand c’était réellement fait, cela semblait ne pas valoir la peine d’être fait, c’était fait si vite. »
« C’est le voyage dont vous êtes revenu », remarque-t-elle doucement.
Il la regarde fixement tout en fumant ; puis, ses yeux devenant vitreux, répond : « C’est le voyage. »
Un silence s’ensuit. Ses yeux sont parfois fermés et parfois ouverts. La femme s’assied à côté de lui, très attentive à la pipe, qui est tout le temps à ses lèvres.
« Je vous le garantis », observe-t-elle, lorsqu’il l’a regardée fixement pendant quelques instants consécutifs, avec une apparence singulière dans ses yeux de sembler la voir de très loin, au lieu de si près de lui : « Je vous garantis que vous avez fait le voyage de bien des manières, quand vous l’avez fait si souvent ? »
« Non, toujours d’une seule manière. »
« Toujours de la même manière ? »
« Oui. »
« De la manière dont il a été réellement fait à la fin ? »
« Oui. »
« Et vous avez toujours pris le même plaisir à le ressasser ? »
« Oui. »
Pour le moment, il semble incapable d’autre réponse que cet assentiment paresseux et monosyllabique. Probablement pour se rassurer sur le fait qu’il ne s’agit pas de l’assentiment d’un simple automate, elle inverse la forme de sa phrase suivante.
« Ne vous êtes-vous jamais lassé de cela, mon cher, et n’avez-vous jamais essayé d’évoquer autre chose pour changer ? »
Il lutte pour se redresser en position assise et lui rétorque : « Que voulez-vous dire ? Que voulais-je ? Pourquoi suis-je venu ? »
Elle le rassoit doucement et, avant de lui rendre l’instrument qu’il a laissé tomber, elle ravive le feu à l’intérieur de son propre souffle ; puis lui dit, d’un ton cajoleur :
« Bien sûr, bien sûr, bien sûr ! Oui, oui, oui ! Maintenant, je vous suis. Vous avez été trop rapide pour moi. Je vois maintenant. Vous êtes venu exprès pour faire le voyage. Tiens, j’aurais dû le savoir, puisqu’il vous est si fidèle. »
Il répond d’abord par un rire, puis en serrant les dents avec passion : « Oui, je suis venu exprès. Quand je ne pouvais plus supporter ma vie, je suis venu pour obtenir ce soulagement, et je l’ai eu. C’EN ÉTAIT un ! C’EN ÉTAIT un ! » Cette répétition est empreinte d’une véhémence extraordinaire, accompagnée du grognement d’un loup.
Elle l’observe avec une grande prudence, comme si elle tâtonnait mentalement vers sa remarque suivante. C’est : « Il y avait un compagnon de voyage, mon cher. »
« Ha, ha, ha ! » Il éclate d’un rire retentissant, ou plutôt d’un hurlement.
« Penser », s’écrie-t-il, « à combien de fois j’ai été compagnon de voyage, sans le savoir ! Penser au nombre de fois qu’il a fait le voyage, sans jamais voir la route ! »
La femme s’agenouille sur le sol, les bras croisés sur le couvre-pied du lit, tout près de lui, le menton posé dessus. Dans cette attitude accroupie, elle le surveille. La pipe tombe de sa bouche. Elle la remet en place et, posant sa main sur sa poitrine, le balance légèrement d’un côté à l’autre. À cela, il parle, comme si elle avait parlé.
« Oui ! Je faisais toujours le voyage d’abord, avant que les changements de couleurs, les grands paysages et les processions étincelantes ne commencent. Ils ne pouvaient commencer tant que je ne l’avais pas évacué de mon esprit. Je n’avais pas de place, avant cela, pour autre chose. »
Une fois de plus, il retombe dans le silence. Une fois de plus, elle pose sa main sur sa poitrine et le balance légèrement, comme un chat pourrait stimuler une souris à moitié morte. Une fois de plus, il parle, comme si elle avait parlé.
« Quoi ? Je vous l’ai dit. Quand cela finit par devenir réel, c’est si court que cela semble irréel pour la première fois. Écoutez ! »
« Oui, mon cher. J’écoute. »
« Le temps et le lieu sont tous deux à portée de main. »
Il est debout, parlant à voix basse, et comme dans l’obscurité.
« Le temps, le lieu et le compagnon de voyage », suggère-t-elle en adoptant son ton, tout en le tenant doucement par le bras.
« Comment le temps pourrait-il être à portée de main si le compagnon de voyage ne l’était pas ? Chut ! Le voyage est fait. C’est fini. »
« Si tôt ? »
« C’est ce que je vous ai dit. Si tôt. Attendez un peu. C’est une vision. Je vais dormir pour dissiper cela. C’était trop court et trop facile. Il me faut une meilleure vision que celle-ci ; celle-ci est la plus pauvre de toutes. Pas de lutte, pas de conscience du péril, pas de supplication — et pourtant je n’avais jamais vu cela auparavant. » Avec un sursaut.
« Vu quoi, mon cher ? »
« Regardez ça ! Regardez quelle chose pauvre, mesquine et misérable c’est ! Cela doit être réel. C’est fini. »
Il a accompagné cette incohérence de gestes sauvages et dénués de sens ; mais ils s’estompent dans l’inaction progressive de la stupeur, et il s’affale comme une bûche sur le lit.
La femme, cependant, est toujours curieuse. En répétant son geste félin, elle remue à nouveau légèrement son corps et écoute ; remue encore et écoute ; lui murmure des mots et écoute. Le trouvant hors d’état d’être réveillé pour le moment, elle se remet lentement sur pied, avec un air de déception, et lui donne une pichenette sur le visage du revers de la main en se détournant.
Mais elle ne va pas plus loin que la chaise près du foyer. Elle s’y assoit, un coude appuyé sur l’un des accoudoirs, le menton sur la main, attentive à lui. « Je vous ai entendu dire une fois », croasse-t-elle à voix basse, « je vous ai entendu dire une fois, quand j’étais allongée là où vous êtes allongé, et que vous faisiez vos spéculations sur moi : “Inintelligible !” Je vous ai entendu dire cela, à propos de deux personnes de plus que moi. Mais ne soyez pas toujours trop sûr ; ne soyez pas trop sûr, mon beau ! »
Sans cligner des yeux, féline et attentive, elle ajoute bientôt : « Pas aussi puissant qu’autrefois ? Ah ! Peut-être pas au début. Vous avez peut-être plus raison là-dessus. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. J’ai peut-être appris le secret pour vous faire parler, mon cher. »
Il ne parle plus, de toute façon. S’agitant de manière disgracieuse de temps à autre, tant au visage qu’aux membres, il reste lourd et silencieux. La misérable chandelle se consume ; la femme prend le bout mourant entre ses doigts, en allume une autre, enfonce le morceau suintant au fond du chandelier, et le tasse avec la nouvelle chandelle, comme si elle chargeait quelque arme de sorcellerie malodorante et inconvenante ; la nouvelle chandelle à son tour se consume ; et il reste toujours insensible. Finalement, ce qui reste de la dernière chandelle est soufflé, et la lumière du jour regarde dans la chambre.
Elle n’a pas regardé très longtemps quand il se redresse, glacé et tremblant, recouvre lentement conscience de l’endroit où il se trouve, et se prépare à partir. La femme reçoit ce qu’il lui paie avec un reconnaissant : « Dieu vous bénisse, Dieu vous bénisse, mon cher ! » et semble, épuisée, commencer à se préparer pour dormir tandis qu’il quitte la chambre.
Mais l’apparence peut être fausse ou vraie. Elle est fausse dans ce cas ; car, dès que les escaliers ont cessé de grincer sous ses pas, elle se glisse derrière lui en marmonnant avec insistance : « Je ne vous raterai pas deux fois ! »
Il n’y a pas d’issue à la cour si ce n’est par son entrée. Avec un regard étrange depuis le seuil, elle guette s’il se retourne. Il ne se retourne pas avant de disparaître d’un pas chancelant. Elle le suit, observe depuis la cour, le voit toujours hésiter sans se retourner, et ne le perd pas de vue.
Il se rend vers l’arrière d’Aldersgate Street, où une porte s’ouvre immédiatement à ses coups. Elle s’accroupit dans une autre embrasure, surveillant la première, et comprenant aisément qu’il séjourne temporairement dans cette maison. Sa patience n’est pas épuisée par les heures. Pour se sustenter, elle peut acheter, et achète, du pain à moins de cent mètres, et du lait alors qu’il est transporté devant elle.
Il ressort à midi, ayant changé de tenue, mais ne portant rien à la main, et n’ayant rien fait porter pour lui. Il ne retourne donc pas à la campagne pour le moment. Elle le suit un petit moment, hésite, tourne instantanément avec assurance et entre directement dans la maison qu’il vient de quitter.
« Le monsieur de Cloisterham est-il à l’intérieur ? »
« Vient tout juste de sortir. »
« Pas de chance. Quand le monsieur retourne-t-il à Cloisterham ? »
« À six heures ce soir. »
« Dieu vous bénisse et vous remercie. Puisse le Seigneur favoriser une affaire où une question polie, même venant d’une pauvre âme, est si poliment répondue ! »
« Je ne vous raterai pas deux fois ! » répète la pauvre âme dans la rue, et moins poliment. « Je vous ai perdu la dernière fois, là où cet omnibus que vous avez pris près de la fin de votre voyage circulait entre la gare et l’endroit. Je n’étais même pas certaine que vous alliez jusqu’au bout. Maintenant, je sais que vous l’avez fait. Mon monsieur de Cloisterham, je serai là avant vous, et j’attendrai votre arrivée. J’ai fait le serment que je ne vous raterai pas deux fois ! »
En conséquence, ce soir-là, la pauvre âme se tient dans la grand-rue de Cloisterham, regardant les nombreux pignons pittoresques de la Nuns’ House, et passant le temps comme elle peut jusqu’à neuf heures ; heure à laquelle elle a des raisons de supposer que les passagers de l’omnibus arrivant pourraient avoir quelque intérêt pour elle. L’obscurité amicale, à cette heure, lui permet facilement de vérifier si cela est vrai ou non ; et c’est le cas, car le passager qu’il ne faut pas rater deux fois arrive parmi les autres.
« Maintenant, voyons ce qui devient de vous. Continuez ! »
Une observation adressée à l’air, et pourtant elle pourrait être adressée au passager, tant il continue docilement le long de la grand-rue jusqu’à ce qu’il arrive à une porte voûtée, à laquelle il disparaît de façon inattendue. La pauvre âme accélère le pas ; elle est rapide, et tout près de lui en entrant sous la voûte ; mais elle ne voit qu’un escalier dérobé sur un côté, et de l’autre une ancienne salle voûtée, dans laquelle un monsieur à grosse tête et aux cheveux gris écrit, dans les circonstances étranges d’être assis ouvertement sur le passage et d’observer tous ceux qui passent, comme s’il était le percepteur de la porte : bien que le passage soit libre.
« Holà ! » crie-t-il d’une voix basse, la voyant s’arrêter net : « Qui cherchez-vous ? »
« Il y avait un monsieur qui est passé ici à l’instant, monsieur. »
« Bien sûr qu’il y en avait un. Que lui voulez-vous ? »
« Où habite-t-il, mon cher ? »
« Habiter ? En haut de cet escalier. »
« Dieu vous bénisse ! Chuchotez. Quel est son nom, mon cher ? »
« Nom de famille Jasper, prénom John. M. John Jasper. »
« A-t-il un métier, brave monsieur ? »
« Métier ? Oui. Il chante dans le chœur. »
« Dans la flèche ? »
« Le chœur. »
« Qu’est-ce que c’est ? »
M. Datchery se lève de ses papiers et vient sur le seuil. « Savez-vous ce qu’est une cathédrale ? » demande-t-il, d’un ton enjoué.
La femme fait signe que oui.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Elle a l’air perplexe, cherchant dans son esprit à trouver une définition, quand il lui vient à l’esprit qu’il est plus facile de désigner l’objet substantiel lui-même, massif contre le ciel bleu sombre et les premières étoiles.
« C’est là la réponse. Allez là-dedans à sept heures demain matin, et vous pourrez voir M. John Jasper, et l’entendre aussi. »
« Merci ! Merci ! »
L’élan de triomphe avec lequel elle le remercie n’échappe pas à l’attention du solitaire au tempérament facile vivant oisivement de ses rentes. Il lui jette un coup d’œil ; croise les mains derrière le dos, comme c’est l’habitude de tels hommes ; et flâne le long des enceintes résonnantes à ses côtés.
« Ou », suggère-t-il, d’un signe de tête vers l’arrière, « vous pouvez monter tout de suite aux chambres de M. Jasper là-bas. »
La femme le regarde avec un sourire rusé et secoue la tête.
« Oh ! vous ne voulez pas lui parler ? »
Elle répète sa réponse muette et forme avec ses lèvres un « Non » silencieux.
« Vous pouvez l’admirer à distance trois fois par jour, quand vous voulez. C’est un long chemin à parcourir pour cela, cependant. »
La femme lève les yeux rapidement. Si M. Datchery pense qu’elle va ainsi se laisser amener à déclarer d’où elle vient, il a un tempérament bien plus facile que le sien. Mais elle l’acquitte d’une telle pensée artificieuse, tandis qu’il flâne, tel l’importun patenté de la ville, ses cheveux gris découverts flottant au vent, et ses mains sans but faisant cliqueter la monnaie lâche dans les poches de son pantalon.
Le tintement de l’argent exerce une attraction sur ses oreilles avides. « Ne m’aideriez-vous pas à payer mon logement de voyageur, cher monsieur, et à payer mon chemin ? Je suis une pauvre âme, vraiment, et affligée d’une toux pénible. »
« Vous connaissez le logement des voyageurs, je m’en aperçois, et vous vous y dirigez directement », est le commentaire suave de M. Datchery, faisant toujours cliqueter sa monnaie. « Souvent venue ici, ma brave femme ? »
« Une fois dans toute ma vie. »
« Ah, ah ? »
Ils sont arrivés à l’entrée du Monks’ Vineyard. Un souvenir approprié, présentant un modèle exemplaire à imiter, est ravivé dans l’esprit de la femme par la vue de l’endroit. Elle s’arrête à la porte et dit énergiquement :
« Pour ce signe, bien que vous ne puissiez pas le croire, c’est qu’un jeune monsieur m’a donné trois shillings et six pence alors que je crachais mes poumons sur cette herbe même. Je lui ai demandé trois shillings et six pence, et il me les a donnés. »
« N’était-ce pas un peu culotté de fixer votre somme ? » insinue M. Datchery, faisant toujours cliqueter sa monnaie. « N’est-il pas d’usage de laisser le montant ouvert ? Cela n’aurait-il pas pu avoir l’apparence, pour le jeune monsieur — seulement l’apparence — qu’on lui dictait sa conduite ? »
« Écoutez ici, mon cher », répond-elle sur un ton confidentiel et persuasif, « je voulais l’argent pour le dépenser en un remède qui me fait du bien, et dont je m’occupe. J’ai dit cela au jeune monsieur, et il me l’a donné, et je l’ai dépensé honnêtement jusqu’au dernier sou vaillant. Je veux dépenser la même somme de la même manière maintenant ; et si vous me la donnez, je la dépenserai honnêtement jusqu’au dernier sou vaillant encore, sur mon âme ! »
« Quel est ce remède ? »
« Je vais être honnête avec vous d’avance, tout comme après. C’est de l’opium. »
M. Datchery, avec un changement soudain d’expression, lui lance un regard soudain.
« C’est de l’opium, mon cher. Ni plus ni moins. Et c’est comme une créature humaine dans la mesure où vous entendez toujours ce qu’on peut dire contre, mais rarement ce qu’on peut dire à son éloge. »
M. Datchery commence très lentement à compter la somme demandée. Regardant avidement ses mains, elle continue à pérorer sur le grand exemple qu’il lui a donné.
« C’était la veille de Noël dernier, juste après la tombée de la nuit, la fois où j’étais ici auparavant, quand le jeune monsieur m’a donné les trois-et-six. » M. Datchery s’arrête dans son comptage, s’aperçoit qu’il s’est trompé, secoue son argent ensemble et recommence.
« Et le nom du jeune monsieur », ajoute-t-elle, « était Edwin. »
M. Datchery laisse tomber de l’argent, se penche pour le ramasser, et rougit de l’effort en demandant :
« Comment connaissez-vous le nom du jeune monsieur ? »
« Je le lui ai demandé, et il me l’a dit. Je ne lui ai posé que les deux questions : quel était son prénom, et s’il avait une amoureuse ? Et il a répondu Edwin, et qu’il n’en avait pas. »
M. Datchery marque une pause avec les pièces choisies en main, comme s’il sombrait dans une profonde méditation sur leur valeur, et ne pouvait se résoudre à s’en séparer. La femme le regarde avec méfiance, sa colère montant au cas où il reviendrait sur son don ; mais il le lui octroie comme s’il détournait son esprit du sacrifice, et avec maints remerciements serviles, elle s’en va.
La lampe de John Jasper est allumée, et son phare brille lorsque M. Datchery revient seul vers lui. Comme des marins lors d’un voyage périlleux, approchant d’une côte inhospitalière, peuvent regarder le long des rayons du feu avertisseur vers le havre situé au-delà qu’ils n’atteindront peut-être jamais, le regard mélancolique de M. Datchery est dirigé vers ce fanal, et au-delà.
Son but, en revisitant son logement maintenant, est simplement de mettre le chapeau qui semble un article si superflu dans sa garde-robe. Il est dix heures et demie à l’horloge de la cathédrale lorsqu’il ressort dans l’enceinte ; il s’attarde et regarde autour de lui, comme si, l’heure enchantée où M. Durdles peut être raccompagné à coups de pierres ayant sonné, il avait quelque attente de voir le diablotin qui est nommé à la mission de le lapider.
En effet, cette Puissance du Mal est dehors. N’ayant rien de vivant à lapider pour le moment, il est découvert par M. Datchery dans l’office impie de lapider les morts, à travers les grilles du cimetière. Le diablotin trouve cela une poursuite savoureuse et piquante ; premièrement, parce que leur lieu de repos est annoncé comme étant sacré ; et deuxièmement, parce que les hautes pierres tombales ressemblent suffisamment à eux-mêmes, lors de leur ronde dans l’obscurité, pour justifier la délicieuse fantaisie qu’ils sont blessés quand ils sont touchés.
M. Datchery l’interpelle : « Holà, Winks ! »
Il reconnaît l’interpellation par : « Holà, Dick ! » Leur connaissance ayant apparemment été établie sur un pied familier.
« Mais, dis donc », proteste-t-il, « ne va pas rendre mon nom public. Je n’ai jamais l’intention de plaider sous aucun nom, fais gaffe. Quand ils me disent au poste, en allant m’inscrire dans le livre : “Quel est votre nom ?”, je leur dis : “Trouvez vous-mêmes”. De même quand ils disent : “Quelle est votre religion ?”, je dis : “Trouvez vous-mêmes”. »
Ce qui, on peut l’observer en passant, serait immensément difficile pour l’État, aussi statistique soit-il, de faire.
« En dehors de ça », ajoute le garçon, « il n’y a pas de famille de Winkses. »
« Je pense qu’il doit y en avoir une. »
« Tu mens, il n’y en a pas. Les voyageurs m’ont donné ce nom à cause du fait que je n’ai pas de sommeil régulier et que je suis réveillé toute la nuit ; ce qui fait que j’ai un œil qui s’ouvre avant d’avoir fermé l’autre. C’est ça que veut dire Winks. Deputy est le nom le plus proche par lequel m’inculper : mais tu ne m’attraperais pas à plaider sous celui-là non plus. »
« Deputy, alors, pour toujours. Nous deux sommes bons amis ; hein, Deputy ? »
« Super bons. »
« Je t’ai pardonné la dette que tu avais envers moi quand nous avons fait connaissance, et beaucoup de mes six-pences sont allés dans ta direction depuis ; hein, Deputy ? »
« Ah ! Et ce qui est plus, tu n’es pas un ami de Jarsper. Pourquoi est-ce qu’il m’a soulevé de mes pieds ? »
« Pourquoi en effet ! Mais ne t’occupe pas de lui maintenant. Un shilling à moi va dans ta direction ce soir, Deputy. Tu viens de recevoir un pensionnaire à qui j’ai parlé ; une femme infirme avec une toux. »
« Puffer », acquiesce Deputy, avec un regard rusé de reconnaissance, et fumant une pipe imaginaire, la tête très penchée sur le côté et les yeux très hors de leurs orbites : « Hopeum Puffer. »
« Quel est son nom ? »
« Son Altesse Royale la Princesse Puffer. »
« Elle a un autre nom que celui-là ; où habite-t-elle ? »
« Là-haut à Londres. Parmi les Jacks. »
« Les marins ? »
« C’est ce que j’ai dit ; Jacks ; et les hommes de Chayner : et autres porteurs de couteaux. »
« J’aimerais savoir, par ton intermédiaire, exactement où elle habite. »
« Très bien. Donne la monnaie. »
Un shilling passe ; et, dans cet esprit de confiance qui devrait imprégner toutes les transactions commerciales entre des chefs de confiance, cette affaire est considérée comme faite.
« Mais voilà une farce ! » crie Deputy. « Où tu penses que Son Altesse Royale va demain matin ? Maudit si elle ne va pas à la KIN-FREE-DER-EL ! » Il prolonge grandement le mot dans son extase, se frappe la jambe et se plie en deux dans une crise de rire aigu.
« Comment sais-tu cela, Deputy ? »
« Parce qu’elle me l’a dit à l’instant. Elle a dit qu’elle devait être levée et dehors exprès. Elle dit : “Deputy, je dois faire une toilette matinale, et me rendre aussi chic que je peux, car je vais faire un tour à la KIN-FREE-DER-EL !” » Il sépare les syllabes avec son entrain précédent, et, ne trouvant pas son sens du ridicule suffisamment soulagé par le piétinement sur le trottoir, se lance dans une danse lente et majestueuse, supposée peut-être être exécutée par le Doyen.
M. Datchery reçoit la communication avec un visage bien satisfait mais pensif, et rompt la conférence. Retournant à son logement pittoresque, et restant longtemps assis devant le souper de pain, fromage, salade et bière que Mme Tope a laissé préparé pour lui, il est toujours assis quand son souper est fini. Finalement, il se lève, ouvre la porte d’un placard d’angle et se réfère à quelques traits grossiers à la craie sur sa face intérieure.
« J’aime », dit M. Datchery, « la vieille manière des tavernes de tenir les comptes. Illisible sauf pour celui qui marque. Celui qui marque n’est pas compromis, celui qui est marqué est débité de ce qui est contre lui. Hum ; ha ! Un très petit score celui-ci ; un très pauvre score ! »
Il soupire sur la contemplation de sa pauvreté, prend un morceau de craie sur l’une des étagères du placard et hésite avec en main, incertain de l’ajout à apporter au compte.
« Je pense qu’un trait modéré », conclut-il, « est tout ce que je suis justifié d’inscrire » ; ainsi, adapte l’action à la parole, ferme le placard et va se coucher.
Un matin brillant brille sur la vieille ville. Ses antiquités et ruines sont surpassantes de beauté, avec un lierre vigoureux brillant au soleil, et les arbres riches se balançant dans l’air embaumé. Des changements de lumière glorieuse provenant des branches mouvantes, des chants d’oiseaux, des parfums des jardins, bois et champs — ou, plutôt, de l’unique grand jardin de toute l’île cultivée en son temps de rendement — pénètrent dans la cathédrale, atténuent son odeur de terre et prêchent la Résurrection et la Vie. Les froides tombes en pierre des siècles passés se réchauffent ; et des taches de clarté jaillissent dans les coins de marbre les plus sévères du bâtiment, y voletant comme des ailes.
Voici M. Tope avec ses larges clés, qui déverrouille et ouvre les portes en bâillant. Voici Mme Tope et ses acolytes, les esprits du balai. Voici, en temps voulu, l’organiste et le souffleur, qui jettent un coup d’œil depuis les rideaux rouges de la tribune, époussettant sans crainte les livres à cette hauteur lointaine, et chassant la poussière des jeux et des pédales. Voici divers freux, venus des quatre coins du ciel, regagnant la grande tour ; on peut présumer qu’ils apprécient les vibrations, et qu’ils savent que la cloche et l’orgue vont les leur offrir. Voici une congrégation bien clairsemée et errante : venant principalement de Minor Canon Corner et de l’Enceinte. Voici M. Crisparkle, frais et pimpant ; et ses frères ecclésiastiques, un peu moins frais et moins pimpants. Voici le chœur qui se presse (toujours pressé, se débattant pour enfiler ses chemises de nuit au dernier moment, comme des enfants rechignant à aller au lit), et voici John Jasper qui ouvre la marche. Enfin, voici M. Datchery qui gagne une stalle, l’une des nombreuses vacantes à sa disposition, et qui promut ses regards à la recherche de Son Altesse Royale la Princesse Puffer.
L’office est déjà bien avancé avant que M. Datchery ne puisse distinguer Son Altesse Royale. Mais à ce moment-là, il l’a repérée, dans l’ombre. Elle se tient derrière un pilier, soigneusement dissimulée à la vue du maître de chœur, mais l’observe avec la plus grande attention. Totalement inconscient de sa présence, il psalmodie et chante. Elle grimace lorsqu’il se fait le plus musicalement fervent, et — oui, M. Datchery la voit faire ! — elle brandit le poing contre lui, derrière le refuge complice du pilier.
M. Datchery regarde à nouveau, pour s’en assurer. Oui, encore ! Aussi laide et flétrie que l’une des sculptures fantastiques sous les consoles des stalles, aussi malveillante que le Malin, aussi dure que le grand aigle en cuivre portant les livres sacrés sur ses ailes (et, si l’on en croit la représentation qu’en fait le sculpteur de ses attributs féroces, nullement converti par eux), elle se serre dans ses bras maigres, puis secoue ses deux poings vers le chef de chœur.
Et à cet instant, devant la porte grillagée du chœur, après avoir déjoué la vigilance de M. Tope grâce à des ruses dont il est coutumier, Deputy jette un coup d’œil, l’œil vif, à travers les barreaux, et contemple, stupéfait, le menaçant et le menacé.
L’office prend fin, et les serviteurs se dispersent pour déjeuner. M. Datchery accoste sa toute nouvelle connaissance à l’extérieur, après que le chœur (aussi pressé d’ôter ses chemises de nuit qu’il l’était à l’instant de les mettre) s’est éclipsé en faisant grand bruit.
« Eh bien, ma brave. Bonjour. Vous l’avez vu ? »
« Je l’ai vu, mon bon monsieur ; je l’ai vu ! »
« Et vous le connaissez ? »
« Le connaître ! Bien mieux que tous les révérends pasteurs réunis ne le connaissent. »
Les soins de Mme Tope ont préparé un petit déjeuner très propre et très net pour son locataire. Avant de s’asseoir, il ouvre la porte de son placard d’angle ; prend son morceau de craie sur l’étagère ; ajoute une ligne épaisse au compte, allant du haut de la porte du placard jusqu’en bas ; puis s’attaque au repas avec appétit.
ANNEXE : FRAGMENT DU « MYSTÈRE D’EDWIN DROOD »
Alors que Forster achevait tout juste sa biographie de Dickens, il trouva parmi les feuilles de l’un des autres manuscrits du romancier certains feuillets volants de sa main, « sur un papier deux fois plus petit que celui utilisé pour le récit, si serrés, surchargés d’interlignes et raturés qu’ils en étaient presque illisibles. » Ces feuillets, après examen, se révélèrent contenir une suggestion de chapitre pour Edwin Drood, dans lequel Sapsea, le commissaire-priseur, apparaît comme la figure principale, entouré d’un groupe de personnages nouveaux dans l’histoire. Ce chapitre, figurant parmi les dernières choses écrites par Dickens, semble contenir tant d’intérêt qu’il a paru judicieux de le reproduire ici. — L’ÉD.
COMMENT M. SAPSEA CESSA D’ÊTRE MEMBRE DU CLUB DES HUIT, RACONTÉ PAR LUI-MÊME
Souhaitant prendre l’air, je me dirigeai par un chemin détourné vers le Club, car c’était notre soir de réunion hebdomadaire. Je constatai que nous étions au complet. Nous étions inscrits sous la dénomination du Club des Huit. Nous étions huit ; nous nous réunissions à huit heures pendant huit mois de l’année ; nous jouions huit parties de cribbage à quatre, à huit pence la partie ; notre frugal souper était composé de huit petits pains, huit côtelettes de mouton, huit saucisses de porc, huit pommes de terre au four, huit os à moelle, avec huit toasts et huit bouteilles de bière. Il peut y avoir, ou ne pas y avoir, une certaine harmonie de couleur dans l’idée directrice de cette (pour adopter une expression de nos voisins enjoués) réunion. C’était une petite idée à moi.
Un membre assez populaire du Club des Huit était un membre du nom de Kimber. De profession, maître de danse. Un homme banal, plein d’espoir, totalement dépourvu de dignité ou de connaissance du monde.
Alors que j’entrais dans la salle du Club, Kimber faisait cette remarque : « Et il croit encore à moitié qu’il est très haut placé dans l’Église. »
Au moment de suspendre mon chapeau à la huitième patère près de la porte, je croisai le rayon visuel de Kimber. Il le baissa et fit une remarque sur le prochain changement de lune. Je ne fis pas particulièrement attention à cela sur le moment, car le monde se plaisait souvent à être un peu réservé sur les sujets ecclésiastiques en ma présence. Car je sentais que j’avais été choisi (bien que peut-être seulement par coïncidence) dans une certaine mesure pour représenter ce que j’appelle notre glorieuse constitution dans l’Église et l’État. L’expression peut être contestée par des esprits prudents ; mais je la revendique comme étant la mienne. Je l’ai lancée dans une discussion il y a quelque temps. J’ai dit : « NOTRE GLORIEUSE CONSTITUTION dans l’ÉGLISE et l’ÉTAT. »
Un autre membre du Club des Huit était Peartree ; également membre du Collège royal des chirurgiens. M. Peartree n’est pas responsable devant moi de ses opinions, et je n’en dis pas plus ici, si ce n’est qu’il soigne les pauvres gratuitement chaque fois qu’ils en ont besoin, et qu’il n’est pas le médecin de la paroisse. M. Peartree peut justifier ainsi, à la mesure de son esprit, de faire son possible en tant que républicain pour discréditer un officier nommé. Il suffit que M. Peartree ne puisse jamais le justifier à la mesure du mien.
Entre Peartree et Kimber, il existait une sorte d’alliance maladive et faible d’esprit. Elle attira mon attention particulière lorsque je fis vendre Kimber aux enchères. (Biens saisis par voie d’exécution.) C’était un veuf en gilet blanc, portant des chaussures légères à nœuds, et ayant deux filles pas vilaines. En vérité, tout le contraire. Les deux filles enseignaient la danse dans des établissements scolaires pour Jeunes Dames — l’avaient fait chez Mme Sapsea ; voire chez Twinkleton — et toutes deux, en donnant des leçons, offraient le spectacle peu féminin d’avoir de petits violons coincés sous le menton. Malgré quoi, la plus jeune aurait pu, si je suis correctement informé — je lèverai le voile jusqu’à dire que je SAIS qu’elle aurait pu — s’élever pour la vie au-dessus de cette souillure dégradante, n’eût été le type d’esprit alloué à ce que j’appelle le commun des mortels, et le fait d’être si incroyablement dépourvue de vénération qu’elle en devenait douloureusement ridicule.
Lorsque je vendis les biens de Kimber sans réserve, Peartree (aussi pauvre qu’il puisse l’être) fit adjuger plusieurs lots ménagers de premier choix. Je ne suis pas homme à être aveuglé ; et bien sûr, il était aussi clair pour moi ce qu’il allait en faire, qu’il était un genre de sujet révolutionnaire, brun et massif, qui avait été aux Indes avec les soldats, et qui devrait (pour le bien de la société) avoir le cou rompu. Je vis les lots peu après dans le logement de Kimber — à travers la fenêtre — et je devinai facilement qu’il y avait eu une sournoise prétention de les prêter en attendant des jours meilleurs. Un homme ayant une moins bonne connaissance du monde que moi aurait pu être amené à soupçonner que Kimber avait retenu de l’argent à ses créanciers et acheté les biens frauduleusement. Mais, outre que je savais avec certitude qu’il n’avait pas d’argent, je savais que cela impliquerait une sorte de prévoyance incompatible avec la frivolité d’un cabrioleur, inoculant aux autres la pratique de la cabriole pour gagner son pain.
Comme c’était la première fois que je voyais l’un ou l’autre de ces deux-là depuis la vente, je me tins dans ce que j’appelle l’Abstention. Lors de sa vente forcée, j’avais prononcé quelques remarques — dirai-je une petite homélie ? — concernant Kimber, que le monde jugea plus dignes d’intérêt que d’habitude. J’étais monté dans ma chaire, disait-on, de façon singulièrement ressemblante — et un murmure de reconnaissance avait répété son titre (je ne nommerai pas celui dont il s’agit), avant que je ne prenne la parole. J’avais ensuite poursuivi en disant que tous les présents trouveraient, à la première page du catalogue posé devant eux, dans le dernier paragraphe avant le premier lot, les mots suivants : « Vendu conformément à un bref d’exécution émis par un créancier. » J’avais ensuite rappelé à mes amis que, si frivole, pour ne pas dire méprisable, que fût le métier par lequel un homme rassemblait ses biens, ses biens n’en étaient pas moins chers à lui, et aussi bon marché pour la société (s’ils étaient vendus sans réserve), que si ses activités avaient été d’un caractère digne d’une contemplation sérieuse. J’avais ensuite divisé mon texte (si je puis me permettre de l’appeler ainsi) en trois points : premièrement, Vendu ; deuxièmement, Conformément à un bref d’exécution ; troisièmement, Émis par un créancier ; avec quelques réflexions morales sur chacun, et terminant par : « Passons au premier lot », d’une manière qui fut complimentée lorsque je me mêlai plus tard à mes auditeurs.
Ainsi, n’étant pas certain des termes sur lesquels nous en étions, Kimber et moi, je fus grave, je fus glacial. Kimber, cependant, me salua, je saluai Kimber. (J’étais le créancier qui avait émis le bref. Non que cela importe.)
« Je faisais allusion, M. Sapsea, dit Kimber, à un étranger qui est entré en conversation avec moi dans la rue alors que je venais au Club. Il vous avait parlé juste avant, semble-t-il, près du cimetière ; et bien que vous lui ayez dit qui vous étiez, j’ai eu grand-peine à lui faire admettre que vous n’étiez pas haut placé dans l’Église. »
« Idiot ? » dit Peartree.
« Âne ! » dit Kimber.
« Idiot et Âne ! » dirent les cinq autres membres.
« Idiot et Âne, messieurs, protestai-je en regardant autour de moi, sont des expressions fortes à appliquer à un jeune homme de belle apparence et de bonne éducation. » Ma générosité fut éveillée ; je l’avoue.
« Vous admettrez qu’il doit être un Fou », dit Peartree.
« Vous ne pouvez nier qu’il doit être un Imbécile », dit Kimber.
Leur ton de dégoût était offensant. Pourquoi le jeune homme devrait-il être ainsi calomnié ? Qu’avait-il fait ? Il avait seulement commis une erreur innocente et naturelle. Je contrôlai ma généreuse indignation, et le dis.
« Naturelle ? » répéta Kimber. « C’est un Simple d’esprit ! »
Les six membres restants du Club des Huit rirent à l’unanimité. Cela me piqua. C’était un rire méprisant. Ma colère fut éveillée pour le compte d’un étranger absent et sans ami. Je me levai (car j’étais assis).
« Messieurs, dis-je avec dignité, je ne resterai pas dans ce Club si l’on permet qu’un opprobre soit jeté sur une personne inoffensive en son absence. Je ne violerai pas ainsi ce que j’appelle les rites sacrés de l’hospitalité. Messieurs, jusqu’à ce que vous sachiez mieux vous comporter, je vous quitte. Messieurs, d’ici là, je retire de ce lieu de réunion toutes les qualifications personnelles que j’ai pu y apporter. Messieurs, d’ici là, vous cessez d’être le Club des Huit, et devrez vous accommoder au mieux de devenir le Sept. »
Je mis mon chapeau et me retirai. En descendant l’escalier, je les entendis distinctement pousser un hourra étouffé. Telle est la puissance de la prestance et de la connaissance des hommes. Je leur avais arraché cela.
II
Qui devais-je rencontrer dans la rue, à quelques mètres de la porte de l’auberge où se tenait le Club, sinon ce même jeune homme dont j’avais jugé de mon devoir de prendre la cause avec tant de chaleur — et j’ajouterai avec tant de désintéressement.
« Est-ce M. Sapsea, dit-il avec hésitation, ou est-ce… »
« C’est M. Sapsea », répondis-je.
« Pardonnez-moi, M. Sapsea ; vous semblez chaud, monsieur. »
« J’ai été chaud, dis-je, et par votre faute. » Après avoir exposé les circonstances assez longuement (ma générosité l’avait presque accablé), je lui demandai son nom.
« M. Sapsea, répondit-il en baissant les yeux, votre pénétration est si aiguë, votre regard dans les âmes de vos semblables est si pénétrant, que si j’avais l’audace de nier que mon nom est Poker, à quoi cela me servirait-il ? »
Je ne sais pas si j’avais établi avec une précision absolue que son nom était Poker, mais j’ose dire que j’en avais été assez proche.
« Bien, bien, dis-je, en essayant de le mettre à l’aise en hochant la tête d’un air apaisant. Votre nom est Poker, et il n’y a aucun mal à s’appeler Poker. »
« Oh, M. Sapsea ! » s’écria le jeune homme, d’une manière très convenable. « Béni soyez-vous pour ces mots ! » Il baissa alors les yeux à nouveau, comme honteux de s’être laissé aller à ses sentiments.
« Allons Poker, dis-je, faites-moi en savoir plus sur vous. Dites-moi. Où allez-vous, Poker ? Et d’où venez-vous ? »
« Ah M. Sapsea ! » s’exclama le jeune homme. « Le déguisement est impossible avec vous. Vous savez déjà que je viens de quelque part, et que je vais ailleurs. Si je le niais, à quoi cela me servirait-il ? »
« Alors ne le niez pas », fut ma remarque.
« Ou, poursuivit Poker, dans une sorte de ravissement désespéré, ou si je niais que je suis venu dans cette ville pour vous voir et vous entendre, monsieur, à quoi cela me servirait-il ? Ou si je niais… »