LA FEMME DES PRAIRIES
Jeudi le dix-neuf
Plouf !... Voilà, c'est moi, Matilda Anne ! C'est moi qui tombe à pieds joints dans la mare du mariage avant même d'avoir eu le temps de tomber amoureuse ! Et oh, Matilda Anne, Matilda Anne, il faut que je te parle ! Tu as beau être à dix mille kilomètres, tu dois rester ma soupape de sécurité. J'éclaterais, j'exploserais si je ne pouvais m'épancher auprès de quelqu'un. Car c'est si solitaire, ici, que je pourrais aller converser avec les spermophiles. Ce n'est pas une lettre en vingt parties, ma chère, et ce n'est pas un journal intime. C'est l'anneau de corail sur lequel je fais mes dents de désolation. Car, de temps à autre, il faut simplement que je m'assoie et que je parle à quelqu'un, sinon je deviendrais folle, complètement, absolument folle à lier, et je me mettrais à dévorer les sommets des herbes douces ! Il se pourrait même que ceci ne te soit jamais envoyé. Mais j'aime m'imaginer que tu le liras, un jour, page après page, quand je serai vieille et grasse, ou, ce qui est plus probable, quand Duncan m'aura enchaînée à un poteau de corral ou enfermée définitivement dans une cellule capitonnée. Car tu étais celle qui m'était la plus proche au bon vieux temps, Matilda Anne, et quand j'étais dans le pétrin, tu étais toujours le bâton sur lequel je m'appuyais, la calme Tillie-toujours-là qui ne semblait jamais me faire défaut ! Et je pense que tu comprendras.
Mais il y a tant de choses à dire que je sais à peine par où commencer. Le plus cocasse dans toute cette histoire, c'est que je suis allée épouser l'Autre. Et tu ne comprendras pas cela du tout, à moins que je ne reprenne tout depuis le début. Mais quand je regarde en arrière, il ne semble y avoir aucun début, car ce n'est que dans les livres que les choses commencent et finissent réellement au cours d'une seule existence.
Quoi qu'il en soit, comme disait Chinkie, quand je t'ai quittée, toi et l'astucieux Jack, dans cette petite maison en pierre si drôle à Corfou, et que je suis arrivée à Palerme, j'y ai trouvé Lady Agatha et Chinkie à l'Hôtel des Palmes, et le yacht en train de faire le plein de charbon depuis les soutes d'un cargo dans le port. Je suis donc partie avec eux pour Monte-Carlo. Nous avons fait un voyage épouvantable jusqu'à la Riviera, j'ai été terriblement malade, et ces romancières qui adorent embarquer leurs héroïnes sur un yacht privé n'imaginent jamais que, par un temps qui n'est pas celui d'un étang, le yacht ordinaire en mer est l'une des plus misérables habitations entre le ciel et la terre. Mais c'est à Monte-Carlo que j'ai reçu le télégramme de l'oncle Carlton m'apprenant que la révolution chilienne avait anéanti nos concessions de mines de nitrate et que le dernier petit pécule de ta pauvre Tabby avait été pulvérisé. En d'autres termes, je me suis réveillée mendiante, et pendant quelques heures, j'ai même cru que je devrais rentrer chez moi grâce à ce fonds de viatique de Monte-Carlo qui expédie si discrètement l'aventurier fauché avant qu'il n'abîme le paysage méditerranéen en se tirant une balle. Puis je me suis souvenue de ma lettre de crédit, et j'ai payé avec fermeté mais tristesse la pauvre Hortense qui, à travers ses larmes, clamait qu'elle me suivrait partout, sans même songer à son salaire (imaginez-vous être habillée par une femme de chambre envers qui vous aviez de telles obligations démocratisantes !). Mais je suis restée ferme, car je savais que la situation méritait d'être affrontée sans tarder.
J'ai donc fait le compte de ma lettre de crédit et j'ai découvert qu'il me restait exactement six cent soixante et onze dollars, argent américain, entre moi et la mendicité. J'ai alors envoyé un télégramme à Theobald Gustav (si condensé qu'il a cru qu'il s'agissait d'un code) et j'ai découvert plus tard qu'il avait passé son temps à envoyer des fleurs et des chocolats à l'Hôtel de l'Athénée, les longues boîtes s'empilant dûment par rangées, comme des cercueils à la morgue. Puis la tante de Theobald, la baronne, est venue me rendre visite, en grande pompe. Elle est arrivée dans ce landau si drôle, démodé et peu profond, où elle ressemblait pour tout le monde à une huître sur sa coquille, et a parlé si explicitement du danger des mariages internationaux que j'ai eu la certitude qu'elle essayait de m'éloigner de mon beau et royal Theobald Gustav – ce qui m'a conduite à lui dire, tout à fait calmement et solennellement, que j'avais l'intention de retirer Theobald de ses postes de sous-secrétaire, qui appartenaient vraiment aux romans d'Oppenheim, pour le placer dans le commerce de la chaussure dans quelque charmante ville de Nouvelle-Angleterre !
De Monte-Carlo, j'ai filé tout droit à Paris. Deux jours plus tard, comme j'avais l'intention de te l'écrire mais ne l'ai pas fait, j'ai pris le train des paquebots pour Cherbourg. Et là, sur le bastingage, au moment où je montais sur le Baltic, se trouvait l'Autre, à savoir Duncan Argyll McKail, dans un imperméable anglais à carreaux jaunes des plus affreux. Son visage s'est un peu figé quand il m'a aperçue, car il était passé par Banff en octobre dernier, alors que Chinkie, Lady Agatha et moi y étions pour une semaine. Il avait été très charmant, cette semaine-là à Banff, et je l'aimais beaucoup. Mais quand Chinkie l'a vu "aller un peu trop fort", comme il disait, et qu'il a discrètement mis Duncan Argyll au courant pour Theobald Gustav, le susnommé D. A. a détalé vers son ranch sans même me dire au revoir. Car Duncan Argyll McKail n'est pas irlandais, comme on pourrait le déduire avec le temps de son nom. C'est un Canadien écossais, et il n'est rien de plus qu'un ingénieur civil ruiné qui s'est lancé dans l'agriculture dans le Nord-Ouest. Mais j'ai pu voir tout de suite que c'était un gentleman (je déteste ce mot, mais où en trouver un autre pour le remplacer ?) et qu'il avait fréquenté des gens bien, avant même que je découvre qu'il avait appris à la duchesse de S. à chasser le mouflon. Il était allé en Angleterre pour financer un projet coopératif de culture du blé, mais avait échoué, car tout est si instable en Angleterre en ce moment.
Mais tu es une femme, et avant que j'aille plus loin, tu voudras savoir à quoi ressemble Duncan.
Eh bien, il ne ressemble pas du tout à son nom. L'Ouest a secoué une bonne partie du Covenanter en lui. Il est grand, émacié, large d'épaules, avec des yeux marron parsemés de taches noisette, une bouche exactement comme celle de l'Astronome de Holbein, et une peau presque aussi honteusement brune que celle d'un Indien. Dans l'ensemble, si une Lina Cavalieri avait épousé un Lord Kitchener et avait eu un fils de trente ans, je suis tout à fait sûre qu'il aurait été le portrait craché, comme disent les Irlandais, de mon propre Duncan Argyll. Et Duncan Argyll, alias Dinky-Dunk, est plutôt réservé et calme et, je le crains, plutôt autoritaire, mais pas comme Theobald Gustav aurait pu l'être, car malgré toute sa force, l'Allemand moderne, me semble-t-il, est comme la cornemuse en ce qu'il manque quelque peu de suavité.
Et tout au long de la traversée, Dinky-Dunk a été si gentil qu'il m'en a presque coupé le souffle. Il était aussi assez audacieux, grinçant des dents face au péril allemand, et j'ai fini par l'aimer tellement que j'ai secrètement décidé que nous serions toujours de bons amis, de bons vieux amis platoniques, francs et honnêtes. Mais le problème avec l'amour platonique, c'est qu'il s'avère toujours trop agréable pour être platonique, ou trop platonique pour être agréable. J'ai donc dû regarder droit dans le giron de cet affreux imperméable anglais à carreaux jaunes et dire la vérité à Dinky-Dunk. Et Dinky-Dunk a écouté, sa bouche d'astronome fixée dans une expression plutôt sombre, sans être le moins du monde troublé pour autant. Son assurance m'inquiétait. C'était comme le calme de l'homme qui retient son atout. Et ce n'est que lorsque l'impossible petite femme d'un impossible grand marchand de bois de Saginaw, dans le Michigan, m'a montré le Paris Herald avec le télégramme annonçant que cette danseuse russe arachnéenne, L----, avait failli être tuée dans la voiture de Theobald à Long Beach, que j'ai réalisé qu'il y avait un atout et que Dinky-Dunk avait été trop gentleman pour le jouer.
J'ai eu beaucoup à réfléchir, les trois jours suivants.
Quand Theobald est venu de Washington et a accueilli le paquebot, ma conscience m'a tourmentée et j'aurais dû rester la gentillesse même avec lui, si ce n'avait été son attitude de propriétaire (qui, soit dit en passant, ne m'avait jamais agacée auparavant), couplée à ce que je savais déjà. Nous avons déjeuné dans la salle Della Robbia au Vanderbilt et je déterrais les marrons d'un Nesselrode quand, presto, il m'est soudain apparu que la baronne avait raison et que je ne pourrais jamais épouser un étranger. C'est arrivé comme un coup de tonnerre. Mais quelque part dans ce sénat de l'instinct qui débat de ces choses au fond des chambres secrètes de nos âmes, je suppose, tout le problème avait été discuté, débattu et soumis au vote. Et malgré le fait que Theobald Gustav ait toujours semblé plus proche d'un des demi-dieux d'Ouida que n'importe quel homme que j'avais connu, le vote s'était retourné contre lui. Mon héros n'était plus un héros. Je savais qu'il y avait eu des moments, bien sûr, où ce héros, étant allemand, avait plutôt considéré cet univers comme un grand magasin et cette terre comme la section particulière sur laquelle l'Auguste Maître l'avait nommé chef de rayon. Je l'avais considéré comme mon Eisenfresser et mon grand Saebierassler blond. Mais mes yeux se sont dessillés avec mon dernier marron et je me suis soudain reculée pour contempler le beau visage rose de Theobald, avec ses yeux bleu acier Krupp et ses pointes de moustache fièrement relevées. Il a dû voir ce regard d'évaluation sur mon propre visage, car, malgré tout son prussianisme de fer et de sang, il s'est assombri comme un enfant blessé. Mais il était trop diplomate pour montrer ses sentiments. Il est simplement devenu si onctueusement poli que j'ai eu envie de lui enfoncer ma paille à menthe dans l'œil bleu acier.
Souviens-toi, Matilda Anne, pas un mot n'a été dit, pas une syllabe sur ce qui se trouvait dans nos deux âmes. Pourtant, c'était l'un des plus grands moments de la vie, le Grand Partage de toute une carrière – et j'ai continué à manger mon Nesselrode et Theobald a continué à fumer agréablement sa cigarette en inspectant avec approbation ses ongles bien manucurés.
C'était drôle, mais cela m'a rendue triste, détachée et terriblement seule au monde. Maintenant, je vois les choses plus clairement. Je sais que mon humeur n'était pas le simple fruit du caprice. En regardant en arrière, je vois à quel point Theobald avait été plus critique, plus silencieusement combatif, à partir du moment où j'étais descendue du Baltic. J'ai réalisé, tout d'un coup, qu'il m'avait secrètement mise à l'épreuve. Je ne dirai pas que c'était parce que ma dot était partie avec les mines de nitrate, ou qu'il avait découvert que Duncan avait fait la traversée sur le même navire, ou qu'il savait que j'apprendrais bientôt l'épisode de L----. Mais ces os prophétiques qui sont les miens m'ont dit qu'il y avait des ennuis en perspective. Et je me sentais si délaissée et désolée en esprit que, lorsque Duncan m'a emmenée à toute allure à Westbury, dans une voiture louée, pour voir les Meadow Brook Hunters vaincre les Great Neck First, j'y suis allée avec la joie insouciante d'une truant qui se fiche éperdument de ce qui arrive. Dinky-Dunk s'intéressait aux poneys de polo, qui, m'expliqua-t-il, ne sont pas une race particulière mais arrivent simplement par accident – car il avait élevé et vendu des montures aux clubs de Coronado et de San Mateo et aux gars de la cavalerie de la ville de Philadelphie. Et il aimait le jeu. Il était si authentique, sincère et humain, alors que nous étions assis là, côte à côte, que je n'ai pas eu peur de lui une seule seconde et j'ai su que nous pourrions être complices, et ses moments de silence ou ses chaussures anglaises à semelles compensées et sa cravate londonienne extravagante ne m'ont pas dérangée.
Et j'étais heureuse, jusqu'à ce que la cloche de l'école sonne – ce qui prit la forme du message téléphonique de Theobald au Ritz me rappelant notre engagement pour le dîner. Ce fut un dîner affreux, car intuitivement, je savais ce qui allait arriver, et tout aussi intuitivement il savait ce qui allait arriver, et même le serveur a su quand c'est arrivé – car j'ai jeté la bague de Theobald droit contre son torse majestueusement allemand. Il ne servirait à rien de te dire, Matilda Anne, ce qui a mené à cette action fort peu dame. Je n'ai pas l'intention de brûler de l'encens devant moi-même. Cela a pu paraître mal. Mais je sais que tu me croiras sur parole si je te dis qu'il l'avait bien mérité. La seule chose qui blesse, c'est qu'il a eu le triomphe d'être le premier à rompre les relations diplomatiques. Dans le langage de Shorty McCabe et de mes compatriotes, il m'a plaquée ! Vingt minutes plus tard, après avoir composé mon âme et poudré mon nez, je téléphonais par toute la ville pour essayer de trouver Duncan. Je l'ai enfin eu, et il est venu au Ritz en courant. Puis nous avons pris un vieux fiacre résiduaire sur la Cinquième Avenue et nous sommes partis en cahotant à travers Central Park. Là, moi – qui m'étais vantée autrefois de sept demandes et trois fois ce nombre de flirts – j'ai promptement et effrontément demandé mon Dinky-Dunk en mariage, bien qu'il soit trop gentleman pour ne pas jurer que c'est un horrible mensonge et qu'il se serait battu à travers un acre de feu grec pour m'obtenir !
Mais quoi qu'il soit arrivé, le comte Theobald Gustav Von Guntner m'a plaquée, et Dinky-Dunk m'a rattrapée au rebond, et maintenant, au lieu d'aller à des bals d'ambassade et de discuter de politique mondiale comme une héroïne de Mrs. Humphry Ward, j'ai épousé un propriétaire de cabane qui cultive le blé dans le Nord-Ouest canadien. Et au lieu de porter un diadème au Grand Tier du Metropolitan, je suis ici, un point sur la prairie, et je porte un tablier en toile de boucher ! Sursum corda ! Car je suis toujours dans l'arène. Et ce n'est pas chose facile que de tomber amoureuse et de retomber sur ses pieds. Mais je l'ai fait. J'ai sauté le pas. J'ai fait mon lit, comme l'oncle Carlton a eu le culot de me dire, et maintenant je dois m'y coucher. Mais assez d'étrangers !
Ce jour de mon mariage, je m'en souviendrai toujours comme d'un jour d'odeurs : l'odeur des coussins de banc dans l'église vide, l'odeur des muguets que cette chère, douce et écervelée Fanny-Rain-In-The-Face (elle a filé en ville une heure après avoir reçu mon télégramme) a insisté pour porter, l'odeur du cuir dans le taxi humide, l'odeur de tabac du garçon d'honneur tout à fait impossible de Dinky-Dunk, qu'on avait ramassé à l'hôtel, à la volée, pour servir de témoin, et l'odeur des gants flambant neufs de Dinky-Dunk alors qu'il soulevait mon menton et m'embrassait de cette manière lente, tendre, tragique, de fin du monde, que les hommes grands et timides ont parfois avec les femmes. Tout cela n'est qu'un méli-mélo d'odeurs.
Puis Dinky-Dunk a reçu le télégramme disant qu'il pourrait perdre sa chance sur le ranch Stuart s'il ne concluait pas avant que les intérêts de Calgary ne s'en emparent. Et Dinky-Dunk voulait ce ranch. Nous en avons donc discuté et, en cinq minutes, nous avions abandonné l'idée d'aller à Aiken et nous téléphonions pour réserver la cabine sur le Montreal Express. Je n'avais que quatre heures pour faire les magasins, courir après des livres de cuisine, des bottines de golf, du linge de table, un réchaud et tout un tas d'autres choses absurdes dont je pensais que nous aurions besoin au ranch. Et puis nous nous sommes envolés pour l'Ouest, avant que les trente-six orchidées de mariage de Dinky-Dunk, le pauvre, extravagant et extatique Dinky-Dunk, venant de chez Thorley, ne soient fanées, et avant même que j'aie eu la chance de montrer mes nuisettes à Fanny !
Suis-je folle ? Est-ce tout faux ? Est-ce que j'aime mon Dinky-Dunk ? Est-ce que je l'aime ? Le bon Dieu seul le sait, Matilda Anne ! Oh mon Dieu, oh mon Dieu, si jamais il s'avérait que je ne l'aime pas, que je ne le peux pas ? Mais je vais le faire ! Je sais que je vais le faire ! Et il y a une autre chose que je sais, et quand je m'en souviens, cela envoie une onde chaude et réconfortante à travers tout mon corps : Dinky-Dunk m'aime. Il est fou à lier de moi. Il mérite d'être aimé en retour. Et je vais l'aimer en retour. C'est un vœu que j'inscris ici dûment. Je vais aimer mon Dinky-Dunk. Mais, oh, n'est-ce pas merveilleux d'éveiller l'amour chez un homme, chez un homme fort ? D'être capable de l'emporter, ainsi, sur un raz-de-marée qui le laisse un peu blanc, la voix tremblante et les doigts tremblants, et qui semble allumer un petit feu lumineux au fond de ses prunelles, si bien qu'on peut voir ses pupilles briller, comme celles d'un animal quand les phares de votre voiture les frappent ! C'est comme prendre une petite allumette et déclencher un feu de prairie et regarder les flammes ramper et se propager jusqu'à ce que les cieux rugissent ! Je me demande si je suis égoïste ? Je me demande ? Mais je ne peux pas répondre à cela maintenant, car c'est l'heure du souper, et ta Tabby a la pitance à préparer !
Samedi le vingt et un
Je suis seule dans la cabane ce soir, et je suis déterminée à ne pas penser à mes ennuis. Je vais donc t'écrire une rame, Matilda Anne, que cela te plaise ou non. Et je dois commencer par te parler de la cabane elle-même, et de la façon dont je suis arrivée ici. Tout au long du trajet depuis Montréal, Dinky-Dunk, dans sa bienveillance, a fait de son mieux pour me mettre au diapason et m'éviter de trop espérer. Mais je tenais sa main, sous le magazine que je faisais semblant de lire, et je sifflotais Home, Sweet Home ! Il n'arrêtait pas de dire que ce serait dur, la première ou les deux premières années, et qu'il y aurait un nombre terrible de choses qui me manqueraient à coup sûr. « Love Me and The World Is Mine ! » fredonnais-je, en me penchant contre sa grande et large épaule. Et je restais là, souriante et heureuse, aveugle à tout ce qui m'attendait, et je ne riais que lorsque Dinky-Dunk me demandait si je dirais encore cela quand je découvrirais qu'il n'y avait pas de râpe à noix de muscade à moins de dix kilomètres de ma cuisine.
« Est-ce que tu m'aimes ? » ai-je exigé, accrochée à lui, juste devant le bagagiste du wagon.
« Je t'aime plus que tout au monde ! » fut sa réponse lente et solennelle.
Au moment où nous avons quitté Winnipeg, lui aussi a essayé de me dire à quel genre de petite cabane misérable nous allions devoir nous accommoder pendant un an ou deux, et comment ce ne serait guère mieux que de vivre sous la tente, et qu'il savait que j'avais du cran et que je l'aiderais à gagner cette première année de bataille. Il n'y avait rien de déprimant pour moi dans l'idée de vivre dans une cabane de la prairie. Je ne savais pas, bien entendu, à quoi cela ressemblerait, et je n'avais aucun moyen de le savoir. Je me souvenais de la petite ferme adorable de Chinkie dans le Sussex, et j'avais passé une semaine chez les Westbury, sur Long Island, avec leurs pelouses en terrasses, leurs jardins, leurs serres et leurs routes macadamisées. Et, dans l'ensemble, je m'attendais à un mélange entre un pavillon de chasse et un chalet suisse, un petit nid douillet si petit qu'il en serait forcément charmant, avec un rosier grimpant drapant la façade et une source cristalline bouillonnant à la porte de derrière, une petite île fleurie dans la prairie où nous pourrions jouer aux Robinson suisses et partir à notre guise chasser le tétras des prairies et la gélinotte huppée.
Eh bien, cette cabane n'était pas tout à fait ce à quoi je m'attendais ! Mais je ne dois pas devancer mon récit, Matilda Anne, alors je vais revenir au moment où Dinky-Dunk et moi sommes descendus du train omnibus à Buckhorn, avec nos bagages, nos malles, nos sacs à main et nos valises. Et ceux-ci avaient à peine été empilés sur le quai en bois que l'agent de gare est venu en courant vers Duncan, une feuille jaune à la main. Duncan a eu l'air inquiet en la lisant, et a cessé de parler à son homme appelé Olie, qui se tenait là, près du quai, avec un grand chapeau Stetson taché de sueur, et un grand attelage attelé à une grande carriole avec de la paille au fond de la caisse.
Olie, me suis-je dit aussitôt, était suédois. C'était l'un des hommes les plus laids sur lesquels j'aie jamais posé les yeux, mais j'ai appris plus tard que son visage avait été gelé lors d'un blizzard, des années auparavant, et que son nez s'était fendu. Cela l'avait défiguré, et le mal était fait pour la vie. Ses yeux étaient grands et bleu pâle, et ses cheveux et ses sourcils étaient d'un jaune pâle. C'était l'homme le plus silencieux que j'aie jamais vu. Mais Dinky-Dunk m'avait déjà dit que c'était un grand travailleur, et un brave type au fond. Et quand Dinky-Dunk dit qu'il ferait confiance à un homme, contre vents et marées, c'est qu'il doit y avoir quelque chose de bon chez cet homme, peu importe la grosseur de son nez ou l'air effrayé qu'il prend quand une femme lui parle. Olie a semblé plus effrayé que jamais quand Dinky-Dunk a soudain couru là où le chef de train se tenait près des marches de son wagon, lui a demandé de retenir cet « omnibus » une demi-minute, a tiré sa valise de sous mon tas de bagages, et m'a saisie dans ses bras.
« Vite, a-t-il dit, adieu ! Je dois aller jusqu'à Calgary. Il y a un problème avec mes enregistrements. »
Je me suis accrochée à lui de toutes mes forces. « Tu ne vas pas me laisser ici, Dinky-Dunk, au milieu de ce désert ? » ai-je crié, tandis que le chef de train, le serre-frein et l'agent de gare appelaient, hurlaient et réclamaient à grands cris que Duncan se dépêche.
« Olie te ramènera à la maison, ma bien-aimée, a essayé de m'assurer Dinky-Dunk. Tu y seras avant minuit, et je serai de retour samedi soir ! »
J'ai commencé à sangloter. « Ne pars pas ! Ne me laisse pas ! » l'ai-je supplié. Mais le chef de train l'a simplement arraché à mes bras et l'a poussé à bord du dernier wagon. J'ai fait une grimace à un homme gras qui me regardait par une fenêtre. Je suis restée là, alors que le train commençait à bouger, sentant qu'il entraînait mon cœur avec lui.
Puis Dinky-Dunk a crié à Olie, depuis la plateforme arrière : « As-tu reçu mon message et peint cette cabane ? » Et Olie, tenant ma couverture de voyage à la main, a juste eu un regard vide et a répondu : « Non. » Mais je ne crois même pas que Dinky-Dunk l'ait entendu, car il était trop occupé à m'envoyer des baisers. Je suis restée là, au bord du quai, à regarder le bout de ce dernier wagon solitaire disparaître sur la ligne d'horizon déserte. Puis j'ai essuyé mes yeux, pris une longue inspiration tremblante, et j'ai dit tout haut, comme Birdalone Pebbley disait que Shiner le faisait quand il était allongé, blessé, sur le champ de bataille de Magersfontein : « Dénonciateur, dénonciateur, qui est un dénonciateur ? »
J'ai trouvé la grande carriole remplie de nos affaires et Olie assis là, à m'attendre, me regardant avec une crainte muette mais respectueuse. Olie, en fait, ne s'est toujours pas habitué à moi. C'est un brave gars, à sa manière brute et inarticulée, et il n'y a rien qu'il ne ferait pas pour moi. Mais je suis une nouveauté pour lui. Ses yeux bleu pâle ont l'air effrayés et il rougit quand je lui parle. Et il m'étudie en secret, comme si j'étais un dromadaire, ou un archange, ou un jouet mécanique dont le mécanisme interne le rendait perplexe. Mais hier, j'ai découvert par Dinky-Dunk quel était le secret probable de la mystification d'Olie. C'était mon chapeau. « Il est tellement idiot ! » a-t-il confessé avec ferveur.
Ce trajet en carriole de Buckhorn jusqu'au ranch a semblé interminable. J'ai cru que nous faisions route jusqu'au pôle Nord. Au début, il y avait ce qu'on pourrait appeler une route, droite et profondément creusée, entre deux lignes parallèles de clôtures en fil de fer barbelé. Mais cette route s'est bientôt fondue en rien de plus qu'un sentier, un sentier sans fin aux courbes douces qui se déroulait comme un ruban à travers la prairie, aussi loin que l'œil pouvait voir. C'était un après-midi glorieux, l'un de ces jours d'automne opalin, à la voûte bleue, où il aurait dû être une joie d'être simplement en vie. Mais j'étais d'humeur antagoniste, et les petites fermes semblables à des cabanes qui se dressaient de temps à autre contre l'horizon me faisaient me sentir seule, et le cahotement de la lourde carriole me fatiguait, et à six heures, j'avais si faim que mes côtes me faisaient mal. Nous étions sur le sentier depuis près de cinq heures, et Olie m'a calmement informée qu'il restait encore quelques heures. Il a fait assez frais quand le soleil s'est couché, et j'ai dû défaire ma couverture de voyage pour m'en envelopper. Et nous avons continué. On aurait dit que nous étions en mer, avec une lumière de temps en temps, à des kilomètres et des kilomètres. Quelque chose a hurlé sinistrement au loin, ce qui m'a donné la chair de poule. Olie m'a dit que ce n'était qu'un coyote. Mais nous avons continué, et mes côtes me faisaient plus mal que jamais.
Puis j'ai poussé un cri qui a failli faire tomber Olie de son siège, car je me suis souvenue de la boîte de chocolats que nous avions dans le train. Nous nous sommes arrêtés, avons trouvé mon sac à main, allumé des allumettes et fouillé dedans. Puis j'ai poussé un second cri, plus lugubre, car je me suis souvenue que Dinky-Dunk l'avait fourrée dans sa valise au dernier moment. Puis nous sommes repartis, moi en femme indienne, toute enveloppée dans sa couverture. J'ai dû m'endormir, car j'ai été réveillée en sursaut. Olie s'était arrêté à un marécage pour abreuver ses chevaux, et a dit que nous serions à la maison dans une heure ou deux. Comment il trouvait son chemin à travers cette prairie, Dieu seul le sait. Je ne m'inquiétais plus. J'étais trop fatiguée pour penser. Le grand air, le balancement et les cahots m'avaient chloroformée, me plongeant dans l'insensibilité. Olie aurait pu conduire au bord d'un canyon que je ne l'aurais jamais arrêté.
Au lieu de tomber dans un canyon, cependant, à exactement dix minutes de minuit, nous nous sommes arrêtés devant la porte de la cabane, qui avait été laissée ouverte, et Olie est entré pour allumer une lampe et mettre le feu au bois déjà disposé dans le poêle. Je ne me souviens pas être descendue de la carriole et je ne me souviens pas être entrée dans la cabane. Mais quand Olie est revenu après avoir rentré ses chevaux, je dormais profondément sur un divan luxueux fait d'une peau de bouvillon assez malodorante tendue sur deux troncs de cèdre minces montés sur quatre petits pieds en cèdre, avec un sac rempli d'aiguilles de pin en guise d'oreiller. Je suis restée là, à regarder Olie, dans une sorte de torpeur. Cela m'a surprise de voir avec quelle rapidité son grand corps maladroit pouvait bouger, et quelle habileté ses grandes mains brûlées par le soleil pouvaient avoir.
Puis, tranchante comme une flèche à travers un rideau de velours, l'odeur du bacon a percé ma somnolence. Et c'était une odeur céleste. Je ne me suis même pas lavée. J'ai mangé du bacon et des œufs, des biscuits grillés, de la marmelade d'orange et du café, ce dernier avec du lait concentré, que je déteste. Je ne sais pas comment je suis arrivée jusqu'à mon lit, ni comment j'ai retiré mes vêtements, ni où le digne Olie a dormi, ni qui a éteint la lumière, ni si la porte avait été laissée ouverte ou fermée. Je n'ai jamais su que le lit était dur, ni que les coyotes hurlaient. Je sais seulement que j'ai dormi pendant dix heures d'affilée, sans me retourner, et que lorsque j'ai ouvert les yeux, j'ai vu un grand carré de soleil doré dansant sur les planches de pin brut du mur de la cabane. Et le plus drôle dans tout ça, Matilda Anne, c'est que je n'avais pas le mal de crâne épouvantable que j'avais si douloureusement prédit pour moi-même. Au lieu de cela, je me sentais légère. J'ai commencé à chanter en enfilant mes bas. Et je me suis soudain rappelée que j'avais de nouveau terriblement faim.
J'ai ouvert la fenêtre à côté de moi, car elle était montée sur gonds, et j'ai passé la tête dehors. Je pouvais voir un corral, un long bâtiment bas que j'ai pris pour les écuries du ranch, un autre bâtiment plus récent avec un toit en métal, plusieurs tas de foin entourés d'une clôture, et une rangée de greniers portatifs. Et au-delà s'étendait la prairie ouverte, illimitée et magnifique sous le soleil clair du matin. Au-dessus, s'arquait un ciel bleu œuf de merle, se fondant en opale et en or pâle vers le bord du monde. J'ai aspiré à pleins poumons de l'air pur, sec et ozonique, et je crois vraiment que cela m'a un peu étourdie, c'était si exaltant, si champagnisé par les bulles invisibles de la vie.
J'avais besoin de ce remontant éthéré, Matilda Anne, avant de jeter un regard calme et critique sur notre cabane. Oh, cette cabane, cette cabane ! Quelle déception pour ta pauvre Chaddie ! En premier lieu, elle ne semblait pas plus grande qu'une cabine de navire, et pas la moitié aussi ordonnée. Elle est faite de bois de charpente, et non de rondins, et mesure environ douze pieds de large sur dix-huit de long. Elle possède trois fenêtres, sur gonds, et une seule porte. Le plancher est assez brut et comporte une trappe menant à une petite cave, où les légumes peuvent être stockés pour l'hiver. L'extrémité de la cabane est séparée par une « toile » – dont je viens d'apprendre qu'il s'agit de l'abréviation de bâche. En d'autres termes, l'intimité de ma chambre n'est assurée par rien de plus substantiel qu'un rideau de toile, fermant mon boudoir, où je ne pourrais jamais bouder avec beaucoup de succès, du salon plus vaste.
Ce salon est aussi la cuisine, la buanderie, l'atelier de couture, la salle de réception et la bibliothèque. Il a une bonne grande cuisinière, qui brûle du bois ou du charbon, un placard intégré avec un assortiment de vaisselle indiciblement laide, une rangée d'étagères pour ranger les conserves, les livres et les magazines, les ustensiles de cuisine, les cartouches de fusil, les pots à tabac, les outils de menuisier et une lampe à pétrole. Il y a aussi une table en pin brut, quelques chaises, une chaise à bascule qui a été manifestement fabriquée à la main, et un baril de farine. Dehors, devant la porte, se trouve un large banc en bois sur lequel se trouve une grande bassine en fer-blanc et un morceau de savon dans une boîte de sardines dont le fond a été percé de trous. Au-dessus était suspendue une serviette à rouleau qui semblait un peu usée. Et c'était là ma maison, mon unique habitation, pour des années et des années à venir ! Ce petit réduit aux yeux de chat !
Je me suis assise sur une cuve à lessive renversée à une vingtaine de pas de la cabane, et je l'ai étudiée avec des yeux calmes et songeurs. Elle semblait infiniment pire vue de l'extérieur. La raison en était que le bardage en planches avait d'abord été recouvert de papier goudronné, pour la chaleur, et que par-dessus avaient été cloués des morceaux de fer-blanc, du fer-blanc de toutes les couleurs, tailles et descriptions. Une partie était faite de tuyaux de poêle aplatis, et une autre était manifestement constituée des parois de boîtes de tomates. Même des boîtes à tabac en fer-blanc, des pots de marmelade Dundee, des fonds de vieux moules à pâtisserie et les côtés d'une vieille chaudière à lessive avaient été assemblés et patiemment cloués sur les murs de cette cabane. Cela a dû prendre des semaines et des semaines. Et cela m'est soudain apparu comme quelque chose de poignant, comme quelque chose ayant la touche virgilienne de larmes. Cela semblait si chargé d'histoire, si révélateur des expédients tragiques auxquels les hommes de la prairie doivent recourir. Cela semblait pathétique. Cela a créé une boule dans ma gorge. Pourtant, cette « Manteau de Joseph » en métal était un travail proprement exécuté. Tout ce qu'il fallait, c'était une couche ou deux de peinture, et elle ressemblerait moins à un patchwork solidifié en ferme. Et je me suis soudain souvenue de la question de Dinky-Dunk criée à Olie depuis le wagon – et j'ai su qu'il s'était dépêché d'envoyer un message pour faire peindre ce travail de ferblanterie révélateur avant que je n'aie l'occasion de poser les yeux dessus.
Comme Olie avait disparu de la scène et était introuvable, je suis entrée et j'ai préparé mon propre petit-déjeuner. C'était le souper recommencé, sauf que j'ai brouillé mes œufs au lieu de les frire. Et tout le temps que j'ai mangé ce repas, j'ai étudié ces murs de cabane et j'ai pris note mentalement de ce qui devait être changé et de ce qui devait être fait. Il y avait tant à faire que cela m'a plutôt accablée. Je me suis assise à la table, jonchée de vaisselle sale, me demandant par où commencer. Et puis la perspective infinie de tout cela s'est soudain ouverte devant moi. Je suis devenue nerveusement consciente du silence ininterrompu autour de moi, et j'ai réalisé à quel point cette nouvelle vie devait être différente de l'ancienne. Cela ressemblait à la mort elle-même, et cela a pris une emprise étranglante sur mes nerfs, et j'ai su que j'allais faire une folie dès le tout premier matin dans ma nouvelle maison, dans ma maison et celle de Dinky-Dunk. Mais j'ai refusé de céder. J'ai fait quelque chose qui m'a un peu effrayée, quelque chose que je n'avais pas fait depuis des années. Je me suis mise à genoux à côté de cette chaise en bois brut et j'ai prié Dieu. Je Lui ai demandé de me donner la force de ne pas être une lâche et de faire de moi une épouse digne de l'homme qui m'aimait, et de me guider vers la façon d'apporter le bonheur à la maison qui allait être la nôtre. Puis j'ai retroussé mes manches, attaché une serviette de toilette autour de ma tête et je me suis mise au travail.
Ce fut un nettoyage royal, je peux vous le dire. Dans l'après-midi, j'ai fait mettre Olie à quatre pattes pour frotter le sol. Quand il a eu lavé les fenêtres, je lui ai fait prendre un râteau de jardin pour nettoyer les détritus qui jonchaient la cour. J'ai drapé des rideaux de cretonne sur les fenêtres, et j'ai fait clouer deux étagères dans une caisse d'emballage à Olie, que j'ai ensuite fait transporter dans mon boudoir derrière le rideau de toile. Sur cette caisse, j'ai cloué de la cretonne fraîche (car la cabane ne possédait rien d'aussi féminin qu'une commode) et j'y ai posé mon miroir pliant, mon horloge de voyage Tiffany et tous mes articles de toilette en argent, inutiles et scintillants. Puis j'ai accroché des photographies et des images de magazines sur les murs en bois nus – et j'ai décidé qu'avant l'hiver, ces murs seraient peints et tapissés, ou je saurais pourquoi. Puis j'ai aéré la literie et le matelas, et déballé mes draps en lin tout neufs et les ridicules taies d'oreiller à ourlet ajouré que je m'étais si frénétiquement précipitée à acheter en ville, et j'ai rangé mes affaires sur les étagères de la caisse, et j'ai fait battre la vie hors des oreillers bien exposés au soleil, et j'ai refait le lit avec soin.
Et puis je m'en suis prise au salon. Et ce n'était pas une tâche facile que de réorganiser ces étagères épouvantables et de m'assurer que je ne jetais pas des choses dont Dinky-Dunk pourrait avoir besoin plus tard. Mais le carnage fut grand, et tout l'après-midi, la fumée monta vers le ciel depuis mes feux de destruction. Et quand ce fut terminé, j'ai dit à Olie d'aller faire une bonne longue promenade, car j'avais l'intention de prendre un bain. Ce que j'ai fait dans la cuve à lessive, avec beaucoup de joie et mon dernier morceau de savon Roger-et-Gallet. Et j'ai dû crier après le pauvre Olie ambulant pendant une demi-heure avant de pouvoir le persuader de rentrer pour le souper. Et même alors, il est venu tardivement, avec d'innombrables hésitations et pauses, comme si une dame assez téméraire pour prendre une douche était pour toujours taboue pour la race humaine. Et quand il a finalement osé franchir la porte, les yeux ronds et rougissant d'un roux profond, il a contemplé mon pull marin blanc et mon petit tablier blanc avec cette admiration silencieuse mais éloquente qui ne pouvait manquer de réchauffer le cœur de la femme au foyer la plus impassible.
Lundi le vingt-trois
Mon Dinky-Dunk est de retour – et oh, quelle différence pour moi ! Je n'arrêtais pas de me dire que j'étais trop occupée pour lui manquer. Il est arrivé samedi soir alors que je me préparais à aller me coucher. J'avais surveillé le sentier de temps en temps, toute la journée, et à neuf heures, j'avais fait une croix sur lui. Quand je l'ai entendu appeler Olie, je me suis précipitée vers lui, avec seulement la moitié de mes vêtements sur moi, et j'ai failli choquer à mort Olie et un inconnu qui avait ramené Dinky-Dunk en voiture. Comme j'ai serré mon mari dans mes bras ! Mon mari – j'adore écrire ce mot. Et quand je l'ai eu à l'intérieur, nous avons recommencé. Il était exactement comme un grand garçon trop grand. Et il a mis la table entre nous, pour avoir une chance de parler. Mais même cela n'a pas fonctionné. Il a étouffé mon rire sous des baisers, m'a serrée tout contre lui et a dit que j'étais merveilleuse. Puis nous essayions de redescendre sur terre, et de parler sensément, et puis il y avait un autre corps-à-corps mortel. Dinky-Dunk dit que je suis pire que lui. « Bien sûr, c'est fini pour un homme, a-t-il confessé, quand il te voit arriver vers lui avec ce crawl australien qui est le tien ! »
Ce pour quoi j'ai fait de mon mieux pour lui briser les côtes flottantes. Le ciel seul sait à quelle heure tardive nous avons parlé cette nuit-là. Et Dinky-Dunk avait un paquet de surprises pour moi. La première était une lampe de lecture en bronze. La seconde était un petit tapis moelleux pour la chambre – seulement un Axminster, mais très acceptable. La troisième était une paire de Juliets, doublées de fourrure, et bien trop grandes pour moi. Et Dinky-Dunk dit que d'ici mardi, nous aurons deux vaches laitières, croisées Jersey, au ranch, et d'ici une semaine, une caisse de poules sera à nous. Sur ce, je n'ai pas pu m'empêcher de montrer à Duncan l'inventaire que j'avais fait de ce que nous avions, et la liste, sur l'autre face, de ce dont nous avions besoin. La deuxième chose sous la rubrique « Besoins » était « lampe », la cinquième était « tapis de chambre », la treizième était « poules », et la suivante était « vache ». Je pense qu'il a été assez étonné par la longueur de cette liste de « besoins », mais il dit que j'aurai tout ce qui est raisonnable. Et quand il s'est un peu calmé, a remarqué les changements dans le salon, puis est entré inspecter la chambre, il est devenu très solennel, soudainement. Cela m'a inquiétée.
« Lady Bird, a-t-il dit, en me prenant dans ses bras, c'est une vie assez dure dans laquelle je t'ai piégée. Elle devra être dure pendant un an ou deux, mais nous finirons par gagner, et je suppose que cela vaudra la peine de se battre ! »
Dinky-Dunk est si cher. Je lui ai dit que bien sûr nous gagnerions, mais que je ne lui serais pas très utile au début. Il faudrait que je sois domptée et rendue obéissante au mors.
« Mais, oh, Dinky-Dunk, quoi qu'il arrive, tu dois toujours m'aimer ! » – et j'imagine que j'ai nagé vers lui avec mon crawl australien encore une fois. Tout ce dont je me souviens, c'est que nous nous sommes endormis dans les bras l'un de l'autre. Et comme j'ai commencé à le dire et que j'ai oublié de le terminer, mon Dinky-Dunk m'avait manqué plus que je ne l'imaginais, ces derniers jours. Après cette nuit-là, ce n'était plus seulement une cabane. C'était « Chez soi ». Chez soi – c'est un mot si beau ! Cela doit signifier tant de choses pour chaque femme. Et je me suis endormie en me disant que c'était le plus beau mot de la langue anglaise.
Le matin, je me suis glissée hors du lit avant que Dinky-Dunk ne soit réveillé, car le petit-déjeuner devait être notre premier repas de ménage et je voulais qu’il fût respectable. Der Mensch ist was er isst — je devais donc nourrir mon seigneur et maître avec ce qu’il y avait de meilleur au pays. En conséquence, j’ai ajouté une cuillerée à soupe de crème dans les œufs brouillés et deux œufs entiers dans le café, pour être tout à fait certaine qu’il soit limpide. Puis, me sentant comme Van Roon quand Berlin déclara la guerre à la France, j’ai tiré Dinky-Dunk de son sommeil, l’ai forcé à faire sa toilette et l’ai assis à table, en pyjama et dans sa vieille robe de chambre élimée.
« Je suppose, ai-je dit en voyant ses yeux errer sur la table, que tu te sens exactement comme un écailleur d’huîtres qui vient de piquer sa Blue-Point et d’insérer la lame de son couteau sous la coquille ! Et le prochain coup de levier va t’apprendre exactement sur quel genre d’huître tu es tombé ! »
Dinky-Dunk m’a fait un sourire radieux tandis que je beurais ses toasts, brûlants à la sortie du fourneau. « Eh bien, Lady Bird, tu n’es pas du genre à avoir besoin de paprika, en tout cas ! » a-t-il annoncé en passant à l’action. Il a mangé comme un boa constrictor, s’est tapoté le ventre de son pyjama et a annoncé d’une voix de stentor qu’il avait choisi une reine — sauf qu’il l’a prononcé « kaveine », à la manière de notre pauvre vieux suédois Olie !
Comme c’était dimanche, nous avons passé la matinée à « fureter » autour de la propriété. Dinky-Dunk m’a emmenée voir les écuries, les meules de foin et les greniers — qu’il venait d’imperméabiliser pour qu’il n’y ait plus de grains gâtés dans cette ferme — ainsi que le « trou à fraîcheur » dont il se servait avant que la cave ne soit construite, et les ruines de la hutte en terre où avait vécu le premier colon propriétaire de ces terres. Puis il m’a montré le nouveau dortoir des hommes, qu’Olie finit durant ses heures perdues. Il a l’air bien mieux que notre propre cabane, étant fait de bois raboté. Mais Dinky-Dunk est loyal envers la cabane, et affirme qu’elle est en réalité mieux construite et que c’est la plus chaude de tout l’Ouest — comme je le découvrirai avant que l’hiver ne soit fini.
Puis nous nous sommes arrêtés à la pompe, et Dinky-Dunk a fait un aveu. Lorsqu’il a acheté ce ranch, il n’y avait pas d’eau à la cabane, si ce n’est celle qu’il pouvait recueillir du toit. Il fallait aller chercher l’eau à des kilomètres, et elle était boueuse et salée, par-dessus le marché. Ils appelaient cela la « soupe aux gophers ». Ce manque d’eau l’a toujours tracassé, disait-il, car les femmes veulent toujours de l’eau, et en abondance. C’est l’année précédente, après m’avoir laissée à Banff, qu’il a été déterminé à obtenir de l’eau. Ce fut un travail difficile de creuser ce puits, et jusqu’aux derniers instants, il promettait d’être un trou sec. Mais quand ils ont trouvé cette eau, raconte Dinky-Dunk, il a décidé dans son âme qu’il m’aurait, si toutefois j’étais prenable. C’était une eau digne d’une reine. Et il voulait sa reine. Mais bien sûr, même les reines doivent être bien lavées et bien blanchies. Il a dit qu’il n’avait pas dormi de la nuit, après avoir découvert que l’eau était là. Il était trop heureux ; il errait simplement dans la prairie, chantonnant pour lui-même.
« Tu étais donc assez sûr de moi, Kitten-Cats, même à l’époque ? » ai-je demandé.
Il m’a regardée avec ses yeux graves d’Écossais-Canadien. « Je ne suis sûr de toi, même maintenant, » fut sa réponse. Mais je l’ai forcé à retirer ses mots.
Il est assez curieux de voir comment Dinky-Dunk a obtenu ce ranch, qui s’appelait autrefois le Cochrane Ranch, car même derrière ce petit foyer paisible se cache une pointe de tragédie. Hugh Cochrane était l’un des géomètres de Dinky-Dunk quand il a commencé ses travaux ferroviaires en Colombie-Britannique. Hugh avait un frère cadet, Andrew, qui était plutôt turbulent et qu’on avait envoyé ici, planté dans la prairie pour l’empêcher de faire des bêtises. Une nuit d’hiver, il a chevauché près de cinquante kilomètres pour se rendre à un bal (ils font cela apparemment par ici, et n’y voient aucun inconvénient) et au lieu de rentrer chez lui à cinq heures du matin, avec les autres, il a rendu visite à un contrebandier d’alcool qui exploitait un tripot clandestin. Là-bas, il a consommé beaucoup plus de whisky qu’il n’aurait dû et s’est perdu sur le sentier. Cela signifiait qu’il était gravement gelé et probablement hors de lui avant même de retourner à la cabane. Il n’a pas été capable d’entretenir un feu, bien sûr, ni de faire quoi que ce soit pour lui-même — et je suppose que le pauvre garçon est tout simplement mort de froid. Il était seul là-bas, et il a fallu des semaines et des semaines avant que son corps ne soit retrouvé. Mais le plus atroce dans tout cela, c’est que ses chevaux avaient été mis à l’écurie, attachés dans leurs stalles sans nourriture. Ils ont tous été trouvés morts, les pauvres bêtes. Ils avaient même mangé les planches en bois dont étaient faites les mangeoires. Hugh Cochrane n’a pas pu s’en remettre, et il allait vendre le ranch pour mille quatre cents dollars quand Dinky-Dunk en a entendu parler, est intervenu et a acheté la demi-section entière. Puis il a acheté la propriété McKinnon, une demi-section au nord de celle-ci, après que McKinnon a perdu tous ses bâtiments parce qu’il était trop indolent pour construire un pare-feu. Et quand le travail ferroviaire fut terminé, Dinky-Dunk s’est mis à la culture du blé. Il croit beaucoup au blé. Il dit que le blé signifie la richesse, dans ce pays. Certains l’appellent un « mineur de terre », dit-il, mais quand on lui donnera la chance de faire les choses comme il veut, il leur montrera qui a raison.
Mercredi le vingt-cinq
Dinky-Dunk et moi avons fait des projets. Il a promis de construire une annexe à la cabane, une aile sur le côté nord, pour que je puisse avoir un débarras et un placard à vêtements d’un côté, et une chambre d’amis de l’autre. Et je dois avoir une machine à coudre et un pétrin, et le divan en peau de bœuf malodorant va être banni vers le dortoir des hommes. Et Dinky-Dunk dit que je dois avoir un pinto, un cheval de selle, dès qu’il pourra mettre la main sur l’animal idéal. Plus tard, il dit que je devrai avoir de l’aide, mais ici dans l’Ouest, les femmes sont difficiles à trouver, et encore plus difficiles à garder. Elles sont enlevées par des célibataires solitaires comme Dinky-Dunk. Ils ne peuvent même pas empêcher les institutrices (pour la plupart des filles de l’Ontario) de se marier. Mais je ne veux pas d’une femme autour de moi, pas avant quelques mois encore. Je veux Dinky-Dunk rien que pour moi. Et la liberté d’un tel isolement est un luxe ! Être simplement soi-même, dans la civilisation, est un luxe, le plus grand luxe au monde — et aussi le plus coûteux, je l’ai appris à mes dépens.
Ici, il n’y a aucun intérêt à être autre chose que soi-même. La vie est si simple et honnête, si proche des principes premiers ! Il y a de la joie dans l’idée de se débarrasser de tout le fatras sublimé de la vie citadine. Je suis juste une femme ; et Dinky-Dunk est juste un homme. Nous avons un toit, un lit et un feu. C’est tout. Et qu’y a-t-il, vraiment, après cela ? Nous devons manger, bien sûr, mais nous vivons vraiment bien. Il y a tout le gibier que nous voulons, surtout du canard sauvage et de la poule de prairie, sans parler du lièvre. Dinky-Dunk sort et les abat selon nos besoins. Nous recevons notre veau et notre bœuf par quartier, mais cela ne se conserve pas bien jusqu’à ce que le temps se rafraîchisse, alors je mets ce dont nous n’avons pas besoin dans de la saumure et je l’utilise pour le bouilli. Nous n’avons pas de fruits frais, mais même des pêches séchées peuvent être compotées de façon à ce qu’elles soient appétissantes. Et comme j’ai eu la bonne idée d’emporter avec moi pas moins de trois livres de cuisine, de chez Brentano’s, je suis capable de tenter des plats de plus en plus élaborés.
Olie a un carré clôturé de fil de fer où il a cultivé des betteraves, des carottes, des oignons, des navets et les plus grosses pommes de terre que j’aie jamais vues. Celles-ci seront mises en fosse avant que les fortes gelées n’arrivent. Nous recevons notre beurre et notre saindoux par seau, et notre farine par sac, mais obtenir des choses en quantité a parfois ses inconvénients. Quand j’ai examiné la boîte de flocons d’avoine, j’ai découvert qu’elle contenait des charançons, et j’ai promptement jeté toute cette farine. Dinky-Dunk, arrivant du corral, a contemplé le tas avec un étonnement écarquillé. « Il y a des vers dedans ! » lui ai-je crié. Il en a pris une poignée et l’a regardée avec une tristesse tragique. « Eh bien, j’ai mangé des charançons tout l’hiver dernier », a-t-il fait remarquer avec reproche. Dinky-Dunk, avec sa souche écossaise, adore son porridge. Nous devrons donc en acheter cent livres, garanties strictement inhabitées, quand nous irons en attelage à Buckhorn.
Les hommes sont drôles ! Une femme ne connaît jamais vraiment un homme tant qu’elle n’a pas vécu avec lui et exhumé jour après jour ses petites idiosyncrasies. Elle peut sembler proche de lui, dans ces premiers jours de romance, mais elle ne le connaît jamais vraiment, pas plus qu’un moineau sur un fil télégraphique ne connaît le code Morse qui vibre sous ses pattes ! Les hommes ont tant de petites manies et de détours, même les meilleurs d’entre eux. J’ai fixé de la toile cirée sur une boîte à chaussures et j’ai drapé du chintz autour, et j’ai aménagé un endroit pour que Dinky-Dunk se lave, dans la chambre, quand il rentre à midi. La nuit, je savais que ce serait impossible, car il a construit un petit lavoir avec de la vieille toile de moissonneuse-lieuse clouée sur quatre poteaux, et là-bas, Olie et lui se déshabillent chaque soir et s’arrosent avec des seaux d’eau de puits. Dinky-Dunk est propre, quoi qu’il puisse en être, mais je pensais que cela ferait plus civilisé s’il effectuait ses ablutions limitées de midi dans la chambre. Il l’a fait pendant un jour, dans un silence pensif, puis a ramené en douce les affaires de toilette sur le vieux banc décrépit devant la porte. Il a dit que cela faisait gagner du temps.
Parmi d’autres choses vitales, j’ai découvert que Dinky-Dunk déteste les toasts brûlés. Hier matin, Matilda Anne, je pensais à Corfou, à Ragusa et à toi, et cela a un peu brûlé sur les bords, je suppose. Alors j’ai embrassé son oreille et lui ai dit que le carbone rendrait ses dents blanches. Mais il s’est levé et est sorti avec une expression du genre « C’est là que réside la folie », et je me suis sentie misérable toute la journée. Alors ce matin, j’ai été plus prudente. J’ai fait ce toast à la perfection. « Festoie, ô Kaikobad, sur le plus blond des toasts ! » ai-je dit en faisant une révérence avant de lui tendre l’assiette. Il a un peu plissé le front devant la pointe contenue dans ce discours, mais il n’a pas pu s’empêcher de sourire. Puis, aussi, Dinky-Dunk savonne toujours le dos de sa main pour se laver le dos, en atteignant bien haut. Moi aussi. Et les matins froids — il dit « Un, deux, trois, le bourdon ! » avant de sauter hors du lit — et j’imaginais que j’étais la seule adulte dans tout le vaste monde à utiliser encore cette folle comptine. Et l’autre jour, quand il avait chaud et qu’il était fatigué, je l’ai trouvé en train de boire une louche d’eau froide fraîchement sortie du puits. Alors j’ai dit :
« Plus d’un homme a rejoint son sarcophage Pour avoir versé de l’eau froide dans un chaud œsophage ! »
Quand je lui ai récité cette rime, il s’est retourné comme s’il avait été abattu. « Où as-tu entendu ça ? » a-t-il demandé. Je lui ai dit que c’était ce que Lady Agatha me disait toujours quand elle me surprenait à boire de l’eau glacée. « Je pensais être le seul homme au monde à connaître ce vieux couplet insensé », a-t-il avoué, et il m’a poursuivie autour de la cabane avec le reste de la louche, pour éviter de refroidir son ventre, a-t-il expliqué. Ensuite, Dinky-Dunk et moi aimons donner des petits noms aux choses. Il m’appelle « Lady Bird » et « Gee-Gee » et parfois « Chérie », et parfois « Boca Chica » et « Tabby ». Et je l’appelle Dinky-Dunk et Le Maussade, et Kitten-Cats, bien que pour une raison ou une autre, il déteste ce dernier nom. Je pense qu’il sent que c’est un affront à sa dignité. Et aucun homme n’aime une trace de moquerie chez une femme. Mais les noms de Dinky-Dunk sont nés de l’affection, et je l’aime pour cela.
Même les chevaux du ranch ont tous été étiquetés avec des noms. Il y a « Slip-Along », « Water Light », « Bronk », « Patsy Crocker », « Pick and Shovel » et « Tumble Weed », et d’autres dont je ne me souviens pas pour le moment. Et je m’aperçois que j’adopte certaines des petites habitudes de Dinky-Dunk, et que je tombe dans le travers de voir les choses de son point de vue. Je me demande si les maris et les femmes finissent vraiment par se ressembler ? Il y a des moments où Dinky-Dunk semble savoir exactement ce que je pense, car lorsqu’il parle, il dit exactement la chose que j’allais lui demander. Et il est inexorable dans sa conviction que l’on devrait toujours mettre sa chaussure droite en premier. Moi aussi !
Jeudi le vingt-six
Dinky-Dunk est plutôt à court d’argent liquide. Il est ce qu’ils appellent « pauvre en terres » par ici. Il a de grands projets, mais pas beaucoup d’argent. Nous devrons donc être frugaux. J’avais décidé de changements vastes et soudains dans ce ménage, mais je vais devoir rentrer mes cornes un peu. Heureusement, il me reste près de deux cents dollars de mon propre argent — et je n’en ai jamais parlé à Dinky-Dunk. Alors, presque chaque soir, j’étudie les publicités des magazines et le catalogue de la maison de vente par correspondance de Winnipeg. Chaque soir, j’ajoute à ma liste de « Besoins », puis je reviens en arrière pour en rayer certains des premiers, comme étant trop extravagants, car la longueur de ma liste me donne presque une crise cardiaque. Et tandis que je suis assise là à penser à ce dont je dois me passer, j’envie les femmes que j’ai connues autrefois, les femmes avec tout leur linge blanc, leur cristal et leur argenterie, leurs tapis de prière, leurs pièces d’époque, leurs salles de bain carrelées de blanc et leurs machines pour rendre la vie si confortable et si facile. Je les envie. Je range ma liste et je vais me coucher en les enviant. Mais, oh, je dors si profondément, et je me réveille si légère de cœur, si impatiente d’attaquer le travail du lendemain, si heureuse de voir que je remets lentement les choses en ordre. Cela ne laisse pas de place au regret. Et il y a toujours l’avenir, ce lendemain plus heureux vers lequel nos pensées s’envolent. Je me remets à penser à la ville, aux centaines de femmes que je connais qui courent comme des centaines d’écureuils fous sur leur tapis de course insensé, et aux milliers et milliers de femmes qui peinent sans espoir, poursuivant le même vieux train-train jour après jour, enfermées dans de petits appartements et des arrière-boutiques, avec un air vicié, une mauvaise alimentation et une mauvaise circulation, alors que j’ai toute la nature de Dieu pour m’y promener, et que je peux sentir les rivières chantantes de la santé dans mes veines. Et là, je fais l’impasse sur mon Cantique des Cantiques improvisé, car elles ont une chose qui me manque, et c’est la musique. Je voudrais avoir un piano droit, ou un piano à queue, ou un Welte Mignon ! Je voudrais avoir n’importe quel vieux piano ! Je voudrais avoir un accordéon, ou une ocarina, ou même une guimbarde !
Mais à quoi bon souhaiter des objets de luxe, quand nous n’avons même pas d’ouvre-boîte — Dinky-Dunk dit qu’il utilise une hachette depuis plus d’un an ! Et notre seul grille-pain est une fourchette de cuisine reliée au bout d’une latte. J’ai même vu Dinky-Dunk passer une demi-heure à redresser de vieux clous tirés de l’une de nos caisses d’expédition. Et la seule passoire que nous ayons a été faite à partir d’un plat à lait percé dont on a poinçonné le fond. Et nous n’avons pas de bain-marie, ni de bol à mélanger, ni d’emporte-pièce à beignets. Quand j’ai dit à Dinky-Dunk hier que nous étions à court de savon, il a dit qu’il ferait une lessive de cendres de bois, récupérerait du suif de bœuf et ferait du savon mou. Je lui ai demandé combien de temps il voudrait embrasser une joue duveteuse lavée au savon mou. Il a dit qu’il continuerait à m’embrasser même si j’étais une momie conservée dans du bitume. Mais je préfère ne pas trop risquer le processus de conservation.
Ce qui me rappelle le fait que je trouve mes cheveux terriblement gênants, sans Hortense pour se débattre avec eux chaque matin. Comme tu sais, ils sont épais comme une corde et longs comme mon bras. Je regrette le temps qu’il faut pour s’en occuper, et un bon shampooing est un événement qu’il faut aborder avec appréhension et préparer avec zèle. « Maudite soit ma beauté ! » Je pense que je vais couper cette laine. Mais à chaque occasion où j’ai presque pris ma décision, je fais l’expérience d’un des petits moments de doute de « M. Polly ». Ce qui me fait hésiter, c’est la pensée que Dinky-Dunk pourrait me détester pour le restant de ses jours. Et maintenant que notre aristocratie de grands magasins semble avoir le monopole des comtes et que je semble destinée à me débattre avec un simple mari américain, je n’ai pas l’intention de jeter le bébé avec l’eau du bain ! Mais devoir tant s’affairer avec ces cheveux est une nuisance, surtout la nuit, quand je suis si fatiguée que mon oreiller semble aboyer comme un chien pour que je vienne le tapoter.
Et en parlant de cela, cela me rappelle que je dois commander des supports plantaires pour mes pieds. Je suis tellement debout que, à l’heure du coucher, mes chevilles ressemblent à une mousse au chocolat qu’on aurait laissée au soleil. Pourtant, ce n’est pas une plainte, Matilda Anne, car quand je me couche, je dors comme un enfant. Fini de compter et d’aller à l’armoire à pharmacie pour des pilules au goudron de houille. Je les abjure. Moi qui avais tant de trucs pour faire pencher la déesse aux yeux étoilés sur mon oreiller, je m’annonce par la présente comme la plus noble dormeuse au nord de la ligne ! Je n’ai plus besoin de compter les moutons alors qu’ils sautent par-dessus le mur, ou d’essayer patiemment d’imaginer le bruit des vagues, ou de redessiner laborieusement cette robe de dîner éternelle que j’ai gardée cachée dans le coffre en cèdre de mon imagination aussi loin que je m’en souvienne, en l’élaborant encore et encore jusque dans les moindres détails pendant l’heure la plus longue de ma nuit la plus blanche jusqu’à ce qu’elle commence à se fondre dans les robes de velours du sommeil lui-même ! De nos jours, un ogre nommé Dix-Heures se glisse derrière ma chaise avec un gourdin à la main et m’assomme jusqu’à l’insensibilité. Deux ou trois fois, en fait, mon cher vieux Dinky-Dunk aux doigts maladroits m’a aidée à retirer mes vêtements. Mais il dit que le plus beau son qu’il connaisse est de rester au lit et d’entendre le tintement de mes épingles à cheveux quand je les jette dans le petit vide-poche Coalport sur ma commode — ce qui me rappelle ce que Chinkie disait autrefois, que son idée du paradis était de manger mon caramel fondant au son des trompettes !
Je me vante d’être occupée, mais je ne suis pas la seule personne affairée dans ce wigwam. Olie et Dinky-Dunk parlent de jachère estivale, de passage de disqueuse, de hersage et de pare-feu, et je commence à comprendre ce que tout cela signifie. Ils sont avec leurs attelages toute la journée, travaillant comme des chevaux. Nous prenons le dîner de midi, qu’Olie engloutit en silence et avec la rapidité de l’éclair. C’est le plus expert des avaleurs de sabres, avec un couteau de table, et Dinky-Dunk dit que cela lui rappelle toujours comment Burbank pourrait faire fortune en inventant un petit pois carré qui resterait sur la lame d’un couteau. Mais Dinky-Dunk m’a empêchée de l’appeler « l’avaleur de sabre » et a donné en privé à Olie des conseils sur les fonctions de la fourchette. Comme les mâles de cette vieille terre se serrent les coudes ! Le monde des hommes est un ordre secret, et chaque homme en est membre !
Ayant englouti son dîner, Olie se dirige toujours vers l’extérieur. Puis Dinky-Dunk vient à mes côtés. Nous nous asseyons côte à côte, avec nos bras l’un autour de l’autre. Parfois, je remplis sa pipe pour lui et je l’allume. Puis nous parlons paresseusement, joyeusement, avec contentement et parfois de manière choquante. Puis il regarde notre réveil en nickel, posé sur les étagères à livres que j’ai fabriquées avec de vieilles boîtes à biscuits, et dit invariablement : « Ce n’est pas cet esprit-là qui a bâti Rome », et m’embrasse trois fois, une fois sur chaque paupière, fermement, et une fois sur la bouche. Le goût de la pipe ne me dérange même pas. Puis il s’en va, et je suis seule pour l’après-midi.
Mais je commence à organiser les choses de telle sorte que j’ai un peu de temps libre. Et avec du temps devant moi, je me trouve très agitée. Hier, je me suis aventurée dans la prairie et j’ai failli me perdre. Dinky-Dunk dit que je dois être plus prudente, jusqu’à ce que je connaisse mieux le pays. Il m’a hissée sur son épaule et m’a fait promettre. Puis il m’a reposée. Cela m’a fait me demander si je n’avais pas épousé un homme autoritaire. Par-dessus tout, j’ai toujours voulu la liberté.
« Je suis une femme sauvage, Duncan. Tu ne me dompteras jamais », lui ai-je avoué.
Il a ri un peu.
« Alors tu penses que tu le feras ? » ai-je exigé.
« Non, je ne le ferai pas, Gee-Gee, mais la vie le fera ! »
Et une fois de plus, j’ai senti un esprit fantomatique de révolte s’agiter en moi, tout au fond. Je crois qu’il en a aperçu l’ombre, qu’il en a saisi l’écho, car son attitude a changé ; il a repoussé les cheveux de mon front et m’a embrassée, presque avec pitié.
« Il y a une chose qui ne doit pas arriver ! » lui ai-je dit alors qu’il me tenait dans ses bras.
Il n’a pas croisé mon regard.
« Pourquoi ? » a-t-il demandé.
« J’ai peur... ici ! » ai-je avoué en me serrant contre lui, sentant le besoin de l’avoir tout près de moi. Il est resté très calme et pensif toute la soirée. Avant que je ne m’endorme, il m’a dit que lundi, nous irions tous les deux en attelage à Buckhorn chercher une cargaison de provisions.
Samedi vingt-huit
J’ai eu mon cayuse. Dinky-Dunk voulait me faire la surprise, mais le cow-boy le plus timide et le plus roux qui se soit jamais assis sur une selle est arrivé au petit galop sur le sentier, et c’est moi qui l’ai vu en premier. Il menait le plus hirsute, le plus pie, le plus ventru et le plus fou de tous les petits cayuses ayant jamais porté un bridon. J’ai jeté un regard à sa mèche fauve, qui se dressait en pompadour autour de ses oreilles, et j’ai crié : « Paderewski ! » Dinky-Dunk est venu se tenir près de moi et a ri. Il a dit que ce cayuse ressemblait bien à Paderewski, mais le jeune homme à la chevelure de feu a expliqué avec embarras que son nom actuel était « Jail-Bird », qu’un Scandinave idiot avait utilisé à la place de « Grey-Bird », son nom authentique et original. Mais je m’en suis tenue à mon nom, bien que nous l’ayons raccourci en « Paddy ». Et Paddy a dû être un vrai détenu, ou mériter de l’être, car il est marqué et balafré de part en part. Mais il est de bonne composition, robuste comme du hickory et obligeamment omnivore. Tout le monde dans l’Ouest, hommes et femmes, monte à califourchon, et je me suis exercée sur Paddy. Cela semble être une façon très confortable et sensée de monter, mais je devrai m’endurcir un peu avant de me lancer sur les sentiers pour une longue période.
Je me suis demandé, Matilda Anne, si tout cela te semble païen et insensé, sans culture, comme dirait Theobald Gustav ? Je me suis aussi demandé, depuis que j’ai écrit cette dernière phrase, si les gens ont vraiment besoin de culture, ou de ce que nous appelions culture, et si cela signifie autant pour la vie que tant de gens l’imaginent. Nous voici ici, sans aucun des raffinements de la civilisation, et nous sommes en paix avec nos propres âmes comme le sont les oiseaux du ciel — quand il y a des oiseaux dans le ciel, ce qui n’est pas le cas dans notre contrée ! La culture, il me semble, en repensant aux choses, tend à faire des gens de simples spectateurs de la vie, les en détachant et les élevant au-dessus d’elle. Ou se peut-il que les simples spectateurs exigent de la culture pour remplacer ce qui leur manque par le fait de ne pas être de véritables bâtisseurs et travailleurs ?
Nous sommes des fermiers, de simples péquenauds, comme on dit dans mon pays. Mais nous cultivons la terre et faisons pousser du blé. Nous créons un grand pays nouveau à partir de ce qui était autrefois une terre sauvage. Pour moi, cela semble presque suffisant. Nous travaillons pour nourrir le monde, puisque le monde doit avoir du pain, et il y a quelque chose de satisfaisant et d’édifiant dans la simple pensée que nous pourrons répondre devant Dieu, à la fin, de nos vies, aussi brutes et rudes aient-elles été. Et il y a des matins où je suis le « Saul » de Browning en chair et en os. Le grand souffle d’air qui va d’un horizon à l’autre met quelque chose dans mon sang ou mon cerveau qui me laisse presque étourdie. Je pétille ! Cela me fait battre le cœur, vibrer et crier que la vie est bonne — bonne ! Je suppose que ce n’est rien de plus que l’altitude et l’ozone. Mais en matière d’ivresse, cela vaut tout ce qui a jamais été versé dans des bouteilles chez Martin ou chez Bustanoby. Et au lever du soleil, quand la prairie est finement argentée de rosée, quand les minuscules hamacs des toiles d’araignée se balancent, un million de réseaux étincelants enfilés de diamants, quand chaque brin d’herbe est une corde de perles chantante, hymne au Dieu des Hauteurs pour la naissance d’un jour doré, je peux sentir mon cœur se gonfler, et je suis si abondamment, si inexprimablement vivante, vivante jusqu’au bout des doigts ! Quel espace, quelle lumière, quelles distances ! Et être Saul est bien mieux que de lire sur lui !
Mercredi premier
J’étais trop fatiguée pour écrire quoi que ce soit hier soir, bien qu’il y eût tant de choses à raconter. Nous sommes allés en attelage à Buckhorn pour nos provisions, deux journées tranquilles, charmantes, paresseuses sur le sentier, que nous avons transformées en une sorte de vacances de bohémiens. Nous avons pris des couvertures, de la nourriture, du fourrage pour les chevaux et une poêle à frire, et nous avons campé dans la prairie. La nuit était assez fraîche, mais nous avons fait un bon feu et bu du café chaud. Dinky-Dunk a fumé et j’ai chanté. Puis nous nous sommes roulés dans nos couvertures et, alors que je restais là à regarder les étoiles, j’ai pensé aux lumières du Great White Way. Puis j’ai donné un coup de coude à mon mari pour lui demander s’il savait quelle avait été ma plus grande ambition dans la vie. Et bien sûr, il ne savait pas. « Eh bien, Dinky-Dunk, lui ai-je dit, c’était d’être le garçon qui ouvre la porte chez Malliard ! Pendant deux ans entiers, je me suis rongée d’envie pour ce garçon, qui vivait toujours dans l’odeur d’un chocolat chaud si divin, portait deux rangées de boutons brillants sur sa veste galonnée, n’était jamais sans gants blancs et, matin, midi et soir, paradait dans le plus adorable petit calot incliné très fort sur le côté, comme celui d’un grenadier ! » Et Dinky-Dunk m’a dit de dormir ou il m’étoufferait avec une couverture de cheval. Alors je me suis tortillée dans ma couverture pour me « nicher » et j’ai regardé le feu s’éteindre tandis que, très loin, quelque part, un coyote hurlait. Cela m’a rendue mélancolique, alors j’ai pris la main de Dinky-Dunk et je me suis endormie en la tenant dans la mienne.
Je me suis réveillée tôt. Dinky-Dunk avait oublié ma main, et elle était froide. À l’est, il y avait une barre basse d’un argent éthéré et pâle, qui s’est transformée en ambre, puis en cendres de roses, puis en or. J’ai vu une étoile blanche sublime s’éteindre à l’ouest, puis, derrière les barreaux d’or, le ciel est devenu rose avec le matin jusqu’à ce qu’il soit une émeute bourguignonne de couleurs déconcertantes. Je me suis assise et j’ai regardé. Puis je me suis penchée pour secouer Dinky-Dunk. C’était une aube trop glorieuse pour la manquer. Il m’a regardée avec un œil ouvert, comme un chien endormi.
« Tu dois voir ça, Dinky-Dunk ! C’est si resplendissant que c’en est carrément vulgaire ! »
Il s’est assis, a contemplé le spectacle des couleurs pendant un instant, puis s’est tortillé pour se replonger dans sa couverture. Je lui ai chatouillé le nez avec un brin d’herbe douce. Ensuite, je me suis lavé le visage dans la rosée, comme nous le faisions dans Christ-Church Meadow ce glorieux jour de mai à Oxford. Quand Dinky-Dunk s’est réveillé, j’avais fait bouillir le café et le lard grésillait dans la poêle. C’était l’odeur la plus céleste qui ait jamais assailli des narines humaines, et je rougis de honte à la pensée de la quantité que j’ai mangée à ce petit-déjeuner, assise à plat sur un sac d’avoine vide et appuyée contre une roue de chariot. À huit heures, nous étions dans la métropole de Buckhorn et occupés à rassembler nos affaires. Et elles constituaient une cargaison très respectable.
Jeudi deux
Je me suis entraînée comme une folle à jouer de l’harmonica. Je l’ai acheté à Buckhorn, sans que Dinky-Dunk le sache, et toute la journée, quand je savais que j’étais en sécurité, je m’y suis adonnée. Alors ce soir, quand j’ai eu ma table prête pour le souper, j’ai pris l’échelle appuyée contre l’un des greniers et je suis montée sur la meule de foin la plus proche. Là, tout à fait hors de vue, j’ai attendu jusqu’à ce que Dinky-Dunk rentre avec son attelage. Je l’ai vu entrer dans la cabane, puis ressortir, fixant le vide, plongé dans ses pensées. Alors j’ai entamé Traumerei.
Tu aurais dû voir le visage de ce garçon ! Il a levé les yeux vers le ciel, comme si mon pauvre petit harmonica était l’effusion aérienne des archanges. Il est resté immobile, buvant la musique. Puis il s’est précipité vers les écuries, pensant qu’elle venait de là. Il lui a fallu du temps pour me coincer au sommet de ma meule. Puis j’ai glissé dans ses bras. Et je crois qu’il aime cette musique d’harmonica. Après le souper, il m’a fait sortir m’asseoir sur la boîte à avoine pour jouer mon répertoire. Il dit que c’est merveilleux, de loin. Mais cet harmonica est plutôt cuivré et cela me fait mal aux lèvres. De plus, ma bouche n’est pas assez grande pour que je puisse correctement « jouer de la langue ». Quand j’ai dit cela à Dinky-Dunk, il a répondu :
« Bien sûr qu’elle ne l’est pas ! Pour quoi crois-tu que je t’appelle Boca Chica ? »
Et je viens de découvrir que « Boca Chica » est de l’espagnol pour « Petite Bouche » — et moi avec une trappe, Matilda Anne, que tu appelais la Grotte des Vents ! Maintenant, Dinky-Dunk jure qu’il aura un Victrola avant la fin de l’hiver ! Grands dieux et petits poissons, quel luxe ! Il fut un temps, il n’y a pas si longtemps, où j’étais assez encline à renifler devant le piano électrique des Westbury et son coffret de classiques en conserve ! Comme la vie nous humilie ! Et comme toutes les femmes sont aveugles dans leurs idéaux et leur quête du bonheur ! Les pierres de mer qui brillent si fort sur les rivages de la jeunesse peuvent devenir si ternes dans la main de l’expérience ! Et pourtant, comme l’a annoncé un jour Nannie, la servante de Birdalone : « Si tu les tètes, elles sont bo-belles ! » Et je suppose qu’il doit en être de même avec le mariage. On ne peut même pas se permettre de négliger son travail d’aimer. Plus nous demandons, plus nous devons donner. Je pensais justement à ces jours de mon enfance farouchement insouciante où mon âme avait l’habitude de flotter vers un bonheur placide sur un morceau de gâteau aux prunes — seulement, même alors, hélas, elle flottait comme un ours polaire sur son iceberg, car à mesure que ce gâteau disparaissait, ma tranquillité d’esprit s’en allait avec lui, malgré l’acharnement avec lequel je m’accrochais à la dernière miette. Mais maintenant que je suis une vieille femme mariée, je n’ai pas l’intention d’être un Hamlet en jupons. Un homme bon m’aime, et je l’aime en retour. Et j’ai l’intention de garder cet amour vivant.
Vendredi trois
Je viens de lancer un ultimatum concernant les cochons. Il ne doit plus y avoir de porcelets errant dans ma cour. C’est une publicité pour une mauvaise gestion. Et qui plus est, alors que j’étendais mon linge ce matin, un porc a fouillé dans mon panier de vêtements blancs avec son nez sale, et pendant que je le poursuivais, son grand frère a essayé de manger l’une de mes serviettes de table mouillées. Et cela signifiait une autre heure de travail acharné avant que le dommage ne soit réparé.
Samedi quatre
Olie peint la cabane, à l’intérieur comme à l’extérieur, et maintenant, vous ne reconnaîtriez jamais notre pauvre petite maison aux couleurs de Joseph. J’ai dit à Dinky-Dunk que si nous avions jamais mis un caméléon sur ce mur de cabane, il serait mort d’épuisement cérébral à essayer de s’adapter aux schémas de couleurs. Alors Dinky-Dunk a fait prendre un jour de congé à Olie pour manier la brosse. Mais l’odeur de la peinture m’a fait penser aux traversées de la Manche, alors je suis partie avec Dinky-Dunk, en attelage et buckboard, au Dixon Ranch pour voir des chevaux, près de cent dix kilomètres aller-retour. C’était une glorieuse journée d’automne, et une glorieuse promenade, avec « Bronk » et « Tumble-Weed » galopant le long du double sentier, et l’air limpide comme du cristal.
Dinky-Dunk et moi avons chanté la majeure partie du chemin. Les gaufres ont dû nous prendre pour des fous. Mon seigneur et maître est indécemment fier de sa voix, surtout de ses sons de poitrine, mais il traîne un peu derrière moi sur l’air, n’étant visiblement pas toujours sûr de lui. Nous avons dîné avec les Dixon, et environ trois millions de mouches. Ils m’ont donné le cafard, cette famille, et surtout Mme Dixon. Elle semblait rendre la vie dans la prairie si laide, si vide et si endurcissante. Pauvre âme desséchée au regard triste, elle semblait avoir soixante ans, et pourtant son mari a dit qu’elle n’avait que trente-sept ans. Leur eau est forte en alcali, et cela, ajouté au vent de la prairie (combiné avec quelque chose au plus profond de son être), l’a rendue comme un vautour, maigre, décharnée et sèche. J’ai fixé cette ligne dure de la mâchoire et des pommettes et je me suis demandé combien de temps il y avait que les courbes douces avaient disparu, et si ces mains surmenées avaient jamais été jolies, et si ce dos plat avait jamais été arrondi et potelé. Ses cheveux étaient en désordre. Son tablier était indiciblement sale, et elle l’utilisait à la fois comme mouchoir et comme essuie-main. Sa voix était dure comme le roc, et sa cuisine était misérable. Pas une porte ni une fenêtre n’avait de moustiquaire, et, comme je l’ai dit plus haut, nous étions presque étouffés par les mouches.
Dinky-Dunk n’a pas osé me regarder pendant tout le dîner. Et sur le chemin du retour, les yeux de Mme Dixon n’ont cessé de me hanter, ils semblaient si fatigués, si vides et accusateurs, comme s’ils tenaient secrètement Dieu Lui-même pour responsable de l’avoir spoliée de son héritage féminin de joie. J’ai demandé à Dinky-Dunk si nous finirions par devenir comme ça. Il a répondu : « Sûrement pas ! » et a cité la phrase latine sur l’esprit contrôlant la matière. Les Dixon, a-t-il poursuivi, étaient du type « taudis », seulement il se trouvait qu’ils ne vivaient pas dans une ville. Mais, aussi fatiguée et somnolente que je fusse ce soir-là, je me suis levée pour mettre de la crème sur mon visage et mes bras. Et je vais commander de la poudre d’amande et de la glycérine par correspondance demain. Et un soutien-gorge — car j’ai vu ce qui ressemblait à l’ombre d’un sourire sur les lèvres non rasées de Dinky-Dunk alors qu’il me regardait lutter pour entrer dans mes corsets ce matin. Il a fallu quelques contorsions, et même là, j’y arrivais à peine. J’ai lancé mon éponge mouillée après lui lorsqu’il s’est retourné sur le seuil avec la question légèrement impersonnelle : « Qui est ton amie obèse ? » Puis il s’est précipité vers l’enclos, et je suis retournée étudier mon menton dans le miroir de la commode, pour m’assurer qu’il ne commençait pas à se transformer en fanon comme celui de l’oncle Carlton.
Mais je ne peux m’empêcher de penser aux Dixon et de ressentir une pitié idiote et impuissante pour eux. C’était le crépuscule quand nous sommes revenus de ce long trajet vers leur ranch, et les étoiles apparaissaient. Je pouvais voir notre cabane à des kilomètres, un petit point noir solitaire contre l’horizon. J’ai fait arrêter l’attelage par Dinky-Dunk, et nous sommes restés là à la regarder. Elle semblait si minuscule, si solitaire, si étrange, au milieu de tant de kilomètres et de kilomètres de vide, avec un petit filet de fumée montant de son désolé petit tuyau. Puis j’ai dit, à voix haute : « Chez moi ! Mon foyer ! » Et, sans aucune raison terrestre, j’ai commencé à pleurer comme un bébé. Les femmes sont parfois de telles idiotes ! J’ai dit à Dinky-Dunk que nous devions nous procurer des livres, de bons livres, et passer les longues soirées d’hiver à lire ensemble, pour éviter de nous laisser aller.
Il a dit : « Très bien, Gee-Gee », et m’a tapoté le genou. Puis nous avons repris notre course le long du sentier vers le petit point noir solitaire devant nous. Mais je me suis accrochée au bras de Dinky-Dunk, tout le reste du chemin, jusqu’à ce que nous nous arrêtions à côté de la cabane, et que le pauvre vieux Olie, une poêle à frire à la main, se tienne en silhouette devant la lumière de la porte ouverte.
Lundi six
Ces derniers jours, je n’ai été rien d’autre qu’un retriever à deux pattes, courant partout et rapportant des choses à la maison. Il y a eu des pluies, mais le temps est toujours glorieux. Et j’ai découvert des tas et des tas de champignons près de l’ancien ranch Titchborne. Ils sont très denses autour de l’enclos et dans le pâturage. Je suis maintenant ce que ton lord et maître anglais appellerait « une excellente cavalière » sur Paddy, et chaque matin, je vais chercher mon panier rempli d’Agaricus Campestris — cela devrait être au pluriel, mais j’ai oublié comment ! Nous les mangeons à la crème sur des toasts ; nous les mangeons frits dans le beurre ; et nous les mangeons en soupe — et quelles beautés ! Je vais essayer d’en mettre en conserve pour l’hiver et le printemps. Mais la meilleure partie du champignon, c’est de le trouver. Aller à cheval dans une petite ville blanche qui a surgi du jour au lendemain et ressemble à un campement de soldats féeriques, voir les dômes d’un blanc laiteux contre le vert vif de l’herbe de la prairie, apercevoir soudain une autre grappe d’entre eux, comme des étoiles contre un ciel d’émeraude, à cent mètres de là, respirer l’air pur du matin, sentir votre sang vibrer, entendre le vrombissement des poules de prairie et le canard sauvage se plaindre le long des bords du ravin — je te le dis, Matilda Anne, cela vaut la peine de perdre un peu de sommeil pour vivre ça ! Je suis réveillée avant même Dinky-Dunk, et je l’ai tiré de ses rêves ce matin en lui chatouillant les dents avec mon petit doigt et en disant :
« Douze chevaux blancs Sur une colline rouge... »
et je lui ai demandé s’il savait ce que c’était, et il a donné la bonne réponse, en disant qu’il n’avait pas entendu cette devinette depuis qu’il était petit garçon.
Tout l’après-midi, j’ai aidé Dinky-Dunk à installer une clôture en fil de fer barbelé. Le fil de fer barbelé est presque aussi difficile à manipuler qu’une femme. Dinky-Dunk clôture une partie du terrain, pour en faire une sorte de passage pour nos deux vaches laitières. Il dit que c’est seulement un petit champ, mais il semblait y avoir des kilomètres et des kilomètres de cette clôture. Nous n’avions pas de tendeur, alors Dinky-Dunk s’est débrouillé avec moi et un marteau à griffes. Il attrapait le fil, faisait levier avec son marteau autour d’un poteau, et moi, je plantais l’agrafe, avec mon propre marteau. J’ai fini par réussir à toucher l’agrafe à presque chaque coup, bien qu’une agrafe soit partie comme de la mitraille et ait frappé l’oreille de Diddum. Donc, je sers à quelque chose, tu vois, même si je suis une chekako ! Mais un fil a glissé, a déchiré ma jupe et mon bas, m’a égratigné la jambe et a fait couler le sang. Ce n’était vraiment qu’une coupure minuscule, mais j’en ai fait tout un plat, Dinky-Dunk était si adorablement gentil pour me soigner. Nous sommes rentrés fatigués et heureux, chantant ensemble, et Olie, comme d’habitude, a dû penser que nous étions devenus fous tous les deux.
Ce mari mien est si élémentaire. Il s’imagine secrètement être l’un des hommes les plus complexes. Mais sur bien des points, il est simple comme un enfant. Et je l’aime pour ça, bien que je croie que j’aime un peu le tourmenter. Il est digne et déteste la désinvolture. Alors, quand je l’accueille par un « Bonjour, mon vieux ! », je peux voir cette petite ombre sans nom passer sur son visage. Alors je dis : « Oh, je demande pardon à sa petite personne ! » Il finit généralement par sourire, et je pense que je suis en train de le débarrasser lentement de cet air moralisateur, bien qu’une ou deux fois j’aie dû lui rappeler La Rochefoucauld disant que la gravité est un stratagème inventé pour cacher la pauvreté de l’esprit ! Mais Dinky-Dunk s’oppose toujours à ce que je pose mon doigt sur sa pomme d’Adam quand il parle. Il porte une chemise de flanelle quand il travaille dehors, et son cou est nu. Hier, j’ai enfoui mon visage dans le coin près de son omoplate et je l’ai fait se tortiller. Comme il ne se rase plus que le dimanche matin maintenant, c’est à peu près le seul endroit doux, car son visage est piquant et me fait mal au menton, cette brute barbu ! Alors je l’ai mordu ; pas fort — mais Satan a dit mords, et j’ai juste dû le faire. Il a pâli, m’a fait pivoter de sorte que je sois restée molle dans ses bras, et a scellé sa bouche sur la mienne. Je me suis échappée, et il m’a poursuivie. Nous avons renversé des choses. Puis je suis sortie de la cabane, j’ai couru autour de l’enclos à chevaux, puis autour des meules de foin, avec Dinky-Dunk juste derrière moi, me donnant la chair de poule à chaque tournant. Je me sentais comme une femme des cavernes. Il m’a saisie comme un homme de l’âge de pierre, m’a soulevée et m’a portée sur son épaule jusqu’à un tas d’herbe douce de prairie qui avait été laissé là pour le matelas d’Olie. Mes cheveux étaient défaits. Je criais, à moitié sanglotant, à moitié riant. Il m’a lâchée dans le foin, comme un sac de blé. J’ai commencé à me battre à nouveau. Mais je ne pouvais pas le repousser. Puis toute ma force a semblé s’en aller. Il riait lui-même, mais cela m’a un peu effrayée de voir ses pupilles si dilatées que ses yeux semblaient noirs. Je me sentais comme un agneau dans la gueule d’un lion, Dinky-Dunk est tellement plus fort que moi. Je suis restée là, immobile, les yeux fermés. J’ai capitulé. Je savais que j’étais conquise.
Alors je suis revenue à la vie. J'ai soudain réalisé qu'il était midi, en plein air entre le sol chauve de la prairie et le ciel bleu de Dieu, là où Olie pouvait tomber sur nous à tout moment – et possiblement mourir les bottes aux pieds ! Dinky-Dunk embrassait ma paupière gauche. C'était une coupe dans laquelle ses lèvres semblaient s'ajuster parfaitement. J'ai essayé de bouger. Mais il m'a retenue. Il m'a tenue si fermement que cela m'a fait mal. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher de le serrer dans mes bras. Pauvre, grand, idiot, Dinky-Dunk au cœur d'enfant ! Et pauvre, faible, folle, moi que la tempête malmène ! Mais, oh, mon Dieu, c'est glorieux, d'une manière mystérieuse, de troubler le sang d'un homme grand et fort ! C'est le paradis – et je ne sais pas tout à fait pourquoi. Mais j'aime voir les yeux de Dinky-Dunk devenir noirs. Pourtant, cela me fait un peu peur. Je peux entendre son cœur battre, parfois, très distinctement. Et parfois, il semble y avoir quelque chose de si pathétique dans tout cela – nous sommes de si chétifs petits acariens d'émotion, joués par la nature pour ses propres fins inexorables ! Mais chaque femme veut être aimée. Dinky-Dunk m'a demandé pourquoi je ferme les yeux quand il m'embrasse. Je me demande pourquoi ? Parfois, aussi, il dit que mes baisers sont méchants, et qu'il les aime méchants. C'est un mélange drôle. Il a l'âme d'un calviniste écossais emmêlée quelque part en lui, et après la tempête, il est très enclin à devenir pieux et un peu moralisateur. Mais il a des sentiments, seulement il en a honte. Je pense que je retire un peu de la croûte de glace de ses émotions. C'est une argile dure qui doit être bien remuée et retournée avant de pouvoir s'adoucir. Et je dois être un limon sableux qui gaspille toute sa force en une courte récolte. Cela ressemble à ce que je deviens une vraie fermière avec une vaste connaissance des sols, n'est-ce pas ? En tout cas, mon mari, fort de sa vaste connaissance de moi, dit que j'ai le truc du cèdre des marais de m'enflammer d'une attractivité soudaine et explosive. Alors, dit-il, je fais jaillir des étincelles. Comme je le lui ai déjà dit, je suis une femme sauvage, et je serai difficile à apprivoiser, car comme Victor Hugo le dit quelque part, nous, les femmes, ne sommes que des diables perfectionnés !
Mercredi huit
J'ai coupé mes cheveux, net. Quand je me suis levée hier matin avec tant de travail devant moi, avec tant à faire et si peu de temps pour le faire, j'ai commencé à me coiffer. J'ai aussi commencé à penser à ce Français qui s'est suicidé après avoir compté le nombre de boutons qu'il devait boutonner et déboutonner chaque matin et chaque soir de chaque jour de chaque année de sa vie. J'ai essayé de calculer le temps que je perdais sur ma tignasse. Puis la Grande Idée m'est venue.
J'ai pris les ciseaux, et en six coups, c'était fait, une grosse pile emmêlée d'or brunâtre, plutôt décolorée par le soleil aux extrémités. Et au moment où je l'ai vue là sur ma commode, et où j'ai vu ma tête dans le miroir, j'ai regretté. Je ressemblais à une corneille plumée. J'aurais pu faire dérailler un train de marchandises. Et je me sentais positivement légère. Mais il était trop tard pour les larmes. J'ai égalisé les bords irréguliers aussi bien que j'ai pu, et ce qui n'est pas tombé dans mes yeux a glissé dans mon cou et me démangeait si terriblement que j'ai dû changer de vêtements. Ensuite, j'ai pris un pointeau dans la trousse à outils de Dinky-Dunk, je l'ai chauffé sur la lampe et j'ai donné un peu plus de vague à cette touffe de chaume de cinq centimètres. Ça n'avait pas l'air si mal alors, et quand j'ai essayé la veste de Dinky-Dunk devant la glace, j'ai vu que je ne ferais pas un si mauvais garçon.
Mais j'ai attendu jusqu'à midi avec le cœur dans la bouche, pour voir ce que Dinky-Dunk dirait. Ce qu'il a vraiment dit, je ne peux pas l'écrire ici, car il y avait un juron méchant mélangé à son exclamation d'étonnement surpris. Puis il a vu les larmes dans mes yeux, je suppose, car il a couru vers moi les bras tendus, m'a serrée fort, et a dit que j'avais l'air mignonne, et que tout ce qu'il aurait à faire serait de s'y habituer. Mais pendant tout le dîner, il n'arrêtait pas de me regarder comme si j'étais une femme étrange, et plus tard, je l'ai vu debout devant la commode, penché sur cette pile tragique de serpents jaune-brun emmêlés. Cela m'a rappelé un homme penché sur une tombe. Je me suis éclipsée sans me faire voir. Mais ce matin, je l'ai réveillé tôt et lui ai demandé s'il aimait toujours sa femme. Et quand il a juré que oui, j'ai essayé de lui faire dire combien. Mais ça l'a séché. Il a fait un compromis en disant qu'il ne pouvait pas avilir son amour en le définissant avec des mots ; il était illimité. Je l'ai suivi après le petit déjeuner, avec une faim au cœur que le bacon et les œufs n'avaient pas calmée du tout, et je lui ai dit que s'il m'aimait vraiment, il pouvait me dire combien.
Il a plongé ses yeux dans les miens, un peu piteusement, m'a-t-il semblé, a ri, puis est redevenu solennel. Ensuite, il s'est penché, a ramassé un petit brin d'herbe de la prairie et l'a tenu devant moi.
« As-tu une idée de la distance qu'il y a des Rocheuses à la baie d'Hudson et de la Ligne à la vallée de la rivière de la Paix ? »
Bien sûr que non.
« Et as-tu une idée du nombre de millions d'acres de terre que cela représente, et du nombre de millions de brins d'herbe comme celui-ci qu'il y a dans chaque acre ? » a-t-il demandé gravement.
Et encore une fois, bien sûr que non.
« Eh bien, ce brin d'herbe est la quantité d'amour que je suis capable d'exprimer pour toi, et tous ces autres brins dans tous ces millions d'acres, c'est ce qu'est l'amour lui-même ! »
J'y ai réfléchi, tout aussi solennellement qu'il l'avait dit. Je pense que j'étais satisfaite. Car quand mon Dinky-Dunk était loin dans la prairie, travaillant comme un acharné, et que j'étais seule dans la cabane, je suis allée vers sa vieille veste suspendue là – la vieille veste qui avait un arôme subtil de Dinky-Dunkitude sur chaque centimètre – et je l'ai embrassée sur la manche.
Cet après-midi, alors que Paddy et moi partions pour la maison avec un seau de champignons, je me suis retrouvée face à face avec mon premier coyote. Nous sommes restés à nous fixer. Mon cœur a bondi jusqu'à ma gorge, et pendant un instant, je me suis demandé si j'allais être dévorée par un loup des bois affamé, Dinky-Dunk trouvant mes os nettoyés aussi proprement que ces carcasses d'animaux que nous voyons parfois dans une souille de bison. J'ai soutenu son regard, me demandant s'il fallait avancer ou reculer, et ce n'est que lorsque ce coyote a tourné les talons et s'est enfui que mon courage est revenu. Ensuite, Paddy et moi l'avons poursuivi, comme le vent. Mais nous avons dû abandonner. Et au souper, Dinky-Dunk m'a dit que les coyotes étaient trop lâches pour s'approcher d'une personne, et qu'ils étaient tout à fait inoffensifs. Il a dit que même quand ils montraient les dents, le reste de leur visage s'excusait de la menace. Et avant que le souper ne soit fini, ce coyote, du moins je suppose que c'était le même, hurlait à la pleine lune montante. Je suis sortie avec le fusil de Dinky-Dunk, mais je n'ai pas pu m'approcher de la bête. Puis je suis revenue.
« Chante, espèce de bougre, chante ! » lui ai-je crié depuis la porte de la cabane. Et cela a tellement choqué mon seigneur et maître qu'il m'a grondée, pour la première fois de sa vie. Et quand j'ai piqué sa pomme d'Adam avec mon doigt, il a pris ses grands airs. Il était fatigué, pauvre garçon, et j'aurais dû m'en souvenir. Et quand je lui ai demandé de ne pas rester là à me regarder avec la rigidité hiératique d'une idole égyptienne, j'ai pu voir une petite bouffée de colère passer sur son visage. Il n'a rien dit. Mais il a pris l'une des lampes et un numéro du Pall-Mall Magazine vieux de trois ans et s'est enfermé dans le dortoir.
Alors j'ai regretté.
Je suis allée sur la pointe des pieds jusqu'à la porte et j'ai trouvé qu'elle était verrouillée. Alors je suis allée chercher mon harmonica, je me suis assise humblement sur le seuil et j'ai commencé à jouer la valse « Don't Be Cross ». Je l'ai étirée plaintivement, avec un trémolo vox humana sur le petit refrain cajoleur. Finalement, j'ai entendu un reniflement étouffé, la porte s'est soudainement ouverte et Dinky-Dunk m'a ramassée, harmonica et tout. Il m'a secouée et a dit que j'étais un petit démon, et je l'ai traité de gros rustre britannique. Mais il riait, il avait un tout petit peu honte de son humeur et il a été très gentil avec moi tout le reste de la soirée.
Je commence, je trouve, à dépendre beaucoup de Dinky-Dunk, et cela me fait peur, parfois, pour l'avenir. Il semble capable de glisser une main sous mon cœur et de le soulever, exactement comme s'il s'agissait du menton d'un enfant capricieux. Pourtant, je ressens du ressentiment face à son pouvoir, et je continue à jouer des coudes pour avoir plus d'espace pour respirer, comme un passager aux heures de pointe dans la foule du métro. Parfois, aussi, je ressens du ressentiment face au trait trop solennel de sa constitution mentale. Il déteste le ragtime, et j'ai plutôt un faible pour ça. Alors, une ou deux fois, durant ses jours sombres, j'ai trouvé un plaisir presque satanique à chanter « The Humming Coon ». Et le savoir qu'il aimerait m'interdire de chanter du rag semble lui donner du piquant. Alors je me promène en faisant briller mon sabre d'indépendance :
« Ol' Ephr'm Johnson was a deacon of de church in Tennessee, An' of course it was ag'inst de rules t' sing ragtime melodee! »
Mais c'est moi, je remarque, qui fais toujours le premier pas vers la réconciliation. Ce soir, alors que je préparais du cacao avant d'aller au lit, j'ai essayé de dire à mon Diddums qu'il y avait quelque chose de positivement canin dans ma dévotion pour lui. Il a hennit comme un poney et a dit que c'était lui le chien dans cette affaire. Puis il m'a tirée sur ses genoux et a dit que les hommes deviennent de mauvaise humeur quand ils sont épuisés par l'inquiétude et le travail acharné, et qu'il serait probablement difficile même pour deux séraphins de toujours s'entendre dans une cabane de deux mètres sur quatre, où l'on ne peut même pas avoir de ligne de démarcation pour la dignité. C'était principalement de sa faute, il le savait, mais il allait essayer de lutter contre cela. Et j'ai éprouvé la joie déraisonnable d'une femme déraisonnable qui a réussi à mettre l'homme qu'elle aime de tout son cœur et de toute son âme dans le tort. Je pouvais donc me permettre d'être humble moi-même, et de faire tout un plat idiot sur lui. Mais je me battrai toujours pour mon espace vital. Car il y a des moments où mon Dinky-Dunk, malgré toute sa grandeur et sa force, doit être pris sagement en remorque, tout comme une automobile de course doit être halée à travers les rues de la ville par une petite voiturette de faible puissance !
Samedi dix
Nous avons eu une vague de froid, avec de fortes gelées la nuit, mais les jours sont encore glorieux. Les jours couverts sont si rares dans l'Ouest que je me demande si l'optimisme des Occidentaux n'est pas vraiment dû au soleil qu'ils reçoivent. Qui pourrait être sombre sous des cieux aussi dorés ? Chaque pore de mon corps a une gorge et crie sa propre « Tarentella Sincera » ! Mais ce n'est pas la météo qui m'a mise sur les nerfs cette fois. C'est un autre chargement de provisions qu'Olie a ramené de Buckhorn hier. J'ai du papier peint et un nouveau lit en fer pour l'annexe, et des cuves de lavage galvanisées, une baratte en grès, des bottes de tempête et assez de coutil pour faire dix gros oreillers, et du lin non blanchi pour deux douzaines de taies – j'adore un gros oreiller – et j'économise des plumes de canard sauvage depuis des semaines, les plumes les plus duveteuses dans lesquelles vous ayez jamais enfoncé votre oreille, Matilda Anne ; et si des oreillers peuvent le faire, je vais faire ressembler cette maison à un harem ! Pouvez-vous imaginer un foyer avec seulement trois taies d'oreiller, qu'il fallait arracher le matin, laver, sécher, repasser et remettre sur leurs trois petits oreillers solitaires avant l'heure du coucher ? Eh bien, il n'y aura plus rien de tel dans cette cabane.
Mais la grande nouvelle est que j'ai un fusil à canards, le fusil à canards le plus « canard » que vous ayez jamais vu, et des cuissardes, un manteau et une toque en peau de raton laveur et un grand sac d'écolier en cuir à porter sur mon épaule sur Paddy. Le manteau et la toque sont comme ceux dont nous avions l'habitude de rire quand nous allions à Montréal pour faire de la luge, à l'époque où j'étais jeune et folle et disposée à sacrifier le confort sur l'autel des apparences. Les peaux de raton laveur me font ressembler à une Laponne, mais elles seront très confortables quand le temps froid arrivera, car Dinky-Dunk dit que ça tombe à quarante ou cinquante en dessous, parfois.
J'ai aussi eu beaucoup de petites choses que j'avais commandées par correspondance, des petites choses féminines dont une femme a tout simplement besoin. Mais la grande chose, c'était le fusil à canards.
Je n'ai plus de crise cardiaque quand j'entends le vrombissement d'une poule de prairie, mais je fais tomber mon oiseau avant qu'il ne soit hors de portée. Pauvres petites choses charnues, blessées, au corps chaud et emplumé ! Certaines continuent de voler après avoir été transpercées par une balle, allant tout droit sur une soixantaine de mètres, ou même plus, puis tombant comme une pierre. Comme nous devenons vite insensibles ! Cela m'inquiétait autrefois. Maintenant, je les ramasse comme si c'étaient des copeaux de bois et je les jette dans la caisse du chariot ; ou dans mon sac d'écolier, si c'est une expédition privée de Paddy et moi seulement. Et c'est ainsi que la vie nous traite, aussi.
Je me suis exercée sur les gaufres avec mon nouveau fusil, et avec la carabine .22 de Dinky-Dunk. Un gaufre n'est qu'un tout petit peu plus gros qu'un tamia, et généralement, il ne fait sortir que sa tête de son trou, donc quand j'en ai eu treize sur quinze tirs, j'ai commencé à sentir que j'étais une tireuse d'élite. Mais ne considérez pas cela comme une cruauté gratuite, car le gaufre est pire qu'un rat, et dans ce pays, les agents du gouvernement fournissent aux colons une allocation annuelle de strychnine gratuite pour les empoisonner.
Dimanche onze
J'ai fait mon premier beurre, qu'il soit consigné – mais en le faisant, j'ai réussi à éclabousser le plafond, les murs et ma propre tête laineuse, car je n'avais pas assez de bon sens pour attacher un chiffon humide autour du manche du batteur de la baratte avant que les dégâts ne soient faits. J'étais trop concentrée sur l'obtention de mon beurre pour prêter attention aux détails, bien que cela ait pris un temps décourageant et que mes bras étaient épuisés avant que j'aie terminé. Et quand je me suis vue éclaboussée de la tête aux pieds, cela m'a rappelé ce que vous aviez dit une fois à propos de moi et de mes lectures, que j'avais l'habitude de sortir d'un livre comme un épagneul de l'eau, répandant des idées au fur et à mesure. Mais il n'y a pas beaucoup de nouveaux livres dans ma vie ces jours-ci. C'est surtout du travail acharné, bien que j'aie rappelé à Dinky-Dunk hier soir que, bien qu'Omar ait laissé entendre que l'amour, le pain et le vin suffisaient pour n'importe quel désert, il ne faut pas oublier qu'il incluait aussi un livre de vers sous le rameau ! Mon seigneur dit que d'ici l'année prochaine, nous pourrons tapisser nos murs de livres. Mais je suis comme Moïse sur le mont Nébo – je peux voir ma terre promise, mais elle semble terriblement loin. Mais ceci, comme dirait Dinky-Dunk, n'est pas l'esprit qui a bâti Rome, et cela m'a éloignée de mon beurre, dont la préparation a recouvert mon visage de crème froide jusqu'à ce que j'aie l'air d'avoir de la neige sur le front. Pourtant, il y a une vraie joie à trouver ces beaux granules jaunes au fond de votre baratte, puis à les travailler encore et encore avec une soucoupe dans un bol de cuisine jusqu'à ce que ce soit une masse dorée. Plusieurs fois auparavant, j'avais secoué de la crème aigre dans un bocal, mais c'était ma première vraie fabrication de beurre. J'ai cependant découvert que je ne l'avais pas assez « lavée », de sorte que tout le babeurre n'avait pas été extrait de mon premier produit laitier. Dinky-Dunk, en érudit et gentleman qu'il est, a juré qu'il valait son pesant d'or du Klondike. Et la prochaine fois, je ferai mieux.
Lundi douze
Encore un temps doré, avec un ciel clair et un air doux et balsamique ! Juste avant notre repas de midi, Olie est arrivé avec du courrier pour nous. Nous avons reçu des lettres de la maison ! Au lieu de me remonter le moral, elles m'ont rendue triste, car elles semblaient apporter des nouvelles d'un autre monde, un monde si, si lointain !
J'ai décidé de passer une demi-journée en plein air, alors j'ai attaché mon fusil à canards et je suis partie sur Paddy, dès que le dîner fut terminé et que les hommes furent partis. Nous sommes allés comme le vent, jusqu'à ce que Paddy et moi en soyons fatiguées. Ensuite, j'ai trouvé un étang « à eau douce » caché derrière une frange de saules et de peupliers. Le soleil de midi l'avait réchauffé à une température tentante. Alors j'ai entravé Paddy, je me suis déshabillée et j'ai pris un bain des plus glorieux. Je venais de me savonner avec de la boue de rive (qui est un solvant étonnamment bon), j'avais plongé la tête la première et je nageais sur le dos, clignant des yeux vers le ciel bleu, aussi heureuse qu'une tortue de boue dans un étang de moulin, quand j'ai entendu Paddy hennir. Cela m'a un peu dérangée, mais j'étais sûre qu'il ne pouvait y avoir personne à des kilomètres à la ronde. Cependant, j'ai nagé jusqu'à l'endroit où étaient mes vêtements, je me suis séchée au soleil, et je me levais juste pour secouer les pointes de mes cheveux coupés court quand j'ai vu la tête d'un homme de l'autre côté de l'étang, me fixant à travers les buissons. Je ne sais pas comment ou pourquoi, mais j'ai soudainement vu rouge. Je ne me souviens pas avoir ramassé le fusil à canards, et je ne me souviens pas l'avoir visé.
Mais j'ai fait feu, avec les deux canons, directement sur cette tête qui me regardait – ou du moins, cela aurait dû être une tête qui me regardait, quoi que cela puisse signifier ! Le hurlement qui s'est élevé de la nature sauvage, l'instant suivant, aurait pu être entendu à un kilomètre !
C'était Dinky-Dunk, et il a dit que j'aurais pu lui crever les yeux avec de la grenaille, s'il n'avait pas fait la chute la plus rapide de sa vie. Et il a aussi dit qu'il m'avait vue, une éclaboussure blanche distincte contre le vert de la prairie, à trois bons kilomètres, et que n'avais-je pas honte de moi, et qu'aurais-je fait s'il avait été Olie ou le vieux Dixon ? Mais il a embrassé mon épaule là où la crosse du fusil l'avait meurtrie, et m'a aidée à m'habiller.
Ensuite, nous sommes partis ensemble, à sept ou huit kilomètres au nord, où Dinky-Dunk était sûr que nous pourrions obtenir un sac de canards. Ce que nous avons fait, treize au total, et nous sommes rentrés à la maison alors que le soleil se couchait et que l'air du soir devenait frais. C'était une chevauchée céleste. À l'ouest, une petite armée de fins nuages bleus était bordée d'or flamboyant, et entre eux s'étendaient de grands faisceaux de lumière ambrée en éventail. Puis vint une débauche de jaune orangé, de cendres de rose et d'or le plus pâle avec de petites îles d'azur. Puis, alors que l'éclat mourant semblait maintenir tout dans un bain lumineux d'air, les étoiles sont sorties, une par une, et un vent doux et frais a balayé la prairie, et la lumière s'est assombrie – et j'étais heureuse d'avoir Dinky-Dunk là à mes côtés, ou j'aurais pleuré un peu, car la prairie au crépuscule me rend toujours seule d'une manière qui ne pourrait jamais être exprimée avec des mots.
J'ai essayé d'expliquer ce sentiment à Dinky-Dunk. Il a dit qu'il comprenait. « Je suis un « Sour-Dough », Gee-Gee, mais ça me prend encore comme ça », a-t-il avoué solennellement. Il a dit que lorsqu'il écoutait de la belle musique, il ressentait la même chose. Et cela m'a fait penser à l'opéra, et à cette nuit de Roméo et Juliette à la Scala, à Milan, quand j'ai rencontré pour la première fois Theobald Gustav. Puis je me suis arrêtée pour dire à Dinky-Dunk que j'avais été désespérément amoureuse d'un ténor à treize ans et que j'avais écrit dans mon journal : « Je mourrai et deviendrai poussière en l'adorant toujours ». Puis je lui ai parlé de mon premier opéra, Rigoletto, et j'ai fredonné « La Donna È Mobile », dont il se souvenait bien sûr lui-même. Cela m'a ramenée à Florence, à une loge au Pagliano, et moi toute en dimity et en boucles tire-bouchon, pleurant délicieusement devant une dame en blanc, dont je ne comprenais pas tout à fait les ennuis. Puis j'ai commencé à penser à New York et au Metropolitan, et aux vers du pauvre vieux Morris :
Et pourtant, avec une âme à l'écoute, j'entends Des airs que mainte année bruyante étouffa depuis longtemps : Les accords passionnés qui font couler les pleurs, Les tendres récits d'amour aux voix douces et chères....
À peine changés, les mêmes musiciens jouent Aujourd'hui les mêmes thèmes ; Les sonates argentées et rapides résonnent, Les voix sublimes chantent !
Et je pouvais imaginer le vieux Metropolitan lors d'une soirée Caruso. Je pouvais voir le Fer à Cheval doré, les garnitures rouge géranium, les dos satinés et blancs des femmes, et sentir cette odeur lourde et luxueuse d'air chaud, de fleurs de serre, de parfums parisiens et de corps humains heureux, et entendre le murmure de la soie le long des escaliers cramoisis. Je pouvais voir les lumières baisser, dans une sorte de soupir, avant que l'ouverture ne commence, les taches blanches à l'aspect effrayé sur les partitions des musiciens et les autres taches formées par leurs plastrons de chemise, et les violons montant et descendant, montant et descendant, comme s'ils ne formaient qu'une seule pièce de machinerie, et puis le lourd rideau s'élevant furtivement, et le frisson à mesure que ce nouveau ciel s'ouvrait à moi, une fille dégingandée dans sa première robe de dîner décolletée !
J'ai dit à Dinky-Dunk que je m'étais assise dans chaque recoin de cette vieille maison, tout en haut dans le paradis avec les barbiers italiens, aux places de presse du second balcon avec la chère vieille Fanny-Rain-in-the-Face, et dans la loge des Westbury avec la Première Dame du Pays et une princesse espagnole aux ongles extrêmement sales. Cela semblait si lointain, une autre vie et un autre monde ! Et pour trois heures de « Manon », je serais prête à rester suspendue comme un chimpanzé au lustre central du Metropolitan. J'ai soudain réalisé à quel point il me manquait. J'aurais pu chanter à la Ville comme la « Louise » du pauvre Charpentier chantait à son Paris. Et un coyote a hurlé près du sentier, et la prairie s'est assombrie, avec un pâle rebord de lumière verte le long du nord-ouest, et j'ai su qu'il y aurait une forte gelée avant le matin.
Ce soir, après le souper, mon âme et moi nous sommes assises pour faire un peu de comptabilité. Dinky-Dunk, qui m'observait du coin de l'œil, est allé à la fenêtre et a dit qu'il semblait qu'un orage se préparait. Et je savais qu'il voulait dire que j'étais le Medicine Hat d'où il allait venir, car avant de se lever de table, il m'avait expliqué que le mariage ressemblait à l'automobile parce qu'il s'agissait en réalité de voyager au moyen d'une série d'explosions. Ensuite, il a essayé d'expliquer que dans quelques semaines, la ruée de l'automne serait terminée et que nous aurions plus de temps pour obtenir ce que nous méritions de la vie. Mais je me suis tournée vers lui avec une soudaine férocité et j'ai déclaré que je ne voulais pas être une simple bête. J'avais l'intention de garder mon âme en vie, que c'était le devoir de chacun, peu importe où il se trouvait, d'ennoblir son esprit en restant en contact avec ce qui a été le mieux ressenti et pensé.
Lorsque j'ai sorti, d'un air sombre, mon harmonica pour jouer le Chœur des Pèlerins, aussi bien que je pouvais m'en souvenir, Dinky-Dunk s'est assis pour écouter dans un étonnement silencieux. Il a entretenu le feu et a attendu que j'aie fini. Puis il a attrapé la bassine à vaisselle et a dit, tout à fait naturellement : « Je vais t'aider à faire la vaisselle ce soir, Gee-Gee ! » Et ainsi, j'ai rangé l'harmonica et j'ai fait la vaisselle. Mais avant d'aller au lit, j'ai sorti ma petite édition en vélin de The Ring and the Book de Browning, et j'ai lu avec application, opiniâtreté, détermination, pendant une heure entière. De quoi il s'agit, je ne sais pas. Au lieu d'ennoblir mon esprit, cela n'a fait que fatiguer mon cerveau et a fini par me rendre si furieuse que j'ai jeté le livre dans le bac à bois.... Dinky-Dunk vient d'épingler un morceau de papier sur ma porte ; c'est une phrase d'Épictète. Et elle dit : « Il vaut mieux que les grandes âmes vivent dans de petites habitations que les esclaves abjects ne creusent dans de grandes maisons ! »
Dimanche dix-huit
J'ai passé une heure aujourd'hui à essayer de tirer sur une buse qui plane autour de la cabane depuis tout l'après-midi. Elle en veut à mes poulets, et comme les œufs frais pondus valent mieux que Browning pour un colon, j'ai sorti mon fusil à canards. Cela m'a donné un sentiment de malheur imminent, d'avoir cet oiseau énorme qui rôde. Cela m'a rappelé qu'il y avait le mal et la rapine dans le monde. Je détestais la brute. Mais je me suis cachée sous l'une des caisses du chariot et je l'ai eu, à la fin. Je l'ai abattu, une rafale tourbillonnante d'ailes, comme la chute de Satan du Ciel. Lorsque j'ai couru pour m'emparer de son corps satanique, il n'était cependant que blessé et prêt à se battre. Alors, j'ai revu rouge. Je l'ai frappé avec la crosse du fusil, m'acharnant sur lui comme une furie. J'étais humide de transpiration quand j'en ai eu fini avec lui. C'était un monstre. Je l'ai cloué, ailes déployées, sur le mur de la cabane des ouvriers, et Olie a crié et a appelé Dinky-Dunk quand ils sont revenus après avoir rassemblé les chevaux, qui s'étaient échappés dans la prairie. Dinky-Dunk m'a solennellement mis en garde de ne pas prendre de risques, car il aurait pu m'enlever un œil ou me déchirer le visage avec ses griffes. Il a dit qu'il aurait pu empailler et monter ma buse, si je n'avais pas réduit la pauvre chose presque en morceaux. Il y a un démon en moi quelque part, ai-je dit à Dinky-Dunk. Mais il a seulement ri.
Lundi dix-neuf
Ce soir, Dinky-Dunk et moi avons passé une heure entière à essayer de décider d'un nom pour la cabane. Je voulais l'appeler « Crucknacoola », ce qui signifie en gaélique « Une petite colline de sommeil », mais Dinky-Dunk a soulevé l'objection qu'il n'y avait pas de colline. Ensuite, j'ai suggéré « Barnavista », puisqu'à peu près tout ce que nous pouvons voir depuis la porte, ce sont les écuries. Puis j'ai dit « The Builtmore », dans un esprit de moquerie, et alors Dinky-Dunk, dans un esprit d'ironie, a suggéré « Casa Grande ». Et finalement, nous nous sommes mis d'accord sur « Casa Grande ». C'est merveilleux comme mes cheveux poussent. Olie m'observe maintenant avec attention pendant que je mange. Je peux voir qu'il calque patiemment ses manières à table sur les miennes. Il n'y a rien que cet homme silencieux aux manières rudes ne ferait pour moi. J'en suis arrivée à ne plus jamais remarquer son nez, pas plus que je ne remarquais autrefois le menton fuyant de l'oncle Carlton. Mais je ne pense pas qu'Olie mange assez. Tout son esprit semble accaparé par l'effort de se souvenir de ne pas boire dans sa soucoupe, comme l'histoire dit que George Washington lui-même l'a fait une fois !
Mardi vingt
Je savais que cette vieille buse signifiait des ennuis pour moi — et les ennuis sont arrivés, en effet. Je crains de ne pas pouvoir en parler de manière très cohérente, mais voici comment cela a commencé : j'étais seule hier après-midi, occupée dans la cabane, lorsqu'un policier à cheval est arrivé au galop devant la porte et, un instant, a failli me faire mourir de peur. Je suis restée là à le fixer, car il était le premier homme vraiment, authentiquement vivant, en dehors d'Olie et de mon mari, que je voyais depuis si longtemps. Et il avait l'air très fringant dans sa veste écarlate et ses parements jaunes. Mais je n'ai pas eu longtemps pour méditer sur sa palette de couleurs, car il a annoncé calmement qu'un éleveur nommé McMein avait été assassiné par un cow-boy ivre lors d'un conflit salarial, et que le meurtrier avait été vu se dirigeant vers le ranch Cochrane. Il (le policier) a demandé si je verrais une objection à ce qu'il fouille les bâtiments.
Si j'y verrais une objection ? Très certainement pas, car des petits frissons ont commencé à parcourir ma colonne vertébrale, et je n'étais pas exactement enchantée à l'idée d'avoir un meurtrier en fuite rampant hors d'une meule de foin à minuit pour m'égorger. L'éleveur McMein avait été tué samedi, et le cow-boy était traqué depuis deux jours. Tandis qu'on me disait cela, j'essayais de me rappeler où Dinky-Dunk avait rangé son étui de revolver, son éjecteur sans chien et son fusil à répétition Colt. Mais j'ai fait entrer ce beau jeune homme en manteau écarlate directement dans la cabane et commencer sa fouille en regardant sous le lit, puis en descendant dans la cave.
Je suis restée à tenir la trappe et je l'ai averti de ne pas casser mes bocaux de cornichons. Puis il est remonté et est resté à loucher pensivement par l'ouverture de la porte.
« Avez-vous une arme ? » m'a-t-il soudain demandé.
Je lui ai montré mon fusil à canards avec ses garnitures en argent, et il a souri un peu.
« N'avez-vous pas un fusil de chasse ? » a-t-il exigé.
J'ai expliqué que mon mari en avait un, et il est resté à loucher par la porte pendant que je fouillais dans les coins de la cabane et trouvais la carabine de Dinky-Dunk. C'était un jeune homme très autoritaire et sûr de lui. Il a pris le fusil, a examiné le magasin et s'est assuré qu'il était chargé. Puis il me l'a rendu.
« Je dois fouiller ces bâtiments et ces meules », m'a-t-il dit. « Et je ne peux être qu'à un seul endroit à la fois. Si vous voyez un homme sortir de sa cachette, où que ce soit, quand je suis à l'intérieur, soyez assez aimable pour lui tirer dessus ! »
Il est parti sans un mot de plus, son gros revolver d'ordonnance à la main. Mes dents ont commencé à faire un petit fox-trot toutes seules.
« Attendez ! Arrêtez ! » ai-je crié après lui. « Ne partez pas ! »
Il s'est arrêté et m'a demandé ce qui n'allait pas. « Je... je ne veux pas tirer sur un homme ! Je ne veux tirer sur personne ! » ai-je essayé de lui expliquer.
« Vous n'aurez probablement pas à le faire », a été sa réponse calme. « Mais il vaut mieux faire cela que de le laisser vous tirer dessus, n'est-ce pas ? »
Sur quoi Monsieur Manteau-Rouge s'est dirigé tout droit vers les meules de foin, et je suis restée dans l'encadrement de la porte, avec la carabine de Dinky-Dunk entre les mains et les genoux tremblant un peu.
Je l'ai regardé battre les meules de foin. Puis j'en ai eu assez de tenir l'arme lourde et je l'ai appuyée contre le mur de la cabane. J'ai regardé le manteau rouge entrer par la porte de l'écurie, et je me suis sentie vaguement consternée à l'idée que celui qui le portait était maintenant tout à fait hors de vue.
Puis mon cœur a cessé de battre. Car d'un tas de paille qu'Olie avait déversé à moins de trente mètres de la maison, pour tapisser une fosse pour nos légumes d'hiver, un homme a soudainement surgi. Il a semblé sortir de la terre même, comme un champignon.
C'était l'homme le plus répugnant que j'aie jamais eu le plaisir de contempler. Ses vêtements étaient en loques, déchirés et tachés de boue. Son visage était couvert de chaume, ses joues étaient creuses et sa peau était à peu près de la couleur d'une selle neuve.
Je pouvais voir le blanc de ses yeux alors qu'il courait vers la cabane, jetant des coups d'œil par-dessus son épaule vers la porte de l'écurie en approchant. Il avait un revolver à la main. J'ai remarqué cela, mais cela ne semblait pas beaucoup m'inquiéter. Je suppose que j'avais déjà été effrayée autant que la chair mortelle pouvait l'être. En fait, je pensais très clairement à ce qu'il fallait faire et je n'ai pas hésité un instant.
« Posez cette chose stupide », lui ai-je dit, alors qu'il courait vers moi, la tête basse et ce regard indiciblement désespéré dans ses grands yeux effrayés. « Si vous n'êtes pas un idiot, je peux vous cacher », lui ai-je dit. Cela m'a rassurée de voir que ses genoux tremblaient bien plus que les miens, alors qu'il se tenait là, au milieu de la cabane ! Je me suis penchée au-dessus de la trappe et l'ai soulevée. « Descendez là, vite ! Il a fouillé cette cave et ne la fouillera pas une seconde fois. Restez là jusqu'à ce que je dise qu'il est parti ! »
Il s'est glissé vers la trappe et est descendu lentement les marches, les yeux plissés et son revolver tenu devant lui, comme s'il s'attendait encore à moitié à trouver quelqu'un pour l'affronter avec un tromblon. Puis j'ai refermé promptement la trappe. Mais il n'y avait aucun moyen de la verrouiller.
J'avais mon meurtrier là, pris au piège, mais la question était de l'y garder. Votre petite Chaddie n'a pas accordé beaucoup de moments précieux à la rêverie. Je suis allée sur la pointe des pieds dans la chambre et j'ai soulevé le matelas, literie et tout, du sommier. Je l'ai traîné dehors et je l'ai posé silencieusement sur la trappe. Puis, sans faire de bruit, j'ai renversé la table dessus. Mais il pouvait encore soulever cette table, je le savais, même avec moi assise dessus. Alors j'ai commencé à entasser des choses sur la table renversée, jusqu'à ce qu'elle ressemble à un fourgon de déménagement prêt pour une migration de mai. Puis je me suis assise au sommet de ce tas d'articles ménagers, j'ai attrapé la carabine de Dinky-Dunk et j'ai délibérément tiré un coup de feu à travers la porte ouverte.
Je suis restée assise là, à étudier mon tas, certaine qu'une balle de revolver ne pourrait absolument pas traverser tout ce fatras. Mais avant d'avoir eu beaucoup de temps pour y penser, mon caporal de la R. N. W. M. P. (ce qui signifie, Matilda Anne, la Police montée royale du Nord-Ouest) a traversé la porte en courant. Il a eu l'air soulagé quand il m'a vue triomphante à califourchon sur cette table renversée chargée d'à peu près tout mon bric-à-brac domestique.
« Je vous ai eu votre homme », ai-je annoncé calmement.
« Vous avez eu quoi ? » a-t-il dit, pensant apparemment que j'avais perdu la raison.
« Je vous ai eu votre homme », ai-je répété. « Il est là, dans ma cave. » Et en une minute, j'avais expliqué exactement ce qui s'était passé. Il n'y a eu ni pourparlers, ni délibération, ni hésitation.
« Ne vaudrait-il pas mieux que vous sortiez ? » a-t-il suggéré en commençant à enlever les choses de la trappe.
« Vous n'allez pas descendre là-dedans ? » ai-je exigé.
« Pourquoi pas ? » a-t-il demandé.
« Mais il a un revolver », ai-je crié, « et il va sûrement tirer ! »
« C'est pourquoi je pense qu'il pourrait être préférable que vous sortiez un instant ou deux », a été la réponse désinvolte de mon soldat.
Je me suis approchée et j'ai pris la carabine de Dinky-Dunk. Puis je suis passée de l'autre côté de la cabane, avec le fusil entre les mains.
« Je reste », ai-je annoncé.
« Très bien », fut la réponse indifférente de l'officier alors qu'il jetait le matelas sur le côté et, d'un coup rapide, soulevait la trappe.
Un coup de feu a retenti, d'en bas, alors que la porte se rabattait contre le mur. Mais il n'a pas été répété, car l'homme en manteau rouge a sauté physiquement, talons les premiers, dans ce trou noir. Il n'a pas semblé compter sur le risque, ou sur ce qui pourrait l'attendre. Il a juste sauté, éperons en avant, sur cet autre homme avec le revolver à la main. Je pouvais entendre de petits grognements, des sifflements et un ou deux coups sourds contre les marches de la cave. Puis il y a eu le silence, hormis un double « clic-clic » que je ne pouvais pas comprendre.
Oh, Matilda Anne, comme j'ai surveillé cette ouverture de cave ! Et j'ai vu un dos vêtu d'un manteau rouge s'élever lentement du trou. Lui, le propriétaire du dos, bien sûr, traînait l'autre homme physiquement en haut du petit escalier étroit. Il y avait une paire de menottes déjà à ses poignets et il semblait hébété et impuissant, car ce soldat à l'allure svelte l'avait roué de coups sans pitié, lui faisant sauter ses deux dents de devant, dont j'ai trouvé l'une sur le seuil de la porte en balayant.
« Je suis désolé, mais je vais devoir prendre l'un de vos chevaux pour un jour ou deux », fut tout ce que mon héros de la R. N. W. M. P. daigna me dire alors qu'il passait un bras sous celui de son prisonnier et l'aidait à sortir par la porte.
« Que... que vont-ils lui faire ? » ai-je crié après le caporal.
« Le pendre, bien sûr », fut la réponse laconique.
Puis je me suis assise pour réfléchir à tout cela et, comme une vieille fille en proie aux vapeurs, j'ai décidé qu'une tasse de bon thé fort ne me ferait pas de mal. Et au moment où j'ai eu mon thé, que j'ai remis les choses en ordre et que j'ai incidemment découvert qu'au moins cinq de mes boîtes de champignons avaient été réduites en miettes en bas, j'ai entendu le grondement du chariot et j'ai su qu'Olie et Dinky-Dunk étaient de retour. Et j'ai poussé un long soupir de soulagement, car malgré tous leurs défauts, les hommes ne sont pas une mauvaise chose à avoir dans les parages, de temps en temps !
Jeudi vingt-deux
C'était tôt mardi matin que Dinky-Dunk a fermement annoncé que lui et moi allions partir pour un voyage de chasse de trois jours. Je n'avais pas bien dormi la nuit précédente, car mes nerfs étaient encore assez bouleversés, et Dinky-Dunk a dit que j'avais besoin d'un pique-nique. Alors nous avons pris des fusils, des cartouches, des couvertures, des cirés et des ustensiles de cuisine, et nous les avons rangés dans la caisse du chariot. Puis nous avons fait une liste des provisions dont nous aurions besoin, et tandis que Dinky-Dunk mettait de l'avoine en sac pour l'attelage, j'étais occupée à préparer la boîte à victuailles. Et je l'ai remplie à ras bord, et j'ai pris la vieille boîte à pain en fer-blanc, ainsi que de la farine à crêpes, des fruits secs et un morceau de lard supplémentaire — et c'est ainsi qu'on l'appelle maintenant dans cette cabane, car j'ai formellement interdit à Dinky-Dunk de parler de « lard de porc » ou même d'une « tranche de grognement » à nouveau.
Puis nous sommes partis à travers la prairie, après avoir dûment donné des instructions à Olie quant à nourrir les poulets, s'occuper de la crème et finir la fosse pour les légumes d'hiver. Encore une fois, Olie a pensé que nous étions tous deux un peu fous, je crois, car nous n'avions pas plus d'idée de l'endroit où nous allions que l'homme dans la lune.
Mais il y avait quelque chose de glorieux dans l'idée de faire la vie de bohème à travers la prairie automnale comme cela, sans une pensée ni un souci quant à l'endroit où nous devions nous arrêter ou quel sentier nous devions prendre. Cela faisait de chaque mouvement quotidien une grande aventure. Et le temps était divin.
Nous avons dormi la nuit sous la caisse du chariot, avec une bâche le long d'un côté pour empêcher le vent d'entrer, et un feu vacillant sur nos visages de l'autre côté, les chevaux attachés au piquet, les étoiles tournoyant au-dessus de nos têtes, et la paix de Dieu dans nos cœurs. Comme chaque repas était délicieux ! Et comme cet air vif et piquant rendait le fait de se pelotonner sous une paire de couvertures Hudson Bay cinq points un luxe dont on ne pouvait parler qu'à voix basse et avec le plus grand respect ! Et il fut un temps, comme vous le savez déjà, où j'avais l'habitude de prendre du bromure et parfois même du sulfonal pour m'endormir ! Mais ici, c'est si différent ! De s'épuiser les jambes en plein air, à arpenter les bords de marécages couverts de laîches à la recherche de canards colverts et de fuligules à dos blanc, de sentir le café, le lard et le tétras frit dans la fraîcheur du soir, à travers un léger voile de fumée de feu de camp, de voir le monde fatigué se tourner sur l'épaule et s'endormir — c'est tout une sorte de berceuse monumentale.
Le vent de la prairie semble vous chercher et parier avec la Grande Ourse qu'il vous endormira en quarante clins d'œil, et l'orchestre des sphères murmure à travers ses millions de cordes et chante votre âme vers le repos. Car je vous le dis ici et maintenant, Matilda Anne, moi, la pauvre, chétive, bonne à rien, insignifiante moi, j'ai entendu cette musique des sphères aussi clairement que vous avez jamais entendu Funiculi-Funicula sur ce petit bateau de Naples qui vous emmenait à Capri. Et quand je rampais hors de dessous ce vieux chariot, comme un gaufre hors de son trou, dans la première délicate rougeur de l'aube, je me sentais indiciblement reconnaissante d'être en vie, d'entendre les cantates de la santé chanter au plus profond de mon âme, de savoir que quoi que la vie puisse me faire, j'avais arraché ma part de bonheur dans le garde-manger des dieux ! Et le changement incessant de couleur, de la digitale fauve sur les terres plus légères, au jaune pâle de la peau d'un lion sous le soleil d'automne oblique, aux gloires tremblotantes et miroitantes des aurores boréales qui dansent dans le nord, qui déploient leurs bannières de rubis, d'or et de vert, et tremblent, fusionnent et palpitent jusqu'à ce que je sente que je peux entendre le choc de cymbales invisibles. Je me demande si vous pouvez comprendre mon sentiment lorsque j'ai retiré l'épingle à chapeau de mon vieux Stetson gris hier, découvert ma tête et regardé droit dans le firmament bleu au-dessus de moi. Puis j'ai dit : « Merci, mon Dieu, pour une si belle journée ! »
Dinky-Dunk a promptement dit que j'étais blasphématrice — il est si strict et solennel ! Mais alors que je fixais les profondeurs de cette lumière opaline intense, si claire, si pure, j'ai réalisé comment l'air, juste l'air et rien d'autre, pouvait laisser une dame écervelée comme moi à moitié ivre. Sauf que c'est un champagne qui ne vous laisse jamais avec un mal de tête le lendemain !
Samedi vingt-quatre
Dinky-Dunk, qui semble déterminé à garder mon esprit occupé, m’a rapporté hier soir une liasse de vieux magazines. Ils étaient si effilochés et cornés que certaines pages m'ont rappelé des billets de banque usés. J'ai lu quelques-unes de ces histoires, et elles me semblent toutes idiotes. Tout le monde semble être amoureux de la femme de quelqu'un d'autre. Et puis, les gens sont divisés de façon si stricte en deux catégories, les bons et les mauvais ! Quant à la femme d'autrui, la vie dans les prairies chasserait bien vite ces absurdités de la tête des gens. Il n'y a pas beaucoup de place pour le Triangle dans une cabane de deux mètres sur quatre. La vie est si normale, si naturelle et si vaste ici qu'un Pierre Loti se ferait jeter dans un bain pour moutons avant d'avoir pu entamer sa première boîte de fard ! Vous voulez votre propre femme, et vous la voulez si intensément que vous êtes comblé. Non pas que Dinky-Dunk et moi soyons si « bons petits » ! Nous sommes simplement sains et humains, voilà tout, et nous ne ferions jamais l'affaire dans la fiction. Après les repas, nous repoussons la vaisselle et nous nous asseyons côte à côte, les bras posés sur les épaules l'un de l'autre, pleins de la joie de vivre, satisfaits, heureux, sains d'esprit, avec de temps à autre une pointe de rabelaisisme dans nos propos, serpentant d'un œil innocent à travers ces intimités plus terre-à-terre que la plupart des gens mariés semblent affronter sans honte, pourvu que ce soit fait en secret. Nous ne semblons pas avoir honte de ce trait terriblement humain en nous. Et aucun de nous n'est mauvais, au fond. Mais je sais que nous ne sommes pas comme ces personnages de magazines, qui semblent tous avoir de l'eau de Cologne à la place du sang dans les veines, et qui sont si loin, si loin de la vie.
Pourtant, même cette incursion dans la fiction poliment érotique a semblé canaliser mon pauvre petit esprit en friche vers une activité nouvelle, et Diddums et moi sommes restés éveillés jusqu'aux petites heures du matin à discourir sur la vie et les lettres. Il m'a lancée sur le sujet en remarquant, assez pensivement, que toutes les femmes semblent vouloir être intellectuelles et tenir un salon.
« Non, Dinky-Dunk, je ne veux pas de salon, » ai-je annoncé sans attendre. « Je n'en ai jamais voulu, car je ne crois pas qu'ils étaient aussi passionnants qu'on l'imagine. Et je déteste les gens de lettres presque autant que je déteste les acteurs. J'ai toujours senti qu'ils étaient comme des décors de théâtre, faits pour ne pas être examinés de trop près. Car après cinq hivers à New York et quelques-uns à Londres, on ne peut s'empêcher de tomber sur le type bohème, sans parler des collisions occasionnelles avec eux à travers le Continent. Quand ce sont des femmes, elles semblent toujours porter le mauvais genre de corset. Et quand ce sont des hommes, ils se regardent dans les miroirs, ou parlent tellement d'eux-mêmes que vous n'avez aucune chance de parler de vous — ce qui est vraiment la définition la plus complète d'un raseur, n'est-ce pas ? Je préférerais bien mieux les connaître à travers leurs livres qu'à travers ces affreuses soirées du dimanche où le pauvre vieux M----, tel un lion, transpirait en lisant ses poèmes socialistes aux dames en adoration, et où Sanguinary John portait la même chemise de flanelle qui le protégeait des souffles polaires en Alaska — ouverte au col, et tout ce genre de choses, exactement comme un cow-boy de cinéma, sauf que John était devenu un peu corpulent et qu'il ne cessait de gâcher l'image de l'Homme Fort en posant éternellement à une extrémité du piano à queue ! Tu connais leur façon de faire, un coude pensif sur le bout du piano et la paume délicatement tombante soutenant le cerveau fatigué, exactement comme on soutient une branche d'oranger quand elle est trop chargée de fruits ! Et puis, il avait une jolie mèche et une voix de vieille fille du Maine. Et crois-moi, ô seigneur et maître, cet homme dévorait toute sa viande rouge et son sang sur le ruban de sa machine à écrire. Je l'ai surnommé le Roi de l'école de l'Orbite, et au lieu de se fâcher, il m'a remerciée pour ça. C'était le genre de publicité qu'il recherchait. »
Dinky-Dunk a esquissé un sourire tandis que je déblatérais. Puis il est redevenu sérieux. « Pourquoi, » a-t-il demandé, « un écrivain à l'abbaye de Westminster est-il toujours un génie, alors qu'un écrivain dans la pièce d'à côté est plutôt une farce ? »
J'ai essayé de lui expliquer. « Parce que les écrivains sont comme les Indiens. Les seuls bons sont les morts. Et il en va de même pour ces sirènes affinités de l'histoire. Annie Laurie a vécu jusqu'à quatre-vingts ans, bien que la ballade ne le dise pas. Et Lady Hamilton est morte pauvre et laide, se promenant avec des harengs rouges dans sa poche. Et Cléopâtre était en réalité une vieille intrigante politique rousse, et Pâris s'est lassé d'Hélène de Troie. Ce qui signifie que l'histoire, comme la littérature, n'est que Le mensonge convenu ! »
Cela a fait se redresser Dinky-Dunk, qui m'a dévisagée. « Écoute, Gee-Gee, je ne suis pas contre un peu de culture livresque, mais je déteste te voir arracher tout l'arbre de la connaissance par les racines et m'assommer avec ! Et c'est de salons dont nous parlions, et non des femmes perverses du passé ! »
« Eh bien, le seul salon que j'aie jamais vu en Amérique avait l'air commercial d'une ouverture de modiste où l'on servait le thé, » ai-je déclaré sur-le-champ. « Et la seule Américaine que j'aie jamais connue qui voulait tenir un salon était une fille que nous appelions Asafetida Anne. Et si je t'expliquais pourquoi, tu ferais une grimace bien pire que celle-là, mon Diddums. Mais elle avait un faible pour les fourrures noires et ne se lavait jamais le cou. Alors la marque Plimpton était toujours là ! »
« Ne deviens pas amère, Gee-Gee, » a annoncé Dinky-Dunk tandis qu'il se mettait à allumer sa pipe. Et je pouvais me permettre de rire de sa solennité.
« Je ne suis pas amère, Honey Chile ; je suis seulement heureuse d'avoir échappé à toutes ces ordures bohèmes. Tu peux me traiter de pipelette, et m'accuser d'être capricieuse de temps en temps — ce que je ne suis pas — mais la seule chose dans la vie que j'aime, c'est la santé mentale. Et c'est pour ça, Dinky-Dunk, que je t'aime, même si tu n'es qu'un grand fermier brûlé par le soleil qui se bat, planifie et s'épuise pour offrir un foyer à une femme écervelée qui va échouer en tout, sauf à te faire t'attacher à elle ! »
Puis suivirent quelques instants où je fus incapable de parler,
... La suite est à peine essentielle— Non, plus que cela, je la garde encore Profondément confidentielle !
Puis, alors que nous étions assis là, côte à côte, je me suis mise à penser au passé et aux bohèmes devant qui j'avais autrefois brûlé de l'encens. Et en me souvenant d'une certaine visite à Box Hill avec la mère de Lady Agatha, il y a des années et des années, j'ai dû réviser mon verdict sur les auteurs, car l'un des souvenirs les plus chaleureux de toute ma vie est celui du cher vieux Meredith dans son fauteuil roulant, le visage barbu encore inondé de sa lumière intérieure bienveillante et l'esprit toujours adouci par son amour insatiable de la vie. Et une fois, enfant, ai-je poursuivi en racontant à Dinky-Dunk, j'avais rencontré Stevenson. C'était à Menton, et je me souviens encore de lui se penchant pour me prendre la main. Sa main était froide et maigre, comme une serre, et avec l'instinct rapide de l'enfance, j'ai réalisé aussi qu'il était condescendant en me parlant, malgré ce rire qui montrait des dents blanches sous sa moustache noire tombante. Aussi injuste que cela paraisse, je ne l'ai pas aimé, pas plus que je n'ai aimé plus tard le portrait de lui par Sargent, qui n'était en fait qu'un écho de ma première impression, bien que j'aie souvent, souvent essayé d'effacer cette première appréciation injuste d'un homme de vrai génie. Il y a tant de choses dans le *Child's Garden of Verse* que j'aime ; il y a tant de choses dans la vie de cet homme qui exigent l'admiration, qu'il semble mal de ne pas capituler devant son charme. Mais quand ce sont ses propres proches qui sont ses biographes, il est difficile de rester humain. « Pourtant, il y a une chose, Dinky-Dunk, pour laquelle je le respecte, » ai-je poursuivi. « Il avait vu les plus beaux endroits de ce monde, et, quand il le fallait, il pouvait tout abandonner d'un cœur léger pour vivre à la dure dans cet Ouest américain qui est le nôtre, tout comme toi et moi ! » Sur quoi Dinky-Dunk a argué que nous devrions pardonner à un invalide ses sermons stridents sur la bravoure et la virilité, et son insistance excessive sur la fortitude, puisqu'ils étaient manifestement basés sur un effort pour réagir contre une faiblesse constitutionnelle dont il ne pouvait lui-même être blâmé.
Et j'ai confessé que je pouvais lui pardonner plus facilement qu'à Sanguinary John avec son diabolique littéraire et cette ostentatoire bestialité de l'âge de pierre avec laquelle il aimait donner la chair de poule aux dames, prétendant être un taureau dans un magasin de porcelaine alors qu'il n'est en réalité qu'une souris blanche dans un encrier ! Et après que Dinky-Dunk eut vidé sa pipe et remonté sa montre, il me regarda avec son lent sourire d'Écossais-Canadien. « Pour une paire de péquenauds qui ont harponné l'idée de salon, » a-t-il solennellement annoncé, « je trouve que c'est une soirée assez littéraire ! » Mais à quoi bon avoir une idée ou deux en tête si on ne peut pas les exprimer de temps en temps ?
Mardi vingt-sept
Aujourd'hui, je suis tombée sur la surprise de ma vie ! C'était un homme ! J'ai pris Paddy et je suis allée au galop jusqu'au vieux ranch Titchborne et je rôdais autour du corral, espérant trouver quelques champignons tardifs. Mais il n'y en avait pas un seul. Alors j'ai sifflé avec mes quatre doigts pour Paddy (je lui ai appris à venir à cet appel) et il m'est arrivé de jeter un coup d'œil en direction de la cabane abandonnée. Puis j'ai vu la porte s'ouvrir, et un homme est sorti.
C'était un jeune homme, en jambières, culottes de golf et veste Norfolk, et il fumait une cigarette. Il m'a dévisagée comme si j'étais le chaînon manquant. Puis il a dit « Bonjour ! » de manière assez inadéquate, m'a-t-il semblé.
J'ai répondu « Bonjour », et je me suis demandé si je devais prendre mes jambes à mon cou ou non. Mais mon courage a repris le dessus, et je suis restée. Ensuite, nous nous sommes serré la main, très formellement, et nous nous sommes expliqué qui nous étions. Et j'ai découvert que son nom était Percival Benson Woodhouse (et que le Seigneur me pardonne s'ils l'appellent jamais Percy pour faire court !) et que sa tante est la comtesse de D---- et qu'il connaît un certain nombre de personnes dont toi et Lady Agatha avez souvent parlé. Il a un serviteur japonais appelé Kino, ou peut-être s'écrit-il Keeno, je ne sais pas, qui est à la fois gouvernant, blanchisseur, valet, jardinier, palefrenier et chef, tout en un, du moins Percival Benson me l'a-t-il avoué. Il a aussi confessé qu'il avait acheté le ranch Titchborne, sur photos, auprès de « l'un de ces types de l'immobilier » à Londres. Il voulait vivre un peu à la dure, et on lui avait dit qu'il y aurait du très bon gibier. Alors il a même apporté un fusil d'éléphant, que son cousin avait utilisé en Inde. Les photos que le « type de l'immobilier » lui avait montrées se sont révélées être des images des Selkirks. Et, tout compte fait, il imaginait qu'il s'était fait joliment avoir. Mais Percival semblait accepter cela avec le stoïcisme du Britannique bien né. Il allait essayer de s'acclimater à l'endroit, bien qu'il n'y ait pas de gibier.
« Mais il y a du gibier, » lui ai-je dit, « des quantités, des tas ! »
Il a demandé doucement où et quoi ? Je lui ai dit : canards sauvages, tétras des prairies, oies sauvages, lièvres, de temps à autre un renard, et des tas de coyotes. Il a alors expliqué qu'il parlait de gros gibier — et comme ces deux mots, « gros gibier », roulent grandement sur la langue anglaise ! Il a une sœur aux Bahamas, qui pourrait le rejoindre l'été prochain s'il décidait de tenir bon. Il considérait que ce serait un peu rude pour une fille, pendant la saison d'hiver ici.
Pourtant, avant d'aller plus loin, je dois te décrire Percival Benson Woodhouse, car il n'est pas seulement « des nôtres », mais aussi un type à part.
En premier lieu, c'est un ancien de Magdalen College, du genre de ceux que nous avons vus monter et descendre le High maintes et maintes fois. Il est assez décharné et assez grand, et il se voûte un peu. « Chez soi », on appelle cela la « voûte d'Oxford », si je ne me trompe pas gravement. Ses mains sont fines, longues et osseuses. Ses yeux sont agréables, et il a très bonne tenue. Je veux dire que c'est le genre d'homme qu'on ne prendrait jamais pour un « étranger » ou un « vaurien ». C'est le genre qui semble avoir le privilège royal de faire même des choses douteusement polies et pourtant de les faire de telle manière qu'elles semblent tout à fait convenables. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, mais une chose est claire, c'est que notre Percival Benson est un aristocrate. On le voit à son visage hypersensible, sur-raffiné, presque fémininement délicat, avec ces yeux idéalistes et tout à fait impraticables. On le voit à son nez fin, haut perché, osseux (presque un bec aussi fin que celui appartenant à Sa Grâce, le duc de M---- !) et on le voit à ce visage triste et quelque peu allongé, comme s'il avait trop compulsé de gros livres, une sorte d'air de pathos et d'éloignement des choses. Sa bouche vous frappe comme étant assez maigre, jusqu'à ce qu'il sourisse, ce qu'il fait assez souvent, car, Dieu soit loué, il a un bon sens de l'humour. Mais outre cela, il a une propreté, une froideur, une aisance impersonnelle qui vous feraient penser qu'il pourrait être sorti de l'un des premiers romans de Henry James, à peu près de l'époque de *Portrait d'une femme*. Et je l'aime bien. Je l'ai su tout de suite. Il est efféminé, d'un autre monde et probablement inutile ici, mais il représente quelque chose qui me manquait, et je serais très surprise si Percival Benson et Chaddie McKail ne devenaient pas de très bons amis avant que l'hiver soit fini ! Il a demandé s'il pouvait être autorisé à rendre visite, et il vient dîner demain soir, et j'espère vraiment que Dinky-Dunk sera gentil avec lui — si nous devons être voisins. Mais Dinky-Dunk dit que les gens de l'Ouest ne demandent pas la permission de rendre visite. Ils mettent simplement leur poney dans le corral et entrent, comme le fait un Indien. Et Dinky-Dunk dit que s'il vient en smoking, il lui tirera dessus, c'est sûr !
Jeudi vingt-neuf
Percy (comme je déteste ce nom !) était là pour dîner hier soir, et tout compte fait, nous ne nous en sommes pas si mal sortis. Nous avons eu une bisque de tomates, des pommes de terre au gratin, du tétras des prairies (il a besoin d'être bien arrosé), des biscuits chauds et des pêches séchées compotées à la crème. Ensuite, nous avons pris le café et les hommes ont fumé leurs pipes. Nous avons parlé jusqu'à une heure et quart du matin, et mon pauvre Dinky-Dunk, qui travaille si dur et ne voit personne, a vraiment apprécié cette visite et aime vraiment Percival Benson.
Percy s'est mis à parler d'Oxford, et on voyait qu'il aimait la vieille ville et qu'il se sentait plus chez lui sur l'Isis que dans la prairie. Il a dit qu'il avait une fois entendu Freeman raconter une histoire sur Goldwin Smith, qui était Regius Professor d'Histoire à l'université. G. S. semblait étonné que F. ne puisse lui dire, lors d'un examen oral — quel que soit le sens de cela — la cause de la mort du roi Jean. Alors G. S. a expliqué que le pauvre Jean était mort d'un excès de pêches et de bière fraîche, « ce qui donnerait un sacré mal de ventre à n'importe qui », a solennellement annoncé le Regius Professor d'Histoire à Freeman.
Percy a dit que ses poumons le tracassaient un peu en Angleterre, et il a passé plus d'un an à Florence et à Rome et peut parler peinture comme un guide Grant Allen. Il a assisté à maints opéras à la Scala, mais considérait le coyote canadien comme un bien meilleur chanteur que la plupart des ténors italiens mineurs. Il connaît Capri et Taormine et dit qu'il aimerait vieillir et mourir en Sicile. Il a attrapé une pneumonie à Messine et a failli mourir jeune là-bas, et après cinq mois en Suisse, un spécialiste lui a conseillé d'essayer le Canada.
J'ai remarqué que l'une des illusions des Américains est qu'un Anglais est silencieux. Or, ma conviction personnelle est que les Anglais sont les plus grands parleurs du monde, et j'ai Percy pour m'appuyer là-dessus. En fait, nous sommes restés assis à discuter si longtemps que Percy a demandé s'il ne pouvait pas rester dormir, car il était un piètre cavalier et n'était pas encore sûr des sentiers. Alors nous lui avons préparé un lit de camp dans le salon. Et quand Dinky-Dunk est venu se coucher, il m'a confié que Percy était tranquillement en train de lire et de fumer pour s'endormir, avec mon exemplaire du *Ring and the Book*, que je méprise tristement, la lampe posée par terre d'un côté, et une soucoupe de l'autre en guise de cendrier. Mais il était debout et dehors ce matin, avant que l'un ou l'autre de nous ne bouge, revenant cependant à Casa Grande quand il a vu la fumée au sommet de la cheminée. Ses joues maigres étaient toutes roses et il a expliqué, en s'excusant, qu'il avait essayé pendant une heure et demie d'attraper son poney. Olie était venu à son secours. Mais notre exilé d'Oxford aux épaules étroites a dit qu'il n'avait jamais vu un lever de soleil aussi glorieux et que l'ozone l'avait rendu un peu ivre. En parlant de spécimens aux épaules étroites, Matilda Anne, j'étais autrefois une taille 36 ; maintenant, je suis un parfait 42.
Vendredi cinq
Le temps a été mauvais toute la semaine, mais j'ai eu beaucoup de couture à faire, et pendant deux jours Dinky-Dunk est resté à l'intérieur pour m'aider à aménager la cabane. J'ai fabriqué d'autres étagères à livres avec d'autres vieilles boîtes à biscuits et mon seigneur a fabriqué un râtelier pour nos armes à feu. Percival Benson est venu une fois à cheval, à travers la tempête, et il nous a fallu une demi-heure pour le dégeler. Mais il a apporté des livres et dit qu'il en a quatre caisses au total, et que nous sommes les bienvenus pour en prendre autant que nous le souhaitons. Il est resté jusqu'à midi le lendemain, cette fois-ci en dormant dans l'annexe, que Dinky-Dunk et moi avons tapissée, de sorte qu'elle est tout à fait présentable. Mais il n'y a pour l'instant aucun moyen de la chauffer. Notre nouveau voisin, j'imagine, est très seul.
Dimanche sept
Le temps s'est éclairci : il y a une arche de chinook dans le ciel, et une sorte de brume d'été de la Saint-Martin sur toute la prairie. Mais il y a des nouvelles aujourd'hui. Kino, le Japonais de notre nouveau voisin, a décampé avec une bonne somme d'argent et presque tous les objets de valeur de Percival Benson. Le pauvre garçon est presque démuni, mais ce n'est pas un lâche. Il a dit qu'il avait fendu son premier bois d'allumage aujourd'hui, bien qu'il ait dû se tenir dans une cuve à lessive pour ne pas se couper les pieds. L'anniversaire de Dinky-Dunk n'est que dans trois semaines, et je fais des plans pour une célébration.
Mardi neuf
Les jours s'enfuient, et me laissent à peine le temps d'écrire. Dinky-Dunk est une sorte de pendule, oscillant vers le travail, revenant pour manger, puis repartant, et revenant encore. Olie transporte du bois de charpente et du fer galvanisé pour un nouveau bâtiment d'une sorte ou d'une autre. Mon seigneur, le soir, s'assoit avec papier et crayon, calculant des mesures et faisant des plans. Je m'assois de l'autre côté de la table, en général, pour coudre. Parfois, je contourne la table et je l'oblige à ranger ses plans pour quelques minutes. Nous sommes très heureux. Mais où les jours s'envolent, je ne sais guère. Nous regardons toujours vers l'avenir, parlons de l'avenir, « imaginons » pour l'avenir, comme disent les Irlandais. L'été prochain sera notre année phare. Dinky-Dunk va tout risquer sur le blé. Il est comme un général complotant un futur plan de campagne — car quand le travail viendra, dit-il, il viendra dans un élan. L'aide sera difficile à trouver, alors il vendra ses droits sur le bois de Colombie-Britannique et achètera un tracteur à essence de quarante chevaux. Du moins, si l'essence baisse, car avec l'essence encore à vingt-six cents le gallon, la force animale est moins chère. Mais pendant la saison des labours en avril et mai, l'un de ces moteurs peut tracter huit charrues. En vingt-quatre heures, il pourra retourner trente-cinq acres de sol de prairie — et un homme ordinaire avec une équipe compte deux acres de labour pour une journée de travail décente.
Ce soir, j'ai demandé à Dinky-Dunk pourquoi il risquait tout sur le blé et l'ai prévenu que nous pourrions avoir à réviser le vieux slogan des pionniers du Kansas pour :
« Dans le blé nous avons confiance, Dans le blé nous avons fait faillite ! »
Dinky-Dunk m’expliqua que continuer à ne cultiver que du blé serait mauvais pour la terre, et que même maintenant, c'était jouer avec le feu, mais que, compte tenu de sa situation, c'était ce qui rapportait le plus rapidement. Et il voulait de l'argent au plus vite, car il devait préparer le nid pour une petite oiselle sauvage qu'il avait capturée — ce qui voulait dire moi. Plus tard, il a l’intention de se lancer dans le lin — pour la fibre et non pour la graine — et comme notre terre devrait produire deux tonnes de la meilleure paille de lin par acre, et que le produit belge et irlandais vaut actuellement plus de quatre cents dollars la tonne, il m’a dit de m’asseoir et de calculer ce que quatre cents acres pourraient produire, même avec une récolte des deux tiers.
Le fermier canadien de l'Ouest, poursuivit-il, cultivait surtout le lin pour la graine seule, brûlant chaque année plus d'un million de tonnes de paille juste pour s'en débarrasser, exactement comme il le fait avec sa paille de blé. Mais tout cela changera bientôt. Pas plus tard que la semaine dernière, Dinky-Dunk a écrit au ministère de l'Agriculture pour obtenir des informations sur la fibre de Courtrai — c'est celle utilisée pour la dentelle à l'aiguille et elle vaut un dollar la livre — car mon seigneur est convaincu que son sol et ses conditions climatiques sont particulièrement adaptés à certaines des variétés les plus fines. Il a même admis que le lin serait préférable sur sa terre à l'heure actuelle, car cela libérerait certains des engrais naturels qui rendent parfois le sol vierge trop riche pour le blé. Mais ce qui m’a le plus impressionnée dans les propos de Dinky-Dunk, c’est sa foi absolue et inébranlable en cet Ouest qui est le nôtre, une fois qu'il s'éveillera à ses opportunités. C’est un grenier de richesse accumulée, déclare-t-il, et tout ce que nous avons fait jusqu'à présent, c’est grignoter le long des fissures du plancher !
Samedi vingt et un
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Dinky-Dunk. Il a toujours cru, bien sûr, que je suis une pauvresse, et n’a jamais rêvé de mon pauvre petit bas de laine. J’avais commandé une caisse de pommes de la vallée de l'Okanagan, un gramophone et une douzaine de disques d'opéra, une pipe en bruyère, deux livres de « Honey-Dew » anglais, une veste d'intérieur, quelques nouvelles cravates, des chaussettes et des chemises, ainsi qu’un Stetson tout neuf, car le vieux chapeau de Dinky-Dunk est presque un chiffon. J’ai aussi commandé une demi-douzaine de nouveaux romans, une collection d'Herbert Spencer dont je l'avais entendu dire qu'il la voulait, une impression sépia de la Joconde (à qui, selon mon seigneur, je ressemble quand je prépare quelque mauvais coup), un matelas en feutre et un sommier à ressorts (adieu donc, vieil ami creusé dont les bosses m’ont meurtri le corps et l’esprit tant de nuits !), une douzaine de grosses oranges et trois douzaines de petites bougies pour le gâteau d'anniversaire. Et puis, je me suis retrouvée à sec — chaque bénie pièce avait disparu ! Mais Percy (nous n’avons pas pu, vous voyez, échapper à ce nom) a commandé une boîte de cigares et une paire de chaussons matelassés, ce qui formait un ensemble assez impressionnant.
En conséquence, j’ai fait transporter secrètement tout cet assortiment par Olie, de Buckhorn jusqu’à la maison de Percy, où il fut dûment mis en embuscade et retranché, en attendant le jour fatal. Par chance, ou ce qui y ressemblait, Dinky-Dunk a dû partir en expédition pour une nuit, afin de s'occuper de l'enregistrement des transferts de sa nouvelle demi-section, dans la ville de H----. Dès que Dinky-Dunk fut hors de vue, je me suis dépêchée de terminer mon travail et j'ai fait atteler Tumble-Weed et Bronk en direction du vieux ranch Titchborne.
J'y suis arrivée vers le milieu de l'après-midi, et quel moment nous avons passé à déballer ces affaires, à les examiner, à faire des projets et à discuter ! Mais tout a été gâché.
Nous avons oublié d'attacher les chevaux. Alors, pendant que nous prenions le thé, Bronk et Tumble-Weed ont pris le large, de leur propre chef. Ils sont rentrés à la maison, harnais compris, mais bien sûr, je ne le savais pas à ce moment-là. Nous avons cherché et cherché, sommes revenus pour le souper, puis sommes repartis. Nous avons fouillé jusqu'à la tombée de la nuit. Mes pieds étaient comme du plomb, et je n'aurais pas pu marcher un kilomètre de plus. J'étais si raide et fatiguée que j'ai dû abandonner. Percy était inquiet, bien sûr, car nous n'avions aucun moyen de prévenir Dinky-Dunk. Puis nous nous sommes assis et avons discuté des possibilités, comme deux naufragés sur une île à la Robinson Crusoé. Percy a proposé de dormir dans l'écurie et de me laisser la cabane. Mais je n'ai rien voulu entendre. En premier lieu, j'étais assez sûre que Percy était ce qu'on appelle ici un « poitrinaire », et l'idée de dormir dans un lit tuberculeux ne m'enchantait guère. J'ai demandé une couverture et lui ai dit que j'allais dormir sous le chariot, comme je l'avais souvent fait avec Dinky-Dunk. Percy a fini par consentir, mais cela l'inquiétait aussi. Il a même sorti son fusil « gros gibier » pour que je sois protégée, a tâté l'herbe pour voir si elle était humide, et a déclaré qu'il ne pouvait pas dormir sur un matelas en sachant que j'étais sur le sol dur. Je lui ai dit que j'adorais ça et de retourner se coucher, car je voulais me débarrasser de mon armure. Il y est allé, à contrecœur.
C'était une nuit magnifique, pas si froide, avec à peine un souffle de vent. Je suis restée allongée à regarder la Voie lactée à travers les rayons de la roue, et je commençais tout juste à m'assoupir quand Percy est ressorti. Il portait une robe de chambre matelassée et une couverture sur les épaules. Il ressemblait trait pour trait au Père Temps. Il voulait savoir si j'allais bien et m'avait apporté un oreiller — dont je ne me suis pas servi. Puis il s'est assis sur le sol de la prairie, près du chariot, et a fumé en discutant. Il m'a montré quelques constellations et a dit que la seule autre fois où il avait vu des étoiles plus grandes, c'était par une nuit calme dans l'océan Indien, alors qu'il rentrait de Singapour. Il n'oublierait jamais cette nuit, a-t-il dit, les étoiles étaient si merveilleuses, si grandes, si proches, si douces et lumineuses. Mais les étoiles du Nord étaient différentes. Elles n'avaient pas ce ton orangé propre au Sud. Elles semblaient plus lointaines et plus impressionnantes, et il y avait toujours une teinte verte dans leur blancheur.
Ensuite, nous avons commencé à parler des « pays étrangers » et Percy m'a demandé si j'avais déjà vu Naples la nuit depuis San Martino, et je lui ai demandé s'il avait déjà vu Broadway la nuit depuis le sommet du Times Building. Puis il m'a demandé si j'avais déjà observé Paris depuis Montmartre, ou vu le temple de Neptune à Paestum baigné par le clair de lune lucanien — ce à quoi je lui ai répondu très promptement que oui, car c'était sur le chemin du retour de Paestum qu'une certaine personne m'avait fait sa demande. Nous avons parlé de temples, de dieux grecs, de l'âge du monde et de légendes indiennes jusqu'à ce que je sois vraiment somnolente. Puis Percy a jeté sa dernière cigarette et s'est levé. Il a dit « Bonne nuit » ; j'ai dit « Bonne nuit » ; et il est entré dans la cabane. Il a dit qu'il laisserait la porte ouverte, au cas où j'appellerais. Il n'y avait que nous deux, entre terre et ciel, cette nuit-là, et pas une âme à sept milles à la ronde. Il était très heureux d'avoir quelqu'un à qui parler. Il a probablement un ou deux ans de plus que moi, mais je suis assez maternelle avec lui. Et il est d'une incompétence choquante, en tant que colon, à voir l'état de sa cabane. Mais c'est un gentleman, presque trop « gentil », je le ressens parfois, un Laodicéen, mentalement trop raffiné, au point de ne pas pouvoir faire face à la vie réelle. C'est l'un de ces hommes faits pour être « spectateur » et non acteur de la vie. Et il y a quelque chose de si absurde dans sa présence ici que j'ai pitié de lui.
J'ai dormi comme une souche. Une fois endormie, j'ai oublié le sol dur, l'odeur des couvertures de cheval et le fait que j'avais perdu l'attelage de mon pauvre Dinky-Dunk. Quand je me suis réveillée, c'était la première lueur de l'aube. Deux hommes étaient debout, côte à côte, et me regardaient sous le chariot. L'un était Percy, et l'autre était Dinky-Dunk lui-même.
Il était rentré à trois heures du matin, en se pressant, car il était inquiet de me savoir seule. Mais il avait trouvé la maison vide, l'attelage près du corral, et moi disparue. Naturellement, la situation n'était pas très joyeuse. Le pauvre Dinky-Dunk s'est mis en route immédiatement et avait chevauché toute la nuit à la recherche de sa femme perdue. Puis il s'est dirigé chez Percy, l'a réveillé et a découvert cette dernière ronflant paisiblement sous une caisse de chariot. Il n'a même pas souri à cette vue. Il était très fatigué et très silencieux. J'ai cru, un instant, voir de la méfiance sur le visage de Dinky-Dunk, pour la première fois. Mais il n'a rien dit. J'ai détesté le voir partir travailler, quand nous sommes rentrés, mais il a refusé de faire la sieste à midi, comme je le lui avais demandé. Alors, ce soir, quand il est rentré pour son souper, j'avais dûment décoré le gâteau d'anniversaire et sorti tous les cadeaux.
Mais son enthousiasme était forcé, et tout au long du repas, il a montré une tendance à être distrait. Je n'avais aucune explication à fournir, alors je n'en ai pas fourni. Mais j'ai remarqué qu'il avait remis ses vieux chaussons. J'ai pensé qu'il l'avait fait exprès.
« Tu ne sembles pas t’adoucir avec l'âge », ai-je annoncé en haussant les sourcils. Il a rougi à cette remarque, très clairement. Puis il a tendu la main et a pris la mienne. Mais il ne l'a fait qu'avec effort, et après une lutte intérieure intense qui n'était pas tout à fait flatteuse pour moi.
« S'il te plaît, retire ta main pour que je puisse attraper le torchon », lui ai-je dit. Et la main s'est retirée comme un coup de fouet. Une fois mon travail terminé, j'ai sorti mon George Meredith et j'ai lu Modern Love. Dinky-Dunk n'est venu se coucher que tard. J'étais réveillée quand il est arrivé, mais je ne le lui ai pas fait savoir.
Dimanche vingt-neuf
Je n'ai pas eu très envie d'écrire cette dernière semaine. Je sais à peine pourquoi. Je pense que c'est parce que Dinky-Dunk est sur sa réserve. Il maigrit, d'ailleurs. Ses pommettes ressortent et sa pomme d'Adam pointe. Il est inquiet au sujet des paiements de sa terre, et je lui dis qu'il serait plus heureux avec une demi-section. Mais Dinky-Dunk veut la fortune. Et je ne peux pas beaucoup l'aider. J'ai peur d'être un poids. Et les étoiles me rendent solitaire, et le vent de la prairie me donne parfois le cafard ! Et l'hiver approche.
J'ai peur d'être hors de mon élément, tout autant que Percival Benson. Ce ne serait pas si grave, je suppose, si je n'avais jamais vu de si beaux coins du monde, avant de venir ici pour être un point dans le désert. Si je n'avais jamais eu cet été céleste à Fiesole, ces mois avec toi à Corfou, et cet hiver à Rome avec la pauvre chère Katrinka morte ! Parfois, je pense aux nuits où nous regardions Paris depuis le toit au-dessus de l'atelier de 'Tite Daneau. Et parfois, je pense au Pincio, avec l'orchestre qui joue, les voitures qui filent, les officiers en uniforme, les statues blanc laiteux parmi les arbres, et les brumes dorées de la fin d'après-midi sur la Ville Éternelle. Et je me dis que tout cela n'était qu'un rêve. Et puis je sens que je suis tout entière un rêve, et que la prairie est un rêve, et que Paddy et Olie et Dinky-Dunk et toute cette nouvelle vie ne sont rien de plus qu'un rêve. Oh, Matilda Anne, j'ai eu le mal du pays cette semaine, si malheureuse et nostalgique de quelque chose — de quelque chose, et je ne sais même pas ce que c'est !
Lundi sept
Gloire soit rendue ! L'hiver est là, avec un vent en sabre à double tranchant venu du nord et de la neige au sol. Cela donne du piquant aux choses. Cela rend notre petite cabane douillette comme une cabine de navire. Et j'ai un traîneau, et avec mon manteau en peau de raton laveur, mes gantelets et ma toque, je peux être aussi chaude que du pain grillé, quel que soit le vent. Et il y a tant à faire. Et je ne vais pas jouer les petites joueuses. C'est la terre où les gens réussissent ou deviennent fous. Vous ne pouvez compter que sur vous-même, et vous n'avez qu'à vous en prendre à vous-même si les choses tournent mal. Et je vais faire en sorte qu'elles tournent bien. Inutile de se lamenter ici dans l'Ouest. Une ligne ou deux de Laurence Hope me trottent dans la tête toute la journée :
« Ce sont mon peuple, et ceci ma terre ; J'entends le pouls de son âme secrète. C'est la vie que je comprends, Sauvage et simple, et saine et entière. »
Vendredi onze
Dinky-Dunk est rentré avec une jeune Indienne aujourd'hui, une métisse d'environ seize ans. Elle doit être à la fois compagne et femme de chambre, car Dinky-Dunk doit se précipiter en Colombie-Britannique pour essayer de vendre ses droits de coupe là-bas afin de faire face à ses paiements de terre. Il part demain. Cela me rend misérable, mais je ravale mes larmes, car je ne veux pas qu'il me prenne pour un poids. Mon Indienne parle un peu anglais. Elle mange aussi du sucre à pleines mains, dès qu'elle peut en voler. Je lui ai demandé quel était son nom et elle m'a répondu « Queenie MacKenzie ». Ce nom m'a presque coupé le souffle. Comment cette aborigène inculte du Nord-Ouest a pu s'approprier ce nom de fille de chœur de Broadway, le ciel seul le sait ! Mais j'ai mes soupçons concernant Queenie. Elle a certains mouvements exploratoires qui me convainquent qu'elle est pleine de vermine. Elle dort dans l'annexe, je suis heureuse de le dire.
Au dîner, ce soir, alors que j'apprenais à Dinky-Dunk à faire un lapin avec sa serviette de table et un passager malade avec la dernière de ses oranges, il a expliqué qu'il pourrait ne pas rentrer à temps pour Noël, et a demandé si cela me dérangeait. Je savais que son voyage était important, alors j'ai gardé le moral et j'ai dit que bien sûr, cela ne me dérangeait pas. Mais la pensée d'un Noël toute seule a glacé mon cœur. J'ai essayé d'être joyeuse et j'ai joué mon répertoire à l'harmonica, ce qui a immédiatement fait cesser toute activité à la ronde Queenie MacKenzie. Mais toute cette bouffonnerie était aussi forcée que la frivolité de la Conciergerie sous la Révolution française, où les joyeux convives ne pouvaient pas tout à fait oublier qu'ils allaient perdre la tête au matin !
Dimanche treize
Non seulement Duncan est parti, mais Queenie a aussi pris le large, tout à fait sans cérémonie. Cela vient du fait que je lui ai demandé de prendre un bain. Le seul membre de la famille déçu est le pauvre vieux Olie, qui faisait réellement les yeux doux à cette petite créature pleine de vermine. L'imagination tremble à l'idée de ce qu'il aurait pu faire avec un dollar de cassonade. Quand Queenie est partie, j'ai découvert que mon harmonica était parti avec elle. J'aimerais faire subir le ling-chi à cette fille indienne !
Mercredi seize
C'était une journée d'une clarté étincelante aujourd'hui, sans vent, alors je suis allée au vieux ranch Titchborne avec mon petit traîneau. Là, j'ai trouvé Percival Benson dans un état des plus pitoyables. Il avait été cloué au lit par la grippe. Sa maison était en désordre, sa vaisselle n'était pas lavée et ses réserves de bois diminuaient. Son apparence, en fait, m'a plutôt effrayée. Alors je l'ai emmitouflé, je l'ai installé dans le traîneau et je l'ai ramené directement chez moi. Il a eu des frissons en chemin, alors dès que nous sommes arrivés à Casa Grande, je l'ai mis au lit, lui ai donné du whisky chaud et ai placé ma bouillotte à ses pieds. Il a essayé de prendre tout cela comme une blague et a juré que j'étais en train de le cuisiner en règle. Mais ce soir, il a une forte fièvre et je crains qu'il ne soit en proie à une grave maladie. J'ai l'intention d'envoyer Olie chercher certaines de ses affaires et de faire rapatrier son bétail avec le nôtre.
Dimanche vingt
Percy a passé trois très mauvaises nuits, mais semble un peu mieux aujourd'hui. Son poumon est congestionné, et cela pourrait être une pneumonie, mais je pense que mon cataplasme à la moutarde a sauvé la mise. Il essaie si fort d'être joyeux, et il est si reconnaissant pour la moindre chose. Mais j'aimerais que Dinky-Dunk soit ici pour me dire quoi faire.
Je n'aurais jamais pu survivre à cette dernière semaine sans Olie. Il est aussi vigilant et prêt qu'un colley de ferme. Mais je veux mon Dinky-Dunk ! J'ai peut-être un peu gâté mon Dinky-Dunk, mais ce n'est qu'une fois tous les siècles que Dieu crée un homme comme lui. Je veux être une bonne épouse. Je veux faire ma part et garder l'épaule à la roue, si la pente doit être raide pour l'année ou les deux ans à venir. Je ne serai pas du genre Dixon. Je ne le serai pas — je ne le serai pas ! Mon Duncan aura besoin de moi au cours de cette prochaine année, et ce sera une joie de l'aider. Car j'aime cet homme, Matilda Anne, — je l'aime tellement que ça fait mal !
Dimanche vingt-sept
Noël est passé. C'était très solitaire à Casa Grande. Je préfère ne pas en écrire. Percy va mieux, mais est encore assez faible. Je pense qu'il a frôlé la catastrophe.
Mercredi trente
Mon patient est debout et marche, il a l'air d'un autre homme. Il montre les effets de mon alimentation forcée, bien qu'il déclare que j'essaie de le transformer en oie de Strasbourg, pour le pâté de foie gras quand je le découperai. Mais il a décidé de partir à Santa Barbara pour l'hiver : et je pense qu'il a raison. Alors cet après-midi, je me suis parée de mes fourrures, j'ai pris le traîneau et je suis partie en trombe vers le ranch Titchborne. Oh, quelle cabane ! Quel désordre, quel manque de soin, quelle désolation qui engourdit l'esprit ! Je ne blâme pas le pauvre Percival Benson de se sauver pour la Californie. J'ai pris ce dont il avait besoin, cependant, et je suis repartie en trombe.
Jeudi trente et un
Je sais à peine comment commencer. Mais il faut que ce soit écrit, ou je vais soudain devenir folle et commencer à mordre les murs de la cabane. Hier soir, après que Percy m'ait aidée à faire tourner le batteur à pain (car, quoi qu'il arrive, nous devons au moins manger), je l'ai aidé à faire ses bagages. Entre autres choses, il a trouvé un exemplaire de Shropshire Lad de Housman et, après l'avoir parcouru, a annoncé qu'il aimerait me lire deux ou trois petites choses. Alors je me suis accroupie devant le feu, remuant nonchalamment les braises rouges, et il s'est assis à côté du poêle avec son livre, en chaussons et robe de chambre. Et il était là, lisant solennellement à voix haute, quand la porte s'est ouverte et que Dinky-Dunk est entré.
Je dis qu'il est entré, mais ce n'est pas tout à fait exact. Il est resté sur le pas de la porte, nous fixant avec une expression qui aurait fait honneur à la Muse tragique. J'imagine qu'Enoch Arden avait le même regard quand il a surpris le cercle familial après sa longue absence. Puis Dinky-Dunk a fait une chose impardonnable. Au lieu de dire « Salut ! » comme un érudit et un gentleman, il a reculé hors de la cabane et a claqué la porte. Quand j'ai repris mon souffle, je suis sortie par cette porte après lui. C'était une nuit amèrement froide, mais je ne me suis pas arrêtée pour mettre quoi que ce soit. J'étais trop stupéfaite, trop indignée, trop emportée par l'absurdité de tout cela. Je pouvais voir Dinky-Dunk sous la lumière des étoiles, en train de dételer son attelage. Il s'était précipité vers la cabane sans même dételer les chevaux. Je pouvais entendre les pneus des roues gémir sur la neige croustillante, car les pauvres bêtes étaient fatiguées et agitées. Je suis allée droit vers le buckboard dans lequel Dinky-Dunk montait. Il ressemblait à un ours à cannelle dans son grand manteau hirsute. Et je ne pouvais pas voir son visage. Mais je me rappelais à quoi il ressemblait dans l'encadrement de la porte. Il était de la couleur d'une chaussure fauve. Il était trop tanné et brûlé par le vent et l'éclat du soleil pour jamais blanchir, ou, je suppose, il aurait été de la couleur du papier.
« N'as-tu pas, ai-je exigé, n'as-tu pas d'explication pour agir ainsi ? » Il était assis sur le siège du buckboard, les rênes dans les mains.
« Je suppose que j'ai le premier droit à cette question », a-t-il fini par dire d'une voix étouffée.
« Alors pourquoi ne la poses-tu pas ? » fut ma réponse. Encore une fois, il attendit un moment avant de parler, comme s'il sentait le besoin de peser ses mots.
« Je n'ai pas besoin de le faire — maintenant ! » dit-il en tendant les rênes.
« Attends, » lui ai-je crié. « Il y a certaines choses que je veux que tu saches ! »
Je n’allais pas m’expliquer. Je ne voulais pas honorer sa stupidité de brute épaisse par de telles choses. Je sais à peine ce que j’avais l’intention de faire. Alors que je levais les yeux vers lui dans son manteau de fourrure rêche, il m’a semblé, pendant un instant, être à des millions et des millions de kilomètres de moi. Je le fixais, essayant de comprendre son absence totale de compréhension. Il me semblait le voir à travers ce même gouffre qui sépare un visiteur méditatif d’un zoo d’un animal terriblement hirsute qui, il y a des éons et des éons, devait être son compagnon de grotte et de foyer. Mais à présent, nous ne semblions plus rien avoir en commun, pas même une langue pour relier ces âges perdus. Pourtant, de tout ce mélange de sentiments, un seul a survécu : je ne voulais pas que mon mari parte.
C’est l’attelage, pour autant que je m’en souvienne, qui a vraiment tranché la question. Ils étaient agités, reculant, se cabrant, piaffant et hennissant pour leur mangeoire. Et soudain, ils ont bondi en avant. Mais cette fois, ils ne se sont pas arrêtés. Je ne saurais dire si Dinky-Dunk a tenté de les retenir ou non. Mais je suis retournée à la cabane, en grelottant. Percy, Dieu soit loué, était dans sa chambre.
« Je crois que je vais me coucher ! » a-t-il lancé, tout à fait normalement, à travers la cloison.
J’ai répondu « Très bien », et je me suis assise devant le feu, essayant de mettre de l’ordre dans mes pensées. Mon Dinky-Dunk était parti ! Il m’avait dévisagée, avec de la haine dans les yeux, alors qu’il était assis dans cette carriole. C’est fini. Il n’a aucune foi en moi, sa propre femme !
Je suis allée au lit et j’ai essayé de dormir. Mais le sommeil était hors de question. Tout cela semblait si absurde, si déraisonnable, si injuste. Je pouvais sentir des vagues de colère balayer mon corps à la simple pensée de cela. Puis une vague d’autre chose, quelque chose entre l’anxiété et la terreur, prenait la place de la colère. Mon mari était parti, et il ne reviendrait jamais. J’avais mis tous mes œufs dans le même panier, et le panier s’était renversé, faisant une omelette couleur safran de toute ma vie.
Et c’est ainsi que j’ai attendu la nouvelle année, je ne pouvais même pas m’offrir le luxe d’un petit sanglot, car j’avais peur que Percy m’entende. Il devait être presque matin quand je me suis endormie.
À mon réveil, Percival Benson était parti, bagages et tout le reste. Au début, j’ai été révoltée à l’idée qu’il s’en aille ainsi, sans un mot, mais après réflexion, j’ai décidé qu’il avait bien fait. Rien de tel que la lumière crue et froide d’un matin d’hiver pour vous ramener aux faits crus et froids. Olie avait conduit Percy à la gare. J’étais donc seule dans la cabane toute la journée. J’ai énormément réfléchi durant ces longues heures de solitude. Et de toute cette paille d’examen de conscience, j’ai battu un seul petit grain de vérité. Je ne pourrais jamais vivre seule dans la prairie. Et quoi que je fasse, ou où que j’aille, je ne pourrais jamais être heureuse sans mon Dinky-Dunk...
Je venais tout juste de terminer mon souper ce soir, aussi sombre que l’indigo et aussi sans entrain qu’une poule mouillée, quand j’ai entendu des voix. Il ne m’a fallu que dix secondes pour m’assurer de qui il s’agissait. Dinky-Dunk était revenu avec Olie ! J’ai plongé vivement sur un livre sur l’étagère la plus proche, fait pivoter le fauteuil d’un coup sec, et m’y suis enfoncée avec délectation, les pieds sur le registre chaud, les yeux parcourant tranquillement et avec contentement les Confessions d’un jeune homme de George Moore (bien que je déteste ces trucs libidineux comme la peste !) Puis Dinky-Dunk est entré. Je pouvais le voir me fixer un peu maladroitement et avec contrition (quelle femme ne peut pas lire un livre et étudier un homme en même temps ?) et je voyais bien qu’il attendait une ouverture. Mais je ne lui en ai donné aucune. Naturellement, Olie lui avait tout expliqué. Mais j’avais été humiliée, mon orgueil avait été piétiné, de long en large. Mon esprit avait été écrasé -- et j’avais décidé de mon plan d’action. J’ai simplement ignoré Duncan.
J’ai lu pendant un moment, puis j’ai pris une lampe, je suis allée dans ma chambre, et j’ai délibérément verrouillé la porte. Mon seul regret fut de ne pas pouvoir voir le visage de Dinky-Dunk lorsque la clé a tourné. Et maintenant, je dois cesser d’écrire, et aller me coucher, car je suis épuisée. Je sais que je dormirai mieux ce soir. C’est agréable de se rappeler qu’il y a un homme à proximité, si par hasard c’est l’homme dont on se soucie un tant soit peu, même si l’on a calmement tourné la clé de la porte sur lui.
Dimanche trois
Dinky-Dunk a au moins la sensibilité de respecter ma vie privée. Il sait où se trouve la ligne à ne pas franchir, et il ne la néglige pas. Mais c’est terriblement dur d’être tragique dans une cabane de deux mètres sur quatre. Les touches de dignité vous manquent. Et vous n’avez pas beaucoup de marge pour les grands déploiements de la grandeur.
Pendant une journée entière, je n’ai pas adressé la parole à Dinky-Dunk, je n’ai même pas reconnu son existence. J’ai mangé seule, et j’ai fait mon travail -- quand le monstre était dans les parages -- avec toute la préoccupation d’une somnambule. Mais quelque chose s’est produit, et je me suis oubliée. Avant même de m’en rendre compte, je lui posais une question. Il y a répondu, très sobrement, très naturellement. S’il avait souri, ou montré la moindre trace de triomphe, je serais sortie de la cabane et ne lui aurais plus jamais reparlé. Je crois qu’il savait qu’il était sur un terrain terriblement dangereux. Il a avancé avec prudence. Il m’a posé une question en retour, tout à fait négligemment, et pour le moment, a laissé la chose là. Mais la brèche était ouverte dans mes murs, Matilda Anne, et j’étais sans défense. Nous étions tous deux très impersonnels et très polis, quand il est rentré à l’heure du souper, bien que je pense être devenue visiblement rose quand je me suis assise à table, car nos regards se sont croisés, juste un instant et pas plus. Je savais qu’il m’observait, sournoisement, tout le temps. Et je savais que je le rendais assez misérable. Mais je n’en avais pas honte le moins du monde.
Après le souper, il a annoncé avec indifférence qu’il n’avait rien à faire et qu’il pourrait aussi bien m’aider à faire la vaisselle. Je suis allée lui tendre un torchon. Au lieu de prendre le torchon, il a pris ma main, avec cette exclamation très profane, en le faisant : « Oh, merde, Gee-Gee, à quoi bon ? »
Puis, avant même que je ne m’en aperçoive, il m’avait dans ses bras (notre beurrier a été brisé dans la collision) et j’ai été assez faible pour avoir pitié de lui et de ses pauvres yeux tragiques et suppliants. Alors j’ai cédé. Si j’ai été assez sotte pour verser quelques larmes sur son épaule, j’ai eu la satisfaction de l’entendre pousser un sanglot ou deux lui-même.
« Tu es la femme la plus merveilleuse du monde ! » m’a-t-il dit solennellement, puis d’une manière beaucoup moins solennelle, il a recommencé à m’embrasser. Mais les barrières étaient tombées. Et comme nous avons parlé cette nuit-là ! Et comme tout semblait différent ! Et comme c’était agréable de sentir son bras sur mon épaule et sa respiration tranquille sur ma nuque alors que je m’endormais. On aurait dit que l’Amour m’éventait de ses ailes les plus douces. Je suis heureuse à nouveau. Mais je me demande si c’est l’environnement qui crée le caractère, ou le caractère qui crée l’environnement. Parfois, je pense que c’est dans un sens, et parfois, je sens que c’est dans l’autre. Mais je ne peux pas être sûre de ma réponse -- pour l’instant ! Il est difficile pour une femme gâtée de se souvenir que sa vie doit être fusionnée avec celle de quelqu’un d’autre. Je me suis demandé si le mariage n’était pas comme un paravent à deux panneaux, qui ne tient pas debout si ses deux panneaux sont trop alignés. Dieu sait que je veux l’harmonie ! Mais une femme aime sentir que, plutôt que d’être déphasée avec tout son régiment de vie, c’est le régiment qui est déphasé avec elle. Ce soir, j’ai défait les lacets des chaussures de Dinky-Dunk, j’ai mis ses pantoufles, et je me suis assise sur le sol entre ses genoux, la tête contre le tic-tac régulier de la poche de sa montre. « Dinky-Dunk, » ai-je annoncé solennellement, « ce gringalet appelé Pope était un mauvais devin. La véritable étude de l’homme aurait dû être la femme ! »
Jeudi sept
Tout à Casa Grande est revenu dans son rythme habituel. Il y a beaucoup à faire autour de la cabane. La pire hantise du travail domestique, c’est la vaisselle. Une pile d’assiettes grasses est la seule chose qui me tape sur les nerfs. Et c’est un petit Waterloo qu’il faut affronter trois fois par jour, chaque semaine, chaque mois, chaque année. Et je n’ai jamais été correctement « dressée » pour la vie domestique et la cuvette à vaisselle ! Pourquoi un génie ne peut-il pas inventer une poêle qui se lave toute seule ? Mes cheveux poussent si long que je peux maintenant les relever en une sorte de chignon français sans conviction. Il a fait assez froid, avec une merveilleuse chute de neige. Le traîneau ne pourrait pas être mieux utilisé.
Samedi neuf
Le cadeau de Noël de Dinky-Dunk est arrivé aujourd’hui, avec plus de deux semaines de retard. Il n’en avait jamais parlé, et non seulement j’avais gardé le silence, mais j’avais abandonné toute pensée de recevoir un vrai cadeau de la part de mon seigneur et maître.
Ils l’ont apporté de Buckhorn, dans le traîneau, tout enveloppé dans de vieilles robes de bison, des couvertures et des bâches. C’est un piano à queue miniature, et une merveille, et il vient tout droit de Winnipeg. Mais le transport, ou les secousses, ou le froid extrême, l’ont terriblement désaccordé, et il ne pourra pas être utilisé avant qu’un accordeur de piano ne voyage deux cents miles jusqu’ici pour le remettre en état. Et il est bien trop grand pour la cabane, même poussé tout au fond dans le coin. Mais Dinky-Dunk dit qu’avant l’hiver prochain, il y aura un autre genre de maison à l’endroit où se trouve actuellement Casa Grande.
« Et c’est pour garder ton âme vivante, en attendant », a-t-il annoncé. Je l’ai grondé d’être si extravagant, alors qu’il avait besoin de chaque dollar qu’il pouvait mettre la main dessus. Mais il ne voulait pas m’écouter. En fait, cela a seulement provoqué une explosion.
« Mon Dieu, Gee-Gee, » a-t-il crié, « n’as-tu pas déjà assez renoncé pour moi ? N’as-tu pas assez sacrifié en venant ici, au bout du monde, en laissant derrière toi tout ce qui rendait la vie décente ? »
« Eh bien, Honey Chile, ne t’ai-je pas eu, toi ? » ai-je demandé. Mais même cela ne l’a pas arrêté.
« Ne crois-tu pas que je pense parfois à ce que cela a signifié pour toi, pour une femme comme toi ? Il y a certaines choses que nous ne pouvons pas avoir, mais il y a certaines choses que nous allons avoir. Les dix ou douze prochains mois seront durs, mais après cela, il y aura un changement -- si le Seigneur est avec moi, et que j’ai la chance d’un homme blanc ! »
« Et si nous avons de la malchance ? » lui ai-je demandé. Il est resté silencieux pendant un moment ou deux.
« Nous pouvons toujours abandonner, et retourner en ville », a-t-il fini par dire.
« Abandonner ! » ai-je dit avec un cri. « Abandonner ? Sûrement pas, Monsieur l’Homme Sévère ! Nous ne serons pas des Dixonites ! Nous allons gagner ! » Et nous étions enlacés dans une étreinte mortelle, nous coupant le souffle l’un à l’autre, quand Olie est entré pour demander s’il ne ferait pas mieux de mettre le bétail à l’écurie, car le mauvais temps arrivait.
Lundi onze
Nous avons le premier vrai blizzard de l’hiver. Il a commencé hier, comme Olie l’avait laissé entendre, et pendant toute la fin de la journée, mon Dinky-Dunk a été sur le pont, dans le froid glacial, s’occupant du combustible, de la nourriture et mettant tout en ordre, tout comme un capitaine qui a lu son baromètre et vu arriver un ouragan. Il n’y avait pas eu de vent pendant deux jours, seulement des ciels ternes et lourds avec un sentiment troublant de calme. Même quand j’ai entendu Olie et Dinky-Dunk crier dehors, et étayer les murs de la cabane avec des perches, je n’arrivais pas tout à fait à comprendre ce que cela signifiait.
Puis le blizzard est arrivé. Il s’est abattu du nord-ouest, comme une trombe d’eau. Il a bourdonné et chanté, puis il a gémi, puis il a hurlé, hurlé dans un falsetto aigu qui vous faisait penser que la pauvre vieille Terre était à l’agonie ! La neige était fine et dure, vraiment des particules minuscules de glace, et non de la neige, comme nous la connaissons dans l’Est, des petits points de diamant aux angles vifs qui piquaient la peau comme du feu. Elle arrivait en lignes presque horizontales, balayant à plat la prairie ininterrompue et défiant tout ce qui est fait par Dieu ou par l’homme de l’arrêter. Rien ne l’a arrêtée. Notre cabane, le dortoir, les écuries et les meules de foin lui ont cependant arraché quelques plumes ; et ces quelques plumes forment des congères plus hautes que ma tête, entassées contre chacun des bâtiments.
J’ai gratté le givre sur une vitre, là où de petites congères plumeuses s’infiltraient par les fissures du seuil, quand cela a commencé. Mais le vent soufflait de plus en plus fort et la cabane se balançait et tremblait sous la tension. Oh, quel vent ! Il faisait un bruit de gémissement et de plainte, avec chaque note plus aiguë, et quand vous sentiez qu’il ne pouvait absolument pas augmenter, qu’il devait simplement s’apaiser, ou que le monde entier allait voler en éclats, eh bien, cette note gémissante devenait simplement plus tendue et le vent plus fort. Comme il fouettait les choses ! Comme il secouait, flagellait et piétinait notre pauvre vieille terre ! Juste avant le souper, Olie a annoncé qu’il s’occuperait de mes poulets pour moi. Je lui ai dit, tout à fait normalement, que je m’en occuperais moi-même. J’épands habituellement un mélange de blé et d’avoine sur la litière dans le poulailler pendant la nuit. Cela avait deux avantages : l’un était que cela ne m’obligeait pas à sortir si tôt le matin, et l’autre était que les poussins eux-mêmes commençaient à gratter dès le matin, ce qui leur permettait de faire de l’exercice, de rester plus chauds et en meilleure santé.
Il n’était pas essentiel que j’aille moi-même au poulailler, mais j’étais possédée par un désir soudain d’affronter cette tornade blanche chantante. J’ai donc mis mes affaires, pendant que Dinky-Dunk travaillait aux écuries. J’ai mis des fourrures, des jambières, des gantelets et tout le reste, comme si je partais pour un trajet de quatre-vingt-dix miles, et je me suis glissée dehors. Dinky-Dunk avait creusé un tunnel dans la congère devant la porte, mais ce tunnel commençait déjà à se remplir à nouveau. J’ai labouré à travers, et essayé de regarder autour de moi. Tout était une sorte de gris brumeux et strié, un maelström de plomb enveloppant et étouffant qui faisait mal à la peau quand vous leviez la tête et essayiez de le regarder en face. Une fois, lors d’une accalmie du vent quand la neige n’était pas si épaisse, j’ai aperçu les meules de foin. Cela m’a donné un repère pour le poulailler. Je m’y suis donc dirigée, en courant, en gardant la tête basse.
C’était glorieux, au début, cela faisait pomper mes poumons, courir mon sang et picoter mes jambes. Puis les démons de la tempête ont hurlé dans mes yeux et les cils de glace ont claqué sur mon visage. Puis le vent s’est déchaîné à nouveau, et je ne pouvais plus rien voir. Je ne pouvais plus avancer. Je ne pouvais même plus respirer. Puis j’ai eu peur.
Je me suis appuyée là contre le vent, appelant Dinky-Dunk et Olie, chaque fois que je pouvais reprendre assez d’air pour faire un son. Mais j’aurais tout aussi bien pu être un bébé pleurant en plein océan à une infirmière de Kensington Gardens.
Puis j’ai su que j’étais perdue. Personne ne pourrait jamais m’entendre dans ce vacarme. Et il n’y avait rien à voir, juste un linceul gris de fureur volante, aveuglant et piquant, qui irritait la peau nue comme un massage électrique et coupait le souffle de mon corps malmené. Il n’y avait pas de point de repère, pas d’aperçu d’un bâtiment, rien du tout sur quoi se guider. Et je me sentais si impuissante face à ce vent ! Il semblait ôter le pouvoir de locomotion à mes jambes. Je n’étais pas tout à fait étonnée à l’idée que je pourrais mourir là, à moins de cent mètres de ma propre maison, si près de ces murs étroits à l’intérieur desquels il y avait de la chaleur, un abri et du calme. J’imaginais comment ils trouveraient mon corps, profondément sous la neige, un matin ; comment Dinky-Dunk chercherait, peut-être pendant des jours. J’avais tellement de peine pour lui que j’ai décidé de ne pas abandonner, que je ne serais pas perdue, que je ne mourrais pas là comme une mouche sur un papier tue-mouches !
Je m’étais effondrée sur les genoux, le dos au vent, et déjà la neige s’était accumulée autour de moi. J’ai aussi constaté que mes cils étaient gelés ensemble, et j’ai perdu plusieurs poils en me débarrassant de ces larmes solidifiées. Mais je me suis remise sur pied et j’ai continué à me battre, appelant quand je pouvais. J’ai continué, tournant en rond, je suppose, comme les gens le font toujours quand ils sont perdus dans une tempête. Puis le vent a empiré. Je ne pouvais plus faire aucun progrès contre lui. J’ai dû abandonner. Il le fallait tout simplement ! Je n’avais pas peur. Je n’étais pas terrifiée à l’idée de ce qui m’arrivait. J’étais seulement triste, avec une sorte de tristesse brumeuse que je ne peux expliquer. Et je ne me souviens pas m’être sentie particulièrement mal à l’aise, excepté le fait que je trouvais assez difficile de respirer.
C’est Olie qui m’a trouvée. Il arrivait en titubant à travers la neige avec du combustible supplémentaire pour le dortoir, et a failli me marcher dessus. Comme nous l’avons découvert plus tard, je n’étais pas à plus de trente pas de cette porte du dortoir. Olie m’a tirée de la neige comme on tirerait un écheveau de soie à repriser d’un panier à ouvrage. Il m’a presque portée jusqu’au dortoir, a pris ses repères, puis m’a dirigée vers la cabane. C’était un combat, mais nous avons réussi. Et Dinky-Dunk était toujours dehors à s’occuper de son bétail et ne sait pas à quel point il a failli perdre sa Lady Bird. J’ai fait promettre à Olie de ne pas en dire un mot. Mais le bout de mon nez est rouge et enflé. Je pense qu’il a dû être légèrement gelé, dans la rencontre. Le temps s’est éclairci maintenant, et le vent est tombé. Mais il fait très froid, et Dinky-Dunk vient de signaler qu’il fait déjà quarante-huit degrés en dessous de zéro.
Mardi dix-neuf
Les jours s’écoulent et je sais à peine où ils vont. Le temps est merveilleux. Clair et froid, avec de tels tas de soleil qu’on n’imaginerait jamais qu’il fait un froid de zéro. Mais il faut être prudent, et toujours porter des fourrures quand on conduit, ou qu’on sort pour une certaine durée. Trois heures dans cet air libre valent une pinte du meilleur champagne de Chinkie. Cela me fait picoter. Nous vivons bien, avec plusieurs tonneaux de gibier congelé -- oies, canards et perdrix des prairies -- et aussi une vieille malle en fer blanc remplie de rôtis de bœuf, coupés à la bonne taille. Je les rentre et les fais décongeler pendant la nuit, selon mes besoins. La congélation les rend très tendres. Mais ils doivent être complètement décongelés avant d’aller au four, sinon l’extérieur sera trop cuit et l’intérieur encore cru. J’ai appris cela par expérience. Mon appétit est honteux, et je continue à grossir. Chinkie ne pourrait plus jamais dire que je lui rappelle l’une des vaches maigres du rêve de Pharaon.
J’ai demandé à Dinky-Dunk s’il n’est pas une pure cruauté de laisser les chevaux et le bétail dehors dans le pâturage par un temps pareil. Mon mari dit que non, tant qu’ils ont un abri contre le vent en cas de tempête. Les animaux creusent la neige pour trouver de l’herbe à manger, et quand ils ont soif, ils peuvent manger la neige elle-même, ce qui, Dinky-Dunk m’assure solennellement, ne leur donne presque jamais mal à la gorge ! Mais la prairie ouverte, juste en cette saison, est un pâturage au look des plus inhospitaliers, et l’éclat blanc ininterrompu me fait mal aux yeux... Il y a une grosse tâche en intérieur que j’ai enfin accomplie, et c’est l’accordage de mon piano. Il me pesait sur le cœur, restant là inutile, un monument lugubre d’une grandeur ironique.
Alors que j’étais jeune fille, je regardais l’Alsacien à longs poils de Katrinka remettre son piano à queue en état, et je savais que mon oreille était assez fiable. Si bien que le deuxième jour après l’arrivée de mon quart de queue, je m’y suis attaquée avec une clé à molette. Mais ce fut un échec. J’ai alors dessiné une clé d’accord et j’ai demandé à Olie de la porter secrètement au forgeron de Buckhorn, qui, en retour, a concocté une monstruosité en acier à tête creuse qui s’adapte bel et bien sur les chevilles auxquelles sont fixées les cordes du piano, même si ladite monstruosité est assez lourde pour assommer un bœuf. Mais cela a fonctionné, bien qu’il m’ait fallu environ deux demi-journées, et maintenant chaque note est juste. Alors, maintenant, j’ai de la musique ! Et Dinky-Dunk apprécie vraiment mon jeu, durant ces longues soirées d’hiver. Certaines nuits, nous laissons Olie entrer pour écouter le concert. Il reste interdit, surtout quand je joue du ragtime, qui semble être la seule chose qui touche son saint des saints. Pauvre Olie ! J’ai vraiment une bonne amie en ce Suédois silencieux, fidèle et rustre !
Dinky-Dunk lui-même est si mince que cela m’inquiète. Mais il mange bien et ne maudit pas ma cuisine. Il commence à avoir quelques cheveux gris, au niveau des tempes. Je trouve que cela lui donne un air assez distingué. Mais cela tracasse mon pauvre Dinky-Dunk. « Sapristi », a-t-il dit hier, en s’étudiant pour la troisième fois dans son miroir de barbier, « je vieillis ! » Il a ri quand j’ai commencé à siffloter « Crois-moi, si tous ces charmes juvéniles que je contemple avec tant de tendresse aujourd’hui... », mais au fond, il était vraiment perturbé par la découverte de ces quelques cheveux blancs. Je lui ai dit que les dames ne l’aimeraient plus et que le temps de ses folies était révolu. Il dit que je devrai compenser pour les autres. Alors, je me suis lancée à sa poursuite avec ma nage crawlée australienne. Il m’a fallu une heure pour faire passer le goût du savon à barbe dans ma bouche. Dinky-Dunk dit que je suis si pleine de vie que je pétille. Tout ce que je sais, c’est que je suis heureuse, suprêmement et ridiculement heureuse !
Dimanche le trente et un
L’inévitable s’est produit. Je ne sais pas comment écrire à ce sujet ! Je ne peux pas écrire à ce sujet ! Mon cœur descend comme un monte-charge, lentement, péniblement, même quand j’y pense. Dinky-Dunk est entré et m’a vue étudier une petite rangée de dates écrites sur le papier peint, à côté de la fenêtre de la chambre. J’ai fait semblant d’ajuster le rideau. « Qu’est-ce qu’il y a, Lady Bird ? » a-t-il demandé en voyant mon visage. Je lui ai calmement répondu que rien n’allait pas. Mais il n’a pas voulu me laisser partir. Je voulais être seule, pour réfléchir. Mais il a continué à me retenir là, mon visage tourné vers la lumière. Je suppose que je devais n’être qu’un regard, et probablement trembler un peu. Et je ne voulais pas qu’il se doute de quoi que ce soit.
« Excuse-moi si je te trouve indiciblement agaçant ! » ai-je dit d’une voix si désespérément froide qu’elle a surpris mes propres oreilles. Il m’a lâchée comme si j’avais été une patate chaude. J’ai pu voir que je l’avais blessé, et blessé profondément. Mon premier réflexe a été de courir vers lui avec une pluie de baisers repentants, comme on le fait d’ordinaire, de la même manière que l’on saupoudre du sel sur les taches de vin. Mais en lui, je voyais la cause originelle et entière, et je ne pouvais tout simplement pas le faire. Il m’a traitée de diablesse pleine d’entrain avec un tempérament à fleur de peau. Mais il m’a laissée seule pour réfléchir.
Mardi le neuf
J’ai recommencé à faire mes prières. Cela a plutôt effrayé Dinky-Dunk, qui s’est redressé dans son lit et m’a demandé si je ne me sentais pas bien. Je l’ai promptement assuré que j’étais en excellente santé. Non seulement il a été d’accord avec moi, mais il a dit que j’étais ronde comme une perdrix. Quand je suis seule, cependant, je deviens nerveuse et agitée. Alors, je m’agenouille tous les soirs et tous les matins maintenant, et je demande à Dieu aide et guidance. Je veux être une femme bonne et une épouse meilleure. Mais je ne laisserai jamais Duncan savoir, jamais !
Mercredi le dix-sept
Te souviens-tu de tante Harriet qui pleurait toujours en lisant Les îles de Grèce ? Elle ne savait même pas où elles se trouvaient et n’avait jamais été à l’est de Salem. Mais tous les Woodberry étaient comme ça. Dinky-Dunk est entré et m’a trouvée en train de pleurer aujourd’hui, pour la deuxième fois en une semaine. Il a fait des efforts vaillamment laborieux pour me remonter le moral, le pauvre garçon, et a secoué la tête en disant que je serais bientôt une amélioration du Système Snider, qui est un système d’irrigation par aspersion nocturne depuis des tuyaux ! Mes nerfs ne semblent pas aussi bons qu’ils l’étaient. L’hiver est si long. Je compte déjà les jours jusqu’au printemps.
Jeudi le vingt-cinq
Dinky-Dunk a conclu que j’étais trop seule ; il s’en est inquiété. Je peux le voir. J’essaie de ne pas être lunatique, mais parfois, je ne peux tout simplement pas m’en empêcher. Hier après-midi, il est arrivé à Casa Grande, fier comme Artaban, avec un petit chaton noir et blanc dans le creux de son bras. Il avait parcouru quarante-cinq kilomètres de piste pour ce chaton ! Il doit être mon compagnon. Mais le chaton est aussi seul que moi, et il a miaulé, manquant de me rendre folle.
Mardi le deux
Le temps a été mauvais, mais l’hiver s’en va. Dinky-Dunk est resté à la maison le matin, ces derniers jours, pour m’aider dans les tâches ménagères. Il est maladroit et lent, et a cassé deux ou trois assiettes. Mais je déteste dire quoi que ce soit ; ses yeux deviennent si tragiques. Il déclare qu’aussitôt que les pistes seront praticables, il prendra une femme pour m’aider, que ce genre de choses ne peut plus durer. Il s’imagine que c’est simplement la monotonie des travaux domestiques qui rend mes nerfs si fragiles.
Hier matin, j’essuyais la vaisselle et Dinky-Dunk faisait la lessive. J’ai trouvé une seconde cuillère avec des traces d’œuf. Je ne sais pas pourquoi, mais cette banale traînée jaune le long du bord de la cuillère a soudain semblé m’exaspérer. Elle est devenue monumentale, un emblème de vagues incapacités auxquelles je devrais faire face jusqu’à la fin de mes jours. J’ai jeté cette cuillère dans la bassine. Puis je me suis tournée vers mon mari et lui ai crié, d’une voix qui ne semblait pas tout à fait la mienne : « Oh Dieu, ne peux-tu pas les laver proprement ? Ne peux-tu pas les laver proprement ? » Je crois même que j’ai fait les cent pas dans la pièce et que je me suis rendue assez ridicule, ce que Percival Benson appellerait « une belle idiote ». Dinky-Dunk ne m’a même pas répondu. Mais il a séché ses mains, a pris ses affaires et est sorti, vers les écuries, je suppose. Son visage était aussi pâle qu’il pouvait l’être. Je me suis sentie désolée ; mais il était trop tard. Et mes reniflements n’ont servi à rien. Et cela m’a effrayée, alors que j’étais assise à réfléchir, de réaliser que j’avais perdu mon sens de l’humour.
Jeudi le quatre
Dinky-Dunk pense que je suis folle. Je suis tout à fait sûre qu’il le pense. Il est rentré à midi aujourd’hui et m’a trouvée sur le sol avec le chaton. J’avais attaché un morceau de fourrure au bout d’une ficelle. Oh, comme ce chaton s’est débattu après cette fourrure, tournant en rond jusqu’à ce qu’il tombe sur ses oreilles ! Je poussais des petits cris et j’étais faible de rire quand Dinky-Dunk s’est tenu sur le pas de la porte. Pauvre garçon, il prend les choses si solennellement ! Mais je sais qu’il me croit tout à fait folle. Peut-être le suis-je. J’ai pleuré jusqu’à m’endormir la nuit dernière. Et depuis plusieurs jours maintenant, j’ai une envie de caviar.
Mercredi le dix-sept
Le printemps arrive assurément. Il promet d’être précoce. Je me sens mieux à cette idée, et à celle de sortir à nouveau. Mais les routes sont tout à fait impraticables. Quelle boue ! Quels océans de saleté collante ! Ils ont un dicton ici selon lequel le sol est aussi riche qu’il est collant. Si c’est vrai, Dinky-Dunk possède un second jardin d’Éden. Cette boue colle à tout, aux pieds, aux vêtements, aux roues des chariots. Mais la chaleur devient réelle dans le soleil qui brille à travers ma fenêtre.
Samedi le vingt-sept
Un Chinook chaud a léché le dernier reste de neige. Même Dinky-Dunk admet que le printemps arrive. Pendant trois heures pleines, une mouche bleue réveillée a bourdonné contre la vitre de ma chambre. Je me demande si la plupart d’entre nous ne sont pas comme cette mouche, mystifiés par l’illusion d’une lumière qui ne mène pas à la liberté ? Ce matin, j’ai aperçu Dinky-Dunk dans son manteau de fourrure, grimpant dans le cabriolet. Je détesterai toujours le voir dans cet accoutrement. Cela me fait penser à une certaine nuit. Et nous détestons que la mémoire pose un doigt sur nos cicatrices mentales. Quand j’étais jeune fille, le second mari de tante Charlotte, une vraie brute, m’a enfermée dans cette maison isolée de Derby parce que j’avais jeté des cailloux sur les cygnes. Puis ils sont partis dîner quelque part et m’ont laissée prisonnière là, où je suis restée à écouter les cloches de All Saints tandis que la maison s’assombrissait peu à peu. Et depuis lors, les cloches au crépuscule me font me sentir seule et me laissent malheureuse.
Mais la renaissance du cabriolet signifie que le printemps est de nouveau là. Et pour mon Dinky-Dunk, cela signifie un travail plus dur. C’est ce qu’ils appellent un « remuant » ici. Il croit en la vitesse. Il n’attend même pas que le gel soit sorti du sol avant de commencer à semer — il passe juste un semoir sur une couche de boue dégelée de cinq centimètres, il est si pressé de travailler la terre tôt. Il dit qu’il veut du blé précoce ou rien du tout. Mais il doit avoir de l’aide, et les hommes sont presque impossibles à trouver. Il avait espéré un tracteur à essence, mais il ne peut pas être financé ce printemps, m’a-t-il avoué. Et je sais, au plus profond de mon cœur, que le tracteur aurait été ici sans mon piano !
Il y a encore des centaines et des centaines d’acres de prairie à « défricher » pour le blé de printemps. Dinky-Dunk déclare qu’il va tout risquer sur le blé cette année. Il dit qu’en utilisant deux attelages de chevaux, il peut lui-même semer seize hectares par jour, mais cela signifie garder les chevaux au trot une partie du temps. Il pense tellement à sa récolte que je l’ai accusé de me négliger.
« Le vernis commence-t-il à s’écailler ? » ai-je demandé avec une déglutition secrète d’apitoiement féminin. Il a sauvé la mise en déclarant que j’étais tout aussi folle et tout aussi adorable que je l’avais toujours été. Puis il m’a demandé, assez tristement, si je m’ennuyais. « M’ennuyer ? » ai-je dit, « comment pourrais-je m’ennuyer avec tous ces inconforts ? Personne ne s’ennuie jamais avant d’être à son aise ! » Mais l’instant d’après, j’ai regretté de l’avoir dit.
Mardi le six
Le printemps est là, avec un Chinook chaud rampant depuis les Rocheuses et un ciel bleu œuf de merle. Les gaufres sont sortis de leurs quartiers d’hiver et jacassent et courent partout. Nous avons vu une phalange d’oies sauvages se diriger vers le nord, et Dinky-Dunk dit qu’il a vu un nombre incalculable de canards. Ils voyagent en V dérivants, et j’adore les regarder se fondre dans la ligne d’horizon. Le sol de la prairie vire au plus beau des verts, et c’est une joie d’être simplement en vie. Je suis sortie tout l’après-midi. Les gaufres ne vont pas prendre le dessus sur moi !
Lundi le douze
Que diriez-vous si vous voyiez Brunehilde arriver à votre porte de derrière ? Que feriez-vous si vous découvriez une déesse nordique vous observant placidement depuis le siège d’un chariot vert ? Comment agiriez-vous si vous voyiez une grande Walkyrie blonde s’introduire soudainement dans vos petites affaires terrestres ?
Eh bien, pouvez-vous vous étonner que j’aie regardé, tout yeux, quand Dinky-Dunk a ramené une figure comme celle-ci, sous la forme d’une fille finlandaise nommée Olga Sarristo ? Olga doit travailler dans les champs, et m’aider quand elle a du temps. Mais je ne m’habituerai jamais à avoir une légende nordique debout à mes côtés, car Olga est la créature la plus merveilleuse sur laquelle j’aie jamais posé les yeux. Je dis cela sans aucun doute, et sans exagération. Et ce qui rendait le tableau complet, elle est arrivée en menant un attelage de bœufs — car Dinky-Dunk aura besoin de chaque cheval et animal de trait qu’il pourra trouver. J’ai simplement retenu mon souffle en la regardant de bas en haut, haut perchée sur son siège de chariot, découpée en silhouette contre la ligne d’horizon pâle, une Brunehilde avec des bottes en cuir de vache. Elle portait un jupon bleu pâle et un châle noir d’aspect suédois avec des fleurs aux couleurs vives travaillées le long de l’ourlet. Elle n’avait pas de chapeau. Mais elle avait deux grandes cordes de cheveux d’or pâle, presque aussi épaisses que mon bras, et descendant presque jusqu’à ses genoux. Elle semblait colossale sur le siège du chariot, mais quand elle est descendue sur le sol, elle n’était pas si immense. C’est cependant une femme bien bâtie, et je ne crois pas avoir jamais vu de telles épaules ! Elle est olympienne, titanesque ! Elle me fait penser à la Vénus de Milo ; il y a une telle largeur et un tel calme et une telle douceur de surface chez elle. Je suppose qu’un Saint-Gaudens pourrait dire que sa bouche était trop grande et un Gibson pourrait ajouter que son nez n’avait pas la rectitude étroite d’une statue grecque, mais c’est une belle, une belle... « femme » était le mot que j’allais écrire, mais le mot « animal » se bouscule et se pousse, comme une vache à l’étable insistant pour avoir son propre box. Mais si vous ne la considérez que comme un animal, vous devez au moins l’accepter comme un spécimen parfait. Sa bouche est grande, mais je n’ai jamais vu de telles lèvres rouges, pleines et rouges et rosées. Son front est bas et carré, mais lisse comme du lait, et je sais qu’elle pourrait briser un os de poulet entre ses dents blanches. Même sa langue, j’ai remarqué, est rouge comme une pastèque. Elle doit être en bonne santé. Dinky-Dunk dit qu’elle est une trouvaille, qu’elle peut mener un semoir double aussi bien que n’importe quel homme dans l’Ouest, et qu’en la prenant pour la saison, il obtient aussi l’utilisation de l’attelage de bœufs. Il m’a prévenue de ne pas l’interroger sur sa famille, car il y a seulement quelques semaines, son père et son frère cadet ont été brûlés vifs dans leur cabane, à cent cinquante kilomètres ou plus au nord de chez nous.
Mardi le vingt
Olga est avec nous depuis une semaine, et elle me fascine toujours. Elle est installée dans l’annexe, et semble calmement satisfaite de son environnement. Elle a apporté tout ce qu’elle possède attaché dans un sac d’avoine. Je lui ai donné quelques-unes de mes affaires, pour lesquelles elle semble muettement reconnaissante. Elle parle rarement, et ne rit jamais. Mais je lui apprends à dire « oui » au lieu de « yaw ». Elle m’étudie avec ses yeux bleus limpides, et si elle est silencieuse, elle n’est jamais maussade. Elle n’a pas le front et la mâchoire lourds des femmes galiciennes et elle n’a pas le trait de visage asiatique qui appartient au paysan russe. Et elle a la plus belle dentition que j’aie jamais vue dans une tête humaine — et elle n’a jamais utilisé de brosse à dents de sa vie ! Elle n’a que dix-neuf ans, mais quel buste, quels membres, quelle force !
C’est beaucoup parler d’Olga, je crains, mais vous devez vous rappeler qu’Olga est un événement. Je m’attendais à ce qu’Olie soit bouleversé par son arrivée, mais ils semblent se regarder avec un mépris silencieux. Je suppose que c’est parce que, racialement et physiquement, ils sont du même type. Je suis impatiente de voir ce que Percival Benson pensera d’Olga quand il reviendra — ils seraient si opposés. Olga travaille avec son attelage de bœufs sur la terre. Il y a deux jours, j’ai fait une sortie sur Paddy et je l’ai regardée. Il y avait quelque chose d’homérique là-dedans, quelque chose sur lequel Sorolla aurait sauté. Elle semblait si semblable à ses bœufs. Elle se déplaçait comme eux, et ses yeux étaient comme les leurs. Elle a la même force et la même solennité quand elle marche. Elle est si primitive et naturelle et instinctive dans ses actions. Hier, après le dîner, elle s’est recroquevillée sur une pile de foin à une extrémité du corral et s’est endormie pendant quelques minutes, à plat dans la forte lumière de midi. J’ai vu Dinky-Dunk s’arrêter sur son chemin vers l’écurie et rester là à la regarder. Je me suis glissée dehors à côté de lui. « Dieu, quelle femme ! » a-t-il dit à mi-voix. Un vague coup de jalousie m’a traversée quand je l’ai entendu dire cela. Puis j’ai regardé sa main, grande, détendue, rugueuse avec toutes sortes de climats et calleuse avec un travail lourd. Et cette fois, ce fut un coup de pitié tout aussi vague qui m’a traversée.
Lundi le vingt-six
La ruée est là, et Dinky-Dunk est toujours dehors avant six heures. S’il est vrai, comme quelqu’un l’a dit un jour, que les plaisirs de la vie dépendent de ses anxiétés, alors nous devrions être un foyer hilarant. Tout le monde est occupé, et je fais ce que je peux pour aider. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve un réconfort étrange à la pensée d’avoir une autre femme près de moi, même Olga. Elle m’aide aussi beaucoup dans les tâches ménagères. Ces mains immenses ont une dextérité dont vous n’auriez jamais rêvé. Elle pense que le piano est une sorte de miracle, et moi un second miracle pour être capable d’en jouer. Le soir, elle s’assoit en retrait dans un coin, le coin le plus sombre qu’elle puisse trouver, et écoute. Elle ne parle jamais, ne bouge jamais, n’exprime pas un iota d’émotion. Mais dans la pénombre, je peux souvent surprendre l’éclat animal de ses yeux. Ils semblent presque phosphorescents. Dinky-Dunk a reçu une longue lettre de Percival Benson aujourd’hui. C’était intéressant et désinvolte, joyeux et juste du bon genre. Et Percy dit qu’il sera de retour sur la propriété Titchborne dans quelques semaines.
Mercredi le vingt-huit
Olga est passée à travers les planches de sa caisse de chariot et a eu une méchante éraflure sur la jambe. Elle m’a montré l’étendue de ses blessures, sans la moindre hésitation, et je lui ai donné les premiers soins avec ma vaseline phéniquée. Et encore une fois, j’ai dû penser à la Vénus de Milo, car c’était un genou comme celui d’une statue, blanc laiteux et rond et lisse, avec une peau comme celle d’un bébé, et si différente de ses avant-bras brûlés par le soleil. C’était plus olympien que Cinquième Avenue. C’était une jambe qui m’a fait penser, non pas à Rubens, mais au Titien, et mes pensées sont immédiatement allées vers la dame de droite de « l’Amour sacré et l’Amour profane », à la Borghèse, il y avait une telle douceur et rondeur combinées à sa force. Et Dinky-Dunk est entré et est resté à la fixer, lui-même, sans le moindre mot d’excuse. Olga a levé les yeux vers lui sans un battement de ses yeux de bœuf. Ce n’est que lorsque j’ai fait un geste colérique pour qu’elle baisse sa jupe qu’elle a réalisé la nécessité de couvrir le genou du Titien. Mais encore une fois, j’ai senti ce curieux pincement de jalousie me transpercer alors que je voyais son visage. Du moins, je suppose que c’était de la jalousie, la jalousie d’une petite intrigante à la Mona Lisa qui ne se classait même pas parmi les demi-dieux. Quand Olga fut partie, cependant, j’ai dit à Dinky-Dunk : « N’est-ce pas un membre à se damner ? »
Il a simplement dit : « Nous ne cultivons pas les membres ici, Tabby. Ce sont des jambes, juste de simples jambes ! »
« Tout sauf simples ! » l’ai-je corrigé. Puis il a reconnu qu’il avait déjà vu ces genoux. Il était tombé sur Olga et son frère avec de la boue et du fumier de vache jusqu’aux genoux, piétinant un mélange pour crépir leur cabane, comme le font les Doukhobors. Cela m’a rendue moins envieuse de ces genoux junoniens.
Lundi le deux
Élever des poules est une chose beaucoup plus compliquée que l’outsider ne l’imagine. Par exemple, plusieurs de mes meilleures poules, tout à fait intactes par l’esprit moderne d’agitation féminine, ont développé une « couvaison » et j’ai essayé de les « briser », comme disent les volaillers. Mais elles sont déterminées à couver. Cet instinct maternel est une belle chose à sa manière, mais il a gâché trop de bons œufs. Alors j’ai essayé d’émanciper ces femelles ébouriffées. Je les soulève du nid par les plumes de la queue, dix fois par jour. Je lance de l’eau froide sur leurs visages maternels solennels. Je mets des petits anneaux de fil de fer barbelé sous leurs poitrines sentimentales. Mais elles couvent toujours. Et l’une, m’ayant picorée au poignet jusqu’à ce que le sang vienne, a reçu des gifles sur les oreilles — en dépit du fait que tous les éleveurs de volailles reconnaissent que la gentillesse envers une poule améliore ses qualités de ponte.
Jeudi le cinq
Casa Grande est une véritable ruche. Chacun y a son rôle à jouer. On n’attend plus de moi que je reste assise près du feu à ronronner. Le soir, je couds. Dinky-Dunk est si brutal avec ses vêtements ! Quand ce n’est pas pour poser des pièces, c’est pour recoudre des boutons. Puis nous allons nous coucher à neuf heures et demie. À neuf heures et demie, rendez-vous compte ! La petite moi, qui plus d’une fois remontais la Cinquième Avenue en fredonnant alors que le matin blanchissait au-dessus de l’East River, et qui quittais souvent Sherry’s (oh, ces chers vieux jours de danse !) quand les camions de lait grondaient dans la Quarante-quatrième Rue, et qui, une fois, en sortant de chez Dorlon’s et en consultant la vieille horloge de l’Oyster-Letter, ai annoncé triomphalement que j’avais tenu jusqu’à Y minutes passées O ! Mais ce n’est pas une épreuve de se lever à cinq heures, par ces matins glorieux. Les jours rallongent, et le temps est parfait. Et la prairie semble avoir été passée à l’aspirateur durant la nuit. Vraiment, il y a une femme de ménage qui remet ce vieux monde à neuf pendant que nous dormons ! Au matin, c’est net comme un sou neuf. Et ici, tout le monde pense au jour à venir ; Dinky-Dunk, à sa récolte ; Olga, à la paire de corsets bleu ciel pour laquelle j’ai écrit à la maison de vente par correspondance de Winnipeg ; Olie, à l’imperméabilisation finale des greniers pour que le blé ne s’abîme plus ; Gee-Gee, elle-même, à… à quelque chose auquel elle a presque peur de penser.
Dinky-Dunk, dans ses moments de taquinerie, dit que je suis une vieille femme mariée maintenant, que je suis casée, que j’ai mangé mon pain blanc ! Peut-être. Je n’ai pas d’imagination, je dois donc dépendre des autres pour ma joie de vivre. Je sais maintenant que je ne pourrai jamais créer, jamais vraiment m’exprimer de façon valable, que ce soit sur papier, sur toile ou au clavier. Et les gens sans imagination, je suppose, doivent simplement revenir aux simplicités ancestrales — ce qui signifie que je vais devoir avoir une famille, nourrir des bouches affamées et entretenir un foyer. Et je devrai obtenir tout mon art de seconde main, par les magazines, les disques de gramophone et les moulages en plâtre. Juste une ménagère ! Et j’avais tellement voulu être quelque chose de plus, autrefois ! Pourtant, je me demande si, après tout, l’un vaut tellement mieux que l’autre ? Je me demande. Et voici mon Dinky-Dunk, et dans trois minutes, il m’embrassera sur le bout du menton en me demandant ce qu’il y aura de bon pour le souper ! Et cela vaut mieux que la célébrité ! Car tout l’après-midi, ces douze petits vers de Dobson n’ont cessé de me trotter dans la tête :
La gloire est un mets pour les morts, Je n’ai nul appétit pour tel sort. Dans des chambres étroites et sans clarté, Ils y goûtent dans la tombe oubliée, Sans la voix d’un compagnon près d’eux Pour convier au banquet les joyeux.
Mais l’Amitié est une noble chose — De l’Amitié, il est bon de composer, Car vraiment, quand vient la fin d’un homme, Il survit par le souvenir de son ami, comme Celui qui rappelle sa part la meilleure Et fait de ses fautes une ultime demeure !
Mais quand vous mettez le mot « amour » à la place de « amitié », vous rendez cela encore meilleur… Olga, soit dit en passant, n’est pas aussi stupide qu’on pourrait l’imaginer. Elle a découvert quelque chose que je n’avais pas l’intention de lui laisser trouver… Et Olie, soit dit en passant, a résolu le problème de mes poules couveuses. Il a fabriqué un poulailler oscillant avec un fond en treillis métallique, qui ressemble à s’y méprendre aux jardins suspendus de Babylone, et toutes les futures mères ébouriffées y ont été poussées avant que le poulailler ne soit suspendu au mur du poulailler. Le fil de fer nu est une chose très inconfortable sur laquelle couver, et ces poules ont enfin découvert ce fait. Je suis allée les voir. Je n’ai jamais vu un tel parlement d’indignation solennelle. Mais leur fierté a été brisée, et elles commencent à montrer un intérêt plus sain pour leurs repas.
Mardi le Dix
Je me suis demandé si Dinky-Dunk allait tomber amoureux d’Olga. Hier, je l’ai surpris à fixer son cou. C’est le genre de femme qui ferait vraiment la bonne épouse pour les contrées sauvages. Elle semble faire partie intégrante de la prairie, large de poitrine, féconde, opulente. Et elle est si placide, si grande, si douce de ton et si facile à vivre. Elle n’a aucun de mes caprices ni de mes crises.
Ses corsets sont arrivés aujourd’hui, et je lui ai montré comment les mettre. Elle en est immodérément fière, mais à mon avis, ils ne font que la rendre ridicule. C’est aussi absurde que de mettre une toque française à l’un de ses bœufs. La peau des grandes épaules d’Olga est aussi lisse et crémeuse que celle d’un bébé. J’ai observé ses yeux. Ils ne sont pas bleu foncé, mais sous une lumière latérale forte, ils semblent de profonds puits de lumière, strate après strate d’azur. Et elle est mystérieuse pour moi, calmement et magnifiquement impénétrable. Et moi qui pensais autrefois qu’elle n’était qu’un animal fruste. Mais elle est d’une grande aide. Elle a planté des rangées et des rangées de pois de senteur tout autour de Casa Grande et commence à faire un potager qu’elle va clôturer et entretenir de ses propres mains. Il sera deux fois plus grand que celui d’Olie. Mais j’espère vraiment qu’elle ne deviendra jamais quelque chose de mystérieux pour mon Dinky-Dunk. Ce matin, elle a dit que je devrais travailler au jardin, que plus je resterais debout, mieux ce serait pour moi plus tard.
Quant à Dinky-Dunk, le pauvre garçon s’épuise au travail. Pourtant, aussi fatigué soit-il, il essaie de lire quelques pages de quelque chose de valable chaque soir. Parfois, nous lisons à tour de rôle. Hier soir, il m’a passé son volume de Spencer avec un trait de crayon le long d’un passage. Ce passage disait : « L’activité intellectuelle chez les femmes est susceptible d’être diminuée après le mariage par cet antagonisme entre l’individuation et la reproduction, partout à l’œuvre dans le monde organique. » Je ne sais pas pourquoi, mais ce passage m’a mise en rage. Dans un recoin de mon cerveau, j’ai gardé le vague souvenir de George Eliot surprenant ce même Spencer, grand philosophe, en train de pêcher avec une mouche artificielle et, remarquant sa passion pour les généralisations, déclarant qu’il pêchait même avec une généralisation. Alors, j’ai pu en rire. « L’idée de la tragédie selon Spencer », ai-je dit à Dinky-Dunk, « c’est une déduction tuée par un fait ! » Et à nouveau, j’ai souri de mon sourire de Mona Lisa. « Et je vais être l’un des faits ! » ai-je fièrement proclamé.
Dinky-Dunk, après avoir réfléchi à cela, a éclaté de rire. « Tu sais, Gee-Gee, » a-t-il déclaré solennellement, « il y a des moments où tu sembles presque intelligente ! » Mais je n’étais pas intelligente dans ce cas, car il s’est passé des heures avant que je ne voie le piège que Dinky-Dunk m’avait tendu !
Lundi le Seize
Toute la journée de samedi, Olga et Dinky-Dunk ont été partis avec le chariot de ravitaillement, travaillant trop loin pour rentrer dîner. L’idée qu’ils soient là-bas, côte à côte, a pesé sur moi comme un nuage. Je me suis souvenue de la façon dont il avait distraitement fixé la colonne blanche de son cou. Et je l’imaginais s’arrêtant dans son travail et étudiant son corsage en coton bleu délavé, tendu sur la ligne de cette poitrine opulente. Quel homme ne serait pas impressionné par une telle magnificence corporelle, une telle jeunesse et une telle force somptueuses et ondulantes ? Et il y a quelque chose de si doux et de si diffus dans ses yeux bovins ! On ne pense pas alors que ses yeux sont d’un bleu si pâle, pas plus qu’on ne pourrait s’arrêter pour accuser le clair de lune d’été de ne pas être rougeoyant. Et ces yeux bleus imperturbables ne semblent jamais vous voir ; ils semblent plutôt vous baigner dans un regard aussi doux et impersonnel que le clair de lune lui-même.
Je ne pouvais tout simplement plus supporter cela. Je suis montée sur Paddy et j’ai galopé vers mon Dinky-Dunk, comme s’il était de mon devoir soudain et solennel de le sauver de quelque catastrophe imminente et terrible.
Je me suis arrêtée en chemin pour regarder une paire de tétras des prairies danser le menuet lors de leurs parades nuptiales printanières. Les petits prétentieux, avec leurs caroncules gonflées et leurs collerettes de plumes, faisaient littéralement des cancans et des two-steps sur le sol de la prairie. L’amour était dans l’air, en ce parfait après-midi de printemps, même pour le monde animal. Alors, au lieu de chevaucher ouvertement et honnêtement jusqu’à Dinky-Dunk et Olga, je suis restée à couvert autant que possible et je les ai traqués, comme si j’avais été un loup gris.
Puis je me suis sentie totalement et indiciblement honteuse, car j’ai aperçu Olga en haut de son chariot, pareille à une Walkyrie sur un nuage, et Dinky-Dunk en plein travail, à deux bons kilomètres de là.
Il a été un peu surpris de me voir arriver au galop sur Paddy. Je ne sais pas si c’était idiot ou non, mais je lui ai dit tout net ce qui m’avait amenée. Il m’a serrée dans ses bras comme un ours, puis s’est assis dans la prairie et a ri. « Avec cette vache ? » s’est-il écrié. Et je suis sûre qu’aucun homme ne pourrait jamais traiter la femme qu’il aime de vache… Je crois que Dinky-Dunk se doute de quelque chose. Il m’a juste demandé d’être plus prudente en montant Paddy. Et il a été plus solennellement gentil, ces derniers temps. Mais je ne lui dirai jamais — jamais — jamais !
Mardi le Vingt-quatre
Percy sera de retour demain. Le pays aura une tout autre allure que lorsqu’il est parti. J’ai contemplé un ciel cobalt et je commence à comprendre pourquoi les gens pensaient autrefois que le Paradis se trouvait quelque part au milieu d’un tel bleu céleste. Et dans la prairie, le ciel est votre premier et votre dernier ami. N’est-ce pas Emerson qui a dit quelque part que le firmament était le pain quotidien des yeux ? Et oh, ce beau sol verdoyant du pays du blé maintenant ! Une telle gloire jaune-vert qui s’étend si loin dans toutes les directions, devenant de jour en jour plus profonde ! Et le soleil, l’espace, la lumière claire sur la ligne d’horizon, les colonnes de fumée à des kilomètres et la merveilleuse et mystérieuse promesse qui plane sur ce sein de terre grouillant, fumant, miroitant et abondant ! Cela me transporte d’une manière que je ne peux expliquer. Jour et nuit, avant le petit-déjeuner et après le souper, on ne parle que de blé, blé, blé, au point que j’en perds presque la tête. Je me suis plainte à Dinky-Dunk qu’il rêvait blé, vivait blé, respirait blé, que lui et tout le reste du monde semblaient fous de blé.
« Et il y a juste une autre chose dont tu dois te souvenir, Lady Bird, » fut sa réponse. « Tout le reste du monde mange du blé. Il ne peut pas vivre sans blé. Et je préfère faire pousser le pain qui nourrit les affamés plutôt que de devenir riche en fabriquant de la cordite et des canons Krupp ! » Alors, il joue tout son va-tout sur cette récolte, et il calcule, planifie et se prépare éternellement pour la grande débâcle. Il dit que ce sera comme une bataille. Et aucun général ne va au combat sans y être préparé. Mais quand nous lisons ce qui se passe dans le monde extérieur, c’est comme lire des événements survenus sur la planète Mars. Nous sommes notre propre petit monde en ce moment, autonome, complet, achevé.
Vendredi le Trois
Deux choses d’une importance capitale sont arrivées. Dinky-Dunk a fait ses bagages et est parti à Edmonton pour rencontrer des responsables des chemins de fer, et Percy est de retour. Dinky-Dunk est si mystérieusement silencieux sur l’objet de son voyage que je crains qu’il ne soit inquiet pour ses affaires d’argent. Et il m’a demandé si cela m’ennuierait de réduire les dépenses du ménage autant que je le pouvais, sans réelle privation, pour les quelques mois à venir.
Quant à Percy, il a semblé un peu contraint, mais il avait bien meilleure mine. Il est tout bronzé, aime la Californie et dit que nous devrions y avoir un bungalow pour l’hiver (et Dinky-Dunk qui vient de m’avertir d’économiser sur les sous du garde-manger !). Il a ramené avec lui une petite Anglaise raffinée comme gouvernante, une certaine Mme Watson, qui semble à la fois compétente et pratique. Malgré le fait qu’elle semble tout droit sortie d’un livre de Dickens et qu’elle transporte partout avec elle un énorme chat de Manx, Percy a dit qu’il pensait qu’ils se débrouilleraient bien d’une manière ou d’une autre. En garçon attentionné, il m’a apporté une valise remplie de nouveaux romans et magazines, et un pot de deux livres de tabac à pipe pour Dinky-Dunk.
Jeudi le Neuf
Un Belasco n’aurait pas pu mieux mettre en scène la première rencontre entre Percy et Olga. Je sentais qu’elle était ma découverte, et je voulais la lui présenter au bon moment et de la bonne manière. Je voulais obtenir cet effet de la Walkyrie sur un nuage. J’ai donc gardé Percy dans la maison sous prétexte de lui offrir une tasse de thé, jusqu’à ce que j’entende le grondement du chariot et sache qu’Olga rentrait avec son attelage. Il se trouve que, lorsque j’ai entendu le premier tonnerre lointain et faible de ce chariot qui rentrait, Percy était assis dans mon fauteuil, une tasse de ma plus fine porcelaine à la main et un exemplaire de *Marius l’Épicurien* de Walter Pater dans l’autre. Nous parlions du climat, et il voulait chercher le passage où Pater disait : « on meurt toujours de froid » — ce que je considère comme une insulte au Nord-Ouest !
Je n’ai pas pu m’empêcher de réaliser, alors que je fixais Percy, son visage mince et hypersensible, son nez haut et trop raffiné, ses épaules étroites, voûtées et trop délicates, à quel point il était l’opposé d’Olga, à tous égards. Au lieu de porcelaine fine et de Pater à la main à ce moment précis, je me suis souvenue qu’elle aurait probablement une fourche à quatre dents ou un tendeur de clôture couvert de boue.
Je suis allée à la porte et j’ai regardé dehors. Au moment opportun, j’ai appelé Percy. Olga se tenait debout dans le chariot, virant autour d’un coin du corral. Elle se tenait les épaules bien en arrière, car elle pesait déjà sur les guides pour arrêter l’attelage. Le bord de sa jupe bleue flottait au vent, mais à l’avant, il était plaqué contre ses jambes, comme le drapé de la figure de la Paix dans la statue Sherman de la Plaza. Sur cette poitrine d’Artémis, son corsage fin était tendu. Elle n’avait pas de chapeau, et ses cheveux blond pâle, qui avaient été tressés et enroulés en une lourde couronne, avaient l’éclat du métal sous le soleil de fin d’après-midi. Et dans cette clarté de lumière, qui joue si souvent des tours de mirage à la vision, elle apparaissait comme une demi-déesse, ou une sorte de Mercure femelle qui aurait dû avoir de petites roues de bicyclette attachées aux talons.
Percy n’est jamais démonstratif. Mais je pouvais voir qu’il était plus qu’impressionné. Il était stupéfait.
« Par ma parole ! » dit-il très doucement.
« À quoi te fait-elle penser ? » ai-je exigé.
Percy posa sa tasse de thé.
« Ne t’en va pas, » ai-je ordonné, « mais dis-moi à quoi elle te fait penser. » Il restait là à la fixer avec les yeux plissés.
« Elle est comme une musique de fanfare qui passe ! » a-t-il proclamé. « Non, elle est plus que cela ; c’est Wagner sur roues, » a-t-il finalement dit. « Non, pas ça ! Un mythe nordique en indienne ! »
Je lui ai dit que ce n’était pas de l’indienne, mais il était trop intéressé par Olga pour m’écouter.
Une demi-heure plus tard, quand elle l’a rencontré, elle était très timide. Elle a pris une adorable teinte rose, puis a calmement reboutonné les deux boutons supérieurs de son corsage, qui étaient restés ouverts. Et j’ai remarqué que Percy a fait exactement ce que j’avais vu Dinky-Dunk faire une fois. Il est resté assis à fixer distraitement mais avec étude la colonne blanc laiteux du cou d’Olga ! Et j’ai dû lui parler deux fois avant qu’il ne réalise qu’il était interpellé par son hôtesse.
Mercredi le Quinze
Dinky-Dunk est de retour, et de nouveau très occupé. Durant la journée, je ne l’aperçois guère, sauf aux heures des repas. J’ai le sentiment croissant d’être négligée, mais je sais combien un homme inquiet déteste la mauvaise humeur. La chose vraiment importante est que Percy donne des leçons de lecture et d’écriture à Olga. Car, bien que finlandaise, elle est une Finlandaise canadienne venant presque de l’ombre des régions subarctiques, et elle a eu peu de chances d’être éduquée. Mais son esprit n’est pas obtus.
Hier, j’ai demandé à Olga ce qu’elle pensait de Percival Benson. « Je l’aime bien, » a-t-elle admis calmement dans son style majestueux et monosyllabique. « C’est un drôle de petit homme. » Et le « drôle de petit homme », qui n’est pas vraiment petit, semble bien aimer Olga, aussi étrange que cela puisse paraître. Ils sont si opposés, si contradictoires ! Percy dit qu’elle est homérique. Il dit qu’il n’a jamais vu des yeux aussi limpides, ou de tels bassins de paix et de calme. Il insiste sur le fait qu’elle est essentiellement maternelle, aussi maternelle que le sol sur lequel elle marche, comme l’a dit Percy. Je lui ai raconté ce que Dinky-Dunk m’avait dit une fois, au sujet d’Olga tuant un taureau. Le taureau était une bête vicieuse qui avait attaqué son père et l’avait renversé. Il frappait l’homme à terre avec ses pattes avant quand Olga a entendu ses cris. Elle s’est précipitamment dirigée vers ce taureau avec une fourche. Et en parlant d’Homère, ce devait être une bataille assez épique, car elle a tué le taureau et a laissé les dents de la fourche plantées de vingt centimètres dans son corps pendant qu’elle ramassait son père pour le ramener à la maison. Et moi, je ne veux même pas tuer mes propres poules, et j’ai toujours désigné Olie comme bourreau.
Vendredi le Dix-sept
C’est amusant de voir Percy enseigner à Olga. Elle l’observe comme s’il était un homme miraculeux. Ses lèvres rouges rosées forment les mots lentement, et sa gorge blanche et pleine les prononce largement, laborieusement, en leur donnant du poids, et, d’une certaine façon, peut-être fruste, les rend charmants. Je m’assieds avec mon ouvrage, en écoutant. Parfois, j’ouvre le piano et je joue. Mais je me sens à l’écart. Je semble être en marge de choses qui ne sont importantes que pour les autres. Hier soir, quand Percy a dit qu’il pensait vendre son ranch, Dinky-Dunk a levé les yeux de son bureau jonché de papiers et lui a dit de s’accrocher à cette terre comme une sangsue. Mais il n’a pas expliqué pourquoi.
Samedi le Dix-neuf
Je ne me souviens même plus de la date. Mais je sais que le milieu de l’été est arrivé, que les hommes sont si occupés que je dois me débrouiller toute seule, et que l’on parle toujours de blé, de la façon dont il monte en graine, et de l’effet que le temps sec des dernières semaines aura sur la longueur de la paille. Dinky-Dunk fait des efforts désespérés pour trouver des hommes pour couper le foin sauvage. Il a acheté les droits de fauche d’une grande étendue entre des bourbiers à environ sept milles à l’est de chez nous. Il dit que les hommes sont plus rares que les dents d’une poule, mais il a obtenu la promesse d’une paire de coupe-jarrets jetés d’un train de marchandises près de Buckhorn. Percy s’est porté volontaire pour aider, et était convaincu qu’il pouvait conduire une faucheuse. Olie, qui nourrit un profond mépris pour Percy et, je le crois secrètement, en veut un peu à ses attentions envers Olga, a attelé le nouvel attelage de poulains à la faucheuse. Ils se sont immédiatement emballés avec Percy, qui a manqué d’être jeté devant la lame de la faucheuse, ce qui l’aurait haché en un mélange très peu érudit. Olga est montée sur un cheval, à cru, et a rassemblé les poulains. Puis elle a roucoulé sur le pauvre Percy meurtri et a essayé de le persuader de rentrer à la maison. Mais Percy a dit qu’il conduirait cet attelage, même s’il devait être attaché au siège de la faucheuse. Et, curieusement, il a réussi à « les dompter », comme l’a exprimé Olga, mais cela l’a épuisé, son col était flétri et la sueur coulait sur son visage quand il est rentré à midi. Olga est très fière de lui. Mais elle a annoncé qu’elle conduirait elle-même cette faucheuse, et s’en est prise à Olie pour avoir donné un tel attelage à un novice. C’était son premier accès de colère. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’elle disait, mais je sais qu’elle était magnifique. Elle ressemblait à une statue de la Justice qui aurait soudain sauté de son socle et faisait de son mieux pour mettre un Daniel Webster hors d’état de nuire !
Vendredi le Vingt-huit
Le temps est toujours très sec. Mais Dinky-Dunk est sûr que cela n’affectera pas sa récolte. Il dit que les filaments d’un plant de blé iront presque à soixante centimètres de profondeur en quête d’humidité. Hier, Percy est apparu en chemise de flanelle, et sans ses lunettes. Je pense qu’il pratique secrètement la gymnastique. Il a dit qu’il allait supprimer ce thé de l’après-midi, parce qu’il ne semble pas s’accorder avec la vie de la prairie. Je crois voir l’influence re-barbarisante d’Olga à l’œuvre sur Percival Benson Woodhouse. Dinky-Dunk ou Olie, je m’en rends compte, a caché ma selle !
Samedi le Vingt-neuf
La journée d’aujourd’hui a été l’une des plus chaudes de l’année. C’est peut-être bon pour le blé, mais je ne saurais dire que c’est bon pour moi. Toute la journée, je me suis tourmentée pour des choses lointaines, pour des choses absurdes et impossibles. J’ai essayé de lire Keats, mais cela n’a fait qu’empirer mon état. J’ai eu la nostalgie du jardin du Luxembourg au printemps, avec tous les marronniers en fleur. Je me suis demandé combien il serait délicieux de se laisser dériver dans la Grotte Bleue à Capri et de voir l’eau de mer azurée perler sur les rames traînantes des barques. J’ai brûlé du désir de voir un verger de Nouvelle-Angleterre sous la lumière oblique d’un après-midi de début juin. La lumière blanche et brûlante de cette contrée ouverte me fait mal aux yeux et semble dessécher mon âme. Je ne peux m’empêcher de penser à des ombres vertes et fraîches, à de petits vallons musqués et sombres où un ruisseau murmure sur des pierres moussues. J’aspire à la verdure solennelle des grands ormes, à des allées et des allées d’une obscurité semblable à celle d’une cathédrale, baignée d’une lumière filtrée par les feuilles. J’adorerais entendre à nouveau un coucou anglais, et sentir l’air marin, doux et léger, qui souffle à travers le cher petit jardin du Devonshire de Louis. Mais à quoi bon !
Je suis allée au piano et j’ai martelé *Kennst Du Das Land* de toute mon âme, et j’imagine que cela m’a fait du bien. Cela a au moins bombardé le silence hors de la Casa Grande. Le bruit de la vie est si loin de vous, dans la prairie ! Ce n’est pas un silence complet, juste ce soupir rêveur et désincarné du vent et de l’herbe, contre lequel un appel humain s’écrase comme une balle de plomb contre du métal. C’est presque pire que le silence.
Dimanche le Trente
Mon humeur est passée. Très tôt, très tôt ce matin, je me suis glissée hors du lit et j’ai regardé le jour se lever. J’ai vu le premier liseré orange, pâle, le long de l’horizon sans limites, puis le rose nacré au-dessus, et toute la douceur, le flou et le mystère de la main de Dieu tirant les rideaux du matin. Et puis les orchestres déchaînés de la couleur ont entamé leur symphonie, et je me suis penchée hors de la fenêtre, baignée de gloire, alors que le disque doré du soleil apparaissait au-dessus du bord de la prairie rosée. Oh, la splendeur de la chose ! Et oh, la fraîcheur divine de cet air limpide ! J’aime ma terre ! Je l’aime !
Mardi le Premier
J’ai épousé un homme ! Mon Dinky-Dunk n’est pas une mauviette. J’en ai eu la preuve hier, quand j’ai attelé Paddy au buckboard et que je suis allée là où les hommes travaillaient au foin. Je leur apportais leur dîner, soigneusement emballé dans la caisse à provisions. L’un des nouveaux, embauché pour le coup de feu, faisait travailler ses chevaux au-delà de toute mesure. Cette brute les piquait avec une fourche au lieu d’utiliser un fouet. Dinky-Dunk a vu les marques et a remarqué que l’un des chevaux saignait. Mais il n’est pas intervenu avant d’avoir pris l’homme en flagrant délit, alors qu’il enfonçait les dents de la fourche dans le flanc de Maid Marian. Il s’est alors jeté sur lui, juste au moment où j’arrivais. Il a maudit cet homme, l’a injurié et maudit de la manière la plus épouvantable et l’a fait descendre de la charrette à foin. Puis ils se sont battus.
Ils se sont battus comme deux chats sauvages. Le nez de Dinky-Dunk saignait et sa lèvre était fendue. Mais il a mis l’autre homme à terre, et quand il a essayé de se relever, il l’a frappé de nouveau. Cela semblait cruel ; c’était révoltant. Mais quelque chose en moi se réjouissait et exultait en voyant cette carcasse d’animal se débattre et tituber sur le chaume. J’ai essayé d’essuyer le sang sur le nez de Dinky-Dunk. Mais il m’a repoussée et a dit que ce n’était pas une place pour une femme. Je n’avais pas ma place dans son univers, à ce moment précis. Mais Dinky-Dunk sait se battre, s’il le faut. *He’s sa magerful a mon!* Il ne craint rien.
Mais cette victoire a failli coûter cher. Les deux nouveaux employés ont bien sûr quitté leur travail, sur-le-champ. Dinky-Dunk les a payés immédiatement, et ils sont partis à travers la prairie ouverte, sans même attendre leur repas. Dinky-Dunk, alors que nous nous étions assis sur l’herbe sèche pour manger ensemble, a dit que c’était un bon débarras, et il était justement en train de me dire que je ne pourrais avoir que le côté gauche de sa bouche à embrasser pour la semaine à venir quand, soudain, il a laissé tomber son morceau de tarte à la crème, s’est levé et a fixé l’est. J’ai fait de même, me demandant ce qui s’était passé.
Je pouvais voir une longue colonne de fumée fine et oblique traverser l’air brûlant de midi. Puis mon cœur a cessé de battre. *C’était la prairie en feu.*
J’avais beaucoup entendu parler des pare-feu et de la protection contre les incendies, trois rangées autour des cultures et dix autour des bâtiments ; et je savais qu’Olie n’avait pas encore fini de labourer tous ces sillons essentiels. Et si cette colonne de fumée, qui s’élevait à travers la brume argentée là où la voûte indigo du ciel se fondait dans la blancheur poussiéreuse des terres arides, était sortie de la bouche d’un canon de siège qui nous canonnait là où nous nous tenions, elle n’aurait pas pu me glacer le sang plus complètement. Car je savais que ce vent d’est porterait la ligne de feu, crépitant à travers le sol de la prairie, jusqu’au blé de Dinky-Dunk, jusqu’aux écuries et aux dépendances, jusqu’à la Casa Grande elle-même, et que toutes nos intrigues, nos projets, nos labeurs et nos efforts s’envoleraient dans un seul nuage de fumée jaune. Et une fois lancé, rien ne pourrait arrêter cette rivière de flammes qui s’élargissait.
C’est Dinky-Dunk qui bondit, comme s’il avait effectivement été canonné. En un bond, il fut au buckboard et arracha la couverture de cheval qui gisait pliée sous le siège. Puis il détacha les rênes de la bride de Paddy, les attachant à la couverture, l’une à la boucle et l’autre à l’extrémité de la sangle. Une minute plus tard, il avait retiré l’entrave de Paddy et m’avait hissée sur le dos de ce pinto étonné. La minute suivante, il était lui-même sur Maid Marian, me tendant une extrémité de la longue rêne et me disant de le suivre.
Nous chevauchâmes comme des fous. Je comprenais à peine ce que cela signifiait, à l’époque, mais je parvins au moins à le suivre. Nous traversâmes en pataugeant une extrémité de marécage jusqu’à ce que la couverture soit mouillée et lourde, et que je puisse à peine la tenir. Mais je m’y accrochai comme à la vie. Puis nous obliquâmes à travers l’herbe sèche vers ce demi-cercle de feu qui avançait, aussi loin l’un de l’autre que les rênes tendues nous permettaient de monter. Dinky-Dunk prit le côté au vent. Puis nous nous précipitâmes, le long de cette frontière vacillante de flammes, coude à coude, traînant la couverture humide le long de sa crête teintée d’orange, l’aplatissant et l’éteignant au fur et à mesure. Nous fîmes le tour complet, haletants ; nous vîmes où les flammes avaient repris, et nous retournâmes avec notre couverture traînante. Mais quand un côté était vaincu, un autre reprenait, et il nous fallait repartir, jusqu’à ce que mon bras me semble sur le point d’être arraché de son logement.
Mais nous avons gagné ce combat, à la fin. Je glissai du dos de Paddy et m’allongeai de tout mon long sur le gazon, faible, tremblante, me demandant pourquoi le sol ferme oscillait lentement d’un côté à l’autre comme un bateau. Mais Dinky-Dunk ne me remarqua même pas. Il éteignait à pied le dernier foyer d’incendie.
Quand il vint là où je l’attendais, il était aussi couvert de suie et noir qu’un chauffagiste. Il s’effondra à côté de moi, respirant difficilement. Nous restâmes là à nous tenir la main, pendant plusieurs minutes, dans un silence total. Puis il dit, d’une voix un peu sourde : « Tu vas bien ? » Et je lui répondis que bien sûr, j’allais bien. Puis il dit, sans me regarder : « J’ai oublié ! » Ensuite, il prit Paddy, répara le harnais et me ramena à la maison dans le buckboard.
Mais tout le reste de la journée, il rôda autour de la cabane, aussi solennel qu’un hibou. Et une fois dans la nuit, il se leva, alluma la lampe, s’approcha et étudia mon visage. Je clignai des yeux vers lui avec somnolence, car j’étais épuisée et j’avais rêvé que nous étions de retour à Paris, au Bal des Quatz Arts, et que nous étions sur le point de terminer par un petit-déjeuner matinal au Madrid. Il avait l’air si drôle avec ses cheveux ébouriffés et son pyjama délavé que je ne pus m’empêcher de rire un peu pendant qu’il éteignait la lumière et se remettait au lit.
« Dinky-Dunk, » dis-je, tandis que je retournais mon oreiller pour m’installer confortablement, « n’aurait-ce pas été l’enfer si tout notre blé avait brûlé ? » J’oublie ce que Duncan a répondu, car en deux minutes, je m’étais rendormie.
Lundi le Sept
La période de sécheresse a été rompue, et rompue avec violence. On s’habitue assez bien aux vents violents, dans l’Ouest. Il y avait des jours entiers où ce vent violent et incessant me faisait penser que quelque chose allait arriver, me remplissant d’un vague sentiment de calamité imminente et me faisant imaginer qu’une grosse tempête allait se lever et effacer la Casa Grande et sa petite coterie de la carte. Mais nous avons eu une véritable tempête, cette fois-ci, avec de la pluie et de la grêle. Le blé de Dinky-Dunk a l’air tristement ébouriffé et battu, mais il dit qu’il n’y avait pas assez de grêle pour causer des dégâts ; que la paille se redressera et que cette averse était exactement ce qu’il voulait. En début d’après-midi, en regardant par la porte de la cabane, j’ai vu un enchevêtrement de nuages à l’horizon. Ils semblaient entortillés comme un écheveau de laine avec lequel un chaton aurait joué. Puis ils semblèrent s’ordonner en une ligne solide et balayer le ciel, devenant de plus en plus noirs à mesure qu’ils approchaient. Olga courut avec ses cheveux blonds au vent, claquant et verrouillant les portes de l’écurie, fermant le poulailler, et m’appelant pour que je retire mon linge de la corde, sinon il serait mis en pièces. Même alors, je pouvais sentir le vent. Il a décoiffé mes propres cheveux, a plaqué ma jupe contre mon corps, et j’ai dû me pencher en avant pour avancer contre lui.
À ce moment-là, l’armée noire des cieux s’était déployée au-dessus de nous et quelques grosses gouttes de pluie, semblables à des grenouilles, commencèrent à tomber, soulevant de petits nuages de poussière, comme le ferait une balle de fusil. Je sortis quelques baquets, dans l’espoir de recueillir un peu d’eau douce. Ce n’est que plus tard que je compris le sens du regard doux et réprobateur d’Olga. Car l’instant d’après, l’averse arriva, et avec elle le vent. Et quel vent ! Il n’y avait rien pour arrêter sa course, bien sûr, sur des centaines et des centaines de kilomètres, et il nous frappa comme un ouragan en mer frappe un paquebot. La cabane trembla sous sa force. Mes deux baquets à lessive partirent en bondissant et en tanguant à travers le paysage, le poulailler se renversa comme une quille, et l’air fut rempli de morceaux de bois volants. La charrette d’Olga, avec le râtelier à foin sur le dessus, se déplaça solennellement et lourdement à travers la cour de la ferme et s’écrasa dans le corral, propulsée par aucune autre puissance que celle du vent. Mes haies de pois de senteur furent arrachées de leurs fils, et une brassée de foin vint s’abattre contre la fenêtre de la cabane, y restant collée par le vent, assombrissant la pièce plus que jamais.
Puis la tempête s’essouffla, bien qu’il ait plu pendant deux ou trois heures après. Et pendant tout ce temps, bien que j’exultasse dans ce jeu de force élémentaire, je m’inquiétais pour mon Dinky-Dunk, qui était absent pour la journée, faisant ce qu’il pouvait pour organiser la venue de quelques ouvriers agricoles, lorsque viendrait le temps de la récolte. Car le blé, semble-t-il, mûrit tout d’un coup, et alors commence la grande ruée. S’il n’est pas coupé au moment où il est mûr, le grain s’égraine, et cela signifie une perte. Olga dit que le blé sur la section Cummins atteindra facilement quarante boisseaux à l’acre et plus. Il sera aussi de haute qualité, quoi que cela veuille dire. Il y a six cent quarante acres dans cette section, et je viens de calculer que cela représente un peu plus de vingt-cinq mille boisseaux de grain. Notre autre parcelle sur le ranch familial est plus grande, mais avec une récolte un peu plus légère. Ce blé commence tout juste à passer du vert au jaune le plus pâle. Et il a de bonnes chances, dit Olga, si le gel reste à l’écart et qu’aucune grêle ne survient. Notre seule occupation, pour les prochaines semaines, sera de surveiller le temps.
Dimanche le Treize
Percy et Mme Watson sont venus en voiture pour voir comment nous avions tous résisté à la tempête. Ils ont trouvé le poulailler remis sur pied et tout en ordre. Percy a immédiatement demandé où était Olga. Je la lui ai montrée, à mi-corps dans le blé en croissance. Elle ressemblait à Cérès, dans sa grande chemise bleue, nouvelle et ample, le soleil de midi sur ses cheveux blond doré et ses yeux doux et songeurs avec leur effet d’horizon brumeux. Elle semble toujours s’intégrer au paysage ici. Je suppose que c’est parce qu’elle est une fille de la terre née. Et une mer de blé constitue un cadre parfait pour cette silhouette massive et bénigne.
J’ai regardé Percy, le Percy au nez fin et peu pratique, avec toutes ses sensibilités pointilleuses, ses réticences hautaines et fastidieuses, sa maigreur efféminée d’os et de muscles, son orgueil distingué d’une lignée distinguée qui dépérit. Et je suis restée à m’émerveiller devant la sagesse de la vieille Mère Nature, qui le poussait si clairement vers ce type revitalisant, revivifiant, réanimalisant et rédempteur que ses pâles austérités d’esprit ne pourraient jamais tout à fait neutraliser. Même Dinky-Dunk a remarqué ce qui se passe. Il les a vus debout côte à côte dans le grain. Quand il est rentré, il me les a montrés et a simplement dit : « Hermann und Dorothea ! » Mais je me souvenais assez bien de mon Goethe pour comprendre.
Lundi le Vingt-huit
J’ai réveillé Dinky-Dunk la nuit dernière en pleurant à côté de lui dans le lit. Je me suis remise à penser aux choses, à la distance qui nous séparait de tout, à la difficulté d’obtenir de l’aide si nous en avions besoin, et à ce que je ne donnerais pas pour t’avoir seulement, Matilda Anne, pour les prochaines semaines... Je me suis levée, je suis allée à la fenêtre et j’ai regardé dehors. La lune était grande et jaune, comme un fromage. Et la prairie de minuit elle-même semblait si grande, si vaste et si solitaire, et je me sentais comme un minuscule grain de poussière à sa surface, si loin de tout le monde, de Dieu lui-même, que le courage quitta mon corps comme l’air quitte un pneu. Dinky-Dunk avait raison ; c’est la vie qui m’apprivoise.
Je suis restée à la fenêtre à prier, puis je me suis glissée de nouveau dans le lit. Dinky-Dunk travaille si dur et est si fatigué qu’il faudrait un gong chinois pour le réveiller, une fois endormi. Il n’a pas bougé quand je me suis glissée à nouveau dans le lit. Et cela, tandis que je restais là, parfaitement éveillée, m’a fait sentir que même mon propre mari m’avait trahie. Et j’ai pleuré à chaudes larmes. J’ai dû faire trembler le lit, car Dinky-Dunk a fini par se réveiller. Je ne pouvais pas lui dire ce qui n’allait pas. J’ai sangloté en lui disant que je voulais juste qu’il me serre dans ses bras. Il m’a prise dans ses bras et a embrassé mes paupières humides, me serrant tout contre lui, jusqu’à ce que je me calme. Puis je me suis endormie. Mais le pauvre Dinky-Dunk était éveillé quand j’ai ouvert les yeux vers quatre heures, et il l’était depuis des heures. Il avait peur de me déranger en retirant son bras de dessous ma tête. Aujourd’hui, il a l’air fatigué et a des cernes sous les yeux. Mais il était levé et parti de bonne heure. Il y a tant à faire ces jours-ci ! Il installe une tente-cuisine et une cabane de couchage rudimentaire pour les « ouvriers » de la récolte, afin que je ne sois pas dérangée par une foule d’hommes rudes dans la maison. Je crains d’être un fardeau, alors que je devrais aider. Mais ils semblent tout prendre en main à ma place.
Samedi le Deux
J’aime regarder le blé, maintenant qu’il tourne vraiment. Il ondule comme une mer et s’étire au loin aussi loin que l’œil peut le suivre. Il m’arrive à la taille, et parfois il monte et descend comme une poitrine qui respire lentement. Quand le soleil est bas, il prend une couleur or romain pur, et cela me fait mal aux yeux. Mais je l’aime. Cela me frappe comme étant glorieux, et en même temps pathétique — je sais à peine pourquoi. Je ne peux pas analyser mes sentiments. Mais la prairie apporte une grande paix à mon âme. Elle est si riche, si maternelle, si généreuse. Elle semble couver sous une passion de donner, de produire, de céder tout ce qui lui est demandé. Et elle est si tranquille. Elle ressemble à un sein soufflé par le souffle de Dieu.
Mercredi le Six
Cela fait bientôt un an que je suis arrivée à la Casa Grande. Je peux à peine le croire. Les nuits redeviennent très fraîches et à tout moment maintenant, il pourrait y avoir une forte gelée. S’il devait geler au cours de ces deux prochaines semaines, je pense que mon Dinky-Dunk se recroquevillerait et mourrait. Pauvre garçon, il travaille si dur ! Je prie pour cette récolte chaque soir. Je m’en inquiète. La nuit dernière, j’ai rêvé qu’elle était brûlée par un feu de prairie et je me suis réveillée en criant après des couvertures mouillées. Dinky-Dunk a dû me tenir jusqu’à ce que je me calme à nouveau. Je lui ai demandé s’il m’aimait, maintenant que je devenais vieille et laide. Il a dit que j’étais la plus belle chose que Dieu ait jamais créée et qu’il m’aimait d’une manière plus profonde et plus noble qu’il y a un an. Puis je lui ai demandé s’il se remarierait, si je venais à mourir. Il m’a traitée de sotte et a dit que j’allais vivre jusqu’à quatre-vingts ans, et qu’un tracteur à essence ne pourrait pas me tuer. Mais il a promis que je serais la seule, quoi qu’il arrive. Et je le crois. Je sais que Dinky-Dunk porterait le deuil pendant une année entière, si je venais à mourir, et qu’il ne se remarierait jamais, jamais, car il est du genre « vieux taciturne » qui ne peut aimer qu’une femme en une vie. Et cette femme, c’est moi, gloire soit rendue à Dieu !
Mardi le Douze
Le temps de la récolte est venu. La scène est dégagée, et le dernier et grand acte du drame commence maintenant. C’est un drame avec une scène large de mille milles. Je peux entendre à travers les fenêtres ouvertes le cliquetis des moissonneuses-lieuses. Olga en conduit une, comme une Boadicée fauve sur son char. Elle a dit qu’elle n’avait jamais vu de tels épis de blé. C’est le premier jour de coupe, mais ces courroies de toile battantes et ces bras infatigables de bois et de fer n’auront pas lié un dixième de la récolte de Dinky-Dunk avant minuit. Il fait très froid, et Olie a annoncé lugubrement qu’il va sûrement geler. Alors, trois fois, je suis sortie pour regarder le thermomètre et trois fois j’ai fait ma petite prière solennelle : « Cher Dieu, s’il te plaît, ne gèle pas le blé du pauvre Dinky-Dunk ! » Et le Seigneur a entendu cette prière, car un Chinook est arrivé vers deux heures du matin et le mercure a lentement mais régulièrement remonté.
Jeudi le Quatorze
J’avais beaucoup de choses à dire aujourd’hui. Mais je ne peux pas écrire grand-chose... J’ai peur. Je redoute d’être seule. J’aurais aimé être une meilleure épouse pour mon pauvre vieux Dinky-Dunk aux pieds d’argile ! Mais nous sommes ce que nous sommes, avec nos travers de caractère et tout le reste. Alors quand il comprendra, peut-être me pardonnera-t-il. Je suis comme un lapin de garenne au milieu d’un champ de blé, avec les moissonneuses qui tournent et tournent, et chaque andain coupant un peu plus de ma couverture. Et je ne peux plus me cacher bien longtemps avec mon secret. Mais je n’en parlerai jamais ouvertement. La moissonneuse peut me couper les pieds en premier, de la même manière que celle d’Olie l’a fait avec cette mère-lapine qui se tenait tremblante au-dessus de son nid de petits. Pourquoi la vie doit-elle parfois être si impitoyablement tragique ? Et pourquoi, oh pourquoi, les femmes sont-elles parfois si absurdes ? Et pourquoi devrais-je avoir peur de ce que chaque femme qui veut justifier sa féminité doit affronter ? Pourtant, j’ai peur !
Mercredi le Cinq
Trois longues semaines depuis que ces derniers mots ont été écrits. Et que dirai-je, ou comment commencerai-je ?
Les choses ont pris une tournure bien différente. Tout semble si simple, maintenant que le pire est derrière nous. Je suis une mère, et mon fils, mon petit Dinky-Dink, est là, dans son berceau, à dormir comme si le monde entier lui appartenait. Je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens. C’est un mélange de soulagement, de terreur, d’émerveillement et d’une tendresse si profonde qu’elle me serre la gorge. Olga est d’un secours inestimable, et Dinky-Dunk est, comme toujours, l’homme le plus merveilleux qui soit. Il ne quitte pas le berceau des yeux, avec une expression si fière et si émue que j’en ai presque les larmes aux yeux.
La vie reprend son cours, bien que tout semble avoir changé. Nous avons traversé une épreuve, une vraie, celle qui vous marque à jamais. Mais quand je regarde mon enfant, je sais que tout en valait la peine. Il est si petit, si fragile, et pourtant il est tout ce qui compte. Il est l’avenir, notre avenir. Je commence à retrouver mes forces, et chaque jour est un pas de plus vers la normalité. Même si, au fond, je sais que rien ne sera jamais tout à fait comme avant. Et c’est très bien ainsi.
Dinky-Dunk a repris le travail, mais il revient toujours plus tôt, impatient de voir comment nous allons, mon fils et moi. Il me raconte ses journées, les nouvelles du ranch, ce que font Olie et Terry. Il essaie de paraître détaché, mais je vois bien qu’il est aussi amoureux de ce petit être que je le suis. Nous parlons de l’avenir, de ce que nous ferons quand il sera plus grand, de la vie ici, dans cette immense prairie qui semble nous envelopper de son silence protecteur.
Je me sens pleine d’une gratitude immense. Pour ma santé qui revient, pour la présence d’Olga, pour le dévouement d’Olie et de Terry, et surtout pour cet amour qui nous unit, Dinky-Dunk et moi, et qui maintenant s’incarne dans ce petit garçon. Nous sommes une famille, une vraie. Et c’est peut-être là le plus beau cadeau que la vie pouvait nous faire. Je regarde par la fenêtre, le soleil se couche sur la prairie, baignant tout d’une lumière dorée, et je me sens en paix. Tout est comme il doit être.
Ce n’était pas une histoire plaisante, et mes efforts pour imaginer la scène me procurèrent une sensation de picotement désagréable le long de la zone des duvets de mon anatomie. De plus, des signes manifestes de trouble apparurent chez le pauvre Olie. Le visage de ce Suédois à l’âme simple prit une telle expression de malaise interrogateur que Dinky-Dunk raconta délibérément et avec force détails l’histoire d’un fantôme aperçu à maintes reprises dans un wickyup abandonné, un peu plus à l’ouest dans la province.
Et cela, bien entendu, enflamma l’âme celtique de Terry, qui parla de la sœur de son maître au Pays natal, laquelle avait été autrefois conduite à l’hôpital. Or, juste au crépuscule, le troisième jour suivant, son jeune maître marchait dans le couloir sombre. En passant devant la porte de sa sœur, il l’aperçut, toute vêtue de blanc, en train de se brosser les cheveux, aussi nettement que s’il était en plein jour. Là-dessus, le maître se précipita en bas chez sa mère pour demander comment Sheila était revenue de l’hôpital. Sa vieille mère, lente dans ses mouvements, se mit en route vers la chambre de Sheila. Mais avant même qu’elle n’atteigne le bas de l’escalier, une voisine entra en courant, s’essuyant les yeux avec le pan de son châle et disant : « La pauvre Sheila vient de mourir à l’instant, là-bas, à l’hôpital ! » Je ne peux pas le raconter comme Terry l’a fait, et je ne sais pas s’il y croyait lui-même, mais l’énorme carcasse d’Olie Larson était assise là, baignée d’une sueur froide, les yeux fixés sur la façade du poêle. Il n’était nullement heureux, et pourtant il semblait incapable de s’arracher à cette place, tout comme Gimlets et moi avions l’habitude de rester cloués au sol tandis que grand-père Heppelwhite continuait à psalmodier la douloureuse histoire des « Enfants dans les bois » jusqu’à notre effondrement ultime et inévitable en larmes !
Alors Percy, qui n’est pas dépourvu d’un certain esprit de taquinerie, raconta plusieurs énormités qu’il avoua plus tard provenir des annales de la Society of Psychical Research. Et je racontai, d’une voix enrouée, l’histoire de mon oncle Carlton à propos de la patiente neurasthénique qui se rendit au cabinet d’un médecin et y aperçut un crâne posé sur son bureau en palissandre poli. Puis, alors qu’elle restait là à le fixer, ce crâne commença à se déplacer lentement vers elle. Il s’avéra plus tard qu’il ne s’agissait que d’un presse-papier en plâtre, à l’intérieur duquel une souris s’était faufilée et avait trouvé un morceau de cracker — et un cracker, dus-je expliquer à Percy, était le nom sous lequel un biscuit se déguisait habituellement en Amérique. Cette souris, dans ses efforts pour obtenir le reste du cracker, avait naturellement fait glisser le crâne sur le bois poli.
Cela rappela à Dinky-Dunk les trois étudiants en médecine qui avaient tenté d’effrayer la fille de leur logeuse en subtilisant un bras à la salle de dissection pour le cacher sous l’oreiller de la jeune fille. Dinky-Dunk affirma même solennellement que les trois hommes étaient des camarades d’université. Ils attendirent d’entendre le cri de la jeune fille, mais comme il n’y eut que le silence, ils finirent par se glisser dans la pièce. Et là, ils virent la fille assise par terre, tenant le bras entre ses mains. Tandis qu’elle était assise là, elle marmonnait quelque chose et en mangeait une extrémité ! Bien sûr, la pauvre créature était devenue folle à lier.
Olie gémit de manière audible à ce récit et s’essuya le front avec la manche de sa veste. Mais avant qu’il ne puisse s’échapper, Terry commença à parler du capitaine de navire irlandais, amateur de bouteilles, qui n’était sobre qu’en mer et qui, une nuit au port, trébucha jusqu’à son lit, « trois voiles au vent ». Lorsqu’il eut navigué jusqu’à ce qu’il pensait être sa propre chambre, il fut stupéfait de trouver un homme déjà au lit, encore plus ivre que lui, trop ivre, en fait, pour bouger. Même les bougies étaient restées allumées. Mais le vieux capitaine grimpa contre le mur, tout habillé, et se serait endormi en deux minutes si deux vieilles dames corpulentes n’étaient entrées pour commencer à pleurer et à dire une prière ou deux au bord du lit. Là-dessus, le vieux capitaine, malgré sa confusion, tendit la main, doucement mais curieusement, et toucha l’homme à côté de lui. *Et cet homme était froid comme la glace !* Le capitaine poussa un hurlement et se rua vers la porte. Mais les vieilles dames passèrent devant, et ils dévalèrent tous l’escalier les uns après les autres, et tous trois s’enfuirent comme le vent. « Et jamais, au grand jamais, ils ne s’arrêtèrent, déclara Terry avec son accent rocailleux, avant d’être allés s’écraser contre la digue ! »
Olie, qui s’était éloigné jusqu’à l’autre bout de la table, se leva à ce moment-là, alla jusqu’à la porte et regarda dehors. Il soupira lugubrement en fixant l’obscurité de la nuit. L’obscurité extérieure, apparemment, était trop forte pour lui, car il revint lentement et à contrecœur s’asseoir à sa chaise au bout de la table, et il était facile de voir qu’il était aussi effrayé qu’un enfant de cinq ans. Les hommes, je suppose, l’auraient tourmenté jusqu’à minuit, car Terry avait commencé l’histoire d’un noir envoyé piller une tombe qui découvrit que le mort n’était pas tout à fait mort. Mais je déclarai que nous en avions assez des horreurs et je refusai d’entendre quoi que ce soit d’autre sur les fantômes ou les cadavres. J’étais, en fait, moi-même un tout petit peu effrayée. Et Babe poussa un petit gémissement dans son berceau, nous ramenant soudain tous de l’Âge du Wendigo à l’époque de la lampe à pétrole. « Des sorcières et des démons, psalmodiai-je solennellement, des spectres et des esprits malins, et de toutes ces choses étranges qui pleurent et font du bruit dans la nuit, délivrez-nous, Seigneur ! » Et cette incantation, j’en suis sûre, assainit l’air tant pour ma progéniture menacée par les esprits que pour le simple d’esprit Olie, bien que Dinky-Dunk ait expliqué que mon écossais était encore pire que les histoires.
Mais c’est ce matin, après le petit-déjeuner, que j’ai appris d’Olga pourquoi elle ne tenait jamais à manger de champignons. Et toute la journée, son histoire est restée suspendue entre moi et le soleil, comme un nuage. Non pas qu’il y ait quelque chose de si merveilleux dans l’histoire elle-même, en dehors de sa tragédie nue. Mais je pense que c’est plutôt la façon dont cette fille immense aux yeux placides l’a racontée, avec son anglais brisé et ses pauses occasionnelles pour chercher le mot juste. Ou peut-être était-ce parce qu’elle apparaissait comme une réalité si sombre après les grotesqueries futiles de la veille. Quoi qu’il en soit, telle que je l’ai entendue ce matin, elle m’a semblé aussi terrible que tout ce qui se trouve dans *Au cœur des ténèbres* de Tolstoï, et a plus d’une fois ramené mes pensées vers les malheurs de la maison d’Œdipe. Cela m’a aussi un peu surprise, car je ne m’attendais jamais à surprendre un écho de tragédie grecque sur les lèvres pleines et douces d’une jeune Finlandaise qui m’aidait à faire la vaisselle de mon petit-déjeuner.
Tout commença alors que je décidais de mon menu pour le dîner et vérifiais si tous nos champignons avaient été utilisés. Cela m’incita à demander à la jeune fille pourquoi elle n’en mangeait jamais. Je vis un regard barricadé s’installer dans ses yeux, mais elle haussa simplement les épaules et dit que parfois ils étaient empoisonnés et tuaient les gens. Je lui dis que c’était absurde et que n’importe qui avec une intelligence ordinaire apprenait bientôt à reconnaître un champignon de prairie quand il en voyait un. Mais parfois, insista Olga, c’était des amanites phalloïdes. Si vous mangiez une amanite phalloïde, vous mouriez, et rien ne pouvait vous sauver. J’essayai de la convaincre qu’il ne s’agissait là que d’une superstition paysanne, mais elle annonça qu’elle avait vu des amanites, beaucoup d’entre elles, et qu’elle avait vu des gens tués par elles. Et puis, d’une voix brisée et avec de nombreux gestes lourds d’hésitation, elle me raconta l’histoire.
Près de cent kilomètres au nord-ouest de chez nous, près de son ancien foyer, disait-elle, vivaient un Polonais nommé Andrei Przenikowski et sa femme. Ils avaient un fils, qui s’appelait Jozef. Ils étaient pauvres, toujours pauvres, et ne réussissaient jamais rien. Alors, quand Jozef eut quinze ans, il partit pour la côte afin de faire fortune. Et le vieux père et la mère eurent une existence difficile, car le vieux Andrei ne pouvait se déplacer aisément, ayant eu les pieds gelés des années auparavant. Il trottinait comme une poule aux pattes gelées, disait Olga, et sa femme, aussi vieille qu’elle fût, devait l’aider aux champs. Un hiver entier, raconta-t-elle au père d’Olga, ils avaient vécu de navets. Mais saison après saison, ils survécurent, Dieu sait comment. De Jozef, ils n’eurent plus jamais de nouvelles. Mais pour Jozef lui-même, l’histoire était différente. Le garçon était monté en Alaska, avant l’époque de la ruée vers l’or du Klondike. Là, il travailla dans les pêcheries et les camps de bûcherons, et plus tard il rejoignit une expédition minière. Ensuite, il s’enfonça dans le Yukon.
C’était douze ans après son départ de la maison. Il était un homme fort à présent et parlait très bien l’anglais. Et l’année suivante, la chance lui sourit, et il trouva une grande quantité d’or, des milliers de dollars d’or. Mais il mit tout de côté, car il n’avait jamais oublié les vieux sur leur petite ferme. Il rassembla donc son argent et se rendit à Seattle, puis traversa jusqu’à Vancouver. De là, il regagna son ancien foyer, habillé comme un homme du monde, portant une grosse montre en or avec une chaîne et une bague en or. Et lorsqu’il fit irruption chez les vieux, ils ne le reconnurent pas — et Jozef trouva cela comme la meilleure des plaisanteries. Il remplit la petite cabane couverte de tourbe de ses rires, car il était heureux. Il savait que pour le reste de leurs jours, leurs soucis étaient terminés. Il se promenait et faisait des projets, mais il ne leur disait toujours pas qui il était. C’était une si bonne blague qu’il avait l’intention d’en profiter au maximum. Mais il leur dit qu’il avait des nouvelles de leur Jozef, qui ne s’en sortait pas si mal pour un vaurien. Avant de partir le lendemain, promit-il, ils sauraient tout sur leur garçon. Et il rit encore et tapa sur sa poche pleine d’or, et les deux vieux restèrent là à le regarder, clignant des yeux avec crainte, jusqu’à ce qu’il annonce qu’il avait faim et leur confie que son ami Jozef lui avait dit qu’il y avait des champignons merveilleux dans les environs à cette saison de l’année.
Andrei et sa femme discutèrent ensemble dans l’étable, avant que le vieil homme ne s’en aille en boitant cueillir les champignons. La pauvreté et la souffrance les avaient endurcis, et la vue de cet étranger avec tant d’or était trop pour eux. Ce fut donc une assiette pleine d’amanites phalloïdes qu’Andrei et sa femme cuisinèrent pour l’étranger au visage basané au rire bruyant. Et ils restèrent là à le regarder manger. Puis il mourut, comme Andrei savait qu’il devait mourir. Mais la vieille femme se cacha dans l’étable jusqu’à ce que ce soit fini, car cela prit du temps. Ensemble, le vieux couple fouilla les sacs et les poches du mort. Ils trouvèrent des papiers et certaines marques sur son corps. Ils surent alors qu’ils avaient assassiné leur propre fils. Le vieil homme boita jusqu’au village le plus proche, où il envoya une lettre au père d’Olga et acheta une corde à linge pour la rapporter chez lui. Le voyage lui prit une journée entière. Avec cette corde à linge, Andrei Przenikowski et sa femme se pendirent à l’une des poutres de l’étable.
Olga dit qu’elle n’avait que cinq ans à l’époque, mais qu’elle se souvient être allée en voiture avec les autres, après que la lettre fut arrivée chez son père. Elle peut encore se souvenir d’avoir vu les deux vieux corps pendus côte à côte, se balançant lentement dans le vent. Et elle vit ce qui restait des champignons. Elle dit qu’elle ne peut jamais l’oublier et qu’elle en rêve assez souvent. Et Olga n’est pas ce qu’on appellerait émotive. Elle me raconta, tandis qu’elle essuyait ses mains et suspendait la bassine, qu’elle peut encore voir ses parents fixer ce qui restait de cette assiette de champignons empoisonnés, qui étaient devenus tout noirs, presque aussi noirs que l’homme mort qu’elle les avait vus soulever sur le lit sale.
Lundi douze
Hier était dimanche et Olga, dans sa plus belle tenue, était assise au soleil avec Dinky-Dink. Elle semblait parfaitement heureuse de simplement le tenir. J’ai regardé dehors pour m’assurer qu’il allait bien, car quelques jours auparavant, Olga m’avait presque provoqué une crise cardiaque en faisant tenir mon garçon en équilibre sur une main énorme, comme s’il s’agissait d’une côtelette de mouton, afin que l’admirateur Olie puisse le voir gigoter. Tandis que je regardais Olga fredonner au-dessus de Buddy Boy, Percy arriva à cheval. Il s’approcha ensuite et rejoignit Olga, qui souleva avec précaution le voile couvrant le visage de Dinky-Dink et le montra au Percy quelque peu intimidé. Percy lui donna un petit coup de doigt, fit des bruits absurdes, tâta ses jambes comme Olga l’indiquait, puis s’assit devant elle.
Ils parlèrent là pendant longtemps, tout à fait inconscients de tout ce qui les entourait. Du moins Percy parlait-il, car les réponses d’Olga semblaient pour la plupart monosyllabiques. Mais elle continuait à le baigner de ce regard mystique de clair de lune qui était le sien, et parfois elle montrait ses dents dans un sourire lent et mélancolique. Percy bavardait, tout à fait inconscient du fait que je me tenais sur le pas de la porte à le regarder. Ils semblaient être de grands amis. Et je me demande de quoi ils parlaient.
Mercredi quatorze
Aujourd’hui après le dîner, Dinky-Dunk a pris le garçon et l’a hissé sur le dos de Paddy, où il ressemblait à une bosse sur une bûche. Et cela m’a fait penser qu’il ne s’écoulerait pas beaucoup de temps avant que ma petite Snoozerette n’ait son propre poney et ne galope à travers la prairie comme un singe sur un cheval de cirque. Car je veux que mon garçon monte à cheval, et monte bien. Et puis, un peu plus tard, il galoperait vers l’école. Et alors, il ne s’écoulerait pas beaucoup de temps avant qu’il ne parcoure le sentier côte à côte avec une fille de la prairie aux yeux clairs sur un pinto pommelé, et je serais une vieille dame aux cheveux argentés me demandant si cette fille aux yeux clairs était assez bien pour mon fils ! Et me voilà, comme d’habitude, en train de rêver à l’avenir !
Toute la journée, le fait que Dinky-Dunk devient extravagant m’a frappée en plein cœur. Je lui ai donc demandé si nous pouvions vraiment nous permettre une voiture six cylindres avec des housses de siège beige et des phares électriques. « Nous permettre ? » répéta-t-il, « bien sûr que nous pouvons nous le permettre. Nous pouvons tout nous permettre. Bon sang, nos jours de vaches maigres sont terminés et nous n’avons pas eu l’imagination de nous rendre compte de ce fait. Et sais-tu ce que je vais faire si certaines choses se présentent ? Je vais vous envoyer, toi et Babe, à New York pour l’hiver ! »
« Et où seras-tu ? » demandai-je promptement. L’expression de fierté et de détermination disparut de son visage.
« Oh, je devrai rester traîner dans les régions polaires ici pour m’occuper des choses. Mais toi et le garçon, vous devez avoir votre chance. Et je descendrai pour deux semaines à Pâques et je vous ramènerai à la maison avec moi ! »
« Et tu t’amuseras ici ? » demandai-je.
« Bien sûr que non », reconnut Dinky-Dunk. « Mais pense à ce que cela signifiera pour toi, Gee-Gee, d’avoir à nouveau quelques mois en ville ! Et pense à tout ce que tu as manqué ! »
« Oie, oie, jar ! » dis-je en attrapant sa vieille tête folle entre mes mains. « Je veux que tu m’écoutes. Il n’y a rien que j’aie manqué. Et tu es complètement fou, mon doux chéri, si tu penses que je pourrais être heureuse loin de toi, à New York ou dans n’importe quelle autre ville. Et je n’irais pas là-bas pour l’hiver même si tu me donnais le Plaza et tout le parc comme jardin ! »
Cette déclaration sembla le rendre perplexe. « Mais pense à ce que cela signifierait pour le garçon ! » soutint-il.
« Eh bien, quoi ? » exigeai-je.
« Oh, de bonnes... euh... de bonnes peintures, de la musique et tout ce genre de choses ! » expliqua-t-il vaguement. Je ne pus m’empêcher de rire.
« Mais, Dinky-Dunk, ne penses-tu pas que Babe est un mois ou deux trop jeune pour s’intéresser à Debussy et aux post-impressionnistes, espèce de grand ravisseur de cœurs de dames sans défense, fou, adorable et brouillon ! » Et j’annonçai fermement qu’il ne pourrait jamais, jamais se débarrasser de moi.
Jeudi quinze
Maintenant qu’Olga travaille entièrement à l’intérieur avec moi, elle perd un peu de son hâle. Sa peau est plus douce et elle a acquis un peu plus de ce look de Léonard de Vinci. Elle semble presque devenir spiritualisée — mais cela pourrait être simplement parce qu’elle a rallongé ses jupes. Elle adore Babe, et, je le crains, elle le gâte un peu trop. Je la trouve de plus en plus une meilleure compagne, non seulement parce qu’elle parle davantage, mais parce qu’elle semble, d’une certaine manière, grimper vers un niveau nouveau. Entre-temps, je lui apprends à cuisiner. Elle apprend rapidement et est fière de ses progrès. Mais ce dont elle est la plus fière, ce sont ses corsets. Et ils font vraiment une différence. Même Dinky-Dunk l’a remarqué. Hier, il est resté à la regarder s’éloigner.
« Parbleu », remarqua-t-il avec sagesse, « cette fille est en train de se faire une silhouette ! » Les hommes sont si absurdes. Quand cette même Olga se promenait à moitié découverte, il ne l’avait même pas remarquée. Maintenant qu’elle a mystifié ses membres inférieurs avec un peu de draperie, il reste à la regarder comme si elle était une Vénus de Milo revenue à la vie. Et Olga perd lentement mais sûrement un peu de sa simplicité arcadienne. Hier, je l’ai surprise en train de brûler ses bottes en cuir de vache. Elle en a honte. Et elle dépense la plupart de son argent en vêtements, me posant beaucoup de questions étranges sur la mode et emportant mes magazines de mode dans sa chambre pour une lecture secrète. Pour la première fois de sa vie, elle utilise de la crème pour le visage. Et la fin semble justifier les moyens, car sa peau est maintenant comme des fleurs de pommier. Rodin, j’en suis sûre, aurait porté cette femme à travers l’Amérique sur son dos, ne serait-ce que pour l’avoir fait entrer dans son atelier !
La semaine dernière, j’ai persuadé Terry de faire un essai avec Meredith et je lui ai prêté mon exemplaire relié en toile verte de *Harry Richmond*. Il y a trois jours, j’ai trouvé la septième page pliée au coin, et soupçonnant que cela marquait la frontière finale de sa progression, j’ai noué un brin de fil de soie verte autour du volume. Il était toujours là ce matin, bien que Terry soutienne quotidiennement et fermement qu’il progresse magnifiquement avec ce beau livre vert ! Mais à midi aujourd’hui, quand Dinky-Dunk est revenu de Buckhorn, il a remis à Terry un paquet, et j’ai remarqué que ce dernier a jeté un coup d’œil assez inquiet autour de lui en le déballant. Cet après-midi, j’ai découvert qu’il contenait deux nouveaux livres en couverture souple. L’un était *The Hidden Hand* et l’autre s’appelait *The Terror of Tamaraska Gulch*. Terry, ces derniers temps, fait sa lecture dans sa propre chambre. Et Nick Carter, apparemment, ne sera pas si facilement déplacé. Mais un homme qui peut vous faire lire ses livres pour la troisième fois doit être un génie. Si j’étais auteur, c’est le genre d’homme que j’envierais. Et je pense que je vais tenter le coup avec Percival Benson et *The Terror of Tamaraska Gulch* quand Terry en aura fini !
Vendredi seize
Nous finissions tout juste de dîner aujourd’hui, et c’était, me semblait-il, un repas exceptionnellement bon, et je contemplais avec satisfaction mon petit cercle familial, me demandant ce que la vie pouvait offrir de plus à une grande femme robuste et solide comme moi, quand le ronronnement et le vrombissement d’une automobile en approche vinrent couvrir le bruit de notre conversation. Dinky-Dunk, en fait, était en train de pontifier sur le fermier de l’Ouest, soutenant qu’il était un homme à l’esprit plus large et aux vues plus vastes que son frère de l’Est, et faisant remarquer que l’épouse de l’homme de l’Ouest était une reine qui, si elle avait peu de repos, avait au moins un grand honneur. Et je pensais justement que l’une des choses glorieuses concernant cette même reine était qu’elle échappait au moins à toute la tension et au déchirement du vingtième siècle dans les relations entre les hommes et les femmes de la ville, quand le bourdonnement de cette voiture me ramena sur terre et me rappela que je pouvais avoir une table pleine d’invités à nourrir. La voiture elle-même s’arrêta, dans un battement de moteur, à mi-chemin entre la cabane et le corral, et à ce son, j’imagine que nous nous sommes tous sentis un peu comme des Robinson Crusoé écoutant le cliquetis d’une chaîne d’ancre dans la baie la plus paisible de Juan Fernandez. Et à travers la fenêtre ouverte, je pus distinguer une énorme voiture de tourisme assez poussiéreuse, avec pas moins de six hommes à bord.
Terry, tout yeux, plongea vers la fenêtre, et Olie, tout bouche, vers la porte. Olga se pencha à moitié sur la table pour regarder dehors, et je fis moi-même un peu d’observation. La seule personne qui resta calme fut Dinky-Dunk. Il vida sa pipe, la glissa dans sa poche, mit son chapeau et ramassa un paquet de papiers sur sa table de travail. Puis il sortit à grands pas, avec son regard gris et combatif dans les yeux. Il sortit juste au moment où l’un des hommes les plus corpulents s’apprêtait à descendre de voiture, si bien que cet homme changea d’avis et remonta s’asseoir, comme un roi remontant sur son trône. Et ils restèrent tous là, si posés, réservés et dignes, un peu comme des croque-morts poussiéreux dans un corbillard, que je décidai immédiatement qu’ils étaient venus pour saisir une hypothèque et prendre les terres de mon Dinky-Dunk, d’un seul coup !
Je pouvais voir mon seigneur marcher droit vers le marchepied, avec de petits hochements de tête brusques à ses visiteurs, et je savais à la carrure de ses épaules que des ennuis se préparaient. Pourtant, ils commencèrent à parler assez calmement. Mais en moins de deux minutes, mon Dinky-Dunk secouait le poing au visage de l’un des hommes les plus jeunes et les plus grands, le traitant de menteur et l’accusant, de manière quelque peu tautologique, de savoir qu’il était un menteur et qu’il l’avait toujours été. Ce langage fort peu distingué provoqua naturellement un langage tout aussi peu distingué de la part de l’accusé, qui se leva dans la voiture et prit son tour pour danser et secouer son propre poing. Et puis les autres semblèrent prendre parti, et les voix s’élevèrent jusqu’au cri, et je vis qu’il allait y avoir une autre bagarre à Casa Grande — et je décidai immédiatement d’y participer. Alors j’ôtai mon tablier et je sortis.
C’était drôle. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, l’effet de mon entrée sur la scène fut comme celui produit sur une classe bruyante par le retour du maître. Le tumulte cessa, assez piteusement, et cette cargaison d’hommes enfila instinctivement son armure de galanterie sexuelle trop obséquieuse. Ils savaient que je n’étais pas une ignorante. J’allai droit vers eux, bien que quelque chose dans leur déconfiture funèbre me fit sourire. Alors Dinky-Dunk, fou de rage pourtant, dut me présenter chacun d’entre eux ! L’un était député, un autre appartenait à une sorte de comité ferroviaire, un autre était un fonctionnaire chargé de la construction routière, et un autre était un simple capitaliste qui possédait deux ou trois journaux. L’homme que Dinky-Dunk avait traité de menteur était ingénieur civil, bien qu’il m’ait semblé qu’il avait agi de façon décidément peu civile. Ils risquèrent une platitude sur le beau temps de l’été indien et laborèrent une ou deux plaisanteries pesantes sur le fait qu’un homme d’aussi mauvaise humeur ait une femme aussi séduisante — ce pour quoi je les méprisai tous. Mais je pouvais voir que même si mon intrusion avait mis une sourdine à leur conversation, elle avait aussi laissé tout le reste inconfortablement provisoire et évasif. Pour une raison ou une autre, c’était une affaire d’hommes, une chose qui devait être réglée à la manière des hommes. Alors je décidai de me retirer avec une dignité apparente, même si c’était avec un embarras intérieur. Mais je ressentais leur grossière galanterie commerciale presque autant que j’abhorrais leurs tentatives d’intimider mon Vrai Amour. Et je leur décochai un dernier trait en me détournant.
« Le dernier combat de boxe auquel j’ai assisté se déroulait dans une sorte de cabaret de souteneurs de l’avenue des Tilleuls, expliquai-je gentiment. Mais c’était il y a près de trois ans. Alors, s’il doit y avoir un match dans mon jardin, j’espère que messieurs auront la bonté de m’appeler ! »
Et souriant à leurs visages quelque peu perplexes, je fis volte-face et rentrai dans la maison. L’un des hommes rit fort et longuement à cette remarque, et deux autres semblèrent s’asseoir en s’interrogeant là-dessus. Pourtant, deux minutes après que je fus rentrée dans la cabane, ce très peu civil ingénieur civil et Dinky-Dunk remettaient ça. Leur langage était plus que ce que je prendrais la peine de rapporter. La fin de l’histoire fut cependant que les six croque-morts poussiéreux descendirent tous raidement de leur voiture et que Dinky-Dunk appela Olie et Terry. Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’un duel, sauf que je n’arrivais pas à comprendre comment il pouvait être mené avec une tarière à poteaux et quelques longueurs de tuyau de gaz articulé, car c’était ce que les hommes emportaient avec eux.
Au loin, à travers la prairie, je pouvais les voir apparemment occupés à la tâche stupide et tout à fait inutile de creuser un trou de poteau là où il n’était nullement nécessaire, puis de s’agglutiner autour de ce trou comme une bande de pontifes académiques autour d’un nouveau spécimen sur une lame de microscope. Puis ils se déplacèrent et firent un autre trou, et encore un autre, jusqu’à ce que je sois fatiguée de les regarder. C’est deux heures plus tard qu’ils revinrent. Leurs voix semblaient maintenant plus facétieuses et il y avait plus de rires et de plaisanteries, Dinky-Dunk et l’incivil ingénieur civil étant les seuls silencieux. Et puis le moteur de la voiture ronronna et vrombit, ils grimpèrent lourdement à bord, allumèrent des cigares, firent des signes de la main et partirent dans un nuage de poussière.
Mais Dinky-Dunk, quand il revint à la cabane avec ses papiers, n’était pas d’humeur à parler. Et je savais mieux que d’essayer de le faire parler. Ce soir, il rentra tôt pour le souper et annonça qu’il devait partir pour Winnipeg immédiatement et qu’il pourrait même devoir aller jusqu’à Ottawa. Alors je préparai son souper, fis son sac et lui présentai Babe pour qu’il l’embrasse. Mais je ne l’importunai toujours pas avec des questions, car j’avais peur des mauvaises nouvelles. Et il savait que je savais que je pouvais lui faire confiance.
Il m’embrassa pour me dire au revoir d’une manière tragiquement tendre, ou plutôt tendrement tragique, ce qui me fit me demander un instant s’il ne reviendrait peut-être jamais. Alors je les fis tous attendre pendant que j’en prenais un de plus, pour faire bonne mesure, au cas où je serais une veuve de paille pour le reste de mes jours.
Ce soir, cependant, j’ai fait asseoir Terry au bout de la table et je l’ai cuisiné à la perfection. La bagarre, pour autant que je puisse l’apprendre de ce jeune Irlandais détourné, concerne un droit de passage à travers notre partie de la province. Dinky-Dunk, semble-t-il, y travaille depuis plus d’un an. Et l’homme qu’il a traité de noms infamants avait été envoyé par les fonctionnaires pour faire un rapport sur le territoire. Mon mari prétend qu’il a été soudoyé par le parti adverse et qu’il a rendu un rapport affirmant que notre district était sans eau. Il a également proclamé que nos terres — nos terres, remarquez ! — étaient d’un sol uniformément pauvre et médiocre ! Pas étonnant que mon Dinky-Dunk ait tempêté ! Puis Terry m’a quelque peu inquiétée en annonçant avec un petit rire qu’ils avaient réussi à duper toute la bande. Car, trois jours auparavant, il avait tranquillement creusé vingt trous de test de sol et d’eau et les avait soigneusement rebouchés. Mais il avait trouvé ce qu’il cherchait. Et cette petite armée de détracteurs payés, a-t-il admis, avait été dirigée vers le voisinage où le sol était le plus profond et l’eau la plus proche. Et cela a vite montré qui était le menteur, car bien sûr tout s’est passé comme Dinky-Dunk le voulait !
Mais cette phase de l’affaire, je ne l’ai pas discutée avec Terry, car je n’avais aucune envie d’étaler les obliquités morales de mon mari devant son employé. Pourtant, je suis toujours troublée par ce que j’ai entendu. Oh, Dinky-Dunk, je n’aurais jamais imaginé que tu sois un brin sournois, même en affaires !
Dimanche dix-huit
Olie et Terry semblent convaincus du fait que l’agriculture de Dinky-Dunk a été un succès. Nous avons sauvé toute notre récolte de blé, et c’est une réussite colossale. Terry, avec ses enthousiasmes celtiques délirants, dit que d’ici l’année prochaine, ils appelleront Dinky-Dunk le Roi du Blé de l’Ouest. Olga et Percy sont allés faire un tour en buggy cet après-midi. J’aimerais avoir une sorte de balance pour peser mon Snoozerette. Je sais qu’il a doublé de volume ces trois dernières semaines.
Dimanche vingt-cinq
Mon Dinky-Dunk est rentré à la maison. Il a l’air un peu fatigué et les yeux creux, mais quand le Petit a gazouillé et lui a souri, son pauvre visage fatigué s’est adouci si merveilleusement que cela m’a mis les larmes aux yeux. J’ai finalement réussi à le persuader d’arrêter de cajoler Babe et de m’accorder un peu d’attention. Après le souper, il a ouvert son sac supplémentaire et a sorti les tas de choses qu’il avait apportées à Babe et à moi. Puis je me suis assise sur ses genoux, je lui ai tenu les oreilles et je l’ai fait souffler toute la fumée, jusqu’au dernier brin, pour que je puisse l’embrasser aux endroits qui me sont particuliers.
Mardi vingt-sept
Dinky-Dunk est parti en voilier vers Buckhorn pour faire du télégraphe qu’il aurait dû faire samedi soir. Mes soupçons sur sa sournoiserie, soit dit en passant, étaient tout à fait infondés. C’est Terry, aux yeux ingénus, qui a mené ces fonctionnaires des chemins de fer vers l’endroit où il avait déjà secrètement testé l’eau et trouvé des signes prometteurs. Et Terry ne comprend même pas pourquoi Dinky-Dunk est si terriblement en colère à propos de tout cela !
Mercredi vingt-huit
Quand Dinky-Dunk est rentré hier soir, après son trajet depuis Buckhorn, il y avait sur son visage un regard qui m’a plutôt effrayée. Je l’ai coincé contre la porte, après qu’il eut jeté un coup d’œil sur le Petit, et j’ai dit : « Laissez-moi sentir votre haleine, monsieur ! » Car avec cette étrange lueur dans les yeux, j’ai vraiment cru qu’il avait bu. « Les lèvres qui touchent à la liqueur, ai-je chanté, ne toucheront jamais les miennes ! »
Mais j’avais tort. Et Dinky-Dunk a seulement ri d’un rire intérieur calme qui était nouveau chez lui. « Je crois que je suis ivre, Boca Chica, a-t-il solennellement avoué, ivre comme un seigneur ! » Puis il a pris mes deux mains dans les siennes.
« Sais-tu ce qui va arriver ? » a-t-il demandé. Et bien sûr, je ne le savais pas. Puis il me l’a balancé en pleine figure.
« Le chemin de fer va venir ! »
« Venir où ? » ai-je haleté.
« Venir ici, juste à travers nos terres ! C’est réglé. Et il n’y a pas d’erreur possible cette fois. Dans dix mois, il y aura des trains à vapeur qui passeront devant Casa Grande ! »
« Skookum ! » ai-je crié.
« Et il y aura une gare à moins d’un mile d’ici ! Et dans deux ans, ces dix-sept ou dix-huit cents acres de terre vaudront quarante dollars l’acre, facilement, et peut-être même cinquante. Et ce que cela signifie, tu peux le calculer toi-même ! »
« Whoopee ! » ai-je haleté, essayant en vain de calculer combien faisait quarante fois dix-sept cents.
Mais ce n’était pas tout. Cela supprimerait le transport routier vers l’élévateur, qui aurait pu prendre une grande partie du profit de sa culture céréalière. Acheminer le blé à Buckhorn par attelage aurait été une perte terrible, quelle que soit la chance qu’il puisse avoir avec ses récoltes. Il avait donc remué ciel et terre pour que l’acier vienne vers lui. Il avait tiré des ficelles, interrogé des députés, garanti une alimentation en réservoir d’eau, promis un droit de passage et utilisé ses vieux amis ingénieurs — jusqu’à ce que sa bataille soit gagnée. Et son dernier combat avait été contre le menteur qui avait envoyé de faux rapports sur son district. Mais tout cela était fini maintenant, et Casa Grande ne sera plus le point de départ de la civilisation, le point perdu dans le désert. Elle figurera sur les horaires et les routes postales, et je sais que mon Dinky-Dunk sera le premier maire de la nouvelle ville, si jamais il y a une ville dont il puisse être le maire !
Vendredi trente
Dinky-Dunk est rentré à midi aujourd’hui, est allé sur la pointe des pieds vers le berceau pour voir si le Petit allait bien, puis est venu poser ses mains sur mes épaules, me regardant solennellement dans les yeux : « Que penses-tu qu’il soit arrivé ? » a-t-il demandé.
« Un autre chemin de fer », ai-je risqué.
Il a secoué la tête. Bien sûr, il était inutile pour moi d’essayer de deviner. J’ai appuyé mon doigt contre la pomme d’Adam de Dinky-Dunk et lui ai demandé quelle était la nouvelle.
« Percival Benson Woodhouse vient de m’annoncer calmement que, la semaine prochaine, il va épouser Olga », fut la réponse de mon mari.
Et il s’étonnait que je sourie.
Dimanche premier
Le petit Dinky-Dink dort profondément dans son berceau scandinave sculpté à la main. La nuit est fraîche, alors nous avons un feu qui brûle. Le grand Dinky-Dunk, qui fumait sa pipe, est assis d’un côté de la table, et je suis assise de l’autre. Entre nous repose la liasse des plans de la maison qui viennent de nous être envoyés par la poste depuis Philadelphie. C’est la deuxième nuit que nous les étudions. Et nous avons décidé ce que nous ferons à Casa Grande. Nous aurons un téléphone, dès que le chemin de fer sera arrivé, et un moulin à vent et l’eau courante, et une nouvelle grange avec un grand réservoir d’eau douce à une extrémité, et un chauffage central à eau chaude dans la nouvelle maison, des vérandas pour dormir, un office de majordome et un vide-linge — et l’hiver prochain en Californie, si nous le voulons. Et Dinky-Dunk s’en veut de n’avoir jamais eu assez de jugeote pour planter une avenue ou deux de peupliers ou d’érables du Manitoba autour de Casa Grande, car maintenant nous devrons attendre quelques années pour avoir du feuillage et de l’ombre. Et il a l’intention d’avoir une aire de jeux pour le petit Dinky-Dink, car il est d’accord avec moi pour dire que notre garçon doit être fort, viril et musclé, et ne doit pas utiliser de tabac sous quelque forme que ce soit avant ses vingt ans au moins. Et Dinky-Dunk a également convenu que je ferai toute la discipline — si jamais une discipline est nécessaire ! Son père, soit dit en passant, vient d’annoncer qu’il veut que Babe aille à McGill puis à Oxford. Mais j’ai insisté pour Harvard, et je resterai ferme à ce sujet.
Cela promettait de nous mener à une impasse, alors nous sommes revenus à nos plans de maison, et Dinky-Dunk a souligné que le nouveau salon serait plus grand que toute notre cabane actuelle et l’annexe réunies. Et cela m’a fait regarder autour de notre pauvre petite niche de guingois et réaliser pour la première fois que notre premier foyer allait être rayé de la carte. Et rien ne serait jamais plus pareil, et même la prairie sur laquelle j’avais contemplé ma joie et ma peine serait toujours différente ! Une boule s’est formée dans ma gorge. Et quand Olga est entrée et que j’ai confié Dinky-Dink à ses bras, elle a pu voir que mes cils étaient humides. Mais elle ne pouvait pas comprendre.
Alors je me suis glissée vers le piano et j’ai commencé à jouer. Très doucement, j’ai chanté la chanson irlandaise d’Herman Lohr qui commence par :
Au cœur de la nuit, mon amour, Quand la grande maison nouvelle est silencieuse...
Mais avant d’arriver aux deux derniers vers, j’ai bien peur que ma voix n’ait été quelque peu tremblante.
Au cœur de l’année, mon amour, Quand mes vastes champs nouveaux sont bruns, Je pense à une petite vieille maison, À la lisière d’une vieille ville grise !
Je pense aux visages éclairés par des joncs, Où la pièce et le pain étaient petits : _Mais les années nouvelles semblent les années maigres, Et les années anciennes, les meilleures de toutes !_
Dinky-Dunk est venu se tenir tout près de moi. « Est-ce que ma Gee-Gee a une grande tristesse dans son petit cœur de prairie ? » a-t-il demandé en glissant ses bras autour de moi. Mais je reniflais et ne pouvais lui répondre. Et l’étreinte de ses bras bénis autour de moi ne semblait qu’aggraver les choses. Alors je sanglotais ouvertement quand il a relevé mon visage et s’est servi de ce qui a dû être un baiser terriblement salé. Mais je me suis échappée dans ma chambre, car je ne suis pas de ces femmes fleurs de pommier qui peuvent pleurer tout en restant jolies. Et depuis deux heures bénies, je suis assise ici, Matilda Anne, me demandant si notre nouvelle vie sera aussi heureuse que l’ancienne... Ces vieux jours sont terminés et disparus, et la page doit être tournée. Et sur cette dernière page, j’étais sur le point d’écrire « Tamam shud ». Mais impératif et royal à travers le calme de Casa Grande, j’entends l’appel de mon bien-aimé petit ténor robusto — et si c’est la voix de la faim, c’est aussi la voix de l’espoir !
FIN
Cabbages and Kings. Par O. Henry. Cabin Fever. Par B. M. Bower. Calling of Dan Matthews, The. Par Harold Bell Wright. Cape Cod Stories. Par Joseph C. Lincoln. Cap'n Abe, Storekeeper. Par James A. Cooper. Cap'n Dan's Daughter. Par Joseph C. Lincoln. Cap'n Eri. Par Joseph C. Lincoln. Cap'n Jonah's Fortune. Par James A. Cooper. Cap'n Warren's Wards. Par Joseph C. Lincoln. Chain of Evidence, A. Par Carolyn Wells. Chief Legatee, The. Par Anna Katharine Green. Cinderella Jane. Par Marjorie B. Cooke. Cinema Murder, The. Par E. Phillips Oppenheim. City of Masks, The. Par George Barr McCutcheon. Cleek of Scotland Yard. Par T. W. Hanshew. Cleek, The Man of Forty Faces. Par Thomas W. Hanshew. Cleek's Government Cases. Par Thomas W. Hanshew. Clipped Wings. Par Rupert Hughes. Clue, The. Par Carolyn Wells. Clutch of Circumstance, The. Par Marjorie Benton Cooke. Coast of Adventure, The. Par Harold Bindloss. Coming of Cassidy, The. Par Clarence E. Mulford. Coming of the Law, The. Par Chas. A. Seltzer. Conquest of Canaan, The. Par Booth Tarkington. Conspirators, The. Par Robert W. Chambers. Court of Inquiry, A. Par Grace S. Richmond. Cow Puncher, The. Par Robert J. C. Stead. Crimson Gardenia, The, and Other Tales of Adventure. Par Rex Beach. Cross Currents. Par l'auteur de « Pollyanna ». Cry in the Wilderness, A. Par Mary E. Waller. Danger, And Other Stories. Par A. Conan Doyle. Dark Hollow, The. Par Anna Katharine Green. Dark Star, The. Par Robert W. Chambers. Daughter Pays, The. Par Mrs. Baillie Reynolds. Day of Days, The. Par Louis Joseph Vance. Depot Master, The. Par Joseph C. Lincoln. Desired Woman, The. Par Will N. Harben.
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Destroying Angel, The. Par Louis Jos. Vance. Devil's Own, The. Par Randall Parrish. Double Traitor, The. Par E. Phillips Oppenheim. Empty Pockets. Par Rupert Hughes. Eyes of the Blind, The. Par Arthur Somers Roche. Eye of Dread, The. Par Payne Erskine. Eyes of the World, The. Par Harold Bell Wright. Extricating Obadiah. Par Joseph C. Lincoln. Felix O'Day. Par F. Hopkinson Smith. 54-40 or Fight. Par Emerson Hough. Fighting Chance, The. Par Robert W. Chambers. Fighting Shepherdess, The. Par Caroline Lockhart. Financier, The. Par Theodore Dreiser. Flame, The. Par Olive Wadsley. Flamsted Quarries. Par Mary E. Wallar. Forfeit, The. Par Ridgwell Cullum. Four Million, The. Par O. Henry. Fruitful Vine, The. Par Robert Hichens. Further Adventures of Jimmie Dale, The. Par Frank L. Packard. Girl of the Blue Ridge, A. Par Payne Erskine. Girl from Keller's, The. Par Harold Bindloss. Girl Philippa, The. Par Robert W. Chambers. Girls at His Billet, The. Par Berta Ruck. God's Country and the Woman. Par James Oliver Curwood. Going Some. Par Rex Beach. Golden Slipper, The. Par Anna Katharine Green. Golden Woman, The. Par Ridgwell Cullum. Greater Love Hath No Man. Par Frank L. Packard. Greyfriars Bobby. Par Eleanor Atkinson. Gun Brand, The. Par James B. Hendryx. Halcyone. Par Elinor Glyn. Hand of Fu-Manchu, The. Par Sax Rohmer. Havoc. Par E. Phillips Oppenheim. Heart of the Desert, The. Par Honore Willsie. Heart of the Hills, The. Par John Fox, Jr.
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Heart of the Sunset. Par Rex Beach. Heart of Thunder Mountain, The. Par Edfrid A. Bingham. Her Weight in Gold. Par Geo. B. McCutcheon. Hidden Children, The. Par Robert W. Chambers. Hidden Spring, The. Par Clarence B. Kelland. Hillman, The. Par E. Phillips Oppenheim. Hills of Refuge, The. Par Will N. Harben. His Official Fiancee. Par Berta Ruck. Honor of the Big Snows. Par James Oliver Curwood. Hopalong Cassidy. Par Clarence E. Mulford. Hound from the North, The. Par Ridgwell Cullum. House of the Whispering Pines, The. Par Anna Katharine Green. Hugh Wynne, Free Quaker. Par S. Weir Mitchell, M.D. I Conquered. Par Harold Titus. Illustrious Prince, The. Par E. Phillips Oppenheim. In Another Girl's Shoes. Par Berta Ruck. Indifference of Juliet, The. Par Grace S. Richmond. Infelice. Par Augusta Evans Wilson. Initials Only. Par Anna Katharine Green. Inner Law, The. Par Will N. Harben. Innocent. Par Marie Corelli. Insidious Dr. Fu-Manchu, The. Par Sax Rohmer. In the Brooding Wild. Par Ridgwell Cullum. Intriguers, The. Par Harold Bindloss. Iron Trail, The. Par Rex Beach. Iron Woman, The. Par Margaret Deland. I Spy. Par Natalie Sumner Lincoln. Japonette. Par Robert W. Chambers. Jean of the Lazy A. Par B. M. Bower. Jeanne of the Marshes. Par E. Phillips Oppenheim. Jennie Gerhardt. Par Theodore Dreiser. Judgment House, The. Par Gilbert Parker. Keeper of the Door, The. Par Ethel M. Dell. Keith of the Border. Par Randall Parrish. Kent Knowles: Ouahaug. Par Joseph C. Lincoln. Kingdom of the Blind, The. Par E. Phillips Oppenheim.
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King Spruce. Par Holman Day. King's Widow, The. Par Mrs. Baillie Reynolds. Knave of Diamonds, The. Par Ethel M. Dell. Ladder of Swords. Par Gilbert Parker. Lady Betty Across the Water. Par C. N. & A. M. Williamson. Land-Girl's Love Story, A. Par Berta Ruck. Landloper, The. Par Holman Day. Land of Long Ago, The. Par Eliza Calvert Hall. Land of Strong Men, The. Par A. M. Chisholm. Last Trail, The. Par Zane Grey. Laugh and Live. Par Douglas Fairbanks. Laughing Bill Hyde. Par Rex Beach. Laughing Girl, The. Par Robert W. Chambers. Law Breakers, The. Par Ridgwell Cullum. Lifted Veil, The. Par Basil King. Lighted Way, The. Par E. Phillips Oppenheim. Lin McLean. Par Owen Wister. Lonesome Land. Par B. M. Bower. Lone Wolf, The. Par Louis Joseph Vance. Long Ever Ago. Par Rupert Hughes. Lonely Stronghold, The. Par Mrs. Baillie Reynolds. Long Live the King. Par Mary Roberts Rinehart. Long Roll, The. Par Mary Johnston. Lord Tony's Wife. Par Baroness Orczy. Lost Ambassador. Par E. Phillips Oppenheim. Lost Prince, The. Par Frances Hodgson Burnett. Lydia of the Pines. Par Honore Willsie. Maid of the Forest, The. Par Randall Parrish. Maid of the Whispering Hills, The. Par Vingie E. Roe. Maids of Paradise, The. Par Robert W. Chambers. Major, The. Par Ralph Connor. Maker of History, A. Par E. Phillips Oppenheim. Malefactor, The. Par E. Phillips Oppenheim. Man from Bar 20, The. Par Clarence E. Mulford. Man in Grey, The. Par Baroness Orczy. Man Trail, The. Par Henry Oyen. Man Who Couldn't Sleep, The. Par Arthur Stringer.
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Man with the Club Foot, The. Par Valentine Williams. Mary-'Gusta. Par Joseph C. Lincoln. Mary Moreland. Par Marie Van Vorst. Mary Regan. Par Leroy Scott. Master Mummer, The. Par E. Phillips Oppenheim. Memoirs of Sherlock Holmes. Par A. Conan Doyle. Men Who Wrought, The. Par Ridgwell Cullum. Mischief Maker, The. Par E. Phillips Oppenheim. Missioner, The. Par E. Phillips Oppenheim. Miss Million's Maid. Par Berta Ruck. Molly McDonald. Par Randall Parrish. Money Master, The. Par Gilbert Parker. Money Moon, The. Par Jeffery Farnol. Mountain Girl, The. Par Payne Erskine. Moving Finger, The. Par Natalie Sumner Lincoln. Mr. Bingle. Par George Barr McCutcheon. Mr. Grex of Monte Carlo. Par E. Phillips Oppenheim. Mr. Pratt. Par Joseph C. Lincoln. Mr. Pratt's Patients. Par Joseph C. Lincoln. Mrs. Belfame. Par Gertrude Atherton. Mrs. Red Pepper. Par Grace S. Richmond. My Lady Caprice. Par Jeffrey Farnol. My Lady of the North. Par Randall Parrish. My Lady of the South. Par Randall Parrish. Mystery of the Hasty Arrow, The. Par Anna K. Green. Nameless Man, The. Par Natalie Sumner Lincoln. Ne'er-Do-Well, The. Par Rex Beach. Nest Builders, The. Par Beatrice Forbes-Robertson Hale. Net, The. Par Rex Beach. New Clarion. Par Will N. Harben. Night Operator, The. Par Frank L. Packard. Night Riders, The. Par Ridgwell Cullum. Nobody. Par Louis Joseph Vance. Okewood of the Secret Service. Par l'auteur de « The Man with the Club Foot ». One Way Trail, The. Par Ridgwell Cullum. Open Sesame. Par Mrs. Baillie Reynolds. Otherwise Phyllis. Par Meredith Nicholson. Outlaw, The. Par Jackson Gregory.
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Paradise Auction. Par Nalbro Bartley. Pardners. Par Rex Beach. Parrot & Co. Par Harold MacGrath. Partners of the Night. Par Leroy Scott. Partners of the Tide. Par Joseph C. Lincoln. Passionate Friends, The. Par H. G. Wells. Patrol of the Sun Dance Trail, The. Par Ralph Connor. Paul Anthony, Christian. Par Hiram W. Hays. Pawns Count, The. Par E. Phillips Oppenheim. People's Man, A. Par E. Phillips Oppenheim. Perch of the Devil. Par Gertrude Atherton. Peter Ruff and the Double Four. Par E. Phillips Oppenheim. Pidgin Island. Par Harold MacGrath. Place of Honeymoon, The. Par Harold MacGrath. Pool of Flame, The. Par Louis Joseph Vance. Postmaster, The. Par Joseph C. Lincoln. Prairie Wife, The. Par Arthur Stringer. Price of the Prairie, The. Par Margaret Hill McCarter. Prince of Sinners, A. Par E. Phillips Oppenheim. Promise, The. Par J. B. Hendryx. Proof of the Pudding, The. Par Meredith Nicholson. Rainbow's End, The. Par Rex Beach. Ranch at the Wolverine, The. Par B. M. Bower. Ranching for Sylvia. Par Harold Bindloss. Ransom. Par Arthur Somers Roche. Reason Why, The. Par Elinor Glyn. Reclaimers, The. Par Margaret Hill McCarter. Red Mist, The. Par Randall Parrish. Red Pepper Burns. Par Grace S. Richmond. Red Pepper's Patients. Par Grace S. Richmond. Rejuvenation of Aunt Mary, The. Par Anne Warner. Restless Sex, The. Par Robert W. Chambers. Return of Dr. Fu-Manchu, The. Par Sax Rohmer. Return of Tarzan, The. Par Edgar Rice Burroughs. Riddle of Night, The. Par Thomas W. Hanshew. Rim of the Desert, The. Par Ada Woodruff Anderson. Rise of Roscoe Paine, The. Par J. C. Lincoln. Rising Tide, The. Par Margaret Deland.
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Rocks of Valpre, The. Par Ethel M. Dell. Rogue by Compulsion, A. Par Victor Bridges. Room Number 3. Par Anna Katharine Green. Rose in the Ring, The. Par George Barr McCutcheon. Rose of Old Harpeth, The. Par Maria Thompson Daviess. Round the Corner in Gay Street. Par Grace S. Richmond. Second Choice. Par Will N. Harben. Second Violin, The. Par Grace S. Richmond. Secret History. Par C. N. & A. M. Williamson. Secret of the Reef, The. Par Harold Bindloss. Seven Darlings, The. Par Gouverneur Morris. Shavings. Par Joseph C. Lincoln. Shepherd of the Hills, The. Par Harold Bell Wright. Sheriff of Dyke Hole, The. Par Ridgwell Cullum. Sherry. Par George Barr McCutcheon. Side of the Angels, The. Par Basil King. Silver Horde, The. Par Rex Beach. Sin That Was His, The. Par Frank L. Packard. Sixty-first Second, The. Par Owen Johnson. Soldier of the Legion, A. Par C. N. & A. M. Williamson. Son of His Father, The. Par Ridgwell Cullum. Son of Tarzan, The. Par Edgar Rice Burroughs. Source, The. Par Clarence Buddington Kelland. Speckled Bird, A. Par Augusta Evans Wilson. Spirit in Prison, A. Par Robert Hichens. Spirit of the Border, The. (Nouvelle édition.) Par Zane Grey. Spoilers, The. Par Rex Beach. Steele of the Royal Mounted. Par James Oliver Curwood. Still Jim. Par Honore Willsie. Story of Foss River Ranch, The. Par Ridgwell Cullum. Story of Marco, The. Par Eleanor H. Porter. Strange Case of Cavendish, The. Par Randall Parrish. Strawberry Acres. Par Grace S. Richmond. Sudden Jim. Par Clarence B. Kelland. Tales of Sherlock Holmes. Par A. Conan Doyle. Tarzan of the Apes. Par Edgar R. Burroughs. Tarzan and the Jewels of Opar. Par Edgar Rice Burroughs.
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Tempting of Tavernake, The. Par E. Phillips Oppenheim. Tess of the D'Urbervilles. Par Thos. Hardy. Thankful's Inheritance. Par Joseph C. Lincoln. That Affair Next Door. Par Anna Katharine Green. That Printer of Udell's. Par Harold Bell Wright. Their Yesterdays. Par Harold Bell Wright. Thirteenth Commandment, The. Par Rupert Hughes. Three of Hearts, The. Par Berta Ruck. Three Strings, The. Par Natalie Sumner Lincoln. Threshold, The. Par Marjorie Benton Cooke. Throwback, The. Par Alfred Henry Lewis. Tish. Par Mary Roberts Rinehart. To M. L. G.; or, He Who Passed. Anonyme. Trail of the Axe, The. Par Ridgwell Cullum. Trail to Yesterday, The. Par Chas. A. Seltzer. Treasure of Heaven, The. Par Marie Corelli. Triumph, The. Par Will N. Harben. T. Tembarom. Par Frances Hodgson Burnett. Turn of the Tide. Par l'auteur de « Pollyanna ». Twenty-fourth of June, The. Par Grace S. Richmond. Twins of Suffering Creek, The. Par Ridgwell Cullum. Two-Gun Man, The. Par Chas. A. Seltzer. Uncle William. Par Jeannette Lee. Under Handicap. Par Jackson Gregory. Under the Country Sky. Par Grace S. Richmond. Unforgiving Offender, The. Par John Reed Scott. Unknown Mr. Kent, The. Par Roy Norton. Unpardonable Sin, The. Par Major Rupert Hughes. Up From Slavery. Par Booker T. Washington. Valiants of Virginia, The. Par Hallie Ermine Rives. Valley of Fear, The. Par Sir A. Conan Doyle. Vanished Messenger, The. Par E. Phillips Oppenheim. Vanguards of the Plains. Par Margaret Hill McCarter. Vashti. Par Augusta Evans Wilson. Virtuous Wives. Par Owen Johnson. Visioning, The. Par Susan Glaspell.
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Waif-o'-the-Sea. Par Cyrus Townsend Brady. Wall of Men, A. Par Margaret H. McCarter. Watchers of the Plains, The. Par Ridgwell Cullum. Way Home, The. Par Basil King. Way of an Eagle, The. Par E. M. Dell. Way of the Strong, The. Par Ridgwell Cullum. Way of These Women, The. Par E. Phillips Oppenheim. We Can't Have Everything. Par Major Rupert Hughes. Weavers, The. Par Gilbert Parker. When a Man's a Man. Par Harold Bell Wright. When Wilderness Was King. Par Randall Parrish. Where the Trail Divides. Par Will Lillibridge. Where There's a Will. Par Mary R. Rinehart. White Sister, The. Par Marion Crawford. Who Goes There? Par Robert W. Chambers. Why Not. Par Margaret Widdemer. Window at the White Cat, The. Par Mary Roberts Rinehart. Winds of Chance, The. Par Rex Beach. Wings of Youth, The. Par Elizabeth Jordan. Winning of Barbara Worth, The. Par Harold Bell Wright. Wire Devils, The. Par Frank L. Packard. Winning the Wilderness. Par Margaret Hill McCarter. Wishing Ring Man, The. Par Margaret Widdemer. With Juliet in England. Par Grace S. Richmond. Wolves of the Sea. Par Randall Parrish. Woman Gives, The. Par Owen Johnson. Woman Haters, The. Par Joseph C. Lincoln. Woman in Question, The. Par John Reed Scott. Woman Thou Gavest Me, The. Par Hall Caine. Woodcarver of 'Lympus, The. Par Mary E. Waller. Wooing of Rosamond Fayre, The. Par Berta Ruck. World for Sale, The. Par Gilbert Parker. Years for Rachel, The. Par Berta Ruck. Yellow Claw, The. Par Sax Rohmer. You Never Know Your Luck. Par Gilbert Parker. Zeppelin's Passenger, The. Par E. Phillips Oppenheim.
NOTES DU TRANSCRIPTEUR
1. La ponctuation a été normalisée aux normes contemporaines. 2. Ajout d'une table des matières absente de l'édition originale. 3. Les ligatures de l'ancien anglais ont été développées.