et Roger Squires
LE RETOUR DE SHERLOCK HOLMES.
Par Arthur Conan Doyle.
Sommaire :
L'Aventure de la maison vide. L'Aventure de l'entrepreneur de Norwood. L'Aventure des hommes dansants. L'Aventure du cycliste solitaire. L'Aventure de l'école du prieuré. L'Aventure de Black Peter. L'Aventure de Charles Augustus Milverton. L'Aventure des six Napoléons. L'Aventure des trois étudiants. L'Aventure du pince-nez en or. L'Aventure du trois-quarts manquant. L'Aventure de l'Abbaye de Grange. L'Aventure de la deuxième tache.]
THE STRAND MAGAZINE Vol. 26 OCTOBRE 1903 LE RETOUR DE SHERLOCK HOLMES. Par ARTHUR CONAN DOYLE.
I. — L'Aventure de la maison vide.
C'EST au printemps de l'année 1894 que tout Londres fut intrigué, et le monde de la mode consterné, par le meurtre de l'honorable Ronald Adair dans des circonstances des plus inhabituelles et inexplicables. Le public a déjà pris connaissance des détails du crime qui furent révélés lors de l'enquête de police ; mais beaucoup de choses furent tues à cette occasion, car les arguments de l'accusation étaient si accablants qu'il ne fut pas nécessaire d'avancer tous les faits. Ce n'est qu'aujourd'hui, au terme de près de dix ans, que je suis autorisé à fournir ces maillons manquants qui constituent toute la chaîne de cette affaire remarquable. Le crime était intéressant en soi, mais cet intérêt n'était rien pour moi comparé à l'inconcevable dénouement, qui me causa le choc et la surprise les plus vifs de tous les événements de ma vie aventureuse. Encore aujourd'hui, après ce long intervalle, je sens un frisson en y pensant, et j'éprouve de nouveau ce flot soudain de joie, d'étonnement et d'incrédulité qui submergea totalement mon esprit. Qu'il me soit permis de dire à ce public, qui a témoigné un certain intérêt pour les aperçus que je lui ai parfois donnés des pensées et des actions d'un homme très remarquable, qu'il ne doit pas m'en vouloir si je ne lui ai pas fait part de mes connaissances, car j'aurais considéré comme mon premier devoir de le faire si je n'en avais pas été empêché par une interdiction formelle de sa propre bouche, qui ne fut levée que le trois du mois dernier.
On peut imaginer que mon intimité étroite avec Sherlock Holmes m'avait profondément intéressé au crime, et qu'après sa disparition, je n'ai jamais manqué de lire avec attention les divers problèmes qui se présentaient au public, et j'ai même tenté plus d'une fois, pour ma propre satisfaction, d'employer ses méthodes pour les résoudre, bien qu'avec un succès mitigé. Il n'en est aucun, cependant, qui m'ait autant frappé que cette tragédie de Ronald Adair. En lisant les témoignages de l'enquête, qui menèrent à un verdict de meurtre avec préméditation contre une ou des personnes inconnues, je réalisai plus clairement que jamais la perte que la communauté avait subie par la mort de Sherlock Holmes. Il y avait des points dans cette affaire étrange qui, j'en étais sûr, l'auraient particulièrement interpellé, et les efforts de la police auraient été complétés, ou plus probablement anticipés, par l'observation entraînée et l'esprit alerte du premier agent criminel d'Europe. Toute la journée, tandis que j'effectuais ma tournée, je retournais l'affaire dans mon esprit, et je ne trouvais aucune explication qui me parût adéquate. Au risque de redire une histoire déjà connue, je vais récapituler les faits tels qu'ils étaient connus du public à la conclusion de l'enquête.
L'honorable Ronald Adair était le second fils du comte de Maynooth, alors gouverneur de l'une des colonies australiennes. La mère d'Adair était revenue d'Australie pour subir une opération de la cataracte, et elle, son fils Ronald et sa fille Hilda vivaient ensemble au 427, Park Lane. Le jeune homme fréquentait la meilleure société, n'avait, pour autant qu'on le sût, aucun ennemi, et aucun vice particulier. Il avait été fiancé à Mlle Edith Woodley, de Carstairs, mais les fiançailles avaient été rompues d'un commun accord quelques mois auparavant, et rien n'indiquait que cela eût laissé un sentiment très profond. Pour le reste, la vie de cet homme se déroulait dans un cercle étroit et conventionnel, car ses habitudes étaient calmes et sa nature peu émotive. Pourtant, c'est sur ce jeune aristocrate tranquille que la mort s'abattit sous une forme étrange et inattendue entre dix heures et onze heures vingt, le soir du 30 mars 1894.
Ronald Adair aimait les cartes, jouant continuellement, mais jamais pour des enjeux susceptibles de lui nuire. Il était membre des clubs de jeu Baldwin, Cavendish et Bagatelle. Il fut établi qu'après le dîner, le jour de sa mort, il avait joué une partie de whist dans ce dernier club. Il y avait également joué dans l'après-midi. Les témoignages de ceux qui avaient joué avec lui — M. Murray, Sir John Hardy et le colonel Moran — montrèrent que le jeu était le whist, et que les cartes étaient tombées de manière assez équitable. Adair avait pu perdre cinq livres, mais pas plus. Sa fortune était considérable, et une telle perte ne pouvait en aucune façon l'affecter. Il jouait presque chaque jour dans un club ou dans un autre, mais c'était un joueur prudent, et il finissait généralement gagnant. Il apparut lors de l'enquête qu'en partenariat avec le colonel Moran, il avait effectivement gagné jusqu'à quatre cent vingt livres en une seule séance, quelques semaines auparavant, aux dépens de Godfrey Milner et de Lord Balmoral. Voilà pour son histoire récente, telle qu'elle fut révélée lors de l'enquête.
Le soir du crime, il revint du club exactement à dix heures. Sa mère et sa sœur étaient sorties passer la soirée chez un parent. La domestique déposa qu'elle l'entendit entrer dans la pièce de devant au deuxième étage, généralement utilisée comme salon. Elle y avait allumé un feu, et comme il fumait, elle avait ouvert la fenêtre. Aucun bruit ne fut entendu dans la pièce jusqu'à onze heures vingt, heure du retour de Lady Maynooth et de sa fille. Désirant lui dire bonne nuit, elle tenta d'entrer dans la chambre de son fils. La porte était verrouillée de l'intérieur, et aucune réponse ne put être obtenue à leurs cris et à leurs coups. On appela à l'aide et la porte fut forcée. Le malheureux jeune homme fut trouvé gisant près de la table. Sa tête avait été horriblement mutilée par une balle de revolver à expansion, mais aucune arme d'aucune sorte ne se trouvait dans la pièce. Sur la table gisaient deux billets de banque de dix livres chacun et dix-sept livres dix en argent et en or, la monnaie étant disposée en petits tas de montants variés. Il y avait aussi quelques chiffres sur une feuille de papier avec les noms de certains amis du club en face, d'où il fut conjecturé qu'avant sa mort, il s'efforçait de calculer ses pertes ou ses gains aux cartes.
Un examen minutieux des circonstances ne servit qu'à rendre l'affaire plus complexe. En premier lieu, aucune raison ne pouvait être donnée pour expliquer pourquoi le jeune homme aurait verrouillé la porte de l'intérieur. Il y avait la possibilité que le meurtrier eût fait cela et se fût ensuite échappé par la fenêtre. Cependant, la chute était d'au moins six mètres, et un parterre de crocus en pleine floraison se trouvait en dessous. Ni les fleurs ni la terre ne montraient le moindre signe d'avoir été dérangées, et il n'y avait aucune trace sur l'étroite bande d'herbe qui séparait la maison de la route. Apparemment, donc, c'était le jeune homme lui-même qui avait verrouillé la porte. Mais comment était-il mort ? Personne n'aurait pu grimper jusqu'à la fenêtre sans laisser de traces. Supposons qu'un homme ait tiré à travers la fenêtre, ce serait un tireur bien remarquable qui pourrait, avec un revolver, infliger une blessure aussi mortelle. De plus, Park Lane est une artère fréquentée, et il y a une station de taxis à une centaine de mètres de la maison. Personne n'avait entendu de coup de feu. Et pourtant, il y avait l'homme mort, et là, la balle de revolver, qui s'était aplatie, comme le font les balles à pointe molle, infligeant ainsi une blessure qui avait dû causer une mort instantanée. Telles étaient les circonstances du mystère de Park Lane, qui étaient encore compliquées par une absence totale de mobile, puisque, comme je l'ai dit, le jeune Adair n'était connu pour avoir aucun ennemi, et aucune tentative n'avait été faite pour emporter l'argent ou les objets de valeur présents dans la pièce.
Toute la journée, je retournais ces faits dans mon esprit, m'efforçant de trouver une théorie qui pût les concilier tous, et de découvrir cette ligne de moindre résistance que mon pauvre ami avait déclarée être le point de départ de toute enquête. Je confesse que je fis peu de progrès. Le soir, je flânais à travers le parc, et je me trouvai vers six heures à l'extrémité de Park Lane, du côté d'Oxford Street. Un groupe de badauds sur le trottoir, tous fixant une fenêtre particulière, m'indiqua la maison que j'étais venu voir. Un homme grand et mince avec des lunettes teintées, que je soupçonnais fortement d'être un détective en civil, exposait une théorie qui lui était propre, tandis que les autres se pressaient autour pour écouter ce qu'il disait. Je m'approchai de lui autant que je pus, mais ses observations me semblèrent absurdes, alors je me retirai, quelque peu dégoûté. En le faisant, je heurtai un homme âgé et difforme qui se trouvait derrière moi, et je fis tomber plusieurs livres qu'il transportait. Je me souviens qu'en les ramassant, j'observai le titre de l'un d'eux, « L'Origine du culte des arbres », et il me vint à l'esprit que ce type devait être quelque pauvre bibliophile qui, par métier ou par hobby, collectionnait des ouvrages obscurs. Je m'efforçai de m'excuser pour l'accident, mais il était évident que ces livres que j'avais si malheureusement maltraités étaient des objets très précieux aux yeux de leur propriétaire. Avec un grognement de mépris, il tourna les talons, et je vis son dos courbé et ses favoris blancs disparaître dans la foule.
Mes observations du 427, Park Lane ne firent guère avancer le problème qui m'intéressait. La maison était séparée de la rue par un muret et une grille, l'ensemble ne dépassant pas un mètre cinquante de haut. Il était donc parfaitement facile pour quiconque d'entrer dans le jardin, mais la fenêtre était totalement inaccessible, puisqu'il n'y avait pas de tuyau de descente ou quoi que ce soit qui pût aider l'homme le plus agile à l'escalader. Plus perplexe que jamais, je rebroussai chemin vers Kensington. Je n'étais pas dans mon bureau depuis cinq minutes que la bonne entra pour dire qu'une personne désirait me voir. À mon grand étonnement, ce n'était nul autre que mon étrange vieux collectionneur de livres, son visage pointu et ridé apparaissant dans un cadre de cheveux blancs, et ses précieux volumes, une douzaine au moins, coincés sous son bras droit.
« Vous êtes surpris de me voir, monsieur », dit-il d'une voix étrange et rauque.
Je reconnus que je l'étais.
« Eh bien, j'ai une conscience, monsieur, et quand j'ai eu la chance de vous voir entrer dans cette maison, alors que je vous suivais en boitant, je me suis dit : je vais juste entrer voir cet aimable monsieur, et lui dire que si j'ai été un peu bourru dans mes manières, je n'avais aucune intention malveillante, et que je lui suis très obligé d'avoir ramassé mes livres. »
« Vous faites trop grand cas d'une bagatelle », dis-je. « Puis-je vous demander comment vous saviez qui j'étais ? »
« Eh bien, monsieur, si ce n'est pas trop d'indiscrétion, je suis votre voisin, car vous trouverez ma petite librairie au coin de Church Street, et je suis sûr que je serais très heureux de vous y voir. Peut-être collectionnez-vous vous-même, monsieur ; voici "Les Oiseaux britanniques", et "Catulle", et "La Guerre sainte" — une bonne affaire, chacun d'eux. Avec cinq volumes, vous pourriez juste combler ce vide sur cette deuxième étagère. Ça a l'air négligé, n'est-ce pas, monsieur ? »
Je tournai la tête pour regarder la vitrine derrière moi. Quand je me retournai, Sherlock Holmes se tenait là, souriant, de l'autre côté de la table de mon bureau. Je me levai, le fixai pendant quelques secondes avec une stupeur absolue, puis il semble que j'aie dû m'évanouir pour la première et la dernière fois de ma vie. Certes, une brume grise tourbillonna devant mes yeux, et quand elle se dissipa, je trouvai le col de ma chemise déboutonné et le goût persistant et piquant du brandy sur mes lèvres. Holmes était penché sur mon fauteuil, sa flasque à la main.
« Mon cher Watson », dit la voix bien connue, « je vous dois mille excuses. Je n'avais aucune idée que vous seriez si affecté. »
Je le saisis par le bras.
« Holmes ! » m'écriai-je. « Est-ce vraiment vous ? Se peut-il que vous soyez vivant ? Est-il possible que vous ayez réussi à sortir de cet affreux abîme ? »
« Attendez un moment », dit-il. « Êtes-vous sûr d'être vraiment en état de discuter ? Je vous ai causé un choc sérieux par ma réapparition inutilement théâtrale. »
« Je vais bien, mais vraiment, Holmes, je peux à peine en croire mes yeux. Grand Dieu, penser que vous — vous, de tous les hommes — soyez debout dans mon bureau ! » Je le saisis à nouveau par la manche et sentis le bras mince et nerveux dessous. « Eh bien, vous n'êtes pas un esprit, en tout cas », dis-je. « Mon cher ami, je suis fou de joie de vous voir. Asseyez-vous et dites-moi comment vous êtes sorti vivant de ce gouffre effroyable. »
Il s'assit en face de moi et alluma une cigarette de son ancienne manière nonchalante. Il était vêtu de la redingote râpée du marchand de livres, mais le reste de cet individu gisait en un tas de cheveux blancs et de vieux livres sur la table. Holmes semblait encore plus mince et plus vif qu'autrefois, mais il y avait une teinte blanc mat sur son visage aquilin qui m'indiqua que sa vie récente n'avait pas été saine.
« Je suis heureux de me détendre, Watson », dit-il. « Ce n'est pas une mince affaire quand un grand homme doit réduire sa stature d'une trentaine de centimètres pendant des heures entières. Maintenant, mon cher ami, en ce qui concerne ces explications, nous avons, si je peux solliciter votre coopération, une nuit de travail difficile et dangereuse devant nous. Peut-être serait-il préférable que je vous donne un compte rendu de toute la situation une fois que ce travail sera terminé. »
« Je suis dévoré de curiosité. Je préférerais de beaucoup entendre cela maintenant. »
« Vous viendrez avec moi cette nuit ? »
« Quand vous voudrez et où vous voudrez. »
« Cela ressemble vraiment au bon vieux temps. Nous aurons le temps de prendre une bouchée de dîner avant de devoir partir. Eh bien, donc, à propos de ce gouffre. Je n'ai eu aucune difficulté sérieuse à en sortir, pour la simple raison que je n'y ai jamais été. »
« Vous n'y avez jamais été ? »
« Non, Watson, je n'y ai jamais été. Mon mot pour vous était absolument authentique. J'avais peu de doutes sur le fait que j'étais arrivé à la fin de ma carrière quand j'aperçus la silhouette quelque peu sinistre du défunt professeur Moriarty se tenant sur l'étroit sentier qui menait à la sécurité. Je lus un dessein inexorable dans ses yeux gris. J'échangeai donc quelques remarques avec lui, et j'obtins sa permission courtoise d'écrire le court mot que vous reçûtes par la suite. Je le laissai avec ma boîte à cigarettes et mon bâton, et je marchai le long du sentier, Moriarty toujours sur mes talons. Quand j'atteignis l'extrémité, je me tins sur la défensive. Il ne tira aucune arme, mais il se rua sur moi et passa ses longs bras autour de moi. Il savait que sa propre partie était jouée, et il était seulement soucieux de se venger de moi. Nous chancelâmes ensemble au bord du précipice. J'ai cependant quelque connaissance du baritsu, ou le système japonais de lutte, qui m'a été plus d'une fois très utile. Je me glissai hors de son emprise, et lui, avec un cri horrible, donna des coups de pied frénétiques pendant quelques secondes et griffa l'air avec ses deux mains. Mais malgré tous ses efforts, il ne put retrouver son équilibre, et il bascula. Le visage penché au-dessus du gouffre, je le vis tomber sur une longue distance. Puis il frappa une roche, rebondit et éclaboussa dans l'eau. »
J'écoutais avec étonnement cette explication, que Holmes livrait entre les bouffées de sa cigarette.
« Mais les traces ! » m'écriai-je. « J'ai vu de mes propres yeux que deux personnes étaient descendues sur le sentier et qu'aucune n'en était revenue. »
« C'est arrivé de cette façon. À l'instant même où le professeur eut disparu, il me frappa que le destin avait mis sur mon chemin une chance vraiment extraordinairement heureuse. Je savais que Moriarty n'était pas le seul homme à avoir juré ma perte. Il y en avait au moins trois autres dont le désir de vengeance contre moi ne serait qu'accru par la mort de leur chef. C'étaient tous des hommes des plus dangereux. L'un ou l'autre finirait certainement par m'avoir. D'un autre côté, si tout le monde était convaincu que j'étais mort, ils prendraient des libertés, ces hommes, ils se découvriraient, et tôt ou tard je pourrais les détruire. Alors, il serait temps pour moi d'annoncer que j'étais toujours au nombre des vivants. Si rapidement que le cerveau agit, je crois que j'avais tout pensé avant que le professeur Moriarty n'ait atteint le fond des chutes du Reichenbach.
« Je me levai et examinai la paroi rocheuse derrière moi. Dans votre récit pittoresque de l'affaire, que je lus avec grand intérêt quelques mois plus tard, vous affirmez que la paroi était à pic. Ce n'était pas littéralement vrai. Quelques petits appuis pour les pieds se présentaient, et il y avait quelques indications d'une corniche. La falaise est si haute que de l'escalader entièrement était une impossibilité manifeste, et il était également impossible de faire mon chemin le long du sentier humide sans laisser quelques traces. J'aurais pu, il est vrai, inverser mes bottes, comme je l'ai fait en des occasions similaires, mais la vue de trois séries de traces dans une seule direction aurait certainement suggéré une tromperie. Dans l'ensemble, donc, il valait mieux que je risque l'escalade. Ce ne fut pas une affaire agréable, Watson. La chute rugissait sous moi. Je ne suis pas une personne imaginative, mais je vous donne ma parole qu'il me sembla entendre la voix de Moriarty hurlant contre moi depuis l'abîme. Une erreur aurait été fatale. Plus d'une fois, alors que des touffes d'herbe s'arrachaient dans ma main ou que mon pied glissait dans les encoches humides du rocher, je pensai que c'était fini pour moi. Mais je luttai vers le haut, et finalement j'atteignis une corniche de plusieurs pieds de profondeur et couverte de mousse verte douce, où je pouvais rester invisible dans le plus parfait confort. C'est là que j'étais étendu quand vous, mon cher Watson, et toute votre suite, enquêtiez de la manière la plus sympathique et la plus inefficace sur les circonstances de ma mort.
« Enfin, quand vous eûtes tous formé vos inévitables et totalement erronées conclusions, vous repartîtes pour l'hôtel et je fus laissé seul. J'avais imaginé que j'étais arrivé au terme de mes aventures, mais un événement très inattendu me montra que des surprises m'étaient encore réservées. Un énorme rocher, tombant d'en haut, passa dans un fracas devant moi, frappa le sentier et rebondit dans le gouffre. Pendant un instant, je pensai que c'était un accident ; mais un instant plus tard, levant les yeux, je vis la tête d'un homme se découper sur le ciel sombre, et une autre pierre frappa la corniche même sur laquelle j'étais étendu, à moins de trente centimètres de ma tête. Bien sûr, la signification de tout cela était évidente. Moriarty n'avait pas été seul. Un complice — et ce seul coup d'œil m'avait appris à quel point cet homme était dangereux — avait monté la garde pendant que le professeur m'attaquait. De loin, invisible pour moi, il avait été témoin de la mort de son ami et de mon échappée. Il avait attendu, puis, faisant son chemin vers le sommet de la falaise, il avait tenté de réussir là où son camarade avait échoué. »
« Je n'ai pas mis longtemps à y réfléchir, Watson. Une fois de plus, j'ai vu ce visage sinistre surplomber la falaise, et j'ai su qu'il était le signe avant-coureur d'une autre pierre. Je me suis précipité sur le sentier. Je ne crois pas que j'aurais pu le faire de sang-froid. C'était cent fois plus difficile que la montée. Mais je n'avais pas le temps de songer au danger, car une autre pierre a sifflé à mes oreilles alors que je restais suspendu par les mains au bord de la corniche. À mi-chemin, j'ai glissé, mais par la grâce de Dieu, j'ai atterri, déchiré et en sang, sur le chemin. J'ai pris mes jambes à mon cou, parcouru dix milles à travers les montagnes dans l'obscurité, et une semaine plus tard, je me retrouvais à Florence avec la certitude que personne au monde ne savait ce qu'il était advenu de moi.
« Je n'avais qu'un seul confident : mon frère Mycroft. Je vous dois mille excuses, mon cher Watson, mais il était capital que l'on me crût mort, et il est tout à fait certain que vous n'auriez pas rédigé un récit si convaincant de ma triste fin si vous n'aviez pas vous-même cru qu'elle était vraie. À plusieurs reprises, au cours des trois dernières années, j'ai pris ma plume pour vous écrire, mais j'ai toujours craint que votre affectueuse estime pour moi ne vous entraînât à quelque indiscrétion qui trahirait mon secret. C'est pour cette raison que je me suis détourné de vous ce soir lorsque vous avez renversé mes livres, car j'étais alors en danger, et la moindre manifestation de surprise ou d'émotion de votre part aurait pu attirer l'attention sur mon identité et mener aux conséquences les plus déplorables et irréparables. Quant à Mycroft, j'ai dû me confier à lui afin d'obtenir l'argent dont j'avais besoin. Le cours des événements à Londres ne s'est pas déroulé aussi bien que je l'avais espéré, car le procès de la bande à Moriarty a laissé en liberté deux de ses membres les plus dangereux, mes plus vindicatifs ennemis. J'ai donc voyagé pendant deux ans au Tibet, m'amusant à visiter Lhassa et à passer quelques jours avec le grand Lama. Vous avez peut-être lu des récits sur les remarquables explorations d'un Norvégien nommé Sigerson, mais je suis certain qu'il ne vous est jamais venu à l'esprit que vous receviez des nouvelles de votre ami. J'ai ensuite traversé la Perse, fait un saut à La Mecque et rendu une brève mais intéressante visite au Khalifa à Khartoum, dont j'ai communiqué les résultats au ministère des Affaires étrangères. De retour en France, j'ai passé quelques mois à effectuer des recherches sur les dérivés du goudron de houille, que j'ai menées dans un laboratoire à Montpellier, dans le sud de la France. Ayant conclu cela à ma satisfaction, et apprenant qu'il ne restait plus qu'un seul de mes ennemis à Londres, j'étais sur le point de revenir quand mes mouvements ont été précipités par la nouvelle de ce mystère de Park Lane si remarquable, qui non seulement m'a attiré par ses propres mérites, mais semblait offrir des opportunités personnelles tout à fait singulières. Je suis venu immédiatement à Londres, me suis présenté en personne à Baker Street, ai plongé Mrs. Hudson dans une crise d'hystérie violente, et j'ai découvert que Mycroft avait conservé mes pièces et mes papiers exactement tels qu'ils avaient toujours été. C'est ainsi, mon cher Watson, qu'à deux heures cet après-midi, je me suis retrouvé dans mon vieux fauteuil, dans ma propre vieille chambre, souhaitant seulement pouvoir voir mon vieil ami Watson dans l'autre fauteuil qu'il a si souvent honoré. »
Tel fut le récit extraordinaire auquel j'ai prêté l'oreille en cette soirée d'avril ; un récit qui aurait été absolument incroyable pour moi s'il n'avait pas été confirmé par la vision réelle de cette silhouette haute et mince, et de ce visage vif et avide que je n'avais jamais pensé revoir. D'une certaine manière, il avait appris mon propre et triste deuil, et sa sympathie s'exprimait davantage dans son attitude que dans ses paroles. « Le travail est le meilleur antidote au chagrin, mon cher Watson, disait-il, et j'ai une tâche pour nous deux ce soir qui, si nous parvenons à la mener à bien, justifiera à elle seule l'existence d'un homme sur cette planète. » En vain, je l'ai supplié de m'en dire davantage. « Vous en entendrez et en verrez assez avant le matin, a-t-il répondu. Nous avons trois ans de passé à discuter. Que cela suffise jusqu'à neuf heures et demie, heure à laquelle nous nous lancerons dans la mémorable aventure de la maison vide. »
C'était vraiment comme au bon vieux temps lorsque, à cette heure-là, je me suis retrouvé assis à ses côtés dans un hansom, mon revolver dans ma poche et le frisson de l'aventure au cœur. Holmes était froid, sévère et silencieux. À la lueur des réverbères qui frappait ses traits austères, je voyais ses sourcils froncés par la réflexion et ses lèvres fines comprimées. J'ignorais quelle bête sauvage nous allions traquer dans la jungle obscure du Londres criminel, mais j'étais bien convaincu, à l'allure de ce maître chasseur, que l'aventure était des plus graves, tandis que le sourire sardonique qui perçait parfois son ascétique morosité ne présageait rien de bon pour l'objet de notre quête.
J'avais imaginé que nous étions en route pour Baker Street, mais Holmes fit arrêter le fiacre au coin de Cavendish Square. Je remarquai qu'en descendant, il jeta un regard scrutateur à droite et à gauche, et à chaque coin de rue suivant, il prit le plus grand soin de s'assurer qu'il n'était pas suivi. Notre itinéraire était certainement singulier. La connaissance qu'avait Holmes des chemins détournés de Londres était extraordinaire, et en cette occasion, il passa rapidement, et d'un pas assuré, par un dédale de ruelles et d'écuries dont je n'avais jamais soupçonné l'existence. Nous débouchâmes enfin dans une petite rue, bordée de maisons anciennes et lugubres, qui nous mena à Manchester Street, puis à Blandford Street. Là, il s'engouffra rapidement dans un passage étroit, franchit une grille en bois pour accéder à une cour déserte, puis ouvrit avec une clé la porte arrière d'une maison. Nous entrâmes ensemble et il referma derrière nous.
L'endroit était plongé dans une obscurité totale, mais il était évident pour moi qu'il s'agissait d'une maison vide. Nos pieds craquaient et crissaient sur le plancher nu, et ma main tendue heurta un mur dont le papier peint pendait en lambeaux. Les doigts froids et minces de Holmes se refermèrent sur mon poignet et me guidèrent le long d'un long couloir, jusqu'à ce que j'aperçoive vaguement la lucarne trouble au-dessus de la porte. Ici, Holmes tourna soudainement à droite, et nous nous trouvâmes dans une grande pièce carrée et vide, lourdement ombragée dans les coins, mais faiblement éclairée au centre par les lumières de la rue en contrebas. Il n'y avait aucune lampe à proximité et la fenêtre était épaisse de poussière, de sorte que nous pouvions à peine distinguer nos silhouettes respectives. Mon compagnon posa sa main sur mon épaule et ses lèvres tout près de mon oreille.
« Savez-vous où nous sommes ? » chuchota-t-il.
« C'est bien Baker Street, n'est-ce pas ? » répondis-je en regardant à travers la fenêtre obscure.
« Exactement. Nous sommes dans Camden House, qui fait face à nos anciens quartiers. »
« Mais pourquoi sommes-nous ici ? »
« Parce qu'elle offre une vue si excellente sur cet édifice pittoresque. Puis-je vous demander, mon cher Watson, de vous approcher un peu plus de la fenêtre, en prenant toutes les précautions pour ne pas vous montrer, puis de regarder vers nos anciennes chambres — le point de départ de tant de nos petites aventures ? Nous verrons si mes trois années d'absence ont totalement effacé mon pouvoir de vous surprendre. »
Je me glissai en avant et regardai vers la fenêtre familière. Lorsque mes yeux se posèrent sur elle, je poussai un soupir et un cri d'étonnement. Le store était baissé et une lumière vive brûlait dans la pièce. L'ombre d'un homme assis sur une chaise à l'intérieur se projetait en un contour noir et net sur l'écran lumineux de la fenêtre. Il n'y avait pas d'erreur possible quant au port de tête, à la carrure des épaules, à la finesse des traits. Le visage était tourné à demi, et l'effet était celui de l'une de ces silhouettes noires que nos grands-parents aimaient encadrer. C'était une reproduction parfaite de Holmes. J'étais si stupéfait que je tendis la main pour m'assurer que l'homme en chair et en os se tenait bien à mes côtés. Il tremblait d'un rire silencieux.
« Eh bien ? » dit-il.
« Grand Dieu ! » m'écriai-je. « C'est merveilleux. »
« Je compte sur le fait que l'âge ne flétrit point, ni l'habitude ne corrompt mon infinie variété », dit-il, et je reconnus dans sa voix la joie et la fierté que l'artiste éprouve pour sa propre création. « Cela me ressemble vraiment, n'est-ce pas ? »
« Je serais prêt à jurer que c'était vous. »
« Le mérite de l'exécution revient à Monsieur Oscar Meunier, de Grenoble, qui a passé quelques jours à réaliser le moulage. C'est un buste en cire. J'ai arrangé le reste moi-même lors de ma visite à Baker Street cet après-midi. »
« Mais pourquoi ? »
« Parce que, mon cher Watson, j'avais les raisons les plus impérieuses de souhaiter que certaines personnes pensent que j'étais là alors que j'étais ailleurs. »
« Et vous pensiez que les chambres étaient surveillées ? »
« Je SAVAIS qu'elles étaient surveillées. »
« Par qui ? »
« Par mes anciens ennemis, Watson. Par la charmante société dont le chef repose dans les chutes du Reichenbach. Vous devez vous rappeler qu'ils savaient, et eux seuls, que j'étais encore en vie. Tôt ou tard, ils croyaient que je reviendrais dans mes chambres. Ils les ont surveillées continuellement, et ce matin, ils m'ont vu arriver. »
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que j'ai reconnu leur sentinelle quand j'ai jeté un coup d'œil par ma fenêtre. C'est un gaillard assez inoffensif, nommé Parker, étrangleur de profession et interprète remarquable de la guimbarde. Il ne m'inquiétait nullement. Mais je me souciais beaucoup de la personne bien plus redoutable qui se trouvait derrière lui, l'ami intime de Moriarty, l'homme qui a fait tomber les rochers du haut de la falaise, le criminel le plus rusé et le plus dangereux de Londres. C'est cet homme qui est à mes trousses ce soir, Watson, et c'est cet homme qui ignore totalement que nous sommes à SES trousses. »
Les plans de mon ami se dévoilaient progressivement. Depuis cette retraite commode, les observateurs étaient observés et les traqueurs traqués. Cette ombre anguleuse là-bas était l'appât, et nous étions les chasseurs. En silence, nous restâmes ensemble dans l'obscurité à observer les silhouettes pressées qui passaient et repassaient devant nous. Holmes était silencieux et immobile ; mais je voyais qu'il était extrêmement aux aguets et que ses yeux étaient fixés avec intensité sur le flux des passants. C'était une nuit sombre et agitée, et le vent sifflait bruyamment dans la longue rue. Beaucoup de gens allaient et venaient, la plupart emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cravates. Une ou deux fois, il m'a semblé avoir déjà vu la même silhouette, et j'ai remarqué en particulier deux hommes qui semblaient s'abriter du vent dans l'encadrement d'une porte un peu plus haut dans la rue. J'ai essayé d'attirer l'attention de mon compagnon sur eux, mais il poussa une petite exclamation d'impatience et continua de fixer la rue. Plus d'une fois, il s'agita sur ses pieds et tapota rapidement des doigts contre le mur. Il était évident pour moi qu'il devenait nerveux et que ses plans ne se déroulaient pas tout à fait comme il l'avait espéré. Enfin, alors que minuit approchait et que la rue se vidait progressivement, il fit les cent pas dans la pièce dans une agitation incontrôlable. J'allais lui faire une remarque quand je levai les yeux vers la fenêtre éclairée et que je ressentis de nouveau une surprise presque aussi grande que la précédente. Je saisis le bras de Holmes et montrai le haut.
« L'ombre a bougé ! » criai-je.
Ce n'était en effet plus le profil, mais le dos qui était tourné vers nous.
Trois ans n'avaient certainement pas adouci les aspérités de son caractère ni son impatience face à une intelligence moins active que la sienne.
« Bien sûr qu'elle a bougé », dit-il. « Suis-je un tel maladroit, Watson, que je puisse dresser un mannequin évident et m'attendre à ce que certains des hommes les plus fins d'Europe s'y laissent prendre ? Nous sommes dans cette pièce depuis deux heures, et Mrs. Hudson a effectué des changements sur cette silhouette huit fois, soit une fois tous les quarts d'heure. Elle le manœuvre depuis l'avant afin que son ombre ne puisse jamais être vue. Ah ! » Il prit une inspiration sifflante et excitée. Dans la pénombre, je vis sa tête projetée en avant, toute son attitude rigide d'attention. Dehors, la rue était absolument déserte. Ces deux hommes pouvaient encore être tapi dans l'encadrement de la porte, mais je ne pouvais plus les voir. Tout était calme et sombre, à l'exception de cet écran jaune brillant devant nous avec la silhouette noire dessinée en son centre. À nouveau, dans le silence total, j'entendis cette note fine et sifflante qui trahissait une intense excitation contenue. Un instant plus tard, il me tira vers le coin le plus sombre de la pièce, et je sentis sa main avertisseuse sur mes lèvres. Les doigts qui me serraient tremblaient. Jamais je n'avais connu mon ami aussi ému, et pourtant, la rue sombre s'étendait toujours, solitaire et immobile, devant nous.
Mais soudain, je pris conscience de ce que ses sens plus aiguisés avaient déjà distingué. Un bruit bas et furtif parvint à mes oreilles, non pas de la direction de Baker Street, mais de l'arrière de la maison même où nous étions dissimulés. Une porte s'ouvrit et se referma. Un instant plus tard, des pas se faufilèrent dans le couloir — des pas qui se voulaient silencieux, mais qui résonnaient durement dans la maison vide. Holmes se recroquevilla contre le mur et je fis de même, ma main se refermant sur la poignée de mon revolver. En scrutant l'obscurité, je vis le contour vague d'un homme, une ombre plus noire encore que la noirceur de la porte ouverte. Il resta un instant immobile, puis il se glissa en avant, courbé, menaçant, dans la pièce. Il était à moins de trois mètres de nous, cette silhouette sinistre, et je m'étais préparé à contrer son bond avant de réaliser qu'il n'avait aucune idée de notre présence. Il passa tout près de nous, se glissa vers la fenêtre et, très doucement et sans bruit, la souleva d'une quinzaine de centimètres. Alors qu'il s'abaissait au niveau de cette ouverture, la lumière de la rue, n'étant plus tamisée par la vitre poussiéreuse, tomba en plein sur son visage. L'homme semblait hors de lui sous le coup de l'excitation. Ses deux yeux brillaient comme des étoiles et ses traits se contractaient convulsivement. C'était un homme âgé, au nez fin et proéminent, au front haut et dégarni, et à l'énorme moustache grisonnante. Un chapeau haut-de-forme était rejeté en arrière sur sa tête, et un plastron de chemise de soirée luisait sous son pardessus ouvert. Son visage était émacié et basané, marqué de rides profondes et sauvages. Dans sa main, il portait ce qui semblait être une canne, mais lorsqu'il la posa sur le sol, elle produisit un tintement métallique. Puis, de la poche de son pardessus, il tira un objet volumineux et s'affaira à une tâche qui s'acheva par un clic sonore et sec, comme si un ressort ou un verrou s'était enclenché. Toujours agenouillé sur le sol, il se pencha en avant et fit porter tout son poids et toute sa force sur un levier, ce qui provoqua un long bruit de tournoiement et de grincement, se terminant une fois de plus par un clic puissant. Il se redressa alors, et je vis que ce qu'il tenait dans sa main était une sorte de fusil, doté d'une crosse étrangement difforme. Il l'ouvrit au niveau de la culasse, inséra quelque chose et referma le mécanisme d'un coup sec. Puis, s'accroupissant, il fit reposer l'extrémité du canon sur le rebord de la fenêtre ouverte, et je vis sa longue moustache retomber sur la monture et son œil briller alors qu'il visait le long de la mire. J'entendis un petit soupir de satisfaction lorsqu'il cala la crosse contre son épaule, et vis cette cible stupéfiante, l'homme noir sur fond jaune, se détacher nettement au bout de son guidon. Pendant un instant, il fut rigide et immobile. Puis son doigt se crispa sur la détente. Il y eut un sifflement étrange et bruyant, puis le tintement long et argenté d'une vitre brisée. À cet instant, Holmes bondit comme un tigre sur le dos du tireur et le projeta à plat ventre. Il fut debout en un instant et, avec une force convulsive, il saisit Holmes à la gorge ; mais je le frappai à la tête avec la crosse de mon revolver et il retomba sur le sol. Je me jetai sur lui, et tandis que je le maintenais, mon compagnon fit retentir un coup de sifflet aigu. On entendit le claquement de pas rapides sur le trottoir, et deux policiers en uniforme, accompagnés d'un détective en civil, se précipitèrent par l'entrée principale et pénétrèrent dans la pièce.
« C'est vous, Lestrade ? » dit Holmes.
« Oui, Monsieur Holmes. J'ai pris l'affaire en main moi-même. Il est bon de vous voir de retour à Londres, monsieur. »
« Je crois que vous avez besoin d'un peu d'aide officieuse. Trois meurtres non résolus en un an, cela ne va pas, Lestrade. Mais vous avez traité le mystère de Molesey avec moins que votre habileté habituelle... c'est-à-dire que vous l'avez traité assez bien. »
Nous nous étions tous remis debout, notre prisonnier respirant avec difficulté, encadré par un agent robuste de chaque côté. Déjà, quelques flâneurs commençaient à s'attrouper dans la rue. Holmes s'approcha de la fenêtre, la ferma et baissa les stores. Lestrade avait sorti deux bougies et les policiers avaient découvert leurs lanternes. Je pus enfin examiner attentivement notre prisonnier.
C'était un visage d'une virilité immense et pourtant sinistre qui se tournait vers nous. Avec le front d'un philosophe au-dessus et la mâchoire d'un sensuel en dessous, l'homme avait dû commencer avec de grandes capacités pour le bien comme pour le mal. Mais on ne pouvait regarder ses yeux bleus cruels, aux paupières tombantes et cyniques, ou son nez fier et agressif, son front menaçant et profondément ridé, sans lire les signaux d'alarme les plus évidents de la Nature. Il ne prêtait attention à aucun d'entre nous, mais ses yeux étaient fixés sur le visage de Holmes avec une expression dans laquelle la haine et l'étonnement étaient également mêlés. « Espèce de démon ! » ne cessait-il de murmurer. « Démon rusé, si rusé ! »
« Ah, Colonel ! » dit Holmes en rajustant son col froissé ; « "les voyages finissent en rencontres d'amants", comme dit la vieille pièce. Je ne crois pas avoir eu le plaisir de vous voir depuis que vous m'avez témoigné ces attentions alors que je gisais sur la corniche au-dessus des chutes du Reichenbach. »
Le Colonel fixait toujours mon ami comme un homme en transe. « Démon rusé, si rusé ! » était tout ce qu'il pouvait dire.
« Je ne vous ai pas encore présenté », dit Holmes. « Voici, messieurs, le Colonel Sebastian Moran, ancien membre de l'armée des Indes de Sa Majesté, et le meilleur tireur de gros gibier que notre Empire d'Orient ait jamais produit. Je crois être dans le vrai, Colonel, en disant que votre tableau de chasse aux tigres reste inégalé ? »
Le vieil homme féroce ne dit rien, mais continua de lancer des regards furieux à mon compagnon ; avec ses yeux sauvages et sa moustache hérissée, il ressemblait étrangement à un tigre lui-même.
« Je m'étonne que mon stratagème très simple ait pu tromper un aussi vieux shikari », dit Holmes. « Cela doit vous être très familier. N'avez-vous jamais attaché un jeune chevreau sous un arbre, ne vous êtes-vous jamais posté au-dessus avec votre fusil, en attendant que l'appât attire votre tigre ? Cette maison vide est mon arbre et vous êtes mon tigre. Vous aviez peut-être d'autres fusils en réserve au cas où il y aurait eu plusieurs tigres, ou dans l'hypothèse improbable où votre propre visée aurait fait défaut. Ceux-ci », dit-il en pointant autour de lui, « sont mes autres fusils. Le parallèle est exact. »
Le Colonel Moran bondit en avant, avec un grognement de rage, mais les agents le retinrent. La fureur sur son visage était terrible à voir.
« J'avoue que vous m'avez réservé une petite surprise », dit Holmes. « Je ne m'attendais pas à ce que vous utilisiez vous-même cette maison vide et cette fenêtre donnant sur la rue. J'avais imaginé que vous agiriez depuis la rue, où mon ami Lestrade et ses joyeux lurons vous attendaient. À cette exception près, tout s'est déroulé comme je l'avais prévu. »
Le Colonel Moran se tourna vers le détective officiel.
« Vous pouvez avoir ou ne pas avoir de juste motif pour m'arrêter », dit-il, « mais au moins, il ne peut y avoir aucune raison pour que je me soumette aux quolibets de cet individu. Si je suis entre les mains de la loi, que les choses soient faites de manière légale. »
« Eh bien, c'est assez raisonnable », dit Lestrade. « Avez-vous autre chose à dire, Monsieur Holmes, avant que nous partions ? »
Holmes avait ramassé la puissante carabine à vent sur le sol et en examinait le mécanisme.
« Une arme admirable et unique », dit-il, « silencieuse et d'une puissance formidable. J'ai connu Von Herder, le mécanicien allemand aveugle, qui l'a construite sur commande du défunt professeur Moriarty. Depuis des années, j'étais au courant de son existence, bien que je n'aie jamais eu auparavant l'occasion de la manipuler. Je la recommande tout spécialement à votre attention, Lestrade, ainsi que les balles qui lui correspondent. »
« Vous pouvez nous faire confiance pour nous en occuper, Monsieur Holmes », dit Lestrade, tandis que tout le groupe se dirigeait vers la porte. « Quelque chose d'autre à ajouter ? »
« Seulement pour demander quelle accusation vous avez l'intention de porter ? »
« Quelle accusation, monsieur ? Pourquoi, bien entendu, la tentative de meurtre sur la personne de Monsieur Sherlock Holmes. »
« Il n'en est rien, Lestrade. Je n'ai pas l'intention de comparaître dans cette affaire. À vous, et à vous seul, revient le mérite de la remarquable arrestation que vous avez effectuée. Oui, Lestrade, je vous félicite ! Avec votre habituel mélange heureux de ruse et d'audace, vous l'avez eu. »
« Eu ! Eu qui, Monsieur Holmes ? »
« L'homme que toute la police recherche en vain — le colonel Sebastian Moran, qui a abattu l'honorable Ronald Adair avec une balle explosive tirée d'une carabine à vent à travers la fenêtre ouverte du premier étage sur rue du numéro 427, Park Lane, le 30 du mois dernier. C'est l'accusation, Lestrade. Et maintenant, Watson, si vous pouvez supporter le courant d'air provenant d'une fenêtre brisée, je pense qu'une demi-heure dans mon étude autour d'un cigare pourrait vous offrir un divertissement profitable. »
Nos anciens appartements étaient restés inchangés grâce à la supervision de Mycroft Holmes et aux soins attentifs de Mrs. Hudson. En entrant, je vis, certes, une propreté inhabituelle, mais les anciens repères étaient tous à leur place. Il y avait le coin de chimie et la table au plateau de sapin tachée d'acide. Là, sur une étagère, se trouvait la rangée de redoutables albums de coupures et d'ouvrages de référence que nombre de nos concitoyens auraient été si heureux de brûler. Les diagrammes, l'étui à violon et le porte-pipes — même la pantoufle persane qui contenait le tabac — tout cela frappa mes yeux tandis que je promenais mon regard autour de moi. Il y avait deux occupants dans la pièce — l'une était Mrs. Hudson, qui nous adressa un sourire radieux à tous deux tandis que nous entrions ; l'autre était l'étrange mannequin qui avait joué un rôle si important dans les aventures de la soirée. C'était un modèle couleur cire de mon ami, si admirablement réalisé qu'il s'agissait d'un fac-similé parfait. Il se tenait sur une petite table à piédestal, drapé d'une vieille robe de chambre de Holmes, de sorte que l'illusion vue de la rue était absolument parfaite.
« J'espère que vous avez pris toutes les précautions, Mrs. Hudson ? » demanda Holmes.
« Je m'en suis approchée à genoux, monsieur, exactement comme vous me l'aviez dit. »
« Excellent. Vous avez très bien mené cette affaire. Avez-vous remarqué où la balle est allée ? »
« Oui, monsieur. J'ai bien peur qu'elle n'ait abîmé votre beau buste, car elle a traversé la tête de part en part et s'est aplatie contre le mur. Je l'ai ramassée sur le tapis. La voici ! »
Holmes me la tendit. « Une balle de revolver à plomb, comme vous pouvez le constater, Watson. Il y a du génie là-dedans, car qui s'attendrait à trouver une telle chose tirée d'une carabine à vent ? Très bien, Mrs. Hudson, je vous suis très obligé pour votre assistance. Et maintenant, Watson, laissez-moi vous voir à nouveau dans votre ancien fauteuil, car il y a plusieurs points que je souhaiterais discuter avec vous. »
Il avait rejeté la redingote râpée et il était maintenant le Holmes d'autrefois, vêtu de la robe de chambre couleur souris qu'il avait retirée de son effigie.
« Les nerfs du vieux shikari n'ont rien perdu de leur stabilité, ni ses yeux de leur acuité », dit-il en riant, tout en inspectant le front fracassé de son buste.
« En plein milieu de l'arrière du crâne et droit à travers le cerveau. C'était le meilleur tireur des Indes, et je suppose qu'il y en a peu de meilleurs à Londres. Avez-vous entendu ce nom ? »
« Non, je ne l'ai pas entendu. »
« Eh bien, eh bien, ainsi va la renommée ! Mais enfin, si je me souviens bien, vous n'aviez pas entendu le nom du professeur James Moriarty, qui possédait l'un des plus grands cerveaux du siècle. Donnez-moi donc mon index des biographies sur l'étagère. »
Il feuilleta les pages avec paresse, se penchant en arrière dans son fauteuil et soufflant de grands nuages de fumée de son cigare.
« Ma collection de M est une belle pièce », dit-il. « Moriarty lui-même suffit à rendre n'importe quelle lettre illustre, et voici Morgan l'empoisonneur, et Merridew de détestable mémoire, et Mathews, qui m'a cassé la canine gauche dans la salle d'attente à Charing Cross, et, enfin, voici notre ami de ce soir. »
Il me tendit le livre et je lus : « MORAN, SEBASTIAN, COLONEL. Sans emploi. Ancien membre des 1st Bengalore Pioneers. Né à Londres, 1840. Fils de Sir Augustus Moran, C.B., autrefois ministre britannique en Perse. A étudié à Eton et Oxford. A servi dans la campagne de Jowaki, la campagne afghane, Charasiab (cité dans les dépêches), Sherpur et Caboul. Auteur de 'Heavy Game of the Western Himalayas', 1881 ; 'Three Months in the Jungle', 1884. Adresse : Conduit Street. Clubs : The Anglo-Indian, the Tankerville, the Bagatelle Card Club. »
En marge était écrit, de la main précise de Holmes : « Le deuxième homme le plus dangereux de Londres. »
« C'est stupéfiant », dis-je en lui rendant le volume. « La carrière de cet homme est celle d'un honorable soldat. »
« C'est vrai », répondit Holmes. « Jusqu'à un certain point, il a bien agi. Il a toujours été un homme aux nerfs d'acier, et l'on raconte encore aux Indes comment il s'est glissé dans un égout à la poursuite d'un tigre mangeur d'hommes blessé. Il y a des arbres, Watson, qui atteignent une certaine hauteur puis développent soudainement quelque excentricité disgracieuse. Vous le verrez souvent chez les humains. J'ai la théorie que l'individu représente, dans son développement, toute la procession de ses ancêtres, et qu'un tel revirement soudain vers le bien ou le mal témoigne d'une influence forte qui a pénétré sa lignée généalogique. La personne devient, en quelque sorte, l'épitomé de l'histoire de sa propre famille. »
« C'est assurément assez fantaisiste. »
« Eh bien, je n'insiste pas. Quelle qu'en soit la cause, le colonel Moran a commencé à mal tourner. Sans scandale public, il a tout de même rendu les Indes trop brûlantes pour lui. Il a pris sa retraite, est venu à Londres, et a de nouveau acquis une mauvaise réputation. C'est à cette époque qu'il fut recherché par le professeur Moriarty, dont il fut pendant un temps le chef d'état-major. Moriarty le pourvoyait libéralement en argent et ne l'utilisait que pour un ou deux travaux de très haut vol qu'aucun criminel ordinaire n'aurait pu entreprendre. Vous pouvez avoir quelque souvenir de la mort de Mrs. Stewart, de Lauder, en 1887. Non ? Eh bien, je suis certain que Moran en était l'instigateur ; mais rien ne put être prouvé. Le colonel était si habilement dissimulé que même lorsque le gang de Moriarty fut démantelé, nous ne pûmes l'incriminer. Vous vous souvenez, à cette époque, quand je suis passé vous voir dans vos appartements, comment j'ai fermé les volets par crainte des carabines à vent ? Sans doute m'avez-vous trouvé fantaisiste. Je savais exactement ce que je faisais, car je connaissais l'existence de cette arme remarquable, et je savais aussi que l'un des meilleurs tireurs du monde se trouverait derrière elle. Lorsque nous étions en Suisse, il nous a suivis avec Moriarty, et c'est sans aucun doute lui qui m'a fait passer ces cinq vilaines minutes sur la corniche du Reichenbach. »
« Vous penserez peut-être que j'ai lu les journaux avec une certaine attention pendant mon séjour en France, à l'affût de toute occasion de le mettre sous les verrous. Tant qu'il était libre à Londres, ma vie n'aurait vraiment pas valu la peine d'être vécue. Jour et nuit, l'ombre aurait plané sur moi, et tôt ou tard, son occasion aurait dû se présenter. Que pouvais-je faire ? Je ne pouvais pas l'abattre à vue, ou je me serais moi-même retrouvé sur le banc des accusés. Il ne servait à rien de faire appel à un magistrat. Ils ne peuvent intervenir sur la base de ce qui leur apparaîtrait comme une folle suspicion. Je ne pouvais donc rien faire. Mais j'ai surveillé les nouvelles criminelles, sachant que tôt ou tard je l'aurais. Puis vint la mort de ce Ronald Adair. Mon occasion était enfin arrivée ! Sachant ce que je savais, n'était-il pas certain que le colonel Moran l'avait fait ? Il avait joué aux cartes avec le jeune homme ; il l'avait suivi jusqu'à chez lui depuis le club ; il l'avait abattu à travers la fenêtre ouverte. Il n'y avait aucun doute là-dessus. Les balles seules suffisent à mettre sa tête dans un nœud coulant. Je suis arrivé immédiatement. J'ai été vu par la sentinelle, qui, je le savais, attirerait l'attention du colonel sur ma présence. Il ne pouvait manquer de relier mon retour soudain à son crime et d'en être terriblement alarmé. J'étais sûr qu'il tenterait de me supprimer IMMÉDIATEMENT, et qu'il apporterait son arme meurtrière à cette fin. Je lui ai laissé une excellente cible à la fenêtre, et, après avoir averti la police qu'elle pourrait être nécessaire — au fait, Watson, vous avez repéré leur présence dans cette entrée avec une précision infaillible — j'ai pris ce qui me semblait être un poste d'observation judicieux, sans jamais imaginer qu'il choisirait le même endroit pour son attaque. Maintenant, mon cher Watson, reste-t-il quelque chose à vous expliquer ? »
« Oui », dis-je. « Vous n'avez pas éclairci quel était le motif du colonel Moran en assassinant l'honorable Ronald Adair. »
« Ah ! mon cher Watson, là, nous entrons dans ces royaumes de la conjecture où l'esprit le plus logique peut être en défaut. Chacun peut former sa propre hypothèse sur les preuves présentes, et la vôtre a autant de chances d'être correcte que la mienne. »
« Vous en avez formé une, donc ? »
« Je pense qu'il n'est pas difficile d'expliquer les faits. Il est ressorti du témoignage que le colonel Moran et le jeune Adair avaient gagné entre eux une somme considérable. Or, Moran jouait sans aucun doute malhonnêtement — j'en suis conscient depuis longtemps. Je crois que le jour du meurtre, Adair avait découvert que Moran trichait. Très probablement lui avait-il parlé en privé et avait-il menacé de le dénoncer à moins qu'il ne démissionne volontairement de son club et ne promette de ne plus jouer aux cartes. Il est peu probable qu'un jeune homme comme Adair ait créé d'emblée un scandale horrible en dénonçant un homme bien connu, beaucoup plus âgé que lui. Probablement a-t-il agi comme je le suggère. L'exclusion de ses clubs aurait signifié la ruine pour Moran, qui vivait de ses gains mal acquis aux cartes. Il a donc assassiné Adair, qui, à ce moment-là, s'efforçait de calculer combien d'argent il devait lui-même restituer, puisqu'il ne pouvait profiter de la tricherie de son partenaire. Il a verrouillé la porte de peur que les dames ne le surprennent et n'insistent pour savoir ce qu'il faisait avec ces noms et ces pièces. Cela tient-il la route ? »
« Je n'ai aucun doute que vous avez mis le doigt sur la vérité. »
« Cela sera vérifié ou infirmé au procès. En attendant, quoi qu'il arrive, le colonel Moran ne nous importunera plus, la célèbre carabine à vent de Von Herder embellira le musée de Scotland Yard, et une fois de plus, Monsieur Sherlock Holmes est libre de consacrer sa vie à l'examen de ces petits problèmes intéressants que la vie complexe de Londres offre si généreusement. »
DÉPÊCHE. — Le bruit court, à l’heure où nous mettons sous presse, que M. John Hector McFarlane a bel et bien été arrêté sous l’inculpation du meurtre de M. Jonas Oldacre. Il est au moins certain qu’un mandat a été délivré. L’enquête à Norwood a connu des développements ultérieurs et sinistres. Outre les signes d’une lutte dans la chambre du malheureux entrepreneur, on sait désormais que les portes-fenêtres de sa chambre (située au rez-de-chaussée) ont été trouvées ouvertes, que des traces suggéraient qu’un objet volumineux avait été traîné jusqu’au bûcher, et, enfin, il est affirmé que des restes carbonisés ont été découverts parmi les cendres du brasier. La thèse de la police est qu’un crime des plus sensationnels a été commis, que la victime a été assommée à mort dans sa propre chambre, ses papiers fouillés, et son cadavre traîné jusqu’au tas de bois, qui fut ensuite enflammé afin de dissimuler toute trace du crime. La conduite de l’enquête criminelle a été laissée entre les mains expérimentées de l’inspecteur Lestrade, de Scotland Yard, qui suit les indices avec son énergie et sa sagacité coutumières.
Sherlock Holmes écoutait ce récit remarquable, les yeux clos et le bout des doigts joints.
« Cette affaire présente certainement quelques points d’intérêt, dit-il sur son ton languissant. Puis-je vous demander, tout d’abord, M. McFarlane, comment se fait-il que vous soyez encore en liberté, puisqu’il semble y avoir suffisamment de preuves pour justifier votre arrestation ? »
« Je vis à Torrington Lodge, Blackheath, avec mes parents, Monsieur Holmes ; mais hier soir, devant traiter une affaire très tardivement avec M. Jonas Oldacre, je suis resté dans un hôtel à Norwood, et je suis allé à mon rendez-vous depuis cet endroit. Je ne savais rien de cette affaire avant d’être dans le train, où j’ai lu ce que vous venez d’entendre. J’ai immédiatement compris l’horrible danger de ma position, et je me suis précipité pour confier l’affaire entre vos mains. Je n’ai aucun doute que j’aurais été arrêté, soit à mon bureau de la City, soit chez moi. Un homme m’a suivi depuis la gare de London Bridge, et je n’ai aucun doute... Grand Dieu, qu’est-ce que cela ? »
C’était un coup de sonnette, suivi instantanément par des pas lourds dans l’escalier. Un instant plus tard, notre vieil ami Lestrade apparaissait dans l’embrasure de la porte. Par-dessus son épaule, j’entrevis un ou deux policiers en uniforme à l’extérieur.
« M. John Hector McFarlane ? » dit Lestrade.
Notre malheureux client se leva, le visage livide.
« Je vous arrête pour le meurtre volontaire de M. Jonas Oldacre, de Lower Norwood. »
McFarlane se tourna vers nous avec un geste de désespoir et s’affaissa dans son fauteuil comme un homme terrassé.
« Un instant, Lestrade, dit Holmes. Une demi-heure de plus ou de moins ne changera rien pour vous, et ce monsieur était sur le point de nous faire le récit de cette affaire très intéressante, ce qui pourrait nous aider à l’éclaircir. »
« Je ne pense pas qu’il y aura de difficulté à l’éclaircir », dit Lestrade d’un ton sévère.
« Néanmoins, avec votre permission, je serais très intéressé d’entendre son compte rendu. »
« Eh bien, Monsieur Holmes, il m’est difficile de vous refuser quoi que ce soit, car vous avez rendu service à la police une ou deux fois par le passé, et nous vous devons bien cela à Scotland Yard, dit Lestrade. En même temps, je dois rester avec mon prisonnier, et je suis tenu de l’avertir que tout ce qu’il pourra dire sera retenu contre lui. »
« Je ne demande pas mieux, dit notre client. Tout ce que je demande, c’est que vous écoutiez et reconnaissiez l’absolue vérité. »
Lestrade regarda sa montre. « Je vous donne une demi-heure », dit-il.
« Je dois d’abord expliquer, dit McFarlane, que je ne connaissais rien de M. Jonas Oldacre. Son nom m’était familier, car il y a bien longtemps, mes parents l’avaient connu, mais ils s’étaient perdus de vue. J’ai donc été très surpris, hier, vers trois heures de l’après-midi, quand il est entré dans mon bureau de la City. Mais j’ai été encore plus stupéfait lorsqu’il m’a révélé l’objet de sa visite. Il tenait à la main plusieurs feuilles d’un carnet, couvertes d’une écriture griffonnée — les voici — et il les a posées sur ma table.
« Voici mon testament, a-t-il dit. Je veux que vous, M. McFarlane, vous lui donniez une forme juridique appropriée. Je vais m’asseoir ici pendant que vous le ferez. »
« Je me suis mis à le copier, et vous pouvez imaginer mon étonnement lorsque j’ai découvert qu’à quelques réserves près, il m’avait légué tous ses biens. C’était un étrange petit homme, semblable à un furet, avec des cils blancs, et quand je levais les yeux vers lui, je trouvais ses yeux gris perçants fixés sur moi avec une expression amusée. Je pouvais à peine croire mes oreilles en lisant les termes du testament ; mais il m’a expliqué qu’il était célibataire, presque sans parents vivants, qu’il avait connu mes parents dans sa jeunesse, qu’il avait toujours entendu dire que j’étais un jeune homme très méritant, et qu’il était assuré que son argent serait entre de bonnes mains. Bien sûr, je n’ai pu que balbutier mes remerciements. Le testament fut dûment terminé, signé et contresigné par mon clerc. Le voici sur le papier bleu, et ces feuillets, comme je l’ai expliqué, sont le brouillon. M. Jonas Oldacre m’a ensuite informé qu’il y avait un certain nombre de documents — baux à construction, titres de propriété, hypothèques, titres financiers, etc. — qu’il était nécessaire que je voie et comprenne. Il a dit que son esprit ne serait pas tranquille tant que tout ne serait pas réglé, et il m’a supplié de venir chez lui à Norwood cette nuit-là, en apportant le testament avec moi, pour arranger les choses. "Souviens-toi, mon garçon, pas un mot à tes parents de toute cette affaire avant que tout soit réglé. Nous leur garderons cela comme une petite surprise." Il a beaucoup insisté sur ce point et m’a fait promettre solennellement de respecter sa volonté.
« Vous pouvez imaginer, Monsieur Holmes, que je n’étais pas d’humeur à lui refuser quoi que ce soit qu’il puisse demander. Il était mon bienfaiteur, et tout mon désir était d’exécuter ses volontés dans les moindres détails. J’ai donc envoyé un télégramme chez moi pour dire que j’avais une affaire importante en cours, et qu’il m’était impossible de dire à quelle heure je pourrais rentrer. M. Oldacre m’avait dit qu’il aimerait que je dîne avec lui à neuf heures, car il ne serait peut-être pas rentré avant cette heure. J’ai cependant eu quelque difficulté à trouver sa maison, et il était près de neuf heures et demie quand je suis arrivé. Je l’ai trouvé... »
« Un instant ! dit Holmes. Qui a ouvert la porte ? »
« Une femme d’âge mûr, qui était, je suppose, sa gouvernante. »
« Et c’est elle, je présume, qui a mentionné votre nom ? »
« Exactement », dit McFarlane.
« Je vous en prie, continuez. »
McFarlane essuya son front humide, puis poursuivit son récit :
« Cette femme m’a conduit dans un salon où un souper frugal était servi. Ensuite, M. Jonas Oldacre m’a mené dans sa chambre, où se trouvait un lourd coffre-fort. Il l’a ouvert et en a sorti une masse de documents que nous avons examinés ensemble. Il était entre onze heures et minuit quand nous avons terminé. Il a fait remarquer que nous ne devions pas déranger la gouvernante. Il m’a fait sortir par sa propre porte-fenêtre, qui était restée ouverte tout ce temps. »
« Le store était-il baissé ? » demanda Holmes.
« Je ne saurais l’affirmer, mais je crois qu’il n’était baissé qu’à moitié. Oui, je me souviens de la façon dont il l’a remonté pour ouvrir la fenêtre. Je n’arrivais pas à trouver ma canne, et il a dit : "Ne t’en fais pas, mon garçon ; j’espère te voir souvent maintenant, et je garderai ta canne jusqu’à ce que tu reviennes la réclamer." Je l’ai laissé là, le coffre ouvert, et les papiers rassemblés en paquets sur la table. Il était si tard que je ne pouvais pas retourner à Blackheath, alors j’ai passé la nuit à l’Anerley Arms, et je n’en ai pas su plus avant de lire cette horrible affaire le matin. »
« Quelque chose d’autre que vous aimeriez demander, Monsieur Holmes ? » dit Lestrade, dont les sourcils s’étaient levés une ou deux fois durant cette explication remarquable.
« Pas avant d’être allé à Blackheath. »
« Vous voulez dire à Norwood », dit Lestrade.
« Oh, oui ; sans aucun doute, c’est bien ce que j’ai dû vouloir dire », dit Holmes avec son sourire énigmatique. Lestrade avait appris, par plus d’expériences qu’il n’aurait voulu l’admettre, que ce cerveau tranchant comme un rasoir pouvait percer ce qui lui était impénétrable. Je le vis regarder mon compagnon avec curiosité.
« Je pense que j’aimerais avoir un mot avec vous tout à l’heure, Monsieur Sherlock Holmes », dit-il. « Maintenant, M. McFarlane, deux de mes agents sont à la porte et il y a une voiture de louage qui attend. » Le misérable jeune homme se leva et, avec un dernier regard suppliant vers nous, sortit de la pièce. Les officiers le conduisirent à la voiture, mais Lestrade resta.
Holmes avait ramassé les pages qui constituaient le brouillon du testament et les regardait avec le plus vif intérêt.
« Il y a quelques points concernant ce document, Lestrade, n’est-ce pas ? » dit-il en les lui tendant.
Le policier les regarda avec une expression perplexe.
« Je peux lire les premières lignes, et celles-ci au milieu de la deuxième page, et une ou deux à la fin. Celles-là sont aussi nettes que de l’imprimé, dit-il ; mais l’écriture entre les deux est très mauvaise, et il y a trois endroits où je ne peux pas la lire du tout. »
« Qu’en concluez-vous ? » dit Holmes.
« Eh bien, qu’en concluez-VOUS ? »
« Qu’il a été écrit dans un train ; la bonne écriture représente les stations, l’écriture mauvaise le mouvement, et la très mauvaise le passage sur les aiguillages. Un expert scientifique déclarerait immédiatement que cela a été rédigé sur une ligne de banlieue, puisque nulle part ailleurs qu’aux abords immédiats d’une grande ville il ne pourrait y avoir une succession aussi rapide d’aiguillages. En admettant que tout son voyage ait été consacré à la rédaction du testament, alors le train était un express, ne s’arrêtant qu’une seule fois entre Norwood et London Bridge. »
Lestrade se mit à rire.
« Vous êtes trop fort pour moi quand vous commencez à échafauder vos théories, Monsieur Holmes, dit-il. Quel rapport cela a-t-il avec l’affaire ? »
« Eh bien, cela corrobore le récit du jeune homme dans la mesure où le testament a été rédigé par Jonas Oldacre durant son voyage d’hier. Il est curieux, n’est-ce pas, qu’un homme rédige un document si important d’une manière aussi désinvolte ? Cela suggère qu’il ne pensait pas que cela aurait une grande importance pratique. Si un homme rédigeait un testament qu’il n’a jamais eu l’intention de rendre effectif, il pourrait agir ainsi. »
« Eh bien, il a rédigé son propre arrêt de mort en même temps », dit Lestrade.
« Oh, vous le pensez ? »
« Pas vous ? »
« Eh bien, c’est tout à fait possible ; mais l’affaire n’est pas encore claire pour moi. »
« Pas claire ? Eh bien, si cela n’est pas clair, qu’est-ce qui POURRAIT l’être ? Voici un jeune homme qui apprend soudain que si un certain homme plus âgé meurt, il héritera d’une fortune. Que fait-il ? Il ne dit rien à personne, mais il s’arrange pour se rendre chez son client ce soir-là sous un prétexte ; il attend que la seule autre personne dans la maison soit au lit, puis, dans la solitude de la chambre de cet homme, il l’assassine, brûle son corps dans le bûcher et part pour un hôtel voisin. Les taches de sang dans la chambre et aussi sur la canne sont très légères. Il est probable qu’il imaginait que son crime ne laisserait pas de traces de sang, et espérait que si le corps était consumé, cela dissimulerait toute trace du mode opératoire de sa mort — traces qui, pour une raison quelconque, devaient pointer vers lui. Tout cela n’est-il pas évident ? »
« Cela m’apparaît, mon bon Lestrade, comme étant juste un peu trop évident, dit Holmes. Vous n’ajoutez pas l’imagination à vos autres grandes qualités ; mais si vous pouviez un instant vous mettre à la place de ce jeune homme, choisiriez-vous la nuit même après la rédaction du testament pour commettre votre crime ? Ne vous semblerait-il pas dangereux d’établir un lien aussi étroit entre les deux incidents ? Encore, choisiriez-vous une occasion où vous êtes connu pour être dans la maison, où un domestique vous a fait entrer ? Et, enfin, prendriez-vous tant de peine pour cacher le corps tout en laissant votre propre canne comme signe que vous étiez le criminel ? Avouez, Lestrade, que tout cela est très improbable. »
« Quant à la canne, Monsieur Holmes, vous savez aussi bien que moi qu’un criminel est souvent fébrile et fait des choses qu’un homme calme éviterait. Il avait très probablement peur de retourner dans la chambre. Donnez-moi une autre théorie qui correspondrait aux faits. »
« Je pourrais très facilement vous en donner une demi-douzaine, dit Holmes. Voici, par exemple, une possibilité très probable, voire crédible. Je vous l’offre gracieusement. L’homme plus âgé montre des documents d’une valeur évidente. Un vagabond de passage les voit à travers la fenêtre, dont le store n’est qu’à moitié baissé. Sortie de l’avocat. Entrée du vagabond ! Il s’empare d’une canne, qu’il remarque là, tue Oldacre, et s’en va après avoir brûlé le corps. »
« Pourquoi le vagabond brûlerait-il le corps ? »
« Pour la même raison que McFarlane, pourquoi ? »
« Pour cacher une preuve. »
« Peut-être le vagabond voulait-il cacher que tout meurtre avait été commis. »
« Et pourquoi le vagabond n’a-t-il rien pris ? »
« Parce que c’étaient des papiers qu’il ne pouvait pas négocier. »
Lestrade secoua la tête, bien qu’il m’ait semblé que son assurance fût moins absolue qu’auparavant.
« Eh bien, Monsieur Sherlock Holmes, vous pouvez chercher votre vagabond, et pendant que vous le trouverez, nous garderons notre homme. L’avenir nous dira qui a raison. Notez juste ce point, Monsieur Holmes : que pour autant que nous le sachions, aucun papier n’a été retiré, et que le prisonnier est le seul homme au monde qui n’avait aucune raison de les retirer, puisqu’il était l’héritier légal et qu’il en hériterait dans tous les cas. »
Mon ami sembla frappé par cette remarque.
« Je n’entends pas nier que les preuves sont à certains égards très fortement en faveur de votre théorie, dit-il. Je souhaite seulement souligner qu’il existe d’autres théories possibles. Comme vous dites, l’avenir décidera. Bonjour ! Je suppose qu’au cours de la journée, je passerai à Norwood voir comment vous vous en sortez. »
Lorsque le détective fut parti, mon ami se leva et fit ses préparatifs pour la journée avec l’air alerte d’un homme qui a une tâche qui lui convient devant lui.
« Mon premier mouvement, Watson, dit-il en enfilant sa redingote, doit, comme je l’ai dit, être en direction de Blackheath. »
« Et pourquoi pas Norwood ? »
« Parce que nous avons dans cette affaire un incident singulier survenant sur les talons d’un autre incident singulier. La police commet l’erreur de concentrer son attention sur le second, parce qu’il se trouve être celui qui est réellement criminel. Mais il est évident pour moi que la façon logique d’aborder l’affaire est de commencer par essayer de jeter un peu de lumière sur le premier incident — ce testament curieux, si soudainement rédigé, et au profit d’un héritier si inattendu. Cela pourrait simplifier ce qui a suivi. Non, mon cher ami, je ne pense pas que vous puissiez m’aider. Il n’y a aucune perspective de danger, sinon je ne songerais pas à sortir sans vous. J’espère que lorsque je vous verrai dans la soirée, je serai en mesure de vous annoncer que j’ai pu faire quelque chose pour ce malheureux jeune homme qui s’est jeté sous ma protection. »
Il était tard quand mon ami est revenu, et je pouvais voir, à un coup d’œil sur son visage hagard et anxieux, que les grands espoirs avec lesquels il était parti n’avaient pas été réalisés. Pendant une heure, il joua de son violon, s’efforçant d’apaiser ses propres esprits agités. Finalement, il jeta l’instrument et se lança dans un compte rendu détaillé de ses mésaventures.
« Tout va mal, Watson — tout va aussi mal que possible. J’ai gardé une contenance assurée devant Lestrade, mais, sur mon âme, je crois que pour une fois le type est sur la bonne voie et que nous sommes sur la mauvaise. Tous mes instincts vont dans un sens et tous les faits dans l’autre, et je crains fort que les jurys britanniques n’aient pas encore atteint ce degré d’intelligence leur permettant de préférer mes théories aux faits de Lestrade. »
« Êtes-vous allé à Blackheath ? »
« Oui, Watson, j’y suis allé, et j’ai découvert très vite que le regretté Oldacre était un sacré gredin. Le père était parti à la recherche de son fils. La mère était à la maison — une petite personne vaporeuse aux yeux bleus, tremblante de peur et d’indignation. Bien sûr, elle ne voulait même pas admettre la possibilité de sa culpabilité. Mais elle n’a exprimé ni surprise ni regret sur le sort d’Oldacre. Au contraire, elle a parlé de lui avec une telle amertume qu’elle renforçait inconsciemment et considérablement la thèse de la police, car, bien sûr, si son fils l’avait entendu parler de cet homme de cette façon, cela le prédisposerait à la haine et à la violence. "Il ressemblait plus à un singe malveillant et rusé qu’à un être humain, disait-elle, et il l’a toujours été, depuis qu’il était jeune homme."
« "Vous l’avez connu à cette époque ?" ai-je demandé.
« "Oui, je l’ai bien connu ; en fait, c’était un ancien prétendant. Dieu soit loué que j’aie eu le bon sens de m’éloigner de lui et d’épouser un homme meilleur, même s’il était plus pauvre. J’étais fiancée à lui, Monsieur Holmes, quand j’ai entendu une histoire choquante sur la façon dont il avait lâché un chat dans une volière, et j’ai été si horrifiée par sa cruauté brutale que je ne voulais plus avoir rien à faire avec lui." Elle a fouillé dans un bureau, et a bientôt produit la photographie d’une femme, honteusement défigurée et mutilée avec un couteau. "C’est ma propre photographie, a-t-elle dit. Il me l’a envoyée dans cet état, avec sa malédiction, le matin de mon mariage."
« "Eh bien, ai-je dit, au moins il vous a pardonnée maintenant, puisqu’il a légué tous ses biens à votre fils."
« "Ni mon fils ni moi ne voulons rien de Jonas Oldacre, mort ou vif", a-t-elle crié avec une fierté légitime. "Il y a un Dieu au Ciel, Monsieur Holmes, et ce même Dieu qui a puni cet homme méchant montrera, en temps voulu, que les mains de mon fils sont innocentes de son sang."
« Eh bien, j’ai essayé une ou deux pistes, mais je n’ai pu obtenir rien qui puisse aider notre hypothèse, et plusieurs points qui joueraient contre elle. J’ai fini par abandonner et je suis parti pour Norwood.
« Cet endroit, Deep Dene House, est une grande villa moderne en briques voyantes, en retrait dans son propre parc, avec une pelouse bordée de lauriers devant elle. À droite et à une certaine distance de la route se trouvait le chantier de bois qui a été le théâtre de l’incendie. Voici un plan sommaire sur une page de mon carnet. Cette fenêtre sur la gauche est celle qui donne dans la chambre d’Oldacre. Vous pouvez regarder à l’intérieur depuis la route, vous voyez. C’est à peu près le seul peu de consolation que j’ai eue aujourd’hui. Lestrade n’était pas là, mais son chef de police a fait les honneurs. Ils venaient de faire une grande trouvaille. Ils avaient passé la matinée à ratisser les cendres du tas de bois brûlé, et en plus des restes organiques carbonisés, ils avaient récupéré plusieurs disques métalliques décolorés. Je les ai examinés avec soin, et il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de boutons de pantalon. J’ai même distingué que l’un d’eux portait le nom de "Hyams", qui était le tailleur d’Oldacre. J’ai ensuite fouillé la pelouse très soigneusement à la recherche de signes et de traces, mais cette sécheresse a tout rendu dur comme de la pierre. Rien n’était visible, si ce n’est qu’un corps ou un paquet avait été traîné à travers une haie de troènes basse qui est dans l’alignement du bûcher. Tout cela, bien sûr, concorde avec la thèse officielle. J’ai rampé sur la pelouse avec un soleil d’août sur le dos, mais je me suis relevé au bout d’une heure, pas plus avancé qu’avant. »
« Eh bien, après ce fiasco, je suis entré dans la chambre à coucher pour l’examiner également. Les taches de sang étaient très légères, de simples maculations et décolorations, mais sans aucun doute fraîches. Le bâton avait été déplacé, mais là aussi, les traces étaient ténues. Il ne fait aucun doute que le bâton appartient à notre client. Il le reconnaît. On pouvait distinguer sur le tapis les empreintes de pas des deux hommes, mais aucune d’une tierce personne, ce qui est encore une ruse de la partie adverse. Ils accumulaient les points et nous, nous étions au point mort.
« Je n’ai eu qu’une petite lueur d’espoir – et pourtant, cela ne représentait rien. J’ai examiné le contenu du coffre-fort, dont la majeure partie avait été sortie et laissée sur la table. Les papiers avaient été rassemblés dans des enveloppes scellées, dont une ou deux avaient été ouvertes par la police. Ils n’étaient pas, pour autant que j’aie pu en juger, d’une grande valeur, et le livret de banque ne montrait pas non plus que M. Oldacre fût dans une situation si prospère. Mais il m’a semblé que tous les papiers n’étaient pas là. Il y avait des allusions à certains actes – peut-être les plus précieux – que je n’ai pu trouver. Cela, bien entendu, si nous pouvions le prouver de manière définitive, retournerait l’argument de Lestrade contre lui-même, car qui volerait une chose s’il savait qu’il en hériterait sous peu ?
« Finalement, après avoir exploré toutes les cachettes sans trouver la moindre piste, j’ai tenté ma chance auprès de la gouvernante. Mme Lexington, c’est son nom, une petite femme brune, silencieuse, au regard soupçonneux et fuyant. Elle pourrait nous en dire long si elle le voulait – j’en suis convaincu. Mais elle est restée muette comme une carpe. Oui, elle avait laissé entrer M. McFarlane à neuf heures et demie. Elle aurait voulu avoir la main desséchée avant de l’avoir fait. Elle était allée se coucher à dix heures et demie. Sa chambre était à l’autre bout de la maison, et elle n’avait rien pu entendre de ce qui s’était passé. M. McFarlane avait laissé son chapeau, et, au mieux de ce qu’elle croyait, son bâton, dans le hall. Elle avait été réveillée par l’alerte à l’incendie. Son pauvre et cher maître avait certainement été assassiné. Avait-il des ennemis ? Eh bien, tout homme a des ennemis, mais M. Oldacre vivait très retiré et ne rencontrait les gens que pour les besoins de ses affaires. Elle avait vu les boutons et était sûre qu’ils appartenaient aux vêtements qu’il portait la veille au soir. Le bûcher était très sec, car il n’avait pas plu depuis un mois. Il a brûlé comme de l’amadou, et au moment où elle a atteint les lieux, on ne pouvait plus voir que des flammes. Elle et tous les pompiers ont senti l’odeur de chair brûlée venant de l’intérieur. Elle ne savait rien des papiers, ni des affaires privées de M. Oldacre.
« Alors, mon cher Watson, voilà mon rapport d’échec. Et pourtant – et pourtant… » – il serra ses mains fines dans un paroxysme de conviction – « JE SAIS que tout cela est faux. Je le sens dans mes os. Il y a quelque chose qui n’a pas été révélé, et cette gouvernante le sait. Il y avait une sorte de défi boudeur dans ses yeux, ce qui ne s’accompagne que d’une connaissance coupable. Cependant, il ne sert à rien d’en parler davantage, Watson ; mais à moins qu’une chance heureuse ne se présente, je crains que l’Affaire de la disparition de Norwood ne figure dans cette chronique de nos succès que, je le prévois, un public patient devra tôt ou tard endurer. »
« Assurément, » dis-je, « l’apparence de cet homme pèserait lourd auprès de n’importe quel jury ? »
« C’est un argument dangereux, mon cher Watson. Vous souvenez-vous de ce terrible meurtrier, Bert Stevens, qui voulait que nous le tirions d’affaire en 87 ? A-t-on jamais vu un jeune homme à l’allure plus douce, plus proche de l’école du dimanche ? »
« C’est vrai. »
« À moins que nous ne réussissions à établir une théorie alternative, cet homme est perdu. Vous pouvez difficilement trouver une faille dans l’accusation qui peut maintenant être présentée contre lui, et toute enquête supplémentaire a servi à la renforcer. À propos, il y a un petit détail curieux concernant ces papiers qui pourrait nous servir de point de départ pour une enquête. En examinant le livret de banque, j’ai découvert que le faible solde était principalement dû à de gros chèques libellés au cours de l’année passée à un certain M. Cornelius. J’avoue que je serais intéressé de savoir qui peut être ce M. Cornelius avec qui un entrepreneur à la retraite a de si grosses transactions. Est-il possible qu’il ait joué un rôle dans cette affaire ? Cornelius pourrait être un courtier, mais nous n’avons trouvé aucun titre correspondant à ces paiements importants. À défaut d’autre indication, mes recherches doivent maintenant s’orienter vers une enquête à la banque pour retrouver le gentleman qui a encaissé ces chèques. Mais je crains, mon cher ami, que notre affaire ne finisse sans gloire, Lestrade faisant pendre notre client, ce qui sera certainement un triomphe pour Scotland Yard. »
Je ne sais pas dans quelle mesure Sherlock Holmes a dormi cette nuit-là, mais lorsque je suis descendu pour le petit-déjeuner, je l’ai trouvé pâle et harassé, ses yeux brillants d’autant plus qu’ils étaient cernés d’ombres sombres. Le tapis autour de son fauteuil était jonché de mégots de cigarettes et des premières éditions des journaux du matin. Un télégramme ouvert gisait sur la table.
« Que pensez-vous de ceci, Watson ? » demanda-t-il en me le lançant.
Il venait de Norwood et était ainsi libellé :
« NOUVELLES PREUVES IMPORTANTES EN NOTRE POSSESSION. CULPABILITÉ DE MCFARLANE DÉFINITIVEMENT ÉTABLIE. VOUS CONSEILLE D’ABANDONNER L’AFFAIRE. – LESTRADE. »
« Cela semble sérieux, » dis-je.
« C’est le petit cocorico de victoire de Lestrade, » répondit Holmes avec un sourire amer. « Et pourtant, il pourrait être prématuré d’abandonner l’affaire. Après tout, des preuves nouvelles et importantes sont une arme à double tranchant, et pourraient éventuellement trancher dans une direction bien différente de celle que Lestrade imagine. Prenez votre petit-déjeuner, Watson, et nous sortirons ensemble pour voir ce que nous pouvons faire. J’ai l’impression que j’aurai besoin de votre compagnie et de votre soutien moral aujourd’hui. »
Mon ami n’a pas pris de petit-déjeuner lui-même, car l’une de ses particularités était que dans ses moments les plus intenses, il ne s’autorisait aucune nourriture, et je l’ai connu abusant de sa force de fer jusqu’à s’évanouir par pure inanition. « Pour le moment, je ne peux gaspiller d’énergie et de force nerveuse pour la digestion, » disait-il en réponse à mes remontrances médicales. Je n’ai donc pas été surpris lorsque, ce matin-là, il a laissé son repas intact et est parti avec moi pour Norwood. Une foule de curieux morbides était encore rassemblée autour de Deep Dene House, qui était exactement la villa de banlieue que j’avais imaginée. À l’intérieur des grilles, Lestrade nous a accueillis, le visage empourpré de victoire, son attitude grossièrement triomphante.
« Eh bien, M. Holmes, avez-vous déjà prouvé que nous avions tort ? Avez-vous trouvé votre vagabond ? » s’écria-t-il.
« Je n’ai tiré aucune conclusion pour le moment, » répondit mon compagnon.
« Mais nous avons tiré les nôtres hier, et maintenant elles s’avèrent exactes ; vous devez donc reconnaître que nous avons été un peu en avance sur vous cette fois, M. Holmes. »
« Vous avez certainement l’air de quelqu’un à qui il est arrivé quelque chose d’inhabituel, » dit Holmes.
Lestrade rit bruyamment.
« Vous n’aimez pas être battu plus que nous autres, » dit-il. « Un homme ne peut pas s’attendre à ce que tout aille toujours dans son sens, n’est-ce pas, Dr Watson ? Passez par ici, s’il vous plaît, messieurs, et je pense pouvoir vous convaincre une fois pour toutes que c’est John McFarlane qui a commis ce crime. »
Il nous a conduits à travers le couloir jusque dans un hall sombre.
« C’est par ici que le jeune McFarlane a dû sortir pour récupérer son chapeau après que le crime a été commis, » dit-il. « Maintenant, regardez ceci. » Avec une soudaineté théâtrale, il craqua une allumette et, à sa lumière, exposa une tache de sang sur le mur blanchi à la chaux. À mesure qu’il approchait l’allumette, je vis que c’était plus qu’une tache. C’était l’empreinte très nette d’un pouce.
« Regardez ça avec votre loupe, M. Holmes. »
« Oui, c’est ce que je fais. »
« Vous savez qu’il n’existe pas deux empreintes de pouce identiques ? »
« J’ai entendu dire quelque chose dans ce genre. »
« Eh bien, alors, veuillez comparer cette empreinte avec cette empreinte en cire du pouce droit du jeune McFarlane, prise sur mes ordres ce matin ? »
Alors qu’il approchait l’empreinte de cire de la tache de sang, il ne fallut pas de loupe pour voir que les deux provenaient indéniablement du même pouce. Il était évident pour moi que notre malheureux client était perdu.
« C’est définitif, » dit Lestrade.
« Oui, c’est définitif, » répétai-je involontairement.
« C’est définitif, » dit Holmes.
Quelque chose dans son ton a frappé mon oreille, et je me suis tourné pour le regarder. Un changement extraordinaire était survenu sur son visage. Il se tordait d’hilarité intérieure. Ses deux yeux brillaient comme des étoiles. Il m’a semblé qu’il faisait des efforts désespérés pour réprimer une crise de rire convulsif.
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! » dit-il enfin. « Eh bien, maintenant, qui l’aurait cru ? Et comme les apparences peuvent être trompeuses, ma parole ! Un si gentil jeune homme à regarder ! C’est une leçon pour nous de ne pas nous fier à notre propre jugement, n’est-ce pas, Lestrade ? »
« Oui, certains d’entre nous sont un peu trop enclins à être trop sûrs d’eux, M. Holmes, » dit Lestrade. L’insolence de cet homme était exaspérante, mais nous ne pouvions pas nous en offusquer.
« Quelle chose providentielle que ce jeune homme ait pressé son pouce droit contre le mur en prenant son chapeau sur la patère ! Une action si naturelle, aussi, si vous y réfléchissez. » Holmes était extérieurement calme, mais tout son corps fut secoué d’une agitation contenue alors qu’il parlait. « À propos, Lestrade, qui a fait cette découverte remarquable ? »
« C’est la gouvernante, Mme Lexington, qui a attiré l’attention de l’agent de nuit là-dessus. »
« Où était l’agent de nuit ? »
« Il restait en faction dans la chambre où le crime a été commis, afin de veiller à ce que rien ne soit touché. »
« Mais pourquoi la police n’a-t-elle pas vu cette marque hier ? »
« Eh bien, nous n’avions aucune raison particulière de faire un examen minutieux du hall. De plus, ce n’est pas à un endroit très en vue, comme vous le voyez. »
« Non, non, bien sûr que non. Je suppose qu’il n’y a aucun doute sur le fait que la marque était là hier ? »
Lestrade regarda Holmes comme s’il pensait qu’il perdait la tête. J’avoue que j’étais moi-même surpris à la fois par son attitude hilare et par son observation plutôt étrange.
« Je ne sais pas si vous pensez que McFarlane est sorti de prison au milieu de la nuit pour renforcer les preuves contre lui-même, » dit Lestrade. « Je laisse à n’importe quel expert du monde le soin de dire si ce n’est pas l’empreinte de son pouce. »
« C’est incontestablement l’empreinte de son pouce. »
« Voilà, ça suffit, » dit Lestrade. « Je suis un homme pratique, M. Holmes, et quand j’ai mes preuves, je tire mes conclusions. Si vous avez quelque chose à dire, vous me trouverez en train de rédiger mon rapport dans le salon. »
Holmes avait retrouvé son calme, bien que je semblasse encore détecter des lueurs d’amusement dans son expression.
« Mon Dieu, c’est un développement bien triste, Watson, n’est-ce pas ? » dit-il. « Et pourtant, il y a des points singuliers à ce sujet qui permettent quelques espoirs pour notre client. »
« Je suis ravi de l’entendre, » dis-je chaleureusement. « Je craignais que tout soit fini pour lui. »
« J’irais difficilement jusqu’à dire cela, mon cher Watson. Le fait est qu’il y a une faille vraiment sérieuse dans cette preuve à laquelle notre ami attache tant d’importance. »
« Vraiment, Holmes ! Quelle est-elle ? »
« Seulement celle-ci : que JE SAIS que cette marque n’était pas là quand j’ai examiné le hall hier. Et maintenant, Watson, faisons une petite promenade au soleil. »
Le cerveau confus, mais le cœur dans lequel une certaine chaleur d’espoir revenait, j’accompagnai mon ami pour une promenade dans le jardin. Holmes examina chaque façade de la maison tour à tour avec un grand intérêt. Il nous guida ensuite à l’intérieur et parcourut tout le bâtiment, du sous-sol aux combles. La plupart des pièces étaient vides de meubles, mais Holmes les inspecta pourtant toutes minutieusement. Finalement, dans le couloir du haut, qui longeait trois chambres inoccupées, il fut à nouveau saisi d’un accès d’hilarité.
« Il y a vraiment des caractéristiques tout à fait uniques dans cette affaire, Watson, » dit-il. « Je pense qu’il est temps maintenant que nous mettions notre ami Lestrade dans la confidence. Il a eu son petit sourire à nos dépens, et peut-être pourrons-nous en faire autant si mon interprétation de ce problème s’avère correcte. Oui, oui ; je pense voir comment nous devons l’aborder. »
L’inspecteur de Scotland Yard écrivait toujours dans le salon lorsque Holmes l’interrompit.
« J’ai cru comprendre que vous rédigiez un rapport sur cette affaire, » dit-il.
« C’est ce que je fais. »
« Ne pensez-vous pas que cela pourrait être un peu prématuré ? Je ne peux m’empêcher de penser que vos preuves ne sont pas complètes. »
Lestrade connaissait trop bien mon ami pour ignorer ses paroles. Il posa sa plume et le regarda avec curiosité.
« Que voulez-vous dire, M. Holmes ? »
« Simplement qu’il y a un témoin important que vous n’avez pas vu. »
« Pouvez-vous le produire ? »
« Je pense que je peux. »
« Alors faites-le. »
« Je ferai de mon mieux. Combien d’agents avez-vous ? »
« Il y en a trois à portée d’appel. »
« Excellent ! » dit Holmes. « Puis-je vous demander s’ils sont tous des hommes grands, robustes, dotés de voix puissantes ? »
« Je n’en doute pas, bien que je ne voie pas ce que leurs voix ont à voir avec cela. »
« Peut-être pourrai-je vous aider à voir cela, ainsi qu’une ou deux autres choses également, » dit Holmes. « Veuillez mander vos hommes, et j’essaierai. »
Cinq minutes plus tard, trois policiers étaient réunis dans le hall.
« Dans la remise, vous trouverez une quantité considérable de paille, » dit Holmes. « Je vous demanderai d’en apporter deux ballots. Je pense que cela sera d’une aide précieuse pour faire apparaître le témoin dont j’ai besoin. Merci beaucoup. Je crois que vous avez des allumettes dans votre poche, Watson. Maintenant, M. Lestrade, je vous demanderai à tous de m’accompagner sur le palier du haut. »
Comme je l’ai dit, il y avait là un large couloir qui longeait trois chambres vides. À une extrémité du couloir, nous fûmes tous mis en rang par Sherlock Holmes, les agents souriants et Lestrade fixant mon ami avec un étonnement, une attente et une dérision qui se succédaient sur ses traits. Holmes se tenait devant nous avec l’air d’un prestidigitateur accomplissant un tour.
« Auriez-vous l’amabilité d’envoyer l’un de vos agents chercher deux seaux d’eau ? Posez la paille sur le sol ici, loin du mur de chaque côté. Maintenant, je pense que nous sommes tous prêts. »
Le visage de Lestrade avait commencé à devenir rouge et colérique.
« Je ne sais pas si vous jouez avec nous, M. Sherlock Holmes, » dit-il. « Si vous savez quelque chose, vous pouvez sûrement le dire sans toutes ces pitreries. »
« Je vous assure, mon cher Lestrade, que j’ai une excellente raison pour tout ce que je fais. Vous vous souvenez peut-être que vous m’avez un peu raillé il y a quelques heures, quand le vent semblait tourner en votre faveur, vous ne devez donc pas m’en vouloir pour un peu de pompe et de cérémonie maintenant. Puis-je vous demander, Watson, d’ouvrir cette fenêtre, puis d’allumer une allumette au bord de la paille ? »
Je m’exécutai, et, poussé par le courant d’air, un tourbillon de fumée grise s’engouffra dans le couloir, tandis que la paille sèche crépitait et s’enflammait.
« Maintenant, nous devons voir si nous pouvons trouver ce témoin pour vous, Lestrade. Puis-je vous demander de vous joindre tous au cri de "Au feu !" ? Maintenant ; un, deux, trois... »
« Au feu ! » hurlâmes-nous tous.
« Merci. Je vous demanderai encore une fois. »
« Au feu ! »
« Juste une fois de plus, messieurs, et tous ensemble. »
« Au feu ! » Le cri a dû résonner sur tout Norwood.
À peine s’était-il éteint qu’une chose stupéfiante se produisit. Une porte s’ouvrit soudainement dans ce qui semblait être un mur solide au bout du couloir, et un petit homme ratatiné en jaillit comme un lapin de son terrier.
« Capital ! » dit Holmes, calmement. « Watson, un seau d’eau sur la paille. Cela suffira ! Lestrade, permettez-moi de vous présenter votre principal témoin manquant, M. Jonas Oldacre. »
Le détective fixa le nouveau venu avec un stupéfaction totale. Ce dernier clignait des yeux dans la lumière vive du couloir, et nous regardait, ainsi que le feu couvant. C’était un visage odieux – rusé, vicieux, malveillant, avec des yeux gris clair fuyants et des cils blancs.
« Qu’est-ce que cela signifie, alors ? » dit enfin Lestrade. « Qu’avez-vous fait tout ce temps, hein ? »
Oldacre eut un rire nerveux, se reculant devant le visage rouge furieux du détective en colère.
« Je n’ai fait aucun mal. »
« Aucun mal ? Vous avez fait de votre mieux pour faire pendre un innocent. S’il n’y avait pas eu ce gentleman ici présent, je ne suis pas sûr que vous n’auriez pas réussi. »
La misérable créature commença à gémir.
« Je vous assure, monsieur, que ce n’était qu’une plaisanterie. »
« Oh ! Une plaisanterie, n’est-ce pas ? Vous ne rirez pas longtemps, je vous le promets. Emmenez-le et gardez-le dans le salon jusqu’à ce que je vienne. M. Holmes, » poursuivit-il, lorsqu’ils furent partis, « je ne pouvais pas parler devant les agents, mais cela ne me dérange pas de dire, en présence du Dr Watson, que c’est la chose la plus brillante que vous ayez faite jusqu’ici, bien que cela reste un mystère pour moi comment vous avez fait. Vous avez sauvé la vie d’un innocent, et vous avez évité un scandale très grave qui aurait ruiné ma réputation dans la Police. »
Holmes sourit et tapota l’épaule de Lestrade.
« Loin d’être ruinée, mon bon monsieur, vous constaterez que votre réputation a été énormément rehaussée. Faites juste quelques modifications dans ce rapport que vous étiez en train d’écrire, et ils comprendront combien il est difficile de jeter de la poudre aux yeux de l’inspecteur Lestrade. »
« Et vous ne voulez pas que votre nom apparaisse ? »
« Pas du tout. Le travail est sa propre récompense. Peut-être obtiendrai-je aussi le crédit à un jour lointain quand je permettrai à mon zélé historien d’étaler à nouveau son papier brouillon – hein, Watson ? Eh bien, maintenant, voyons où ce rat a été tapi. »
Une cloison en plâtre et lattes avait été installée en travers du passage à six pieds de l’extrémité, avec une porte astucieusement dissimulée. L’intérieur était éclairé par des fentes sous les avant-toits. Quelques meubles et une réserve de nourriture et d’eau s’y trouvaient, ainsi qu’un nombre de livres et de papiers.
« Voilà l’avantage d’être entrepreneur, » dit Holmes en sortant. « Il a pu aménager sa propre petite cachette sans aucun complice – sauf, bien sûr, cette précieuse gouvernante, que je ne perdrais pas de temps à ajouter à votre récolte, Lestrade. »
« Je suivrai votre conseil. Mais comment avez-vous su pour cet endroit, M. Holmes ? »
« J’ai pris la décision que le type se cachait dans la maison. Quand j’ai arpenté un couloir et que je l’ai trouvé six pieds plus court que celui correspondant en dessous, il était assez clair où il se trouvait. J’ai pensé qu’il n’avait pas le cran de rester tranquille devant une alerte à l’incendie. Nous aurions pu, bien sûr, entrer et le prendre, mais cela m’amusait de le faire se révéler ; de plus, je vous devais une petite mystification, Lestrade, pour vos moqueries de ce matin. »
« Eh bien, monsieur, vous m’avez certainement rendu la pareille sur ce coup-là. Mais comment diable avez-vous su qu’il était dans la maison ? »
« L’empreinte de pouce, Lestrade. Vous avez dit qu’elle était définitive ; et elle l’était, dans un sens très différent. Je savais qu’elle n’était pas là la veille. J’accorde une grande attention aux détails, comme vous avez pu l’observer, et j’avais examiné le hall et j’étais sûr que le mur était net. Par conséquent, elle avait été apposée pendant la nuit. »
« Mais comment ? »
« Très simplement. Lorsque ces paquets furent scellés, Jonas Oldacre demanda à McFarlane de fixer l’un des sceaux en posant son pouce sur la cire molle. La chose fut faite si rapidement et si naturellement que je me permets de dire que le jeune homme lui-même n’en a aucun souvenir. Il est fort probable que cela soit arrivé par hasard, et qu’Oldacre lui-même n’ait eu aucune idée de l’usage qu’il en ferait. En ruminant l’affaire dans son repaire, il lui apparut soudain quelle preuve accablante il pourrait fabriquer contre McFarlane en utilisant cette empreinte digitale. Il n’y avait rien de plus simple au monde pour lui que de prendre une empreinte de cire du sceau, de l’humecter avec autant de sang qu’il pouvait en tirer d’une piqûre d’épingle, et d’apposer la marque sur le mur durant la nuit, soit de sa propre main, soit de celle de sa gouvernante. Si vous examinez les documents qu’il a emportés avec lui dans sa retraite, je gage que vous y trouverez le sceau portant l’empreinte du pouce. »
« Merveilleux ! » dit Lestrade. « Merveilleux ! Tout est clair comme de l’eau de roche, comme vous dites. Mais quel est l’objet de cette machination diabolique, Monsieur Holmes ? »
Il m’amusait de voir comment les manières hautaines du détective s’étaient soudain transformées en celles d’un enfant posant des questions à son maître.
« Eh bien, je ne pense pas que ce soit très difficile à expliquer. L’homme qui nous attend en bas est un individu très retors, malveillant et vindicatif. Vous savez qu’il a été autrefois éconduit par la mère de McFarlane ? Non ? Je vous avais dit de commencer par Blackheath avant d’aller à Norwood. Eh bien, cette blessure, telle qu’il la considérait, a longtemps aigri son esprit malfaisant et calculateur, et toute sa vie, il a aspiré à la vengeance, sans jamais en trouver l’occasion. Au cours de ces deux dernières années, les choses ont tourné en sa défaveur – à cause de spéculations secrètes, je crois – et il se retrouve dans une situation critique. Il décide d’escroquer ses créanciers et, à cette fin, il remet de gros chèques à un certain Monsieur Cornelius, qui est, j’imagine, lui-même sous un autre nom. Je n’ai pas encore retracé ces chèques, mais je ne doute pas qu’ils aient été encaissés sous ce nom dans une ville de province où Oldacre menait, de temps à autre, une double existence. Il avait l’intention de changer complètement de nom, de retirer cet argent et de disparaître pour refaire sa vie ailleurs. »
« Eh bien, cela semble fort probable. »
« Il a dû se dire qu’en disparaissant, il pourrait brouiller toutes les pistes et, dans le même temps, exercer une vengeance totale et écrasante sur son ancienne promise, s’il parvenait à faire croire qu’il avait été assassiné par l’enfant unique de celle-ci. C’était un chef-d’œuvre de scélératesse, et il l’a exécuté en maître. L’idée du testament, qui fournirait un mobile évident au crime, la visite secrète inconnue de ses propres parents, la conservation de la canne, le sang, les restes d’animaux et les boutons dans le tas de bois, tout était admirable. C’était un piège dont il me semblait, il y a quelques heures encore, qu’aucune échappatoire n’était possible. Mais il lui manquait ce don suprême de l’artiste : savoir quand s’arrêter. Il a voulu améliorer ce qui était déjà parfait – resserrer encore davantage la corde autour du cou de sa malheureuse victime – et c’est ainsi qu’il a tout gâché. Descendons, Lestrade. Il y a une ou deux questions que j’aimerais lui poser. »
La créature malfaisante était assise dans son propre salon, avec un policier de chaque côté.
« C’était une plaisanterie, mon cher monsieur, une farce, rien de plus », geignait-il sans cesse. « Je vous assure, monsieur, que je me suis simplement caché afin de voir l’effet que produirait ma disparition, et je suis certain que vous ne seriez pas assez injuste pour imaginer que j’aurais laissé le moindre mal arriver au pauvre jeune Monsieur McFarlane. »
« C’est à un jury d’en décider », dit Lestrade. « Quoi qu’il en soit, nous vous inculperons pour conspiration, si ce n’est pour tentative de meurtre. »
« Et vous constaterez probablement que vos créanciers saisiront le compte bancaire de Monsieur Cornelius », ajouta Holmes.
Le petit homme tressaillit et tourna ses yeux malfaisants vers mon ami.
« J’ai beaucoup à vous remercier », dit-il. « Peut-être paierai-je ma dette un jour. »
Holmes sourit avec indulgence.
« J’imagine que pour quelques années, vous trouverez votre temps très pleinement occupé », dit-il. « Au fait, qu’avez-vous mis dans le tas de bois en plus de votre vieux pantalon ? Un chien mort, ou des lapins, ou quoi ? Vous ne voulez pas le dire ? Oh là là, comme c’est peu aimable de votre part ! Eh bien, ma foi, je suppose qu’une paire de lapins expliquerait à la fois le sang et les cendres calcinées. Si jamais vous écrivez un récit, Watson, vous pourrez utiliser des lapins pour votre besoin. »
*****
THE STRAND MAGAZINE Vol. 26 DÉCEMBRE 1903 LE RETOUR DE SHERLOCK HOLMES. Par ARTHUR CONAN DOYLE.
III. – L’Aventure des hommes dansants.
HOLMES était assis depuis quelques heures, silencieux, le dos long et mince courbé au-dessus d’un récipient chimique dans lequel il faisait infuser un produit particulièrement malodorant. Sa tête était enfoncée dans sa poitrine et il ressemblait, de mon point de vue, à un oiseau étrange et efflanqué, au plumage gris terne et à la huppe noire.
« Alors, Watson », dit-il soudain, « vous ne comptez pas investir dans des titres sud-africains ? »
Je sursautai de stupeur. Bien qu’habitué aux facultés curieuses de Holmes, cette intrusion soudaine dans mes pensées les plus intimes était totalement inexplicable.
« Comment diable le savez-vous ? » demandai-je.
Il pivota sur son tabouret, un tube à essai fumant à la main et une lueur d’amusement dans ses yeux enfoncés.
« Allons, Watson, confessez que vous êtes totalement décontenancé », dit-il.
« Je le suis. »
« Je devrais vous faire signer un document en ce sens. »
« Pourquoi ? »
« Parce que dans cinq minutes, vous direz que tout cela est absurdement simple. »
« Je suis certain que je ne dirai rien de tel. »
« Vous voyez, mon cher Watson » – il cala son tube à essai dans le râtelier et commença à discourir avec l’air d’un professeur s’adressant à sa classe –, « il n’est pas réellement difficile de construire une série d’inférences, chacune dépendant de la précédente et chacune étant simple en soi. Si, après cela, on se contente de supprimer toutes les inférences intermédiaires pour présenter à son auditoire le point de départ et la conclusion, on peut produire un effet saisissant, bien que peut-être factice. Or, il n’était pas réellement difficile, en inspectant le sillon entre votre index gauche et votre pouce, de comprendre que vous ne comptiez PAS investir votre petit capital dans les mines d’or. »
« Je ne vois aucun lien. »
« Très probablement ; mais je peux rapidement vous montrer un lien étroit. Voici les chaînons manquants de cette chaîne fort simple : 1. Vous aviez de la craie entre votre doigt et votre pouce gauches en revenant du club hier soir. 2. Vous mettez de la craie à cet endroit quand vous jouez au billard pour stabiliser la queue. 3. Vous ne jouez jamais au billard sauf avec Thurston. 4. Vous m’avez dit il y a quatre semaines que Thurston avait une option sur une propriété sud-africaine qui expirerait dans un mois, et qu’il souhaitait que vous vous y associiez. 5. Votre chéquier est enfermé dans mon tiroir, et vous n’en avez pas demandé la clé. 6. Vous ne comptez pas investir votre argent de cette manière. »
« Comme c’est absurdement simple ! » m’écriai-je.
« Tout à fait ! » dit-il, un peu vexé. « Chaque problème devient très enfantin une fois qu’il vous est expliqué. Voici un problème non résolu. Voyez ce que vous pouvez en tirer, ami Watson. » Il jeta une feuille de papier sur la table et se tourna une fois de plus vers son analyse chimique.
J’examinai avec stupéfaction les hiéroglyphes absurdes sur le papier.
« Mais Holmes, c’est un dessin d’enfant », m’écriai-je.
« Oh, c’est votre idée ! »
« Que pourrait-ce être d’autre ? »
« C’est ce que Monsieur Hilton Cubitt, de Riding Thorpe Manor, dans le Norfolk, est très désireux de savoir. Cette petite énigme est arrivée par le premier courrier, et il devait suivre par le train suivant. On sonne à la porte, Watson. Je ne serais pas très surpris que ce soit lui. »
Un pas lourd se fit entendre dans l’escalier et, un instant plus tard, entra un gentleman grand, au teint vermeil et rasé de près, dont les yeux clairs et les joues colorées témoignaient d’une vie menée loin des brouillards de Baker Street. Il sembla apporter avec lui un souffle de son air fort, frais et vivifiant de la côte est en entrant. Après nous avoir serré la main à chacun, il était sur le point de s’asseoir quand son regard se posa sur le papier aux signes curieux que je venais d’examiner et de laisser sur la table.
« Eh bien, Monsieur Holmes, que tirez-vous de ceci ? » s’écria-t-il. « On m’a dit que vous étiez friand de mystères étranges, et je ne pense pas que vous puissiez en trouver un plus étrange que celui-ci. J’ai envoyé le papier à l’avance afin que vous puissiez avoir le temps de l’étudier avant mon arrivée. »
« C’est assurément une production assez curieuse », dit Holmes. « À première vue, cela semblerait être une farce enfantine. Cela consiste en un certain nombre de petites silhouettes absurdes dansant à travers le papier sur lequel elles sont tracées. Pourquoi devriez-vous accorder une importance à un objet aussi grotesque ? »
« Je ne le ferais jamais, Monsieur Holmes. Mais ma femme le fait. Cela l’effraie à en mourir. Elle ne dit rien, mais je peux voir la terreur dans ses yeux. C’est pourquoi je veux aller au fond des choses. »
Holmes leva le papier afin que la lumière du soleil l’éclaire pleinement. C’était une page arrachée à un carnet. Les marques étaient faites au crayon et disposées ainsi :
GRAPHIQUE
Holmes les examina pendant un certain temps, puis, après l’avoir plié soigneusement, il le rangea dans son portefeuille.
« Cela promet d’être une affaire des plus intéressantes et inhabituelles », dit-il. « Vous m’avez donné quelques détails dans votre lettre, Monsieur Hilton Cubitt, mais je vous serais très obligé de bien vouloir tout reprendre depuis le début pour le bénéfice de mon ami, le Docteur Watson. »
« Je ne suis pas très doué pour raconter des histoires », dit notre visiteur en serrant et desserrant nerveusement ses grandes mains puissantes. « Vous me poserez simplement des questions sur tout ce que je n’aurai pas rendu clair. Je commencerai au moment de mon mariage, l’année dernière ; mais je veux dire tout d’abord que, bien que je ne sois pas un homme riche, les miens sont à Riding Thorpe depuis cinq siècles, et il n’y a pas de famille mieux connue dans le comté de Norfolk. L’an dernier, je suis venu à Londres pour le Jubilé, et j’ai logé dans une pension de famille à Russell Square, parce que Parker, le vicaire de notre paroisse, y séjournait. Il y avait là une jeune dame américaine – Patrick était son nom – Elsie Patrick. D’une manière ou d’une autre, nous sommes devenus amis, si bien qu’avant que mon mois ne soit écoulé, j’étais aussi amoureux qu’un homme puisse l’être. Nous nous sommes mariés discrètement dans un bureau de l’état civil, et nous sommes retournés dans le Norfolk en couple marié. Vous penserez que c’est très fou, Monsieur Holmes, qu’un homme d’une bonne vieille famille épouse une femme de cette façon, sans rien savoir de son passé ou de sa famille ; mais si vous la voyiez et la connaissiez, cela vous aiderait à comprendre.
« Elle a été très directe à ce sujet, Elsie. Je ne peux pas dire qu’elle ne m’ait pas donné toutes les chances de me retirer si je le souhaitais. "J’ai eu quelques fréquentations très désagréables dans ma vie", a-t-elle dit ; "je souhaite tout oublier. Je préférerais ne jamais faire allusion au passé, car il m’est très douloureux. Si tu me prends, Hilton, tu prendras une femme qui n’a rien dont elle doive personnellement avoir honte ; mais tu devras te contenter de ma parole, et me permettre de garder le silence sur tout ce qui s’est passé jusqu’au moment où je suis devenue tienne. Si ces conditions sont trop dures, alors retourne dans le Norfolk et laisse-moi à la vie solitaire dans laquelle tu m’as trouvée." Ce n’est que la veille de notre mariage qu’elle m’a dit ces mots mêmes. Je lui ai dit que j’étais heureux de l’accepter selon ses propres termes, et j’ai tenu parole.
« Eh bien, nous sommes mariés depuis un an maintenant, et nous avons été très heureux. Mais il y a environ un mois, à la fin juin, j’ai vu pour la première fois des signes de trouble. Un jour, ma femme a reçu une lettre d’Amérique. J’ai vu le timbre américain. Elle est devenue livide, a lu la lettre et l’a jetée dans le feu. Elle n’y a plus jamais fait allusion, et je n’en ai fait aucune, car une promesse est une promesse ; mais elle n’a pas connu une heure de tranquillité depuis ce moment. Il y a toujours un regard de peur sur son visage – un regard comme si elle attendait et espérait quelque chose. Elle ferait mieux de me faire confiance. Elle découvrirait que je suis son meilleur ami. Mais tant qu’elle ne parle pas, je ne peux rien dire. Remarquez, c’est une femme sincère, Monsieur Holmes, et quels qu’aient été les ennuis dans sa vie passée, ce n’était pas de sa faute. Je ne suis qu’un simple propriétaire terrien du Norfolk, mais il n’y a pas un homme en Angleterre qui place l’honneur de sa famille plus haut que moi. Elle le sait bien, et elle le savait bien avant de m’épouser. Elle ne porterait jamais aucune tache dessus – j’en suis sûr.
« Eh bien, j’en viens maintenant à la partie étrange de mon histoire. Il y a environ une semaine – c’était le mardi de la semaine dernière – j’ai trouvé sur l’un des appuis de fenêtre un certain nombre de petites silhouettes dansantes absurdes, comme celles sur le papier. Elles étaient griffonnées à la craie. J’ai pensé que c’était le garçon d’écurie qui les avait dessinées, mais le garçon a juré qu’il n’en savait rien. Quoi qu’il en soit, elles étaient apparues là pendant la nuit. Je les ai fait effacer, et je n’ai mentionné la chose à ma femme qu’après. À ma surprise, elle a pris la chose très au sérieux, et m’a supplié de la laisser voir si d’autres apparaissaient. Il n’en est pas venu pendant une semaine, et hier matin, j’ai trouvé ce papier posé sur le cadran solaire dans le jardin. Je l’ai montré à Elsie, et elle est tombée en pâmoison. Depuis lors, elle ressemble à une femme dans un rêve, à moitié hébétée, avec la terreur toujours tapie dans ses yeux. C’est alors que je vous ai écrit et envoyé le papier, Monsieur Holmes. Ce n’était pas une chose que je pouvais porter à la police, car ils se seraient moqués de moi, mais vous me direz quoi faire. Je ne suis pas un homme riche ; mais s’il y a un danger qui menace ma petite femme, je dépenserais mon dernier sou pour la protéger. »
C’était une belle créature, cet homme de la vieille terre anglaise, simple, droit et doux, avec ses grands yeux bleus sérieux et son visage large et agréable. Son amour pour sa femme et sa confiance en elle transpiraient dans ses traits. Holmes avait écouté son histoire avec la plus grande attention, et il resta maintenant un long moment plongé dans ses pensées.
« Ne pensez-vous pas, Monsieur Cubitt », dit-il enfin, « que votre meilleur plan serait de faire un appel direct à votre femme, et de lui demander de partager son secret avec vous ? »
Hilton Cubitt secoua sa tête massive.
« Une promesse est une promesse, Monsieur Holmes. Si Elsie souhaitait me le dire, elle le ferait. Sinon, ce n’est pas à moi de forcer sa confiance. Mais je suis justifié à suivre ma propre voie – et je le ferai. »
« Alors je vous aiderai de tout mon cœur. En premier lieu, avez-vous entendu parler d’étrangers vus dans votre voisinage ? »
« Non. »
« Je présume que c’est un endroit très calme. Tout visage nouveau susciterait des commentaires ? »
« Dans le voisinage immédiat, oui. Mais nous avons plusieurs petites stations balnéaires non loin de là. Et les fermiers prennent des pensionnaires. »
« Ces hiéroglyphes ont évidemment un sens. S’il est purement arbitraire, il peut nous être impossible de le résoudre. Si, en revanche, il est systématique, je ne doute pas que nous irons au fond des choses. Mais cet échantillon particulier est si court que je ne peux rien faire, et les faits que vous m’avez apportés sont si indéfinis que nous n’avons aucune base pour une enquête. Je suggérerais que vous retourniez dans le Norfolk, que vous gardiez l’œil ouvert, et que vous preniez une copie exacte de tout nouvel homme dansant qui pourrait apparaître. Il est mille fois dommage que nous n’ayons pas une reproduction de ceux qui ont été faits à la craie sur l’appui de fenêtre. Faites aussi une enquête discrète sur les étrangers dans le voisinage. Quand vous aurez recueilli de nouveaux éléments, revenez me voir. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner, Monsieur Hilton Cubitt. S’il y a des développements nouveaux et urgents, je serai toujours prêt à descendre vous voir dans votre maison du Norfolk. »
L’entretien laissa Sherlock Holmes très pensif, et plusieurs fois au cours des jours suivants, je le vis sortir son morceau de papier de son carnet et regarder longuement et sérieusement les silhouettes curieuses qui y étaient inscrites. Il ne fit cependant aucune allusion à l’affaire, jusqu’à un après-midi, une quinzaine de jours plus tard. J’allais sortir quand il me rappela.
« Vous feriez mieux de rester ici, Watson. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’ai reçu un télégramme de Hilton Cubitt ce matin – vous vous souvenez de Hilton Cubitt, celui des hommes dansants ? Il devait arriver à Liverpool Street à une heure vingt. Il peut être ici à tout moment. Je déduis de son télégramme qu’il y a eu de nouveaux incidents d’importance. »
Nous n’eûmes pas longtemps à attendre, car notre propriétaire du Norfolk arriva directement de la gare aussi vite qu’un hansom pouvait l’y amener. Il avait l’air inquiet et abattu, avec des yeux fatigués et un front marqué.
« Cela commence à me taper sur les nerfs, cette affaire, Monsieur Holmes », dit-il en s’affaissant, comme un homme épuisé, dans un fauteuil. « Il est déjà assez grave de sentir que vous êtes entouré de gens invisibles et inconnus, qui ont quelque genre de dessein contre vous ; mais quand, en plus de cela, vous savez que cela tue votre femme à petit feu, alors cela devient difficile à supporter. Elle dépérit à cause de cela – elle dépérit juste devant mes yeux. »
« A-t-elle dit quelque chose jusqu’ici ? »
« Non, Monsieur Holmes, elle ne l’a pas fait. Et pourtant, il y a eu des moments où la pauvre fille a voulu parler, sans toutefois pouvoir tout à fait se décider à franchir le pas. J’ai essayé de l’aider ; mais je crains de l’avoir fait maladroitement, et de l’avoir effrayée. Elle a parlé de ma vieille famille, de notre réputation dans le comté, et de notre fierté pour notre honneur immaculé, et j’ai toujours senti que cela menait au but ; mais d’une manière ou d’une autre, cela s’est détourné avant que nous n’y arrivions. »
« Mais vous avez découvert quelque chose par vous-même ? »
« Pas mal, Monsieur Holmes. J’ai plusieurs nouvelles images d’hommes dansants pour vous, et, ce qui est plus important, j’ai vu le gaillard. »
« Quoi, l’homme qui les dessine ? »
« Oui, je l’ai vu à l’œuvre. Mais je vais tout vous dire dans l’ordre. Quand je suis revenu après ma visite chez vous, la toute première chose que j’ai vue le lendemain matin était une nouvelle récolte d’hommes dansants. Ils avaient été dessinés à la craie sur la porte noire en bois de la remise, qui se trouve à côté de la pelouse en pleine vue des fenêtres de devant. J’en ai pris une copie exacte, et la voici. » Il déplia un papier et le posa sur la table. Voici une copie des hiéroglyphes :
GRAPHIQUE
« Excellent ! » dit Holmes. « Excellent ! Je vous en prie, continuez. »
« Quand j’ai pris la copie, j’ai effacé les marques ; mais deux matins plus tard, une nouvelle inscription était apparue. J’en ai une copie ici » :
GRAPHIQUE
Holmes se frotta les mains et gloussa de plaisir.
« Notre matériel s’accumule rapidement », dit-il.
« Trois jours plus tard, un message était griffonné sur un papier, déposé sous un caillou sur le cadran solaire. Le voici. Les caractères sont, comme vous le voyez, exactement les mêmes que sur le précédent. Après cela, je fus déterminé à monter la garde ; je sortis donc mon revolver et je m’assis dans mon bureau, qui donne sur la pelouse et le jardin. Vers deux heures du matin, alors que j’étais assis près de la fenêtre, tout étant sombre à l’exception de la clarté de la lune au-dehors, j’entendis des pas derrière moi, et c’était ma femme en robe de chambre. Elle m’implora de venir me coucher. Je lui dis franchement que je souhaitais voir qui était celui qui nous jouait des tours aussi absurdes. Elle répondit que ce n’était qu’une plaisanterie stupide et que je ne devais pas y prêter attention.
« "Si cela t’agace vraiment, Hilton, nous pourrions partir en voyage, toi et moi, et ainsi éviter ce désagrément."
« "Quoi, être chassés de notre propre maison par un farceur ?" dis-je. "Mais tout le comté rirait de nous."
« "Eh bien, viens te coucher", dit-elle, "et nous pourrons en discuter demain matin."
« Soudain, tandis qu’elle parlait, je vis son visage pâle devenir plus blanc encore sous la lumière de la lune, et sa main se crispa sur mon épaule. Quelque chose bougeait dans l’ombre de la remise à outils. Je vis une silhouette sombre et furtive qui rampait autour de l’angle et s’accroupissait devant la porte. Saisissant mon pistolet, je m’apprêtais à me précipiter dehors, quand ma femme passa ses bras autour de moi et me retint avec une force convulsive. J’essayai de me dégager, mais elle s’agrippa à moi désespérément. Finalement, je parvins à me libérer, mais le temps que j’ouvre la porte et que j’atteigne la maison, la créature avait disparu. Il avait toutefois laissé une trace de sa présence, car là, sur la porte, se trouvait la même disposition de petits hommes dansants qui était déjà apparue deux fois, et que j’ai copiée sur ce papier. Il n’y avait aucune autre trace de l’individu nulle part, bien que j’aie couru dans tout le domaine. Et pourtant, ce qui est stupéfiant, c’est qu’il devait être là tout le temps, car lorsque j’ai examiné la porte à nouveau le matin, il avait griffonné quelques images supplémentaires sous la ligne que j’avais déjà vue. »
« Avez-vous ce nouveau dessin ? »
« Oui ; il est très court, mais j’en ai fait une copie, et la voici. »
Il produisit à nouveau un papier. La nouvelle danse se présentait sous cette forme :--
GRAPHIQUE
« Dites-moi », dit Holmes -- et je pouvais voir à ses yeux qu’il était très excité -- « était-ce un simple ajout au premier, ou cela semblait-il être entièrement séparé ? »
« C’était sur un panneau différent de la porte. »
« Excellent ! C’est de loin le plus important pour notre objectif. Cela me remplit d’espoir. Maintenant, monsieur Hilton Cubitt, je vous en prie, poursuivez votre très intéressante déposition. »
« Je n’ai rien d’autre à dire, monsieur Holmes, si ce n’est que j’étais en colère contre ma femme ce soir-là pour m’avoir retenu alors que j’aurais pu attraper ce gredin furtif. Elle a dit qu’elle craignait qu’il ne m’arrive malheur. Pendant un instant, il m’était venu à l’esprit que peut-être ce qu’elle craignait vraiment, c’était qu’IL ne lui arrive malheur, car je ne pouvais douter qu’elle sût qui était cet homme et ce qu’il signifiait par ces étranges signaux. Mais il y a un ton dans la voix de ma femme, monsieur Holmes, et un regard dans ses yeux qui interdisent le doute, et je suis certain que c’était bien à ma propre sécurité qu’elle pensait. Voilà toute l’affaire, et maintenant je veux votre avis sur ce que je dois faire. Mon inclination est de placer une demi-douzaine de mes ouvriers agricoles dans les buissons, et quand ce type reviendra, de lui administrer une telle correction qu’il nous laissera en paix à l’avenir. »
« Je crains que ce ne soit une affaire trop grave pour des remèdes aussi simples », dit Holmes. « Combien de temps pouvez-vous rester à Londres ? »
« Je dois repartir aujourd’hui. Je ne laisserais pas ma femme seule toute la nuit pour rien au monde. Elle est très nerveuse et m’a supplié de revenir. »
« Je présume que vous avez raison. Mais si vous aviez pu rester, j’aurais peut-être été en mesure de vous accompagner dans un jour ou deux. En attendant, vous me laisserez ces papiers, et je pense qu’il est fort probable que je puisse vous rendre visite sous peu et apporter un peu de lumière sur votre cas. »
Sherlock Holmes conserva son calme professionnel jusqu’à ce que notre visiteur nous eût quittés, bien qu’il fût facile pour moi, qui le connaissais si bien, de voir qu’il était profondément excité. Dès que le large dos de Hilton Cubitt eut disparu par la porte, mon camarade se précipita vers la table, étala devant lui tous les morceaux de papier contenant les hommes dansants, et se lança dans un calcul complexe et élaboré. Pendant deux heures, je l’observai couvrir feuille après feuille de chiffres et de lettres, si complètement absorbé par sa tâche qu’il avait manifestement oublié ma présence. Parfois, il faisait des progrès et sifflait ou chantait à son travail ; parfois, il était perplexe et restait assis pendant de longs moments, le sourcil froncé et le regard vague. Finalement, il bondit de sa chaise avec un cri de satisfaction et fit les cent pas dans la pièce en se frottant les mains. Puis il rédigea un long télégramme sur un formulaire de câble. « Si ma réponse à ceci est celle que j’espère, vous aurez une très jolie affaire à ajouter à votre collection, Watson », dit-il. « Je m’attends à ce que nous puissions descendre dans le Norfolk demain, et apporter à notre ami des nouvelles très précises quant au secret de son tourment. »
J’avoue que j’étais rempli de curiosité, mais je savais que Holmes aimait faire ses révélations au moment voulu et à sa manière ; j’attendis donc qu’il lui convienne de me mettre dans sa confidence.
Mais il y eut un retard dans ce télégramme de réponse, et deux jours d’impatience suivirent, pendant lesquels Holmes tendait l’oreille à chaque coup de sonnette. Le soir du deuxième jour, il arriva une lettre de Hilton Cubitt. Tout était calme de son côté, si ce n’est qu’une longue inscription était apparue ce matin-là sur le piédestal du cadran solaire. Il en joignit une copie, qui est reproduite ici :--
GRAPHIQUE
Holmes se pencha sur cette frise grotesque pendant quelques minutes, puis bondit soudain sur ses pieds avec une exclamation de surprise et de consternation. Son visage était hagard d’anxiété.
« Nous avons laissé cette affaire aller assez loin », dit-il. « Y a-t-il un train pour North Walsham ce soir ? »
Je consultai l’horaire. Le dernier venait de partir.
« Alors nous déjeunerons tôt et prendrons le tout premier demain matin », dit Holmes. « Notre présence est requise de la manière la plus urgente. Ah ! voici notre télégramme attendu. Un instant, Mrs. Hudson ; il pourrait y avoir une réponse. Non, c’est exactement ce à quoi je m’attendais. Ce message rend encore plus essentiel le fait que nous ne perdions pas une heure pour faire savoir à Hilton Cubitt où en sont les choses, car c’est une toile singulière et dangereuse dans laquelle notre simple écuyer du Norfolk est empêtré. »
C’est effectivement ce qu’il advint, et alors que j’arrive à la sombre conclusion d’une histoire qui m’avait semblé n’être qu’enfantine et bizarre, j’éprouve une fois de plus la consternation et l’horreur dont j’étais rempli. J’aurais souhaité avoir une issue plus lumineuse à communiquer à mes lecteurs, mais ce sont là des chroniques de faits, et je dois suivre jusqu’à leur sombre paroxysme l’étrange chaîne d’événements qui, pendant quelques jours, fit de Ridling Thorpe Manor un nom familier dans toute l’Angleterre.
Nous venions à peine de descendre à North Walsham et d’avoir mentionné le nom de notre destination, que le chef de gare se précipita vers nous. « Je suppose que vous êtes les détectives de Londres ? » dit-il.
Un regard d’agacement passa sur le visage de Holmes.
« Qu’est-ce qui vous fait penser une chose pareille ? »
« Parce que l’inspecteur Martin, de Norwich, vient juste de passer. Mais peut-être êtes-vous les chirurgiens. Elle n’est pas morte — ou ne l’était pas aux dernières nouvelles. Vous pourriez être encore à temps de la sauver — bien que ce soit pour la potence. »
Le front de Holmes était sombre d’anxiété.
« Nous allons à Ridling Thorpe Manor », dit-il, « mais nous n’avons rien entendu de ce qui s’y est passé. »
« C’est une affaire terrible », dit le chef de gare. « Ils ont été blessés par balle, à la fois M. Hilton Cubitt et sa femme. Elle lui a tiré dessus, puis sur elle-même — du moins, c’est ce que disent les domestiques. Il est mort et on désespère de la vie de la dame. Mon Dieu, mon Dieu, l’une des plus vieilles familles du comté de Norfolk, et l’une des plus honorées. »
Sans un mot, Holmes se précipita vers une voiture, et durant les sept longs miles du trajet, il n’ouvrit jamais la bouche. Rarement l’ai-je vu aussi profondément abattu. Il avait été inquiet durant tout notre voyage depuis la ville, et j’avais observé qu’il avait feuilleté les journaux du matin avec une attention anxieuse ; mais maintenant, cette réalisation soudaine de ses pires craintes le laissait dans une mélancolie morne. Il se laissa aller contre son siège, perdu dans des spéculations sombres. Pourtant, il y avait beaucoup autour de nous pour nous intéresser, car nous traversions une campagne aussi singulière que n’importe laquelle en Angleterre, où quelques cottages épars représentaient la population d’aujourd’hui, tandis que de tous côtés, d’énormes églises aux tours carrées hérissaient le paysage vert et plat, témoignant de la gloire et de la prospérité de l’ancienne East Anglia. Finalement, le rebord violet de la mer du Nord apparut au-dessus de la lisière verte de la côte du Norfolk, et le cocher pointa de son fouet deux vieux pignons de brique et de bois qui émergeaient d’un bosquet d’arbres. « C’est Ridling Thorpe Manor », dit-il.
Alors que nous nous dirigions vers la porte d’entrée à portique, j’observai devant elle, à côté du terrain de tennis, la remise à outils noire et le cadran solaire sur piédestal avec lesquels nous avions des associations si étranges. Un petit homme élégant, aux manières vives et alertes et à la moustache cirée, venait de descendre d’un haut dog-cart. Il se présenta comme l’inspecteur Martin, de la gendarmerie du Norfolk, et il fut considérablement étonné lorsqu’il entendit le nom de mon compagnon.
« Mais, monsieur Holmes, le crime n’a été commis qu’à trois heures ce matin. Comment avez-vous pu l’apprendre à Londres et arriver sur les lieux aussi vite que moi ? »
« Je l’avais anticipé. Je suis venu dans l’espoir de le prévenir. »
« Alors vous devez avoir des preuves importantes que nous ignorons, car ils passaient pour un couple très uni. »
« Je n’ai que les preuves des hommes dansants », dit Holmes. « Je vous expliquerai la chose plus tard. En attendant, puisqu’il est trop tard pour prévenir cette tragédie, je suis très désireux d’utiliser les connaissances que je possède afin d’assurer que justice soit faite. Voulez-vous m’associer à votre enquête, ou préféreriez-vous que j’agisse indépendamment ? »
« Je serais fier de sentir que nous agissons ensemble, monsieur Holmes », dit l’inspecteur avec ferveur.
« Dans ce cas, je serais heureux d’entendre les témoignages et d’examiner les lieux sans perdre une seconde inutilement. »
L’inspecteur Martin eut le bon sens de laisser mon ami faire les choses à sa manière, et se contenta de noter soigneusement les résultats. Le chirurgien local, un vieil homme aux cheveux blancs, venait de redescendre de la chambre de Mrs. Hilton Cubitt, et il rapporta que ses blessures étaient graves, mais pas nécessairement fatales. La balle avait traversé l’avant du cerveau, et il faudrait probablement un certain temps avant qu’elle ne puisse reprendre connaissance. Sur la question de savoir si elle avait été blessée ou si elle s’était tiré dessus, il ne s’aventura pas à exprimer une opinion tranchée. Certes, la balle avait été tirée à très courte distance. Il n’y avait qu’un seul pistolet trouvé dans la pièce, dont deux chambres avaient été vidées. M. Hilton Cubitt avait été touché au cœur. Il était tout aussi concevable qu’il l’ait blessée puis se soit tiré dessus, ou qu’elle ait été l’auteure du crime, car le revolver gisait sur le sol à mi-chemin entre eux.
« A-t-il été déplacé ? » demanda Holmes.
« Nous n’avons rien déplacé si ce n’est la dame. Nous ne pouvions la laisser gisant blessée sur le sol. »
« Depuis combien de temps êtes-vous ici, docteur ? »
« Depuis quatre heures. »
« Quelqu’un d’autre ? »
« Oui, le gendarme ici présent. »
« Et vous n’avez touché à rien ? »
« Rien. »
« Vous avez agi avec une grande discrétion. Qui vous a fait appeler ? »
« La femme de chambre, Saunders. »
« Est-ce elle qui a donné l’alerte ? »
« Elle et Mrs. King, la cuisinière. »
« Où sont-elles maintenant ? »
« Dans la cuisine, je crois. »
« Alors je pense qu’il vaut mieux entendre leur récit immédiatement. »
Le vieux hall, lambrissé de chêne et aux hautes fenêtres, avait été transformé en tribunal d’enquête. Holmes était assis dans un grand fauteuil à l’ancienne, ses yeux inexorables brillant dans son visage hagard. Je pouvais y lire la ferme résolution de consacrer sa vie à cette quête jusqu’à ce que le client qu’il n’avait pas réussi à sauver fût enfin vengé. L’inspecteur Martin, soigné, le vieux médecin de campagne aux cheveux gris, moi-même et un policier de village impassible composaient le reste de cette étrange compagnie.
Les deux femmes racontèrent leur histoire assez clairement. Elles avaient été tirées de leur sommeil par le bruit d’une explosion, qui avait été suivi une minute plus tard par une seconde. Elles dormaient dans des chambres adjacentes, et Mrs. King s’était précipitée chez Saunders. Ensemble, elles étaient descendues les escaliers. La porte du bureau était ouverte et une bougie brûlait sur la table. Leur maître gisait sur le ventre au centre de la pièce. Il était bel et bien mort. Près de la fenêtre, sa femme était accroupie, la tête appuyée contre le mur. Elle était horriblement blessée, et le côté de son visage était rouge de sang. Elle respirait difficilement, mais était incapable de dire quoi que ce soit. Le passage, tout comme la pièce, était plein de fumée et d’odeur de poudre. La fenêtre était certainement fermée et verrouillée de l’intérieur. Les deux femmes étaient formelles sur ce point. Elles avaient immédiatement envoyé chercher le médecin et le gendarme. Puis, avec l’aide du palefrenier et du garçon d’écurie, elles avaient transporté leur maîtresse blessée dans sa chambre. Elle et son mari avaient occupé le lit. Elle était vêtue de sa robe — lui de sa robe de chambre, par-dessus ses vêtements de nuit. Rien n’avait été déplacé dans le bureau. Pour autant qu’elles le sachent, il n’y avait jamais eu de querelle entre mari et femme. Elles les avaient toujours considérés comme un couple très uni.
Tels étaient les principaux points du témoignage des domestiques. En réponse à l’inspecteur Martin, elles furent claires sur le fait que chaque porte était verrouillée de l’intérieur, et que personne n’avait pu s’échapper de la maison. En réponse à Holmes, elles se souvinrent toutes deux avoir été conscientes de l’odeur de poudre dès le moment où elles étaient sorties de leurs chambres à l’étage supérieur. « Je recommande ce fait très soigneusement à votre attention », dit Holmes à son collègue professionnel. « Et maintenant, je pense que nous sommes en mesure d’entreprendre un examen approfondi de la pièce. »
Le bureau s’avéra être une petite pièce, bordée sur trois côtés de livres, avec une table de travail faisant face à une fenêtre ordinaire, qui donnait sur le jardin. Notre première attention fut portée sur le corps du malheureux écuyer, dont le corps imposant gisait étendu en travers de la pièce. Ses vêtements en désordre montraient qu’il avait été précipitamment tiré du sommeil. La balle lui avait été tirée de face, et était restée dans son corps après avoir pénétré le cœur. Sa mort avait certainement été instantanée et sans douleur. Il n’y avait aucune trace de poudre ni sur sa robe de chambre ni sur ses mains. Selon le médecin de campagne, la dame avait des taches sur le visage, mais aucune sur les mains.
« L’absence de ces dernières ne signifie rien, bien que leur présence puisse tout signifier », dit Holmes. « À moins que la poudre d’une cartouche mal ajustée ne gicle par l’arrière, on peut tirer de nombreux coups sans laisser de signe. Je suggérerais que le corps de M. Cubitt puisse maintenant être enlevé. Je suppose, docteur, que vous n’avez pas retrouvé la balle qui a blessé la dame ? »
« Une opération sérieuse sera nécessaire avant que cela ne puisse être fait. Mais il reste encore quatre cartouches dans le revolver. Deux ont été tirées et deux blessures infligées, de sorte que chaque balle peut être justifiée. »
« C’est ce qu’il semblerait », dit Holmes. « Peut-être pouvez-vous justifier aussi la balle qui a si évidemment frappé le rebord de la fenêtre ? »
Il s’était tourné soudainement, et son long doigt mince pointait un trou qui avait été percé droit à travers le châssis inférieur de la fenêtre, environ un pouce au-dessus de la base.
« Parbleu ! » s’écria l’inspecteur. « Comment diable avez-vous vu cela ? »
« Parce que je l’ai cherché. »
« Merveilleux ! » dit le médecin de campagne. « Vous avez certainement raison, monsieur. Alors un troisième coup a été tiré, et donc une troisième personne doit avoir été présente. Mais qui cela pouvait-il être et comment a-t-il pu s’échapper ? »
« C’est le problème que nous sommes maintenant sur le point de résoudre », dit Sherlock Holmes. « Vous souvenez-vous, inspecteur Martin, quand les domestiques ont dit qu’en quittant leur chambre elles avaient été immédiatement conscientes d’une odeur de poudre, j’ai fait remarquer que ce point était extrêmement important ? »
« Oui, monsieur ; mais j’avoue que je ne vous ai pas tout à fait suivi. »
« Cela suggérait qu’au moment du tir, la fenêtre ainsi que la porte de la pièce avaient été ouvertes. Autrement, les émanations de poudre n’auraient pas pu être soufflées si rapidement à travers la maison. Un courant d’air dans la pièce était nécessaire pour cela. La porte et la fenêtre n’étaient cependant ouvertes que pour un temps très court. »
« Comment le prouvez-vous ? »
« Parce que la bougie n’a pas coulé. »
« Capital ! » s’écria l’inspecteur. « Capital ! »
« Étant certain que la fenêtre avait été ouverte au moment de la tragédie, j’ai conçu qu’il pouvait y avoir eu une troisième personne dans l’affaire, qui se tenait à l’extérieur de cette ouverture et a tiré à travers elle. Tout coup dirigé vers cette personne pourrait atteindre le châssis. J’ai regardé, et là, assez sûrement, se trouvait la marque de la balle ! »
« Mais comment la fenêtre a-t-elle pu être fermée et verrouillée ? »
« Le premier instinct de la femme aurait été de fermer et de verrouiller la fenêtre. Mais, holà ! qu’est-ce que ceci ? »
C’était un sac à main de dame qui se trouvait sur la table du bureau — un petit sac à main élégant en peau de crocodile et argent. Holmes l’ouvrit et en renversa le contenu. Il y avait vingt billets de cinquante livres de la Banque d’Angleterre, maintenus par un élastique — rien d’autre.
« Ceci doit être préservé, car cela figurera au procès », dit Holmes, tandis qu’il remettait le sac avec son contenu à l’inspecteur. « Il est maintenant nécessaire que nous essayions d’apporter un peu de lumière sur cette troisième balle, qui a clairement, d’après l’éclatement du bois, été tirée de l’intérieur de la pièce. J’aimerais revoir Mrs. King, la cuisinière. Vous avez dit, Mrs. King, que vous aviez été réveillée par une FORTE explosion. Quand vous avez dit cela, vouliez-vous dire qu’elle vous a semblé être plus forte que la seconde ? »
« Eh bien, monsieur, elle m’a tirée de mon sommeil, et il est donc difficile de juger. Mais elle a semblé très forte. »
« Vous ne pensez pas qu’il pourrait s’agir de deux coups tirés presque au même instant ? »
« Je suis sûre que je ne saurais dire, monsieur. »
« Je crois que c’était sans aucun doute ainsi. Je pense plutôt, inspecteur Martin, que nous avons maintenant épuisé tout ce que cette pièce peut nous apprendre. Si vous voulez bien faire le tour avec moi, nous verrons quelle nouvelle preuve le jardin a à nous offrir. »
Un parterre de fleurs s’étendait jusqu’à la fenêtre du bureau, et nous poussâmes tous une exclamation en nous en approchant. Les fleurs étaient piétinées, et le sol meuble était imprimé partout de traces de pas. C’étaient de grands pieds masculins, avec des orteils particulièrement longs et pointus. Holmes fouilla parmi l’herbe et les feuilles comme un retriever après un oiseau blessé. Puis, avec un cri de satisfaction, il se pencha en avant et ramassa un petit cylindre de laiton.
« Je le pensais », dit-il ; « le revolver avait un éjecteur, et voici la troisième cartouche. Je pense vraiment, inspecteur Martin, que notre affaire est presque complète. »
Le visage de l’inspecteur de campagne avait montré son immense stupéfaction devant le progrès rapide et magistral de l’enquête de Holmes. Au début, il avait montré quelque disposition à affirmer sa propre position ; mais maintenant, il était vaincu par l’admiration et prêt à suivre sans questionner partout où Holmes menait.
« Qui suspectez-vous ? » demanda-t-il.
« J’y viendrai plus tard. Il y a plusieurs points dans ce problème que je n’ai pas encore été en mesure de vous expliquer. Maintenant que j’en suis arrivé là, il vaut mieux que je poursuive selon mes propres méthodes, puis que je clarifie toute cette affaire une fois pour toutes. »
« Comme vous voudrez, Monsieur Holmes, du moment que nous mettions la main sur notre homme. »
« Je n’ai aucun désir de créer des mystères, mais il est impossible, au moment de l’action, d’entrer dans de longues et complexes explications. Je tiens tous les fils de cette affaire entre mes mains. Même si cette dame ne devait jamais reprendre connaissance, nous pouvons encore reconstituer les événements de la nuit dernière et nous assurer que justice soit faite. Tout d’abord, je souhaite savoir s’il existe dans ce voisinage une auberge connue sous le nom d’« Elrige’s » ? »
Les domestiques furent interrogés, mais aucun d’entre eux n’avait entendu parler d’un tel endroit. Le garçon d’écurie éclaira la situation en se rappelant qu’un fermier de ce nom vivait à quelques milles de là, en direction d’East Ruston.
« Est-ce une ferme isolée ? »
« Très isolée, monsieur. »
« Peut-être n’ont-ils pas encore entendu parler de tout ce qui s’est passé ici durant la nuit ? »
« Peut-être pas, monsieur. »
Holmes réfléchit un instant, puis un sourire curieux joua sur son visage.
« Sellez un cheval, mon garçon, dit-il. Je voudrais que vous portiez un mot à la ferme d’Elrige. »
Il tira de sa poche les divers feuillets des petits bonshommes dansants. Avec ceux-ci devant lui, il travailla quelque temps à la table d’étude. Finalement, il remit un mot au garçon, avec pour instruction de le placer entre les mains de la personne à qui il était adressé, et surtout de ne répondre à aucune question de quelque nature que ce soit qui pourrait lui être posée. J’aperçus l’extérieur du mot, adressé en caractères irréguliers et tremblés, très différents de l’écriture habituellement précise de Holmes. Il était destiné à M. Abe Slaney, Elrige’s Farm, East Ruston, Norfolk.
« Je pense, inspecteur, fit remarquer Holmes, que vous feriez bien de télégraphier pour obtenir une escorte, car, si mes calculs s’avèrent exacts, vous pourriez avoir un prisonnier particulièrement dangereux à conduire à la prison du comté. Le garçon qui porte ce mot pourrait sans doute transmettre votre télégramme. S’il y a un train dans l’après-midi pour la ville, Watson, je pense que nous ferions bien de le prendre, car j’ai une analyse chimique d’un certain intérêt à terminer, et cette enquête touche rapidement à sa fin. »
Lorsque le jeune homme eut été dépêché avec le mot, Sherlock Holmes donna ses instructions aux domestiques. Si un visiteur venait demander des nouvelles de Mme Hilton Cubitt, aucune information ne devait être donnée sur son état, mais il devait être conduit immédiatement au salon. Il leur inculqua ces points avec la plus grande insistance. Finalement, il nous mena au salon en faisant remarquer que l’affaire était maintenant entre d’autres mains, et que nous devions tuer le temps du mieux possible jusqu’à ce que nous puissions voir ce que l’avenir nous réservait. Le médecin était reparti auprès de ses patients, et seuls l’inspecteur et moi-même étions restés.
« Je pense que je peux vous aider à passer une heure de manière intéressante et profitable, dit Holmes, en approchant sa chaise de la table et en étalant devant lui les divers papiers sur lesquels étaient consignées les pitreries des bonshommes dansants. Quant à vous, mon cher Watson, je vous dois réparation pour avoir laissé votre curiosité naturelle insatisfaite si longtemps. Pour vous, inspecteur, l’incident tout entier peut apparaître comme une remarquable étude professionnelle. Je dois vous raconter d’abord les circonstances intéressantes liées aux précédentes consultations que M. Hilton Cubitt a eues avec moi à Baker Street. » Il récapitula alors brièvement les faits qui ont déjà été consignés. « J’ai ici devant moi ces singulières productions, devant lesquelles on pourrait sourire si elles ne s’étaient révélées être les précurseurs d’une si terrible tragédie. Je suis assez familier avec toutes les formes d’écritures secrètes, et je suis moi-même l’auteur d’une modeste monographie sur le sujet, dans laquelle j’analyse cent soixante chiffres différents ; mais j’avoue que celui-ci est entièrement nouveau pour moi. L’objectif de ceux qui ont inventé le système a apparemment été de dissimuler que ces caractères transmettent un message, et de donner l’impression qu’il ne s’agit que de simples gribouillages d’enfants.
« Ayant reconnu, cependant, que les symboles représentaient des lettres, et ayant appliqué les règles qui nous guident dans toutes les formes d’écritures secrètes, la solution fut assez facile. Le premier message qui m’a été soumis était si court qu’il m’était impossible de faire plus que de dire avec une certaine confiance que le symbole XXX représentait E. Comme vous le savez, E est la lettre la plus commune de l’alphabet anglais, et elle prédomine à un point tel que, même dans une courte phrase, on s’attendrait à la trouver le plus souvent. Sur quinze symboles dans le premier message, quatre étaient identiques, il était donc raisonnable de considérer qu’il s’agissait de E. Il est vrai que dans certains cas, la silhouette portait un drapeau et dans d’autres non, mais il était probable, d’après la manière dont les drapeaux étaient distribués, qu’ils servaient à diviser la phrase en mots. J’ai accepté cela comme hypothèse, et noté que E était représenté par XXX.
« Mais vint alors la véritable difficulté de l’enquête. L’ordre des lettres anglaises après E n’est nullement bien marqué, et toute prépondérance qui peut être observée dans la moyenne d’une page imprimée peut être inversée dans une seule courte phrase. Pour parler grossièrement, T, A, O, I, N, S, H, R, D et L sont l’ordre numérique dans lequel les lettres apparaissent ; mais T, A, O et I sont très proches les unes des autres, et ce serait une tâche sans fin que d’essayer chaque combinaison jusqu’à ce qu’un sens soit trouvé. J’ai donc attendu du nouveau matériel. Lors de mon deuxième entretien avec M. Hilton Cubitt, il a pu me donner deux autres courtes phrases et un message qui semblait — puisqu’il n’y avait pas de drapeau — n’être qu’un seul mot. Voici les symboles. Or, dans ce mot unique, j’ai déjà les deux E en deuxième et quatrième position dans un mot de cinq lettres. Cela pourrait être « sever », « lever » ou « never ». Il ne fait aucun doute que ce dernier, en tant que réponse à un appel, est de loin le plus probable, et les circonstances indiquaient qu’il s’agissait d’une réponse écrite par la dame. En acceptant cela comme exact, nous pouvons maintenant dire que les symboles XXX représentent respectivement N, V et R.
« Même alors, j’étais en grande difficulté, mais une heureuse inspiration me permit d’obtenir plusieurs autres lettres. Il m’est venu à l’esprit que si ces appels provenaient, comme je m’y attendais, de quelqu’un qui avait été proche de la dame dans sa jeunesse, une combinaison contenant deux E avec trois lettres entre les deux pourrait très bien correspondre au nom « ELSIE ». À l’examen, j’ai découvert qu’une telle combinaison formait la terminaison du message qui était répété trois fois. C’était certainement un appel à « Elsie ». De cette manière, j’avais obtenu mes L, S et I. Mais quel pouvait être cet appel ? Il n’y avait que quatre lettres dans le mot qui précédait « Elsie », et il se terminait par E. Le mot devait sûrement être « COME ». J’ai essayé toutes les autres combinaisons de quatre lettres se terminant par E, mais n’ai pu en trouver aucune qui convienne. J’étais donc maintenant en possession de C, O et M, et j’étais en mesure d’attaquer à nouveau le premier message, en le divisant en mots et en mettant des points pour chaque symbole encore inconnu. Ainsi traité, cela donnait ceci :--
.M .ERE ..E SL.NE.
« Or, la première lettre NE peut être que A, ce qui est une découverte très utile, puisqu’elle apparaît pas moins de trois fois dans cette courte phrase, et le H est également apparent dans le second mot. Maintenant, cela devient :--
AM HERE A.E SLANE.
Ou, en comblant les vides évidents dans le nom :--
AM HERE ABE SLANEY.
J’avais maintenant tant de lettres que je pouvais procéder avec une confiance considérable au deuxième message, qui donnait ceci :--
A. ELRI.ES.
Ici, je ne pouvais trouver un sens qu’en mettant T et G à la place des lettres manquantes, et en supposant que le nom était celui d’une maison ou d’une auberge où l’auteur séjournait. »
L’inspecteur Martin et moi avions écouté avec le plus grand intérêt le récit complet et clair de la manière dont mon ami avait obtenu des résultats qui avaient conduit à une telle maîtrise de nos difficultés.
« Qu’avez-vous fait alors, monsieur ? » demanda l’inspecteur.
« J’avais toutes les raisons de supposer que cet Abe Slaney était un Américain, puisque « Abe » est une abréviation américaine, et puisque une lettre venant d’Amérique avait été le point de départ de tout le trouble. J’avais aussi toutes les raisons de penser qu’il y avait un secret criminel dans cette affaire. Les allusions de la dame à son passé et son refus de mettre son mari dans la confidence pointaient toutes dans cette direction. J’ai donc envoyé un câble à mon ami, Wilson Hargreave, du Bureau de police de New York, qui a plus d’une fois tiré parti de ma connaissance du crime londonien. Je lui ai demandé si le nom d’Abe Slaney lui était connu. Voici sa réponse : « Le criminel le plus dangereux de Chicago ». Le soir même où j’ai reçu sa réponse, Hilton Cubitt m’a envoyé le dernier message de Slaney. En travaillant avec les lettres connues, il prenait cette forme :--
ELSIE .RE.ARE TO MEET THY GO.
L’ajout d’un P et d’un D compléta un message qui me montra que le coquin passait de la persuasion aux menaces, et ma connaissance des criminels de Chicago me préparait à découvrir qu’il pourrait très rapidement mettre ses paroles à exécution. Je suis immédiatement venu dans le Norfolk avec mon ami et collègue, le Dr Watson, mais, malheureusement, seulement à temps pour découvrir que le pire s’était déjà produit. »
« C’est un privilège d’être associé à vous dans la gestion d’une affaire, dit chaleureusement l’inspecteur. Vous m’excuserez cependant si je vous parle franchement. Vous n’avez de comptes à rendre qu’à vous-même, mais j’en ai à rendre à mes supérieurs. Si cet Abe Slaney, qui loge à Elrige’s, est bel et bien le meurtrier, et s’il s’est échappé pendant que je suis assis ici, je vais certainement avoir de sérieux ennuis. »
« Vous n’avez pas à vous inquiéter. Il n’essaiera pas de s’échapper. »
« Comment le savez-vous ? »
« Fuir serait un aveu de culpabilité. »
« Alors, allons l’arrêter. »
« Je l’attends ici à chaque instant. »
« Mais pourquoi viendrait-il ? »
« Parce que je lui ai écrit pour le lui demander. »
« Mais c’est incroyable, Monsieur Holmes ! Pourquoi viendrait-il parce que vous le lui avez demandé ? Une telle demande ne susciterait-elle pas plutôt ses soupçons et ne le pousserait-elle pas à fuir ? »
« Je pense avoir su comment rédiger la lettre, dit Sherlock Holmes. En fait, si je ne me trompe pas beaucoup, voici le monsieur lui-même qui monte l’allée. »
Un homme remontait le sentier qui menait à la porte à grands pas. C’était un homme grand, beau, basané, vêtu d’un costume de flanelle grise, avec un chapeau Panama, une barbe noire drue, et un grand nez crochu agressif, et faisant tournoyer une canne en marchant. Il se pavanait sur le sentier comme si les lieux lui appartenaient, et nous entendîmes son coup de sonnette bruyant et confiant.
« Je pense, messieurs, dit Holmes, calmement, que nous ferions mieux de prendre position derrière la porte. Chaque précaution est nécessaire lorsqu’on traite avec un tel individu. Vous aurez besoin de vos menottes, inspecteur. Vous pouvez me laisser parler. »
Nous attendîmes en silence pendant une minute — l’une de ces minutes qu’on ne peut jamais oublier. Puis la porte s’ouvrit et l’homme entra. En un instant, Holmes lui colla un pistolet sur la tempe et Martin glissa les menottes à ses poignets. Tout fut fait si rapidement et si habilement que l’individu fut impuissant avant même de savoir qu’il était attaqué. Il nous lança des regards furieux, tournant ses yeux noirs flamboyants de l’un à l’autre. Puis il éclata d’un rire amer.
« Eh bien, messieurs, vous avez l’avantage cette fois. Il semble que je me sois heurté à quelque chose de dur. Mais je suis venu ici en réponse à une lettre de Mme Hilton Cubitt. Ne me dites pas qu’elle est mêlée à ça ? Ne me dites pas qu’elle a aidé à me tendre un piège ? »
« Mme Hilton Cubitt a été gravement blessée et est à l’article de la mort. »
L’homme poussa un cri rauque de douleur qui résonna dans toute la maison.
« Vous êtes fous ! » cria-t-il, férocement. « C’est lui qui a été blessé, pas elle. Qui aurait pu blesser la petite Elsie ? J’ai pu la menacer, que Dieu me pardonne, mais je n’aurais pas touché à un cheveu de sa jolie tête. Reprenez ce que vous avez dit ! Dites qu’elle n’est pas blessée ! »
« Elle a été trouvée gravement blessée aux côtés de son mari mort. »
Il s’effondra avec un profond gémissement sur le canapé et enfouit son visage dans ses mains menottées. Pendant cinq minutes, il resta silencieux. Puis il leva à nouveau le visage et parla avec la froide composition du désespoir.
« Je n’ai rien à vous cacher, messieurs, dit-il. Si j’ai abattu cet homme, il avait tiré sur moi, et il n’y a pas de meurtre là-dedans. Mais si vous pensez que j’aurais pu blesser cette femme, alors vous ne connaissez ni moi ni elle. Je vous dis qu’il n’y a jamais eu un homme dans ce monde qui ait aimé une femme plus que je ne l’ai aimée. J’avais des droits sur elle. Elle m’était promise il y a des années. Qui était cet Anglais pour s’interposer entre nous ? Je vous dis que j’avais le premier droit sur elle, et que je ne faisais que réclamer ce qui m’appartenait. »
« Elle s’est détachée de votre influence lorsqu’elle a découvert l’homme que vous êtes, dit Holmes, sévèrement. Elle a fui l’Amérique pour vous éviter, et elle a épousé un honorable gentleman en Angleterre. Vous l’avez traquée, suivie et lui avez rendu la vie misérable afin de l’inciter à abandonner le mari qu’elle aimait et respectait pour fuir avec vous, que vous craigniez et haïssiez. Vous avez fini par provoquer la mort d’un homme noble et pousser sa femme au suicide. Voilà votre bilan dans cette affaire, Monsieur Abe Slaney, et vous en répondrez devant la loi. »
« Si Elsie meurt, je me moque de ce qu’il adviendra de moi, dit l’Américain. Il ouvrit l’une de ses mains et regarda un mot froissé dans sa paume. Voyez ici, monsieur, cria-t-il, avec une lueur de suspicion dans les yeux, vous n’essayez pas de m’effrayer avec ça, n’est-ce pas ? Si la dame est aussi gravement blessée que vous le dites, qui est celui qui a écrit ce mot ? » Il le lança sur la table.
« Je l’ai écrit pour vous faire venir ici. »
« Vous l’avez écrit ? Il n’y avait personne sur terre en dehors du Gang qui connaissait le secret des bonshommes dansants. Comment avez-vous pu l’écrire ? »
« Ce qu’un homme peut inventer, un autre peut le découvrir, dit Holmes. Il y a un fiacre qui arrive pour vous conduire à Norwich, Monsieur Slaney. Mais, en attendant, vous avez le temps de faire une petite réparation pour le tort que vous avez causé. Savez-vous que Mme Hilton Cubitt a elle-même été gravement soupçonnée du meurtre de son mari, et que seule ma présence ici et les connaissances que j’ai pu avoir ont pu la sauver de cette accusation ? Le moins que vous lui deviez est de faire comprendre au monde entier qu’elle n’était en rien, directement ou indirectement, responsable de sa fin tragique. »
« Je ne demande pas mieux, dit l’Américain. J’imagine que le meilleur argument que je puisse faire valoir pour moi-même est la vérité absolue et crue. »
« Il est de mon devoir de vous avertir qu’elle sera utilisée contre vous », cria l’inspecteur, avec la magnifique loyauté de la loi pénale britannique.
Slaney haussa les épaules.
« Je prends le risque, dit-il. Tout d’abord, je veux que vous compreniez, messieurs, que je connais cette dame depuis qu’elle est enfant. Nous étions sept dans un gang à Chicago, et le père d’Elsie était le chef du Gang. C’était un homme intelligent, le vieux Patrick. C’est lui qui a inventé cette écriture, qui passerait pour le gribouillage d’un enfant à moins que vous n’ayez justement la clé. Eh bien, Elsie a appris certaines de nos méthodes ; mais elle ne pouvait pas supporter ce genre de vie, et elle avait un peu d’argent honnête à elle, alors elle nous a tous filé entre les doigts et s’est sauvée à Londres. Elle avait été fiancée avec moi, et elle m’aurait épousé, je crois, si j’avais changé de profession ; mais elle ne voulait rien avoir à faire avec quelque chose de malhonnête. Ce n’est qu’après son mariage avec cet Anglais que j’ai pu découvrir où elle était. Je lui ai écrit, mais je n’ai eu aucune réponse. Après cela, je suis venu, et, comme les lettres ne servaient à rien, j’ai placé mes messages là où elle pouvait les lire.
« Eh bien, je suis ici depuis un mois maintenant. Je vivais dans cette ferme, où j’avais une chambre au rez-de-chaussée, et je pouvais entrer et sortir chaque nuit sans que personne ne s’en doute. J’ai essayé tout ce que je pouvais pour convaincre Elsie de s’en aller. Je savais qu’elle lisait les messages, car une fois, elle a écrit une réponse sous l’un d’eux. Puis mon tempérament a pris le dessus, et j’ai commencé à la menacer. Elle m’a envoyé une lettre alors, m’implorant de partir et disant que cela lui briserait le cœur si un quelconque scandale devait atteindre son mari. Elle a dit qu’elle descendrait quand son mari serait endormi, à trois heures du matin, et qu’elle me parlerait par la fenêtre du fond, si je voulais bien partir après et la laisser en paix. Elle est descendue et a apporté de l’argent avec elle, essayant de me soudoyer pour que je parte. Cela m’a rendu fou, et j’ai attrapé son bras et essayé de la tirer par la fenêtre. À ce moment-là, le mari a fait irruption avec son revolver à la main. Elsie s’était effondrée sur le sol, et nous étions face à face. J’étais armé aussi, et j’ai levé mon arme pour l’effrayer et me permettre de m’échapper. Il a tiré et m’a manqué. J’ai fait feu presque au même instant, et il s’est écroulé. Je me suis enfui à travers le jardin, et tandis que je m’éloignais, j’ai entendu la fenêtre se refermer derrière moi. C’est la vérité de Dieu, messieurs, chaque mot de cela, et je n’en ai pas entendu parler davantage jusqu’à ce que ce garçon arrive à cheval avec un mot qui m’a fait venir ici, comme un geai, et me livrer entre vos mains. »
Un fiacre était arrivé pendant que l’Américain parlait. Deux policiers en uniforme étaient assis à l’intérieur. L’inspecteur Martin se leva et toucha l’épaule de son prisonnier.
« Il est temps pour nous d’y aller. »
« Puis-je la voir avant ? »
« Non, elle n’est pas consciente. Monsieur Sherlock Holmes, j’espère seulement que si jamais j’ai à nouveau une affaire importante, j’aurai la bonne fortune de vous avoir à mes côtés. »
Nous restâmes à la fenêtre et regardâmes le fiacre s’éloigner. Comme je me retournais, mon regard tomba sur la boulette de papier que le prisonnier avait jetée sur la table. C’était le mot avec lequel Holmes l’avait attiré.
« Voyez si vous pouvez le lire, Watson, dit-il avec un sourire. »
Il ne contenait aucun mot, mais cette petite ligne de bonshommes dansants :--
GRAPHIC
« Si vous utilisez le code que j’ai expliqué, dit Holmes, vous constaterez qu’il signifie simplement « Venez ici immédiatement ». J’étais convaincu que c’était une invitation qu’il ne refuserait pas, puisqu’il ne pourrait jamais imaginer qu’elle puisse provenir de quelqu’un d’autre que de la dame. Et ainsi, mon cher Watson, nous avons fini par tourner les bonshommes dansants au profit du bien alors qu’ils ont si souvent été les agents du mal, et je pense avoir tenu ma promesse de vous donner quelque chose d’inhabituel pour votre carnet. Trois heures quarante est notre train, et j’imagine que nous devrions être de retour à Baker Street pour le dîner. »
Un seul mot d’épilogue. L’Américain, Abe Slaney, fut condamné à mort lors des assises d’hiver à Norwich ; mais sa peine fut commuée en travaux forcés en considération de circonstances atténuantes, et de la certitude que Hilton Cubitt avait tiré le premier coup de feu. De Mme Hilton Cubitt, je sais seulement que j’ai entendu dire qu’elle s’était entièrement rétablie et qu’elle est toujours veuve, consacrant toute sa vie au soin des pauvres et à l’administration du domaine de son mari.
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THE STRAND MAGAZINE Vol. 27 JANVIER 1904 LE RETOUR DE SHERLOCK HOLMES. Par ARTHUR CONAN DOYLE.
IV. — L’aventure de la cycliste solitaire.
DES années 1894 à 1901 inclus, M. Sherlock Holmes fut un homme très occupé. Il est permis d’affirmer qu’il n’y eut aucune affaire publique d’une quelconque difficulté pour laquelle il ne fut pas consulté durant ces huit années, et il y eut des centaines d’affaires privées, certaines d’un caractère des plus complexes et extraordinaires, dans lesquelles il joua un rôle prédominant. De nombreux succès retentissants et quelques échecs inévitables furent le résultat de cette longue période de travail continu. Comme j’ai conservé des notes très complètes de toutes ces affaires, et que j’ai moi-même participé personnellement à beaucoup d’entre elles, on peut imaginer qu’il n’est pas aisé de savoir lesquelles je devrais choisir de soumettre au public. Je respecterai toutefois ma règle précédente, et donnerai la préférence aux affaires dont l’intérêt provient moins de la brutalité du crime que de l’ingéniosité et de la qualité dramatique de la résolution. C’est pour cette raison que je vais maintenant exposer au lecteur les faits concernant Mlle Violet Smith, la cycliste solitaire de Charlington, et la curieuse suite de notre enquête, qui aboutit à une tragédie inattendue. Il est vrai que les circonstances ne permettaient pas une illustration frappante de ces facultés pour lesquelles mon ami était célèbre, mais il y avait dans cette affaire quelques points qui la firent ressortir parmi ces longs registres du crime dans lesquels je puise la matière de ces petits récits.
En consultant mon carnet pour l’année 1895, je trouve que c’est le samedi 23 avril que nous entendîmes parler pour la première fois de Mlle Violet Smith. Sa visite fut, je m’en souviens, extrêmement importune pour Holmes, car il était plongé à ce moment-là dans un problème très ardu et compliqué concernant la persécution particulière à laquelle John Vincent Harden, le célèbre millionnaire du tabac, avait été soumis. Mon ami, qui aimait par-dessus tout la précision et la concentration de l’esprit, s’irritait de tout ce qui détournait son attention de la question en cours. Et pourtant, sans une rudesse qui était étrangère à sa nature, il était impossible de refuser d’écouter l’histoire de cette jeune et belle femme, grande, gracieuse et souveraine, qui se présenta à Baker Street tard dans la soirée et implora son aide et ses conseils. Il était vain d’insister sur le fait que son temps était déjà entièrement occupé, car la jeune dame était venue avec la détermination de raconter son histoire, et il était évident que seule la force aurait pu la faire sortir de la pièce avant qu’elle ne l’eût fait. Avec un air résigné et un sourire quelque peu las, Holmes pria la belle intrus de s’asseoir et de nous informer de ce qui la tourmentait.
« Au moins, ce ne peut être votre santé, dit-il, tandis que ses yeux perçants parcouraient sa silhouette ; une cycliste aussi ardente doit être pleine d’énergie. »
Elle jeta un coup d’œil surpris vers ses propres pieds, et j’observai le léger durcissement du côté de la semelle causé par le frottement du bord de la pédale.
« Oui, je fais beaucoup de bicyclette, M. Holmes, et cela a quelque chose à voir avec ma visite chez vous aujourd’hui. »
Mon ami prit la main gantée de la dame et l’examina avec une attention aussi soutenue et aussi peu de sentiment qu’un scientifique en montrerait pour un spécimen.
« Vous m’excuserez, j’en suis sûr. C’est mon métier, dit-il, tandis qu’il la lâchait. J’ai failli tomber dans l’erreur de supposer que vous tapiez à la machine. Bien sûr, il est évident qu’il s’agit de musique. Vous observez l’extrémité des doigts spatulée, Watson, qui est commune aux deux professions ? Il y a une spiritualité dans le visage, cependant — il le tourna doucement vers la lumière — que la machine à écrire ne génère pas. Cette dame est musicienne. »
« Oui, M. Holmes, j’enseigne la musique. »
« À la campagne, je présume, d’après votre teint. »
« Oui, monsieur ; près de Farnham, aux confins du Surrey. »
« Un beau voisinage et plein d’associations des plus intéressantes. Vous vous souvenez, Watson, que c’est près de là que nous avons arrêté Archie Stamford, le faussaire. Maintenant, Mlle Violet, que vous est-il arrivé près de Farnham, aux confins du Surrey ? »
La jeune dame, avec une grande clarté et un grand sang-froid, fit la déclaration curieuse suivante :
« Mon père est mort, M. Holmes. C’était James Smith, qui dirigeait l’orchestre au vieux théâtre impérial. Ma mère et moi nous sommes retrouvées sans aucun parent au monde, à l’exception d’un oncle, Ralph Smith, qui est parti en Afrique il y a vingt-cinq ans, et nous n’avons jamais eu de nouvelles de lui depuis. Quand mon père est mort, nous nous sommes retrouvées très pauvres, mais un jour, on nous a dit qu’il y avait une annonce dans le TIMES demandant où nous nous trouvions. Vous pouvez imaginer à quel point nous étions excitées, car nous pensions que quelqu’un nous avait légué une fortune. Nous sommes allées immédiatement voir l’avocat dont le nom était donné dans le journal. Là, nous avons rencontré deux messieurs, M. Carruthers et M. Woodley, qui étaient en visite en provenance d’Afrique du Sud. Ils ont dit que mon oncle était un ami à eux, qu’il était mort quelques mois auparavant dans une grande pauvreté à Johannesburg, et qu’il leur avait demandé, à son dernier souffle, de rechercher ses parents et de veiller à ce qu’ils ne manquent de rien. Il nous a semblé étrange que l’oncle Ralph, qui ne s’occupait pas de nous quand il était en vie, soit si soucieux de veiller sur nous quand il était mort ; mais M. Carruthers a expliqué que la raison était que mon oncle venait tout juste d’apprendre la mort de son frère, et se sentait donc responsable de notre sort. »
« Excusez-moi, dit Holmes ; quand a eu lieu cet entretien ? »
« En décembre dernier, il y a quatre mois. »
« Je vous en prie, poursuivez. »
« M. Woodley m’a semblé être une personne des plus odieuses. Il n’arrêtait pas de me faire des yeux doux — un jeune homme grossier, le visage bouffi, la moustache rousse, avec ses cheveux plaqués de chaque côté du front. Je trouvais qu’il était tout à fait détestable — et j’étais sûre que Cyril ne souhaiterait pas que je connaisse une telle personne. »
« Oh, Cyril est son nom ! dit Holmes en souriant. »
La jeune dame rougit et rit.
« Oui, M. Holmes ; Cyril Morton, un ingénieur électricien, et nous espérons nous marier à la fin de l’été. Mon Dieu, comment AI-JE pu commencer à parler de lui ? Ce que je voulais dire, c’est que M. Woodley était tout à fait odieux, mais que M. Carruthers, qui était un homme beaucoup plus âgé, était plus agréable. C’était une personne brune, au teint pâle, rasé de près, silencieux ; mais il avait des manières polies et un sourire plaisant. Il a demandé dans quelle situation nous étions, et en découvrant que nous étions très pauvres, il a suggéré que je vienne enseigner la musique à sa fille unique, âgée de dix ans. J’ai dit que je n’aimais pas quitter ma mère, sur quoi il a suggéré que je rentre chez elle chaque fin de semaine, et il m’a offert cent livres par an, ce qui était certainement un salaire magnifique. Alors, cela s’est terminé par mon acceptation, et je suis descendue à Chiltern Grange, à environ six miles de Farnham. M. Carruthers était veuf, mais il avait engagé une dame gouvernante, une personne âgée très respectable, appelée Mme Dixon, pour s’occuper de son établissement. L’enfant était adorable, et tout promettait bien. M. Carruthers était très gentil et très amateur de musique, et nous avons passé des soirées des plus agréables ensemble. Chaque fin de semaine, je rentrais chez ma mère en ville.
« La première ombre à mon bonheur fut l’arrivée du moustachu roux, M. Woodley. Il est venu pour une visite d’une semaine, et oh, cela m’a semblé être trois mois ! C’était une personne effroyable, un tyran pour tous les autres, mais pour moi quelque chose d’infiniment pire. Il me faisait des avances odieuses, se vantait de sa richesse, disait que si je l’épousais, j’aurais les plus beaux diamants de Londres, et finalement, quand je ne voulais rien avoir à faire avec lui, il m’a saisie dans ses bras un jour après le dîner — il était hideusement fort — et il a juré qu’il ne me laisserait pas partir avant que je ne l’aie embrassé. M. Carruthers est entré et l’a arraché de moi, sur quoi il s’est retourné contre son propre hôte, le renversant et lui ouvrant le visage. Ce fut la fin de sa visite, comme vous pouvez l’imaginer. M. Carruthers m’a présenté ses excuses le lendemain, et m’a assuré que je ne serais plus jamais exposée à une telle insulte. Je n’ai pas revu M. Woodley depuis.
« Et maintenant, M. Holmes, j’en viens enfin à la chose spéciale qui m’a poussée à demander votre avis aujourd’hui. Vous devez savoir que chaque samedi matin, je me rends à bicyclette à la gare de Farnham afin de prendre le train de 12h22 pour la ville. La route depuis Chiltern Grange est solitaire, et à un endroit, elle l’est particulièrement, car elle s’étend sur plus d’un mile entre Charlington Heath d’un côté et les bois qui entourent Charlington Hall de l’autre. Vous ne pourriez pas trouver de tronçon de route plus solitaire nulle part, et il est très rare de rencontrer ne serait-ce qu’une charrette, ou un paysan, jusqu’à ce que vous atteigniez la grande route près de Crooksbury Hill. Il y a deux semaines, je passais par cet endroit quand j’ai eu l’occasion de regarder par-dessus mon épaule, et à environ deux cents yards derrière moi, j’ai vu un homme, lui aussi sur une bicyclette. Il semblait être un homme d’âge mûr, avec une courte barbe noire. J’ai regardé derrière moi avant d’atteindre Farnham, mais l’homme avait disparu, alors je n’y ai plus pensé. Mais vous pouvez imaginer ma surprise, M. Holmes, quand, à mon retour le lundi, j’ai vu le même homme sur le même tronçon de route. Mon étonnement s’est accru lorsque l’incident s’est reproduit, exactement comme auparavant, le samedi et le lundi suivants. Il gardait toujours ses distances et ne m’importunait d’aucune façon, mais c’était tout de même très étrange. J’en ai parlé à M. Carruthers, qui a semblé s’intéresser à ce que je disais, et m’a dit qu’il avait commandé un cheval et une voiture, afin qu’à l’avenir je ne passe pas par ces routes solitaires sans quelque compagnon.
« Le cheval et la voiture auraient dû arriver cette semaine, mais pour une raison quelconque, ils n’ont pas été livrés, et j’ai dû à nouveau aller à la gare à bicyclette. C’était ce matin. Vous pouvez penser que j’ai bien regardé quand je suis arrivée à Charlington Heath, et là, bien sûr, était l’homme, exactement comme il l’avait été les deux semaines précédentes. Il se tenait toujours si loin de moi que je ne pouvais pas voir clairement son visage, mais c’était certainement quelqu’un que je ne connaissais pas. Il était vêtu d’un costume sombre avec une casquette en tissu. La seule chose sur son visage que je pouvais clairement voir était sa barbe noire. Aujourd’hui, je n’étais pas effrayée, mais j’étais remplie de curiosité, et j’ai décidé de découvrir qui il était et ce qu’il voulait. J’ai ralenti ma machine, mais il a ralenti la sienne. Puis je me suis arrêtée complètement, mais il s’est arrêté aussi. Alors, je lui ai tendu un piège. Il y a un tournant serré de la route, et j’ai pédalé très rapidement autour, puis je me suis arrêtée et j’ai attendu. Je m’attendais à ce qu’il surgisse et me dépasse avant qu’il ne puisse s’arrêter. Mais il n’est jamais apparu. Alors, je suis revenue en arrière et j’ai regardé au coin. Je pouvais voir un mile de route, mais il n’était pas dessus. Pour rendre la chose plus extraordinaire, il n’y avait aucune route secondaire à cet endroit par laquelle il aurait pu s’enfuir. »
Holmes gloussa et se frotta les mains. « Cette affaire présente certainement quelques caractéristiques propres, dit-il. Combien de temps s’est écoulé entre le moment où vous avez tourné le coin et votre découverte que la route était libre ? »
« Deux ou trois minutes. »
« Alors il n’a pas pu repartir par la route, et vous dites qu’il n’y a pas de routes secondaires ? »
« Aucune. »
« Alors il a certainement emprunté un sentier d’un côté ou de l’autre. »
« Cela n’aurait pas pu être du côté de la lande, sinon je l’aurais vu. »
« Donc, par le processus d’exclusion, nous arrivons au fait qu’il s’est dirigé vers Charlington Hall, qui, si je comprends bien, est situé dans ses propres jardins d’un côté de la route. Autre chose ? »
« Rien, M. Holmes, si ce n’est que j’étais tellement perplexe que j’ai senti que je ne serais pas heureuse avant de vous avoir vu et d’avoir eu votre conseil. »
Holmes resta silencieux pendant un bon moment.
« Où se trouve le gentleman auquel vous êtes fiancée ? » demanda-t-il enfin.
« Il est à la Midland Electrical Company, à Coventry. »
« Il ne vous ferait pas une visite surprise ? »
« Oh, M. Holmes ! Comme si je ne devais pas le reconnaître ! »
« Avez-vous eu d’autres admirateurs ? »
« Plusieurs avant de connaître Cyril. »
« Et depuis ? »
« Il y a eu cet homme effroyable, Woodley, si on peut appeler cela un admirateur. »
« Personne d’autre ? »
Notre charmante cliente parut un peu confuse.
« Qui était-ce ? » demanda Holmes.
« Oh, ce peut être une simple fantaisie de ma part ; mais il m’a semblé parfois que mon employeur, M. Carruthers, porte un grand intérêt à ma personne. Nous sommes assez souvent ensemble. Je joue ses accompagnements le soir. Il n’a jamais rien dit. C’est un parfait gentleman. Mais une fille sait toujours. »
« Ha ! » Holmes eut l’air grave. « Que fait-il pour gagner sa vie ? »
« C’est un homme riche. »
« Pas de voitures ni de chevaux ? »
« Eh bien, au moins, il est assez aisé. Mais il se rend en ville deux ou trois fois par semaine. Il s’intéresse beaucoup aux actions aurifères d’Afrique du Sud. »
« Vous me tiendrez au courant de tout nouveau développement, Mlle Smith. Je suis très occupé en ce moment, mais je trouverai le temps de faire quelques recherches sur votre affaire. En attendant, ne prenez aucune mesure sans m’en informer. Au revoir, et j’espère que nous n’aurons que de bonnes nouvelles de votre part. »
« Il fait partie de l’ordre établi de la Nature qu’une telle jeune fille ait des prétendants, dit Holmes, tandis qu’il tirait sur sa pipe méditative, mais, par choix, pas sur des bicyclettes sur des routes de campagne solitaires. Quelque amant secret, sans aucun doute. Mais il y a des détails curieux et suggestifs dans cette affaire, Watson. »
« Qu’il n’apparaisse qu’à cet endroit précis ? »
« Exactement. Notre premier effort doit être de découvrir qui sont les locataires de Charlington Hall. Ensuite, qu’en est-il du lien entre Carruthers et Woodley, puisqu’ils semblent être des hommes d’un type si différent ? Comment se fait-il qu’ils aient TOUS DEUX été si désireux de rechercher les parents de Ralph Smith ? Un point de plus. Quel genre de MÉNAGE est-ce qui paie le double du prix du marché pour une gouvernante, mais ne possède pas de cheval bien qu’étant à six miles de la gare ? Étrange, Watson — très étrange ! »
« Vous allez y descendre ? »
« Non, mon cher ami, VOUS allez y descendre. Il peut s’agir d’une intrigue insignifiante, et je ne peux interrompre mes autres recherches importantes pour cela. Lundi, vous arriverez tôt à Farnham ; vous vous dissimulerez près de Charlington Heath ; vous observerez ces faits par vous-même, et agirez comme votre propre jugement vous le conseille. Puis, après vous être renseigné sur les occupants du Hall, vous reviendrez me voir pour me faire votre rapport. Et maintenant, Watson, pas un mot de plus sur cette affaire tant que nous n’aurons pas quelques points d’appui solides sur lesquels nous pourrons espérer traverser jusqu’à notre solution. »
Nous avions appris de la dame qu’elle descendait le lundi par le train qui part de Waterloo à 9h50, alors je suis parti tôt et j’ai pris celui de 9h13. À la gare de Farnham, je n’ai eu aucune difficulté à me faire indiquer Charlington Heath. Il était impossible de se méprendre sur le lieu de l’aventure de la jeune dame, car la route court entre la lande ouverte d’un côté et une vieille haie d’ifs de l’autre, entourant un parc qui est parsemé d’arbres magnifiques. Il y avait une porte d’entrée principale en pierre couverte de lichens, chaque pilier latéral surmonté d’emblèmes héraldiques en décomposition ; mais outre cette allée centrale, j’ai observé plusieurs endroits où il y avait des brèches dans la haie et des sentiers qui y menaient. La maison était invisible depuis la route, mais les environs parlaient tous de tristesse et de déclin.
La lande était couverte de taches dorées d’ajoncs en fleurs, brillant magnifiquement sous la lumière du brillant soleil printanier. Derrière l’un de ces buissons, j’ai pris position, de manière à dominer à la fois la porte d’entrée du Hall et une longue étendue de la route de chaque côté. Elle était déserte quand je l’ai quittée, mais maintenant, j’ai vu un cycliste qui descendait de la direction opposée à celle par laquelle j’étais arrivé. Il était vêtu d’un costume sombre, et j’ai vu qu’il avait une barbe noire. En atteignant le bout du domaine de Charlington, il a bondi de sa machine et l’a conduite à travers une brèche dans la haie, disparaissant de ma vue.
Un quart d’heure a passé, puis un second cycliste est apparu. Cette fois, c’était la jeune dame venant de la gare. Je l’ai vue regarder autour d’elle en arrivant à la haie de Charlington. Un instant plus tard, l’homme a émergé de sa cachette, a bondi sur son vélo et l’a suivie. Dans tout le vaste paysage, c’étaient les seules figures en mouvement, la gracieuse jeune fille assise très droite sur sa machine, et l’homme derrière elle penché bas sur son guidon, avec une suggestion curieusement furtive dans chaque mouvement. Elle a regardé derrière elle vers lui et a ralenti son allure. Il a ralenti aussi. Elle s’est arrêtée. Il s’est immédiatement arrêté aussi, restant à deux cents yards derrière elle. Son mouvement suivant fut aussi inattendu que plein d’entrain. Elle a soudainement fait pivoter ses roues et s’est élancée droit sur lui ! Il fut aussi rapide qu’elle, cependant, et s’est enfui dans une fuite désespérée. Bientôt, elle est revenue sur la route, la tête fièrement en l’air, ne daignant plus prêter aucune attention à son silencieux accompagnateur. Il avait fait demi-tour lui aussi, et gardait toujours ses distances jusqu’à ce que le virage de la route les cache à ma vue.
Je suis resté dans ma cachette, et c’était bien que je l’aie fait, car bientôt l’homme est réapparu, pédalant lentement en arrière. Il a tourné vers les grilles du Hall et est descendu de sa machine. Pendant quelques minutes, j’ai pu le voir debout parmi les arbres. Ses mains étaient levées et il semblait ajuster sa cravate. Puis il a enfourché son vélo et s’est éloigné de moi en descendant l’allée vers le Hall. J’ai couru à travers la lande et j’ai scruté à travers les arbres. Au loin, j’ai pu apercevoir des aperçus du vieux bâtiment gris avec ses cheminées Tudor hérissées, mais l’allée passait à travers un fourré dense, et je n’ai plus revu mon homme.
Cependant, il m’a semblé que j’avais fait une assez bonne matinée de travail, et je suis revenu en grande forme à Farnham. L’agent immobilier local n’a rien pu me dire sur Charlington Hall, et m’a renvoyé à une firme bien connue à Pall Mall. Là, je me suis arrêté sur le chemin du retour, et j’ai été accueilli avec courtoisie par le représentant. Non, je ne pouvais pas avoir Charlington Hall pour l’été. J’étais juste trop tard. Il avait été loué il y a environ un mois. M. Williamson était le nom du locataire. C’était un gentleman âgé et respectable. Le poli agent craignait de ne pouvoir en dire plus, car les affaires de ses clients n’étaient pas des sujets dont il pouvait discuter.
M. Sherlock Holmes a écouté avec attention le long rapport que j’ai pu lui présenter ce soir-là, mais cela n’a pas suscité ce mot de louange laconique que j’avais espéré et que j’aurais apprécié. Au contraire, son visage austère était encore plus sévère que d’habitude alors qu’il commentait les choses que j’avais faites et celles que je n’avais pas faites.
« Votre cachette, mon cher Watson, était très mal choisie. Vous auriez dû vous poster derrière la haie ; vous auriez alors pu observer de près cet intéressant personnage. En l’état, vous étiez à quelques centaines de mètres et vous pouvez m’en dire moins encore que Mlle Smith. Elle pense ne pas connaître cet homme ; je suis convaincu du contraire. Pourquoi, sinon, serait-il si désespérément soucieux de ne pas laisser approcher la demoiselle au point qu’elle puisse distinguer ses traits ? Vous le décrivez penché sur le guidon. Une fois de plus, une volonté de dissimulation, vous voyez. Vous vous y êtes vraiment fort mal pris. Il retourne à la maison et vous voulez découvrir qui il est. Vous vous adressez à un agent immobilier londonien ! »
« Qu’aurais-je dû faire ? » m’écriai-je, quelque peu piqué.
« Aller au débit de boissons le plus proche. C’est là que se concentrent les ragots de la campagne. On vous aurait donné tous les noms, du maître jusqu’à la fille de cuisine. Williamson ! Cela n’éveille rien en moi. S’il s’agit d’un homme âgé, ce n’est pas ce cycliste actif qui sprinte pour échapper à la poursuite de cette jeune femme athlétique. Qu’avons-nous gagné grâce à votre expédition ? La certitude que l’histoire de la jeune fille est vraie. Je n’en ai jamais douté. Qu’il existe un lien entre le cycliste et le Hall. Je n’en ai jamais douté non plus. Que le Hall est loué par Williamson. Qui est plus avancé grâce à cela ? Allons, allons, mon cher monsieur, ne prenez pas cet air accablé. Nous ne pouvons guère faire plus avant samedi prochain, et dans l’intervalle, il se peut que je fasse moi-même une ou deux recherches. »
Le lendemain matin, nous reçûmes un mot de Mlle Smith, relatant brièvement et avec précision les incidents mêmes dont j’avais été témoin, mais le cœur de la lettre résidait dans le post-scriptum :
« Je suis certaine que vous respecterez ma confidence, M. Holmes, lorsque je vous dirai que ma situation ici est devenue difficile du fait que mon employeur m’a demandé en mariage. Je suis convaincue que ses sentiments sont des plus profonds et des plus honorables. En même temps, ma promesse est, bien entendu, donnée. Il a pris mon refus très au sérieux, mais avec beaucoup de douceur également. Vous pouvez comprendre, cependant, que la situation est un peu tendue. »
« Notre jeune amie semble se trouver en eaux troubles », dit Holmes, pensivement, après avoir achevé la lettre. « L’affaire présente certainement plus d’intérêt et de possibilités de développement que je ne l’avais cru au départ. Une journée calme et paisible à la campagne ne me ferait pas de mal, et je suis tenté de m’y rendre cet après-midi pour mettre à l’épreuve une ou deux théories que j’ai formulées. »
La journée calme à la campagne de Holmes connut une fin singulière, car il arriva à Baker Street tard dans la soirée, la lèvre fendue et une bosse violacée sur le front, sans compter un air général de dissipation qui aurait fait de lui le sujet tout désigné d’une enquête de Scotland Yard. Il était extrêmement amusé par ses propres aventures et riait de bon cœur en les racontant.
« J’ai si peu l’occasion de faire de l’exercice actif que c’est toujours un plaisir », dit-il. « Vous n’êtes pas sans savoir que je possède une certaine compétence dans le bon vieux sport britannique de la boxe. Parfois, cela s’avère utile. Aujourd’hui, par exemple, je m’en serais tiré avec une ignominieuse déconfiture sans cela. »
Je le suppliai de me raconter ce qui s’était passé.
« J’ai trouvé ce pub de campagne que j’avais déjà porté à votre attention, et c’est là que j’ai mené mes discrètes investigations. J’étais au bar, et un aubergiste bavard me donnait tout ce que je voulais savoir. Williamson est un homme à barbe blanche qui vit seul avec un petit personnel de maison au Hall. Il court une rumeur selon laquelle il serait ou aurait été ecclésiastique ; mais un ou deux incidents de sa courte résidence au Hall m’ont semblé singulièrement peu ecclésiastiques. J’ai déjà pris quelques renseignements auprès d’une agence pour le clergé, et ils me disent qu’IL EXISTAIT bien un homme de ce nom ayant reçu les ordres, dont la carrière a été singulièrement sombre. L’aubergiste m’a en outre appris qu’il y a habituellement des visiteurs le week-end — "une sacrée équipe, monsieur" — au Hall, et tout particulièrement un gentleman avec une moustache rousse, M. Woodley de son nom, qui était toujours là. Nous en étions là quand, qui devais-je voir entrer, sinon le gentleman en personne, qui avait bu sa bière dans la salle commune et avait entendu toute la conversation. Qui étais-je ? Que voulais-je ? Qu’entendais-je par poser des questions ? Il possédait une belle faconde, et ses adjectifs étaient très vigoureux. Il a conclu une bordée d’injures par un revers vicieux que je n’ai pas réussi à éviter entièrement. Les quelques minutes qui ont suivi furent délicieuses. C’était un direct du gauche contre un rustre qui boxait comme un sourd. J’en suis sorti comme vous me voyez. M. Woodley est rentré chez lui en charrette. Ainsi s’est terminée mon escapade à la campagne, et il faut bien avouer que, aussi agréable qu’elle fût, ma journée à la frontière du Surrey n’a pas été beaucoup plus profitable que la vôtre. »
Le jeudi nous apporta une autre lettre de notre cliente.
« Vous ne serez pas surpris, M. Holmes », disait-elle, « d’apprendre que je quitte l’emploi de M. Carruthers. Même le salaire élevé ne peut me réconcilier avec les désagréments de ma situation. Samedi, je monte à la ville et je n’ai pas l’intention de revenir. M. Carruthers s’est procuré une voiture, et ainsi les dangers de la route solitaire, s’il y a jamais eu des dangers, sont désormais terminés.
« Quant à la cause particulière de mon départ, ce n’est pas seulement la situation tendue avec M. Carruthers, mais la réapparition de cet homme odieux, M. Woodley. Il a toujours été hideux, mais il paraît plus affreux que jamais à présent, car il semble avoir eu un accident et il est très défiguré. Je l’ai vu par la fenêtre, mais je suis heureuse de dire que je ne l’ai pas rencontré. Il a eu une longue discussion avec M. Carruthers, qui semblait très agité par la suite. Woodley doit séjourner dans le voisinage, car il n’a pas dormi ici, et pourtant j’ai eu un aperçu de lui ce matin, se faufilant dans les massifs. Je préférerais avoir une bête sauvage en liberté dans les parages. Je le déteste et le crains plus que je ne saurais le dire. Comment M. Carruthers peut-il supporter une telle créature un seul instant ? Quoi qu’il en soit, tous mes ennuis seront finis samedi. »
« Je l’espère, Watson ; je l’espère », dit gravement Holmes. « Une intrigue profonde se trame autour de cette petite femme, et il est de notre devoir de veiller à ce que personne ne la moleste au cours de ce dernier voyage. Je pense, Watson, que nous devons prendre le temps de descendre ensemble samedi matin, et nous assurer que cette curieuse et peu concluante enquête n’ait pas de fin fâcheuse. »
J’avoue que, jusqu’à présent, je n’avais pas pris l’affaire très au sérieux ; elle m’était apparue plutôt grotesque et bizarre que dangereuse. Qu’un homme guette et suive une très belle femme n’est pas une chose inouïe, et s’il manquait à ce point d’audace qu’il n’osait non seulement pas l’aborder, mais fuyait même à son approche, il ne constituait pas un assaillant bien redoutable. Le rustre Woodley était un tout autre personnage, mais, à une exception près, il n’avait pas molesté notre cliente et, désormais, il se rendait chez Carruthers sans importuner sa présence. L’homme à bicyclette était sans doute un membre de ces parties du week-end au Hall dont l’aubergiste avait parlé ; mais qui il était ou ce qu’il voulait restait aussi obscur que jamais. C’était la sévérité du ton de Holmes et le fait qu’il glissa un revolver dans sa poche avant de quitter nos pièces qui m’imprégnèrent du sentiment qu’une tragédie pouvait se cacher derrière cet étrange enchaînement d’événements.
Une nuit pluvieuse avait été suivie d’une matinée glorieuse, et la campagne couverte de landes avec ses bouquets éclatants d’ajoncs en fleurs semblait d’autant plus belle à des yeux las des tons ternes, grisâtres et ardoisés de Londres. Holmes et moi marchions le long de la large route sablonneuse, inhalant l’air frais du matin et nous réjouissant de la musique des oiseaux et du souffle printanier. Depuis une élévation de la route, sur l’épaulement de Crooksbury Hill, nous pouvions voir le sinistre Hall se dresser au milieu des chênes séculaires qui, aussi vieux fussent-ils, étaient encore plus jeunes que le bâtiment qu’ils entouraient. Holmes pointa le doigt vers la longue étendue de route qui serpentait, bande jaune rougeâtre, entre le brun de la lande et le vert naissant des bois. Au loin, un point noir, nous pouvions voir un véhicule se déplaçant dans notre direction. Holmes poussa une exclamation d’impatience.
« Je m’étais accordé une marge d’une demi-heure », dit-il. « Si c’est sa voiture, elle doit viser le train précédent. Je crains, Watson, qu’elle ne soit déjà passée par Charlington avant que nous puissions éventuellement la rattraper. »
Dès l’instant où nous eûmes passé la crête, nous ne pûmes plus voir le véhicule, mais nous nous hâtâmes à une allure telle que ma vie sédentaire commença à se faire sentir et que je fus contraint de prendre du retard. Holmes, cependant, était toujours en condition, car il possédait d’inépuisables réserves d’énergie nerveuse dans lesquelles puiser. Son pas élastique ne ralentit jamais jusqu’à ce que, soudain, alors qu’il se trouvait à cent mètres devant moi, il s’arrêtât, et je le vis lever la main dans un geste de douleur et de désespoir. Au même instant, une charrette vide, le cheval au petit galop, les rênes traînant au sol, apparut au tournant de la route et fila rapidement vers nous.
« Trop tard, Watson ; trop tard ! » cria Holmes alors que j’accourais, essoufflé, à ses côtés. « Quel imbécile j’ai été de ne pas prévoir ce train plus matinal ! C’est un enlèvement, Watson, un enlèvement ! Un meurtre ! Dieu sait quoi ! Bloquez la route ! Arrêtez le cheval ! Voilà qui est bien. Maintenant, sautez dedans, et voyons si je peux réparer les conséquences de ma propre bévue. »
Nous avions sauté dans la charrette et Holmes, après avoir fait tourner le cheval, lui donna un coup sec de fouet, et nous volâmes en arrière le long de la route. En tournant au virage, toute l’étendue de la route entre le Hall et la lande s’ouvrit à nous. Je saisis le bras de Holmes.
« C’est lui ! » haletai-je.
Un cycliste solitaire venait vers nous. La tête basse et les épaules arrondies, il mettait chaque once d’énergie qu’il possédait dans les pédales. Il filait comme un coureur. Soudain, il leva son visage barbu, nous vit près de lui et s’arrêta net, sautant de sa machine. Cette barbe noir de charbon contrastait singulièrement avec la pâleur de son visage, et ses yeux brillaient comme s’il avait la fièvre. Il nous fixa, puis fixa la charrette. Un regard de stupéfaction se peignit alors sur son visage.
« Holà ! Arrêtez ! » cria-t-il, tenant sa bicyclette pour nous barrer la route. « Où avez-vous pris cette charrette ? Arrêtez, homme ! » hurla-t-il, dégainant un pistolet de sa poche latérale. « Arrêtez, je vous dis, ou, par Dieu, je logerai une balle dans votre cheval. »
Holmes jeta les rênes sur mes genoux et sauta de la charrette.
« Vous êtes l’homme que nous voulons voir. Où est Mlle Violet Smith ? » dit-il de sa voix rapide et claire.
« C’est ce que je vous demande. Vous êtes dans sa charrette. Vous devriez savoir où elle est. »
« Nous avons rencontré la charrette sur la route. Il n’y avait personne dedans. Nous sommes revenus pour aider la jeune dame. »
« Grand Dieu ! Grand Dieu ! que vais-je faire ? » cria l’étranger dans une extase de désespoir. « Ils l’ont eue, ce chien de l’enfer de Woodley et le pasteur vaurien. Venez, homme, venez, si vous êtes vraiment son ami. Tenez-vous à mes côtés et nous la sauverons, dût mon cadavre rester dans le bois de Charlington. »
Il courut d’un air distrait, son pistolet à la main, vers une brèche dans la haie. Holmes le suivit et, laissant le cheval paître au bord de la route, je suivis Holmes.
« C’est par ici qu’ils sont passés », dit-il en montrant les marques de plusieurs pieds sur le sentier boueux. « Holà ! Arrêtez une minute ! Qui est-ce dans le buisson ? »
C’était un jeune homme d’environ dix-sept ans, habillé comme un palefrenier, avec des culottes de cuir et des guêtres. Il était étendu sur le dos, les genoux relevés, une terrible coupure à la tête. Il était inconscient, mais en vie. Un coup d’œil à sa blessure m’apprit qu’elle n’avait pas atteint l’os.
« C’est Peter, le palefrenier », cria l’étranger. « C’est lui qui la conduisait. Les brutes l’ont tiré de là et assommé. Laissez-le là ; nous ne pouvons rien faire pour lui, mais nous pouvons peut-être la sauver du pire sort qui puisse échoir à une femme. »
Nous courûmes frénétiquement le long du sentier qui serpentait entre les arbres. Nous avions atteint le massif qui entourait la maison quand Holmes s’arrêta.
« Ils ne sont pas allés à la maison. Voici leurs traces sur la gauche — ici, à côté des lauriers ! Ah, je l’avais bien dit ! »
Alors qu’il parlait, un cri de femme perçant — un cri qui vibrait d’une frénésie d’horreur — éclata dans l’épais bouquet de buissons verts devant nous. Il s’acheva soudain sur sa note la plus haute par un étranglement et un gargouillis.
« Par ici ! Par ici ! Ils sont dans le jeu de boules », cria l’étranger en s’élançant à travers les buissons. « Ah, les lâches ! Suivez-moi, messieurs ! Trop tard ! trop tard ! par tous les diables ! »
Nous avions débouché soudain dans une charmante clairière de pelouse entourée d’arbres anciens. Sur le côté opposé, à l’ombre d’un chêne majestueux, se tenait un singulier groupe de trois personnes. L’une était une femme, notre cliente, affaissée et défaillante, un mouchoir autour de la bouche. Face à elle se tenait un jeune homme brutal, au visage lourd, à la moustache rousse, les jambes enguirées largement écartées, un bras sur la hanche, l’autre agitant une cravache, toute son attitude suggérant une bravade triomphante. Entre eux, un homme âgé, à la barbe grise, portant un court surplis par-dessus un costume de tweed clair, avait manifestement terminé le service de mariage, car il rangea son livre de prières alors que nous apparaissions et frappa le sinistre marié dans le dos en signe de joyeuses félicitations.
« Ils sont mariés ! » haletai-je.
« Venez ! » cria notre guide ; « venez ! » Il se précipita à travers la clairière, Holmes et moi sur ses talons. Alors que nous approchions, la dame s’appuya contre le tronc de l’arbre pour ne pas tomber. Williamson, l’ex-ecclésiastique, nous salua avec une politesse moqueuse, et le tyran Woodley s’avança avec un éclat de rire brutal et triomphant.
« Tu peux enlever ta barbe, Bob », dit-il. « Je te reconnais bien. Eh bien, toi et tes copains, vous arrivez juste à temps pour que je puisse vous présenter à Mme Woodley. »
La réponse de notre guide fut singulière. Il arracha la barbe noire qui l’avait déguisé et la jeta au sol, dévoilant un visage long, terreux et rasé de près. Puis il leva son revolver et mit en joue le jeune rustre, qui s’avançait vers lui, sa dangereuse cravache oscillant dans sa main.
« Oui », dit notre allié, « JE SUIS Bob Carruthers, et je ferai en sorte que cette femme soit rétablie dans ses droits, dussé-je en être pendu. Je vous avais dit ce que je ferais si vous la molestiez, et, par le Seigneur, je tiendrai parole ! »
« Tu arrives trop tard. C’est ma femme ! »
« Non, c’est ta veuve. »
Son revolver fit feu, et je vis le sang jaillir du gilet de Woodley. Il pivota sur lui-même avec un cri et tomba sur le dos, son hideux visage rouge tournant soudain à une effroyable pâleur marbrée. Le vieil homme, toujours vêtu de son surplis, se mit à débiter une bordée de jurons si orduriers que je n’en avais jamais entendu de pareils, et tira un revolver de sa propre poche, mais avant qu’il ne puisse le lever, il se retrouvait face au canon de l’arme de Holmes.
« Assez de cela », dit froidement mon ami. « Lâchez ce pistolet ! Watson, ramassez-le ! Tenez-le contre sa tempe ! Merci. Vous, Carruthers, donnez-moi ce revolver. Nous n’aurons plus de violence. Allez, remettez-le ! »
« Qui êtes-vous, alors ? »
« Mon nom est Sherlock Holmes. »
« Grand Dieu ! »
« Vous avez entendu parler de moi, je vois. Je représenterai la police officielle jusqu’à leur arrivée. Hé, vous ! » cria-t-il à un palefrenier effrayé qui était apparu à la lisière de la clairière. « Venez ici. Apportez ce mot aussi vite que vous pouvez monter jusqu’à Farnham. » Il griffonna quelques mots sur une feuille de son carnet. « Donnez-le au surintendant au poste de police. Jusqu’à ce qu’il arrive, je dois vous détenir tous sous ma garde personnelle. »
La forte personnalité, pleine d’autorité, de Holmes dominait la scène tragique, et tous étaient également des marionnettes entre ses mains. Williamson et Carruthers se retrouvèrent à porter le blessé Woodley dans la maison, et je donnai le bras à la jeune fille effrayée. L’homme blessé fut couché sur son lit, et, à la demande de Holmes, je l’examinai. J’apportai mon rapport là où il siégeait, dans l’ancienne salle à manger tendue de tapisseries, avec ses deux prisonniers devant lui.
« Il vivra », dis-je.
« Quoi ! » cria Carruthers en bondissant de sa chaise. « Je vais monter là-haut et l’achever d’abord. Me dites-vous que cette fille, cet ange, doit être liée à Roaring Jack Woodley pour la vie ? »
« Vous n’avez pas à vous soucier de cela », dit Holmes. « Il y a deux très bonnes raisons pour qu’elle ne soit en aucun cas sa femme. En premier lieu, nous pouvons sans crainte remettre en question le droit de M. Williamson de célébrer un mariage. »
« J’ai été ordonné », cria le vieux gredin.
« Et également défroqué. »
« Une fois prêtre, toujours prêtre. »
« Je ne le crois pas. Qu’en est-il de la licence ? »
« Nous avions une licence pour le mariage. Je l’ai ici dans ma poche. »
« Alors vous l’avez obtenue par un subterfuge. Mais, en tout état de cause, un mariage forcé n’est pas un mariage, c’est un crime très grave, comme vous le découvrirez avant d’en avoir fini. Vous aurez le temps de méditer là-dessus durant les dix prochaines années environ, si je ne me trompe. Quant à vous, Carruthers, vous auriez mieux fait de garder votre pistolet dans votre poche. »
« Je commence à le penser, M. Holmes ; mais quand je songeais à toutes les précautions que j’avais prises pour protéger cette fille — car je l’aimais, M. Holmes, et c’est la seule fois que j’ai su ce qu’était l’amour — cela me rendait fou de penser qu’elle était au pouvoir de la plus grande brute et du plus grand tyran d’Afrique du Sud, un homme dont le nom est une terreur sacrée de Kimberley à Johannesburg. Eh bien, M. Holmes, vous aurez du mal à le croire, mais depuis que cette fille est à mon emploi, je n’ai jamais une seule fois laissé cette demoiselle passer devant cette maison, où je savais que ces gredins rôdaient, sans la suivre à bicyclette, juste pour m’assurer qu’elle ne courait aucun danger. Je gardais mes distances avec elle et je portais une barbe pour qu’elle ne me reconnaisse pas, car c’est une fille bonne et pleine d’esprit, et elle ne serait pas restée longtemps à mon service si elle avait su que je la suivais sur les routes de campagne. »
« Pourquoi ne lui avez-vous pas parlé du danger qu’elle courait ? »
« Parce que, là encore, elle m’aurait quitté, et je ne pouvais supporter d’envisager cela. Même si elle ne pouvait pas m’aimer, c’était beaucoup pour moi, rien que de voir sa silhouette délicate autour de la maison et d’entendre le son de sa voix. »
« Eh bien », dis-je, « vous appelez cela de l’amour, M. Carruthers, mais moi, j’appellerais cela de l’égoïsme. »
« Peut-être que les deux vont de pair. Quoi qu’il en soit, je ne pouvais la laisser partir. De plus, avec cette bande dans les parages, il était bon qu’elle ait quelqu’un près d’elle pour veiller sur elle. Puis, quand le télégramme est arrivé, j’ai su qu’ils allaient forcément passer à l’action. »
« Quel télégramme ? »
Carruthers tira un télégramme de sa poche.
« Le voici », dit-il.
Il était court et concis :
« Le vieil homme est mort. »
« Hum ! » fit Holmes. « Je crois comprendre comment les choses ont fonctionné, et je peux comprendre comment ce message allait, comme vous le dites, les pousser à bout. Mais en attendant, vous pourriez me dire ce que vous pouvez. »
Le vieux réprouvé en surplis éclata en une bordée de jurons.
« Par le Ciel », dit-il, « si tu nous dénonces, Bob Carruthers, je te ferai subir ce que tu as fait subir à Jack Woodley. Tu peux bêler au sujet de la fille tant qu’il te plaira, car ce sont tes affaires, mais si tu balances tes copains à ce flic en civil, ce sera le pire jour de ta vie. »
« Votre révérence n’a pas besoin de s’énerver », dit Holmes en allumant une cigarette. « Le dossier est assez clair contre vous, et tout ce que je demande, ce sont quelques détails pour satisfaire ma curiosité personnelle. Cependant, s’il vous est difficile de me parler, je ferai la conversation, et vous verrez alors quelle chance vous avez de garder vos secrets. En premier lieu, vous êtes trois à être venus d’Afrique du Sud pour ce coup : vous Williamson, vous Carruthers, et Woodley. »
« Mensonge numéro un », dit le vieil homme ; « je n’ai jamais vu aucun d’eux avant deux mois, et je n’ai jamais été en Afrique de ma vie, alors vous pouvez vous mettre ça dans la pipe et le fumer, Monsieur le fouineur Holmes ! »
« Ce qu’il dit est vrai », dit Carruthers.
« Eh bien, eh bien, deux d’entre vous sont venus. Sa révérence est notre propre production locale. Vous aviez connu Ralph Smith en Afrique du Sud. Vous aviez des raisons de croire qu’il ne vivrait pas longtemps. Vous avez découvert que sa nièce hériterait de sa fortune. Qu’en dites-vous, hein ? »
Carruthers hocha la tête et Williamson jura.
« Elle était l’héritière la plus proche, sans aucun doute, et vous étiez au courant que le vieux ne ferait pas de testament. »
« Il ne savait ni lire ni écrire », dit Carruthers.
« Vous êtes donc venus, tous les deux, et vous avez cherché la fille. L’idée était que l’un d’entre vous l’épouserait et que l’autre aurait une part du butin. Pour une raison quelconque, Woodley a été choisi comme époux. Pourquoi cela ? »
« Nous avons joué aux cartes pour elle durant le voyage. Il a gagné. »
« Je vois. Vous avez pris la jeune dame à votre service, et là, Woodley devait lui faire la cour. Elle a reconnu la brute alcoolique qu’il était et n’a rien voulu savoir de lui. Pendant ce temps, votre arrangement a été quelque peu bouleversé par le fait que vous étiez vous-même tombé amoureux de la dame. Vous ne pouviez plus supporter l’idée que ce rustre la possède. »
« Non, par Dieu, je ne pouvais pas ! »
« Il y a eu une querelle entre vous. Il vous a quitté en rage et a commencé à faire ses propres plans indépendamment de vous. »
« J’ai l’impression, Williamson, qu’il n’y a pas grand-chose que nous puissions cacher à ce gentleman », s’écria Carruthers avec un rire amer. « Oui, nous nous sommes disputés, et il m’a mis à terre. Je suis quitte avec lui là-dessus, en tout cas. Ensuite, je l’ai perdu de vue. C’est là qu’il a fait la connaissance de ce faux pasteur ici présent. J’ai découvert qu’ils s’étaient installés ensemble à cet endroit, sur la ligne qu’elle devait emprunter pour se rendre à la gare. Je l’ai surveillée après cela, car je savais qu’il se tramait quelque chose de diabolique. Je les voyais de temps en temps, car j’étais impatient de savoir ce qu’ils mijotaient. Il y a deux jours, Woodley est venu chez moi avec ce télégramme, qui montrait que Ralph Smith était mort. Il m’a demandé si je voulais respecter le marché. J’ai dit que non. Il m’a demandé si je voulais épouser la fille moi-même et lui donner une part. J’ai dit que je le ferais volontiers, mais qu’elle ne voudrait pas de moi. Il a dit : "Marions-la d’abord, et après une semaine ou deux, elle verra peut-être les choses un peu différemment." J’ai dit que je ne voulais rien avoir à faire avec la violence. Alors il est parti en maudissant, comme le scélérat malfaisant qu’il était, et en jurant qu’il l’aurait quand même. Elle devait me quitter ce week-end, et j’avais pris une voiture pour l’emmener à la gare, mais j’étais si inquiet que je l’ai suivie à bicyclette. Elle avait pris de l’avance, cependant, et avant que je ne puisse la rattraper, le mal était fait. La première chose que j’ai su à ce sujet, c’est quand je vous ai vus, messieurs, revenir dans sa charrette. »
Holmes se leva et jeta le bout de sa cigarette dans la grille de la cheminée. « J’ai été très obtus, Watson », dit-il. « Lorsque, dans votre rapport, vous avez dit que vous aviez vu le cycliste, comme vous le pensiez, ajuster sa cravate dans les buissons, cela seul aurait dû tout me révéler. Cependant, nous pouvons nous féliciter d’un cas curieux et, à certains égards, unique. J’aperçois trois membres de la police du comté dans l’allée, et je suis heureux de voir que le petit palefrenier est capable de suivre leur rythme ; il est donc probable que ni lui ni l’intéressant marié ne seront durablement endommagés par leurs aventures matinales. Je pense, Watson, qu’en votre qualité de médecin, vous pourriez aller voir Mlle Smith et lui dire que si elle est suffisamment rétablie, nous serons heureux de l’escorter jusqu’au domicile de sa mère. Si elle n’est pas tout à fait convalescente, vous trouverez qu’une allusion au fait que nous étions sur le point de télégraphier à un jeune électricien dans les Midlands achèverait probablement la guérison. Quant à vous, M. Carruthers, je pense que vous avez fait ce que vous pouviez pour réparer votre part dans un complot diabolique. Voici ma carte, monsieur, et si mon témoignage peut vous être utile lors de votre procès, il sera à votre disposition. »
Dans le tourbillon de notre activité incessante, il m’a souvent été difficile, comme le lecteur l’a probablement observé, de conclure mes récits et de donner ces détails finaux auxquels les curieux pourraient s’attendre. Chaque affaire a été le prélude à une autre, et la crise une fois passée, les acteurs ont disparu à jamais de nos vies affairées. Je trouve cependant une courte note à la fin de mes manuscrits traitant de cette affaire, dans laquelle j’ai consigné que Mlle Violet Smith a bel et bien hérité d’une grande fortune, et qu’elle est maintenant l’épouse de Cyril Morton, l’associé principal de Morton & Kennedy, les célèbres électriciens de Westminster. Williamson et Woodley ont tous deux été jugés pour enlèvement et agression, le premier écopant de sept ans et le second de dix. Du sort de Carruthers, je n’ai aucune trace, mais je suis certain que son agression n’a pas été considérée très gravement par le Tribunal, puisque Woodley avait la réputation d’être un scélérat des plus dangereux, et je pense que quelques mois ont suffi à satisfaire les exigences de la justice.
« Je vais commander une voiture à quatre roues. Dans un quart d’heure, nous serons à votre disposition. Si vous télégraphiez chez vous, Monsieur Huxtable, il serait bon de laisser les gens de votre voisinage imaginer que l’enquête se poursuit à Liverpool, ou partout ailleurs où ce hareng saur a entraîné votre meute. En attendant, je vais travailler discrètement près de chez vous, et peut-être la piste n’est-elle pas si froide que deux vieux chiens de chasse comme Watson et moi ne puissions lui donner un coup de flair. »
Cette soirée nous trouva dans l’atmosphère froide et tonifiante de la région du Peak, où se situe la célèbre école du Dr Huxtable. Il faisait déjà sombre lorsque nous y arrivâmes. Une carte traînait sur la table du hall, et le majordome chuchota quelque chose à son maître, qui se tourna vers nous avec de l’agitation dans chacun de ses traits lourds.
« Le duc est ici, dit-il. Le duc et Monsieur Wilder sont dans le cabinet de travail. Venez, messieurs, et je vais vous présenter. »
J’étais, bien sûr, familier avec les portraits du célèbre homme d’État, mais l’homme lui-même était bien différent de sa représentation. C’était une personne grande et imposante, scrupuleusement vêtue, avec un visage mince et tiré, et un nez grotesquement courbe et long. Son teint était d’une pâleur mortelle, rendue plus frappante par le contraste avec une longue barbe effilée d’un roux éclatant, qui descendait sur son gilet blanc, sa chaîne de montre brillant à travers ses franges. Telle était l’imposante prestance qui nous regardait froidement depuis le centre du tapis de foyer du Dr Huxtable. À côté de lui se tenait un très jeune homme, que je compris être Wilder, le secrétaire particulier. Il était petit, nerveux, alerte, avec des yeux bleu clair intelligents et des traits mobiles. C’est lui qui, immédiatement, d’un ton incisif et affirmatif, ouvrit la conversation.
« Je suis passé ce matin, Dr Huxtable, trop tard pour vous empêcher de partir pour Londres. J’ai appris que votre but était d’inviter Monsieur Sherlock Holmes à se charger de la conduite de cette affaire. Sa Grâce est surprise, Dr Huxtable, que vous ayez pris une telle initiative sans le consulter. »
« Lorsque j’ai appris que la police avait échoué… »
« Sa Grâce n’est nullement convaincue que la police ait échoué. »
« Mais certainement, Monsieur Wilder… »
« Vous savez très bien, Dr Huxtable, que Sa Grâce est particulièrement soucieuse d’éviter tout scandale public. Il préfère ne confier son secret qu’au moins de personnes possible. »
« La chose peut être facilement réparée, dit le docteur intimidé ; Monsieur Sherlock Holmes peut retourner à Londres par le train du matin. »
« Difficilement, Docteur, difficilement, dit Holmes, de sa voix la plus suave. Cet air du nord est vivifiant et agréable, je me propose donc de passer quelques jours sur vos landes, et d’occuper mon esprit du mieux que je pourrai. Que j’aie le gîte sous votre toit ou à l’auberge du village, c’est, bien entendu, à vous d’en décider. »
Je pouvais voir que le malheureux docteur était au dernier stade de l’indécision, dont il fut tiré par la voix profonde et sonore du duc à la barbe rousse, qui retentit comme un gong de dîner.
« Je suis d’accord avec Monsieur Wilder, Dr Huxtable, vous auriez été avisé de me consulter. Mais puisque Monsieur Holmes a déjà été mis dans votre confidence, il serait absurde que nous ne tirions pas profit de ses services. Loin d’aller à l’auberge, Monsieur Holmes, je serais heureux que vous veniez séjourner avec moi à Holdernesse Hall. »
« Je remercie Votre Grâce. Pour les besoins de mon enquête, je pense qu’il serait plus sage pour moi de rester sur le lieu du mystère. »
« Comme il vous plaira, Monsieur Holmes. Toute information que Monsieur Wilder ou moi-même pourrions vous donner est, bien entendu, à votre disposition. »
« Il sera probablement nécessaire que je vous voie au Hall, dit Holmes. Je vous demanderais seulement maintenant, Monsieur, si vous avez formé une quelconque explication dans votre esprit quant à la disparition mystérieuse de votre fils ? »
« Non, Monsieur, je n’en ai pas. »
« Excusez-moi si j’allais faire allusion à ce qui est douloureux pour vous, mais je n’ai pas d’alternative. Pensez-vous que la Duchesse ait eu quoi que ce soit à voir avec cette affaire ? »
Le grand Ministre montra une hésitation perceptible.
« Je ne le pense pas », dit-il, enfin.
« L’autre explication la plus évidente est que l’enfant a été enlevé dans le but d’exiger une rançon. Vous n’avez reçu aucune demande de ce genre ? »
« Non, Monsieur. »
« Une question encore, Votre Grâce. Je crois savoir que vous avez écrit à votre fils le jour même où cet incident s’est produit. »
« Non ; j’ai écrit la veille. »
« Exactement. Mais il l’a reçue ce jour-là ? »
« Oui. »
« Y avait-il quelque chose dans votre lettre qui aurait pu le déséquilibrer ou l’inciter à prendre une telle décision ? »
« Non, Monsieur, certainement pas. »
« Avez-vous posté cette lettre vous-même ? »
La réponse du noble fut interrompue par son secrétaire, qui intervint avec une certaine vivacité.
« Sa Grâce n’a pas l’habitude de poster ses lettres elle-même, dit-il. Cette lettre fut déposée avec d’autres sur la table du cabinet de travail, et je les ai mises moi-même dans le sac postal. »
« Vous êtes sûr que celle-ci en faisait partie ? »
« Oui ; je l’ai observée. »
« Combien de lettres Votre Grâce a-t-elle écrites ce jour-là ? »
« Vingt ou trente. J’ai une correspondance abondante. Mais n’est-ce pas quelque peu hors de propos ? »
« Pas entièrement », dit Holmes.
« Pour ma part, poursuivit le duc, j’ai conseillé à la police de porter son attention sur le Sud de la France. J’ai déjà dit que je ne croyais pas que la Duchesse encouragerait une action aussi monstrueuse, mais le garçon avait les opinions les plus obstinées, et il est possible qu’il ait fui vers elle, aidé et encouragé par cet Allemand. Je pense, Dr Huxtable, que nous allons maintenant retourner au Hall. »
Je pouvais voir qu’il y avait d’autres questions que Holmes aurait voulu poser ; mais la manière abrupte du noble montra que l’entrevue était terminée. Il était évident que, pour sa nature intensément aristocratique, cette discussion sur ses affaires de famille intimes avec un étranger était des plus odieuses, et qu’il craignait que chaque nouvelle question ne jetât une lumière plus crue dans les recoins discrètement ombragés de son histoire ducale.
Lorsque le noble et son secrétaire furent partis, mon ami se lança immédiatement, avec son empressement caractéristique, dans l’enquête.
La chambre du garçon fut soigneusement examinée et ne donna rien, si ce n’est la conviction absolue que ce n’était que par la fenêtre qu’il avait pu s’échapper. La chambre et les effets du maître allemand ne fournirent aucun indice supplémentaire. Dans son cas, une tige de lierre avait cédé sous son poids, et nous vîmes à la lumière d’une lanterne la marque sur la pelouse là où ses talons s’étaient posés. Cette unique empreinte dans l’herbe courte et verte était le seul témoin matériel laissé de cette inexplicable fuite nocturne.
Sherlock Holmes quitta la maison seul et ne revint qu’après onze heures. Il avait obtenu une grande carte d’état-major du voisinage, et il l’apporta dans ma chambre, où il l’étala sur le lit, et, ayant équilibré la lampe au milieu, il commença à fumer au-dessus d’elle, pointant de temps à autre des objets d’intérêt avec l’ambre fumant de sa pipe.
« Cette affaire me passionne, Watson, dit-il. Il y a décidément quelques points d’intérêt en rapport avec elle. À ce stade précoce, je veux que vous réalisiez ces caractéristiques géographiques qui pourraient avoir beaucoup à voir avec notre investigation.
GRAPHIQUE
Regardez cette carte. Ce carré sombre est la Priory School. Je vais y planter une épingle. Maintenant, cette ligne est la route principale. Vous voyez qu’elle court d’est en ouest devant l’école, et vous voyez aussi qu’il n’y a pas de route secondaire sur un kilomètre dans les deux sens. Si ces deux personnes sont parties par la route, c’était CETTE route. »
« Exactement. »
« Par un hasard singulier et heureux, nous sommes en mesure de vérifier dans une certaine mesure ce qui est passé sur cette route durant la nuit en question. À cet endroit, là où repose maintenant ma pipe, un gendarme rural était en service de minuit à six heures. C’est, comme vous le percevez, le premier carrefour du côté est. Cet homme déclare qu’il ne s’est pas absenté de son poste un seul instant, et il est formel sur le fait que ni garçon ni homme n’auraient pu passer par là sans être vus. J’ai parlé avec ce policier ce soir, et il m’apparaît comme une personne parfaitement fiable. Cela bloque cette extrémité. Nous devons maintenant nous occuper de l’autre. Il y a une auberge ici, le Red Bull, dont l’aubergiste était malade. Elle avait envoyé chercher un médecin à Mackleton, mais il n’arriva que le matin, étant absent pour un autre cas. Les gens à l’auberge sont restés en alerte toute la nuit, attendant sa venue, et l’un ou l’autre semble avoir gardé continuellement un œil sur la route. Ils déclarent que personne n’est passé. Si leur témoignage est bon, alors nous avons la chance de pouvoir bloquer l’ouest, et aussi de pouvoir dire que les fugitifs n’ont PAS utilisé la route du tout. »
« Mais la bicyclette ? » objectai-je.
« Tout à fait. Nous en viendrons à la bicyclette tout à l’heure. Pour poursuivre notre raisonnement : si ces gens ne sont pas passés par la route, ils doivent avoir traversé la campagne au nord de la maison ou au sud de la maison. C’est certain. Pesons l’un contre l’autre. Au sud de la maison se trouve, comme vous le voyez, une vaste région de terres arables, découpée en petits champs, avec des murs de pierre entre eux. Là, j’admets qu’une bicyclette est impossible. Nous pouvons écarter l’idée. Tournons-nous vers la campagne au nord. Ici se trouve un bosquet d’arbres, marqué comme le "Ragged Shaw", et de l’autre côté s’étend une grande lande vallonnée, Lower Gill Moor, s’étendant sur dix milles et montant graduellement. Ici, sur un côté de ce désert, se trouve Holdernesse Hall, à dix milles par la route, mais seulement six à travers la lande. C’est une plaine particulièrement désolée. Quelques fermiers de la lande ont de petites exploitations, où ils élèvent des moutons et du bétail. À part eux, le pluvier et le courlis sont les seuls habitants jusqu’à ce que vous arriviez à la grande route de Chesterfield. Il y a une église là, vous voyez, quelques cottages, et une auberge. Au-delà, les collines deviennent abruptes. C’est sûrement ici, au nord, que notre quête doit se situer. »
« Mais la bicyclette ? » insistai-je.
« Eh bien, eh bien ! dit Holmes, impatiemment. Un bon cycliste n’a pas besoin d’une grande route. La lande est sillonnée de sentiers et la lune était pleine. Holà ! qu’est-ce que ceci ? »
Il y eut un coup agité à la porte, et un instant après le Dr Huxtable était dans la pièce. Dans sa main, il tenait une casquette de cricket bleue, avec un chevron blanc sur la visière.
« Enfin, nous avons un indice ! cria-t-il. Dieu soit loué ! enfin nous sommes sur la piste du cher garçon ! C’est sa casquette. »
« Où a-t-elle été trouvée ? »
« Dans la roulotte des bohémiens qui campaient sur la lande. Ils sont partis mardi. Aujourd’hui, la police les a retrouvés et a examiné leur caravane. Ceci a été trouvé. »
« Comment l’expliquent-ils ? »
« Ils ont tergiversé et menti – ont dit qu’ils l’avaient trouvée sur la lande mardi matin. Ils savent où il est, ces gredins ! Dieu merci, ils sont tous en sécurité sous les verrous. Soit la peur de la loi, soit la bourse du duc leur fera certainement cracher tout ce qu’ils savent. »
« Jusque-là, tout va bien », dit Holmes, lorsque le docteur eut enfin quitté la pièce. « Cela confirme au moins la théorie selon laquelle c’est du côté de Lower Gill Moor que nous devons espérer des résultats. La police n’a vraiment rien fait localement, à part l’arrestation de ces bohémiens. Regardez ici, Watson ! Il y a un cours d’eau qui traverse la lande. Vous le voyez marqué ici sur la carte. Dans certaines parties, il s’élargit en un marécage. C’est particulièrement le cas dans la région située entre Holdernesse Hall et l’école. Il est vain de chercher ailleurs des traces par ce temps sec ; mais à CE point, il y a certainement une chance qu’une trace ait été laissée. Je vous appellerai tôt demain matin, et vous et moi essaierons de voir si nous pouvons jeter un peu de lumière sur le mystère. »
Le jour se levait à peine quand je m’éveillai pour trouver la longue et mince silhouette de Holmes au chevet de mon lit. Il était entièrement habillé et était apparemment déjà sorti.
« J’ai fait la pelouse et l’abri à vélos, dit-il. J’ai aussi fait une promenade à travers le Ragged Shaw. Maintenant, Watson, il y a du chocolat chaud prêt dans la pièce à côté. Je dois vous prier de vous dépêcher, car nous avons une grande journée devant nous. »
Ses yeux brillaient, et sa joue était empourprée par l’exaltation de l’ouvrier qualifié qui voit son travail prêt devant lui. Un Holmes bien différent, cet homme actif et alerte, du rêveur introspectif et pâle de Baker Street. Je sentis, en regardant cette silhouette souple, animée d’énergie nerveuse, que c’était en effet une journée ardue qui nous attendait.
Et pourtant, elle débuta dans la plus noire des déceptions. Avec de grands espoirs, nous traversâmes la lande tourbeuse et rousse, sillonnée de mille sentiers de moutons, jusqu’à ce que nous arrivions à la large ceinture vert clair qui marquait le marécage entre nous et Holdernesse. Certes, si le garçon était rentré chez lui, il avait dû passer par là, et il ne pouvait pas passer sans laisser ses traces. Mais aucun signe de lui ou de l’Allemand ne pouvait être vu. Le visage s’assombrissant, mon ami marcha le long de la marge, observant avidement chaque tache de boue sur la surface moussue. Des marques de moutons, il y en avait en abondance, et à un endroit, quelques kilomètres plus bas, des vaches avaient laissé leurs traces. Rien de plus.
« Échec numéro un », dit Holmes, regardant sombrement l’étendue vallonnée de la lande. « Il y a un autre marécage là-bas et un goulot étroit entre les deux. Holà ! holà ! holà ! qu’avons-nous là ? »
Nous étions tombés sur un petit ruban noir de sentier. Au milieu, clairement marqué sur le sol détrempé, se trouvait la trace d’une bicyclette.
« Hourra ! » criai-je. « Nous l’avons. »
Mais Holmes secouait la tête, et son visage était perplexe et dans l’attente plutôt que joyeux.
« Une bicyclette, certainement, mais pas LA bicyclette, dit-il. Je suis familier avec quarante-deux empreintes différentes laissées par des pneus. Ceci, comme vous le percevez, est un Dunlop, avec une pièce sur l’enveloppe extérieure. Les pneus de Heidegger étaient des Palmer, laissant des rayures longitudinales. Aveling, le professeur de mathématiques, en était sûr sur ce point. Par conséquent, ce n’est pas la trace de Heidegger. »
« Celle du garçon, alors ? »
« Possible, si nous pouvions prouver qu’une bicyclette était en sa possession. Mais cela, nous avons totalement échoué à le faire. Cette trace, comme vous le percevez, a été faite par un cycliste qui venait de la direction de l’école. »
« Ou qui allait vers elle ? »
« Non, non, mon cher Watson. L’empreinte la plus profondément enfoncée est, bien sûr, la roue arrière, sur laquelle repose le poids. Vous percevez plusieurs endroits où elle a traversé et oblitéré la marque plus superficielle de celle de devant. Elle se dirigeait sans aucun doute à l’opposé de l’école. Cela peut ou non être lié à notre enquête, mais nous allons la suivre à rebours avant d’aller plus loin. »
Nous le fîmes, et au bout de quelques centaines de mètres, nous perdîmes les traces alors que nous sortions de la portion marécageuse de la lande. En suivant le sentier à rebours, nous repérâmes un autre endroit, où une source coulait à travers lui. Ici, une fois de plus, se trouvait la marque de la bicyclette, bien que presque oblitérée par les sabots des vaches. Après cela, il n’y eut plus de signe, mais le sentier continuait tout droit dans le Ragged Shaw, le bois qui bordait l’école. C’est de ce bois que le cycle avait dû émerger. Holmes s’assit sur un bloc de pierre et posa son menton dans ses mains. J’avais fumé deux cigarettes avant qu’il ne bouge.
« Eh bien, eh bien, dit-il, enfin. Il est, bien sûr, possible qu’un homme rusé puisse changer le pneu de sa bicyclette afin de laisser des traces inhabituelles. Un criminel capable d’une telle pensée est un homme avec qui je serais fier de faire affaire. Nous laisserons cette question indécise et reviendrons à notre marécage, car nous avons laissé une bonne part inexplorée. »
Nous poursuivîmes notre examen systématique du bord de la portion détrempée de la lande, et bientôt notre persévérance fut glorieusement récompensée. Juste à travers la partie inférieure du bourbier gisait un sentier fangeux. Holmes poussa un cri de ravissement en l’approchant. Une empreinte comme un fin faisceau de fils télégraphiques courait au centre de celui-ci. C’était le pneu Palmer.
« Voici Herr Heidegger, sans aucun doute ! » cria Holmes, exultant. « Mon raisonnement semble avoir été assez solide, Watson. »
« Je vous félicite. »
« Mais nous avons encore un long chemin à parcourir. Veuillez marcher à l’écart du sentier. Maintenant, suivons la piste. Je crains qu’elle ne mène pas très loin. »
Nous trouvâmes, cependant, à mesure que nous avancions, que cette partie de la lande est sillonnée de zones molles, et bien que nous perdions fréquemment de vue la trace, nous réussissions toujours à la retrouver une fois de plus.
« Observez-vous, dit Holmes, que le cycliste force maintenant sans aucun doute l’allure ? Cela ne fait aucun doute. Regardez cette empreinte, où vous avez les deux pneus clairement marqués. L’un est aussi profond que l’autre. Cela ne peut signifier qu’une chose : le cycliste projette son poids sur le guidon, comme le fait un homme quand il sprinte. Par Jupiter ! il a fait une chute. »
Il y avait une tache large et irrégulière couvrant quelques mètres de la trace. Puis, il y avait quelques empreintes de pas, et le pneu réapparut une fois de plus.
« Un dérapage », suggérai-je.
Holmes brandit une branche froissée d’ajonc en fleurs. À mon horreur, je percevais que les fleurs jaunes étaient toutes maculées de pourpre. Sur le sentier, aussi, et parmi la bruyère, il y avait des taches sombres de sang coagulé.
« Mauvais ! dit Holmes. Mauvais ! Restez à l’écart, Watson ! Pas un pas inutile ! Que lis-je ici ? Il est tombé blessé, il s’est relevé, il est remonté, il a poursuivi. Mais il n’y a aucune autre trace. Du bétail sur ce sentier latéral. Il n’a sûrement pas été encorné par un taureau ? Impossible ! Mais je ne vois aucune trace de quiconque d’autre. Nous devons avancer, Watson. Sûrement, avec des taches aussi bien que la trace pour nous guider, il ne peut plus nous échapper maintenant. »
Notre recherche ne fut pas très longue. Les traces du pneu commencèrent à se courber de façon fantastique sur le sentier humide et brillant. Soudain, alors que je regardais devant moi, l’éclat d’un métal attira mon attention au milieu des buissons d’ajoncs épais. Nous en tirâmes une bicyclette, à pneus Palmer, une pédale tordue, et tout l’avant horriblement maculé et bavant de sang. De l’autre côté des buissons, une chaussure dépassait. Nous contournâmes, et là gisait le malheureux cycliste. C’était un homme grand, entièrement barbu, avec des lunettes, dont un verre avait été cassé. La cause de sa mort était un coup effroyable sur la tête, qui avait enfoncé une partie de son crâne. Qu’il ait pu continuer après avoir reçu une telle blessure en disait long sur la vitalité et le courage de l’homme. Il portait des chaussures, mais pas de chaussettes, et son manteau ouvert révélait une chemise de nuit en dessous. C’était sans aucun doute le maître allemand.
Holmes retourna le corps avec révérence, et l’examina avec une grande attention. Il resta ensuite plongé dans une profonde réflexion pendant un moment, et je pus voir à son front plissé que cette sinistre découverte n’avait pas, à son avis, beaucoup avancé notre enquête.
« Il est un peu difficile de savoir quoi faire, Watson, dit-il, enfin. Mes propres inclinations sont de poursuivre cette enquête, car nous avons déjà perdu tant de temps que nous ne pouvons nous permettre de gaspiller une heure de plus. D’un autre côté, nous sommes tenus d’informer la police de la découverte, et de veiller à ce que le corps de ce pauvre diable soit pris en charge. »
« Je pourrais rapporter une note. »
« Mais j’ai besoin de votre compagnie et de votre assistance. Attendez un peu ! Il y a un gars qui coupe de la tourbe là-haut. Amenez-le ici, et il guidera la police. »
J’amenai le paysan, et Holmes dépêcha l’homme effrayé avec une note pour le Dr Huxtable.
« À présent, Watson, dit-il, nous avons recueilli deux indices ce matin. L’un est la bicyclette au pneu Palmer, et nous voyons où cela nous a menés. L’autre est la bicyclette au Dunlop rapiécé. Avant de commencer à enquêter là-dessus, essayons de réaliser ce que nous SAVONS réellement, afin d’en tirer le meilleur parti et de séparer l’essentiel de l’accidentel. »
« Tout d’abord, je tiens à vous assurer que le garçon est certainement parti de son plein gré. Il est descendu par sa fenêtre et il est parti, seul ou avec quelqu’un. C’est une certitude. »
J’acquiesçai.
« Eh bien, maintenant, tournons-nous vers ce malheureux maître allemand. Le garçon était entièrement habillé lorsqu’il a fui. Par conséquent, il prévoyait ce qu’il allait faire. Mais l’Allemand est parti sans ses chaussettes. Il a certainement agi dans l’urgence. »
« Sans aucun doute. »
« Pourquoi est-il parti ? Parce que, depuis la fenêtre de sa chambre, il a vu la fuite du garçon. Parce qu’il a voulu le rattraper et le ramener. Il a saisi sa bicyclette, a poursuivi le gamin, et en le poursuivant, il a trouvé la mort. »
« C’est ce qu’il semblerait. »
« J’en viens maintenant à la partie critique de mon raisonnement. L’action naturelle d’un homme poursuivant un jeune garçon serait de courir après lui. Il saurait qu’il peut le rattraper. Mais l’Allemand ne le fait pas. Il se tourne vers sa bicyclette. On m’a dit qu’il était un excellent cycliste. Il ne ferait pas cela s’il ne voyait pas que le garçon disposait d’un moyen de fuite rapide. »
« L’autre bicyclette. »
« Continuons notre reconstitution. Il trouve la mort à huit kilomètres de l’école — non pas par une balle, remarquez, qu’un gamin pourrait concevablement tirer, mais par un coup sauvage porté par un bras vigoureux. Le gamin avait donc un compagnon dans sa fuite. Et la fuite fut rapide, puisqu’il a fallu huit kilomètres pour qu’un cycliste expert puisse les rattraper. Pourtant, nous inspectons le sol autour de la scène de la tragédie. Que trouvons-nous ? Quelques traces de bétail, rien de plus. J’ai fait un large tour, et il n’y a aucun sentier à moins de cinquante mètres. Un autre cycliste n’aurait pu avoir aucun rôle dans le meurtre proprement dit. Et il n’y avait pas non plus de traces de pas humains. »
« Holmes, m’écriai-je, c’est impossible. »
« Admirable ! dit-il. Une remarque fort éclairante. C’EST impossible tel que je l’énonce, et par conséquent, j’ai dû le formuler incorrectement sous certains aspects. Pourtant, vous avez vu par vous-même. Pouvez-vous suggérer une erreur ? »
« Il n’aurait pas pu se fracturer le crâne lors d’une chute ? »
« Dans un marécage, Watson ? »
« Je suis à bout de ressources. »
« Allons, allons ; nous avons résolu des problèmes bien pires. Au moins, nous avons beaucoup de matériel, si seulement nous pouvons l’utiliser. Venez donc, et après avoir épuisé le Palmer, voyons ce que le Dunlop avec son pneu rapiécé a à nous offrir. »
Nous avons repris la piste et l’avons suivie sur une certaine distance ; mais bientôt la lande s’est élevée en une longue courbe touffue de bruyères, et nous avons laissé le cours d’eau derrière nous. Plus aucune aide ne pouvait être espérée des traces. À l’endroit où nous avons perdu la trace du pneu Dunlop, elle aurait pu mener tout aussi bien à Holdernesse Hall, dont les tours majestueuses s’élevaient à quelques kilomètres sur notre gauche, qu’à un village bas et gris qui s’étendait devant nous et marquait la position de la grande route de Chesterfield.
À mesure que nous approchions de l’auberge sinistre et sordide, avec l’enseigne d’un coq de combat au-dessus de la porte, Holmes laissa échapper un gémissement soudain et me saisit par l’épaule pour ne pas tomber. Il avait subi l’une de ces violentes entorses à la cheville qui laissent un homme impuissant. Avec difficulté, il boita jusqu’à la porte, où un homme trapu, sombre et âgé fumait une pipe en terre noire.
« Comment allez-vous, Monsieur Reuben Hayes ? » dit Holmes.
« Qui êtes-vous, et comment connaissez-vous mon nom si bien ? » répondit le campagnard, avec un éclat soupçonneux dans ses yeux rusés.
« Eh bien, c’est écrit sur la pancarte au-dessus de votre tête. Il est facile de reconnaître un homme qui est maître chez soi. Je suppose que vous n’auriez pas une chose telle qu’une voiture dans vos écuries ? »
« Non, je n’en ai pas. »
« Je peux à peine poser le pied par terre. »
« Ne le posez pas par terre. »
« Mais je ne peux pas marcher. »
« Eh bien, alors, sautez. »
L’attitude de Monsieur Reuben Hayes était loin d’être gracieuse, mais Holmes l’accueillit avec une bonne humeur admirable.
« Écoutez, mon brave, dit-il. C’est vraiment une situation assez embarrassante pour moi. Peu m’importe la manière dont je m’en sors. »
« À moi non plus », dit l’aubergiste morose.
« L’affaire est très importante. Je vous offriraix un souverain pour l’usage d’une bicyclette. »
L’aubergiste dressa l’oreille.
« Où voulez-vous aller ? »
« À Holdernesse Hall. »
« Des copains du Duc, je suppose ? » dit l’aubergiste en examinant nos vêtements couverts de boue avec des yeux ironiques.
Holmes rit de bon cœur.
« Il sera heureux de nous voir, de toute façon. »
« Pourquoi ? »
« Parce que nous lui apportons des nouvelles de son fils disparu. »
L’aubergiste eut un sursaut très visible.
« Quoi, vous êtes sur sa trace ? »
« On a eu de ses nouvelles à Liverpool. Ils s’attendent à le récupérer à tout moment. »
À nouveau, un changement rapide passa sur le visage lourd et mal rasé. Son attitude devint soudainement avenante.
« J’ai moins de raisons que la plupart des gens de vouloir du bien au Duc, dit-il, car j’ai été son premier cocher autrefois, et il m’a traité cruellement. C’est lui qui m’a renvoyé sans certificat sur la parole d’un marchand de grains menteur. Mais je suis heureux d’apprendre qu’on a eu des nouvelles du jeune lord à Liverpool, et je vous aiderai à porter la nouvelle au Hall. »
« Merci, dit Holmes. Nous allons d’abord manger quelque chose. Ensuite, vous pourrez sortir la bicyclette. »
« Je n’ai pas de bicyclette. »
Holmes brandit un souverain.
« Je vous dis, l’homme, que je n’en ai pas. Je vous laisserai deux chevaux jusqu’au Hall. »
« Eh bien, eh bien, dit Holmes, nous en reparlerons quand nous aurons mangé quelque chose. »
Lorsque nous fûmes laissés seuls dans la cuisine au sol pavé de pierre, il fut étonnant de voir à quelle vitesse cette cheville foulée se rétablit. La nuit tombait, et nous n’avions rien mangé depuis le début de la matinée, si bien que nous passâmes quelque temps à notre repas. Holmes était plongé dans ses pensées, et une ou deux fois, il alla jusqu’à la fenêtre et regarda intensément dehors. Elle donnait sur une cour sordide. Dans le coin le plus éloigné se trouvait une forge, où un garçon crasseux était au travail. De l’autre côté se trouvaient les écuries. Holmes s’était rassis après l’une de ces excursions, lorsqu’il bondit soudain de sa chaise avec une exclamation bruyante.
« Par le Ciel, Watson, je crois que j’ai trouvé ! s’écria-t-il. Oui, oui, il doit en être ainsi. Watson, vous souvenez-vous d’avoir vu des traces de vaches aujourd’hui ? »
« Oui, plusieurs. »
« Où ? »
« Eh bien, partout. Elles étaient au marécage, et encore sur le sentier, et encore près de l’endroit où le pauvre Heidegger a trouvé la mort. »
« Exactement. Eh bien, maintenant, Watson, combien de vaches avez-vous vues sur la lande ? »
« Je ne me souviens pas en avoir vu. »
« Étrange, Watson, que nous voyions des traces tout le long de notre chemin, mais jamais une vache sur toute la lande ; très étrange, Watson, hein ? »
« Oui, c’est étrange. »
« Maintenant, Watson, faites un effort ; ramenez votre esprit en arrière ! Pouvez-vous voir ces traces sur le sentier ? »
« Oui, je peux. »
« Pouvez-vous vous rappeler que les traces étaient parfois comme ceci, Watson » — il arrangea un certain nombre de miettes de pain de cette façon — ::::: — « et parfois comme ceci » — :.:.:.:. — « et occasionnellement comme ceci » — . '. '. '. « Pouvez-vous vous en souvenir ? »
« Non, je ne peux pas. »
« Mais moi, je le peux. Je pourrais le jurer. Cependant, nous y retournerons à loisir et nous vérifierons. Quel scarabée aveugle j’ai été de ne pas en tirer ma conclusion ! »
« Et quelle est votre conclusion ? »
« Seulement qu’il s’agit d’une vache remarquable qui marche, trotte et galope. Par Dieu, Watson, ce n’est pas le cerveau d’un aubergiste de campagne qui a imaginé une telle diversion ! La voie semble libre, à part ce gamin dans la forge. Glissons-nous dehors et voyons ce que nous pouvons voir. »
Il y avait deux chevaux aux poils rêches et négligés dans l’écurie délabrée. Holmes souleva le sabot arrière de l’un d’eux et rit aux éclats.
« Vieux fers, mais ferrés récemment — vieux fers, mais nouveaux clous. Cette affaire mérite d’être un classique. Allons jusqu’à la forge. »
Le garçon continua son travail sans nous prêter attention. Je vis les yeux de Holmes dardés à droite et à gauche parmi le fatras de fer et de bois qui était éparpillé sur le sol. Soudain, cependant, nous entendîmes un pas derrière nous, et l’aubergiste était là, ses sourcils épais froncés au-dessus de ses yeux sauvages, ses traits basanés convulsés par la passion. Il tenait un court bâton à tête métallique à la main, et il s’avança d’une manière si menaçante que je fus bien heureux de sentir le revolver dans ma poche.
« Espions infernaux ! cria l’homme. Que faites-vous ici ? »
« Eh bien, Monsieur Reuben Hayes, dit Holmes, calmement, on pourrait penser que vous avez peur que nous découvrions quelque chose. »
L’homme se maîtrisa avec un effort violent, et sa bouche sinistre se détendit en un faux rire qui était plus menaçant que son froncement de sourcils.
« Vous êtes les bienvenus pour tout ce que vous pouvez découvrir dans ma forge, dit-il. Mais écoutez, Monsieur, je n’aime pas que les gens fouinent chez moi sans ma permission, alors plus vite vous paierez votre note et plus vite vous sortirez d’ici, plus je serai satisfait. »
« Très bien, Monsieur Hayes — aucune intention malveillante, dit Holmes. Nous avons jeté un coup d’œil à vos chevaux, mais je pense que je vais marcher après tout. Ce n’est pas loin, je crois. »
« Pas plus de deux kilomètres jusqu’aux grilles du Hall. C’est la route sur la gauche. » Il nous surveilla avec des yeux mornes jusqu’à ce que nous ayons quitté ses locaux.
Nous n’allâmes pas très loin sur la route, car Holmes s’arrêta dès que le virage nous cacha à la vue de l’aubergiste.
« Nous étions "chauds", comme disent les enfants, à cette auberge, dit-il. J’ai l’impression de devenir plus froid à chaque pas que je fais en m’en éloignant. Non, non ; je ne peux absolument pas la quitter. »
« Je suis convaincu, dis-je, que ce Reuben Hayes sait tout à ce sujet. Je n’ai jamais vu de scélérat plus évident. »
« Oh ! il vous a impressionné de cette façon, n’est-ce pas ? Il y a les chevaux, il y a la forge. Oui, c’est un endroit intéressant, ce Fighting Cock. Je pense que nous allons y jeter un autre coup d’œil de manière discrète. »
Une longue colline en pente, parsemée de blocs de calcaire gris, s’étendait derrière nous. Nous avions quitté la route et nous nous dirigions vers le haut de la colline, quand, regardant en direction de Holdernesse Hall, je vis un cycliste arriver rapidement.
« Baissez-vous, Watson ! » cria Holmes, avec une main lourde sur mon épaule. Nous avions à peine disparu de la vue que l’homme passa en trombe devant nous sur la route. Au milieu d’un tourbillon de poussière, j’aperçus un visage pâle et agité — un visage avec l’horreur dans chaque trait, la bouche ouverte, les yeux fixés sauvagement devant lui. C’était comme une étrange caricature du fringant James Wilder que nous avions vu la veille au soir.
« Le secrétaire du Duc ! cria Holmes. Venez, Watson, voyons ce qu’il fait. »
Nous avons grimpé de rocher en rocher jusqu’à ce qu’en quelques instants nous ayons atteint un point d’où nous pouvions voir la porte d’entrée de l’auberge. La bicyclette de Wilder était appuyée contre le mur à côté. Personne ne bougeait dans la maison, et nous ne pûmes apercevoir aucun visage aux fenêtres. Lentement, le crépuscule descendit tandis que le soleil sombrait derrière les hautes tours de Holdernesse Hall. Puis, dans l’obscurité, nous vîmes les deux lampes latérales d’une carriole s’allumer dans la cour des écuries de l’auberge, et peu de temps après nous entendîmes le cliquetis des sabots, alors qu’elle roulait sur la route et s’éloignait à une allure furieuse en direction de Chesterfield.
« Qu’en concluez-vous, Watson ? » chuchota Holmes.
« Cela ressemble à une fuite. »
« Un seul homme dans une dog-cart, pour autant que j’aie pu voir. Eh bien, ce n’était certainement pas Monsieur James Wilder, car le voilà à la porte. »
Un carré de lumière rouge avait jailli de l’obscurité. Au milieu, on voyait la silhouette noire du secrétaire, la tête avancée, scrutant la nuit. Il était évident qu’il attendait quelqu’un. Puis, enfin, il y eut des pas sur la route, une seconde silhouette fut visible un instant contre la lumière, la porte se referma, et tout fut noir à nouveau. Cinq minutes plus tard, une lampe fut allumée dans une chambre au premier étage.
« Cela semble être une étrange classe de clientèle que celle du Fighting Cock », dit Holmes.
« Le bar est de l’autre côté. »
« Tout à fait. Ce sont ce que l’on peut appeler les clients privés. Maintenant, que diable fait Monsieur James Wilder dans ce repaire à cette heure de la nuit, et qui est le compagnon qui vient le rencontrer là ? Venez, Watson, nous devons vraiment prendre un risque et essayer d’enquêter un peu plus étroitement. »
Ensemble, nous nous sommes faufilés jusqu’à la route et avons rampé jusqu’à la porte de l’auberge. La bicyclette était toujours appuyée contre le mur. Holmes alluma une allumette et la tint près de la roue arrière, et je l’entendis glousser lorsque la lumière tomba sur un pneu Dunlop rapiécé. Au-dessus de nous se trouvait la fenêtre éclairée.
« Je dois y jeter un coup d’œil, Watson. Si vous pliez le dos et vous appuyez sur le mur, je pense que je peux y arriver. »
Un instant plus tard, ses pieds étaient sur mes épaules. Mais il fut à peine monté qu’il fut déjà redescendu.
« Venez, mon ami, dit-il, notre journée de travail a été assez longue. Je pense que nous avons recueilli tout ce que nous pouvions. C’est une longue marche jusqu’à l’école, et plus tôt nous nous mettrons en route, mieux ce sera. »
Il ouvrit à peine les lèvres pendant cette pénible marche à travers la lande, et ne voulut pas entrer dans l’école lorsqu’il l’atteignit, mais continua vers la gare de Mackleton, d’où il pourrait envoyer quelques télégrammes. Tard dans la nuit, je l’entendis consoler le Dr Huxtable, prostré par la tragédie de la mort de son maître, et plus tard encore, il entra dans ma chambre aussi alerte et vigoureux qu’il l’avait été lorsqu’il était parti le matin. « Tout va bien, mon ami, dit-il. Je promets qu’avant demain soir, nous aurons atteint la solution du mystère. »
À onze heures le lendemain matin, mon ami et moi remontions la célèbre avenue d’ifs de Holdernesse Hall. Nous fûmes introduits par la magnifique porte élisabéthaine jusque dans le bureau de Sa Grâce. Là, nous trouvâmes Monsieur James Wilder, réservé et courtois, mais avec quelques traces de cette terreur sauvage de la veille au soir encore tapies dans ses yeux furtifs et ses traits contractés.
« Vous êtes venu voir Sa Grâce ? Je suis désolé ; mais le fait est que le Duc n’est pas bien du tout. Il a été très bouleversé par la nouvelle tragique. Nous avons reçu un télégramme du Dr Huxtable hier après-midi, qui nous informait de votre découverte. »
« Je dois voir le Duc, Monsieur Wilder. »
« Mais il est dans sa chambre. »
« Alors je dois aller dans sa chambre. »
« Je crois qu’il est au lit. »
« Je le verrai là-bas. »
L’attitude froide et inexorable de Holmes montra au secrétaire qu’il était inutile de discuter avec lui.
« Très bien, Monsieur Holmes ; je vais lui dire que vous êtes là. »
Après une demi-heure d’attente, le grand noble apparut. Son visage était plus cadavérique que jamais, ses épaules s’étaient voûtées, et il me parut être un homme beaucoup plus âgé qu’il ne l’avait été la veille au matin. Il nous accueillit avec une courtoisie majestueuse et s’assit à son bureau, sa barbe rousse tombant sur la table.
« Eh bien, Monsieur Holmes ? » dit-il.
Mais les yeux de mon ami étaient fixés sur le secrétaire, qui se tenait près de la chaise de son maître.
« Je pense, Votre Grâce, que je pourrais parler plus librement en l’absence de Monsieur Wilder. »
L’homme devint un peu plus pâle et lança un regard malveillant à Holmes.
« Si Votre Grâce le souhaite... »
« Oui, oui ; vous feriez mieux d’y aller. Maintenant, Monsieur Holmes, qu’avez-vous à dire ? »
Mon ami attendit que la porte se soit refermée derrière le secrétaire qui s’en allait.
« Le fait est, Votre Grâce, dit-il, que mon collègue, le Dr Watson, et moi-même avons eu l’assurance de la part du Dr Huxtable qu’une récompense avait été offerte dans cette affaire. J’aimerais que cela soit confirmé par vos propres lèvres. »
« Certainement, Monsieur Holmes. »
« Elle s’élevait, si je suis correctement informé, à cinq mille livres pour quiconque vous dirait où se trouve votre fils ? »
« Exactement. »
« Et mille autres pour l’homme qui nommera la personne ou les personnes qui le gardent en détention ? »
« Exactement. »
« Sous cette dernière rubrique est incluse, sans aucun doute, non seulement ceux qui ont pu l’emmener, mais aussi ceux qui conspirent pour le maintenir dans sa position actuelle ? »
« Oui, oui, cria le Duc, avec impatience. Si vous faites bien votre travail, Monsieur Sherlock Holmes, vous n’aurez aucune raison de vous plaindre d’un traitement mesquin. »
Mon ami se frotta ses mains fines l’une contre l’autre avec une apparence d’avidité qui me surprit, moi qui connaissais ses goûts frugaux.
« Je crois voir le chéquier de Votre Grâce sur la table, dit-il. Je serais heureux si vous vouliez bien me faire un chèque de six mille livres. Il serait peut-être bon que vous le barrissiez. La Capital and Counties Bank, succursale d’Oxford Street, sont mes agents. »
Sa Grâce resta très austère et droite sur sa chaise, et regarda mon ami avec impassibilité.
« Est-ce une plaisanterie, Monsieur Holmes ? Ce n’est guère un sujet de plaisanterie. »
« Pas du tout, Votre Grâce. Je n’ai jamais été aussi sérieux de ma vie. »
« Que voulez-vous dire, alors ? »
« Je veux dire que j’ai gagné la récompense. Je sais où se trouve votre fils, et je connais certains, au moins, de ceux qui le retiennent. »
La barbe du Duc était devenue plus agressivement rousse que jamais contre son visage d’une pâleur spectrale.
« Où est-il ? » haleta-t-il.
« Il est, ou était la nuit dernière, à l’auberge du Fighting Cock, à environ deux kilomètres de la grille de votre parc. »
Le Duc s’affaissa sur sa chaise.
« Et qui accusez-vous ? »
La réponse de Sherlock Holmes fut stupéfiante. Il fit un pas rapide en avant et toucha le Duc sur l’épaule.
« Je vous accuse VOUS, dit-il. Et maintenant, Votre Grâce, je vous demanderai ce chèque. »
Je n’oublierai jamais l’apparence du Duc lorsqu’il bondit et griffa avec ses mains comme quelqu’un qui sombre dans un abîme. Puis, avec un effort extraordinaire de maîtrise de soi aristocratique, il s’assit et enfouit son visage dans ses mains. Il se passa quelques minutes avant qu’il ne parle.
« Combien en savez-vous ? » demanda-t-il finalement, sans lever la tête.
« Je vous ai vus ensemble la nuit dernière. »
« Quelqu’un d’autre à part votre ami le sait-il ? »
« Je n’ai parlé à personne. »
Le Duc prit une plume dans ses doigts tremblants et ouvrit son chéquier.
« Je tiendrai parole, Monsieur Holmes. Je suis sur le point d’écrire votre chèque, aussi importune que puisse m’être l’information que vous avez obtenue. Lorsque l’offre a été faite pour la première fois, j’étais loin de penser à la tournure que les événements pourraient prendre. Mais vous et votre ami êtes des hommes de discrétion, Monsieur Holmes ? »
« Je comprends difficilement Votre Grâce. »
« Je dois être clair, Monsieur Holmes. Si vous êtes les seuls à connaître cet incident, il n’y a aucune raison pour qu’il aille plus loin. Je pense que douze mille livres est la somme que je vous dois, n’est-ce pas ? »
Mais Holmes sourit et secoua la tête.
« Je crains, Votre Grâce, que les choses ne puissent guère être arrangées aussi facilement. Il y a la mort de ce maître d’école à justifier. »
« Mais James ne savait rien de cela. Vous ne pouvez pas le tenir responsable de cela. C’était l’œuvre de ce brutal scélérat qu’il a eu le malheur d’employer. »
« Je dois adopter le point de vue, Votre Grâce, que lorsqu’un homme s’engage dans un crime, il est moralement coupable de tout autre crime qui pourrait en découler. »
« Moralement, monsieur Holmes. Sans aucun doute, vous avez raison. Mais certainement pas aux yeux de la loi. Un homme ne peut être condamné pour un meurtre auquel il n’a pas assisté, et qu’il exècre et abhorre tout autant que vous. Dès l’instant où il en a entendu parler, il m’a fait une confession complète, tant il était rempli d’horreur et de remords. Il n’a pas perdu une heure pour rompre totalement avec le meurtrier. Oh, monsieur Holmes, vous devez le sauver... vous devez le sauver ! Je vous dis que vous devez le sauver ! » Le duc avait abandonné toute tentative de maîtrise de soi et arpentait la pièce, le visage convulsé et les poings serrés, s’emportant dans le vide. Finalement, il se domina et s’assit de nouveau à son bureau. « J’apprécie votre conduite, d’être venu ici avant de parler à quiconque d’autre », dit-il. « Au moins, nous pouvons délibérer sur la façon de minimiser ce hideux scandale. »
« Exactement », dit Holmes. « Je pense, Votre Grâce, que cela ne peut se faire que par une franchise absolue et complète entre nous. Je suis disposé à aider Votre Grâce de mon mieux ; mais pour ce faire, je dois comprendre dans les moindres détails la situation actuelle. Je réalise que vos paroles s’appliquaient à M. James Wilder, et qu’il n’est pas le meurtrier. »
« Non ; le meurtrier s’est échappé. »
Sherlock Holmes sourit avec réserve.
« Votre Grâce a dû rarement entendre parler de la petite réputation dont je jouis, sinon vous n’imagineriez pas qu’il soit si facile de m’échapper. M. Reuben Hayes a été arrêté à Chesterfield sur mes indications hier soir à onze heures. J’ai reçu un télégramme du chef de la police locale avant de quitter l’école ce matin. »
Le duc se renversa dans son fauteuil et fixa mon ami avec stupéfaction.
« Vous semblez posséder des pouvoirs qui ne sont guère humains », dit-il. « Ainsi, Reuben Hayes est pris ? Je suis très heureux de l’apprendre, si cela ne retombe pas sur le sort de James. »
« Votre secrétaire ? »
« Non, monsieur ; mon fils. »
Ce fut au tour de Holmes d’avoir l’air étonné.
« J’avoue que tout ceci est entièrement nouveau pour moi, Votre Grâce. Je dois vous prier d’être plus explicite. »
« Je ne vous cacherai rien. Je conviens avec vous qu’une franchise totale, aussi douloureuse soit-elle pour moi, est la meilleure politique dans cette situation désespérée à laquelle la folie et la jalousie de James nous ont réduits. Quand j’étais un très jeune homme, monsieur Holmes, j’ai aimé d’un amour qui n’arrive qu’une fois dans une vie. J’ai proposé le mariage à cette dame, mais elle a refusé au motif qu’une telle union pourrait nuire à ma carrière. Si elle avait vécu, je n’aurais certainement jamais épousé quelqu’un d’autre. Elle est morte, en laissant cet enfant unique que, pour son amour, j’ai chéri et soigné. Je ne pouvais reconnaître cette paternité devant le monde ; mais je lui ai donné la meilleure des éducations, et depuis qu’il est devenu homme, je l’ai gardé auprès de ma personne. Il a surpris mon secret et a présumé depuis lors du droit qu’il a sur moi et de son pouvoir de provoquer un scandale, ce qui me serait odieux. Sa présence a eu quelque chose à voir avec l’issue malheureuse de mon mariage. Surtout, il a haï mon jeune héritier légitime dès le début avec une haine persistante. Vous pourriez bien me demander pourquoi, dans ces circonstances, j’ai gardé James sous mon toit. Je réponds que c’était parce que je pouvais voir le visage de sa mère dans le sien, et que, pour l’amour d’elle, ma patience n’avait pas de limites. Toutes ses jolies manières, aussi... il n’y en avait pas une qu’il ne pût suggérer et ramener à ma mémoire. Je ne POUVAIS pas le renvoyer. Mais je craignais tant qu’il ne fît du mal à Arthur — c’est-à-dire, Lord Saltire — que je l’ai envoyé, pour sa sécurité, à l’école du Dr Huxtable.
« James est entré en contact avec cet individu Hayes parce que cet homme était mon fermier, et que James agissait en tant qu’agent. Le type était un vaurien dès le départ ; mais d’une manière extraordinaire, James s’est lié avec lui. Il a toujours eu le goût des mauvaises fréquentations. Lorsque James a décidé de kidnapper Lord Saltire, c’est des services de cet homme qu’il s’est prévalu. Vous vous souvenez que j’ai écrit à Arthur ce dernier jour. Eh bien, James a ouvert la lettre et a inséré un mot demandant à Arthur de le rencontrer dans un petit bois appelé le Ragged Shaw, qui est proche de l’école. Il a utilisé le nom de la Duchesse, et c’est ainsi qu’il a obtenu que le garçon vienne. Ce soir-là, James y est allé à bicyclette — je vous raconte ce qu’il m’a lui-même avoué — et il a dit à Arthur, qu’il a rencontré dans le bois, que sa mère brûlait d’envie de le voir, qu’elle l’attendait sur la lande, et que s’il revenait dans le bois à minuit, il y trouverait un homme avec un poney qui l’emmènerait auprès d’elle. Le pauvre Arthur est tombé dans le piège. Il est venu au rendez-vous et a trouvé ce type Hayes avec un poney tenu en longe. Arthur est monté et ils sont partis ensemble. Il semble — bien que James ne l’ait appris qu’hier — qu’ils ont été poursuivis, que Hayes a frappé le poursuivant avec son bâton, et que l’homme est mort de ses blessures. Hayes a emmené Arthur dans son débit de boisson, le Fighting Cock, où il a été confiné dans une chambre à l’étage, sous la garde de Mme Hayes, qui est une femme aimable, mais entièrement sous la coupe de son mari brutal.
« Eh bien, monsieur Holmes, tel était l’état des choses quand je vous ai vu pour la première fois il y a deux jours. Je n’avais pas plus d’idée de la vérité que vous. Vous me demanderez quel était le mobile de James en commettant un tel acte. Je réponds qu’il y avait une grande part d’irrationnel et de fanatisme dans la haine qu’il portait à mon héritier. À ses yeux, il aurait dû être lui-même l’héritier de tous mes domaines, et il ressentait profondément ces lois sociales qui rendaient cela impossible. En même temps, il avait aussi un mobile défini. Il était impatient que je brise le droit d’aînesse, et il était d’avis qu’il était en mon pouvoir de le faire. Il comptait faire un marché avec moi — rendre Arthur si je brisais ce droit, et rendre ainsi possible que le domaine lui soit légué par testament. Il savait bien que je ne ferais jamais volontairement appel à la police contre lui. Je dis qu’il m’aurait proposé un tel marché, mais il ne l’a pas fait en réalité, car les événements se sont précipités trop vite pour lui, et il n’a pas eu le temps de mettre ses plans à exécution.
« Ce qui a fait échouer tout son plan diabolique, c’est votre découverte du cadavre de cet homme, Heidegger. James a été saisi d’horreur à cette nouvelle. Cela nous est parvenu hier alors que nous étions assis ensemble dans ce bureau. Le Dr Huxtable avait envoyé un télégramme. James était si accablé par le chagrin et l’agitation que mes soupçons, qui n’avaient jamais été entièrement absents, se sont instantanément transformés en certitude, et je l’ai accusé de l’acte. Il a fait une confession complète et volontaire. Ensuite, il m’a supplié de garder son secret pendant trois jours de plus, afin de donner à son misérable complice une chance de sauver sa vie coupable. J’ai cédé — comme j’ai toujours cédé — à ses prières, et instantanément James s’est précipité au Fighting Cock pour prévenir Hayes et lui donner les moyens de fuir. Je ne pouvais pas m’y rendre à la lumière du jour sans provoquer de commentaires, mais dès la nuit tombée, je me suis précipité pour voir mon cher Arthur. Je l’ai trouvé sain et sauf, mais horrifié au-delà de toute expression par l’acte terrible dont il avait été témoin. Par déférence pour ma promesse, et très contre mon gré, j’ai consenti à le laisser là pendant trois jours sous la garde de Mme Hayes, puisqu’il était évident qu’il était impossible d’informer la police de l’endroit où il se trouvait sans leur dire aussi qui était le meurtrier, et je ne voyais pas comment ce meurtrier pouvait être puni sans la ruine de mon malheureux James. Vous avez demandé de la franchise, monsieur Holmes, et je vous ai pris au mot, car je vous ai maintenant tout dit sans tentative de circonlocution ou de dissimulation. Soyez à votre tour aussi franc avec moi. »
« Je le serai », dit Holmes. « En premier lieu, Votre Grâce, je suis tenu de vous dire que vous vous êtes placé dans une position des plus sérieuses aux yeux de la loi. Vous avez couvert un crime et vous avez aidé à la fuite d’un meurtrier ; car je ne peux douter que tout argent pris par James Wilder pour aider son complice dans sa fuite ne provienne de la bourse de Votre Grâce. »
Le duc inclina la tête en signe d’assentiment.
« C’est en effet une affaire des plus graves. Encore plus coupable à mon avis, Votre Grâce, est votre attitude envers votre plus jeune fils. Vous le laissez dans ce repaire pendant trois jours. »
« Sous des promesses solennelles... »
« Que sont des promesses pour des gens comme ceux-là ? Vous n’avez aucune garantie qu’il ne sera pas de nouveau enlevé. Pour complaire à votre fils aîné coupable, vous avez exposé votre jeune fils innocent à un danger imminent et inutile. C’était une action absolument injustifiable. »
Le fier seigneur de Holdernesse n’était pas habitué à se faire ainsi réprimander dans sa propre salle ducale. Le sang monta à son haut front, mais sa conscience le tint muet.
« Je vous aiderai, mais à une seule condition. C’est que vous sonniez pour le valet de pied et que vous me laissiez donner les ordres qui me plaisent. »
Sans un mot, le duc pressa la sonnette électrique. Un serviteur entra.
« Vous serez heureux d’apprendre », dit Holmes, « que votre jeune maître est retrouvé. C’est le désir du duc que la voiture se rende immédiatement au Fighting Cock Inn pour ramener Lord Saltire à la maison. »
« Maintenant », dit Holmes, quand le laquais réjoui eut disparu, « ayant assuré l’avenir, nous pouvons nous permettre d’être plus cléments avec le passé. Je ne suis pas en position officielle, et il n’y a aucune raison, tant que les fins de la justice sont servies, pour que je divulgue tout ce que je sais. Quant à Hayes, je ne dis rien. La potence l’attend, et je ne ferais rien pour l’en sauver. Ce qu’il divulguera, je ne peux le dire, mais je ne doute pas que Votre Grâce pourrait lui faire comprendre qu’il est de son intérêt de se taire. Du point de vue de la police, il aura kidnappé le garçon dans le but d’obtenir une rançon. S’ils ne le découvrent pas eux-mêmes, je ne vois aucune raison pour que je les pousse à adopter un point de vue plus large. Je voudrais cependant avertir Votre Grâce que la présence continue de M. James Wilder dans votre foyer ne peut mener qu’au malheur. »
« Je comprends cela, monsieur Holmes, et il est déjà décidé qu’il me quittera pour toujours et ira chercher fortune en Australie. »
« Dans ce cas, Votre Grâce, puisque vous avez vous-même déclaré que tout malheur dans votre vie conjugale était causé par sa présence, je suggérerais que vous fassiez autant d’amende honorable que vous pouvez à la Duchesse, et que vous essayiez de reprendre ces relations qui ont été si malheureusement interrompues. »
« Cela aussi, je l’ai arrangé, monsieur Holmes. J’ai écrit à la Duchesse ce matin. »
« Dans ce cas », dit Holmes en se levant, « je pense que mon ami et moi pouvons nous féliciter de plusieurs résultats des plus heureux de notre petite visite dans le Nord. Il y a un autre petit point sur lequel je désire quelque éclaircissement. Ce type Hayes avait ferré ses chevaux avec des fers qui contrefaisaient les traces de vaches. Est-ce de M. Wilder qu’il a appris un stratagème aussi extraordinaire ? »
Le duc resta pensif un instant, avec un regard de surprise intense sur le visage. Puis il ouvrit une porte et nous fit entrer dans une grande pièce aménagée en musée. Il nous mena jusqu’à une vitrine dans un coin et pointa l’inscription.
« Ces fers », disait-elle, « ont été déterrés dans les douves de Holdernesse Hall. Ils sont destinés aux chevaux ; mais ils sont formés en dessous avec un pied fourchu en fer, de manière à égarer les poursuivants. Ils sont censés avoir appartenu à certains des barons maraudeurs de Holdernesse au Moyen Âge. »
Holmes ouvrit la vitrine, et humectant son doigt, il le passa le long du fer. Une fine pellicule de boue récente resta sur sa peau.
« Merci », dit-il en remettant la vitre en place. « C’est le deuxième objet le plus intéressant que j’aie vu dans le Nord. »
« Et le premier ? »
Holmes plia son chèque et le plaça soigneusement dans son carnet. « Je suis un homme pauvre », dit-il en le tapotant affectueusement et en le poussant dans les profondeurs de sa poche intérieure.
« Mon cher Watson, vous ne soupçonnez pas la nature de ce premier objet, et je ne vous le révélerai pas avant que nous n'ayons terminé cette affaire. Il nous reste une dernière chose à faire. Hopkins, je présume que votre prisonnier est toujours sous bonne garde ? »
« Il est dans la cellule du village, Monsieur Holmes. »
« Très bien. Nous allons le voir, et il y aura une petite surprise pour lui. Watson, vous avez votre revolver ? »
« Oui, toujours. »
« Alors, en route. »
Nous trouvâmes le jeune John Hopley Neligan dans un état de prostration extrême. À la vue de Holmes, il tressaillit violemment, son visage pâle virant au blanc livide.
« Je vous avais prévenu, Neligan », dit Holmes avec une sévérité inhabituelle. « Je vous avais dit que si vous aviez le moindre mensonge dans votre récit, votre situation serait désespérée. Vous nous avez raconté une histoire sur la disparition de votre père et sur le naufrage du brigantin *Dauntless*. Vous avez admis que vous étiez venu chercher les documents financiers qui auraient pu rétablir l'honneur de votre famille. Tout cela était vrai, mais vous avez omis le détail le plus crucial. »
Le jeune homme se tordit les mains dans un geste de détresse. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
Holmes s'avança, ses yeux gris perçant l'âme de son interlocuteur. « Vous avez omis de dire que vous aviez trouvé votre père. »
Un silence de mort s'installa dans la cellule. Le prisonnier sembla se ratatiner sur son banc.
« Vous l'avez trouvé, n'est-ce pas ? » continua Holmes. « Vous l'avez trouvé dans cette cabane, ou tout du moins, vous l'avez trouvé mort. Vous avez vu que Peter Carey l'avait assassiné pour s'emparer de ses titres, et c'est pour cette raison que vous n'avez pas pu alerter la police, par peur que l'infamie de votre père ne soit révélée à nouveau. Mais vous êtes revenu, guidé par une obsession morbide, cherchant à récupérer ce qui lui appartenait. »
Neligan s'effondra, cachant son visage entre ses mains. Ses épaules secouées de sanglots, il commença à parler d'une voix brisée, confessant la triste réalité : son père était bel et bien arrivé en Angleterre, cherchant à se cacher et à protéger ce qui restait de sa fortune, pour finir par croiser la route du monstrueux Black Peter.
« C'est une histoire sombre, Hopkins », déclara Holmes en se tournant vers l'inspecteur. « Mais si Neligan est coupable d'être venu sur les lieux du crime, il n'est pas le meurtrier. Le véritable coupable est quelqu'un dont la présence, ce soir-là, était bien plus directe. Quelqu'un qui, contrairement à ce jeune homme, n'a pas seulement cherché des documents, mais a porté le coup fatal. »
« Qui donc ? » s'écria Hopkins, stupéfait.
« Un homme d'une force prodigieuse, habitué à manier le harpon, dont la carrure et la barbe correspondaient à la description du témoin, Slater. Un marin, Hopkins. Un homme qui, par un concours de circonstances, se trouve être beaucoup plus proche de nous que vous ne le pensez. Il est temps que nous nous rendions au port, car notre homme n'a pas encore quitté la région. »
Sans perdre une seconde, nous reprîmes le chemin de la côte. La mer, d'un gris d'acier sous le ciel menaçant, grondait contre les rochers. Holmes, marchant d'un pas rapide, nous mena vers un petit quai où quelques navires de pêche étaient amarrés. Il s'arrêta devant un sloop dont le nom, *Sea Unicorn*, ne figurait pas sur la coque, mais dont l'aspect délabré trahissait le passé.
« C'est ici, Hopkins. Préparez vos menottes. »
À peine étions-nous montés à bord que nous fûmes accueillis par un individu massif, aux mains calleuses et au visage marqué par le sel et le vice. À la vue de l'inspecteur, il ne chercha même pas à fuir. Il comprit que le jeu était fini. Il ne restait plus qu'à boucler cette sinistre affaire qui, partie d'une cabane isolée, s'achevait dans le tumulte des eaux de la Manche.
« C'est mon père qui était réellement inquiet. Dawson avait pris sa retraite. Je n'avais que dix ans à l'époque, mais j'étais assez âgé pour ressentir la honte et l'horreur de toute cette affaire. On a toujours dit que mon père avait volé toutes les valeurs et pris la fuite. Ce n'est pas vrai. Il était convaincu que, s'il obtenait le temps nécessaire pour les réaliser, tout s'arrangerait et chaque créancier serait remboursé intégralement. Il partit sur son petit yacht pour la Norvège juste avant que le mandat d'arrêt ne soit lancé contre lui. Je me souviens de cette dernière nuit où il fit ses adieux à ma mère. Il nous laissa une liste des titres qu'il emportait et il jura qu'il reviendrait avec son honneur rétabli et que personne de ceux qui lui avaient fait confiance ne souffrirait. Eh bien, on n'eut plus jamais de ses nouvelles. Le yacht et lui disparurent complètement. Nous avons cru, ma mère et moi, que lui et le navire, avec les titres qu'il avait emportés, reposaient au fond de la mer. Nous avions toutefois un ami fidèle, homme d'affaires, et c'est lui qui a découvert, il y a quelque temps, que certaines des valeurs que mon père avait avec lui étaient réapparues sur le marché londonien. Vous pouvez imaginer notre stupéfaction. J'ai passé des mois à essayer de les retracer et, enfin, après bien des détours et des difficultés, j'ai découvert que le vendeur initial avait été le capitaine Peter Carey, le propriétaire de cette cabane.
« Naturellement, j'ai pris quelques renseignements sur cet homme. J'ai découvert qu'il avait commandé un baleinier qui devait revenir des mers arctiques au moment même où mon père traversait vers la Norvège. L'automne de cette année-là fut tempétueux et marqué par une longue succession de coups de vent du sud. Le yacht de mon père a très bien pu être poussé vers le nord et y rencontrer le navire du capitaine Peter Carey. Si tel était le cas, qu'était devenu mon père ? Quoi qu'il en soit, si je pouvais prouver, par le témoignage de Peter Carey, comment ces valeurs étaient arrivées sur le marché, ce serait la preuve que mon père ne les avait pas vendues et qu'il n'avait aucune intention de profit personnel lorsqu'il les avait prises.
« Je suis descendu dans le Sussex avec l'intention de voir le capitaine, mais c'est à ce moment précis que sa terrible mort est survenue. J'ai lu lors de l'enquête une description de sa cabine, où il était indiqué que les vieux livres de bord de son navire y étaient conservés. Il m'est venu à l'esprit que si je pouvais voir ce qui s'était passé au mois d'août 1883, à bord du SEA UNICORN, je pourrais résoudre le mystère du sort de mon père. J'ai essayé hier soir d'accéder à ces livres de bord, mais je n'ai pas pu ouvrir la porte. Ce soir, j'ai réessayé et j'ai réussi ; mais je découvre que les pages traitant de ce mois ont été arrachées du livre. C'est à ce moment-là que je me suis retrouvé prisonnier entre vos mains. »
« C'est tout ? » demanda Hopkins.
« Oui, c'est tout. » Ses yeux se détournèrent alors qu'il disait cela.
« Vous n'avez rien d'autre à nous dire ? »
Il hésita.
« Non, il n'y a rien. »
« Vous n'êtes pas venu ici avant hier soir ? »
« Non. »
« Alors comment expliquez-vous CELA ? » s'écria Hopkins en brandissant le carnet accablant, avec les initiales de notre prisonnier sur la première page et la tache de sang sur la couverture.
Le malheureux s'effondra. Il cacha son visage dans ses mains et trembla de tout son corps.
« Où l'avez-vous eu ? » gémit-il. « Je ne savais pas. Je pensais l'avoir perdu à l'hôtel. »
« C'est assez », dit sévèrement Hopkins. « Tout ce que vous avez d'autre à dire, vous devrez le dire au tribunal. Vous allez m'accompagner maintenant au poste de police. Eh bien, Monsieur Holmes, je vous suis très obligé, à vous et à votre ami, d'être venus m'aider. Comme il s'avère, votre présence était inutile, et j'aurais mené cette affaire à son terme avec succès sans vous ; mais je n'en suis pas moins très reconnaissant. Des chambres ont été réservées pour vous au Brambletye Hotel, nous pouvons donc tous retourner ensemble au village. »
« Eh bien, Watson, qu'en pensez-vous ? » demanda Holmes, alors que nous rentrions le lendemain matin.
« Je vois que vous n'êtes pas satisfait. »
« Oh, si, mon cher Watson, je suis parfaitement satisfait. En même temps, les méthodes de Stanley Hopkins ne me conviennent pas. Je suis déçu par Stanley Hopkins. J'attendais mieux de lui. On devrait toujours chercher une alternative possible et prendre ses dispositions. C'est la règle première de l'enquête criminelle. »
« Quelle est donc l'alternative ? »
« La piste que j'ai moi-même suivie. Elle ne nous donnera peut-être rien. Je ne peux le dire. Mais, au moins, je la suivrai jusqu'au bout. »
Plusieurs lettres attendaient Holmes à Baker Street. Il en saisit une, l'ouvrit et éclata d'un rire triomphant.
« Excellent, Watson. L'alternative se développe. Avez-vous des formulaires de télégramme ? Écrivez juste deux messages pour moi : "Sumner, agent maritime, Ratcliff Highway. Envoyez trois hommes, arrivée demain dix heures. - Basil." C'est mon nom dans ces quartiers. L'autre est : "Inspecteur Stanley Hopkins, 46, Lord Street, Brixton. Venez déjeuner demain à neuf heures trente. Important. Télégrammez si empêché. - Sherlock Holmes." Voilà, Watson, cette affaire infernale me hante depuis dix jours. Je la bannis par la présente complètement de ma présence. Demain, j'espère que nous en aurons fini pour toujours. »
À l'heure dite, l'inspecteur Stanley Hopkins apparut, et nous nous assîmes ensemble pour l'excellent petit-déjeuner que Mme Hudson avait préparé. Le jeune détective était très enthousiaste de son succès.
« Vous pensez vraiment que votre solution doit être la bonne ? » demanda Holmes.
« Je ne pourrais imaginer un dossier plus complet. »
« Cela ne m'a pas semblé concluant. »
« Vous m'étonnez, Monsieur Holmes. Que pourrait-on demander de plus ? »
« Votre explication couvre-t-elle tous les points ? »
« Sans aucun doute. Je découvre que le jeune Neligan est arrivé au Brambletye Hotel le jour même du crime. Il est venu sous prétexte de jouer au golf. Sa chambre était au rez-de-chaussée, et il pouvait sortir quand il voulait. Cette nuit-là, il est descendu à Woodman's Lee, a vu Peter Carey dans la cabane, s'est disputé avec lui et l'a tué avec le harpon. Puis, horrifié par ce qu'il avait fait, il s'est enfui de la cabane, laissant tomber le carnet qu'il avait apporté avec lui afin d'interroger Peter Carey sur ces différentes valeurs. Vous avez peut-être remarqué que certaines étaient marquées d'une croix, et les autres - la grande majorité - ne l'étaient pas. Celles qui sont marquées ont été retracées sur le marché londonien ; mais les autres étaient vraisemblablement encore en possession de Carey, et le jeune Neligan, selon son propre récit, était impatient de les récupérer afin de rendre justice aux créanciers de son père. Après sa fuite, il n'a pas osé approcher à nouveau de la cabane pendant un certain temps ; mais, finalement, il s'est forcé à le faire afin d'obtenir les informations dont il avait besoin. Tout cela est bien simple et évident, n'est-ce pas ? »
Holmes sourit et secoua la tête.
« Il me semble qu'il n'y a qu'un seul inconvénient, Hopkins, c'est que c'est intrinsèquement impossible. Avez-vous essayé de transpercer un corps avec un harpon ? Non ? Voyons, voyons, mon cher monsieur, vous devez vraiment faire attention à ces détails. Mon ami Watson pourrait vous dire que j'ai passé toute une matinée à cet exercice. Ce n'est pas une mince affaire et cela nécessite un bras fort et exercé. Mais ce coup a été porté avec une telle violence que la tête de l'arme s'est enfoncée profondément dans le mur. Imaginez-vous que ce jeune homme anémique était capable d'un assaut aussi effroyable ? Est-ce lui, l'homme qui a bu du rhum et de l'eau avec Black Peter au milieu de la nuit ? Était-ce son profil qui a été vu sur le store deux nuits auparavant ? Non, non, Hopkins ; c'est une autre personne, bien plus redoutable, que nous devons chercher. »
Le visage du détective s'était allongé de plus en plus pendant le discours de Holmes. Ses espoirs et ses ambitions s'effondraient autour de lui. Mais il ne voulait pas abandonner sa position sans lutter.
« Vous ne pouvez pas nier que Neligan était présent cette nuit-là, Monsieur Holmes. Le livre le prouvera. Je pense avoir assez de preuves pour satisfaire un jury, même si vous êtes capable d'y trouver une faille. De plus, Monsieur Holmes, j'ai mis la main sur MON homme. Quant à cette terrible personne dont vous parlez, où est-elle ? »
« J'ai plutôt l'impression qu'elle est dans l'escalier », dit sereinement Holmes. « Je pense, Watson, que vous feriez bien de mettre ce revolver là où vous pouvez l'atteindre. » Il se leva et déposa un papier écrit sur une table d'appoint. « Maintenant, nous sommes prêts », dit-il.
Il y avait eu quelques conversations avec des voix bourrues à l'extérieur, et Mme Hudson ouvrit maintenant la porte pour dire qu'il y avait trois hommes qui demandaient après le capitaine Basil.
« Faites-les entrer un par un », dit Holmes.
Le premier qui entra était un petit homme aux joues rouges et aux favoris blancs et duveteux. Holmes avait sorti une lettre de sa poche.
« Quel nom ? » demanda-t-il.
« James Lancaster. »
« Je suis désolé, Lancaster, mais le poste est pourvu. Voici un demi-souverain pour votre peine. Entrez simplement dans cette pièce et attendez là quelques minutes. »
Le second était une créature longue et desséchée, aux cheveux plats et aux joues jaunâtres. Il s'appelait Hugh Pattins. Il reçut également son renvoi, son demi-souverain et l'ordre d'attendre.
Le troisième postulant était un homme à l'apparence remarquable. Un visage féroce de bouledogue était encadré par un fouillis de cheveux et de barbe, et deux yeux sombres et audacieux brillaient derrière des sourcils épais et touffus. Il salua et se tint debout à la manière d'un marin, tournant sa casquette entre ses mains.
« Votre nom ? » demanda Holmes.
« Patrick Cairns. »
« Harponneur ? »
« Oui, monsieur. Vingt-six voyages. »
« Dundee, je suppose ? »
« Oui, monsieur. »
« Et prêt à partir sur un navire d'exploration ? »
« Oui, monsieur. »
« Quel salaire ? »
« Huit livres par mois. »
« Pourriez-vous partir immédiatement ? »
« Dès que j'aurai mon équipement. »
« Avez-vous vos papiers ? »
« Oui, monsieur. » Il tira une liasse de formulaires usés et graisseux de sa poche. Holmes les parcourut rapidement et les lui rendit.
« Vous êtes exactement l'homme qu'il me faut », dit-il. « Voici le contrat sur la table d'appoint. Si vous le signez, toute l'affaire sera réglée. »
Le marin se balança à travers la pièce et saisit la plume.
« Dois-je signer ici ? » demanda-t-il en se penchant sur la table.
Holmes se pencha par-dessus son épaule et passa ses deux mains sur son cou.
« Cela fera l'affaire », dit-il.
J'entendis un déclic d'acier et un beuglement semblable à celui d'un taureau enragé. L'instant suivant, Holmes et le marin roulaient ensemble sur le sol. C'était un homme d'une force si gigantesque que, même avec les menottes que Holmes avait si adroitement fixées à ses poignets, il aurait très rapidement maîtrisé mon ami si Hopkins et moi n'étions pas accourus à son secours. Ce n'est que lorsque j'appuyai le canon froid du revolver contre sa tempe qu'il comprit enfin que toute résistance était vaine. Nous lui liâmes les chevilles avec une corde et nous nous relevâmes, à bout de souffle après la lutte.
« Je dois vraiment vous présenter mes excuses, Hopkins », dit Sherlock Holmes ; « je crains que les œufs brouillés ne soient froids. Cependant, vous apprécierez d'autant mieux le reste de votre petit-déjeuner, n'est-ce pas, à la pensée que vous avez mené votre affaire à une conclusion triomphante. »
Stanley Hopkins était muet de stupeur.
« Je ne sais pas quoi dire, Monsieur Holmes », finit-il par lâcher, le visage très rouge. « Il me semble que je me suis rendu ridicule depuis le début. Je comprends maintenant, ce que je n'aurais jamais dû oublier, que je suis l'élève et que vous êtes le maître. Même maintenant, je vois ce que vous avez fait, mais je ne sais pas comment vous l'avez fait, ni ce que cela signifie. »
« Eh bien, eh bien », dit Holmes avec bonne humeur. « Nous apprenons tous par l'expérience, et votre leçon cette fois-ci est que vous ne devriez jamais perdre de vue l'alternative. Vous étiez tellement absorbé par le jeune Neligan que vous n'aviez pas une pensée pour Patrick Cairns, le véritable meurtrier de Peter Carey. »
La voix rauque du marin interrompit notre conversation.
« Écoutez, monsieur », dit-il, « je ne me plains pas d'être traité de la sorte, mais je vous demanderais d'appeler les choses par leur nom. Vous dites que j'ai assassiné Peter Carey ; je dis que j'ai TUÉ Peter Carey, et c'est là toute la différence. Peut-être ne croyez-vous pas ce que je dis. Peut-être pensez-vous que je vous raconte des histoires. »
« Pas du tout », dit Holmes. « Écoutons ce que vous avez à dire. »
« C'est vite dit, et, par le Seigneur, chaque mot est la vérité. Je connaissais Black Peter, et quand il a sorti son couteau, je lui ai planté un harpon à travers le corps, car je savais que c'était lui ou moi. C'est comme ça qu'il est mort. Vous pouvez appeler cela un meurtre. Quoi qu'il en soit, j'aimerais autant mourir avec une corde autour du cou qu'avec le couteau de Black Peter dans le cœur. »
« Comment êtes-vous arrivé là ? » demanda Holmes.
« Je vais vous raconter depuis le début. Redressez-moi un peu pour que je puisse parler facilement. C'est en 83 que c'est arrivé, en août de cette année-là. Peter Carey était le capitaine du SEA UNICORN, et j'étais harponneur suppléant. Nous sortions de la banquise en rentrant chez nous, avec des vents contraires et une semaine de coups de vent du sud, quand nous avons ramassé une petite embarcation qui avait été poussée vers le nord. Il y avait un homme seul à bord, un civil. L'équipage avait cru qu'elle allait sombrer et avait rejoint la côte norvégienne dans le canot. Je suppose qu'ils se sont tous noyés. Eh bien, nous avons recueilli cet homme, et lui et le capitaine ont eu de longues discussions dans la cabine. Tout le bagage que nous avons récupéré avec lui était une boîte en fer blanc. Pour autant que je sache, le nom de l'homme n'a jamais été mentionné, et la deuxième nuit, il a disparu comme s'il n'avait jamais existé. On a fait courir le bruit qu'il s'était jeté par-dessus bord ou qu'il était tombé par-dessus bord à cause du mauvais temps que nous avions. Un seul homme savait ce qui lui était arrivé, et c'était moi, car j'ai vu de mes propres yeux le capitaine lui renverser les talons et le passer par-dessus le bastingage au milieu de la nuit, deux jours avant que nous n'apercevions les lumières des Shetland.
« Eh bien, j'ai gardé ma découverte pour moi et j'ai attendu de voir ce qui en résulterait. Quand nous sommes rentrés en Écosse, l'affaire a été facilement étouffée et personne n'a posé de questions. Un inconnu était mort par accident, et ce n'était l'affaire de personne d'enquêter. Peu de temps après, Peter Carey a abandonné la mer, et il s'est écoulé de longues années avant que je puisse retrouver où il était. J'ai deviné qu'il avait fait le coup pour ce qui se trouvait dans cette boîte en fer blanc et qu'il pouvait maintenant se permettre de bien me payer pour que je garde la bouche fermée.
« J'ai découvert où il était grâce à un marin qui l'avait rencontré à Londres, et je suis descendu pour le presser. La première nuit, il a été assez raisonnable et prêt à me donner ce qui me rendrait libre de la mer pour la vie. Nous devions régler tout ça deux nuits plus tard. Quand je suis arrivé, je l'ai trouvé à moitié ivre et dans une humeur exécrable. Nous nous sommes assis, nous avons bu et nous avons parlé du bon vieux temps, mais plus il buvait, moins j'aimais l'expression de son visage. J'ai repéré ce harpon sur le mur et j'ai pensé que je pourrais en avoir besoin avant d'en avoir fini. Puis, finalement, il a explosé, crachant et jurant, avec le meurtre dans les yeux et un grand couteau à cran d'arrêt à la main. Il n'a pas eu le temps de le sortir de son fourreau avant que je ne lui plante le harpon à travers le corps. Ciel ! quel cri il a poussé ; et son visage revient entre moi et mon sommeil ! Je suis resté là, avec son sang qui éclaboussait autour de moi, et j'ai attendu un moment ; mais tout était calme, alors j'ai repris courage. J'ai regardé autour de moi, et la boîte en fer blanc était sur une étagère. J'y avais autant droit que Peter Carey, de toute façon, alors je l'ai prise avec moi et j'ai quitté la cabane. Comme un imbécile, j'ai laissé ma blague à tabac sur la table.
« Maintenant, je vais vous dire la partie la plus étrange de toute l'histoire. J'étais à peine sorti de la cabane que j'ai entendu quelqu'un arriver, et je me suis caché dans les buissons. Un homme est arrivé en se faufilant, est entré dans la cabane, a poussé un cri comme s'il avait vu un fantôme, et s'est enfui aussi vite qu'il a pu jusqu'à ce qu'il soit hors de vue. Qui il était ou ce qu'il voulait, c'est plus que je ne peux dire. Pour ma part, j'ai marché dix milles, j'ai pris un train à Tunbridge Wells, et je suis ainsi arrivé à Londres, sans que personne ne se doute de rien.
« Eh bien, quand j'ai examiné la boîte, j'ai découvert qu'il n'y avait pas d'argent dedans, rien que des papiers que je n'oserais pas vendre. J'avais perdu mon moyen de pression sur Black Peter et j'étais coincé à Londres sans un sou. Il ne me restait que mon métier. J'ai vu ces annonces concernant les harponneurs et les hauts salaires, alors je suis allé voir les agents maritimes, et ils m'ont envoyé ici. C'est tout ce que je sais, et je redis que si j'ai tué Black Peter, la loi devrait me remercier, car je leur ai épargné le prix d'une corde de chanvre. »
« Une déclaration très claire », dit Holmes en se levant et en allumant sa pipe. « Je pense, Hopkins, que vous ne devriez pas perdre de temps pour conduire votre prisonnier dans un lieu sûr. Cette pièce n'est pas bien adaptée pour une cellule, et M. Patrick Cairns occupe une trop grande proportion de notre tapis. »
« Monsieur Holmes », dit Hopkins, « je ne sais comment exprimer ma gratitude. Même maintenant, je ne comprends pas comment vous avez obtenu ce résultat. »
« Simplement en ayant la chance d'obtenir le bon indice dès le début. Il est fort possible que si j'avais connu ce carnet, il aurait pu détourner mes pensées, comme il l'a fait pour les vôtres. Mais tout ce que j'ai entendu pointait dans la même direction. La force stupéfiante, l'habileté dans l'usage du harpon, le rhum et l'eau, la blague à tabac en peau de phoque avec le tabac grossier, tout cela pointait vers un marin, et quelqu'un qui avait été baleinier. J'étais convaincu que les initiales "P.C." sur la blague étaient une coïncidence, et non celles de Peter Carey, puisqu'il fumait rarement et qu'aucune pipe n'a été trouvée dans sa cabine. Vous vous souvenez que j'ai demandé si du whisky et du brandy se trouvaient dans la cabine. Vous avez dit que oui. Combien de civils boiraient du rhum alors qu'ils pourraient avoir ces autres spiritueux ? Oui, j'étais certain que c'était un marin. »
« Et comment l'avez-vous trouvé ? »
« Mon cher monsieur, le problème était devenu très simple. Si c'était un marin, cela ne pouvait être qu'un marin qui avait été avec lui sur le SEA UNICORN. Pour autant que j'aie pu l'apprendre, il n'avait navigué sur aucun autre navire. J'ai passé trois jours à télégraphier à Dundee, et au bout de ce temps, j'avais vérifié les noms de l'équipage du SEA UNICORN en 1883. Quand j'ai trouvé Patrick Cairns parmi les harponneurs, mes recherches touchaient à leur fin. J'ai supposé que l'homme était probablement à Londres et qu'il désirerait quitter le pays pour un temps. J'ai donc passé quelques jours dans l'East-end, j'ai inventé une expédition arctique, j'ai proposé des conditions alléchantes pour les harponneurs qui voudraient servir sous les ordres du capitaine Basil... et voici le résultat ! »
« Merveilleux ! » s'écria Hopkins. « Merveilleux ! »
« Vous devez obtenir la libération du jeune Neligan dès que possible », dit Holmes. « J'avoue que je pense que vous lui devez quelques excuses. La boîte en fer blanc doit lui être restituée, mais, bien sûr, les titres que Peter Carey a vendus sont perdus à jamais. Voilà le fiacre, Hopkins, vous pouvez emmener votre homme. Si vous avez besoin de moi pour le procès, mon adresse et celle de Watson seront quelque part en Norvège... je vous enverrai les détails plus tard. »
Il y a des années que les incidents dont je parle ont eu lieu, et pourtant, c’est avec hésitation que j’y fais allusion. Pendant longtemps, même avec la plus grande discrétion et la plus grande réserve, il aurait été impossible de rendre ces faits publics ; mais aujourd’hui, le principal protagoniste est hors de portée de la justice humaine, et avec les suppressions qui s’imposent, l’histoire peut être racontée de telle manière qu’elle ne nuise à personne. Elle relate une expérience absolument unique dans la carrière de Sherlock Holmes tout comme dans la mienne. Le lecteur m’excusera si je dissimule la date ou tout autre détail par lequel il pourrait retracer l’événement réel.
Nous étions sortis pour l’une de nos promenades du soir, Holmes et moi, et étions rentrés vers six heures par une froide soirée d’hiver givrée. Alors que Holmes allumait la lampe, la lumière tomba sur une carte posée sur la table. Il y jeta un coup d’œil, puis, avec une exclamation de dégoût, la jeta sur le sol. Je la ramassai et lus :
CHARLES AUGUSTUS MILVERTON, APPLEDORE TOWERS, AGENT. HAMPSTEAD.
« Qui est-ce ? » demandai-je.
« L’homme le plus abject de Londres », répondit Holmes, alors qu’il s’asseyait et étendait ses jambes devant le feu. « Y a-t-il quelque chose au dos de la carte ? »
Je la retournai.
« Passera à 6h30--C.A.M. », lus-je.
« Hum ! Il ne devrait pas tarder. Ressentez-vous cette sensation de rampement, de recul, Watson, lorsque vous vous tenez devant les serpents au zoo et que vous voyez ces créatures visqueuses, glissantes, venimeuses, avec leurs yeux mortels et leurs méchantes faces aplaties ? Eh bien, c’est ainsi que Milverton m’impressionne. J’ai eu affaire à cinquante meurtriers dans ma carrière, mais le pire d’entre eux ne m’a jamais inspiré la répulsion que j’éprouve pour cet individu. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de traiter avec lui ; en fait, il est ici à mon invitation. »
« Mais qui est-il ? »
« Je vais vous le dire, Watson. C’est le roi de tous les maîtres chanteurs. Que le ciel vienne en aide à l’homme, et plus encore à la femme, dont le secret et la réputation tombent entre les mains de Milverton. Avec un visage souriant et un cœur de marbre, il pressera, pressera encore, jusqu’à ce qu’il les ait drainés jusqu’à la dernière goutte. Le bougre est un génie dans son genre, et il aurait fait carrière dans un métier plus honorable. Sa méthode est la suivante : il fait savoir qu’il est prêt à payer des sommes très élevées pour des lettres qui compromettent des personnes riches ou haut placées. Il reçoit ces marchandises non seulement de valets ou de femmes de chambre traîtres, mais fréquemment de gredins bien mis qui ont gagné la confiance et l’affection de femmes confiantes. Il ne traite pas avec parcimonie. Il se trouve que je sais qu’il a payé sept cents livres à un valet de pied pour un mot de deux lignes, et qu’il en a résulté la ruine d’une famille noble. Tout ce qui est sur le marché va à Milverton, et ils sont des centaines dans cette grande ville à blêmir à la mention de son nom. Personne ne sait où son étreinte peut tomber, car il est bien trop riche et bien trop rusé pour travailler au jour le jour. Il gardera une carte en réserve pendant des années afin de l’abattre au moment où la mise vaut le mieux la peine d’être gagnée. J’ai dit qu’il était l’homme le plus abject de Londres, et je vous demanderais comment on pourrait comparer le voyou qui, dans un accès de colère, assomme son compagnon, avec cet homme, qui, méthodiquement et à loisir, torture l’âme et épuise les nerfs afin d’ajouter à ses bourses déjà bien pleines ? »
J’avais rarement entendu mon ami parler avec une telle intensité de sentiment.
« Mais sûrement », dis-je, « le type doit être à la merci de la loi ? »
« Techniquement, sans aucun doute, mais en pratique, non. À quoi servirait-il à une femme, par exemple, de le faire condamner à quelques mois de prison si sa propre ruine devait immédiatement suivre ? Ses victimes n’osent pas riposter. S’il avait fait chanter une personne innocente, alors, en effet, nous l’aurions ; mais il est aussi rusé que le Malin. Non, non ; nous devons trouver d’autres moyens de le combattre. »
« Et pourquoi est-il ici ? »
« Parce qu’une cliente illustre a placé son pitoyable dossier entre mes mains. Il s’agit de Lady Eva Brackwell, la plus belle débutante de la saison dernière. Elle doit se marier dans quinze jours avec le comte de Dovercourt. Ce démon possède plusieurs lettres imprudentes... imprudentes, Watson, rien de pire... qui ont été écrites à un jeune écuyer sans le sou à la campagne. Elles suffiraient à rompre le mariage. Milverton enverra les lettres au comte à moins qu’une grosse somme d’argent ne lui soit versée. J’ai été chargé de le rencontrer, et... d’obtenir les meilleures conditions possibles. »
À cet instant, il y eut un fracas et un cliquetis dans la rue en contrebas. En regardant en bas, je vis une voiture majestueuse attelée de deux chevaux, les lampes brillantes reflétant leur éclat sur les croupes luisantes des nobles alezans. Un valet ouvrit la porte, et un homme petit et trapu, vêtu d’un manteau d’astrakan hirsute, en descendit. Une minute plus tard, il était dans la pièce.
Charles Augustus Milverton était un homme de cinquante ans, doté d’une large tête intellectuelle, d’un visage rond, potelé et glabre, d’un sourire figé perpétuel, et de deux yeux gris perçants, qui brillaient vivement derrière de larges lunettes à monture d’or. Il y avait quelque chose de la bienveillance de M. Pickwick dans son apparence, gâché seulement par l’insincérité de ce sourire fixe et par l’éclat dur de ces yeux agités et pénétrants. Sa voix était aussi douce et suave que son visage, alors qu’il s’avançait avec une petite main potelée tendue, murmurant ses regrets de nous avoir manqués lors de sa première visite. Holmes ignora la main tendue et le regarda avec un visage de granit. Le sourire de Milverton s’élargit ; il haussa les épaules, retira son pardessus, le plia avec une grande délibération sur le dossier d’une chaise, puis s’assit.
« Ce monsieur ? » dit-il, d’un geste en ma direction. « Est-ce discret ? Est-ce approprié ? »
« Le Dr Watson est mon ami et associé. »
« Très bien, M. Holmes. Ce n’est que dans l’intérêt de votre cliente que je protestais. L’affaire est si délicate... »
« Le Dr Watson en a déjà entendu parler. »
« Alors nous pouvons passer aux affaires. Vous dites que vous agissez pour Lady Eva. Vous a-t-elle donné le pouvoir d’accepter mes conditions ? »
« Quelles sont vos conditions ? »
« Sept mille livres. »
« Et l’alternative ? »
« Mon cher monsieur, il m’est pénible d’en discuter ; mais si l’argent n’est pas payé le 14, il n’y aura certainement pas de mariage le 18. » Son sourire insupportable était plus suffisant que jamais.
Holmes réfléchit un instant.
« Vous me semblez », dit-il enfin, « prendre les choses trop pour acquises. Je connais, bien entendu, le contenu de ces lettres. Ma cliente fera certainement ce que je lui conseille. Je lui conseillerai de raconter toute l’histoire à son futur mari et de s’en remettre à sa générosité. »
Milverton gloussa.
« Vous ne connaissez manifestement pas le comte », dit-il.
À l’air décontenancé sur le visage de Holmes, je vis clairement que si.
« Quel mal y a-t-il dans ces lettres ? » demanda-t-il.
« Elles sont vives... très vives », répondit Milverton. « La dame était une correspondante charmante. Mais je peux vous assurer que le comte de Dovercourt ne saurait les apprécier. Cependant, puisque vous pensez autrement, laissons cela là. C’est purement une affaire de commerce. Si vous pensez qu’il est dans le meilleur intérêt de votre cliente que ces lettres soient placées entre les mains du comte, alors vous seriez vraiment stupide de payer une telle somme d’argent pour les récupérer. » Il se leva et saisit son manteau d’astrakan.
Holmes était gris de colère et de mortification.
« Attendez un peu », dit-il. « Vous allez trop vite. Nous ferions certainement tous les efforts possibles pour éviter un scandale dans une affaire aussi délicate. »
Milverton se laissa retomber sur sa chaise.
« J’étais sûr que vous verriez les choses sous cet angle », ronronna-t-il.
« En même temps », poursuivit Holmes, « Lady Eva n’est pas une femme riche. Je vous assure que deux mille livres seraient un poids pour ses ressources, et que la somme que vous nommez est totalement hors de sa portée. Je vous prie, par conséquent, de modérer vos exigences, et de rendre les lettres au prix que j’indique, qui est, je vous l’assure, le plus élevé que vous puissiez obtenir. »
Le sourire de Milverton s’élargit et ses yeux pétillèrent d’humour.
« Je suis conscient que ce que vous dites est vrai au sujet des ressources de la dame », dit-il. « En même temps, vous devez admettre que l’occasion du mariage d’une dame est un moment très approprié pour que ses amis et parents fassent quelques petits efforts en sa faveur. Ils peuvent hésiter quant à un cadeau de mariage acceptable. Laissez-moi leur assurer que ce petit paquet de lettres apporterait plus de joie que tous les candélabres et beurriers de Londres. »
« C’est impossible », dit-il.
« Mon Dieu, mon Dieu, quelle malchance ! » s’écria Milverton, en sortant un carnet volumineux. « Je ne peux m’empêcher de penser que les dames sont malavisées de ne pas faire un effort. Regardez ceci ! » Il brandit un petit mot avec des armoiries sur l’enveloppe. « Cela appartient à... eh bien, peut-être est-il peu équitable de dire le nom avant demain matin. Mais à ce moment-là, il sera entre les mains du mari de la dame. Et tout cela parce qu’elle ne trouvera pas une misérable somme qu’elle pourrait obtenir en transformant ses diamants en verre. C’est tellement dommage. Maintenant, vous vous souvenez de la fin soudaine des fiançailles entre l’honorable Miss Miles et le colonel Dorking ? Deux jours seulement avant le mariage, il y avait un encart dans le MORNING POST pour dire que tout était annulé. Et pourquoi ? C’est presque incroyable, mais l’absurde somme de douze cents livres aurait réglé toute la question. N’est-ce pas pitoyable ? Et ici, je vous trouve, vous, un homme sensé, à marchander les conditions alors que l’avenir et l’honneur de votre cliente sont en jeu. Vous me surprenez, M. Holmes. »
« Ce que je dis est vrai », répondit Holmes. « L’argent ne peut être trouvé. N’est-il pas préférable pour vous de prendre la somme substantielle que je vous propose plutôt que de ruiner la carrière de cette femme, ce qui ne peut vous profiter en rien ? »
« Là, vous faites erreur, M. Holmes. Une exposition me profiterait indirectement dans une mesure considérable. J’ai huit ou dix cas similaires en maturation. S’il était diffusé parmi eux que j’avais fait un exemple sévère de Lady Eva, je les trouverais tous beaucoup plus enclins à la raison. Vous voyez mon point de vue ? »
Holmes bondit de sa chaise.
« Passez derrière lui, Watson ! Ne le laissez pas sortir ! Maintenant, monsieur, voyons le contenu de ce carnet. »
Milverton avait glissé aussi vite qu’un rat sur le côté de la pièce, et se tenait le dos contre le mur.
« M. Holmes, M. Holmes », dit-il, en retournant le devant de son manteau et en exhibant la crosse d’un gros revolver qui dépassait de la poche intérieure. « Je m’attendais à ce que vous fassiez quelque chose d’original. Cela a été fait si souvent, et quel bien en est-il jamais ressorti ? Je vous assure que je suis armé jusqu’aux dents, et que je suis parfaitement préparé à utiliser mes armes, sachant que la loi me soutiendra. De plus, votre supposition selon laquelle j’apporterais les lettres ici dans un carnet est entièrement erronée. Je ne ferais rien d’aussi stupide. Et maintenant, messieurs, j’ai une ou deux petites entrevues ce soir, et c’est une longue route jusqu’à Hampstead. » Il fit un pas en avant, prit son manteau, posa la main sur son revolver et se tourna vers la porte. Je saisis une chaise, mais Holmes secoua la tête et je la reposai. Avec une révérence, un sourire et une lueur dans les yeux, Milverton fut sorti de la pièce, et quelques instants après, nous entendîmes le claquement de la portière de la voiture et le cliquetis des roues alors qu’il s’éloignait.
Holmes resta immobile près du feu, les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon, le menton enfoncé sur sa poitrine, les yeux fixés sur les braises rougeoyantes. Pendant une demi-heure, il resta silencieux et immobile. Puis, avec le geste d’un homme qui a pris sa décision, il se leva d’un bond et passa dans sa chambre. Un peu plus tard, un jeune ouvrier à l’allure dégingandée, avec une barbiche et une démarche fanfaronne, alluma sa pipe en terre à la lampe avant de descendre dans la rue. « Je reviendrai un peu plus tard, Watson », dit-il, et il disparut dans la nuit. Je compris qu’il avait ouvert sa campagne contre Charles Augustus Milverton ; mais j’étais loin d’imaginer la forme étrange que cette campagne était destinée à prendre.
Pendant quelques jours, Holmes alla et vint à toute heure dans cette tenue, mais hormis une remarque selon laquelle son temps était passé à Hampstead, et qu’il n’était pas gaspillé, je ne savais rien de ce qu’il faisait. Finalement, cependant, par une soirée sauvage et tempétueuse, où le vent hurlait et battait contre les fenêtres, il revint de sa dernière expédition, et après avoir retiré son déguisement, il s’assit devant le feu et rit de bon cœur dans sa façon intérieure et silencieuse.
« Vous ne me qualifieriez pas d’homme à marier, Watson ? »
« Non, en vérité ! »
« Vous serez intéressé d’apprendre que je suis fiancé. »
« Mon cher ami ! Je féli... »
« À la femme de chambre de Milverton. »
« Grand Dieu, Holmes ! »
« Je voulais des informations, Watson. »
« Vous êtes sûrement allé trop loin ? »
« C’était une étape des plus nécessaires. Je suis plombier avec une affaire prospère, du nom d’Escott. Je suis sorti avec elle chaque soir, et j’ai discuté avec elle. Grand Dieu, ces discussions ! Cependant, j’ai obtenu tout ce que je voulais. Je connais la maison de Milverton comme je connais la paume de ma main. »
« Mais la jeune fille, Holmes ? »
Il haussa les épaules.
« Vous ne pouvez pas l’en empêcher, mon cher Watson. Vous devez jouer vos cartes du mieux que vous pouvez lorsque de tels enjeux sont sur la table. Cependant, je me réjouis de dire que j’ai un rival honni qui m’évincera certainement dès que j’aurai le dos tourné. Quelle nuit splendide ! »
« Vous aimez ce temps ? »
« Il convient à mon dessein. Watson, j’ai l’intention de cambrioler la maison de Milverton ce soir. »
J’eus un souffle coupé, et ma peau se glaça à ces mots, qui furent prononcés lentement sur un ton de résolution concentrée. Comme un éclair dans la nuit révèle en un instant chaque détail d’un vaste paysage, ainsi, en un coup d’œil, je semblai voir chaque résultat possible d’une telle action : la détection, la capture, une carrière honorée se terminant par un échec irréparable et la disgrâce, mon ami lui-même gisant à la merci de l’odieux Milverton.
« Pour l’amour du ciel, Holmes, réfléchissez à ce que vous faites », m’écriai-je.
« Mon cher ami, j’y ai mûrement réfléchi. Je ne suis jamais précipité dans mes actions, et je n’adopterais pas un cours aussi énergique et, en fait, aussi dangereux si tout autre était possible. Regardons les choses clairement et équitablement. Je suppose que vous admettrez que l’action est moralement justifiable, bien que techniquement criminelle. Cambrioler sa maison n’est rien de plus que de prendre de force son carnet : une action dans laquelle vous étiez prêt à m’aider. »
Je retournai l’idée dans mon esprit.
« Oui », dis-je ; « c’est moralement justifiable tant que notre objectif est de ne prendre aucun article autre que ceux qui sont utilisés à des fins illégales. »
« Exactement. Puisque c’est moralement justifiable, je n’ai qu’à considérer la question du risque personnel. Sûrement un gentleman ne devrait pas accorder beaucoup d’importance à cela lorsqu’une dame a désespérément besoin de son aide ? »
« Vous serez dans une telle position délicate. »
« Eh bien, cela fait partie du risque. Il n’y a pas d’autre moyen possible de récupérer ces lettres. La malheureuse dame n’a pas l’argent, et il n’y a aucun des siens à qui elle puisse se confier. Demain est le dernier jour de grâce, et à moins que nous puissions obtenir les lettres ce soir, ce scélérat tiendra parole et causera sa ruine. Je dois, par conséquent, abandonner ma cliente à son sort ou je dois jouer cette dernière carte. Entre nous, Watson, c’est un duel sportif entre ce type Milverton et moi. Il a eu, comme vous l’avez vu, le meilleur des premiers échanges ; mais mon respect de soi et ma réputation exigent que je me batte jusqu’au bout. »
« Eh bien, cela ne me plaît pas ; mais je suppose qu’il le faut », dis-je. « Quand partons-nous ? »
« Vous ne venez pas. »
« Alors vous n’y allez pas », dis-je. « Je vous donne ma parole d’honneur, et je ne l’ai jamais rompue de ma vie, que je prendrai un fiacre directement pour le poste de police et que je vous dénoncerai à moins que vous ne me laissiez partager cette aventure avec vous. »
« Vous ne pouvez pas m’aider. »
« Comment le savez-vous ? Vous ne pouvez pas dire ce qui peut arriver. Quoi qu’il en soit, ma résolution est prise. D’autres personnes en plus de vous ont du respect de soi et même une réputation. »
Holmes avait l’air contrarié, mais son front s’éclaircit, et il me frappa sur l’épaule.
« Eh bien, eh bien, mon cher ami, qu’il en soit ainsi. Nous partageons la même chambre depuis quelques années, et il serait amusant que nous finissions par partager la même cellule. Vous savez, Watson, je ne me gêne pas pour vous avouer que j’ai toujours eu l’idée que j’aurais fait un criminel hautement efficace. C’est la chance de ma vie dans cette direction. Regardez ici ! » Il sortit un petit étui en cuir soigné d’un tiroir, et en l’ouvrant, il exhiba un certain nombre d’instruments brillants. « Voici un kit de cambriolage de première classe et à jour, avec pied-de-biche nickelé, coupe-verre à pointe de diamant, clés adaptables, et chaque amélioration moderne que la marche de la civilisation exige. Voici aussi ma lanterne sourde. Tout est en ordre. Avez-vous une paire de chaussures silencieuses ? »
« J’ai des chaussures de tennis à semelles de caoutchouc. »
« Excellent. Et un masque ? »
« Je peux en fabriquer une paire en soie noire. »
« Je vois que vous avez un penchant naturel prononcé pour ce genre de chose. Très bien ; faites les masques. Nous prendrons un souper froid avant de partir. Il est maintenant neuf heures et demie. À onze heures, nous irons en voiture jusqu’à Church Row. Il y a un quart d’heure de marche de là à Appledore Towers. Nous serons au travail avant minuit. Milverton est un gros dormeur et se retire ponctuellement à dix heures et demie. Avec un peu de chance, nous devrions être de retour ici vers deux heures, avec les lettres de Lady Eva dans ma poche. »
Holmes et moi enfilâmes nos habits de soirée, afin de paraître être deux spectateurs de théâtre rentrant chez eux. Dans Oxford Street, nous prîmes un fiacre et nous rendîmes à une adresse à Hampstead. Ici, nous payâmes notre cab, et avec nos pardessus boutonnés, car il faisait un froid glacial et le vent semblait nous traverser, nous marchâmes le long du bord de la lande.
« C’est une affaire qui demande un traitement délicat », dit Holmes. « Ces documents sont contenus dans un coffre-fort dans le bureau de l’individu, et le bureau est l’antichambre de sa chambre à coucher. D’un autre côté, comme tous ces petits hommes trapus qui vivent bien, c’est un gros dormeur. Agatha, c’est ma fiancée, dit que c’est une plaisanterie dans le personnel de maison qu’il est impossible de réveiller le maître. Il a un secrétaire qui est dévoué à ses intérêts et qui ne bouge jamais du bureau de toute la journée. C’est pourquoi nous y allons de nuit. Ensuite, il a un chien féroce qui rôde dans le jardin. J’ai rencontré Agatha tard les deux derniers soirs, et elle enferme la brute pour me laisser le champ libre. C’est la maison, celle-ci, la grande, dans son propre domaine. Par le portail, maintenant à droite parmi les lauriers. Nous pourrions mettre nos masques ici, je pense. Vous voyez, il n’y a pas une lueur de lumière dans aucune des fenêtres, et tout fonctionne à merveille. »
Avec nos couvre-visages en soie noire, qui faisaient de nous deux des personnages parmi les plus truculents de Londres, nous nous glissâmes vers la maison silencieuse et sombre. Une sorte de véranda carrelée s’étendait le long d’un côté, bordée par plusieurs fenêtres et deux portes.
« C’est sa chambre », chuchota Holmes. « Cette porte ouvre directement sur le bureau. Cela nous conviendrait mieux, mais elle est verrouillée à clé et au pêne, et nous ferions trop de bruit en entrant. Venez par ici. Il y a une serre qui donne sur le salon. »
L'endroit était verrouillé, mais Holmes retira un cercle de verre et tourna la clé de l'intérieur. Un instant plus tard, il avait refermé la porte derrière nous, et nous étions devenus des criminels aux yeux de la loi. L'air épais et chaud de la serre et le parfum riche et capiteux des plantes exotiques nous prirent à la gorge. Il me saisit la main dans l'obscurité et me guida rapidement devant des rangées d'arbustes qui nous frôlaient le visage. Holmes possédait des facultés remarquables, soigneusement cultivées, pour voir dans le noir. Tout en tenant ma main dans la sienne, il ouvrit une porte, et je compris vaguement que nous étions entrés dans une grande pièce où l'on avait fumé le cigare peu de temps auparavant. Il tâtonna parmi les meubles, ouvrit une autre porte et la referma derrière nous. En tendant la main, je sentis plusieurs manteaux suspendus au mur et je compris que j'étais dans un passage. Nous le parcourûmes, et Holmes ouvrit très doucement une porte sur le côté droit. Quelque chose se précipita vers nous et mon cœur bondit dans ma gorge, mais j'aurais pu rire en réalisant qu'il s'agissait du chat. Un feu brûlait dans cette nouvelle pièce, et l'air était à nouveau lourd de fumée de tabac. Holmes entra sur la pointe des pieds, attendit que je le suive, puis referma très doucement la porte. Nous étions dans le bureau de Milverton, et une portière sur le côté opposé révélait l'entrée de sa chambre.
C'était un bon feu, et la pièce en était illuminée. Près de la porte, je vis la lueur d'un interrupteur électrique, mais il était inutile, et même imprudent, de l'allumer. D'un côté de la cheminée se trouvait un lourd rideau qui recouvrait la fenêtre en baie que nous avions vue de l'extérieur. De l'autre côté se trouvait la porte qui communiquait avec la véranda. Un bureau se dressait au centre, avec un fauteuil pivotant en cuir rouge brillant. En face se trouvait une grande bibliothèque, surmontée d'un buste en marbre d'Athéna. Dans le coin, entre la bibliothèque et le mur, se tenait un haut coffre-fort vert, dont les boutons en laiton poli reflétaient les éclats du feu. Holmes se glissa jusqu'à lui et l'examina. Puis il rampa jusqu'à la porte de la chambre et resta debout, la tête penchée, écoutant attentivement. Aucun son ne venait de l'intérieur. Pendant ce temps, l'idée m'était venue qu'il serait sage d'assurer notre retraite par la porte extérieure, alors je l'examinai. À ma stupéfaction, elle n'était ni verrouillée ni fermée au pêne ! Je touchai le bras de Holmes, et il tourna son visage masqué dans cette direction. Je le vis sursauter, et il était manifestement aussi surpris que moi.
« Ça ne me plaît pas », chuchota-t-il, en collant ses lèvres tout près de mon oreille. « Je n'arrive pas à comprendre. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas de temps à perdre. »
« Puis-je faire quelque chose ? »
« Oui ; restez près de la porte. Si vous entendez quelqu'un arriver, verrouillez-la de l'intérieur, et nous pourrons nous échapper comme nous sommes venus. S'ils arrivent par l'autre côté, nous pourrons passer par la porte si notre travail est terminé, ou nous cacher derrière ces rideaux de fenêtre si ce n'est pas le cas. Comprenez-vous ? »
J'acquiesçai et restai près de la porte. Mon premier sentiment de peur s'était dissipé, et j'éprouvais maintenant une excitation plus vive que tout ce que j'avais connu lorsque nous étions les défenseurs de la loi plutôt que ses contempteurs. Le noble objectif de notre mission, la conscience qu'elle était désintéressée et chevaleresque, le caractère ignoble de notre adversaire, tout cela ajoutait à l'intérêt sportif de l'aventure. Loin de me sentir coupable, je me réjouissais et exultais devant nos dangers. Avec une lueur d'admiration, je regardai Holmes déballer sa trousse à outils et choisir son instrument avec le calme et la précision scientifique d'un chirurgien effectuant une opération délicate. Je savais que l'ouverture des coffres était l'un de ses passe-temps favoris, et je comprenais la joie que lui procurait d'être confronté à ce monstre vert et or, le dragon qui tenait dans ses mâchoires la réputation de maintes dames de la haute société. Retroussant les manches de sa veste de soirée — il avait déposé son pardessus sur une chaise — Holmes disposa deux forets, un pied-de-biche et plusieurs passe-partout. Je me tenais à la porte centrale, le regard tourné vers chacune des autres, prêt à toute éventualité ; bien que, à vrai dire, mes projets fussent quelque peu vagues quant à ce que je devrais faire si nous étions interrompus. Pendant une demi-heure, Holmes travailla avec une énergie concentrée, déposant un outil, en ramassant un autre, manipulant chacun avec la force et la délicatesse d'un mécanicien expérimenté. Finalement, j'entendis un déclic, la large porte verte pivota et, à l'intérieur, j'eus un aperçu d'un certain nombre de paquets de papier, chacun ficelé, scellé et étiqueté. Holmes en ramassa un, mais il était difficile de lire à la lueur vacillante du feu, et il sortit sa petite lanterne sourde, car il était trop dangereux, avec Milverton dans la pièce voisine, d'allumer la lumière électrique. Soudain, je le vis s'arrêter, écouter attentivement, et en un instant, il eut rabattu la porte du coffre, ramassé sa veste, fourré ses outils dans les poches et s'était élancé derrière le rideau de la fenêtre, me faisant signe d'en faire autant.
Ce n'est que lorsque je l'eus rejoint là-bas que j'entendis ce qui avait alarmé ses sens plus aiguisés. Il y avait un bruit quelque part dans la maison. Une porte claqua au loin. Puis un murmure confus et sourd se décomposa en le martèlement mesuré de pas lourds qui approchaient rapidement. Ils étaient dans le passage à l'extérieur de la pièce. Ils s'arrêtèrent devant la porte. La porte s'ouvrit. Il y eut un déclic sec lorsque la lumière électrique fut allumée. La porte se referma une fois de plus, et l'odeur âcre d'un cigare puissant parvint à nos narines. Puis les pas continuèrent, faisant les cent pas à quelques mètres de nous. Finalement, une chaise grinça, et les pas cessèrent. Puis une clé tourna dans une serrure et j'entendis le froissement de papiers.
Jusque-là, je n'avais pas osé regarder, mais maintenant, j'écartai doucement la fente entre les rideaux devant moi et jetai un coup d'œil. À la pression de l'épaule de Holmes contre la mienne, je savais qu'il partageait mes observations. Juste devant nous, et presque à notre portée, se trouvait le dos large et arrondi de Milverton. Il était évident que nous avions totalement mal calculé ses mouvements, qu'il n'était jamais allé dans sa chambre, mais qu'il était resté assis dans un fumoir ou une salle de billard dans l'aile la plus éloignée de la maison, dont nous n'avions pas vu les fenêtres. Sa tête large et grisonnante, avec sa plaque chauve brillante, occupait le premier plan de notre vision. Il était très incliné dans le fauteuil en cuir rouge, les jambes allongées, un long cigare noir dépassant en biais de sa bouche. Il portait une veste de smoking semi-militaire, couleur lie-de-vin, avec un col en velours noir. Dans sa main, il tenait un long document juridique qu'il lisait d'un air indolent, crachant des ronds de fumée de tabac de ses lèvres tout en le faisant. Rien dans son maintien calme et son attitude confortable ne laissait présager un départ rapide.
Je sentis la main de Holmes se glisser dans la mienne et me donner une poignée rassurante, comme pour dire que la situation était sous son contrôle et qu'il était serein. Je n'étais pas sûr qu'il eût vu ce qui était bien trop évident depuis ma position, à savoir que la porte du coffre était imparfaitement fermée et que Milverton pouvait l'observer à tout moment. Dans mon esprit, j'avais décidé que si j'étais certain, à la rigidité de son regard, qu'il l'avait remarquée, je bondirais immédiatement, jetterais mon pardessus sur sa tête, le ligoterais et laisserais le reste à Holmes. Mais Milverton ne leva jamais les yeux. Il s'intéressait langoureusement aux papiers qu'il tenait, et page après page était tournée tandis qu'il suivait l'argumentation de l'avocat. Au moins, pensai-je, lorsqu'il aura terminé le document et le cigare, il ira dans sa chambre ; mais avant qu'il n'ait atteint la fin de l'un ou de l'autre, il y eut un développement remarquable qui orienta nos pensées dans une tout autre direction.
À plusieurs reprises, j'avais observé que Milverton regardait sa montre, et une fois, il s'était levé puis rassis avec un geste d'impatience. L'idée, cependant, qu'il puisse avoir un rendez-vous à une heure aussi étrange ne m'était jamais venue à l'esprit jusqu'à ce qu'un léger son parvienne à mes oreilles depuis la véranda extérieure. Milverton lâcha ses papiers et resta raide sur sa chaise. Le son se répéta, puis il y eut un léger coup à la porte. Milverton se leva et l'ouvrit.
« Eh bien », dit-il brusquement, « vous avez près d'une demi-heure de retard. »
C'était donc là l'explication de la porte déverrouillée et de la veille nocturne de Milverton. Il y eut le léger froissement de la robe d'une femme. J'avais refermé la fente entre les rideaux lorsque le visage de Milverton s'était tourné dans notre direction, mais maintenant je pris le risque d'ouvrir très prudemment une fois de plus. Il avait repris sa place, le cigare dépassant toujours d'un angle insolent au coin de sa bouche. Devant lui, sous l'éclat de la lumière électrique, se tenait une femme grande, mince et brune, un voile sur le visage, une mantille ramenée autour du menton. Son souffle était court et rapide, et chaque parcelle de sa silhouette souple tremblait sous le coup d'une vive émotion.
« Eh bien », dit Milverton, « vous m'avez fait perdre une bonne nuit de sommeil, ma chère. J'espère que vous en valez la peine. Vous ne pouviez pas venir à un autre moment, hein ? »
La femme secoua la tête.
« Eh bien, si vous ne pouviez pas, vous ne pouviez pas. Si la comtesse est une maîtresse dure, vous avez maintenant l'occasion de régler vos comptes avec elle. Bénie soit la jeune fille, pourquoi tremblez-vous ainsi ? C'est ça ! Reprenez-vous ! Maintenant, passons aux choses sérieuses. » Il sortit une note du tiroir de son bureau. « Vous dites que vous avez cinq lettres qui compromettent la comtesse d'Albert. Vous voulez les vendre. Je veux les acheter. Jusque-là, tout va bien. Il ne reste qu'à fixer un prix. Je voudrais inspecter les lettres, bien sûr. Si ce sont vraiment de bons spécimens... Grand Dieu, est-ce vous ? »
Sans un mot, la femme avait soulevé son voile et laissé tomber la mantille de son menton. C'était un visage sombre, beau et aux traits nets qui faisait face à Milverton, un visage avec un nez busqué, des sourcils noirs et forts ombrageant des yeux durs et étincelants, et une bouche droite aux lèvres fines figée dans un sourire dangereux.
« C'est moi », dit-elle ; « la femme dont vous avez brisé la vie. »
Milverton rit, mais la peur vibrait dans sa voix. « Vous étiez si obstinée », dit-il. « Pourquoi m'avez-vous poussé à de telles extrémités ? Je vous assure que je ne ferais pas de mal à une mouche de mon propre chef, mais chaque homme a son métier, et que pouvais-je faire ? J'ai fixé un prix largement à votre portée. Vous n'avez pas voulu payer. »
« Alors vous avez envoyé les lettres à mon mari, et lui — le plus noble gentleman qui ait jamais vécu, un homme dont je n'ai jamais été digne de lacer les bottes — il a brisé son fier cœur et est mort. Vous vous souvenez de cette dernière nuit où je suis venue par cette porte, je vous ai supplié et prié d'avoir pitié, et vous avez ri à mon visage comme vous essayez de rire maintenant, sauf que votre cœur de lâche ne peut empêcher vos lèvres de tressaillir ? Oui, vous n'auriez jamais pensé me revoir ici, mais c'est cette nuit-là qui m'a appris comment je pourrais vous affronter face à face, et seule. Eh bien, Charles Milverton, qu'avez-vous à dire ? »
« N'imaginez pas que vous pouvez m'intimider », dit-il en se levant. « Je n'ai qu'à hausser la voix pour appeler mes domestiques et vous faire arrêter. Mais je tiendrai compte de votre colère naturelle. Quittez la pièce immédiatement comme vous êtes venue, et je n'en dirai pas plus. »
La femme se tenait la main enfouie dans son corsage, avec le même sourire mortel sur ses lèvres fines.
« Vous ne briserez plus d'autres vies comme vous avez brisé la mienne. Vous ne tordrez plus d'autres cœurs comme vous avez tordu le mien. Je vais débarrasser le monde d'une chose venimeuse. Prends ça, espèce de chien, et ça ! — et ça ! — et ça ! »
Elle avait sorti un petit revolver étincelant et avait vidé barillet après barillet dans le corps de Milverton, le canon à moins de soixante centimètres de sa poitrine. Il se recroquevilla puis tomba en avant sur la table, toussant furieusement et griffant parmi les papiers. Puis il chancela jusqu'à se relever, reçut une autre balle et s'effondra sur le sol. « Vous m'avez achevé », cria-t-il, avant de rester immobile. La femme le regarda attentivement et écrasa son talon sur son visage tourné vers le haut. Elle regarda à nouveau, mais il n'y eut ni son ni mouvement. J'entendis un froissement sec, l'air de la nuit s'engouffra dans la pièce surchauffée, et la vengeresse avait disparu.
Aucune intervention de notre part n'aurait pu sauver l'homme de son destin ; mais tandis que la femme déversait balle après balle dans le corps convulsé de Milverton, j'allais bondir, quand je sentis la poigne froide et forte de Holmes sur mon poignet. Je compris tout l'argument de cette prise ferme et restrictive — que ce n'était pas notre affaire ; que la justice avait rattrapé un scélérat ; que nous avions nos propres devoirs et nos propres objectifs qu'il ne fallait pas perdre de vue. Mais à peine la femme s'était-elle précipitée hors de la pièce que Holmes, à pas rapides et silencieux, fut à l'autre porte. Il tourna la clé dans la serrure. Au même instant, nous entendîmes des voix dans la maison et le bruit de pieds pressés. Les coups de feu avaient réveillé les occupants. Avec un calme parfait, Holmes se glissa jusqu'au coffre, remplit ses deux bras de liasses de lettres et les versa toutes dans le feu. Il recommença encore et encore, jusqu'à ce que le coffre soit vide. Quelqu'un tourna la poignée et frappa à l'extérieur de la porte. Holmes regarda rapidement autour de lui. La lettre qui avait été le messager de mort pour Milverton gisait, toute tachée de son sang, sur la table. Holmes la lança parmi les papiers en flammes. Puis il retira la clé de la porte extérieure, passa après moi et la verrouilla de l'extérieur. « Par ici, Watson », dit-il ; « nous pouvons escalader le mur du jardin dans cette direction. »
Je n'aurais pas pu croire qu'une alerte puisse se répandre aussi rapidement. En regardant en arrière, l'immense maison n'était qu'un brasier de lumière. La porte d'entrée était ouverte, et des silhouettes se précipitaient dans l'allée. Tout le jardin était en effervescence, et un individu poussa un cri de chasse alors que nous sortions de la véranda et nous suivit de près. Holmes semblait connaître parfaitement le terrain, et il se fraya un chemin rapidement parmi une plantation de petits arbres, moi sur ses talons, et notre poursuivant le plus proche haletant derrière nous. C'était un mur de deux mètres qui barrait notre chemin, mais il bondit au sommet et passa de l'autre côté. Alors que je faisais de même, je sentis la main de l'homme derrière moi attraper ma cheville ; mais je me dégageai d'un coup de pied et grimpai par-dessus une bordure jonchée de débris de verre. Je tombai sur le visage dans des buissons ; mais Holmes me remit sur pied en un instant, et ensemble nous nous précipitâmes à travers l'immense étendue de Hampstead Heath. Nous avions couru trois kilomètres, je suppose, avant que Holmes ne s'arrête enfin et n'écoute attentivement. Tout était silence absolu derrière nous. Nous avions semé nos poursuivants et étions en sécurité.
Nous avions déjeuné et fumions notre pipe matinale, le lendemain de l'expérience remarquable que je viens de relater, lorsqu'on introduisit dans notre modeste salon M. Lestrade, de Scotland Yard, très solennel et impressionnant.
« Bonjour, Monsieur Holmes », dit-il ; « bonjour. Puis-je vous demander si vous êtes très occupé en ce moment ? »
« Pas trop occupé pour vous écouter. »
« Je pensais que, peut-être, si vous n'aviez rien de particulier en cours, vous pourriez vouloir nous aider dans une affaire des plus remarquables qui s'est produite la nuit dernière à Hampstead. »
« Ah bon ! » dit Holmes. « De quoi s'agissait-il ? »
« Un meurtre — un meurtre des plus dramatiques et remarquables. Je sais à quel point vous êtes féru de ces choses-là, et je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien vous rendre à Appledore Towers et nous faire profiter de vos conseils. Ce n'est pas un crime ordinaire. Nous surveillions ce M. Milverton depuis quelque temps, et, entre nous, c'était un sacré scélérat. Il est connu pour avoir détenu des papiers qu'il utilisait à des fins de chantage. Ces papiers ont tous été brûlés par les meurtriers. Aucun objet de valeur n'a été dérobé, car il est probable que les criminels étaient des hommes de bonne position, dont le seul but était d'empêcher un scandale social. »
« Criminels ! » dit Holmes. « Au pluriel ! »
« Oui, ils étaient deux. Ils ont été, autant dire, pris sur le fait. Nous avons leurs empreintes de pas, nous avons leur description ; il y a dix contre un que nous les retrouvions. Le premier était un peu trop actif, mais le second a été attrapé par le sous-jardinier et n'a pu s'échapper qu'après une lutte. C'était un homme de taille moyenne, solidement bâti — mâchoire carrée, cou épais, moustache, un masque sur les yeux. »
« C'est plutôt vague », dit Sherlock Holmes. « Tiens, cela pourrait être une description de Watson ! »
« C'est vrai », dit l'inspecteur avec beaucoup d'amusement. « Cela pourrait être une description de Watson. »
« Eh bien, je crains de ne pouvoir vous aider, Lestrade », dit Holmes. « Le fait est que je connaissais ce Milverton, que je le considérais comme l'un des hommes les plus dangereux de Londres, et que je pense qu'il existe certains crimes que la loi ne peut atteindre, et qui, par conséquent, justifient dans une certaine mesure la vengeance privée. Non, inutile de discuter. Ma décision est prise. Mes sympathies vont aux criminels plutôt qu'à la victime, et je ne m'occuperai pas de cette affaire. »
Holmes ne m'avait pas dit un mot au sujet de la tragédie dont nous avions été témoins, mais j'observai toute la matinée qu'il était d'une humeur fort pensive, et il me donna l'impression, par ses yeux vagues et son attitude distraite, d'un homme qui s'efforce de se remémorer quelque chose. Nous étions au milieu de notre déjeuner quand il bondit soudain sur ses pieds. « Parbleu, Watson ; j'ai trouvé ! » s'écria-t-il. « Prenez votre chapeau ! Venez avec moi ! » Il se précipita à toute vitesse le long de Baker Street puis d'Oxford Street, jusqu'à ce que nous eussions presque atteint Regent Circus. Ici, sur la gauche, se trouve une vitrine de magasin remplie de photographies des célébrités et des beautés du jour. Les yeux de Holmes se fixèrent sur l'une d'elles, et en suivant son regard, je vis l'image d'une dame royale et majestueuse en tenue de Cour, avec un haut diadème de diamants sur sa noble tête. Je regardai ce nez délicatement courbé, ces sourcils marqués, cette bouche droite et le petit menton volontaire en dessous. Puis je retins mon souffle en lisant le titre séculaire du grand noble et homme d'État dont elle avait été l'épouse. Mes yeux rencontrèrent ceux de Holmes, et il posa son doigt sur ses lèvres tandis que nous nous détournions de la vitrine.
« Eh bien, Monsieur Holmes, inutile de nier que j'AI quelque chose sur le cœur. Pourtant, c'est une affaire si absurde que j'ai hésité à vous en importuner. D'un autre côté, bien que ce soit trivial, c'est indubitablement étrange, et je sais que vous avez du goût pour tout ce qui sort de l'ordinaire. Mais, à mon avis, cela relève davantage du domaine du Dr Watson que du nôtre. »
« Une maladie ? » dis-je.
« Une folie, en tout cas. Et une folie étrange ! Vous n'imagineriez pas qu'il existe quelqu'un, à notre époque, vouant une telle haine à Napoléon Ier qu'il briserait toute image de lui qu'il pourrait voir. »
Holmes s'enfonça dans son fauteuil.
« Cela ne me regarde pas », dit-il.
« Exactement. C'est ce que j'ai dit. Mais alors, quand l'homme commet un cambriolage afin de briser des images qui ne lui appartiennent pas, cela sort du ressort du médecin pour passer à celui du policier. »
Holmes se redressa.
« Un cambriolage ! Voilà qui est plus intéressant. Laissez-moi entendre les détails. »
Lestrade sortit son carnet officiel et rafraîchit sa mémoire en en parcourant les pages.
« Le premier cas signalé remonte à quatre jours », dit-il. « C'était à la boutique de Morse Hudson, qui possède un établissement pour la vente de tableaux et de statues sur Kennington Road. L'assistant avait quitté la boutique un instant quand il entendit un fracas, et en se précipitant, il trouva un buste en plâtre de Napoléon, qui se trouvait avec plusieurs autres œuvres d'art sur le comptoir, réduit en fragments. Il se rua dans la rue, mais bien que plusieurs passants aient déclaré avoir remarqué un homme sortir en courant de la boutique, il ne put voir personne ni trouver aucun moyen d'identifier le vaurien. Cela semblait être l'un de ces actes de vandalisme insensés qui se produisent de temps à autre, et c'est ainsi que cela fut rapporté à l'agent de service. Le moulage en plâtre ne valait pas plus de quelques shillings, et toute l'affaire semblait trop puérile pour justifier une enquête particulière. »
« Le second cas, cependant, fut plus sérieux et également plus singulier. Il s'est produit la nuit dernière seulement. »
« Sur Kennington Road, à quelques centaines de mètres de la boutique de Morse Hudson, vit un médecin renommé, le Dr Barnicot, qui exerce l'une des plus importantes clientèles du côté sud de la Tamise. Sa résidence et son principal cabinet de consultation sont sur Kennington Road, mais il a une succursale et un dispensaire sur Lower Brixton Road, à deux miles de là. Ce Dr Barnicot est un admirateur enthousiaste de Napoléon, et sa maison est remplie de livres, d'images et de reliques de l'Empereur français. Il y a quelque temps, il a acheté à Morse Hudson deux moulages en plâtre identiques de la célèbre tête de Napoléon par le sculpteur français Devine. Il a placé l'un d'eux dans son hall de la maison de Kennington Road, et l'autre sur la cheminée du cabinet de Lower Brixton. Eh bien, quand le Dr Barnicot est descendu ce matin, il fut stupéfait de découvrir que sa maison avait été cambriolée pendant la nuit, mais que rien n'avait été dérobé hormis la tête en plâtre du hall. Elle avait été emportée et fracassée sauvagement contre le mur du jardin, sous lequel ses éclats furent découverts. »
Holmes se frotta les mains.
« C'est certainement très inédit », dit-il.
« Je pensais que cela vous plairait. Mais je n'en ai pas encore terminé. Le Dr Barnicot devait être à son cabinet à midi, et vous pouvez imaginer son étonnement quand, en arrivant, il découvrit que la fenêtre avait été ouverte dans la nuit et que les débris de son second buste jonchaient toute la pièce. Il avait été réduit en miettes là où il se trouvait. Dans aucun des deux cas, il n'y avait de signes pouvant nous donner une piste quant au criminel ou au fou qui a commis ce méfait. Maintenant, Monsieur Holmes, vous avez les faits. »
« Ils sont singuliers, pour ne pas dire grotesques », dit Holmes. « Puis-je demander si les deux bustes brisés dans les locaux du Dr Barnicot étaient les répliques exactes de celui qui fut détruit dans la boutique de Morse Hudson ? »
« Ils provenaient du même moule. »
« Un tel fait doit infirmer la théorie selon laquelle l'homme qui les brise serait influencé par une haine générale envers Napoléon. Si l'on considère combien de centaines de statues du grand Empereur doivent exister à Londres, il est trop invraisemblable de supposer une telle coïncidence : qu'un iconoclaste occasionnel tombe par hasard sur trois exemplaires du même buste. »
« Eh bien, je pensais comme vous », dit Lestrade. « D'un autre côté, ce Morse Hudson est le fournisseur de bustes dans cette partie de Londres, et ces trois-là étaient les seuls qui aient été dans sa boutique depuis des années. Donc, bien que, comme vous le dites, il y ait des centaines de statues à Londres, il est très probable que ces trois-là fussent les seules dans ce quartier. Par conséquent, un fanatique local commencerait par celles-ci. Qu'en pensez-vous, Dr Watson ? »
« Il n'y a pas de limites aux possibilités de la monomanie », répondis-je. « Il existe un état que les psychologues français modernes ont appelé l'idée fixe, qui peut être de caractère insignifiant et s'accompagner d'une santé mentale complète à tout autre égard. Un homme qui aurait lu profondément sur Napoléon, ou qui aurait peut-être subi quelque préjudice familial héréditaire lors de la grande guerre, pourrait concevablement former une telle idée fixe et, sous son influence, être capable de n'importe quel outrage fantastique. »
« Cela ne tient pas, mon cher Watson », dit Holmes en secouant la tête ; « car aucune quantité d'idée fixe ne permettrait à votre intéressant monomane de découvrir où se trouvaient ces bustes. »
« Eh bien, comment l'expliquez-VOUS ? »
« Je ne tente pas de le faire. Je ferai seulement observer qu'il y a une certaine méthode dans les agissements excentriques de ce monsieur. Par exemple, dans le hall du Dr Barnicot, où un bruit aurait pu éveiller la famille, le buste fut emporté à l'extérieur avant d'être brisé, tandis que dans le cabinet, où il y avait moins de risque d'alarme, il fut fracassé sur place. L'affaire semble absurdement insignifiante, et pourtant, je n'ose rien qualifier de trivial quand je songe que certaines de mes affaires les plus classiques ont eu les débuts les moins prometteurs. Vous vous souviendrez, Watson, de la manière dont la terrible affaire de la famille Abernetty a été portée à ma connaissance : par la profondeur à laquelle le persil s'était enfoncé dans le beurre lors d'une chaude journée. Je ne peux donc pas me permettre de sourire devant vos trois bustes brisés, Lestrade, et je vous serai très obligé de me tenir au courant de tout nouveau développement dans une chaîne d'événements si singulière. »
Le développement que mon ami avait sollicité survint sous une forme plus rapide et infiniment plus tragique qu'il n'aurait pu l'imaginer. J'étais encore en train de m'habiller dans ma chambre le lendemain matin lorsqu'on frappa à la porte et que Holmes entra, un télégramme à la main. Il le lut à voix haute :
« Venez instantanément, 131, Pitt Street, Kensington. — Lestrade. »
« Qu'est-ce, donc ? » demandai-je.
« Je ne sais pas — cela peut être n'importe quoi. Mais je soupçonne qu'il s'agit de la suite de l'histoire des statues. Dans ce cas, notre ami, le briseur d'images, a commencé ses opérations dans un autre quartier de Londres. Il y a du café sur la table, Watson, et j'ai un fiacre à la porte. »
En une demi-heure, nous avions atteint Pitt Street, une petite impasse tranquille juste à côté de l'un des courants les plus animés de la vie londonienne. Le 131 faisait partie d'une rangée de demeures plates, respectables et on ne peut plus peu romantiques. En arrivant, nous trouvâmes les grilles devant la maison bordées par une foule curieuse. Holmes siffla.
« Par Dieu ! c'est au moins une tentative de meurtre. Rien de moins ne saurait retenir le garçon livreur londonien. Il y a un acte de violence indiqué dans les épaules arrondies et le cou tendu de ce gaillard-là. Qu'est-ce que ceci, Watson ? Les marches du haut sont lavées et les autres sont sèches. Assez d'empreintes de pas, en tout cas ! Eh bien, eh bien, voilà Lestrade à la fenêtre de devant, et nous saurons bientôt tout à ce sujet. »
Le fonctionnaire nous reçut avec un visage fort grave et nous fit entrer dans un salon où un homme âgé, extrêmement négligé et agité, vêtu d'une robe de chambre en flanelle, faisait les cent pas. Il nous fut présenté comme étant le propriétaire de la maison, M. Horace Harker, du Central Press Syndicate.
« C'est encore l'histoire du buste de Napoléon », dit Lestrade. « Vous sembliez intéressé la nuit dernière, Monsieur Holmes, alors j'ai pensé que vous seriez peut-être heureux d'être présent maintenant que l'affaire a pris une tournure bien plus grave. »
« Quelle tournure a-t-elle prise, alors ? »
« Celle du meurtre. M. Harker, voulez-vous dire à ces messieurs exactement ce qui s'est passé ? »
L'homme en robe de chambre se tourna vers nous avec un visage des plus mélancoliques.
« C'est une chose extraordinaire », dit-il, « que toute ma vie j'aie collectionné les nouvelles des autres, et maintenant qu'une vraie nouvelle se présente à moi, je suis si confus et ennuyé que je ne peux aligner deux mots. Si j'étais entré ici en tant que journaliste, je me serais interviewé moi-même et j'aurais eu deux colonnes dans chaque journal du soir. En l'état, je brade une précieuse exclusivité en racontant mon histoire encore et encore à une série de personnes différentes, et je ne peux en faire aucun usage moi-même. Cependant, j'ai entendu votre nom, Monsieur Sherlock Holmes, et si seulement vous expliquez cette étrange affaire, je serai payé de ma peine en vous racontant l'histoire. »
Holmes s'assit et écouta.
« Tout semble tourner autour de ce buste de Napoléon que j'ai acheté pour cette pièce il y a environ quatre mois. Je l'ai déniché à bas prix chez Harding Brothers, à deux portes de la station de High Street. Une grande partie de mon travail journalistique est faite la nuit, et j'écris souvent jusqu'au petit matin. C'était le cas aujourd'hui. J'étais assis dans mon bureau, qui est à l'arrière, au sommet de la maison, vers trois heures, quand j'ai eu la conviction d'entendre des bruits en bas. J'ai écouté, mais ils ne se sont pas répétés, et j'ai conclu qu'ils venaient de l'extérieur. Puis soudain, environ cinq minutes plus tard, il y a eu un hurlement des plus horribles — le son le plus effroyable, Monsieur Holmes, que j'aie jamais entendu. Il résonnera à mes oreilles tant que je vivrai. Je suis resté figé d'horreur pendant une minute ou deux. Puis j'ai saisi le tisonnier et je suis descendu. Quand je suis entré dans cette pièce, j'ai trouvé la fenêtre grande ouverte, et j'ai immédiatement remarqué que le buste avait disparu de la cheminée. Pourquoi un cambrioleur prendrait-il une telle chose dépasse mon entendement, car ce n'était qu'un moulage en plâtre sans aucune valeur réelle. »
« Vous pouvez voir par vous-même que quiconque sortant par cette fenêtre ouverte pourrait atteindre le perron en faisant une longue enjambée. C'est clairement ce que le cambrioleur a fait, alors j'ai fait le tour et j'ai ouvert la porte. En sortant dans l'obscurité, j'ai failli tomber sur un homme mort qui gisait là. J'ai couru chercher une lumière, et là se trouvait le pauvre malheureux, une large entaille à la gorge et tout l'endroit nageant dans le sang. Il gisait sur le dos, les genoux repliés et la bouche horriblement ouverte. Je le verrai dans mes rêves. J'ai juste eu le temps de souffler dans mon sifflet de police, et ensuite j'ai dû m'évanouir, car je n'ai plus rien su jusqu'à ce que je trouve le policier debout au-dessus de moi dans le hall. »
« Eh bien, qui était l'homme assassiné ? » demanda Holmes.
« Rien ne permet d'indiquer qui il était », dit Lestrade. « Vous verrez le corps à la morgue, mais nous n'avons rien tiré de cela jusqu'à présent. C'est un homme grand, basané, très puissant, pas plus de trente ans. Il est pauvrement vêtu, et pourtant il ne semble pas être un ouvrier. Un couteau à cran d'arrêt à manche en corne gisait dans une mare de sang à côté de lui. S'il s'agit de l'arme qui a commis le méfait, ou si elle appartenait à l'homme mort, je ne le sais pas. Il n'y avait aucun nom sur ses vêtements, et rien dans ses poches hormis une pomme, de la ficelle, une carte de Londres à un shilling et une photographie. La voici. »
Elle avait été manifestement prise en instantané par un petit appareil photo. Elle représentait un homme simiesque, alerte, aux traits marqués, doté d'épais sourcils et d'une projection très particulière de la partie inférieure du visage, telle le museau d'un babouin.
« Et qu'est devenu le buste ? » demanda Holmes, après une étude attentive de cette image.
« Nous en avons eu des nouvelles juste avant votre arrivée. Il a été trouvé dans le jardin de devant d'une maison vide sur Campden House Road. Il était brisé en fragments. Je vais y aller maintenant pour le voir. Voulez-vous venir ? »
« Certainement. Je dois juste jeter un coup d'œil autour. » Il examina le tapis et la fenêtre. « Le type avait soit de très longues jambes, soit c'était un homme fort actif », dit-il. « Avec un soupirail en dessous, ce n'était pas une mince affaire que d'atteindre ce rebord de fenêtre et d'ouvrir cette fenêtre. Revenir était comparativement simple. Venez-vous avec nous voir les restes de votre buste, M. Harker ? »
Le journaliste désolé s'était assis à une table à écrire.
« Je dois essayer d'en tirer quelque chose », dit-il, « bien que je ne doute pas que les premières éditions des journaux du soir soient déjà sorties avec tous les détails. C'est tout moi ! Vous rappelez-vous quand les gradins se sont effondrés à Doncaster ? Eh bien, j'étais le seul journaliste dans les gradins, et mon journal le seul qui n'ait eu aucun compte-rendu, car j'étais trop secoué pour l'écrire. Et maintenant, je serai en retard pour un meurtre commis sur mon propre pas de porte. »
Alors que nous quittions la pièce, nous entendîmes sa plume courir vivement sur la feuille de papier.
L'endroit où les fragments du buste avaient été trouvés n'était qu'à quelques centaines de mètres. Pour la première fois, nos yeux se posèrent sur cette représentation du grand Empereur, qui semblait susciter une haine si frénétique et destructrice dans l'esprit de l'inconnu. Il gisait éparpillé en tessons brisés sur l'herbe. Holmes en ramassa plusieurs et les examina attentivement. J'étais convaincu, au vu de son visage concentré et de sa manière déterminée, qu'il tenait enfin une piste.
« Eh bien ? » demanda Lestrade.
Holmes haussa les épaules.
« Nous avons encore un long chemin à parcourir », dit-il. « Et pourtant... et pourtant... eh bien, nous avons quelques faits suggestifs sur lesquels agir. La possession de ce buste insignifiant valait plus aux yeux de cet étrange criminel qu'une vie humaine. C'est un point. Ensuite, il y a le fait singulier qu'il ne l'ait pas brisé dans la maison, ou immédiatement à l'extérieur de la maison, si briser était son seul objectif. »
« Il était nerveux et bousculé par sa rencontre avec cet autre type. Il savait à peine ce qu'il faisait. »
« Eh bien, c'est fort probable. Mais je souhaite attirer votre attention très particulièrement sur la position de cette maison dans le jardin de laquelle le buste a été détruit. »
Lestrade regarda autour de lui.
« C'était une maison vide, et donc il savait qu'il ne serait pas dérangé dans le jardin. »
« Oui, mais il y a une autre maison vide plus haut dans la rue qu'il a dû passer avant d'arriver à celle-ci. Pourquoi ne l'a-t-il pas brisé là-bas, puisqu'il est évident que chaque mètre qu'il parcourait augmentait le risque que quelqu'un le rencontre ? »
« J'abandonne », dit Lestrade.
Holmes pointa le réverbère au-dessus de nos têtes.
« Il pouvait voir ce qu'il faisait ici et il ne le pouvait pas là-bas. C'était sa raison. »
« Par Jupiter ! c'est vrai », dit le détective. « Maintenant que j'y pense, le buste du Dr Barnicot a été brisé non loin de sa lampe rouge. Eh bien, Monsieur Holmes, que devons-nous faire de ce fait ? »
« Le retenir — l'enregistrer. Nous pourrions tomber plus tard sur quelque chose qui s'y rapporte. Quelles mesures proposez-vous de prendre maintenant, Lestrade ? »
« La manière la plus pratique de procéder, à mon avis, est d'identifier l'homme mort. Il ne devrait y avoir aucune difficulté à ce sujet. Quand nous aurons découvert qui il est et quels sont ses associés, nous aurons un bon point de départ pour apprendre ce qu'il faisait sur Pitt Street la nuit dernière, et qui était celui qui l'a rencontré et tué sur le pas de la porte de M. Horace Harker. Ne le pensez-vous pas ? »
« Sans doute ; et pourtant, ce n'est pas tout à fait la manière dont j'aborderais l'affaire. »
« Que feriez-vous, alors ? »
« Oh, vous ne devez pas me laisser vous influencer en quoi que ce soit ! Je suggère que vous continuiez sur votre lancée et moi sur la mienne. Nous pourrons comparer nos notes par la suite, et chacun complétera l'autre. »
« Très bien », dit Lestrade.
« Si vous retournez sur Pitt Street, vous pourriez voir M. Horace Harker. Dites-lui de ma part que j'ai pris ma décision, et qu'il est certain qu'un dangereux aliéné homicide atteint de délires napoléoniens était dans sa maison la nuit dernière. Ce sera utile pour son article. »
Lestrade écarquilla les yeux.
« Vous ne croyez pas sérieusement cela ? »
Holmes sourit.
« Vraiment ? Eh bien, peut-être pas. Mais je suis sûr que cela intéressera M. Horace Harker et les abonnés du Central Press Syndicate. Maintenant, Watson, je pense que nous découvrirons que nous avons une longue et assez complexe journée de travail devant nous. Je serais heureux, Lestrade, si vous pouviez prendre vos dispositions pour nous rencontrer à Baker Street à six heures ce soir. D'ici là, je souhaiterais conserver cette photographie trouvée dans la poche de l'homme mort. Il est possible que je doive solliciter votre compagnie et votre assistance pour une petite expédition qui devra être entreprise ce soir, si mon raisonnement s'avère correct. D'ici là, au revoir et bonne chance ! »
Sherlock Holmes et moi marchâmes ensemble jusqu'à High Street, où il s'arrêta à la boutique de Harding Brothers, d'où le buste avait été acheté. Un jeune assistant nous informa que M. Harding serait absent jusqu'après midi, et qu'il était lui-même un nouveau venu qui ne pouvait nous fournir aucune information. Le visage de Holmes trahissait sa déception et son agacement.
« Eh bien, eh bien, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que tout aille dans notre sens, Watson », dit-il, enfin. « Nous devrons revenir dans l'après-midi si M. Harding n'est pas là avant cette heure. Je m'efforce, comme vous l'aurez sans doute deviné, de remonter ces bustes jusqu'à leur source, afin de voir s'il n'y a pas quelque chose de particulier qui puisse expliquer leur destin remarquable. Rendons-nous chez M. Morse Hudson, sur Kennington Road, et voyons s'il peut apporter quelque lumière sur le problème. »
Une heure de trajet nous mena à l'établissement du marchand de tableaux. C'était un homme petit et trapu, au visage rouge et à l'humeur vive.
« Oui, monsieur. Sur mon propre comptoir, monsieur », dit-il. « Pourquoi nous payons des taxes et des impôts, je l'ignore, quand n'importe quel voyou peut entrer et briser nos marchandises. Oui, monsieur, c'est moi qui ai vendu au Dr Barnicot ses deux statues. Scandaleux, monsieur ! Un complot nihiliste, c'est ce que je suppose. Personne d'autre qu'un anarchiste ne s'amuserait à briser des statues. Des républicains rouges, c'est comme ça que je les appelle. À qui ai-je acheté les statues ? Je ne vois pas ce que cela a à voir là-dedans. Eh bien, si vous voulez vraiment savoir, je les ai eues de chez Gelder et Co., sur Church Street, Stepney. C'est une maison bien connue dans le métier, et cela depuis vingt ans. Combien en avais-je ? Trois — deux et un font trois — deux pour le Dr Barnicot et un fracassé en plein jour sur mon propre comptoir. Est-ce que je connais cette photographie ? Non, je ne la connais pas. Si, je la connais, pourtant. Tiens, c'est Beppo. C'était une sorte d'ouvrier italien à la tâche, qui se rendait utile dans la boutique. Il savait sculpter un peu, dorer, encadrer et faire des menus travaux. Le type m'a quitté la semaine dernière, et je n'ai rien entendu de lui depuis. Non, je ne sais pas d'où il venait ni où il est allé. Je n'ai rien contre lui, tant qu'il était ici. Il est parti deux jours avant que le buste ne soit brisé. »
« Eh bien, c'est tout ce que nous pouvions raisonnablement espérer obtenir de Morse Hudson », dit Holmes, alors que nous sortions de la boutique. « Nous avons ce Beppo comme facteur commun, à la fois à Kennington et à Kensington, donc cela vaut bien dix miles de trajet. Maintenant, Watson, rendons-nous chez Gelder et Co., à Stepney, la source et l'origine des bustes. Je serais surpris que nous n'obtenions pas de l'aide là-bas. »
Nous traversâmes successivement, et à vive allure, les franges du Londres élégant, du Londres des hôtels, du Londres des théâtres, du Londres littéraire, du Londres commercial et, enfin, du Londres maritime, jusqu’à parvenir dans une cité riveraine peuplée de cent mille âmes, où les immeubles de rapport suffoquent et empestent, peuplés des parias de l’Europe. Là, dans une large artère, autrefois demeure de riches marchands de la Cité, nous trouvâmes l’atelier de sculpture que nous cherchions. À l’extérieur s’étendait une cour considérable remplie de pièces de maçonnerie monumentale. À l’intérieur se trouvait une vaste salle où cinquante ouvriers taillaient ou moulaient. Le directeur, un grand blond allemand, nous reçut civilement et répondit clairement à toutes les questions de Holmes. Une consultation de ses livres montra que des centaines de moulages avaient été réalisés à partir d’une copie en marbre de la tête de Napoléon sculptée par Devine, mais que les trois exemplaires envoyés à Morse Hudson un an auparavant environ faisaient partie d’un lot de six, les trois autres ayant été expédiés à Harding Brothers, à Kensington. Il n’y avait aucune raison pour que ces six exemplaires diffèrent des autres moulages. Il ne put suggérer aucune cause possible pour laquelle quelqu’un voudrait les détruire — en fait, il rit de cette idée. Leur prix de gros était de six shillings, mais le détaillant pouvait en obtenir douze ou davantage. Le moulage était réalisé en deux moules, un pour chaque côté du visage, puis ces deux profils en plâtre de Paris étaient réunis pour former le buste complet. Le travail était généralement effectué par des Italiens dans la salle où nous nous trouvions. Une fois terminés, les bustes étaient déposés sur une table dans le passage pour sécher, puis stockés. C’était tout ce qu’il pouvait nous dire.
Mais la production de la photographie eut un effet remarquable sur le directeur. Son visage s’empourpra de colère et ses sourcils se nouèrent au-dessus de ses yeux bleus teutons.
« Ah, le vaurien ! » s’écria-t-il. « Oui, certes, je le connais très bien. Cet établissement a toujours été respectable, et la seule fois où la police y est entrée, c’était à cause de cet individu. C’était il y a plus d’un an. Il avait poignardé un autre Italien dans la rue, puis il était venu travailler avec la police sur ses talons, et il a été arrêté ici. Beppo était son nom — je n’ai jamais su son nom de famille. Bien m’en a pris d’engager un homme avec un tel visage. Mais c’était un bon ouvrier, l’un des meilleurs. »
« Quelle peine a-t-il eue ? »
« L’homme a survécu et il s’en est tiré avec un an de prison. Je ne doute pas qu’il soit libre maintenant ; mais il n’a pas osé pointer le nez ici. Nous avons un de ses cousins parmi nous, et je suppose qu’il pourrait vous dire où il se trouve. »
« Non, non, » cria Holmes, « pas un mot au cousin — pas un mot, je vous en prie. L’affaire est très importante, et plus j’avance, plus elle semble prendre de l’importance. Lorsque vous avez fait référence dans votre registre à la vente de ces moulages, j’ai remarqué que la date était le 3 juin de l’année dernière. Pourriez-vous me donner la date à laquelle Beppo a été arrêté ? »
« Je pourrais vous le dire approximativement grâce à la liste de paie, » répondit le directeur. « Oui, » poursuivit-il, après avoir feuilleté quelques pages, « il a été payé pour la dernière fois le 20 mai. »
« Je vous remercie, » dit Holmes. « Je ne crois pas avoir besoin de vous importuner plus longtemps. » Avec une dernière recommandation de ne rien dire de nos recherches, nous nous tournâmes à nouveau vers l’ouest.
L’après-midi était bien avancé lorsque nous pûmes avaler un déjeuner rapide dans un restaurant. Une affiche à l’entrée annonçait « Outrage à Kensington. Meurtre par un fou », et le contenu du journal montrait que M. Horace Harker avait réussi à faire imprimer son récit après tout. Deux colonnes étaient occupées par une version hautement sensationnelle et fleurie de tout l’incident. Holmes l’appuya contre le porte-épices et la lut tout en mangeant. Une ou deux fois, il gloussa.
« Tout cela est parfait, Watson, » dit-il. « Écoutez ceci : "Il est satisfaisant de savoir qu’il ne peut y avoir de divergence d’opinion sur cette affaire, puisque M. Lestrade, l’un des membres les plus expérimentés de la force officielle, et M. Sherlock Holmes, le célèbre expert-conseil, sont tous deux arrivés à la conclusion que la série grotesque d’incidents qui a pris une tournure si tragique relève de la folie plutôt que du crime délibéré. Aucune explication autre que l’aliénation mentale ne peut couvrir les faits." La presse, Watson, est une institution très précieuse si l’on sait comment l’utiliser. Et maintenant, si vous avez tout à fait fini, nous allons retourner à Kensington pour voir ce que le directeur de Harding Brothers a à dire sur cette affaire. »
Le fondateur de ce grand magasin se révéla être une petite personne vive et alerte, très soignée et prompte, avec une tête claire et une langue bien pendue.
« Oui, monsieur, j’ai déjà lu le compte rendu dans les journaux du soir. M. Horace Harker est l’un de nos clients. Nous lui avons fourni le buste il y a quelques mois. Nous avions commandé trois bustes de ce type à Gelder et Co., de Stepney. Ils sont tous vendus maintenant. À qui ? Oh, je suppose qu’en consultant notre livre de ventes, nous pourrions très facilement vous le dire. Oui, nous avons les entrées ici. Une à M. Harker, voyez-vous, et une à M. Josiah Brown, de Laburnum Lodge, Laburnum Vale, Chiswick, et une à M. Sandeford, de Lower Grove Road, Reading. Non, je n’ai jamais vu ce visage que vous me montrez sur la photographie. Vous l’oublieriez difficilement, n’est-ce pas, monsieur ? Car j’en ai rarement vu un plus laid. Avons-nous des Italiens dans notre personnel ? Oui, monsieur, nous en avons plusieurs parmi nos ouvriers et nos agents de nettoyage. Je suppose qu’ils pourraient jeter un coup d’œil à ce livre de ventes s’ils le voulaient. Il n’y a aucune raison particulière de surveiller ce livre. Eh bien, eh bien, c’est une affaire très étrange, et j’espère que vous me ferez savoir si vos recherches aboutissent. »
Holmes avait pris plusieurs notes pendant le témoignage de M. Harding, et je pouvais voir qu’il était tout à fait satisfait de la tournure que prenaient les événements. Il ne fit cependant aucune remarque, si ce n’est que, si nous ne nous dépêchions pas, nous serions en retard pour notre rendez-vous avec Lestrade. Effectivement, lorsque nous atteignîmes Baker Street, le détective était déjà là, et nous le trouvâmes faisant les cent pas dans une fièvre d’impatience. Son air important montrait que sa journée de travail n’avait pas été vaine.
« Eh bien ? » demanda-t-il. « Quelle chance, M. Holmes ? »
« Nous avons eu une journée très chargée, et pas entièrement perdue, » expliqua mon ami. « Nous avons vu les détaillants ainsi que les fabricants en gros. Je peux maintenant retracer le parcours de chacun des bustes depuis le début. »
« Les bustes ! » s’écria Lestrade. « Eh bien, eh bien, vous avez vos propres méthodes, M. Sherlock Holmes, et ce n’est pas à moi d’en dire du mal, mais je pense avoir fait une meilleure journée de travail que vous. J’ai identifié l’homme mort. »
« Vous ne dites pas ? »
« Et trouvé une cause pour le crime. »
« Splendide ! »
« Nous avons un inspecteur qui s’est fait une spécialité de Saffron Hill et du quartier italien. Eh bien, cet homme mort avait un emblème catholique autour du cou, et cela, ajouté à sa couleur, m’a fait penser qu’il venait du Sud. L’inspecteur Hill l’a reconnu dès qu’il l’a aperçu. Il s’appelle Pietro Venucci, de Naples, et c’est l’un des plus grands coupe-jarrets de Londres. Il est lié à la Mafia, qui, comme vous le savez, est une société politique secrète qui fait appliquer ses décrets par le meurtre. Maintenant, vous voyez comment l’affaire commence à s’éclaircir. L’autre individu est probablement un Italien lui aussi, et un membre de la Mafia. Il a enfreint les règles d’une manière ou d’une autre. Pietro est lancé à ses trousses. Probablement la photographie que nous avons trouvée dans sa poche est celle de l’homme lui-même, afin qu’il ne poignarde pas la mauvaise personne. Il traque le type, il le voit entrer dans une maison, il l’attend dehors, et dans la bagarre, il reçoit son propre coup mortel. Qu’en dites-vous, M. Sherlock Holmes ? »
Holmes frappa dans ses mains avec approbation.
« Excellent, Lestrade, excellent ! » s’écria-t-il. « Mais je n’ai pas tout à fait suivi votre explication sur la destruction des bustes. »
« Les bustes ! Vous ne pouvez jamais vous sortir ces bustes de la tête. Après tout, ce n’est rien ; un vol mineur, six mois au maximum. C’est le meurtre que nous enquêtons réellement, et je vous dis que je rassemble tous les fils entre mes mains. »
« Et la prochaine étape ? »
« Est très simple. Je vais descendre avec Hill dans le quartier italien, trouver l’homme dont nous avons la photographie, et l’arrêter pour le meurtre. Voulez-vous venir avec nous ? »
« Je ne crois pas. J’imagine que nous pouvons atteindre notre but d’une manière plus simple. Je ne peux pas dire avec certitude, car tout dépend — eh bien, tout dépend d’un facteur qui est complètement hors de notre contrôle. Mais j’ai grand espoir — en fait, les chances sont exactement de deux contre une — que si vous venez avec nous ce soir, je serai en mesure de vous aider à le mettre sous les verrous. »
« Dans le quartier italien ? »
« Non ; j’imagine que Chiswick est une adresse plus susceptible de nous le faire trouver. Si vous venez avec moi à Chiswick ce soir, Lestrade, je promets d’aller dans le quartier italien avec vous demain, et ce retard ne causera aucun tort. Et maintenant, je pense qu’un peu de sommeil nous ferait à tous du bien, car je ne compte pas partir avant onze heures, et il est peu probable que nous soyons de retour avant le matin. Vous dînerez avec nous, Lestrade, et ensuite vous serez le bienvenu sur le canapé jusqu’à ce qu’il soit temps de partir. En attendant, Watson, je serais heureux si vous pouviez appeler un coursier, car j’ai une lettre à envoyer, et il est important qu’elle parte immédiatement. »
Holmes passa la soirée à fouiller dans les archives des vieux journaux quotidiens dont était rempli l’un de nos débarras. Lorsqu’il redescendit enfin, il avait le triomphe dans les yeux, mais il ne dit rien à aucun de nous quant au résultat de ses recherches. Pour ma part, j’avais suivi pas à pas les méthodes par lesquelles il avait retracé les divers détours de cette affaire complexe, et, bien que je ne puisse pas encore percevoir le but que nous allions atteindre, je comprenais clairement que Holmes s’attendait à ce que ce criminel grotesque fasse une tentative sur les deux bustes restants, dont l’un, je m’en souvenais, se trouvait à Chiswick. Sans aucun doute, le but de notre expédition était de le prendre sur le fait, et je ne pouvais qu’admirer la ruse avec laquelle mon ami avait inséré un faux indice dans le journal du soir, afin de donner au type l’idée qu’il pouvait poursuivre son plan en toute impunité. Je ne fus pas surpris lorsque Holmes suggéra que je prenne mon revolver avec moi. Il avait lui-même ramassé la cravache chargée qui était son arme favorite.
Un fiacre nous attendait à la porte à onze heures, et nous nous rendîmes à un endroit de l’autre côté de Hammersmith Bridge. Ici, le cocher reçut l’ordre d’attendre. Une courte marche nous mena à une route isolée bordée d’agréables maisons, chacune se dressant sur son propre terrain. À la lumière d’un réverbère, nous lûmes « Laburnum Villa » sur le poteau de portail de l’une d’elles. Les occupants étaient manifestement allés se coucher, car tout était sombre, à l’exception d’une imposte au-dessus de la porte d’entrée, qui projetait un cercle flou sur l’allée du jardin. La clôture en bois qui séparait le terrain de la route projetait une ombre dense et noire sur le côté intérieur, et c’est là que nous nous accroupîmes.
« Je crains que vous n’ayez une longue attente, » murmura Holmes. « Nous pouvons remercier notre bonne étoile qu’il ne pleuve pas. Je ne pense pas que nous puissions même risquer de fumer pour passer le temps. Quoi qu’il en soit, il y a deux chances contre une que nous obtenions quelque chose qui récompense nos efforts. »
Il s’avéra cependant que notre veille ne fut pas aussi longue que Holmes nous l’avait laissé craindre, et elle se termina d’une manière très soudaine et singulière. En un instant, sans le moindre bruit pour nous avertir de sa venue, le portail du jardin s’ouvrit, et une silhouette sombre et souple, aussi rapide et active qu’un singe, se précipita dans l’allée du jardin. Nous la vîmes passer devant la lumière projetée au-dessus de la porte et disparaître contre l’ombre noire de la maison. Il y eut une longue pause, pendant laquelle nous retînmes notre souffle, puis un léger craquement parvint à nos oreilles. La fenêtre était en train d’être ouverte. Le bruit cessa, et à nouveau il y eut un long silence. L’individu s’introduisait dans la maison. Nous vîmes soudain l’éclat d’une lanterne sourde à l’intérieur de la pièce. Ce qu’il cherchait ne s’y trouvait manifestement pas, car nous vîmes à nouveau l’éclat à travers un autre store, puis à travers un autre.
« Allons vers la fenêtre ouverte. Nous l’attraperons au moment où il sortira, » murmura Lestrade.
Mais avant que nous puissions bouger, l’homme en était ressorti. Alors qu’il apparaissait dans la zone de lumière vacillante, nous vîmes qu’il portait quelque chose de blanc sous le bras. Il regarda furtivement tout autour de lui. Le silence de la rue déserte le rassura. Nous tournant le dos, il déposa son fardeau, et l’instant d’après, il y eut un bruit de coup sec, suivi d’un fracas et d’un cliquetis. L’homme était si concentré sur ce qu’il faisait qu’il n’entendit jamais nos pas alors que nous nous glissions à travers la pelouse. Avec le bond d’un tigre, Holmes fut sur son dos, et un instant plus tard, Lestrade et moi le tenions par les deux poignets et les menottes étaient passées. Alors que nous le retournions, je vis un visage hideux et livide, aux traits convulsés et furieux, qui nous fixait, et je sus que c’était bien l’homme de la photographie que nous avions capturé.
Mais ce n’était pas à notre prisonnier que Holmes accordait son attention. Accroupi sur le seuil, il était occupé à examiner avec le plus grand soin ce que l’homme avait rapporté de la maison. C’était un buste de Napoléon semblable à celui que nous avions vu ce matin-là, et il avait été brisé en fragments similaires. Holmes tenait soigneusement chaque éclat séparé à la lumière, mais il ne différait en rien de n’importe quel autre morceau de plâtre brisé. Il venait de terminer son examen lorsque les lumières du hall s’allumèrent, la porte s’ouvrit, et le propriétaire de la maison, un personnage jovial et rond en chemise et pantalon, se présenta.
« M. Josiah Brown, je suppose ? » dit Holmes.
« Oui, monsieur ; et vous, sans aucun doute, êtes M. Sherlock Holmes ? J’ai reçu le mot que vous avez envoyé par le coursier, et j’ai fait exactement ce que vous m’aviez dit. Nous avons verrouillé toutes les portes de l’intérieur et avons attendu les développements. Eh bien, je suis très heureux de voir que vous avez attrapé le vaurien. J’espère, messieurs, que vous entrerez prendre quelques rafraîchissements. »
Cependant, Lestrade était impatient de mettre son homme dans un endroit sûr, donc en quelques minutes notre fiacre fut appelé et nous étions tous les quatre en route pour Londres. Notre captif ne dit pas un mot ; mais il nous fixait de l’ombre de ses cheveux en bataille, et une fois, quand ma main sembla à sa portée, il y mordit comme un loup affamé. Nous restâmes assez longtemps au poste de police pour apprendre qu’une fouille de ses vêtements ne révéla rien d’autre que quelques shillings et un long couteau à gaine, dont le manche portait de nombreuses traces de sang récent.
« Tout va bien, » dit Lestrade, alors que nous nous quittions. « Hill connaît tous ces gens-là, et il lui donnera un nom. Vous verrez que ma théorie sur la Mafia fonctionnera très bien. Mais je suis sûr que je vous suis extrêmement obligé, M. Holmes, pour la manière professionnelle dont vous avez mis la main sur lui. Je ne comprends pas encore tout cela. »
« Je crains qu’il ne soit un peu tard pour des explications, » dit Holmes. « De plus, il y a un ou deux détails qui ne sont pas réglés, et c’est l’un de ces cas qui valent la peine d’être résolus jusqu’au bout. Si vous revenez une fois de plus dans mes appartements à six heures demain, je pense que je serai en mesure de vous montrer que même maintenant, vous n’avez pas saisi tout le sens de cette affaire, qui présente quelques caractéristiques qui la rendent absolument originale dans l’histoire du crime. Si jamais je vous permets de raconter d’autres de mes petits problèmes, Watson, je prévois que vous animerez vos pages par un récit de l’aventure singulière des bustes napoléoniens. »
Lorsque nous nous réunîmes le lendemain soir, Lestrade était muni de nombreuses informations concernant notre prisonnier. Son nom, semblait-il, était Beppo, nom de famille inconnu. Il était un vaurien bien connu parmi la colonie italienne. Il avait été autrefois un sculpteur habile et avait gagné sa vie honnêtement, mais il s’était engagé dans de mauvaises voies et avait déjà été deux fois en prison — une fois pour un vol mineur et une fois, comme nous l’avions déjà entendu, pour avoir poignardé un compatriote. Il parlait parfaitement bien l’anglais. Ses raisons pour détruire les bustes étaient toujours inconnues, et il refusait de répondre à toute question sur le sujet ; mais la police avait découvert que ces mêmes bustes auraient très bien pu être fabriqués par ses propres mains, puisqu’il travaillait dans ce domaine à l’établissement de Gelder et Co. À toutes ces informations, dont nous connaissions déjà une grande partie, Holmes écouta avec une attention polie ; mais moi, qui le connaissais si bien, je pouvais clairement voir que ses pensées étaient ailleurs, et je détectai un mélange de malaise et d’attente sous ce masque qu’il avait coutume d’arborer. Enfin, il sursauta sur sa chaise et ses yeux s’illuminèrent. Quelqu’un avait sonné à la porte. Une minute plus tard, nous entendîmes des pas dans l’escalier, et un homme âgé, au visage rouge et aux favoris grisonnants, fut introduit. Dans sa main droite, il portait un sac de voyage à l’ancienne, qu’il posa sur la table.
« M. Sherlock Holmes est-il ici ? »
Mon ami s’inclina et sourit. « M. Sandeford, de Reading, je suppose ? » dit-il.
« Oui, monsieur, je crains d’être un peu en retard ; mais les trains n’étaient pas commodes. Vous m’avez écrit au sujet d’un buste qui est en ma possession. »
« Exactement. »
« J’ai votre lettre ici. Vous disiez : "Je désire posséder une copie du Napoléon de Devine, et je suis prêt à vous payer dix livres pour celui qui est en votre possession." Est-ce exact ? »
« Certainement. »
« J’ai été très surpris par votre lettre, car je ne pouvais imaginer comment vous saviez que je possédais une telle chose. »
« Bien sûr, vous avez dû être surpris, mais l’explication est très simple. M. Harding, de Harding Brothers, a dit qu’ils vous avaient vendu leur dernière copie, et il m’a donné votre adresse. »
« Oh, c’était ça, n’est-ce pas ? Vous a-t-il dit combien je l’ai payé ? »
« Non, il ne l’a pas fait. »
« Eh bien, je suis un homme honnête, bien que pas très riche. Je n’ai donné que quinze shillings pour le buste, et je pense que vous devriez le savoir avant que je ne prenne dix livres de vous. »
« Je suis sûr que ce scrupule vous honore, M. Sandeford. Mais j’ai fixé ce prix, donc j’ai l’intention de m’y tenir. »
« Eh bien, c’est très généreux de votre part, M. Holmes. J’ai apporté le buste avec moi, comme vous m’aviez demandé de le faire. Le voici ! » Il ouvrit son sac, et enfin nous vîmes posé sur notre table un spécimen complet de ce buste que nous avions déjà vu plus d’une fois en fragments.
Holmes prit un papier dans sa poche et posa un billet de dix livres sur la table.
« Vous voudrez bien signer ce papier, M. Sandeford, en présence de ces témoins. C’est simplement pour dire que vous me transférez tout droit possible que vous avez jamais eu sur ce buste. Je suis un homme méthodique, voyez-vous, et on ne sait jamais quelle tournure les événements pourraient prendre par la suite. Merci, M. Sandeford ; voici votre argent, et je vous souhaite une très bonne soirée. »
Lorsque notre visiteur eut disparu, les mouvements de Sherlock Holmes furent tels qu'ils captivèrent toute notre attention. Il commença par tirer un linge blanc et propre d'un tiroir et à l'étendre sur la table. Puis, il plaça le buste qu'il venait d'acquérir au centre du linge. Enfin, il saisit sa cravache et asséna un coup sec sur le sommet du crâne de Napoléon. La figurine vola en éclats et Holmes se pencha avidement sur les débris. L'instant d'après, dans un grand cri de triomphe, il brandit un éclat dans lequel était enchâssé un objet rond et sombre, tel un pruneau dans un pudding.
« Messieurs, s'écria-t-il, permettez-moi de vous présenter la célèbre perle noire des Borgia. »
Lestrade et moi restâmes silencieux un instant, puis, dans un élan spontané, nous éclatâmes tous deux en applaudissements, comme lors du dénouement réussi d'une pièce de théâtre. Une bouffée de couleur monta aux joues pâles de Holmes, et il s'inclina devant nous comme le maître dramaturge recevant l'hommage de son public. C'est dans de tels moments qu'il cessait, pour un instant, d'être une machine à raisonner pour trahir son besoin humain d'admiration et d'applaudissements. Cette même nature, singulièrement fière et réservée, qui se détournait avec dédain de la notoriété populaire, était capable d'être émue au plus profond d'elle-même par l'émerveillement et les louanges spontanées d'un ami.
« Oui, messieurs, dit-il, c'est la perle la plus célèbre existant actuellement au monde, et j'ai eu la chance, grâce à une chaîne cohérente de raisonnements inductifs, de la suivre depuis la chambre à coucher du prince de Colonna au Dacre Hotel, où elle avait été perdue, jusqu'à l'intérieur de ce dernier des six bustes de Napoléon fabriqués par Gelder et Cie, de Stepney. Vous vous souviendrez, Lestrade, de la sensation causée par la disparition de ce joyau précieux et des vains efforts de la police londonienne pour le retrouver. J'avais moi-même été consulté sur cette affaire, mais je n'avais pu apporter aucune lumière. Les soupçons s'étaient portés sur la femme de chambre de la princesse, une Italienne, et il avait été prouvé qu'elle avait un frère à Londres, mais nous n'avions pas réussi à établir de lien entre eux. La femme de chambre s'appelait Lucretia Venucci, et je ne doute pas que ce Pietro, assassiné il y a deux nuits, fût son frère. J'ai consulté les dates dans les anciennes archives du journal et j'ai découvert que la disparition de la perle datait exactement de deux jours avant l'arrestation de Beppo pour un crime de violence, événement qui eut lieu dans l'usine de Gelder et Cie au moment même où ces bustes étaient fabriqués. Maintenant, vous voyez clairement la séquence des événements, bien que vous les voyiez, naturellement, dans l'ordre inverse de celui sous lequel ils se sont présentés à moi. Beppo avait la perle en sa possession. Peut-être l'avait-il volée à Pietro, peut-être était-il son complice, peut-être servait-il d'intermédiaire entre Pietro et sa sœur. Peu importe pour nous quelle est la solution exacte.
« Le fait principal est qu'il AVAIT la perle, et à ce moment-là, alors qu'elle était sur lui, il fut poursuivi par la police. Il se précipita vers l'usine où il travaillait, sachant qu'il n'avait que quelques minutes pour dissimuler ce prix énormément précieux qui, sinon, serait trouvé sur lui lors de la fouille. Six moulages en plâtre de Napoléon séchaient dans le passage. L'un d'eux était encore mou. En un instant, Beppo, ouvrier habile, fit un petit trou dans le plâtre humide, y glissa la perle et, de quelques touches, recouvrit l'ouverture. C'était une cachette admirable. Personne ne pouvait la trouver. Mais Beppo fut condamné à un an de prison, et entre-temps, ses six bustes furent dispersés à travers Londres. Il ne pouvait savoir lequel contenait son trésor. Seul le fait de les briser le lui permettrait. Même les secouer ne lui apprendrait rien, car le plâtre étant humide, il était probable que la perle y adhérât — comme, en fait, cela a été le cas. Beppo ne désespéra pas et mena ses recherches avec une ingéniosité et une persévérance considérables. Par l'intermédiaire d'un cousin travaillant chez Gelder, il découvrit les firmes de détail qui avaient acheté les bustes. Il réussit à se faire employer chez Morse Hudson et, de cette façon, en retrouva trois. La perle n'y était pas. Puis, avec l'aide d'un EMPLOYÉ italien, il réussit à découvrir où étaient allés les trois autres bustes. Le premier était chez Harker. Là, il fut traqué par son complice, qui tenait Beppo pour responsable de la perte de la perle, et il le poignarda dans la bousculade qui suivit. »
« S'il était son complice, pourquoi portait-il sa photographie ? » demandai-je.
« Comme moyen de le retrouver s'il souhaitait se renseigner sur lui auprès d'un tiers. C'était la raison évidente. Eh bien, après le meurtre, j'ai calculé que Beppo hâterait probablement ses mouvements plutôt que de les retarder. Il craindrait que la police ne lise son secret, et il s'est donc hâté avant qu'elle ne prenne de l'avance sur lui. Bien sûr, je ne pouvais affirmer qu'il n'avait pas trouvé la perle dans le buste de Harker. Je n'avais même pas conclu avec certitude qu'il s'agissait de la perle ; mais il était évident pour moi qu'il cherchait quelque chose, puisqu'il transporta le buste au-delà des autres maisons afin de le briser dans le jardin surplombé par un réverbère. Puisque le buste de Harker était l'un des trois, les chances étaient exactement comme je vous l'ai dit, deux contre une, que la perle ne fût pas à l'intérieur. Il restait deux bustes, et il était évident qu'il s'attaquerait d'abord à celui de Londres. J'ai averti les habitants de la maison afin d'éviter une seconde tragédie, et nous nous y sommes rendus avec les résultats les plus heureux. À ce moment-là, bien sûr, je savais avec certitude que c'était la perle des Borgia que nous cherchions. Le nom de l'homme assassiné liait un événement à l'autre. Il ne restait qu'un seul buste — celui de Reading — et la perle devait s'y trouver. Je l'ai acheté en votre présence à son propriétaire — et la voici. »
Nous restâmes assis en silence un moment.
« Eh bien, dit Lestrade, je vous ai vu traiter pas mal d'affaires, M. Holmes, mais je ne crois pas en avoir jamais connu une menée avec plus de maîtrise. Nous ne sommes pas jaloux de vous à Scotland Yard. Non, monsieur, nous sommes très fiers de vous, et si vous passez demain, il n'y a pas un homme, du plus vieux inspecteur au plus jeune agent, qui ne serait heureux de vous serrer la main. »
« Merci ! dit Holmes. Merci ! » et alors qu'il se détournait, il me sembla qu'il était plus près d'être ému par les sentiments humains les plus doux que je ne l'avais jamais vu. Un instant plus tard, il était de nouveau le penseur froid et pratique. « Mettez la perle dans le coffre, Watson, dit-il, et sortez les dossiers de l'affaire de faux Conk-Singleton. Au revoir, Lestrade. Si un petit problème se présente à vous, je serai heureux, si je le peux, de vous donner quelques pistes quant à sa solution. »
LE STRAND MAGAZINE Vol. 27 JUIN 1904 LE RETOUR DE SHERLOCK HOLMES. Par ARTHUR CONAN DOYLE.
IX. — L'Aventure des trois étudiants.
C'EST en l'an 95 qu'une combinaison d'événements, sur lesquels je n'ai pas besoin de m'étendre, amena M. Sherlock Holmes et moi-même à passer quelques semaines dans l'une de nos grandes villes universitaires, et c'est durant cette période que nous arriva la petite mais instructive aventure que je m'apprête à relater. Il sera évident que tout détail qui aiderait le lecteur à identifier exactement le collège ou le criminel serait indiscret et offensant. Un scandale si douloureux peut bien être laissé à l'oubli. Avec la discrétion requise, l'incident lui-même peut cependant être décrit, puisqu'il sert à illustrer certaines de ces qualités pour lesquelles mon ami était remarquable. Je m'efforcerai, dans mon exposé, d'éviter les termes qui serviraient à limiter les événements à un lieu particulier ou à donner un indice sur les personnes concernées.
Nous résidions à l'époque dans des chambres meublées près d'une bibliothèque où Sherlock Holmes poursuivait des recherches laborieuses sur les anciennes chartes anglaises — recherches qui menèrent à des résultats si frappants qu'ils pourraient faire l'objet de l'un de mes futurs récits. C'est là qu'un soir nous reçûmes la visite d'une connaissance, M. Hilton Soames, tuteur et conférencier au collège de St. Luke's. M. Soames était un homme grand, mince, d'un tempérament nerveux et excitable. Je l'avais toujours connu pour son agitation, mais en cette occasion particulière, il était dans un tel état d'excitation incontrôlable qu'il était clair que quelque chose de très inhabituel s'était produit.
« J'espère, M. Holmes, que vous pourrez me consacrer quelques heures de votre précieux temps. Nous avons eu un incident très douloureux à St. Luke's, et vraiment, sans l'heureuse chance de votre présence en ville, j'aurais été fort dépourvu sur la marche à suivre. »
« Je suis très occupé en ce moment, et je ne désire aucune distraction, répondit mon ami. Je préférerais de beaucoup que vous fassiez appel à la police. »
« Non, non, mon cher monsieur ; une telle option est tout à fait impossible. Une fois la loi évoquée, on ne peut plus l'arrêter, et c'est justement l'un de ces cas où, pour le crédit du collège, il est essentiel d'éviter le scandale. Votre discrétion est aussi connue que vos capacités, et vous êtes le seul homme au monde qui puisse m'aider. Je vous en prie, M. Holmes, faites ce que vous pouvez. »
L'humeur de mon ami ne s'était pas améliorée depuis qu'il avait été privé du cadre familier de Baker Street. Sans ses albums de coupures, ses produits chimiques et son désordre familier, c'était un homme mal à l'aise. Il haussa les épaules dans un acquiescement peu gracieux, tandis que notre visiteur, en mots précipités et avec force gesticulations excitées, déversait son histoire.
« Je dois vous expliquer, M. Holmes, que demain est le premier jour de l'examen pour la bourse Fortescue. Je suis l'un des examinateurs. Ma matière est le grec, et la première des épreuves consiste en un long passage de traduction grecque que le candidat n'a pas vu. Ce passage est imprimé sur le sujet d'examen, et il serait naturellement un avantage immense si le candidat pouvait le préparer à l'avance. Pour cette raison, un grand soin est apporté à garder le sujet secret.
« Aujourd'hui, vers trois heures, les épreuves de ce sujet sont arrivées de chez l'imprimeur. L'exercice consiste en un demi-chapitre de Thucydide. Je devais le relire attentivement, car le texte doit être absolument correct. À quatre heures et demie, ma tâche n'était pas encore terminée. Cependant, j'avais promis de prendre le thé chez un ami, alors j'ai laissé l'épreuve sur mon bureau. Je suis resté absent un peu plus d'une heure.
« Vous savez, M. Holmes, que les portes de notre collège sont doubles — une en toile verte à l'intérieur et une lourde en chêne à l'extérieur. En approchant de ma porte extérieure, j'ai été stupéfait d'y voir une clé. Un instant, j'ai imaginé que j'avais laissé la mienne, mais en fouillant dans ma poche, j'ai trouvé qu'elle y était bien. Le seul double qui existait, pour autant que je sache, était celui appartenant à mon domestique, Bannister, un homme qui s'occupe de ma chambre depuis dix ans et dont l'honnêteté est absolument au-dessus de tout soupçon. J'ai découvert que la clé était effectivement la sienne, qu'il était entré dans ma chambre pour savoir si je voulais le thé, et qu'il avait très négligemment laissé la clé sur la porte en sortant. Sa visite dans ma chambre doit avoir eu lieu quelques minutes seulement après mon départ. Son oubli concernant la clé aurait eu peu d'importance en toute autre occasion, mais en ce jour, il a produit les conséquences les plus déplorables.
« Dès que j'ai regardé ma table, j'ai su que quelqu'un avait fouillé dans mes papiers. L'épreuve se composait de trois longues feuilles. Je les avais laissées toutes ensemble. Maintenant, j'ai constaté que l'une d'elles gisait sur le sol, une autre était sur la table d'appoint près de la fenêtre, et la troisième était là où je l'avais laissée. »
Holmes bougea pour la première fois.
« La première page sur le sol, la seconde à la fenêtre, la troisième là où vous l'aviez laissée », dit-il.
« Exactement, M. Holmes. Vous m'étonnez. Comment avez-vous pu savoir cela ? »
« Je vous en prie, poursuivez votre exposé très intéressant. »
« Pendant un instant, j'ai imaginé que Bannister avait pris l'impardonnable liberté d'examiner mes papiers. Il l'a nié, cependant, avec la plus grande sincérité, et je suis convaincu qu'il disait la vérité. L'autre possibilité était que quelqu'un passant par là eût observé la clé sur la porte, sût que j'étais sorti, et fût entré pour regarder les papiers. Une forte somme d'argent est en jeu, car la bourse est très importante, et un homme sans scrupules pourrait fort bien prendre un risque pour obtenir un avantage sur ses camarades.
« Bannister était très bouleversé par l'incident. Il a failli s'évanouir quand nous avons constaté que les papiers avaient indubitablement été touchés. Je lui ai donné un peu de cognac et l'ai laissé affaissé dans un fauteuil tandis que je faisais un examen très minutieux de la chambre. J'ai bientôt vu que l'intrus avait laissé d'autres traces de sa présence que les papiers froissés. Sur la table à la fenêtre, il y avait plusieurs copeaux d'un crayon qui avait été taillé. Une pointe de mine cassée gisait là également. Évidemment, le gredin avait copié le sujet très rapidement, avait cassé son crayon et avait été contraint d'en refaire la pointe. »
« Excellent ! » dit Holmes, qui retrouvait sa bonne humeur à mesure que son attention était captée par l'affaire. « La fortune a été votre amie. »
« Ce n'était pas tout. J'ai une nouvelle table de travail avec une belle surface en cuir rouge. Je suis prêt à jurer, et Bannister aussi, qu'elle était lisse et sans tache. Or, j'y ai trouvé une entaille nette d'environ trois pouces de long — pas une simple éraflure, mais une coupure réelle. Non seulement cela, mais sur la table, j'ai trouvé une petite boule de pâte noire, ou d'argile, avec des grains de quelque chose qui ressemble à de la sciure. Je suis convaincu que ces marques ont été laissées par l'homme qui a fouillé les papiers. Il n'y avait aucune empreinte de pas ni aucune autre preuve quant à son identité. J'étais à bout de nerfs quand, soudain, l'heureuse idée m'est venue que vous étiez en ville, et je suis venu directement mettre l'affaire entre vos mains. Aidez-moi, M. Holmes ! Vous voyez mon dilemme. Soit je dois trouver l'homme, soit l'examen doit être reporté jusqu'à ce que de nouveaux sujets soient préparés, et comme cela ne peut être fait sans explication, il s'ensuivra un scandale hideux, qui jettera une ombre non seulement sur le collège, mais sur l'Université. Par-dessus tout, je désire régler l'affaire calmement et discrètement. »
« Je serai heureux de me pencher sur la question et de vous donner les conseils que je pourrai », dit Holmes en se levant et en mettant son pardessus. « L'affaire n'est pas totalement dépourvue d'intérêt. Quelqu'un vous a-t-il rendu visite dans votre chambre après l'arrivée des papiers ? »
« Oui ; le jeune Daulat Ras, un étudiant indien qui habite au même étage, est venu me demander quelques détails sur l'examen. »
« Pour lequel il était inscrit ? »
« Oui. »
« Et les papiers étaient sur votre table ? »
« Autant que je puisse en juger, ils étaient roulés. »
« Mais pouvaient-ils être reconnus comme des épreuves ? »
« Possiblement. »
« Personne d'autre dans votre chambre ? »
« Non. »
« Quelqu'un savait-il que ces épreuves s'y trouveraient ? »
« Personne, à part l'imprimeur. »
« Cet homme, Bannister, le savait-il ? »
« Non, certainement pas. Personne ne le savait. »
« Où est Bannister maintenant ? »
« Il était très malade, le pauvre. Je l'ai laissé affaissé dans le fauteuil. J'étais si pressé de venir vous voir. »
« Vous avez laissé votre porte ouverte ? »
« J'ai enfermé les papiers d'abord. »
« Alors, cela revient à ceci, M. Soames, qu'à moins que l'étudiant indien n'ait reconnu le rouleau comme étant des épreuves, l'homme qui y a touché est tombé dessus par hasard sans savoir qu'ils étaient là. »
« C'est ce qu'il me semble. »
Holmes eut un sourire énigmatique.
« Eh bien, dit-il, allons-y. Pas l'une de vos affaires, Watson — mentale, pas physique. Très bien ; venez si vous voulez. Maintenant, M. Soames — à votre disposition ! »
Le salon de notre client s'ouvrait par une longue fenêtre basse à croisillons sur l'ancienne cour teintée de lichen du vieux collège. Une porte en arc gothique menait à un escalier de pierre usé. Au rez-de-chaussée se trouvait la chambre du tuteur. Au-dessus se trouvaient trois étudiants, un par étage. Le crépuscule était déjà tombé lorsque nous atteignîmes le lieu de notre problème. Holmes s'arrêta et regarda intensément la fenêtre. Puis, il s'en approcha et, se tenant sur la pointe des pieds, le cou tendu, il regarda à l'intérieur.
« Il doit être entré par la porte. Il n'y a aucune ouverture à part ce carreau », dit notre savant guide.
« Tiens donc ! » dit Holmes, et il sourit d'une manière singulière en jetant un coup d'œil à notre compagnon. « Eh bien, s'il n'y a rien à apprendre ici, nous ferions mieux d'entrer. »
Le conférencier déverrouilla la porte extérieure et nous fit entrer dans sa chambre. Nous restâmes à l'entrée pendant que Holmes examinait le tapis.
« Je crains qu'il n'y ait aucun signe ici, dit-il. On ne pourrait guère en espérer un par une journée aussi sèche. Votre domestique semble s'être tout à fait remis. Vous l'avez laissé dans un fauteuil, dites-vous ; lequel ? »
« Près de la fenêtre, là. »
« Je vois. Près de cette petite table. Vous pouvez entrer maintenant. J'ai fini avec le tapis. Occupons-nous d'abord de la petite table. Bien sûr, ce qui s'est passé est très clair. L'homme est entré et a pris les papiers, feuille par feuille, sur la table centrale. Il les a portés vers la table de la fenêtre, parce que de là, il pouvait voir si vous traversiez la cour, et ainsi pouvait s'échapper. »
« En fait, il ne le pouvait pas, dit Soames, car je suis entré par la porte latérale. »
« Ah, c'est bien ! Eh bien, de toute façon, c'était dans son esprit. Laissez-moi voir les trois bandes. Aucune empreinte de doigt — non ! Eh bien, il a d'abord apporté celle-ci et l'a copiée. Combien de temps cela lui prendrait-il, en utilisant toutes les abréviations possibles ? Un quart d'heure, pas moins. Puis il l'a jetée et a saisi la suivante. Il était en plein milieu quand votre retour l'a contraint à une retraite très précipitée — TRÈS précipitée, puisqu'il n'a pas eu le temps de remettre en place les papiers qui vous auraient appris qu'il était passé par là. Vous n'avez pas remarqué de pas pressés dans l'escalier en entrant par la porte extérieure ? »
« Non, je ne peux pas dire que ce soit le cas. »
« Eh bien, il a écrit si furieusement qu'il a cassé son crayon et a dû, comme vous l'observez, le tailler à nouveau. Ceci est intéressant, Watson. Le crayon n'était pas ordinaire. Il était plus gros que la taille habituelle, avec une mine tendre ; la couleur extérieure était bleu foncé, le nom du fabricant était imprimé en lettres d'argent, et le morceau restant ne mesure qu'environ un pouce et demi de long. Cherchez un tel crayon, M. Soames, et vous aurez votre homme. Si j'ajoute qu'il possède un couteau large et très émoussé, vous avez une aide supplémentaire. »
M. Soames était quelque peu submergé par ce flot d'informations. « Je peux suivre les autres points, dit-il, mais vraiment, en ce qui concerne la longueur… »
Holmes tendit un petit éclat portant les lettres NN et un espace de bois clair après elles.
« Vous voyez ? »
« Non, je crains que même maintenant… »
« La longueur de la mine, mon cher monsieur ! La longueur de la mine ! » s’écria Holmes en riant. « Voyez-vous, ce crayon n'a pas été taillé avec un canif ordinaire. Il a été taillé avec un instrument dont la lame était très large. Vous remarquerez que la marque NN est à l'extrémité même du bois. Si vous aviez taillé ce crayon avec un couteau à lame étroite, vous auriez inévitablement entamé la lettre N. La largeur de la marque indique que seule la pointe de la lame a touché le bois, ce qui ne peut arriver que si la lame est très large. »
« Il ne me reste plus qu'à expliquer ce qui s'est passé hier après-midi. Le jeune Gilchrist était ici, il a vu vos documents sur la table par la fenêtre en passant, et il a décidé de les consulter. Il est entré, a laissé tomber ces morceaux de pâte à modeler — car il s'en sert pour ses exercices de saut en longueur, afin de marquer la distance — et a été surpris par votre retour. Il s'est caché dans la chambre, où il a laissé une autre trace de cette même pâte, et il a attendu que Bannister, qui est entré pour vous servir le thé, lui donne une chance de s'échapper. »
« Bannister, qui a été au service du père de Gilchrist, a reconnu le fils. Il a compris ce qui s'était passé, et par une loyauté déplacée, il a tenté de le protéger en restant dans la pièce pour lui permettre de sortir. Il s'est assis sur cette chaise pour dissimuler la trace laissée par le jeune homme sur le tapis, et il a feint un malaise pour occuper votre attention. Voilà toute l'affaire, n'est-ce pas, Bannister ? »
Le vieux domestique s'inclina. « C'est la vérité, monsieur. »
Gilchrist releva la tête. « C'est la vérité, dit-il d'une voix basse et brisée. Et je vous en prie, monsieur Soames, épargnez-moi la honte publique. Je suis déjà puni, car j'ai pris une décision que je regretterai toute ma vie. »
« Quelle décision ? » demanda Soames.
Gilchrist tira un papier de sa poche. « J'ai écrit ceci ce matin. Je n'irai pas à l'examen. Je m'engage dans la police montée de Rhodésie. »
« C'est une sage résolution, monsieur Gilchrist, » dit Holmes alors que nous nous dirigions vers la porte. « La carrière d'un homme ne commence pas toujours par un succès, mais elle peut encore se redresser. Venez, Watson, nous avons assez traîné dans cette atmosphère de collège. »
VOICI ce qui est arrivé. Ce jeune homme avait passé son après-midi sur le terrain de sport, où il s'était exercé au saut. Il en revint en portant ses chaussures de saut qui sont, comme vous le savez, munies de plusieurs pointes acérées. En passant devant votre fenêtre, il vit, grâce à sa grande taille, ces épreuves sur votre table et devina ce dont il s'agissait. Aucun mal n'aurait été fait si, en passant devant votre porte, il n'avait remarqué la clé laissée là par la négligence de votre domestique. Une impulsion soudaine le poussa à entrer pour vérifier s'il s'agissait bien des épreuves. Ce n'était pas une entreprise dangereuse, car il pouvait toujours prétexter qu'il était simplement venu poser une question.
« Eh bien, lorsqu'il vit qu'il s'agissait effectivement des épreuves, c'est alors qu'il céda à la tentation. Il posa ses chaussures sur la table. Qu'est-ce que vous avez posé sur cette chaise près de la fenêtre ? »
« Des gants », dit le jeune homme.
Holmes regarda Bannister d'un air triomphant. « Il posa ses gants sur la chaise et prit les épreuves, feuille par feuille, pour les copier. Il pensait que le tuteur devait revenir par la porte principale et qu'il le verrait. Comme nous le savons, il est rentré par la porte latérale. Soudain, il l'entendit devant la porte même. Il n'y avait aucune issue possible. Il oublia ses gants, mais il saisit ses chaussures et se précipita dans la chambre. Vous observez que l'éraflure sur cette table est légère d'un côté, mais s'accentue en direction de la porte de la chambre. Cela suffit en soi à nous montrer que la chaussure a été tirée dans cette direction et que le coupable s'y était réfugié. La terre autour de la pointe était restée sur la table, et un second échantillon s'est détaché et est tombé dans la chambre. Je peux ajouter que je me suis rendu ce matin sur le terrain de sport, j'ai vu que de l'argile noire tenace est utilisée dans la fosse de saut, et j'en ai rapporté un spécimen, ainsi qu'une partie du fin tan ou de la sciure de bois qui y est répandue pour empêcher l'athlète de glisser. Ai-je dit la vérité, monsieur Gilchrist ? »
L'étudiant s'était redressé.
« Oui, monsieur, c'est la vérité », dit-il.
« Grands dieux, n'avez-vous rien à ajouter ? » s'écria Soames.
« Si, monsieur, j'en ai, mais le choc de cette honteuse mise à nu m'a bouleversé. J'ai ici une lettre, monsieur Soames, que je vous ai écrite tôt ce matin au milieu d'une nuit sans sommeil. C'était avant que je sache que mon péché m'avait rattrapé. La voici, monsieur. Vous verrez que j'ai écrit : "J'ai décidé de ne pas me présenter à l'examen. On m'a offert un poste dans la police de Rhodésie, et je pars pour l'Afrique du Sud immédiatement." »
« Je suis vraiment heureux d'apprendre que vous n'aviez pas l'intention de tirer profit de votre avantage déloyal », dit Soames. « Mais pourquoi avez-vous changé d'avis ? »
Gilchrist montra Bannister du doigt.
« Voilà l'homme qui m'a remis dans le droit chemin », dit-il.
« Allons, Bannister », dit Holmes. « Il vous apparaîtra clairement, d'après ce que j'ai dit, que vous seul pouviez laisser sortir ce jeune homme, puisque vous étiez resté dans la pièce et que vous avez dû fermer la porte à clé en sortant. Quant à son évasion par cette fenêtre, elle était invraisemblable. Ne pouvez-vous pas éclaircir le dernier point de ce mystère et nous dire les raisons de votre action ? »
« C'était assez simple, monsieur, si vous aviez su ; mais avec toute votre intelligence, il était impossible que vous le sachiez. Il fut un temps, monsieur, où j'étais majordome chez le vieux sir Jabez Gilchrist, le père de ce jeune gentilhomme. Lorsqu'il fut ruiné, je suis venu au collège comme domestique, mais je n'ai jamais oublié mon ancien maître parce qu'il était tombé dans la misère. J'ai veillé sur son fils autant que j'ai pu pour le bon vieux temps. Eh bien, monsieur, quand je suis entré dans cette pièce hier, lorsque l'alarme a été donnée, la toute première chose que j'ai vue, ce sont les gants en tan de monsieur Gilchrist posés sur cette chaise. Je connaissais bien ces gants et j'ai compris leur message. Si monsieur Soames les voyait, le jeu était terminé. Je me suis effondré dans ce fauteuil et rien n'aurait pu m'en faire bouger jusqu'à ce que monsieur Soames aille vous chercher. Alors est sorti mon pauvre jeune maître, que j'avais bercé sur mes genoux, et il m'a tout avoué. N'était-il pas naturel, monsieur, que je le sauve, et n'était-il pas naturel aussi que j'essaie de lui parler comme son défunt père l'aurait fait, et de lui faire comprendre qu'il ne pouvait tirer profit d'un tel acte ? Pouvez-vous me blâmer, monsieur ? »
« Non, en effet », dit Holmes, chaleureusement, en bondissant sur ses pieds. « Eh bien, Soames, je pense que nous avons réglé votre petit problème, et notre petit-déjeuner nous attend à la maison. Venez, Watson ! Quant à vous, monsieur, j'espère qu'un brillant avenir vous attend en Rhodésie. Pour une fois, vous êtes tombé bas. Voyons à l'avenir jusqu'où vous pouvez vous élever. »
THE STRAND MAGAZINE Vol. 28 JUILLET 1904 LE RETOUR DE SHERLOCK HOLMES Par ARTHUR CONAN DOYLE
X. — L'aventure du pince-nez d'or.
LORSQUE je regarde les trois volumes manuscrits massifs qui contiennent notre travail pour l'année 1894, j'avoue qu'il m'est très difficile, parmi une telle richesse de matériel, de sélectionner les affaires qui sont à la fois les plus intéressantes en elles-mêmes et les plus propices à une démonstration de ces facultés particulières pour lesquelles mon ami était célèbre. En tournant les pages, je vois mes notes sur l'histoire répugnante de la sangsue rouge et la mort terrible de Crosby le banquier. Je trouve ici aussi un compte rendu de la tragédie d'Addleton et du singulier contenu de l'ancien tumulus britannique. La célèbre affaire de succession Smith-Mortimer tombe également dans cette période, tout comme la traque et l'arrestation de Huret, l'assassin du boulevard, un exploit qui valut à Holmes une lettre de remerciement autographe du président français et la croix de la Légion d'honneur. Chacune d'elles fournirait un récit, mais dans l'ensemble, je suis d'avis qu'aucune ne réunit autant de points d'intérêt singuliers que l'épisode de Yoxley Old Place, qui comprend non seulement la mort lamentable du jeune Willoughby Smith, mais aussi ces développements ultérieurs qui ont jeté une lumière si curieuse sur les causes du crime.
C'était une nuit sauvage et tempétueuse vers la fin de novembre. Holmes et moi étions assis en silence toute la soirée, lui occupé avec une puissante loupe à déchiffrer les restes de l'inscription originale sur un palimpseste, moi plongé dans un récent traité de chirurgie. Dehors, le vent hurlait dans Baker Street, tandis que la pluie battait violemment contre les fenêtres. Il était étrange, au plus profond de la ville, avec quinze kilomètres de travail humain de chaque côté de nous, de ressentir l'emprise de fer de la Nature, et d'être conscient que pour les énormes forces élémentaires, tout Londres n'était rien de plus que les taupinières qui parsèment les champs. Je me dirigeai vers la fenêtre et regardai la rue déserte. Les lampes occasionnelles brillaient sur l'étendue de la route boueuse et du pavé brillant. Une unique voiture éclaboussait son chemin depuis l'extrémité d'Oxford Street.
« Eh bien, Watson, c'est une chance que nous n'ayons pas à sortir ce soir », dit Holmes, mettant de côté sa loupe et roulant le palimpseste. « J'en ai assez fait pour une séance. C'est un travail éprouvant pour les yeux. Pour autant que je puisse en juger, ce n'est rien de plus passionnant que les comptes d'une abbaye datant de la seconde moitié du quinzième siècle. Holà ! holà ! holà ! Qu'est-ce que c'est ? »
Au milieu du ronronnement du vent, on avait entendu le martèlement des sabots d'un cheval et le long grincement d'une roue alors qu'elle raclait le trottoir. La voiture que j'avais vue s'était arrêtée à notre porte.
« Que peut-il vouloir ? » m'écriai-je, alors qu'un homme en descendait.
« Vouloir ! Il nous veut. Et nous, mon pauvre Watson, nous voulons des pardessus, des cravates, des galoches et toute aide que l'homme ait jamais inventée pour combattre le mauvais temps. Attendez un peu, cependant ! La voiture repart ! Il y a encore de l'espoir. Il l'aurait gardée s'il avait voulu que nous venions. Courez en bas, mon cher ami, et ouvrez la porte, car toutes les gens vertueux sont au lit depuis longtemps. »
Lorsque la lumière de la lampe du hall tomba sur notre visiteur de minuit, je n'eus aucune difficulté à le reconnaître. C'était le jeune Stanley Hopkins, un détective prometteur, à la carrière duquel Holmes avait montré à plusieurs reprises un intérêt très pratique.
« Est-il là ? » demanda-t-il avec empressement.
« Montez, mon cher monsieur », dit la voix de Holmes d'en haut. « J'espère que vous n'avez pas de desseins sur nous par une nuit pareille. »
Le détective monta l'escalier, et notre lampe brilla sur son imperméable brillant. Je l'aidai à s'en débarrasser tandis que Holmes faisait jaillir une flamme des bûches dans la grille.
« Maintenant, mon cher Hopkins, approchez-vous et réchauffez vos pieds », dit-il. « Voici un cigare, et le docteur a une prescription contenant de l'eau chaude et un citron, ce qui est un bon remède par une nuit comme celle-ci. Ce doit être quelque chose d'important qui vous a fait sortir par une telle tempête. »
« C'est le cas en effet, monsieur Holmes. J'ai eu un après-midi agité, je vous l'assure. Avez-vous vu quelque chose de l'affaire Yoxley dans les dernières éditions ? »
« Je n'ai rien vu de plus récent que le quinzième siècle aujourd'hui. »
« Eh bien, ce n'était qu'un entrefilet, et tout faux qui plus est, donc vous n'avez rien manqué. Je n'ai pas laissé l'herbe pousser sous mes pieds. C'est dans le Kent, à sept miles de Chatham et à trois de la ligne de chemin de fer. On m'a télégraphié à trois heures quinze, j'ai atteint Yoxley Old Place à cinq heures, j'ai mené mon enquête, j'étais de retour à Charing Cross par le dernier train, et directement chez vous en voiture. »
« Ce qui signifie, je suppose, que vous n'êtes pas tout à fait au clair sur votre affaire ? »
« Cela signifie que je n'y comprends rien. Pour autant que je puisse voir, c'est une affaire aussi embrouillée que tout ce que j'ai pu traiter, et pourtant, au début, cela semblait si simple qu'on ne pouvait pas se tromper. Il n'y a aucun mobile, monsieur Holmes. C'est ce qui m'ennuie — je ne peux pas mettre la main sur un mobile. Voici un homme mort — il n'y a pas à le nier — mais, pour autant que je puisse voir, aucune raison au monde pour laquelle quiconque voudrait lui faire du mal. »
Holmes alluma son cigare et se renversa dans son fauteuil.
« Parlons-en », dit-il.
« J'ai mes faits assez clairs », dit Stanley Hopkins. « Tout ce que je veux maintenant, c'est savoir ce qu'ils signifient. L'histoire, pour autant que je puisse la comprendre, est comme ceci. Il y a quelques années, cette maison de campagne, Yoxley Old Place, fut prise par un homme âgé qui donna le nom de professeur Coram. C'était un invalide, restant au lit la moitié du temps, et l'autre moitié boitant dans la maison avec une canne ou étant poussé dans les jardins par le jardinier dans un fauteuil roulant. Il était bien apprécié des rares voisins qui lui rendaient visite, et il a la réputation là-bas d'être un homme très savant. Son ménage consistait en une gouvernante âgée, Mme Marker, et une bonne, Susan Tarlton. Toutes deux sont avec lui depuis son arrivée, et semblent être des femmes d'excellent caractère. Le professeur écrit un livre savant, et il a trouvé nécessaire il y a environ un an d'engager un secrétaire. Les deux premiers qu'il a essayés n'ont pas été des succès ; mais le troisième, M. Willoughby Smith, un tout jeune homme sortant de l'université, semble avoir été exactement ce que son employeur cherchait. Son travail consistait à écrire toute la matinée sous la dictée du professeur, et il passait habituellement la soirée à chercher des références et des passages ayant trait au travail du lendemain. Ce Willoughby Smith n'a rien contre lui, que ce soit comme garçon à Uppingham ou comme jeune homme à Cambridge. J'ai vu ses recommandations, et dès le début, c'était un garçon décent, calme, travailleur, sans aucun point faible. Et pourtant, c'est ce garçon qui a trouvé la mort ce matin dans le cabinet de travail du professeur dans des circonstances qui ne peuvent pointer que vers un meurtre. »
Le vent hurlait et criait aux fenêtres. Holmes et moi nous rapprochâmes du feu tandis que le jeune inspecteur développait lentement et point par point son récit singulier.
« Si vous deviez fouiller toute l'Angleterre », dit-il, « je ne suppose pas que vous pourriez trouver un ménage plus renfermé sur lui-même ou exempt d'influences extérieures. Des semaines entières passaient sans que l'un d'eux ne dépasse la grille du jardin. Le professeur était enseveli dans son travail et n'existait pour rien d'autre. Le jeune Smith ne connaissait personne dans le voisinage et vivait tout à fait comme son employeur. Les deux femmes n'avaient rien pour les éloigner de la maison. Mortimer le jardinier, qui pousse le fauteuil roulant, est un retraité de l'armée — un ancien de Crimée d'excellent caractère. Il ne vit pas dans la maison, mais dans un cottage de trois pièces à l'autre bout du jardin. Ce sont les seules personnes que vous trouveriez dans l'enceinte de Yoxley Old Place. En même temps, la grille du jardin est à cent yards de la route principale de Londres à Chatham. Elle s'ouvre avec un loquet, et rien n'empêche quiconque d'entrer.
« Maintenant, je vais vous donner le témoignage de Susan Tarlton, qui est la seule personne qui puisse dire quoi que ce soit de positif à ce sujet. C'était dans la matinée, entre onze heures et midi. Elle était occupée au moment même à suspendre des rideaux dans la chambre à coucher de l'étage sur le devant. Le professeur Coram était encore au lit, car quand le temps est mauvais, il se lève rarement avant midi. La gouvernante était occupée à quelques travaux dans l'arrière de la maison. Willoughby Smith avait été dans sa chambre, qu'il utilise comme salon ; mais la bonne l'entendit à ce moment-là passer dans le couloir et descendre au cabinet de travail immédiatement en dessous d'elle. Elle ne l'a pas vu, mais elle dit qu'elle ne pouvait pas se tromper sur sa démarche rapide et ferme. Elle n'a pas entendu la porte du cabinet se fermer, mais une minute ou deux plus tard, il y eut un cri terrible dans la pièce en dessous. C'était un cri sauvage, rauque, si étrange et contre nature qu'il aurait pu venir aussi bien d'un homme que d'une femme. Au même instant, il y eut un bruit sourd et lourd, qui fit trembler la vieille maison, puis tout fut silence. La bonne resta pétrifiée un moment, puis, retrouvant son courage, elle courut en bas. La porte du cabinet était fermée, et elle l'ouvrit. À l'intérieur, le jeune M. Willoughby Smith était étendu sur le sol. Au début, elle ne put voir aucune blessure, mais alors qu'elle essayait de le soulever, elle vit que le sang coulait de la partie inférieure de son cou. Il était percé par une blessure très petite mais très profonde, qui avait sectionné l'artère carotide. L'instrument avec lequel la blessure avait été infligée gisait sur le tapis à côté de lui. C'était l'un de ces petits couteaux à cacheter que l'on trouve sur les bureaux à l'ancienne, avec un manche en ivoire et une lame rigide. Cela faisait partie de l'équipement du bureau du professeur lui-même.
« Au début, la bonne a pensé que le jeune Smith était déjà mort, mais en versant un peu d'eau de la carafe sur son front, il ouvrit les yeux un instant. "Le professeur", murmura-t-il — "c'était elle". La bonne est prête à jurer que ce furent les mots exacts. Il a essayé désespérément de dire autre chose, et il a tenu sa main droite en l'air. Puis il est retombé mort.
« Entre-temps, la gouvernante était également arrivée sur les lieux, mais elle était juste trop tard pour surprendre les derniers mots du jeune homme. Laissant Susan avec le corps, elle se précipita vers la chambre du professeur. Il était assis dans son lit, horriblement agité, car il avait entendu assez pour le convaincre que quelque chose de terrible s'était produit. Mme Marker est prête à jurer que le professeur était encore en chemise de nuit, et, en effet, il lui était impossible de s'habiller sans l'aide de Mortimer, dont les ordres étaient de venir à douze heures. Le professeur déclare qu'il a entendu le cri lointain, mais qu'il ne sait rien de plus. Il ne peut donner aucune explication aux derniers mots du jeune homme, "Le professeur — c'était elle", mais imagine qu'ils étaient le résultat du délire. Il croit que Willoughby Smith n'avait pas un ennemi au monde, et ne peut donner aucune raison au crime. Sa première action fut d'envoyer Mortimer le jardinier chercher la police locale. Un peu plus tard, le chef de la police m'a fait chercher. Rien n'a été déplacé avant mon arrivée, et des ordres stricts ont été donnés pour que personne ne marche sur les sentiers menant à la maison. C'était une chance splendide de mettre vos théories en pratique, M. Sherlock Holmes. Il ne manquait vraiment rien. »
« Sauf M. Sherlock Holmes », dit mon compagnon avec un sourire quelque peu amer. « Eh bien, parlons-en. Quel genre de travail avez-vous fait ? »
« Je dois vous demander d'abord, M. Holmes, de jeter un coup d'œil à ce plan sommaire, qui vous donnera une idée générale de la position du cabinet du professeur et des divers points de l'affaire. Cela vous aidera à suivre mon enquête. »
Il déplia le croquis sommaire, que je reproduis ici, et il le posa sur les genoux de Holmes. Je me levai, et, debout derrière Holmes, je l'étudiai par-dessus son épaule.
GRAPHIQUE
« C'est très sommaire, bien sûr, et cela ne traite que des points qui me semblent essentiels. Tout le reste, vous le verrez par vous-même plus tard. Maintenant, tout d'abord, en présumant que l'assassin est entré dans la maison, comment lui ou elle est-il entré ? Sans aucun doute par le sentier du jardin et la porte arrière, d'où il y a un accès direct au cabinet. Toute autre voie aurait été extrêmement compliquée. L'évasion a dû également se faire par cette ligne, car des deux autres sorties de la pièce, l'une était bloquée par Susan alors qu'elle courait en bas et l'autre mène droit à la chambre du professeur. J'ai donc immédiatement dirigé mon attention sur le sentier du jardin, qui était saturé par la pluie récente et montrerait certainement des traces de pas.
« Mon examen m'a montré que j'avais affaire à un criminel prudent et expert. Aucune trace de pas ne pouvait être trouvée sur le sentier. Il ne pouvait y avoir aucun doute, cependant, que quelqu'un était passé le long de la bordure d'herbe qui borde le sentier, et qu'il l'avait fait afin d'éviter de laisser une trace. Je ne pouvais rien trouver qui ressemble à une impression distincte, mais l'herbe était piétinée et quelqu'un était sans aucun doute passé. Cela ne pouvait être que le meurtrier, puisque ni le jardinier ni personne d'autre n'avait été là ce matin-là et que la pluie n'avait commencé que pendant la nuit. »
« Un instant », dit Holmes. « Où mène ce sentier ? »
« À la route. »
« Quelle est sa longueur ? »
« Une centaine de yards environ. »
« Au point où le sentier passe par la grille, vous pourriez sûrement relever les traces ? »
« Malheureusement, le sentier était carrelé à cet endroit. »
« Eh bien, sur la route elle-même ? »
« Non ; tout était piétiné en bourbier. »
« Tut-tut ! Eh bien, alors, ces traces sur l'herbe, allaient-elles ou venaient-elles ? »
« Il était impossible de le dire. Il n'y avait jamais aucun contour. »
« Un grand pied ou un petit ? »
« On ne pouvait pas distinguer. »
Holmes laissa échapper une exclamation d'impatience.
« Il a plu à verse et soufflé un ouragan depuis lors », dit-il. « Ce sera plus difficile à lire maintenant que ce palimpseste. Eh bien, eh bien, on n'y peut rien. Qu'avez-vous fait, Hopkins, après avoir acquis la certitude que vous n'aviez acquis aucune certitude ? »
« Je crois que j'ai assuré une bonne partie du travail, Monsieur Holmes. Je savais que quelqu'un était entré dans la maison avec précaution, par l'extérieur. J'ai ensuite examiné le couloir. Il est recouvert d'une natte en fibre de coco qui n'a gardé aucune empreinte, quelle qu'elle soit. Cela m'a conduit au cabinet de travail lui-même. C'est une pièce sobrement meublée. L'élément principal est une grande table à écrire munie d'un bureau fixe. Ce bureau consiste en une double colonne de tiroirs avec un petit placard central entre les deux. Les tiroirs étaient ouverts, le placard verrouillé. Il semble que les tiroirs soient toujours ouverts et que rien de valeur n'y soit conservé. Il y avait des documents importants dans le placard, mais rien n'indiquait qu'il ait été forcé, et le Professeur m'assure qu'il ne manque rien. Il est certain qu'aucun vol n'a été commis.
« J'en viens maintenant au corps du jeune homme. Il a été trouvé près du bureau, juste sur la gauche, comme indiqué sur ce plan. Le coup de couteau a été porté sur le côté droit du cou, de l'arrière vers l'avant, de sorte qu'il est presque impossible qu'il se le soit infligé lui-même. »
« À moins qu'il ne soit tombé sur le couteau », dit Holmes.
« Exactement. L'idée m'a traversé l'esprit. Mais nous avons trouvé le couteau à quelques mètres du corps, ce qui semble impossible. Ensuite, bien sûr, il y a les derniers mots de l'homme mourant. Et, enfin, il y a cette pièce à conviction très importante qui a été trouvée serrée dans la main droite du défunt. »
De sa poche, Stanley Hopkins sortit un petit paquet de papier. Il le déplia et révéla un pince-nez en or, avec deux extrémités brisées de cordon de soie noire pendantes. « Willoughby Smith avait une excellente vue », ajouta-t-il. « Il ne fait aucun doute que ceci a été arraché du visage ou de la personne de l'assassin. »
Sherlock Holmes prit les lunettes en main et les examina avec la plus grande attention et le plus vif intérêt. Il les posa sur son nez, s'efforça de lire à travers elles, alla jusqu'à la fenêtre pour scruter la rue avec, les observa minutieusement à la pleine lumière de la lampe et, finalement, avec un petit rire, s'assit à la table et écrivit quelques lignes sur une feuille de papier, qu'il lança à Stanley Hopkins.
« C'est tout ce que je peux faire pour vous », dit-il. « Cela pourrait s'avérer utile. »
Le détective étonné lut la note à haute voix. Elle était ainsi libellée :
« Recherchée, une femme ayant de bonnes manières, vêtue comme une dame. Elle a un nez remarquablement épais, avec des yeux placés très près de chaque côté de celui-ci. Elle a le front plissé, une expression scrutatrice et probablement les épaules arrondies. Il y a des indications qu'elle a eu recours à un opticien au moins deux fois au cours des derniers mois. Comme ses lunettes sont d'une force remarquable et que les opticiens ne sont pas très nombreux, il ne devrait pas être difficile de la retrouver. »
Holmes sourit devant l'étonnement d'Hopkins, qui avait dû se refléter sur mes traits.
« Mes déductions sont pourtant d'une simplicité enfantine », dit-il. « Il serait difficile de nommer des objets offrant un champ d'inférence plus riche qu'une paire de lunettes, surtout une paire aussi remarquable que celle-ci. Qu'elles appartiennent à une femme, je l'infère de leur délicatesse, et aussi, bien sûr, des derniers mots de l'homme mourant. Quant au fait qu'il s'agisse d'une personne distinguée et bien vêtue, elles sont, comme vous pouvez le constater, richement montées en or massif, et il est inconcevable que quiconque porte de telles lunettes puisse être négligé par ailleurs. Vous remarquerez que les clips sont trop larges pour votre nez, ce qui montre que le nez de la dame était très large à la base. Ce genre de nez est généralement court et grossier, mais il existe suffisamment d'exceptions pour m'empêcher d'être dogmatique ou d'insister sur ce point dans ma description. Mon propre visage est étroit, et pourtant je constate que je ne peux pas placer mes yeux au centre, ou près du centre, de ces lunettes. Par conséquent, les yeux de la dame sont placés très près des côtés du nez. Vous remarquerez, Watson, que les verres sont concaves et d'une force inhabituelle. Une dame dont la vision a été si extrêmement contractée toute sa vie est certaine d'avoir les caractéristiques physiques d'une telle vision, qui se voient sur le front, les paupières et les épaules. »
« Oui », dis-je, « je peux suivre chacun de vos arguments. J'avoue cependant que je ne comprends pas comment vous arrivez à la double visite chez l'opticien. »
Holmes prit les lunettes en main.
« Vous remarquerez », dit-il, « que les clips sont doublés de minuscules bandes de liège pour adoucir la pression sur le nez. L'une d'elles est décolorée et légèrement usée, mais l'autre est neuve. Évidemment, l'une est tombée et a été remplacée. J'estime que la plus ancienne n'est pas là depuis plus de quelques mois. Elles correspondent exactement, donc j'en déduis que la dame est retournée au même établissement pour la seconde. »
« Par tous les diables, c'est merveilleux ! » s'écria Hopkins dans une extase d'admiration. « Penser que j'avais toute cette preuve entre mes mains sans jamais le savoir ! J'avais cependant l'intention de faire la tournée des opticiens de Londres. »
« Bien sûr que vous le feriez. En attendant, avez-vous autre chose à nous dire sur l'affaire ? »
« Rien, Monsieur Holmes. Je pense que vous en savez autant que moi maintenant — probablement plus. Nous avons fait enquêter sur tout étranger aperçu sur les routes de campagne ou à la gare. Nous n'en avons entendu parler d'aucun. Ce qui me dépasse, c'est l'absence totale de tout objectif dans ce crime. Personne ne peut suggérer l'ombre d'un mobile. »
« Ah ! là, je ne suis pas en mesure de vous aider. Mais je suppose que vous voulez que nous venions demain ? »
« Si ce n'est pas trop demander, Monsieur Holmes. Il y a un train de Charing Cross pour Chatham à six heures du matin, et nous devrions être à Yoxley Old Place entre huit et neuf heures. »
« Alors nous le prendrons. Votre affaire présente certainement des caractéristiques de grand intérêt, et je serai ravi de l'examiner. Eh bien, il est près d'une heure, et nous ferions mieux de dormir quelques heures. Je suppose que vous pourrez vous accommoder du canapé devant le feu. J'allumerai ma lampe à alcool et vous donnerai une tasse de café avant notre départ. »
La tempête s'était calmée le lendemain, mais c'était un matin glacial lorsque nous avons entamé notre voyage. Nous vîmes le froid soleil d'hiver se lever sur les marais lugubres de la Tamise et les longues étendues mornes du fleuve, que j'associerai toujours à notre poursuite de l'insulaire des Andaman au début de notre carrière. Après un long et fatigant voyage, nous descendîmes à une petite gare à quelques milles de Chatham. Pendant qu'on attelait un cheval à une voiture à l'auberge locale, nous prîmes un petit-déjeuner rapide, et nous étions donc fin prêts pour le travail lorsque nous arrivâmes enfin à Yoxley Old Place. Un agent de police nous attendait à la porte du jardin.
« Eh bien, Wilson, des nouvelles ? »
« Non, monsieur, rien du tout. »
« Aucun signalement d'un étranger aperçu ? »
« Non, monsieur. À la gare, ils sont certains qu'aucun étranger n'est venu ni reparti hier. »
« Avez-vous fait faire des recherches dans les auberges et les logements ? »
« Oui, monsieur ; il n'y a personne dont nous ne puissions rendre compte. »
« Eh bien, ce n'est qu'une marche raisonnable jusqu'à Chatham. Quelqu'un pourrait y séjourner ou prendre un train sans être remarqué. Voici l'allée du jardin dont j'ai parlé, Monsieur Holmes. Je vous jure qu'il n'y avait aucune marque dessus hier. »
« De quel côté étaient les marques sur l'herbe ? »
« De ce côté-ci, monsieur. Cette étroite bordure d'herbe entre l'allée et le parterre de fleurs. Je ne vois plus les traces maintenant, mais elles étaient claires pour moi à ce moment-là. »
« Oui, oui ; quelqu'un est passé par là », dit Holmes en se penchant sur la bordure d'herbe. « Notre dame a dû faire attention à ses pas, n'est-ce pas, puisqu'elle laisserait une trace sur l'allée d'un côté, et une trace encore plus claire sur le lit meuble de l'autre ? »
« Oui, monsieur, elle a dû avoir le sang-froid. »
Je vis un regard attentif passer sur le visage de Holmes.
« Vous dites qu'elle a dû revenir par ici ? »
« Oui, monsieur ; il n'y en a pas d'autre. »
« Sur cette bande d'herbe ? »
« Certainement, Monsieur Holmes. »
« Hum ! C'était une performance très remarquable, vraiment remarquable. Eh bien, je pense que nous avons épuisé l'allée. Allons plus loin. Cette porte de jardin est généralement laissée ouverte, je suppose ? Alors cette visiteuse n'avait qu'à entrer. L'idée du meurtre n'était pas dans son esprit, sinon elle se serait munie d'une sorte d'arme au lieu d'avoir à prendre ce couteau sur la table à écrire. Elle a avancé le long de ce couloir, ne laissant aucune trace sur la natte en fibre de coco. Puis elle s'est retrouvée dans ce cabinet de travail. Combien de temps y est-elle restée ? Nous n'avons aucun moyen de juger. »
« Pas plus de quelques minutes, monsieur. J'ai oublié de vous dire que Mme Marker, la gouvernante, y était passée pour ranger peu de temps auparavant, environ un quart d'heure, dit-elle. »
« Eh bien, cela nous donne une limite. Notre dame entre dans cette pièce et que fait-elle ? Elle se dirige vers la table à écrire. Pourquoi ? Pas pour ce qui se trouve dans les tiroirs. S'il y avait eu quelque chose qui vaille la peine d'être pris, cela aurait sûrement été enfermé. Non, c'était pour quelque chose dans ce bureau en bois. Holà ! qu'est-ce que cette rayure sur sa face ? Tenez une allumette, Watson. Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé de cela, Hopkins ? »
La marque qu'il examinait commençait sur la pièce en laiton sur le côté droit du trou de serrure et s'étendait sur environ quatre pouces, où elle avait égratigné le vernis de la surface.
« Je l'ai remarqué, Monsieur Holmes. Mais vous trouverez toujours des rayures autour d'un trou de serrure. »
« Celle-ci est récente, tout à fait récente. Voyez comme le laiton brille là où il est entaillé. Une vieille rayure aurait la même couleur que la surface. Regardez-la à travers ma loupe. Il y a aussi le vernis, comme de la terre de chaque côté d'un sillon. Mme Marker est-elle là ? »
Une femme âgée au visage triste entra dans la pièce.
« Avez-vous épousseté ce bureau hier matin ? »
« Oui, monsieur. »
« Avez-vous remarqué cette rayure ? »
« Non, monsieur, je ne l'ai pas vue. »
« Je suis sûr que vous ne l'avez pas vue, car un plumeau aurait balayé ces éclats de vernis. Qui possède la clé de ce bureau ? »
« Le Professeur la garde sur sa chaîne de montre. »
« Est-ce une clé simple ? »
« Non, monsieur ; c'est une clé Chubb. »
« Très bien. Mme Marker, vous pouvez y aller. Maintenant, nous progressons un peu. Notre dame entre dans la pièce, s'avance vers le bureau, et soit l'ouvre, soit essaie de le faire. Pendant qu'elle est ainsi occupée, le jeune Willoughby Smith entre dans la pièce. Dans sa précipitation à retirer la clé, elle fait cette rayure sur la porte. Il la saisit, et elle, saisissant l'objet le plus proche, qui se trouve être ce couteau, le frappe afin de le faire lâcher prise. Le coup est fatal. Il tombe et elle s'échappe, avec ou sans l'objet pour lequel elle est venue. Susan la femme de chambre est-elle là ? Quelqu'un aurait-il pu s'échapper par cette porte après le moment où vous avez entendu le cri, Susan ? »
« Non monsieur ; c'est impossible. Avant que je descende l'escalier, j'aurais vu quelqu'un dans le passage. De plus, la porte ne s'est jamais ouverte, car je l'aurais entendue. »
« Cela règle cette sortie. Alors, sans aucun doute, la dame est ressortie par où elle était venue. Je crois comprendre que cet autre passage ne mène qu'à la chambre du Professeur. Il n'y a pas d'issue de ce côté-là ? »
« Non, monsieur. »
« Nous allons l'emprunter pour faire la connaissance du Professeur. Holà, Hopkins ! ceci est très important, vraiment très important. Le couloir du Professeur est également recouvert de natte en fibre de coco. »
« Eh bien, monsieur, qu'est-ce que cela change ? »
« Ne voyez-vous pas de lien avec l'affaire ? Eh bien, eh bien, je n'insiste pas. Je me trompe sans doute. Et pourtant, cela me semble suggestif. Venez avec moi et présentez-moi. »
Nous empruntâmes le passage, qui était de la même longueur que celui menant au jardin. Au bout se trouvait une courte volée de marches menant à une porte. Notre guide frappa, puis nous introduisit dans la chambre du Professeur.
C'était une très grande pièce, tapissée d'innombrables volumes qui avaient débordé des étagères et gisaient en piles dans les coins, ou étaient empilés tout autour à la base des bibliothèques. Le lit était au centre de la pièce, et dedans, soutenu par des oreillers, se trouvait le propriétaire de la maison. J'ai rarement vu une personne à l'aspect plus remarquable. C'était un visage émacié et aquilin qui se tournait vers nous, avec des yeux sombres et perçants qui se cachaient au fond de creux profonds sous des sourcils en surplomb et broussailleux. Ses cheveux et sa barbe étaient blancs, si ce n'est que cette dernière était curieusement tachée de jaune autour de la bouche. Une cigarette luisait au milieu de l'enchevêtrement de poils blancs, et l'air de la pièce était fétide, imprégné de fumée de tabac froid. Alors qu'il tendait la main à Holmes, je remarquai qu'elle était aussi tachée de jaune par la nicotine.
« Un fumeur, Monsieur Holmes ? » dit-il, parlant un anglais bien choisi avec un curieux petit accent précieux. « Je vous en prie, prenez une cigarette. Et vous, monsieur ? Je peux vous les recommander, car je les fais préparer spécialement par Ionides d'Alexandrie. Il m'en envoie mille à la fois, et j'ai le regret de dire que je dois prévoir un nouvel arrivage tous les quinze jours. Mauvais, monsieur, très mauvais, mais un vieil homme a peu de plaisirs. Le tabac et mon travail... c'est tout ce qu'il me reste. »
Holmes avait allumé une cigarette et lançait de petits regards furtifs dans toute la pièce.
« Le tabac et mon travail, mais maintenant seulement le tabac », s'exclama le vieil homme. « Hélas ! quelle interruption fatale ! Qui aurait pu prévoir une telle catastrophe ? Un si estimable jeune homme ! Je vous assure qu'après quelques mois de formation, c'était un assistant admirable. Qu'en pensez-vous, Monsieur Holmes ? »
« Je n'ai pas encore pris ma décision. »
« Je vous serais vraiment redevable si vous pouviez apporter un éclairage là où tout est si sombre pour nous. Pour un pauvre rat de bibliothèque et invalide comme moi, un tel coup est paralysant. Il me semble avoir perdu la faculté de penser. Mais vous êtes un homme d'action, vous êtes un homme d'affaires. Cela fait partie de la routine quotidienne de votre vie. Vous pouvez garder votre équilibre en toute urgence. Nous avons bien de la chance de vous avoir à nos côtés. »
Holmes faisait les cent pas d'un côté de la pièce pendant que le vieux Professeur parlait. Je remarquai qu'il fumait avec une rapidité extraordinaire. Il était évident qu'il partageait le goût de notre hôte pour les cigarettes fraîches d'Alexandrie.
« Oui, monsieur, c'est un coup écrasant », dit le vieil homme. « C'est mon MAGNUM OPUS, la pile de papiers sur la table d'appoint là-bas. C'est mon analyse des documents trouvés dans les monastères coptes de Syrie et d'Égypte, un travail qui coupera profondément dans les fondements mêmes de la religion révélée. Avec ma santé affaiblie, je ne sais pas si je serai jamais en mesure de le terminer maintenant que mon assistant m'a été enlevé. Grand Dieu, Monsieur Holmes ; eh bien, vous êtes un fumeur encore plus rapide que moi. »
Holmes sourit.
« Je suis un connaisseur », dit-il en prenant une autre cigarette dans la boîte — sa quatrième — et en l'allumant au mégot de celle qu'il venait de finir. « Je ne vous importunerai pas avec un long contre-interrogatoire, Professeur Coram, puisque j'en déduis que vous étiez au lit au moment du crime et que vous ne pouviez rien en savoir. Je demanderais seulement ceci. Que pensez-vous que ce pauvre diable voulait dire par ses derniers mots : "Le Professeur... c'était elle" ? »
Le Professeur secoua la tête.
« Susan est une fille de la campagne », dit-il, « et vous connaissez l'incroyable stupidité de cette classe. J'imagine que le pauvre bougre a marmonné des mots incohérents et délirants, et qu'elle les a transformés en ce message dénué de sens. »
« Je vois. Vous n'avez vous-même aucune explication sur cette tragédie ? »
« Possiblement un accident ; possiblement — je ne le murmure qu'entre nous — un suicide. Les jeunes hommes ont leurs tourments cachés, quelque affaire de cœur, peut-être, dont nous n'avons jamais rien su. C'est une supposition plus probable qu'un meurtre. »
« Mais les lunettes ? »
« Ah ! je ne suis qu'un étudiant, un homme de rêves. Je ne peux expliquer les choses pratiques de la vie. Mais tout de même, nous sommes conscients, mon ami, que les gages d'amour peuvent prendre des formes étranges. Je vous en prie, prenez une autre cigarette. C'est un plaisir de voir quelqu'un les apprécier autant. Un éventail, un gant, des lunettes... qui sait quel objet peut être porté comme un gage ou précieusement gardé lorsqu'un homme met fin à ses jours ? Ce monsieur parle de traces de pas dans l'herbe ; mais, après tout, il est facile de se tromper sur un tel point. Quant au couteau, il pourrait très bien avoir été projeté loin du malheureux alors qu'il tombait. Il est possible que je parle comme un enfant, mais il me semble que Willoughby Smith a rencontré son destin de sa propre main. »
Holmes parut frappé par la théorie ainsi avancée, et il continua à faire les cent pas pendant un moment, perdu dans ses pensées et consommant cigarette après cigarette.
« Dites-moi, Professeur Coram », dit-il enfin, « qu'y a-t-il dans ce placard du bureau ? »
« Rien qui puisse aider un voleur. Des papiers de famille, des lettres de ma pauvre femme, des diplômes d'universités qui m'ont fait honneur. Voici la clé. Vous pouvez regarder vous-même. »
Holmes ramassa la clé et l'examina un instant ; puis il la rendit.
« Non ; je ne pense guère que cela m'aiderait », dit-il. « Je préférerais descendre tranquillement dans votre jardin et retourner toute cette affaire dans ma tête. Il y a quelque chose à dire en faveur de la théorie du suicide que vous avez avancée. Nous devons nous excuser de vous avoir importuné, Professeur Coram, et je promets que nous ne vous dérangerons pas avant le déjeuner. À deux heures, nous reviendrons et vous ferons rapport de tout ce qui pourrait s'être passé dans l'intervalle. »
Holmes était curieusement distrait, et nous marchâmes longuement en silence le long de l'allée du jardin.
« Avez-vous une piste ? » demandai-je enfin.
« Cela dépend de ces cigarettes que j'ai fumées », dit-il. « Il est possible que je me trompe totalement. Les cigarettes me le diront. »
« Mon cher Holmes », m'exclamai-je, « comment diable... »
« Eh bien, eh bien, vous pourrez le voir vous-même. Sinon, aucun mal ne sera fait. Bien sûr, nous avons toujours la piste de l'opticien sur laquelle nous rabattre, mais je prends un raccourci quand je peux. Ah, voici la brave Mme Marker ! Profitons de cinq minutes de conversation instructive avec elle. »
J'ai peut-être déjà fait remarquer que Holmes avait, quand il le voulait, une manière particulièrement engageante avec les femmes, et qu'il établissait très facilement des termes de confiance avec elles. En la moitié du temps qu'il avait indiqué, il avait conquis la bonne volonté de la gouvernante et bavardait avec elle comme s'il l'avait connue depuis des années.
« Oui, Monsieur Holmes, c'est comme vous dites, monsieur. Il fume terriblement. Toute la journée et parfois toute la nuit, monsieur. J'ai vu cette pièce un matin... eh bien, monsieur, vous auriez cru que c'était un brouillard de Londres. Le pauvre jeune M. Smith, il était fumeur aussi, mais pas autant que le Professeur. Sa santé... eh bien, je ne sais pas si elle est meilleure ou pire à cause du tabac. »
« Ah ! » dit Holmes, « mais cela coupe l'appétit. »
« Eh bien, je ne sais pas à ce sujet, monsieur. »
« Je suppose que le Professeur ne mange presque rien ? »
« Eh bien, il est variable. Je lui reconnais cela. »
« Je parie qu'il n'a rien pris au petit-déjeuner ce matin, et qu'il ne pourra pas affronter son déjeuner après toutes les cigarettes que je l'ai vu consommer. »
« Eh bien, là, vous vous trompez, monsieur, car il a fait un remarquable bon petit-déjeuner ce matin. Je ne sais pas quand je lui en ai vu faire un meilleur, et il a commandé un bon plat de côtelettes pour son déjeuner. Je suis surprise moi-même, car depuis que je suis entrée dans cette pièce hier et que j'ai vu le jeune M. Smith étendu là sur le sol, je ne pouvais supporter de regarder la nourriture. Eh bien, il faut de tout pour faire un monde, et le Professeur n'a pas laissé cela lui couper l'appétit. »
Nous passâmes la matinée à flâner dans le jardin. Stanley Hopkins était descendu au village pour enquêter sur des rumeurs concernant une femme étrange qui aurait été aperçue par des enfants sur la route de Chatham le matin précédent. Quant à mon ami, toute son énergie coutumière semblait l'avoir quitté. Je ne l'avais jamais vu traiter une affaire avec autant de désinvolture. Même la nouvelle rapportée par Hopkins, selon laquelle il avait retrouvé les enfants et ceux-ci avaient indubitablement vu une femme correspondant exactement à la description de Holmes, portant soit des lunettes, soit un pince-nez, ne parvint à susciter chez lui aucun signe d'intérêt marqué. Il se montra plus attentif lorsque Susan, qui nous servait le déjeuner, émit l'idée qu'elle croyait que M. Smith était sorti se promener hier matin, et qu'il n'était rentré qu'une demi-heure avant que la tragédie ne survienne. Je ne voyais pas moi-même le rapport de cet incident, mais je percevais clairement que Holmes l'intégrait au schéma général qu'il avait élaboré dans son esprit. Soudain, il bondit de sa chaise et jeta un coup d'œil à sa montre. « Deux heures, messieurs, dit-il. Nous devons monter et nous expliquer avec notre ami le Professeur. »
Le vieil homme venait de terminer son déjeuner, et son plat vide témoignait certainement du bon appétit que lui prêtait sa gouvernante. Il était, en vérité, une silhouette étrange lorsqu'il tourna sa crinière blanche et ses yeux ardents vers nous. L'éternelle cigarette se consumait dans sa bouche. Il était habillé et assis dans un fauteuil près du feu.
« Eh bien, M. Holmes, avez-vous résolu ce mystère ? » Il poussa vers mon compagnon la grande boîte à cigarettes qui se trouvait sur une table à côté de lui. Holmes tendit la main au même instant, et, entre eux, ils firent basculer la boîte par-dessus le bord. Pendant une minute ou deux, nous fûmes tous à genoux à récupérer les cigarettes éparpillées dans des recoins impossibles. Lorsque nous nous relevâmes, j'observai que les yeux de Holmes brillaient et que ses joues étaient teintées de couleur. Ce n'est qu'en temps de crise que j'ai vu ces signaux de bataille flotter.
« Oui, dit-il, je l'ai résolu. »
Stanley Hopkins et moi restâmes stupéfaits. Quelque chose comme un ricanement passa sur les traits émaciés du vieux Professeur.
« Vraiment ! Dans le jardin ? »
« Non, ici. »
« Ici ! Quand ? »
« À cet instant. »
« Vous plaisantez sûrement, M. Sherlock Holmes. Vous me forcez à vous dire que c'est une affaire trop sérieuse pour être traitée de cette façon. »
« J'ai forgé et testé chaque maillon de ma chaîne, Professeur Coram, et je suis sûr qu'elle est solide. Quels sont vos mobiles ou quel rôle exact vous jouez dans cette étrange affaire, je ne suis pas encore en mesure de le dire. Dans quelques minutes, je l'entendrai probablement de vos propres lèvres. En attendant, je vais reconstruire le passé pour vous, afin que vous sachiez quelles informations il me manque encore.
« Une dame est entrée hier dans votre bureau. Elle est venue avec l'intention de s'emparer de certains documents qui se trouvaient dans votre secrétaire. Elle avait sa propre clé. J'ai eu l'occasion d'examiner la vôtre, et je ne trouve pas cette légère décoloration que l'éraflure faite sur le vernis aurait dû produire. Vous n'étiez donc pas complice, et elle est venue, pour autant que je puisse interpréter les preuves, à votre insu pour vous voler. »
Le Professeur souffla un nuage de fumée de ses lèvres. « C'est tout à fait intéressant et instructif, dit-il. N'avez-vous rien d'autre à ajouter ? Certes, ayant remonté la piste de cette dame jusqu'ici, vous pouvez aussi dire ce qu'elle est devenue. »
« Je vais m'y employer. En premier lieu, elle a été saisie par votre secrétaire, et elle l'a poignardé pour s'échapper. Cette catastrophe, j'incline à la considérer comme un accident malheureux, car je suis convaincu que la dame n'avait aucune intention d'infliger une blessure aussi grave. Un assassin ne vient pas sans arme. Horrifiée par ce qu'elle avait fait, elle s'est enfuie précipitamment de la scène de la tragédie. Malheureusement pour elle, elle avait perdu ses lunettes dans la lutte, et comme elle était extrêmement myope, elle était réellement impuissante sans elles. Elle a couru dans un couloir qu'elle imaginait être celui par lequel elle était venue — les deux étaient tapissés de fibre de coco — et ce n'est que lorsqu'il fut trop tard qu'elle comprit qu'elle avait pris le mauvais passage et que sa retraite était coupée derrière elle. Que devait-elle faire ? Elle ne pouvait pas revenir en arrière. Elle ne pouvait pas rester là où elle était. Elle devait avancer. Elle avança. Elle monta un escalier, poussa une porte et se retrouva dans votre chambre. »
Le vieil homme restait assis, la bouche ouverte, fixant Holmes avec égarement. La stupéfaction et la peur étaient inscrites sur ses traits expressifs. Puis, avec un effort, il haussa les épaules et éclata d'un rire peu sincère.
« Tout cela est fort beau, M. Holmes, dit-il. Mais il y a une petite faille dans votre splendide théorie. J'étais moi-même dans ma chambre, et je ne l'ai pas quittée de la journée. »
« J'en suis conscient, Professeur Coram. »
« Et vous voulez dire que je pourrais être allongé sur ce lit sans remarquer qu'une femme est entrée dans ma chambre ? »
« Je n'ai jamais dit cela. Vous L'AVEZ remarqué. Vous lui avez parlé. Vous l'avez reconnue. Vous l'avez aidée à s'échapper. »
À nouveau, le Professeur éclata d'un rire aigu. Il s'était levé et ses yeux brillaient comme des braises.
« Vous êtes fou ! s'écria-t-il. Vous tenez des propos insensés. Je l'ai aidée à s'échapper ? Où est-elle maintenant ? »
« Elle est là », dit Holmes, en pointant du doigt une haute bibliothèque dans le coin de la pièce.
Je vis le vieil homme lever les bras, une terrible convulsion parcourut son visage sinistre, et il retomba dans son fauteuil. Au même instant, la bibliothèque que Holmes montrait pivota sur une charnière, et une femme se précipita dans la pièce. « Vous avez raison ! » cria-t-elle d'une étrange voix étrangère. « Vous avez raison ! Je suis là. »
Elle était brune de poussière et drapée des toiles d'araignée provenant des murs de sa cachette. Son visage, lui aussi, était strié de crasse, et au mieux, elle n'aurait jamais pu être belle, car elle possédait exactement les caractéristiques physiques que Holmes avait devinées, avec, en plus, un menton long et obstiné. Entre sa cécité naturelle et le passage de l'obscurité à la lumière, elle se tenait là comme hébétée, clignant des yeux pour voir où nous étions et qui nous étions. Et pourtant, malgré tous ces désavantages, il y avait une certaine noblesse dans la tenue de cette femme, une bravoure dans ce menton défiant et dans cette tête haute, qui forçaient le respect et l'admiration. Stanley Hopkins avait posé la main sur son bras pour la réclamer comme sa prisonnière, mais elle l'écarta doucement, et pourtant avec une dignité souveraine qui imposait l'obéissance. Le vieil homme restait affalé dans son fauteuil, le visage crispé, la fixant avec des yeux sombres.
« Oui, monsieur, je suis votre prisonnière, dit-elle. D'où j'étais, je pouvais tout entendre, et je sais que vous avez appris la vérité. J'avoue tout. C'est moi qui ai tué le jeune homme. Mais vous avez raison, vous qui dites que c'était un accident. Je ne savais même pas que c'était un couteau que je tenais dans ma main, car dans mon désespoir, j'ai saisi n'importe quoi sur la table et j'ai frappé pour qu'il me laisse partir. C'est la vérité que je vous dis. »
« Madame, dit Holmes, je suis sûr que c'est la vérité. Je crains que vous ne soyez pas en bonne santé. »
Elle avait pris une couleur effroyable, d'autant plus macabre sous les traînées de poussière sombre sur son visage. Elle s'assit sur le bord du lit ; puis elle reprit.
« Je n'ai que peu de temps ici, dit-elle, mais je veux que vous sachiez toute la vérité. Je suis la femme de cet homme. Il n'est pas anglais. Il est russe. Son nom, je ne le dirai pas. »
Pour la première fois, le vieil homme bougea. « Que Dieu te bénisse, Anna ! » cria-t-il. « Que Dieu te bénisse ! »
Elle lui lança un regard du plus profond dédain. « Pourquoi t'accroches-tu si fort à cette misérable vie, Sergius ? » dit-elle. « Elle a fait du mal à beaucoup et du bien à personne — pas même à toi-même. Cependant, ce n'est pas à moi de faire rompre ce fil fragile avant l'heure de Dieu. J'en ai déjà assez sur la conscience depuis que j'ai franchi le seuil de cette maison maudite. Mais je dois parler ou il sera trop tard.
« J'ai dit, messieurs, que je suis la femme de cet homme. Il avait cinquante ans et j'étais une folle jeune fille de vingt ans quand nous nous sommes mariés. C'était dans une ville de Russie, une université — je ne nommerai pas le lieu. »
« Que Dieu te bénisse, Anna ! » murmura encore le vieil homme.
« Nous étions des réformateurs — des révolutionnaires — des nihilistes, vous comprenez. Lui, moi, et beaucoup d'autres. Puis vint un temps de trouble, un officier de police fut tué, beaucoup furent arrêtés, des preuves étaient nécessaires, et pour sauver sa propre vie et obtenir une grosse récompense, mon mari a trahi sa propre femme et ses compagnons. Oui, nous avons tous été arrêtés sur ses aveux. Certains d'entre nous ont trouvé le chemin de la potence et d'autres celui de la Sibérie. J'étais parmi ces derniers, mais ma peine n'était pas à perpétuité. Mon mari est venu en Angleterre avec ses gains mal acquis, et il a vécu tranquillement depuis, sachant bien que si la Fraternité savait où il se trouvait, il ne se passerait pas une semaine avant que justice soit faite. »
Le vieil homme tendit une main tremblante et se servit une cigarette. « Je suis entre tes mains, Anna, dit-il. Tu as toujours été bonne pour moi. »
« Je ne vous ai pas encore dit le comble de sa scélératesse, dit-elle. Parmi nos camarades de l'Ordre, il y en avait un qui était l'ami de mon cœur. Il était noble, altruiste, aimant — tout ce que mon mari n'était pas. Il détestait la violence. Nous étions tous coupables — si c'est là de la culpabilité — mais lui ne l'était pas. Il écrivait sans cesse pour nous dissuader d'une telle voie. Ces lettres l'auraient sauvé. Mon journal intime aussi, dans lequel, jour après jour, j'avais consigné mes sentiments envers lui et le point de vue que chacun de nous avait adopté. Mon mari a trouvé et gardé à la fois le journal et les lettres. Il les a cachés, et il a essayé avec acharnement de faire condamner le jeune homme. En cela, il a échoué, mais Alexis fut envoyé au bagne en Sibérie, où maintenant, en cet instant précis, il travaille dans une mine de sel. Pensez à cela, scélérat, scélérat ; maintenant, maintenant, en cet instant même, Alexis, un homme dont vous n'êtes pas digne de prononcer le nom, travaille et vit comme un esclave, et pourtant j'ai votre vie entre mes mains et je vous laisse la vie sauve. »
« Tu as toujours été une femme noble, Anna, dit le vieil homme en tirant sur sa cigarette. »
Elle s'était levée, mais elle retomba avec un petit cri de douleur.
« Je dois finir, dit-elle. Quand ma peine fut terminée, je me suis mise en devoir d'obtenir le journal et les lettres qui, s'ils étaient envoyés au gouvernement russe, procureraient la libération de mon ami. Je savais que mon mari était venu en Angleterre. Après des mois de recherche, j'ai découvert où il était. Je savais qu'il avait toujours le journal, car lorsque j'étais en Sibérie, j'avais reçu une lettre de lui me reprochant mes actes et citant quelques passages de ses pages. Pourtant, j'étais sûre qu'avec sa nature vengeresse, il ne me le donnerait jamais de son plein gré. Je devais l'obtenir moi-même. Dans ce but, j'ai engagé un agent d'une agence de détectives privés, qui est entré chez mon mari comme secrétaire — c'était votre deuxième secrétaire, Sergius, celui qui vous a quittés si précipitamment. Il a découvert que les papiers étaient gardés dans le placard et il a pris une empreinte de la clé. Il ne voulait pas aller plus loin. Il m'a fourni un plan de la maison et il m'a dit que, dans la matinée, le bureau était toujours vide, car le secrétaire était employé là-haut. Alors, finalement, j'ai pris mon courage à deux mains et je suis descendue pour récupérer les papiers moi-même. J'ai réussi, mais à quel prix !
« Je venais de prendre les papiers et je fermais le placard quand le jeune homme m'a saisie. Je l'avais déjà vu ce matin-là. Il m'avait rencontrée sur la route et je lui avais demandé de me dire où habitait le Professeur Coram, ne sachant pas qu'il était à son service. »
« Exactement ! Exactement ! » dit Holmes. « Le secrétaire est revenu et a parlé à son employeur de la femme qu'il avait rencontrée. Puis, dans son dernier souffle, il a essayé de faire passer un message disant que c'était elle — celle dont il venait de discuter avec lui. »
« Vous devez me laisser parler », dit la femme d'une voix impérative, et son visage se contracta comme sous l'effet de la douleur. « Quand il est tombé, je me suis précipitée hors de la chambre, j'ai choisi la mauvaise porte et je me suis retrouvée dans la chambre de mon mari. Il a parlé de me livrer. Je lui ai montré que s'il le faisait, sa vie était entre mes mains. Si vous me livriez à la loi, je pouvais vous livrer à la Fraternité. Ce n'est pas que je souhaitais vivre pour moi-même, mais c'est que je désirais accomplir mon but. Il savait que je ferais ce que j'avais dit — que son propre sort était lié au mien. Pour cette raison, et pour nulle autre, il m'a protégée. Il m'a poussée dans cette cachette obscure, un vestige d'autrefois, connu de lui seul. Il prenait ses repas dans sa chambre, et a ainsi pu me donner une partie de sa nourriture. Il était convenu que lorsque la police quitterait la maison, je m'enfuirais de nuit et ne reviendrais plus. Mais d'une manière ou d'une autre, vous avez lu dans nos plans. » Elle arracha du corsage de sa robe un petit paquet. « Ce sont mes derniers mots, dit-elle ; voici le paquet qui sauvera Alexis. Je le confie à votre honneur et à votre amour de la justice. Prenez-le ! Vous le remettrez à l'ambassade de Russie. Maintenant, j'ai fait mon devoir, et... »
« Arrêtez-la ! » cria Holmes. Il avait traversé la pièce d'un bond et avait arraché une petite fiole de sa main.
« Trop tard ! » dit-elle en s'affaissant sur le lit. « Trop tard ! J'ai pris le poison avant de quitter ma cachette. Ma tête tourne ! Je m'en vais ! Je vous demande, monsieur, de vous souvenir du paquet. »
« Une affaire simple, et pourtant, à certains égards, instructive », fit remarquer Holmes, tandis que nous retournions en ville. « Elle reposait dès le début sur le pince-nez. Sans la chance que l'homme mourant l'ait saisi, je ne suis pas sûr que nous aurions pu parvenir à notre solution. Il était clair pour moi, d'après la puissance des verres, que celui qui les portait devait être très myope et impuissant une fois privé d'eux. Lorsque vous m'avez demandé de croire qu'elle avait marché le long d'une étroite bande d'herbe sans faire un seul faux pas, j'ai fait remarquer, comme vous vous en souvenez peut-être, que c'était une performance remarquable. Dans mon esprit, je l'ai classée comme une performance impossible, sauf dans le cas improbable où elle aurait eu une seconde paire de lunettes. J'ai donc été forcé de considérer sérieusement l'hypothèse qu'elle était restée dans la maison. En percevant la similitude des deux couloirs, il est devenu clair qu'elle aurait très facilement pu faire une telle erreur, et dans ce cas, il était évident qu'elle devait être entrée dans la chambre du Professeur. J'étais donc aux aguets pour tout ce qui pourrait confirmer cette supposition, et j'ai examiné la chambre minutieusement pour y trouver quelque chose ressemblant à une cachette. Le tapis semblait continu et fermement cloué, alors j'ai écarté l'idée d'une trappe. Il pourrait bien y avoir une alcôve derrière les livres. Comme vous le savez, de tels dispositifs sont courants dans les anciennes bibliothèques. J'ai observé que les livres étaient empilés sur le sol partout ailleurs, mais qu'une seule bibliothèque était laissée libre. C'était donc peut-être la porte. Je ne pouvais voir aucune marque pour me guider, mais le tapis était de couleur brun clair, ce qui se prête très bien à l'examen. J'ai donc fumé un grand nombre de ces excellentes cigarettes, et j'ai laissé tomber la cendre sur tout l'espace devant la bibliothèque suspecte. C'était une astuce simple, mais extrêmement efficace. Je suis ensuite descendu et j'ai constaté, en votre présence, Watson, sans que vous perceviez où je voulais en venir, que la consommation de nourriture du Professeur Coram avait augmenté — comme on pouvait s'y attendre lorsqu'il nourrit une seconde personne. Nous sommes ensuite remontés dans la chambre, où, en renversant la boîte à cigarettes, j'ai obtenu une excellente vue du sol, et j'ai pu voir très clairement, grâce aux traces dans la cendre, que la prisonnière, en notre absence, était sortie de sa retraite. Eh bien, Hopkins, nous voici à Charing Cross, et je vous félicite d'avoir mené votre affaire à une conclusion heureuse. Vous allez au quartier général, sans doute. Je pense, Watson, que vous et moi irons ensemble à l'ambassade de Russie. »
« C’est affreux, Monsieur Holmes, tout simplement affreux ! Je m’étonne que mes cheveux ne soient pas devenus gris. Godfrey Staunton… vous avez entendu parler de lui, bien entendu ? C’est tout simplement la cheville ouvrière sur laquelle repose toute l’équipe. Je préférerais me passer de deux joueurs du paquet d’avants plutôt que de ne pas avoir Godfrey dans ma ligne de trois-quarts. Qu’il s’agisse de faire des passes, de plaquer ou de dribbler, personne ne l’égale ; et puis, il a de la tête et sait nous maintenir tous ensemble. Que dois-je faire ? C’est ce que je vous demande, Monsieur Holmes. Il y a Moorhouse, le premier remplaçant, mais il est formé comme demi, et il a toujours tendance à se rabattre sur la mêlée au lieu de rester sur la ligne de touche. C’est un excellent botteur de pénalités, c’est vrai, mais il n’a aucun jugement et ne peut pas sprinter pour un sou. Voyez-vous, Morton ou Johnson, les flèches d’Oxford, pourraient tourner autour de lui sans difficulté. Stevenson est assez rapide, mais il est incapable de réussir un drop des vingt-cinq yards, et un trois-quarts qui ne sait ni dégager au pied ni réussir un drop ne mérite pas sa place pour sa seule vitesse. Non, Monsieur Holmes, nous sommes perdus à moins que vous ne puissiez m’aider à retrouver Godfrey Staunton. »
Mon ami avait écouté avec une surprise amusée ce long discours, qui fut déversé avec une vigueur et une fougue extraordinaires, chaque point étant souligné par le claquement d’une main charnue sur le genou de l’orateur. Lorsque notre visiteur se tut, Holmes tendit la main et décrocha la lettre « S » de son album de coupures. Pour une fois, il fouilla en vain dans cette mine d’informations variées.
« Il y a Arthur H. Staunton, le jeune faussaire en pleine ascension, dit-il, et il y avait Henry Staunton, que j’ai aidé à faire pendre, mais Godfrey Staunton est un nom inconnu pour moi. »
Ce fut au tour de notre visiteur de paraître surpris.
« Comment, Monsieur Holmes, je pensais que vous étiez au courant de tout, dit-il. J’imagine alors, si vous n’avez jamais entendu parler de Godfrey Staunton, que vous ne connaissez pas non plus Cyril Overton ? »
Holmes secoua la tête d’un air bon enfant.
« Nom d’un chien ! s’écria l’athlète. Mais j’étais premier remplaçant pour l’Angleterre contre le pays de Galles, et j’ai été capitaine de l’Université toute l’année ! Mais ce n’est rien ! Je ne pensais pas qu’il y eût une âme en Angleterre qui ne connaisse pas Godfrey Staunton, le brillant trois-quarts, Cambridge, Blackheath, et cinq sélections internationales. Bon Dieu ! Monsieur Holmes, où AVEZ-VOUS vécu ? »
Holmes rit de la naïve stupéfaction du jeune géant.
« Vous vivez dans un monde différent du mien, Monsieur Overton, un monde plus doux et plus sain. Mes ramifications s’étendent dans bien des secteurs de la société, mais jamais, je suis heureux de le dire, dans le sport amateur, qui est ce qu’il y a de meilleur et de plus sain en Angleterre. Cependant, votre visite inattendue de ce matin me montre que, même dans ce monde de grand air et de fair-play, il peut y avoir du travail pour moi ; alors maintenant, mon brave monsieur, je vous prie de vous asseoir et de me raconter lentement et calmement ce qui s’est passé exactement, et comment vous désirez que je vous vienne en aide. »
Le visage du jeune Overton prit l’air contrarié de l’homme qui est plus habitué à utiliser ses muscles que son esprit ; mais peu à peu, avec bien des répétitions et des obscurités que je pourrais omettre de son récit, il nous exposa son étrange histoire.
« C’est comme ceci, Monsieur Holmes. Comme je l’ai dit, je suis le capitaine de l’équipe de rugby de l’Université de Cambridge, et Godfrey Staunton est mon meilleur élément. Demain, nous jouons contre Oxford. Hier, nous sommes tous arrivés et nous nous sommes installés à l’hôtel privé de Bentley. À dix heures, j’ai fait le tour pour voir si tous les gars étaient allés se coucher, car je crois au strict entraînement et au sommeil en abondance pour garder une équipe en forme. J’ai eu quelques mots avec Godfrey avant qu’il ne se mette au lit. Il m’a semblé pâle et préoccupé. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Il a répondu qu’il allait bien, juste un léger mal de tête. Je lui ai souhaité bonne nuit et je l’ai laissé. Une demi-heure plus tard, le portier me dit qu’un homme à l’aspect rude, avec une barbe, est venu avec un mot pour Godfrey. Il n’était pas allé se coucher et le mot a été porté dans sa chambre. Godfrey l’a lu et s’est effondré sur une chaise comme s’il avait reçu un coup de masse. Le portier était si effrayé qu’il allait venir me chercher, mais Godfrey l’en a empêché, a bu un verre d’eau et a repris ses esprits. Puis il est descendu, a échangé quelques mots avec l’homme qui attendait dans le hall, et ils sont partis ensemble. La dernière fois que le portier les a vus, ils couraient presque dans la rue en direction du Strand. Ce matin, la chambre de Godfrey était vide, son lit n’avait jamais été défait, et ses affaires étaient toutes exactement comme je les avais vues la veille. Il est parti à brûle-pourpoint avec cet inconnu, et aucun mot n’est venu de lui depuis. Je ne crois pas qu’il reviendra jamais. C’était un sportif, Godfrey, jusqu’à la moelle, et il n’aurait jamais arrêté son entraînement pour lâcher son capitaine si ce n’était pour une cause trop forte pour lui. Non, j’ai le sentiment qu’il est parti pour de bon et que nous ne le reverrons plus jamais. »
Sherlock Holmes écouta avec la plus grande attention ce récit singulier.
« Qu’avez-vous fait ? » demanda-t-il.
« J’ai envoyé un télégramme à Cambridge pour savoir si l’on avait eu de ses nouvelles là-bas. J’ai reçu une réponse. Personne ne l’a vu. »
« Aurait-il pu retourner à Cambridge ? »
« Oui, il y a un train tardif, à onze heures et quart. »
« Mais, pour autant que vous puissiez le vérifier, il ne l’a pas pris ? »
« Non, il n’a été vu nulle part. »
« Qu’avez-vous fait ensuite ? »
« J’ai envoyé un télégramme à Lord Mount-James. »
« Pourquoi à Lord Mount-James ? »
« Godfrey est orphelin, et Lord Mount-James est son plus proche parent, son oncle, je crois. »
« En effet. Cela donne un nouvel éclairage à l’affaire. Lord Mount-James est l’un des hommes les plus riches d’Angleterre. »
« C’est ce que j’ai entendu dire par Godfrey. »
« Et votre ami était un proche parent ? »
« Oui, il était son héritier, et le vieux bonhomme a près de quatre-vingts ans, bourré de goutte, en plus. On dit qu’il pourrait marquer sa queue de billard avec ses articulations. Il n’a jamais donné un shilling à Godfrey de toute sa vie, car c’est un avare fini, mais tout lui reviendra bien assez tôt. »
« Avez-vous eu des nouvelles de Lord Mount-James ? »
« Non. »
« Quel motif votre ami aurait-il eu d’aller voir Lord Mount-James ? »
« Eh bien, quelque chose le préoccupait la veille, et si c’était lié à l’argent, il est possible qu’il se soit tourné vers son plus proche parent qui en possédait tant, bien que d’après tout ce que j’ai entendu, il n’ait pas eu beaucoup de chance d’en obtenir. Godfrey n’aimait pas le vieux. Il n’y serait pas allé s’il avait pu l’éviter. »
« Eh bien, nous pourrons bientôt le déterminer. Si votre ami se rendait chez son parent, Lord Mount-James, vous devez alors expliquer la visite de cet individu à l’aspect rude à une heure si tardive, et l’agitation causée par sa venue. »
Cyril Overton se prit la tête entre les mains. « Je n’y comprends rien », dit-il.
« Eh bien, eh bien, j’ai une journée de libre et je serai heureux de me pencher sur la question, dit Holmes. Je vous recommande vivement de faire vos préparatifs pour votre match sans tenir compte de ce jeune homme. Ce devait être, comme vous le dites, une nécessité accablante qui l’a arraché ainsi, et la même nécessité est susceptible de le tenir à l’écart. Rendons-nous ensemble à cet hôtel et voyons si le portier peut apporter un éclairage nouveau sur l’affaire. »
Sherlock Holmes était passé maître dans l’art de mettre un humble témoin à l’aise, et très vite, dans l’intimité de la chambre abandonnée de Godfrey Staunton, il avait extrait tout ce que le portier avait à dire. Le visiteur de la veille n’était pas un gentleman, et ce n’était pas non plus un ouvrier. C’était simplement ce que le portier a décrit comme un « type à l’allure ordinaire » ; un homme de cinquante ans, à la barbe grisonnante, au visage pâle, habillé sobrement. Il semblait lui-même agité. Le portier avait remarqué que sa main tremblait lorsqu’il avait tendu le mot. Godfrey Staunton avait fourré le mot dans sa poche. Staunton n’avait pas serré la main de l’homme dans le hall. Ils avaient échangé quelques phrases, dont le portier n’avait distingué que le mot « temps ». Puis ils s’étaient dépêchés de partir de la manière décrite. Il était juste dix heures et demie à l’horloge du hall.
« Voyons, dit Holmes en s’asseyant sur le lit de Staunton. Vous êtes le portier de jour, n’est-ce pas ? »
« Oui, monsieur ; je termine mon service à onze heures. »
« Le portier de nuit n’a rien vu, je suppose ? »
« Non, monsieur ; un groupe revenant du théâtre est arrivé tard. Personne d’autre. »
« Étiez-vous en service toute la journée d’hier ? »
« Oui, monsieur. »
« Avez-vous apporté des messages à M. Staunton ? »
« Oui, monsieur ; un télégramme. »
« Ah ! voilà qui est intéressant. À quelle heure était-ce ? »
« Vers six heures. »
« Où était M. Staunton lorsqu’il l’a reçu ? »
« Ici, dans sa chambre. »
« Étiez-vous présent lorsqu’il l’a ouvert ? »
« Oui, monsieur ; j’ai attendu pour voir s’il y avait une réponse. »
« Eh bien, y en avait-il une ? »
« Oui, monsieur. Il a écrit une réponse. »
« L’avez-vous prise ? »
« Non, il l’a prise lui-même. »
« Mais il l’a écrite en votre présence ? »
« Oui, monsieur. J’étais près de la porte, et il avait le dos tourné à cette table. Quand il l’eut écrite, il a dit : “C’est bon, portier, je m’en chargerai moi-même.” »
« Avec quoi l’a-t-il écrite ? »
« Une plume, monsieur. »
« Le formulaire télégraphique était-il l’un de ceux qui sont sur la table ? »
« Oui, monsieur ; c’était celui du dessus. »
Holmes se leva. Prenant les formulaires, il les porta près de la fenêtre et examina attentivement celui qui était au-dessus.
« C’est dommage qu’il n’ait pas écrit au crayon, dit-il en les jetant à nouveau avec un haussement d’épaules déçu. Comme vous l’avez sans doute remarqué fréquemment, Watson, l’empreinte passe généralement à travers, un fait qui a dissous bien des mariages heureux. Cependant, je ne trouve aucune trace ici. Je me réjouis toutefois de constater qu’il a écrit avec une plume à large pointe, et je doute fort que nous ne trouvions pas quelque empreinte sur ce buvard. Ah, oui, c’est sûrement la chose même ! »
Il déchira une bande de papier buvard et nous montra l’hiéroglyphe suivant :
GRAPHIQUE
Cyril Overton était très excité. « Approchez-le de la glace ! » s’écria-t-il.
« C’est inutile, dit Holmes. Le papier est fin, et le verso donnera le message. Le voici. » Il le retourna et nous lûmes :
GRAPHIQUE
« Voilà donc la fin du télégramme que Godfrey Staunton a expédié quelques heures avant sa disparition. Il y a au moins six mots du message qui nous ont échappé ; mais ce qui reste — “Au secours, pour l’amour de Dieu !” — prouve que ce jeune homme a vu un danger redoutable qui approchait de lui, et dont quelqu’un d’autre pouvait le protéger. “AU SECOURS”, remarquez bien ! Une autre personne était impliquée. Qui cela pourrait-il être, sinon l’homme barbu au visage pâle, qui semblait lui-même dans un tel état nerveux ? Quel est donc le lien entre Godfrey Staunton et l’homme barbu ? Et quelle est la troisième source auprès de laquelle chacun d’eux cherchait de l’aide contre un danger pressant ? Notre enquête s’est déjà resserrée autour de cela. »
« Il ne nous reste plus qu’à trouver à qui ce télégramme est adressé », suggérai-je.
« Exactement, mon cher Watson. Votre réflexion, bien que profonde, m’avait déjà traversé l’esprit. Mais je suppose que vous avez pu remarquer que si vous entrez dans un bureau de poste pour demander à voir le double du message d’un autre homme, il peut y avoir une certaine réticence de la part des fonctionnaires à vous satisfaire. Il y a tant de bureaucratie dans ces affaires ! Cependant, je ne doute pas qu’avec un peu de délicatesse et de finesse, le but puisse être atteint. En attendant, j’aimerais, en votre présence, Monsieur Overton, examiner ces papiers qui ont été laissés sur la table. »
Il y avait un certain nombre de lettres, de factures et de carnets que Holmes retourna et examina avec des doigts rapides et nerveux et des yeux perçants et vifs. « Rien ici », dit-il enfin. « Soit dit en passant, je suppose que votre ami était un jeune homme en bonne santé, rien ne clochait chez lui ? »
« Sain comme un gland. »
« L’avez-vous déjà connu malade ? »
« Pas un jour. Il a été immobilisé par une coupure, et une fois il s’est déplacé la rotule, mais ce n’était rien. »
« Peut-être n’était-il pas aussi fort que vous le supposez. Je penserais qu’il a pu avoir quelque souci secret. Avec votre assentiment, je vais mettre un ou deux de ces papiers dans ma poche, au cas où ils auraient un rapport avec notre enquête future. »
« Un moment ! Un moment ! » cria une voix querelleuse, et nous levâmes les yeux pour découvrir un étrange petit vieil homme, sautillant et se contractant dans l’encadrement de la porte. Il était vêtu de noir râpé, avec un chapeau haut de forme aux bords très larges et une cravate blanche lâche, l’effet d’ensemble étant celui d’un pasteur très rustre ou d’un croque-mort. Pourtant, malgré son apparence minable et même absurde, sa voix avait un crépitement aigu, et sa manière une intensité rapide qui imposait l’attention.
« Qui êtes-vous, monsieur, et de quel droit touchez-vous aux papiers de ce gentleman ? » demanda-t-il.
« Je suis détective privé, et je m’efforce d’expliquer sa disparition. »
« Oh, vous l’êtes, n’est-ce pas ? Et qui vous a mandaté, hein ? »
« Ce monsieur, l’ami de M. Staunton, a été dirigé vers moi par Scotland Yard. »
« Qui êtes-vous, monsieur ? »
« Je suis Cyril Overton. »
« Alors c’est vous qui m’avez envoyé un télégramme. Je m’appelle Lord Mount-James. Je suis venu aussi vite que le bus de Bayswater a pu m’y amener. Ainsi, vous avez engagé un détective ? »
« Oui, monsieur. »
« Et êtes-vous prêt à en couvrir les frais ? »
« Je ne doute pas, monsieur, que mon ami Godfrey, quand nous l’aurons retrouvé, sera prêt à le faire. »
« Mais s’il n’est jamais retrouvé, hein ? Répondez-moi ! »
« Dans ce cas, sans doute sa famille… »
« Rien de tout cela, monsieur ! » hurla le petit homme. « N’attendez pas un sou de ma part, pas un sou ! Vous comprenez cela, Monsieur le Détective ! Je suis toute la famille que ce jeune homme a, et je vous dis que je ne suis pas responsable. S’il a des espérances, c’est grâce au fait que je n’ai jamais gaspillé d’argent, et je n’ai pas l’intention de commencer maintenant. Quant à ces papiers dont vous disposez si librement, je peux vous dire qu’au cas où il y aurait quelque chose de valeur parmi eux, vous serez tenu strictement responsable de ce que vous en faites. »
« Très bien, monsieur, dit Sherlock Holmes. Puis-je vous demander en attendant si vous avez vous-même une théorie pour expliquer la disparition de ce jeune homme ? »
« Non, monsieur, je n’en ai pas. Il est assez grand et assez âgé pour prendre soin de lui-même, et s’il est assez stupide pour se perdre, je refuse totalement d’accepter la responsabilité de le chercher. »
« Je comprends parfaitement votre position, dit Holmes avec une lueur malicieuse dans les yeux. Peut-être ne comprenez-vous pas tout à fait la mienne. Godfrey Staunton semble avoir été un homme pauvre. S’il a été enlevé, ce ne peut être pour quelque chose qu’il possède lui-même. La renommée de votre richesse est parvenue jusqu’au public, Lord Mount-James, et il est tout à fait possible qu’une bande de voleurs ait capturé votre neveu afin d’obtenir de lui des informations sur votre maison, vos habitudes et votre trésor. »
Le visage de notre désagréable petit visiteur devint aussi blanc que son tour de cou.
« Ciel, monsieur, quelle idée ! Je n’avais jamais pensé à une telle vilenie ! Quels scélérats inhumains il y a dans ce monde ! Mais Godfrey est un brave garçon, un garçon loyal. Rien ne pourrait le décider à trahir son vieil oncle. Je ferai transférer l’argenterie à la banque ce soir. En attendant, ne ménagez pas vos efforts, Monsieur le Détective ! Je vous supplie de ne rien négliger pour le ramener sain et sauf. Quant à l’argent, eh bien, pour un billet de cinq livres, ou même de dix, vous pouvez toujours compter sur moi. »
Même dans cet état d’esprit assagi, le noble avare ne put nous donner aucune information qui puisse nous aider, car il connaissait peu la vie privée de son neveu. Notre seul indice résidait dans le télégramme tronqué, et avec une copie de celui-ci en main, Holmes partit à la recherche d’un second maillon pour sa chaîne. Nous avions semé Lord Mount-James, et Overton était parti consulter les autres membres de son équipe au sujet du malheur qui les avait frappés.
Il y avait un bureau de télégraphe à une courte distance de l’hôtel. Nous nous arrêtâmes devant.
« Cela vaut la peine d’essayer, Watson, dit Holmes. Bien sûr, avec un mandat, nous pourrions exiger de voir les doubles, mais nous n’en sommes pas encore à ce stade. Je ne suppose pas qu’ils se souviennent des visages dans un endroit aussi fréquenté. Tentons le coup. »
« Je suis désolé de vous déranger, dit-il, de la manière la plus affable, à la jeune femme derrière le guichet ; il y a une petite erreur concernant un télégramme que j’ai envoyé hier. Je n’ai eu aucune réponse, et je crains fort d’avoir omis d’apposer mon nom à la fin. Pourriez-vous me dire si c’est le cas ? »
La jeune femme feuilleta une liasse de doubles.
« À quelle heure était-ce ? » demanda-t-elle.
« Un peu après six heures. »
« À qui était-il destiné ? »
Holmes porta son doigt à ses lèvres et me lança un regard. « Les derniers mots étaient “pour l’amour de Dieu”, murmura-t-il, confidentiellement ; je suis très inquiet de ne pas avoir de réponse. »
La jeune femme sépara l’un des formulaires.
« C’est celui-ci. Il n’y a pas de nom », dit-elle en l’étalant sur le comptoir.
« Alors cela explique naturellement pourquoi je n’ai eu aucune réponse, dit Holmes. Mon Dieu, que je fus stupide, vraiment ! Bonjour, mademoiselle, et mille mercis de m’avoir soulagé. » Il gloussa et se frotta les mains lorsque nous nous retrouvâmes dans la rue.
« Eh bien ? » demandai-je.
« Nous progressons, mon cher Watson, nous progressons. J’avais sept plans différents pour obtenir un aperçu de ce télégramme, mais je pouvais difficilement espérer réussir dès la première tentative. »
« Et qu’avez-vous gagné ? »
« Un point de départ pour notre enquête. » Il héla un taxi. « Gare de King’s Cross », dit-il.
« Nous partons en voyage, alors ? »
« Oui ; je pense que nous devons descendre à Cambridge ensemble. Toutes les indications me semblent pointer dans cette direction. »
« Dites-moi, demandai-je, alors que nous cahotions sur Gray’s Inn Road, avez-vous déjà une suspicion quant à la cause de cette disparition ? Je ne pense pas que parmi toutes nos affaires, j’en aie connue une où les mobiles soient plus obscurs. Vous n’imaginez sûrement pas qu’il puisse être enlevé afin de donner des informations sur son riche oncle ? »
« Je vous avoue, mon cher Watson, que cela ne m’apparaît pas comme une explication très probable. Cela m’a toutefois frappé comme étant celle qui était la plus susceptible d’intéresser ce vieux personnage extrêmement désagréable. »
« Cela l’a certainement fait. Mais quelles sont vos alternatives ? »
« Je pourrais en citer plusieurs. Vous devez admettre qu’il est curieux et suggestif que cet incident survienne à la veille de cet important match, et qu’il implique le seul homme dont la présence semble essentielle au succès de l’équipe. Ce peut être, bien sûr, une coïncidence, mais c’est intéressant. Le sport amateur est exempt de paris, mais une bonne part de paris extérieurs se fait parmi le public, et il est possible qu’il puisse valoir la peine pour quelqu’un de s’en prendre à un joueur comme les ruffians du turf s’en prennent à un cheval de course. C’est une explication. Une seconde, très évidente, est que ce jeune homme est réellement l’héritier d’une grande propriété, aussi modestes que puissent être ses moyens actuels, et il n’est pas impossible qu’un complot pour le retenir contre rançon ait été ourdi. »
« Ces théories ne tiennent aucun compte du télégramme. »
« Très vrai, Watson. Le télégramme demeure la seule chose solide avec laquelle nous ayons à traiter, et nous ne devons pas permettre à notre attention de s’en détourner. C’est pour obtenir de la lumière sur le but de ce télégramme que nous sommes maintenant en route pour Cambridge. Le chemin de notre enquête est pour l’instant obscur, mais je serais très surpris si, avant ce soir, nous ne l’avions pas éclairci ou n’avions pas fait une progression considérable. »
Il faisait déjà sombre lorsque nous atteignîmes la vieille ville universitaire. Holmes prit un fiacre à la gare et ordonna au cocher de se rendre à la demeure du Dr Leslie Armstrong. Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions devant un vaste hôtel particulier situé dans l’artère la plus animée. On nous fit entrer et, après une longue attente, nous fûmes enfin admis dans le cabinet de consultation où nous trouvâmes le docteur assis derrière son bureau.
Cela témoigne du degré auquel j’avais perdu le contact avec ma profession que le nom de Leslie Armstrong me fût inconnu. Je sais désormais qu’il est non seulement l’un des chefs de la faculté de médecine de l’université, mais aussi un penseur de réputation européenne dans plus d’une branche de la science. Pourtant, même sans connaître son brillant parcours, on ne pouvait manquer d’être impressionné par un simple coup d’œil sur l’homme, son visage carré et massif, ses yeux pensifs sous des sourcils broussailleux et le modelé de granit de sa mâchoire inflexible. Un homme de caractère profond, un homme à l’esprit alerte, sévère, ascétique, réservé, redoutable — voilà comment je perçus le Dr Leslie Armstrong. Il tenait la carte de mon ami dans sa main et leva les yeux avec une expression peu satisfaite sur ses traits austères.
« J’ai entendu votre nom, M. Sherlock Holmes, et je suis conscient de votre profession, une profession que je n’approuve nullement. »
« En cela, docteur, vous vous trouverez en accord avec tous les criminels du pays », dit mon ami, calmement.
« Pour autant que vos efforts soient dirigés vers la répression du crime, monsieur, ils doivent avoir le soutien de tout membre raisonnable de la collectivité, bien que je ne puisse douter que les rouages officiels soient amplement suffisants à cette fin. Là où votre vocation est plus sujette à la critique, c’est lorsque vous fouinez dans les secrets de particuliers, lorsque vous remuez des affaires de famille qui seraient mieux cachées, et lorsque vous gaspillez incidemment le temps d’hommes qui sont plus occupés que vous-même. En ce moment précis, par exemple, je devrais être en train de rédiger un traité au lieu de converser avec vous. »
« Sans aucun doute, docteur ; et pourtant, la conversation pourrait s’avérer plus importante que le traité. Soit dit en passant, je peux vous dire que nous faisons exactement le contraire de ce que vous blâmez très justement, et que nous nous efforçons d’éviter toute espèce d’exposition publique d’affaires privées qui suivrait nécessairement une fois que l’affaire serait dûment entre les mains de la police officielle. Vous pouvez me considérer simplement comme un pionnier irrégulier qui précède les forces régulières du pays. Je suis venu vous interroger au sujet de M. Godfrey Staunton. »
« Qu’y a-t-il à dire à son sujet ? »
« Vous le connaissez, n’est-ce pas ? »
« C’est un ami intime. »
« Vous savez qu’il a disparu ? »
« Ah, vraiment ! » Il n’y eut aucun changement d’expression sur les traits rudes du docteur.
« Il a quitté son hôtel hier soir. On n’a plus eu de ses nouvelles. »
« Il reviendra sans aucun doute. »
« Demain a lieu le match de football universitaire. »
« Je n’ai aucune sympathie pour ces jeux puérils. Le sort du jeune homme m’intéresse profondément, puisque je le connais et l’apprécie. Le match de football ne fait pas partie de mon horizon, absolument pas. »
« Je sollicite alors votre sympathie dans mon enquête sur le sort de M. Staunton. Savez-vous où il se trouve ? »
« Certainement pas. »
« Vous ne l’avez pas vu depuis hier ? »
« Non, je ne l’ai pas vu. »
« M. Staunton était-il un homme en bonne santé ? »
« Absolument. »
« L’avez-vous déjà connu malade ? »
« Jamais. »
Holmes fit surgir une feuille de papier sous les yeux du docteur. « Alors peut-être expliquerez-vous cette facture acquittée de treize guinées, payée par M. Godfrey Staunton le mois dernier au Dr Leslie Armstrong de Cambridge. Je l’ai choisie parmi les papiers sur son bureau. »
Le docteur rougit de colère.
« Je ne pense pas qu’il y ait la moindre raison pour que je vous rende des comptes, M. Holmes. »
Holmes remit la facture dans son carnet. « Si vous préférez une explication publique, elle devra bien venir tôt ou tard, dit-il. Je vous ai déjà dit que je peux étouffer ce que d’autres seront forcés de publier, et vous seriez vraiment plus avisé de m’accorder votre entière confiance. »
« Je ne sais rien à ce sujet. »
« Avez-vous eu des nouvelles de M. Staunton à Londres ? »
« Certainement pas. »
« Mon Dieu, mon Dieu ; la poste, encore ! » Holmes soupira, las. « Un télégramme des plus urgents vous a été envoyé de Londres par Godfrey Staunton hier soir à dix-huit heures quinze — un télégramme qui est sans aucun doute lié à sa disparition — et pourtant vous ne l’avez pas reçu. C’est tout à fait blâmable. Je me rendrai certainement au bureau ici pour déposer une plainte. »
Le Dr Leslie Armstrong bondit de derrière son bureau, et son visage sombre était cramoisi de fureur.
« Je vous prie de sortir de chez moi, monsieur, dit-il. Vous pouvez dire à votre employeur, Lord Mount-James, que je ne souhaite avoir affaire ni à lui ni à ses agents. Non, monsieur, pas un mot de plus ! » Il sonna furieusement. « John, raccompagnez ces messieurs ! » Un majordome pompeux nous conduisit sévèrement jusqu’à la porte, et nous nous retrouvâmes dans la rue. Holmes éclata de rire.
« Le Dr Leslie Armstrong est certainement un homme d’énergie et de caractère, dit-il. Je n’ai pas vu d’homme qui, s’il tournait ses talents dans cette direction, fût plus capable de combler le vide laissé par l’illustre Moriarty. Et maintenant, mon pauvre Watson, nous voici bloqués et sans amis dans cette ville inhospitalière, que nous ne pouvons quitter sans abandonner notre affaire. Cette petite auberge juste en face de la maison d’Armstrong est singulièrement adaptée à nos besoins. Si vous voulez louer une chambre sur rue et acheter les nécessités pour la nuit, j’aurai peut-être le temps de faire quelques recherches. »
Ces quelques recherches s’avérèrent toutefois être une procédure plus longue que ce que Holmes avait imaginé, car il ne revint à l’auberge que vers neuf heures. Il était pâle et abattu, taché de poussière et épuisé par la faim et la fatigue. Un souper froid était prêt sur la table, et lorsque ses besoins furent satisfaits et sa pipe allumée, il fut prêt à adopter ce point de vue mi-comique, mi-philosophique qui lui était naturel lorsque ses affaires tournaient mal. Le bruit des roues d’une voiture le fit se lever et jeter un coup d’œil par la fenêtre. Un brougham et une paire de chevaux gris se tenaient sous l’éclat d’un bec de gaz devant la porte du docteur.
« Il est sorti depuis trois heures, dit Holmes ; il est parti à six heures et demie, et le voilà déjà de retour. Cela donne un rayon de dix ou douze milles, et il fait cela une, parfois deux fois par jour. »
« Rien d’inhabituel pour un médecin en exercice. »
« Mais Armstrong n’est pas vraiment un médecin en exercice. C’est un conférencier et un consultant, mais il ne s’intéresse pas à la médecine générale, qui le distrait de ses travaux littéraires. Pourquoi, alors, fait-il ces longs voyages, qui doivent lui être extrêmement pénibles, et qui est-ce qu’il visite ? »
« Son cocher… »
« Mon cher Watson, pouvez-vous douter que ce soit à lui que je me sois adressé en premier ? Je ne sais si cela venait de sa propre dépravation innée ou des incitations de son maître, mais il fut assez grossier pour lâcher un chien sur moi. Ni le chien ni l’homme n’ont aimé l’aspect de ma canne, cependant, et l’affaire en est restée là. Les relations furent tendues après cela, et d’autres recherches furent hors de question. Tout ce que j’ai appris, je l’ai obtenu d’un indigène amical dans la cour de notre propre auberge. C’est lui qui m’a parlé des habitudes du docteur et de son voyage quotidien. À cet instant, pour appuyer ses dires, la voiture est arrivée devant la porte. »
« N’auriez-vous pas pu la suivre ? »
« Excellent, Watson ! Vous brillez ce soir. L’idée m’a traversé l’esprit. Il y a, comme vous avez pu l’observer, un magasin de vélos à côté de notre auberge. Je m’y suis précipité, ai loué une bicyclette et ai réussi à partir avant que la voiture ne soit tout à fait hors de vue. Je l’ai rapidement rattrapée, puis, en restant à une distance discrète d’une centaine de mètres environ, j’ai suivi ses feux jusqu’à ce que nous soyons hors de la ville. Nous étions bien engagés sur la route de campagne quand un incident quelque peu mortifiant se produisit. La voiture s’arrêta, le docteur en descendit, revint rapidement là où je m’étais également arrêté, et me dit sur un ton merveilleusement sardonique qu’il craignait que la route ne fût étroite et qu’il espérait que sa voiture ne gênait pas le passage de ma bicyclette. Rien n’aurait pu être plus admirable que sa façon de présenter les choses. Je suis immédiatement passé devant la voiture et, en restant sur la route principale, j’ai continué pendant quelques milles, puis je me suis arrêté dans un endroit pratique pour voir si la voiture passait. Il n’y avait cependant aucun signe d’elle, et il devint donc évident qu’elle avait pris l’une des nombreuses routes secondaires que j’avais remarquées. Je suis revenu, mais n’ai rien vu de la voiture, et maintenant, comme vous le percevez, elle est revenue après moi. Bien sûr, je n’avais au départ aucune raison particulière de lier ces voyages à la disparition de Godfrey Staunton, et je n’étais enclin à les étudier que pour la raison générale que tout ce qui concerne le Dr Armstrong est actuellement digne d’intérêt pour nous ; mais, maintenant que je découvre qu’il garde un œil si attentif sur quiconque pourrait le suivre lors de ces excursions, l’affaire semble plus importante, et je ne serai pas satisfait tant que je n’aurai pas tiré la chose au clair. »
« Nous pourrons le suivre demain. »
« Le pourrons-nous ? Ce n’est pas aussi facile que vous semblez le penser. Vous ne connaissez pas le paysage du Cambridgeshire, n’est-ce pas ? Il ne se prête pas à la dissimulation. Tout ce pays que j’ai traversé ce soir est aussi plat et net que la paume de votre main, et l’homme que nous suivons n’est pas un imbécile, comme il l’a très clairement montré ce soir. J’ai télégraphié à Overton pour nous faire connaître tout nouveau développement londonien à cette adresse, et en attendant, nous ne pouvons que concentrer notre attention sur le Dr Armstrong, dont l’adresse, la jeune dame obligeante au bureau m’a permis de la lire sur le talon du message urgent de Staunton. Il sait où est le jeune homme — je le jure — et s’il le sait, alors ce sera notre faute si nous ne parvenons pas à le savoir nous aussi. Pour l’instant, il faut admettre que le pli décisif est entre ses mains, et, comme vous le savez, Watson, ce n’est pas mon habitude de laisser la partie dans cet état. »
Et pourtant, le lendemain ne nous rapprocha en rien de la solution du mystère. Une note fut remise après le petit-déjeuner, que Holmes me passa avec un sourire.
« Monsieur, disait-elle, je peux vous assurer que vous perdez votre temps à épier mes mouvements. J’ai, comme vous l’avez découvert la nuit dernière, une fenêtre à l’arrière de mon brougham, et si vous désirez une promenade de vingt milles qui vous mènera au point d’où vous êtes parti, vous n’avez qu’à me suivre. En attendant, je peux vous informer qu’aucune espionnage à mon égard ne pourra en aucune façon aider M. Godfrey Staunton, et je suis convaincu que le meilleur service que vous puissiez rendre à ce gentleman est de retourner immédiatement à Londres et de signaler à votre employeur que vous êtes incapable de le retrouver. Votre temps à Cambridge sera certainement gaspillé.
« Sincèrement vôtre,
« LESLIE ARMSTRONG. »
« Le docteur est un antagoniste franc et honnête, dit Holmes. Eh bien, eh bien, il excite ma curiosité, et je dois vraiment en savoir plus avant de le quitter. »
« Sa voiture est à sa porte en ce moment, dis-je. Le voilà qui y monte. Je l’ai vu lever les yeux vers notre fenêtre en le faisant. Si j’essayais ma chance avec la bicyclette ? »
« Non, non, mon cher Watson ! Avec tout le respect que je dois à votre perspicacité naturelle, je ne pense pas que vous soyez tout à fait de taille face au digne docteur. Je pense que je peux éventuellement atteindre notre but par quelques explorations indépendantes. Je crains de devoir vous laisser à vos propres expédients, car l’apparition de DEUX étrangers curieux dans une campagne assoupie pourrait susciter plus de commérages que je ne le souhaite. Sans doute trouverez-vous quelques curiosités pour vous amuser dans cette ville vénérable, et j’espère vous rapporter un rapport plus favorable avant la soirée. »
Une fois de plus, cependant, mon ami était destiné à être déçu. Il revint la nuit, fatigué et sans succès.
« J’ai passé une journée blanche, Watson. Ayant obtenu la direction générale du docteur, j’ai passé la journée à visiter tous les villages de ce côté de Cambridge et à comparer mes notes avec les tenanciers de débits de boissons et autres agences de nouvelles locales. J’ai couvert pas mal de terrain : Chesterton, Histon, Waterbeach et Oakington ont été explorés et se sont tous révélés décevants. L’apparition quotidienne d’un brougham et d’une paire de chevaux n’aurait guère pu passer inaperçue dans de tels trous perdus. Le docteur a marqué un point de plus. Y a-t-il un télégramme pour moi ? »
« Oui ; je l’ai ouvert. Le voici : 'Demandez Pompey de la part de Jeremy Dixon, Trinity College.' Je ne comprends pas. »
« Oh, c’est assez clair. Cela vient de notre ami Overton, et c’est en réponse à une question de ma part. Je vais simplement envoyer un mot à M. Jeremy Dixon, et alors je ne doute pas que notre chance tournera. Au fait, y a-t-il des nouvelles du match ? »
« Oui, le journal local du soir a un excellent compte-rendu dans sa dernière édition. Oxford a gagné par un but et deux essais. Les dernières phrases de la description disent : 'La défaite des Light Blues peut être entièrement attribuée à l’absence regrettable du brillant international, Godfrey Staunton, dont le manque s’est fait sentir à chaque instant du match. Le manque de combinaison dans la ligne des trois-quarts et leur faiblesse tant en attaque qu’en défense ont plus que neutralisé les efforts d’un pack lourd et travailleur.' »
« Alors les pressentiments de notre ami Overton ont été justifiés, dit Holmes. Personnellement, je suis en accord avec le Dr Armstrong, et le football ne fait pas partie de mon horizon. Couchons-nous tôt ce soir, Watson, car je prévois que demain pourrait être une journée riche en événements. »
J’étais horrifié par mon premier coup d’œil sur Holmes le matin suivant, car il était assis près du feu tenant sa minuscule seringue hypodermique. J’associais cet instrument à la seule faiblesse de sa nature, et je craignais le pire quand je le vis scintiller dans sa main. Il rit de mon expression de consternation et le posa sur la table.
« Non, non, mon cher ami, il n’y a aucune raison de s’alarmer. Ce n’est pas en cette occasion l’instrument du mal, mais il s’avérera plutôt être la clé qui ouvrira notre mystère. Sur cette seringue, je fonde tous mes espoirs. Je viens de revenir d’une petite expédition de reconnaissance et tout est favorable. Prenez un bon petit-déjeuner, Watson, car je me propose de me mettre sur la piste du Dr Armstrong aujourd’hui, et une fois dessus, je ne m’arrêterai ni pour me reposer ni pour manger avant de l’avoir acculé dans son terrier. »
« Dans ce cas, dis-je, nous ferions mieux d’emporter notre petit-déjeuner avec nous, car il part de bonne heure. Sa voiture est à la porte. »
« Peu importe. Laissez-le partir. Il sera habile s’il peut aller là où je ne peux le suivre. Quand vous aurez fini, descendez avec moi, et je vous présenterai à un détective qui est un spécialiste très éminent du travail qui nous attend. »
Lorsque nous descendîmes, je suivis Holmes dans la cour des écuries, où il ouvrit la porte d’un box et fit sortir un chien trapu, aux oreilles tombantes, blanc et feu, un croisement entre un beagle et un foxhound.
« Permettez-moi de vous présenter Pompey, dit-il. Pompey est la fierté des chiens de chasse locaux, pas un grand coureur, comme sa morphologie le montrera, mais un chien tenace sur une piste. Eh bien, Pompey, tu n’es peut-être pas rapide, mais je m’attends à ce que tu sois trop rapide pour une paire de gentlemen londoniens d’âge mûr, alors je prendrai la liberté d’attacher cette laisse en cuir à ton collier. Maintenant, mon gars, viens et montre ce que tu sais faire. » Il le conduisit jusqu’à la porte du docteur. Le chien renifla un instant, puis avec un gémissement aigu d’excitation, s’élança dans la rue, tirant sur sa laisse dans ses efforts pour aller plus vite. En une demi-heure, nous étions hors de la ville et nous hâtions sur une route de campagne.
« Qu’avez-vous fait, Holmes ? » demandai-je.
« Un stratagème éculé et vénérable, mais utile à l’occasion. Je suis entré dans la cour du docteur ce matin et j’ai vidé ma seringue pleine d’anis sur la roue arrière. Un chien de chasse suivra l’anis d’ici jusqu’à John o' Groat’s, et notre ami Armstrong devrait conduire à travers la Cam avant de pouvoir se débarrasser de Pompey sur sa piste. Oh, le rusé coquin ! C’est comme ça qu’il m’a échappé l’autre soir. »
Le chien avait soudainement quitté la route principale pour un sentier herbeux. Un demi-mille plus loin, celui-ci débouchait sur une autre large route, et la piste tournait brusquement à droite en direction de la ville que nous venions de quitter. La route faisait une boucle au sud de la ville et continuait dans la direction opposée à celle dans laquelle nous avions commencé.
« Ce DÉTOUR a donc été entièrement pour notre bénéfice ? » dit Holmes. « Pas étonnant que mes recherches dans ces villages n’aient mené à rien. Le docteur a certainement joué le jeu au maximum, et on aimerait connaître la raison d’une telle tromperie élaborée. Ce devrait être le village de Trumpington sur notre droite. Et, par Dieu ! voici le brougham qui arrive au coin. Vite, Watson, vite, ou nous sommes finis ! »
Il sauta par-dessus une barrière dans un champ, traînant le réticent Pompey derrière lui. Nous étions à peine sous l’abri de la haie que la voiture passa dans un fracas. J’aperçus le Dr Armstrong à l’intérieur, les épaules voûtées, la tête enfoncée dans ses mains, l’image même de la détresse. Je pus voir au visage plus grave de mon compagnon qu’il avait vu, lui aussi.
« Je crains qu’il n’y ait une fin sombre à notre quête, dit-il. Il ne peut s’écouler beaucoup de temps avant que nous ne la connaissions. Viens, Pompey ! Ah, c’est le cottage dans le champ ! »
Il ne pouvait y avoir aucun doute que nous avions atteint la fin de notre voyage. Pompey courait et gémissait avidement devant le portail où les marques des roues du brougham étaient encore visibles. Un sentier menait au cottage solitaire. Holmes attacha le chien à la haie et nous nous hâtâmes. Mon ami frappa à la petite porte rustique, et frappa encore sans réponse. Et pourtant le cottage n’était pas désert, car un son sourd parvint à nos oreilles — une sorte de bourdonnement de misère et de désespoir, qui était indiciblement mélancolique. Holmes marqua une pause, irrésolu, puis il jeta un coup d’œil vers la route que nous venions de parcourir. Un brougham arrivait, et il ne pouvait y avoir aucune méprise sur ces chevaux gris.
« Par Dieu, le docteur revient ! » s’écria Holmes. « Cela règle la question. Nous devons voir ce que cela signifie avant qu’il n’arrive. »
Il ouvrit la porte et nous entrâmes dans le vestibule. Le bourdonnement enfla jusqu’à devenir un long et profond gémissement de détresse. Il venait de l’étage. Holmes se précipita en haut et je le suivis. Il poussa une porte entrouverte et nous restâmes tous deux horrifiés par le spectacle devant nous.
Une femme, jeune et belle, gisait morte sur le lit. Son visage calme et pâle, avec des yeux bleus éteints et largement ouverts, regardait vers le haut au milieu d’une grande chevelure dorée en désordre. Au pied du lit, à moitié assis, à moitié agenouillé, le visage enfoui dans les draps, se trouvait un jeune homme dont le corps était secoué par ses sanglots. Il était tellement absorbé par son chagrin amer qu’il ne leva les yeux que lorsque la main de Holmes fut sur son épaule.
« Êtes-vous M. Godfrey Staunton ? »
« Oui, oui ; je le suis — mais vous arrivez trop tard. Elle est morte. »
L’homme était tellement abasourdi qu’on ne pouvait lui faire comprendre que nous n’étions que des médecins envoyés à son aide. Holmes tentait de prononcer quelques mots de consolation et d’expliquer l’alarme qui avait été causée à ses amis par sa disparition soudaine, lorsqu’il y eut un pas dans l’escalier, et le visage lourd, sévère et interrogateur du Dr Armstrong apparut à la porte.
« Ainsi, messieurs, dit-il, vous avez atteint votre but, et vous avez certainement choisi un moment particulièrement délicat pour votre intrusion. Je ne voudrais pas me quereller en présence de la mort, mais je puis vous assurer que si j’étais plus jeune, votre conduite monstrueuse ne resterait pas impunie. »
« Excusez-moi, Dr Armstrong, je crois que nous ne nous comprenons pas tout à fait, dit mon ami avec dignité. Si vous pouviez descendre avec nous, nous pourrions peut-être nous éclairer mutuellement sur cette triste affaire. »
Une minute plus tard, le sinistre médecin et nous-mêmes étions dans le salon en bas.
« Eh bien, monsieur ? » dit-il.
« Je tiens à ce que vous compreniez, tout d’abord, que je ne suis pas employé par Lord Mount-James, et que mes sympathies dans cette affaire vont entièrement à l’encontre de ce noble. Lorsqu’un homme est porté disparu, il est de mon devoir d’établir son sort, mais une fois cela fait, l’affaire s’arrête en ce qui me concerne ; et tant qu’il n’y a rien de criminel, je suis bien plus soucieux d’étouffer les scandales privés que de leur donner de la publicité. Si, comme je l’imagine, il n’y a aucune infraction à la loi dans cette affaire, vous pouvez compter absolument sur ma discrétion et ma coopération pour empêcher que les faits ne soient révélés dans les journaux. »
Le Dr Armstrong fit un pas rapide en avant et serra la main de Holmes.
« Vous êtes un brave homme, dit-il. Je vous avais mal jugé. Je remercie le Ciel que mes remords de laisser le pauvre Staunton tout seul dans cette situation m’aient poussé à faire rebrousser chemin à ma voiture, et ainsi à faire votre connaissance. Sachant ce que vous savez, la situation s’explique très facilement. Il y a un an, Godfrey Staunton a logé à Londres pendant quelque temps et s’est épris passionnément de la fille de sa logeuse, qu’il a épousée. Elle était aussi bonne que belle, et aussi intelligente que bonne. Nul homme n’aurait à rougir d’une telle épouse. Mais Godfrey était l’héritier de ce vieil aristocrate acariâtre, et il était tout à fait certain que la nouvelle de son mariage aurait signifié la fin de son héritage. Je connaissais bien le garçon et je l’aimais pour ses nombreuses et excellentes qualités. J’ai fait tout mon possible pour l’aider à maintenir les choses dans l’ordre. Nous avons fait de notre mieux pour cacher la chose à tout le monde, car une fois qu’un tel murmure circule, il ne faut pas longtemps pour que tout le monde l’ait entendu. Grâce à ce cottage isolé et à sa propre discrétion, Godfrey a réussi jusqu’à présent. Leur secret n’était connu de personne, si ce n’est de moi et d’une excellente servante qui est actuellement partie chercher de l’aide à Trumpington. Mais enfin est venu un coup terrible sous la forme d’une maladie dangereuse pour sa femme. C’était une tuberculose du type le plus virulent. Le pauvre garçon était à moitié fou de douleur, et pourtant il devait se rendre à Londres pour disputer ce match, car il ne pouvait s’en dérober sans explications qui exposeraient son secret. J’ai essayé de lui remonter le moral par un télégramme, et il m’en a envoyé un en réponse, m’implorant de faire tout mon possible. C’était le télégramme que vous semblez avoir vu d’une manière inexplicable. Je ne lui ai pas dit à quel point le danger était urgent, car je savais qu’il ne pouvait rien faire de bon ici, mais j’ai dit la vérité au père de la jeune fille, et il l’a très maladroitement communiquée à Godfrey. Le résultat fut qu’il est venu aussitôt dans un état proche de la frénésie, et qu’il est resté dans le même état, agenouillé au pied de son lit, jusqu’à ce que ce matin la mort mette fin à ses souffrances. C’est tout, M. Holmes, et je suis sûr que je peux compter sur votre discrétion et celle de votre ami. »
Holmes saisit la main du médecin.
« Venez, Watson, dit-il, et nous quittâmes cette maison de deuil pour la pâle lumière du soleil d’une journée d’hiver. »
« Oui, dit Hopkins. J’ai quelques antécédents sur le bonhomme, et c’est un dur à cuire. »
« Vous ne devriez avoir aucune difficulté à le coincer. »
« Pas la moindre. Nous étions à sa recherche, et il circulait des rumeurs selon lesquelles il aurait pris la fuite vers l’Amérique. Maintenant que nous savons que la bande est ici, je ne vois pas comment ils pourraient nous échapper. Nous avons déjà alerté tous les ports, et une prime sera offerte avant ce soir. Ce qui me dépasse, c’est qu’ils aient pu commettre une chose aussi insensée, en sachant que la dame pouvait les décrire et que nous ne pourrions manquer de reconnaître leur signalement. »
« Exactement. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils fassent taire Lady Brackenstall également. »
« Ils n’ont peut-être pas réalisé, suggérai-je, qu’elle était revenue de son évanouissement. »
« C’est fort probable. S’il semblait qu’elle était sans connaissance, ils ne chercheraient pas à lui ôter la vie. Qu’en est-il de ce pauvre bougre, Hopkins ? Il me semble avoir entendu des histoires étranges à son sujet. »
« C’était un homme au bon cœur quand il était sobre, mais un véritable démon quand il avait bu, ou plutôt quand il était à moitié ivre, car il allait rarement jusqu’au bout. Le diable semblait l’habiter à ces moments-là, et il était capable de tout. D’après ce que j’entends, malgré toute sa fortune et son titre, il a bien failli croiser notre chemin une ou deux fois. Il y a eu un scandale au sujet d’un chien qu’il avait aspergé de pétrole avant d’y mettre le feu — le chien de sa propre femme, pour ne rien arranger — et l’affaire n’a été étouffée qu’avec difficulté. Puis il a lancé une carafe sur cette femme de chambre, Theresa Wright ; cela a causé des ennuis. Dans l’ensemble, et entre nous, la maison sera plus gaie sans lui. Que regardez-vous maintenant ? »
Holmes était à genoux et examinait avec une grande attention les nœuds de la corde rouge avec laquelle la dame avait été attachée. Puis il scrutait minutieusement l’extrémité brisée et effilochée là où elle s’était rompue lorsque le cambrioleur l’avait arrachée.
« Lorsque cela a été tiré, la sonnette dans la cuisine a dû résonner bruyamment », fit-il remarquer.
« Personne ne pouvait l’entendre. La cuisine se trouve tout au fond de la maison. »
« Comment le cambrioleur savait-il que personne ne l’entendrait ? Comment a-t-il osé tirer sur une corde de sonnette avec une telle témérité ? »
« Exactement, M. Holmes, exactement. Vous posez la question même que je me suis posée maintes et maintes fois. Il ne fait aucun doute que cet individu devait connaître la maison et ses habitudes. Il devait parfaitement comprendre que les domestiques seraient tous couchés à cette heure relativement matinale, et que personne ne pourrait entendre une sonnerie dans la cuisine. Il devait donc être de mèche avec l’un des domestiques. Cela semble évident. Mais il y a huit domestiques, et tous ont de bonnes références. »
« Toutes choses égales par ailleurs, dit Holmes, on soupçonnerait celle à la tête de laquelle le maître a lancé une carafe. Et pourtant, cela impliquerait une trahison envers la maîtresse à qui cette femme semble dévouée. Eh bien, eh bien, le point est mineur, et quand vous aurez mis la main sur Randall, vous ne trouverez probablement aucune difficulté à appréhender son complice. Le récit de la dame semble certainement corroboré, si tant est qu’il eût besoin de corroboration, par chaque détail que nous avons sous les yeux. » Il se dirigea vers la porte-fenêtre et l’ouvrit. « Il n’y a aucune trace ici, mais le sol est dur comme de la pierre, et on ne s’y attendrait pas. Je vois que ces bougies sur la cheminée ont été allumées. »
« Oui ; c’est à leur lumière et à celle de la bougie de la chambre de la dame que les cambrioleurs se sont orientés. »
« Et qu’ont-ils pris ? »
« Eh bien, ils n’ont pas pris grand-chose — seulement une demi-douzaine d’articles d’argenterie sur le buffet. Lady Brackenstall pense qu’ils ont été si perturbés par la mort de Sir Eustace qu’ils n’ont pas fouillé la maison comme ils l’auraient fait autrement. »
« Sans doute est-ce vrai. Et pourtant, ils ont bu du vin, je crois comprendre. »
« Pour se donner du courage. »
« Exactement. Ces trois verres sur le buffet n’ont pas été touchés, je suppose ? »
« Oui ; et la bouteille est restée telle qu’ils l’ont laissée. »
« Examinons-la. Holà ! holà ! qu’est-ce que c’est ? »
Les trois verres étaient regroupés, tous teintés de vin, et l’un d’eux contenait des lies de vin vieux. La bouteille se tenait à côté, aux deux tiers pleine, et près d’elle gisait un long bouchon fortement taché. Son apparence et la poussière sur la bouteille montraient qu’il ne s’agissait pas d’un cru ordinaire que les meurtriers avaient dégusté.
Un changement s’était opéré dans l’attitude de Holmes. Il avait perdu son expression apathique, et je vis de nouveau une lueur d’intérêt alerte dans ses yeux profonds et perçants. Il souleva le bouchon et l’examina minutieusement.
« Comment l’ont-ils tiré ? » demanda-t-il.
Hopkins montra un tiroir entrouvert. À l’intérieur se trouvaient du linge de table et un grand tire-bouchon.
« Lady Brackenstall a-t-elle dit que ce tire-bouchon avait été utilisé ? »
« Non ; vous vous souvenez qu’elle était sans connaissance au moment où la bouteille a été ouverte. »
« Tout à fait. En réalité, ce tire-bouchon N’A PAS été utilisé. Cette bouteille a été ouverte par un tire-bouchon de poche, probablement intégré à un couteau, et pas plus long qu’un pouce et demi. Si vous examinez le sommet du bouchon, vous observerez que la vis a été enfoncée trois fois avant que le bouchon ne soit extrait. Il n’a jamais été transpercé. Ce long tire-bouchon l’aurait transpercé et extrait d’un seul coup. Quand vous attraperez cet individu, vous découvrirez qu’il possède l’un de ces couteaux multifonctions. »
« Excellent ! » dit Hopkins.
« Mais ces verres me laissent perplexe, je l’avoue. Lady Brackenstall a réellement VU les trois hommes boire, n’est-ce pas ? »
« Oui ; elle a été formelle là-dessus. »
« Alors, c’est tout. Qu’y a-t-il à ajouter ? Et pourtant, vous devez admettre que les trois verres sont très remarquables, Hopkins. Quoi, vous ne voyez rien de remarquable ! Eh bien, eh bien, passons. Peut-être que lorsqu’un homme possède des connaissances particulières et des facultés comme les miennes, cela l’encourage plutôt à chercher une explication complexe quand une plus simple est à portée de main. Bien sûr, ce doit être un pur hasard concernant les verres. Eh bien, bonjour, Hopkins. Je ne vois pas en quoi je peux vous être utile, et votre affaire semble très claire. Vous me ferez savoir quand Randall sera arrêté, et tout développement ultérieur qui pourrait survenir. J’espère que je pourrai bientôt vous féliciter pour une conclusion heureuse. Venez, Watson, j’imagine que nous pouvons nous employer plus utilement à la maison. »
Pendant notre voyage de retour, je pouvais voir au visage de Holmes qu’il était très perplexe au sujet de quelque chose qu’il avait observé. De temps en temps, par un effort, il chassait cette impression et parlait comme si l’affaire était claire, mais ensuite ses doutes le reprenaient, et ses sourcils froncés ainsi que ses yeux absents montraient que ses pensées étaient revenues une fois de plus dans la grande salle à manger de l’Abbey Grange où cette tragédie de minuit s’était déroulée. Enfin, sur une impulsion soudaine, alors que notre train sortait péniblement d’une gare de banlieue, il sauta sur le quai et m’entraîna derrière lui.
« Excusez-moi, mon cher ami, dit-il, tandis que nous regardions les derniers wagons de notre train disparaître dans un virage ; je suis désolé de vous faire la victime de ce qui peut sembler un simple caprice, mais sur ma vie, Watson, je ne PEUX tout simplement pas laisser cette affaire dans cet état. Chaque instinct que je possède crie contre cela. C’est faux — tout est faux — je jurerais que c’est faux. Et pourtant, le récit de la dame était complet, la corroboration de la femme de chambre était suffisante, le détail était assez exact. Qu’ai-je à opposer à cela ? Trois verres à vin, c’est tout. Mais si je n’avais pas pris les choses pour acquises, si j’avais examiné chaque élément avec le soin dont j’aurais fait preuve si nous avions abordé l’affaire DE NOVO sans aucune histoire toute faite pour fausser mon jugement, n’aurais-je pas alors trouvé quelque chose de plus concret sur quoi m’appuyer ? Bien sûr que si. Asseyez-vous sur ce banc, Watson, jusqu’à ce qu’un train pour Chislehurst arrive, et permettez-moi de vous exposer les preuves, en vous implorant d’abord de chasser de votre esprit l’idée que tout ce que la femme de chambre ou sa maîtresse ont pu dire doive nécessairement être vrai. La personnalité charmante de la dame ne doit pas nous permettre de fausser notre jugement.
« Il y a sûrement des détails dans son récit qui, si nous l’examinions à tête reposée, éveilleraient nos soupçons. Ces cambrioleurs ont fait une prise considérable à Sydenham il y a quinze jours. Un compte-rendu sur eux et sur leur apparence figurait dans les journaux, et viendrait naturellement à l’esprit de quiconque voudrait inventer une histoire dans laquelle des voleurs imaginaires joueraient un rôle. En fait, des cambrioleurs qui ont réussi un bon coup sont, en règle générale, trop heureux de profiter du butin en paix et en tranquillité sans se lancer dans une nouvelle entreprise périlleuse. De plus, il est inhabituel que des cambrioleurs opèrent à une heure aussi matinale ; il est inhabituel que des cambrioleurs frappent une dame pour l’empêcher de crier, puisque l’on imaginerait que c’est le moyen le plus sûr de la faire crier ; il est inhabituel qu’ils commettent un meurtre alors qu’ils sont en nombre suffisant pour maîtriser un seul homme ; il est inhabituel qu’ils se contentent d’un butin limité alors qu’il y en a beaucoup plus à leur portée ; et enfin, je dirais qu’il est très inhabituel que de tels hommes laissent une bouteille à moitié vide. Comment tous ces « inhabituels » vous frappent-ils, Watson ? »
« Leur effet cumulatif est certainement considérable, et pourtant chacun d’eux est tout à fait possible en soi. La chose la plus inhabituelle de toutes, me semble-t-il, est que la dame ait été attachée à la chaise. »
« Eh bien, je ne suis pas si sûr à ce sujet, Watson ; car il est évident qu’ils devaient soit la tuer, soit la mettre hors d’état de donner l’alerte immédiatement sur leur fuite. Mais quoi qu’il en soit, j’ai montré, n’est-ce pas, qu’il existe un certain élément d’improbabilité dans le récit de la dame ? Et maintenant, par-dessus le marché, survient l’incident des verres à vin. »
« Qu’en est-il des verres à vin ? »
« Pouvez-vous les voir dans votre esprit ? »
« Je les vois clairement. »
« On nous dit que trois hommes ont bu dedans. Cela vous semble-t-il probable ? »
« Pourquoi pas ? Il y avait du vin dans chaque verre. »
« Exactement ; mais il n’y avait des lies de vin vieux que dans un seul verre. Vous avez dû remarquer ce fait. Qu’est-ce que cela suggère à votre esprit ? »
« Le dernier verre rempli serait le plus susceptible de contenir les lies. »
« Pas du tout. La bouteille en était pleine, et il est inconcevable que les deux premiers verres aient été clairs et que le troisième en ait été lourdement chargé. Il y a deux explications possibles, et seulement deux. L’une est qu’après que le deuxième verre ait été rempli, la bouteille a été violemment secouée, et ainsi le troisième verre a reçu les lies. Cela ne semble pas probable. Non, non ; je suis sûr d’avoir raison. »
« Que supposez-vous, alors ? »
« Que seuls deux verres ont été utilisés, et que les restes des deux ont été versés dans un troisième verre, afin de donner la fausse impression que trois personnes étaient passées par là. De cette façon, toutes les lies seraient dans le dernier verre, n’est-ce pas ? Oui, je suis convaincu qu’il en est ainsi. Mais si j’ai mis le doigt sur la véritable explication de ce petit phénomène, alors en un instant l’affaire passe du banal à l’extrêmement remarquable, car cela ne peut signifier qu’une chose : Lady Brackenstall et sa femme de chambre nous ont délibérément menti, qu’il ne faut pas croire un seul mot de leur récit, qu’elles ont une raison très forte de couvrir le véritable criminel, et que nous devons construire notre propre dossier sans aucune aide de leur part. C’est la mission qui nous attend maintenant, et voici, Watson, le train de Chislehurst. »
La maisonnée de l’Abbey Grange fut très surprise de notre retour, mais Sherlock Holmes, découvrant que Stanley Hopkins était parti faire son rapport au quartier général, prit possession de la salle à manger, ferma la porte à clé de l’intérieur, et se consacra pendant deux heures à l’une de ces investigations minutieuses et laborieuses qui formaient la base solide sur laquelle ses brillants édifices de déduction étaient bâtis. Assis dans un coin comme un étudiant intéressé qui observe la démonstration de son professeur, je suivais chaque étape de cette remarquable recherche. La fenêtre, les rideaux, le tapis, la chaise, la corde — chacun à son tour fut minutieusement examiné et dûment médité. Le corps du malheureux baronnet avait été enlevé, mais tout le reste était resté tel que nous l’avions vu le matin. Puis, à mon grand étonnement, Holmes grimpa sur la massive cheminée. Bien au-dessus de sa tête pendaient les quelques centimètres de corde rouge qui étaient encore attachés au fil. Longtemps, il fixa son regard vers le haut, puis, dans une tentative de s’en rapprocher, il posa son genou sur un support en bois fixé au mur. Cela amena sa main à quelques centimètres de l’extrémité brisée de la corde, mais ce n’était pas tant cela que le support lui-même qui semblait retenir son attention. Finalement, il sauta à bas avec une exclamation de satisfaction.
« Tout va bien, Watson, dit-il. Nous avons notre affaire — l’une des plus remarquables de notre collection. Mais, mon Dieu, comme j’ai été lent d’esprit, et comme j’ai failli commettre la bévue de ma vie ! Maintenant, je pense qu’avec quelques maillons manquants, ma chaîne est presque complète. »
« Vous avez vos hommes ? »
« Homme, Watson, homme. Un seul, mais une personne très redoutable. Fort comme un lion — témoin le coup qui a tordu ce tisonnier. Un mètre quatre-vingt-dix de haut, actif comme un écureuil, habile de ses doigts ; enfin, remarquablement vif d’esprit, car toute cette ingénieuse histoire est de sa conception. Oui, Watson, nous sommes tombés sur l’œuvre d’un individu très remarquable. Et pourtant, avec cette corde de sonnette, il nous a donné un indice qui n’aurait pas dû nous laisser le moindre doute. »
« Où était l’indice ? »
« Eh bien, si vous tiriez sur une corde de sonnette, Watson, où vous attendriez-vous à ce qu’elle casse ? Sûrement à l’endroit où elle est attachée au fil. Pourquoi casserait-elle à huit centimètres du sommet comme celle-ci l’a fait ? »
« Parce qu’elle est effilochée à cet endroit ? »
« Exactement. Cette extrémité, que nous pouvons examiner, est effilochée. Il a été assez rusé pour faire cela avec son couteau. Mais l’autre extrémité n’est pas effilochée. Vous ne pouviez pas l’observer d’ici, mais si vous étiez sur la cheminée, vous verriez qu’elle est coupée nettement, sans aucune trace d’effilochage. Vous pouvez reconstituer ce qui s’est passé. L’homme avait besoin de la corde. Il ne voulait pas l’arracher par crainte de donner l’alerte en faisant sonner la cloche. Qu’a-t-il fait ? Il a sauté sur la cheminée, n’a pas pu tout à fait l’atteindre, a posé son genou sur le support — vous verrez l’empreinte dans la poussière — et a ainsi pu porter son couteau sur la corde. Je ne pouvais pas atteindre l’endroit d’au moins huit centimètres, d’où je conclus qu’il est au moins huit centimètres plus grand que moi. Regardez cette marque sur le siège de la chaise en chêne ! Qu’est-ce que c’est ? »
« Du sang. »
« C’est indéniablement du sang. Cela seul met le récit de la dame hors de cause. Si elle était assise sur la chaise lorsque le crime a été commis, d’où vient cette marque ? Non, non ; elle a été placée sur la chaise APRÈS la mort de son mari. Je parie que la robe noire présente une marque correspondant à celle-ci. Nous n’avons pas encore rencontré notre Waterloo, Watson, mais c’est notre Marengo, car cela commence par une défaite et se termine par une victoire. J’aimerais maintenant avoir quelques mots avec l’infirmière Theresa. Nous devons être prudents pendant un moment, si nous voulons obtenir les informations que nous voulons. »
C’était une personne intéressante, cette infirmière australienne austère. Taciturne, méfiante, désagréable, il fallut quelque temps avant que l’attitude plaisante de Holmes et son acceptation franche de tout ce qu’elle disait ne la dérident pour parvenir à une amabilité correspondante. Elle ne tenta pas de dissimuler sa haine pour son défunt employeur.
« Oui, monsieur, il est vrai qu’il a lancé la carafe sur moi. Je l’ai entendu appeler ma maîtresse par un nom, et je lui ai dit qu’il n’oserait pas parler ainsi si son frère avait été là. C’est alors qu’il l’a lancée sur moi. Il aurait pu en lancer une douzaine s’il avait seulement laissé mon bel oiseau tranquille. Il la maltraitait sans cesse, et elle était trop fière pour se plaindre. Elle ne veut même pas me dire tout ce qu’il lui a fait. Elle ne m’a jamais parlé de ces marques sur son bras que vous avez vues ce matin, mais je sais très bien qu’elles proviennent d’un coup d’épingle à chapeau. Le démon sournois — que le Ciel me pardonne de parler ainsi de lui, maintenant qu’il est mort, mais c’était un démon s’il en fut jamais un qui marchait sur terre. Il était tout miel lorsque nous l’avons rencontré pour la première fois, il y a seulement dix-huit mois, et nous avons toutes deux l’impression que cela fait dix-huit ans. Elle venait tout juste d’arriver à Londres. Oui, c’était son premier voyage — elle n’avait jamais quitté la maison auparavant. Il l’a gagnée avec son titre, son argent et ses fausses manières londoniennes. Si elle a fait une erreur, elle l’a payée, si jamais une femme l’a fait. Quel mois l’avons-nous rencontré ? Eh bien, je vous dis que c’était juste après notre arrivée. Nous sommes arrivées en juin, et c’était en juillet. Ils se sont mariés en janvier de l’année dernière. Oui, elle est de nouveau dans le petit salon, et je ne doute pas qu’elle vous verra, mais vous ne devez pas trop lui en demander, car elle a traversé tout ce qu’un être humain peut supporter. »
Lady Brackenstall était allongée sur le même divan, mais semblait plus radieuse qu’auparavant. La femme de chambre était entrée avec nous et commença de nouveau à appliquer des compresses sur l’ecchymose au front de sa maîtresse.
« J’espère, dit la dame, que vous n’êtes pas venu pour me contre-interroger à nouveau ? »
« Non, répondit Holmes, de sa voix la plus douce, je ne vous causerai aucun ennui inutile, Lady Brackenstall, et mon seul désir est de vous faciliter les choses, car je suis convaincu que vous êtes une femme bien éprouvée. Si vous voulez me traiter comme un ami et me faire confiance, vous pourriez découvrir que je justifierai votre confiance. »
« Que voulez-vous que je fasse ? »
« Me dire la vérité. »
« M. Holmes ! »
« Non, non, Lady Brackenstall, c’est inutile. Vous avez peut-être entendu parler de la petite réputation que je possède. Je la mets tout entière en jeu sur le fait que votre récit est une fabrication absolue. »
La maîtresse et sa servante fixaient toutes deux Holmes avec des visages pâles et des yeux effrayés.
« Vous êtes un insolent ! » cria Theresa. « Voulez-vous dire que ma maîtresse a menti ? »
Holmes se leva de sa chaise.
« N’avez-vous rien à me dire ? »
« Je vous ai tout dit. »
« Réfléchissez encore une fois, Lady Brackenstall. Ne serait-il pas préférable d’être franche ? »
Pendant un instant, il y eut une hésitation sur son beau visage. Puis une nouvelle pensée forte le fit se figer comme un masque.
« Je vous ai dit tout ce que je sais. »
Holmes prit son chapeau et haussa les épaules. « Je suis désolé », dit-il, et sans un mot de plus nous quittâmes la pièce et la maison. Il y avait un étang dans le parc, et c’est vers celui-ci que mon ami nous mena. Il était gelé, mais un seul trou avait été laissé pour la commodité d’un cygne solitaire. Holmes le contempla, puis passa vers la loge du gardien. Là, il griffonna un court mot pour Stanley Hopkins et le laissa au concierge.
« Ça peut toucher ou ça peut rater, mais nous sommes obligés de faire quelque chose pour l’ami Hopkins, juste pour justifier cette seconde visite, dit-il. Je ne vais pas encore tout à fait lui accorder ma confiance. Je pense que notre prochain théâtre d’opérations doit être le bureau d’expédition de la ligne Adélaïde-Southampton, qui se trouve à l’extrémité de Pall Mall, si je me souviens bien. Il y a une seconde ligne de paquebots qui relie l’Australie-Méridionale à l’Angleterre, mais nous ratisserons d’abord la plus grande couverture. »
La carte que Holmes remit au directeur lui assura une attention immédiate, et il ne lui fallut pas longtemps pour obtenir tous les renseignements dont il avait besoin. En juin 95, un seul navire de leur ligne avait atteint un port d'attache. C'était le ROCK OF GIBRALTAR, leur plus grand et leur meilleur bâtiment. Une consultation de la liste des passagers révéla que Mlle Fraser d'Adélaïde, accompagnée de sa femme de chambre, avait fait la traversée à son bord. Le navire était désormais en route pour l'Australie, quelque part au sud du canal de Suez. Ses officiers étaient les mêmes qu'en 95, à une exception près. Le second, M. Jack Croker, avait été promu capitaine et devait prendre le commandement de leur nouveau navire, le BASS ROCK, qui quitterait Southampton dans deux jours. Il habitait à Sydenham, mais il devait probablement passer ce matin-là pour recevoir ses instructions, si nous souhaitions l'attendre.
Non ; M. Holmes n'avait aucune envie de le voir, mais il serait heureux d'en apprendre davantage sur son dossier et son caractère.
Son dossier était magnifique. Il n'y avait pas un officier dans la flotte pour l'égaler. Quant à son caractère, il était fiable en service, mais un homme sauvage et impétueux une fois hors du pont de son navire, colérique, irritable, mais loyal, honnête et bon. C'était là la substance des informations avec lesquelles Holmes quitta le bureau de la compagnie Adelaide-Southampton. De là, il se rendit à Scotland Yard en voiture, mais au lieu d'entrer, il resta assis dans son fiacre, les sourcils froncés, perdu dans une profonde réflexion. Finalement, il se fit conduire au bureau de télégraphe de Charing Cross, envoya un message, et nous reprîmes enfin la direction de Baker Street.
« Non, Watson, je ne pouvais pas le faire, dit-il alors que nous rentrions dans notre pièce. Une fois ce mandat délivré, rien au monde ne pourrait le sauver. Une ou deux fois au cours de ma carrière, j'ai eu le sentiment d'avoir causé plus de tort réel par la découverte du criminel qu'il n'en avait jamais fait par son crime. Je suis devenu prudent maintenant, et je préfère jouer avec les lois de l'Angleterre qu'avec ma propre conscience. Apprenons-en un peu plus avant d'agir. »
Avant la soirée, nous reçûmes la visite de l'inspecteur Stanley Hopkins. Les choses n'allaient pas très bien pour lui.
« Je crois que vous êtes un sorcier, M. Holmes. Par moments, je pense vraiment que vous possédez des pouvoirs qui ne sont pas humains. Mais comment diable pouviez-vous savoir que l'argenterie volée se trouvait au fond de cet étang ? »
« Je ne le savais pas. »
« Mais vous m'avez dit de l'examiner. »
« Vous l'avez donc retrouvée ? »
« Oui, je l'ai retrouvée. »
« Je suis très heureux si j'ai pu vous aider. »
« Mais vous ne m'avez pas aidé. Vous avez rendu l'affaire bien plus difficile. Quel genre de cambrioleurs vole de l'argenterie pour ensuite la jeter dans l'étang le plus proche ? »
« C'était certainement un comportement assez excentrique. Je partais simplement de l'idée que si l'argenterie avait été prise par des personnes qui n'en voulaient pas, qui l'avaient dérobée uniquement pour faire diversion, pour ainsi dire, alors elles seraient naturellement impatientes de s'en débarrasser. »
« Mais pourquoi une telle idée vous traverserait-elle l'esprit ? »
« Eh bien, je pensais que c'était possible. Lorsqu'ils sont sortis par la porte-fenêtre, il y avait cet étang, avec un petit trou tentant dans la glace, juste sous leur nez. Pouvait-il y avoir une meilleure cachette ? »
« Ah, une cachette... c'est mieux ! s'écria Stanley Hopkins. Oui, oui, je vois tout maintenant ! Il était tôt, il y avait du monde sur les routes, ils avaient peur d'être vus avec l'argenterie, alors ils l'ont immergée dans l'étang, avec l'intention d'y revenir quand la voie serait libre. Excellent, M. Holmes... c'est mieux que votre idée de diversion. »
« Tout à fait ; vous avez une théorie admirable. Je n'ai aucun doute que mes propres idées étaient assez folles, mais vous devez admettre qu'elles ont abouti à la découverte de l'argenterie. »
« Oui, monsieur, oui. C'est tout à fait votre œuvre. Mais j'ai essuyé un sérieux revers. »
« Un revers ? »
« Oui, M. Holmes. Le gang Randall a été arrêté à New York ce matin. »
« Mon Dieu, Hopkins ! Cela va certainement à l'encontre de votre théorie selon laquelle ils auraient commis un meurtre dans le Kent la nuit dernière. »
« C'est fatal, M. Holmes, absolument fatal. Néanmoins, il existe d'autres bandes de trois en dehors des Randall, ou il pourrait s'agir d'un nouveau gang dont la police n'a jamais entendu parler. »
« Tout à fait ; c'est parfaitement possible. Quoi, vous partez déjà ? »
« Oui, M. Holmes ; il n'y a pas de repos pour moi tant que je n'aurai pas fait la lumière sur cette affaire. Je suppose que vous n'avez aucun indice à me donner ? »
« Je vous en ai donné un. »
« Lequel ? »
« Eh bien, j'ai suggéré une diversion. »
« Mais pourquoi, M. Holmes, pourquoi ? »
« Ah, c'est là toute la question, évidemment. Mais je vous recommande de méditer cette idée. Vous pourriez éventuellement découvrir qu'il y a du vrai là-dedans. Vous ne restez pas pour dîner ? Eh bien, au revoir, et tenez-nous au courant de vos avancées. »
Le dîner était terminé et la table desservie avant que Holmes ne fasse de nouveau allusion à la question. Il avait allumé sa pipe et tendait ses pieds chaussés de pantoufles vers la flamme joyeuse du foyer. Soudain, il regarda sa montre.
« J'attends du mouvement, Watson. »
« Quand ? »
« Maintenant... d'ici quelques minutes. Je suppose que vous avez trouvé que j'ai été assez désagréable avec Stanley Hopkins tout à l'heure ? »
« Je m'en remets à votre jugement. »
« Une réponse très sensée, Watson. Vous devez voir les choses ainsi : ce que je sais est officieux ; ce qu'il sait est officiel. J'ai le droit au jugement privé, mais pas lui. Il doit tout révéler, sous peine d'être un traître à son service. Dans un cas douteux, je ne voudrais pas le mettre dans une position aussi pénible, et c'est pourquoi je réserve mes informations jusqu'à ce que mon propre esprit soit fixé sur la question. »
« Mais quand cela sera-t-il ? »
« Le moment est venu. Vous allez maintenant assister à la dernière scène d'un petit drame remarquable. »
Il y eut un bruit dans l'escalier, et notre porte s'ouvrit pour laisser entrer l'un des plus beaux spécimens d'homme qui ait jamais franchi ce seuil. C'était un très grand jeune homme, moustachu, aux yeux bleus, avec une peau tannée par les soleils tropicaux et une démarche souple qui montrait que son immense carrure était aussi active que robuste. Il referma la porte derrière lui, puis il se tint là, les poings serrés et la poitrine haletante, étouffant une émotion irrésistible.
« Asseyez-vous, capitaine Croker. Vous avez reçu mon télégramme ? »
Notre visiteur s'affaissa dans un fauteuil et regarda l'un après l'autre avec des yeux interrogateurs.
« J'ai reçu votre télégramme et je suis venu à l'heure que vous aviez indiquée. J'ai appris que vous étiez passé au bureau. Il n'y avait aucun moyen de vous échapper. Écoutons le pire. Que comptez-vous faire de moi ? M'arrêter ? Parlez, monsieur ! Vous ne pouvez pas rester assis là à jouer avec moi comme un chat avec une souris. »
« Donnez-lui un cigare, dit Holmes. Mordez là-dedans, capitaine Croker, et ne laissez pas vos nerfs prendre le dessus. Soyez sûr que je ne serais pas assis ici à fumer avec vous si je pensais que vous étiez un vulgaire criminel. Soyez franc avec moi, et nous pourrons peut-être faire quelque chose de bon. Jouez avec moi, et je vous écraserai. »
« Que souhaitez-vous que je fasse ? »
« Me donner un récit véridique de tout ce qui s'est passé à Abbey Grange la nuit dernière... un VRAI récit, remarquez bien, sans rien ajouter ni rien retrancher. J'en sais déjà tellement que si vous vous écartez d'un pouce du droit chemin, je sifflerai dans ce sifflet de police depuis ma fenêtre et l'affaire m'échappera pour toujours. »
Le marin réfléchit un instant. Puis il se frappa la cuisse de sa grande main tannée par le soleil.
« Je prends le risque, cria-t-il. Je crois que vous êtes un homme de parole, un homme intègre, et je vais vous raconter toute l'histoire. Mais une chose d'abord. En ce qui me concerne, je ne regrette rien et je ne crains rien, et je recommencerais tout et je serais fier de mon acte. Maudite soit la bête, s'il avait autant de vies qu'un chat, il me les devrait toutes ! Mais il s'agit de la dame, Mary... Mary Fraser... car jamais je ne l'appellerai de ce nom maudit. Quand je pense que je lui attire des ennuis, moi qui donnerais ma vie juste pour apporter un sourire sur son cher visage, c'est cela qui me déchire l'âme. Et pourtant... et pourtant... que pouvais-je faire d'autre ? Je vais vous raconter mon histoire, messieurs, et ensuite je vous demanderai, d'homme à homme, ce que j'aurais pu faire de moins. »
« Je dois revenir un peu en arrière. Vous semblez tout savoir, donc je suppose que vous savez que je l'ai rencontrée alors qu'elle était passagère et que j'étais second sur le ROCK OF GIBRALTAR. Dès le premier jour où je l'ai rencontrée, elle a été la seule femme pour moi. Chaque jour de cette traversée, je l'ai aimée davantage, et bien des fois depuis, je me suis agenouillé dans l'obscurité du quart de nuit pour embrasser le pont de ce navire, car je savais que ses chers pieds l'avaient foulé. Elle n'a jamais été fiancée à moi. Elle m'a traité avec autant d'honnêteté qu'une femme puisse traiter un homme. Je n'ai aucune plainte à formuler. Tout était amour de mon côté, et pure camaraderie et amitié du sien. Quand nous nous sommes séparés, elle était une femme libre, mais je ne pourrais plus jamais être un homme libre. »
« La fois suivante où je suis revenu de mer, j'ai appris son mariage. Eh bien, pourquoi ne pourrait-elle pas épouser qui elle voulait ? Titre et argent... qui pourrait les porter mieux qu'elle ? Elle était née pour tout ce qui est beau et délicat. Je n'ai pas pleuré sur son mariage. Je n'étais pas un chien aussi égoïste que cela. Je me suis simplement réjoui que la chance soit passée par elle, et qu'elle ne se soit pas perdue sur un marin sans le sou. C'est ainsi que j'aimais Mary Fraser. »
« Eh bien, je n'avais jamais pensé la revoir ; mais lors du dernier voyage, j'ai été promu, et le nouveau navire n'était pas encore lancé, j'ai donc dû attendre quelques mois avec les miens à Sydenham. Un jour, dans un chemin de campagne, j'ai rencontré Theresa Wright, son ancienne femme de chambre. Elle m'a parlé d'elle, de lui, de tout. Je vous le dis, messieurs, cela m'a presque rendu fou. Ce chien ivrogne, qu'il ose lever la main sur celle dont il n'était pas digne de lécher les bottes ! J'ai revu Theresa. Puis j'ai rencontré Mary elle-même... et je l'ai revue encore. Puis elle ne voulut plus me rencontrer. Mais l'autre jour, j'ai reçu un avis m'indiquant que je devais partir pour mon voyage dans la semaine, et j'ai décidé que je la verrais une fois avant de partir. Theresa a toujours été mon amie, car elle aimait Mary et détestait ce scélérat presque autant que moi. Par elle, j'ai appris les habitudes de la maison. Mary restait souvent éveillée à lire dans sa petite chambre au rez-de-chaussée. Je m'y suis faufilé la nuit dernière et j'ai gratté à la fenêtre. Au début, elle ne voulait pas m'ouvrir, mais au fond de son cœur, je sais qu'elle m'aime maintenant, et elle ne pouvait pas me laisser dans la nuit glaciale. Elle m'a murmuré de venir à la grande fenêtre de devant, et je l'ai trouvée ouverte devant moi pour me laisser entrer dans la salle à manger. Encore une fois, j'ai entendu de ses propres lèvres des choses qui ont fait bouillir mon sang, et encore une fois, j'ai maudit cette brute qui maltraitait la femme que j'aimais. Eh bien, messieurs, j'étais debout avec elle juste à l'intérieur de la fenêtre, en toute innocence, Dieu m'en est témoin, quand il s'est précipité comme un fou dans la pièce, l'a traitée du nom le plus vil qu'un homme puisse utiliser pour une femme, et l'a frappée au visage avec le bâton qu'il avait à la main. J'avais sauté sur le tisonnier, et ce fut un combat loyal entre nous. Regardez ici sur mon bras où son premier coup est tombé. Puis ce fut mon tour, et je l'ai traversé comme s'il avait été une citrouille pourrie. Pensez-vous que je l'ai regretté ? Pas moi ! C'était sa vie ou la mienne, mais bien plus que cela, c'était sa vie ou la sienne, car comment aurais-je pu la laisser au pouvoir de ce fou ? C'est ainsi que je l'ai tué. Avais-je tort ? Eh bien, alors, qu'auriez-vous fait, l'un ou l'autre, si vous aviez été à ma place ? »
« Elle avait crié quand il l'avait frappée, et cela a fait descendre la vieille Theresa de la chambre au-dessus. Il y avait une bouteille de vin sur le buffet, je l'ai ouverte et en ai versé un peu entre les lèvres de Mary, car elle était à moitié morte de choc. Puis j'en ai pris une goutte moi-même. Theresa était froide comme la glace, et c'était son plan autant que le mien. Nous devions faire croire que des cambrioleurs avaient fait le coup. Theresa répétait notre histoire à sa maîtresse, tandis que je grimpais pour couper la corde de la sonnette. Puis je l'ai attachée sur sa chaise, et j'ai effiloché l'extrémité de la corde pour que cela ait l'air naturel, sinon ils se demanderaient comment diable un cambrioleur aurait pu monter là-haut pour la couper. Puis j'ai ramassé quelques assiettes et ustensiles en argent, pour donner corps à l'idée d'un vol, et je les ai laissées là avec pour instruction de donner l'alerte quand j'aurais un quart d'heure d'avance. J'ai jeté l'argenterie dans l'étang et je me suis enfui vers Sydenham, sentant que pour une fois dans ma vie, j'avais fait du très bon travail. Et c'est la vérité, toute la vérité, M. Holmes, même si cela doit me coûter la tête. »
Holmes fuma pendant quelque temps en silence. Puis il traversa la pièce et serra la main de notre visiteur.
« C'est ce que je pense, dit-il. Je sais que chaque mot est vrai, car vous n'avez presque pas dit un mot que je ne savais déjà. Personne, à part un acrobate ou un marin, n'aurait pu atteindre cette corde de sonnette depuis le support, et personne, à part un marin, n'aurait pu faire les nœuds avec lesquels la corde était fixée à la chaise. Une seule fois cette dame a été mise en contact avec des marins, et c'était lors de son voyage, et c'était quelqu'un de sa propre classe sociale, puisqu'elle essayait désespérément de le protéger, montrant ainsi qu'elle l'aimait. Vous voyez comme il m'a été facile de mettre la main sur vous une fois que j'ai été sur la bonne piste. »
« Je pensais que la police n'aurait jamais pu percer à jour notre stratagème. »
« Et la police ne l'a pas fait ; et elle ne le fera pas, à ce que je crois. Maintenant, écoutez-moi, capitaine Croker, c'est une affaire très grave, bien que je sois prêt à admettre que vous avez agi sous la provocation la plus extrême à laquelle un homme puisse être soumis. Je ne suis pas sûr qu'en défense de votre propre vie, votre action ne soit pas déclarée légitime. Cependant, c'est à un jury britannique d'en décider. En attendant, j'ai tellement de sympathie pour vous que si vous choisissez de disparaître dans les vingt-quatre prochaines heures, je vous promets que personne ne vous entravera. »
« Et alors tout sera découvert ? »
« Certainement, tout sera découvert. »
Le marin rougit de colère.
« Quel genre de proposition est-ce là pour un homme ? J'en connais assez sur la loi pour comprendre que Mary serait considérée comme complice. Pensez-vous que je la laisserais seule faire face à la musique pendant que je m'esquiverais ? Non, monsieur ; qu'ils fassent de moi ce qu'ils veulent, mais pour l'amour du ciel, M. Holmes, trouvez un moyen de tenir ma pauvre Mary à l'écart des tribunaux. »
Holmes tendit une seconde fois la main au marin.
« Je vous mettais seulement à l'épreuve, et vous vous révélez intègre à chaque fois. Eh bien, c'est une lourde responsabilité que je prends sur moi, mais j'ai donné à Hopkins un excellent indice, et s'il ne peut pas en tirer profit, je ne peux rien faire de plus. Écoutez, capitaine Croker, nous allons faire cela dans les formes légales. Vous êtes le prisonnier. Watson, vous êtes un jury britannique, et je n'ai jamais rencontré un homme qui soit plus éminemment qualifié pour en représenter un. Je suis le juge. Maintenant, messieurs du jury, vous avez entendu les preuves. Déclarez-vous le prisonnier coupable ou non coupable ? »
« Non coupable, Votre Honneur », dis-je.
« Vox populi, vox Dei. Vous êtes acquitté, capitaine Croker. Tant que la loi ne trouve pas d'autre victime, vous êtes en sécurité vis-à-vis de moi. Revenez vers cette dame dans un an, et puisse son avenir et le vôtre nous justifier dans le verdict que nous avons prononcé cette nuit. »
— Je comprends. Maintenant, monsieur Trelawney Hope, je vous saurais gré de me relater avec précision les circonstances dans lesquelles ce document a disparu.
— Cela peut se dire en très peu de mots, monsieur Holmes. La lettre — car il s’agissait d’une lettre émanant d’un potentat étranger — a été reçue il y a six jours. Elle était d’une telle importance que je ne l’ai jamais laissée dans mon coffre, mais je l’ai apportée chaque soir à mon domicile de Whitehall Terrace, pour la conserver dans ma chambre, dans une boîte à dépêches fermée à clé. Elle s’y trouvait hier soir. J’en suis certain. J’ai en fait ouvert la boîte pendant que je m’habillais pour le dîner et j’ai vu le document à l’intérieur. Ce matin, il avait disparu. La boîte à dépêches était restée toute la nuit sur ma coiffeuse, près de la glace. J’ai le sommeil léger, tout comme ma femme. Nous sommes tous deux prêts à jurer que personne n’a pu entrer dans la chambre durant la nuit. Et pourtant, je le répète, le document a disparu.
— À quelle heure avez-vous dîné ?
— À sept heures et demie.
— Combien de temps s’est-il écoulé avant que vous ne vous couchiez ?
— Ma femme était allée au théâtre. Je l’ai attendue. Il était onze heures et demie lorsque nous avons regagné notre chambre.
— La boîte à dépêches est donc restée sans surveillance pendant quatre heures ?
— Personne n’est autorisé à entrer dans cette pièce, hormis la femme de chambre le matin, et mon valet, ou la femme de chambre de mon épouse, durant le reste de la journée. Ce sont tous deux des serviteurs fidèles qui sont à notre service depuis longtemps. En outre, aucun d’eux n’aurait pu savoir qu’il y avait dans ma boîte à dépêches quelque chose de plus précieux que les documents administratifs ordinaires.
— Qui était au courant de l’existence de cette lettre ?
— Personne dans la maison.
— Votre femme n’était-elle pas au courant ?
— Non, monsieur ; je n’avais rien dit à ma femme avant de constater l’absence du papier ce matin.
Le Premier ministre hocha la tête avec approbation.
— Je sais depuis longtemps, monsieur, à quel point votre sens du devoir public est élevé, dit-il. Je suis convaincu que, dans le cas d’un secret de cette importance, il s’élèverait au-dessus des liens domestiques les plus intimes.
Le ministre des Affaires européennes s’inclina.
— Vous ne me rendez que justice, monsieur. Jusqu’à ce matin, je n’avais jamais soufflé mot de cette affaire à mon épouse.
— A-t-elle pu deviner ?
— Non, monsieur Holmes, elle n’a pas pu deviner — et personne n’aurait pu deviner.
— Avez-vous déjà perdu des documents auparavant ?
— Non, monsieur.
— Qui, en Angleterre, était au courant de l’existence de cette lettre ?
— Chaque membre du Cabinet en a été informé hier ; mais le serment de secret qui accompagne chaque réunion du Cabinet a été renforcé par le solennel avertissement donné par le Premier ministre. Dieu du ciel, penser qu’en l’espace de quelques heures, j’ai pu la perdre moi-même ! Son beau visage se contracta sous l’effet d’un spasme de désespoir, et ses mains se crispèrent dans ses cheveux. Pendant un instant, nous eûmes un aperçu de l’homme naturel, impulsif, ardent, extrêmement sensible. L’instant d’après, le masque aristocratique était revenu et la voix douce avait repris. Outre les membres du Cabinet, il y a deux, ou peut-être trois fonctionnaires de ministère qui connaissent l’existence de la lettre. Personne d’autre en Angleterre, monsieur Holmes, je vous l’assure.
— Mais à l’étranger ?
— Je crois que personne à l’étranger ne l’a vue, hormis celui qui l’a écrite. Je suis convaincu que ses ministres — que les voies officielles habituelles — n’ont pas été utilisés.
Holmes réfléchit un long moment.
— Maintenant, monsieur, je dois vous demander plus précisément ce qu’est ce document et pourquoi sa disparition aurait des conséquences aussi lourdes ?
Les deux hommes d’État échangèrent un regard rapide et les sourcils broussailleux du Premier ministre se froncèrent.
— Monsieur Holmes, l’enveloppe est longue, fine, de couleur bleu pâle. Il y a un sceau de cire rouge frappé d’un lion accroupi. Elle est adressée, d’une écriture large et audacieuse, à…
— Je crains, monsieur, dit Holmes, que, aussi intéressants et même essentiels que soient ces détails, mes recherches doivent aller davantage à la racine des choses. QU’ÉTAIT cette lettre ?
— C’est un secret d’État de la plus haute importance, et je crains de ne pouvoir vous le dire, et je ne vois pas en quoi cela serait nécessaire. Si, grâce aux facultés que vous êtes réputé posséder, vous parvenez à retrouver une enveloppe telle que je vous la décris avec son contenu, vous aurez bien mérité de votre pays et gagné toute récompense qu’il est en notre pouvoir d’accorder.
Sherlock Holmes se leva avec un sourire.
— Vous êtes deux des hommes les plus occupés du pays, dit-il, et, à ma petite échelle, je suis également très sollicité. Je regrette infiniment de ne pouvoir vous aider dans cette affaire, et toute poursuite de cet entretien serait une perte de temps.
Le Premier ministre bondit sur ses pieds avec ce reflet vif et féroce dans ses yeux enfoncés devant lequel un Cabinet a tremblé. — Je n’ai pas l’habitude, monsieur… commença-t-il, mais il maîtrisa sa colère et reprit sa place. Pendant une minute ou plus, nous restâmes tous silencieux. Puis le vieux diplomate haussa les épaules.
— Nous devons accepter vos conditions, monsieur Holmes. Vous avez sans doute raison, et il est déraisonnable de notre part d’attendre de vous que vous agissiez sans que nous vous accordions notre entière confiance.
— Je suis d’accord avec vous, monsieur, dit le plus jeune homme d’État.
— Alors je vais vous le dire, en m’en remettant entièrement à votre honneur et à celui de votre confrère, le docteur Watson. Je peux aussi faire appel à votre patriotisme, car je ne pourrais imaginer plus grand malheur pour le pays que la révélation de cette affaire.
— Vous pouvez nous faire confiance sans crainte.
— La lettre, donc, provient d’un certain potentat étranger qui a été froissé par quelques récents développements coloniaux de notre pays. Elle a été écrite à la hâte et sous sa seule et entière responsabilité. Des enquêtes ont montré que ses ministres ne savent rien de cette affaire. En même temps, elle est rédigée d’une manière si malheureuse, et certaines de ses phrases ont un caractère si provocateur, que sa publication conduirait sans aucun doute à un état d’esprit des plus dangereux dans ce pays. Il y aurait une telle effervescence, monsieur, que je n’hésite pas à dire qu’en l’espace d’une semaine après la publication de cette lettre, ce pays serait entraîné dans une grande guerre.
Holmes écrivit un nom sur un morceau de papier et le tendit au Premier ministre.
— Exactement. C’était lui. Et c’est cette lettre — cette lettre qui pourrait bien signifier la dépense d’un milliard et la vie de cent mille hommes — qui a disparu de cette façon inexplicable.
— En avez-vous informé l’expéditeur ?
— Oui, monsieur, un télégramme chiffré a été expédié.
— Peut-être désire-t-il la publication de la lettre.
— Non, monsieur, nous avons de bonnes raisons de croire qu’il comprend déjà qu’il a agi de manière indiscrète et irréfléchie. Ce serait un coup plus rude pour lui et pour son pays que pour nous si cette lettre devait être rendue publique.
— Si tel est le cas, dans l’intérêt de qui cette lettre doit-elle sortir ? Pourquoi quelqu’un voudrait-il la voler ou la publier ?
— Là, monsieur Holmes, vous m’emmenez dans les régions de la haute politique internationale. Mais si vous considérez la situation européenne, vous n’aurez aucune difficulté à percevoir le motif. L’Europe entière est un camp armé. Il existe une double ligue qui maintient un juste équilibre de puissance militaire. La Grande-Bretagne tient la balance. Si la Grande-Bretagne était entraînée dans une guerre contre une confédération, cela assurerait la suprématie de l’autre, qu’elle prenne part à la guerre ou non. Me suivez-vous ?
— Très clairement. Il est donc de l’intérêt des ennemis de ce potentat de s’emparer de cette lettre et de la publier, afin de créer une rupture entre son pays et le nôtre ?
— Oui, monsieur.
— Et à qui ce document serait-il envoyé s’il tombait entre les mains d’un ennemi ?
— À n’importe laquelle des grandes chancelleries d’Europe. Il est probablement en route à l’instant même, aussi vite que la vapeur peut l’y transporter.
Monsieur Trelawney Hope laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un gémissement. Le Premier ministre posa une main bienveillante sur son épaule.
— C’est votre malheur, mon cher ami. Personne ne peut vous blâmer. Il n’est aucune précaution que vous ayez négligée. Maintenant, monsieur Holmes, vous êtes en pleine possession des faits. Quelle marche à suivre recommandez-vous ?
Holmes secoua la tête avec mélancolie.
— Vous pensez, monsieur, qu’à moins que ce document ne soit retrouvé, il y aura la guerre ?
— Je pense que c’est très probable.
— Alors, monsieur, préparez-vous à la guerre.
— C’est dur à entendre, monsieur Holmes.
— Considérez les faits, monsieur. Il est inconcevable qu’il ait été pris après onze heures et demie du soir, puisque je crois comprendre que monsieur Hope et sa femme étaient tous deux dans la pièce à partir de cette heure-là et jusqu’à ce que la perte soit constatée. Il a donc été pris hier soir, entre sept heures et demie et onze heures et demie, probablement près de l’heure la plus matinale, car quiconque l’a pris savait évidemment qu’il était là et aurait naturellement cherché à s’en emparer le plus tôt possible. Maintenant, monsieur, si un document d’une telle importance a été pris à cette heure-là, où peut-il être à présent ? Personne n’a de raison de le garder. Il a été transmis rapidement à ceux qui en ont besoin. Quelle chance avons-nous maintenant de le rattraper ou même de le retrouver ? Il est hors de notre portée.
Le Premier ministre se leva du canapé.
— Ce que vous dites est parfaitement logique, monsieur Holmes. Je sens que l’affaire nous échappe en effet.
— Présumons, pour la forme, que le document ait été pris par la femme de chambre ou par le valet…
— Ce sont tous deux de vieux serviteurs éprouvés.
— Je crois vous avoir entendu dire que votre chambre est au deuxième étage, qu’il n’y a pas d’entrée par l’extérieur et que, de l’intérieur, personne ne pourrait monter sans être vu. C’est donc quelqu’un de la maison qui l’a pris. À qui le voleur l’apporterait-il ? À l’un des nombreux espions internationaux et agents secrets dont les noms me sont assez familiers. Il y en a trois que l’on peut considérer comme les chefs de leur profession. Je commencerai mes recherches en allant voir si chacun d’eux est à son poste. Si l’un d’eux manque à l’appel — surtout s’il a disparu depuis hier soir — nous aurons une indication sur la destination du document.
— Pourquoi serait-il absent ? demanda le ministre des Affaires européennes. Il porterait tout aussi bien la lettre à une ambassade à Londres.
— Je ne le pense pas. Ces agents travaillent indépendamment et leurs relations avec les ambassades sont souvent tendues.
Le Premier ministre hocha la tête en signe d’acquiescement.
— Je crois que vous avez raison, monsieur Holmes. Il apporterait un prix aussi précieux au quartier général de ses propres mains. Je pense que votre plan d’action est excellent. En attendant, Hope, nous ne pouvons négliger toutes nos autres obligations à cause de ce seul malheur. S’il y a du nouveau au cours de la journée, nous communiquerons avec vous, et vous nous ferez sans doute part des résultats de vos propres recherches.
Les deux hommes d’État s’inclinèrent et quittèrent gravement la pièce.
Une fois nos illustres visiteurs partis, Holmes alluma sa pipe en silence et resta un moment perdu dans ses pensées les plus profondes. J’avais ouvert le journal du matin et j’étais plongé dans la lecture d’un crime sensationnel qui avait eu lieu à Londres la veille, quand mon ami poussa une exclamation, bondit sur ses pieds et posa sa pipe sur la cheminée.
— Oui, dit-il, il n’y a pas de meilleure façon d’aborder le problème. La situation est désespérée, mais pas sans espoir. Même à présent, si nous pouvions être sûrs de celui qui l’a pris, il est tout à fait possible qu’il ne soit pas encore sorti de ses mains. Après tout, c’est une question d’argent avec ces types, et j’ai le Trésor britannique derrière moi. S’il est sur le marché, je l’achèterai — dussé-je ajouter un penny de plus à l’impôt sur le revenu. Il est concevable que le type puisse le garder par-devers lui pour voir quelles offres viendront de ce côté-ci avant de tenter sa chance de l’autre. Il n’y a que ces trois-là capables de jouer un jeu aussi audacieux ; il y a Oberstein, La Rothière et Eduardo Lucas. Je vais aller voir chacun d’eux.
Je jetai un coup d’œil à mon journal du matin.
— Est-ce cet Eduardo Lucas de Godolphin Street ?
— Oui.
— Vous ne le verrez pas.
— Pourquoi pas ?
— Il a été assassiné chez lui la nuit dernière.
Mon ami m’a si souvent étonné au cours de nos aventures que c’est avec un sentiment d’exultation que je réalisai à quel point je l’avais complètement stupéfié. Il me fixa avec étonnement, puis m’arracha le journal des mains. Voici le paragraphe que j’étais en train de lire lorsqu’il s’était levé de sa chaise :
« MEURTRE À WESTMINSTER.
Un crime de nature mystérieuse a été commis la nuit dernière au 16, Godolphin Street, l’une de ces rangées de maisons du XVIIIe siècle, démodées et isolées, qui se trouvent entre le fleuve et l’Abbaye, presque à l’ombre de la grande tour du Parlement. Ce petit hôtel particulier, mais sélect, était habité depuis quelques années par monsieur Eduardo Lucas, bien connu dans les cercles mondains tant pour sa personnalité charmante que pour sa réputation méritée d’être l’un des meilleurs ténors amateurs du pays. Monsieur Lucas est un homme célibataire, âgé de trente-quatre ans, et son personnel se compose de madame Pringle, une gouvernante âgée, et de Mitton, son valet. La première se retire tôt et dort au sommet de la maison. Le valet était sorti pour la soirée, rendre visite à un ami à Hammersmith. À partir de dix heures, monsieur Lucas était seul dans la maison. Ce qui s’est passé durant ce laps de temps n’a pas encore été révélé, mais à minuit moins un quart, l’agent de police Barrett, passant par Godolphin Street, observa que la porte du numéro 16 était entrebâillée. Il frappa, mais ne reçut aucune réponse. Apercevant une lumière dans la pièce de devant, il s’avança dans le passage et frappa de nouveau, sans plus de succès. Il poussa alors la porte et entra. La pièce était dans un désordre sauvage, les meubles étant tous poussés d’un côté, et une chaise renversée au milieu. À côté de cette chaise, tenant encore l’un de ses pieds, gisait le malheureux locataire de la maison. Il avait été poignardé en plein cœur et avait dû mourir sur le coup. Le couteau avec lequel le crime avait été commis était un poignard indien courbe, décroché d’un trophée d’armes orientales qui ornait l’un des murs. Le vol ne semble pas avoir été le mobile du crime, car il n’y a eu aucune tentative de dérober le contenu précieux de la pièce. Monsieur Eduardo Lucas était si bien connu et apprécié que son destin violent et mystérieux suscitera un intérêt douloureux et une vive sympathie dans un cercle étendu d’amis. »
— Eh bien, Watson, qu’en dites-vous ? demanda Holmes, après une longue pause.
— C’est une coïncidence étonnante.
— Une coïncidence ! Voici l’un des trois hommes que nous avions désignés comme acteurs possibles de ce drame, et il meurt violemment pendant les heures mêmes où nous savons que ce drame se jouait. Les probabilités contre le fait qu’il s’agisse d’une coïncidence sont énormes. Aucun chiffre ne pourrait les exprimer. Non, mon cher Watson, les deux événements sont liés — DOIVENT être liés. C’est à nous de trouver le lien.
— Mais maintenant, la police officielle doit tout savoir.
— Pas du tout. Ils savent tout ce qu’ils voient à Godolphin Street. Ils ne savent — et ne sauront — rien de Whitehall Terrace. Seuls NOUS connaissons les deux événements et pouvons retracer la relation entre eux. Il y a un point évident qui, en tout cas, aurait tourné mes soupçons contre Lucas. Godolphin Street, Westminster, n’est qu’à quelques minutes de marche de Whitehall Terrace. Les autres agents secrets que j’ai nommés vivent à l’extrême West-end. Il était donc plus facile pour Lucas que pour les autres d’établir une relation ou de recevoir un message de la maison du ministre des Affaires européennes — une chose insignifiante, et pourtant, là où les événements sont compressés en quelques heures, cela peut s’avérer essentiel. Holà ! qu’avons-nous là ?
Madame Hudson était apparue avec la carte d’une dame sur son plateau. Holmes y jeta un coup d’œil, haussa les sourcils et me la tendit.
— Demandez à lady Hilda Trelawney Hope si elle veut bien avoir l’amabilité de monter, dit-il.
Un instant plus tard, notre modeste appartement, déjà si distingué ce matin-là, fut honoré par l’entrée de la plus belle femme de Londres. J’avais souvent entendu parler de la beauté de la plus jeune fille du duc de Belminster, mais aucune description, aucune contemplation de photographies incolores ne m’avaient préparé au charme subtil et délicat, et au coloris magnifique de cette tête exquise. Et pourtant, telle que nous l’avons vue en ce matin d’automne, ce n’était pas sa beauté qui frappait l’observateur en premier. La joue était ravissante, mais pâle sous l’effet de l’émotion ; les yeux étaient brillants, mais c’était l’éclat de la fièvre ; la bouche sensible était serrée et contractée dans un effort de maîtrise de soi. La terreur — et non la beauté — était ce qui sautait d’abord aux yeux tandis que notre charmante visiteuse restait un instant encadrée dans la porte ouverte.
— Mon mari est-il venu ici, monsieur Holmes ?
— Oui, madame, il est venu ici.
— Monsieur Holmes, je vous implore de ne pas lui dire que je suis venue. Holmes s’inclina froidement et fit signe à la dame de prendre une chaise.
— Votre Ladyship me place dans une position très délicate. Je vous prie de vous asseoir et de me dire ce que vous désirez ; mais je crains de ne pouvoir faire aucune promesse inconditionnelle.
Elle traversa la pièce et s’assit, le dos tourné à la fenêtre. C’était une présence royale — grande, gracieuse et intensément féminine.
— Monsieur Holmes, dit-elle, et ses mains gantées de blanc se joignirent et se déjoignirent alors qu’elle parlait — je vais vous parler franchement dans l’espoir que cela vous incitera à parler franchement en retour. Il y a une confiance totale entre mon mari et moi sur toutes les questions, sauf une. Celle-là, c’est la politique. À ce sujet, ses lèvres sont scellées. Il ne me dit rien. Or, je suis consciente qu’il y a eu un événement des plus déplorables dans notre maison la nuit dernière. Je sais qu’un papier a disparu. Mais parce que la question est politique, mon mari refuse de m’accorder sa confiance totale. Or, il est essentiel — essentiel, dis-je — que je comprenne parfaitement la situation. Vous êtes la seule autre personne, hormis ces politiciens, qui connaisse les vrais faits. Je vous prie donc, monsieur Holmes, de me dire exactement ce qui s’est passé et où cela va mener. Dites-moi tout, monsieur Holmes. Qu’aucun égard pour les intérêts de votre client ne vous retienne de parler, car je vous assure que ses intérêts, s’il voulait seulement le voir, seraient mieux servis en m’accordant sa pleine confiance. Quel était ce papier qui a été volé ?
— Madame, ce que vous me demandez est vraiment impossible.
Elle gémit et cacha son visage dans ses mains.
— Vous devez comprendre qu’il en est ainsi, madame. Si votre mari juge bon de vous tenir dans l’ignorance à ce sujet, est-ce à moi, qui n’ai appris les faits réels que sous le sceau du secret professionnel, de révéler ce qu’il a caché ? Il n’est pas juste de le demander. C’est à lui que vous devez le demander.
— Je le lui ai demandé. Je viens à vous comme un dernier recours. Mais sans que vous me disiez quoi que ce soit de précis, monsieur Holmes, vous pourriez me rendre un grand service en m’éclairant sur un point.
— Quel est-il, madame ?
— La carrière politique de mon mari risque-t-elle de souffrir de cet incident ?
— Eh bien, madame, à moins que la situation ne soit rétablie, elle pourrait certainement avoir un effet très malheureux.
— Ah ! Elle retint son souffle brusquement comme quelqu’un dont les doutes sont levés.
— Une question encore, monsieur Holmes. D’après une expression que mon mari a laissée échapper sous le choc de ce désastre, j’ai cru comprendre que de terribles conséquences publiques pourraient découler de la perte de ce document.
— S’il l’a dit, je ne peux certainement pas le nier.
— De quelle nature sont-elles ?
— Non, madame, là encore, vous me demandez plus que je ne peux répondre.
— Alors je ne prendrai pas plus de votre temps. Je ne peux vous blâmer, monsieur Holmes, d’avoir refusé de parler plus librement, et vous, de votre côté, ne penserez pas, j’en suis sûre, le moins du monde de moi parce que je désire, même contre sa volonté, partager les angoisses de mon mari. Encore une fois, je vous prie de ne rien dire de ma visite. Elle nous regarda une dernière fois depuis la porte, et je gardai une ultime impression de ce beau visage hanté, des yeux effrayés et de la bouche contractée. Puis elle disparut.
« À présent, Watson, le beau sexe est votre domaine », dit Holmes avec un sourire, une fois que le froufrou des jupes, s’amenuisant, eut pris fin avec le claquement de la porte d’entrée. « Quel était le jeu de cette charmante dame ? Que voulait-elle vraiment ? »
« Sa déclaration est pourtant claire, et son anxiété bien naturelle. »
« Hum ! Songez à son apparence, Watson — à ses manières, à son excitation contenue, à son agitation, à son insistance à poser des questions. Rappelez-vous qu’elle appartient à une caste qui ne laisse pas voir ses émotions à la légère. »
« Elle était assurément très émue. »
« Rappelez-vous aussi cette curieuse sincérité avec laquelle elle nous a assuré qu’il était préférable pour son mari qu’elle sache tout. Qu’entendait-elle par là ? Et vous avez dû observer, Watson, comment elle a manœuvré pour avoir la lumière dans le dos. Elle ne souhaitait pas que nous puissions lire sur son visage. »
« Oui ; elle a choisi la seule chaise de la pièce. »
« Et pourtant, les mobiles des femmes sont si impénétrables. Vous souvenez-vous de cette femme à Margate que je soupçonnais pour la même raison ? Pas de poudre sur le nez — cela s’est révélé être la solution exacte. Comment bâtir sur un tel sable mouvant ? Leur action la plus triviale peut en dire long, ou leur conduite la plus extraordinaire peut dépendre d’une épingle à cheveux ou d’un fer à friser. Bonjour, Watson. »
« Vous partez ? »
« Oui ; je vais tuer le temps ce matin à Godolphin Street avec nos amis de la police officielle. C’est chez Eduardo Lucas que réside la solution de notre problème, bien que je doive admettre ne pas avoir la moindre idée de la forme qu’elle pourrait prendre. C’est une erreur capitale que de théoriser avant de connaître les faits. Restez en faction, mon bon Watson, et recevez tout nouveau visiteur. Je vous rejoindrai pour déjeuner si je le peux. »
Durant toute cette journée, la suivante et celle d’après, Holmes fut dans une humeur que ses amis qualifieraient de taciturne, et d’autres de morose. Il sortait et rentrait, fumait sans cesse, jouait des bribes de mélodies sur son violon, sombrait dans des rêveries, dévorait des sandwichs à des heures irrégulières et répondait à peine aux questions banales que je lui posais. Il m’était évident que les choses n’allaient pas bien pour lui ou pour sa quête. Il ne disait rien de l’affaire, et c’est par les journaux que j’appris les détails de l’enquête, ainsi que l’arrestation suivie de la remise en liberté de John Mitton, le valet du défunt. Le jury du coroner rendit le verdict prévisible de « meurtre avec préméditation », mais les parties en cause restaient aussi inconnues que jamais. Aucun mobile ne fut avancé. La pièce était remplie d’objets de valeur, mais rien n’avait été dérobé. Les papiers de l’homme mort n’avaient pas été touchés. Ils furent examinés avec soin et révélèrent qu’il était un fervent étudiant en politique internationale, un bavard infatigable, un linguiste remarquable et un épistolier inlassable. Il était en termes intimes avec les principaux politiciens de plusieurs pays. Mais rien de sensationnel ne fut découvert parmi les documents qui remplissaient ses tiroirs. Quant à ses relations avec les femmes, elles semblaient avoir été nombreuses mais superficielles. Il avait beaucoup de connaissances parmi elles, mais peu d’amies, et aucune qu’il aimât. Ses habitudes étaient régulières, sa conduite inoffensive. Sa mort était un mystère absolu, et risquait de le rester.
Quant à l’arrestation de John Mitton, le valet, ce fut une mesure de désespoir, une alternative à l’inaction totale. Mais aucune charge ne put être retenue contre lui. Il avait rendu visite à des amis à Hammersmith ce soir-là. Son alibi était complet. Il est vrai qu’il était rentré chez lui à une heure qui aurait dû le conduire à Westminster avant l’heure à laquelle le crime fut découvert, mais son explication selon laquelle il avait fait une partie du chemin à pied semblait assez probable compte tenu de la clémence de la nuit. Il était arrivé à minuit pile et semblait accablé par la tragédie inattendue. Il avait toujours été en bons termes avec son maître. Plusieurs des possessions du mort — notamment un petit étui de rasoirs — avaient été trouvées dans les coffres du valet, mais il expliqua qu’il s’agissait de cadeaux du défunt, et la gouvernante fut en mesure de corroborer cette version. Mitton était au service de Lucas depuis trois ans. Il était notable que Lucas n’emmenait jamais Mitton avec lui sur le continent. Il lui arrivait de se rendre à Paris pour trois mois d’affilée, mais Mitton restait seul responsable de la maison de Godolphin Street. Quant à la gouvernante, elle n’avait rien entendu la nuit du crime. Si son maître avait eu un visiteur, il l’avait accueilli lui-même.
Ainsi, pendant trois matins, le mystère demeura, du moins pour ce que j’en pouvais suivre dans les journaux. Si Holmes en savait davantage, il gardait ses conclusions pour lui, mais comme il m’avait dit que l’inspecteur Lestrade l’avait associé à sa confiance sur cette affaire, je savais qu’il était en contact étroit avec chaque développement. Le quatrième jour parut un long télégramme de Paris qui semblait résoudre toute la question.
« Une découverte vient d’être faite par la police parisienne », annonçait le *Daily Telegraph*, « qui lève le voile sur le destin tragique de M. Eduardo Lucas, mort violemment lundi soir dernier à Godolphin Street, Westminster. Nos lecteurs se souviendront que le défunt a été retrouvé poignardé dans sa chambre et que des soupçons pesaient sur son valet, mais que l’affaire s’est effondrée en raison d’un alibi. Hier, une dame, connue sous le nom de Mme Henri Fournaye, occupant une petite villa rue Austerlitz, a été signalée aux autorités par ses domestiques comme étant aliénée. Un examen a montré qu’elle avait effectivement développé une manie sous une forme dangereuse et permanente. Après enquête, la police a découvert que Mme Henri Fournaye n’était revenue d’un voyage à Londres que mardi dernier, et il existe des preuves la reliant au crime de Westminster. Une comparaison de photographies a prouvé de manière concluante que M. Henri Fournaye et Eduardo Lucas ne faisaient qu’un, et que le défunt avait, pour une raison quelconque, mené une double vie à Londres et à Paris. Mme Fournaye, d’origine créole, est d’une nature extrêmement excitable et a souffert par le passé de crises de jalousie frénétiques. On conjecture que c’est dans l’une d’elles qu’elle a commis le terrible crime qui a causé une telle sensation à Londres. Ses mouvements durant la soirée de lundi n’ont pas encore été retracés, mais il est incontestable qu’une femme correspondant à sa description a attiré l’attention à la gare de Charing Cross mardi matin par le désordre de son apparence et la violence de ses gestes. Il est donc probable que le crime ait été commis alors qu’elle était aliénée, ou que son effet immédiat ait été de faire perdre la raison à la malheureuse. À l’heure actuelle, elle est incapable de donner un compte rendu cohérent du passé, et les médecins ne gardent aucun espoir quant au rétablissement de sa santé mentale. Il est prouvé qu’une femme, qui pourrait être Mme Fournaye, a été vue pendant quelques heures lundi soir à surveiller la maison de Godolphin Street. »
« Qu’en pensez-vous, Holmes ? » Je lui avais lu le compte rendu à haute voix pendant qu’il terminait son petit-déjeuner.
« Mon cher Watson », dit-il en se levant de table et en arpentant la pièce, « vous êtes d’une patience infinie, mais si je ne vous ai rien dit ces trois derniers jours, c’est parce qu’il n’y avait rien à dire. Même aujourd’hui, ce rapport venant de Paris ne nous aide pas beaucoup. »
« C’est pourtant définitif en ce qui concerne la mort de cet homme. »
« La mort de cet homme n’est qu’un incident — un épisode trivial — comparé à notre véritable tâche, qui est de retrouver ce document et d’éviter une catastrophe européenne. Une seule chose importante s’est produite ces trois derniers jours, à savoir que rien ne s’est produit. Je reçois des rapports presque toutes les heures de la part du gouvernement, et il est certain que nulle part en Europe il n’y a signe de trouble. Or, si cette lettre était en circulation — non, elle NE PEUT PAS être en circulation — mais si elle ne l’est pas, où peut-elle être ? Qui la détient ? Pourquoi est-elle retenue ? C’est la question qui me martèle le cerveau. Était-ce vraiment une coïncidence que Lucas trouve la mort la nuit même où la lettre a disparu ? La lettre lui est-elle jamais parvenue ? Si oui, pourquoi n’est-elle pas parmi ses papiers ? Cette épouse folle l’a-t-elle emportée avec elle ? Si oui, est-elle dans sa maison à Paris ? Comment pourrais-je effectuer des recherches sans éveiller les soupçons de la police française ? C’est une affaire, mon cher Watson, où la loi nous est aussi dangereuse que les criminels eux-mêmes. Tout le monde est contre nous, et pourtant les intérêts en jeu sont colossaux. Si je parviens à mener cette affaire à bien, cela représentera certainement le couronnement de ma carrière. Ah, voici mes dernières nouvelles du front ! » Il jeta un coup d’œil rapide à la note qui lui avait été remise. « Holà ! Lestrade semble avoir observé quelque chose d’intéressant. Mettez votre chapeau, Watson, et nous irons nous promener ensemble jusqu’à Westminster. »
C’était ma première visite sur les lieux du crime — une maison haute, sombre, étroite, austère, formelle et solide, à l’image du siècle qui l’avait vue naître. Les traits de bouledogue de Lestrade nous observaient depuis la fenêtre de devant, et il nous accueillit chaleureusement lorsqu’un grand agent nous eut ouvert la porte. La pièce dans laquelle nous fûmes introduits était celle où le crime avait été commis, mais aucune trace n’en subsistait, à l’exception d’une vilaine tache irrégulière sur le tapis. Ce tapis était un petit carré de toile placé au centre de la pièce, entouré d’une large étendue de beau parquet à l’ancienne, fait de blocs carrés hautement cirés. Au-dessus de la cheminée se trouvait un magnifique trophée d’armes, dont l’une avait été utilisée lors de cette nuit tragique. À la fenêtre se trouvait un somptueux bureau, et chaque détail de l’appartement, les tableaux, les tapis et les tentures, dénotaient un goût luxueux jusqu’à l’efféminé.
« Vu les nouvelles de Paris ? » demanda Lestrade.
Holmes hocha la tête.
« Nos amis français semblent avoir mis dans le mille cette fois. Il ne fait aucun doute que c’est exactement comme ils le disent. Elle a frappé à la porte — une visite surprise, je suppose, car il vivait dans des compartiments étanches. Il l’a fait entrer — il ne pouvait pas la laisser dans la rue. Elle lui a dit comment elle l’avait retrouvé, lui a fait des reproches, une chose en entraînant une autre, et puis avec ce poignard si facile d’accès, la fin est rapidement arrivée. Tout ne s’est pas passé en un instant, cependant, car ces chaises ont été renversées là-bas, et il en tenait une comme s’il avait essayé de se défendre. Nous avons tout reconstitué comme si nous avions été témoins de la scène. »
Holmes haussa les sourcils.
« Et pourtant, vous avez fait appel à moi ? »
« Ah, oui, c’est une autre affaire — une simple bagatelle, mais le genre de chose qui vous intéresse — curieux, vous savez, ce qu’on pourrait appeler une bizarrerie. Cela n’a rien à voir avec le fait principal — ça ne peut pas, à première vue. »
« De quoi s’agit-il, alors ? »
« Eh bien, vous savez, après un crime de ce genre, nous sommes très prudents pour garder les choses dans leur position. Rien n’a été déplacé. Un agent est responsable ici jour et nuit. Ce matin, comme l’homme a été enterré et l’enquête terminée — du moins en ce qui concerne cette pièce — nous avons pensé que nous pouvions ranger un peu. Ce tapis. Vous voyez, il n’est pas fixé ; il est juste posé là. Nous avons eu l’occasion de le soulever. Nous avons trouvé... »
« Oui ? Vous avez trouvé... »
Le visage de Holmes se tendit d’anxiété.
« Eh bien, je suis sûr que vous ne devineriez jamais en cent ans ce que nous avons trouvé. Vous voyez cette tache sur le tapis ? Eh bien, une grande quantité a dû traverser, n’est-ce pas ? »
« Sans aucun doute. »
« Eh bien, vous serez surpris d’apprendre qu’il n’y a aucune tache sur le parquet blanc en dessous. »
« Aucune tache ! Mais il devrait y en avoir... »
« Oui ; c’est ce que vous diriez. Mais le fait est qu’il n’y en a pas. »
Il prit le coin du tapis dans sa main et, en le retournant, montra qu’il en était bien ainsi.
« Mais le dessous est aussi taché que le dessus. Cela a dû laisser une marque. »
Lestrade gloussa de plaisir d’avoir déconcerté le célèbre expert.
« Maintenant, je vais vous donner l’explication. IL Y A une deuxième tache, mais elle ne correspond pas à l’autre. Voyez par vous-même. » Tout en parlant, il retourna une autre partie du tapis, et là, en effet, se trouvait une grande éclaboussure cramoisie sur la face blanche carrée du parquet à l’ancienne. « Qu’en concluez-vous, M. Holmes ? »
« Eh bien, c’est assez simple. Les deux taches correspondaient bien, mais le tapis a été tourné. Comme il était carré et non fixé, c’était facile à faire. »
« La police officielle n’a pas besoin de vous, M. Holmes, pour lui dire que le tapis a dû être tourné. C’est assez clair, car les taches se superposent — si vous le repliez dans ce sens. Mais ce que je veux savoir, c’est qui a déplacé le tapis, et pourquoi ? »
Je pouvais voir, au visage rigide de Holmes, qu’il vibrait d’une excitation intérieure.
« Dites-moi, Lestrade », dit-il, « cet agent dans le couloir est-il responsable de cet endroit depuis le début ? »
« Oui, il l’est. »
« Eh bien, suivez mon conseil. Interrogez-le soigneusement. Ne le faites pas devant nous. Nous attendrons ici. Emmenez-le dans l’arrière-pièce. Vous aurez plus de chances d’obtenir des aveux si vous êtes seul avec lui. Demandez-lui comment il a osé admettre des gens et les laisser seuls dans cette pièce. Ne lui demandez pas s’il l’a fait. Partez du principe que oui. Dites-lui que vous SAVEZ que quelqu’un est venu. Pressez-le. Dites-lui que des aveux complets sont sa seule chance d’obtenir le pardon. Faites exactement ce que je vous dis ! »
« Par Dieu, s’il sait quelque chose, je le ferai parler ! » s’écria Lestrade. Il s’élança dans le hall, et quelques instants plus tard, sa voix autoritaire retentit depuis l’arrière-pièce.
« Maintenant, Watson, maintenant ! » cria Holmes avec une ardeur frénétique. Toute la force démoniaque de l’homme masquée derrière cette allure nonchalante éclata en un paroxysme d’énergie. Il arracha le tapis du sol, et en un instant fut à quatre pattes, grattant chacun des carrés de bois situés dessous. L’un d’eux pivota de côté alors qu’il enfonçait ses ongles dans le rebord. Il bascula comme le couvercle d’une boîte. Une petite cavité noire s’ouvrit dessous. Holmes y plongea sa main avide et la retira avec un grognement amer de colère et de déception. Elle était vide.
« Vite, Watson, vite ! Remettez tout en place ! » Le couvercle de bois fut replacé, et le tapis venait tout juste d’être remis droit que la voix de Lestrade se fit entendre dans le couloir. Il trouva Holmes appuyé nonchalamment contre la cheminée, résigné et patient, s’efforçant de dissimuler ses bâillements irrépressibles.
« Désolé de vous avoir fait attendre, M. Holmes. Je vois que toute cette affaire vous ennuie profondément. Eh bien, il a avoué, tout va bien. Entrez, MacPherson. Laissez ces messieurs entendre parler de votre conduite des plus inexcusables. »
Le grand agent, très rouge et repentant, se faufila dans la pièce.
« Je n’ai pas voulu faire de mal, monsieur, je vous assure. La jeune femme est venue à la porte hier soir — elle s’est trompée de maison. Et puis nous avons commencé à discuter. C’est solitaire, quand on est de garde ici toute la journée. »
« Eh bien, que s’est-il passé ensuite ? »
« Elle voulait voir où le crime avait été commis — elle avait lu cela dans les journaux, disait-elle. C’était une jeune femme très respectable et bien élevée, monsieur, et je n’ai vu aucun mal à la laisser jeter un coup d’œil. Quand elle a vu cette marque sur le tapis, elle s’est effondrée sur le sol, et est restée là comme si elle était morte. J’ai couru à l’arrière chercher de l’eau, mais je n’ai pas pu la ranimer. Puis je suis allé au coin de la rue, à l’Ivy Plant, pour chercher de l’eau-de-vie, et quand je suis revenu, la jeune femme s’était rétablie et était partie — honteuse d’elle-même, j’ose dire, et elle n’a pas osé m’affronter. »
« Qu’en est-il du déplacement de ce tapis ? »
« Eh bien, monsieur, il était un peu froissé, certes, quand je suis revenu. Vous voyez, elle est tombée dessus, et il repose sur un sol ciré sans rien pour le maintenir en place. Je l’ai remis droit par la suite. »
« Cela vous servira de leçon : on ne me trompe pas, agent MacPherson », dit Lestrade avec dignité. « Sans doute pensiez-vous que votre manquement au devoir ne serait jamais découvert, et pourtant un simple coup d’œil sur ce tapis a suffi à me convaincre que quelqu’un avait été admis dans la pièce. Vous avez de la chance, mon brave, que rien ne manque, sinon vous vous retrouveriez dans de beaux draps. Je regrette de vous avoir fait venir pour une si petite affaire, M. Holmes, mais j’ai pensé que le fait que la seconde tache ne corresponde pas à la première vous intéresserait. »
« Certes, c’était très intéressant. Cette femme n’est-elle venue qu’une seule fois, agent ? »
« Oui, monsieur, une seule fois. »
« Qui était-ce ? »
« Je ne connais pas son nom, monsieur. Elle répondait à une petite annonce pour du travail de dactylographie, et elle s’est trompée de numéro — une jeune femme très agréable et distinguée, monsieur. »
« Grande ? Belle ? »
« Oui, monsieur ; c’était une jeune femme bien faite. Je suppose qu’on pourrait dire qu’elle était belle. Peut-être que certains diraient qu’elle était très belle. "Oh, monsieur l’agent, laissez-moi jeter un coup d’œil !", disait-elle. Elle avait des manières charmantes et persuasives, si l’on peut dire, et j’ai pensé qu’il n’y avait aucun mal à la laisser passer la tête par la porte. »
« Comment était-elle habillée ? »
« Simplement, monsieur — un long manteau jusqu’aux pieds. »
« Quelle heure était-il ? »
« Il commençait tout juste à faire sombre. On allumait les réverbères quand je suis revenu avec l’eau-de-vie. »
« Très bien », dit Holmes. « Venez, Watson, je pense que nous avons un travail plus important ailleurs. »
En quittant la maison, Lestrade resta dans la pièce principale, tandis que l’agent repentant nous ouvrait la porte pour nous laisser sortir. Holmes se tourna sur le perron et brandit quelque chose dans sa main. L’agent fixa intensément l’objet.
« Bon Dieu, monsieur ! » s’écria-t-il, l’étonnement peint sur le visage. Holmes posa son doigt sur ses lèvres, remit sa main dans la poche intérieure de sa veste et éclata de rire alors que nous tournions au coin de la rue. « Excellent ! » dit-il. « Venez, ami Watson, le rideau se lève sur le dernier acte. Vous serez soulagé d’apprendre qu’il n’y aura pas de guerre, que le très honorable Trelawney Hope ne subira aucun revers dans sa brillante carrière, que le Souverain indiscret ne recevra aucune punition pour son indiscrétion, que le Premier ministre n’aura aucune complication européenne à gérer, et qu’avec un peu de tact et de diplomatie de notre part, personne ne sera plus mal loti à cause de ce qui aurait pu être un incident très fâcheux. »
Mon esprit était rempli d’admiration pour cet homme extraordinaire.
« Vous avez résolu l’énigme ! » m’écriai-je.
« Pas tout à fait, Watson. Il reste certains points aussi obscurs que jamais. Mais nous en savons assez pour qu’il soit de notre propre faute si nous ne pouvons obtenir le reste. Nous irons directement à Whitehall Terrace pour mettre un terme à cette affaire. »
À notre arrivée à la résidence du secrétaire aux Affaires européennes, c’est Lady Hilda Trelawney Hope que Sherlock Holmes demanda. Nous fûmes introduits dans le salon du matin.
« M. Holmes ! » dit la dame, le visage rose d’indignation, « c’est assurément très injuste et peu généreux de votre part. Je souhaitais, comme je l’ai expliqué, garder ma visite secrète, de peur que mon mari ne pense que je m’immisçais dans ses affaires. Et pourtant, vous me compromettez en venant ici, montrant ainsi qu’il existe des relations d’affaires entre nous. »
« Malheureusement, madame, je n’avais aucune alternative. J’ai été mandaté pour récupérer ce document d’une importance capitale. Je dois donc vous demander, madame, d’avoir l’obligeance de le placer entre mes mains. »
La dame se leva d’un bond, la couleur s’évanouissant en un instant de son beau visage. Ses yeux se vitrifièrent — elle chancela — je crus qu’elle allait s’évanouir. Puis, par un grand effort, elle se remit du choc, et un étonnement suprême ainsi qu’une indignation intense chassèrent toute autre expression de ses traits.
« Vous... vous m’insultez, M. Holmes. »
« Allons, allons, madame, c’est inutile. Donnez-moi la lettre. »
Elle se précipita vers la sonnette.
« Le maître d’hôtel vous reconduira. »
« Ne sonnez pas, Lady Hilda. Si vous le faites, alors tous mes efforts sincères pour éviter un scandale seront réduits à néant. Rendez la lettre et tout rentrera dans l’ordre. Si vous collaborez avec moi, je peux tout arranger. Si vous travaillez contre moi, je devrai vous dénoncer. »
Elle se tenait là, avec une superbe défiance, une figure royale, les yeux fixés sur les siens comme si elle voulait lire au plus profond de son âme. Sa main était posée sur la sonnette, mais elle s’était abstenue de tirer.
« Vous essayez de m’effrayer. Ce n’est pas très chevaleresque, Monsieur Holmes, de venir ici pour intimider une femme. Vous dites que vous savez quelque chose. Qu’est-ce que vous savez ? »
« Je vous en prie, asseyez-vous, madame. Vous allez vous faire mal si vous tombez. Je ne parlerai pas tant que vous ne serez pas assise. Merci. »
« Je vous donne cinq minutes, Monsieur Holmes. »
« Une seule suffit, Lady Hilda. Je suis au courant de votre visite à Eduardo Lucas, du fait que vous lui avez remis ce document, de votre ingénieux retour dans la pièce hier soir, et de la manière dont vous avez retiré la lettre de la cachette sous le tapis. »
Elle le dévisagea, le visage livide, et déglutit deux fois avant de pouvoir parler.
« Vous êtes fou, Monsieur Holmes... vous êtes fou ! » s’écria-t-elle enfin.
Il tira un petit morceau de carton de sa poche. C’était le visage d’une femme découpé dans un portrait.
« J’ai gardé ceci parce que je pensais que cela pourrait être utile », dit-il. « Le policier l’a reconnu. »
Elle poussa un soupir, et sa tête bascula en arrière contre le dossier de la chaise.
« Allons, Lady Hilda. Vous avez la lettre. L’affaire peut encore être arrangée. Je n’ai aucun désir de vous causer des ennuis. Mon devoir s’arrête là où je rends la lettre perdue à votre mari. Suivez mon conseil et soyez franche avec moi ; c’est votre seule chance. »
Son courage était admirable. Même maintenant, elle ne voulait pas admettre sa défaite.
« Je vous le répète, Monsieur Holmes, vous êtes sous l’emprise d’une illusion absurde. »
Holmes se leva de sa chaise.
« Je suis désolé pour vous, Lady Hilda. J’ai fait de mon mieux pour vous ; je vois que tout cela est vain. »
Il sonna. Le maître d’hôtel entra.
« Monsieur Trelawney Hope est-il à la maison ? »
« Il sera de retour, monsieur, à une heure moins le quart. »
Holmes jeta un coup d’œil à sa montre.
« Encore un quart d’heure », dit-il. « Très bien, je vais attendre. »
Le maître d’hôtel avait à peine refermé la porte derrière lui que Lady Hilda était déjà à genoux aux pieds de Holmes, les mains tendues, son beau visage levé vers lui et trempé de larmes.
« Oh, épargnez-moi, Monsieur Holmes ! Épargnez-moi ! » implora-t-elle dans une frénésie de supplications. « Pour l’amour du ciel, ne lui dites rien ! Je l’aime tant ! Je ne voudrais pas apporter la moindre ombre sur sa vie, et je sais que ceci briserait son noble cœur. »
Holmes releva la dame. « Je suis reconnaissant, madame, que vous ayez retrouvé la raison, même à ce dernier moment ! Il n’y a pas un instant à perdre. Où est la lettre ? »
Elle s’élança vers un secrétaire, le déverrouilla et en tira une longue enveloppe bleue.
« La voici, Monsieur Holmes. Plût au ciel que je ne l’aie jamais vue ! »
« Comment pouvons-nous la rendre ? » murmura Holmes. « Vite, vite, nous devons trouver un moyen ! Où est la boîte à dépêches ? »
« Toujours dans sa chambre. »
« Quelle chance ! Vite, madame, apportez-la ici ! »
Un instant plus tard, elle apparaissait avec une boîte plate rouge à la main.
« Comment l’avez-vous ouverte précédemment ? Vous avez une clé en double ? Oui, bien sûr que vous l’avez. Ouvrez-la ! »
Du corsage de sa robe, Lady Hilda avait tiré une petite clé. La boîte s’ouvrit d’un coup. Elle était remplie de papiers. Holmes enfonça l’enveloppe bleue au fond, parmi eux, entre les feuilles d’un autre document. La boîte fut refermée, verrouillée et rapportée dans la chambre.
« Maintenant, nous sommes prêts pour lui », dit Holmes ; « il nous reste encore dix minutes. Je vais faire tout mon possible pour vous couvrir, Lady Hilda. En échange, vous passerez ce temps à m’expliquer franchement la signification réelle de cette affaire extraordinaire. »
« Monsieur Holmes, je vous dirai tout », s’écria la dame. « Oh, Monsieur Holmes, je me couperais la main droite avant de lui causer le moindre chagrin ! Il n’y a pas une femme dans tout Londres qui aime son mari autant que moi, et pourtant, s’il savait comment j’ai agi — comment j’ai été contrainte d’agir — il ne me pardonnerait jamais. Car son propre honneur est si haut qu’il ne pourrait oublier ni pardonner un écart chez autrui. Aidez-moi, Monsieur Holmes ! Mon bonheur, son bonheur, nos vies mêmes sont en jeu ! »
« Vite, madame, le temps presse ! »
« C’était une lettre de moi, Monsieur Holmes, une lettre indiscrète écrite avant mon mariage — une lettre insensée, la lettre d’une jeune fille impulsive et amoureuse. Je ne voulais aucun mal, et pourtant il aurait cru cela criminel. S’il avait lu cette lettre, sa confiance aurait été détruite pour toujours. Il y a des années de cela. Je pensais que toute cette affaire était oubliée. Puis, enfin, j’ai appris de cet homme, Lucas, qu’elle était tombée entre ses mains et qu’il allait la présenter à mon mari. J’ai imploré sa merci. Il a dit qu’il me rendrait ma lettre si je lui apportais un certain document qu’il a décrit, se trouvant dans la boîte à dépêches de mon mari. Il avait un espion au bureau qui l’avait informé de son existence. Il m’a assuré qu’aucun mal ne pourrait arriver à mon mari. Mettez-vous à ma place, Monsieur Holmes ! Que devais-je faire ? »
« Confier votre secret à votre mari. »
« Je ne pouvais pas, Monsieur Holmes, je ne pouvais pas ! D’un côté, la ruine semblait certaine ; de l’autre, bien qu’il me semblât terrible de prendre les papiers de mon mari, il s’agissait d’une question de politique dont je ne pouvais comprendre les conséquences, alors que dans une affaire d’amour et de confiance, elles étaient pour moi bien trop claires. Je l’ai fait, Monsieur Holmes ! J’ai pris une empreinte de sa clé ; cet homme, Lucas, a fourni un double. J’ai ouvert sa boîte à dépêches, pris le papier et je l’ai apporté à Godolphin Street. »
« Que s’est-il passé là-bas, madame ? »
« J’ai frappé à la porte comme convenu. Lucas a ouvert. Je l’ai suivi dans sa chambre, laissant la porte du vestibule entrouverte derrière moi, car je craignais d’être seule avec cet homme. Je me souviens qu’il y avait une femme à l’extérieur au moment où j’entrais. Notre affaire fut vite conclue. Il avait ma lettre sur son bureau ; je lui ai remis le document. Il m’a donné la lettre. À cet instant, il y a eu un bruit à la porte. Il y avait des pas dans le couloir. Lucas a rapidement retourné le tapis, a glissé le document dans une cachette en dessous, et l’a recouvert.
« Ce qui s’est passé ensuite est comme un rêve effroyable. J’ai la vision d’un visage sombre et frénétique, d’une voix de femme qui a crié en français : "Mon attente n’est pas vaine. Enfin, enfin je t’ai trouvé avec elle !" Il y eut une lutte sauvage. Je l’ai vu avec une chaise à la main, un couteau brillait dans celle de la femme. Je me suis précipitée hors de cette scène horrible, j’ai fui la maison, et ce n’est que le lendemain matin dans le journal que j’ai appris le résultat terrible. Cette nuit-là, j’étais heureuse, car j’avais ma lettre, et je n’avais pas encore vu ce que l’avenir réservait.
« C’est le lendemain matin que j’ai réalisé que je n’avais fait qu’échanger un problème contre un autre. L’angoisse de mon mari face à la perte de son document me déchirait le cœur. J’ai eu du mal à m’empêcher de m’agenouiller devant lui sur-le-champ pour lui avouer ce que j’avais fait. Mais cela aurait signifié une confession du passé. Je suis venue vous voir ce matin-là afin de comprendre toute l’énormité de mon offense. À l’instant où je l’ai saisie, tout mon esprit s’est tourné vers l’unique pensée de récupérer le papier de mon mari. Il devait être encore là où Lucas l’avait placé, car il avait été dissimulé avant que cette femme terrible n’entre dans la pièce. Si elle n’était pas venue, je n’aurais pas su où se trouvait sa cachette. Comment pouvais-je entrer dans la pièce ? Pendant deux jours, j’ai surveillé les lieux, mais la porte n’est jamais restée ouverte. Hier soir, j’ai fait une dernière tentative. Ce que j’ai fait et comment j’ai réussi, vous l’avez déjà appris. J’ai rapporté le papier avec moi et j’ai pensé le détruire, puisque je ne voyais aucun moyen de le rendre sans confesser ma faute à mon mari. Ciel, j’entends ses pas dans l’escalier ! »
Le secrétaire aux Affaires européennes fit irruption dans la pièce, agité.
« Des nouvelles, Monsieur Holmes, des nouvelles ? » s’écria-t-il.
« J’ai quelques espoirs. »
« Ah, Dieu soit loué ! » Son visage s’illumina. « Le Premier ministre déjeune avec moi. Peut-il partager vos espoirs ? Il a des nerfs d’acier, et pourtant je sais qu’il a à peine dormi depuis ce terrible événement. Jacobs, voulez-vous demander au Premier ministre de monter ? Quant à toi, ma chère, je crains que ce ne soit une affaire de politique. Nous vous rejoindrons dans quelques minutes dans la salle à manger. »
L’attitude du Premier ministre était réservée, mais je pouvais voir, à l’éclat de ses yeux et aux contractions de ses mains osseuses, qu’il partageait l’excitation de son jeune collègue.
« Je crois comprendre que vous avez quelque chose à rapporter, Monsieur Holmes ? »
« Purement négatif pour l’instant », répondit mon ami. « J’ai enquêté sur chaque point où il pourrait se trouver, et je suis sûr qu’il n’y a aucun danger à redouter. »
« Mais cela ne suffit pas, Monsieur Holmes. Nous ne pouvons pas vivre éternellement sur un volcan. Nous devons avoir quelque chose de concret. »
« J’ai bon espoir de l’obtenir. C’est pourquoi je suis ici. Plus je réfléchis à la question, plus je suis convaincu que la lettre n’a jamais quitté cette maison. »
« Monsieur Holmes ! »
« Si elle l’avait quittée, elle serait certainement publique à l’heure qu’il est. »
« Mais pourquoi quelqu’un la prendrait-il pour la garder chez lui ? »
« Je ne suis pas convaincu que quelqu’un l’ait prise. »
« Alors comment aurait-elle pu quitter la boîte à dépêches ? »
« Je ne suis pas convaincu qu’elle ait jamais quitté la boîte à dépêches. »
« Monsieur Holmes, cette plaisanterie est très malvenue. Vous avez mon assurance qu’elle a quitté la boîte. »
« Avez-vous examiné la boîte depuis mardi matin ? »
« Non ; ce n’était pas nécessaire. »
« Il est concevable que vous l’ayez oubliée. »
« Impossible, vous dis-je. »
« Mais je n’en suis pas convaincu ; j’ai vu de telles choses arriver. Je présume qu’il y a d’autres papiers là-dedans. Eh bien, elle a pu se mélanger avec eux. »
« Elle était sur le dessus. »
« Quelqu’un peut avoir secoué la boîte et l’avoir déplacée. »
« Non, non ; j’ai tout sorti. »
« Sûrement, c’est facile à vérifier, Hope », dit le Premier ministre. « Faisons apporter la boîte à dépêches. »
Le secrétaire sonna.
« Jacobs, apportez ma boîte à dépêches. C’est une perte de temps ridicule, mais enfin, si rien d’autre ne peut vous satisfaire, qu’il en soit ainsi. Merci, Jacobs ; posez-la ici. J’ai toujours eu la clé à ma chaîne de montre. Voici les papiers, vous voyez. Lettre de Lord Merrow, rapport de Sir Charles Hardy, mémorandum de Belgrade, note sur les taxes sur les céréales russo-allemandes, lettre de Madrid, note de Lord Flowers... bon Dieu ! qu’est-ce que c’est ? Lord Bellinger ! Lord Bellinger ! »
Le Premier ministre arracha l’enveloppe bleue de ses mains.
« Oui, c’est elle... et la lettre est intacte. Hope, je vous félicite. »
« Merci ! Merci ! Quel poids en moins sur mon cœur. Mais c’est inconcevable... impossible. Monsieur Holmes, vous êtes un magicien, un sorcier ! Comment saviez-vous qu’elle était là ? »
« Parce que je savais qu’elle n’était nulle part ailleurs. »
« Je n’en crois pas mes yeux ! » Il courut follement vers la porte. « Où est ma femme ? Je dois lui dire que tout va bien. Hilda ! Hilda ! » nous entendîmes sa voix dans l’escalier.
Le Premier ministre regarda Holmes avec des yeux pétillants.
« Allons, monsieur », dit-il. « Il y a là plus qu’il n’y paraît. Comment la lettre est-elle revenue dans la boîte ? »
Holmes se détourna, souriant, de l’examen minutieux de ces yeux merveilleux.
« Nous avons aussi nos secrets diplomatiques », dit-il, et saisissant son chapeau, il se tourna vers la porte.