Le Mystère de la chambre jaune
Aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille Reporter
par Gaston Leroux
[Frontispice : Joseph Rouletabille]
Sommaire
I. Où l’on commence à ne pas comprendre II. Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille III. « Un homme a passé comme une ombre à travers les persiennes » IV. « Au sein de la nature sauvage » V. Où Joseph Rouletabille fait à Monsieur Robert Darzac une remarque qui produit son petit effet VI. Au cœur de la chênaie VII. Où Rouletabille part en expédition sous le lit VIII. Le juge d'instruction interroge Mademoiselle Stangerson IX. Reporter et détective X. « Il faudra manger de la viande saignante — maintenant » XI. Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de la chambre jaune XII. La canne de Frédéric Larsan XIII. « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » XIV. « J’attends l’assassin ce soir » XV. Le piège XVI. Étrange phénomène de la dissociation de la matière XVII. La galerie inexplicable XVIII. Rouletabille a tracé un cercle entre les deux bosses de son front XIX. Rouletabille m’invite à déjeuner à l’auberge du Donjon XX. Un acte de Mademoiselle Stangerson XXI. Aux écoutes XXII. L’incroyable corps XXIII. La double piste XXIV. Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin XXV. Rouletabille part en voyage XXVI. Où Joseph Rouletabille est attendu avec impatience XXVII. Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire XXVIII. Où il est prouvé qu’on ne pense pas toujours à tout XXIX. Le mystère de Mademoiselle Stangerson
Chapitre I
Où l’on commence à ne pas comprendre
Ce n’est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Jusqu’à ce jour, il s’était si fermement opposé à ce que je le fisse que j’avais désespéré de jamais publier la plus curieuse affaire policière des quinze dernières années. J’avais même imaginé que le public ne connaîtrait jamais toute la vérité sur la prodigieuse affaire dite de « la chambre jaune », d’où sortirent tant de drames mystérieux, cruels et sensationnels, auxquels mon ami fut si étroitement mêlé, si, à propos d’une récente nomination de l’illustre Stangerson au grade de grand-croix de la Légion d’honneur, un journal du soir — dans un article, misérable par son ignorance ou audacieux par sa perfidie — n’avait ressuscité une terrible aventure dont Joseph Rouletabille m’avait dit vouloir être à jamais oublié.
« La chambre jaune ! » Qui se souvient maintenant de cette affaire qui fit couler tant d’encre il y a quinze ans ? Les événements sont si vite oubliés à Paris. Le nom même du procès des Nayves et la tragique histoire de la mort du petit Menaldo ne sont-ils pas sortis des mémoires ? Et pourtant, l’attention publique fut si profondément intéressée par les détails du procès que l’occurrence d’une crise ministérielle passa complètement inaperçue à l’époque. Or, le procès de « la chambre jaune », qui précéda celui des Nayves de quelques années, fit bien plus de bruit. Le monde entier resta suspendu pendant des mois à cet obscur problème — le plus obscur, me semble-t-il, qui ait jamais défié la perspicacité de notre police ou mis à l’épreuve la conscience de nos juges. La solution du problème déconcerta tous ceux qui tentèrent de la trouver. C’était comme un rébus dramatique dont la vieille Europe et la nouvelle Amérique devinrent également fascinées. C’est, en vérité — je suis autorisé à le dire, car il ne saurait y avoir aucune vanité d’auteur dans tout cela, puisque je ne fais rien de plus que transcrire des faits sur lesquels une documentation exceptionnelle me permet de jeter une lumière nouvelle — c’est, en vérité, que je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité ou de l’imagination, on puisse découvrir ou rappeler à l’esprit quelque chose de comparable, par son mystère, au mystère naturel de « la chambre jaune ».
Ce que personne ne put découvrir, Joseph Rouletabille, âgé de dix-huit ans, alors reporter engagé dans un grand journal, réussit à le découvrir. Mais quand, à la cour d’assises, il apporta la clé de toute l’affaire, il ne dit pas toute la vérité. Il n’en laissa paraître que ce qui suffisait pour assurer l’acquittement d’un innocent. Les raisons qu’il avait à sa réticence n’existent plus. Mieux encore, l’heure est venue pour mon ami de parler haut. Vous allez tout savoir ; et, sans plus de préambule, je vais placer sous vos yeux le problème de « la chambre jaune » tel qu’il fut placé sous les yeux du monde entier le lendemain de l’accomplissement du drame au château du Glandier.
Le 25 octobre 1892, la note suivante parut dans la dernière édition du « Temps » :—
« Un crime épouvantable a été commis au Glandier, à la limite de la forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus d’Épinay-sur-Orge, chez le professeur Stangerson. Cette nuit-là, tandis que le maître travaillait dans son laboratoire, une tentative d’assassinat fut perpétrée sur Mademoiselle Stangerson, qui dormait dans une chambre adjacente à ce laboratoire. Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle Stangerson. »
On imagine aisément l’impression produite sur Paris par cette nouvelle. Déjà, à cette époque, le monde savant s’intéressait vivement aux travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux — les premiers qui furent tentés en radiographie — servirent à ouvrir la voie à Monsieur et Madame Curie pour la découverte du radium. On attendait que le professeur lût prochainement à l’Académie des sciences une communication sensationnelle sur sa nouvelle théorie, — la Dissociation de la matière, — une théorie destinée à renverser de fond en comble toute la science officielle, qui se basait sur le principe de la Conservation de l’énergie.
Le lendemain, les journaux étaient pleins de la tragédie. Le « Matin », entre autres, publia l’article suivant, intitulé : « Un crime surnaturel » :—
« Voici les seuls détails », écrivait l’anonyme du « Matin », « que nous avons pu obtenir concernant le crime du château du Glandier. L’état de désespoir dans lequel est plongé le professeur Stangerson et l’impossibilité d’obtenir la moindre information des lèvres de la victime ont rendu nos investigations et celles de la justice si difficiles que, pour l’instant, nous ne pouvons nous faire la moindre idée de ce qui s’est passé dans “la chambre jaune” où Mlle Stangerson, en chemise de nuit, fut trouvée étendue sur le sol dans les affres de la mort. Nous avons, au moins, pu interviewer le père Jacques — comme on l’appelle au pays — un vieux serviteur de la famille Stangerson. Le père Jacques est entré dans “la chambre jaune” en même temps que le professeur. Cette chambre est contiguë au laboratoire. Le laboratoire et la chambre jaune sont dans un pavillon au fond du parc, à environ trois cents mètres du château.
« “Il était minuit et demi”, nous a dit ce brave vieillard, “et j’étais dans le laboratoire, où Monsieur Stangerson travaillait encore, quand la chose est arrivée. J’avais nettoyé et mis en ordre les instruments toute la soirée et j’attendais que Monsieur Stangerson allât se coucher. Mademoiselle Stangerson avait travaillé avec son père jusqu’à minuit ; quand les douze coups de minuit eurent sonné à la pendule à coucou du laboratoire, elle se leva, embrassa Monsieur Stangerson et lui souhaita bonne nuit. À moi, elle dit ‘bonsoir, père Jacques’ en passant dans ‘la chambre jaune’. Nous l’entendîmes fermer la porte à clé et tirer le verrou, si bien que je ne pus m’empêcher de rire et dis à Monsieur : ‘Voilà Mademoiselle qui se double-ferme à clé — elle doit avoir peur de la Bête du bon Dieu !’ Monsieur ne m’entendit même pas, il était si profondément absorbé par ce qu’il faisait. Juste à ce moment, nous entendîmes le miaulement lointain d’un chat. ‘Est-ce que ça va nous empêcher de dormir toute la nuit ?’ me dis-je ; car je dois vous dire, Monsieur, que, jusqu’à la fin octobre, je vis dans une mansarde du pavillon au-dessus de la chambre jaune, afin que Mademoiselle ne fût pas laissée seule durant la nuit dans le parc désert. C’était la fantaisie de Mademoiselle de passer la belle saison dans le pavillon ; sans doute le trouvait-elle plus gai que le château et, depuis les quatre ans qu’il était construit, elle n’avait jamais manqué d’y prendre ses quartiers au printemps. Avec le retour de l’hiver, Mademoiselle retourne au château, car il n’y a pas de cheminée dans la chambre jaune.
« “Nous restions dans le pavillon, donc — Monsieur Stangerson et moi. Nous ne faisions aucun bruit. Il était assis à son bureau. Quant à moi, j’étais assis sur une chaise, ayant fini mon travail, et, le regardant, je me disais : ‘Quel homme ! — quelle intelligence ! — quel savoir !’ J’attache de l’importance au fait que nous ne faisions pas de bruit ; car, à cause de cela, l’assassin a certainement pensé que nous avions quitté les lieux. Et soudain, alors que le coucou sonnait la demi-heure après minuit, une clameur désespérée éclata dans la chambre jaune. C’était la voix de Mademoiselle, criant : ‘Au meurtre ! — au meurtre ! — à l’aide !’ Immédiatement après, des coups de feu retentirent et il y eut un grand bruit de tables et de meubles jetés à terre, comme s’il y avait eu une lutte, et encore la voix de Mademoiselle appelant : ‘Au meurtre ! — à l’aide ! — Papa ! — Papa ! —’
« “Vous pouvez être sûrs que nous avons bondi rapidement et que Monsieur Stangerson et moi nous sommes jetés sur la porte. Mais hélas ! elle était fermée, solidement fermée, de l’intérieur, par les soins de Mademoiselle, comme je vous l’ai dit, avec clé et verrou. Nous avons essayé de la forcer, mais elle est restée ferme. Monsieur Stangerson était comme un fou, et vraiment, il y avait de quoi, car nous entendions Mademoiselle appeler encore : ‘À l’aide ! — à l’aide !’ Monsieur Stangerson faisait pleuvoir des coups terribles sur la porte, et pleurait de rage et sanglotait de désespoir et d’impuissance.
« “C’est alors que j’ai eu une inspiration. ‘L’assassin a dû entrer par la fenêtre !’ ai-je crié ; ‘je vais à la fenêtre !’ et je me suis précipité hors du pavillon et j’ai couru comme un dément.
« “L’inspiration venait de ce que la fenêtre de la chambre jaune donne de telle sorte que le mur du parc, qui borde le pavillon, m’empêchait d’atteindre immédiatement la fenêtre. Pour y parvenir, il faut d’abord sortir du parc. J’ai couru vers la grille et, sur mon chemin, j’ai rencontré Bernier et sa femme, les gardiens, qui avaient été attirés par les détonations et par nos cris. En quelques mots, je leur ai dit ce qui était arrivé et ai ordonné au concierge de rejoindre Monsieur Stangerson en toute hâte, tandis que sa femme venait avec moi pour ouvrir la grille du parc. Cinq minutes plus tard, elle et moi étions devant la fenêtre de la chambre jaune.
« “La lune brillait vivement et j’ai vu clairement que personne n’avait touché à la fenêtre. Non seulement les barreaux qui la protègent étaient intacts, mais les persiennes à l’intérieur étaient fermées, comme je les avais moi-même fermées tôt dans la soirée, comme je le faisais chaque jour, bien que Mademoiselle, sachant que j’étais fatigué par le travail pénible que j’avais effectué, m’eût prié de ne pas me déranger, mais de la laisser faire ; et elles étaient exactement comme je les avais laissées, fixées avec un loquet de fer à l’intérieur. L’assassin, par conséquent, n’avait pu passer ni entrer ni sortir par là ; mais moi non plus, je ne pouvais entrer.
« “C’était malheureux, — de quoi en perdre la raison ! La porte de la chambre fermée à clé de l’intérieur et les persiennes de l’unique fenêtre également fermées de l’intérieur ; et Mademoiselle appelant encore à l’aide ! — Non ! elle avait cessé d’appeler. Elle était morte, peut-être. Mais j’entendais encore son père, dans le pavillon, essayant de défoncer la porte.
« “Avec la concierge, je me suis précipité vers le pavillon. La porte, malgré les tentatives furieuses de Monsieur Stangerson et de Bernier pour la faire voler en éclats, tenait encore bon ; mais à la fin, elle a cédé sous nos efforts réunis, — et alors quel spectacle s’est offert à nos yeux ! Je dois vous dire que, derrière nous, la concierge tenait la lampe du laboratoire — une lampe puissante, qui éclairait toute la chambre.
« “Je dois aussi vous dire, monsieur, que la chambre jaune est une très petite chambre. Mademoiselle l’avait meublée avec un lit de fer assez large, une petite table, une table de nuit, une coiffeuse et deux chaises. À la lumière de la grosse lampe, nous avons tout vu d’un coup d’œil. Mademoiselle, en chemise de nuit, était étendue sur le sol au milieu du plus grand désordre. Tables et chaises avaient été renversées, montrant qu’il y avait eu une lutte violente. Mademoiselle avait certainement été traînée hors de son lit. Elle était couverte de sang et portait sur la gorge des marques terribles d’ongles — la chair de son cou ayant été presque déchirée par les ongles. D’une blessure à la tempe droite, un filet de sang avait coulé et fait une petite mare sur le sol. Quand Monsieur Stangerson a vu sa fille dans cet état, il s’est jeté à genoux auprès d’elle, poussant un cri de désespoir. Il a constaté qu’elle respirait encore. Quant à nous, nous avons cherché le misérable qui avait tenté de tuer notre maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous l’avions trouvé, il ne s’en serait pas tiré à bon compte !
« “Mais comment expliquer qu’il n’était pas là, qu’il s’était déjà échappé ? Cela dépasse toute imagination ! — Personne sous le lit, personne derrière les meubles ! — Tout ce que nous avons découvert, ce sont des traces, des marques ensanglantées d’une grande main d’homme sur les murs et sur la porte ; un gros mouchoir rouge de sang, sans aucune initiale, une vieille casquette, et beaucoup d’empreintes fraîches d’un homme sur le sol — des empreintes d’un homme aux grands pieds dont les semelles de bottes avaient laissé une sorte d’impression suintante. Comment cet homme s’était-il enfui ? Comment s’était-il évanoui ? N’oubliez pas, monsieur, qu’il n’y a pas de cheminée dans la chambre jaune. Il n’avait pu s’échapper ni par la porte, qui est étroite, et sur le seuil de laquelle la concierge se tenait avec la lampe, tandis que son mari et moi le cherchions dans chaque recoin de la petite chambre, où il est impossible à quiconque de se cacher. La porte, qui avait été forcée contre le mur, ne pouvait rien dissimuler derrière elle, comme nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre, toujours fermée de toutes parts, aucune fuite n’avait été possible. Quoi alors ? — J’ai commencé à croire au Diable.
« “Mais nous avons découvert mon revolver sur le sol ! — Oui, mon revolver ! Oh ! cela m’a ramené à la réalité ! Le Diable n’aurait pas eu besoin de voler mon revolver pour tuer Mademoiselle. L’homme qui avait été là était d’abord monté à ma mansarde et avait pris mon revolver dans le tiroir où je le gardais. Nous avons ensuite constaté, en comptant les cartouches, que l’assassin avait tiré deux coups. Ah ! il était heureux pour moi que Monsieur Stangerson fût au laboratoire quand l’affaire s’est passée et eût vu de ses propres yeux que j’étais là avec lui ; car autrement, avec cette histoire de mon revolver, je ne sais où nous en serions — je serais maintenant sous les verrous. La justice n’en demande pas plus pour envoyer un homme à l’échafaud !” »
L’éditeur du « Matin » ajouta à cette interview les lignes suivantes :—
« Nous avons, sans l’interrompre, laissé le père Jacques nous raconter grossièrement tout ce qu’il sait au sujet du crime de la chambre jaune. Nous l’avons reproduit dans ses propres mots, épargnant seulement au lecteur les lamentations continuelles dont il agrémentait son récit. C’est bien entendu, père Jacques, bien entendu, que vous aimez beaucoup vos maîtres ; et vous voulez qu’ils le sachent, et ne cessez de le répéter — surtout depuis la découverte de votre revolver. C’est votre droit, et nous n’y voyons aucun mal. Nous aurions aimé poser quelques questions supplémentaires au père Jacques — Jacques-Louis Moustier — mais l’enquête du juge d’instruction, qui se poursuit au château, nous empêche d’obtenir l’admission au Glandier ; et, quant à la chênaie, elle est gardée par un large cercle de gendarmes qui surveillent jalousement toutes les traces qui peuvent mener au pavillon, et qui peuvent peut-être mener à la découverte de l’assassin.
« Nous avons aussi voulu interroger les concierges, mais ils sont invisibles. Enfin, nous avons attendu dans une auberge de bord de route, non loin de la grille du château, le départ de Monsieur de Marquet, le magistrat de Corbeil. À cinq heures et demie, nous l’avons vu, lui et son greffier, et, avant qu’il ne pût monter dans sa voiture, nous avons eu l’occasion de lui poser la question suivante :—
« “Pouvez-vous, Monsieur de Marquet, nous donner quelque information sur cette affaire, sans inconvénient pour le cours de votre enquête ?”
« “Il nous est impossible de le faire”, a répondu Monsieur de Marquet. “Je peux seulement dire que c’est l’affaire la plus étrange que j’aie jamais connue. Plus nous pensons savoir quelque chose, plus nous sommes loin de rien savoir !”
« Nous avons demandé à Monsieur de Marquet de bien vouloir expliquer ses derniers mots ; et voici ce qu’il a dit, — dont personne ne manquera de reconnaître l’importance :—
« “Si rien n’est ajouté aux faits matériels jusqu’ici établis, je crains que le mystère qui entoure l’abominable crime dont Mademoiselle Stangerson a été la victime ne soit jamais mis en lumière ; mais il faut espérer, pour le bien de notre raison humaine, que l’examen des murs et du plafond de la chambre jaune — examen que je confierai demain au maçon qui a construit le pavillon il y a quatre ans — nous apportera la preuve qui pourra ne pas nous décourager. Car le problème est celui-ci : nous savons par quel chemin l’assassin a obtenu l’admission — il est entré par la porte et s’est caché sous le lit, attendant Mademoiselle Stangerson. Mais comment est-il sorti ? Comment s’est-il échappé ? Si aucun piège, aucune porte secrète, aucune cachette, aucune ouverture d’aucune sorte n’est trouvée ; si l’examen des murs — jusqu’à la démolition du pavillon — ne révèle aucun passage praticable — non seulement pour un être humain, mais pour tout être quelconque — si le plafond ne montre aucune fissure, si le plancher ne cache aucun souterrain, il faut vraiment croire au Diable, comme dit le père Jacques !” »
Et l’anonyme du « Matin » ajoutait dans cet article — que j’ai choisi comme le plus intéressant de tous ceux qui furent publiés sur le sujet de cette affaire — que le juge d’instruction semblait attacher une signification particulière à la dernière phrase : « Il faut vraiment croire au Diable, comme dit Jacques. »
L’article concluait par ces lignes : « Nous voulions savoir ce que le père Jacques entendait par le cri de la Bête du bon Dieu. L’aubergiste de l’auberge du Donjon nous a expliqué qu’il s’agit du cri particulièrement sinistre que pousse parfois la nuit le chat d’une vieille femme — la mère Angenoux, comme on l’appelle au pays. La mère Angenoux est une sorte de sainte, qui vit dans une cabane au cœur de la forêt, non loin de la grotte de Sainte-Geneviève.
« La chambre jaune, la Bête du bon Dieu, la mère Angenoux, le Diable, Sainte-Geneviève, le père Jacques, — voilà un crime bien embrouillé qu’un coup de pioche dans le mur pourra peut-être nous débrouiller demain. Espérons-le, du moins, pour le bien de notre raison humaine, comme dit le juge d’instruction. En attendant, on s’attend à ce que Mademoiselle Stangerson — qui n’a cessé d’être en proie au délire et ne prononce qu’un mot distinctement, “Meurtrier ! Meurtrier !” — ne vive pas durant la nuit. »
En conclusion, et à une heure tardive, le même journal annonçait que le chef de la Sûreté avait télégraphié au célèbre détective, Frédéric Larsan, qui avait été envoyé à Londres pour une affaire de titres volés, de revenir immédiatement à Paris.
Chapitre II
Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille
Je me souviens aussi bien que si c’était arrivé hier, de l’entrée du jeune Rouletabille dans ma chambre ce matin-là. Il était environ huit heures et j’étais encore au lit, lisant l’article du « Matin » relatif au crime du Glandier.
Mais, avant d’aller plus loin, il est temps que je présente mon ami au lecteur.
J’ai connu Joseph Rouletabille alors qu’il était un jeune reporter. J’étais à cette époque un débutant au barreau et je le rencontrais souvent dans les couloirs des juges d’instruction, lorsque je venais obtenir un « permis de communiquer » pour la prison de Mazas ou pour Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, « une bonne tête ». Il semblait avoir tiré son crâne — rond comme une bille — d’un sac de billes, et c’est de là, je pense, que ses camarades de la presse — tous joueurs de billard acharnés — lui avaient donné ce surnom qui devait lui rester et être illustré par lui. Il était toujours rouge comme une tomate, tantôt gai comme un pinson, tantôt grave comme un juge. Comment, si jeune encore — il n’avait que seize ans et demi quand je le vis pour la première fois — avait-il déjà réussi à s’imposer dans la presse ? C’est ce que tous ceux qui entraient en contact avec lui auraient pu demander, s’ils n’avaient connu son histoire. Lors de l’affaire de la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf — une autre histoire oubliée — il avait apporté à l’un des rédacteurs de « L’Époque » — journal qui rivalisait alors avec « Le Matin » pour les informations — le pied gauche qui manquait au panier dans lequel les restes macabres furent découverts. Pour ce pied gauche, la police cherchait en vain depuis une semaine, et le jeune Rouletabille l’avait trouvé dans un égout où personne n’avait songé à regarder. Pour ce faire, il s’était déguisé en aide-égoutier, l’un des nombreux engagés par l’administration de la ville de Paris en raison d’une crue de la Seine.
Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et informé de la suite de déductions intelligentes auxquelles le garçon avait été conduit, il fut partagé entre l’admiration qu’il éprouvait pour une telle ruse policière dans un cerveau de seize ans, et le plaisir de pouvoir exposer, dans la « vitrine de la morgue » de son journal, le pied gauche de la rue Oberkampf.
« Ce pied, s’écria-t-il, fera un grand titre. »
Puis, quand il eut confié le paquet macabre au médecin légiste attaché au journal, il demanda au garçon, qui allait bientôt devenir célèbre sous le nom de Rouletabille, ce qu’il espérait gagner comme reporter général à « L’Époque » ?
« Deux cents francs par mois », répondit modestement le jeune homme, à peine capable de respirer sous le coup de la surprise.
« Vous en aurez deux cent cinquante, dit le rédacteur en chef ; seulement, vous devez dire à tout le monde que vous êtes engagé au journal depuis un mois. Qu’il soit bien entendu que ce n’est pas vous, mais “L’Époque” qui a découvert le pied gauche de la rue Oberkampf. Ici, mon jeune ami, l’homme n’est rien, le journal est tout. »
Cela dit, il pria le nouveau reporter de se retirer, mais avant que le jeune homme n’ait atteint la porte, il le rappela pour lui demander son nom. L’autre répondit :
« Joseph Joséphin. »
« Ce n’est pas un nom, dit le rédacteur en chef, mais comme vous n’aurez pas à signer ce que vous écrivez, cela n’a aucune importance. »
Le reporter au visage d’enfant se fit rapidement de nombreux amis, car il était serviable et doué d’une bonne humeur qui enchantait les plus sévères et désarmait les plus zélés de ses compagnons. Au café du Palais, où les reporters s’assemblaient avant de se rendre dans l’un des tribunaux ou à la Préfecture en quête de leurs nouvelles de crimes, il commença à se forger une réputation de dénoueur d’affaires complexes et obscures qui finit par parvenir au bureau du chef de la Sûreté. Lorsqu’une affaire valait la peine et que Rouletabille — on lui avait déjà donné son surnom — avait été lancé sur la piste par son rédacteur en chef, il l’emportait souvent sur le plus célèbre des détectives.
C’est au café du Palais que je fis intimement sa connaissance. Les avocats pénalistes et les journalistes ne sont pas ennemis ; les premiers ont besoin de publicité, les seconds d’informations. Nous causâmes ensemble, et je m’attachai vite à lui. Son intelligence était si vive et si originale ! Et il possédait une qualité de pensée que je n’ai trouvée chez aucune autre personne.
Quelque temps après, on me confia la chronique judiciaire du « Cri du Boulevard ». Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que renforcer les liens qui m’unissaient à Rouletabille. Au bout d’un certain temps, mon nouvel ami ayant été autorisé à mettre en œuvre l’idée d’une rubrique de correspondance judiciaire, qu’il était autorisé à signer « Affaires » dans « L’Époque », je pus souvent lui fournir les renseignements juridiques dont il avait besoin.
Près de deux ans passèrent ainsi, et plus je le connaissais, plus j’apprenais à l’aimer ; car, malgré sa légèreté, j’avais découvert en lui une gravité d’esprit extraordinaire pour son âge. Habitué à le voir gai, et même souvent trop gai, je le trouvais maintes fois plongé dans la plus profonde mélancolie. J’essayais alors de l’interroger sur la cause de ce changement d’humeur, mais chaque fois il riait et ne me répondait pas. Un jour, l’ayant interrogé sur ses parents, dont il ne parlait jamais, il me quitta en feignant de n’avoir pas entendu ce que j’avais dit.
Alors que les choses en étaient là entre nous, l’affaire célèbre de « La Chambre Jaune » éclata. C’est cette affaire qui devait le classer comme le premier des reporters et lui obtenir la réputation du plus grand détective du monde. Nous ne devrions pas nous étonner de trouver chez un seul homme la perfection de deux activités aussi différentes si nous nous souvenons que la presse quotidienne commençait déjà à se transformer pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui : la gazette du crime.
Les esprits chagrins peuvent s’en plaindre ; pour ma part, je considère que c’est un sujet de satisfaction. Nous n’aurons jamais trop de bras, publics ou privés, contre le criminel. À cela, certains peuvent répondre qu’en publiant continuellement les détails des crimes, la presse finit par encourager leur commission. Mais alors, avec certaines gens, on ne peut jamais bien faire.
Rouletabille, comme je l’ai dit, entra dans ma chambre ce matin du 26 octobre 1892. Il avait l’air plus rouge que d’habitude, ses yeux semblaient sortir de leur orbite, comme on dit, et, dans l’ensemble, il paraissait dans un état d’excitation extrême. Il agitait « Le Matin » d’une main tremblante et s’écria :
« Eh bien, mon cher Sainclair, l’avez-vous lu ? »
« Le crime du Glandier ? »
« Oui, “La Chambre Jaune” ! Qu’en pensez-vous ? »
« Je pense que ce doit être le diable ou la Bête du Bon Dieu qui a commis le crime. »
« Soyez sérieux ! »
« Eh bien, je ne crois pas beaucoup aux meurtriers qui s’échappent à travers des murs de briques massives. Je pense que le père Jacques a eu tort de laisser derrière lui l’arme avec laquelle le crime a été commis et, comme il occupait le grenier juste au-dessus de la chambre de mademoiselle Stangerson, les travaux de maçonnerie ordonnés par le juge d’instruction nous donneront la clé de l’énigme, et nous ne tarderons pas à savoir par quel piège naturel, ou par quelle porte secrète, le vieux bonhomme a pu se glisser et retourner immédiatement au laboratoire chez monsieur Stangerson sans que son absence soit remarquée. Ce n’est là, bien sûr, qu’une hypothèse. »
Rouletabille s’assit dans un fauteuil, alluma sa pipe, dont il ne se séparait jamais, fuma quelques minutes en silence — sans doute pour calmer l’excitation qui, visiblement, le dominait — puis répondit :
« Jeune homme, dit-il, d’un ton dont je n’essaierai pas de rendre la triste ironie, jeune homme, vous êtes avocat et je ne doute pas de votre capacité à sauver les coupables de la condamnation ; mais si vous étiez magistrat sur le siège, comme il serait facile pour vous de condamner des innocents ! Vous êtes vraiment doué, jeune homme ! »
Il continua de fumer énergiquement, puis reprit :
« Aucun piège ne sera trouvé, et le mystère de “La Chambre Jaune” deviendra de plus en plus mystérieux. C’est pourquoi il m’intéresse. Le juge d’instruction a raison ; rien de plus étrange que ce crime n’a jamais été connu. »
« Avez-vous une idée du moyen par lequel le meurtrier s’est échappé ? » demandai-je.
« Aucune, répondit Rouletabille, aucune pour le moment. Mais j’ai une idée sur le revolver ; le meurtrier ne l’a pas utilisé. »
« Bon Dieu ! Par qui a-t-il donc été utilisé ? »
« Eh bien, par mademoiselle Stangerson. »
« Je ne comprends pas, ou plutôt, je n’ai jamais compris », dis-je.
Rouletabille haussa les épaules.
« N’y a-t-il rien dans cet article du “Matin” qui vous ait particulièrement frappé ? »
« Rien, j’ai trouvé toute l’histoire qu’il raconte également étrange. »
« Eh bien, mais la porte verrouillée, avec la clé à l’intérieur ? »
« C’est la seule chose parfaitement naturelle dans tout l’article. »
« Vraiment ! Et le verrou ? »
« Le verrou ? »
« Oui, le verrou, également à l’intérieur de la chambre, une protection supplémentaire contre toute intrusion ? Mademoiselle Stangerson a pris des précautions tout à fait extraordinaires ! Il est clair pour moi qu’elle craignait quelqu’un. C’est pourquoi elle a pris de telles précautions, même le revolver du père Jacques, sans le lui dire. Sans doute ne voulait-elle alarmer personne, et encore moins son père. Ce qu’elle redoutait est arrivé, et elle s’est défendue. Il y a eu une lutte, et elle a utilisé le revolver assez habilement pour blesser l’assassin à la main, ce qui explique l’empreinte sur le mur et sur la porte de la grande main ensanglantée de l’homme qui cherchait un moyen de sortir de la chambre. Mais elle n’a pas tiré assez vite pour éviter le terrible coup à la tempe droite. »
« Alors la blessure à la tempe n’a pas été faite avec le revolver ? »
« Le journal ne dit pas qu’elle l’a été, et je ne pense pas qu’elle l’ait été ; car logiquement, il me semble que le revolver a été utilisé par mademoiselle Stangerson contre l’assassin. Maintenant, quelle arme le meurtrier a-t-il utilisée ? Le coup à la tempe semble montrer que le meurtrier voulait assommer mademoiselle Stangerson, après avoir tenté sans succès de l’étrangler. Il devait savoir que le grenier était habité par le père Jacques, et c’est l’une des raisons, je pense, pour lesquelles il a dû utiliser une arme silencieuse, un assommoir ou un marteau. »
« Tout cela n’explique pas comment le meurtrier est sorti de “La Chambre Jaune” », fis-je remarquer.
« Évidemment, répondit Rouletabille en se levant, et c’est ce qu’il faut expliquer. Je vais au château du Glandier, et je suis venu voir si vous vouliez m’accompagner. »
« Moi ? »
« Oui, mon garçon. J’ai besoin de vous. “L’Époque” m’a définitivement confié cette affaire, et je dois l’éclaircir aussi vite que possible. »
« Mais en quoi puis-je vous être utile ? »
« Monsieur Robert Darzac est au château du Glandier. »
« C’est vrai. Son désespoir doit être sans bornes. »
« Je dois m’entretenir avec lui. »
Rouletabille le dit sur un ton qui me surprit.
« Est-ce parce que vous pensez qu’il y a quelque chose à tirer de lui ? » demandai-je.
« Oui. »
C’est tout ce qu’il voulut dire. Il se retira dans mon salon, me priant de m’habiller rapidement.
Je connaissais monsieur Robert Darzac pour lui avoir rendu de grands services dans une affaire civile, alors que j’étais secrétaire de maître Barbet Delatour. Monsieur Robert Darzac, qui avait à cette époque environ quarante ans, était professeur de physique à la Sorbonne. Il connaissait intimement les Stangerson et, après sept années de cour assidue auprès de la fille, il était sur le point de l’épouser. Bien qu’elle soit devenue, comme on dit, « une personne d’un certain âge », elle était encore remarquablement belle.
Pendant que je m’habillais, je criai à Rouletabille, qui se déplaçait avec impatience dans mon salon :
« Avez-vous une idée de la condition sociale du meurtrier ? »
« Oui, répondit-il, je pense que s’il n’est pas un homme du monde, c’est au moins un homme appartenant à la classe aisée. Mais cela, encore une fois, n’est qu’une impression. »
« Qu’est-ce qui vous a amené à la former ? »
« Eh bien, la casquette graisseuse, le mouchoir commun et les marques des bottes grossières sur le plancher », répondit-il.
« Je comprends, dis-je ; les meurtriers ne laissent pas derrière eux de traces qui disent la vérité. »
« On tirera quelque chose de vous, mon cher Sainclair », conclut Rouletabille.
Chapitre III
« Un homme a passé comme une ombre à travers les persiennes »
Une demi-heure plus tard, Rouletabille et moi étions sur le quai de la gare d’Orléans, attendant le départ du train qui devait nous conduire à Épinay-sur-Orge.
Sur le quai, nous trouvâmes monsieur de Marquet et son greffier, qui représentaient le tribunal judiciaire de Corbeil. Monsieur de Marquet avait passé la nuit à Paris, assistant à la répétition finale, à la Scala, d’une petite pièce dont il était l’auteur inconnu, signant simplement « Castigat Ridendo ».
Monsieur de Marquet commençait à être un « noble vieillard ». En général, il était extrêmement poli et plein d’humour gai, et n’avait eu dans toute sa vie qu’une passion : celle de l’art dramatique. Tout au long de sa carrière magistrale, il ne s’était intéressé qu’aux affaires susceptibles de lui fournir quelque chose de l’ordre du drame. Bien qu’il eût pu très bien aspirer aux plus hautes fonctions judiciaires, il n’avait jamais vraiment travaillé que pour remporter un succès au romantique Porte-Saint-Martin, ou au sombre Odéon.
En raison du mystère qui l’enveloppait, l’affaire de « La Chambre Jaune » devait inévitablement fasciner un esprit aussi théâtral. Elle l’intéressait énormément, et il s’y plongea, moins comme un magistrat avide de connaître la vérité que comme un amateur d’imbroglios dramatiques, tendant tout entier vers le mystère et l’intrigue, et qui ne craint rien tant que le dernier acte explicatif.
Si bien qu’au moment de le rencontrer, j’entendis monsieur de Marquet dire au greffier avec un soupir :
« J’espère, mon cher monsieur Maleine, que ce maçon avec sa pioche ne détruira pas un si beau mystère. »
« N’ayez aucune crainte, répondit monsieur Maleine, sa pioche pourra démolir le pavillon, peut-être, mais elle laissera notre affaire intacte. J’ai sondé les murs et examiné le plafond et le plancher, et je sais tout à ce sujet. Je ne suis pas homme à me laisser tromper. »
Ayant ainsi rassuré son chef, monsieur Maleine, par un mouvement discret de la tête, attira l’attention de monsieur de Marquet sur nous. Le visage de ce monsieur s’assombrit et, voyant Rouletabille s’approcher, chapeau à la main, il s’élança dans l’une des voitures vides en disant à mi-voix à son greffier, ce faisant : « Surtout, pas de journalistes ! »
Monsieur Maleine répondit sur le même ton : « Je comprends ! » puis essaya d’empêcher Rouletabille de monter dans le même compartiment que le juge d’instruction.
« Excusez-moi, messieurs, ce compartiment est réservé. »
« Je suis journaliste, monsieur, employé à “L’Époque” », dit mon jeune ami avec force gestes et politesse, « et j’ai un mot ou deux à dire à monsieur de Marquet. »
« Monsieur est très occupé par l’enquête qu’il a en main. »
« Ah ! Son enquête, croyez-le bien, m’est absolument indifférente. Je ne suis pas un ramasseur de détritus », poursuivit-il, avec un mépris infini dans la lèvre inférieure, « je suis un reporter théâtral ; et ce soir, je devrai rendre un petit compte rendu de la pièce à la Scala. »
« Montez, monsieur, s’il vous plaît », dit le greffier.
Rouletabille était déjà dans le compartiment. Je le suivis et m’assis à ses côtés. Le greffier suivit et ferma la portière.
Monsieur de Marquet le regarda.
« Ah, monsieur, commença Rouletabille, vous ne devez pas être en colère contre monsieur de Maleine. Ce n’est pas à monsieur de Marquet que je désire avoir l’honneur de parler, mais à monsieur “Castigat Ridendo”. Permettez-moi de vous féliciter, personnellement, ainsi que l’écrivain pour “L’Époque”. » Et Rouletabille, après m’avoir présenté, se présenta lui-même.
Monsieur de Marquet, d’un geste nerveux, caressa sa barbe en pointe et expliqua à Rouletabille, en quelques mots, qu’il était un auteur trop modeste pour désirer que le voile de son pseudonyme fût publiquement levé, et qu’il espérait que l’enthousiasme du journaliste pour l’œuvre du dramaturge ne le conduirait pas à dire au public que monsieur « Castigat Ridendo » et le juge d’instruction de Corbeil ne faisaient qu’une seule et même personne.
« Le travail de l’auteur dramatique peut interférer, dit-il après une légère hésitation, avec celui du magistrat, surtout dans une province où les travaux ne sont guère plus qu’une routine. »
« Oh, vous pouvez compter sur ma discrétion ! » s’écria Rouletabille.
Le train était en marche.
« Nous sommes partis ! » dit le juge d’instruction, surpris de nous voir encore dans le wagon.
« Oui, monsieur, la vérité est partie, dit Rouletabille en souriant aimablement, en route pour le château du Glandier. Une belle affaire, monsieur de Marquet, une belle affaire ! »
« Une affaire obscure, incroyable, insondable, inexplicable, et je n’ai qu’une crainte, monsieur Rouletabille, c’est que les journalistes n’essaient de l’expliquer. »
Mon ami sentit là une tape sur ses doigts.
« Oui, dit-il simplement, c’est à craindre. Ils se mêlent de tout. Quant à mon intérêt, monsieur, je n’y faisais référence que par pur hasard, le pur hasard de me trouver dans le même train que vous, et dans le même compartiment de la même voiture. »
« Où allez-vous donc ? » demanda monsieur de Marquet.
« Au château du Glandier », répondit Rouletabille sans se retourner.
« Vous n’entrerez pas, monsieur Rouletabille ! »
« M’en empêcherez-vous ? » dit mon ami, déjà prêt à se battre.
« Pas moi ! J’aime trop la presse et les journalistes pour leur être en quoi que ce soit désagréable ; mais monsieur Stangerson a donné l’ordre de fermer sa porte à tout le monde, et elle est bien gardée. Aucun journaliste n’a pu passer par la grille du Glandier hier. »
Monsieur de Marquet pinça les lèvres et sembla prêt à retomber dans un silence obstiné. Il ne se détendit qu’un peu quand Rouletabille ne lui laissa plus ignorer que nous nous rendions au Glandier dans le but de serrer la main d’un « vieil et intime ami », monsieur Robert Darzac, un homme que Rouletabille avait peut-être vu une fois dans sa vie.
« Pauvre Robert ! » continua le jeune reporter, « cette terrible affaire pourrait être sa mort, il est si profondément épris de mademoiselle Stangerson. »
« Ses souffrances sont vraiment pénibles à voir », s’échappa comme un regret des lèvres de monsieur de Marquet.
« Mais il faut espérer que la vie de mademoiselle Stangerson sera sauvée. »
« Espérons-le. Son père m’a dit hier que, si elle ne recouvrait pas la santé, il ne tarderait pas à la rejoindre dans la tombe. Quelle perte incalculable pour la science serait sa mort ! »
« La blessure à la tempe est grave, n’est-ce pas ? »
« Évidemment ; mais, par une chance merveilleuse, elle ne s’est pas avérée mortelle. Le coup a été porté avec une grande force. »
« Alors ce n’est pas avec le revolver qu’elle a été blessée », dit Rouletabille en me jetant un regard triomphant.
Monsieur de Marquet parut très embarrassé.
« Je n’ai rien dit, je ne veux rien dire, je ne dirai rien », dit-il. Et il se tourna vers son greffier comme s’il ne nous connaissait plus.
Mais Rouletabille ne devait pas être si facilement évincé. Il se rapprocha du juge d’instruction et, tirant un exemplaire du « Matin » de sa poche, il le lui montra et dit :
« Il y a une chose, monsieur, que je puis vous demander sans commettre d’indiscrétion. Vous avez, bien sûr, vu le compte rendu donné dans “Le Matin” ? Il est absurde, n’est-ce pas ? »
« Pas le moins du monde, monsieur. »
« Quoi ! La Chambre Jaune n’a qu’une fenêtre grillagée — dont les barreaux n’ont pas été déplacés — et une seule porte, qui a dû être défoncée — et l’assassin n’a pas été trouvé ! »
« C’est ainsi, monsieur, c’est ainsi. Voilà où en est l’affaire. »
Rouletabille ne dit plus rien mais se plongea dans ses pensées. Un quart d’heure passa ainsi.
Revenant à lui, il dit en s’adressant au magistrat :
« Comment mademoiselle Stangerson était-elle coiffée ce soir-là ? »
« Je ne sais pas », répondit monsieur de Marquet.
« C’est un point très important, dit Rouletabille. Ses cheveux étaient relevés en bandeaux, n’est-ce pas ? Je suis sûr que ce soir-là, le soir du crime, elle avait les cheveux arrangés en bandeaux. »
« Alors vous vous trompez, monsieur Rouletabille, répondit le magistrat ; mademoiselle Stangerson, ce soir-là, avait les cheveux relevés en un chignon au sommet de la tête, sa façon habituelle de les arranger, le front complètement découvert. Je peux vous l’assurer, car nous avons examiné la blessure avec soin. Il n’y avait pas de sang sur les cheveux, et leur disposition n’a pas été troublée depuis que le crime a été commis. »
« Vous êtes sûr ! Vous êtes sûr que, le soir du crime, elle n’avait pas les cheveux en bandeaux ? »
« Tout à fait sûr », continua le magistrat en souriant, « car je me rappelle le docteur me disant, tandis qu’il examinait la plaie : “C’est grand dommage que mademoiselle Stangerson ait eu l’habitude de tirer ses cheveux en arrière du front. Si elle les avait portés en bandeaux, le coup qu’elle a reçu à la tempe en eût été amorti.” Il me semble étrange que vous attachiez tant d’importance à ce détail. »
« Oh ! si elle n’avait pas les cheveux en bandeaux, j’abandonne », dit Rouletabille avec un geste de désespoir.
« Et la blessure à la tempe était-elle grave ? » demanda-t-il peu après.
« Terrible. »
« Avec quelle arme a-t-elle été faite ? »
« C’est un secret de l’instruction. »
« Avez-vous trouvé l’arme, quelle qu’elle soit ? »
Le magistrat ne répondit pas.
« Et la blessure à la gorge ? »
Ici, le juge d’instruction confirma volontiers la décision du médecin selon laquelle, si le meurtrier avait pressé la gorge quelques secondes de plus, mademoiselle Stangerson serait morte de strangulation.
« L’affaire telle qu’elle est rapportée dans le “Matin” », dit Rouletabille avec empressement, « me semble de plus en plus inexplicable. Pouvez-vous me dire, Monsieur, combien il y a d’ouvertures dans le pavillon ? Je veux dire portes et fenêtres. »
« Il y en a cinq », répondit monsieur de Marquet, après avoir toussé une ou deux fois, mais ne résistant plus au désir qu’il éprouvait de parler de tout l’incroyable mystère de l’affaire qu’il instruisait. « Il y en a cinq, dont la porte du vestibule est la seule entrée du pavillon, — une porte toujours automatiquement fermée, qui ne peut être ouverte, ni de l’extérieur ni de l’intérieur, qu’avec les deux clés spéciales qui ne quittent jamais la possession soit du père Jacques, soit de monsieur Stangerson. Mademoiselle Stangerson n’en avait pas besoin, puisque le père Jacques logeait dans le pavillon et parce que, pendant la journée, elle ne quittait jamais son père. Quand ils se précipitèrent tous les quatre dans la Chambre Jaune, après avoir enfoncé la porte du laboratoire, la porte du vestibule était restée fermée comme d’habitude et, des deux clés pour l’ouvrir, le père Jacques en avait une dans sa poche, et monsieur Stangerson l’autre. Quant aux fenêtres du pavillon, il y en a quatre ; la fenêtre de la Chambre Jaune et celles du laboratoire donnant sur la campagne ; la fenêtre du vestibule donnant sur le parc. »
« C’est par cette fenêtre qu’il s’est échappé du pavillon ! » cria Rouletabille.
« Comment savez-vous cela ? » demanda monsieur de Marquet en fixant un regard étrange sur mon jeune ami.
« Nous verrons plus tard comment il est sorti de la Chambre Jaune », répondit Rouletabille, « mais il a dû quitter le pavillon par la fenêtre du vestibule. »
« Encore une fois, comment savez-vous cela ? »
« Comment ? Oh ! la chose est bien simple ! Dès qu’il a vu qu’il ne pouvait s’échapper par la porte du pavillon, sa seule issue était la fenêtre du vestibule, à moins qu’il ne puisse passer par une fenêtre grillagée. La fenêtre de la Chambre Jaune est protégée par des barreaux de fer, parce qu’elle donne sur la pleine campagne ; les deux fenêtres du laboratoire doivent être protégées de la même manière pour la même raison. Comme le meurtrier s’est enfui, je conçois qu’il a trouvé une fenêtre qui n’était pas grillagée, — celle du vestibule, qui donne sur le parc, — c’est-à-dire à l’intérieur de la propriété. Il n’y a pas beaucoup de magie dans tout cela. »
« Oui », dit monsieur de Marquet, « mais ce que vous n’avez pas deviné, c’est que cette unique fenêtre du vestibule, bien qu’elle n’ait pas de barreaux de fer, possède des volets de fer solides. Or, ces volets de fer sont restés fermés par leur loquet de fer ; et pourtant, nous avons la preuve que le meurtrier s’est échappé du pavillon par cette fenêtre ! Des traces de sang sur le mur intérieur et sur les volets ainsi que sur le plancher, et des empreintes de pas, dont j’ai pris les mesures, attestent le fait que le meurtrier s’est échappé par là. Mais alors, comment a-t-il fait, puisque les volets sont restés fermés de l’intérieur ? Il est passé au travers comme une ombre. Mais ce qui est plus déconcertant que tout, c’est qu’il est impossible de se faire une idée de la façon dont le meurtrier est sorti de la Chambre Jaune, ou comment il a traversé le laboratoire pour atteindre le vestibule ! Ah ! oui, monsieur Rouletabille, c’est tout à fait comme vous l’avez dit, une belle affaire, dont la clé ne sera pas découverte de sitôt, je l’espère. »
« Vous l’espérez, Monsieur ? »
Monsieur de Marquet se corrigea.
« Je ne l’espère pas, — je le pense. »
« Cette fenêtre aurait-elle pu être fermée et verrouillée après la fuite de l’assassin ? » demanda Rouletabille.
« C’est ce qui m’a effleuré un instant ; mais cela impliquerait un complice ou des complices, — et je ne vois pas… »
Après un court silence, il ajouta :
« Ah ! si mademoiselle Stangerson était seulement assez bien aujourd’hui pour permettre qu’on l’interroge ! »
Rouletabille, poursuivant sa pensée, demanda :
« Et le grenier ? — Il doit y avoir une ouverture quelconque ? »
« Oui ; il y a une fenêtre, ou plutôt une lucarne, qui, comme elle donne vers la campagne, a été grillagée par monsieur Stangerson, comme le reste des fenêtres. Ces barreaux, comme aux autres fenêtres, sont restés intacts, et les volets, qui s’ouvrent naturellement vers l’intérieur, n’ont pas été déverrouillés. Pour le reste, nous n’avons rien découvert qui nous porte à soupçonner que le meurtrier soit passé par le grenier. »
« Il semble donc clair pour vous, Monsieur, que le meurtrier s’est échappé — on ne sait comment — par la fenêtre du vestibule ? »
« Tout concourt à le prouver. »
« Je le pense aussi », confessa Rouletabille gravement.
Après un bref silence, il continua :
« Si vous n’avez trouvé aucune trace du meurtrier dans le grenier, telles que les empreintes de pas sales semblables à celles sur le plancher de la Chambre Jaune, vous devez en conclure que ce n’est pas lui qui a volé le revolver du père Jacques. »
« Il n’y a pas d’autres empreintes de pas dans le grenier que celles du père Jacques lui-même », dit le magistrat avec un mouvement de tête significatif. Puis, après une hésitation apparente, il ajouta : « Le père Jacques était avec monsieur Stangerson dans le laboratoire — et c’était une chance pour lui qu’il y fût. »
« Alors quel rôle son revolver a-t-il joué dans la tragédie ? — Il semble bien clair que cette arme a fait moins de mal à mademoiselle Stangerson qu’au meurtrier. »
Le magistrat ne répondit pas à cette question, qui l’embarrassait sans aucun doute. « Monsieur Stangerson », dit-il, « nous dit que les deux balles ont été trouvées dans la Chambre Jaune, l’une incrustée dans le mur taché de l’empreinte d’une main rouge — une grande main d’homme — et l’autre dans le plafond. »
« Oh ! oh ! dans le plafond ! » murmura Rouletabille. « Dans le plafond ! C’est très curieux ! — Dans le plafond ! »
Il tira quelques bouffées en silence sur sa pipe, s’enveloppant de fumée. Quand nous arrivâmes à Savigny-sur-Orge, je dus lui donner une tape sur l’épaule pour le sortir de son rêve et descendre sur le quai de la gare.
Là, le magistrat et son greffier nous saluèrent et, en montant rapidement dans une voiture qui les attendait, nous firent comprendre qu’ils en avaient assez vu de nous.
« Combien de temps faut-il pour aller à pied au château du Glandier ? » demanda Rouletabille à l’un des porteurs de la gare.
« Une heure et demie ou une heure trois quarts — en marchant bien », répondit l’homme.
Rouletabille regarda le ciel et, sans doute trouvant son aspect satisfaisant, prit mon bras et dit :
« Allons ! — J’ai besoin de marcher. »
« Les choses deviennent-elles moins embrouillées ? » demandai-je.
« Pas le moins du monde ! » dit-il, « plus embrouillées que jamais ! Il est vrai que j’ai une idée… »
« Laquelle ? » demandai-je.
« Je ne peux pas vous la dire pour le moment — c’est une idée qui implique la vie ou la mort de deux personnes au moins. »
« Pensez-vous qu’il y ait eu des complices ? »
« Je ne le pense pas… »
Nous retombâmes dans le silence. Peu après, il reprit :
« Ce fut une chance, notre rencontre avec ce juge d’instruction et son greffier, hein ? Que vous avais-je dit au sujet de ce revolver ? »
Sa tête était penchée, il avait les mains dans les poches et il sifflotait. Au bout d’un moment, je l’entendis murmurer :
« Pauvre femme ! »
« Est-ce mademoiselle Stangerson que vous plaignez ? »
« Oui ; c’est une femme noble et digne d’être plainte ! — une femme d’un grand, d’un très grand caractère — j’imagine — j’imagine. »
« Vous la connaissez donc ? »
« Pas du tout. Je ne l’ai vue qu’une fois. »
« Pourquoi dites-vous alors que c’est une femme de grand caractère ? »
« Parce qu’elle a bravement fait face au meurtrier ; parce qu’elle s’est courageusement défendue — et, surtout, à cause de la balle dans le plafond. »
Je regardai Rouletabille et me demandai intérieurement s’il ne se moquait pas de moi, ou s’il n’avait pas soudainement perdu la tête. Mais je vis qu’il n’avait jamais été moins enclin à rire, et l’éclat de ses yeux vivement intelligents m’assura qu’il conservait toute sa raison. D’ailleurs, j’étais habitué à sa façon hachée de parler, qui ne me laissait perplexe sur son sens que jusqu’au moment où, par quelques mots clairs, rapidement prononcés, il me faisait comprendre le fil de ses idées, et je voyais que ce qu’il avait dit auparavant, et qui m’avait semblé dénué de sens, était si parfaitement logique que je ne pouvais comprendre comment il se faisait que je ne l’avais pas compris plus tôt.
Chapitre IV
« Au sein de la nature sauvage »
Le château du Glandier est l’un des plus vieux châteaux de l’Île-de-France, où tant de vestiges de la période féodale sont encore debout. Construit à l’origine au cœur de la forêt, sous le règne de Philippe le Bel, on pouvait maintenant l’apercevoir à quelques centaines de mètres de la route menant du village de Sainte-Geneviève à Montlhéry. Un amas de structures disparates, il est dominé par un donjon. Lorsque le visiteur a gravi les marches croulantes de cet ancien donjon, il atteint un petit plateau où, au XVIIe siècle, Georges Philibert de Séquigny, seigneur du Glandier, Maisons-Neuves et autres lieux, construisit la demeure actuelle dans un style d’architecture abominablement rococo.
C’est en ce lieu, semblant appartenir tout entier au passé, que le professeur Stangerson et sa fille s’installèrent pour jeter les bases de la science de l’avenir. Sa solitude, au plus profond des bois, était ce qui, plus que tout, leur avait plu. Ils ne voulaient aucun témoin de leurs travaux ni aucune intrusion dans leurs espérances, sinon les vieilles pierres et les grands chênes centenaires. Le Glandier — ancien Glandierum — était ainsi appelé à cause de la quantité de glands qui, de tout temps, avaient été récoltés dans ce voisinage. Cette terre, d’un intérêt présent si lugubre, était retombée, par la négligence ou l’abandon de ses propriétaires, dans le caractère sauvage de la nature primitive. Les bâtiments seuls, qui y étaient dissimulés, avaient conservé des traces de leurs étranges métamorphoses. Chaque époque y avait laissé son empreinte ; un morceau d’architecture auquel était lié le souvenir de quelque événement terrible, de quelque sanglante aventure. Tel était le château dans lequel la science s’était réfugiée — un lieu semblant conçu pour être le théâtre de mystères, de terreur et de mort.
Ayant expliqué cela jusqu’ici, je ne peux m’empêcher de faire une réflexion supplémentaire. Si je me suis un peu attardé sur cette description du Glandier, ce n’est pas parce que j’ai atteint le moment propice pour créer l’atmosphère nécessaire au déroulement de la tragédie devant les yeux du lecteur. En effet, dans toute cette affaire, mon premier souci sera d’être aussi simple que possible. Je n’ai aucune ambition d’être un auteur. Un auteur est toujours un peu romancier, et Dieu sait que le mystère de « La Chambre Jaune » est tout à fait assez plein d’horreur tragique réelle pour ne nécessiter aucune aide d’effets littéraires. Je suis, et ne désire être, qu’un fidèle « reporter ». Mon devoir est de rapporter l’événement ; et je place l’événement dans son cadre — c’est tout. Il est tout naturel que vous sachiez où les choses se sont passées.
Je reviens à monsieur Stangerson. Lorsqu’il acheta le domaine, quinze ans avant que la tragédie qui nous occupe ne se produise, le château du Glandier était depuis longtemps inoccupé. Un autre vieux château dans le voisinage, construit au XIVe siècle par Jean de Belmont, était également abandonné, de sorte que cette partie du pays était très peu habitée. Quelques petites maisons sur le côté de la route menant à Corbeil, une auberge, appelée l’« Auberge du Donjon », qui offrait l’hospitalité aux charretiers de passage ; c’était à peu près tout ce qui représentait la civilisation dans cette partie écartée du pays, à quelques lieues seulement de la capitale.
Mais cette condition déserte du lieu avait été la raison déterminante du choix fait par monsieur Stangerson et sa fille. Monsieur Stangerson était déjà célèbre. Il était revenu d’Amérique, où ses travaux avaient fait grand bruit. Le livre qu’il avait publié à Philadelphie, sur la « Dissociation de la matière par l’action électrique », avait suscité l’opposition dans tout le monde scientifique. Monsieur Stangerson était français, mais d’origine américaine. D’importantes affaires relatives à un héritage l’avaient retenu pendant plusieurs années aux États-Unis, où il avait poursuivi le travail commencé par lui en France, pays où il était revenu en possession d’une grande fortune. Cette fortune était pour lui une bénédiction ; car, bien qu’il eût pu gagner des millions de dollars en exploitant deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à de nouveaux procédés de teinture, il lui était toujours répugnant d’utiliser pour son gain personnel le merveilleux don d’invention qu’il avait reçu de la nature. Il considérait qu’il le devait à l’humanité, et tout ce que son génie apportait au monde allait, par cette vue philosophique de son devoir, dans le giron public.
S’il ne cherchait pas à dissimuler sa satisfaction d’entrer en possession de cette fortune, qui lui permettait de s’adonner à sa passion pour la science pure, il avait également à se réjouir, lui semblait-il, pour une autre cause. Mademoiselle Stangerson avait, au moment où son père revint d’Amérique et acheta le domaine du Glandier, vingt ans. Elle était extrêmement jolie, ayant à la fois la grâce parisienne de sa mère, morte en lui donnant le jour, et toute la splendeur, toutes les richesses du jeune sang américain de son grand-père paternel, William Stangerson. Citoyen de Philadelphie, William Stangerson avait été obligé de se faire naturaliser en obéissant à des exigences familiales au moment de son mariage avec une dame française, celle qui devait être la mère de l’illustre Stangerson. C’est ainsi que s’explique la nationalité française du professeur.
Vingt ans, charmante blonde, aux yeux bleus, au teint de lait, et rayonnante d’une santé divine, Mathilde Stangerson était l’une des plus belles filles à marier, tant dans l’ancien que dans le nouveau monde. C’était le devoir de son père, malgré l’inévitable douleur qu’une séparation d’avec elle lui causerait, de penser à son mariage ; et il y était tout à fait préparé. Néanmoins, il s’ensevelit avec son enfant au Glandier au moment même où ses amis s’attendaient à ce qu’il l’introduisît dans la société. Certains d’entre eux exprimèrent leur étonnement, et à leurs questions il répondait : « C’est le vœu de ma fille. Je ne peux rien lui refuser. Elle a choisi le Glandier. »
Interrogée à son tour, la jeune fille répondit calmement : « Où pourrions-nous mieux travailler que dans cette solitude ? » Car mademoiselle Stangerson avait déjà commencé à collaborer avec son père dans ses travaux. On ne pouvait imaginer à l’époque que sa passion pour la science la conduirait jusqu’à refuser tous les prétendants qui se présentèrent à elle pendant plus de quinze ans. Si retirée était la vie menée par les deux, père et fille, qu’ils ne se montraient qu’à quelques réceptions officielles et, à certains moments de l’année, dans deux ou trois salons amis, où la renommée du professeur et la beauté de Mathilde faisaient sensation. La réserve extrême de la jeune fille ne découragea pas au début les prétendants ; mais au bout de quelques années, ils se lassèrent de leur quête.
Un seul persista avec une tendre ténacité et mérita le nom de « fiancé éternel », nom qu’il accepta avec une mélancolique résignation ; c’était monsieur Robert Darzac. Mademoiselle Stangerson n’était maintenant plus jeune, et il semblait que, n’ayant trouvé aucune raison de se marier à trente-cinq ans, elle n’en trouverait jamais. Mais un tel argument ne trouvait évidemment aucun écho chez monsieur Robert Darzac. Il continua à lui faire sa cour — si les attentions délicates et tendres dont il entourait sans cesse cette femme de trente-cinq ans pouvaient être qualifiées de cour — face à son intention déclarée de ne jamais se marier.
Soudain, quelques semaines avant les événements qui nous occupent, une rumeur — à laquelle personne n’attacha d’importance, tant elle paraissait incroyable — se répandit dans Paris : mademoiselle Stangerson avait enfin consenti à « couronner » la flamme inextinguible de monsieur Robert Darzac ! Il fallut que monsieur Robert Darzac lui-même ne démentît pas cette rumeur matrimoniale pour lui donner une apparence de vérité, tant elle semblait peu susceptible d’être fondée. Un jour, cependant, monsieur Stangerson, en sortant de l’Académie des Sciences, annonça que le mariage de sa fille et de monsieur Robert Darzac serait célébré dans l’intimité du château du Glandier, dès que lui et sa fille auraient mis la dernière main à leur rapport résumant leurs travaux sur la « Dissociation de la matière ». Le nouveau ménage s’installerait au Glandier, et le gendre apporterait son assistance aux travaux auxquels le père et la fille avaient dédié leur vie.
Le monde scientifique avait à peine eu le temps de se remettre de l’effet de cette nouvelle, quand il apprit la tentative d’assassinat de mademoiselle dans les conditions extraordinaires que nous avons détaillées et que notre visite au château devait nous permettre de constater avec une précision encore plus grande. Je n’ai pas hésité à fournir au lecteur tous ces détails rétrospectifs, connus de moi par mes relations d’affaires avec monsieur Robert Darzac. En franchissant le seuil de « La Chambre Jaune », il était aussi bien informé que je l’étais.
Chapitre V
Dans lequel Joseph Rouletabille fait une remarque à monsieur Robert Darzac qui produit son petit effet
Rouletabille et moi marchions depuis plusieurs minutes, le long d’un haut mur bordant la vaste propriété de monsieur Stangerson, et nous étions déjà en vue de la porte d’entrée, quand notre attention fut attirée par un individu qui, à moitié penché vers le sol, semblait être si complètement absorbé par ce qu’il faisait qu’il ne nous avait pas vus venir vers lui. À un moment, il se courbait si bas qu’il touchait presque terre ; à un autre, il se redressait et examinait attentivement le mur ; puis il regardait dans la paume de l’une de ses mains et s’éloignait à grands pas. Finalement, il se mit à courir, toujours en regardant dans la paume de sa main. Rouletabille m’avait arrêté d’un geste.
« Chut ! Frédéric Larsan est au travail ! Ne le dérangeons pas ! »
Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre détective. Je ne l’avais jamais vu auparavant, mais je le connaissais bien de réputation. À cette époque, avant que Rouletabille n’eût fait preuve de son talent unique, Larsan était réputé comme le plus habile dénoueur des crimes les plus mystérieux et les plus compliqués. Sa réputation était mondiale, et les polices de Londres, et même d’Amérique, faisaient souvent appel à lui quand leurs propres inspecteurs et détectives nationaux se trouvaient au bout de leur esprit et de leurs ressources.
Personne ne fut donc étonné que le chef de la Sûreté eût, dès le début du mystère de « La Chambre Jaune », télégraphié à son précieux subordonné à Londres, où il avait été envoyé pour une grosse affaire de titres volés, de revenir au plus vite. Frédéric qui, à la Sûreté, était appelé le « grand Frédéric », avait fait diligence, sachant sans doute par expérience que, s’il était interrompu dans ce qu’il faisait, c’est que ses services étaient urgemment requis dans une autre direction ; aussi, comme disait Rouletabille, était-il ce matin-là déjà « au travail ». Nous apprîmes bientôt en quoi cela consistait.
Ce qu’il regardait continuellement au creux de sa main droite n’était rien d’autre que sa montre, dont il semblait observer l’aiguille des minutes avec une attention soutenue. Puis, il fit demi-tour tout en courant, ne s’arrêtant qu’en atteignant la grille du parc, où il consulta à nouveau sa montre avant de la remettre dans sa poche, en haussant les épaules avec un geste de découragement. Il poussa la grille du parc, la referma, la verrouilla, leva la tête et, à travers les barreaux, nous aperçut. Rouletabille se précipita à sa suite, et je le suivis. Frédéric Larsan nous attendait.
« Monsieur Fred, dit Rouletabille en soulevant son chapeau et en manifestant ce profond respect, fondé sur l’admiration, que le jeune reporter vouait au célèbre détective, pouvez-vous me dire si Monsieur Robert Darzac est au château en ce moment ? Voici l’un de ses amis, du barreau de Paris, qui désire s’entretenir avec lui. »
« Je l’ignore vraiment, Monsieur Rouletabille, répondit Fred en serrant la main de mon ami, qu’il avait croisé plusieurs fois au cours de ses difficiles enquêtes. Je ne l’ai pas vu. »
« Les concierges pourront sans doute nous renseigner ? » demanda Rouletabille en désignant la loge dont la porte et les fenêtres étaient étroitement closes.
« Les concierges ne pourront vous donner aucune information, Monsieur Rouletabille. »
« Pourquoi donc ? »
« Parce qu’ils ont été arrêtés il y a une demi-heure. »
« Arrêtés ! s’écria Rouletabille ; alors ce sont eux les meurtriers ! »
Frédéric Larsan haussa les épaules.
« Quand on ne peut pas arrêter le véritable meurtrier, dit-il avec un air de suprême ironie, on peut toujours s’offrir le luxe de découvrir des complices. »
« Est-ce vous qui les avez fait arrêter, Monsieur Fred ? »
« Pas moi ! Je ne les ai pas fait arrêter. D’abord, je suis assez sûr qu’ils n’ont rien à voir avec l’affaire, et ensuite parce que… »
« Parce que quoi ? » demanda Rouletabille avec empressement.
« Parce que rien », dit Larsan en secouant la tête.
« Parce qu’il n’y avait pas de complices ! » dit Rouletabille.
« Ah ! vous avez donc une idée sur cette affaire ? » dit Larsan en regardant Rouletabille fixement, « pourtant vous n’avez rien vu, jeune homme, vous n’avez pas encore obtenu l’accès ici ! »
« Je l’obtiendrai. »
« J’en doute. Les ordres sont stricts. »
« Je l’obtiendrai, si vous me laissez voir Monsieur Robert Darzac. Faites cela pour moi. Vous savez que nous sommes de vieux amis. Je vous en prie, Monsieur Fred. Vous souvenez-vous de l’article que j’ai écrit sur vous au sujet de l’affaire des lingots d’or ? »
Le visage de Rouletabille, à ce moment-là, était vraiment drôle à voir. Il exprimait un désir si irrésistible de franchir le seuil au-delà duquel un prodigieux mystère s’était produit ; il plaidait avec tant d’éloquence, non seulement par la bouche et les yeux, mais par tous ses traits, que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire. Frédéric Larsan, pas plus que moi, ne put garder son sérieux. Cependant, debout de l’autre côté de la grille, il rangea calmement la clé dans sa poche. Je l’observai attentivement.
Il pouvait avoir environ cinquante ans. Il avait une belle tête, les cheveux grisonnants ; un teint pâle et un profil ferme. Son front était saillant, son menton et ses joues rasés de près. Sa lèvre supérieure, sans moustache, était finement ciselée. Ses yeux étaient assez petits et ronds, avec un regard à la fois scrutateur et inquiétant. Il était de taille moyenne et bien bâti, avec une allure générale élégante et distinguée. Il n’avait rien du policier vulgaire. À sa manière, c’était un artiste, et l’on sentait qu’il avait une haute opinion de lui-même. Le ton sceptique de sa conversation était celui d’un homme à qui l’expérience avait servi de leçon. Son étrange métier l’avait mis en contact avec tant de crimes et de méchancetés qu’il eût été remarquable que sa nature ne se fût pas un peu endurcie.
Larsan tourna la tête au bruit d’un véhicule qui venait du château et atteignait la grille derrière lui. Nous reconnûmes la voiture qui avait conduit le juge d’instruction et son greffier depuis la gare d’Epinay.
« Ah ! dit Frédéric Larsan, si vous voulez parler avec Monsieur Robert Darzac, le voici. »
La voiture était déjà devant la grille du parc et Robert Darzac suppliait Frédéric Larsan de lui ouvrir, expliquant qu’il était pressé par le temps pour prendre le prochain train reliant Epinay à Paris. Puis il me reconnut. Tandis que Larsan déverrouillait la grille, Monsieur Darzac demanda ce qui m’avait amené au Glandier à un moment si tragique. Je remarquai qu’il était effroyablement pâle et que son visage était creusé comme par les effets d’une terrible souffrance.
« Mademoiselle va-t-elle mieux ? » demandai-je aussitôt.
« Oui, dit-il. Elle sera sauvée peut-être. Il faut qu’elle soit sauvée ! »
Il n’ajouta pas « ou ce sera ma mort » ; mais je sentis que la phrase tremblait sur ses lèvres pâles.
Rouletabille intervint :
« Vous êtes pressé, Monsieur ; mais je dois vous parler. J’ai quelque chose de la plus haute importance à vous dire. »
Frédéric Larsan l’interrompit :
« Puis-je vous laisser ? demanda-t-il à Robert Darzac. Avez-vous une clé, ou voulez-vous que je vous donne celle-ci ? »
« Merci. J’ai une clé et je fermerai la grille. »
Larsan s’éloigna à la hâte en direction du château, dont on pouvait apercevoir l’imposante silhouette à quelques centaines de mètres.
Robert Darzac, les sourcils froncés, commençait à montrer des signes d’impatience. Je présentai Rouletabille comme un bon ami à moi, mais, dès qu’il apprit que le jeune homme était journaliste, il me regarda avec beaucoup de reproche, s’excusa, sous la nécessité de devoir atteindre Epinay en vingt minutes, salua et fouetta son cheval. Mais Rouletabille avait saisi la bride et, à ma stupéfaction totale, arrêta la voiture d’une main vigoureuse. Puis il prononça une phrase qui était pour moi totalement dénuée de sens.
« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. »
Les mots avaient à peine quitté les lèvres de Rouletabille que je vis Robert Darzac tressaillir. Tout pâle qu’il fût, il devint encore plus pâle. Ses yeux étaient fixés sur le jeune homme avec terreur, et il descendit immédiatement du véhicule dans un état d’agitation indicible.
« Venez ! entrez ! » balbutia-t-il.
Puis, soudain, et avec une sorte de fureur, il répéta :
« Allons-y, monsieur. »
Il remonta par le chemin par lequel il était venu du château, Rouletabille gardant toujours sa prise sur la bride du cheval. J’adressai quelques mots à Monsieur Darzac, mais il ne répondit pas. Mes regards questionnèrent Rouletabille, mais son regard était ailleurs.
Chapitre VI
Au cœur de la chênaie
Nous atteignîmes le château et, à mesure que nous en approchions, nous vîmes quatre gendarmes faire les cent pas devant une petite porte au rez-de-chaussée du donjon. Nous apprîmes bientôt que dans ce rez-de-chaussée, qui avait autrefois servi de prison, Monsieur et Madame Bernier, les concierges, étaient enfermés.
Monsieur Robert Darzac nous conduisit dans la partie moderne du château par une grande porte, protégée par une avancée, une « marquise » comme on l’appelle. Rouletabille, qui avait confié le cheval et la voiture aux soins d’un domestique, ne quittait pas Monsieur Darzac des yeux. Je suivis son regard et m’aperçus qu’il était dirigé uniquement vers les mains gantées du professeur de la Sorbonne. Lorsque nous fûmes dans un minuscule salon meublé d’objets anciens, Monsieur Darzac se tourna vers Rouletabille et dit brusquement :
« Que voulez-vous ? »
Le reporter répondit sur un ton tout aussi vif :
« Vous serrer la main. »
Darzac recula.
« Qu’est-ce que cela signifie ? »
Évidemment, il comprenait, ce que je comprenais aussi, que mon ami le soupçonnait de l’abominable tentative contre la vie de Mademoiselle Stangerson. L’empreinte de la main tachée de sang sur les murs de « la Chambre Jaune » était dans son esprit. J’observai l’homme attentivement. Son visage altier, à l’expression ordinairement si droite, était en ce moment étrangement troublé. Il tendit sa main droite et, en faisant référence à moi, dit :
« Puisque vous êtes un ami de Monsieur Sainclair qui m’a rendu des services inestimables dans une cause juste, monsieur, je ne vois aucune raison de vous refuser ma main… »
Rouletabille ne prit pas la main tendue. Mentant avec la plus grande audace, il dit :
« Monsieur, j’ai vécu plusieurs années en Russie, où j’ai pris l’habitude de ne jamais serrer qu’une main sans gant. »
Je pensai que le professeur de la Sorbonne exprimerait sa colère ouvertement, mais, au contraire, par un effort visiblement violent, il se calma, retira ses gants et montra ses mains ; elles n’étaient marquées d’aucune cicatrice.
« Êtes-vous satisfait ? »
« Non ! » répondit Rouletabille. « Mon cher ami, dit-il en se tournant vers moi, je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un instant. »
Je m’inclinai et me retirai, stupéfié par ce que je venais de voir et d’entendre. Je ne pouvais comprendre pourquoi Monsieur Robert Darzac n’avait pas déjà mis à la porte mon impertinent, insultant et stupide ami. J’étais moi-même en colère contre Rouletabille en ce moment, à cause de ses soupçons qui avaient conduit à cette scène des gants.
Pendant une vingtaine de minutes, je marchai devant le château, essayant vainement de lier entre eux les différents événements de la journée. Qu’avait en tête Rouletabille ? Était-il possible qu’il pensât que Monsieur Robert Darzac fût le meurtrier ? Comment imaginer que cet homme, qui devait épouser Mademoiselle Stangerson dans quelques jours, se fût introduit dans « la Chambre Jaune » pour assassiner sa fiancée ? Je ne trouvais aucune explication sur la façon dont le meurtrier avait pu quitter « la Chambre Jaune » ; et tant que ce mystère, qui m’apparaissait si inexplicable, resterait non résolu, je pensais qu’il était du devoir de chacun d’entre nous de s’abstenir de soupçonner quiconque. Mais alors, cette phrase apparemment insensée — « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » — résonnait encore à mes oreilles. Que signifiait-elle ? J’étais impatient de rejoindre Rouletabille et de l’interroger.
À cet instant, le jeune homme sortit du château en compagnie de Monsieur Robert Darzac, et, chose extraordinaire, je vis d’un coup d’œil qu’ils étaient les meilleurs amis du monde.
« Nous allons à "la Chambre Jaune". Venez avec nous, me dit Rouletabille. Vous savez, mon cher, que je vais vous garder avec moi toute la journée. Nous déjeunerons ensemble quelque part par ici… »
« Vous déjeunerez avec moi, ici, messieurs… »
« Non, merci, répondit le jeune homme. Nous déjeunerons à l’auberge du Donjon. »
« Vous y serez très mal ; vous n’y trouverez rien… »
« Croyez-vous ? Eh bien, j’espère y trouver quelque chose », répondit Rouletabille. « Après le déjeuner, nous nous remettrons au travail. J’écrirai mon article et si vous avez l’amabilité de l’apporter à la rédaction pour moi… »
« Ne revenez-vous pas avec moi à Paris ? »
« Non ; je resterai ici. »
Je me tournai vers Rouletabille. Il parlait très sérieusement, et Monsieur Robert Darzac ne semblait pas le moins du monde surpris.
Nous passions devant le donjon et entendîmes des voix gémissantes. Rouletabille demanda :
« Pourquoi ces gens ont-ils été arrêtés ? »
« C’est un peu ma faute, dit Monsieur Darzac. J’ai fait remarquer au juge d’instruction hier qu’il était inexplicable que les concierges aient eu le temps d’entendre les coups de revolver, de s’habiller et de couvrir une distance aussi grande que celle qui sépare leur loge du pavillon, en l’espace de deux minutes ; car il ne s’était pas écoulé plus de cet intervalle de temps après la détonation des coups de feu lorsqu’ils furent rencontrés par le père Jacques. »
« C’était suspect, évidemment, acquiesça Rouletabille. Et étaient-ils habillés ? »
« C’est ce qui est incroyable : ils étaient habillés, complètement, il ne manquait aucune partie de leur costume. La femme portait des sabots, mais l’homme avait des chaussures à lacets. Or, ils affirment s’être couchés à neuf heures et demie. En arrivant ce matin, le juge d’instruction a apporté de Paris un revolver du même calibre que celui trouvé dans la chambre (car il ne pouvait utiliser celui retenu comme pièce à conviction), et a fait tirer deux coups de feu par son greffier dans « la Chambre Jaune » tandis que les portes et fenêtres étaient closes. Nous étions avec lui dans la loge des concierges, et pourtant nous n’avons rien entendu, pas un son. Les concierges ont menti, cela ne fait aucun doute. Ils devaient déjà attendre, non loin du pavillon, attendre quelque chose ! Certes, ils ne sont pas à accuser d’être les auteurs du crime, mais leur complicité n’est pas improbable. C’est pourquoi Monsieur de Marquet les a fait arrêter sur-le-champ. »
« S’ils avaient été complices, dit Rouletabille, ils n’auraient pas été là du tout. Quand les gens se jettent dans les bras de la justice avec les preuves de leur complicité sur eux, on peut être sûr qu’ils ne sont pas complices. Je ne crois pas qu’il y ait de complices dans cette affaire. »
« Alors, pourquoi étaient-ils dehors à minuit ? Pourquoi ne le disent-ils pas ? »
« Ils ont certainement une raison pour leur silence. Quelle est cette raison, il faut le découvrir ; car, même s’ils ne sont pas complices, cela peut avoir de l’importance. Tout ce qui s’est passé une telle nuit est important. »
Nous avions traversé un vieux pont jeté sur la Douve et entrions dans la partie du parc appelée la Chênaie. Les chênes ici étaient séculaires. L’automne avait déjà flétri leurs feuilles fauves, et leurs hautes branches, noires et contordues, ressemblaient à d’horribles chevelures, mêlées à d’étranges reptiles tels que les sculpteurs antiques en ont sculpté sur la tête de Méduse. Cet endroit, que Mademoiselle trouvait gai et dans lequel elle vivait à la saison estivale, nous apparaissait triste et funèbre à présent. Le sol était noir et boueux à cause des pluies récentes et de la décomposition des feuilles tombées ; les troncs des arbres étaient noirs et le ciel au-dessus de nous était à présent, comme en deuil, chargé de grands nuages lourds.
Et c’est dans cette retraite sombre et désolée que nous vîmes les murs blancs du pavillon à mesure que nous approchions. Un bâtiment à l’aspect étrange, sans fenêtre visible du côté par lequel nous l’abordions. Une petite porte marquait seule son entrée. Il aurait pu passer pour un tombeau, un vaste mausolée au milieu d’une forêt épaisse. En nous rapprochant, nous pûmes distinguer sa disposition. Le bâtiment tirait toute la lumière dont il avait besoin du sud, c’est-à-dire de la plaine. La petite porte donnait sur le parc. Monsieur et Mademoiselle Stangerson avaient dû trouver là une retraite idéale pour leur travail et leurs rêves.
Voici le plan du pavillon. Il avait un rez-de-chaussée auquel on accédait par quelques marches, et au-dessus se trouvait un grenier, dont nous n’avons pas à nous préoccuper. Le plan du rez-de-chaussée seulement, esquissé grossièrement, est ce que je soumets ici au lecteur.
1. La Chambre Jaune, avec sa fenêtre unique et sa porte s’ouvrant sur le laboratoire.
2. Laboratoire, avec ses deux grandes fenêtres grillagées et ses portes, l’une servant de vestibule, l’autre de Chambre Jaune.
3. Vestibule, avec sa fenêtre non grillagée et sa porte s’ouvrant sur le parc.
4. Cabinet de toilette.
5. Escalier menant au grenier.
6. Grande et unique cheminée du pavillon, servant aux expériences du laboratoire.
Le plan fut dessiné par Rouletabille, et je m’assurai qu’il n’y manquait pas une ligne pour aider à la solution du problème alors posé à la police. Avec les lignes de ce plan et la description de ses parties sous les yeux, mes lecteurs en sauront autant que Rouletabille lorsqu’il entra dans le pavillon pour la première fois. Avec lui, ils peuvent maintenant demander : comment le meurtrier s’est-il échappé de la Chambre Jaune ?
Avant de monter les trois marches menant à la porte du pavillon, Rouletabille s’arrêta et demanda à Monsieur Darzac à brûle-pourpoint :
« Quel était le mobile du crime ? »
« En ce qui me concerne, Monsieur, il ne peut y avoir de doute à ce sujet, dit le fiancé de Mademoiselle Stangerson, très affligé. Les marques de doigts, les griffures profondes sur la poitrine et la gorge de Mademoiselle Stangerson montrent que le misérable qui l’a attaquée a tenté de commettre un crime effroyable. Les experts médicaux qui ont examiné ces traces hier affirment qu’elles ont été faites par la même main que celle qui a laissé son empreinte rouge sur le mur ; une main énorme, Monsieur, bien trop grande pour tenir dans mes gants », ajouta-t-il avec un sourire indéfinissable.
« Cette main tachée de sang, interrompis-je, n’aurait-elle pas pu être celle de Mademoiselle Stangerson qui, au moment de tomber, l’aurait pressée contre le mur et, en glissant, aurait agrandi l’impression ? »
« Il n’y avait pas une goutte de sang sur aucune de ses mains lorsqu’elle a été relevée », répondit Monsieur Darzac.
« Nous sommes maintenant sûrs, dis-je, que c’est Mademoiselle Stangerson qui était armée du revolver du père Jacques, puisqu’elle a blessé la main du meurtrier. Elle avait donc peur de quelqu’un ou de quelque chose. »
« Probablement. »
« Soupçonnez-vous quelqu’un ? »
« Non », répondit Monsieur Darzac en regardant Rouletabille.
Rouletabille me dit alors :
« Vous devez savoir, mon ami, que l’enquête est un peu plus avancée que Monsieur de Marquet n’a choisi de nous le dire. Il sait non seulement que Mademoiselle Stangerson s’est défendue avec le revolver, mais il sait quelle était l’arme utilisée pour l’attaquer. Monsieur Darzac me dit que c’était un os de mouton. Pourquoi Monsieur de Marquet entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère ? Sans doute dans le but de faciliter les recherches des agents de la Sûreté ? Il s’imagine peut-être que le propriétaire de cet instrument de crime, le plus terrible qui soit, va être trouvé parmi ceux qui sont bien connus dans les bas-fonds de Paris qui l’utilisent. Mais qui peut dire ce qui passe par la cervelle d’un juge d’instruction ? » ajouta Rouletabille avec une ironie méprisante.
« Un os de mouton a-t-il été trouvé dans la Chambre Jaune ? » lui demandai-je.
« Oui, monsieur, dit Robert Darzac, au pied du lit ; mais je vous en supplie, n’en dites rien. » (Je fis un geste d’assentiment.) « C’était un énorme os de mouton, dont le sommet, ou plutôt l’articulation, était encore rouge du sang de la blessure effroyable. C’était un vieil os, qui peut, selon les apparences, avoir servi dans d’autres crimes. C’est ce que pense Monsieur de Marquet, qui l’a fait envoyer au laboratoire municipal à Paris pour être analysé. En fait, il croit y avoir détecté, non seulement le sang de la dernière victime, mais d’autres taches de sang séché, preuves de crimes antérieurs. »
« Un os de mouton dans la main d’un assassin habile est une arme effroyable, dit Rouletabille, une arme plus sûre qu’un lourd marteau. »
« Le scélérat l’a prouvé, dit Monsieur Robert Darzac, tristement. L’articulation de l’os trouvé correspond exactement à la blessure infligée. Ma conviction est que la blessure aurait été mortelle si le coup du meurtrier n’avait pas été arrêté en plein acte par le revolver de Mademoiselle Stangerson. Blessé à la main, il a lâché l’os de mouton et a fui. Malheureusement, le coup avait déjà été porté, et Mademoiselle était assommée après avoir été presque étranglée. Si elle avait réussi à blesser l’homme avec le premier coup de revolver, elle aurait sans doute échappé au coup avec l’os. Mais elle avait certainement utilisé son revolver trop tard ; le premier coup a dévié et s’est logé dans le plafond ; ce n’est que le second qui a fait mouche. »
Cela dit, Monsieur Darzac frappa à la porte du pavillon. Je dois avouer que j’éprouvais une forte impatience d’atteindre l’endroit où le crime avait été commis. Il fallut quelque temps avant que la porte ne soit ouverte par un homme que je reconnus aussitôt comme étant le père Jacques.
Il semblait avoir bien plus de soixante ans. Il avait une longue barbe blanche et des cheveux blancs, sur lesquels il portait un béret basque plat. Il était vêtu d’un costume complet de velours côtelé couleur châtaigne, usé sur les côtés ; des sabots étaient à ses pieds. Il avait un visage assez revêche, dont l’expression s’éclaira pourtant dès qu’il vit Monsieur Darzac.
« Des amis, dit notre guide. Personne dans le pavillon, père Jacques ? »
« Je ne devrais laisser personne entrer, Monsieur Robert, mais bien sûr l’ordre ne s’applique pas à vous. Ces messieurs de la justice ont tout vu, fait assez de dessins et rédigé assez de rapports… »
« Excusez-moi, Monsieur Jacques, une question avant toute chose », dit Rouletabille.
« Qu’est-ce que c’est, jeune homme ? Si je peux y répondre… »
« Votre maîtresse portait-elle ses cheveux en bandeaux, ce soir-là ? Vous voyez ce que je veux dire… sur le front ? »
« Non, jeune homme. Ma maîtresse n’a jamais porté ses cheveux de la façon dont vous le suggérez, ni ce jour-là, ni aucun autre. Elle les avait relevés, comme d’habitude, de sorte que son beau front pût être vu, pur comme celui d’un enfant qui n’est pas encore né ! »
Rouletabille grogna et se mit au travail pour examiner la porte, constatant qu’elle se fermait automatiquement. Il s’assura qu’elle ne pouvait jamais rester ouverte et qu’une clé était nécessaire pour l’ouvrir. Ensuite, nous entrâmes dans le vestibule, une petite pièce bien éclairée, pavée de carreaux rouges carrés.
« Ah ! C’est la fenêtre par laquelle l’assassin s’est échappé ! » dit Rouletabille.
« C’est ce qu’ils ne cessent de répéter, monsieur, c’est ce qu’ils ne cessent de répéter ! Mais s’il était parti par là, nous aurions certainement dû le voir. Nous ne sommes pas aveugles, ni Monsieur Stangerson ni moi, ni les concierges qui sont en prison. Pourquoi ne m’ont-ils pas mis en prison, moi aussi, à cause de mon revolver ? »
Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examinait les volets.
« Étaient-ils fermés au moment du crime ? »
« Et verrouillés avec le loquet en fer à l’intérieur, dit le père Jacques, et je suis tout à fait sûr que l’assassin n’est pas sorti par là. »
« Y a-t-il des taches de sang ? »
« Oui, sur les pierres à l’extérieur ; mais du sang de quoi ? »
« Ah ! dit Rouletabille, il y a des empreintes de pas visibles sur le sentier… le sol était très humide. J’examinerai cela tout à l’heure. »
« Allons donc ! » interrompit le père Jacques ; « l’assassin n’est pas passé par là. »
« Par où est-il passé, alors ? »
« Qu’en sais-je ? »
Rouletabille regardait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et examina rapidement chacun des carreaux du sol. Le père Jacques reprit :
« Ah ! vous ne pouvez rien trouver, monsieur. Rien n’a été trouvé. Et maintenant, tout est sale ; trop de personnes ont piétiné ici. Ils n’ont pas voulu me laisser laver, mais le jour du crime, j’avais lavé le sol à fond, et si l’assassin l’avait traversé avec ses bottes ferrées, je n’aurais pas manqué de voir où il était passé ; il a laissé assez de marques dans la chambre de Mademoiselle. »
Rouletabille se releva.
« À quand remonte la dernière fois que vous avez lavé ces carreaux ? » demanda-t-il, et il fixa sur le père Jacques un regard des plus scrutateurs.
« Eh bien… comme je vous l’ai dit… le jour du crime, vers cinq heures et demie… pendant que Mademoiselle et son père faisaient une petite promenade avant le dîner, ici dans cette pièce ; ils avaient dîné dans le laboratoire. Le lendemain, le juge d’instruction est venu et a vu toutes les marques qui étaient sur le sol aussi clairement que si elles avaient été faites à l’encre sur du papier blanc. Eh bien, ni dans le laboratoire ni dans le vestibule, qui étaient tous deux propres comme un sou neuf, il n’y avait aucune trace de pas d’homme. Puisqu’on en a trouvé près de cette fenêtre à l’extérieur, il a dû passer par le plafond de la Chambre Jaune jusque dans le grenier, puis se frayer un chemin à travers le toit et se laisser tomber au sol devant la fenêtre du vestibule. Mais… il n’y a pas de trou, ni dans le plafond de la Chambre Jaune ni dans le toit de mon grenier… c’est absolument certain ! Alors vous voyez, nous ne savons rien… rien ! Et rien ne sera jamais connu ! C’est un mystère de la fabrication du diable. »
Rouletabille se remit à genoux, presque devant un petit cabinet de toilette au fond du vestibule. Dans cette position, il resta environ une minute.
« Eh bien ? » lui demandai-je quand il se releva.
« Oh ! rien de très important… une goutte de sang », répondit-il en se tournant vers le père Jacques tout en parlant. « Pendant que vous laviez le laboratoire et ce vestibule, la fenêtre du vestibule était-elle ouverte ? » demanda-t-il.
« Non, monsieur, elle était fermée ; mais après avoir fini de laver le sol, j’ai allumé du charbon pour Monsieur dans le fourneau du laboratoire et, comme je l’ai allumé avec de vieux journaux, cela a fait de la fumée, alors j’ai ouvert les deux fenêtres du laboratoire et celle-ci, pour créer un courant d’air ; puis j’ai fermé celles du laboratoire et j’ai laissé celle-ci ouverte en sortant. Quand je suis revenu au pavillon, cette fenêtre avait été fermée et Monsieur et Mademoiselle étaient déjà au travail dans le laboratoire. »
« Monsieur ou Mademoiselle Stangerson l’avaient, sans doute, fermée ? »
« Sans doute. »
« Vous ne leur avez pas demandé ? »
« Non. »
Après un examen minutieux du petit cabinet de toilette et de l’escalier menant au grenier, Rouletabille — pour qui nous semblions ne plus exister — entra dans le laboratoire. Je le suivis. J’étais, je l’avoue, dans un état de grande excitation. Robert Darzac ne perdait aucun des mouvements de mon ami. Quant à moi, mes yeux furent aussitôt attirés par la porte de la Chambre Jaune. Elle était fermée et, comme je le vis immédiatement, partiellement brisée et hors d’usage.
Mon ami, qui procédait méthodiquement, étudia en silence la pièce où nous nous trouvions. Elle était grande et bien éclairée. Deux grandes fenêtres — presque des baies — étaient protégées par de solides barreaux de fer et donnaient sur une vaste étendue de campagne. À travers une ouverture dans la forêt, elles offraient une vue magnifique sur toute la longueur de la vallée et sur la plaine jusqu’à la grande ville qui pouvait être clairement aperçue par beau temps. Aujourd’hui, cependant, une brume pesait sur le sol… et du sang dans cette pièce !
Tout un côté du laboratoire était occupé par une grande cheminée, des creusets, des fours et des ustensiles nécessaires aux expériences chimiques ; des tables chargées de fioles, de papiers, de rapports, une machine électrique — un appareil, comme Monsieur Darzac me l’indiqua, utilisé par le professeur Stangerson pour démontrer la dissociation de la matière sous l’action de la lumière solaire — et d’autres instruments scientifiques.
Le long des murs se trouvaient des armoires, simples ou vitrées, à travers lesquelles on pouvait voir des microscopes, des appareils photographiques spéciaux et une grande quantité de cristaux.
Rouletabille, qui fouillait dans la cheminée, plongea ses doigts dans l’un des creusets. Soudain, il se redressa et tint un morceau de papier à moitié consumé dans sa main. Il s’approcha de l’endroit où nous parlions près de l’une des fenêtres.
« Gardez cela pour nous, Monsieur Darzac », dit-il.
Je me penchai sur le morceau de papier roussi que Monsieur Darzac prit de la main de Rouletabille, et je lus distinctement les seuls mots qui restaient lisibles :
« Presbytère… perdu rien… charme, ni le gar… son éclat. »
Deux fois depuis le matin, ces mêmes mots dénués de sens m’avaient frappé, et, pour la seconde fois, je vis qu’ils produisaient sur le professeur de la Sorbonne le même effet paralysant. La première inquiétude de Monsieur Darzac se manifesta lorsqu’il tourna les yeux en direction du père Jacques. Mais, occupé comme il l’était à une autre fenêtre, il n’avait rien vu. Puis, ouvrant en tremblant son portefeuille, il y glissa le morceau de papier en soupirant : « Mon Dieu ! »
Pendant ce temps, Rouletabille était monté dans l’ouverture de la grille — c’est-à-dire qu’il était monté sur les briques d’un fourneau — et examinait attentivement la cheminée, qui se rétrécissait vers le haut, l’orifice étant fermé par des plaques de fer scellées dans la maçonnerie, à travers lesquelles passaient trois petits conduits.
« Impossible de sortir par là », dit-il en sautant dans le laboratoire. « D’ailleurs, même s’il avait essayé, il aurait fait tomber toute cette ferraille au sol. Non, non ; ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher. »
Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit les portes de l’armoire. Puis il vint aux fenêtres, par lesquelles il déclara que personne n’aurait pu passer. À la seconde fenêtre, il trouva le père Jacques en contemplation.
« Eh bien, père Jacques, dit-il, que regardez-vous ? »
« Ce policier qui tourne sans cesse autour du lac. Encore un de ces types qui pensent qu’ils peuvent mieux voir que tout le monde ! »
« Vous ne connaissez pas Frédéric Larsan, père Jacques, ou vous ne parleriez pas de lui de cette manière, dit Rouletabille d’un ton mélancolique. S’il y a quelqu’un qui trouvera l’assassin, ce sera lui. » Et Rouletabille poussa un profond soupir.
« Avant qu’ils le trouvent, il faudra qu’ils apprennent comment ils l’ont perdu », dit le père Jacques, flegmatique.
Enfin, nous atteignîmes la porte de la Chambre Jaune elle-même.
« Voilà la porte derrière laquelle une scène terrible a eu lieu », dit Rouletabille, avec une solennité qui, en toute autre circonstance, aurait été comique.
Chapitre VII
Où Rouletabille part en expédition sous le lit
Rouletabille, ayant poussé la porte de la Chambre Jaune, s’arrêta sur le seuil en disant, avec une émotion que je ne compris que plus tard : « Ah, le parfum de la dame en noir ! »
La chambre était sombre. Le père Jacques s’apprêtait à ouvrir les volets quand Rouletabille l’arrêta.
« La tragédie n’a-t-elle pas eu lieu dans l’obscurité totale ? » demanda-t-il.
« Non, jeune homme, je ne le crois pas. Mademoiselle avait toujours une veilleuse sur sa table, et je l’allumais chaque soir avant qu’elle ne se couche. J’étais une sorte de femme de chambre, comprenez-vous, quand le soir arrivait. La vraie femme de chambre ne venait pas ici beaucoup avant le matin. Mademoiselle travaillait tard, jusque tard dans la nuit. »
« Où se trouvait la table avec la veilleuse… loin du lit ? »
« À quelque distance du lit. »
« Pouvez-vous allumer la veilleuse maintenant ? »
« La lampe est cassée et l’huile qui était dedans s’est répandue quand la table a été renversée. Tout le reste des objets dans la chambre est resté exactement tel qu’il était. Je n’ai qu’à ouvrir les volets pour que vous voyiez. »
« Attendez. »
Rouletabille retourna dans le laboratoire, ferma les volets des deux fenêtres et la porte du vestibule. Quand nous fûmes dans l’obscurité totale, il alluma une allumette, et demanda au père Jacques de se déplacer au milieu de la chambre avec elle, à l’endroit où la veilleuse brûlait cette nuit-là.
Le père Jacques, qui était en chaussettes — il laissait habituellement ses sabots dans le vestibule — entra dans la Chambre Jaune avec son bout d’allumette. Nous distinguions vaguement des objets renversés sur le sol, un lit dans un coin, et, devant nous, à gauche, le reflet d’un miroir suspendu au mur, près du lit.
« Cela suffira ! Vous pouvez maintenant ouvrir les volets », dit Rouletabille.
« N’avancez pas plus loin, supplia le père Jacques, vous pourriez faire des marques avec vos bottes, et rien ne doit être dérangé ; c’est une idée du juge d’instruction, bien qu’il n’ait plus rien à faire ici. »
Et il poussa le volet. Le jour pâle entra du dehors, jetant une lumière sinistre sur les murs couleur safran. Le sol — car bien que le laboratoire et le vestibule fussent carrelés, la Chambre Jaune avait un parquet en bois — était recouvert d’une unique natte jaune qui était assez grande pour couvrir presque toute la pièce, sous le lit et sous la coiffeuse — le seul meuble qui fût resté debout. La table ronde du centre, la table de nuit et deux chaises avaient été renversées. Cela n’empêchait pas une large tache de sang d’être visible sur la natte, faite, comme nous l’apprit le père Jacques, par le sang qui avait coulé de la blessure au front de Mademoiselle Stangerson. En plus de ces taches, des gouttes de sang étaient tombées dans toutes les directions, en ligne avec les traces visibles des pas — grands et noirs — de l’assassin. Tout portait à présumer que ces gouttes de sang étaient tombées de la blessure de l’homme qui avait, un instant, posé sa main rouge sur le mur. Il y avait d’autres traces de la même main sur le mur, mais beaucoup moins nettes.
« Regardez ! Regardez ce sang sur le mur ! » ne pus-je m’empêcher de m’écrier. « L’homme qui a appuyé sa main si lourdement dessus dans l’obscurité a certainement dû penser qu’il poussait une porte ! C’est pourquoi il a appuyé si fort, laissant sur le papier jaune le terrible témoignage. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de mains au monde de ce genre. Elle est grande et forte et les doigts sont presque tous aussi longs les uns que les autres ! Le pouce manque et nous n’avons que la marque de la paume ; mais si nous suivons la trace de la main, continuai-je, nous voyons qu’après avoir laissé son empreinte sur le mur, le toucher a cherché la porte, l’a trouvée, puis a tâtonné à la recherche de la serrure… »
« Sans doute, interrompit Rouletabille, en ricanant, seulement il n’y a pas de sang, ni sur la serrure ni sur le verrou ! »
« Qu’est-ce que cela prouve ? » répliquai-je avec un bon sens dont j’étais fier ; « il aurait pu ouvrir la serrure avec sa main gauche, ce qui aurait été tout à fait naturel, sa main droite étant blessée. »
« Il ne l’a pas ouverte du tout ! » s’exclama encore le père Jacques. « Nous ne sommes pas des imbéciles ; et nous étions quatre quand nous avons enfoncé la porte ! »
« Quelle main étrange ! Regardez quelle main étrange c’est ! » dis-je.
« C’est une main très naturelle, dit Rouletabille, dont la forme a été déformée par le fait qu’elle a glissé sur le mur. L’homme a essuyé sa main sur le mur. Il doit être un homme d’environ un mètre soixante-douze. »
« Comment arrivez-vous à cela ? »
« Par la hauteur des marques sur le mur. »
Mon ami s’occupa ensuite de la trace de la balle dans le mur. C’était un trou rond.
« Cette balle a été tirée droit, pas d’en haut, et par conséquent, pas d’en bas. »
Rouletabille retourna vers la porte et examina soigneusement la serrure et le verrou, s’assurant que la porte avait certainement été enfoncée de l’extérieur, et, de plus, que la clé avait été trouvée dans la serrure à l’intérieur de la chambre. Il s’assura finalement qu’avec la clé dans la serrure, la porte ne pouvait absolument pas être ouverte du dehors avec une autre clé. Ayant vérifié tous ces détails, il laissa tomber ces mots : « C’est mieux ! » — Puis, s’asseyant par terre, il enleva précipitamment ses bottes et, en chaussettes, entra dans la pièce.
La première chose qu’il fit fut d’examiner minutieusement les meubles renversés. Nous l’observâmes en silence.
« Jeune homme, vous vous donnez beaucoup de mal », dit le père Jacques ironiquement.
Rouletabille leva la tête et dit :
« Vous avez dit la pure vérité, père Jacques ; votre maîtresse n’avait pas ses cheveux en bandeaux ce soir-là. J’ai été un âne de croire qu’elle les avait. »
Puis, avec la souplesse d’un serpent, il se glissa sous le lit. Bientôt nous l’entendîmes demander :
« À quelle heure, Monsieur Jacques, Monsieur et Mademoiselle Stangerson sont-ils arrivés au laboratoire ? »
« À six heures. »
La voix de Rouletabille continua :
« Oui… il a été sous là… c’est certain ; en fait, il n’y avait nulle part ailleurs où il aurait pu se cacher. Ici aussi, il y a les marques de ses clous de bottes. Quand vous êtes entrés… tous les quatre… avez-vous regardé sous le lit ? »
« Aussitôt… nous l’avons tiré tout droit hors de sa place… »
« Et entre les matelas ? »
« Il n’y en avait qu’un sur le lit, et c’est sur celui-ci que Mademoiselle était placée ; et Monsieur Stangerson et le concierge l’ont immédiatement transporté dans le laboratoire. Sous le matelas, il n’y avait rien que le sommier métallique, qui ne pouvait cacher personne ni quoi que ce soit. Souvenez-vous, monsieur, que nous étions quatre et que nous ne pouvions pas manquer de tout voir… la chambre est si petite et si peu meublée, et tout était verrouillé derrière dans le pavillon. »
Je risquai une hypothèse :
« Peut-être s’est-il enfui avec le matelas… dans le matelas ! Tout est possible, face à un tel mystère ! Dans leur détresse mentale, Monsieur Stangerson et le concierge peuvent ne pas avoir remarqué qu’ils portaient un double poids ; surtout si le concierge était un complice ! Je lance cette hypothèse pour ce qu’elle vaut, mais elle explique bien des choses… et particulièrement le fait que ni le laboratoire ni le vestibule ne portent aucune trace des pas trouvés dans la chambre. Si, en transportant Mademoiselle sur le matelas depuis le laboratoire du château, ils se sont reposés un instant, cela aurait pu être une occasion pour l’homme qui s’y trouvait de s’échapper. »
« Et ensuite ? » demanda Rouletabille, riant délibérément sous le lit.
Je me sentis assez vexé et répondis :
« Je ne sais pas… mais tout semble possible… »
« Le juge d’instruction a eu la même idée, monsieur, dit le père Jacques, et il a examiné soigneusement le matelas. Il a bien dû rire de cette idée, monsieur, comme votre ami le fait maintenant… car qui a jamais entendu parler d’un matelas à double fond ? »
Je fus moi-même obligé de rire, en voyant que ce que j’avais dit était absurde ; mais dans une affaire comme celle-ci, on sait à peine où une absurdité commence ou finit.
Mon ami seul semblait capable de parler intelligemment. Il cria de dessous le lit.
« La natte ici a été déplacée… qui l’a fait ? »
« Nous, monsieur, expliqua le père Jacques. Quand nous n’avons pas pu trouver l’assassin, nous nous sommes demandé s’il n’y avait pas quelque trou dans le plancher… »
« Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. Y a-t-il une cave ? »
« Non, il n’y a pas de cave. Mais cela n’a pas empêché nos recherches, et n’a pas empêché le juge d’instruction et son greffier d’étudier le sol planche par planche, comme s’il y avait eu une cave dessous. »
Le reporter réapparut alors. Ses yeux pétillaient et ses narines frémissaient. Il restait à quatre pattes. On ne pouvait mieux le comparer qu’à un admirable chien de chasse sur la piste d’un gibier inhabituel. Et, en effet, il flairait les pas d’un homme… l’homme qu’il a juré de signaler à son patron, le directeur de l’« Époque ». Il ne faut pas oublier que Rouletabille était avant tout un journaliste.
Ainsi, à quatre pattes, il se fraya un chemin aux quatre coins de la pièce, pour ainsi dire, reniflant et contournant tout… tout ce que nous pouvions voir, ce qui n’était pas grand-chose, et tout ce que nous ne pouvions pas voir, ce qui devait être infini.
La table de toilette était une table simple reposant sur quatre pieds ; il n’y avait rien autour d’elle par quoi elle pourrait être transformée en cachette temporaire. Il n’y avait pas de placard ni d’armoire. Mademoiselle Stangerson gardait sa garde-robe au château.
Rouletabille passa littéralement son nez et ses mains le long des murs, construits en briques solides. Quand il eut fini avec les murs, et passé ses doigts agiles sur chaque portion du papier jaune qui les recouvrait, il atteignit le plafond, qu’il put toucher en montant sur une chaise posée sur la table de toilette, et en déplaçant cet échafaudage ingénieusement construit d’un endroit à l’autre, il en examina chaque pied. Quand il eut fini son examen du plafond, où il examina soigneusement le trou fait par la seconde balle, il s’approcha de la fenêtre et, une fois de plus, examina les barreaux de fer et les volets, qui étaient tous solides et intacts. Enfin, il poussa un grognement de satisfaction et déclara : « Maintenant, je suis tranquille ! »
« Eh bien… croyez-vous que la pauvre et chère jeune dame était enfermée quand elle a été assassinée… quand elle a appelé à l’aide ? » gémit le père Jacques.
« Oui, dit le jeune reporter en s’essuyant le front, la Chambre Jaune était aussi étroitement fermée qu’un coffre-fort. »
« Voilà, dis-je, pourquoi ce mystère est le plus surprenant que je connaisse. Edgar Allan Poe, dans le Double Assassinat de la Rue Morgue, n’a rien inventé de tel. Le lieu de ce crime était suffisamment fermé pour empêcher l’évasion d’un homme ; mais il y avait cette fenêtre par laquelle le singe, l’auteur du meurtre, pouvait s’échapper ! Mais ici, il ne peut être question d’une ouverture d’aucune sorte. La porte était verrouillée, et à travers les volets de la fenêtre, sûrs comme ils l’étaient, pas même une mouche ne pouvait entrer ou sortir. »
« Vrai, vrai », acquiesça Rouletabille tout en continuant à s’essuyer le front, qui semblait transpirer moins de son récent effort corporel que de son agitation mentale. « En effet, c’est un grand, un beau et un très curieux mystère. »
« La Bête du bon Dieu, murmura le père Jacques, la Bête du bon Dieu elle-même, si elle avait commis le crime, n’aurait pas pu s’échapper. Écoutez ! Entendez-vous ? Chut ! »
Le père Jacques nous fit signe de nous taire et, tendant le bras vers le mur le plus proche de la forêt, écouta quelque chose que nous ne pouvions pas entendre.
« Elle répond, dit-il enfin. Je dois la tuer. Elle est trop méchante, mais c’est la Bête du bon Dieu, et chaque nuit, elle va prier sur la tombe de Sainte-Geneviève et personne n’ose la toucher, de peur que la mère Angenoux ne leur jette un mauvais sort. »
« Quelle taille a la Bête du bon Dieu ? »
« Presque aussi grosse qu’un petit retriever, un monstre, je vous dis. Ah ! je me suis demandé plus d’une fois si ce n’était pas elle qui avait pris notre pauvre Mademoiselle à la gorge avec ses griffes. Mais la Bête du bon Dieu ne porte pas de chaussures à clous, ne tire pas de coups de revolver, et n’a pas une main comme celle-là ! » s’exclama le père Jacques, en nous montrant encore la marque rouge sur le mur. « D’ailleurs, nous l’aurions vue comme nous aurions vu un homme… »
« Évidemment, » dis-je. « Avant d’avoir vu cette Chambre Jaune, je m’étais aussi demandé si le chat de la mère Angenoux… »
« Vous aussi ! » cria Rouletabille.
« Pas vous ? » demandai-je.
« Pas un instant. Après avoir lu l’article du ‘Matin’, j’ai su qu’un chat n’avait rien à voir avec cette affaire. Mais je jure maintenant qu’une tragédie effroyable s’est jouée ici. Vous ne dites rien de la casquette basque, ni du mouchoir, trouvés ici, père Jacques ? »
« Bien sûr, le juge d’instruction les a pris, » répondit le vieil homme, hésitant.
« Je n’ai vu ni le mouchoir ni la casquette, pourtant je peux vous dire comment ils sont, » lui dit gravement le reporter.
« Oh, vous êtes bien malin, » dit le père Jacques, en toussant et visiblement embarrassé.
« Le mouchoir est un grand mouchoir bleu à raies rouges, et la casquette est une vieille casquette basque, comme celle que vous portez en ce moment. »
« Vous êtes un sorcier ! » dit le père Jacques, essayant de rire sans y parvenir tout à fait. « Comment savez-vous que le mouchoir est bleu à raies rouges ? »
« Parce que, s’il n’avait pas été bleu à raies rouges, on ne l’aurait pas trouvé du tout. »
Sans prêter davantage attention au père Jacques, mon ami sortit un morceau de papier de sa poche et, tirant une paire de ciseaux, se pencha sur les empreintes. Plaçant le papier sur l’une d’elles, il commença à découper. En peu de temps, il avait obtenu un patron parfait qu’il me remit, en me priant de ne pas le perdre.
Il retourna ensuite vers la fenêtre et, pointant du doigt la silhouette de Frédéric Larsan, qui n’avait pas quitté le bord du lac, demanda au père Jacques si le détective avait, comme lui, travaillé dans la Chambre Jaune.
« Non, » répondit Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui avait remis le morceau de papier brûlé, n’avait pas prononcé un mot, « Il prétend qu’il n’a pas besoin d’examiner la Chambre Jaune. Il dit que le meurtrier s’en est échappé d’une façon toute naturelle, et qu’il expliquera ce soir comment il a fait. »
En écoutant ce que Monsieur Darzac avait à dire, Rouletabille pâlit.
« Frédéric Larsan a-t-il trouvé la vérité, celle que je ne fais que pressentir ? » murmura-t-il. « Il est très fort, très fort, et je l’admire. Mais ce que nous avons à faire aujourd’hui est quelque chose de plus que le travail d’un policier, quelque chose de bien différent des leçons de l’expérience. Il faut prendre notre raison par le bon bout. »
Le reporter se précipita au grand air, agité par la pensée que le grand et célèbre Fred pût le devancer dans la solution du problème de la Chambre Jaune.
Je réussis à le rejoindre sur le seuil du pavillon.
« Calmez-vous, mon cher, » dis-je. « N’êtes-vous pas satisfait ? »
« Si, » m’avoua-t-il, avec un profond soupir. « Je suis très satisfait. J’ai découvert beaucoup de choses. »
« Morales ou matérielles ? »
« Plusieurs morales, une matérielle. Celle-ci, par exemple. »
Et il tira rapidement de la poche de son gilet un morceau de papier dans lequel il avait placé un cheveu clair de femme.
Chapitre VIII
Le juge d’instruction interroge Mademoiselle Stangerson
Deux minutes plus tard, alors que Rouletabille se penchait sur les empreintes découvertes dans le parc, sous la fenêtre du vestibule, un homme, visiblement un domestique du château, vint vers nous rapidement et cria à Monsieur Darzac qui sortait alors du pavillon :
« Monsieur Robert, le juge, vous savez, est en train d’interroger Mademoiselle. »
Monsieur Darzac nous adressa une excuse murmurée et partit en courant vers le château, l’homme courant derrière lui.
« Si le cadavre peut parler, » dis-je, « il serait intéressant d’être là. »
« Il faut savoir, » dit mon ami. « Allons au château. » Et il m’entraîna avec lui. Mais, au château, un gendarme placé dans le vestibule nous refusa l’accès à l’escalier du premier étage. Nous fûmes obligés d’attendre en bas.
Voici ce qui se passa dans la chambre de la victime pendant que nous attendions en bas.
Le médecin de famille, constatant que Mademoiselle Stangerson allait beaucoup mieux, mais craignant une rechute qui ne permettrait plus de l’interroger, avait cru de son devoir d’en informer le juge d’instruction, qui décida de procéder immédiatement à un bref interrogatoire. À cet interrogatoire, le greffier, Monsieur Stangerson et le médecin étaient présents. Plus tard, j’obtins le texte du procès-verbal de l’interrogatoire, et je le donne ici, dans toute sa sécheresse légale :
« Question. Êtes-vous en état, mademoiselle, sans trop vous fatiguer, de donner quelques détails nécessaires sur l’effroyable agression dont vous avez été victime ?
« Réponse. Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vous dirai tout ce que je sais. Quand je suis entrée dans ma chambre, je n’y ai rien remarqué d’inhabituel.
« Q. Excusez-moi, mademoiselle, si vous le permettez, je vous poserai des questions et vous y répondrez. Cela vous fatiguera moins que de faire un long récit.
« R. Faites, monsieur.
« Q. Qu’avez-vous fait ce jour-là ? Je veux que vous soyez aussi minutieuse et précise que possible. Je souhaite connaître tout ce que vous avez fait ce jour-là, si ce n’est pas trop vous demander.
« R. Je me suis levée tard, à dix heures, car mon père et moi étions rentrés tard la veille, après avoir dîné à la réception donnée par le Président de la République, en l’honneur de l’Académie des Sciences de Philadelphie. Quand j’ai quitté ma chambre, à dix heures et demie, mon père était déjà au travail dans le laboratoire. Nous avons travaillé ensemble jusqu’à midi. Nous avons ensuite fait une demi-heure de promenade dans le parc, comme nous avions l’habitude de le faire, avant de déjeuner au château. Après le déjeuner, nous avons fait une autre promenade d’une demi-heure, puis nous sommes retournés au laboratoire. Là, nous avons trouvé ma femme de chambre, qui était venue mettre ma chambre en ordre. Je suis entrée dans la Chambre Jaune pour lui donner quelques légers ordres et elle a quitté le pavillon aussitôt après, et j’ai repris mon travail avec mon père. À cinq heures, nous sommes repartis pour une promenade dans le parc et avons pris le thé ensuite.
« Q. Avant de quitter le pavillon à cinq heures, êtes-vous allée dans votre chambre ?
« R. Non, monsieur, mon père y est allé, à ma demande, pour m’apporter mon chapeau.
« Q. Et il n’y a rien trouvé de suspect ?
« R. Évidemment non, monsieur.
« Q. Il est donc presque certain que le meurtrier n’était pas encore caché sous le lit. Quand vous êtes sortie, la porte de la chambre était-elle fermée à clé ?
« R. Non, il n’y avait aucune raison de la fermer à clé.
« Q. Vous avez été absente du pavillon pendant un certain temps, Monsieur Stangerson et vous ?
« R. Environ une heure.
« Q. C’est durant cette heure, sans doute, que le meurtrier s’est introduit dans le pavillon. Mais comment ? Personne ne le sait. Des empreintes de pas ont été trouvées dans le parc, s’éloignant de la fenêtre du vestibule, mais aucune n’a été trouvée y menant. Avez-vous remarqué si la fenêtre du vestibule était ouverte quand vous êtes sortie ?
« R. Je ne m’en souviens pas.
« Monsieur Stangerson. Elle était fermée.
« Q. Et quand vous êtes rentrés ?
« Mademoiselle Stangerson. Je n’ai pas remarqué.
« M. Stangerson. Elle était toujours fermée. Je me souviens avoir fait remarquer à voix haute : « Le père Jacques a dû sûrement l’ouvrir pendant notre absence. »
« Q. Étrange ! Vous rappelez-vous, Monsieur Stangerson, si, durant votre absence et avant de sortir, il l’avait ouverte ? Vous êtes rentrés au laboratoire à six heures et avez repris le travail ?
« Mademoiselle Stangerson. Oui, monsieur.
« Q. Et vous n’avez pas quitté le laboratoire depuis cette heure jusqu’au moment où vous êtes entrée dans votre chambre ?
« M. Stangerson. Ni ma fille ni moi, monsieur. Nous étions occupés à un travail pressant, et nous n’avons pas perdu un instant, négligeant tout le reste pour cela.
« Q. Avez-vous dîné dans le laboratoire ?
« R. Pour cette raison.
« Q. Êtes-vous habitués à dîner dans le laboratoire ?
« R. Nous y dînons rarement.
« Q. Le meurtrier aurait-il pu savoir que vous dîneriez là ce soir-là ?
« M. Stangerson. Grand Dieu ! Je ne le pense pas. Ce n’est que lorsque nous sommes rentrés au pavillon à six heures que nous avons décidé, ma fille et moi, d’y dîner. À ce moment, j’ai été interpellé par mon garde-chasse, qui m’a retenu un instant pour me demander de l’accompagner dans une tournée d’inspection urgente dans une partie des bois que j’avais décidé d’éclaircir. J’ai remis cela au lendemain, et je l’ai prié, puisqu’il passait par le château, de dire à l’intendant que nous dînerions dans le laboratoire. Il m’a quitté pour exécuter la commission et j’ai rejoint ma fille, qui était déjà au travail.
« Q. À quelle heure, mademoiselle, êtes-vous allée dans votre chambre pendant que votre père continuait à y travailler ?
« R. À minuit.
« Q. Le père Jacques est-il entré dans la Chambre Jaune au cours de la soirée ?
« R. Pour fermer les volets et allumer la veilleuse.
« Q. Il n’a rien vu de suspect ?
« R. Il nous l’aurait dit s’il avait vu. Le père Jacques est un homme honnête et très attaché à moi.
« Q. Vous affirmez, Monsieur Stangerson, que le père Jacques est resté avec vous tout le temps que vous étiez dans le laboratoire ?
« M. Stangerson. J’en suis sûr. Je n’ai aucun doute là-dessus.
« Q. Quand vous êtes entrée dans votre chambre, mademoiselle, vous avez immédiatement fermé la porte et l’avez verrouillée et fermée à clé ? C’était prendre des précautions inhabituelles, sachant que votre père et votre serviteur étaient là ? Craigniez-vous quelque chose, alors ?
« R. Mon père devait retourner au château et le père Jacques allait se coucher. Et, en fait, je craignais quelque chose.
« Q. Vous craigniez tellement quelque chose que vous avez emprunté le revolver du père Jacques sans le lui dire ?
« R. C’est vrai. Je ne voulais alarmer personne, d’autant plus que mes craintes auraient pu se révéler insensées.
« Q. Que craigniez-vous ?
« R. Je sais à peine comment vous le dire. Depuis plusieurs nuits, il me semblait entendre, dans le parc et hors du parc, autour du pavillon, des bruits inhabituels, parfois des pas, d’autres fois le craquement des branches. La nuit précédant l’agression, alors que je ne m’étais pas couchée avant trois heures du matin, à notre retour de l’Élysée, je suis restée un moment devant ma fenêtre, et j’ai cru voir des ombres.
« Q. Combien ?
« R. Deux. Elles se déplaçaient autour du lac, puis la lune s’est voilée et je les ai perdues de vue. À cette époque de la saison, chaque année, je suis généralement retournée dans mon appartement du château pour l’hiver ; mais cette année, je me suis dit que je ne quitterais pas le pavillon avant que mon père ait terminé le résumé de ses travaux sur la « Dissociation de la Matière » pour l’Académie. Je ne voulais pas que cet important travail, qui devait être terminé en quelques jours, soit retardé par un changement dans nos habitudes quotidiennes. Vous comprenez bien que je ne voulais pas parler de mes craintes enfantines à mon père, et je n’ai rien dit au père Jacques qui, je le savais, n’aurait pas su tenir sa langue. Sachant qu’il avait un revolver dans sa chambre, j’ai profité de son absence et je l’ai emprunté, le plaçant dans le tiroir de ma table de nuit.
« Q. Vous ne connaissez aucun ennemi ?
« R. Aucun.
« Q. Vous comprenez, mademoiselle, que ces précautions sont de nature à surprendre ?
« M. Stangerson. Évidemment, mon enfant, de telles précautions sont très surprenantes.
« R. Non, parce que je vous ai dit que j’étais inquiète depuis deux nuits.
« M. Stangerson. Tu aurais dû m’en parler ! Ce malheur aurait été évité.
« Q. La porte de la Chambre Jaune verrouillée, êtes-vous allée au lit ?
« R. Oui, et, étant très fatiguée, je me suis endormie aussitôt.
« Q. La veilleuse brûlait-elle encore ?
« R. Oui, mais elle donnait une lumière très faible.
« Q. Alors, mademoiselle, dites-nous ce qui s’est passé.
« R. Je ne sais pas si je dormais depuis longtemps, mais soudain je me suis réveillée et j’ai poussé un grand cri.
« M. Stangerson. Oui, un cri horrible, « Au meurtre ! » Il résonne encore à mes oreilles.
« Q. Vous avez poussé un grand cri ?
« R. Un homme était dans ma chambre. Il s’est jeté sur moi et a essayé de m’étrangler. J’étais presque étouffée quand soudain j’ai pu atteindre le tiroir de ma table de nuit et saisir le revolver que j’y avais placé. À ce moment-là, l’homme m’avait acculée au pied de mon lit et brandissait au-dessus de ma tête une sorte de masse. Mais j’avais tiré. Il m’a aussitôt asséné un coup terrible sur la tête. Tout cela, monsieur, s’est passé plus rapidement que je ne peux le raconter, et je ne sais rien de plus.
« Q. Rien ? N’avez-vous aucune idée de la façon dont l’assassin a pu s’échapper de votre chambre ?
« R. Aucune — je ne sais rien de plus. On ne sait pas ce qui se passe autour de soi, quand on est évanouie.
« Q. L’homme que vous avez vu était-il grand ou petit, mince ou gros ?
« R. Je n’ai vu qu’une ombre qui m’a semblé formidable.
« Q. Vous ne pouvez nous donner aucune indication ?
« R. Je ne sais rien de plus, monsieur, qu’un homme s’est jeté sur moi et que j’ai tiré sur lui. Je ne sais rien de plus. »
Ici, l’interrogatoire de Mademoiselle Stangerson prit fin.
Rouletabille attendit patiemment Monsieur Robert Darzac, qui apparut bientôt.
D’une pièce proche de la chambre de Mademoiselle Stangerson, il avait entendu l’interrogatoire et venait maintenant le rapporter à mon ami avec une grande exactitude, aidé par une excellente mémoire. Sa docilité me surprenait toujours. Grâce à des notes prises à la hâte, il fut capable de reproduire, presque textuellement, les questions et les réponses données.
On aurait dit que Monsieur Darzac était employé comme secrétaire de mon jeune ami et agissait comme s’il ne pouvait rien lui refuser ; bien plus, comme s’il s’y sentait contraint.
Le fait de la fenêtre fermée frappa le reporter comme il avait frappé le juge. Rouletabille demanda à Darzac de répéter encore une fois le récit de Mademoiselle Stangerson sur la façon dont elle et son père avaient passé leur journée, tel qu’elle l’avait déclaré au juge. La circonstance du dîner dans le laboratoire sembla l’intéresser au plus haut point ; et il la fit répéter trois fois. Il voulut aussi être sûr que le garde forestier savait que le professeur et sa fille allaient dîner au laboratoire, et comment il était venu à le savoir.
Quand Monsieur Darzac eut terminé, je dis : « L’instruction n’a pas beaucoup avancé le problème. »
« Elle l’a fait reculer, » dit Monsieur Darzac.
« Elle l’a éclairé, » dit Rouletabille, pensif.
Chapitre IX
Reporter et détective
Nous retournâmes tous les trois vers le pavillon. À quelque distance du bâtiment, le reporter nous fit arrêter et, montrant un petit bouquet d’arbres sur notre droite, dit :
« C’est de là que le meurtrier est venu pour entrer dans le pavillon. »
Comme il y avait d’autres taches d’arbres de la même sorte entre les grands chênes, je demandai pourquoi le meurtrier avait choisi celui-là plutôt qu’un autre. Rouletabille me répondit en montrant le chemin qui passait tout près du taillis jusqu’à la porte du pavillon.
« Ce chemin est, comme vous voyez, recouvert de gravier, » dit-il ; « l’homme a dû passer par là pour se rendre au pavillon, puisque aucune trace de ses pas n’a été trouvée sur le sol meuble. L’homme n’avait pas d’ailes ; il a marché ; mais il a marché sur le gravier qui n’a gardé aucune impression de son pas. Le gravier a été foulé par beaucoup d’autres pieds, puisque le chemin est le plus direct entre le pavillon et le château. Quant au taillis, fait de cette sorte d’arbustes qui ne prospèrent pas à la mauvaise saison, lauriers et fuchsias, il offrait au meurtrier une cachette suffisante jusqu’à ce qu’il fût temps pour lui de se rendre au pavillon. C’est en se cachant dans ce bouquet d’arbres qu’il a vu Monsieur et Mademoiselle Stangerson, puis le père Jacques, quitter le pavillon. Du gravier a été répandu presque, très presque, jusqu’aux fenêtres du pavillon. Les empreintes d’un homme, parallèles au mur — marques que nous examinerons tout à l’heure, et que j’ai déjà vues — prouvent qu’il n’a eu qu’à faire une enjambée pour se trouver devant la fenêtre du vestibule, laissée ouverte par le père Jacques. L’homme s’est hissé à la force des mains et est entré dans le vestibule. »
« Après tout, c’est très possible, » dis-je.
« Après tout quoi ? Après tout quoi ? » cria Rouletabille.
Je le priai de ne pas se fâcher ; mais il était trop irrité pour m’écouter et déclara, ironiquement, qu’il admirait le doute prudent avec lequel certains abordaient les problèmes les plus simples, ne risquant rien à dire « c’est ainsi » ou « ce n’est pas ainsi ». Leur intelligence aurait produit à peu près le même résultat si la nature avait oublié de garnir leur boîte crânienne d’un peu de matière grise. Comme je paraissais vexé, mon jeune ami me prit par le bras et admit qu’il n’avait pas dit cela pour moi ; il m’estimait plus que cela.
« Si je ne raisonnais pas comme je le fais au sujet de ce gravier, » poursuivit-il, « il me faudrait supposer un ballon ! Mon cher, la science de l’aérostation des ballons dirigeables n’est pas encore assez développée pour que je puisse envisager et supposer qu’un meurtrier tomberait des nuages ! Donc, ne dites pas qu’une chose est possible, quand elle ne peut être autrement. Nous savons maintenant comment l’homme est entré par la fenêtre, et nous savons aussi le moment auquel il est entré, durant la promenade de cinq heures du professeur et de sa fille. Le fait de la présence de la femme de chambre — qui était venue ranger la Chambre Jaune — dans le laboratoire, quand Monsieur Stangerson et sa fille sont revenus de leur promenade, à une heure et demie, nous permet d’affirmer qu’à une heure et demie le meurtrier n’était pas dans la chambre sous le lit, à moins qu’il ne fût de mèche avec la femme de chambre. Qu’en dites-vous, Monsieur Darzac ? »
Monsieur Darzac secoua la tête et dit qu’il était sûr de la fidélité de la femme de chambre, et que c’était une servante tout à fait honnête et dévouée.
« D’ailleurs, » ajouta-t-il, « à cinq heures, Monsieur Stangerson est entré dans la chambre pour chercher le chapeau de sa fille. »
« Il y a cela aussi, » dit Rouletabille.
« Que l’homme soit entré par la fenêtre à l’heure que vous dites, je l’admets, » dis-je ; « mais pourquoi a-t-il fermé la fenêtre ? C’était un acte qui attirerait nécessairement l’attention de ceux qui l’avaient laissée ouverte. »
« Il se peut que la fenêtre n’ait pas été fermée tout de suite, » répondit le jeune reporter. « Mais s’il a fermé la fenêtre, c’est à cause du coude du chemin de gravier, à une douzaine de mètres du pavillon, et à cause des trois chênes qui poussent à cet endroit. »
« Que voulez-vous dire par là ? » demanda Monsieur Darzac, qui nous avait suivis et écoutait avec une attention haletante tout ce que Rouletabille avait dit.
« Je vous expliquerai tout plus tard, Monsieur, quand je croirai le moment venu de le faire ; mais je ne pense pas avoir quelque chose de plus important à dire sur cette affaire, si mon hypothèse est justifiée. »
« Et quelle est votre hypothèse ? »
« Vous ne le saurez jamais si elle ne s’avère pas être la vérité. Elle est d’une nature bien trop grave pour en parler, tant qu’elle ne reste qu’une hypothèse. »
« Avez-vous, au moins, une idée de qui est le meurtrier ? »
« Non, monsieur, je ne sais pas qui est le meurtrier ; mais n’ayez crainte, Monsieur Robert Darzac, je le saurai. »
Je ne pus m’empêcher de remarquer que Monsieur Darzac était profondément ému ; et je soupçonnai que l’affirmation confiante de Rouletabille ne lui plaisait pas. Pourquoi, me demandai-je, s’il craignait vraiment que le meurtrier soit découvert, aidait-il le reporter à le trouver ? Mon jeune ami sembla avoir reçu la même impression, car il dit, brusquement :
« Monsieur Darzac, ne voulez-vous pas que je trouve qui était le meurtrier ? »
« Oh ! — je voudrais le tuer de ma propre main ! » s’écria le fiancé de Mademoiselle Stangerson, avec une véhémence qui me stupéfia.
« Je vous crois, » dit Rouletabille gravement ; « mais vous n’avez pas répondu à ma question. »
Nous passions devant le fourré dont le jeune reporter nous avait parlé une minute auparavant. J’y pénétrai et je lui indiquai des traces évidentes d’un homme qui s’y était caché. Rouletabille, une fois de plus, avait raison.
« Oui, oui ! » dit-il. « Nous avons affaire à un être de chair et d’os, qui utilise les mêmes moyens que nous. Tout s’éclaircira par ces voies-là. »
Cela dit, il me demanda le patron en papier de l’empreinte qu’il m’avait confié, et l’appliqua sur une trace de pas très nette derrière le fourré. « Ah ! » fit-il en se relevant.
Je pensai qu’il allait maintenant remonter la piste des pas du meurtrier jusqu’à la fenêtre du vestibule ; mais il nous entraîna au contraire loin sur la gauche, disant qu’il était inutile de fouiller dans la boue et qu’il était sûr, maintenant, du chemin pris par le meurtrier.
« Il a longé le mur jusqu’à la haie et au fossé sec, qu’il a franchi d’un bond. Voyez, juste en face du petit sentier qui mène au lac, c’était le chemin le plus court pour sortir. »
« Comment savez-vous qu’il est allé au lac ? »
« Parce que Frédéric Larsan n’en a pas quitté les bords depuis ce matin. Il doit y avoir là des traces importantes. »
Quelques minutes plus tard, nous atteignions le lac.
C’était une petite nappe d’eau marécageuse, entourée de roseaux sur lesquels flottaient des feuilles mortes de nénuphars. Le grand Fred a pu nous voir approcher, mais nous ne l’intéressions probablement que fort peu, car il ne nous prêta guère attention et continua de remuer avec sa canne quelque chose que nous ne pouvions distinguer.
« Regardez ! » dit Rouletabille, « voici encore les traces de pas de l’homme en fuite ; elles longent le lac ici et disparaissent finalement juste avant ce sentier, qui mène à la grande route d’Épinay. L’homme a poursuivi sa fuite vers Paris. »
« Qu’est-ce qui vous fait penser cela ? » demandai-je, « puisque ces empreintes ne se prolongent pas sur le sentier ? »
« Ce qui me fait penser cela ? Mais ces empreintes, que je m’attendais à trouver ! » cria-t-il en montrant l’empreinte nettement dessinée d’une botte élégante. « Voyez ! » — et il appela Frédéric Larsan.
« Monsieur Fred, ces empreintes soignées semblent avoir été faites depuis la découverte du crime. »
« Oui, jeune homme, oui, elles ont été soigneusement faites, » répondit Fred sans lever la tête. « Vous voyez, il y a des pas qui viennent, et des pas qui retournent. »
« Et l’homme avait une bicyclette ! » cria le reporter.
Ici, après avoir examiné les marques de la bicyclette qui suivaient, allant et venant, les empreintes soignées, je crus devoir intervenir.
« La bicyclette explique la disparition des grandes empreintes du meurtrier, » dis-je. « Le meurtrier, avec ses bottes cloutées, est monté sur une bicyclette. Son complice, celui qui portait les bottes élégantes, était venu l’attendre au bord du lac avec la bicyclette. On pourrait supposer que le meurtrier travaillait pour l’autre. »
« Non, non ! » répondit Rouletabille avec un sourire étrange. « Je m’attendais à trouver ces empreintes dès le début. Ce ne sont pas les empreintes du meurtrier ! »
« Alors ils étaient deux ? »
« Non — il n’y en avait qu’un, et il n’avait pas de complice. »
« Très bien ! — Très bien ! » cria Frédéric Larsan.
« Regardez ! » continua le jeune reporter, en nous montrant le sol où il avait été bouleversé par des talons larges et lourds ; « l’homme s’est assis là, et il a retiré ses bottes cloutées, qu’il n’avait portées que pour tromper les recherches, puis, sans doute en les emportant avec lui, il s’est levé dans ses propres bottes et a regagné tranquillement et lentement la grande route, tenant sa bicyclette à la main, car il ne pouvait s’aventurer à rouler sur ce sentier accidenté. Cela explique la légèreté de l’impression laissée par les roues le long du chemin, malgré la mollesse du sol. S’il y avait eu un homme sur la bicyclette, les roues se seraient profondément enfoncées dans la terre. Non, non ; il n’y avait qu’un homme là, le meurtrier à pied. »
« Bravo ! — bravo ! » cria encore Fred, et venant soudain vers nous et se plantant devant Monsieur Robert Darzac, il lui dit :
« Si nous avions une bicyclette ici, nous pourrions démontrer l’exactitude du raisonnement du jeune homme, Monsieur Robert Darzac. Savez-vous s’il y en a une au château ? »
« Non ! » répondit Monsieur Darzac. « Il n’y en a pas. J’ai emporté la mienne, il y a quatre jours, à Paris, la dernière fois que je suis venu au château avant le crime. »
« C’est dommage ! » répondit Fred, très froidement. Puis, se tournant vers Rouletabille, il dit : « Si nous continuons sur cette lancée, nous arriverons tous deux à la même conclusion. Avez-vous une idée de la manière dont le meurtrier est sorti de la Chambre Jaune ? »
« Oui, » dit mon jeune ami ; « j’ai une idée. »
« Moi aussi, » dit Fred, « et ce doit être la même que la vôtre. Il n’y a pas deux façons de raisonner dans cette affaire. J’attends l’arrivée de mon chef avant d’offrir la moindre explication au juge d’instruction. »
« Ah ! Le chef de la Sûreté vient ? »
« Oui, cet après-midi. Il va convoquer, devant le juge, dans le laboratoire, tous ceux qui ont joué un rôle dans cette tragédie. Ce sera très intéressant. C’est dommage que vous ne puissiez y assister. »
« J’y serai, » dit Rouletabille avec assurance.
« Vraiment — vous êtes un drôle de garçon — pour votre âge ! » répondit le détective sur un ton qui n’était pas tout à fait exempt d’ironie. « Vous feriez un merveilleux détective — si vous aviez un peu plus de méthode — si vous ne suiviez pas vos instincts et cette bosse sur votre front. Comme je l’ai déjà observé plusieurs fois, Monsieur Rouletabille, vous raisonnez trop ; vous ne vous laissez pas guider par ce que vous avez vu. Que dites-vous du mouchoir plein de sang, et de la marque rouge de la main sur le mur ? Vous avez vu la tache sur le mur, mais moi, je n’ai vu que le mouchoir. »
« Bah ! » cria Rouletabille, « le meurtrier a été blessé à la main par le revolver de Mademoiselle Stangerson ! »
« Ah ! — une observation purement instinctive ! Prenez garde ! — Vous devenez trop strictement logique, Monsieur Rouletabille ; la logique vous perdra si vous l’utilisez sans discernement. Vous avez raison quand vous dites que Mademoiselle Stangerson a tiré avec son revolver, mais vous avez tort quand vous dites qu’elle a blessé le meurtrier à la main. »
« J’en suis sûr, » cria Rouletabille.
Fred, imperturbable, l’interrompit :
« Observation défectueuse — observation défectueuse ! — l’examen du mouchoir, les innombrables petites taches écarlates, l’impression de gouttes que j’ai trouvées dans le tracé des empreintes, au moment où elles ont été faites sur le sol, me prouvent que le meurtrier n’était pas blessé du tout. Monsieur Rouletabille, le meurtrier saignait du nez ! »
Le grand Fred parlait très sérieusement. Cependant, je ne pus m’empêcher de pousser une exclamation.
Le reporter regarda gravement Fred, qui le regardait gravement. Et Fred conclut immédiatement :
« L’homme a laissé le sang couler dans sa main et son mouchoir, et a essuyé sa main sur le mur. Le fait est hautement important, » ajouta-t-il, « parce qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit blessé à la main pour être le meurtrier. »
Rouletabille semblait plongé dans une profonde réflexion. Après un moment, il dit :
« Il y a quelque chose — un quelque chose, Monsieur Frédéric Larsan, bien plus grave que le mauvais usage de la logique — la disposition d’esprit chez certains détectives qui les pousse, en toute bonne foi, à tordre la logique aux nécessités de leurs idées préconçues. Vous, déjà, vous avez votre idée sur le meurtrier, Monsieur Fred. Ne le niez pas ; et votre théorie exige que le meurtrier n’ait pas été blessé à la main, sans quoi elle s’effondre. Et vous avez cherché, et vous avez trouvé autre chose. C’est dangereux, très dangereux, Monsieur Fred, que de partir d’une idée préconçue pour trouver les preuves qui s’y adaptent. Cette méthode peut vous égarer loin. Prenez garde à l’erreur judiciaire, Monsieur Fred, elle vous fera trébucher ! »
Et riant un peu, sur un ton légèrement railleur, les mains dans les poches, Rouletabille fixait ses yeux rusés sur le grand Fred.
Frédéric Larsan contempla silencieusement le jeune reporter qui prétendait être aussi sage que lui. Haussant les épaules, il nous salua et s’éloigna rapidement, frappant les pierres de son chemin avec sa grosse canne.
Rouletabille suivit sa retraite, puis se tourna vers nous, le visage joyeux et triomphant.
« Je le battrai ! » cria-t-il. « Je battrai le grand Fred, aussi habile soit-il ; je les battrai tous ! »
Et il fit quelques pas de danse. Soudain, il s’arrêta. Mes yeux suivirent son regard ; ils étaient fixés sur Monsieur Robert Darzac, qui regardait anxieusement l’impression laissée par ses pieds côte à côte avec les empreintes élégantes. Il n’y avait pas une particule de différence entre elles !
Nous crûmes qu’il allait s’évanouir. Ses yeux, saillants de terreur, nous évitaient, tandis que sa main droite, dans un mouvement spasmodique, tirait sur la barbe qui couvrait son visage honnête, doux, et maintenant désespéré. Reprenant enfin son calme, il nous salua et, remarquant d’une voix changée qu’il était obligé de retourner au château, il nous quitta.
« Diable ! » s’exclama Rouletabille.
Lui aussi semblait fort préoccupé. De son portefeuille, il tira un morceau de papier blanc comme je l’avais vu faire auparavant, et avec ses ciseaux, découpa la forme des empreintes de bottes élégantes qui étaient au sol. Puis il ajusta le nouveau patron en papier avec celui qu’il avait fait précédemment — les deux étaient exactement semblables. Se levant, Rouletabille s’exclama encore : « Diable ! » Puis il ajouta : « Pourtant, je crois que Monsieur Robert Darzac est un honnête homme. » Il me guida alors sur la route de l’auberge du Donjon, que nous pouvions apercevoir sur la grande route, à côté d’un petit bouquet d’arbres.
Chapitre X
« Il faudra manger de la viande rouge — maintenant »
L’auberge du Donjon n’avait rien d’imposant ; mais j’aime ces bâtiments aux poutres noircies par l’âge et la fumée des âtres — ces auberges du temps des diligences, constructions croulantes qui n’existeront bientôt plus que dans la mémoire. Elles appartiennent au passé, elles sont liées à l’histoire. Elles nous font penser à la Route, à ces jours où les brigands de grands chemins chevauchaient.
Je vis immédiatement que l’auberge du Donjon avait au moins deux siècles — peut-être plus. Sous son enseigne, sur le seuil, un homme au visage revêche se tenait debout, semblant plongé dans des pensées désagréables, si les rides de son front et le froncement de ses sourcils étaient une indication.
Quand nous fûmes tout près de lui, il daigna nous voir et nous demanda, sur un ton tout sauf engageant, si nous désirions quelque chose. C’était, sans aucun doute, l’aubergiste peu aimable de cette charmante demeure. Comme nous exprimions l’espoir qu’il aurait la bonté de nous fournir un déjeuner, il nous assura qu’il n’avait aucune provision, nous regardant, en disant cela, avec un air qui était indubitablement soupçonneux.
« Vous pouvez nous recevoir, » lui dit Rouletabille, « nous ne sommes pas des policiers. »
« Je n’ai pas peur de la police — je n’ai peur de personne ! » répondit l’homme.
J’avais fait comprendre à mon ami par un signe que nous ferions mieux de ne pas insister ; mais, déterminé à entrer dans l’auberge, il se glissa devant l’homme sur le pas de la porte et fut dans la salle commune.
« Venez, » dit-il, « on est très bien ici. »
Un bon feu flambait dans la cheminée, et nous tendîmes nos mains vers la chaleur qu’il dégageait ; c’était une matinée où l’approche de l’hiver était indéniable. La pièce était assez grande, meublée de deux tables lourdes, quelques tabourets, un comptoir décoré de rangées de bouteilles de sirop et d’alcool. Trois fenêtres donnaient sur la route. Une républicité en couleurs vantait les nombreux mérites d’un nouveau vermouth. Sur la cheminée était disposée la collection de pots de terre vernissée et de cruches de grès de l’aubergiste.
« Voilà un bon feu pour faire rôtir un poulet, » dit Rouletabille.
« Nous n’avons pas de poulet — pas même un misérable lapin, » dit l’aubergiste.
« Je sais, » dit mon ami lentement ; « je sais — Il faudra manger de la viande rouge — maintenant. »
J’avoue que je ne comprenais pas le moins du monde ce que Rouletabille voulait dire par ses paroles ; mais l’aubergiste, dès qu’il entendit ces mots, proféra un juron qu’il étouffa aussitôt, et se mit à nos ordres aussi docilement que Monsieur Robert Darzac l’avait fait, lorsqu’il entendit la phrase prophétique de Rouletabille : « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. » Certes, mon ami savait se faire comprendre en utilisant des phrases totalement incompréhensibles. Je lui en fis la remarque, mais il se contenta de sourire. J’aurais dû lui proposer de m’expliquer, mais il porta un doigt à ses lèvres, ce qui signifiait évidemment qu’il avait non seulement décidé de ne pas parler, mais qu’il m’enjoignait aussi le silence.
Pendant ce temps, l’homme avait poussé une petite porte latérale et appelé quelqu’un pour lui apporter une demi-douzaine d’œufs et un morceau de bifteck. La commission fut rapidement exécutée par une jeune femme solidement bâtie, aux beaux cheveux blonds et aux grands yeux magnifiques, qui nous regarda avec curiosité.
L’aubergiste lui dit brutalement :
« Sortez ! — et si l’Homme Vert vient, que je ne le voie pas. »
Elle disparut. Rouletabille prit les œufs, qui lui avaient été apportés dans un bol, et la viande qui était sur un plat, plaça le tout soigneusement à côté de lui dans la cheminée, décrocha une poêle et une grille, et commença à battre notre omelette avant de procéder à la cuisson de notre bifteck. Il commanda ensuite deux bouteilles de cidre, et sembla faire aussi peu attention à notre hôte que notre hôte en faisait à lui. L’aubergiste nous laissa faire notre cuisine et dressa notre table près de l’une des fenêtres.
Soudain, je l’entendis murmurer :
« Ah ! — le voilà. »
Son visage avait changé, exprimant une haine féroce. Il alla se coller à l’une des fenêtres, surveillant la route. Il n’était nul besoin que j’attire l’attention de Rouletabille ; il avait déjà quitté notre omelette et avait rejoint l’aubergiste à la fenêtre. Je l’accompagnai.
Un homme vêtu entièrement de velours vert, la tête couverte d’une casquette de chasseur de la même couleur, avançait tranquillement, allumant une pipe en marchant. Il portait un fusil de chasse en bandoulière dans le dos. Ses mouvements affichaient une aisance presque aristocratique. Il portait des lunettes et semblait être âgé d’environ quarante-cinq ans. Ses cheveux ainsi que sa moustache étaient gris de fer. Il était remarquablement beau. En passant près de l’auberge, il hésita, comme s’il se demandait s’il devait y entrer ou non ; jeta un coup d’œil vers nous, tira quelques bouffées de sa pipe, puis reprit sa marche à la même allure nonchalante.
Rouletabille et moi regardâmes notre hôte. Ses yeux étincelants, ses mains serrées, ses lèvres tremblantes, nous révélaient les sentiments tumultueux qui l’agitaient.
« Il a bien fait de ne pas entrer ici aujourd’hui ! » siffla-t-il.
« Qui est cet homme ? » demanda Rouletabille, revenant à son omelette.
« L’Homme Vert, » grogna l’aubergiste. « Vous ne le connaissez pas ? Alors tant mieux pour vous. Ce n’est pas une connaissance à faire. — Eh bien, c’est le garde forestier de Monsieur Stangerson. »
« Vous n’avez pas l’air de beaucoup l’aimer ? » demanda le reporter, versant son omelette dans la poêle.
« Personne ne l’aime, monsieur. C’est un parvenu qui a dû avoir autrefois une fortune à lui ; et il ne pardonne à personne parce que, pour vivre, il a été contraint de devenir un serviteur. Un garde est aussi bien un serviteur qu’un autre, n’est-ce pas ? Ma foi, on dirait que c’est lui le maître du Glandier, et que toutes les terres et les bois lui appartiennent. Il ne laissera pas une pauvre créature manger un morceau de pain sur l’herbe — son herbe ! »
« Vient-il souvent ici ? »
« Trop souvent. Mais je lui ai fait comprendre que sa figure ne me plaisait pas, et, depuis un mois, il n’est pas venu. L’auberge du Donjon n’a jamais existé pour lui ! — il n’a pas eu le temps ! — trop occupé à faire la cour à la patronne des Trois Lys à Saint-Michel. Un mauvais bougre ! — Il n’y a pas un honnête homme qui puisse le supporter. Pourquoi, les concierges du château détourneraient les yeux d’une image de lui ! »
« Les concierges du château sont des gens honnêtes, alors ? »
« Oui, ils le sont, aussi vrai que je m’appelle Mathieu, monsieur. Je les crois honnêtes. »
« Pourtant, ils ont été arrêtés ? »
« Qu’est-ce que cela prouve ? — Mais je ne veux pas me mêler des affaires des autres. »
« Et que pensez-vous du meurtre ? »
« Du meurtre de la pauvre Mademoiselle Stangerson ? — Une brave fille beaucoup aimée partout dans le pays. Voilà ce que j’en pense — et bien d’autres choses encore ; mais cela ne regarde personne. »
« Pas même moi ? » insista Rouletabille.
L’aubergiste le regarda de côté et dit brusquement :
« Pas même vous. »
L’omelette prête, nous nous mîmes à table et mangions en silence, quand la porte fut poussée et qu’une vieille femme, vêtue de haillons, appuyée sur un bâton, la tête branlante, ses cheveux blancs tombant librement sur son front ridé, apparut sur le seuil.
« Ah ! — vous voilà, Mère Angenoux ! — Il y a longtemps que nous ne vous avons vue, » dit notre hôte.
« J’ai été très malade, j’ai failli mourir, » dit la vieille femme. « Si jamais vous aviez quelques restes pour la Bête du Bon Dieu — ? »
Et elle entra, suivie d’un chat, plus gros que tout ce que j’aurais cru pouvoir exister. La bête nous regarda et poussa un miaulement si désespéré que j’en frissonnai. Je n’avais jamais entendu un cri aussi lugubre.
Comme attiré par le cri du chat, un homme suivit la vieille femme. C’était l’Homme Vert. Il salua en portant la main à sa casquette et s’assit à une table près de la nôtre.
« Un verre de cidre, Père Mathieu, » dit-il.
À l’entrée de l’Homme Vert, le Père Mathieu avait sursauté violemment ; mais se maîtrisant visiblement, il dit :
« Je n’ai plus de cidre ; j’ai servi les dernières bouteilles à ces messieurs. »
« Alors donnez-moi un verre de vin blanc, » dit l’Homme Vert, sans montrer la moindre surprise.
« Je n’ai plus de vin blanc — plus rien du tout, » dit le Père Mathieu, d’un air maussade.
« Comment va Madame Mathieu ? »
« Très bien, merci. »
Ainsi, la jeune femme aux grands yeux tendres que nous venions de voir était la femme de ce rustre répugnant et brutal, dont la jalousie semblait souligner sa laideur physique.
Claquant la porte derrière lui, l’aubergiste quitta la pièce. Mère Angenoux était toujours debout, appuyée sur son bâton, le chat à ses pieds.
« Vous avez été malade, Mère Angenoux ? — C’est pour cela que nous ne vous avons pas vue depuis une semaine ? » demanda l’Homme Vert.
« Oui, Monsieur le garde. Je n’ai pu me lever que trois fois, pour aller prier Sainte-Geneviève, notre bonne patronne, et le reste du temps j’ai été couchée sur mon lit. Il n’y avait personne pour s’occuper de moi, si ce n’est la Bête du Bon Dieu ! »
« Elle ne vous a pas quittée ? »
« Ni jour ni nuit. »
« En êtes-vous sûre ? »
« Comme je le suis du Paradis. »
« Alors comment se fait-il, Madame Angenoux, que toute la nuit du meurtre, on n’ait entendu que le cri de la Bête du Bon Dieu ? »
Mère Angenoux se planta devant le garde forestier et frappa le sol de son bâton.
« Je n’en sais rien, » dit-elle. « Mais voulez-vous que je vous dise ? Il n’y a pas deux chats au monde qui crient comme ça. Eh bien, la nuit du meurtre, j’ai entendu aussi le cri de la Bête du Bon Dieu dehors ; et pourtant elle était sur mes genoux, et n’a pas miaulé une fois, je le jure. J’ai fait un signe de croix quand j’ai entendu ça, comme si j’avais entendu le diable. »
Je regardai le garde lorsqu’il posa la dernière question, et je me trompe fort si je n’ai pas détecté un sourire mauvais sur ses lèvres. À ce moment, le bruit d’une vive querelle nous parvint. Nous crûmes même entendre un bruit sourd de coups, comme si quelqu’un était battu. L’Homme Vert se leva rapidement et se précipita vers la porte à côté de la cheminée ; mais elle fut ouverte par l’aubergiste qui apparut et dit au garde :
« Ne vous alarmez pas, Monsieur — c’est ma femme ; elle a mal aux dents. » Et il rit. « Tiens, Mère Angenoux, voilà des restes pour ton chat. »
Il tendit un paquet à la vieille femme qui le saisit avidement et sortit par la porte, suivie de près par son chat.
« Alors, vous ne me servirez pas ? » demanda l’Homme Vert.
Le visage de Père Mathieu était placide et ne gardait plus son expression de haine.
« Je n’ai rien pour vous — rien pour vous. Allez-vous-en. »
L’Homme Vert remplit tranquillement sa pipe, l’alluma, nous salua et sortit. À peine eut-il franchi le seuil que Père Mathieu claqua la porte derrière lui et, se tournant vers nous, les yeux injectés de sang et l’écume aux lèvres, il nous siffla en secouant le poing fermé vers la porte qu’il venait de refermer sur l’homme qu’il haïssait manifestement :
« Je ne sais pas qui vous êtes, vous qui me dites : “Il faudra manger de la viande rouge — maintenant” ; mais si ça vous intéresse de le savoir, cet homme-là est l’assassin ! »
Sur ces mots, Père Mathieu nous quitta aussitôt. Rouletabille revint vers la cheminée et dit :
« Maintenant, nous allons griller notre steak. Comment trouvez-vous le cidre ? Il est un peu aigre, mais je l’aime bien. »
Nous ne revîmes plus Père Mathieu de la journée, et un silence absolu régnait dans l’auberge lorsque nous en partîmes, après avoir déposé cinq francs sur la table en paiement de notre festin.
Rouletabille partit aussitôt pour une promenade de cinq kilomètres autour de la propriété du professeur Stangerson. Il s’arrêta une dizaine de minutes au coin d’un chemin étroit noir de suie, près de quelques cabanes de charbonniers dans la forêt de Sainte-Geneviève, qui jouxte la route d’Épinay à Corbeil, pour me dire que l’assassin était certainement passé par là avant d’entrer dans le domaine et de se cacher dans le petit bosquet.
« Tu ne penses donc pas que le garde soit au courant ? » demandai-je.
« Nous verrons cela plus tard, répondit-il. Pour l’instant, ce que l’aubergiste a dit au sujet de cet homme ne m’intéresse pas. L’aubergiste le hait. Je ne t’ai pas emmené déjeuner à l’auberge du Donjon pour les beaux yeux de l’Homme Vert. »
Puis Rouletabille, avec une grande précaution, se glissa, suivi de moi, vers le petit bâtiment qui, situé près de la grille du parc, servait de logement aux concierges, arrêtés ce matin-là. Avec l’agilité d’un acrobate, il pénétra dans la loge par une fenêtre à l’étage restée ouverte, et revint dix minutes plus tard. Il dit seulement : « Ah ! » — un mot qui, dans sa bouche, signifiait bien des choses.
Nous étions sur le point de prendre la route menant au château quand une agitation considérable à la grille du parc attira notre attention. Une voiture était arrivée et des gens du château étaient venus à sa rencontre. Rouletabille me désigna un monsieur qui en descendait.
« C’est le chef de la Sûreté, dit-il. Maintenant, nous allons voir ce que Frédéric Larsan a dans sa manche, et s’il est tellement plus malin que les autres. »
La voiture du chef de la Sûreté était suivie de trois autres véhicules contenant des journalistes, qui désiraient également entrer dans le parc. Mais deux gendarmes postés à la grille avaient manifestement reçu l’ordre de n’admettre personne. Le chef de la Sûreté calma leur impatience en s’engageant à fournir à la presse, ce soir-là, toutes les informations qu’il pourrait donner sans nuire à l’instruction judiciaire.
Chapitre XI
Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de la Chambre Jaune
Parmi la masse de papiers, documents juridiques, mémoires et extraits de journaux que j’ai recueillis concernant le mystère de « La Chambre Jaune », il existe une pièce très intéressante ; c’est un détail du célèbre interrogatoire qui eut lieu cet après-midi-là, dans le laboratoire du professeur Stangerson, devant le chef de la Sûreté. Ce récit est de la plume de Monsieur Maleine, le greffier, qui, tout comme le juge d’instruction, avait consacré une partie de ses loisirs à la littérature. Cette pièce devait faire partie d’un livre qui, cependant, n’a jamais été publié et qui devait s’intituler : « Mes interrogatoires ». Elle me fut remise par le greffier lui-même, quelque temps après l’étonnant dénouement de cette affaire, et elle est unique dans les annales judiciaires.
La voici. Ce n’est pas une simple transcription sèche de questions et de réponses, car le greffier entremêle souvent son récit de ses propres commentaires personnels.
Le récit du greffier
Le juge d’instruction et moi (relate l’auteur) nous trouvions dans « La Chambre Jaune » en compagnie du constructeur qui avait érigé le pavillon selon les plans du professeur Stangerson. Il avait un ouvrier avec lui. Monsieur de Marquet avait fait mettre les murs entièrement à nu ; c’est-à-dire qu’il les avait fait décaper du papier dont ils étaient revêtus. Des coups de pioche, ici et là, nous assurèrent de l’inexistence de toute espèce d’ouverture. Le plancher et le plafond furent minutieusement sondés. Nous ne trouvâmes rien. Il n’y avait rien à trouver. Monsieur de Marquet semblait ravi et ne cessait de répéter :
« Quelle affaire ! Quelle affaire ! Nous ne saurons jamais, vous verrez, comment l’assassin a pu sortir de cette pièce ! »
Puis, soudain, le visage rayonnant, il appela l’officier responsable des gendarmes.
« Allez au château, dit-il, et demandez à Monsieur Stangerson et à Monsieur Robert Darzac de me rejoindre au laboratoire, ainsi que Père Jacques ; et que vos hommes amènent ici les deux concierges. »
Cinq minutes plus tard, tout le monde était réuni au laboratoire. Le chef de la Sûreté, qui était arrivé au Glandier, nous rejoignit à ce moment-là. J’étais assis au bureau de Monsieur Stangerson, prêt à travailler, quand Monsieur de Marquet nous fit le petit discours suivant, aussi original qu’inattendu :
« Avec votre permission, messieurs — puisque les interrogatoires ne mènent à rien — nous abandonnerons pour une fois le vieux système des questions. Je ne vous ferai pas venir devant moi un par un, mais nous resterons tous ici tels que nous sommes — Monsieur Stangerson, Monsieur Robert Darzac, Père Jacques, les deux concierges, le chef de la Sûreté, le greffier et moi-même. Nous serons tous sur un pied d’égalité. Les concierges peuvent, pour le moment, oublier qu’ils sont en état d’arrestation. Nous allons conférer ensemble. Nous sommes sur les lieux où le crime a été commis. Nous n’avons rien d’autre à discuter que le crime. Alors, discutons-en librement — intelligemment ou non, pourvu que nous disions exactement ce que nous avons sur le cœur. Il n’y a pas besoin de formalités ni de méthode, puisque cela ne nous aide en rien. »
Puis, passant devant moi, il dit à voix basse :
« Qu’en pensez-vous, hein ? Quelle scène ! Auriez-vous imaginé cela ? Je vais en faire une petite pièce pour le Vaudeville. » Et il se frotta les mains de satisfaction.
Je tournai les yeux vers Monsieur Stangerson. L’espoir que lui avaient donné les derniers rapports du médecin, qui avait déclaré que Mademoiselle Stangerson pourrait se remettre de ses blessures, n’avait pu effacer de ses traits nobles les marques de la grande douleur qui l’accablait. Il avait cru sa fille morte, et il restait brisé par cette conviction. Ses yeux bleus, clairs et doux, exprimaient une infinie tristesse. J’avais eu l’occasion, maintes fois, de voir Monsieur Stangerson lors de cérémonies publiques, et dès le début, j’avais été frappé par son visage, qui semblait aussi pur que celui d’un enfant — ce regard rêveur avec l’expression sublime et mystique de l’inventeur et du penseur.
En ces occasions, sa fille était toujours visible, soit à le suivre, soit à ses côtés ; car ils ne se quittaient jamais, disait-on, et partageaient les mêmes travaux depuis de nombreuses années. La jeune femme, qui avait alors trente-cinq ans, bien qu’elle n’en parût que trente, s’était entièrement consacrée à la science. Elle suscitait encore l’admiration par sa beauté impériale restée intacte, sans une ride, bravant le temps et l’amour. Qui aurait imaginé que je serais un jour assis à son chevet avec mes papiers, et que je la verrais, à deux doigts de la mort, nous racontant péniblement le crime le plus monstrueux et le plus mystérieux dont j’aie entendu parler dans ma carrière ? Qui aurait pensé que je serais, cet après-midi-là, en train d’écouter le père désespéré essayant vainement d’expliquer comment l’agresseur de sa fille avait pu lui échapper ? Pourquoi nous enterrer avec nos travaux dans d’obscures retraites au fond des bois, si cela ne peut nous protéger contre ces hasards dangereux de la vie et de la mort que l’on rencontre dans les cités affairées ?
« Maintenant, Monsieur Stangerson, dit Monsieur de Marquet avec un air quelque peu important, placez-vous exactement là où vous étiez lorsque Mademoiselle Stangerson vous a quittés pour regagner sa chambre. »
Monsieur Stangerson se leva et, se tenant à une certaine distance de la porte de la Chambre Jaune, dit d’une voix égale et sans la moindre trace d’emphase — une voix que je ne peux décrire que comme une voix morte :
« J’étais ici. Vers onze heures, après avoir effectué une brève expérience chimique aux fourneaux du laboratoire, ayant besoin de tout l’espace derrière moi, j’avais fait déplacer mon bureau ici par Père Jacques, qui passait la soirée à nettoyer certains de mes appareils. Ma fille travaillait au même bureau avec moi. Quand vint l’heure pour elle de partir, elle se leva, m’embrassa et souhaita bonne nuit à Père Jacques. Elle devait passer derrière mon bureau et la porte pour entrer dans sa chambre, et elle ne pouvait le faire qu’avec une certaine difficulté. C’est-à-dire que j’étais très près de l’endroit où le crime a eu lieu plus tard. »
« Et le bureau ? » demandai-je, obéissant, en me mêlant ainsi à la conversation, aux ordres exprès de mon chef, « dès que vous avez entendu le cri de “au meurtre !” suivi des coups de revolver, qu’est devenu le bureau ? »
Père Jacques répondit.
« Nous l’avons repoussé contre le mur, ici — tout près de là où il est en ce moment — afin de pouvoir accéder à la porte immédiatement. »
Je poursuivis mon raisonnement, auquel, cependant, je n’attachais que peu d’importance, le considérant comme une faible hypothèse, par une autre question.
« Un homme dans la pièce, le bureau étant si près de la porte, n’aurait-il pas pu, en se baissant et en se glissant sous le bureau, sortir sans être remarqué ? »
« Vous oubliez, interrompit Monsieur Stangerson avec lassitude, que ma fille avait verrouillé et boulonné sa porte, que la porte était restée fermée, que nous avons vainement essayé de l’enfoncer quand nous avons entendu le bruit, et que nous étions à la porte pendant que la lutte entre l’assassin et ma pauvre enfant se déroulait, immédiatement après que nous avons entendu ses cris étouffés alors qu’elle était tenue par les doigts qui ont laissé leur marque rouge sur sa gorge. Rapide que fût l’attaque, nous n’étions pas moins rapides dans nos efforts pour entrer dans la pièce où se déroulait le drame. »
Je me levai de mon siège et examinai une fois de plus la porte avec le plus grand soin. Puis je retournai à ma place avec un geste de désespoir.
« Si le panneau inférieur de la porte, dis-je, pouvait être retiré sans que la porte entière soit nécessairement ouverte, le problème serait résolu. Mais, malheureusement, cette dernière hypothèse est intenable après un examen de la porte — elle est en chêne, solide et massive. Vous pouvez le constater très clairement, malgré les dommages causés par la tentative de l’enfoncer. »
« Ah ! s’écria Père Jacques, c’est une vieille porte solide qui venait du château — on ne fait plus de portes comme ça aujourd’hui. Il a fallu utiliser cette barre de fer pour l’ouvrir, tous les quatre — car la concierge, cette brave femme, nous a aidés. Cela me fait de la peine de les voir tous les deux en prison maintenant. »
Père Jacques n’avait pas sitôt prononcé ces paroles de pitié et de protestation que des larmes et des lamentations éclatèrent chez les concierges. Je n’ai jamais vu deux accusés pleurer plus amèrement. J’étais extrêmement dégoûté. Même s’ils étaient innocents, je ne pouvais comprendre comment ils pouvaient se comporter ainsi face au malheur. Une attitude digne en de tels moments vaut mieux que des larmes et des gémissements, qui, le plus souvent, sont feints.
« Allons, assez de pleurnicheries, cria Monsieur de Marquet ; et, dans votre intérêt, dites-nous ce que vous faisiez sous les fenêtres du pavillon au moment où votre maîtresse était attaquée ; car vous étiez près du pavillon quand Père Jacques vous a rencontrés. »
« Nous venions pour aider ! » gémirent-ils.
« Si seulement on pouvait mettre la main sur l’assassin, il ne mangerait plus jamais de pain ! » gargouilla la femme entre ses sanglots.
Comme auparavant, nous fûmes incapables d’obtenir deux pensées cohérentes de leur part. Ils persistèrent dans leurs dénégations et jurèrent, par le ciel et tous les saints, qu’ils étaient au lit quand ils ont entendu le bruit du coup de revolver.
« Ce n’est pas un, mais deux coups qui ont été tirés ! Vous voyez, vous mentez. Si vous en aviez entendu un, vous auriez entendu l’autre. »
« Mon Dieu ! Monsieur — c’était le second coup que nous avons entendu. Nous dormions quand le premier coup a été tiré. »
« Deux coups ont été tirés, dit Père Jacques. Je suis certain que toutes les cartouches étaient dans mon revolver. Nous avons découvert plus tard que deux avaient été percutées, et nous avons entendu deux détonations derrière la porte. N’est-ce pas, Monsieur Stangerson ? »
« Oui, répondit le professeur, il y a eu deux coups, l’un sourd, et l’autre sec et vibrant. »
« Pourquoi persistez-vous à mentir ? cria Monsieur de Marquet en se tournant vers les concierges. Pensez-vous que la police soit composée des imbéciles que vous êtes ? Tout indique que vous étiez dehors et près du pavillon au moment du drame. Que faisiez-vous là ? Pour ma part, dit-il en se tournant vers Monsieur Stangerson, je ne peux expliquer la fuite de l’assassin qu’en supposant l’aide de ces deux complices. Dès que la porte a été enfoncée, et pendant que vous, Monsieur Stangerson, étiez occupé auprès de votre malheureuse enfant, le concierge et sa femme ont facilité la fuite de l’assassin qui, se dissimulant derrière eux, a atteint la fenêtre du vestibule et a sauté dans le parc. Le concierge a fermé la fenêtre derrière lui et a rabattu les persiennes, qui n’auraient certainement pas pu se fermer et se verrouiller toutes seules. C’est la conclusion à laquelle je suis arrivé. Si quelqu’un ici a une autre idée, qu’il l’exprime. »
Monsieur Stangerson intervint :
« Ce que vous dites est impossible. Je ne crois ni à la culpabilité ni à la complicité de mes concierges, bien que je ne puisse comprendre ce qu’ils faisaient dans le parc à cette heure tardive de la nuit. Je dis que c’est impossible, parce que Madame Bernier tenait la lampe et n’a pas bougé du seuil de la pièce ; parce que moi, dès que la porte a été forcée, je me suis jeté à genoux auprès de ma fille, et personne n’aurait pu sortir ou entrer dans la pièce par la porte sans passer sur son corps et me bousculer ! Père Jacques et le concierge n’avaient qu’à jeter un coup d’œil dans la chambre et sous le lit, comme je l’avais fait en entrant, pour voir qu’il n’y avait personne d’autre que ma fille étendue sur le sol. »
« Qu’en pensez-vous, Monsieur Darzac ? » demanda le magistrat.
Monsieur Darzac répondit qu’il n’avait aucune opinion à exprimer.
Monsieur Dax, le chef de la Sûreté, qui, jusqu’alors, avait écouté et examiné la pièce, daigna enfin ouvrir la bouche :
« Pendant que l’on recherche le criminel, nous ferions mieux d’essayer de découvrir le motif du crime ; cela nous fera avancer un peu », dit-il. Se tournant vers Monsieur Stangerson, il continua, sur le ton égal et intelligent qui caractérise un homme de poigne : « Je crois savoir que Mademoiselle devait se marier sous peu ? »
Le professeur regarda tristement Monsieur Robert Darzac.
« Avec mon ami ici présent, que j’aurais été heureux d’appeler mon fils — avec Monsieur Robert Darzac. »
« Mademoiselle Stangerson va beaucoup mieux et se remet rapidement de ses blessures. Le mariage est simplement retardé, n’est-ce pas, Monsieur ? » insista le chef de la Sûreté.
« Je l’espère. »
« Quoi ! Y a-t-il un doute à ce sujet ? »
Monsieur Stangerson ne répondit pas. Monsieur Robert Darzac semblait agité. Je vis que sa main tremblait alors qu’il tripotait sa chaîne de montre. Monsieur Dax toussa, tout comme Monsieur de Marquet. Tous deux étaient visiblement embarrassés.
« Vous comprenez, Monsieur Stangerson, dit-il, que dans une affaire aussi déconcertante que celle-ci, nous ne pouvons rien négliger ; nous devons tout savoir, même la chose la plus petite et apparemment la plus futile concernant la victime — des informations apparemment des plus insignifiantes. Pourquoi doutez-vous que ce mariage ait lieu ? Vous avez exprimé un espoir ; mais l’espoir implique un doute. Pourquoi doutez-vous ? »
Monsieur Stangerson fit un effort visible pour se reprendre.
« Oui, Monsieur, dit-il enfin. Vous avez raison. Il sera préférable que vous sachiez quelque chose qui, si je le cachais, pourrait apparaître comme ayant de l’importance ; Monsieur Darzac est d’accord avec moi à ce sujet. »
Monsieur Darzac, dont la pâleur me parut à cet instant tout à fait anormale, fit un signe d’assentiment. Je compris qu’il était incapable de parler.
« Je veux que vous sachiez donc, continua Monsieur Stangerson, que ma fille a juré de ne jamais me quitter, et s’en tient fermement à son serment, malgré toutes mes prières et tout ce que j’ai pu avancer pour l’inciter à se marier. Nous connaissons Monsieur Robert Darzac depuis de nombreuses années. Il aime mon enfant ; et je croyais qu’elle l’aimait, car elle a tout récemment consenti à ce mariage que je désire de tout mon cœur. Je suis un vieil homme, Monsieur, et ce fut une heure heureuse pour moi quand j’ai su que, après mon départ, elle aurait à ses côtés quelqu’un qui l’aimait et qui l’aiderait à poursuivre nos travaux communs. J’aime et j’estime Monsieur Darzac, tant pour sa grandeur d’âme que pour son dévouement à la science. Mais, deux jours avant le drame, pour une raison que j’ignore, ma fille m’a déclaré qu’elle n’épouserait jamais Monsieur Robert Darzac. »
Un silence de mort suivit les paroles de Monsieur Stangerson. Ce fut un moment chargé de suspense.
« Mademoiselle vous a-t-elle donné une explication — vous a-t-elle dit quel était son motif ? » demanda Monsieur Dax.
« Elle m’a dit qu’elle était trop vieille pour se marier — qu’elle avait trop attendu. Elle a dit qu’elle avait beaucoup réfléchi à la question et que, bien qu’elle ait une grande estime, voire de l’affection pour Monsieur Robert Darzac, elle sentait qu’il vaudrait mieux que les choses restent en l’état. Elle serait heureuse, disait-elle, de voir les relations entre nous et Monsieur Robert Darzac devenir plus étroites, mais à la seule condition qu’il ne soit plus question de mariage. »
« C’est très étrange ! » murmura Monsieur Dax.
« Étrange ! » répéta Monsieur de Marquet.
« Vous ne trouverez certainement pas le motif là, Monsieur Dax », dit Monsieur Stangerson avec un sourire froid.
« En tout cas, le motif n’était pas le vol ! » dit le chef avec impatience.
« Oh ! nous en sommes tout à fait convaincus ! » s’écria le juge d’instruction.
À cet instant, la porte du laboratoire s’ouvrit et l’officier chargé des gendarmes entra et remit une carte au juge d’instruction. Monsieur de Marquet la lut et laissa échapper une exclamation à demi colérique :
« C’est vraiment trop ! » s’écria-t-il.
« Qu’y a-t-il ? » demanda le chef.
« C’est la carte d’un jeune journaliste travaillant à “L’Époque”, un Monsieur Joseph Rouletabille. Il y a ces mots écrits dessus : “L’un des motifs du crime est le vol.” »
Le chef sourit.
« Ah ! le jeune Rouletabille — j’ai entendu parler de lui — il est considéré comme assez malin. Qu’il entre. »
Monsieur Joseph Rouletabille fut autorisé à entrer. J’avais fait sa connaissance dans le train, le matin même, en me rendant à Épinay-sur-Orge. Il s’était introduit presque malgré moi dans notre compartiment. Je préfère dire tout de suite que ses manières, et l’arrogance avec laquelle il prétendait connaître ce qui était incompréhensible, même pour nous, me le rendirent antipathique. Je n’aime pas les journalistes. C’est une classe d’écrivains à éviter comme la peste. Ils croient que tout leur est permis et ne respectent rien. Accordez-leur la moindre faveur, permettez-leur même de vous approcher, et vous ne pourrez jamais savoir quels ennuis ils pourraient vous causer. Celui-ci semble avoir à peine vingt ans, et l’effronterie avec laquelle il osa nous interroger et discuter de l’affaire avec nous le rendit particulièrement odieux à mes yeux. De plus, il avait une façon de s’exprimer qui nous laissait deviner s’il se moquait de nous ou non. Je sais fort bien que « L’Époque » est un journal influent avec lequel il est bon d’être en bons termes, mais le journal ne devrait pas se laisser représenter par des reporters fouineurs.
Monsieur Joseph Rouletabille entra dans le laboratoire, nous salua et attendit que Monsieur de Marquet lui demandât d’expliquer sa présence.
— Vous prétendez, Monsieur, que vous connaissez le mobile du crime, et que ce mobile — en dépit de toutes les preuves qui ont été apportées — était le vol ?
— Non, Monsieur, je ne prétends pas cela. Je ne dis pas que le vol était le mobile du crime, et je ne crois pas qu’il l’ait été.
— Alors, que signifie cette carte ?
— Elle signifie que le vol était l’un des mobiles du crime.
— Qu’est-ce qui vous amène à penser cela ?
— Si vous voulez bien m’accompagner, je vous le montrerai.
Le jeune homme nous demanda de le suivre dans le vestibule, ce que nous fîmes. Il nous mena vers le cabinet de toilette et pria Monsieur de Marquet de s’agenouiller à ses côtés. Ce cabinet de toilette est éclairé par la porte vitrée et, lorsque la porte était ouverte, la lumière qui pénétrait était suffisante pour l’éclairer parfaitement. Monsieur de Marquet et Monsieur Joseph Rouletabille s’agenouillèrent sur le seuil, et le jeune homme désigna un point sur le dallage.
— Les pierres du cabinet de toilette n’ont pas été lavées par le père Jacques depuis quelque temps, dit-il ; on peut le voir à la couche de poussière qui les recouvre. Or, remarquez ici, les traces de deux grandes empreintes de pas et la cendre noire qu’elles ont laissée là où elles ont été. Cette cendre n’est rien d’autre que la poussière de charbon qui recouvre le sentier que vous devez emprunter à travers la forêt pour aller directement d’Épinay au Glandier. Vous savez qu’il y a un petit village de charbonniers à cet endroit, qui produisent de grandes quantités de charbon. Ce que le meurtrier a fait, c’est venir ici à midi, quand il n’y avait personne au pavillon, et tenter son vol.
— Mais quel vol ? Où voyez-vous des signes de vol ? Qu’est-ce qui vous prouve qu’un vol a été commis ? criâmes-nous tous en même temps.
— Ce qui m’a mis sur la trace, poursuivit le journaliste…
— C’était ceci ? interrompit Monsieur de Marquet, toujours à genoux.
— Évidemment, dit Rouletabille.
Et Monsieur de Marquet expliqua qu’il y avait sur la poussière du dallage les marques de deux empreintes de pas, ainsi que l’empreinte, fraîchement faite, d’un lourd paquet rectangulaire, les marques de la corde avec laquelle il avait été attaché étant facilement distinguables.
— Vous êtes donc venu ici, Monsieur Rouletabille ? Je croyais avoir donné l’ordre au père Jacques, qui était resté à garder le pavillon, de ne laisser entrer personne.
— Ne grondez pas le père Jacques, je suis venu ici avec Monsieur Robert Darzac.
— Ah ! Vraiment ! s’exclama Monsieur de Marquet, d’un air désagréable, en jetant un regard de côté à Monsieur Darzac, qui restait parfaitement silencieux.
— Quand j’ai vu la marque du paquet à côté des empreintes de pas, je n’ai pas eu de doute quant au vol, répondit Monsieur Rouletabille. Le voleur n’avait pas apporté de paquet avec lui ; il en avait fait un ici — un paquet avec les objets volés, sans doute ; et il l’a mis dans ce coin avec l’intention de l’emporter quand le moment serait venu pour lui de s’échapper. Il avait aussi placé ses lourdes bottes à côté du paquet — car, voyez, il n’y a aucune marque de pas menant aux marques laissées par les bottes, qui étaient placées côte à côte. Cela explique le fait que le meurtrier n’a laissé aucune trace de ses pas lorsqu’il a fui de la Chambre Jaune, ni dans le laboratoire, ni dans le vestibule. Après être entré dans la Chambre Jaune avec ses bottes, il les a enlevées, les trouvant gênantes, ou parce qu’il voulait faire le moins de bruit possible. Les marques faites par lui en traversant le vestibule et le laboratoire ont été par la suite effacées par le père Jacques. Ayant, pour une raison ou une autre, enlevé ses bottes, le meurtrier les a portées à la main et les a placées à côté du paquet qu’il avait fait — à ce moment-là, le vol avait été accompli. L’homme est alors retourné dans la Chambre Jaune et s’est glissé sous le lit, où l’empreinte de son corps est parfaitement visible sur le plancher et même sur le tapis, qui a été légèrement déplacé de sa place et plié. Des fragments de paille aussi, récemment arrachés, témoignent des mouvements du meurtrier sous le lit.
— Oui, oui, nous savons tout cela, dit Monsieur de Marquet.
— Le voleur avait un autre mobile pour revenir se cacher sous le lit, continua l’étonnant jeune journaliste. Vous pourriez penser qu’il essayait de se cacher précipitamment en voyant, par la fenêtre du vestibule, Monsieur et Mademoiselle Stangerson sur le point d’entrer dans le pavillon. Il aurait été beaucoup plus facile pour lui de monter au grenier et de s’y cacher, attendant une occasion de s’échapper, si son but avait été seulement la fuite. Non ! Non ! Il fallait qu’il soit dans la Chambre Jaune.
Ici, le Chef intervint.
— Ce n’est pas mal du tout, jeune homme. Je vous félicite. Si nous ne savons pas encore comment le meurtrier a réussi à s’échapper, nous pouvons au moins voir comment il est entré et a commis le vol. Mais qu’a-t-il volé ?
— Quelque chose de très précieux, répondit le jeune reporter.
À ce moment, nous entendîmes un cri venant du laboratoire. Nous nous précipitâmes et trouvâmes Monsieur Stangerson, les yeux hagards, les membres tremblants, pointant vers une sorte de bibliothèque qu’il avait ouverte et qui, nous le vîmes, était vide. Au même instant, il s’affaissa dans le grand fauteuil placé devant le bureau et gémit, les larmes coulant sur ses joues : « J’ai encore été volé ! Pour l’amour de Dieu, ne dites rien de cela à ma fille. Elle en serait plus peinée que moi. » Il poussa un soupir profond et ajouta, d’un ton que je n’oublierai jamais : « Après tout, qu’importe, tant qu’elle vit ! »
— Elle vivra ! dit Monsieur Darzac, d’une voix étrangement touchante.
— Et nous retrouverons les objets volés, dit Monsieur Dax. Mais qu’y avait-il dans l’armoire ?
— Vingt ans de ma vie, répondit tristement l’illustre professeur, ou plutôt de nos vies — les vies de moi-même et de ma fille ! Oui, nos documents les plus précieux, les registres de nos expériences secrètes et nos travaux de vingt ans étaient dans cette armoire. C’est une perte irréparable pour nous et, je me permets de dire, pour la science. Tous les procédés par lesquels j’avais pu arriver à la précieuse preuve de la destructibilité de la matière étaient là — tous. L’homme qui est venu voulait tout m’enlever — ma fille et mon travail — mon cœur et mon âme.
Et le grand savant pleura comme un enfant.
Nous restâmes autour de lui en silence, profondément affectés par sa grande détresse. Monsieur Darzac se pressa étroitement à ses côtés et essaya en vain de retenir ses larmes — un spectacle qui, pour le moment, me fit presque l’apprécier, en dépit d’une répulsion instinctive que son étrange attitude et son inexplicable anxiété m’avaient inspirée.
Monsieur Rouletabille seul — comme si son temps précieux et sa mission sur terre ne lui permettaient pas de s’attarder dans la contemplation de la souffrance humaine — s’était, très calmement, approché de l’armoire vide et, la désignant, rompit le silence presque solennel. Il entra dans des explications, dont il n’y avait nul besoin, sur les raisons pour lesquelles il avait été amené à croire qu’un vol avait été commis, ce qui incluait la découverte simultanée qu’il avait faite dans le cabinet de toilette et la précieuse armoire vide dans le laboratoire. La première chose qui l’avait frappé, disait-il, était la forme inhabituelle de ce meuble. Il était très solidement construit en fer ignifugé, montrant clairement qu’il était destiné à la conservation d’objets de la plus grande valeur. Puis, il remarqua que la clé avait été laissée dans la serrure. « On n’a pas ordinairement un coffre-fort pour le laisser ouvert ! » s’était-il dit. Cette petite clé, avec sa tête en laiton et ses crans compliqués, l’avait fortement attiré — sa présence avait suggéré le vol.
Monsieur de Marquet semblait fort perplexe, comme s’il ne savait s’il devait se réjouir de la nouvelle direction donnée à l’enquête par le jeune reporter, ou regretter que cela n’eût pas été fait par lui-même. Dans notre profession et pour le bien général, nous devons supporter de telles mortifications et enterrer nos sentiments égoïstes. C’est pourquoi Monsieur de Marquet se maîtrisa et joignit ses compliments à ceux de Monsieur Dax. Quant à Monsieur Rouletabille, il se contenta de hausser les épaules et de dire : « Il n’y a rien là-dedans ! » J’aurais voulu lui donner des gifles, surtout lorsqu’il ajouta : « Vous ferez bien, Monsieur, de demander à Monsieur Stangerson qui gardait habituellement cette clé ? »
— Ma fille, répondit Monsieur Stangerson, elle ne l’avait jamais quittée.
— Ah ! alors cela change l’aspect des choses qui ne correspond plus aux idées de Monsieur Rouletabille ! cria Monsieur de Marquet. Si cette clé ne quittait jamais Mademoiselle Stangerson, le meurtrier a dû l’attendre dans sa chambre dans le but de la voler ; et le vol n’a pu être commis qu’après que l’attaque a été faite sur elle. Mais après l’attaque, quatre personnes étaient dans le laboratoire ! Je n’y comprends rien !
— Le vol, dit le reporter, n’a pu être commis qu’avant l’attaque sur Mademoiselle Stangerson dans sa chambre. Quand le meurtrier est entré dans le pavillon, il possédait déjà la clé à tête en laiton.
— C’est impossible, dit Monsieur Stangerson d’une voix basse.
— C’est tout à fait possible, Monsieur, comme ceci le prouve.
Et le jeune chenapan tira un exemplaire de « L’Époque » de sa poche, daté du 21 octobre (je rappelle le fait que le crime a été commis dans la nuit du 24 au 25), et nous montrant une petite annonce, il lut :
« Hier, un réticule en satin noir a été perdu aux Grands Magasins du Louvre. Il contenait, entre autres choses, une petite clé avec une tête en laiton. Une belle récompense sera donnée à la personne qui l’aura trouvée. Cette personne doit écrire, poste restante, bureau 40, à cette adresse : M. A. T. H. S. N. » Ces lettres ne suggèrent-elles pas Mademoiselle Stangerson ? continua le reporter. La « clé avec une tête en laiton » — n’est-ce pas cette clé ? Je lis toujours les petites annonces. Dans mon métier, comme dans le vôtre, Monsieur, on devrait toujours lire les « annonces personnelles ». Elles sont souvent les clés d’intrigues, qui ne sont pas toujours à tête en laiton, mais qui n’en sont pas moins intéressantes. Cette annonce m’a intéressé spécialement ; la femme de la clé l’entourait d’une sorte de mystère. Évidemment, elle tenait à la clé, puisqu’elle promettait une grosse récompense pour sa restitution ! Et j’ai réfléchi sur ces six lettres : M. A. T. H. S. N. Les quatre premières indiquaient tout de suite un prénom ; évidemment, me suis-je dit, Math est Mathilde. Mais je ne pouvais rien tirer des deux dernières lettres. Alors, j’ai jeté le journal et me suis occupé d’autres affaires. Quatre jours plus tard, quand le journal du soir est paru avec d’énormes titres annonçant le meurtre de Mademoiselle Stangerson, les lettres de l’annonce me sont revenues mécaniquement. J’avais oublié les deux dernières lettres, S. N. Quand je les ai revues, je n’ai pu m’empêcher de m’écrier : « Stangerson ! » J’ai sauté dans un fiacre et je me suis précipité au bureau n° 40, en demandant : « Avez-vous une lettre adressée à M. A. T. H. S. N. ? » Le commis a répondu qu’il n’en avait pas. J’ai insisté, supplié et l’ai imploré de chercher. Il voulait savoir si je lui faisais une plaisanterie, puis m’a dit qu’il avait eu une lettre aux initiales M. A. T. H. S. N., mais qu’il l’avait remise il y a trois jours à une dame qui était venue la chercher. « Vous venez aujourd’hui réclamer la lettre, et avant-hier un autre monsieur l’a réclamée ! J’en ai assez de tout cela », a-t-il conclu avec colère. J’ai essayé de l’interroger sur les deux personnes qui avaient déjà réclamé la lettre ; mais, qu’il ait voulu se retrancher derrière le secret professionnel — il a pu penser qu’il en avait déjà trop dit — ou qu’il ait été dégoûté de la plaisanterie qui lui avait été faite, il n’a voulu répondre à aucune de mes questions.
Rouletabille fit une pause. Nous restâmes tous silencieux. Chacun tira ses propres conclusions de l’étrange histoire de la lettre en poste restante. Il semblait, en effet, que nous tenions maintenant un fil au moyen duquel nous pourrions remonter jusqu’au bout de cet extraordinaire mystère.
— Alors il est presque certain, dit Monsieur Stangerson, que ma fille a bien perdu la clé, qu’elle ne m’en a pas parlé, voulant m’épargner toute inquiétude, et qu’elle a supplié quiconque l’avait trouvée d’écrire en poste restante. Elle craignait évidemment qu’en donnant notre adresse, des recherches en auraient résulté qui m’auraient appris la perte de la clé. Il était tout à fait logique, tout à fait naturel de sa part d’avoir pris cette voie — car j’ai déjà été volé une fois auparavant.
— Où était-ce, et quand ? demanda le Chef de la Sûreté.
— Oh ! il y a bien des années, en Amérique, à Philadelphie. On avait volé dans mon laboratoire les dessins de deux inventions qui auraient pu faire la fortune d’un homme. Non seulement je n’ai jamais su qui était le voleur, mais je n’ai jamais entendu ne serait-ce qu’un mot de l’objet du vol, sans doute parce que, pour contrecarrer les plans de la personne qui m’avait volé, j’ai moi-même présenté ces deux inventions au public, rendant ainsi le vol inutile. Depuis lors, j’ai été très soigneux de m’enfermer quand je travaille. Les barreaux à ces fenêtres, la situation isolée de ce pavillon, cette armoire, que j’ai fait construire spécialement, cette serrure spéciale, cette clé unique, tout cela sont des précautions contre des craintes inspirées par une triste expérience.
— Très intéressant ! fit remarquer Monsieur Dax.
Monsieur Rouletabille demanda des nouvelles du réticule. Ni Monsieur Stangerson ni le père Jacques ne l’avaient vu depuis plusieurs jours, mais quelques heures plus tard, nous apprîmes de Mademoiselle Stangerson elle-même que le réticule lui avait été volé, ou qu’elle l’avait perdu. Elle corrobora en outre tout ce qui s’était passé, exactement comme son père l’avait déclaré. Elle était allée à la poste restante et, le 23 octobre, avait reçu une lettre qui, affirma-t-elle, ne contenait rien d’autre qu’une vulgaire plaisanterie, qu’elle avait immédiatement brûlée.
Pour en revenir à notre examen, ou plutôt à notre conversation. Je dois dire que le Chef de la Sûreté, ayant demandé à Monsieur Stangerson dans quelles conditions sa fille était allée à Paris le 20 octobre, nous apprîmes que Monsieur Robert Darzac l’avait accompagnée, et Darzac n’avait pas été revu au château depuis ce temps jusqu’au lendemain du jour où le crime avait été commis. Le fait que Monsieur Darzac était avec elle aux Grands Magasins du Louvre quand le réticule disparut ne pouvait passer inaperçu, et, il faut le dire, éveilla fortement notre intérêt.
Cette conversation entre magistrats, accusé, victime, témoins et journaliste touchait à sa fin lorsqu’une sensation théâtrale — un incident d’un genre déplaisant pour Monsieur de Marquet — se produisit. L’officier de gendarmerie vint annoncer que Frédéric Larsan demandait à être admis — une requête à laquelle il fut immédiatement accédé. Il tenait à la main une paire de lourdes bottes boueuses, qu’il jeta sur le dallage du laboratoire.
— Voici, dit-il, les bottes portées par le meurtrier. Les reconnaissez-vous, père Jacques ?
Le père Jacques se pencha sur elles et, stupéfait, reconnut une paire de vieilles bottes qu’il avait, il y a quelque temps, jetées dans un coin de son grenier. Il fut si décontenancé qu’il ne put cacher son agitation.
Puis, montrant le mouchoir dans la main du vieillard, Frédéric Larsan dit :
— Voilà un mouchoir étonnamment semblable à celui trouvé dans la Chambre Jaune.
— Je sais, dit le père Jacques, tremblant, ils sont presque semblables.
— Et ensuite, continua Frédéric Larsan, la vieille casquette basque trouvée aussi dans la Chambre Jaune pourrait, à une époque, avoir été portée par le père Jacques lui-même. Tout cela, Messieurs, prouve, je pense, que le meurtrier voulait dissimuler sa véritable personnalité. Il l’a fait d’une façon très maladroite — ou, du moins, c’est ce qu’il nous semble. Ne vous alarmez pas, père Jacques ; nous sommes bien certains que vous n’étiez pas le meurtrier ; vous n’avez jamais quitté le côté de Monsieur Stangerson. Mais si Monsieur Stangerson n’avait pas travaillé cette nuit-là et était retourné au château après avoir quitté sa fille, et que le père Jacques fût allé dormir dans son grenier, personne n’aurait douté qu’il fût le meurtrier. Il doit donc son salut au fait que la tragédie a été jouée trop tôt — le meurtrier, sans doute, d’après le silence dans le laboratoire, a imaginé que c’était vide, et que le moment d’agir était venu. L’homme qui a pu s’introduire ici si mystérieusement et laisser tant de preuves contre le père Jacques, était, il ne peut y avoir de doute, familier avec la maison. À quelle heure exacte il est entré, si c’est l’après-midi ou dans la soirée, je ne peux le dire. Quelqu’un familier avec les habitudes et les personnes de ce pavillon pouvait choisir son heure pour entrer dans la Chambre Jaune.
— Il n’aurait pas pu y entrer si quelqu’un avait été dans le laboratoire, dit Monsieur de Marquet.
— Comment le savons-nous ? répondit Larsan. Il y avait le dîner dans le laboratoire, les allées et venues des domestiques au service. Il y avait une expérience chimique qui se poursuivait entre dix et onze heures, avec Monsieur Stangerson, sa fille et le père Jacques occupés au fourneau dans un coin de la haute cheminée. Qui peut dire que le meurtrier — un intime ! — un ami ! — n’a pas profité de ce moment pour se glisser dans la Chambre Jaune, après avoir enlevé ses bottes dans le cabinet de toilette ?
— C’est très improbable, dit Monsieur Stangerson.
— Sans doute — mais ce n’est pas impossible. Je n’affirme rien. Quant à l’évasion du pavillon — c’est une autre affaire, la chose la plus naturelle du monde.
Pendant un moment, Frédéric Larsan marqua une pause — un moment qui nous parut très long. L’empressement avec lequel nous attendions ce qu’il allait nous dire peut être imaginé.
« Je ne suis pas allé dans la Chambre Jaune, poursuivit-il, mais je tiens pour acquis que vous vous êtes assuré qu’il n’a pu quitter la pièce que par la porte ; c’est donc par la porte que le meurtrier s’est échappé. À quel moment ? Au moment où il lui était le plus facile de le faire ; au moment où cela devenait le plus explicable — si complètement explicable qu’il ne saurait y avoir d’autre explication. Passons en revue les instants qui ont suivi la commission du crime. Il y a eu le premier moment, où Monsieur Stangerson et le père Jacques étaient près de la porte, prêts à barrer le passage. Il y a eu le second moment, durant lequel le père Jacques était absent et où Monsieur Stangerson est resté seul devant la porte. Il y a eu un troisième moment, où Monsieur Stangerson a été rejoint par le concierge. Il y a eu un quatrième moment, durant lequel Monsieur Stangerson, le concierge et sa femme et le père Jacques étaient devant la porte. Il y a eu un cinquième moment, durant lequel la porte a été enfoncée et où l’on est entré dans la Chambre Jaune. Le moment où la fuite est explicable est précisément celui où il y avait le moins de personnes devant la porte. Il fut un instant où il n’y avait qu’une seule personne : Monsieur Stangerson. À moins d’admettre une complicité de silence de la part du père Jacques — ce à quoi je ne crois pas — la porte a été ouverte en présence de Monsieur Stangerson seul et l’homme s’est échappé.
« Ici, nous devons admettre que Monsieur Stangerson avait de puissantes raisons de ne pas arrêter, ou de ne pas faire arrêter le meurtrier, puisqu’il l’a laissé gagner la fenêtre du vestibule et l’a refermée derrière lui ! Cela fait, Mademoiselle Stangerson, bien qu’horriblement blessée, avait encore assez de force, et sans doute par obéissance aux supplications de son père, pour refermer la porte de sa chambre, avec le verrou et la serrure, avant de s’affaisser sur le sol. Nous ne savons pas qui a commis le crime ; nous ne savons pas de quel misérable Monsieur et Mademoiselle Stangerson sont les victimes, mais il ne fait aucun doute qu’ils le savent tous deux ! Le secret doit être terrible, car le père n’a pas hésité à laisser sa fille mourir derrière la porte qu’elle avait fermée sur elle-même — terrible pour lui d’avoir permis à l’assassin de s’échapper. Car il n’y a pas d’autre moyen au monde d’expliquer la fuite du meurtrier hors de la Chambre Jaune ! »
Le silence qui suivit cette explication dramatique et lucide fut effroyable. Nous étions tous affligés pour l’illustre professeur, si acculé par la logique impitoyable de Frédéric Larsan, si contraint d’avouer toute la vérité sur son martyre ou de garder le silence, faisant ainsi un aveu plus terrible encore. L’homme lui-même, véritable statue de douleur, leva la main dans un geste si solennel que nous inclinâmes la tête devant lui comme devant quelque chose de sacré. Il prononça alors ces mots, d’une voix si forte qu’elle sembla l’épuiser :
« Je jure sur la tête de mon enfant souffrant que je n’ai pas quitté un instant la porte de sa chambre après avoir entendu ses appels au secours ; que cette porte n’a pas été ouverte pendant que j’étais seul dans le laboratoire ; et qu’enfin, lorsque nous sommes entrés dans la Chambre Jaune, mes trois domestiques et moi, le meurtrier n’y était plus ! Je jure que je ne connais pas le meurtrier ! »
Dois-je le dire, malgré la solennité des paroles de Monsieur Stangerson, nous ne croyions pas à son déni. Frédéric Larsan nous avait montré la vérité et elle ne pouvait être abandonnée si facilement.
Monsieur de Marquet annonça que la conversation était close, et comme nous étions sur le point de quitter le laboratoire, Joseph Rouletabille s’approcha de Monsieur Stangerson, lui prit la main avec le plus grand respect, et je l’entendis dire :
« Je vous crois, Monsieur. »
Je clos ici la citation qu’il m’a paru de mon devoir de faire du récit de Monsieur Maleine. Je n’ai pas besoin de dire au lecteur que tout ce qui s’est passé dans le laboratoire m’a été immédiatement et fidèlement rapporté par Rouletabille.
Chapitre XII
La canne de Frédéric Larsan
Ce ne fut que vers six heures que je quittai le château, emportant avec moi l’article écrit à la hâte par mon ami dans le petit salon que Monsieur Robert Darzac avait mis à notre disposition. Le reporter devait coucher au château, profitant de l’hospitalité pour moi inexplicable que lui offrait Monsieur Robert Darzac, à qui Monsieur Stangerson, en ce triste temps, laissait le soin de toutes ses affaires domestiques. Néanmoins, il insista pour m’accompagner à la gare d’Epinay. En traversant le parc, il me dit :
« Frédéric est vraiment très habile et n’a pas démenti sa réputation. Savez-vous comment il a fini par trouver les bottes du père Jacques ? Près de l’endroit où nous avons remarqué les traces des bottines fines et la disparition des bottes grossières, il y avait un trou carré, fraîchement creusé dans le sol humide, d’où une pierre avait manifestement été retirée. Larsan a cherché cette pierre sans la trouver, et a tout de suite imaginé qu’elle avait été utilisée par le meurtrier pour lester les bottes et les couler dans l’étang. Le calcul de Fred était excellent, comme le prouve le succès de ses recherches. Cela m’avait échappé ; mais mon esprit était tourné dans une autre direction par le grand nombre de fausses pistes que le meurtrier a laissées, et par la mesure des empreintes noires correspondant à celle des bottes du père Jacques, que j’avais établie sans qu’il s’en doute, sur le parquet de la Chambre Jaune. Tout cela était, à mes yeux, la preuve que le meurtrier avait cherché à détourner les soupçons sur le vieux serviteur. Jusque-là, Larsan et moi sommes d’accord ; mais pas au-delà. Cela va devenir une affaire terrible ; car je vous le dis, il travaille sur de fausses pistes, et moi, je dois le combattre avec rien ! »
Je fus surpris par l’accent profondément grave avec lequel mon jeune ami prononça ces derniers mots.
Il répéta :
« Oui — terrible ! — terrible ! Car c’est se battre avec rien, quand vous n’avez qu’une idée pour combattre. »
À ce moment, nous passâmes par l’arrière du château. La nuit était tombée. Une fenêtre du premier étage était entrouverte. Une faible lumière s’en échappait, ainsi que quelques bruits qui attirèrent notre attention. Nous nous approchâmes jusqu’à atteindre le côté d’une porte située juste sous la fenêtre. Rouletabille, à voix basse, me fit comprendre que c’était la fenêtre de la chambre de Mademoiselle Stangerson. Les bruits qui avaient attiré notre attention cessèrent, puis se renouvelèrent un instant, et nous entendîmes alors des sanglots étouffés. Nous ne parvînmes à saisir que ces mots, qui nous arrivèrent distinctement : « Mon pauvre Robert ! » — Rouletabille me murmura à l’oreille :
« Si nous savions seulement ce qui se dit dans cette chambre, mon enquête serait bientôt terminée. »
Il regarda autour de lui. L’obscurité du soir nous enveloppait ; nous ne pouvions pas voir grand-chose au-delà de l’étroit sentier bordé d’arbres qui courait derrière le château. Les sanglots avaient cessé.
« Si nous ne pouvons entendre, nous pouvons au moins essayer de voir », dit Rouletabille.
Et, me faisant signe d’étouffer le bruit de mes pas, il me conduisit à travers le sentier jusqu’au tronc d’un grand hêtre, dont l’écorce blanche était visible dans l’obscurité. Cet arbre poussait exactement devant la fenêtre qui nous intéressait tant, ses branches inférieures étant au niveau du premier étage du château. De la hauteur de ces branches, on pouvait certainement voir ce qui se passait dans la chambre de Mademoiselle Stangerson. C’était évidemment ce que pensait Rouletabille, car, m’enjoignant de rester caché, il serra le tronc de ses bras vigoureux et grimpa. Je perdis bientôt de vue sa silhouette parmi les branches, et un silence profond suivit.
Devant moi, la fenêtre ouverte restait éclairée, et je ne vis aucune ombre passer devant. J’écoutai, et bientôt, au-dessus de moi, ces mots arrivèrent à mes oreilles :
« Après vous ! »
« Après vous, je vous en prie ! »
Quelqu’un était là-haut, parlant — échangeant des courtoisies. Quelle fut ma stupeur de voir sur la colonne glissante de l’arbre deux formes humaines apparaître et descendre tranquillement jusqu’au sol. Rouletabille était monté seul, et il revenait avec un autre.
« Bonsoir, Monsieur Sainclair ! »
C’était Frédéric Larsan. Le détective occupait déjà le poste d’observation quand mon jeune ami avait pensé l’atteindre seul. Aucun des deux ne remarqua mon étonnement. Je l’expliquai par le fait qu’ils avaient dû être les témoins d’une scène tendre et désespérée entre Mademoiselle Stangerson, alitée, et Monsieur Darzac à genoux près de son chevet. Je devinai que chacun en avait tiré des conclusions différentes. Il était facile de voir que la scène avait fortement impressionné Rouletabille en faveur de Monsieur Robert Darzac ; tandis que, pour Larsan, elle ne montrait qu’une hypocrisie consommée, jouée avec un art achevé par le fiancé de Mademoiselle Stangerson.
Alors que nous atteignions la grille du parc, Larsan nous arrêta.
« Ma canne ! » cria-t-il. « Je l’ai laissée près de l’arbre. »
Il nous quitta, disant qu’il nous rejoindrait sous peu.
« Avez-vous remarqué la canne de Frédéric Larsan ? » demanda le jeune reporter, dès que nous fûmes seuls. « Elle est toute neuve, je ne l’ai jamais vu l’utiliser auparavant. Il semble y tenir beaucoup — elle ne le quitte jamais. On dirait qu’il a peur qu’elle tombe entre les mains d’étrangers. Je ne l’ai jamais vue avant aujourd’hui. Où l’a-t-il trouvée ? Il n’est pas naturel qu’un homme qui n’avait jamais utilisé de canne auparavant ne fasse pas un pas, au lendemain du crime du Glandier, sans en avoir une. Le jour de notre arrivée au château, dès qu’il nous a vus, il a mis sa montre dans sa poche et a ramassé sa canne par terre — un agissement auquel j’ai peut-être eu tort de ne pas attacher d’importance. »
Nous étions maintenant sortis du parc. Rouletabille était retombé dans le silence. Ses pensées étaient certainement encore occupées par la nouvelle canne de Frédéric Larsan. J’en eus la preuve quand, comme nous approchions d’Epinay, il dit :
« Frédéric Larsan est arrivé au Glandier avant moi ; il a commencé son enquête avant moi ; il a eu le temps de découvrir des choses sur lesquelles je ne sais rien. Où a-t-il trouvé cette canne ? » Puis il ajouta : « Il est probable que son soupçon — plus que cela, son raisonnement — l’a conduit à mettre la main sur quelque chose de tangible. Cette canne a-t-elle quelque chose à voir avec cela ? Où diable a-t-il pu la trouver ? »
Comme je devais attendre vingt minutes le train à Epinay, nous entrâmes dans un cabaret. Presque aussitôt, la porte s’ouvrit et Frédéric Larsan fit son apparition, brandissant sa fameuse canne.
« Je l’ai trouvée ! » dit-il en riant.
Nous nous assîmes tous les trois à une table. Rouletabille ne quittait pas la canne des yeux ; il était si absorbé qu’il ne remarqua pas un signe que Larsan fit à un employé de chemin de fer, un jeune homme dont le menton était orné d’une petite barbe blonde et mal entretenue. À ce signe, il se leva, paya sa consommation, salua et sortit. Je n’aurais moi-même attaché aucune importance à cette circonstance, si elle ne m’avait été rappelée, quelques mois plus tard, par la réapparition de l’homme à la barbe à l’un des moments les plus tragiques de cette affaire. J’appris alors que le jeune homme était l’un des assistants de Larsan et qu’il avait été chargé par lui de surveiller les allées et venues des voyageurs à la gare d’Epinay-sur-Orge. Larsan ne négligeait rien dans aucune affaire sur laquelle il travaillait.
Je tournai à nouveau mes yeux vers Rouletabille.
« Ah ! Monsieur Fred ! » dit-il, « depuis quand avez-vous commencé à utiliser une canne ? Je vous ai toujours vu marcher les mains dans les poches ! »
« C’est un cadeau », répondit le détective.
« Récent ? » insista Rouletabille.
« Non, elle m’a été donnée à Londres. »
« Ah, oui, je me souviens — vous revenez tout juste de Londres. Puis-je la regarder ? »
« Oh ! certainement ! »
Fred passa la canne à Rouletabille. C’était un grand bambou jaune avec une poignée en forme de béquille et orné d’un anneau en or.
Rouletabille, après l’avoir examinée minutieusement, la rendit à Larsan avec une expression railleuse sur le visage, en disant :
« On vous a donné une canne française à Londres ! »
« Possible », dit Fred, imperturbable.
« Lisez la marque là, en minuscules : Cassette, 6a, Opéra. »
« Les Anglais ne peuvent-ils pas acheter des cannes à Paris ? »
Quand Rouletabille m’eut accompagné au train, il dit :
« Vous vous souviendrez de l’adresse ? »
« Oui — Cassette, 6a, Opéra. Comptez sur moi ; vous aurez des nouvelles demain matin. »
Ce soir-là, en arrivant à Paris, je vis Monsieur Cassette, marchand de cannes et de parapluies, et écrivis à mon ami :
« Un homme répondant indiscutablement au signalement de Monsieur Robert Darzac — même taille, légèrement voûté, pardessus couleur mastic, chapeau melon — a acheté une canne semblable à celle qui nous intéresse, le soir du crime, vers huit heures. Monsieur Cassette n’avait pas vendu une telle canne depuis deux ans. La canne de Fred est neuve. Il est très clair que c’est la même. Fred ne l’a pas achetée, puisqu’il était à Londres. Comme vous, je pense qu’il l’a trouvée quelque part près de Monsieur Robert Darzac. Mais si, comme vous le supposez, le meurtrier était dans la Chambre Jaune pendant cinq ou même six heures, et que le crime n’a été commis que vers minuit, l’achat de cette canne prouve un alibi incontestable pour Darzac. »
Chapitre XIII
« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat »
Une semaine après le déroulement des événements que je viens de raconter — le 2 novembre, pour être exact — je reçus à mon domicile à Paris le message télégraphique suivant : « Venez au Glandier par le premier train. Apportez des revolvers. Amitiés. Rouletabille. »
J’ai déjà dit, je crois, qu’à cette époque, étant un jeune avocat avec peu de dossiers, je fréquentais le Palais de Justice plutôt dans le but de me familiariser avec mes devoirs professionnels que pour la défense de la veuve et de l’orphelin. Je ne pouvais donc m’étonner que Rouletabille disposât de mon temps. De plus, il savait combien je m’intéressais à ses aventures journalistiques en général et, surtout, au meurtre du Glandier. Je n’avais pas eu de ses nouvelles depuis une semaine, ni de l’avancement de cette mystérieuse affaire, sinon par les innombrables entrefilets des journaux et par les très brèves notes de Rouletabille dans « L’Époque ». Ces notes avaient divulgué le fait que des traces de sang humain avaient été trouvées sur l’os de mouton, ainsi que des traces fraîches du sang de Mademoiselle Stangerson — les vieilles taches appartenaient à d’autres crimes, datant probablement de plusieurs années.
On peut facilement imaginer que le crime retenait l’attention de la presse du monde entier. Aucun crime connu n’avait autant absorbé les esprits. Il me semblait, cependant, que l’enquête judiciaire ne progressait que très peu ; et j’aurais été très heureux si, à la réception de l’invitation de mon ami à le rejoindre au Glandier, la dépêche n’avait pas contenu les mots : « Apportez des revolvers. »
Cela me préoccupait grandement. Que Rouletabille télégraphie pour des revolvers signifiait qu’il pourrait y avoir occasion de s’en servir. Or, je l’avoue sans honte, je ne suis pas un héros. Mais voici un ami, manifestement en danger, m’appelant à son secours. Je n’hésitai pas longtemps ; et après m’être assuré que le seul revolver que je possédais était correctement chargé, je me précipitai vers la gare d’Orléans. En chemin, je me souvins que Rouletabille avait demandé deux revolvers ; j’entrai donc dans une armurerie et achetai une excellente arme pour mon ami.
J’avais espéré le trouver à la gare d’Epinay ; mais il n’y était pas. Cependant, une voiture m’attendait et je fus bientôt au Glandier. Personne n’était à la grille, et ce n’est que sur le seuil du château que je rencontrai le jeune homme. Il me salua d’un geste amical et me prit dans ses bras, s’enquérant chaleureusement de l’état de ma santé.
Quand nous fûmes dans le petit salon dont j’ai parlé, Rouletabille me fit asseoir.
« Ça va mal », dit-il.
« Qu’est-ce qui va mal ? » demandai-je.
« Tout. »
Il se rapprocha de moi et murmura :
« Frédéric Larsan travaille avec acharnement contre Darzac. »
Cela ne m’étonna pas. J’avais vu la piètre figure que le fiancé de Mademoiselle Stangerson avait faite lors de l’examen des empreintes. Cependant, je demandai immédiatement :
« Qu’en est-il de cette canne ? »
« Elle est toujours entre les mains de Frédéric Larsan. Il ne la lâche jamais. »
« Mais ne prouve-t-elle pas l’alibi de Monsieur Darzac ? »
« Pas du tout. Questionné doucement par moi, Darzac a nié avoir, ce soir-là, ou un autre jour, acheté une canne chez Cassette. Cependant », dit Rouletabille, « je ne jurerai de rien ; Monsieur Darzac a de si étranges accès de silence qu’on ne sait pas exactement quoi penser de ce qu’il dit. »
« Pour Frédéric Larsan, cette canne doit signifier une preuve très accablante. Mais de quelle manière ? L’heure à laquelle elle a été achetée montre qu’elle n’aurait pas pu être en possession du meurtrier. »
« L’heure n’inquiète pas Larsan. Il n’est pas obligé d’adopter ma théorie qui suppose que le meurtrier est entré dans la Chambre Jaune entre cinq et six heures. Mais rien ne l’empêche de supposer que le meurtrier est entré entre dix et onze heures du soir ? À cette heure, Monsieur et Mademoiselle Stangerson, assistés du père Jacques, étaient occupés à faire une intéressante expérience chimique dans la partie du laboratoire occupée par les fourneaux. Larsan dit, aussi improbable que cela puisse sembler, que le meurtrier a pu se glisser derrière eux. Il a déjà obtenu que le juge d’instruction l’écoute. Quand on y regarde de près, le raisonnement est absurde, étant donné que l’« intime » — s’il y en a un — doit savoir que le professeur quitterait bientôt le pavillon, et que l’« ami » n’avait qu’à remettre l’opération à plus tard, après le départ du professeur. Pourquoi aurait-il risqué de traverser le laboratoire alors que le professeur y était ? Et ensuite, quand il fut entré dans la Chambre Jaune ? »
« Il y a beaucoup de points à éclaircir avant que la théorie de Larsan puisse être admise. Je ne perdrai pas mon temps là-dessus, car ma théorie ne me permet pas de m’occuper de pure imagination. Seulement, comme je suis obligé pour le moment de garder le silence, et que Larsan parle parfois, il pourrait finir par se déclarer ouvertement contre Monsieur Darzac — si je ne suis pas là », ajouta fièrement le jeune reporter. « Car il y a des preuves de surface contre Darzac, bien plus convaincantes que la canne, qui reste incompréhensible pour moi, d’autant plus que Larsan n’hésite pas le moins du monde à se laisser voir avec par Darzac ! Je comprends beaucoup de choses dans la théorie de Larsan, mais je ne peux rien tirer de cette canne. »
« Est-il toujours au château ? »
« Oui ; il ne le quitte presque jamais ! Il y dort, comme moi, à la demande de Monsieur Stangerson, qui a fait pour lui ce que Monsieur Robert Darzac a fait pour moi. Malgré l’accusation portée par Larsan selon laquelle Monsieur Stangerson sait qui est le meurtrier, il lui offre pourtant toutes les facilités pour arriver à la vérité — tout comme Darzac le fait pour moi. »
« Mais vous êtes convaincu de l’innocence de Darzac ? »
« À un moment donné, j’ai cru à la possibilité de sa culpabilité. C’était quand nous sommes arrivés ici pour la première fois. Le moment est venu pour moi de vous dire ce qui s’est passé entre Monsieur Darzac et moi. »
Ici, Rouletabille s’interrompit et me demanda si j’avais apporté les revolvers. Je les lui montrai. Après les avoir examinés tous les deux, il les déclara excellents et me les rendit.
« Devrons-nous nous en servir ? » demandai-je.
« Sans aucun doute ; ce soir. Nous passerons la nuit ici — si cela ne vous fatigue pas ? »
« Au contraire », dis-je avec une expression qui fit rire Rouletabille.
« Non, non », dit-il, « ce n’est pas le moment de rire. Vous vous souvenez de la phrase qui était le « Sésame, ouvre-toi » de ce château plein de mystère ? »
« Oui », dis-je, « parfaitement — « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat ». C’était la phrase que vous avez trouvée sur le morceau de papier à moitié brûlé parmi les cendres dans le laboratoire. »
« Oui ; au bas du papier, là où la flamme n’avait pas atteint, se trouvait cette date : 23 octobre. Rappelez-vous cette date, elle est fort importante. Je vais maintenant vous parler de cette curieuse phrase. Le soir qui précéda le crime, c’est-à-dire le 23, Monsieur et Mademoiselle Stangerson étaient à une réception à l’Élysée. Je le sais, parce que j’y étais de service, devant interviewer l’un des savants de l’Académie de Philadelphie qui y était fêté. Je n’avais jamais vu auparavant ni Monsieur ni Mademoiselle Stangerson. J’étais assis dans la salle qui précède le Salon des Ambassadeurs et, lassé d’être bousculé par tant de nobles personnages, j’étais tombé dans une vague rêverie, quand je sentis près de moi le parfum de la dame en noir.
« Me demandez-vous quel est le « parfum de la dame en noir » ? Il vous suffira de savoir que c’est un parfum que j’aime beaucoup, parce que c’était celui d’une dame qui avait été très bonne pour moi dans mon enfance — une dame que j’avais toujours vue vêtue de noir. La dame qui, ce soir-là, était parfumée avec le parfum de la dame en noir, était habillée de blanc. Elle était merveilleusement belle. Je ne pus m’empêcher de me lever et de la suivre. Un vieillard lui donnait le bras et, à leur passage, j’entendis des voix dire : « Le professeur Stangerson et sa fille. » C’est ainsi que j’appris qui je suivais.
« Ils rencontrèrent Monsieur Robert Darzac, que je connaissais de vue. Le professeur Stangerson, accosté par Monsieur Arthur William Rance, l’un des savants américains, s’assit dans la grande galerie, et Monsieur Robert Darzac conduisit Mademoiselle Stangerson dans la serre. Je suivis. Le temps était très doux ce soir-là ; les portes du jardin étaient ouvertes. Mademoiselle Stangerson jeta un châle fichu sur ses épaules et je vis clairement que c’était elle qui suppliait Monsieur Darzac de l’accompagner dans le jardin. Je continuai à suivre, intéressé par l’agitation manifestement trahie par l’allure de Monsieur Darzac. Ils longèrent lentement le mur bordant l’avenue Marigny. Je pris l’allée centrale, marchant parallèlement à eux, puis je traversai pour me rapprocher d’eux. La nuit était sombre et l’herbe étouffait le bruit de mes pas. Ils s’étaient arrêtés sous la lumière vacillante d’un bec de gaz et semblaient tous deux penchés sur un papier tenu par Mademoiselle Stangerson, lisant quelque chose qui les intéressait profondément. Je m’arrêtai dans l’obscurité et le silence.
« Aucun d’eux ne me vit, et j’entendis distinctement Mademoiselle Stangerson répéter, tandis qu’elle repliait le papier : « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat ! » — C’était dit sur un ton à la fois moqueur et désespéré, et suivi d’un éclat de rire si nerveux que je pense que ses paroles ne cesseront jamais de résonner à mes oreilles. Mais une autre phrase fut prononcée par Monsieur Robert Darzac : « Faut-il donc que je commette un crime pour vous gagner ? » Il était dans un état d’agitation extraordinaire. Il prit la main de Mademoiselle Stangerson et la porta longuement à ses lèvres, et je crus, au mouvement de ses épaules, qu’il pleurait. Puis ils s’éloignèrent.
« Lorsque je retournai dans la grande galerie », poursuivit Rouletabille, « je ne vis plus Monsieur Robert Darzac, et je ne devais plus le revoir qu’après le drame du Glandier. Mademoiselle était près de Monsieur Rance, qui parlait avec beaucoup d’animation, ses yeux, au cours de la conversation, brillant d’un éclat singulier. Mademoiselle Stangerson, à mon avis, n’écoutait même pas ce qu’il disait, son visage exprimant une parfaite indifférence. Son visage était le visage rouge d’un ivrogne. Quand Monsieur et Mademoiselle Stangerson partirent, il alla au bar et y resta. Je le rejoignis et lui rendis quelque petit service au milieu de la foule pressée. Il me remercia et me dit qu’il retournait en Amérique trois jours plus tard, c’est-à-dire le 26 (le lendemain du crime). Je parlai avec lui de Philadelphie ; il me dit qu’il y avait vécu pendant vingt-cinq ans et que c’était là qu’il avait rencontré l’illustre professeur Stangerson et sa fille. Il but beaucoup de champagne et, quand je le quittai, il était presque ivre.
« Telles furent mes expériences de cette soirée, et je vous laisse imaginer quel effet la nouvelle de la tentative de meurtre sur Mademoiselle Stangerson produisit sur moi — avec quelle force ces mots prononcés par Monsieur Robert Darzac : « Faut-il donc que je commette un crime pour vous gagner ? » me revinrent. Ce n’est pourtant pas cette phrase que je lui répétai, lorsque nous nous rencontrâmes ici, au Glandier. La phrase du presbytère et du brillant jardin suffit à m’ouvrir la porte du château. Si vous me demandez si je crois maintenant que Monsieur Darzac est le meurtrier, je dois dire que non. Je ne pense pas l’avoir jamais vraiment cru. À l’époque, je ne pouvais pas vraiment penser sérieusement à quoi que ce soit. J’avais si peu de preuves sur lesquelles m’appuyer. Mais j’avais besoin d’avoir immédiatement la preuve qu’il n’avait pas été blessé à la main.
« Lorsque nous fûmes seuls, je lui racontai comment j’avais eu l’occasion de surprendre une partie de sa conversation avec Mademoiselle Stangerson dans le jardin de l’Élysée ; et lorsque je lui répétai les mots : « Faut-il donc que je commette un crime pour vous gagner ? », il fut très troublé, bien que beaucoup moins qu’en m’entendant répéter la phrase sur le presbytère. Ce qui le plongea dans une véritable consternation fut d’apprendre de moi que le jour où il était allé retrouver Mademoiselle Stangerson à l’Élysée était le jour même où elle était allée à la poste pour la lettre. C’était cette lettre, peut-être, qui finissait par les mots : « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. » Ma supposition fut confirmée par ma découverte, si vous vous en souvenez, dans les cendres du laboratoire, du fragment de papier daté du 23 octobre. La lettre avait été écrite et retirée de la poste le même jour.
« Il ne peut faire aucun doute qu’en revenant de l’Élysée cette nuit-là, Mademoiselle Stangerson avait tenté de détruire ce papier compromettant. C’est en vain que Monsieur Darzac nia que cette lettre eût quoi que ce soit à voir avec le crime. Je lui dis que, dans une affaire si remplie de mystère, il n’avait pas le droit de cacher cette lettre ; que j’étais persuadé qu’elle était d’une importance considérable ; que le ton désespéré sur lequel Mademoiselle Stangerson avait prononcé la phrase prophétique — que ses propres larmes, et la menace d’un crime qu’il avait proférée après la lecture de la lettre — tous ces faits ne me laissaient aucune place pour le doute. Monsieur Darzac devint de plus en plus agité, et je déterminai de profiter de l’effet que j’avais produit sur lui. « Vous étiez sur le point d’être marié, monsieur », dis-je négligemment et sans le regarder, « et soudain votre mariage devient impossible à cause de l’auteur de cette lettre ; car, dès que sa lettre fut lue, vous parlâtes de la nécessité d’un crime pour gagner Mademoiselle Stangerson. Il y a donc quelqu’un entre vous et elle — quelqu’un qui empêche votre mariage avec elle — quelqu’un qui a tenté de la tuer, afin qu’elle ne puisse pas se marier ! » Et je conclus par ces mots : « Maintenant, monsieur, vous n’avez plus qu’à me dire en confidence le nom du meurtrier ! » — Les mots que j’avais prononcés durent le frapper sinistrement, car, lorsque je tournai mes yeux vers lui, je vis que son visage était livide, la sueur perlant sur son front, et la terreur se lisant dans ses yeux.
« « Monsieur », me dit-il, « je vais vous demander quelque chose qui peut paraître insensé, mais en échange de quoi je place ma vie entre vos mains. Vous ne devez pas dire aux magistrats ce que vous avez vu et entendu dans le jardin de l’Élysée — ni à eux, ni à personne. Je vous jure que je suis innocent, et je sais, je sens que vous me croyez ; mais j’aimerais mieux être pris pour le coupable que de voir la justice s’égarer sur cette phrase : « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. » Les juges ne doivent rien savoir de cette phrase. Toute cette affaire est entre vos mains. Monsieur, je vous la laisse ; mais oubliez la soirée à l’Élysée. Cent autres routes s’offrent à vous dans votre recherche du criminel. Je vous les ouvrirai moi-même. Je vous aiderai. Voulez-vous prendre vos quartiers ici ? — Vous pouvez rester ici pour faire ce qu’il vous plaira. — Mangez — dormez ici — surveillez mes actions — les actions de tous ici. Vous serez maître du Glandier, Monsieur ; mais oubliez la soirée à l’Élysée. »
Rouletabille s’arrêta ici pour reprendre son souffle. Je comprenais maintenant ce qui avait paru si inexplicable dans la conduite de Monsieur Robert Darzac envers mon ami, et la facilité avec laquelle le jeune reporter avait pu s’installer sur les lieux du crime. Ma curiosité ne pouvait manquer d’être excitée par tout ce que j’avais entendu. Je demandai à Rouletabille de la satisfaire encore davantage. Que s’était-il passé au Glandier au cours de la semaine écoulée ? — Ne m’avait-il pas dit qu’il y avait des indices de surface contre Monsieur Darzac bien plus terribles que celui de la canne trouvée par Larsan ?
« Tout semble converger contre lui », répondit mon ami, « et la situation devient extrêmement grave. Monsieur Darzac semble ne pas trop s’en soucier ; mais en cela, il a tort. Je ne m’intéressais qu’à la santé de Mademoiselle Stangerson, qui s’améliorait de jour en jour, quand quelque chose s’est produit qui est encore plus mystérieux que — que le mystère de la Chambre Jaune ! »
« Impossible ! » m’écriai-je. « Qu’est-ce qui pourrait être plus mystérieux que cela ? »
« Revenons d’abord à Monsieur Robert Darzac », dit Rouletabille en me calmant. « J’ai dit que tout semble converger contre lui. Les traces des bottines fines trouvées par Frédéric Larsan semblent être réellement les empreintes du fiancé de Mademoiselle Stangerson. Les marques laissées par la bicyclette pourraient avoir été faites par la sienne. Il l’avait habituellement laissée au château ; pourquoi l’a-t-il emmenée à Paris à cette occasion précise ? Était-ce parce qu’il ne devait plus revenir au château ? Était-ce parce que, suite à la rupture de son mariage, ses relations avec les Stangerson devaient cesser ? Tous ceux qui sont intéressés par l’affaire affirment que ces relations devaient continuer sans changement.
« Frédéric Larsan, cependant, croit que tout commerce était terminé. Depuis le jour où Monsieur Darzac accompagna Mademoiselle Stangerson aux Grands Magasins du Louvre jusqu’au lendemain du crime, il n’était pas venu au Glandier. Rappelez-vous que Mademoiselle Stangerson perdit sa réticule contenant la clé à tête de cuivre alors qu’elle était en sa compagnie. De ce jour jusqu’à la soirée à l’Élysée, le professeur de la Sorbonne et Mademoiselle Stangerson ne se virent pas ; mais ils ont pu s’écrire. Mademoiselle Stangerson alla à la poste pour retirer une lettre que Larsan dit avoir été écrite par Robert Darzac ; car, ne sachant rien de ce qui s’était passé à l’Élysée, Larsan croit que c’est Monsieur Darzac lui-même qui vola la réticule avec la clé, avec le dessein de forcer son consentement en s’emparant des précieux papiers de son père — papiers qu’il lui aurait rendus à condition que l’engagement de mariage fût respecté.
« Tout cela aurait été une hypothèse très douteuse et presque absurde, comme Larsan me l’a admis, sans une autre circonstance bien plus grave. En premier lieu, voici quelque chose que je n’ai pas été en mesure d’expliquer — Monsieur Darzac s’était lui-même, le 24, rendu à la poste pour demander la lettre que Mademoiselle était venue chercher et avait reçue la veille. Le signalement de l’homme qui a fait la demande correspond en tout point à l’apparence de Monsieur Darzac, qui, en réponse aux questions posées par le juge d’instruction, nie s’être rendu à la poste. Or, même en admettant que la lettre ait été écrite par lui — ce que je ne crois pas — il savait que Mademoiselle Stangerson l’avait reçue, puisqu’il l’avait vue entre ses mains dans le jardin à l’Élysée. Ce ne peut être lui, alors, qui est allé à la poste, le lendemain du 24, pour demander une lettre dont il savait qu’elle n’y était plus.
« Pour moi, il apparaît clair que quelqu’un, lui ressemblant fort, a volé la réticule de Mademoiselle Stangerson et, dans cette lettre, lui avait demandé quelque chose qu’elle ne lui a pas envoyé. Il a dû être surpris de l’échec de sa demande, d’où sa démarche à la poste, pour savoir si sa lettre avait été remise à la personne à qui elle était adressée. Constatant qu’elle avait été réclamée, il est devenu furieux. Qu’avait-il demandé ? Personne, sauf Mademoiselle Stangerson, ne le sait. Puis, le jour suivant, il est rapporté qu’elle a été assassinée pendant la nuit, et, le lendemain, j’ai découvert que le professeur avait, dans le même temps, été volé grâce à la clé mentionnée dans la lettre en poste restante. Il semblerait donc que l’homme qui est allé à la poste pour se renseigner sur la lettre devait être le meurtrier. Tous ces arguments, Larsan les applique contre Monsieur Darzac. Vous pouvez être sûr que le juge d’instruction, Larsan et moi-même avons fait de notre mieux pour obtenir de la poste des détails précis relatifs au singulier personnage qui s’y est présenté le 24 octobre. Mais rien n’a été appris. Nous ne savons pas d’où il venait — ni où il est allé. Au-delà du signalement qui le fait ressembler à Monsieur Darzac, nous ne savons rien.
« J’ai annoncé dans les principaux journaux qu’une belle récompense serait offerte au conducteur de tout véhicule public qui aurait transporté un client jusqu’au n° 40, Poste, vers dix heures du matin le 24 octobre. Les informations doivent être adressées à « M. R. », au bureau de « L’Époque » ; mais aucune réponse n’est arrivée. L’homme a pu venir à pied ; mais, comme il était très probablement pressé, il y avait une chance qu’il ait pris un fiacre. Qui, je ne cesse de me demander nuit et jour, est l’homme qui ressemble tant à Monsieur Robert Darzac, et dont on sait aussi qu’il a acheté la canne qui est tombée entre les mains de Larsan ?
« Le fait le plus grave est que Monsieur Darzac était, au moment même où son double se présentait à la poste, inscrit pour un cours à la Sorbonne. Il n’avait pas fait ce cours, et l’un de ses amis l’a remplacé. Quand je l’ai interrogé sur la manière dont il avait employé son temps, il m’a dit qu’il était allé faire une promenade au bois de Boulogne. Que pensez-vous d’un professeur qui, au lieu de faire son cours, se fait remplacer pour aller faire une promenade au bois de Boulogne ? Quand Frédéric Larsan lui a demandé des informations sur ce point, il a tranquillement répondu que cela ne le regardait pas de savoir comment il passait son temps à Paris. Sur quoi Fred a juré tout haut qu’il trouverait, sans l’aide de personne.
« Tout cela semble concorder avec l’hypothèse de Fred, à savoir que Monsieur Stangerson a laissé le meurtrier s’échapper pour éviter un scandale. L’hypothèse est en outre étayée par le fait que Darzac était dans la Chambre Jaune et a été autorisé à partir. Cette hypothèse, je la crois fausse. — Larsan est induit en erreur par elle, ce qui ne me déplairait pas si elle ne touchait pas une personne innocente. Mais cette hypothèse induit-elle vraiment Frédéric Larsan en erreur ? C’est la question — c’est la question. »
« Peut-être a-t-il raison », m’écriai-je en interrompant Rouletabille. « Êtes-vous sûr que Monsieur Darzac est innocent ? — Il me semble que ce sont des coïncidences extraordinaires — »
« Les coïncidences », répondit mon ami, « sont les pires ennemies de la vérité. »
« Que pense maintenant le juge d’instruction de l’affaire ? »
« Monsieur de Marquet hésite à accuser Monsieur Darzac, en l’absence de preuves absolues. Non seulement il aurait l’opinion publique entièrement contre lui, sans parler de la Sorbonne, mais aussi Monsieur et Mademoiselle Stangerson. Elle adore Monsieur Robert Darzac. Aussi indistinctement qu’elle ait vu le meurtrier, il serait difficile de faire croire au public qu’elle n’aurait pas pu le reconnaître, si Darzac avait été le criminel. Sans doute la Chambre Jaune était-elle très peu éclairée ; mais une veilleuse, si petite soit-elle, donne un peu de lumière. Voici, mon garçon, où en étaient les choses quand, il y a trois jours, ou plutôt trois nuits, un incident extraordinairement étrange s’est produit. »
Chapitre XIV
« J’attends l’assassin ce soir »
« Je dois vous emmener », dit Rouletabille, « pour vous permettre de comprendre, sur les différents lieux. Je crois moi-même avoir découvert ce que tout le monde cherche, à savoir comment le meurtrier s’est échappé de la Chambre Jaune, sans aucun complice, et sans que Mademoiselle Stangerson ait eu quoi que ce soit à y voir. Mais tant que je ne suis pas sûr du véritable meurtrier, je ne peux pas exposer la théorie sur laquelle je travaille. Je peux seulement dire que je crois qu’elle est exacte et, en tout cas, tout à fait naturelle et simple. Quant à ce qui s’est passé ici il y a trois nuits, je dois dire que cela m’a laissé songeur pendant tout un jour et une nuit. Cela dépasse toute croyance. La théorie que j’ai formée à partir de cet incident est si absurde que je préférerais que les choses restent pour l’instant inexpliquées. »
Sur quoi, le jeune reporter m’invita à aller faire le tour du château avec lui. Le seul bruit que l’on pût entendre était le craquement des feuilles mortes sous nos pas. Le silence était si intense que l’on aurait pu penser que le château avait été abandonné. Les vieilles pierres, l’eau stagnante du fossé entourant le donjon, le sol morne jonché de feuilles mortes, les contours sombres et squelettiques des arbres, tout contribuait à donner à ce lieu désolé, désormais rempli de son affreux mystère, un aspect des plus funèbres. En contournant le donjon, nous rencontrâmes l’Homme Vert, le garde forestier, qui ne nous salua pas, mais passa comme si nous n’avions pas existé. Il avait l’air exactement tel que je l’avais vu autrefois à travers la fenêtre de l’auberge du Donjon. Il avait toujours son fusil de chasse en bandoulière, sa pipe à la bouche et ses lunettes sur le nez.
« Un drôle d’oiseau ! » me dit Rouletabille à voix basse.
« Lui avez-vous parlé ? » demandai-je.
« Oui, mais je n’ai pu rien en tirer. Ses seules réponses sont des grognements et des haussements d’épaules. Il vit généralement au premier étage du donjon — une grande salle qui servait autrefois d’oratoire. Il vit comme un ours, ne sort jamais sans son fusil et n’est aimable qu’avec les filles. Les femmes, à douze lieues à la ronde, lui font toutes les yeux doux. Pour le moment, il fait la cour à Madame Mathieu, dont le mari la surveille du coin de l’œil en conséquence. »
Après avoir dépassé le donjon, qui est situé à l’extrémité de l’aile gauche, nous nous rendîmes à l’arrière du château. Rouletabille, montrant une fenêtre que je reconnus comme étant la seule appartenant à l’appartement de Mademoiselle Stangerson, me dit : —
« Si vous aviez été ici, il y a deux nuits, vous auriez vu votre humble serviteur au sommet d’une échelle, sur le point d’entrer dans le château par cette fenêtre. »
Comme j’exprimais une certaine surprise devant cet exercice de gymnastique nocturne, il me pria de bien remarquer la disposition extérieure du château. Nous rentrâmes ensuite dans le bâtiment.
« Je dois maintenant vous montrer le premier étage du château, où je vis », dit mon ami.
Pour permettre au lecteur de mieux comprendre la disposition de ces parties de l’habitation, je joins un plan du premier étage de l’aile droite, dessiné par Rouletabille le lendemain du phénomène extraordinaire qui s’est produit, et dont je vais relater les détails.
1. Position où Rouletabille a placé Frédéric Larsan.
2. Position où Rouletabille a placé le Père Jacques.
3. Position où Rouletabille a placé Monsieur Stangerson.
4. Fenêtre par laquelle Rouletabille est entré.
5. Fenêtre trouvée ouverte par Rouletabille lorsqu’il quitta la chambre. Il la referma. Toutes les autres portes et fenêtres étaient closes.
6. Terrasse surmontant une pièce en saillie au rez-de-chaussée.
Rouletabille me fit signe de le suivre dans un magnifique escalier qui aboutissait à un palier du premier étage. De ce palier, on pouvait passer à l’aile droite ou à l’aile gauche du château par une galerie qui s’y ouvrait. Cette galerie, haute et large, s’étendait sur toute la longueur du bâtiment et était éclairée par le devant du château, orienté au nord. Les chambres, dont les fenêtres donnaient au sud, s’ouvraient sur cette galerie. Le professeur Stangerson habitait l’aile gauche du bâtiment. Mademoiselle Stangerson avait son appartement dans l’aile droite.
Nous entrâmes dans la galerie de droite. Un tapis étroit, posé sur le parquet de chêne ciré qui brillait comme un miroir, étouffait le bruit de nos pas. Rouletabille me demanda, à voix basse, de marcher prudemment, car nous passions devant la porte de l’appartement de Mademoiselle Stangerson. Celui-ci se composait d’une chambre à coucher, d’une antichambre, d’une petite salle de bains, d’un boudoir et d’un salon. On pouvait passer de l’une à l’autre de ces pièces sans avoir à emprunter la galerie. La galerie continuait tout droit jusqu’à l’extrémité ouest du bâtiment, où elle était éclairée par une haute fenêtre (fenêtre 2 sur le plan). Aux deux tiers environ de sa longueur, cette galerie rejoignait à angle droit une autre galerie suivant le tracé de l’aile droite.
Pour mieux suivre ce récit, nous appellerons la galerie menant de l’escalier à la fenêtre orientale la galerie « droite », et la galerie qui la quitte à angle droit, la galerie « de dégagement » (galerie tournante sur le plan). C’était au point de rencontre des deux galeries que Rouletabille avait sa chambre, attenante à celle de Frédéric Larsan, la porte de chacune donnant sur la galerie « de dégagement », tandis que les portes de l’appartement de Mademoiselle Stangerson s’ouvraient dans la galerie « droite ». (Voir le plan.)
Rouletabille ouvrit la porte de sa chambre et, après que nous fûmes entrés, en tira soigneusement le verrou. Je n’avais pas eu le temps de jeter un coup d’œil sur l’endroit où il avait été installé qu’il poussa un cri de surprise et pointa une paire de lunettes sur une desserte.
« Que font-elles ici ? » demanda-t-il.
J’aurais été bien en peine de lui répondre.
« Je me demande, dit-il, je me demande si c’est ce que je cherchais. Je me demande si ce sont les lunettes du presbytère ! »
Il les saisit avec avidité, ses doigts caressant les verres. Puis, me regardant avec une expression de terreur sur le visage, il murmura : « Oh !... Oh ! »
Il répétait l’exclamation encore et encore, comme si ses pensées avaient soudainement dérangé son cerveau.
Il se leva et, posant sa main sur mon épaule, rit comme un dément en disant :
« Ces lunettes vont me rendre fou ! Mathématiquement parlant, la chose est possible ; mais humainement parlant, elle est impossible... ou alors... ou alors... »
Deux légers coups frappèrent à la porte. Rouletabille ouvrit. Une silhouette entra. Je reconnus la concierge, que j’avais vue lorsqu’on l’emmenait au pavillon pour son interrogatoire. Je fus surpris, pensant qu’elle était toujours sous les verrous. Cette femme dit à voix très basse :
« Dans le bosquet du parquet. »
Rouletabille répondit : « Merci. » La femme sortit alors. Il se tourna de nouveau vers moi, le regard hagard, après avoir soigneusement refermé la porte, marmonnant quelques phrases incompréhensibles.
« Si la chose est mathématiquement possible, pourquoi ne le serait-elle pas humainement ! Et si elle est humainement possible, l’affaire est tout simplement affreuse. »
Je l’interrompis dans son soliloque :
« A-t-on donc remis les concierges en liberté ? » demandai-je.
« Oui, répondit-il, c’est moi qui les ai fait libérer. J’avais besoin de gens en qui je pouvais avoir confiance. La femme m’est tout à fait dévouée, et son mari donnerait sa vie pour moi. »
« Oho ! dis-je, quand en aura-t-il l’occasion ? »
« Ce soir... car ce soir, j’attends l’assassin. »
« Vous attendez l’assassin ce soir ? Alors, vous le connaissez ? »
« Je le connaîtrai ; mais je serais fou d’affirmer, catégoriquement, en ce moment, que je le connais. L’idée mathématique que j’ai de l’assassin donne des résultats si effrayants, si monstrueux, que j’espère qu’il est encore possible que je me trompe. Je l’espère de tout mon cœur ! »
« Il y a cinq minutes, vous ne connaissiez pas l’assassin ; comment pouvez-vous dire que vous l’attendez ce soir ? »
« Parce que je sais qu’il doit venir. »
Rouletabille remplit très lentement sa pipe et l’alluma. Cela signifiait une histoire intéressante. À ce moment, nous entendîmes quelqu’un marcher dans la galerie et passer devant notre porte. Rouletabille écouta. Le bruit du pas s’éteignit au loin.
« Frédéric Larsan est-il dans sa chambre ? » demandai-je en désignant la cloison.
« Non, répondit mon ami. Il est allé à Paris ce matin... toujours sur la piste de Darzac, qui est lui aussi parti pour Paris. Cette affaire tournera mal. Je m’attends à ce que Monsieur Darzac soit arrêté dans le courant de la semaine prochaine. Le pire, c’est que tout semble être de connivence contre lui... les circonstances, les objets, les gens. Pas une heure ne passe sans apporter quelque nouvelle preuve contre lui. Le juge d’instruction en est accablé... et aveugle. »
« Frédéric Larsan, cependant, n’est pas un novice », dis-je.
« Je le pensais », dit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante, « je m’imaginais que c’était un homme beaucoup plus habile. J’avais, en effet, une grande admiration pour lui, avant de connaître sa méthode de travail. C’est déplorable. Il doit sa réputation uniquement à son habileté ; mais il manque de capacité de raisonnement... la mathématique de ses idées est très pauvre. »
Je regardai attentivement Rouletabille et ne pus m’empêcher de sourire en entendant ce garçon de dix-huit ans parler d’un homme qui avait prouvé au monde qu’il était le plus fin limier de police d’Europe.
« Vous souriez, dit-il ; vous avez tort ! Je jure que je le surpasserai... et d’une manière éclatante ! Mais je dois me hâter, car il a une avance énorme sur moi... que lui a donnée Monsieur Robert Darzac, qui va ce soir l’augmenter encore davantage. Pensez-y ! chaque fois que l’assassin vient au château, Monsieur Darzac, par une étrange fatalité, s’absente et refuse de rendre le moindre compte de l’emploi de son temps. »
« Chaque fois que l’assassin vient au château ! » m’écriai-je. « Est-il donc revenu... ? »
« Oui, durant cette fameuse nuit où le phénomène étrange s’est produit. »
J’allais maintenant en apprendre davantage sur l’étonnant phénomène auquel Rouletabille avait fait allusion une demi-heure plus tôt sans m’en donner aucune explication. Mais j’avais appris à ne jamais presser Rouletabille dans ses récits. Il parlait quand l’envie lui en prenait et quand il jugeait que c’était le moment. Il se souciait moins de ma curiosité que de faire pour lui-même une synthèse complète de toute affaire importante qui l’intéressait.
Enfin, en phrases brèves et rapides, il me fit part de choses qui me plongèrent dans un état voisin de la stupeur complète. En vérité, les résultats de cette science encore inconnue nommée hypnotisme, par exemple, n’étaient pas plus inexplicables que la disparition de la « matière » de l’assassin au moment où quatre personnes se trouvaient à sa portée. Je parle de l’hypnotisme comme je parlerais de l’électricité, car nous ignorons la nature de l’un comme de l’autre et nous connaissons peu leurs lois. Je cite ces exemples parce qu’à l’époque, le cas me semblait n’être explicable que par l’inexplicable... c’est-à-dire par un événement en dehors des lois naturelles connues. Et pourtant, si j’avais eu le cerveau de Rouletabille, j’aurais, comme lui, eu le pressentiment de l’explication naturelle ; car le plus curieux dans tous les mystères de l’affaire du Glandier était la manière naturelle dont il les expliquait.
Je possède parmi les papiers qui me furent envoyés par le jeune homme, une fois l’affaire terminée, un carnet de notes où est donné un compte rendu complet du phénomène de la disparition de la « matière » de l’assassin, ainsi que des pensées auxquelles il donna lieu dans l’esprit de mon jeune ami. Il est préférable, je pense, de donner ce récit au lecteur plutôt que de continuer à reproduire ma conversation avec Rouletabille ; car je craindrais, dans une histoire de cette nature, d’ajouter un mot qui ne fût pas conforme à la plus stricte vérité.
Chapitre XV
Le piège
(Extrait du carnet de notes de Joseph Rouletabille)
« La nuit dernière — la nuit du 29 au 30 octobre —, écrivit Joseph Rouletabille, je me suis réveillé vers une heure du matin. Était-ce de l’insomnie, ou un bruit au-dehors ? Le cri de la Bête du Bon Dieu résonna avec une sinistre intensité depuis le fond du parc. Je me levai et ouvris la fenêtre. Vent froid et pluie ; obscurité opaque ; silence. Je refermai ma fenêtre. Encore le son du cri étrange du chat, au loin. Je m’habillai en partie à la hâte. Le temps était trop mauvais pour qu’un chat fût mis dehors. Que signifiait donc cette imitation du miaulement du chat de la mère Angenoux si près du château ? Je saisis un bâton de bonne taille, la seule arme que j’avais, et, sans faire le moindre bruit, ouvris ma porte.
« La galerie dans laquelle je m’engageai était bien éclairée par une lampe à réflecteur. Je sentis un courant d’air vif et, en me retournant, je trouvai la fenêtre ouverte, à l’extrémité de la galerie que j’appelle la galerie « de dégagement », pour la distinguer de la galerie « droite », sur laquelle s’ouvrait l’appartement de Mademoiselle Stangerson. Ces deux galeries se croisent à angle droit. Qui avait laissé cette fenêtre ouverte ? Ou qui était venu l’ouvrir ? J’allai à la fenêtre et me penchai au-dehors. Cinq pieds sous moi se trouvait une sorte de terrasse sur le ressaut semi-circulaire d’une pièce au rez-de-chaussée. On pouvait, si l’on voulait, sauter de la fenêtre sur la terrasse, et se laisser tomber de là dans la cour du château. Quiconque était entré par ce chemin n’avait, évidemment, pas eu de clé pour la porte du vestibule. Mais pourquoi pensais-je à ma tentative de la veille avec l’échelle ? À cause de la fenêtre ouverte... laissée ouverte, peut-être, par la négligence d’un domestique ? Je la refermai, souriant de la facilité avec laquelle je bâtissais un drame sur la simple suggestion d’une fenêtre ouverte.
« Encore le cri de la Bête du Bon Dieu !... puis le silence. La pluie cessa de battre sur la vitre. Tout le château dormait. Je marchai avec une précaution infinie sur le tapis de la galerie. En atteignant le coin de la galerie « droite », j’observai prudemment les alentours. Il y avait là une autre lampe à réflecteur qui éclairait assez bien les divers objets : trois chaises et quelques tableaux accrochés au mur. Que faisais-je là ? Un silence parfait régnait partout. Tout était plongé dans le repos. Quel était l’instinct qui me poussait vers la chambre de Mademoiselle Stangerson ? Pourquoi une voix en moi criait-elle : « Va, jusqu’à la chambre de Mademoiselle Stangerson ! » Je jetai les yeux sur le tapis que je foulais et vis que mes pas étaient dirigés vers la chambre de Mademoiselle Stangerson par les marques de pas qui y avaient déjà été faites. Oui, sur le tapis, il y avait des traces de pas souillées de boue menant à la chambre de Mademoiselle Stangerson. Horreur ! Horreur ! Je reconnus dans ces empreintes l’impression des bottines fines de l’assassin ! Il était donc venu de l’extérieur en cette nuit misérable. Si l’on pouvait descendre de la galerie par la fenêtre, au moyen de la terrasse, alors on pouvait entrer dans le château par le même moyen.
« L’assassin était toujours dans le château, car voici des marques comme de pas de retour. Il était entré par la fenêtre ouverte à l’extrémité de la galerie « de dégagement » ; il était passé devant la porte de Frédéric Larsan et la mienne, avait tourné à droite, et était entré dans la chambre de Mademoiselle Stangerson. Je suis devant la porte de son antichambre... elle est ouverte. Je la pousse, sans faire le moindre bruit. Sous la porte de la chambre elle-même, je vois une raie de lumière. J’écoute... aucun bruit... même pas une respiration ! Ah ! si seulement je savais ce qui se passe dans le silence derrière cette porte ! Je trouve la porte fermée à clé et la clé tournée à l’intérieur. Et l’assassin est là, peut-être. Il doit être là ! S’échappera-t-il cette fois ? Tout dépend de moi ! Je dois être calme, et surtout, je ne dois faire aucun faux pas. Je dois voir dans cette chambre. Je peux y entrer par le salon de Mademoiselle Stangerson ; mais, pour ce faire, je devrais traverser son boudoir ; et pendant que j’y serai, l’assassin pourrait s’échapper par la porte de la galerie... la porte devant laquelle je me trouve maintenant.
« Je suis sûr qu’aucun autre crime n’est en train d’être commis cette nuit ; car il y a un silence complet dans le boudoir, où deux infirmières prennent soin de Mademoiselle Stangerson jusqu’à ce qu’elle soit rétablie.
« Comme je suis presque sûr que l’assassin est là, pourquoi ne donne-je pas immédiatement l’alerte ? L’assassin pourrait, peut-être, s’échapper ; mais, peut-être, pourrais-je sauver la vie de Mademoiselle Stangerson. Supposons que l’assassin ne soit pas ici pour assassiner cette fois ? La porte a été ouverte pour lui permettre d’entrer ; par qui ? Et elle a été refermée... par qui ? Mademoiselle Stangerson s’enferme dans son appartement avec ses infirmières chaque nuit. Qui a tourné la clé de cette chambre pour permettre à l’assassin d’entrer ? Les infirmières... deux domestiques fidèles ? La vieille femme de chambre, Sylvia ? C’est très improbable. De plus, elles dormaient dans le boudoir, et Mademoiselle Stangerson, très nerveuse et prudente, m’a dit Monsieur Robert Darzac, veille elle-même à sa sécurité depuis qu’elle est assez bien pour se déplacer dans sa chambre, que je ne l’ai pas encore vue quitter. Cette nervosité et ce soin soudain de sa part, qui avaient frappé Monsieur Darzac, m’avaient, à moi aussi, donné matière à réflexion. Au moment du crime dans la Chambre Jaune, il ne fait aucun doute qu’elle attendait l’assassin. Était-il attendu cette nuit ? Était-ce elle-même qui lui avait ouvert sa porte ? Avait-elle une raison de le faire ? Était-elle obligée de le faire ? Était-ce un rendez-vous à des fins criminelles ? Certainement, ce n’était pas un rendez-vous d’amoureux, car je crois que Mademoiselle Stangerson adore Monsieur Darzac.
« Toutes ces réflexions traversèrent mon cerveau comme un éclair. Que ne donnerais-je pas pour savoir !
« Il est possible qu’il y ait eu une raison à cet affreux silence. Mon intervention pourrait faire plus de mal que de bien. Comment pouvais-je savoir ? Comment pouvais-je savoir si je n’allais pas à tout moment causer un autre crime ? Si seulement je pouvais voir et savoir, sans briser ce silence !
« Je quittai l’antichambre et descendis l’escalier central jusqu’au vestibule et, aussi silencieusement que possible, je me dirigeai vers la petite pièce du rez-de-chaussée où le père Jacques dormait depuis l’agression au pavillon.
« Je le trouvai habillé, les yeux grands ouverts, presque hagard. Il ne parut pas surpris de me voir. Il me dit qu’il s’était levé parce qu’il avait entendu le cri de la Bête du bon Dieu, et parce qu’il avait entendu des pas dans le parc, tout près de sa fenêtre, par laquelle il avait regardé et, à ce moment précis, avait vu passer une ombre noire. Je lui demandai s’il avait une arme à feu quelconque. Non, il n’en gardait plus depuis que le juge d’instruction lui avait pris son revolver. Nous sortîmes ensemble, par une petite porte dérobée, dans le parc, et nous glissâmes le long du château jusqu’au point situé juste sous la fenêtre de Mademoiselle Stangerson.
« Je plaçai le père Jacques contre le mur, lui ordonnant de ne pas bouger de là, tandis que moi, profitant d’un moment où la lune était cachée par un nuage, je me déplaçai devant la fenêtre, hors de la tache de lumière qui en sortait... car la fenêtre était entrouverte ! Si seulement je pouvais savoir ce qui se passait dans cette chambre silencieuse ! Je retournai vers le père Jacques et lui murmurai le mot « échelle » à l’oreille. Au début, j’avais pensé à l’arbre qui, il y a une semaine, me servit d’observatoire ; mais je vis immédiatement que, de la manière dont la fenêtre était entrouverte, je ne pourrais pas voir de ce point de vue quoi que ce fût de ce qui se passait dans la pièce ; et je voulais, non seulement voir, mais entendre, et... agir.
« Très agité, presque tremblant, le père Jacques disparut un instant et revint sans l’échelle, mais en me faisant des signes avec ses bras, pour m’inviter à venir vite vers lui. Quand je fus près de lui, il haleta : « Venez ! »
« Il m’entraîna autour du château, dépassant le donjon. Arrivé là, il dit :
« — Je suis allé au donjon chercher mon échelle, et dans la partie inférieure du donjon qui me sert, à moi et au jardinier, de débarras, j’ai trouvé la porte ouverte et l’échelle disparue. En sortant, c’est ce que j’ai aperçu à la lumière de la lune. »
« Et il pointa l’autre extrémité du château, où une échelle était appuyée contre les supports en pierre de la terrasse, sous la fenêtre que j’avais trouvée ouverte. La saillie de la terrasse m’avait empêché de la voir. Grâce à cette échelle, il était tout à fait facile d’entrer dans la galerie « de dégagement » du premier étage, et je ne doutai pas que ce fût le chemin emprunté par l’inconnu.
« Nous courûmes vers l’échelle, mais au moment de l’atteindre, le père Jacques attira mon attention sur la porte entrouverte de la petite pièce semi-circulaire, située sous la terrasse, à l’extrémité de l’aile droite du château, ayant la terrasse pour toit. Le père Jacques poussa la porte un peu plus loin et regarda à l’intérieur.
« — Il n’est pas là ! murmura-t-il.
« — Qui n’est pas là ?
« — Le garde-forestier.
« Les lèvres encore une fois contre mon oreille, il ajouta :
« — Savez-vous qu’il couche dans la chambre du haut du donjon depuis qu’il a été restauré ? Et d’un même geste, il montra la porte entrouverte, l’échelle, la terrasse et les fenêtres de la galerie « de dégagement » que, peu de temps auparavant, j’avais refermées.
« Quelles étaient mes pensées alors ? Je n’eus pas le temps de penser. Je ressentis plus que je ne pensai.
« Évidemment, pensai-je, si le garde-forestier est là-haut dans la chambre (je dis si, car en ce moment, hormis la présence de l’échelle et sa chambre vacante, il n’y a aucune preuve qui me permette même de le soupçonner) — s’il est là, il a été obligé de passer par l’échelle, et les pièces qui se trouvent derrière la sienne, dans son nouveau logement, sont occupées par la famille du régisseur, par la cuisinière et par les cuisines, qui barrent le passage par le vestibule vers l’intérieur du château. Et s’il avait été là pendant la soirée sous un prétexte quelconque, il lui aurait été facile d’aller dans la galerie et de voir que la fenêtre pouvait simplement être poussée de l’extérieur. Cette question de la fenêtre non verrouillée rétrécissait facilement le champ de recherche de l’assassin. Il doit appartenir à la maison, à moins qu’il n’ait eu un complice, ce que je ne crois pas ; à moins... à moins que Mademoiselle Stangerson elle-même n’ait vu que cette fenêtre n’était pas verrouillée de l’intérieur. Mais alors... quel pouvait être le secret effroyable qui l’obligeait à supprimer les obstacles qui la séparaient de l’assassin ?
« Je me saisis de l’échelle, et nous retournâmes à l’arrière du château pour voir si la fenêtre de la chambre était toujours entrouverte. Le store était baissé mais ne se joignait pas et laissait une vive raie de lumière s’échapper et tomber sur le chemin à nos pieds. Je plantai l’échelle sous la fenêtre. Je suis presque sûr de n’avoir fait aucun bruit ; et tandis que le père Jacques restait au pied de l’échelle, je l’escaladai, très doucement, mon gros bâton à la main. Je retins mon souffle et levai mes pieds avec le plus grand soin. Soudain, un lourd nuage se déchargea à ce moment précis dans une nouvelle averse de pluie. »
Au même instant, le cri sinistre de la Bête du bon Dieu m’arrêta dans mon ascension. Il me sembla qu’il était parti de tout près de moi — à quelques pas seulement. Ce cri était-il un signal ? — Un complice de l’homme m’avait-il aperçu sur l’échelle ! — Ce cri allait-il faire venir l’homme à la fenêtre ? — Peut-être ! Ah, le voici à la fenêtre ! Je sentais sa tête au-dessus de moi. J’entendais le bruit de son souffle ! Je ne pouvais lever les yeux vers lui ; le moindre mouvement de ma tête, et — je pouvais être perdu. Me verrait-il ? — Se pencherait-il dans les ténèbres ? Non ; il s’éloigna. Il n’avait rien vu. Je le sentis, plus que je ne l’entendis, marcher sur la pointe des pieds dans la chambre ; et je montai encore quelques échelons. Ma tête atteignit le niveau du rebord de la fenêtre ; mon front s’éleva au-dessus ; mes yeux regardèrent à travers l’ouverture des persiennes — et je vis —
Un homme assis au petit bureau de mademoiselle Stangerson, en train d’écrire. Il me tournait le dos. Une bougie était allumée devant lui, et il se penchait sur la flamme, la lumière projetant des ombres informes. Je ne vis rien d’autre qu’un dos monstrueux, voûté.
Mademoiselle Stangerson elle-même n’était pas là ! — Son lit n’avait pas été défait ! Où dormait-elle donc cette nuit-là ? Sans doute dans la pièce adjacente avec ses femmes. C’était peut-être une supposition. Je devais me contenter de la joie de trouver l’homme seul. Je devais rester calme pour préparer mon piège.
Mais qui est donc cet homme qui écrit là sous mes yeux, assis au bureau, comme s’il était chez lui ? S’il n’y avait pas eu cette échelle sous la fenêtre ; s’il n’y avait pas eu ces empreintes de pas sur le tapis de la galerie ; s’il n’y avait pas eu cette fenêtre ouverte, j’aurais pu être amené à penser que cet homme avait le droit d’être là, et qu’il s’y trouvait naturellement et pour des raisons dont je ne savais encore rien. Mais il n’y avait aucun doute que ce mystérieux inconnu était l’homme de la Chambre Jaune, — l’homme à l’agression meurtrière duquel mademoiselle Stangerson — sans le dénoncer — avait dû se soumettre. Si je pouvais seulement voir son visage ! Le surprendre et le capturer !
Si je saute dans la chambre en ce moment, il s’échappera par la porte de droite qui donne sur le boudoir, — ou en traversant le salon, il atteindra la galerie et je le perdrai. Je le tiens maintenant et, dans cinq minutes, il sera plus en sécurité que si je l’avais en cage. — Que fait-il là, seul dans la chambre de mademoiselle Stangerson ? — Qu’écrit-il ? Je descends et pose l’échelle sur le sol. Le père Jacques me suit. Nous rentrons dans le château. J’envoie le père Jacques réveiller monsieur Stangerson, et je lui donne l’ordre de m’attendre dans la chambre de mademoiselle Stangerson et de ne rien dire de précis à l’homme avant mon arrivée. Je vais aller réveiller Frédéric Larsan. C’est une corvée, car j’aurais aimé travailler seul et m’arroger tous les honneurs de cette affaire, au nez et à la barbe du détective endormi. Mais le père Jacques et monsieur Stangerson sont des vieillards, et je ne suis pas encore pleinement développé. Je pourrais ne pas être assez fort. Larsan est habitué à la lutte et à poser les menottes. Il ouvrit ses yeux gonflés de sommeil, prêt à m’envoyer promener, sans croire le moins du monde à mes fantaisies de reporter. Il fallut que je lui assure que l’homme était là !
« C’est étrange ! » dit-il ; « je croyais l’avoir laissé cet après-midi à Paris. »
Il s’habilla en hâte et s’arma d’un revolver. Nous nous glissâmes silencieusement dans la galerie.
« Où est-il ? » demanda Larsan.
« Dans la chambre de mademoiselle Stangerson. »
« Et — mademoiselle Stangerson ? »
« Elle n’est pas là. »
« Entrons. »
« N’y allez pas ! Au moindre signal, l’homme s’échappera. Il a quatre issues pour le faire — la porte, la fenêtre, le boudoir, ou la pièce où dorment les femmes. »
« Je le tirerai d’en bas. »
« Et si vous échouez ? — Si vous ne réussissez qu’à le blesser — il s’échappera encore, sans compter qu’il est certainement armé. Non, laissez-moi diriger l’expédition, et je réponds de tout. »
« Comme vous voudrez, » répondit-il, de assez bonne grâce.
Alors, après m’être assuré que toutes les fenêtres des deux galeries étaient parfaitement verrouillées, je plaçai Frédéric Larsan au bout de la galerie « de dégagement », devant la fenêtre que j’avais trouvée ouverte et que j’avais refermée.
« Sous aucun prétexte, » lui dis-je, « vous ne devez quitter ce poste avant que je ne vous appelle. Il y a une chance sur deux que l’homme, une fois poursuivi, revienne vers cette fenêtre et tente de s’échapper par là ; car c’est par là qu’il est entré et qu’il a préparé sa fuite. Vous avez un poste dangereux. »
« Quel sera le vôtre ? » demanda Fred.
« Je sauterai dans la chambre et je l’abattrai pour vous. »
« Prenez mon revolver, » dit Fred, « et je prendrai votre bâton. »
« Merci, » dis-je ; « vous êtes un brave homme. »
J’acceptai son offre. J’allais être seul avec l’homme dans la chambre en train d’écrire et j’étais vraiment reconnaissant d’avoir l’arme.
Je quittai Fred, après l’avoir posté à la fenêtre (n° 5 sur le plan), et, avec la plus grande précaution, je me dirigeai vers l’appartement de monsieur Stangerson dans l’aile gauche du château. Je le trouvai avec le père Jacques, qui avait fidèlement obéi à mes instructions, se contentant de demander à son maître de s’habiller le plus vite possible. En quelques mots, j’expliquai à monsieur Stangerson ce qui se passait. Il s’arma d’un revolver, me suivit, et nous fûmes tous les trois rapidement dans la galerie. Depuis que j’avais vu le meurtrier assis au bureau, dix minutes s’étaient écoulées. Monsieur Stangerson voulait sauter sur l’assassin immédiatement et le tuer. Je lui fis comprendre que, par-dessus tout, il ne devait pas, dans son désir de le tuer, le manquer.
Quand je lui eus juré que sa fille n’était pas dans la chambre et n’était en aucun danger, il dompta son impatience et me laissa diriger les opérations. Je leur dis qu’ils devaient venir vers moi dès que je les appellerais, ou quand je tirerais mon revolver. J’envoyai alors le père Jacques se placer devant la fenêtre au bout de la galerie « de droite ». (n° 2 sur mon plan.) Je choisis cette position pour le père Jacques parce que je croyais que le meurtrier, traqué, en sortant de la chambre, courrait dans la galerie vers la fenêtre qu’il avait laissée ouverte, et, voyant instantanément qu’elle était gardée par Larsan, poursuivrait sa course le long de la galerie « de droite ». Là, il rencontrerait le père Jacques, qui l’empêcherait de sauter par la fenêtre dans le parc. Sous cette fenêtre, il y avait une sorte de contrefort, tandis que toutes les autres fenêtres des galeries étaient à une telle hauteur du sol qu’il était presque impossible de sauter sans se rompre le cou. Toutes les portes et fenêtres, y compris celles du débarras au bout de la galerie « de droite » — comme je m’en étais rapidement assuré — étaient solidement verrouillées.
Ayant indiqué au père Jacques le poste qu’il devait occuper, et l’ayant vu prendre position, je plaçai monsieur Stangerson sur le palier en haut de l’escalier, non loin de la porte de l’antichambre de sa fille. Tout me portait à supposer que lorsque je surprendrais le meurtrier dans la chambre, il s’enfuirait par l’antichambre, plutôt que par le boudoir, où se trouvaient les femmes, et dont la porte devait avoir été verrouillée par mademoiselle Stangerson elle-même si, comme je le pensais, elle s’était réfugiée dans le boudoir dans le but d’éviter le meurtrier qui venait pour la voir. En tout cas, il devait revenir vers la galerie où mes hommes l’attendaient à chaque issue possible.
En arrivant là, il verrait sur sa gauche, monsieur Stangerson ; il tournerait à droite, vers la galerie « de dégagement » — le chemin qu’il avait préparé pour sa fuite, où, à l’intersection des deux galeries, il verrait tout de suite, comme je l’ai expliqué, sur sa gauche, Frédéric Larsan au bout de la galerie « de dégagement », et en face, le père Jacques, au bout de la galerie « de droite ». Monsieur Stangerson et moi arriverions par l’arrière du château. — Il est à nous ! — Il ne peut plus nous échapper ! J’en étais sûr.
Le plan que j’avais conçu me semblait le meilleur, le plus sûr et le plus simple. Il aurait, sans doute, été plus simple encore, si nous avions pu placer quelqu’un directement derrière la porte du boudoir de mademoiselle, qui ouvrait sur sa chambre à coucher, et, de cette façon, avoir été en mesure d’assiéger les deux portes de la pièce où se trouvait l’homme. Mais nous ne pouvions pénétrer dans le boudoir que par le salon, dont la porte avait été verrouillée de l’intérieur par mademoiselle Stangerson. Mais même si j’avais eu la libre disposition du boudoir, je serais resté fidèle au plan que j’avais formé ; car tout autre plan d’attaque nous aurait séparés au moment de la lutte avec l’homme, alors que mon plan nous réunissait tous pour l’attaque, à un endroit que j’avais choisi avec une précision presque mathématique : l’intersection des deux galeries.
Ayant ainsi placé mes hommes, je quittai à nouveau le château, courus vers mon échelle, et, la remettant en place, je grimpai, revolver à la main.
Si certains sont enclins à sourire de voir que j’ai pris tant de mesures de précaution, je les renvoie au mystère de la Chambre Jaune, et à toutes les preuves que nous avons de l’étrange ruse du meurtrier. De plus, si certains pensent que mes observations sont inutilement minutieuses à un moment où elles devraient être totalement occupées par la rapidité des mouvements et la décision de l’action, je réponds que j’ai voulu rapporter ici, longuement et complètement, tous les détails d’un plan d’attaque conçu si rapidement que c’est seulement la lenteur de ma plume qui donne une apparence de lenteur à l’exécution. J’ai voulu, par cette lenteur et cette précision, être certain que rien ne serait omis des conditions dans lesquelles le phénomène étrange s’est produit, qui, jusqu’à ce qu’une explication naturelle en soit trouvée, me semble prouver, mieux encore que les théories du professeur Stangerson, la dissociation de la matière — je dirai même, la dissociation instantanée de la matière.
Chapitre XVI
Étrange phénomène de la dissociation de la matière
(Extrait du carnet de Joseph Rouletabille, suite)
« Je suis de nouveau au rebord de la fenêtre », continue Rouletabille, « et une fois de plus je lève ma tête au-dessus. À travers une ouverture dans les rideaux, dont la disposition n’a pas été changée, je suis prêt à regarder, anxieux de noter la position dans laquelle je vais trouver le meurtrier — si son dos sera toujours tourné vers moi ! — s’il est toujours assis au bureau en train d’écrire ! Mais peut-être — peut-être — n’est-il plus là ! — Pourtant comment aurait-il pu s’enfuir ? — N’étais-je pas en possession de son échelle ? Je me force à garder mon sang-froid. Je lève ma tête encore plus haut. Je regarde — il est toujours là. Je vois son dos monstrueux, déformé par l’ombre projetée par la bougie. Il n’écrit plus maintenant, et la bougie est sur le parquet, sur lequel il est penché — une position qui sert mes desseins.
Je retiens mon souffle. Je monte à l’échelle. Je suis sur le barreau le plus haut, et de ma main gauche, je saisis le rebord de la fenêtre. En ce moment d’approche du succès, je sens mon cœur battre violemment. Je mets mon revolver entre mes dents. Un bond rapide, et je serai sur le rebord de la fenêtre. Mais — l’échelle ! J’avais été obligé de m’appuyer lourdement dessus, et mon pied l’avait à peine quittée que je la sentis osciller sous moi. Elle grinça contre le mur et tomba. Mais, déjà, mes genoux touchaient le rebord de la fenêtre, et, par un mouvement rapide comme l’éclair, je m’y hissai.
Mais le meurtrier avait été encore plus rapide que moi. Il avait entendu le grincement de l’échelle contre le mur, et je vis le dos monstrueux de l’homme se redresser. Je vis sa tête. L’ai-je vraiment vue ? — La bougie sur le parquet n’éclairait que ses jambes. Au-dessus de la hauteur de la table, la chambre était dans l’obscurité. Je vis un homme aux longs cheveux, à la barbe fournie, aux yeux sauvages, au visage pâle, encadré de larges favoris — aussi bien que je pouvais le distinguer, et, à ce qu’il me semble — de couleur rousse. Je ne connaissais pas ce visage. C’était, en bref, la sensation principale que je retirai de ce visage dans la pénombre dans laquelle je l’aperçus. Je ne le connaissais pas — ou, du moins, je ne le reconnus pas.
Maintenant, place à l’action rapide ! Il en était grand temps, car alors que j’allais passer mes jambes par la fenêtre, l’homme m’avait vu, avait bondi sur ses pieds, s’était élancé — comme je l’avais prévu — vers la porte de l’antichambre, avait eu le temps de l’ouvrir, et s’était enfui. Mais j’étais déjà derrière lui, revolver à la main, criant « À l’aide ! »
Comme une flèche, je traversai la chambre, mais je remarquai une lettre sur la table alors que je me précipitais. Je rattrapai presque l’homme dans l’antichambre, car il avait perdu du temps en ouvrant la porte de la galerie. Je volai sur des ailes, et dans la galerie, je n’étais qu’à quelques pieds derrière lui. Il avait pris, comme je le supposais, la galerie sur sa droite, — c’est-à-dire le chemin qu’il avait préparé pour sa fuite. « À l’aide, Jacques ! — à l’aide, Larsan ! » criai-je. Il ne pouvait nous échapper ! Je poussai un cri de joie, de victoire sauvage. L’homme atteignit l’intersection des deux galeries à peine deux secondes avant moi pour la rencontre que j’avais préparée — le choc fatal qui devait inévitablement avoir lieu à cet endroit ! Nous nous ruâmes tous vers le carrefour — monsieur Stangerson et moi venant d’une extrémité de la galerie de droite, le père Jacques venant de l’autre extrémité de la même galerie, et Frédéric Larsan venant de la galerie « de dégagement ».
L’homme n’était pas là !
Nous nous regardâmes stupidement et avec des yeux terrifiés. L’homme s’était évanoui comme un fantôme. « Où est-il — où est-il ? » demandions-nous tous.
« Il est impossible qu’il ait pu s’échapper ! » criai-je, ma terreur maîtrisée par ma colère.
« Je l’ai touché ! » s’exclama Frédéric Larsan.
« J’ai senti son souffle sur mon visage ! » cria le père Jacques.
« Où est-il ? — où est-il ? » criions-nous tous.
Nous courûmes comme des fous le long des deux galeries ; nous visitâmes les portes et les fenêtres — elles étaient fermées, hermétiquement fermées. Elles n’avaient pas été ouvertes. D’ailleurs, l’ouverture d’une porte ou d’une fenêtre par cet homme que nous traquions, sans que nous l’ayons perçu, aurait été plus inexplicable que sa disparition ?
Où est-il ? — où est-il ? — Il n’a pas pu s’échapper par une porte ou une fenêtre, ni par aucun autre moyen. Il n’a pas pu passer à travers nos corps !
J’avoue que, pour le moment, je me suis senti « fini ». Car la galerie était parfaitement éclairée, et il n’y avait ni trappe, ni porte secrète dans les murs, ni aucune sorte de cachette. Nous avons déplacé les chaises et soulevé les tableaux. Rien ! — rien ! Nous aurions regardé dans un pot de fleurs, s’il y en avait eu un à examiner ! »
Quand ce mystère, grâce à Rouletabille, fut naturellement expliqué, avec l’aide seule de son esprit magistral, nous pûmes réaliser que le meurtrier ne s’était échappé ni par une porte, ni par une fenêtre, ni par l’escalier — un fait que les juges ne voulaient pas admettre.
Chapitre XVII
La galerie inexplicable
(Extrait du carnet de Joseph Rouletabille, suite)
« Mademoiselle Stangerson apparut à la porte de son antichambre », continue le carnet de Rouletabille. « Nous étions près de sa porte dans la galerie où cet incroyable phénomène avait eu lieu. Il y a des moments où l’on a l’impression que son cerveau est sur le point d’éclater. Une balle dans la tête, une fracture du crâne, le siège de la raison fracassé — avec seulement ces choses-là je peux comparer la sensation qui m’épuisa et me laissa dépourvu de sens.
Heureusement, mademoiselle Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre. Je la vis, et cela aida à soulager mon état mental chaotique. Je la respirai — j’inhalai le parfum de la dame en noir, que je ne devais plus jamais revoir. J’aurais donné dix ans de ma vie — la moitié de ma vie — pour revoir la dame en noir ! Hélas ! Je ne la rencontre plus que de temps en temps, — et pourtant ! — et pourtant ! combien le souvenir de ce parfum — senti par moi seul — me ramène aux jours de mon enfance.¹ C’est ce rappel brutal, venant de mon parfum bien-aimé, de la dame en noir, qui me fit aller vers elle — vêtue entièrement de blanc et si pâle — si pâle et si belle ! — sur le seuil de la galerie inexplicable. Ses beaux cheveux dorés, rassemblés en un nœud sur la nuque, laissaient visible l’étoile rouge sur sa tempe qui avait si près causé sa mort. Quand j’ai commencé à suivre la piste du mystère de cette affaire, j’avais imaginé que, la nuit du drame dans la Chambre Jaune, mademoiselle Stangerson portait ses cheveux en bandeaux. Mais alors, comment aurais-je pu imaginer autrement quand je n’étais pas allé dans la Chambre Jaune !
¹ Quand j’ai écrit ces lignes, Joseph Rouletabille avait dix-huit ans, — et il parlait de sa « jeunesse ». J’ai conservé le texte de mon ami, mais j’informe ici le lecteur que l’épisode du mystère de la Chambre Jaune n’a aucun rapport avec celui du parfum de la dame en noir. Ce n’est pas ma faute si, dans le document que j’ai cité, Rouletabille a jugé bon de faire référence à son enfance.
Mais maintenant, depuis l’occurrence de la galerie inexplicable, je ne raisonnais plus du tout. Je restais là, stupide, devant l’apparition — si pâle et si belle — de mademoiselle Stangerson. Elle était vêtue d’une robe de chambre d’un blanc de rêve. On aurait pu la prendre pour un fantôme — un beau fantôme. Son père la prit dans ses bras et l’embrassa passionnément, comme s’il l’avait retrouvée après qu’elle eut été longtemps perdue pour lui. Je n’osai pas l’interroger. Il l’entraîna dans la chambre et nous les suivîmes — car il fallait savoir ! — La porte du boudoir était ouverte. Les visages terrifiés des deux infirmières se tendirent vers nous. Mademoiselle Stangerson demanda la signification de tout ce remue-ménage. Qu’elle ne fût pas dans sa propre chambre s’expliquait tout simplement — tout simplement. Elle avait eu la fantaisie de ne pas dormir cette nuit-là dans sa chambre, mais dans le boudoir avec ses infirmières, en verrouillant la porte sur elles. Depuis la nuit du crime, elle éprouvait des sentiments de terreur, et des peurs l’envahissaient qui sont faciles à comprendre.
Mais qui aurait pu imaginer que, cette nuit-là, alors qu’il devait venir, elle déciderait, par un simple hasard, de s’enfermer avec ses femmes ? Qui aurait pensé qu’elle agirait contrairement au souhait de son père de dormir dans le salon ? Qui aurait pu croire que la lettre qui avait été si récemment sur la table dans sa chambre ne s’y trouverait plus ? Celui qui pourrait comprendre tout cela devrait supposer que mademoiselle Stangerson savait que le meurtrier venait — elle ne pouvait empêcher son retour — à l’insu de son père, à l’insu de tous sauf de monsieur Robert Darzac. Car il devait le savoir maintenant — peut-être l’avait-il su avant ! Se souvenait-il de cette phrase dans le jardin de l’Élysée : « Dois-je donc commettre un crime pour vous gagner ? » Contre qui le crime, sinon contre l’obstacle, contre le meurtrier ? « Ah, je le tuerais de mes propres mains ! » — Et je répondis : « Vous n’avez pas répondu à ma question. » C’était la pure vérité. En vérité, en vérité, monsieur Darzac connaissait si bien le meurtrier que — tout en voulant le tuer lui-même — il avait peur que je ne le trouve. Il ne pouvait y avoir que deux raisons pour lesquelles il m’avait aidé dans mon enquête. Premièrement, parce que je l’y avais forcé ; et, deuxièmement, parce qu’elle serait ainsi mieux protégée.
« C’est vrai, » dit Rouletabille, « il y a une troisième raison, la plus importante de toutes, celle que je n’ose pas vous dire, celle que je ne veux pas encore formuler, même pour moi-même, car, si elle était la vraie, elle serait trop horrible. »
Il se tut, le regard fixe, perdu dans une méditation profonde. Nous arrivâmes à l’auberge du Donjon. On nous servit dans une petite salle basse, sombre, dont les murs étaient couverts de vieux papiers jaunis. Rouletabille mangea fort peu. Il semblait préoccupé par l’arrivée d’Arthur Rance au Glandier.
« Pourquoi Arthur Rance ? » murmurai-je.
« Pourquoi, en effet ? » répondit-il. « Rance est l’ami de la famille. Il a été très lié avec le professeur Stangerson, autrefois, aux États-Unis. On dit qu’il est très riche. C’est un homme tout à fait honorable. Mais il n’est pas à sa place ici, en ce moment. Sa présence ici est un élément de trouble. Il y a trop de gens, ici, qui tournent autour du mystère de la Chambre Jaune. »
« Vous soupçonnez monsieur Darzac, vous soupçonnez le gardien, vous soupçonnez maintenant monsieur Rance... »
« Je ne soupçonne personne, » dit-il, « je cherche. Et je ne cherche pas un coupable, je cherche le mot du problème. »
Il se leva, paya l’aubergiste et nous sortîmes.
« Je veux que vous fassiez quelque chose pour moi, » dit-il. « Vous allez retourner au château. Vous me ferez le plaisir de surveiller monsieur Rance. »
« Moi ? »
« Oui, vous. Vous n’êtes pas, comme moi, l’objet de la méfiance de tout le monde. On vous croit étranger à mes recherches. Monsieur Stangerson a une confiance aveugle en vous. »
« Que dois-je faire ? »
« Rien. Regardez, écoutez, et si vous entendez quelque chose, si vous voyez quelque chose qui puisse avoir un rapport avec le mystère, venez me le dire tout de suite. Je serai dans ma chambre. »
« Et vous, que faites-vous ? »
« J’ai une visite à faire. »
Il me quitta et je retournai au château.
Le soir même, je vis monsieur Rance. Il se promenait dans le parc, seul. Je m’approchai de lui et nous échangeâmes quelques mots banals. Il me parut être un homme fort distingué, calme et très maître de lui. Il ne semblait pas s’intéresser outre mesure au drame qui s’était déroulé.
« C’est une bien triste affaire, » me dit-il. « Je suis venu pour apporter un peu de réconfort à mon vieil ami Stangerson. »
Il me parla de ses voyages, de Philadelphie, de tout et de rien. Je ne pus rien remarquer de suspect dans son attitude.
Le lendemain, Rouletabille ne parut pas à table. On me dit qu’il était enfermé dans sa chambre. Vers le soir, il vint me trouver, l’air très pâle, les yeux brillants.
« J’ai trouvé, » dit-il.
« Quoi ? »
« Le mot de l’énigme. »
« Vous savez qui est le meurtrier ? »
« Oui. »
« Et vous ne l’arrêtez pas ? »
« Il ne s’agit pas de l’arrêter, il s’agit de le confondre. Et pour cela, il me faut une preuve irréfutable. »
Il me prit par le bras et nous sortîmes dans le parc, dans l’ombre des grands arbres.
« Ce soir, » dit-il, « il se passera quelque chose de décisif. Soyez prêt. »
Je sentais, à sa voix, qu’il était arrivé à un point critique de son enquête. Nous marchâmes longtemps. La lune se levait, argentant les toits du château.
« Regardez, » dit-il en désignant une fenêtre éclairée. « C’est là que se trouve la solution. »
C’était la fenêtre de la chambre de mademoiselle Stangerson.
« Que voulez-vous faire ? » demandai-je.
« Attendre, » dit-il. « Attendre et voir. »
Nous nous cachâmes derrière un buisson. Quelques minutes plus tard, une ombre se détacha du château et se dirigea vers le bois. C’était un homme. Rouletabille, sans un mot, se mit à le suivre. Je le suivis à mon tour. Nous marchâmes longtemps dans le noir. L’homme s’arrêta brusquement, fit volte-face et nous regarda. C’était le gardien. Il tenait un revolver à la main.
« Qui est là ? » cria-t-il.
Rouletabille s’avança, sans crainte, dans la lumière de la lune.
« C’est moi, » dit-il. « Et je sais ce que vous faites ici, à cette heure. »
« Je ne sais pas ; mais, en tout cas, il ne nous donne pas l’impression que nous le gênons. »
« Il ne vous questionne pas ? »
« Jamais. Il est dans le même état d’esprit qu’il était à la porte de la Chambre Jaune lorsque sa fille était assassinée, et quand il a défoncé la porte sans trouver l’assassin. Il est persuadé, puisqu’il n’a pu rien découvrir, qu’il n’y a aucune raison pour que nous soyons capables d’en découvrir davantage que lui. Mais il s’est fait un devoir, depuis que Larsan a exposé sa théorie, de ne pas nous contrarier. »
Rouletabille se replongea dans ses pensées pendant quelque temps. Il s’en tira plus tard pour me raconter comment il en était venu à faire libérer les deux concierges.
« Je suis allé récemment voir Monsieur Stangerson et j’ai apporté avec moi un papier sur lequel était écrit : "Je promets, quoi qu’en disent les autres, de garder à mon service mes deux fidèles serviteurs, Bernier et sa femme." Je lui ai expliqué qu’en signant ce document, il me permettrait de contraindre ces deux personnes à parler ; et j’ai déclaré ma propre certitude de leur innocence quant à toute participation au crime. C’était aussi son avis. Le juge d’instruction, après la signature, a présenté le document aux Bernier, qui ont alors parlé. Ils ont dit ce dont j’étais certain qu’ils diraient, dès qu’ils furent assurés de ne pas perdre leur place.
« Ils ont avoué braconner sur les terres de Monsieur Stangerson, et c’est pendant qu’ils braconnaient, la nuit du crime, qu’ils ont été trouvés non loin du pavillon au moment où l’attentat était commis. Quelques lapins ainsi attrapés étaient vendus par eux à l’aubergiste de l’Auberge du Donjon, qui les servait à ses clients ou les envoyait à Paris. C’était la vérité, comme je l’avais deviné dès le début. Vous souvenez-vous de ce que j’ai dit en entrant à l’Auberge du Donjon ? "Il faudra manger de la viande rouge, maintenant !" J’avais entendu ces mots le matin même, au moment où nous arrivions à la grille du parc. Vous les avez entendus aussi, mais vous ne leur avez attaché aucune importance. Vous vous souvenez, quand nous avons atteint la grille du parc, que nous nous sommes arrêtés pour regarder un homme qui courait le long du mur, regardant à chaque minute sa montre. C’était Larsan. Eh bien, derrière nous, l’aubergiste de l’Auberge du Donjon, debout sur son seuil, disait à quelqu’un à l’intérieur : "Il faudra manger de la viande rouge, maintenant."
« Pourquoi ce "maintenant" ? Quand vous êtes, comme moi, à la recherche d’un secret caché, vous ne pouvez pas vous permettre de laisser quoi que ce soit vous échapper. Vous devez connaître la signification de tout. Nous étions entrés dans une partie du pays assez retirée qui avait été bouleversée par un crime, et ma raison m’a conduit à suspecter chaque phrase qui pouvait se rapporter à l’événement de la journée. "Maintenant", ai-je interprété, "depuis l’attentat". Au cours de mon enquête, donc, j’ai cherché à trouver une relation entre cette phrase et la tragédie. Nous sommes allés déjeuner à l’Auberge du Donjon ; j’ai répété la phrase et j’ai vu, par la surprise et le trouble sur le visage du père Mathieu, que je n’avais pas exagéré son importance, en ce qui le concernait.
« Je venais d’apprendre que les concierges avaient été arrêtés. Le père Mathieu parlait d’eux comme de chers amis, des gens pour qui l’on a de la peine. C’était une conjonction d’idées imprudente, me suis-je dit. "Maintenant" que les concierges sont arrêtés, "il faudra manger de la viande rouge". Plus de concierges, plus de gibier ! La haine exprimée par le père Mathieu pour le garde forestier de Monsieur Stangerson – une haine qu’il prétendait partagée par les concierges – m’a facilement conduit à penser au braconnage. Or, comme toutes les preuves montraient que les concierges n’étaient pas au lit au moment de la tragédie, pourquoi étaient-ils dehors cette nuit-là ? En tant que participants au crime ? Je n’étais pas disposé à le penser. J’étais déjà arrivé à la conclusion, par des étapes dont je vous parlerai plus tard, que l’assassin n’avait eu aucun complice, et que la tragédie recelait un mystère entre Mademoiselle Stangerson et l’assassin, un mystère avec lequel les concierges n’avaient rien à voir.
« Avec cette théorie en tête, j’ai cherché des preuves dans leur loge, dans laquelle, vous le savez, je suis entré. J’y ai trouvé sous leur lit des ressorts et du fil de laiton. "Ah !" ai-je pensé, "ces choses expliquent pourquoi ils étaient dehors dans le parc la nuit !" Je n’ai pas été surpris par le silence obstiné qu’ils ont maintenu devant le juge d’instruction, même sous une accusation aussi grave que celle d’être complices du crime. Le braconnage les sauverait de la Cour d’assises, mais leur ferait perdre leur place ; et, comme ils étaient parfaitement sûrs de leur innocence quant au crime, ils espéraient qu’elle serait bientôt établie, et alors leur braconnage pourrait continuer comme d’habitude. Ils pourraient toujours avouer plus tard. Moi, cependant, j’ai précipité leurs aveux au moyen du document que Monsieur Stangerson a signé. Ils ont donné toutes les "preuves" nécessaires, ont été remis en liberté et ont maintenant une vive gratitude envers moi. Pourquoi ne les ai-je pas fait libérer plus tôt ? Parce que je n’étais pas sûr que rien d’autre que le braconnage ne fût retenu contre eux. Je voulais étudier le terrain. Au fil des jours, ma conviction est devenue de plus en plus certaine. Le lendemain des événements de la galerie inexpliquée, j’ai eu besoin d’une aide sur laquelle je pouvais compter, alors j’ai résolu de les faire libérer immédiatement. »
C’est ainsi que Joseph Rouletabille s’expliqua. Une fois de plus, je ne pus m’empêcher d’être étonné de la simplicité du raisonnement qui l’avait conduit à la vérité sur cette affaire. Certes, ce n’était pas grand-chose ; mais je pense, moi-même, que le jeune homme expliquera, un de ces jours, avec la même simplicité, la terrible tragédie de la Chambre Jaune ainsi que le phénomène de la galerie inexpliquée.
Nous atteignîmes l’Auberge du Donjon et y entrâmes.
Cette fois, nous ne vîmes pas l’aubergiste, mais fûmes reçus avec un sourire agréable par l’hôtesse. J’ai déjà décrit la pièce dans laquelle nous nous trouvions, et j’ai donné un aperçu de la charmante femme blonde aux yeux doux qui commença aussitôt à préparer notre déjeuner.
« Comment va le père Mathieu ? » demanda Rouletabille.
« Pas beaucoup mieux, pas beaucoup mieux ; il est toujours confiné au lit. »
« Ses rhumatismes le tiennent toujours, alors ? »
« Oui. La nuit dernière, j’ai encore été obligée de lui donner de la morphine, le seul médicament qui le soulage un peu. »
Elle parlait d’une voix douce. Tout en elle exprimait la gentillesse. C’était, en effet, une belle femme ; avec un air quelque peu indolent, avec de grands yeux semblant noirs et bleus, des yeux amoureux. Était-elle heureuse avec son mari bourru et rhumatisant ? La scène à laquelle nous avions autrefois assisté ne nous portait pas à le croire ; pourtant, il y avait quelque chose dans son maintien qui n’évoquait pas le désespoir. Elle disparut dans la cuisine pour préparer notre repas, laissant sur la table une bouteille d’excellent cidre. Rouletabille remplit nos chopes en terre, chargea sa pipe et m’expliqua tranquillement la raison pour laquelle il m’avait demandé de venir au Glandier avec des revolvers.
« Oui, » dit-il, regardant pensivement les nuages de fumée qu’il soufflait, « oui, mon cher ami, j’attends l’assassin ce soir. »
Un bref silence suivit, que je pris soin de ne pas interrompre, puis il poursuivit :
« La nuit dernière, juste au moment où j’allais me coucher, Monsieur Robert Darzac a frappé à ma chambre. Quand il est entré, il m’a confié qu’il était contraint de se rendre à Paris le lendemain, c’est-à-dire ce matin. La raison qui rendait ce voyage nécessaire était à la fois péremptoire et mystérieuse ; il ne m’était pas possible d’en expliquer l’objet. "Je pars, et pourtant", ajouta-t-il, "je donnerais ma vie pour ne pas quitter Mademoiselle Stangerson en ce moment." Il n’a pas cherché à cacher qu’il la croyait une fois de plus en danger. "Cela ne m’étonnera pas beaucoup s’il arrive quelque chose demain soir", a-t-il avoué, "et pourtant je dois être absent. Je ne peux pas être de retour au Glandier avant le matin du surlendemain."
« Je lui ai demandé de s’expliquer, et voici tout ce qu’il a bien voulu me dire. Son appréhension du danger à venir lui était venue uniquement de la coïncidence que Mademoiselle Stangerson avait été attaquée deux fois, et les deux fois alors qu’il avait été absent. La nuit de l’incident de la galerie inexpliquée, il avait été obligé de s’absenter du Glandier. La nuit de la tragédie dans la Chambre Jaune, il n’avait pas non plus pu être au Glandier, bien que ce fût la première fois qu’il se déclarait à ce sujet. Or, un homme si ému qui doit tout de même partir doit agir par contrainte, doit obéir à une volonté plus forte que la sienne. C’est ainsi que j’ai raisonné, et je le lui ai dit. Il a répondu : "Peut-être." Je lui ai demandé si Mademoiselle Stangerson le contraignait. Il a protesté qu’elle ne le faisait pas. Sa décision de partir pour Paris avait été prise sans aucune concertation avec Mademoiselle Stangerson.
« Pour abréger l’histoire, il a répété que sa croyance en la possibilité d’une nouvelle attaque était fondée entièrement sur l’extraordinaire coïncidence. "S’il arrive quelque chose à Mademoiselle Stangerson", a-t-il dit, "ce serait terrible pour nous deux. Pour elle, parce que sa vie serait en danger ; pour moi, parce que je ne pourrais ni la défendre de l’attaque ni dire où j’avais été. Je suis parfaitement conscient des soupçons qui pèsent sur moi. Le juge d’instruction et Monsieur Larsan sont tous deux sur le point de croire en ma culpabilité. Larsan m’a suivi la dernière fois que je suis allé à Paris, et j’ai eu toutes les peines du monde à me débarrasser de lui."
« "Pourquoi ne me dites-vous pas le nom de l’assassin maintenant, si vous le connaissez ?" me suis-je écrié.
« Monsieur Darzac parut extrêmement troublé par ma question, et me répondit d’un ton hésitant :
« "Moi ? Je connais le nom de l’assassin ? Mais, comment pourrais-je connaître son nom ?"
« J’ai aussitôt répondu : "De la part de Mademoiselle Stangerson."
« Il est devenu si pâle que j’ai cru qu’il allait s’évanouir, et j’ai vu que j’avais frappé juste. Mademoiselle et lui connaissaient le nom de l’assassin ! Quand il eut repris ses esprits, il me dit : "Je vais vous laisser. Depuis que vous êtes ici, j’ai apprécié votre intelligence exceptionnelle et votre ingéniosité inégalée. Mais je vous demande ce service. Peut-être ai-je tort de craindre une attaque au cours de la nuit à venir ; mais, comme je dois agir avec prévoyance, je compte sur vous pour déjouer toute tentative qui pourrait être faite. Prenez toutes les mesures nécessaires pour protéger Mademoiselle Stangerson. Surveillez sa chambre avec le plus grand soin. Ne dormez pas, et ne vous accordez pas un moment de repos. L’homme que nous redoutons est remarquablement rusé, avec une ruse qui n’a jamais été égalée. Si vous surveillez, sa ruse même peut la sauver ; car il est impossible qu’il ne sache pas que vous surveillez ; et le sachant, il pourrait ne pas s’y risquer."
« "Avez-vous parlé de tout cela à Monsieur Stangerson ?"
« "Non. Je ne veux pas qu’il me demande, comme vous venez de le faire, le nom de l’assassin. Je vous dis tout cela, Monsieur Rouletabille, parce que j’ai une grande, une très grande confiance en vous. Je sais que vous ne me soupçonnez pas."
« Le pauvre homme parlait par saccades. Il souffrait visiblement. J’avais pitié de lui, d’autant plus que je me sentais certain qu’il se laisserait plutôt tuer que de me dire qui était l’assassin. Quant à Mademoiselle Stangerson, je sentais qu’elle se laisserait plutôt assassiner que de dénoncer l’homme de la Chambre Jaune et de la galerie inexpliquée. L’homme doit les dominer, ou les dominer tous les deux, par un pouvoir inscrutable. Ils ne redoutaient rien tant que la chance que Monsieur Stangerson apprenne que sa fille était "tenue" par son agresseur. J’ai fait comprendre à Monsieur Darzac qu’il s’était suffisamment expliqué et qu’il pouvait s’abstenir de m’en dire plus qu’il ne l’avait déjà fait. Je lui ai promis de veiller pendant la nuit. Il a insisté pour que j’établisse une barrière absolument infranchissable autour de la chambre de Mademoiselle Stangerson, autour du boudoir où dormaient les infirmières, et autour du salon où, depuis l’affaire de la galerie inexpliquée, Monsieur Stangerson dormait. En somme, je devais mettre un cordon autour de tout l’appartement.
« De son insistance, j’ai conclu que Monsieur Darzac avait l’intention non seulement de rendre impossible à l’homme attendu d’atteindre la chambre de Mademoiselle Stangerson, mais de rendre cette impossibilité si visiblement claire que, se voyant attendu, il s’en irait aussitôt. C’est ainsi que j’ai interprété ses derniers mots quand nous nous sommes quittés : "Vous pouvez mentionner vos soupçons de l’attaque attendue à Monsieur Stangerson, au père Jacques, à Frédéric Larsan et à quiconque au château."
« Le pauvre homme m’a quitté ne sachant presque plus ce qu’il disait. Mon silence et mes yeux lui ont dit que j’avais deviné une grande partie de son secret. Et, en effet, il devait être à bout de nerfs pour être venu me voir à un tel moment, et pour abandonner Mademoiselle Stangerson en dépit de son idée fixe sur la coïncidence.
« Quand il fut parti, j’ai commencé à penser que je devrais utiliser une ruse encore plus grande que la sienne pour que, si l’homme venait cette nuit, il ne puisse pas un instant soupçonner que son arrivée avait été attendue. Certes ! Je le laisserais s’approcher assez pour que, mort ou vif, je puisse voir son visage clairement ! Il faut s’en débarrasser. Mademoiselle Stangerson doit être libérée de ce danger imminent et continuel.
« Oui, mon garçon, » dit Rouletabille, après avoir posé sa pipe sur la table et vidé sa chope de cidre, « je dois voir son visage distinctement, afin d’être sûr de l’imprimer sur cette partie de mon cerveau où j’ai tracé mon cercle de raisonnement. »
La patronne reparut à ce moment, apportant la traditionnelle omelette au lard. Rouletabille la taquina un peu, et elle prit la plaisanterie avec la plus charmante bonne humeur.
« Elle est beaucoup plus joyeuse quand le père Mathieu est au lit avec ses rhumatismes, » me dit Rouletabille.
Mais je n’avais d’yeux ni pour Rouletabille ni pour les sourires de la patronne. J’étais entièrement absorbé par les derniers mots de mon jeune ami et par la réflexion sur l’étrange comportement de Monsieur Robert Darzac.
Quand il eut fini son omelette et que nous fûmes de nouveau seuls, Rouletabille poursuivit le récit de ses confidences.
« Quand je vous ai envoyé mon télégramme ce matin, » dit-il, « je n’avais que la parole de Monsieur Darzac, selon laquelle "peut-être" l’assassin viendrait ce soir. Je peux maintenant dire qu’il viendra certainement. Je l’attends. »
« Qu’est-ce qui vous a donné cette certitude ? »
« Je suis sûr depuis dix heures et demie ce matin qu’il viendra. Je le savais avant que nous voyions Arthur Rance à la fenêtre dans la cour. »
« Ah ! » dis-je, « Mais, encore une fois, qu’est-ce qui vous a rendu si sûr ? Et pourquoi depuis dix heures et demie ce matin ? »
« Parce qu’à dix heures et demie, j’avais la preuve que Mademoiselle Stangerson faisait autant d’efforts pour permettre l’entrée de l’assassin que Monsieur Robert Darzac avait pris de précautions contre elle. »
« Est-ce possible ! » m’écriai-je. « Ne m’avez-vous pas dit que Mademoiselle Stangerson aime Monsieur Robert Darzac ? »
« Je vous l’ai dit parce que c’est la vérité. »
« Alors, ne voyez-vous rien d’étrange... »
« Tout est étrange dans cette affaire, mon ami ; mais croyez-moi sur parole, l’étrangeté que vous ressentez maintenant n’est rien à côté de l’étrangeté qui va venir ! »
« Il faut admettre, alors, » dis-je, « que Mademoiselle Stangerson et son assassin sont en communication, tout au moins par écrit ? »
« Admettez-le, mon ami, admettez-le ! Vous ne risquez rien ! Je vous ai parlé de la lettre laissée sur sa table, la nuit de l’affaire de la galerie inexpliquée, la lettre qui a disparu dans la poche de Mademoiselle Stangerson. Pourquoi n’aurait-ce pas été une convocation à un rendez-vous ? Ne pourrait-il pas, dès qu’il fut sûr de l’absence de Darzac, fixer le rendez-vous pour la nuit à venir ? »
Et mon ami riait silencieusement. Il y a des moments où je me demande s’il ne se moque pas de moi.
La porte de l’auberge s’ouvrit. Rouletabille fut debout si soudainement qu’on aurait pu croire qu’il avait reçu une décharge électrique.
« Monsieur Arthur Rance ! » cria-t-il.
Monsieur Arthur Rance se tenait devant nous, saluant calmement.
Chapitre XX
Un acte de Mademoiselle Stangerson
« Vous vous souvenez de moi, Monsieur ? » demanda Rouletabille.
« Parfaitement ! » répondit Arthur Rance. « Je vous reconnais comme le gamin du bar. » [Le visage de Rouletabille devint cramoisi d’être traité de "gamin".] « Je veux vous serrer la main. Vous êtes un petit bonhomme vif. »
L’Américain tendit la main et Rouletabille, détendant ses sourcils, la lui serra et me présenta Monsieur Arthur Rance. Il l’invita à partager notre repas.
« Non merci. J’ai déjeuné avec Monsieur Stangerson. »
Arthur Rance parlait français parfaitement, presque sans accent.
« Je ne m’attendais pas à avoir le plaisir de vous revoir, Monsieur. Je pensais que vous deviez quitter la France le lendemain de la réception à l’Élysée. »
Rouletabille et moi, extérieurement indifférents, écoutions très attentivement chaque mot que l’Américain dirait.
Le visage rouge violacé de l’homme, ses paupières lourdes, ses tics nerveux, tout parlait de son addiction à la boisson. Comment se faisait-il qu’un tel spécimen d’homme soit si intime avec Monsieur Stangerson ?
Quelques jours plus tard, j’appris de Frédéric Larsan, qui, comme nous, était surpris et mystifié par son apparition et sa réception au château, que Monsieur Rance était un ivrogne depuis environ quinze ans seulement ; c’est-à-dire, depuis que le professeur et sa fille avaient quitté Philadelphie. Pendant le temps que les Stangerson vécurent en Amérique, ils étaient très intimes avec Arthur Rance, qui était l’un des phrénologues les plus distingués du nouveau monde. Grâce à de nouvelles expériences, il avait fait des pas de géant au-delà de la science de Gall et Lavater. L’amitié avec laquelle il était reçu au Glandier peut s’expliquer par le fait qu’il avait rendu à Mademoiselle Stangerson un grand service en arrêtant, au péril de sa propre vie, les chevaux emballés de sa voiture. Le résultat immédiat de cela n’aurait cependant pu être rien de plus qu’une simple association amicale avec les Stangerson ; certes, pas une histoire d’amour.
Frédéric Larsan ne me dit pas où il avait glané ces informations ; mais il semblait être tout à fait sûr de ce qu’il disait.
Si nous avions su ces faits au moment où Arthur Rance nous rencontra à l’Auberge du Donjon, sa présence au château aurait pu ne pas nous étonner, mais ils n’auraient pu manquer d’accroître notre intérêt pour l’homme lui-même. L’Américain devait avoir au moins quarante-cinq ans. Il parla sur un ton parfaitement naturel en réponse à la question de Rouletabille.
« J’ai différé mon retour en Amérique quand j’ai appris l’attaque contre Mademoiselle Stangerson. Je voulais être certain que la dame n’avait pas été tuée, et je ne repartirai pas tant qu’elle ne sera pas parfaitement rétablie. »
Arthur Rance prit alors les devants dans la conversation, ne prêtant aucune attention à certaines des questions de Rouletabille. Il nous donna, sans que nous l’y invitions, ses vues personnelles sur le sujet de la tragédie, des vues qui, autant que je pouvais le comprendre, n’étaient pas loin de celles tenues par Frédéric Larsan. L’Américain pensait aussi que Robert Darzac avait quelque chose à voir dans l’affaire. Il ne le mentionna pas par son nom, mais il n’y avait aucune place pour le doute quant à qui il voulait parler. Il nous dit qu’il était au courant des efforts que le jeune Rouletabille faisait pour démêler l’écheveau du mystère de la Chambre Jaune. Il expliqua que Monsieur Stangerson lui avait raconté tout ce qui s’était passé dans la galerie inexpliquée. Il exprima plusieurs fois son regret de l’absence de Monsieur Darzac du château lors de toutes ces occasions, et pensa que Monsieur Darzac avait agi intelligemment en s’alliant avec Monsieur Joseph Rouletabille, qui ne pouvait manquer, tôt ou tard, de découvrir l’assassin. Il prononça la dernière phrase avec une ironie non dissimulée. Puis il se leva, nous salua et quitta l’auberge.
Rouletabille le regarda par la fenêtre.
« Un drôle de poisson, celui-là ! » dit-il.
« Pensez-vous qu’il passera la nuit au Glandier ? » demandai-je.
À mon grand étonnement, le jeune reporter répondit que cela lui était totalement indifférent qu’il le fasse ou non.
Quant à la manière dont nous occupâmes notre après-midi, je n’ai qu’à dire que Rouletabille me conduisit à la grotte de Sainte-Geneviève et qu’il parla de tout, sauf du sujet qui nous intéressait le plus. Vers le soir, je fus surpris de constater que Rouletabille ne faisait aucun des préparatifs que j’attendais de sa part. Je lui en parlai lorsque la nuit fut tombée et que nous fûmes à nouveau dans sa chambre. Il répondit que toutes ses dispositions étaient déjà prises et que, cette fois, le meurtrier ne lui échapperait pas.
J’exprimai quelque doute à ce sujet, lui rappelant sa disparition dans la galerie, et suggérai que le même phénomène pourrait se reproduire. Il répondit qu’il l’espérait bien. Il ne désirait rien de plus. Je n’insistai pas, sachant par expérience à quel point cela eût été inutile. Il me dit qu’avec l’aide des concierges, le château était surveillé depuis l’aube de telle sorte que personne ne pouvait en approcher sans qu’il le sût, et qu’il ne se souciait pas de ceux qui auraient pu le quitter pour rester dehors.
Il était alors six heures à sa montre. Se levant, il me fit signe de le suivre et, sans chercher le moins du monde à dissimuler ses mouvements ou le bruit de ses pas, il me mena à travers la galerie. Nous atteignîmes la galerie « de droite » et arrivâmes au palier que nous traversâmes. Nous poursuivîmes ensuite notre chemin dans la galerie de l’aile gauche, en passant devant l’appartement du professeur Stangerson.
Tout au fond de la galerie, avant d’arriver au donjon, se trouve la chambre occupée par Arthur Rance. Nous le savions, car nous l’avions vu à la fenêtre donnant sur la cour. La porte de la chambre s’ouvre sur l’extrémité de la galerie, exactement face à la fenêtre est, au bout de la galerie « de droite », là où Rouletabille avait placé le père Jacques, et elle offre une vue imprenable sur la galerie, d’un bout à l’autre du château.
« Cette galerie de dégagement, dit Rouletabille, je me la réserve ; quand je vous le dirai, vous viendrez prendre votre place ici. »
Et il me fit entrer dans un petit placard triangulaire et sombre, construit dans un coude du mur, à gauche de la porte de la chambre d’Arthur Rance. Depuis cette alcôve, je pouvais voir tout ce qui se passait dans la galerie aussi bien que si j’avais été posté devant la porte d’Arthur Rance, et je pouvais surveiller cette porte également. La porte du placard, qui devait être mon poste d’observation, était munie de panneaux de verre transparent. Dans la galerie, où toutes les lampes avaient été allumées, il faisait assez clair. Dans le placard, en revanche, il faisait tout à fait sombre. C’était un endroit splendide pour observer sans être observé.
J’allais bientôt jouer le rôle d’un espion, d’un simple policier. Je me demande ce que mon maître au barreau aurait dit s’il avait su ! Je n’étais pas entièrement satisfait de mes fonctions, mais je ne pouvais refuser à Rouletabille l’assistance qu’il m’avait supplié de lui apporter. Je pris soin de ne pas lui laisser paraître la moindre objection, et ce pour plusieurs raisons. Je voulais l’obliger ; je ne souhaitais pas qu’il me prît pour un lâche ; j’étais rempli de curiosité ; et il était trop tard pour faire machine arrière, même si j’avais été décidé à le faire. Si je n’avais pas eu ces scrupules plus tôt, c’est que ma curiosité l’avait tout à fait emporté sur moi. Je pouvais aussi me dire que j’aidais à sauver la vie d’une femme, et même un avocat peut faire cela en toute conscience.
Nous revînmes sur nos pas le long de la galerie. En atteignant la porte de l’appartement de mademoiselle Stangerson, celle-ci s’ouvrit sous la poussée du maître d’hôtel qui attendait à la table du dîner. (Monsieur Stangerson dînait depuis trois jours avec sa fille dans le salon du premier étage.) Comme la porte restait ouverte, nous vîmes distinctement mademoiselle Stangerson, profitant de l’absence du maître d’hôtel, et pendant que son père se penchait pour ramasser quelque chose qu’il avait laissé tomber, verser le contenu d’une fiole dans le verre de monsieur Stangerson.
Chapitre XXI
À la garde
L’acte, qui me stupéfia, ne parut pas affecter beaucoup Rouletabille. Nous retournâmes dans sa chambre et, sans même faire allusion à ce que nous avions vu, il me donna ses dernières instructions pour la nuit. D’abord, nous devions aller dîner ; après le dîner, je devais prendre position dans le placard sombre et y attendre aussi longtemps qu’il serait nécessaire, pour guetter ce qui pourrait arriver.
« Si vous voyez quelque chose avant moi, expliqua-t-il, vous devrez me prévenir. Si l’homme pénètre dans la galerie de « droite » par un autre chemin que la galerie de dégagement, vous le verrez avant moi, car vous avez une vue sur toute la longueur de la galerie de « droite », alors que je ne peux commander que la vue sur la galerie de dégagement. Tout ce que vous avez à faire pour me prévenir est de détacher le cordon qui retient le rideau de la fenêtre de la galerie de « droite », la plus proche du placard sombre. Le rideau tombera de lui-même et laissera immédiatement un carré d’ombre là où, auparavant, il y avait un carré de lumière. Pour faire cela, il vous suffira de passer la main hors du placard ; je comprendrai parfaitement votre signal. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite, vous me verrez arriver au tournant de la galerie de dégagement. »
« Que dois-je faire alors ? »
« Vous viendrez immédiatement vers moi, derrière l’homme ; mais je serai déjà sur lui et j’aurai vu son visage. »
J’esquissai un faible sourire.
« Pourquoi souriez-vous ? Eh bien, souriez tant que vous en avez l’occasion, mais je vous jure que vous n’en aurez plus le temps dans quelques heures. »
« Et si l’homme s’échappe ? »
« Tant mieux, dit Rouletabille, froidement. Je ne veux pas le capturer. Il peut se tirer d’affaire comme il peut. Je le laisserai partir après avoir vu son visage. C’est tout ce que je veux. Je saurai ensuite quoi faire pour que, en ce qui concerne mademoiselle Stangerson, il soit mort pour elle, même s’il continue à vivre. Si je le prenais vivant, mademoiselle Stangerson et Robert Darzac ne me le pardonneraient peut-être jamais ! Et je souhaite conserver leur bienveillance et leur respect. »
« En voyant, comme je viens de le voir, mademoiselle Stangerson verser un narcotique dans le verre de son père, afin qu’il ne soit pas éveillé pour interrompre la conversation qu’elle va avoir avec son meurtrier, vous pouvez imaginer qu’elle ne me serait pas reconnaissante si j’amenais l’homme de la Chambre Jaune et de la galerie inexplicable, pieds et poings liés, devant son père. Je réalise maintenant que si je dois sauver la malheureuse dame, je dois faire taire l’homme et non le capturer. Tuer un être humain n’est pas une mince affaire. D’ailleurs, ce n’est pas mon affaire, à moins que l’homme lui-même n’en fasse mon affaire. D’un autre côté, le réduire au silence pour toujours sans l’assentiment et la confiance de la dame, c’est agir de sa propre initiative et supposer une connaissance de tout sans rien avoir pour base. Heureusement, mon ami, j’ai deviné, non, j’ai tout déduit. Tout ce que je demande à l’homme qui vient cette nuit, c’est de m’apporter son visage, afin qu’il puisse entrer… »
« Dans le cercle ? »
« Exactement ! Et son visage ne me surprendra pas ! »
« Mais je croyais que vous aviez vu son visage la nuit où vous avez bondi dans la chambre ? »
« Seulement imparfaitement. La bougie était au sol ; et, sa barbe… »
« Portera-t-il sa barbe ce soir ? »
« Je pense pouvoir dire avec certitude que oui. Mais la galerie est éclairée et, maintenant, je sais — ou du moins, mon cerveau sait — et mes yeux verront. »
« Si nous ne sommes là que pour le voir et le laisser s’échapper, pourquoi sommes-nous armés ? »
« Parce que, si l’homme de la Chambre Jaune et de la galerie inexplicable sait que je sais, il est capable de tout ! Nous aurions alors à nous défendre. »
« Et vous êtes sûr qu’il viendra ce soir ? »
« Aussi sûr que vous êtes debout ici ! Ce matin, à dix heures et demie, mademoiselle Stangerson, de la manière la plus habile qui soit, a fait en sorte de n’avoir aucune infirmière cette nuit. Elle leur a donné un congé de vingt-quatre heures, sous des prétextes plausibles, et n’a voulu personne d’autre avec elle que son père, pendant leur absence. Son père, qui doit dormir dans le boudoir, a volontiers consenti à cet arrangement. Le départ de Darzac et ce qu’il m’a dit, ainsi que les précautions extraordinaires que mademoiselle Stangerson prend pour être seule ce soir, ne me laissent aucun doute. Elle a préparé le terrain pour la venue de l’homme que Darzac redoute. »
« C’est effrayant ! »
« Ça l’est ! »
« Et ce que nous l’avons vue faire, c’était pour endormir son père ? »
« Oui. »
« Alors nous ne sommes que deux pour le travail de cette nuit ? »
« Quatre ; le concierge et sa femme monteront la garde quoi qu’il arrive. Je ne leur accorde pas beaucoup de valeur avant, mais le concierge pourrait être utile après, s’il doit y avoir un meurtre ! »
« Alors vous pensez qu’il pourrait y en avoir un ? »
« S’il le souhaite. »
« Pourquoi n’avez-vous pas fait venir le père Jacques ? Ne lui avez-vous fait faire aucune utilisation aujourd’hui ? »
« Non », répondit Rouletabille sèchement.
Je gardai le silence pendant un moment, puis, anxieux de connaître ses pensées, je lui demandai tout de go :
« Pourquoi ne pas le dire à Arthur Rance ? Il peut nous être d’une grande aide. »
« Oh ! dit Rouletabille d’un ton irrité, alors vous voulez mettre tout le monde dans les secrets de mademoiselle Stangerson ? Venez, allons dîner ; il est temps. Ce soir nous dînons dans la chambre de Frédéric Larsan, du moins s’il n’est pas aux trousses de Darzac. Il colle à lui comme une sangsue. Mais, quoi qu’il en soit, s’il n’y est pas maintenant, je suis tout à fait sûr qu’il y sera ce soir ! C’est lui que je vais terrasser ! »
À ce moment, nous entendîmes un bruit dans la pièce voisine.
« Ce doit être lui », dit Rouletabille.
« J’ai oublié de vous demander, dis-je, si nous devons faire allusion aux affaires de cette nuit quand nous serons avec ce policier. J’imagine que non. Est-ce bien cela ? »
« Évidemment. Nous allons opérer seuls, pour notre propre compte personnel. »
« Pour que toute la gloire soit à nous ? »
Rouletabille rit.
Nous dînames avec Frédéric Larsan dans sa chambre. Il nous dit qu’il venait de rentrer et nous invita à nous mettre à table. Nous prîmes notre dîner dans la meilleure humeur, et je n’eus aucun mal à apprécier les sentiments de certitude que ressentaient aussi bien Rouletabille que Larsan. Rouletabille raconta au grand Fred que j’étais venu pour une visite de hasard, et qu’il m’avait demandé de rester pour l’aider dans la lourde pile d’écriture qu’il avait à abattre pour « l’Époque ». Je devais repartir pour Paris, dit-il, par le train de onze heures, en emportant sa « copie », qui prenait la forme d’un récit relatant les principaux épisodes des mystères du Glandier. Larsan sourit à cette explication comme un homme qui n’est pas dupe et s’abstient poliment de faire la moindre remarque sur des questions qui ne le concernent pas.
Avec des précautions infinies sur les mots qu’ils employaient, et même sur le ton de leur voix, Larsan et Rouletabille discutèrent longuement de la présence de M. Arthur Rance au château, et de son passé en Amérique, sur lequel ils exprimèrent le désir d’en savoir plus, du moins en ce qui concernait ses relations avec les Stangerson. À un moment donné, Larsan, qui me parut souffrant, dit avec un effort :
« Je pense, monsieur Rouletabille, que nous n’avons plus grand-chose à faire au Glandier, et que nous n’y dormirons plus beaucoup de nuits. »
« Je le pense aussi, monsieur Fred. »
« Alors vous pensez que le dénouement de l’affaire a été atteint ? »
« Je pense, en effet, que nous n’avons plus rien à découvrir », répondit Rouletabille.
« Avez-vous trouvé votre criminel ? » demanda Larsan.
« Et vous ? »
« Oui. »
« Moi aussi », dit Rouletabille.
« Peut-il s’agir du même homme ? »
« Je ne sais pas si vous avez dévié de votre idée première », dit le jeune reporter. Puis il ajouta, avec insistance : « Monsieur Darzac est un honnête homme ! »
« En êtes-vous sûr ? » demanda Larsan. « Eh bien, je suis sûr qu’il ne l’est pas. Alors, c’est une lutte, donc ? »
« Oui, c’est une lutte. Mais je vous battrai, monsieur Frédéric Larsan. »
« La jeunesse ne doute jamais de rien », dit le grand Fred en riant, et il me tendit la main en guise de conclusion.
La réponse de Rouletabille vint comme un écho :
« De rien ! »
Soudain, Larsan, qui s’était levé pour nous souhaiter bonne nuit, porta ses deux mains à sa poitrine et chancela. Il fut obligé de s’appuyer sur Rouletabille pour se soutenir et s’empêcher de tomber.
« Oh ! Oh ! cria-t-il. Qu’est-ce qui m’arrive ? Ai-je été empoisonné ? »
Il nous regarda avec des yeux hagards. Nous l’interrogeâmes en vain ; il ne nous répondit pas. Il s’était affaissé dans un fauteuil et nous ne pûmes en tirer un mot. Nous étions extrêmement inquiets, aussi bien pour lui que pour nous-mêmes, car nous avions partagé tous les plats qu’il avait mangés. Il semblait ne plus souffrir ; mais sa tête lourde était tombée sur son épaule et ses paupières étaient étroitement closes. Rouletabille se pencha sur lui, écoutant les battements de son cœur.
Le visage de mon ami, cependant, quand il se redressa, était aussi calme qu’il avait été agité un instant auparavant.
« Il dort », dit-il.
Il me conduisit dans sa chambre, après avoir fermé celle de Larsan.
« La drogue ? demandai-je. Mademoiselle Stangerson veut-elle endormir tout le monde, ce soir ? »
« Peut-être », répondit Rouletabille ; mais je vis qu’il pensait à autre chose.
« Mais qu’en est-il de nous ? m’exclamai-je. Comment savons-nous que nous n’avons pas été drogués ? »
« Vous sentez-vous indisposé ? » me demanda Rouletabille froidement.
« Pas le moins du monde. »
« Ressentez-vous une quelconque envie de dormir ? »
« Aucune, absolument. »
« Eh bien, alors, mon ami, fumez cet excellent cigare. »
Et il me tendit un Havane de choix, que monsieur Darzac lui avait donné, pendant qu’il allumait sa bruyère — son éternelle bruyère.
Nous restâmes dans sa chambre jusqu’à environ dix heures sans qu’un mot ne soit échangé entre nous. Enfoncé dans un fauteuil, Rouletabille restait assis et fumait régulièrement, le front pensif et le regard lointain. Aux douze coups de dix heures, il retira ses bottes et me fit signe d’en faire autant. Debout en chaussettes, il dit, sur un ton si bas que je devinai le mot plutôt que je ne l’entendis :
« Revolver. »
Je sortis mon revolver de la poche de ma veste.
« Armez-le ! » dit-il.
Je fis comme il me l’avait ordonné.
Puis, se dirigeant vers la porte de sa chambre, il l’ouvrit avec une précaution infinie ; elle ne fit aucun bruit. Nous étions dans la galerie de dégagement. Rouletabille me fit un autre signe que je compris comme signifiant que je devais prendre mon poste dans le placard sombre.
Quand je fus à quelque distance de lui, il me rejoignit et m’embrassa ; et alors je le vis, avec la même précaution, retourner dans sa chambre. Étonné par son étreinte, et quelque peu inquiet, j’arrivai sans difficulté à la galerie de droite, traversant le palier et atteignant le placard sombre.
Avant d’y entrer, j’examinai le cordon du rideau de la fenêtre et trouvai qu’il me suffirait de le libérer de son attache avec mes doigts pour que le rideau tombât sous son propre poids et cachât le carré de lumière à Rouletabille — le signal convenu. Le bruit d’un pas me fit m’arrêter devant la porte d’Arthur Rance. Il n’était donc pas encore au lit ! Comment se faisait-il que, étant au château, il n’eût pas dîné avec monsieur Stangerson et sa fille ? Je ne l’avais pas vu à table avec eux, au moment où nous avions jeté un coup d’œil.
Je me retirai dans le placard sombre. Je me trouvai parfaitement situé. Je pouvais voir sur toute la longueur de la galerie. Rien, absolument rien ne pouvait y passer sans que je le voie. Mais qu’allait-il s’y passer ? L’étreinte de Rouletabille me revint à l’esprit. Je me disais qu’on ne se quitte pas ainsi, sauf en une occasion importante ou dangereuse. Étais-je donc en danger ?
Ma main se crispa sur la crosse de mon revolver et j’attendis. Je ne suis pas un héros ; mais je ne suis pas non plus un lâche.
J’attendis environ une heure, et pendant tout ce temps je ne vis rien d’inhabituel. La pluie, qui avait commencé à tomber fort vers neuf heures, avait maintenant cessé.
Mon ami m’avait dit que, probablement, rien ne se passerait avant minuit ou une heure du matin. Il n’était pourtant pas plus de onze heures et demie quand j’entendis la porte de la chambre d’Arthur Rance s’ouvrir très lentement. La porte resta ouverte pendant une minute qui me parut longue. Comme elle s’ouvrait sur la galerie, c’est-à-dire vers l’extérieur, je ne pouvais pas voir ce qui se passait dans la chambre derrière la porte.
À ce moment, je remarquai un bruit étrange, répété trois fois, venant du parc. Ordinairement, je n’y aurais pas attaché plus d’importance qu’au bruit des chats sur le toit. Mais la troisième fois, le miaulement fut si aigu et si perçant que je me souvins de ce que j’avais entendu dire à propos du cri de la Bête du bon Dieu. Comme le cri avait accompagné tous les événements au Glandier, je ne pus m’empêcher de frissonner à cette pensée.
Juste après, je vis un homme apparaître à l’extérieur de la porte et la refermer derrière lui. Au début, je ne pus le reconnaître, car il me tournait le dos et il était penché sur un paquet assez volumineux. Quand il eut refermé la porte et ramassé le paquet, il se tourna vers le placard sombre, et alors je vis qui c’était. C’était le garde forestier, l’Homme Vert. Il portait le même costume que celui qu’il avait quand je l’avais vu pour la première fois sur la route devant l’auberge du Donjon. Il n’y avait aucun doute sur le fait qu’il s’agissait du garde. Comme le cri de la Bête du Bon Dieu retentissait pour la troisième fois, il posa le paquet et se dirigea vers la deuxième fenêtre, en comptant à partir du placard sombre. Je n’osai risquer le moindre mouvement, craignant de trahir ma présence.
Arrivé à la fenêtre, il scruta le parc. La nuit était maintenant claire, la lune apparaissant par intervalles. L’Homme Vert leva deux fois les bras, faisant des signes que je ne compris pas ; puis, quittant la fenêtre, il reprit son paquet et se déplaça le long de la galerie vers le palier.
Rouletabille m’avait ordonné de détacher le cordon du rideau quand je verrais quelque chose. Rouletabille s’attendait-il à cela ? Ce n’était pas mon affaire de poser des questions. Tout ce que j’avais à faire était d’obéir aux instructions. Je détachai le cordon de la fenêtre ; mon cœur battait à tout rompre. L’homme atteignit le palier, mais, à ma grande surprise — je m’attendais à le voir continuer à longer la galerie — je le vis descendre l’escalier menant au vestibule.
Que devais-je faire ? Je regardai stupidement le lourd rideau qui avait coupé la lumière de la fenêtre. Le signal avait été donné, et je ne vis pas Rouletabille apparaître au coin de la galerie de dégagement. Personne n’apparut. J’étais extrêmement perplexe. Une demi-heure passa, une éternité pour moi. Que devais-je faire maintenant, même si je voyais quelque chose ? Le signal une fois donné, je ne pouvais le donner une seconde fois. M’aventurer dans la galerie risquait de compromettre tous les plans de Rouletabille. Après tout, je n’avais rien à me reprocher, et si quelque chose était arrivé que mon ami n’avait pas prévu, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Incapable de lui être d’un quelconque secours supplémentaire par le biais d’un signal, je quittai le placard sombre et, toujours en chaussettes, je pris mes précautions et me dirigeai vers la galerie de dégagement.
Il n’y avait personne. J’allai jusqu’à la porte de la chambre de Rouletabille et j’écoutai. Je n’entendais rien. Je frappai doucement. Il n’y eut pas de réponse. Je tournai la poignée de la porte et elle s’ouvrit. J’entrai. Rouletabille gisait étendu de tout son long sur le sol.
Chapitre XXII
Le corps incroyable
Je me penchai avec une vive anxiété sur le corps du reporter et eus la joie de constater qu’il dormait profondément, ce même sommeil malsain que j’avais vu s’abattre sur Frédéric Larsan. Il avait succombé à l’influence de la même drogue qui avait été mêlée à notre nourriture. Comment se faisait-il donc que, moi aussi, je n’en eusse pas été terrassé ? Je réfléchis que la drogue devait avoir été mise dans notre vin ; car cela expliquerait mon état. Je ne bois jamais en mangeant. Naturellement enclin à l’obésité, je suis astreint à un régime sec. Je secouai Rouletabille, mais ne pus parvenir à le réveiller. C’était, sans aucun doute, l’œuvre de Mademoiselle Stangerson.
Elle avait certainement jugé nécessaire de se prémunir contre ce jeune homme aussi bien que contre son père. Je me rappelai que le domestique, en nous servant, avait recommandé un excellent Chablis qui, sans nul doute, provenait de la table du professeur.
Plus d’un quart d’heure s’écoula. Je résolus, dans les circonstances pressantes, d’avoir recours à des mesures extrêmes. Je lançai une carafe d’eau froide sur la tête de Rouletabille. Il ouvrit les yeux. Je lui frappai le visage et le relevai. Je le sentis se raidir dans mes bras et l’entendis murmurer : « Continuez, continuez ; mais ne faites pas de bruit. » Je le pinçai et le secouai jusqu’à ce qu’il fût capable de se tenir debout. Nous étions sauvés !
« Ils m’ont fait dormir, dit-il. Ah ! J’ai passé un affreux quart d’heure avant de céder. Mais c’est fini maintenant. Ne me quittez pas. »
Il n’eut pas plus tôt prononcé ces mots que nous fûmes saisis par un cri effroyable qui résonna dans le château, — un véritable cri de mort.
« Malheur ! » rugit Rouletabille ; « nous serons trop tard ! »
Il essaya de se précipiter vers la porte, mais il était trop étourdi et tomba contre le mur. J’étais déjà dans la galerie, revolver au poing, courant comme un fou vers la chambre de Mademoiselle Stangerson. Au moment où j’arrivai à l’intersection de la galerie de dégagement et de la galerie de droite, je vis une silhouette quitter son appartement qui, en quelques enjambées, eut atteint le palier.
Je n’étais plus maître de moi-même. Je tirai. La détonation du revolver fit un bruit assourdissant ; mais l’homme continua sa fuite dans l’escalier. Je courus derrière lui, criant : « Arrêtez ! — arrêtez ! ou je vous tue ! » Alors que je me précipitais à sa suite dans l’escalier, je me trouvai face à face avec Arthur Rance venant de l’aile gauche du château, hurlant : « Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? » Nous arrivâmes presque en même temps au pied de l’escalier. La fenêtre du vestibule était ouverte. Nous vîmes distinctement la forme d’un homme qui s’enfuyait. Instinctivement, nous tirâmes nos revolvers dans sa direction. Il n’était pas à plus de dix pas devant nous ; il chancela et nous pensâmes qu’il allait tomber. Nous avions bondi par la fenêtre, mais l’homme s’élança avec une vigueur renouvelée. J’étais en chaussettes, et l’Américain était pieds nus. N’ayant aucun espoir de le rattraper, nous tirâmes nos dernières cartouches sur lui. Mais il continuait toujours à courir, longeant le côté droit de la cour vers l’extrémité de l’aile droite du château, qui n’avait d’autre issue que la porte de la petite chambre occupée par le garde forestier.
L’homme, bien qu’il fût manifestement blessé par nos balles, était maintenant à vingt mètres devant nous. Soudain, derrière nous, et au-dessus de nos têtes, une fenêtre de la galerie s’ouvrit et nous entendîmes la voix de Rouletabille crier désespérément : —
« Tirez, Bernier ! — Tirez ! »
À cet instant, la nuit claire, éclairée par la lune, fut illuminée par un large éclat. À sa lumière, nous vîmes le père Bernier avec son fusil sur le seuil de la porte du donjon.
Il avait bien visé. L’ombre tomba. Mais comme elle avait atteint l’extrémité de l’aile droite du château, elle tomba de l’autre côté de l’angle du bâtiment ; c’est-à-dire que nous la vîmes sur le point de tomber, mais non l’effondrement lui-même. Bernier, Arthur Rance et moi-même atteignîmes l’autre côté vingt secondes plus tard. L’ombre gisait morte à nos pieds.
Tiré de sa léthargie par les cris et les détonations, Larsan ouvrit la fenêtre de sa chambre et nous appela. Rouletabille, tout à fait réveillé maintenant, nous rejoignit au même moment, et je lui criai :
« Il est mort ! — est mort ! »
« Tant mieux, dit-il. Emmenez-le dans le vestibule du château. » Puis, comme s’il se ravisait, il dit : « Non ! — non ! Mettons-le dans sa propre chambre. »
Rouletabille frappa à la porte. Personne ne répondit. Naturellement, cela ne me surprit pas.
« Il n’est évidemment pas là, sinon il serait sorti, dit le reporter. Portons-le au vestibule alors. »
Depuis que nous avions atteint l’ombre morte, un épais nuage avait couvert la lune et assombri la nuit, de sorte que nous étions incapables de distinguer les traits. Le père Jacques, qui nous avait rejoints, nous aida à transporter le corps dans le vestibule, où nous le déposâmes sur la marche inférieure de l’escalier. En chemin, j’avais senti mes mains mouillées par le sang chaud coulant des blessures.
Le père Jacques courut à la cuisine et revint avec une lanterne. Il la tint près du visage de l’ombre morte, et nous reconnûmes le garde, l’homme appelé par l’aubergiste de l’auberge du Donjon l’Homme Vert, que, une heure plus tôt, j’avais vu sortir de la chambre d’Arthur Rance en portant un paquet. Mais ce que j’avais vu, je ne pourrais le dire à Rouletabille que plus tard, quand nous serions seuls.
* * * * *
Rouletabille et Frédéric Larsan éprouvèrent une cruelle déception devant le résultat de l’aventure de la nuit. Ils ne pouvaient que regarder avec consternation et stupéfaction le corps de l’Homme Vert.
Le père Jacques affichait un visage stupidement chagrin et, avec des lamentations idiotes, répétait que nous nous trompions — le garde ne pouvait pas être l’agresseur. Nous dûmes le contraindre au silence. Il n’aurait pas pu montrer un chagrin plus grand si le corps avait été celui de son propre fils. Je remarquai, alors que nous étions tous plus ou moins déshabillés et pieds nus, qu’il était entièrement vêtu.
Rouletabille n’avait pas quitté le corps. Agenouillé sur les dalles à la lumière de la lanterne du père Jacques, il retira les vêtements du cadavre et mit sa poitrine à nu. Puis, arrachant la lanterne au père Jacques, il la tint au-dessus du cadavre et vit une plaie béante. Se levant soudain, il s’exclama d’une voix remplie d’une ironie sauvage : —
« L’homme que vous croyez avoir été abattu a été tué par un coup de couteau dans le cœur ! »
Je pensai que Rouletabille était devenu fou ; mais, me penchant sur le corps, je constatai rapidement que Rouletabille avait raison. Pas une trace de balle nulle part — la blessure, manifestement faite par une lame tranchante, avait pénétré le cœur.
Chapitre XXIII
La double piste
J’étais à peine remis de la surprise dans laquelle cette nouvelle découverte m’avait plongé, quand Rouletabille me toucha l’épaule et me demanda de le suivre dans sa chambre.
« Qu’allons-nous y faire ? »
« Réfléchir à la question. »
J’avoue que je n’étais pas en état de beaucoup réfléchir, et je ne pouvais comprendre comment Rouletabille pouvait se maîtriser au point de pouvoir s’asseoir calmement pour réfléchir alors qu’il devait savoir que Mademoiselle Stangerson était à cet instant presque sur le point de mourir. Mais sa maîtrise de soi était plus que je ne pouvais l’expliquer. Fermant la porte de sa chambre, il me fit signe vers une chaise et, s’asseyant devant moi, sortit sa pipe. Nous restâmes là quelque temps en silence, puis je m’endormis.
À mon réveil, il faisait jour. Il était huit heures à ma montre. Rouletabille n’était plus dans la chambre. Je me levai pour sortir quand la porte s’ouvrit et mon ami rentra. Il n’avait manifestement pas perdu de temps.
« Qu’en est-il de Mademoiselle Stangerson ? » lui demandai-je.
« Son état, bien que très alarmant, n’est pas désespéré. »
« Quand avez-vous quitté cette chambre ? »
« Vers l’aube. »
« Je suppose que vous avez travaillé dur ? »
« Plutôt ! »
« Avez-vous découvert quelque chose ? »
« Deux jeux d’empreintes de pas ! »
« Expliquent-ils quelque chose ? »
« Oui. »
« Ont-ils un rapport avec le mystère du corps du garde ? »
« Oui ; le mystère n’est plus un mystère. Ce matin, en faisant le tour du château, j’ai trouvé deux jeux distincts d’empreintes de pas, faits en même temps, la nuit dernière. Ils ont été faits par deux personnes marchant côte à côte. Je les ai suivis de la cour vers la chênaie. Larsan m’a rejoint. C’étaient le même genre d’empreintes que celles faites au moment de l’agression dans la Chambre Jaune — un jeu venait de bottes maladroites et l’autre avait été fait par des bottes soignées, si ce n’est que le gros orteil de l’un des jeux était d’une taille différente de celui mesuré lors de l’incident de la Chambre Jaune. J’ai comparé les marques avec les patrons en papier que j’avais faits précédemment.
« Toujours en suivant la trace des empreintes, Larsan et moi avons quitté la chênaie et atteint le bord du lac. Là, elles bifurquaient vers un petit sentier menant à la grande route d’Epinay où nous avons perdu les traces dans la route nouvellement macadamisée.
« Nous sommes retournés au château et nous nous sommes séparés à la cour. Nous nous sommes cependant retrouvés dans la chambre du père Jacques où nos trains de pensée séparés nous avaient menés tous les deux. Nous avons trouvé le vieux serviteur au lit. Ses vêtements sur la chaise étaient trempés et ses bottes très boueuses. Il ne s’est certainement pas mis dans cet état en nous aidant à porter le corps du garde. Il ne pleuvait pas alors. Puis son visage montrait une fatigue extrême et il nous regardait avec des yeux terrifiés.
« À notre première interrogation, il nous a dit qu’il s’était couché immédiatement après l’arrivée du médecin. En insistant, cependant, car il était évident pour nous qu’il ne disait pas la vérité, il a avoué qu’il avait été absent du château. Il a expliqué son absence en disant qu’il avait mal à la tête et qu’il était allé prendre l’air, mais n’était pas allé plus loin que la chênaie. Quand nous lui avons alors décrit tout le trajet qu’il avait suivi, il s’est assis dans son lit en tremblant.
« “Et vous n’étiez pas seul !” a crié Larsan.
« “Vous l’avez donc vu ?” a haleté le père Jacques.
« “Quoi ?” ai-je demandé.
« “Le fantôme — le fantôme noir !”
« Puis il nous a raconté que, depuis plusieurs nuits, il voyait ce qu’il persistait à appeler le fantôme noir. Il entrait dans le parc aux douze coups de minuit et glissait furtivement à travers les arbres ; il lui semblait passer à travers les troncs des arbres. Deux fois, il l’avait vu depuis sa fenêtre, à la lumière de la lune, et s’était levé pour suivre l’étrange apparition. Avant-hier soir, il l’avait presque rattrapé ; mais il s’était évanoui au coin du donjon. La nuit dernière, cependant, il n’avait pas quitté le château, son esprit étant troublé par un pressentiment qu’un nouveau crime serait tenté. Soudain, il a vu le fantôme noir surgir de quelque part au milieu de la cour. Il l’a suivi jusqu’au lac et jusqu’à la grande route d’Epinay, où le fantôme a soudainement disparu.
« “Avez-vous vu son visage ?” a demandé Larsan.
« “Non ! — je n’ai vu rien d’autre que des voiles noirs.”
« “Êtes-vous sorti après ce qui s’est passé sur la galerie ?”
« “Je ne pouvais pas ! — j’étais terrifié.”
« “Père Jacques, ai-je dit d’une voix menaçante, vous ne l’avez pas suivi ; vous et le fantôme avez marché jusqu’à Epinay ensemble — bras dessus, bras dessous !”
« “Non ! a-t-il crié, détournant les yeux, je ne l’ai pas fait. Il s’est mis à pleuvoir à verse, et — je suis revenu. Je ne sais pas ce qu’est devenu le fantôme noir.”
« Nous l’avons laissé, et quand nous avons été dehors, je me suis tourné vers Larsan, le regardant droit dans les yeux, et j’ai posé ma question soudainement pour le prendre au dépourvu :
« “Un complice ?”
« “Comment puis-je savoir ?” a-t-il répondu en haussant les épaules. “On ne peut être sûr de rien dans une affaire comme celle-ci. Il y a vingt-quatre heures, j’aurais juré qu’il n’y avait pas de complice !” Il m’a quitté en disant qu’il partait pour Epinay. »
« Eh bien, qu’en concluez-vous ? » ai-je demandé à Rouletabille, après qu’il eut terminé son récit. « Personnellement, je suis dans le noir complet. Je n’y comprends rien. Qu’en déduisez-vous ? »
« Tout ! Tout ! » s’est-il exclamé. « Mais, a-t-il dit brusquement, allons en savoir plus sur Mademoiselle Stangerson. »
Chapitre XXIV
Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin
Mademoiselle Stangerson avait été pour la seconde fois presque assassinée. Malheureusement, elle était dans un état trop faible pour supporter les blessures plus graves de cette seconde attaque aussi bien qu’elle avait supporté celles de la première. Elle avait reçu trois blessures à la poitrine par le couteau de l’assassin, et elle resta longtemps entre la vie et la mort. Son physique robuste, cependant, la sauva ; mais bien qu’elle se fût rétablie physiquement, on découvrit que son esprit avait été affecté. La moindre allusion au terrible incident la plongeait dans le délire, et l’arrestation de Robert Darzac, qui suivit le jour après la mort tragique du garde, sembla plonger sa fine intelligence dans une mélancolie complète.
Robert Darzac arriva au château vers neuf heures et demie. Je le vis se précipiter à travers le parc, ses cheveux et ses vêtements en désordre et son visage d’une pâleur mortelle. Rouletabille et moi regardions par une fenêtre de la galerie. Il nous vit et poussa un cri de désespoir : « Je suis trop tard ! »
Rouletabille répondit : « Elle vit ! »
Une minute plus tard, Darzac était entré dans la chambre de Mademoiselle Stangerson et, à travers la porte, nous pouvions entendre ses sanglots déchirants.
* * * * *
« Il y a une fatalité dans ce lieu ! » gémit Rouletabille. « Quelques dieux infernaux doivent veiller sur les malheurs de cette famille ! — Si je n’avais pas été drogué, j’aurais sauvé Mademoiselle Stangerson. Je l’aurais fait taire pour toujours. Et le garde n’aurait pas été tué ! »
* * * * *
Monsieur Darzac vint nous parler. Sa détresse était terrible. Rouletabille lui raconta tout : ses préparatifs pour la sécurité de Mademoiselle Stangerson ; ses plans soit pour capturer, soit pour se débarrasser de l’agresseur pour toujours ; et comment il aurait réussi sans le droguage.
« Si seulement vous m’aviez fait confiance ! » dit le jeune homme, d’un ton bas, « si vous aviez seulement supplié Mademoiselle Stangerson de se confier à moi ! — Mais, là encore, tout le monde ici se méfie de tout le monde, la fille se méfie de son père, et même de son amant. Alors que vous me demandez de la protéger, elle fait tout ce qu’elle peut pour me contrarier. C’est pour cela que je suis arrivé sur les lieux trop tard ! »
À la demande de Monsieur Robert Darzac, Rouletabille décrivit toute la scène. Appuyé contre le mur, pour s’empêcher de tomber, il s’était frayé un chemin jusqu’à la chambre de Mademoiselle Stangerson, pendant que nous courions après le supposé meurtrier. La porte de l’antichambre était ouverte et, quand il entra, il trouva Mademoiselle Stangerson étendue, en partie renversée sur le bureau. Son peignoir était teint par le sang coulant de sa poitrine. Toujours sous l’influence de la drogue, il sentait qu’il marchait dans un horrible cauchemar.
Il retourna machinalement à la galerie, ouvrit une fenêtre, cria son ordre de tirer, puis retourna dans la chambre. Il traversa le boudoir désert, entra dans le salon et essaya de réveiller Monsieur Stangerson qui était étendu sur un canapé. Monsieur Stangerson se leva stupidement et se laissa entraîner par Rouletabille dans la pièce où, en voyant le corps de sa fille, il poussa un cri déchirant. Tous deux unirent leurs faibles forces et la portèrent sur son lit.
En chemin pour nous rejoindre, Rouletabille passa près du bureau. Sur le sol, près de lui, il vit un gros paquet. Il s’agenouilla et, trouvant l’emballage lâche, il l’examina et distingua une énorme quantité de papiers et de photographies. Sur l’un des papiers, il lut : « Nouveau condensateur électroscopique différentiel. Propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable et l’éther impondérable. » Étrange ironie du sort que les précieux papiers du professeur lui soient restitués au moment même où l’on tentait de priver sa fille de la vie ! Que valent les papiers pour lui maintenant ?
* * * * *
Le matin suivant cette nuit affreuse vit Monsieur de Marquet de retour au château, avec son greffier et ses gendarmes. Bien sûr, nous fûmes tous interrogés. Rouletabille et moi étions déjà convenus de ce qu’il fallait dire. Je gardai pour moi toute information sur ma présence dans le placard sombre et ne dis rien sur le droguage. Nous ne voulions pas suggérer d’aucune manière que Mademoiselle Stangerson avait attendu son visiteur nocturne. La pauvre femme pourrait peut-être ne jamais se remettre, et ce n’était pas notre affaire de lever le voile d’un secret dont elle avait si chèrement payé la préservation.
Arthur Rance raconta à tout le monde, d’une manière si naturelle que cela m’étonna, qu’il avait vu le garde pour la dernière fois vers onze heures de cette nuit fatale. Il était venu pour sa valise, dit-il, qu’il devait prendre pour lui tôt le lendemain matin à la gare de Saint-Michel ; et avait été retenu tard à courir après des braconniers. Arthur Rance avait, en effet, eu l’intention de quitter le château et, selon son habitude, d’aller à pied à la gare.
Monsieur Stangerson confirma ce que Rance avait dit, ajoutant qu’il n’avait pas demandé à Rance de dîner avec lui parce que son ami avait pris congé d’eux deux plus tôt dans la soirée. Monsieur Rance s’était fait servir le thé dans sa chambre, parce qu’il s’était plaint d’un léger malaise.
Bernier témoigna, instruit par Rouletabille, que le garde lui avait ordonné de se rencontrer à un endroit près de la chênaie, dans le but de guetter des braconniers. Constatant que le garde ne respectait pas son rendez-vous, lui, Bernier, était parti à sa recherche. Il était presque arrivé au donjon quand il vit une silhouette courir rapidement dans une direction opposée à lui, vers l’aile droite du château. Il entendit des coups de revolver venant de derrière la silhouette et vit Rouletabille à l’une des fenêtres de la galerie. Il entendit Rouletabille lui crier de tirer, et il avait tiré. Il crut avoir tué l’homme jusqu’à ce qu’il apprît, après que Rouletabille eut découvert le corps, que l’homme était mort d’un coup de couteau. Qui l’avait donné, il ne pouvait l’imaginer. « Personne n’aurait pu être près de l’endroit sans que je le voie. » Quand le juge d’instruction lui rappela que l’endroit où le corps fut trouvé était très sombre et que lui-même n’avait pas été capable de reconnaître le garde avant de tirer, le père Bernier répondit que ni eux n’avaient vu l’autre corps ; ni ils ne l’avaient trouvé. Dans la cour étroite où cinq personnes se tenaient, il aurait été étrange que l’autre corps, s’il avait été là, eût pu s’échapper. La seule porte qui s’ouvrait sur la cour était celle de la chambre du garde, et cette porte était fermée, et la clé en fut trouvée dans la poche du garde.
Quoi qu’il en soit, le juge d’instruction ne poursuivit pas son enquête dans cette direction. Il était évidemment convaincu que nous avions manqué l’homme que nous poursuivions et que nous étions tombés sur le corps du garde dans notre poursuite. Cette affaire du garde était une autre affaire entièrement. Il voulait s’en assurer sans plus attendre. Probablement cela concordait-il avec les conclusions auxquelles il était déjà arrivé concernant le garde et ses intrigues avec la femme de Mathieu, l’aubergiste de l’auberge du Donjon. Ce Mathieu, plus tard dans l’après-midi, fut arrêté et emmené à Corbeil malgré son rhumatisme. On l’avait entendu menacer le garde, et bien qu’aucune preuve contre lui n’eût été trouvée à son auberge, le témoignage de charretiers qui avaient entendu les menaces était suffisant pour justifier sa détention.
L’interrogatoire en était arrivé là lorsque, à notre surprise, Frédéric Larsan revint au château. Il était accompagné de l’un des employés du chemin de fer. À ce moment, Rance et moi étions dans le vestibule à discuter de la culpabilité ou de l’innocence de Mathieu, tandis que Rouletabille se tenait à l’écart, plongé, semble-t-il, dans ses pensées. Le juge d’instruction et son greffier étaient dans le petit salon vert, tandis que Darzac était avec le médecin et Stangerson dans la chambre de la dame. Lorsque Frédéric Larsan entra dans le vestibule avec l’employé du chemin de fer, Rouletabille et moi le reconnûmes aussitôt à sa petite barbe blonde. Nous échangeâmes des regards significatifs. Larsan se fit annoncer au juge d’instruction par le gendarme et entra avec l’employé de chemin de fer au moment où le père Jacques en sortait. Une dizaine de minutes s’écoulèrent, durant lesquelles Rouletabille parut extrêmement impatient. La porte du salon fut alors ouverte et nous entendîmes le magistrat appeler le gendarme, qui entra. Peu après, celui-ci ressortit, monta les escaliers et, revenant peu après, entra chez le magistrat et dit :
« Monsieur, Monsieur Robert Darzac ne viendra pas ! »
« Quoi ! Il ne viendra pas ! » s’écria Monsieur de Marquet.
« Il dit qu’il ne peut pas laisser Mademoiselle Stangerson dans son état actuel. »
« Très bien, dit Monsieur de Marquet ; nous irons donc à lui. »
Monsieur de Marquet et le gendarme montèrent les escaliers. Il fit signe à Larsan et à l’employé de chemin de fer de le suivre. Rouletabille et moi les accompagnâmes également.
Arrivé à la porte de la chambre de Mademoiselle Stangerson, Monsieur de Marquet frappa. Une femme de chambre apparut. C’était Sylvia, les cheveux en désordre et la consternation peinte sur le visage.
« Monsieur Stangerson est-il à l’intérieur ? » demanda le magistrat.
« Oui, Monsieur. »
« Dites-lui que je souhaite lui parler. »
Stangerson sortit. Son apparence était des plus misérables.
« Que voulez-vous ? » demanda-t-il au magistrat. « Ne puis-je être laissé en paix, Monsieur ? »
« Monsieur, dit le magistrat, il est absolument nécessaire que je voie Monsieur Darzac sur-le-champ. Si vous ne pouvez le décider à venir, je serai contraint de recourir à l’aide de la force publique. »
Le professeur ne répondit pas. Il nous regarda tous comme un homme conduit à l’échafaud, puis rentra dans la chambre.
Presque aussitôt après, Monsieur Robert Darzac sortit. Il était très pâle. Il nous regarda et, ses yeux tombant sur l’employé de chemin de fer, ses traits se raidirent et il put à peine réprimer un gémissement.
Nous étions tous très émus par l’apparence de cet homme. Nous sentions que ce qui allait se passer déciderait du sort de Monsieur Robert Darzac. Seul le visage de Frédéric Larsan était rayonnant, exprimant une joie semblable à celle d’un chien qui a enfin saisi sa proie.
Désignant l’employé de chemin de fer, Monsieur de Marquet dit à Monsieur Darzac :
« Reconnaissez-vous cet homme, Monsieur ? »
« Oui, dit Monsieur Darzac, d’un ton qu’il essaya vainement de rendre ferme. C’est un employé de la gare d’Épinay-sur-Orge. »
« Ce jeune homme, continua Monsieur de Marquet, affirme vous avoir vu descendre du train à Épinay-sur-Orge… »
« Cette nuit-là, dit Monsieur Darzac, en l’interrompant, à dix heures et demie — c’est tout à fait vrai. »
Un intervalle de silence suivit.
« Monsieur Darzac, reprit le magistrat d’un ton profondément ému, Monsieur Darzac, que faisiez-vous cette nuit-là, à Épinay-sur-Orge, à cette heure-là ? »
Monsieur Darzac resta silencieux, fermant simplement les yeux.
« Monsieur Darzac, insista Monsieur de Marquet, pouvez-vous me dire comment vous avez employé votre temps, cette nuit-là ? »
Monsieur Darzac ouvrit les yeux. Il semblait avoir recouvré son calme.
« Non, Monsieur. »
« Réfléchissez, Monsieur ! Car, si vous persistez dans votre étrange refus, je serai dans la douloureuse nécessité de vous garder à ma disposition. »
« Je refuse. »
« Monsieur Darzac ! Au nom de la loi, je vous arrête ! »
Le magistrat n’avait pas sitôt prononcé ces mots que je vis Rouletabille se diriger rapidement vers Monsieur Darzac. Il lui aurait certainement parlé, mais Darzac, d’un geste, l’écarta. Alors que le gendarme s’approchait de son prisonnier, un cri désespéré retentit dans la pièce :
« Robert ! Robert ! »
Nous reconnûmes la voix de Mademoiselle Stangerson. Nous frissonnâmes tous. Larsan lui-même pâlit. Monsieur Darzac, en réponse à ce cri, s’était précipité dans la chambre.
Le magistrat, le gendarme et Larsan suivirent de près. Rouletabille et moi restâmes sur le seuil. C’était un spectacle déchirant qui s’offrait à nos yeux. Mademoiselle Stangerson, au visage d’une pâleur mortelle, s’était soulevée sur son lit, malgré les efforts retenus de deux médecins et de son père. Elle tendait ses bras tremblants vers Robert Darzac, sur qui Larsan et le gendarme avaient mis la main. Ses yeux dilatés voyaient — elle comprit — ses lèvres semblèrent former un mot, mais personne ne le comprit ; et elle retomba sans connaissance.
Monsieur Darzac fut précipité hors de la pièce et placé dans le vestibule en attendant le véhicule que Larsan était allé chercher. Nous étions tous accablés par l’émotion et même Monsieur de Marquet avait les larmes aux yeux. Rouletabille profita de l’occasion pour dire à Monsieur Darzac :
« Allez-vous présenter une défense ? »
« Non ! » répondit le prisonnier.
« Très bien, alors c’est moi qui le ferai, Monsieur. »
« Vous ne pouvez pas le faire, dit le malheureux avec un faible sourire. »
« Je le peux — et je le ferai. »
La voix de Rouletabille avait en elle une force et une confiance étranges.
« Je peux le faire, Monsieur Robert Darzac, parce que j’en sais plus que vous ! »
« Allons ! Allons ! » murmura Darzac, presque avec colère.
« N’ayez aucune crainte ! Je ne saurai que ce qui vous sera utile. »
« Vous ne devez rien savoir, jeune homme, si vous voulez que je vous sois reconnaissant. »
Rouletabille secoua la tête, s’approchant de Darzac.
« Écoutez ce que je vais dire, dit-il à voix basse, et que cela vous donne confiance. Vous ne connaissez pas le nom du meurtrier. Mademoiselle Stangerson le connaît ; mais seulement la moitié ; moi, je connais ses deux moitiés ; je connais l’homme tout entier ! »
Robert Darzac ouvrit les yeux, avec un regard qui montrait qu’il n’avait pas compris un mot de ce que Rouletabille lui avait dit. À ce moment, la voiture arriva, conduite par Frédéric Larsan. Darzac et le gendarme y montèrent, Larsan restant sur le siège du conducteur. Le prisonnier fut conduit à Corbeil.
Chapitre XXV
Rouletabille part en voyage
Le soir même, Rouletabille et moi quittâmes le Glandier. Nous étions très heureux de partir et plus rien ne nous y retenait. Je déclarai mon intention d’abandonner toute l’affaire. C’en était trop pour moi. Rouletabille, en me tapotant amicalement l’épaule, avoua qu’il n’avait plus rien à apprendre au Glandier ; il y avait appris tout ce qu’il avait à lui dire. Nous arrivâmes à Paris vers huit heures, dînâmes, puis, épuisés, nous nous séparâmes, convenant de nous retrouver le lendemain matin chez moi.
Rouletabille arriva le lendemain à l’heure convenue. Il était vêtu d’un costume en tweed anglais, un ulster sur le bras et une valise à la main. Évidemment, il s’était préparé pour un voyage.
« Combien de temps serez-vous absent ? » demandai-je.
« Un mois ou deux, dit-il. Tout dépend. »
Je ne lui posai plus de questions.
« Savez-vous, demanda-t-il, quel était le mot que Mademoiselle Stangerson a essayé de dire avant de s’évanouir ? »
« Non, personne ne l’a entendu. »
« Je l’ai entendu ! répondit Rouletabille. Elle a dit “Parle !” »
« Pensez-vous que Darzac parlera ? »
« Jamais. »
J’allais faire quelques autres observations, mais il me serra chaleureusement la main et me dit adieu. Je n’eus que le temps de lui poser une question avant qu’il ne parte.
« Ne craignez-vous pas que d’autres tentatives soient faites pendant votre absence ? »
« Non ! Pas maintenant que Darzac est en prison », répondit-il.
Sur cette étrange remarque, il partit. Je ne devais le revoir que le jour du procès de Darzac à la cour, lorsqu’il apparut pour expliquer l’inexplicable.
Chapitre XXVI
Où l’on attend Joseph Rouletabille avec impatience
Le 15 janvier, c’est-à-dire deux mois et demi après les événements tragiques que j’ai relatés, l’« Époque » publiait, en première colonne de sa une, l’article sensationnel suivant :
« Le jury de Seine-et-Oise est convoqué aujourd’hui pour rendre son verdict sur l’une des affaires les plus mystérieuses des annales criminelles. Jamais il n’y a eu d’affaire avec autant de points obscurs, incompréhensibles et inexplicables. Et pourtant, l’accusation n’a pas hésité à mettre sur le banc des accusés un homme respecté, estimé et aimé de tous ceux qui le connaissaient — un jeune savant, l’espoir de la science française, dont toute la vie a été dévouée au savoir et à la vérité. Lorsque Paris apprit l’arrestation de Monsieur Robert Darzac, un cri de protestation unanime s’éleva de toutes parts. La Sorbonne tout entière, déshonorée par cet acte du juge d’instruction, a affirmé sa croyance en l’innocence du fiancé de Mademoiselle Stangerson. Monsieur Stangerson a hautement dénoncé cette erreur judiciaire. Il n’y a aucun doute dans l’esprit de quiconque que si la victime pouvait parler, elle réclamerait aux jurés de Seine-et-Oise l’homme qu’elle souhaite prendre pour époux et que l’accusation voudrait envoyer à l’échafaud. Il faut espérer que Mademoiselle Stangerson recouvrera bientôt la raison, temporairement égarée par l’horrible mystère du Glandier. La question soumise au jury est celle que nous nous proposons de traiter aujourd’hui même.
« Nous avons décidé de ne pas permettre à douze braves hommes de commettre une honteuse erreur judiciaire. Nous avouons que les coïncidences remarquables, les nombreuses preuves à charge et le silence inexplicable de l’accusé, ainsi qu’une absence totale de preuve d’alibi, étaient suffisants pour justifier le siège des juges en supposant que, dans cet homme seul, était concentrée la vérité de l’affaire. Les preuves sont, en apparence, si écrasantes contre Monsieur Robert Darzac qu’un détective aussi bien informé, aussi intelligent et généralement aussi brillant que Monsieur Frédéric Larsan peut être excusé d’avoir été induit en erreur par elles. Jusqu’à présent, tout a joué contre Monsieur Robert Darzac dans l’instruction magistrale. Aujourd’hui, cependant, nous allons le défendre devant le jury, et nous allons apporter à la barre des témoins une lumière qui illuminera tout le mystère du Glandier. Car nous possédons la vérité.
« Si nous n’avons pas parlé plus tôt, c’est parce que les intérêts de certaines parties dans l’affaire exigeaient que nous prenions cette voie. Nos lecteurs se souviendront peut-être des rapports non signés que nous avons publiés concernant le “Pied gauche de la rue Oberkampf”, au moment du fameux vol du Crédit Universel, et la célèbre affaire des “Lingots d’or de la Monnaie”. Dans ces deux cas, nous avons pu découvrir la vérité bien avant que l’excellente ingéniosité de Frédéric Larsan n’ait pu l’élucider. Ces rapports ont été écrits par notre plus jeune reporter, Joseph Rouletabille, un jeune homme de dix-huit ans, dont la renommée sera demain mondiale. Lorsque l’attention fut attirée pour la première fois sur l’affaire du Glandier, notre jeune reporter était sur les lieux et installé au château, alors que tout autre représentant de la presse s’était vu refuser l’accès. Il a travaillé côte à côte avec Frédéric Larsan. Il fut étonné et terrifié par la grave erreur que le célèbre détective était sur le point de commettre, et tenta de le détourner de la fausse piste qu’il suivait ; mais le grand Fred refusa de recevoir des instructions de ce jeune journaliste. Nous savons maintenant où cela a mené Monsieur Robert Darzac.
« Mais maintenant, la France doit savoir — le monde entier doit savoir que, le soir même où Monsieur Darzac fut arrêté, le jeune Rouletabille est entré dans notre rédaction et nous a informés qu’il était sur le point de partir en voyage. “Combien de temps je serai absent, a-t-il dit, je ne peux le dire ; peut-être un mois — peut-être deux — peut-être trois — peut-être ne reviendrai-je jamais. Voici une lettre. Si je ne suis pas revenu le jour où Monsieur Darzac doit comparaître devant la Cour d’assises, faites ouvrir cette lettre et lire à la cour, après que tous les témoins auront été entendus. Arrangez cela avec l’avocat de Monsieur Darzac. Monsieur Darzac est innocent. Dans cette lettre est écrit le nom du meurtrier ; et — c’est tout ce que j’ai à dire. Je pars pour obtenir mes preuves — pour la preuve irréfutable de la culpabilité du meurtrier.” Notre reporter est parti. Pendant longtemps, nous n’avons pas eu de nouvelles de lui ; mais, il y a une semaine, un inconnu s’est présenté à notre directeur et a dit : “Agissez conformément aux instructions de Joseph Rouletabille, s’il devient nécessaire de le faire. La lettre laissée par lui détient la vérité.” Le monsieur qui nous a apporté ce message n’a pas voulu nous donner son nom.
« Aujourd’hui, le 15 janvier, est le jour du procès. Joseph Rouletabille n’est pas revenu. Il se peut que nous ne le revoyions jamais. La presse compte aussi ses héros, ses martyrs du devoir. Il se peut qu’il ne soit plus en vie. Nous saurons comment le venger. Notre directeur sera, cet après-midi, à la Cour d’assises de Versailles, avec la lettre — la lettre contenant le nom du meurtrier ! »
En tête de l’article figurait un portrait de Rouletabille — le même que celui donné en frontispice de ce livre.
* * * * *
Les Parisiens qui ont afflué à la Cour d’assises de Versailles, pour assister au procès de ce qui était connu sous le nom de “Mystère de la Chambre Jaune”, se souviendront certainement de la terrible cohue à la gare Saint-Lazare. Les trains ordinaires étaient si pleins que des trains spéciaux ont dû être formés. L’article de l’« Époque » avait si bien excité la population que la discussion faisait rage partout, jusqu’au bord des coups. Les partisans de Rouletabille se battaient avec les supporters de Frédéric Larsan. Curieusement, l’excitation était due moins au fait qu’un innocent était en danger d’une condamnation injuste qu’à l’intérêt porté à leurs propres idées sur le Mystère de la Chambre Jaune. Chacun avait son explication à laquelle chacun tenait fermement. Ceux qui expliquaient le crime selon la théorie de Frédéric Larsan ne voulaient pas admettre qu’il puisse y avoir le moindre doute sur la perspicacité du détective populaire. D’autres, qui étaient arrivés à une solution différente, insistaient naturellement sur le fait que c’était là l’explication de Rouletabille, bien qu’ils ne sussent pas encore quelle elle était.
Avec l’« Époque » du jour à la main, les “Larsans” et les “Rouletabilles” se battaient et se poussaient sur les marches du Palais de Justice, jusque dans la cour elle-même. Ceux qui ne pouvaient pas entrer restaient dans le quartier jusqu’au soir et étaient, avec grande difficulté, contenus par la troupe et la police. Ils devinrent avides de nouvelles, accueillant les rumeurs les plus absurdes. À un moment donné, la rumeur se répandit que Monsieur Stangerson lui-même avait été arrêté dans la salle d’audience et avait avoué être le meurtrier. Cela montre à quel point de folie l’excitation nerveuse peut porter les gens. Rouletabille était toujours attendu. Certains prétendaient le connaître ; et lorsqu’un jeune homme muni d’un “laissez-passer” traversait l’espace libre qui séparait la foule du Palais de Justice, une échauffourée se produisait. Des cris s’élevaient : “Rouletabille ! — voilà Rouletabille !” L’arrivée du directeur du journal était le signal d’une grande manifestation. Certains applaudissaient, d’autres huaient.
* * * * *
Le procès lui-même était présidé par Monsieur de Rocouz, un juge imbu des préjugés de sa classe, mais un homme honnête au fond. Les témoins avaient été appelés. J’étais là, bien sûr, comme tous ceux qui avaient, d’une manière ou d’une autre, été en contact avec les mystères du Glandier. Monsieur Stangerson — paraissant bien plus âgé et presque méconnaissable — Larsan, Arthur Rance, avec son visage toujours aussi rougeaud, le père Jacques, le père Mathieu, qui fut amené à la barre menotté entre deux gendarmes, Madame Mathieu, en larmes, les deux Bernier, les deux infirmières, l’intendant, tous les domestiques du château, l’employé du bureau de poste de Paris, l’employé de chemin de fer d’Épinay, quelques amis de Monsieur et Mademoiselle Stangerson, et tous les témoins de Monsieur Darzac. J’eus la chance d’être appelé tôt dans le procès, de sorte que je pus alors observer et être présent à la quasi-totalité des débats.
La salle était si bondée que de nombreux avocats furent contraints de trouver des places sur les marches. Derrière le banc des juges se trouvaient des représentants d’autres tribunaux. Monsieur Robert Darzac se tenait sur le banc des accusés entre des policiers, grand, beau et calme. Un murmure d’admiration plutôt que de compassion accueillit son apparition. Il se pencha vers son avocat, Maître Henri Robert, qui, assisté de son premier secrétaire, Maître André Hesse, était occupé à feuilleter les dossiers de son affaire.
Beaucoup s’attendaient à ce que Monsieur Stangerson, après avoir donné son témoignage, se dirigeât vers l’accusé et lui serrât la main ; mais il quitta la cour sans un mot de plus. Il fut remarqué que les jurés semblaient être profondément intéressés par une conversation rapide que le directeur de l’« Époque » avait avec Maître Henri Robert. Le directeur, plus tard, s’assit au premier rang des places du public. Certains furent surpris qu’il ne fût pas prié de rester avec les autres témoins dans la salle qui leur était réservée.
La lecture de l’acte d’accusation fut expédiée, comme elle l’est toujours, sans aucun incident. Je ne rapporterai pas ici le long interrogatoire auquel Monsieur Darzac fut soumis. Il répondit à toutes les questions rapidement et facilement. Son silence sur les points importants que nous connaissons jouait cruellement contre lui. Il semblait que cette réticence fût fatale pour lui. Il se formalisait des réprimandes du Président. On lui disait que son silence pouvait signifier la mort.
« Très bien, dit-il ; je m’y soumettrai ; mais je suis innocent. »
Avec ce talent magnifique qui a fait sa renommée, Maître Robert tira parti de l’incident, et essaya de montrer que cela faisait ressortir sous un jour noble le caractère de son client ; car seules des natures héroïques pouvaient rester silencieuses pour des raisons morales face à un tel danger. L’éminent avocat ne réussit cependant qu’à rassurer ceux qui étaient déjà assurés de l’innocence de Darzac. À la suspension d’audience, Rouletabille n’était toujours pas arrivé. Chaque fois qu’une porte s’ouvrait, tous les yeux se tournaient vers elle et revenaient vers le directeur de l’« Époque », qui restait impassible à sa place. Lorsqu’il lui arriva de fouiller dans sa poche, un murmure d’attente s’ensuivit. La lettre !
Il n’est cependant pas dans mon intention de rapporter en détail le déroulement du procès. Mes lecteurs sont suffisamment familiarisés avec les mystères entourant l’affaire du Glandier pour me permettre de passer au dénouement vraiment dramatique de cette journée mémorable.
Lorsque le procès reprit, Maître Henri Robert questionna le père Mathieu sur sa complicité dans la mort du garde. Sa femme fut également amenée et fut confrontée à son mari. Elle fondit en larmes et avoua qu’elle avait été la maîtresse du garde, et que son mari l’avait suspectée. Elle affirma cependant à nouveau qu’il n’avait rien à voir avec le meurtre de son amant. Maître Henri Robert demanda alors à la cour d’entendre Frédéric Larsan sur ce point.
« Dans une courte conversation que j’ai eue avec Frédéric Larsan, durant la suspension d’audience, déclara l’avocat, il m’a fait comprendre que la mort du garde peut avoir été provoquée autrement que par la main de Mathieu. Il sera intéressant d’entendre la théorie de Frédéric Larsan. »
Frédéric Larsan fut introduit. Son explication fut tout à fait claire.
« Je ne vois aucune nécessité, dit-il, d’impliquer Mathieu là-dedans. J’ai dit à Monsieur de Marquet que les menaces de cet homme avaient biaisé le juge d’instruction contre lui. Pour moi, la tentative de meurtre sur Mademoiselle et la mort du garde sont l’œuvre d’une seule et même personne. Le meurtrier de Mademoiselle Stangerson, fuyant à travers la cour, fut pris pour cible ; on a cru qu’il était touché, peut-être tué. En fait, il a seulement trébuché au moment de sa disparition derrière l’angle de l’aile droite du château. Là, il rencontra le garde qui, sans doute, essaya de le saisir. Le meurtrier avait à la main le couteau avec lequel il avait poignardé Mademoiselle Stangerson et, avec celui-ci, il tua le garde. »
Cette explication très simple parut aussitôt plausible et satisfaisante. Un murmure d’approbation se fit entendre.
« Et le meurtrier ? Qu’est-il devenu ? » demanda le Président.
« Il était évidemment caché dans un coin obscur au fond de la cour. Après que les gens eurent quitté la cour en emportant le corps du garde, le meurtrier s’échappa tranquillement. »
Les mots étaient à peine sortis de la bouche de Larsan que du fond de la salle s’éleva une voix de jeune homme :
« Je suis d’accord avec Frédéric Larsan sur la mort du garde ; mais je ne suis pas d’accord avec lui sur la manière dont le meurtrier s’est échappé ! »
Tout le monde se retourna, stupéfait. Les greffiers du tribunal se précipitèrent vers l’interrupteur en criant au silence, et le Président ordonna avec colère l’expulsion immédiate de l’intrus. Cependant, la même voix claire se fit à nouveau entendre :
« C’est moi, Monsieur le Président — Joseph Rouletabille ! »
Chapitre XXVII
Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire
L’agitation était extrême. On entendait les cris de femmes s’évanouissant au milieu d’un remue-ménage et d’un tumulte extraordinaires. La « majesté de la loi » était totalement oubliée. Le Président tenta en vain de se faire entendre. Rouletabille se fraya un chemin avec difficulté, mais à force de jouer des coudes, il atteignit son directeur et le salua cordialement. La lettre lui fut remise et, après l’avoir mise en poche, il se tourna vers la barre des témoins. Il était vêtu exactement comme au jour où il m’avait quitté, jusqu’à l’ulster qu’il portait sur le bras. Se tournant vers le Président, il dit :
« Je vous demande pardon, Monsieur le Président, mais je viens tout juste d’arriver d’Amérique. Le paquebot était en retard. Je m’appelle Joseph Rouletabille ! »
Le silence qui suivit son entrée à la barre fut rompu par des rires lorsque ses paroles furent entendues. Tout le monde semblait soulagé et heureux de le voir là, comme dans l’attente d’entendre enfin la vérité.
Mais le Président était extrêmement courroucé :
« Ainsi, vous êtes Joseph Rouletabille, répondit-il ; eh bien, jeune homme, je vous apprendrai ce qu’il en coûte de faire une farce de la justice. En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vous garde à la disposition de la cour. »
« Je ne demande pas mieux, Monsieur le Président. Je suis venu ici dans ce but. Je demande humblement pardon à la cour pour le trouble dont j’ai été l’innocente cause. Je vous prie de croire que personne n’a plus de respect pour la cour que moi. Je suis entré comme j’ai pu. » Il sourit.
« Faites-le sortir ! » ordonna le Président.
Maître Henri Robert intervint. Il commença par présenter ses excuses pour le jeune homme qui, dit-il, n’était animé que par les meilleures intentions. Il fit comprendre au Président que le témoignage d’un témoin qui avait couché au Glandier pendant toute la durée de cette semaine mouvementée ne pouvait être omis, et que le présent témoin, de surcroît, était venu pour nommer le véritable meurtrier.
« Allez-vous nous dire qui était le meurtrier ? » demanda le Président, quelque peu convaincu bien que toujours sceptique.
« Je suis venu pour cela, Monsieur le Président ! » répondit Rouletabille.
Une tentative d’applaudissements fut étouffée par l’huissier.
« Joseph Rouletabille, dit Maître Henri Robert, n’a pas été régulièrement assigné comme témoin, mais j’espère, Monsieur le Président, que vous l’entendrez en vertu de vos pouvoirs discrétionnaires. »
« Très bien ! » dit le Président, « nous l’interrogerons. Mais il faut procéder avec ordre. »
L’avocat général se leva :
« Il serait peut-être préférable, dit-il, que le jeune homme nous dise maintenant qui il soupçonne. »
Le Président acquiesça ironiquement :
« Si l’avocat général attache de l’importance à la déposition de Monsieur Joseph Rouletabille, je ne vois aucune raison pour que ce témoin ne nous donne pas le nom du meurtrier. »
On aurait entendu une mouche voler. Rouletabille resta silencieux, regardant avec sympathie Darzac qui, pour la première fois depuis l’ouverture du procès, se montrait agité.
« Eh bien, cria le Président, nous attendons le nom du meurtrier. »
Rouletabille, tâtant la poche de son gilet, tira sa montre et, la regardant, dit :
« Monsieur le Président, je ne peux pas nommer le meurtrier avant six heures et demie ! »
De bruyants murmures de déception emplirent la salle. On entendit certains avocats dire : « Il se moque de nous ! »
Le Président, d’une voix sévère, dit :
« Cette plaisanterie a assez duré. Vous pouvez vous retirer, Monsieur, dans la salle des témoins. Je vous garde à notre disposition. »
Rouletabille protesta.
« Je vous assure, Monsieur le Président, cria-t-il de sa voix aiguë et claire, que lorsque je nommerai le meurtrier, vous comprendrez pourquoi je ne pouvais parler avant six heures et demie. Je l’affirme sur mon honneur. Je peux cependant vous donner dès maintenant quelques explications sur le meurtre du garde. Monsieur Frédéric Larsan, qui m’a vu à l’œuvre au Glandier, peut vous dire avec quel soin j’ai étudié cette affaire. Je me suis trouvé contraint de diverger d’opinion avec lui sur l’arrestation de Monsieur Robert Darzac, qui est innocent. Monsieur Larsan connaît ma bonne foi et sait qu’une certaine importance peut être accordée à mes découvertes, qui ont souvent corroboré les siennes. »
Frédéric Larsan dit :
« Monsieur le Président, il sera intéressant d’entendre Monsieur Joseph Rouletabille, d’autant plus qu’il n’est pas de mon avis. »
Un murmure d’approbation accueillit les paroles du détective. Il était bon joueur et accepta le défi. La lutte entre les deux promettait d’être passionnante.
Comme le Président restait silencieux, Frédéric Larsan continua :
« Nous sommes d’accord pour dire que le meurtrier du garde était l’agresseur de Mademoiselle Stangerson ; mais comme nous ne sommes pas d’accord sur la manière dont le meurtrier s’est échappé, je suis curieux d’entendre l’explication de Monsieur Rouletabille. »
« Je n’en doute pas », dit mon ami.
Des rires éclatèrent à la suite de cette remarque. Le Président déclara avec colère que si cela se reproduisait, il ferait évacuer la salle.
« Maintenant, jeune homme, dit le Président, vous avez entendu Monsieur Frédéric Larsan ; comment le meurtrier est-il sorti de la cour ? »
* * * * *
Rouletabille regarda Madame Mathieu, qui lui répondit par un triste sourire.
« Puisque Madame Mathieu, dit-il, a admis librement son intimité avec le garde… »
« Tiens, c’est la môme ! » s’exclama le père Mathieu.
« Faites sortir cet homme ! » ordonna le Président.
Mathieu fut expulsé de la salle. Rouletabille poursuivit :
« Puisqu’elle a fait cet aveu, je suis libre de vous dire qu’elle rencontrait souvent le garde la nuit au premier étage du donjon, dans la pièce qui servait autrefois d’oratoire. Ces réunions devinrent plus fréquentes quand son mari fut cloué au lit par ses rhumatismes. Elle lui donnait de la morphine pour calmer sa douleur et pour s’octroyer plus de temps pour ces rendez-vous. Madame Mathieu vint au château cette nuit-là, enveloppée dans un grand châle noir qui lui servait aussi de déguisement. C’était le fantôme qui troublait le père Jacques. Elle savait imiter le miaulement du chat de la mère Angenoux et elle poussait ces cris pour signaler sa présence au garde. Les récentes réparations du donjon n’entravaient pas leurs rencontres dans l’ancienne chambre du garde, dans le donjon, puisque la nouvelle pièce qui lui avait été assignée au bout de l’aile droite n’était séparée de la chambre de l’intendant que par une simple cloison.
« Avant le drame dans la cour, Madame Mathieu et le garde quittèrent le donjon ensemble. J’ai appris ces faits en examinant les empreintes de pas dans la cour le lendemain matin. Bernier, le concierge, que j’avais posté derrière le donjon — comme il l’expliquera lui-même — ne pouvait voir ce qui se passait dans la cour. Il n’arriva dans la cour qu’au moment où il entendit les coups de revolver, et c’est alors qu’il fit feu. Lorsque la femme se sépara de l’homme, elle se dirigea vers la porte ouverte de la cour, tandis qu’il retournait vers sa chambre.
« Il avait presque atteint la porte quand les revolvers firent feu. Il venait d’arriver au coin quand une ombre bondit. Pendant ce temps, Madame Mathieu, surprise par les coups de feu et par l’irruption des gens dans la cour, s’était tapie dans l’obscurité. La cour est vaste et, se trouvant près de la porte, elle aurait facilement pu sortir sans être vue. Mais elle resta et vit le corps être emporté. Dans une grande agonie mentale, elle s’approcha du vestibule et vit le corps sans vie de son amant sur l’escalier, éclairé par la lanterne du père Jacques. Elle s’enfuit alors ; et le père Jacques la rejoignit.
« Cette même nuit, avant le meurtre, le père Jacques avait été réveillé par le cri du chat et, en regardant par sa fenêtre, il avait vu le fantôme noir. S’habillant à la hâte, il sortit et la reconnut. Il est un vieil ami de Madame Mathieu, et quand elle le vit, elle dut lui révéler ses relations avec le garde et le supplia de l’aider. Le père Jacques eut pitié d’elle et l’accompagna à travers le bois de chênes, hors du parc, en longeant la bordure de l’étang jusqu’à la route d’Épinay. De là, il n’y avait qu’une très courte distance jusqu’à chez elle.
« Le père Jacques retourna au château et, voyant combien il était important que la présence de Madame Mathieu au château restât ignorée, il avait fait tout son possible pour la dissimuler. J’en appelle à Monsieur Larsan, qui m’a vu, le lendemain matin, examiner les deux séries d’empreintes. »
Ici, Rouletabille se tournant vers Madame Mathieu, avec une révérence, dit :
« Les empreintes de Madame portent une étrange ressemblance avec les empreintes nettes du meurtrier. »
Madame Mathieu trembla et le regarda avec de grands yeux, comme si elle s’étonnait de ce qu’il allait dire ensuite.
« Madame a un pied élégant, long et assez large pour une femme. L’empreinte, avec son bout pointu, ressemble beaucoup à celle du meurtrier. »
Un mouvement dans la salle fut réprimé par Rouletabille. Il captiva immédiatement leur attention.
« Je m’empresse d’ajouter, poursuivit-il, que je n’y attache aucune importance. Les signes extérieurs comme ceux-ci sont souvent susceptibles de nous conduire à l’erreur si nous ne raisonnons pas correctement. Les empreintes de Monsieur Robert Darzac ressemblent aussi à celles du meurtrier, et pourtant il n’est pas le meurtrier ! »
Le Président se tournant vers Madame Mathieu demanda :
« Est-ce conforme à ce que vous savez s’être produit ? »
« Oui, Monsieur le Président, répondit-elle, c’est comme si Monsieur Rouletabille avait été derrière nous. »
« Avez-vous vu le meurtrier courir vers l’extrémité de l’aile droite ? »
« Oui, aussi clairement que je les ai vus ensuite transporter le corps du garde. »
« Qu’est devenu le meurtrier ? — Vous étiez dans la cour et auriez facilement pu le voir ? »
« Je n’ai rien vu de lui, Monsieur le Président. Il faisait tout à fait sombre à ce moment-là. »
« Alors, Monsieur Rouletabille, dit le Président, doit expliquer comment le meurtrier s’est échappé. »
Rouletabille continua :
« Il était impossible pour le meurtrier de s’échapper par le chemin qu’il avait emprunté pour entrer dans la cour sans que nous le voyions ; ou si nous ne pouvions le voir, nous aurions certainement dû le sentir, puisque la cour est très étroite et close par de hautes grilles de fer. »
« Alors, si l’homme était acculé dans ce carré étroit, comment se fait-il que vous ne l’ayez pas trouvé ? — Je vous demande cela depuis une demi-heure. »
« Monsieur le Président, répondit Rouletabille, je ne peux répondre à cette question avant six heures et demie ! »
À ce stade, les gens dans la salle commençaient à croire en ce nouveau témoin. Ils étaient amusés par sa mise en scène mélodramatique en fixant ainsi l’heure ; mais ils semblaient avoir confiance dans l’issue. Quant au Président, il semblait qu’il eût lui aussi pris son parti de prendre le jeune homme de la même manière. Il avait certainement été impressionné par l’explication de Rouletabille sur le rôle de Madame Mathieu.
« Eh bien, Monsieur Rouletabille, dit-il, comme il vous plaira ; mais ne nous faites plus voir avant six heures et demie. »
Rouletabille salua le Président et se dirigea vers la porte de la salle des témoins.
* * * * *
Je me faufilai tranquillement à travers la foule et quittai le tribunal presque en même temps que Rouletabille. Il me salua chaleureusement et semblait heureux.
« Je ne vous demanderai pas, mon cher ami, dis-je en souriant, ce que vous avez fait en Amérique ; car je ne doute pas que vous direz que vous ne pouvez me le révéler qu’après six heures et demie. »
« Non, mon cher Sainclair, je vais vous dire tout de suite pourquoi je suis allé en Amérique. Je suis parti à la recherche du nom de l’autre moitié du meurtrier ! »
« Le nom de l’autre moitié ? »
« Exactement. Lorsque nous avons quitté le Glandier la dernière fois, je savais qu’il y avait deux moitiés du meurtrier et je ne connaissais le nom que de l’une d’elles. Je suis allé en Amérique pour le nom de l’autre moitié. »
J’étais trop perplexe pour répondre. À cet instant, nous entrâmes dans la salle des témoins, et Rouletabille fut immédiatement entouré. Il se montra très amical avec tout le monde, excepté avec Arthur Rance, envers qui il fit preuve d’une froideur marquée. Frédéric Larsan entra à son tour. Rouletabille s’approcha et lui serra cordialement la main. Sa manière envers le détective montrait qu’il avait pris le dessus sur le policier. Larsan sourit et lui demanda ce qu’il avait fait en Amérique. Rouletabille commença par lui raconter quelques anecdotes de son voyage. Ils s’écartèrent ensuite ensemble, apparemment dans le but de parler confidentiellement. Je les quittai donc discrètement et, étant curieux d’entendre la suite, je regagnai ma place dans la salle d’audience où le public manifestait clairement son manque d’intérêt pour ce qui se passait, dans son impatience de voir Rouletabille revenir à l’heure fixée.
* * * * *
Aux coups de six heures et demie, Joseph Rouletabille fut de nouveau introduit. Il m’est impossible de décrire l’excitation tendue qui se lisait sur chaque visage alors qu’il se frayait un chemin vers la barre. Darzac se leva, effroyablement pâle.
Le Président, s’adressant à Rouletabille, dit gravement :
« Je ne vous demanderai pas de prêter serment, car vous n’avez pas été régulièrement convoqué ; mais j’ose espérer qu’il n’est point besoin de vous rappeler la gravité de la déclaration que vous êtes sur le point de faire. »
Rouletabille regarda le Président très calmement et fixement dans les yeux, et répondit :
« Oui, Monsieur. »
« À votre dernière apparition ici, dit le Président, nous en étions arrivés au point où vous deviez nous dire comment le meurtrier s’est échappé, et aussi son nom. Maintenant, Monsieur Rouletabille, nous attendons votre explication. »
« Très bien, Monsieur, commença mon ami au milieu d’un silence profond. J’avais expliqué combien il était impossible pour le meurtrier de s’échapper sans être vu. Et pourtant, il était là, avec nous, dans la cour. »
« Et vous ne l’avez pas vu ? C’est du moins ce que déclare l’accusation. »
« Non ! Nous l’avons tous vu, Monsieur le Président ! » cria Rouletabille.
« Alors pourquoi n’a-t-il pas été arrêté ? »
« Parce que personne, à part moi, ne savait qu’il était le meurtrier. Cela aurait gâché mes plans que de le faire arrêter, et je n’avais alors aucune autre preuve que mon propre raisonnement. J’étais convaincu que nous avions le meurtrier devant nous et que nous étions en train de le regarder. J’ai maintenant apporté ce que je considère comme la preuve indiscutable. »
« Parlez, Monsieur ! Dites-nous le nom du meurtrier. »
« Vous le trouverez sur la liste des noms présents au tribunal la nuit du drame », répondit Rouletabille.
Les personnes présentes dans la salle commencèrent à manifester de l’impatience. Certains réclamèrent même le nom, et furent rappelés à l’ordre par l’huissier.
« La liste comprend le père Jacques, Bernier le concierge et Monsieur Arthur Rance, dit le Président. Accusez-vous l’un d’entre eux ? »
« Non, Monsieur ! »
« Alors je ne comprends pas où vous voulez en venir. Il n’y avait aucune autre personne à l’extrémité de la cour. »
« Oui, Monsieur, il y en avait une, non pas à l’extrémité, mais au-dessus de la cour, qui se penchait par la fenêtre. »
« Voulez-vous parler de Frédéric Larsan ! » s’exclama le Président.
« Oui ! Frédéric Larsan ! » répondit Rouletabille d’un ton retentissant. « Frédéric Larsan est le meurtrier ! »
* * * * *
La salle d’audience fut immédiatement remplie de protestations bruyantes et indignées. Le Président fut si étonné qu’il ne tenta pas de calmer l’agitation. Le silence rapide qui suivit fut rompu par les mots distinctement murmurés par les lèvres de Robert Darzac :
« C’est impossible ! Il est fou ! »
« Vous osez accuser Frédéric Larsan, Monsieur ? » demanda le Président. « Si vous n’êtes pas fou, quelles sont vos preuves ? »
« Des preuves, Monsieur ? — Voulez-vous des preuves ? Eh bien, en voici une, cria Rouletabille d’une voix perçante. Que Frédéric Larsan soit appelé ! »
« Huissier, appelez Frédéric Larsan. »
L’huissier se précipita vers la porte latérale, l’ouvrit et disparut. La porte resta ouverte, tandis que tous les regards se tournaient avec attente vers elle. Le greffier réapparut et, s’avançant, dit :
« Monsieur le Président, Frédéric Larsan n’est pas là. Il est parti vers quatre heures et n’a pas été revu depuis. »
« C’est ma preuve ! » cria Rouletabille, triomphant.
« Expliquez-vous ? » demanda le Président.
« Ma preuve est la fuite de Larsan, dit le jeune reporter. Il ne reviendra pas. Vous ne verrez plus Frédéric Larsan. »
« À moins que vous ne jouiez avec la cour, Monsieur, pourquoi ne l’avez-vous pas accusé lorsqu’il était présent ? Il vous aurait répondu alors. »
« Il ne pouvait donner d’autre réponse que celle qu’il a donnée maintenant par sa fuite. »
« Nous ne pouvons croire que Larsan ait fui. Il n’y avait aucune raison pour qu’il le fasse. Savait-il que vous porteriez cette accusation ? »
« Il le savait. Je lui ai dit que je le ferais. »
« Voulez-vous dire que, sachant que Larsan était le meurtrier, vous lui avez donné l’occasion de s’échapper ? »
« Oui, Monsieur le Président, je l’ai fait », répondit Rouletabille, avec fierté. « Je ne suis pas un policier, je suis un journaliste ; et mon métier n’est pas d’arrêter les gens. Mon métier est au service de la vérité, et ce n’est pas celui d’un bourreau. Si vous êtes juste, Monsieur, vous verrez que j’ai raison. Vous pouvez maintenant comprendre pourquoi je me suis abstenu jusqu’à cette heure de divulguer son nom. J’ai donné à Larsan le temps de prendre le train de 4h17 pour Paris, où il saurait où se cacher et ne laisser aucune trace. Vous ne trouverez pas Frédéric Larsan, déclara Rouletabille en fixant ses yeux sur Monsieur Robert Darzac. Il est trop rusé. C’est un homme qui vous a toujours échappé et que vous cherchez depuis longtemps en vain. S’il n’a pas réussi à me prendre en défaut, il peut encore facilement berner n’importe quelle police. Cet homme qui, il y a quatre ans, s’est présenté à la Sûreté et est devenu célèbre sous le nom de Frédéric Larsan, est notoire sous un autre nom — un nom bien connu du crime. Frédéric Larsan, Monsieur le Président, est Ballmeyer ! »
« Ballmeyer ! » cria le Président.
« Ballmeyer ! » s’exclama Robert Darzac, en bondissant sur ses pieds. « Ballmeyer ! — C’était donc vrai ! »
« Ah ! Monsieur Darzac ; vous ne pensez plus que je suis fou ! » cria Rouletabille.
Ballmeyer ! Ballmeyer ! Aucun autre mot ne pouvait être entendu dans la salle. Le Président suspendit l’audience.
* * * * *
Ceux de mes lecteurs qui n’auraient pas entendu parler de Ballmeyer s’étonneront de l’agitation que ce nom a provoquée. Et pourtant, les exploits de ce criminel remarquable forment la matière des récits les plus dramatiques des journaux et des dossiers criminels des vingt dernières années. Il avait été rapporté qu’il était mort, et il avait ainsi échappé à la police comme il lui avait échappé tout au long de sa carrière.
Ballmeyer était le meilleur spécimen de l’escroc « gentleman » de haut vol. Il était un adepte des tours de passe-passe, et aucun escroc plus audacieux ou plus impitoyable n’a jamais existé. Il était reçu dans la meilleure société et était membre de certains des clubs les plus exclusifs. Lors de beaucoup de ses expéditions prédatrices, il n’avait pas hésité à utiliser le couteau ou l’os de mouton. Aucune difficulté ne l’arrêtait et aucune « opération » n’était trop dangereuse. Il avait été capturé, mais s’était échappé le matin même de son procès, en jetant du poivre dans les yeux des gardiens qui le conduisaient au tribunal. On sut plus tard que, malgré la traque acharnée menée par les plus experts des détectives, il s’était assis le soir même à une première représentation au Théâtre-Français, sans le moindre déguisement.
Il quitta la France, plus tard, pour « travailler » en Amérique. La police y réussit une fois à le capturer, mais l’homme extraordinaire s’échappa le lendemain. Il faudrait un volume pour raconter les aventures de ce maître-criminel. Et pourtant, c’était l’homme que Rouletabille avait laissé filer ! Sachant tout de lui et qui il était, il offrit au criminel l’occasion d’un nouveau rire aux dépens de la société qu’il avait défiée ! Je ne pouvais m’empêcher d’admirer le coup d’éclat du jeune journaliste, car j’étais certain que son mobile avait été à la fois de protéger Mademoiselle Stangerson et de débarrasser Darzac d’un ennemi.
La foule s’était à peine remise de l’effet de cette étonnante révélation que l’audience fut reprise. La question dans l’esprit de chacun était : En admettant que Larsan fût le meurtrier, comment est-il sorti de La Chambre Jaune ?
Rouletabille fut immédiatement appelé à la barre et son interrogatoire poursuivi.
« Vous nous avez dit, dit le Président, qu’il était impossible de s’échapper de l’extrémité de la cour. Puisque Larsan était penché à sa fenêtre, il avait quitté la cour. Comment a-t-il fait cela ? »
« Il s’est échappé par un moyen des plus inhabituels. Il a escaladé le mur, a bondi sur la terrasse et, pendant que nous étions occupés avec le corps du garde, a gagné la galerie par la fenêtre. Il n’avait alors guère plus à faire qu’à ouvrir la fenêtre, entrer et nous appeler, comme s’il venait de sortir de sa propre chambre. Pour un homme de la force de Ballmeyer, tout cela n’était qu’un jeu d’enfant. Et voici, Monsieur, la preuve de ce que j’avance. »
Rouletabille tira de sa poche un petit paquet, dont il sortit une solide cheville de fer.
« Ceci, Monsieur, dit-il, est une pointe qui s’adapte parfaitement à un trou que l’on peut encore voir dans la corniche soutenant la terrasse. Larsan, qui pensait à tout et se préparait à toute éventualité, avait fixé cette pointe dans la corniche. Tout ce qu’il avait à faire pour réussir son évasion était de poser un pied sur une pierre située à l’angle du château, l’autre sur ce support, une main sur la corniche de la porte du garde et l’autre sur la terrasse, et Larsan était hors de portée du sol. Le reste était facile. Son jeu, après le dîner, comme s’il avait été drogué, n’était qu’une mascarade. Il n’était pas drogué ; mais il m’a drogué, moi. Bien sûr, il fallait qu’il paraisse avoir été drogué lui aussi, afin qu’aucun soupçon ne pût peser sur lui concernant mon état. Si je n’avais pas été ainsi neutralisé, Larsan ne serait jamais entré dans la chambre de Mademoiselle Stangerson cette nuit-là, et l’attentat contre elle n’aurait pas eu lieu. »
Un gémissement s’échappa de Darzac, qui semblait incapable de maîtriser sa souffrance.
« Vous pouvez comprendre, ajouta Rouletabille, que Larsan devait se sentir gêné par le fait que ma chambre était si proche de la sienne, et par le soupçon que je serais sur le qui-vive cette nuit-là. Naturellement, il ne pouvait pas croire un seul instant que je le soupçonnais ! Mais je pouvais le voir sortir de sa chambre au moment où il s’apprêtait à se rendre chez Mademoiselle Stangerson. Il a attendu que je sois endormi, et que mon ami Sainclair soit occupé à essayer de me réveiller. Dix minutes après cela, Mademoiselle criait : "Au meurtre !" »
« Comment en êtes-vous venu à soupçonner Larsan ? » demanda le Président.
« Ma raison pure me l’a désigné. C’est pourquoi je l’ai surveillé. Mais je n’avais pas prévu le droguage. Il est très rusé. Oui, ma raison pure me l’a désigné ; mais il me fallait une preuve tangible pour que mes yeux puissent le voir tel que ma raison pure le voyait. »
« Qu’entendez-vous par votre raison pure ? »
« Cette puissance de l’esprit qui n’admet aucun élément perturbateur dans une conclusion. Le lendemain de l’incident de "la galerie inexplicable", je me suis senti perdre le contrôle de celle-ci. Je m’étais laissé détourner par des preuves fallacieuses ; mais je me suis ressaisi et j’ai repris le bon bout. Je me suis convaincu que le meurtrier n’avait pas pu quitter la galerie, ni naturellement ni surnaturellement. J’ai restreint le champ de mes considérations à ce petit cercle, pour ainsi dire. Le meurtrier ne pouvait être en dehors de ce cercle. Or, qui se trouvait dans ce cercle ? Il y avait, d’abord, le meurtrier. Puis il y avait le père Jacques, Monsieur Stangerson, Frédéric Larsan et moi-même. Cinq personnes en tout, en comptant le meurtrier. Et pourtant, dans la galerie, il n’y en avait que quatre. Or, puisqu’il m’avait été démontré que le cinquième n’avait pu s’échapper, il était évident que l’un des quatre présents dans la galerie devait être un double — il devait être lui-même et le meurtrier à la fois. Pourquoi ne l’avais-je pas vu plus tôt ? Simplement parce que le phénomène de la double personnalité ne s’était pas encore présenté au cours de cette enquête. »
« Or, qui, parmi les quatre personnes dans la galerie, était à la fois cette personne et l’assassin ? J’ai repassé dans mon esprit ce que j’avais vu. J’avais vu, au même instant, Monsieur Stangerson et le meurtrier, le père Jacques et le meurtrier, moi-même et le meurtrier ; le meurtrier, donc, ne pouvait être ni Monsieur Stangerson, ni le père Jacques, ni moi-même. Avais-je vu Frédéric Larsan et le meurtrier en même temps ? Non ! Deux secondes s’étaient écoulées, pendant lesquelles j’avais perdu le meurtrier de vue ; car, comme je l’ai noté dans mes papiers, il était arrivé deux secondes avant Monsieur Stangerson, le père Jacques et moi-même au point de jonction des deux galeries. Cela avait laissé à Larsan le temps de parcourir la galerie "en retour", d’arracher sa fausse barbe, de revenir et de se précipiter avec nous comme si, à l’instar de nous, il était à la poursuite du meurtrier. J’étais maintenant sûr d’avoir pris le bon bout de mon raisonnement. Frédéric Larsan était désormais toujours associé, dans mon esprit, à la personnalité de l’inconnu que je poursuivais — le meurtrier, en d’autres termes. »
« Cette révélation m’a ébranlé. J’ai essayé de retrouver mon équilibre en repassant les indices précédemment relevés, mais qui avaient détourné mon esprit et m’avaient éloigné de Frédéric Larsan. Quels étaient ces indices ? »
« 1°. J’avais vu l’inconnu dans la chambre de Mademoiselle Stangerson. En me rendant dans la chambre de Frédéric Larsan, j’avais trouvé Larsan profondément endormi. »
« 2°. L’échelle. »
« 3°. J’avais placé Frédéric Larsan à l’extrémité de la galerie "en retour" et lui avais dit que je me précipiterais dans la chambre de Mademoiselle Stangerson pour tenter de capturer le meurtrier. Puis je suis retourné dans la chambre de Mademoiselle Stangerson où j’avais vu l’inconnu. »
« Le premier indice ne m’a pas beaucoup troublé. Il est probable que, lorsque je suis descendu de mon échelle, après avoir vu l’inconnu dans la chambre de Mademoiselle Stangerson, Larsan avait déjà terminé ce qu’il y faisait. Puis, pendant que je rentrais dans le château, Larsan est retourné dans sa propre chambre et, se déshabillant, s’est endormi. »
« Le second indice ne m’a pas non plus inquiété. Si Larsan était le meurtrier, il n’avait que faire d’une échelle ; mais l’échelle avait pu être placée là pour simuler une entrée du meurtrier par l’extérieur du château ; d’autant que Larsan avait accusé Darzac et que Darzac n’était pas au château cette nuit-là. De plus, l’échelle avait pu être placée là pour faciliter la fuite de Larsan en cas de nécessité absolue. »
« Mais le troisième indice m’a totalement perplexe. Ayant placé Larsan à l’extrémité de la "galerie en retour", je ne pouvais expliquer comment il avait profité du moment où j’étais allé à l’aile gauche du château pour trouver Monsieur Stangerson et le père Jacques, pour retourner dans la chambre de Mademoiselle Stangerson. C’était une entreprise très dangereuse. Il risquait d’être capturé, — et il le savait. Et il fut bien près de l’être. Il n’avait pas eu le temps de regagner son poste, comme il l’avait certainement espéré. Il avait donc une raison très impérieuse de retourner dans sa chambre. Quant à moi, lorsque j’envoyai le père Jacques à l’extrémité de la "galerie de droite", je pensai naturellement que Larsan était toujours à son poste. Le père Jacques, en se rendant à son poste, n’avait pas regardé, en passant, si Larsan y était ou non. »
« Quelle était donc la raison urgente qui avait contraint Larsan à retourner dans la chambre une seconde fois ? J’ai deviné qu’il s’agissait d’un indice de sa présence là-bas. Il avait laissé quelque chose de très important dans cette pièce. Qu’était-ce ? Et l’avait-il récupéré ? J’ai prié Madame Bernier, qui avait l’habitude de nettoyer la chambre, de chercher, et elle a trouvé une paire de lunettes — cette paire, Monsieur le Président ! »
Et Rouletabille tira de sa poche les lunettes que nous connaissons.
« Quand j’ai vu ces lunettes, continua-t-il, j’ai été totalement désarçonné. Je n’avais jamais vu Larsan porter de lunettes. Qu’est-ce que cela signifiait ? Soudain, je me suis exclamé : "Je me demande s’il est presbyte ?" Je n’avais jamais vu Larsan écrire. Il pouvait donc être presbyte. On le saurait certainement à la Sûreté, et on saurait aussi si les lunettes étaient les siennes. Une telle preuve serait accablante. Cela expliquait le retour de Larsan. Je sais maintenant que Larsan, ou Ballmeyer, est presbyte et que ces lunettes lui appartenaient. »
« J’ai commis une erreur. Je ne me suis pas contenté de la preuve que j’avais obtenue. J’ai voulu voir le visage de l’homme. Si je m’en étais abstenu, la seconde terrible agression n’aurait pas eu lieu. »
« Mais, demanda le Président, pourquoi Larsan irait-il, en fin de compte, dans la chambre de Mademoiselle Stangerson ? Pourquoi aurait-il tenté à deux reprises de l’assassiner ? »
« Parce qu’il l’aime, Monsieur le Président. »
« C’est certainement une raison, mais… »
« C’est la seule raison. Il était éperdument amoureux, et à cause de cela, et d’autres choses, il était capable de commettre n’importe quel crime. »
« Mademoiselle Stangerson le savait-elle ? »
« Oui, Monsieur ; mais elle ignorait que l’homme qui la poursuivait était Frédéric Larsan, sinon, bien entendu, il n’aurait pas été autorisé à séjourner au château. J’ai remarqué, lorsqu’il était dans sa chambre après l’incident de la galerie, qu’il se tenait dans l’ombre et qu’il gardait la tête basse. Il cherchait les lunettes perdues. Mademoiselle Stangerson connaissait Larsan sous un autre nom. »
« Monsieur Darzac, demanda le Président, Mademoiselle Stangerson vous a-t-elle fait quelque confidence à ce sujet ? Comment se fait-il qu’elle n’en ait jamais parlé à personne ? Si vous êtes innocent, elle aurait voulu vous épargner la douleur d’être accusé. »
« Mademoiselle Stangerson ne m’a rien dit », répondit Monsieur Darzac.
« Ce que dit ce jeune homme vous semble-t-il probable ? » demanda le Président.
« Mademoiselle Stangerson ne m’a rien dit », répondit-il impassiblement.
« Comment expliquez-vous que, la nuit du meurtre du garde, demanda le Président en se tournant vers Rouletabille, le meurtrier ait rapporté les papiers volés à Monsieur Stangerson ? Comment expliquez-vous comment le meurtrier a pu entrer dans la chambre fermée à clé de Mademoiselle Stangerson ? »
« La dernière question est facile à résoudre. Un homme comme Larsan, ou Ballmeyer, aurait pu faire faire des doubles de clés. Quant aux documents, je pense que Larsan n’avait pas l’intention de les voler, au début. Surveillant étroitement Mademoiselle dans le but d’empêcher son mariage avec Monsieur Robert Darzac, il la suivit un jour, elle et Monsieur, aux Grands Magasins du Louvre. Là, il s’empara du réticule qu’elle avait perdu ou oublié. Dans ce réticule se trouvait une clé à tête de cuivre. Il ne savait pas que la clé avait quelque valeur jusqu’à ce que l’annonce dans les journaux la révélât. Il écrivit alors à Mademoiselle, comme l’annonce le demandait. Sans aucun doute, il sollicita une entrevue, lui faisant savoir qu’il était aussi la personne qui, depuis quelque temps, la poursuivait de son amour. Il ne reçut aucune réponse. Il se rendit au bureau de poste et constata que sa lettre n’y était plus. Il avait déjà pris la mesure exacte de Monsieur Darzac et, ayant décidé d’aller jusqu’au bout pour obtenir Mademoiselle Stangerson, il avait prévu que, quoi qu’il arrive, Monsieur Darzac, son rival haï, serait l’homme à soupçonner. »
« Je ne crois pas que Larsan ait songé jusqu’alors à assassiner Mademoiselle Stangerson ; mais quoi qu’il fît, il s’assurait que Monsieur Darzac en pâtirait. Il était presque de la même taille que Monsieur Darzac et avait presque la même pointure. Il n’était pas difficile de prendre une empreinte des pas de Monsieur Darzac et de se faire fabriquer des bottes similaires. De tels tours n’étaient qu’un jeu d’enfant pour Larsan, ou Ballmeyer. »
« Ne recevant aucune réponse à sa lettre, il décida, puisque Mademoiselle Stangerson ne voulait pas venir à lui, d’aller à elle. Son plan était formé depuis longtemps. Il s’était rendu maître des plans du château et du pavillon. Ainsi, un après-midi, alors que Monsieur et Mademoiselle Stangerson étaient partis en promenade, et que le père Jacques était absent, il y pénétra par la fenêtre du vestibule. Il était seul et, n’étant pas pressé, il commença à examiner les meubles. L’un des objets, ressemblant à un coffre-fort, avait un très petit trou de serrure. Cela l’intéressa ! Il avait sur lui la petite clé à tête de cuivre, et, associant l’un à l’autre, il essaya la clé dans la serrure. La porte s’ouvrit. Il ne vit que des papiers. Ils devaient être très précieux pour avoir été mis à l’abri dans un coffre-fort, et la clé devait être d’une grande importance. Peut-être l’idée d’un chantage lui vint-elle comme une possibilité utile pour l’aider dans ses desseins sur Mademoiselle Stangerson. Il fit rapidement un paquet des papiers et l’emporta aux toilettes du vestibule. Entre le moment de son premier examen du pavillon et la nuit du meurtre du garde, Larsan avait eu le temps de découvrir ce que contenaient ces papiers. Il ne pouvait rien en faire, et ils étaient assez compromettants. Cette nuit-là, il les rapporta au château. Peut-être espérait-il, en rendant les papiers, obtenir quelque reconnaissance de la part de Mademoiselle Stangerson. Mais quelles qu’aient été ses raisons, il rapporta les papiers et se débarrassa ainsi d’un encombrement. »
Rouletabille toussa. Il était évident pour moi qu’il était embarrassé. Il était arrivé à un point où il devait taire ce qu’il savait du véritable mobile de Larsan. L’explication qu’il avait donnée n’avait manifestement pas été satisfaisante. Rouletabille fut assez prompt à noter la mauvaise impression qu’il avait produite, car, se tournant vers le Président, il dit : « Et nous en arrivons maintenant à l’explication du Mystère de la Chambre Jaune ! »
* * * * *
Un mouvement de chaises dans la salle, accompagné d’un bruissement de robes et d’un chuchotement énergique de « Chut ! », montrait la curiosité qui avait été éveillée.
« Il me semble, dit le Président, que le Mystère de la Chambre Jaune, Monsieur Rouletabille, est entièrement expliqué par votre hypothèse. Frédéric Larsan est l’explication. Nous n’avons qu’à le substituer à Monsieur Robert Darzac. Évidemment, la porte de la Chambre Jaune était ouverte au moment où Monsieur Stangerson était seul, et il a laissé passer l’homme qui sortait de la chambre de sa fille sans l’arrêter — peut-être à la supplication de celle-ci pour éviter tout scandale. »
« Non, Monsieur le Président, protesta le jeune homme. Vous oubliez que, étourdie par l’attaque dont elle avait été victime, Mademoiselle Stangerson n’était pas en état de formuler une telle supplique. Elle n’aurait pas pu non plus se verrouiller et se cadenasser dans sa chambre. Vous devez aussi vous souvenir que Monsieur Stangerson a juré que la porte n’était pas ouverte. »
« C’est pourtant la seule façon de l’expliquer. La Chambre Jaune était aussi hermétiquement close qu’un coffre-fort. Pour reprendre votre propre expression, il était impossible au meurtrier de s’échapper, naturellement ou surnaturellement. Quand on a forcé la porte, il n’y était pas ! Il a donc dû s’échapper. »
« Cela ne s’ensuit pas. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Il n’avait pas besoin de s’échapper — s’il n’y était pas ! »
« Pas là ! »
« Évidemment, non. Il ne pouvait pas y être, s’il n’y a pas été trouvé. »
« Mais qu’en est-il des preuves de sa présence ? » demanda le Président.
« C’est là, Monsieur le Président, que nous avons pris le problème par le mauvais bout. Depuis le moment où Mademoiselle Stangerson s’est enfermée dans sa chambre jusqu’au moment où sa porte a été enfoncée, il était impossible au meurtrier de s’échapper. Il n’a pas été trouvé parce qu’il n’y était pas pendant ce temps. »
« Mais les preuves ? »
« Elles nous ont égarés. En raisonnant sur ce mystère, nous ne devons pas les interpréter comme elles semblent le signifier. Pourquoi concluons-nous que le meurtrier y était ? — Parce qu’il a laissé ses traces dans la pièce ? Bien ! Mais n’y a-t-il pas pu être avant que la chambre ne soit verrouillée ? Mieux encore, il a dû y être avant ! Examinons ces traces et voyons si elles ne pointent pas vers ma conclusion. »
« Après la publication de l’article dans le "Matin" et ma conversation avec le juge d’instruction durant le voyage de Paris à Épinay-sur-Orge, j’étais certain que la Chambre Jaune avait été hermétiquement scellée, pour ainsi dire, et que, par conséquent, le meurtrier s’était échappé avant que Mademoiselle Stangerson ne se fût retirée dans sa chambre à minuit. »
« À l’époque, j’étais fort perplexe. Mademoiselle Stangerson ne pouvait pas être sa propre meurtrière, puisque les preuves désignaient une autre personne. L’assassin, donc, était venu avant. S’il en était ainsi, comment se faisait-il que Mademoiselle ait été attaquée après ? Ou plutôt, qu’elle ait semblé avoir été attaquée après ? Il m’a fallu reconstituer l’événement et en faire deux phases — chacune séparée de l’autre, dans le temps, par un espace de plusieurs heures. Une phase au cours de laquelle Mademoiselle Stangerson avait réellement été attaquée — une autre phase au cours de laquelle ceux qui ont entendu ses cris ont cru qu’elle était attaquée. Je n’avais pas encore examiné la Chambre Jaune. Quelles étaient les marques sur Mademoiselle Stangerson ? Il y avait des marques de strangulation et la blessure d’un coup violent sur la tempe. Les marques de strangulation ne m’intéressaient guère ; elles pouvaient avoir été faites auparavant, et Mademoiselle Stangerson avait pu les dissimuler par une collerette, ou tout article vestimentaire similaire. Il a fallu que je suppose cela dès l’instant où j’ai été contraint de reconstituer l’événement en deux phases. Mademoiselle Stangerson avait, sans aucun doute, ses raisons pour agir ainsi, puisqu’elle n’avait rien dit à son père et avait laissé entendre au juge d’instruction que l’attaque avait eu lieu dans la nuit, durant la seconde phase. Elle était forcée de le dire, autrement son père l’aurait interrogée sur la raison pour laquelle elle n’en avait rien dit. »
« Mais je ne pouvais expliquer le coup sur la tempe. Je le comprenais encore moins quand j’ai appris que l’os de mouton avait été trouvé dans sa chambre. Elle ne pouvait cacher le fait qu’elle avait été frappée à la tête, et pourtant cette blessure semblait manifestement avoir été infligée durant la première phase, puisqu’elle nécessitait la présence du meurtrier ! J’ai pensé que Mademoiselle Stangerson avait dissimulé la blessure en disposant ses cheveux en bandeaux sur son front. »
« Quant à la trace de la main sur le mur, elle avait évidemment été faite durant la première phase — lorsque le meurtrier était réellement là. Toutes les traces de sa présence avaient naturellement été laissées durant la première phase ; l’os de mouton, les empreintes noires, la casquette basque, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la porte et sur le plancher. Si ces traces étaient encore toutes là, elles prouvaient que Mademoiselle Stangerson — qui désirait que rien ne fût su — n’avait pas encore eu le temps de les effacer. Cela m’a conduit à la conclusion que les deux phases avaient eu lieu l’une peu après l’autre. Elle n’avait pas eu l’occasion, après avoir quitté sa chambre et être retournée au laboratoire auprès de son père, de retourner dans sa chambre pour la mettre en ordre. Son père était tout le temps avec elle, à travailler. De sorte qu’après la première phase, elle n’est rentrée dans sa chambre qu’à minuit. Le père Jacques était là à dix heures, comme chaque soir ; mais il n’était entré que pour fermer les persiennes et allumer la veilleuse. En raison de son état d’esprit troublé, elle avait oublié que le père Jacques se rendrait dans sa chambre et l’avait supplié de ne pas s’en faire. Tout cela était exposé dans l’article du "Matin". Le père Jacques y est allé, cependant, et, dans la pénombre de la pièce, il n’a rien vu. »
« Mademoiselle Stangerson a dû vivre des moments d’anxiété pendant que le père Jacques était absent ; mais je pense qu’elle n’était pas consciente que tant de preuves avaient été laissées. Après avoir été attaquée, elle n’avait eu que le temps de cacher les traces des doigts de l’homme sur son cou et de se précipiter au laboratoire. Si elle avait eu connaissance de l’os, de la casquette et du mouchoir, elle s’en serait débarrassée après être retournée dans sa chambre à minuit. Elle ne les a pas vus, et s’est déshabillée à la lueur incertaine de la veilleuse. Elle s’est couchée, épuisée par l’anxiété et la peur — une peur qui l’avait fait rester au laboratoire aussi tard que possible. »
« Mon raisonnement m’avait donc conduit à la seconde phase de la tragédie, alors que Mademoiselle Stangerson était seule dans sa chambre. Il me fallait maintenant expliquer les coups de revolver tirés durant cette seconde phase. Des cris de : "Au secours ! — Au meurtre !" avaient été entendus. Comment les expliquer ? Pour ce qui est des cris, je n'avais aucune difficulté ; puisqu’elle était seule dans sa chambre, ils ne pouvaient résulter que d’un cauchemar. Mon explication de la lutte et du bruit que l’on a entendus est simplement que, dans son cauchemar, elle fut hantée par la terrible expérience qu’elle avait vécue dans l’après-midi. En rêve, elle voit le meurtrier sur le point de fondre sur elle et elle crie : "Au secours ! Au meurtre !" Sa main cherche fébrilement le revolver qu’elle avait placé à sa portée sur la table de nuit, près de son lit, mais sa main, en heurtant la table, la renverse, et le revolver, tombant sur le sol, fait un coup de feu, la balle allant se loger dans le plafond. J'ai su dès le début que la balle dans le plafond devait être le résultat d’un accident. Sa position même suggérait un accident à mon esprit, et concordait donc avec ma théorie du cauchemar. Je ne doutais plus que l’agression eût eu lieu avant que Mademoiselle ne se fût retirée pour la nuit. Après s’être réveillée de son effroyable rêve et avoir appelé à l’aide, elle s’était évanouie.
« Ma théorie, fondée sur le témoignage des coups de feu entendus à minuit, exigeait deux coups — un qui blessa le meurtrier au moment de son agression, et un tiré au moment du cauchemar. La déposition des Bernier devant le juge d’instruction indiquait qu’un seul coup de feu avait été entendu. Monsieur Stangerson a témoigné avoir entendu un bruit sourd d’abord, suivi d’un son clair et métallique. J’ai expliqué le bruit sourd par la chute de la table au plateau de marbre ; le son métallique était le coup de feu du revolver. J’étais désormais convaincu d’avoir raison. Le coup qui avait blessé la main du meurtrier et l’avait fait saigner, si bien qu’il laissa l’empreinte sanglante sur le mur, fut tiré par Mademoiselle en état de légitime défense, avant la seconde phase, lorsqu’elle avait été réellement agressée. Le coup dans le plafond qu’entendirent les Bernier était le coup accidentel durant le cauchemar.
« Il me fallait maintenant expliquer la blessure à la tempe. Elle n’était pas assez grave pour avoir été faite au moyen de l’os de mouton, et Mademoiselle n’avait pas tenté de la dissimuler. Elle a dû être causée durant la seconde phase. C’est pour découvrir cela que je suis allé à la Chambre Jaune, et j’y ai obtenu ma réponse. »
Rouletabille tira un morceau de papier blanc plié de sa poche, et en sortit un objet presque invisible qu’il tint entre son pouce et son index.
« Ceci, Monsieur le Président, dit-il, est un cheveu — un cheveu blond taché de sang ; c’est un cheveu provenant de la tête de Mademoiselle Stangerson. Je l’ai trouvé collé à l’un des coins de la table renversée. Le coin de la table était lui-même taché de sang — une minuscule tache, à peine visible ; mais elle m’a dit qu’en se levant de son lit, Mademoiselle Stangerson était tombée lourdement et s’était cogné la tête sur le coin de son plateau de marbre.
« Il me restait à apprendre, outre le nom de l’assassin, ce que je fis plus tard, le moment de l’agression initiale. Je l’ai appris par l’interrogatoire de Mademoiselle Stangerson et de son père, bien que les réponses données par la première fussent savamment calculées pour induire le juge d’instruction en erreur. Mademoiselle Stangerson avait exposé très minutieusement comment elle avait passé la totalité de son temps ce jour-là. Nous avons établi le fait que le meurtrier s’était introduit dans le pavillon entre cinq et six heures. À six heures et quart, le professeur et sa fille avaient repris leur travail. À cinq heures, le professeur était avec sa fille, et puisque l’agression eut lieu en l’absence du professeur, il me fallait découvrir précisément quand il l’avait quittée. Le professeur a déclaré qu’au moment où lui et sa fille s’apprêtaient à rentrer dans le laboratoire, il fut arrêté par le garde et retenu dans une conversation au sujet de la coupe de bois et des braconniers. Mademoiselle Stangerson n’était pas avec lui à ce moment-là, puisque le professeur a dit : "J’ai quitté le garde et j’ai rejoint ma fille qui était au travail dans le laboratoire."
« C’est durant ce court intervalle de temps que la tragédie a eu lieu. C’est certain. Dans mon esprit, je voyais Mademoiselle Stangerson rentrer dans le pavillon, aller dans sa chambre pour ôter son chapeau, et se retrouver face au meurtrier. Il était dans le pavillon depuis un moment, à l’attendre. Il avait pris ses dispositions pour y passer toute la nuit. Il avait ôté les bottes du père Jacques ; il avait retiré les papiers du secrétaire ; puis il s’était glissé sous le lit. Trouvant le temps long, il s’était levé, était retourné dans le laboratoire, puis dans le vestibule, avait regardé dans le jardin, et avait vu, venant vers le pavillon, Mademoiselle Stangerson — seule. Il n’aurait jamais osé l’agresser à cette heure-là, s’il ne l’avait trouvée seule. Sa décision était prise. Il serait plus tranquille seul avec Mademoiselle Stangerson dans le pavillon, qu’il ne l’aurait été au milieu de la nuit, avec le père Jacques dormant au grenier. Il ferma donc la fenêtre du vestibule. Cela explique pourquoi ni Monsieur Stangerson, ni le garde, qui étaient à quelque distance du pavillon, n’ont entendu le coup de revolver.
« Puis il retourna dans la Chambre Jaune. Mademoiselle Stangerson entra. Ce qui s’est passé doit avoir eu lieu très rapidement. Mademoiselle tenta d’appeler au secours ; mais l’homme l’avait saisie à la gorge. Sa main avait cherché et saisi le revolver qu’elle gardait dans le tiroir de sa table de nuit, depuis qu’elle avait commencé à craindre les menaces de son poursuivant. Le meurtrier était sur le point de la frapper à la tête avec l’os de mouton — une arme terrible entre les mains d’un Larsan ou d’un Ballmeyer ; mais elle tira à temps, et le coup blessa la main qui tenait l’arme. L’os tomba sur le sol, couvert du sang du meurtrier, qui vacilla, s’agrippa au mur pour se soutenir — y imprimant les marques rouges — et, craignant une autre balle, s’enfuit.
« Elle le vit passer par le laboratoire, et tendit l’oreille. Il fut long à la fenêtre. Finalement, il en sauta. Elle se précipita et la ferma. Le danger passé, toutes ses pensées furent pour son père. Avait-il vu ou entendu quelque chose ? À tout prix, elle devait lui cacher cela. Ainsi, quand Monsieur Stangerson revint, il trouva la porte de la Chambre Jaune fermée, et sa fille dans le laboratoire, penchée sur son bureau, au travail ! »
Se tournant vers Monsieur Darzac, Rouletabille s’écria :
« Vous connaissez la vérité ! Dites-nous donc si ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées. »
« Je n’en sais rien », répondit Monsieur Darzac.
« J’admire votre silence », dit Rouletabille, « mais si Mademoiselle Stangerson connaissait votre danger, elle vous délierait de votre serment. Elle vous supplierait de dire tout ce qu’elle vous a confié. Elle serait ici pour vous défendre ! »
Monsieur Darzac ne fit aucun mouvement, ni ne prononça un mot. Il regarda Rouletabille tristement.
« Cependant », dit le jeune reporter, « puisque Mademoiselle n’est pas ici, je dois le faire moi-même. Mais, croyez-moi, Monsieur Darzac, le seul moyen de sauver Mademoiselle Stangerson et de lui rendre sa raison est d’obtenir votre acquittement. »
« Quel est ce motif secret qui contraint Mademoiselle Stangerson à cacher ce qu’elle sait à son père ? » demanda le Président.
« Cela, Monsieur, je l’ignore », dit Rouletabille. « Cela ne me regarde pas. »
Le Président, se tournant vers Monsieur Darzac, tenta de l’amener à dire ce qu’il savait.
« Refusez-vous toujours, Monsieur, de nous dire comment vous avez employé votre temps durant les tentatives contre la vie de Mademoiselle Stangerson ? »
« Je ne peux rien vous dire, Monsieur. »
Le Président se tourna vers Rouletabille comme pour solliciter une explication.
« Nous devons supposer, Monsieur le Président, que les abstentions de Monsieur Robert Darzac sont étroitement liées au secret de Mademoiselle Stangerson, et que Monsieur Darzac se sent tenu par l’honneur de garder le silence. Il se peut que Larsan, qui, depuis ses trois tentatives, a tout manigancé pour faire porter les soupçons sur Monsieur Darzac, ait fixé précisément ces occasions pour un rendez-vous avec Monsieur Darzac en un lieu des plus compromettants. Larsan est assez rusé pour avoir fait cela. »
Le Président sembla en partie convaincu, mais, toujours curieux, il demanda :
« Mais quel est ce secret de Mademoiselle Stangerson ? »
« Cela, je ne peux vous le dire », déclara Rouletabille. « Je pense, cependant, que vous en savez assez maintenant pour acquitter Monsieur Robert Darzac ! À moins que Larsan ne revienne, et je ne pense pas qu’il le fera », ajouta-t-il avec un rire.
« Une question encore », dit le Président. « En admettant votre explication, nous savons que Larsan voulait détourner les soupçons sur Monsieur Robert Darzac, mais pourquoi aurait-il cherché à faire porter les soupçons sur le père Jacques également ? »
« C’est là qu’est intervenu le détective professionnel, Monsieur, qui prouve qu’il est un démêleur de mystères en annihilant les preuves mêmes qu’il avait accumulées. C’est un homme très rusé, et un tour similaire lui avait souvent permis de détourner les soupçons de lui-même. Il a prouvé l’innocence de l’un avant d’accuser l’autre. Vous pouvez facilement croire, Monsieur, qu’un plan aussi complexe que celui-ci a dû être longuement et soigneusement mûri à l’avance par Larsan. Je peux vous dire qu’il travaillait à son élaboration depuis longtemps. Si vous tenez à savoir comment il a recueilli ses informations, vous découvrirez qu’il s’était, à une occasion, déguisé en commissionnaire entre le "Laboratoire de la Sûreté" et Monsieur Stangerson, à qui l’on réclamait des "expériences". De cette manière, il avait pu, avant le crime, prendre deux fois la mesure du pavillon. Il s’était "maquillé" de telle sorte que le père Jacques ne l’avait pas reconnu. Et pourtant, Larsan avait trouvé l’occasion de dérober au vieil homme une paire de vieilles bottes et une casquette basque usagée, que le serviteur avait nouées dans un mouchoir, avec l’intention de les porter à un ami, un charbonnier sur la route d’Épinay. Lorsque le crime fut découvert, le père Jacques avait immédiatement reconnu ces objets comme étant les siens. Ils étaient extrêmement compromettants, ce qui explique son trouble à l’époque où nous lui en avons parlé. Larsan m’a tout avoué. C’est un artiste dans ce genre de jeu. Il a fait une chose similaire dans l’affaire du "Crédit Universel", et dans celle des "Lingots d’or de la Monnaie". Ces deux affaires devraient être révisées. Depuis que Ballmeyer ou Larsan est à la Sûreté, un certain nombre d’innocents ont été envoyés en prison. »
Chapitre XXVIII
Où il est prouvé que l’on ne pense pas toujours à tout
Une grande excitation régna lorsque Rouletabille eut terminé. La salle d’audience s’agita avec les murmures d’applaudissements contenus. Maître Henri Robert demanda un ajournement du procès, soutenu dans sa requête par le procureur lui-même. L’audience fut levée. Le lendemain, Monsieur Robert Darzac fut remis en liberté sous caution, tandis que le père Jacques bénéficia immédiatement d’un non-lieu. On rechercha Frédéric Larsan partout, mais en vain. Monsieur Darzac échappa finalement à l’effroyable calamité qui, un temps, l’avait menacé. Après une visite à Mademoiselle Stangerson, il fut conduit à espérer qu’elle pourrait, avec des soins attentifs, recouvrer un jour sa raison.
Rouletabille devint, naturellement, "l’homme du jour". En sortant du Palais de Justice, la foule le porta en triomphe. La presse du monde entier publia ses exploits et sa photographie. Lui, qui avait interviewé tant de personnages illustres, était devenu illustre à son tour et fut interviewé à son tour. Je suis heureux de dire que cet énorme succès ne lui monta en aucune façon à la tête.
Nous quittâmes Versailles ensemble, après avoir dîné au "Chien qui Fume". Dans le train, je lui posai un certain nombre de questions qui, durant notre repas, avaient été sur le bout de ma langue, mais que j’avais évité de prononcer, sachant qu’il n’aimait pas parler "boutique" en mangeant.
« Mon ami », dis-je, « cette affaire Larsan est merveilleuse. Elle est digne de vous. »
Il me pria de n’en pas dire plus, et feignit avec humour de s’inquiéter pour moi si je me laissais aller à de sots éloges à son égard par une admiration personnelle pour son talent.
« J’en viens au fait, alors », dis-je, passablement piqué. « Je suis toujours dans l’ignorance quant à la raison de votre voyage en Amérique. Quand vous avez quitté le Glandier, vous aviez découvert, si je comprends bien, tout ce qui concernait Frédéric Larsan ; vous aviez découvert la manière exacte dont il avait tenté le meurtre ? »
« Tout à fait. Et vous », dit-il, changeant la conversation, « n’aviez-vous rien soupçonné ? »
« Rien ! »
« C’est incroyable ! »
« Je ne vois pas comment j’aurais pu soupçonner quoi que ce soit. Vous avez pris grand soin de me cacher vos pensées. Soupçonniez-vous déjà Larsan lorsque vous m’avez fait appeler pour apporter les revolvers ? »
« Oui ! J’en étais arrivé à cette conclusion par l’incident de la "galerie inexplicable". Le retour de Larsan dans la chambre de Mademoiselle Stangerson, cependant, n’avait pas encore été éclairci par les lunettes. Mes soupçons étaient le résultat de mon seul raisonnement ; et l’idée que Larsan fût le meurtrier semblait si extraordinaire que je résolus d’attendre une preuve concrète avant de risquer d’agir. Néanmoins, le soupçon me tourmentait, et je parlais parfois au détective d’une manière qui aurait dû vous ouvrir les yeux. Je parlais avec dédain de ses méthodes. Mais jusqu’à ce que je trouve les lunettes, je ne pouvais considérer mes soupçons à son égard que sous l’angle d’une hypothèse absurde. Vous pouvez imaginer mon exaltation après avoir expliqué les mouvements de Larsan. Je me souviens très bien être entré dans ma chambre comme un fou et vous avoir crié : "Je vais avoir le dessus sur le grand Fred. Je vais avoir le dessus sur lui d’une manière qui fera sensation !"
« Je pensais alors à Larsan, le meurtrier. C’est ce soir-là que Darzac m’a supplié de veiller sur Mademoiselle Stangerson. Je n’ai fait aucun effort avant que nous ayons dîné avec Larsan, jusqu’à dix heures. Il était là, devant moi, et je pouvais me permettre d’attendre. Vous auriez dû vous douter de quelque chose, car lorsque nous parlions de l’arrivée du meurtrier, je vous ai dit : "Je suis bien certain que Larsan sera ici ce soir."
« Mais un point important nous a échappé à tous deux. C’est celui qui aurait dû nous ouvrir les yeux sur Larsan. Vous souvenez-vous de la canne en bambou ? J’ai été surpris de constater que Larsan n’avait fait aucune utilisation de cette preuve contre Robert Darzac. N’avait-elle pas été achetée par un homme dont la description correspondait exactement à celle de Darzac ? Eh bien, juste avant de le quitter au train, après la suspension d’audience du procès, je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas utilisé la preuve de la canne. Il m’a dit qu’il n’avait jamais eu l’intention de le faire ; que notre découverte dans la petite auberge d’Épinay l’avait beaucoup embarrassé. Si vous vous souvenez bien, il nous a dit alors que la canne lui avait été donnée à Londres. Pourquoi ne nous sommes-nous pas immédiatement dit : "Fred ment. Il ne pouvait pas avoir cette canne à Londres. Il n’était pas à Londres. Il l’a achetée à Paris" ? Puis vous avez découvert, en vous renseignant chez Cassette, que la canne avait été achetée par une personne habillée tout comme Robert Darzac, bien que, comme nous l’avons appris plus tard de Darzac lui-même, ce ne fût pas lui qui eût fait l’achat. Ajoutez à cela le fait que nous savions déjà, par la lettre à la poste restante, qu’il y avait réellement un homme à Paris qui se faisait passer pour Robert Darzac, pourquoi ne nous sommes-nous pas immédiatement fixés sur Fred lui-même ?
« Certes, sa position à la Sûreté jouait contre nous ; mais quand nous avons vu l’empressement évident de sa part à trouver des preuves convaincantes contre Darzac, voire la passion qu’il déployait dans sa poursuite de l’homme, le mensonge sur la canne aurait dû avoir un nouveau sens pour nous. Si vous demandez pourquoi Larsan a acheté la canne, s’il n’avait aucune intention de fabriquer des preuves contre Darzac au moyen de celle-ci, la réponse est fort simple. Il avait été blessé à la main par Mademoiselle Stangerson, de sorte que la canne lui était utile pour lui permettre de fermer la main en la portant. Vous souvenez-vous que j’avais remarqué qu’il l’avait toujours avec lui ?
« Tous ces détails me sont revenus à l’esprit une fois que j’eus identifié Larsan comme le criminel. Mais il était trop tard alors pour qu’ils me soient d’une quelconque utilité. Le soir où il a fait semblant d’être drogué, j’ai regardé sa main et j’ai vu un mince bandage de soie couvrant les signes d’une légère blessure en voie de guérison. Si nous avions pris une initiative plus rapide au moment où Larsan nous a dit ce mensonge sur la canne, je suis certain qu’il serait parti, pour éviter tout soupçon. Quoi qu’il en soit, nous avons tourmenté Larsan ou Ballmeyer sans même le savoir. »
« Mais », l’ai-je interrompu, « si Larsan n’avait aucune intention d’utiliser la canne comme preuve contre Darzac, pourquoi s’était-il grimé pour lui ressembler lorsqu’il était allé l’acheter ? »
« Il ne s’était pas spécialement "grimé" en Darzac pour acheter la canne ; il était venu droit chez Cassette immédiatement après avoir agressé Mademoiselle Stangerson. Sa blessure le faisait souffrir et, comme il passait Avenue de l’Opéra, l’idée de la canne lui est venue à l’esprit et il a agi en conséquence. Il était alors huit heures. Et moi, qui avais deviné l’heure même de l’occurrence de la tragédie, presque convaincu que Darzac n’était pas le criminel, et connaissant l’existence de la canne, je n’ai pourtant jamais soupçonné Larsan. Il y a des moments... »
« Il y a des moments », dis-je, « où les plus grands intellects... » Rouletabille me ferma la bouche. Je continuai à plaisanter, mais, constatant qu’il ne répondait pas, je vis qu’il ne prêtait plus aucune attention à ce que je disais. Je découvris qu’il s’était profondément endormi.
Chapitre XXIX
Le mystère de Mademoiselle Stangerson
Durant les jours qui suivirent, j’eus plusieurs occasions de l’interroger sur la raison de son voyage en Amérique, mais je n’obtins pas de réponses plus précises que celles qu’il m’avait données le soir de l’ajournement du procès, alors que nous étions dans le train pour Paris. Un jour, cependant, comme j’insistais encore, il dit :
« Ne pouvez-vous comprendre que je devais connaître la véritable personnalité de Larsan ? »
« Sans doute », dis-je, « mais pourquoi êtes-vous allé en Amérique pour découvrir cela ? »
Il resta là à fumer sa pipe, et ne fit aucune autre réponse. Je commençais à voir que je touchais au secret qui concernait Mademoiselle Stangerson. Rouletabille avait manifestement jugé nécessaire de se rendre en Amérique pour découvrir quel était le lien mystérieux qui l’attachait à Larsan par une chaîne si étrange et si terrible. En Amérique, il avait appris qui était Larsan et avait obtenu des informations qui lui fermaient la bouche. Il avait été à Philadelphie.
Et maintenant, quel était ce mystère qui tenait Mademoiselle Stangerson et Monsieur Robert Darzac dans un silence si inexplicable ? Après tant d’années et la publicité donnée à l’affaire par une presse curieuse et impudique ; maintenant que Monsieur Stangerson sait tout et a tout pardonné ; tout peut être dit. Dans chaque phase de cette remarquable histoire, Mademoiselle Stangerson a toujours été la victime.
Le début remonte à l'époque où, jeune fille, elle vivait avec son père à Philadelphie. Un visiteur de la maison, un Français, avait réussi, par son esprit, sa grâce et une attention persistante, à gagner ses affections. On disait qu'il était riche et il l'avait demandée en mariage à son père. Monsieur Stangerson, en prenant des renseignements sur Monsieur Jean Roussel, découvrit que l'homme était un escroc et un aventurier. Jean Roussel n'était qu'un des nombreux noms sous lesquels le célèbre Ballmeyer, un fugitif de France, tentait de se dissimuler. Monsieur Stangerson ne connaissait pas son identité avec Ballmeyer ; il apprit simplement que l'homme ne convenait pas à sa fille. Non seulement il refusa de donner son consentement au mariage, mais il lui interdit l'accès à la maison. Mathilde Stangerson, cependant, était tombée amoureuse. Pour elle, Jean Roussel était tout ce que son amour dépeignait. Elle fut indignée par l'attitude de son père et ne dissimula pas ses sentiments. Son père l'envoya séjourner chez une tante à Cincinnati. Là, elle fut rejointe par Jean Roussel et, malgré la vénération qu'elle éprouvait pour son père, elle s'enfuit avec lui pour se marier.
Ils se rendirent à Louisville et y vécurent quelque temps. Un matin, cependant, on frappa à la porte de la maison où ils se trouvaient et la police entra pour arrêter Jean Roussel. C'est alors que Mathilde Stangerson, ou Roussel, apprit que son mari n'était autre que le célèbre Ballmeyer !
La jeune femme, dans son désespoir, tenta de se suicider. Elle échoua et fut forcée de rejoindre sa tante à Cincinnati. La vieille dame fut transportée de joie de la revoir. Elle l'avait cherchée avec anxiété et n'avait pas osé dire à Monsieur Stangerson qu'elle avait disparu. Mathilde lui fit jurer le secret, afin que son père ne sache pas qu'elle s'était absentée. Un mois plus tard, Mademoiselle Stangerson retourna auprès de son père, repentante, le cœur mort en elle, n'espérant plus qu'une chose : ne jamais revoir son mari, l'horrible Ballmeyer. Un bruit courut, quelques semaines plus tard, qu'il était mort, et elle résolut désormais d'expier sa désobéissance par une vie de labeur et de dévouement envers son père. Et elle tint parole.
Tout cela, elle l'avait avoué à Robert Darzac, et, croyant Ballmeyer mort, elle s'était abandonnée à la joie d'une union avec lui. Mais le destin avait ressuscité Jean Roussel — le Ballmeyer de sa jeunesse. Il avait pris des mesures pour lui faire savoir qu'il ne lui permettrait jamais d'épouser Darzac, qu'il l'aimait toujours.
Mademoiselle Stangerson n'hésita pas un seul instant à se confier à Monsieur Darzac. Elle lui montra la lettre dans laquelle Jean Roussel lui demandait de se souvenir des premières heures de leur union dans leur belle et charmante demeure de Louisville. « Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », avait-il écrit. Le scélérat prétendait être riche et revendiquait le droit de la ramener à Louisville. Elle avait dit à Darzac que si son père apprenait son déshonneur, elle se tuerait. Monsieur Darzac avait juré de réduire son persécuteur au silence, dût-il le tuer. Il fut joué et aurait succombé sans le génie de Rouletabille.
Mademoiselle Stangerson était, quant à elle, impuissante entre les mains d'un tel scélérat. Elle avait tenté de le tuer lorsqu'il l'avait d'abord menacée, puis attaquée dans la Chambre Jaune. Elle avait, malheureusement, échoué et se sentait condamnée à être à jamais à la merci de ce misérable sans scrupules qui exigeait continuellement sa présence lors d'entretiens clandestins. Lorsqu'il lui envoya la lettre par la poste pour lui demander de le rencontrer, elle refusa. Le résultat de son refus fut le drame de la Chambre Jaune. La seconde fois qu'il écrivit pour demander un rendez-vous, la lettre lui parvenant dans sa chambre de malade, elle l'évita en dormant avec ses femmes. Dans cette lettre, le scélérat l'avait avertie que, puisqu'elle était trop malade pour venir à lui, il viendrait à elle, et qu'il serait dans sa chambre à une heure précise, une nuit précise. Sachant qu'elle avait tout à craindre de Ballmeyer, elle avait quitté sa chambre cette nuit-là. C'est alors que se produisit l'incident de la « galerie inexplicable ».
La troisième fois, elle avait décidé de se rendre au rendez-vous. Il l'avait demandé dans la lettre qu'il avait écrite dans sa propre chambre, la nuit de l'incident de la galerie, qu'il avait laissée sur son bureau. Dans cette lettre, il menaçait de brûler les papiers de son père si elle ne le rencontrait pas. C'est pour sauver ces papiers qu'elle prit la décision de le voir. Elle ne douta pas un seul instant que le misérable mettrait sa menace à exécution si elle persistait à l'éviter, et dans ce cas, les travaux de toute une vie de son père seraient perdus à jamais. Le rendez-vous étant donc inévitable, elle résolut de voir son mari et de faire appel à ce qu'il pouvait avoir de bon. C'est pour cet entretien qu'elle s'était préparée la nuit où le gardien fut tué. Ils se rencontrèrent, et l'on peut imaginer ce qui se passa entre eux. Il insista pour qu'elle renonçât à Darzac. Elle, de son côté, affirma son amour pour lui. Il la poignarda dans sa colère, déterminé à faire condamner Darzac pour ce crime. En tant que Larsan, il pouvait le faire, et il avait si bien manœuvré que Darzac ne pourrait jamais expliquer comment il avait employé le temps de son absence du château. Les précautions de Ballmeyer avaient été prises avec une ruse consommée.
Larsan avait menacé Darzac comme il avait menacé Mathilde — avec la même arme et les mêmes menaces. Il écrivit à Darzac des lettres urgentes, se déclarant prêt à livrer la correspondance qui avait eu lieu entre lui et sa femme, et à les laisser pour toujours, s'il voulait payer le prix demandé. Il demanda à Darzac de le rencontrer pour régler la question, fixant l'heure où Larsan serait avec Mademoiselle Stangerson. Lorsque Darzac se rendit à Épinay, s'attendant à y trouver Ballmeyer ou Larsan, il fut accueilli par un complice de Larsan et fut retenu jusqu'à ce que la « coïncidence » pût être établie.
Tout cela fut accompli avec une ruse machiavélique ; mais Ballmeyer avait compté sans Joseph Rouletabille.
* * * * *
Maintenant que le mystère de la Chambre Jaune est éclairci, ce n'est pas le moment de raconter les aventures de Rouletabille en Amérique. Connaissant le jeune reporter comme nous le connaissons, nous pouvons comprendre avec quelle perspicacité il avait retracé, étape par étape, l'histoire de Mathilde Stangerson et de Jean Roussel. À Philadelphie, il s'était rapidement informé sur Arthur William Rance. Il y apprit l'acte de dévouement de Rance et la récompense qu'il s'estimait en droit d'en attendre. Une rumeur de son mariage avec Mademoiselle Stangerson avait autrefois circulé dans les salons de Philadelphie. Il apprit également les attentions continues de Rance envers elle et ses importunités pour obtenir sa main. Il s'était mis à boire, avait-il dit, pour noyer son chagrin devant son amour non partagé. On peut maintenant comprendre pourquoi Rouletabille avait fait preuve d'une froideur si marquée envers Rance lorsqu'ils s'étaient rencontrés dans la salle des témoins, le jour du procès.
L'étrange mystère Roussel-Stangerson était désormais mis à nu. Qui était ce Jean Roussel ? Rouletabille l'avait suivi de Philadelphie à Cincinnati. À Cincinnati, il fit la connaissance de la vieille tante et trouva le moyen de la faire parler. L'histoire de l'arrestation de Ballmeyer éclaira toute l'affaire sous son vrai jour. Il visita le « presbytère » — une petite et jolie demeure dans le style colonial ancien — qui, en effet, n'avait « rien perdu de son charme ». Puis, abandonnant la poursuite des traces de Mademoiselle Stangerson, il prit celles de Ballmeyer. Il les suivit de prison en prison, de crime en crime. Finalement, alors qu'il s'apprêtait à partir pour l'Europe, il apprit à New York que Ballmeyer avait, cinq ans auparavant, embarqué pour la France avec des papiers de valeur appartenant à un marchand de La Nouvelle-Orléans qu'il avait assassiné.
Et pourtant, tout ce mystère n'a pas été révélé. Mademoiselle Stangerson eut un enfant de son mari, un fils. L'enfant naquit dans la maison de la vieille tante. Personne ne le sut, tant la tante avait réussi à dissimuler l'événement.
Qu'est devenu ce fils ? C'est une autre histoire que, jusqu'ici, je ne suis pas autorisé à relater.
* * * * *
Environ deux mois après ces événements, je trouvai Rouletabille assis sur un banc du Palais de Justice, l'air très abattu.
« Qu'est-ce qui ne va pas, mon vieux ? » demandai-je. « Vous avez l'air bien triste. Comment vont vos amis ? »
« À part vous », dit-il, « je n'ai pas d'amis. »
« J'espère que Monsieur Darzac... »
« Sans aucun doute. »
« Et Mademoiselle Stangerson... Comment va-t-elle ? »
« Mieux, beaucoup mieux. »
« Alors vous ne devriez pas être triste. »
« Je suis triste », dit-il, « parce que je pense au parfum de la dame en noir... »
« Le parfum de la dame en noir ! Je vous ai souvent entendu y faire référence. Dites-moi pourquoi il vous trouble. »
« Peut-être... un jour ; un jour », dit Rouletabille.
Et il poussa un soupir profond.