LE LYS ROUGE
Par Anatole France
Le vrai nom du sujet de cette préface est Jacques-Anatole Thibault. Il est né à Paris, le 16 avril 1844, fils d’un libraire du quai Malaquais, à l’ombre de l’Institut. Il fit ses études au collège Stanislas et publia en 1868 un essai sur Alfred de Vigny. Cela fut suivi par deux recueils de poésie : « Les Poèmes dorés » (1873) et « Les Noces corinthiennes » (1876). Avec ce dernier ouvrage, sa réputation fut établie.
Anatole France appartient à la classe de poètes connus sous le nom de « Parnassiens ». Pourtant, un livre comme « Les Noces corinthiennes » devrait être classé parmi un groupe de lyriques antérieurs, dans la mesure où il montre, à un haut degré, l’influence d’André Chénier et d’Alfred de Vigny. France était, et demeure, un collaborateur assidu de nombreux journaux et revues, entre autres « Le Globe », « Les Débats », « Le Journal officiel », « L’Écho de Paris », « La Revue de famille » et « Le Temps ». Dans ce dernier journal, il succéda à Jules Claretie. Il est également bibliothécaire du Sénat et membre de l’Académie française depuis 1896.
Les deux volumes de poésie mentionnés ci-dessus furent suivis de nombreuses œuvres en prose, que nous allons remarquer. Les écrits critiques de France sont rassemblés en quatre volumes sous le titre « La Vie littéraire » (1888-1892) ; ses articles politiques dans « Opinions sociales » (2 vol., 1902). Il combine dans son style des traces de Racine, Voltaire, Flaubert et Renan, et, en vérité, certains de ses romans, notamment « Thaïs » (1890), « Jérôme Coignard » (1893) et « Le Lys rouge » (1894), qui fut couronné par l’Académie, sont des romans de premier ordre.
La critique apparaît à Anatole France comme l’évolution la plus récente et peut-être ultime de l’expression littéraire, « admirablement adaptée à une société hautement civilisée, riche en souvenirs et en vieilles traditions... Elle procède », selon lui, « de la philosophie et de l’histoire, et exige pour son développement une liberté intellectuelle absolue... C’est la dernière en date de toutes les formes littéraires, et elle finira par les absorber toutes... Pour être parfaitement franc, le critique devrait dire : Messieurs, je me propose de discourir sur mes propres pensées concernant Shakespeare, Racine, Pascal, Goethe ou tout autre écrivain. »
Il n’est guère nécessaire de dire grand-chose concernant un critique avec des idées aussi prononcées qu’Anatole France. Il nous donne, en effet, la pleine fleur du renanisme critique, mais si individualisé qu’il en devient la perfection dans la grâce, l’épanouissement extrême du génie latin. Il n’est pas exagéré de dire que les écrits critiques d’Anatole France rappellent les « Causeries du lundi », l’âge d’or de Sainte-Beuve !
En tant qu’écrivain de fiction, Anatole France a fait ses débuts en 1879 avec « Jocaste » et « Le Chat maigre ». Le succès dans ce domaine était encore décidément douteux quand « Le Crime de Sylvestre Bonnard » parut en 1881. Il établit aussitôt sa réputation ; « Sylvestre Bonnard », comme « Le Lys rouge » plus tard, fut couronné par l’Académie française. Ces romans sont empreints d’une fine ironie, d’un scepticisme bienveillant et de tournures piquantes, et survivront à la plus grande partie des romans lus aujourd’hui en France. La liste des œuvres de fiction d’Anatole France est longue. Les titres de presque toutes, arrangés par ordre chronologique, sont les suivants : « Les Désirs de Jean Servien » (1882) ; « Abeille » (1883) ; « Le Livre de mon ami » (1885) ; « Nos enfants » (1886) ; « Balthazar » (1889) ; « Thaïs » (1890) ; « L’Étui de nacre » (1892) ; « Jérôme Coignard » et « La Rôtisserie de la reine Pédauque » (1893) ; et « Histoire contemporaine » (1897-1900), cette dernière consistant en quatre œuvres distinctes : « L’Orme du mail », « Le Mannequin d’osier », « L’Anneau d’améthyste » et « Monsieur Bergeret à Paris ». Tous ses écrits montrent sa délicate analyse critique de la passion, d’abord enjouée et tendre dans son ironie, mais plus tard, sous l’influence de son antagonisme critique envers Brunetière, devenant plus vive, plus forte et plus amère. Dans « Thaïs », il a entrepris de montrer le lien de sympathie qui unit le sceptique pessimiste à l’ascète chrétien, puisque tous deux méprisent le monde. Dans « Le Lys rouge », son plus grand roman, il trace la ligne périlleusement étroite qui sépare l’amour de la haine ; dans « Les Opinions de M. l’abbé Jérôme Coignard », il nous a donné le bréviaire le plus radical du scepticisme qui ait paru depuis Montaigne. « Le Livre de mon ami » est en grande partie autobiographique ; « Clio » (1900) contient des esquisses historiques.
Représenter Anatole France comme l’un des noms impérissables de la littérature ne serait guère extravagant. Non pas que je veuille doter Ariel de la stature et des muscles d’un Titan ; ce serait manquer ses qualités distinctives : délicatesse, élégance, charme. Il appartient à une catégorie d’écrivains qui sont plus lus et qui exerceront probablement toujours une plus grande influence que certains de nom plus illustre. Ces derniers nous montrent la vie dans son ensemble ; mais la vie dans son ensemble est trop vaste et trop lointaine pour exciter chez la plupart d’entre nous plus qu’une curiosité quelque peu languissante. France se limite à des thèmes d’un intérêt personnel des plus vifs, la vie du monde dans lequel nous vivons. C’est en cela qu’il excelle ! Sa connaissance est vaste, ses sympathies sont multiformes, son pouvoir d’exposition est insurpassé. Personne n’a mis devant nous l’esprit de notre temps, avec ses demi-teintes, ses perspectives ombragées, son indéfinissable, sa brume à l’horizon, aussi vivement que lui.
Dans le célèbre roman d’Octave Mirbeau, un roman qu’il serait flatteur de décrire comme naturaliste, l’héroïne est mise en garde par son directeur contre les œuvres d’Anatole France : « Ne lisez jamais du Voltaire... C’est un péché mortel... ni de Renan... ni de l’Anatole France. Voilà qui est dangereux. » Les noms sont opportunément réunis ; une succession réelle, sinon précisément apostolique, existe entre les trois écrivains.
JULES LEMAÎTRE de l’Académie française
LIVRE PREMIER
CHAPITRE I. « J’AI BESOIN D’AMOUR »
Elle jeta un coup d’œil sur les fauteuils placés devant la cheminée, sur la table à thé qui brillait dans l’ombre, et sur les hautes tiges pâles des fleurs montant au-dessus des vases chinois. Elle enfonça sa main parmi les branches fleuries des boules-de-neige pour en faire frémir les boules argentées. Puis elle se regarda dans une glace avec une attention sérieuse. Elle se tint de profil, le cou tourné par-dessus l’épaule, pour suivre des yeux le ressort de sa belle forme dans sa robe de satin noir, semblable à un fourreau, autour de laquelle flottait une tunique légère parsemée de perles où scintillaient des lueurs sombres. Elle s’approcha, curieuse de connaître son visage de ce jour. Le miroir lui renvoya son regard avec tranquillité, comme si cette aimable femme qu’elle examinait, et qui ne lui déplaisait pas, vivait sans joie aiguë ni tristesse profonde.
Sur les murs du grand salon, vide et silencieux, les figures des tapisseries, vagues comme des ombres, paraissaient pâles au milieu de leurs jeux antiques et de leurs grâces mourantes. Comme elles, les statuettes de terre cuite sur des colonnes élancées, les groupes de vieux Saxe et les peintures de Sèvres parlaient de gloires passées. Sur un piédestal orné de bronzes précieux, le buste de marbre d’une princesse royale déguisée en Diane semblait sur le point de s’envoler de sa draperie turbulente, tandis qu’au plafond une figure de la Nuit, poudrée comme une marquise et entourée de cupidons, semait des fleurs. Tout dormait, et l’on n’entendait que le craquement des bûches et le léger cliquetis des perles de Thérèse.
Se détournant du miroir, elle souleva le coin d’un rideau et vit par la fenêtre, au-delà des arbres sombres du quai, la Seine étalant ses reflets jaunes. La lassitude du ciel et de l’eau se reflétait dans ses beaux yeux gris. Le bateau passa, l’Hirondelle, émergeant d’une arche du pont de l’Alma, et portant d’humbles voyageurs vers Grenelle et Billancourt. Elle le suivit des yeux, puis laissa retomber le rideau et, s’asseyant sous les fleurs, prit un livre sur la table. Sur la couverture de toile couleur de paille brillait le titre en or : « Yseult la Blonde », par Vivian Bell. C’était un recueil de vers français composés par une Anglaise et imprimés à Londres. Elle lisait avec indifférence, attendant des visiteurs, et pensant moins à la poésie qu’à la poétesse, Miss Bell, qui était peut-être son amie la plus agréable et qu’elle ne voyait presque jamais ; qui, à chacune de leurs rencontres, si rares, l’embrassait en l’appelant « chérie » et babillait ; qui, laide et pourtant séduisante, presque ridicule mais tout à fait exquise, vivait à Fiesole comme un philosophe, tandis que l’Angleterre la célébrait comme sa poétesse la plus aimée. Comme Vernon Lee et comme Mary Robinson, elle était tombée amoureuse de la vie et de l’art de la Toscane ; et, sans même terminer son Tristan, dont la première partie avait inspiré à Burne-Jones des aquarelles rêveuses, elle écrivait des vers provençaux et des poèmes français exprimant des idées italiennes. Elle avait envoyé son « Yseult la Blonde » à « Chérie », avec une lettre l’invitant à passer un mois avec elle à Fiesole. Elle avait écrit : « Viens ; tu verras les plus belles choses du monde, et tu les embelliras. »
Et « chérie » se disait qu’elle n’irait pas, qu’elle devait rester à Paris. Mais l’idée de voir Miss Bell en Italie ne lui était pas indifférente. Et tournant les pages du livre, elle s’arrêta par hasard à ce vers :
Amour et cœur noble sont une seule chose.
Et elle se demanda, avec une douce ironie, si Miss Bell avait jamais été amoureuse, et quel genre d’homme pouvait être l’idéal de Miss Bell. La poétesse avait à Fiesole un escorte, le prince Albertinelli. Il était très beau, mais assez grossier et vulgaire ; trop pour plaire à une esthète qui mêlait au désir d’amour le mysticisme d’une Annonciation.
« Bonsoir, Thérèse. Je suis positivement épuisée. »
La princesse Seniavine était entrée, souple dans ses fourrures qui semblaient presque faire partie de sa sombre beauté. Elle s’assit brusquement et, d’une voix à la fois âpre et caressante, dit :
« Ce matin, je me suis promenée dans le parc avec le général Larivière. Je l’ai rencontré dans une allée et je l’ai fait venir avec moi au pont, où il voulait acheter au gardien une pie savante qui fait l’exercice avec un fusil. Oh ! je suis si fatiguée ! »
« Mais pourquoi avez-vous traîné le général jusqu’au pont ? »
« Parce qu’il avait la goutte au pied. »
Thérèse haussa les épaules en souriant :
« Vous gaspillez votre méchanceté. Vous gâchez les choses. »
« Et vous voulez, chère, que j’économise ma bonté et ma méchanceté pour un investissement sérieux ? »
Thérèse lui fit boire un peu de Tokay.
Précédé par le bruit de sa respiration puissante, le général Larivière s’approcha avec un état lourd et s’assit entre les deux femmes, l’air obstiné et satisfait de lui-même, riant dans chaque ride de son visage.
« Comment va Monsieur Martin-Belleme ? Toujours occupé ? »
Thérèse pensa qu’il était à la Chambre, et même qu’il y faisait un discours.
La princesse Seniavine, qui mangeait des sandwiches au caviar, demanda à Madame Martin pourquoi elle n’était pas allée chez Madame Meillan la veille. Ils y avaient joué une comédie.
« Une pièce scandinave ? A-t-elle eu du succès ? »
« Oui... je ne sais pas. J’étais dans le petit salon vert, sous le portrait du duc d’Orléans. Monsieur Le Ménil est venu vers moi et m’a rendu l’un de ces bons services qu’on n’oublie jamais. Il m’a sauvée de Monsieur Garain. »
Le général, qui connaissait l’annuaire et emmagasinait toutes les informations utiles, dressa l’oreille.
« Garain, demanda-t-il, le ministre qui était au Cabinet quand les princes furent exilés ? »
« Lui-même. J’ai été excessivement aimable pour lui. Il m’a parlé des aspirations de son cœur et il m’a regardée avec une tendresse alarmante. Et de temps en temps il contemplait, avec des soupirs, le portrait du duc d’Orléans. Je lui ai dit : Monsieur Garain, vous faites une erreur. C’est ma belle-sœur qui est orléaniste. Je ne le suis pas. À ce moment, Monsieur Le Ménil est venu m’escorter jusqu’au buffet. Il a fait de grands compliments... à mes chevaux ! Il a dit aussi qu’il n’y avait rien de plus beau que la forêt en hiver. Il a parlé des loups. Cela m’a rafraîchie. »
Le général, qui n’aimait pas les jeunes gens, dit qu’il avait rencontré Le Ménil la veille dans la forêt, au galop, avec un vaste espace entre lui et sa selle.
Il déclara que les vieux cavaliers seuls conservaient les traditions de la bonne équitation ; que les gens du monde montaient maintenant comme des jockeys.
« Il en va de même pour l’escrime, ajouta-t-il. Autrefois... »
La princesse Seniavine l’interrompit :
« Général, regardez comme Madame Martin est charmante. Elle est toujours charmante, mais en ce moment elle est plus jolie que jamais. C’est parce qu’elle s’ennuie. Rien ne lui va mieux que de s’ennuyer. Depuis que nous sommes ici, nous l’avons terriblement ennuyée. Regardez-la : le front assombri, le regard vague, la bouche douloureuse. Voilà une victime ! »
Elle se leva, embrassa Thérèse tumultueusement et s’enfuit, laissant le général stupéfait.
Madame Martin-Belleme le pria de ne pas écouter ce que la princesse avait dit.
Il reprit contenance et demanda :
« Et comment vont vos poètes, Madame ? »
Il lui était difficile de pardonner à Madame Martin sa préférence pour des gens qui vivaient de leur plume et n’étaient pas de son milieu.
« Oui, vos poètes. Qu’est devenu ce Monsieur Choulette, qui vous rend visite enveloppé dans un cache-nez rouge ? »
« Mes poètes ? Ils m’oublient, ils m’abandonnent. On ne devrait compter sur personne. Hommes et femmes, rien n’est sûr. La vie est une trahison continuelle. Seule cette pauvre Miss Bell ne m’oublie pas. Elle m’a écrit de Florence et m’a envoyé son livre. »
« Miss Bell ? N’est-ce pas cette jeune personne qui ressemble, avec ses cheveux blonds ondulés, à un petit chien de salon ? »
Il réfléchit et exprima l’opinion qu’elle devait avoir au moins trente ans.
Une vieille dame, portant avec une digne modestie sa couronne de cheveux blancs, et un petit homme vivace aux yeux malicieux, entrèrent soudain : Madame Marmet et M. Paul Vence. Puis, se tenant très raide, avec un monocle carré à l’œil, apparut M. Daniel Salomon, l’arbitre de l’élégance. Le général sortit précipitamment.
Ils parlèrent du roman de la semaine. Madame Marmet avait dîné souvent avec l’auteur, un homme jeune et très aimable. Paul Vence trouva le livre ennuyeux.
« Oh, soupira Madame Martin, tous les livres sont ennuyeux. Mais les hommes sont plus ennuyeux que les livres, et ils sont plus exigeants. »
Madame Marmet dit que son mari, qui avait beaucoup de goût littéraire, avait gardé, jusqu’à la fin de ses jours, une horreur du naturalisme. Elle était la veuve d’un membre de l’Académie des inscriptions et s’enorgueillissait de son illustre veuvage. Elle était douce et modeste dans sa robe noire et ses beaux cheveux blancs.
Madame Martin dit à M. Daniel Salomon qu’elle souhaitait le consulter particulièrement sur la peinture d’un groupe de beaux enfants.
« Vous me direz s’il vous plaît. Vous pourrez aussi me donner votre avis, Monsieur Vence, à moins que vous ne dédaigniez de telles bagatelles. »
M. Daniel Salomon regarda Paul Vence à travers son monocle avec dédain. Paul Vence inspecta le salon.
« Vous avez de belles choses, Madame. Ce ne serait rien. Mais vous n’avez que de belles choses, et toutes servent à rehausser votre propre beauté. »
Elle ne dissimula pas le plaisir qu’elle eut à l’entendre parler ainsi. Elle considérait Paul Vence comme le seul homme vraiment intelligent qu’elle connût. Elle l’avait apprécié avant que ses livres ne l’eussent rendu célèbre. Sa santé fragile, son humeur sombre, son labeur assidu, le séparaient de la société. Le petit homme bilieux n’était pas très plaisant ; pourtant, il l’attirait. Elle tenait en haute estime sa profonde ironie, sa grande fierté, son talent mûri dans la solitude, et elle l’admirait, avec raison, comme un excellent écrivain, l’auteur de puissants essais sur l’art et sur la vie.
Peu à peu, la pièce se remplit d’une foule brillante. Dans le grand cercle des fauteuils se trouvaient Madame de Wesson, à propos de laquelle les gens racontaient des histoires effroyables, et qui gardait, après vingt ans de scandale à demi étouffé, des yeux d’enfant et des joues d’une fraîcheur virginale ; la vieille Madame de Morlaine, qui criait ses phrases spirituelles d’une voix perçante ; Madame Raymond, la femme de l’académicien ; Madame Garain, la femme de l’ex-ministre ; trois autres dames ; et, debout avec aisance contre la cheminée, M. Berthier d’Eyzelles, rédacteur du Journal des Débats, un député qui caressait sa barbe blanche pendant que Madame de Morlaine criait vers lui :
« Votre article sur le bimétallisme est une perle, un bijou ! Surtout la fin. »
Debout à l’arrière de la pièce, de jeunes clubmen, très graves, zézayaient entre eux :
« Qu’est-ce qu’il a fait pour obtenir le bouton du Prince ? »
« Lui, rien. Sa femme, tout. »
Ils avaient leur propre philosophie cynique. L’un d’eux n’avait aucune foi dans les promesses des hommes.
« Ce sont des types qui ne me conviennent pas. Ils portent leur cœur sur leurs mains et sur leurs bouches. Vous vous présentez pour être admis dans un club. Ils disent : Je promets de vous donner une boule blanche. Ce sera une boule d’albâtre... une boule de neige ! Ils votent. C’est une boule noire. La vie semble une vilaine affaire quand j’y pense. »
« Alors, n’y pense pas. »
Daniel Salomon, qui les avait rejoints, murmurait à leurs oreilles des histoires épicées d’une voix basse. Et à chaque révélation étrange concernant Madame Raymond, ou Madame Berthier, ou la princesse Seniavine, il ajoutait avec négligence :
« Tout le monde le sait. »
Puis, peu à peu, la foule des visiteurs se dispersa. Seules Madame Marmet et Paul Vence restèrent.
Ce dernier alla vers Madame Martin et demanda :
« Quand voulez-vous que je vous présente Dechartre ? »
C’était la deuxième fois qu’il le lui demandait. Elle n’aimait pas voir de nouveaux visages. Elle répondit avec insouciance :
« Votre sculpteur ? Quand vous voudrez. J’ai vu au Champ de Mars des médaillons faits par lui qui sont très bons. Mais il ne travaille pas beaucoup. C’est un amateur, n’est-ce pas ? »
« C’est un artiste délicat. Il n’a pas besoin de travailler pour vivre. Il caresse ses figures avec une lenteur amoureuse. Mais ne vous y trompez pas sur lui, Madame. Il sait et il sent. Il serait un maître s’il ne vivait pas seul. Je le connais depuis son enfance. Les gens pensent qu’il est solitaire et morose. Il est passionné et timide. Ce qui lui manque, ce qui lui manquera toujours pour atteindre le plus haut point de son art, c’est la simplicité d’esprit. Il est inquiet, et il gâte ses plus belles impressions. À mon avis, il a été créé moins pour la sculpture que pour la poésie ou la philosophie. Il sait beaucoup de choses, et vous serez étonnée par la richesse de son esprit. »
Madame Marmet approuva.
Elle plaisait à la société en paraissant trouver du plaisir en elle. Elle écoutait beaucoup et parlait peu. Très affable, elle donnait de la valeur à son affabilité en ne la gaspillant pas. Soit parce qu’elle aimait Madame Martin, soit parce qu’elle savait donner de discrètes marques de préférence dans chaque maison où elle allait, elle se réchauffait avec contentement, comme une parente, dans un coin de la cheminée Louis XVI, qui convenait à sa beauté. Il ne lui manquait que son chien.
« Comment va Toby ? demanda Madame Martin. Monsieur Vence, connaissez-vous Toby ? Il a de longs poils soyeux et un petit nez noir adorable. »
Madame Marmet savourait les louanges de Toby, quand un vieillard, rose et blond, aux cheveux bouclés, myope, presque aveugle sous ses lunettes d’or, assez petit, se cognant contre les meubles, saluant des fauteuils vides, heurtant les miroirs, poussa son nez crochu devant Madame Marmet, qui le regarda avec indignation.
C’était M. Schmoll, membre de l’Académie des inscriptions. Il sourit et tourna un madrigal pour la comtesse Martin avec cette voix héréditaire, rude et grossière, avec laquelle les Juifs, ses pères, pressaient leurs débiteurs, les paysans d’Alsace, de Pologne et de Crimée. Il traînait ses phrases lourdement. Ce grand philologue connaissait toutes les langues sauf le français. Et Madame Martin appréciait ses phrases affables, lourdes et rouillées comme la ferronnerie des boutiques de bric-à-brac, parmi lesquelles tombaient des feuilles séchées d’anthologie. M. Schmoll aimait les poètes et les femmes, et avait de l’esprit.
Madame Marmet feignit de ne pas le connaître et sortit sans rendre son salut.
Quand il eut épuisé ses jolis madrigaux, M. Schmoll devint sombre et pitoyable. Il se plaignit piteusement. Il n’était pas assez décoré, pas assez pourvu de sinécures, ni assez bien nourri par l’État... lui, Madame Schmoll et leurs cinq filles. Ses lamentations avaient quelque grandeur. Quelque chose de l’âme d’Ézéchiel et de Jérémie était en elles.
Malheureusement, tournant ses yeux derrière ses lunettes d’or vers la table, il découvrit le livre de Vivian Bell.
« Oh ! Yseult La Blonde ! » s’exclama-t-il avec amertume. « Vous lisez ce livre, Madame ? Eh bien, sachez que Mademoiselle Vivian Bell m’a volé une inscription et qu’elle l’a, de plus, altérée en la mettant en vers. Vous trouverez cela à la page 109 de son livre : “Une ombre peut pleurer sur une ombre.” Vous entendez, Madame ? “Une ombre peut pleurer sur une ombre.” Eh bien, ces mots sont traduits littéralement d’une inscription funéraire que j’ai été le premier à publier et à commenter. L’an dernier, un jour que je dînais chez vous, étant placé à côté de Mademoiselle Bell, je lui ai cité cette phrase, et elle lui a beaucoup plu. À sa demande, le lendemain, j’ai traduit toute l’inscription en français et je la lui ai envoyée. Et maintenant, je la retrouve changée dans ce volume de vers sous ce titre : “Sur la Voie Sacrée” — la voie sacrée, c’est moi. »
Et il répéta, dans sa mauvaise humeur :
« Moi, Madame, je suis la voie sacrée. »
Il était contrarié que la poétesse ne lui eût pas parlé de cette inscription. Il aurait aimé voir son nom au sommet du poème, dans les vers, dans les rimes. Il souhaitait voir son nom partout, et le cherchait toujours dans les journaux dont ses poches étaient bourrées. Mais il n’avait pas de rancune. Il n’était pas réellement fâché contre Miss Bell. Il admettait volontiers qu’elle était une personne distinguée, et une poétesse qui faisait grand honneur à l’Angleterre.
Quand il fut parti, la comtesse Martin demanda ingénument à Paul Vence s’il savait pourquoi cette bonne Madame Marmet avait regardé M. Schmoll avec une colère si marquée quoique silencieuse. Il fut surpris qu’elle ne le sût pas.
« Je ne sais jamais rien », dit-elle.
« Mais la querelle entre Schmoll et Marmet est célèbre. Elle ne prit fin qu’à la mort de Marmet.
« Le jour où le pauvre Marmet fut enterré, il tombait de la neige. Nous étions mouillés et gelés jusqu’aux os. Devant la tombe, dans le vent, dans la boue, Schmoll lut sous son parapluie un discours plein d’une cruauté joviale et d’une pitié triomphante, qu’il porta ensuite aux journaux dans une voiture de deuil. Une amie indiscrète le fit savoir à Madame Marmet, et elle s’évanouit. Est-il possible, Madame, que vous n’ayez pas entendu parler de cette savante et féroce querelle ?
« La langue étrusque en fut la cause. Marmet en fit son étude unique. On le surnommait Marmet l’Étrusque. Ni lui ni personne ne connaissait un mot de cette langue, dont le dernier vestige est perdu. Schmoll disait continuellement à Marmet : “Vous ne connaissez pas l’étrusque, mon cher collègue ; c’est la raison pour laquelle vous êtes un honorable savant et un homme probe.” Piqué par son éloge ironique, Marmet s’avisa d’apprendre un peu l’étrusque. Il lut à son collègue un mémoire sur le rôle des flexions dans l’idiome des anciens Toscans. »
Madame Martin demanda ce qu’était une flexion.
« Oh ! Madame, si je vous explique quoi que ce soit, cela va tout embrouiller. Contentez-vous de savoir que dans ce mémoire le pauvre Marmet citait des textes latins et les citait mal. Schmoll est un latiniste de grand savoir, et, après Mommsen, le principal épigraphiste du monde.
« Il reprocha à son jeune collègue — Marmet n’avait pas cinquante ans — de lire l’étrusque trop bien et le latin pas assez bien. À partir de ce moment, Marmet n’eut plus de repos. À chaque séance, il fut raillé sans merci ; et, finalement, malgré sa douceur, il se fâcha. Schmoll est sans rancune. C’est une vertu de sa race. Il ne garde pas de mauvais vouloir à ceux qu’il persécute. Un jour, alors qu’il montait l’escalier de l’Institut avec Renan et Oppert, il rencontra Marmet et lui tendit la main. Marmet refusa de la prendre et dit : “Je ne vous connais pas.” — “Me prenez-vous pour une inscription latine ?” répliqua Schmoll. Marmet mourut et fut enterré à cause de cette satire. Maintenant vous savez la raison pour laquelle sa veuve regarde son ennemi avec horreur. »
« Et c’est moi qui les ai fait dîner ensemble, côte à côte. »
« Madame, ce n’était pas immoral, mais c’était cruel. »
« Mon cher monsieur, je vais peut-être vous choquer ; mais si je devais choisir, j’aimerais mieux faire une chose immorale qu’une cruelle. »
Un jeune homme, grand, mince, brun, avec une longue moustache, entra et salua avec une brusque souplesse.
« Monsieur Vence, je crois que vous connaissez Monsieur Le Menil. »
Ils s’étaient déjà rencontrés chez Madame Martin et se voyaient souvent au Club d’escrime. La veille, ils s’étaient rencontrés chez Madame Meillan.
« Chez Madame Meillan... voilà une maison où l’on s’ennuie », dit Paul Vence.
« Pourtant, les académiciens y vont », dit M. Robert Le Menil. « Je n’exagère pas leur valeur, mais ils sont l’élite. »
Madame Martin sourit.
« Nous savons, Monsieur Le Menil, qu’auprès de Madame Meillan vous êtes plus préoccupé par les femmes que par les académiciens. Vous avez escorté la princesse Seniavine jusqu’au buffet et lui avez parlé de loups. »
« Quels loups ? »
« Des loups, et de forêts noircies par l’hiver. Nous pensions qu’avec une si jolie femme votre conversation était plutôt sauvage ! »
Paul Vence se leva.
« Alors, vous permettez, Madame, que j’amène mon ami Dechartre ? Il a un grand désir de vous connaître, et j’espère qu’il ne vous déplaira pas. Il y a de la vie dans son esprit. Il est plein d’idées. »
« Oh ! je n’en demande pas tant », dit Madame Martin. « Les gens qui sont naturels et se montrent tels qu’ils sont m’ennuient rarement, et parfois ils m’amusent. »
Quand Paul Vence fut parti, Le Menil écouta jusqu’à ce que le bruit des pas se fût évanoui ; puis, se rapprochant :
« Demain, à trois heures ? M’aimez-vous toujours ? »
Il lui demanda de répondre pendant qu’ils étaient seuls. Elle répondit qu’il était tard, qu’elle n’attendait plus de visiteurs et que personne, à part son mari, ne viendrait.
Il insista. Alors elle dit :
« Je serai libre demain toute la journée. Attendez-moi à trois heures. »
Il la remercia d’un regard. Puis, se plaçant de l’autre côté de la cheminée, il demanda qui était ce Dechartre qu’elle souhaitait qu’on lui présentât.
« Je ne souhaite pas qu’il me soit présenté. Il doit m’être présenté. C’est un sculpteur. »
Il déplora le fait qu’elle eût besoin de voir de nouveaux visages, ajoutant :
« Un sculpteur ? Ils sont généralement brutaux. »
« Oh ! mais celui-ci fait si peu de sculpture ! Mais si cela vous ennuie que je le rencontre, je ne le ferai pas. »
« Je serais désolé que la société prît une part quelconque du temps que vous pourriez me donner. »
« Mon ami, vous ne pouvez pas vous plaindre de cela. Je ne suis même pas allée chez Madame Meillan hier. »
« Vous avez raison de vous y montrer le moins possible. Ce n’est pas une maison pour vous. »
Il s’expliqua. Toutes les femmes qui y allaient avaient eu quelque aventure épicée qui était connue et dont on parlait. D’ailleurs, Madame Meillan favorisait l’intrigue. Il en donna des exemples. Madame Martin, cependant, les mains étendues sur les bras du fauteuil dans un repos charmant, la tête inclinée, regardait les tisons mourants dans la grille. Son humeur pensive s’était envolée. Il n’en restait rien sur son visage, un peu attristé, ni dans son corps alangui, plus désirable que jamais dans le calme de son esprit. Elle garda pendant un moment une immobilité profonde, qui ajoutait à son attrait personnel le charme des choses créées par l’art.
Il lui demanda à quoi elle pensait. Échappant à la magie de la braise dans les cendres, elle dit :
« Nous irons demain, si vous voulez, dans des endroits lointains, dans les quartiers étranges où vivent les pauvres gens. J’aime les vieilles rues où habite la misère. »
Il promit de satisfaire son goût, bien qu’il lui fît savoir qu’il le trouvait absurde. Les promenades où elle l’entraînait l’ennuyaient parfois, et il les trouvait dangereuses. Les gens pourraient les voir.
« Et puisque nous avons réussi jusqu’ici à ne pas faire jaser... »
Elle secoua la tête.
« Pensez-vous qu’on n’ait pas parlé de nous ? Qu’ils sachent ou qu’ils ne sachent pas, ils parlent. Tout n’est pas connu, mais tout est dit. »
Elle retomba dans son rêve. Il la crut mécontente, contrariée, pour quelque raison qu’elle ne voulait pas dire. Il pencha sur elle des yeux beaux et graves qui reflétaient la lumière de la grille. Mais elle le rassura.
« Je ne sais pas si quelqu’un parle de moi. Et qu’importe ? Rien n’a d’importance. »
Il la quitta. Il allait dîner au club, où un ami l’attendait. Elle le suivit des yeux, avec une sympathie paisible. Puis elle recommença à lire dans les cendres.
Elle y vit les jours de son enfance ; le château où elle avait passé les étés doux et tristes ; le parc sombre et humide ; l’étang où dormait l’eau verte ; les nymphes de marbre sous les châtaigniers, et le banc sur lequel elle avait pleuré et désiré la mort. Aujourd’hui encore, elle ignorait la cause de son désespoir de jeunesse, quand l’éveil ardent de son imagination la jetait dans un labyrinthe troublé de désirs et de peurs. Quand elle était enfant, la vie lui faisait peur. Et maintenant elle savait que la vie ne vaut pas tant d’anxiété ni tant d’espoir ; que c’est une chose très ordinaire. Elle aurait dû le savoir. Elle pensa :
« J’ai vu maman ; elle était bonne, très simple, et pas très heureuse. Je rêvais d’un destin différent du sien. Pourquoi ? Je sentais autour de moi le goût insipide de la vie, et semblais inhaler l’avenir comme un arôme salé et piquant. Pourquoi ? Que voulais-je, et qu’attendais-je ? N’étais-je pas assez avertie de la tristesse de tout ? »
Elle était née riche, dans l’éclat d’une fortune trop nouvelle. Elle était la fille de ce Montessuy, qui, d’abord commis dans une banque parisienne, fonda et gouverna deux grands établissements, y apporta les ressources d’un esprit brillant, une force de caractère invincible, une rare alliance d’habileté et d’honnêteté, et traita avec le gouvernement comme s’il était une puissance étrangère. Elle avait grandi dans le château historique de Joinville, acheté, restauré et magnifiquement meublé par son père. Montessuy faisait donner à la vie tout ce qu’elle pouvait rendre. Athée instinctif et puissant, il voulait tous les biens de ce monde et toutes les choses désirables que la terre produit. Il accumula des tableaux de maîtres anciens et de précieuses sculptures. À cinquante ans, il avait connu toutes les plus belles femmes de la scène, et beaucoup dans le monde. Il jouissait de tout ce qui est mondain avec la brutalité de son tempérament et la finesse de son esprit.
La pauvre Madame Montessuy, économe et soigneuse, languissait à Joinville, délicate et pauvre, sous les froncements de sourcils de douze cariatides gigantesques qui soutenaient un plafond sur lequel Lebrun avait peint les Titans frappés par Jupiter. Là, dans le petit lit de fer placé au pied du grand lit, elle mourut une nuit de tristesse et d’épuisement, n’ayant jamais rien aimé sur terre que son mari et son petit salon de la rue Maubeuge.
Elle n’avait jamais eu d’intimité avec sa fille, qu’elle sentait instinctivement trop différente d’elle-même, trop libre, trop audacieuse de cœur ; et elle devinait en Thérèse, bien qu’elle fût douce et bonne, le sang fort des Montessuy, l’ardeur qui l’avait fait tant souffrir, et qu’elle pardonnait chez son mari, mais non chez sa fille.
Mais Montessuy reconnut sa fille et l’aima. Comme la plupart des hommes vigoureux et sanguins, il avait des heures de gaieté charmante. Bien qu’il vécût beaucoup hors de chez lui, il déjeunait avec elle presque tous les jours, et l’emmenait parfois se promener. Il comprenait les robes et les falbalas. Il instruisit et forma Thérèse. Il l’amusait. Auprès d’elle, son instinct de conquête l’inspirait encore. Il désirait toujours gagner, et il gagna sa fille. Il la sépara de sa mère. Thérèse l’admirait, elle l’adorait.
Dans son rêve, elle le voyait comme l’unique joie de son enfance. Elle était persuadée qu’aucun homme au monde n’était aussi aimable que son père.
À son entrée dans la vie, elle désespéra aussitôt de trouver ailleurs une nature aussi riche, une telle plénitude de forces actives et pensantes. Ce découragement l’avait suivie dans le choix d’un mari, et peut-être plus tard dans un choix secret et plus libre.
Elle n’avait pas réellement choisi son mari. Elle ne savait pas : elle s’était laissé marier par son père qui, veuf alors, embarrassé par le soin d’une jeune fille, avait voulu faire les choses vite et bien. Il considéra les avantages extérieurs, estima les quatre-vingts ans de noblesse impériale qu’apportait le comte Martin. L’idée ne lui vint jamais qu’elle pût souhaiter trouver l’amour dans le mariage.
Il se flattait qu’elle y trouverait la satisfaction des désirs luxueux qu’il lui attribuait, la joie de faire parade de grandeur, la fierté vulgaire, la domination matérielle, qui étaient pour lui toute la valeur de la vie, car il n’avait aucune idée au sujet du bonheur d’une vraie femme, bien qu’il fût sûr que sa fille resterait vertueuse.
En pensant à cette foi absurde et pourtant naturelle qu’il avait en elle, et qui s’accordait si mal avec ses propres expériences et idées concernant les femmes, elle sourit avec une ironie mélancolique. Et elle admirait d’autant plus son père.
Après tout, elle n’était pas si mal mariée. Son mari était aussi bon que n’importe quel autre homme. Il était devenu tout à fait supportable. De tout ce qu’elle lisait dans les cendres, dans la douceur voilée des lampes, de tous ses souvenirs, celui de leur vie conjugale était le plus vague. Elle en trouvait quelques traits isolés, quelques images absurdes, une impression fugitive et fastidieuse. Le temps n’avait pas paru long et n’avait rien laissé derrière lui. Six années avaient passé, et elle ne se souvenait même pas de la manière dont elle avait regagné sa liberté, tant avait été prompte et facile sa conquête de ce mari, froid, maladif, égoïste et poli ; de cet homme desséché et jauni par les affaires et la politique, laborieux, ambitieux et banal. Il n’aimait les femmes que par vanité, et il n’avait jamais aimé sa femme. La séparation avait été franche et complète. Et depuis lors, étrangers l’un à l’autre, ils ressentaient une gratitude tacite et mutuelle pour leur liberté. Elle aurait eu quelque affection pour lui si elle ne l’avait trouvé hypocrite et trop subtil dans l’art d’obtenir sa signature quand il avait besoin d’argent pour des entreprises qui étaient plus pour l’ostentation qu’un bénéfice réel. L’homme avec qui elle dînait et parlait chaque jour n’avait aucune signification pour elle.
La joue dans sa main, devant la grille, comme si elle interrogeait une sibylle, elle revit le visage du marquis de Ré. Elle le vit si précisément que cela la surprit. Le marquis de Ré lui avait été présenté par son père, qui l’admirait, et il lui apparut grand et éblouissant pour ses trente années de triomphes intimes et de gloires mondaines. Ses aventures le suivaient comme un cortège. Il avait captivé trois générations de femmes, et avait laissé dans le cœur de toutes celles qu’il avait aimées un souvenir impérissable. Sa grâce virile, son élégance tranquille et son habitude de plaire avaient prolongé sa jeunesse bien au-delà du terme ordinaire des années. Il remarqua particulièrement la jeune comtesse Martin. L’hommage de cet expert la flatta. Elle pensait à lui maintenant avec plaisir. Il avait un art merveilleux de la conversation. Il l’amusait. Elle le lui laissa voir, et aussitôt il se promit, dans son héroïque frivolité, de terminer dignement sa vie heureuse par la subjugation de cette jeune femme qu’il appréciait par-dessus tout et qui l’admirait évidemment. Il déploya, pour la capturer, les plus savants stratagèmes. Mais elle lui échappa très facilement.
Elle céda, deux ans plus tard, à Robert Le Menil, qui l’avait désirée ardemment, avec toute la chaleur de sa jeunesse, avec toute la simplicité de son esprit. Elle se dit : « Je me suis donnée à lui parce qu’il m’aimait. » C’était la vérité. La vérité était, aussi, qu’un instinct muet et pourtant puissant l’avait poussée, et qu’elle avait obéi à l’impulsion cachée de son être. Mais même cela n’était pas son vrai moi ; ce qui éveilla sa nature enfin, c’est le fait qu’elle crut en la sincérité de son sentiment. Elle avait cédé dès qu’elle avait senti qu’elle était aimée. Elle s’était donnée, vite, simplement. Il pensa qu’elle avait cédé facilement. Il se trompait. Elle avait ressenti le découragement que donne l’irréparable, et cette sorte de honte qui vient d’avoir soudain quelque chose à cacher. Tout ce qui avait été chuchoté devant elle au sujet d’autres femmes résonnait à ses oreilles brûlantes. Mais, fière et délicate, elle prit soin de cacher la valeur du cadeau qu’elle faisait. Il ne soupçonna jamais son malaise moral, qui ne dura que quelques jours, et fut remplacé par une parfaite tranquillité. Après trois ans, elle défendait sa conduite comme innocente et naturelle.
N’ayant fait de mal à personne, elle n’avait aucun regret. Elle était contente. Elle était amoureuse, elle était aimée. Sans doute n’avait-elle pas ressenti l’ivresse qu’elle avait attendue, mais en ressent-on jamais ? Elle était l’amie du bon et honnête garçon, très aimé des femmes qui passaient pour dédaigneuses et difficiles, et il avait une vraie affection pour elle. Le plaisir qu’elle lui donnait et la joie d’être belle pour lui l’attachaient à cet ami. Il rendait sa vie non pas continuellement délicieuse, mais facile à supporter, et parfois agréable.
Ce qu’elle n’avait pas deviné dans sa solitude, malgré de vagues aspirations et une tristesse sans cause apparente, il l’avait révélé à elle. Elle se connut elle-même quand elle le connut. Ce fut un heureux étonnement. Leurs sympathies n’étaient pas dans leurs esprits. Son inclination vers lui était simple et franche, et en ce moment elle trouvait du plaisir à l’idée de le rencontrer le lendemain dans le petit appartement où ils s’étaient rencontrés pendant trois ans. Avec un mouvement de tête et un haussement d’épaules, plus grossier qu’on n’aurait pu l’attendre de cette femme exquise, assise seule près du feu mourant, elle se dit : « Voilà ! J’ai besoin d’amour ! »
CHAPITRE II. « ON VOIT BIEN QUE VOUS ÊTES JEUNE ! »
Il ne faisait plus jour quand ils sortirent du petit appartement de la rue Spontini. Robert Le Menil fit signe à un cocher et monta en voiture avec Thérèse. Serrés l’un contre l’autre, ils roulèrent parmi les vagues ombres, coupées par des lumières soudaines, à travers la ville fantomatique, n’ayant dans l’esprit que des impressions douces et évanescentes pendant que tout autour d’eux semblait confus et fugitif.
La voiture approcha du Pont-Neuf. Ils descendirent. Un froid sec rendait vif le sombre temps de janvier. Sous son voile, Thérèse inhalait joyeusement le vent qui balayait sur le sol durci une poussière blanche comme du sel. Elle était heureuse d’errer librement parmi des choses inconnues. Elle aimait à voir le paysage pierreux que la clarté de l’air rendait distinct ; à marcher rapidement et fermement sur le quai où les arbres déployaient le tracé noir de leurs branches sur l’horizon rougi par la fumée de la ville ; à regarder la Seine. Dans le ciel, les premières étoiles apparurent.
« On dirait que le vent va les éteindre », dit-elle.
Il observa, lui aussi, qu’elles scintillaient beaucoup. Il ne pensait pas que ce fût un signe de pluie, comme les paysans le croient. Il avait observé, au contraire, que neuf fois sur dix le scintillement des étoiles était un augure de beau temps.
Près du petit pont, ils trouvèrent de vieilles boutiques de ferraille éclairées par des lampes enfumées. Elle y courut. Elle tourna un angle et entra dans une boutique où pendaient des étoffes étranges. Derrière les vitres sales, une bougie allumée montrait des pots, des vases de porcelaine, une clarinette et une couronne de mariée.
Il ne comprenait pas quel plaisir elle trouvait dans sa recherche.
« Ces boutiques sont pleines de vermine. Que pouvez-vous trouver d’intéressant là-dedans ? »
« Tout. Je pense à la pauvre mariée dont la couronne est sous ce globe. Le dîner a eu lieu à Maillot. Il y avait un policier dans le cortège. Il y en a un dans presque tous les cortèges de mariés qu’on voit dans le parc les samedis. Ne vous émeuvent-ils pas, mon ami, tous ces êtres pauvres, ridicules, misérables qui contribuent à la grandeur du passé ? »
« Je ne vois pas le rapport, dit-il.
— C’est que vous ne regardez pas assez. »
Elle sourit, et il lui sembla qu’elle s’enfermait dans une pensée où il ne pouvait pas la suivre.
« Vous êtes une énigme, Thérèse.
— Non, je suis une femme. C’est tout. »
Ils firent quelques pas en silence. Le soir tombait, doux et mélancolique.
« Il faut que je vous voie demain, dit-il.
— Demain ? Je ne sais pas. J’ai beaucoup de choses à faire.
— Faites-les plus tard. Venez déjeuner avec moi, au bois.
— Au bois ? C’est si loin. »
Il insista, avec cette douceur un peu impérieuse qui lui plaisait parfois. Elle finit par céder. Il la raccompagna jusqu’à sa porte, où elle le quitta sans lui permettre de monter. Dans l’escalier, elle se sentit fatiguée, une fatigue qui n’était pas de son corps, mais de son esprit, une lassitude de tout ce qu’elle venait d’entendre et de tout ce qu’elle n’avait pas dit. Elle entra dans son salon, s’assit devant le feu qui achevait de mourir. La petite statuette d’ivoire qu’elle avait achetée le matin était posée sur la cheminée. Elle la prit, la fit tourner dans ses doigts, puis la reposa brusquement. C’était une chose morte, un bibelot sans âme, comme le reste de sa vie.
Elle se demanda ce qu’elle ferait demain. Elle irait au bois, elle écouterait Le Ménil parler de sa tante, de ses affaires, de ses petites inquiétudes, et elle sourirait. Elle jouerait son rôle de maîtresse, de femme aimée, de femme heureuse aux yeux du monde. Et elle s’ennuierait. Elle se leva, chercha un livre, en commença un, le referma aussitôt. Le silence de la maison l’oppressait. Elle se sentait seule, avec une solitude qui ne lui venait pas de l’absence de gens, mais de l’absence de quelque chose qu’elle ne savait pas nommer, une chose qui devait être grande, terrible, magnifique, et qui n’était rien.
Elle alla à sa fenêtre. La rue était sombre, quelques réverbères piquaient le noir de points tremblants. Quelque part, là-bas, il y avait le monde, avec ses bruits, ses foules, ses misères et ses joies. Et elle était là, dans ce salon trop riche, trop calme, trop étouffant. Elle se dit que si elle s’en allait, là, maintenant, dans la nuit, personne ne s’en apercevrait avant le matin. L’idée l’amusa un instant, puis lui fit peur. Elle n’était pas faite pour l’aventure. Elle était faite pour être la femme d’un homme comme Martin-Belleme, pour dîner dans des salles à manger où les victoires ailées soutiennent des candélabres, pour écouter des députés discourir sur l’ordre et le progrès.
Elle retourna s’asseoir. Elle se rappela Choulette, ses aventures, sa Maria, ses pieds nus. C’était absurde, c’était sale, c’était grotesque. Et pourtant, il y avait en lui quelque chose qu’elle enviait. Il vivait, lui. Il souffrait, il aimait, il se battait. Il ne craignait pas d’être ridicule. Elle, elle ne faisait que paraître. Elle était une image, une figure sur une pendule. Elle ferma les yeux, cherchant à se voir telle qu’elle était, sans les parures, sans le nom de son mari, sans le regard des autres. Elle ne vit rien. Il n’y avait rien. Elle était vide.
Le lendemain, elle alla au bois. Le Ménil était là, charmant, prévenant. Il lui parla de l’avenir, de leurs projets, de voyages. Elle l’écoutait, répondait par des mots convenus, souriait au bon moment. Il était heureux, il croyait qu’elle l’était aussi. Elle le laissa croire. C’était si simple d’être heureuse, quand on savait mentir. Le soleil filtrait à travers les arbres, des voitures passaient, pleines de gens qui s’ennuyaient poliment. Elle regarda un groupe de cavaliers au loin. Elle se sentit très vieille, très lasse. Le Ménil prit sa main, et elle la laissa dans la sienne, comme un objet dont on ne sait que faire.
« Vous êtes charmante aujourd’hui, Thérèse, dit-il.
— Oui, je suis charmante, répondit-elle. »
Elle se demanda si c’était là tout ce qu’il y avait à dire sur elle. Elle regarda ses mains, fines, blanches, inutiles. Elle n’avait jamais rien fait de ses mains, sinon tenir des fleurs, des éventails, des couteaux d’ivoire. Elle se dit qu’un jour, ces mains seraient froides, et qu’on les poserait sur un corps qui ne serait plus rien. L’idée ne l’effraya pas. Elle lui parut presque douce. C’était la fin de la comédie. En attendant, il fallait continuer à jouer. Elle se leva, ajusta son manteau, et sourit à son amant. Il y avait dans son sourire une tristesse qu’il ne vit pas.
Ils reprirent la route. La ville les attendait, avec ses salons, ses dîners, ses conversations vaines. Ils entrèrent dans Paris au moment où les lumières s’allumaient, une à une, comme des yeux qui s’ouvrent sur un spectacle sans fin. Elle se sentit prise dans un engrenage, entraînée vers ce soir, vers ce demain, vers cette vie qui ne finissait jamais, et qui pourtant n’avait pas commencé. Elle ferma les yeux pour ne plus voir le paysage qui défilait, les maisons, les gens, toute cette vie qui n’était pas la sienne.
« Vous êtes triste ? demanda-t-il.
— Non, dit-elle. Je suis seulement fatiguée. »
Elle mentait, et elle savait qu’elle mentirait encore, le lendemain, le surlendemain, jusqu’à la fin. C’était son destin. Elle était Thérèse, la femme de Martin-Belleme, et elle n’était rien d’autre. Elle se tint droite dans la voiture, le visage immobile, tandis que le Ménil lui parlait de la hausse des actions et des prochaines élections. Il était si content de lui, si sûr de son monde, si tranquille dans son ignorance. Elle l’envia. Elle aurait voulu être comme lui, croire aux choses, aux hommes, au progrès, à tout ce qui rend la vie supportable. Mais elle savait trop, elle voyait trop. Elle voyait derrière le masque, elle sentait le vide. Et c’était sa punition.
Elle tourna la tête vers la portière. Les becs de gaz défilaient, projetant sur le trottoir des ombres rapides. Elle revit, dans un éclair, le visage de Dechartre, immobile et grave. Puis, par un effort de sa volonté, elle l'effaça de sa mémoire. Elle ne voulait pas penser à lui. Elle ne voulait pas souffrir. Elle prit la main de Robert et la serra doucement. Il la trouva très tendre ce soir-là.
Le lendemain, chez elle, en ouvrant son courrier, elle trouva une lettre de Dechartre. Elle la lut avec une curiosité mêlée d'inquiétude. Il lui écrivait qu'il partait pour l'Italie, qu'il ne pouvait plus supporter la vue de ces monuments, de ces objets, de ces vestiges qu'elle avait touchés, qu'il avait touchés, et qui lui rappelaient à chaque instant un bonheur impossible. Il lui disait qu'il emportait avec lui, comme une cicatrice, le souvenir de ces jours passés, et qu'il espérait, dans la solitude des villes d'art, retrouver un peu de paix.
Thérèse posa la lettre sur la table, près de la cheminée. Elle sentit son cœur se serrer. Elle n'avait pas prévu cela. Elle avait cru pouvoir jouer avec ce sentiment, le tenir à distance, le maintenir dans les limites d'une amitié passionnée. Elle se rendait compte, trop tard, qu'elle avait réveillé des forces qu'elle ne pouvait plus maîtriser. Elle resta là, immobile, les yeux fixés sur les flammes qui mouraient dans l'âtre. Elle se sentait seule, terriblement seule, au milieu de ce luxe qui ne lui apportait plus aucune consolation.
Elle songea à Robert, à sa légèreté, à son absence de profondeur. Il était heureux, lui, parce qu'il ne se posait pas de questions. Il vivait à la surface des choses, sans jamais chercher à en atteindre le fond. Elle l'enviait une fois de plus. Pourquoi, se demanda-t-elle, n'était-elle pas comme lui ? Pourquoi son esprit était-il condamné à toujours fouiller, à toujours analyser, à toujours chercher la vérité derrière les apparences ? C'était là, sans doute, sa part de misère et sa part de grandeur.
Elle prit la lettre de Dechartre et la déchira en menus morceaux qu'elle jeta dans le foyer. Les petits bouts de papier s'enflammèrent, se tordirent, devinrent cendres. Elle regarda tout disparaître. Maintenant, il n'y avait plus rien. Le silence retomba dans la pièce. Elle s'approcha de la fenêtre et regarda la rue sombre. Les voitures passaient, rares et silencieuses. Une pluie fine commençait à tomber, transformant la chaussée en un miroir noir et luisant. Elle se sentit lasse, d'une lassitude infinie. Elle aurait voulu dormir, ne plus penser à rien, ne plus rien attendre de la vie. Mais elle savait que, le lendemain, il faudrait recommencer, reprendre le masque, sourire aux invités, jouer son rôle dans cette comédie sans fin. Et c'était là sa vie, telle qu'elle l'avait voulue, telle qu'elle l'avait acceptée.
« Que veux-tu ? Je suis dure et obstinée. C'est dans le sang. Je tiens cela de mon père. Tu connais Joinville ; tu as vu le château, les plafonds, les tapisseries, les jardins, le parc, les chasses, tu as dit qu'il n'en était point de meilleurs en France ; mais tu n'as pas vu le cabinet de travail de mon père : une table de bois blanc et un bureau d'acajou. Tout ce qui est en moi tire son origine de là. Sur cette table, mon père a fait des chiffres pendant quarante ans ; d'abord dans une petite chambre, puis dans l'appartement où je suis née. Nous n'étions pas très riches alors. Je suis la fille d'un parvenu, ou la fille d'un conquérant, c'est tout un. Nous sommes des gens d'intérêts matériels. Mon père voulait gagner de l'argent, posséder ce qu'il pouvait acheter, c'est-à-dire tout. Je veux gagner et garder... quoi ? Je ne sais pas... le bonheur que j'ai... ou que je n'ai pas. J'ai ma façon à moi d'être exigeante. J'ai soif de rêves et d'illusions. Oh, je sais bien que tout cela ne vaut pas la peine qu'une femme se donne à un homme ; mais c'est une peine qui vaut quelque chose, parce que ma peine, c'est moi-même, c'est ma vie. J'aime jouir de ce que j'aime, ou penser ce que j'aime. Je ne veux pas perdre. Je suis comme papa : je réclame ce qui m'est dû. Et puis... »
Elle baissa la voix :
« Et puis, j'ai... des impulsions ! Voilà, mon cher, je t'ennuie. Que veux-tu ? Tu n'aurais pas dû m'aimer. »
Ce langage, auquel elle l'avait accoutumé, gâtait souvent son plaisir. Mais il ne l'alarmait pas. Il était sensible à tout ce qu'elle faisait, mais nullement à ce qu'elle disait ; et il n'attachait aucune importance aux paroles d'une femme. Parlant peu lui-même, il ne pouvait imaginer que souvent les paroles sont des actes.
Bien qu'il l'aimât, ou, plutôt, parce qu'il l'aimait avec force et confiance, il pensait qu'il était de son devoir de résister à ses caprices, qu'il jugeait absurdes. Chaque fois qu'il jouait au maître, il réussissait auprès d'elle ; et, naïvement, il finissait toujours par y jouer.
« Tu sais bien, Thérèse, que je ne veux rien faire sinon t'être agréable. Ne sois pas capricieuse avec moi. »
« Et pourquoi ne serais-je pas capricieuse ? Si je me suis donnée à toi, ce n'est pas parce que j'étais logique, ni parce que je pensais le devoir. C'est parce que j'étais capricieuse. »
Il la regarda, étonné et attristé.
« Le mot ne te plaît pas, mon ami ? Eh bien, disons que c'était de l'amour. Vraiment, c'en était, de tout mon cœur, et parce que je sentais que tu m'aimais. Mais l'amour doit être un plaisir, et si je n'y trouve pas la satisfaction de ce que tu appelles mon caprice, mais qui est en vérité mon désir, ma vie, mon amour, je n'en veux pas ; je préfère vivre seule. Tu es étonnant ! Mes caprices ! Y a-t-il autre chose dans la vie ? Ta chasse au renard, n'est-ce pas capricieux ? »
Il répondit, très sincèrement :
« Si je n'avais pas promis, je te le jure, Thérèse, je sacrifierais ce petit plaisir avec une grande joie. »
Elle sentit qu'il disait vrai. Elle savait combien il était exact à remplir les engagements les plus futiles, pourtant elle réalisa que, si elle insistait, il n'irait pas. Mais il était trop tard : elle ne voulait pas gagner. Elle ne chercherait désormais que le plaisir violent de perdre. Elle fit semblant de prendre sa raison au sérieux, et dit :
« Ah, tu as promis ! »
Et elle affecta de céder.
Surpris d'abord, il se félicita finalement de lui avoir fait entendre raison. Il lui sut gré de ne pas s'être montrée obstinée. Il passa son bras autour de sa taille et l'embrassa sur le cou et les paupières en guise de récompense. Il dit :
« Nous pourrons nous voir trois ou quatre fois avant que je ne parte, et plus, si tu le souhaites. Je t'attendrai aussi souvent que tu voudras venir. Veux-tu me retrouver ici demain ? »
Elle se donna la satisfaction de dire qu'elle ne pouvait venir ni le lendemain ni aucun autre jour.
Doucement, elle énuméra les choses qui l'en empêchaient.
Les obstacles semblaient légers ; des visites, une robe à essayer, une vente de charité, des expositions. À mesure qu'elle s'étendait sur les difficultés, elles semblaient croître. Les visites ne pouvaient être remises ; il y avait trois ventes ; les expositions fermeraient bientôt. En somme, il lui était impossible de le revoir avant son départ.
Comme il était fort accoutumé à ce genre d'excuses, il manqua de remarquer qu'il n'était pas naturel pour Thérèse de les offrir. Embarrassé par ce tissu d'obligations mondaines, il n'insista pas, mais resta silencieux et malheureux.
De son bras gauche, elle souleva la portière, posa sa main droite sur la clé de la porte ; et, debout contre le riche arrière-plan des plis couleur saphir et rubis des draperies orientales, elle tourna la tête vers l'ami qu'elle quittait, et dit, un peu moqueuse, bien qu'avec une pointe d'émotion tragique :
« Adieu, Robert. Amuse-toi bien. Mes visites, mes courses, tes petites visites ne sont rien. La vie est faite de ces bagatelles-là. Adieu ! »
Elle sortit. Il aurait aimé l'accompagner, mais il se faisait un devoir de ne pas se montrer avec elle dans la rue, à moins qu'elle ne l'y forçât absolument.
Dans la rue, Thérèse sentit soudain qu'elle était seule au monde, sans joie et sans douleur. Elle retourna chez elle à pied, selon son habitude. C'était la nuit ; l'air était glacé, clair et tranquille. Mais les avenues qu'elle parcourait, dans des ombres piquées de lumières, l'enveloppaient de cette atmosphère douce de la reine des cités, si agréable à ses habitants, qui se fait sentir jusque dans le froid de l'hiver. Elle marchait entre les files de baraques et de vieilles maisons, vestiges des jours de fête d'Auteuil, que de hautes maisons interrompaient çà et là. Ces petites boutiques, ces fenêtres monotones, n'étaient rien pour elle. Pourtant, elle sentait qu'elle était sous le charme mystérieux de l'amitié des choses inanimées ; et il lui semblait que les pierres, les portes des maisons, les lumières derrière les vitres, posaient un regard bienveillant sur elle. Elle était seule, et elle voulait être seule. Les pas qu'elle faisait entre les deux maisons où ses habitudes étaient presque égales, les pas qu'elle avait faits si souvent, aujourd'hui lui semblaient irrévocables. Pourquoi ? Qu'avait apporté cette journée ? Pas exactement une querelle. Et pourtant, les mots dits ce jour-là avaient laissé une piqûre subtile, étrange, persistante, qui ne la quitterait jamais. Qu'était-il arrivé ? Rien. Et ce rien avait effacé tout. Elle avait une sorte d'obscure certitude qu'elle ne retournerait jamais dans cette chambre qui avait si récemment enfermé les phases les plus secrètes et les plus chères de sa vie. Elle avait aimé Robert avec le sérieux d'une joie nécessaire. Faite pour être aimée, et très raisonnable, elle n'avait pas perdu dans l'abandon d'elle-même cet instinct de réflexion, cette nécessité de sécurité, qui était si forte en elle. Elle n'avait pas choisi : on choisit rarement. Elle ne s'était pas laissé prendre au hasard et par surprise. Elle avait fait ce qu'elle avait voulu faire, autant qu'on fait jamais ce qu'on veut faire en pareil cas. Elle n'avait rien à regretter. Il avait été pour elle ce qu'il était de son devoir d'être. Elle sentait, malgré tout, que tout était à une fin. Elle pensa, avec une tristesse sèche, que trois années de sa vie avaient été données à un honnête homme qui l'avait aimée et qu'elle avait aimé. « Car je l'ai aimé. J'ai dû l'aimer pour me donner à lui. » Mais elle ne pouvait ressentir à nouveau les sentiments des premiers jours, les mouvements de son esprit quand elle avait cédé. Elle se rappela des circonstances petites et insignifiantes : les fleurs sur le papier peint et les tableaux dans la pièce. Elle se rappela les mots, un peu ridicules et presque touchants, qu'il lui avait dits. Mais il lui semblait que l'aventure était arrivée à une autre femme, à une étrangère qu'elle n'aimait pas et qu'elle comprenait à peine. Et ce qui était arrivé il y a seulement un instant semblait bien lointain maintenant. La pièce, les lilas dans le vase de cristal, la petite coupe de verre de Bohême où elle trouvait ses épingles... elle voyait toutes ces choses comme à travers une fenêtre devant laquelle on passe dans la rue. Elle était sans amertume, et même sans tristesse. Elle n'avait rien à pardonner, hélas ! Cette absence d'une semaine n'était pas une trahison, ce n'était pas une faute contre elle ; ce n'était rien, pourtant c'était tout. C'était la fin. Elle le savait. Elle voulait cesser. C'était le consentement de toutes les forces de son être. Elle se dit : « Je n'ai pas de raison de l'aimer moins. Est-ce que je ne l'aime plus ? L'ai-je jamais aimé ? » Elle ne savait pas et elle ne se souciait pas de savoir. Trois ans, pendant lesquels il y avait eu des mois où ils s'étaient vus chaque jour... tout cela n'était-il rien ? La vie n'est pas une grande chose. Et ce qu'on y met, comme c'est peu de chose !
En somme, elle n'avait rien dont se plaindre. Mais il valait mieux tout finir. Toutes ces réflexions la ramenaient à ce point. Ce n'était pas une résolution ; les résolutions peuvent être changées. C'était plus grave : c'était un état du corps et de l'esprit.
Lorsqu'elle arriva à la place, au centre de laquelle se trouve une fontaine, et sur un côté de laquelle se dresse une église de style rustique, montrant sa cloche dans un clocher ouvert, elle se rappela le petit bouquet de violettes qu'il lui avait donné une nuit sur le pont près de Notre-Dame. Ils s'étaient aimés ce jour-là... peut-être plus que d'habitude. Son cœur s'amollit à ce souvenir. Mais le petit bouquet resta seul, un pauvre petit squelette de fleurs, dans sa mémoire.
Pendant qu'elle pensait, des passants, trompés par la simplicité de sa tenue, la suivaient. L'un d'eux lui fit des propositions : un dîner et le théâtre. Cela l'amusa. Elle n'était nullement troublée ; ce n'était pas une crise. Elle pensa : « Comment les autres femmes gèrent-elles de telles choses ? Et moi, qui me suis promis de ne pas gâcher ma vie. Que vaut la vie ? »
En face de la lanterne grecque du Musée des Religions, elle trouva le sol remué par des ouvriers. Il y avait des pavés croisés par un pont fait d'une planche étroite et flexible. Elle y avait posé le pied, quand elle vit à l'autre bout, devant elle, un homme qui l'attendait. Il la reconnut et salua. C'était Dechartre. Elle vit qu'il était heureux de la rencontrer ; elle le remercia d'un sourire. Il lui demanda la permission de faire quelques pas avec elle, et ils entrèrent dans le vaste espace aéré. À cet endroit, les hautes maisons, un peu en retrait, s'effacent, et révèlent une échappée de ciel.
Il lui dit qu'il l'avait reconnue de loin au rythme de sa taille et de ses mouvements, qui étaient les siens exclusivement.
« Des mouvements gracieux, ajouta-t-il, sont comme de la musique pour les yeux. »
Elle répondit qu'elle aimait marcher ; c'était son plaisir, et la cause de sa bonne santé.
Lui aussi aimait marcher dans les villes populeuses et les beaux champs. Le mystère des routes le tentait. Il aimait voyager. Bien que les voyages fussent devenus communs et faciles, ils conservaient pour lui leur charme puissant. Il avait vu des jours dorés et des nuits cristallines, la Grèce, l'Égypte et le Bosphore ; mais c'était vers l'Italie qu'il revenait toujours, comme vers la mère patrie de son esprit.
« J'irai là-bas la semaine prochaine, dit-il. J'ai soif de revoir Ravenne endormie parmi les pins noirs de son rivage stérile. Avez-vous vu Ravenne, Madame ? C'est un tombeau enchanté où apparaissent des fantômes étincelants. La magie de la mort y réside. Les mosaïques de Saint-Vital, avec leurs anges barbares et leurs impératrices auréolées, font sentir les délices monstrueux de l'Orient. Dépouillé aujourd'hui de ses lamelles d'argent, le tombeau de Galla Placidia est effrayant sous sa crypte, lumineuse et pourtant sombre. Quand on regarde par une ouverture du sarcophage, il semble que l'on voie la fille de Théodose, assise sur sa chaise d'or, droite dans sa robe parsemée de pierres et brodée de scènes de l'Ancien Testament ; son beau visage cruel préservé dur et noir par des plantes aromatiques, et ses mains d'ébène immobiles sur ses genoux. Pendant treize siècles, elle a conservé cette majesté funéraire, jusqu'au jour où un enfant a passé une bougie par l'ouverture de la tombe et a brûlé le corps. »
Madame Martin-Belleme demanda ce que cette morte, si obstinée dans sa vanité, avait fait durant sa vie.
« Deux fois esclave, dit Dechartre, elle devint deux fois impératrice. »
« Elle devait être belle, dit Madame Martin. Vous m'avez fait la voir trop vivement dans son tombeau. Elle m'effraie. Irez-vous à Venise, Monsieur Dechartre ? Ou êtes-vous las des gondoles, des canaux bordés de palais, et des pigeons de Saint-Marc ? J'avoue que j'aime encore Venise, après y être allée trois fois. »
Il dit qu'elle avait raison. Lui aussi aimait Venise.
Chaque fois qu'il y allait, de sculpteur il devenait peintre, et faisait des études. Il aimerait peindre son atmosphère.
« Ailleurs, dit-il, même à Florence, le ciel est trop haut. À Venise, il est partout ; il caresse la terre et l'eau. Il enveloppe amoureusement les dômes de plomb et les façades de marbre, et jette dans l'atmosphère irisée ses perles et ses cristaux. La beauté de Venise est dans son ciel et ses femmes. Quelles jolies créatures que les Vénitiennes ! Leurs formes sont si élancées et souples sous leurs châles noirs. S'il ne restait rien de ces femmes hormis un os, on trouverait dans cet os le charme de leur exquise structure. Le dimanche, à l'église, elles forment des groupes rieurs, agités, avec des hanches un peu pointues, des cous élégants, des sourires fleuris, et des regards enflammés. Et toutes se penchent, avec la souplesse de jeunes bêtes, au passage d'un prêtre dont la tête ressemble à celle de Vitellius, et qui porte le calice, précédé par deux enfants de chœur. »
Il marchait d'un pas inégal, suivant le rythme de ses idées, tantôt rapide, tantôt lent. Elle marchait plus régulièrement, et le devançait presque. Il la regarda de côté, et aima son allure ferme et souple. Il observa la petite secousse que, par moments, sa tête obstinée donnait au houx sur sa toque.
Sans s'y attendre, il sentit un charme dans cette rencontre, presque intime, avec une jeune femme presque inconnue.
Ils avaient atteint l'endroit où la grande avenue déploie ses quatre rangées d'arbres. Ils suivaient le parapet de pierre surmonté d'une haie de buis, qui dissimule entièrement la laideur des bâtiments sur le quai. On sentait la présence du fleuve par l'atmosphère laiteuse qui, par les jours de brume, semble reposer sur l'eau. Le ciel était clair. Les lumières de la ville se mêlaient aux étoiles. Au sud brillaient les trois clous d'or de la ceinture d'Orion. Dechartre continua :
« L'an dernier, à Venise, chaque matin en sortant de chez moi, je voyais à sa porte, élevée de trois marches au-dessus du canal, une charmante fille, à la petite tête, au cou rond et fort, et aux hanches gracieuses. Elle était là, au soleil et entourée de vermine, aussi pure qu'une amphore, parfumée comme une fleur. Elle souriait. Quelle bouche ! Le plus riche joyau dans la plus belle lumière. Je réalisai à temps que ce sourire était adressé à un boucher debout derrière moi avec son panier sur la tête. »
Au coin de la courte rue qui mène au quai, entre deux lignes de petits jardins, Madame Martin marcha plus lentement.
« Il est vrai qu'à Venise, dit-elle, toutes les femmes sont jolies. »
« Elles sont presque toutes jolies, Madame. Je parle des filles du peuple... les cigarières, les filles parmi les verriers. Les autres sont assez banales. »
« Par autres, vous entendez les femmes du monde ; et vous ne les aimez pas ? »
« Les femmes du monde ? Oh, certaines sont charmantes. Quant à les aimer, c'est une autre affaire. »
« Le pensez-vous ? »
Elle lui tendit la main, et tourna soudain le coin.
CHAPITRE V. UN DÎNER « EN FAMILLE »
Elle dîna ce soir-là seule avec son mari. La table étroite n'avait pas la corbeille aux aigles d'or et aux Victoires ailées. Les candélabres n'éclairaient pas les peintures d'Oudry. Tandis qu'il parlait des événements du jour, elle tomba dans une triste rêverie. Il lui semblait qu'elle flottait dans une brume. C'était une souffrance paisible et presque douce. Elle voyait vaguement à travers les nuages la petite chambre de la rue Spontini transportée par des anges sur l'un des sommets de la chaîne de l'Himalaya, et Robert Le Ménil... dans le tremblement d'une sorte de fin du monde... avait disparu en mettant ses gants. Elle tâta son pouls pour voir si elle était fiévreuse. Un cliquetis d'argenterie sur la table l'éveilla. Elle entendit son mari dire :
« Mon cher ami Gavaut a prononcé aujourd'hui, à la Chambre, un excellent discours sur la question des fonds de réserve. C'est extraordinaire comme ses idées sont devenues saines et justes. Oh, il a beaucoup progressé. »
Elle ne put s'empêcher de sourire.
« Mais Gavaut, mon ami, est un pauvre diable qui n'a jamais pensé à rien d'autre qu'à échapper à la foule de ceux qui meurent de faim. Gavaut n'a jamais eu d'idées qu'aux coudes. Quelqu'un le prend-il au sérieux dans le monde politique ? Tu peux être sûr qu'il n'a jamais donné une illusion à aucune femme, pas même à sa femme. Et pourtant, pour produire ce genre d'illusion, un homme n'a pas besoin de grand-chose. » Elle ajouta, brusquement :
« Tu sais que Miss Bell m'a invitée à passer un mois avec elle à Fiesole. J'ai accepté ; je pars. »
Moins étonné que mécontent, il lui demanda avec qui elle partait.
Aussitôt elle répondit :
« Avec Madame Marmet. »
Il n'y avait pas d'objection à faire. Madame Marmet était une compagne convenable, et il était approprié qu'elle visitât l'Italie, où son mari avait fait quelques fouilles. Il demanda seulement :
« L'as-tu invitée ? Quand pars-tu ? »
« La semaine prochaine. »
Il eut la sagesse de ne faire aucune objection, jugeant que l'opposition ne ferait que rendre son caprice plus ferme, et craignant de donner de l'élan à cette idée folle. Il dit :
« Assurément, voyager est un passe-temps agréable. Je pensais que nous pourrions au printemps visiter le Caucase et le Turkestan. C'est un pays intéressant. Le général Annenkoff mettra à notre disposition des voitures, des trains, et tout le reste sur son chemin de fer. C'est un ami à moi ; il est tout à fait charmé par toi. Il nous fournira une escorte de Cosaques. »
Il persistait à essayer de flatter sa vanité, incapable de réaliser que son esprit n'était pas mondain. Elle répondit, négligemment, que ce pourrait être un voyage agréable. Puis il fit l'éloge des montagnes, des cités antiques, des bazars, des costumes, des armures.
Il ajouta :
« Nous emmènerons quelques amis avec nous... la princesse Seniavine, le général Larivière, peut-être Vence ou Le Ménil. »
Elle répondit, avec un petit rire sec, qu'ils avaient le temps de choisir leurs invités.
Il devint attentif à ses besoins.
« Tu ne manges pas. Tu vas nuire à ta santé. »
Sans encore croire à ce départ prompt, il en ressentit quelque inquiétude. Chacun avait retrouvé sa liberté, mais il n'aimait pas être seul. Il sentait qu'il n'était lui-même que lorsque sa femme était là. Et puis, il avait décidé de donner deux ou trois dîners politiques durant la session. Il voyait son parti grandir. C'était le moment de s'affirmer, de faire une démonstration éblouissante. Il dit, mystérieusement :
« Quelque chose pourrait arriver nécessitant l'aide de tous nos amis. Tu n'as pas suivi la marche des événements, Thérèse ? »
« Non, mon cher. »
« J'en suis désolé. Tu as du jugement, de la libéralité d'esprit. Si tu avais suivi la marche des événements, tu aurais été frappée par le courant qui ramène le pays vers des opinions modérées. Le pays est las des exagérations. Il rejette les hommes compromis par la politique radicale et la persécution religieuse. Un jour ou l'autre, il faudra refaire un ministère Casimir-Périer avec d'autres hommes, et ce jour-là... »
Il s'arrêta : vraiment, elle écoutait trop inattentivement.
Elle songeait, triste et désenchantée. Il lui semblait que cette jolie femme qui, dans l’ombre chaude d’une chambre close, posait ses pieds nus sur la fourrure de l’ours, et à qui son amant donnait des baisers tandis qu’elle tortillait ses cheveux devant une glace, n’était pas elle-même, n’était pas même une femme qu’elle connût bien, ou qu’elle désirât connaître, mais une personne dont les affaires ne l’intéressaient en rien. Une épingle mal plantée dans sa coiffure, une de ces épingles prises dans le vase de verre de Bohême, tomba sur son cou. Elle frissonna.
« Il faut pourtant donner trois ou quatre dîners à nos bons amis politiques, dit M. Martin-Belleme. Nous inviterons quelques vieux radicaux pour rencontrer les gens de notre cercle. Il serait bon de trouver quelques jolies femmes. On pourrait inviter Mme Bérard de la Malle ; il n’y a plus de cancans sur elle depuis deux ans. Qu’en penses-tu ?
— Mais, mon cher, puisque je pars la semaine prochaine… »
Cela le consterna.
Ils allèrent, tous deux silencieux et mornes, au salon, où Paul Vence attendait. Il venait souvent le soir.
Elle lui tendit la main.
« Je suis bien contente de vous voir. Je pars. Paris est froid et morne. Ce temps me fatigue et m’attriste. Je vais à Florence, pour six semaines, voir miss Bell. »
M. Martin-Belleme leva les yeux au ciel.
Vence demanda si elle était allée souvent en Italie.
« Trois fois ; mais je n’ai rien vu. Cette fois, je veux voir, me jeter dans les choses. De Florence, je ferai des promenades en Toscane, en Ombrie. Et, enfin, j’irai à Venise.
— Vous ferez bien. Venise suggère la paix du sabbat dans la grande semaine de l’Italie créatrice et divine.
— Votre ami Dechartre m’a parlé très joliment de Venise, de l’atmosphère de Venise, qui sème des perles.
— Oui, à Venise, le ciel est coloriste. Florence inspire l’esprit. Un vieil auteur a dit : "Le ciel de Florence est léger et subtil, et nourrit les belles idées des hommes." J’ai vécu des jours délicieux en Toscane. Je voudrais pouvoir les revivre.
— Venez m’y voir. »
Il soupira.
Le journal, les livres et son travail quotidien l’en empêchaient.
M. Martin-Belleme dit que tout le monde devait s’incliner devant de telles raisons, et qu’on était trop heureux de lire les articles et les beaux livres écrits par M. Paul Vence pour avoir envie de l’arracher à son labeur.
« Oh ! mes livres ! On ne dit jamais dans un livre ce qu’on veut dire. Il est impossible de s’exprimer. Je sais parler avec ma plume aussi bien qu’un autre ; mais, enfin, parler ou écrire, quelles occupations futiles ! Comme ils sont misérablement insuffisants, ces petits signes qui forment des syllabes, des mots et des phrases. Que devient l’idée, la belle idée, que cachent ces misérables hiéroglyphes ? Que fait le lecteur de mon écrit ? Une suite de faux sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c’est traduire. Il y a de belles traductions, peut-être. Il n’y a pas de traductions fidèles. Pourquoi me soucierais-je de l’admiration qu’on porte à mes livres, puisque c’est ce qu’ils y voient eux-mêmes qu’ils admirent ? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres. Nous lui fournissons les moyens d’animer son imagination. C’est une chose horrible que d’être la cause de tels exercices. C’est un métier infâme.
— Vous plaisantez, dit M. Martin-Belleme.
— Je ne le crois pas, dit Thérèse. Il reconnaît qu’un esprit est impénétrable à un autre esprit, et il en souffre. Il sent qu’il est seul quand il pense, seul quand il écrit. Quoi qu’on fasse, on est toujours seul au monde. C’est ce qu’il veut dire. Il a raison. Vous aurez beau expliquer : vous n’êtes jamais compris.
— Il y a des signes… dit Paul Vence.
— Ne pensez-vous pas, Monsieur Vence, que les signes sont aussi une forme d’hiéroglyphes ? Donnez-moi des nouvelles de Monsieur Choulette. Je ne le vois plus. »
Vence répondit que Choulette était très occupé à former le Tiers-Ordre de saint François.
« L’idée, Madame, lui est venue d’une façon merveilleuse un jour qu’il était allé rendre visite à sa Maria dans la rue où elle habite, derrière l’hôpital public — une rue toujours humide, dont les maisons sont branlantes. Vous devez savoir qu’il considère Maria comme la sainte et martyre qui répond des péchés du peuple.
Il tira le cordon de la sonnette, graissé par deux siècles de visiteurs. Soit que la martyre fût au cabaret, où elle est familièrement connue, soit qu’elle fût occupée dans sa chambre, elle n’ouvrit pas. Choulette sonna longtemps, et si violemment que le cordon de la sonnette resta dans sa main. Habile à comprendre les symboles et le sens caché des choses, il comprit aussitôt que cette corde n’avait pas été détachée sans la permission des puissances spirituelles. Il en fit une ceinture, et comprit qu’il avait été choisi pour ramener à sa pureté primitive le Tiers-Ordre de saint François. Il renonça à la beauté des femmes, aux délices de la poésie, à l’éclat de la gloire, et étudia la vie et la doctrine de saint François. Cependant, il a vendu à son éditeur un livre intitulé *Les Blandices*, qui contient, dit-il, la description de toutes sortes d’amours. Il se flatte d’y avoir montré qu’il était un criminel avec quelque élégance. Mais, loin de nuire à ses entreprises mystiques, ce livre les favorise en ce sens que, corrigé par ses travaux ultérieurs, il deviendra honnête et exemplaire ; et l’or qu’il a reçu en paiement, qui ne lui aurait pas été versé pour un volume plus chaste, servira à un pèlerinage à Assise. »
Madame Martin demanda quelle part de cette histoire était vraiment vraie. Vence répondit qu’elle ne devait pas chercher à le savoir.
Il confessa qu’il était l’historien idéaliste du poète, et que les aventures qu’il racontait de lui ne devaient pas être prises au sens littéral et judaïque.
Il affirma qu’au moins Choulette publiait *Les Blandices*, et désirait visiter la cellule et la tombe de saint François.
« Alors, s’écria Madame Martin, je l’emmènerai en Italie avec moi. Trouvez-le, Monsieur Vence, et amenez-le-moi. Je pars la semaine prochaine. »
M. Martin s’excusa ensuite, ne pouvant rester davantage. Il devait finir un rapport qui devait être déposé sur le bureau de la Chambre le lendemain.
Madame Martin dit que personne ne l’intéressait autant que Choulette. Paul Vence dit que c’était un singulier spécimen d’humanité.
« Il n’est pas très différent des saints dont nous lisons les vies extraordinaires. Il est aussi sincère qu’eux. Il a une délicatesse de sentiment exquise et une violence d’esprit terrible. S’il choque par plusieurs de ses actes, la raison en est qu’il est plus faible, moins soutenu, ou peut-être moins étroitement observé. Et puis, il y a des saints indignes, tout comme il y a de mauvais anges : Choulette est un saint mondain, voilà tout. Mais ses poèmes sont de vrais poèmes, et bien plus beaux que ceux écrits par les évêques du XVIIe siècle. »
Elle l’interrompit :
« En y pensant, je veux vous féliciter au sujet de votre ami Dechartre. Il a un esprit charmant. »
Elle ajouta :
« Peut-être est-il un peu trop timide. »
Vence lui rappela qu’il lui avait dit qu’elle trouverait Dechartre intéressant.
« Je le connais par cœur ; il est mon ami depuis notre enfance.
— Vous connaissiez ses parents ?
— Oui. Il est le fils unique de Philippe Dechartre.
— L’architecte ?
— L’architecte qui, sous Napoléon III, restaura tant de châteaux et d’églises en Touraine et dans l’Orléanais. Il avait du goût et du savoir. Solitaire et calme dans sa vie, il eut l’imprudence d’attaquer Viollet-le-Duc, alors tout-puissant. Il lui reprochait d’essayer de rétablir les bâtiments dans leur plan primitif, comme ils avaient été, ou comme ils auraient pu être, au commencement. Philippe Dechartre, au contraire, voulait que tout ce que le cours des siècles avait ajouté à une église, à une abbaye ou à un château fût respecté. Abolir les anachronismes et ramener un bâtiment à son unité primitive lui semblait une barbarie scientifique aussi coupable que celle de l’ignorance. Il disait : "C’est un crime d’effacer les empreintes successives faites dans la pierre par les mains de nos ancêtres. Des pierres neuves taillées dans le style ancien sont de faux témoins." Il voulait limiter la tâche de l’architecte archéologue à celle de soutenir et de consolider les murs. Il avait raison. Tout le monde disait qu’il avait tort. Il parvint à sa ruine en mourant jeune, tandis que son rival triomphait. Il légua une honnête fortune à sa veuve et à son fils. Jacques Dechartre fut élevé par sa mère, qui l’adorait. Je ne crois pas que la tendresse maternelle ait jamais été plus impétueuse. Jacques est un charmant garçon ; mais c’est un enfant gâté.
— Pourtant, il paraît si indifférent, si facile à comprendre, si éloigné de tout.
— Ne vous y fiez pas. Il a une imagination tourmentée et tourmentante.
— Aime-t-il les femmes ?
— Pourquoi demandez-vous cela ?
— Oh ! ce n’est avec aucune idée de mariage.
— Oui, il les aime. Je vous ai dit qu’il était égoïste. Seuls les hommes égoïstes aiment vraiment les femmes. Après la mort de sa mère, il eut une longue liaison avec une actrice connue, Jeanne Tancrède. »
Madame Martin se souvenait de Jeanne Tancrède ; pas très jolie, mais gracieuse avec une certaine lenteur d’action dans le jeu des rôles romantiques.
« Ils vivaient presque ensemble dans une petite maison à Auteuil, continua Paul Vence. Je leur rendais souvent visite. Je le trouvais perdu dans ses rêves, oubliant de modeler une figure séchant sous ses linges, seul avec lui-même, poursuivant son idée, absolument incapable d’écouter personne ; elle, étudiant ses rôles, son teint brûlé par le fard, les yeux tendres, jolie par son intelligence et son activité. Elle se plaignait à moi qu’il fût inattentif, bourru et déraisonnable. Elle l’aimait et ne le trompait que pour obtenir des rôles. Et quand elle le trompait, c’était sur le coup de l’impulsion. Après, elle n’y pensait jamais. Une femme typique ! Mais elle fut imprudente ; elle sourit à Joseph Springer dans l’espoir qu’il en ferait une pensionnaire de la Comédie-Française. Dechartre la quitta. Maintenant, elle trouve plus pratique de vivre avec ses directeurs, et Jacques trouve plus agréable de voyager.
— La regrette-t-il ?
— Comment connaître les choses qui agitent un esprit anxieux et mobile, égoïste et passionné, désireux de se donner, prompt à se dégager, s’aimant par-dessus tout parmi les belles choses qu’il trouve dans le monde ? »
Brusquement, elle changea de sujet.
« Et votre roman, Monsieur Vence ?
— J’en suis arrivé au dernier chapitre, Madame. Mon petit ouvrier a été guillotiné. Il est mort avec cette indifférence des vierges sans désir, qui n’ont jamais senti sur leurs lèvres le goût chaud de la vie. Les journaux et le public approuvent l’acte de justice qui vient d’être accompli. Mais dans un autre grenier, un autre ouvrier, sobre, triste et chimiste, se jure qu’il commettra un meurtre expiatoire. »
Il se leva et dit bonsoir.
Elle le rappela.
« Monsieur Vence, vous savez que j’étais sérieuse. Amenez-moi Choulette. »
Quand elle monta dans sa chambre, son mari l’attendait, en robe de chambre de peluche brun rouge, avec une sorte de bonnet de doge encadrant son visage pâle et creux. Il avait un air de gravité. Derrière lui, par la porte ouverte de son cabinet de travail, apparaissait sous la lampe une masse de documents reliés en bleu, une collection des budgets annuels. Avant qu’elle pût atteindre sa chambre, il fit un geste pour lui dire qu’il voulait lui parler.
« Ma chère, je ne peux pas te comprendre. Tu es bien inconséquente. Cela te fait beaucoup de tort. Tu as l’intention de quitter ta maison sans aucune raison, sans même un prétexte. Et tu veux courir l’Europe avec qui ? Avec un bohème, un ivrogne… cet homme Choulette. »
Elle répondit qu’elle voyagerait avec Mme Marmet, ce qui ne pouvait avoir rien de répréhensible.
« Mais tu annonces ton départ à tout le monde, et tu ne sais même pas si Mme Marmet peut t’accompagner.
— Oh ! Mme Marmet fera bien vite ses malles. Rien ne la retient à Paris, sinon son chien. Elle vous le laissera ; vous pourrez vous en occuper.
— Ton père est-il au courant de ton projet ? »
C’était sa dernière ressource d’invoquer l’autorité de Montessuy. Il savait que sa femme craignait de déplaire à son père. Il insista :
« Ton père est plein de sens et de tact. J’ai été heureux de le trouver d’accord avec moi à plusieurs reprises dans les conseils que je me suis permis de te donner. Il pense comme moi que la maison de Mme Meillan n’est pas un lieu fait pour toi. La compagnie qui s’y rencontre est mélangée, et la maîtresse de maison favorise les intrigues. Tu as tort, je dois le dire, de ne pas tenir compte de ce que pensent les gens. Je me trompe fort si ton père ne trouve pas singulier que tu partes avec tant de frivolité, et l’absence sera d’autant plus remarquée, ma chère, que les circonstances m’ont rendu éminent au cours de cette législature. Mon mérite n’a rien à voir là-dedans, assurément. Mais si tu avais consenti à m’écouter à dîner, je t’aurais démontré que le groupe de politiciens auquel j’appartiens est presque parvenu au pouvoir. Dans un tel moment, tu ne devrais pas renoncer à tes devoirs de maîtresse de maison. Tu dois comprendre cela toi-même. »
Elle répondit : « Tu m’ennuies. » Et, lui tournant le dos, elle ferma la porte de sa chambre entre eux. Cette nuit-là, dans son lit, elle ouvrit un livre, comme elle le faisait toujours avant de s’endormir. C’était un roman. Elle en tournait les pages avec indifférence, quand ses yeux tombèrent sur ces lignes :
« L’amour est comme la dévotion : il vient tard. Une femme est rarement amoureuse ou dévote à vingt ans, à moins qu’elle n’ait une disposition spéciale pour l’une ou l’autre, une sorte de sainteté native. Les femmes qui sont prédestinées à l’amour luttent longtemps elles-mêmes contre cette grâce de l’amour qui est plus terrible que le coup de foudre qui tomba sur le chemin de Damas. Une femme ne cède le plus souvent à la passion de l’amour que lorsque l’âge ou la solitude ne l’effraie plus. La passion est un désert aride et brûlant. La passion est une ascèse profane, aussi dure que l’ascèse religieuse. Les grandes amoureuses sont aussi rares que les grandes pénitentes. Ceux qui connaissent bien la vie savent que les femmes ne se lient pas facilement dans les chaînes de l’amour véritable. Ils savent que rien n’est moins commun que le sacrifice chez elles. Et considérez combien une femme du monde doit sacrifier quand elle est amoureuse — liberté, tranquillité, le jeu charmant d’un esprit libre, coquetterie, amusement, plaisir — elle perd tout.
La coquetterie est permise. On peut concilier cela avec toutes les exigences de la vie mondaine. Pas l’amour. L’amour est la moins mondaine des passions, la plus anti-sociale, la plus sauvage, la plus barbare. Aussi le monde le juge-t-il plus sévèrement que la simple galanterie ou le relâchement des mœurs. En un sens, le monde a raison. Une femme amoureuse trahit sa nature et manque à sa fonction, qui est d’être admirée par tous les hommes, comme une œuvre d’art. Une femme est une œuvre d’art, la plus merveilleuse que l’industrie de l’homme ait jamais produite. Une femme est un merveilleux artifice, dû au concours de tous les arts mécaniques et de tous les arts libéraux. Elle est l’œuvre de tout le monde, elle appartient au monde. »
Thérèse ferma le livre et pensa que ces idées n’étaient que les rêves de romanciers qui ne connaissaient pas la vie. Elle savait très bien qu’il n’y avait en réalité ni carmel de la passion, ni chaîne de l’amour, ni vocation belle et terrible contre laquelle la prédestinée résistait en vain ; elle savait très bien que l’amour n’était qu’une brève ivresse dont on revenait un peu plus triste. Et pourtant, peut-être ne savait-elle pas tout ; peut-être y avait-il des amours dans lesquelles on se perdait délicieusement. Elle éteignit sa lampe. Les rêves de sa première jeunesse lui revinrent.
CHAPITRE VI. UNE DÉVOYÉE DISTINGUÉE
Il pleuvait. Madame Martin-Belleme voyait confusément à travers la vitre de son coupé la multitude des parapluies qui passaient, pareils à des tortues noires sous les ciels aqueux. Elle songeait. Ses pensées étaient grises et indistinctes, comme l’aspect des rues et des places.
Elle ne savait plus pourquoi l’idée lui était venue de passer un mois avec miss Bell. À vrai dire, elle ne l’avait jamais su. L’idée avait été comme une source, d’abord cachée par les feuilles, et formant maintenant le courant d’un fleuve profond et rapide. Elle se rappelait que ce mardi soir, au dîner, elle avait dit soudain qu’elle voulait partir, mais elle ne pouvait se rappeler le premier élan de ce désir. Ce n’était pas le souhait d’agir envers Robert Le Ménil comme il agissait envers elle. Sans doute trouvait-elle excellent d’aller voyager en Italie pendant qu’il allait à la chasse au renard. Cela lui semblait un arrangement équitable. Robert, qui était toujours content de la voir quand il revenait, ne la trouverait pas à son retour. Elle pensait que ce serait bien. Elle n’y avait pas pensé au début. Et depuis, elle y avait peu réfléchi, et vraiment elle n’y allait pas pour le plaisir de le faire souffrir. Elle avait contre lui une pensée moins piquante, et plus dure. Elle ne voulait pas le voir bientôt. Il était devenu pour elle presque un étranger. Il lui semblait un homme comme les autres — meilleur que la plupart des autres — bel homme, estimable, et qui ne lui déplaisait pas ; mais il ne la préoccupait pas. Soudain, il était sorti de sa vie. Elle ne pouvait se rappeler comment il s’y était mêlé. L’idée de lui appartenir la choquait. La pensée qu’ils pourraient se retrouver dans le petit appartement de la rue Spontini lui était si pénible qu’elle l’écarta aussitôt. Elle préférait penser qu’un événement imprévu les empêcherait de se revoir — la fin du monde, par exemple. M. Lagrange, membre de l’Académie des sciences, lui avait parlé la veille d’une comète qui un jour pourrait rencontrer la terre, l’envelopper de sa chevelure enflammée, imbiber les animaux et les plantes de poisons inconnus, et faire mourir tous les hommes dans un accès de rire. Elle s’attendait à ce que cela, ou autre chose, arrivât le mois prochain. Il n’était pas inexplicable qu’elle voulût partir. Mais que son désir de partir contînt une vague joie, qu’elle sentît le charme de ce qu’elle allait trouver, était inexplicable pour elle.
Sa voiture la déposa au coin d’une rue.
Là, sous le toit d’une haute maison, derrière cinq fenêtres, dans un petit appartement soigné, Mme Marmet vivait depuis la mort de son mari.
La comtesse Martin la trouva dans son modeste salon, en face de M. Lagrange, à moitié endormi dans un fauteuil profond. Ce vieux savant mondain lui était resté toujours fidèle. C’était lui qui, au lendemain des obsèques de M. Marmet, avait transmis à l’infortunée veuve le discours empoisonné prononcé par Schmoll. Elle s’était évanouie dans ses bras. Mme Marmet pensait qu’il manquait de jugement, mais il était son meilleur ami. Ils dînaient souvent ensemble chez des amis riches.
Madame Martin, mince et droite dans son corsage de zibeline ouvert sur un flot de dentelles, réveilla avec l’éclat charmant de ses yeux gris le brave homme, lequel était sensible aux grâces des femmes. Il lui avait raconté la veille comment le monde finirait. Il lui demanda si elle n’avait pas été effrayée, la nuit, par des images de la terre dévorée par les flammes ou figée en un bloc de glace. Tandis qu’il lui parlait avec une galanterie affectée, elle regardait la bibliothèque en acajou. Il n’y avait pas beaucoup de livres, mais, sur une des étagères, se trouvait un squelette en armure. C’était une chose étonnante que de voir, dans la demeure de cette bonne dame, ce guerrier étrusque portant un casque en bronze vert et une cuirasse. Il dormait au milieu de boîtes de bonbons, de vases en porcelaine dorée et d’images sculptées de la Vierge, ramassés à Lucerne et sur le Righi. Madame Marmet, durant son veuvage, avait vendu les livres que son mari avait laissés. De tous les objets antiques collectionnés par l’archéologue, elle n’avait rien gardé, hormis l’Étrusque. Bien des gens avaient essayé de le lui faire vendre. Paul Vence avait obtenu de l’administration la promesse de l’acheter pour le Louvre, mais la bonne veuve ne voulait pas s’en séparer. Il lui semblait que, si elle perdait ce guerrier au casque de bronze vert, elle perdrait le nom qu’elle portait dignement, et cesserait d’être la veuve de Louis Marmet, de l’Académie des Inscriptions.
« Ne craignez rien, Madame ; une comète ne frappera pas de sitôt la terre. Un tel phénomène est fort improbable. »
Madame Martin répondit qu’elle ne connaissait aucune raison sérieuse pour que la terre et l’humanité ne soient pas annihilées à l’instant.
Le vieux Lagrange s’exclama avec une sincérité profonde qu’il espérait que le cataclysme surviendrait le plus tard possible.
Elle le regarda. Son crâne chauve ne pouvait se targuer que de quelques cheveux teints en noir. Ses paupières tombaient comme des loques sur des yeux encore souriants ; ses joues pendaient en plis lâches, et l’on devinait que son corps était également flétri. Elle pensa : « Et lui aussi aime la vie ! »
Madame Marmet espérait, elle aussi, que la fin du monde n’était pas proche.
« Monsieur Lagrange, dit Madame Martin, vous habitez, n’est-ce pas, une jolie petite maison dont les fenêtres donnent sur le Jardin des Plantes ? Il me semble que ce doit être une joie de vivre dans ce jardin, qui me fait penser à l’arche de Noé de mon enfance et aux paradis terrestres des vieilles bibles. »
Mais il n’était nullement charmé par sa maison. Elle était petite, peu commode, infestée de rats.
Elle convint qu’on se sentait rarement chez soi quelque part, et que les rats se trouvaient partout, réels ou symboliques, légions de nuisibles qui nous tourmentent. Pourtant, elle aimait le Jardin des Plantes ; elle avait toujours souhaité s’y rendre, mais n’y était jamais allée. Il y avait aussi le muséum, qu’elle était curieuse de visiter.
Souriant, heureux, il lui proposa de l’y escorter. Il considérait que c’était sa maison. Il lui montrerait des spécimens rares, dont certains étaient superbes.
Elle ne savait pas ce qu’était un bolide. Elle se rappela que quelqu’un lui avait dit qu’au muséum se trouvaient des os sculptés par des hommes primitifs, et des plaques d’ivoire sur lesquelles étaient gravées des images d’animaux disparus depuis longtemps. Elle demanda si c’était vrai. Lagrange cessa de sourire. Il répondit avec indifférence que de tels objets concernaient l’un de ses collègues.
« Ah ! dit Madame Martin, alors ils ne sont pas dans votre vitrine. »
Elle observa que les savants n’étaient pas curieux, et qu’il est indiscret de les interroger sur des choses qui ne sont pas dans leurs propres vitrines. Il est vrai que Lagrange avait fait une fortune scientifique en étudiant les météores. Cela l’avait conduit à étudier les comètes. Mais il était sage. Depuis vingt ans, il ne s’était préoccupé de rien, sinon de dîner en ville.
Quand il fut parti, la comtesse Martin dit à Madame Marmet ce qu’elle attendait d’elle.
« Je vais la semaine prochaine à Fiesole, pour rendre visite à Miss Bell, et vous venez avec moi. »
La bonne Madame Marmet, au front placide mais aux yeux scrutateurs, resta silencieuse un moment ; puis elle refusa doucement, mais finit par consentir.
CHAPITRE VII. LA DAME FAIT SA VOLONTÉ
L’express de Marseille était prêt sur le quai, où les facteurs couraient et où les voitures roulaient dans la fumée et le bruit, sous la lumière qui tombait des verrières. À travers les portes ouvertes, des voyageurs en longs manteaux allaient et venaient. Au bout de la gare, aveuglante de suie et de poussière, un petit arc-en-ciel pouvait être distingué, pas plus grand que la main. La comtesse Martin et la bonne Madame Marmet étaient déjà dans leur compartiment, sous le filet chargé de sacs, parmi des journaux jetés sur les coussins. Choulette n’était pas apparu, et Madame Martin ne l’attendait plus. Pourtant, il avait promis d’être à la gare. Il avait pris ses dispositions pour partir, et avait reçu de son éditeur le prix des Blandices. Paul Vence l’avait amené un soir chez Madame Martin. Il avait été doux, poli, plein d’une gaieté spirituelle et d’une joie naïve. Elle s’était promis beaucoup de plaisir à voyager avec un homme de génie, original, pittoresquement laid, avec une simplicité amusante ; tel un enfant prématurément vieux et abandonné, plein de vices, mais avec un certain degré d’innocence. Les portes se fermèrent. Elle ne l’attendait plus. Elle n’aurait pas dû compter sur son esprit impulsif et vagabond. Au moment où la locomotive commença à respirer bruyamment, Madame Marmet, qui regardait par la fenêtre, dit doucement :
« Je crois que Monsieur Choulette arrive. »
Il marchait le long du quai, boitant, son chapeau rejeté en arrière, la barbe en désordre, et traînant un vieux sac de tapis. Il était presque répugnant ; pourtant, malgré ses cinquante ans, il paraissait jeune, tant ses yeux étaient clairs et lustrés, tant il restait d’audace ingénue dans son visage jaune et creusé, tant ce vieillard exprimait vivement l’éternelle adolescence du poète et de l’artiste. Quand elle le vit, Thérèse regretta d’avoir invité un compagnon si étrange. Il marchait, jetant un coup d’œil rapide dans chaque voiture — un coup d’œil qui, peu à peu, devenait sombre et méfiant. Mais quand il reconnut Madame Martin, il sourit si doucement et lui dit bonjour d’une voix si caressante qu’il ne restait rien du vieux vagabond féroce marchant sur le quai, rien sinon le vieux sac de tapis, dont les anses étaient à moitié cassées.
Il le plaça dans le filet avec grand soin, parmi les élégants sacs enveloppés de toile grise, à côté desquels il paraissait ostensiblement sordide. Il était semé de fleurs jaunes sur un fond couleur de sang.
Il fut bientôt parfaitement à l’aise, et complimenta Madame Martin sur l’élégance de sa tenue de voyage.
« Excusez-moi, mesdames, ajouta-t-il, j’avais peur d’être en retard. Je suis allé à la messe de six heures à Saint-Séverin, ma paroisse, dans la chapelle de la Vierge, sous ces jolies mais absurdes colonnes qui pointent vers le ciel bien que fragiles comme des roseaux — comme nous, pauvres pécheurs que nous sommes. »
« Ah, dit Madame Martin, vous êtes pieux aujourd’hui. »
Et elle lui demanda s’il portait le cordon de l’ordre qu’il était en train de fonder. Il prit un air grave et pénitent.
« Je crains, Madame, que Monsieur Paul Vence ne vous ait raconté bien des histoires absurdes à mon sujet. J’ai entendu dire qu’il allait colportant des rumeurs selon lesquelles mon ruban serait une corde à sonnette — et quelle sonnette ! Je serais peiné si quelqu’un croyait une histoire si misérable. Mon ruban, Madame, est un ruban symbolique. Il est représenté par un simple fil, que l’on porte sous ses vêtements après qu’un pauvre l’a touché, en signe que la pauvreté est sainte, et qu’elle sauvera le monde. Il n’y a rien de bon sinon dans la pauvreté ; et depuis que j’ai reçu le prix des Blandices, je sens que je suis injuste et dur. C’est une bonne chose que j’aie placé dans mon sac plusieurs de ces rubans mystiques. »
Et, montrant l’horrible sac de tapis :
« J’y ai aussi placé une hostie qu’un mauvais prêtre m’a donnée, les œuvres de Monsieur de Maistre, des chemises, et plusieurs autres choses. »
Madame Martin haussa les sourcils, un peu mal à l’aise. Mais la bonne Madame Marmet conserva sa placidité habituelle.
Alors que le train roulait à travers les paysages banals de la banlieue, cette frange noire qui fait une bordure peu attrayante à la ville, Choulette sortit de sa poche un vieux livre qu’il commença à feuilleter. L’écrivain, caché sous le vagabond, se révélait. Choulette, sans vouloir paraître soucieux de ses papiers, était très ordonné à leur sujet. Il s’assura qu’il n’avait pas perdu les morceaux de papier sur lesquels il notait au café ses idées de poèmes, ni la douzaine de lettres flatteuses qui, sales et tachées, l’accompagnaient continuellement, pour les lire à ses compagnons nouvellement rencontrés le soir. Après s’être assuré que rien ne manquait, il tira du livre une lettre pliée dans une enveloppe ouverte. Il l’agita un moment, avec un air d’impudence mystérieuse, puis la tendit à la comtesse Martin. C’était une lettre d’introduction de la marquise de Rieu à une princesse de la maison de France, parente proche du comte de Chambord, qui, âgée et veuve, vivait dans la retraite près des portes de Florence. Ayant joui de l’effet qu’il espérait produire, il dit qu’il rendrait peut-être visite à la Princesse ; que c’était une bonne personne, et pieuse.
« Une vraiment grande dame, ajouta-t-il, qui ne montre pas sa magnificence dans les robes et les chapeaux. Elle porte ses chemises pendant six semaines, et parfois plus longtemps. Les gentilshommes de sa suite l’ont vue porter des bas blancs très sales, qui tombaient autour de ses talons. Les vertus des grandes reines d’Espagne sont ravivées en elle. Oh, ces bas sales, quelle gloire réelle il y a là-dedans ! »
Il reprit la lettre et la remit dans son livre. Puis, s’armant d’un couteau à manche en corne, il commença, avec sa pointe, à finir une figure esquissée dans le manche de sa canne. Il s’en félicita :
« Je suis habile dans tous les arts des mendiants et des vagabonds. Je sais comment ouvrir des serrures avec un clou, et comment sculpter le bois avec un mauvais couteau. »
La tête commença à apparaître. C’était la tête d’une femme mince, pleurant.
Choulette souhaitait y exprimer la misère humaine, non simple et touchante, telle que les hommes d’autrefois ont pu la ressentir dans un monde mêlé de dureté et de bonté ; mais hideuse, et reflétant l’état de laideur créé par les bourgeois libres-penseurs et les patriotes militaires de la Révolution française. Selon lui, le régime actuel n’incarnait que l’hypocrisie et la brutalité.
« Leurs casernes sont une invention hideuse des temps modernes. Elles datent du dix-septième siècle. Avant cette époque, il n’y avait que des corps de garde où les soldats jouaient aux cartes et racontaient des histoires. Louis XIV fut un précurseur de Bonaparte. Mais le mal a atteint sa plénitude depuis la monstrueuse institution de l’enrôlement obligatoire. La honte des empereurs et des républiques est d’avoir fait une obligation pour les hommes de tuer. Aux âges dits barbares, les cités et les princes confiaient leur défense à des mercenaires, qui combattaient prudemment. Dans une grande bataille, seuls cinq ou six hommes étaient tués. Et quand les chevaliers allaient à la guerre, au moins n’y étaient-ils pas forcés ; ils mouraient pour leur plaisir. Ils n’étaient bons à rien d’autre. Personne au temps de Saint Louis n’aurait songé à envoyer au combat un homme de savoir. Et le laboureur n’était pas arraché au sol pour être tué. De nos jours, c’est un devoir pour un pauvre paysan d’être soldat. Il est exilé de sa maison, dont le toit fume dans le silence de la nuit ; des grasses prairies où paissent les bœufs ; des champs et des bois paternels. On lui apprend comment tuer des hommes ; il est menacé, insulté, mis en prison et on lui dit que c’est un honneur ; et, s’il ne se soucie pas de ce genre d’honneur, il est fusillé. Il obéit parce qu’il est terrorisé, et est de tous les animaux domestiques le plus doux et le plus docile. Nous sommes belliqueux en France, et nous sommes citoyens. Une autre raison d’être fier, ce fait d’être citoyen ! Pour les pauvres, cela consiste à soutenir et à préserver les riches dans leur pouvoir et leur paresse. Le pauvre doit travailler pour cela, en présence de la qualité majestueuse de la loi qui interdit aux riches comme aux pauvres de dormir sous les ponts, de mendier dans les rues, et de voler du pain. C’est là l’un des bons effets de la Révolution. Comme cette Révolution fut faite par des fous et des idiots au profit de ceux qui acquéraient des biens nationaux, et ne résulta en rien d’autre qu’à faire la fortune de paysans rusés et de bourgeois financiers, la Révolution ne fit que renforcer, sous prétexte de rendre tous les hommes égaux, l’empire de la richesse. Elle a trahi la France entre les mains des hommes d’argent. Ils sont maîtres et seigneurs. Le gouvernement apparent, composé de pauvres diables, est à la solde des financiers. Depuis cent ans, dans ce pays empoisonné, quiconque a aimé le pauvre a été considéré comme un traître à la société. Un homme est dit dangereux quand il dit qu’il y a des gens misérables. Il y a des lois contre l’indignation et la pitié, et ce que je dis ici ne pourrait passer à l’imprimerie. »
Choulette s’échauffait et agitait son couteau, tandis que sous le soleil hivernal passaient des champs de terre brune, des arbres dépouillés par l’hiver, et des rideaux de peupliers le long de rivières argentées.
Il regardait avec tendresse la figure sculptée sur sa canne.
« Te voilà, dit-il, pauvre humanité, mince et pleurante, stupide de honte et de misère, telle que tu as été faite par tes maîtres — soldats et hommes d’argent. »
La bonne Madame Marmet, dont le neveu était capitaine d’artillerie, fut choquée de la violence avec laquelle Choulette attaquait l’armée. Madame Martin n’y vit qu’une fantaisie amusante. Les idées de Choulette ne l’effrayaient pas. Elle n’avait peur de rien. Mais elle les trouvait un peu absurdes. Elle ne pensait pas que le passé eût jamais été meilleur que le présent.
« Je crois, Monsieur Choulette, que les hommes ont toujours été tels qu’ils sont aujourd’hui, égoïstes, avares et impitoyables. Je crois que les lois et les mœurs ont toujours été dures et cruelles pour les malheureux. »
Entre La Roche et Dijon, ils prirent le petit déjeuner dans le wagon-restaurant, et y laissèrent Choulette, seul avec sa pipe, son verre de bénédictine, et son irritation.
Dans le compartiment, Madame Marmet parlait avec une tendresse paisible du mari qu’elle avait perdu. Il l’avait épousée par amour ; il lui avait écrit des vers admirables, qu’elle avait gardés, et jamais montrés à personne. Il était vif et très gai. On ne l’aurait pas cru, à voir celui qu’il fut plus tard, fatigué par le travail et affaibli par la maladie. Il étudiait jusqu’au dernier moment. Deux heures avant de mourir, il essayait de lire encore. Il était affectueux et bon. Même en souffrant, il garda toute sa douceur. Madame Martin lui dit :
« Vous avez eu de longues années de bonheur ; vous en avez gardé la réminiscence ; c’est une part de bonheur en ce monde. »
Mais la bonne Madame Marmet soupira ; un nuage passa sur son front tranquille.
« Oui, dit-elle, Louis était le meilleur des hommes et le meilleur des maris. Pourtant, il m’a rendu très misérable. Il n’avait qu’un seul défaut, mais j’en ai souffert cruellement. Il était jaloux. Bon, gentil, tendre et généreux qu’il fût, cette horrible passion le rendait injuste, ironique et violent. Je peux vous assurer que ma conduite ne donnait pas le moindre prétexte à la suspicion. Je n’étais pas coquette. Mais j’étais jeune, fraîche ; je passais pour belle. C’était suffisant. Il ne voulait pas me laisser sortir seule, et ne voulait pas me laisser recevoir des visites en son absence. Chaque fois que nous allions à une réception, je tremblais à l’avance de la peur de la scène qu’il ferait plus tard dans la voiture. »
Et la bonne Madame Marmet ajouta, avec un soupir :
« Il est vrai que j’aimais danser. Mais j’ai dû renoncer à aller aux bals ; cela le faisait trop souffrir. »
La comtesse Martin exprima son étonnement. Elle avait toujours imaginé Marmet comme un vieil homme, timide, et absorbé par ses pensées ; un peu ridicule, entre sa femme, potelée, blanche et aimable, et le squelette portant un casque de bronze et d’or. Mais l’excellente veuve lui confia qu’à cinquante-cinq ans, alors qu’elle en avait cinquante-trois, Louis était tout aussi jaloux qu’au premier jour de leur mariage.
Et Thérèse pensa que Robert ne l’avait jamais tourmentée par la jalousie. Était-ce de sa part une preuve de tact et de bon goût, une marque de confiance, ou était-ce qu’il ne l’aimait pas assez pour la faire souffrir ? Elle ne savait, et elle n’avait pas le cœur d’essayer de savoir. Il lui aurait fallu parcourir les recoins de son esprit qu’elle préférait ne pas ouvrir.
Elle murmura nonchalamment :
« Nous aspirons à être aimés, et quand nous sommes aimés, nous sommes tourmentés ou inquiets. »
La journée se termina dans la lecture et la méditation. Choulette ne reparut pas. La nuit couvrit peu à peu de ses nuages gris les mûriers du Dauphiné. Madame Marmet s’endormit paisiblement, se reposant sur elle-même comme sur un amas d’oreillers. Thérèse la regarda et pensa :
« Elle est heureuse, puisqu’elle aime se souvenir. »
La tristesse de la nuit pénétra son cœur. Et quand la lune se leva sur les champs d’oliviers, voyant passer les lignes douces des plaines et des collines, Thérèse, dans ce paysage où tout parlait de paix et d’oubli, et où rien ne parlait d’elle, regretta la Seine, l’Arc de Triomphe avec ses avenues rayonnantes, et les allées du parc où, au moins, les arbres et les pierres la connaissaient.
Soudain, Choulette se jeta dans le compartiment. Armé de sa canne noueuse, le visage et la tête enveloppés dans de la laine rouge et un bonnet de fourrure, il l’effraya presque. C’était ce qu’il voulait faire. Ses attitudes violentes et sa tenue sauvage étaient étudiées. Cherchant toujours à produire des effets, il lui plaisait de paraître effrayant.
Il était lui-même un lâche, et il était heureux d’inspirer les peurs qu’il ressentait souvent. Un instant auparavant, alors qu’il fumait sa pipe, il avait ressenti, en voyant la lune engloutie par les nuages, l’une de ces frayeurs enfantines qui tourmentaient son esprit léger. Il était venu près de la comtesse pour être rassuré.
« Arles, dit-il. Connaissez-vous Arles ? C’est un lieu de pure beauté. J’ai vu, dans le cloître, des colombes se posant sur les épaules des statues, et j’ai vu les petits lézards gris se chauffer au soleil sur les tombeaux. Les tombeaux sont maintenant en deux rangées sur la route qui mène à l’église. Ils sont formés comme des citernes, et servent de lits aux pauvres la nuit. Une nuit, alors que je marchais parmi eux, j’ai rencontré une brave vieille femme qui plaçait des herbes séchées dans la tombe d’une vieille fille morte le jour de son mariage. Nous lui avons dit bonsoir. Elle a répondu : « Dieu vous entende ! mais le sort veut que ce tombeau s’ouvre du côté du vent du nord-ouest. S’il était ouvert de l’autre côté, je serais couchée aussi confortablement que la reine Jeanne. »
Thérèse ne fit aucune réponse. Elle somnolait. Et Choulette frissonna dans le froid de la nuit, dans la peur de la mort.
Puis, le silence s'établit dans la voiture. On n'entendait plus que le grincement des roues sur le chemin montueux et le souffle court de la petite jument. Quand ils arrivèrent à la maison, les fenêtres étaient éclairées, et Miss Bell, sur le seuil, les attendait avec une lanterne. Elle parut inquiète de voir Choulette si pâle et Madame Martin si silencieuse. Elle les fit entrer dans le salon, où un feu de bois de pin pétillait dans la cheminée.
« Vous êtes glacés, » dit-elle en les faisant asseoir. Elle leur apporta du thé brûlant, parfumé à la bergamote, et des gâteaux secs qu'elle avait faits elle-même. Elle était vêtue d'une longue robe de velours sombre, qui la faisait paraître plus grande et plus solennelle qu'à l'ordinaire. Elle regarda Choulette avec une sollicitude presque maternelle.
« Monsieur Choulette, vous semblez avoir croisé des spectres sur la route de Fiesole. Avez-vous vu les ombres des anciens poètes qui errent encore sous ces cyprès ? »
Choulette, réchauffé par le thé et la chaleur du foyer, retrouva un peu de sa verve habituelle. Il fit un geste vague de la main et répondit :
« Mademoiselle, les spectres sont moins à craindre que les vivants. Les vivants ont des projets, ils ont des désirs, ils ont cette agitation fiévreuse qui dérange le repos des âmes. Les morts, eux, sont polis ; ils ne demandent rien, ils n'attendent rien. Ils sont les seuls à posséder la véritable politesse, celle qui n'a pas besoin de mots. »
Madame Martin, qui commençait à sortir de sa torpeur, sourit tristement.
« Vous parlez comme si vous aviez déjà fait votre choix, Choulette. Mais la vie, malgré ses agitations, a aussi ses moments de douceur, n'est-ce pas, Vivian ? »
Miss Bell hocha la tête, ses grands yeux brillants fixés sur les flammes.
« La vie est une étoffe tissée d'or et de larmes, darling. Il faut savoir en accepter le dessin, même quand les fils semblent s'emmêler. »
Elle se leva et alla vers une petite table où reposait un coffret de bois sculpté. Elle l'ouvrit et en sortit une petite cloche en argent, si fine qu'elle semblait faite de soie métallique.
« Écoutez, » dit-elle. Elle effleura la cloche du bout du doigt. Un son pur, cristallin, s'éleva dans le salon, vibrant longtemps dans l'air immobile. « C'est la voix du souvenir. Elle ne chante que pour ceux qui savent se taire. »
À cet instant, un bruit de pas se fit entendre dans le vestibule. La porte s'ouvrit, et un homme entra, portant une valise. C'était Jacques Dechartre. Il avait l'air fatigué par le voyage, mais son visage s'éclaira en voyant les personnes présentes.
« Pardonnez mon retard, » dit-il d'une voix calme. « Le train a eu des difficultés sur la ligne. Mais je vois que j'arrive à une heure propice. »
Miss Bell s'avança vers lui, rayonnante.
« Monsieur Dechartre ! Nous étions impatients. Vous venez à point nommé pour réchauffer cette soirée qui commençait à devenir un peu trop mystique, n'est-ce pas, darling ? »
Madame Martin se leva, un peu troublée par cette apparition soudaine, tandis que Choulette, toujours assis près du feu, observait le nouveau venu avec une curiosité ironique. La soirée, qui s'annonçait contemplative, prenait soudain une tournure différente. Dechartre salua avec une élégance un peu distante, son regard s'arrêtant un instant sur la comtesse, comme s'il cherchait à lire en elle les traces de la fatigue et de la mélancolie qu'elle portait encore.
« Je crains d'apporter avec moi le tumulte du monde, » dit-il. « Mais je me réjouis de trouver ici un refuge contre la banalité des jours. »
Choulette ricana doucement.
« Le refuge, mon cher monsieur, n'est souvent qu'une autre forme de prison. Mais on s'y sent mieux quand on choisit soi-même ses barreaux. »
Miss Bell rit, un rire léger qui sembla dissiper les ombres du salon. Elle fit signe à tout le monde de s'approcher de la table où le dîner était servi, une table dressée avec cette simplicité raffinée qui caractérisait sa maison. La conversation reprit, portée par les anecdotes de voyage de Dechartre et les commentaires spirituels de Choulette, tandis que, dehors, la nuit toscane étendait son manteau de silence sur les collines de Fiesole.
Et le beau Prince, emporté par le flot de la mélodie, chanta. Sa voix se déployait comme la queue d’un paon et mourait dans des spasmes d’« oh » et d’« ah ».
La bonne Madame Marmet, les yeux fixés sur la porte, dit :
« Je crois que Monsieur Dechartre arrive. »
Il entra, animé, avec une joie sur son visage d’ordinaire grave.
Miss Bell l’accueillit avec des cris d’oiseau.
« Monsieur Dechartre, nous étions impatients de vous voir. Monsieur Choulette disait du mal des portes — oui, des portes des maisons ; et il disait aussi que le malheur est un vieux monsieur très obligeant. Vous avez manqué toutes ces belles choses. Vous nous avez fait attendre très longtemps, Monsieur Dechartre. Pourquoi ? »
Il s’excusa ; il n’avait pris que le temps de retourner à son hôtel et de changer de tenue. Il n’était même pas allé saluer son vieil ami le bronze San Marco, si imposant dans sa niche sur le mur de San Michele. Il fit l’éloge de la poétesse et salua la comtesse Martin avec une joie à peine dissimulée.
« Avant de quitter Paris, je suis allé chez vous, où l’on m’a dit que vous étiez partie attendre le printemps à Fiesole, avec Miss Bell. J’ai alors eu l’espoir de vous trouver dans ce pays, que j’aime maintenant plus que jamais. »
Elle lui demanda s’il était allé à Venise, et s’il avait revu à Ravenne les impératrices auréolées, et les fantômes qui l’avaient autrefois ébloui.
Non, il ne s’était arrêté nulle part.
Elle ne dit rien. Ses yeux restaient fixés sur l’angle du mur, sur la cloche de Saint-Paulin.
Il lui dit :
« Vous regardez la Nolette. »
Vivian Bell posa ses papiers et ses crayons.
« Vous allez bientôt voir une merveille, Monsieur Dechartre. J’ai trouvé la reine des petites cloches. Je l’ai trouvée à Rimini, dans un vieux bâtiment en ruines qui sert d’entrepôt. Je l’ai achetée et emballée moi-même. Je l’attends. Vous verrez. Elle porte un Christ sur une croix, entre la Vierge et Saint Jean, la date de 1400 et les armes des Malatesta — Monsieur Dechartre, vous n’écoutez pas assez. Écoutez-moi attentivement. En 1400, Lorenzo Ghiberti, fuyant la guerre et la peste, se réfugia à Rimini, chez Paola Malatesta. C’est lui qui a modelé les figures de ma cloche. Et vous verrez ici, la semaine prochaine, l’œuvre de Ghiberti. »
Le domestique annonça que le dîner était servi.
Miss Bell s’excusa de leur servir des plats italiens. Son cuisinier était un poète de Fiesole.
À table, devant les fiascani enveloppés de paille de maïs, ils parlèrent du quinzième siècle, qu’ils aimaient. Le prince Albertinelli loua les artistes de cette époque pour leur universalité, pour l’amour fervent qu’ils portaient à leur art et pour le génie qui les dévorait. Il parlait avec emphase, d’une voix caressante.
Dechartre les admirait. Mais il les admirait d’une autre manière.
« Pour louer comme il convient, dit-il, ces hommes qui travaillaient si ardemment, l’éloge devrait être modeste et juste. Il faut les replacer dans leurs ateliers, dans les boutiques où ils travaillaient en artisans. C’est là qu’on peut admirer leur simplicité et leur génie. Ils étaient ignorants et frustes. Ils avaient peu lu et peu vu. Les collines qui entourent Florence étaient la limite de leur horizon. Ils ne connaissaient que leur ville, les Saintes Écritures et quelques fragments de sculptures antiques, étudiés et caressés avec amour. »
« Vous avez raison, dit le professeur Arrighi. Ils n’avaient d’autre souci que d’employer les meilleurs procédés. Leurs esprits ne tendaient qu’à préparer des vernis et à mélanger des couleurs. Celui qui, le premier, eut l’idée de coller une toile sur un panneau, afin que la peinture ne se brisât pas quand le bois se fendait, passa pour un homme merveilleux. Chaque maître avait ses formules secrètes. »
« Temps heureux, dit Dechartre, où personne ne se souciait de cette originalité que nous recherchons aujourd’hui avec tant d’avidité. L’apprenti essayait de travailler comme le maître. Il n’avait d’autre ambition que de lui ressembler, et c’était sans chercher à l’être qu’il était différent des autres. Ils ne travaillaient pas pour la gloire, mais pour vivre. »
« Ils avaient raison, dit Choulette. Rien n’est meilleur que de travailler pour gagner sa vie. »
« Le désir d’atteindre la renommée, poursuivit Dechartre, ne les troublait pas. Comme ils ne connaissaient pas le passé, ils ne concevaient pas l’avenir ; et leur rêve ne dépassait pas leur vie. Ils exerçaient une volonté puissante à bien travailler. Étant simples, ils faisaient peu d’erreurs et voyaient la vérité que notre intelligence nous dissimule. »
Choulette commença à raconter à Madame Marmet les incidents d’une visite qu’il avait faite dans la journée à la Princesse de la Maison de France à qui la marquise de Rieu lui avait donné une lettre d’introduction. Il aimait imprimer aux gens le fait que lui, le bohème et vagabond, avait été reçu par cette princesse royale, chez qui ni Miss Bell ni la comtesse Martin n’auraient été admises, et que le prince Albertinelli se vantait d’avoir rencontrée un jour lors d’une cérémonie.
« Elle se consacre, dit le prince, aux pratiques de la piété. »
« Elle est admirable par sa noblesse et sa simplicité, dit Choulette. Chez elle, entourée de ses gentilshommes et de ses dames, elle fait observer l’étiquette la plus rigoureuse, si bien que sa grandeur est presque une pénitence, et chaque matin, elle frotte le pavé de l’église. C’est une église de village, où les poules errent, tandis que le curé joue à la briscola avec le sacristain. »
Et Choulette, se penchant sur la table, imita avec sa serviette un domestique qui frotte ; puis, relevant la tête, il dit gravement :
« Après avoir attendu dans des antichambres successives, il me fut enfin permis de baiser sa main. »
Et il s’arrêta.
Madame Martin demanda avec impatience :
« Que vous a-t-elle dit, cette princesse si admirable par sa noblesse et sa simplicité ? »
« Elle m’a dit : "Avez-vous visité Florence ? On me dit que récemment de nouveaux et beaux magasins ont été ouverts qui sont éclairés la nuit." Elle a dit aussi : "Nous avons un bon pharmacien ici. Les pharmaciens autrichiens ne sont pas meilleurs. Il a posé sur ma jambe, il y a six mois, un emplâtre poreux qui n’est pas encore tombé." Telles sont les paroles que Marie-Thérèse a daigné m’adresser. Ô simple grandeur ! Ô vertu chrétienne ! Ô fille de Saint Louis ! Ô merveilleux écho de votre voix, sainte Élisabeth de Hongrie ! »
Madame Martin sourit. Elle pensait que Choulette se moquait. Mais il nia l’accusation avec indignation, et Miss Bell dit que Madame Martin avait tort. C’était un défaut des Français, dit-elle, de penser que les gens plaisantaient toujours.
Puis ils revinrent sur le sujet de l’art, qu’on respire dans ce pays avec l’air.
« Pour moi, dit la comtesse Martin, je ne suis pas assez savante pour admirer Giotto et son école. Ce qui me frappe, c’est la sensualité de cet art du quinzième siècle que l’on dit chrétien. Je n’ai vu de la piété et de la pureté que dans les images de Fra Angelico, bien qu’elles soient très jolies. Le reste, ces figures de Vierges et d’anges, est voluptueux, caressant et parfois perversement ingénu. Qu’y a-t-il de religieux dans ces jeunes rois Mages, beaux comme des femmes ; dans ce Saint Sébastien, brillant de jeunesse, qui semble seulement le douloureux Bacchus du christianisme ? »
Dechartre répondit qu’il pensait comme elle, et qu’ils devaient avoir raison, elle et lui ; puisque Savonarole était du même avis et, ne trouvant de piété dans aucune œuvre d’art, voulait toutes les brûler.
« Il y avait à Florence, au temps du superbe Manfred, qui était à moitié musulman, des hommes que l’on disait de la secte d’Épicure, et qui cherchaient des arguments contre l’existence de Dieu. Guido Cavalcanti dédaignait les gens ignorants qui croyaient à l’immortalité de l’âme. On citait de lui cette phrase : "La mort de l’homme est exactement semblable à celle des brutes." Plus tard, quand la beauté antique fut exhumée des ruines, le style d’art chrétien parut triste. Les peintres qui travaillaient dans les églises et les cloîtres n’étaient ni dévots ni chastes. Le Pérugin était athée, et ne le cachait pas. »
« Oui, dit Miss Bell ; mais on disait que sa tête était dure, et que les vérités célestes ne pouvaient pénétrer son épais crâne. Il était dur et avare, et tout entier plongé dans les intérêts matériels. Il ne pensait qu’à acheter des maisons. »
Le professeur Arrighi défendit Pietro Vanucci de Pérouse.
« C’était, dit-il, un honnête homme. Et le prieur des Gesuati de Florence eut tort de se méfier de lui. Ce moine pratiquait l’art de fabriquer du bleu outremer en broyant des pierres de lapis-lazuli brûlées. L’outremer valait alors son poids d’or ; et le prieur, qui sans doute avait un secret, l’estimait plus précieux que les rubis ou les saphirs. Il demanda à Pietro Vanucci de décorer les deux cloîtres de son couvent, et il attendait des merveilles, moins de l’habileté du maître que de la beauté de cet outremer dans les cieux. Pendant tout le temps que le peintre travailla dans les cloîtres à l’histoire de Jésus-Christ, le prieur restait à ses côtés et lui présentait la précieuse poudre dans un sac qu’il ne quittait jamais. Pietro en prenait, sous les yeux du saint homme, la quantité dont il avait besoin, et trempait son pinceau, chargé de couleur, dans une tasse pleine d’eau, avant d’en frotter le mur. Il utilisa de cette manière une grande quantité de poudre. Et le bon père, voyant son sac s’amincir, soupira : "Jésus ! Comme cette chaux dévore l’outremer !" Quand les fresques furent terminées, et que le Pérugin eut reçu du moine le prix convenu, il lui mit dans la main un paquet de poudre bleue : "Ceci est pour vous, mon père. Votre outremer que je prenais avec mon pinceau tombait au fond de ma tasse, d’où je le recueillais chaque jour. Je vous le rends. Apprenez à faire confiance aux gens honnêtes." »
« Oh, dit Thérèse, il n’y a rien d’extraordinaire au fait que le Pérugin fût avare et pourtant honnête. Les gens intéressés ne sont pas toujours les moins scrupuleux. Il y a beaucoup d’avares qui sont honnêtes. »
« Naturellement, chérie, dit Miss Bell. Les avares ne veulent rien devoir, et les prodigues peuvent supporter d’avoir des dettes. Ils ne pensent pas à l’argent qu’ils ont, et ils pensent encore moins à l’argent qu’ils doivent. Je n’ai pas dit que Pietro Vanucci de Pérouse était un homme sans fortune. J’ai dit qu’il avait une tête d’affaires dure et qu’il achetait des maisons. Je suis très heureuse d’apprendre qu’il a rendu l’outremer au prieur des Gesuati. »
« Puisque votre Pietro était riche, dit Choulette, c’était son devoir de rendre l’outremer. Les riches sont moralement tenus d’être honnêtes ; les pauvres ne le sont pas. »
À ce moment, Choulette, à qui le serveur présentait une coupe d’argent, tendit les mains pour l’eau parfumée. Elle venait d’un vase que Miss Bell faisait passer à ses invités, selon l’usage antique, après les repas.
« Je me lave les mains, dit-il, du mal que Madame Martin fait ou pourrait faire par ses paroles, ou autrement. »
Et il se leva, maladroitement, après Miss Bell, qui prit le bras du professeur Arrighi.
Dans le salon, elle dit, en servant le café :
« Monsieur Choulette, pourquoi nous condamnez-vous à la sauvage tristesse de l’égalité ? Pourquoi, la flûte de Daphnis ne serait pas mélodieuse si elle était faite de sept roseaux égaux. Vous voulez détruire les belles harmonies entre les maîtres et les serviteurs, les aristocrates et les artisans. Oh, je crains que vous ne soyez un triste barbare, Monsieur Choulette. Vous êtes plein de pitié pour ceux qui sont dans le besoin, et vous n’avez aucune pitié pour la beauté divine, que vous exilez de ce monde. Vous expulsez la beauté, Monsieur Choulette ; vous la répudiez, nue et en larmes. Soyez-en certain : elle ne restera pas sur terre quand les pauvres petits hommes seront tous faibles, délicats et ignorants. Croyez-moi, abolir le groupement ingénieux que les hommes de conditions diverses forment dans la société, les humbles avec les magnifiques, c’est être l’ennemi des pauvres et des riches, c’est être l’ennemi du genre humain. »
« Ennemis du genre humain ! répondit Choulette, en remuant son café. C’est la phrase que le dur Romain appliquait aux chrétiens qui lui parlaient d’amour divin. »
Dechartre, assis près de Madame Martin, l’interrogeait sur ses goûts en matière d’art et de beauté, soutenait, guidait, animait ses admirations, la poussait parfois avec une brusquerie caressante, voulait qu’elle voie tout ce qu’il avait vu, qu’elle aime tout ce qu’il aimait.
Il voulait qu’elle allât dans les jardins aux premières lueurs du printemps. Il la contemplait par avance sur les nobles terrasses ; il voyait déjà la lumière jouer sur son cou et dans ses cheveux ; l’ombre des lauriers tombant sur ses yeux. Pour lui, la terre et le ciel de Florence n’avaient rien d’autre à faire que de servir d’ornement à cette jeune femme.
Il loua la simplicité avec laquelle elle s’habillait, les caractéristiques de sa forme et de sa grâce, le charme franc des lignes que chacun de ses mouvements créait. Il aimait, disait-il, les robes animées et vivantes, subtiles et libres qu’on voit si rarement, qu’on n’oublie jamais.
Bien qu’elle eût été beaucoup louée, elle n’avait jamais entendu d’éloges qui lui eussent plu davantage. Elle savait qu’elle s’habillait bien, avec un goût audacieux et sûr. Mais aucun homme, excepté son père, ne lui avait fait à ce sujet les compliments d’un expert. Elle pensait que les hommes n’étaient capables de ressentir que l’effet d’une robe, sans comprendre les détails ingénieux de celle-ci. Certains hommes qui connaissaient les robes la dégoûtaient par leur air efféminé. Elle était résignée à l’appréciation des femmes seulement, et celles-ci avaient dans leur appréciation de l’étroitesse d’esprit, de la malignité et de l’envie. L’admiration artistique de Dechartre l’étonnait et lui plaisait. Elle reçut agréablement les louanges qu’il lui fit, sans penser que peut-être elles étaient trop intimes et presque indiscrètes.
« Ainsi, vous regardez les robes, Monsieur Dechartre ? »
Non, il les regardait rarement. Il y avait si peu de femmes bien habillées, même maintenant, alors que les femmes s’habillent aussi bien, et même mieux, que jamais. Il ne trouvait aucun plaisir à voir marcher des paquets de tissus. Mais si une femme ayant du rythme et de la ligne passait devant lui, il la bénissait.
Il poursuivit, sur un ton un peu plus élevé :
« Je ne peux pas penser à une femme qui prend soin de se parer chaque jour, sans méditer sur la grande leçon qu’elle donne aux artistes. Elle s’habille pour quelques heures, et le soin qu’elle a pris n’est pas perdu. Nous devons, comme elle, orner la vie sans penser à l’avenir. Peindre, sculpter ou écrire pour la postérité n’est que la sottise de la vanité. »
« Monsieur Dechartre, demanda le prince Albertinelli, comment pensez-vous qu’une taille mauve parsemée de fleurs d’argent conviendrait à Miss Bell ? »
« Je pense, dit Choulette, si peu à un avenir terrestre, que j’ai écrit mes plus beaux poèmes sur du papier à cigarette. Ils s’évanouissaient facilement, ne laissant à mes vers qu’une sorte d’existence métaphysique. »
Il avait un air de négligence pour lequel il posait. En fait, il n’avait jamais perdu une ligne de ce qu’il écrivait. Dechartre était plus sincère. Il n’était pas désireux d’immortalité. Miss Bell le lui reprocha.
« Monsieur Dechartre, pour que la vie soit grande et complète, il faut y mettre le passé et l’avenir. Nos œuvres de poésie et d’art doivent être accomplies en l’honneur des morts et avec la pensée de ceux qui viendront après nous. Ainsi, nous participerons à ce qui a été, à ce qui est et à ce qui sera. Vous ne voulez pas être immortel, Monsieur Dechartre ? Prenez garde, car Dieu pourrait vous entendre. »
Dechartre répondit :
« Il me suffirait de vivre un moment de plus. »
Et il dit bonsoir, promettant de revenir le lendemain pour escorter Madame Martin à la chapelle Brancacci.
Une heure plus tard, dans la chambre esthétique tendue de tapisseries, où des citronniers chargés de fruits d’or formaient une forêt féerique, Thérèse, la tête sur l’oreiller, et ses beaux bras nus repliés sous sa tête, pensait, voyant flotter confusément devant elle les images de sa nouvelle vie : Vivian Bell et ses cloches, ses figures préraphaélites, légères comme des ombres, dames, chevaliers isolés, indifférents parmi des scènes pieuses, un peu tristes, et regardant qui arrivait ; elle pensait aussi au prince Albertinelli, au professeur Arrighi, à Choulette, avec son étrange jeu d’idées, et à Dechartre, avec ses yeux juvéniles dans un visage soucieux.
Elle pensait qu’il avait une imagination charmante, un esprit plus riche que tous ceux qui lui avaient été révélés, et un attrait auquel elle n’essayait plus de résister. Elle avait toujours reconnu son don pour plaire. Elle découvrait maintenant qu’il avait la volonté de plaire. Cette idée lui était délicieuse ; elle ferma les yeux pour la retenir. Puis, soudain, elle frissonna. Elle avait senti un coup profond frappé en elle, au fond de son être. Elle eut une vision soudaine de Robert, son fusil sous le bras, dans les bois. Il marchait d’un pas ferme et régulier dans le taillis sombre. Elle ne pouvait voir son visage, et cela la troublait. Elle ne lui portait aucune rancœur. Elle n’était pas mécontente de lui, mais d’elle-même. Robert allait droit devant lui, sans tourner la tête, loin, et encore plus loin, jusqu’à n’être qu’un point noir dans le bois désolé. Elle pensa que peut-être elle avait été capricieuse et dure en le quittant sans un mot d’adieu, sans même une lettre. Il était son amant et son seul ami. Elle n’en avait jamais eu d’autre. « Je ne veux pas qu’il soit malheureux à cause de moi », pensa-t-elle.
Peu à peu, elle fut rassurée. Il l’aimait, sans doute ; mais il n’était pas susceptible, pas ingénieux, heureusement, à se tourmenter. Elle se dit :
« Il chasse et profite du sport. Il est avec sa tante, qu’il admire. » Elle calma ses craintes et revint à la charmante gaieté de Florence. Elle avait vu par hasard, aux Offices, un tableau que Dechartre aimait. C’était une tête décapitée de la Méduse, une œuvre où Léonard, disait le sculpteur, avait exprimé la profondeur minutieuse et le raffinement tragique de son génie. Elle voulait le revoir, regrettant de ne pas l’avoir mieux vu au début. Elle éteignit sa lampe et s’endormit.
Elle rêva qu’elle rencontrait dans une église déserte Robert Le Menil enveloppé dans des fourrures qu’elle ne lui avait jamais vu porter. Il l’attendait, mais une foule de prêtres les avait séparés. Elle ne savait ce qu’il était devenu. Elle n’avait pas vu son visage, et cela l’effrayait. Elle s’éveilla et entendit à la fenêtre ouverte un cri triste et monotone, et vit un colibri voltiger dans la lumière de l’aube naissante. Puis, sans cause, elle se mit à pleurer avec une passion de pitié pour elle-même, et avec l’abandon d’une enfant.
CHAPITRE XI. « L’AUBE DE LA FOI ET DE L’AMOUR »
Elle prenait plaisir à s’habiller tôt, avec un goût délicat et subtil. Son dressing, une fantaisie esthétique de Vivian Bell, avec ses poteries grossièrement vernies, ses hauts pichets de cuivre et son pavé de faïence, comme un échiquier, ressemblait à une cuisine de fée. C’était rustique et merveilleux, et la comtesse Martin pouvait y avoir l’agréable surprise de se prendre pour une fée. Tandis que sa femme de chambre la coiffait, elle entendait Dechartre et Choulette parler sous ses fenêtres. Elle refit tout le travail de Pauline, et découvrit la ligne de sa nuque, qui était fine et pure. Elle se regarda dans la glace, et sortit dans le jardin.
Dechartre était là, récitant des vers de Dante, et regardant Florence : « À l’heure où notre esprit, plus étranger à la chair... »
Près de lui, Choulette, assis sur la balustrade de la terrasse, les jambes ballantes, et le nez dans sa barbe, était toujours au travail sur la figure de la Misère sur son bâton.
Dechartre reprit les rimes du cantique : « À l’heure où notre esprit, plus étranger à la chair ; et moins sous l’obsession des pensées, est presque divin dans ses visions... »
Elle s’approcha près de la haie de buis, tenant une ombrelle et vêtue d’une robe couleur de paille. La faible lumière du soleil d’hiver l’enveloppait d’or pâle.
Dechartre la salua joyeusement.
Elle dit :
« Vous récitez des vers que je ne connais pas. Je ne connais que Métastase. Mon professeur n’aimait que Métastase. Quelle est l’heure où l’esprit a des visions divines ? »
« Madame, cette heure est l’aube du jour. Ce peut être aussi l’aube de la foi et de l’amour. »
Choulette doutait que le poète entendît les songes du matin, qui laissent au réveil des impressions vives et douloureuses, et qui ne sont point tout à fait étrangers à la chair. Mais Dechartre avait cité ces vers dans la jouissance de l’aube glorieuse qu’il avait vue ce matin-là sur les collines d’or. Il était, depuis longtemps, préoccupé des images que l’on voit pendant le sommeil, et il croyait que ces images ne se rapportaient pas à l’objet qui vous préoccupe le plus, mais, au contraire, aux idées abandonnées pendant le jour.
Thérèse se souvint de son rêve du matin, le chasseur perdu dans le taillis.
« Oui, dit Dechartre, les choses que nous voyons la nuit sont de malheureux débris de ce que nous avons négligé la veille. Les rêves vengent les choses qu’on a dédaignées. Ce sont des reproches d’amis abandonnés. De là leur tristesse. »
Elle fut perdue dans ses rêves un instant, puis elle dit :
« C’est peut-être vrai. »
Puis, vivement, elle demanda à Choulette s’il avait terminé le portrait de la Misère sur son bâton. La Misère était maintenant devenue une figure de Piété, et Choulette y reconnaissait la Vierge. Il avait même composé un quatrain qu’il devait y inscrire en spirale, un quatrain didactique et moral. Il ne voulait plus écrire que dans le style des commandements de Dieu rendus en vers français. Les quatre lignes exprimaient la simplicité et la bonté. Il consentit à les réciter.
Thérèse s’appuya sur la balustrade de la terrasse et chercha dans le lointain, dans la profondeur de la mer de lumière, les sommets de Vallambrosa, presque aussi bleus que le ciel. Jacques Dechartre la regardait. Il lui sembla qu’il la voyait pour la première fois, tant était grande la délicatesse qu’il découvrait sur son visage, que la tendresse et l’intelligence avaient empreint de pensée sans en altérer la grâce jeune et fraîche. La lumière du jour qu’elle aimait était indulgente pour elle. Et vraiment elle était jolie, baignée dans cette lumière de Florence, qui caresse les belles formes et nourrit les nobles pensées. Une fine couleur rose montait à ses joues bien rondes ; ses yeux, bleu gris, riaient ; et quand elle parlait, l’éclat de ses dents relevait ses lèvres d’une ardeur douce. Son regard embrassait son buste souple, ses hanches pleines et l’attitude hardie de sa taille. Elle tenait son ombrelle de la main gauche, l’autre main jouait avec des violettes. Dechartre avait la manie des belles mains. Les mains présentaient à ses yeux une physionomie aussi frappante que le visage, un caractère, une âme. Ces mains l’enchantaient. Elles étaient exquises. Il adorait leurs doigts effilés, leurs ongles roses, leurs paumes douces et tendres, traversées par des lignes aussi élégantes que des arabesques, et s’élevant à la base des doigts en monts harmonieux. Il les examina avec une attention charmée jusqu’à ce qu’elle les fermât sur le manche de son parapluie. Puis, debout derrière elle, il la regarda encore. Son buste et ses bras, gracieux et purs de ligne, sa belle forme, qui était comme celle d’une amphore vivante, lui plaisaient.
« Monsieur Dechartre, cette tache noire là-bas, ce sont les jardins de Boboli, n’est-ce pas ? J’ai vu les jardins il y a trois ans. Il n’y avait pas beaucoup de fleurs. Néanmoins, j’aimais leurs grands arbres sombres. »
Il l’étonna qu’elle parlât, qu’elle pensât. Le son clair de sa voix l’émerveilla, comme s’il ne l’avait jamais entendue.
Il répondit au hasard. Il était maladroit. Elle feignit de ne pas le remarquer, mais ressentit une joie intérieure profonde. Sa voix basse, voilée et adoucie, semblait la caresser. Elle dit des choses ordinaires :
« Cette vue est belle. Il fait beau temps. »
CHAPITRE XII. CŒURS ÉVEILLÉS
Au matin, la tête sur l’oreiller brodé, Thérèse pensait aux promenades de la veille ; aux Vierges, encadrées d’anges ; aux innombrables enfants, peints ou sculptés, tous beaux, tous heureux, qui chantent ingénument l’Alleluia de la grâce et de la beauté. Dans l’illustre chapelle des Brancacci, devant ces fresques, pâles et resplendissantes comme une aube divine, il lui avait parlé de Masaccio, dans un langage si vivant qu’il lui avait semblé qu’elle l’avait vu, lui, l’adolescent maître des maîtres, la bouche entr’ouverte, les yeux sombres et bleus, mourant, enchanté. Et elle avait aimé ces merveilles d’un matin plus charmant qu’un jour. Dechartre était pour elle l’âme de ces formes magnifiques, l’esprit de ces choses nobles. C’était par lui, c’était à travers lui, qu’elle comprenait l’art et la vie. Elle ne s’intéressait pas aux choses qui ne l’intéressaient pas, lui. Comment cette affection lui était-elle venue ? Elle n’en avait pas de souvenir précis. Au début, quand Paul Vence voulut la lui présenter, elle n’avait aucun désir de le connaître, aucun pressentiment qu’il lui plairait. Elle se rappelait d’élégantes statuettes de bronze, de fines cires signées de son nom, qu’elle avait remarquées au salon du Champ de Mars ou chez Durand-Ruel. Mais elle ne s’imaginait pas qu’il pût lui être agréable, ou plus séduisant que bien des artistes et amateurs d’art dont elle riait avec ses amies. Quand elle le vit, il lui plut ; elle eut le désir de l’attirer, de le voir souvent. Le soir où il dîna chez elle, elle comprit qu’elle avait pour lui une affection noble et élevée. Mais bientôt après, il l’irrita un peu ; cela l’impatientait de le voir renfermé en lui-même et trop peu préoccupé d’elle. Elle aurait voulu le troubler. Elle était dans cet état d’impatience quand elle le rencontra un soir, devant la grille du Musée des Religions, et qu’il lui parla de Ravenne et de l’Impératrice assise sur une chaise d’or dans son tombeau. Elle l’avait trouvé grave et charmant, la voix chaude, les yeux doux dans l’ombre de la nuit, mais trop étranger, trop loin d’elle, trop inconnu. Elle avait ressenti une sorte de malaise, et elle ne savait pas, quand elle marchait le long des buis bordant la terrasse, si elle désirait le voir chaque jour ou ne plus jamais le voir.
Depuis lors, à Florence, son seul plaisir était de sentir qu’il était près d’elle, de l’entendre. Il rendait la vie pour elle charmante, diverse, animée, nouvelle. Il lui révélait des joies délicates et une tristesse délicieuse ; il éveillait en elle une volupté qui avait toujours été dormante. Maintenant elle était déterminée à ne jamais le quitter. Mais comment ? Elle prévoyait des difficultés ; son esprit lucide et son tempérament les lui présentaient toutes. Un instant, elle essaya de se tromper elle-même ; elle réfléchit que peut-être lui, rêveur, exalté, perdu dans ses études d’art, pourrait rester assidu sans être exigeant. Mais elle ne voulut pas se rassurer avec cette idée. Si Dechartre n’était pas un amant, il perdait tout son charme. Elle n’osait pas penser à l’avenir. Elle vivait dans le présent, heureuse, anxieuse, et fermant les yeux.
Elle rêvait ainsi, dans l’ombre traversée par des flèches de lumière, quand Pauline lui apporta quelques lettres avec le thé du matin. Sur une enveloppe marquée du monogramme du Club de la Rue Royale, elle reconnut l’écriture de Le Menil. Elle avait attendu cette lettre. Elle fut seulement étonnée que ce qui devait arriver arrivât, comme dans son enfance, quand l’horloge infaillible sonnait l’heure de sa leçon de piano.
Dans sa lettre, Robert faisait des reproches raisonnables. Pourquoi était-elle partie sans rien dire, sans laisser un mot d’adieu ? Depuis son retour à Paris, il avait attendu chaque matin une lettre qui n’était pas venue. Il était plus heureux l’année précédente, quand il recevait le matin, deux ou trois fois par semaine, des lettres si douces et si bien écrites qu’il regrettait de ne pas pouvoir les imprimer. Inquiet, il était allé chez elle.
« J’ai été stupéfait d’apprendre votre départ. Votre mari m’a reçu. Il a dit que, cédant à ses conseils, vous étiez allée finir l’hiver à Florence avec Miss Bell. Il a dit que, depuis quelque temps, vous aviez l’air pâle et mince. Il pensait qu’un changement d’air vous ferait du bien. Vous n’aviez pas voulu partir, mais, comme vous souffriez de plus en plus, il a réussi à vous persuader.
« Je n’avais pas remarqué que vous étiez mince. Il me semblait, au contraire, que votre santé était bonne. Et puis, Florence n’est pas une bonne station d’hiver. Je ne peux comprendre votre départ. J’en suis très tourmenté. Rassurez-moi tout de suite, je vous prie.
« Pensez-vous qu’il soit agréable pour moi d’avoir de vos nouvelles par votre mari et de recevoir ses confidences ? Il est désolé que vous ne soyez pas ici ; cela l’ennuie que les obligations de la vie publique l’obligent à rester à Paris. J’ai entendu dire au club qu’il avait des chances de devenir ministre. Cela m’étonne, car les ministres ne sont pas habituellement choisis parmi les gens à la mode. »
Puis il lui racontait des histoires de chasse. Il lui avait rapporté trois peaux de renard, dont l’une était très belle ; la peau d’un brave animal qu’il avait tiré par la queue, et qui lui avait mordu la main.
À Paris, il était inquiet. Son cousin avait été présenté au club. Il craignait qu’il ne fût noirboule. Sa candidature avait été affichée. Dans ces conditions, il n’osait pas lui conseiller de se retirer ; ce serait prendre une trop grande responsabilité. S’il était noirboule, ce serait très désagréable. Il finissait en la priant de lui écrire et de revenir bientôt.
Ayant lu cette lettre, elle la déchira doucement, la jeta dans le feu et la regarda brûler calmement.
Sans doute, il avait raison. Il avait dit ce qu’il avait à dire ; il s’était plaint, comme c’était son devoir de se plaindre. Que pouvait-elle répondre ? Devait-elle continuer sa querelle ? Le sujet en était devenu si indifférent qu’il lui fallait réfléchir pour s’en souvenir. Oh, non ; elle n’avait aucun désir d’être tourmentée. Elle se sentait, au contraire, très douce envers lui ! Voyant qu’il l’aimait avec confiance, dans une tranquillité obstinée, elle devint triste et effrayée. Il n’avait pas changé. Il était le même homme qu’il avait été auparavant. Elle n’était pas la même femme. Ils étaient séparés maintenant par des influences imperceptibles mais fortes, comme des essences dans l’air qui vous font vivre ou mourir. Quand sa femme de chambre vint pour l’habiller, elle n’avait pas commencé à écrire une réponse.
Anxieuse, elle pensa : « Il me fait confiance. Il ne se doute de rien. » Cela l’impatientait plus que tout. Cela l’irritait de penser qu’il y avait des gens simples qui ne doutent ni d’eux-mêmes ni des autres.
Elle entra dans le salon, où elle trouva Vivian Bell en train d’écrire. Celle-ci dit :
« Veux-tu savoir, chérie, ce que je faisais en t’attendant ? Rien et tout. Des vers. Oh, chérie, la poésie doit être nos âmes naturellement exprimées. »
Thérèse embrassa Miss Bell, reposa sa tête sur l’épaule de son amie, et dit :
« Puis-je regarder ? »
« Regarde si tu veux, chère. Ce sont des vers faits sur le modèle des chansons populaires de ton pays. »
« Est-ce un symbole, Vivian ? Explique-le-moi. »
« Oh, chérie, pourquoi expliquer, pourquoi ? Une image poétique doit avoir plusieurs sens. Celui que tu trouves est le vrai. Mais il y a un sens très clair là-dedans, mon amour ; c’est qu’on ne doit pas dénouer légèrement ce qu’on a pris dans son cœur. »
Les chevaux étaient attelés. Elles allèrent, comme il avait été convenu, visiter la galerie Albertinelli. Le Prince les attendait, et Dechartre devait les rencontrer au palais. En chemin, tandis que la voiture roulait sur la large route, Vivian Bell parlait avec son habituel transcendantalisme. Tandis qu’elles descendaient parmi des maisons roses et blanches, des jardins et des terrasses ornés de statues et de fontaines, elle montrait à son amie la villa, cachée sous des pins bleuâtres, où les dames et les cavaliers du Décaméron se réfugièrent pour échapper à la peste qui ravageait Florence, et se divertirent avec des contes frivoles, facétieux ou tragiques. Puis elle avoua la pensée qui lui était venue la veille.
« Tu étais partie, chérie, au Carmine avec Monsieur Dechartre, et tu avais laissé à Fiesole Madame Marmet, qui est une personne agréable, une femme modérée et polie. Elle connaît beaucoup d’anecdotes sur des personnes de distinction qui vivent à Paris. Et quand elle les raconte, elle fait comme mon cuisinier Pompaloni quand il sert des œufs : il ne met pas de sel dedans, mais il met la salière à côté. La langue de Madame Marmet est très douce, mais le sel est près d’elle, dans ses yeux. Sa conversation est comme le plat de Pompaloni, mon amour, chacun l’assaisonne à son goût. Oh, j’aime beaucoup Madame Marmet. Hier, après ton départ, je l’ai trouvée seule et triste dans un coin du salon. Elle pensait tristement à son mari. Je lui ai dit : "Veux-tu que je pense à ton mari, aussi ? Je penserai à lui avec toi. On m’a dit qu’il était un homme savant, membre de la Société Royale de Paris. Madame Marmet, parle-moi de lui." Elle répondit qu’il s’était consacré aux Étrusques, et qu’il leur avait donné toute sa vie. Oh, chérie, j’ai chéri aussitôt la mémoire de ce Monsieur Marmet, qui vivait pour les Étrusques. Et puis une bonne idée m’est venue. J’ai dit à Madame Marmet : "Nous avons à Fiesole, dans le palais Pretorio, un modeste petit musée étrusque. Viens le visiter avec moi. Veux-tu ?" Elle a répondu que c’était ce qu’elle désirait le plus voir en Italie. Nous sommes allées au palais Pretorio ; nous avons vu une lionne et beaucoup de petites figures en bronze, grotesques, très grasses ou très minces. Les Étrusques étaient un peuple sérieusement gai. Ils faisaient des caricatures en bronze. Mais les singes – certains affligés de gros ventres, d’autres étonnés de montrer leurs os – Madame Marmet les regardait avec une admiration réticente. Elle les contemplait comme – il y a un beau mot français qui m’échappe – comme les monuments et les trophées de Monsieur Marmet. »
Madame Martin sourit. Mais elle était agitée. Elle trouvait le ciel terne, les rues laides, les passants communs.
« Oh, chérie, le Prince sera très heureux de vous recevoir dans son palais. »
« Je ne le pense pas. »
« Pourquoi, chérie, pourquoi ? »
« Parce que je ne lui plais pas beaucoup. »
Vivian Bell déclara que le Prince, au contraire, était un grand admirateur de la Comtesse Martin.
Les chevaux s’arrêtèrent devant le palais Albertinelli. Sur la sombre façade étaient scellés ces anneaux de bronze qui autrefois, les soirs de fête, tenaient des torches de résine. Ces anneaux de bronze marquent, à Florence, les palais des familles les plus illustres. Le palais avait un air de haute fierté. Le Prince accourut à leur rencontre et les conduisit à travers les salons vides dans la galerie. Il s’excusa de montrer des toiles qui peut-être n’avaient pas un aspect attrayant. La galerie avait été formée par le Cardinal Giulio Albertinelli à une époque où le goût pour Guido et Caraccio, aujourd’hui tombé, prédominait. Son ancêtre avait pris plaisir à rassembler les œuvres de l’école de Bologne. Mais il montrerait à Madame Martin plusieurs peintures qui n’avaient pas déplu à Miss Bell, entre autres un Mantegna.
La Comtesse Martin reconnut aussitôt une collection banale et douteuse ; elle s’ennuyait parmi la multitude de petits Parrocel, montrant dans l’obscurité un bout d’armure et un cheval blanc.
Un valet présenta une carte.
Le Prince lut à haute voix le nom de Jacques Dechartre. À ce moment, il tournait le dos aux deux visiteuses. Son visage portait l’expression de cruel déplaisir qu’on trouve sur les bustes de marbre des empereurs romains. Dechartre était dans l’escalier.
Le Prince alla vers lui avec un sourire languissant. Il n’était plus Néron, mais Antinoüs.
« J’ai invité Monsieur Dechartre à venir au palais Albertinelli, dit Miss Bell. Je savais que cela vous ferait plaisir. Il désirait voir votre galerie. »
Et il est vrai que Dechartre avait souhaité être là avec Madame Martin. Maintenant, tous les quatre marchaient parmi les Guido et les Albano.
Miss Bell babillait avec le Prince, son caquetage habituel sur ces vieillards et ces Vierges dont les manteaux bleus étaient agités par une tempête immobile. Dechartre, pâle, énervé, s’approcha de Thérèse, et lui dit à voix basse :
« Cette galerie est un entrepôt où les marchands de tableaux du monde entier accrochent les choses qu’ils ne peuvent vendre. Et le Prince vend ici des choses que les Juifs n’ont pu vendre. »
Il la conduisit à une Sainte Famille exposée sur un chevalet drapé de velours vert, et portant sur le bord le nom de Michel-Ange.
« J’ai vu cette Sainte Famille dans les boutiques des marchands de tableaux de Londres, de Bâle et de Paris. Comme ils ne pouvaient pas en tirer les vingt-cinq louis qu’elle vaut, ils ont chargé le dernier des Albertinelli de la vendre pour cinquante mille francs. »
Le Prince, devinant ce qu’ils disaient, s’approcha d’eux avec grâce.
« Il y a une copie de ce tableau presque partout. Je n’affirme pas que ceci soit l’original. Mais il a toujours été dans la famille, et les vieux inventaires l’attribuent à Michel-Ange. C’est tout ce que je peux en dire. »
Et le Prince se tourna vers Miss Bell, qui essayait de trouver des tableaux des préraphaélites.
Dechartre se sentait mal à l’aise. Depuis la veille, il avait pensé à Thérèse. Il avait toute la nuit rêvé et langui sur son image. Il la revoyait, délicieuse, mais d’une autre manière, et plus désirable encore qu’il ne l’avait imaginé dans son insomnie ; moins visionnaire, d’un piquant plus vif, et aussi d’un esprit plus mystérieusement impénétrable. Elle était triste ; elle semblait froide et indifférente. Il se disait qu’il n’était rien pour elle ; qu’il devenait importun et ridicule. Cela l’irritait. Il murmura amèrement à son oreille : « J’ai réfléchi. Je ne voulais pas venir. Pourquoi suis-je venu ? » Elle comprit aussitôt ce qu’il voulait dire, qu’il la craignait maintenant, et qu’il était impatient, timide et maladroit. Cela lui plut qu’il fût ainsi, et elle lui était reconnaissante du trouble et des désirs qu’il inspirait en elle. Son cœur battait plus vite. Mais, feignant de comprendre qu’il regrettait de s’être dérangé pour venir voir de mauvaises peintures, elle répondit qu’en vérité cette galerie n’était pas intéressante. Déjà, sous la terreur de lui déplaire, il se sentit rassuré, et crut que, réellement indifférente, elle n’avait pas perçu l’accent ni la signification de ce qu’il avait dit. Il dit : « Non, rien d’intéressant. » Le Prince, qui avait invité les deux visiteuses à déjeuner, demanda à leur ami de rester avec eux. Dechartre s’excusa. Il était sur le point de partir quand, dans le grand salon vide, il se trouva seul avec Madame Martin. Il avait eu l’idée de fuir loin d’elle. Il n’avait pas d’autre souhait maintenant que de la revoir. Il lui rappela qu’elle devait visiter le Bargello le lendemain matin. « Vous m’avez permis de vous accompagner. » Elle lui demanda s’il ne l’avait pas trouvée maussade et ennuyeuse. Oh, non ; il ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, mais il craignait qu’elle ne fût triste.
« Hélas, ajouta-t-il, votre tristesse, vos joies, je n’ai pas le droit de les connaître. » Elle tourna vers lui un regard presque dur. « Vous ne pensez pas que je vais vous prendre pour confident, n’est-ce pas ? » Et elle s’éloigna brusquement.
CHAPITRE XIII. « VOUS DEVEZ ME PRENDRE AVEC MA PROPRE ÂME ! »
Après le dîner, dans le salon des cloches, sous les lampes dont les grands abat-jour ne permettaient de filtrer qu’une lumière obscure, la bonne Madame Marmet se chauffait près du foyer, avec un chat blanc sur les genoux. La soirée était fraîche. Madame Martin, les yeux réminiscents de la lumière dorée, des pics violets et des arbres anciens de Florence, souriait avec une heureuse fatigue. Elle était allée avec Miss Bell, Dechartre et Madame Marmet au couvent chartreux d’Ema. Et maintenant, dans l’ivresse de ses visions, elle oubliait le souci de la veille, les lettres importunes, les reproches lointains, et ne pensait à rien au monde qu’aux cloîtres ciselés et peints, aux villages aux toits rouges, et aux routes où elle voyait le premier rougissement du printemps. Dechartre avait modelé pour Miss Bell une figure de cire de Béatrice. Vivian peignait des anges. Doucement penché sur elle, le Prince Albertinelli caressait sa barbe et jetait autour de lui des regards qui semblaient chercher l’admiration.
Répondant à une réflexion de Vivian Bell sur le mariage et l’amour :
« Une femme doit choisir, dit-il. Avec un homme que les femmes aiment, son cœur n’est pas en repos. Avec un homme que les femmes n’aiment pas, elle n’est pas heureuse. »
« Cher ami, demanda Miss Bell, que souhaiteriez-vous pour une amie qui vous est chère ? »
« Je souhaiterais, Vivian, que mon amie fût heureuse. Je souhaiterais aussi qu’elle fût en repos. Elle doit être en repos dans la haine de la trahison, des soupçons humiliants et de la défiance. »
« Mais, cher ami, puisque le Prince a dit qu’une femme ne peut avoir en même temps le bonheur et la sécurité, dites-moi ce que votre amie doit choisir. »
« On ne choisit jamais, Vivian ; on ne choisit jamais. Ne me faites pas dire ce que je pense du mariage. »
En ce moment, Choulette apparut, portant l’air magnifique de ces mendiants dont les petites villes s’enorgueillissent. Il avait joué à la briscola avec des paysans dans un café de Fiesole.
« Voici Monsieur Choulette, dit Miss Bell. Il nous apprendra ce qu’il faut penser du mariage. Je suis portée à l’écouter comme un oracle. Il ne voit pas les choses que nous voyons, et il voit des choses que nous ne voyons pas. Monsieur Choulette, que pensez-vous du mariage ? »
Il prit un siège et leva en l’air un doigt socratique :
« Parlez-vous, Mademoiselle, de l’union solennelle entre l’homme et la femme ? En ce sens, le mariage est un sacrement. Mais parfois, hélas ! c’est presque un sacrilège. Quant au mariage civil, c’est une formalité. L’importance qu’on lui donne dans notre société est une chose idiote qui aurait fait rire les femmes d’autrefois. Nous devons ce préjugé, comme beaucoup d’autres, aux bourgeois, aux folles représentations d’une troupe de financiers qu’on a appelées la Révolution, et qui semblent admirables à ceux qui en ont profité. Le mariage civil n’est, en réalité, qu’un enregistrement, comme beaucoup d’autres que l’État exige pour être sûr de la condition des personnes : dans tout État bien organisé, tout le monde doit être indexé. Moralement, cet enregistrement dans un grand registre n’a même pas la vertu d’inciter une femme à prendre un amant. Qui songe à trahir un serment prêté devant un maire ? Pour trouver de la joie dans l’adultère, il faut être pieux. »
« Mais, Monsieur, dit Thérèse, nous nous sommes mariés à l’église. »
Puis, avec un accent de sincérité :
« Je ne peux comprendre comment un homme se décide jamais à se marier ; ni comment une femme, après avoir atteint un âge où elle sait ce qu’elle fait, peut commettre cette folie. »
Le Prince la regarda avec méfiance. Il était intelligent, mais il était incapable de concevoir que l’on pût parler sans objet, désintéressément, et pour exprimer des idées générales. Il s’imagina que la comtesse Martin-Bellevue lui suggérait des projets qu’elle désirait qu’il considérât. Et comme il pensait à se défendre et aussi à se venger, il fit les yeux doux à elle et parla avec une tendre galanterie :
« Vous déployez, Madame, la fierté des femmes françaises belles et intelligentes que la sujétion irrite. Les femmes françaises aiment la liberté, et aucune d’elles n’est aussi digne de la liberté que vous. J’ai vécu un peu en France. J’ai connu et admiré la société élégante de Paris, les salons, les fêtes, les conversations, les pièces de théâtre. Mais dans nos montagnes, sous nos oliviers, nous redevenons rustiques. Nous prenons des manières d’âge d’or, et le mariage est pour nous une idylle pleine de fraîcheur. »
Vivian Bell examina la statuette que Dechartre avait laissée sur la table.
« Oh ! c’était ainsi que Béatrice regardait, j’en suis sûre. Et savez-vous, Monsieur Dechartre, qu’il y a des hommes méchants qui disent que Béatrice n’a jamais existé ? »
Choulette déclara qu’il souhaitait être compté parmi ces hommes méchants. Il ne croyait pas que Béatrice eût plus de réalité que d’autres dames par qui d’anciens poètes qui chantaient l’amour représentaient quelque idée scolastique, ridiculement subtile.
Impatient de louanges qui n’étaient pas destinées à lui-même, jaloux de Dante comme de l’univers, homme de lettres raffiné, Choulette continua :
« Je soupçonne que la petite sœur des anges n’a jamais vécu, si ce n’est dans l’imagination du poète. Cela semble une pure allégorie, ou, plutôt, un exercice d’arithmétique ou un thème d’astrologie. Dante, qui était un bon docteur de Bologne et avait beaucoup de lunes dans la tête, sous son bonnet pointu... Dante croyait à la vertu des nombres. Ce mathématicien enflammé rêvait de chiffres, et sa Béatrice est la fleur de l’arithmétique, c’est tout. »
Et il alluma sa pipe.
Vivian Bell s’exclama :
« Oh, ne parlez pas de cette façon, Monsieur Choulette. Vous me chagrinez beaucoup, et si notre ami Monsieur Gebhart vous entendait, il ne serait pas content de vous. Pour vous punir, le Prince Albertinelli vous lira le cantique dans lequel Béatrice explique les taches de la lune. Prenez la Divine Comédie, Eusebio. C’est le livre blanc que vous voyez sur la table. Ouvrez-le et lisez-le. »
Pendant la lecture du Prince, Dechartre, assis sur le canapé près de la comtesse Martin, parla de Dante avec enthousiasme comme du meilleur sculpteur parmi les poètes. Il rappela à Thérèse la peinture qu’ils avaient vue ensemble deux jours auparavant, sur la porte des Servi, une fresque presque effacée, où l’on devinait à peine la présence du poète portant une couronne de laurier, Florence et les sept cercles. C’en était assez pour exalter l’artiste. Mais elle n’avait rien distingué, elle n’avait pas été émue. Et puis elle confessa que Dante ne l’attirait pas. Dechartre, habitué à ce qu’elle partageât toutes ses idées sur l’art et la poésie, ressentit de l’étonnement et quelque mécontentement. Il dit, à haute voix :
« Il y a beaucoup de choses grandes et fortes que vous ne sentez pas. »
Miss Bell, levant la tête, demanda quelles étaient ces choses que « cher ami » ne sentait pas ; et quand elle apprit que c’était le génie de Dante, elle s’exclama, dans une colère feinte :
« Oh, n’honorez-vous pas le père, le maître digne de toute louange, le dieu ? Je ne vous aime plus, cher ami. Je vous déteste. »
Et, comme un reproche à Choulette et à la comtesse Martin, elle rappela la piété de ce citoyen de Florence qui prit sur l’autel les bougies qui avaient été allumées en l’honneur du Christ, et les plaça devant le buste de Dante.
Le Prince reprit sa lecture interrompue. Dechartre persista à essayer de faire admirer à Thérèse ce qu’elle ne connaissait pas. Certes, il aurait facilement sacrifié Dante et tous les poètes de l’univers pour elle. Mais près de lui, tranquille et objet de désir, elle l’irritait, presque sans qu’il s’en rendît compte, par le charme de sa beauté rieuse. Il persista à lui imposer ses idées, ses passions artistiques, voire sa fantaisie et ses caprices. Il insista à voix basse, en phrases concises et querelleuses. Elle dit :
« Oh, que vous êtes violent ! »
Puis il se pencha vers son oreille, et d’une voix ardente, qu’il essaya d’adoucir :
« Vous devez me prendre avec ma propre âme ! »
Thérèse ressentit un frisson de peur mêlé de joie.
CHAPITRE XIV. L’AVEU
Le lendemain, elle se dit qu’elle répondrait à Robert. Il pleuvait. Elle écoutait langoureusement les gouttes tomber sur la terrasse. Vivian Bell, soigneuse et raffinée, avait placé sur la table du papier à lettres artistique, des feuilles imitant le vélin des missels, d’autres d’un violet pâle poudré de poussière d’argent ; des plumes en celluloïd, blanches et légères, qu’il fallait manier comme des pinceaux ; une encre iris qui, sur une page, répandait une brume d’azur et d’or. Thérèse n’aimait pas une telle délicatesse. Cela lui semblait ne pas convenir à des lettres qu’elle souhaitait rendre simples et modestes. Quand elle vit que le nom d’« ami », donné à Robert sur la première ligne, placé sur le papier argenté, se teintait comme de la nacre, un demi-sourire vint à ses lèvres. Les premières phrases furent difficiles à écrire. Elle bâcla le reste, dit beaucoup de Vivian Bell et du Prince Albertinelli, un peu de Choulette, et qu’elle avait vu Dechartre à Florence. Elle vanta quelques tableaux des musées, mais sans discernement, et seulement pour remplir les pages. Elle savait que Robert n’avait aucune appréciation de la peinture ; qu’il n’admirait rien, si ce n’est un petit cuirassier de Detaille, acheté chez Goupil.
Elle revit en esprit ce cuirassier, qu’il lui avait montré un jour, avec fierté, dans sa chambre, près du miroir, sous des portraits de famille. Tout cela, à distance, lui semblait petit et fastidieux. Elle finit sa lettre avec des mots d’amitié, dont la douceur n’était pas feinte. Vraiment, elle n’avait jamais été plus paisible et douce envers son amant. En quatre pages, elle avait dit peu de chose et expliqué moins encore. Elle annonça seulement qu’elle resterait un mois à Florence, dont l’air lui faisait du bien. Puis elle écrivit à son père, à son mari et à la princesse Seniavine. Elle descendit l’escalier avec les lettres à la main. Dans le hall, elle en jeta trois sur le plateau d’argent destiné à recevoir les papiers pour la poste. Se méfiant de Madame Marmet, elle glissa dans sa poche la lettre pour Le Ménil, comptant sur le hasard pour la jeter dans une boîte aux lettres.
Presque au même moment, Dechartre vint pour accompagner les trois amis dans une promenade à travers la ville. Comme il attendait, il vit les lettres sur le plateau.
Sans croire que les caractères pussent être devinés par l’écriture, il était sensible à la forme des lettres comme à l’élégance du dessin. L’écriture de Thérèse le charmait, et il aimait sa franchise, le tour audacieux et simple de ses lignes. Il regarda les adresses sans les lire, avec l’admiration d’un artiste.
Ils visitèrent, ce matin-là, Santa Maria Novella, où la comtesse Martin était déjà allée avec Madame Marmet. Mais Miss Bell leur avait reproché de ne pas observer la belle Ginevra de Benci sur une fresque du chœur. « Vous devez visiter cette figure du matin à la lumière du matin », dit Vivian. Pendant que la poétesse et Thérèse parlaient ensemble, Dechartre écoutait patiemment la conversation de Madame Marmet, remplie d’anecdotes, où des académiciens dînaient avec des femmes élégantes, et partageait l’anxiété de cette dame, fort préoccupée depuis quelques jours par la nécessité d’acheter un voile de tulle. Elle n’en trouvait aucun à son goût dans les magasins de Florence.
En sortant de l’église, ils passèrent devant la boutique du cordonnier. Le brave homme réparait des souliers rustiques. Madame Martin demanda au vieillard s’il allait bien, s’il avait assez de travail pour vivre, s’il était heureux. À toutes ces questions, il répondit avec le charmant affirmatif de l’Italie, le musical si, qui sonnait mélodieux même dans sa bouche édentée. Elle le fit raconter l’histoire de son moineau. Le pauvre oiseau s’était autrefois trempé la patte dans de la cire brûlante.
« J’ai fait pour mon petit compagnon une jambe de bois avec une allumette, et il sautille sur mon épaule comme autrefois », dit le cordonnier.
« C’est ce bon vieillard, dit Miss Bell, qui enseigne la sagesse à Monsieur Choulette. Il y avait à Athènes un cordonnier nommé Simon, qui écrivait des livres de philosophie, et qui était l’ami de Socrate. J’ai toujours pensé que Monsieur Choulette ressemblait à Socrate. »
Thérèse demanda au cordonnier de dire son nom et son histoire. Il s’appelait Serafino Stoppini, et il était natif de Stia. Il était vieux. Il avait eu beaucoup de peine dans sa vie.
Il leva ses lunettes sur son front, découvrant des yeux bleus, très doux, et presque éteints sous leurs paupières rouges.
« J’ai eu une femme et des enfants ; je n’en ai plus maintenant. J’ai connu des choses que je ne connais plus. »
Miss Bell et Madame Marmet allèrent chercher un voile.
« Il n’a rien au monde, pensa Thérèse, que ses outils, une poignée de clous, le baquet où il trempe son cuir, et un pot de basilic, pourtant il est heureux. »
Elle lui dit :
« Cette plante est parfumée, et elle sera bientôt en fleur. »
Il répondit :
« Si la pauvre petite plante vient à fleurir, elle mourra. »
Thérèse, quand elle le quitta, posa une pièce de monnaie sur la table.
Dechartre était près d’elle. Gravement, presque sévèrement, il lui dit :
« Vous savez... »
Elle le regarda et attendit.
Il finit sa phrase :
« ... que je vous aime ? »
Elle continua à fixer sur lui, silencieusement, le regard de ses yeux clairs, dont les paupières tremblaient. Puis elle fit un mouvement de tête qui signifiait Oui. Et, sans qu’il essayât de l’en empêcher, elle rejoignit Miss Bell et Madame Marmet, qui l’attendaient au coin de la rue.
CHAPITRE XV. LA LETTRE MYSTÉRIEUSE
Thérèse, après avoir quitté Dechartre, déjeuna avec son amie et Madame Marmet chez une vieille dame florentine que Victor-Emmanuel avait aimée quand il était duc de Savoie. Depuis trente ans, elle n’était pas sortie une seule fois de son palais sur l’Arno, où elle peignait, et, portant une perruque, elle jouait de la guitare dans son spacieux salon blanc. Elle recevait la meilleure société de Florence, et Miss Bell lui rendait souvent visite. À table, cette recluse, âgée de quatre-vingt-sept ans, questionna la comtesse Martin sur le monde à la mode de Paris, dont le mouvement lui était familier par les journaux. Solitaire, elle conservait le respect et une sorte de dévotion pour le monde du plaisir.
En sortant du palazzo, pour éviter le vent qui soufflait sur la rivière, Miss Bell conduisit ses amies dans les vieilles rues aux maisons de pierre noire et à la vue sur l’horizon lointain, où, dans l’air pur, se dresse une colline avec trois arbres élancés. Elles marchèrent ; et Vivian montra à son amie, sur des façades où pendaient des chiffons rouges, quelque chef-d’œuvre de marbre — une Vierge, un lys, une Sainte Catherine. Elles marchèrent à travers ces ruelles de la cité antique jusqu’à l’église d’Or San Michele, où il avait été convenu que Dechartre les retrouverait. Thérèse pensait à lui maintenant avec le plus profond intérêt. Madame Marmet songeait à acheter un voile ; elle espérait en trouver un sur le Corso. Cette affaire lui rappela M. Lagrange, qui, lors de son cours régulier un jour, tira de sa poche un voile à points d’or et s’essuya le front avec, pensant que c’était son mouchoir. L’auditoire fut étonné et chuchota entre lui. C’était un voile qui lui avait été confié la veille par sa nièce, Mademoiselle Jeanne Michot, qu’il avait accompagnée au théâtre, et Madame Marmet expliqua comment, le trouvant dans la poche de son pardessus, il l’avait pris pour le rendre à sa nièce.
Au nom de Lagrange, Thérèse se rappela la comète flamboyante annoncée par le savant, et se dit, avec une tristesse moqueuse, qu’il était temps que cette comète mît fin au monde et la tirât de son tourment. Mais au-dessus des murs de la vieille église, elle vit le ciel qui, nettoyé des nuages par le vent de mer, brillait bleu pâle et froid. Miss Bell lui montra l’une des statues de bronze qui, dans leurs niches ciselées, ornent la façade de l’église.
« Voyez, cher ami, comme Saint Georges est jeune et fier. Saint Georges était autrefois le cavalier dont les jeunes filles rêvaient. »
Mais « cher ami » dit qu’il avait l’air précis, fastidieux et obstiné. En ce moment, elle se rappela soudain la lettre qui était encore dans sa poche.
« Ah ! voici Monsieur Dechartre », dit la bonne Madame Marmet.
Il les avait cherchées dans l’église, devant le tabernacle. Il aurait dû se rappeler l’attraction irrésistible que le Saint Georges de Donatello exerçait sur Miss Bell. Lui aussi admirait cette figure célèbre. Mais il gardait une amitié particulière pour Saint Marc, rustique et franc, qu’ils pouvaient voir dans sa niche à gauche.
Quand Thérèse s’approcha de la statue qu’il lui montrait, elle vit une boîte aux lettres contre le mur de la rue étroite, en face du saint. Dechartre, placé au point de vue le plus commode, parla de son Saint Marc avec une amitié abondante.
« C’est à lui que je rends ma première visite quand je viens à Florence. Je n’ai manqué de le faire qu’une seule fois. Il me pardonnera ; c’est un excellent homme. Il n’est pas apprécié de la foule, et n’attire pas l’attention. J’ai plaisir à sa société, cependant. Il est vivant. Je comprends que Donatello, après lui avoir donné une âme, se soit écrié : “Marc, pourquoi ne parles-tu pas ?” »
Madame Marmet, lassée d’admirer Saint Marc, et sentant sur son visage le vent brûlant, entraîna Miss Bell vers la rue Calzaioli à la recherche d’un voile.
Thérèse et Dechartre restèrent.
« Je l’aime, continua le sculpteur ; j’aime Saint Marc parce que je sens en lui, beaucoup plus que dans le Saint Georges, la main et l’esprit de Donatello, qui était un bon ouvrier. Je l’aime encore plus aujourd’hui, parce qu’il me rappelle, dans sa candeur vénérable et touchante, le vieux cordonnier à qui vous parliez si gentiment ce matin. »
« Ah, dit-elle, j’ai oublié son nom. Quand nous parlons avec Monsieur Choulette, nous l’appelons Quentin Matsys, parce qu’il ressemble aux vieillards de ce peintre. »
Comme ils tournaient le coin de l’église pour voir la façade, elle se trouva devant la boîte aux lettres, qui était si poussiéreuse et rouillée qu’il semblait que le facteur ne s’en approchait jamais. Elle y glissa sa lettre sous le regard ingénu de Saint Marc.
Dechartre la vit, et eut l’impression qu’un coup violent avait été porté à son cœur. Il essaya de parler, de sourire ; mais la main gantée qui avait lâché la lettre resta devant ses yeux. Il se rappela avoir vu le matin les lettres de Thérèse sur le plateau du hall. Pourquoi n’avait-elle pas mis celle-là avec les autres ? La raison n’était pas difficile à deviner. Il resta immobile, rêveur, et regarda sans voir. Il essaya de se rassurer ; peut-être était-ce une lettre insignifiante qu’elle essayait de cacher à la curiosité fastidieuse de Madame Marmet.
« Monsieur Dechartre, il est temps de rejoindre nos amies chez la couturière. »
Peut-être était-ce une lettre à Madame Schmoll, qui n’était pas une amie de Madame Marmet, mais aussitôt il réalisa que cette idée était folle.
Tout était clair. Elle avait un amant. Elle lui écrivait. Peut-être lui disait-elle : « J’ai vu Dechartre aujourd’hui ; le pauvre bougre est profondément épris de moi. » Mais qu’elle écrivît cela ou autre chose, elle avait un amant. Il n’avait pas pensé à cela. Savoir qu’elle appartenait à un autre le faisait souffrir profondément. Et cette main, cette petite main lâchant la lettre, restait dans ses yeux et les faisait brûler.
Elle ne savait pas pourquoi il était devenu soudain muet et sombre. Quand elle le vit jeter un regard inquiet en arrière vers la boîte aux lettres, elle en devina la raison. Elle trouva étrange qu’il fût jaloux sans avoir le droit de l’être ; mais cela ne lui déplut pas.
Quand ils atteignirent le Corso, ils virent Miss Bell et Madame Marmet sortir de la boutique de la couturière.
Dechartre dit à Thérèse, d’une voix impérieuse et suppliante :
« Je dois vous parler. Je dois vous voir seule demain ; rencontrez-moi à six heures au Lungarno Acciaoli. »
Elle ne fit aucune réponse.
CHAPITRE XVI. « DEMAIN ? »
Quand, dans son manteau de carmélite, elle vint au Lungarno Acciaoli, vers six heures et demie, Dechartre l’accueillit avec un regard humble qui l’émut. Le soleil couchant pourprait l’Arno. Ils restèrent silencieux un moment. Tandis qu’ils marchaient devant la ligne monotone des palais jusqu’au vieux pont, elle fut la première à parler.
« Vous voyez, je suis venue. Je pensais que je devais venir. Je ne pense pas être tout à fait innocente de ce qui est arrivé. Je sais : j’ai fait ce qui était mon destin pour que vous soyez pour moi ce que vous êtes maintenant. Mon attitude a mis dans votre tête des pensées que vous n’auriez pas eues autrement. »
Il eut l’air de ne pas comprendre. Elle continua :
« J’étais égoïste, j’étais imprudente. Vous m’étiez agréable ; j’aimais votre esprit ; je ne pouvais pas me passer de vous. J’ai fait ce que j’ai pu pour vous attirer, pour vous retenir. J’étais une coquette — non froidement, ni perfidement, mais une coquette. »
Il secoua la tête, niant qu’il eût jamais vu le moindre signe de cela.
« Oui, j’étais une coquette. Pourtant, ce n’était pas mon habitude. Mais j’étais une coquette avec vous. Je ne dis pas que vous ayez cherché à en profiter, comme vous en aviez le droit, ni que vous en soyez vain. Je n’ai pas remarqué de vanité en vous. Il est possible que vous ne l’ayez pas remarqué. Les hommes supérieurs manquent parfois d’habileté. Mais je sais très bien que je n’ai pas été ce que j’aurais dû être, et je vous demande pardon. C’est la raison pour laquelle je suis venue. Soyons bons amis, puisqu’il en est encore temps. »
Il répéta, avec une douceur sombre, qu’il l’aimait. Les premières heures de cet amour avaient été faciles et délicieuses. Il avait seulement désiré la voir, et la revoir. Mais bientôt elle l’avait troublé. Le mal était venu soudainement et violemment un jour sur la terrasse de Fiesole. Et maintenant, il n’avait plus le courage de souffrir et de ne rien dire. Il n’était pas venu avec un dessein arrêté. S’il parlait de sa passion, il en parlait par force et malgré lui ; dans la nécessité impérieuse de parler d’elle à elle-même, puisqu’elle était pour lui le seul être au monde. Sa vie n’était plus en lui-même, elle était en elle. Il fallait donc qu’elle le sache, qu’il était amoureux d’elle, non d’une vague tendresse, mais d’une ardeur cruelle. Hélas ! son imagination était exacte et précise. Il la voyait continuellement, et elle le torturait.
Et puis il lui semblait qu’ils pourraient avoir des joies qui rendraient la vie digne d’être vécue. Leur existence pourrait être une œuvre d’art, belle et cachée. Ils penseraient, comprendraient et sentiraient ensemble. Ce serait un monde merveilleux d’émotions et d’idées.
« Nous pourrions faire de la vie un jardin délicieux. »
Elle feignit de croire que le rêve était innocent.
« Vous savez très bien que je suis sensible au charme de votre esprit. Il est devenu une nécessité de vous voir et de vous entendre. Je n’ai que trop laissé paraître cela à vos yeux. Comptez sur mon amitié et ne vous tourmentez pas. » Elle lui tendit la main. Il ne la prit pas, mais répondit brusquement :
« Je ne désire pas votre amitié. Je n’en veux pas. Il faut que je vous aie tout entière ou que je ne vous voie plus jamais. Vous le savez très bien. Pourquoi me tendez-vous la main avec des phrases dérisoires ? Que vous l’ayez voulu ou non, vous m’avez rendu désespérément amoureux de vous. Vous êtes devenue mon mal, ma souffrance, ma torture, et vous me demandez d’être un ami agréable. Maintenant, vous êtes coquette et cruelle. Si vous ne pouvez pas m’aimer, laissez-moi partir ; j’irai, je ne sais où, pour vous oublier et vous haïr. Car j’ai contre vous un sentiment latent de haine et de colère. Oh, je vous aime, je vous aime ! »
Elle crut ce qu’il disait, craignit qu’il ne s’en allât, et craignit la tristesse de vivre sans lui. Elle répondit :
« Je vous ai trouvé sur mon chemin. Je ne veux pas vous perdre. Non, je ne veux pas vous perdre. »
Timide et pourtant violent, il bégayait ; les mots étaient étouffés dans sa gorge. Le crépuscule descendait des montagnes lointaines, et les derniers reflets du soleil devenaient pâles à l’orient. Elle dit :
« Si vous connaissiez ma vie, si vous aviez vu comme elle était vide avant que je ne vous connusse, vous sauriez ce que vous êtes pour moi, et vous ne songeriez pas à m’abandonner. »
Mais, par le ton tranquille de sa voix et par le frôlement de ses jupes sur le pavé, elle l’irritait.
Il lui dit combien il souffrait. Il connaissait maintenant la divine maladie de l’amour.
« La grâce de vos pensées, votre magnifique courage, votre superbe orgueil, je les inhale comme un parfum. Il me semble, quand vous parlez, que votre esprit flotte sur vos lèvres. Votre esprit n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’ai gardé les instincts d’un homme primitif ; vous les avez réveillés. Je sens que je vous aime avec une sauvage simplicité. »
Elle le regarda doucement et ne dit rien. Ils virent les lumières du soir, et entendirent des chants lugubres venant vers eux. Et alors, tels des spectres chassés par le vent, apparurent les pénitents noirs. Le crucifix était devant eux. C’étaient des Frères de la Miséricorde, tenant des torches, chantant des psaumes en chemin vers le cimetière. Selon la coutume italienne, le cortège marchait rapidement. Les croix, le cercueil, les bannières semblaient bondir sur le quai désert. Jacques et Thérèse se rangèrent contre le mur afin que le convoi funèbre pût passer.
L’avalanche noire avait disparu. Il y avait des femmes en pleurs derrière le cercueil porté par les fantômes noirs, qui chaussaient de gros souliers.
Thérèse soupira :
« À quoi bon nous être tourmentés dans ce monde ? »
Il eut l’air de ne pas avoir entendu, et dit :
« Avant de vous connaître, je n’étais pas malheureux. J’aimais la vie. J’y étais retenu par des rêves. J’aimais les formes, et l’esprit dans les formes, les apparences qui caressent et flattent. J’avais la joie de voir et de rêver. Je jouissais de tout et ne dépendais de rien. Mes désirs, abondants et légers, je les satisfaisais sans fatigue. Je m’intéressais à tout et ne désirais rien. On ne souffre que par la volonté. Sans le savoir, j’étais heureux. Oh, ce n’était pas grand-chose, c’était juste assez pour vivre. Maintenant, je n’ai plus de joie dans la vie. Mes plaisirs, l’intérêt que je prenais aux images de la vie et de l’art, l’amusement vif de créer de mes mains les figures de mes rêves — vous m’avez fait tout perdre et ne m’avez même pas laissé le regret. Je ne veux plus de ma liberté et de ma tranquillité. Il me semble qu’avant de vous connaître je ne vivais pas ; et maintenant que je sens que je vis, je ne peux vivre ni loin de vous ni près de vous. Je suis plus misérable que les mendiants que nous avons vus sur la route d’Ema. Ils avaient de l’air pour respirer, et je ne peux respirer que vous, que je n’ai pas. Pourtant, je suis heureux de vous avoir connue. Cela seul compte dans mon existence. Il y a un instant, je croyais vous haïr. J’avais tort ; je vous adore, et je vous bénis pour le mal que vous m’avez fait. J’aime tout ce qui me vient de vous. »
Ils approchaient des arbres noirs à l’entrée du pont San Niccola. De l’autre côté du fleuve, les champs vagues déployaient leur tristesse, intensifiée par la nuit. Voyant qu’il était calme et plein d’une douce langueur, elle pensa que son amour, tout imaginaire, s’était envolé en paroles, et que ses désirs n’étaient devenus qu’une rêverie. Elle ne s’attendait pas à une résignation si prompte. Cela la déçut presque d’échapper au danger qu’elle avait redouté.
Elle lui tendit la main, plus hardiment cette fois qu’auparavant.
« Alors, soyons amis. Il est tard. Retournons. Ramenez-moi à ma voiture. Je serai ce que j’ai été pour vous, une excellente amie. Vous ne m’avez pas déplu. »
Mais il l’entraîna vers les champs, dans la solitude grandissante de la rive.
« Non, je ne vous laisserai pas partir sans vous avoir dit ce que je souhaite dire. Mais je ne sais plus parler ; je ne trouve pas les mots. Je vous aime. Je veux savoir que vous êtes à moi. Je vous jure que je ne passerai pas une autre nuit dans l’horreur d’en douter. »
Il la serra dans ses bras ; et cherchant la lumière de ses yeux à travers l’obscurité de son voile, dit : « Il faut que vous m’aimiez. Je désire que vous m’aimiez, et c’est votre faute, car vous l’avez désiré aussi. Dites que vous êtes à moi. Dites-le. »
S’étant doucement dégagée, elle répondit, faiblement et lentement : « Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! Vous voyez que j’agis franchement avec vous. Je vous ai dit il y a un instant que vous ne m’aviez pas déplu. Mais je ne peux pas faire ce que vous voulez. »
Et rappelant à sa pensée l’absent qui l’attendait, elle répéta : « Je ne peux pas ! » Se penchant sur elle, il interrogeait anxieusement ses yeux, les doubles étoiles qui tremblaient et se voilaient. « Pourquoi ? Vous m’aimez, je le sens, je le vois. Vous m’aimez. Pourquoi voulez-vous me faire ce tort ? »
Il la tira vers lui, voulant poser son âme, avec ses lèvres, sur ses lèvres voilées. Elle lui échappa vivement, en disant : « Je ne peux pas. Ne demandez pas davantage. Je ne peux être à vous. »
Ses lèvres tremblaient, son visage était convulsé. Il s’écria : « Vous avez un amant, et vous l’aimez. Pourquoi vous moquez-vous de moi ? »
« Je vous jure que je n’ai nulle envie de me moquer de vous, et que si j’aimais quelqu’un au monde, ce serait vous. » Mais il ne l’écoutait pas.
« Laissez-moi, laissez-moi ! » Et il courut vers les champs sombres. L’Arno formait des lagunes, sur lesquelles la lune, à moitié voilée, brillait par intermittence. Il marchait à travers l’eau et la boue, d’un pas rapide, aveugle, comme celui d’un ivrogne. Elle prit peur et cria. Elle l’appela. Mais il ne tourna pas la tête et ne répondit pas. Il fuyait avec une imprudence alarmante. Elle courut après lui. Ses pieds étaient blessés par les pierres, et sa jupe était alourdie par l’eau, mais bientôt elle le rattrapa.
« Qu’alliez-vous faire ? »
Il la regarda, et vit son effroi dans ses yeux. « N’ayez pas peur », dit-il. « Je ne voyais pas où j’allais. Je vous assure que je n’avais pas l’intention de me tuer. Je suis désespéré, mais je suis calme. Je cherchais seulement à vous échapper. Je vous demande pardon. Mais je ne pouvais plus vous voir. Laissez-moi, je vous en prie. Adieu ! »
Elle répondit, agitée et tremblante : « Venez ! Nous ferons ce que nous pourrons. »
Il resta sombre et ne répondit pas. Elle répéta : « Venez ! »
Elle prit son bras. La chaleur vivante de sa main l’anima. Il dit :
« Le voulez-vous ? »
« Je ne peux pas vous quitter. »
« Vous promettez ? »
« Je le dois. »
Et, dans son anxiété et son angoisse, elle sourit presque, en pensant qu’il avait réussi si vite par sa folie.
« Demain ? » dit-il, en s’enquérant.
Elle répondit vivement, avec un instinct de défense :
« Oh, non ; pas demain ! »
« Vous ne m’aimez pas ; vous regrettez d’avoir promis. »
« Non, je ne regrette pas, mais… »
Il implora, il la supplia. Elle le regarda un instant, tourna la tête, hésita, et dit, à voix basse :
« Samedi. »
CHAPITRE XVII. MISS BELL POSE UNE QUESTION
Après le dîner, Miss Bell dessinait dans le salon. Elle traçait, sur de la toile, des profils d’Étrusques barbus pour un coussin que Madame Marmet devait broder. Le prince Albertinelli choisissait la laine avec une connaissance presque féminine des nuances. Il était tard quand Choulette, ayant, selon son habitude, joué à la briscola avec le cuisinier chez le traiteur, apparut, aussi joyeux que s’il possédait l’esprit d’un dieu. Il s’assit sur un canapé, à côté de Madame Martin, et la regarda tendrement. La volupté brillait dans ses yeux verts. Il l’enveloppa, tout en lui parlant, de phrases poétiques et pittoresques. C’était comme l’esquisse d’une chanson d’amour qu’il improvisait pour elle. En des phrases étrangement complexes, il lui contait le charme qu’elle exhalait.
« Lui aussi ! » se dit-elle.
Elle s’amusait à le taquiner. Elle demanda s’il n’avait pas trouvé à Florence, dans les bas quartiers, l’une de ces femmes qu’il aimait visiter. Ses préférences étaient connues. Il pouvait nier autant qu’il le voulait : personne n’ignorait la porte où il avait trouvé le cordon de son Tiers-Ordre. Ses amis l’avaient rencontré sur le boulevard. Son goût pour les femmes infortunées était évident dans ses plus beaux poèmes.
« Oh, Monsieur Choulette, pour autant que je puisse en juger, vous aimez les femmes fort peu recommandables. »
Il répondit avec solennité :
« Madame, vous pouvez recueillir le grain de calomnie semé par Monsieur Paul Vence et m’en jeter des poignées. Je ne chercherai pas à l’éviter. Il n’est pas nécessaire que vous sachiez que je suis chaste et que mon esprit est pur. Mais ne jugez pas à la légère celles que vous appelez infortunées, et qui devraient vous être sacrées, puisqu’elles sont infortunées. La fille dédaignée et perdue est l’argile docile sous le doigt du Potier Divin : elle est la victime et l’autel de l’holocauste. Les infortunées sont plus près de Dieu que les femmes honnêtes : elles ont perdu la vanité. Elles ne se glorifient pas de cette vertu intacte dont la matrone s’enorgueillit. Elles possèdent l’humilité, qui est la pierre angulaire des vertus agréables au ciel. Un court repentir leur suffira pour être les premières au ciel ; car leurs péchés, sans malice et sans joie, contiennent leur propre pardon. Leurs fautes, qui sont des peines, participent aux mérites attachés à la peine ; esclaves d’une passion brutale, elles sont privées de toute volupté, et en cela elles sont comme les hommes qui pratiquent la continence pour le royaume de Dieu. Elles sont comme nous, coupables ; mais la honte tombe sur leur crime comme un baume, la souffrance le purifie comme le feu. C’est la raison pour laquelle Dieu écoutera la première voix qu’elles lui enverront. Un trône est préparé pour elles à la droite du Père. Dans le royaume de Dieu, la reine et l’impératrice seront heureuses de s’asseoir aux pieds des infortunées ; car il ne faut pas croire que la maison céleste soit construite sur un plan humain. Loin de là, Madame. »
Néanmoins, il concéda que plus d’un chemin menait au salut. On pouvait suivre le chemin de l’amour.
« L’amour de l’homme est terrestre », dit-il, « mais il s’élève par des degrés douloureux, et conduit finalement à Dieu. »
Le prince s’était levé. En baisant la main de Miss Bell, il dit :
« Samedi. »
« Oui, après-demain, samedi », répondit Vivian.
Thérèse tressaillit. Samedi ! Ils parlaient de samedi tranquillement, comme d’un jour ordinaire. Jusqu’alors, elle n’avait pas voulu penser que samedi arriverait si tôt ou si naturellement.
Les invités étaient partis depuis une demi-heure. Thérèse, fatiguée, réfléchissait dans son lit, quand elle entendit frapper à la porte de sa chambre. Le panneau s’ouvrit, et la petite tête de Vivian apparut.
« Je n’arrive pas au mauvais moment, chérie ? Vous n’avez pas sommeil ? »
Non, Thérèse n’avait aucune envie de dormir. Elle se souleva sur son coude. Vivian s’assit sur le lit, si légère qu’elle n’y fit aucune impression.
« Chérie, je suis sûre que vous avez beaucoup de raison. Oh, j’en suis sûre. Vous êtes raisonnable de la même manière que Monsieur Sadler est violoniste. Il joue un peu faux quand il le veut. Et vous, aussi, quand vous n’êtes pas tout à fait logique, c’est pour votre propre plaisir. Oh, chérie, vous avez beaucoup de raison et de jugement, et je viens vous demander conseil. »
Étonnée, et un peu anxieuse, Thérèse nia qu’elle fût logique. Elle nia cela très sincèrement. Mais Vivian ne voulait pas l’écouter.
« J’ai beaucoup lu François Rabelais, mon amour. C’est dans Rabelais et dans Villon que j’ai étudié le français. Ce sont de bons vieux maîtres de langue. Mais, chérie, connaissez-vous le “Pantagruel” ? “Pantagruel” est comme une ville belle et noble, pleine de palais, dans l’aube resplendissante, avant que les balayeurs de Paris ne soient venus. Les balayeurs n’ont pas enlevé la saleté, et les servantes n’ont pas lavé les marches de marbre. Et j’ai vu que les femmes françaises ne lisent pas le “Pantagruel”. Vous ne le connaissez pas ? Eh bien, ce n’est pas nécessaire. Dans le “Pantagruel”, Panurge demande s’il doit se marier, et il se couvre de ridicule, mon amour. Eh bien, je suis tout aussi risible que lui, puisque je vous pose la même question. »
Thérèse répondit avec un malaise qu’elle ne chercha pas à dissimuler :
« Quant à cela, ma chère, ne me demandez pas. Je vous ai déjà dit mon opinion. »
« Mais, chérie, vous avez dit que seuls les hommes ont tort de se marier. Je ne peux pas prendre ce conseil pour moi. »
Madame Martin regarda le petit visage et la tête de garçon de Miss Bell, qui exprimaient étrangement la tendresse et la modestie.
Puis elle l’embrassa, en disant :
« Chère, il n’y a pas un homme au monde assez exquis et assez délicat pour vous. »
Elle ajouta, avec une expression de gravité affectueuse :
« Vous n’êtes pas une enfant. Si quelqu’un vous aime, et que vous l’aimiez, faites ce que vous croyez devoir faire, sans mêler des intérêts et des combinaisons qui n’ont rien à voir avec le sentiment. C’est le conseil d’une amie. »
Miss Bell hésita un instant. Puis elle rougit et se leva. Elle avait été un peu choquée.
CHAPITRE XVIII. « JE BAISSE VOS PIEDS PARCE QU’ILS SONT VENUS ! »
Samedi, à quatre heures, Thérèse se rendit, comme elle l’avait promis, à la grille du cimetière anglais. Là, elle trouva Dechartre. Il était grave et agité ; il parlait peu. Elle fut heureuse qu’il ne montrât pas sa joie. Il l’emmena par les murs déserts des jardins vers une rue étroite qu’elle ne connaissait pas. Elle lut sur une plaque : Via Alfieri. Après avoir fait cinquante pas, il s’arrêta devant une allée sombre :
« C’est là dedans », dit-il.
Elle le regarda avec une tristesse infinie.
« Vous voulez que j’entre ? »
Elle vit qu’il était résolu, et le suivit sans dire un mot, dans l’ombre humide de l’allée. Il traversa une cour où l’herbe poussait entre les pierres. Au fond se trouvait un pavillon à trois fenêtres, avec des colonnes et un fronton orné de chèvres et de nymphes. Sur les marches moussues, il tourna dans la serrure une clé qui grinça et résista. Il murmura :
« Elle est rouillée. »
Elle répondit, sans réfléchir : « Toutes les clés sont rouillées dans ce pays. »
Ils montèrent un escalier si silencieux qu’il semblait avoir oublié le bruit des pas. Il poussa une porte et fit entrer Thérèse dans la pièce. Elle alla droit à une fenêtre donnant sur le cimetière. Au-dessus du mur s’élevaient les cimes des pins, qui ne sont pas funèbres dans cette terre où le deuil se mêle à la joie sans la troubler, où la douceur de vivre s’étend jusqu’à la cité des morts. Il lui prit la main et la conduisit vers un fauteuil. Il resta debout, et regarda la pièce qu’il avait préparée afin qu’elle ne s’y trouvât pas perdue. Des panneaux de vieille indienne, avec des figures de Comédie, donnaient aux murs la tristesse des gaietés passées. Il avait placé dans un coin un pastel effacé qu’ils avaient vu ensemble chez un antiquaire, et que, pour sa grâce ombrageuse, elle appelait l’ombre de Rosalba. Il y avait un fauteuil de grand-mère ; des chaises blanches ; et sur la table des tasses peintes et des verres vénitiens. Dans tous les coins étaient des paravents de papier coloré, où étaient des masques, des figures grotesques, l’âme légère de Florence, de Bologne et de Venise au temps des Grands-Ducs et des derniers Doges. Un miroir et un tapis complétaient l’ameublement.
Il ferma la fenêtre et alluma le feu. Elle s’assit dans le fauteuil, et comme elle y restait droite, il s’agenouilla devant elle, prit ses mains, les baisa, et la regarda avec une expression émerveillée, timorée et fière. Puis il pressa ses lèvres sur le bout de sa botte.
« Que faites-vous ? »
« Je baise vos pieds parce qu’ils sont venus. »
Il se leva, la tira doucement vers lui, et posa un long baiser sur ses lèvres. Elle resta inerte, la tête renversée, les yeux clos. Sa toque tomba, ses cheveux se défirent sur ses épaules.
Deux heures plus tard, quand le soleil couchant allongeait démesurément les ombres sur les pierres, Thérèse, qui avait voulu marcher seule dans la ville, se retrouva devant les deux obélisques de Santa Maria Novella sans savoir comment elle y était arrivée. Elle vit au coin de la place le vieux savetier tirant son fil avec son geste éternel. Il sourit, portant son moineau sur l’épaule.
Elle entra dans la boutique, et s’assit sur une chaise. Elle dit en français :
« Quentin Matsys, mon ami, qu’ai-je fait, et que deviendrai-je ? »
Il la regarda tranquillement, avec une bonté rieuse, ne comprenant pas et ne se souciant pas. Rien ne l’étonnait. Elle secoua la tête.
« Ce que j’ai fait, mon bon Quentin, je l’ai fait parce qu’il souffrait, et parce que je l’aimais. Je ne regrette rien. »
Il répondit, selon son habitude, par la syllabe sonore de l’Italie :
« Si ! si ! »
« N’est-ce pas, Quentin ? Je n’ai pas mal agi ? Mais, mon Dieu ! que va-t-il arriver maintenant ? »
Elle se prépara à partir. Il lui fit comprendre qu’il souhaitait qu’elle attendît. Il cueillit soigneusement un brin de basilic et le lui offrit.
« Pour son parfum, signora ! »
CHAPITRE XIX. CHOULETTE FAIT UN VOYAGE
C’était le lendemain.
Après avoir posé avec soin sur la table du salon son bâton noueux, sa pipe et son antique sac de tapis, Choulette salua Madame Martin, qui lisait à la fenêtre. Il allait à Assise. Il portait un manteau de peau de mouton et ressemblait aux vieux bergers des tableaux de la Nativité.
« Adieu, Madame. Je quitte Fiesole, vous, Dechartre, le trop beau prince Albertinelli et cette douce ogresse, Miss Bell. Je vais visiter la montagne d’Assise, dont le poète dit qu’elle ne doit plus s’appeler Assise, mais l’Orient, parce que c’est là que se leva le soleil de l’amour. Je vais m’agenouiller devant la joyeuse crypte où saint François repose dans une mangeoire de pierre, avec une pierre pour oreiller. Car il ne voulut même pas emporter de ce monde un linceul — de ce monde où il laissa la révélation de toute joie et de toute bonté. »
« Adieu, Monsieur Choulette. Rapportez-moi une médaille de sainte Claire. J’aime beaucoup sainte Claire. »
« Vous avez raison, Madame ; c’était une femme de force et de prudence. Quand saint François, malade et presque aveugle, vint passer quelques jours à Saint-Damien, près de son amie, elle construisit de ses propres mains une hutte pour lui dans le jardin. La douleur, la langueur et les paupières brûlantes le privaient de sommeil. D’énormes rats venaient l’attaquer la nuit. Alors il composa un cantique joyeux à la louange de notre splendide frère le Soleil, et de notre sœur l’Eau, chaste, utile et pure. Mes plus beaux vers ont moins de charme et de splendeur. Et il est juste qu’il en soit ainsi, car l’âme de saint François était plus belle que son esprit. Je suis meilleur que tous mes contemporains que j’ai connus, pourtant je ne vaux rien. Quand saint François eut composé son Cantique du Soleil, il se réjouit. Il pensa : "Nous irons, mes frères et moi, dans les villes, et nous nous tiendrons sur les places publiques, avec un luth, les jours de marché. Les bonnes gens s’approcheront de nous, et nous leur dirons : "Nous sommes les jongleurs de Dieu, et nous vous chanterons un lai. Si vous êtes satisfaits, vous nous récompenserez." Ils promettront, et quand nous aurons chanté, nous leur rappellerons leur promesse. Nous leur dirons : "Vous nous devez une récompense. Et celle que nous vous demandons, c’est que vous vous aimiez les uns les autres." Sans doute, pour tenir parole et ne pas faire injure aux pauvres jongleurs de Dieu, éviteront-ils de faire du mal à autrui." »
Madame Martin pensa que saint François était le plus aimable des saints.
« Son œuvre, répondit Choulette, fut détruite de son vivant. Pourtant il mourut heureux, parce qu’en lui était la joie avec l’humilité. Il était, en fait, le doux chanteur de Dieu. Et il est juste qu’un autre pauvre poète reprenne sa tâche et enseigne au monde la vraie religion et la vraie joie. Je serai ce poète, Madame, si je puis me dépouiller de raison et de vanité. Car toute beauté morale est atteinte en ce monde par l’inconcevable sagesse qui vient de Dieu et ressemble à la folie. »
« Je ne vous découragerai pas, Monsieur Choulette. Mais je suis inquiète du sort que vous réservez aux pauvres femmes dans votre nouvelle société. Vous les emprisonnerez toutes dans des couvents. »
« J’avoue, répondit Choulette, qu’elles m’embarrassent beaucoup dans mon projet de réforme. La violence avec laquelle on les aime est dure et blessante. Le plaisir qu’elles donnent n’est pas paisible et ne conduit pas à la joie. J’ai commis pour elles, dans ma vie, deux ou trois crimes abominables dont personne ne sait rien. Je doute que je vous invite jamais à souper, Madame, dans la nouvelle Sainte-Marie-des-Anges. » Il prit sa pipe, son sac de tapis et son bâton :
« Les crimes d’amour seront pardonnés. Ou, plutôt, on ne peut faire le mal quand on aime purement. Mais l’amour sensuel est fait de haine, d’égoïsme et de colère autant que de passion. Parce que je vous ai trouvée belle un soir, sur ce canapé, j’ai été assailli par un nuage de pensées violentes. Je venais de l’Albergo, où j’avais entendu le cuisinier de Miss Bell improviser magnifiquement douze cents vers sur le Printemps. J’étais inondé d’une joie céleste que la vue de vous m’a fait perdre. Il faut qu’une vérité profonde soit enfermée dans la malédiction d’Ève. Car, près de vous, je me sentais téméraire et méchant. J’avais des mots doux sur les lèvres. C’étaient des mensonges. Je sentais que j’étais votre adversaire et votre ennemi ; je vous haïssais. Quand je vous voyais sourire, j’éprouvais le désir de vous tuer. »
« Vraiment ? »
« Oh, Madame, c’est un sentiment très naturel, que vous devez avoir inspiré plus d’une fois. Mais les gens du commun le ressentent sans en avoir conscience, tandis que ma vive imagination me représente sans cesse à moi-même. Je contemple mon esprit, parfois splendide, souvent hideux. Si vous aviez pu lire en moi cette nuit-là, vous auriez crié de peur. »
Thérèse sourit :
« Adieu, Monsieur Choulette. N’oubliez pas ma médaille de sainte Claire. »
Il posa son sac à terre, leva le bras et tendit le doigt :
« Vous n’avez rien à craindre de moi. Mais celui que vous aimerez et qui vous aimera vous fera du mal. Adieu, Madame. »
Il prit ses bagages et sortit. Elle vit sa longue forme rustique disparaître derrière les buissons du jardin.
Dans l’après-midi, elle alla à San Marco, où Dechartre l’attendait. Elle désirait et pourtant craignait de le revoir si tôt. Elle éprouvait une angoisse qu’un sentiment inconnu, profondément doux, apaisait. Elle ne ressentait pas la stupeur de la première fois qu’elle avait cédé par amour ; elle ne ressentait pas la brusque vision de l’irréparable. Elle était sous des influences plus lentes, plus vagues et plus puissantes. Cette fois, une rêverie charmante baignait le souvenir des caresses qu’elle avait reçues. Elle était pleine de trouble et d’anxiété, mais ne ressentait aucun regret. Elle avait agi moins par sa volonté que par une force qu’elle devinait être supérieure. Elle s’absolvait en raison de son désintéressement. Elle ne comptait sur rien, n’ayant rien calculé.
Sans doute, elle avait eu tort de céder, puisqu’elle n’était pas libre ; mais elle n’avait rien exigé. Peut-être n’était-elle pour lui qu’un violent caprice. Elle ne le connaissait pas. Elle n’avait pas une de ces imaginations vives qui dépassent immensément, en bien comme en mal, la médiocrité commune. S’il s’éloignait d’elle et disparaissait, elle ne lui en ferait pas le reproche ; du moins, le croyait-elle. Elle garderait le souvenir et l’empreinte de la chose la plus rare et la plus précieuse que l’on puisse trouver au monde. Peut-être était-il incapable d’attachement réel. Il pensait l’aimer. Il l’avait aimée pendant une heure. Elle n’osait en souhaiter davantage, dans l’embarras de la fausse situation qui irritait sa franchise et son orgueil, et qui troublait la lucidité de son intelligence. Pendant que la voiture la menait à San Marco, elle se persuadait qu’il ne lui parlerait pas de la veille, et que la chambre d’où l’on pouvait voir les pins s’élever vers le ciel ne leur laisserait que le rêve d’un rêve.
Il lui tendit la main. Avant qu’il eût parlé, elle vit dans son regard qu’il l’aimait autant maintenant qu’auparavant, et elle perçut en même temps qu’elle souhaitait qu’il en fût ainsi.
« Vous... » dit-il, « je suis ici depuis midi. J’attendais, sachant que vous ne viendriez pas si tôt, mais incapable de vivre ailleurs qu’à l’endroit où je devais vous voir. C’est vous ! Parlez ; laissez-moi vous voir et vous entendre. »
« Alors vous m’aimez encore ? »
« C’est maintenant que je vous aime. Je pensais vous aimer quand vous n’étiez qu’un fantôme. Maintenant, vous êtes l’être entre les mains de qui j’ai mis mon âme. Il est vrai que vous êtes à moi ! Qu’ai-je fait pour obtenir le plus grand, le seul, bien de ce monde ? Et ces hommes dont la terre est couverte pensent qu’ils vivent ! Moi seul vis ! Dites-moi, qu’ai-je fait pour vous obtenir ? »
« Oh, ce qu’il fallait faire, je l’ai fait. Je vous dis cela franchement. Si nous en sommes arrivés là, la faute est la mienne. Vous voyez, les femmes ne l’avouent pas toujours, mais c’est toujours de leur faute. Donc, quoi qu’il arrive, je ne vous reprocherai jamais rien. »
Une troupe agile de mendiants, de guides et de cochers criards les entoura avec une importunité où se mêlait la grâce que les Italiens ne perdent jamais. Leur subtilité leur fit deviner que c’étaient des amants, et ils savaient que les amants sont prodigues. Dechartre leur jeta de la monnaie, et ils retournèrent tous à leur heureuse paresse.
Un garde municipal accueillit les visiteurs. Madame Martin regretta qu’il n’y eût pas de moine. La robe blanche des Dominicains était si belle sous les arcades du cloître !
Ils visitèrent les cellules où, sur le plâtre nu, Fra Angelico, aidé par son frère Benedetto, peignait des images innocentes pour ses compagnons.
« Vous souvenez-vous de la nuit d’hiver où, vous rencontrant devant le musée Guimet, je vous accompagnai jusqu’à la rue étroite bordée de petits jardins qui mène au quai Billy ? Avant de nous séparer, nous nous arrêtâmes un moment sur le parapet le long duquel court une mince haie de buis. Vous regardiez ce buis, desséché par l’hiver. Et quand vous êtes partie, je l’ai regardé pendant longtemps. »
Ils étaient dans la cellule où vécut Savonarole. Le guide leur montra le portrait et les reliques du martyr.
« Qu’avait-il pu y avoir en moi qui vous ait plu, ce jour-là ? Il faisait sombre. »
« Je vous voyais marcher. C’est dans les mouvements que les formes parlent. Chacun de vos pas me disait les secrets de votre charmante beauté. Oh ! mon imagination ne fut jamais discrète en tout ce qui vous concernait. Je n’osais vous parler. Quand je vous voyais, cela m’effrayait. Cela m’effrayait parce que vous pouviez tout pour moi. Quand vous étiez présente, je vous adorais en tremblant. Quand vous étiez loin de moi, je ressentais toutes les impiétés du désir. »
« Je ne m’en doutais pas. Mais vous souvenez-vous de la première fois que nous nous sommes vus, quand Paul Vence vous a présenté ? Vous étiez assise près d’un paravent. Vous regardiez les miniatures. Vous m’avez dit : "Cette dame, peinte par Siccardi, ressemble à la mère d’André Chénier." Je vous ai répondu : "C’est l’arrière-grand-mère de mon mari. À quoi ressemblait la mère d’André Chénier ?" Et vous avez dit : "Il y a un portrait d’elle : une Levantine fanée." »
Il s’excusa et pensa qu’il n’avait pas parlé si impertinemment.
« Si, vous l’avez fait. Ma mémoire est meilleure que la vôtre. »
Ils marchaient dans le silence blanc du couvent. Ils virent la cellule qu’Angelico avait ornée de la plus adorable peinture. Et là, devant la Vierge qui, dans le ciel pâle, reçoit de Dieu le Père la couronne immortelle, il prit Thérèse dans ses bras et posa un baiser sur ses lèvres, presque à la vue de deux Anglaises qui se promenaient dans les couloirs en consultant leur Baedeker. Elle lui dit :
« Il ne faut pas oublier la cellule de saint Antoine. »
« Thérèse, je souffre dans mon bonheur de tout ce qui est à vous et qui m’échappe. Je souffre parce que vous ne vivez pas pour moi seule. Je veux vous avoir tout entière, et vous avoir eue dans le passé. »
Elle haussa un peu les épaules.
« Oh, le passé ! »
« Le passé est la seule réalité humaine. Tout ce qui est, est passé. »
Elle leva vers lui ses yeux, qui ressemblaient à des morceaux de ciel bleu pleins de soleil et de pluie mêlés.
« Eh bien, je puis vous dire ceci : je n’ai jamais senti que je vivais sinon avec vous. »
Quand elle revint à Fiesole, elle trouva une lettre brève et menaçante de Le Ménil. Il ne pouvait comprendre sa longue absence, son silence. S’il n’annonçait pas tout de suite son retour, il irait à Florence pour elle.
Elle lut sans étonnement, mais fut ennuyée de voir que tout ce qui pouvait arriver de désagréable arrivait, et qu’on ne lui épargnerait rien de ce qu’elle avait craint. Elle pouvait encore le calmer et le rassurer : elle n’avait qu’à lui dire qu’elle l’aimait ; qu’elle retournerait bientôt à Paris ; qu’il devait renoncer à l’idée folle de la rejoindre ici ; que Florence était un village où ils seraient aussitôt observés. Mais il faudrait écrire : "Je vous aime." Il fallait le calmer avec des phrases caressantes.
Elle n’en eut pas le courage. Elle lui laisserait deviner la vérité. Elle s’accusa en termes voilés. Elle écrivit obscurément sur les âmes emportées par le flot de la vie, et sur l’atome qu’on est sur l’océan mouvant des événements. Elle lui demanda, avec une tristesse affectueuse, de garder d’elle un tendre souvenir dans un coin de son âme.
Elle porta la lettre à la boîte aux lettres sur la place de Fiesole. Des enfants jouaient dans le crépuscule. Elle regarda du haut de la colline la belle coupe qui portait la belle Florence comme un bijou. Et la paix de la nuit la fit frissonner. Elle glissa la lettre dans la boîte. Alors seulement, elle eut la vision claire de ce qu’elle avait fait et de ce que le résultat serait.
CHAPITRE XX. QU’EST-CE QUE LA FRANCHISE ?
Sur la place, où le soleil de printemps éparpillait ses roses jaunes, les cloches à midi dispersaient la foule rustique des marchands de grains assemblés pour vendre leurs marchandises. Au pied des Lanzi, devant les statues, les vendeurs de glaces avaient placé, sur des tables couvertes de coton rouge, de petits châteaux portant l’inscription : "Bibite ghiacciate". Et la joie descendait du ciel sur la terre. Thérèse et Jacques, revenant d’une promenade matinale dans les jardins de Boboli, passaient devant l’illustre loggia. Thérèse regarda la Sabine de Jean de Bologne avec cette curiosité intéressée d’une femme examinant une autre femme. Mais Dechartre ne regardait que Thérèse. Il lui dit :
« C’est merveilleux comme la lumière vive du jour flatte votre beauté, vous aime et caresse la nacre de vos joues. »
« Oui, dit-elle. La lumière des bougies durcit mes traits. Je l’ai observé. Je ne suis pas une femme du soir, malheureusement. C’est la nuit que les femmes ont une chance de se montrer et de plaire. La nuit, la princesse Seniavine a un beau teint blond ; au soleil, elle est jaune comme un citron. Il faut avouer qu’elle ne s’en soucie pas. Elle n’est pas coquette. »
« Et vous l’êtes ? »
« Oh, oui. Autrefois, j’étais coquette pour moi-même, maintenant je suis coquette pour vous. »
Elle regarda la femme Sabine, qui, avec ses bras ondulants, longs et robustes, essayait d’éviter les étreintes du Romain.
« Pour être belle, une femme doit-elle avoir cette forme mince et cette longueur de membres ? Je ne suis pas faite ainsi. »
Il prit la peine de la rassurer. Mais elle ne s’en inquiéta pas. Elle regardait maintenant le petit château du marchand de glaces. Un désir soudain lui était venu de manger une glace debout là, comme les ouvrières de la ville.
« Attendez un moment, dit Dechartre. »
Il courut vers la rue qui suit le côté gauche des Lanzi, et disparut.
Après un moment, il revint et lui donna une petite cuillère en or, dont le manche était terminé par un lys de Florence, avec son calice émaillé de rouge.
« Vous devez manger votre glace avec ceci. L’homme ne donne pas de cuillère avec ses glaces. Vous auriez dû tirer la langue. Cela aurait été joli, mais vous n’y êtes pas accoutumée. »
Elle reconnut la cuillère, un bijou qu’elle avait remarqué la veille dans la vitrine d’un antiquaire.
Ils étaient heureux ; ils disséminaient leur joie, qui était pleine et simple, en mots légers qui n’avaient aucun sens. Et ils riaient quand le Florentin leur répétait des passages des vieux écrivains italiens. Elle goûtait le jeu de son visage, qui était de style antique et d’expression joviale. Mais elle ne comprenait pas toujours ce qu’il disait. Elle demanda à Jacques :
« Qu’a-t-il dit ? »
« Voulez-vous vraiment savoir ? »
Oui, elle voulait savoir.
« Eh bien, il a dit qu’il serait heureux si les puces de son lit avaient votre forme ! »
Quand elle eut mangé la glace, il lui demanda de retourner à San Michele. C’était si près ! Ils traverseraient la place et découvriraient aussitôt le chef-d’œuvre en pierre. Ils y allèrent. Ils regardèrent le saint Georges et le saint Marc de bronze. Dechartre revit sur le mur la boîte aux lettres, et il se rappela avec une précision douloureuse la petite main gantée qui avait glissé la lettre. Il trouva hideuse cette bouche de cuivre qui avait avalé le secret de Thérèse. Il ne pouvait en détourner les yeux. Toute sa gaieté avait fui. Elle admirait la statue rude de l’évangéliste.
« Il est vrai qu’il a l’air honnête et franc, et il semble que, s’il parlait, il ne sortirait de sa bouche que des paroles de vérité. »
Il répondit amèrement :
« Ce n’est pas une bouche de femme. »
Elle comprit sa pensée, et dit, sur son ton doux :
« Mon ami, pourquoi me dites-vous cela ? Je suis franche. »
« Qu’appelez-vous franche ? Vous savez bien qu’une femme est obligée de mentir. »
Elle hésita. Puis elle dit :
« Une femme est franche quand elle ne ment pas inutilement. »
CHAPITRE XXI. « JE N’AI JAMAIS AIMÉ PERSONNE QUE VOUS ! »
Thérèse était vêtue de gris sombre. Les buissons sur le bord de la terrasse étaient couverts d’étoiles d’argent et, sur les coteaux, les lauriers jetaient leur flamme odoriférante. La coupe de Florence était en fleur.
Vivian Bell marchait, vêtue de blanc, dans le jardin parfumé.
« Voyez-vous, chérie, Florence est vraiment la ville des fleurs, et il n’est pas inapproprié qu’elle ait un lys rouge pour emblème. C’est une fête aujourd’hui, chérie. »
« Une fête, aujourd’hui ? »
« Chérie, ne savez-vous pas que c’est le premier mai ? Vous ne vous êtes pas réveillée ce matin dans un charmant spectacle de fées ? Vous ne célébrez pas la fête des fleurs ? Vous ne vous sentez pas joyeuse, vous qui aimez les fleurs ? Car vous les aimez, mon amour, je le sais : vous êtes très bonne pour elles. Vous m’avez dit qu’elles ressentent la joie et la douleur ; qu’elles souffrent comme nous. »
« Ah ! j’ai dit qu’elles souffrent comme nous ? »
« Oui, vous l’avez dit. C’est leur fête aujourd’hui. Nous devons la célébrer avec les rites consacrés par les vieux peintres. »
Thérèse écoutait sans comprendre. Elle froissait sous son gant une lettre qu’elle venait de recevoir, portant le timbre italien, et ne contenant que ces deux lignes :
« Je loge à l’hôtel Great Britain, Lungarno Acciaoli. Je vous attendrai demain matin. N° 18. »
« Chérie, ne savez-vous pas que c’est la coutume de Florence de célébrer le printemps le premier jour de mai, chaque année ? Alors vous n’avez pas compris le sens du tableau de Botticelli consacré à la fête des fleurs. Autrefois, chérie, le premier mai, toute la ville s’abandonnait à la joie. De jeunes filles, couronnées d’églantines et d’autres fleurs, faisaient un long cortège à travers le Corso, sous des arches, et chantaient des chœurs sur l’herbe nouvelle. Nous ferons comme elles. Nous danserons dans le jardin. »
« Ah, nous danserons dans le jardin ? »
« Oui, chérie ; et je vous apprendrai des pas toscans du XVe siècle qui ont été trouvés dans un manuscrit par M. Morrison, le plus ancien bibliothécaire de Londres. Revenez bientôt, mon amour ; nous mettrons des chapeaux de fleurs et nous danserons. »
« Oui, chère, nous danserons », dit Thérèse.
Et ouvrant la grille, elle courut à travers le petit sentier qui cachait ses pierres sous des buissons de roses. Elle se jeta dans la première voiture qu’elle trouva. Le cocher portait des myosotis sur son chapeau et sur le manche de son fouet :
« Hôtel Great Britain, Lungarno Acciaoli. »
Elle savait où c’était, Lungarno Acciaoli. Elle y était allée au coucher du soleil, et elle avait vu les rayons du soleil sur la surface agitée du fleuve. Puis la nuit était venue, le murmure des eaux dans le silence, les mots et les regards qui l’avaient troublée, le premier baiser de son amant, le commencement d’un amour incomparable. Oh, oui, elle se rappelait Lungarno Acciaoli et le quai au-delà du vieux pont — l’hôtel Great Britain — elle savait : une grande façade de pierre sur le quai. C’était heureux, puisqu’il devait venir, qu’il fût allé là. Il aurait pu tout aussi facilement aller à l’hôtel de la Ville, où était Dechartre. C’était heureux qu’ils ne fussent pas côte à côte dans le même couloir. Lungarno Acciaoli ! Le cadavre qu’ils avaient vu passer était en paix quelque part dans le petit cimetière fleuri.
« Numéro 18. »
C’était une chambre d’hôtel nue, avec un poêle à l’italienne, une série de brosses étalées sur la table, et un indicateur de chemins de fer. Pas un livre, pas un journal. Il était là ; elle voyait la souffrance sur son visage osseux, un regard de fièvre. Cela lui fit une triste impression. Il attendit un moment un mot, un geste ; mais elle n’osa rien faire. Il offrit une chaise. Elle la refusa et resta debout.
« Thérèse, il s’est passé quelque chose que j’ignore. Parle. »
Après un moment de silence, elle répondit, avec une lenteur douloureuse :
« Mon ami, quand j’étais à Paris, pourquoi es-tu parti loin de moi ? »
À la tristesse de son accent, il crut, il voulut croire, à l’expression d’un reproche affectueux. Son visage se colora. Il répondit, ardemment :
« Ah, si j’avais pu prévoir ! Cette partie de chasse — je m’en souciais peu, comme tu peux le penser ! Mais toi — ta lettre, celle du vingt-sept » — il avait le don des dates — « m’a jeté dans une horrible anxiété. Quelque chose est arrivé. Dis-moi tout. »
« Mon ami, j’ai cru que tu avais cessé de m’aimer. »
« Mais maintenant que tu sais le contraire ? »
« Maintenant… »
Elle fit une pause, ses bras tombèrent devant elle et ses mains furent jointes.
Puis, avec une tranquillité affectée, elle continua :
« Eh bien, mon ami, nous nous sommes pris sans savoir. On ne sait jamais. Tu es jeune ; plus jeune que moi, puisque nous sommes du même âge. Tu as, sans doute, des projets pour l’avenir. »
Il la regarda fièrement. Elle continua :
« Ta famille, ta mère, tes tantes, ton oncle le général, ont des projets pour toi. C’est naturel. J’aurais pu devenir un obstacle. Il vaut mieux que je disparaisse de ta vie. Nous garderons un tendre souvenir l’un de l’autre. »
Elle tendit sa main gantée. Il croisa les bras :
« Alors, tu ne veux pas de moi ? Tu m’as rendu heureux, comme aucun autre homme ne l’a jamais été, et tu penses maintenant me mettre de côté ? Vraiment, tu sembles croire que tu en as fini avec moi. Qu’es-tu venue me dire ? Que c’était une liaison, qui se rompt facilement ? Que les gens se prennent, se quittent… eh bien, non ! Tu n’es pas une personne qu’on peut quitter facilement. »
« Oui, dit Thérèse, tu m’avais peut-être donné plus de ton cœur qu’on ne le fait ordinairement dans ces cas-là. J’étais plus qu’un amusement pour toi. Mais, si je ne suis pas la femme que tu croyais que j’étais, si je t’ai trompé, si je suis frivole — tu sais que les gens l’ont dit — eh bien, si je n’ai pas été pour toi ce que j’aurais dû être… »
Elle hésita, et continua sur un ton brave, contrastant avec ce qu’elle disait :
« Si, pendant que j’étais à toi, je me suis égarée ; si j’ai été curieuse ; si je te dis que je n’étais pas faite pour un sentiment sérieux… »
Il l’interrompit :
« Tu ne dis pas la vérité. »
« Non, je ne dis pas la vérité. Et je ne sais pas mentir. Je voulais gâter notre passé. J’avais tort. C’était… tu sais ce que c’était. Mais… »
« Mais ? »
« Je t’ai toujours dit que je n’étais pas sûre de moi. Il y a des femmes, dit-on, qui sont sûres d’elles-mêmes. Je t’avais prévenu que je n’étais pas comme elles. »
Il secoua violemment la tête, comme un animal irrité.
« Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Parle clairement. Il y a quelque chose entre nous. Je ne sais pas quoi. J’exige de savoir ce que c’est. Qu’est-ce que c’est ? »
« Il y a le fait que je ne suis pas une femme sûre d’elle-même, et que tu ne devrais pas compter sur moi. Non, tu ne devrais pas compter sur moi. Je n’avais rien promis — et puis, si j’avais promis, que sont les mots ? »
« Tu ne m’aimes pas. Oh, tu ne m’aimes plus ! Je peux le voir. Mais c’est tant pis pour toi ! Je t’aime. Tu n’aurais pas dû te donner à moi. Ne pense pas que tu puisses te reprendre. Je t’aime et je te garderai. Alors tu pensais que tu pouvais t’en tirer tout doucement ? Écoute un moment. Tu as tout fait pour me faire t’aimer, pour m’attacher à toi, pour me rendre impossible de vivre sans toi.
« Il y a six semaines, tu ne demandais rien de mieux. Tu étais tout pour moi, j’étais tout pour toi. Et maintenant, tu désires soudainement que je ne te connaisse plus ; que tu sois pour moi une étrangère, une dame que l’on rencontre dans le monde. Ah, tu as une belle audace ! Ai-je rêvé ? Tout le passé est un rêve ? J’ai tout inventé ? Oh, il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. Tu m’aimais. Je le sens encore. Eh bien, je n’ai pas changé. Je suis ce que j’étais ; tu n’as rien à te plaindre. Je ne t’ai pas trahie pour d’autres femmes. Ce n’est pas du crédit que je réclame. Je n’aurais pas pu le faire. Quand on t’a connue, on trouve les plus jolies femmes insipides. Je n’ai jamais eu l’idée de te tromper. J’ai toujours agi convenablement envers toi. Pourquoi ne m’aimerais-tu pas ? Réponds ! Parle ! Dis que tu m’aimes encore. Dis-le, puisque c’est vrai. Viens, Thérèse, tu sentiras tout de suite que tu aimes comme tu m’aimais autrefois dans le petit nid où nous étions si heureux. Viens ! »
Il s’approcha d’elle ardemment. Elle, les yeux pleins d’effroi, le repoussa avec une sorte d’horreur.
Il comprit, s’arrêta, et dit :
« Tu as un amant. »
Elle baissa la tête, puis la leva, grave et muette.
Alors il fit un geste comme pour la frapper, et aussitôt recula de honte. Il baissa les yeux et se tut. Les doigts sur les lèvres, et se rongeant les ongles, il vit que sa main avait été piquée par une épingle sur son corsage, et saignait. Il se jeta dans un fauteuil, tira son mouchoir pour essuyer le sang, et resta indifférent et sans pensée.
Elle, le dos à la porte, le visage calme et pâle, le regard vague, arrangea son chapeau avec un soin instinctif. Au bruit, autrefois délicieux, que faisait le froissement de ses jupes, il tressaillit, la regarda, et demanda furieusement :
« Qui est-il ? Je le saurai. »
Elle ne bougea pas. Elle répondit avec une douce fermeté :
« Je t’ai dit tout ce que je peux. Ne demande pas plus ; ce serait inutile. »
Il la regarda avec une expression cruelle qu’elle n’avait jamais vue auparavant.
« Oh, ne me dis pas son nom. Il ne me sera pas difficile de le trouver. »
Elle ne dit pas un mot, attristée pour lui, anxieuse pour un autre, pleine d’angoisse et de crainte, et pourtant sans regret, sans amertume, parce que son âme réelle était ailleurs.
Il eut une vague sensation de ce qui se passait dans son esprit. Dans sa colère de la voir si douce et si sereine, de la trouver belle, et belle pour un autre, il ressentit un désir de la tuer, et il lui cria :
« Va-t’en ! »
Puis, affaibli par cet effort de haine, qui ne lui était pas naturel, il enfouit sa tête dans ses mains et sanglota.
Sa douleur la toucha, lui donna l’espoir de l’apaiser. Elle pensa qu’elle pourrait peut-être le consoler de sa perte. Amicalement et posément, elle s’assit à côté de lui.
« Mon ami, blâme-moi. Je suis à blâmer, mais plus à plaindre. Dédaigne-moi, si tu veux, si l’on peut dédaigner une créature infortunée qui est le jouet de la vie. Enfin, juge-moi comme tu veux. Mais garde pour moi un peu d’amitié dans ta colère, un peu de réminiscence aigre-douce, quelque chose comme ces jours d’automne où il y a du soleil et un vent fort. C’est ce que je mérite. Ne sois pas dur envers l’agréable mais frivole visiteuse qui a passé dans ta vie. Dis-moi adieu comme à une voyageuse qui s’en va on ne sait où, et qui est triste. Il y a tant de tristesse dans la séparation ! Tu étais irrité contre moi il y a un instant. Oh, je ne te le reproche pas. Je souffre seulement pour cela. Réserve un peu de sympathie pour moi. Qui sait ? L’avenir est toujours inconnu. Il est très gris et obscur devant moi. Laisse-moi me dire que j’ai été gentille, simple, franche avec toi, et que tu ne l’as pas oublié. Avec le temps, tu comprendras, tu pardonneras ; aujourd’hui, aie un peu de pitié. »
Il n’écoutait pas ses paroles. Il était apaisé simplement par la caresse de sa voix, dont le ton était limpide et clair. Il s’écria :
« Tu ne l’aimes pas. C’est moi que tu aimes. Alors… »
Elle hésita :
« Ah, dire qui l’on aime ou que l’on n’aime pas n’est pas une chose facile pour une femme, ou du moins pour moi. Je ne sais pas comment font les autres femmes. Mais la vie n’est pas bonne pour moi. Je suis ballottée de-ci de-là par la force des circonstances. »
Il la regarda calmement. Une idée lui vint. Il avait pris une résolution ; il pardonnait, il oubliait, pourvu qu’elle revînt à lui sur-le-champ.
« Thérèse, tu ne l’aimes pas. C’était une erreur, un moment d’oubli, une chose horrible et stupide que tu as faite par faiblesse, par surprise, peut-être par dépit. Jure-moi que tu ne le reverras jamais. »
Il prit son bras :
« Jure-moi ! »
Elle ne dit pas un mot, ses dents étaient serrées, son visage était sombre. Il lui tordit le poignet. Elle s’écria :
« Tu me fais mal ! »
Cependant, il suivait son idée ; il l’entraîna vers la table, sur laquelle, près des brosses, se trouvaient un encrier et plusieurs feuilles de papier à lettres ornées d’une grande vignette bleue, représentant la façade de l’hôtel, avec d’innombrables fenêtres.
« Écris ce que je vais te dicter. J’appellerai quelqu’un pour porter la lettre. »
Et comme elle résistait, il la fit tomber à genoux. Fière et déterminée, elle dit :
« Je ne peux pas, je ne veux pas. »
« Pourquoi ? »
« Parce que… veux-tu savoir ?… parce que je l’aime. »
Brusquement, il la lâcha. S’il avait eu son revolver à portée de main, peut-être l’aurait-il tuée. Mais presque aussitôt sa colère fut amortie par la tristesse ; et maintenant, désespéré, c’était lui qui voulait mourir.
« Est-ce que ce que tu dis est vrai ? Est-ce possible ? »
« Comment le sais-je ? Puis-je le dire ? Est-ce que je comprends ? Ai-je une idée, un sentiment, sur quoi que ce soit ? »
Avec un effort, elle ajouta :
« Suis-je en ce moment consciente de quelque chose hormis ma tristesse et ton désespoir ? »
« Tu l’aimes, tu l’aimes ! Qui est-il, qui est-il, pour que tu l’aimes ? »
Sa surprise le rendait stupide ; il était dans un abîme d’étonnement. Mais ce qu’elle avait dit les séparait. Il n’osait pas se plaindre. Il répétait seulement :
« Tu l’aimes, tu l’aimes ! Mais qu’est-ce qu’il t’a fait, qu’est-ce qu’il a dit, pour te faire l’aimer ? Je te connais. Je ne t’ai pas dit à chaque fois que tes idées me choquaient. Je parierais qu’il n’est même pas un homme du monde. Et tu crois qu’il t’aime ? Tu le crois ? Eh bien, tu te trompes. Il ne t’aime pas. Tu le flattes, simplement. Il te quittera à la première occasion. Quand il t’aura compromise, il t’abandonnera. L’année prochaine, les gens diront de toi : « Elle n’est pas du tout exclusive. » Je plains ton père ; c’est un de mes amis, et il connaîtra ta conduite. Tu ne peux pas espérer le tromper. »
Elle écoutait, humiliée mais consolée, pensant à quel point elle aurait souffert si elle l’avait trouvé généreux.
Dans sa simplicité, il la dédaignait sincèrement. Ce dédain la soulageait.
« Comment la chose est-elle arrivée ? Tu peux me le dire. »
Elle haussa les épaules avec tant de pitié qu’il n’osa pas continuer. Il redevint méprisant.
« Imagines-tu que je t’aiderai à sauver les apparences, que je reviendrai chez toi, que je continuerai à rendre visite à ton mari ? »
« Je pense que tu continueras à faire ce qu’un gentleman doit faire. Je ne te demande rien. J’aurais aimé conserver de toi le souvenir d’un excellent ami. Je pensais que tu pourrais être indulgent et gentil avec moi, mais ce n’est pas possible. Je vois que les amants ne se séparent jamais aimablement. Plus tard, tu me jugeras mieux. Adieu ! »
Il la regarda. Maintenant, son visage exprimait plus de douleur que de colère. Elle n’avait jamais vu ses yeux aussi secs et aussi noirs. Il semblait qu’il eût vieilli d’une heure.
« Je préfère te le dire à l’avance. Il me sera impossible de te revoir. Tu n’es pas une femme que l’on peut rencontrer après avoir été aimé par elle. Tu n’es pas comme les autres. Tu as un poison qui t’est propre, que tu m’as donné, et que je sens en moi, dans mes veines. Pourquoi t’ai-je connue ? »
Elle le regarda avec bienveillance.
« Adieu ! Dis-toi que je ne suis pas digne d’être autant regrettée. »
Puis, quand il vit qu’elle posait la main sur le loquet de la porte, quand il sentit à ce geste qu’il allait la perdre, qu’il ne l’aurait plus jamais, il cria. Il oublia tout. Il ne resta en lui que le sentiment hébété d’un grand malheur accompli, d’une calamité irréparable. Et du fond de sa stupeur, un désir monta. Il désirait posséder encore la femme qui le quittait et qui ne reviendrait jamais. Il l’attira à lui. Il la désirait, avec toute la force de sa nature animale. Elle résista avec toute la force de sa volonté, qui était libre et aux aguets. Elle se dégagea, froissée, déchirée, sans même avoir eu peur.
Il comprit que tout était inutile ; il réalisa qu’elle n’était plus pour lui, parce qu’elle appartenait à un autre. Comme sa souffrance revenait, il la poussa hors de la porte.
Elle resta un moment dans le couloir, attendant fièrement un mot.
Mais il cria encore : « Va-t’en ! » et ferma violemment la porte.
Sur la Via Alfieri, elle vit à nouveau le pavillon au fond de la cour où poussaient des herbes pâles. Elle le trouva silencieux et tranquille, fidèle, avec ses chèvres et ses nymphes, aux amants du temps de la grande-duchesse Élisa. Elle se sentit aussitôt libérée du monde douloureux et brutal, et transportée dans des époques où elle n’avait pas connu la tristesse de la vie. Au pied de l’escalier, dont les marches étaient couvertes de roses, Dechartre attendait. Elle se jeta dans ses bras. Il la porta inerte, comme un trophée précieux devant lequel il était devenu livide et tremblant. Elle goûta, les paupières mi-closes, la superbe humiliation d’être une belle proie. Sa fatigue, sa tristesse, son dégoût du jour, la réminiscence de la violence, sa liberté retrouvée, le besoin d’oublier, des restes d’effroi, tout vivifiait, éveillait sa tendresse. Elle passa ses bras autour du cou de son amant.
Ils étaient gais comme des enfants. Ils riaient, disaient des riens, jouaient, mangeaient des citrons, des oranges et d’autres fruits entassés près d’eux sur des plats peints. Ses lèvres, entrouvertes, montraient ses dents brillantes. Elle demanda, avec une anxiété coquette, s’il n’était pas désillusionné après le beau rêve qu’il avait fait d’elle.
Dans la lumière caressante du jour, pour la jouissance de laquelle il avait pris ses dispositions, il la contemplait avec une joie juvénile. Il l’accablait de louanges et de baisers. Ils s’oubliaient dans des caresses, dans des querelles amicales, dans des regards heureux.
Il lui demanda comment une petite marque rouge sur sa tempe était arrivée là. Elle répondit qu’elle avait oublié ; que ce n’était rien. Elle mentait à peine ; elle avait vraiment oublié.
Ils se rappelaient l’un à l’autre leur courte mais belle histoire, toute leur vie, qui commençait au jour où ils s’étaient rencontrés.
« Tu sais, sur la terrasse, le lendemain de ton arrivée, tu m’as dit des choses vagues. J’ai deviné que tu m’aimais. »
« J’avais peur de te paraître stupide. »
« Tu l’étais, un peu. C’était mon triomphe. Cela me rendait impatiente de te voir si peu troublé près de moi. Je t’aimais avant que tu ne m’aimes. Oh, je n’en rougis pas ! »
Il lui donna un verre d’Asti. Mais il y avait une bouteille de Trasimène. Elle voulut y goûter, en souvenir du lac qu’elle avait vu silencieux et beau, la nuit, dans sa coupe d’opale. C’était lors de sa première visite en Italie, six ans auparavant.
Il la gronda d’avoir découvert la beauté des choses sans son aide.
Elle dit :
« Sans toi, je ne savais rien voir. Pourquoi n’es-tu pas venu vers moi plus tôt ? »
Il ferma ses lèvres avec un baiser. Puis elle dit :
« Oui, je t’aime ! Oui, je n’ai jamais aimé personne que toi ! »
CHAPITRE XXII. UNE RENCONTRE À LA GARE
Le Ménil avait écrit : « Je pars demain soir à sept heures. Retrouve-moi à la gare. »
Elle était allée à sa rencontre. Elle le vit en long manteau et cape, précis et calme, devant les omnibus de l’hôtel. Il dit seulement :
« Ah, tu es venue. »
« Mais, mon ami, tu m’as appelée. »
Il n’avoua pas qu’il avait écrit dans l’espoir absurde qu’elle l’aimerait encore et que le reste serait oublié, ou qu’elle lui dirait : « Ce n’était qu’un essai de ton amour. »
Si elle l’avait dit, il l’aurait cru, cependant.
Étonné parce qu’elle ne parlait pas, il dit, sèchement :
« Qu’as-tu à me dire ? Ce n’est pas à moi de parler, mais à toi. Je n’ai pas d’explications à te donner. Je n’ai pas à justifier une trahison. »
« Mon ami, ne sois pas cruel, ne sois pas ingrat. C’est ce que j’avais à te dire. Et je dois répéter que je te quitte avec la tristesse d’une véritable amie. »
« Est-ce tout ? Va dire cela à l’autre homme. Cela l’intéressera plus que cela ne m’intéresse. »
« Tu m’as appelée, et je suis venue ; ne me le fais pas regretter. »
« Je suis désolé de t’avoir dérangée. Tu pourrais sans doute trouver un meilleur emploi de ton temps. Je ne te retiens pas. Rejoins-le, puisque tu es impatiente de le faire. »
À la pensée que ses mots malheureux exprimaient un moment de douleur humaine éternelle, et que la tragédie avait illustré bien des chagrins semblables, elle ressentit toute la tristesse et l’ironie de la situation, qu’une moue de ses lèvres trahissait. Il crut qu’elle riait.
« Ne ris pas ; écoute-moi. L’autre jour, à l’hôtel, j’ai voulu te tuer. J’ai été si près de le faire que maintenant je sais ce que j’ai évité. Je ne le ferai pas. Tu peux rester tranquille. À quoi bon ? Comme je veux garder les apparences, je viendrai te voir à Paris. Il m’attristera d’apprendre que tu ne peux pas me recevoir. Je verrai ton mari, je verrai ton père aussi. Ce sera pour leur dire adieu, car j’ai l’intention de faire un long voyage. Adieu, Madame ! »
Au moment où il lui tournait le dos, Thérèse vit Miss Bell et le prince Albertinelli sortir de la gare de marchandises vers elle. Le prince était très beau. Vivian marchait à ses côtés avec la légèreté d’une joie chaste.
« Oh, chérie, quelle agréable surprise de te trouver ici ! Le prince et moi avons vu, à la douane, la nouvelle cloche, qui vient d’arriver. »
« Ah, la cloche est arrivée ? »
« Elle est ici, chérie, la cloche de Ghiberti. Je l’ai vue dans sa cage de bois. Elle ne sonnait pas, parce qu’elle était prisonnière. Mais elle aura un campanile dans ma maison de Fiesole. »
« Quand elle sentira l’air de Florence, elle sera heureuse de laisser entendre sa voix d’argent. Visitée par les colombes, elle sonnera pour toutes nos joies et pour toutes nos souffrances. Elle sonnera pour vous, pour moi, pour le Prince, pour la bonne Madame Marmet, pour Monsieur Choulette, pour tous nos amis. »
« Ma chère, les cloches ne sonnent jamais pour les vraies joies et pour les vraies souffrances. Les cloches sont d’honnêtes fonctionnaires, qui ne connaissent que les sentiments officiels. »
« Oh, chérie, vous vous trompez fort. Les cloches connaissent les secrets des âmes ; elles savent tout. Mais je suis bien aise de vous trouver ici. Je sais, ma chère, pourquoi vous êtes venue à la gare. Votre femme de chambre vous a trahie. Elle m’a dit que vous attendiez une robe rose qui tardait à venir et que vous étiez fort impatiente. Mais ne vous laissez pas troubler par cela. Vous êtes toujours belle, ma chère. »
Elle fit monter Madame Martin dans sa voiture.
« Venez, vite, chérie ; Monsieur Jacques Dechartre dîne à la maison ce soir, et je ne voudrais pas le faire attendre. »
Et tandis qu’elles traversaient le silence de la nuit, par les sentiers pleins du frais parfum des fleurs sauvages, elle dit :
« Voyez-vous là-bas, chérie, les quenouilles noires des Parques, les cyprès du cimetière ? C’est là que je veux dormir. »
Mais Thérèse pensait avec anxiété : « Ils l’ont vu. L’ont-ils reconnu ? Je ne crois pas. L’endroit était sombre et n’avait que de petites lumières aveuglantes. L’a-t-elle connu ? Je ne me rappelle pas si elle l’a vu chez moi l’an dernier. »
Ce qui l’inquiétait, c’était un sourire sournois sur le visage du Prince.
« Chérie, voulez-vous une place près de moi dans ce cimetière rustique ? Reposerons-nous côte à côte sous un peu de terre et beaucoup de ciel ? Mais j’ai tort de vous adresser une invitation que vous ne pouvez accepter. Il ne vous sera pas permis de dormir votre sommeil éternel au pied de la colline de Fiesole, ma chère. Vous devez reposer à Paris, dans un beau tombeau, aux côtés du Comte Martin-Bellevue. »
« Pourquoi ? Croyez-vous, chère, que la femme doive être unie à son mari même après la mort ? »
« Certes, elle le doit, chérie. Le mariage est pour le temps et pour l’éternité. Ne connaissez-vous pas l’histoire d’un jeune couple qui s’aimait dans la province d’Auvergne ? Ils moururent presque en même temps, et furent placés dans deux tombes séparées par un chemin. Mais chaque nuit, un buisson d’églantier jetait d’une tombe à l’autre ses branches fleuries. Les deux cercueils durent être enterrés ensemble. »
Quand elles eurent passé la Badia, elles virent une procession monter le flanc de la colline. Le vent soufflait sur les cierges portés dans des chandeliers de bois doré. Les jeunes filles des congrégations, vêtues de blanc et de bleu, portaient des bannières peintes. Puis venait un petit Saint Jean, blond, frisé, nu, sous une toison d’agneau qui laissait voir ses bras et ses épaules ; et une Sainte Marie-Madeleine, âgée de sept ans, couronnée seulement de ses ondes de cheveux dorés. Les gens de Fiesole suivaient. La Comtesse Martin reconnut Choulette parmi eux. Un cierge dans une main, un livre dans l’autre, et des lunettes bleues au bout du nez, il chantait. Sa barbe inculte montait et descendait au rythme du cantique. Dans la dureté des ombres et des lumières qui jouaient sur son visage, il avait un air qui suggérait un moine solitaire capable d’accomplir un siècle de pénitence.
« Comme il est amusant ! » dit Thérèse. « Il fait un spectacle de lui-même pour lui-même. C’est un grand artiste. »
« Chérie, pourquoi voulez-vous insister sur le fait que Monsieur Choulette n’est pas un homme pieux ? Pourquoi ? Il y a beaucoup de joie et beaucoup de beauté dans la foi. Les poètes le savent. Si Monsieur Choulette n’avait pas la foi, il ne pourrait pas écrire les admirables vers qu’il compose. »
« Et vous, chère, avez-vous la foi ? »
« Oh, oui ; je crois en Dieu et en la parole du Christ. »
Maintenant, les bannières et les voiles blancs avaient disparu sur la route. Mais on pouvait voir sur le crâne chauve de Choulette la flamme du cierge réfléchie en rayons d’or.
Dechartre, cependant, attendait seul dans le jardin. Thérèse le trouva reposant sur le balcon de la terrasse où il avait ressenti les premières souffrances de l’amour. Tandis que Miss Bell et le Prince tentaient de fixer un emplacement approprié pour le campanile, Dechartre conduisit sa bien-aimée sous les arbres.
« Vous m’aviez promis que vous seriez dans le jardin quand je viendrais. Je vous attends depuis une heure, qui a semblé éternelle. Vous ne deviez pas sortir. Votre absence m’a surpris et attristé. »
Elle répondit vaguement qu’elle avait été contrainte d’aller à la gare, et que Miss Bell l’avait ramenée dans la voiture.
Il lui demanda pardon pour son inquiétude, mais tout l’alarmait. Son bonheur lui faisait peur.
Ils étaient déjà à table quand Choulette apparut, avec le visage d’un satyre antique. Une joie terrible brillait dans ses yeux phosphorescents. Depuis son retour d’Assise, il ne vivait qu’au milieu des pauvres, buvait du chianti toute la journée avec des filles et des artisans à qui il enseignait la beauté de la joie et de l’innocence, l’avènement de Jésus-Christ, et l’imminente abolition des impôts et du service militaire. Au début de la procession, il avait rassemblé des vagabonds dans les ruines du théâtre romain, et leur avait adressé, dans une langue macaronique, mi-française et mi-toscane, un sermon qu’il prenait plaisir à répéter :
« Les rois, les sénateurs et les juges ont dit : “La vie des nations est en nous.” Eh bien, ils mentent ; et ils sont le cercueil disant : “Je suis le berceau.”
« La vie des nations est dans les récoltes des champs jaunissant sous l’œil du Seigneur. Elle est dans les vignes, et dans les sourires et les larmes dont le ciel baigne les fruits sur les arbres.
« La vie des nations n’est pas dans les lois, qui furent faites par les riches et les puissants pour la préservation de la richesse et du pouvoir.
« Les chefs des royaumes et des républiques ont dit dans leurs livres que le droit des peuples est le droit de la guerre, et ils ont glorifié la violence. Et ils rendent les honneurs aux conquérants, et ils élèvent sur les places publiques des statues à l’homme et au cheval victorieux. Mais on n’a pas le droit de tuer ; c’est la raison pour laquelle l’homme juste ne tirera pas de l’urne un numéro qui l’enverra à la guerre. Le droit n’est pas de flatter la folie et les crimes d’un prince élevé sur un royaume ou sur une république ; et c’est la raison pour laquelle l’homme juste ne paiera pas d’impôts et ne donnera pas d’argent aux publicains. Il jouira en paix du fruit de son travail, et il fera son pain avec le blé qu’il a semé, et il mangera les fruits des arbres qu’il a taillés. »
« Ah, Monsieur Choulette, » dit le Prince Albertinelli, gravement, « vous avez raison de vous intéresser à l’état de nos malheureux champs, qu’épuisent les impôts. Quel fruit peut-on tirer d’un sol taxé à trente-trois pour cent de son revenu net ? Le maître et les serviteurs sont la proie des publicains. »
Dechartre et Madame Martin furent frappés par l’inattendue sincérité de son accent.
Il ajouta :
« J’aime le Roi. Je suis sûr de ma loyauté, mais les malheurs des paysans m’émeuvent. »
La vérité était qu’il poursuivait avec obstination un seul but : rétablir le domaine du Casentino que son père, le Prince Carlo, officier de Victor-Emmanuel, avait laissé dévorer par les usuriers. Sa douceur affectée cachait son entêtement. Il n’avait que des vices utiles. C’est pour devenir un grand propriétaire terrien toscan qu’il avait fait le commerce des tableaux, vendu les célèbres plafonds de son palais, fait la cour à de riches femmes âgées, et, enfin, recherché la main de Miss Bell, qu’il savait habile à gagner de l’argent et exercée à l’art de la tenue de maison. Il aimait réellement les paysans. Les ardentes louanges de Choulette, qu’il comprenait vaguement, éveillaient cette affection en lui. Il s’oublia assez pour exprimer sa pensée :
« Dans un pays où le maître et les serviteurs forment une seule famille, le sort des uns dépend de celui des autres. Les impôts nous dépouillent. Comme ils sont bons, nos fermiers ! Ce sont les meilleurs hommes du monde pour labourer la terre. »
Madame Martin confessa qu’elle ne l’aurait pas cru. Le pays de Lombardie seul lui semblait bien cultivé. La Toscane lui apparaissait comme un beau verger sauvage.
Le Prince répondit, en souriant, que peut-être elle ne parlerait pas ainsi si elle lui avait fait l’honneur de visiter ses fermes du Casentino, bien que celles-ci eussent souffert de longs et ruineux procès. Elle y aurait vu ce qu’est réellement un paysage italien.
« Je prends grand soin de mon domaine. J’en revenais ce soir quand j’ai eu le double plaisir de trouver à la gare Miss Bell, qui s’y était rendue pour chercher sa cloche de Ghiberti, et vous, Madame, qui discutiez avec un ami de Paris. »
Il avait l’idée qu’il lui serait désagréable de l’entendre parler de cette rencontre. Il regarda autour de la table, et vit l’expression d’anxieuse surprise que Dechartre ne pouvait contenir. Il insista :
« Pardonnez, Madame, chez un rustre, une certaine prétention à connaître quelque chose du monde. Dans l’homme qui vous parlait, j’ai reconnu un Parisien, parce qu’il avait un air anglais ; et tandis qu’il affectait de la raideur, il montrait une aisance parfaite et une vivacité particulière. »
« Oh, » dit Thérèse, négligemment, « je ne l’ai pas vu depuis longtemps. J’ai été fort surprise de le rencontrer à Florence au moment de son départ. »
Elle regarda Dechartre, qui affectait de ne pas écouter.
« Je connais ce monsieur, » dit Miss Bell. « C’est Monsieur Le Ménil. J’ai dîné deux fois avec lui chez Madame Martin, et il m’a fort bien parlé. Il a dit qu’il aimait le football ; qu’il avait introduit le jeu en France, et que maintenant le football est tout à fait à la mode. Il m’a aussi raconté ses aventures de chasse. Il aime les animaux. J’ai observé que les chasseurs aiment les animaux. Je vous assure, chérie, que Monsieur Le Ménil parle admirablement des lièvres. Il connaît leurs habitudes. Il m’a dit que c’était un plaisir de les regarder danser au clair de lune dans les plaines. Il m’a assuré qu’ils étaient très intelligents, et qu’il avait vu un vieux lièvre, poursuivi par des chiens, forcer un autre lièvre à sortir de la piste pour tromper les chasseurs. Chérie, Monsieur Le Ménil vous a-t-il jamais parlé des lièvres ? »
Thérèse répondit qu’elle ne savait pas, et qu’elle trouvait les chasseurs ennuyeux.
Miss Bell s’exclama. Elle ne pensait pas que M. Le Ménil fût jamais ennuyeux quand il parlait des lièvres qui dansaient au clair de lune dans les plaines et parmi les vignes. Elle voudrait élever un lièvre, comme Phanion.
« Chérie, vous ne connaissez pas Phanion. Oh, je suis sûre que Monsieur Dechartre la connaît. Elle était belle, et chère aux poètes. Elle vivait dans l’île de Cos, près d’un vallon qui, couvert de citronniers, descendait vers la mer bleue. Et l’on dit qu’elle regardait les vagues bleues. J’ai raconté l’histoire de Phanion à Monsieur Le Ménil, et il a été très heureux de l’entendre. Elle avait reçu d’un chasseur un petit lièvre aux longues oreilles. Elle le tenait sur ses genoux et le nourrissait de fleurs printanières. Il aimait Phanion et oubliait sa mère. Il mourut avant d’avoir mangé trop de fleurs. Phanion se lamenta de sa perte. Elle l’enterra dans la plantation de citronniers, dans une tombe qu’elle pouvait voir depuis son lit. Et l’ombre du petit lièvre fut consolée par les chants des poètes. »
La bonne Madame Marmet dit que M. Le Ménil plaisait par ses manières élégantes et discrètes, que les jeunes gens ne pratiquent plus. Elle aurait aimé le voir. Elle voulait qu’il fît quelque chose pour elle.
« Ou, plutôt, pour mon neveu, » dit-elle. « Il est capitaine d’artillerie, et ses chefs l’aiment. Son colonel a été longtemps sous les ordres de l’oncle de Monsieur Le Ménil, le Général La Briche. Si Monsieur Le Ménil voulait demander à son oncle d’écrire au Colonel Faure en faveur de mon neveu, je lui en serais reconnaissante. Mon neveu n’est pas un étranger pour Monsieur Le Ménil. Ils se sont rencontrés l’an dernier au bal masqué que le Capitaine de Lassay a donné à l’hôtel, à Caen. »
Madame Marmet baissa les yeux et ajouta :
« Les invités, naturellement, n’étaient pas des femmes du monde. Mais on dit que certaines d’entre elles étaient fort jolies. Elles venaient de Paris. Mon neveu, qui m’a donné ces détails, était déguisé en cocher. Monsieur Le Ménil était déguisé en Hussard de la Mort, et il a eu beaucoup de succès. »
Miss Bell dit qu’elle regrettait de ne pas avoir su que M. Le Ménil était à Florence. Certes, elle l’aurait invité à venir à Fiesole.
Dechartre resta sombre et distant pendant le reste du dîner : et quand, au moment de partir, Thérèse lui tendit la main, elle sentit qu’il évitait de la presser dans la sienne.
LIVRE 3.
CHAPITRE XXIII. « ON N’EST JAMAIS BON QUAND ON EST AMOUREUX »
Le lendemain, dans le pavillon caché de la Via Alfieri, elle le trouva préoccupé. Elle tenta de le distraire avec une ardeur gaie, avec la douceur d’une intimité pressante, avec une superbe humilité. Mais il resta sombre. Il avait toute la nuit médité, travaillé sur sa tristesse, et l’avait reconnue. Il avait trouvé des raisons de souffrir. Sa pensée avait réuni la main qui glissait une lettre dans la boîte aux lettres devant le bronze de San Marco et le redoutable inconnu qui avait été vu à la gare. Maintenant Jacques Dechartre donnait un visage et un nom à la cause de sa souffrance. Dans le fauteuil de la grand-mère où Thérèse s’était assise le jour de son accueil, et qu’elle lui avait cette fois offert, il était assailli d’images douloureuses ; tandis qu’elle, penchée sur l’un de ses bras, l’enveloppait de son étreinte chaude et de son cœur aimant. Elle devinait trop bien ce qu’il souffrait pour le lui demander simplement.
Afin de le ramener à des idées plus plaisantes, elle rappela les secrets de la pièce où ils se trouvaient et les souvenirs de leurs promenades à travers la ville. Elle était gracieusement familière.
« La petite cuillère que vous m’avez donnée, la petite cuillère au lys rouge, je l’utilise pour mon thé le matin. Et je sais, au plaisir que j’éprouve à la voir quand je m’éveille, combien je vous aime. »
Puis, comme il répondait seulement par des phrases tristes et évasives, elle dit :
« Je suis près de vous, mais vous ne vous souciez pas de moi. Vous êtes préoccupé par quelque idée que je ne sonde pas. Pourtant je suis vivante, et une idée n’est rien. »
« Une idée n’est rien ? Le croyez-vous ? On peut être misérable ou heureux pour une idée ; on peut vivre et on peut mourir pour une idée. Eh bien, je pense. »
« À quoi pensez-vous ? »
« Pourquoi demandez-vous ? Vous savez très bien que je pense à ce que j’ai entendu hier soir, que vous m’aviez caché. Je pense à votre rencontre à la gare, qui n’était pas due au hasard, mais qu’une lettre avait causée, une lettre glissée — rappelez-vous ! — dans la boîte de San Michele. Oh, je ne vous en fais pas le reproche. Je n’en ai pas le droit. Mais pourquoi vous êtes-vous donnée à moi si vous n’étiez pas libre ? »
Elle pensa qu’elle devait dire un mensonge.
« Vous voulez parler de quelqu’un que j’ai rencontré à la gare hier ? Je vous assure que c’était la rencontre la plus ordinaire du monde. »
Il fut douloureusement impressionné par le fait qu’elle n’osait pas nommer celui dont elle parlait. Lui-même évitait de prononcer ce nom.
« Thérèse, n’était-il pas venu pour vous ? Vous ne saviez pas qu’il était à Florence ? Il n’est rien de plus pour vous qu’un homme que vous rencontrez dans le monde ? Il n’est pas celui qui, en son absence, vous faisait dire : “Je ne peux pas” ? Il n’est rien pour vous ? »
Elle répondit résolument :
« Il vient chez moi parfois. Il m’a été présenté par le Général Larivière. Je n’ai rien d’autre à vous dire à son sujet. Je vous assure qu’il n’est d’aucun intérêt pour moi, et je ne peux concevoir ce qui peut être dans votre esprit à son sujet. »
Elle ressentit une sorte de satisfaction à répudier l’homme qui avait insisté contre elle, avec tant de dureté et de violence, sur ses droits de propriété. Mais elle était pressée de sortir de son chemin tortueux. Elle se leva et regarda son amant, avec des yeux beaux, tendres et graves.
« Écoutez-moi : le jour où je vous ai donné mon cœur, ma vie fut vôtre tout entière. Si un doute ou un soupçon vous vient, interrogez-moi. Le présent est à vous, et vous savez bien qu’il n’y a que vous, vous seul, en lui. Quant à mon passé, si vous saviez quel néant c’était, vous seriez heureux. Je ne pense pas qu’une autre femme faite comme je l’étais, pour aimer, vous aurait apporté un esprit plus neuf à l’amour que le mien. Cela, je vous le jure. Les années qui furent passées sans vous — je ne vivais pas ! Ne parlons pas d’elles. Il n’y a rien en elles dont je doive avoir honte. Les regretter est une autre affaire. Je regrette de vous avoir connu si tard. Pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt ? Vous auriez pu me connaître il y a cinq ans aussi facilement qu’aujourd’hui. Mais, croyez-moi, nous ne devrions pas nous fatiguer à parler du temps qui s’est enfui. Rappelez-vous Lohengrin. Si vous m’aimez, je suis pour vous comme le chevalier du cygne. Je n’ai rien demandé de vous. J’ai voulu ne rien savoir. Je ne vous ai pas fait de reproches au sujet de Mademoiselle Jeanne Tancrède. J’ai vu que vous m’aimiez, que vous souffriez, et c’était assez — parce que je vous aimais. »
« Une femme ne peut pas être jalouse de la même manière qu’un homme, ni ressentir ce qui nous fait souffrir. »
« Je ne sais pas cela. Pourquoi ne le pourrait-elle pas ? »
« Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas, dans le sang, dans la chair d’une femme, cette absurde et généreuse furie de propriété, cet instinct primitif dont l’homme a fait un droit. L’homme est le dieu qui veut sa compagne pour lui tout seul. Depuis des temps immémoriaux, la femme est habituée à partager l’amour des hommes. C’est le passé, l’obscur passé, qui détermine nos passions. Nous sommes déjà si vieux quand nous naissons ! La jalousie, pour une femme, n’est qu’une blessure à son propre amour-propre. Pour un homme, c’est une torture aussi profonde que la souffrance morale, aussi continue que la souffrance physique. Vous en demandez la raison ? Parce que, malgré ma soumission et mon respect, malgré l’alarme que vous me causez, vous êtes la matière et je suis l’idée ; vous êtes la chose et je suis l’esprit ; vous êtes l’argile et je suis l’artisan. Ne vous plaignez pas de cela. Près de la parfaite amphore, entourée de guirlandes, qu’est-ce que le potier rude et humble ? L’amphore est tranquille et belle ; il est misérable ; il est tourmenté ; il veut ; il souffre ; car vouloir, c’est souffrir. Oui, je suis jaloux. Je sais ce qu’il y a dans ma jalousie. Quand je l’examine, j’y trouve des préjugés héréditaires, une fatuité sauvage, une susceptibilité maladive, un mélange de la plus rude violence et de la plus cruelle faiblesse, une révolte imbécile et méchante contre les lois de la vie et de la société. Mais il n’importe que je sache ce qu’elle est : elle existe et elle me tourmente. Je suis le chimiste qui, étudiant les propriétés d’un acide qu’il a bu, sait comment il était combiné et quels sels le forment. Néanmoins, l’acide le brûle, et le brûlera jusqu’à l’os. »
« Mon amour, vous êtes absurde. »
« Oui, je suis absurde. Je le sens mieux que vous-même ne le sentez. Désirer une femme dans tout l’éclat de sa beauté et de son esprit, maîtresse d’elle-même, qui sait et qui ose ; plus belle en cela et plus désirable, et dont le choix est libre, volontaire, délibéré ; la désirer, l’aimer pour ce qu’elle est, et souffrir parce qu’elle n’est pas une candeur puérile ou une pâle innocence, ce qui serait choquant en elle s’il était possible de les y trouver ; lui demander à la fois d’être elle-même et de ne l’être pas ; l’adorer telle que la vie l’a faite, et regretter amèrement que la vie, qui l’a faite si belle, l’ait touchée… Oh, c’est absurde ! Je vous aime ! Je vous aime avec tout ce que vous m’apportez de sensations, d’habitudes, avec tout ce qui vient de vos expériences, avec tout ce qui vient de lui, peut-être, d’eux… qu’en sais-je ? Ces choses sont mon délice et elles sont mon supplice. Il doit y avoir un sens profond dans l’idiotie publique qui dit qu’un amour comme le nôtre est coupable. La joie est coupable quand elle est immense. C’est la raison pour laquelle je souffre, ma bien-aimée. »
Elle s’agenouilla devant lui, prit ses mains et l’attira vers elle.
« Je ne veux pas que vous souffriez ; je ne le permettrai pas. Ce serait folie. Je vous aime, et je n’ai jamais aimé personne que vous. Vous pouvez me croire ; je ne mens pas. »
Il baisa son front.
« Si vous me trompiez, ma chère, je ne vous en reprocherais rien ; au contraire, je vous en serais reconnaissant. Rien n’est si légitime, si humain, que de tromper la douleur. Que deviendrions-nous si les femmes n’avaient pas pour nous la pitié du mensonge ? Mentez, ma bien-aimée, mentez par charité. Donnez-moi le rêve qui colore la noire tristesse. Mentez ; n’ayez aucun scrupule. Vous n’ajouterez qu’une illusion de plus à l’illusion de l’amour et de la beauté. »
Il soupira :
« Oh, le bon sens, la sagesse commune ! »
Elle lui demanda ce qu’il voulait dire, et ce qu’était la sagesse commune. Il répondit que c’était un proverbe sensé, mais brutal, qu’il valait mieux ne pas répéter.
« Répétez-le tout de même. »
« Vous voulez que je vous le dise : “Les lèvres baisées ne perdent pas leur fraîcheur.” »
Et il ajouta :
« Il est vrai que l’amour préserve la beauté, et que la beauté des femmes se nourrit de caresses comme les abeilles se nourrissent de fleurs. »
Elle déposa sur ses lèvres un gage dans un baiser.
« Je vous jure que je n’ai jamais aimé personne que vous. Oh, non, ce ne sont pas les caresses qui ont préservé les quelques charmes que je suis heureuse d’avoir pour vous les offrir. Je vous aime ! Je vous aime ! »
Mais il se souvenait encore de la lettre tombée dans la boîte aux lettres, et de l’inconnu rencontré à la gare.
« Si vous m’aimiez vraiment, vous n’aimeriez que moi. »
Elle se leva, indignée :
« Alors vous croyez que j’en aime un autre ? Ce que vous dites est monstrueux. Est-ce là ce que vous pensez de moi ? Et vous dites que vous m’aimez ! Je vous plains, parce que vous êtes fou. »
« C’est vrai, je suis fou. »
Elle, à genoux, enveloppa de ses paumes souples ses tempes et ses joues. Il redit qu’il était fou de s’inquiéter d’une rencontre fortuite et banale. Elle le força à la croire, ou plutôt, à oublier. Il ne vit ni ne sut plus rien. Son amertume et sa colère évanouies ne lui laissèrent que le dur désir de tout oublier, de lui faire tout oublier.
Elle lui demanda pourquoi il était triste.
« Vous étiez heureux il y a un instant. Pourquoi ne l’êtes-vous plus maintenant ? »
Et comme il secouait la tête sans rien dire :
« Parlez ! J’aime mieux vos plaintes que votre silence. »
Alors il dit :
« Vous voulez savoir ? Ne soyez pas fâchée. Je souffre maintenant plus que jamais, parce que je sais maintenant ce que vous êtes capable de donner. »
Elle se retira brusquement de ses bras et, les yeux pleins de douleur et de reproche, dit :
« Vous pouvez croire que j’ai jamais été pour un autre ce que je suis pour vous ! Vous me blessez dans mon sentiment le plus susceptible, dans mon amour pour vous. Je ne vous pardonne pas cela. Je vous aime ! Je n’ai jamais aimé personne si ce n’est vous. Je n’ai jamais souffert si ce n’est par vous. Soyez content. Vous me faites beaucoup de mal. Comment pouvez-vous être si méchant ? »
« Thérèse, on n’est jamais bon quand on est amoureux. »
Elle resta longtemps immobile et rêveuse. Son visage s’empourpra, et une larme monta à ses yeux.
« Thérèse, vous pleurez ! »
« Pardonnez-moi, mon cœur, c’est la première fois que j’aime et que je suis vraiment aimée. J’ai peur. »
CHAPITRE XXIV. L’AMBITION DE CHOULETTE
Tandis que le roulement des malles arrivant remplissait la villa Bell ; tandis que Pauline, chargée de paquets, descendait légèrement les marches ; tandis que la bonne Madame Marmet, avec une tranquille vigilance, surveillait tout ; et tandis que Miss Bell achevait de s’habiller dans sa chambre, Thérèse, vêtue de gris, se reposant sur la terrasse, regardait encore une fois la Cité des Fleurs.
Elle avait décidé de rentrer chez elle. Son mari la rappelait dans chacune de ses lettres. Si, comme il le lui demandait, elle retournait à Paris dans les premiers jours de mai, ils pourraient donner deux ou trois dîners, suivis de réceptions. Son groupe politique était soutenu par l’opinion publique. La marée le poussait, et Garain pensait que le salon de la comtesse Martin pourrait exercer une excellente influence sur l’avenir du pays. Ces raisons ne l’émouvaient guère ; mais elle éprouvait le désir d’être agréable à son mari. Elle avait reçu la veille une lettre de son père, monsieur Montessuy, qui, sans partager les vues politiques de son gendre et sans donner aucun conseil à sa fille, insinuait que le monde commençait à jaser du mystérieux séjour de la comtesse Martin à Florence parmi les poètes et les artistes. La villa Bell prenait, de loin, un air de fantaisie sentimentale. Elle sentait elle-même qu’elle était trop étroitement observée à Fiesole. Madame Marmet l’agaçait. Le prince Albertinelli l’inquiétait. Les rencontres dans le pavillon de la Via Alfieri étaient devenues difficiles et dangereuses. Le professeur Arrighi, que le prince rencontrait souvent, l’avait vue une nuit alors qu’elle traversait les rues désertes appuyée sur Dechartre. Le professeur Arrighi, auteur d’un traité sur l’agriculture, était le plus aimable des sages. Il avait tourné son beau visage héroïque, et dit, seulement le lendemain, à la jeune femme : « Autrefois, je pouvais discerner de loin l’approche d’une belle femme. Maintenant que j’ai dépassé l’âge d’être vu favorablement par les femmes, le ciel a pitié de moi. Le ciel m’empêche de les voir. Mes yeux sont très mauvais. Le visage le plus charmant, je ne peux plus le reconnaître. » Elle avait compris, et tenu compte de l’avertissement. Elle voulait maintenant cacher sa joie dans l’immensité de Paris.
Vivian, à qui elle avait annoncé son départ, lui avait demandé de rester quelques jours de plus. Mais Thérèse soupçonnait que son amie était toujours choquée par les conseils qu’elle avait reçus une nuit dans la chambre décorée de citrons ; que, du moins, elle ne s’amusait pas entièrement dans la familiarité d’une confidente qui désapprouvait son choix, et que le prince lui avait représentée comme une coquette, et peut-être pire. La date de son départ avait été fixée au 5 mai.
Le jour brillait, pur et charmant, sur la vallée de l’Arno. Thérèse, rêveuse, voyait de la terrasse l’immense rose du matin posée dans la coupe bleue de Florence. Elle se pencha pour découvrir, au pied des collines fleuries, le point imperceptible où elle avait connu des joies infinies. Là, le jardin du cimetière formait une petite tache sombre près de laquelle elle devinait la Via Alfieri. Elle se revit dans la chambre où, sans doute, elle n’entrerait plus jamais. Les heures passées là avaient pour elle la tristesse d’un rêve. Elle sentit ses yeux se voiler, ses genoux faiblir, et son âme frissonner. Il lui semblait que la vie n’était plus en elle, et qu’elle l’avait laissée dans ce coin où elle voyait les pins noirs dresser leurs sommets immobiles. Elle se reprochait de ressentir de l’anxiété sans raison, alors qu’au contraire, elle devrait être rassurée et joyeuse. Elle savait qu’elle rencontrerait Jacques Dechartre à Paris. Ils auraient aimé y arriver en même temps, ou plutôt, s’y rendre ensemble. Ils avaient jugé indispensable qu’il restât trois ou quatre jours de plus à Florence, mais leur rencontre ne serait pas retardée au-delà. Ils avaient fixé un rendez-vous, et elle se réjouissait à cette pensée. Elle portait son amour mêlé à son être et courant dans son sang. Pourtant, une partie d’elle-même restait dans le pavillon décoré de chèvres et de nymphes, une partie d’elle-même qui ne lui reviendrait jamais. Dans le plein ardeur de la vie, elle mourait pour des choses infiniment délicates et précieuses. Elle se rappela que Dechartre lui avait dit : « L’amour aime les charmes. J’ai cueilli sur la terrasse les feuilles d’un arbre que tu avais admiré. » Pourquoi n’avait-elle pas pensé à prendre une pierre du pavillon où elle avait oublié le monde ?
Un cri de Pauline la tira de ses pensées. Choulette, sautant d’un buisson, avait soudain embrassé la servante, qui portait des pardessus et des sacs jusqu’à la voiture. Maintenant il courait à travers les allées, joyeux, ses oreilles se dressant comme des cornes. Il s’inclina devant la comtesse Martin.
« Je dois donc vous dire adieu, Madame. »
Il avait l’intention de rester en Italie. Une dame l’appelait, disait-il : c’était Rome. Il voulait voir les cardinaux. L’un d’eux, que les gens vantaient comme un vieillard plein de sens, partagerait peut-être les idées de l’église socialiste et révolutionnaire. Choulette avait son but : planter sur les ruines d’une civilisation injuste et cruelle la Croix du Calvaire, non morte et nue, mais vivante, et dont les bras fleuris embrasseraient le monde. Il fondait avec ce dessein un ordre et un journal. Madame Martin connaissait l’ordre. Le journal devait être vendu un sou, et être écrit en phrases rythmées. C’était un journal à chanter. Le vers, simple, violent, ou joyeux, était le seul langage qui convînt au peuple. La prose ne plaisait qu’aux gens dont l’intelligence était très subtile. Il avait vu des anarchistes dans les tavernes de la rue Saint-Jacques. Ils passaient leurs soirées à réciter et à écouter des romances.
Et il ajouta :
« Un journal qui sera en même temps un chansonnier touchera l’âme du peuple. Les gens disent que j’ai du génie. Je ne sais s’ils ont raison. Mais il faut admettre que j’ai un esprit pratique. »
Miss Bell descendit les marches, mettant ses gants :
« Oh, chérie, la ville et les montagnes et le ciel veulent que tu pleures ton départ. Ils se font beaux aujourd’hui pour te faire regretter de les quitter et désirer les revoir. »
Mais Choulette, que la sécheresse du climat toscan fatiguait, regrettait l’Ombrie verte et son ciel humide. Il se rappelait Assise. Il dit :
« Il y a des bois et des rochers, un beau ciel et des nuages blancs. J’y ai marché sur les traces du bon saint François, et j’ai transcrit son cantique au soleil en vieilles rimes françaises, simples et pauvres. »
Madame Martin dit qu’elle aimerait l’entendre. Miss Bell écoutait déjà, et son visage portait l’expression fervente d’un ange sculpté par Mino.
Choulette leur dit que c’était une œuvre rustique et ingénue. Les vers ne cherchaient pas à être beaux. Ils étaient simples, quoique inégaux, pour la légèreté. Puis, d’une voix lente et monotone, il récita le cantique.
« Oh, monsieur Choulette, dit Miss Bell, ce cantique monte au ciel, comme l’ermite du Campo Santo de Pise, que quelqu’un vit monter la montagne que les chèvres aimaient. Je vais vous dire. Le vieil ermite montait, appuyé sur le bâton de la foi, et son pas était inégal parce que la béquille, étant d’un côté, donnait à l’un de ses pieds un avantage sur l’autre. C’est la raison pour laquelle vos vers sont inégaux. Je l’ai compris. »
Le poète accepta cet éloge, persuadé qu’il l’avait involontairement mérité.
« Vous avez la foi, monsieur Choulette, dit Thérèse. À quoi vous sert-elle si ce n’est à écrire de beaux vers ? »
« La foi me sert à commettre le péché, Madame. »
« Oh, nous commettons des péchés sans cela. »
Madame Marmet apparut, équipée pour le voyage, dans la tranquille joie de retourner à son joli appartement, son petit chien Toby, son vieil ami Lagrange, et de revoir, après les Étrusques de Fiesole, le guerrier squelette qui, parmi les boîtes de bonbons, regardait par la fenêtre.
Miss Bell accompagna ses amies à la gare dans sa voiture.
CHAPITRE XXV. « NOUS VOLONS LA VIE »
Dechartre vint à la voiture pour saluer les deux voyageuses. Séparée de lui, Thérèse sentait ce qu’il était pour elle : il lui avait donné un nouveau goût de la vie, délicieux et si vif, si réel, qu’elle le sentait sur ses lèvres. Elle vivait sous un charme dans le rêve de le revoir, et était surprise quand Madame Marmet, au cours du voyage, disait : « Je pense que nous passons la frontière », ou « Les rosiers sont en fleurs au bord de la mer ». Elle était joyeuse quand, après une nuit à l’hôtel à Marseille, elle vit les oliviers gris dans les champs pierreux, puis les mûriers et le profil lointain du mont Pilate, et le Rhône, et Lyon, et puis les paysages familiers, les arbres levant leurs sommets en bouquets vêtus de vert tendre, et les lignes de peupliers au bord des rivières. Elle savourait la plénitude des heures qu’elle vivait et l’étonnement des joies profondes. Et c’est avec le sourire d’une dormeuse soudain éveillée que, à la gare de Paris, dans la lumière de la gare, elle salua son mari, qui était heureux de la voir. Quand elle embrassa Madame Marmet, elle lui dit qu’elle la remerciait de tout son cœur. Et vraiment elle était reconnaissante à toutes choses, comme le saint François de M. Choulette.
Dans le coupé, qui suivait les quais dans la poussière lumineuse du soleil couchant, elle écoutait sans impatience son mari se confier à elle sur ses succès d’orateur, les intentions de ses groupes parlementaires, ses projets, ses espoirs, et la nécessité de donner deux ou trois dîners politiques. Elle ferma les yeux pour mieux penser. Elle se disait : « J’aurai une lettre demain, et je le reverrai dans huit jours. » Quand le coupé passa sur le pont, elle regarda l’eau, qui semblait rouler des flammes ; les arches fumantes ; les rangées d’arbres ; les têtes des marronniers en fleur sur le Cours-la-Reine ; tous ces aspects familiers semblaient être vêtus pour elle d’une magnificence nouvelle. Il lui semblait que son amour avait donné une couleur nouvelle à l’univers. Et elle se demandait si les arbres et les pierres la reconnaissaient. Elle pensait : « Comment se fait-il que mon silence, mes yeux, et le ciel et la terre ne disent pas mon cher secret ? »
M. Martin-Belleme, pensant qu’elle était un peu fatiguée, lui conseilla de se reposer. Et la nuit, enfermée dans sa chambre, dans le silence où elle entendait les palpitations de son cœur, elle écrivit à l’absent une lettre pleine de ces mots, qui sont semblables à des fleurs dans leur perpétuelle nouveauté : « Je vous aime. Je vous attends. Je suis heureuse. Je vous sens près de moi. Il n’y a personne que vous et moi dans le monde. Je vois de ma fenêtre une étoile bleue qui tremble, et je la regarde, pensant que vous la voyez à Florence. J’ai mis sur ma table la petite cuillère au lys rouge. Venez ! Venez ! » Et elle retrouvait ainsi, fraîche dans son esprit, les éternelles sensations et images.
Pendant une semaine, elle vécut une vie intérieure, sentant en elle la douce chaleur qui restait des jours passés dans la Via Alfieri, respirant les baisers qu’elle avait reçus, et s’aimant d’être aimée. Elle prenait des soins délicats et montrait un goût attentif dans de nouvelles toilettes. C’était à elle-même, aussi, qu’elle plaisait. Follement inquiète quand il n’y avait rien pour elle à la poste, tremblante et joyeuse quand elle recevait par le petit guichet une lettre où elle reconnaissait la grande écriture de son bien-aimé, elle dévorait ses réminiscences, ses désirs, et ses espoirs. Ainsi les heures passaient vite.
Le matin du jour où il devait arriver lui sembla odieusement long. Elle était à la gare avant l’arrivée du train. Un retard avait été signalé. Il pesait lourdement sur elle. Optimiste dans ses projets, et plaçant par force, comme son père, la foi du côté de sa volonté, ce retard qu’elle n’avait pas prévu lui semblait être une trahison. La lumière grise, que les trois quarts d’heure filtraient à travers les vitres de la gare, tombait sur elle comme les rayons d’un immense sablier qui mesurait pour elle les minutes de bonheur perdues. Elle lamentait son sort, quand, dans la lumière rouge du soleil, elle vit la locomotive de l’express s’arrêter, monstrueuse et docile, sur le quai, et, dans la foule des voyageurs sortant des voitures, Jacques s’approcha d’elle. Il la regardait avec cette sorte de joie sombre et violente qu’elle avait souvent observée en lui. Il dit :
« Enfin, vous voici. J’ai craint de mourir avant de vous revoir. Vous ne savez pas, je ne savais pas moi-même, quel supplice c’est de vivre une semaine loin de vous. Je suis retourné au petit pavillon de la Via Alfieri. Dans la chambre que vous connaissez, devant le vieux pastel, j’ai pleuré d’amour et de rage. »
Elle le regarda tendrement.
« Et moi, ne pensez-vous pas que je vous appelais, que je vous voulais, que seule j’étendais mes bras vers vous ? J’avais caché vos lettres dans le chiffonier où sont mes bijoux. Je les lisais la nuit : c’était délicieux, mais c’était imprudent. Vos lettres étaient vous-même, trop et pas assez. »
Ils traversèrent la cour où des fiacres s’éloignaient chargés de malles. Elle demanda s’ils devaient prendre une voiture.
Il ne fit aucune réponse. Il semblait ne pas entendre. Elle dit :
« Je suis allée voir votre maison ; je n’ai pas osé entrer. J’ai regardé à travers la grille et j’ai vu des fenêtres cachées dans des rosiers au fond d’une cour, derrière un arbre, et j’ai dit : “C’est là !” Je n’ai jamais été si émue. »
Il ne l’écoutait pas ni ne la regardait. Il marchait rapidement avec elle le long de la rue pavée, et par un étroit escalier atteignit une rue déserte près de la gare. Là, entre des chantiers de bois et de charbon, était un hôtel avec un restaurant au premier étage et des tables sur le trottoir. Sous l’enseigne peinte, il y avait des rideaux blancs aux fenêtres. Dechartre s’arrêta devant la petite porte et poussa Thérèse dans l’allée obscure. Elle demanda :
« Où me conduisez-vous ? Quelle heure est-il ? Je dois être chez moi à sept heures et demie. Nous sommes fous. »
Quand ils quittèrent la maison, elle dit :
« Jacques, mon chéri, nous sommes trop heureux ; nous volons la vie. »
Un fiacre la conduisit, le lendemain, dans une rue populeuse, mi-triste, mi-gaie, où des murs de jardins alternaient avec des maisons neuves, et s’arrêta à l’endroit où le trottoir passe sous l’arcade d’un hôtel de la Régence, couvert maintenant de poussière et d’oubli, et fantastiquement placé en travers de la rue. Çà et là, des branches vertes prêtaient de la gaieté à ce coin de ville. Thérèse, en tirant la sonnette, vit dans la perspective limitée des maisons une poulie à une fenêtre et une clef dorée, enseigne d’un serrurier. Ses yeux étaient pleins de cette image qui lui était nouvelle. Des pigeons volaient au-dessus de sa tête ; elle entendait caqueter des poules. Un domestique à l’air militaire ouvrit la porte. Elle se trouva dans une cour couverte de sable, ombragée par un arbre, où, à gauche, se trouvait la loge du concierge avec des cages à oiseaux aux fenêtres. De ce côté s’élevait, sous un treillage vert, la mansarde de la maison voisine. L’atelier d’un sculpteur s’adossait à elle avec son toit vitré qui montrait des figures de plâtre endormies dans la poussière. À droite, le mur qui fermait la cour portait des débris de monuments, des bases de colonnettes brisées. Au fond, la maison, peu grande, montrait les six fenêtres de sa façade, à demi cachées par des vignes et des rosiers.
Philippe Dechartre, épris de l’architecture du XVe siècle en France, y avait reproduit très habilement les caractères d’une demeure privée du temps de Louis XII. Cette maison, commencée au milieu du Second Empire, n’avait pas été achevée. Le constructeur de tant de châteaux mourut sans avoir pu terminer la sienne. C’était mieux ainsi. Conçue d’une manière qui avait alors sa distinction et sa valeur, mais qui semble aujourd’hui banale et baroque, ayant perdu peu à peu son large cadre de jardins, resserrée maintenant entre les murs de grands immeubles, la petite maison de Philippe Dechartre, par la rudesse de ses pierres, par la lourdeur naïve de ses fenêtres, par la simplicité du toit que la veuve de l’architecte avait fait couvrir à peu de frais, par tous les heureux hasards de l’inachevé et de l’imprévu, corrigeait le manque de grâce de son antiquité affectée et de son romantisme archéologique, et s’harmonisait avec l’humilité d’un quartier enlaidi par le progrès de la population.
En somme, malgré son aspect de ruine et sa draperie verte, cette petite maison avait son charme. Soudain et instinctivement, Thérèse y découvrit d’autres harmonies. Dans l’élégante négligence qui s’étendait des murs couverts de vignes aux vitres obscurcies de l’atelier, et jusque dans l’arbre penché dont l’écorce piquait de ses écailles l’herbe folle de la cour, elle devina l’esprit du maître, nonchalant, peu habile à conserver, vivant dans la longue solitude des hommes passionnés. Elle eut dans sa joie une sorte de peine à observer cet état de laisser-aller dans lequel son amant laissait les choses autour de lui. Elle y trouvait une sorte de grâce et de noblesse, mais aussi un esprit d’indifférence contraire à sa propre nature, opposé à l’esprit intéressé et soigneux des Montessuy. À l’instant, elle pensa que, sans gâter la douceur pensive de ce coin rude, elle y apporterait son activité ordonnée ; elle ferait jeter du sable dans l’allée, et dans l’angle où arrivait un peu de soleil elle mettrait la gaieté des fleurs. Elle regarda avec sympathie une statue qui était venue là de quelque parc, une Flore, étendue sur la terre, mangée par la mousse noire, ses deux bras le long du corps. Elle pensa à la relever bientôt, à faire d’elle la pièce centrale d’une fontaine. Dechartre, qui depuis une heure guettait sa venue, joyeux, anxieux, tremblant dans son bonheur agité, descendit les marches. Dans la fraîche ombre du vestibule, où elle devinait confusément la sévère splendeur de statues de bronze et de marbre, elle s’arrêta, troublée par les battements de son cœur qui frappait de toutes ses forces dans sa poitrine. Il la pressa dans ses bras et l’embrassa. Elle l’entendit, à travers le tumulte de ses tempes, lui rappeler les courts délices de la veille. Elle revit le lion de l’Atlas sur le tapis, et rendit à Jacques ses baisers avec une lenteur délicieuse. Il la conduisit, par un escalier de bois, dans la vaste salle qui avait servi autrefois d’atelier, où il dessinait et modelait ses figures, et, surtout, lisait ; il aimait la lecture comme si c’était de l’opium.
Des tapisseries gothiques aux tons pâles, qui laissaient apercevoir dans une forêt merveilleuse une dame aux pieds de laquelle une licorne gisait sur l’herbe, s’étendaient au-dessus des buffets jusqu’aux poutres peintes du plafond. Il la conduisit vers un grand et bas divan, chargé de coussins couverts de somptueux fragments de manteaux espagnols et byzantins ; mais elle s’assit dans un fauteuil. « Tu es ici ! Tu es ici ! Le monde peut bien finir. »
Elle répondit : « Autrefois je pensais à la fin du monde, mais je n’en avais pas peur. Monsieur Lagrange me l’avait promise, et je l’attendais. Quand je ne te connaissais pas, je me sentais si seule. » Elle regarda les tables chargées de vases et de statuettes, les tapisseries, la masse confuse et splendide d’armes, les animaux, les marbres, les peintures, les livres anciens. « Tu as de belles choses. »
« La plupart viennent de mon père, qui vécut à l’âge d’or des collectionneurs. Ces histoires de la licorne, dont la série complète est à Cluny, furent trouvées par mon père en 1851 dans une auberge. »
Mais, curieuse et déçue, elle dit : « Je ne vois rien que tu aies fait ; ni une statue, ni une de ces figures de cire qui sont si prisées en Angleterre, ni une figurine, ni une plaque, ni une médaille. »
« Si tu penses que je puisse trouver quelque plaisir à vivre parmi mes œuvres ! Je connais trop mes figures ; elles me lassent. Tout ce qui est sans secret manque de charme. » Elle le regarda avec une feinte rancœur.
« Tu ne m’avais pas dit qu’on perdait tout charme quand on n’avait plus de secrets. »
Il passa son bras autour de sa taille.
« Ah ! Les choses qui vivent ne sont que trop mystérieuses ; et tu restes pour moi, ma bien-aimée, une énigme, dont le sens inconnu contient la lumière de la vie. Ne crains pas de te donner à moi. Je te désirerai toujours, mais je ne te connaîtrai jamais. Possède-t-on jamais ce que l’on aime ? Les baisers, les caresses, sont-ils autre chose que l’effort d’un délicieux désespoir ? Quand je t’embrasse, je te cherche encore, et je ne te tiens jamais ; puisque je te veux toujours, puisque en toi j’attends l’impossible et l’infini. Ce que tu es, le diable sait si je le saurai jamais ! Parce que j’ai modelé quelques mauvaises figures, je ne suis pas sculpteur ; je suis plutôt une sorte de poète et de philosophe qui cherche des sujets d’anxiété et de tourment dans la nature. Le sentiment de la forme ne me suffit pas. Mes collègues rient de moi parce que je n’ai pas leur simplicité. Ils ont raison. Et cette brute de Choulette a raison aussi, quand il dit que nous devrions vivre sans penser et sans désirer. Notre ami le cordonnier de Santa Maria Novella, qui ne sait rien de ce qui pourrait le rendre injuste et malheureux, est un maître de l’art de vivre. Je devrais t’aimer naïvement, sans cette sorte de métaphysique qui est passionnelle et me rend absurde et méchant. Il n’y a rien de bon que d’ignorer et d’oublier. Viens, viens, j’ai pensé à toi trop cruellement dans les tortures de ton absence ; viens, ma bien-aimée ! Je dois t’oublier avec toi. C’est avec toi seulement que je peux t’oublier et me perdre. »
Il la prit dans ses bras et, relevant son voile, l’embrassa sur les lèvres.
Un peu effrayée dans cette vaste salle inconnue, embarrassée par le regard des choses étranges, elle ramena le tulle noir à son menton.
« Ici ! Tu ne peux pas y penser. »
Il dit qu’ils étaient seuls.
« Seuls ? Et l’homme aux moustaches terribles qui a ouvert la porte ? »
Il sourit :
« C’est Fusellier, l’ancien domestique de mon père. Lui et sa femme se chargent de la maison. N’aie pas peur. Ils restent dans leur loge. Tu verras Madame Fusellier ; elle est portée à la familiarité. Je te préviens. »
« Mon ami, pourquoi Monsieur Fusellier, un concierge, a-t-il des moustaches de Tartare ? »
« Ma chère, la nature les lui a données. Je ne suis pas fâché qu’il ait l’air d’un sergent-major et me donne l’illusion d’être un voisin de campagne. »
Assis sur le coin du divan, il l’attira sur ses genoux et lui donna des baisers qu’elle rendit.
Elle se leva vivement.
« Montre-moi les autres pièces. Je suis curieuse. Je veux tout voir. »
Il l’escorta au deuxième étage. Des aquarelles de Philippe Dechartre couvraient les murs du corridor. Il ouvrit la porte et la fit entrer dans une pièce meublée d’acajou blanc :
C’était la chambre de sa mère. Il la gardait intacte dans son passé. Inhabitée depuis neuf ans, la chambre n’avait pas l’air de s’être résignée à sa solitude. Le miroir attendait le regard de la vieille dame, et sur la pendule d’onyx, une Sappho pensive était seule parce qu’elle n’entendait pas le bruit du balancier.
Il y avait deux portraits aux murs. L’un, par Ricard, représentait Philippe Dechartre, très pâle, les cheveux ébouriffés, et les yeux perdus dans un rêve romantique. L’autre montrait une femme d’âge mûr, presque belle dans son ardeur frêle. C’était Madame Philippe Dechartre.
« La chambre de ma pauvre mère est comme moi, dit Jacques ; elle se souvient. »
« Tu ressembles à ta mère, dit Thérèse ; tu as ses yeux. Paul Vence m’a dit qu’elle t’adorait. »
« Oui, répondit-il en souriant. Ma mère était excellente, intelligente, exquise, merveilleusement absurde. Sa folie était l’amour maternel. Elle ne me donnait pas un moment de repos. Elle se tourmentait et me tourmentait. »
Thérèse regarda une figure de bronze de Carpeaux, placée sur la commode.
« Tu reconnais, dit Dechartre, le Prince impérial à ses oreilles, qui sont comme les ailes d’un zéphyr, et qui animent son visage froid. Ce bronze est un cadeau de Napoléon III. Mes parents allaient à Compiègne. Mon père, pendant que la cour était à Fontainebleau, fit le plan du château, et dessina la galerie. Le matin, l’Empereur venait, en redingote, et fumant sa pipe en écume de mer, s’asseoir près de lui comme un manchot sur un rocher. À cette époque, j’allais à l’externat. J’écoutais ses histoires à table, et je ne les ai pas oubliées. L’Empereur restait là, paisible et tranquille, interrompant son long silence de quelques mots étouffés sous sa grosse moustache ; puis il se réveillait un peu et expliquait ses idées de mécanique. Il était inventeur. Il tirait un crayon de sa poche et faisait des dessins sur les projets de mon père. Il gâtait de cette manière deux ou trois études par semaine. Il aimait beaucoup mon père, et lui promettait des travaux et des honneurs qui ne vinrent jamais. L’Empereur était bon, mais il n’avait aucune influence, comme disait maman. À cette époque, j’étais un petit garçon. Depuis lors, une vague sympathie m’est restée pour cet homme, qui manquait de génie, mais dont l’esprit était affectueux et beau, et qui porta à travers de grandes aventures un courage simple et un doux fatalisme. Puis il m’est sympathique parce qu’il a été combattu et insulté par des gens qui étaient avides de prendre sa place, et qui n’avaient pas, comme lui, au fond de l’âme, un amour pour le peuple. Nous les avons vus au pouvoir depuis lors. Dieu, qu’ils sont laids ! Le sénateur Loyer, par exemple, qui chez toi, au fumoir, remplissait ses poches de cigares, et m’invitait à en faire autant. Ce Loyer est un homme mauvais, dur pour les malheureux, pour les faibles et pour les humbles. Et Garain, ne trouves-tu pas son esprit dégoûtant ? Te souviens-tu de la première fois que j’ai dîné chez toi et que nous avons parlé de Napoléon ? Tes cheveux, tordus au-dessus de ta nuque, et traversés par une flèche de diamant, étaient adorables. Paul Vence disait des choses subtiles. Garain ne comprenait pas. Tu as demandé mon avis. »
« C’était pour te faire briller. J’étais déjà vaniteuse pour toi. »
« Oh, je ne pourrais jamais dire une seule phrase devant des gens qui sont si sérieux. Pourtant, j’avais un grand désir de dire que Napoléon III me plaisait plus que Napoléon Ier ; que je le trouvais plus touchant ; mais peut-être cette idée aurait-elle produit un mauvais effet. Mais je ne suis pas si dépourvu de talent que de me soucier de politique. »
Il regarda autour de la pièce, et les meubles avec une tendresse familière. Il ouvrit un tiroir :
« Voici les lunettes de maman. Comme elle cherchait ces lunettes ! Maintenant, je vais te montrer ma chambre. Si elle n’est pas en ordre, tu dois excuser Madame Fusellier, qui est dressée à respecter mon désordre. »
Les rideaux aux fenêtres étaient baissés. Il ne les leva pas. Au bout d’une heure, elle tira les draperies de satin rouge ; des rayons de lumière éblouirent ses yeux et tombèrent sur ses cheveux flottants. Elle chercha un miroir et ne trouva qu’une glace de Venise, terne dans son large cadre d’ébène. Se haussant sur la pointe des pieds pour se voir dedans, elle dit :
« Est-ce moi, ce spectre sombre et lointain ? Les femmes qui se sont regardées dans cette glace ne doivent pas t’avoir fait de compliments à son sujet. »
Comme elle prenait des épingles sur la table, elle remarqua une petite figure de bronze qu’elle n’avait pas encore vue. C’était une vieille œuvre italienne de goût flamand : une femme nue, aux jambes courtes et au ventre lourd, qui apparemment courait avec un bras étendu. Elle trouva que la figure avait un air drôle. Elle demanda ce qu’elle faisait.
« Elle fait ce que Madame Mondanité fait sur le portail de la cathédrale de Bâle. »
Mais Thérèse, qui avait été à Bâle, ne connaissait pas Madame Mondanité. Elle regarda encore la figure, ne comprit pas, et demanda :
« Est-ce quelque chose de très méchant ? Comment une chose montrée sur le portail d’une église peut-elle être si difficile à dire ici ? »
Soudain, une anxiété lui vint :
« Que vont penser Monsieur et Madame Fusellier de moi ? »
Puis, découvrant au mur un médaillon où Dechartre avait modelé le profil d’une fille, amusant et vicieux :
« Qu’est-ce que c’est ? »
« C’est Clara, une vendeuse de journaux. Elle m’apportait le Figaro chaque matin. Elle avait des fossettes aux joues, des nids à baisers. Un jour, je lui ai dit : "Je ferai ton portrait." Elle est venue, un matin d’été, avec des boucles d’oreilles et des bagues qu’elle avait achetées à la foire de Neuilly. Je ne l’ai jamais revue. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle était trop instinctive pour devenir une demi-mondaine à la mode. Veux-tu que je l’enlève ? »
« Non ; elle a très belle allure dans ce coin. Je ne suis pas jalouse de Clara. »
Il était temps de rentrer, et elle ne pouvait se décider à partir. Elle passa ses bras autour du cou de son amant.
« Oh, je t’aime ! Et puis, tu as été aujourd’hui de bonne humeur et gai. La gaieté te va si bien. Je voudrais te rendre gai toujours. J’ai besoin de joie presque autant que d’amour ; et qui me donnera la joie si ce n’est toi ? »
CHAPITRE XXVII. LE CHEMIN DES PRIMEVÈRES
Après son retour à Paris, pendant six semaines, Thérèse vécut dans l’ardent demi-sommeil du bonheur, et prolongea délicieusement son rêve irréfléchi. Elle allait voir Jacques chaque jour dans la petite maison ombragée par un arbre ; et quand ils s’étaient enfin séparés la nuit, elle emportait avec elle des souvenirs adorés. Ils avaient les mêmes goûts ; ils cédaient aux mêmes fantaisies. Les mêmes pensées capricieuses les emportaient. Ils trouvaient du plaisir à courir dans les faubourgs qui bordent la ville, les rues où les marchands de vin sont ombragés par des acacias, les routes pierreuses où l’herbe pousse au pied des murs, les petits bois et les champs au-dessus desquels s’étendait le ciel bleu rayé par la fumée des manufactures. Elle était heureuse de le sentir près d’elle dans cette région où elle ne se reconnaissait pas, et où elle se donnait l’illusion d’être perdue avec lui.
Un jour, ils avaient pris le bateau qu’elle avait vu passer si souvent sous ses fenêtres. Elle n’avait pas peur d’être reconnue. Son danger n’était pas grand, et, puisqu’elle était amoureuse, elle avait perdu la prudence. Ils voyaient des rivages qui peu à peu devenaient gais, échappant à l’aridité poussiéreuse des banlieues ; ils passaient devant des îles avec des bouquets d’arbres ombrageant des tavernes, et d’innombrables bateaux amarrés sous des saules. Ils débarquèrent à Bas-Meudon. Comme elle disait qu’elle avait chaud et soif, il la fit entrer dans un marchand de vin. C’était un bâtiment avec des galeries de bois, que la solitude faisait paraître plus grand, et qui dormait dans une paix rustique, attendant le dimanche pour le remplir du rire des filles, des cris des bateliers, de l’odeur du poisson frit, et de la fumée des ragoûts.
Ils montèrent l’escalier grinçant, en forme d’échelle, et dans une pièce du premier étage, une servante leur apporta du vin et des biscuits. Sur la cheminée, à l’un des coins de la pièce, était un miroir ovale dans un cadre fleuri. Par la fenêtre ouverte, on voyait la Seine, ses rivages verts, et les collines dans le lointain baignées d’un air chaud. La paix tremblante d’un soir d’été emplissait le ciel, la terre et l’eau.
Thérèse regarda la rivière courante. Le bateau passait sur l’eau, et quand le sillage qu’il laissait atteignait le rivage, il semblait que la maison se balançait comme un vaisseau.
« J’aime l’eau, dit Thérèse. Comme je suis heureuse ! »
Leurs lèvres se rencontrèrent.
Perdus dans l’enchanté désespoir de l’amour, le temps ne fut marqué pour eux que par le clapotis frais de l’eau, qui, par intervalles, se brisait sous la fenêtre entrouverte. À la caressante louange de son amant, elle répondit :
« Il est vrai que j’étais faite pour l’amour. Je m’aime parce que tu m’aimes. »
Certes, il l’aimait ; et il ne lui était pas possible de s’expliquer pourquoi il l’aimait avec une piété ardente, avec une sorte de fureur sacrée. Ce n’était pas à cause de sa beauté, bien qu’elle fût rare et infiniment précieuse. Elle avait des lignes exquises, mais les lignes suivent le mouvement, et s’échappent incessamment ; elles se perdent et se retrouvent ; elles causent des joies esthétiques et du désespoir. Une belle ligne est l’éclair qui blesse délicieusement les yeux. On admire et l’on est surpris. Ce qui fait aimer est une force douce et terrible, plus puissante que la beauté. On trouve une femme parmi mille que l’on veut toujours. Thérèse était cette femme qu’on ne peut quitter ni trahir.
Elle s’exclama, joyeusement :
« Je ne serai jamais abandonnée ? »
Elle demanda pourquoi il ne faisait pas son buste, puisqu’il la trouvait belle.
« Pourquoi ? Parce que je suis un sculpteur ordinaire, et je le sais ; ce qui n’est pas la faculté d’un esprit ordinaire. Mais si tu veux penser que je suis un grand artiste, je te donnerai d’autres raisons. Pour créer une figure qui vive, il faut prendre le modèle comme une matière commune dont on extraira la beauté, la presser, l’écraser, et en obtenir l’essence. Il n’y a rien en toi qui ne me soit précieux. Si je faisais ton buste, je serais servilement attaché à ces choses qui sont tout pour moi parce qu’elles sont quelque chose de toi. Je m’attacherais obstinément aux détails, et je ne réussirais pas à composer une figure achevée. »
Elle le regarda, étonnée.
Il continua :
« De mémoire, je pourrais. J’ai essayé un croquis au crayon. » Comme elle voulait le voir, il le lui montra. C’était sur une feuille d’album, un croquis très simple. Elle ne se reconnut pas dedans, et pensa qu’il l’avait représentée avec une sorte d’âme qu’elle n’avait pas.
« Ah, est-ce ainsi que tu me vois ? Est-ce ainsi que tu m’aimes ? »
Il ferma l’album.
« Non ; ceci n’est qu’une note. Mais je pense que la note est juste. Il est probable que tu ne te vois pas exactement comme je te vois. Chaque créature humaine est un être différent pour chacun de ceux qui la regardent. »
Il ajouta, avec une sorte de gaieté :
« En ce sens, on peut dire qu’une femme n’a jamais appartenu à deux hommes. C’est une des idées de Paul Vence. »
« Je pense que c’est vrai, dit Thérèse. »
Elle resta pensive un moment, puis elle demanda :
« Quel est cet homme qui a parlé à Daniel Salomon ? »
Il répondit qu’il ne savait pas son nom, qu’il ne le reverrait jamais, et qu’il ne voulait pas le savoir. Il ajouta que, depuis qu'elle était là, tout le mal s'était évaporé. Il s’étonnait lui-même de la facilité avec laquelle il redevenait heureux.
« C’est, dit-il, que tu es une magicienne, Thérèse. »
Elle sourit avec tristesse. Elle savait bien que, pour être une magicienne, il lui fallait sans cesse renouveler ses charmes et qu’elle était, pour Jacques, plus un sujet d'inquiétude qu'une source de paix. Elle sentait que leur amour était une chose fragile, exposée à tous les souffles du dehors, à toutes les indiscrétions du monde, à toutes les ombres du passé.
« Je dois repartir demain, dit-elle. Mon mari a terminé ses affaires. »
Il eut un mouvement de révolte.
« Déjà ? »
Elle l’apaisa en lui promettant de revenir bientôt, de trouver un nouveau prétexte. Elle lui parlait bas, avec une douceur persuasive, tandis que, par la lucarne, un rayon de soleil venait éclairer les poussières dansantes du studio. Elle se sentait liée à lui par des liens qu'elle ne voulait pas rompre, bien qu'elle en sentît parfois la pesanteur.
Ils restèrent ainsi, dans une sorte de langueur, jusqu’au soir. Quand elle se leva pour partir, elle se sentit fatiguée, comme après une longue marche. Il la raccompagna jusqu'à la rue Royale. Ils ne se dirent rien. Ils avaient épuisé leurs paroles. Le soir descendait, bleu et doux, sur la ville. Elle monta dans un fiacre et, en se retournant, elle vit Jacques qui restait immobile, la regardant s'éloigner. Elle eut un serrement de cœur. Elle comprit qu’elle l’aimait, mais qu’elle ne pourrait jamais l'aimer sans le faire souffrir, parce qu’elle portait en elle une part de vie où il n’avait pas sa place, une part de vie faite de mondanités, de devoirs et de mensonges qu’elle ne savait pas, ou ne voulait pas, abandonner.
Le lendemain, dans le train qui la ramenait à Dinard, elle songea à la vie qu’elle menait, cette vie partagée entre le comte Martin, un mari qu’elle respectait sans l'aimer, et Dechartre, un amant qu’elle aimait sans pouvoir le rassurer. Elle se demanda combien de temps durerait ce double jeu. Elle se rappela les paroles du marquis de Ré, ce vieil homme qui s'était enterré au Guerric pour échapper au monde. Elle se demanda si, elle aussi, elle ne finirait pas par se cacher, par fuir les regards, par s'enfermer dans une solitude peuplée de souvenirs.
Elle arriva à Dinard au moment où le soleil se couchait sur la mer, teignant les rochers de rose et d'or. Elle trouva son mari qui l'attendait sur le quai, avec son air calme et protecteur. Il l'embrassa, lui demanda si le voyage n'avait pas été trop fatiguant. Elle répondit que non. Elle sentit alors, avec une acuité douloureuse, que tout ce qu'elle venait de vivre à Paris, ce studio, ces confidences, cette passion, tout cela redevenait, dès qu'elle posait le pied sur cette terre de Dinard, un rêve, une illusion, quelque chose qui n'avait pas de réalité dans la lumière crue du jour et sous le regard de son mari.
Elle entra dans la villa Montessuy. Tout était calme, ordonné, silencieux. Elle monta dans sa chambre. Sur la table, elle trouva une lettre de sa mère. Elle l’ouvrit machinalement. C’étaient des nouvelles sans importance sur la famille, sur les amis, sur la vie de Paris qui continuait sans elle. Elle la jeta sur le lit. Elle se sentait seule, infiniment seule, au milieu de tous ceux qui l'aimaient ou qui croyaient l'aimer.
Le soir, au dîner, elle fut brillante, elle parla avec esprit, elle fit rire le comte Martin et ses invités. Elle sentait sur elle les yeux de Montessuy, pleins d'une admiration un peu trouble. Elle se disait : « Je joue mon rôle. Je le joue bien. » Et elle pensait à Jacques, à son visage tourmenté, à ses mains blanches et agitées, à tout ce qu'il y avait en lui de fragile et de désespéré. Elle buvait le vin glacé, elle mangeait des mets fins, elle souriait aux convives. Elle était la comtesse Martin, une femme enviée, une femme heureuse, en apparence. Mais au fond d'elle-même, elle sentait une blessure qui ne se refermait pas, une plaie vive, béante, qui ne demandait qu'à saigner.
Le lendemain, elle reçut une lettre de Jacques. Il lui écrivait qu'il ne pouvait pas vivre sans elle, qu'il la voyait partout, qu'il était fou de jalousie, mais qu'il était aussi fou d'amour. Elle lut la lettre en pleurant. Elle savait qu'il souffrait, et elle souffrait de le savoir souffrant. Elle s'assit à sa table pour lui répondre, pour le rassurer, pour lui promettre tout ce qu'il voulait. Mais les mots lui manquaient. Elle ne savait plus ce qui était vrai et ce qui était faux dans son amour. Elle ne savait plus si elle aimait Jacques, ou si elle aimait l'idée d'être aimée par lui.
Elle posa la plume. Elle regarda par la fenêtre. La mer était calme, immense, indifférente. Elle se dit que, quoi qu'elle fît, quoi qu'elle écrivît, la vie continuerait, avec ses joies et ses peines, ses rencontres et ses séparations. Elle sentit qu'elle était à la merci de son destin, et que ce destin, elle ne pouvait ni le diriger ni le comprendre. Elle n'était qu'une femme, une femme qui aimait, une femme qui mentait, une femme qui cherchait, dans le tumulte des passions, une paix qu'elle ne trouverait sans doute jamais.
Un soir, alors que le ciel d’automne, d’un gris de perle, s’étendait sur les toits de Paris, Thérèse, assise près de sa fenêtre, regardait les lumières s’allumer l’une après l’autre. Jacques était venu l’après-midi. Ils avaient parlé de leur amour, de cet amour qui, loin de les apaiser, les consumait comme un feu dévorant. Dechartre avait cette faculté de rendre chaque instant dramatique, chaque regard significatif. Pourtant, ce soir-là, il lui avait paru las.
« Tu te souviens, Therese ? » avait-il demandé. « Nous avons cru que notre amour suffirait à nous isoler du monde. Mais le monde est là, il frappe à nos portes, il s’immisce dans nos pensées. »
Elle avait hoché la tête, sans répondre. Que pouvait-elle dire ? Elle sentait bien que le mystère qui les entourait, ce secret qu’ils cultivaient avec tant de soin, commençait à peser sur leurs épaules. Elle aimait Jacques, mais elle aimait aussi cette vie qui, malgré ses mensonges, lui offrait des moments de grâce.
Elle se leva et alla vers le miroir. Elle y vit une femme qu’elle connaissait à peine, une femme aux yeux chargés de souvenirs et de regrets. Elle se demanda ce qu’il adviendrait d’eux quand le printemps reviendrait, quand les ombres de l’hiver se dissiperaient.
Soudain, une pensée lui vint, nette et cruelle : la vérité ne leur appartenait pas. Elle appartenait à ceux qui, comme Garain ou Loyer, menaient le jeu, à ceux pour qui l’amour n’était qu’une distraction parmi d’autres. Elle comprit qu’elle avait cherché, dans les bras de Jacques, une issue qu’elle ne trouverait nulle part ailleurs.
Elle retourna s’asseoir. Dehors, la ville bruissait, indifférente. Elle se sentit petite, insignifiante, perdue dans l’immensité de ses propres désirs. Elle ferma les yeux, et l’image de son amant se superposa à celle des statues du parc de Joinville, ces nymphes de pierre qui, elles, ne connaissaient jamais la douleur. Elle comprit alors que leur amour était une œuvre fragile, destinée à périr comme tout ce qui est beau et éphémère.
« Ils se sont perdus en le faisant, répondit Garain avec impatience. L’homme politique ne doit jamais devancer les circonstances. C’est une erreur d’avoir raison trop tôt. Les penseurs ne sont pas des hommes d’affaires. Et puis — parlons franchement — si vous voulez un ministère de centre gauche, dites-le : je me retirerai. Mais je vous préviens que ni la Chambre ni le pays ne vous soutiendront. »
« Il est évident, dit le comte Martin, que nous devons être assurés d’une majorité. »
« Avec ma liste, nous avons une majorité, dit Garain. C’est la minorité qui soutenait le ministère contre nous. Messieurs, j’en appelle à votre dévouement. »
Et la laborieuse répartition des portefeuilles recommença. Le comte Martin reçut, en premier lieu, les Travaux publics, qu’il refusa, par manque de compétence, puis les Affaires étrangères, qu’il accepta sans objection.
Mais M. Berthier-d’Eyzelles, à qui Garain offrait le Commerce et l’Agriculture, réserva sa décision.
Loyer obtint les Colonies. Il semblait très occupé à essayer de faire tenir son chien en pain sur la nappe. Pourtant, il observait du coin de ses petites paupières ridées la comtesse Martin, pensant qu’elle était désirable. Il songeait vaguement au plaisir de la revoir.
Laissant Garain à sa combinaison, il était préoccupé par sa jolie hôtesse, essayant de deviner ses goûts et ses habitudes, lui demandant si elle allait au théâtre, et si elle se rendait parfois le soir au café avec son mari. Et Thérèse commençait à trouver qu’il était plus intéressant que les autres, avec son ignorance apparente de son monde et son superbe cynisme.
Garain se leva. Il devait voir plusieurs personnes avant de soumettre sa liste au président de la République. Le comte Martin offrit sa voiture, mais Garain en avait une.
« Ne pensez-vous pas, demanda le comte Martin, que le président pourrait objecter à certains noms ? »
« Le président, répondit Garain, sera inspiré par les nécessités de la situation. »
Il avait déjà franchi la porte quand il se frappa le front de la main.
« Nous avons oublié le ministère de la Guerre. »
« Nous trouverons facilement quelqu’un pour ce poste parmi les généraux », dit le comte Martin.
« Ah, s’exclama Garain, vous croyez que le choix d’un ministre de la Guerre est chose aisée. Il est clair que vous n’avez pas, comme moi, été membre de trois cabinets et président du Conseil. Dans mes cabinets, et durant ma présidence, les plus grandes difficultés venaient du ministère de la Guerre. Les généraux sont tous pareils. Vous connaissez celui que j’ai choisi pour le cabinet que j’ai formé. Quand nous l’avons pris, il ne connaissait rien aux affaires. Il savait à peine qu’il existait deux Chambres. Il a fallu lui expliquer tous les rouages de la mécanique parlementaire ; il a fallu lui apprendre qu’il y avait une commission de l’armée, une commission des finances, des sous-commissions, des présidents de commissions, un budget. Il a demandé que toutes ces informations soient écrites pour lui sur un morceau de papier. Son ignorance des hommes et des choses nous stupéfiait et nous alarmait. En quinze jours, il connaissait les manœuvres les plus subtiles du métier ; il connaissait personnellement tous les sénateurs et tous les députés, et il intriguait avec eux contre nous. Sans l’aide du président Grévy, il nous aurait renversés. Et c’était un général très ordinaire, un général comme un autre. Oh, non ; ne pensez pas que le portefeuille de la Guerre puisse être distribué à la hâte, sans réflexion. »
Et Garain frissonnait encore à la pensée de son ancien collègue.
Thérèse se leva. Le sénateur Loyer lui offrit le bras, avec l’attitude gracieuse qu’il avait apprise quarante ans plus tôt au bal Bullier. Elle laissa les politiciens dans le salon et se hâta vers sa rencontre avec Dechartre.
Une brume rose couvrait la Seine, les quais de pierre et les arbres dorés. Le soleil rouge jetait dans le ciel nuageux les dernières gloires de l’année. Thérèse, en sortant, savourait la vivacité de l’air et la splendeur mourante du jour. Depuis son retour à Paris, heureuse, elle trouvait chaque matin du plaisir aux changements du temps. Il lui semblait, dans son généreux égoïsme, que c’était pour elle que le vent soufflait dans les arbres, ou que la fine pluie grise mouillait l’horizon des avenues ; pour elle, afin qu’elle puisse dire, en entrant dans la petite maison des Ternes : « Il y a du vent ; il pleut ; le temps est agréable » ; mêlant ainsi l’océan des choses à l’intimité de son amour. Et chaque jour était beau pour elle, puisque chacun la conduisait dans les bras de son bien-aimé.
Alors qu’elle se rendait ce jour-là à la petite maison des Ternes, elle songeait à son bonheur inattendu, si plein et si sûr. Elle marchait dans la dernière gloire du soleil déjà touché par l’hiver, et se disait :
« Il m’aime ; je crois qu’il m’aime entièrement. Aimer est plus facile et plus naturel pour lui que pour les autres hommes. Ils ont dans la vie des idées qu’ils croient supérieures à l’amour — la foi, les habitudes, les intérêts. Ils croient en Dieu, ou en des devoirs, ou en eux-mêmes. Il ne croit qu’en moi. Je suis son Dieu, son devoir et sa vie. »
Puis elle pensa :
« Il est vrai aussi qu’il n’a besoin de personne, pas même de moi. Ses pensées seules sont un monde magnifique dans lequel il pourrait facilement vivre seul. Mais moi, je ne peux pas vivre sans lui. Que deviendrais-je si je ne l’avais pas ? »
Elle n’était pas alarmée par la passion violente qu’il avait pour elle. Elle se souvint qu’elle lui avait dit un jour : « Ton amour pour moi n’est que sensuel. Je ne m’en plains pas ; c’est peut-être le seul amour vrai. » Et il avait répondu : « C’est aussi le seul amour grand et fort. Il a sa mesure et ses armes. Il est plein de sens et d’images. Il est violent et mystérieux. Il s’attache à la chair et à l’âme de la chair. Le reste n’est qu’illusion et mensonge. » Elle était presque tranquille dans sa joie. Les soupçons et les inquiétudes avaient fui comme les brumes d’un orage d’été. Le pire temps de leur amour avait été celui où ils avaient été séparés l’un de l’autre. Il ne faut jamais quitter celui que l’on aime.
À l’angle de l’avenue Marceau et de la rue Galilée, elle devina plutôt qu’elle ne reconnut une ombre qui avait passé près d’elle, une forme oubliée. Elle pensa, elle voulut penser, qu’elle s’était trompée. Celui qu’elle avait cru voir n’existait plus, n’avait jamais existé. C’était un spectre vu dans les limbes d’un autre monde, dans l’obscurité d’une pénombre. Et elle continua de marcher, conservant de cette rencontre mal définie une impression de froid, de vague embarras et de douleur au cœur.
Comme elle avançait le long de l’avenue, elle vit venir vers elle des porteurs de journaux tenant les feuilles du soir annonçant le nouveau Cabinet. Elle traversa le square ; ses pas suivaient l’heureuse impatience de son désir. Elle avait des visions de Jacques l’attendant au bas de l’escalier, parmi les figures de marbre ; la prenant dans ses bras et l’emportant, tremblante de baisers, vers cette chambre pleine d’ombres et de délices, où la douceur de la vie lui faisait oublier la vie.
Mais dans la solitude de l’avenue Mac-Mahon, l’ombre qu’elle avait vue au coin de la rue Galilée s’approcha d’elle avec une franchise qui ne laissait aucun doute.
Elle reconnut Robert Le Ménil, qui, l’ayant suivie depuis le quai, l’arrêtait à l’endroit le plus calme et le plus sûr.
Son air, son attitude, exprimaient la simplicité de motif qui avait autrefois plu à Thérèse. Son visage, naturellement dur, assombri par le hâle, un peu creusé, mais calme, exprimait une souffrance profonde.
« Il faut que je vous parle. »
Elle ralentit le pas. Il marchait à ses côtés.
« J’ai essayé de vous oublier. Après ce qui s’était passé, c’était naturel, n’est-ce pas ? J’ai fait tout ce que j’ai pu. Il valait mieux vous oublier, sûrement ; mais je n’ai pas pu. Alors, j’ai acheté un bateau, et j’ai voyagé pendant six mois. Vous le savez, peut-être ? »
Elle fit un signe qu’elle savait.
Il continua :
« Le Rosebud, un beau yacht. Il y avait six hommes dans l’équipage. Je manœuvrais avec eux. C’était un passe-temps. »
Il fit une pause. Elle marchait lentement, attristée, et, surtout, agacée. Cela lui semblait une chose absurde et douloureuse, au-delà de toute expression, que de devoir écouter de tels mots d’un étranger.
Il continua :
« Ce que j’ai souffert sur ce bateau, j’aurais honte de vous le dire. »
Elle sentit qu’il disait la vérité.
« Oh, je vous pardonne — j’ai beaucoup réfléchi tout seul. J’ai passé bien des nuits et des jours sur le divan du rouf, tournant toujours les mêmes idées dans mon esprit. Pendant six mois, j’ai plus réfléchi que je ne l’ai fait de toute ma vie. Ne riez pas. Il n’y a rien comme la souffrance pour élargir l’esprit. Je comprends que si je vous ai perdue, la faute est mienne. J’aurais dû savoir vous garder. Et je me disais : "Je n’ai pas su. Oh ! si seulement je pouvais recommencer !" À force de penser et de souffrir, je comprends. Je sais maintenant que je ne partageais pas assez vos goûts et vos idées. Vous êtes une femme supérieure. Je ne l’avais pas remarqué avant, parce que ce n’était pas pour cela que je vous aimais. Sans m’en douter, je vous irritais. »
Elle secoua la tête. Il insista.
« Oui, oui, je blessais souvent vos sentiments. Je ne tenais pas compte de votre délicatesse. Il y avait des malentendus entre nous. La raison, c’est que nous n’avons pas le même tempérament. Et puis, je ne savais pas vous divertir. Je ne savais pas vous donner l’amusement dont vous avez besoin. Je ne vous procurais pas les plaisirs qu’une femme aussi intelligente que vous exige. »
Il était si simple et si vrai dans ses regrets et dans sa peine qu’elle le trouva digne de sympathie. Elle lui dit doucement :
« Mon ami, je n’ai jamais eu à me plaindre de vous. »
Il continua :
« Tout ce que je vous ai dit est vrai. Je l’ai compris quand j’étais seul sur mon bateau. J’y ai passé des heures auxquelles je ne condamnerais pas mon pire ennemi. Souvent, j’avais envie de me jeter à l’eau. Je ne l’ai pas fait. Est-ce parce que j’ai des principes religieux ou des sentiments de famille, ou parce que je n’ai pas de courage ? Je ne sais pas. La raison est peut-être que, de loin, vous me reteniez à la vie. J’étais attiré par vous, puisque je suis ici. Depuis deux jours, je vous guette. Je ne voulais pas reparaître chez vous. Je ne vous aurais pas trouvée seule ; je n’aurais pas pu vous parler. Et puis, vous auriez été forcée de me recevoir. J’ai pensé qu’il valait mieux vous parler dans la rue. L’idée m’est venue sur le bateau. Je me suis dit : "Dans la rue, elle ne m’écoutera que si elle le veut, comme elle le voulait il y a quatre ans dans le parc de Joinville, vous savez, sous les statues, près de la couronne." »
Il continua, avec un soupir :
« Oui, comme à Joinville, puisque tout est à recommencer. Depuis deux jours, je vous guette. Hier, il pleuvait ; vous êtes sortie en voiture. J’aurais pu vous suivre et savoir où vous alliez, si je l’avais voulu. Je ne l’ai pas fait. Je ne veux pas faire ce qui vous déplairait. »
Elle lui tendit la main.
« Je vous remercie. Je savais que je ne regretterais pas la confiance que j’ai placée en vous. »
Alarmée, impatiente, craignant ce qu’il pourrait dire encore, elle essaya de lui échapper.
« Adieu ! Vous avez toute la vie devant vous. Vous devriez être heureux. Appréciez-la, et ne vous tourmentez pas pour des choses qui n’en valent pas la peine. »
Il l’arrêta d’un regard. Son visage avait changé pour l’expression violente et résolue qu’elle connaissait.
« Je vous ai dit qu’il fallait que je vous parle. Écoutez-moi une minute. »
Elle pensait à Jacques qui l’attendait. Un passant occasionnel la regardait et continuait son chemin. Elle s’arrêta sous les branches noires d’un arbre et attendit avec de la pitié et de l’effroi dans l’âme.
Il dit :
« Je vous pardonne et j’oublie tout. Reprenez-moi. Je promets de ne jamais dire un mot du passé. »
Elle frissonna et fit un mouvement de surprise et de dégoût si naturel qu’il s’arrêta. Puis, après un moment de réflexion :
« Ma proposition ne vous est pas ordinaire, je le sais bien. Mais j’ai réfléchi. J’ai pensé à tout. C’est la seule chose possible. Pensez-y, Thérèse, et ne répondez pas tout de suite. »
« Il serait mal de vous tromper. Je ne peux pas, je ne veux pas faire ce que vous dites ; et vous en connaissez la raison. »
Une voiture passait lentement près d’eux. Elle fit signe au cocher de s’arrêter. Le Ménil la retint encore un moment.
« Je savais que vous me diriez cela, et c’est la raison pour laquelle je vous dis : ne répondez pas tout de suite. »
Ses doigts sur la poignée de la porte, elle tourna sur lui le regard de ses yeux gris.
Ce fut un moment douloureux pour lui. Il se souvint du temps où il voyait ces charmants yeux gris briller sous des paupières mi-closes. Il étouffa un sanglot et murmura :
« Écoutez ; je ne peux pas vivre sans vous. Je vous aime. C’est maintenant que je vous aime. Autrefois, je ne savais pas. »
Et tandis qu’elle donnait au cocher, au hasard, l’adresse d’un tailleur, Le Ménil s’en alla.
La rencontre lui causa beaucoup d’inquiétude et d’anxiété. Puisqu’elle était forcée de le revoir, elle aurait préféré le voir violent et brutal, comme il l’avait été à Florence. Au coin de l’avenue, elle dit au cocher :
« Aux Ternes. »
CHAPITRE XXXII. LE LYS ROUGE
C’était vendredi, à l’opéra. Le rideau était tombé sur le laboratoire de Faust. De l’orchestre, des jumelles d’opéra se levaient pour inspecter le théâtre d’or et de pourpre. La sombre draperie des loges encadrait les têtes éblouissantes et les épaules nues des femmes. L’amphithéâtre courbait au-dessus du parterre sa guirlande de diamants, de cheveux, de gaze et de satin. Dans les loges de proscenium se trouvaient la femme de l’ambassadeur d’Autriche et la duchesse Gladwin ; à l’amphithéâtre, Berthe d’Osigny et Jane Tulle, cette dernière rendue célèbre la veille par le suicide de l’un de ses amants ; dans les loges, madame Bérard de La Malle, les yeux baissés, ses longs cils ombrageant ses joues pures ; la princesse Séniavine, qui, superbe, dissimulait sous son éventail des bâillements de panthère ; madame de Morlaine, entre deux jeunes femmes qu’elle formait aux élégances de l’esprit ; madame Meillan, reposant assurée sur trente années de beauté souveraine ; madame Berthier-d’Eyzelles, droite sous des cheveux gris de fer étincelants de diamants. L’éclat de ses joues rehaussait l’austère dignité de son attitude. Elle attirait beaucoup l’attention. On avait appris le matin qu’après l’échec de la dernière combinaison de Garain, M. Berthier-d’Eyzelles avait entrepris la tâche de former un ministère. Les journaux publiaient des listes avec le nom de Martin-Bellevue pour les Finances, et les jumelles se tournaient vers la loge encore vide de la comtesse Martin.
Un murmure de voix remplissait la salle. Au troisième rang du parterre, le général Larivière, debout à sa place, parlait avec le général de La Briche.
« Je ferai comme vous, mon vieux camarade, j’irai planter des choux en Touraine. »
Il était dans l’un de ses moments de mélancolie, où le néant lui apparaissait comme la fin de la vie. Il avait flatté Garain, et Garain, le jugeant trop habile, avait préféré pour ministre de la Guerre un général d’artillerie myope et nationaliste. Au moins, le général savourait le plaisir de voir Garain abandonné, trahi par ses amis Berthier-d’Eyzelles et Martin-Bellevue. Cela le faisait rire jusque dans les rides de ses petits yeux. Il riait de profil. Las d’une longue vie de dissimulation, il s’offrait soudain la joie d’exprimer ses pensées.
« Voyez-vous, mon bon La Briche, ils nous mènent en bateau avec leur armée civile, qui coûte très cher et ne vaut rien. Les petites armées sont les seules qui soient bonnes. C’était l’opinion de Napoléon Ier, qui s’y connaissait. »
« C’est vrai, c’est très vrai », soupira le général de La Briche, les larmes aux yeux.
Montessuy passa devant eux ; Larivière lui tendit la main.
« On dit, Montessuy, que c’est vous qui avez fait échec à Garain. Acceptez mes compliments. »
Montessuy nia avoir exercé une quelconque influence politique. Il n’était ni sénateur, ni député, ni conseiller général. Et, regardant à travers ses lunettes la salle :
« Voyez, Larivière, dans cette loge à droite, une très belle femme, une brune. »
Et il prit sa place tranquillement, savourant les douceurs du pouvoir.
Cependant, dans la salle, dans les couloirs, les noms des nouveaux ministres allaient de bouche en bouche au milieu d’une indifférence profonde : président du Conseil et ministre de l’Intérieur, Berthier-d’Eyzelles ; Justice et Cultes, Loyer ; Finances, Martin-Bellevue. Tous les ministres étaient connus, sauf ceux du Commerce, de la Guerre et de la Marine, qui n’étaient pas encore désignés.
Le rideau se leva sur la taverne de Bacchus. Les étudiants chantaient leur second chœur quand madame Martin apparut dans sa loge. Sa robe blanche avait des manches comme des ailes, et sur la draperie de son corsage, au sein gauche, brillait un grand lys de rubis.
Miss Bell était assise près d’elle, dans une robe de velours vert à la mode de la reine Anne. Fiancée au prince Eusebio Albertinelli della Spina, elle était venue à Paris pour commander son trousseau.
Dans le mouvement et le bruit de la kermesse, elle dit :
« Chérie, vous avez laissé à Florence un ami qui garde le charme de votre souvenir. C’est le professeur Arrighi. Il vous réserve les louanges — ce qui, dit-il, est la plus belle chose. Il dit que vous êtes une créature musicale. Mais comment le professeur Arrighi pourrait-il vous oublier, chérie, puisque les arbres du jardin ne vous ont pas oubliée ? Leurs branches dénudées déplorent votre absence. Même eux vous regrettent, chérie. »
« Dites-leur, dit Thérèse, que j’ai de Fiesole un souvenir délicieux, que je garderai toujours. »
Au fond de la loge, M. Martin-Bellevue expliquait à voix basse ses idées à Joseph Springer et à Duviquet. Il disait : « La signature de la France est la meilleure du monde. » Il était enclin à la prudence en matière financière.
Et miss Bell dit :
« Chérie, je dirai aux arbres de Fiesole que vous les regrettez et que vous viendrez bientôt leur rendre visite sur leurs collines. Mais je vous demande, voyez-vous monsieur Dechartre à Paris ? J’aimerais beaucoup le voir. Je l’aime parce que son esprit est gracieux. Chérie, l’esprit de monsieur Dechartre est plein de grâce et d’élégance. »
Thérèse répondit que M. Jacques Dechartre était sans doute au théâtre, et qu’il ne manquerait pas de venir saluer miss Bell.
Le rideau tomba sur la gaieté de la scène de la valse. Les visiteurs se pressaient dans les foyers. Financiers, artistes, députés se rencontraient dans l’antichambre attenante à la loge. Ils entouraient M. Martin-Bellevue, murmuraient des félicitations polies, faisaient des gestes gracieux vers lui, et se pressaient les uns les autres pour lui serrer la main. Joseph Schmoll, toussant, se plaignant, aveugle et sourd, se fraya un chemin à travers la foule et atteignit madame Martin. Il lui prit la main et dit :
« On dit que votre mari est nommé ministre. Est-ce vrai ? »
Elle savait qu’on en parlait, mais elle ne pensait pas qu’il eût été nommé encore. Son mari était là, pourquoi ne pas lui demander ?
Sensible seulement aux vérités littérales, Schmoll dit :
« Votre mari n’est pas encore ministre ? Quand il sera nommé, je vous demanderai une entrevue. C’est une affaire de la plus haute importance. »
Il fit une pause, jetant derrière ses lunettes d’or les regards d’un aveugle et d’un visionnaire, ce qui le maintenait, malgré l’exactitude brutale de son tempérament, dans une sorte d’état d’esprit mystique. Il demanda brusquement :
« Étiez-vous en Italie cette année, madame ? »
Et, sans lui laisser le temps de répondre :
« Je sais, je sais. Vous êtes allée à Rome. Vous avez contemplé l’arc de l’infâme Titus, ce monument exécrable, où l’on voit le chandelier à sept branches parmi les dépouilles des Juifs. Eh bien, madame, c’est une honte pour le monde que ce monument reste debout dans la ville de Rome, où les papes n’ont subsisté que par l’art des Juifs, financiers et changeurs. Les Juifs ont apporté en Italie la science de la Grèce et de l’Orient. La Renaissance, madame, est l’œuvre d’Israël. C’est la vérité, certaine mais méconnue. »
Et il fendit la foule des visiteurs, écrasant les chapeaux au passage.
La princesse Seniavine regardait son amie de sa loge avec la curiosité que la beauté des femmes excitait parfois en elle. Elle fit signe à Paul Vence qui était auprès d’elle :
« Ne trouvez-vous pas madame Martin extraordinairement belle cette année ? »
Dans le foyer, plein de lumière et d’or, le général de La Briche demanda à Larivière :
« Avez-vous vu mon neveu ? »
« Votre neveu, Le Menil ? »
« Oui… Robert. Il était dans la salle, il y a un instant. »
La Briche demeura pensif un moment. Puis il dit :
« Il est venu cet été à Semanville. Je l’ai trouvé étrange. Un garçon charmant, franc et intelligent. Mais il devrait avoir une occupation, un but dans la vie. »
La sonnerie qui annonçait la fin d’un entr’acte s’était tue. Dans le foyer, les deux vieillards marchaient seuls.
« Un but dans la vie », répéta La Briche, grand, mince et voûté, tandis que son compagnon, allégé et rajeuni, se hâtait à l’intérieur, craignant de manquer une scène.
Marguerite, au jardin, filait et chantait. Quand elle eut fini, miss Bell dit à madame Martin :
« Chérie, monsieur Choulette m’a écrit une lettre parfaitement belle. Il m’a dit qu’il est très célèbre. Et je suis heureuse de le savoir. Il a dit aussi : “La gloire des autres poètes repose dans la myrrhe et les plantes aromatiques. La mienne saigne et gémit sous une pluie de pierres et d’écailles d’huîtres.” Les Français, mon amour, jettent-ils vraiment des pierres à monsieur Choulette ? »
Pendant que Thérèse rassurait miss Bell, Loyer, impérieux et quelque peu bruyant, fit ouvrir la porte de la loge. Il apparut humide et éclaboussé de boue.
« Je viens de l’Élysée », dit-il.
Il eut la galanterie d’annoncer à madame Martin, tout d’abord, la bonne nouvelle qu’il apportait :
« Les décrets sont signés. Votre mari a les Finances. C’est un bon portefeuille. »
« Le président de la République, demanda M. Martin-Belleme, n’a fait aucune objection quand mon nom a été prononcé ? »
« Non ; Berthier a vanté la fortune héréditaire des Martin, votre prudence, et les liens avec lesquels vous êtes attaché à certaines personnalités du monde financier dont le concours peut être utile au gouvernement. Et le président, selon la heureuse expression de Garain, s’est inspiré des nécessités de la situation. Il a signé. »
Sur le visage jauni du comte Martin, deux ou trois rides apparurent. Il souriait.
« Le décret, continua Loyer, sera publié demain. J’ai accompagné moi-même le commis qui l’a porté à l’imprimerie. C’était plus sûr. Du temps de Grévy, et Grévy n’était pas un idiot, les décrets étaient interceptés dans le trajet de l’Élysée au quai Voltaire. »
Et Loyer se jeta sur une chaise. Là, jouissant de la vue de madame Martin, il continua :
« On ne dira pas, comme on le faisait au temps de mon pauvre ami Gambetta, que la République manque de femmes. Vous nous donnerez de belles fêtes, madame, dans les salons du ministère. »
Marguerite, se regardant dans le miroir, avec son collier et ses boucles d’oreilles, chantait l’air des bijoux.
« Il faudra composer la déclaration, dit le comte Martin. J’y ai pensé. Pour mon département, j’ai trouvé, je crois, une belle formule. »
Loyer haussa les épaules.
« Mon cher Martin, nous n’avons rien d’essentiel à changer dans la déclaration du cabinet précédent ; la situation est inchangée. »
Il se frappa le front de la main.
« Oh, j’oubliais. Nous avons fait votre ami, le vieux Larivière, ministre de la Guerre, sans le consulter. Il faut que je le prévienne. »
Il pensa pouvoir le trouver au café du boulevard, où vont les militaires. Mais le comte Martin savait que le général était au théâtre.
« Il faut que je le trouve », dit Loyer.
Saluant Thérèse, il dit :
« Vous me permettez, comtesse, de vous prendre votre mari ? »
Ils venaient de sortir quand Jacques Dechartre et Paul Vence entrèrent dans la loge.
« Je vous félicite, madame », dit Paul Vence.
Mais elle se tourna vers Dechartre :
« J’espère que vous n’êtes pas venu me féliciter, vous aussi. »
Paul Vence lui demanda si elle allait s’installer dans les appartements du ministère.
« Oh, non », répondit-elle.
« Au moins, madame, dit Paul Vence, vous irez aux bals de l’Élysée, et nous admirerons l’art avec lequel vous conservez votre charme mystérieux. »
« Les changements de cabinet, dit madame Martin, vous inspirent, monsieur Vence, des réflexions bien frivoles. »
« Madame, continua Paul Vence, je ne dirai pas comme Renan, mon maître bien-aimé : “Qu’importe Sirius ?”, car quelqu’un répondrait avec raison : “Qu’importe à la petite Terre le grand Sirius ?” Mais je suis toujours surpris quand des gens qui sont adultes, et même vieux, se laissent abuser par l’illusion du pouvoir, comme si la faim, l’amour et la mort, toutes les nécessités ignobles ou sublimes de la vie, n’exerçaient pas sur les hommes un empire trop souverain pour leur laisser autre chose que le pouvoir écrit sur du papier et un empire de mots. Et, ce qui est encore plus merveilleux, les gens s’imaginent avoir d’autres chefs d’État et d’autres ministres que leurs misères, leurs désirs et leur imbécillité. Il était sage, celui qui a dit : “Donnons aux hommes l’ironie et la pitié pour témoins et pour juges.” »
« Mais, monsieur Vence, dit madame Martin en riant, c’est vous qui avez écrit cela. Je l’ai lu. »
Les deux ministres cherchaient vainement dans le théâtre et dans les couloirs le général. Sur le conseil des ouvreuses, ils allèrent dans les coulisses.
Deux danseuses se tenaient tristement, un pied sur la barre placée contre le mur. Çà et là, des hommes en habit et des femmes en gaze formaient des groupes presque silencieux.
Loyer et Martin-Belleme, en entrant, retirèrent leurs chapeaux. Ils virent, au fond de la salle, Larivière avec une jolie fille dont la tunique rose, retenue par une ceinture d’or, était ouverte sur les hanches.
Elle tenait à la main une coupe en carton doré. Quand ils furent près d’elle, ils l’entendirent dire au général :
« Vous êtes vieux, certes, mais je pense que vous en faites autant que lui. »
Et elle montrait avec dédain un jeune homme grimaçant, avec un gardénia à la boutonnière, qui se tenait près d’eux.
Loyer fit signe au général qu’il voulait lui parler et, le poussant contre la barre, dit :
« J’ai le plaisir de vous annoncer que vous avez été nommé ministre de la Guerre. »
Larivière, méfiant, ne dit rien. Cet homme mal vêtu aux longs cheveux, qui, sous son habit poussiéreux, ressemblait à un clown, lui inspirait si peu confiance qu’il soupçonna un piège, peut-être une mauvaise plaisanterie.
« Monsieur Loyer est garde des Sceaux », dit le comte Martin.
« Général, vous ne pouvez pas refuser, dit Loyer. J’ai dit que vous accepteriez. Si vous hésitez, ce sera favoriser le retour offensif de Garain. C’est un traître. »
« Mon cher collègue, vous exagérez, dit le comte Martin ; mais Garain, peut-être, manque un peu de franchise. Et l’appui du général est urgent. »
« La patrie avant tout », répondit Larivière avec émotion.
« Vous savez, général, continua Loyer, les lois existantes doivent être appliquées avec modération. »
Il regarda les deux danseuses qui étendaient leurs jambes courtes et musclées sur la barre.
Larivière murmura :
« Le patriotisme de l’armée est excellent ; le bon vouloir des chefs est à la hauteur des circonstances les plus critiques. »
Loyer lui tapa sur l’épaule.
« Mon cher collègue, il est utile d’avoir de grandes armées. »
« Je crois comme vous, répondit Larivière ; l’armée actuelle remplit les nécessités supérieures de la défense nationale. »
« L’usage des grandes armées, continua Loyer, est de rendre la guerre impossible. On serait fou d’engager dans une guerre ces forces immesurables, dont la gestion dépasse toute faculté humaine. N’est-ce pas votre avis, général ? »
Le général Larivière fit un clin d’œil.
« La situation, dit-il, exige de la circonspection. Nous sommes en face d’un inconnu périlleux. »
Alors Loyer, regardant son collègue de la Guerre avec un mépris cynique, dit :
« Dans le cas très improbable d’une guerre, ne pensez-vous pas, mon cher collègue, que les vrais généraux seraient les chefs de gare ? »
Les trois ministres sortirent par l’escalier privé. Le président du Conseil les attendait.
Le dernier acte avait commencé ; madame Martin n’avait dans sa loge que Dechartre et miss Bell. Miss Bell disait :
« Je me réjouis, chérie, je suis exaltée, à la pensée que vous portez sur votre cœur le lys rouge de Florence. Monsieur Dechartre, dont l’âme est artistique, doit être bien heureux, aussi, de voir à votre corsage ce bijou charmant.
Je voudrais connaître le joaillier qui l’a fait, chérie. Ce lys est souple et onduleux comme un iris. Oh, c’est élégant, magnifique et cruel. Avez-vous remarqué, mon amour, que les beaux bijoux ont un air de cruelle magnificence ? »
« Mon joaillier, dit Thérèse, est ici, et vous l’avez nommé ; c’est monsieur Dechartre qui a dessiné ce bijou. »
La porte de la loge fut ouverte. Thérèse tourna à demi la tête et vit dans l’ombre Le Menil, qui la saluait avec sa brusque souplesse.
« Transmettez, je vous prie, madame, mes félicitations à votre mari. »
Il la complimenta sur sa belle mine. Il adressa à miss Bell quelques paroles courtoises et précises.
Thérèse écoutait avec anxiété, la bouche entrouverte dans l’effort pénible de dire des choses insignifiantes en réponse. Il lui demanda si elle avait passé une bonne saison à Joinville. Il aurait voulu y aller pendant le temps de la chasse, mais il n’avait pas pu. Il était allé à la Méditerranée, puis il avait chassé à Semanville.
« Oh, monsieur Le Menil, dit miss Bell, vous avez erré sur la mer bleue. Avez-vous vu des sirènes ? »
Non, il n’avait pas vu de sirènes, mais pendant trois jours un dauphin avait nagé dans le sillage du yacht.
Miss Bell lui demanda si ce dauphin aimait la musique.
Il ne le pensait pas.
« Les dauphins, dit-il, sont des poissons très ordinaires que les marins appellent des oies de mer, parce qu’ils ont des têtes en forme d’oie. »
Mais miss Bell ne voulait pas croire que le monstre qui avait gagné le poète Arion eût une tête en forme d’oie.
« Monsieur Le Menil, si l’an prochain un dauphin vient nager près de votre bateau, je vous prie de lui jouer à la flûte l’Hymne delphique à Apollon. Aimez-vous la mer, monsieur Le Menil ? »
« Je préfère les bois. »
Réservé, simple, il parlait tranquillement.
« Oh, monsieur Le Menil, je sais que vous aimez les bois où les lièvres dansent au clair de lune. »
Dechartre, pâle, se leva et sortit.
La scène de l’église était commencée. Marguerite, à genoux, se tordait les mains, et sa tête retombait sous le poids de ses longues tresses. Les voix de l’orgue et du chœur chantaient le chant de mort.
« Oh, chérie, savez-vous que ce chant de mort, qui n’est chanté que dans les églises catholiques, vient d’un ermitage franciscain ? Il ressemble au vent qui souffle en hiver dans les arbres sur le sommet de l’Alverne. »
Thérèse n’entendait pas. Son âme avait suivi Dechartre à travers la porte de sa loge.
Dans l’antichambre, il y avait un bruit de chaises renversées. C’était Schmoll qui revenait. Il avait appris que M. Martin-Belleme avait été récemment nommé ministre. Aussitôt, il réclama la croix de commandeur de la Légion d’honneur et un plus grand appartement à l’Institut. Son appartement était petit, étroit, insuffisant pour sa femme et ses cinq filles. Il avait été forcé de mettre son atelier sous le toit. Il fit de longues plaintes, et ne consentit à partir qu’après que madame Martin eut promis qu’elle parlerait à son mari.
« Monsieur Le Menil, demanda miss Bell, ferez-vous du yachting l’an prochain ? »
Le Menil ne le pensait pas. Il n’avait pas l’intention de garder le Rosebud. L’eau était lassante.
Et calme, énergique, déterminé, il regardait Thérèse.
Sur la scène, dans la prison de Marguerite, Méphistophélès chantait, et l’orchestre imitait le galop des chevaux. Thérèse murmura :
« J’ai mal à la tête. Il fait trop chaud ici. »
Le Menil ouvrit la porte.
La phrase claire de Marguerite appelant les anges montait vers le ciel en étincelles blanches.
« Chérie, je vous dirai que la pauvre Marguerite ne veut pas être sauvée selon la chair, et pour cette raison elle est sauvée en esprit et en vérité. Je crois une chose, chérie, je crois fermement que nous serons tous sauvés. Oh, oui, je crois à la purification finale des pécheurs. »
Thérèse se leva, grande et blanche, avec la fleur rouge à son corsage. Miss Bell, immobile, écoutait la musique. Le Menil, dans l’antichambre, prit le manteau de madame Martin, et, tandis qu’il le tenait déplié, elle traversa la loge, l’antichambre, et s’arrêta devant le miroir de la porte entrouverte. Il posa sur ses épaules nues la cape de velours rouge brodée d’or et doublée d’hermine, et dit, d’un ton bas, mais distinct :
« Thérèse, je vous aime. Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé avant-hier. Je serai tous les jours, à trois heures, chez nous, rue Spontini. »
À ce moment, comme elle faisait un mouvement de tête pour recevoir le manteau, elle vit Dechartre avec la main sur le bouton de la porte. Il avait entendu. Il la regarda avec tout le reproche et la souffrance que des yeux humains peuvent contenir. Puis il entra dans le corridor sombre. Elle sentit des marteaux de feu battre dans sa poitrine et resta immobile sur le seuil.
« Vous m’attendiez ? dit Montessuy. Vous êtes laissée seule aujourd’hui. Je vous escorterai, vous et miss Bell. »
CHAPITRE XXXIII. UNE NUIT BLANCHE
Dans la voiture, et dans sa chambre, elle revit le regard de son amant, ce regard cruel et douloureux. Elle savait avec quelle facilité il tombait dans le désespoir, la promptitude de sa volonté à ne pas vouloir. Elle l’avait vu s’enfuir ainsi sur le bord de l’Arno. Heureuse alors dans sa tristesse et dans son angoisse, elle pouvait courir après lui et dire : « Viens. » Maintenant, entourée, surveillée, elle aurait dû trouver quelque chose à dire, et ne pas le laisser partir, muet et désolé. Elle était restée surprise, abasourdie. L’accident avait été si absurde et si rapide ! Elle avait contre Le Menil le sentiment de simple colère que causent les choses malveillantes. Elle se reprochait amèrement d’avoir permis à son amant de partir sans un mot, sans un regard, où elle aurait pu mettre son âme.
Pendant que Pauline attendait pour la déshabiller, Thérèse marchait de long en large impatiemment. Puis elle s’arrêta soudain. Dans les miroirs obscurs, où les reflets des bougies étaient noyés, elle revit le couloir du théâtre, et son bien-aimé s’enfuyant à travers lui.
Où était-il maintenant ? Que se disait-il à lui-même, seul ? C’était une torture pour elle de ne pas pouvoir le rejoindre et le revoir tout de suite.
Elle pressait son cœur avec ses mains ; elle étouffait.
Pauline poussa un cri. Elle vit des gouttes de sang sur le corsage blanc de sa maîtresse.
Thérèse, sans le savoir, s’était piqué la main avec le lys rouge.
Elle détacha le bijou emblématique qu’elle avait porté devant tous comme le secret éblouissant de son cœur, et, le tenant dans ses doigts, le contempla longuement. Puis elle revit les jours de Florence — la cellule de San Marco, où le baiser de son amant pesait délicatement sur sa bouche, tandis que, à travers ses cils baissés, elle percevait vaguement encore les anges et le ciel peints sur le mur, et la fontaine éblouissante du marchand de glace contre l’étoffe claire ; le pavillon de la Via Alfieri, ses nymphes, ses chèvres, et la chambre où les bergers et les masques sur les paravents écoutaient ses soupirs et notaient ses longs silences.
Non, toutes ces choses n’étaient pas des ombres du passé, des spectres d’heures anciennes. Elles étaient la réalité présente de son amour. Et un mot stupidement jeté par un étranger détruirait ces belles choses ! Heureusement, ce n’était pas possible. Son amour, son amant, ne dépendaient pas de choses aussi insignifiantes. Si seulement elle pouvait courir chez lui ! Elle le trouverait devant le feu, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, triste. Alors elle passerait ses doigts dans ses cheveux, le forcerait à lever la tête, à voir qu’elle l’aimait, qu’elle était son trésor, palpitante de joie et d’amour.
Elle avait renvoyé sa femme de chambre. Dans son lit, elle ne pensait qu’à une chose.
C’était un accident, un accident absurde. Il le comprendrait ; il saurait que leur amour n’avait rien à voir avec quelque chose d’aussi stupide. Quelle folie de se soucier d’autrui ! Comme s’il y avait d’autres hommes au monde !
M. Martin-Belleme entrouvrit la porte de la chambre. Voyant une lumière, il entra.
« Tu ne dors pas, Thérèse ? »
Il avait été en conférence avec ses collègues. Il voulait des conseils de sa femme sur certains points. Il avait besoin d’entendre des mots sincères.
« C’est fait, dit-il. Tu m’aideras, j’en suis sûr, dans ma situation, qui est fort enviée, mais très difficile et même périlleuse. Je te la dois un peu, puisqu’elle m’est venue par la puissante influence de ton père. »
Il la consulta sur le choix d’un chef de cabinet.
Elle le conseilla de son mieux. Elle le trouvait sensé, calme, et pas plus sot que beaucoup d’autres.
Il se perdit en réflexions.
« J’ai à défendre devant le Sénat le budget voté par la Chambre des députés. Le budget contient des innovations que je n’approuvais pas. Quand j’étais député, je les combattais. Maintenant que je suis ministre, je dois les soutenir. Je voyais les choses du dehors autrefois. Je les vois du dedans maintenant, et leur aspect est changé. Et puis, je ne suis plus libre. »
Il soupira :
« Ah, si les gens savaient le peu que nous pouvons faire quand nous sommes puissants ! »
Il lui raconta ses impressions. Berthier était réservé. Les autres étaient impénétrables. Loyer seul était excessivement autoritaire.
Elle l’écoutait sans attention et sans impatience. Son visage pâle et sa voix marquaient pour elle comme une horloge les minutes qui passaient avec une lenteur intolérable.
Loyer avait d’étranges traits d’esprit. Aussitôt après avoir déclaré sa stricte adhésion au Concordat, il dit : « Les évêques sont des préfets spirituels. Je les protégerai puisqu’ils m’appartiennent. Et par eux je tiendrai les gardiens des âmes, les curés. »
Il lui rappela qu’elle aurait à rencontrer des gens qui n’étaient pas de sa classe et qui la choqueraient par leur vulgarité. Mais sa situation exigeait qu’il ne dédaignât personne. En tout cas, il comptait sur son tact et sur son dévouement.
Elle le regarda, un peu étonnée.
« Il n’y a pas d’urgence, mon cher. Nous verrons plus tard. »
Il était fatigué. Il lui dit bonne nuit et lui conseilla de dormir. Elle ruinait sa santé à lire toute la nuit. Il la quitta.
Elle entendit le bruit de ses pas, plus lourds que d’habitude, tandis qu’il traversait la bibliothèque, encombrée de livres bleus et de journaux, pour rejoindre sa chambre, où il dormirait peut-être. Alors elle sentit le poids sur elle du silence de la nuit. Elle regarda sa montre. Il était une heure et demie.
Elle se dit : « Lui aussi, il souffre. Il m’a regardée avec tant de désespoir et de colère. »
Elle était courageuse et ardente. Elle était impatiente d’être prisonnière. Quand le jour viendrait, elle irait, elle le verrait, elle lui expliquerait tout. C’était si clair ! Dans la pénible monotonie de sa pensée, elle écoutait le roulement des chariots qui, à longs intervalles, passaient sur le quai. Ce bruit la préoccupait, l’intéressait presque. Elle écoutait le grondement, d’abord faible et lointain, puis plus fort, dans lequel elle pouvait distinguer le roulement des roues, le grincement des essieux, le choc des fers des chevaux, qui, diminuant peu à peu, finissait en un murmure imperceptible.
Et quand le silence revint, elle retomba dans sa rêverie.
Il comprendrait qu’elle l’aimait, qu’elle n’avait jamais aimé personne d’autre que lui. C’était malheureux que la nuit fût si longue. Elle n’osait pas regarder sa montre de peur d’y voir l’immobilité du temps.
Elle se leva, alla à la fenêtre et tira les rideaux. Une lumière pâle filtrait dans le ciel nuageux. Elle pensa que ce pouvait être le début de l’aube. Elle regarda sa montre. Il était trois heures et demie.
Elle retourna vers la fenêtre. L’infini sombre du dehors l’attirait. Elle regarda. Les trottoirs brillaient sous les becs de gaz. Une pluie douce tombait. Soudain, une voix s’éleva dans le silence ; aiguë, puis grave, elle semblait faite de plusieurs voix se répondant les unes aux autres. C’était un ivrogne qui disputait avec les êtres de son rêve, à qui il donnait généreusement la parole, et qu’il confondait ensuite par de grands gestes et des phrases furieuses. Thérèse pouvait voir le pauvre homme marcher le long du parapet dans sa blouse blanche, et elle pouvait entendre des mots revenir sans cesse : « Voilà ce que je dis au gouvernement. »
Refroidie, elle retourna à son lit. Elle pensa : « Il est jaloux, il est follement jaloux. C’est une question de nerfs et de sang. Mais son amour, aussi, est une affaire de sang et de nerfs. Son amour et sa jalousie sont une seule et même chose. Un autre comprendrait. Il suffirait de flatter son amour-propre. » Mais il était jaloux du fond de son âme. Elle le savait ; elle savait qu’en lui la jalousie était une torture physique, une plaie agrandie par l’imagination. Elle savait combien le mal était profond. Elle l’avait vu pâlir devant le bronze de Saint-Marc lorsqu’elle avait jeté la lettre dans la boîte sur le mur de la vieille maison florentine, à une époque où elle n’était à lui que dans ses rêves.
Elle se souvint de ses plaintes étouffées, de ses soudaines bouffées de tristesse et du mystère douloureux des mots qu’il répétait fréquemment : « Je ne peux t’oublier que lorsque je suis avec toi. » Elle revit la lettre de Dinard et son désespoir furieux à cause d’un mot surpris à une table de café. Elle sentit que le coup avait été porté accidentellement au point le plus sensible, sur la plaie vive. Mais elle ne perdit pas courage. Elle dirait tout, elle avouerait tout, et tous ses aveux lui diraient : « Je t’aime. Je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi ! » Elle ne l’avait pas trahi. Elle ne lui dirait rien qu’il n’eût deviné. Elle avait si peu menti, le moins possible, et seulement pour ne pas lui faire de peine. Comment pouvait-il ne pas comprendre ? Il valait mieux qu’il sût tout, puisque tout ne signifiait rien. Elle se représentait sans cesse les mêmes idées, se répétait les mêmes mots.
Sa lampe ne donnait qu’une lumière fumeuse. Elle alluma des bougies. Il était six heures. Elle réalisa qu’elle avait dormi. Elle courut à la fenêtre. Le ciel était noir, et se mêlait à la terre dans un chaos d’obscurité épaisse. Alors elle fut curieuse de savoir exactement à quelle heure le soleil se lèverait. Elle n’en avait aucune idée. Elle pensait seulement que les nuits étaient longues en décembre. Elle ne songea pas à regarder le calendrier. Le pas lourd des ouvriers marchant par escouades, le bruit des voitures de laitier et de maraîcher arrivaient à son oreille comme des sons de bon augure. Elle frissonna à ce premier éveil de la ville.
CHAPITRE XXXIV. « JE VOIS L’AUTRE AVEC TOI TOUJOURS ! »
À neuf heures, dans la cour de la petite maison, elle observa M. Fusellier balayant, sous la pluie, tout en fumant sa pipe. Madame Fusellier sortit de sa loge. Tous deux semblaient embarrassés. Madame Fusellier parla la première :
« Monsieur Jacques n’est pas à la maison. » Et, comme Thérèse restait silencieuse, immobile, Fusellier s’approcha d’elle avec son balai, cachant de sa main gauche sa pipe derrière son dos —
« Monsieur Jacques n’est pas encore rentré. »
« Je vais l’attendre », dit Thérèse.
Madame Fusellier la conduisit au salon, où elle alluma le feu. Comme le bois fumait et ne voulait pas prendre, elle resta penchée, les mains sur les genoux.
« C’est la pluie », dit-elle, « qui fait la fumée. »
Madame Martin dit que ce n’était pas la peine de faire du feu, qu’elle n’avait pas froid.
Elle se vit dans la glace.
Elle était livide, avec des taches brûlantes sur les joues. Alors seulement elle sentit que ses pieds étaient gelés. Elle s’approcha du feu. Madame Fusellier, la voyant anxieuse, lui parla doucement :
« Monsieur Jacques va bientôt venir. Que Madame se chauffe en l’attendant. »
Une lumière terne tombait avec la pluie sur le plafond vitré.
Sur le mur, la dame à la licorne n’était pas belle parmi les cavaliers dans une forêt pleine de fleurs et d’oiseaux. Thérèse se répétait les mots : « Il n’est pas encore rentré. » Et à force de le dire, elle en perdait le sens. Avec des yeux brûlants, elle regardait la porte.
Elle resta ainsi sans un mouvement, sans une pensée, pendant un temps dont elle ne connaissait pas la durée ; peut-être une demi-heure. Le bruit d’un pas lui parvint, la porte s’ouvrit. Il entra. Elle vit qu’il était trempé de pluie et de boue, et brûlant de fièvre.
Elle fixa sur lui un regard si sincère et si franc qu’il en fut frappé. Mais presque aussitôt, il rappela en lui toutes ses souffrances.
Il lui dit :
« Que me veux-tu ? Tu m’as fait tout le mal que tu pouvais me faire. »
La fatigue lui donnait un air de douceur. Cela l’effraya.
« Jacques, écoute-moi ! »
Il lui fit signe qu’il ne voulait rien entendre d’elle.
« Jacques, écoute-moi. Je ne t’ai pas trompé. Oh, non, je ne t’ai pas trompé. Était-ce possible ? Était-ce... »
Il l’interrompit :
« Aie un peu de pitié pour moi. Ne me fais plus souffrir. Laisse-moi, je t’en prie. Si tu savais la nuit que j’ai passée, tu n’aurais pas le courage de me tourmenter encore. »
Il se laissa tomber sur le divan. Il avait marché toute la nuit. Pour ne pas trop souffrir, il avait essayé de trouver des diversions. Sur le quai de Bercy, il avait regardé la lune flotter dans les nuages. Pendant une heure, il l’avait vue se voiler et reparaître. Puis il avait compté les fenêtres des maisons avec un soin minutieux. La pluie commença à tomber. Il était allé aux Halles et avait bu du whisky dans un débit de boisson. Une grande fille qui louchait lui avait dit : « Tu n’as pas l’air heureux. » Il s’était endormi à demi sur la banquette de cuir. Ce fut un moment d’oubli. Les images de cette nuit douloureuse passèrent devant ses yeux. Il dit : « Je me suis rappelé la nuit de l’Arno. Tu as gâché pour moi toute la joie et la beauté du monde. » Il lui demanda de le laisser seul. Dans sa lassitude, il avait une grande pitié pour lui-même. Il aurait voulu dormir — non mourir ; il avait l’horreur de la mort — mais dormir et ne jamais se réveiller. Pourtant, devant lui, aussi désirable qu’autrefois, malgré la fixité douloureuse de ses yeux secs, et plus mystérieuse que jamais, il la voyait. Sa haine était vivifiée par la souffrance.
Elle lui tendit les bras. « Écoute-moi, Jacques. » Il lui fit signe qu’il était inutile de parler. Pourtant il voulait l’écouter, et déjà il l’écoutait avec avidité. Il détestait et rejetait par avance ce qu’elle allait dire, mais rien d’autre au monde ne l’intéressait.
Elle dit :
« Tu as pu croire que je te trahissais, que je ne vivais pas pour toi seule. Mais ne peux-tu rien comprendre ? Tu ne vois pas que si cet homme était mon amant, il n’aurait pas eu besoin de me parler au théâtre dans cette loge ; il aurait eu mille autres moyens de me rencontrer. Oh, non, mon ami, je t’assure que depuis le jour où j’ai eu le bonheur de te rencontrer, j’ai été tienne entièrement. Aurais-je pu être à un autre ? Ce que tu imagines est monstrueux. Mais je t’aime, je t’aime ! Je n’aime que toi. Je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi. »
Il répondit lentement, avec une lourdeur cruelle :
« "Je serai tous les jours, à trois heures, chez nous, rue Spontini." Ce n’était pas un amant, ton amant, qui disait ces choses ? Non ! C’était un étranger, un inconnu. »
Elle se redressa, et avec une gravité douloureuse dit :
« Oui, j’avais été à lui. Tu le savais. Je l’ai nié, j’ai dit un mensonge, pour ne pas t’irriter ou t’affliger. Je te voyais si anxieux. Mais j’ai si peu et si mal menti. Tu savais. Ne me le reproche pas. Tu savais ; tu m’as souvent parlé du passé, et puis un jour quelqu’un te l’a dit au restaurant — et tu as imaginé bien plus que ce qui est jamais arrivé. En disant un mensonge, je ne te trompais pas. Si tu savais le peu qu’il a été dans ma vie ! Voilà ! Je ne te connaissais pas. Je ne savais pas que tu devais venir. J’étais seule. »
Elle tomba à genoux.
« J’ai eu tort. J’aurais dû t’attendre. Mais si tu savais quelle faible chose cela a été dans ma vie ! »
Et avec sa voix modulée en une plainte douce et chantante, elle dit :
« Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt, pourquoi ? »
Elle se traîna vers lui, essaya de lui prendre les mains. Il la repoussa.
« J’étais stupide. Je ne pensais pas. Je ne savais pas. Je ne voulais pas savoir. »
Il se leva et s’écria, dans une explosion de haine :
« Je ne voulais pas qu’il fût cet homme. »
Elle s’assit à la place qu’il avait quittée, et là, plaintivement, à voix basse, elle expliqua le passé. En ce temps-là, elle vivait dans un monde horriblement banal. Elle avait cédé, mais elle l’avait regretté aussitôt. S’il connaissait seulement la tristesse de sa vie, il ne serait pas jaloux. Il aurait pitié d’elle. Elle secoua la tête et dit, le regardant à travers les mèches de ses cheveux qui tombaient :
« Je te parle d’une autre femme. Il n’y a rien de commun entre cette femme et moi. Je n’existe que depuis que je t’ai connu, depuis que je suis à toi. »
Il marchait dans la pièce comme un fou. Il riait douloureusement.
« Oui ; mais pendant que tu m’aimais, l’autre femme — celle qui n’était pas toi ? »
Elle le regarda avec indignation :
« Peux-tu croire... »
« Ne l’as-tu pas revu à Florence ? Ne l’as-tu pas accompagné à la gare ? »
Elle lui raconta qu’il était venu en Italie pour la trouver ; qu’elle l’avait vu ; qu’elle avait rompu avec lui ; qu’il était parti, irrité, et que depuis, il essayait de la reconquérir ; mais qu’elle ne lui avait même pas prêté attention.
« Mon bien-aimé, je ne vois, je ne connais que toi au monde. » Il secoua la tête.
« Je ne te crois pas. »
Elle se révolta.
« Je t’ai tout dit. Accuse-moi, condamne-moi, mais ne m’offense pas dans mon amour pour toi. »
Il secoua la tête.
« Laisse-moi. Tu m’as trop fait de mal. Je t’ai tellement aimée que toute la peine que tu aurais pu me faire, je l’aurais prise, gardée, aimée ; mais ceci est trop hideux. Je le hais. Laisse-moi. Je souffre trop. Adieu ! »
Elle se tint droite.
« Je suis venue. C’est mon bonheur, c’est ma vie, pour lesquels je me bats. Je ne m’en irai pas. »
Et elle redit tout ce qu’elle avait déjà dit. Violente et sincère, sûre d’elle-même, elle expliqua comment elle avait rompu le lien qui était déjà lâche et l’irritait ; comment, depuis le jour où elle l’avait aimé, elle n’avait été qu’à lui, sans regret, sans un regard ou une pensée égarée. Mais en lui parlant d’un autre, elle l’irritait. Et il lui cria :
« Je ne te crois pas. »
Elle ne fit que répéter ses déclarations.
Et soudain, instinctivement, elle regarda sa montre :
« Oh, il est midi ! »
Elle avait souvent poussé ce cri d’alarme quand l’heure du départ les avait surpris. Et Jacques frissonna à cette phrase si familière, si douloureuse, et qui était cette fois si désespérée. Pendant quelques minutes encore, elle dit des mots ardents et versa des larmes. Puis elle le quitta ; elle n’avait rien obtenu.
Chez elle, elle trouva dans le salon d’attente la marchande des Halles, venue lui offrir un bouquet. Elle se souvint que son mari était ministre d’État. Il y avait des télégrammes, des cartes de visite et des lettres, des félicitations et des sollicitations. Madame Marmet écrivait pour recommander son neveu au général Larivière.
Elle entra dans la salle à manger et tomba sur une chaise. M. Martin-Béllème finissait tout juste son déjeuner. Il était attendu au Conseil des ministres et chez l’ancien ministre des Finances, à qui il devait une visite.
« N’oublie pas, ma chère amie, de rendre visite à Madame Berthier d’Eyzelles. Tu sais combien elle est susceptible. »
Elle ne répondit pas. Tandis qu’il se rinçait les doigts dans le bol de verre, il vit qu’elle était si fatiguée qu’il n’osa plus rien dire. Il se trouvait en présence d’un secret qu’il ne voulait pas connaître ; en présence d’une souffrance intime qu’un mot révélerait. Il ressentait de l’anxiété, de la peur et un certain respect.
Il jeta sa serviette.
« Excuse-moi, chère. »
Il sortit.
Elle essaya de manger, mais ne put rien avaler.
À deux heures, elle retourna à la petite maison des Ternes. Elle trouva Jacques dans sa chambre. Il fumait une pipe en bois. Une tasse de café presque vide était sur la table. Il la regarda avec une dureté qui la glaça. Elle n’osa pas parler, sentant que tout ce qu’elle pourrait dire l’offenserait et l’irriterait, et pourtant elle savait qu’en restant discrète et muette, elle intensifiait sa colère. Il savait qu’elle reviendrait ; il l’avait attendue avec impatience. Une lumière soudaine lui vint, et elle vit qu’elle avait eu tort de venir ; que si elle avait été absente, il l’aurait désirée, voulue, appelée peut-être. Mais il était trop tard ; et, de toute façon, elle n’essayait pas d’être rusée.
Elle lui dit :
« Tu vois, je suis revenue. Je ne pouvais faire autrement. Et puis, c’était naturel, puisque je t’aime. Et tu le sais. »
Elle savait très bien que tout ce qu’elle pourrait dire ne ferait que l’irriter. Il lui demanda si c’était ainsi qu’elle parlait rue Spontini.
Elle le regarda avec tristesse.
« Jacques, tu m’as souvent dit qu’il y avait de la haine et de la colère dans ton cœur contre moi. Tu aimes me faire souffrir. Je le vois. »
Avec une patience ardente, enfin, elle lui raconta toute sa vie, le peu qu’elle y avait mis ; la tristesse du passé ; et comment, depuis qu’il l’avait connue, elle n’avait vécu que par lui et en lui.
Les mots tombaient aussi limpides que son regard. Elle s’assit près de lui. Il l’écouta avec une avidité amère. Cruel avec lui-même, il voulait tout savoir de ses dernières rencontres avec l’autre. Elle rapporta fidèlement les événements de l’hôtel Great Britain ; mais elle déplaça la scène à l’extérieur, dans une allée du Casino, de peur que l’image de leur triste entrevue dans une chambre close n’irritât son amant. Puis elle expliqua la rencontre à la gare. Elle n’avait pas voulu désespérer un homme souffrant qui était si violent. Mais depuis, elle n’avait pas eu de nouvelles de lui jusqu’au jour où il lui avait parlé dans la rue. Elle répéta ce qu’elle lui avait répondu. Deux jours plus tard, elle l’avait vu à l’opéra, dans sa loge. Certes, elle ne l’avait pas encouragé à venir. C’était la vérité.
C’était la vérité. Mais le vieux poison, s’accumulant lentement dans son esprit, le brûlait. Elle rendait le passé, le passé irréparable, présent pour lui, par ses aveux. Il en voyait des images qui le torturaient. Il dit :
« Je ne te crois pas. »
Et il ajouta :
« Et si je te croyais, je ne pourrais plus te voir, à cause de l’idée que tu as aimé cet homme. Je te l’ai dit, je te l’ai écrit, tu t’en souviens, que je ne voulais pas qu’il fût cet homme. Et depuis... »
Il s’arrêta.
Elle dit :
« Tu sais très bien que depuis, rien n’est arrivé. »
Il répondit, avec violence :
« Depuis, je l’ai vu. »
Ils restèrent silencieux pendant un long moment. Puis elle dit, surprise et plaintive :
« Mais, mon ami, tu aurais dû penser qu’une femme telle que moi, mariée comme je l’étais... on voit tous les jours des femmes apporter à leurs amants un passé plus sombre que le mien et pourtant elles inspirent de l’amour. Ah, mon passé... si tu savais comme il était insignifiant ! »
« Je sais ce que tu peux donner. On ne peut pas te pardonner ce qu’on peut pardonner à une autre. »
« Mais, mon ami, je suis comme les autres. »
« Non, tu n’es pas comme les autres. À toi, on ne peut rien pardonner. »
Il parlait entre les dents. Ses yeux, qu’elle avait vus si grands, brûlants de tendresse, étaient maintenant secs, durs, rétrécis entre des paupières plissées et jetaient un regard nouveau sur elle. Il l’effraya. Elle alla au fond de la pièce, s’assit sur une chaise, et là elle resta, tremblante, pendant longtemps, étouffée par ses sanglots. Puis elle éclata en sanglots.
Il soupira :
« Pourquoi t’ai-je connue ? »
Elle répondit, en pleurant :
« Je ne regrette pas de t’avoir connu. J’en meurs, et je ne le regrette pas. J’ai aimé. »
Il s’obstinait à la faire souffrir. Il sentait qu’il jouait un rôle odieux, mais il ne pouvait s’arrêter.
« Il est possible, après tout, que tu m’aies aimé aussi. »
Elle répondit, avec une douce amertume :
« Mais je n’ai aimé que toi. Je t’ai trop aimé. Et c’est pour cela que tu me punis. Oh, peux-tu penser que j’ai été pour un autre ce que j’ai été pour toi ? »
« Pourquoi pas ? »
Elle le regarda sans force et sans courage.
« C’est vrai que tu ne me crois pas. »
Elle ajouta doucement :
« Si je me tuais, me croirais-tu ? »
« Non, je ne te croirais pas. »
Elle essuya ses joues avec son mouchoir ; puis, levant ses yeux, brillants à travers ses larmes, elle dit :
« Alors, tout est fini ! »
Elle se leva, revit dans la chambre les mille choses avec lesquelles elle avait vécu dans une intimité riante, qu’elle avait regardées comme siennes, maintenant soudainement devenues rien pour elle, et se dressant devant elle comme une étrangère et une ennemie. Elle revit la femme nue qui faisait, en courant, le geste qui ne lui avait pas été expliqué ; les modèles florentins qui lui rappelaient Fiesole et les heures enchantées d’Italie ; l’esquisse du profil de la jeune fille par Dechartre, qui riait dans sa jolie et pathétique maigreur. Elle s’arrêta un moment avec sympathie devant cette petite vendeuse de journaux qui était venue là aussi, et avait disparu, emportée dans le courant irrésistible de la vie et des événements.
Elle répéta :
« Alors tout est fini ? »
Il resta silencieux.
Le crépuscule rendait la pièce sombre.
« Que deviendrai-je ? » demanda-t-elle.
« Et que deviendrai-je ? » répondit-il.
Ils se regardèrent avec sympathie, car chacun était ému de pitié pour soi-même.
Thérèse dit encore :
« Et moi, qui craignais de vieillir à tes yeux, de peur que notre bel amour ne finît ! Il aurait mieux valu qu’il ne fût jamais venu. Oui, il vaudrait mieux que je ne sois pas née. Quel pressentiment était-ce celui qui m’est venu, enfant, sous les tilleuls de Joinville, devant les nymphes de marbre ! Je voulais mourir alors. »
Ses bras tombèrent, et joignant les mains, elle leva les yeux ; son regard humide jetait une lumière dans les ombres.
« N’y a-t-il pas un moyen pour moi de te faire sentir que ce que je te dis est vrai ? Que jamais depuis que je suis tienne, jamais... Mais comment pourrais-je ? L’idée même en semble horrible, absurde. Me connais-tu si peu ? »
Il secoua la tête tristement. « Je ne te connais pas. »
Elle interrogea une fois de plus du regard tous les objets de la pièce.
« Mais alors, ce que nous avons été l’un pour l’autre fut vain, inutile. Les hommes et les femmes se brisent les uns contre les autres ; ils ne se mêlent pas. »
Elle se révolta. Il n’était pas possible qu’il ne sentît pas ce qu’elle était pour lui. Et, dans l’ardeur de son amour, elle se jeta sur lui et l’étouffa de baisers et de larmes. Il oublia tout, et la prit dans ses bras — sanglotant, faible, mais heureuse — et la serra étroitement avec la violence du désir. La tête renversée contre l’oreiller, elle souriait à travers ses larmes. Puis, brusquement, il se dégagea.
« Je ne te vois pas seule. Je vois toujours l’autre avec toi. » Elle le regarda, muette, indignée, désespérée. Puis, sentant que tout était en effet fini, elle jeta autour d’elle un regard surpris de ses yeux qui ne voyaient plus, et s’en alla lentement.
SIGNETS DE L’ÉDITEUR DU TEXTE ÉLECTRONIQUE :
Une femme est franche quand elle ne ment pas inutilement Un héros doit être humain. Napoléon était humain L’antisémitisme fait des progrès effrayants partout Brillance d’une fortune trop nouvelle Curieux de connaître son visage de ce jour-là Lui déplut d’échapper au danger qu’elle avait redouté Croyez-vous qu’on n’ait pas parlé de nous ? Ne souhaite pas qu’on le traite avec timidité ou brutalité Possède-t-on jamais ce que l’on aime ? Chacun avait retrouvé sa liberté, mais il n’aimait pas être seul Chacun était ému de pitié pour soi-même Tout le monde est au courant de cela Frange qui fait une bordure disgracieuse à la ville Donnait de la valeur à son affabilité en ne la prodiguant pas Il ne pouvait imaginer que souvent les paroles sont les mêmes que les actes Il étudia jusqu’au dernier moment Il n’est pas assez intelligent pour douter Il ne nourrit pas de rancune envers ceux qu’il persécute Il connaissait maintenant la maladie divine de l’amour Son mari était devenu tout à fait supportable Son habitude de plaire avait prolongé sa jeunesse (La femme de chambre) est dressée à respecter mon désordre Je m’aime parce que tu m’aimes Je ne peux t’oublier que lorsque je suis avec toi Je voulais gâcher notre passé Je sens en eux (les églises) la grandeur du néant Je dois payer le bonheur que tu me donnes Je me suis donnée à lui parce qu’il m’aimait Je n’ai pas un goût, j’ai des goûts J’ai connu des choses que je ne connais plus Je ne désire pas votre amitié Des idées qu’ils croient supérieures à l’amour — la foi, les habitudes, les intérêts Immobilité du temps Impatient de louanges qui n’étaient pas destinées à lui-même Incapable de concevoir qu’on puisse parler sans objet C’était une torture pour elle de ne pouvoir le rejoindre C’est une erreur d’avoir raison trop tôt Il était trop tard : elle ne voulait pas gagner Jalouse sans avoir le droit de l’être Les baisers et les caresses sont l’effort d’un désespoir délicieux Savait que la vie ne vaut pas tant d’anxiété ni tant d’espoir Riant dans chaque ride de son visage Apprendre à vivre sans désir Donnons aux hommes l’ironie et la pitié pour témoins et juges La vie dans son ensemble est trop vaste et trop lointaine La vie est faite de ces bagatelles La vie n’est pas une grande chose Peu de chose que nous puissions faire quand nous sommes puissants L’amour est une force douce et terrible, plus puissante que la beauté L’amour n’était qu’une brève ivresse Les amants ne se séparent jamais aimablement Faire donner à la vie tout ce qu’elle pouvait produire Air magnifique de ces mendiants dont les petites villes sont fières Êtres misérables qui contribuent à la grandeur du passé Personne ne se souciait de cette originalité Nul autre que les sots ne résistait au courant Tout n’est pas connu, mais tout est dit Rien n’est si légitime, si humain, que de tromper la douleur On croirait que le vent les éteindrait : les étoiles Celui qui le premier pensa à coller une toile sur un panneau On n’est jamais bon quand on est amoureux On ne devrait jamais quitter celui que l’on aime Pittoresquement laid Recoins de son esprit qu’elle préférait ne pas ouvrir Parents qu’elle ne connaissait pas et qui l’irritaient Lui semblait que les hommes étaient des grains dans un moulin à café Elle plaisait à la société en paraissant y trouver du plaisir Elle est heureuse, puisqu’elle aime se souvenir Aimerait mieux faire une chose immorale qu’une chose cruelle Gens simples qui ne doutent ni d’eux-mêmes ni des autres Depuis qu’elle était amoureuse, elle avait perdu la prudence Si bien satisfait de sa réponse qu’il la répéta deux fois Les hommes supérieurs manquent parfois d’habileté Cette sorte de charité froide que l’on nomme altruisme Que si nous vivons, c’est que nous espérons Cette absurde et généreuse fureur de propriété Le bréviaire le plus radical du scepticisme depuis Montaigne La porte de sa chambre s’ouvre sur l’infini Le passé est la seule réalité humaine — Tout ce qui est, est passé Celui que vous aimerez et qui vous aimera vous fera du mal Le plaisir violent de perdre Le découragement que donne l’irréparable Le vrai soutien d’un gouvernement est l’Opposition L’homme politique ne devrait jamais être en avance sur les circonstances Il n’est rien de bon sinon d’ignorer et d’oublier Il y a beaucoup de choses grandes et fortes que vous ne sentez pas Ce sont les cercueils disant : « Je suis le berceau » Pour être belle, une femme doit-elle avoir cette forme mince Essayant de faire admirer à Thérèse ce qu’elle ne connaissait pas Parapluies, comme des tortues noires sous les ciels aqueux Malheureuse créature qui est le jouet de la vie N’étais-je pas assez avertie de la tristesse de tout ? Nous sommes trop heureux ; nous volons la vie À quoi servira d’avoir été tourmentés en ce monde Qu’ils sachent ou qu’ils ne sachent pas, ils parlent Les femmes ne l’avouent pas toujours, mais c’est toujours leur faute Tu dois me prendre avec mon âme !