myebooksbuy
My Books

The Phantom of the Opera

by Gaston Leroux · in French

Le Fantôme de l’Opéra

par

Gaston Leroux

Auteur du « Mystère de la chambre jaune » et du « Parfum de la dame en noir »

Sommaire

Chapitre

PROLOGUE I EST-CE UN FANTÔME ? II LA NOUVELLE MARGUERITE III LA RAISON MYSTÉRIEUSE IV LA LOGE N° 5 V LE VIOLON ENCHANTÉ VI UNE VISITE À LA LOGE N° 5 VII FAUST ET CE QUI S’ENSUIVIT VIII LE MYSTÉRIEUX BROUGHAM IX AU BAL MASQUÉ X OUBLIEZ LE NOM DE LA VOIX D’HOMME XI AU-DESSUS DES TRAPPES XII LA LYRE D’APOLLON XIII UN COUP DE MAÎTRE DE L’AMANT DES TRAPPES XIV L’ATTITUDE SINGULIÈRE D’UNE ÉPINGLE À NOURRICE XV CHRISTINE ! CHRISTINE ! XVI LES RÉVÉLATIONS DE MME GIRY XVII L’ÉPINGLE À NOURRICE ENCORE XVIII LE COMMISSAIRE, LE VICOMTE ET LE PERSAN XIX LE VICOMTE ET LE PERSAN XX DANS LES SOUTERRAINS DE L’OPÉRA XXI VICISSITUDES INTÉRESSANTES XXII DANS LA CHAMBRE DES SUPPLICES XXIII LES SUPPLICES COMMENCENT XXIV DES TONNEAUX ! DES TONNEAUX ! XXV LE SCORPION OU LA CIGALE : LEQUEL XXVI LA FIN DE L’HISTOIRE D’AMOUR DU FANTÔME ÉPILOGUE

{plus un chapitre « bonus » intitulé « L’OPÉRA DE PARIS »}

Le Fantôme de l’Opéra

Prologue

OÙ L’AUTEUR DE CETTE SINGULIÈRE OUVRAGE INFORME LE LECTEUR DE LA FAÇON DONT IL A ACQUIS LA CERTITUDE QUE LE FANTÔME DE L’OPÉRA A RÉELLEMENT EXISTÉ

Le fantôme de l’Opéra a existé. Il ne fut pas, comme on l’a cru longtemps, une inspiration des artistes, une superstition des directeurs ou le fruit des cerveaux détraqués et impressionnables des jeunes demoiselles du ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés au vestiaire ou de la concierge. Oui, il existait en chair et en os, bien qu’il prît toutes les apparences d’un véritable fantôme ; c’est-à-dire d’une ombre spectrale.

Quand j’ai commencé à fouiller dans les archives de l’Académie nationale de musique, j’ai été immédiatement frappé par les coïncidences surprenantes entre les phénomènes attribués au « fantôme » et la tragédie la plus extraordinaire et la plus fantastique qui ait jamais passionné les classes dirigeantes de Paris ; et j’ai bientôt conçu l’idée que cette tragédie pouvait raisonnablement s’expliquer par les phénomènes en question. Les événements ne datent pas de plus de trente ans ; et il ne serait pas difficile de trouver, de nos jours, dans le foyer de la danse, des vieillards de la plus haute respectabilité, des hommes sur la parole desquels on pourrait absolument compter, qui se souviendraient comme si c’était arrivé hier des conditions mystérieuses et dramatiques qui accompagnèrent l’enlèvement de Christine Daaé, la disparition du vicomte de Chagny et la mort de son frère aîné, le comte Philippe, dont le corps fut retrouvé sur la rive du lac qui existe dans les bas-fonds de l’Opéra, du côté de la rue Scribe. Mais aucun de ces témoins n’avait songé, jusqu’à ce jour, qu’il y eût une raison de lier la figure plus ou moins légendaire du fantôme de l’Opéra à cette terrible histoire.

La vérité a pénétré lentement mon esprit, intrigué par une enquête qui, à chaque instant, se compliquait d’événements que l’on pourrait, à première vue, considérer comme surhumains ; et plus d’une fois, j’ai été à deux doigts d’abandonner une tâche où je m’épuisais à la poursuite vaine d’une image sans consistance. Enfin, j’ai reçu la preuve que mes pressentiments ne m’avaient pas trompé, et j’ai été récompensé de tous mes efforts le jour où j’ai acquis la certitude que le fantôme de l’Opéra était plus qu’une simple ombre.

Ce jour-là, j’avais passé de longues heures sur LES MÉMOIRES D’UN DIRECTEUR, cet ouvrage léger et frivole du trop sceptique Moncharmin, qui, durant son mandat à l’Opéra, n’a rien compris au comportement mystérieux du fantôme et qui s’en moquait autant qu’il pouvait au moment même où il devenait la première victime de la curieuse opération financière qui se déroulait à l’intérieur de l’« enveloppe magique ».

Je venais de quitter la bibliothèque, désespéré, lorsque j’ai rencontré le délicieux directeur par intérim de notre Académie nationale, qui discutait sur un palier avec un petit vieil homme alerte et bien mis, à qui il m’a présenté gaiement. Le directeur par intérim était au courant de mes recherches et savait avec quelle ardeur et quelle infortune j’essayais de découvrir où se trouvait le juge d’instruction de la célèbre affaire Chagny, M. Faure. Personne ne savait ce qu’il était devenu, s’il était mort ou vif ; et voilà qu’il revenait du Canada, où il avait passé quinze ans, et la première chose qu’il avait faite, à son retour à Paris, était de venir aux bureaux du secrétariat de l’Opéra pour demander une place gratuite. Le petit vieil homme était M. Faure lui-même.

Nous avons passé une bonne partie de la soirée ensemble et il m’a raconté toute l’affaire Chagny telle qu’il l’avait comprise à l’époque. Il fut contraint de conclure à la folie du vicomte et à la mort accidentelle du frère aîné, faute de preuves du contraire ; mais il était néanmoins persuadé qu’une terrible tragédie s’était jouée entre les deux frères au sujet de Christine Daaé. Il ne put me dire ce qu’il était advenu de Christine ou du vicomte. Lorsque j’ai mentionné le fantôme, il a seulement ri. Lui aussi avait entendu parler des curieuses manifestations qui semblaient indiquer l’existence d’un être anormal résidant dans l’un des coins les plus mystérieux de l’Opéra, et il connaissait l’histoire de l’enveloppe ; mais il n’y avait jamais vu rien qui méritât son attention en tant que magistrat chargé de l’affaire Chagny, et c’est tout juste s’il avait écouté le témoignage d’un témoin qui s’était présenté de son plein gré et avait déclaré qu’il avait souvent rencontré le fantôme. Ce témoin n’était autre que l’homme que tout Paris appelait le « Persan » et qui était bien connu de chaque abonné de l’Opéra. Le magistrat le prit pour un visionnaire.

J’étais immensément intéressé par cette histoire du Persan. Je voulais, s’il en était encore temps, trouver ce témoin précieux et excentrique. La chance a commencé à me sourire et je l’ai découvert dans son petit appartement de la rue de Rivoli, où il avait vécu depuis lors et où il est mort cinq mois après ma visite. J’étais d’abord enclin à la méfiance ; mais quand le Persan m’eut raconté, avec une candeur enfantine, tout ce qu’il savait sur le fantôme et m’eut remis les preuves de son existence — y compris l’étrange correspondance de Christine Daaé — pour en faire ce qu’il me plairait, je n’ai plus été en mesure de douter. Non, le fantôme n’était pas un mythe !

Je sais qu’on m’a dit que cette correspondance aurait pu être forgée de bout en bout par un homme dont l’imagination avait certainement été nourrie des contes les plus séduisants ; mais heureusement, j’ai découvert quelques écrits de Christine en dehors du célèbre paquet de lettres et, en comparant les deux, tous mes doutes se sont dissipés. J’ai également examiné le passé du Persan et j’ai trouvé que c’était un homme intègre, incapable d’inventer une histoire qui aurait pu faire obstacle à la justice.

C’était, d’ailleurs, l’opinion des personnes les plus sérieuses qui, à un moment ou à un autre, furent mêlées à l’affaire Chagny, qui étaient des amies de la famille Chagny, à qui j’ai montré tous mes documents et exposé toutes mes déductions. À ce propos, je voudrais imprimer quelques lignes que j’ai reçues du général D---- :

MONSIEUR,

Je ne saurais trop vous encourager à publier les résultats de votre enquête. Je me souviens parfaitement que, quelques semaines avant la disparition de cette grande chanteuse, Christine Daaé, et la tragédie qui plongea tout le faubourg Saint-Germain dans le deuil, on parlait beaucoup, dans le foyer de la danse, au sujet du « fantôme » ; et je crois qu’on ne cessa d’en parler qu’en conséquence de la dernière affaire qui nous a tous si fort émus. Mais, s’il est possible — comme, après vous avoir entendu, je le crois — d’expliquer la tragédie par le fantôme, alors je vous en prie, monsieur, parlez-nous encore du fantôme.

Si mystérieux que le fantôme puisse paraître au premier abord, il sera toujours plus facilement explicable que cette sombre histoire dans laquelle des gens malveillants ont essayé de dépeindre deux frères qui s’entre-tuent alors qu’ils s’étaient adorés toute leur vie.

Croyez-moi, etc.

Enfin, avec mon paquet de papiers à la main, j’ai parcouru une fois de plus le vaste domaine du fantôme, l’immense bâtiment qu’il avait fait son royaume. Tout ce que mes yeux ont vu, tout ce que mon esprit a perçu, corrobore précisément les documents du Persan ; et une découverte merveilleuse a couronné mes travaux de façon très définitive. On se souviendra que, plus tard, en creusant dans les soubassements de l’Opéra, avant d’enterrer les enregistrements phonographiques de la voix de l’artiste, les ouvriers ont mis au jour un cadavre. Eh bien, j’ai pu immédiatement prouver que ce cadavre était celui du fantôme de l’Opéra. J’ai fait en sorte que le directeur par intérim mette cette preuve à l’épreuve de sa propre main ; et il m’est désormais d’une suprême indifférence que les journaux prétendent que ce corps était celui d’une victime de la Commune.

Les malheureux qui furent massacrés, sous la Commune, dans les caves de l’Opéra, ne furent pas enterrés de ce côté-ci ; je dirai où leurs squelettes peuvent être trouvés, dans un endroit non loin de cette immense crypte qui fut stockée pendant le siège avec toutes sortes de provisions. J’ai trouvé cette piste au moment même où je cherchais les restes du fantôme de l’Opéra, que je n’aurais jamais découverts sans la chance inouïe décrite plus haut.

Mais nous reviendrons sur le cadavre et sur ce qu’il convient d’en faire. Pour le présent, je dois conclure cette introduction si nécessaire en remerciant M. Mifroid (qui fut le commissaire de police appelé pour les premières enquêtes après la disparition de Christine Daaé), M. Remy, l’ancien secrétaire, M. Mercier, l’ancien directeur par intérim, M. Gabriel, l’ancien chef de chœur, et plus particulièrement Mme la baronne de Castelot-Barbezac, qui fut autrefois la « petite Meg » de l’histoire (et qui n’en a pas honte), la plus charmante étoile de notre admirable corps de ballet, la fille aînée de la digne Mme Giry, aujourd’hui décédée, qui avait la charge de la loge privée du fantôme. Tous ceux-ci m’ont été d’un grand secours ; et, grâce à eux, je serai en mesure de reproduire ces heures d’amour pur et de terreur, dans leurs moindres détails, sous les yeux du lecteur.

Et je serais bien ingrat si j’omettais, alors que je me tiens sur le seuil de cette terrible et véridique histoire, de remercier l’actuelle direction de l’Opéra, qui m’a si gentiment aidé dans toutes mes recherches, et M. Messager en particulier, ainsi que M. Gabion, le directeur par intérim, et cet homme des plus aimables, l’architecte chargé de la préservation du bâtiment, qui n’a pas hésité à me prêter les ouvrages de Charles Garnier, bien qu’il fût presque certain que je ne les lui rendrais jamais. Enfin, je dois rendre un hommage public à la générosité de mon ami et ancien collaborateur, M. J. Le Croze, qui m’a permis de puiser dans sa splendide bibliothèque théâtrale et d’emprunter les éditions les plus rares d’ouvrages auxquels il tenait beaucoup.

GASTON LEROUX.

Chapitre I Est-ce le Fantôme ?

C’était le soir où MM. Debienne et Poligny, les directeurs de l’Opéra, donnaient une dernière représentation de gala pour marquer leur départ. Soudain, la loge de la Sorelli, l’une des principales danseuses, fut envahie par une demi-douzaine de jeunes demoiselles du ballet, qui étaient remontées de la scène après avoir « dansé » Polyeucte. Elles s’y ruèrent dans une grande confusion, certaines poussant des rires forcés et contre nature, d’autres des cris de terreur. La Sorelli, qui souhaitait être seule un instant pour « répéter » le discours qu’elle devait faire aux directeurs démissionnaires, regarda avec colère cette foule folle et tumultueuse. C’est la petite Jammes — celle au nez retroussé, aux yeux myosotis, aux joues roses et au cou et aux épaules couleur de lys — qui donna l’explication d’une voix tremblante :

« C’est le fantôme ! » Et elle ferma la porte à clé.

La loge de la Sorelli était meublée avec une élégance officielle et banale. Une psyché, un canapé, une coiffeuse et une ou deux armoires composaient le mobilier nécessaire. Aux murs étaient accrochées quelques gravures, reliques de la mère, qui avait connu les gloires de l’ancien Opéra de la rue Le Peletier ; des portraits de Vestris, Gardel, Dupont, Bigottini. Mais la pièce semblait un palais aux gamines du corps de ballet, qui étaient logées dans des loges communes où elles passaient leur temps à chanter, à se chamailler, à gifler les habilleuses et les coiffeurs et à s’offrir des verres de cassis, de bière ou même de rhum, jusqu’à ce que la cloche du régisseur sonne.

La Sorelli était très superstitieuse. Elle frissonna en entendant la petite Jammes parler du fantôme, la traita de « petite folle » et puis, comme elle était la première à croire aux fantômes en général, et au fantôme de l’Opéra en particulier, elle demanda aussitôt des détails :

« L’as-tu vu ? »

« Aussi clairement que je vous vois en ce moment ! » dit la petite Jammes, dont les jambes se dérobaient sous elle, et elle s’effondra avec un gémissement sur une chaise.

Sur quoi la petite Giry — celle aux yeux noirs comme des prunelles, aux cheveux noirs comme de l’encre, au teint basané et à la pauvre petite peau tendue sur de pauvres petits os — la petite Giry ajouta :

« Si c’est le fantôme, il est bien laid ! »

« Oh, oui ! » cria le chœur des danseuses.

Et elles se mirent toutes à parler ensemble. Le fantôme leur était apparu sous la forme d’un monsieur en habit de soirée, qui s’était soudainement dressé devant elles dans le passage, sans qu’elles sachent d’où il venait. Il semblait avoir traversé le mur.

« Bah ! » dit l’une d’elles, qui avait plus ou moins gardé son sang-froid. « Vous voyez le fantôme partout ! »

Et c’était vrai. Depuis plusieurs mois, on ne parlait que de ce fantôme en habit de soirée qui rôdait dans le bâtiment, de haut en bas, comme une ombre, qui ne parlait à personne, à qui personne n’osait parler et qui s’évanouissait sitôt aperçu, sans que personne ne sache comment ni où. Comme il sied à un vrai fantôme, il ne faisait pas de bruit en marchant. On commença par rire et se moquer de ce spectre habillé comme un homme du monde ou un croque-mort ; mais la légende du fantôme prit bientôt des proportions énormes au sein du corps de ballet. Toutes les filles prétendaient avoir rencontré cet être surnaturel plus ou moins souvent. Et celles qui riaient le plus fort n’étaient pas les plus tranquilles. Quand il ne se montrait pas, il trahissait sa présence ou son passage par des accidents, comiques ou graves, dont la superstition générale le tenait pour responsable. Si quelqu’une avait fait une chute, ou subi une farce de la part d’une autre fille, ou perdu sa houppette, c’était aussitôt la faute du fantôme, du fantôme de l’Opéra.

Après tout, qui l’avait vu ? On rencontre tant d’hommes en habit de soirée à l’Opéra qui ne sont pas des fantômes. Mais cet habit avait une particularité qui lui était propre. Il recouvrait un squelette. Du moins, c’est ce que disaient les danseuses. Et, bien sûr, il avait une tête de mort.

Tout cela était-il sérieux ? La vérité est que l’idée du squelette provenait de la description du fantôme donnée par Joseph Buquet, le chef machiniste, qui avait réellement vu le fantôme. Il s’était heurté au fantôme sur le petit escalier, près de la rampe, qui mène aux « souterrains ». Il l’avait vu une seconde — car le fantôme s’était enfui — et à quiconque prenait la peine de l’écouter, il disait :

« Il est extraordinairement maigre et son habit pend sur une carcasse de squelette. Ses yeux sont si enfoncés qu’on en distingue à peine les pupilles fixes. On ne voit que deux gros trous noirs, comme dans un crâne de mort. Sa peau, qui est tendue sur ses os comme une peau de tambour, n’est pas blanche, mais d’un sale jaune. Son nez est si peu digne d’être mentionné qu’on ne peut le voir de profil ; et L’ABSENCE de ce nez est une chose horrible À REGARDER. Tout le cheveu qu’il a, ce sont trois ou quatre longues mèches sombres sur le front et derrière les oreilles. »

Ce chef machiniste était un homme sérieux, sobre, posé, très lent à imaginer des choses. Ses paroles furent accueillies avec intérêt et stupeur ; et bientôt il y eut d’autres personnes pour dire qu’elles aussi avaient rencontré un homme en habit de soirée avec une tête de mort sur les épaules. Des hommes sensés qui avaient eu vent de l’histoire commencèrent par dire que Joseph Buquet avait été victime d’une farce jouée par l’un de ses assistants. Et puis, l’un après l’autre, se succédèrent une série d’incidents si curieux et si inexplicables que les gens les plus avisés commencèrent à se sentir inquiets.

Par exemple, un pompier est un brave homme ! Il ne craint rien, surtout pas le feu ! Eh bien, le pompier en question, qui était allé faire une ronde d’inspection dans les sous-sols et qui, semble-t-il, s’était aventuré un peu plus loin que d’habitude, réapparut soudain sur la scène, pâle, effrayé, tremblant, les yeux sortant de la tête, et s’évanouit pratiquement dans les bras de la fière mère de la petite Jammes.[1] Et pourquoi ? Parce qu’il avait vu venir vers lui, À LA HAUTEUR DE SA TÊTE, MAIS SANS CORPS QUI Y SOIT ATTACHÉ, UNE TÊTE DE FEU ! Et, comme je l’ai dit, un pompier n’a pas peur du feu.

Le nom du pompier était Pampin.

Le corps de ballet fut plongé dans la consternation. À première vue, cette tête de feu ne correspondait en rien à la description du fantôme faite par Joseph Buquet. Mais les jeunes dames se persuadèrent bientôt que le fantôme avait plusieurs têtes, qu’il changeait à sa guise. Et, bien sûr, elles imaginèrent aussitôt qu’elles étaient en grand danger. Une fois qu’un pompier n’hésitait plus à s’évanouir, chefs, danseuses de premier rang et de dernier rang confondues avaient bien des excuses pour la peur qui leur faisait accélérer le pas en passant devant quelque coin sombre ou couloir mal éclairé. La Sorelli elle-même, au lendemain de l’aventure du pompier, plaça un fer à cheval sur la table devant la loge du concierge, que tout le monde, entrant à l’Opéra autrement qu’en tant que spectateur, devait toucher avant de poser le pied sur la première marche de l’escalier. Ce fer à cheval n’a pas été inventé par moi — pas plus qu’aucune autre partie de cette histoire, hélas ! — et peut encore être vu sur la table dans le passage devant la loge du concierge, lorsque vous entrez à l’Opéra par la cour connue sous le nom de Cour de l’Administration.

Pour en revenir à la soirée en question.

« C’est le fantôme ! » avait crié la petite Jammes.

Un silence angoissant régnait maintenant dans la loge. On n’entendait que la respiration haletante des filles. Enfin, Jammes, se jetant dans le coin le plus reculé du mur, avec toutes les marques d’une terreur réelle sur le visage, chuchota :

« Écoutez ! »

Tout le monde sembla entendre un bruissement derrière la porte. Il n’y avait aucun bruit de pas. C’était comme de la soie légère glissant sur le panneau. Puis cela s’arrêta.

La Sorelli essaya de faire preuve de plus de cran que les autres. Elle s’approcha de la porte et, d’une voix chevrotante, demanda :

« Qui est là ? »

Mais personne ne répondit. Alors, sentant tous les yeux braqués sur elle, guettant son moindre mouvement, elle fit un effort pour paraître courageuse et dit très fort :

« Y a-t-il quelqu’un derrière la porte ? »

« Oh, oui, oui ! Bien sûr qu’il y en a un ! » cria cette petite prune sèche de Meg Giry, retenant héroïquement la Sorelli par sa jupe de gaze. « Quoi que vous fassiez, n’ouvrez pas la porte ! Oh, Seigneur, n’ouvrez pas la porte ! »

Mais la Sorelli, armée d’un poignard qui ne la quittait jamais, tourna la clé et ouvrit la porte, tandis que les danseuses se retiraient dans la loge intérieure et que Meg Giry soupirait :

« Mère ! Mère ! »

La Sorelli regarda dans le passage avec bravoure. Il était vide ; une flamme de gaz, dans sa prison de verre, jetait une lumière rouge et suspecte dans les ténèbres environnantes, sans réussir à les dissiper. Et la danseuse referma la porte avec un profond soupir.

« Non, dit-elle, il n’y a personne. »

« Pourtant, nous l’avons vu ! » déclara Jammes, revenant à pas timides se placer aux côtés de la Sorelli. « Il doit être quelque part en train de rôder. Je ne retournerai pas m’habiller. Nous ferions mieux de descendre toutes au foyer ensemble, immédiatement, pour le “discours”, et nous remonterons ensemble. »

Et l'enfant toucha avec révérence la petite bague en corail qu'elle portait en guise de porte-bonheur, tandis que la Sorelli, furtivement, du bout de l'ongle de son pouce droit rose, traçait une croix de saint André sur l'anneau de bois qui ornait le quatrième doigt de sa main gauche. Elle dit aux petites danseuses :

« Allons, mes enfants, reprenez-vous ! Je parie que personne n'a jamais vu le fantôme. »

« Si, si, nous l'avons vu... nous venons de le voir ! » s'écrièrent les filles. « Il avait sa tête de mort et son habit, exactement comme quand il est apparu à Joseph Buquet ! »

« Et Gabriel l'a vu aussi ! » dit Jammes. « Pas plus tard qu'hier ! Hier après-midi... en plein jour... »

« Gabriel, le chef de chant ? »

« Eh bien oui, vous ne saviez pas ? »

« Et il portait son habit, en plein jour ? »

« Qui ? Gabriel ? »

« Eh bien non, le fantôme ! »

« Bien sûr ! Gabriel me l'a raconté lui-même. C'est à ça qu'il l'a reconnu. Gabriel était dans le bureau du régisseur. Soudain, la porte s'est ouverte et le Persan est entré. Vous savez que le Persan a le mauvais œil... »

« Oh, oui ! » répondirent en chœur les petites danseuses, conjurant le mauvais sort en pointant leur index et leur auriculaire vers le Persan absent, tandis que leurs deuxième et troisième doigts restaient repliés sur la paume, maintenus par le pouce.

« Et vous savez combien Gabriel est superstitieux, » continua Jammes. « Pourtant, il est toujours poli. Quand il croise le Persan, il met simplement la main dans sa poche et touche ses clés. Eh bien, au moment où le Persan est apparu dans l'encadrement de la porte, Gabriel a fait un bond de sa chaise jusqu'à la serrure de l'armoire, pour toucher du fer ! En faisant cela, il a déchiré tout un pan de sa redingote sur un clou. Se précipitant pour sortir de la pièce, il s'est cogné le front contre un portemanteau et s'est fait une bosse énorme ; puis, reculant soudain, il s'est écorché le bras sur le paravent, près du piano ; il a essayé de s'appuyer sur le piano, mais le couvercle est tombé sur ses mains et lui a écrasé les doigts ; il s'est précipité hors du bureau comme un fou, a glissé dans l'escalier et a descendu tout le premier étage sur le dos. Je passais justement avec maman. Nous l'avons ramassé. Il était couvert de bleus et son visage était en sang. Nous avons eu une peur bleue, mais, tout à coup, il a commencé à remercier la Providence de s'en être tiré à si bon compte. Puis il nous a dit ce qui l'avait effrayé. Il avait vu le fantôme derrière le Persan, LE FANTÔME À LA TÊTE DE MORT, exactement comme dans la description de Joseph Buquet ! »

Jammes avait raconté son histoire très vite, comme si le fantôme était à ses trousses, et elle était à bout de souffle à la fin. Un silence suivit, tandis que la Sorelli se polissait les ongles avec une grande agitation. Il fut rompu par la petite Giry, qui dit :

« Joseph Buquet ferait mieux de se taire. »

« Pourquoi devrait-il se taire ? » demanda quelqu'une.

« C'est l'avis de maman, » répondit Meg, en baissant la voix et en regardant tout autour d'elle comme si elle craignait que d'autres oreilles que celles présentes ne puissent entendre.

« Et pourquoi est-ce l'avis de ta mère ? »

« Chut ! Maman dit que le fantôme n'aime pas qu'on parle de lui. »

« Et pourquoi ta mère dit-elle ça ? »

« Parce que... parce que... rien... »

Cette réticence exaspéra la curiosité des jeunes filles, qui se pressèrent autour de la petite Giry, la suppliant de s'expliquer. Elles étaient là, côte à côte, penchées en avant simultanément dans un même mouvement de supplication et de crainte, se communiquant leur terreur, prenant un plaisir vif à sentir leur sang se glacer dans leurs veines.

« J'ai juré de ne rien dire ! » haleta Meg.

Mais elles ne lui laissèrent aucun répit et promirent de garder le secret, jusqu'à ce que Meg, brûlant de dire tout ce qu'elle savait, commença, les yeux fixés sur la porte :

« Eh bien, c'est à cause de la loge privée. »

« Quelle loge privée ? »

« La loge du fantôme ! »

« Le fantôme a une loge ? Oh, dis-nous, dis-nous ! »

« Pas si fort ! » dit Meg. « C'est la loge numéro cinq, vous savez, la loge au premier balcon, à côté de la loge de scène, à gauche. »

« Oh, tu plaisantes ! »

« Je vous assure que si. Maman en a la garde. Mais vous jurez que vous ne direz rien ? »

« Bien sûr, bien sûr. »

« Eh bien, c'est la loge du fantôme. Personne ne l'a eue depuis plus d'un mois, sauf le fantôme, et des ordres ont été donnés au bureau de location pour qu'elle ne soit jamais vendue. »

« Et le fantôme y vient vraiment ? »

« Oui. »

« Alors il y a quelqu'un qui vient ? »

« Eh bien non ! Le fantôme vient, mais il n'y a personne. »

Les petites danseuses échangèrent des regards. Si le fantôme venait à la loge, il devait être vu, puisqu'il portait un habit et une tête de mort. C'est ce qu'elles essayèrent de faire comprendre à Meg, mais elle répondit :

« C'est justement ça ! Le fantôme ne se voit pas. Et il n'a pas d'habit ni de tête ! Toutes ces histoires sur sa tête de mort et sa tête de feu, c'est des bêtises ! Il n'y a rien de tout ça. On ne fait que l'entendre quand il est dans la loge. Maman ne l'a jamais vu, mais elle l'a entendu. Maman sait, parce qu'elle lui donne son programme. »

La Sorelli intervint.

« Giry, ma petite, tu te moques de nous ! »

Là-dessus, la petite Giry se mit à pleurer.

« J'aurais dû me taire... si maman l'apprenait ! Mais j'avais bien raison, Joseph Buquet n'avait pas à parler de choses qui ne le regardent pas... ça lui portera malheur... maman le disait encore hier soir... »

Il y eut un bruit de pas précipités et lourds dans le couloir et une voix essoufflée cria :

« Cécile ! Cécile ! Es-tu là ? »

« C'est la voix de maman, » dit Jammes. « Qu'est-ce qui se passe ? »

Elle ouvrit la porte. Une dame respectable, bâtie sur le modèle d'un grenadier poméranien, fit irruption dans la loge et s'effondra en gémissant dans un fauteuil vide. Ses yeux roulaient follement dans son visage couleur brique.

« Quel horreur ! » dit-elle. « Quel horreur ! »

« Quoi ? Quoi ? »

« Joseph Buquet ! »

« Qu'est-ce qu'il a ? »

« Joseph Buquet est mort ! »

La pièce fut remplie d'exclamations, de cris d'étonnement, de demandes d'explications effrayées.

« Oui, on l'a trouvé pendu au troisième sous-sol ! »

« C'est le fantôme ! » lâcha la petite Giry, comme malgré elle ; mais elle se reprit aussitôt, les mains plaquées sur la bouche : « Non, non !... Je n'ai rien dit !... Je n'ai rien dit !... »

Autour d'elle, ses compagnes paniquées répétaient à voix basse :

« Oui... ce doit être le fantôme ! »

La Sorelli était très pâle.

« Je ne serai jamais capable de réciter mon discours, » dit-elle.

Madame Jammes donna son avis, tout en vidant un verre de liqueur qui se trouvait par hasard sur une table ; le fantôme devait avoir quelque chose à voir avec ça.

La vérité est que personne n'a jamais su comment Joseph Buquet a trouvé la mort. Le verdict de l'enquête fut « suicide naturel ». Dans ses Mémoires d'un directeur, M. Moncharmin, l'un des codirecteurs qui succédèrent à MM. Debienne et Poligny, décrit l'incident comme suit :

« Un accident fâcheux gâta la petite fête que MM. Debienne et Poligny donnaient pour fêter leur départ. J'étais dans le bureau du directeur, quand Mercier, le régisseur, surgit soudainement. Il semblait à moitié fou et m'annonça que le corps d'un machiniste avait été trouvé pendu au troisième sous-sol, sous la scène, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore. Je criai :

« Venez l'aider à descendre !

« Le temps que je dévale l'escalier et l'échelle de Jacob, l'homme ne pendait plus à sa corde ! »

Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme pend au bout d'une corde ; on va pour le décrocher ; la corde a disparu. Oh, M. Moncharmin a trouvé une explication très simple ! Écoutez-le :

« C'était juste après le ballet ; et chefs de chant et danseuses ne perdirent pas de temps pour prendre leurs précautions contre le mauvais œil. »

Vous y voilà ! Imaginez le corps de ballet dévalant l'échelle de Jacob et se partageant la corde du suicidé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire ! Quand, par ailleurs, je pense à l'endroit exact où le corps a été découvert — le troisième sous-sol sous la scène ! — imaginez que QUELQU'UN a dû avoir intérêt à ce que la corde disparaisse après avoir accompli son office ; et le temps dira si j'ai tort.

La terrible nouvelle se répandit bientôt dans tout l'Opéra, où Joseph Buquet était très populaire. Les loges se vidèrent et les danseuses, se pressant autour de la Sorelli comme des brebis timides autour de leur bergère, se dirigèrent vers le foyer à travers les couloirs et les escaliers mal éclairés, trottinant aussi vite que leurs petites jambes roses pouvaient les porter.

[1] Je tiens l'anecdote, qui est tout à fait authentique, de M. Pedro Gailhard lui-même, l'ancien directeur de l'Opéra.

Chapitre II La nouvelle Marguerite

Sur le premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny, qui montait l'escalier. Le comte, d'ordinaire si calme, semblait très agité.

« Je venais justement vers vous, » dit-il en retirant son chapeau. « Oh, Sorelli, quelle soirée ! Et Christine Daaé : quel triomphe ! »

« Impossible ! » dit Meg Giry. « Il y a six mois, elle chantait comme une CASSEROLE ! Mais laissez-nous passer, mon cher comte, » poursuit la gamine avec une révérence impertinente. « Nous allons prendre des nouvelles d'un pauvre homme que l'on a trouvé pendu par le cou. »

À cet instant, le régisseur passa en s'agitant et s'arrêta en entendant cette remarque.

« Quoi ! » s'exclama-t-il brutalement. « Vous êtes déjà au courant, les filles ? Eh bien, tâchez d'oublier ça pour ce soir — et surtout ne laissez pas MM. Debienne et Poligny l'apprendre ; cela les contrarierait trop en ce dernier jour. »

Elles continuèrent toutes vers le foyer de la danse, qui était déjà rempli de monde. Le comte de Chagny avait raison ; aucun gala n'avait égalé celui-ci. Tous les grands compositeurs de l'époque avaient dirigé leurs propres œuvres à tour de rôle. Faure et Krauss avaient chanté ; et, ce soir-là, Christine Daaé s'était révélée, pour la première fois, au public étonné et enthousiaste. Gounod avait dirigé la Marche funèbre d'une marionnette ; Reyer, sa magnifique ouverture de Sigurd ; Saint-Saëns, la Danse macabre et une Rêverie orientale ; Massenet, une marche hongroise inédite ; Guiraud, son Carnaval ; Delibes, la Valse lente de Sylvia et les Pizzicati de Coppélia. Mlle Krauss avait chanté le boléro des Vêpres siciliennes ; et Mlle Denise Bloch l'air à boire de Lucrèce Borgia.

Mais le vrai triomphe était réservé à Christine Daaé, qui avait commencé par chanter quelques passages de Roméo et Juliette. C'était la première fois que la jeune artiste chantait dans cette œuvre de Gounod, qui n'avait pas été transférée à l'Opéra et qui fut reprise à l'Opéra-Comique après avoir été jouée au vieux Théâtre Lyrique par Mme Carvalho. Ceux qui l'entendirent disent que sa voix, dans ces passages, était séraphique ; mais ce n'était rien comparé aux notes surhumaines qu'elle fit entendre dans la scène de la prison et le trio final de FAUST, qu'elle chanta en remplacement de La Carlotta, malade. Personne n'avait jamais rien entendu ni vu de tel.

Daaé révéla une nouvelle Marguerite ce soir-là, une Marguerite d'une splendeur, d'un rayonnement insoupçonné jusqu'alors. Toute la salle devint folle, se levant, criant, acclamant, applaudissant, tandis que Christine sanglotait et s'évanouissait dans les bras de ses partenaires et devait être portée dans sa loge. Quelques abonnés, cependant, protestèrent. Pourquoi un tel trésor avait-il été caché si longtemps ? Jusque-là, Christine Daaé avait joué un bon Siebel à la Marguerite plutôt trop superbement matérielle de Carlotta. Et il avait fallu l'incompréhensible et inexcusable absence de Carlotta en ce soir de gala pour que la petite Daaé, au pied levé, montrât tout ce qu'elle pouvait faire dans une partie du programme réservée à la diva espagnole ! Eh bien, ce que les abonnés voulaient savoir, c'était pourquoi Debienne et Poligny avaient fait appel à Daaé quand Carlotta était tombée malade ? Connaissaient-ils son génie caché ? Et, s'ils le connaissaient, pourquoi l'avaient-ils gardé caché ? Et pourquoi l'avait-elle gardé caché ? Curieusement, on ne lui connaissait pas de professeur de chant à ce moment-là. Elle avait souvent dit qu'elle comptait travailler seule à l'avenir. Tout cela était un mystère.

Le comte de Chagny, debout dans sa loge, écoutait toute cette frénésie et y participait en applaudissant bruyamment. Philippe Georges Marie, comte de Chagny, avait tout juste quarante et un ans. C'était un grand aristocrate et un bel homme, au-dessus de la taille moyenne, aux traits séduisants malgré son front dur et ses yeux plutôt froids. Il était exquisément poli avec les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient pas toujours ses succès mondains. Il avait un excellent cœur et une conscience irréprochable. À la mort du vieux comte Philibert, il devint le chef de l'une des plus anciennes et des plus distinguées familles de France, dont les armes remontaient au XIVe siècle. Les Chagny possédaient beaucoup de biens ; et, quand le vieux comte, qui était veuf, mourut, il ne fut pas facile pour Philippe d'accepter la gestion d'un domaine si vaste. Ses deux sœurs et son frère, Raoul, ne voulurent pas entendre parler de partage et renoncèrent à leurs parts, s'en remettant entièrement aux mains de Philippe, comme si le droit d'aînesse n'avait jamais cessé d'exister. Quand les deux sœurs se marièrent, le même jour, elles reçurent leur portion de leur frère, non comme une chose leur appartenant de plein droit, mais comme une dot pour laquelle elles le remercièrent.

La comtesse de Chagny, née de Moerogis de La Martynière, était morte en donnant naissance à Raoul, qui était né vingt ans après son frère aîné. Au moment de la mort du vieux comte, Raoul avait douze ans. Philippe s'occupa activement de l'éducation du jeune garçon. Il fut admirablement secondé dans cette tâche d'abord par ses sœurs, puis par une vieille tante, veuve d'un officier de marine, qui vivait à Brest et donna au jeune Raoul le goût de la mer. Le garçon entra sur le vaisseau-école Borda, termina sa formation avec mention et fit tranquillement son tour du monde. Grâce à de puissantes influences, il venait d'être nommé membre de l'expédition officielle à bord du Requin, qui devait être envoyée au cercle polaire à la recherche des survivants de l'expédition d'Artois, dont on n'avait plus de nouvelles depuis trois ans. En attendant, il profitait d'un long congé qui ne serait pas terminé avant six mois ; et déjà les douairières du faubourg Saint-Germain plaignaient le beau et apparemment frêle jouvenceau du dur travail qui l'attendait.

La timidité du jeune marin — j'allais presque dire son innocence — était remarquable. Il semblait ne faire que quitter les jupons des femmes. En fait, choyé comme il l'était par ses deux sœurs et sa vieille tante, il avait gardé de cette éducation purement féminine des manières presque candides, marquées d'un charme que rien n'avait encore pu souiller. Il avait un peu plus de vingt et un ans et en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de jeune fille.

Philippe gâtait Raoul. Pour commencer, il était très fier de lui et heureux de prévoir une carrière glorieuse pour son cadet dans la marine où l'un de leurs ancêtres, le célèbre Chagny de La Roche, avait porté le grade d'amiral. Il profita du congé du jeune homme pour lui montrer Paris, avec tous ses luxes et ses délices artistiques. Le comte considérait qu'à l'âge de Raoul, il n'est pas bon d'être trop sage. Philippe lui-même avait un caractère très équilibré, tant dans le travail que dans le plaisir ; sa tenue était toujours irréprochable ; et il était incapable de donner à son frère un mauvais exemple. Il l'emmenait partout où il allait. Il l'introduisit même au foyer de la danse. Je sais qu'on disait le comte « en bons termes » avec la Sorelli. Mais on ne pouvait guère tenir pour un crime à ce noble, célibataire, ayant beaucoup de loisirs, surtout depuis que ses sœurs étaient établies, de venir passer une heure ou deux après le dîner en compagnie d'une danseuse qui, bien que pas très, très spirituelle, avait les plus beaux yeux qu'on ait jamais vus ! Et puis, il y a des endroits où un vrai Parisien, quand il a le rang du comte de Chagny, se doit de se montrer ; et à cette époque, le foyer de la danse à l'Opéra était l'un de ces lieux.

Enfin, Philippe n'aurait peut-être pas emmené son frère dans les coulisses de l'Opéra si Raoul n'avait pas été le premier à le demander, renouvelant sans cesse sa demande avec une douce obstination dont le comte se souvint plus tard.

Ce soir-là, Philippe, après avoir applaudi la Daaé, se tourna vers Raoul et vit qu'il était tout pâle.

« Tu ne vois pas, » dit Raoul, « que cette femme s'évanouit ? »

« Tu as l'air de vouloir t'évanouir toi-même, » dit le comte. « Qu'est-ce qu'il y a ? »

Mais Raoul s'était repris et était debout.

« Allons voir, » dit-il, « elle n'a jamais chanté comme ça auparavant. »

Le comte jeta à son frère un regard curieux et souriant, semblant tout à fait satisfait. Ils furent bientôt à la porte menant de la salle à la scène. De nombreux abonnés s'y frayaient lentement un chemin. Raoul déchira ses gants sans savoir ce qu'il faisait et Philippe avait beaucoup trop bon cœur pour se moquer de lui à cause de son impatience. Mais il comprenait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand on lui parlait et pourquoi il essayait toujours de ramener chaque conversation sur le sujet de l'Opéra.

Ils arrivèrent sur la scène et se frayèrent un passage à travers la foule de messieurs, de machinistes, de figurants et de choristes, Raoul ouvrant la marche, sentant que son cœur ne lui appartenait plus, son visage tendu par la passion, tandis que le comte Philippe le suivait avec difficulté et continuait à sourire. Au fond de la scène, Raoul dut s'arrêter devant l'irruption de la petite troupe de danseuses qui bloquait le passage qu'il essayait d'emprunter. Plus d'une phrase railleuse jaillit de petites lèvres maquillées, auxquelles il ne répondit pas ; et finalement il put passer, et plongea dans la pénombre d'un couloir où résonnait le nom de « Daaé ! Daaé ! » Le comte fut surpris de découvrir que Raoul connaissait le chemin. Il ne l'avait jamais emmené lui-même chez Christine et en conclut que Raoul devait y être allé seul pendant que le comte restait à parler dans le foyer avec la Sorelli, qui lui demandait souvent d'attendre l'heure pour elle de « passer » et lui confiait parfois les petites bottines dans lesquelles elle descendait de sa loge pour préserver la propreté de ses chaussons de satin et de ses maillots couleur chair. La Sorelli avait une excuse ; elle avait perdu sa mère.

Remettant à plus tard sa visite habituelle à la Sorelli, le comte suivit son frère dans le couloir qui menait à la loge de Daaé et vit qu'elle n'avait jamais été aussi bondée que ce soir-là, où toute la salle semblait excitée par son succès et aussi par son évanouissement. Car la jeune fille n'avait pas encore repris connaissance ; et le médecin du théâtre venait d'arriver au moment où Raoul entrait sur ses talons. Christine reçut donc les premiers soins de l'un, tout en ouvrant les yeux dans les bras de l'autre. Le comte et bien d'autres restèrent massés dans l'encadrement de la porte.

« Ne pensez-vous pas, Docteur, que ces messieurs feraient mieux de libérer la pièce ? » demanda Raoul froidement. « On ne peut pas respirer ici. »

« Vous avez tout à fait raison, » dit le médecin.

Et il renvoya tout le monde, sauf Raoul et la femme de chambre, qui regardait Raoul avec des yeux de la plus grande stupéfaction. Elle ne l'avait jamais vu auparavant et pourtant n'osait pas l'interroger ; et le médecin imagina que le jeune homme n'agissait ainsi que parce qu'il en avait le droit. Le vicomte resta donc dans la pièce à veiller Christine tandis qu'elle reprenait lentement vie, alors même que les codirecteurs, Debienne et Poligny, venus offrir leur sympathie et leurs félicitations, se retrouvaient poussés dans le couloir parmi la foule des dandys. Le comte de Chagny, qui faisait partie de ceux restés à l'extérieur, rit :

« Oh, le coquin, le coquin ! » Et il ajouta, à voix basse : « Ces jeunes gens avec leurs airs de collégiens ! Alors c'est un Chagny après tout ! »

Il se tourna pour aller à la loge de la Sorelli, mais il la rencontra en chemin, avec sa petite troupe de danseuses tremblantes, comme nous l'avons vu.

Cependant, Christine Daaé poussa un profond soupir, auquel répondit un gémissement. Elle tourna la tête, vit Raoul et sursauta. Elle regarda le médecin, à qui elle gratifia d'un sourire, puis sa femme de chambre, puis Raoul à nouveau.

« Monsieur, dit-elle, d'une voix à peine plus haute qu'un murmure, qui êtes-vous ? »

« Mademoiselle, répondit le jeune homme en mettant un genou à terre et en pressant un baiser fervent sur la main de la diva, JE SUIS LE PETIT GARÇON QUI EST ALLÉ DANS LA MER POUR RECHERCHER VOTRE ÉCHARPE. »

Christine regarda à nouveau le médecin et la femme de chambre ; et tous trois se mirent à rire.

Raoul devint très rouge et se leva.

« Mademoiselle, dit-il, puisqu'il vous plaît de ne pas me reconnaître, je voudrais vous dire quelque chose en privé, quelque chose de très important. »

« Quand j'irai mieux, voulez-vous ? » Et sa voix tremblait. « Vous avez été très bon. »

« Oui, vous devez partir, dit le médecin avec son plus agréable sourire. Laissez-moi m'occuper de mademoiselle. »

« Je ne suis plus malade maintenant », dit soudain Christine, avec une énergie étrange et inattendue.

Elle se leva et passa la main sur ses paupières.

« Merci, docteur. Je voudrais être seule. Partez, je vous en prie, tous autant que vous êtes. Laissez-moi. Je me sens très agitée ce soir. »

Le médecin tenta une courte protestation, mais, percevant l'agitation évidente de la jeune fille, il pensa que le meilleur remède était de ne pas la contrarier. Et il s'en alla, disant à Raoul, à l'extérieur :

« Elle n'est pas elle-même ce soir. Elle est d'ordinaire si douce. »

Puis il lui dit bonsoir et Raoul resta seul. Toute cette partie du théâtre était désormais déserte. La cérémonie d'adieu avait sans doute lieu dans le foyer de la danse. Raoul pensa que Daaé pourrait s'y rendre et il attendit dans la solitude silencieuse, se cachant même dans l'ombre favorable d'une porte. Il ressentait une douleur terrible au cœur et c'est de cela qu'il voulait parler à Daaé sans délai.

Soudain, la porte de la loge s'ouvrit et la femme de chambre sortit seule, portant des paquets. Il l'arrêta et lui demanda comment allait sa maîtresse. La femme rit et dit qu'elle allait très bien, mais qu'il ne fallait pas la déranger, car elle souhaitait rester seule. Et elle passa son chemin. Une seule idée emplissait le cerveau brûlant de Raoul : évidemment, Daaé souhaitait rester seule POUR LUI ! Ne lui avait-il pas dit qu'il voulait lui parler en privé ?

Retenant à peine son souffle, il s'approcha de la loge et, l'oreille contre la porte pour surprendre sa réponse, s'apprêta à frapper. Mais sa main retomba. Il avait entendu UNE VOIX D'HOMME dans la loge, disant, d'un ton curieusement autoritaire :

« Christine, tu dois m'aimer ! »

Et la voix de Christine, infiniment triste et tremblante, comme accompagnée de larmes, répondit :

« Comment peux-tu parler ainsi ? ALORS QUE JE NE CHANTE QUE POUR TOI ! »

Raoul s'appuya contre le panneau pour apaiser sa douleur. Son cœur, qui semblait disparu pour toujours, revint dans sa poitrine et battait bruyamment. Tout le passage résonnait de ses battements et les oreilles de Raoul en étaient assourdies. Certes, si son cœur continuait à faire un tel bruit, ils l'entendraient à l'intérieur, ils ouvriraient la porte et le jeune homme serait chassé dans la honte. Quelle position pour un Chagny ! Être surpris à écouter derrière une porte ! Il prit son cœur à deux mains pour le faire taire.

La voix de l'homme parla de nouveau : « Es-tu très fatiguée ? »

« Oh, ce soir, je t'ai donné mon âme et je suis morte ! » répondit Christine.

« Ton âme est une belle chose, enfant, répondit la voix grave de l'homme, et je t'en remercie. Aucun empereur n'a jamais reçu un aussi beau cadeau. LES ANGES ONT PLEURÉ CE SOIR. »

Raoul n'entendit rien après cela. Néanmoins, il ne s'en alla pas, mais, comme s'il craignait d'être surpris, il retourna dans son coin sombre, déterminé à attendre que l'homme quitte la loge. En une seule et même fois, il avait appris ce que signifiaient l'amour et la haine. Il savait qu'il aimait. Il voulait savoir qui il haïssait. À sa grande stupéfaction, la porte s'ouvrit et Christine Daaé apparut, enveloppée dans des fourrures, le visage caché par un voile de dentelle, seule. Elle ferma la porte derrière elle, mais Raoul observa qu'elle ne fermait pas à clé. Elle passa devant lui. Il ne la suivit même pas des yeux, car son regard était fixé sur la porte, qui ne s'ouvrit plus.

Lorsque le passage fut de nouveau désert, il le traversa, ouvrit la porte de la loge, entra et referma la porte. Il se retrouva dans l'obscurité absolue. Le gaz avait été éteint.

« Il y a quelqu'un ici ! » dit Raoul, le dos contre la porte fermée, d'une voix tremblante. « Pourquoi vous cachez-vous ? »

Tout n'était qu'obscurité et silence. Raoul n'entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne parvenait pas à voir que l'indiscrétion de sa conduite dépassait toutes les bornes.

« Vous ne sortirez pas d'ici tant que je ne vous laisserai pas faire ! » s'écria-t-il. « Si vous ne répondez pas, vous êtes un lâche ! Mais je vous démasquerai ! »

Et il craqua une allumette. La flamme illumina la pièce. Il n'y avait personne dans la pièce ! Raoul, après avoir tourné la clé dans la serrure, alluma les becs de gaz. Il entra dans le cabinet de toilette, ouvrit les armoires, fouilla partout, tâta les murs de ses mains moites. Rien !

« Voyons ! » dit-il à voix haute. « Suis-je en train de devenir fou ? »

Il resta dix minutes à écouter le gaz siffler dans le silence de la pièce vide ; amoureux qu'il était, il ne songea même pas à dérober un ruban qui lui aurait donné le parfum de la femme qu'il aimait. Il sortit, ne sachant ce qu'il faisait ni où il allait. À un moment donné de sa progression erratique, un courant d'air glacé le frappa au visage. Il se retrouva au bas d'un escalier, en bas duquel, derrière lui, une procession d'ouvriers portait une sorte de brancard, recouvert d'un drap blanc.

« Quelle est la sortie, s'il vous plaît ? » demanda-t-il à l'un des hommes.

« Tout droit devant vous, la porte est ouverte. Mais laissez-nous passer. »

Désignant le brancard, il demanda machinalement : « Qu'est-ce que c'est ? »

Les ouvriers répondirent :

« "Ça", c'est Joseph Buquet, qu'on a trouvé au troisième dessous, pendu entre une ferme et une toile du ROI DE LAHORE. »

Il ôta son chapeau, recula pour laisser le passage à la procession et sortit.

Chapitre III La raison mystérieuse

Pendant ce temps, la cérémonie d'adieu avait lieu. J'ai déjà dit que cette magnifique réception était donnée à l'occasion du départ à la retraite de MM. Debienne et Poligny, qui avaient décidé de « mourir bravement », comme nous disons aujourd'hui. Ils avaient été aidés dans la réalisation de leur programme idéal, bien que mélancolique, par tout ce que Paris comptait de monde social et artistique. Tous ces gens se retrouvèrent, après la représentation, dans le foyer de la danse, où Sorelli attendait l'arrivée des directeurs sortants avec une coupe de champagne à la main et un petit discours préparé sur le bout des lèvres. Derrière elle, les membres du corps de ballet, jeunes et vieilles, discutaient des événements de la journée à voix basse ou échangeaient des signes discrets avec leurs amis, dont une foule bruyante entourait les tables de souper disposées le long du plancher incliné.

Quelques danseuses avaient déjà revêtu des tenues de ville ; mais la plupart portaient encore leurs jupes de gaze arachnéenne ; et toutes avaient cru bon de se composer un visage pour l'occasion : toutes, sauf la petite Jammes, dont les quinze étés — heureux âge ! — semblaient avoir déjà oublié le fantôme et la mort de Joseph Buquet. Elle ne cessait de rire et de jacasser, de sautiller et de faire des farces, jusqu'à ce que MM. Debienne et Poligny apparussent sur les marches du foyer, moment où elle fut sévèrement rappelée à l'ordre par une Sorelli impatiente.

Tout le monde remarqua que les directeurs sortants avaient l'air joyeux, comme c'est l'usage à Paris. On ne sera jamais un vrai Parisien si l'on n'a pas appris à porter un masque de gaieté sur ses chagrins et un masque de tristesse, d'ennui ou d'indifférence sur sa joie intérieure. Vous savez qu'un de vos amis est dans la peine ; n'essayez pas de le consoler : il vous dira qu'il est déjà consolé ; mais, s'il a eu de la chance, prenez garde à la manière dont vous le félicitez : il trouve cela si naturel qu'il est surpris que vous en parliez. À Paris, nos vies sont un bal masqué ; et le foyer de la danse est le dernier endroit où deux hommes aussi « avertis » que MM. Debienne et Poligny auraient commis l'erreur de trahir leur chagrin, aussi réel fût-il. Et ils souriaient déjà un peu trop largement à Sorelli, qui avait commencé à réciter son discours, lorsqu'une exclamation de cette petite écervelée de Jammes brisa si brutalement le sourire des directeurs que l'expression de détresse et d'effroi qui se cachait dessous devint apparente à tous les yeux :

« Le fantôme de l'Opéra ! »

Jammes hurla ces mots sur un ton de terreur indicible ; et son doigt pointait, parmi la foule des dandys, un visage si pâle, si lugubre et si laid, avec deux cavités si noires et si profondes sous les sourcils broussailleux, que la tête de mort en question obtint immédiatement un succès immense.

« Le fantôme de l'Opéra ! Le fantôme de l'Opéra ! » Tout le monde riait, bousculait son voisin et voulait offrir à boire au fantôme de l'Opéra, mais il avait disparu. Il s'était glissé à travers la foule ; et les autres le cherchèrent en vain, tandis que deux vieux messieurs tentaient de calmer la petite Jammes et que la petite Giry restait là à crier comme un paon.

Sorelli était furieuse ; elle n'avait pas pu finir son discours ; les directeurs l'avaient embrassée, remerciée et s'étaient enfuis aussi vite que le fantôme lui-même. Personne n'en fut surpris, car on savait qu'ils devaient passer par la même cérémonie à l'étage au-dessus, dans le foyer des chanteurs, et qu'enfin ils devaient recevoir eux-mêmes leurs amis personnels, pour la dernière fois, dans le grand salon attenant au bureau des directeurs, où un souper en règle serait servi.

Ici, ils retrouvèrent les nouveaux directeurs, M. Armand Moncharmin et M. Firmin Richard, qu'ils connaissaient à peine ; néanmoins, ils furent prodigues de protestations d'amitié et reçurent en retour mille compliments flatteurs, si bien que ceux des invités qui avaient craint de passer une soirée plutôt fastidieuse affichèrent aussitôt des visages plus radieux. Le souper fut presque gai et un discours particulièrement habile du représentant du gouvernement, mêlant les gloires du passé aux succès de l'avenir, fit régner la plus grande cordialité.

Les directeurs sortants avaient déjà remis à leurs successeurs les deux minuscules clés passe-partout qui ouvraient toutes les portes — des milliers de portes — de l'Opéra. Et ces petites clés, objet de la curiosité générale, passaient de main en main, lorsque l'attention de certains invités fut détournée par la découverte, au bout de la table, de ce visage étrange, blême et fantastique, aux yeux creux, qui était déjà apparu au foyer de la danse et avait été accueilli par l'exclamation de la petite Jammes :

« Le fantôme de l'Opéra ! »

Le fantôme était assis là, tout à fait naturellement, si ce n'est qu'il ne mangeait ni ne buvait. Ceux qui avaient commencé par le regarder avec un sourire finirent par détourner la tête, car sa vue provoquait aussitôt les pensées les plus funèbres. Personne ne répéta la plaisanterie du foyer, personne ne s'écria :

« Voilà le fantôme de l'Opéra ! »

Lui-même ne dit pas un mot et ses voisins n'auraient pu préciser à quel moment exact il s'était assis parmi eux ; mais chacun sentait que si les morts revenaient jamais s'asseoir à la table des vivants, ils ne pourraient avoir une allure plus macabre. Les amis de Firmin Richard et d'Armand Moncharmin pensaient que cet invité maigre et décharné était une connaissance de Debienne ou de Poligny, tandis que les amis de Debienne et de Poligny croyaient que l'individu cadavérique appartenait au groupe de Firmin Richard et d'Armand Moncharmin.

Le résultat fut qu'aucune demande d'explication ne fut formulée ; aucune remarque désagréable ; aucune plaisanterie de mauvais goût, qui aurait pu offenser ce visiteur tombé de la tombe. Quelques personnes présentes qui connaissaient l'histoire du fantôme et la description qu'en avait faite le chef machiniste — ils ne savaient rien de la mort de Joseph Buquet — pensèrent, en leur for intérieur, que l'homme au bout de la table aurait facilement pu passer pour lui ; et pourtant, selon l'histoire, le fantôme n'avait pas de nez et la personne en question en avait un. Mais M. Moncharmin déclare, dans ses Mémoires, que le nez de l'invité était transparent : « long, mince et transparent » sont ses termes exacts. Pour ma part, j'ajouterai que cela pourrait très bien s'appliquer à un faux nez. M. Moncharmin a peut-être pris pour de la transparence ce qui n'était que du brillant. Tout le monde sait que la science orthopédique fournit de magnifiques faux nez à ceux qui ont perdu le leur naturellement ou à la suite d'une opération.

Le fantôme s'est-il vraiment assis ce soir-là à la table du souper des directeurs, sans y être invité ? Et peut-on être certain que la silhouette était celle du fantôme de l'Opéra lui-même ? Qui oserait l'affirmer ? Je mentionne l'incident, non parce que je souhaite une seconde faire croire au lecteur — ou même essayer de lui faire croire — que le fantôme était capable d'une telle insolence sublime ; mais parce que, après tout, la chose est impossible.

M. Armand Moncharmin, au chapitre onze de ses Mémoires, dit :

« Quand je pense à cette première soirée, je ne peux séparer le secret qui nous fut confié par MM. Debienne et Poligny dans leur bureau de la présence à notre souper de ce personnage FANTÔMAL que nul d'entre nous ne connaissait. »

Ce qui s'est passé est ceci : MM. Debienne et Poligny, assis au centre de la table, n'avaient pas vu l'homme à la tête de mort. Soudain, il se mit à parler.

« Les danseuses ont raison, dit-il. La mort de ce pauvre Buquet n'est peut-être pas aussi naturelle qu'on le pense. »

Debienne et Poligny sursautèrent.

« Buquet est mort ? » s'écrièrent-ils.

« Oui, répondit l'homme, ou l'ombre d'homme, calmement. Il a été trouvé, ce soir, pendu au troisième dessous, entre une ferme et une scène du Roi de Lahore. »

Les deux directeurs, ou plutôt ex-directeurs, se levèrent aussitôt et fixèrent l'interlocuteur d'un air étrange. Ils étaient plus agités qu'ils n'auraient dû l'être, c'est-à-dire plus agités que n'importe qui par l'annonce du suicide d'un chef machiniste. Ils se regardèrent. Ils étaient tous deux devenus plus blancs que la nappe. Enfin, Debienne fit un signe à MM. Richard et Moncharmin ; Poligny murmura quelques mots d'excuse aux invités ; et tous quatre se rendirent dans le bureau des directeurs. Je laisse à M. Moncharmin le soin de terminer l'histoire. Dans ses Mémoires, il dit :

« MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités, et ils paraissaient avoir quelque chose de très difficile à nous dire. D'abord, ils nous demandèrent si nous connaissions l'homme, assis au bout de la table, qui leur avait appris la mort de Joseph Buquet ; et, lorsque nous répondîmes par la négative, ils parurent encore plus soucieux. Ils prirent les clés passe-partout de nos mains, les fixèrent un instant et nous conseillèrent de faire faire de nouvelles serrures, avec le plus grand secret, pour les pièces, placards et armoires que nous souhaiterions voir hermétiquement fermés. Ils dirent cela avec un tel sérieux que nous commençâmes à rire et à demander s'il y avait des voleurs à l'Opéra. Ils répondirent qu'il y avait quelque chose de pire, qui était le FANTÔME. Nous commençâmes à rire à nouveau, certains qu'ils se livraient à quelque plaisanterie destinée à couronner notre petite réception. Puis, à leur demande, nous devînmes "sérieux", résolus à les satisfaire et à entrer dans le jeu. Ils nous dirent qu'ils ne nous auraient jamais parlé du fantôme, s'ils n'avaient reçu des ordres formels du fantôme lui-même de nous demander d'être aimables avec lui et d'accorder toute demande qu'il pourrait faire. Cependant, dans leur soulagement de quitter un domaine où ce spectre tyrannique régnait, ils avaient hésité jusqu'au dernier moment à nous raconter cette curieuse histoire, à laquelle nos esprits sceptiques n'étaient certainement pas préparés. Mais l'annonce de la mort de Joseph Buquet leur avait servi de rappel brutal que, chaque fois qu'ils avaient méconnu les volontés du fantôme, quelque événement fantastique ou désastreux les avait ramenés au sentiment de leur dépendance.

« Au cours de ces déclarations inattendues faites sur un ton de confidence la plus secrète et la plus importante, je regardai Richard. Richard, du temps de ses études, avait acquis une grande réputation de farceur, et il semblait savourer le plat qui lui était servi à son tour. Il n'en laissa pas une miette, bien que l'assaisonnement fût un peu macabre à cause de la mort de Buquet. Il hochait la tête tristement, tandis que les autres parlaient, et ses traits prirent l'air d'un homme qui regrettait amèrement d'avoir repris l'Opéra, maintenant qu'il savait qu'un fantôme était mêlé à l'affaire. Je ne pus rien trouver de mieux que de lui donner une imitation servile de cette attitude de désespoir. Cependant, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes, à la fin, nous empêcher d'éclater de rire au nez de MM. Debienne et Poligny, qui, nous voyant passer directement de l'état d'esprit le plus sombre à une hilarité des plus insolentes, firent comme s'ils pensaient que nous étions devenus fous.

« La plaisanterie devint un peu fastidieuse ; et Richard demanda à demi-sérieux et à demi-plaisant :

« "Mais, après tout, que veut ce fantôme ?"

« M. Poligny alla à son bureau et revint avec une copie du cahier des charges. Le cahier des charges commence par les mots bien connus disant que "la direction de l'Opéra assurera à la représentation de l'Académie nationale de musique le lustre qui convient à la première scène lyrique de France" et se termine par la clause 98, qui dit que le privilège peut être retiré si le directeur contrevient aux conditions stipulées dans le cahier des charges. Suit la liste des conditions, au nombre de quatre.

« La copie produite par M. Poligny était écrite à l'encre noire et exactement semblable à celle en notre possession, sauf qu'à la fin, elle contenait un paragraphe à l'encre rouge et dans une écriture étrange, laborieuse, comme si elle avait été produite en trempant des têtes d'allumettes dans l'encre, l'écriture d'un enfant qui n'a jamais dépassé les pleins et n'a pas appris à lier ses lettres. Ce paragraphe était, mot pour mot, comme suit :

« "5. Ou si le directeur, au cours d'un mois quelconque, retarde de plus d'une quinzaine le paiement de l'appointement qu'il fera au fantôme de l'Opéra, appointement de vingt mille francs par mois, soit deux cent quarante mille francs par an."

« M. Poligny pointa d'un doigt hésitant cette dernière clause, à laquelle nous ne nous attendions certainement pas.

« "Est-ce tout ? Ne veut-il rien d'autre ?" demanda Richard, avec le plus grand sang-froid.

« "Oui, il veut autre chose", répondit Poligny.

« Et il tourna les pages du cahier des charges jusqu'à ce qu'il arrive à la clause précisant les jours où certaines loges privées devaient être réservées à l'usage gratuit du président de la République, des ministres, et ainsi de suite. À la fin de cette clause, une ligne avait été ajoutée, également à l'encre rouge :

« "La loge numéro cinq de la première galerie sera mise à la disposition du fantôme de l'Opéra à chaque représentation."

« Quand nous vîmes cela, il ne nous resta plus qu'à nous lever de nos chaises, serrer chaleureusement la main de nos deux prédécesseurs et les féliciter d'avoir pensé à cette charmante petite plaisanterie, qui prouvait que le vieux sens de l'humour français n'était pas près de s'éteindre. Richard ajouta qu'il comprenait maintenant pourquoi MM. Debienne et Poligny se retiraient de la direction de l'Académie nationale de musique. Les affaires étaient impossibles avec un fantôme aussi déraisonnable. »

« Certes, deux cent quarante mille francs ne se ramassent pas sous le pas d'un cheval », dit M. Poligny, sans qu'un muscle de son visage ne bougeât. « Et avez-vous songé à ce que la perte de la loge numéro cinq a représenté pour nous ? Non seulement nous ne l'avons pas vendue une fois, mais il a fallu rembourser l'abonnement : c'est affreux ! Nous ne pouvons tout de même pas travailler pour entretenir des fantômes ! Nous préférons nous en aller ! »

« Oui », renchérit M. Debienne, « nous préférons nous en aller. Partons. »

Et il se leva. Richard dit : « Mais enfin, il me semble que vous avez été bien trop bons avec ce fantôme. Si j'avais un fantôme aussi gênant, je n'hésiterais pas à le faire arrêter. »

« Mais comment ? Où ? » s'écrièrent-ils en chœur. « Nous ne l'avons jamais vu ! »

« Mais quand il vient dans sa loge ? »

« NOUS NE L'AVONS JAMAIS VU DANS SA LOGE. »

« Alors, vendez-la. »

« Vendre la loge du fantôme de l'Opéra ! Eh bien, messieurs, essayez. »

Là-dessus, nous sortîmes tous les quatre du bureau. Richard et moi n'avions « jamais autant ri de notre vie ».

Chapitre IV La loge numéro cinq

Armand Moncharmin écrivit des mémoires si volumineux pendant la période assez longue de sa codirection que l'on est en droit de se demander s'il trouva jamais le temps de s'occuper des affaires de l'Opéra autrement qu'en racontant ce qui s'y passait. M. Moncharmin ne connaissait pas une note de musique, mais il tutoyait le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, avait tâté un peu du journalisme mondain et jouissait d'une fortune personnelle considérable. Enfin, c'était un homme charmant qui prouva qu'il ne manquait pas d'intelligence car, dès qu'il eut pris la décision d'être un associé dormant à l'Opéra, il choisit le meilleur directeur actif possible et alla droit à Firmin Richard.

Firmin Richard était un compositeur très distingué, qui avait publié un certain nombre de pièces à succès de tous genres et qui aimait presque toutes les formes de musique et toutes sortes de musiciens. Il était donc évident que tout musicien qui se respecte se devait d'aimer M. Firmin Richard. Les seuls griefs que l'on pouvait formuler à son encontre étaient qu'il avait des manières assez autoritaires et qu'il était doté d'un tempérament très vif.

Les premiers jours que les associés passèrent à l'Opéra furent consacrés au plaisir de se retrouver à la tête d'une entreprise aussi magnifique ; et ils avaient complètement oublié cette curieuse et fantastique histoire de fantôme, lorsqu'un incident survint qui leur prouva que la plaisanterie — si plaisanterie il y avait — n'était pas terminée. M. Firmin Richard arriva à son bureau ce matin-là à onze heures. Son secrétaire, M. Remy, lui montra une demi-douzaine de lettres qu'il n'avait pas ouvertes parce qu'elles étaient marquées « privé ». L'une des lettres avait immédiatement attiré l'attention de Richard, non seulement parce que l'enveloppe était adressée à l'encre rouge, mais parce qu'il lui semblait avoir déjà vu cette écriture. Il se souvint bientôt que c'était l'écriture rouge à l'encre de laquelle le cahier de notes avait été si curieusement complété. Il reconnut la main maladroite et enfantine. Il ouvrit la lettre et lut :

CHER MONSIEUR LE DIRECTEUR :

Je suis navré de devoir vous déranger à un moment où vous devez être si fort occupé à renouveler des engagements importants, à en signer de nouveaux et, de manière générale, à faire preuve de votre excellent goût. Je sais ce que vous avez fait pour Carlotta, Sorelli et la petite Jammes, ainsi que pour quelques autres dont vous avez deviné les admirables qualités de talent ou de génie.

Bien entendu, lorsque j'emploie ces termes, je ne prétends pas les appliquer à la Carlotta, qui chante comme une seringue et que l'on n'aurait jamais dû laisser quitter les Ambassadeurs et le café Jacquin ; ni à la Sorelli, qui doit son succès principalement aux carrossiers ; ni à la petite Jammes, qui danse comme un veau dans un pré. Et je ne parle pas non plus de Christine Daaé, bien que son génie soit certain, alors que votre jalousie l'empêche de créer le moindre rôle important. En fin de compte, vous êtes libre de mener votre petite affaire comme bon vous semble, n'est-ce pas ?

Quoi qu'il en soit, j'aimerais profiter du fait que vous n'avez pas encore mis Christine Daaé à la porte en l'entendant ce soir dans le rôle de Siebel, puisque celui de Marguerite lui est interdit depuis son triomphe de l'autre soir ; et je vous demanderai de ne pas disposer de ma loge aujourd'hui, ni les JOURS SUIVANTS, car je ne puis clore cette lettre sans vous dire à quel point j'ai été désagréablement surpris, une ou deux fois, d'apprendre, en arrivant à l'Opéra, que ma loge avait été vendue, au guichet, sur vos ordres.

Je n'ai pas protesté, premièrement parce que je déteste le scandale, et deuxièmement parce que je pensais que vos prédécesseurs, MM. Debienne et Poligny, qui ont toujours été charmants avec moi, avaient négligé, avant de partir, de vous faire part de mes petites manies. J'ai maintenant reçu une réponse de ces messieurs à ma lettre demandant des explications, et cette réponse prouve que vous êtes parfaitement au courant de mon cahier de notes et, par conséquent, que vous me traitez avec un mépris outrageant. SI VOUS SOUHAITEZ VIVRE EN PAIX, VOUS NE DEVEZ PAS COMMENCER PAR ME PRENDRE MA LOGE PRIVÉE.

Veuillez agréer, cher Monsieur le Directeur, sans préjudice de ces petites observations,

Votre très humble et obéissant serviteur, LE FANTÔME DE L'OPÉRA.

La lettre était accompagnée d'une coupure de la rubrique des échos de la Revue Théâtrale, qui disait :

F. O. — Il n'y a aucune excuse pour R. et M. Nous leur avons tout dit et avons laissé votre cahier de notes entre leurs mains. Cordialement.

M. Firmin Richard avait à peine fini de lire cette lettre que M. Armand Moncharmin entra, porteur d'une missive exactement identique. Ils se regardèrent et éclatèrent de rire.

« Ils continuent la plaisanterie, dit M. Richard, mais je ne trouve pas cela drôle. »

« Qu'est-ce que tout cela signifie ? demanda M. Moncharmin. S'imaginent-ils que, parce qu'ils ont été directeurs de l'Opéra, nous allons leur laisser une loge pour une période indéterminée ? »

« Je ne suis pas d'humeur à me laisser tourner en dérision longtemps », dit Firmin Richard.

« C'est assez inoffensif, observa Armand Moncharmin. Que veulent-ils vraiment ? Une loge pour ce soir ? »

M. Firmin Richard ordonna à son secrétaire d'envoyer la loge numéro cinq de la première galerie à MM. Debienne et Poligny, si elle n'était pas vendue. Elle ne l'était pas. Elle leur fut donc envoyée. Debienne habitait à l'angle de la rue Scribe et du boulevard des Capucines ; Poligny, rue Auber. Les deux lettres du Fantôme de l'Opéra avaient été postées au bureau de poste du boulevard des Capucines, comme le fit remarquer Moncharmin après avoir examiné les enveloppes.

« Vous voyez ! » dit Richard.

Ils haussèrent les épaules et regrettèrent que deux hommes de cet âge s'amusent à de tels tours d'enfant.

« Ils auraient pu être polis, malgré tout ! » dit Moncharmin. « Avez-vous remarqué comment ils nous traitent au sujet de Carlotta, Sorelli et la petite Jammes ? »

« Mais, mon cher ami, ces deux-là sont fous de jalousie ! Dire qu'ils sont allés jusqu'à payer une annonce dans la Revue Théâtrale ! N'ont-ils rien de mieux à faire ? »

« Soit dit en passant, dit Moncharmin, ils ont l'air de s'intéresser énormément à cette petite Christine Daaé ! »

« Vous savez aussi bien que moi qu'elle a la réputation d'être assez bonne », dit Richard.

« Les réputations s'obtiennent facilement, répondit Moncharmin. N'ai-je pas la réputation de tout connaître à la musique ? Et je ne distingue pas une tonalité d'une autre. »

« Ne craignez rien : vous n'avez jamais eu cette réputation », déclara Richard.

Là-dessus, il ordonna de faire entrer les artistes qui, depuis deux heures, faisaient les cent pas devant la porte derrière laquelle la gloire et la fortune — ou le renvoi — les attendaient.

La journée entière fut passée à discuter, négocier, signer ou annuler des contrats ; et les deux directeurs surmenés se couchèrent tôt, sans même jeter un coup d'œil à la loge numéro cinq pour voir si M. Debienne et M. Poligny appréciaient le spectacle.

Le lendemain matin, les directeurs reçurent une carte de remerciements du fantôme :

CHER MONSIEUR LE DIRECTEUR :

Merci. Soirée charmante. Daaé exquise. Les chœurs ont besoin d'être réveillés. Carlotta, un instrument banal et magnifique. Je vous écrirai bientôt pour les 240 000 francs, ou 233 424 fr. 70 c. pour être exact. MM. Debienne et Poligny m'ont fait parvenir les 6 575 fr. 30 c. représentant les dix premiers jours de mon allocation pour l'année en cours ; leurs privilèges ont pris fin le soir du dix courant.

Cordialement. F. O.

En revanche, il y avait une lettre de MM. Debienne et Poligny :

MESSIEURS :

Nous vous sommes très obligés de votre aimable pensée, mais vous comprendrez aisément que la perspective d'entendre à nouveau Faust, aussi agréable soit-elle pour d'anciens directeurs de l'Opéra, ne saurait nous faire oublier que nous n'avons aucun droit d'occuper la loge numéro cinq de la première galerie, qui est la propriété exclusive de CELUI dont nous vous avons parlé lorsque nous avons passé en revue le cahier de notes avec vous pour la dernière fois. Voir la clause 98, dernier paragraphe.

Veuillez agréer, messieurs, etc.

« Oh, ces types commencent à m'agacer ! » cria Firmin Richard en saisissant la lettre.

Et ce soir-là, la loge numéro cinq fut vendue.

Le lendemain matin, MM. Richard et Moncharmin, en arrivant à leur bureau, trouvèrent un rapport d'inspecteur concernant un incident qui s'était produit, la veille, dans la loge numéro cinq. Je donne l'essentiel du rapport :

J'ai été obligé de faire appel à un garde municipal à deux reprises, ce soir, pour faire évacuer la loge numéro cinq de la première galerie, une fois au début et une fois au milieu du deuxième acte. Les occupants, qui sont arrivés au lever du rideau du deuxième acte, ont provoqué un véritable scandale par leurs rires et leurs remarques ridicules. Des « chut ! » fusaient de toutes parts autour d'eux et toute la salle commençait à protester, lorsque l'ouvreuse est venue me chercher. Je suis entré dans la loge et j'ai dit ce que je pensais nécessaire. Les personnes ne m'ont pas semblé jouir de toutes leurs facultés ; elles ont tenu des propos stupides. J'ai déclaré que, si le bruit se reproduisait, je serais contraint de faire évacuer la loge. À peine sorti, j'ai entendu les rires à nouveau, accompagnés de nouvelles protestations de la salle. Je suis revenu avec un garde municipal, qui les a expulsés. Ils ont protesté, tout en riant, disant qu'ils ne partiraient pas sans être remboursés. Finalement, ils se sont calmés et je les ai autorisés à retourner dans la loge. Les rires ont aussitôt recommencé ; et, cette fois, je les ai fait expulser définitivement.

« Faites venir l'inspecteur », dit Richard à son secrétaire, qui avait déjà lu le rapport et l'avait marqué au crayon bleu.

M. Remy, le secrétaire, avait prévu l'ordre et appela l'inspecteur immédiatement.

« Racontez-nous ce qui s'est passé », dit Richard brusquement.

L'inspecteur commença à bredouiller et fit référence au rapport.

« Eh bien, mais de quoi ces gens riaient-ils ? » demanda Moncharmin.

« Ils avaient dû dîner, monsieur, et semblaient plus disposés à faire les fous qu'à écouter de la bonne musique. Dès qu'ils sont entrés dans la loge, ils en sont ressortis et ont appelé l'ouvreuse, qui leur a demandé ce qu'ils voulaient. Ils ont dit : "Regardez dans la loge : il n'y a personne, n'est-ce pas ?" "Non", a dit la femme. "Eh bien, ont-ils dit, quand nous sommes entrés, nous avons entendu une voix disant QUE LA LOGE ÉTAIT PRISE !" »

M. Moncharmin ne put s'empêcher de sourire en regardant M. Richard ; mais M. Richard ne sourit pas. Il en avait lui-même trop fait dans ce genre en son temps pour ne pas reconnaître, dans l'histoire de l'inspecteur, tous les signes de l'une de ces farces qui commencent par amuser et finissent par exaspérer les victimes. L'inspecteur, pour s'attirer les bonnes grâces de M. Moncharmin, qui souriait, pensa qu'il valait mieux sourire aussi. Un sourire des plus malvenus ! M. Richard fixa son subordonné qui, dès lors, fit en sorte d'afficher une mine de consternation totale.

« Cependant, quand les gens sont arrivés, hurla Richard, il n'y avait personne dans la loge, n'est-ce pas ? »

« Personne, monsieur, personne ! Ni dans la loge de droite, ni dans la loge de gauche : personne, monsieur, je vous le jure ! L'ouvreuse me l'a assez répété, ce qui prouve que tout cela n'était qu'une plaisanterie. »

« Oh, vous êtes d'accord, n'est-ce pas ? » dit Richard. « Vous êtes d'accord ! C'est une plaisanterie ! Et vous trouvez cela drôle, sans aucun doute ? »

« Je trouve cela d'un très mauvais goût, monsieur. »

« Et qu'a dit l'ouvreuse ? »

« Oh, elle a juste dit que c'était le fantôme de l'Opéra. C'est tout ce qu'elle a dit ! »

Et l'inspecteur ricana. Mais il comprit vite qu'il avait eu tort de ricaner, car les mots n'étaient pas sitôt sortis de sa bouche que M. Richard, de sombre, devint furieux.

« Faites venir l'ouvreuse ! » hurla-t-il. « Faites-la venir ! Tout de suite ! Tout de suite ! Et amenez-la-moi ici ! Et mettez tous ces gens à la porte ! »

L'inspecteur essaya de protester, mais Richard lui coupa la parole par un ordre colérique de se taire. Puis, lorsque les lèvres du malheureux semblèrent scellées à jamais, le directeur lui ordonna de les ouvrir à nouveau.

« Qui est ce "fantôme de l'Opéra" ? » gronda-t-il.

Mais l'inspecteur était désormais incapable de prononcer un mot. Il réussit à faire comprendre, par un geste désespéré, qu'il n'en savait rien, ou plutôt qu'il ne souhaitait pas le savoir.

« L'avez-vous déjà vu, avez-vous vu le fantôme de l'Opéra ? »

L'inspecteur, par un vigoureux mouvement de tête, nia avoir jamais vu le fantôme en question.

« Très bien ! » dit M. Richard froidement.

Les yeux de l'inspecteur sortirent de leurs orbites, comme pour demander pourquoi le directeur avait prononcé ce sinistre « Très bien ! ».

« Parce que je vais régler son compte à quiconque ne l'a pas vu ! » expliqua le directeur. « Comme il semble être partout, je ne peux pas laisser les gens me dire qu'ils ne le voient nulle part. J'aime que les gens travaillent pour moi quand je les emploie ! »

Ayant dit cela, M. Richard ne prêta plus attention à l'inspecteur et discuta de diverses affaires avec son régisseur, qui était entré dans la pièce entre-temps. L'inspecteur pensa qu'il pouvait s'en aller et se glissait doucement — oh, si doucement ! — vers la porte, quand M. Richard cloua l'homme sur place par un tonitruant :

« Restez où vous êtes ! »

M. Remy avait fait chercher l'ouvreuse rue de Provence, tout près de l'Opéra, où elle était employée comme concierge. Elle fit bientôt son apparition.

« Comment vous appelez-vous ? »

« Mme Giry. Vous me connaissez assez, monsieur ; je suis la mère de la petite Giry, la petite Meg, quoi ! »

Cela fut dit sur un ton si rude et solennel que, pendant un instant, M. Richard fut impressionné. Il regarda Mme Giry, dans son châle fané, ses chaussures usées, sa vieille robe de taffetas et son chapeau délavé. Il était tout à fait évident, à l'attitude du directeur, qu'il ne connaissait pas ou ne se souvenait pas d'avoir rencontré Mme Giry, ni même la petite Giry, ni même « la petite Meg ! ». Mais la fierté de Mme Giry était telle que la célèbre ouvreuse s'imaginait que tout le monde la connaissait.

« Jamais entendu parler d'elle ! » déclara le directeur. « Mais cela n'est pas une raison, Mme Giry, pour que je ne vous demande pas ce qui s'est passé hier soir pour vous contraindre, l'inspecteur et vous, à faire appel à un garde municipal. »

« Je voulais justement vous voir, monsieur, et vous en parler, afin que vous n'ayez pas les mêmes désagréments que M. Debienne et M. Poligny. Ils ne voulaient pas m'écouter non plus, au début. »

« Je ne vous interroge pas là-dessus. Je vous demande ce qui s'est passé hier soir. »

Mme Giry devint pourpre d'indignation. Jamais on ne lui avait parlé sur ce ton. Elle se leva comme pour partir, rassemblant les plis de sa jupe et agitant les plumes de son chapeau miteux avec dignité mais, se ravisant, elle se rassit et dit d'une voix hautaine :

« Je vais vous dire ce qui s'est passé. Le fantôme était agacé à nouveau ! »

Là-dessus, comme M. Richard était sur le point d'exploser, M. Moncharmin intervint et mena l'interrogatoire, d'où il ressortit que Mme Giry trouvait tout naturel qu'une voix dise qu'une loge était prise, alors qu'il n'y avait personne dans la loge. Elle fut incapable d'expliquer ce phénomène, qui n'était pas nouveau pour elle, si ce n'est par l'intervention du fantôme. Personne ne pouvait voir le fantôme dans sa loge, mais tout le monde pouvait l'entendre. Elle l'avait souvent entendu ; et ils pouvaient la croire, car elle disait toujours la vérité. Ils pouvaient demander à M. Debienne et à M. Poligny, et à tous ceux qui la connaissaient ; ainsi qu'à M. Isidore Saack, qui avait eu une jambe cassée par le fantôme !

« Vraiment ! » dit Moncharmin, en l'interrompant. « Le fantôme a cassé la jambe du pauvre Isidore Saack ? »

Mme Giry écarquilla les yeux d'étonnement devant une telle ignorance. Cependant, elle consentit à éclairer ces deux pauvres innocents. La chose s'était produite à l'époque de M. Debienne et de M. Poligny, également dans la loge numéro cinq et également pendant une représentation de FAUST. Mme Giry toussa, se racla la gorge — cela ressemblait au bruit qu'elle aurait fait en se préparant à chanter toute la partition de Gounod — et commença :

« C'était comme ça, monsieur. Ce soir-là, M. Maniera et sa dame, les bijoutiers de la rue Mogador, étaient assis au premier rang de la loge, avec leur grand ami, M. Isidore Saack, assis derrière Mme Maniera. Méphistophélès chantait » — Mme Giry se mit alors à chanter elle-même — « "Catherine, puisque tu dors", et alors M. Maniera entendit une voix à son oreille droite (sa femme était à sa gauche) disant : "Ha, ha ! Julie ne dort pas !" Sa femme s'appelait justement Julie. Alors M. Maniera se tourne vers la droite pour voir qui lui parlait comme ça. Personne ! Il se frotte l'oreille et se demande s'il rêve. Puis Méphistophélès continua sa sérénade... Mais, peut-être vous ennuie-je, messieurs ? »

« Non, non, continuez. »

« Vous êtes trop bons, messieurs », fit-elle avec un sourire suffisant. « Eh bien, donc, Méphistophélès continua sa sérénade » — Mme Giry se remit à chanter — « "Sainte, ferme tes portes saintes et accorde le bonheur, au mortel qui t'adore, d'un baiser de pardon." Et là, M. Maniera entend à nouveau la voix à son oreille droite, disant, cette fois : "Ha, ha ! Julie ne serait pas contre l'idée d'accorder un baiser à Isidore !" Alors il se retourne à nouveau, mais, cette fois, vers la gauche ; et que croyez-vous qu'il voit ? Isidore, qui avait pris la main de sa dame et la couvrait de baisers à travers la petite ouverture circulaire du gant — comme ceci, messieurs » — en embrassant avec ravissement le bout de paume laissé nu au milieu de ses gants en fil. « Alors ils ont eu une explication animée ! Pan ! Pan ! M. Maniera, qui était grand et fort, comme vous, M. Richard, asséna deux coups à M. Isidore Saack, qui était petit et faible comme M. Moncharmin, sauf votre respect. Il y eut un grand vacarme. Les gens dans la salle criaient : "Ça suffit ! Arrêtez-les ! Il va le tuer !" Puis, finalement, M. Isidore Saack réussit à s'enfuir. »

« Le fantôme n'avait donc pas cassé sa jambe ? » demanda M. Moncharmin, un peu vexé que sa silhouette ait fait si peu d'effet sur Mme Giry.

« Il la lui a bien cassée, monsieur », répondit Mme Giry avec hauteur. « Il la lui a cassée dans le grand escalier, qu'il a dévalé trop vite, monsieur, et il faudra du temps avant que le pauvre monsieur puisse le remonter ! »

« Le fantôme vous a-t-il dit ce qu'il a murmuré à l'oreille droite de M. Maniera ? » demanda M. Moncharmin, avec une gravité qu'il trouvait fort amusante.

« Non, monsieur, c'était M. Maniera lui-même. Alors... »

« Mais vous avez parlé au fantôme, ma bonne dame ? »

« Aussi vrai que je vous parle en ce moment, mon bon monsieur ! » répondit Mme Giry.

« Et, quand le fantôme vous parle, que dit-il ? »

« Eh bien, il me dit de lui apporter un repose-pied ! »

Cette fois, Richard éclata de rire, tout comme Moncharmin et Remy, le secrétaire. Seul l'inspecteur, averti par l'expérience, se garda bien de rire, tandis que Mme Giry se risquait à adopter une attitude qui était positivement menaçante.

« Au lieu de rire », cria-t-elle avec indignation, « vous feriez mieux de faire comme M. Poligny, qui a découvert la vérité par lui-même. »

« Découvert quoi ? » demanda Moncharmin, qui ne s'était jamais autant amusé de sa vie.

« Le fantôme, bien sûr ! ... Regardez... »

Elle se calma soudain, sentant que c'était un moment solennel de sa vie :

« REGARDEZ ICI », répéta-t-elle. « Ils jouaient La Juive. M. Poligny avait pensé suivre la représentation depuis la loge du fantôme... Eh bien, quand Léopold s'écrie : "Fuyons !" — vous savez — et qu'Éléazar les arrête en disant : "Où allez-vous ?" ... eh bien, M. Poligny — je l'observais depuis le fond de la loge voisine, qui était vide — M. Poligny s'est levé et est sorti tout raide, comme une statue, et avant que j'aie eu le temps de lui demander : "Où allez-vous ?" comme Éléazar, il était en bas de l'escalier, mais sans se casser la jambe. »

« Cela ne nous dit toujours pas comment le fantôme de l'Opéra a pu vous demander un tabouret », insista M. Moncharmin.

« Eh bien, à partir de ce soir-là, personne n'a plus essayé de prendre au fantôme sa loge particulière. Le directeur a donné l'ordre qu'elle lui soit réservée à chaque représentation. Et, chaque fois qu'il venait, il me demandait un tabouret. »

« Allons donc ! Un fantôme qui demande un tabouret ! Alors ce fantôme est une femme ? »

« Non, le fantôme est un homme. »

« Comment le savez-vous ? »

« Il a une voix d'homme, oh, une si belle voix d'homme ! Voici ce qui arrive : quand il vient à l'opéra, c'est généralement au milieu du premier acte. Il donne trois petits coups sur la porte de la loge numéro cinq. La première fois que j'ai entendu ces trois coups, alors que je savais qu'il n'y avait personne dans la loge, vous pouvez imaginer mon étonnement ! J'ai ouvert la porte, j'ai écouté, j'ai regardé ; personne ! Et puis j'ai entendu une voix dire : "Mme Jules" — le nom de mon pauvre mari était Jules — "un tabouret, s'il vous plaît." Sauf votre respect, messieurs, ça m'a donné des frissons. Mais la voix a continué : "N'ayez pas peur, Mme Jules, je suis le fantôme de l'Opéra !" Et la voix était si douce et si aimable que je n'ai presque pas eu peur. LA VOIX ÉTAIT ASSISE SUR LA CHAISE D'ANGLE, À DROITE, AU PREMIER RANG. »

« Y avait-il quelqu'un dans la loge à droite de la numéro cinq ? » demanda Moncharmin.

« Non ; la loge numéro sept et la numéro trois, celle de gauche, étaient toutes deux vides. Le rideau venait à peine de se lever. »

« Et qu'avez-vous fait ? »

« Eh bien, j'ai apporté le tabouret. Bien sûr, ce n'était pas pour lui qu'il le voulait, mais pour sa dame ! Mais je ne l'ai jamais entendue ni vue. »

« Hein ? Quoi ? Alors maintenant le fantôme est marié ! » Les regards des deux directeurs allèrent de Mme Giry à l'inspecteur qui, debout derrière la ouvreuse, agitait les bras pour attirer leur attention. Il se tapait le front d'un doigt désolé pour exprimer son avis que la veuve Jules Giry était très certainement folle, une pantomime qui confirma M. Richard dans sa détermination de se débarrasser d'un inspecteur qui gardait une démente à son service. Pendant ce temps, la brave dame continuait à parler de son fantôme, dépeignant à présent sa générosité :

« À la fin de la représentation, il me donne toujours deux francs, parfois cinq, parfois même dix, quand il est resté plusieurs jours sans venir. Seulement, depuis qu'on a recommencé à l'ennuyer, il ne me donne plus rien du tout. »

« Excusez-moi, ma bonne femme », dit Moncharmin, tandis que Mme Giry secouait les plumes de son chapeau élimé à cette familiarité persistante, « excusez-moi, comment le fantôme s'y prend-il pour vous donner vos deux francs ? »

« Eh bien, il les laisse sur la petite tablette de la loge, bien sûr. Je les trouve avec le programme que je lui donne toujours. Certains soirs, je trouve des fleurs dans la loge, une rose qui doit être tombée du corsage de sa dame... car il amène parfois une dame avec lui ; un jour, ils ont oublié un éventail. »

« Oh, le fantôme a laissé un éventail, n'est-ce pas ? Et qu'en avez-vous fait ? »

« Eh bien, je l'ai rapporté à la loge le lendemain soir. »

Ici, la voix de l'inspecteur s'éleva.

« Vous avez enfreint le règlement ; je vais devoir vous mettre à l'amende, Mme Giry. »

« Taisez-vous, imbécile ! » grommela M. Firmin Richard.

« Vous avez rapporté l'éventail. Et ensuite ? »

« Eh bien, ils l'ont repris avec eux, monsieur ; il n'y était plus à la fin de la représentation ; et à la place, ils m'ont laissé une boîte de bonbons anglais, dont je suis très friande. C'est l'une des gentillesses du fantôme. »

« Cela suffira, Mme Giry. Vous pouvez y aller. »

Quand Mme Giry se fut retirée, avec la dignité qui ne l'abandonnait jamais, le directeur dit à l'inspecteur qu'ils avaient décidé de se passer des services de cette vieille folle ; et, quand il fut parti à son tour, ils donnèrent l'ordre au régisseur de régler les comptes de l'inspecteur. Restés seuls, les directeurs se firent part de l'idée qu'ils avaient tous deux en tête, qui était de tirer eux-mêmes cette petite affaire de la loge numéro cinq au clair.

Chapitre V Le violon enchanté

Christine Daaé, à cause d'intrigues sur lesquelles je reviendrai plus tard, ne poursuivit pas immédiatement son triomphe à l'Opéra. Après la fameuse soirée de gala, elle chanta une fois chez la duchesse de Zurich ; mais ce fut la dernière occasion où on l'entendit en privé. Elle refusa, sans excuse plausible, de participer à un concert de charité auquel elle avait promis son concours. Elle agissait en tout comme si elle n'était plus maîtresse de son destin et comme si elle craignait un nouveau triomphe.

Elle savait que le comte de Chagny, pour faire plaisir à son frère, avait fait de son mieux pour elle auprès de M. Richard ; et elle lui écrivit pour le remercier et aussi pour lui demander de cesser d'intervenir en sa faveur. On ne sut jamais la raison de cette attitude curieuse. Certains prétendaient que c'était dû à un orgueil démesuré ; d'autres parlaient de sa céleste modestie. Mais les gens de théâtre ne sont pas si modestes que cela ; et je pense que je ne serai pas loin de la vérité si j'attribue son action simplement à la peur. Oui, je crois que Christine Daaé était effrayée par ce qui lui était arrivé. Je possède une lettre de Christine (elle fait partie de la collection du Persan), se rapportant à cette période, qui suggère un sentiment d'effroi absolu :

« Je ne me reconnais pas quand je chante », écrit la pauvre enfant.

Elle ne se montrait nulle part ; et le vicomte de Chagny essaya en vain de la rencontrer. Il lui écrivit pour lui demander de lui rendre visite, mais il désespérait de recevoir une réponse quand, un matin, elle lui envoya le mot suivant :

MONSIEUR :

Je n'ai pas oublié le petit garçon qui est allé dans la mer pour sauver mon écharpe. Je sens que je dois vous écrire aujourd'hui, alors que je vais à Perros pour remplir un devoir sacré. Demain est l'anniversaire de la mort de mon pauvre père, que vous avez connu et qui vous aimait beaucoup. Il est enterré là-bas, avec son violon, dans le cimetière de la petite église, au bas de la pente où nous jouions enfants, à côté de la route où, quand nous étions un peu plus grands, nous nous sommes dit adieu pour la dernière fois.

Le vicomte de Chagny consulta précipitamment un indicateur de chemins de fer, s'habilla aussi vite qu'il put, écrivit quelques lignes pour que son valet les porte à son frère et sauta dans un fiacre qui l'amena à la gare Montparnasse juste à temps pour manquer le train du matin. Il passa une journée morne en ville et ne retrouva sa gaieté que le soir, lorsqu'il fut assis dans son compartiment de l'express de Bretagne. Il relut le mot de Christine encore et encore, humant son parfum, rappelant les doux tableaux de son enfance, et passa le reste de ce fastidieux voyage de nuit dans des rêves fiévreux qui commençaient et finissaient avec Christine Daaé. Le jour se levait quand il descendit à Lannion. Il se précipita vers la diligence pour Perros-Guirec. Il était le seul passager. Il questionna le cocher et apprit que, le soir de la veille, une jeune dame ayant l'air d'une Parisienne était allée à Perros et était descendue à l'auberge connue sous le nom de Soleil Couchant.

Plus il se rapprochait d'elle, plus il se rappelait avec tendresse l'histoire de la petite chanteuse suédoise. La plupart des détails restent inconnus du public.

Il y avait autrefois, dans un petit bourg non loin d'Upsal, un paysan qui vivait là avec sa famille, creusant la terre pendant la semaine et chantant au chœur le dimanche. Ce paysan avait une petite fille à qui il apprit l'alphabet musical avant qu'elle sache lire. Le père de Daaé était un grand musicien, peut-être sans le savoir. Pas un violoneux, dans toute l'étendue de la Scandinavie, ne jouait comme lui. Sa réputation était répandue et il était toujours invité à faire danser les couples aux mariages et autres fêtes. Sa femme mourut quand Christine entrait dans sa sixième année. Alors le père, qui ne se souciait que de sa fille et de sa musique, vendit son lopin de terre et partit pour Upsal en quête de gloire et de fortune. Il ne trouva que la pauvreté.

Il retourna à la campagne, errant de foire en foire, grattant ses mélodies scandinaves, tandis que son enfant, qui ne quittait jamais son côté, l'écoutait en extase ou chantait en l'accompagnant. Un jour, à la foire de Ljimby, le professeur Valerius les entendit et les emmena à Göteborg. Il soutenait que le père était le premier violoniste du monde et que la fille avait tout pour devenir une grande artiste. Son éducation et son instruction furent assurées. Elle fit des progrès rapides et charma tout le monde par sa gentillesse, sa grâce et son désir sincère de plaire.

Quand Valerius et sa femme vinrent s'installer en France, ils emmenèrent Daaé et Christine avec eux. « Maman » Valerius traitait Christine comme sa fille. Quant à Daaé, il commença à dépérir du mal du pays. Il ne sortait jamais à Paris, mais vivait dans une sorte de rêve qu'il entretenait avec son violon. Pendant des heures, il restait enfermé dans sa chambre avec sa fille, jouant du violon et chantant, tout doucement. Parfois, Maman Valerius venait écouter derrière la porte, essuyait une larme et redescendait sur la pointe des pieds, en soupirant après ses cieux scandinaves.

Daaé ne sembla retrouver ses forces qu'à l'été, quand toute la famille alla séjourner à Perros-Guirec, dans un coin lointain de Bretagne, où la mer était de la même couleur que dans son propre pays. Souvent, il jouait ses airs les plus tristes sur la plage et prétendait que la mer cessait de gronder pour les écouter. Et puis, il amena Maman Valerius à céder à un caprice étrange. Au temps des « pardons », ou pèlerinages bretons, les fêtes et les danses du village, il partait avec son violon, comme au bon vieux temps, et obtenait la permission d'emmener sa fille avec lui pour une semaine. Ils donnaient aux plus petits hameaux de la musique pour un an et dormaient la nuit dans une grange, refusant un lit à l'auberge, couchés l'un contre l'autre sur la paille, comme quand ils étaient si pauvres en Suède. En même temps, ils étaient très proprement habillés, ne faisaient aucune quête, refusaient les sous qu'on leur offrait ; et les gens des alentours ne pouvaient comprendre la conduite de ce violoneux rustique qui parcourait les routes avec cette jolie enfant qui chantait comme un ange du Ciel. Ils les suivaient de village en village.

Un jour, un petit garçon, qui était de sortie avec sa gouvernante, l'obligea à faire une plus longue promenade qu'il ne l'avait prévu, car il ne pouvait se détacher de la petite fille dont la voix pure et douce semblait l'attacher à elle. Ils arrivèrent sur le rivage d'une anse qui s'appelle encore Trestraou, mais qui, je crois, abrite maintenant un casino ou quelque chose du genre. À cette époque, il n'y avait que le ciel, la mer et une étendue de sable doré. Seulement, il y avait aussi un grand vent, qui emporta l'écharpe de Christine vers le large. Christine poussa un cri et tendit les bras, mais l'écharpe était déjà loin sur les vagues. Alors elle entendit une voix dire :

« Tout va bien, je vais aller chercher votre écharpe dans la mer. »

Et elle vit un petit garçon courir vite, malgré les cris et les protestations indignées d'une brave dame en noir. Le petit garçon courut dans la mer, tout habillé, et lui rapporta son écharpe. Le garçon et l'écharpe étaient trempés. La dame en noir fit beaucoup de bruit, mais Christine riait joyeusement et embrassa le petit garçon, qui n'était autre que le vicomte Raoul de Chagny, séjournant à Lannion avec sa tante.

Durant la saison, ils se virent et jouèrent ensemble presque tous les jours. À la demande de la tante, secondée par le professeur Valerius, Daaé consentit à donner au jeune vicomte quelques leçons de violon. De cette manière, Raoul apprit à aimer les mêmes airs qui avaient charmé l'enfance de Christine. Ils avaient aussi tous deux la même petite nature calme et rêveuse. Ils se délectaient d'histoires, de vieilles légendes bretonnes ; et leur sport favori était d'aller les demander aux portes des chaumières, comme des mendiants :

« Madame... » ou, « Bon monsieur... auriez-vous une petite histoire à nous raconter, s'il vous plaît ? »

Et il arrivait rarement qu'ils n'en eussent pas une « donnée » ; car presque chaque vieille grand-mère bretonne a, au moins une fois dans sa vie, vu les « korrigans » danser au clair de lune sur la lande.

Mais leur grand bonheur était, au crépuscule, dans le grand silence du soir, après que le soleil se fut couché dans la mer, quand Daaé venait s'asseoir près d'eux sur le bord de la route et, à voix basse, comme craignant d'effrayer les fantômes qu'il évoquait, leur racontait les légendes du pays du Nord. Et, dès qu'il s'arrêtait, les enfants en redemandaient.

Il y avait une histoire qui commençait ainsi :

« Un roi était assis dans une petite barque sur l'un de ces lacs profonds et immobiles qui s'ouvrent comme un œil brillant au milieu des montagnes norvégiennes... »

Et une autre :

« La petite Lotte pensait à tout et à rien. Ses cheveux étaient dorés comme les rayons du soleil et son âme aussi claire et bleue que ses yeux. Elle cajolait sa mère, était gentille avec sa poupée, prenait grand soin de sa robe, de ses petits souliers rouges et de son violon, mais aimait par-dessus tout, quand elle s'endormait, entendre l'Ange de la Musique. »

Pendant que le vieil homme racontait cette histoire, Raoul regardait les yeux bleus et les cheveux dorés de Christine ; et Christine pensait que Lotte était très chanceuse d'entendre l'Ange de la Musique quand elle s'endormait. L'Ange de la Musique jouait un rôle dans tous les contes de papa Daaé ; et il soutenait que tout grand musicien, tout grand artiste recevait la visite de l'Ange au moins une fois dans sa vie. Parfois, l'Ange se penche sur leur berceau, comme c'est arrivé à Lotte, et c'est ainsi qu'il y a des petits prodiges qui jouent du violon à six ans mieux que des hommes à cinquante, ce qui, vous devez l'admettre, est très merveilleux. Parfois, l'Ange vient beaucoup plus tard, parce que les enfants sont méchants et ne veulent pas apprendre leurs leçons ou faire leurs gammes. Et, parfois, il ne vient pas du tout, parce que les enfants ont un mauvais cœur ou une mauvaise conscience.

Personne ne voit jamais l'Ange ; mais il est entendu par ceux qui sont destinés à l'entendre. Il vient souvent quand ils s'y attendent le moins, quand ils sont tristes et découragés. Alors leurs oreilles perçoivent soudain des harmonies célestes, une voix divine, dont ils se souviennent toute leur vie. Les personnes visitées par l'Ange frémissent d'un frisson inconnu du reste de l'humanité. Et elles ne peuvent toucher un instrument, ou ouvrir la bouche pour chanter, sans produire des sons qui font honte à tous les autres sons humains. Alors les gens qui ne savent pas que l'Ange a visité ces personnes disent qu'elles ont du génie.

La petite Christine demandait à son père s'il avait entendu l'Ange de la Musique. Mais papa Daaé secouait la tête tristement ; et alors ses yeux s'éclairaient, comme il disait :

« Tu l'entendras un jour, mon enfant ! Quand je serai au Ciel, je te l'enverrai ! »

Papa commençait à tousser à cette époque.

Trois ans plus tard, Raoul et Christine se rencontrèrent de nouveau à Perros. Le professeur Valerius était mort, mais sa veuve restait en France avec papa Daaé et sa fille, qui continuaient à jouer du violon et à chanter, enveloppant dans leur rêve d'harmonie leur aimable protectrice, qui semblait désormais ne vivre que de musique. Le jeune homme, tel qu'il était devenu, était venu à Perros avec l'espoir de les trouver et se rendit directement à la maison où ils séjournaient autrefois. Il vit d'abord le vieil homme ; puis Christine entra, portant le plateau à thé. Elle rougit à la vue de Raoul, qui s'approcha d'elle et l'embrassa. Elle lui posa quelques questions, s'acquitta joliment de ses devoirs d'hôtesse, reprit le plateau et quitta la pièce. Puis elle courut dans le jardin et se réfugia sur un banc, en proie à des sentiments qui remuaient son jeune cœur pour la première fois. Raoul la suivit et ils parlèrent jusqu'au soir, très timidement. Ils étaient tout changés, prudents comme deux diplomates, et se dirent des choses qui n'avaient rien à voir avec leurs sentiments naissants. Quand ils se dirent adieu au bord de la route, Raoul, pressant un baiser sur la main tremblante de Christine, dit :

« Mademoiselle, je ne vous oublierai jamais ! »

Et il s'en alla regrettant ses paroles, car il savait que Christine ne pouvait être l'épouse du vicomte de Chagny.

Quant à Christine, elle essaya de ne pas penser à lui et se consacra entièrement à son art. Elle fit des progrès merveilleux et ceux qui l'entendaient prophétisaient qu'elle serait la plus grande chanteuse du monde. Pendant ce temps, le père mourut ; et, soudain, elle sembla avoir perdu, avec lui, sa voix, son âme et son génie. Elle en conserva juste, mais juste assez pour entrer au CONSERVATOIRE, où elle ne se distingua pas du tout, assistant aux cours sans enthousiasme et ne prenant un prix que pour faire plaisir à la vieille Maman Valerius, avec qui elle continua à vivre.

La première fois que Raoul vit Christine à l'Opéra, il fut charmé par la beauté de la jeune fille et par les douces images du passé qu'elle évoquait, mais fut plutôt surpris du côté négatif de son art. Il retourna l'écouter. Il la suivit dans les coulisses. Il l'attendit derrière une échelle de Jacob. Il essaya d'attirer son attention. Plus d'une fois, il la suivit jusqu'à la porte de sa loge, mais elle ne le vit pas. Elle semblait, d'ailleurs, ne voir personne. Elle n'était qu'indifférence. Raoul souffrait, car elle était très belle et il était timide et n'osait pas avouer son amour, même à lui-même. Et puis vint l'éclair de la soirée de gala : les cieux déchirés et une voix d'ange entendue sur terre pour le plaisir de l'humanité et la capture totale de son cœur.

Et puis... et puis il y eut cette voix d'homme derrière la porte — « Il faut m'aimer ! » — et personne dans la pièce...

Pourquoi a-t-elle ri quand il lui a rappelé l'incident de l'écharpe ? Pourquoi ne l'a-t-elle pas reconnu ? Et pourquoi lui avait-elle écrit ? ...

Perros fut enfin atteint. Raoul entra dans la salle enfumée du Soleil Couchant et vit aussitôt Christine debout devant lui, souriante et ne montrant aucun étonnement.

« Vous voilà donc venu », dit-elle. « Je sentais que je vous trouverais ici, quand je reviendrais de la messe. Quelqu'un me l'a dit, à l'église. »

« Qui ? » demanda Raoul, en prenant sa petite main dans la sienne.

« Eh bien, mon pauvre père, qui est mort. »

Il y eut un silence ; et puis Raoul demanda :

« Votre père vous a-t-il dit que je vous aime, Christine, et que je ne peux vivre sans vous ? »

Christine rougit jusqu'aux oreilles et détourna la tête. D'une voix tremblante, elle dit :

« Moi ? Vous rêvez, mon ami ! »

Et elle éclata de rire, pour se donner une contenance.

« Ne riez pas, Christine ; je suis tout à fait sérieux », répondit Raoul.

Et elle répondit gravement : « Je ne vous ai pas fait venir pour me dire des choses pareilles. »

« Vous m'avez "fait venir", Christine ; vous saviez que votre lettre ne me laisserait pas indifférent et que je me hâterais vers Perros. Comment avez-vous pu penser cela, si vous ne pensiez pas que je vous aimais ? »

« Je pensais que vous vous souviendriez de nos jeux d’autrefois, ici, lorsque nous étions enfants, auxquels mon père se joignait si souvent. Je ne sais vraiment pas ce que je pensais... Peut-être ai-je eu tort de vous écrire... Cet anniversaire et votre apparition soudaine dans ma loge à l’Opéra, l’autre soir, m’ont rappelé le temps lointain et m’ont fait vous écrire comme la petite fille que j’étais alors... »

Il y avait dans l’attitude de Christine quelque chose qui semblait à Raoul peu naturel. Il ne ressentait aucune hostilité de sa part ; loin de là : l’affection affligée qui brillait dans ses yeux le lui disait bien. Mais pourquoi cette affection était-elle affligée ? C’est ce qu’il voulait savoir et ce qui l’irritait.

« Lorsque vous m’avez vu dans votre loge, était-ce la première fois que vous me remarquiez, Christine ? »

Elle était incapable de mentir.

« Non, dit-elle, je vous avais aperçu plusieurs fois dans la loge de votre frère. Et aussi sur la scène. »

« Je m’en doutais ! dit Raoul en serrant les lèvres. Mais alors pourquoi, lorsque vous m’avez vu dans votre loge, à vos pieds, vous rappelant que j’avais arraché votre écharpe à la mer, pourquoi avez-vous répondu comme si vous ne me connaissiez pas et pourquoi avez-vous ri ? »

Le ton de ces questions était si rude que Christine fixa Raoul sans répondre. Le jeune homme lui-même était atterré par la querelle soudaine qu’il avait osé provoquer au moment même où il avait résolu de dire à Christine des paroles de douceur, d’amour et de soumission. Un mari, un amant en plein droit, n’aurait pas parlé autrement à une épouse, à une maîtresse qui l’aurait offensé. Mais il était allé trop loin et ne voyait d’autre issue à cette situation ridicule que de se comporter odieusement.

« Vous ne répondez pas ! dit-il avec colère et tristesse. Eh bien, je répondrai pour vous. C’est parce qu’il y avait quelqu’un dans la loge qui vous gênait, Christine, quelqu’un à qui vous ne vouliez pas faire savoir que vous pouviez vous intéresser à quelqu’un d’autre ! »

« Si quelqu’un me gênait, mon ami, l’interrompit froidement Christine, si quelqu’un me gênait, ce soir-là, c’était vous-même, puisque je vous ai dit de sortir de la loge ! »

« Oui, pour que vous puissiez rester avec l’autre ! »

« Que dites-vous, monsieur ? demanda la jeune fille avec agitation. Et de quel autre voulez-vous parler ? »

« De l’homme à qui vous avez dit : "Je ne chante que pour toi !... ce soir, je t’ai donné mon âme et je suis morte !" »

Christine saisit le bras de Raoul et le serra avec une force que personne n’aurait soupçonnée chez une créature si frêle.

« Alors, vous écoutiez derrière la porte ? »

« Oui, parce que je vous aime, parce que je vous aime, parce que je vous aime... Et j’ai tout entendu... »

« Vous avez entendu quoi ? »

Et la jeune fille, devenant étrangement calme, lâcha le bras de Raoul.

« Il vous a dit : "Christine, il faut que tu m’aimes !" »

À ces mots, une pâleur mortelle se répandit sur le visage de Christine, des cernes se formèrent autour de ses yeux, elle chancela et sembla sur le point de s’évanouir. Raoul s’élança, les bras tendus, mais Christine avait surmonté sa défaillance passagère et dit, d’une voix basse :

« Continuez ! Continuez ! Dites-moi tout ce que vous avez entendu ! »

Ne comprenant absolument rien, Raoul répondit : « J’ai entendu sa réponse, quand vous avez dit que vous lui aviez donné votre âme : "Ton âme est une belle chose, mon enfant, et je t’en remercie. Aucun empereur n’a jamais reçu un si beau cadeau. Les anges ont pleuré ce soir." »

Christine porta la main à son cœur, en proie à une émotion indescriptible. Ses yeux fixaient le vide comme ceux d’une folle. Raoul était terrifié. Mais soudain, les yeux de Christine s’humectèrent et deux grosses larmes coulèrent, comme deux perles, sur ses joues d’ivoire.

« Christine ! »

« Raoul ! »

Le jeune homme tenta de la prendre dans ses bras, mais elle lui échappa et s’enfuit, très troublée.

Tandis que Christine restait enfermée dans sa chambre, Raoul ne savait que faire. Il refusa de déjeuner. Il était terriblement inquiet et amèrement chagriné de voir s’écouler les heures, qu’il avait espéré si douces, sans la présence de la jeune Suédoise. Pourquoi ne venait-elle pas errer avec lui à travers le pays où ils avaient tant de souvenirs en commun ? Il apprit qu’elle avait fait dire une messe, ce matin-là, pour le repos de l’âme de son père et qu’elle avait passé un long moment à prier dans la petite église et sur la tombe du violoneux. Puis, comme elle semblait n’avoir plus rien à faire à Perros et, en fait, ne rien y faire, pourquoi ne retournait-elle pas à Paris immédiatement ?

Raoul s’éloigna, accablé, vers le cimetière où se dressait l’église et fut en effet seul parmi les tombes, lisant les inscriptions ; mais, lorsqu’il tourna derrière l’abside, il fut soudain frappé par la note éblouissante des fleurs qui s’éparpillaient sur le sol blanc. C’étaient de merveilleuses roses rouges qui avaient éclos le matin, dans la neige, donnant un aperçu de vie parmi les morts, car la mort était tout autour de lui. Elle aussi, comme les fleurs, sortait de terre, qui avait rejeté bon nombre de ses cadavres. Des squelettes et des crânes par centaines étaient entassés contre le mur de l’église, maintenus en place par un fil de fer qui laissait tout le macabre amas visible. Les ossements des morts, disposés en rangées, comme des briques, pour former la première assise sur laquelle les murs de la sacristie avaient été bâtis. La porte de la sacristie s’ouvrait au milieu de cette structure osseuse, comme on le voit souvent dans les vieilles églises bretonnes.

Raoul fit une prière pour Daaé puis, douloureusement impressionné par tous ces sourires éternels sur les bouches des crânes, il gravit la pente et s’assit au bord de la lande qui surplombait la mer. Le vent tomba avec le soir. Raoul était entouré d’une obscurité glaciale, mais il ne sentait pas le froid. C’était ici, se souvint-il, qu’il venait avec la petite Christine pour voir danser les Korrigans au lever de la lune. Il n’en avait jamais vu, bien qu’il eût bonne vue, tandis que Christine, qui était un peu myope, prétendait en avoir vu beaucoup. Il sourit à cette pensée et sursauta soudain. Une voix derrière lui dit :

« Penses-tu que les Korrigans viendront ce soir ? »

C’était Christine. Il essaya de parler. Elle posa sa main gantée sur sa bouche.

« Écoute, Raoul. J’ai décidé de te dire quelque chose de grave, de très grave... Te souviens-tu de la légende de l’Ange de la Musique ? »

« Je m’en souviens très bien, dit-il. Je crois que c’est ici que ton père nous l’a racontée pour la première fois. »

« Et c’est ici qu’il a dit : "Quand je serai au Ciel, mon enfant, je te l’enverrai." Eh bien, Raoul, mon père est au Ciel, et j’ai été visitée par l’Ange de la Musique. »

« Je n’en doute pas, répondit gravement le jeune homme, car il lui semblait que son amie, en obéissant à une pensée pieuse, reliait le souvenir de son père à l’éclat de son dernier triomphe. »

Christine parut étonnée du calme du vicomte de Chagny :

« Comment comprends-tu cela ? demanda-t-elle, en approchant son visage pâle si près du sien qu’il aurait pu croire que Christine allait lui donner un baiser ; mais elle voulait seulement lire dans ses yeux malgré l’obscurité. »

« Je comprends, dit-il, qu’aucun être humain ne peut chanter comme vous avez chanté l’autre soir sans l’intervention d’un miracle. Aucun professeur sur terre ne peut vous enseigner de tels accents. Vous avez entendu l’Ange de la Musique, Christine. »

« Oui, dit-elle solennellement, DANS MA LOGE. C’est là qu’il vient me donner mes leçons quotidiennement. »

« Dans votre loge ? répéta-t-il bêtement. »

« Oui, c’est là que je l’ai entendu ; et je n’ai pas été la seule à l’entendre. »

« Qui d’autre l’a entendu, Christine ? »

« Vous, mon ami. »

« Moi ? J’ai entendu l’Ange de la Musique ? »

« Oui, l’autre soir, c’est lui qui parlait quand vous écoutiez derrière la porte. C’est lui qui a dit : "Il faut que tu m’aimes." Mais je croyais alors être la seule à entendre sa voix. Imagine mon étonnement quand vous m’avez dit, ce matin, que vous pouviez l’entendre aussi. »

Raoul éclata de rire. Les premiers rayons de la lune vinrent envelopper les deux jeunes gens de leur lumière. Christine se tourna vers Raoul avec un air hostile. Ses yeux, d’ordinaire si doux, lancèrent des éclairs.

« De quoi riez-vous ? TU penses que tu as entendu une voix d’homme, je suppose ? »

« Eh bien !... » répondit le jeune homme, dont les idées commençaient à se troubler face à l’attitude déterminée de Christine.

« C’est toi, Raoul, qui dis cela ? Toi, un ancien compagnon de jeu ! Un ami de mon père ! Mais tu as changé depuis ce temps-là. À quoi penses-tu ? Je suis une honnête fille, M. le vicomte de Chagny, et je ne m’enferme pas dans ma loge avec des voix d’hommes. Si tu avais ouvert la porte, tu aurais vu qu’il n’y avait personne dans la loge ! »

« C’est vrai ! J’ai ouvert la porte, quand vous êtes partie, et je n’ai trouvé personne dans la loge. »

« Alors tu vois !... Eh bien ? »

Le vicomte rassembla tout son courage.

« Eh bien, Christine, je pense que quelqu’un se moque de vous. »

Elle poussa un cri et s’enfuit. Il courut après elle, mais, d’un ton de colère farouche, elle cria : « Laisse-moi ! Laisse-moi ! » Et elle disparut.

Raoul revint à l’auberge en se sentant très fatigué, très abattu et très triste. On lui dit que Christine était montée dans sa chambre en disant qu’elle ne descendrait pas pour le dîner. Raoul dîna seul, d’humeur très sombre. Puis il monta dans sa chambre et essaya de lire, se coucha et essaya de dormir. Il n’y avait aucun bruit dans la chambre voisine.

Les heures passèrent lentement. Il était environ onze heures et demie lorsqu’il entendit distinctement quelqu’un bouger, d’un pas léger et furtif, dans la chambre à côté de la sienne. Christine ne s’était donc pas couchée ! Sans chercher de raison, Raoul s’habilla, en prenant soin de ne pas faire de bruit, et attendit. Attendit quoi ? Comment pouvait-il le savoir ? Mais son cœur battait dans sa poitrine quand il entendit la porte de Christine tourner lentement sur ses gonds. Où pouvait-elle aller, à cette heure, alors que tout le monde dormait profondément à Perros ? Ouvrant doucement la porte, il vit la forme blanche de Christine, au clair de lune, se glisser dans le couloir. Elle descendit l’escalier et il se pencha au-dessus de la rampe derrière elle. Soudain, il entendit deux voix dans une conversation rapide. Il saisit une phrase : « Ne perds pas la clé. »

C’était la voix de l’aubergiste. La porte donnant sur la mer fut ouverte puis verrouillée à nouveau. Ensuite, tout fut silencieux.

Raoul courut dans sa chambre et ouvrit la fenêtre. La forme blanche de Christine se tenait sur le quai désert.

Le premier étage du Soleil Couchant n’était pas très haut et un arbre poussant contre le mur tendait ses branches aux bras impatients de Raoul et lui permit de descendre à l’insu de l’aubergiste. Son étonnement n’en fut que plus grand quand, le lendemain matin, le jeune homme lui fut ramené à moitié gelé, plus mort que vif, et quand elle apprit qu’il avait été trouvé étendu de tout son long sur les marches du maître-autel de la petite église. Elle courut aussitôt prévenir Christine, qui se précipita en bas et, avec l’aide de l’aubergiste, fit de son mieux pour le ranimer. Il ouvrit bientôt les yeux et ne tarda pas à recouvrer ses esprits en voyant le charmant visage de son amie penché sur lui.

Quelques semaines plus tard, lorsque la tragédie de l’Opéra imposa l’intervention du procureur de la République, M. Mifroid, le commissaire de police, interrogea le vicomte de Chagny au sujet des événements de la nuit à Perros. Je cite les questions et les réponses telles qu’elles figurent dans le rapport officiel, pages 150 et suivantes :

Q. « Mlle Daaé ne vous a-t-elle pas vu descendre de votre chambre par le chemin curieux que vous avez choisi ? »

R. « Non, monsieur, non, bien que, marchant derrière elle, je n’aie pris aucune peine pour étouffer le bruit de mes pas. En fait, j’avais hâte qu’elle se retourne et me voie. Je me rendais compte que je n’avais aucune excuse pour la suivre et que cette façon de l’espionner était indigne de moi. Mais elle semblait ne pas m’entendre et agissait exactement comme si je n’étais pas là. Elle quitta tranquillement le quai puis remonta soudain rapidement la route. L’horloge de l’église avait sonné onze heures trois quarts et j’ai pensé que cela devait la presser, car elle se mit presque à courir et continua de se hâter jusqu’à ce qu’elle arrive à l’église. »

Q. « La grille était-elle ouverte ? »

R. « Oui, monsieur, et cela m’a surpris, mais n’a pas semblé surprendre Mlle Daaé. »

Q. « N’y avait-il personne dans le cimetière ? »

R. « Je n’ai vu personne ; et, s’il y avait eu quelqu’un, j’aurais dû le voir. La lune brillait sur la neige et rendait la nuit tout à fait claire. »

Q. « Était-il possible pour quelqu’un de se cacher derrière les pierres tombales ? »

R. « Non, monsieur. C’étaient de toutes petites pierres tombales, pauvres, partiellement cachées sous la neige, avec leurs croix juste au-dessus du niveau du sol. Les seules ombres étaient celles des croix et les nôtres. L’église se détachait très vivement. Je n’ai jamais vu une nuit aussi claire. Il faisait très beau et très froid et l’on pouvait tout voir. »

Q. « Êtes-vous superstitieux ? »

R. « Non, monsieur, je suis catholique pratiquant. »

Q. « Dans quel état d’esprit étiez-vous ? »

R. « Très sain et paisible, je vous l’assure. L’action curieuse de Mlle Daaé de sortir à cette heure m’avait d’abord inquiété ; mais, dès que je l’ai vue se diriger vers le cimetière, j’ai pensé qu’elle avait l’intention d’accomplir quelque devoir pieux sur la tombe de son père et j’ai trouvé cela si naturel que j’ai retrouvé tout mon calme. J’étais seulement surpris qu’elle ne m’eût pas entendu marcher derrière elle, car mes pas étaient parfaitement audibles sur la neige dure. Mais elle devait être absorbée par ses intentions et j’ai résolu de ne pas la déranger. Elle s’est agenouillée près de la tombe de son père, a fait le signe de croix et a commencé à prier. À ce moment, minuit a sonné. Au dernier coup, j’ai vu Mlle Daaé lever ses yeux vers le ciel et tendre les bras comme en extase. Je me demandais quelle pouvait en être la raison, quand j’ai moi-même levé la tête et tout en moi a semblé attiré vers l’invisible, QUI JOUAIT LA PLUS PARFAITE DES MUSIQUES ! Christine et moi connaissions cette musique ; nous l’avions entendue quand nous étions enfants. Mais elle n’avait jamais été exécutée avec un art si divin, même par M. Daaé. Je me suis souvenu de tout ce que Christine m’avait dit de l’Ange de la Musique. L’air était La Résurrection de Lazare, que le vieux M. Daaé nous jouait dans ses heures de mélancolie et de foi. Si l’Ange de Christine avait existé, il n’aurait pas pu mieux jouer, cette nuit-là, sur le violon du défunt musicien. Quand la musique s’est arrêtée, j’ai cru entendre un bruit provenant des crânes dans l’amoncellement d’ossements ; c’était comme s’ils ricanaient et je n’ai pu m’empêcher de frissonner. »

Q. « Ne vous est-il pas venu à l’esprit que le musicien pouvait être caché derrière cet amas d’ossements même ? »

R. « C’est la seule pensée qui m’est venue, monsieur, si bien que j’ai omis de suivre Mlle Daaé lorsqu’elle s’est levée et s’est dirigée lentement vers la grille. Elle était si absorbée à ce moment-là que je ne suis pas surpris qu’elle ne m’ait pas vu. »

Q. « Alors que s’est-il passé pour que vous soyez retrouvé le matin, gisant à moitié mort sur les marches du maître-autel ? »

R. « D’abord un crâne a roulé à mes pieds... puis un autre... puis un autre... C’était comme si j’étais la cible de cette macabre partie de boules. Et j’ai eu l’idée qu’un faux pas devait avoir détruit l’équilibre de la structure derrière laquelle notre musicien était dissimulé. Cette supposition a semblé se confirmer quand j’ai vu une ombre glisser soudain le long du mur de la sacristie. J’ai couru. L’ombre avait déjà poussé la porte et était entrée dans l’église. Mais j’ai été plus rapide que l’ombre et j’ai saisi un pan de son manteau. À ce moment, nous étions juste devant le maître-autel ; et les rayons de lune tombaient droit sur nous à travers les vitraux de l’abside. Comme je ne lâchais pas le manteau, l’ombre s’est retournée ; et j’ai vu une terrible tête de mort, qui a dardé sur moi un regard venant d’une paire d’yeux brûlants. J’ai eu l’impression d’être face à face avec Satan ; et, en présence de cette apparition surnaturelle, mon cœur a lâché, mon courage m’a manqué... et je ne me souviens plus de rien jusqu’à ce que je reprenne connaissance au Soleil Couchant. »

Chapitre VI Visite à la loge numéro cinq

Nous avons laissé MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin au moment où ils décidaient « d’aller voir cette petite affaire de la loge numéro cinq ».

Laissant derrière eux le grand escalier qui mène du vestibule extérieur des bureaux des directeurs à la scène et à ses dépendances, ils traversèrent la scène, sortirent par la porte des abonnés et pénétrèrent dans la salle par le premier petit couloir à gauche. Ils traversèrent ensuite les premiers rangs de l’orchestre et regardèrent la loge numéro cinq au rez-de-chaussée. Ils ne pouvaient pas bien la voir, car elle était à moitié dans l’obscurité et parce que de grandes housses étaient jetées sur le velours rouge de la devanture de toutes les loges.

Ils étaient presque seuls dans l’immense salle sombre ; et un grand silence les entourait. C’était l’heure où la plupart des machinistes sortaient boire un coup. Le personnel avait quitté les planches pour le moment, laissant un décor à moitié monté. Quelques rayons de lumière, une lumière blafarde et sinistre, qui semblait avoir été dérobée à un luminaire expirant, tombaient par quelque ouverture sur une vieille tour qui dressait ses créneaux de carton sur la scène ; tout, dans cette lumière trompeuse, adoptait une forme fantastique. Dans les fauteuils d’orchestre, le coutil qui les recouvrait ressemblait à une mer courroucée, dont les vagues glauques avaient été soudain immobilisées par un ordre secret du fantôme de la tempête, qui, comme tout le monde le sait, s’appelle Adamastor. MM. Moncharmin et Richard étaient les naufragés au milieu de ce tumulte immobile d’une mer de calicot. Ils se dirigèrent vers les loges de gauche, labourant leur chemin comme des marins qui quittent leur navire et tentent de lutter pour atteindre le rivage. Les huit grandes colonnes polies se dressaient dans la pénombre comme autant d’énormes piliers soutenant les falaises menaçantes, croulantes, ventrues, dont les strates étaient représentées par les lignes circulaires, parallèles et onduleuses des balcons des loges de grand, premier et deuxième étages. Tout en haut, tout en haut de la falaise, perdus dans le plafond de cuivre de M. Lenepveu, des figures ricanaient et grimacaient, riaient et se moquaient de la détresse de MM. Richard et Moncharmin. Et pourtant, ces figures étaient d’ordinaire fort sérieuses. Elles s’appelaient Isis, Amphitrite, Hébé, Pandore, Psyché, Thétis, Pomone, Daphné, Clytie, Galatée et Aréthuse. Oui, Aréthuse elle-même et Pandore, que nous connaissons tous par sa boîte, regardaient du haut les deux nouveaux directeurs de l’Opéra, qui finirent par s’agripper à quelque débris et, de là, fixèrent en silence la loge numéro cinq du grand étage.

J’ai dit qu’ils étaient en détresse. Du moins, je le présume. M. Moncharmin, en tout cas, admet qu’il fut impressionné. Pour reprendre ses propres termes, dans ses Mémoires :

« Cette histoire à dormir debout sur le fantôme de l’Opéra, dont, depuis que nous avons pris la suite de MM. Poligny et Debienne, nous étions si délicieusement imprégnés » — le style de Moncharmin n’est pas toujours irréprochable — « avait sans doute fini par aveugler mes facultés imaginatives et visuelles. Il se peut que le cadre exceptionnel dans lequel nous nous trouvions, au milieu d’un silence incroyable, nous ait impressionnés de façon inhabituelle. Il se peut que nous ayons été le jouet d’une sorte d’hallucination provoquée par la pénombre du théâtre et l’obscurité partielle qui emplissait la loge cinq. Quoi qu’il en soit, j’ai vu, et Richard a vu aussi, une forme dans la loge. Richard n’a rien dit, moi non plus. Mais nous nous sommes spontanément saisi la main. Nous sommes restés ainsi quelques minutes, sans bouger, les yeux fixés sur le même point ; mais la silhouette avait disparu. Puis nous sommes sortis et, dans le foyer, nous nous sommes communiqué nos impressions et avons parlé de « la forme ». Le malheur voulut que ma forme ne ressemblât en rien à celle de Richard. J’avais vu une chose semblable à une tête de mort reposant sur la rampe de la loge, tandis que Richard voyait la silhouette d’une vieille femme qui ressemblait à Mme Giry. Nous découvrîmes bientôt que nous avions été réellement victimes d’une illusion, sur quoi, sans plus tarder et riant comme des fous, nous courûmes à la loge cinq du premier balcon, entrâmes et ne trouvâmes aucune forme d’aucune sorte. »

La loge cinq est exactement comme toutes les autres loges du premier balcon. Rien ne la distingue des autres. MM. Moncharmin et Richard, visiblement très amusés et riant l’un de l’autre, déplacèrent les meubles de la loge, soulevèrent les étoffes et les chaises, et examinèrent tout particulièrement le fauteuil dans lequel « la voix de l’homme » avait l’habitude de s’asseoir. Mais ils virent que c’était un fauteuil respectable, sans rien de magique. Dans l’ensemble, la loge était la plus ordinaire du monde, avec ses tentures rouges, ses chaises, son tapis et sa rampe recouverte de velours rouge. Après avoir tâté le tapis de la manière la plus sérieuse qui soit, et n’ayant rien découvert là ni ailleurs, ils descendirent à la loge correspondante de l’orchestre, en dessous. Dans la loge cinq de l’orchestre, qui se trouve juste à l’intérieur de la première sortie des fauteuils à gauche, ils ne trouvèrent rien qui vaille la peine d’être mentionné non plus.

« Ces gens-là se paient tous notre tête ! » finit par s’exclamer Firmin Richard. « Ce sera FAUST samedi : voyons tous deux la représentation depuis la loge cinq du premier balcon ! »

Chapitre VII Faust et la suite

Le samedi matin, en arrivant à leur bureau, les codirecteurs trouvèrent une lettre d’O. G. libellée en ces termes :

MES CHERS DIRECTEURS,

Ainsi, ce sera la guerre entre nous ?

Si vous tenez encore à la paix, voici mon ultimatum. Il se compose des quatre conditions suivantes :

1. Vous devez me rendre ma loge privée ; et je veux qu’elle soit à ma libre disposition désormais.

2. Le rôle de Marguerite sera chanté ce soir par Christine Daaé. Ne vous occupez pas de Carlotta ; elle sera malade.

3. J’exige absolument les bons et loyaux services de Mme Giry, ma placeuse, que vous réintégrerez dans ses fonctions sans délai.

4. Faites-moi savoir par une lettre remise à Mme Giry, qui veillera à ce qu’elle me parvienne, que vous acceptez, comme vos prédécesseurs, les conditions figurant dans mon carnet concernant ma pension mensuelle. Je vous ferai savoir plus tard comment vous devrez me la verser.

Si vous refusez, vous donnerez FAUST ce soir dans une salle maudite.

Suivez mon conseil et soyez prévenus à temps. O. G.

« Écoutez, j’en ai assez de lui, assez de lui ! » hurla Richard en abattant les poings sur son bureau.

C’est alors que Mercier, le régisseur, entra.

« Lachenel voudrait voir l’un de vous, messieurs », dit-il. « Il dit que son affaire est urgente et il semble très bouleversé. »

« Qui est Lachenel ? » demanda Richard.

« C’est votre chef d’écurie. »

« Que voulez-vous dire ? Mon chef d’écurie ? »

« Oui, monsieur », expliqua Mercier, « il y a plusieurs palefreniers à l’Opéra et M. Lachenel est à leur tête. »

« Et que fait ce palefrenier ? »

« Il a la direction principale de l’écurie. »

« Quelle écurie ? »

« Eh bien, la vôtre, monsieur, l’écurie de l’Opéra. »

« Il y a une écurie à l’Opéra ? Ma parole, je ne le savais pas. Où est-elle ? »

« Dans les sous-sols, du côté de la Rotonde. C’est un service très important ; nous avons douze chevaux. »

« Douze chevaux ! Et pourquoi, au nom du ciel ? »

« Eh bien, nous avons besoin de chevaux dressés pour les processions dans La Juive, Le Prophète, et ainsi de suite ; des chevaux « habitués à la planche ». C’est le métier des palefreniers de les dresser. M. Lachenel est très habile à cela. Il dirigeait autrefois les écuries Franconi. »

« Très bien… mais que veut-il ? »

« Je ne sais pas ; je ne l’ai jamais vu dans un tel état. »

« Qu’il entre. »

M. Lachenel entra, portant une cravache avec laquelle il frappait sa botte droite d’un air irritable.

« Bonjour, M. Lachenel », dit Richard, quelque peu impressionné. « À quoi devons-nous l’honneur de votre visite ? »

« Monsieur le directeur, je suis venu vous demander de vous débarrasser de toute l’écurie. »

« Quoi, vous voulez vous débarrasser de nos chevaux ? »

« Je ne parle pas des chevaux, mais des palefreniers. »

« Combien avez-vous de palefreniers, M. Lachenel ? »

« Six palefreniers ! C’est au moins deux de trop. »

« Ce sont des « places », intervint Mercier, « créées et imposées par le sous-secrétaire aux Beaux-Arts. Elles sont occupées par des protégés du gouvernement et, si je puis me permettre… »

« Je me moque bien du gouvernement ! » rugit Richard. « Nous n’avons pas besoin de plus de quatre palefreniers pour douze chevaux. »

« Onze », dit le chef d’écurie en le corrigeant.

« Douze », répéta Richard.

« Onze », répéta Lachenel.

« Oh, le régisseur m’a dit que vous aviez douze chevaux ! »

« J’en avais douze, mais je n’en ai plus que onze depuis que César a été volé. »

Et M. Lachenel se donna une grande claque sur la botte avec sa cravache.

« César a été volé ? » s’écria le régisseur. « César, le cheval blanc du Prophète ? »

« Il n’y a pas deux César », dit sèchement le chef d’écurie. « J’ai passé dix ans chez Franconi et j’en ai vu des chevaux dans ma vie. Eh bien, il n’y a pas deux César. Et il a été volé. »

« Comment ? »

« Je ne sais pas. Personne ne sait. C’est pourquoi je suis venu vous demander de renvoyer toute l’écurie. »

« Que disent vos palefreniers ? »

« Toutes sortes de bêtises. Certains accusent les figurants. D’autres prétendent que c’est le portier du régisseur… »

« Mon portier ? Je répondrais de lui comme de moi-même ! » protesta Mercier.

« Mais, après tout, M. Lachenel », cria Richard, « vous devez bien avoir une idée. »

« Oui, j’en ai une », déclara M. Lachenel. « J’ai une idée et je vais vous dire laquelle. Il n’y a aucun doute là-dessus dans mon esprit. » Il s’approcha des deux directeurs et murmura : « C’est le fantôme qui a fait le coup ! »

Richard fit un bond.

« Quoi, vous aussi ! Vous aussi ! »

« Comment ça, moi aussi ? N’est-ce pas naturel, après ce que j’ai vu ? »

« Qu’avez-vous vu ? »

« J’ai vu, aussi clairement que je vous vois maintenant, une ombre noire montant un cheval blanc qui ressemblait à César comme deux gouttes d’eau ! »

« Et vous leur avez couru après ? »

« Je l’ai fait et j’ai crié, mais ils étaient trop rapides pour moi et ont disparu dans l’obscurité de la galerie souterraine. »

M. Richard se leva. « C’est assez, M. Lachenel. Vous pouvez y aller… Nous déposerons plainte contre LE FANTÔME. »

« Et renvoyer mon écurie ? »

« Oh, bien sûr ! Bonjour. »

M. Lachenel s’inclina et se retira. Richard écumait.

« Réglez son compte à cet idiot immédiatement, s’il vous plaît. »

« C’est un ami du représentant du gouvernement ! » risqua Mercier.

« Et il prend son vermouth au Tortoni avec Lagrène, Scholl et Pertuiset, le chasseur de lions », ajouta Moncharmin. « Nous aurons toute la presse contre nous ! Il racontera l’histoire du fantôme ; et tout le monde rira à nos dépens ! Autant être mort que ridicule ! »

« Très bien, n’en parlons plus. »

À ce moment, la porte s’ouvrit. Elle avait dû être délaissée par son Cerbère habituel, car Mme Giry entra sans cérémonie, tenant une lettre à la main, et dit précipitamment :

« Je vous demande pardon, excusez-moi, messieurs, mais j’ai reçu une lettre ce matin du fantôme de l’Opéra. Il m’a dit de venir vous voir, que vous aviez quelque chose à… »

Elle ne termina pas sa phrase. Elle vit le visage de Firmin Richard ; et c’était un spectacle terrible. Il semblait prêt à exploser. Il ne dit rien, il ne pouvait parler. Mais soudain, il agit. D’abord, son bras gauche saisit l’étrange personnage de Mme Giry et lui fit décrire un demi-cercle si inattendu qu’elle poussa un cri de désespoir. Ensuite, son pied droit imprima sa semelle sur le taffetas noir d’une jupe qui n’avait certainement jamais subi un tel outrage en pareil lieu. La chose se passa si vite que Mme Giry, une fois dans le couloir, était encore toute hébétée et semblait ne pas comprendre. Mais, soudain, elle comprit ; et l’Opéra retentit de ses hurlements indignés, de ses violentes protestations et menaces.

À peu près à la même heure, Carlotta, qui possédait une petite maison à elle rue du Faubourg-Saint-Honoré, sonna pour sa femme de chambre, qui lui apporta son courrier au lit. Parmi les lettres se trouvait un pli anonyme, écrit à l’encre rouge, d’une main hésitante et maladroite, qui disait :

Si vous paraissez ce soir, préparez-vous à un grand malheur au moment où vous ouvrirez la bouche pour chanter… un malheur pire que la mort.

La lettre coupa l’appétit de Carlotta pour le petit-déjeuner. Elle repoussa son chocolat, se redressa dans son lit et réfléchit intensément. Ce n’était pas la première lettre de ce genre qu’elle recevait, mais elle n’en avait jamais eu une formulée en des termes aussi menaçants.

Elle se croyait, à cette époque, victime de mille tentatives jalouses et allait partout disant qu’elle avait une ennemie secrète qui avait juré sa perte. Elle prétendait qu’un complot infâme se tramait contre elle, une cabale qui aboutirait un de ces jours ; mais elle ajoutait qu’elle n’était pas femme à se laisser intimider.

La vérité est que, s’il y avait une cabale, elle était menée par Carlotta elle-même contre la pauvre Christine, qui n’en avait aucun soupçon. Carlotta n’avait jamais pardonné à Christine le triomphe qu’elle avait remporté en la remplaçant au pied levé. Quand Carlotta apprit l’accueil stupéfiant réservé à sa doublure, elle fut immédiatement guérie d’une attaque de bronchite naissante et d’une bouderie contre la direction, et perdit la moindre envie de se soustraire à ses devoirs. À partir de ce moment, elle travailla de toutes ses forces pour « étouffer » sa rivale, enrôlant ses amis influents pour persuader les directeurs de ne pas donner à Christine l’occasion d’un nouveau triomphe. Certains journaux qui avaient commencé à vanter le talent de Christine ne s’intéressèrent plus qu’à la gloire de Carlotta. Enfin, au théâtre même, la célèbre diva, sans cœur ni âme, tenait les propos les plus scandaleux sur Christine et tentait de lui causer d’interminables désagréments.

Quand Carlotta eut fini de méditer sur la menace contenue dans l’étrange lettre, elle se leva.

« On verra bien », dit-elle, ajoutant quelques jurons en son espagnol natal avec un air très déterminé.

La première chose qu’elle vit, en regardant par sa fenêtre, fut un corbillard. Elle était très superstitieuse ; et le corbillard et la lettre la convainquirent qu’elle courait les plus graves dangers ce soir-là. Elle rassembla tous ses partisans, leur dit qu’elle était menacée, lors de la représentation de ce soir, par un complot organisé par Christine Daaé et déclara qu’il fallait jouer un tour à cette petite en remplissant la salle avec ses admirateurs à elle, Carlotta. Elle n’en manquait pas, n’est-ce pas ? Elle comptait sur eux pour se tenir prêts à toute éventualité et pour faire taire les adversaires si, comme elle le craignait, ils provoquaient un chahut.

Le secrétaire particulier de M. Richard passa prendre des nouvelles de la santé de la diva et revint avec l’assurance qu’elle se portait parfaitement bien et que, « fût-elle mourante », elle chanterait le rôle de Marguerite ce soir-là. Le secrétaire l’exhorta, au nom de son patron, à ne commettre aucune imprudence, à rester chez elle toute la journée et à se méfier des courants d’air ; et Carlotta ne put s’empêcher, après son départ, de comparer ces conseils inhabituels et inattendus aux menaces contenues dans la lettre.

Il était cinq heures quand le courrier apporta une seconde lettre anonyme de la même écriture que la première. Elle était courte et disait simplement :

Vous avez un gros rhume. Si vous êtes sage, vous comprendrez que c’est de la folie de vouloir chanter ce soir.

Carlotta ricana, haussa ses belles épaules et chanta deux ou trois notes pour se rassurer.

Ses amis furent fidèles à leur promesse. Ils étaient tous à l’Opéra ce soir-là, mais cherchèrent en vain les féroces conspirateurs qu’ils étaient chargés de réprimer. La seule chose inhabituelle était la présence de M. Richard et de M. Moncharmin dans la loge cinq. Les amis de Carlotta pensèrent que, peut-être, les directeurs avaient eu vent, de leur côté, du trouble projeté et qu’ils avaient décidé d’être dans la salle pour l’empêcher sur-le-champ ; mais c’était là une supposition injustifiée, comme le lecteur le sait. M. Richard et M. Moncharmin ne pensaient qu’à leur fantôme.

« Vains ! En vain j’appelle, à travers ma veillée lassée, la Création et son Seigneur ! Jamais réponse ne rompra le silence morne ! Aucun signe ! Pas un seul mot ! »

Le célèbre baryton, Carolus Fonta, avait à peine fini la première invocation du docteur Faust aux puissances des ténèbres, que M. Firmin Richard, qui était assis dans le fauteuil même du fantôme, le fauteuil de devant à droite, se pencha vers son associé et lui demanda sur un ton railleur :

« Eh bien, le fantôme vous a-t-il déjà glissé un mot à l’oreille ? »

« Attendez, ne soyez pas si pressé », répondit M. Armand Moncharmin, sur le même ton enjoué. « La représentation ne fait que commencer et vous savez que le fantôme ne vient généralement qu’au milieu du premier acte. »

Le premier acte se passa sans incident, ce qui ne surprit pas les amis de Carlotta, car Marguerite ne chante pas dans cet acte. Quant aux directeurs, ils se regardèrent quand le rideau tomba.

« Ça en fait un ! » dit Moncharmin.

« Oui, le fantôme est en retard », dit Firmin Richard.

« La salle n’est pas mauvaise », dit Moncharmin, « pour « une salle maudite ». »

M. Richard sourit et montra du doigt une femme corpulente, assez vulgaire, vêtue de noir, assise à un fauteuil au milieu de l’orchestre, avec un homme en redingote de drap noir de chaque côté d’elle.

« Qui diable sont « ceux-là » ? » demanda Moncharmin.

« « Ceux-là », mon cher, sont ma concierge, son mari et son frère. »

« Leur avez-vous donné leurs places ? »

« Oui… Ma concierge n’était jamais venue à l’Opéra – c’est la première fois – et, comme elle va désormais venir tous les soirs, je voulais qu’elle ait un bon siège, avant de passer son temps à montrer aux autres les leurs. »

Moncharmin demanda ce qu’il voulait dire et Richard répondit qu’il avait persuadé sa concierge, en qui il avait la plus grande confiance, de venir prendre la place de Mme Giry. Oui, il voulait voir si, avec cette femme plutôt qu’avec la vieille folle, la loge cinq continuerait d’étonner les habitués ?

« Au fait », dit Moncharmin, « vous savez que la mère Giry va déposer plainte contre vous. »

« Auprès de qui ? Du fantôme ? »

Le fantôme ! Moncharmin l’avait presque oublié. Cependant, ce personnage mystérieux ne fit rien pour se rappeler au bon souvenir des directeurs ; et ils étaient justement en train de se le dire pour la seconde fois, quand la porte de la loge s’ouvrit soudain pour laisser entrer le régisseur stupéfait.

« Qu’y a-t-il ? » demandèrent-ils tous deux, étonnés de le voir là à une telle heure.

« Il semble qu’il y ait un complot monté par les amis de Christine Daaé contre Carlotta. Carlotta est furieuse. »

« Qu’est-ce que… ? » fit Richard en fronçant les sourcils.

Mais le rideau se leva sur la scène de la kermesse et Richard fit signe au régisseur de s’en aller. Quand les deux furent à nouveau seuls, Moncharmin se pencha vers Richard :

« Daaé a donc des amis ? » demanda-t-il.

« Oui, elle en a. »

« Qui ? »

Richard jeta un coup d’œil vers une loge du premier balcon qui ne contenait que deux hommes.

« Le comte de Chagny ? »

« Oui, il m’a parlé en sa faveur avec tant de chaleur que, si je n’avais pas su qu’il était l’ami de Sorelli… »

« Vraiment ? Vraiment ? » dit Moncharmin. « Et qui est ce jeune homme pâle à côté de lui ? »

« C’est son frère, le vicomte. »

« Il devrait être au lit. Il a l’air malade. »

La scène résonnait de chansons joyeuses :

« Vin ou bière, Claire ou brune ! Qu’importe, Pourvu qu’on boive ! »

Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones tourbillonnaient avec légèreté devant l’auberge portant pour enseigne la figure de Bacchus. Siebel fit son entrée. Christine Daaé paraissait charmante dans ses habits de garçon ; et les partisans de Carlotta s’attendaient à l’entendre saluée par une ovation qui les aurait éclairés sur les intentions de ses amis. Mais rien ne se produisit.

En revanche, lorsque Marguerite traversa la scène et chanta les deux seuls vers qui lui étaient impartis dans ce deuxième acte :

« Non, monsieur, je ne suis pas demoiselle, ni belle, Et n’ai besoin de personne pour me reconduire chez moi »,

Carlotta fut accueillie par des applaudissements enthousiastes. C’était si inattendu et si peu justifié que ceux qui ne savaient rien des rumeurs se regardèrent et demandèrent ce qui se passait. Et cet acte aussi fut terminé sans incident.

Alors tout le monde dit : « Bien sûr, ce sera pendant l’acte suivant. »

Certains, qui semblaient mieux informés que les autres, déclarèrent que le « chahut » commencerait avec la ballade du ROI DE THULÉ et se précipitèrent à l’entrée des abonnés pour prévenir Carlotta. Les directeurs quittèrent la loge pendant l’entr’acte pour en savoir plus sur la cabale dont le régisseur avait parlé ; mais ils regagnèrent bientôt leurs places, haussant les épaules et traitant toute l’affaire de billevesées.

La première chose qu’ils virent, en entrant dans la loge, fut une boîte de bonbons anglais sur la petite tablette de la rampe. Qui l’avait mise là ? Ils interrogèrent les ouvreuses, mais aucune ne savait. Puis ils revinrent vers la tablette et, à côté de la boîte de bonbons, trouvèrent une paire de jumelles. Ils se regardèrent. Ils n’avaient aucune envie de rire. Tout ce que Mme Giry leur avait dit revint à leur mémoire… et puis… et puis… ils semblèrent sentir une curieuse sorte de courant d’air autour d’eux… Ils s’assirent en silence.

La scène représentait le jardin de Marguerite :

« Fleurs gentilles dans la rosée, Soyez mon message… »

Alors qu’elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de lilas à la main, Christine, relevant la tête, vit le vicomte de Chagny dans sa loge ; et, à partir de ce moment, sa voix parut moins assurée, moins cristalline qu’à l’ordinaire. Quelque chose semblait étouffer et ternir son chant…

« Quelle fille étrange ! » dit l’un des amis de Carlotta dans l’orchestre, presque à voix haute. « L’autre jour, elle était divine ; et ce soir, elle bêle tout simplement. Elle n’a aucune expérience, aucune technique. »

« Fleurs gentilles, restez là Et dites-lui de ma part… »

Le vicomte mit la tête dans ses mains et pleura. Le comte, derrière lui, rongeait rageusement sa moustache, haussait les épaules et fronçait les sourcils. Pour lui, d’ordinaire si froid et correct, trahir ses sentiments intérieurs par des signes extérieurs, il fallait que le comte soit très en colère. Il l’était. Il avait vu son frère revenir d’un voyage rapide et mystérieux dans un état de santé alarmant. L’explication qui suivit ne fut pas satisfaisante et le comte demanda un rendez-vous à Christine Daaé. Elle eut l’audace de répondre qu’elle ne pouvait recevoir ni lui ni son frère…

« Si elle voulait daigner m’entendre Et d’un sourire me réjouir… »

« La petite garce ! » grogna le comte.

Et il se demandait ce qu’elle voulait. Ce qu’elle espérait… C’était une fille vertueuse, on disait qu’elle n’avait aucun ami, aucun protecteur d’aucune sorte… Cet ange du Nord devait être bien rusé !

Raoul, derrière le rideau de ses mains qui voilaient ses larmes de garçon, ne pensait qu’à la lettre qu’il avait reçue à son retour à Paris, où Christine, fuyant Perros comme une voleuse dans la nuit, était arrivée avant lui :

MON CHER PETIT COMPAGNON DE JEU :

Vous devez avoir le courage de ne plus me revoir, de ne plus parler de moi. Si vous m'aimez ne serait-ce qu'un peu, faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais, mon cher Raoul. Ma vie en dépend. Votre vie en dépend. VOTRE PETITE CHRISTINE.

Tonnerre d'applaudissements. Carlotta fit son entrée.

« Je voudrais bien savoir qui était celui Qui m'a adressé la parole, S'il était noble, ou, du moins, quel est son nom... »

Lorsque Marguerite eut fini de chanter la ballade du ROI DE THULÉ, elle fut vivement acclamée, et de nouveau lorsqu'elle arriva à la fin de l'air des bijoux :

« Ah ! je ris de me voir Si belle en ce miroir ! ... »

Dès lors, sûre d'elle-même, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa voix et de son succès, ne craignant rien, Carlotta se lança dans son rôle sans retenue de pudeur... Ce n'était plus Marguerite, c'était Carmen. Elle fut applaudie de plus belle ; et ses débuts dans Faust semblaient devoir lui apporter un nouveau succès, quand soudain... une chose terrible se produisit.

Faust s'était agenouillé sur un genou :

« Laisse-moi contempler ton visage, Tandis que là-bas, dans l'éther bleu, Regarde comme l'étoile du soir, brillante et tendre, s'attarde au-dessus de moi, Pour aimer aussi ta beauté ! »

Et Marguerite répondit :

« Oh, comme c'est étrange ! Comme un sortilège le soir m'enchaîne ! Et un charme profond et languissant Je sens sans alarme M'envelopper de sa mélodie Et subjuguer tout mon cœur. »

À ce moment, à ce moment précis, la chose terrible se produisit... Carlotta coassa comme un crapaud :

« Co-ack ! »

Il y avait de la consternation sur le visage de Carlotta et de la consternation sur les visages de tous les spectateurs. Les deux directeurs dans leur loge ne purent réprimer une exclamation d'horreur. Chacun sentit que la chose n'était pas naturelle, qu'il y avait de la sorcellerie derrière cela. Ce crapaud sentait le soufre. Pauvre, misérable, désespérée, anéantie Carlotta !

Le tumulte dans la salle était indescriptible. Si la chose était arrivée à quelqu'un d'autre qu'à Carlotta, elle aurait été huée. Mais tout le monde savait combien son instrument vocal était parfait ; et il n'y eut aucune manifestation de colère, mais seulement d'horreur et de consternation, le genre de consternation que les hommes auraient ressentie s'ils avaient été témoins de la catastrophe qui brisa les bras de la Vénus de Milo... Et même alors, ils auraient vu... et compris...

Mais ici, ce crapaud était incompréhensible ! À tel point qu'après quelques secondes passées à se demander si elle avait vraiment entendu cette note, ce son, ce bruit infernal sortir de sa gorge, elle essaya de se persuader qu'il n'en était rien, qu'elle était victime d'une illusion, une illusion de l'oreille, et non d'un acte de trahison de la part de sa voix...

Pendant ce temps, dans la loge numéro cinq, Moncharmin et Richard étaient devenus très pâles. Cet incident extraordinaire et inexplicable les remplissait d'une terreur d'autant plus mystérieuse que, depuis quelque temps, ils étaient tombés sous l'influence directe du fantôme. Ils avaient senti son souffle. Les cheveux de Moncharmin se dressèrent sur sa tête. Richard essuya la sueur de son front. Oui, le fantôme était là, autour d'eux, derrière eux, à côté d'eux ; ils sentaient sa présence sans le voir, ils entendaient son souffle, tout près, tout près, tout près d'eux !... Ils étaient sûrs qu'il y avait trois personnes dans la loge... Ils tremblaient... Ils pensaient à s'enfuir... Ils n'osaient pas... Ils n'osaient pas faire un mouvement ou échanger un mot qui aurait révélé au fantôme qu'ils savaient qu'il était là !... Qu'allait-il se passer ?

Ceci arriva.

« Co-ack ! » Leur exclamation commune d'horreur fut entendue dans toute la salle. ILS SENTAIENT QU'ILS SOUFFRAIENT DES ATTAQUES DU FANTÔME. Penchés au-dessus de la balustrade de leur loge, ils fixaient Carlotta comme s'ils ne la reconnaissaient pas. Cette fille infernale devait avoir donné le signal de quelque catastrophe. Ah, ils attendaient la catastrophe ! Le fantôme leur avait dit qu'elle viendrait ! La salle était maudite ! Les deux directeurs haletaient et suffoquaient sous le poids de la catastrophe. La voix étouffée de Richard se fit entendre, criant à Carlotta :

« Eh bien, continuez ! »

Non, Carlotta ne continua pas... Bravement, héroïquement, elle recommença la ligne fatale à la fin de laquelle le crapaud était apparu.

Un silence atroce succéda au tumulte. La voix de Carlotta seule remplit à nouveau la salle retentissante :

« Je sens sans alarme... »

Le public sentait aussi, mais pas sans alarme...

« Je sens sans alarme... Je sens sans alarme — co-ack ! M'envelopper de sa mélodie — co-ack ! Et subjuguer tout mon cœur — co-ack ! »

Le crapaud avait lui aussi recommencé !

La salle éclata en un tumulte sauvage. Les deux directeurs s'effondrèrent sur leurs sièges et n'osèrent même pas se retourner ; ils n'en avaient pas la force ; le fantôme ricanait derrière leur dos ! Et, enfin, ils entendirent distinctement sa voix à leurs oreilles droites, l'impossible voix, la voix sans bouche, disant :

« ELLE CHANTE CE SOIR POUR FAIRE TOMBER LE LUSTRE ! »

D'un même accord, ils levèrent les yeux vers le plafond et poussèrent un cri terrible. Le lustre, l'immense masse du lustre glissait, descendant vers eux, à l'appel de cette voix diabolique. Libéré de son crochet, il plongea du plafond et s'écrasa au milieu de l'orchestre, au milieu de mille cris de terreur. Une ruée folle vers les sorties s'ensuivit.

Les journaux de l'époque indiquent qu'il y eut de nombreux blessés et un mort. Le lustre s'était écrasé sur la tête de la malheureuse femme qui était venue à l'Opéra pour la première fois de sa vie, celle que M. Richard avait nommée pour succéder à Mme Giry, la logeuse du fantôme, dans ses fonctions ! Elle mourut sur le coup et, le lendemain matin, un journal parut avec ce titre :

DEUX CENTS KILOS SUR LA TÊTE D'UNE CONCIERGE

Ce fut sa seule épitaphe !

Chapitre VIII Le mystérieux coupé

Cette soirée tragique fut mauvaise pour tout le monde. Carlotta tomba malade. Quant à Christine Daaé, elle disparut après la représentation. Une quinzaine de jours s'écoulèrent pendant lesquels on ne la vit ni à l'Opéra ni au dehors.

Raoul, bien sûr, fut le premier à s'étonner de l'absence de la prima donna. Il lui écrivit à l'appartement de Mme Valerius et ne reçut aucune réponse. Sa douleur augmenta et il finit par être sérieusement alarmé de ne jamais voir son nom sur le programme. FAUST fut joué sans elle.

Un après-midi, il se rendit au bureau des directeurs pour demander la raison de la disparition de Christine. Il les trouva tous deux l'air extrêmement préoccupé. Leurs propres amis ne les reconnaissaient plus : ils avaient perdu toute leur gaieté et leur entrain. On les voyait traverser la scène la tête basse, le front soucieux, les joues pâles, comme poursuivis par quelque pensée abominable ou en proie à quelque jeu persistant du destin.

La chute du lustre leur avait valu une responsabilité non négligeable ; mais il était difficile de les faire parler à ce sujet. L'enquête avait abouti à un verdict de mort accidentelle, causée par l'usure des chaînes auxquelles le lustre était suspendu au plafond ; mais il était du devoir des anciens comme des nouveaux directeurs de découvrir cette usure et d'y remédier à temps. Et je me sens obligé de dire que MM. Richard et Moncharmin paraissaient à cette époque si changés, si distraits, si mystérieux, si incompréhensibles que beaucoup d'abonnés pensaient qu'un événement encore plus horrible que la chute du lustre devait avoir affecté leur état d'esprit.

Dans leurs rapports quotidiens, ils se montraient très impatients, sauf avec Mme Giry, qui avait été réintégrée dans ses fonctions. Et leur accueil du Vicomte de Chagny, lorsqu'il vint demander des nouvelles de Christine, fut tout sauf cordial. Ils lui dirent simplement qu'elle prenait des vacances. Il demanda quelle était la durée de ces vacances, et ils répondirent sèchement qu'il s'agissait d'une période illimitée, Mlle Daaé ayant demandé un congé pour des raisons de santé.

« Alors elle est malade ! » s'écria-t-il. « Qu'a-t-elle ? »

« Nous ne savons pas. »

« N'avez-vous pas envoyé le médecin de l'Opéra la voir ? »

« Non, elle ne l'a pas demandé ; et, comme nous lui faisons confiance, nous l'avons crue sur parole. »

Raoul quitta le bâtiment en proie aux pensées les plus sombres. Il résolut, quoi qu'il arrive, d'aller interroger Maman Valerius. Il se souvenait des termes vigoureux de la lettre de Christine, lui interdisant de tenter de la voir. Mais ce qu'il avait vu à Perros, ce qu'il avait entendu derrière la porte de la loge, sa conversation avec Christine au bord de la lande le faisaient suspecter quelque machination qui, pour diabolique qu'elle pût être, n'en était pas moins humaine. L'imagination exaltée de la jeune fille, son esprit affectueux et crédule, l'éducation primitive qui avait entouré son enfance d'un cercle de légendes, la méditation constante sur son père mort et, surtout, l'état de sublime extase dans lequel la musique la plongeait dès que cet art lui était manifesté dans certaines conditions exceptionnelles, comme dans le cimetière de Perros ; tout cela lui semblait constituer un terrain moral bien trop favorable aux desseins malveillants d'une personne mystérieuse et sans scrupules. De qui Christine Daaé était-elle la victime ? C'était la question très raisonnable que Raoul se posait alors qu'il se précipitait chez Maman Valerius.

Il tremblait en sonnant à un petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Victoires. La porte fut ouverte par la bonne qu'il avait vue sortir de la loge de Christine un soir. Il demanda s'il pouvait parler à Mme Valerius. On lui répondit qu'elle était alitée et ne recevait pas de visiteurs.

« Portez ma carte, s'il vous plaît », dit-il.

La bonne revint bientôt et l'introduisit dans un petit salon peu meublé, où les portraits du professeur Valerius et du vieux Daaé étaient accrochés sur des murs opposés.

« Madame prie Monsieur le Vicomte de l'excuser », dit la servante. « Elle ne peut le voir que dans sa chambre, car elle ne peut plus tenir debout sur ses pauvres jambes. »

Cinq minutes plus tard, Raoul était introduit dans une chambre mal éclairée où il reconnut immédiatement le bon et doux visage de la bienfaitrice de Christine dans la pénombre d'une alcôve. Les cheveux de Maman Valerius étaient maintenant tout blancs, mais ses yeux n'avaient pas vieilli ; jamais, au contraire, leur expression n'avait été aussi vive, aussi pure, aussi enfantine.

« M. de Chagny ! » s'écria-t-elle joyeusement, tendant ses deux mains à son visiteur. « Ah, c'est le Ciel qui vous envoie !... Nous pouvons parler d'ELLE. »

Cette dernière phrase résonna très sombrement aux oreilles du jeune homme. Il demanda immédiatement :

« Madame... où est Christine ? »

Et la vieille dame répondit calmement :

« Elle est avec son bon génie ! »

« Quel bon génie ? » s'exclama le pauvre Raoul.

« Eh bien, l'Ange de la Musique ! »

Le vicomte tomba sur une chaise. Vraiment ? Christine était avec l'Ange de la Musique ? Et là, Maman Valerius était au lit, lui souriant et posant son doigt sur ses lèvres pour lui dire de se taire ! Et elle ajouta :

« Il ne faut le dire à personne ! »

« Vous pouvez compter sur moi », dit Raoul.

Il savait à peine ce qu'il disait, car ses idées sur Christine, déjà très confuses, s'enchevêtraient de plus en plus ; et il semblait que tout commençait à tourner autour de lui, autour de la chambre, autour de cette extraordinaire bonne dame aux cheveux blancs et aux yeux couleur myosotis.

« Je sais ! Je sais que je peux ! » dit-elle avec un rire heureux. « Mais pourquoi ne viens-tu pas près de moi, comme tu le faisais quand tu étais un petit garçon ? Donne-moi tes mains, comme quand tu m'as apporté l'histoire de la petite Lotte, que Papa Daaé t'avait racontée. Je t'aime beaucoup, M. Raoul, tu sais. Et Christine aussi ! »

« Elle m'aime ! » soupira le jeune homme. Il éprouvait de la difficulté à rassembler ses pensées et à les concentrer sur le « bon génie » de Maman Valerius, sur l'Ange de la Musique dont Christine lui avait parlé si étrangement, sur la tête de mort qu'il avait vue dans une sorte de cauchemar sur le maître-autel à Perros, et aussi sur le fantôme de l'Opéra, dont la renommée était arrivée à ses oreilles un soir alors qu'il se tenait dans les coulisses, à portée de voix d'un groupe de machinistes qui répétaient la description macabre que le pendu, Joseph Buquet, avait donnée du fantôme avant sa mort mystérieuse.

Il demanda à voix basse : « Qu'est-ce qui vous fait penser que Christine m'aime, madame ? »

« Elle parlait de vous tous les jours. »

« Vraiment ?... Et que vous disait-elle ? »

« Elle m'a dit que vous lui aviez fait une proposition ! »

Et la bonne vieille dame se mit à rire de tout cœur. Raoul se leva de sa chaise, rougissant jusqu'aux tempes, souffrant le martyre.

« Qu'est-ce que c'est ? Où allez-vous ? Asseyez-vous tout de suite, voulez-vous ?... Pensez-vous que je vous laisserai partir comme ça ?... Si vous m'en voulez de rire, je vous demande pardon... Après tout, ce qui est arrivé n'est pas votre faute... Ne saviez-vous pas ?... Pensiez-vous que Christine était libre ?... »

« Christine est-elle fiancée ? » demanda le misérable Raoul, d'une voix étranglée.

« Mais non ! Mais non !... Vous savez aussi bien que moi que Christine ne pourrait pas se marier, même si elle le voulait ! »

« Mais je ne sais rien de tout cela !... Et pourquoi Christine ne peut-elle pas se marier ? »

« À cause de l'Ange de la Musique, bien sûr !... »

« Je ne suis pas... »

« Oui, il le lui interdit !... »

« Il le lui interdit !... L'Ange de la Musique lui interdit de se marier ! »

« Oh, il le lui interdit... sans le lui interdire. C'est comme ça : il lui dit que, si elle se mariait, elle ne l'entendrait plus jamais. C'est tout !... Et qu'il s'en irait pour toujours !... Alors, vous comprenez, elle ne peut pas laisser partir l'Ange de la Musique. C'est tout naturel. »

« Oui, oui », fit écho Raoul docilement, « c'est tout naturel. »

« D'ailleurs, je pensais que Christine vous avait dit tout cela, quand elle vous a rencontré à Perros, où elle est allée avec son bon génie. »

« Oh, elle est allée à Perros avec son bon génie, c'est ça ? »

« C'est-à-dire qu'il a pris rendez-vous avec elle là-bas, dans le cimetière de Perros, sur la tombe de Daaé. Il a promis de lui jouer La Résurrection de Lazare sur le violon de son père ! »

Raoul de Chagny se leva et, d'un air très autoritaire, prononça ces mots péremptoires :

« Madame, vous aurez la bonté de me dire où habite ce génie. »

La vieille dame ne parut pas surprise de cet ordre indiscret. Elle leva les yeux et dit :

« Au Ciel ! »

Une telle simplicité le déconcertait. Il ne savait que dire en présence de cette foi candide et parfaite en un génie qui descendait chaque nuit du Ciel pour hanter les loges de l'Opéra.

Il réalisait maintenant l'état d'esprit possible d'une jeune fille élevée entre un violoneux superstitieux et une vieille dame visionnaire, et il frissonna en pensant aux conséquences de tout cela.

« Christine est-elle toujours une fille sage ? » demanda-t-il soudain, malgré lui.

« Je le jure, comme j'espère être sauvée ! » s'exclama la vieille femme qui, cette fois, parut être indignée. « Et, si vous en doutez, monsieur, je ne sais pas ce que vous faites ici ! »

Raoul déchira ses gants.

« Depuis combien de temps connaît-elle ce "génie" ? »

« Environ trois mois... Oui, cela fait bien trois mois qu'il a commencé à lui donner des leçons. »

Le vicomte leva les bras dans un geste de désespoir.

« Le génie lui donne des leçons !... Et où, je vous prie ? »

« Maintenant qu'elle est partie avec lui, je ne saurais dire ; mais, jusqu'à il y a quinze jours, c'était dans la loge de Christine. Ce serait impossible dans ce petit appartement. Toute la maison les entendrait. Tandis qu'à l'Opéra, à huit heures du matin, il n'y a personne, voyez-vous ! »

« Oui, je vois ! Je vois ! » cria le vicomte.

Et il prit congé précipitamment de Mme Valerius, qui se demandait si le jeune noble n'avait pas perdu un peu la tête.

Il rentra chez son frère dans un état pitoyable. Il aurait pu se frapper, se cogner la tête contre les murs ! Penser qu'il avait cru en son innocence, en sa pureté ! L'Ange de la Musique ! Il le connaissait maintenant ! Il le voyait ! C'était sans aucun doute un ténor indicible, un beau freluquet, qui faisait des moues et des mines en chantant ! Il se trouvait aussi absurde et aussi misérable que possible. Oh, quel misérable, petit, insignifiant, idiot jeune homme était M. le Vicomte de Chagny ! pensait Raoul, furieusement. Et elle, quelle créature audacieuse et damnable !

Son frère l'attendait et Raoul tomba dans ses bras, comme un enfant. Le comte le consola, sans demander d'explications ; et Raoul aurait certainement hésité longtemps avant de lui raconter l'histoire de l'Ange de la Musique. Son frère lui proposa de sortir dîner. Accablé de désespoir, Raoul aurait probablement refusé toute invitation ce soir-là, si le comte ne lui avait pas dit, pour le décider, que la dame de ses pensées avait été vue, la veille, en compagnie du sexe opposé au Bois. Au début, le vicomte refusa de croire ; mais il reçut des détails si exacts qu'il cessa de protester. Elle avait été vue, semble-t-il, conduite dans un coupé, la vitre baissée. Elle semblait respirer lentement l'air glacé de la nuit. Une lune glorieuse brillait. Elle fut reconnue sans aucun doute. Quant à son compagnon, on ne distinguait que sa silhouette se penchant dans l'obscurité. La voiture allait au pas dans une allée solitaire derrière les tribunes de Longchamp.

Raoul s'habilla avec une hâte frénétique, prêt à oublier sa détresse en se jetant, comme on dit, dans « le tourbillon du plaisir ». Hélas, il fut un bien piètre convive et, quittant son frère tôt, il se retrouva, vers dix heures du soir, dans un fiacre, derrière l'hippodrome de Longchamp.

Il faisait un froid glacial. La route semblait déserte et très claire sous le clair de lune. Il dit au cocher de l'attendre patiemment au coin d'un tournant proche et, se cachant aussi bien qu'il pouvait, il resta à piétiner pour se réchauffer. Il s'adonnait à cet exercice sain depuis une demi-heure environ, lorsqu'une voiture tourna au coin de la route et vint tranquillement dans sa direction, au pas.

À mesure qu'elle approchait, il vit qu'une femme passait la tête par la fenêtre. Et, soudain, la lune jeta une lueur pâle sur ses traits.

« Christine ! »

Le nom sacré de son amour avait jailli de son cœur et de ses lèvres. Il ne pouvait le retenir... Il aurait donné n'importe quoi pour le retirer, car ce nom, proclamé dans le silence de la nuit, avait agi comme s'il s'agissait du signal concerté pour une ruée furieuse de tout l'attelage, qui passa devant lui avant qu'il ne puisse mettre à exécution son plan de sauter à la tête des chevaux. La vitre de la voiture avait été fermée et le visage de la jeune fille avait disparu. Et le coupé, derrière lequel il courait maintenant, n'était plus qu'un point noir sur la route blanche.

Il cria encore : « Christine ! »

Aucune réponse. Et il s'arrêta au milieu du silence.

D'un œil terne, il fixa cette route froide et désolée et la nuit pâle et morte. Rien n'était plus froid que son cœur, rien à moitié si mort : il avait aimé un ange et maintenant il méprisait une femme !

Raoul, comme cette petite fée du Nord s'est jouée de vous ! Était-il vraiment, était-il vraiment nécessaire d'avoir un visage si frais et si jeune, un front si timide et toujours prêt à se couvrir du rose rougissant de la pudeur pour passer dans la nuit solitaire, dans une voiture à deux chevaux, accompagnée d'un amant mystérieux ? Il devrait sûrement y avoir une limite à l'hypocrisie et au mensonge !...

Elle était passée sans répondre à son cri... Et il songeait à mourir ; et il avait vingt ans !...

Son valet le trouva au matin assis sur son lit. Il ne s'était pas déshabillé et le serviteur craignit, à la vue de son visage, qu'un désastre ne soit survenu. Raoul arracha ses lettres des mains de l'homme. Il avait reconnu le papier et l'écriture de Christine. Elle disait :

CHER :

Allez au bal masqué de l’Opéra, après-demain soir. À minuit, soyez dans le petit salon derrière la cheminée du grand foyer. Tenez-vous près de la porte qui mène à la Rotonde. Ne parlez de ce rendez-vous à personne au monde. Mettez un domino blanc et soyez soigneusement masqué. Comme vous m'aimez, ne vous laissez pas reconnaître. CHRISTINE.

Chapitre IX Au bal masqué

L'enveloppe était couverte de boue et sans timbre. Elle portait ces mots : « À remettre à M. le Vicomte Raoul de Chagny », avec l'adresse au crayon. Elle avait dû être jetée dans l'espoir qu'un passant ramasserait le mot et le livrerait, ce qui arriva. Le mot avait été ramassé sur le trottoir de la place de l'Opéra.

Raoul le relut avec des yeux fiévreux. Il n'en fallait pas plus pour ranimer son espoir. La sombre image qu'il s'était un instant faite d'une Christine oubliant ses devoirs envers elle-même fit place à sa conception première d'une enfant malheureuse, innocente, victime d'imprudence et d'une sensibilité exagérée. Dans quelle mesure, à cette heure, était-elle réellement victime ? De qui était-elle prisonnière ? Dans quel tourbillon avait-elle été entraînée ? Il se posait ces questions avec une cruelle angoisse ; mais cette douleur même semblait supportable auprès de la frénésie où le jetait la pensée d'une Christine menteuse et trompeuse. Qu'était-il arrivé ? À quelle influence avait-elle été soumise ? Quel monstre l'avait enlevée et par quels moyens ? ...

Par quels moyens, en effet, sinon par celui de la musique ? Il connaissait l'histoire de Christine. Après la mort de son père, elle avait pris en dégoût tout ce qui tenait à la vie, y compris son art. Elle avait traversé le Conservatoire comme une pauvre machine à chanter sans âme. Et, soudain, elle s'était éveillée, comme par l'intervention d'un dieu. L'Ange de la Musique était apparu sur la scène ! Elle avait chanté Marguerite dans Faust et avait triomphé ! ...

L'Ange de la Musique ! ... Depuis trois mois, l'Ange de la Musique donnait des leçons à Christine ... Ah, c'était un maître de chant ponctuel ! ... Et maintenant, il l'emmenait faire des promenades au Bois ! ...

Les doigts de Raoul se crispèrent sur sa chair, au-dessus de son cœur jaloux. Dans son inexpérience, il se demandait maintenant avec terreur à quel jeu jouait la jeune fille ? Jusqu'à quel point une chanteuse d'opéra pouvait-elle mener en bateau un brave jeune homme, tout nouveau dans l'amour ? Ô misère ! ...

C’est ainsi que les pensées de Raoul volaient d'un extrême à l'autre. Il ne savait plus s'il devait plaindre Christine ou la maudire ; et il la plaignait et la maudissait tour à tour. Quoi qu'il en soit, il acheta un domino blanc.

L'heure du rendez-vous arriva enfin. Le visage caché dans un masque bordé de dentelles longues et épaisses, ressemblant à un pierrot dans son enveloppe blanche, le vicomte se trouvait très ridicule. Les hommes du monde ne vont pas au bal de l'Opéra en costume ! C'était absurde. Une pensée, cependant, consola le vicomte : il ne serait certainement jamais reconnu !

Ce bal était une fête exceptionnelle, donnée quelque temps avant le Mardi gras, en l'honneur de l'anniversaire de la naissance d'un célèbre dessinateur ; et l'on s'attendait à ce qu'il fût beaucoup plus gai, plus bruyant, plus bohème que le bal masqué ordinaire. Nombre d'artistes avaient pris leurs dispositions pour s'y rendre, accompagnés de toute une cohorte de modèles et d'élèves qui, vers minuit, commençaient à créer un vacarme effroyable. Raoul monta le grand escalier à minuit moins cinq, ne s'attarda pas à regarder les costumes bigarrés exposés tout le long des marches de marbre, l'un des décors les plus riches du monde, ne laissa aucun masque facétieux l'entraîner dans une joute d'esprit, ne répondit à aucune plaisanterie et se défit de la familiarité hardie de quelques couples qui étaient déjà devenus un peu trop gais. Traversant le grand foyer et échappant à un tourbillon fou de danseurs dans lequel il fut un instant pris, il entra enfin dans le salon mentionné dans la lettre de Christine. Il le trouva bondé ; car ce petit espace était le point où tous ceux qui allaient souper à la Rotonde croisaient ceux qui revenaient de prendre une coupe de champagne. La fête, ici, battait son plein.

Raoul s'appuya contre un chambranle et attendit. Il n'attendit pas longtemps. Un domino noir passa et pressa vivement le bout de ses doigts. Il comprit que c'était elle et la suivit :

— C'est vous, Christine ? demanda-t-il, entre ses dents.

Le domino noir se retourna promptement et porta son doigt à ses lèvres, sans doute pour lui interdire de prononcer encore son nom. Raoul continua à la suivre en silence.

Il avait peur de la perdre, après l'avoir retrouvée dans de si étranges circonstances. Sa rancune contre elle avait disparu. Il ne doutait plus qu'elle n'eût « rien à se reprocher », si singulière et inexplicable que pût paraître sa conduite. Il était prêt à faire preuve de toute la clémence, du pardon ou de la lâcheté possible. Il était amoureux. Et, sans doute, il recevrait bientôt une explication toute naturelle de son curieuse absence.

Le domino noir se retournait de temps à autre pour voir si le domino blanc suivait toujours.

Alors que Raoul traversait à nouveau le grand foyer, cette fois dans le sillage de sa guide, il ne put s'empêcher de remarquer un groupe qui se pressait autour d'une personne dont le déguisement, l'air excentrique et l'aspect macabre causaient une sensation. C'était un homme tout habillé d'écarlate, avec un chapeau immense et des plumes au sommet d'une merveilleuse tête de mort. De ses épaules tombait une immense cape de velours rouge qui traînait sur le sol comme une traîne de roi ; et sur cette cape était brodé, en lettres d'or que tout le monde lisait et répétait à haute voix : « Ne me touchez pas ! Je suis la Mort Rouge qui rôde ! »

Alors, l'un d'eux, très audacieux, essaya de le toucher... mais une main de squelette jaillit d'une manche cramoisie et saisit violemment le poignet de l'imprudent ; et celui-ci, sentant l'étreinte des ossements, la prise furieuse de la Mort, poussa un cri de douleur et de terreur. Quand la Mort Rouge le lâcha enfin, il s'enfuit comme un fou, poursuivi par les moqueries des spectateurs.

C'est à cet instant que Raoul passa devant le mascarade funèbre qui, par hasard, venait de se tourner dans sa direction. Et il faillit s'écrier :

— La tête de mort de Perros-Guirec !

Il l'avait reconnu ! ... Il voulut s'élancer, oubliant Christine ; mais le domino noir, qui semblait aussi en proie à quelque étrange excitation, le saisit par le bras et l'entraîna hors du foyer, loin de la foule folle à travers laquelle la Mort Rouge rôdait...

Le domino noir ne cessait de se retourner et, apparemment, à deux reprises, vit quelque chose qui l'effraya, car elle hâta son pas et celui de Raoul comme s'ils étaient poursuivis.

Ils montèrent deux étages. Ici, les escaliers et les couloirs étaient presque déserts. Le domino noir ouvrit la porte d'une loge privée et fit signe au domino blanc de la suivre. Puis Christine, qu'il reconnut au son de sa voix, ferma la porte derrière eux et l'avertit, à voix basse, de rester au fond de la loge et de ne se montrer sous aucun prétexte. Raoul enleva son masque. Christine garda le sien. Et, quand Raoul fut sur le point de lui demander de l'enlever, il fut surpris de la voir coller son oreille contre la cloison et écouter avidement un bruit au-dehors. Puis elle entrouvrit la porte, regarda dans le couloir et, d'une voix basse, dit :

— Il doit être monté plus haut. Soudain, elle s'écria : Il redescend !

Elle essaya de fermer la porte, mais Raoul l'en empêcha ; car il avait vu, sur la dernière marche de l'escalier qui menait à l'étage au-dessus, UN PIED ROUGE, suivi d'un autre... et lentement, majestueusement, toute la robe écarlate de la Mort Rouge s'offrit à ses yeux. Et il revit la tête de mort de Perros-Guirec.

— C'est lui ! s'écria-t-il. Cette fois, il ne m'échappera pas ! ...

Mais Christine avait claqué la porte au moment où Raoul était sur le point de se précipiter dehors. Il essaya de l'écarter.

— Que voulez-vous dire par « lui » ? demanda-t-elle, d'une voix changée. Qui ne vous échappera pas ?

Raoul essaya de vaincre la résistance de la jeune fille par la force, mais elle le repoussa avec une vigueur qu'il n'aurait pas soupçonnée chez elle. Il comprit, ou crut comprendre, et aussitôt perdit son sang-froid.

— Qui ? répéta-t-il avec colère. Eh bien, lui, l'homme qui se cache derrière ce hideux masque de mort ! ... Le mauvais génie du cimetière de Perros ! ... La Mort Rouge ! ... En un mot, madame, votre ami ... votre Ange de la Musique ! ... Mais je lui arracherai son masque, comme je m'arracherai le mien ; et, cette fois, nous nous regarderons en face, lui et moi, sans voile et sans mensonges entre nous ; et je saurai qui vous aimez et qui vous aime !

Il éclata d'un rire fou, tandis que Christine poussait une plainte désolée derrière son masque de velours. Avec un geste tragique, elle jeta ses deux bras, qui fixèrent une barrière de chair blanche contre la porte.

— Au nom de notre amour, Raoul, vous ne passerez pas ! ...

Il s'arrêta. Qu'avait-elle dit ? ... Au nom de leur amour ? ... Jamais auparavant elle n'avait avoué qu'elle l'aimait. Et pourtant, elle avait eu bien des occasions ... Bah, son seul but était de gagner quelques secondes ! ... Elle voulait donner à la Mort Rouge le temps de s'échapper ... Et, sur un ton de haine enfantine, il dit :

— Vous mentez, madame, car vous ne m'aimez pas et vous ne m'avez jamais aimé ! Quel pauvre homme je dois être pour vous laisser vous moquer de moi et m'outrager comme vous l'avez fait ! Pourquoi m'avoir donné toutes les raisons d'espérer, à Perros ... pour un espoir honnête, madame, car je suis un honnête homme et je vous croyais une honnête femme, alors que votre seule intention était de me tromper ! Hélas, vous nous avez tous trompés ! Vous avez honteusement abusé de l'affection candide de votre bienfaitrice elle-même, qui continue de croire en votre sincérité alors que vous allez au bal de l'Opéra avec la Mort Rouge ! ... Je vous méprise ! ...

Et il éclata en sanglots. Elle le laissa l'insulter. Elle ne pensait qu'à une chose, l'empêcher de quitter la loge.

— Vous me demanderez pardon, un jour, pour tous ces mots laids, Raoul, et quand vous le ferez, je vous pardonnerai !

Il secoua la tête. Non, non, vous m'avez rendu fou ! Quand je pense que je n'avais qu'un seul but dans la vie : donner mon nom à une fille d'opéra !

— Raoul ! ... Comment pouvez-vous ?

— Je mourrai de honte !

— Non, cher, vivez ! dit la voix grave et changée de Christine. Et ... adieu. Adieu, Raoul ...

Le jeune homme s'avança, chancelant. Il risqua un sarcasme de plus :

— Oh, il faudra bien me laisser venir vous applaudir de temps en temps !

— Je ne chanterai plus jamais, Raoul ! ...

— Vraiment ? répondit-il, plus satirique encore. Alors il vous fait quitter la scène : je vous félicite ! ... Mais nous nous rencontrerons au Bois, un de ces soirs !

— Ni au Bois ni nulle part, Raoul : vous ne me reverrez plus ...

— Puis-je demander au moins vers quelle obscurité vous retournez ? ... Pour quel enfer partez-vous, mystérieuse dame ... ou pour quel paradis ?

— J'étais venue pour vous le dire, cher, mais je ne peux plus vous le dire maintenant ... vous ne me croiriez pas ! Vous avez perdu la foi en moi, Raoul ; c'est fini !

Elle parlait d'une voix si désespérée que le jeune homme commença à ressentir des remords pour sa cruauté.

— Mais enfin ! cria-t-il. Ne pouvez-vous pas me dire ce que tout cela signifie ! ... Vous êtes libre, il n'y a personne pour vous contrarier ... Vous allez par Paris ... Vous mettez un domino pour venir au bal ... Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous ? ... Qu'avez-vous fait durant cette quinzaine ? ... Qu'est-ce que cette histoire d'Ange de la Musique, que vous avez racontée à Maman Valerius ? Quelqu'un a pu vous abuser, jouer de votre innocence. J'en ai été témoin moi-même, à Perros ... mais vous savez à quoi vous en tenir maintenant ! Vous me semblez tout à fait sensée, Christine. Vous savez ce que vous faites ... Et pendant ce temps, Maman Valerius vous attend à la maison et fait appel à votre « bon génie » ! ... Expliquez-vous, Christine, je vous en supplie ! N'importe qui aurait pu être trompé comme moi. Qu'est-ce que c'est que cette farce ?

Christine enleva simplement son masque et dit : Cher, c'est une tragédie !

Raoul vit alors son visage et ne put retenir une exclamation de surprise et de terreur. Le teint frais d'autrefois avait disparu. Une pâleur mortelle couvrait ces traits qu'il avait connus si charmants et si doux, et le chagrin les avait creusés de rides impitoyables et tracé des ombres sombres et indiciblement tristes sous ses yeux.

— Ma chérie ! Ma chérie ! gémit-il en tendant les bras. Vous aviez promis de me pardonner ...

— Peut-être ! ... Un jour, peut-être ! dit-elle en remettant son masque ; et elle s'en alla, lui interdisant, d'un geste, de la suivre.

Il essaya de lui désobéir ; mais elle se retourna et répéta son geste d'adieu avec une telle autorité qu'il n'osa faire un pas.

Il la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparût. Puis il descendit aussi dans la foule, ne sachant guère ce qu'il faisait, les tempes battantes et le cœur douloureux ; et, comme il traversait la salle de danse, il demanda si quelqu'un avait vu la Mort Rouge. Oui, tout le monde avait vu la Mort Rouge ; mais Raoul ne put le trouver ; et, à deux heures du matin, il s'engagea dans le passage, derrière les coulisses, qui menait à la loge de Christine Daaé.

Ses pas le conduisirent à cette pièce où il avait connu la souffrance pour la première fois. Il frappa à la porte. Il n'y eut pas de réponse. Il entra, comme il était entré quand il cherchait partout « la voix de l'homme ». La pièce était vide. Un bec de gaz brûlait, baissé à faible intensité. Il vit du papier à lettres sur un petit bureau. Il pensa écrire à Christine, mais il entendit des pas dans le couloir. Il eut juste le temps de se cacher dans la pièce intérieure, qui était séparée de la loge par un rideau.

Christine entra, enleva son masque avec un mouvement las et le jeta sur la table. Elle soupira et laissa tomber sa jolie tête dans ses deux mains. À quoi pensait-elle ? À Raoul ? Non, car Raoul l'entendit murmurer : « Pauvre Erik ! »

Au début, il pensa qu'il devait se tromper. D'abord, il était persuadé que, s'il y avait quelqu'un à plaindre, c'était lui, Raoul. Il aurait été tout à fait naturel qu'elle dise « Pauvre Raoul », après ce qui s'était passé entre eux. Mais, secouant la tête, elle répéta : « Pauvre Erik ! »

Qu'avait cet Erik à voir avec les soupirs de Christine et pourquoi plaignait-elle Erik alors que Raoul était si malheureux ?

Christine commença à écrire, délibérément, calmement et si placidement que Raoul, qui tremblait encore des effets de la tragédie qui les séparait, en fut douloureusement impressionné.

— Quel sang-froid ! se dit-il.

Elle continuait d'écrire, remplissant deux, trois, quatre feuilles. Soudain, elle leva la tête et cacha les feuilles dans son corsage ... Elle semblait écouter ... Raoul écouta aussi ... D'où venait cet étrange bruit, ce rythme lointain ? ... Un chant léger semblait sortir des murs ... oui, c'était comme si les murs eux-mêmes chantaient ! ... Le chant devint plus net ... les mots étaient maintenant distinguables ... il entendit une voix, une voix très belle, très douce, très captivante ... mais, malgré toute sa douceur, elle restait une voix d'homme ... La voix se rapprochait de plus en plus ... elle venait à travers le mur ... elle approchait ... et maintenant la voix était DANS LA PIÈCE, devant Christine. Christine se leva et s'adressa à la voix, comme si elle parlait à quelqu'un :

— Me voici, Erik, dit-elle. Je suis prête. Mais vous êtes en retard.

Raoul, regardant par derrière le rideau, n'en pouvait croire ses yeux, qui ne lui montraient rien. Le visage de Christine s'éclaira. Un sourire de bonheur apparut sur ses lèvres exsangues, un sourire comme celui des malades lorsqu'ils reçoivent le premier espoir de guérison.

La voix sans corps continuait de chanter ; et certes, Raoul n'avait jamais de sa vie entendu rien de plus absolument et héroïquement doux, de plus glorieusement insidieux, de plus délicat, de plus puissant, en un mot, de plus irrésistiblement triomphant. Il l'écoutait en fièvre et il commençait maintenant à comprendre comment Christine Daaé avait pu apparaître un soir, devant le public stupéfait, avec des accents d'une beauté jusqu'alors inconnue, d'une exaltation surhumaine, alors qu'elle était sans doute encore sous l'influence du mystérieux et invisible maître.

La voix chantait le duo de la nuit de noces de Roméo et Juliette. Raoul vit Christine tendre ses bras vers la voix comme elle l'avait fait, dans le cimetière de Perros, vers le violon invisible jouant La Résurrection de Lazare. Et rien ne pouvait décrire la passion avec laquelle la voix chantait :

« Le destin te lie à moi pour toujours et à jamais ! »

Ces accents traversèrent le cœur de Raoul. Luttant contre le charme qui semblait le priver de toute sa volonté et de toute son énergie et de presque toute sa lucidité au moment où il en avait le plus besoin, il réussit à tirer le rideau qui le cachait et il marcha vers l'endroit où se tenait Christine. Elle-même se déplaçait vers le fond de la pièce, dont tout le mur était occupé par un grand miroir qui reflétait son image, mais pas la sienne, car il était juste derrière elle et entièrement couvert par elle.

« Le destin te lie à moi pour toujours et à jamais ! »

Christine marcha vers son image dans la glace et l'image vint vers elle. Les deux Christine — la réelle et le reflet — finirent par se toucher ; et Raoul tendit les bras pour serrer les deux dans une même étreinte. Mais, par une sorte de miracle éblouissant qui le fit chanceler, Raoul fut soudain rejeté en arrière, tandis qu'un souffle glacé balayait son visage ; il vit, non pas deux, mais quatre, huit, vingt Christine tournoyant autour de lui, riant de lui et fuyant si rapidement qu'il ne pouvait en toucher aucune. Enfin, tout s'immobilisa à nouveau ; et il se vit dans la glace. Mais Christine avait disparu.

Il se précipita vers la glace. Il frappa contre les murs. Personne ! Et pendant ce temps, la pièce résonnait encore d'un chant lointain et passionné :

« Le destin te lie à moi pour toujours et à jamais ! »

Par où, par où était partie Christine ? ... Par où reviendrait-elle ? ...

Reviendrait-elle ? Hélas, ne lui avait-elle pas déclaré que tout était fini ? Et la voix ne répétait-elle pas :

« Le destin te lie à moi pour toujours et à jamais ! »

À moi ? À qui ?

Alors, épuisé, battu, le cerveau vide, il s'assit sur la chaise que Christine venait de quitter. Comme elle, il laissa tomber sa tête dans ses mains. Quand il la releva, les larmes coulaient sur ses jeunes joues, des larmes réelles, lourdes, comme celles que versent les enfants jaloux, des larmes qui pleuraient un chagrin qui n'avait rien d'imaginaire, mais qui est commun à tous les amoureux de la terre et qu'il exprima tout haut :

— Qui est cet Erik ? dit-il.

Chapitre X Oubliez le nom de la voix de l'homme

Le lendemain du jour où Christine s'était évanouie sous ses yeux dans une sorte d'éblouissement qui lui faisait encore douter de l'évidence de ses sens, M. le Vicomte de Chagny alla prendre des nouvelles chez Maman Valerius. Il tomba sur une scène charmante. Christine elle-même était assise au chevet de la vieille dame, qui était assise contre les oreillers, tricotant. Le rose et le blanc étaient revenus sur les joues de la jeune fille. Les cernes sombres sous ses yeux avaient disparu. Raoul ne reconnaissait plus le visage tragique de la veille. Si le voile de mélancolie sur ces traits adorables n'était pas apparu encore au jeune homme comme la dernière trace du drame étrange dans les rets duquel cette mystérieuse enfant se débattait, il aurait pu croire que Christine n'en était pas du tout l'héroïne.

Elle se leva, sans montrer aucune émotion, et lui tendit la main. Mais la stupeur de Raoul était si grande qu'il resta là, interdit, sans un geste, sans un mot.

— Eh bien, M. de Chagny, s'exclama Maman Valerius, vous ne reconnaissez pas notre Christine ? Son bon génie nous l'a ramenée !

« Maman ! » s'écria brusquement la jeune fille, tandis qu'une vive rougeur lui montait jusqu'aux yeux. « Je croyais, maman, qu'il ne devait plus être question de cela !... Vous savez bien qu'il n'existe pas d'Ange de la Musique ! »

« Mais, mon enfant, il t'a donné des leçons pendant trois mois ! »

« Maman, je vous ai promis de vous expliquer tout cela un de ces jours ; et j'espère bien le faire, mais vous m'avez promis, jusqu'à ce jour, de garder le silence et de ne plus me poser aucune question, quelle qu'elle soit ! »

« À condition que tu aies promis de ne plus jamais me quitter ! Mais l'as-tu promis, Christine ? »

« Maman, tout cela ne peut intéresser M. de Chagny. »

« Au contraire, mademoiselle, » dit le jeune homme, d'une voix qu'il s'efforça de rendre ferme et courageuse, mais qui tremblait encore, « tout ce qui vous concerne m'intéresse à un point que vous comprendrez peut-être un jour. Je ne nie pas que ma surprise égale mon plaisir de vous retrouver auprès de votre mère adoptive et que, après ce qui s'est passé entre nous hier, après ce que vous avez dit et ce que j'ai pu deviner, je m'attendais à peine à vous voir ici si tôt. Je serais le premier à me réjouir de votre retour, si vous n'étiez si résolue à garder un secret qui peut vous être fatal... et je suis votre ami depuis trop longtemps pour ne pas m'alarmer, avec Mme Valerius, d'une aventure désastreuse qui restera dangereuse tant que nous n'en aurons pas dénoué les fils et dont vous finirez certainement par être la victime, Christine. »

À ces mots, Maman Valerius s'agita dans son lit.

« Que signifie cela ? » s'écria-t-elle. « Christine est-elle en danger ? »

« Oui, madame, » dit Raoul courageusement, malgré les signes que lui faisait Christine.

« Mon Dieu ! » s'exclama la bonne et simple vieille dame, à bout de souffle. « Tu dois tout me dire, Christine ! Pourquoi as-tu essayé de me rassurer ? Et de quel danger s'agit-il, M. de Chagny ? »

« Un imposteur abuse de sa bonne foi. »

« L'Ange de la Musique est-il un imposteur ? »

« Elle vous a dit elle-même qu'il n'y a pas d'Ange de la Musique. »

« Mais alors, qu'est-ce que c'est, au nom du ciel ? Vous allez me tuer ! »

« Il y a un mystère terrible autour de nous, madame, autour de vous, autour de Christine, un mystère bien plus à craindre que n'importe quels fantômes ou génies ! »

Maman Valerius tourna un visage terrifié vers Christine, qui avait déjà couru auprès de sa mère adoptive et la tenait dans ses bras.

« Ne le croyez pas, maman, ne le croyez pas, » répétait-elle.

« Alors dis-moi que tu ne me quitteras plus jamais, » supplia la veuve.

Christine garda le silence et Raoul reprit.

« C'est ce que vous devez promettre, Christine. C'est la seule chose qui puisse rassurer votre mère et moi. Nous nous engagerons à ne vous poser aucune question sur le passé, si vous nous promettez de rester sous notre protection à l'avenir. »

« C'est un engagement que je ne vous ai pas demandé et une promesse que je refuse de vous faire ! » dit la jeune fille avec hauteur. « Je suis maîtresse de mes actes, M. de Chagny : vous n'avez aucun droit de les contrôler, et je vous prierai de cesser dorénavant. Quant à ce que j'ai fait au cours de la quinzaine écoulée, il n'y a qu'un homme au monde qui ait le droit de me demander des comptes : mon mari ! Eh bien, je n'ai pas de mari et je n'ai jamais l'intention de me marier ! »

Elle tendit les mains pour souligner ses paroles et Raoul pâlit, non seulement à cause des mots qu'il venait d'entendre, mais parce qu'il avait aperçu une alliance d'or simple au doigt de Christine.

« Vous n'avez pas de mari et pourtant vous portez une alliance. »

Il essaya de saisir sa main, mais elle la retira vivement.

« C'est un cadeau ! » dit-elle en rougissant de plus belle et en s'efforçant vainement de cacher son embarras.

« Christine ! Puisque vous n'avez pas de mari, cette bague ne peut avoir été donnée que par quelqu'un qui espère faire de vous sa femme ! Pourquoi nous tromper davantage ? Pourquoi me torturer encore plus ? Cette bague est une promesse ; et cette promesse a été acceptée ! »

« C'est ce que j'ai dit ! » s'écria la vieille dame.

« Et qu'a-t-elle répondu, madame ? »

« Ce qu'il m'a plu, » dit Christine, poussée à bout. « Ne pensez-vous pas, monsieur, que cet interrogatoire a assez duré ? En ce qui me concerne... »

Raoul eut peur de la laisser terminer sa phrase. Il l'interrompit :

« Je vous demande pardon de parler comme je l'ai fait, mademoiselle. Vous connaissez les bonnes intentions qui me font me mêler, en ce moment, d'affaires qui, vous le pensez sans doute, ne me regardent pas. Mais permettez-moi de vous dire ce que j'ai vu — et j'ai vu plus que vous ne le soupçonnez, Christine — ou ce que j'ai cru voir, car, à vrai dire, j'ai parfois été enclin à douter de la véracité de mes yeux. »

« Eh bien, qu'avez-vous vu, monsieur, ou cru voir ? »

« J'ai vu votre extase AU SON DE LA VOIX, Christine : la voix qui venait du mur ou de la pièce voisine de la vôtre... oui, VOTRE EXTASE ! Et c'est ce qui m'alarme pour vous. Vous êtes sous l'emprise d'un charme très dangereux. Et pourtant, il semble que vous soyez consciente de l'imposture, puisque vous dites aujourd'hui QU'IL N'Y A PAS D'ANGE DE LA MUSIQUE ! Dans ce cas, Christine, pourquoi l'avez-vous suivi cette fois-là ? Pourquoi vous êtes-vous levée, les traits rayonnants, comme si vous entendiez réellement des anges ?... Ah, c'est une voix très dangereuse, Christine, car moi-même, quand je l'ai entendue, j'en ai été tellement fasciné que vous avez disparu sous mes yeux sans que je voie par où vous étiez passée ! Christine, Christine, au nom du Ciel, au nom de votre père qui est au Ciel maintenant et qui vous aimait si tendrement et qui m'aimait aussi, Christine, dites-nous, dites à votre bienfaitrice et à moi, à qui appartient cette voix ? Si vous le faites, nous vous sauverons malgré vous. Allons, Christine, le nom de l'homme ! Le nom de l'homme qui a eu l'audace de mettre une bague à votre doigt ! »

« M. de Chagny, » déclara froidement la jeune fille, « vous ne le saurez jamais ! »

Là-dessus, voyant l'hostilité avec laquelle sa pupille s'était adressée au vicomte, Maman Valerius prit soudainement le parti de Christine.

« Et, si elle aime cet homme, Monsieur le Vicomte, même alors, cela ne vous regarde pas ! »

« Hélas, madame, » répondit humblement Raoul, incapable de retenir ses larmes, « hélas, je crois que Christine l'aime vraiment !... Mais ce n'est pas seulement cela qui me désespère ; car ce dont je ne suis pas certain, madame, c'est que l'homme que Christine aime soit digne de son amour ! »

« C'est à moi d'en être juge, monsieur ! » dit Christine en regardant Raoul avec colère.

« Quand un homme, » continua Raoul, « adopte de telles méthodes romantiques pour s'attirer les affections d'une jeune fille... »

« L'homme doit être soit un scélérat, soit la jeune fille une folle : c'est cela ? »

« Christine ! »

« Raoul, pourquoi condamner un homme que vous n'avez jamais vu, que personne ne connaît et au sujet duquel vous-même ne savez rien ? »

« Si, Christine... Si... Je connais au moins le nom que vous pensiez me cacher pour toujours... Le nom de votre Ange de la Musique, mademoiselle, est Erik ! »

Christine se trahit aussitôt. Elle devint blanche comme un linge et balbutia : « Qui vous l'a dit ? »

« Vous-même ! »

« Comment cela ? »

« En le plaignant l'autre soir, la nuit du bal masqué. Quand vous êtes allée dans votre loge, n'avez-vous pas dit : "Pauvre Erik ?" Eh bien, Christine, il y avait un pauvre Raoul qui vous a entendue. »

« C'est la deuxième fois que vous écoutez derrière la porte, M. de Chagny ! »

« Je n'étais pas derrière la porte... J'étais dans la loge, dans la pièce intérieure, mademoiselle. »

« Oh, malheureux ! » gémit la jeune fille, montrant tous les signes d'une terreur indicible. « Malheureux ! Voulez-vous vous faire tuer ? »

« Peut-être. »

Raoul prononça ce « peut-être » avec tant d'amour et de désespoir dans la voix que Christine ne put retenir un sanglot. Elle prit ses mains et le regarda avec toute l'affection pure dont elle était capable :

« Raoul, » dit-elle, « oubliez LA VOIX DE L'HOMME et ne vous souvenez même pas de son nom... Vous ne devez jamais essayer de percer le mystère de LA VOIX DE L'HOMME. »

« Le mystère est-il si terrible ? »

« Il n'y a pas de mystère plus affreux sur cette terre. Jurez-moi que vous ne tenterez rien pour le découvrir, » insista-t-elle. « Jurez-moi que vous ne viendrez jamais dans ma loge, à moins que je ne vous fasse appeler. »

« Alors vous promettez de me faire appeler parfois, Christine ? »

« Je le promets. »

« Quand ? »

« Demain. »

« Alors je jure de faire ce que vous me demandez. »

Il baisa ses mains et s'en alla, maudissant Erik et se résolvant à être patient.

Chapitre XI Au-dessus des trappes

Le lendemain, il la vit à l'Opéra. Elle portait toujours l'alliance d'or simple. Elle fut douce et gentille avec lui. Elle lui parla des projets qu'il formait, de son avenir, de sa carrière.

Il lui dit que la date de l'expédition polaire avait été avancée et qu'il quitterait la France dans trois semaines, ou un mois au plus tard. Elle suggéra, presque gaiement, qu'il devait envisager ce voyage avec joie, comme une étape vers sa future renommée. Et quand il répondit que la renommée sans l'amour n'avait aucun attrait à ses yeux, elle le traita comme un enfant dont les chagrins n'étaient que de courte durée.

« Comment peux-tu parler si légèrement de choses si graves ? » demanda-t-il. « Peut-être ne nous reverrons-nous jamais ! Je pourrais mourir au cours de cette expédition. »

« Ou moi, » dit-elle simplement.

Elle ne souriait plus et ne plaisantait plus. Elle semblait penser à quelque chose de nouveau qui venait d'entrer dans son esprit pour la première fois. Ses yeux en étaient tout illuminés.

« À quoi penses-tu, Christine ? »

« Je pense que nous ne nous reverrons plus... »

« Et cela te rend si rayonnante ? »

« Et que, dans un mois, nous devrons nous dire adieu pour toujours ! »

« À moins, Christine, que nous ne nous engagions et que nous ne nous attendions pour toujours. »

Elle mit sa main sur sa bouche.

« Chut, Raoul !... Tu sais qu'il n'en est pas question... Et nous ne nous marierons jamais : cela est entendu ! »

Elle sembla soudain presque incapable de contenir une gaieté irrésistible. Elle frappa dans ses mains avec une joie enfantine. Raoul la regarda avec étonnement.

« Mais... mais, » continua-t-elle, en tendant ses deux mains à Raoul, ou plutôt en les lui donnant, comme si elle avait soudainement résolu de lui en faire cadeau, « mais si nous ne pouvons pas nous marier, nous pouvons... nous pouvons être fiancés ! Personne ne le saura, sauf nous deux, Raoul. Il y a eu beaucoup de mariages secrets : pourquoi pas des fiançailles secrètes ?... Nous sommes fiancés, mon chéri, pour un mois ! Dans un mois, tu partiras, et je pourrai être heureuse à la pensée de ce mois toute ma vie durant ! »

Elle était enchantée de son inspiration. Puis elle redevint sérieuse.

« Ceci, » dit-elle, « EST UN BONHEUR QUI NE FERA DE MAL À PERSONNE. »

Raoul saisit l'idée au bond. Il s'inclina devant Christine et dit :

« Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous demander votre main. »

« Mais tu as déjà les deux, mon cher fiancé !... Oh, Raoul, comme nous serons heureux !... Nous devons jouer à être fiancés toute la journée. »

C'était le plus joli jeu du monde et ils en profitaient comme les enfants qu'ils étaient. Oh, les merveilleuses paroles qu'ils s'échangeaient et les vœux éternels qu'ils se juraient ! Ils jouaient aux cœurs comme d'autres enfants pourraient jouer à la balle ; seulement, comme c'étaient réellement leurs deux cœurs qu'ils se lançaient, il fallait être très, très adroits pour les rattraper, chaque fois, sans les blesser.

Un jour, environ une semaine après le début du jeu, le cœur de Raoul fut gravement blessé et il arrêta de jouer et prononça ces mots insensés :

« Je n'irai pas au pôle Nord ! »

Christine, qui, dans son innocence, n'avait pas imaginé une telle possibilité, découvrit soudain le danger du jeu et se reprocha amèrement. Elle ne répondit rien à la remarque de Raoul et rentra directement chez elle.

Cela se passait l'après-midi, dans la loge de la chanteuse, où ils se rencontraient chaque jour et où ils s'amusaient à dîner de trois biscuits, deux verres de porto et un bouquet de violettes. Le soir, elle ne chanta pas ; et il ne reçut pas sa lettre habituelle, bien qu'ils eussent convenu de s'écrire quotidiennement pendant ce mois. Le lendemain matin, il courut chez Maman Valerius, qui lui apprit que Christine était partie pour deux jours. Elle était partie la veille à cinq heures.

Raoul était distrait. Il détestait Maman Valerius pour lui avoir appris une telle nouvelle avec un calme stupéfiant. Il essaya de la sonder, mais la vieille dame ne savait évidemment rien.

Christine revint le jour suivant. Elle revint en triomphe. Elle renouvela son succès extraordinaire de la représentation de gala. Depuis l'aventure du « crapaud », Carlotta n'avait pas pu paraître sur scène. La terreur d'un nouveau « co-ack » remplissait son cœur et la privait de toute sa puissance vocale ; et le théâtre qui avait été témoin de son incompréhensible disgrâce lui était devenu odieux. Elle réussit à rompre son contrat. On offrit la place vacante à Daaé pour le moment. Elle reçut des tonnerres d'applaudissements dans la Juive.

Le vicomte, qui, bien sûr, était présent, fut le seul à souffrir en entendant les mille échos de ce nouveau triomphe ; car Christine portait toujours son alliance d'or simple. Une voix lointaine chuchota à l'oreille du jeune homme :

« Elle porte encore la bague ce soir ; et ce n'est pas toi qui la lui as donnée. Elle a encore donné son âme ce soir et ne l'a pas donnée à toi... Si elle ne veut pas te dire ce qu'elle a fait ces deux derniers jours... tu dois aller demander à Erik ! »

Il courut en coulisses et se plaça sur son chemin. Elle le vit car ses yeux le cherchaient. Elle dit :

« Vite ! Vite !... Viens ! »

Et elle l'entraîna dans sa loge.

Raoul se jeta aussitôt à genoux devant elle. Il lui jura qu'il irait et il la supplia de ne plus jamais lui refuser une seule heure du bonheur idéal qu'elle lui avait promis. Elle laissa couler ses larmes. Ils s'embrassèrent comme un frère et une sœur désespérés qui ont été frappés d'une perte commune et qui se retrouvent pour pleurer un parent mort.

Soudain, elle s'arracha de l'étreinte douce et timide du jeune homme, sembla écouter quelque chose et, d'un geste rapide, montra la porte. Quand il fut sur le seuil, elle dit, d'une voix si basse que le vicomte devina plutôt qu'il n'entendit ses paroles :

« Demain, mon cher fiancé ! Et sois heureux, Raoul : j'ai chanté pour toi ce soir ! »

Il revint le lendemain. Mais ces deux jours d'absence avaient rompu le charme de leur délicieux simulacre. Ils se regardèrent, dans la loge, avec leurs yeux tristes, sans échanger un mot. Raoul dut se contenir pour ne pas crier :

« Je suis jaloux ! Je suis jaloux ! Je suis jaloux ! »

Mais elle l'entendit tout de même. Alors elle dit :

« Viens faire un tour, chéri. L'air te fera du bien. »

Raoul pensa qu'elle allait proposer une promenade à la campagne, loin de ce bâtiment qu'il détestait comme une prison dont il pouvait sentir le geôlier marcher à l'intérieur des murs... le geôlier Erik... Mais elle l'emmena sur la scène et le fit asseoir sur le rebord en bois d'un puits, dans la paix et la fraîcheur douteuses d'un premier décor pour la représentation du soir.

Un autre jour, elle erra avec lui, main dans la main, le long des allées désertes d'un jardin dont les plantes grimpantes avaient été découpées par les mains habiles d'un décorateur. C'était comme si le vrai ciel, les vraies fleurs, la vraie terre lui étaient interdits pour toujours et qu'elle fût condamnée à ne respirer d'autre air que celui du théâtre. Un pompier passait de temps à autre, surveillant de loin leur idylle mélancolique. Et elle l'entraînait au-dessus des nuages, dans le désordre magnifique des cintres, où elle aimait lui donner le vertige en courant devant lui le long des passerelles fragiles, parmi les milliers de cordes fixées aux poulies, aux treuils, aux rouleaux, au milieu d'une véritable forêt de vergues et de mâts. S'il hésitait, elle disait, avec une moue adorable des lèvres :

« Toi, un marin ! »

Et puis ils revenaient sur la terre ferme, c'est-à-dire vers quelque passage qui les menait à l'école de danse des petits rats, où des gamines de six à dix ans s'exerçaient à leurs pas, dans l'espoir de devenir un jour de grandes danseuses, « couvertes de diamants... » En attendant, Christine leur donnait des sucreries.

Elle l'emmena dans les vestiaires et les magasins d'accessoires, lui fit visiter tout son empire, qui était artificiel, mais immense, couvrant dix-sept étages du rez-de-chaussée au toit et habité par une armée de sujets. Elle se déplaçait parmi eux comme une reine populaire, les encourageant dans leurs travaux, s'asseyant dans les ateliers, donnant des conseils aux ouvriers dont les mains hésitaient à couper dans les riches étoffes qui devaient vêtir des héros. Il y avait des habitants dans ce pays qui pratiquaient tous les métiers. Il y avait des cordonniers, il y avait des orfèvres. Tous avaient appris à la connaître et à l'aimer, car elle s'intéressait toujours à tous leurs soucis et à tous leurs petits passe-temps.

Elle connaissait des recoins insoupçonnés qui étaient secrètement occupés par de petits vieux couples. Elle frappait à leur porte et leur présentait Raoul comme un Prince Charmant qui avait demandé sa main ; et tous deux, assis sur quelque « accessoire » vermoulu, ils écoutaient les légendes de l'Opéra, tout comme, dans leur enfance, ils avaient écouté les vieux contes bretons. Ces vieillards ne se souvenaient de rien en dehors de l'Opéra. Ils y vivaient depuis des années sans nombre. Les directions passées les avaient oubliés ; les révolutions de palais ne les avaient pas remarqués ; l'histoire de France avait suivi son cours à leur insu ; et personne ne se souvenait de leur existence.

Les jours précieux s'écoulaient ainsi ; et Raoul et Christine, en affectant un intérêt excessif pour les choses du dehors, s'efforçaient maladroitement de se cacher l'un à l'autre la pensée unique de leur cœur. Un fait était certain, c'est que Christine, qui jusqu'alors s'était montrée la plus forte des deux, devenait soudainement nerveuse à l'excès. Lors de leurs expéditions, elle se mettait à courir sans raison ou bien s'arrêtait soudainement ; et sa main, devenant glacée en un instant, retenait le jeune homme. Parfois, ses yeux semblaient poursuivre des ombres imaginaires. Elle criait : « Par ici », et « Par ici », et « Par ici », en riant d'un rire essoufflé qui finissait souvent en larmes. Alors Raoul essayait de parler, de l'interroger, malgré ses promesses. Mais, avant même qu'il eût formulé sa question, elle répondait fiévreusement :

« Rien... Je te jure que ce n'est rien. »

Une fois, alors qu'ils passaient devant une trappe ouverte sur la scène, Raoul s'arrêta au-dessus de la cavité sombre.

« Tu m'as fait visiter la partie supérieure de ton empire, Christine, mais on raconte d'étranges histoires sur la partie inférieure. Descendrons-nous ? »

Elle l'attrapa dans ses bras, comme si elle craignait de le voir disparaître dans le trou noir, et, d'une voix tremblante, chuchota :

« Jamais !... Je ne veux pas que tu y ailles !... D'ailleurs, ce n'est pas à moi... TOUT CE QUI EST SOUS TERRE LUI APPARTIENT ! »

Raoul la regarda dans les yeux et dit brutalement :

« Alors il vit là-dessous, n'est-ce pas ? »

« Je n'ai jamais dit ça... Qui t'a raconté une chose pareille ? Viens-t'en ! Je me demande parfois si tu es bien sain d'esprit, Raoul... Tu prends toujours les choses d'une manière si impossible... Viens ! Viens ! »

Et elle l'entraîna littéralement, car il était obstiné et voulait rester près de la trappe ; ce trou l'attirait.

Soudain, la trappe fut fermée et si rapidement qu'ils ne virent même pas la main qui l'actionnait ; et ils restèrent tout étourdis.

« Peut-être qu'IL était là, » dit Raoul, enfin.

Elle haussa les épaules, mais ne sembla pas tranquille.

« Non, non, c'étaient les "trappiers". Ils doivent bien faire quelque chose, tu sais... Ils ouvrent et ferment les trappes sans aucune raison particulière... C'est comme les "portiers" : il faut bien qu'ils passent leur temps. »

« Mais si c'était LUI, Christine ? »

« Non, non ! Il s'est enfermé, il travaille. »

« Ah ! vraiment ! il travaille ? »

« Oui, il ne peut pas ouvrir et fermer les trappes et travailler en même temps. » Elle frissonna.

« À quoi travaille-t-il ? »

« Oh ! à quelque chose de terrible !... Mais c'est tant mieux pour nous... Quand il travaille à cela, il ne voit rien ; il ne mange, ne boit ni ne respire pendant des jours et des nuits... il devient un mort-vivant et n'a plus le temps de s'amuser avec les trappes. » Elle frissonna encore. Elle le tenait toujours dans ses bras. Puis elle soupira et dit à son tour :

« Si c'était LUI ! »

« As-tu peur de lui ? »

« Non, non, certes non », dit-elle.

Malgré cela, le lendemain et les jours suivants, Christine prit soin d'éviter les trappes. Son agitation ne fit qu'augmenter au fil des heures. Enfin, un après-midi, elle arriva très en retard, le visage si désespérément pâle et les yeux si désespérément rouges que Raoul résolut de tout tenter, y compris ce qu'il avait laissé entendre lorsqu'il avait laissé échapper qu'il ne partirait pas pour l'expédition au pôle Nord si elle ne lui révélait d'abord le secret de la voix d'homme.

« Chut ! Chut, au nom du Ciel ! Si LUI vous entend

— Je ne fis aucun mouvement et me laissai aller. La forme noire me soutenait, et je ne fis aucun effort pour m’échapper. Un curieux sentiment de paix m’envahit et je pensai que je devais être sous l’influence de quelque cordial. J’avais la pleine maîtrise de mes sens ; et mes yeux s’habituèrent à l’obscurité, qui était éclairée, çà et là, par des lueurs incertaines. Je calculai que nous étions dans une étroite galerie circulaire, courant probablement tout autour de l’Opéra, qui est immense, sous terre. J’étais déjà descendue dans ces caves, mais je m’étais arrêtée au troisième sous-sol, bien qu’il y en eût deux autres plus profonds encore, assez vastes pour contenir une ville. Mais les silhouettes que j’avais entraperçues m’avaient fait fuir. Il y a là-dessous des démons, tout noirs, debout devant des chaudières, et ils manient des pelles et des fourches, attisent les feux, font monter les flammes et, si vous vous approchez trop près d’eux, ils vous épouvantent en ouvrant soudain les gueules rouges de leurs fourneaux... Eh bien, tandis que César me portait tranquillement sur son dos, je vis ces démons noirs au loin, paraissant tout petits, devant les feux rouges de leurs fourneaux : ils apparaissaient, disparaissaient et réapparaissaient, à mesure que nous suivions notre chemin tortueux. Finalement, ils disparurent tout à fait. La forme me soutenait toujours et César avançait, sans guide et d’un pas sûr. Je ne saurais vous dire, même approximativement, combien dura cette chevauchée ; je sais seulement que nous semblions tourner et tourner encore, et que nous descendîmes souvent par un escalier en colimaçon jusque dans les entrailles mêmes de la terre. Pourtant, il se peut que ma tête tournât, mais je ne le crois pas : non, mon esprit était parfaitement clair. Enfin, César leva les naseaux, huma l’air et accéléra un peu le pas. Je sentis une humidité dans l’air et César s’arrêta. L’obscurité s’était dissipée. Une sorte de lueur bleutée nous entourait. Nous étions au bord d’un lac, dont les eaux de plomb s’étendaient au loin, dans les ténèbres ; mais la lumière bleue éclairait la rive et je vis une petite barque attachée à un anneau de fer sur le quai !

« Une barque ! »

« Oui, mais je savais que tout cela existait et qu’il n’y avait rien de surnaturel dans ce lac souterrain et cette barque. Mais songez aux conditions exceptionnelles dans lesquelles je suis arrivée sur ce rivage ! Je ne sais si les effets du cordial s’étaient dissipés lorsque la forme de l’homme me souleva dans la barque, mais ma terreur recommença de plus belle. Mon macabre escorte dut s’en apercevoir, car il renvoya César et j’entendis ses sabots marteler un escalier tandis que l’homme sautait dans la barque, détachait la corde qui la retenait et saisissait les avirons. Il ramait d’un coup rapide et puissant ; et ses yeux, sous le masque, ne me quittaient pas. Nous glissions sur l’eau silencieuse dans la lueur bleutée dont je vous ai parlé ; puis nous fûmes à nouveau dans l’obscurité et nous touchâmes terre. Et je fus prise une fois de plus dans les bras de l’homme. Je criai. Et puis, soudain, je me tus, éblouie par la lumière... Oui, une lumière éblouissante au milieu de laquelle on m’avait déposée. Je bondis sur mes pieds. J’étais au milieu d’un salon qui me sembla n’être décoré, orné et meublé que de fleurs, des fleurs à la fois magnifiques et stupides à cause des rubans de soie qui les attachaient aux corbeilles, comme celles qu’on vend dans les boutiques des boulevards. C’étaient des fleurs beaucoup trop civilisées, comme celles que je trouvais dans ma loge après une première. Et, au milieu de toutes ces fleurs, se tenait la forme noire de l’homme au masque, les bras croisés, et il dit : « N’ayez pas peur, Christine ; vous ne courez aucun danger. » C’ÉTAIT LA VOIX !

« Ma colère égalait ma stupéfaction. Je me précipitai sur le masque et tentai de l’arracher, afin de voir le visage de la voix. L’homme dit : « Vous ne courez aucun danger, tant que vous ne touchez pas au masque. » Et, me prenant doucement par les poignets, il me força à m’asseoir sur une chaise, puis il se mit à genoux devant moi et ne dit plus rien ! Son humilité me rendit un peu de mon courage ; et la lumière me ramena aux réalités de la vie. Si extraordinaire que fût l’aventure, j’étais désormais entourée de choses mortelles, visibles, tangibles. Les meubles, les tentures, les bougies, les vases et les fleurs mêmes dans leurs corbeilles, dont j’aurais presque pu dire d’où elles venaient et ce qu’elles coûtaient, devaient limiter mon imagination aux bornes d’un salon tout aussi banal que n’importe quel autre qui, au moins, avait l’excuse de ne pas se trouver dans les caves de l’Opéra. J’avais sans aucun doute affaire à une personne terrible et excentrique qui, de quelque manière mystérieuse, avait réussi à s’établir là, sous l’Opéra, à cinq étages au-dessous du niveau du sol. Et la voix, la voix que j’avais reconnue sous le masque, était à genoux devant moi, ÉTAIT UN HOMME ! Et je me mis à pleurer... L’homme, toujours à genoux, dut comprendre la cause de mes larmes, car il dit : « C’est vrai, Christine !... Je ne suis ni un Ange, ni un génie, ni un fantôme... Je suis Erik ! »

Le récit de Christine fut à nouveau interrompu. Un écho derrière eux sembla répéter le nom après elle.

« Erik ! »

Quel écho ?... Ils se retournèrent tous les deux et virent que la nuit était tombée. Raoul fit un mouvement comme pour se lever, mais Christine le retint près d’elle.

« Ne pars pas, dit-elle. Je veux que tu saches tout ICI ! »

« Mais pourquoi ici, Christine ? J’ai peur que tu ne prennes froid. »

« Nous n’avons rien à craindre que les trappes, mon cher, et ici nous sommes à des lieues des trappes... et il ne m’est pas permis de te voir hors du théâtre. Ce n’est pas le moment de l’irriter. Nous ne devons pas éveiller ses soupçons. »

« Christine ! Christine ! Quelque chose me dit que nous avons tort d’attendre jusqu’à demain soir et que nous devrions fuir sur-le-champ. »

« Je te dis que, s’il ne m’entend pas chanter demain, cela lui causera une peine infinie. »

« Il est difficile de ne pas lui causer de peine tout en lui échappant pour de bon. »

« Tu as raison en cela, Raoul, car certainement il mourra de ma fuite. » Et elle ajouta d’une voix sourde : « Mais alors, cela compte dans les deux sens... car nous risquons qu’il nous tue. »

« T’aime-t-il tant que ça ? »

« Il commettrait un meurtre pour moi. »

« Mais on peut découvrir où il vit. On peut partir à sa recherche. Maintenant que nous savons qu’Erik n’est pas un fantôme, on peut lui parler et le forcer à répondre ! »

Christine secoua la tête.

« Non, non ! Il n’y a rien à faire avec Erik, sinon s’enfuir ! »

« Alors pourquoi, quand tu as pu t’enfuir, es-tu retournée vers lui ? »

« Parce que je le devais. Et tu comprendras cela quand je te dirai comment je l’ai quitté. »

« Oh, je le hais ! » s’écria Raoul. « Et toi, Christine, dis-moi, le hais-tu aussi ? »

« Non, dit Christine simplement. »

« Non, bien sûr que non... Pourquoi, tu l’aimes ! Ta peur, ta terreur, tout cela n’est que de l’amour, et de l’amour de la plus exquise espèce, celle que les gens n’avouent même pas à eux-mêmes, dit Raoul amèrement. Celle qui vous donne le frisson quand vous y pensez... Imaginez : un homme qui vit dans un palais souterrain ! » Et il eut un rictus.

« Alors, tu veux que j’y retourne ? » dit la jeune fille cruellement. « Prends garde, Raoul ; je te l’ai dit : je n’y retournerais jamais ! »

Il y eut un silence effroyable entre les trois : les deux qui parlaient et l’ombre qui écoutait, derrière eux.

« Avant de répondre à cela, dit Raoul, enfin, en parlant très lentement, je voudrais savoir quel sentiment il t’inspire, puisque tu ne le hais pas. »

« De l’horreur ! » dit-elle. « C’est là ce qu’il y a de terrible. Il m’inspire de l’horreur et je ne le hais pas. Comment pourrais-je le haïr, Raoul ? Songez à Erik à mes pieds, dans la maison sur le lac, sous terre. Il s’accuse, il se maudit, il implore mon pardon !... Il confesse sa supercherie. Il m’aime ! Il dépose à mes pieds un amour immense et tragique... Il m’a enlevée par amour !... Il m’a emprisonnée avec lui, sous terre, par amour !... Mais il me respecte : il rampe, il gémit, il pleure !... Et, quand je me suis levée, Raoul, et que je lui ai dit que je ne pourrais que le mépriser s’il ne me rendait pas, là, sur l’heure, ma liberté... il l’a offerte... il a offert de me montrer le chemin mystérieux... Seulement... seulement il s’est levé aussi... et il m’a fallu me souvenir que, bien qu’il ne fût ni un ange, ni un fantôme, ni un génie, il restait la voix... car il a chanté. Et j’ai écouté... et je suis restée !... Cette nuit-là, nous n’échangeâmes pas un autre mot. Il me berça en chantant jusqu’au sommeil.

« À mon réveil, j’étais seule, allongée sur un canapé dans une petite chambre simplement meublée, avec un lit d’acajou ordinaire, éclairée par une lampe posée sur le marbre d’une vieille commode Louis-Philippe. Je découvris bientôt que j’étais prisonnière et que la seule issue de ma chambre menait à une salle de bain très confortable. En retournant dans la chambre, je vis sur la commode un mot, à l’encre rouge, qui disait : « Ma chère Christine, vous n’avez aucun souci à vous faire quant à votre sort. Vous n’avez pas d’ami meilleur ni plus respectueux au monde que moi. Vous êtes seule, pour le moment, dans cette demeure qui est la vôtre. Je sors faire quelques emplettes pour vous rapporter tout ce dont vous pouvez avoir besoin. » Je me sentis certaine d’être tombée entre les mains d’un fou. Je courus tout autour de mon petit appartement, cherchant une issue que je ne pus trouver. Je me reprochais ma superstition absurde, qui m’avait fait tomber dans le piège. J’avais envie de rire et de pleurer en même temps.

« C’est dans cet état d’esprit qu’Erik me trouva. Après avoir donné trois coups sur le mur, il entra tranquillement par une porte que je n’avais pas remarquée et qu’il laissa ouverte. Il avait les bras chargés de boîtes et de paquets qu’il disposa sur le lit, avec lenteur, tandis que je l’accablais d’injures et le sommais d’enlever son masque, s’il cachait le visage d’un honnête homme. Il répondit sereinement : « Vous ne verrez jamais le visage d’Erik. » Et il me reprocha de ne pas avoir fini de m’habiller à cette heure-là : il eut la bonté de me dire qu’il était deux heures de l’après-midi. Il dit qu’il me laisserait une demi-heure et, tout en parlant, il remonta ma montre et la mit à l’heure pour moi. Après quoi, il me demanda de venir dans la salle à manger, où un bon déjeuner nous attendait.

« J’étais très en colère, lui fermai la porte au nez et allai à la salle de bain... Quand je ressortis, me sentant très rafraîchie, Erik dit qu’il m’aimait, mais qu’il ne me le dirait jamais sauf quand je l’y autoriserais et que le reste du temps serait consacré à la musique. « Que voulez-vous dire par le reste du temps ? » demandai-je. « Cinq jours », dit-il avec détermination. Je lui demandai si je serais alors libre et il dit : « Vous serez libre, Christine, car, quand ces cinq jours seront passés, vous aurez appris à ne pas me voir ; et alors, de temps à autre, vous viendrez voir votre pauvre Erik ! » Il désigna une chaise en face de lui, à une petite table, et je m’assis, très troublée. Cependant, je mangeai quelques crevettes et l’aile d’un poulet et bus un demi-verre de tokay, qu’il avait lui-même, me dit-il, rapporté des caves de Königsberg. Erik ne mangea ni ne but. Je lui demandai quelle était sa nationalité et si ce nom d’Erik n’indiquait pas son origine scandinave. Il dit qu’il n’avait ni nom ni pays et qu’il avait pris le nom d’Erik par hasard.

« Après le déjeuner, il se leva et me tendit le bout de ses doigts, disant qu’il aimerait me faire visiter son appartement ; mais je retirai ma main et poussai un cri. Ce que j’avais touché était froid et, en même temps, osseux ; et je me souvins que ses mains sentaient la mort. « Oh, pardonnez-moi ! » gémit-il. Et il ouvrit une porte devant moi. « Voici ma chambre, si cela vous intéresse de la voir. Elle est assez curieuse. » Ses manières, ses paroles, son attitude me donnèrent confiance et j’entrai sans hésiter. Je me sentais comme si j’entrais dans la chambre d’une personne morte. Les murs étaient tous tendus de noir, mais, au lieu des garnitures blanches qui rehaussent habituellement ce tapissage funéraire, il y avait une énorme portée de musique avec les notes du DIES IRAE, répétées maintes fois. Au milieu de la pièce se trouvait un baldaquin, d’où pendaient des rideaux d’étoffe damassée rouge, et, sous le baldaquin, un cercueil ouvert. « C’est là que je dors, dit Erik. Il faut s’habituer à tout dans la vie, même à l’éternité. » La vue m’en bouleversa tant que je détournai la tête.

« Puis je vis le clavier d’un orgue qui occupait tout un côté des murs. Sur le pupitre, un cahier de musique couvert de notes rouges. Je demandai la permission de le regarder et lus : « Don Juan Triomphant. » « Oui, dit-il, je compose parfois. J’ai commencé cet ouvrage il y a vingt ans. Quand je l’aurai terminé, je l’emporterai avec moi dans ce cercueil et ne me réveillerai plus jamais. » « Vous devez y travailler aussi peu que vous le pouvez », dis-je. Il répondit : « J’y travaille parfois pendant quatorze jours et nuits d’affilée, durant lesquels je ne vis que de musique, et puis je me repose pendant des années entières. » « Voulez-vous me jouer quelque chose de votre Don Juan Triomphant ? » demandai-je, pensant lui faire plaisir. « Vous ne devez jamais me demander cela, dit-il d’une voix sombre. Je vous jouerai du Mozart, si vous voulez, ce qui ne fera que vous faire pleurer ; mais mon Don Juan, Christine, brûle ; et pourtant il n’est pas frappé par le feu du Ciel. » Là-dessus, nous retournâmes au salon. Je remarquai qu’il n’y avait aucun miroir dans tout l’appartement. J’allais en faire la remarque, mais Erik s’était déjà assis au piano. Il dit : « Vous voyez, Christine, il y a de la musique qui est si terrible qu’elle consume tous ceux qui s’en approchent. Heureusement, vous n’en êtes pas encore arrivée à cette musique, car vous perdriez toutes vos jolies couleurs et personne ne vous reconnaîtrait à votre retour à Paris. Chantons quelque chose de l’Opéra, Christine Daaé. » Il prononça ces derniers mots comme s’il me jetait une insulte. »

« Qu’avez-vous fait ? »

« Je n’eus pas le temps de réfléchir au sens qu’il mettait dans ses paroles. Nous commençâmes aussitôt le duo d’Othello et déjà la catastrophe était sur nous. Je chantai Desdémone avec un désespoir, une terreur que je n’avais jamais montrés auparavant. Quant à lui, sa voix tonnait son âme vengeresse à chaque note. L’amour, la jalousie, la haine éclataient autour de nous en cris déchirants. Le masque noir d’Erik me faisait penser au masque naturel du Maure de Venise. Il était Othello lui-même. Soudain, je ressentis le besoin de voir sous le masque. Je voulais connaître le VISAGE de la voix, et, d’un mouvement que je fus absolument incapable de contrôler, mes doigts arrachèrent vivement le masque. Oh, horreur, horreur, horreur ! »

Christine s’arrêta, à la pensée de la vision qui l’avait effrayée, tandis que les échos de la nuit, qui avaient répété le nom d’Erik, gémissaient maintenant trois fois le cri :

« Horreur !... Horreur !... Horreur ! »

Raoul et Christine, s’enlaçant étroitement, levèrent les yeux vers les étoiles qui brillaient dans un ciel clair et paisible. Raoul dit :

« Étrange, Christine, que cette nuit calme et douce soit si pleine de sons plaintifs. On dirait qu’elle s’afflige avec nous. »

« Quand tu connaîtras le secret, Raoul, tes oreilles, comme les miennes, seront pleines de lamentations. »

Elle prit les mains protectrices de Raoul dans les siennes et, avec un long frisson, poursuivit :

« Oui, si je vivais cent ans, j’entendrais toujours le cri surhumain de douleur et de rage qu’il poussa quand l’horrible vision apparut devant mes yeux... Raoul, tu as vu des têtes de mort, quand elles ont été séchées et flétries par les siècles, et, peut-être, si tu n’étais pas la victime d’un cauchemar, tu as vu SA tête de mort à Perros. Et puis tu as vu la Mort Rouge déambuler au dernier bal masqué. Mais toutes ces têtes de mort étaient immobiles et leur horreur muette n’était pas vivante. Mais imagine, si tu peux, le masque de la Mort Rouge prenant soudain vie pour exprimer, avec les quatre trous noirs de ses yeux, de son nez et de sa bouche, l’extrême colère, la puissante fureur d’un démon ; ET PAS UN RAYON DE LUMIÈRE DANS LES ORBITES, car, comme je l’ai appris plus tard, on ne peut voir ses yeux flamboyants que dans l’obscurité.

« Je retombai contre le mur et il s’approcha de moi, grinçant des dents, et, comme je tombais à genoux, il siffla des mots fous, incohérents, et des imprécations contre moi. Se penchant sur moi, il cria : « Regarde ! Tu veux voir ! Vois ! Régal tes yeux, rassasie ton âme de mon hideuse laideur maudite ! Regarde le visage d’Erik ! Maintenant tu connais le visage de la voix ! Tu ne te contentais pas de m’entendre, hein ? Tu voulais savoir à quoi je ressemblais ! Oh, vous autres femmes, vous êtes si curieuses ! Eh bien, es-tu satisfaite ? Je suis un bien beau garçon, hein ?... Quand une femme m’a vu, comme tu l’as fait, elle m’appartient. Elle m’aime pour toujours. Je suis une sorte de Don Juan, tu sais ! » Et, se redressant de toute sa taille, la main sur la hanche, secouant la chose hideuse qui était sa tête sur ses épaules, il rugit : « Regarde-moi ! JE SUIS DON JUAN TRIOMPHANT ! » Et, quand je détournai la tête et demandai grâce, il l’attira vers lui, brutalement, enfonçant ses doigts de mort dans mes cheveux. »

« Assez ! Assez ! » cria Raoul. « Je le tuerai. Au nom du Ciel, Christine, dis-moi où est la salle à manger sur le lac ! Je dois le tuer ! »

« Oh, tais-toi, Raoul, si tu veux savoir ! »

« Oui, je veux savoir comment et pourquoi tu es retournée ; je dois savoir !... Mais, en tout cas, je le tuerai ! »

« Oh, Raoul, écoute, écoute !... Il m’a traînée par les cheveux et puis... et puis... Oh, c’est trop horrible ! »

« Eh bien, quoi ? Accouche ! » s’exclama Raoul avec fureur. « Accouche, vite ! »

« Alors, il siffla contre moi. "Ah ! je t'effraie, hein ?... Je le pense bien !... Peut-être crois-tu que j'ai un autre masque, eh, et que ceci... ceci... ma tête est un masque ? Eh bien," rugit-il, "arrache-le comme tu as arraché l'autre ! Viens ! Viens donc ! J'y insiste ! Tes mains ! Tes mains ! Donne-moi tes mains !" Et il saisit mes mains et les enfonça dans son horrible visage. Il déchira sa chair avec mes ongles, déchira sa terrible chair morte avec mes ongles !... "Sache," cria-t-il, tandis que sa gorge palpitait et haletait comme une fournaise, "sache que je suis fait de mort de la tête aux pieds et que c'est un cadavre qui t'aime et t'adore et qui ne te quittera jamais, jamais !... Regarde, je ne ris plus, je pleure, je pleure pour toi, Christine, qui as arraché mon masque et qui, par conséquent, ne peux plus jamais me quitter !... Tant que tu m'as cru beau, tu aurais pu revenir, je sais que tu serais revenue... mais, maintenant que tu connais ma hideur, tu t'enfuirais pour de bon... Alors, je te garderai ici !... Pourquoi as-tu voulu me voir ? Oh, folle Christine, qui as voulu me voir !... Alors que mon propre père ne m'a jamais vu et que ma mère, pour ne pas me voir, m'a fait cadeau de mon premier masque !"

Il m'avait lâchée enfin et se traînait sur le sol en poussant des sanglots terribles. Puis il rampa comme un serpent, entra dans sa chambre, ferma la porte et me laissa seule à mes réflexions. Bientôt, j'entendis le son de l'orgue ; et alors je commençai à comprendre la phrase méprisante d'Erik lorsqu'il parlait de la musique d'Opéra. Ce que j'entendais maintenant était tout à fait différent de ce que j'avais entendu jusqu'alors. Son Don Juan Triomphant (car je ne doutais pas qu'il se fût précipité vers son chef-d'œuvre pour oublier l'horreur du moment) me parut d'abord être un long, affreux et magnifique sanglot. Mais, peu à peu, il exprima toute émotion, toute souffrance dont l'humanité est capable. Il m'enivra ; et j'ouvris la porte qui nous séparait. Erik se leva, à mon entrée, MAIS N'OSA PAS SE TOURNER VERS MOI. "Erik," criai-je, "montre-moi ton visage sans crainte ! Je jure que tu es le plus malheureux et le plus sublime des hommes ; et, si jamais encore je frissonne en te regardant, ce sera parce que je penserai à la splendeur de ton génie !" Alors Erik se retourna, car il me crut, et j'eus aussi foi en moi-même. Il tomba à mes pieds, avec des mots d'amour... avec des mots d'amour dans sa bouche morte... et la musique avait cessé... Il baisa l'ourlet de ma robe et ne vit pas que je fermais les yeux.

Que puis-je te dire de plus, mon cher ? Tu connais maintenant la tragédie. Cela dura quinze jours — quinze jours pendant lesquels je lui ai menti. Mes mensonges étaient aussi hideux que le monstre qui les inspirait ; mais ils étaient le prix de ma liberté. J'ai brûlé son masque ; et je me suis si bien débrouillée que, même quand il ne chantait pas, il essayait de capter mon regard, comme un chien assis près de son maître. Il était mon fidèle esclave et me prodiguait d'infinies petites attentions. Peu à peu, je lui ai donné une telle confiance qu'il a osé m'emmener me promener sur les bords du lac et me faire ramer dans la barque sur ses eaux de plomb ; vers la fin de ma captivité, il m'a fait sortir par les grilles qui fermaient les passages souterrains de la rue Scribe. Là, une voiture nous attendait et nous a conduits au Bois. La nuit où nous t'avons rencontré m'a été presque fatale, car il est terriblement jaloux de toi et j'ai dû lui dire que tu partais bientôt... Puis, enfin, après quinze jours de cette horrible captivité, durant laquelle j'étais tour à tour remplie de pitié, d'enthousiasme, de désespoir et d'horreur, il m'a crue quand j'ai dit : "JE REVIENDRAI !" »

« Et tu es revenue, Christine », gémit Raoul.

« Oui, mon cher, et je dois te dire que ce ne sont pas ses menaces effrayantes en me rendant la liberté qui m'ont aidée à tenir ma parole, mais le sanglot déchirant qu'il a poussé sur le seuil du tombeau... Ce sanglot m'a attachée au malheureux plus que je ne le soupçonnais moi-même en lui disant adieu. Pauvre Erik ! Pauvre Erik ! »

« Christine », dit Raoul en se levant, « tu me dis que tu m'aimes ; mais tu avais à peine recouvré ta liberté depuis quelques heures que tu retournais vers Erik ! Souviens-toi du bal masqué ! »

« Oui ; et te souviens-tu de ces heures que j'ai passées avec toi, Raoul... au grand danger de nous deux ? »

« Je doutais de ton amour pour moi, durant ces heures-là. »

« En doutes-tu encore, Raoul ?... Alors sache que chacune de mes visites à Erik augmentait mon horreur pour lui ; car chacune de ces visites, au lieu de le calmer, comme je l'espérais, le rendait fou d'amour ! Et j'ai si peur, si peur !... »

« Tu as peur... mais m'aimes-tu ? Si Erik était beau, m'aimerais-tu, Christine ? »

Elle se leva à son tour, passa ses deux bras tremblants autour du cou du jeune homme et dit :

« Oh, mon fiancé d'un jour, si je ne t'aimais pas, je ne te donnerais pas mes lèvres ! Prends-les, pour la première et la dernière fois. »

Il baisa ses lèvres ; mais la nuit qui les entourait fut déchirée, ils s'enfuirent comme à l'approche d'un orage et leurs yeux, remplis de terreur d'Erik, leur montrèrent, avant qu'ils ne disparaissent, haut au-dessus d'eux, un immense oiseau de nuit qui les fixait de ses yeux flamboyants et semblait s'accrocher à la corde de la lyre d'Apollon.

Chapitre XIII Un coup de maître du trappeur amoureux

Raoul et Christine coururent, désireux d'échapper au toit et aux yeux flamboyants qui ne se montraient que dans l'obscurité ; et ils ne s'arrêtèrent pas avant d'être arrivés au huitième étage en descendant.

Il n'y avait pas de représentation à l'Opéra ce soir-là et les passages étaient vides. Soudain, une forme étrange se dressa devant eux et leur barra la route :

« Non, pas par ici ! »

Et la forme indiqua un autre passage par lequel ils devaient rejoindre les coulisses. Raoul voulut s'arrêter et demander une explication. Mais la forme, qui portait une sorte de longue redingote et un bonnet pointu, dit :

« Vite ! Partez vite ! »

Christine traînait déjà Raoul, le contraignant à recommencer à courir.

« Mais qui est-ce ? Qui est cet homme ? » demanda-t-il.

Christine répondit : « C'est le Persan. »

« Que fait-il ici ? »

« Personne ne le sait. Il est toujours à l'Opéra. »

« Tu me fais fuir, pour la première fois de ma vie. Si nous avons vraiment vu Erik, ce que j'aurais dû faire, c'est de le clouer à la lyre d'Apollon, tout comme nous clouons les chouettes aux murs de nos fermes bretonnes ; et il n'aurait plus été question de lui. »

« Mon cher Raoul, il aurait d'abord fallu grimper jusqu'à la lyre d'Apollon : ce n'est pas une mince affaire. »

« Les yeux flamboyants étaient là ! »

« Oh, tu deviens comme moi maintenant, à le voir partout ! Ce que j'ai pris pour des yeux flamboyants était probablement une paire d'étoiles brillant à travers les cordes de la lyre. »

Et Christine descendit un étage plus bas, suivie de Raoul.

« Puisque tu as pris la ferme décision de partir, Christine, je t'assure qu'il vaudrait mieux y aller tout de suite. Pourquoi attendre demain ? Il a peut-être pu nous entendre ce soir. »

« Non, non, il travaille, je te le dis, à son Don Juan Triomphant et ne pense pas à nous. »

« Tu en es si sûre que tu ne cesses de regarder derrière toi ! »

« Viens dans ma loge. »

« Ne vaudrait-il pas mieux nous retrouver en dehors de l'Opéra ? »

« Jamais, jusqu'à ce que nous partions pour de bon ! Cela nous porterait malheur, si je ne tenais pas ma parole. Je lui ai promis de ne te voir qu'ici. »

« C'est une chance pour moi qu'il t'ait permis ne serait-ce que cela. Sais-tu », dit Raoul avec amertume, « qu'il était très courageux de ta part de nous laisser jouer aux fiancés ? »

« Eh bien, mon cher, il est au courant de tout ! Il a dit : "Je te fais confiance, Christine. M. de Chagny est amoureux de toi et part à l'étranger. Avant qu'il ne s'en aille, je veux qu'il soit aussi heureux que je le suis." Les gens sont-ils si malheureux quand ils aiment ? »

« Oui, Christine, quand ils aiment et ne sont pas sûrs d'être aimés. »

Ils arrivèrent à la loge de Christine.

« Pourquoi penses-tu être plus en sécurité dans cette pièce que sur la scène ? » demanda Raoul. « Tu l'entendais à travers les murs ici, donc il peut certainement nous entendre. »

« Non. Il m'a donné sa parole de ne plus être derrière les murs de ma loge et je crois la parole d'Erik. Cette pièce et ma chambre sur le lac sont pour moi, exclusivement, et il ne doit pas les approcher. »

« Comment as-tu pu passer de cette pièce dans ce passage sombre, Christine ? Si nous essayions de reproduire tes mouvements ; tu veux ? »

« C'est dangereux, mon cher, car la glace pourrait m'emporter à nouveau ; et, au lieu de m'enfuir, je serais obligée d'aller jusqu'au bout du passage secret vers le lac et là, d'appeler Erik. »

« T'entendrait-il ? »

« Erik m'entendra partout où je l'appellerai. Il me l'a dit. C'est un génie très curieux. Tu ne dois pas croire, Raoul, qu'il est simplement un homme qui s'amuse à vivre sous terre. Il fait des choses qu'aucun autre homme ne pourrait faire ; il sait des choses que personne au monde ne sait. »

« Prends garde, Christine, tu en fais de nouveau un fantôme ! »

« Non, ce n'est pas un fantôme ; c'est un homme du Ciel et de la terre, c'est tout. »

« Un homme du Ciel et de la terre... c'est tout !... Une belle façon de parler de lui !... Et es-tu toujours résolue à t'enfuir ? »

« Oui, demain. »

« Demain, tu n'auras plus aucune résolution ! »

« Alors, Raoul, tu devras t'enfuir avec moi malgré moi ; est-ce entendu ? »

« Je serai ici demain soir à minuit ; je tiendrai ma promesse, quoi qu'il arrive. Tu dis qu'après avoir écouté la représentation, il doit t'attendre dans la salle à manger sur le lac ? »

« Oui. »

« Et comment feras-tu pour le rejoindre, si tu ne sais pas comment sortir par la glace ? »

« Eh bien, en allant droit au bord du lac. »

Christine ouvrit une boîte, sortit une énorme clé et la montra à Raoul.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-il.

« La clé de la porte du passage souterrain de la rue Scribe. »

« Je comprends, Christine. Il mène droit au lac. Donne-la-moi, Christine, veux-tu ? »

« Jamais ! » dit-elle. « Ce serait traître ! »

Soudain, Christine changea de couleur. Une pâleur mortelle envahit ses traits.

« Oh ciel ! » cria-t-elle. « Erik ! Erik ! Aie pitié de moi ! »

« Tais-toi ! » dit Raoul. « Tu m'as dit qu'il pouvait t'entendre ! »

Mais l'attitude de la cantatrice devenait de plus en plus inexplicable. Elle se tordait les doigts, répétant, d'un air égaré :

« Oh, Ciel ! Oh, Ciel ! »

« Mais qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que c'est ? » supplia Raoul.

« La bague... la bague en or qu'il m'a donnée. »

« Oh, alors Erik t'a donné cette bague ! »

« Tu sais bien qu'il l'a fait, Raoul ! Mais ce que tu ne sais pas, c'est que, quand il me l'a donnée, il a dit : "Je te rends ta liberté, Christine, à condition que cette bague soit toujours à ton doigt. Tant que tu la garderas, tu seras protégée contre tout danger et Erik restera ton ami. Mais malheur à toi si tu t'en sépares jamais, car Erik se vengera !"... Mon cher, mon cher, la bague a disparu !... Malheur à nous deux ! »

Ils cherchèrent tous deux la bague, mais ne purent la trouver. Christine refusa de se laisser apaiser.

« C'était pendant que je te donnais ce baiser, là-haut, sous la lyre d'Apollon », dit-elle. « La bague a dû glisser de mon doigt et tomber dans la rue ! Nous ne pourrons jamais la retrouver. Et quels malheurs nous attendent maintenant ! Oh, s'enfuir ! »

« Fuyons tout de suite », insista Raoul, une fois de plus.

Elle hésita. Il crut qu'elle allait dire oui... Puis ses pupilles brillantes s'éteignirent et elle dit :

« Non ! Demain ! »

Et elle le quitta précipitamment, se tordant et se frottant toujours les doigts, comme si elle espérait faire revenir la bague ainsi.

Raoul rentra chez lui, très perturbé par tout ce qu'il avait entendu.

« Si je ne la sauve pas des mains de ce charlatan », dit-il tout haut en se mettant au lit, « elle est perdue. Mais je la sauverai. »

Il éteignit sa lampe et ressentit le besoin d'insulter Erik dans l'obscurité. À trois reprises, il cria :

« Charlatan !... Charlatan !... Charlatan ! »

Mais, soudain, il se redressa sur son coude. Une sueur froide coulait de ses tempes. Deux yeux, pareils à des charbons ardents, étaient apparus au pied de son lit. Ils le fixaient, terriblement, dans l'obscurité de la nuit.

Raoul n'était pas lâche ; et pourtant il tremblait. Il tendit une main tâtonnante et hésitante vers la table de chevet. Il trouva les allumettes et alluma sa bougie. Les yeux disparurent.

Toujours inquiet, il se dit :

« Elle m'a dit que SES yeux ne se montraient que dans le noir. Ses yeux ont disparu à la lumière, mais IL peut être toujours là. »

Et il se leva, fouilla partout, fit le tour de la chambre. Il regarda sous son lit, comme un enfant. Puis il se trouva absurde, se recoucha et souffla la bougie. Les yeux réapparurent.

Il s'assit et les fixa en retour avec tout le courage qu'il possédait. Puis il cria :

« Est-ce toi, Erik ? Homme, génie ou fantôme, est-ce toi ? »

Il réfléchit : « Si c'est lui, il est sur le balcon ! »

Alors il courut à la commode et tâtonna pour trouver son revolver. Il ouvrit la porte-fenêtre du balcon, regarda dehors, ne vit rien et referma la fenêtre. Il retourna au lit, frissonnant, car la nuit était froide, et posa le revolver sur la table à portée de main.

Les yeux étaient toujours là, au pied du lit. Étaient-ils entre le lit et la vitre ou derrière la vitre, c'est-à-dire sur le balcon ? C'est ce que Raoul voulait savoir. Il voulait aussi savoir si ces yeux appartenaient à un être humain... Il voulait tout savoir. Alors, patiemment, calmement, il saisit son revolver et prit la visée. Il visa un peu au-dessus des deux yeux. Sûrement, si c'étaient des yeux et si, au-dessus de ces deux yeux, il y avait un front et si Raoul n'était pas trop maladroit...

Le coup de feu fit un fracas terrible dans le silence de la maison endormie. Et, tandis que des pas accouraient dans les couloirs, Raoul resta assis, le bras tendu, prêt à tirer de nouveau, si besoin était.

Cette fois, les deux yeux avaient disparu.

Des domestiques apparurent, portant des lumières ; le comte Philippe, terriblement inquiet :

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Je crois que j'ai rêvé », répondit le jeune homme. « J'ai tiré sur deux étoiles qui m'empêchaient de dormir. »

« Tu délires ! Es-tu malade ? Pour l'amour de Dieu, dis-le-moi, Raoul : que s'est-il passé ? »

Et le comte s'empara du revolver.

« Non, non, je ne délire pas... D'ailleurs, nous allons bientôt voir... »

Il sortit du lit, enfila une robe de chambre et des pantoufles, prit une lumière des mains d'un domestique et, ouvrant la fenêtre, sortit sur le balcon.

Le comte vit que la fenêtre avait été percée par une balle à hauteur d'homme. Raoul était penché sur le balcon avec sa bougie : « Ah ! » dit-il. « Du sang !... Du sang !... Ici, là, encore du sang !... C'est une bonne chose ! Un fantôme qui saigne est moins dangereux ! » ricana-t-il.

« Raoul ! Raoul ! Raoul ! »

Le comte le secouait comme s'il essayait de réveiller un somnambule.

« Mais, mon cher frère, je ne dors pas ! » protesta Raoul avec impatience. « Tu peux voir le sang toi-même. Je pensais avoir rêvé et tiré sur deux étoiles. C'étaient les yeux d'Erik... et voici son sang !... Après tout, peut-être ai-je eu tort de tirer ; et Christine est bien capable de ne jamais me pardonner... Tout cela ne serait pas arrivé si j'avais tiré les rideaux avant de me coucher. »

« Raoul, es-tu devenu fou tout à coup ? Réveille-toi ! »

« Quoi, encore ? Tu ferais mieux de m'aider à trouver Erik... car, après tout, un fantôme qui saigne, ça se retrouve toujours. »

Le valet du comte dit :

« C'est vrai, monsieur ; il y a du sang sur le balcon. »

L'autre domestique apporta une lampe, à la lumière de laquelle ils examinèrent le balcon avec soin. Les traces de sang suivaient la rampe jusqu'à une gouttière ; puis elles remontaient le long de la gouttière.

« Mon cher ami », dit le comte Philippe, « tu as tiré sur un chat. »

« Le malheur », dit Raoul avec un rictus, « c'est qu'il est fort possible. Avec Erik, on ne sait jamais. Est-ce Erik ? Est-ce le chat ? Est-ce le fantôme ? Non, avec Erik, on ne peut pas savoir ! »

Raoul continua à faire ce genre de remarques étranges qui correspondaient si intimement et logiquement aux préoccupations de son cerveau et qui, en même temps, tendaient à persuader beaucoup de gens que son esprit était dérangé. Le comte lui-même fut saisi par cette idée ; et, plus tard, le juge d'instruction, après avoir reçu le rapport du commissaire de police, parvint à la même conclusion.

« Qui est Erik ? » demanda le comte en serrant la main de son frère.

« C'est mon rival. Et, s'il n'est pas mort, c'est dommage. »

Il congédia les domestiques d'un geste de la main et les deux Chagny restèrent seuls. Mais les hommes n'étaient pas hors de portée de voix que le valet du comte entendit Raoul dire, distinctement et avec force :

« J'enlèverai Christine Daaé cette nuit. »

Cette phrase fut répétée plus tard à M. Faure, le juge d'instruction. Mais personne ne sut jamais exactement ce qui s'était passé entre les deux frères lors de cet entretien. Les domestiques déclarèrent que ce n'était pas leur première dispute. Leurs voix traversaient le mur ; et il était toujours question d'une actrice nommée Christine Daaé.

Au petit-déjeuner — le petit-déjeuner matinal, que le comte prenait dans son cabinet — Philippe fit appeler son frère. Raoul arriva silencieux et sombre. La scène fut très courte. Philippe tendit à son frère un exemplaire de l'Époque et dit :

« Lis ça ! »

Le vicomte lut :

« La dernière nouvelle du Faubourg est qu'il y a une promesse de mariage entre Mlle Christine Daaé, la chanteuse d'opéra, et M. le vicomte Raoul de Chagny. Si l'on en croit les commérages, le comte Philippe a juré que, pour la première fois dans l'histoire, les Chagny ne tiendraient pas leur promesse. Mais, comme l'amour est tout-puissant, à l'Opéra comme — et même plus que — ailleurs, nous nous demandons comment le comte Philippe compte empêcher le vicomte, son frère, de mener la nouvelle Marguerite à l'autel. On dit que les deux frères s'adorent ; mais le comte se trompe curieusement s'il s'imagine que l'amour fraternel triomphera de l'amour pur et simple. »

« Tu vois, Raoul », dit le comte, « tu nous rends ridicules ! Cette petite fille t'a tourné la tête avec ses histoires de fantômes. »

Le vicomte avait évidemment répété le récit de Christine à son frère, durant la nuit. Tout ce qu'il dit maintenant fut :

« Adieu, Philippe. »

« As-tu vraiment pris ta décision ? Tu pars ce soir ? Avec elle ? »

Pas de réponse.

« Tu ne feras sûrement pas une telle folie ! JE saurai comment t'en empêcher ! »

« Adieu, Philippe », répéta le vicomte, et il quitta la pièce.

Cette scène fut décrite au juge d'instruction par le comte lui-même, qui ne revit Raoul que ce soir-là, à l'Opéra, quelques minutes avant la disparition de Christine.

Raoul, en effet, consacra toute la journée à ses préparatifs de fuite. Les chevaux, la voiture, le cocher, les provisions, les bagages, l'argent nécessaire pour le voyage, la route à prendre (il avait résolu de ne pas prendre le train, afin de dépister le fantôme) : tout cela devait être réglé et prévu ; et cela l'occupa jusqu'à neuf heures du soir.

À neuf heures, une sorte de calèche de voyage, aux rideaux tirés, prit place dans le rang du côté de la Rotonde. Elle était attelée de deux chevaux vigoureux menés par un cocher dont le visage était presque dissimulé dans les longs plis d’un cache-nez. Devant cette voiture de voyage se trouvaient trois coupés, appartenant respectivement à Carlotta, revenue soudainement à Paris, à Sorelli et, en tête du rang, au comte Philippe de Chagny. Personne ne quitta la calèche. Le cocher resta sur son siège, et les trois autres cochers restèrent sur les leurs.

Une ombre, enveloppée dans une longue cape noire et coiffée d’un chapeau de feutre noir à bords mous, longea le trottoir entre la Rotonde et les voitures, examina la calèche avec attention, s’approcha des chevaux et du cocher, puis s’éloigna sans dire un mot. Le magistrat crut plus tard que cette ombre était celle du vicomte Raoul de Chagny ; mais je ne suis pas de cet avis, étant donné que ce soir-là, comme tous les soirs, le vicomte de Chagny portait un haut-de-forme, lequel chapeau, d’ailleurs, fut retrouvé par la suite. Je suis plus porté à penser que l’ombre était celle du fantôme, qui était au courant de toute l’affaire, comme le lecteur ne tardera pas à s’en apercevoir.

On donnait FAUST, il se trouve, devant une salle splendide. Le faubourg était magnifiquement représenté ; et le paragraphe paru le matin même dans L’ÉPOQUE avait déjà produit son effet, car tous les yeux étaient tournés vers la loge où le comte Philippe était assis, seul, avec une mine apparemment fort indifférente et désinvolte. L’élément féminin de ce brillant auditoire semblait curieusement intrigué ; et l’absence du vicomte donna lieu à force chuchotements derrière les éventails. Christine Daaé reçut un accueil assez froid. Ce public d'élite ne pouvait lui pardonner de viser si haut.

La cantatrice remarqua cette attitude hostile d’une partie de la salle et en fut décontenancée.

Les habitués de l’Opéra, qui prétendaient connaître la vérité sur l’idylle du vicomte, échangeaient des sourires significatifs à certains passages du rôle de Marguerite ; et ils firent mine de se tourner vers la loge de Philippe de Chagny lorsque Christine chanta :

« Je voudrais bien savoir quel était ce seigneur Qui m’aborda, S’il est noble ou non, et comment il se nomme. »

Le comte était assis, le menton dans la main, et semblait ne prêter aucune attention à ces manifestations. Il gardait les yeux fixés sur la scène ; mais ses pensées paraissaient bien loin.

Christine perdait de plus en plus son assurance. Elle tremblait. Elle se sentait au bord de la défaillance… Carolus Fonta se demandait si elle était malade, si elle pourrait tenir la scène jusqu’à la fin de l’acte du jardin. Dans la salle, on se souvenait de la catastrophe survenue à Carlotta à la fin de cet acte et du fameux « coin » qui avait momentanément interrompu sa carrière à Paris.

Juste à ce moment, Carlotta fit son entrée dans une loge faisant face à la scène, une entrée sensationnelle. La pauvre Christine leva les yeux sur ce nouveau sujet d’émoi. Elle reconnut sa rivale. Elle crut voir un rictus sur ses lèvres. Cela la sauva. Elle oublia tout pour triompher une fois de plus.

À partir de cet instant, la prima donna chanta de toute son âme. Elle essaya de surpasser tout ce qu’elle avait fait jusque-là ; et elle y réussit. Au dernier acte, lorsqu’elle entama l’invocation aux anges, elle fit sentir à tous les spectateurs qu’eux aussi avaient des ailes.

Au centre de l’amphithéâtre, un homme se leva et resta debout, face à la cantatrice. C’était Raoul.

« Anges purs, anges radieux… »

Et Christine, les bras tendus, la gorge pleine de musique, la gloire de ses cheveux tombant sur ses épaules nues, lança le cri divin :

« Je m’abandonne à vous ! »

C’est à cet instant que la scène fut soudainement plongée dans l’obscurité. Cela se produisit si rapidement que les spectateurs n’eurent guère le temps de pousser un cri de stupeur, car le gaz ralluma aussitôt la scène. Mais Christine Daaé n’était plus là !

Qu’était-elle devenue ? Quel était ce miracle ? Tous échangeaient des regards sans comprendre, et l’excitation atteignit immédiatement son comble. La tension n’était pas moins grande sur la scène elle-même. Des hommes se précipitèrent depuis les coulisses vers l’endroit où Christine chantait à l’instant même. La représentation fut interrompue dans le plus grand désordre.

Où Christine était-elle passée ? Quel sortilège l’avait enlevée sous les yeux de milliers de spectateurs enthousiastes et des bras de Carolus Fonta lui-même ? C’était comme si les anges l’avaient réellement emportée « pour se reposer ».

Raoul, toujours debout dans l’amphithéâtre, avait poussé un cri. Le comte Philippe s’était levé d’un bond dans sa loge. Les gens regardaient la scène, le comte, Raoul, et se demandaient si cet événement curieux avait un rapport avec le paragraphe du journal du matin. Mais Raoul quitta précipitamment sa place, le comte disparut de sa loge et, pendant que le rideau baissait, les abonnés se ruèrent vers la porte qui menait dans les coulisses. Le reste du public attendait dans un brouhaha indescriptible. Tout le monde parlait à la fois. Chacun tentait de proposer une explication à cet incident extraordinaire.

Enfin, le rideau se leva lentement et Carolus Fonta s’avança vers le pupitre du chef d’orchestre et dit, d’une voix triste et grave :

« Mesdames et messieurs, un événement sans précédent vient de se produire et nous a plongés dans la plus grande consternation. Notre camarade, Christine Daaé, a disparu sous nos yeux et personne ne peut nous dire comment ! »

Chapitre XIV L’attitude singulière d’une épingle de sûreté

Derrière le rideau, il y avait une foule indescriptible. Artistes, machinistes, danseuses, figurants, choristes, abonnés, tous posaient des questions, criaient et se bousculaient.

« Qu’est-elle devenue ? »

« Elle s’est sauvée. »

« Avec le vicomte de Chagny, bien sûr ! »

« Non, avec le comte ! »

« Ah, voici Carlotta ! C’est Carlotta qui a fait le coup ! »

« Non, c’était le fantôme ! » Et quelques-uns riaient, d’autant plus qu’un examen minutieux des trappes et des planches avait écarté l’idée d’un accident.

Au milieu de cette foule bruyante, trois hommes se parlaient à voix basse avec des gestes désespérés. C’étaient Gabriel, le chef des chœurs ; Mercier, le régisseur ; et Remy, le secrétaire. Ils s’étaient retirés dans un coin du dégagement par lequel la scène communique avec le large couloir menant au foyer de la danse. Là, ils discutaient derrière d’énormes accessoires.

« J’ai frappé à la porte, dit Remy. Ils n’ont pas répondu. Peut-être ne sont-ils pas au bureau. De toute façon, il est impossible de savoir, car ils ont emporté les clés. »

« Ils », c’étaient évidemment les directeurs, qui avaient donné l’ordre, pendant le dernier entracte, de ne pas être dérangés sous aucun prétexte. Ils ne recevaient personne.

« Tout de même, s’exclama Gabriel, on n’enlève pas une cantatrice, en plein milieu de la scène, tous les jours ! »

« Est-ce que vous leur avez crié cela ? » demanda Mercier avec impatience.

« Je vais y retourner », dit Remy, et il disparut en courant.

Sur ces entrefaites, le régisseur de scène arriva.

« Eh bien, Monsieur Mercier, vous venez ? Que faites-vous tous les deux ici ? On vous demande, Monsieur le Régisseur. »

« Je refuse de savoir ou de faire quoi que ce soit avant l’arrivée du commissaire, déclara Mercier. J’ai fait appeler Mifroid. Nous verrons bien quand il sera là ! »

« Et moi, je vous dis que vous devriez descendre à l’orgue immédiatement. »

« Pas avant l’arrivée du commissaire. »

« Je suis descendu moi-même à l’orgue. »

« Ah ! Et qu’avez-vous vu ? »

« Eh bien, je n’ai vu personne ! Vous entendez, personne ! »

« Que voulez-vous que j’aille faire là-dessous ? »

« Vous avez raison ! » dit le régisseur en se passant furieusement les mains dans ses cheveux rebelles. « Vous avez raison ! Mais il pourrait y avoir quelqu’un à l’orgue qui nous expliquerait comment la scène a été soudainement plongée dans l’obscurité. Or, Mauclair est introuvable. Comprenez-vous cela ? »

Mauclair était l’allumeur de gaz, qui dispensait le jour et la nuit à sa guise sur la scène de l’Opéra.

« Mauclair est introuvable ! répéta Mercier, interdit. Eh bien, et ses assistants ? »

« Il n’y a ni Mauclair ni assistants ! Personne aux lumières, je vous dis ! Vous imaginez, rugit le régisseur, que cette petite a dû être enlevée par quelqu’un d’autre : elle ne s’est pas sauvée toute seule ! C’est un coup monté et il faut qu’on sache… Et que font les directeurs pendant ce temps ? … J’ai donné l’ordre de ne laisser personne descendre aux lumières et j’ai posté un pompier devant la loge de l’allumeur, à côté de l’orgue. N’était-ce pas correct ? »

« Oui, oui, très correct, très correct. Et maintenant, attendons le commissaire. »

Le régisseur s’éloigna en haussant les épaules, pestant, marmonnant des insultes contre ces poules mouillées qui restaient tranquillement tapies dans un coin pendant que tout le théâtre était sens dessus dessous.

Gabriel et Mercier n’étaient pas si tranquilles que cela. Seulement, ils avaient reçu un ordre qui les paralysait. Les directeurs ne devaient être dérangés sous aucun prétexte. Remy avait violé cet ordre sans aucun succès.

À ce moment, il revint de sa nouvelle expédition, l’air curieusement effaré.

« Eh bien, les avez-vous vus ? » demanda Mercier.

« Moncharmin a fini par ouvrir la porte. Ses yeux lui sortaient de la tête. J’ai cru qu’il allait me frapper. Je n’ai pas pu placer un mot ; et devinez ce qu’il m’a crié ? “Avez-vous une épingle de sûreté ?” “Non !” “Eh bien, alors, filez !” J’ai essayé de lui dire qu’une chose inouïe s’était passée sur la scène, mais il a rugi : “Une épingle de sûreté ! Donnez-moi une épingle de sûreté tout de suite !” Un garçon l’a entendu – il beuglait comme un taureau – a accouru avec une épingle de sûreté et la lui a donnée ; sur quoi Moncharmin m’a claqué la porte au nez, et voilà ! »

« Et vous n’avez pas pu dire : “Christine Daaé” ? »

« J’aurais aimé vous voir à ma place. Il écumait. Il ne pensait qu’à son épingle de sûreté. Je crois que s’ils ne lui en avaient pas apporté une sur-le-champ, il serait tombé en syncope ! … Oh, tout cela n’est pas naturel ; et nos directeurs deviennent fous ! … D’ailleurs, ça ne peut pas durer comme ça ! Je n’ai pas l’habitude d’être traité de cette façon ! »

Soudain, Gabriel chuchota :

« C’est encore un coup du O. G. »

Remy eut un sourire, Mercier un soupir et sembla vouloir parler… mais, rencontrant le regard de Gabriel, il ne dit rien.

Cependant, Mercier sentait sa responsabilité s’alourdir à mesure que les minutes passaient sans que les directeurs apparaissent ; et, finalement, il n’y tint plus.

« Écoutez, je vais aller les débusquer moi-même ! »

Gabriel, devenant très sombre et très sérieux, l’arrêta.

« Faites attention à ce que vous faites, Mercier ! S’ils restent dans leur bureau, c’est probablement parce qu’ils le doivent ! Le O. G. a plus d’un tour dans son sac ! »

Mais Mercier secoua la tête.

« C’est leur affaire ! J’y vais ! Si on m’avait écouté, la police saurait tout depuis longtemps ! »

Et il partit.

« Qu’est-ce que “tout” ? demanda Remy. Qu’y avait-il à dire à la police ? Pourquoi ne répondez-vous pas, Gabriel ? … Ah, donc vous savez quelque chose ! Eh bien, vous feriez mieux de me le dire aussi, si vous ne voulez pas que je crie que vous devenez tous fous ! … Oui, c’est ce que vous êtes : fous ! »

Gabriel prit un air stupide et fit semblant de ne pas comprendre l’emportement inconvenant du secrétaire particulier.

« Quel “quelque chose” suis-je censé savoir ? dit-il. Je ne vois pas ce que vous voulez dire. »

Remy commença à perdre patience.

« Ce soir, Richard et Moncharmin se sont conduits comme des aliénés, ici, entre les actes. »

« Je n’ai rien remarqué », grogna Gabriel, très ennuyé.

« Alors vous êtes le seul ! … Croyez-vous que je ne les ai pas vus ? … Et que M. Parabise, le directeur du Crédit Central, n’a rien remarqué ? … Et que M. de La Borderie, l’ambassadeur, n’a pas d’yeux pour voir ? … Voyons, tous les abonnés pointaient du doigt nos directeurs ! »

« Mais que faisaient nos directeurs ? » demanda Gabriel, prenant son air le plus innocent.

« Que faisaient-ils ? Vous savez mieux que quiconque ce qu’ils faisaient ! … Vous étiez là ! … Et vous les regardiez, vous et Mercier ! … Et vous étiez les deux seuls à ne pas rire. »

« Je ne comprends pas ! »

Gabriel leva les bras puis les laissa retomber le long du corps, geste signifiant que la question ne l’intéressait nullement. Remy continua :

« Quel est le sens de cette nouvelle manie ? POURQUOI NE VEULENT-ILS PLUS QUE PERSONNE NE S’APPROCHE D’EUX ? »

« Quoi ? ILS NE VEULENT PAS QUE PERSONNE NE S’APPROCHE D’EUX ? »

« ET ILS NE VEULENT PAS QUE PERSONNE NE LES TOUCHE ! »

« Vraiment ? Vous avez remarqué QU’ILS NE VEULENT PAS QUE PERSONNE NE LES TOUCHE ? C’est certainement bizarre ! »

« Oh, alors vous l’admettez ! Et il était temps ! Et ENSUITE, ILS MARCHENT À RECULONS ! »

« À RECULONS ! Vous avez vu nos directeurs MARCHER À RECULONS ? Tiens, je pensais qu’il n’y avait que les crabes qui marchaient à reculons ! »

« Ne riez pas, Gabriel ; ne riez pas ! »

« Je ne ris pas », protesta Gabriel, ayant l’air aussi solennel qu’un juge.

« Peut-être pouvez-vous me dire ceci, Gabriel, puisque vous êtes un intime de la direction : quand je me suis approché de M. Richard, devant le foyer, pendant l’entracte du Jardin, avec la main tendue, pourquoi M. Moncharmin m’a-t-il chuchoté précipitamment : “Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Quoi que vous fassiez, ne touchez pas M. le Directeur !” Suis-je censé être atteint d’une maladie contagieuse ? »

« C’est incroyable ! »

« Et, un peu plus tard, quand M. de La Borderie s’est approché de M. Richard, n’avez-vous pas vu M. Moncharmin se jeter entre eux et l’entendre s’écrier : “Monsieur l’Ambassadeur, je vous en supplie, ne touchez pas M. le Directeur” ? »

« C’est terrible ! … Et que faisait Richard pendant ce temps-là ? »

« Que faisait-il ? Eh bien, vous l’avez vu ! Il s’est retourné, A SALUÉ DEVANT LUI, BIEN QU’IL N’Y EÛT PERSONNE DEVANT LUI, ET S’EST RETIRÉ À RECULONS. »

« À RECULONS ? »

« Et Moncharmin, derrière Richard, s’est aussi retourné ; c’est-à-dire qu’il a décrit un demi-cercle derrière Richard et a aussi MARCHÉ À RECULONS ! … Et ils sont allés COMME ÇA jusqu’à l’escalier menant au bureau des directeurs : À RECULONS, À RECULONS, À RECULONS ! … Eh bien, s’ils ne sont pas fous, expliquez-moi ce que cela signifie ? »

« Peut-être répétaient-ils une figure de ballet », suggéra Gabriel, sans grande conviction dans la voix.

Le secrétaire était furieux de cette piètre plaisanterie, faite à un moment si dramatique. Il fronça les sourcils et contracta les lèvres. Puis il mit sa bouche à l’oreille de Gabriel :

« Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe des choses dont vous et Mercier êtes en partie responsables. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? » demanda Gabriel.

« Christine Daaé n’est pas la seule à avoir soudainement disparu ce soir. »

« Oh, quelle absurdité ! »

« Ce n’est pas une absurdité. Peut-être pouvez-vous me dire pourquoi, quand la mère Giry est descendue au foyer tout à l’heure, Mercier l’a prise par la main et l’a emmenée précipitamment avec lui ? »

« Vraiment ? » dit Gabriel, « je n’ai rien vu. »

« Vous l’avez vu, Gabriel, car vous êtes allé avec Mercier et la mère Giry dans le bureau de Mercier. Depuis lors, on vous a vus, vous et Mercier, mais personne n’a revu la mère Giry. »

« Vous croyez que nous l’avons mangée ? »

« Non, mais vous l’avez enfermée dans le bureau ; et quiconque passe devant le bureau peut l’entendre hurler : “Oh, les scélérats ! Oh, les scélérats !” »

À ce point de cette singulière conversation, Mercier arriva, tout essoufflé.

« Voilà ! dit-il d’une voix sombre. C’est pire que jamais ! … J’ai crié : “C’est une affaire grave ! Ouvrez la porte ! C’est moi, Mercier.” J’ai entendu des pas. La porte s’est ouverte et Moncharmin est apparu. Il était très pâle. Il a dit : “Que voulez-vous ?” J’ai répondu : “Quelqu’un a enlevé Christine Daaé.” Devinez ce qu’il a dit ? “Et c’est tant mieux !” Et il a fermé la porte, après m’avoir mis ceci dans la main. »

Mercier ouvrit la main ; Remy et Gabriel regardèrent.

« L’épingle de sûreté ! » cria Remy.

« Étrange ! Étrange ! » murmura Gabriel, qui ne put s’empêcher de frissonner.

Soudain, une voix les fit tous trois se retourner.

« Pardonnez-moi, messieurs. Pourriez-vous me dire où se trouve Christine Daaé ? »

Malgré la gravité des circonstances, l’absurdité de la question les aurait fait éclater de rire s’ils n’avaient aperçu un visage si accablé de douleur qu’ils furent aussitôt saisis de pitié. C’était le vicomte Raoul de Chagny.

Chapitre XV Christine ! Christine !

La première pensée de Raoul, après la disparition fantastique de Christine Daaé, fut d’accuser Erik. Il ne doutait plus des pouvoirs presque surnaturels de l’Ange de la Musique, dans ce domaine de l’Opéra où il avait établi son empire. Et Raoul se précipita sur la scène, dans un accès de folie amoureuse et de désespoir.

« Christine ! Christine ! » gémissait-il, l’appelant comme il sentait qu’elle devait l’appeler du fond de cet abîme obscur dans lequel le monstre l’avait entraînée. « Christine ! Christine ! »

Et il lui semblait entendre les cris de la jeune fille à travers les fragiles planches qui le séparaient d’elle. Il se pencha, il écouta… il erra sur la scène comme un fou. Ah, descendre, descendre dans ce gouffre de ténèbres dont chaque entrée lui était fermée ce soir-là… car les escaliers menant sous la scène étaient interdits à tout le monde !

« Christine ! Christine ! … »

Les gens l’écartaient en riant. Ils se moquaient de lui. Ils croyaient que le pauvre amoureux avait perdu la tête !

Par quel chemin insensé, à travers quels passages de mystère et d’ombre connus de lui seul, Erik avait-il traîné cette enfant à l’âme pure jusqu’à l’affreux repaire, avec la chambre Louis-Philippe, s’ouvrant sur le lac ?

« Christine ! Christine ! … Pourquoi ne réponds-tu pas ? … Es-tu en vie ? … »

Des pensées hideuses traversaient le cerveau congestionné de Raoul. Bien sûr, Erik devait avoir découvert leur secret, devait avoir su que Christine lui avait été infidèle. Quelle vengeance allait être la sienne !

Et Raoul repensa aux étoiles jaunes qui étaient venues, la veille, roder sur son balcon. Pourquoi ne les avait-il pas éteintes pour de bon ? Il y avait des yeux d’hommes qui se dilataient dans l’obscurité et brillaient comme des étoiles ou comme des yeux de chat. Certes, les albinos, qui semblaient avoir des yeux de lapin le jour, avaient des yeux de chat la nuit : tout le monde savait cela ! … Oui, oui, il avait sans aucun doute tiré sur Erik. Pourquoi ne l’avait-il pas tué ? Le monstre s’était enfui par la gouttière comme un chat ou un bagnard qui – tout le monde savait cela aussi – gravirait le ciel lui-même avec l’aide d’une gouttière… Sans doute Erik contemplait-il à ce moment-là quelque mesure décisive contre Raoul, mais il avait été blessé et s’était retourné contre la pauvre Christine à la place.

Telles étaient les pensées cruelles qui hantaient Raoul tandis qu’il courait vers la loge de la cantatrice.

« Christine ! Christine ! »

Des larmes amères brûlaient les paupières du jeune homme en voyant éparpillés sur les meubles les vêtements que sa belle fiancée devait porter à l’heure de leur fuite. Oh, pourquoi avait-elle refusé de partir plus tôt ?

Pourquoi avait-elle joué avec la catastrophe menaçante ? Pourquoi joué avec le cœur du monstre ? Pourquoi, dans un dernier élan de pitié, avait-elle insisté pour jeter, comme une ultime aumône à l’âme de ce démon, son chant divin :

« Anges purs, anges radieux, Je m’abandonne à vous ! »

Raoul, la gorge nouée par les sanglots, les imprécations et les insultes, tâtonna maladroitement sur la grande glace qui s’était ouverte une nuit, sous ses yeux, pour laisser passer Christine vers la sombre demeure d’en bas. Il poussa, pressa, tâtonna, mais la glace n’obéissait apparemment qu’à Erik… Peut-être les gestes ne suffisaient-ils pas avec une glace de ce genre ? Peut-être attendait-on de lui qu’il prononçât certains mots ? Quand il était petit, il avait entendu dire qu’il existait des choses qui obéissaient à la parole !

Soudain, Raoul se souvint d’une histoire de grille s’ouvrant sur la rue Scribe, un passage souterrain allant directement à la rue Scribe depuis le lac… Oui, Christine lui en avait parlé… Et, lorsqu’il découvrit que la clé n’était plus dans la boîte, il courut quand même vers la rue Scribe. Dehors, dans la rue, il passa ses mains tremblantes sur les énormes pierres, chercha des issues… rencontra des barreaux de fer… étaient-ce ceux-là ? … Ou ceux-ci ? … Ou pourrait-ce être cette bouche d’aération ? … Il plongea ses yeux inutiles à travers les barreaux… Comme il faisait noir là-dedans ! … Il écouta… Tout était silence ! … Il fit le tour du bâtiment… et arriva à de plus grands barreaux, d’immenses grilles ! … C’était l’entrée de la Cour de l’Administration.

Raoul se précipita dans la loge du concierge.

« Je vous demande pardon, madame, pourriez-vous me dire où trouver une grille ou une porte, faite de barreaux, de barreaux de fer, s'ouvrant sur la rue Scribe... et menant au lac ?... Vous connaissez le lac dont je parle ?... Oui, le lac souterrain... sous l'Opéra. »

« Oui, monsieur, je sais qu'il y a un lac sous l'Opéra, mais je ne sais pas quelle porte y mène. Je n'y suis jamais allée ! »

« Et la rue Scribe, madame, la rue Scribe ? N'êtes-vous jamais allée rue Scribe ? »

La femme rit, elle éclata de rire ! Raoul s'éloigna en trombe, rugissant de colère, monta les escaliers quatre à quatre, les redescendit, se précipita dans toute la partie administrative de l'opéra, et se retrouva une fois de plus dans la lumière de la scène.

Il s'arrêta, le cœur battant dans sa poitrine : et si l'on avait retrouvé Christine Daaé ? Il vit un groupe d'hommes et demanda :

« Je vous demande pardon, messieurs. Pourriez-vous me dire où se trouve Christine Daaé ? »

Et quelqu'un rit.

Au même instant, la scène bourdonna d'un nouveau bruit et, au milieu d'une foule d'hommes en habit, parlant et gesticulant tous ensemble, apparut un homme qui semblait très calme et affichait un visage agréable, tout rose et joufflu, couronné de cheveux bouclés et éclairé par une paire d'yeux bleus merveilleusement sereins. Mercier, le régisseur, attira l'attention du vicomte de Chagny sur lui et dit :

« Voici le monsieur à qui vous devriez poser votre question, monsieur. Permettez-moi de vous présenter Mifroid, le commissaire de police. »

« Ah, M. le vicomte de Chagny ! Enchanté de faire votre connaissance, monsieur », dit le commissaire. « Cela vous dérangerait-il de venir avec moi ?... Et maintenant, où sont les directeurs ?... Où sont les directeurs ? »

Mercier ne répondit pas, et Remy, le secrétaire, se porta volontaire pour informer que les directeurs étaient enfermés dans leur bureau et qu'ils ne savaient encore rien de ce qui s'était passé.

« Ce n'est pas possible ! Montons au bureau ! »

Et M. Mifroid, suivi d'une foule toujours plus nombreuse, se tourna vers la partie administrative du bâtiment. Mercier profita de la confusion pour glisser une clé dans la main de Gabriel :

« Tout cela va très mal », chuchota-t-il. « Vous feriez mieux de laisser sortir la mère Giry. »

Et Gabriel s'éloigna.

Ils arrivèrent bientôt à la porte des directeurs. Mercier frappa en vain : la porte restait close.

« Ouvrez au nom de la loi ! » commanda M. Mifroid d'une voix forte et plutôt anxieuse.

Enfin, la porte fut ouverte. Tous se précipitèrent dans le bureau, sur les talons du commissaire.

Raoul fut le dernier à entrer. Comme il s'apprêtait à suivre les autres dans la pièce, une main se posa sur son épaule et il entendit ces mots prononcés à son oreille :

« LES SECRETS D'ERIK NE CONCERNENT QUE LUI-MÊME ! »

Il se retourna avec une exclamation étouffée. La main qui s'était posée sur son épaule était maintenant placée sur les lèvres d'une personne à la peau d'ébène, aux yeux de jade et portant une toque d'astrakan sur la tête : le Persan ! L'inconnu maintint le geste qui recommandait la discrétion, puis, au moment où le vicomte étonné allait demander la raison de son intervention mystérieuse, il s'inclina et disparut.

Chapitre XVI : Les étonnantes révélations de Mme Giry sur ses relations personnelles avec le Fantôme de l'Opéra

Avant de suivre le commissaire dans le bureau des directeurs, je dois décrire certains événements extraordinaires qui se produisirent dans ce bureau que Remy et Mercier avaient vainement tenté d'ouvrir et dans lequel MM. Richard et Moncharmin s'étaient enfermés avec un objet que le lecteur ne connaît pas encore, mais qu'il est de mon devoir, en tant qu'historien, de révéler sans plus attendre.

J'ai eu l'occasion de dire que l'humeur des directeurs avait subi un changement désagréable depuis quelque temps, et de faire comprendre que ce changement n'était pas dû uniquement à la chute du lustre lors de la fameuse soirée du gala.

Le lecteur doit savoir que le fantôme avait été calmement payé de ses premiers vingt mille francs. Oh, il y avait eu des lamentations et des grincements de dents, certes ! Et pourtant, la chose s'était passée aussi simplement que possible.

Un matin, les directeurs trouvèrent sur leur table une enveloppe adressée à « Monsieur O. G. (privé) » et accompagnée d'un mot d'O. G. lui-même :

Le moment est venu d'exécuter la clause du carnet. Veuillez mettre vingt billets de mille francs chacun dans cette enveloppe, cachetez-la avec votre propre sceau et remettez-la à Mme Giry, qui fera le nécessaire.

Les directeurs n'hésitèrent pas ; sans perdre de temps à se demander comment ces foutues communications étaient parvenues dans un bureau qu'ils prenaient soin de garder fermé à clé, ils saisirent cette occasion de mettre la main sur le mystérieux maître chanteur. Et, après avoir raconté toute l'histoire, sous promesse de secret, à Gabriel et Mercier, ils mirent les vingt mille francs dans l'enveloppe et, sans demander d'explications, la remirent à Mme Giry, qui avait été rétablie dans ses fonctions. La logeuse ne montra aucun étonnement. Je n'ai guère besoin de dire qu'elle était bien surveillée. Elle alla tout droit à la loge du fantôme et plaça la précieuse enveloppe sur la petite tablette fixée au rebord. Les deux directeurs, ainsi que Gabriel et Mercier, étaient cachés de telle sorte qu'ils ne perdirent pas l'enveloppe de vue une seconde pendant la représentation, et même après, car, l'enveloppe n'ayant pas bougé, ceux qui la surveillaient ne bougèrent pas non plus ; et Mme Giry s'en alla alors que les directeurs, Gabriel et Mercier étaient toujours là. Finalement, ils se lassèrent d'attendre et ouvrirent l'enveloppe, après s'être assurés que les sceaux n'avaient pas été brisés.

À première vue, Richard et Moncharmin pensèrent que les billets étaient toujours là ; mais ils s'aperçurent bientôt qu'il ne s'agissait pas des mêmes. Les vingt vrais billets avaient disparu et avaient été remplacés par vingt billets de la « Banque de Saint-Farce » !

La rage et la frayeur des directeurs furent indubitables. Moncharmin voulut envoyer chercher le commissaire de police, mais Richard s'y opposa. Il avait sans doute un plan, car il dit :

« Ne nous rendons pas ridicules ! Tout Paris rirait de nous. O. G. a gagné la première manche : nous gagnerons la seconde. »

Il pensait à l'allocation du mois suivant.

Néanmoins, ils avaient été si complètement bernés qu'ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir un certain abattement. Et, ma foi, ce n'était pas difficile à comprendre. Il ne faut pas oublier que les directeurs avaient toujours, au fond de leur esprit, l'idée que cet incident étrange pourrait être une mauvaise plaisanterie de la part de leurs prédécesseurs et qu'il ne fallait pas le divulguer prématurément. D'un autre côté, Moncharmin était parfois troublé par un soupçon à l'encontre de Richard lui-même, qui avait parfois des lubies fantaisistes. Ils se contentèrent donc d'attendre les événements, tout en gardant un œil sur la mère Giry. Richard ne voulait pas qu'on lui adressât la parole.

« Si elle est complice », disait-il, « les billets sont partis depuis longtemps. Mais, à mon avis, elle est simplement idiote. »

« Elle n'est pas la seule idiote dans cette affaire », dit Moncharmin pensivement.

« Eh bien, qui aurait pu le penser ? » gémit Richard. « Mais n'ayez crainte... la prochaine fois, j'aurai pris mes précautions. »

La prochaine fois tomba le jour même qui vit la disparition de Christine Daaé. Le matin, un mot du fantôme leur rappela que l'argent était dû. Il disait :

Faites exactement comme la dernière fois. Cela a très bien fonctionné. Mettez les vingt mille dans l'enveloppe et remettez-la à notre excellente Mme Giry.

Et le mot était accompagné de l'enveloppe habituelle. Ils n'avaient qu'à y insérer les billets.

Cela fut fait environ une demi-heure avant que le rideau ne se lève sur le premier acte de Faust. Richard montra l'enveloppe à Moncharmin. Puis il compta les vingt billets de mille francs devant lui et les mit dans l'enveloppe, mais sans la fermer.

« Et maintenant », dit-il, « faisons entrer la mère Giry. »

On fit venir la vieille femme. Elle entra avec une révérence cérémonieuse. Elle portait toujours sa robe de taffetas noir, dont la couleur virait rapidement au rouille et au lilas, sans parler de son chapeau miteux. Elle semblait de bonne humeur. Elle dit aussitôt :

« Bonsoir, messieurs ! C'est pour l'enveloppe, je suppose ? »

« Oui, Mme Giry », dit Richard, très aimablement. « Pour l'enveloppe... et pour autre chose encore. »

« À votre service, M. Richard, à votre service. Et quelle est cette autre chose, s'il vous plaît ? »

« Tout d'abord, Mme Giry, j'ai une petite question à vous poser. »

« Je vous en prie, M. Richard : Mme Giry est là pour vous répondre. »

« Êtes-vous toujours en bons termes avec le fantôme ? »

« Mieux que jamais, monsieur ; mieux que jamais. »

« Ah, nous en sommes ravis... Dites-moi, Mme Giry », dit Richard sur le ton d'une confidence importante. « Nous pouvons tout aussi bien vous le dire, entre nous... vous n'êtes pas sotte ! »

« Pourquoi, monsieur », s'exclama la logeuse, arrêtant le balancement plaisant des plumes noires de son chapeau miteux, « je vous assure que personne n'en a jamais douté ! »

« Nous sommes tout à fait d'accord et nous nous comprendrons bientôt. L'histoire du fantôme, c'est du charabia, n'est-ce pas ?... Eh bien, toujours entre nous... cela a assez duré. »

Mme Giry regarda les directeurs comme s'ils parlaient chinois. Elle s'approcha de la table de Richard et demanda, assez anxieusement :

« Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas. »

« Oh, vous comprenez très bien. En tout cas, vous devez comprendre... Et, tout d'abord, dites-nous son nom. »

« Le nom de qui ? »

« Le nom de l'homme dont vous êtes la complice, Mme Giry ! »

« Je suis la complice du fantôme ? Moi ?... Sa complice en quoi, je vous prie ? »

« Vous faites tout ce qu'il veut. »

« Oh ! Il n'est pas très gênant, vous savez. »

« Et vous donne-t-il toujours des pourboires ? »

« Je ne dois pas me plaindre. »

« Combien vous donne-t-il pour lui apporter cette enveloppe ? »

« Dix francs. »

« Pauvre femme ! Ce n'est pas grand-chose, n'est-ce pas ? »

« Pourquoi ? »

« Je vous le dirai tout à l'heure, Mme Giry. Pour l'instant, nous aimerions savoir pour quelle raison extraordinaire vous vous êtes donnée corps et âme à ce fantôme... L'amitié et le dévouement de Mme Giry ne s'achètent pas pour cinq ou dix francs. »

« C'est bien vrai... Et je peux vous en dire la raison, monsieur. Il n'y a pas de honte à cela... au contraire. »

« Nous en sommes tout à fait sûrs, Mme Giry ! »

« Eh bien, c'est comme ça... seulement le fantôme n'aime pas que je parle de ses affaires. »

« Vraiment ? » ricana Richard.

« Mais c'est une affaire qui ne me concerne que moi... Eh bien, c'était dans la loge numéro cinq un soir, j'ai trouvé une lettre adressée à moi-même, une sorte de billet écrit à l'encre rouge. Je n'ai pas besoin de vous lire la lettre, monsieur ; je la connais par cœur, et je ne l'oublierai jamais si je vis jusqu'à cent ans ! »

Et Mme Giry, se redressant, récita la lettre avec une éloquence touchante :

MADAME :

1825. Mlle Menetrier, première danseuse, devint marquise de Cussy.

1832. Mlle Marie Taglioni, danseuse, devint comtesse Gilbert des Voisins.

1846. La Sota, danseuse, épousa un frère du roi d'Espagne.

1847. Lola Montes, danseuse, devint la femme morganatique du roi Louis de Bavière et fut faite comtesse de Landsfeld.

1848. Mlle Maria, danseuse, devint baronne d'Herneville.

1870. Theresa Hessier, danseuse, épousa Dom Fernando, frère du roi de Portugal.

Richard et Moncharmin écoutaient la vieille femme qui, à mesure qu'elle énumérait ces glorieuses unions, se gonflait, prenait courage et, enfin, d'une voix éclatante de fierté, lança la dernière phrase de la lettre prophétique :

1885. Meg Giry, impératrice !

Épuisée par cet effort suprême, la logeuse tomba sur une chaise en disant :

« Messieurs, la lettre était signée "Le Fantôme de l'Opéra". J'avais beaucoup entendu parler du fantôme, mais je ne croyais qu'à moitié en lui. Depuis le jour où il a déclaré que ma petite Meg, la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles, serait impératrice, j'ai cru en lui totalement. »

Et vraiment, il n'était pas nécessaire de faire une longue étude des traits excités de Mme Giry pour comprendre ce que l'on pouvait obtenir de cette belle intelligence avec les deux mots « fantôme » et « impératrice ».

Mais qui tirait les ficelles de cette marionnette extraordinaire ? C'était là la question.

« Vous ne l'avez jamais vu ; il vous parle et vous croyez tout ce qu'il dit ? » demanda Moncharmin.

« Oui. Pour commencer, je lui dois le fait que ma petite Meg a été promue première danseuse. J'ai dit au fantôme : "Si elle doit être impératrice en 1885, il n'y a pas de temps à perdre ; elle doit devenir première danseuse tout de suite." Il a dit : "Considérez que c'est fait." Et il n'avait qu'un mot à dire à M. Poligny et la chose fut faite. »

« Vous voyez donc que M. Poligny l'a vu ! »

« Non, pas plus que moi ; mais il l'a entendu. Le fantôme lui a dit un mot à l'oreille, vous savez, le soir où il a quitté la loge numéro cinq, avec un visage si terriblement pâle. »

Moncharmin poussa un soupir. « Quelle affaire ! » gémit-il.

« Ah ! » dit Mme Giry. « J'ai toujours pensé qu'il y avait des secrets entre le fantôme et M. Poligny. Tout ce que le fantôme demandait à M. Poligny de faire, M. Poligny le faisait. M. Poligny ne pouvait rien refuser au fantôme. »

« Vous entendez, Richard : Poligny ne pouvait rien refuser au fantôme. »

« Oui, oui, j'entends ! » dit Richard. « M. Poligny est un ami du fantôme ; et, comme Mme Giry est une amie de M. Poligny, voilà !... Mais je me fiche éperdument de M. Poligny », ajouta-t-il brutalement. « La seule personne dont le sort m'intéresse vraiment, c'est Mme Giry... Mme Giry, savez-vous ce qu'il y a dans cette enveloppe ? »

« Pourquoi, bien sûr que non », dit-elle.

« Eh bien, regardez. »

Mme Giry regarda dans l'enveloppe d'un œil terne qui retrouva vite son éclat.

« Des billets de mille francs ! » s'écria-t-elle.

« Oui, Mme Giry, des billets de mille francs ! Et vous le saviez ! »

« Moi, monsieur ? Moi ?... Je jure... »

« Ne jurez pas, Mme Giry !... Et maintenant, je vais vous dire la deuxième raison pour laquelle je vous ai fait venir. Mme Giry, je vais vous faire arrêter. »

Les deux plumes noires du chapeau miteux, qui adoptaient habituellement l'attitude de deux points d'interrogation, se transformèrent en deux points d'exclamation ; quant au chapeau lui-même, il se balançait avec menace sur le chignon tempétueux de la vieille dame. La surprise, l'indignation, la protestation et la consternation furent en outre manifestées par la mère de la petite Meg dans une sorte de mouvement extravagant de vertu offensée, entre le bond et le glissement, qui l'amena juste sous le nez de M. Richard, qui ne put s'empêcher de reculer sa chaise.

« ME FAIRE ARRÊTER ! »

La bouche qui prononça ces mots sembla cracher les trois dents qui lui restaient au visage de Richard.

M. Richard se comporta comme un héros. Il ne recula pas davantage. Son index menaçant semblait déjà désigner la gardienne de la loge numéro cinq aux magistrats absents.

« Je vais vous faire arrêter, Mme Giry, comme voleuse ! »

« Répétez ça ! »

Et Mme Giry asséna à M. le Directeur Richard une magistrale gifle, avant que M. le Directeur Moncharmin n'ait eu le temps d'intervenir. Mais ce n'est pas la main desséchée de la vieille mégère en colère qui tomba sur l'oreille directoriale, mais l'enveloppe elle-même, la cause de tous les ennuis, l'enveloppe magique qui s'ouvrit sous le coup, éparpillant les billets de banque, qui s'échappèrent dans un tourbillon fantastique de papillons géants.

Les deux directeurs poussèrent un cri, et la même pensée les fit tous deux tomber à genoux, ramassant fébrilement et examinant à la hâte les précieux bouts de papier.

« Sont-ils toujours authentiques, Moncharmin ? »

« Sont-ils toujours authentiques, Richard ? »

« Oui, ils sont toujours authentiques ! »

Au-dessus de leurs têtes, les trois dents de Mme Giry s'entrechoquaient dans un concours bruyant, plein d'interjections hideuses. Mais tout ce qui pouvait être clairement distingué était ce LEIT-MOTIF :

« Moi, une voleuse !... Moi, une voleuse, moi ? »

Elle s'étouffait de rage. Elle cria :

« On n'a jamais vu une chose pareille ! »

Et, soudain, elle se précipita de nouveau vers Richard.

« En tout cas », glapit-elle, « vous, M. Richard, vous devriez savoir mieux que moi où sont passés les vingt mille francs ! »

« Moi ? » demanda Richard, stupéfait. « Et comment pourrais-je savoir ? »

Moncharmin, l'air sévère et insatisfait, insista aussitôt pour que la bonne dame s'explique.

« Que signifie ceci, Mme Giry ? » demanda-t-il. « Et pourquoi dites-vous que M. Richard devrait savoir mieux que vous où sont passés les vingt mille francs ? »

Quant à Richard, qui se sentait rougir sous les yeux de Moncharmin, il prit Mme Giry par le poignet et le secoua violemment. D'une voix grondante et roulant comme le tonnerre, il rugit :

« Pourquoi devrais-je savoir mieux que vous où sont passés les vingt mille francs ? Pourquoi ? Répondez-moi ! »

« Parce qu'ils sont allés dans votre poche ! » haleta la vieille femme, le regardant comme s'il était le diable incarné.

Richard se serait jeté sur Mme Giry si Moncharmin n'avait arrêté sa main vengeresse et ne s'était empressé de lui demander, plus doucement :

« Comment pouvez-vous soupçonner mon associé, M. Richard, de mettre vingt mille francs dans sa poche ? »

« Je n'ai jamais dit ça », déclara Mme Giry, « étant donné que c'est moi qui ai mis les vingt mille francs dans la poche de M. Richard. » Et elle ajouta, à voix basse : « Voilà ! C'est dit !... Et que le fantôme me pardonne ! »

Richard recommença à beugler, mais Moncharmin lui ordonna autoritairement de se taire.

« Permettez ! Permettez ! Laissez la femme s'expliquer. Laissez-moi l'interroger. » Et il ajouta : « C'est vraiment étonnant que vous preniez un tel ton !... Nous sommes sur le point d'éclaircir tout le mystère. Et vous êtes en colère !... Vous avez tort de vous comporter ainsi... Je m'amuse énormément. »

Mme Giry, en martyre qu'elle était, leva la tête, son visage rayonnant de foi en sa propre innocence.

« Vous me dites qu'il y avait vingt mille francs dans l'enveloppe que j'ai mise dans la poche de M. Richard ; mais je vous dis encore que je n'en savais rien... Ni M. Richard non plus, d'ailleurs ! »

« Aha ! » dit Richard, prenant soudain un air fanfaron que Moncharmin n'aimait pas. « Je ne savais rien non plus ! Vous mettez vingt mille francs dans ma poche et je ne savais rien non plus ! Je suis très heureux de l'apprendre, Mme Giry ! »

« Oui », convint la terrible dame, « oui, c'est vrai. Nous ne savions rien, ni l'un ni l'autre. Mais vous, vous avez bien dû finir par le découvrir ! »

Richard aurait certainement dévoré Mme Giry tout crue si Moncharmin n'avait pas été là ! Mais Moncharmin la protégea. Il reprit ses questions :

« Quel genre d'enveloppe avez-vous mise dans la poche de M. Richard ? Ce n'était pas celle que nous vous avons donnée, celle que vous avez apportée à la loge numéro cinq sous nos yeux ; et pourtant, c'était celle-là qui contenait les vingt mille francs. »

« Je vous demande pardon. L'enveloppe que M. le Directeur m'a donnée est celle que j'ai glissée dans la poche de M. le Directeur », expliqua Mme Giry. « Celle que j'ai apportée à la loge du fantôme était une autre enveloppe, exactement semblable, que le fantôme m'avait donnée à l'avance et que j'avais cachée dans ma manche. »

Ce disant, Mme Giry tira de sa manche une enveloppe préparée à l'avance et adressée de la même façon que celle contenant les vingt mille francs. Les directeurs la lui prirent. Ils l'examinèrent et virent qu'elle était fermée avec des sceaux frappés de leur propre sceau directorial. Ils l'ouvrirent. Elle contenait vingt billets de la Banque de Saint-Farce, semblables à ceux qui les avaient tant étonnés le mois précédent.

« Comme c'est simple ! » dit Richard.

« Comme c'est simple ! » répéta Moncharmin. Et il continua les yeux fixés sur Mme Giry, comme pour essayer de l'hypnotiser.

« C'était donc le fantôme qui vous donnait cette enveloppe et vous disait de la substituer à celle que nous vous donnions ? Et c'était le fantôme qui vous disait de mettre l'autre dans la poche de M. Richard ? »

« Oui, c'était le fantôme. »

« Alors, cela vous dérangerait-il de nous donner un échantillon de vos petits talents ? Voici l'enveloppe. Faites comme si nous ne savions rien. »

« Comme il vous plaira, messieurs. »

Mme Giry prit l'enveloppe contenant les vingt billets et se dirigea vers la porte. Elle était sur le point de sortir quand les deux directeurs se précipitèrent sur elle :

« Oh, non ! Oh, non ! Nous ne nous laisserons pas "avoir" une seconde fois ! Chat échaudé craint l'eau froide ! »

« Je vous demande pardon, messieurs », dit la vieille femme, pour se justifier, « vous m'avez dit de faire comme si vous ne saviez rien... Eh bien, si vous ne saviez rien, je partirais avec votre enveloppe ! »

« Et comment la glisseriez-vous dans ma poche ? » argumenta Richard, que Moncharmin fixait de son œil gauche, tout en gardant le droit sur Mme Giry : une manœuvre susceptible de lui fatiguer la vue, mais Moncharmin était prêt à aller jusqu'au bout pour découvrir la vérité.

« Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous y attendez le moins, monsieur. Vous savez que je fais toujours un petit tour en coulisses, au cours de la soirée, et je vais souvent avec ma fille au foyer de la danse, ce que j'ai le droit de faire, en tant que sa mère ; je lui apporte ses chaussons, quand le ballet est sur le point de commencer... en fait, j'allais et je venais comme bon me semblait... Les abonnés vont et viennent aussi... Vous aussi, monsieur... Il y a beaucoup de monde... Je passe derrière vous et je glisse l'enveloppe dans la poche de basque de votre habit... Il n'y a pas de sorcellerie là-dedans ! »

« Pas de sorcellerie ! » grogna Richard, roulant des yeux comme Jupiter Tonans. « Pas de sorcellerie ! Mais je viens de vous prendre en flagrant délit de mensonge, vieille sorcière ! »

Mme Giry se hérissa, ses trois dents pointant hors de sa bouche.

« Et pourquoi, puis-je demander ? »

« Parce que j'ai passé cette soirée-là à surveiller la loge numéro cinq et la fausse enveloppe que vous y aviez déposée. Je ne suis pas allé au foyer de la danse une seule seconde. »

« Non, monsieur, et je ne vous ai pas donné l'enveloppe ce soir-là, mais à la représentation suivante... le soir où le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts... »

À ces mots, M. Richard interrompit brusquement Mme Giry :

« Oui, c'est vrai, je m'en souviens maintenant ! Le sous-secrétaire est allé dans les coulisses. Il a demandé après moi. Je suis descendu au foyer de la danse un instant. J'étais sur les marches du foyer... Le sous-secrétaire et son chef de cabinet étaient dans le foyer lui-même. Je me suis soudain retourné... vous étiez passée derrière moi, Mme Giry... Vous sembliez me bousculer... Oh, je vous vois encore, je vous vois encore ! »

« Oui, c'est cela, monsieur, c'est cela. Je venais de finir ma petite affaire. Cette poche de vôtre, monsieur, est bien commode ! »

Et Mme Giry joignit une fois de plus le geste à la parole. Elle passa derrière M. Richard et, avec une telle agilité que Moncharmin lui-même en fut impressionné, glissa l'enveloppe dans la poche de l'un des pans de l'habit de M. Richard.

« Bien sûr ! » s'exclama Richard, pâlissant légèrement. « C'est très habile de la part d'O. G. Le problème qu'il avait à résoudre était celui-ci : comment supprimer tout intermédiaire dangereux entre l'homme qui donne les vingt mille francs et celui qui les reçoit. Et la meilleure chose qu'il ait pu trouver, c'est de venir prendre l'argent dans ma poche sans que je m'en aperçoive, alors que moi-même je ne savais pas qu'il y était. C'est merveilleux ! »

« Oh, merveilleux, sans aucun doute ! » convint Moncharmin. « Seulement, vous oubliez, Richard, que j'ai fourni dix mille francs sur les vingt et que personne n'a rien mis dans ma poche ! »

[1] Les billets factices tirés sur la « Banque de Saint-Farce » en France correspondent à ceux tirés sur la « Banque de la Gravure » en Angleterre. — Note du traducteur.

Chapitre XVII La pince à nourrice, encore

La dernière phrase de Moncharmin exprimait si clairement la suspicion dans laquelle il tenait désormais son associé qu'elle devait nécessairement provoquer une explication orageuse, à l'issue de laquelle il fut convenu que Richard céderait à tous les désirs de Moncharmin, dans le but de l'aider à découvrir le misérable qui les rançonnait.

Ceci nous amène à l'entracte après l'acte du Jardin, avec l'étrange conduite observée par M. Remy et ces curieux manquements à la dignité que l'on pourrait attendre des directeurs. Il fut convenu entre Richard et Moncharmin, premièrement, que Richard répéterait les mouvements exacts qu'il avait faits la nuit de la disparition des premiers vingt mille francs ; et, deuxièmement, que Moncharmin ne perdrait pas un instant de vue la poche de l'habit de Richard, dans laquelle Mme Giry devait glisser les vingt mille francs.

M. Richard alla se placer à l'endroit identique où il s'était tenu lorsqu'il avait salué le sous-secrétaire aux Beaux-Arts. M. Moncharmin prit position quelques pas derrière lui.

Mme Giry passa, se frotta contre M. Richard, se débarrassa de ses vingt mille francs dans la poche de l'habit du directeur et disparut... Ou plutôt, elle fut escamotée. Conformément aux instructions reçues de Moncharmin quelques minutes plus tôt, Mercier emmena la bonne dame au bureau de l'administration et tourna la clé sur elle, lui rendant ainsi impossible toute communication avec son fantôme.

Pendant ce temps, M. Richard se penchait, s'inclinait, faisait des courbettes et marchait à reculons, tout comme s'il avait devant lui ce haut et puissant ministre, le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts. Seulement, bien que ces marques de politesse n'eussent suscité aucun étonnement si le sous-secrétaire d'État avait réellement été devant M. Richard, elles causèrent un étonnement facile à comprendre aux spectateurs de cette scène très naturelle mais tout à fait inexplicable, alors que M. Richard n'avait personne devant lui.

M. Richard s'inclinait... devant personne ; courbait l'échine... devant personne ; et marchait à reculons... devant personne... Et, quelques pas derrière lui, M. Moncharmin faisait la même chose, en plus de repousser M. Remy et de prier M. de La Borderie, l'ambassadeur, et le directeur du Crédit Central de « ne pas toucher à M. le Directeur ».

Moncharmin, qui avait ses idées, ne voulait pas que Richard vienne le voir tout à l'heure, quand les vingt mille francs auraient disparu, et dise :

« Peut-être était-ce l'ambassadeur... ou le directeur du Crédit Central... ou Remy. »

D'autant plus qu'au moment de la première scène, comme Richard l'admettait lui-même, Richard n'avait rencontré personne dans cette partie du théâtre après que Mme Giry l'eut frôlé...

Ayant commencé par marcher à reculons pour s'incliner, Richard continua de le faire par prudence, jusqu'à ce qu'il atteigne le couloir menant aux bureaux de la direction. De cette façon, il était constamment surveillé par Moncharmin par-derrière et surveillait lui-même quiconque approchait de face. Une fois de plus, cette méthode inédite de marcher en coulisses, adoptée par les directeurs de notre Académie nationale de musique, attira l'attention ; mais les directeurs eux-mêmes ne pensaient qu'à leurs vingt mille francs.

En atteignant le couloir à demi obscur, Richard dit à Moncharmin, à voix basse :

« Je suis certain que personne ne m'a touché... Vous feriez mieux maintenant de rester à quelque distance de moi et de me surveiller jusqu'à ce que j'arrive à la porte du bureau : il vaut mieux ne pas éveiller les soupçons et nous pourrons voir tout ce qui se passe. »

Mais Moncharmin répondit : « Non, Richard, non ! Vous marchez devant et je marcherai immédiatement derrière vous ! Je ne vous quitterai pas d'un pas ! »

« Mais, dans ce cas, » s'exclama Richard, « ils ne voleront jamais nos vingt mille francs ! »

« Je l'espère bien, en effet ! » déclara Moncharmin.

« Alors ce que nous faisons est absurde ! »

« Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernière fois... La dernière fois, je vous ai rejoint alors que vous quittiez la scène et je vous ai suivi de près dans ce couloir. »

« C'est vrai ! » soupira Richard en hochant la tête et en obéissant passivement à Moncharmin.

Deux minutes plus tard, les codirecteurs s'enfermèrent dans leur bureau. Moncharmin mit lui-même la clé dans sa poche :

« Nous sommes restés enfermés comme ceci, la dernière fois, » dit-il, « jusqu'à ce que vous quittiez l'Opéra pour rentrer chez vous. »

« C'est exact. Personne n'est venu nous déranger, je suppose ? »

« Personne. »

« Alors, » dit Richard, qui essayait de rassembler ses souvenirs, « alors j'ai certainement dû être volé sur le chemin du retour de l'Opéra. »

« Non, » dit Moncharmin d'un ton plus sec que jamais, « non, c'est impossible. Car je vous ai déposé dans mon fiacre. Les vingt mille francs ont disparu chez vous : il n'y a pas l'ombre d'un doute à ce sujet. »

« C'est incroyable ! » protesta Richard. « Je suis sûr de mes domestiques... et si l'un d'eux l'avait fait, il aurait disparu depuis. »

Moncharmin haussa les épaules, comme pour dire qu'il ne souhaitait pas entrer dans les détails, et Richard commença à penser que Moncharmin le traitait d'une manière très insupportable.

« Moncharmin, j'en ai assez de tout ça ! »

« Richard, j'en ai trop eu ! »

« Osez-vous me soupçonner ? »

« Oui, d'une plaisanterie idiote. »

« On ne plaisante pas avec vingt mille francs. »

« C'est ce que je pense, » déclara Moncharmin, dépliant un journal et étudiant ostensiblement son contenu.

« Que faites-vous ? » demanda Richard. « Allez-vous lire le journal maintenant ? »

« Oui, Richard, jusqu'à ce que je vous raccompagne chez vous. »

« Comme la dernière fois ? »

« Oui, comme la dernière fois. »

Richard arracha le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se leva, plus irrité que jamais, et se trouva face à un Richard exaspéré qui, croisant les bras sur sa poitrine, dit :

« Écoutez, je pense à ceci, JE PENSE À CE QUE JE POURRAIS PENSER si, comme la dernière fois, après avoir passé la soirée seul avec vous, vous me rameniez chez moi et si, au moment de nous séparer, je m'apercevais que vingt mille francs avaient disparu de la poche de mon habit... comme la dernière fois. »

« Et que pourriez-vous penser ? » demanda Moncharmin, pourpre de rage.

« Je pourrais penser que, comme vous ne m'aviez pas quitté d'une semelle et que, par votre propre volonté, vous étiez le seul à m'approcher, comme la dernière fois, je pourrais penser que, si ces vingt mille francs n'étaient plus dans ma poche, ils avaient de très bonnes chances d'être dans la vôtre ! »

Moncharmin bondit à cette suggestion.

« Oh ! » cria-t-il. « Une épingle à nourrice ! »

« Pourquoi voulez-vous une épingle à nourrice ? »

« Pour vous attacher !... Une épingle à nourrice !... Une épingle à nourrice ! »

« Vous voulez m'attacher avec une épingle à nourrice ? »

« Oui, pour vous attacher aux vingt mille francs ! Alors, que ce soit ici, ou sur le trajet d'ici à chez vous, ou chez vous, vous sentirez la main qui tire sur votre poche et vous verrez si c'est la mienne ! Oh, alors vous me soupçonnez maintenant, hein ? Une épingle à nourrice ! »

Et ce fut le moment où Moncharmin ouvrit la porte sur le couloir et cria :

« Une épingle à nourrice !... que quelqu'un me donne une épingle à nourrice ! »

Et nous savons aussi comment, au même moment, Remy, qui n'avait pas d'épingle à nourrice, fut reçu par Moncharmin, tandis qu'un garçon procurait l'épingle si ardemment désirée. Et ce qui arriva fut ceci : Moncharmin verrouilla d'abord à nouveau la porte. Puis il s'agenouilla derrière le dos de Richard.

« J'espère, » dit-il, « que les billets sont toujours là ? »

« Moi aussi, » dit Richard.

« Les vrais ? » demanda Moncharmin, résolu à ne pas se faire « avoir » cette fois-ci.

« Regardez vous-même, » dit Richard. « Je refuse de les toucher. »

Moncharmin prit l'enveloppe dans la poche de Richard et en tira les billets d'une main tremblante, car, cette fois-ci, pour s'assurer fréquemment de la présence des billets, il n'avait pas scellé l'enveloppe ni même l'avait-il fermée. Il fut rassuré de constater qu'ils étaient tous là et tout à fait authentiques. Il les remit dans la poche de basque et les épingla avec grand soin. Puis il s'assit derrière les pans de l'habit de Richard et garda les yeux fixés dessus, tandis que Richard, assis à son bureau, ne bougeait pas.

« Un peu de patience, Richard, » dit Moncharmin. « Nous n'avons que quelques minutes à attendre... L'horloge va bientôt sonner minuit. La dernière fois, nous sommes partis au dernier coup de minuit. »

« Oh, j'aurai toute la patience nécessaire ! »

Le temps passa, lent, lourd, mystérieux, étouffant. Richard essaya de rire.

« Je finirai par croire à l'omnipotence du fantôme, » dit-il. « À l'instant, ne trouvez-vous pas quelque chose d'inconfortable, d'inquiétant, d'alarmant dans l'atmosphère de cette pièce ? »

« Vous avez tout à fait raison, » dit Moncharmin, qui était réellement impressionné.

« Le fantôme ! » continua Richard, à voix basse, comme craignant d'être entendu par des oreilles invisibles. « Le fantôme ! Supposons, tout de même, que ce soit un fantôme qui dépose les enveloppes magiques sur la table... qui parle dans la loge numéro cinq... qui a tué Joseph Buquet... qui a décroché le lustre... et qui nous vole ! Car, après tout, après tout, après tout, il n'y a personne ici à part vous et moi, et, si les billets disparaissent et que ni vous ni moi n'y sommes pour quelque chose, eh bien, nous devrons croire au fantôme... au fantôme. »

À ce moment, l'horloge de la cheminée émit son déclic d'avertissement et le premier coup de minuit sonna.

Les deux directeurs frémirent. La sueur ruisselait de leurs fronts. Le douzième coup résonna étrangement à leurs oreilles.

Quand l'horloge s'arrêta, ils poussèrent un soupir et se levèrent de leurs chaises.

« Je pense que nous pouvons y aller maintenant, » dit Moncharmin.

« Je le pense aussi, » convint Richard.

« Avant de partir, cela vous dérange-t-il si je regarde dans votre poche ? »

« Mais, bien sûr, Moncharmin, VOUS DEVEZ !... Eh bien ? » demanda-t-il, alors que Moncharmin tâtait la poche.

« Eh bien, je sens l'épingle. »

« Bien sûr, comme vous l'avez dit, nous ne pouvons pas être volés sans nous en apercevoir. »

Mais Moncharmin, dont les mains continuaient de fouiller, hurla :

« Je sens l'épingle, mais je ne sens pas les billets ! »

« Allons, pas de plaisanterie, Moncharmin !... Ce n'est pas le moment. »

« Eh bien, tâtez vous-même. »

Richard arracha son habit. Les deux directeurs retournèrent la poche. LA POCHE ÉTAIT VIDE. Et la chose curieuse était que l'épingle restait, piquée au même endroit.

Richard et Moncharmin pâlirent. Il n'y avait plus aucun doute sur la sorcellerie.

« Le fantôme ! » murmura Moncharmin.

Mais Richard se jeta soudain sur son associé.

« Personne d'autre que vous n'a touché ma poche ! Rendez-moi mes vingt mille francs !... Rendez-moi mes vingt mille francs !... »

« Sur mon âme, » soupira Moncharmin, qui était prêt à s'évanouir, « sur mon âme, je jure que je ne les ai pas ! »

Puis quelqu'un frappa à la porte. Moncharmin l'ouvrit machinalement, sembla à peine reconnaître Mercier, son secrétaire, échangea quelques mots avec lui, sans savoir ce qu'il disait et, d'un mouvement inconscient, remit l'épingle à nourrice, dont il n'avait plus l'usage, entre les mains de son subordonné stupéfait...

Chapitre XVIII Le commissaire, le vicomte et le Persan

Les premiers mots du commissaire de police, en entrant dans le bureau des directeurs, furent pour demander des nouvelles de la prima donna disparue.

« Christine Daaé est-elle ici ? »

« Christine Daaé ici ? » fit écho Richard. « Non. Pourquoi ? »

Quant à Moncharmin, il n'avait plus la force de dire un mot.

Richard répéta, car le commissaire et la foule compacte qui l'avait suivi dans le bureau observaient un silence impressionnant.

« Pourquoi demandez-vous si Christine Daaé est ici, M. LE COMMISSAIRE ? »

« Parce qu'il faut la retrouver, » déclara solennellement le commissaire de police.

« Que voulez-vous dire, qu'il faut la retrouver ? A-t-elle disparu ? »

« Au milieu de la représentation ! »

« Au milieu de la représentation ? C'est extraordinaire ! »

« N'est-ce pas ? Et ce qui est tout aussi extraordinaire, c'est que vous l'appreniez d'abord par moi ! »

« Oui, » dit Richard en prenant sa tête dans ses mains et en marmonnant. « Quelle est cette nouvelle affaire ? Oh, c'est à vous faire donner votre démission ! »

Et il s'arracha quelques poils de moustache sans même savoir ce qu'il faisait.

« Donc elle... donc elle a disparu au milieu de la représentation ? » répéta-t-il.

« Oui, elle a été enlevée dans l'acte de la Prison, au moment où elle invoquait l'aide des anges ; mais je doute qu'elle ait été enlevée par un ange. »

« Et moi, je suis sûr qu'elle l'a été ! »

Tout le monde se retourna. Un jeune homme, pâle et tremblant d'excitation, répéta :

« J'en suis sûr ! »

« Sûr de quoi ? » demanda Mifroid.

« Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, M. LE COMMISSAIRE, et je peux vous dire son nom. »

« Aha, M. le vicomte de Chagny ! Ainsi vous soutenez que Christine Daaé a été enlevée par un ange : un ange de l'Opéra, sans doute ? »

« Oui, monsieur, par un ange de l'Opéra ; et je vous dirai où il habite... quand nous serons seuls. »

« Vous avez raison, monsieur. »

Et le commissaire de police, invitant Raoul à prendre une chaise, fit évacuer la pièce par tout le monde, à l'exception des directeurs.

Alors Raoul parla :

« M. le Commissaire, l'ange s'appelle Erik, il habite l'Opéra et c'est l'Ange de la Musique ! »

« L'Ange de la Musique ! Vraiment ! C'est très curieux !... L'Ange de la Musique ! » Et, se tournant vers les directeurs, M. Mifroid demanda : « Avez-vous un Ange de la Musique dans vos murs, messieurs ? »

Richard et Moncharmin secouèrent la tête, sans même parler.

« Oh, » dit le vicomte, « ces messieurs ont entendu parler du fantôme de l'Opéra. Eh bien, je suis en mesure d'affirmer que le fantôme de l'Opéra et l'Ange de la Musique ne font qu'une seule et même personne ; et son vrai nom est Erik. »

M. Mifroid se leva et regarda Raoul attentivement.

« Je vous demande pardon, monsieur, mais est-ce votre intention de vous moquer de la loi ? Et, sinon, qu'est-ce que toute cette histoire de fantôme de l'Opéra ? »

« Je dis que ces messieurs ont entendu parler de lui. »

« Messieurs, il semble que vous connaissiez le fantôme de l'Opéra ? »

Richard se leva, avec les poils restants de sa moustache à la main.

« Non, M. le Commissaire, non, nous ne le connaissons pas, mais nous aimerions bien, car ce soir même, il nous a volé vingt mille francs ! »

Et Richard tourna un regard terrible vers Moncharmin, qui semblait dire :

« Rendez-moi les vingt mille francs, ou je raconte toute l'histoire. »

Moncharmin comprit ce qu'il voulait dire, car, d'un geste distrait, il dit :

« Oh, racontez tout et qu'on en finisse ! »

Quant à Mifroid, il regardait les directeurs et Raoul tour à tour et se demandait s'il s'était égaré dans un asile de fous. Il passa la main dans ses cheveux.

« Un fantôme, » dit-il, « qui, le même soir, enlève une cantatrice et vole vingt mille francs, est un fantôme qui doit avoir fort à faire ! Si vous le voulez bien, nous prendrons les questions dans l'ordre. La cantatrice d'abord, les vingt mille francs après. Allons, M. de Chagny, essayons de parler sérieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un individu appelé Erik. Connaissez-vous cette personne ? L'avez-vous vue ? »

« Oui. »

« Où ? »

« Dans un cimetière. »

M. Mifroid eut un sursaut, commença à scruter Raoul à nouveau et dit :

« Bien sûr !... C'est là que les fantômes ont l'habitude de traîner !... Et que faisiez-vous dans ce cimetière ? »

« Monsieur, » dit Raoul, « je comprends très bien à quel point mes réponses doivent vous sembler absurdes. Mais je vous prie de croire que je suis en pleine possession de mes facultés. La sécurité de la personne qui m'est la plus chère au monde est en jeu. J'aimerais vous convaincre en quelques mots, car le temps presse et chaque minute est précieuse. Malheureusement, si je ne vous raconte pas l'histoire la plus étrange qui soit depuis le début, vous ne me croirez pas. Je vous dirai tout ce que je sais sur le fantôme de l'Opéra, M. le Commissaire. Hélas, je ne sais pas grand-chose !... »

« Peu importe, continuez, continuez ! » s'écrièrent Richard et Moncharmin, soudain très intéressés.

Malheureusement pour leurs espoirs d'apprendre quelque détail qui pourrait les mettre sur la piste de leur mystificateur, ils furent bientôt contraints d'accepter le fait que M. Raoul de Chagny avait complètement perdu la tête. Toute cette histoire de Perros-Guirec, de têtes de mort et de violons enchantés ne pouvait avoir pris naissance que dans le cerveau dérangé d'un jeune homme fou d'amour. Il était évident, aussi, que M. le commissaire Mifroid partageait leur avis ; et le magistrat aurait certainement abrégé le récit incohérent si les circonstances ne s'étaient chargées de l'interrompre.

La porte s'ouvrit et un homme entra, curieusement vêtu d'une énorme redingote et d'un haut-de-forme, à la fois râpé et brillant, qui lui descendait jusqu'aux oreilles. Il s'approcha du commissaire et lui parla à voix basse. C'était sans doute un inspecteur venu transmettre une communication importante.

Pendant cette conversation, M. Mifroid ne quitta pas Raoul des yeux. Enfin, s'adressant à lui, il dit :

« Monsieur, nous avons assez parlé du fantôme. Nous allons maintenant parler un peu de vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient : vous deviez enlever Mlle Christine Daaé ce soir ? »

« Oui, M. le Commissaire. »

« Après la représentation ? »

« Oui, M. le Commissaire. »

« Tous vos préparatifs étaient faits ? »

« Oui, M. le Commissaire. »

« Le fiacre qui vous a amenés devait vous emmener tous les deux... Il y avait des chevaux frais prêts à chaque relais... »

« C'est vrai, M. le Commissaire. »

« Et pourtant, votre fiacre est toujours dehors, devant la Rotonde, attendant vos ordres, n'est-ce pas ? »

« Oui, M. le Commissaire. »

« Saviez-vous qu'il y avait trois autres fiacres là-bas, en plus du vôtre ? »

« Je n’y ai pas fait la moindre attention. »

« C’étaient les voitures de Mlle Sorelli, qui ne trouvaient pas place dans la Cour de l’Administration ; de Carlotta ; et de votre frère, M. le comte de Chagny... »

« Très probablement... »

« Ce qui est certain, c’est que, tandis que votre voiture, celle de Sorelli et celle de Carlotta sont toujours là, sur le pavé de la Rotonde, la voiture de M. le comte de Chagny a disparu. »

« Cela n’a rien à voir avec... »

« Je vous demande pardon. M. le comte n’était-il pas opposé à votre mariage avec Mlle Daaé ? »

« C’est une affaire qui ne concerne que la famille. »

« Vous avez répondu à ma question : il y était opposé... et c’est pour cela que vous emmeniez Christine Daaé hors de portée de votre frère... Eh bien, M. de Chagny, permettez-moi de vous informer que votre frère a été plus malin que vous ! C’est lui qui a enlevé Christine Daaé ! »

« Oh, impossible ! » gémit Raoul, en pressant sa main sur son cœur. « En êtes-vous sûr ? »

« Immédiatement après la disparition de l’artiste, qui a été obtenue par des moyens qu’il nous reste encore à établir, il s’est jeté dans sa voiture, qui a traversé tout Paris à une allure furieuse. »

« Traversé Paris ? » demanda le pauvre Raoul, d’une voix rauque. « Que voulez-vous dire par traversé Paris ? »

« Traversé Paris et sorti de Paris... par la route de Bruxelles. »

« Oh, » cria le jeune homme, « je vais les rattraper ! » Et il se précipita hors du bureau.

« Et ramenez-la-nous ! » cria le commissaire gaiement... « Ah, voilà une ruse qui vaut bien celle de l’Ange de la Musique ! »

Et, se tournant vers son auditoire, M. Mifroid fit un petit cours sur les méthodes policières.

« Je ne sais pas un instant si M. le comte de Chagny a réellement enlevé Christine Daaé ou non... mais je veux le savoir et je crois qu’en ce moment, personne n’est plus impatient de nous en informer que son frère... Et voilà qu’il s’envole à sa poursuite ! C’est mon principal auxiliaire ! Voilà, messieurs, l’art de la police, qu’on croit si compliqué et qui, pourtant, paraît si simple dès que vous voyez qu’il consiste à faire faire votre travail par des gens qui n’ont rien à voir avec la police. »

Mais M. le commissaire de police Mifroid n’aurait pas été tout à fait aussi satisfait de lui-même s’il avait su que la course de son rapide émissaire était arrêtée à l’entrée du tout premier couloir. Une haute silhouette barra le chemin de Raoul.

« Où allez-vous si vite, M. de Chagny ? » demanda une voix.

Raoul leva impatiemment les yeux et reconnut la toque d’astrakan d’il y a une heure. Il s’arrêta :

« C’est vous ! » cria-t-il, d’une voix fiévreuse. « Vous, qui connaissez les secrets d’Erik et ne voulez pas que j’en parle. Qui êtes-vous ? »

« Vous savez qui je suis !... Je suis le Persan ! »

Chapitre XIX Le vicomte et le Persan

Raoul se souvint maintenant que son frère lui avait autrefois montré ce mystérieux personnage, dont on ne savait rien sinon qu’il était Persan et qu’il habitait un petit appartement à l’ancienne, rue de Rivoli.

L’homme à la peau d’ébène, aux yeux de jade et à la toque d’astrakan se pencha vers Raoul.

« J’espère, M. de Chagny, » dit-il, « que vous n’avez pas trahi le secret d’Erik ? »

« Et pourquoi hésiterais-je à trahir ce monstre, monsieur ? » répliqua Raoul avec hauteur, en essayant de se débarrasser de l’intrus. « Est-il votre ami, par hasard ? »

« J’espère que vous n’avez rien dit sur Erik, monsieur, parce que le secret d’Erik est aussi celui de Christine Daaé et que parler de l’un, c’est parler de l’autre ! »

« Oh, monsieur, » dit Raoul, devenant de plus en plus impatient, « vous semblez en savoir long sur beaucoup de choses qui m’intéressent ; et pourtant je n’ai pas le temps de vous écouter ! »

« Encore une fois, M. de Chagny, où allez-vous si vite ? »

« Ne pouvez-vous le deviner ? Au secours de Christine Daaé... »

« Alors, monsieur, restez ici, car Christine Daaé est ici ! »

« Avec Erik ? »

« Avec Erik. »

« Comment le savez-vous ? »

« J’étais à la représentation et personne au monde, sauf Erik, ne pourrait concevoir un enlèvement pareil !... Oh, » dit-il avec un profond soupir, « j’ai reconnu la patte du monstre !... »

« Vous le connaissez donc ? »

Le Persan ne répondit pas, mais poussa un nouveau soupir.

« Monsieur, » dit Raoul, « je ne sais pas quelles sont vos intentions, mais pouvez-vous faire quelque chose pour m’aider ? Je veux dire, pour aider Christine Daaé ? »

« Je le pense, M. de Chagny, et c’est pourquoi je vous ai parlé. »

« Que pouvez-vous faire ? »

« Essayer de vous conduire auprès d’elle... et de lui. »

« Si vous pouvez me rendre ce service, monsieur, ma vie est à vous !... Un mot encore : le commissaire de police me dit que Christine Daaé a été enlevée par mon frère, le comte Philippe. »

« Oh, M. de Chagny, je n’en crois pas un mot. »

« Ce n’est pas possible, n’est-ce pas ? »

« Je ne sais pas si c’est possible ou non ; mais il y a manière et manière d’enlever les gens ; et M. le comte Philippe n’a jamais, pour autant que je sache, eu quoi que ce soit à voir avec la sorcellerie. »

« Vos arguments sont convaincants, monsieur, et je suis un imbécile !... Oh, hâtons-nous ! Je me remets entièrement entre vos mains !... Comment ne vous croirais-je pas, quand vous êtes le seul à me croire... quand vous êtes le seul à ne pas sourire quand le nom d’Erik est mentionné ? »

Et le jeune homme saisit impétueusement les mains du Persan. Elles étaient froides comme la glace.

« Silence ! » dit le Persan, en s’arrêtant et en écoutant les sons lointains du théâtre. « Nous ne devons pas prononcer ce nom ici. Disons « il » et « lui » ; alors il y aura moins de danger d’attirer son attention. »

« Pensez-vous qu’il soit près de nous ? »

« Il est tout à fait possible, monsieur, s’il n’est pas, en ce moment, avec sa victime, DANS LA MAISON DU LAC. »

« Ah, vous connaissez donc aussi cette maison ? »

« S’il n’est pas là-bas, il peut être ici, dans ce mur, dans ce plancher, dans ce plafond !... Venez ! »

Et le Persan, demandant à Raoul d’étouffer le bruit de ses pas, le conduisit dans des passages que Raoul n’avait jamais vus auparavant, même à l’époque où Christine le promenait à travers ce labyrinthe.

« Si seulement Darius est venu ! » dit le Persan.

« Qui est Darius ? »

« Darius ? Mon serviteur. »

Ils étaient maintenant au centre d’une véritable place déserte, un immense appartement mal éclairé par une petite lampe. Le Persan arrêta Raoul et, du plus doux des murmures, demanda :

« Qu’avez-vous dit au commissaire ? »

« J’ai dit que le ravisseur de Christine Daaé était l’Ange de la Musique, ALIAS le fantôme de l’Opéra, et que le vrai nom était... »

« Chut !... Et vous a-t-il cru ? »

« Non. »

« Il n’a attaché aucune importance à ce que vous avez dit ? »

« Non. »

« Il vous a pris pour un petit fou ? »

« Oui. »

« Tant mieux ! » soupira le Persan.

Et ils continuèrent leur chemin. Après avoir monté et descendu plusieurs escaliers que Raoul n’avait jamais vus auparavant, les deux hommes se trouvèrent devant une porte que le Persan ouvrit avec un passe-partout. Le Persan et Raoul étaient tous deux, bien entendu, en habit de soirée ; mais, tandis que Raoul avait un chapeau haut-de-forme, le Persan portait la toque d’astrakan que j’ai déjà mentionnée. C’était une infraction à la règle qui exige le haut-de-forme dans les coulisses ; mais en France, les étrangers ont toutes les licences : l’Anglais sa casquette de voyage, le Persan sa toque d’astrakan.

« Monsieur, » dit le Persan, « votre haut-de-forme va vous gêner : vous feriez bien de le laisser dans la loge. »

« Quelle loge ? » demanda Raoul.

« Celle de Christine Daaé. »

Et le Persan, laissant passer Raoul par la porte qu’il venait d’ouvrir, lui montra la loge de l’actrice en face. Ils étaient au bout du couloir que Raoul avait l’habitude de traverser en entier avant de frapper à la porte de Christine.

« Comme vous connaissez bien l’Opéra, monsieur ! »

« Pas aussi bien que « lui » ! » dit le Persan modestement.

Et il poussa le jeune homme dans la loge de Christine, qui était telle que Raoul l’avait laissée quelques minutes plus tôt.

Refermant la porte, le Persan alla vers une cloison très mince qui séparait la loge d’un grand débarras situé à côté. Il écouta puis toussa bruyamment.

Il y eut un bruit de quelqu’un qui remuait dans le débarras ; et, quelques secondes plus tard, un doigt frappa à la porte.

« Entrez, » dit le Persan.

Un homme entra, portant lui aussi une toque d’astrakan et vêtu d’un long pardessus. Il s’inclina et sortit de sous son manteau un étui richement sculpté, le posa sur la coiffeuse, s’inclina encore une fois et se dirigea vers la porte.

« Personne ne vous a vu entrer, Darius ? »

« Non, maître. »

« Que personne ne vous voie sortir. »

Le serviteur jeta un coup d’œil dans le couloir et disparut rapidement.

Le Persan ouvrit l’étui. Il contenait une paire de longs pistolets.

« Quand Christine Daaé a été enlevée, monsieur, j’ai envoyé dire à mon serviteur de m’apporter ces pistolets. Je les ai depuis longtemps et on peut compter sur eux. »

« Avez-vous l’intention de vous battre en duel ? » demanda le jeune homme.

« Ce sera certainement un duel qu’il nous faudra livrer, » dit l’autre, en examinant l’amorce de ses pistolets. « Et quel duel ! » Tendant l’un des pistolets à Raoul, il ajouta : « Dans ce duel, nous serons deux contre un ; mais vous devez être préparé à tout, car nous allons combattre l’adversaire le plus terrible que vous puissiez imaginer. Mais vous aimez Christine Daaé, n’est-ce pas ? »

« Je vénère le sol qu’elle foule ! Mais vous, monsieur, qui ne l’aimez pas, dites-moi pourquoi je vous trouve prêt à risquer votre vie pour elle ! Vous devez certainement haïr Erik ! »

« Non, monsieur, » dit le Persan tristement, « je ne le hais pas. Si je le haïssais, il aurait depuis longtemps cessé de faire du mal. »

« Vous a-t-il fait du mal ? »

« Je lui ai pardonné le mal qu’il m’a fait. »

« Je ne vous comprends pas. Vous le traitez de monstre, vous parlez de son crime, il vous a fait du mal et je trouve en vous la même pitié inexplicable qui me jetait au désespoir quand je la voyais chez Christine ! »

Le Persan ne répondit pas. Il alla chercher un tabouret et le plaça contre le mur, face au grand miroir qui occupait toute la paroi en face. Puis il monta sur le tabouret et, le nez contre le papier peint, sembla chercher quelque chose.

« Ah, » dit-il, après une longue recherche, « j’ai trouvé ! » Et, levant son doigt au-dessus de sa tête, il pressa contre un coin du motif du papier. Puis il se retourna et sauta du tabouret :

« Dans une demi-minute, » dit-il, « il sera EN ROUTE ! » et traversant toute la loge, il tâta le grand miroir.

« Non, il ne cède pas encore, » murmura-t-il.

« Oh, est-ce que nous sortons par le miroir ? » demanda Raoul. « Comme Christine Daaé. »

« Ainsi vous saviez que Christine Daaé sortait par ce miroir ? »

« Elle l’a fait sous mes yeux, monsieur ! J’étais caché derrière le rideau de la pièce intérieure et je l’ai vue disparaître non pas par la glace, mais dans la glace ! »

« Et qu’avez-vous fait ? »

« J’ai pensé que c’était une aberration de mes sens, un rêve fou. »

« Ou quelque nouvelle fantaisie du fantôme ! » ricana le Persan. « Ah, M. de Chagny, » continua-t-il, toujours la main sur le miroir, « si seulement nous avions affaire à un fantôme ! Nous pourrions alors laisser nos pistolets dans leur étui... Posez votre chapeau, s’il vous plaît... là... et maintenant couvrez votre plastron autant que vous pouvez avec votre veste... comme je le fais... Ramenez les revers vers l’avant... relevez le col... Nous devons nous rendre aussi invisibles que possible. »

S’appuyant contre le miroir, après un court silence, il dit :

« Il faut du temps pour libérer le contrepoids, quand on appuie sur le ressort depuis l’intérieur de la pièce. C’est différent quand vous êtes derrière le mur et que vous pouvez agir directement sur le contrepoids. Alors le miroir tourne tout de suite et est déplacé avec une rapidité incroyable. »

« Quel contrepoids ? » demanda Raoul.

« Eh bien, le contrepoids qui soulève tout ce mur sur son pivot. Vous ne croyez tout de même pas qu’il bouge de lui-même, par enchantement ! Si vous regardez, vous verrez le miroir d’abord monter d’un pouce ou deux, puis se décaler d’un pouce ou deux de gauche à droite. Il sera alors sur un pivot et pivotera. »

« Il ne tourne pas ! » dit Raoul avec impatience.

« Oh, attendez ! Vous avez assez de temps pour être impatient, monsieur ! Le mécanisme s’est évidemment rouillé, ou bien le ressort ne fonctionne pas... À moins que ce ne soit autre chose, » ajouta le Persan, anxieusement.

« Quoi ? »

« Il peut simplement avoir coupé la corde du contrepoids et bloqué tout l’appareil. »

« Pourquoi ferait-il cela ? Il ne sait pas que nous venons par ici ! »

« J’ose dire qu’il s’en doute, car il sait que je comprends le système. »

« Il ne tourne pas !... Et Christine, monsieur, Christine ? »

Le Persan dit froidement :

« Nous ferons tout ce qu’il est humainement possible de faire !... Mais il peut nous arrêter dès le premier pas !... Il commande les murs, les portes et les trappes. Dans mon pays, il était connu sous un nom qui signifie l’« amateur de trappes ». »

« Mais pourquoi ces murs obéissent-ils à lui seul ? Il ne les a pas construits ! »

« Si, monsieur, c’est justement ce qu’il a fait ! »

Raoul le regarda avec étonnement ; mais le Persan lui fit signe de se taire et pointa la glace... Il y eut une sorte de reflet frissonnant. Leur image fut troublée comme dans une nappe d’eau ridée, puis tout redevint immobile.

« Vous voyez, monsieur, que ça ne tourne pas ! Prenons un autre chemin ! »

« Ce soir, il n’y en a pas d’autre ! » déclara le Persan, d’une voix singulièrement lugubre. « Et maintenant, attention ! Et soyez prêt à tirer. »

Il leva lui-même son pistolet face à la glace. Raoul imita son mouvement. De son bras libre, le Persan attira le jeune homme contre sa poitrine et, soudain, le miroir tourna, dans un éblouissement de lumières croisées : il tourna comme l’une de ces portes tournantes qui ont été récemment fixées aux entrées de la plupart des restaurants, il tourna, emportant Raoul et le Persan avec lui et les jetant soudain du plein jour dans la plus profonde obscurité.

Chapitre XX Dans les caves de l’Opéra

« Votre main haute, prêt à tirer ! » répéta rapidement le compagnon de Raoul.

Le mur, derrière eux, ayant terminé le cercle qu’il décrivait sur lui-même, se referma ; et les deux hommes restèrent immobiles un instant, retenant leur souffle.

Finalement, le Persan décida de faire un mouvement ; et Raoul l’entendit glisser sur ses genoux et tâtonner dans le noir avec ses mains cherchant quelque chose. Soudain, l’obscurité fut rendue visible par une petite lanterne sourde et Raoul recula instinctivement comme pour échapper au regard d’un ennemi secret. Mais il comprit bientôt que la lumière appartenait au Persan, dont il suivait attentivement les mouvements. Le petit disque rouge fut dirigé dans toutes les directions et Raoul vit que le sol, les murs et le plafond étaient tous formés de planches. Ce devait être le chemin ordinaire pris par Erik pour atteindre la loge de Christine et abuser de son innocence. Et Raoul, se rappelant la remarque du Persan, pensa qu’il avait été mystérieusement construit par le fantôme lui-même. Plus tard, il apprit qu’Erik avait trouvé, tout préparé pour lui, un passage secret, connu depuis longtemps de lui seul et aménagé à l’époque de la Commune de Paris pour permettre aux geôliers de conduire leurs prisonniers directement aux cachots qui avaient été construits pour eux dans les caves ; car les fédérés avaient occupé l’opéra immédiatement après le dix-huit mars et avaient fait un point de départ tout en haut pour leurs ballons Montgolfier, qui portaient leurs proclamations incendiaires dans les départements, et une prison d’État tout en bas.

Le Persan se mit à genoux et posa sa lanterne au sol. Il sembla travailler sur le plancher ; et soudain il éteignit sa lumière. Alors Raoul entendit un léger déclic et vit un carré lumineux très pâle dans le plancher du passage. C’était comme si une fenêtre s’était ouverte sur les caves de l’Opéra, qui étaient encore éclairées. Raoul ne voyait plus le Persan, mais il le sentit soudain à ses côtés et l’entendit chuchoter :

« Suivez-moi et faites tout ce que je fais. »

Raoul se tourna vers l’ouverture lumineuse. Alors il vit le Persan, qui était toujours à genoux, se suspendre par les mains au rebord de l’ouverture, avec son pistolet entre les dents, et se laisser glisser dans la cave en contrebas.

Curieusement, le vicomte avait une confiance absolue dans le Persan, bien qu’il ne sût rien de lui. Son émotion en parlant du « monstre » lui semblait sincère ; et, si le Persan avait nourri des intentions sinistres à son égard, il ne l’aurait pas armé de ses propres mains. De plus, Raoul devait atteindre Christine à tout prix. Il se mit donc à genoux lui aussi et se suspendit à la trappe des deux mains.

« Lâchez ! » dit une voix.

Et il tomba dans les bras du Persan, qui lui dit de se coucher à plat, ferma la trappe au-dessus de lui et s’accroupit près de lui. Raoul essaya de poser une question, mais la main du Persan était sur sa bouche et il entendit une voix qu’il reconnut comme celle du commissaire de police.

Raoul et le Persan étaient complètement cachés derrière une cloison de bois. Près d’eux, un petit escalier menait à une petite pièce dans laquelle le commissaire semblait faire les cent pas, posant des questions. La faible lumière était juste suffisante pour permettre à Raoul de distinguer la forme des choses autour de lui. Et il ne put réprimer un cri sourd : il y avait là trois cadavres.

Le premier gisait sur le palier étroit du petit escalier ; les deux autres avaient roulé au bas de l’escalier. Raoul aurait pu toucher l’un des deux pauvres hères en passant ses doigts à travers la cloison.

« Silence ! » chuchota le Persan.

Lui aussi avait vu les corps et il donna un mot en guise d’explication :

« LUI ! »

La voix du commissaire se faisait maintenant entendre plus distinctement. Il demandait des informations sur le système d’éclairage, que le régisseur lui fournissait. Le commissaire devait donc être dans l’« orgue » ou à son voisinage immédiat.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, surtout en ce qui concerne un opéra, l’« orgue » n’est pas un instrument de musique. À cette époque, l’électricité n’était utilisée que pour un très petit nombre d’effets scéniques et pour les sonneries. L’immense bâtiment et la scène elle-même étaient encore éclairés au gaz ; on utilisait de l’hydrogène pour régler et modifier l’éclairage d’une scène ; et cela se faisait au moyen d’un appareil spécial qui, à cause de la multiplicité de ses tuyaux, était connu sous le nom d’« orgue ». Une loge à côté de la loge du souffleur était réservée au chef gazier, qui de là donnait ses ordres à ses assistants et veillait à ce qu’ils soient exécutés. Mauclair restait dans cette loge pendant toutes les représentations.

Mais maintenant, Mauclair n’était pas dans sa loge et ses assistants n’étaient pas à leur poste.

« Mauclair ! Mauclair ! »

La voix du régisseur résonnait dans les caves. Mais Mauclair ne répondait pas.

J’ai dit qu’une porte ouvrait sur un petit escalier qui menait à la seconde cave. Le commissaire la poussa, mais elle résista.

« Dites donc, » dit-il au régisseur, « je ne peux pas ouvrir cette porte : est-ce toujours si difficile ? »

Le régisseur la força de l’épaule. Il vit qu’en même temps, il poussait un corps humain et il ne put retenir une exclamation, car il reconnut le corps immédiatement :

« Mauclair ! Le pauvre diable ! Il est mort ! »

Mais M. le commissaire Mifroid, que rien ne surprenait, se penchait sur ce gros corps.

« Non, » dit-il, « il est mort ivre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »

« C’est la première fois, si c’est le cas, » dit le régisseur.

« Alors quelqu’un lui a donné un narcotique. C’est tout à fait possible. »

Mifroid descendit quelques marches et dit :

« Regardez ! »

À la lumière d’une petite lanterne rouge, au pied de l’escalier, ils virent deux autres corps. Le régisseur reconnut les assistants de Mauclair. Mifroid descendit et écouta leur respiration.

« Ils dorment profondément, » dit-il. « Affaire très curieuse ! Quelqu’un d’inconnu a dû intervenir auprès du gazier et de son équipe... et cette personne inconnue travaillait évidemment pour le compte du ravisseur... Mais quelle idée drôle d’enlever un exécutant sur la scène !... Faites venir le médecin du théâtre, s’il vous plaît. » Et Mifroid répéta : « Curieux, décidément affaire curieuse ! »

Puis il se tourna vers la petite pièce, s'adressant aux gens que Raoul et le Persan ne pouvaient voir de l'endroit où ils étaient allongés.

« Qu'avez-vous à dire de tout ceci, messieurs ? Vous êtes les seuls à ne pas avoir donné votre avis. Et pourtant, vous devez bien avoir une opinion quelconque. »

Là-dessus, Raoul et le Persan virent les visages stupéfaits des directeurs apparaître au-dessus du palier — et ils entendirent la voix excitée de Moncharmin :

« Il se passe ici des choses, Monsieur le Commissaire, que nous sommes incapables d'expliquer. »

Et les deux visages disparurent.

« Merci du renseignement, messieurs », dit Mifroid avec un ricanement.

Mais le régisseur, tenant son menton dans le creux de sa main droite, ce qui est l'attitude de la profonde réflexion, dit :

« Ce n'est pas la première fois que Mauclair s'endort au théâtre. Je me souviens l'avoir trouvé, un soir, en train de ronfler dans son petit réduit, avec sa tabatière à côté de lui. »

« Est-ce vieux ? » demanda M. Mifroid, en essuyant soigneusement ses lunettes.

« Non, pas si vieux que ça... Attendez voir !... C'était le soir... bien sûr, oui... C'était le soir où Carlotta — vous savez, Monsieur le Commissaire — a poussé son fameux "co-ack" ! »

« Vraiment ? Le soir où Carlotta a poussé son fameux "co-ack" ? »

Et M. Mifroid, remettant ses lunettes étincelantes sur son nez, fixa le régisseur d'un regard contemplatif.

« Ainsi Mauclair prend du tabac, n'est-ce pas ? » demanda-t-il négligemment.

« Oui, Monsieur le Commissaire... Tenez, voilà sa tabatière sur cette petite étagère... Oh ! c'est un grand priseur ! »

« Moi aussi », dit Mifroid, et il mit la tabatière dans sa poche.

Raoul et le Persan, eux-mêmes inaperçus, regardèrent l'enlèvement des trois corps par quelques machinistes, qui étaient suivis par le commissaire et tous les gens avec lui. Leurs pas furent entendus pendant quelques minutes sur la scène, au-dessus. Lorsqu'ils furent seuls, le Persan fit signe à Raoul de se lever. Raoul le fit ; mais, comme il ne levait pas la main devant ses yeux, prêt à faire feu, le Persan lui dit de reprendre cette attitude et de la garder, quoi qu'il arrivât.

« Mais cela fatigue inutilement la main », murmura Raoul. « Si je dois faire feu, je ne serai pas sûr de ma visée. »

« Alors passez votre pistolet dans l'autre main », dit le Persan.

« Je ne peux pas tirer de la main gauche. »

Là-dessus, le Persan fit cette étrange réponse, qui n'était certainement pas faite pour éclairer le cerveau troublé du jeune homme :

« Il ne s'agit pas de tirer de la main droite ou de la gauche ; il s'agit de tenir l'une de vos mains comme si vous alliez presser la détente d'un pistolet, le bras plié. Quant au pistolet lui-même, somme toute, vous pouvez le mettre dans votre poche ! » Et il ajouta : « Que ceci soit bien compris, ou je ne réponds de rien. C'est une affaire de vie ou de mort. Et maintenant, silence et suivez-moi ! »

Les sous-sols de l'Opéra sont énormes et ils sont au nombre de cinq. Raoul suivait le Persan et se demandait ce qu'il aurait fait sans son compagnon dans cet extraordinaire labyrinthe. Ils descendirent au troisième sous-sol ; et leur progression était encore éclairée par quelque lampe lointaine.

Plus ils descendaient, plus le Persan semblait prendre de précautions. Il se tournait sans cesse vers Raoul pour voir s'il tenait son bras correctement, lui montrant comment lui-même portait sa main comme toujours prêt à faire feu, bien que le pistolet fût dans sa poche.

Soudain, une voix forte les fit s'arrêter. Quelqu'un, au-dessus d'eux, cria :

« Tous les ferme-portes sur la scène ! Le commissaire de police les demande ! »

Des pas furent entendus et des ombres glissèrent à travers les ténèbres. Le Persan tira Raoul derrière un praticable. Ils virent passer devant et au-dessus d'eux des vieillards courbés par l'âge et le poids passé des décors d'opéra. Certains pouvaient à peine se traîner ; d'autres, par habitude, le corps voûté et les mains tendues, cherchaient des portes à fermer.

C'étaient les ferme-portes, les vieux machinistes usés, sur lesquels une direction charitable avait eu pitié, leur donnant le travail de fermer les portes au-dessus et au-dessous de la scène. Ils allaient sans cesse, du haut en bas du bâtiment, fermant les portes ; et on les appelait aussi « les chasse-courants », du moins à cette époque, car je ne doute guère qu'à présent ils soient tous morts. Les courants d'air sont très mauvais pour la voix, d'où qu'ils puissent venir.[1]

Les deux hommes auraient pu trébucher sur eux, les réveillant et provoquant une demande d'explications. Pour le moment, l'enquête de M. Mifroid les préserva de toute rencontre aussi désagréable.

Le Persan et Raoul se félicitèrent de cet incident, qui les débarrassait de témoins gênants, car certains de ces ferme-portes, n'ayant rien d'autre à faire ou nulle part où poser la tête, restaient à l'Opéra, par oisiveté ou par nécessité, et y passaient la nuit.

Mais ils ne furent pas laissés longtemps à jouir de leur solitude. D'autres ombres descendirent maintenant par le même chemin que les ferme-portes avaient emprunté pour monter. Chacune de ces ombres portait une petite lanterne et la promenait au-dessus, au-dessous et tout autour, comme si elle cherchait quelque chose ou quelqu'un.

« Diable ! » grommela le Persan. « Je ne sais pas ce qu'ils cherchent, mais ils pourraient facilement nous trouver... Fuyons, vite !... Votre main en l'air, monsieur, prêt à faire feu !... Pliez votre bras... plus... c'est ça !... La main au niveau de votre œil, comme si vous étiez en duel et que vous attendiez le signal de faire feu ! Oh, laissez votre pistolet dans votre poche. Vite, venez, descendez. Au niveau de votre œil ! Question de vie ou de mort !... Par ici, cet escalier ! » Ils atteignirent le cinquième sous-sol. « Oh, quel duel, monsieur, quel duel ! »

Une fois au cinquième sous-sol, le Persan reprit haleine. Il semblait jouir d'un sentiment de sécurité un peu plus grand qu'il ne l'avait manifesté lorsqu'ils s'étaient arrêtés tous deux au troisième ; mais il ne changea jamais l'attitude de sa main. Et Raoul, se rappelant l'observation du Persan — « Je sais que l'on peut se fier à ces pistolets » — était de plus en plus étonné, se demandant pourquoi quelqu'un serait si satisfait de pouvoir se fier à un pistolet qu'il n'avait pas l'intention d'utiliser !

Mais le Persan ne lui laissa aucun temps pour la réflexion. Disant à Raoul de rester où il était, il remonta quelques marches de l'escalier qu'ils venaient de quitter, puis revint.

« Que nous sommes stupides ! » murmura-t-il. « Nous aurons bientôt fini de voir ces hommes avec leurs lanternes. Ce sont les pompiers qui font leur ronde. »[2]

Les deux hommes attendirent encore cinq minutes. Puis le Persan fit remonter Raoul ; mais soudain il l'arrêta d'un geste. Quelque chose bougea dans les ténèbres devant eux.

« À plat ventre ! » murmura le Persan.

Les deux hommes s'étendirent à plat sur le sol.

Ils arrivèrent tout juste à temps. Une ombre, cette fois ne portant aucune lumière, juste une ombre dans l'ombre, passa. Elle passa près d'eux, assez près pour les toucher.

Ils sentirent la chaleur de sa cape sur eux. Car ils pouvaient distinguer l'ombre suffisamment pour voir qu'elle portait une cape qui l'enveloppait de la tête aux pieds. Sur sa tête, elle avait un chapeau de feutre mou...

Elle s'éloigna, traînant ses pieds contre les murs et donnant parfois un coup de pied dans un coin.

« Ouf ! » dit le Persan. « Nous l'avons échappé belle ; cette ombre me connaît et m'a déjà emmené deux fois au bureau des directeurs. »

« Est-ce quelqu'un appartenant à la police du théâtre ? » demanda Raoul.

« C'est quelqu'un de bien pire que cela ! » répondit le Persan, sans donner plus d'explication.[3]

« Ce n'est pas... lui ? »

« Lui ?... S'il ne vient pas derrière nous, nous verrons toujours ses yeux jaunes ! C'est plus ou moins notre sauvegarde ce soir. Mais il peut venir par derrière, en se glissant ; et nous sommes des hommes morts si nous ne gardons pas nos mains comme si nous allions faire feu, au niveau de nos yeux, devant ! »

Le Persan avait à peine fini de parler qu'un visage fantastique apparut... un visage tout en feu, pas seulement deux yeux jaunes !

Oui, une tête de feu venait vers eux, à hauteur d'homme, mais sans aucun corps attaché. Le visage dégageait du feu, ressemblait dans les ténèbres à une flamme ayant la forme d'un visage humain.

« Oh », dit le Persan entre ses dents. « Je n'ai jamais vu cela auparavant !... Pampin n'était pas fou, après tout : il l'avait vu !... Quelle peut être cette flamme ? Ce n'est pas LUI, mais il peut l'avoir envoyée !... Prenez garde !... Prenez garde ! Votre main au niveau de vos yeux, au nom du ciel, au niveau de vos yeux !... Je connais la plupart de ses tours... mais pas celui-ci... Venez, fuyons... c'est plus sûr. La main au niveau de vos yeux ! »

Et ils s'enfuirent dans le long couloir qui s'ouvrait devant eux.

Après quelques secondes, qui leur parurent comme de longues minutes, ils s'arrêtèrent.

« Il ne vient pas souvent par ici », dit le Persan. « Ce côté n'a rien à voir avec lui. Ce côté ne mène ni au lac, ni à la maison sur le lac... Mais peut-être sait-il que nous sommes à ses trousses... bien que je lui aie promis de le laisser tranquille et de ne jamais me mêler de ses affaires à nouveau ! »

En disant cela, il tourna la tête et Raoul tourna aussi la tête ; et ils virent de nouveau la tête de feu derrière leurs deux têtes. Elle les avait suivis. Et elle avait dû courir aussi, et peut-être plus vite qu'eux, car elle semblait être plus près d'eux.

En même temps, ils commencèrent à percevoir un certain bruit dont ils ne pouvaient deviner la nature. Ils remarquèrent simplement que le son semblait se déplacer et s'approcher avec le visage enflammé. C'était un bruit comme si des milliers d'ongles avaient été raclés contre un tableau noir, le bruit parfaitement insupportable que fait parfois une petite pierre à l'intérieur de la craie qui grince sur le tableau noir.

Ils continuèrent à reculer, mais le visage enflammé avançait, avançait, gagnant sur eux. Ils pouvaient voir ses traits clairement maintenant. Les yeux étaient ronds et fixes, le nez un peu crochu et la bouche large, avec une lèvre inférieure pendante, très semblable aux yeux, au nez et à la lèvre de la lune, quand la lune est toute rouge, rouge vif.

Comment cette lune rouge réussissait-elle à glisser à travers les ténèbres, à hauteur d'homme, sans rien pour la soutenir, du moins apparemment ? Et comment allait-elle si vite, si droit devant, avec de tels yeux fixes, fixes ? Et qu'était ce son de grattement, de raclement, de grincement qu'elle amenait avec elle ?

Le Persan et Raoul ne pouvaient plus reculer et s'aplatirent contre le mur, ne sachant pas ce qui allait arriver à cause de cette incompréhensible tête de feu, et surtout maintenant, à cause du son plus intense, grouillant, vivant, « nombreux », car le son était certainement composé de centaines de petits sons qui se déplaçaient dans les ténèbres, sous le visage enflammé.

Et le visage enflammé avançait... avec son bruit... vint à leur hauteur !...

Et les deux compagnons, à plat contre leur mur, sentirent leurs cheveux se dresser d'horreur, car ils savaient maintenant ce que signifiaient les mille bruits. Ils venaient en troupe, bousculés dans l'ombre par d'innombrables petites vagues pressées, plus rapides que les vagues qui se précipitent sur le sable à marée haute, petites vagues de nuit écumant sous la lune, sous la tête enflammée qui était comme une lune. Et les petites vagues passèrent entre leurs jambes, grimpant le long de leurs jambes, irrésistiblement, et Raoul et le Persan ne purent plus retenir leurs cris d'horreur, de consternation et de douleur. Ils ne purent pas non plus continuer à tenir leurs mains au niveau de leurs yeux : leurs mains descendirent vers leurs jambes pour repousser les vagues, qui étaient pleines de petites pattes, d'ongles, de griffes et de dents.

Oui, Raoul et le Persan étaient prêts à s'évanouir, comme Pampin le pompier. Mais la tête de feu se retourna en réponse à leurs cris, et leur parla :

« Ne bougez pas ! Ne bougez pas !... Quoi que vous fassiez, ne me suivez pas !... Je suis le ratier !... Laissez-moi passer, avec mes rats !... »

Et la tête de feu disparut, s'évanouit dans les ténèbres, tandis que le passage devant elle s'illumina, par suite du changement que le ratier avait fait à sa lanterne sourde. Auparavant, pour ne pas effrayer les rats devant lui, il avait tourné sa lanterne sourde vers lui-même, éclairant sa propre tête ; maintenant, pour hâter leur fuite, il éclairait l'espace sombre devant lui. Et il bondit, entraînant avec lui les vagues de rats qui grattaient, tous les mille sons.

Raoul et le Persan reprirent leur souffle, bien que tremblant encore.

« J'aurais dû me rappeler qu'Erik m'avait parlé du ratier », dit le Persan. « Mais il ne m'a jamais dit qu'il ressemblait à cela... et c'est drôle que je ne l'aie jamais rencontré auparavant... Bien sûr, Erik ne vient jamais dans cette partie ! »

« Sommes-nous très loin du lac, monsieur ? » demanda Raoul. « Quand y arriverons-nous ?... Emmenez-moi au lac, oh, emmenez-moi au lac !... Quand nous serons au lac, nous appellerons !... Christine nous entendra !... Et LUI nous entendra aussi !... Et, comme vous le connaissez, nous lui parlerons ! » « Bébé ! » dit le Persan. « Nous n'entrerons jamais dans la maison sur le lac par le lac !... Moi-même, je n'ai jamais débarqué sur l'autre rive... la rive sur laquelle se trouve la maison... Il faut traverser le lac d'abord... et il est bien gardé !... Je crains que plus d'un de ces hommes — vieux machinistes, vieux ferme-portes — qui n'ont jamais été revus, n'ait été simplement tenté de traverser le lac... C'est terrible... Moi-même, j'aurais été presque tué là-bas... si le monstre ne m'avait pas reconnu à temps !... Un conseil, monsieur ; ne vous approchez jamais du lac... Et, surtout, bouchez vos oreilles si vous entendez la voix qui chante sous l'eau, la voix de la sirène ! »

« Mais alors, que faisons-nous ici ? » demanda Raoul, dans un transport de fièvre, d'impatience et de rage. « Si vous ne pouvez rien faire pour Christine, laissez-moi au moins mourir pour elle ! » Le Persan essaya de calmer le jeune homme.

« Nous n'avons qu'un seul moyen de sauver Christine Daaé, croyez-moi, qui est d'entrer dans la maison sans être aperçu par le monstre. »

« Et y a-t-il quelque espoir de cela, monsieur ? »

« Ah, si je n'avais pas cet espoir, je ne serais pas venu vous chercher ! »

« Et comment peut-on entrer dans la maison sur le lac sans traverser le lac ? »

« Depuis le troisième sous-sol, d'où nous avons été si malencontreusement chassés. Nous allons y retourner maintenant... Je vous dirai », dit le Persan, avec un changement soudain dans sa voix, « je vous dirai l'endroit exact, monsieur : c'est entre un praticable et un décor inutilisé du ROI DE LAHORE, exactement à l'endroit où Joseph Buquet est mort... Venez, monsieur, prenez courage et suivez-moi ! Et tenez votre main au niveau de vos yeux !... Mais où sommes-nous ? »

Le Persan ralluma sa lanterne et projeta ses rayons dans deux énormes couloirs qui se croisaient à angle droit.

« Nous devons être », dit-il, « dans la partie utilisée plus particulièrement pour les canalisations d'eau. Je ne vois aucun feu venant des fourneaux. »

Il passa devant Raoul, cherchant son chemin, s'arrêtant brusquement lorsqu'il craignait de rencontrer quelque puisatier. Ensuite, ils durent se protéger contre la lueur d'une sorte de forge souterraine, que les hommes étaient en train d'éteindre, et à laquelle Raoul reconnut les démons que Christine avait vus au moment de sa première captivité.

De cette façon, ils arrivèrent graduellement sous les immenses caves situées au-dessous de la scène. Ils devaient à ce moment être tout au fond de la « cuve » et à une profondeur extrêmement grande, si l'on se souvient que la terre fut creusée à cinquante pieds au-dessous de l'eau qui s'étendait sous la totalité de cette partie de Paris.[4]

Le Persan toucha une cloison et dit :

« Si je ne me trompe, c'est un mur qui pourrait facilement appartenir à la maison sur le lac. »

Il frappait une cloison de la « cuve », et peut-être serait-il bon que le lecteur sache comment le fond et les cloisons de la cuve étaient construits. Afin d'empêcher l'eau entourant les travaux de construction de rester en contact immédiat avec les murs supportant l'ensemble de la machinerie théâtrale, l'architecte fut obligé de bâtir une double enceinte dans toutes les directions. Le travail de construction de cette double enceinte prit une année entière. C'était le mur de la première enceinte intérieure que le Persan frappait en parlant à Raoul de la maison sur le lac. Pour quiconque comprenait l'architecture de l'édifice, l'action du Persan semblerait indiquer que la mystérieuse maison d'Erik avait été construite dans la double enceinte, formée d'un mur épais construit comme un remblai ou un barrage, puis d'un mur de briques, d'une énorme couche de ciment et d'un autre mur de plusieurs mètres d'épaisseur.

Aux paroles du Persan, Raoul se jeta contre le mur et écouta avidement. Mais il n'entendit rien... rien... sinon des pas lointains résonnant sur le plancher des parties supérieures du théâtre.

Le Persan obscurcit sa lanterne à nouveau.

« Attention ! » dit-il. « Gardez votre main levée ! Et silence ! Car nous allons essayer un autre moyen d'entrer. »

Et il le conduisit au petit escalier par lequel ils étaient descendus tout à l'heure.

Ils montèrent, s'arrêtant à chaque marche, scrutant les ténèbres et le silence, jusqu'à ce qu'ils arrivent au troisième sous-sol. Ici, le Persan fit signe à Raoul de se mettre à genoux ; et, de cette façon, rampant sur les deux genoux et une main — car l'autre main était tenue dans la position indiquée — ils atteignirent le mur du fond.

Contre ce mur se trouvait un grand décor inutilisé du ROI DE LAHORE. Près de ce décor, il y avait un praticable. Entre le décor et le praticable, il y avait juste la place pour un corps... pour un corps qui fut un jour trouvé pendu là. Le corps de Joseph Buquet.

Le Persan, toujours à genoux, s'arrêta et écouta. Pendant un instant, il sembla hésiter et regarda Raoul ; puis il tourna ses yeux vers le haut, vers le deuxième sous-sol, qui envoyait la faible lueur d'une lanterne, à travers une fente entre deux planches. Cette lueur sembla troubler le Persan.

Enfin, il secoua la tête et se décida à agir. Il se glissa entre le praticable et le décor du ROI DE LAHORE, avec Raoul sur ses talons. De sa main libre, le Persan tâta le mur. Raoul le vit appuyer lourdement sur le mur, tout comme il avait appuyé contre le mur dans la loge de Christine. Puis une pierre céda, laissant un trou dans le mur.

Cette fois, le Persan sortit son pistolet de sa poche et fit signe à Raoul d'en faire autant. Il arma le pistolet.

Et, résolument, toujours à genoux, il se faufila à travers le trou dans le mur. Raoul, qui avait souhaité passer le premier, dut se contenter de le suivre.

Le trou était très étroit. Le Persan s'arrêta presque aussitôt. Raoul l'entendit tâter les pierres autour de lui. Puis le Persan sortit sa lanterne sourde à nouveau, se pencha en avant, examina quelque chose au-dessous de lui et éteignit immédiatement sa lanterne. Raoul l'entendit dire, dans un murmure :

« Nous allons devoir nous laisser tomber de quelques mètres, sans faire de bruit ; enlevez vos bottes. »

Le Persan tendit ses propres chaussures à Raoul.

« Mettez-les à l'extérieur du mur », dit-il. « Nous les y retrouverons quand nous sortirons. »[5]

Il rampa un peu plus loin sur les genoux, puis se tourna complètement et dit :

« Je vais me suspendre par les mains au bord de la pierre et me laisser tomber DANS SA MAISON. Vous devez faire exactement la même chose. N'ayez pas peur. Je vous rattraperai dans mes bras. »

Raoul entendit bientôt un bruit sourd, évidemment produit par la chute du Persan, et se laissa tomber à son tour.

Il se sentit serré dans les bras du Persan.

« Chut ! » dit le Persan.

Et ils restèrent immobiles, à écouter.

Les ténèbres étaient épaisses autour d'eux, le silence lourd et terrible.

Puis le Persan recommença à jouer avec la lanterne sourde, faisant tourner les rayons au-dessus de leurs têtes, cherchant le trou par lequel ils étaient venus, et ne réussissant pas à le trouver.

« Oh ! » dit-il. « La pierre s'est refermée toute seule ! »

Et la lumière de la lanterne balaya le mur et le sol.

Le Persan se pencha et ramassa quelque chose, une sorte de corde, qu'il examina une seconde avant de la rejeter avec horreur.

« Le lasso du Pendjab ! » murmura-t-il.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Raoul.

Le Persan frissonna. « Ce pourrait fort bien être la corde avec laquelle l'homme fut pendu, et que l'on chercha si longtemps. »

Et, soudain saisi d'une nouvelle anxiété, il fit mouvoir le petit disque rouge de sa lanterne sur les parois. Il éclaira ainsi une chose curieuse : le tronc d'un arbre, qui semblait encore tout vivant, avec ses feuilles ; et les branches de cet arbre montaient le long des murs et disparaissaient au plafond.

À cause de la petitesse du disque lumineux, il était difficile, au début, de bien saisir l'apparence des choses : ils voyaient un bout de branche... et une feuille... et une autre feuille... et, à côté, rien du tout, rien que le rayon de lumière qui semblait se réfléchir... Raoul passa la main sur ce rien, sur ce reflet.

« Tiens ! » dit-il. « Le mur est une glace ! »

« Oui, une glace ! » dit le Persan, d'un ton profondément ému. Et, passant la main qui tenait le pistolet sur son front humide, il ajouta : « Nous sommes tombés dans la chambre de torture ! »

Ce que le Persan savait de cette chambre de torture et ce qui lui advint, ainsi qu'à son compagnon, sera raconté en ses propres termes, tels qu'ils furent consignés dans un manuscrit qu'il laissa derrière lui, et que je copie IN EXTENSO.

[1] M. Pedro Gailhard m'a dit lui-même qu'il avait créé quelques postes supplémentaires de « ferme-portes » pour d'anciens machinistes qu'il ne voulait pas renvoyer du service de l'Opéra.

[2] En ces temps-là, il faisait encore partie des attributions des pompiers de veiller à la sécurité de l'Opéra en dehors des représentations ; mais ce service a été supprimé depuis. J'en demandai la raison à M. Pedro Gailhard, qui me répondit :

« C'est parce que l'administration craignait, dans leur ignorance totale des sous-sols de l'Opéra, que les pompiers ne missent le feu au bâtiment ! »

[3] Comme le Persan, je ne puis donner aucune explication supplémentaire concernant l'apparition de cette ombre. Alors que, dans ce récit historique, tout le reste sera normalement expliqué, si anormal que puisse paraître le cours des événements, je ne puis faire comprendre expressément au lecteur ce que le Persan entendait par ces mots : « C'est quelqu'un de bien pire que cela ! » Le lecteur doit essayer de deviner par lui-même, car j'ai promis à M. Pedro Gailhard, l'ancien directeur de l'Opéra, de garder son secret au sujet de la personnalité extrêmement intéressante et utile de l'ombre errante et drapée qui, tout en se condamnant à vivre dans les sous-sols de l'Opéra, rendait d'immenses services à ceux qui, les soirs de gala par exemple, s'aventurent à s'égarer loin de la scène. Je parle de services d'État ; et, sur mon honneur, je ne puis en dire davantage.

[4] Il fallut épuiser toute l'eau, lors de la construction de l'Opéra. Pour donner une idée de la quantité d'eau qui fut pompée, je puis dire au lecteur qu'elle représentait la surface de la cour du Louvre sur une hauteur égale à une fois et demie celle des tours de Notre-Dame. Et pourtant les ingénieurs durent laisser un lac.

[5] Ces deux paires de bottes, qui furent placées, d'après les papiers du Persan, juste entre le châssis et le décor du ROI DE LAHORE, à l'endroit où Joseph Buquet fut trouvé pendu, ne furent jamais découvertes. Elles durent être emportées par quelque machiniste ou « ferme-porte ».

Chapitre XXI Vicissitudes intéressantes et instructives d'un Persan dans les sous-sols de l'Opéra

RÉCIT DU PERSAN

C'était la première fois que je pénétrais dans la maison du lac. J'avais souvent supplié « l'amateur de trappes », comme nous appelions Erik dans mon pays, de m'en ouvrir les portes mystérieuses. Il refusa toujours. Je fis de nombreuses tentatives, mais en vain, pour obtenir d'y entrer. J'avais beau le surveiller, après avoir appris qu'il avait élu domicile à l'Opéra, l'obscurité était toujours trop épaisse pour me permettre de voir comment il manœuvrait la porte dans le mur du lac. Un jour, me croyant seul, je montai dans la barque et ramai vers cette partie du mur par où j'avais vu Erik disparaître. C'est alors que je fus mis en présence de la sirène qui en gardait l'approche et dont le charme me fut presque fatal.

À peine eus-je quitté la rive que le silence au milieu duquel je flottais sur l'eau fut troublé par une sorte de chant murmuré qui planait tout autour de moi. C'était à moitié souffle, à moitié musique ; cela montait doucement des eaux du lac ; et j'en fus entouré par je ne sais quel artifice. Cela me suivait, bougeait avec moi et était si doux que cela ne m'effraya pas. Au contraire, dans mon désir d'approcher la source de cette harmonie douce et entraînante, je me penchai hors de ma petite barque au-dessus de l'eau, car je n'avais aucun doute dans mon esprit que le chant venait de l'eau elle-même. À ce moment-là, j'étais seul dans la barque au milieu du lac ; la voix — car c'était désormais distinctement une voix — était à côté de moi, sur l'eau. Je me penchai, me penchai encore davantage. Le lac était parfaitement calme, et un rayon de lune qui traversait le soupirail de la rue Scribe ne me montrait absolument rien à sa surface, qui était lisse et noire comme de l'encre. Je secouai mes oreilles pour me débarrasser d'un bourdonnement possible ; mais je dus bientôt accepter le fait qu'il n'existe pas de bourdonnement dans les oreilles aussi harmonieux que le chant murmuré qui me suivait et m'attirait maintenant.

Si j'avais été enclin à la superstition, j'aurais certainement pensé avoir affaire à quelque sirène dont la tâche était de confondre le voyageur qui s'aventurerait sur les eaux de la maison du lac. Heureusement, je viens d'un pays où nous aimons trop les choses fantastiques pour ne pas les connaître à fond ; et je n'eus aucun doute que j'étais face à face avec quelque nouvelle invention d'Erik. Mais cette invention était si parfaite que, tandis que je me penchais hors de la barque, j'étais poussé moins par le désir de découvrir son truc que par celui de jouir de son charme ; et je me penchai, me penchai jusqu'à ce que je faillisse renverser la barque.

Soudain, deux bras monstrueux sortirent du sein des eaux et me saisirent par le cou, m'entraînant vers les profondeurs avec une force irrésistible. J'aurais certainement été perdu si je n'avais eu le temps de pousser un cri par lequel Erik me reconnut. Car c'était lui ; et, au lieu de me noyer, comme c'était certainement son intention première, il nagea avec moi et me déposa doucement sur la rive :

« Quelle imprudence vous avez ! » dit-il, tandis qu'il se tenait devant moi, ruisselant d'eau. « Pourquoi essayer d'entrer chez moi ? Je ne vous y ai jamais invité ! Je ne vous y veux pas, ni personne ! Avez-vous sauvé ma vie seulement pour me la rendre insupportable ? Si grand que soit le service que vous lui ayez rendu, Erik peut finir par l'oublier ; et vous savez que rien ne peut retenir Erik, pas même Erik lui-même. »

Il parla, mais je n'avais plus d'autre désir que de connaître ce que j'appelais déjà le truc de la sirène. Il satisfit ma curiosité, car Erik, qui est un vrai monstre — je l'ai vu à l'œuvre en Perse, hélas — est aussi, à certains égards, un véritable enfant, vain et présomptueux, et il n'est rien qu'il aime autant, après avoir étonné les gens, que de prouver toute l'ingéniosité vraiment miraculeuse de son esprit.

Il rit et me montra un long roseau.

« C'est le truc le plus bête que vous ayez jamais vu », dit-il, « mais c'est très utile pour respirer et chanter dans l'eau. Je l'ai appris des pirates du Tonkin, qui sont capables de rester cachés des heures durant dans les lits des rivières. » [1]

Je lui parlai sévèrement.

« C'est un truc qui a failli me tuer ! » dis-je. « Et il a pu être fatal à d'autres ! Vous savez ce que vous m'avez promis, Erik ? Plus de meurtres ! »

« Ai-je vraiment commis des meurtres ? » demanda-t-il, en prenant son air le plus aimable.

« Malheureux ! » criai-je. « Avez-vous oublié les heures roses de Mazenderan ? »

« Oui », répondit-il, d'un ton plus triste, « je préfère les oublier. Je faisais pourtant rire la petite sultane ! »

« Tout cela appartient au passé », déclarai-je ; « mais il y a le présent... et vous êtes responsable devant moi du présent, car, si je l'avais voulu, il n'y en aurait eu aucun pour vous. Souvenez-vous-en, Erik : je vous ai sauvé la vie ! »

Et je profitai de la tournure de la conversation pour lui parler de quelque chose qui me tenait à cœur depuis longtemps :

« Erik », demandai-je, « Erik, jurez que... »

« Quoi ? » répliqua-t-il. « Vous savez que je ne tiens jamais mes serments. Les serments sont faits pour attraper les gogos. »

« Dites-moi... vous pouvez me dire, au moins... »

« Eh bien ? »

« Eh bien, le lustre... le lustre, Erik ?... »

« Qu'y a-t-il avec le lustre ? »

« Vous savez ce que je veux dire. »

« Oh », ricana-t-il, « cela ne me dérange pas de vous parler du lustre !... CE N'EST PAS MOI !... Le lustre était très vieux et usé. »

Quand Erik riait, il était plus terrible que jamais. Il sauta dans la barque, gloussant si horriblement que je ne pus m'empêcher de trembler.

« Très vieux et usé, mon cher daroga ! [2] Très vieux et usé, le lustre !... Il est tombé tout seul !... Il est descendu avec fracas !... Et maintenant, daroga, suivez mon conseil et allez vous sécher, ou vous allez attraper un rhume de cerveau !... Et ne remontez jamais dans ma barque... Et, quoi que vous fassiez, n'essayez pas d'entrer chez moi : je n'y suis pas toujours... daroga ! Et je serais désolé d'avoir à vous dédier ma messe de Requiem ! »

Ce disant, se balançant d'avant en arrière, comme un singe, et gloussant toujours, il poussa au large et disparut bientôt dans l'obscurité du lac.

À partir de ce jour, je renonçai à toute idée de pénétrer chez lui par le lac. Cette entrée était manifestement trop bien gardée, surtout depuis qu'il avait appris que je la connaissais. Mais je sentais qu'il devait y avoir une autre entrée, car j'avais souvent vu Erik disparaître dans le troisième sous-sol, lorsque je l'observais, bien que je ne pusse imaginer comment.

Depuis que j'avais découvert Erik installé à l'Opéra, je vivais dans une terreur perpétuelle de ses horribles fantaisies, non pas en ce qui me concernait, mais je redoutais tout pour les autres. [3]

Et chaque fois qu'un accident, un événement fatal arrivait, je me disais toujours : « Je ne serais pas surpris que ce fût Erik », tout comme d'autres disaient : « C'est le fantôme ! » Combien de fois n'ai-je pas entendu des gens prononcer cette phrase avec un sourire ! Pauvres diables ! S'ils avaient su que le fantôme existait en chair et en os, je jure qu'ils n'auraient pas ri !

Bien qu'Erik m'eût annoncé très solennellement qu'il avait changé et qu'il était devenu le plus vertueux des hommes DEPUIS QU'IL ÉTAIT AIMÉ POUR LUI-MÊME — une phrase qui, au début, me rendit extrêmement perplexe — je ne pouvais m'empêcher de frémir en pensant au monstre. Son horrible, incomparable et répugnante laideur le plaçait hors de l'humanité ; et il me semblait souvent que, pour cette raison, il ne croyait plus avoir aucun devoir envers la race humaine. La façon dont il parlait de ses aventures amoureuses ne faisait qu'accroître mon alarme, car je prévoyais la cause de tragédies nouvelles et plus hideuses dans cet événement auquel il faisait allusion avec tant de vantardise.

D'un autre côté, je découvris bientôt le curieux trafic moral établi entre le monstre et Christine Daae. Caché dans le débarras jouxtant la loge de la jeune prima donna, j'écoutais de merveilleuses démonstrations musicales qui plongeaient évidemment Christine dans une extase merveilleuse ; mais, tout de même, je n'aurais jamais pensé que la voix d'Erik — qui était forte comme le tonnerre ou douce comme des voix d'anges, à volonté — aurait pu lui faire oublier sa laideur. Je compris tout quand j'appris que Christine ne l'avait pas encore vu ! J'eus l'occasion d'aller dans la loge et, me souvenant des leçons qu'il m'avait données autrefois, je n'eus aucune difficulté à découvrir le truc qui faisait pivoter le mur avec le miroir et je vérifiai les moyens des briques creuses et ainsi de suite — par lesquels il faisait porter sa voix jusqu'à Christine comme si elle l'entendait tout près d'elle. De cette façon, je découvris aussi la route qui menait au puits et au cachot — le cachot des Communards — et aussi la trappe qui permettait à Erik d'aller droit aux sous-sols sous la scène.

Quelques jours plus tard, quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apprendre par mes propres yeux et mes propres oreilles qu'Erik et Christine Daae se voyaient et de surprendre le monstre penché sur le petit puits, dans la route des Communards, et aspergeant le front de Christine Daae, qui s'était évanouie. Un cheval blanc, le cheval du PROPHÈTE, qui avait disparu des écuries sous l'Opéra, se tenait tranquillement à côté d'eux. Je me montrai. Ce fut terrible. Je vis des étincelles jaillir de ces yeux jaunes et, avant que j'aie eu le temps de dire un mot, je reçus un coup sur la tête qui m'étourdit.

Quand je repris mes sens, Erik, Christine et le cheval blanc avaient disparu. J'étais sûr que la pauvre fille était prisonnière dans la maison du lac. Sans hésiter, je résolus de retourner sur la rive, malgré le danger couru. Pendant vingt-quatre heures, je guettai l'apparition du monstre ; car je sentais qu'il devait sortir, poussé par le besoin de s'approvisionner. Et, à ce propos, je puis dire que, lorsqu'il sortait dans les rues ou s'aventurait à se montrer en public, il portait un nez en carton, avec une moustache attachée, au lieu de son horrible trou de nez. Cela n'enlevait pas tout à fait son air de cadavre, mais cela le rendait presque, je dis bien presque, supportable à regarder.

Je montai donc la garde sur la rive du lac et, las d'une longue attente, je commençais à penser qu'il était passé par l'autre porte, la porte du troisième sous-sol, quand j'entendis un léger clapotis dans l'obscurité, je vis les deux yeux jaunes briller comme des chandelles et bientôt la barque toucha terre. Erik sauta à terre et vint vers moi :

« Vous êtes ici depuis vingt-quatre heures », dit-il, « et vous m'agacez. Je vous le dis, tout cela finira très mal. Et vous l'aurez cherché ; car j'ai été extraordinairement patient avec vous. Vous pensez me suivre, grand dadais, alors que c'est moi qui vous suis ; et je sais tout ce que vous savez sur moi, ici. Je vous ai épargné hier, dans MA ROUTE DES COMMUNARDS ; mais je vous préviens, sérieusement, ne me laissez pas vous y reprendre ! Sur ma parole, vous ne semblez pas capable de comprendre un avertissement ! »

Il était si furieux que je ne pensai pas, sur le moment, à l'interrompre. Après avoir soufflé comme un morse, il mit sa pensée horrible en mots :

« Oui, vous devez apprendre, une fois pour toutes — une fois pour toutes, je dis — à comprendre un avertissement ! Je vous dis qu'avec votre imprudence — car vous avez déjà été arrêté deux fois par l'ombre au chapeau de feutre, qui ne savait pas ce que vous faisiez dans les sous-sols et vous a conduit aux directeurs, qui vous ont pris pour un Persan excentrique intéressé par la mécanique de scène et la vie en coulisses : je sais tout à ce sujet, j'étais là, au bureau ; vous savez que je suis partout — eh bien, je vous dis qu'avec votre imprudence, ils finiront par se demander ce que vous cherchez ici... et ils finiront par savoir que vous cherchez Erik... et alors ils seront eux-mêmes à la poursuite d'Erik et ils découvriront la maison du lac... S'ils le font, ce sera mauvais signe pour vous, mon vieux, mauvais signe !... Je ne réponds de rien. »

À nouveau, il souffla comme un morse.

« Je ne réponds de rien !... Si les secrets d'Erik cessent d'être les secrets d'Erik, CE SERA MAUVAIS SIGNE POUR UN BON NOMBRE DE LA RACE HUMAINE ! C'est tout ce que j'ai à vous dire, et à moins que vous ne soyez un grand dadais, cela devrait vous suffire... sauf que vous ne savez pas comment prendre un avertissement. »

Il s'était assis sur la poupe de sa barque et tapait des talons contre les planches, attendant d'entendre ce que j'avais à répondre. Je dis simplement :

« Ce n'est pas Erik que je cherche ici ! »

« Qui alors ? »

« Vous le savez aussi bien que moi : c'est Christine Daae », répondis-je.

Il répliqua : « J'ai tous les droits de la voir dans ma propre maison. Je suis aimé pour moi-même. »

« Ce n'est pas vrai », dis-je. « Vous l'avez enlevée et vous la gardez enfermée. »

« Écoutez », dit-il. « Promettez-vous de ne plus jamais vous mêler de mes affaires, si je vous prouve que je suis aimé pour moi-même ? »

« Oui, je vous le promets », répondis-je, sans hésiter, car j'étais convaincu que pour un tel monstre la preuve était impossible.

« Eh bien, alors, c'est très simple... Christine Daae partira d'ici comme il lui plaira et reviendra !... Oui, reviendra, parce qu'elle le désire... reviendra d'elle-même, parce qu'elle m'aime pour moi-même !... »

« Oh, je doute qu'elle revienne !... Mais il est de votre devoir de la laisser partir. » « Mon devoir, grand dadais !... C'est mon désir... mon désir de la laisser partir ; et elle reviendra... car elle m'aime !... Tout cela finira par un mariage... un mariage à la Madeleine, grand dadais ! Me croyez-vous maintenant ? Quand je vous dis que ma messe nuptiale est écrite... attendez d'entendre le KYRIE... »

Il battait la mesure avec ses talons sur les planches de la barque et chantait :

« KYRIE !... KYRIE !... KYRIE ELEISON !... Attendez d'entendre, attendez d'entendre cette messe. »

« Écoutez », dis-je. « Je vous croirai si je vois Christine Daae sortir de la maison du lac et y retourner de son propre gré. »

« Et vous ne vous mêlerez plus de mes affaires ? »

« Non. »

« Très bien, vous verrez cela ce soir. Venez au bal masqué. Christine et moi irons faire un tour. Ensuite, vous pourrez vous cacher dans le débarras et vous verrez Christine, qui sera allée dans sa loge, ravie de revenir par la route des Communards... Et maintenant, filez, car je dois aller faire quelques courses ! »

À ma grande stupéfaction, les choses se passèrent comme il l'avait annoncé. Christine Daae quitta la maison du lac et y retourna plusieurs fois, sans, apparemment, y être forcée. Il fut très difficile pour moi de chasser Erik de mon esprit. Cependant, je résolus d'être extrêmement prudent, et ne fis pas l'erreur de retourner sur la rive du lac, ou de passer par la route des Communards. Mais l'idée de l'entrée secrète dans le troisième sous-sol me hantait, et j'allai à plusieurs reprises attendre des heures durant derrière un décor du Roi de Lahore, qui avait été laissé là pour une raison ou pour une autre. Enfin, ma patience fut récompensée. Un jour, je vis le monstre venir vers moi, à genoux. J'étais certain qu'il ne pouvait pas me voir. Il passa entre le châssis derrière lequel je me tenais et un décor, alla vers le mur et appuya sur un ressort qui déplaça une pierre et lui offrit un passage. Il passa au travers, et la pierre se referma derrière lui.

J'attendis au moins trente minutes, puis j'appuyai à mon tour sur le ressort. Tout se passa comme pour Erik. Mais je pris garde de ne pas passer moi-même par l'ouverture, car je savais qu'Erik était à l'intérieur. D'un autre côté, l'idée que je pouvais être surpris par Erik me fit soudain penser à la mort de Joseph Buquet. Je ne voulais pas compromettre les avantages d'une si grande découverte qui pourrait être utile à beaucoup de gens, « à un bon nombre d'êtres humains », selon les mots d'Erik ; et je quittai les sous-sols de l'Opéra après avoir soigneusement remis la pierre en place.

Je continuais à m'intéresser vivement aux relations entre Erik et Christine Daaé, non par curiosité malsaine, mais à cause de la pensée terrible qui obsédait mon esprit : Erik était capable de tout s'il découvrait un jour qu'il n'était pas aimé pour lui-même, comme il l'imaginait. Je continuai à errer, très prudemment, dans l'Opéra et j'appris bientôt la vérité sur la triste histoire d'amour du monstre.

Il emplissait l'esprit de Christine, par la terreur qu'il lui inspirait, mais le cœur de la chère enfant appartenait tout entier au vicomte Raoul de Chagny. Tandis qu'ils jouaient, tels d'innocents fiancés, dans les étages supérieurs de l'Opéra pour éviter le monstre, ils se doutaient peu que quelqu'un veillait sur eux. J'étais prêt à tout : tuer le monstre si nécessaire, et m'en expliquer avec la police ensuite. Mais Erik ne se montrait pas ; et je ne m'en sentais pas plus rassuré pour autant.

Je dois expliquer mon plan tout entier. Je pensais que le monstre, chassé de chez lui par la jalousie, me permettrait ainsi d'y entrer, sans danger, par le passage du troisième sous-sol. Il était important, pour le bien de tous, que je sache exactement ce qu'il y avait à l'intérieur. Un jour, las d'attendre une occasion, je déplaçai la pierre et entendis aussitôt une musique stupéfiante : le monstre travaillait à son Don Juan Triomphant, avec toutes les portes de sa demeure grandes ouvertes. Je savais que c'était l'œuvre de sa vie. Je pris garde de ne pas bouger et restai prudemment dans mon trou obscur.

Il s'arrêta de jouer, un instant, et se mit à marcher dans sa demeure, tel un fou. Et il dit tout haut, à pleine voix :

« Il faut que ce soit fini D'ABORD ! Tout à fait fini ! »

Ces paroles n'étaient pas faites pour me rassurer et, quand la musique recommença, je refermai la pierre très doucement.

Le jour de l'enlèvement de Christine Daaé, je ne vins au théâtre qu'assez tard dans la soirée, tremblant à l'idée d'apprendre une mauvaise nouvelle. J'avais passé une journée horrible, car, après avoir lu dans un journal du matin l'annonce d'un prochain mariage entre Christine et le vicomte de Chagny, je me demandais si, après tout, je ne ferais pas mieux de dénoncer le monstre. Mais la raison me revint, et je fus convaincu que cette action ne pourrait que précipiter une éventuelle catastrophe.

Lorsque mon fiacre me déposa devant l'Opéra, j'étais vraiment presque étonné de le voir encore debout ! Mais je suis un peu fataliste, comme tous les bons Orientaux, et j'entrai prêt à tout.

L'enlèvement de Christine Daaé lors de la scène de la Prison, qui surprit naturellement tout le monde, me trouva préparé. J'étais tout à fait certain qu'elle avait été escamotée par Erik, ce prince des prestidigitateurs. Et je pensais positivement que c'était la fin de Christine et peut-être de tout le monde, à tel point que je songeai à conseiller à tous ces gens qui restaient au théâtre de prendre la fuite. Je sentis, cependant, qu'ils me prendraient sûrement pour un fou et je m'abstins.

D'un autre côté, je résolus d'agir sans plus attendre, pour ce qui me concernait. Les chances étaient en ma faveur qu'Erik, à cet instant, ne pensât qu'à sa captive. C'était le moment d'entrer chez lui par le troisième sous-sol ; et je résolus d'emmener avec moi ce pauvre petit vicomte désespéré, qui, à la première suggestion, accepta avec une confiance en moi qui me toucha profondément. J'avais envoyé mon serviteur chercher mes pistolets. J'en donnai un au vicomte et lui conseillai de se tenir prêt à tirer, car, après tout, Erik pourrait nous attendre derrière le mur. Nous devions passer par la route des Communards et par la trappe.

Voyant mes pistolets, le petit vicomte me demanda si nous allions nous battre en duel. Je dis :

« Oui ; et quel duel ! » Mais, naturellement, je n'eus pas le temps de lui expliquer quoi que ce soit. Le petit vicomte est un brave garçon, mais il ne savait presque rien de son adversaire ; et c'était tant mieux. Ma grande crainte était qu'il ne fût déjà quelque part près de nous, préparant le lasso du Pendjab. Personne ne sait mieux que lui lancer le lasso du Pendjab, car il est le roi des étrangleurs tout comme il est le prince des prestidigitateurs. Quand il avait fini de faire rire la petite sultane, au temps des « heures roses de Mazenderan », elle-même lui demandait de l'amuser en lui donnant le frisson. C'est alors qu'il introduisait le sport du lasso du Pendjab.

Il avait vécu aux Indes et acquis une habileté incroyable dans l'art de l'étranglement. Il se faisait enfermer dans une cour où l'on amenait un guerrier — généralement un condamné à mort — armé d'une longue pique et d'un sabre. Erik n'avait que son lasso ; et c'était toujours au moment précis où le guerrier pensait abattre Erik d'un coup formidable que nous entendions le lasso siffler dans l'air. D'un coup de poignet, Erik resserrait le nœud coulant autour du cou de son adversaire et, de cette façon, le traînait devant la petite sultane et ses femmes, qui regardaient d'une fenêtre et applaudissaient. La petite sultane elle-même apprit à manier le lasso du Pendjab et tua plusieurs de ses femmes et même des amis qui venaient lui rendre visite. Mais je préfère abandonner ce terrible sujet des heures roses de Mazenderan. Je ne l'ai mentionné que pour expliquer pourquoi, en arrivant avec le vicomte de Chagny dans les sous-sols de l'Opéra, je me devais de protéger mon compagnon contre le danger toujours menaçant de mort par strangulation. Mes pistolets ne pouvaient servir à rien, car Erik ne se montrerait probablement pas ; mais Erik pouvait toujours nous étrangler. Je n'eus pas le temps d'expliquer tout cela au vicomte ; d'ailleurs, il n'y avait rien à gagner à compliquer la situation. Je dis simplement à M. de Chagny de garder la main à la hauteur des yeux, le bras plié, comme s'il attendait l'ordre de tirer. Avec sa victime dans cette attitude, il est impossible même pour l'étrangleur le plus expert de lancer le lasso avantageusement. Il vous attrape non seulement autour du cou, mais aussi autour du bras ou de la main. Cela vous permet facilement de défaire le lasso, qui devient alors inoffensif.

Après avoir évité le commissaire de police, nombre de portiers et les pompiers, après avoir croisé le ratier et dépassé l'homme au chapeau de feutre sans être vus, le vicomte et moi arrivâmes sans encombre au troisième sous-sol, entre le châssis et le décor du Roi de Lahore. Je manœuvrai la pierre, et nous sautâmes dans la demeure qu'Erik s'était construite dans la double enveloppe des murs de fondation de l'Opéra. Et c'était la chose la plus facile au monde pour lui, car Erik était l'un des principaux entrepreneurs de Philippe Garnier, l'architecte de l'Opéra, et continua à travailler seul quand les travaux furent officiellement suspendus, pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune.

Je connaissais trop bien mon Erik pour me sentir à l'aise en sautant dans sa demeure. Je savais ce qu'il avait fait d'un certain palais à Mazenderan. De l'édifice le plus honnête qui soit, il en fit bientôt une demeure du diable, où vous ne pouviez proférer un mot sans qu'il fût entendu ou répété par un écho. Avec ses trappes, le monstre fut responsable d'interminables tragédies de toutes sortes. Il trouva des inventions étonnantes. Parmi celles-ci, la plus curieuse, horrible et dangereuse était ce qu'on appelait la chambre de torture. Sauf dans des cas particuliers, quand la petite sultane s'amusait à infliger des souffrances à quelque citoyen inoffensif, personne n'y était admis que des misérables condamnés à mort. Et même alors, quand ceux-ci en avaient « assez », ils étaient toujours libres d'en finir avec eux-mêmes grâce à un lasso du Pendjab ou une corde à nœuds, laissés à leur usage au pied d'un arbre de fer.

Mon alarme fut donc grande quand je vis que la pièce dans laquelle M. le vicomte de Chagny et moi étions tombés était une copie conforme de la chambre de torture des heures roses de Mazenderan. À nos pieds, je trouvai le lasso du Pendjab que je redoutais toute la soirée. J'étais convaincu que cette corde avait déjà servi pour Joseph Buquet, qui, comme moi, avait dû surprendre Erik un soir en train de manœuvrer la pierre au troisième sous-sol. Il l'avait probablement essayée à son tour, était tombé dans la chambre de torture et n'en était sorti que pendu. Je peux bien imaginer Erik traînant le corps, pour s'en débarrasser, jusqu'au décor du Roi de Lahore, et l'y suspendant en exemple, ou pour accroître la terreur superstitieuse qui devait l'aider à garder les approches de son repaire ! Puis, après réflexion, Erik était retourné chercher le lasso du Pendjab, qui est très curieusement fabriqué en boyau de chat, et qui aurait pu faire réfléchir un juge d'instruction. Cela explique la disparition de la corde.

Et maintenant, je découvrais le lasso, à nos pieds, dans la chambre de torture ! ... Je ne suis pas un lâche, mais une sueur froide couvrit mon front tandis que je déplaçais le petit disque rouge de ma lanterne sur les murs.

M. de Chagny le remarqua et demanda :

« Qu'y a-t-il, monsieur ? »

Je lui fis un signe violent de se taire.

Nous étions au milieu d'une petite pièce à six pans, dont les parois étaient couvertes de miroirs de haut en bas. Dans les angles, nous pouvions clairement voir les « joints » des glaces, les segments destinés à pivoter sur leurs engrenages ; oui, je les reconnaissais et je reconnaissais l'arbre de fer dans le coin, au bas de l'un de ces segments... l'arbre de fer, avec sa branche de fer, pour les pendus.

Je saisis le bras de mon compagnon : le vicomte de Chagny était tout tremblant, désireux de crier à sa fiancée qu'il lui apportait du secours. Je craignais qu'il ne pût se contenir.

Soudain, nous entendîmes un bruit sur notre gauche. Cela ressemblait d'abord à une porte qui s'ouvre et se referme dans la pièce voisine ; et puis il y eut un gémissement sourd. Je serrai le bras de M. de Chagny plus fermement encore ; et alors nous entendîmes distinctement ces mots :

« Il faut faire votre choix ! La messe de mariage ou la messe de requiem ! » Je reconnus la voix du monstre.

Il y eut un autre gémissement, suivi d'un long silence.

J'étais convaincu maintenant que le monstre ignorait notre présence dans sa demeure, car sinon il se serait certainement arrangé pour ne pas nous laisser l'entendre. Il n'aurait eu qu'à fermer la petite fenêtre invisible par laquelle les amateurs de torture observent la chambre de torture. D'ailleurs, j'étais certain que, s'il avait su notre présence, les tortures auraient commencé aussitôt.

L'important était de ne pas le laisser savoir ; et je ne redoutais rien tant que l'impulsivité du vicomte de Chagny, qui voulait se précipiter à travers les murs vers Christine Daaé, dont nous continuions à entendre les gémissements par intervalles.

« La messe de requiem n'est pas du tout gaie », reprit la voix d'Erik, « tandis que la messe de mariage — vous pouvez m'en croire — est magnifique ! Il faut prendre une résolution et savoir ce que vous voulez ! Je ne peux pas continuer à vivre comme ça, comme une taupe dans un terrier ! Don Juan Triomphant est fini ; et maintenant je veux vivre comme tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le monde et l'emmener de sortie le dimanche. J'ai inventé un masque qui me fait ressembler à n'importe qui. Les gens ne se retourneront même pas dans la rue. Vous serez la plus heureuse des femmes. Et nous chanterons, tout seuls, jusqu'à nous pâmer de délice. Vous pleurez ! Vous avez peur de moi ! Et pourtant je ne suis pas vraiment méchant. Aimez-moi et vous verrez ! Tout ce que je voulais, c'était être aimé pour moi-même. Si vous m'aimiez, je serais doux comme un agneau ; et vous pourriez faire de moi tout ce qui vous plairait. »

Bientôt, les gémissements qui accompagnaient cette sorte de litanie amoureuse augmentèrent et augmentèrent. Je n'ai jamais rien entendu de plus désespéré ; et M. de Chagny et moi reconnûmes que cette lamentation terrible venait d'Erik lui-même. Christine semblait rester muette d'horreur, sans la force de crier, tandis que le monstre était à genoux devant elle.

Trois fois de suite, Erik déplora férocement son sort :

« Vous ne m'aimez pas ! Vous ne m'aimez pas ! Vous ne m'aimez pas ! »

Et puis, plus doucement :

« Pourquoi pleurez-vous ? Vous savez que cela me fait de la peine de vous voir pleurer ! »

Un silence.

Chaque silence nous donnait un nouvel espoir. Nous nous disions :

« Peut-être a-t-il laissé Christine derrière le mur. »

Et nous ne pensions qu'à la possibilité de prévenir Christine Daaé de notre présence, à l'insu du monstre. Nous étions incapables de quitter la chambre de torture maintenant, à moins que Christine ne nous ouvrît la porte ; et ce n'était qu'à cette condition que nous pouvions espérer l'aider, car nous ne savions même pas où la porte pouvait être.

Soudain, le silence dans la pièce voisine fut troublé par la sonnerie d'une sonnette électrique. Il y eut un bond de l'autre côté du mur et la voix de tonnerre d'Erik :

« Quelqu'un qui sonne ! Entrez, je vous prie ! »

Un rire sinistre.

« Qui vient déranger maintenant ? Attendez-moi ici... JE VAIS DIRE À LA SIRÈNE D'OUVRIR LA PORTE. »

Des pas s'éloignèrent, une porte se ferma. Je n'eus pas le temps de penser à la nouvelle horreur qui se préparait ; j'oubliai que le monstre ne sortait peut-être que pour commettre un nouveau crime ; je ne compris qu'une chose : Christine était seule derrière le mur !

Le vicomte de Chagny l'appelait déjà :

« Christine ! Christine ! »

Comme nous pouvions entendre ce qui se disait dans la pièce voisine, il n'y avait aucune raison pour que mon compagnon ne fût entendu à son tour. Néanmoins, le vicomte dut répéter son cri maintes et maintes fois.

Enfin, une voix faible nous parvint.

« Je rêve ! » dit-elle.

« Christine, Christine, c'est moi, Raoul ! »

Un silence.

« Mais répondez-moi, Christine ! ... Au nom du Ciel, si vous êtes seule, répondez-moi ! »

Alors la voix de Christine murmura le nom de Raoul.

« Oui ! Oui ! C'est moi ! Ce n'est pas un rêve ! ... Christine, croyez-moi ! ... Nous sommes ici pour vous sauver ... mais soyez prudente ! Quand vous entendrez le monstre, prévenez-nous ! »

Alors Christine céda à la peur. Elle tremblait à l'idée qu'Erik ne découvrît où Raoul était caché ; elle nous raconta en quelques mots précipités qu'Erik était devenu tout à fait fou d'amour et qu'il avait décidé DE TUER TOUT LE MONDE ET LUI-MÊME AVEC TOUT LE MONDE si elle ne consentait pas à devenir sa femme. Il lui avait donné jusqu'au lendemain soir, onze heures, pour réfléchir. C'était le dernier répit. Elle devait choisir, disait-il, entre la messe de mariage et le requiem.

Et Erik avait alors prononcé une phrase que Christine ne comprenait pas tout à fait :

« Oui ou non ! Si votre réponse est non, tout le monde sera mort ET ENTERRÉ ! »

Mais je comprenais la phrase parfaitement, car elle correspondait d'une manière terrible à ma propre pensée effroyable.

« Pouvez-vous nous dire où est Erik ? » demandai-je.

Elle répondit qu'il devait avoir quitté la demeure.

« Pourriez-vous en être sûre ? »

« Non. Je suis attachée. Je ne peux bouger un membre. »

Quand nous entendîmes cela, M. de Chagny et moi poussâmes un cri de fureur. Notre salut, le salut de nous trois, dépendait de la liberté de mouvement de la jeune fille.

« Mais où êtes-vous ? » demanda Christine. « Il n'y a que deux portes dans ma chambre, la chambre Louis-Philippe dont je vous ai parlé, Raoul ; une porte par laquelle Erik va et vient, et une autre qu'il n'a jamais ouverte devant moi et par laquelle il m'a interdit de passer, car il dit que c'est la plus dangereuse des portes, la porte de la chambre de torture ! »

« Christine, c'est là que nous sommes ! »

« Vous êtes dans la chambre de torture ? »

« Oui, mais nous ne pouvons pas voir la porte. »

« Oh, si seulement je pouvais ramper jusqu'ici ! Je frapperais à la porte et cela vous indiquerait où elle est. »

« Est-ce une porte avec une serrure ? » demandai-je.

« Oui, avec une serrure. »

« Mademoiselle », dis-je, « il est absolument nécessaire que vous nous ouvriez cette porte ! »

« Mais comment ? » demanda la pauvre fille en pleurant.

Nous l'entendîmes faire des efforts, essayer de se libérer des liens qui la retenaient.

« Je sais où est la clé », dit-elle, d'une voix qui semblait épuisée par l'effort qu'elle avait fait. « Mais je suis attachée si serré... Oh, le misérable ! »

Et elle poussa un sanglot.

« Où est la clé ? » demandai-je, en faisant signe à M. de Chagny de ne pas parler et de me laisser faire, car nous n'avions pas un moment à perdre.

« Dans la pièce voisine, près de l'orgue, avec une autre petite clé de bronze, qu'il m'a aussi interdit de toucher. Elles sont toutes deux dans un petit sac de cuir qu'il appelle le sac de la vie et de la mort... Raoul ! Raoul ! Fuyez ! Tout est mystérieux et terrible ici, et Erik sera bientôt devenu tout à fait fou, et vous êtes dans la chambre de torture ! ... Retournez par le chemin que vous avez pris. Il doit y avoir une raison pour que la pièce soit appelée par ce nom ! »

« Christine », dit le jeune homme, « nous sortirons d'ici ensemble ou nous mourrons ensemble ! »

« Il faut garder notre sang-froid », murmurai-je. « Pourquoi vous a-t-il attachée, mademoiselle ? Vous ne pouvez pas vous échapper de sa demeure ; et il le sait ! »

« J'ai essayé de me suicider ! Le monstre est sorti la nuit dernière, après m'avoir portée ici évanouie et à moitié chloroformée. Il allait CHEZ SON BANQUIER, disait-il ! ... À son retour, il m'a trouvée le visage couvert de sang... J'avais essayé de me tuer en me frappant le front contre les murs. »

« Christine ! » gémit Raoul ; et il se mit à sangloter.

« Alors il m'a attachée... Je n'ai pas le droit de mourir avant demain soir, onze heures. »

« Mademoiselle », déclarai-je, « le monstre vous a attachée... et il vous détachera. Vous n'avez qu'à jouer le rôle nécessaire ! Souvenez-vous qu'il vous aime ! »

« Hélas ! » entendîmes-nous. « Est-ce que je risque de l'oublier ! »

« Souvenez-vous-en et souriez-lui... suppliez-le... dites-lui que vos liens vous font mal. »

Mais Christine Daaé dit :

« Chut ! ... J'entends quelque chose dans le mur du côté du lac ! ... C'est lui ! ... Partez ! Partez ! Partez ! »

« Nous ne pourrions pas partir, même si nous le voulions », dis-je, aussi imposant que possible. « Nous ne pouvons pas quitter ceci ! Et nous sommes dans la chambre de torture ! »

« Chut ! » murmura encore Christine.

Des pas lourds résonnèrent lentement derrière le mur, puis s'arrêtèrent et firent grincer le plancher une fois de plus. Puis vint un soupir formidable, suivi d'un cri d'horreur de Christine, et nous entendîmes la voix d'Erik :

« Je vous demande pardon de vous laisser voir un visage pareil ! Dans quel état je suis, n'est-ce pas ? C'est LA FAUTE À L'AUTRE ! Pourquoi a-t-il sonné ? Est-ce que je demande aux gens qui passent de me dire l'heure ? Il ne demandera plus jamais l'heure à personne ! C'est la faute à la sirène. »

Un autre soupir, plus profond, plus formidable encore, sortit des profondeurs abyssales d'une âme.

« Pourquoi avez-vous crié, Christine ? »

« Parce que je souffre, Erik. »

« Je croyais vous avoir fait peur. »

« Erik, déliez mes liens... Ne suis-je pas votre prisonnière ? »

« Vous essaieriez encore de vous tuer. »

« Vous m'avez donné jusqu'à demain soir, onze heures, Erik. »

Les pas traînèrent de nouveau sur le sol.

« Après tout, puisque nous devons mourir ensemble... et que je suis tout aussi impatient que vous... oui, j'en ai assez de cette vie, vous savez... Attendez, ne bougez pas, je vais vous délivrer... Vous n'avez qu'un mot à dire : "NON !" Et ce sera fini tout de suite AVEC TOUT LE MONDE !... Vous avez raison, vous avez raison ; pourquoi attendre demain soir onze heures ? Certes, cela aurait été plus grandiose, plus beau... Mais ce sont des enfantillages... Nous ne devrions penser qu'à nous-mêmes dans cette vie, à notre propre mort... le reste n'a pas d'importance... VOUS ME REGARDEZ PARCE QUE JE SUIS TOUT MOUILLÉ ?... Oh, ma chère, il pleut à verse dehors !... À part ça, Christine, je crois que je suis sujet aux hallucinations... Vous savez, l'homme qui a sonné à la porte de la sirène tout à l'heure — allez voir s'il sonne au fond du lac, ce puits — il ressemblait assez... Tenez, tournez-vous... êtes-vous contente ? Vous êtes libre maintenant... Oh, ma pauvre Christine, regardez vos poignets : dites-moi, vous ai-je fait mal ?... Cela seul mérite la mort... En parlant de mort, IL FAUT QUE JE CHANTE SON REQUIEM ! »

En entendant ces remarques terribles, je fus saisi d'un sinistre pressentiment... Moi aussi, j'avais autrefois sonné à la porte du monstre... et, sans le savoir, j'avais dû mettre en branle quelque courant d'avertissement.

Et je me souvins des deux bras qui avaient surgi des eaux d'encre... Quel pauvre malheureux s'était égaré sur ce rivage cette fois-ci ? Qui était « l'autre », celui dont nous entendions maintenant chanter le requiem ?

Erik chantait comme le dieu du tonnerre, chantait un DIES IRAE qui nous enveloppait comme dans une tempête. Les éléments semblaient se déchaîner autour de nous. Soudain, l'orgue et la voix cessèrent si brusquement que M. de Chagny fit un bond en arrière, de l'autre côté du mur, sous le coup de l'émotion. Et la voix, changée et transformée, grinça distinctement ces syllabes métalliques : « QU'AVEZ-VOUS FAIT DE MON SAC ? »

Chapitre XXIII Les tortures commencent

RÉCIT DU PERSAN CONTINUÉ.

La voix répéta avec colère : « Qu'avez-vous fait de mon sac ? Alors c'était pour prendre mon sac que vous m'avez demandé de vous libérer ! »

Nous entendîmes des pas précipités, Christine courant vers la pièce Louis-Philippe, comme pour chercher refuge de l'autre côté de notre mur.

« Pourquoi fuyez-vous ? » demanda la voix furieuse qui l'avait suivie. « Rendez-moi mon sac, voulez-vous ? Ne savez-vous pas que c'est le sac de la vie et de la mort ? »

« Écoutez-moi, Erik, » soupira la jeune fille. « Puisqu'il est entendu que nous devons vivre ensemble... qu'est-ce que cela peut vous faire ? »

« Vous savez qu'il n'y a que deux clés dedans, » dit le monstre. « Que voulez-vous faire ? »

« Je veux voir cette pièce que je n'ai jamais vue et que vous m'avez toujours cachée... C'est la curiosité féminine ! » dit-elle, sur un ton qu'elle essayait de rendre enjoué.

Mais le piège était trop enfantin pour qu'Erik s'y laisse prendre.

« Je n'aime pas les femmes curieuses, » répliqua-t-il, « et vous feriez mieux de vous souvenir de l'histoire de BARBE-BLEUE et d'être prudente... Allons, rendez-moi mon sac !... Rendez-moi mon sac !... Laissez la clé tranquille, voulez-vous, petite curieuse ? »

Et il gloussa, tandis que Christine poussait un cri de douleur. Erik avait visiblement récupéré le sac.

À cet instant, le vicomte ne put s'empêcher de laisser échapper une exclamation de rage impuissante.

« Tiens, qu'est-ce que c'est ? » dit le monstre. « Avez-vous entendu, Christine ? »

« Non, non, » répondit la pauvre fille. « Je n'ai rien entendu. »

« J'ai cru entendre un cri. »

« Un cri ! Devenez-vous fou, Erik ? Qui voulez-vous qui pousse un cri, dans cette maison ?... J'ai crié parce que vous m'avez fait mal ! Je n'ai rien entendu. »

« Je n'aime pas la façon dont vous avez dit ça !... Vous tremblez... Vous êtes toute excitée... Vous mentez !... C'était un cri, il y a eu un cri !... Il y a quelqu'un dans la chambre de torture !... Ah, je comprends maintenant ! »

« Il n'y a personne, Erik ! »

« Je comprends ! »

« Personne ! »

« L'homme que vous voulez épouser, peut-être ! »

« Je ne veux épouser personne, vous savez bien que non. »

Un autre gloussement méchant. « Eh bien, cela ne prendra pas longtemps à vérifier. Christine, mon amour, nous n'avons pas besoin d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passe dans la chambre de torture. Voulez-vous voir ? Voulez-vous voir ? Regardez ! S'il y a quelqu'un, s'il y a vraiment quelqu'un là-dedans, vous verrez la fenêtre invisible s'allumer tout en haut, près du plafond. Il nous suffit de tirer le rideau noir et d'éteindre la lumière ici. Voilà, c'est ça... Éteignons la lumière ! Vous n'avez pas peur du noir, quand vous êtes avec votre petit mari ! »

Puis nous entendîmes la voix d'angoisse de Christine :

« Non !... J'ai peur !... Je vous dis que j'ai peur du noir !... Je ne me soucie plus de cette pièce maintenant... Vous me faites toujours peur, comme une enfant, avec votre chambre de torture !... Et c'est ainsi que je suis devenue curieuse... Mais je ne m'en soucie plus maintenant... pas du tout... pas du tout ! »

Et ce que je craignais par-dessus tout commença, AUTOMATIQUEMENT. Nous fûmes soudain inondés de lumière ! Oui, de notre côté du mur, tout semblait en feu. Le vicomte de Chagny fut si déconcerté qu'il chancela. Et la voix en colère rugit :

« Je vous avais dit qu'il y avait quelqu'un ! Voyez-vous la fenêtre maintenant ? La fenêtre éclairée, tout là-haut ? L'homme derrière le mur ne peut pas la voir ! Mais vous allez monter sur l'escabeau : c'est à ça qu'il sert !... Vous m'avez souvent demandé de vous le dire ; et maintenant vous savez !... Ils sont là pour jeter un coup d'œil dans la chambre de torture... petite curieuse ! »

« Quelles tortures ?... Qui est torturé ?... Erik, Erik, dites-moi que vous essayez seulement de me faire peur !... Dites-le, si vous m'aimez, Erik !... Il n'y a pas de tortures, n'est-ce pas ? »

« Allez regarder la petite fenêtre, ma chère ! »

Je ne sais pas si le vicomte entendit la voix défaillante de la jeune fille, car il était trop occupé par le spectacle stupéfiant qui apparaissait maintenant devant son regard égaré. Quant à moi, j'avais trop souvent vu ce spectacle, à travers la petite fenêtre, au temps des heures roses de Mazenderan ; et je ne me souciais que de ce qui se disait dans la pièce voisine, cherchant un indice sur la façon d'agir, la résolution à prendre.

« Allez jeter un coup d'œil par la petite fenêtre ! Dites-moi à quoi il ressemble ! »

Nous entendîmes l'escabeau être traîné contre le mur.

« Montez !... Non !... Non, je vais monter moi-même, ma chère ! »

« Oh, très bien, je vais monter. Laissez-moi faire ! »

« Oh, ma chérie, ma chérie !... Comme vous êtes gentille !... Comme c'est gentil à vous de m'épargner cet effort à mon âge !... Dites-moi à quoi il ressemble ! »

À cet instant, nous entendîmes distinctement ces mots au-dessus de nos têtes :

« Il n'y a personne, mon cher ! »

« Personne ?... Êtes-vous sûre qu'il n'y a personne ? »

« Mais bien sûr que non... personne ! »

« Eh bien, c'est très bien !... Qu'est-ce qui se passe, Christine ? Vous n'allez pas vous évanouir, n'est-ce pas... puisqu'il n'y a personne ?... Tenez... redescendez... voilà !... Reprenez-vous... puisqu'il n'y a personne !... MAIS COMMENT TROUVEZ-VOUS LE PAYSAGE ? »

« Oh, très bien ! »

« Voilà, c'est mieux !... Vous vous sentez mieux maintenant, n'est-ce pas ?... C'est bon, ça va mieux !... Pas d'excitation !... Et quelle drôle de maison, n'est-ce pas, avec des paysages comme ça dedans ? »

« Oui, on dirait le musée Grévin... Mais dites, Erik... il n'y a pas de tortures là-dedans !... Quelle peur vous m'avez faite ! »

« Pourquoi... puisqu'il n'y a personne ? »

« C'est vous qui avez conçu cette pièce ? Elle est très belle. Vous êtes un grand artiste, Erik. »

« Oui, un grand artiste, à ma façon. »

« Mais dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appelé cette pièce la chambre de torture ? »

« Oh, c'est très simple. Tout d'abord, qu'avez-vous vu ? »

« J'ai vu une forêt. »

« Et qu'y a-t-il dans une forêt ? »

« Des arbres. »

« Et qu'y a-t-il dans un arbre ? »

« Des oiseaux. »

« Avez-vous vu des oiseaux ? »

« Non, je n'ai pas vu d'oiseaux. »

« Eh bien, qu'avez-vous vu ? Réfléchissez ! Vous avez vu des branches. Et que sont les branches ? » demanda la voix terrible. « IL Y A UN GIBET ! C'est pourquoi j'appelle mon bois la chambre de torture !... Vous voyez, tout cela est une plaisanterie. Je ne m'exprime jamais comme les autres gens. Mais j'en ai assez !... J'en ai assez d'avoir une forêt et une chambre de torture dans ma maison et de vivre comme un saltimbanque, dans une maison à double fond !... J'en ai assez ! Je veux avoir un appartement agréable et calme, avec des portes et des fenêtres ordinaires et une femme dedans, comme n'importe qui ! Une femme que je pourrais aimer, emmener promener le dimanche et distraire en semaine... Tenez, voulez-vous que je vous fasse des tours de cartes ? Cela nous aidera à passer quelques minutes, en attendant demain soir onze heures... Ma chère petite Christine !... M'écoutez-vous ?... Dites-moi que vous m'aimez !... Non, vous ne m'aimez pas... mais peu importe, vous m'aimerez !... Autrefois, vous ne pouviez pas regarder mon masque parce que vous saviez ce qu'il y avait derrière... Et maintenant, cela ne vous dérange plus de le regarder et vous oubliez ce qu'il y a derrière !... On peut s'habituer à tout... si l'on veut... Plein de jeunes gens qui ne s'aimaient pas avant le mariage se sont adorés après ! Oh, je ne sais pas ce que je raconte ! Mais vous vous amuserez beaucoup avec moi. Par exemple, je suis le plus grand ventriloque qui ait jamais vécu, je suis le premier ventriloque du monde !... Vous riez... Peut-être ne me croyez-vous pas ? Écoutez. »

Le misérable, qui était réellement le premier ventriloque du monde, essayait seulement de détourner l'attention de l'enfant de la chambre de torture ; mais c'était un projet stupide, car Christine ne pensait qu'à nous ! Elle le suppliait à plusieurs reprises, sur les tons les plus doux qu'elle pouvait adopter :

« Éteignez la lumière dans la petite fenêtre !... Erik, éteignez la lumière dans la petite fenêtre ! »

Car elle voyait bien que cette lumière, qui apparaissait si soudainement et dont le monstre avait parlé d'une voix si menaçante, devait signifier quelque chose de terrible. Une chose avait dû la calmer un instant : c'était de nous voir, tous les deux, derrière le mur, au milieu de cette lumière resplendissante, vivants et bien portants. Mais elle se serait certainement sentie beaucoup plus soulagée si la lumière avait été éteinte.

Pendant ce temps, l'autre avait déjà commencé à jouer au ventriloque. Il disait :

« Tenez, je soulève un peu mon masque... Oh, seulement un peu !... Vous voyez mes lèvres, les lèvres que j'ai ? Elles ne bougent pas !... Ma bouche est fermée — la bouche que j'ai — et pourtant vous entendez ma voix... Où la voulez-vous ? Dans votre oreille gauche ? Dans votre oreille droite ? Dans la table ? Dans ces petites boîtes en ébène sur la cheminée ?... Écoutez, ma chère, elle est dans la petite boîte à droite de la cheminée : que dit-elle ? "DOIS-JE TOURNER LE SCORPION ?"... Et maintenant, crac ! Que dit-elle dans la petite boîte à gauche ? "DOIS-JE TOURNER LA SAUTERELLE ?"... Et maintenant, crac ! Elle est ici dans le petit sac en cuir... Que dit-elle ? "JE SUIS LE PETIT SAC DE LA VIE ET DE LA MORT !"... Et maintenant, crac ! Elle est dans la gorge de Carlotta, dans la gorge d'or de Carlotta, dans la gorge de cristal de Carlotta, foi de moi ! Que dit-elle ? Elle dit : "C'est moi, Monsieur Crapaud, c'est moi qui chante ! JE SENS SANS ALARME — CO-ACK — SA MÉLODIE M'ENLACE — CO-ACK !" ... Et maintenant, crac ! Elle est sur une chaise dans la loge du fantôme et elle dit : "MADAME CARLOTTA CHANTE CE SOIR POUR FAIRE TOMBER LE LUSTRE !" ... Et maintenant, crac ! Aha ! Où est la voix d'Erik maintenant ? Écoutez, Christine, ma chérie ! Écoutez ! Elle est derrière la porte de la chambre de torture ! Écoutez ! C'est moi-même dans la chambre de torture ! Et que dis-je ? Je dis : "Malheur à ceux qui ont un nez, un vrai nez, et qui viennent fouiner autour de la chambre de torture ! Aha, aha, aha ! »

Oh, la voix terrible du ventriloque ! Elle était partout, partout. Elle passait à travers la petite fenêtre invisible, à travers les murs. Elle courait autour de nous, entre nous. Erik était là, nous parlant ! Nous fîmes un mouvement comme pour nous jeter sur lui. Mais, déjà, plus rapide, plus fugace que la voix de l'écho, la voix d'Erik avait bondi de nouveau derrière le mur !

Bientôt nous n'entendîmes plus rien du tout, car voici ce qui arriva :

« Erik ! Erik ! » dit la voix de Christine. « Tu me fatigues avec ta voix. N'en fais plus, Erik ! N'est-ce pas très chaud ici ? »

« Oh, oui, » répondit la voix d'Erik, « la chaleur est insupportable ! »

« Mais qu'est-ce que cela signifie ?... Le mur devient vraiment très chaud !... Le mur brûle ! »

« Je vais te dire, Christine, ma chère : c'est à cause de la forêt d'à côté. »

« Eh bien, qu'est-ce que cela a à voir avec ça ? La forêt ? »

« MAIS N'AS-TU PAS VU QUE C'ÉTAIT UNE FORÊT AFRICAINE ? »

Et le monstre rit si fort et si hideusement que nous ne pûmes plus distinguer les cris de supplication de Christine ! Le vicomte de Chagny criait et frappait contre les murs comme un fou. Je ne pouvais le retenir. Mais nous n'entendîmes rien d'autre que le rire du monstre, et le monstre lui-même ne pouvait rien entendre d'autre. Et puis il y eut le bruit d'un corps tombant sur le sol et traîné, une porte claqua et puis rien, plus rien autour de nous que le silence brûlant du sud au cœur d'une forêt tropicale !

Chapitre XXIV « Des tonneaux !... Des tonneaux !... Quelqu'un a-t-il des tonneaux à vendre ? »

RÉCIT DU PERSAN CONTINUÉ.

J'ai dit que la pièce dans laquelle M. le vicomte de Chagny et moi étions emprisonnés était un hexagone régulier, entièrement tapissé de miroirs. On a vu beaucoup de ces pièces depuis, principalement dans les expositions : on les appelle « palais des illusions », ou quelque nom du même genre. Mais l'invention appartient entièrement à Erik, qui construisit la première pièce de ce genre sous mes yeux, au temps des heures roses de Mazenderan. Un objet décoratif, comme une colonne, par exemple, était placé dans l'un des coins et produisait immédiatement une salle aux mille colonnes ; car, grâce aux miroirs, la pièce réelle était multipliée par six pièces hexagonales, dont chacune, à son tour, était multipliée indéfiniment. Mais la petite sultane se lassa vite de cette illusion infantile, sur quoi Erik transforma son invention en une « chambre de torture ». Au motif architectural placé dans un coin, il substitua un arbre de fer. Cet arbre, avec ses feuilles peintes, était absolument conforme à la réalité et était fait de fer afin de résister à toutes les attaques du « patient » qui était enfermé dans la chambre de torture. Nous verrons comment la scène ainsi obtenue fut deux fois modifiée instantanément en deux autres scènes successives, au moyen de la rotation automatique des tambours ou rouleaux dans les coins. Ceux-ci étaient divisés en trois sections, s'ajustant dans les angles des miroirs et supportant chacune un décor qui apparaissait à mesure que le rouleau tournait sur son axe.

Les murs de cette étrange pièce ne donnaient au patient rien à quoi se raccrocher, car, en dehors de l'objet décoratif solide, ils étaient simplement garnis de miroirs, assez épais pour résister à tout assaut de la victime, qui était jetée dans la chambre les mains vides et pieds nus.

Il n'y avait pas de meubles. Le plafond pouvait être éclairé. Un ingénieux système de chauffage électrique, qui a été imité depuis, permettait d'augmenter à volonté la température des murs et de la pièce.

Je donne tous ces détails d'une invention parfaitement naturelle, produisant, avec quelques branches peintes, l'illusion surnaturelle d'une forêt équatoriale brûlant sous le soleil tropical, afin que personne ne puisse douter de l'équilibre actuel de mon cerveau ou se sentir en droit de dire que je suis fou ou que je mens ou que je le prends pour un imbécile.[1]

Je reviens maintenant aux faits là où je les ai laissés. Quand le plafond s'éclaira et que la forêt devint visible autour de nous, la stupeur du vicomte fut immense. Cette forêt impénétrable, avec ses innombrables troncs et branches, le jeta dans un terrible état de consternation. Il passa ses mains sur son front, comme pour chasser un rêve ; ses yeux clignèrent ; et, pendant un instant, il oublia d'écouter.

J'ai déjà dit que la vue de la forêt ne m'étonna pas du tout ; et c'est pourquoi j'écoutai, pour nous deux, ce qui se passait dans la pièce voisine. Enfin, mon attention fut surtout attirée, non pas tant par la scène que par les miroirs qui la produisaient. Ces miroirs étaient brisés par endroits. Oui, ils étaient marqués et rayés ; ils avaient été « étoilés », malgré leur solidité ; et cela me prouva que la chambre de torture dans laquelle nous étions maintenant AVAIT DÉJÀ SERVI.

Oui, quelque malheureux, dont les pieds n'étaient pas nus comme ceux des victimes des heures roses de Mazenderan, était certainement tombé dans cette « illusion mortelle » et, fou de rage, avait donné des coups de pied contre ces miroirs qui, néanmoins, continuaient à refléter son agonie. Et la branche de l'arbre sur laquelle il avait mis fin à ses propres souffrances était disposée de telle sorte que, avant de mourir, il avait vu, pour sa dernière consolation, mille hommes se tordre en sa compagnie.

Oui, Joseph Buquet était sans doute passé par là ! Devions-nous mourir comme lui ? Je ne le pensais pas, car je savais que nous avions quelques heures devant nous et que je pouvais les employer à meilleur escient que Joseph Buquet n'avait pu le faire. Après tout, je connaissais parfaitement la plupart des « trucs » d'Erik ; et c'était le moment ou jamais de mettre mes connaissances à profit.

Pour commencer, je renonçai à toute idée de retourner dans le passage qui nous avait conduits à cette chambre maudite. Je ne me préoccupai pas de la possibilité de manœuvrer la pierre intérieure qui fermait le passage ; et ce pour la simple raison qu'il était hors de question de le faire. Nous étions tombés d'une trop grande hauteur dans la chambre de torture ; il n'y avait aucun meuble pour nous aider à atteindre ce passage ; même la branche de l'arbre de fer, même les épaules l'un de l'autre ne nous étaient d'aucun secours.

Il n'y avait qu'une seule issue possible, celle ouvrant sur la pièce Louis-Philippe où se trouvaient Erik et Christine Daaé. Mais, bien que cette issue ressemblât à une porte ordinaire du côté de Christine, elle était absolument invisible pour nous. Nous devions donc essayer de l'ouvrir sans même savoir où elle se trouvait.

Quand je fus tout à fait sûr qu'il n'y avait aucun espoir pour nous du côté de Christine Daaé, quand j'eus entendu le monstre traîner la pauvre fille hors de la pièce Louis-Philippe DE PEUR QU'ELLE N'INTERFÈRE AVEC NOS TORTURES, je résolus de me mettre au travail sans délai.

Mais je devais d'abord calmer M. de Chagny, qui marchait déjà comme un fou, proférant des cris incohérents. Les bribes de conversation qu'il avait saisies entre Christine et le monstre avaient contribué pour beaucoup à le faire sortir de ses gonds : ajoutez à cela le choc de la forêt magique et la chaleur torride qui commençait à faire couler la sueur le long de ses tempes et vous n'aurez aucune difficulté à comprendre son état d'esprit. Il criait le nom de Christine, brandissait son pistolet, frappait son front contre la glace dans ses tentatives pour courir dans les clairières de la forêt illusoire. Bref, la torture commençait à exercer son sortilège sur un cerveau qui n'y était pas préparé.

Je fis de mon mieux pour inciter le pauvre vicomte à écouter la raison. Je lui fis toucher les miroirs et l'arbre de fer et les branches, et lui expliquai, selon les lois de l'optique, toute l'imagerie lumineuse dont nous étions entourés et dont nous n'avions nul besoin de nous laisser faire les victimes, comme le feraient des gens ordinaires et ignorants.

« Nous sommes dans une pièce, une petite pièce ; c'est ce que vous devez vous répéter sans cesse. Et nous sortirons de la pièce dès que nous aurons trouvé la porte. »

Et je lui promis que, s'il me laissait agir, sans me déranger en criant et en marchant de long en large, je découvrirais le truc de la porte en moins d'une heure.

Alors, il s'allongea à plat sur le sol, comme on le fait dans les bois, et déclara qu'il attendrait que j'aie trouvé la porte de la forêt, puisqu'il n'y avait rien de mieux à faire ! Et il ajouta que, de là où il était, « la vue était splendide ! » La torture faisait son œuvre, malgré tout ce que j'avais dit.

Pour moi, oubliant la forêt, je m'attaquai à un panneau de glace et commençai à le tâter dans tous les sens, à la recherche du point faible sur lequel appuyer pour faire pivoter la porte selon le système de gonds d'Erik. Ce point faible pouvait être une simple tache sur la glace, pas plus grosse qu'un pois, sous laquelle le ressort se cachait. Je cherchai et cherchai encore. Je tâtai aussi haut que mes mains pouvaient atteindre. Erik était à peu près de la même taille que moi et je pensai qu'il n'aurait pas placé le ressort plus haut que ne le permettait sa stature.

Tout en tâtonnant les panneaux successifs avec le plus grand soin, je m'efforçai de ne pas perdre une minute, car je me sentais de plus en plus accablé par la chaleur et nous rôtissions littéralement dans cette forêt flamboyante.

J'avais travaillé ainsi pendant une demi-heure et j'avais terminé trois panneaux, quand, par malheur, je me retournai en entendant une exclamation étouffée du vicomte.

« J'étouffe, dit-il. Tous ces miroirs dégagent une chaleur infernale ! Pensez-vous trouver ce ressort bientôt ? Si vous mettez beaucoup plus de temps, nous serons rôtis vivants ! »

Je ne fus pas fâché de l'entendre parler ainsi. Il n'avait pas dit un mot de la forêt et j'espérais que la raison de mon compagnon résisterait encore quelque temps à la torture. Mais il ajouta :

« Ce qui me console, c'est que le monstre a donné à Christine jusqu'à demain soir, onze heures. Si nous ne pouvons sortir d'ici et aller à son secours, au moins nous serons morts avant elle ! Alors la masse d'Erik pourra servir pour nous tous ! »

Et il engloutit une bouffée d'air chaud qui manqua de le faire défaillir.

Comme je n'avais pas les mêmes raisons désespérées que M. le Vicomte pour accepter la mort, je retournai, après lui avoir adressé une parole d'encouragement, à mon panneau, mais j'avais commis l'erreur de faire quelques pas en parlant et, dans l'enchevêtrement de la forêt illusoire, je n'étais plus capable de retrouver mon panneau avec certitude ! Je dus tout recommencer, au hasard, en tâtonnant, en cherchant, en fouillant.

Maintenant, la fièvre s'emparait de moi à mon tour... car je ne trouvais rien, absolument rien. Dans la pièce voisine, tout était silence. Nous étions complètement perdus dans la forêt, sans issue, sans boussole, sans guide, sans rien. Oh, je savais ce qui nous attendait si personne ne venait à notre aide... ou si je ne trouvais pas le ressort ! Mais, beau chercher, je ne trouvais que des branches, de magnifiques branches qui se dressaient droit devant moi, ou s'étendaient gracieusement au-dessus de ma tête. Mais elles ne donnaient aucune ombre. Et cela était bien naturel, puisque nous étions dans une forêt équatoriale, avec le soleil juste au-dessus de nos têtes, une forêt africaine.

M. de Chagny et moi avions à maintes reprises enlevé nos vestes et les avions remises, trouvant tantôt qu'elles nous rendaient encore plus chaud et tantôt qu'elles nous protégeaient de la chaleur. Je faisais encore une résistance morale, mais M. de Chagny me semblait tout à fait « parti ». Il prétendait qu'il marchait dans cette forêt depuis trois jours et trois nuits, sans s'arrêter, à la recherche de Christine Daaé ! De temps à autre, il croyait l'apercevoir derrière le tronc d'un arbre, ou glissant entre les branches ; et il l'appelait avec des paroles de supplication qui me mettaient les larmes aux yeux. Et puis, enfin :

« Oh, comme j'ai soif ! » cria-t-il, d'un accent délirant.

J'avais soif moi aussi. Ma gorge était en feu. Et, pourtant, accroupi sur le sol, je continuais à chercher, chercher, chercher le ressort de la porte invisible... d'autant plus qu'il était dangereux de rester dans la forêt à l'approche du soir. Déjà, les ombres de la nuit commençaient à nous envelopper. Cela s'était passé très vite : la nuit tombe vite dans les pays tropicaux... soudainement, sans presque aucun crépuscule.

Or, la nuit, dans les forêts de l'équateur, est toujours dangereuse, particulièrement quand, comme nous, on n'a pas les matériaux pour faire un feu afin d'éloigner les bêtes sauvages. J'essayai bien un instant de briser les branches, que j'aurais allumées avec ma lanterne sourde, mais je me heurtai aussi aux miroirs et me rappelai, à temps, que nous n'avions affaire qu'à des images de branches.

La chaleur ne s'en alla pas avec la lumière du jour ; au contraire, il faisait maintenant encore plus chaud sous les rayons bleus de la lune. J'exhortai le vicomte à tenir nos armes prêtes à faire feu et à ne pas s'éloigner du camp, pendant que je continuais à chercher mon ressort.

Soudain, nous entendîmes un lion rugir à quelques mètres.

« Oh, chuchota le vicomte, il est tout près ! ... Ne le voyez-vous pas ? ... Là... à travers les arbres... dans ce fourré ! S'il rugit encore, je ferai feu ! ... »

Et le rugissement recommença, plus fort qu'avant. Et le vicomte fit feu, mais je ne crois pas qu'il ait touché le lion ; seulement, il brisa un miroir, comme je m'en aperçus le lendemain matin, à la pointe du jour. Nous avions dû couvrir une bonne distance pendant la nuit, car nous nous trouvâmes soudain sur le bord du désert, un immense désert de sable, de pierres et de rochers. Cela ne valait vraiment pas la peine de quitter la forêt pour tomber sur le désert. Épuisé, je me laissai tomber à côté du vicomte, car j'en avais assez de chercher des ressorts que je ne pouvais trouver.

J'étais assez surpris — et je le dis au vicomte — que nous n'eussions rencontré aucun autre animal dangereux pendant la nuit. Habituellement, après le lion venaient le léopard et parfois le bourdonnement de la mouche tsé-tsé. C'étaient des effets faciles à obtenir ; et j'expliquai à M. de Chagny qu'Erik imitait le rugissement d'un lion sur un long tambour ou tambourin, avec une peau d'âne à une extrémité. Sur cette peau, il attachait une corde de boyau, qui était fixée au milieu à une autre corde similaire passant à travers toute la longueur du tambour. Erik n'avait qu'à frotter cette corde avec un gant enduit de résine et, selon la manière dont il la frottait, il imitait à la perfection la voix du lion ou du léopard, ou même le bourdonnement de la mouche tsé-tsé.

L'idée qu'Erik était probablement dans la pièce à côté de nous, à manœuvrer son truc, me fit soudainement prendre la résolution d'entrer en pourparlers avec lui, car il fallait évidemment renoncer à toute idée de le prendre par surprise. Et, à présent, il devait savoir parfaitement qui étaient les occupants de sa chambre de torture. Je l'appelai : « Erik ! Erik ! »

Je criai aussi fort que je pus à travers le désert, mais il n'y eut aucune réponse à ma voix. Tout autour de nous s'étendait le silence et l'immensité nue de ce désert pierreux. Qu'allait-il advenir de nous au milieu de cette affreuse solitude ?

Nous commencions littéralement à mourir de chaleur, de faim et de soif... de soif surtout. Enfin, je vis M. de Chagny se soulever sur son coude et pointer un endroit à l'horizon. Il avait découvert une oasis !

Oui, au loin, il y avait une oasis... une oasis avec de l'eau limpide, qui reflétait les arbres de fer ! ... Bah, c'était la scène du mirage... Je la reconnus tout de suite... le pire des trois ! ... Personne n'avait pu lutter contre lui... personne... Je fis tout mon possible pour garder la tête froide ET NE PAS ESPÉRER D'EAU, parce que je savais que, si un homme espérait de l'eau, l'eau qui reflétait l'arbre de fer, et si, après avoir espéré de l'eau, il se heurtait contre le miroir, alors il ne lui restait qu'une chose à faire : se pendre à l'arbre de fer !

Alors je criai à M. de Chagny :

« C'est le mirage ! ... C'est le mirage ! ... Ne croyez pas à l'eau ! ... C'est encore un truc des miroirs ! ... »

Alors il me dit platement de me taire, avec mes trucs de miroirs, mes ressorts, mes portes tournantes et mes palais d'illusions ! Il déclara avec colère que je devais être aveugle ou fou pour imaginer que toute cette eau coulant là-bas, parmi ces splendides et innombrables arbres, n'était pas de l'eau réelle ! ... Et le désert était réel ! ... Et la forêt aussi ! ... Et ça ne servait à rien d'essayer de le berner... c'était un vieux voyageur expérimenté... il avait été partout !

Et il se traîna en disant : « De l'eau ! De l'eau ! »

Et sa bouche était ouverte, comme s'il buvait.

Et ma bouche était ouverte aussi, comme si je buvais.

Car nous ne voyions pas seulement l'eau, mais NOUS L'ENTENDIONS ! ... Nous l'entendions couler, nous l'entendions clapoter ! ... Comprenez-vous ce mot « clapoter » ? ... C'EST UN SON QUE VOUS ENTENDEZ AVEC VOTRE LANGUE ! ... Vous sortez votre langue de votre bouche pour mieux l'écouter !

Enfin — et c'était là la plus impitoyable torture de toutes — nous entendîmes la pluie et il ne pleuvait pas ! C'était une invention infernale... Oh, je savais bien assez comment Erik l'obtenait ! Il remplissait de petits cailloux une boîte très longue et étroite, brisée à l'intérieur par des saillies de bois et de métal. Les pierres, en tombant, heurtaient ces saillies et rebondissaient de l'une à l'autre ; et le résultat était une série de bruits de crépitement qui imitaient exactement un orage.

Ah, vous auriez dû nous voir sortir la langue et nous traîner vers la berge de la rivière qui clapote ! Nos yeux et nos oreilles étaient pleins d'eau, mais nos langues étaient dures et sèches comme de la corne !

Lorsque nous atteignîmes le miroir, M. de Chagny le lécha... et je léchai aussi la glace.

Elle était brûlante !

Alors nous nous roulâmes sur le sol avec un cri rauque de désespoir. M. de Chagny porta à sa tempe le seul pistolet qui fût encore chargé ; et je fixai le lasso du Pendjab au pied de l'arbre de fer. Je savais pourquoi l'arbre de fer était revenu, dans ce troisième changement de décor ! ... L'arbre de fer m'attendait ! ...

Mais, alors que je fixais le lasso du Pendjab, je vis une chose qui me fit tressaillir si violemment que M. de Chagny retarda sa tentative de suicide. Je lui pris le bras. Et puis je lui arrachai le pistolet... et puis je me traînai sur les genoux vers ce que j'avais vu.

J'avais découvert, près du lasso du Pendjab, dans une rainure du plancher, un clou à tête noire dont je connaissais l'usage. Enfin, j'avais découvert le ressort ! Je tâtai le clou... Je levai vers M. de Chagny un visage radieux... Le clou à tête noire céda sous ma pression...

Et puis...

Et puis nous vîmes non pas une porte s'ouvrir dans le mur, mais une trappe de cave se libérer dans le plancher. De l'air frais monta vers nous depuis le trou noir en dessous. Nous nous penchâmes au-dessus de ce carré d'obscurité comme au-dessus d'un puits limpide. Le menton dans l'ombre fraîche, nous l'absorbâmes. Et nous nous penchâmes de plus en plus bas au-dessus de la trappe. Que pouvait-il y avoir dans cette cave qui s'ouvrait devant nous ? De l'eau ? De l'eau pour boire ?

Je plongeai mon bras dans l'obscurité et tombai sur une pierre et une autre pierre... un escalier... un escalier sombre menant à la cave. Le vicomte voulait se jeter dans le trou ; mais moi, craignant un nouveau tour du monstre, je l'arrêtai, allumai ma lanterne sourde et descendis le premier.

L'escalier était en colimaçon et descendait dans une obscurité totale. Mais oh, comme l'obscurité et les marches étaient délicieusement fraîches ! Le lac ne devait pas être loin.

Nous atteignîmes bientôt le fond. Nos yeux commençaient à s'habituer à l'obscurité, à distinguer des formes autour de nous... des formes circulaires... sur lesquelles je dirigeai la lumière de ma lanterne.

Des tonneaux !

Nous étions dans la cave d'Erik : c'était ici qu'il devait garder son vin et peut-être son eau potable. Je savais qu'Erik était un grand amateur de bon vin. Ah, il y avait beaucoup à boire ici !

M. de Chagny tapota les formes rondes et ne cessait de dire :

« Des tonneaux ! Des tonneaux ! Quel tas de tonneaux ! ... »

En effet, il y en avait bon nombre, disposés symétriquement en deux rangées, de chaque côté de nous. C'étaient de petits tonneaux et je pensai qu'Erik avait dû les choisir de cette taille pour faciliter leur transport jusqu'à la maison sur le lac.

Nous les examinâmes successivement, pour voir si l'un d'eux n'avait pas d'entonnoir, indiquant qu'il avait été percé à un moment ou à un autre. Mais tous les tonneaux étaient hermétiquement fermés.

Puis, après en avoir soulevé un à moitié pour m'assurer qu'il était plein, nous nous mîmes à genoux et, avec la lame d'un petit couteau que je portais, je me préparai à défoncer la bonde.

À cet instant, il me sembla entendre, venant de très loin, une sorte de chant monotone que je connaissais bien, pour l'avoir souvent entendu dans les rues de Paris :

« Des tonneaux ! ... Des tonneaux ! ... Quelqu'un a des tonneaux à vendre ? »

Ma main cessa son travail. M. de Chagny avait entendu aussi. Il dit :

« C'est drôle ! On dirait que le tonneau chante ! »

La chanson fut reprise, plus loin :

« Des tonneaux ! ... Des tonneaux ! ... Quelqu'un a des tonneaux à vendre ? ... »

« Oh, je jure, dit le vicomte, que l'air s'éteint dans le tonneau ! ... »

Nous nous levâmes et allâmes regarder derrière le tonneau.

« C'est à l'intérieur, dit M. de Chagny, c'est à l'intérieur ! »

Mais nous n'entendîmes rien là-dedans et fûmes conduits à accuser le mauvais état de nos sens. Et nous retournâmes à la bonde. M. de Chagny joignit ses deux mains en dessous et, avec un dernier effort, je fis sauter la bonde.

« Qu'est-ce que c'est ? cria le vicomte. Ce n'est pas de l'eau ! »

Le vicomte approcha ses deux mains pleines près de ma lanterne... Je me penchai pour regarder... et je jetai aussitôt la lanterne avec une telle violence qu'elle se brisa et s'éteignit, nous laissant dans une obscurité totale.

Ce que j'avais vu dans les mains de M. de Chagny... c'était de la poudre à canon !

[1] Il est très naturel qu'à l'époque où le Persan écrivait, il prît tant de précautions contre tout esprit d'incrédulité de la part de ceux qui étaient susceptibles de lire son récit. De nos jours, alors que nous avons tous vu ce genre de pièce, ses précautions seraient superflues.

Chapitre XXV Le Scorpion ou la Sauterelle : lequel ?

RÉCIT DU PERSAN (SUITE ET FIN)

La découverte nous plongea dans un état d'alarme qui nous fit oublier toutes nos souffrances passées et présentes. Nous savions maintenant tout ce que le monstre voulait signifier quand il disait à Christine Daaé :

« Oui ou non ! Si votre réponse est non, tout le monde sera mort ET ENTERRÉ ! »

Oui, enterré sous les ruines du Grand Opéra de Paris !

Le monstre lui avait donné jusqu'à onze heures du soir. Il avait bien choisi son moment. Il y aurait beaucoup de monde, beaucoup de « membres de la race humaine », là-haut, dans le théâtre resplendissant. Quel plus beau cortège pouvait-on espérer pour ses funérailles ? Il descendrait dans la tombe escorté par les épaules les plus blanches du monde, parées des plus riches bijoux.

Demain soir, onze heures !

Nous devions tous faire sauter la place au milieu de la représentation... si Christine Daaé disait non !

Demain soir, onze heures ! ...

Et que pouvait dire Christine d'autre qu'un non ? N'aimerait-elle pas mieux épouser la mort elle-même que ce cadavre vivant ? Elle ne savait pas que de son acceptation ou de son refus dépendait l'affreux destin de nombreux membres de la race humaine !

Demain soir, onze heures !

Et nous nous traînâmes à travers l'obscurité, tâtonnant vers les marches de pierre, car la lumière dans la trappe au-dessus qui menait à la chambre des miroirs était maintenant éteinte ; et nous nous répétions :

« Demain soir, onze heures ! »

Enfin, je trouvai l'escalier. Mais, soudain, je me redressai sur la première marche, car une pensée terrible m'était venue à l'esprit :

« Quelle heure est-il ? »

Ah, quelle heure était-il ? ... Car, après tout, demain soir, onze heures, cela pourrait être maintenant, cela pourrait être cet instant même ! Qui pouvait nous dire l'heure ? Nous semblions avoir été emprisonnés dans cet enfer depuis des jours et des jours... depuis des années... depuis le début du monde. Peut-être allions-nous sauter ici même ! Ah, un bruit ! Un craquement ! « Avez-vous entendu cela ? ... Là, dans le coin... bon Dieu ! ... Comme un bruit de machine ! ... Encore ! ... Oh, pour une lumière ! ... Peut-être est-ce la machine qui doit tout faire sauter ! ... Je vous dis, un bruit de craquement : êtes-vous sourd ? »

M. de Chagny et moi commençâmes à hurler comme des fous. La peur nous poussait. Nous nous précipitâmes sur les marches de l'escalier, trébuchant en chemin, prêts à tout pour échapper à l'obscurité, pour retourner à la lumière mortelle de la chambre des miroirs !

Nous trouvâmes la trappe toujours ouverte, mais il faisait maintenant aussi sombre dans la chambre des miroirs que dans la cave que nous venions de quitter. Nous nous traînâmes sur le sol de la chambre de torture, le sol qui nous séparait de la poudrière. Quelle heure était-il ? Nous criâmes, nous appelâmes : M. de Chagny vers Christine, moi vers Erik. Je lui rappelai que j'avais sauvé sa vie. Mais aucune réponse, sauf celle de notre désespoir, de notre folie : quelle heure était-il ? Nous débattions, nous essayions de calculer le temps que nous y avions passé, mais nous étions incapables de raisonner. Si seulement nous pouvions voir le cadran d'une montre ! ... La mienne s'était arrêtée, mais celle de M. de Chagny fonctionnait encore... Il me dit qu'il l'avait remontée avant de s'habiller pour l'Opéra... Nous n'avions pas une allumette sur nous... Et pourtant il fallait savoir... M. de Chagny brisa la vitre de sa montre et tâta les deux aiguilles... Il interrogea les aiguilles de la montre avec le bout de ses doigts, en se basant sur la position de l'anneau de la montre... En jugeant par l'espace entre les aiguilles, il pensa qu'il pouvait être onze heures pile !

Mais peut-être n'était-ce pas les onze heures que nous redoutions. Peut-être avions-nous encore douze heures devant nous !

Soudain, je m'écriai : « Chut ! »

Il me sembla entendre des pas dans la pièce voisine. Quelqu'un frappa contre le mur. La voix de Christine Daaé dit :

« Raoul ! Raoul ! » Nous parlions maintenant tous en même temps, de chaque côté du mur. Christine sanglotait ; elle n'était pas sûre de retrouver M. de Chagny vivant. Le monstre avait été terrible, semblait-il, n'avait fait que délirer, attendant qu'elle lui donne le « oui » qu'elle refusait. Et pourtant, elle lui avait promis ce « oui », s'il voulait l'emmener dans la chambre de torture. Mais il avait obstinément refusé, et avait proféré des menaces hideuses contre tous les membres de la race humaine ! Enfin, après des heures et des heures de cet enfer, il était sorti à cet instant, la laissant seule à réfléchir pour la dernière fois.

« Des heures et des heures ? Quelle heure est-il maintenant ? Quelle heure est-il, Christine ? »

« Il est onze heures ! Onze heures moins cinq minutes ! »

« Mais de quelles onze heures s'agit-il ? »

« De l'heure de onze heures qui doit décider de la vie ou de la mort !... Il me l'a dit juste avant de partir... Il est terrible... Il est tout à fait fou : il a arraché son masque et ses yeux jaunes ont lancé des flammes !... Il ne faisait que rire !... Il a dit : "Je te donne cinq minutes pour épargner tes rougissements ! Tiens", a-t-il dit en prenant une clé dans le petit sac de la vie et de la mort, "voici la petite clé de bronze qui ouvre les deux coffrets d'ébène sur la cheminée dans la pièce Louis-Philippe... Dans l'un des coffrets, tu trouveras un scorpion, dans l'autre, une sauterelle, tous deux très habilement imités en bronze japonais : ils diront oui ou non pour toi. Si tu tournes le scorpion, cela signifiera pour moi, quand je reviendrai, que tu as dit oui. La sauterelle signifiera non." Et il riait comme un démon ivre. Je n'ai fait que le supplier et l'implorer de me donner la clé de la chambre de torture, en promettant d'être sa femme s'il m'accordait cette demande... Mais il m'a dit qu'il n'y avait plus besoin de cette clé à l'avenir et qu'il allait la jeter dans le lac !... Et il a de nouveau ri comme un démon ivre et m'a quittée. Oh, ses derniers mots furent : "La sauterelle ! Fais attention à la sauterelle ! Une sauterelle ne se contente pas de tourner : elle saute ! Elle saute ! Et elle saute sacrément haut !" »

Les cinq minutes étaient presque écoulées et le scorpion et la sauterelle grattaient mon cerveau. Néanmoins, il me restait assez de lucidité pour comprendre que, si la sauterelle était tournée, elle sauterait... et avec elle de nombreux membres de la race humaine ! Il ne faisait aucun doute que la sauterelle contrôlait un courant électrique destiné à faire sauter la poudrière !

M. de Chagny, qui semblait avoir retrouvé toute sa force morale en entendant la voix de Christine, lui expliqua, en quelques mots précipités, la situation dans laquelle nous étions, nous et tout l'Opéra. Il lui dit de tourner le scorpion immédiatement.

Il y eut une pause.

« Christine, » criai-je, « où es-tu ? »

« Près du scorpion. »

« N'y touche pas ! »

L'idée m'était venue — car je connaissais mon Erik — que le monstre avait peut-être trompé la jeune fille une fois de plus. Peut-être était-ce le scorpion qui ferait tout exploser. Après tout, pourquoi n'était-il pas là ? Les cinq minutes étaient largement dépassées... et il n'était pas revenu... Peut-être s'était-il mis à l'abri et attendait-il l'explosion !... Pourquoi n'était-il pas revenu ?... Il ne pouvait pas vraiment espérer que Christine consente jamais à devenir sa proie volontaire !... Pourquoi n'était-il pas revenu ?

« Ne touche pas au scorpion ! » dis-je.

« Le voilà qui arrive ! » cria Christine. « Je l'entends ! Le voilà ! »

Nous entendîmes ses pas s'approcher de la pièce Louis-Philippe. Il s'approcha de Christine, mais ne parla pas. Alors j'élevai la voix :

« Erik ! C'est moi ! Me reconnais-tu ? »

Avec un calme extraordinaire, il répondit aussitôt :

« Tu n'es donc pas mort là-dedans ? Eh bien, veille à rester tranquille. »

J'essayai de parler, mais il dit froidement :

« Pas un mot, daroga, ou je fais tout sauter. » Et il ajouta : « L'honneur revient à mademoiselle... Mademoiselle n'a pas touché au scorpion » — comme il parlait délibérément ! — « mademoiselle n'a pas touché à la sauterelle » — avec ce sang-froid ! — « mais il n'est pas trop tard pour faire ce qu'il faut. Là, j'ouvre les coffrets sans clé, car je suis un amateur de trappes et j'ouvre et je ferme ce qu'il me plaît et comme il me plaît. J'ouvre les petits coffrets d'ébène : mademoiselle, regardez les petites chéries à l'intérieur. Ne sont-elles pas jolies ? Si vous tournez la sauterelle, mademoiselle, nous serons tous pulvérisés. Il y a assez de poudre sous nos pieds pour faire sauter tout un quartier de Paris. Si vous tournez le scorpion, mademoiselle, toute cette poudre sera trempée et noyée. Mademoiselle, pour célébrer nos noces, vous ferez un bien beau cadeau à quelques centaines de Parisiens qui applaudissent en ce moment un pauvre chef-d'œuvre de Meyerbeer... vous leur ferez cadeau de leur vie... Car, de vos propres mains, vous tournerez le scorpion... Et joyeusement, joyeusement, nous serons mariés ! »

Une pause ; puis :

« Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n'avez pas tourné le scorpion, je tournerai la sauterelle... et la sauterelle, je vous le dis, SAUTE SACRÉMENT HAUT ! »

Le silence terrible recommença. Le vicomte de Chagny, réalisant qu'il ne restait plus qu'à prier, se mit à genoux et pria. Quant à moi, mon sang battait si violemment que je dus prendre mon cœur à deux mains, de peur qu'il n'éclate. Enfin, nous entendîmes la voix d'Erik :

« Les deux minutes sont passées... Adieu, mademoiselle... Saute, sauterelle ! » « Erik », cria Christine, « jures-tu, monstre, jures-tu que c'est le scorpion qu'il faut tourner ? »

« Oui, pour sauter à notre mariage. »

« Ah, tu vois ! Tu as dit, pour sauter ! »

« À notre mariage, enfant ingénue !... Le scorpion ouvre le bal... Mais cela suffit !... Tu ne veux pas du scorpion ? Alors je tourne la sauterelle ! »

« Erik ! »

« Assez ! »

Je criais de concert avec Christine. M. de Chagny était toujours à genoux, priant.

« Erik ! J'ai tourné le scorpion ! »

Oh, la seconde que nous avons traversée !

Attendre ! Attendre de nous retrouver en morceaux, au milieu du fracas et des ruines !

Sentir quelque chose craquer sous nos pieds, entendre un sifflement effroyable à travers la trappe ouverte, un sifflement comme le premier bruit d'une fusée !

Il vint doucement, d'abord, puis plus fort, puis très fort. Mais ce n'était pas le sifflement du feu. C'était plutôt le sifflement de l'eau. Et maintenant, cela devenait un gargouillis : « Glou ! Glou ! »

Nous nous précipitâmes vers la trappe. Toute notre soif, qui avait disparu quand la terreur était venue, revint maintenant avec le clapotis de l'eau.

L'eau montait dans la cave, au-dessus des tonneaux, les tonneaux de poudre — « Des tonneaux !... Des tonneaux ! Quelqu'un veut-il vendre des tonneaux ? » — et nous descendîmes vers elle avec des gorges sèches. Elle monta jusqu'à nos mentons, jusqu'à nos bouches. Et nous bûmes. Nous restâmes sur le sol de la cave et nous bûmes. Et nous remontâmes les escaliers dans le noir, marche par marche, nous remontâmes avec l'eau.

L'eau sortit de la cave avec nous et se répandit sur le sol de la pièce. Si cela continuait, toute la maison sur le lac serait inondée. Le sol de la chambre de torture était devenu lui-même un véritable petit lac, dans lequel nos pieds éclaboussaient. Il y avait sûrement assez d'eau maintenant ! Erik devait fermer le robinet !

« Erik ! Erik ! C'est assez d'eau pour la poudre ! Ferme le robinet ! Tourne le scorpion ! »

Mais Erik ne répondit pas. Nous n'entendions que l'eau qui montait : elle nous arrivait à la taille !

« Christine ! » cria M. de Chagny. « Christine ! L'eau nous arrive aux genoux ! »

Mais Christine ne répondit pas... Nous n'entendions que l'eau qui montait.

Personne, personne dans la pièce voisine, personne pour fermer le robinet, personne pour tourner le scorpion !

Nous étions tout seuls, dans le noir, avec l'eau sombre qui nous saisissait, nous enlaçait et nous glaçait !

« Erik ! Erik ! »

« Christine ! Christine ! »

À ce moment-là, nous avions perdu pied et nous tournions dans l'eau, emportés par un tourbillon irrésistible, car l'eau tournait avec nous et nous projetait contre le miroir sombre, qui nous repoussait encore ; et nos gorges, élevées au-dessus du tourbillon, rugissaient à pleins poumons.

Allions-nous mourir ici, noyés dans la chambre de torture ? Je n'avais jamais vu cela. Erik, à l'époque des heures roses de Mazenderan, ne m'avait jamais montré cela, à travers la petite fenêtre invisible.

« Erik ! Erik ! » criai-je. « J'ai sauvé ta vie ! Souviens-toi !... Tu étais condamné à mort ! Sans moi, tu serais mort maintenant !... Erik ! »

Nous tournions dans l'eau comme des débris. Mais, soudain, mes mains errantes saisirent le tronc de l'arbre de fer ! J'appelai M. de Chagny, et nous nous accrochâmes tous deux à la branche de l'arbre de fer.

Et l'eau montait encore plus haut.

« Oh ! Oh ! Te souviens-tu ? Combien y a-t-il d'espace entre la branche de l'arbre et le plafond en forme de dôme ? Essaie de te souvenir !... Après tout, l'eau peut s'arrêter, elle doit trouver son niveau !... Là, je crois qu'elle s'arrête !... Non, non, oh, horrible !... Nage ! Nage pour ta vie ! »

Nos bras s'emmêlèrent dans l'effort de nager ; nous étouffâmes ; nous luttâmes dans l'eau sombre ; déjà nous respirions à peine l'air sombre au-dessus de l'eau sombre, l'air qui s'échappait, que nous pouvions entendre s'échapper par quelque soupirail ou un autre.

« Oh, tournons et tournons et tournons jusqu'à ce que nous trouvions le trou d'air et alors collons nos bouches dessus ! »

Mais je perdis mes forces ; j'essayai de m'agripper aux murs ! Oh, comme ces murs de verre glissaient sous mes doigts tâtonnants !... Nous tournâmes encore !... Nous commençâmes à couler !... Un dernier effort !... Un dernier cri : « Erik !... Christine !... »

« Glou, glou, glou ! » dans nos oreilles. « Glou ! Glou ! » Au fond de l'eau sombre, nos oreilles faisaient : « Glou ! Glou ! »

Et, avant de perdre complètement connaissance, il me sembla entendre, entre deux glous :

« Des tonneaux ! Des tonneaux ! Quelqu'un veut-il vendre des tonneaux ? »

Chapitre XXVI La fin de l'histoire d'amour du Fantôme

Le chapitre précédent marque la conclusion du récit écrit que le Persan a laissé derrière lui.

Nonobstant les horreurs d'une situation qui semblait les abandonner définitivement à la mort, M. de Chagny et son compagnon furent sauvés par le dévouement sublime de Christine Daaé. Et j'eus la suite de l'histoire de la bouche du daroga lui-même.

Quand j'allai le voir, il vivait encore dans son petit appartement de la rue de Rivoli, en face des Tuileries. Il était très malade, et il fallut toute mon ardeur d'historien voué à la vérité pour le persuader de revivre l'incroyable tragédie pour moi. Son vieux et fidèle serviteur Darius me fit entrer. Le daroga me reçut à une fenêtre donnant sur le jardin des Tuileries. Il avait toujours ses yeux magnifiques, mais son pauvre visage paraissait très usé. Il s'était rasé toute la tête, qui était habituellement couverte d'une toque d'astrakan ; il était vêtu d'une longue redingote simple et s'amusait à tortiller inconsciemment ses pouces dans ses manches ; mais son esprit était tout à fait clair, et il me raconta son histoire avec une parfaite lucidité.

Il semble que, lorsqu'il ouvrit les yeux, le daroga se retrouva allongé sur un lit. M. de Chagny était sur un canapé, à côté de l'armoire. Un ange et un démon veillaient sur eux.

Après les tromperies et les illusions de la chambre de torture, la précision des détails de cette petite pièce bourgeoise et tranquille semblait avoir été inventée dans le seul but de dérouter l'esprit du mortel assez imprudent pour s'égarer dans cette demeure de cauchemar vivant. Le lit en bois, les chaises en acajou ciré, la commode, ces cuivres, les petits napperons carrés soigneusement placés sur le dossier des chaises, l'horloge sur la cheminée et les coffrets d'ébène d'aspect inoffensif à chaque extrémité, enfin, la petite étagère remplie de coquillages, de pelotes à épingles rouges, de bateaux en nacre et d'un énorme œuf d'autruche, le tout discrètement éclairé par une lampe à abat-jour posée sur une petite table ronde : cet ensemble de meubles laids, paisibles et raisonnables, AU FOND DES CAVES DE L'OPÉRA, déconcertait l'imagination plus que tous les événements fantastiques qui venaient de se produire.

Et la silhouette de l'homme masqué semblait d'autant plus formidable dans ce petit cadre démodé, soigné et rangé. Il se pencha vers le Persan et lui dit à l'oreille :

« Vous sentez-vous mieux, daroga ?... Vous regardez mes meubles ?... C'est tout ce qui me reste de ma pauvre et malheureuse mère. »

Christine Daaé ne dit pas un mot : elle se déplaçait sans bruit, comme une sœur de charité qui aurait fait vœu de silence. Elle apporta une tasse de cordial, ou de thé chaud, il ne s'en souvenait plus. L'homme au masque la prit de ses mains et la donna au Persan. M. de Chagny dormait toujours.

Erik versa une goutte de rhum dans la tasse du daroga et, désignant le vicomte, dit :

« Il est revenu à lui bien avant que nous sachions si vous étiez encore en vie, daroga. Il va très bien. Il dort. Il ne faut pas le réveiller. »

Erik quitta la pièce un instant, et le Persan se souleva sur son coude, regarda autour de lui et vit Christine Daaé assise près de la cheminée. Il lui parla, l'appela, mais il était encore très faible et retomba sur son oreiller. Christine vint vers lui, posa sa main sur son front et s'en alla de nouveau. Et le Persan se souvint qu'en partant, elle ne jeta pas un regard à M. de Chagny, qui, il est vrai, dormait paisiblement ; et elle se rassit sur sa chaise dans le coin de la cheminée, silencieuse comme une sœur de charité qui aurait fait vœu de silence.

Erik revint avec quelques petites bouteilles qu'il posa sur la cheminée. Et, encore une fois en chuchotant, pour ne pas réveiller M. de Chagny, il dit au Persan, après s'être assis et lui avoir tâté le pouls :

« Vous êtes maintenant sauvés, tous les deux. Et bientôt je vous ferai monter à la surface de la terre, POUR FAIRE PLAISIR À MA FEMME. »

Sur quoi il se leva, sans autre explication, et disparut à nouveau.

Le Persan regarda maintenant le profil tranquille de Christine sous la lampe. Elle lisait un tout petit livre, aux tranches dorées, comme un livre religieux. Il existe des éditions de L'IMITATION qui ressemblent à cela. Le Persan avait encore dans les oreilles le ton naturel sur lequel l'autre avait dit : « pour faire plaisir à ma femme ». Très doucement, il l'appela encore ; mais Christine était absorbée par son livre et ne l'entendit pas.

Erik revint, prépara une potion au daroga et lui conseilla de ne plus parler à « sa femme » ni à personne, CAR CELA POURRAIT ÊTRE TRÈS DANGEREUX POUR LA SANTÉ DE TOUT LE MONDE.

Finalement, le Persan s'endormit, comme M. de Chagny, et ne se réveilla que dans sa propre chambre, soigné par son fidèle Darius, qui lui dit que, la veille, il avait été trouvé appuyé contre la porte de son appartement, où il avait été amené par un inconnu, qui avait sonné avant de partir.

Dès que le daroga eut recouvré ses forces et ses esprits, il envoya demander des nouvelles de la santé du vicomte à la maison du comte Philippe. La réponse fut que le jeune homme n'avait pas été revu et que le comte Philippe était mort. Son corps fut retrouvé sur le bord du lac de l'Opéra, du côté de la rue Scribe. Le Persan se souvint de la messe de requiem qu'il avait entendue derrière le mur de la chambre de torture, et n'eut aucun doute concernant le crime et le criminel. Connaissant Erik comme il le connaissait, il reconstruisit facilement la tragédie. Pensant que son frère s'était enfui avec Christine Daaé, Philippe s'était lancé à sa poursuite le long de la route de Bruxelles, où il savait que tout était préparé pour l'enlèvement. Ne trouvant pas le couple, il se dépêcha de retourner à l'Opéra, se souvint de l'étrange confidence de Raoul au sujet de son rival fantastique et apprit que le vicomte avait tout fait pour entrer dans les caves du théâtre et qu'il avait disparu, laissant son chapeau dans la loge de la prima donna à côté d'une boîte à pistolet vide. Et le comte, qui ne nourrissait plus aucun doute sur la folie de son frère, s'élança à son tour dans ce labyrinthe souterrain infernal. C'était assez, aux yeux du Persan, pour expliquer la découverte du cadavre du Comte de Chagny sur le rivage du lac, où la sirène, la sirène d'Erik, montait la garde.

Le Persan n'hésita pas. Il décida d'informer la police. Or, l'affaire était entre les mains d'un juge d'instruction nommé Faure, une sorte de personne incrédule, banale et superficielle (j'écris comme je pense), avec un esprit totalement incapable de recevoir une confidence de ce genre. M. Faure prit les dépositions du daroga et se mit à le traiter de fou.

Désespérant de jamais être entendu, le Persan s'assit pour écrire. Puisque la police ne voulait pas de son témoignage, peut-être la presse en serait-elle heureuse ; et il venait d'écrire la dernière ligne du récit que j'ai cité dans les chapitres précédents, quand Darius annonça la visite d'un inconnu qui refusait de donner son nom, qui ne voulait pas montrer son visage et déclarait simplement qu'il n'avait pas l'intention de quitter les lieux avant d'avoir parlé au daroga.

Le Persan sentit tout de suite qui était son singulier visiteur et ordonna de le faire entrer. Le daroga avait raison. C'était le fantôme, c'était Erik !

Il paraissait extrêmement faible et s'appuyait contre le mur, comme s'il avait peur de tomber. En enlevant son chapeau, il révéla un front blanc comme la cire. Le reste de l'horrible visage était caché par le masque.

Le Persan se leva quand Erik entra.

« Meurtrier du comte Philippe, qu'avez-vous fait de son frère et de Christine Daaé ? »

Erik chancela sous cette attaque directe, garda le silence un moment, se traîna jusqu'à une chaise et poussa un profond soupir. Puis, parlant par petites phrases et haletant entre les mots :

« Daroga, ne me parlez pas... du comte Philippe... Il était mort... au moment où... j'ai quitté ma maison... il était mort... quand... la sirène a chanté... C'était un... accident... un triste... un très triste... accident. Il est tombé très maladroitement... mais simplement et naturellement... dans le lac !... »

« Vous mentez ! » cria le Persan.

Erik inclina la tête et dit :

« Je ne suis pas venu ici... pour parler du comte Philippe... mais pour vous dire que... je vais... mourir... »

« Où sont Raoul de Chagny et Christine Daaé ? »

« Je vais mourir. »

« Raoul de Chagny et Christine Daaé ? »

« D'amour... daroga... Je meurs... d'amour... C'est ainsi... Je l'aimais tant !... Et je l'aime encore... daroga... et je meurs d'amour pour elle, moi... je vous le dis !... Si vous saviez comme elle était belle... quand elle m'a laissé l'embrasser... vivante... C'était la première... fois, daroga, la première... fois que j'embrassais une femme... Oui, vivante... Je l'ai embrassée vivante... et elle avait l'air aussi belle que si elle avait été morte ! »

Le Persan secoua Erik par le bras :

« Voulez-vous me dire si elle est vivante ou morte. »

« Pourquoi me secouez-vous comme ça ? » demanda Erik, faisant un effort pour parler plus posément. « Je vous dis que je vais mourir... Oui, je l'ai embrassée vivante... »

« Et maintenant elle est morte ? »

« Je vous dis que je l'ai embrassée juste comme ça, sur son front... et elle n'a pas retiré son front de mes lèvres !... Oh, c'est une bonne fille !... Quant au fait qu'elle soit morte, je ne le pense pas ; mais cela n'a rien à voir avec moi... Non, non, elle n'est pas morte ! Et personne ne touchera à un cheveu de sa tête ! C'est une bonne et honnête fille, et elle a sauvé votre vie, daroga, à un moment où je n'aurais pas donné deux sous de votre peau de Persan. En fait, personne ne s'est soucié de vous. Pourquoi étiez-vous là avec ce petit gars ? Vous seriez mort aussi bien que lui ! Ma parole, comme elle m'a supplié pour son petit gars ! Mais je lui ai dit que, puisqu'elle avait tourné le scorpion, elle s'était, par ce fait même, et de sa propre volonté, fiancée à moi et qu'elle n'avait pas besoin d'avoir deux hommes fiancés à elle, ce qui était bien vrai. »

« Quant à vous, vous n'existiez pas, vous aviez cessé d'exister, je vous le dis, et vous alliez mourir avec l'autre !... Seulement, remarquez bien, daroga, pendant que vous hurliez comme un diable, à cause de l'eau, Christine est venue vers moi avec ses beaux yeux bleus grands ouverts, et m'a juré, comme elle espérait être sauvée, qu'elle consentait à être MA FEMME VIVANTE !... Jusque-là, au fond de ses yeux, daroga, j'avais toujours vu ma femme morte ; c'était la première fois que j'y voyais MA FEMME VIVANTE. Elle était sincère, comme elle espérait être sauvée. Elle ne se tuerait pas. C'était un marché... Une demi-minute plus tard, toute l'eau était retournée dans le lac ; et j'ai eu bien du mal avec vous, daroga, car, sur mon honneur, je vous croyais fini !... Cependant !... Vous étiez là !... Il était entendu que je devais vous remonter tous les deux à la surface de la terre. Quand, enfin, je vous ai débarrassés de la pièce Louis-Philippe, je suis revenu seul... »

« Qu'avez-vous fait du vicomte de Chagny ? » demanda le Persan, en l'interrompant.

« Ah, voyez-vous, daroga, je ne pouvais pas l'emmener comme ça, tout de suite... C'était un otage... Mais je ne pouvais pas non plus le garder dans la maison sur le lac, à cause de Christine ; alors je l'ai enfermé confortablement, je l'ai enchaîné gentiment — une bouffée du parfum de Mazenderan l'avait rendu mou comme un chiffon — dans le cachot des Communards, qui se trouve dans la partie la plus déserte et la plus reculée de l'Opéra, sous le cinquième sous-sol, où personne ne vient jamais, et où personne ne vous entend jamais. Puis je suis revenu vers Christine, elle m'attendait. »

Erik se leva alors solennellement. Puis il continua, mais, en parlant, il fut submergé par toute son émotion passée et se mit à trembler comme une feuille :

« Oui, elle m'attendait... m'attendait debout et vivante, une vraie mariée, vivante... comme elle espérait être sauvée... Et, quand je... m'avançai, plus timide qu'un... petit enfant, elle ne s'enfuit pas... non, non... elle resta... elle m'attendit... Je crois même... daroga... qu'elle tendit son front... un peu... oh, pas beaucoup... juste un peu... comme une mariée vivante... Et... et... je... je l'ai embrassée !... Moi !... Moi !... Moi !... Et elle n'est pas morte !... Oh, comme c'est bon, daroga, d'embrasser quelqu'un sur le front !... Vous ne pouvez pas savoir !... Mais moi ! Moi !... Ma mère, daroga, ma pauvre et malheureuse mère n'a jamais... voulu que je l'embrasse... Elle s'enfuyait... et me jetait mon masque !... Ni aucune autre femme... jamais, jamais !... Ah, vous pouvez comprendre, mon bonheur était si grand, que j'en ai pleuré. Et je suis tombé à ses pieds, en pleurant... et j'ai embrassé ses pieds... ses petits pieds... en pleurant. Vous pleurez aussi, daroga... et elle a pleuré aussi... l'ange a pleuré !... » Erik sanglota tout haut et le Persan lui-même ne put retenir ses larmes en présence de cet homme masqué qui, les épaules secouées et les mains crispées sur sa poitrine, gémissait tour à tour de douleur et d'amour.

« Oui, daroga... j'ai senti ses larmes couler sur mon front... sur le mien, le mien !... Elles étaient douces... elles étaient sucrées !... Elles ont ruisselé sous mon masque... elles se sont mêlées à mes larmes dans mes yeux... oui... elles ont coulé entre mes lèvres... Écoutez, daroga, écoutez ce que j'ai fait... J'ai arraché mon masque pour ne pas perdre une seule de ses larmes... et elle ne s'est pas enfuie !... Et elle n'est pas morte !... Elle est restée vivante, pleurant sur moi, avec moi. Nous avons pleuré ensemble ! J'ai goûté tout le bonheur que le monde peut offrir ! »

Et Erik tomba sur une chaise, suffoquant :

« Ah, je ne vais pas encore mourir... bientôt je le ferai... mais laissez-moi pleurer !... Écoutez, daroga... écoutez ceci... Pendant que j'étais à ses pieds... je l'ai entendue dire : "Pauvre et malheureux Erik !" ... ET ELLE A PRIS MA MAIN !... Je n'étais plus, vous savez, qu'un pauvre chien prêt à mourir pour elle... Je le pense, daroga !... Je tenais dans ma main une bague, une alliance en or toute simple que je lui avais donnée... qu'elle avait perdue... et que j'avais retrouvée... une alliance, vous savez... Je l'ai glissée dans sa petite main et j'ai dit : "Voilà !... Prenez-la !... Prenez-la pour vous... et pour lui !... Ce sera mon cadeau de noces, un cadeau de votre pauvre et malheureux Erik... Je sais que vous aimez le garçon... ne pleurez plus !..." Elle m'a demandé, d'une voix très douce, ce que je voulais dire... Alors je lui ai fait comprendre que, pour ce qui la concernait, je n'étais qu'un pauvre chien, prêt à mourir pour elle... mais qu'elle pouvait épouser le jeune homme quand il lui plairait, parce qu'elle avait pleuré avec moi et mêlé ses larmes aux miennes !... »

L'émotion d'Erik était si grande qu'il dut dire au Persan de ne pas le regarder, car il étouffait et devait enlever son masque. Le daroga alla à la fenêtre et l'ouvrit. Son cœur était plein de pitié, mais il prit garde de garder les yeux fixés sur les arbres des jardins des Tuileries, de peur de voir le visage du monstre.

« Je suis allé libérer le jeune homme, continua Erik, et je lui ai dit de venir avec moi auprès de Christine... Ils se sont embrassés devant moi dans la pièce Louis-Philippe... Christine avait ma bague... J'ai fait jurer à Christine de revenir, une nuit, quand je serais mort, en traversant le lac du côté de la rue Scribe, et de m'enterrer dans le plus grand secret avec l'alliance en or, qu'elle devait porter jusqu'à ce moment... Je lui ai dit où elle trouverait mon corps et ce qu'elle devait en faire... Puis Christine m'a embrassé, pour la première fois, elle-même, ici, sur le front — ne regardez pas, daroga ! — ici, sur le front... sur mon front, le mien — ne regardez pas, daroga ! — et ils sont partis ensemble... Christine avait cessé de pleurer... Moi seul ai pleuré... Daroga, daroga, si Christine tient sa promesse, elle reviendra bientôt !... »

Le Persan ne lui posa aucune question. Il était tout à fait rassuré sur le sort de Raoul de Chagny et de Christine Daaé ; personne n'aurait pu douter de la parole de l'Erik en pleurs cette nuit-là.

Le monstre reprit son masque et rassembla ses forces pour quitter le daroga. Il lui dit que, lorsqu'il sentirait sa fin toute proche, il lui enverrait, en reconnaissance de la bonté que le Persan lui avait autrefois témoignée, ce qu'il avait de plus cher au monde : tous les papiers de Christine Daaé, qu'elle avait écrits pour Raoul et laissés à Erik, ainsi que quelques objets lui appartenant, comme une paire de gants, une boucle de chaussure et deux mouchoirs de poche. En réponse aux questions du Persan, Erik lui dit que les deux jeunes gens, dès qu'ils s'étaient trouvés libres, avaient résolu d'aller chercher un prêtre dans quelque endroit solitaire où ils pourraient cacher leur bonheur et que, dans ce but, ils étaient partis de « la gare du Nord du monde ». Enfin, Erik s'en remit au Persan, dès qu'il recevrait les reliques et papiers promis, pour informer le jeune couple de sa mort et pour l'annoncer dans l'ÉPOQUE.

C'était tout. Le Persan accompagna Erik jusqu'à la porte de son appartement, et Darius l'aida à descendre dans la rue. Une voiture l'attendait. Erik y monta ; et le Persan, revenu à la fenêtre, l'entendit dire au cocher :

« Allez à l'Opéra. »

Et la voiture s'éloigna dans la nuit.

Le Persan avait vu le pauvre et malheureux Erik pour la dernière fois. Trois semaines plus tard, l'Époque publiait cette annonce :

« Erik est mort. »

Épilogue.

J'ai maintenant raconté l'histoire singulière, mais véridique, du fantôme de l'Opéra. Comme je l'ai déclaré dès la première page de cet ouvrage, il n'est plus possible de nier qu'Erik a réellement vécu. Il existe aujourd'hui tant de preuves de son existence à la portée de tous que nous pouvons suivre les actes d'Erik logiquement à travers toute la tragédie des Chagny.

Il n'est pas nécessaire de répéter ici combien l'affaire passionna la capitale. L'enlèvement de l'artiste, la mort du comte de Chagny dans des conditions si exceptionnelles, la disparition de son frère, le drugging du gazier de l'Opéra et de ses deux assistants : quelles tragédies, quelles passions, quels crimes avaient entouré l'idylle de Raoul et de la douce et charmante Christine !... Qu'était devenue cette merveilleuse et mystérieuse artiste dont le monde n'allait plus jamais, jamais entendre parler ?... On la présenta comme la victime d'une rivalité entre les deux frères ; et personne ne soupçonna ce qui s'était réellement passé, personne ne comprit que, comme Raoul et Christine avaient tous deux disparu, ils s'étaient tous deux retirés loin du monde pour jouir d'un bonheur qu'ils n'auraient pas tenu à rendre public après la mort inexplicable du comte Philippe... Ils prirent le train un jour de « la gare du Nord du monde »... Peut-être, moi aussi, prendrai-je le train à cette gare, un jour, et irai-je chercher autour de tes lacs, ô Norvège, ô silencieuse Scandinavie, les traces peut-être encore vivantes de Raoul et de Christine et aussi de Mamma Valerius, qui disparut à la même époque !... Peut-être, un jour, entendrai-je les échos solitaires du Nord répéter le chant de celle qui connaissait l'Ange de la Musique !...

Longtemps après que l'affaire fut classée par les soins peu intelligents de M. le juge d'instruction Faure, les journaux firent des efforts, par intervalles, pour sonder le mystère. Un journal du soir seulement, qui connaissait tous les cancans des théâtres, dit :

« Nous reconnaissons la patte du fantôme de l'Opéra. »

Et même cela fut écrit par ironie.

Le Persan seul connaissait toute la vérité et détenait les preuves principales, qui lui vinrent avec les pieuses reliques promises par le fantôme. Il m'échut de compléter ces preuves avec l'aide du daroga lui-même. Jour après jour, je le tins au courant de la progression de mes recherches ; et il les dirigea. Il n'était pas allé à l'Opéra depuis des années et des années, mais il en avait conservé le souvenir le plus exact, et il n'y avait pas de meilleur guide que lui pour m'aider à en découvrir les recoins les plus secrets. Il me dit aussi où recueillir d'autres informations, à qui s'adresser ; et il m'envoya rendre visite à M. Poligny, au moment où le pauvre homme rendait presque son dernier soupir. Je n'avais aucune idée qu'il fût si malade, et je n'oublierai jamais l'effet que mes questions sur le fantôme produisirent sur lui. Il me regarda comme si j'étais le diable et ne répondit que par quelques phrases incohérentes, qui montraient cependant — et c'était l'essentiel — l'ampleur du trouble que l'O. G., en son temps, avait apporté dans cette vie déjà fort agitée (car M. Poligny était ce qu'on appelle un homme à plaisirs).

Lorsque je vins rapporter au Persan le piètre résultat de ma visite à M. Poligny, le daroga eut un léger sourire et dit :

« Poligny n'a jamais su à quel point cet extraordinaire gredin d'Erik l'a mystifié. » — Le Persan, soit dit en passant, parlait d'Erik tantôt comme d'un demi-dieu et tantôt comme du dernier des derniers. — « Poligny était superstitieux et Erik le savait. Erik savait presque tout des affaires publiques et privées de l'Opéra. Quand M. Poligny entendit une voix mystérieuse lui raconter, dans la loge numéro cinq, la manière dont il passait son temps et abusait de la confiance de son associé, il n'attendit pas d'en entendre davantage. Pensant d'abord qu'il s'agissait d'une voix du Ciel, il se crut damné ; et puis, quand la voix commença à demander de l'argent, il comprit qu'il était victime d'un habile maître chanteur dont Debienne lui-même avait été la proie. Tous deux, déjà las de la direction pour diverses raisons, s'en allèrent sans chercher à enquêter davantage sur la personnalité de ce curieux O. G. qui leur avait imposé un carnet de notes si singulier. Ils léguèrent tout le mystère à leurs successeurs et poussèrent un soupir de soulagement lorsqu'ils furent débarrassés d'une affaire qui les avait intrigués sans les amuser le moins du monde. »

Je parlai alors des deux successeurs et exprimai ma surprise que, dans ses Mémoires d'un directeur, M. Moncharmin décrive le comportement du fantôme de l'Opéra si longuement dans la première partie du livre et n'en parle presque pas dans la seconde. En réponse à cela, le Persan, qui connaissait les MÉMOIRES aussi parfaitement que s'il les avait écrits lui-même, fit remarquer que je trouverais l'explication de toute l'affaire si je me rappelais simplement les quelques lignes que Moncharmin consacre au fantôme dans la seconde partie susmentionnée. Je cite ces lignes, qui sont particulièrement intéressantes parce qu'elles décrivent la manière très simple dont le fameux incident des vingt mille francs fut clos :

« Quant à l'O. G., dont j'ai raconté quelques curieux tours dans la première partie de mes Mémoires, je dirai seulement qu'il racheta par une seule action spontanée tout le souci qu'il avait causé à mon cher ami et associé et, je suis obligé de le dire, à moi-même. Il sentait, sans doute, qu'il y a des limites à la plaisanterie, surtout quand elle est si coûteuse et quand le commissaire de police a été prévenu, car, au moment où nous avions pris rendez-vous dans notre bureau avec M. Mifroid pour lui raconter toute l'histoire, quelques jours après la disparition de Christine Daaé, nous trouvâmes, sur le bureau de Richard, une grande enveloppe, portant, à l'encre rouge : "AVEC LES COMPLIMENTS D'O. G." Elle contenait la grosse somme d'argent qu'il avait réussi à soutirer, pour le moment, de la caisse. Richard fut aussitôt d'avis que nous devions nous contenter de cela et laisser tomber l'affaire. Je fus d'accord avec Richard. Tout est bien qui finit bien. Qu'en dites-vous, O. G. ? »

Bien sûr, Moncharmin, surtout après que l'argent eut été restitué, continua à croire qu'il avait été, pendant un court moment, la cible du sens de l'humour de Richard, tandis que Richard, de son côté, était convaincu que Moncharmin s'était amusé à inventer toute l'affaire du fantôme de l'Opéra, pour se venger de quelques plaisanteries.

Je demandai au Persan de me dire par quel tour le fantôme avait pris vingt mille francs dans la poche de Richard malgré l'épingle de sûreté. Il répondit qu'il n'était pas entré dans ce petit détail, mais que, si je tenais moi-même à faire une enquête sur les lieux, je trouverais certainement la solution de l'énigme dans le bureau des directeurs en me rappelant qu'Erik n'avait pas été surnommé l'amoureux des trappes pour rien. Je promis au Persan de le faire dès que j'en aurais le temps, et je peux dire tout de suite au lecteur que les résultats de mon enquête furent parfaitement satisfaisants ; et je ne croyais guère que je découvrirais jamais autant de preuves indéniables de l'authenticité des exploits attribués au fantôme.

Le manuscrit du Persan, les papiers de Christine Daaé, les déclarations faites par les personnes qui travaillaient sous les ordres de MM. Richard et Moncharmin, par la petite Meg elle-même (la digne Madame Giry, je regrette de le dire, n'est plus) et par Sorelli, qui vit maintenant retirée à Louveciennes : tous les documents relatifs à l'existence du fantôme, que je me propose de déposer aux archives de l'Opéra, ont été vérifiés et confirmés par un certain nombre de découvertes importantes dont je suis fier à juste titre. Je n'ai pas pu trouver la maison sur le lac, Erik ayant muré toutes les entrées secrètes.[1] En revanche, j'ai découvert le passage secret des Communards, dont le plancher tombe en ruine par endroits, ainsi que la trappe par laquelle Raoul et le Persan pénétrèrent dans les caves de l'opéra. Dans le cachot des Communards, j'ai remarqué un certain nombre d'initiales tracées sur les murs par les malheureuses personnes qui y furent enfermées ; et parmi celles-ci figuraient un « R » et un « C ». R. C. : Raoul de Chagny. Les lettres sont là encore aujourd'hui.

Si le lecteur veut visiter l'Opéra un matin et demander la permission de flâner où bon lui semble, sans être accompagné par un guide stupide, qu'il aille à la loge numéro cinq et frappe de son poing ou de sa canne sur l'énorme colonne qui sépare celle-ci de la loge de scène. Il constatera que la colonne résonne creux. Après cela, ne vous étonnez pas de la suggestion qu'elle était occupée par la voix du fantôme : il y a de la place à l'intérieur de la colonne pour deux hommes. Si vous êtes surpris que, lorsque les divers incidents se produisirent, personne ne se soit retourné pour regarder la colonne, vous devez vous rappeler qu'elle présentait l'apparence du marbre massif, et que la voix contenue en elle semblait plutôt venir du côté opposé, car, comme nous l'avons vu, le fantôme était un ventriloque expert.

La colonne était richement sculptée et décorée par le ciseau du sculpteur ; et je ne désespère pas de découvrir un jour l'ornement qui pouvait être levé ou abaissé à volonté, afin de permettre la mystérieuse correspondance du fantôme avec Mme Giry et sa générosité.

Cependant, toutes ces découvertes ne sont rien, à mon avis, comparées à celle que j'ai pu faire, en présence du directeur par intérim, dans le bureau des directeurs, à quelques centimètres du fauteuil de bureau, et qui consistait en une trappe, de la largeur d'une planche dans le parquet et de la longueur de l'avant-bras d'un homme et pas plus ; une trappe qui retombe comme le couvercle d'une boîte ; une trappe par laquelle je peux voir une main sortir et fouiller adroitement la poche d'un habit à queue-de-pie.

C'est ainsi que les quarante mille francs sont partis !... Et c'est aussi ainsi que, par quelque tour ou un autre, ils furent restitués.

En parlant de cela au Persan, je dis :

« Alors nous pouvons admettre, comme les quarante mille francs ont été restitués, qu'Erik s'amusait simplement avec ce carnet de notes qui était le sien ? »

« Ne croyez pas cela ! » répondit-il. « Erik voulait de l'argent. Se pensant hors de l'humanité, il n'était retenu par aucun scrupule et il employait ses extraordinaires dons de dextérité et d'imagination, qu'il avait reçus en compensation de son extraordinaire laideur, pour exploiter ses semblables. Sa raison pour restituer les quarante mille francs, de son propre chef, était qu'il n'en voulait plus. Il avait renoncé à son mariage avec Christine Daaé. Il avait renoncé à tout ce qui se trouve au-dessus de la surface de la terre. »

Selon le récit du Persan, Erik naquit dans une petite ville non loin de Rouen. Il était fils d’un maître maçon. Il s’enfuit de la maison paternelle à un âge précoce, là où sa laideur faisait l’objet d’horreur et de terreur pour ses parents. Pendant un temps, il fréquenta les foires, où un forain l’exhibait comme le « cadavre vivant ». Il semble avoir traversé toute l’Europe, de foire en foire, et avoir achevé son étrange éducation d’artiste et de magicien à la source même de l’art et de la magie, parmi les Bohémiens. Une période de la vie d’Erik demeura fort obscure. On le vit à la foire de Nijni-Novgorod, où il s’exposa dans toute sa hideuse gloire. Il chantait déjà comme nul autre au monde n’avait jamais chanté ; il pratiquait le ventriloquisme et donnait des représentations de prestidigitation si extraordinaires que les caravanes retournant en Asie en parlèrent durant toute la longueur de leur voyage. C’est ainsi que sa réputation franchit les murs du palais de Mazenderan, où la petite sultane, favorite du Shah-in-Shah, mourait d’ennui. Un marchand de fourrures, revenant de Nijni-Novgorod vers Samarcande, raconta les merveilles qu’il avait vu accomplir sous la tente d’Erik. Le marchand fut mandé au palais et le daroga de Mazenderan reçut l’ordre de l’interroger. Ensuite, le daroga fut chargé d’aller chercher Erik. Il l’amena en Perse, où pendant quelques mois la volonté d’Erik fit loi. Il se rendit coupable de plus d’une horreur, car il semblait ignorer la différence entre le bien et le mal. Il prit part calmement à un certain nombre d’assassinats politiques ; et il retourna ses diaboliques pouvoirs d’invention contre l’émir d’Afghanistan, qui était en guerre avec l’empire persan. Le Shah prit de l’affection pour lui.

Ce fut le temps des heures roses de Mazenderan, dont le récit du daroga nous a donné un aperçu. Erik avait des idées très originales en matière d’architecture et conçut un palais un peu comme un prestidigitateur invente une boîte à malice. Le Shah lui ordonna de construire un édifice de ce genre. Erik s’exécuta ; et le bâtiment semble avoir été si ingénieux que Sa Majesté pouvait s’y déplacer sans être vue et disparaître sans possibilité que le truc fût découvert. Lorsque le Shah-in-Shah se trouva possesseur de ce joyau, il ordonna qu’on crève les yeux jaunes d’Erik. Mais il réfléchit que, même aveugle, Erik serait encore capable de bâtir une maison si remarquable pour un autre souverain ; et aussi qu’aussi longtemps qu’Erik serait vivant, quelqu’un connaîtrait le secret du merveilleux palais. La mort d’Erik fut décidée, ainsi que celle de tous les ouvriers qui avaient travaillé sous ses ordres. L’exécution de cet abominable décret échut au daroga de Mazenderan. Erik lui avait rendu quelques menus services et lui avait procuré plus d’un franc rire. Il sauva Erik en lui fournissant les moyens de s’échapper, mais paya presque de sa tête cette généreuse indulgence.

Heureusement pour le daroga, un cadavre, à moitié dévoré par les oiseaux de proie, fut trouvé sur le rivage de la mer Caspienne et fut pris pour le corps d’Erik, parce que les amis du daroga avaient revêtu les restes des vêtements qui appartenaient à Erik. Le daroga en fut quitte pour la perte de la faveur impériale, la confiscation de ses biens et un ordre de bannissement perpétuel. En tant que membre de la Maison Royale, cependant, il continua de recevoir une pension mensuelle de quelques centaines de francs du trésor persan ; et c’est avec cela qu’il vint vivre à Paris.

Quant à Erik, il alla en Asie Mineure et de là à Constantinople, où il entra au service du Sultan. Pour expliquer les services qu’il fut capable de rendre à un monarque hanté par de perpétuelles terreurs, il me suffit de dire que ce fut Erik qui construisit toutes les célèbres trappes, chambres secrètes et mystérieux coffres-forts qui furent trouvés à Yildiz-Kiosk après la dernière révolution turque. Il inventa aussi ces automates, habillés comme le Sultan et ressemblant au Sultan en tous points, qui firent croire au Commandeur des Croyants qu’il était éveillé en un lieu, alors qu’en réalité, il dormait ailleurs.

Bien entendu, il dut quitter le service du Sultan pour les mêmes raisons qui l’avaient fait fuir la Perse : il en savait trop. Puis, las de sa vie aventureuse, formidable et monstrueuse, il aspira à être quelqu’un « comme tout le monde ». Et il devint entrepreneur, comme n’importe quel entrepreneur ordinaire, bâtissant des maisons ordinaires avec des briques ordinaires. Il soumissionna pour une partie des fondations de l’Opéra. Son devis fut accepté. Lorsqu’il se trouva dans les caves de l’énorme théâtre, sa nature artistique, fantastique et magicienne reprit le dessus. D’ailleurs, n’était-il pas plus laid que jamais ? Il rêva de créer pour son propre usage une demeure inconnue du reste de la terre, où il pourrait se cacher des yeux des hommes pour toujours.

Le lecteur sait et devine le reste. Tout est conforme à cette histoire incroyable et pourtant véridique. Pauvre et malheureux Erik ! Devons-nous le plaindre ? Devons-nous le maudire ? Il demandait seulement à être « quelqu’un », comme tout le monde. Mais il était trop laid ! Et il dut cacher son génie OU S’EN SERVIR POUR JOUER DES TOURS, alors qu’avec un visage ordinaire, il eût été l’un des plus distingués des hommes ! Il avait un cœur qui aurait pu contenir l’empire du monde ; et, à la fin, il dut se contenter d’une cave. Ah oui, il faut bien plaindre le fantôme de l’Opéra.

J’ai prié sur ses restes mortels, afin que Dieu lui fasse miséricorde malgré ses crimes. Oui, je suis sûr, tout à fait sûr d’avoir prié à côté de son corps, l’autre jour, lorsqu’ils l’ont retiré de l’endroit où ils enterraient les disques phonographiques. C’était son squelette. Je ne l’ai pas reconnu à la laideur de la tête, car tous les hommes sont laids quand ils sont morts depuis si longtemps, mais à l’alliance d’or simple qu’il portait et que Christine Daaé avait certainement glissée à son doigt, lorsqu’elle était venue l’enterrer conformément à sa promesse.

Le squelette gisait près du petit puits, à l’endroit où l’Ange de la Musique tint pour la première fois Christine Daaé défaillante dans ses bras tremblants, la nuit où il l’emporta dans les caves de l’opéra.

Et, maintenant, que comptent-ils faire de ce squelette ? Sûrement ils ne l’enterreront pas dans la fosse commune ! ... Je dis que la place du squelette du fantôme de l’Opéra est dans les archives de l’Académie Nationale de Musique. Ce n’est pas un squelette ordinaire.

[1] Même ainsi, je suis convaincu qu’il serait facile de l’atteindre en drainant le lac, comme j’ai maintes fois demandé au ministère des Beaux-Arts de le faire. J’en parlais à M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, quarante-huit heures seulement avant la publication de ce livre. Qui sait si la partition de DON JUAN TRIOMPHANT ne pourrait pas encore être découverte dans la demeure sur le lac ?

[2] Voir l’interview du correspondant spécial du MATIN avec Mohammed-Ali Bey, au lendemain de l’entrée des troupes de Salonique à Constantinople.

FIN

Le Palais Garnier

LE DÉCOR DU ROMAN DE GASTON LEROUX, « LE FANTÔME DE L’OPÉRA »

Que M. Leroux ait utilisé, pour le décor de son histoire, le Palais Garnier tel qu’il est réellement et n’ait pas créé un bâtiment issu de son imagination, est montré par cette intéressante description tirée d’un article paru dans le Scribner’s Magazine en 1879, peu de temps après l’achèvement du bâtiment :

« Le nouvel Opéra, commencé sous l’Empire et terminé sous la République, est le bâtiment le plus complet du genre au monde et, à bien des égards, le plus beau. Aucune capitale européenne ne possède un opéra aussi complet dans sa conception et son exécution, et aucune ne peut se vanter d’un édifice aussi vaste et splendide.

« L’emplacement de l’Opéra fut choisi en 1861. Il fut décidé de poser des fondations exceptionnellement profondes et solides. Il était bien connu que l’on rencontrerait de l’eau, mais il était impossible de prévoir à quelle profondeur ou en quelle quantité on la trouverait. Une profondeur exceptionnelle était également nécessaire, car les aménagements de la scène devaient être tels qu’ils permettent à un décor de cinquante pieds de haut d’être abaissé sur son châssis. Il était donc nécessaire de poser une fondation dans un sol imbibé d’eau qui soit suffisamment solide pour soutenir un poids de 22 000 000 de livres, et en même temps d’être parfaitement sèche, car les caves étaient destinées au stockage des décors et des accessoires. Pendant que les travaux étaient en cours, l’excavation fut maintenue exempte d’eau grâce à huit pompes, actionnées par la vapeur, et en opération sans interruption, jour et nuit, du deux mars au treize octobre. Le sol de la cave fut recouvert d’une couche de béton, puis de deux couches de ciment, d’une autre couche de béton et d’une couche de bitume. Le mur comprend un mur extérieur construit comme un batardeau, un mur de briques, une couche de ciment et un mur proprement dit, d’un peu plus d’un mètre d’épaisseur. Après que tout cela fut fait, le tout fut rempli d’eau, afin que le fluide, en pénétrant dans les interstices les plus infimes, puisse déposer un sédiment qui les fermerait plus sûrement et parfaitement qu’il ne serait possible de le faire à la main. Douze années s’écoulèrent avant l’achèvement du bâtiment, et durant ce temps, il fut démontré que les précautions prises assuraient une imperméabilité et une solidité absolues.

« Les événements de 1870 interrompirent les travaux juste au moment où ils allaient être poursuivis le plus vigoureusement, et le nouvel Opéra fut utilisé à des fins nouvelles et inattendues. Pendant le siège, il fut converti en un vaste entrepôt militaire et rempli d’une masse hétéroclite de marchandises. Après le siège, le bâtiment tomba entre les mains de la Commune et le toit fut transformé en station de ballons. Les dégâts causés, cependant, furent légers.

« La belle pierre employée dans la construction fut apportée de carrières de Suède, d’Écosse, d’Italie, d’Algérie, de Finlande, d’Espagne, de Belgique et de France. Alors que les travaux sur l’extérieur étaient en cours, le bâtiment fut recouvert par une coque de bois, rendue transparente par des milliers de petits carreaux de verre. En 1867, une nuée d’hommes, munis de marteaux et de haches, dépouillèrent la maison de son habit, et montrèrent dans toute sa splendeur la grande structure. Aucune image ne peut rendre justice aux couleurs riches de l’édifice ou au ton harmonieux résultant de l’utilisation habile de matériaux très divers. L’effet de la façade est complété par la coupole de l’auditorium, surmontée d’un capuchon de bronze sobrement orné de dorures. Plus loin, au niveau des tours de Notre-Dame, se trouve le pignon du toit de la scène, un « Pégase », par M. Lequesne, s’élevant à chaque extrémité du toit, et un groupe en bronze par M. Millet, représentant « Apollon levant sa lyre d’or », commandant l’apex. Apollon, soit dit en passant, est aussi utile qu’ornemental, car sa lyre est terminée par une pointe métallique qui fait office de paratonnerre et conduit le fluide vers le corps et le long des membres inférieurs du dieu.

« Le spectateur, après avoir gravi dix marches et laissé derrière lui un portail, atteint un vestibule où se trouvent les statues de Lully, Rameau, Gluck et Haendel. Dix marches de marbre vert de Suède mènent à un second vestibule pour les vendeurs de billets. Les visiteurs qui entrent par le pavillon réservé aux voitures traversent un couloir où se trouvent les guichets. Le plus grand nombre des spectateurs, avant d’entrer dans l’auditorium, traverse un vaste vestibule circulaire situé exactement en dessous. Le plafond de cette partie du bâtiment est soutenu par seize colonnes cannelées en pierre du Jura, avec des chapiteaux en marbre blanc, formant un portique. Ici, les domestiques doivent attendre leurs maîtres, et les spectateurs peuvent rester jusqu’à ce que leurs voitures soient appelées. La troisième entrée, qui est tout à fait distincte des autres, est réservée à l’Exécutif. La section du bâtiment réservée à l’usage de l’Empereur Napoléon devait comprendre une antichambre pour les gardes du corps ; un salon pour les aides de camp ; un grand salon et un plus petit pour l’Impératrice ; des vestiaires, etc. De plus, il devait y avoir à proximité immédiate de l’entrée, des écuries pour trois carrosses, pour les chevaux des piqueurs, et pour les vingt et un cavaliers servant d’escorte ; un poste pour un détachement d’infanterie de trente et un hommes et dix cent-gardes, et une écurie pour les chevaux de ces derniers ; et, en outre, un salon pour quinze ou vingt domestiques. Ainsi, des dispositions devaient être prises pour accueillir dans cette partie du bâtiment environ cent personnes, cinquante chevaux et une demi-douzaine de voitures. La chute de l’Empire suggéra quelques changements, mais des dispositions suffisantes subsistent pour les urgences.

« Sa conception nouvelle, sa parfaite adéquation et la rare splendeur de ses matériaux font du grand escalier, sans conteste, l’une des caractéristiques les plus remarquables du bâtiment. Il présente au spectateur, qui vient de passer par le pavillon des abonnés, une image somptueuse. De ce point, il contemple le plafond formé par le palier central ; celui-ci et les colonnes le soutenant, construits en pierre d’Échaillon, sont criblés d’arabesques et chargés d’ornements ; les marches sont en marbre blanc, et des balustres en marbre rouge antique reposent sur des socles en marbre vert et soutiennent une balustrade en onyx. À droite et à gauche de ce palier se trouvent des escaliers menant à l’étage, au niveau du premier rang de loges. À cet étage se dressent trente colonnes monolithes en marbre de Sarrancolin, avec des bases et des chapiteaux en marbre blanc. Des pilastres en pierre fleur de pêcher et violette sont contre les murs correspondants. Plus de cinquante blocs durent être extraits de la carrière pour trouver trente monolithes parfaits.

« Le foyer de la danse a un intérêt particulier pour les habitués de l’Opéra. C’est un lieu de réunion auquel les abonnés à trois représentations par semaine sont admis entre les actes, conformément à un usage établi en 1870. Trois immenses miroirs couvrent le mur du fond du FOYER, et un lustre de cent sept becs lui fournit la lumière. Les peintures incluent vingt médaillons ovales, dans lesquels sont représentées les vingt danseuses les plus célèbres depuis que l’opéra existe en France, et quatre panneaux par M. Boulanger, symbolisant « La Danse guerrière », « La Danse rustique », « La Danse d’amour » et « La Danse bacchique ». Tandis que les dames du ballet reçoivent leurs admirateurs dans ce foyer, elles peuvent pratiquer leurs pas. Des barres coussinées de velours ont été fixées à cet effet à des endroits pratiques, et le sol a reçu la même inclinaison que celle de la scène, afin que le travail fourni puisse être pleinement profitable à la représentation. Le foyer des chanteurs, au même étage, est un lieu beaucoup moins animé que le foyer de la danse, car les chanteurs quittent rarement leurs loges avant d’être appelés sur scène. Trente panneaux avec les portraits des artistes de renom dans les annales de l’Opéra ornent ce foyer.

« On peut se faire une idée ... en s’asseyant devant le concierge une heure ou deux avant que la représentation ne commence. Apparaissent d’abord les machinistes, qui sont toujours soixante-dix, et parfois, lorsque L’Africaine, par exemple, avec sa scène de navire, est l’opéra, cent dix en force. Puis viennent les tapissiers de scène, dont la seule fonction est de poser des tapis, suspendre des rideaux, etc. ; les gaziers et un détachement de pompiers. Claqueurs, enfants de troupe, accessoiristes, habilleurs, coiffeurs, figurants et artistes suivent. Les figurants sont au nombre d’une centaine ; certains sont embauchés à l’année, mais les « masses » sont généralement recrutées à la dernière minute et sont le plus souvent des ouvriers qui cherchent à ajouter à leurs maigres revenus. Il y a environ une centaine de choristes et environ quatre-vingts musiciens.

« Nous voyons ensuite des écuyers, dont les chevaux sont hissés sur scène au moyen d’un ascenseur ; des électriciens qui gèrent les batteries produisant la lumière ; des hydrauliciens pour s’occuper des jeux d’eau dans les ballets comme La Source ; des artificiers qui préparent l’incendie dans Le Prophète ; des fleuristes qui préparent le jardin de Marguerite, et une foule de petits employés. Ce personnel est pris en charge comme suit : quatre-vingts loges sont réservées aux artistes, chacune incluant une petite antichambre, la loge proprement dite et un petit cabinet. Outre ces appartements, l’Opéra possède une loge pour soixante choristes hommes et une autre pour cinquante choristes femmes ; une troisième pour trente-quatre danseurs ; quatre loges pour vingt danseuses de différents grades ; une loge pour cent quatre-vingt-dix figurants, etc. »

Quelques chiffres tirés de l’article suggéreront l’énorme capacité et la parfaite commodité de la maison. « Il y a 2 531 portes et 7 593 clés ; 14 fourneaux et grilles chauffent la maison ; les conduites de gaz, si elles étaient connectées, formeraient un tuyau de près de 16 miles de long ; 9 réservoirs et deux citernes contiennent 22 222 gallons d’eau et distribuent leur contenu à travers 22 829 pieds 2/5 de tuyauterie ; 538 personnes ont des places assignées pour changer de tenue. Les musiciens ont un foyer avec 100 casiers pour leurs instruments. »

L’auteur remarque à propos de sa visite au Palais Garnier qu’elle « était presque aussi déconcertante qu’agréable. Des escaliers géants et des salles colossales, d’énormes fresques et d’immenses miroirs, de l’or et du marbre, du satin et du velours, rencontraient le regard à chaque tournant. »

Dans une lettre récente, M. André Castaigne, dont les remarquables images illustrent le texte, parle d’une rivière ou d’un lac sous l’Opéra et mentionne le fait qu’il y a maintenant aussi trois tunnels de chemin de fer métropolitain, l’un au-dessus de l’autre.

Public-domain source text from Project Gutenberg, translated into French by AI under our editorial direction. Machine translation of a whole book is not flawless — this exists so you can read a book otherwise closed to you, not as a scholarly edition. How this is made.