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The Riddle of the Sands

by Erskine Childers · in French

Le Mystère des sables

Récit d’un service secret accompli récemment

Édité par

Erskine Childers

(1870-1922)

Table des matières

Préface I. La lettre II. Le Dulcibella III. Davies IV. Rétrospective V. Cherche vent du nord VI. Schlei Fiord VII. La page manquante VIII. La théorie IX. Je signe les articles X. Sa chance XI. Les éclaireurs XII. Mon initiation XIII. Le sens de notre travail XIV. La première nuit dans les îles XV. Bensersiel XVI. Le commandant von Brüning XVII. Éclaircir l’atmosphère XVIII. Escorte impériale XIX. Le Rubicon XX. Le petit livre terne XXI. Les yeux bandés vers Memmert XXII. Le quatuor XXIII. Changement de tactique XXIV. Finesse XXV. Je fais volte-face XXVI. Les sept Siels XXVII. La chance du passager clandestin XXVIII. Nous atteignons notre double objectif Épilogue Post-scriptum (mars 1903)

Cartes et plans

Carte A — Carte générale Plan A — Plan illustrant l’échouage du Dulcibella, etc. Carte B — Carte de la Frise orientale Plan B — Plan de Juist, Memmert et une partie de Norderney Croquis — Dépôt de sauvetage de Memmert

Préface

Un mot sur l’origine et la paternité de ce livre.

En octobre dernier (1902), mon ami « Carruthers » m’a rendu visite dans mes appartements et, sous une promesse provisoire de secret, m’a raconté franchement toute l’aventure décrite dans ces pages. Jusque-là, je n’en savais pas plus que le reste de ses amis, à savoir qu’il avait récemment vécu, au cours d’une croisière en yacht avec un certain M. « Davies », des expériences qui avaient laissé une marque profonde sur son caractère et ses habitudes.

À la fin de son récit — qui, par ses rapports avec mes propres études et spéculations, ainsi que par son intérêt intrinsèque et sa vivacité, m’a fait une très forte impression — il a ajouté que les faits importants découverts au cours de la croisière avaient été, sans un instant de retard, communiqués aux autorités compétentes qui, après une certaine incrédulité digne, due en partie, peut-être, à la pitoyable insuffisance de leur propre service secret, en avaient, croyait-il, fait usage pour écarter un grand danger national. Je dis « croyait-il », car bien qu’il fût hors de doute que le danger fut écarté pour le moment, il était permis de douter qu’ils aient fait le moindre pas pour le combattre, le secret découvert étant d’une nature telle qu’un simple soupçon de son existence de ce côté-ci risquait d’en détruire l’efficacité.

Quoi qu’il en soit, l’affaire en resta là pendant quelque temps, car, pour des raisons personnelles qui apparaîtront au lecteur, lui et M. « Davies » souhaitaient expressément qu’il en fût ainsi.

Mais les événements les poussaient à reconsidérer leur décision. Ceux-ci semblaient montrer que les informations arrachées avec tant de péril et de labeur au gouvernement allemand, et transmises si promptement au nôtre, n’avaient eu qu’une influence des plus transitoires sur notre politique. Contraints de conclure que la sécurité nationale était réellement négligée, les deux amis eurent alors l’idée de rendre leur histoire publique ; et c’est à ce sujet que « Carruthers » souhaitait mon avis. Le grand inconvénient était qu’un Anglais, portant un nom honoré, était honteusement impliqué, et qu’à moins d’utiliser une délicatesse infinie, des personnes innocentes, et en particulier une jeune dame, souffriraient de peine et d’indignité si son identité était connue. En fait, des rumeurs troublantes, contenant un grain de vérité et une masse de mensonges, circulaient déjà.

Après avoir pesé les deux aspects de la question, j’ai voté avec insistance pour la publication. Les inconvénients personnels pouvaient, je pensais, être neutralisés avec du tact ; tandis que, du point de vue public, rien ne pouvait résulter que de bon en soumettant l’affaire au sens commun du pays dans son ensemble. La publication fut donc décidée, et le point suivant fut la forme qu’elle devait prendre. « Carruthers », avec l’accord de M. « Davies », était partisan d’un exposé dépouillé des faits essentiels, débarrassé de leur chaleureuse enveloppe humaine. J’étais fortement opposé à cette voie, premièrement parce qu’elle aggraverait au lieu d’apaiser les rumeurs qui couraient ; deuxièmement parce que, sous une telle forme, le récit ne serait pas convaincant et manquerait ainsi son propre but. Les personnes et les événements étaient indissociablement liés ; éluder, abréger, supprimer, ce serait donner au lecteur l’idée d’un canular monté de toutes pièces. En fait, j’ai adopté une position encore plus audacieuse, insistant pour que l’histoire soit rendue aussi explicite et circonstanciée que possible, franchement et honnêtement dans le but de divertir et ainsi d’attirer un large cercle de lecteurs. Même l’anonymat n’était pas souhaitable. Néanmoins, certaines précautions étaient impérativement nécessaires.

Pour faire court, ils ont demandé mon aide et l’ont reçue immédiatement. Il fut convenu que j’éditerais le livre ; que « Carruthers » me donnerait son journal et me raconterait plus en détail, et de son propre point de vue, toutes les phases de la « quête », comme ils avaient coutume de l’appeler ; que M. « Davies » me rencontrerait avec ses cartes et plans et ferait de même ; et que toute l’histoire serait écrite, comme sortie de la bouche du premier, avec ses humeurs et ses erreurs, son côté clair et son côté sombre, juste comme cela s’était passé ; avec les quelques limites suivantes. L’année à laquelle elle appartient est déguisée ; les noms des personnes sont partout fictifs ; et, à ma demande, certaines légères libertés ont été prises pour dissimuler l’identité des personnages anglais.

Rappelez-vous aussi que ces personnes vivent maintenant au milieu de nous, et si vous trouvez un sujet abordé avec une plume légère et hésitante, ne blâmez pas l’éditeur qui, qu’ils soient connus ou non, préférerait en dire trop peu que de dire un mot qui pourrait passer pour de l’impertinence.

E. C.

Mars 1903

NOTE

Les cartes et plans sont basés sur les cartes de l’Amirauté britannique et allemande, les détails non pertinents ayant été omis.

CHAPITRE I. La lettre

J’ai lu l’histoire d’hommes qui, contraints par leur profession de vivre de longues périodes dans une solitude absolue — à l’exception de quelques visages noirs — se sont fait une règle de s’habiller régulièrement pour le dîner afin de maintenir leur respect de soi et d’éviter toute rechute dans la barbarie. C’est dans un esprit semblable, avec une touche supplémentaire de gêne, qu’à sept heures du soir, le 23 septembre d’une année récente, je faisais ma toilette du soir dans mes appartements de Pall Mall. Je pensais que la date et le lieu justifiaient le parallèle ; à mon avantage même ; car l’obscur administrateur birman pourrait bien être un homme à la sensibilité émoussée et à la fibre grossière, et au moins est-il seul avec la nature, tandis que moi — eh bien, un jeune homme de condition et à la mode, qui connaît les bonnes personnes, appartient aux bons clubs, a un avenir sûr, voire brillant, au ministère des Affaires étrangères — on peut m’excuser un sentiment de martyre complaisant quand, avec mon appréciation aiguë du calendrier mondain, je suis condamné à la solitude extérieure de Londres en septembre. Je dis « martyre », mais en fait le cas était infiniment pire. Car se sentir martyr, comme chacun sait, est une chose plaisante, et la véritable tragédie de ma position était que j’avais dépassé ce stade. J’avais goûté aux douceurs qu’il avait à offrir à un degré toujours décroissant depuis la mi-août, quand les liens étaient encore frais et la sympathie abondante. J’avais été conscient que j’avais manqué à la réception de Morven Lodge. Lady Ashleigh elle-même l’avait dit de la manière la plus aimable, quand elle écrivit pour accuser réception de la lettre dans laquelle j’expliquais, avec une réserve de langage effectivement austère, que les circonstances me contraignaient à rester à mon bureau. « Nous savons à quel point vous devez être occupé en ce moment », écrivait-elle, « et j’espère vraiment que vous ne vous surmenerez pas ; vous nous manquerez beaucoup à tous. » Ami après ami « s’échappait » vers le sport et le grand air, avec des promesses d’écrire et des condoléances plaisantes, et alors que chacun désertait le navire en perdition, je prenais un plaisir sinistre à ma misère, appréciant positivement presque la première ou les deux premières semaines après que mon monde eut été finalement dissipé aux quatre vents vivifiants du ciel. Je commençai à porter un intérêt factice aux cinq millions restants, et écrivis plusieurs lettres spirituelles sur un ton de satire bon marché, suggérant indirectement le pathos de ma position, mais indiquant que j’avais assez d’ouverture d’esprit pour trouver un divertissement intellectuel dans les scènes, les personnes et les habitudes de Londres en basse saison. Je fis même des choses rationnelles à l’instigation d’autres personnes. Car, bien que j’eusse préféré l’isolement total, je découvris naturellement qu’il y avait un sédiment d’infortunés comme moi, qui, contrairement à moi, voyaient la situation sous un jour des plus prosaïques. Il y avait des excursions sur la rivière, et ainsi de suite, après les heures de bureau ; mais je n’aime la rivière à aucun moment pour sa vulgarité bruyante, et surtout pas à cette saison. J’abandonnai donc la brigade du grand air et déclinai l’offre de H—— de partager un cottage au bord de l’eau et de monter en ville le matin. Je passai bien un ou deux week-ends avec les Catesby dans le Kent ; mais je ne fus pas inconsolable lorsqu’ils louèrent leur maison et partirent à l’étranger, car je découvris que de telles compensations partielles ne me convenaient pas. Le goût pour l’observation satirique ne dura pas non plus. Une soif passagère, que je suppose beaucoup avoir partagée, pour des aventures du genre fascinant décrit dans les _Nouveaux Contes des Mille et Une Nuits_ m’entraîna quelques soirs dans des repaires douteux de Soho et plus loin vers l’est ; mais elle fut finalement étanchée une chaude nuit de samedi après une heure d’immersion dans l’atmosphère infecte d’un bas music-hall de Ratcliffe Highway, où j’étais assis à côté d’une femelle corpulente qui souffrait de la chaleur, et qui, à intervalles fréquents, se rafraîchissait et rafraîchissait un nourrisson avec une bouteille de stout tiède.

Dès la première semaine de septembre, j’avais abandonné tous les palliatifs et m’étais installé dans la routine morne mais digne du bureau, du club et des appartements. Et voilà que survint l’épreuve la plus cruelle, car l’horrible vérité m’apparut que le monde que je trouvais si indispensable pouvait après tout se passer de moi. C’était bien beau pour Lady Ashleigh de m’assurer que je manquais cruellement ; mais une lettre de F——, qui faisait partie de la réception, écrite « à la hâte, juste au moment de partir à la chasse », et venant comme une réponse tardive à l’une de mes plus spirituelles, me fit prendre conscience que la réception avait peu souffert de mon absence, et que peu de soupirs étaient gaspillés sur moi, même dans le quartier dont j’avais supposé qu’il avait été discrètement fait allusion par le « vous nous manquerez tous » souligné dans la lettre de Lady Ashleigh. Un coup qui cuisait davantage, s’il mordait moins profondément, vint de ma cousine Nesta, qui écrivit : « C’est horrible pour toi de devoir cuire à Londres maintenant ; mais, après tout, ce doit être un grand plaisir pour toi » (petite créature malicieuse !) « d’avoir un travail si intéressant et si important à faire. » Voici un némésis pour une illusion innocente que j’avais l’habitude d’entretenir dans l’esprit de mes parents et connaissances, surtout dans le sein des jeunes filles confiantes et admiratives que j’avais emmenées dîner ces deux dernières saisons ; une fiction à laquelle j’avais presque fini par croire moi-même. Car la pure vérité était que mon travail n’était ni intéressant ni important, et consistait principalement en ce moment à fumer des cigarettes, à dire que M. Untel était absent et reviendrait vers le 1er octobre, à m’absenter pour le déjeuner de midi à deux heures, et, dans mes moments perdus, à faire des résumés de — disons — rapports consulaires moins confidentiels, et à presser les résultats dans des tableaux en fonte. La raison de ma détention n’était pas un nuage à l’horizon international — bien que je puisse dire en passant qu’il y avait un tel nuage — mais un caprice de la part d’un personnage lointain et puissant, dont l’effet, se ramifiant vers le bas, avait disloqué les plans de vacances soigneusement établis des humbles subalternes, et, dans mon petit cas personnel, avait bouleversé l’accord entre moi et K——, qui aimait positivement la canicule à Whitehall.

Il ne manquait qu’une chose pour remplir ma coupe d’amertume, et c’était ce qui m’occupait spécialement alors que je m’habillais pour le dîner ce soir-là. Deux jours de plus dans cette ville morte et en fermentation et mon esclavage prendrait fin. Oui, mais — ironie des ironies ! — je n’avais nulle part où aller ! La réception de Morven Lodge se terminait. Une rumeur effroyable concernant des fiançailles qui avaient été l’un de ses fruits maudits me tourmentait avec la certitude nouvelle que je n’avais pas manqué, et faisait naître en moi cette sorte de cynisme le plus désolant qui est produit par la défaite due à l’insignifiance. Les invitations pour une date ultérieure, que j’avais déclinées en juillet avec un sentiment gratifiant d’être fort demandé, surgissaient maintenant comme des spectres pour me narguer. Il y en avait au moins une que j’aurais pu facilement raviver, mais ni dans ce cas ni dans aucun autre il n’y avait eu de renouvellement de pression, et il y a des moments où la différence entre se proposer soi-même et se rendre comme un prix à l’une des nombreuses hôtesses avidement concurrentes semble trop écrasante pour être envisagée. Mes parents étaient à Aix pour la goutte de mon père ; les rejoindre était un pis-aller dont la banalité était répugnante. De plus, ils partiraient bientôt pour notre maison dans le Yorkshire, et je n’étais pas prophète dans mon propre pays. En bref, j’étais à l’extrémité de la dépression.

La bousculade préliminaire habituelle dans l’escalier me prépara au coup et à l’entrée de Withers. (L’une des choses qui depuis quelque temps avait cessé de m’amuser était le laxisme des manières, propre à la saison, parmi les domestiques du grand bloc d’appartements où je vivais.) Withers me tendit posément une lettre portant un cachet de la poste allemand et marquée « Urgent ». Je venais de finir de m’habiller et je rassemblais mon argent et mes gants. Un frisson momentané de curiosité rompit ma dépression alors que je m’asseyais pour l’ouvrir. Un coin au verso de l’enveloppe portait la légende maculée : « Très désolé, mais il y a une autre chose — une paire de tendeurs de haubans de chez Carey et Neilson, taille 1⅜, galvanisés. » La voici :

Yacht Dulcibella, Flensburg, Schleswig-Holstein, 21 septembre.

Cher Carruthers, — J’imagine que tu seras surpris d’avoir de mes nouvelles, car cela fait des lustres qu’on ne s’est vus. Il est plus que probable, aussi, que ce que je vais suggérer ne te conviendra pas, car je ne connais rien de tes plans, et si tu es en ville, c’est probablement que tu es juste en train de te remettre au travail et que tu ne peux pas t’échapper. Alors, j’écris juste au hasard pour te demander si tu aimerais venir ici et te joindre à moi pour un peu de yachting, et, je l’espère, de chasse au canard. Je sais que tu es passionné de chasse, et je me souviens vaguement que tu as fait un peu de yachting aussi, bien que j’aie un peu oublié cela. Cette partie de la Baltique — les fjords du Schleswig — est un terrain de croisière splendide — paysage A1 — et il devrait y avoir plein de canards bientôt, s’il commence à faire assez froid. Je suis arrivé ici via la Hollande et les îles frisonnes, en partant début août. Mes copains ont dû me quitter, et j’ai grand besoin d’un autre, car je ne veux pas encore hiverner pour le moment. Je n’ai pas besoin de dire à quel point je serais heureux si tu pouvais venir. Si tu peux, envoie-moi un télégramme à la poste ici. Flessingue puis Hambourg sera ton meilleur itinéraire, je pense. Je fais faire quelques réparations ici, et elles seront prêtes pile au moment où ton train arrivera. Apporte ton fusil et un bon lot de cartouches de calibre 4 ; et cela te dérangerait-il de passer chez Lancaster et de demander le mien, et de l’apporter aussi ? Apporte des cirés. Mieux vaut prendre le genre à onze shillings, veste et pantalon — pas la marque « yachting » ; et si tu peins, apporte ton matériel. Je sais que tu parles allemand comme un natif, et cela sera d’une grande aide. Pardonne cette grêle d’instructions, mais j’ai un sentiment que j’ai de la chance et que tu viendras. Quoi qu’il en soit, j’espère que toi et le F.O. vous portez bien. Au revoir.

Toujours tien, Arthur H. Davies.

Cela te dérangerait-il de m’apporter une boussole prismatique et une livre de mélange Raven ?

Cette lettre marqua une époque pour moi ; mais je soupçonnais peu ce fait alors que je la froissais dans ma poche et que je commençais langoureusement la _via dolorosa_ que je suivais chaque nuit jusqu’au club. À Pall Mall, il n’y avait plus de salutations dignes à échanger avec des connaissances bien habillées. Les seules personnes visibles étaient quelques traînards du parc, avec un landau et quelques enfants chauds et poussiéreux traînant avec mauvaise humeur derrière ; quelques touristes rustiques drainant les dernières gouttes du jour dans un effort pour comprendre à partir de leurs guides laquelle de ces piles vénérables était laquelle ; un policier et une charrette de maçon. Bien sûr, le club était un club étrange, les deux miens étant fermés pour nettoyage, une coïncidence expressément prévue par la Providence pour mon désagrément. Le club que vous êtes « autorisé à utiliser » en ces occasions irrite toujours par son étrangeté et son inconfort. Les rares occupants semblent bizarres et bizarrement habillés, et vous vous demandez comment ils sont arrivés là. Le périodique particulier que vous voulez n’est pas pris ; le dîner est exécrable, et la ventilation une farce. Tous ces maux m’oppressaient ce soir. Et pourtant, j’étais intrigué de découvrir que quelque part en moi il y avait un léger allégement de l’esprit ; sans cause, pour autant que j’aie pu découvrir. Ce ne pouvait être la lettre de Davies. Faire du yachting dans la Baltique à la fin septembre ! L’idée même faisait frissonner. Cowes, avec une compagnie agréable et des hôtels à portée de main, c’était bien beau. Une croisière en août sur un yacht à vapeur dans les eaux françaises ou dans les Highlands, c’était bien beau ; mais quel genre de yacht était-ce ? Il devait être d’une certaine taille pour être allé si loin, mais je pensais me souvenir assez des moyens de Davies pour savoir qu’il n’avait pas d’argent à gaspiller en luxes. Cela m’amena à l’homme lui-même. Je l’avais connu à Oxford — pas dans mon cercle immédiat ; mais nous étions une université sociable, et je l’avais beaucoup vu, l’aimant pour son énergie physique combinée à une certaine simplicité et modestie, bien qu’en vérité il n’ait eu aucune raison d’être vaniteux ; je l’aimais, en fait, de la façon dont, à cette période réceptive, on aime beaucoup d’hommes avec qui on ne reste pas en contact plus tard. Nous avions tous deux quitté l’université la même année — il y a trois ans maintenant. J’étais allé en France et en Allemagne pendant deux ans pour apprendre les langues ; il avait échoué à l’Indian Civil, puis était entré dans un cabinet d’avocats. Je ne l’avais revu depuis qu’à de rares intervalles, bien que j’admette en moi-même que, de son côté, il s’était accroché loyalement aux liens d’amitié qui subsistaient entre nous. Mais la vérité était que nous nous étions éloignés par la nature des choses. J’étais entré brillamment dans ma profession, et lors des rares occasions où je l’avais rencontré depuis que j’avais fait mes débuts triomphants dans la société, je n’avais plus rien trouvé de commun entre nous. Il ne semblait connaître aucun de mes amis, il s’habillait indifféremment, et je le trouvais ennuyeux. Je l’avais toujours associé aux bateaux et à la mer, mais jamais au yachting, au sens où je l’entendais. À l’époque de l’université, il m’avait presque persuadé de partager une semaine sordide dans un bateau ouvert qu’il avait déniché, et allait naviguer parmi des vasières lugubres quelque part sur la côte est. Il n’y avait rien d’autre, et la fonction funéraire du dîner se poursuivit. Mais je me surpris à me rappeler à l’entrée que j’avais récemment entendu, à la deuxième ou troisième main, quelque chose d’autre à son sujet — exactement quoi, je ne pouvais m’en souvenir. Quand j’atteignis le savoureux, j’avais conclu, pour autant que j’aie concentré mon esprit dessus, que tout cela n’était qu’une ironie culminante, comme l’était, en fait, le savoureux à sa manière. Après le naufrage de mes plans agréables et le fiasco de mon martyre, être invité comme consolation à passer octobre à geler dans la Baltique avec un non-entité excentrique qui m’ennuyait ! Pourtant, alors que je fumais mon cigare dans la splendeur spectrale du fumoir vide, le sujet revint. Y avait-il quelque chose là-dedans ? Il n’y avait certainement pas d’alternatives à portée de main. Et m’enterrer dans la Baltique à cette période surnaturelle de l’année avait au moins un parfum de tragique exhaustivité.

Je tirai de nouveau la lettre et parcourus ses phrases impulsives et saccadées, feignant d’ignorer quelle bouffée d’air frais, de bonne humeur et de camaraderie ce morceau de papier fragile insufflait dans le club-room blasé. À la relecture, il était plein de mauvais présages — « paysage A1 » — mais qu’en était-il des tempêtes d’équinoxe et des brouillards d’octobre ? Tout plaisancier sensé payait son équipage en ce moment. « Il devrait y avoir du canard » — vague, très vague. « S’il fait assez froid » — le froid et la plaisance semblaient être une union gratuitement monstrueuse. Ses copains l’avaient quitté ; pourquoi ? « Pas le genre plaisance » ; et pourquoi pas ? Quant à la taille, au confort et à l’équipage du yacht — tout était joyeusement ignoré ; tant de blancs exaspérants. Et, soit dit en passant, pourquoi au nom du ciel « une boussole à prisme » ? Je feuilletai quelques magazines, fis une partie de cinquante avec un vieux fossile sympathique, trop importun pour valoir la peine d’être résisté, et retournai à mes appartements pour me coucher, ignorant qu’une Providence amicale était venue à mon secours ; et, en vérité, je m’en voulais un peu de cette maladroite tentative d’amitié.

CHAPITRE II. Le Dulcibella

Que deux jours plus tard je me sois retrouvé à arpenter le pont du paquebot de Flessingue avec un billet pour Hambourg dans ma poche peut sembler un résultat étrange, pourtant pas si étrange si vous avez deviné mon état d’esprit. Vous devinerez, en tout cas, que j’étais armé de la conviction que j’accomplissais un acte de pénitence obscure, dont les rumeurs pourraient attirer l’attention sur mon sort et peut-être éveiller des remords là où il fallait, tout en me laissant libre de profiter de moi-même discrètement dans l’éventualité lointaine où le plaisir serait possible.

Le fait était qu’au petit-déjeuner, le lendemain de l’arrivée de la lettre, j’avais encore ressenti cet allègement inexplicable que j’ai mentionné plus tôt, et assez fort pour justifier une réévaluation du pour et du contre. Un point important auquel je n’avais pas pensé avant était qu’après tout, c’était un acte d’altruisme bienveillant que de rejoindre Davies ; car il avait parlé du besoin d’un copain, et semblait honnêtement avoir besoin de moi. Je m’agrippai presque à cette considération. C’était une excuse admirable, quand j’arrivai à mon bureau ce jour-là, pour une étude résignée du Bradshaw continental, et un ordre à Carter de dérouler une grande carte murale grinçante de l’Allemagne et de me trouver Flensburg. Ce dernier travail, j’aurais pu lui épargner, mais c’était bon pour Carter d’avoir quelque chose à faire ; et son ignorance patiente était amusante. Avec la majeure partie de la carte et ce qu’elle suggérait, j’étais assez familier, car je n’avais pas gaspillé mon année en Allemagne, quoi que j’aie fait ou pas fait depuis. Ses habitants, son histoire, ses progrès et son avenir m’avaient intéressé intensément, et j’avais encore des amis à Dresde et à Berlin. Flensburg rappelait la guerre danoise de 64, et au moment où les recherches de Carter avaient abouti, j’avais oublié la tâche qui lui était assignée, et je me demandais si la perspective de voir un peu cette belle région du Schleswig-Holstein, [Voir Carte A] comme je savais par ouï-dire qu’elle l’était, devait être mise en balance avec une manière si inconfortable de la voir, avec la saison si avancée, la compagnie si peu attrayante, et tous les autres inconvénients que je comptais et chérissais comme preuves de ma condition désespérée, si je devais y aller. Il en fallut peu pour me décider, et je pense que l’arrivée de K—— depuis la Suisse, offensivement bronzé, fut la touche finale. Son salut fut : « Salut, Carruthers, vous ici ? Je pensais que vous étiez parti depuis longtemps. Veinard, cependant, d’y aller maintenant, juste à temps pour la meilleure chasse et les premiers faisans. La chaleur a été choquante là-bas. Carter, apportez-moi un Bradshaw » — (un livre extraordinaire, le Bradshaw, vers lequel on se tourne par habitude, même quand il est le moins désiré, comme les hommes caressent fusils et cannes à pêche durant la saison close).

À l’heure du déjeuner, le poids de l’indécision avait été levé, et je me retrouvai à confier à Carter un télégramme pour Davies, poste restante, Flensburg. « Merci ; attendez-moi à 21h34 le 26 » ; ce qui produisit, trois heures plus tard, une réponse : « Ravi ; veuillez apporter un réchaud Rippingille n° 3 » — une instruction déconcertante et sinistre, qui me glaça d’une certaine manière malgré son sujet.

En vérité, ma résolution faiblissait continuellement. Elle faiblissait quand je sortis mon fusil le soir et pensai aux perdrix qu’il aurait dû abattre. Elle faiblissait encore quand je contemplais la liste hétéroclite des commissions, semées à tout vent dans la lettre de Davies, dont l’accomplissement semblait faire de moi un outil volontaire alors que mon rôle choisi était celui d’un exilé amer, ou du moins d’un allié condescendant. Cependant, j’affrontai les commissions courageusement, après avoir quitté le bureau.

Chez Lancaster, je demandai son fusil, fus reçu froidement, et dus payer une lourde facture, qu’il semblait avoir encourue, avant qu’il ne me soit remis. Ayant ordonné que le fusil et les cartouches n° 4 soient envoyés à mes appartements, j’achetai le mélange Raven avec ce sentiment de lésion particulier qu’entraîne toujours la perspective de faire de la contrebande pour le compte d’autrui ; et je me demandai où diable se trouvait Carey and Neilson, une firme dont Davies parlait comme si elle était aussi connue que la Banque d’Angleterre ou les Stores, au lieu de se spécialiser dans les « ridoirs », quels qu’ils puissent être. Ils semblaient importants, cependant, et il ne serait que poli de les dénicher. Je les associai aux « quelques réparations », et de nouveaux doutes s’éveillèrent. Aux Stores, je demandai un réchaud Rippingille n° 3, et fus confronté à une pièce de quincaillerie formidable et hideuse, qui brûlait du pétrole dans deux réservoirs spacieux, horriblement prophétiques d’une odeur d’huile chaude. Je payai pour cela misérablement, convaincu de sa sinistre efficacité, mais spéculant sur les conditions domestiques qui poussaient à le faire demander en télégramme après coup. Je demandai aussi des ridoirs au rayon plaisance, mais appris qu’ils n’étaient pas en stock ; que Carey and Neilson les auraient certainement, et que leur boutique était dans les Minories, tout à l’est, signifiant un trajet presque aussi long que jusqu’à Flensburg, et deux fois plus fatigant. Ils seraient fermés au moment où j’arriverais, alors après cette épuisante tournée de devoirs, je rentrai en taxi, omis de m’habiller pour le dîner (une époque en soi), commandai une côtelette à la cuisine du sous-sol, et passai le reste de la soirée à faire mes bagages et à écrire, avec la mélancolie méthodique d’un homme réglant ses affaires pour la dernière fois.

La dernière de ces nuits sans air passa. L’étonné Withers me vit prendre mon petit-déjeuner à huit heures, et à neuf heures et demie, j’examinais distraitement des ridoirs avec le peu d’esprit qu’il me restait après un trajet sulfureux dans le métro jusqu’à Aldgate. J’insistai lourdement sur les trois-huitièmes, et la galvanisation, et les pris sur parole, ignorant tout de leurs fonctions. Pour les cirés à onze shillings, on me renvoya vers une tanière infâme dans une rue adjacente, que le commerçant dit qu’ils recommandaient toujours, et où un hébreu sale et couvert de bijoux marchanda avec moi (commençant à 18 shillings) pour deux tranches orange puantes ressemblant vaguement à des membres du corps humain. Leur odeur me fit conclure prématurément pour 14 shillings, et je me dépêchai (car j’y étais attendu à 11 heures) vers mon bureau avec mes deux paquets de papier brun peu recommandables, dont l’un se fit si remarquer dans l’air confiné du bureau que Carter demanda attentivement si je voulais qu’il soit envoyé à mes appartements, et K—— fut curieux jusqu’à la brusquerie à son sujet et à celui de mes mouvements. Mais je ne pris pas la peine d’éclairer K——, dont les commentaires, je le savais, seraient d’une envie provocante ou blessants pour mon orgueil d’une manière ou d’une autre.

Je me souvins, plus tard, de la boussole à prisme, et envoyai un télégramme aux Minories pour en faire envoyer une immédiatement, me sentant plutôt soulagé de ne pas être présent sur place pour être interrogé sur la taille et la marque. La réponse fut : « Non stocké ; essayez un fabricant d’instruments de levé » — une réponse à la fois déconcertante et rassurante, car la demande de Davies pour une boussole m’avait causé plus de malaise que tout le reste, tandis que découvrir que ce qu’il voulait s’avérait être un instrument de levé était une découverte non moins perplexe. Ce jour-là, je fis mon dernier précis et remis mes plannings — lits de Procuste, où des faits récalcitrants étaient étirés et torturés — et dis au revoir à mon chef temporaire, le génial et indulgent M——, qui me souhaita de joyeuses vacances avec toute la sincérité voulue.

À sept heures, je regardais un taxi être chargé de mes bagages personnels et de la collection de paquets encombrants et incongrus que mes achats avaient attirée sur moi. Deux détours après cette misérable boussole à prisme — que j’obtins finalement d’occasion, faute de mieux, près de Victoria, dans l’une de ces boutiques voyantes qui ressemblent à des bijouteries et sont en réalité des prêteurs sur gages — faillirent me faire manquer mon train. Mais à 8h30, j’avais secoué la poussière de Londres de mes pieds, et à 10h30, j’étais, comme je l’ai annoncé, en train d’arpenter le pont d’un paquebot de Flessingue, à la dérive dans ces vacances fatueuses dans la lointaine Baltique.

Un air d’ouest, refroidi par un orage de midi, suivit le paquebot alors qu’il glissait à travers les canaux calmes de l’estuaire de la Tamise, dépassait le cordon des bateaux-phares scintillants qui surveillent les voies maritimes vers la cité impériale comme des piquets autour d’une armée endormie, et glissait dans les espaces sombres de la mer du Nord. Les étoiles étaient brillantes, les parfums d’été des falaises du Kent se mêlaient timidement aux odeurs vulgaires de paquebot ; le temps estival se maintenait immuablement. La nature, pour sa part, semblait résolue à ne pas prendre parti dans ma pénitence, mais à être imperturbablement déterminée à répandre un doux ridicule sur mes griefs. Un sentiment irrésistible de paix et de détachement, combiné à ce délicieux éveil physique qui pulse à travers le citadin aux nerfs malades quand les airs de la ville et la routine chauve sont laissés derrière lui, se combinèrent pour me fournir, sujet pourtant ingrat, un solide arrière-plan de résignation. Rangeant cela en sécurité, je pouvais calculer mes intentions avec un froid égoïsme. Si le temps se maintenait, je pourrais passer une quinzaine pas intolérable avec Davies. Quand il se gâterait, comme cela ne manquerait pas d’arriver, je pourrais facilement m’excuser de la poursuite des canards problématiques ; la logique hivernale des faits le déciderait, en tout cas, à désarmer son yacht, car il pouvait difficilement songer à rentrer chez lui par une telle saison. Je pourrais alors saisir une chance, prête à être saisie, de passer quelques semaines à Dresde ou ailleurs. Je réglai ce programme confortablement et me couchai.

De Flessingue vers l’est jusqu’à Hambourg, puis vers le nord jusqu’à Flensburg, j’abrège l’histoire étouffante du jour suivant. Passé digues et moulins à vent et canaux immobiles, vers des chaumes brûlants et des villes rugissantes ; à la fin, après le crépuscule, à travers une région plane et tranquille où le train s’attardait d’une petite gare paresseuse à l’autre, et à dix heures, je me retrouvai, raide et étouffé, sur le quai à Flensburg, échangeant des salutations avec Davies.

« C’est terriblement gentil à vous d’être venu. »

« Pas du tout ; c’est très gentil à vous de m’avoir invité. »

Nous étions tous deux mal à l’aise. Même à la lumière terne du gaz, il heurtait mes notions d’un plaisancier — pas de pantalons blancs frais ou de serge bleue soignée ; et où était la casquette de yachting à couronne neigeuse, ce précieux charme qui transforme si facilement un terrien en un marin fringant ? Conscient que cet uniforme impressionnant, en haute perfection, gisait prêt dans ma valise, je me sentais étrangement coupable. Il portait une vieille veste Norfolk, des chaussures brun boueux, un pantalon de flanelle grise (ou était-ce blanc ?), et une casquette en tweed ordinaire. La main qu’il me tendit était calleuse, et semblait être tachée de peinture ; l’autre, qui portait un paquet, avait un bandage qui aurait mérité d’être renouvelé. Il y eut un instant d’inspection mutuelle. Je pensai qu’il me jeta un regard timide et pressé comme pour tester les conjectures passées, avec quelque chose d’anxieux, et peut-être (Dieu me pardonne !) une pointe d’admiration. Le visage était familier, et pourtant non familier ; les agréables yeux bleus, les traits ouverts et nets, le front peu intellectuel étaient les mêmes ; il en allait de même pour les mouvements vifs et impulsifs ; il y avait un changement ; mais le moment d’hésitation gênante était passé et la lumière était mauvaise ; et, tout en flânant le long du quai pour mes bagages, nous bavardâmes avec contrainte de choses triviales.

« Soit dit en passant, » dit-il soudain, en riant, « je crains de ne pas être présentable ; mais il est si tard que cela n’importe pas. J’ai peint dur toute la journée, et je viens juste de finir. J’espère seulement que nous aurons du vent demain — il a été désespérément calme ces derniers temps. Dites donc, vous avez apporté pas mal de choses, » conclut-il, alors que mes affaires commençaient à s’accumuler.

C’était là une récompense pour mes efforts soumis dans l’extrême est !

« Vous m’avez donné pas mal de commissions ! »

« Oh, je ne pensais pas à ces choses, » dit-il, distraitement. « Merci de les avoir apportées, soit dit en passant. C’est le réchaud, je suppose ; des cartouches, celui-ci, au poids. Vous avez bien eu les ridoirs, j’espère ? Ils ne sont pas vraiment nécessaires, bien sûr » (j’acquiesçai distraitement, et me sentis un peu blessé) ; « mais ils sont plus simples que des transfilages, et on ne peut pas en obtenir ici. C’est cette valise, » dit-il lentement, en la mesurant d’un œil douteux. « N’importe ! nous essaierons. Vous ne pourriez pas faire avec la Gladstone seulement, je suppose ? Vous voyez, l’annexe — hm, et il y a l’écoutille, aussi » — il était perdu dans ses pensées. « Quoi qu’il en soit, nous essaierons. Je crains qu’il n’y ait pas de taxis ; mais c’est tout près, et le porteur aidera. »

Des pressentiments écœurants se glissèrent en moi, tandis que Davies chargeait ma Gladstone et s’agrippait aux paquets.

« Vos hommes ne sont-ils pas ici ? » demandai-je, faiblement.

« Des hommes ? » Il eut l’air confus. « Oh, peut-être aurais-je dû vous le dire, je n’ai jamais d’hommes payés ; c’est un très petit bateau, vous savez — j’espère que vous ne vous attendiez pas au luxe. Je l’ai manœuvré seul depuis un certain temps. Un homme ne serait d’aucune utilité, et une horrible nuisance. » Il révéla ces vérités effrayantes avec une assurance joyeuse, qui ne cachait rien de l’appréhension naïve de leur effet sur moi. Il y eut un arrêt dans notre mobilisation.

« Il est un peu tard pour monter à bord, n’est-ce pas ? » dis-je d’une voix monocorde. Quelqu’un éteignait les becs de gaz, et le porteur bâilla ostensiblement. « Je pense que je préférerais dormir à l’hôtel ce soir. » Un silence tendu.

« Oh, bien sûr vous pouvez le faire, si vous voulez, » dit Davies, dans une détresse d’esprit transparente. « Mais il semble à peine utile de charrier ces affaires jusqu’à un hôtel (je crois qu’ils sont tous de l’autre côté du port), et de revenir au bateau demain. Il est tout à fait confortable, et vous dormirez sûrement bien, comme vous êtes fatigué. »

« Nous pouvons laisser les choses ici, » argumentai-je faiblement, « et marcher avec mon sac. »

« Oh, il faudra que j’aille à bord de toute façon, » répliqua-t-il ; « je ne dors jamais à terre. »

Il semblait s’accrocher timidement, mais désespérément, à quelque fin diplomatique. Un désespoir pierreux m’envahissait et paralysait toute résistance. Mieux valait affronter le pire et en finir.

« Allons-y, » dis-je, sombrement.

Lourdement chargés, nous trébuchâmes sur des voies ferrées et des tas de gravats, et arrivâmes sur le port. Davies montra le chemin vers un escalier, dont les marches couvertes d’algues disparaissaient en dessous dans l’obscurité.

« Si vous montez dans l’annexe, » dit-il, tout en vivacité maintenant, « je passerai les choses en bas. »

Je descendis avec précaution, tenant comme guide une amarre détrempée qui se terminait par un petit bateau, et conscient que je ramassais de la vase sur mes poignets et mon pantalon.

« Tenez bon ! » cria Davies, joyeusement, alors que je m’asseyais soudain près du fond, avec un pied dans l’eau.

Je grimpai misérablement dans l’annexe et attendis les événements.

« Maintenant, faites-la flotter près sous le mur du quai, et amarrez-la à l’anneau là-bas, » descendit d’en haut, suivi par le mou de l’amarre détrempée, qui fit tomber ma casquette quand elle tomba. « Tout amarré ? N’importe quel nœud fera l’affaire, » entendis-je, alors que je me débattais avec cette tâche répugnante, et puis un gros objet sombre apparut au-dessus et fut abaissé dans l’annexe. C’était ma valise, et, placée en travers, elle remplit exactement tout l’espace au milieu du bateau. « Est-ce que ça tient ? » fut la demande anxieuse d’en haut.

« Parfaitement. »

« Capital ! »

Gratant le mur graisseux pour maintenir l’annexe près de lui, je reçus successivement nos provisions, et rangeai la cargaison du mieux que je pus, tandis que l’annexe s’enfonçait de plus en plus dans l’eau, et que sa superstructure précaire s’élevait de plus en plus.

« Attrapez ! » fut la directive finale d’en haut, et un paquet doux et humide me frappa la poitrine. « Faites attention à ça, c’est de la viande. Maintenant, retour vers les escaliers ! »

J’acquiesçai péniblement, et Davies apparut.

« C’est une sacrée charge, et elle est un peu profonde ; mais je pense que nous nous en sortirons, » réfléchit-il. « Vous vous asseyez tout à l’arrière, et je ramerai. »

J’étais trop épuisé pour la curiosité quant à savoir comment cette pyramide monstrueuse allait être ramée, ou même pour des conjectures sur son naufrage en chemin. Je rampai vers mon siège désigné, et Davies dégagea les avirons enterrés par une série de secousses, qui ébranlèrent toute la structure, et nous firent rouler de façon alarmante. Comment il s’est casé dans une posture de rameur, je n’en ai pas la moindre idée, mais finalement nous nous déplacions paresseusement vers l’eau libre, sa tête juste visible à la proue. Nous étions partis de ce qui semblait être la tête d’un loch étroit, et laissions derrière nous les lumières d’une grande ville. Une longue façade de quais éclairés par des lampes était sur notre gauche, avec çà et là la coque vague d’un paquebot à quai. Nous passâmes la dernière des lumières et arrivâmes dans une étendue d’eau plus large, où une légère brise soufflait et où l’on pouvait voir des collines sombres sur chaque rive.

« Je suis mouillé un peu plus bas dans le fjord, vous voyez, » dit Davies. « Je déteste être trop près d’une ville, et j’ai trouvé un menuisier pratique ici — La voilà ! Je me demande comment vous allez la trouver ! »

Je me réveillai. Nous entrions dans une petite crique entourée d’arbres, et approchions d’une lumière qui vacillait dans le gréement d’un petit navire, dont le contour se définissait progressivement.

« Écartez-la, » dit Davies, alors que nous arrivions à couple.

En un instant, il avait sauté sur le pont, attaché l’amarre, et était autour de mon extrémité.

« Vous me les passez, » ordonna-t-il, « et je les prendrai. »

C’était une tâche laborieuse, avec le seul soulagement qu’il n’y avait pas loin pour les passer — une compensation douteuse, pour d’autres raisons qui commençaient à se dessiner au loin. Quand la pile fut transférée sur le pont, je suivis, trébuchant sur le paquet de viande flasque, qui montrait déjà des signes effroyables de désintégration sous la rosée. Flottait confusément dans mon esprit mon dernier embarquement sur un yacht ; ma tenue impeccable, la yole soignée et les marins obséquieux, l’échelle de coupée brillant de vernis et de laiton sous le soleil d’août ; les ponts ordonnés et neigeux et les chaises en osier sous l’auvent à l’arrière. Quel contraste avec cette sordide bousculade de minuit, sur de la viande humide et des caisses d’emballage éparpillées ! La touche la plus amère de toutes était un sentiment croissant d’infériorité et d’ignorance que je n’avais jamais eu auparavant la permission de ressentir dans mon expérience des yachts.

Davies s’éveilla d’une autre rêverie sur ma valise pour dire, joyeusement : « Je vais juste vous faire faire le tour en bas d’abord, et ensuite nous rangerons les choses et irons nous coucher. »

Il plongea dans une descente, et je suivis prudemment. Une odeur complexe de paraffine, de cuisine passée, de tabac et de goudron salua mes narines.

« Attention à votre tête, » dit Davies, en allumant une allumette et en illuminant une bougie, tandis que je tâtonnais dans la cabine. « Vous feriez mieux de vous asseoir ; c’est plus facile de regarder autour de soi. »

Il aurait pu y avoir du sarcasme dans ce conseil, car je devais avoir l’air ridicule, scrutant maladroitement et avec méfiance autour de moi, les épaules et la tête courbées pour éviter le plafond, qui semblait dans la demi-obscurité être encore plus près du plancher qu’il ne l’était.

« Vous voyez, » furent les paroles rassurantes de Davies, « il y a beaucoup de place pour s’asseoir droit » (ce qui était strictement vrai ; mais je ne suis pas très grand, et il est petit). « Certaines personnes mettent un point d’honneur à la hauteur sous barrot, mais je ne m’en soucie jamais beaucoup. C’est le puits de dérive, » expliqua-t-il, alors qu’en étirant mes jambes, mon genou entra en contact avec un bord tranchant.

Je n’avais pas vu cette obstruction diabolique, car elle était cachée sous la table, qui reposait d’ailleurs sur elle à une extrémité. Elle semblait être un long triangle bas, courant dans le sens de la longueur du bateau et divisant l’espace naturellement limité en deux.

« Vous voyez, c’est un bateau à fond plat, tirant très peu d’eau sans la dérive ; c’est pourquoi il y a si peu de hauteur. Pour les eaux profondes, on baisse la dérive ; ainsi, d’une manière ou d’une autre, on peut aller pratiquement partout. »

« C’est une idée ingénieuse », dis-je, essayant de paraître intéressé et non pas simplement résigné à mon sort. Il m’expliqua ensuite le fonctionnement du mât, qui pouvait se rabattre, et de l’aménagement de la cabine, avec un enthousiasme qui me rappelait un enfant montrant ses jouets. Il ne semblait pas remarquer mon manque d’entrain, ou bien il l’interprétait comme une forme de concentration studieuse.

« Vous verrez, c’est le meilleur bateau pour naviguer dans ces parages, poursuivit-il. Il y a des bancs de sable partout, et avec une quille fixe, on passerait la moitié de son temps à échouer. »

Je hochai la tête, bien que je n’eusse aucune idée de ce qu’était une quille fixe. Je me sentais comme un étranger dans un monde dont je ne connaissais ni la langue ni les coutumes. Chaque détail, du grain du bois à l’odeur de goudron et de renfermé, me criait que je n’étais pas à ma place.

« Nous devrions peut-être envisager de manger quelque chose, ajoutai-je, espérant que cela mettrait fin à cette visite guidée dont je ne retenais rien. »

Davies parut soudain sortir de sa rêverie technique. « Bien sûr ! J’oubliais complètement. Vous devez avoir faim. Attendez, je vais préparer le poêle. »

Il se dirigea vers l’avant, et je restai seul dans la cabine, observant les parois blanches qui semblaient se refermer sur moi. Le silence qui suivit était lourd, seulement rompu par le clapotis de l’eau contre la coque, un son qui, jadis, aurait pu m’apaiser, mais qui m’apparaissait désormais comme le tic-tac d’une horloge mesurant mon inconfort. Je m’assis sur le rebord de la couchette, cherchant un point d’appui pour mon dos, mais le bois était dur et mal adapté à la morphologie humaine.

« Ça va bientôt bouillir », lança-t-il depuis l’avant, sa voix étouffée par le cliquetis de la vaisselle. « Et nous prendrons un grog. »

Je ne répondis rien. Je regardais la petite lampe à huile qui oscillait doucement, projetant des ombres dansantes sur les parois. La photographie de sa sœur, là-haut, semblait me surveiller avec une curiosité silencieuse. Je me demandais ce qu’elle dirait si elle voyait dans quel état de désolation se trouvait son frère — ou plutôt, dans quel état il m’avait entraîné.

Davies réapparut, les mains tachées de suie, un sourire radieux sur le visage, comme s’il venait d’accomplir une prouesse dont le monde entier devrait se souvenir. Il avait ce regard brillant, cette lueur de satisfaction simple qui me rendait à la fois perplexe et un peu honteux de ma propre amertume.

« Voilà, dit-il en posant deux tasses ébréchées sur la table. Ce n’est pas le grand luxe, mais c’est authentique. À nous deux, n’est-ce pas ? »

Il leva sa tasse. Je fis de même, le cœur un peu serré. À travers le hublot, la nuit tombait sur le fjord, une nuit sombre, sans promesse de retour, et je réalisai avec une clarté brutale que, quoi qu’il arrive, ce voyage ne serait pas ce que j’avais espéré. Mais alors que le liquide chaud réchauffait mes mains, je me surpris à penser, pour la première fois depuis mon arrivée, que peut-être, juste peut-être, il y avait là une aventure qui méritait d’être vécue.

« C'est ça, la suite ? » demandai-je en cherchant une carte plus détaillée de la côte allemande.

« Oui, c'est celle-là, » répondit Davies en étalant une grande feuille de papier froissé. « C'est là que les choses ont commencé à devenir… enfin, un peu différentes. »

Il marqua une pause, ses doigts traçant distraitement le contour de l'île de Borkum. L'atmosphère dans la cabine semblait soudain plus lourde, chargée non seulement de l'odeur du tabac et de la cuisson, mais d'une sorte d'hésitation nouvelle chez mon compagnon.

« Différentes comment ? » insistai-je, intrigué par ce changement de ton.

« Oh, je ne sais pas trop, » dit-il, redevenant soudain évasif. « C'est difficile à expliquer. Disons que la navigation a changé. Les bancs de sable ne ressemblaient plus à ceux des îles néerlandaises. Le courant, les chenaux… tout semblait plus… structuré, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis, il y avait ce sentiment d'être observé. »

Il me regarda, comme pour jauger ma réaction. Je restai silencieux, sentant que nous touchions au cœur de son récit.

« Observé ? Par qui ? »

« Je ne peux pas dire par qui. Mais il y avait des navires, des remorqueurs, des garde-côtes, qui semblaient toujours se trouver là où je n'étais pas censé aller. Ou peut-être là où ils ne voulaient pas que je sois. C'est peut-être ma paranoïa, comme vous diriez. Mais je ne suis pas un homme à imaginer des choses. »

Il se leva et alla vérifier la girouette. Le Dulcibella tangua doucement, un bruit de clapotis contre la coque rythmant le silence qui suivit.

« Et après Borkum ? »

« J'ai continué vers l'est, vers les îles allemandes : Juist, Norderney, Baltrum. Des noms qui sonnent comme des ordres. La météo a commencé à se gâter. Une brume tenace, de celle qui vous colle à la peau et vous empêche de voir le bout du beaupré. C'est dans cette brume que j'ai vu quelque chose que je n'arrive toujours pas à expliquer. »

Il s'arrêta à nouveau, ses yeux fixés sur la carte, perdus dans le dédale des bancs de sable et des lignes de profondeur.

« Quoi donc ? »

« Un navire, » murmura-t-il. « Un navire qui n'avait rien à faire dans ces eaux-là. Un navire qui semblait… attendre. »

« Oui ; mais nous n'en avons guère besoin. Je ne suis allé qu'un peu plus loin – jusqu'à Norderney, en fait, la troisième île allemande –, puis j'ai décidé de mettre le cap droit sur la Baltique. J'avais toujours eu l'idée de m'y rendre, comme Knight l'avait fait dans le Falcon. J'ai donc fait route jusqu'à la rivière Eider, là, sur la côte ouest du Schleswig, j'ai remonté la rivière et le canal jusqu'à Kiel, sur la Baltique, et de là, j'ai fait une autre traversée vers le nord, jusqu'à Flensburg. J'y suis resté une semaine, puis vous êtes arrivé, et nous voici. Et maintenant, allons nous coucher. Nous aurons une belle navigation demain ! » Il termina avec une vivacité un peu forcée et roula vivement la carte. La réticence qu'il avait manifestée dès le début à parler de sa croisière avait été oubliée pendant un bref instant par son enthousiasme pour une partie de celle-ci, mais elle était revenue de manière marquée dans cette conclusion laconique. J'étais certain qu'il y avait là quelque chose de plus qu'une simple aversion à débiter des récits nautiques dans le style du « marin robuste », ce qui peut être si offensant chez les plaisanciers amateurs ; et je crus deviner l'explication. Son voyage en solitaire vers la Baltique depuis les îles frisonnes avait été une entreprise téméraire, ponctuée d'incidents périlleux dont, plutôt que de minimiser la portée, il préférait ne pas parler du tout. Il avait probablement honte de son imprudence et souhaitait l'ignorer avec moi, une connaissance inexpérimentée qui n'était pas encore éprise du mode de vie du Dulcibella, et que la courtoisie autant que l'intérêt exigeaient qu'il inspire confiance. Je l'en appréciai davantage en arrivant à cette conclusion, mais je fus tenté d'insister un peu.

« J'ai dormi tout l'après-midi », dis-je ; « et, à vrai dire, l'idée d'aller au lit m'effraie un peu, c'est si fatigant. Écoutez, vous avez expédié cette dernière partie comme un train express. Cette traversée vers la côte du Schleswig – la rivière Eider, avez-vous dit ? – était assez longue, n'est-ce pas ? »

« Eh bien, vous voyez ce qu'il en était ; environ soixante-dix milles, je suppose, en ligne droite. » Il parla bas, se penchant pour ramasser des cendres de cigare sur le plancher.

« En ligne droite ? » insinuai-je. « Alors vous avez fait escale quelque part ? »

« Je me suis arrêté une fois, j'ai mouillé pour la nuit ; oh, ce n'est rien comme navigation avec un vent portant. Parbleu ! J'ai oublié de calfater cette couture au-dessus de votre couchette, et il va pleuvoir. Je dois le faire maintenant. Allez vous coucher. »

Il disparut. Ma curiosité, jamais très dévorante, fut balayée par l'inquiétude concernant la couture ouverte ; car la perspective d'une grosse goutte, impitoyable et régulière comme le destin, tombant sur mon front toute la nuit, comme dans la chambre de torture de l'Inquisition, était assez alarmante pour me ramener tout entier au futur immédiat. Je suis donc allé me coucher, constatant dans l'ensemble que j'avais fait des progrès dans l'exercice, bien que je fusse encore loin d'être le contorsionniste entraîné que l'occasion exigeait. Le martèlement cessa, et Davies réapparut juste au moment où j'étais étendu sur le chevalet – enfin, installé dans ma couchette.

« Dites donc », dit-il, une fois qu'il fut installé dans la sienne et que l'obscurité régnait, « pensez-vous que ce genre de vie vous plaira ? »

« S'il y a beaucoup d'endroits par ici aussi beaux que celui-ci », répondis-je, « je pense que oui. Mais j'aimerais débarquer de temps en temps pour faire une promenade. Bien sûr, tout dépend beaucoup du temps, n'est-ce pas ? J'espère que cette pluie » (des gouttes avaient commencé à crépiter au-dessus de nos têtes) « ne signifie pas que l'été est définitivement terminé. »

« Oh, vous pouvez naviguer tout de même », dit Davies, « à moins qu'il ne fasse vraiment très mauvais. Il y a beaucoup d'eaux abritées. Il doit y avoir un changement bientôt. Mais ensuite, il y a les canards. Plus il fait froid et venteux, mieux c'est pour eux. »

J'avais oublié les canards et le froid, et, soudain présenté comme une cabane de chasse par mauvais temps, le Dulcibella perdit du terrain dans mon estime, terrain qu'il avait récemment gagné.

« J'aime la chasse », dis-je, « mais je crains de n'être qu'un plaisancier de beau temps, et je préférerais de beaucoup le soleil et les paysages. »

« Les paysages », répéta-t-il pensivement. « Dites donc, vous devez avoir trouvé bizarre mon goût pour croiser sur cette étrange côte frisonne. Comment aimeriez-vous ce genre de chose ? »

« Je détesterais cela », répondis-je promptement, en toute bonne conscience. « N'étiez-vous pas ravi vous-même d'arriver dans la Baltique ? Cela doit être un contraste merveilleux avec ce que vous avez décrit. Avez-vous déjà vu un autre yacht là-bas ? »

« Un seul », répondit-il. « Bonne nuit ! »

« Bonne nuit ! »

CHAPITRE V. À la recherche d'un vent du Nord

Rien ne troubla mon repos cette nuit-là, tant la jeunesse est adaptable et la nature dominatrice. Par moments, j'étais vaguement conscient d'un battement de pluie et d'un bourdonnement de vent, avec les coups nerveux de la petite coque, et à un moment donné, je rêvai que je voyais une apparition à la lueur d'une bougie de Davies, vêtu d'un pyjama et d'énormes bottes hautes, saisissant une lanterne brumeuse aux proportions gigantesques. Mais l'apparition monta à l'échelle et disparut, et je passai à d'autres rêves.

Un souffle à mon oreille, tel le son de cinquante trombones, me galvanisa et me ramena à une pleine conscience. Le musicien, souriant et ébouriffé, était à mon chevet, levant une corne de brume à ses lèvres avec une intention mortelle. « C'est une habitude que nous avons sur le Dulcibella », dit-il, alors que je me redressais sur un coude. « Je ne vous ai pas trop effrayé, n'est-ce pas ? » ajouta-t-il.

« Eh bien, je préfère la mattinata à la douche froide », répondis-je, en pensant à la veille.

« Belle journée et brise magnifique ! » répondit-il. Mes sensations ce matin-là étaient bien plus vives que celles de la veille à la même heure. Mes membres étaient à nouveau souples et ma tête claire. Pas même le vent pénétrant ne pouvait gâcher l'extase de ce plongeon vers le sable lisse et séduisant, où j'enfouissais des doigts avides et regardais à travers un milieu bleu, avec ce bleu translucide, féerique et pur comme un ange, que l'on ne voit en perfection que dans le cœur de la glace. Remontée vers le soleil, le vent et les murmures de la forêt depuis le rivage ; redescente juste une fois de plus pour voir l'ancre fruste poignarder le sein mou du sable avec un crochet rouillé, sourde et inerte aux efforts dérisoires du Dulcibella pour l'arracher à sa proie. Retour, en se tenant au câble comme à un lien rouillé du ciel à la terre, jusqu'à la proue de cette petite demoiselle bourgeoise ; retour au petit-déjeuner, avec un appétit qui ne pouvait être émoussé par le lait concentré et le pain quelque peu passé. Une heure plus tard, nous avions paré le Dulcibella pour la route et nous écumions le vide gris de la veille, devenu une noble étendue de bleu fouetté par le vent, à moitié entourée de collines lointaines, dont chaque contour était vif dans l'air lavé par la pluie.

Je ne peux prétendre que j'ai vraiment apprécié cette première navigation au large, bien que j'en aie été vivement désireux. Je ressentais le frisson de ces bonds en avant, j'entendais ce chant persuasif que l'écume chante sous le bordé sous le vent, je voyais les harmonies étincelantes de la mer et du ciel ; mais la perception sensorielle était émoussée par la nervosité. Le yacht semblait plus petit que jamais hors du fiord tranquille. Le chant de l'écume semblait très proche, les crêtes des vagues à l'arrière très hautes. Le novice en navigation s'accroche désespérément aux pensées des marins – des personnes efficaces et prudentes, avec un jargon typique et une tenue typique, versées dans les courants et les vents locaux. Je ne pouvais m'empêcher de regretter cet élément professionnel. Davies, alors qu'il était assis, saisissant son tiller bien-aimé, semblait remarquablement efficace à sa manière, et suprêmement à l'aise dans son environnement ; mais il avait l'air de l'amateur jusqu'au bout des ongles, alors qu'avec une main, et (semblait-il) un œil, il luttait avec une carte éclaboussée d'embruns à moitié déroulée sur le pont à côté de lui. Toutes ses manières désinvoltes me revinrent en mémoire – sa conversation décontractée, ce dernier voyage aventureux vers la Baltique, et les soupçons que sa réticence avait suscités.

« Voyez-vous un monument quelque part ? » dit-il soudain ; et, avant que je ne puisse répondre : « Nous devons prendre un autre ris. » Il lâcha la barre et ralluma sa pipe, tandis que le yacht vira brusquement et, en un clin d'œil, tanguait face à la mer avec de grands battements de toile et des secousses passionnées de sa bôme, alors que le vent se jetait sur sa proie, qui tournait maintenant au combat, avec une force redoublée. La morsure des embruns dans mes yeux et le Babel de bruit me rendirent étourdi ; mais Davies, d'un coup sur l'écoute de foc, calma le petit navire tourmenté et la laissa tranquillement ferrailler avec les vagues tandis qu'il réduisait la voilure et fumait sa pipe. Une heure plus tard, l'étroite perspective du détroit d'Als était visible, avec le vieux Sonderburg tranquille se prélassant au soleil sur le rivage de l'île, et les hauteurs de Dybbol se dressant au-dessus – le Dybbol de sanglante mémoire ; scène de la dernière résistance désespérée des Danois en 1864, avant que les Prussiens ne leur arrachent les deux belles provinces.

« Il est tôt pour mouiller, et je déteste les villes », dit Davies, tandis qu'une section d'un pont flottant encombrant s'ouvrait pour nous laisser passer. Mais j'étais ferme sur le besoin de faire une promenade, et j'obtins gain de cause à condition d'acheter également des provisions et de revenir à temps pour permettre une nouvelle avancée vers un « mouillage tranquille ». Jamais je n'ai foulé la terre ferme avec des sentiments plus étranges, dus en partie au soulagement de l'enfermement, en partie à ce sentiment d'indépendance dans le voyage qui, pour ceux qui vont sur la mer dans de petits navires, peut rendre attrayant le plus infect port charbonnier de Northumbrie. Et ici, j'avais le fascinant Sonderburg, avec ses maisons aux larges avant-toits de bois sculpté, chacune fraîche par son nettoyage, mais révérée par son âge ; ses hommes blonds aux allures de Vikings, et ses femmes aux visages ronds et simples, avec leurs fronts plats et leurs grandes bouches ; Sonderburg encore danois jusqu'à la moelle sous son vernis teuton. En traversant le pont, je grimpai sur le Dybbol – parsemé de mémoriaux de cette héroïque défense – et de là, je pus voir la silhouette minuscule et le gréement arachnéen du Dulcibella sur le ruban d'argent du détroit, et la vue me rappela qu'il y avait des provisions à acheter. Je redescendis donc en hâte vers le vieux quartier et marchandai des œufs et du pain avec une chère vieille dame, rose comme une débutante, fis semblant patriotiquement de ne pas comprendre l'allemand, et fis venir son fils robuste, dont les quelques mots d'anglais, étant principalement de l'argot nautique appris sur un chalutier britannique, étaient particulièrement inutiles à cet effet. Davies avait le thé prêt quand je revins à bord, et, en le buvant sur le pont, nous remontâmes le détroit abrité qui, malgré son nom imposant, n'était pas plus grand qu'une rivière intérieure, seules les foules de méduses arc-en-ciel nous rappelant que nous empruntions une autoroute de l'océan. Il n'y a pas de montée et de descente de marée dans ces régions pour défigurer le rivage avec de la boue. Ici, il y avait une berge de gravier en pente ; là, un lit de roseaux murmurants ; là encore, de jeunes bouleaux poussant jusqu'au bord même, portant chacun un bas de mousse brillante et posant fermement le pied parmi les feuilles dorées et les champignons écarlates.

Davies était préoccupé, mais il s'anima quand je parlai de la guerre danoise. « L'Allemagne est une nation formidablement grande », dit-il ; « je me demande si nous nous battrons un jour contre elle. » Un petit incident qui se produisit après notre mouillage approfondit l'impression laissée par cette conversation. Nous nous glissâmes à la tombée de la nuit dans un bras mort ombragé, où notre quille toucha presque le lit de gravier. En face de nous, sur le rivage d'Alsen, se découpait nettement sur le ciel la flèche d'un petit monument s'élevant d'un creux feuillu.

« Je me demande ce que c'est », dis-je. Ce n'était guère qu'une minute de rame en canot, et quand l'ancre fut tombée, nous y allâmes en godillant. Un talus de terre menait à des ajoncs et des ronces. En écartant quelques branches, nous arrivâmes devant un svelte mémorial gothique en pierre grise, orné de bas-reliefs de scènes de bataille, montrant des Prussiens forçant un débarquement en bateaux et des Danois résistant avec une ténacité sauvage. Dans la lumière déclinante, nous épelâmes une inscription : « Den bei dem Meeres Uebergange und der Eroberung von Alsen am 29. Juni 1864 heldenmüthig gefallenen zum ehrenden Gedächtniss. » « À la mémoire honorée de ceux qui sont morts héroïquement lors de l'invasion et de la prise d'Alsen. » Je connaissais la passion allemande pour la commémoration ; j'avais vu des mémoriaux similaires sur les champs de bataille alsaciens, et plusieurs sur le Dybbol l'après-midi même ; mais il y avait quelque chose dans la scène, l'heure et les circonstances qui rendait celui-ci singulièrement touchant. Quant à Davies, je le reconnus à peine ; ses yeux brillèrent et se remplirent de larmes alors qu'il jetait un coup d'œil de l'inscription au sentier que nous avions suivi et à l'eau au-delà. « C'était un débarquement en bateaux, je suppose », dit-il, à moitié pour lui-même. « Je me demande comment ils ont réussi. Que signifie heldenmüthig ? » – « Héroïquement. » – « Heldenmüthig gefallenen », répéta-t-il, à voix basse, s'attardant sur chaque syllabe. Il était comme un écolier lisant le récit de Waterloo.

Notre conversation au dîner tourna naturellement sur la guerre, et je découvris dans la guerre navale le sujet de prédilection littéraire de Davies. Je n'avais pas prêté attention jusqu'ici au méli-mélo sur notre étagère, mais je vis maintenant que, outre un Almanach Nautique et quelques Instructions Nautiques délabrées, il y avait plusieurs livres sur les croisières de petits yachts, ainsi que de gros volumes coincés comme ils pouvaient ou posés sur le dessus. En louchant péniblement vers eux, je vis la Vie de Nelson de Mahan, l'Annuaire Naval de Brassey, et d'autres.

« C'est un sujet immensément intéressant », dit Davies, en tirant (en deux morceaux) un volume de l'Influence de la puissance maritime sur l'histoire de Mahan.

Le dîner languit (et refroidit) tandis qu'il illustrait un point en se référant aux pages maintes fois feuilletées. Il était très enthousiaste, et peu éloquent. J'en savais juste assez pour être un auditeur intelligent, et, bien qu'ayant faim, j'étais ravi de l'entendre parler.

« Je ne vous ennuie pas, n'est-ce pas ? » dit-il soudain.

« Je ne pense pas », protestai-je. « Mais vous pourriez jeter un œil aux côtelettes. »

Elles avaient en effet réclamé de l'attention depuis quelques minutes, et attirèrent franchement l'attention sur leur négligence lorsqu'elles apparurent. La diversion qu'elles provoquèrent sortit Davies de son élan. J'essayai de relancer le sujet, mais il se montra réservé et timide.

L'étagère en désordre me rappela le journal de bord, et quand Davies se fut retiré avec la vaisselle dans le poste d'équipage, je tirai le registre et en tournai les pages. C'était une masse d'entrées courtes, avec des abréviations cryptiques, où les vents, les marées, le temps et les routes semblaient prédominer. Le voyage de Douvres à Ostende était expédié en deux lignes : « En route 19h, vent O.S.O. modéré ; West Hinder 5h, hors de tous les bancs ; Ostende 11h. » L'Escaut occupait deux pages très techniques et au style saccadé. La Hollande intérieure était résumée de manière méprisante, avec quelques allusions timides aux moulins à vent, et ainsi de suite, et un mot ou deux caustiques sur les garçons, la peinture et les odeurs des canaux.

À Amsterdam, les technicismes reprirent, et un ton plus vif imprégna les entrées, qui devinrent progressivement plus étoffées au fur et à mesure que l'auteur croisait sur la côte frisonne. Il était clairement de meilleure humeur, car il y avait ici et là des efforts pittoresques et laborieux pour décrire la nature à partir de matériaux qui, pour autant que je puisse en juger, étaient assez répulsifs pour décourager les plus brillants et observateurs des écrivains ; avec une note occasionnelle sur une visite à terre, généralement atteinte par une marche d'un demi-mille sur le sable, et sur des conversations avec des commerçants et des pêcheurs. Mais un tel soulagement plus léger était rare. Le gros du contenu traitait des chenaux et des hauts-fonds aux noms étranges et déprimants, de la dérive, des voiles et du vent, des bouées et des « espars », des marées et des « mouillages » pour la nuit. Le « touage » semblait être une diversion fréquente ; les « échouages » étaient d'occurrence presque quotidienne.

Ce n'était pas une lecture facile, et je tournai les pages rapidement. J'étais curieux, aussi, de voir la dernière partie. J'arrivai à un point où la pluie de petites phrases, crépitant comme de la grenaille, cessa brusquement. C'était à la fin du 9 septembre. Ce jour-là, avec son « touage » et ses « esquives d'espars », était rempli avec le détail habituel. Le journal sautait ensuite trois jours, et continuait : « 13 sept. Vent O.N.O. frais. Décidé d'aller en Baltique. Parti à 4h. Passage rapide E. 1/2 S. vers l'embouchure de la Weser. Mouillé pour la nuit sous le banc de Hohenhörn. 14 sept., néant. 15 sept., en route à 4h. Vent Est modéré. Route O. par S. ; quatre milles ; N.E. par N. quinze milles. Norderpiep 9h30. Rivière Eider 11h30. » Ce récit de faits nus était tout à fait caractéristique lorsque des « passages » étaient concernés, et toute curiosité que j'avais ressentie concernant sa réticence la veille au soir aurait été plutôt apaisée que stimulée si je n'avais remarqué qu'une page avait été arrachée du livre juste à cet endroit. Le bord effiloché laissé derrière avait été rogné et gratté dans de très petites limites ; mais la dissimulation n'était pas le point fort de Davies, et un enfant aurait vu qu'une feuille manquait, et que les entrées, commençant à partir de la soirée du 9 septembre (où une page se terminait), avaient été écrites ensemble en une seule fois. J'étais sur le point d'appeler Davies et de le taquiner pour avoir commis une grave infraction au droit maritime en ayant « maquillé » son journal ; mais je me retins, je sais à peine pourquoi, probablement parce que je devinais que la plaisanterie toucherait un point sensible et échouerait. La délicatesse répugnait à le voir contraint soit d'amplifier une tromperie, soit de laisser échapper une confession – il était une proie trop facile ; et, après tout, la question était de peu d'importance. Je remis le livre sur l'étagère, le seul résultat définitif de son examen étant de me rappeler ma promesse de tenir moi-même un journal, et je consacrai sur-le-champ un carnet à cet effet.

Nous étions justement en train d'allumer nos cigares lorsque nous entendîmes des voix et le clapotis des rames, suivis d'un choc contre la coque qui fit grimacer Davies, comme les violations de sa peinture le faisaient toujours. « Guten Abend; wo fahren Sie hin ? » nous salua-t-on alors que nous montions sur le pont. Il s'avéra qu'il s'agissait de quelques pêcheurs joviaux retournant à leur smacks après une visite à Sonderburg. Un court dialogue leur prouva que nous étions des Anglais fous ayant un besoin pressant de charité.

« Venez à Satrup », dirent-ils ; « tous les smacks sont là, autour de la pointe. Il y a du bon punch à l'auberge. »

Pas du tout réticents, nous suivîmes en canot, longeâmes un coude du détroit et découvrîmes les lumières d'un village, avec quelques smacks au mouillage devant lui. Nous fûmes escortés jusqu'à l'auberge et présentés à une boisson redoutable, appelée punch au café, et à un cercle enfumé de pêcheurs, qui parlaient allemand par courtoisie, mais qui étaient danois en tout le reste. Davies fut tout de suite à l'aise avec eux, à un point, en vérité, qui me rendit envieux. Son allemand était du genre le plus grossier, bizarre dans son vocabulaire et comique dans son accent ; mais la franc-maçonnerie de la mer, ou quelque charme propre à lui, donnait de l'intuition à la fois à lui et à ses auditeurs. Je fis pauvre figure dans cette assemblée nautique, bien que Davies, qui me désignait avec persistance comme « meiner Freund », essayât ardemment de me présenter comme un esprit apparenté et de m'inclure dans la conversation générale. Je fus détecté immédiatement comme un hybride inintéressant. Davies, qui faisait parfois appel à moi pour un mot, était plongé dans la conversation sur les mouillages et les canards, surtout, comme je m'en souviens bien maintenant, sur la chance de faire du sport dans un certain fiord de la Schlei. Je tombai dans un oubli total, jusqu'à ce que je sois secouru par une personne taciturne en lunettes et à la casquette très haute, qui semblait être le seul terrien présent. Après avoir silencieusement soufflé de la fumée dans ma direction pendant un certain temps, il me demanda si j'étais marié, et sinon, quand je comptais l'être. Après cette inquisition, il m'abandonna.

Il était onze heures avant que nous ne quittions cette auberge hospitalière, escortés par tout le groupe jusqu'au canot. Nos amis du smack insistèrent pour que nous partagions leur bateau par pure camaraderie – car il n'y avait pas du tout de place pour nous – et ne voulurent pas nous laisser partir avant qu'un seau de poisson fraîchement pêché n'ait été vidé dans le fond du canot. Après beaucoup de poignées de main écailleuses, nous godillâmes vers le Dulcibella, où il dormait dans un lit d'étoiles tremblantes.

Davies renifla le vent et scruta la cime des arbres, où de légères rafales jouaient avec les feuilles.

« Sud-ouest toujours », dit-il, « et plus de pluie arrive. Mais il est obligé de passer au nord. »

« Sera-ce un bon vent pour nous ? »

« Cela dépend où nous allons », dit-il lentement. « Je demandais à ces gars pour la chasse au canard. Ils semblaient penser que le meilleur endroit serait le fiord de la Schlei. C'est à environ quinze milles au sud de Sonderburg, sur la route de Kiel. Ils ont dit qu'il y avait un gars pilote vivant à l'embouchure qui nous dirait tout à ce sujet. Ils n'étaient pas très encourageants cependant. Il nous faudrait un vent du nord pour ça. »

« Je me moque bien de savoir où nous allons », dis-je, à ma propre surprise.

« Vraiment ? » répliqua-t-il avec une soudaine chaleur. Puis, changeant légèrement de ton : « Vous voulez dire que tout est très joyeux par ici ? »

Bien sûr que c’était ce que je voulais dire. Avant de descendre, nous contemplâmes tous deux un instant le petit mémorial gris ; son arche gracile et ajourée se découpait en de tendres clairs-obscurs au-dessus du creux de la rive d’Alsen. La nuit était celle du 27 septembre, la troisième que je passais sur le Dulcibella.

CHAPITRE VI. Le fiord de la Schlei

Je ne m’excuserai pas d’avoir décrit ces premiers jours avec quelque détail. Il n’est pas étonnant que leurs trivialités soient aussi vives dans mon esprit que les couleurs de la terre et de la mer dans ce coin enchanteur du monde. Car chaque bagatelle, sordide ou pittoresque, était pertinente ; chaque bribe de conversation, un maillon ; chaque humeur passagère, déterminante pour le meilleur ou pour le pire. Les causes qui transformèrent mes vacances d’automne en une entreprise parmi les plus mémorables que j’aie jamais abordées furent, en vérité, bien ténues.

Deux jours encore précédèrent ce changement. Le premier, le vent de sud-ouest persistant, nous sortîmes dans le fiord d’Augustenbourg « pour pratiquer l’agilité dans une mer agitée », comme le disait Davies. C’était le jour de la consécration pour ces dégoûtants cirés, dont, emmuré dans les angles rigides et odorants, je me sentais affreusement encombré ; une journée d’épreuve en vérité pour moi, car de lourdes rafales balayaient sans cesse le loch, et Davies, à ma demande, ne me laissa aucun répit. Nous tirions des bords, allant et venant, nous engouffrant dans les criques pour en ressortir aussitôt, prenant et larguant des ris, tantôt cinglés par la pluie, tantôt réchauffés par le soleil, mais sans jamais avoir le temps de respirer ou de réfléchir.

Je luttais avec des cordages récalcitrants, esclaves si l’on parvenait à les dompter, tyrans s’ils prenaient le dessus ; rampant, me tendant, faisant effort, je parcourais péniblement le pont, tandis que Davies, tête nue et tranquille, dirigeait mes mouvements maladroits.

« Prenez maintenant la barre et essayez de tenir le cap au près par brise forte. C’est le plus beau sport du monde. »

Je m’escrimai donc sur les subtilités de cette manœuvre délicate ; les yeux irrités, les mains écorchées, le cerveau en émoi, tout fut mis à contribution, tandis que Davies, domptant les cordages, me criait à l’oreille les secrets subtils de l’art : ce frémissement agité dans le guindant de la grand-voile, ce cliquetis lointain provenant du foc affamé — signes qu’ils manquent de vent et qu’il faut leur en donner davantage ; la lourde gîte et le roulis de la coque, la sensation du vent sur la joue plutôt que sur le nez, l’angle plus large de la flamme en tête de mât — signes qu’ils en ont trop et qu’elle dérive lâchement sous le vent au lieu de lutter contre lui. Il m’enseigna la tactique pour affronter les grains, et la manière d’exploiter son avantage une fois qu’ils sont vaincus — cette main de fer dans un gant de velours dont le gouvernail capricieux a besoin si l’on veut arriver à ses fins ; le réglage exact des écoutes nécessaire pour obtenir le jeu le plus facile et le plus rapide de la coque — toutes ces choses et bien d’autres, je m’efforçai de les comprendre, me souciant peu, sur le moment, de savoir si elles valaient la peine d’être apprises, mais résolu à les apprendre. Inutile de dire que je n’avais aucun regard pour la beauté. Les anses boisées dans lesquelles nous plongions nous offraient un bref répit face au vent et aux embruns, mais nécessitaient l’usage de la sonde et du mécanisme de la dérive — deux complexités nouvelles et encombrantes. La passion de Davies pour la navigation complexe devait être assouvie, même dans ces eaux sûres et sans marée.

« Approchons-nous aussi près que nous pouvons, tenez-vous prêt avec la sonde », telle était sa formule ; je faisais donc de faux lancers, me prenais les pieds dans le mou, envoyais des ruisseaux d’eau dans mes manches et commettais toutes les autres gaucheries propres aux débutants, tandis que le sable devenait plus blanc sous la quille, jusqu’à ce que Davies, avec regret, s’éloigne en criant : « Prêt à virer, dérive en bas ! » et je me précipitais vers les apparaux de ce dispositif diabolique, la seule partie de l’équipement du Dulcibella que je détestais férocement jusqu’à la fin. Il avait l’habitude odieuse, une fois abaissé, de projeter des jets d’eau à travers le conduit de sa chaîne sur le plancher de la cabine. L’une de mes tâches était de le colmater avec de l’étoupe, mais même alors, son gargouillis étouffé était un bruit fort désagréable dans votre salle à manger. En une minute, la crique était derrière nous et nous frappions de l’étrave les courtes vagues creuses du fiord, ballottés à travers les embruns et la pluie vers un point quelconque de la rive opposée. De notre destination et de nos objectifs, si nous en avions, je ne savais rien. À l’extrémité nord du fiord, juste avant de faire demi-tour, Davies était devenu rêveur de la manière la plus exaspérante qui soit, car c’était moi qui tenais la barre et j’avais un besoin mortel d’une aide bienveillante pour éviter un empannage soudain. Comme s’il poursuivait à voix haute un débat intérieur, il mena une argumentation à sens unique sur l’inutilité d’aller plus au nord. Les canards, la météo et les cartes y figuraient, mais je ne suivis ni les pour ni les contre. Je sais seulement que nous virâmes soudain de bord pour « lutter » de nouveau vers le sud. Au coucher du soleil, nous étions de retour dans le même bassin tranquille parmi les arbres et les champs du détroit d’Als, une paix merveilleuse succédant à la tourmente. Meurtris et trempés, je m’extirpais de ma prison huileuse, et plus tard, je goûtais (bien que loin encore de sa perfection) l’exaltation unique qui suit une telle journée, où, rayonnant de tout mon corps, délicieusement fatigué et agréablement endolori, vous mangez ce qui semble être de l’ambroisie, ne fût-ce que du bœuf en conserve ; vous buvez du nectar, ne fût-ce qu’extrait de houblon terrestre ou de grains de café, et inhalez, comme luxe ultime, des fumées embaumées que même les heureux dieux homériques ne connaissaient pas.

Le lendemain matin, le 30, un cri joyeux de « Vent de nord-ouest ! » m’envoya grelottant sur le pont, aux petites heures, pour manipuler une toile raidie par la pluie et une chaîne coupante. C’était une journée nuageuse et instable, mais plus calme après l’épreuve tumultueuse de la veille. Nous refîmes le chemin passé Sonderbourg, et mîmes ensuite le cap sur une ligne pâle de vert clair à l’horizon sud-ouest lointain. C’est au cours de ce passage qu’un incident se produisit qui, bien que mineur, m’ouvrit les yeux sur bien des choses.

Une volée de canards sauvages croisa notre étrave à quelque distance, une phalange en forme de coin de cous tendus et d’ailes battantes. Il se trouva que je barrais pendant que Davies vérifiait notre route en bas ; mais je l’appelai immédiatement, et une discussion commença sur nos chances de chasse. Davies était sombre à ce sujet.

« Ces types à Satrup étaient plutôt sceptiques », dit-il. « Il y a plein de canards, mais j’ai compris que ce n’est pas facile pour des étrangers d’obtenir le droit de tirer. Le pays est tellement civilisé ; ce n’est pas assez sauvage, n’est-ce pas ? »

Il me regarda. Je n’avais pas d’opinion très tranchée. C’était tout sauf sauvage dans un certain sens, mais il semblait y avoir assez d’endroits sauvages pour les canards. La rive que nous longions semblait bordée de marais solitaires, bien qu’une vaste campagne s’étendît derrière. Si ce n’avait été pour les beaux endroits que nous avions vus, et mon goût croissant pour notre façon de les découvrir, son vague décevant m’aurait plus irrité qu’il ne le fit. Car, après tout, il m’avait fait venir chargé d’équipement de chasse sous la promesse de tirer.

« Le mauvais temps, c’est ce qu’il nous faut pour les canards », dit-il ; « mais j’ai peur que nous ne soyons au mauvais endroit pour eux. Maintenant, si c’était la mer du Nord, parmi ces îles frisonnes... » Son ton était timide et interrogateur, et je sentis aussitôt qu’il me sondait au sujet d’un plan déplaisant dont la nature commençait à m’apparaître.

Il bafouilla une phrase ou deux sur le « côté sauvage » et le fait que « personne ne vous dérange », puis j’interrompis : « Vous ne voulez tout de même pas quitter la Baltique ? »

« Pourquoi pas ? » dit-il en fixant la boussole.

« Diable, homme ! » répondis-je avec aigreur, « nous sommes en octobre, l’été est fini et le temps s’est gâté. Nous sommes seuls dans un bateau en coquille de noix, à une époque où tout autre yacht de notre taille hiverne. Heureusement, nous avons trouvé un terrain de croisière idéal, avec un large choix de fiords sûrs et de bonnes perspectives de canards, si nous choisissons de nous donner un peu de mal. Vous ne pouvez pas vouloir perdre du temps et courir des risques » (je pensais à la page arrachée dans le livre de bord) « dans un long voyage vers ces repaires inhospitaliers qui sont les vôtres dans la mer du Nord. »

« Ce n’est pas très long », dit Davies, obstiné. « Une partie est un canal, et le reste est tout à fait sûr si l’on est prudent. Il y a beaucoup d’eaux abritées, et il n’est pas vraiment nécessaire... »

« À quoi bon tout cela ? » interrompis-je avec impatience. « Nous n’avons pas encore essayé de chasser ici. Vous n’avez pas l’intention, n’est-ce pas, de ramener le bateau en Angleterre cet automne ? »

« En Angleterre ? » murmura-t-il. « Oh, je m’en soucie peu. » Encore une fois, son vague me heurta ; il semblait y avoir une barrière entre nous, invisible et insurmontable. Et, après tout, que faisais-je ici ? À vivre rudement dans un petit yacht miteux, totalement hors de mon élément, avec un homme qui, il y a une semaine, n’était rien pour moi, et qui était maintenant une énigme fatigante. Comme un poison rapide, la vieille humeur morbide dans laquelle j’avais quitté Londres se répandit en moi. Tout ce que j’avais appris et vu s’évanouit ; ce que j’avais souffert resta. J’étais sur le point de dire quelque chose qui aurait pu mettre une fin précipitée à notre croisière, mais il m’anticipa.

« Je suis terriblement désolé », lâcha-t-il, « d’être une brute aussi égoïste. Je ne sais pas à quoi je pensais. Vous êtes un chic type de vous joindre à moi dans ce genre de vie, et je crains d’être un hôte infernalement mauvais. Bien sûr, c’est l’endroit idéal pour croiser. J’avais oublié le paysage, et tout ça. Demandons pour les canards ici. Comme vous dites, nous sommes sûrs de réussir si nous nous donnons un peu de mal. Nous devons être presque arrivés maintenant — oui, voilà l’entrée. Prenez la barre, voulez-vous ? »

Il bondit sur le mât comme un singe et scruta le pays depuis les barres de flèche. Je regardai mon énigme et remerciai la Providence de ne pas avoir parlé ; car personne n’aurait pu résister à son éclat de franchise et de bonne nature. Pourtant, il me vint à l’esprit que, compte tenu des conditions de notre vie, notre intimité était étrangement lente à croître. Je n’avais encore aucune idée de là où commençaient ses particularités et où finissait sa personne, et lui, supposai-je, en était au même point à mon égard. Sinon, je l’aurais pressé davantage maintenant, car j’étais convaincu qu’il y avait un mystère dans son comportement que je n’avais pas encore élucidé. Cependant, la lumière allait bientôt jaillir.

Je ne voyais aucun signe de l’entrée dont il avait parlé, et ce n’était pas étonnant, car elle ne fait que quatre-vingts mètres de large, bien qu’elle mène à un fiord de cinquante kilomètres de long. Soudain, nous fûmes secoués dans un clapotis, et le chenal se révéla à contrecœur, se faufilant entre marais et prairies avant de s’élargir en un lac, comme à Ekken. Nous mouillâmes près de l’embouchure, non loin d’un groupe de navires d’un type qui m’est devenu très familier par la suite. C’étaient des chalands, semblables à ceux qui naviguent sur la Tamise, des bateaux à proue arrondie et poupe haute d’environ cinquante tonnes, gréés en ketch et équipés de dérives latérales, de mâts très légers et d’un long beaupré relevé. (À l’avenir, je les appellerai « galiotes ».) Sinon, le seul signe de vie était une maison blanche solitaire — la maison du pilote, nous disait la carte — près de la pointe nord de l’entrée. Après le thé, nous rendîmes visite au pilote. Patriarcalement installé devant un poêle rugissant, en compagnie d’une belle-fille plantureuse et affairée et de quelques petits-enfants aux joues roses, nous trouvâmes un personnage replet et rubicond qui nous accueillit par un rugissement rauque de bienvenue en allemand, qui changea instantanément, dès qu’il nous vit, en un drôle d’anglais cassé, parlé avec un plaisir et une fierté intenses. Nous expliquâmes notre mission du mieux que nous pûmes à travers les interruptions hospitalières causées par la bière et les sons d’une énorme boîte à musique, mise en marche en l’honneur de notre arrivée. Inutile de dire que je fus lu comme dans un livre immédiatement, et que je tombai dans le rôle de l’auditeur.

« Oui, oui », dit-il, « très bien. Il y a beaucoup de canards, mais d’abord nous boirons une bière ; ensuite nous déplacerons votre navire, capitaine — elle n’est pas bien là. » (Davies sursauta, pris de panique, mais fut renvoyé à sa bière d’un geste.) « Ensuite nous boirons ensemble une autre bière ; ensuite nous parlerons de canards — non, ensuite nous tuerons des canards — c’est mieux. Ensuite nous boirons plein de bières. »

C’était un dénouement inattendu, et cela promettait bien pour nos perspectives. Le programme fut intégralement respecté. Après la bière, notre hôte fut emballé vivement par sa fille dans une armure de guêtres, manteaux et écharpes en laine, surmontée d’un casque en tricot qui ne laissait rien voir de son visage à part une paire d’yeux pétillants. Ainsi équipé, il ouvrit la marche et appela Hans et son fusil, jusqu’à ce qu’un grand gaillard dégingandé, aux pommettes hautes et à la barbe naissante, sorte de la cour pour nous serrer la main timidement.

Ensemble, nous nous rendîmes sur le quai, où le pilote se tenait, ressemblant à une joyeuse boule de laine, et hurlait des instructions rauques tandis que nous déplacions le Dulcibella vers un emplacement sur l’autre rive, près des autres navires. Nous revînmes avec nos fusils, et l’intervalle pour les rafraîchissements suivit. La nuit tombait à peine quand nous ressortîmes, traversâmes une étendue de tourbière et prîmes des positions stratégiques autour d’un étang stagnant. Hans avait été envoyé pour rabattre, et le résultat fut un beau colvert et trois canards. Il était vrai que tout tomba sous le tir du pilote, peut-être à cause de l’instinct filial de Hans et de l’égoïsme prudent de son père dans le choix de sa propre cachette, ou peut-être par chance ; mais la partie de chasse fut néanmoins un succès triomphal. Elle fut célébrée avec de la bière et de la musique comme précédemment, tandis que le pilote, un enfant sur chaque genou potelé, discourrait avec exubérance sur les gloires de son pays et le contentement élyséen de sa vie. « Il y a beaucoup de bière, beaucoup de viande, beaucoup d’argent, beaucoup de canards », résuma-t-il.

C’était peut-être une impression, mais Davies, bien qu’il eût des accès de vivacité, semblait très inattentif, si l’on considère que nous étions assis aux pieds d’un oracle si expansif. C’est moi qui glanai la plupart des informations pratiques — détails sur le temps, la météo et les endroits propices à la chasse, avec quelques conseils avisés sur le genre de personnes à amadouer. Quoi qu’il pensât de moi, je me sentais de plus en plus en sympathie avec le pilote, car il supposait que nous en avions fini avec la croisière pour l’année, nous trouvant déjà assez fous pour avoir été si longtemps en mer, et plus fous encore de vouloir vivre sur « un si petit bateau » quand on pouvait vivre à terre avec de la bière et de la musique à portée de main. Je fus tenté de soulever la question de la mer du Nord, juste pour observer Davies sous le tonnerre de réprimandes qui s’ensuivrait. Mais je me retins par désir d’être tendre avec lui, maintenant que tout allait si bien. Les îles frisonnes étaient une absurdité extravagante à présent. Je n’y fis même pas allusion lorsque nous retournâmes au Dulcibella, après avoir juré une amitié éternelle avec le brave pilote et sa famille.

Davies et moi nous couchâmes en bons amis cette nuit-là — ou plutôt devrais-je dire que je me couchai, car je le laissai en train de sucer une pipe éteinte et de feuilleter sans but un volume de Mahan ; et une fois, dans la nuit, je sentis vaguement que sa couchette était vide et qu’il était là dans la cabine sombre, en train de rêver.

CHAPITRE VII. La page manquante

Je me réveillai (le 1er octobre) avec cette sensation décourageante qu’un accroc est survenu dans un plan établi. Cela s’expliqua quand je montai sur le pont et trouvai le Dulcibella enveloppé dans un brouillard, silencieux, poisseux, rien n’étant visible de ses ponts, si ce n’est la coque fantomatique d’une galiote au mouillage près de nous. Elle avait dû arriver là pendant la nuit, car il n’y avait rien d’aussi proche la veille au soir ; et je me souvins que mon sommeil avait été troublé une fois par des bruits de chaîne grinçante et des voix rauques.

« Cela semble assez désespéré pour aujourd’hui », dis-je, avec un frisson, à Davies, qui préparait le petit-déjeuner.

« Eh bien, nous ne pouvons rien faire avant que ce brouillard se lève », répondit-il, avec beaucoup de résignation. Le petit-déjeuner fut un repas morne. L’humidité pénétrait jusqu’à la cabine, dont le plafond et les murs pleuraient une fine rosée. J’avais redouté un bain, et pourtant il me manqua, et la lumière blafarde donnait à la nappe un aspect plus sale qu’elle ne l’était naturellement, rendant tous les accessoires plus sordides. Quelque chose n’allait pas avec le lard, et le manque de coquetiers n’était pas le moins du monde amusant.

Davies commençait à peine, à sa manière sommaire, à entasser les choses pour faire la vaisselle, quand on entendit un pas sur le pont, deux bottes de mer apparurent à l’échelle, et, avant que nous puissions nous demander qui était le visiteur, un petit homme en ciré et sou’wester se penchait vers nous dans l’entrée de la cabine, souriant affectueusement à Davies derrière une barbe ronde et grisonnante.

« Bien trouvé, capitaine », dit-il tranquillement, en allemand. « Où allez-vous cette fois ? »

« Bartels ! » s’exclama Davies, en sautant sur ses pieds. Les deux silhouettes courbées, jeune et vieille, rayonnaient l’une vers l’autre comme père et fils.

« D’où venez-vous ? Prenez un café. Comment va le Johannes ? Était-ce vous qui êtes arrivé la nuit dernière ? Je suis ravi de vous voir ! » (J’épargne au lecteur son jargon fruste.) Le petit homme fut tiré à l’intérieur et assis sur le canapé opposé au mien.

« J’ai porté mes pommes à Kappeln », dit-il posément, « et maintenant je navigue vers Kiel, puis vers Hambourg, où sont ma femme et mes enfants. C’est mon dernier voyage de l’année. Vous n’êtes plus seul, capitaine, je vois. » Il avait enlevé son sou’wester dégoulinant et s’inclinait cérémonieusement vers moi.

« Oh, j’oubliais complètement ! » dit Davies, qui était resté à genoux dans l’encadrement bas de la porte, absorbé par son visiteur. « Voici “meiner Freund”, Herr Carruthers. Carruthers, voici mon ami, Schiffer Bartels, de la galiote Johannes. »

N’y aurait-il jamais de fin aux énigmes que Davies me présentait ? Toute la cordialité impulsive mourut dans sa voix et ses manières dès qu’il eut prononcé ces derniers mots, et il était là, jetant des regards nerveux du visiteur à moi, comme quelqu’un qui, contre son gré ou par manque de tact, a présenté deux personnes dont il sait qu’elles ne s’entendront pas.

Il y eut un silence tandis qu’il tâtonnait avec les tasses, versait du café froid et le considérait comme s’il s’agissait d’une expérience chimique. Puis il marmonna quelque chose à propos de faire bouillir un peu plus d’eau et se réfugia dans la pointe avant. J’étais mal à l’aise à cette époque avec les gens de mer, mais ce petit homme doux était un terrain facile pour un débutant. De plus, lorsqu’il enleva son manteau de ciré, il me rappela moins un marin qu’un drapier accueillant d’une ville de province, avec son col propre rabattu et sa veste en frise ajustée. Nous échangeâmes quelques banalités polies sur le brouillard et son voyage de la nuit dernière depuis Kappeln, qui semblait être une ville située à une vingtaine de kilomètres dans le fiord.

Davies se joignit à nous depuis la pointe avant avec un excès de chaleur qui me coupa presque la parole. Nous épuisâmes le sujet très rapidement, puis mon vis-à-vis me sourit paternellement, comme il l’avait fait avec Davies, et dit confidentiellement :

« C’est bien que le capitaine ne soit plus seul. C’est un beau jeune homme — ciel, quel beau jeune homme ! Je l’aime comme mon fils — mais il est trop brave, trop imprudent. C’est bien pour lui d’avoir un ami. »

Je hochai la tête et ris, bien qu’en réalité je fusse très loin d’être amusé.

« Où vous êtes-vous rencontrés ? » demandai-je.

« Dans un endroit laid, et par un temps laid », répondit-il gravement, mais avec une lueur d’amusement dans les yeux. « Mais ne vous l’a-t-il pas dit ? » ajouta-t-il avec une ruse pesante. « Je suis arrivé juste à temps. Non ! que dis-je ? Il est brave comme un lion et rapide comme un chat. Je pense qu’il ne peut pas se noyer ; mais tout de même, c’était un endroit laid et un temps laid... »

« De quoi parlez-vous, Bartels ? » interrompit Davies, émergeant bruyamment avec une bouilloire bouillante.

Je répondis à la question : « Je demandais simplement à votre ami comment vous aviez fait sa connaissance. »

« Oh, il m’a tiré d’un mauvais pas en mer du Nord, n’est-ce pas, Bartels ? » dit-il.

« Ce n’était rien, » répondit Bartels. « Mais la mer du Nord n’est pas faite pour votre petit bateau, capitaine. Je vous l’ai dit bien des fois. Comment avez-vous trouvé Flensburg ? Une belle ville, n’est-ce pas ? Avez-vous trouvé Herr Krank, le charpentier ? Je vois que vous avez installé un petit mât d’artimon. Le gouvernail n’était pas grand-chose, mais c’était une chance qu’il ait tenu jusqu’à l’Eider. Mais elle est solide et bonne, votre petite embarcation, et — ciel ! — elle a intérêt à l’être. » Il gloussa et secoua la tête devant Davies comme devant un enfant capricieux.

C’est là toute la conversation que j’ai besoin de rapporter. Pour ma part, j’attendais simplement la fin, résolu sur ma marche à suivre, qui était de connaître la vérité une bonne fois pour toutes et de mettre un terme à ces mystifications déconcertantes. Davies servit du café à son ami et maintint la conversation avec vaillance ; mais, aussi affectueux qu’il fût, son attitude montrait clairement qu’il souhaitait être seul avec moi.

L’essentiel du discours du petit capitaine était une mise en garde paternelle : bien que nous fussions assez bien ici dans l’« Ost-See », il était temps pour les petits bateaux de chercher leurs quartiers d’hiver. Il ajouta que lui-même allait passer par le canal de Kiel pour se rendre à Hambourg afin d’y passer un hiver douillet en citoyen décent, au coin de son chaud foyer, et que nous devrions suivre son exemple. Il termina par une invitation à lui rendre visite sur le Johannes et, avec des adieux polis, disparut dans le brouillard. Davies l’accompagna jusqu’à son bateau, revint sans perdre un instant et s’assit sur le sofa en face de moi.

« Qu’a-t-il voulu dire ? » demandai-je.

« Je vais vous le dire, » répondit Davies, « je vais vous raconter toute l’histoire. En ce qui vous concerne, c’est en partie une confession. Hier soir, j’avais pris la décision de ne rien dire, mais quand Bartels a surgi, j’ai su que tout devait sortir. Cela me pèse terriblement sur le cœur, et peut-être pourrez-vous m’aider. Mais c’est à vous de décider. »

« Allez-y ! » dis-je.

« Vous souvenez-vous de ce que je disais à propos des îles frisonnes l’autre jour ? Il s’est passé là-bas une chose que je ne vous ai jamais dite, quand vous m’interrogiez sur ma croisière. »

« Cela a commencé près de Norderney, » ajoutai-je.

« Comment l’avez-vous deviné ? » demanda-t-il.

« Vous êtes bien mauvais en duplicité, » répondis-je. « Continuez. »

« Eh bien, vous avez tout à fait raison, c’était là, le 9 septembre. Je vous ai parlé du genre de choses que je faisais à cette époque, mais je ne crois pas vous avoir dit que j’avais pris des renseignements auprès d’une ou deux personnes au sujet de la chasse aux canards, et que des pêcheurs de Borkum m’avaient dit qu’il y avait un grand yacht à voiles dans ces eaux, dont le propriétaire, un Allemand du nom de Dollmann, chassait beaucoup et pourrait me donner quelques tuyaux. Eh bien, j’ai trouvé ce yacht un soir, sachant que ce devait être lui d’après la description que j’avais. C’était ce qu’on appelle un "yacht-chaland", de cinquante ou soixante tonnes, construit pour les eaux peu profondes sur les lignes d’un galliot hollandais, avec des semelles de dérive et ces étranges proues rondes et poupes carrées. Il ressemble un peu à ces galliots ancrés près de nous en ce moment. On voit parfois le même genre de yacht dans les eaux anglaises, sauf que là-bas, ils copient les barges de la Tamise. Il avait l’air d’un pur-sang de son genre, et très élégant ; verni de partout et brillant comme de l’or. Je suis tombé sur lui vers le coucher du soleil, après une longue journée d’exploration autour de l’estuaire de l’Ems. Il était au mouillage dans... »

« Attendez un peu, sortons la carte, » l’interrompis-je.

Davies la trouva et l’étala sur la table entre nous, après avoir d’abord poussé la nappe et le petit-déjeuner vers une extrémité, où ils restèrent dans un désordre négligé. Ce fut l’une des deux seules occasions où je le vis remettre à plus tard le rite de la vaisselle, ce qui en disait long sur l’urgence de l’affaire en cours.

« La voici, » dit Davies [Voir Carte A], et je regardai avec un intérêt nouveau et étrange la longue enfilade d’îles élancées, la ligne parallèle de la côte et la confusion de hauts-fonds, de bancs et de chenaux qui s’étendaient entre elles. « Voici Norderney, voyez-vous. Soit dit en passant, il y a un port là-bas à l’extrémité ouest de l’île, le seul vrai port sur toute la ligne d’îles, hollandaises ou allemandes, excepté à Terschelling. Il y a aussi une assez grande ville, une station balnéaire, où les Allemands vont prendre des bains de mer en été. Eh bien, le Medusa, c’était son nom, était au mouillage dans la rade du Riff Gat, battant pavillon allemand, et j’ai mouillé pour la nuit assez près de lui. J’avais l’intention de rendre visite à son propriétaire plus tard, mais j’ai failli changer d’avis, car je me sens toujours un peu idiot sur les yachts élégants, et mon allemand n’est pas très bon. Cependant, je me suis dit que je pouvais aussi bien le faire ; alors, après le dîner, quand il a fait nuit, j’ai ramé jusqu’à lui dans l’annexe, j’ai hélé un marin sur le pont, j’ai décliné mon identité et demandé si je pouvais voir le propriétaire. Le marin était un type bourru, et il y eut une longue attente pendant que je patientais sur le pont, me sentant de plus en plus mal à l’aise. Peu après, un steward est monté et m’a fait descendre par la descente dans le salon qui, après ceci, paraissait... eh bien, horriblement luxueux — vous voyez ce que je veux dire, des banquettes en peluche, des coussins en soie, et ce genre de choses. Le dîner semblait juste terminé, et du vin et des fruits étaient sur la table. Herr Dollmann était là, devant son café. Je me suis présenté tant bien que mal... »

« Attendez un instant, » dis-je ; « à quoi ressemblait-il ? »

« Oh, un grand type maigre, en tenue de soirée ; une cinquantaine d’années je suppose, avec des cheveux grisonnants et une courte barbe. Je ne suis pas doué pour décrire les gens. Il avait un front haut et bombé, et il y avait quelque chose chez lui... mais je ferais mieux de vous dire les faits bruts d’abord. Je ne peux pas dire qu’il semblait ravi de me voir, il ne parlait pas anglais, et, en fait, je me sentais infernalement embarrassé. Pourtant, j’avais un but en venant, et puisque j’y étais, je me suis dit que je pouvais aussi bien l’atteindre. »

L’idée de Davies, dans sa veste Norfolk et ses flanelles râpées, haranguant un Allemand glacial en tenue de soirée dans un salon « luxueux », chatouilla grandement mon imagination.

« Il semblait très étonné de me voir ; il avait évidemment vu le Dulcibella arriver et s’était demandé ce que c’était. J’ai commencé dès que j’ai pu à parler des canards, mais il m’a coupé court immédiatement, disant que je ne pouvais rien faire dans le coin. J’ai mis cela sur le compte de la jalousie sportive — vous savez ce que c’est. Mais j’ai vu que je n’étais pas à la bonne adresse et j’étais sur le point de battre en retraite pour mettre fin à cette entrevue désagréable, quand il s’est un peu détendu, m’a offert du vin et a commencé à parler de façon tout à fait amicale, s’intéressant beaucoup à ma croisière et à mes projets futurs. Finalement, nous sommes restés debout assez tard, bien que je ne me sois jamais senti vraiment à l’aise. Il semblait m’observer tout le temps, comme si j’étais un nouvel animal. » (Comme je sympathisais avec cet Allemand !) « Nous nous sommes séparés assez poliment, et j’ai ramé jusqu’à mon bord pour me coucher, avec l’intention de continuer vers l’est dès le lendemain.

« Mais j’ai été réveillé à l’aube par un marin apportant un message de Dollmann demandant s’il pouvait venir prendre le petit-déjeuner avec moi. J’étais assez stupéfait, mais je n’aimais pas être impoli, alors j’ai dit "oui". Eh bien, il est venu, j’ai rendu la visite, et... eh bien, le résultat a été que je suis resté au mouillage là-bas pendant trois jours. » C’était assez abrupt.

« Comment avez-vous passé le temps ? » demandai-je. Rester trois jours n’importe où était un événement inhabituel pour lui, comme je le savais d’après son journal.

« Oh, j’ai déjeuné ou dîné avec lui une ou deux fois — avec eux, je devrais dire, » ajouta-t-il précipitamment. « Sa fille était avec lui. Elle n’est pas apparue le soir où je suis venu pour la première fois. »

« Et à quoi ressemblait-elle ? » demandai-je promptement, avant qu’il ne puisse se hâter.

« Oh, elle semblait être une fille très gentille, » fut la réponse prudente, livrée avec une indifférence particulière, « et... le résultat a été que le Medusa et moi sommes partis ensemble. Je dois vous dire comment cela s’est produit, juste en quelques mots pour l’instant.

« C’était sa suggestion. Il a dit qu’il devait naviguer jusqu’à Hambourg et a proposé que je l’accompagne avec le Dulcibella jusqu’à l’Elbe, et qu’ensuite, si je le voulais, je pourrais prendre le canal maritime à Brunsbüttel pour rejoindre Kiel et la Baltique. Je n’avais pas de projets très arrêtés moi-même, bien que j’eusse l’intention de continuer à explorer vers l’est entre les îles et la côte, et d’atteindre ainsi l’Elbe d’une manière beaucoup plus lente. Il m’en a dissuadé, insistant sur le fait que je n’aurais aucune chance pour les canards, et arguant d’autres raisons. Quoi qu’il en soit, nous avons décidé de naviguer ensemble directement vers Cuxhaven, dans l’Elbe. Avec un vent favorable et un départ matinal, cela ne devrait être qu’une journée de navigation d’environ soixante milles.

« Le plan n’a été arrêté que le soir du troisième jour, le 12 septembre.

« Je vous ai dit, je crois, que le temps s’était gâté après une longue période de chaleur. Ce jour-là même, il soufflait assez fort de l’ouest, et le baromètre continuait de baisser. J’ai dit, bien sûr, que je ne pouvais pas partir avec lui si le temps était trop mauvais, mais il a prédit une bonne journée, a dit que c’était une navigation facile, et a tout fait pour piquer mon amour-propre. Vous pouvez deviner ce qu’il en était. Peut-être avais-je parlé de croisière en solitaire comme si c’était plus facile que ça ne l’était, bien que je n’aie jamais voulu dire cela par vantardise, car je déteste ce genre de chose, et d’ailleurs il n’y a aucun danger si l’on est prudent... »

« Oh, continuez, » dis-je.

« Quoi qu’il en soit, nous sommes partis le lendemain matin à six heures. C’était une journée à l’aspect menaçant, vent O.N.O., mais ses voiles se sont hissées et les miennes ont suivi. J’ai pris deux ris, et nous avons navigué vers le large et mis le cap à E.N.E. le long de la côte vers le bateau-feu de l’Elbe extérieur, à environ cinquante nœuds de là. Tout est là, voyez-vous. » (Il m’a montré la route sur la carte.) « Le voyage n’était rien pour son bateau, bien sûr, une vieille coque sûre et puissante, se frayant un chemin dans la mer aussi stable qu’une maison. Au début, j’ai suivi facilement. J’avais les mains bien occupées, car il y avait un vent fort par le travers et une mer agitée ; mais tant que rien de pire ne survenait, je savais que je m’en sortirais, même si je savais aussi que j’avais été idiot de venir.

« Tout allait bien jusqu’à ce que nous soyons au large de Wangeroog, la dernière des îles — ici — et là, le vent a commencé à souffler vraiment fort. J’ai eu envie d’abandonner et de couper vers la rivière Jade, là-bas, mais je n’ai pas eu le courage de le faire, alors j’ai mis en panne et pris mon dernier ris. » (Des mots simples, prononcés simplement ; mais j’avais vu l’opération par temps calme et je frissonnais devant le tableau actuel.) « Nous étions à peu près à égalité jusque-là, mais avec ma voilure réduite, j’ai pris du retard. Non pas que cela eût la moindre importance. Je connaissais ma route, j’avais étudié mes marées et, malgré l’épaisseur du temps, je ne doutais pas de pouvoir repérer le bateau-feu. Aucun changement de plan n’était plus possible. L’estuaire de la Weser était sur mon tribord, mais tout l’endroit était une côte sous le vent et une masse de bancs inconnus — regardez-les. J’ai continué, le Dulcibella faisant tout son possible, mais nous avons évité de justesse d’être submergés par l’arrière. J’étais à peu près ici, disons six milles au sud-ouest du bateau-feu, [Voir Carte A] quand j’ai soudain vu que le Medusa avait mis en panne juste devant, comme s’il attendait que je le rattrape. Il a viré de bord sur la route au moment où j’arrivais à sa hauteur, et nous avons été côte à côte pendant un moment. Dollmann a amarré la barre, s’est penché sur son arrière et a crié, très lentement et distinctement pour que je puisse comprendre : "Suivez-moi — mer trop mauvaise pour vous au large — raccourci à travers les sables — économisez six milles."

« Cela me demandait tous mes efforts pour manœuvrer la barre, mais j’ai compris tout de suite ce qu’il voulait dire, car j’avais étudié la carte attentivement la veille. [Voir Carte A] Vous voyez, toute la baie entre Wangeroog et l’Elbe est encombrée de sable. Un grand morceau dentelé s’étend de Cuxhaven en direction nord-ouest sur quinze milles ou plus, se terminant par une pointe acérée, appelée le Scharhorn. Pour atteindre l’Elbe par l’ouest, il faut passer complètement à l’extérieur de cela, contourner le bateau-feu, qui est au large du Scharhorn, et revenir en arrière. Bien sûr, c’est ce que font tous les grands navires. Mais, comme vous voyez, ces sables sont entrecoupés ici et là par des chenaux, très peu profonds et sinueux, exactement comme ceux derrière les îles frisonnes. Maintenant, regardez celui-ci, qui coupe droit à travers le grand morceau de sable et sort près de Cuxhaven. Le Telte [Voir Carte A], c’est comme ça qu’il s’appelle. Il fait des milles de large, voyez-vous, à l’entrée, mais plus loin il est divisé en deux par le banc de Hohenhörn : puis il devient peu profond et très compliqué, et finit dans un simple filet de marée avec un autre nom. C’est exactement le genre de chenal dans lequel j’aimerais m’aventurer par beau temps ou avec un vent de terre. Seul, par mauvais temps et mer forte, cela aurait été de la folie d’essayer, sauf comme ultime ressource. Mais, comme je l’ai dit, j’ai su immédiatement que Dollmann proposait de s’y risquer et de me guider.

« L’idée ne me plaisait pas, parce que j’aime faire les choses par moi-même, et, aussi idiot que cela puisse paraître, je crois que je n’ai pas aimé qu’on me dise que la mer était trop mauvaise pour moi, ce qui était certainement le cas. Pourtant, le raccourci permettait d’économiser plusieurs milles et une sacrée secousse au large du Scharhorn, où deux marées se rencontrent. J’avais une foi totale en Dollmann, et je suppose que j’ai décidé que je serais idiot de ne pas saisir une bonne chance. J’ai hésité. Je sais ; mais finalement, j’ai fait un signe de tête et levé le bras tandis qu’il reprenait de l’avance. Peu après, il a changé de cap et je l’ai suivi. Vous m’avez demandé une fois si j’avais déjà pris un pilote. C’était la seule fois. »

Il parla avec une gravité amère, se rejeta en arrière et chercha sa pipe dans sa poche. Ce n’était pas prévu comme une pause dramatique, mais c’en était assurément une. J’eus un aperçu d’un autre Davies — un Davies de cinq ans plus vieux, vibrant d’émotions profondes, de mépris, de passion et d’un but tenace ; un être au-dessus de mon niveau, fait d’une trempe plus sévère, d’une envergure plus large. Intense que fût mon intérêt, j’attendais presque timidement tandis qu’il tassait mécaniquement du tabac dans sa pipe et craquait des allumettes sans succès. Je sentais que, quelle que fût l’énigme à résoudre, elle n’était pas mince. Il se reprit avec un effort, se leva à moitié, jeta un coup d’œil circulaire à l’horloge, au baromètre et à la claire-voie, puis reprit.

« Nous sommes bientôt arrivés à ce que je savais devoir être le début du chenal du Telte. Tout autour, on pouvait entendre les brisants sur les sables, bien qu’il fût trop épais pour les voir encore. À mesure que l’eau diminuait, la mer, bien sûr, devenait plus courte et plus abrupte. Il y avait plus de vent — une tempête totale, devrais-je dire.

« Je suis resté dans le sillage exact du Medusa, mais à mon grand dégoût, j’ai constaté qu’il me distançait très vite. Bien sûr, j’avais pris pour acquis, quand il a dit qu’il me guiderait, qu’il ralentirait et resterait près de moi. Il aurait pu facilement le faire en demandant à ses hommes de choquer ses écoutes ou d’abaisser son pic. Au lieu de cela, il fonçait de toutes ses forces. Une fois, dans une averse, je l’ai perdu de vue complètement ; je l’ai revu faiblement, mais j’avais assez à faire avec ma propre barre pour ne pas vouloir scruter à travers la brume un pilote en fuite. J’étais bien jusque-là, mais nous approchions rapidement de la partie la plus dangereuse de tout le passage, là où le banc de Hohenhörn bloque la route et où le chenal se divise. Je ne sais pas ce que cela donne pour vous sur la carte — peut-être assez simple, parce que vous pouvez suivre les torsions des chenaux, comme sur un plan de masse ; mais un étranger arrivant dans un endroit comme celui-là (où il n’y a pas de bouées, notez-le) ne peut rien dire de certain à l’œil nu — à moins peut-être à marée basse, quand les bancs sont à sec, et par temps très clair — il doit se fier à la sonde et à la boussole, et sentir son chemin pas à pas. Je savais parfaitement bien que ce que je verrais bientôt serait un mur d’écume s’étendant tout le long et des deux côtés. Se frayer un chemin par ce genre de temps est impossible. Il faut connaître sa route, ou alors avoir un pilote. J’en avais un, mais il jouait son propre jeu.

« Avec un second équipier à bord pour barrer pendant que je faisais le point, je me serais senti moins idiot. Tel quel, je savais que j’aurais dû affronter la tempête au large, et je me maudissais d’avoir brisé ma règle et d’être allé bêtement m’engager dans ce maudit raccourci. C’était me trahir moi-même, faire exactement la chose qu’on ne peut pas faire en navigation solitaire.

« Au moment où j’ai réalisé le danger, il était bien trop tard pour virer et retourner vers le large. J’étais au fond de l’anse en forme de goulot des sables, coincé sur une côte sous le vent, et un fort courant de marée montante m’emportait. Cette marée, soit dit en passant, me donnait l’ombre d’une chance. J’avais les heures en tête, et je savais que c’était environ les deux tiers de la marée montante, avec encore deux heures d’eau montante. Cela signifiait que les bancs seraient tous couverts quand je les atteindrais, et plus difficiles que jamais à localiser ; mais cela signifiait aussi que je pourrais flotter au-dessus du pire d’entre eux si je tombais sur un endroit chanceux. » Davies frappa la table de dégoût. « Pah ! Cela me rend malade de penser devoir compter sur un accident comme celui-là, comme un cockney malhabile parti pour une navigation de vacances arrosée. Eh bien, juste comme je l’avais prévu, le mur d’écume apparut clairement à l’horizon, et revenant pour m’enfermer, grondant comme le tonnerre. Quand j’ai vu le Medusa pour la dernière fois, il semblait charger comme un cheval devant une barrière, et j’ai pris un relèvement approximatif de sa position par un coup d’œil rapide à la boussole. À ce moment précis, j’ai cru qu’il semblait lofer et montrer une partie de son flanc ; mais une rafale l’a effacé et m’a fait vivre l’enfer avec la barre. Après cela, il a été perdu dans la brume blanche qui pesait sur la ligne des brisants. J’ai maintenu mon cap aussi bien que j’ai pu, mais j’étais déjà hors du chenal. Je le savais à l’aspect de l’eau, et à mesure que nous approchions du banc, j’ai vu qu’il était tout submergé, sans la moindre trace d’ouverture. Je n’allais pas l’y jeter sans effort ; alors, plus par instinct que par espoir particulier, j’ai abattu la barre, avec l’intention de la travailler le long du bord, avec la chance de trouver un passage. Elle a été immédiatement ensevelie par la mer par le travers, et le foc a volé en éclats ; mais la trinquette prise de ris a tenu, elle s’est redressée courageusement, et j’ai tenu bon, bien que je savais que cela ne pourrait durer que quelques minutes, car la dérive était relevée, et elle dérivait terriblement vers le banc.

J’étais à moitié aveuglé par les embruns, mais je remarquai soudain ce qui ressemblait à une brèche, derrière une langue de sable qui s’incurvait juste devant moi. Je lofai encore davantage pour dégager cette pointe, mais elle ne put passer au vent. Avant même qu’on ait eu le temps de dire ouf, elle fonçait dessus, heurta violemment, fit un bond en avant, heurta encore, et – déchira dans des eaux plus profondes ! Je ne saurais décrire les quelques minutes qui suivirent. J’étais dans une sorte de chenal, mais fort étroit, et la mer déferlait de partout. Je n’avais plus vraiment le contrôle non plus ; car le gouvernail avait été endommagé on ne sait comment au dernier choc. J’étais comme un homme ivre courant pour sauver sa vie dans une ruelle sombre, se cognant à chaque angle. Cela ne pouvait durer, et nous finîmes par aller nous fracasser sur quelque chose où nous nous immobilisâmes, dans un fracas de grincements. Ainsi finit cette petite excursion sous pilotage.

« Eh bien, c’était comme ça — il n’y avait vraiment aucun danger » — j’ouvris de grands yeux à cette phrase caractéristique. « Je veux dire, ce coup de chance de tomber dans un chenal fut mon salut. Depuis, j’avais lutté sur un mille de bancs de sable, qui s’étendaient tous derrière moi comme une jetée contre le coup de vent. Ils étaient recouverts, naturellement, et bouillonnaient comme de l’écume de savon ; mais la force de la mer était atténuée. Le Dulce cognait, mais pas trop violemment. La marée approchait de la pleine mer, et à mi-jusant, il serait à sec.

« En temps normal, j’aurais dû porter une ancre de miséricorde avec l’annexe, et à la marée haute suivante, naviguer plus loin pour mouiller là où je pourrais rester à flot. Le problème, c’était que ma main était blessée et mon annexe défoncée, sans parler de l’histoire du gouvernail. C’est le premier choc sur la bordure extérieure qui avait causé les dégâts. Il y avait une forte houle à cet endroit, et lorsque nous avons frappé, l’annexe, qui était en remorque à l’arrière, est revenue sur son amarre et s’est abattue avec fracas sur le bord du vent du yacht. J’ai tendu une main pour parer le coup et je me la suis fait coincer sur le plat-bord. Elle était sérieusement enfoncée et inutilisable, donc je ne pouvais pas porter l’ancre » — c’était du chinois pour moi, mais je le laissai poursuivre — « et pour l’instant ma main était trop douloureuse pour même ferler la bôme et les voiles, qui fouettaient et claquaient dans tous les sens. Il y avait aussi le gouvernail à réparer ; et nous étions à plusieurs milles de la terre la plus proche. Bien sûr, si le vent tombait, tout était assez facile ; mais s’il persistait ou forcissait, la perspective était mauvaise. Il y a une limite à ce genre de tension — et d’autres choses auraient pu arriver.

« En fait, c’était une sacrée chance que Bartels surgisse. Son galiote était au mouillage à un mille de là, dans une branche du chenal. Dans une éclaircie entre les grains, il nous a vus et, en bon camarade, il a mis son canot à l’eau — lui et son mousse, et ils ont dû ramer comme des diables. J’étais bien content de les voir — non, ce n’est pas vrai ; j’étais dans une telle fureur de dégoût et de honte que je crois que j’aurais été assez idiot pour dire que je ne voulais pas d’aide, s’il n’avait pas sauté à bord et commencé à travailler immédiatement. C’est une terreur pour le travail, ce petit bonhomme discret. En une demi-heure, il avait ferlé les voiles, démanillé la grosse ancre, filé cinquante brasses de câblot et l’avait halée sur-le-champ en eau profonde. Ensuite, ils l’ont remorqué dans le chenal — c’était en plein sous le vent et une tâche facile — et l’ont amarré près de leur propre navire. Il faisait nuit à ce moment-là, alors je leur ai offert un verre et leur ai dit bonne nuit. Il souffla un vent à décorner les bœufs cette nuit-là, mais l’endroit était assez sûr, avec un bon mouillage.

« Toute l’affaire était terminée ; et après le souper, j’y ai beaucoup réfléchi. »

CHAPITRE VIII. La théorie

Davies se renversa en arrière et poussa un profond soupir, comme s’il ressentait encore le soulagement d’une certaine tension. Je fis de même et éprouvai le même soulagement. La carte, libérée de la pression de nos doigts, s’enroula d’un coup sec, comme pour dire : « Qu’en pensez-vous ? » J’ai un peu redressé ses phrases, car dans l’excitation de son récit, elles étaient devenues de plus en plus saccadées et elliptiques.

« Et Dollmann ? » demandai-je.

« Bien sûr, » dit Davies, « qu’en est-il de lui ? Je n’ai pas appris grand-chose ce soir-là. Tout était si soudain. La seule chose dont j’aurais pu jurer dès le début, c’est qu’il m’avait volontairement laissé en plan ce jour-là. J’ai reconstitué le reste au cours des jours suivants, ce que je vais finir d’expliquer aussi brièvement que possible. Bartels est venu à bord le lendemain matin, et bien qu’il soufflât encore fort, nous avons réussi à déplacer le Dulcibella vers un endroit où il s’est posé en toute sécurité à la marée basse de midi, et nous avons pu atteindre son gouvernail. La ferrure de la vis inférieure sur l’étambot s’était arrachée, et nous l’avons réparée grossièrement en guise de fortune. Il y avait d’autres petites casses, mais rien d’important, et la perte du foc n’était rien, car j’en avais deux de rechange. L’annexe était irréparable pour le moment, et je l’ai saisie sur le pont.

« Il s’est avéré que Bartels transportait des pommes de Brême à Kappeln (dans ce fjord), et qu’il était entré dans ce chenal dans les sables pour s’abriter du mauvais temps. Aujourd’hui, il était en route pour l’Eider, d’où, comme je vous l’ai dit, on peut passer (par rivière et canal) dans la Baltique. Bien sûr, la route de l’Elbe, par le nouveau canal maritime Kaiser Wilhelm, est la plus courte. La route de l’Eider est l’ancienne, mais il espérait se débarrasser d’une partie de ses pommes à Tönning, la ville à son embouchure. Les deux routes atteignent la Baltique à Kiel. Comme vous le savez, je faisais route pour l’Elbe, mais la galère d’hier m’a découragé, et j’ai changé d’avis — je vous dirai pourquoi tout à l’heure — et j’ai décidé de naviguer jusqu’à l’Eider en compagnie du Johannes et de passer par là. Le temps s’est éclairci par l’est le lendemain, j’ai fait la course avec lui jusqu’à là-bas, je l’ai gagnée haut la main, je l’ai quitté à Tönning, et en trois jours, j’étais dans la Baltique. C’était juste une semaine après que je me sois échoué que je vous ai envoyé un télégramme. Vous voyez, j’en étais arrivé à la conclusion que cet individu était un espion. »

Finalement, cela sortit tout doucement et soudainement, et me laissa dans une stupeur profonde. « Je vous ai envoyé un télégramme — cet individu était un espion. » C’était l’association étroite de ces deux idées qui m’avait le plus frappé sur le moment. Pendant une seconde, je fus transporté dans la splendeur morne du club de Londres, déchiffrant ce gribouillis illisible de Davies et critiquant avec dédain sa proposition sous l’angle des vacances. Des vacances ! Quelle allait en être l’issue ? Glacial et opaque comme le brouillard qui filtrait à travers la verrière, une brume de doute et de peur inonda mon imagination.

« Un espion ! » répétai-je, hébété. « Que voulez-vous dire ? Pourquoi m’avez-vous envoyé ce télégramme ? Un espion de quoi — de qui ? »

« Je vais vous dire comment j’ai résolu l’énigme, » dit Davies. « Je ne pense pas que “espion” soit le mot juste ; mais je veux dire quelque chose d’assez grave.

« Il m’a volontairement mis à la côte. Je ne pense pas être de nature méfiante, mais je connais un peu les bateaux et la mer. Je sais qu’il aurait pu rester près de moi s’il l’avait voulu, et j’ai vu tout l’endroit à marée basse quand nous avons quitté ces sables le deuxième jour. Regardez à nouveau la carte. Voici le banc de Hohenhörn que je vous ai montré comme bloquant la route. [Voir la carte A] Il est en deux parties — d’abord l’ouest, puis l’est. Vous voyez le chenal Telte se diviser en deux branches et le contourner. Les deux branches sont larges et profondes, pour des chenaux dans ces eaux. Or, en naviguant pour entrer, je n’étais nulle part près de l’un ou de l’autre. Quand j’ai vu Dollmann pour la dernière fois, il devait mettre le cap droit sur le banc lui-même, à un endroit situé quelque part ici, à un bon mille du bras nord du chenal, et à deux du sud. J’ai suivi au compas, comme vous le savez, et je n’ai trouvé que des déferlantes devant moi. Comment suis-je passé ? C’est là que la chance est intervenue. J’ai parlé de seulement deux chenaux, c’est-à-dire autour du banc — l’un au nord, l’autre au sud. Mais regardez attentivement et vous verrez qu’à travers le centre du Hohenhörn occidental en court un autre, très étroit et sinueux, si petit que je ne l’avais même pas remarqué la veille, quand j’examinais la carte. C’était celui dans lequel je suis tombé par pur hasard, alors que je tâtonnais le long du bord du ressac dans un effort désespéré pour gagner du temps. Je m’y suis engouffré aveuglément, je suis ressorti dans cette bande d’eau libre, je l’ai traversée sans but, et j’ai échoué sur le bord du Hohenhörn oriental, ici. C’était bien plus que ce que je méritais. Je vois maintenant qu’il y avait cent contre un pour que je heurte un mauvais endroit à l’extérieur, où je me serais brisé en trois minutes. »

« Et comment Dollmann est-il passé ? » demandai-je.

« C’est aussi clair que possible, » répondit Davies. « Il a fait demi-tour dans le chenal nord après m’avoir suffisamment égaré. Vous souvenez-vous que j’ai dit, quand je l’ai vu pour la dernière fois, que je pensais qu’il avait lofé et montré son flanc ? J’ai eu une autre part de chance là-dedans. Il lofait vers le nord — c’est ce qui m’a frappé à travers le brouillard — et quand, à mon tour, je suis arrivé au banc, et que j’ai dû tourner d’un côté ou de l’autre pour l’éviter, je pense que j’aurais naturellement tourné au nord aussi, comme il l’avait fait. Dans ce cas, j’aurais été perdu, car j’aurais eu un mille de banc à longer avant d’atteindre le chenal nord, et je me serais échoué bien avant d’y arriver. Mais en fait, j’ai tourné au sud. »

« Pourquoi ? »

« Je ne pouvais pas faire autrement. Je courais amure à bâbord — bôme bordée à tribord ; tourner au nord aurait signifié un empannage, et dans ces conditions, je ne pouvais pas en risquer un. Il soufflait comme un forcené ; si quoi que ce soit avait cédé, j’aurais été à la côte en un clin d’œil. Je n’y ai pratiquement pas pensé, j’ai abattu et j’ai tourné au sud. Bien que je n’en savais rien, ce petit chenal central était alors sur mon bâbord, à environ deux encablures. Tout cela n’a été que de la chance, du début à la fin. »

Aidée par le courage, pensai-je en essayant, avec mon imagination de terrien, d’évoquer cette scène périlleuse. Quant à la véracité de l’affaire, la carte et la version de Davies étaient assez faciles à suivre, mais je ne me sentais qu’à moitié convaincu. L’« espion », comme Davies appelait étrangement son pilote, aurait pu honnêtement se tromper lui-même sur le cap, distancer son convoi par inadvertance et échapper au désastre aussi étroitement qu’il l’avait fait. Je suggérai cela sur le vif, mais Davies s’impatienta.

« Attendez d’entendre toute l’histoire, » dit-il. « Je dois revenir au moment où je l’ai rencontré pour la première fois. Je vous ai dit que, ce premier soir, il a commencé par être aussi grossier qu’un ours et aussi froid qu’une pierre, puis est devenu soudainement amical. Je vois maintenant que, dans la conversation qui a suivi, il m’a fait parler sans cesse. C’était un jeu facile, car je n’avais pas vu un gentleman depuis que Morrison m’avait quitté, j’étais passionné par mon voyage, et je pensais que le type était un bon sportif, même s’il était un peu mystérieux au sujet des canards. J’ai parlé très librement — du moins, aussi librement que je pouvais avec mon mauvais allemand — de mes quinze derniers jours de navigation ; combien j’avais reniflé tous les chenaux parmi les îles, combien j’avais été intéressé par toute l’affaire, cherchant à comprendre l’effet des vents sur les marées, le jeu des courants, et ainsi de suite. J’ai parlé de mes difficultés aussi ; les changements dans les bouées, la vétusté préhistorique des cartes anglaises. Il m’a fait parler autant qu’il a pu, et à la lumière de ce qui a suivi, je peux voir le but de bon nombre de ses questions.

« Le lendemain et le surlendemain, je l’ai vu pas mal, et la même chose s’est répétée. Et puis il y avait mes plans pour l’avenir. Mon idée était, comme je vous l’ai dit, de continuer à explorer la côte allemande tout comme j’avais fait celle des Pays-Bas. Son idée — Ciel, comme je la vois clairement maintenant ! — était de me décourager, de faire en sorte que je quitte complètement cette partie de la côte. C’était pour ça qu’il disait qu’il n’y avait pas de canards. C’était pour ça qu’il vantait la Baltique comme terrain de croisière et de chasse. Et c’était pour ça qu’il a abordé et maintenu ce plan de naviguer en compagnie directement vers l’Elbe. C’était pour s’assurer que je parte.

« Il a fait mieux que ça. »

« Oui, mais après ça, ce ne sont que des suppositions. Je veux dire que je ne peux pas dire quand il a décidé pour la première fois de faire encore mieux et de me noyer. Il ne pouvait pas compter avec certitude sur le mauvais temps, bien qu’il m’ait tenu le nez dedans quand il est arrivé. Mais, supposons qu’il ait voulu se débarrasser de moi complètement, il a eu une chance magnifique lors de ce voyage vers le bateau-feu de l’Elbe. Je suppose que cela lui est venu soudainement, et qu’il a agi sur une impulsion. Laissé à moi-même, tout allait bien ; mais le raccourci était une idée géniale de sa part. Tout était en sa faveur — vent, mer, sable, marée. Il pense que je suis mort. »

« Mais l’équipage ? » dis-je ; « qu’en est-il de l’équipage ? »

« C’est une autre histoire. Quand il a mis en panne pour m’attendre, bien sûr ils étaient sur le pont (deux d’entre eux, je crois) à haler sur les écoutes. Mais au moment où je suis arrivé à sa hauteur, le Medusa avait de nouveau viré de bord sur sa route, et personne n’était sur le pont à part Dollmann à la barre. Personne n’a entendu ce qu’il a dit. »

« Ne vous auraient-ils pas revu ? »

« Très probablement pas ; le temps était très brumeux, et le Dulce est très petit. »

L’incongruité de toute l’affaire me frappait. Pourquoi quelqu’un voudrait-il tuer Davies, et pourquoi Davies, l’âme même de la modestie et de la simplicité, imaginerait-il que quelqu’un voulait le tuer ? Il devait avoir des raisons convaincantes, car il était le dernier homme à céder à une imagination morbide.

« Continuez, » dis-je. « Quel était son mobile ? Un Allemand trouve un Anglais explorant un bout de côte allemande, décide de l’arrêter, et même de se débarrasser de lui. Jusqu’ici, on dirait que c’est vous que l’on prenait pour l’espion. »

Davies tressaillit. « Mais ce n’est pas un Allemand, » dit-il vivement. « C’est un Anglais. »

« Un Anglais ? »

« Oui, j’en suis sûr. Non pas que j’aie grand-chose pour l’affirmer. Il prétendait ne connaître que très peu l’anglais, et ne le parlait jamais, sauf un mot ou deux de temps en temps pour m’aider à finir une phrase ; et quant à son allemand, il me semblait le parler comme un natif ; mais, bien sûr, je ne suis pas juge. » Davies soupira. « C’est là que j’aurais voulu quelqu’un comme vous. Vous l’auriez démasqué tout de suite, s’il n’était pas Allemand. Je me fie davantage à une — comment appelez-vous ça ? — une… »

« Impression générale, » suggérai-je.

« Oui, c’est ce que je veux dire. C’était quelque chose dans son regard et ses manières ; vous savez à quel point nous sommes différents des étrangers. Et ce n’était pas seulement lui, c’était sa façon de parler — je veux dire à propos de la croisière et de la mer, surtout. C’est vrai qu’il m’a laissé faire la plupart de la conversation ; mais, tout de même — comment puis-je expliquer ça ? J’avais le sentiment que nous nous comprenions, d’une manière que deux étrangers ne le feraient pas.

« Il a fait semblant de me prendre pour un fou d’être venu si loin dans un petit bateau, mais je pourrais jurer qu’il en savait autant sur la question que moi ; car beaucoup de petites questions qu’il a posées sonnaient juste. Remarquez, tout cela est une réflexion après coup. Je ne m’en serais jamais soucié — je ne suis pas fait pour être un Sherlock Holmes — si ce n’avait été pour ce qui a suivi. »

« C’est assez vague, » dis-je. « N’avez-vous pas de raison plus précise de penser qu’il est anglais ? »

« Il y a eu une ou deux choses plus précises, » dit Davies, lentement. « Vous savez quand il a mis en panne et m’a hélé, en proposant le raccourci, je vous ai raconté grossièrement ce qu’il a dit. J’ai oublié les mots exacts, mais “abschneiden” revenait — “durch Watten” et “abschneiden” (ils appellent les bancs des “watts”, vous savez) ; c’étaient des mots simples, et il les a criés fort, pour qu’ils portent à travers le vent. J’ai compris ce qu’il voulait dire, mais, comme je vous l’ai dit, j’ai hésité avant de consentir. Je suppose qu’il a cru que je ne comprenais pas, car juste au moment où il reprenait de l’avance, il a pointé vers le sud, puis a crié à travers ses mains comme un porte-voix : “Verstehen Sie ? raccourci à travers les sables : suivez-moi !” les deux dernières phrases en anglais pur et simple. J’entends encore ces mots, et je jure qu’ils étaient dans sa langue maternelle. Bien sûr, je n’y ai pas prêté attention sur le moment. J’étais parfaitement conscient qu’il connaissait quelques mots d’anglais, bien qu’il les ait toujours mal prononcés ; une astuce facile quand celui qui vous écoute ne se doute de rien. Mais je n’ai pas besoin de dire que, justement, j’étais observateur des détails. Je ne prétends pas être capable de démêler un complot et de barrer un petit bateau par grosse mer en même temps. »

« Et s’il vous pilotait vers l’autre monde, il pouvait se permettre de se trahir avant que vous ne vous sépariez ! Y avait-il autre chose ? Au fait, quelle impression vous a faite la fille ? Avait-elle l’air anglaise, elle aussi ? »

Deux hommes ne peuvent discuter d’une femme librement sans un fond profond d’intimité, et, jusqu’à ce jour, le sujet n’avait jamais été abordé entre nous sous quelque forme que ce soit. C’était le dernier qui risquait de l’être, car j’aurais pu deviner que Davies y aurait opposé une armure de réserve. Il était occupé à enfiler cette armure maintenant ; pourtant, je ne pouvais m’empêcher de me sentir un peu brutal en voyant à quel point il joignait mal son costume de mailles maladroit. Nos âges étaient les mêmes, mais je ris maintenant en pensant à quel point je me sentais vieux et blasé tandis que la rougeur réchauffait sa peau brune, et qu’il énonçait lentement le verdict : « Oui, je crois qu’elle l’était. »

« Elle ne parlait que l’allemand, je suppose ? »

« Oh, bien sûr. »

« L’avez-vous beaucoup vue ? »

« Pas mal. »

« Était-elle… » (comment formuler cela ?) « Voulait-elle que vous naviguiez vers l’Elbe avec eux ? »

« Elle semblait le vouloir, » admit Davies, à contrecœur, saisissant son allié, la boîte d’allumettes. « Mais, bon sang, ne rêvez pas qu’elle savait ce qui allait arriver, » ajouta-t-il avec un feu soudain.

Je méditai et m’interrogeai, reculant devant une inquisition plus poussée, aussi facile qu’elle eût été avec une victime si véridique, et bannissant toute pensée de plaisanterie mal placée. Il y avait un courant contraire dans cette étrange affaire, dont je commençais à mesurer la profondeur et la force avec un sérieux grandissant. Je ne connaissais pas encore mon homme, et je ne me connaissais pas moi-même. La conviction que des événements dans un avenir proche nous forceraient à une confiance mutuelle totale m’empêchait de trop le presser. Je revins à la question principale : qui était Dollmann, et quel était son mobile ? Davies se débattit pour sortir de son armure.

« Je suis convaincu, » dit-il, « qu’il est un Anglais au service de l’Allemagne. Il doit être au service de l’Allemagne, car il était manifestement dans ces eaux depuis longtemps, et en connaissait chaque pouce ; bien sûr, c’est une partie du monde très isolée, mais il a une maison sur l’île de Norderney ; et lui, et tout ce qui l’entoure, doivent être bien connus d’un certain nombre de personnes. Un de ses amis, j’ai eu l’occasion de le rencontrer ; devinez ce qu’il était ? Un officier de marine. C’était l’après-midi du troisième jour, et nous prenions le café sur le pont du Medusa, et parlions de l’excursion du lendemain, quand une petite vedette est arrivée en bourdonnant du large, s’est mise à couple, et ce type dont je vous parle est monté à bord, a serré la main de Dollmann et m’a dévisagé fixement. Dollmann nous a présentés, l’appelant Commandant von Brüning, commandant de la canonnière torpilleur Blitz. Il a pointé vers Norderney, et je l’ai vue — un navire bas et gris, une sorte de rat — mouillée sur les rades à environ deux milles de là. Il s’est avéré qu’elle remplissait le rôle de garde-pêche sur cette partie de la côte. »

« Je dois dire que j’ai tout de suite accroché avec lui. Il avait l’air d’être un sacré bon gars, et un officier superbe, en plus — exactement le genre de type que j’aurais aimé être. Vous savez, j’ai toujours voulu… mais c’est une vieille histoire, ça peut attendre. J’ai un peu discuté avec lui et, pour autant que nous soyons allés, le courant est passé à merveille, mais nous ne sommes pas allés bien loin, car je suis parti assez vite, devinant qu’ils voulaient être seuls. »

« Étaient-ils seuls, alors ? » demandai-je innocemment.

« Oh, Fräulein Dollmann était là, bien sûr », expliqua Davies, tâtonnant à nouveau pour trouver son armure.

« Avait-il l’air de bien les connaître ? » poursuivis-je, sans transition.

« Oh, oui, très bien. »

Flairant un faible indice, je ressentis le besoin d’utiliser des armes féminines pour mon antagoniste sensible. Mais l’occasion passa.

« C’est la dernière fois que je l’ai vu », dit-il. « Nous avons mis les voiles, comme je vous l’ai dit, à la pointe du jour le lendemain matin. Maintenant, avez-vous une idée de ce que je veux dire ? »

« Une vague idée », répondis-je. « Continuez. »

Davies s’assit à la table, déroula la carte d’un geste vigoureux des deux mains et reprit sa parabole avec un entrain nouveau.

« Je pars de deux certitudes », dit-il. « La première, c’est que j’ai été "invité à déguerpir" de cette côte parce que j’étais trop curieux. La seconde, c’est que Dollmann y mijote quelque chose de diabolique qui mérite d’être découvert. Maintenant… » — il s’interrompit dans un effort haletant pour rester logique et articulé. « Maintenant… eh bien, regardez la carte. Non, mieux encore, regardez d’abord cette carte de l’Allemagne. Elle est à petite échelle et vous pouvez voir l’ensemble. » Il attrapa une carte de poche sur l’étagère et la déplia. [Voir Carte A] « Voici cet immense empire, s’étendant sur la moitié de l’Europe centrale — un empire qui croit à une vitesse folle, je crois, en population, en richesse, et en tout. Ils ont battu les Français et les Autrichiens, et ce sont la plus grande puissance militaire d’Europe. J’aimerais en savoir plus à ce sujet, mais ce qui me préoccupe, c’est leur puissance navale. C’est une chose nouvelle pour eux, mais elle se développe rapidement, et leur Empereur la pousse à fond. C’est un type formidable, et tout le monde peut voir qu’il a raison. Ils n’ont pour ainsi dire pas de colonies, et il leur en faut, comme à nous. Ils ne peuvent pas les obtenir et les garder, et ils ne peuvent pas protéger leur énorme commerce sans puissance navale. La maîtrise de la mer, c’est ça qui compte de nos jours, n’est-ce pas ? Dites, ne croyez pas que ce sont mes idées », ajouta-t-il naïvement. « Ça vient tout droit de Mahan et de ces gars-là. Eh bien, les Allemands ont une petite flotte pour l’instant, mais elle est diablement bonne, et ils construisent dur. Il y a le… et le… » Il s’égara dans une digression sur les armements et les vitesses que je ne pouvais pas suivre. Il semblait connaître chaque navire par cœur. Je dus le ramener au sujet. « Eh bien, considérez l’Allemagne comme une nouvelle puissance maritime », reprit-il. « La chose suivante, c’est : quel est son littoral ? Il est très étrange, comme vous le savez, coupé net en deux par le Danemark, dont la majeure partie se trouve à l’est et donne sur la mer Baltique, qui est pratiquement une mer intérieure, avec son entrée bloquée par les îles danoises. C’est pour contourner ce blocage que Guillaume a construit le canal maritime de Kiel à l’Elbe, mais il pourrait être facilement détruit en temps de guerre. La partie du littoral la plus importante de loin est celle qui se trouve à l’ouest du Danemark et donne sur la mer du Nord. C’est là que l’Allemagne sort la tête au grand air, pour ainsi dire. C’est là qu’elle nous fait face, ainsi qu’à la France, les deux grandes puissances maritimes d’Europe occidentale, et c’est là que se trouvent ses plus grands ports et son commerce le plus riche. »

« Maintenant, cela doit vous frapper immédiatement : c’est ridiculement court par rapport à l’immense pays qui se trouve derrière. De Borkum à l’Elbe, à vol d’oiseau, il n’y a que soixante-dix milles. Ajoutez à cela la côte ouest du Schleswig, disons 120 milles. Total, disons, deux cents. Comparez cela avec le littoral de la France et de l’Angleterre. N’est-il pas logique que chaque pouce soit important ? Maintenant, quel genre de côte est-ce ? Même sur cette petite carte, vous pouvez voir immédiatement, à toutes ces lignes ondulées, des hauts-fonds et du sable partout, bloquant totalement les neuf dixièmes du territoire, et faisant de leur mieux pour bloquer le dixième restant là où se jettent les grands fleuves. Prenons cela morceau par morceau. Vous voyez qu’elle se divise en trois. En commençant par l’ouest, le premier morceau va de Borkum à Wangeroog — une cinquantaine de milles. À quoi cela ressemble-t-il ? Une chaîne d’îles sablonneuses soutenues par du sable ; l’Ems à l’extrémité ouest, à la frontière néerlandaise, menant à Emden — pas grand-chose. Sinon, aucune ville côtière. Deuxième morceau : une sorte de baie profonde composée des trois grands estuaires — la Jade, la Weser et l’Elbe — menant à Wilhelmshaven (leur base navale de la mer du Nord), Brême et Hambourg ; largeur totale de la baie, vingt milles seulement ; des bancs de sable éparpillés partout. Troisième morceau : la côte du Schleswig, désespérément clôturée derrière une frange de sable de six à huit milles. Pas de grandes villes ; un fleuve modeste, l’Eider. Laissons ce troisième morceau de côté. Je peux me tromper, mais en réfléchissant à cette affaire, je me suis concentré principalement sur les deux autres, la portion de soixante-dix milles de Borkum à l’Elbe — dont la moitié est constituée d’estuaires et l’autre d’îles. C’est là que j’ai trouvé la Medusa, et c’est cette étendue que, grâce à lui, j’ai manqué d’explorer. »

Je fis une conjecture évidente. « Je suppose qu’il y a des forts et des défenses côtières ? Peut-être a-t-il pensé que vous en verriez trop. Au fait, il a vu vos livres sur la marine, bien sûr ? »

« Exactement. Bien sûr, c’était ma première idée ; mais cela ne peut pas être ça. Cela n’explique rien du tout. Pour commencer, il n’y a pas de forts et il ne peut y en avoir dans cette première division, là où se trouvent les îles. Il pourrait y avoir quelque chose sur Borkum pour défendre l’Ems ; mais c’est très peu probable, et, de toute façon, j’avais passé Borkum et j’étais à Norderney. Il n’y a rien d’autre à défendre. Bien sûr, c’est différent dans la deuxième division, là où se trouvent les grands fleuves. Il y a probablement une foule de forts et de mines autour de Wilhelmshaven et Bremerhaven, et à Cuxhaven, juste à l’embouchure de l’Elbe. Non pas que je songerais jamais à m’en préoccuper ; chaque vapeur qui y entre verrait la même chose que moi. Personnellement, je préfère rester à bord et je ne vais pas souvent à terre. Et, grand Dieu ! » (Davies se pencha en arrière et rit joyeusement) « ai-je l’air de ce genre d’espion ? »

Je m’imaginai l’un de ces gentilshommes romantiques dont on lit les aventures dans les magazines à six sous, avec un Kodak dans son épingle de cravate, un carnet de croquis dans la doublure de son manteau et une sélection de déguisements dans ses bagages à main. Peu enclin à la gaieté, je ne pus m’empêcher de sourire aussi.

« À propos de cette côte », reprit Davies. « En cas de guerre, il me semble que chaque pouce de terrain serait important, sable compris. Prenez d’abord les grands estuaires qui, bien sûr, pourraient être attaqués ou bloqués par un ennemi. À première vue, vous diriez que leurs chenaux principaux sont les seules choses qui comptent. Or, en temps de paix, il n’y a aucun secret quant à la navigation dans ceux-ci. Ils sont balisés et éclairés comme des rues, ouverts au monde entier, et supportent un trafic immense ; ils sont aussi bien cartographiés, car des millions de livres sterling de commerce en dépendent. Mais regardez maintenant les bancs de sable qu’ils traversent, entrecoupés, comme je vous l’ai montré, de filets de chenaux, soumis aux marées pour la plupart, et probablement connus seulement des lougres et des petits caboteurs, comme ce galiote de Bartels. »

« Il me semble qu’en temps de guerre, beaucoup de choses pourraient dépendre de ceux-ci, tant pour la défense que pour l’attaque, car il y a assez d’eau à marée haute pour les patrouilleurs et les petites embarcations torpilleurs, bien que je voie qu’il faut beaucoup de connaissances pour les pratiquer. Disons que nous étions en guerre avec l’Allemagne — les deux camps pourraient les utiliser comme lignes entre les trois estuaires ; et pour prendre notre propre cas, un petit torpilleur (pas un destroyer, notez bien) pourrait, par une nuit noire, couper net de la Jade à l’Elbe et semer le diable parmi le trafic maritime. Mais le problème, c’est que je doute qu’il y ait une âme dans notre flotte qui connaisse ces chenaux. Nous n’avons pas de caboteurs là-bas ; et, pour ce qui est des yachts, c’est un jeu très improbable pour un yacht anglais ; mais il se trouve que j’ai un penchant pour ce genre de chose et que j’aurais exploré ces chenaux en temps normal. » Je commençais à voir où il voulait en venir.

« Maintenant, pour les îles. J’étais assez perplexe au début, je l’admets, car bien qu’il y ait des quantités de sable derrière elles, et le même genre de chenaux entrecoupés, il ne semble rien y avoir d’important à garder ou à attaquer. »

« Pourquoi un étranger ne pourrait-il pas déambuler comme il lui plaît à travers elles ? Pourtant, Dollmann y avait son quartier général, et j’étais sûr que cela avait une signification. Puis il m’est venu à l’esprit que le même point restait valable, car cette bande de côte frisonne jouxte les estuaires et formerait également une superbe base pour des raids de petites embarcations, qui pourraient voyager invisibles directement de l’Ems à la Jade, et donc à l’Elbe, comme par un passage couvert entre une ligne de forts. »

« Maintenant, là encore, c’est une terre inconnue pour nous. Beaucoup de galiotes locales l’empruntent, mais jamais les étrangers, dirais-je. Peut-être qu’au maximum, un yacht étranger occasionnel tâtonne dans l’une des brèches entre les îles pour s’abriter du mauvais temps, et a une sacrée chance de s’en sortir indemne. Encore une fois, c’était mon dada d’aimer de tels endroits, et Dollmann m’a évincé. Ce n’est pas un Allemand, mais il est de mèche avec les Allemands, et des Allemands de la marine, en plus. Il est établi sur cette côte et la connaît par cœur. Et il a essayé de me noyer. Alors, qu’en pensez-vous ? » Il me fixa longuement et anxieusement.

CHAPITRE IX. Je signe mon engagement

Ce n’était pas une question facile à répondre, car l’affaire était totalement en dehors de toute mon expérience ; son arrière-plan, la mer, et sa scène réelle, une région de la mer dont j’étais totalement ignorant. Il y avait d’autres difficultés que je pouvais voir peut-être mieux que Davies, un enthousiaste avec des marottes, qui avait médité dans la solitude sur sa dangereuse aventure. Pourtant, tant le récit que la théorie (qui ont perdu, je le crains, dans l’interprétation pour le lecteur) m’avaient fortement affecté ; ses rudesses forcées, ses tics de comportement, ses soudaines bouffées d’ardeur, ses soudaines retraites dans la timidité, composant un charme que je ne peux rendre. Je me surpris à essayer continuellement de voir l’homme à travers le garçon, de distinguer le jugement sobre des caprices impétueux de la jeunesse. Non que j’aie rêvé un instant de rejeter l’histoire de son naufrage comme une hallucination. Ses yeux bleu clair et sa simplicité saine jetaient le ridicule sur un tel traitement.

De toute évidence, il voulait aussi mon aide, une question qui aurait bien pu influencer mon opinion sur les faits s’il avait été autre que ce qu’il était. Mais il aurait fallu être une « motte de terre finie et limitée » pour résister à l’attraction de l’homme et de l’entreprise ; et je ne m’attribue aucun mérite pour avoir décidé de le suivre, à tort ou à raison. Ainsi, lorsque j’exposai mes difficultés, je savais très bien que nous partirions.

« Il y a deux points principaux que je ne comprends pas », dis-je. « Premièrement, vous n’avez jamais expliqué pourquoi un Anglais surveillerait ces eaux et expulserait les intrus ; deuxièmement, votre théorie ne fournit pas de motif suffisant. Il peut y avoir beaucoup de vrai dans ce que vous dites sur la navigation de ces chenaux, mais ce n’est pas assez. Vous dites qu’il a essayé de vous noyer — une lourde accusation, nécessitant un motif important pour l’étayer. Mais je ne nie pas que vous ayez un dossier solide. » Davies s’illumina. « Je suis prêt à prendre beaucoup de choses pour acquises — jusqu’à ce que nous en sachions plus. »

Il bondit et fit une chose que je ne l’avais jamais vu faire auparavant ni depuis — il se cogna la tête contre le toit de la cabine.

« Vous voulez dire que vous venez ? » s’exclama-t-il. « Mais, je ne vous avais même pas demandé ! Oui, je veux retourner là-bas et éclaircir toute cette histoire. Je sais maintenant que je le veux ; vous raconter tout cela a été un tel soulagement immense. Et beaucoup de choses dépendaient de vous aussi, et c’est pourquoi je me suis senti comme un hypocrite absolu. Dites, comment puis-je m’excuser ? »

« Ne vous inquiétez pas pour moi ; j’ai passé un moment splendide. Et je viendrai, c’est certain ; mais j’aimerais savoir exactement ce que vous… »

« Non ; mais attendez que je vide mon sac — à propos de vous, je veux dire. Voyez-vous, j’en suis arrivé à la conclusion que je ne pouvais rien faire seul ; non pas que deux personnes soient vraiment nécessaires pour manœuvrer le bateau de manière ordinaire, mais pour ce genre de travail, il en faut deux ; de plus, je ne parle pas correctement l’allemand, et je suis un type terne dans l’ensemble. Si ma théorie, comme vous l’appelez, est juste, c’est un cas qui demande de l’esprit, s’il en fut jamais ; alors j’ai pensé à vous. Vous êtes intelligent, et je savais que vous aviez vécu en Allemagne et connaissiez l’allemand, et je savais », ajouta-t-il avec une certaine gêne, « que vous aviez fait pas mal de yachting ; mais bien sûr, j’aurais dû vous dire dans quoi vous vous embarquiez — vivre à la dure sur un petit bateau sans équipage. J’ai eu honte de moi quand vous avez répondu si promptement, et quand vous êtes venu… euh… » Davies bégaya et hésita dans la résolution humaine de ne pas blesser mes sentiments. « Bien sûr, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que ce n’était pas ce à quoi vous vous attendiez », fut le résumé délicat auquel il aboutit. « Mais vous l’avez pris admirablement », s’empressa-t-il d’ajouter. « Seulement, d’une certaine manière, je n’arrivais pas à me résoudre à parler du plan. C’était déjà assez gentil de votre part de venir, sans vous ennuyer avec des projets insensés. De plus, je n’étais même pas sûr de moi. C’est une affaire embrouillée. Il y avait des raisons, il y a encore des raisons » — il me regarda nerveusement — « qui… eh bien, qui en font une affaire embrouillée. » J’avais pensé qu’une confidence allait suivre, et je fus déçu. « J’étais dans un état d’incertitude idiot », poursuivit-il précipitamment ; « mais le plan a grandi en moi de plus en plus quand j’ai vu comment vous vous habituiez à la vie ici et commenciez à vous amuser. Tout ce qui concernait les canards sur la côte frisonne n’était que du bluff ; partie d’une idée stupide pour vous y attirer et gagner du temps. Cependant, vous vous y êtes tout naturellement opposé, et hier soir, j’avais l’intention de tout laisser tomber et de vous offrir le meilleur moment possible ici. Puis Bartels est apparu… »

« Stop », dis-je. « Saviez-vous qu’il pourrait apparaître quand vous avez mis le cap ici ? »

« Oui », dit Davies, coupable. « Je savais qu’il pourrait ; et maintenant, tout est sorti, et vous allez venir ! Quel idiot j’ai été ! »

Bien avant qu’il ait fini, j’avais saisi tout le sens de ces derniers jours, et j’avais interprété à leur lumière des dizaines de petits incidents qui m’avaient intrigué.

« Pour l’amour du ciel, ne vous excusez pas », protestai-je. « Je pourrais aussi faire des confessions, si je le voulais. Et je doute que vous ayez été aussi idiot que vous le pensez. Je suis un patient qui a besoin de soins attentifs, et ce fut le pur hasard, tout du long, que je ne me sois pas rebellé et que je ne me sois pas enfui. Nous avons beaucoup à remercier le temps, et d’autres petits stimulants. Et vous ne connaissez pas encore mes raisons de décider d’essayer votre traitement. »

« Mon traitement ? » dit Davies ; « qu’est-ce que vous voulez dire par là ? C’était vraiment gentil de votre part de… »

« Peu importe ! Il y a un autre point de vue, mais cela n’a plus d’importance. Revenons au point principal. Quel est votre plan d’action ? »

« Le voici », fut la réponse rapide : « retourner en mer du Nord, via Kiel et le canal maritime. Ensuite, il y aura deux objectifs : un, retourner vers Norderney, là où j’ai arrêté avant, en explorant tous ces chenaux à travers les estuaires et les îles ; l’autre, trouver Dollmann, découvrir ce qu’il prépare, et régler mes comptes avec lui. Les deux choses peuvent se recouper, nous ne pouvons pas encore le savoir. Je ne sais même pas où lui et son yacht se trouvent ; mais je parie qu’ils sont quelque part dans ces mêmes eaux, et probablement de retour à Norderney. »

« C’est une affaire délicate », songeai-je, dubitatif, « si votre théorie est correcte. Espionner un espion… »

« Ce n’est pas comme ça », dit Davies, indigné. « N’importe qui peut naviguer là-bas et explorer ces eaux. Dites, vous ne pensez vraiment pas que c’est comme ça, n’est-ce pas ? »

« Je ne pense pas que vous soyez capable de faire quoi que ce soit de déshonorant », m’empressai-je d’expliquer. « Je vous accorde que la mer est un bien public dans votre sens. Je veux seulement dire que des développements sont possibles, que vous ne prenez pas en compte. Il doit y avoir plus à découvrir que la simple navigation dans ces chenaux, et si c’est le cas, ne pourrions-nous pas devenir de véritables espions nous-mêmes ? »

« Et, après tout, zut ! » s’exclama Davies, « si on en arrive là, pourquoi ne le serions-nous pas ? Je vois les choses comme ça. L’homme est un Anglais, et s’il est de mèche avec l’Allemagne, c’est un traître envers nous, et nous, en tant qu’Anglais, nous avons le droit de l’exposer. Si nous ne pouvons pas le faire sans espionner, nous avons le droit d’espionner, à nos propres risques… »

« Il y a un argument plus fort que cela. Il a essayé d’attenter à votre vie. »

« Je m’en fiche comme de ma première chemise. Je ne suis pas assez âne pour avoir soif de vengeance et tout ça, comme un type dans un roman à un shilling. Mais cela me rend fou de penser à ce type qui se déguise en Allemand, et qui mijote qui sait quelle méchanceté — assez de méchanceté pour vouloir se débarrasser de n’importe qui. Je suis passionné par la mer, et je pense qu’ils ont tendance à être un peu laxistes chez nous », continua-t-il sans transition. « Ces gars de l’Amirauté ont besoin d’être réveillés. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, il est tout naturel que j’aille le retrouver. »

« Tout à fait », convins-je ; « vous vous êtes séparés en bons termes, et ils seront peut-être ravis de vous voir. Vous aurez beaucoup de choses à vous dire. »

« Hmm », dit Davies, réduit au silence par ce « ils ». « Holà ! Dites, savez-vous qu’il est trois heures ? Comme le temps a passé ! Et, par Jupiter ! Je crois que le brouillard se lève. »

Je revins, avec un choc, au présent, aux murs humides, à la table en bois de sapin décolorée, aux détritus du petit-déjeuner — tous les symboles visibles de la vie à laquelle je m’étais engagé. La désillusion progressait rapidement quand Davies revint et dit, avec énergie :

« Que dites-vous de partir pour Kiel tout de suite ? Le brouillard s’en va, et il y a une brise du sud-ouest. »

« Maintenant ? » protestai-je. « Mais, cela signifiera naviguer toute la nuit, n’est-ce pas ? »

« Oh, non », dit Davies. « Pas avec de la chance. »

« Mais il fait nuit à sept heures ! »

« Oui, mais ce n’est que vingt-cinq milles. Je sais que ce n’est pas exactement un vent favorable, mais nous naviguerons au plus près la majeure partie du trajet. Le baromètre baisse, et nous devrions saisir cette chance. »

Discuter des vents avec Davies était sans espoir, et le résultat fut que nous partîmes sans déjeuner. Un soleil pâle scintillait à travers des masses de vapeur en fuite, et à travers des vues délicates entre elles, la belle terre du Schleswig révélait et retirait tour à tour son joli visage, comme si elle souriait à ses courtisans infidèles.

Le cliquetis de notre chaîne fit monter Bartels sur le pont du Johannes, se frottant les yeux et tirant autour de son cou un châle gris, ce qui lui donnait une ressemblance comique avec une logeuse recevant le lait en déshabillé matinal.

« Nous partons, Bartels », dit Davies, sans lever les yeux de son travail. « À bientôt à Kiel, j’espère. »

« Vous êtes toujours pressé, capitaine », bêla le vieil homme en secouant la tête. « Vous devriez attendre demain. Le ciel n’est pas bon, et il fera nuit avant que vous ne soyez au large d’Eckenförde. »

Davies rit, et très vite la petite silhouette triste de son mentor fut perdue dans la brume.

Ce fut une soirée curieuse. Le crépuscule tomba bientôt, et le diable fit un effort déterminé pour me faire perdre contenance ; d’abord avec ce thé en désordre qui remplaçait tardivement un déjeuner convenable, puis avec la tâche nouvelle et écœurante de remplir les feux de position, ce qui signifiait s'accroupir dans la fosse aux câbles pour respirer de la paraffine et se barbouiller de noir de fumée ; enfin, par une attaque générale sur mes nerfs alors que la nuit tombait sur notre frêle esquif, qui avançait péniblement dans une brume épaisse. En un sens, je crois que j'ai traversé le même genre de crise mentale que lorsque j'étais assis sur ma valise à Flensburg. Le problème principal n'était pas réellement en question, car je m'étais engagé sur le Dulcibella pour le meilleur ou pour le pire ; mais en faisant cela, je m'étais surpassé, et il me manquait encore une perspective, un état d'esprit adapté à l'entreprise, à l'épreuve des petits découragements. Ce ne fut pas la première fois qu'un sens du ridicule vint à mon secours, alors que je me voyais à Londres, m'inquiétant sous le poids de mes maux auto-infligés, pesant soigneusement cette invitation insidieuse, et mettant finalement le pied dans le piège avec la dignité due à mon importance ; kidnappé aussi proprement qu'un paisible employé l'a jamais été par une presse de la marine, et, pour finir, trouvant comme archiconspirateur un ami innocent au cœur chaleureux, qui me trouvait intelligent, me logeait dans une cellule et m'invitait avec aménité à parler allemand à bon escient, car il visait un petit service secret en haute mer. Juste après l'Humour vint la Romance, voilant son visage, mais je savais que c'était le bruissement de ses robes que j'entendais dans l'écume sous moi ; je savais que c'était elle qui me tendait la coupe de vin pétillant et me demandait de boire et d'être joyeux. Bien qu'étrange pour moi, j'en reconnus le goût lorsqu'il toucha mes lèvres. Ce n'était pas cette concoction bâtarde que j'avais goûtée dans les pseudo-bohèmes de Soho ; ce n'était pas la boisson voyante mais insipide dont je me serais abreuvé à Morven Lodge ; c'était le plus pur de ses crus les plus purs, instillant l'inspiration ancienne qui, sous de nombreux déguisements, stimule des milliers de cerveaux meilleurs que le mien, mais dont l'essence est toujours la même : la poursuite joyeuse d'une quête périlleuse. Là même, j'ai essayé de sceller l'affaire et de garder cet état d'esprit. Dans l'ensemble, je pense avoir réussi, bien que j'aie eu de nombreuses rechutes.

Pour l'instant, mes veines picotaient sous l'effet de la rasade. Le vent qui bourdonnait dans la grand-voile, les crêtes fantomatiques des vagues surgissant du néant, murmuraient un chœur bas et palpitant à la louange de l'aventure. Le sort devait être puissant en effet, car, en réalité, cette première navigation nocturne regorgeait de terreurs pour moi. Il est vrai qu'elle commença bien, car la brume se dissipa, comme Davies l'avait prophétisé, et le phare de Bulk Point nous guida en toute sécurité jusqu'à l'embouchure du fjord de Kiel. C'est durant cette étape que, tapis ensemble à l'arrière, nos fourneaux de pipe brillant par sympathie, nous sommes revenus au problème qui nous occupait ; car nous avions jailli dans notre quête avec une précipitation volcanique, laissant beaucoup de choses à discuter. Je glanai quelques faits supplémentaires, bien que je ne dissipasse aucun doute. Davies n'avait vu les Dollmann que sur leur yacht, où le père et la fille vivaient pour le moment. Leur villa à Norderney, et leur vie de famille là-bas, lui étaient inconnues, bien qu'il eût lui-même débarqué une fois au port. De plus, il avait vaguement entendu parler d'une belle-mère, absente à Hambourg. Ils devaient la rejoindre à leur arrivée dans cette ville, qui, notons-le, se situe bien haut sur l'Elbe, à plus de quarante milles au-dessus de Cuxhaven, la ville à l'embouchure.

L'arrangement exact pris le jour précédant le voyage fatal était que les deux yachts devaient se rencontrer dans la soirée à Cuxhaven et remonter la rivière ensemble. Ensuite, dans le cours ordinaire des choses, Davies aurait fait route à part à Brunsbüttel (à quinze milles en amont), qui est le terminus occidental du canal maritime vers la Baltique. Telle avait été, du moins, son intention initiale ; mais, en recoupant les informations, j'en ai déduit que plus récemment, et peut-être sans se l'avouer, sa résolution s'était affaiblie, et qu'il aurait suivi la Medusa jusqu'à Hambourg, ou même jusqu'au bout du monde, poussé par le même motif qui, contrairement à tous ses goûts et principes, l'avait conduit à abandonner sa vie dans les îles et à entreprendre ce voyage. Mais sur ce point, il restait obstinément réservé, et tout ce que je pouvais conclure, c'est que l'étrange courant croisé lié à la fille de Dollmann lui avait causé une douleur cruelle et avait troublé son jugement jusqu'à la distraction, mais qu'il était maintenant prêt à l'oublier ou à l'ignorer, et à maintenir un cap fixe.

Les faits que j'ai recueillis soulevaient plusieurs questions importantes. N'était-il pas connu à présent que lui et son yacht avaient survécu ? Davies était convaincu que non. « Il a peut-être attendu à Cuxhaven, ou s'est renseigné à l'écluse de Brunsbüttel », a-t-il dit. « Mais ce n'était pas nécessaire, car je vous dis que la chose était une certitude. Si j'avais frappé et m'étais échoué sur ce banc extérieur, comme il y avait cent contre un que je le ferais, le yacht se serait brisé en trois minutes. Bartels ne m'aurait jamais vu, et n'aurait pas pu m'atteindre s'il l'avait fait. Personne ne m'aurait vu. Et rien ne s'est passé depuis qui montre qu'ils savent que je suis en vie. »

« Ils », suggérai-je. « Qui sont "ils" ? Qui sont nos adversaires ? » Si Dollmann était un agent accrédité de l'Amirauté allemande... Mais, non, il était incroyable que le meurtre d'un jeune Anglais puisse être toléré à notre époque par un gouvernement amical et civilisé ! Pourtant, s'il n'était pas un tel agent, toute la théorie s'effondrait.

« Je crois », dit Davies, « que Dollmann a fait cela de sa propre initiative, et au-delà, je ne peux pas voir. Et je ne sais pas si cela a de l'importance pour le moment. Vivants ou morts, nous ne faisons rien de mal, et nous n'avons rien à nous reprocher. »

« Je pense que cela a beaucoup d'importance », objectai-je. « Qui s'intéressera à notre résurrection, et comment devons-nous procéder, ouvertement ou secrètement ? Je suppose que nous resterons à l'écart autant que possible ? »

« Quant à rester à l'écart », dit Davies, par saccades, alors qu'il scrutait au vent sous la misaine, « nous devons passer le canal maritime ; c'est une voie publique, où n'importe qui peut vous voir. Après cela, il n'y aura pas beaucoup de difficultés. Attendez de voir l'endroit ! » Il laissa échapper un rire bas et content, qui aurait gelé ma moelle hier. « À propos, cela me rappelle », ajouta-t-il ; « nous devons nous arrêter à Kiel pendant une journée pour faire des provisions. Nous voulons être indépendants de la terre. » Je ne dis rien. Indépendant de la terre sur un sept tonneaux en octobre ! Quelle fin à viser !

Vers neuf heures, nous avons dépassé la pointe, sommes entrés dans le fjord de Kiel et avons commencé un louvoyage de sept milles jusqu'au fond, où se trouve Kiel. Jusqu'à présent, mis à part les appréhensions latentes concernant mon impuissance totale si quelque chose arrivait à Davies, l'intérêt et l'excitation m'avaient bien soutenu. Mes alarmes n'ont commencé que lorsque j'ai cru qu'elles étaient presque terminées. Davies m'avait fréquemment pressé d'aller me coucher et de dormir, et je suis allé jusqu'à descendre pour m'enrouler sur la banquette sous le vent avec mon crayon et mon journal. Soudain, il y eut un battement et un cliquetis sur le pont, et j'ai commencé à glisser sur le sol. « Qu'est-ce qui se passe ? » criai-je, en pleine panique, car Davies se penchait à la porte de la cabine.

« Rien », dit-il, en se frottant les mains pour se réchauffer ; « je vire simplement de bord. Passe-moi les jumelles, veux-tu ? Il y a un vapeur devant. Dis donc, si tu ne veux vraiment pas te coucher, tu pourrais préparer de la soupe. Regardons juste la carte. » Il l'étudia avec une délibération exaspérante, tandis que je me demandais à quelle distance se trouvait le vapeur, et ce que faisait le yacht pendant ce temps.

« Je suppose qu'il n'est pas vraiment nécessaire que quelqu'un soit à la barre ? » fis-je remarquer.

« Oh, elle tient le cap pour une minute », dit-il, sans lever les yeux. « Deux — un et demi — un — feux alignés sud-ouest quart ouest — tu as une allumette ? » Il en utilisa deux, et retomba en haut.

« Tu n'as pas besoin de moi, n'est-ce pas ? » criai-je après lui.

« Non, mais monte quand tu auras mis la bouilloire. C'est un joli louvoyage dans le fjord. Brise adorable. »

Ses jambes disparurent. Une sorte de fatalisme enjoué me posséda alors que je terminais mes notes et me penchais sur le réchaud. Cela m'a soutenu, aussi, quand je suis monté sur le pont et ai regardé le « joli louvoyage », dont la beauté était principalement due à la foule de navires bloqués par le brouillard — vapeurs, cotres et voiliers — maintenant de nouveau en mouvement dans le chenal étroit du fjord, leurs yeux malveillants rouges, verts ou jaunes s'ouvrant et se fermant, s'éclairant et s'estompant ; tandis que les lumières de la rive et les feux de mouillage ajoutaient à mon désarroi, et qu'un battement d'hélices remplissait l'air comme le rugissement lointain des rues de Londres. En fait, chaque fois que nous tournions pour notre embardée à travers le fjord, je me sentais comme une matrone rustique rassemblant ses jupes pour la traversée du Strand une nuit de grande affluence. Davies, cependant, était le gamin des rues qui zigzague sous les pieds des chevaux sans encombre ; et tout le temps, il discourut placidement sur la simplicité et la sécurité de la navigation nocturne si seulement on est prudent, en obéissant aux règles et en brûlant de bons feux. Alors que nous approchions de la lueur chaude dans le ciel qui indiquait Kiel, nous avons dépassé une énorme masse scintillante amarrée au milieu du courant. « Navires de guerre », murmura-t-il, en extase.

À une heure, nous avons jeté l'ancre au large de la ville.

CHAPITRE X. Sa Chance

« Dis, Davies », dis-je, « combien de temps penses-tu que ce voyage durera ? Je n'ai qu'un mois de congé. »

Nous étions debout devant des bureaux inclinés à la poste de Kiel, Davies grattant diligemment sa carte-lettre, et moi fixant faiblement la mienne.

« Nom d'un chien ! » dit Davies, avec un sursaut de consternation ; « il ne reste que trois semaines ; je n'y avais jamais pensé. Tu ne pourrais pas obtenir une prolongation, n'est-ce pas ? »

« Je peux écrire au chef », admis-je ; « mais où doit venir la réponse ? Nous sommes mieux sans adresse, je suppose. »

« Il y a Cuxhaven », réfléchit Davies ; « mais c'est trop près, et il y a... mais nous ne voulons pas être obligés de débarquer n'importe où. Je te dis quoi : mets "Poste Restante, Norderney", juste ton nom, pas celui du yacht. Nous pourrions y arriver et être en mesure de demander des lettres. » Le caractère occasionnel de notre aventure ne m'a jamais frappé plus fortement qu'à ce moment-là.

« C'est ce que tu fais ? » demandai-je.

« Oh, je n'aurai pas de lettres importantes comme toi. »

« Mais qu'est-ce que tu dis ? »

« Oh, juste que nous faisons une croisière splendide, et que nous sommes sur le chemin du retour. »

L'idée m'a amusé, et j'ai dit la même chose dans ma lettre pour chez moi, ajoutant que nous cherchions un ami de Davies qui serait en mesure de nous faire faire un peu de sport. J'ai écrit une ligne, aussi, à mon chef (ignorant la gravité du pas que je franchissais) disant qu'il était possible que je doive demander un congé plus long, car j'avais des affaires importantes à traiter en Allemagne, et lui demandant gentiment d'écrire à la même adresse. Puis nous avons chargé nos colis sur nos épaules et avons repris nos affaires.

Nous avons transporté deux chargements entiers de canot vers le Dulcibella, dont les principaux étaient deux immenses bidons de pétrole, constituant nos réserves de chaleur et de lumière, et un sac de farine. Il y avait aussi des cordages et des poulies de rechange ; des cartes allemandes d'excellente qualité ; des cigares et de nombreuses marques étranges de saucisses et de viandes en conserve, en plus d'un assortiment de babioles, dont certaines ne servirent finalement qu'à étancher la soif de mon compagnon pour le délestage. Les vêtements étaient mon souci principal, car, aussi largement que je l'avais purgée à Flensburg, ma garde-robe était encore très inadaptée, et j'avais déjà irrémédiablement endommagé deux paires impeccables de pantalons de flanelle blancs. (« Nous pourrons les jeter par-dessus bord », dit Davies, avec espoir.) J'ai donc acheté une grande paire de bottes de mer du pays, doublées de feutre et à semelles de bois, et nous avons tous deux obtenu un certain nombre de vêtements en laine brute (tels que portés par les pêcheurs locaux), culottes, chandails, casques, gants ; le tout d'une couleur choisie pour s'harmoniser avec les taches de paraffine et la boue d'ancre.

Le soir même, nous jetions un dernier regard sur la Baltique, naviguant devant des navires de guerre et des groupes de yachts inactifs mis en cale sèche pour leur sommeil d'hiver ; tandis que les nobles rivages du fjord, avec ses villas nichées dans un feuillage de cuivre, devenaient sombres et flous au-dessus de nous.

Nous avons contourné le dernier promontoire, avons mis le cap sur une galaxie de lumières colorées, avons abattu nos voiles et sommes venus accoster sous les portes colossales de l'écluse de Holtenau. Qu'elles s'ouvrent à un suppliant aussi infinitésimal semblait inconcevable. Mais elles s'ouvrirent, avec une majesté pesante, et notre minuscule coque fut perdue dans le ventre d'une écluse conçue pour faire flotter les plus grands cuirassés. J'ai pensé à Boulter's par un dimanche chaud d'août, et je me suis demandé si j'étais vraiment le même dandy grincheux qui s'y était bousculé et étouffé avec la foule bruyante des cockneys il y a un mois. Il y avait un éclat d'électricité au-dessus, mais un silence total jusqu'à ce qu'une silhouette solitaire drapée nous hèle et demande le capitaine. Davies a grimpé à une échelle, a disparu avec la silhouette drapée, et est revenu en froissant un papier dans sa poche. Il gît devant moi maintenant, et stipule, sous le sceau du Königliches Zollamt, qu'en considération de la somme de dix marks pour les droits et quatre pour le tonnage, un remorqueur impérial remorquerait le navire Dulcibella (capitaine A. H. Davies) à travers le canal Kaiser Wilhelm de Holtenau à Brunsbüttel. Magnifique condescendance ! Je rougis quand je regarde ce document jaune et me souviens de la courtoisie solennelle des grandes portes d'écluse ; car les fonctionnaires somnolents du Königliches Zollamt ignoraient quel petit serpent insidieux ils admettaient dans le sein impérial pour le léger péage de quatorze shillings.

« Ça semble bon marché », dit Davies, en me rejoignant, « n'est-ce pas ? Ils ont un tarif régulier sur le tonnage, le même pour les yachts que pour les paquebots. Nous partons à quatre heures demain avec beaucoup d'autres bateaux. Je me demande si Bartels est ici. »

Le même silence régnait, mais des forces invisibles étaient à l'œuvre. Les portes intérieures s'ouvrirent et nous nous sommes faufilés dans un bassin spacieux, où gisait amarrée, côte à côte, une flottille de voiliers de tailles diverses. Après nous être amarrés le long d'un espace vide du quai, nous avons dîné, puis nous sommes sortis avec des cigares pour chercher le Johannes. Nous l'avons trouvé coincé parmi une pile de galiotes, et son skipper assis sagement en bas devant un poêle flamboyant, lisant sa Bible à travers des lunettes. Il a produit une bouteille de schnaps et quelques poires très petites et dures, tandis que Davies le taquinait sans merci à propos de ses fausses prédictions.

« Le ciel n'était pas bon », fut tout ce qu'il dit, rayonnant avec indulgence vers son jeune ami incorrigible.

Avant de nous séparer pour la nuit, il fut convenu que le lendemain matin nous nous amarrerions le long du Johannes quand la flottille serait rassemblée pour le remorquage à travers le canal.

« Karl gouvernera pour nous deux », dit-il, « et nous resterons au chaud dans la cabine. »

Le projet fut exécuté, non sans beaucoup de confusion et de perte de peinture, aux petites heures d'une matinée sombre et bruineuse. De petits remorqueurs bruyants nous ont triés en groupes, et à moitié perdus sous les bastingages massifs du Johannes, nous avons été emportés dans un néant noir. Si un doute subsistait quant à la signification de notre changement de zones de croisière, l'aube le dissipa. Il n'y avait aucune vue depuis le pont du Dulcibella ; ce n'est qu'en se tenant sur la bôme que l'on pouvait voir par-dessus les remblais la vaste plaine du Holstein, grise et monotone sous un linceul de brume. Le paysage doux de la côte du Schleswig était un rêve sans fondement du passé, et une pluie froide et pénétrante ajouta la dernière touche de complétude dramatique à la mise en scène du nouvel acte.

Pendant deux jours, nous avons voyagé lentement sur la voie navigable puissante qui est le lien stratégique entre les deux mers d'Allemagne. Large et droite, massivement endiguée, éclairée par l'électricité la nuit jusqu'à ce qu'elle soit plus claire que bien des grandes rues de Londres ; traversée par de grands navires de guerre, de riches navires marchands et d'humbles caboteurs, elle est un symbole de la nouvelle et puissante force qui, contrôlée par le génie des hommes d'État et des ingénieurs, pousse l'empire irrésistiblement vers l'objectif de la grandeur maritime.

« N'est-ce pas splendide ? » dit Davies. « C'est un homme admirable, cet empereur. »

Karl était le garçon aux cheveux en bataille et aux membres robustes d'environ seize ans, qui constituait tout l'équipage du Johannes, et était aussi sale que son maître était propre. J'éprouvais une certaine révérence envieuse pour ce jeune homme peu séduisant, voyant en lui une contrepartie beaucoup plus efficace de moi-même ; mais comment lui et son petit maître réussissaient à manœuvrer leur navire disgracieux était un miracle que je n'ai jamais compris. Phlegmatiquement imperméable à la pluie et au froid, il dirigeait le Johannes le long des longs tronçons gris dans le sillage du remorqueur, tandis que nous et Bartels tenions des réunions confortables en bas, parfois dans sa cabine, parfois dans la nôtre. Les dispositifs de chauffage de cette dernière commençaient à être un sujet de sérieuse préoccupation. Nous avons finalement fait la seule chose logique, et avons amené la cuisinière dans le salon, fixant le poêle Rippingille à l'extrémité avant de la table de la cabine, où il pouvait chauffer aussi bien que cuisiner pour nous. Comme ornement, c'était monstrueux, et l'odeur de pétrole qu'il introduisait était un inconvénient dégoûtant ; mais, après tout, la grande chose — comme disait Davies — est d'être confortable, et après cela, d'être propre.

Davies a tenu de longues consultations avec Bartels, qui était tout à fait chez lui dans la navigation des bancs de sable vers lesquels nous nous dirigions, son propre bateau étant un type de l'embarcation même qui y navigue. Je n'oublierai jamais le moment où il a réalisé pour la première fois que la curiosité de son jeune ami était pratique ; car il avait pensé que notre objectif était son cher Hambourg, reine des cités, un endroit à voir avant de mourir.

« C'est trop tard », gémissait-il. « Vous ne connaissez pas la mer du Nord comme moi. »

« Oh, absurdités, Bartels, c'est tout à fait sûr. »

« Sûr ! Et ne vous ai-je pas trouvé coincé sur Hohenhörn, dans une tempête, avec votre gouvernail brisé ? Dieu était bon envers vous alors, mon fils. »

« Oui, mais ce n'était pas mon... » Davies se reprit. « Nous rentrons à la maison. Il n'y a rien là-dedans. » Bartels se résigna tristement.

« C'est bien que vous ayez un ami », fut son dernier mot sur le sujet ; mais, tout de même, il me jetait toujours un regard plutôt dubitatif. Quant à Davies et moi-même, notre amitié s'est développée rapidement sur certaines lignes limitées, l'obstacle principal, comme je le sais bien maintenant, étant sa réticence à parler de l'aspect personnel de notre quête.

D'un autre côté, je parlais de ma propre vie et de mes intérêts, avec un discernement sans réserve, dont j'aurais été incapable il y a un mois, et en retour, j'ai gagné la clé de son propre caractère. C'était un dévouement à la mer, marié à un feu de patriotisme refoulé luttant incessamment pour une issue dans une expression physique intense ; une humanité, née d'une sensibilité aiguë à ses propres limites, ne faisant qu'ajouter du carburant à la flamme. J'ai appris pour la première fois maintenant qu'au début de sa jeunesse, il avait échoué pour la marine, le premier de plusieurs échecs dans sa carrière. « Et je ne peux m'installer à rien d'autre », a-t-il dit. « Je lis sans fin à ce sujet, et pourtant je suis un étranger inutile. Tout ce que j'ai pu faire, c'est de m'amuser avec de petits bateaux ; mais tout a été gâché jusqu'à ce que cette chance se présente. J'ai peur que vous ne compreniez pas ce que je ressens à ce sujet ; mais enfin, pour une fois, je vois une chance d'être utile. »

« Il devrait y avoir des chances pour des types comme toi », dis-je, « sans l'accident d'un travail tel que celui-ci. »

« Oh, tant que je l’obtiens, qu’importe ? Mais je vois ce que vous voulez dire. Il doit y avoir des centaines de types comme moi — j’en connais moi-même pas mal — qui connaissent nos côtes comme leur poche : les hauts-fonds, les criques, les marées, les rochers ; il n’y a rien là-dedans, c’est seulement une question de pratique. Ils devraient faire usage de nous comme réserve navale. Ils ont essayé une fois, mais ça a fait long feu, et personne ne s’en soucie vraiment. Et quel est le résultat ? En utilisant chaque homme de nos réserves existantes, il y a juste assez pour armer la flotte sur le pied de guerre, et pas plus. Ils ont bricolé avec les pêcheurs, les marins du commerce et les plaisanciers, mais chacun d’entre eux devrait être enrôlé ; et les colonies aussi. Existe-t-il l’ombre d’un doute que si la guerre éclatait, il y aurait des appels effrénés aux volontaires, une mendicité désordonnée, de la précipitation, de la confusion, du gaspillage ? Mon idée personnelle est que nous devrions aller beaucoup plus loin et entraîner chaque homme valide pendant deux ans comme marin. L’armée ? Oh, je suppose qu’il faudrait leur laisser le choix. Non pas que je connaisse ou me soucie beaucoup de l’armée, bien qu’à écouter les gens parler, on croirait qu’elle compte autant que la marine. Nous sommes une nation maritime ; nous avons grandi par la mer et nous vivons d’elle ; si nous perdons le commandement de celle-ci, nous mourons de faim. Nous sommes uniques en ce sens, tout comme notre immense empire, uniquement relié par la mer, est unique. Et pourtant, lisez Brassey, Dilke et ces *Naval Annuals*, et voyez quelles montagnes d’apathie et de suffisance ont dû être abordées. Ce n’est pas la faute du peuple. Nous avons été en sécurité si longtemps, et sommes devenus si riches, que nous avons oublié à quoi nous le devons. Mais il n’y a aucune excuse pour ces têtes de lard d’hommes d’État, comme ils s’appellent, qui sont payés pour voir les choses telles qu’elles sont. Ils doivent aller voir un Américain pour apprendre leur abécédaire, et ce n’est que lorsqu’ils sont frappés et houspillés par des agitateurs civils, une simple poignée d’hommes qui se font ricaner au nez pour leurs efforts, qu’ils se réveillent, font un peu de travail, le montrent avec fierté et se rendorment jusqu’au prochain coup de pied. Par Jupiter ! Il nous faut un homme comme ce Kaiser, qui n’attend pas qu’on lui donne des coups de pied, mais qui travaille comme un nègre pour son pays et qui voit loin. »

« Nous nous améliorons, n’est-ce pas ? »

« Oh, bien sûr que nous nous améliorons ! Mais c’est une lutte constante et ardue ; et nous ne sommes pas prêts. Ils parlent d’un standard de deux puissances… » Il plongea dans des régions où l’espace m’interdit de le suivre. Ce n’est là qu’un échantillon des nombreuses conversations similaires que nous avons eues par la suite, culminant toujours avec la question brûlante de l’Allemagne. Loin de m’inclure, moi et le ministère des Affaires étrangères, parmi ses cibles d’invectives vagues, il avait un respect profond pour ma sagacité et mon expérience en tant que membre de cette institution ; un respect qui m’embarrassait non peu quand je pensais à mes rédactions de notes de synthèse et à mes cigarettes, à mes bals et à mes dîners. Mais je connaissais quelque chose de l’Allemagne et pouvais satisfaire ses questions inlassables avec une certaine autorité. Il m’écoutait avec ravissement pendant que je décrivais son éveil merveilleux au cours de la dernière génération, sous la force et la sagesse de ses dirigeants ; son ardeur patriotique intense ; son activité industrielle bouillonnante et, surtout, les forces qui façonnent l’Europe moderne, son rêve d’un empire colonial, entraînant sa transformation d’une puissance terrestre en une puissance maritime. Fondée de manière inexpugnable sur de vastes ressources territoriales que nous ne pouvons molester, les instincts obscurs de son peuple, non seulement dirigés mais anticipés par le génie de sa maison régnante, nos grands rivaux commerciaux du présent, notre grand rival naval du futur, elle grandit, se renforce et attend, facteur toujours plus formidable dans l’avenir de notre réseau délicat d’empire, sensible comme une toile d’araignée aux chocs extérieurs, et rayonnant à partir d’une île dont le commerce est la vie, et qui dépend même pour sa ration quotidienne de pain du libre passage des mers.

« Et nous ne sommes pas prêts pour elle », disait Davies ; « nous ne regardons pas de son côté. Nous n’avons pas de base navale dans la mer du Nord, et pas de flotte de la mer du Nord. Nos meilleurs cuirassés ont un tirant d’eau trop important pour les opérations en mer du Nord. Et pour couronner le tout, nous avons été assez stupides pour lui donner Heligoland, qui commande sa côte de la mer du Nord. Et supposez qu’elle mette la main sur la Hollande ; n’en parle-t-on pas ? »

Cela m’amenait à décrire les ambitions enflées du parti pangermaniste et ses intrigues incessantes pour promouvoir l’absorption de l’Autriche, de la Suisse et — une menace directe et flagrante pour nous-mêmes — de la Hollande.

« Je ne les blâme pas », disait Davies, qui, malgré tout son patriotisme, n’avait pas une particule de fiel racial dans sa composition. « Je ne les blâme pas ; leur Rhin cesse d’être allemand juste au moment où il commence à être le plus précieux. L’embouchure est hollandaise, et leur donnerait des ports magnifiques juste en face des côtes britanniques. Nous ne pouvons pas parler de conquête et d’accaparement. Nous avons mis la main sur une belle part du monde, et ils ont tout à fait le droit d’être jaloux. Qu’ils nous haïssent, et qu’ils le disent ; cela nous apprendra à nous bouger ; et c’est ce qui compte vraiment. »

Dans ces conversations se produisait un contact singulier d’esprits. C’était bien beau pour moi de filer des généralités sonores, mais je n’avais jamais rêvé jusqu’ici d’être assez vulgaire pour les traduire en pratique. J’avais toujours détesté l’alarmiste interventionniste, qui voile son ignorance sous le bruit, et gémit éternellement son chant de pessimisme lugubre. Être jeté avec Davies, c’était recevoir un choc d’illumination ; car voici, au moins, un spécimen de cette race qui imposait le respect. Il est vrai qu’il utilisait le jargon habituel, entremêlant ses phrases balbutiantes (parfois, quand il était excité, avec un effet des plus étranges) avec les mots-clés conventionnels du journaliste et de l’orateur de tribune. Mais ce n’étaient là que des accidents ; car il semblait avoir saisi sa conviction la plus intime dans l’âme même de la mer. Un critique de salon est une chose, mais un zélateur brûlé par le soleil et le sel, souffrant d’un mécontentement personnel, assoiffé d’un moyen, si tortueux soit-il, de contribuer par ses efforts à la grande cause, la suprématie maritime de la Grande-Bretagne, c’était tout autre chose. Il puisait son inspiration dans le vent et les embruns. Il communiait avec sa barre, je crois, et organisait ses chiffres avec son aide. L’entendre parler, c’était sentir un courant d’air pur souffler dans un club fermé où les hommes échangent des platitudes inefficaces, marmonnent de vieux shibboleths, s’en vont et ne font rien.

Dans nos discussions sur la politique et la stratégie, nous étions des Bismarck et des Rodney, maniant des nations et des marines ; et, en vérité, je ne doute pas que notre imagination prenait parfois des envolées extravagantes. En fait, nous étions simplement deux jeunes gentlemen dans un bateau de plaisance de sept tonnes, avec un goût pour l’hydrographie amateur et le maintien de l’ordre combinés. Non pas que Davies ait jamais douté. Une fois engagé sur la route, il saisissait son but avec une foi et une ténacité enfantines. C’était sa « chance ».

CHAPITRE XI. Les éclaireurs

À la fin de l’après-midi du deuxième jour, notre flottille atteignit l’Elbe à Brunsbüttel et s’aligna dans le bassin intérieur, tandis qu’un grand paquebot, gémissant comme un bébé capricieux, était tendrement conduit dans l’écluse. Pendant l’attente, Davies me laissa la garde et fila avec une burette d’huile et un pot à lait. Un fonctionnaire en uniforme passait le long du quai, d’un navire à l’autre, pour contresigner des papiers. J’allai à sa rencontre avec notre reçu pour les droits, qu’il signa avec insouciance. Puis il s’arrêta et murmura « Dooltzhibella », en se grattant la tête, « c’était le nom. Anglais ? » demanda-t-il.

« Oui. »

« Petit coupe-plaisir, c’est ça ; il y a eu une demande pour vous. »

« De qui ? »

« Un ami à vous venu d’un gros yacht à barge. »

« Oh, je sais ; elle est allée à Hambourg, je suppose ? »

« Pas de chance, capitaine ; elle était en partance pour le large. »

Que voulait dire cet homme ? Il semblait extrêmement amusé par quelque chose.

« Quand était-ce — il y a environ trois semaines ? » demandai-je, indifféremment.

« Trois semaines ? C’était avant-hier. Quel dommage de l’avoir manqué de si peu ! » Il gloussa et fit un clin d’œil.

« A-t-il laissé un message ? » demandai-je.

« C’est une dame qui a demandé », chuchota le type en ricanant. « Oh, vraiment », dis-je, commençant à me sentir hautement ridicule, mais intensément curieux. « Et elle a demandé après le Dulcibella ? »

« Herrgott ! elle était difficile à satisfaire ! Elle est restée au-dessus de moi pendant que je cherchais dans les registres. "Un tout petit", ne cessait-elle de dire, et "Êtes-vous sûr que tous les noms sont ici ?". Je l’ai vue rejoindre son *kleine Boot*, et elle est repartie à la rame sous la pluie. Non, elle n’a laissé aucun message. C’était un sale temps pour une jeune Fräulein pour être seule dehors. Ach ! elle était en sécurité, cependant. La voir traverser le jusant dans un clapotis de marée, c’était un régal. »

« Et le yacht est reparti en descendant le fleuve ? Où allait-il ? »

« Comment le saurais-je ? Brême, Wilhelmshaven, Emden — quelque part dans la mer du Nord ; trop loin pour vous. »

« Je ne sais pas pour ça », dis-je, bravement.

« Ach ! Vous ne suivrez pas dans ça ? N’êtes-vous pas en route pour Hambourg ? »

« Nous pouvons changer nos plans. Il semble dommage de les avoir manqués. »

« Réfléchissez bien, capitaine, il y a beaucoup de jolies filles à Hambourg. Mais vous autres Anglais, vous feriez n’importe quoi. Eh bien, viel Glück ! »

Il passa au bateau suivant, en gloussant. Davies revint bientôt avec ses bidons et une brassée de pains de seigle noir, juste à temps, car le paquebot étant passé, la flottille commençait déjà à se presser dans l’écluse et Bartels s’impatientait.

« Ils tiendront dix jours », dit-il, tandis que nous suivions la foule, toujours accrochés comme des bernacles au flanc du Johannes. Nous passâmes les quelques minutes pendant lesquelles l’écluse se vidait à faire nos adieux à Bartels. Karl avait accroché leurs drisses de grand-voile au guindeau et moulinait avec un acharnement laborieux, sa tête ébouriffée secouée et son visage crasseux en sueur. Puis les portes de l’écluse s’ouvrirent ; et ainsi, dans un Babel de cris, de gémissements de poulies et de craquements de vergues, toute notre compagnie fut déversée dans le sein sale de l’Elbe. Le Johannes prit de la vitesse sous l’effet du vent et de la marée et mit le cap vers le milieu du chenal. Une dernière poignée de main, et Bartels détacha à contrecœur l’amarre de proue et nous nous séparâmes. « Gute Reise ! Gute Reise ! » Ce n’était pas le moment pour les regards nostalgiques, car le flot nous emportait rapidement en haut et au large, et ce n’est que lorsque nous eûmes hissé la voile d’avant, nous sommes glissés dans une baie peu profonde et avons jeté l’ancre, que nous eûmes le loisir de repenser à lui ; mais à ce moment-là, son embarcation et les autres n’étaient plus que des ombres dans l’est trouble.

Nous étions au mouillage près d’un glacis de boue bleue lisse qui montait vers une digue envahie par les herbes ; derrière s’étendait le même pays plat, incolore, humide ; et en face de nous, à deux milles de distance, à peine visible dans le crépuscule qui s’épaississait, courait la silhouette d’un rivage similaire. Entre les deux roulait l’Elbe trouble. « Le Styx coulant à travers le Tartare », pensai-je en moi-même, me remémorant certains de nos mouillages de la Baltique.

Je racontai mes nouvelles à Davies dès que l’ancre fut tombée, laissant instinctivement le sexe de la personne curieuse pour la fin, comme mon informateur l’avait fait.

« Le Medusa est passé hier ? » interrompit-il. « Et en partance pour le large ? C’est une chose curieuse. Pourquoi n’a-t-il pas demandé quand il remontait ? »

« C’était une dame », et je racontai sèchement l’histoire du fonctionnaire, très occupé avec un balai de pont pendant ce temps. « Nous sommes quittes maintenant, n’est-ce pas ? » conclus-je. « Je vais descendre allumer le poêle. »

Davies avait été occupé à installer le feu de mouillage. Quand je l’ai vu pour la dernière fois, il était encore ainsi occupé, mais immobile, la lanterne sous le bras gauche et la main droite saisissant l’étai et la drisse à moitié nouée ; ses yeux fixés sur le fleuve, avec un regard étrange sur le visage, à moitié triomphant, à moitié perplexe. Quand il m’eut rejoint et parla, il semblait conclure un argument difficile.

« Quoi qu’il en soit, cela prouve », dit-il, « que le Medusa est retourné à Norderney. C’est l’essentiel. »

« Probablement », convins-je, « mais résumons tout ce que nous savons. Premièrement, il est certain que personne de ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici n’a le moindre soupçon à notre égard… »

« Je t’avais dit qu’il agissait de son propre chef », ajouta Davies.

« Ou, deuxièmement, à son égard. S’il est ce que tu penses, ce n’est pas connu ici. »

« Je n’y peux rien. »

« Troisièmement, il demande après toi sur le chemin du retour depuis Hambourg, trois semaines après l’événement. Cela ne ressemble pas à quelqu’un qui pense s’être débarrassé de toi — cela ne ressemble pas à quelqu’un qui avait l’intention de se débarrasser de toi. Il envoie sa fille, en plus ; un procédé curieux dans ces circonstances. Peut-être est-ce une erreur. »

« Ce n’est pas une erreur », dit Davies, à moitié pour lui-même. « Mais l’a-t-il envoyée ? Il aurait envoyé l’un de ses hommes. Il ne peut pas être à bord du tout. »

C’était un éclairage nouveau.

« Que veux-tu dire ? » demandai-je.

« Il doit avoir quitté le yacht quand il est arrivé à Hambourg ; quelque autre œuvre du diable, je suppose. On ramène le yacht maintenant, et il passe ici… »

« Oh, je vois ! C’est une enquête privée supplémentaire. »

« C’est un long nom pour ça. »

« La jeune fille naviguerait-elle seule avec l’équipage ? »

« Elle a l’habitude de la mer — et peut-être n’est-elle pas seule. Il y avait cette belle-mère… Mais cela ne change rien à nos plans ; nous partirons au jusant demain matin. »

Nous étions plus occupés que d’habitude cette nuit-là, à calculer les provisions, à ranger les coffres et à sécuriser les objets mobiles. « Nous devons économiser », disait Davies, comme si nous étions des naufragés sur un radeau. « C’est une chose misérable que de devoir accoster quelque part pour acheter de l’huile », était l’une de ses observations favorites.

Avant de dormir, je fus contraint de reconnaître un nouveau facteur dans les conditions de navigation, maintenant que la Baltique sans marée était derrière nous. Un courant fort coulait le long de nos flancs, et à la onzième heure, je fus tiré de mon lit, vêtu d’un pyjama et d’un ciré (une combinaison horrible), pour aider à sortir une ancre de touage ou ancre de réserve.

« Qu’est-ce que le touage ? » demandai-je, une fois recouchés. « Oh, c’est quand tu t’échoues ; tu dois… mais tu apprendras bientôt tout à ce sujet. » Je durcis mon cœur pour le lendemain.

Voyez-nous donc, à huit heures, le 5 octobre, descendant le fleuve vers le théâtre de nos premiers travaux. C’est quinze milles jusqu’à l’embouchure ; des milles ternes et moroses comme les tronçons les plus ennuyeux du bas de la Tamise ; mais le paysage ne nous concernait pas, et une brise du sud-ouest soufflant d’un ciel gris nous maintenait constamment à la limite de la prise de ris. La marée, à mesure qu’elle prenait de la force, nous emportait avec une vigueur attestée par la rapidité avec laquelle les bouées apparaissaient, nous saluaient et passaient, chacune bouillonnant dans son remous d’écume sale. Je remarquai à peine au début — tant l’eau était calme et les bouées régulières, comme des jalons le long d’une route — que la ligne de côte nord s’éloignait rapidement et que le « fleuve » n’était plus qu’une ceinture d’eau profonde longeant un vaste estuaire, de trois, sept, dix milles de large, jusqu’à ce qu’il se fonde en pleine mer.

« Tiens, nous sommes en mer ! » m’exclamai-je soudain, « après une heure de navigation ! »

« Tu viens de découvrir ça ? » dit Davies, en riant.

« Tu avais dit que c’était quinze milles », me plaignis-je.

« Ça l’est, jusqu’à ce que nous atteignions cette côte à Cuxhaven ; mais je suppose qu’on peut dire que nous sommes en mer ; bien sûr, ce n’est que du sable là-bas à tribord. Regarde ! Une partie apparaît déjà. »

Il pointa vers le nord. En regardant plus attentivement, je remarquai qu’au-delà de la ligne de bouées, des parcelles de la surface se soulevaient et s’agitaient ; à un ou deux endroits, des traînées et des cercles de blanc se formaient ; au milieu de l’un de ces cercles, une bosse mauve et lisse s’était élevée, comme le dos d’une baleine endormie. Je vis qu’un vieux sortilège captivait Davies tandis que son œil voyageait vers l’horizon vide. Il le scrutait tout entier avec une avidité critique, aussi, comme quelqu’un qui cherche un nouveau sens sur le visage d’un vieil ami. Une part de son enthousiasme se communiqua à moi et calma le frisson qui m’avait saisi. La terre protectrice était encore une voisine réconfortante ; mais notre séparation avec elle fut rapide. La marée nous emporta dans un tourbillon, et notre toile tendue l’aidant, nous fûmes bientôt au large de Cuxhaven, qui se tapissait si bas derrière sa puissante digue que, pour certaines maisons, seules les cheminées étaient visibles. Puis, un mille ou deux plus loin, le rivage s’affila en une pointe comme une griffe, là où l’innocente digue devenait un fort long et bas, avec quelques gros canons qui jetaient un coup d’œil par-dessus ; puis, soudain, il cessa, se retirant dans le lointain sud dans une perspective floue de jetées et de dunes.

Nous filâmes vers le large et nous penchâmes lourdement sous le vent maintenant dégagé. Le yacht monta et descendit sur une petite houle, mais ma première impression fut un émerveillement devant le calme de la mer, car le vent soufflait frais et libre d’horizon en horizon.

« Tiens, tout est sable là-bas maintenant, et nous sommes à l’abri », dit Davies, avec un mouvement enthousiaste de la main sur la mer, à notre gauche ou bâbord. « C’est notre terrain de chasse. »

« Qu’allons-nous faire ? » demandai-je.

« Attraper le Sticker’s Gat », fut la réponse. « Il devrait être près de la bouée K. »

Une bouée rouge avec un immense K apparut bientôt. Davies loucha vers bâbord.

« Remonte la dérive, tu veux bien ? » remarqua-t-il distraitement, ajoutant : « et donne-moi les jumelles pendant que tu es en bas. »

« Ne t’occupe pas des jumelles. Je l’ai maintenant ; borde la grand-voile », fut la remarque suivante.

Il abattit la barre et dirigea le yacht droit vers l’étendue troublée et décolorée qui recouvrait les sables submergés. Une « baleine endormie », avec un léger ressac qui s’y brisait, était droit sur notre chemin.

« Tiens-toi prêt à la ligne de sonde, veux-tu ? » dit Davies, poliment. « Je m’occupe des écoutes, c’est un louvoyage droit devant. Prêt à virer ! »

Le vent était maintenant droit devant nous, et pendant une demi-heure de chaos, nous nous frayâmes un chemin par des bords de plus en plus courts dans les méandres sinueux d’un chenal qui filait vers les bas-fonds, à l’ouest. Je m’agenouillai dans un enchevêtrement de cordages et, sous l’impression confuse que quelque chose de très critique se déroulait, je maniai la sonde furieusement, me cognant et m’éclaboussant, et criant les profondeurs, qui diminuaient régulièrement, avec un grand sentiment de l’importance de ma fonction. Davies ne semblait jamais écouter, mais vira imperturbablement, jonglant avec la barre, les écoutes et la carte d’une manière qui donnait le vertige. Malgré tout notre zèle, nous semblions progresser très lentement.

« Ça ne sert à rien, la marée est trop forte ; il faut tenter le coup », dit-il enfin.

« Tenter quoi ? » me demandai-je. Nos bords commencèrent soudain à s’allonger, et les profondeurs, que j’enregistrais, à diminuer. Tout alla bien pendant un certain temps cependant, et nous progressâmes mieux. Puis vint une bordée plus longue que d’habitude.

« Deux et demi — deux — un et demi — un — seulement cinq pieds », haletai-je, avec reproche. L’eau devenait épaisse et écumeuse.

« Peu importe si nous le faisons », dit Davies, pensant tout haut. « Il y a un remous ici, et c’est dommage de le gaspiller — prêt à virer ! Bordez le foc ! »

Mais il était trop tard. Le yacht ne répondit que faiblement à la barre, s’arrêta et gîta lourdement, se vautrant et grinçant. Davies avait affalé la grand-voile en un clin d’œil ; elle m’étouffa à moitié alors que je me tapissais sous le vent parmi mes écheveaux de cordage emmêlés, effrayé et impuissant. Je rampai hors des plis et le vis debout près du mât, en pleine rêverie.

« Ça ne sert pas à grand-chose », dit-il, « avec une marée descendante, mais nous allons essayer de nous dégager par l’ancre. File ce cordage pendant que je sors l’ancre de touage. »

Comme l’éclair, il avait largué l’amarre de l’annexe, jeté l’ancre et lui-même dans l’annexe, ramé cinquante yards vers l’eau plus profonde et jeté l’ancre.

« Maintenant, hale ! » cria-t-il.

Je halai, commençant à comprendre ce que signifiait se dégager à l’ancre.

« Doucement ! Ne te tue pas à la tâche », dit Davies, sautant à nouveau à bord.

« Ça vient », criai-je, triomphant.

« Le cordage vient, le yacht ne bouge pas ; tu es en train de faire déraper l’ancre. Peu importe, elle tiendra bien ici. Déjeunons. »

Le yacht était immobile, et l’eau qui l’entourait visiblement plus basse. Des vagues capricieuses venaient frapper ses flancs, mais, malgré la confusion de mes sens, je réalisai qu’il n’y avait aucun vestige de danger. Autour de nous, la surface entière des eaux changeait d’instant en instant, blanchissant par endroits, jaunissant en d’autres, là où des étendues de sable commençaient à être mises à nu. Tout près sur notre droite, le chenal que nous avions quitté commençait à ressembler à une petite rivière trouble ; et je compris pourquoi notre progression avait été si lente quand je vis son courant se précipiter pour rejoindre l’Elbe. Davies était déjà en bas, préparant un déjeuner plus élaboré qu’à l’ordinaire, l’esprit fort content.

« Elle est tranquille, n’est-ce pas ? » fit-il remarquer. « Si tu veux déjeuner assis, rien ne vaut un échouage pour ça. Et, de toute façon, nous sommes aussi bien placés pour travailler ici qu’ailleurs. Tu verras. »

Comme la plupart des terriens, j’avais un préjugé salutaire contre le fait de s’échouer, si bien que le penchant de mon mentor pour les paradoxes désinvoltes fut d’abord assez exaspérant. Après le déjeuner, la carte à grande échelle des estuaires fut descendue, et nous l’étudiâmes ensemble, planifiant le travail pour les jours suivants. Il n’est pas nécessaire de fatiguer le lecteur ordinaire avec ses subtilités, et il n’y a pas non plus assez d’espace pour la reproduire au profit du lecteur averti. Pour les deux catégories, la carte générale devrait suffire, prise avec le fragment à grande échelle [Voir Carte A] qui donne un assez bon exemple de la région en détail. On verra que les trois larges chenaux de la Jade, de la Weser et de l’Elbe divisent les bancs de sable en deux groupes principaux. Le plus occidental a un contour symétrique, un triangle à angle aigu, ressemblant fort à une pique pointue garnie d’acier, si l’on imagine que la péninsule d’où il jaillit en est le manche en bois. L’autre est un immense amas de bancs, dont la base repose sur la côte de Hanovre, deux de ses côtés étant assez nets et réguliers, et le troisième, celui qui fait face au nord-ouest, étant déchiqueté et lacéré par la fureur de la mer, qui a creusé de profondes cavités et enfoncé des tentacules avides loin à l’intérieur. L’ensemble ressemble à un E inversé, ou, mieux encore, à une fourche grossière, sur les trois dents mortelles de laquelle — le récif de Scharhorn, le sable de Knecht et le plat de Tegeler — tout comme sur la pointe non moins mortelle de la pique, plus d’un bon navire se fracasse lors des coups de vent du nord. Suivant cette comparaison, le banc de Hohenhörn, où Davies fit naufrage, est l’un de ceux qui se trouvent entre la dent supérieure et la dent du milieu.

Notre affaire était d’explorer la Pique et la Fourche ainsi que les chenaux qui s’y ramifient. J’utilise le mot général de « chenal », mais en fait, ils diffèrent grandement par leur caractère, et sont appelés en allemand par divers noms : Balje, Gat, Loch, Diep, Rinne. Pour mon propos, il me suffit de les diviser en deux sortes : ceux qui contiennent de l’eau à tous les états de la marée, et ceux qui n’en contiennent pas, c’est-à-dire ceux qui s’assèchent totalement ou partiellement à marée basse.

Davies m’expliqua que ces derniers seraient les plus difficiles à apprendre et constitueraient notre préoccupation principale, car ce sont les « voies de passage », les liens de communication entre les estuaires. On peut toujours les détecter sur la carte par des rangées de petits traits en forme de Y dénotant des « balises », c’est-à-dire des perches ou des jeunes arbres fixés dans le sable pour marquer le passage. Les traits ne sont, bien entendu, que des signes conventionnels et ne correspondent en rien aux « balises » individuelles, qui sont beaucoup trop nombreuses et complexes pour être indiquées avec précision sur une carte, même à la plus grande échelle. Il en va de même pour le cours des chenaux eux-mêmes, dont les méandres mineurs ne peuvent être reproduits.

C’est sur le bord de l’un de ces passages de marée que le yacht était maintenant posé. Il s’appelle Sticker’s Gat, et vous ne pouvez pas le manquer [Voir Carte A] si vous suivez notre route vers l’ouest depuis Cuxhaven. C’était, d’après ce que m’a dit Davies, la dernière étape, la plus complexe, du « raccourci » que la Medusa avait emprunté en ce jour mémorable — une étape qu’il n’avait lui-même jamais atteinte. La discussion terminée, nous montâmes sur le pont, Davies s’armant d’un carnet, de jumelles et de la boussole à prisme, dont l’utilité — pour cartographier les angles des chenaux — était enfin évidente. Voici ce que je vis en émergeant.

CHAPITRE XII. Mon initiation

Le yacht reposait avec une très légère inclinaison (grâce à une paire de petites quilles de roulis sous sa carène) dans une sorte de fossé qu’il s’était creusé, si bien qu’il était encore entouré de quelques centimètres d’eau, comme par des douves.

À des kilomètres à la ronde, il n’y avait qu’un désert de sable. Au nord, il touchait l’horizon et n’était rompu que par le point bleu de l’île de Neuerk et son phare. À l’est, il semblait aussi s’étendre à l’infini, mais la fumée d’un vapeur montrait où il était percé par le courant de l’Elbe. Au sud, il remontait jusqu’au trait de crayon de la côte de Hanovre. Ce n’est qu’à l’ouest que son contour était rompu par quelque vestige de la mer dont il avait émergé. Là, il était agité par des filaments blancs rampants, noués confusément en un point au nord-ouest, d’où s’échappait un murmure sifflant, comme le sifflement de nombreux serpents. Désert, comme je l’appelle, il n’était pas entièrement dénué de caractère. Sa couleur variait du fauve clair, là où les niveaux les plus élevés avaient séché au vent, au brun ou au violet profond, là où il était encore humide, et au gris ardoise là où des taches de boue souillaient son sein pur. Çà et là, il y avait des flaques d’eau, ridées par le vent impuissant ; çà et là, il était moucheté de coquillages et d’algues. Et près de nous, commençant à s’éloigner vers ce nœud sifflant au nord-ouest, serpentait notre pauvre petit chenal, impitoyablement exposé comme un fossé boueux et stagnant avec à peine trente centimètres d’eau, pas assez profond pour cacher notre petite ancre de touage, qui dressait une patte par moquerie insolente. Le ciel terne et dur, le vent gémissant dans le gréement comme s’il pleurait de désespoir pour une proie qui lui avait échappé, rendaient la scène indiciblement désolée.

Davies l’examina avec enthousiasme pendant un moment, grimpa sur un point d’observation sur la bôme et balaya le cours du chenal avec ses jumelles.

« Assez bien balisé », dit-il, pensivement, « mais une ou deux balises sont très mal placées. Par Dieu ! Ce virage est délicat. » Il prit un relèvement avec la boussole, prit une note ou deux et sauta d’un bond vigoureux sur le sable.

C’était là, je dois dire, la seule manière de « débarquer » qu’il aimait vraiment. Nous courûmes aussi vite que nos lourdes bottes de mer nous le permettaient, et suivîmes le cours de notre chenal vers l’ouest, reconnaissant la route que nous devrions suivre quand la marée monterait.

« La seule façon d’apprendre un endroit comme celui-ci », cria-t-il, « c’est de le voir à marée basse. Les bancs sont secs alors, et les chenaux sont clairs. Regarde cette balise » — il s’arrêta et pointa du doigt avec mépris — « elle est complètement à côté de la plaque. Je suppose que le chenal a changé à cet endroit. C’est juste à un virage important, en plus. Si tu la prenais comme guide quand l’eau est haute, tu t’échouerais. »

« Ce qui serait très utile », fis-je observer.

« Oh, au diable ! » rit-il, « nous explorons. Je veux être capable de parcourir ce chenal sans me tromper. Nous le ferons, la prochaine fois. » Il s’arrêta et utilisa boussole et carnet. Puis nous courûmes jusqu’à ce que l’arrêt suivant soit ordonné.

« Regarde », dit-il, « le chenal devient plus profond, il était presque sec il y a un instant ; tu vois le courant dedans maintenant ? C’est la marée montante qui arrive — de l’ouest, note bien ; c’est-à-dire du côté de la Weser. Cela montre que nous avons dépassé la ligne de partage des eaux. »

« La ligne de partage des eaux ? » répétai-je, sans comprendre.

« Oui, c’est comme ça que je l’appelle. Tu vois, un grand banc de sable comme celui-ci est comme une chaîne de collines divisant deux plaines ; il n’est jamais parfaitement plat, même si cela en a l’air ; il y a toujours un point, une crête plutôt, où il est le plus élevé. Or, un chenal qui traverse directement le sable est, bien sûr, toujours moins profond lorsqu’il franchit cette crête ; à marée basse, il est généralement sec à cet endroit, et il s’approfondit progressivement à mesure qu’il se rapproche de la mer de chaque côté. Maintenant, à marée haute, quand tout le sable est couvert, l’eau peut voyager où elle veut ; mais dès que le reflux s’installe, l’eau s’écoule de chaque côté de la crête et le chenal devient deux rivières coulant dans des directions opposées à partir du centre, ou ligne de partage des eaux, comme je l’appelle. De même, quand le reflux est terminé et que le flux commence, le chenal est alimenté par deux courants coulant vers le centre et se rejoignant au milieu. Ici, l’Elbe et la Weser sont nos deux nourriciers. Or, ce courant ici va vers l’est ; nous savons par l’heure qu’il est que la marée monte, donc la ligne de partage des eaux est entre nous et le yacht. »

« Pourquoi est-ce si important de savoir cela ? »

« Parce que ces courants sont forts, et tu as besoin de savoir quand tu perdras un courant favorable pour en rencontrer un contraire. De plus, la crête est le point critique quand tu traverses sur une marée descendante, et tu veux savoir quand tu l’as dépassée. »

Nous continuâmes jusqu’à ce que notre chemin soit barré par un grand lagon. Il semblait bien plus imposant que le chenal ; mais Davies, après un examen rapide, le gratifia d’un grognement de mépris.

« C’est un cul-de-sac », dit-il. « Tu vois cette bosse de sable vers laquelle il se dirige, là-bas ? »

« Il est balisé », fis-je remarquer, pointant du doigt une tige décrépite penchant sur le banc, et secouant un doigt tremblant à cette imposture.

« Oui, c’est justement là qu’on se trompe, c’est un ancien chenal qui s’est ensablé. Cette balise est une fraude ; il n’y a pas le temps d’aller plus loin, le flux monte vite. Je vais juste prendre les relèvements de ce que nous pouvons voir. »

Le faux lagon était le premier de plusieurs qui commençaient à être visibles à l’ouest, enflant et se rejoignant au-dessus des côtes de sable qui les divisaient. Tout le temps, le sifflement lointain devenait plus proche et plus fort, et une note profonde et tonitruante commença à résonner en dessous. Nous tournâmes le dos au vent et nous hâtâmes vers le Dulcibella, le courant dans notre chenal se précipitant et montant à nos côtés.

« Il y a juste le temps de faire l’autre côté », dit Davies, quand nous l’atteignîmes, et que je me félicitais d’avoir regagné notre base sans voir nos communications coupées. Et nous repartîmes en courant dans la direction d’où nous étions venus ce matin-là, éclaboussant dans les flaques et sautant par-dessus les ruisseaux naissants qui s’échappaient des failles du chenal principal à mesure que la marée montait. Nos observations terminées, nous fîmes le chemin inverse, faisant un large détour sur un terrain plus élevé pour éviter la crue envahissante, et pataugeant jusqu’aux genoux dans l’approche finale du yacht.

Alors que je grimpais avec soulagement à bord, il me sembla entendre une voix lointaine disant, dans un dénigrement languissant de la navigation de plaisance, que cela ne donnait pas assez d’exercice. C’était la mienne, il y a des siècles, dans une autre vie. De l’est et de l’ouest, deux nappes d’eau avaient recouvert le désert, chacune poussant des langues d’écume qui se rejoignaient et fusionnaient.

J’attendis sur le pont et regardai l’agonie des sables étouffés sous l’assaut implacable de la mer. Les derniers bastions furent battus, pris d’assaut et submergés ; le tumulte des sons s’apaisa et se stabilisa, et la mer balaya victorieusement toute l’étendue. Le Dulcibella, jusqu’ici indifférent avec mépris, commença à s’éveiller et à trembler sous les coups qu’il recevait. Puis, avec un effort, il se redressa sur une quille égale et se mit à cogner et à se tendre avec impatience, désireux de vaincre cet envahisseur insolent et d’en faire un esclave pour ses propres fins. Bientôt, son amarre se tendit et son nez pivota lentement ; seule sa poupe cognait encore, et ce, avec une force décroissante. Soudain, il fut libre et dérivait en travers du vent jusqu’à ce que l’ancre le retienne et qu’il s’immobilise sous le vent de celle-ci, se balançant avec aisance et triomphe. Brave petite personne ! Au fond, elle était amie à la fois avec le sable et la mer. Ce n’était que lorsque l’ancien amour et le nouvel amour étaient en combat mortel pour ses faveurs, et qu’elle était malmenée dans la mêlée, que son tempérament se rebellait.

Nous avalâmes une tasse de thé rapide, hissâmes les voiles et repartîmes vers l’ouest. Une fois la « ligne de partage des eaux » franchie, nous rencontrâmes un courant fort, mais la direction du passage était maintenant plus vers le nord-ouest, de sorte que nous pouvions maintenir notre cap sans virer de bord, et par conséquent pouvions remonter le courant. « Donne-lui juste trente centimètres de dérive », dit Davies. « Nous connaissons le chemin ici, et elle fera moins de dérive ; mais nous devrons généralement nous en passer, toujours à marée descendante. Si tu t’échoues avec la dérive baissée, tu mérites d’être noyé. » Je voyais maintenant combien notre promenade avait été précieuse. Les balises étaient sur notre droite ; mais c’étaient des roseaux brisés, ne donnant aucun indice sur la largeur du chenal. Quelques-unes avaient perdu leur sommet et étaient englouties complètement par l’eau montante. Quand nous arrivâmes au point où elles cessaient, et où le faux lagon se trouvait, je me serais senti totalement perdu. Nous avions traversé les sables hauts et relativement plats qui forment la base de la Fourche, et nous entrions dans le labyrinthe de bancs détachés qui obstruent la cavité en forme d’entonnoir entre la dent supérieure et la dent du milieu. Je le savais par la carte. Mon œil non aidé ne voyait rien d’autre que la haute mer, devenant vert sombre à mesure que la profondeur augmentait ; une mer sévère et menaçante, montrant ses crocs blancs. Les vagues devenaient plus longues et plus raides, car les chenaux, bien que toujours tortueux, commençaient maintenant à être larges et profonds.

Davies avait ses relèvements et suivait sa route avec confiance. « Maintenant, la sonde », dit-il ; « la boussole sera bientôt de peu d’utilité. Nous devons tâter le bord des sables jusqu’à ce que nous trouvions d’autres balises. »

« Où allons-nous mouiller pour la nuit ? » demandai-je.

« Sous le Hohenhörn », dit Davies, « pour le bon vieux temps ! »

En partie à vue et surtout au toucher, nous nous faufilâmes autour de la dernière allée du labyrinthe caché jusqu’à ce qu’un nouveau groupe de balises apparaisse, dénué de sens pour moi, mais analysé par lui en deux groupes. Nous en suivîmes un pendant une certaine distance, puis nous nous en écartâmes pour commencer un autre bord au plus près du vent.

Le crépuscule tombait. La côte de Hanovre, jamais très distincte, avait totalement disparu ; une houle inquiétante passait sous la courte mer. J’cessai de prêter attention à Davies, qui prodiguait des instructions sur son passe-temps favori, et cherchai à étouffer dans un dur travail manuel l’effroi qui sommeillait en moi toute la journée à la perspective de notre premier mouillage en mer.

« Sonde, comme un fou maintenant ! » dit-il enfin. Je trouvai une brasse et demie. « C’est le banc », dit-il ; « nous allons lui donner un peu de champ et ensuite lâcher prise. »

« Lâchez tout maintenant ! » fut l’ordre après une minute, et la chaîne fila avec un gémissement prolongé. Le Dulcibella s’arrêta net et affronta allègrement la mer du Nord et la nuit grandissante.

« Voilà ! » dit Davies, tandis que nous finissions de ranger la grand-voile, « en sécurité et à l’aise dans quatre brasses dans un magnifique port de sable, sans personne pour nous déranger et avec tout cela pour nous seuls. Pas de taxes, pas d’odeurs, pas de trafic, pas de soucis d’aucune sorte. C’est même mieux qu’une crique de la Baltique, avec moins de cette civilisation répugnante. Nous sommes à sept miles de la côte la plus proche, et à cinq même de Neuerk — regarde, ils allument les lumières. » Il y avait une minuscule étincelle à l’est.

« Je suppose que tout va bien », dis-je, « mais j’aimerais mieux voir une solide jetée quelque part ; c’est une nuit qui a l’air mauvaise, et je n’aime pas cette houle. »

« La houle n’est rien », dit Davies ; « c’est juste un écoulement errant venant du large. Quant aux jetées, tu en as tout autour de toi, seulement elles sont cachées. Devant et à tribord se trouve le Hohenhörn Ouest, s’incurvant vers le sud-ouest comme une jetée de pierre. Tu peux entendre le ressac battre sur son extérieur là-bas au nord. C’est là que j’ai failli faire naufrage ce jour-là, et le petit chenal dans lequel je suis tombé doit être tout près de nous quelque part. À un demi-mile — à bâbord là-bas — se trouve le Hohenhörn Est, où j’ai atterri, après avoir traversé en trombe ce lac où nous sommes. Un mile plus loin derrière se trouve le corps principal des sables, la dent supérieure de ta fourche. Donc tu vois, nous sommes enfermés — pratiquement. Tu te souviens sûrement de la carte ? Eh bien, c’est... »

« Oh, au diable la carte ! » éclatai-je, trouvant ce flot de réconfort plausible trop lugubrement suggestif pour mes nerfs. « Regarde-la, homme ! En supposant qu’il arrive quelque chose — en supposant qu’il se mette à souffler un coup de vent ! Mais il ne sert à rien de grelotter ici et de fixer la vue. Je descends en bas. »

Il y eut un mauvais quart d’heure en bas, au cours duquel, j’ai honte de le dire, j’oubliai la quête.

« De quelle soupe as-tu envie ? » dit Davies, timidement, après un silence noir de quelques minutes.

Cette simple remarque, plus éloquente sur la sécurité qu’un millier d’arguments techniques, sauva la situation.

« Dis, Davies », dis-je, « je suis un poltron au fond, et tu ne dois pas m’épargner. Mais tu ne ressembles à aucun plaisancier que j’aie jamais rencontré auparavant, ou à aucun marin d’aucune sorte. Tu es si désinvolte et calme dans les choses extraordinaires que tu fais. Je crois que je t’aimerais mieux si tu lâchais parfois une volée de jurons de haute mer, ou si tu menaçais de me mettre aux fers. »

Davies ouvrit de grands yeux et dit que c’était entièrement sa faute d’avoir oublié que je n’étais pas aussi habitué à de tels mouillages que lui. « Et, à propos », ajouta-t-il, « quant au fait qu’il souffle un coup de vent, je ne serais pas surpris qu’il le fasse ; le baromètre chute fortement ; mais cela ne peut pas nous nuire. Tu vois, même à marée haute, la dérive de la mer... »

« Oh, pour l’amour du ciel, ne recommence pas. Tu prouveras bientôt que nous sommes plus en sécurité ici que dans un hôtel. Dînons, et un sacré bon repas ! »

Le dîner suivit un cours tranquille, mais juste au moment où le café était en train d’infuser, la coque, qui tanguait régulièrement, commença à rouler.

« Je savais qu’elle le ferait », dit Davies. « J’allais t’avertir, seulement... le reflux s’est installé contre le vent. C’est tout à fait sûr... »

« Je pensais que tu avais dit qu’il deviendrait plus calme quand la marée baisserait ? »

« C’est le cas, mais cela peut sembler plus agité. Les marées sont des choses étranges », ajouta-t-il, comme pour défendre des connaissances pas très recommandables.

Il s’occupa de son livre de bord, se balançant avec aisance au mouvement du bateau ; et moi, pour ma part, j’essayai d’écrire mon journal, mais je ne pouvais pas fixer mon attention. Chaque objet non fixé dans le bateau devenait audiblement agité. Les boîtes cliquetaient, les placards vibraient, les coffres poussaient des gémissements creux. De petites choses glissaient hors de cachettes sombres, et dansaient des figures grotesques et ivres sur le sol, comme des gobelins dans une clairière hantée. Le mât gémissait douloureusement à chaque inclinaison, et la dérive hoquetait et s’étouffait. Au-dessus, une autre horde de démons semblait avoir été lâchée. Le pont et le mât étaient des conducteurs qui amplifiaient chaque son et faisaient ressembler le tap-tap de chaque bout de corde aux coups d’un marteau, et le claquement des drisses contre le mât au fracas d’une mitrailleuse Maxim. Tout le tumulte battait la mesure d’un chœur rythmique qui devenait exaspérant.

« On pourrait se coucher maintenant », dit Davies ; « il est dix heures et demie. »

« Quoi, dormir à travers cela ? » m’exclamai-je. « Je ne peux pas supporter ça, je dois faire quelque chose. On ne peut pas faire une autre promenade ? »

Je parlais avec une amertume à moitié délirante.

« Bien sûr qu’on peut », dit Davies, « si un peu de remous dans l’annexe ne te dérange pas. »

Je reconsidérai ma suggestion irréfléchie, mais il était trop tard maintenant pour faire marche arrière, et quelque expédient désespéré était nécessaire. Je me retrouvai sur le pont, agrippé à un pataras et regardant avec vertige en bas puis en haut l’annexe, alors qu’elle tressautait comme un bouchon dans le creux des vagues le long du bord, tandis que Davies installait les avirons et les tolets.

« Saute ! » cria-t-il, et avant que je ne puisse reprendre mes esprits et saisir les côtés, nous étions à la dérive dans la nuit, chancelant de creux en creux des vagues escarpées qui s’incurvaient. Davies guida notre coquille de noix avec tendresse par-dessus leurs crêtes, la faisant passer de biais à travers leur cours. Il n’utilisa que très peu d’efforts, comptant sur la marée pour nous porter à notre but. Soudain, le mouvement cessa. Une pente sombre se profila hors de la nuit, et l’annexe se posa doucement dans un remous peu profond.

« Le West Hohenhörn », dit Davies. Nous sautâmes à terre et nous enfonçâmes dans une vase molle, tirâmes l’annexe d’une ou deux coudées, puis montâmes sur la berge et nous retrouvâmes sur du sable dur et humide. Le vent bondit sur nous et étouffa nos voix.

« Trouvons mon chenal », hurla Davies. « Par ici. Gardez le phare de Neuerk droit derrière vous. »

Nous nous mîmes en marche d’une enjambée longue et voûtée, face au vent, droit vers le grondement des brisants de l’autre côté du sable. Un vers de Matthew Arnold, « Les galets nus du monde », me trottait dans la tête. « À sept milles de la terre », pensais-je, « filant comme des oiseaux marins sur un îlot de sable éphémère, encerclés par des marées impétueuses et martelés par l’océan, à minuit dans un coup de vent qui forcit — coupés même de notre seul refuge douteux. » C’était le moment, s’il en fut, de vaincre la faiblesse. Une gaieté folle m’envahit alors que je buvais le vent et pressais le pas. Il ne sembla s’écouler qu’une minute ou deux quand Davies me saisit.

« Attention ! » cria-t-il. « C’est mon chenal. »

Le sol s’abaissa et une rivière tumultueuse scintilla devant nous. Nous prîmes une tangente et suivîmes son cours vers le nord, trébuchant dans des fossés boueux, glissant sur des algues, commençant à être aveuglés par une fine écume salée et assourdis par le tonnerre du ressac. La rivière s’élargit, blanchit, s’agita, se rassembla pour le choc, fut brisée et se dissipa dans une pénombre laiteuse. Nous virâmes à droite et éclaboussâmes dans une écume mousseuse. Je tournai le dos au vent, essuyai la saumure de mes yeux, me retournai et vis que notre chemin était barré par un tumulte de vagues. La voix de Davies était à mon oreille et son bras pointait vers le large.

« C’est — à peu près ici — que j’ai talonné la première fois — pire alors — vent de nord-ouest — ce n’est — rien. Faisons — le tour. »

Nous galopâmes, le vent dans le dos, en longeant la ligne de ressac. Je perdis toute notion du temps et de la direction. Une autre mer barra notre route, devint une autre rivière alors que nous longions son rivage en biais. De nouveau, nous étions face à ce vent enivrant. Puis, une lueur vacilla et scintilla sur la gauche, et maintenant nous ralentissions et tournions en rond. Je butai contre quelque chose de tranchant — le plat-bord de l’annexe. Nous avions donc bouclé le tour de notre domaine fugitif, cette île-rêve — l’île-cauchemar, comme je m’en souviendrai toujours.

« Il faut que tu godilles aussi », dit Davies. « Ça souffle fort maintenant. Garde son nez un peu relevé — de toutes tes forces ! »

Nous avançâmes en nous dandinant, ma godille s’enfonçant parfois jusqu’au banc, parfois frappant les bulles au sommet d’une vague. Davies, à la proue, disait « Tire ! » ou « Tiens ! » par intervalles. J’entendais les embruns claquer contre son dos en ciré. Puis une pâle lumière jaune glissa sur les vagues. « Doucement ! Laisse-la venir ! » et le beaupré du Dulcibella, gonflé à des proportions spectrales, poignardait les ténèbres au-dessus de moi. « Un peu en arrière ! Deux bons coups. Rentre ta godille ! Maintenant, saute ! » Je griffai la coque ballottante et atterris en tas. Davies suivit avec l’amarre, et l’annexe fila sur l’arrière.

« Elle est magnifiquement à l’ancre maintenant », dit-il, après avoir assuré l’amarre. « Elle ne roulera pas à la marée montante, et c’est presque la basse mer. »

Je ne crois pas que cela m’aurait importé, peu importait à quel point elle aurait roulé. J’étais enfin guéri de la trouille.

C’était heureux, car être éjecté de sa couchette sur de la toile cirée mouillée est un début de journée décourageant. Cela arriva vers huit heures. Le yacht tanguait violemment et je rampai à quatre pattes dans la cabine, où Davies préparait le petit-déjeuner sur le plancher.

« Je t’ai laissé dormir », dit-il ; « nous ne pouvons rien faire tant que l’eau ne baisse pas. Nous n’arriverions jamais à remonter l’ancre par ce temps. Viens jeter un œil. Ça s’éclaircit », ajouta-t-il, alors que nous étions accroupis sur le pont, agrippés aux taquets pour plus de sécurité. « Le vent a viré au nord-ouest. C’était une tempête complète, et la mer est à son pire en ce moment — près de la pleine mer. Tu ne verras jamais pire que ça. »

J’étais préparé à ce que je voyais — la mer orageuse à des lieues à la ronde et un chaos de brisants là où notre île-rêve avait été — et je le pris calmement, même avec une sorte d’exaltation. Le Dulcibella affrontait la tempête aussi obstinément que jamais, plongeant son beaupré dans la mer et rejetant des paquets d’eau verte sur ses proues. Une vague de confiance et d’affection pour elle m’envahit. J’avais eu l’habitude de ressentir de l’amertume pour le poids et le volume de son ancre et de sa chaîne encombrantes, mais j’en voyais l’utilité maintenant ; le vernis, la peinture, les ponts immaculés et les voiles neigeuses étaient des absurdités de dandy d’un passé détestable.

« Que pouvons-nous faire aujourd’hui ? » demandai-je.

« Nous devons rester bien à l’intérieur des bancs et être extrêmement prudents partout où il y a de la houle. C’est déchaîné ici, tu vois, malgré la barrière de sable. Mais il y a beaucoup à faire plus loin. »

Nous déjeunâmes dans un inconfort horrible ; puis fumâmes et discutâmes jusqu’à ce que le rugissement des brisants diminue. Au premier signe de sable à nu, nous appareillâmes, sous artimon et voiles d’avant seulement, et j’appris comment arracher une ancre récalcitrante du sol. En pivotant, nous filâmes vers l’est devant le vent, sur le terrain que nous avions traversé la veille, tandis qu’un archipel de nouveaux bancs se dressait lentement au-dessus des vagues dont la force s’amenuisait rapidement. Nous marchâmes avec précaution parmi eux et autour d’eux, sondant et observant ; mettant en panne là où l’espace le permettait, et utilisant parfois l’annexe. Je commençai à voir où résidaient les risques dans ce genre de navigation. Partout où la houle océanique pénétrait, ou là où le vent soufflait droit dans un chenal long et profond, nous devions être très prudents et laisser de bonnes marges. « C’est le genre d’endroit où il ne faut surtout pas échouer », disait Davies.

Finalement, nous traversâmes à nouveau le Steil Sand, mais par une autre passe, et mouillâmes, après une journée ardue, dans une échancrure à sa limite orientale, juste à l’écart de la houle qui roulait depuis l’estuaire turbulent de l’Elbe. La nuit fut clémente, et quand la marée recula, nous restâmes parfaitement immobiles, le vent frais envoyant seulement un clapotis de vaguelettes contre nos flancs.

CHAPITRE XIII. La signification de notre travail

Rien ne se produisit durant les dix jours suivants pour nous déranger dans notre tâche. À chaque heure du jour et durant beaucoup de celles de la nuit, à la voile ou au mouillage, échoués ou à flot, sous la pluie ou le soleil, par vent et calme, nous étudiâmes le lit des estuaires et nous exerçâmes à naviguer dans le réseau des chenaux ; ne communiquant pas avec la terre et l’approchant rarement. C’était une vie de labeur, d’exposition et de péril ; une lutte contre les difficultés aussi ; car un temps automnal sauvage était la règle, avec un vent qui tournait entre le sud-ouest et le nord-ouest, et ne soufflant doucement de l’est, le secteur sûr pour cette région, que pendant deux jours paisibles. Sa force et sa direction déterminaient chaque nouveau choix de zone. S’il était fort et venant du nord, nous explorions les repaires intérieurs ; dans les intervalles modérés, la frange extérieure, nous précipitant, si nous étions surpris, dans l’antre le plus commode.

Parfois nous arpentions de vastes solitudes de sable, parfois nous filions à travers des étendues éphémères de mer peu profonde. De nouveau, nous rampions prudemment autour des artères plus profondes qui entourent le Great Knecht, examinant leurs circonvolutions comme s’il s’agissait des veines d’un tissu vivant, et la circulation de la marée palpitant à travers elles comme du sang. À nouveau, nous nous trouvions chancelants à travers les courants de marée et les ressac qui infestent le passage ouvert de la Weser lors de notre traversée entre la Fourche et le Brochet. Lors d’un de nos beaux jours, je vis la scène de l’aventure originale de Davies à la lumière du jour, avec les bancs à sec et les chenaux manifestes. Le lecteur l’a vue sur la carte et peut, jusqu’à un certain point, se faire une opinion ; je peux seulement ajouter que je réalisai par preuve oculaire qu’aucun piège plus fatal n’aurait pu être conçu pour un étranger innocent ; car en l’approchant du nord-ouest dans les conditions les plus faciles, il était déjà assez difficile de vérifier notre route réelle. Dans une période si riche en nouvelles émotions, il ne m’est pas facile de dire quand nous avons été le plus à la peine, d’autant plus qu’il était de règle pour Davies de ne jamais admettre que nous étions en danger. Mais je pense que notre pire expérience fut le 10, quand, en raison d’un infime mauvais calcul, nous nous échouâmes dans un endroit dangereux. S’échouer, bien sûr, faisait partie du quotidien ; la question sans cesse récurrente étant quand et où le solliciter ou le risquer. Cette fois, nous étions situés de telle sorte que lorsque la marée montante revint, nous étions sur une côte sous le vent, bord à bord avec un coup de vent qui envoyait une mer méchante — avec une dérive de trois milles pour lui donner de la force — le long du Robin’s Balje, qui est l’une des artères plus profondes dont j’ai parlé plus haut, et qui se trouvait maintenant droit au vent par rapport à nous. Le point culminant survint vers dix heures du soir. « Nous ne pouvons rien faire tant qu’elle ne flotte pas », dit Davies ; et je peux le voir encore, fumant tranquillement et épissant une aussière usée tandis qu’il expliquait que sa double coque en teck lui permettait de tout supporter dans la limite du raisonnable. Elle subit certainement un test terrifiant cette nuit-là, car le fond était un sable dur et inflexible, sur lequel elle montait et tombait avec une violence convulsive. La dernière demi-heure fut pour moi d’une tension presque intolérable. Je la passai sur le pont, incapable de supporter le suspense en bas. Des nappes de mer déchaînée volaient littéralement au-dessus de la coque, et vingt fois je pensai qu’elle allait succomber alors qu’elle frissonnait sous les coups de sa quille sur le sable. Mais ces coques robustes, assemblées par un honnête travail, résistèrent à l’épreuve. Un dernier choc et elle se libéra, trouva son ancre et resta à flot.

Dans l’ensemble, je pense que nous avons commis peu d’erreurs. Davies avait une aptitude suprême pour le travail. Chaque heure, parfois chaque minute, apportait son problème, et son ingéniosité ne faisait jamais défaut. Plus c’était dur, plus il devenait calme. Il possédait aussi cette intuition qui est indépendante de la compétence acquise, et qui est à la racine de tout génie ; qui, pour prendre des cas analogues au sien, est la qualité ultime du guide ou de l’éclaireur parfait. Je crois qu’il pouvait sentir le sable là où il ne pouvait ni le voir ni le toucher.

Quant à moi, la mer n’a jamais été mon élément, et ne le sera jamais ; néanmoins, je m’endurcis à cette vie, je devins salé, robuste et passablement alerte. Comme un soldat apprend plus en une semaine de guerre qu’en des années de parade et de cirage de bottes, ainsi, coupé de toute distraction, passant de bivouac précaire en bivouac précaire, et dépendant dans une certaine mesure de mes muscles et de mon esprit pour ma vie, j’appris rapidement mon métier et gagnai une certaine dextérité. Je connaissais mes cordages dans le noir, pouvais louvoyer économiquement vent debout à travers les grains, prendre des relèvements et estimer l’interaction du vent et de la marée.

Nous étions généralement dans la solitude, mais nous rencontrions parfois des galiotes comme le Johannes louvoyant à travers les sables, et une ou deux fois nous trouvâmes une flotte de tels bateaux ancrés dans une passe, attendant l’eau. Leur tirant d’eau, chargé, était de six à sept pieds, le nôtre seulement quatre, sans notre dérive centrale, mais nous prenions leur tirant d’eau moyen comme norme de toutes nos observations. C’est-à-dire que nous nous efforcions de déterminer quand et comment un navire calant six pieds et demi pouvait naviguer dans les sables.

Un mot de plus sur notre motif. C’était la conviction de Davies, comme je l’ai dit, que toute la région serait en temps de guerre un terrain de chasse idéal pour de petits maraudeurs indépendants, et je commençais à savoir qu’il avait raison ; car regardez les trois routes maritimes à travers les sables vers Hambourg, Brême, Wilhelmshaven et le cœur de l’Allemagne commerciale. Elles sont comme des autoroutes perçant une région montagneuse par des défilés où une poignée d’hommes désespérés peut arrêter une armée.

Suivez le parallèle d’une guerre terrestre. Peuplez vos montagnes d’une race audacieuse et ingénieuse, qui possède une connaissance intime de chaque sentier et chemin de muletier, qui opère en petites bandes, voyage léger et se déplace rapidement. Voyez quel immense avantage de tels guérilleros possèdent sur un ennemi qui s’accroche aux sentiers battus, se déplace en grands corps, lentement, et ne « connaît pas le pays ». Voyez comment ils peuvent non seulement infliger des désastres à un ennemi qui les surpasse largement en force, mais peuvent prolonger une résistance semi-passive bien après que toutes les batailles décisives ont été livrées. Voyez, aussi, comment le puissant envahisseur ne peut conquérir ses insaisissables antagonistes qu’en apprenant leurs méthodes, en étudiant le pays et en les égalant en mobilité et en ruse. Le parallèle ne doit pas être poussé trop loin ; mais que ce genre de guerre aura son homologue en mer est une vérité qui ne peut être mise en doute.

Davies, dans son enthousiasme, ne fixait aucune limite à son importance. Le petit bateau dans les eaux peu profondes jouait un rôle grandiose dans sa vision d’une guerre navale, un rôle qui grandirait en importance à mesure que la guerre se développerait et atteindrait son apogée dans les phases finales.

« Les lourdes flottes de bataille sont très bien », disait-il, « mais si les forces sont bien équilibrées, il pourrait ne rien en rester après quelques mois de guerre. Elles pourraient se détruire mutuellement, laissant comme vainqueur nominal un amiral avec à peine un cuirassé pour se consoler. C’est alors que la véritable lutte commencera ; et c’est alors que tout ce qui peut flotter sera pressé dans le service, et quiconque peut barrer un bateau, connaît ses eaux et ne se soucie pas de sa vie, aura des opportunités magnifiques. Cela coupe dans les deux sens. Ce que les petits bateaux peuvent faire dans ces eaux est assez clair ; mais prenez notre propre cas. Disons que nous sommes battus en haute mer par une coalition. Il y a alors un risque de famine ou d’invasion. C’est une foutaise tout ce qu’ils disent sur la reddition immédiate. Nous pouvons vivre avec des demi-rations, récupérer et construire ; mais nous devons avoir du temps. En attendant, notre côte et nos ports sont en danger, car les millions que nous coulons dans les forts et les mines ne nous mèneront pas loin. Ils sont fixes — une défense purement passive. Ce dont vous avez besoin, ce sont des bateaux — des moustiques avec des dards — des essaims d’eux — patrouilleurs, éclaireurs, torpilleurs ; des irréguliers intelligents servis par des locaux, avec une assez grande liberté pour jouer leur propre jeu. Et quel jeu splendide à jouer ! Il y a des endroits très semblables à celui-ci là-bas — rien de moitié aussi bon, mais similaire — l’estuaire de la Mersey, la Dee, la Severn, le Wash, et, le meilleur de tous, la Tamise, avec tous les bancs du Kent, de l’Essex et du Suffolk autour. Mais quant à défendre nos côtes de la manière dont je parle — nous n’avons rien de prêt — rien du tout ! Nous ne construisons même pas ou n’utilisons pas de petits torpilleurs. Ces rapides ‘destroyers’ ne sont pas bons pour ce travail — trop longs et ingérables, et la plupart trop profonds. Ce dont vous avez besoin, c’est de quelque chose de fort et simple, de faible tirant d’eau, et avec seulement une torpille portée par un espar, si nécessaire. Remorqueurs, vedettes, petits yachts — tout ferait l’affaire au pied levé, car le succès dépendrait de l’intelligence, pas de la force brute ou d’un mécanisme compliqué. Ils seraient souvent anéantis, mais qu’importe ? Il n’y aurait pas de pénurie d’hommes du bon type pour eux si la chose était organisée. Mais où sont les hommes ?

« Ou, supposons que nous ayons le dessus en haute mer, et que nous devions attaquer ou bloquer une côte comme celle-ci, qui n’est que sable d’un bout à l’autre. Vous ne pouvez pas improviser des gens qui sont chez eux dans de telles eaux. Les types de la marine ne l’apprennent pas, bien que, par Jupiter ! ils soient le plus magnifique service du monde — en cran, et nerfs, et tout le reste. Ils essaieront n’importe quoi, et font souvent l’impossible. Mais leurs bateaux sont profonds, et ils ont peu de pratique dans ce genre de chose. »

Davies ne poussa jamais son argument jusqu’au bout ici ; mais je sais que c’était le désir passionné de son cœur, d’une manière ou d’une autre et quelque part, d’avoir une chance de mettre sa connaissance de cette côte à profit dans la guerre qui, il le sentait, devait arriver, de jouer ce « jeu splendide » dans ce domaine, le plus fascinant pour cela.

Je ne peux rien faire de plus que d’esquisser ses vues. En les entendant comme je le fis, avec le bruit même du ressac et la bulle des marées dans mes oreilles, elles firent une profonde impression sur moi et me donnèrent le zèle même pour notre travail qu’il possédait par tempérament.

Mais à mesure que les jours passaient et que rien ne survenait pour nous déranger, je sentais de plus en plus fortement que, concernant notre quête, nous étions sur la mauvaise voie. Nous ne trouvions rien de suspect, rien qui suggérât un motif vraiment adéquat à la trahison de Dollmann. Je devins impatient et voulais pousser plus rapidement vers l’ouest. Davies s’accrochait toujours à sa théorie, mais le même sentiment l’influencait.

« C’est quelque chose à voir avec ces chenaux dans le sable », persistait-il, « mais j’ai peur, comme tu dis, que nous n’ayons pas touché au cœur du mystère. Personne ne semble se soucier le moins du monde de ce que nous faisons. Nous n’avons pas fait les estuaires aussi bien que je l’aurais souhaité, mais nous devrions pousser vers les îles. C’est exactement le même genre de travail, et tout aussi important, je crois. Nous sommes obligés d’obtenir un indice bientôt. »

Il y avait aussi la question du temps, pour moi du moins. Je devais être de retour à Londres, à moins d’obtenir une prolongation, le 28, et notre rythme de progression actuel était lent. Mais je ne peux pas dire en conscience que j’en fis un point sérieux. S’il y avait une quelconque valeur dans notre entreprise, le devoir officiel pâlit à côté. La machine de l’État ne souffrirait pas de mon absence ; des excuses devraient être faites, et les résultats bravés.

Tout le temps, notre robuste petite embarcation devenait plus miteuse et plus usée par les intempéries, le vernis plus mince, les ponts plus gris, les voiles plus ternes et le toit de la cabine plus sombre là où les fumées du poêle le tachaient. Mais la seule beauté qu’elle ait jamais possédée, celle d’une parfaite adéquation à ses fonctions, demeurait. Sans rien pour la comparer, elle devint un foyer pour moi. Mes articulations s’adaptèrent à ses limites étroites, mes goûts et mes habitudes à sa simple économie domestique.

Mais l’huile et l’eau venaient à manquer, et le moment était venu où nous serions forcés d’atterrir et de renouveler nos stocks.

CHAPITRE XIV. La première nuit dans les îles

Une ligne basse de dunes de sable, rose et fauve dans le soleil couchant, à une extrémité un petit village blanc blotti autour de la base d’un massif phare à quatre faces — telle était Wangeroog, la plus orientale des îles frisonnes, telle que je la vis le soir du 15 octobre. Nous avions décidé d’en faire notre premier point de débarquement ; et puisqu’elle ne possède aucun port, et est bordée par un mille de sable à basse mer, nous avions filé sur la marée montante jusqu’à ce que le yacht s’échoue, afin de nous épargner autant de travail que possible dans le transport aller-retour des lourds bidons d’eau et des bidons d’huile que nous devions remplir. En contour flou, à trois milles au sud de nous, s’étendait la plaine plate de la Frise, brisée seulement par quelques arbres, un moulin à vent ou deux et une flèche d’église. Entre les deux, l’étendue peu profonde de la mer commençait déjà à se retirer en lagunes, dont la principale était le passage étroit par lequel nous étions arrivés de l’est. Il continuait sa course vers l’ouest, directement parallèle à l’île, et là, à une distance d’un demi-mille de nous, trois galiotes étaient au mouillage.

Avant que le souper ne fût terminé, le yacht était au sec, et quand nous eûmes mangé, Davies se chargea de bidons et de jerricans. Je voulais prendre ma part, mais il m’incita à rester à bord ; car j’étais mort de fatigue après une journée exceptionnellement longue et éprouvante, qui avait commencé à 2 heures du matin, lorsque, utilisant un précieux épisode de vent d’est, nous avions entamé une traversée complète des sables depuis l’Elbe jusqu’à la Jade. C’était un exploit à peine possible pour un bateau de notre faible vitesse à accomplir en seulement deux marées ; et bien que nous ayons réussi de justesse, ce ne fut qu’au prix d’une vigilance inlassable et d’une tension physique sévère.

« Pose l’ancre quand tu auras fumé », dit Davies, « et garde un œil sur le feu de mouillage ; c’est mon seul guide pour le retour. »

Il se laissa glisser, et j’entendis le crissement de ses bottes de mer tandis qu’il disparaissait dans les ténèbres. C’était une belle nuit étoilée, avec une pointe de gelée dans l’air. J’allumai un cigare et m’étalai sur une banquette près de la lueur du poêle. Le cigare languit bientôt et tomba, et je m’assoupis d’un sommeil agité, car le feu de mouillage me préoccupait. Je me levai une fois pour l’épier à travers le panneau de pont entrouvert, le vis brûler régulièrement et me recouchai. La lampe de cabine manquait d’huile et déclinait jusqu’à une mèche rougeoyante, mais j’étais trop somnolent pour m’en occuper, et elle s’éteignit. Je rallumai mon bout de cigare et tentai de rester éveillé en réfléchissant. C’était la première fois que Davies et moi étions séparés si longtemps ; pourtant, nous étions devenus si accoutumés à une liberté sans ingérence que cela ne m’aurait pas dérangé le moins du monde, n’était-ce un soudain pressentiment qu’en cette première nuit de la seconde étape de nos travaux, quelque chose allait se produire. Soudain, j’entendis un bruit au-dehors, un pas éclaboussant comme celui d’un homme marchant dans une flaque. Je fus parfaitement réveillé en un instant, mais l’idée de crier « C’est toi, Davies ? » ne m’effleura même pas, car je sus en un éclair que ce n’était pas lui. C’était la démarche furtive d’un rôdeur. Peu après, j’entendis un autre pas — le bruit d’une botte sur le sable — cette fois tout près de mon oreille, juste à l’extérieur de la coque ; puis d’autres, plus faibles et plus en arrière. Je me levai doucement et scrutai l’arrière par le panneau de pont. Une lueur, réfléchie depuis le bas, vacillait sur le mât d’artimon et le boute-hors ; cela n’avait rien à voir avec le feu de mouillage, qui était suspendu à l’étai. Mon rôdeur, compris-je, avait craqué une allumette et lisait le nom sur la poupe. Jusqu’où sa curiosité allait-elle le mener ? L’allumette s’éteignit et les pas furent à nouveau audibles. Puis, une voix forte et gutturale appela en allemand : « Yacht à l’ancre ! » Je gardai le silence. « Yacht à l’ancre ! » un peu plus fort cette fois. Un silence, puis une vibration de la coque tandis que des bottes la raclaient et que des mains saisissaient le plat-bord. Mon visiteur était sur le pont. Je me tassai, m’assis sur la banquette, et je l’entendis se déplacer le long du pont, rapidement et avec assurance, d’abord vers l’avant, où il s’arrêta, puis vers la descente au milieu du navire. À l’intérieur de la cabine, il faisait une obscurité totale, mais j’entendais ses bottes sur l’échelle, tâtant les marches. Dans un instant, il serait à l’entrée pour allumer sa seconde allumette. N’était-ce pas plus sombre qu’avant ? Il y avait eu un léger reflet de la lampe de mouillage sur le panneau de pont, mais il avait disparu. Je levai les yeux, réalisai la situation et me rendis ridicule. Encore quelques secondes et j’aurais vu mon visiteur face à face, peut-être l’aurais-je interrogé : mais j’étais novice en ce genre de besogne et je perdis mon sang-froid. Tout ce à quoi je pensais, c’étaient les dernières paroles de Davies, et je le voyais égaré sur les bancs de sable, sans lumière pour le guider, la marée montant et lui avec un lourd chargement. Je sursautai involontairement, cognai contre la table et fis tinter le poêle. Un grand pas et une main qui saisit l’échelle, mais juste trop tard ! Je saisis quelque chose d’humide et de gras, il y eut une traction et une respiration forte, et je me retrouvai à étreindre une grosse botte de mer dont le propriétaire sauta, je l’entendis, sur le sable et s’enfuit. Je me précipitai dehors, sautai par-dessus bord et suivis aveuglément au son. Il avait doublé la proue du yacht, je fis de même, me baissai sous le beaupré en oubliant l’étai, et tombai violemment sur la tête, le souffle coupé par un câble en acier et une poulie dont la solidité et le volume étaient l’une des gloires du Dulcibella. Je me débattis dès que je pus reprendre mon souffle, mais ma proie invisible était déjà loin devant. J’ôtai mes lourdes bottes, les portai à la main et courus en bas, me coupant aussitôt le pied sur des coques. La poursuite était sans espoir, et une chute finale sur un morceau de bois flotté m’envoya étalé de tout mon long, les orteils en feu de douleur.

En revenant en boitant, je décidai que j’avais fait des débuts bien médiocres comme aventurier actif. Je n’avais rien gagné, perdu beaucoup de souffle et de peau, et je ne savais même pas avec certitude où je me trouvais. La lumière du yacht était éteinte et, même avec le phare de Wangeroog pour me guider, je ne trouvai pas aisé de le localiser. Il n’avait pas d’ancre dehors, si la marée montait. Et comment Davies allait-il le retrouver ? Après avoir tourné en rond piteusement, je me mis à rester allongé par intervalles dans l’espoir de voir sa silhouette se découper sur le ciel étoilé. Ce plan finit par réussir et, soulagé et humble, je montai à bord, rallumai le feu de mouillage et rapportai l’ancre de touage. La botte étrangère gisait au pied de l’échelle, mais elle ne révéla rien quand je l’examinai. Il était onze heures, la marée était passée basse. Davies faisait serré s’il voulait monter à bord sans l’aide de l’annexe. Mais il finit par réapparaître de la manière la plus prosaïque, épuisé par son lourd fardeau, mais intarissable sur sa visite à terre. Il commença alors que nous étions encore sur le pont.

« Écoute, nous aurions dû mieux convenir de ce que nous dirions si on nous posait des questions. J’ai choisi une boutique à l’air tranquille, mais c’était une sorte d’auberge où ils buvaient du gin rose ; tous très amicaux, comme d’habitude, et je me suis retrouvé sous un feu roulant de questions. J’ai dit que nous rentrions en Angleterre. Il y a eu les habituelles idioties sur la petitesse du bateau, etc. Il m’est venu à l’esprit qu’il nous faudrait un autre prétexte pour naviguer si lentement et nous arrêter pour explorer, alors j’ai dû parler des canards, bien que Dieu sait si nous ne voulons pas perdre de temps avec ça. Le sujet n’a pas eu un succès fou. Ils ont dit que c’était trop tôt — par jalousie, je suppose ; mais ensuite deux types ont pris la parole et ont demandé à être pris à bord pour aider. Ils ont dit qu’ils apporteraient leur barque ; sans aide locale, nous ne tirerions rien de bon. Tout cela est sans doute vrai, mais quel ennui ce serait. Je m’en suis sorti… »

« Tu as bien fait, » intervins-je. « Nous ne pourrons jamais laisser le bateau seul. Je crois que nous sommes surveillés », et je lui racontai mon expérience.

« Hum ! C’est dommage que tu n’aies pas vu qui c’était. Maudit soit cet étai ! » (sa façon pleine de tact de souligner ma maladresse) ; « de quel côté a-t-il couru ? » Je montai vaguement vers l’ouest. « Pas vers l’île ? Je me demande si ce n’est pas quelqu’un de l’une de ces galiotes. Il y en a trois au mouillage dans le chenal là-bas ; tu peux voir leurs feux. Tu n’as pas entendu un bateau s’éloigner ? »

J’expliquai que j’avais été un détective lamentable.

« Tu t’es très bien débrouillé, je trouve, » dit Davies. « Si tu avais crié quand tu l’as entendu pour la première fois, nous en saurions encore moins. Et nous avons une botte, qui pourrait être utile. L’ancre est bien mise ? Descendons. »

Nous fumâmes et discutâmes jusqu’à ce que le flot montant, clapotant doucement autour du Dulcibella, le soulève sans un choc.

Bien sûr, argumentai-je, il pouvait n’y avoir rien là-dedans. Le visiteur n’était peut-être qu’un voleur ordinaire ; un yacht apparemment désert était un appât tentant. Davies rejeta cette possibilité dès le début.

« Ils ne sont pas comme ça en Allemagne, » dit-il. « En Hollande, si tu veux, ils feraient n’importe quoi. Et je n’aime pas cette façon d’éteindre la lanterne pour gagner du temps, si nous avions été absents. »

Moi non plus. Malgré ma maladresse dans les détails, je saluai l’incident comme la première preuve concrète que l’objet de notre quête n’était pas une chimère. Le point suivant était : quel était le but du visiteur ? S’il était venu fouiller, qu’aurait-il trouvé ?

« Les cartes, bien sûr, avec toutes nos corrections et notes, ainsi que le livre de bord. Ils nous auraient dénoncés, » fut la conclusion immédiate de Davies. N’ayant pas sa foi dans la théorie du chenal, j’étais tiède à propos de ses précieuses cartes.

« Après tout, nous ne faisons rien de mal, comme tu l’as souvent dit toi-même, » dis-je.

Pourtant, en tant que reflet fidèle de notre mode de vie, c’étaient les seules choses à bord qui auraient pu nous compromettre ou laisser entendre que nous étions davantage que de jeunes Anglais excentriques croisant pour le sport (témoin les fusils à canards) et le plaisir. Nous avions deux jeux de cartes, allemandes et anglaises. Nous décidâmes d’utiliser les premières pour la pratique et de les cacher, avec le livre de bord, si l’occasion l’exigeait. Mon journal, résolus-je, ne quitterait jamais ma personne. Ensuite, il y avait les livres de marine. Davies les examina avec un regard que je connaissais bien.

« Il y en a trop, » dit-il, sur le ton d’un cuisinier décidant du sort de chatons superflus. « Jetons-les par-dessus bord. Ils sont très vieux de toute façon, et je les connais par cœur. »

« Eh bien, pas ici ! » protestai-je, car il posait des mains avides sur l’étagère ; « ils seront trouvés à marée basse. En fait, je les laisserais tels quels. Tu les avais quand tu es venu ici la dernière fois, et Dollmann sait que tu les avais. Si tu reviens sans eux, ça paraîtra bizarre. » Ils furent épargnés.

Les cartes anglaises, étant relativement inutiles, bien que plus conformes à notre rôle de plaisanciers anglais, devaient rester en évidence, comme autant de preuves éclatantes de notre innocence. C’était tout délicieusement désinvolte, ne pus-je m’empêcher de penser. Un yacht de sept tonnes ne regorge pas de cachettes (sèches), et nous étions impuissants face à une fouille rigoureuse. S’il y avait des secrets à garder sur cette côte, et que nous étions soupçonnés d’espionnage, rien n’aurait empêché une visite officielle et un avertissement. Il n’était nul besoin de rôdeurs s’enfuyant à la moindre alerte, à moins qu’il ne fût jugé plus sage de laisser les choses en l’état, si nous étions inoffensifs, et de ne pas éveiller de soupçons là où il n’y en avait pas. Ici, nous nous perdîmes en conjectures. L’agent de qui était le rôdeur ? Si c’était celui de Dollmann, Dollmann savait-il à présent que le Dulcibella était sain et sauf, et de retour dans la région dont il l’avait expulsé ? Si oui, était-il susceptible de revenir à une politique de violence ? Nous nous surprîmes tous deux à regarder les fusils à canards suspendus sous les râteliers, puis nous rîmes tous deux en ayant l’air niais. « Une guerre d’esprits, et non de fusils à canards, » opinai-je. « Regardons la carte. »

Illustration : Carte B de la Frise orientale. Carte B

Le lecteur est déjà familiarisé avec l’aspect général de cette région singulière, et je n’ai qu’à lui rappeler que le continent est cette partie de la Prusse connue sous le nom de Frise orientale. C’est une péninsule courte, au sommet plat, bordée à l’ouest par l’estuaire de l’Ems et au-delà par la Hollande, et à l’est par l’estuaire de la Jade ; un pays de basse altitude, contenant de vastes étendues de marais et de landes, et peu de villes d’importance ; aucune sur la côte nord. Sept îles se trouvent au large. Toutes, excepté Borkum qui est ronde, sont des bandes atténuées, légèrement en forme de croissant, dépassant rarement un mille de largeur, et s’effilant aux extrémités ; d’une longueur moyenne d’environ six milles, de Norderney et Juist, qui en font respectivement sept et neuf, à la petite Baltrum, qui n’en fait que deux et demi.

Des espaces de hauts-fonds qui se trouvent entre elles et le continent, les deux tiers s’assèchent à marée basse, et le tiers restant devient un système de lagunes dont la répartition est contrôlée par la dérive naturelle de la mer du Nord à mesure qu’elle se fraie un passage entre les îles. Chacun de ces intervalles ressemble à la barre d’une rivière et est obstrué par des bancs dangereux, sur lesquels la mer se déverse à chaque marée, creusant un bassin profond. Celui-ci s’épanouit et se ramifie vers l’est et l’ouest à mesure que le courant accumulé se libère, encercle les îles et s’étend sur les platiers intermédiaires. Mais plus il pénètre, moins il a de force de courant, et par conséquent, aucune île n’est entièrement ceinte par un chenal de marée basse. À peu près à mi-chemin derrière chacune d’elles se trouve une « ligne de partage des eaux », seulement couverte pendant cinq ou six heures sur douze. Un bateau, même du plus faible tirant d’eau, naviguant derrière les îles doit choisir son moment pour passer ces endroits. Quant à la navigabilité, le North Sea Pilot résume la question en ces termes secs : « Les chenaux séparant ces îles les unes des autres et du rivage offrent aux petites embarcations du pays le moyen de communiquer entre l’Ems et la Jade, et ne sont accessibles qu’à ce type de navires. » Les îles sont écartées avec une ou deux brèves remarques sur les balises et les feux.

Plus je regardais la carte, plus j’étais perplexe. Les îles n’étaient évidemment que de simples bancs de sable, avec un groupe de maisons et une église sur chacune, le seul soupçon d’animation dans leur ensemble désolé étant le mot occasionnel « Bade-strand », suggérant qu’elles étaient visitées durant les mois d’été par une poignée de citadins pour les bains de mer. Norderney, bien sûr, était remarquable à cet égard ; mais même sa ville, que je connais de réputation comme une station balnéaire gaie et à la mode, devait être morte et vide quelques mois par an, et ne pouvait avoir aucune importance commerciale. Personne ne pouvait rien faire sur la côte continentale — une ligne monotone de digue ponctuée à intervalles par un village infinitésimal. Jetant un coup d’œil distrait aux noms de ces villages, je remarquai que la plupart d’entre eux se terminaient par siel — une terminaison répulsive, qui semblait appropriée à toute la région. Il y avait Carolinensiel, Bensersiel, etc. Siel signifie soit un égout, soit une écluse, cette dernière probablement dans ce cas, car je remarquai que chaque village se situait à l’embouchure d’un petit ruisseau qui évacuait manifestement le drainage des basses terres situées derrière. Une écluse, ou vanne, devait être nécessaire à l’embouchure, car à marée haute, la terre est en dessous du niveau de la mer. En regardant ensuite les sables à l’extérieur, je remarquai qu’une ligne de bouées était marquée à travers eux et vers chaque exutoire, montrant qu’il y avait une sorte d’approche par marée vers le village, formée manifestement par l’affouillement du petit ruisseau.

« Allons-nous explorer ceux-là ? » demandai-je à Davies.

« Je n’en vois pas l’utilité, » répondit-il ; « ils ne mènent qu’à ces petits endroits sans intérêt. Je suppose que les galiotes locales les utilisent. »

« Qu’en est-il de tes torpilleurs et patrouilleurs ? »

« Ils pourraient, à certaines marées. Mais je ne vois pas quelle valeur ils auraient, sinon comme refuge pour un bateau allemand en dernier recours. Ils ne mènent à aucun port. Attends ! Il y a une petite encoche dans la digue à Neuharlingersiel et Dornumersiel, qui peut signifier une sorte d’aménagement de quai, mais à quoi bon ? »

« Nous pourrions tout aussi bien en visiter un ou deux, je suppose ? »

« Je suppose ; mais nous ne voulons pas jouer autour des villages. Il y a des tas de travail vraiment important à faire, plus au large. »

« Eh bien, que penses-tu de cette côte ? »

Davies n’avait que la même vieille théorie, mais il l’exposa avec une force et une acuité qui m’impressionnèrent plus profondément que jamais.

« Regarde ces îles ! » dit-il. « Ce sont clairement l’ancienne ligne de côte, martelée en brèches par la mer. L’espace derrière elles est comme un immense port de marée, trente milles sur cinq, et elles le protègent impénétrablement. C’est absolument fait pour des navires de guerre à faible tirant d’eau sous un pilotage qualifié. Ils peuvent se faufiler dans les brèches et zigzaguer d’un bout à l’autre. D’un côté, il y a l’Ems, de l’autre les grands estuaires. C’est une base parfaite pour des torpilleurs. »

J’étais d’accord (et je le suis toujours), mais je haussai tout de même les épaules.

« Nous continuons à explorer, alors, de la même manière ? »

« Oui ; en gardant l’œil ouvert, cependant. Souviens-toi que nous serons toujours en vue de la terre désormais. »

« Que fait le baromètre ? »

« Plus haut que depuis longtemps. J’espère que cela n’amènera pas de brouillard. Je sais que cette région est célèbre pour ses brumes, et le beau temps à cette époque de l’année est mauvais pour ça, n’importe où. J’aimerais mieux que ça souffle, si ce n’était pour explorer ces brèches, où un vent de terre serait désagréable. Six heures trente demain ; pas plus tard. Je crois que je dormirai dans le salon à l’avenir, après ce qui s’est passé cette nuit. »

CHAPITRE XV. Bensersiel

[Pour ce chapitre, voir la Carte B.]

Les incidents décisifs de notre croisière approchaient maintenant rapidement. En repensant aux étapes qui y ont conduit, et soucieux que le lecteur soit pleinement avec nous dans notre point de vue, je pense que je ne peux mieux faire que de donner des extraits de mon journal des trois jours suivants :

« 16 octobre (levés à 6h30, yacht à sec). Sur les trois galiotes au mouillage dans le chenal hier, une seule reste… J’ai fait mon tour avec les brise-lames ce matin et j’ai marché jusqu’à Wangeroog, dont le village m’a semblé à moitié perdu dans des congères de sable, plantées de touffes d’oyats en rangées mathématiques, pour donner de la stabilité et prévenir une catastrophe comme celle de Pompéi. Un épicier amical m’a dit tout ce qu’il y a à savoir, ce qui est peu. Les îles sont ce que nous pensions — stériles pour la plupart, avec une petite population de pêcheurs, et un apport maigre de visiteurs estivaux pour les bains. La saison est terminée maintenant, et les affaires sont au ralenti pour lui. Il y a encore, cependant, un peu de commerce avec le continent en galiotes et allèges, dont quelques-unes viennent des “siels” sur le continent. “Ont-ils des ports ?”, ai-je demandé. “Des trous de boue !”, a-t-il répondu avec un rire méprisant. (C’est un colon dans ces contrées sauvages, pas un autochtone.) Il a dit avoir entendu parler de projets pour les améliorer, afin de développer les îles comme stations balnéaires, mais pensait que ce n’était qu’une spéculation sauvage.

« Une lourde marche de retour vers le yacht, presque écrasé par les bagages. Pendant que Davies faisait encore un voyage, j’ai traqué quelques oiseaux avec un fusil, et obtenu ce qui ressemblait à un spécimen de la plus petite variété de bécassine sourde, et petite de surcroît ; mais j’ai fait beaucoup de bruit, ce qui, je l’espère, a convaincu quelqu’un de la pureté de nos intentions.

« Nous avons levé l’ancre à une heure, et en passant devant la galiote au mouillage, nous l’avons bien observée. Kormoran était sur sa poupe ; sinon, elle était juste comme cent autres. Personne n’était sur le pont.

« Nous avons passé tout l’après-midi jusqu’à la tombée de la nuit à explorer le Harle, ou brèche entre Wangeroog et Spiekeroog ; la mer brisant lourdement sur les bancs à l’extérieur… Aussi beau que fût le jour, la scène depuis le large était désolée au dernier degré. Les taches nues des deux îles sont hideuses dans leur stérilité : de mélancoliques morceaux d’épaves sont leur seul soulagement, hormis une ou deux balises grotesques, et, le plus bizarre de tous, une grande tour d’église, se dressant réellement dans l’eau, sur le côté nord de Wangeroog, un témoignage frappant de l’empiètement de la mer. Sur le continent, qui était à peine visible, il y avait un point de repère très proéminent, une flèche, que nous prîmes sur la carte pour celle d’Esens, une ville à quatre milles à l’intérieur des terres.

« Les jours raccourcissent. Le coucher du soleil a lieu peu après cinq heures, et une heure plus tard, il est trop sombre pour voir distinctement les bouées et les balises. Les marées sont aussi gênantes en ce moment.[1] La marée haute du matin et du soir se situe entre cinq et six heures — juste au crépuscule. Pour la nuit, nous avons sondé avec la ligne de sonde dans le Muschel Balge, le chenal tributaire qui baigne l’intérieur de Spiekeroog, et avons mouillé par deux brasses, à l’écart de la houle extérieure, mais roulant un peu quand le jusant s’est établi fortement contre le vent.

[1] J’exclus autant que possible les technicités, mais le lecteur doit noter que la table des marées est très importante dorénavant.

« Une galiote nous a dépassés, allant vers l’ouest, juste au moment où nous serrions les voiles ; trop sombre pour voir son nom. Plus tard, nous avons vu son feu d’ancre plus haut dans notre chenal.

« Le grand événement de la journée a été l’observation d’une petite canonnière allemande, faisant route lentement vers l’ouest le long de la côte. C’était vers quatre heures et demie, alors que nous sondions le long du Harle. »

Davies l’identifia aussitôt comme étant le Blitz, la canonnière du commandant von Brüning. Nous nous sommes demandé s’il avait reconnu le Dulcibella, mais, quoi qu’il en soit, il ne sembla pas nous remarquer et continua sa route à petite vapeur. Nous nous attendions tout à fait à le croiser une fois parvenus aux îles, mais le voir pour de bon nous a beaucoup excités. C’est un petit navire laid et bizarre, peint en gris, avec une seule cheminée. Davies est méprisant au sujet de son faible franc-bord à l’avant ; il dit qu’il préférerait prendre la mer sur le Dulce. Il connaît ses dimensions et son armement (appris dans Brassey) sur le bout des doigts : quarante-deux mètres sur sept et demi, un canon de 4,9 pouces, un de 3,4, et quatre maxims — un vieux modèle. Je vais me coucher ; la nuit est d’un froid glacial.

17 oct. — Le baromètre chute lourdement ce matin, à notre grand déplaisir. Le vent a tourné au sud-ouest et il fait beaucoup plus doux. Partis à 5h30, nous avons tiré des bords avec la marée au-dessus de la « ligne de partage des eaux » derrière Spiekeroog. La galiote que nous avions vue la nuit dernière a fait de même, mais nous avons encore manqué de l’identifier, car elle a levé l’ancre avant que nous n’atteignions son poste de mouillage. Davies, cependant, a juré que c’était le Kormoran. Nous l’avons perdue de vue complètement pendant la majeure partie de la journée, que nous avons passée à explorer l’Otzumer Ee (le passage entre Langeoog et Spiekeroog), tirant de temps à autre quelques coups de feu distraits sur des phoques et des oiseaux de mer… (détails nautiques omis). Le soir, nous nous hâtions vers un mouillage intérieur quand nous avons commis une grave erreur ; nous avons fait, en fait, ce que nous n’avions jamais fait auparavant : nous échouer au beau milieu de la pleine mer, et nous sommes à présent assis, fermement posés, sur le bord du banc de Rute, au sud de la pointe est de Langeoog. La lumière était mauvaise et une balise mal placée nous a trompés ; le dégagement à l’ancre a échoué et, à 20 heures, nous nous sommes retrouvés sur un parfait Ararat de sable, à un ou deux mètres seulement de cette balise maudite qui est perchée sur le sommet même, comme un appât pour les imprudents. Il va souffler fort, aussi, bien que ce ne soit pas un gros problème, car nous sommes protégés par des bancs sur les côtés sud-ouest et nord-ouest, les secteurs probables. Nous espérons flotter demain matin à 6h15, mais pour nous assurer de pouvoir la dégager, nous avons transféré une partie du lest dans l’annexe, afin d’alléger le yacht — une horrible corvée que de manipuler ces saumons de plomb, lourds, graisseux et noirs. Le carré est un enfer, le pont ressemble à celui d’un charbonnier, et nous-mêmes à des ramoneurs.

Les ancres sont posées et il n’y a plus rien à faire.

18 oct. — Un demi-coup de vent de sud-ouest quand nous nous sommes levés, mais cela nous a aidés à flotter en toute sécurité à six heures. L’annexe était presque submergée par le poids du plomb, et remettre le lest dans le yacht a été la tâche la plus difficile de toutes. Nous avons amené l’annexe le long du bord, et Davies a sauté dedans (en manquant de la couler pour de bon), s’est équilibré, a repoussé, et, chaque fois qu’il en avait l’occasion, a attaché les saumons un par un sur une boucle de cordage fixée aux drisses de pic, sur lesquelles je hissais depuis le pont. Cela s’est joué à peu de choses pendant quelques minutes, puis cela a été plus facile.

Il était neuf heures quand nous avons fini de remettre les saumons dans la cale, une opération sale mais délicate, car ils s’ajustent comme un puzzle, et si l’un d’eux est mal placé, les planchers ne peuvent pas se refermer. En remontant sur le pont après cela, nous avons vu avec surprise le Blitz, ancré dans le Schill Balje, à l’intérieur de Spiekeroog, à environ un mille et demi. Il a dû entrer dans l’Otzumer Ee à marée haute pour s’abriter du coup de vent ; un beau travail pour un navire de sa taille, car Davies dit qu’il tire trois mètres d’eau, et il ne peut y avoir plus de trois mètres soixante sur la barre aux mortes-eaux de marée haute. Plusieurs sloops étaient également entrés, et il y avait deux galiotes plus haut dans notre chenal, mais nous n’avons pas pu distinguer si le Kormoran en faisait partie.

Quand les bancs se sont découverts, nous avons été plus tranquilles, alors nous avons débarqué et fait une longue et tempétueuse promenade sur le Rute, avec boussole et carnets. De retour à deux heures, nous avons trouvé le baromètre qui dégringolait presque à vue d’œil.

J’ai suggéré de filer vers Bensersiel, l’un des villages du continent au sud-ouest de nous, avec la marée montante du soir, car cela semblait être l’occasion idéale, si nous devions visiter l’un de ces « siels ». Davies était très tiède, mais les événements l’ont emporté. À 15h30, un nuage noir et déchiqueté, qui semblait traîner jusque dans la mer elle-même, a amené une rafale terrifiante. Cela a passé, et il y a eu une pause mortelle de dix minutes pendant que tout le ciel tourbillonnait comme avec des volutes de fumée. Puis une bouffée glaciale nous a frappés du nord-ouest, virant rapidement jusqu’à atteindre le nord-est ; là, elle s’est stabilisée et est devenue plus forte à chaque instant.

« Du sud-ouest au nord-est — il n’y a que les pires tempêtes qui font ça », a dit Davies.

Le passage à l’est a changé toute la situation (comme les bascules l’ont souvent fait auparavant), faisant du banc de Rute une côte sous le vent, tandis qu’au vent se trouvaient les profondes lagunes de l’Otzumer Ee, bordées certes par Spiekeroog, mais offrant tout de même une longue étendue pour le vent et la mer. Nous devions déguerpir vite, envoyer le tape-cul. Il était hors de question de louvoyer au vent, car en quelques minutes, c’était l’ouragan. Il fallait aller sous le vent, et Davies voulait continuer plus loin, bien derrière le sable de Jans, et ne pas risquer Bensersiel. Une maladresse de ma part, quand je suis allé au treuil pour lever l’ancre, a tranché la question. Trente brasses de notre chaîne sur quarante étaient filées. Confus par le mouvement et par une averse de grésil aveuglante qui s’était abattue, et oubliant la tension énorme sur le câble, j’ai largué le mou des bittes et l’ai laissé libre. Il n’y avait alors qu’un tour de chaîne autour du tambour, suffisant par temps ordinaire pour l’empêcher de filer. Mais là, mon premier coup de levier sur le treuil l’a fait glisser, et en un instant, il a sifflé hors de l’écubier et par-dessus bord. J’ai essayé de l’arrêter avec mon pied, ai trébuché lors d’un violent plongeon du yacht, entendu quelque chose casser en bas, et vu le dernier bout disparaître. Le yacht a abattu et a dérivé par l’arrière. J’ai crié, et j’ai eu la présence d’esprit d’hisser tout de suite la misaine arisée. Davies a repris le contrôle en un rien de temps et gouvernait au sud-ouest. En allant vers l’arrière, je l’ai trouvé calme et fidèle à lui-même.

« Ça ne fait rien », a-t-il dit ; « l’ancre est balisée. » (Depuis que nous avions quitté l’Elbe, nous avions un orin sur notre ancre en cas d’urgence de devoir larguer notre chaîne et de fuir. Pour la même raison, le bout de la chaîne n’était pas fixé de façon permanente en bas.) « Nous reviendrons demain la chercher. On ne peut pas maintenant. Il aurait fallu la larguer de toute façon ; le vent et la mer sont trop forts. Nous allons tenter Bensersiel. On ne peut pas se fier à une bosse et une ancre de jet ici. »

Ce fut une traversée excitante, à travers la campagne, pour ainsi dire, au-dessus d’une ligne de partage des eaux non balisée ; mais nous avions les relèvements de notre promenade du matin. Des hauts-fonds tout du long et une mer creuse qui déferlait partout. Nous avons bientôt distingué les balises de Bensersiel, mais même avec le seul tape-cul et la misaine, nous allions trop vite, et nous avons dû mettre à la cape en dehors, car le chenal semblait encore trop peu profond. Nous avons relevé la moitié de la dérive et avons maintenu le bateau tout juste à la cape au vent, pendant une période très éprouvante. Finalement, nous avons dû foncer plus tôt que prévu, car nous dérivions sous le vent malgré tout, et la lumière déclinait. Nous avons abattu à 17h15 et avons remonté le chenal à toute vitesse, les balises sur notre gauche à peine visibles dans l’écume et l’eau montante. Davies se tenait à l’avant, faisant des signaux — bâbord, tribord, ou droit — avec ses bras, tandis que je luttais avec la barre, projeté d’un côté à l’autre et fouetté par les crêtes des vagues. Soudain, j’ai trouvé une sorte de digue sur notre droite qui commençait juste à être couverte par la mer. Le rivage est apparu à travers les embruns, et des hommes sur un quai criaient. Davies a brandi son bras gauche furieusement ; j’ai mis la barre toute à bâbord et nous étions dans une eau plus calme. Quelques secondes de plus et nous filions à travers une fente entre deux jetées en bois. À l’intérieur, un petit port carré est apparu, mais il n’y avait pas assez de place pour virer correctement et pas le temps d’affaler les voiles. Davies a juste jeté l’ancre de jet, et elle a juste accroché à temps pour freiner notre élan et sauver notre beaupré du quai. Un homme nous a jeté une corde et nous avons accosté le long du bord, assez déconcertés.

Pas plus que les autochtones, qui semblaient croire que nous étions tombés du ciel. Ils étaient très amicaux, avec un fond de déception, ayant espéré des travaux de sauvetage au large, je pense. Tous ont fait preuve d’une serviabilité embarrassante pour ranger les voiles, etc. Nous avons été secourus par un personnage agité en uniforme et lunettes, qui les a balayés et s’est annoncé comme l’officier des douanes (imaginez une chose pareille dans ce trou de boue absurde !), a marché jusqu’à la cabine, qui était dans un état épouvantable et trempée, et produisant encre, plume et un énorme formulaire imprimé, a voulu connaître notre cargaison, notre équipage, notre dernier port, notre destination, notre nourriture, nos provisions et tout le reste. Pas de cargaison (plaisance) ; capitaine, Davies ; équipage, moi ; dernier port, Brunsbüttel ; destination, Angleterre. Quels alcools avions-nous ? Whisky, produit. Quel sel ? Boîte de Cerebos, produite, et un dépôt humide dans une soucoupe. Quel café ? etc. Les coffres ont été fouillés, les armes tripotées, les couchettes fouillées. Pendant ce temps, les cartes allemandes et le livre de bord, les indices accablants de notre dessein, étaient en pleine évidence, criant pour attirer une attention qu’ils n’ont pas eue. (Nous avions oublié nos précautions dans la précipitation de notre départ du Rute.) Quand l’énorme personnage fut aussi rempli qu’il pouvait l’être, il devint soudain humain, bavard et assoiffé ; et, quand nous l’avons traité, condescendant. Il a semblé comprendre que, sous nos vêtements grossiers et notre croûte de sel et de crasse, nous étions deux aristocrates fous et riches, dignes protégés d’un haut fonctionnaire. Il a insisté pour que nous apportions nos coussins à sécher chez lui, et pour nous débarrasser de lui, nous avons consenti, car nous étions mouillés, affamés, et impatients de nous changer et de nous laver. Il a fini par partir en parlant, et nous avons caché le livre de bord et les cartes ; mais il est revenu, en uniforme de maître de poste cette fois avant que nous ayons fini de dîner, et nous a traînés, nos coussins et nous, à travers l’obscurité et la boue jusqu’à son cottage près du quai. Pour l’atteindre, nous avons traversé un petit pont enjambant ce qui semblait être une petite rivière avec des vannes, exactement comme nous l’avions pensé.

Il a montré ses prises à sa femme, qui était toute troublée par les distingués étrangers, et a reçu les coussins avec révérence ; et ensuite nous avons été emmenés au Gasthaus et exposés au cercle du village, où nous avons parlé canards et météo. (Personne ne nous prend au sérieux ; je ne me suis jamais senti aussi peu comme un conspirateur.) Notre ami, qui est un moulin à paroles écervelé, est énormément important à propos de son ridicule petit port, dont le principal client semble être le bateau de poste de Langeoog, une galiote faisant la navette selon la marée. Quelques chalands descendent aussi le cours d’eau avec des briques et des produits de l’intérieur, et sont remorqués jusqu’aux îles. Le port a de un mètre cinquante à deux mètres d’eau pendant deux heures sur douze ! Herr Schenkel nous a ramenés en parlant jusqu’au yacht, que nous avons trouvé reposant sur la vase — et nous y voilà. Davies prétend qu’il y a des odeurs de port, et dit qu’il ne pourra pas dormir ; il s’inquiète déjà de savoir comment partir d’ici. À terre, ils disaient que c’est impossible, à la voile, avec des vents forts de nord-est, le chenal étant trop étroit pour louvoyer. Pour ma part, je trouve que c’est un immense soulagement d’être dans n’importe quel port après une quinzaine de jours en pleine mer. Il n’y a pas de marées ou d’ancres auxquelles penser, et pas de chocs ou de roulis. Du lait frais demain !

CHAPITRE XVI. Le commandant von Brüning

Pour reprendre mon histoire sous forme narrative.

J’ai été réveillé à dix heures le 19, après un long et délicieux sommeil, par la voix de Davies dehors, parlant son allemand inimitable. En regardant, en pyjama, je l’ai vu sur le quai au-dessus en conversation avec un homme en long manteau imperméable et casquette de marine à galons d’or. Il avait une barbe rousse taillée de près, un visage vif et séduisant, et une manière animée. Il pleuvait dans un air cru.

Ils m’ont vu, et Davies a dit : « Salut, Carruthers ! Voici le commandant von Brüning du Blitz — c’est “meiner Freund” Carruthers. » (Davies était déplorablement faible dans les terminaisons.)

Le commandant m’a souri largement, et j’ai incliné une tête mal peignée, tandis que, pendant un instant, la quête était un rêve, et que je me sentais moi-même indiciblement sordide et idiot. J’ai plongé, les ai entendus se séparer, et Davies est monté à bord.

« On doit le rencontrer à l’auberge pour discuter à midi », a-t-il dit.

Sa nouvelle était que le cotre à vapeur du Blitz était arrivé avec la marée du matin, et qu’il avait rencontré von Brüning en faisant ses courses à l’auberge. Deuxièmement, le Kormoran était aussi arrivé, et était amarré tout près. Il était donc aussi clair que possible que ce dernier nous avait surveillés, et était en contact avec le Blitz, et que les deux avaient saisi l’occasion de nous voir coincés à Bensersiel pour nous observer davantage. Que s’était-il passé jusqu’ici ? Rien de spécial. Von Brüning avait accueilli Davies avec une surprise cordiale, et avait dit qu’il s’était demandé hier si c’était le Dulcibella qu’il avait vu ancré derrière Langeoog. Davies avait expliqué que nous avions quitté la Baltique et que nous rentrions chez nous ; en profitant de l’abri des îles.

« S’il monte à bord et demande à voir notre livre de bord ? » ai-je dit.

« Sors-le », a dit Davies, « C’est une sottise, ce truc de cacher, après tout, je dis. J’appréhende un peu cette entrevue ; que devons-nous dire ? Ce n’est pas mon genre. »

Nous avons résolu brusquement un changement important de plan, replacé le livre de bord et les cartes sur l’étagère comme premier pas logique. Ils ne contenaient rien d’autre que des relèvements, des routes et les données brutes de la navigation. Pour Davies, c’étaient des secrets chèrement acquis d’importance vitale, pour lesquels il fallait mentir, même si mentir était dur et déplaisant. J’étais plus calme sur leur valeur, mais dans tous les cas, la même chose était maintenant dans nos deux esprits. Il y aurait de grandes difficultés dans l’entrevue à venir si nous essayions d’être trop malins et de dissimuler le fait que nous avions exploré. Nous ne savions pas ce que von Brüning savait. Quand notre surveillance par le Kormoran avait-elle commencé ? Apparemment à Wangeroog, mais peut-être dans les estuaires, où nous n’avions pas tiré un seul coup de feu sur des canards. Peut-être en savait-il encore plus — la trahison de Dollmann, l’évasion de Davies, et nos mouvements ultérieurs — nous ne pouvions pas savoir. D’un autre côté, l’exploration était connue pour être une marotte de Davies, et en septembre il n’en avait pas fait mystère.

Il était plus sûr d’être cohérent maintenant. Après le petit-déjeuner, nous avons déterminé d’en apprendre un peu plus sur le Kormoran, qui reposait sur la vase de l’autre côté du port, et nous nous sommes adressés en conséquence à deux marins puissants, dont les tricots portaient l’inscription « Post », et qui dominaient, remarquables parmi une rangée de Frisons impassibles sur le quai, tous regardant gravement vers le bas comme vers un curieux morceau de bibelot marin. Les jumeaux (car ils se sont avérés l’être) étaient des géants très bienveillants, et nous ont invités à bord de la galiote de poste pour discuter. Il a été facile d’amener la conversation naturellement vers le point que nous souhaitions, et nous avons bientôt obtenu des informations très intéressantes, livrées dans le frison le plus large, mais assez compréhensibles. Ils appelaient le Kormoran un bateau de Memmert, ou un bateau de « travaux d’épaves ». Il semblait qu’au large de l’extrémité ouest de Juist, l’île située à l’ouest de Norderney, reposaient les restes d’un navire de guerre français, naufragé il y a des siècles. Il transportait des lingots qui n’ont jamais été récupérés, malgré de nombreux efforts. Une société de sauvetage essayait de les récupérer maintenant, et avait des travaux sur Memmert, un banc de sable adjacent. « C’est Herr Grimm, le contremaître lui-même », ont-ils dit, pointant vers le pont au-dessus des vannes. (Je l’appelle « Grimm » parce que cela le décrit exactement.) Un homme en veste de pilote et casquette à visière était penché sur le parapet.

« Que fait-il ici ? » ai-je demandé.

Ils ont répondu qu’il montait et descendait souvent la côte, les travaux sur l’épave étant impossibles par gros temps. Ils supposaient qu’il apportait du fret dans sa galiote depuis Wilhelmshaven, tout le matériel et les provisions de la compagnie venant de ce port. C’était un homme du cru, d’Aurich ; un ancien capitaine de remorqueur.

Nous avons discuté de ces informations en marchant sur les sables pour voir le chenal à marée basse.

« As-tu entendu parler de cela en septembre ? » ai-je demandé.

« Pas un mot. Je ne suis pas allé à Juist. J’y serais allé, probablement, si je n’avais pas rencontré Dollmann. »

Qu’est-ce que cela signifiait, bon sang ? Comment cela affectait-il nos plans ?

« Regarde ses bottes si nous le croisons », était tout ce que Davies avait à suggérer.

Le chenal n’était plus qu’un fossé, avec un filet d’eau, courant vers le nord-est, grosso modo, et bordé par une digue d’osiers sur le premier quart de mille. Il soufflait toujours frais de nord-est, et nous avons vu que la sortie était impossible avec un tel vent.

Donc retour au village, un endroit mesquin et lugubre. Nous avons croisé l’ami Grimm sur le pont ; un homme sombre, rasé de près, saturnien, portant des chaussures. En approchant de l’auberge :

« Nous n’avons pas assez réglé, n’est-ce pas ? » a dit Davies. « Qu’en est-il de nos plans futurs ? »

« Dieu sait que non », ai-je dit. « Mais je ne vois pas comment nous pouvons. Nous devons voir comment les choses tournent. Il est passé midi, et il ne faut pas être en retard. »

« Eh bien, je m’en remets à toi. »

« Très bien, je ferai de mon mieux. Tout ce que tu as à faire, c’est d’être toi-même et de dire un mensonge, si besoin est, au sujet du tour que Dollmann t’a joué. »

La scène suivante : von Brüning, Davies, et moi, assis devant un café et un Kümmel à une table dans une salle d’auberge miteuse donnant sur le port et la mer, Davies avec une boîte d’allumettes pleine sur la table devant lui. Le commandant nous a réservé un accueil chaleureux, et je suis obligé de dire que je l’ai aimé tout de suite, comme Davies l’avait fait ; mais je le craignais aussi, car il avait des yeux honnêtes, mais abominablement intelligents.

J’avais insisté auprès de Davies pour qu’il parle et interroge aussi librement et naturellement que si rien d’inhabituel ne s’était passé depuis qu’il avait vu von Brüning pour la dernière fois sur le pont du Medusa. Il devait poser des questions sur Dollmann — l’ami commun — dès le début, et, s’il était interrogé sur ce voyage en sa compagnie jusqu’à l’Elbe, devait mentir comme un arracheur de dents sur le danger qu’il avait couru. C’était la seule nécessité claire et essentielle, là où beaucoup de choses étaient difficiles. Davies a fait son devoir avec précipitation, et a rougi quand il a posé sa question, d’une manière qui m’a horrifié, jusqu’à ce que je me souvienne que son embarras était dû, et serait attribué, à une autre cause.

« Herr Dollmann est toujours absent, je crois », a dit von Brüning. (Donc Davies avait eu raison à Brunsbüttel.) « Pensiez-vous aller le voir à nouveau ? » a-t-il ajouté.

« Oui », a dit Davies, brièvement.

« Eh bien, je suis sûr qu’il est absent. Mais son yacht est de retour, je crois — et Fräulein Dollmann, je suppose. »

« H’m ! » a dit Davies ; « c’est un très beau bateau, celui-là. »

Notre hôte a souri, regardant pensivement Davies, qui était misérable. J’ai vu une occasion, et je l’ai saisie sans pitié.

« Nous pouvons rendre visite à Fräulein Dollmann, au moins, Davies », ai-je dit, avec un sourire entendu à von Brüning.

« H’m ! » a dit Davies ; « sera-t-il de retour bientôt, pensez-vous ? »

Le commandant avait commencé à allumer un cigare, et a pris son temps pour répondre. « Probablement », a-t-il dit, après quelques bouffées, « il n’est jamais absent très longtemps. Mais vous les avez vus plus tard que moi. N’avez-vous pas navigué vers l’Elbe ensemble le lendemain du jour où je vous ai vus pour la dernière fois ? »

« Oh, une partie du chemin », a dit Davies, avec une grande négligence. « Je ne l’ai pas revu depuis. Il est arrivé le premier ; il m’a distancé. »

« Vous a filé entre les doigts, en fait ? »

« Bien sûr qu’il m’a battu ; j’étais sous ris. D’ailleurs… »

« Oh, je me souviens ; il y avait un coup de vent violent — un sacré coup de vent. J’ai pensé à vous ce jour-là. Comment vous êtes-vous débrouillé ? »

« Oh, c’était un vent arrière ; ce n’était pas loin, voyez-vous. »

« Grosse Gott ! Dans ça. » Il a fait un signe de tête vers la fenêtre d’où le mât effilé du Dulcibella pouvait être vu pointant pudiquement vers les cieux.

« C’est un splendide bateau de mer », a dit Davies, indigné.

« Mille pardons ! » a dit von Brüning, en riant.

« Ne secouez pas ma foi en lui », ai-je ajouté. « Je dois aller en Angleterre dessus. »

« Dieu nous en garde ; je pensais simplement qu’il avait dû y avoir une sacrée mer autour du Scharhorn ce jour-là ; une affaire de tout repos, sans aucun doute, Herr Davies ? »

« Scharhorn ? » demanda Davies, qui ne saisit pas l’idiome dans la seconde partie de la phrase. « Oh, nous ne sommes pas passés par là. Nous avons coupé à travers les bancs de sable, par la Telte. »

« La Telte ! Par un coup de vent de nord-ouest ! » Le commandant sursauta, cessa de sourire et se contenta de fixer son interlocuteur. (C’était une surprise sincère ; je pouvais le jurer. Il n’avait rien entendu de tout cela auparavant.)

« Herr Dollmann connaissait le chemin », dit Davies, obstiné. « Il a eu la gentillesse de me proposer de me guider, et je n’y serais pas allé autrement. » Il y eut un petit silence gêné.

« Il vous a bien mené, semble-t-il ? » dit von Brüning.

« Oui ; il y a pourtant un méchant ressac à cet endroit, n’est-ce pas ? Mais cela permet d’économiser six milles, et le Scharhorn. Non que j’aie économisé de la distance. J’ai été assez idiot pour m’échouer. »

« Ah ! » fit l’autre, avec intérêt.

« Cela n’avait pas d’importance, car j’étais déjà bien à l’intérieur. Ces sables sont difficiles à marée haute. Nous sommes revenus par là, vous savez. »

(« Et nous nous échouons tous les jours », fis-je remarquer avec résignation.)

« Est-ce là que la Medusa vous a filé entre les doigts ? » demanda von Brüning, étudiant toujours Davies d’un regard étrange que je m’efforçais anxieusement d’analyser.

« Elle n’aurait pas remarqué », dit Davies. « Il faisait très brumeux et il y avait des grains ; et elle avait pris un peu d’avance. De toute façon, elle n’avait aucune raison de s’arrêter. Je me suis dégagé sans encombre ; la marée montait encore. Mais, bien sûr, j’ai mouillé là pour la nuit. »

« Où ? »

« À l’intérieur, sous le Hohenhörn », dit Davies, simplement.

« Sous le quoi ? »

« Le Hohenhörn. »

« Continuez ; ils ne vous ont pas attendu à Cuxhaven ? »

« Je ne sais pas ; je ne suis pas passé par là. » Le commandant semblait de plus en plus perplexe.

« Pas par le canal maritime, je veux dire. J’ai changé d’avis à ce sujet, parce que le lendemain le vent était d’est. Cela aurait été une lutte épuisante contre le vent à travers les bancs de sable jusqu’à Cuxhaven, alors qu’il y avait un vent portant droit vers la rivière Eider. J’y ai donc navigué, et j’ai atteint la Baltique par ce chemin. Cela revenait au même. »

Il y eut une nouvelle pause.

« Bien joué, Davies », pensai-je. Il avait bien raconté son histoire, sans aucune subtilité. Je savais que c’était exactement ainsi qu’il l’aurait racontée à n’importe qui d’autre, s’il n’avait pas eu la preuve irréfutable d’une manœuvre malhonnête.

Le commandant rit, soudainement et de bon cœur.

« Une autre liqueur ? » dit-il. Puis, à moi : « Ma parole, votre ami m’amuse. Il est impossible de lui faire broder un récit. Je m’attends à ce qu’il ait passé un mauvais moment. »

« Ce n’est rien pour lui », dis-je ; « il préfère ça. Il m’a fait mouiller l’autre jour derrière le Hohenhörn en plein coup de vent ; il disait que c’était plus sûr qu’un port, et plus hygiénique. »

« Je m’étonne qu’il vous ait amené ici la nuit dernière. Il y avait un vent portant pour l’Angleterre ; et ce n’est pas très loin. »

« Il n’y avait pas de pilote à suivre, vous voyez. »

« Avec une charmante fille, non. »

Davies fronça les sourcils et me lança un regard noir. Je fus miséricordieux et changeai de sujet.

« D’ailleurs », dis-je, « nous avons laissé notre ancre et notre chaîne là-bas. » Et je fis la confession de mon péché.

« Eh bien, puisque c’est balisé, je vous conseillerais de les récupérer dès que vous le pourrez », dit von Brüning, avec insouciance ; « sinon quelqu’un d’autre le fera. »

« Oui, parbleu ! Carruthers », dit Davies, avec empressement, « nous devons sortir à cette prochaine marée. »

« Oh, il n’y a pas d’urgence », dis-je, en partie par stratégie, en partie parce que le confort de la terre ferme s’emparait de moi. S’asseoir droit sur une chaise est un luxe, quelle que soit la cause pour laquelle vous vous êtes recroquevillé comme un singe au-dessus d’une table à hauteur de genoux, avec un réchaud à pétrole puant à l’oreille.

« Ils sont assez honnêtes par ici, n’est-ce pas ? » ajoutai-je. Alors que les mots étaient sur mes lèvres, je me souvins du visiteur de minuit à Wangeroog et je devinai que von Brüning nous menait vers un test. Grimm (s’il était le visiteur) lui aurait parlé de sa chance d’avoir échappé à la détection, et notre discrétion montrerait que nous nous doutions de quelque chose. J’aurais pu m’en vouloir, mais il n’était pas trop tard. Je pris le taureau par les cornes et, avant que le commandant ne puisse répondre, j’ajoutai :

« Parbleu ! Davies, j’avais oublié ce type à Wangeroog. L’ancre pourrait être volée, comme il le dit. »

Davies parut interdit, mais von Brüning s’était tourné vers moi.

« Nous n’avions jamais imaginé qu’il y aurait des voleurs parmi ces îles », dis-je, « mais l’autre nuit, j’ai failli attraper un type en flagrant délit. Il pensait que le yacht était vide. »

Je décrivis l’affaire en détail, et avec autant d’humour que possible. Notre hôte fut amusé et présenta des excuses pour les insulaires.

« Ce sont d’excellentes gens », dit-il, « mais ils sont nés avec des instincts prédateurs. Leurs pères gagnaient leur vie grâce aux épaves sur cette côte, et les enfants héritent d’une faiblesse pour le pillage. Quand le phare de Wangeroog a été construit, ils ont demandé une compensation au gouvernement, en toute bonne foi. La côte est bien éclairée maintenant, et les aubaines sont rares, mais la vue d’un yacht échoué, avec les propriétaires à terre, enflammerait la vieille passion ; et, comptez là-dessus, quelqu’un a vu cette bouée d’ancre. »

Le mot « épaves » m’avait fait tressaillir. Était-ce un autre test ? Impossible à dire ; mais l’audace était plus sûre que la réserve et pourrait éviter des ennuis à l’avenir.

« N’y a-t-il pas l’épave d’un navire au trésor quelque part plus à l’ouest ? » demandai-je. « Nous en avons entendu parler à Wangeroog » (ma première inexactitude). « On disait qu’une compagnie l’exploitait. »

« Tout à fait exact », dit le commandant, sans signe d’embarras. « Je ne m’étonne pas que vous en ayez entendu parler. C’est l’une des rares choses dont les gens parlent dans ces parages. Elle repose sur le Juister Riff, un haut-fond au large de Juist. [Voir Carte B] C’était une frégate française, le Corinne, en route de Hambourg vers Le Havre en 1811, quand Napoléon tenait Hambourg aussi fermement que Paris. Elle transportait un million et demi en lingots d’or, et était assurée à Hambourg ; elle a sombré par quatre brasses, s’est brisée, et le trésor est là. »

« Jamais renfloué ? »

« Non. Les assureurs ont fait faillite et l’épave est tombée entre les mains de votre Lloyd’s anglais. C’est resté leur propriété jusqu’en 1875, mais ils n’ont jamais pu atteindre les lingots. En fait, pendant cinquante ans, on n’y a jamais touché, et sa position même est devenue douteuse, car le sable a englouti chaque débris. Les droits sont passés entre diverses mains, et en 1886 ils étaient détenus par une compagnie suédoise entreprenante, qui a apporté des équipements modernes, a plongé, dragué, creusé, a retiré beaucoup de bois et de babioles, puis a fait faillite. Depuis lors, deux entreprises de Hambourg se sont attaquées au travail et ont perdu leur capital. Des dizaines de vies ont été sacrifiées pour cela, au total, et probablement un million d’argent. Pourtant, les lingots sont là, quelque part. »

« Et que fait-on maintenant ? »

« Eh bien, récemment, une petite compagnie locale a été formée. Elle a un dépôt à Memmert et travaille avec beaucoup de persévérance. Un ingénieur de Brême en a été le principal promoteur, et quelques hommes de Norderney et d’Emden ont souscrit le capital. À propos, notre ami Dollmann y est largement intéressé. »

Du coin de l’œil, je vis le visage révélateur de Davies se troubler de questions intérieures.

« Il ne faut pas revenir à lui », dis-je, en riant. « Ce n’est pas juste pour mon ami. Mais tout cela est très intéressant. Arriveront-ils jamais à récupérer ces lingots ? »

« Ah ! voilà le point », dit von Brüning, avec une étincelle mystérieuse. « C’est une entreprise d’une immense difficulté ; car l’épave est totalement désintégrée, et l’or, étant la partie la plus lourde, a naturellement coulé le plus profondément. Le dragage est inutile après un certain point ; et les plongeurs doivent faire des excavations dans le sable et les étayer du mieux qu’ils peuvent. Chaque coup de vent annule la moitié de leur travail, et un temps comme celui des quinze derniers jours joue des tours pendables au chantier. Pas plus tard que ce matin, j’ai rencontré le contremaître, qui se trouve être à terre ici. Il était noir comme l’orage concernant les perspectives. »

« Eh bien, c’est une spéculation romantique », dis-je. « Ils méritent un retour sur investissement. »

« J’espère qu’ils l’obtiendront », dit le commandant. « Le fait est que je possède moi-même quelques actions. »

« Oh, j’espère ne pas avoir posé de questions indiscrètes ? »

« Oh, mon Dieu non ; tout le monde sait ce que je vous ai dit. Mais vous comprendrez qu’il faut être discret sur les résultats dans un tel cas. C’est un gros enjeu, et le titre n’est pas très solide. Il y a eu des litiges à ce sujet. Non que je m’inquiète beaucoup pour mon investissement ; car je ne perdrai pas grand-chose dans le pire des cas. Mais cela donne un intérêt à cette côte abominable. J’y vais voir comment ils s’en sortent parfois, quand je suis dans ce coin-là. »

« C’est une côte abominable », convins-je chaleureusement, « bien que vous n’obtiendrez pas l’accord de Davies. »

« C’est un endroit magnifique pour naviguer », dit Davies, regardant avec nostalgie par-dessus le gris taché de tempête de la mer du Nord.

Il subit encore quelques plaisanteries, et la conversation passa à nos aventures de croisière dans la Baltique et les estuaires. Von Brüning nous interrogea avec le plus charmant urbanisme et la plus grande habileté. Rien de ce qu’il demandait ne pouvait nous causer la moindre offense ; et une franchise réactive était notre seule ligne de conduite possible. Ainsi, date après date, et incident après incident, furent obtenus de la manière la plus naturelle. En parlant, j’étais étonné de constater à quel point il y avait peu de choses qui méritaient d’être cachées, et profondément reconnaissant que nous ayons opté pour la candeur. Mon aisance me donnait l’avantage, et Davies me suivait ; mais sa propre personnalité était réellement notre tour de force. Je le réalisai en observant le jeu de ses traits avides et en l’entendant lutter pour s’exprimer sur son passe-temps favori ; toutes ses expressions fétiches traduites grossièrement dans l’allemand le plus atroce. Il était convaincant, parce qu’il était lui-même.

« Y en a-t-il beaucoup comme vous en Angleterre ? » demanda von Brüning une fois.

« Comme moi ? Bien sûr, beaucoup », dit Davies.

« Je souhaiterais qu’il y en eût plus en Allemagne ; ils jouent au yachting par ici, à terre la moitié du temps, à boire et à flâner ; équipages payés, mains propres, pantalons blancs ; désarmés au milieu de septembre. »

« Nous n’avons pas vu beaucoup de yachts par ici », dit Davies, poliment.

Pour ma part, je ne prétendais pas être un Davies. Fidèle à ma nature inférieure, je jurai que les Allemands avaient raison et, non sans un plaisir secret, dressai un tableau saisissant des horreurs de la croisière sans équipage et de la corvée que mon impitoyable capitaine m’infligeait. Il était délicieux de voir Davies grimacer quand je décrivais ma première nuit à Flensburg, car j’avais enfin ma revanche et je ne l’épargnai pas. Il supporta vaillamment mes plaisanteries, mais je savais très bien à son attitude qu’il ne m’avait pas pardonné ma raillerie sur la « charmante fille ».

« Vous parlez bien allemand », dit von Brüning.

« J’ai vécu en Allemagne », dis-je.

« Pour étudier en vue d’une profession, je suppose ? »

« Oui », dis-je, en pensant à la suite. « La fonction publique », fut ma réponse préparée à la question suivante, mais encore une fois (de façon morbide, peut-être) je vis un piège. Cette lettre de mon supérieur qui m’attendait à Norderney ? Mon nom était connu, et nous étions surveillés. Elle pourrait être ouverte. Seigneur, comme nous avons été négligents !

« Puis-je demander laquelle ? »

« Le ministère des Affaires étrangères. » Cela semblait suspect, mais c’était ainsi. « En effet, dans le service du gouvernement ? Quand devez-vous être de retour ? »

C’est ainsi que la question de nos intentions futures fut soulevée, prématurément par moi ; car deux théories contradictoires s’entrechoquaient dans mon cerveau. Mais le contenu de la lettre me poursuivait maintenant, et « quand on est dans l’embarras, dire la vérité » était un axiome que je trouvais fondé. Je répondis donc : « Assez bientôt, dans environ une semaine. Mais j’attends une lettre à Norderney, qui pourrait me donner une prolongation. Davies a dit que c’était une bonne adresse à donner », ajoutai-je en souriant.

« Naturellement », dit von Brüning, sèchement ; la plaisanterie avait apparemment cessé de l’amuser. « Mais vous n’avez pas beaucoup de temps alors, n’est-ce pas ? » ajouta-t-il, « à moins que vous ne laissiez votre skipper en plan. C’est long jusqu’en Angleterre, et la saison est avancée pour les yachts. »

Je me sentis pressé.

« Oh, vous ne comprenez pas », expliquai-je ; « il n’est pas pressé. C’est un homme de loisir ; n’est-ce pas, Davies ? »

« Quoi ? » dit Davies.

Je traduisis ma cruelle question.

« Oui », dit Davies, avec un pathétique simple.

« Si je dois le quitter, on ne remarquera pas mon absence, en tant que matelot qualifié, du moins. Il continuera simplement à naviguer le long des îles, s’échouant et se déséchouant, et arrivera vers Noël. »

« Ou prendra le premier vent portant pour Douvres », rit le commandant.

« Ou cela. Donc, vous voyez, nous ne sommes pas pressés ; et nous ne faisons jamais de plans. Et quant à une traversée directe vers l’Angleterre, je ne suis pas aussi lâche qu’au début, mais je m’y refuse. »

« Vous êtes une curieuse paire de compagnons de bord ; quel est votre point de vue, Herr Davies ? »

« J’aime cette côte », dit Davies. « Et… nous voulons chasser quelques canards. » Il était nerveux et oubliait ses précautions. J’avais déjà satirisé notre armement sportif et nos exploits, et j’espérais que le sujet était clos. Les canards étaient des prétextes et pourraient mener à des complications. Je voulais particulièrement avoir les mains libres.

« Quant au gibier sauvage », dit notre ami, « je voudrais vous donner un conseil, messieurs. Il y en a beaucoup à prendre, maintenant que le temps d’automne s’est installé (vous n’auriez pas eu un coup de fusil en septembre, Herr Davies ; je me souviens que vous m’en avez parlé quand je vous ai vus la dernière fois). Et même maintenant, c’est tôt pour les amateurs. Par temps de grand hiver, un enfant peut en attraper ; mais ils sont encore sauvages et demandent une chasse rusée. Il vous faut une barque locale, et surtout un homme du pays (vous pourriez le loger dans votre gaillard d’avant), et travailler sérieusement. Maintenant, si vous souhaitez vraiment pratiquer ce sport, je pourrais vous aider. Je pourrais vous trouver un homme de confiance… »

« Oh, c’est trop aimable à vous », balbutia Davies, avec un accent plus malheureux que d’habitude. « Nous pouvons facilement en trouver un nous-mêmes. Un homme à Wangeroog a proposé… »

« Oh, vraiment ? » interrompit von Brüning, en riant. « Je ne suis pas surpris. Vous ne connaissez pas les Frisons. Ils sont ingénus, comme je l’ai dit, mais ils s’accrochent à leurs petits avantages. » (Je traduisis à Davies.) « Ils ont été floués sur les épaves, et ils sont d’autant plus sensibles sur les canards, qui sont plus lucratifs que le poisson. Un étranger est un braconnier. Votre homme aurait fait de légères erreurs sur le temps et le lieu. »

« Vous avez dit qu’ils étaient bizarres dans leurs manières, n’est-ce pas, Davies ? » ajoutai-je. « Écoutez, c’est très aimable de la part du commandant von Brüning ; mais ne devrions-nous pas être sûrs de mes plans avant de nous installer pour chasser ? Allons directement à Norderney pour récupérer cette lettre, puis décidons. Mais nous ne vous reverrons plus, je suppose, commandant ? »

« Pourquoi pas ? Je navigue vers l’ouest et je ferai probablement escale à Norderney. Venez à bord si vous y êtes, voulez-vous ? J’aimerais vous montrer le Blitz. »

« Merci beaucoup », dit Davies, mal à l’aise.

« Merci beaucoup », dis-je, aussi chaleureusement que je le pus.

Notre groupe se sépara peu après.

« Eh bien, messieurs, je dois prendre congé de vous », dit notre ami. « Je dois me rendre à Esens. Je retournerai au Blitz à la marée du soir, mais vous serez occupés alors avec votre propre bateau. »

C’avait été une entrevue déconcertante, mais la plus grande énigme restait à venir. Alors que nous nous dirigions vers la porte, von Brüning me fit un signe. Nous laissâmes Davies sortir et restâmes debout.

« Un mot en toute confiance avec vous, Herr Carruthers », dit-il, à voix basse. « Vous ne me trouverez pas indiscret, j’espère. Je ne parle que par égard pour votre ami. C’est à propos des Dollmann ; vous voyez où les choses mènent ? Je ne l’encouragerais pas. »

« Merci », dis-je, « mais vraiment… »

« C’est juste une allusion. C’est un splendide jeune homme, mais si quelque chose… vous comprenez… trop honnête et simple. Je suppose que vous avez de l’influence sur lui, et je l’utiliserais. »

« Je ne parlais pas sérieusement », dis-je. « Je n’ai jamais vu les Dollmann ; je pensais qu’ils étaient des amis à vous », ajoutai-je en le regardant droit dans les yeux.

« Je les connais, mais… » il haussa les épaules, « je connais tout le monde. »

« Qu’est-ce qui ne va pas chez eux ? » demandai-je sans détour.

« Doucement ! Herr Carruthers. N’oubliez pas, je parle par pure amitié pour vous en tant qu’étrangers, étrangers, et jeunes. Je vous crois assez discret, sinon je n’aurais pas dit un mot. Pourtant, j’ajouterai ceci. Nous savons très peu de choses sur Herr Dollmann, sur son origine, ses antécédents. Il est à moitié suédois, je crois, certainement pas prussien ; il est venu à Norderney il y a trois ans, semble être riche et a participé à diverses entreprises commerciales. Peu de portée par ici ? Oh, il y a plus d’entreprises que vous ne le pensez… développement de stations balnéaires, vous savez, spéculation foncière sur ces îles. Pratiques douteuses ? Oh, non ! il est parfaitement droit de ce côté-là. Mais c’est un drôle de type, aux habitudes excentriques, et… et, eh bien, comme je le dis, on sait peu de choses sur lui. C’est tout, juste un avertissement. Venez. »

Je vis qu’insister davantage était inutile.

« Merci ; je m’en souviendrai », dis-je.

« Et écoutez », ajouta-t-il, alors que nous marchions dans le couloir, « si vous suivez mon conseil, vous omettrez complètement cette visite à la Medusa. » Il me lança un regard assuré, souriant gravement.

« Combien en savez-vous, et que voulez-vous dire ? » étaient les questions qui pulsaient dans mes pensées ; mais je ne pouvais les prononcer, alors je ne dis rien et me sentis très jeune.

Dehors, nous rejoignîmes Davies, qui fronçait les sourcils devant les perspectives.

« C’est justement ce qui arrive quand on va dans des endroits comme celui-ci », me dit-il. « Nous pourrions rester coincés ici pendant des jours. Trop de vent pour être remorqués avec le canot, et un chenal trop étroit pour battre dans le vent. »

Von Brüning était prêt avec une nouvelle proposition.

« Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? » dit-il. « Je vous remorquerai avec ma vedette. Soyez prêts à 6h30 ; nous aurons assez d’eau à ce moment-là. Mes hommes vous enverront une amarre. »

Il était impossible de refuser, mais le sentiment d’être personnellement dirigé m’oppressait de nouveau ; et le dernier espoir d’un lit à l’auberge s’évanouit. Davies n’était pas non plus très expansif. Un remorquage signifiait un pilote, et il en avait assez.

« Il s’oppose au remorquage par principe », dis-je.

« Exactement comme lui ! » rit l’autre. « C’est réglé, alors ! » Une voiture à cheval attendait devant la porte de l’auberge, prête pour von Brüning. J’étais curieux au sujet d’Esens et de ses affaires là-bas. Esens, dit-il, était la ville principale du district, à quatre milles à l’intérieur des terres.

« Je dois m’y rendre », proposa-t-il, « pour une affaire de braconnage, un Hollandais qui chalute dans nos limites. C’est mon travail, vous savez, le devoir de police. »

Les mots avaient-ils un sens plus profond ?

« Attrapez-vous parfois un Anglais ? » demandai-je, imprudemment.

« Oh, très rarement ; vos compatriotes ne viennent pas aussi loin que ça, si ce n’est pour le plaisir. » Il nous salua chacun et sourit.

« Pas beaucoup de plaisir à trouver à Bensersiel », ris-je.

« Je crains que vous n’ayez un après-midi ennuyeux. Écoutez. Je sais que vous ne pouvez pas laisser votre bateau tout seul, et il est inutile de demander à Herr Davies ; mais ne voulez-vous pas aller à Esens avec moi et voir une ville frisonne, pour ce qu’elle vaut ? Vous vous faites une impression lugubre de la Frise. »

Je m’excusai, dis que je resterais avec Davies ; nous irions marcher sur les bancs de sable pour repérer la navigation du soir.

« Eh bien, au revoir alors », dit-il, « jusqu’à ce soir. Soyez prêts pour l’amarre à 6h30. »

Il sauta dans la voiture, et celle-ci s’éloigna dans la boue, traversa le pont et disparut dans l’arrière-pays lugubre.

CHAPITRE XVII. Éclaircir l’atmosphère

« Est-il parti chercher la police, à votre avis ? » dit Davies, sombrement.

« Je ne pense pas », dis-je. « Allons à bord avant que ce type de la douane ne nous accapare. »

Une rangée diminuée de Frisons impassibles ruminait toujours sur le Dulcibella. L’ami Grimm était visible, fumant sur son gaillard d’avant. Nous montâmes à bord en silence.

« Tout d’abord, où est exactement Memmert ? » dis-je.

Davies descendit la carte, dit « Là », et s’allongea de tout son long sur une banquette.

Le lecteur peut voir Memmert par lui-même. Au sud de Juist, [Voir Carte B] attenant au delta de l’Ems, se trouve un vaste banc de sable nommé Nordland, dont l’extrémité occidentale demeure découverte aux marées les plus hautes ; le résultat étant de laisser une île en forme de C, une simple parure de sable telle un boomerang, longue de près de deux milles, mais large de seulement 150 yards environ, au contour curieusement symétrique, excepté à un endroit où elle s’évase jusqu’à atteindre un quart de mille de largeur. Sur la carte anglaise, sa nudité était absolue, si ce n’est une balise au sud ; mais la carte allemande marquait un bâtiment à l’endroit où se produit ce renflement. C’était évidemment le dépôt. « Imaginer vivre là ! » pensai-je, car le nom seul me glaçait. Pas étonnant que Grimm fût sinistre ; et pas étonnant qu’il eût l’habitude de chercher un changement d’air. Mais les avantages du site étaient évidents. Il était remarquablement isolé, même dans une région où l’isolement est la règle ; pourtant, il était commodément proche de l’épave qui, comme nous l’avions appris, reposait à deux milles au large sur le récif de Juist. Enfin, il était clairement accessible à tout état de la marée, car le chenal de six brasses de l’estuaire de l’Ems court jusqu’à lui par le sud, et envoie de là une branche vers l’est qui borde étroitement la corne sud, offrant ainsi un mouillage à la fois pratique, profond et abrité des coups de vent venus du large.

Telle était Memmert, telle que je la voyais sur la carte, en assimilant ses caractéristiques mécaniquement, car tant que Davies restait là, indifférent et taciturne, une feinte d’intérêt était inutile. Je savais parfaitement ce qu’il y avait entre nous, mais je ne voyais pas pourquoi je devrais faire le premier pas ; car j’avais moi aussi un grief, un vieux grief. Je m’assis donc sur mon sofa et notai dans mon carnet les points saillants de notre conversation à l’auberge pendant qu’elle était fraîche dans ma mémoire, et je m’efforçai de tirer des conclusions. Mais le silence persistant et devenant absurde, je jetai ma fierté aux vents, et mon carnet sur la table.

« Dis donc, Davies, » dis-je, « je suis terriblement désolé de t’avoir charrié au sujet de Fräulein Dollmann. » (Pas de réponse.) « N’as-tu pas vu que je ne pouvais pas faire autrement ? »

« Je voudrais au ciel que nous ne soyons jamais venus ici », dit-il d’une voix dure ; « c’est le résultat d’un débarquement, quel qu’il soit. » (Je ne pus m’empêcher de sourire à cela, mais il ne me regardait pas.) « Nous voilà donnés, déplacés, pris en charge, organisés comme des touristes de Cook. Je ne pouvais pas suivre ton jeu — trop infernalement profond pour moi, mais… » Cela me piqua.

« Écoute, » dis-je, « j’ai fait de mon mieux. C’est toi qui as tout embrouillé. Pourquoi as-tu insisté sur les canards ? »

« Nous aurions pu nous en tirer. Pourquoi as-tu insisté sur tout ce qui était idiot — ta lettre, le ministère des Affaires étrangères, le Kormoran, l’épave, le… ? »

« Tu es totalement déraisonnable. N’as-tu pas vu les pièges qui existaient ? J’ai été conduit là où je suis allé. Nous sommes partis sans préparation, et nous nous en sortons joliment bien. »

Davies continuait aveuglément. « C’était déjà assez grave de tout raconter sur les chenaux et l’exploration… »

« Mais, tu étais d’accord toi-même ! »

« J’ai cédé. Nous ne pouvons plus explorer maintenant. »

« Il y a l’épave, cependant. »

« Oh, au diable l’épave ! Tout cela n’est qu’un écran de fumée, sinon il n’en aurait pas fait tant de cas. Il y a tous ces chenaux à… »

« Oh, au diable les chenaux ! Je sais que nous voulions avoir les mains libres, mais nous devons aller à Norderney à un moment donné, et si Dollmann est absent… »

« Pourquoi as-tu insisté sur Mlle Dollmann ? » dit Davies.

Nous avions tourné, à travers d’oisives récriminations, vers le véritable point de départ. Je savais que Davies n’était pas lui-même, et ne redeviendrait lui-même que lorsque le cœur du problème serait atteint.

« Écoute, » dis-je, « tu m’as amené ici pour t’aider, parce que, comme tu dis, j’étais intelligent, je parlais allemand, et — j’aimais la navigation de plaisance (je ne pus m’empêcher d’ajouter ceci). Mais dès que tu as vraiment besoin de moi, tu te retournes et tu t’en prends à moi. »

« Oh, je ne pensais pas tout cela, vraiment, » dit Davies ; « je suis désolé — j’étais inquiet. »

« Je sais ; mais c’est ta faute. Tu n’as pas été franc avec moi. Il y a une complication dans cette affaire dont tu n’as jamais parlé. Je ne t’ai jamais pressé parce que je pensais que tu te confierais à moi. Tu… »

« Je sais que je ne l’ai pas fait », dit Davies.

« Eh bien, tu vois le résultat. On nous a forcés la main. Ne rien dire sur Dollmann était de la folie — dire qu’il a essayé de te faire couler était tout aussi fou. L’histoire sur laquelle nous nous étions mis d’accord était la meilleure et la plus sûre, et tu l’as racontée magnifiquement. Mais pour deux raisons, je devais insister sur la fille — d’abord parce que ton attitude quand ils étaient mentionnés était si confuse qu’elle mettait en péril toute notre position. Deuxièmement, parce que ton histoire, bien que la plus sûre, était, au mieux, suspecte. Même selon tes propres termes, Dollmann t’a mal traité — disons, avec impolitesse : bien que tu aies prétendu ne pas l’avoir vu. Il te faut un mobile pour neutraliser cela, et t’inciter à le revoir de manière amicale. Je l’ai fourni, ou plutôt je n’ai fait qu’encourager von Brüning à le fournir. »

« Pourquoi le revoir, après tout ? » dit Davies.

« Oh, voyons… »

« Mais ne vois-tu pas dans quel dilemme hideux tu m’as mis ? Comme je me sens mesquin à ce sujet ? »

Je le voyais bien, et je me sentais mesquin moi-même, à mesure que sa détresse totale me frappait. Mais je sentais aussi que, à qui que soit la faute, nous avions dérivé vers une situation ridicule, et étions comme des personnages dans ces pièces lassantes où les malentendus sont fabriqués et si soigneusement entretenus que le public est trop ennuyé pour attendre le dénouement. On peut faire cela sur scène ; mais nous, nous voulions notre dénouement.

« Je suis très désolé, » dis-je, « mais j’aurais aimé que tu me racontes tout. Ne le feras-tu pas maintenant ? Juste la vérité nue et terre-à-terre. Je déteste le sentimentalisme, et toi aussi. »

« J’ai beaucoup de difficultés à dire des choses aux gens, » dit Davies, « des choses comme ça. » J’attendis. « Je l’aimais — beaucoup. » Nos regards se croisèrent pendant une seconde, au cours de laquelle fut dit tout ce qui devait l’être, comme entre deux membres de notre race flegmatique. « Et elle est… séparée de lui. C’était la raison de toutes mes hésitations. » Il poursuivit précipitamment. « Je ne t’ai dit que la moitié à Schlei. Je sais que j’aurais dû être ouvert et demander ton conseil. Mais j’ai laissé traîner. J’ai espéré tout du long que nous pourrions trouver ce que nous cherchons et gagner la partie sans en venir à une nouvelle confrontation. »

Je ne m’étonnais plus de son dévouement à la théorie des chenaux, puisqu’elle était, bâtie sur la conviction, doublement fortifiée.

« Pourtant, tu as toujours su ce qui pourrait arriver, » dis-je. « À Schlei, tu parlais de “régler ses comptes” avec Dollmann. »

« Je sais. Quand je pensais à lui, j’étais fou. Je me forçais à oublier l’autre partie. »

« Qui est revenue à Brunsbüttel ? » Je pensais aux nouvelles que nous y avions apprises.

« Oui. »

« Davies, nous ne devons plus avoir de secrets. Je vais parler franchement. Es-tu sûr de ne pas l’avoir mal comprise ? Tu dis — et je suis prêt à l’admettre — que Dollmann est un traître et un meurtrier. »

« Oh, au diable la partie sur le meurtre ! » dit Davies avec impatience. « Qu’est-ce que ça change ? »

« Eh bien, traître. Très bien ; mais dans ce cas, je soupçonne sa fille. Non ! Laisse-moi continuer. Elle était utile, pour le moins. Elle t’a encouragé — tu me l’as dit — à faire ce voyage avec eux. »

« Arrête, Carruthers, » dit Davies fermement. « Je sais que tu as de bonnes intentions ; mais c’est inutile. Je crois en elle. »

Je réfléchis un instant.

« Dans ce cas, » dis-je, « j’ai quelque chose à proposer. Quand nous sortirons de cet endroit, naviguons directement vers l’Angleterre. » (« Voilà, commandant von Brüning, » pensai-je, « tu ne pourras jamais dire que j’ai négligé tes conseils. »)

« Non ! » s’exclama Davies, sursautant et me faisant face. « Je veux être pendu si nous le faisons. Pense à ce qui est en jeu. Pense à ce traître — complotant avec les Allemands. Mon Dieu ! »

« Très bien, » dis-je. « Je suis avec toi pour continuer. Mais regardons les faits en face. Nous devons neutraliser Dollmann. Nous ne pouvons le faire sans lui faire du mal, à elle. »

« Ne pouvons-nous vraiment pas ? »

« Bien sûr que non ; sois sensé, l’homme. Fais face à cela. Point suivant ; il est absurde d’espérer que nous n’avons pas besoin de les revoir — il y a dix contre un que nous le devrons, si nous voulons réussir. Sa tentative sur toi est tout le fondement de nos soupçons. Et nous ne savons même pas avec certitude qui il est encore. Nous sommes engagés, je sais, à aller droit à Norderney maintenant ; mais même si nous ne l’étions pas, ferions-nous quelque chose de bon en explorant et en fouinant ? C’est très douteux. Nous savons que nous sommes surveillés, si nous ne sommes pas suspectés, et cela annule les neuf dixièmes de notre pouvoir. Les chenaux ? Oui, mais est-il probable qu’ils nous laisseront les apprendre par cœur, s’ils sont d’une importance si vitale, même si l’on nous prend pour des plaisanciers de bonne foi ? Et, sérieusement, en dehors de leur valeur en temps de guerre, que je ne nie pas, sont-ils à la racine de cette affaire ? Mais nous en parlerons dans un instant. Le point maintenant est : que ferons-nous si nous rencontrons les Dollmann ? »

Des gouttes de sueur perlaient sur le front de Davies. Je me sentais comme un tortionnaire, mais on ne pouvait faire autrement. « L’accuser de t’avoir fait couler ? Notre quête serait terminée ! Nous devons être amicaux. Tu dois raconter l’histoire que tu as racontée aujourd’hui, et laisser une chance au fait qu’il la croie. S’il la croit, tant mieux ; s’il ne la croit pas, il n’osera pas le dire, et nous aurons encore des chances. Nous gagnons du temps, et nous avons un levier formidable sur lui — si nous sommes amicaux. » Davies grimaça. Je donnai un autre tour de vis. « Amicaux avec eux deux, bien sûr. Tu l’étais avant, tu sais ; tu l’aimais beaucoup — tu dois sembler l’aimer encore. »

« Oh, arrête ton infernale logique. »

« Devons-nous tout laisser tomber et aller en Angleterre ? » demandai-je encore, comme un inquisiteur pourrait dire : « En as-tu assez ? » Pas de réponse. Je continuai : « Pour rendre les choses plus faciles, tu l’aimes toujours. » J’avais enfin réveillé ma victime.

« Qu’est-ce que tu veux dire, Carruthers ? Que je dois tirer profit de mon affection pour elle — de son innocence, pour… bon Dieu ! qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Non, non, pas ça. Je ne suis pas si mesquin, ou si fou, ou si ignorant de ce que tu es. Si elle ne sait rien du caractère de son père et qu’elle t’aime — et que tu l’aimes — et que tu es ce que tu es… oh ciel ! l’homme, fais face, réalise ! Mais ce que je veux dire, c’est ceci : est-elle, peut-elle être, ce que tu penses ? Imagine sa position si nous avons raison à son sujet ; la créature la plus vile sur la face de la terre — un passé honteux qui l’a conduit à cela — à la solde de l’Allemagne. Je veux t’épargner de la misère. » J’allais ajouter : « Et si tu es sur tes gardes, accroître nos chances. » Mais l’inutilité totale de telles suggestions me fit taire. Quel plan j’avais esquissé ! Un plan séduisant et juste, aussi, contre de tels adversaires ; transformer ce contre-courant déconcertant à notre avantage comme bien souvent nous avions exploité les remous d’une marée contraire dans ces mers difficiles. Mais Davies était Davies, et c’était la fin ; sa foi et sa simplicité me faisaient honte. Et le pire, la cruauté de la chose, était que ses qualités mêmes étaient son ultime torture, élevant à son comble le conflit entre l’amour et le patriotisme. Rappelez-vous que ce dernier était le mobile dominant de sa vie, et qu’ici et maintenant était sa chance — si vous voulez mesurer l’amertume de ce conflit.

Il était dans ses derniers soubresauts maintenant. Ses coudes étaient sur la table, et ses mains tremblantes pressaient son front. Il les retira.

« Bien sûr, nous devons continuer. On ne peut pas faire autrement, c’est tout. »

« Et tu crois en elle ? »

« Je me souviendrai de ce que tu as dit. Il y a peut-être une issue. Et… je préférerais ne plus en parler. Qu’en est-il de l’épave ? »

Toute autre discussion était futile. Davies, par un effort, sembla chasser le sujet de ses pensées, et je fis de mon mieux pour en faire autant. En tout cas, l’air était purifié — nous étions amis ; et il ne restait plus qu’à s’attaquer au problème principal à la lumière de l’entretien du matin.

Chaque mot que je pouvais me rappeler de cette conversation critique, je le passai en revue avec Davies, qui avait imparfaitement compris ce qui ne le concernait pas directement ; et, ce faisant, je commençai à voir avec quelle habileté chaque phrase successive de von Brüning était conçue pour convenir aux deux éventualités. Si nous étions des voyageurs innocents, il était l’hôte génial, communicatif et serviable. Si nous étions des espions, ses tactiques avaient été tout aussi applicables. Il nous avait surpassés en apparente franchise, ne cachant rien de ce qu’il savait que nous découvririons par nous-mêmes, et réussissant en même temps à acquérir des connaissances et le contrôle de nos mouvements, et à nous transmettre des avertissements, qui ne seraient compris que si nous étions coupables, que nous jouions un jeu vain et périlleux, et que nous ferions mieux de renoncer. Mais à un égard, nous avions eu l’avantage, et c’était dans la version que Davies avait donnée de son échouement sur le Hohenhörn. Quelque impénétrable que fût notre interlocuteur, il laissa paraître non seulement que l’incident était nouveau pour lui, mais qu’il en devinait la signification sinistre. Un petit contre-interrogatoire sur les détails aurait été fatal à la version de Davies ; mais c’était là que résidait notre force ; il n’osait pas contre-interroger de peur de suggérer à Davies des soupçons qu’il n’aurait peut-être jamais ressentis. En effet, je pensais déceler cette peur sous-jacente dans toute son attitude envers nous, et cela renforçait une conviction qui grandissait en moi depuis la visite furtive de minuit de Grimm, que le secret de cette côte était d’une nature si importante et délicate que, plutôt que d’attirer l’attention sur lui, une action ouverte contre les intrus ne serait prise qu’en dernier recours, et sur la preuve irréfutable d’une intention coupable.

Maintenant pour nos indices. J’étais reparti avec deux, chacun étant le germe d’une théorie distincte, et tous deux obscurcis par l’ambiguïté ambiante. Maintenant, cependant, tandis que nous feuilletions la carte et que je laissais libre cours à mon imagination, l’un d’eux, l’idée de Memmert, gagnait en précision et en vigueur à chaque instant. Certes, les informations que nous avions sur l’épave française et son propre lien avec celle-ci avaient été mises très facilement à notre disposition par von Brüning ; mais je les pris pour des informations calculées uniquement pour prévenir les soupçons, puisqu’il était conscient que nous l’associions déjà à Dollmann, et peut-être aussi à Grimm, et qu’il était probable que, dans le cours ordinaire des choses, nous apprenions que le trio était conjointement impliqué dans Memmert. Voilà pour les faits ; quant à l’interprétation qu’il voulait nous voir donner, j’étais sûr qu’elle était absolument fausse. Il voulait nous donner l’impression que le trésor enfoui lui-même était à la racine de tout mystère que nous aurions pu flairer. Je ne sais pas si le lecteur a pleinement apprécié cette suggestion astucieuse — l’allusion selon laquelle le secret sur les résultats était nécessaire à la fois en raison de la somme importante en jeu et du vice de titre, dont il avait pris soin de nous informer qu’il était passé par des mains britanniques. Ce qu’il voulait insinuer, c’était : « Ne soyez pas surpris si vous avez des visiteurs de minuit ; les Anglais rôdant le long de cette côte sont suspectés d’être des agents du Lloyd. » Une insinuation ingénieuse, qui, au moment où elle fut faite, m’avait fait envisager une solution nouvelle et beaucoup plus banale à notre énigme que ce qui nous était jamais venu à l’esprit ; mais ce n’était qu’un doute passager, et je l’écartai totalement maintenant.

Le fait est que cela expliquait tout ou rien. Tant que nous restions sur notre hypothèse fondamentale — que Davies avait été attiré dans un piège mortel en septembre — cela n’expliquait rien. Il était trop fantastique de supposer que les exigences d’une spéculation commerciale mèneraient à de telles extrémités. Nous n’étions pas dans les îles des mers du Sud ; et nous n’étions pas les marionnettes d’un roman. Nous étions en Europe, traitant non seulement avec un Dollmann, mais avec un officier de la marine impériale allemande, qui serait difficilement lié à une entreprise commerciale qui pourrait concevablement être réduite à faire avancer ses objectifs de cette manière. Il était assez choquant de le trouver en relation avec un tel scélérat, mais c’était explicable si le mobile était impérial — pas si c’était financier. Non ; pour accepter la suggestion, nous devons déclarer toute la quête comme un château de cartes du début à la fin ; la tentative sur Davies comme un délire de son imagination, toute la structure que nous avions bâtie dessus, sans fondement.

« Eh bien, » je peux entendre le lecteur dire, « pourquoi pas ? Vous, en tout cas, étiez toujours un peu sceptique. »

Accordé ; pourtant, je peux honnêtement dire que je n’ai presque pas faibli un seul instant. Beaucoup de choses s’étaient passées depuis le fjord de Schlei. J’avais vu le mécanisme du piège mortel ; j’avais vécu avec Davies pendant une quinzaine orageuse, dont chaque heure avait augmenté ma confiance en sa compétence maritime, et donc, par conséquent, en son récit d’un événement qui dépendait largement pour son interprétation correcte d’un jugement nautique équilibré. Enfin, j’avais inconsciemment réalisé, et je savais de sa bouche aujourd’hui, qu’il avait exercé et agi selon ce jugement au mépris de considérations personnelles, que sa nature loyale rendait écrasantes dans leur force.

Quel était, alors, le sens de Memmert ? Dès le départ, cela rivait mon attention sur l’estuaire de l’Ems, dont il jouxte l’embouchure. Nous avions toujours quelque peu négligé l’Ems dans nos calculs ; avec quelques excuses, aussi, car à première vue son importance ne supporte aucune proportion avec celle des trois plus grands estuaires. Ces derniers portent des navires du plus grand tonnage et du tirant d’eau le plus profond jusqu’aux quais mêmes de Hambourg, Bremerhaven, et l’arsenal naval de Wilhelmshaven ; tandis que deux d’entre eux, l’Elbe et la Weser, sont des transporteurs de commerce à la plus vaste échelle pour tout l’empire. L’Ems, en revanche, ne dessert que des villes de seconde classe. Un coup d’œil à la carte explique cela. Vous voyez un estuaire très imposant à une échelle plus grande qu’aucun des trois autres pris individuellement, avec une longueur de trente milles et une façade sur la mer du Nord de dix milles, soit un soixante-dixième, en gros, de tout le littoral ; encombré par des hauts-fonds extérieurs, et bloqué au centre par l’île de Borkum, mais présentant deux beaux chenaux en eau profonde aux navires entrant. Ceux-ci roulent superbement à travers d’énormes étendues de sable, s’unissent et s’approchent du continent dans un courant majestueux de trois milles de large. Mais alors vient une triste baisse. Le chenal navigable s’ensable et rétrécit, des bancs du milieu l’obstruent, et des estrans en pente lui refusent obstinément cet accès facile à la terre qui seul peut créer de grandes cités littorales. Tous les ports de l’Ems sont à marée ; le port de Delfzyl, du côté néerlandais, s’assèche à marée basse, et Emden, le principal port allemand, ne peut être atteint que par une écluse et un mille de canal.

Mais cette dépréciation n’est que relative. Jugé sur ses mérites, et non par l’étalon de l’Elbe, c’est une rivière très importante. Emden est un port florissant et en pleine croissance. Pour les embarcations à faible tirant d’eau, le courant est navigable loin à l’intérieur, où, aidé par des affluents et des canaux alliés (notamment la connexion avec le Rhin à Dortmund, alors en voie d’achèvement), il puise dans les ressources d’une vaste zone. Stratégiquement, il y avait encore moins de raisons de le sous-estimer. C’est l’une des grandes portes maritimes de l’Allemagne ; et c’est la porte la plus occidentale, la plus proche de la Grande-Bretagne et de la France, contiguë à la Hollande. Son grand delta fourchu présente deux brèches béantes dans ce singulier rempart d’îlots et de hauts-fonds qui masque le littoral allemand — un littoral lui-même si court proportionnellement à la masse de l’empire, que, comme Davies avait l’habitude de le dire, « chaque pouce de celui-ci doit être important ». Des navires de guerre pourraient forcer ces brèches, et ainsi menacer le continent à l’un de ses rares points vulnérables. L’accommodement des quais n’est pas un objet pour de tels visiteurs ; une navigation complexe n’est pas un moyen de dissuasion. Même les cuirassés les plus lourds pourraient s’approcher à portée de frappe de la terre, tandis que les croiseurs et les transports militaires pourraient pénétrer jusqu’au niveau d’Emden lui-même. Emden, comme Davies l’avait souvent souligné, est connecté par canal avec Wilhelmshaven sur la Jade, un canal stratégique, conçu pour transporter des canonnières aussi bien que des marchandises.

Or Memmert faisait partie du rempart extérieur ; sa faucille de sable effilée commandait directement la brèche orientale ; elle devait être liée à la défense de cette brèche. Aucune base plus admirable ne pouvait être imaginée ; autonome et isolée, pourtant abritée, accessible — meilleure que Juist et Borkum. Et en supposant que l’on souhaitât envelopper la nature du travail dans un secret absolu, quel prétexte était à portée de main avec l’épave et ses lingots enfouis, qui gisaient au large, face au chenal !

Memmert était le dépôt pour les opérations de sauvetage. Le travail de sauvetage, avec son dragage et ses plongées, offrait précisément le déguisement qui était nécessaire. Il était sous-marin, tout comme le sont certaines des défenses les plus importantes des ports, les mines et les torpilles dirigeables. Tous les détails de l'histoire étaient suggestifs : la « petite société locale » ; l'« ingénieur de Brême » (qui était-il, me demandais-je ?) ; les quelques parts détenues par von Brüning, suffisantes pour expliquer ses visites ; les stocks et le matériel provenant de Wilhelmshaven, un arsenal naval.

J'eus beau essayer, je ne pus stimuler l'imagination de Davies comme la mienne était stimulée. Il s'obstinait à ne voir que les objections, lesquelles, bien entendu, étaient assez nombreuses. Le secret pouvait-il être assuré sous prétexte de sauver une épave ? Ce devait être un secret partagé par beaucoup — plongeurs, équipages de remorqueurs, employés de toutes sortes. Je répondis que les secrets commerciaux sont souvent préservés dans des conditions tout aussi difficiles, et pourquoi pas les secrets impériaux ?

« Pourquoi l'Ems et non l'Elbe ? » demanda-t-il.

« Peut-être, » répondis-je, « l'Elbe recèle-t-elle aussi des mystères semblables. » L'île de Neuerk pourrait, pour autant que nous le sachions, être une autre Memmert ; lorsque nous croisions dans cette région, nous n'avions pas eu les yeux pour de telles choses, absorbés par une théorie préconçue qui nous était propre. De plus, nous ne devions pas nous prendre trop au sérieux. Nous étions des amateurs, non des experts en défense côtière, et rejeter avec une telle délicatesse, sur des bases aussi vagues, un indice qui allait aussi loin que celui-ci, revenait à nous quereller avec notre chance. Il y avait un corollaire décourageant à ce dernier argument, devant lequel, dans mon zèle tout nouveau, je fermais les yeux. En tant qu'amateurs, étions-nous capables d'utiliser notre indice et d'obtenir une connaissance exacte des défenses en question ? Davies, je le savais, le ressentait vivement, et je pense que cela expliquait sa vision tiède de Memmert plus qu'il ne le pensait lui-même. Il s'accrochait plus obstinément que jamais à sa « théorie du chenal », conscient qu'elle offrait le seul genre d'opportunité dont, avec ses dons particuliers, il était capable de tirer parti. Il admettait cependant qu'elle était sous un nuage pour le moment, car si la connaissance de la navigation côtière était un crime en soi, nous ne serions guère assis ici à présent. « Ça a quelque chose à voir avec ça, de toute façon ! » persista-t-il.

CHAPITRE XVIII. Escorte impériale

Memmert me saisissait donc, à l'exclusion d'une notion rivale qui m'avait causé bien du tourment durant la conversation avec von Brüning. Ses conseils réitérés de ne pas perdre de temps à relever notre ancre et notre chaîne avaient fini par me donner l'idée qu'il était anxieux de nous éloigner de Bensersiel et du continent. Au début, j'avais pris ce conseil en partie comme un test de notre véracité (comme je l'ai laissé entendre au lecteur), et en partie comme une méthode indirecte pour apaiser tout soupçon que la visite nocturne de Grimm aurait pu causer. Puis il me vint à l'esprit que cela pouvait être de l'excès de subtilité de ma part, et l'idée reparut lorsque la question de nos plans futurs surgit, m'entravant dans la décision d'un cap. Elle revint encore quand von Brüning proposa de nous remorquer le soir. Elle était dans mon esprit lorsque je l'interrogeai sur ses affaires à terre, car il m'apparut que peut-être son débarquement ici n'était pas uniquement dû à un souhait d'inspecter l'équipage du Dulcibella. Puis vint son explication parfaitement franche (avec sa sinistre double entente pour nous), couplée à une invitation à l'accompagner à Esens. Mais, sur le principe du timeo Danaos etc., je flairai instantanément une ruse, non que je rêvasse que j'allais être attiré dans une captivité ; mais s'il y avait quelque chose ici que nous deux pourrions découvrir dans les quelques heures qu'il nous restait, c'était un plan ingénieux pour éloigner le plus observateur des deux jusqu'à l'heure du départ.

Davies les méprisait, et je n'avais ressenti qu'une faible curiosité pour ces hameaux insignifiants, influencé, je le crains, principalement par un désir de terra firma que la rigueur impitoyable de son entraînement n'avait pu guérir.

Mais il était imprudent de négliger la moindre chance. Il était trois heures, et je pense que nos deux cerveaux commençaient à être embrouillés par le fait de réfléchir en confinement étroit. Je suggérai que nous finissions notre conseil de guerre au grand air, et nous enfilâmes tous deux nos vêtements cirés et sortîmes. Le ciel s'était durci et accumulé en un dais uniforme de plomb, et le vent chassait devant lui une pluie fine et froide. On pouvait entendre le murmure de la marée montante sur les sables à l'extérieur, mais le port était encore bien au-dessus, et le Dulcibella ainsi que les autres bateaux restaient accroupis dans un lit de vase noire. L'intérêt des indigènes semblait enfin apaisé, car pas une âme n'était visible sur la berge (je ne peux l'appeler un quai) ; mais le haut d'un sou’wester noir avec une plume de fumée s'enroulant autour montrait au-dessus de l'écoutille avant du Kormoran.

« J'aimerais pouvoir jeter un coup d'œil à ta cargaison, mon ami, » pensai-je en moi-même.

Nous regardâmes Bensersiel en silence.

« Il ne peut rien y avoir ici ? » dis-je.

« Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir ? » dit Davies.

« Et cette digue ? » dis-je, avec une inspiration soudaine.

De la berge, nous pouvions voir tout le long de la ligne côtière, qui est endiguée en continu, comme je l'ai déjà dit. La digue était ici un remblai substantiel recouvert de briques, très similaire, bien qu'à une plus petite échelle, à celui qui avait bordé l'Elbe près de Cuxhaven, et par-dessus le sommet duquel nous avions vu les museaux de canons.

« Dis-moi, Davies, » dis-je, « penses-tu que cette côte puisse être envahie ? Le long d'ici, je veux dire, derrière ces îles ? »

Davies secoua la tête. « J'y ai pensé, » dit-il. « Il n'y a rien là-dedans. C'est juste le tout dernier endroit sur terre où un débarquement serait possible. Aucun transport ne pourrait s'approcher plus près que là où le Blitz est amarré, à quatre milles au large. »

« Eh bien, tu dis que chaque pouce de cette côte est important ? »

« Oui, mais c'est l'eau que je veux dire. »

« Eh bien, je veux voir cette digue. Marchons le long de celle-ci. »

Ma théorie du champignon mourut dès que je mis le pied dessus. C'était la structure la plus innocente du monde — comme mille autres dans l'Essex et en Hollande — surmontée d'un sentier étroit, où nous marchions en file indienne avec les bras croisés pour garder notre équilibre dans les rafales de vent. En dessous de nous gisaient les sables d'un côté et des marais fétides de l'autre, entrecoupés de carrés de pâturages entourés de fossés. Après un demi-mille, nous descendîmes et revînmes par un court circuit à l'intérieur des terres, suivant un sentier labyrinthique — qui n'était que des angles droits et des ponts de planches minuscules, jusqu'à ce que nous arrivions à la route d'Esens. Nous la traversâmes et peu après trouvâmes notre chemin barré par le ruisseau dont j'ai parlé. Cela impliqua un détour jusqu'au pont dans le village, et une évitement furtif de la poste, par crainte de son occupant bavard. Puis nous suivîmes la digue dans l'autre direction, et finîmes par un circuit sur les sables, qui étaient rapidement couverts par la marée, et ainsi de retour au yacht.

Personne ne semblait avoir pris la moindre attention à nos mouvements.

En marchant, nous avions abordé la dernière question, « Que devons-nous faire ? » et trouvâmes très peu à dire là-dessus. Nous devions partir cette nuit (à moins que la police d'Esens n'apparaisse sur les lieux), et nous étions engagés à naviguer directement vers Norderney, comme seule alternative à la chasse aux canards sous l'espionnage d'un candidat « digne de confiance » de von Brüning. Au-delà — vague et difficulté de toute sorte.

À Norderney, je serais entravé par ma lettre. Si elle semblait avoir été ouverte et qu'elle ordonnait mon retour, j'étais limité à une semaine, ou devais risquer la suspicion en restant. Dollmann était absent (selon von Brüning), « serait probablement bientôt de retour » ; mais combien bientôt ? Au-delà de Norderney se trouvait Memmert. Comment sonder son secret ? L'ardeur qu'elle avait éveillée en moi cédait la place à un sentiment mortifiant d'impuissance. La vue du Kormoran, avec son équipage se préparant pour la mer, était un commentaire pointé sur ma diplomatie, et surtout sur mon étude ridicule des digues. Quand tout était dit et fait, nous étions des protégés de von Brüning, et traqués par Grimm. Était-il probable qu'ils nous laisseraient réussir ?

La marée tourbillonnait dans le port en volutes d'écume chocolat, et à mesure qu'elle montait, tout Bensersiel, dominé comme auparavant par Herr Schenkel, se traînait jusqu'au quai pour observer les mouvements de la navigation durant l'heure transitoire mais capitale où le trou de boue était un port maritime. Le cotre à vapeur du capitaine était déjà à flot, et ses marins occupés avec les feux de côté et les moteurs. Quand il fut su que nous, aussi, devions naviguer, et sous une escorte aussi distinguée, l'excitation s'intensifia.

À nouveau, notre ami des Douanes étalait des papiers à signer, tandis qu'une foule de Frisons serviables, menés par les géants jumeaux du bateau postal, encombrait nos ponts et nous rendait prêts pour la mer à leur propre manière confuse. À nouveau nous fûmes conduits jusqu'à l'auberge et submergés de conseils, et d'avertissements, et de toasts d'adieu. Puis retour pour trouver le Dulcibella à flot, et von Brüning juste arrivé, maudissant le temps et la boue, plaisantant Davies, génial et débonnaire comme toujours.

« Rangez cette grand-voile, vous n'en aurez pas besoin, » dit-il. « Je vais vous remorquer jusqu'à Spiekeroog. C'est votre seul mouillage pour la nuit avec ce vent — sous l'île, près du Blitz, et cela signifierait un bord mort pour vous dans le noir. »

Le fait était si vrai, et l'offre si opportune, que les faibles protestations de Davies furent balayées dans un torrent de ridicule.

« Et maintenant que j'y pense, » termina le Commandant, « je ferai le trajet avec vous, si je peux. Ce sera plus plaisant et plus sec. »

Nous montâmes tous trois à bord du Dulcibella, et puis la fin arriva. Notre corde de remorquage fut attachée, et à six heures et demie la petite vedette bondit dans le collier, et au milieu d'une démonstration qui n'aurait pu être plus chaleureuse si nous avions été des ambassadeurs en visite auprès d'une puissance amie, nous nous glissâmes par les jetées.

Il nous fallut plus d'une heure pour couvrir les cinq milles jusqu'à Spiekeroog, car le Dulcibella était une lourde charge dans le vent de face rigide, et Davies, bien qu'il ne dise rien, montra une méfiance non dissimulée envers les capacités de notre remorqueur. Il laissa immédiatement la barre à moi et se jeta sur le gréement, ne se reposant pas tant que chaque corde ne fut prête à portée de main, la grand-voile risée, l'habitacle allumé, et tout prêt pour mettre à la voile ou mouiller à un moment d'avis. Notre invité regardait ces précautions avec un amusement infini. Il était dans l'humeur la plus haute et la plus malicieuse, faisant pleuvoir les railleries sur Davies et la fausse sympathie sur moi, riant de notre énorme compas, sondant lui-même la sonde, nous surprenant avec des sondages imaginaires, et doutant que ses hommes soient sobres. J'offris divertissement et chaleur en dessous, mais il déclina sous prétexte que Davies serait tenté de couper la corde de remorquage et nous ferait passer la nuit sur un banc de sable sûr. Davies prit la raillerie sans ciller. Son travail terminé, il prit la barre et s'assit tête nue, attentif à la vedette, au cap, aux détails, et aux chances du présent. J'apportai des cigares et nous nous installâmes face à lui, le dos au vent et aux embruns. Et ainsi nous fîmes le reste du passage, von Brüning blotti contre moi et l'écoutille de cabine, criant alternativement une plaisanterie à Davies et me parlant sur un ton léger et charmant, avec juste cette nuance de patronage que la disparité dans nos âges justifiait, à propos de mon séjour en Allemagne, des lieux, des gens, et des livres que je connaissais, et à propos de la vie, surtout la vie des jeunes hommes, en Angleterre, un pays qu'il n'avait jamais visité, mais espérait ; moi répondant aussi bien que je pouvais, m'efforçant de rencontrer son humeur, de m'acquitter comme un homme, de tirer du zèle plutôt que de l'humiliation de l'ironie de notre position, mais à peine capable de faire du chemin contre un sentiment engourdissant de défaite et d'incapacité. Une pensée étrange me hantait aussi, que le peu d'habileté et de jugement que je possédais m'échappait alors que nous quittions la terre et faisions face à nouveau aux rigueurs de cette mer exigeante. Davies, je le savais très bien, était sous le sort exactement opposé — un sort que même le reproche de la corde de remorquage ne pouvait annuler. Son visage, dans la lueur de l'habitacle, commençait à porter ce même regard de contentement et de résolution que j'avais vu sur lui cette nuit où nous avions navigué vers Kiel depuis le fjord de Schlei. Dieu sait qu'il avait plus de raisons de s'inquiéter que moi — un camarade de hasard dans une aventure qui était particulièrement la sienne, qui signifiait tout sur terre pour lui ; mais le voilà, lavant le tourment dans le vent salé, tirant conseil et confiance de la source infaillible de toutes ses inspirations — la mer.

« Il a l'air heureux, n'est-ce pas ? » dit le capitaine une fois. Je grognai qu'il l'était, honteux de trouver à quel point la remarque m'irritait.

« Vous vous souviendrez de ce que j'ai dit, » ajouta-t-il à mon oreille.

« Oui, » dis-je. « Mais j'aimerais la voir. À quoi ressemble-t-elle ? »

« Dangereuse. » Je pouvais bien le croire.

La coque du Blitz se profila, et une minute plus tard notre ancre de jet éclaboussait par-dessus bord et la vedette reculait le long du bord.

« Bonne nuit, messieurs, » dit notre passager. « Vous êtes assez en sécurité ici, et vous pouvez traverser en dix minutes le matin et relever votre ancre, s'il y est encore. Ensuite, vous avez un vent favorable vers l'ouest — vers l'Angleterre si vous voulez. Si vous décidez de rester un peu plus longtemps dans ces parages, et que je suis à portée, comptez sur moi pour aider, pour le sport ou toute autre chose. »

Nous le remerciâmes, serrâmes les mains, et il était parti.

« C'est un sacré bon type, en tout cas, » dit Davies ; et j'approuvai cordialement.

La vie étroite et vigilante commença à nouveau immédiatement. Nous étions « assez en sécurité » dans un sens, mais une aussière et une ancre de vingt livres étaient une faible sécurité si le vent tournait ou augmentait. Des plans pour les imprévus devaient être faits, et des quarts de pont tenus jusqu'à minuit, quand le temps sembla s'améliorer, et que les étoiles apparurent. Le baromètre montait, donc nous nous couchâmes et dormîmes sous l'aile même, pour ainsi dire, du Gouvernement Impérial.

« Davies, » dis-je, quand nous fûmes installés dans nos couchettes, « ce n'est qu'une journée de navigation jusqu'à Norderney, n'est-ce pas ? »

« Avec un vent favorable, moins, si nous passons directement à l'extérieur des îles. »

« Eh bien, c'est décidé que nous ferons cela demain ? »

« Je suppose. Il faut d'abord récupérer l'ancre. Bonne nuit. »

CHAPITRE XIX. Le Rubicon

Ce fut une aube froide et vaporeuse, le baromètre montant, et le vent tombé à un léger souffle toujours venant du nord-est. Nos voiles froissées et trempées y répondaient à peine alors que nous nous glissions à travers la houle huileuse vers Langeoog. « Brouillards et calmes, » prophétisa Davies. Le Blitz était en activité quand nous le dépassâmes, et peu après sortit vers la mer. Une fois la barre franchie, il tourna vers l'ouest et fut perdu de vue dans la brume. Je serais désolé d'avoir à expliquer comment nous trouvâmes cette minuscule bouée d'ancre, sur l'étendue inexpressive de gris. Je sais seulement que je sondai incessamment tandis que Davies dirigeait, jusqu'à ce qu'enfin il agrippe par-dessus bord avec la gaffe, et voilà la bouée sur le pont. Le câble suivait bientôt, et finalement le monstre rouillé lui-même, plus répugnant que d'habitude, après son long séjour dans la vase.

« C'est bon, » dit Davies. « Maintenant nous pouvons aller n'importe où. »

« Eh bien, c'est Norderney, n'est-ce pas ? Nous avons décidé cela. »

« Oui, je suppose que nous l'avons fait. Je me demandais s'il ne serait pas plus court de passer finalement à l'intérieur de Langeoog. »

« Sûrement pas, » insistai-je. « La marée descend maintenant, et la lumière est mauvaise ; c'est un terrain nouveau, avec un ‘bassin versant’ à traverser, et nous sommes sûrs de nous échouer. »

« D'accord — à l'extérieur. Prêt à virer. » Nous virâmes paresseusement et prîmes le cap vers la haute mer. J'enregistre le fait, mais en vérité Davies aurait pu m'emmener où il voulait, car aucune terre n'était visible, seulement une paire de bouées fantomatiques.

« Ça semble dommage de manquer ce chenal, » dit Davies avec un soupir ; « juste quand le Kormoran ne peut pas nous surveiller. » (Nous ne l'avions pas vu du tout ce matin.)

Je me remis à la sonde, peu enclin à rouvrir une dispute stérile. Grimm avait fait son travail pour le moment, j'en étais certain, et était en route par le chemin le plus court vers Norderney et Memmert.

Nous étions bientôt à l'extérieur et faisant route vers l'ouest, notre bôme bordée et les dunes de sable de l'île juste apparentes sous notre vent. Puis la brise tomba au plus léger souffle, et nous laissa rouler inertes dans une longue houle. Consumé d'impatience d'avancer, je vis de la fatalité dans cette absence de vent, après une quinzaine de méandres non profitables, où nous en avions généralement eu trop, et toujours assez pour notre dessein. J'essayai de lire en dessous, mais le vilain gargouillis de la dérive me poussa en haut.

« Ne pouvons-nous pas aller plus vite ? » éclatai-je une fois. Je sentais qu'il devrait y avoir une pyramide de toile vaporeuse en l'air, des spis, des focs volants et que sais-je.

« Je ne cherche pas la vitesse, » dit Davies, sèchement. Il fit loyalement de son mieux pour la « pousser » le long, mais rafales et calmes furent la règle toute la journée, et ce n'est qu'en remorquant l'annexe pendant deux heures l'après-midi que nous couvrîmes la longueur de Langeoog, et nous glissâmes avant la nuit vers un mouillage derrière Baltrum, son voisin en forme de limace à l'ouest. Strictement, je crois, nous aurions dû garder la mer toute la nuit ; mais je n'avais pas le courage de suggérer ce cours, et Davies était seulement trop heureux d'une excuse pour faufiler les bas-fonds de l'Accumer Ee sur une marée montante. L'atmosphère s'était lentement éclaircie à mesure que la journée s'écoulait ; mais nous avions à peine jeté l'ancre depuis dix minutes qu'une couverture de brouillard blanc, roulant depuis la mer, nous engloutit. Davies était déjà à pied d'œuvre dans l'annexe, et je dus le guider en retour avec une corne de brume, dont la musique réveilla des foules d'oiseaux marins des vasières environnantes, et les amena tournoyant et se plaignant autour de nous, un chœur invisible étrange à mon solo lugubre.

Le brouillard restait lourd encore à l'aube du 20, mais se dispersa partiellement sous un souffle du sud vers huit heures, à temps pour que nous traversions le chenal balisé derrière Baltrum, avant que la marée ne quitte le bassin versant.

« Nous n'irons pas loin aujourd'hui, » dit Davies, avec philosophie. « Et ce genre de chose peut continuer n'importe quand. C'est un anticyclone d'automne régulier — baromètre trente point cinq et stable. Cette tempête était la dernière d'un équinoxe orageux. »

Nous prîmes la route intérieure comme une évidence aujourd'hui. C'était maintenant la plus courte vers le port de Norderney, et à peine moins complexe que la Wichter Ee, qui apparaissait comme étant presque totalement bloquée par des bancs, et est, en fait, la plus impraticable de toutes ces sorties vers la mer du Nord. Mais, comme je le dis, ce genre de navigation, toujours déconcertant pour moi, était totalement étourdissant par temps brumeux. Toute tentative d'orientation me donnait le vertige. Donc, je travaillais à la sonde, variant mon labeur avec un féroce combat de travail d'ancre de jet quand nous nous échouions quelque part. J'eus deux repos avant deux heures, l'un d'une heure, quand nous entrâmes dans une zone de brouillard sans vent ; un autre de quelques instants, quand Davies dit, « Voilà Norderney ! » et je vis, surmontant une longue pente de sable envahi par les algues, encore humide de la mer qui se retirait, un amas de dunes de sable exactement comme cent autres que j'avais vus dernièrement, mais chargés d'un intérêt nouveau et unique.

La formule habituelle, « Qu'as-tu maintenant ? » arrêta ma rêverie, et « Barre en dessous, » y mit fin pour le moment. Nous virâmes (car le vent nous avait refusé) dans très peu d'eau.

Soudain Davies dit : « Est-ce un bateau devant ? »

« Parles-tu de ce galiote ? » demandai-je. Je pouvais distinguer clairement l'un de ces métiers familiers à environ un demi-mille, juste à la limite de la vision.

« Le Kormoran, penses-tu ? » ajoutai-je. Davies ne dit rien, mais devint inattentif à son travail. « À peine quatre, » de ma part passa inaperçu, et nous touchâmes une fois, mais virâmes sous un certain jeu du courant. Puis vint brusquement, « Paré à l'ancre. Lâchez, » et nous nous arrêtâmes au milieu du courant de la crique étroite que nous suivions. Je relevai la bordure de grand-voile, et rangeai les voiles d'avant sans aide. Quand j'eus terminé, Davies regardait toujours au vent à travers ses jumelles, et, à mon étonnement, je remarquai que ses mains tremblaient violemment. Je n'avais jamais vu cela arriver auparavant, même à des moments où un faux tour de poignet signifiait la mort sur un banc battu par le ressac.

« Qu'est-ce que c'est ? » demandai-je ; « as-tu froid ? »

« Ce petit bateau », dit-il. Je regardai moi aussi au vent et je vis maintenant, au loin, un lambeau blanc qui se détachait nettement sur le paysage.

« Petit tape-cul et foc ; c’est bien lui, pas de doute », dit Davies pour lui-même, dans une sorte de bégaiement nerveux.

« Qui ? Quoi ? »

« Le canot de la Medusa. »

Il me tendit, ou plutôt me poussa les jumelles, sans cesser de regarder.

« Dollmann ? » m’exclamai-je.

« Non, c’est le sien, celui qu’elle utilise toujours. Elle est venue à ma... à notre rencontre. »

À travers les jumelles, le lambeau blanc devint une petite voile gracieuse, réglée pour la légère brise arrière. Un coude de la crique nous cacha la coque, puis elle glissa dans notre champ de vision. Quelqu’un était assis à l’arrière à la barre, homme ou femme, je ne saurais dire, car la voile masquait la majeure partie de la silhouette. Pendant deux minutes entières — deux longues minutes lourdes de sens — nous observâmes en silence. L’air humide embuait les verres, mais je les gardai devant mes yeux ; car je ne voulais pas regarder Davies. J’entendis enfin celui-ci prendre une profonde inspiration, se redresser et lâcher l’un de ses « hum » caractéristiques. Puis il se tourna vivement vers l’arrière, largua la bosse du canot et le ramena le long du bord.

« Viens aussi », dit-il en sautant dedans et en ajustant les tolets. (Ses mains étaient redevenues stables.) Je ris et poussai le canot au large.

« Je préférerais que tu viennes », dit-il, avec un défi dans la voix.

« Je préfère rester. Je vais ranger un peu et mettre la bouilloire sur le feu. » Davies avait amorcé un demi-coup de rame, mais s’arrêta.

« Elle ne devrait pas monter à bord », dit-il.

« Ça pourrait lui plaire, suggérai-je. Il fait frais, c’est loin de chez elle, c’est la moindre des politesses... »

« Carruthers, dit Davies, si elle monte à bord, n’oublie pas, je t’en prie, qu’elle est étrangère à cette affaire. Il n’y a aucun indice à tirer d’elle. »

Une petite leçon qui m’aurait davantage piqué si je ne m’étais pas répété avec exaltation qu’une fois pour toutes, pour le meilleur ou pour le pire, le Rubicon était franchi.

« C’est ton affaire cette fois, dis-je ; gère-la comme tu l’entends. »

Il s’éloigna à la godille avec des coups vigoureux. « Tel qu’il est », pensai-je en moi-même : tête nue, perlée de la rosée du brouillard, vieux manteau de toile cirée (un seul bouton) ; pull gris ; pantalon de laine grise (comme celui d’un pêcheur hauturier) rentré dans de hautes bottes. Une vision de son antithèse, le flirteur de Cowes, me traversa l’esprit un instant. Quant à son visage — eh bien, je ne pouvais que le juger, et m’émerveiller qu’il saisisse son dilemme par les deux cornes, avec autant de fermeté qu’il saisissait ses avirons.

Je regardai les deux bateaux converger. Ils devaient se rencontrer tout naturellement à environ trois cents mètres, mais un contretemps survint. D’abord, le voilier ralentit et fit un embardée ; « échoué », conclus-je. La barque fit un bond en avant, puis ralentit à son tour. De l’un et de l’autre, un grand clapotis d’avirons parvint jusqu’à nous à travers l’air immobile, puis le silence revint. Le sommet de la ligne de partage des eaux, un Rubicon physique, prosaïque et visqueux, devait encore être franchi, semble-t-il. Mais on pouvait l’éviter. Les deux bateaux se dirigèrent vers le côté nord de la crique : deux silhouettes étaient sorties sur la rive, tirant sur deux bosses. Puis Davies avançait à grands pas sur le sable, et une jeune fille — je pouvais maintenant la voir — venait à sa rencontre. Et là, je pensai qu’il était temps de descendre ranger.

Rien au monde n’aurait pu faire du carré du Dulcibella une salle de réception digne d’une dame. Je ne pouvais que m’efforcer, à la hâte, de lui donner meilleure allure en maniant une poignée d’étoupe et une brosse, en jetant dans les casiers et les équipets le fatras de pipes, de cartes et de pièces de vêtements qui avaient la fâcheuse manie de s’accumuler, si récemment que nous eussions rangé ; en ordonnant notre bibliothèque démoralisée, en allumant le poêle et en drapant la table sous une nappe blanche propre.

Je suppose qu’environ vingt minutes s’étaient écoulées, et j’étais en train de frotter inutilement la tache de suie au plafond, quand j’entendis le bruit de rames et des voix à l’extérieur. Je jetai l’étoupe dans le poste d’équipage, m’acharnai sur mes mains, puis montai l’échelle de la descente. Notre canot arrivait justement le long du bord, Davies godillant à l’avant, face à lui à l’arrière une jeune fille coiffée d’un tam-o’-shanter gris, vêtue d’une veste imperméable ample et d’une jupe en serge sombre, cette dernière, pour être rigoureusement précis, laissant apparaître une paire de bottes en caoutchouc pratiques qui, mutatis mutandis, ressemblaient fort à celles que portait Davies. Ses cheveux, comme les siens, étaient perlés d’humidité, et sa peau brune rosée apportait une note de couleur délicieuse sur le fond sombre et stygien.

« Le voilà », dit Davies. Jamais son « meiner Freund, Carruthers » n’avait résonné si agréablement à mes oreilles ; jamais le « Fräulein Dollmann » qui suivit n’avait sonné de façon aussi discordante. Chaque syllabe de ces quatre mots était un mensonge. Deux honnêtes yeux anglais levaient le regard vers les miens ; une honnête main anglaise — est-ce là un non-sens insulaire ? Peut-être, mais j’y tiens — une main brune et ferme — non, pas si petite que ça, mon lecteur sentimental — serrait la mienne. Bien sûr, j’avais de fortes raisons, en dehors de l’instinct racial, de la croire anglaise, mais je pense que si je n’en avais eu aucune, j’aurais tout de même félicité l’Allemagne pour ce brillant plagiat. À sa voix, lorsqu’elle parla, je sus qu’elle devait parler allemand couramment depuis l’enfance ; la diction et l’accent étaient impeccables, du moins pour mon oreille anglaise ; mais la sonorité constitutionnelle native manquait.

Elle monta à bord. Il y eut d’abord une discussion creuse sur l’heure et le temps qu’il faisait, mais cela finit comme nous le souhaitions tous au fond de nous-mêmes. Aucun de nous n’exprima ses véritables scrupules. Les miens, d’ailleurs, étaient trop nouveaux et rudimentaires pour mériter d’être exprimés, alors je dis des choses pleines de bon sens sur le thé et la chaleur ; mais je commençais à penser à mon pacte avec Davies.

« Juste pour quelques minutes, alors », dit-elle.

Je tendis la main et l’aidai à monter. Elle promena son regard sur le pont et le gréement avec un intérêt profond — un intérêt haletant et avide — qui était touchant à voir.

« Vous l’avez déjà vu, n’est-ce pas ? » dis-je.

« Je ne suis jamais montée à bord auparavant », répondit-elle.

Cela me frappa au passage comme étant étrange ; mais je n’avais eu que trop peu de détails de la part de Davies sur ses journées à Norderney en septembre.

« Bien sûr, c’est ce qui me rendait perplexe », s’exclama-t-elle soudain en montrant le mât de tapecul. « Je savais que quelque chose était différent. »

Davies avait amarré la bosse et devait maintenant expliquer l’origine du tape-cul. Ce fut un processus laborieux, et l’attention de son auditrice s’éloigna bientôt du sujet pour se focaliser sur lui — le sien était déjà plus qu’à moitié sur elle — et le résultat fut une occasion en or pour l’observateur avisé. Ce fut très bref, mais j’en profitai au maximum ; j’enterrai profondément quelques regrets, fis une petite pénitence sincère, me dis que j’avais été un sot cynique de ne pas l’avoir prévu, et fis face à la nouvelle situation le cœur serré ; je n’ai pas honte de l’admettre, car j’étais attaché à Davies et je tenais beaucoup à notre quête.

Elle n’avait jamais été une agente coupable dans cette tentative contre Davies. Avait-elle été un outil inconscient ou seulement un outil involontaire ? Si c’était ce dernier cas, connaissait-elle le secret que nous cherchions ? Extrêmement peu probable, décidai-je. Mais, fidèle au pacte dont je mesurais maintenant pleinement l’importance, je jetai mes armes diplomatiques, reculant, aussi fermement, ou presque, disons-le, devant toute tentative directe ou indirecte d’obtenir des informations d’une telle source. Ce n’était pas notre faute si, par sa propre conversation et son comportement, elle nous donnait une idée de la situation. Davies en savait déjà plus que moi.

Nous passâmes quelques minutes sur le pont tandis qu’elle posait des questions avides sur notre construction, notre gréement et notre navigabilité, avec un mélange étrange de sagacité professionnelle et de curiosité personnelle.

« Comment avez-vous fait tout seul ce jour-là ? » demanda-t-elle soudain à Davies.

« Oh, c’était tout à fait sûr », fut la réponse. « Mais c’est bien mieux d’avoir un ami. »

Elle me regarda ; et — eh bien, je serais mort pour Davies sur-le-champ.

« Père disait que vous seriez en sécurité », fit-elle remarquer avec décision — un léger excès de décision, pensai-je. Et là-dessus, elle se tourna vers un cordage ou une poulie et poursuivit ses questions. Elle trouva la boussole impressionnante, et les apparaux de cette détestable dérive avaient une fascination particulière pour elle. « Est-ce ainsi que vous faites en Angleterre ? » était sa question constante.

Pourtant, malgré une liberté superficielle, nous étions tous timides et contraints. La descente au carré fut une diversion bienvenue, car il aurait fallu n’avoir rien d’humain pour ne pas tirer un amusement spontané des humeurs du salon. Je descendis le premier pour m’occuper du thé, les laissant lutter pour se comprendre mutuellement sur la théorie d’un canot de sauvetage anglais. Ils suivirent bientôt, et je peux la voir encore se courber dans l’encadrement, avançant délicatement, comme un chaton, devant la dérive gênante pour prendre place sur la banquette tribord, puis absorbant les lieux avec une extase timide qui éclata en ravissement devant tous les arrangements primitifs et les agréments miteux de notre antre. Elle explora les recoins caverneux du Rippingille, tâta les fusils de chasse et le bric-à-brac dans les racks, et jeta un coup d’œil dans le poste d’équipage avec une révérence délicate. Tout était source de gaieté, depuis nos postures étriquées jusqu’à la pénible insuffisance de cuillères et au caractère « yachtesque » (il n’y a pas d’autre mot pour le décrire) du pain, qui avait été acheté à Bensersiel et avait souffert de l’enfermement et du climat. Ce fait ressortit, et mena à quelques questions, pendant que nous attendions que l’eau bouille, sur la tempête et notre visite là-bas. Le sujet, lourd de sens pour nous, ne sembla avoir aucune signification particulière pour elle. À la mention de von Brüning, elle ne montra aucune émotion d’aucune sorte ; au contraire, elle fit l’effort, par un motif innocent que n’importe qui aurait pu deviner, de montrer qu’elle pouvait parler de lui avec un détachement impassible.

« Il est venu nous voir quand vous étiez là, n’est-ce pas ? » dit-elle à Davies. « Il vient souvent. Il va parfois à Memmert avec mon père. Vous savez pour Memmert ? Ils plongent pour chercher l’argent d’une vieille épave. »

« Oui, nous en avions entendu parler. »

« Bien sûr que vous en avez entendu parler. Père est administrateur de la compagnie, et le commandant von Brüning y porte un grand intérêt ; ils m’ont fait descendre dans une cloche de plongée une fois. »

Je murmurai : « Vraiment ! » et Davies scia laborieusement le pain. Elle a dû mal interpréter notre silence penaud, car elle s’arrêta et se redressa avec une pointe de hauteur momentanée, totalement perdue pour Davies. J’aurais pu éclater de rire devant cette petite comédie des erreurs éphémère.

« Avez-vous vu de l’or ? » demanda Davies enfin, avec une solennité rauque. Il fallait dire quelque chose, sinon nous aurions contrecarré notre propre but ; mais je le laissai dire. Il n’avait pas ma foi en Memmert.

« Non, seulement de la boue et du bois — oh, j’oubliais... »

« Vous ne devez pas trahir les secrets de la compagnie », dis-je en riant ; « le commandant von Brüning ne nous a pas dit un mot sur l’or. » (« Voilà du renoncement ! » me dis-je.)

« Oh, je ne pense pas que cela ait beaucoup d’importance », répondit-elle en riant aussi. « Vous n’êtes que des visiteurs. »

« C’est tout », fis-je remarquer, avec pudeur. « Juste des voyageurs de passage. »

« Vous allez vous arrêter à Norderney ? » demanda-t-elle avec une anxiété naïve. « Herr Davies avait dit... »

Je regardai Davies ; c’était son affaire. Sa réponse vint, nette et précise, dans un allemand fruste et direct.

« Oui, bien sûr, nous irons. J’aimerais beaucoup revoir votre père. »

Jusqu’à cet instant, j’avais douté de sa décision finale ; car depuis notre explication à Bensersiel, j’avais eu le sentiment de le forcer à une épreuve très cruelle. Ce mot franc, clair et direct, au-delà de tout ce que j’avais espéré, me ramena à la raison et me montra que son esprit avait travaillé bien en avance sur le mien ; et plus encore, qu’il façonnait un double dessein dont je n’avais jamais rêvé.

« Mon père ? » dit Fräulein Dollmann ; « oui, je suis sûre qu’il sera très heureux de vous voir. »

Il n’y avait aucune conviction dans son ton, et ses yeux étaient distants et troublés.

« Il n’est pas à la maison en ce moment, n’est-ce pas ? » demandai-je.

« Comment le saviez-vous ? » (une petite confusion de jeune fille). « Oh, le commandant von Brüning. »

J’aurais pu ajouter qu’il était clair comme de l’eau de roche depuis le début que cette visite était une sorte d’escapade que son père pourrait ne pas approuver. J’essayai de dire « Je ne dirai rien » sans paroles, et j’ai peut-être réussi.

« Je l’ai dit à M. Davies quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois », continua-t-elle. « Je l’attends très bientôt — demain en fait ; il a écrit d’Amsterdam. Il m’a laissée à Hambourg et il est parti depuis. Bien sûr, il ne saura pas que votre yacht est revenu. Je pense qu’il s’attendait à ce que M. Davies reste dans la Baltique, car la saison était si avancée. Mais... mais je suis sûre qu’il sera content de vous voir. »

« La Medusa est-elle au port ? » demanda Davies.

« Oui ; mais nous ne vivons plus dessus maintenant. Nous sommes à notre villa dans la Schwannallée — ma belle-mère et moi, du moins. » Elle ajouta quelques détails, et Davies nota gravement l’adresse sur une feuille du livre de bord ; une formalité qui semblait, d’une certaine manière, régulariser la situation présente.

« Nous serons à Norderney demain », dit-il.

Pendant ce temps, la bouilloire sifflait joyeusement, et je préparai le thé — du cacao, devrais-je dire, car le menu fut changé par déférence pour les goûts de notre visiteuse. « C’est amusant ! » dit-elle. Et d’un commun accord, nous nous abandonnâmes, trois marins jeunes et affamés, à la jouissance de ce pique-nique improvisé. Une telle chance pourrait ne jamais se reproduire — *carpamus diem*.

Mais le banquet ne fut jamais célébré. Comme au festin de Balthazar, il y eut une écriture sur le mur ; pas une inscription surnaturelle, mais juste un nom imprimé ; un patronyme anglais avec titre et initiales, en lettres dorées bon marché sur le dos d’un vieux livre ; un témoin silencieux et railleur de notre réception intime. La catastrophe survint et passa si soudainement qu’à l’époque, je n’avais même pas l’ombre d’une idée de ce qui l’avait causée ; mais je sais maintenant que c’est ainsi que cela s’est produit. Notre visiteuse était assise à l’extrémité avant de la banquette tribord, près de la cloison. Davies et moi étions en face d’elle. De l’autre côté de la cloison, à hauteur de nos têtes, courait l’étagère, dont le contenu, souvenez-vous, avait été soigneusement rangé par mes soins il y a à peine une demi-heure, sans que j’imagine un instant les conséquences. Quelque détail, probablement le livre de bord que Davies avait décroché de l’étagère, appela son attention sur le reste de notre bibliothèque. Tandis que je m’occupais du cacao, je l’entendis épeler quelques titres, feuilleter des pages, et taquiner Davies sur le peu de soin qu’il prenait de ses livres. Soudain, un silence s’installa qui me fit lever les yeux, pour constater un changement terrifié et pitoyable chez elle. Elle fixait Davies de ses grands yeux, les lèvres entrouvertes, une rougeur brûlante montant sur son front, et une expression sur le visage telle que pourrait en avoir un somnambule qui se réveille avec effroi sans savoir où il se trouve.

Une moitié de son esprit était au loin, s’efforçant de déchiffrer quelque rêve hideux du passé ; l’autre moitié était dans le présent, tremblant devant quelque réalité écœurante. Elle resta ainsi pendant peut-être dix secondes, puis — courageuse jeune fille qu’elle était — elle se maîtrisa, regarda délibérément autour d’elle et en l’air avec un regard circulaire, étrangement semblable à celui de Davies lui-même, et parla. Comme il était tard, elle devait s’en aller — son bateau n’était pas en sécurité. En même temps, elle se leva pour partir, ou plutôt glissa le long de la banquette, car se lever était impossible. Nous restâmes assis comme des lourdauds sans manières, dans une stupéfaction totale. Davies, au début, avait demandé : « Qu’est-ce qui se passe ? » en anglais pur, puis était retombé dans la stupeur. Je me remis le premier, et protestai d’une manière maladroite à propos du cacao, de l’heure, de l’absence de brouillard. En essayant de répondre, son assurance s’effondra, pauvre enfant, et sa retraite devint une fuite aveugle, comme celle d’un animal blessé, tandis que chaque circonstance sordide semblait accentuer sa panique.

Elle fit basculer le coin de la table en quittant la banquette et renversa du cacao sur sa jupe ; elle se cogna la tête avec une force douloureuse contre le linteau acéré de l’entrée, et trébucha sur les marches de l’échelle. J’étais juste derrière, mais quand j’atteignis le pont, elle était déjà sur la poupe en train de remonter le canot. Elle avait même sauté dedans et saisi les avirons avant qu’aucun obstacle ne vienne freiner ses mouvements précipités. À ce moment lui apparut le fait patent que le canot était le nôtre, et que quelqu’un devait l’accompagner pour le ramener.

« Davies va vous ramener », dis-je.

« Oh non, merci », bégaya-t-elle. « Si vous vouliez être si aimable, Herr Carruthers. C’est votre tour. Non, je veux dire, je veux... »

« Vas-y », dit Davies en anglais.

J’entrai dans le canot et lui fis signe de me laisser les avirons. Elle sembla ne pas me voir et poussa au large tandis que Davies lui tendait sa veste, qu’elle avait oubliée dans la cabine. Aucun de nous n’essaya d’améliorer la situation par des excuses conventionnelles. Il lui resta, au dernier moment, le soin de feindre de s’excuser, une tentative si courageuse et pourtant si misérablement boiteuse que je frissonnai de honte. Elle ne fit qu’aggraver les choses, et Davies l’interrompit.

« Auf Wiedersehen », dit-il simplement.

Elle secoua la tête, n’offrit même pas sa main, et rama pour s’éloigner ; Davies fit un demi-tour brusque et descendit.

Il n’y avait plus de Rubicon boueux pour nous gêner, car la marée était montée assez haut et les bancs de sable étaient recouverts. J’offris à nouveau de prendre les avirons, mais elle n’y prêta pas attention et continua de ramer, si bien que je fus un passager silencieux sur le siège arrière jusqu’à ce que nous atteignions son bateau, une élégante petite yole de yacht, construite selon le modèle local, avec une proue en cuillère et de minuscules dérives latérales. Il était déjà à flot, mais amarré fort sûrement à un cordage et à une petite ancre, qu’elle se mit à remonter.

« C’était tout à fait sûr après tout, voyez-vous », dis-je.

« Oui, mais je ne pouvais pas rester. Herr Carruthers, je veux vous dire quelque chose. » (Je savais que ça arrivait ; encore l’avertissement de von Brüning.) « J’ai fait une erreur tout à l’heure ; il est inutile de venir nous voir demain. »

« Pourquoi pas ? »

« Vous ne verrez pas mon père. »

« Je croyais que vous aviez dit qu’il revenait ? »

« Oui, par le vapeur du matin ; mais il sera très occupé. »

« Nous pouvons attendre. Nous avons plusieurs jours devant nous, et nous devons passer chercher du courrier de toute façon. »

« Vous ne devez pas retarder votre départ pour nous. Le temps est enfin très beau. Ce serait dommage de perdre une chance de faire une traversée sans encombre vers l’Angleterre. La saison... »

« Nous n’avons pas de projets arrêtés. Davies veut faire un peu de tir. »

« Mon père sera très occupé. »

« Nous pouvons vous voir. »

J’insistai pour être obtus, car bien que cette escrime avec une jeune fille nerveusement épuisée fût une tâche odieuse, la quête était en jeu. Nous allions à Norderney, quoi qu’il arrive, et tôt ou tard, nous devions voir Dollmann. Il ne servait à rien de promettre de ne pas le faire. Je n’avais donné aucun gage à von Brüning, et je n’en donnerais aucun à elle. La seule alternative était de violer le pacte (ce que ce fiasco actuel avait sûrement affaibli), de parler franchement et d’essayer de faire d’elle une alliée. Contre son propre père ? Je reculai devant la responsabilité et mesurai le coût d’un échec — un échec certain, à en juger par sa conduite. Elle commença à hisser sa voile au tiers d’une manière hébétée et maladroite, tandis que nos deux bateaux dérivaient lentement sous le vent.

« Père pourrait ne pas aimer ça », dit-elle, si bas et avec des lèvres si tremblantes que je saisis à peine ses mots. « Il n’aime pas beaucoup les étrangers. J’ai peur... il ne voulait pas revoir Herr Davies. »

« Mais je pensais... »

« J’ai eu tort de monter à bord — je m’en suis souvenue soudain ; mais je ne pouvais pas le dire à Herr Davies. »

« Je vois », répondis-je. « Je le lui dirai. »

« Oui, qu’il ne doit pas s’approcher de nous. »

« Il comprendra. Je sais qu’il sera très désolé, mais, ajoutai-je fermement, vous pouvez lui faire confiance implicitement pour faire ce qui est juste. » Et comme j’ai prié pour que cela la contente ! Dieu merci, ce fut le cas.

« Oui », dit-elle, « j’ai bien peur de ne pas lui avoir dit au revoir. Vous le ferez ? » Elle me donna sa main.

« Une chose encore », ajoutai-je en la retenant, « il vaudrait mieux ne rien dire de cette rencontre ? »

« Non, non, rien. Cela ne doit jamais être connu. »

Je lâchai le plat-bord de la yole et la regardai border sa voile et tirer un bord ou deux au vent. Puis je ramai vers le Dulcibella aussi fort que je pus.

CHAPITRE XX. Le petit livre terne

Je trouvai Davies à la table de la cabine, entouré d'un fatras de livres. L'étagère était vide, et son contenu gisait pêle-mêle parmi les tasses et sur le plancher. Nous parlâmes tous deux en même temps.

« Eh bien, qu'était-ce ? »

« Eh bien, qu'a-t-elle dit ? »

Je m'inclinai et racontai brièvement mon histoire. Il écouta en silence, tambourinant sur la table avec un livre qu'il tenait.

« Ce n'est pas un adieu, » dit-il. « Mais cela ne m'étonne pas ; regarde ça ! » Et il me tendit un petit volume dont l'apparence m'était fort familière, bien que son contenu le fût moins. Comme je l'ai noté dans un chapitre précédent, la bibliothèque de Davies, mis à part les annuaires des marées, les « pilotes », etc., se limitait à deux catégories d'ouvrages : ceux traitant de la guerre navale et ceux consacrés à son propre passe-temps, la croisière sur de petits voiliers. Il en possédait six ou sept de ces derniers, dont le Falcon in the Baltic de Knight, les Sailing Tours de Cowper, Down Channel de Macmullen, et d'autres récits de voyages aventureux moins connus. Je n'avais guère fait plus que de feuilleter certains d'entre eux durant des moments creux, car notre existence ne nous laissait aucun loisir pour la lecture. Ce volume en particulier était — non, je ferais mieux de ne pas le décrire trop en détail ; je dirai seulement qu'il était vieux et sans prétention, relié dans une toile bon marché d'un style plutôt démodé, avec un titre indiquant qu'il s'agissait d'un guide pour les plaisanciers sur un certain estuaire britannique. Une étiquette blanche, partiellement grattée, portait la mention « 3d ». Je l'avais parcouru une ou deux fois sans intérêt particulier.

« Eh bien ? » dis-je en feuilletant quelques pages jaunies.

« Dollmann ! » s'écria Davies. « C'est Dollmann qui l'a écrit. » Je tournai la page de titre et lus : « Par le lieutenant X——, R.N. » Le nom lui-même ne me disait rien, mais je commençai à comprendre. Davies poursuivit : « Le nom est au dos aussi — et je suis certain que c'est la dernière chose qu'elle a regardée. »

« Mais comment le sais-tu ? »

« Et voici l'homme lui-même. Quel âne je fais de ne pas l'avoir vu plus tôt ! Regarde le frontispice. »

C'était une piètre illustration du genre à l'ancienne, manquant de définition et de finesse, mais efficace néanmoins ; car il s'agissait manifestement de la reproduction, par un procédé bon marché et imparfait, d'une photographie. Elle représentait un petit voilier au mouillage sous des bois, avec le propriétaire debout sur le pont en bras de chemise : un homme bien bâti, vigoureux, jeune, de taille moyenne, rasé de près. Le visage n'avait rien de remarquable ; le portrait était à une échelle trop réduite et l'expression, pour ce qu'elle était, avait ce caractère « photographique » figé.

« Comment le reconnais-tu ? Tu avais dit qu'il avait cinquante ans, avec une barbe grisonnante. »

« À la forme de sa tête ; celle-là n'a pas changé. Regarde comme elle s'élargit vers le haut, puis s'aplatit — en forme de coin, en quelque sorte — avec un front haut et raide ; tu le remarquerais à peine sur cette image » (les traits n'étaient pas très marqués, mais je vis ce que Davies voulait dire). « La taille et la silhouette correspondent aussi ; et les dates sont à peu près justes. Regarde en bas. »

Sous l'image figurait le nom d'un voilier et une date. La date de l'éditeur sur la page de titre était la même.

« Il y a seize ans, » dit Davies. « Il en fait trente et quelques sur cette photo, n'est-ce pas ? Et cinquante maintenant. »

« Essayons de reconstituer les faits. Il y a seize ans, il était encore Anglais, officier dans la marine de Sa Majesté. Maintenant, c'est un Allemand. À un moment donné entre cette époque et aujourd'hui, j'imagine qu'il a connu le malheur — la disgrâce, la fuite, l'exil. Quand est-ce arrivé ? »

« Ils sont ici depuis trois ans ; von Brüning l'a dit. »

« C'était bien avant cela. Elle parle allemand depuis l'enfance. Quel âge lui donnes-tu — dix-neuf ou vingt ans ? »

« À peu près. »

« Disons qu'elle avait quatre ans quand ce livre a été publié. Le désastre a dû survenir peu après. »

« Et ils se cachent en Allemagne depuis. »

« Est-ce un livre connu ? »

« Je n'en ai jamais vu d'autre exemplaire ; j'ai ramassé celui-ci sur un étal de bouquiniste pour trois pence. »

« Elle l'a regardé, dis-tu ? »

« Oui, j'en suis certain. »

« N'est-elle jamais venue à ton bord en septembre ? »

« Non ; je les ai invités tous les deux, mais Dollmann a trouvé des excuses. »

« Mais lui — il est venu à bord ? Tu me l'as dit. »

« Une fois ; il s'est invité au petit-déjeuner le premier jour. Parbleu ! oui ; tu veux dire qu'il a vu le livre ? »

« Cela explique bien des choses. »

« Cela explique tout. »

Nous tombâmes dans une profonde réflexion pendant une minute ou deux.

« Veux-tu vraiment dire tout ? » dis-je. « Dans ce cas, mettons les voiles immédiatement et oublions toute cette affaire. Ce n'est qu'un pauvre diable avec un passé, dont tu as découvert le secret, et, fou de peur, il a essayé de te faire taire. Mais tu ne cherches pas la vengeance, alors cela ne nous regarde pas. Nous pouvons le ruiner si nous le voulons ; mais est-ce que cela en vaut la peine ? »

« Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis, » dit Davies, « bien que je sache pourquoi tu le dis ; et merci infiniment, mon vieux. Je ne voulais pas dire « tout ». Il complote avec les Allemands, sinon pourquoi Grimm nous aurait-il espionnés, et pourquoi von Brüning nous aurait-il interrogés ? Nous devons découvrir ce qu'il manigance, tout autant que qui il est. Et quant à elle — que penses-tu d'elle maintenant ? »

Je fis mon amende honorable de bon cœur. « Innocente et ignorante, » fut mon verdict. « Ignorante, c'est-à-dire des machinations traîtresses de son père ; mais consciente, clairement, qu'ils sont des réfugiés anglais ayant un passé à cacher. » Je dis d'autres choses, mais elles n'ont pas d'importance. « Seulement, » conclus-je, « cela rend le dilemme infiniment pire. »

« Il n'y a pas de dilemme du tout, » dit Davies. « Tu as dit à Bensersiel que nous ne pouvions pas lui nuire sans lui nuire à elle. Eh bien, tout ce que je peux dire, c'est que nous devons le faire. Le moment de couper les ponts et de fuir, s'il devait y en avoir un, était celui où nous avons aperçu son canot. J'ai eu une bien mauvaise minute à ce moment-là. »

« Elle nous a donné un ou deux indices après tout. »

« Ce n'était pas notre faute. Refuser de l'accueillir à bord aurait été dévoiler notre jeu ; et le fait même qu'elle nous ait donné des indices tranche la question. Elle ne doit pas en souffrir. »

« Que fera-t-elle ? »

« Rester avec son père, je suppose. »

« Et que ferons-nous ? »

« Je ne sais pas encore ; comment pourrais-je savoir ? Cela dépend, » dit Davies, lentement. « Mais le point est que nous avons deux objectifs, également importants — oui, également, parbleu ! — le neutraliser, et la sauver elle. »

Il y eut une pause.

« C'est une grosse affaire, » fis-je remarquer. « Te rends-tu compte qu'en ce moment même, nous avons probablement atteint le premier objectif ? Si nous rentrions chez nous maintenant, si nous entrions à l'Amirauté et leur exposions nos faits, quel serait le résultat ? »

« L'Amirauté ! » dit Davies avec un mépris ineffable.

« Eh bien, Scotland Yard, alors. Tous deux veulent mettre la main sur notre homme, je suppose. Il serait étrange qu'ils ne puissent pas le déloger, et, incidemment, soit découvrir ce qui se trame ici, soit attirer une telle attention sur cette portion de côte que tout secret deviendrait impossible. »

« Il est hors de question de la laisser trahir son père, puis de prendre la fuite ! De plus, nous n'en savons pas assez, et ils pourraient ne pas nous croire. C'est une attitude lâche, quelle que soit la façon dont on regarde les choses. »

« Oh ! cela tranche la question, » répondis-je vivement. « Maintenant, je veux revenir sur les faits. Quand l'as-tu vue pour la première fois ? »

« Ce premier matin. »

« Elle n'était pas dans le salon la veille au soir ? »

« Non ; et il ne l'a pas mentionnée. »

« Tu serais reparti le lendemain matin s'il n'avait pas appelé ? »

« Oui ; je te l'ai dit. »

« Il a permis qu'elle te persuade de faire ce voyage avec eux ? »

« Je suppose. »

« Mais il l'a renvoyée en bas pendant que le pilotage avait lieu ? »

« Bien sûr. »

« Elle a dit tout à l'heure : « Père a dit que vous seriez en sécurité. » Que lui avais-tu dit ? »

« C'était quand je l'ai rencontrée sur le sable. (Soit dit en passant, ce n'était pas une rencontre fortuite ; elle avait pris des renseignements et entendu parler de nous par un capitaine qui avait vu le yacht près de Wangeroog, et elle était déjà venue par ici.) Elle a immédiatement posé des questions sur ce jour-là, et a commencé à s'excuser, assez maladroitement, tu sais, pour leur impolitesse de ne pas m'avoir attendu à Cuxhaven. Son père s'était trouvé dans l'obligation de gagner Hambourg immédiatement. »

« Mais tu n'es pas allé à Cuxhaven ; tu lui as dit ça ? Qu'est-ce que tu lui as dit exactement ? C'est important. »

« J'étais dans une situation affreuse, ne sachant pas ce qu'il lui avait raconté. Alors j'ai dit quelque chose de vague, et puis elle a posé la question même que von Brüning a posée : « N'y avait-il pas une mer schrecklich autour du Scharhorn ? »

« Elle ne savait pas que tu avais pris le raccourci, alors ? »

« Non ; il n'avait pas osé le lui dire. »

« Elle savait qu'ils l'avaient pris, eux ? »

« Oui. Il n'aurait jamais pu le lui cacher. Elle l'aurait su à l'aspect de la mer depuis les hublots, au temps plus court, etc. »

« Mais quand la Medusa a mis en panne et qu'il t'a crié de le suivre — n'a-t-elle pas compris ce qui se passait ? »

« Non, évidemment pas. Note bien qu'elle n'aurait absolument pas pu entendre ce que nous disions, par ce temps-là, depuis le bas. Je n'ai pas pu l'interroger, mais il était assez clair ce qu'elle pensait ; à savoir qu'il avait mis en panne pour la raison exactement opposée, pour dire qu'il prenait le raccourci, et que je ne devais pas tenter de le suivre. »

« C'est pourquoi elle a insisté sur le fait de t'attendre à Cuxhaven ? »

« Bien sûr ; la mienne aurait été la route la plus longue. »

« Elle n'avait aucune idée d'une manœuvre déloyale ? »

« Aucune — pour ce que j'ai pu en voir. Après tout, j'étais là, vivant et bien portant. »

« Mais elle était pleine de remords de t'avoir incité à naviguer ce jour-là, et de ne pas avoir attendu pour voir si tu étais arrivé à bon port. »

« C'est à peu près ça. »

« Maintenant, qu'as-tu dit à propos de Cuxhaven ? »

« Rien. Je lui ai laissé entendre que j'y étais allé, et que, ne les trouvant pas, j'avais continué vers la Baltique par la rivière Eider, ayant changé d'avis sur le canal maritime. »

« Maintenant, qu'en est-il de son voyage de retour depuis Hambourg ? Était-elle seule ? »

« Non ; la belle-mère l'a rejointe. »

« A-t-elle dit qu'elle s'était renseignée sur toi à Brunsbüttel ? »

« Non ; je suppose qu'elle n'a pas osé. Et il n'y avait aucun besoin, puisque le fait que j'aie pris l'Eider expliquait tout. »

Je réfléchis. « Tu es sûr qu'elle n'avait pas l'idée que tu avais pris le raccourci ? »

« Tout à fait sûr ; mais elle le devine peut-être maintenant. Elle a deviné la manœuvre déloyale en voyant ce livre. »

« Bien sûr qu'elle l'a fait ; mais je pensais à autre chose. Il y a deux versions en circulation maintenant — la tienne, donnée à von Brüning, la vraie, que tu as suivi la Medusa jusqu'au raccourci ; et celle de Dollmann, racontée à elle, que tu as contourné le Scharhorn. C'est évidemment sa version de l'affaire — la version qu'il aurait donnée si tu t'étais noyé et que des enquêtes avaient été menées ; la version à laquelle il aurait fait jurer son équipage s'ils avaient découvert la vérité. »

« Mais il doit abandonner ce bobard quand il saura que je suis vivant et de retour. »

« Oui ; mais en attendant, supposons que von Brüning le voie avant de savoir que tu es revenu, et veuille découvrir la vérité sur cet incident. Si j'étais von Brüning, je dirais : « Au fait, qu'est devenu ce jeune Anglais que vous avez entraîné vers la Baltique ? » Dollmann donnerait sa version, et von Brüning, ayant entendu la nôtre, saurait qu'il ment, et qu'il a tenté de te noyer. »

« Est-ce que cela importe ? Il doit déjà savoir que Dollmann est un gredin. »

« C'est ce que nous avons supposé ; mais nous pourrions nous tromper. Nous sommes encore dans l'ignorance totale quant à la position de Dollmann vis-à-vis de ces Allemands. Ils pourraient même ne pas savoir qu'il est anglais, ou ils pourraient le savoir sans connaître son vrai nom ni son passé. Quel effet ton histoire aura sur leurs relations avec lui, nous ne pouvons le prédire. Mais je suis clair sur une chose : il est de notre intérêt primordial de maintenir le statu quo aussi longtemps que possible, de minimiser le danger que tu as couru ce jour-là, et d'agir comme témoins pour sa défense. Nous ne pouvons le faire si son histoire et la tienne ne concordent pas. La divergence ne va pas seulement le condamner (cela peut être sans importance), mais elle jettera le doute sur nous. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si le raccourci était si dangereux qu'il n'osait pas avouer t'y avoir conduit, il était assez dangereux pour que tu suspectes une manœuvre déloyale ; la supposition même que nous voulons éviter. Nous voulons passer pour de simples voyageurs, sans comptes à régler et sans secrets à fouiner. »

« Eh bien, que proposes-tu ? »

« Jusqu'ici, je crois que nous sommes en assez bonne position. Supposons que nous ayons mené von Brüning en bateau à Bensersiel, et basons notre politique sur cette hypothèse. Il s'ensuit que nous devons montrer à Dollmann le plus tôt possible que tu es revenu, et lui donner le temps de revoir ses tactiques avant qu'il ne se compromette. Maintenant—— »

« Mais elle lui dira que nous sommes de retour, » interrompit Davies.

« Je ne le crois pas. Nous venons de convenir de garder secret l'épisode de cet après-midi. Elle s'attend à ne jamais nous revoir. »

« Maintenant, il vient demain par le bateau du matin, a-t-elle dit. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Bateau venant d'où ? »

« Je sais. De Norddeich, sur le continent en face. Il y a une voie ferrée là-bas depuis Norden, et un ferry à vapeur traverse vers l'île. »

« À quelle heure ? »

« Ton Bradshaw nous le dira — le voici : « Service d'hiver, 8h30, arrivée à 9h05 ». »

« Partons immédiatement. »

Nous eûmes une lutte avec la marée au début, mais une fois le partage des eaux franchi, le chenal s'améliora et la brume s'éclaircit graduellement. Un phare apparut parmi les dunes de sable sur le rivage de l'île, et avant que l'obscurité ne tombât, nous vîmes confusément les flèches et les toits d'une ville, et deux longues jetées noires s'étendant vers le sud. Nous étions à peine à un mille quand nous perdîmes tout vent et dûmes mouiller. Déterminés à atteindre notre destination cette nuit-là, nous attendîmes que le jusant se fasse, puis remorquâmes le yacht avec le canot. Au cours de cette manœuvre, un brouillard tomba soudainement sur nous, tout comme la veille. Je remorquais à ce moment-là et, bien entendu, je m'arrêtai net ; mais Davies me cria depuis la barre de continuer, qu'il pourrait se débrouiller avec la ligne de sonde et la boussole. Et le résultat fut qu'aux alentours de neuf heures, nous mouillâmes en sécurité dans la rade de cinq brasses, près de la jetée est, comme une brève reconnaissance nous le prouva. C'était un petit chef-d'œuvre d'adresse nautique.

Il y eut un silence complet jusqu'à ce que notre chaîne cliquette en tombant, puis un cri étouffé vint de la direction de la jetée, et bientôt nous entendîmes un bateau tâtonner vers nous. C'était un officier de port poli mais ensommeillé, qui demanda de façon machinale nos détails, et quand il les apprit, se souvint de la précédente visite du Dulcibella.

« Où allez-vous ? » demanda-t-il.

« En Angleterre — tôt ou tard, » dit Davies.

L'homme rit d'un air dédaigneux. « Pas cette année, » dit-il ; « il y aura du brouillard pour une autre semaine ; c'est toujours comme ça, et ensuite les tempêtes. Mieux vaut laisser votre yawl ici. Les droits ne seront que de six pence par mois pour vous. »

« J'y réfléchirai, » dit Davies. « Bonne nuit. »

L'homme disparut comme un fantôme dans la nuit épaisse.

« Le bureau de poste est-il ouvert ? » criai-je après lui.

« Non ; huit heures demain, » revint la réponse à travers le brouillard.

Nous étions trop excités pour dîner confortablement, ou dormir en paix, ou faire autre chose que planifier et spéculer. Jamais jusqu'à cette nuit nous n'avions parlé avec une confiance mutuelle absolue, car Davies fit tomber les dernières barrières de sa réserve et me laissa voir toute l'étendue de sa pensée. Il aimait cette jeune fille et il aimait son pays, deux passions simples qui, pour le moment, absorbaient toute sa capacité morale. Il ne restait plus de place pour la casuistique. Peser une passion contre l'autre, avec les voix discordantes de l'honneur et de l'opportunisme résonnant à ses oreilles, l'avait trop longtemps enfermé dans une torture inutile. Les deux étaient justes ; aucune ne pouvait être abandonnée. Si les faits les montraient inconciliables, tant pis pour les faits. Un moyen devait être trouvé pour satisfaire les deux ou aucune.

J'aurais été un chien sans esprit si je n'étais pas monté à son diapason. Mais en vérité, sa façon de trancher le nœud gordien était à ce stade exactement ce qui m'attirait. Moi aussi, j'étais las de la casuistique par procuration, et la fascination de notre entreprise, intensifiée par la découverte de cet après-midi, n'avait jamais été aussi forte en moi. Pour ne pas être insincère, je ne peux prétendre que je voyais la situation avec son esprit unique. Ma philosophie, quand j'ai quitté Londres, était d'un genre très mondain, et personne ne peut changer de tempérament en trois semaines. Je le dis clairement à Davies, et pris même une satisfaction perverse à énoncer avec une emphase brutale certaines vérités sociales qui touchaient à cet attachement qu'il portait à la fille d'un proscrit. Des vérités, dis-je, mais je les exprimai plus par routine que par conviction, et il les entendit sans broncher. Et pendant ce temps, je m'accrochais imprudemment à sa propre solution. Si cela insufflait à notre aventure une part de chevalerie insensée, plus appropriée aux chevaliers errants du Moyen Âge qu'à de sobres jeunes gens modernes — eh bien, Dieu merci, je n'étais pas trop sobre, et encore assez jeune pour m'accrocher à cette fantaisie avec une ardeur d'imagination, sinon de caractère ; peut-être, aussi, de caractère, car les Galaad ne sont pas si communs que les gens ordinaires n'aient besoin de puiser du courage dans leur exemple et de mettre une confiance aveugle dans leur force décuplée.

Réduire un idéal romantique en un plan d'action est une chose fort difficile.

« Nous devrons raisonner à rebours, » dis-je. « Quel doit être l'étape finale ? Car c'est elle qui doit gouverner les autres. »

Il n'y avait qu'une seule réponse — faire sortir Dollmann, secrets et tout, fille et tout, de l'Allemagne complètement. C'est ainsi seulement que nous pourrions satisfaire le double objectif que nous nous étions fixé. Quelle joie, lorsqu'on est assailli de doutes, de trouver une nécessité fondamentale, si inaccessible soit-elle ! Nous nous sommes accrochés à celle-ci et avons raisonné à partir d'elle. La première leçon était que, quel que soit le nombre et la force des ennemis auxquels nous devions faire face, notre seul ennemi avoué devait être Dollmann. L'issue de la lutte ne devait être connue que de nous-mêmes et de lui. Si nous gagnions, et découvrions « ce qu'il manigançait », nous devions à tout prix cacher notre succès à ses amis allemands, et le détacher d'eux avant qu'il ne soit compromis. (Vous remarquerez que d'accepter allègrement cette limitation témoignait d'un esprit fort optimiste chez nous.) La question suivante, comment découvrir ce qu'il manigançait, était bien plus épineuse. Sans la découverte de l'identité de Dollmann, nous aurions trouvé la noix aussi dure à casser que jamais. Mais cette découverte était éclairante. Elle mettait en relief deux méthodes d'action que nous avions cherché jusqu'ici à combiner vaille que vaille, oscillant entre l'une et l'autre, influencés à des moments différents par des motifs différents. L'une consistait à compter sur une recherche indépendante ; l'autre à extorquer le secret à Dollmann directement, par la ruse ou par des menaces. La morale de ce jour était d'abandonner la première pour embrasser la seconde.

Les perspectives d'une recherche indépendante n'étaient pas d'un iota meilleures qu'auparavant. Il n'existait que deux théories sur le terrain : la théorie du chenal et la théorie de Memmert. La première dépérissait faute de corroboration ; la seconde semblait, elle aussi, affaiblie. Pour Fräulein Dollmann, les ouvrages de naufrage étaient manifestement ce qu'ils prétendaient être, et rien de plus. Ce fait en soi était sans importance, car il était clair comme de l'eau de roche qu'elle n'était pas partie prenante dans les intrigues perfides de son père, si tant est qu'il s'y adonnât. Mais si Memmert était le domaine de celles-ci, il était déconcertant de la voir si familière avec ce domaine, parlant à la légère d'une descente en cloche de plongée — laissant entendre, de surcroît, que le mystère entourant les résultats n'était destiné qu'à la consommation locale. Néanmoins, l'attrait de Memmert, en tant que lieu jusqu'où nous avions remonté la trace de Grimm, et comme unique indice tangible que nous ayons obtenu, restait très grand. L'objection vraiment convaincante était la difficulté insurmontable, sachant que nous étions observés, d'en apprendre la signification. S'il y avait là-bas quelque chose d'important à voir, on ne nous laisserait jamais le voir, tandis qu'en essayant et en échouant, nous risquions tout. C'est sur ce point que fut dissipé le dernier de tous les malentendus entre Davies et moi. À Bensersiel, il avait été influencé plus qu'il ne l'admettait par mes arguments au sujet de Memmert ; mais à cette époque (comme je l'ai laissé entendre), il était biaisé par un préjugé radical. La théorie du chenal était devenue pour lui une sorte de religion, promettant un double salut : non seulement l'évitement des Dollmann, mais le succès dans la quête par des méthodes dont il était passé maître. Devoir l'abandonner et recourir à l'espionnage des défenses navales était une idée qu'il redoutait et dont il se méfiait. Ce n'était pas la moralité de la démarche qui le tracassait. Il était bien trop lucide pour fermer les yeux sur le fait essentiel qu'au fond, nous étions des espions agissant contre une puissance étrangère en temps de paix, ou pour apaiser sa conscience par des distinctions spécieuses sur notre mode opératoire. La puissance étrangère, pour lui, c'était Dollmann, un traître. Là résidait sa justification ultime, adoptée sans crainte et maintenue jusqu'au bout. C'était plutôt que, connaissant ses propres limites, toute sa nature reculait devant le genre d'action qu'impliquait la théorie de Memmert. Et il y avait beaucoup de bon sens dans son antipathie.

Voilà pour la recherche indépendante.

D'un autre côté, la voie était désormais libre pour l'autre méthode. Davies ne craignait plus de faire face à l'imbroglio de Norderney ; et ce jour-là, la fortune nous avait donné une arme nouvelle et puissante contre Dollmann ; avec quelle précision nous ne pouvions le dire, car nous n'avions eu qu'un aperçu de son passé, et ses relations exactes avec le gouvernement nous étaient inconnues. Mais nous savions qui il était. En utilisant cette connaissance avec habileté, ne pourrions-nous pas lui arracher le reste ? Tâter le terrain, bien sûr, nous laisser guider par sa propre conduite, mais au bout du compte, frapper fort et tout miser sur ce coup ? Tel était, en tout cas, notre plan ce soir-là. Plus tard, me tournant dans ma couchette, je me souvins du petit livre terne, allumai une bougie et allai le chercher. Une préface expliquait qu'il avait été écrit pendant une période de deux mois de congé du service naval, et exprimait l'espoir qu'il pût être utile aux marins Corinthiens. Le style était sans ornement, mais érudit et concis. Il n'y avait aucune trace de l'individualité de l'auteur, hormis un certain plaisir contenu à décrire les bancs et les hauts-fonds, ce qui me rappelait Davies lui-même. Pour le reste, je trouvai le livre ennuyeux et, en fait, il m'endormit.

CHAPITRE XXI. À l'aveugle vers Memmert

« La voilà qui arrive », dit Davies. Il était neuf heures le lendemain, le 22 octobre, et nous étions sur le pont à attendre l'arrivée du vapeur venant de Norddeich. Le temps n'avait pas changé : toujours ce froid rigoureux, avec un baromètre élevé et seulement des bouffées d'air capricieuses ; mais la matinée était glorieusement claire, hormis une ou deux couronnes de brume s'enroulant comme de la fumée sur la mer, et une ceinture atténuée de brouillard opaque à l'horizon nord. Le port s'étendait devant nous, et il paraissait très commode et civilisé, enserré entre deux longues jetées qui s'avançaient sur près d'un demi-mille de la terre jusqu'à la rade (nommée Riff Gat) où nous étions au mouillage. Un étranger aurait pu le prendre pour un havre profond et spacieux ; mais c'était, bien sûr, une illusion due à la marée haute. Davies savait que les trois quarts en étaient de la vase, le reste étant un chenal dragué le long de la jetée ouest. Quelques remorqueurs, une drague et un paquebot transbordeur sous pression étaient amarrés de ce côté-là ; un petit groupe de galiotes de l'autre. Au-delà se trouvait un autre navire, de construction galiote, mais rayonnant comme une reine parmi des souillons ; ses flancs vernis et ses espars étincelant d'orange sous le soleil. Ceux-ci, ainsi que ses tauds de voile blanc comme neige et le scintillement du laiton et du bronze, proclamaient qu'il s'agissait d'un yacht. Je l'avais déjà étudié à travers les jumelles et lu sur sa poupe Medusa. Un couple de marins astiquaient ses ponts ; on pouvait entendre le clapotis de l'eau et le grattement des brosses de pont. « Ils peuvent nous voir, en tout cas », avait dit Davies.

À vrai dire, le monde entier pouvait nous voir ; certainement le vapeur arrivant le devait, car nous étions aussi près de la jetée que la sécurité le permettait, à hauteur du poste qu'il occuperait, comme nous le savions grâce à une passerelle et un groupe de marins.

Un paquebot, pas plus gros qu'un gros remorqueur, approchait par le sud.

« Souviens-toi, nous ne sommes pas censés savoir qu'il vient », dis-je ; « descendons. » Outre le panneau de pont, notre toit de cabine en « dog-house » possédait de petites fenêtres latérales oblongues. Nous essuyâmes celles du côté bâbord et observâmes les événements depuis celles-ci, agenouillés sur la banquette.

Le vapeur renversa ses roues à aubes, projetant un remous qui nous fit rouler jusqu'aux dalots. Il semblait y avoir très peu de passagers à bord, mais tous fixaient le Dulcibella pendant que le paquebot était halé à quai. Sur le pont avant se trouvaient quelques maraîchères avec des paniers, un facteur et un jeune homme chétif qui aurait pu être serveur d'hôtel ; sur le pont arrière, debout l'un près de l'autre, se tenaient deux hommes en ulsters et chapeaux de feutre mou.

« Le voilà ! » dit Davies dans un murmure tendu ; « le grand. » Mais le grand se tourna brusquement alors que Davies parlait et s'éloigna derrière le rouf, ne me laissant qu'une impression fulgurante d'une barbe grise et d'un front tanné escarpé, derrière un nuage de fumée de cigare. C'était pervers de ma part, mais, à dire vrai, il ne me manqua guère, tant j'étais occupé par le petit qui restait penché sur le bastingage, contemplant pensivement le Dulcibella à travers un pince-nez à monture d'or : un vieux bonhomme au teint blafard et parcheminé, aux sourcils broussailleux, avec une touffe de moustache grisonnante et un bouc noir de jais sur le menton. Le trait le plus remarquable était le nez, large et plat, se fondant presque imperceptiblement dans les joues ridées. Légèrement busqué à son extrémité inférieure, il penchait vers un énorme cigare qui pointait vers nous comme un canon venant de tirer. Il avait l'air aussi rusé que Satan, et on aurait dit qu'il souriait intérieurement.

« Qui est-ce ? » murmurai-je à Davies. (Il n'y avait pas besoin de parler à voix basse, mais nous le fîmes instinctivement.)

« Je ne peux pas deviner », dit Davies. « Tiens ! il recule, et ils n'ont pas débarqué. »

Quelques colis et sacs postaux avaient été jetés, et le serveur chétif ainsi que deux maraîchères avaient emprunté la passerelle, qui était maintenant en train d'être hissée, et se tenaient sur le quai. Je pense qu'une ou deux autres personnes étaient d'abord montées à bord sans que nous le remarquions, mais au dernier moment, un homme que nous n'avions pas vu auparavant sauta sur le pont avant. « Grimm ! » nous écriâmes-nous tous les deux en même temps.

Le vapeur siffla brusquement, vira en marche arrière dans la rade, puis s'éloigna. La jetée le cacha bientôt, mais sa fumée montrait qu'il se dirigeait vers la mer du Nord.

« Qu'est-ce que cela signifie ? » demandai-je.

« Il doit y avoir un autre quai pour s'arrêter plus près de la ville », dit Davies. « Allons à terre et cherchons tes lettres. »

Nous avions fait une longue et pénible toilette ce matin-là, et nous nous sentions assez intimidés l'un devant l'autre alors que nous allions vers la jetée en canot, vêtus de costumes bleus très froissés, de cols conventionnels et de bottines brunes. C'était la première fois en deux ans que je voyais Davies dans quelque chose qui ressemblait à une tenue respectable ; mais une station balnéaire à la mode, même en morte-saison, exige le respect ; et, de plus, nous avions des amis à visiter.

Nous amarrâmes le canot à une échelle de fer, et sur la jetée, nous trouvâmes notre inquisiteur de la veille en train de fumer dans l'encadrement d'une porte marquée « Capitainerie ». Après quelques civilités, nous nous renseignâmes sur le vapeur. La réponse fut que nous étions samedi, et qu'il était donc allé jusqu'à Juist. Voulions-nous un bon hôtel ? Le « Vier Jahreszeiten » était toujours ouvert, etc.

« Juist, parbleu ! » dit Davies, tandis que nous continuions notre chemin. « Pourquoi ces trois-là vont-ils à Juist ? »

« J'aurais cru que c'était assez clair. Ils sont en route pour Memmert. »

Davies acquiesça, et nous regardâmes tous deux avec convoitise vers l'ouest, en direction d'une traînée couleur de paille sur la mer.

« Est-ce une réunion, tu crois ? » dit Davies.

« On dirait bien. Nous trouverons probablement le Kormoran ici, bloqué par le vent. »

Et nous le trouvâmes peu après, la plus extérieure du groupe de galiotes, sur le côté opposé du port. Deux hommes, dont nous examinâmes les visages avec attention, étaient assis sur son panneau de cale, en train de réparer une voile.

Inondée de soleil, mais silencieuse comme la tombe, la ville ressemblait à un papillon mort pour qui les rayons guérisseurs étaient arrivés trop tard. Nous traversâmes des jardins publics déserts dominés par un casino somptueux, ses portiques encombrés de chaises et de tables ; puis, devant des kiosques et des cafés, de grands hôtels blancs aux fenêtres placardées, des bazars et des baraques, et toute la lie rance d'une frivolité vulgaire, jusqu'au bureau de poste, qui, lui, était vivant. Je reçus un paquet de lettres et achetai un indicateur local, grâce auquel nous apprîmes que le vapeur voguait quotidiennement vers Borkum via Norderney, faisant escale trois fois par semaine à Juist (si le temps le permettait). Pour le voyage de retour aujourd'hui, il était attendu à Norderney à 19h30. Ensuite, je demandai le chemin du « Vier Jahreszeiten ». « Quels que soient tes principes, Davies », dis-je, « nous allons prendre le meilleur petit-déjeuner que l'argent puisse acheter ! Nous avons toute la journée devant nous. »

L'hôtel des « Quatre Saisons » se trouvait sur l'esplanade faisant face à la plage nord. Fidèle à son nom, il annonçait sur une enseigne lumineuse : « Tarifs tout compris pour les visiteurs d'hiver ; attention particulière aux invalides, etc. » Là, dans un grand restaurant vitré, avec l'azur calme de l'océan étendu devant nous, nous prîmes le roi des petits-déjeuners, congédiâmes le serveur et, en savourant de longs et parfumés Havanes, nous examinâmes mon courrier à loisir.

« Quel gâchis de bonne diplomatie ! » fut ma première pensée, car rien n'avait été altéré, pour autant que nous puissions en juger par l'examen le plus minutieux, dirigé, bien sûr, en particulier vers les lettres officielles affranchies (car à ma surprise, il y en avait deux) venant de Whitehall.

La première, par ordre de date (6 octobre), disait : « Cher Carruthers. — Prenez une autre semaine, bien entendu. — Sincèrement, etc. »

La seconde (marquée « urgent ») avait été envoyée à mon adresse personnelle et réexpédiée. Elle était datée du 15 octobre et annulait la lettre précédente, me demandant de retourner à Londres sans délai : « Je regrette d'écourter vos vacances, mais nous sommes très occupés et, pour le moment, en sous-effectif. — Sincèrement, etc. » Il y avait un post-scriptum sec indiquant qu'une autre fois, je devrais être assez aimable pour laisser des informations plus régulières et définitives sur mes allées et venues lorsque j'étais absent.

« J'ai bien peur de ne jamais avoir reçu celle-ci ! » dis-je en la tendant à Davies.

« Tu n'y vas pas, n'est-ce pas ? » dit-il, regardant néanmoins avec une admiration non dissimulée l'écriture du grand homme sous le hautain sceau officiel. Pendant ce temps, je découvris une annotation au coin de l'enveloppe : « Ne t'en fais pas ; c'est juste l'agitation du patron. — M—— » Je déchirai aussitôt l'enveloppe. Il existe des mystères domestiques qu'il serait indécent et déloyal de révéler, même à son meilleur ami. Le reste de mes lettres ne mérite aucun commentaire ; je souris devant certaines et rougissais devant d'autres — toutes étaient des voix provenant d'une vie qui était infiniment lointaine. Davies, quant à lui, était plongé dans les nouvelles étrangères d'un journal, les épelant ligne après ligne et s'en remettant impatiemment à moi pour le sens des mots.

« Tiens ! » dit-il soudain ; « toujours le même jeu ! Tu entends cette sirène ? » Un rideau de brouillard s'était formé à l'horizon nord et se dirigeait vers le rivage lentement mais sûrement.

« Ça n'a pas d'importance, n'est-ce pas ? » dis-je.

« Eh bien, nous devons retourner au yacht. Nous ne pouvons pas le laisser seul dans le brouillard. »

Il y avait quelques courses à faire sur le chemin du retour, et en cherchant les magasins que nous voulions, nous tombâmes sur la Schwannallée et en notâmes l'emplacement. Avant que nous n'atteignions le port, le brouillard était sur nous, chargeant les rues en masses denses. Heureusement, une ligne de tramway menait jusqu'à la tête de la jetée, sinon nous aurions perdu notre chemin et gaspillé un temps qui, en l'occurrence, était d'une valeur inestimable. Peu après, nous tombâmes sur la capitainerie, qui était notre point de repère pour les marches où nous avions amarré le canot. Le même fonctionnaire apparut et tint gentiment l'amarre pendant que nous déposions nos colis. Il voulut savoir pourquoi nous avions quitté les délices du « Vier Jahreszeiten ». Pour nous occuper de notre yacht, bien sûr. Ce n'était pas nécessaire, objecta-t-il ; aucun trafic ne circulerait tant que durerait le brouillard, et le brouillard, arrivé à cette heure-ci, était là pour rester. S'il se levait, il garderait un œil sur le yacht pour nous. Nous le remerciâmes, mais pensâmes que nous monterions à bord.

« Vous allez avoir du mal à le trouver maintenant », dit-il.

La distance était de quatre-vingts mètres tout au plus, mais nous dûmes utiliser une méthode scientifique, la même, en fait, que celle que Davies avait utilisée la nuit précédente lors de l'approche de la jetée est.

« Rame droit à angle droit par rapport à la jetée », dit-il maintenant. Je le fis, Davies sondant avec son aviron entre les coups. Il trouva le fond après vingt mètres, ce qui correspondait à la largeur du chenal dragué à cet endroit. Puis nous virâmes à droite et avançâmes doucement, gardant le contact avec le bord du banc de vase (tout comme des aveugles tâtonnant le long d'un trottoir) et faisant de courtes excursions au départ de celui-ci, jusqu'à ce que le Dulcibella apparaisse. « C'est en partie de la chance », commenta Davies ; « nous aurions dû avoir la boussole aussi. »

Nous échangeâmes des appels avec l'homme sur la jetée pour montrer que nous étions arrivés.

« C'est un très bon exercice, ce genre de chose », dit Davies, une fois que nous eûmes débarqué.

« Tu as un sixième sens », observai-je. « Jusqu'où pourrais-tu aller comme ça ? »

« Je ne sais pas. Faisons un autre essai. Je ne peux pas rester assis toute la journée. Explorons ce chenal. »

« Pourquoi ne pas aller à Memmert ? » dis-je pour plaisanter.

« À Memmert ? » dit Davies lentement ; « parbleu ! c'est une idée ! »

« Grand Dieu, l'ami ! Je plaisantais. Mais c'est dix milles mortels. »

« Plus », dit Davies distraitement. « Ce n'est pas tant la distance — quelle heure est-il ? Dix heures quinze ; un quart de jusant... De quoi est-ce que je parle ? Nous avons fait nos plans la nuit dernière. »

Mais le voyant, à ma grande stupéfaction, sérieux, je fus piqué par la splendeur de l'idée que j'avais éveillée. La confiance en son habileté était une seconde nature chez moi. Je fus immédiatement emporté par la logique de la chose, la grandeur, le caractère complet de l'opportunité, si par miracle elle pouvait être saisie et utilisée. Quelque chose se passait à Memmert aujourd'hui ; nos hommes y étaient allés ; nous voici, à dix milles de là, dans un brouillard étouffant et aveuglant. On savait que nous étions ici — Dollmann et Grimm le savaient ; l'équipage du Medusa le savait ; l'équipage du Kormoran le savait ; l'homme sur la jetée, qu'il s'en souciât ou non, le savait. Mais aucun d'entre eux ne connaissait Davies comme je le connaissais. Quelqu'un pourrait-il imaginer un seul instant... ?

« Attends une seconde », dit Davies ; « donne-moi deux minutes. » Il sortit la carte allemande. « Où devons-nous aller exactement ? » (« Exactement ! » Le mot m'amusa énormément.)

« Au dépôt, bien sûr ; c'est notre seule chance. »

« Écoute alors — il y a deux itinéraires : celui de l'extérieur par la pleine mer, tout autour de Juist, et doublant vers le sud — le plus simple, mais le plus long ; le dépôt est à la pointe sud de Memmert, et Memmert fait près de deux milles de long. »

« À quelle distance serait ce chemin ? »

« Seize milles bons. Et nous devrions ramer dans une houle déferlante la majeure partie du chemin, près de la terre. »

« Hors de question ; c'est trop public, aussi, si le temps s'éclaircit. Le vapeur a suivi ce chemin, et reviendra par là. Nous devons passer à l'intérieur au-dessus des sables. Est-ce que je rêve, cependant ? Peux-tu vraiment trouver le chemin ? »

« Je ne m'en étonnerais pas. Mais je ne crois pas que tu voies la difficulté. C'est le temps et la marée descendante. La pleine mer était vers 8h15 : il est maintenant 10h15, et tous ces sables sont à sec. Nous devons traverser le See Gat et atteindre ce chenal balisé, le Memmert Balje ; l'atteindre, s'y accrocher — impossible de couper un pouce — et passer ce « partage des eaux » que tu vois là avant qu'il ne soit trop tard. C'est un sacré mauvais passage, je le vois. Même un canot ne le traversera pas une heure avant ou après la basse mer. »

« Eh bien, à quelle distance est le « partage des eaux » ? »

« Grand Dieu ! Pourquoi parlons-nous ? Change-toi, l'homme, change-toi ! Parle pendant que nous nous changeons. » (Il commença à jeter ses vêtements de ville, et je fis de même.) « Il y a au moins cinq milles jusqu'au bout ; six, en tenant compte des virages ; une heure et demie à ramer dur ; deux, en tenant compte des contretemps. Es-tu en forme ? Tu devras ramer le plus. Ensuite, il y a six ou sept milles de plus — des plus faciles. Et puis... Que devons-nous faire quand nous y serons ? »

« Laisse cela à moi », dis-je. « Emmène-moi là-bas. »

« En supposant que le ciel se dégage ? »

« Après notre arrivée ? Mauvais ; mais nous devons risquer cela. Si le ciel se dégage en chemin, cela n'a pas d'importance avec cet itinéraire ; nous serons à des milles de la terre. »

« Et pour le retour ? »

« Nous aurons une marée montante, en tout cas. Si le brouillard dure — peux-tu te débrouiller dans le brouillard et l'obscurité ? »

« L'obscurité ne rend pas la chose plus difficile, si nous avons une lumière pour voir la boussole et la carte. Tu prépares la lampe de l'habitacle — non, le feu de mouillage. Maintenant, donne-moi les ciseaux, et ne prononce pas un mot pendant dix minutes. En attendant, réfléchis-y, et charge le canot — (parbleu ! cependant, ne fais pas un bruit) — un peu de nourriture et du whisky, la boussole de bateau, la sonde, le feu de mouillage, des allumettes, une gaffe courte, le grappin et son cordage. »

« Corne de brume ? »

« Oui, et le sifflet aussi. »

« Une arme à feu ? »

« Pourquoi faire ? »

« Nous sommes à la chasse aux canards. »

« Très bien. Et étouffe les tolets avec des étoupes de coton. »

Je laissai Davies absorbé par les cartes et vaquai doucement à mes propres fonctions. En dix minutes, il était sur l'échelle, faisant signe.

« J'ai fini », murmura-t-il. « Maintenant, partons-nous ? »

« J'y ai réfléchi. Oui », répondis-je.

Ce n'était qu'approximativement vrai, car je n'aurais pas pu exprimer en mots tous les pour et les contre que j'avais soupesés. C'était une impulsion qui me poussait en avant ; mais une impulsion fondée sur la raison, avec juste une pointe, peut-être, de superstition ; car la quête avait commencé dans le brouillard et pouvait fort bien s'y terminer.

Il était dix heures trente-cinq quand nous poussâmes silencieusement. « Laisse-la dériver », murmura Davies, « le jusant l'emportera au-delà de la jetée. »

Nous glissâmes devant le Dulcibella, et elle disparut. Puis nous restâmes sans parole ni mouvement pendant environ cinq minutes, tandis que le gargouillis de la marée à travers les pilotis approchait puis s'éloignait. Le canot semblait immobile, tout comme un ballon dans les nuages peut sembler immobile à ses occupants, bien que poussé par un courant d'air. En réalité, nous sortions du Riff Gat pour entrer dans le See Gat. Le canot se balançait sur une légère houle.

« Maintenant, rame », dit Davies à voix basse ; « garde le coup long et régulier, surtout régulier — les deux bras avec une force égale. »

J'étais sur le banc de nage avant ; lui, vis-à-vis de moi sur le siège de poupe, la main gauche derrière lui sur la barre, l'index droit sur un petit carré de papier qui reposait sur ses genoux ; c'était une section découpée de la grande carte allemande. [Voir Carte B] Sur le banc du milieu, entre nous, gisaient le compas et une montre. Entre ces trois objets — compas, montre et carte — ses yeux allaient et venaient constamment, ne levant jamais la tête ni ne regardant au-dehors, sauf à l'occasion pour un coup d'œil rapide par-dessus le bord sur les bulles qui filaient, afin de voir si je maintenais une vitesse régulière. Mon devoir était d'être son automate, l'équivalent humain d'un moteur marin dont les révolutions peuvent être comptées et utilisées comme données par le navigateur. Mes bras devaient être réguliers comme des pistons jumeaux ; l'énergie qui les actionnait, aussi contrôlable que de la vapeur. C'était un idéal difficile à atteindre, car le mortel complexe a tendance à se fier à tous les sens que Dieu lui a donnés, se rendant ainsi impropre à l'exactitude mécanique lorsqu'un sens (la vue, dans mon cas) lui fait défaut. Au début, c'était constamment « gauche » ou « droite » de la part de Davies, accompagné d'un glouglou provenant du gouvernail.

« Ça ne va pas, trop de barre », dit Davies, sans lever les yeux. « Garde ta cadence, mais écoute-moi. Peux-tu voir la rose du compas ? »

« Quand je me penche en avant. »

« Prends ton temps et ne t'affole pas, mais chaque fois que tu te penches, jette un bon coup d'œil dessus. Le cap est sud-ouest un quart ouest. Tu prends l'opposé, nord-est un quart est, et tu gardes l'arrière aligné là-dessus. Ce sera difficile, mais ça économisera de la barre et me laissera une main libre si j'en ai besoin. »

Je fis ce qu'il disait, non sans effort, et notre progression devint progressivement plus fluide, jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin de parler du tout. Le seul son était désormais semblable au léger frémissement d'une casserole au large, à bâbord — le clapotis du ressac, je le savais — et le grognement étouffé des tolets. Je rompis le silence une fois pour dire : « C'est très peu profond. » J'avais touché le sable avec ma godille droite.

« Ne parle pas », dit Davies.

Une demi-heure passa, et il ajouta le sondage à ses autres occupations. « Plouf » faisait la sonde à intervalles réguliers, et il barrait avec sa hanche tout en retirant la ligne. Très peu de ligne sortait au début, puis encore moins. De nouveau, je touchai le fond et, jetant un coup d'œil de côté, je vis des algues. Soudain, il obtint un sondage profond, et le canot, libéré de la légère traînée que l'eau peu profonde inflige toujours à une petite embarcation, bondit joyeusement en avant. En même temps, je sus par les bouillonnements à la surface lisse que nous étions dans un fort courant de marée.

« Le Buse Tief », [Voir Carte B] murmura Davies. « Rame fort maintenant, et régulier comme une horloge. »

Sur une centaine de mètres ou plus, je me penchai sur mes godilles et la fis voler. Davies obtenait des sondages de six brasses, jusqu'à ce que, tout aussi soudainement qu'elle avait approfondi, l'eau devienne peu profonde — dix pieds, six, trois, un — le canot s'échoua.

« Bien ! » dit Davies. « Marche arrière ! Tire uniquement sur la droite. » Le canot pivota avec sa proue au N.N.O. « Les deux bras ensemble ! Ne te soucie plus du compas maintenant ; rame simplement, et écoute les ordres. Un passage délicat arrive. »

Il mit la carte de côté, donna un coup de pied dans la sonde sous le banc et, s'agenouillant sur les brassées de ligne dégoulinantes, sonda continuellement avec le bout de la gaffe, un petit instrument trapu, entaillé à intervalles d'un pied, et souvent utilisé auparavant dans le même but. Tout à coup, je sentis une retenue, car le canot fit un écart et doubla comme un chien suivant une piste.

« Arrête-la », dit-il soudain, « et jette le grappin. »

J'obéis et nous stoppâmes, oscillant dans un léger courant, dont Davies vérifia la direction au compas. Puis, pendant une demi-minute, il s'abandonna à une réflexion concentrée. Ce qui me frappa le plus chez lui, c'est qu'il ne força jamais un instant ses yeux à travers le brouillard ; un exercice inutile (car cinq mètres environ étaient le rayon de notre vision) auquel, cependant, je ne pouvais m'empêcher de m'adonner pendant que je me reposais. Il prit sa décision, et nous repartîmes, droits et rapides comme une flèche cette fois, et dans une eau plus profonde que la gaffe. Je pouvais voir à son visage qu'il tentait un expédient audacieux dont l'issue ne tenait qu'à un fil... De nouveau, nous touchâmes la vase, et la joie de l'artiste devant l'accomplissement brilla dans ses yeux. Reculant, nous prîmes le cap ouest, et pour la première fois, il commença à scruter le brouillard.

« En voilà une ! » lâcha-t-il enfin. « Doucement ! »

Une perche, l'un des habituels jeunes arbres dressés, glissa hors de la brume. Il la saisit, et nous nous arrêtâmes.

« Repose-toi trois minutes maintenant », dit-il. « Nous sommes en assez bonne avance. »

Il était 11h10. Je mangeai quelques biscuits et pris une goutte de whisky pendant que Davies se préparait pour l'étape suivante.

Nous avions atteint la sortie orientale de Memmert Balje, le chenal qui court d'est en ouest derrière l'île de Juist, directement jusqu'à la pointe sud de Memmert. Comment nous l'avions atteint m'était incompréhensible à l'époque, mais le lecteur comprendra en comparant mon récit avec la ligne pointillée sur la carte. J'ajoute cette brève explication : la méthode de Davies avait été de traverser le chenal appelé le Buse Tief et d'atteindre l'autre côté en un point situé bien au sud de la sortie du Memmert Balje (en vue du courant vers le nord de la marée descendante), puis de redescendre vers le nord et de tâtonner jusqu'à la sortie. La retenue était causée par une profonde indentation dans le banc d'Itzendorf ; un cul-de-sac à large embouchure, que Davies fut tout près de prendre pour le Balje lui-même. Nous n'avions pas le temps de longer des encoches aussi profondes ; d'où la ruée à travers son embouchure avec le risque de manquer complètement la lèvre supérieure, et soit d'être emportés vers le large (car la plus petite erreur était cumulative), soit d'errer vainement le long du bord.

Les trois milles suivants furent les plus critiques de tous. Ils incluaient le « bassin de partage », dont la longueur et la profondeur étaient incertaines ; ils incluaient aussi le nœud de tout le passage, un endroit où le chenal se divise, notre branche continuant vers l'ouest, et une autre divergeant vers le nord-ouest. Nous devions ramer contre la montre, et pourtant nous devions négocier ce passage critique. Ajoutez à cela que le courant était contre nous jusqu'à ce que le bassin soit franchi ; que la marée était juste à son stade le plus déconcertant, trop basse pour nous permettre de risquer des raccourcis, et trop haute pour donner une définition aux bancs du chenal ; et que le compas n'était d'aucune aide pour les virages mineurs. « Temps écoulé », dit Davies, et nous continuâmes. Je m'accrochais à la pensée réconfortante que nous aurions maintenant des perches à tribord sur toute la distance ; à tribord, dis-je, car l'expérience nous avait appris que tous les chenaux longeant la côte et les îles étaient uniformément balisés du côté nord. Quiconque moins confiant que Davies aurait succombé à la tentation de se fier servilement à ces marques, rampant de l'une à l'autre, et perdant un temps précieux. Mais Davies connaissait trop bien notre amie la « perche » et ses excentricités ; et préférait se fier à son sens du toucher, qu'aucun brouillard au monde ne pouvait altérer. Si par hasard nous en apercevions une, tant mieux, nous saurions de quel côté du chenal nous nous trouvions. Mais même cet avantage éventuel, il le sacrifia délibérément après une courte distance, car il traversa vers le sud, le côté non balisé, et barra et sonda le long de celui-ci, utilisant le banc d'Itzendorf comme sa main courante, pour ainsi dire. Il fut contraint de faire cela, me dit-il plus tard, en vue du passage critique, où les lignes convergentes de perches nous auraient entraînés dans une confusion irrémédiable. Notre branche était la branche sud, et il s'ensuivait que nous devions utiliser la rive sud et différer tout recours aux perches jusqu'à être sûrs d'avoir passé ce point critique.

Pendant une heure, nous fûmes à l'extrême limite, moi d'effort physique, lui d'effort mental. Je ne pouvais pas entrer dans un mouvement régulier, car les petites retenues étaient constantes. Ma godille droite dérapait sans cesse sur la vase ou les algues, et l'aspiration vers l'arrière de l'eau peu profonde entravait notre progression. Une fois, nous fûmes tous deux dans la boue à tirer sur les flancs du canot ; puis à nouveau dedans, pataugeant. Je trouvais le brouillard déroutant, perdais toute notion de temps et d'espace, et me sentais comme une marionnette sans cervelle donnant des coups de pied et des secousses sur une musique folle sans air ni mesure. La forme brumeuse de Davies, alors qu'il était assis avec son bras droit balançant rythmiquement d'avant en arrière, était une figure mécanique aussi folle que moi, mais didactique et bredouillante dans sa folie. Puis, la gaffe qu'il maniait avec un mouvement circulaire commença à prendre des formes grotesques dans mon imagination échauffée ; tantôt c'était l'antenne d'un insecte tâtonnant, tantôt la manivelle de la voiturette autopropulsée d'un infirme, tantôt le piolet d'un alpiniste lunatique, qui reste assis dans sa chaise et grimpe et grimpe vers un « bassin de partage » fantôme. Au fond de ce qu'il me restait d'esprit se logeaient deux pensées insistantes : « nous devons nous dépêcher », « nous faisons fausse route ». Quant à cette dernière, emmenez un porteur de torche à travers un brouillard londonien et vous vivrez la même chose : il va toujours dans la direction que vous pensez être la mauvaise. « Nous ramons en arrière ! » me souviens-je avoir crié à Davies une fois, m'étant aperçu que c'était maintenant ma godille gauche qui éclaboussait contre des obstacles. « Des bêtises », dit Davies. « J'ai traversé » ; et je retombai dans mon état.

Petit à petit, je retrouvai la raison, grâce à l'amélioration des conditions. À quelque chose malheur est bon, et l'état de la marée, bien qu'il nous menaçât d'un échec total, avait l'avantage compensatoire que plus elle tombait, plus notre chenal devenait resserré et défini ; jusqu'au moment où le compas et la gaffe devinrent inutiles, parce que notre main courante, le bord boueux du chenal, était visible à l'œil nu, tout près de nous ; sur notre droite désormais, car le point critique était loin derrière, et le côté nord était maintenant notre guide. Tout ce qui restait à faire était de presser de toutes nos forces avant que le lit du ruisseau ne s'assèche.

Quelle course ce fut ! Homérique, dans ses effets ; une lutte d'hommes avec des dieux, car que sont les dieux sinon des forces de la nature personnifiées ? Si le Dieu de la Marée Descendante ne figurait pas dans le cercle olympien, il n'en est pas moins une puissante divinité. Davies quitta son poste et prit le relais. Sous nos efforts conjugués, le canot avança par bonds vigoureux, projetant des rouleaux miniatures sur la berge à côté de nous. Mes paumes, pourtant aguerries, me brûlaient d'ampoules aqueuses. Le rythme était trop soutenu pour mes forces et mon souffle.

« Il faut que je me repose », haletai-je.

« Eh bien, je pense que nous sommes passés », dit Davies.

Nous arrêtâmes le canot net, et il sonda par-dessus bord avec la gaffe. Elle passa doucement derrière nous, et même mon cerveau hébété en comprit la signification.

« Trois pieds et le courant avec nous. Bien passés », dit-il. « Je vais pagayer pendant que tu te reposes et que tu manges. »

Il était quelques minutes après une heure et nous avions encore, selon ses calculs, huit milles devant nous, en tenant compte des virages.

« Mais c'est une simple question de muscle », dit-il.

Je le crus sur parole et je mâchai de la langue et des biscuits. Quant au muscle, nous étions tous deux en bonne condition. Il était frais, et la détresse que je ressentais était principalement due à l'effort spasmodique culminant dans ce sprint désespéré. Quant au brouillard, il avait montré plus d'une fois une faible tendance à se lever, devenant plus mince et plus lumineux, à la manière des brouillards, pour toujours retomber, lourd comme une courtepointe.

Notez l'endroit marqué « second repos » (approximativement correct, dit Davies) et le cours du chenal à partir de ce point vers l'ouest. Vous verrez qu'il s'élargit et s'approfondit aux dimensions d'un grand fleuve, pour finalement se fondre dans l'estuaire de l'Ems. Notez aussi que sa limite nord, le bord du banc de Nordland maintenant découvert, mène, avec une interruption (marquée A), directement à Memmert, et est balisé partout. Vous comprendrez alors pourquoi Davies prenait si à la légère le reste de son problème. Comparé aux exploits qu'il avait accomplis, c'était un jeu d'enfant, car il avait toujours cette marge visible pour garder le contact s'il le souhaitait, ou pour y revenir en cas de doute. En fait — observez notre ligne pointillée — il en fit deux départs audacieux, le premier purement pour gagner du temps, le second en partie pour gagner du temps et en partie pour éviter l'endroit très délicat marqué A, où un ruisseau avec des perches et un petit delta à lui tout seul interrompt la rive régulière. Durant le premier de ces départs — le plus court mais le plus brillant — il me laissa ramer et se consacra aux subtilités du cap ; durant le second, et à travers les deux étapes intermédiaires, il rame lui-même, avec des pauses occasionnelles pour inspecter la carte. Nous tombâmes dans une longue nage mesurée et couvrîmes les milles rapidement, échangeant à peine un seul mot jusqu'à ce que, à la fin d'une longue tirée à travers le vide, Davies dise soudain :

« Maintenant, où devons-nous débarquer ? »

Un banc de sable se profilait au-dessus de nous, couronné par une perche solitaire.

« Où sommes-nous ? »

« À un quart de mille de Memmert. »

« Quelle heure est-il ? »

« Presque trois heures. »

CHAPITRE XXII. Le Quatuor

Son tour de force était accompli, et pour le moment, quelque chose ressemblant à un effondrement se produisit.

« Pourquoi diable sommes-nous venus ici ? » marmonna-t-il ; « je me sens un peu étourdi. »

Je lui fis boire un peu de whisky, ce qui le ranima ; et alors, parlant à voix basse, nous réglâmes certains points.

J'étais le seul à devoir débarquer. Davies s'y opposa par loyauté, mais le bon sens, coïncidant avec une forte aversion de sa part, régla l'affaire. Deux étaient plus susceptibles d'être détectés qu'un seul. Je parlais bien la langue, et si j'étais interpellé, je pouvais couvrir ma retraite avec un mot ou deux bourrus ; dans ma salopette en laine, mes bottes de mer, mon manteau de toile cirée, avec un suroît bien enfoncé sur les yeux, je passerais dans un brouillard pour un Frison. Davies devait surveiller le canot ; mais comment allais-je le retrouver ? J'espérais le faire sans aide, en utilisant le bord du sable ; mais s'il entendait un long coup de sifflet, il devait souffler dans la corne de brume.

« Prends le compas de poche », dit-il. « Ne bouge jamais du rivage sans l'utiliser, et pose-le sur le sol pour plus de stabilité. Prends aussi ce bout de carte — ça pourrait être utile ; mais tu ne peux pas manquer le dépôt, il semble être près du rivage. Combien de temps seras-tu ? »

« Combien de temps ai-je ? »

« La jeune marée monte — depuis près d'une heure — ce banc (il l'évalua de l'œil) sera recouvert dans une heure et demie. »

« Cela devrait suffire. »

« Ne sois pas trop juste. C'est raide ici, mais ça peut aller en pente plus loin. Si tu dois patauger, tu ne me trouveras jamais, et tu feras un boucan d'enfer. Tu as ta montre, tes allumettes, ton couteau ? Pas de couteau ? Prends le mien ; ne va jamais nulle part sans couteau. » (C'était son idée de l'efficacité en tant que marin.)

« Attends un peu, nous devons fixer un lieu de rendez-vous au cas où je serais en retard et ne pourrais pas te rejoindre ici. »

« Ne sois pas en retard. Nous devons retourner au yacht avant qu'on s'aperçoive de notre absence. »

« Mais je pourrais être obligé de me cacher et d'attendre la tombée de la nuit — le brouillard pourrait se lever. »

« Nous étions fous de venir, je crois », dit Davies, sombrement. « Il n'y a pas de points de rendez-vous dans un endroit comme celui-ci. Voici le meilleur que je puisse voir sur la carte — une grande balise triangulaire marquée sur la pointe même de Memmert. Tu passeras devant. »

« Très bien. J'y vais. »

« Bonne chance », dit Davies, faiblement.

Je mis pied à terre, grimpai un glacis boueux de cinq ou six pieds, atteignis du sable dur et humide, et m'éloignai avec le clapotis paresseux du Balje sur ma gauche. Un rideau tomba entre Davies et moi, et je fus seul — seul, mais quel frisson de sentir le sable ferme crisser sous mes bottes ; de savoir qu'il menait à la terre ferme, où, quoi qu'il arrive, je pourrais laisser libre cours à mon esprit. Je fendis le brouillard d'un pas vif.

Bon Dieu ! Qu'était-ce ? Je m'arrêtai net et écoutai. Venant de l'eau sur ma gauche retentirent, assourdis par le brouillard, mais distincts à l'oreille, trois doubles coups sur une cloche ou un gong. Je regardai ma montre.

« Navire au mouillage », me dis-je. « Six cloches dans le quart de l'après-midi. » Je savais que le Balje était ici une rade profonde, où un navire entrant dans l'Ems oriental pourrait fort bien mouiller pour attendre que le brouillard se dissipe.

Je faisais juste un pas en avant quand un autre son suivit du même côté, un appel de clairon cette fois. Alors je compris — seuls les navires de guerre utilisent des clairons — le Blitz était donc là ; et très naturellement, pensai-je, et je continuai. Le sable devenait plus sec, l'eau plus loin sous moi ; puis vint un mince ruban noir d'algues — la laisse de haute mer. Quelques pas prudents vers la droite et je touchai des touffes d'oyats. C'était Memmert. Je sortis la carte et rafraîchis ma mémoire. Non ! Il ne pouvait y avoir d'erreur ; garder la mer sur ma gauche et je devais aller droit. Je suivis le ruban d'algues, en le gardant tout juste en vue, mais marchant sur la bordure de l'herbe pour le silence. Tout à coup, je trébuchai presque sur une barre de fer massive ; d'autres, un réseau rouillé, apparurent au-dessus et autour de moi, comme les bras d'un polype fantomatique.

« Quelle toile d'araignée infernale est-ce là ? » pensai-je, et je me dégageai. Je m'étais égaré dans la base d'un trépied gigantesque, ses jambes décharnées étayées et contre-étayées, son sommet perdu dans le brouillard ; la balise, me rappelai-je. Cent mètres plus loin, j'étais de nouveau à genoux, écoutant de toutes mes forces ; car plusieurs petits sons étaient dans l'air — des voix, le râclement de la quille d'un bateau, le sifflement d'un air. Ils venaient droit devant. Plus à gauche, côté mer, j'avais la preuve auditive de la présence d'un bateau à vapeur — un petit, car le sifflement de la vapeur s'échappant était bas. Sur ma droite, devant, je n'entendais encore rien, mais le dépôt devait être là.

Je me préparai à m'éloigner de ma base et posai le compas sur le sol — NO grossièrement, dis-je pour le cap. (« Sud-est — sud-est pour le retour », répétai-je intérieurement, comme un enfant apprenant une leçon.) Puis, de mes deux alliés, j'en abandonnai un, la plage, et m'en remis entièrement au brouillard.

« Joue le jeu », me dis-je. « Personne ne t'attend ; personne ne te reconnaîtra. »

J'avançai par étapes rapides d'une dizaine de mètres, tandis que l'herbe disparaissait et que du sable mou prenait sa place, criblé partout d'empreintes de pas. Je marchais prudemment, car des obstacles commençaient à se montrer — une ancre, un tas de câble rouillé ; puis un bateau retourné, et, gisant dessus, une vieille pipe en écume de mer immonde. Je fis une pause ici et tendis l'oreille, car il y avait des sons dans de nombreuses directions ; le même sifflement (derrière moi maintenant), des pas lourds devant, et quelque part au-delà — à cinquante mètres, calculai-je — un bourdonnement de conversation gutturale ; du même côté, une odeur âcre de tabac fort monta à mes narines. Puis une porte claqua.

Je mis le compas dans ma poche (pensant « sud-est, sud-est »), plaçai la pipe entre mes dents (beurk ! la saveur infecte !) enfonçai mon suroît fermement, et continuai en traînant les pieds dans la direction de la porte qui avait claqué. Une voix devant appela : « Karl Schicker » ; une voix plus proche, celle de l'homme dont j'avais entendu les pas approcher, reprit et appela « Karl Schicker » : je repris aussi, et, tournant le dos, j'appelai « Karl Schicker » aussi grossièrement et gutturalement que je pus. Les pas passèrent tout près de moi, et jetant un coup d'œil par-dessus mon épaule, je vis un jeune homme passer, habillé très comme moi, mais portant une casquette en peau de phoque au lieu d'un suroît. En marchant, il semblait compter des pièces dans sa paume. Un salut revint de la plage et le sifflement s'arrêta.

Je pris alors conscience que je me trouvais sur un chemin battu. Ces rencontres étaient risquées, aussi je m’écartai, mais non sans appréhension, car le sentier menait vers le bourdonnement des conversations et le claquement d’une porte, et ce n’étaient là que mes seuls guides vers le dépôt. Soudain, bien plus tôt que je ne l’avais prévu, je sus plutôt que je ne vis qu’un mur se dressait devant moi ; il était à présent visible, le flanc d’un bâtiment bas en tôle ondulée. Une halte pour reconnaître les lieux était absolument nécessaire ; mais le groupe de bavards aurait pu entendre mes pas, et je devais à tout prix éviter d’avoir l’air d’un étranger tâtonnant. J’allumai une allumette — deux — et tirai profondément (comme j’avais vu les terrassiers le faire) sur ma pipe, étudiant l’orientation du mur en me fiant aux sons. Il restait une cendre rance coincée dans le fourneau, ce qui produisit des fumées infectes. À cet instant, la même porte claqua de nouveau ; un autre nom, que j’ai oublié, fut appelé. Je conclus que j’étais à l’extrémité d’un bâtiment rectangulaire que j’imaginais semblable à une « baraque » d’Aldershot, et que la porte que j’entendais se trouvait au coin, sur ma gauche. Un groupe d’hommes devait y être rassemblé, entrant chacun leur tour. Après avoir craché bruyamment, je suivis le mur de tôle vers la droite et, tournant l’angle, je flânai tranquillement, croisant des signes de vie domestique, une cuve à lessive, un tonneau d’eau, puis une approche carrelée menant à une porte ouverte. Je réalisai alors l’angle d’un second bâtiment, lui aussi en zinc, parallèle au premier, mais plus haut, car je pouvais à peine en apercevoir la corniche. J’allais justement bifurquer vers celui-ci, terrain d’exploration plus prometteur, lorsque j’entendis une fenêtre s’ouvrir devant moi dans le bâtiment initial.

Je crains de devenir obscur, aussi je joins un croquis sommaire de la scène, telle que je l’ai partiellement vue et surtout imaginée. C’est la fenêtre (A) que j’ai entendu s’ouvrir. À travers le brouillard, je pus distinguer une main qui en sortait et jetait quelque chose — un bout de cigare ? La main, propre et ornée d’une chevalière en or, resta un instant posée sur le châssis, puis referma la fenêtre.

Illustration : diagramme, Dépôt de sauvetage de Memmert

Ma géographie était maintenant claire à un égard. Cette fenêtre appartenait à la même pièce que la porte qui claquait (B) ; car j’entendis distinctement cette dernière s’ouvrir et se refermer, en face de moi, de l’autre côté du bâtiment. Il me vint à l’esprit qu’il serait intéressant de voir l’intérieur de cette pièce. « Joue le jeu », me rappelai-je, et je reculai de quelques pas sur la pointe des pieds, puis je fis demi-tour et déambulai nonchalamment devant la fenêtre, tirant sur ma pipe infâme et jetant un regard long et délibéré à l’intérieur en passant — d’autant plus délibéré que, dès le premier instant, je compris que personne à l’intérieur ne se préoccupait de moi. Comme je m’y attendais (compte tenu du brouillard et de l’heure), il y avait de la lumière artificielle. Ma photographie mentale était la suivante : une petite pièce aux murs en sapin verni, meublée comme un bureau ; dans l’angle opposé à droite, un comptoir, Grimm assis sur un haut tabouret, de profil par rapport à moi, comptant de l’argent ; en face de lui, dans une attitude embarrassée, un robuste gaillard en tenue de marin tenant un casque de scaphandrier. Au milieu de la pièce, une table en sapin, et sur celle-ci, quelque chose de gros et de noir. Affalés sur des chaises à proximité, le dos tourné vers moi et le visage tourné vers le comptoir et le scaphandrier, deux hommes — von Brüning et un homme plus âgé à la tête chauve et jaunâtre (sans aucun doute le compagnon de Dollmann sur le vapeur). Sur une autre chaise, dont le dossier était littéralement appuyé contre la fenêtre, Dollmann.

Tels étaient les traits principaux de la scène ; pour les détails, je dus procéder à une nouvelle inspection. Courbé bas, je me glissai de nouveau, silencieux comme un chat, jusqu’à être sous la fenêtre et, selon mes calculs, directement derrière la chaise de Dollmann. Puis, avec une grande précaution, je levai la tête. Il n’y avait qu’une seule paire d’yeux dans la pièce que je craignais le moins du monde, et c’était celle de Grimm, qui était assis de profil par rapport à moi, tout au fond. Je plaçai instantanément le dossier de Dollmann entre Grimm et moi, puis je fis mon examen. En le faisant, je pouvais sentir une sueur froide perler sur mon front et me picoter l’échine ; non par peur ou excitation, mais par pure ignominie. Car, sans aucun doute possible, j’assistais à la réunion d’une authentique société de sauvetage. C’était le jour de paie, et les directeurs semblaient faire l’inventaire du travail accompli ; c’était tout.

Au-dessus de la porte se trouvait une vieille gravure d’un vaisseau à deux ponts toutes voiles dehors ; épinglés au mur, une carte marine et le plan d’un navire. Les vestiges de la frégate naufragée abondaient. Sur une étagère au-dessus du poêle trônait une petite pyramide de boulets de canon incrustés, et accrochés à des clous ici et là sur les murs se trouvaient de vieux pistolets corrodés et ce que je pris pour les restes d’un sextant. Dans un coin de la pièce reposait une petite caronade chenue, affût compris. Rien de tout cela ne m’affecta autant qu’un tas de bois au sol, non pas du bois de chauffage, mais du bois d’épave indubitable, noir comme du bois de tourbière, encore incrusté par endroits de la boue des âges. Et ce n’était pas la simple vue de ce bois qui me stupéfiait. C’était le fait qu’un fragment de celui-ci, une poutre de bois courbe garnie de boulons massifs, gisait sur la table et faisait manifestement l’objet d’un intérêt sérieux. Le scaphandrier s’était retourné et argumentait en faisant des gestes au-dessus ; von Brüning et Grimm soutenaient un autre point de vue. Le scaphandrier secoua fréquemment la tête, haussa finalement les épaules, salua et quitta la pièce. Leurs mouvements m’avaient obligé à baisser la tête assez souvent, mais je devins presque téméraire quant au fait d’être vu ou non. Toutes les faiblesses de ma théorie m’assaillirent — les arguments que Davies avait avancés à Bensersiel ; les propos inconsidérés de Fräulein Dollmann ; la facilité (toute relative) avec laquelle j’avais atteint cet endroit, sans aucune barrière à franchir ni aucune serrure à forcer ; la publicité de leur passage à Memmert par Dollmann, son ami et Grimm ; et maintenant, cet aperçu d’une routine affairée. En quelques instants, je sombrai de profondeur en profondeur dans le scepticisme. Où étaient mes mines, mes torpilles et mes sous-marins, et où étaient mes conspirateurs impériaux ? L’or était-il après tout au fond de ce sordide mystère ? Dollmann, après tout, un criminel banal ? L’échelle de preuves que j’avais gravie chancelait et tremblait sous moi. « Ne sois pas idiot », disait la faible voix de la raison. « Voilà tes quatre hommes. Attends. »

Deux autres employés entrèrent dans la pièce coup sur coup et reçurent leur salaire ; l’un ressemblant à un chauffeur, l’autre d’un type supérieur, le capitaine d’un remorqueur, disons. Il y eut une autre discussion avec ce dernier au sujet de la poutre d’épave, et cet homme, lui aussi, haussa les épaules. Son départ sembla clore la réunion. Grimm ferma un grand livre, et je me recroquevillai sur mes genoux, car un remue-ménage général de chaises commença. Au même moment, de l’autre côté du bâtiment, j’entendis mon groupe d’hommes se retirer vers la plage, crachant et bavardant en chemin. Bientôt, quelqu’un traversa la pièce vers ma fenêtre. Je m’esquivai à quatre pattes, me levai et m’aplatis contre le mur, un abattement maladif m’envahissant ; mon intention était de m’éclipser vers le sud-est dès que la voie serait libre. Mais le son qui suivit me piqua comme un choc électrique ; c’était le tintement et le raclement d’anneaux de rideau.

Aussi vite que la pensée, je fus de retour à mon ancienne position, pour trouver ma vue barrée par un rideau de cretonne. Il était d’une seule pièce, sans fente pour mon bénéfice, mais il ne pendait pas droit, bombé vers moi sous la pression de quelque chose — des épaules humaines, à en juger par la forme. Dollmann, conclus-je, était toujours à sa place. J’étais maintenant exaspéré de constater que je pouvais à peine entendre un mot de ce qui se disait, même en pressant mon oreille contre la vitre. Ce n’était pas que les interlocuteurs baissaient volontairement la voix — ils utilisaient un ton ordinaire pour une discussion intime — mais le verre et le rideau étouffaient les mots eux-mêmes. Pourtant, je fus bientôt capable de distinguer des caractéristiques générales. La voix de von Brüning — la seule que j’eusse jamais entendue auparavant — je la reconnus immédiatement ; il était à gauche de la table, et celle de Dollmann, je la connaissais par sa position. La troisième était un croassement rauque, appartenant au vieux monsieur que, par commodité, je commencerai prématurément à appeler Herr Böhme. C’était une voix trop âgée pour être celle de Grimm ; de plus, elle avait une autorité naturelle et traitait en ce moment même d’interrogations incisives. Je saisis trois de ses phrases dans leur intégralité. « Quand était-ce ? » « Ils ne sont pas allés plus loin ? » et « Trop long ; hors de question. » La voix de Dollmann, bien que la plus proche de moi, était la moins audible de toutes. C’était un monotone têtu, et quel était ce mouvement étrange du rideau dans son dos ? Oui, ses mains étaient derrière lui, saisissant et malaxant un pli de la cretonne. « Tu te sens mal à l’aise, mon ami », fut mon commentaire. Soudain, il rejeta la tête en arrière — j’en vis l’empreinte — et parla assez fort pour que je ne manque pas un mot. « Très bien, monsieur, vous les verrez au souper ce soir ; je les inviterai tous les deux. »

(Vous ne serez pas surpris d’apprendre que je regardai instantanément ma montre — bien qu’il faille du temps pour écrire ce que j’ai décrit — mais il n’était que quatre heures moins le quart.) Il ajouta quelque chose au sujet du brouillard, et sa chaise grinça. Me baissant promptement, j’entendis les anneaux de rideau grincer, et : « Épais comme toujours. »

« Votre rapport, Herr Dollmann », dit Böhme, sèchement. Dollmann quitta la fenêtre et rapprocha sa chaise de la table ; les deux autres tirèrent les leurs et s’installèrent.

« Chatham », dit Dollmann, comme s’il annonçait un titre. C’était un mot facile à saisir, lancé d’un ton sec, et vous pouvez imaginer à quel point cela me fit sursauter. « C’est là que tu as été pendant le mois dernier ! » me dis-je. Une carte crissa et je sus qu’ils se penchaient dessus, tandis que Dollmann expliquait quelque chose. Mais à présent, mon exaspération devint aiguë, car pas une syllabe de plus ne me parvint. Accroupi sur mes talons, je cherchai des expédients. Devais-je me glisser autour et tenter la porte ? Trop dangereux. Grimper sur le toit et écouter par le tuyau du poêle ? Trop bruyant, et globalement sans espoir. J’essayai d’exercer une pression vers le bas sur la moitié supérieure de la fenêtre, qui était du genre simple en deux sections, coulissant verticalement. Inutile ; elle résistait à une pression douce, et partirait avec un choc soudain si je la forçais. Je sortis le couteau de Davies et travaillai la pointe de la lame entre le châssis et le cadre pour lui donner du jeu — aucun résultat ; mais le couteau était un couteau de marin, doté d’un épissoir en plus d’une grande lame.

À cet instant, la porte intérieure s’ouvrit et se referma, et j’entendis des pas s’approcher en contournant l’angle sur ma droite. J’eus la présence d’esprit de ne pas perdre un instant, mais je m’éloignai silencieusement (en bénissant le sable profond de Frise) autour du coin du grand bâtiment parallèle. Quelqu’un que je ne pus voir passa jusqu’à ce que ses bottes claquent sur des carreaux, puis résonnent sur des planches. « Grimm dans son salon », déduisis-je. Les précieuses minutes s’égrenaient — cinq, dix, quinze. Était-il parti pour de bon ? Je n’osais pas revenir autrement. Dix-huit — il ressortait ! Cette fois, je m’avançai hardiment quand l’homme fut passé, vis vaguement une silhouette, et assez clairement l’éclat d’un papier blanc qu’il tenait. Il fit son circuit et rentra dans la pièce.

Ici, je ressentis et surmontai une rechute dans le scepticisme. « Si c’est un conclave important, pourquoi ne mettent-ils pas de gardes ? » Réponse, la seule possible : « Parce qu’ils sont seuls. Leurs employés, comme tous ceux que nous avions rencontrés jusqu’ici, ne savent rien. Le véritable objet de cette société de sauvetage (une pauvre spéculation, opinai-je) est uniquement de fournir un prétexte au conclave. » « Pourquoi le rideau, même ? » « Parce qu’il y a des cartes, stupide ! »

J’étais de retour à la fenêtre, mais toujours aussi impuissant face à ce flux régulier de conversations basses et confidentielles. Mais je ne voulais pas abandonner. Le destin et le brouillard m’avaient amené ici, moi, l’unique âme peut-être qui, par l’enchaînement des circonstances, avait à la fois la volonté et l’opportunité d’arracher leur secret à ces quatre hommes.

L’épissoir ! Là où la moitié inférieure de la fenêtre rencontrait le rebord, elle s’enfonçait dans une rainure peu profonde. J’enfonçai la pointe de l’épissoir dans l’interstice entre le châssis et le cadre et fis levier avec une force lentement croissante, que je pouvais réguler à une fraction de gramme, sur ce puissant levier. Le châssis céda, avec la plus légère protestation possible, et par degrés imperceptibles, je le soulevai jusqu’au sommet de la rainure, et même un tout petit peu au-dessus, disons un demi-pouce en tout ; mais cela fit une différence appréciable sur les sons venant de l’intérieur, comme lorsque vous retirez votre pied de la pédale douce d’un piano. Je ne pouvais faire plus, car il n’y avait plus de point d’appui pour l’épissoir, et je n’osais pas risquer ce que j’avais gagné en utilisant mes mains.

L’espoir retomba lorsque je posai ma joue sur le rebord humide et mon oreille contre la fente. Mes hommes étaient serrés autour de la table, se référant à des papiers que j’entendis bruisser. Le « rapport » de Dollmann était manifestement terminé, et j’entendais rarement sa voix ; celle de Grimm occasionnellement, celles de von Brüning et de Böhme fréquemment ; mais, comme auparavant, c’était la dernière que je pouvais toujours espérer pour un mot intelligible. Car, malheureusement, les méchants de l’histoire complotaient sans aucun égard pour la convenance dramatique ou mes intérêts. Immergés dans un sujet qui leur était à tous familier, ils étaient allusifs, elliptiques et obstinément techniques. Beaucoup de mots que je réussissais à saisir m’étaient inconnus. Les autres étaient, pour la plupart, soit des lettres de l’alphabet, soit des chiffres statistiques, de profondeur, de distance et, une ou deux fois, de temps. Les lettres de l’alphabet revenaient souvent et semblaient, pour autant que je puisse comprendre, représenter la clé du chiffre. Les nombres qui gravitaient autour étaient pour la plupart très petits, avec des décimales. Ce qui me rendait le plus fou, c’était la rareté des noms communs.

Rapporter ce que j’entendais au lecteur serait impossible ; tant de choses étaient chaotiques qu’elles ne laissèrent aucune impression sur ma propre mémoire. Tout ce que je peux faire, c’est lui dire quels fragments sont restés, et quelle classification nébuleuse j’élaborai. Les lettres allaient de A à G, et ma meilleure chance de suivi vint lorsque Böhme, lisant rapidement un papier, je crois, passa en revue les lettres, à rebours, depuis G, ajoutant des remarques pour chacune ; ainsi : « G... complété. » « F... mauvais... 1,3 (mètres ?)... 2,5 (kilomètres ?). » « E... trente-deux... 1,2. » « D... 3 semaines... trente. » « C... » et ainsi de suite.

Une autre fois, il reprit cette liste, nommant chaque lettre lui-même et recevant des réponses laconiques de Grimm — des réponses qui semblaient être des nombres, mais je ne pouvais en être sûr. Pendant des minutes entières, je ne saisis rien d’autre que le grattage des plumes et des murmures inarticulés. Mais de ce tas d’ordures, je ramassai cinq perles — quatre noms sibilants et un nom que je connaissais déjà. Les noms étaient « Schleppboote » (remorqueurs) ; « Wassertiefe » (profondeur d’eau) ; « Eisenbahn » (chemin de fer) ; « Lotsen » (pilotes). Le nom, lui aussi sibilant et donc plus facile à entendre, était « Esens ».

Deux ou trois fois, je dus reculer et soulager mon cou engourdi, et à chaque occasion, je regardai ma montre, car j’écoutais contre la montre, tout comme nous avions ramé contre la montre. On allait nous inviter au souper, et nous devions être de retour à bord du yacht à temps pour recevoir l’invitation. Le brouillard pesait toujours lourdement et la lumière, toujours mauvaise, empirait. Comment allaient-ils revenir ? Comment étaient-ils venus de Juist ? Pouvions-nous les devancer ? Questions de temps, de marée, de distance — précisément le genre d’odieux calculs auxquels j’étais incapable de faire face — distrayaient mon attention alors qu’elle aurait dû être entièrement ailleurs. 4h20 — 4h25 — il était maintenant passé 4h30, l’heure à laquelle Davies avait dit que le banc serait recouvert. Je devrais me diriger vers la balise ; mais elle était dangereusement proche de ce passage de bateau à vapeur, etc., et j’entendais encore par intervalles des voix venant de là. Il devait être environ 4h35 lorsqu’il y eut un autre mouvement de chaises à l’intérieur. Puis quelqu’un se leva, rassembla des papiers et sortit ; quelqu’un d’autre, sans se lever (donc Grimm), le suivit.

Le silence régna dans la pièce pendant une minute, et après cela, pour la première fois, j’entendis de l’allemand familier, clair, sans accompagnement de grattements ou de bruissements. « Je dois attendre ceci », me dis-je, et j’attendis.

« Il insiste pour venir », dit Böhme.

« Ach ! » (une exclamation de surprise et de protestation de la part de von Brüning).

« J’ai dit le 25. »

« Pourquoi ? »

« La marée est favorable. Le train de nuit, bien sûr. Dis à Grimm d’être prêt... » (Une question inaudible de von Brüning.)

« Non, peu importe le temps. » Un rire de von Brüning et quelques mots que je ne pus saisir.

« Un seul, avec une demi-charge. »

« ...rencontre ? »

« À la gare. »

« So — comment est le brouillard ? »

Cela sembla être vraiment la fin. Les deux hommes se levèrent et des pas se dirigèrent vers la fenêtre. Je sautai de côté en l’entendant être projetée vers le haut, et, couvert par le bruit, reculai vers une zone de sécurité. Von Brüning appela « Grimm ! », et cela, ainsi que la fenêtre ouverte, me convainquit que ma voie de repli était maintenant trop dangereuse. La seule alternative était de faire un circuit autour du plus grand des deux bâtiments — et ce fut un circuit interminable — et tout le temps, je savais que mon cap « sud-est » devenait inutile. Je passai devant une porte cadenassée, deux coins, et fis face au vide du brouillard. Je sortis la boussole et me préparai pour le calcul. « Sud-est avant — je suis plus à l’est maintenant — l’est fera l’affaire » ; et je partis, avec une erreur de quatre quarts entiers, sur des touffes d’herbe et du sable profond. La plage semblait beaucoup plus loin que je ne l’avais pensé, et je commençai à m’alarmer, interrogeant plusieurs fois la boussole, et réalisai finalement que j’avais perdu mon chemin. J’eus la sagesse de ne pas aggraver les choses en essayant de le retrouver, et, comme moindre mal, je soufflai dans mon sifflet, doucement d’abord, puis plus fort. Le braiement d’un cornet de brume retentit juste derrière moi. Je sifflai à nouveau, puis courus pour sauver ma peau, le cornet retentissant par intervalles. En trois ou quatre minutes, j’étais sur la plage et dans l’annexe.

CHAPITRE XXIII. Un changement de tactique

Nous poussâmes sans un mot et ramâmes hors de vue de la plage. Une voix s’approchait, nous hélant. « Réponds », murmura Davies ; « faisons semblant d’être une galiote. »

« Ho-a », criai-je, « où suis-je ? »

« Au large de Memmert », répondit la voix. « Où allez-vous ? »

« Delfzyl », murmura Davies.

« Delf-zyl », hurlai-je.

Une phrase se terminant par « ancre » nous revint.

« La marée montante court vers l’est », murmura Davies ; « reste assis. »

Nous n’entendîmes rien de plus, et, après quelques minutes de dérive, « Quelle chance ? » dit Davies.

« Un ou deux indices, et une invitation à souper. »

Je gardai les indices pour plus tard ; l’invitation était l’essentiel, et j’en expliquai l’urgence.

« Comment vont-ils revenir ? » dit Davies ; « si le brouillard persiste, le vapeur sera sûrement en retard. »

« Nous ne pouvons compter sur rien », répondis-je. « Il y avait un petit bateau à vapeur près du dépôt, et le brouillard pourrait se lever. Quel est notre chemin le plus rapide ? »

« À cette marée, une ligne droite vers Norderney à la boussole ; nous aurons de l’eau sur tous les bancs. »

Il avait pris toutes ses dispositions, la lampe allumée à l’avance, la boussole en position, et nous partîmes immédiatement ; lui à la rame de proue où il avait un meilleur contrôle sur le nez du bateau ; lampe et boussole au sol entre nous. Le crépuscule s’épaissit en obscurité — une obscurité étouffante et pâteuse — et nous filions toujours sans faiblir sur cette étendue sans trace, assis et nous balançant dans notre petite mare de lumière orange étouffée. Pour noyer la fatigue et l’angoisse, je passais en revue mes indices, et tentais de graver dans ma mémoire chaque mot fugitif que j’avais surpris.

« Qu’est-ce qui est au nombre de sept par ici ? » criai-je à Davies une fois (pensant à A jusqu’à G). « Pardon », ajoutai-je, car aucune réponse ne vint.

« Je vois une étoile », fut mon mot suivant, après un long intervalle. « Maintenant elle a disparu. La revoilà ! Droit sur l’arrière ! »

« C’est le phare de Borkum », dit Davies, après un moment ; « le brouillard se lève. » Un vent vif venant de l’ouest nous frappa le visage et, aussi rapidement qu’il était venu, le brouillard s’éloigna de nous en une masse imposante, mettant à nu la coupole étoilée du ciel, encore brillante des derniers reflets du couchant, et commençant à rougir à l’est sous la montée de la lune. Le phare de Norderney clignotait devant nous, et Davies put enfin détacher ses yeux fatigués de cette mare de lumière.

« Zut ! » fut tout ce qu’il trouva à dire en guise de gratitude pour cette clémence, et je ressentais exactement la même chose ; car, dans le brouillard, Davies dans un canot valait bien un vapeur, tandis que par temps clair, il perdait son avantage.

Il était sept heures moins le quart. « Une heure suffira, si on met les bouchées doubles », décréta-t-il, après avoir pris un relèvement approximatif avec les deux phares. Il me montra une étoile que nous devions garder exactement dans l’axe de l’arrière, et je soumis à nouveau mon dos endolori et mes paumes cuisantes à leur labeur.

« Qu’as-tu dit à propos de sept quelque chose ? » demanda Davies.

« Qu’est-ce qui est au nombre de sept par ici ? »

« Les îles, évidemment », dit Davies. « C’est ça, l’indice ? »

« Peut-être. »

S’ensuivit la plus singulière de toutes nos conversations. Deux mémoires valent mieux qu’une, et le plus tôt je graverais le chiffre dans sa mémoire autant que dans la mienne, meilleur serait notre compte rendu. Ainsi, avec une économie de souffle rigoureuse, je déballai toute mon histoire et répondis à ses questions haletantes. Cela m’évita d’être hypnotisé par l’étoile, et nous préserva tous deux de la conscience de notre épuisement extrême.

« Espionner à Chatham, ce gredin ? » siffla-t-il.

« Qu’en conclus-tu ? » demandai-je.

« Rien sur les cuirassés, les mines, les forts ? » dit-il.

« Non. »

« Rien sur l’Ems, Emden, Wilhelmshaven ? »

« Non. »

« Rien sur les navires de transport ? »

« Non. »

« Je crois… j’avais raison… après tout… quelque chose à voir… avec les chenaux… derrière les îles. »

Et c’est ainsi que cette vieille théorie reprit vie ; bien que, pour ma part, les mots qui entraient en conflit avec elle étaient ceux qui m’avaient le plus marqué.

« Esens », protestai-je ; « cette ville derrière Bensersiel. »

« Wassertiefe, Lotsen, Schleppboote », cracha Davies.

« Kilometre—Eisenbahn », renchéris-je, et ainsi de suite.

Je mériterais la juste exécration du lecteur si je continuais à rapporter un tel dialogue. Il suffit de dire que nous comprîmes très vite que le fond de l’intrigue restait une énigme. En revanche, il y avait une piste fraîche, abondante ; et la question commençait déjà à prendre forme : devions-nous la suivre ou revenir à la décision de la veille et frapper avec les armes dont nous disposions ? C’était une question pressante, la dernière d’une longue série — n’y aurait-il donc pas de fin aux imprévus de cette journée chargée ? — pressante pour des raisons que je ne pouvais définir, tout en étant convaincu que nous devions être prêts avec une réponse avant le dîner de ce soir.

Pendant ce temps, nous approchions de Norderney ; le See Gat fut traversé, et avec la fin du flot portant bien sous nous, et le feu rouge de la jetée ouest brûlant devant, nous commençai à relâcher insensiblement nos efforts. Mais je n’osais pas me reposer, car j’étais à ce point d’épuisement où le mouvement mécanique était mon seul espoir.

« Feu sur l’arrière », dis-je, d’une voix pâteuse. « Deux… blanc et rouge. »

« Un vapeur », dit Davies ; « il va vers le sud, pourtant. »

« Trois maintenant. »

Un joli triangle de joyaux — topaze, rubis et émeraude — restait immobile derrière nous.

« Viré à l’est », dit Davies. « Allez, courage… un vapeur venant de Juist. Non, parbleu ! Trop petit. Qu’est-ce que c’est ? »

Nous travaillions dur, tandis que les joyaux gagnaient en éclat à mesure que le vapeur nous rattrapait.

« Doucement », dit Davies, « ces feux me disent quelque chose… la vedette du Blitz… ne nous laissons pas surprendre en train de ramer comme des forcenés, en nage. Rame un peu vers la côte. » Il avait raison, et, comme dans un rêve, je vis accourir et palpiter la même petite pinasse qui nous avait remorqués hors de Bensersiel.

« Nous sommes perdus », me souvins-je avoir pensé, car le sentiment de culpabilité du fugitif était fort en moi ; et une vieille remarque de von Brüning au sujet de la « police » résonnait à mes oreilles. Mais elle fut à notre hauteur et nous dépassa avant que je ne puisse sombrer trop profondément dans le désespoir.

« Ils sont trois derrière la capote », dit Davies : « que devons-nous faire ? »

« Suivre », répondis-je, et j’essayai un coup de rame fébrile, mais la pelle glissa sur la surface.

« Attendons un peu », dit Davies. « Nous sommes en retard de toute façon. S’ils vont au yacht, ils croiront que nous sommes à terre. »

« Nos vêtements de ville… qui traînent. »

« Es-tu en état de parler ? »

« Non ; mais nous devons le faire. Le moindre soupçon nous perdra maintenant. »

« Donne-moi ta rame, mon vieux, et mets ta veste. »

Il éteignit la lanterne, alluma une pipe, puis ramait lentement, tandis que je m’asseyais sur un tas de cordages à la poupe et consacrais mes dernières ressources de volonté à l’émancipation de l’esprit sur la chair fatiguée.

En dix minutes environ, nous contournions la jetée, et le mât du yacht se dessinait sur le ciel. Je vis aussi que la vedette était bord à bord avec lui, et le dis à Davies. Puis j’allumai une cigarette et fis un effort lamentable pour siffler. Davies suivit mon exemple et émit une étrange mélodie que je pris pour « Home, Sweet Home », mais il n’a pas la moindre oreille pour la musique.

« Tiens, ils sont à bord, je crois », dis-je ; « la cabine est éclairée. Hé là ! » criai-je en arrivant. « Qui est là ? »

« Bonsoir, monsieur », dit un marin qui repoussait le yacht avec une gaffe. « C’est la vedette du commandant von Brüning. Je crois que ces messieurs veulent vous voir. »

Avant que nous puissions répondre, une exclamation : « Tiens, les voilà ! » vint du pont du Dulcibella, et la silhouette indistincte de von Brüning lui-même émergea de la descente. Il y eut une sorte de bousculade en bas, que le commandant réussit presque à couvrir par l’entrain de son salut. Pendant ce temps, l’échelle craqua sous un nouveau poids, et Dollmann apparut.

« C’est vous, Herr Davies ? » dit-il.

« Holà ! Herr Dollmann », dit Davies ; « comment allez-vous ? »

Je dois expliquer que nous avions dérivé entre le yacht et la vedette, dont les marins avaient écarté celle-ci un peu de côté pour nous laisser de la place. Son feu de côté tribord était juste derrière et au-dessus de nous, déversant ses rayons verts obliquement sur le pont du Dulcibella, tandis que nous et le canot étions dans une ombre profonde entre les deux. Le calcul le plus étudié n’aurait pu nous assurer de conditions plus favorables pour un moment que j’avais toujours redouté : la rencontre entre Davies et Dollmann. Le premier, ayant raccourci ses avirons, restait simplement là où il était, à moitié tourné vers le yacht et regardant son ennemi. Aucun trait de son propre visage n’aurait pu être visible à ce dernier, tandis que ces rayons verts impitoyables — vous connaissez leur effet ravageur sur la physionomie humaine — frappaient de plein fouet le visage de Dollmann. C’était ma première vue nette de près, et, en sécurité dans mon arrière-plan de ténèbres, je me délectai avec un luxe d’horreur superstitieuse devant ce masque livide et souriant qui, pendant quelques instants, se pencha pour scruter Davies. L’un des caprices de cette lumière crue était d’effacer, ou du moins de pénétrer, la barbe et la moustache, pour révéler en relief les lèvres et le menton, les traits dans lesquels les défauts de caractère sont les plus sûrement trahis, surtout quand votre victime sourit. Accusez-moi, si vous le voulez, de m’abaisser à une broderie mélodramatique ; objectez que ma propre imagination prévenue a contribué au résultat ; mais je ne pourrai néanmoins jamais effacer l’impression de perfidie maligne et de basse passion, exagérée jusqu’à la caricature, que je reçus en ces quelques instants. Un autre caprice de la lumière fut d’identifier l’homme au portrait de lui, plus jeune et rasé de près, qui figurait en frontispice de son propre livre ; et un autre encore, le plus répugnamment fantaisiste de tous, fut de faire surgir une ressemblance frappante avec la douce jeune fille qui était avec nous hier.

Assez ! Je ne commettrai plus jamais cette erreur. En réalité, je suis beaucoup plus enclin à rire qu’à frémir de cette rencontre ; car, entre-temps, le troisième de nos invités auto-invités s’était hissé sur la scène avec un souffle stertoreux, tout comme un démon sortant d’une trappe, surtout lorsqu’il entra dans la zone de cette lumière surnaturelle. Et là, ils se tenaient en rang, comme des délinquants au jugement, tandis que nous, les vrais coupables, n’avions qu’à accepter passivement les explications. Bien sûr, elles étaient assez plausibles. Dollmann, ayant vu le yacht au port ce matin-là, était venu à son retour de Memmert pour nous inviter à souper. Ne trouvant personne à bord et concluant que nous étions à terre, il avait eu l’intention de laisser un mot pour Davies dans la cabine. Son ami, Herr Böhme, « l’éminent ingénieur », était désireux de visiter le petit bâtiment qui était venu de si loin, et il savait que cela ne dérangerait pas Davies. Pas du tout, dit Davies ; ne voudraient-ils pas rester prendre un verre ? Non, mais viendrions-nous souper à la villa de Dollmann ? Avec plaisir, dit Davies, mais nous devions nous changer d’abord. Jusqu’à ce point, nous avions été maîtres de la situation ; mais ici, von Brüning, qui seul des trois semblait être entièrement à son aise, fit le retour offensif.

« Où avez-vous été ? » demanda-t-il.

« Oh, à ramer depuis que le brouillard s’est levé », dit Davies.

Je suppose qu’il pensait que cette évasion passerait inaperçue, mais tandis qu’il parlait, je remarquai avec horreur qu’un rayon de lumière égaré jouait sur la touffe de coton blanc qui ornait l’un des tolets : car nous avions oublié d’enlever ces appendices révélateurs. Alors j’ajoutai :

« Encore après des canards » ; et, levant l’un des fusils, je laissai la lumière refléter sur son canon. À mes propres oreilles, ma voix semblait rauque et lointaine.

« Toujours des canards », rit von Brüning. « Pas de chance, je suppose ? »

« Non », dit Davies ; « mais cela devrait être un bon moment après le coucher du soleil… »

« Quoi, avec une marée montante et les bancs couverts ? »

« Nous en avons vu quelques-uns », dit Davies, d’un ton maussade.

« Je vous le dis, mes jeunes sportifs zélés, vous êtes imprudents de laisser votre bateau au mouillage ici après la tombée de la nuit sans feu. Je suis monté à bord pour trouver votre lampe et l’allumer. »

« Oh, merci », dit Davies ; « nous l’avions emportée avec nous. »

« Pour vous éclairer pour tirer ? »

Nous rîmes avec malaise, et Davies bricola une merveilleuse phrase allemande à l’effet que « cela pourrait s’avérer utile ». Heureusement, la chose n’alla pas plus loin, car la situation était tendue au mieux et ne supporterait pas de prolongation. La vedette vint bord à bord, et les envahisseurs évacuèrent le sol britannique, semblant, malgré la nonchalance désinvolte de von Brüning, une équipe plutôt penaude. Si bien que, malgré mon anxiété aiguë, je pris le courage de murmurer à Davies, pendant que le transbordement de Herr Böhme était en cours : « Demande à Dollmann de rester pendant que nous nous changeons. »

« Pourquoi ? » murmura-t-il.

« Vas-y. »

« Dites, Herr Dollmann », dit Davies, « ne voudriez-vous pas rester à bord avec nous le temps que nous nous changions ? Il y a beaucoup à vous raconter, et… et nous pourrons vous suivre quand nous serons prêts. »

Dollmann n’était pas encore monté dans la vedette. « Avec plaisir », dit-il ; mais il s’ensuivit un silence de mauvais augure, rompu par von Brüning.

« Oh, viens, Dollmann, et laisse-les tranquilles », dit-il brusquement. « Tu seras horriblement gênant en bas, et nous n’aurons jamais de souper si tu les fais jaser. »

« Et il est maintenant huit heures et quart », grogna Herr Böhme depuis son coin derrière la capote. Dollmann se soumit, s’excusa, et la vedette s’éloigna à la vapeur.

« Je crois que je pige », dit Davies, alors qu’il m’aidait, presque me hissait, à bord. « Un peu risqué, pourtant, hein ? »

« Je savais qu’ils s’y opposeraient… je voulais juste en être sûr. »

La cabine était exactement comme nous l’avions laissée, nos vêtements de ville traînant en désordre sur les couchettes, un coffre ou deux entrouverts.

« Eh bien, je me demande ce qu’ils ont fait ici », dit Davies.

Pour ma part, je me dirigeai directement vers l’étagère.

« Quelque chose te frappe ici ? » demandai-je, en m’agenouillant sur le canapé.

« Le livre de bord a été déplacé », dit Davies. « Je jurerais qu’il était au bout tout à l’heure. »

« Ça n’a pas d’importance. Autre chose ? »

« Parbleu ! Où est le livre de Dollmann ? »

« Il est là, c’est sûr, mais pas où il devrait être. » Je l’avais lu, vous vous souvenez, la veille au soir, et le matin je l’avais remis bien en vue parmi les autres livres. Je le trouvai maintenant derrière eux, dans une position forcée, ce qui montrait que quelqu’un qui n’avait pas de temps à perdre l’avait poussé brutalement vers l’intérieur.

« Qu’est-ce que tu en conclus ? » dit Davies.

Il apporta de longues boissons, et nous nous accordâmes dix minutes de repos absolu, étendus de tout notre long sur les canapés.

« Ils ne font pas confiance à Dollmann », dis-je. « Je l’avais remarqué à Memmert déjà. »

« Comment ? »

« D’abord, quand ils parlaient de toi et moi. Il était sur la défensive, et dans une peur bleue, aussi. Böhme le pressait fort. Ensuite, à la fin, quand il a quitté la pièce suivi de Grimm, dont je suis certain qu’il a été envoyé pour le surveiller. C’est pendant qu’il était absent que les deux autres ont arrangé ce rendez-vous pour la nuit du 25. Et encore tout à l’heure, quand tu lui as demandé de rester. Je crois que cela se déroule comme je le pensais. Von Brüning, et par lui Böhme (qui est l’« ingénieur de Brême »), connaissent l’histoire de ce raccourci et soupçonnent qu’il s’agissait d’une tentative contre ta vie. Dollmann n’ose pas l’avouer, car, moralité mise à part, cela n’aurait pu être dicté que par une nécessité extrême — c’est-à-dire, par la conscience que vous étiez vraiment dangereux, et non simplement un étranger curieux. Maintenant nous connaissons son mobile ; mais ils ne le connaissent pas encore. La position de ce livre le prouve. »

« Il l’a poussé dedans ? »

« Pour les empêcher de le voir. Il n’y a aucune raison terrestre pour qu’ils l’aient caché. »

« Alors on avance », dit Davies. « Cela montre qu’ils connaissent son vrai nom, ou pourquoi pousserait-il le livre ? Mais ils ne savent pas qu’il a écrit un livre, et que j’en ai un exemplaire. »

« En tout cas, il pense qu’ils ne le savent pas ; nous ne pouvons pas en dire plus. »

« Et que pense-t-il de moi… et de toi ? »

« C’est là le point. Dix contre un, il est dans des tourments de doute, et donnerait une fortune pour avoir cinq minutes de conversation en tête-à-tête avec toi pour voir comment tourne le vent et obtenir ta version de l’incident du raccourci. Mais ils ne le laisseront pas faire. Ils veulent le surveiller en notre compagnie et nous en la sienne ; tu vois, c’est une réunion intéressante pour toi et lui. »

« Eh bien, enfilons ces vêtements maudits pour ça », gémit Davies. « Je vais faire un plongeon par-dessus bord. »

Quelque chose de radical était nécessaire, et je suivis son exemple, aussi curieuse que soit l’heure pour se baigner.

« Je crois que je sais ce qui s’est passé tout à l’heure », dis-je, alors que nous utilisions des serviettes rugueuses dans la chaleur en bas. « Ils sont arrivés à la vapeur et n’ont trouvé personne à bord. “Je vais laisser un mot”, dit Dollmann. “Pas de communications indépendantes”, disent-ils (ou pensent-ils), “nous viendrons aussi, et nous profiterons de l’occasion pour inspecter ce nid de frelons.” Ils descendent, et Dollmann, qui sait ce qu’il faut chercher en premier, voit cette preuve accablante lui sauter aux yeux. Ils jettent un coup d’œil désinvolte sur l’étagère parmi d’autres choses — examinent le livre de bord, disons — et il réussit à pousser son propre livre hors de vue. Mais il n’a pas pu le remettre en place quand l’interruption est survenue. L’action aurait attiré l’attention à ce moment-là, et Böhme l’a fait quitter la cabine en premier, tu sais. »

« Tout cela est bel et bon », dit Davies, faisant une pause dans sa toilette, « mais devinent-ils comment nous avons passé la journée ? Parbleu, Carruthers, cette carte avec le carré découpé ; il est là sur le casier ! »

« Nous devons tenter le coup, et bluffer autant que nous le pouvons », dis-je. Le fait était que Davies ne pouvait être amené à réaliser qu’il avait fait quelque chose de très remarquable ce jour-là ; pourtant, ces quatorze milles sinueux parcourus les yeux bandés, sans parler du voyage de retour et de mes propres exploits, constituaient un exploit assez audacieux et improbable pour distancer les soupçons. Néanmoins, la plaisanterie de von Brüning avait été inquiétante, et si une idée de notre expédition avait traversé son esprit ou le leur, il existait des moyens de nous tester auxquels il faudrait toute notre effronterie pour faire échec.

« Que cherches-tu ? » dit Davies. J’étais à l’étape du col et du bouton de col, mais j’avais interrompu pour étudier l’horaire que nous avions acheté ce matin-là.

« Quelqu’un insiste pour venir par le train de nuit quelque part, le 25 », lui rappelai-je. « Böhme, von Brüning et Grimm doivent rencontrer ce Quelqu’un. »

« Où ? »

« À une gare ! Je ne sais pas où. Ils semblaient considérer cela comme acquis. Mais ce doit être quelque part sur la mer, car Böhme a dit, “la marée le permet”. »

« Cela peut être n’importe où d’Emden à Hambourg. » [Voir Carte B]

« Non, il y a une limite ; c’est probablement quelque part par ici. Grimm devait venir, et il est à Memmert. »

« Voici la carte… Emden et Norddeich sont les seules gares côtières avant d’arriver à Wilhelmshaven — non, à Carolinensiel ; mais celles-là sont loin à l’est. »

« Et Emden est loin au sud. Disons Norddeich alors ; mais selon ceci, il n’y a pas de train là-bas après 18h15 ; ce n’est guère la “nuit”. Quand est la marée haute le 25 ? »

« Voyons… 8h30 ici ce soir… Norddeich sera la même chose. Quelque part entre 10h30 et 11h le 25. »

« Il y a un train à Emden à 9h22 en provenance de Leer et du sud, et un à 10h50 en provenance du nord. »

« Tu comptes sur un autre brouillard ? » dit Davies, d’un ton moqueur.

« Non ; mais je veux savoir quels sont nos projets. »

« Ne pouvons-nous pas attendre que cette maudite inspection soit terminée ? »

« Non, nous ne pouvons pas ; nous irions à notre perte. » Ce n’était pas un truisme stérile, car j’étais prêt avec mon propre plan, bien que réticent à l’aborder avec Davies.

En attendant, prêts ou non, nous devions partir. Nous laissâmes la cabine telle qu’elle était, ne changeant rien et ne cachant rien ; la marche à suivre la plus sûre, pensions-nous, malgré le risque d’une fouille plus poussée. Mais, comme d’habitude, je transférai mon journal dans ma poche de poitrine, et m’assurai que les deux lettres officielles d’Angleterre étaient en sécurité dans un compartiment de celui-ci.

« Que proposes-tu ? » demandai-je, lorsque nous fûmes à nouveau dans le canot.

« C’est un cas de “on reprend comme avant” », dit Davies. « L’excursion d’aujourd’hui était une chance que nous n’aurons plus jamais. Nous devons revenir à la décision de la nuit dernière… leur dire que nous avons l’intention de rester ici encore un peu. Pour chasser, je suppose qu’il faudra dire ça. »

« Et pour faire la cour ? » suggérai-je.

« Eh bien, ils savent tout à ce sujet. Et ensuite nous devons guetter une occasion d’aborder Dollmann en privé. Pas ce soir, car nous avons besoin de temps pour examiner tes indices. »

« “Examiner” ? » dis-je : « c’est un euphémisme. »

Nous étions à l’échelle, et quelle raideur languissante m’oppressait, je ne le sus que lorsque je touchai ses barreaux glacés, dont chacun brûlait mes paumes douloureuses comme du fer rouge.

Le vapeur en retard arrivait juste au moment où nous posions le pied sur le quai. « Et pourtant, parbleu ! pourquoi pas ce soir ? » poursuivit Davies, commençant à arpenter la jetée à une allure que je ne pouvais imiter.

« Doucement », protestai-je ; « et, écoute, je suis tout à fait en désaccord. Je crois qu’aujourd’hui a doublé nos chances, mais à moins de changer de tactique, cela a doublé nos risques. Nous nous sommes empêtrés dans une toile trop complexe. Je n’aime pas cette inspection, et je crains ce vieux Böhme rusé qui l’a suggérée. Le simple fait qu’ils nous invitent montre que nous sommes en mauvaise posture ; car cela va à l’encontre de l’avertissement de Brüning à Bensersiel, et sent furieusement l’arrestation. Il y a un fossé entre Dollmann et les autres, mais c’est une affaire délicate que d’y enfoncer notre coin ; quant à ce soir, sans espoir ; ils sont aux aguets et ne nous donneront aucune chance. Et après tout, en savons-nous assez ? Nous ne savons pas pourquoi il a fui l’Angleterre pour devenir allemand. C’était peut-être un crime extradable, mais peut-être pas. Supposons qu’il nous défie ? Il y a la jeune fille, tu vois… elle nous lie les mains, et s’il en a vent une fois, et joue de notre faiblesse, la partie est finie. »

« Où veux-tu en venir ? »

« Nous voulons le détacher de l’Allemagne, mais il ira probablement jusqu’au bout plutôt que d’abandonner sa position ici. Sa tentative contre toi est la mesure de son intérêt pour elle. Alors, la journée d’aujourd’hui est-elle perdue ? » Nous traversions les jardins publics, et je m’assis sur un banc pour un moment de repos, faisant craquer les feuilles mortes sous moi. Davies resta debout, et picorait le gravier avec la pointe de son pied.

« Nous avons deux indices précieux », continuai-je ; « ce rendez-vous du 25 en est un, et le nom Esens est l’autre. Nous pouvons les considérer jusqu’à la fin des temps ; je vote pour qu’on agisse sur eux. »

« Comment ? » dit Davies. « Nous sommes sous un projecteur ici ; et si nous sommes pris… »

« Votre plan — ouf ! — est tout aussi risqué que le mien, sinon plus », répondis-je en me levant d'un bond, car une crampe m'avait saisi. « Nous devons nous séparer », ajoutai-je alors que nous marchions. « Nous voulons, d'un seul coup, leur prouver que nous sommes inoffensifs et prendre un nouveau départ. Je retourne à Londres. »

« À Londres ! » dit Davies. Nous passions sous un lampadaire, et, à en juger par la consternation sur son visage, j'aurais pu dire le Kamtchatka.

« Eh bien, après tout, c'est là que je devrais être en ce moment », fis-je remarquer.

« Oui, j'avais oublié. Et moi ? »

« Tu ne peux pas te débrouiller sans moi, donc tu laisses le yacht ici, en prenant ton temps. »

« Pendant que toi ? »

« Après avoir pris des renseignements sur le passé de Dollmann, je reviens sur mes pas sous une autre identité et je poursuis les pistes. »

« Il faudra faire vite », dit Davies, distraitement.

« Je peux juste y arriver à temps pour le 25. »

« Quand tu dis "prendre des renseignements" », poursuivit-il en regardant droit devant lui, « j'espère que tu ne veux pas dire mettre d'autres personnes sur sa trace ? »

« C'est une proie légitime ! » ne pus-je m'empêcher de dire ; car il y avait des moments où je m'impatientais de cette fidélité scrupuleuse à notre engagement d'abnégation.

« C'est notre proie, ou celle de personne », dit Davies, vivement.

« Oh, je garderai le secret », répliquai-je.

« Restons ensemble », éclata-t-il. « Je vais tout gâcher sans toi. Et comment communiquerons-nous, nous retrouverons-nous ? »

« D'une manière ou d'une autre, cela peut attendre. Je sais que c'est un saut dans l'inconnu, mais l'obscurité offre une certaine sécurité. »

« Carruthers ! De quoi parlons-nous ? S'ils ont la moindre idée de l'endroit où nous avons été aujourd'hui, nous nous trahissons en partant pour Londres. Ils penseront que nous connaissons leur secret et que nous nous éclipsons pour l'exploiter. Cela signifie arrestation, si tu veux mon avis ! »

« Pessimiste ! N'ai-je pas dans ma poche une preuve écrite de ma bonne foi — des lettres officielles de rappel, reçues aujourd'hui ? C'est une tromperie de moins, vois-tu ; car ces lettres ont peut-être été ouvertes ; si c'est fait habilement, c'est impossible à détecter. Dans le doute, dis la vérité ! »

« C'est une chose étrange comme cela paie souvent dans ce métier d'espion », dit Davies pensivement.

Nous avions arpenté des rues désertes sous l'éclat de l'électricité, moi avec ma démarche traînante et plombée, lui avec ce penchant en avant volontaire et ce balancement des bras qui marquaient toujours sa démarche à terre.

« Eh bien, qu'en est-il ? » dis-je. « Voici la Schwannallée. »

« Ça ne me plaît pas », dit-il ; « mais je fais confiance à ton jugement. »

Nous descendîmes lentement, passant en revue quelques derniers points sur lesquels un accord préalable était essentiel. Alors que nous nous tenions à la porte même de la villa : « Ne t'engage pas sur des dates », dis-je ; « ne dis rien qui t'empêche d'être ici au moins dans une semaine, avec le yacht toujours à flot. » Et mon dernier mot, alors que nous attendions à la porte que l'on réponde à la sonnette, fut : « Ne fais pas attention à ce que je dis. Si les choses semblent étranges, nous devrons peut-être alléger le navire. »

« Alléger ? » murmura Davies ; « oh, j'espère que je ne vais pas tout gâcher. »

« J'espère que je n'aurai pas de crampe », marmonnai-je entre mes dents.

On se souviendra que Davies n'était jamais venu à la villa auparavant.

CHAPITRE XXIV. Finesse

La porte d'une pièce au rez-de-chaussée nous fut ouverte par un domestique. À notre entrée, le cliquetis d'un piano s'arrêta, et une vague chaude de parfum mêlé à de la fumée de cigare frappa mes narines. La première chose que je remarquai par-dessus l'épaule de Davies, alors qu'il me précédait dans la pièce, fut une femme — la source du parfum, décrétai-je — se tournant vers lui alors qu'il passait devant le piano et le dévisageant avec une familiarité dédaigneuse à laquelle je fus immédiatement très sensible. Elle était en tenue de soirée, d'une coupe et d'une couleur prononcées ; elle possédait une beauté exubérante, pas entièrement attribuable à la nature, et un manque notable de distinction. Un autre coup d'œil me montra Dollmann reposant un verre à liqueur de brandy et se levant d'un fauteuil bas avec une certaine surprise ; et un autre, von Brüning, allongé dans un coin de canapé, fumant ; sur le même canapé, vis-à-vis de lui, se trouvait — oui, bien sûr, c'était elle — Clara Dollmann ; mais combien leur environnement change les gens, me surpris-je à penser. Pour le reste, je remarquai que la pièce était meublée avec ostentation et qu'elle était étouffante à cause de la chaleur générée par le poêle. Davies mit le cap directement sur Dollmann et lui serra la main avec une résolution toute professionnelle. Puis il vira vers le canapé, m'abandonnant face à l'ennemi.

« M. ... ? » dit Dollmann.

« Carruthers », répondis-je distinctement. « J'étais avec Davies dans le bateau tout à l'heure, mais je ne pense pas qu'il m'ait présenté. Et maintenant, il a encore oublié », ajoutai-je sèchement en me tournant vers Davies qui, après s'être présenté à Fräulein Dollmann, regardait faiblement d'elle à von Brüning, portrait achevé de l'embarras muet. (Le commandant me fit un signe de tête et s'étira en bâillant.)

« Von Brüning m'a parlé de vous », dit Dollmann, ignorant mon allusion, « mais je n'étais pas tout à fait sûr du nom. Non, ce n'était pas l'occasion pour les formalités, n'est-ce pas ? » Il eut un rire soudain, sans joie. Je le trouvai fébrile et nerveux ; pourtant, vu sous une lumière normale, il était à certains égards une surprise agréable, la conformation remarquable de sa tête donnant une impression de puissance intellectuelle et d'énergie agitée, presque follement agitée.

« Quel besoin ? » dis-je. « J'ai tant entendu parler de vous par Davies — et par le commandant von Brüning — que nous semblons être de vieux amis déjà. »

Il me lança un regard dubitatif, et une diversion vint du piano.

« Et maintenant, pour l'amour du ciel », s'écria la dame au parfum, « rejoignons Herr Böhme pour le souper ! »

« Laissez-moi vous présenter ma femme », dit Dollmann.

C'était donc la belle-mère ; indéniablement allemande, puis-je ajouter. Je fis ma révérence et subis à peu près le même genre d'examen franc que Davies, si ce n'est qu'il fut un peu plus favorable à mon égard et se termina par un sourire carmin.

Il y eut un mouvement général et d'autres présentations. Davies fut conduit auprès de la belle-mère, et je me retrouvai face à la fille avec des pulsations accélérées et une soudaine sensation de complexité accrue dans la situation. J'avais, bien sûr, pris la décision d'ignorer notre rencontre d'hier et j'avais supposé qu'elle ferait de même. Et elle l'ignora — nous nous rencontrâmes comme de parfaits étrangers ; et je ne m'aventurai pas (car d'autres yeux étaient braqués sur nous) à lui transmettre le moindre signe de connivence. Mais l'instant d'après, je me demandais si je n'étais pas tombé dans un piège. Elle avait promis de ne rien dire, mais dans quelles circonstances ? Je revis la scène : les vasières brumeuses, le petit voilier élégant et sa douce jeune maîtresse, fraîche comme une fleur rosée par la rosée, mais blême et démoralisée par une peur horrible, en appelant à mon honneur pour agir de telle sorte que nous ne nous rencontrions plus jamais, promettant de se taire, mais autant dans son intérêt que dans le nôtre, et sous cette condition implicite que je n'avais refusée qu'équivoquement. La condition fut violée, non par sa faute ni par la nôtre, mais violée. Elle était libre d'aider son père contre nous, et l'aidait-elle ? Ce qui me troublait, c'était le changement chez elle ; que, comment dire sans offenser ? elle était moins en discordance avec son entourage qu'elle n'aurait dû l'être ; que dans sa robe, sa pose et ses manières (alors que nous échangions des banalités), elle reflétait trop le style de l'autre femme ; qu'en fait, elle réalisait en quelque sorte ma conception originale d'elle, si brutalement avouée à Davies, si singulièrement, comme je l'avais cru, falsifiée. Dans la perplexité maladive que cette découverte me causait, je suppose que j'avais l'air aussi stupide que Davies, voire plus, car la chaleur étouffante de la pièce et son atmosphère viciée, succédant si brusquement au mordant sain de l'air extérieur, me donnaient une faiblesse que ce choc moral diminuait ma capacité à combattre. Le visage de von Brüning arborait un sourire sarcastique sous lequel je grimaçai ; et, en me retournant, je trouvai une autre paire d'yeux fixée sur moi, ceux de Herr Böhme, dont la silhouette trapue était apparue à une paire de portes battantes menant à une pièce adjacente. Serviette à la main, il observait la scène devant lui avec une bienveillance grasse, mais une sagacité excessive. Je remarquai instantanément une légère marque rouge atténuant l'ivoire de son crâne chauve ; et j'avais trop souvent souffert au même endroit moi-même pour me méprendre sur son origine, à savoir, l'encadrement de notre porte de cabine.

« Voici l'autre jeune explorateur, Böhme », dit von Brüning. « Herr Davies l'a enlevé il y a un mois, et l'a brimé et affamé jusqu'à la soumission ; ils finiront bien par se noyer ensemble. Je crois que ses souffrances ont été terribles. »

« Ses souffrances sont terminées », rétorquai-je. « J'ai mutiné, déserté, n'est-ce pas, Davies ? » J'attrapai Davies en train de regarder avec une gaucherie solennelle Mlle Dollmann.

« Oh, quoi ? » balbutia-t-il. J'expliquai en anglais. « Oh, oui, Carruthers doit rentrer chez lui », dit-il dans son jargon ignoble.

Personne ne parla pendant un moment, et même von Brüning n'eut aucune persiflage sous la main.

« Eh bien, n'allons-nous jamais souper ? » dit Madame avec impatience ; et sur ce, nous nous dirigeâmes tous vers les portes battantes. Il y avait eu peu de formalités dans les procédures jusqu'ici, et il y en eut encore moins dans la salle à manger. Böhme reprit son repas avec appétit, et nous nous assîmes tous apparemment au hasard, bien qu'une méthode sous-jacente fût discernable. Comme cela se déroula, Dollmann était à une extrémité de la petite table, avec Davies à sa droite et Böhme à sa gauche ; Frau Dollmann à l'autre, avec moi à sa droite et von Brüning à sa gauche. Le septième personnage, Fräulein Dollmann, était entre le commandant et Davies du côté opposé à moi. Aucun domestique n'apparut, et nous nous servîmes nous-mêmes. J'ai un vague souvenir de divers plats excellents, et un souvenir distinct d'une abondance de vin. Quelqu'un me remplit un verre de champagne, et j'avoue que je le vidai avec une avidité honnête, bénissant l'artisan qui en avait extrait l'essence, le fruit qui l'abritait, le soleil qui l'avait réchauffé.

« Pourquoi partez-vous si soudainement ? » me demanda von Brüning à travers la table.

« Ne vous ai-je pas dit que nous devions passer ici pour prendre du courrier ? J'ai reçu le mien ce matin, et parmi d'autres, une convocation pour reprendre le travail. Bien sûr, je dois obéir. » (Je me surpris à parler dans un silence glacial.) « Ce qui est ennuyeux, c'est qu'il y avait deux lettres, et si j'étais venu ici seulement deux jours plus tôt, je n'aurais reçu que la première, qui m'accordait une prolongation. »

« Vous êtes très consciencieux. Comment le sauront-ils ? »

« Ah, mais la seconde est plutôt urgente. » Il y eut un autre silence inconfortable, rompu par Dollmann.

« À propos, Herr Davies », commença-t-il, « je devrais vous présenter mes excuses pour... »

Ce n'était pas mon affaire, et moins j'y portais d'intérêt, mieux c'était ; je me tournai donc vers Frau Dollmann et médirai du brouillard.

« Avez-vous été dans le port toute la journée ? » demanda-t-elle, « alors pourquoi ne nous avez-vous pas rendu visite ? Herr Davies était-il si timide ? » (Curiosité ou méchanceté ?)

« Tout au contraire ; mais je l'étais », répondis-je froidement ; « vous voyez, nous savions que Herr Dollmann était absent, et nous ne sommes passés ici que pour récupérer mon courrier ; d'ailleurs, nous ne connaissions pas votre adresse. » Je regardai Clara et je la trouvai en train de parler gaiement à von Brüning, semblant sourde à notre petit dialogue.

« N'importe qui vous l'aurait dite », dit Madame en haussant les sourcils.

« Je veux bien le croire ; mais juste après le petit déjeuner, le brouillard est tombé, et... eh bien, on ne peut pas laisser un yacht seul dans le brouillard », dis-je avec une solidité professionnelle.

Von Brüning dressa l'oreille à cela. « Je serais pendu si c'était votre maxime », rit-il ; « vous aimez trop le rivage ! »

Je lui adressai un regard de protestation, comme pour dire : « À quoi sert votre avertissement si vous ne me laissez pas agir en conséquence ? »

Car, bien sûr, mes excuses étaient destinées principalement à sa consommation, et à celle de Fräulein Dollmann. Que la dame à qui je les adressais les trouvât insipides n'était pas ma faute.

« Alors vous êtes restés assis dans votre misérable petite cabine toute la journée ? » insista-t-elle.

« Toute la journée », dis-je effrontément ; « c'était la chose la plus sûre à faire. » Et je regardai à nouveau Fräulein Dollmann, franchement et carrément. Nos yeux se rencontrèrent, et elle baissa les siens instantanément, mais pas avant que j'aie appris quelque chose ; car si jamais j'ai vu la misère sous un masque, c'était sur son visage. Non, elle n'avait rien dit.

Je pense que j'intriguai la belle-mère, qui haussa ses épaules blanches et dit que, dans ce cas, elle s'étonnait que nous ayons osé quitter notre précieux bateau pour venir souper. Si nous connaissions les brouillards frisons aussi bien qu'elle...

Oh, expliquai-je, nous n'étions pas si nerveux que cela ; et quant au souper à terre, si elle savait seulement quelle vie spartiate nous menions...

« Oh, par pitié, ne m'en parlez pas ! » s'écria-t-elle avec une grimace ; « je déteste la mention des yachts. Quand je pense à cette effroyable Medusa venant de Hambourg... » Je sympathisai avec la moitié de mon attention, gardant une oreille tendue pour les développements sur ma droite. Davies, je le savais, était en plein dedans, et peu à l'aise sous l'œil de Böhme, mais travaillant vaillamment. « Ma faute » — « rafale soudaine » — « tout à fait sûr » étaient quelques-unes des phrases que je saisis ; tandis que je réalisais, à ma grande alarme, qu'il était en train de dessiner un diagramme de quelque chose avec des miettes de pain et des couteaux de table. Le sujet sembla s'étioler jusqu'à une fin maladroite, et soudain Böhme, qui était mon voisin de droite, se tourna vers moi. « Vous partez pour l'Angleterre demain matin ? » dit-il.

« Oui », répondis-je ; « il y a un vapeur à 8h15, je crois. »

« C'est bien. Nous serons compagnons de voyage. »

« Vous allez en Angleterre aussi, monsieur ? » demandai-je avec des appréhensions brûlantes.

« Non, non ! Je vais à Brême ; mais nous voyagerons ensemble jusqu'à... vous passez par Amsterdam, je suppose ? ... jusqu'à Leer, donc. Ce sera très agréable. » J'imaginai qu'il y avait un plaisir macabre dans son ton.

« Très », acquiesçai-je. « Vous faites un court séjour ici, alors ? »

« Aussi long que d'habitude. Je visite les travaux à Memmert une fois par mois environ, je passe une nuit avec mon ami Dollmann et sa charmante famille » (il lança un regard lubrique autour de lui), « et je retourne. »

Que j'aie eu raison ou tort dans ma démarche suivante, je ne le saurai jamais, mais obéissant à un instinct fort : « Memmert », dis-je ; « dites-m'en plus sur Memmert. Nous en avons beaucoup entendu parler par le commandant von Brüning ; mais... »

« Il était discret, je suppose », dit Böhme.

« Il s'est arrêté au moment le plus intéressant. »

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire à mon sujet ? » intervint von Brüning.

« Je disais que nous mourons d'envie d'en savoir plus sur Memmert, n'est-ce pas, Davies ? »

« Oh, je ne sais pas », dit Davies, manifestement atterré par ma témérité ; mais cela ne me dérangeait pas. S'il gâchait mon jeu, tant mieux ; j'avais l'intention de gâcher le sien.

« Vous nous avez donné beaucoup d'historique, Commandant, mais vous n'avez pas mis les choses à jour. » La triple alliance rit, Dollmann bruyamment.

« Eh bien », dit von Brüning ; « je vous ai donné de très bonnes raisons, et vous avez acquiescé. »

« Et maintenant il essaie de me faire parler », dit Böhme avec son rire grinçant.

« Attendez un peu, monsieur ; j'ai une excuse. Le commandant n'était pas seulement mystérieux, mais inexact. Je fais appel à vous, Herr Dollmann, car c'était à propos de vous. Quand nous l'avons rencontré à Bensersiel, Davies lui a demandé si vous étiez à la maison, et il a dit "Non". Quand seriez-vous de retour ? Probablement bientôt ; mais il ne savait pas quand. »

« Oh, il a dit ça ? » dit Dollmann.

« Eh bien, seulement trois jours plus tard, nous arrivons à Norderney et nous découvrons que vous êtes revenu ce jour-là même, mais que vous êtes parti à Memmert. Encore (soit dit en passant) le mystérieux Memmert ! Mais plus mystérieux que jamais maintenant, car le soir, non seulement vous et Herr Böhme... »

« Quelle pénétration ! » rit von Brüning.

« Mais aussi le commandant von Brüning, nous rendent visite dans son canot, venant tous de Memmert ! »

« Et vous en déduisez ? » dit von Brüning.

« Eh bien, que vous deviez savoir à Bensersiel — il y a seulement trois jours — exactement quand Herr Dollmann revenait, ayant un rendez-vous à Memmert avec lui pour aujourd'hui. »

« Que je voulais vous cacher ? »

« Oui, et c'est pour ça que je suis si curieux ; c'est entièrement votre faute. »

« Il semble que ce soit le cas », dit-il, avec une fausse humilité ; « mais remplissez votre verre et continuez, jeune homme. Pourquoi voudrais-je vous tromper ? »

« C'est justement ce que je veux savoir. Allez, confessez maintenant ; n'y avait-il pas quelque chose d'important en cours aujourd'hui à Memmert ? Quelque chose à voir avec l'or ? Vous l'inspectiez, le triiez, le pesiez ? Ou je sais ! Vous le transportiez secrètement vers le continent ? »

« Pas une très bonne journée pour cela ! Mais doucement, Herr Carruthers ; pas de pêche aux aveux. Qui a dit que nous avions trouvé de l'or ? »

« Eh bien, en avez-vous trouvé ? Voilà ! »

« C'est mieux ! Rien ne vaut la franchise, mon jeune enquêteur. Mais je crains, n'ayant aucune autorité, que je ne puisse vous aider du tout. Mieux vaut réessayer avec Herr Böhme. Je ne suis qu'un spectateur occasionnel. »

« Avec des parts. »

« Ah ! Vous vous souvenez de ça ? (Il se souvient de tout !) Avec quelques parts, donc ; mais sans connaissance d'expert. Maintenant, Böhme est l'ingénieur conseil. Secourez-moi, Böhme. »

« Je ne peux pas nier avoir des connaissances d'expert », dit Böhme avec une gravité humoristique ; « mais je décline toute responsabilité. Maintenant, Herr Dollmann est le président de la compagnie. »

« Et moi », dit Dollmann, avec un rire bruyant, « je dois me rabattre sur les actionnaires, dont je dois protéger les intérêts. On n'est jamais trop prudent dans ces affaires confidentielles. »

« En voici un qui donne son consentement », dis-je. « Ne peut-il pas représenter les autres ? »

« Extorqué par la torture », dit von Brüning. « Je me rétracte. »

« Ne faites pas attention à eux, Herr Carruthers », cria Frau Dollmann, « ils se moquent de vous ; mais je vais vous donner un indice ; aucune femme ne peut garder un secret... »

« Ah ! » m'écriai-je triomphalement, « vous y êtes allée ? »

« Moi ? Pas moi ; je déteste la mer ! Mais Clara y est allée. » Tout le monde regarda Clara, qui à son tour regarda avec une naïveté déconcertée de moi à son père.

« En effet ? » dis-je, plus sobrement, « mais peut-être n'est-elle pas libre de ses actes. »

« Parfaitement libre ! » dit Dollmann.

« Je n'y suis allée qu'une fois, il y a quelque temps », dit-elle, « et je n'ai vu aucun or du tout. »

« Gardé », fis-je remarquer. « Je vous demande pardon ; je veux dire que peut-être vous n'avez vu que ce qu'on vous a laissé voir. Et, dans tous les cas, la Fräulein n'a aucune connaissance d'expert et aucune responsabilité, et, peut-être, aucune part. Son rôle est d'être charmante, pas de détenir des secrets financiers. »

« J'ai fait de mon mieux pour vous aider », dit la belle-mère.

« Ils sont tous contre nous, Davies. »

« Oh, laisse tomber, Carruthers ! » dit Davies en anglais.

« Il est insatiable », dit von Brüning, et il y eut une pause ; clairement, ils avaient l'intention d'en soutirer davantage.

« Eh bien, je tirerai mes propres conclusions », dis-je.

« C'est intéressant », dit von Brüning, « dans quel sens ? »

« Il commence à m'apparaître que vous nous avez pris pour des imbéciles à Bensersiel. Tu ne te souviens pas, Davies, de l'intérêt qu'il portait à toutes nos actions ? Je me demande s'il craignait que nos penchants pour l'exploration puissent éventuellement nous mener à Memmert ? »

« Sur ma parole, c'est de la plus noire ingratitude. Je pensais m'être rendu particulièrement agréable envers vous. »

« Oui, en effet ; surtout à propos de la chasse au canard ! Combien votre homme local aurait été utile, tant pour nous que pour vous ! »

« Continuez », dit le commandant imperturbable.

« Attendez un moment ; je réfléchis. » Et réfléchir, je le faisais avec un sérieux mortel, malgré toute ma légèreté, alors que je pressais ma main sur mon front brûlant et me demandais où je devais m'arrêter dans cette fraude séduisante mais périlleuse. Pousser trop loin, c'était courir à une exposition complète ; s'arrêter trop tôt était tout aussi compromettant.

« De quoi parle-t-il, et pourquoi continuer avec ce mystère ridicule ? » dit Frau Dollmann.

« Je pensais à cette soirée, et à la façon dont elle est arrivée », poursuivis-je lentement.

« Rien à redire, j'espère ? » dit Dollmann.

« Bien sûr que non ! Les soirées improvisées sont toujours les plus agréables, et celle-ci était délicieusement improvisée. Maintenant, je parie que je connais son origine ! N'avez-vous pas discuté de nous à Memmert ? Et l'un d'entre vous n'a-t-il pas suggéré... ? »

« On croirait presque que vous y avez été », dit Dollmann.

« Vous pouvez remercier votre climat ignoble que nous n'y étions pas », rétorquai-je en riant. « Mais, comme je le disais, l'un d'entre vous n'a-t-il pas suggéré... lequel d'entre vous ? Eh bien, je suis sûr que ce n'était pas le commandant... »

« Pourquoi pas ? » dit Böhme.

« C'est difficile à expliquer, une intuition, disons. Je suis sûr qu'il nous a défendus ; et je ne pense pas que ce soit Herr Dollmann, parce qu'il connaît déjà Davies, et qu'il est toujours sur place ; et, en somme, je jurerais que c'était Herr Böhme, qui part tôt demain, et qui n'avait vu aucun de nous deux. C'est vous, monsieur, qui avez proposé que nous soyons invités à souper ce soir, pour inspection ? »

« Inspection ? » dit Böhme ; « quelle idée extraordinaire ! »

« Vous ne pouvez pourtant pas le nier ! Et une chose de plus ; au port, tout à l'heure… non, c'est aller trop loin ; je vais vous offenser mortellement. » Je me laissai aller à un rire franc.

« Allons, crachez le morceau. Vos hallucinations sont divertissantes. »

« Si vous insistez ; mais c'est une affaire assez délicate. Vous savez, nous avons été un peu surpris de vous trouver tous à bord ; et vous, Herr Böhme, avez-vous toujours porté un si vif intérêt aux petits yachts ? Je crains que ce ne soit au prix d'un certain inconfort que vous avez inspecté le nôtre ! » Et je jetai un coup d'œil au stigmate qu'il portait de sa rencontre avec notre linteau. Il y eut une explosion de gaieté contenue, à laquelle Dollmann prit la part la plus bruyante.

« Je vous avais prévenu, Böhme », dit-il.

L'ingénieur prit la plaisanterie de la meilleure grâce qui soit.

« Nous vous devons des excuses », concéda-t-il.

« N'en parlons plus », dit Davies.

« Lui, cela ne le dérange pas », dis-je ; « c'est moi la victime. Je suis sûr que vous n'avez jamais soupçonné Davies, qui l'aurait fait ? » (Qui, en effet ? Sur ce point, j'étais sur un terrain solide.)

« La question est : pour qui m'avez-vous pris ? »

« Peut-être vous prenons-nous toujours pour cela », dit von Brüning.

« Oho ! Toujours suspicieux ? Ne me poussez pas aux extrémités. »

« Quelles extrémités ? »

« Quand je rentrerai à Londres, j'irai au Lloyd's ! Je n'ai pas oublié ce vice dans le titre de propriété. » Il y eut un silence impressionnant.

« Messieurs », dit Dollmann avec une solennité exagérée, « nous devons trouver un terrain d'entente avec ce jeune homme redoutable. Qu'en dites-vous ? »

« Emmenez-moi à Memmert », m'écriai-je. « Voilà mes conditions ! »

« Vous emmener à Memmert ? Mais je croyais que vous partiez pour l'Angleterre demain ? »

« Je devrais, mais je resterai pour ça. »

« Vous avez dit que c'était urgent. Votre conscience est bien élastique. »

« C'est mon affaire. M'emmènerez-vous à Memmert ? »

« Qu'en dites-vous, messieurs ? » Böhme fit un signe de tête. « Je pense que nous devons une réparation. Sous promesse de secret absolu, alors ? »

« Bien entendu, maintenant que vous me faites confiance. Mais vous me montrerez tout… parole d'honneur… l'épave, le dépôt, et tout le reste ? »

« Tout ; si vous ne voyez pas d'inconvénient à porter un scaphandre. »

« Victoire ! » criai-je, triomphant. « Nous avons gagné notre point, Davies. Et maintenant, messieurs, je n'hésiterai pas à dire qu'en ce qui me concerne, la plaisanterie est terminée ; et, malgré votre aimable offre, je dois partir pour l'Angleterre demain sous l'aile du bon Herr Böhme. Et au cas où ma conscience élastique vous inquiéterait (car je vois que vous me prenez pour une girouette), voici les lettres reçues ce matin, établissant mon identité en tant qu'humble mais respectable employé de la fonction publique britannique, rappelé de ses vacances par un supérieur tyrannique. » (Je sortis mes lettres et les lançai à Dollmann.) « Ah, vous ne lisez peut-être pas l'anglais facilement ? Je parie que Herr Böhme le fait. »

Laissant Böhme étudier à sa guise et sans être observé les dates, les cachets de la poste et le contenu des lettres, je me tournai pour compatir avec ma charmante voisine, qui se plaignait d'avoir la tête qui tournait ; et il n'y avait rien là d'étonnant. Mais à ce moment précis, et à ma grande surprise, Davies intervint.

« J'aimerais aller à Memmert », dit-il.

« Vous ? » dit von Brüning. « Voilà qui me surprend. »

« Mais vous ne resterez pas ici non plus, Davies », objectai-je.

« Si, je resterai », dit Davies. « Eh bien, je vous ai dit que je le ferais. Si vous me laissez en plan comme ça, il faut bien que j'aie le temps de regarder autour de moi. »

« Inutile de prétendre que vous ne pouvez pas naviguer seul », dit von Brüning.

« C'est bien plus amusant à deux ; je pense que je vais télégraphier à un autre ami. En attendant, j'aimerais voir Memmert. »

« Ce n'est qu'une excuse, je le crains », dis-je.

« Je veux aussi chasser le canard », poursuivit Davies, en rougissant. « J'ai toujours voulu le faire ; et vous aviez promis de m'aider, Commandant. »

« Vous ne pouvez plus vous dérober maintenant », dis-je en riant.

« Certainement pas », dit-il, impassible ; « mais, honnêtement, je conseillerais à Herr Davies, s'il compte jamais rentrer chez lui cette saison, de profiter au mieux de ce beau temps. »

« Il est trop beau », dit Davies ; « je préfère le vent. Si je ne trouve pas d'ami, je pense que j'arrêterai la croisière, je laisserai le yacht ici et je reviendrai le chercher l'année prochaine. »

Il y eut une télégraphie muette entre les alliés.

« Vous pouvez me le confier », dit Dollmann, « et partir avec votre ami demain. »

« Merci ; mais il n'y a pas d'urgence », dit Davies, devenant plus rouge que jamais. « J'aime Norderney… et nous pourrions faire une autre sortie dans votre canot, Fräulein », lâcha-t-il.

« Merci », dit-elle, de cette voix basse et sèche que j'avais entendue hier ; « mais je crois que je ne naviguerai plus… il commence à faire trop froid. »

« Oh, non ! » dit Davies, « c'est splendide. » Mais elle s'était tournée vers von Brüning et ne fit pas attention à lui.

« Eh bien, envoyez-moi un rapport sur Memmert, Davies », dis-je en riant, dans l'idée de détourner l'attention de son échec. Mais Davies, ayant une fois libéré son âme, semblait avoir perdu sa timidité et ne faisait que regarder sa voisine avec l'expression placide et obstinée que je connaissais si bien. Ce fut la fin de ces sujets délicats ; et la convivialité grandit rapidement.

Je ne suis à aucun moment indifférent au bon vin et à la bonne chère, et ce n'est pas faute d'avoir été poussé que j'ai bu aussi sobrement que possible, feignant une allégresse plus grande que celle que je ressentais. Ce n'était certainement pas non plus par scrupules quant au caractère du gentilhomme dont nous recevions l'hospitalité… scrupules qui, je le savais, affectaient Davies, qui mangeait peu et ne buvait rien. En tout cas, il était inflexible en ces matières, et je crois vraiment qu'il aurait à tout moment préféré nos petites mixtures au goût de pétrole aux meilleurs dîners du monde. C'était une prudence très salutaire qui m'avertissait de ne pas abuser du meilleur tonique cérébral jamais inventé par l'esprit humain. J'avais fait une finesse sur Memmert, comme on joue une petite carte en tenant une plus forte ; mais j'avais trop de respect pour nos adversaires pour miser sur une sécurité imaginaire que nous aurions ainsi gagnée. Ils m'avaient laissé gagner la main, mais je les créditais d'une meilleure connaissance de mon jeu qu'ils ne choisissaient de le montrer. D'un autre côté, je m'en tenais à l'axiome selon lequel, dans tout conflit, il est tout aussi fatal de sous-estimer les difficultés de votre ennemi que de surestimer les vôtres. Leur difficulté principale — et cela multipliait par mille l'excitation de la compétition — était, j'en étais sûr, la peur de frapper par erreur ; d'utiliser un marteau-pilon pour casser une noix. En la cassant, ils risquaient la publicité, et la publicité, j'en étais convaincu, était la mort de leur secret. Ainsi, même en supposant qu'ils aient détecté la finesse et deviné que nous avions en fait eu vent des desseins impériaux ; eh bien, même dans ce cas, je comptais sur l'immunité tant qu'ils penseraient que nous étions sur une fausse piste, avec Memmert, et Memmert seul, comme source de nos soupçons.

Si cela avait été nécessaire, j'étais prêt à encourager un tel point de vue, admettant que l'uniforme que portait von Brüning avait rendu sa relation avec Memmert curieuse, et avait suggéré à Davies, car je lui en aurais attribué la paternité, avec ses enthousiasmes navals, que les travaux de l'épave étaient en réalité des travaux de défense navale. S'ils allaient plus loin et soupçonnaient que nous avions tenté d'aller à Memmert ce jour-là, la position était pire, mais pas désespérée ; car la peur qu'ils prennent la décision ultime et supposent que nous y étions réellement parvenus et avions surpris leur conversation, je refusais catégoriquement de l'envisager, jusqu'à ce que je me retrouve en état d'arrestation.

À quel point nous en avons été proches, je ne le saurai jamais vraiment ; mais j'ai de bonnes raisons de croire que nous avons tremblé au bord du précipice. La question principale suffisait amplement à mon bonheur, et ce n'est que par éclairs passagers que je suivais le jeu des courants sous-jacents en lutte. Et pourtant, en repensant à cette scène, je jurerais qu'il n'y avait pas de groupe de sept personnes en Europe ce soir-là où un étudiant en documents humains aurait trouvé un champ si riche, des ambitions si nobles et si ignobles, des peurs si basses et si saintes, oui, et des agonies de l'esprit si pitoyables. Bien que nous fussions grossièrement divisés en camps séparés, aucun de nous n'était tout à fait en accord avec l'autre. Chacun portait un masque dans cette grande imposture ; à l'exception, je suis enclin à le penser, de la dame à ma gauche, qui, en dehors de son propre bien-être, qu'elle cultivait sans réserve, n'avait, autant que j'aie pu le voir, qu'une seule idée en tête… l'intimité de von Brüning et de sa belle-fille… et elle la poursuivait ouvertement.

Même Böhme et von Brüning n'étaient pas entièrement en phase ; et, à en juger par les distances morales, Davies et moi étions à des lieues l'un de l'autre. Assis entre Dollmann et la fille de Dollmann, les symboles vivants et respirants des deux passions polaires qu'il avait juré d'harmoniser, il gardait un équilibre qui, bien que ses buts fussent nominalement les miens, je ne pouvais atteindre. Pour moi, l'homme était la figure centrale ; si j'avais de l'attention à revendre, c'était sur lui que je la déversais ; tâtonnant avec dégoût après ses ressorts d'action cachés, notant les preuves de grands dons gaspillés et prostitués ; me demandant où il était le plus vulnérable ; qui il craignait le plus, nous ou ses collègues ; s'il était ouvert au remords ou à la honte ; ou s'il méditait de nouveaux crimes. La jeune fille était incidente. Après le premier choc de surprise, j'avais assez vite découvert qu'elle, comme les autres, avait revêtu un déguisement ; car elle était bien trop innocente pour soutenir la supercherie ; et la veille était fraîche dans ma mémoire. J'étais forcé de continuer à tirer parti de son caractère emprunté ; mais il serait pharisaïque de ma part de dire que j'atteignais des sommets moraux à son égard… le vin et l'excitation avaient engourdi ma nature supérieure à ce point. Je trouvais qu'elle était plus jolie que jamais et, le temps passant, je tombai dans une insouciance cynique à son sujet. Cet aperçu de sa vie familiale, et les expédients désespérés auxquels elle était poussée (que ce soit par contrainte ou par son propre attachement pour Davies) pour le repousser et le congédier, ne m'apparurent pas comme ils auraient pu le faire, à savoir comme l'argument suprême en faveur de la voie que nous avions adoptée la nuit précédente, celle d'atteindre notre but sans bruit ni scandale, en désarmant Dollmann, mais en l'aidant à échapper aux alliés qu'il avait trahis. Pour Davies, l'homme, si ce n'était pas une pure abstraction, était tout au plus une vermine nuisible à piétiner pour le bien public ; tandis que la jeune fille, dans son entourage de voyous et avec son avenir sinistre, était devenue la source même de son impulsion.

Et les autres joueurs ? Böhme était mon abstraction, la forteresse dont nous sapions les fondations, l'incarnation de cette force systématisée qui est congénitale au peuple allemand. Chez von Brüning, le facteur personnel était prédominant. Malgré mon insensibilité ce soir-là, je ne pouvais m'empêcher de me demander parfois, alors qu'il parlait et riait avec Clara Dollmann, ce qu'il ressentait et pensait au fond de lui, en connaissant son père. C'est un point que je ne peux ni ne veux approfondir, et, Dieu merci, cela n'a plus d'importance maintenant ; pourtant, avec une connaissance plus complète des faits, et, je l'espère, un jugement plus mûr, je reviens souvent au même débat, et, par je ne sais quels sentiers illogiques, j'arrive toujours à la même conclusion : que j'aimais cet homme et que je l'aime encore.

Nous nous comportâmes en sportifs en ce qui concerne le temps, leur laissant plus de deux heures pour se faire une idée sur nous. Ce n'est que lorsque la fumée de tabac et la chaleur firent revenir mon malaise, et qu'une crampe m'avertit que la force humaine a ses limites, que je me levai et dis que nous devions partir ; que je devais faire un départ matinal le lendemain. J'ai un souvenir flou des adieux, mais je crois que Dollmann fut le plus cordial, avec moi en tout cas, et j'en augurai du bon. Böhme dit qu'il me reverrait. Von Brüning, bien qu'en route pour le port lui aussi, considéra qu'il était bien trop tôt pour partir et nous dit au revoir.

« Vous voulez discuter de notre cas », me souviens-je avoir dit, avec le dernier reste de gaieté que je pouvais rassembler.

Nous étions de nouveau dans les rues, sous une nuit d'argent et sans souffle ; gravissant à nouveau avec vertige l'échelle graisseuse ; de nouveau dans la cabine, où je m'effondrai sur un canapé tel quel, et dormis d'un sommeil si profond et si contraignant que les hommes de la vedette du Blitz auraient pu me menotter, me ligoter et m'emporter, sans me déranger le moins du monde.

CHAPITRE XXV. Je fais demi-tour

« Au revoir, mon vieux », cria Davies.

« Au revoir », le sifflet retentit et le ferry-boat fendit les flots, laissant Davies sur le quai, tête nue, vêtu de sa vieille veste Norfolk et de ses flanelles grises tachées, comme lors de notre première rencontre à la gare de Flensburg. Il n'y avait pas de main bandée cette fois, mais il semblait épuisé et déprimé ; ses yeux étaient cernés de noir ; et je ressentis à nouveau ce même pathétique indéfinissable en lui.

« Votre ami a le moral bas », dit Böhme, qui était installé sur un siège à côté de moi, enveloppé dans une cape volumineuse et une couverture contre l'air mordant. C'était une journée calme, sans soleil.

« Moi aussi », grognai-je, et c'était la vérité littérale. Je n'étais qu'à moitié réveillé, je me sentais mal lavé et dissipé, la tête et les membres lourds. Sans Davies, je n'aurais jamais été là où j'étais. C'est lui qui m'avait patiemment tiré de ma couchette, fait mon sac, nourri de thé et d'une omelette (à laquelle, je crois, il avait consacré un soin particulièrement tendre), et qui, en général, m'avait materné pour le départ. Pendant que j'avalais ma deuxième tasse, il brossait la moisissure et lissait les bosses de mon chapeau de feutre, qui avait été enterré pendant un mois dans le coffre à voiles ; travaillant dessus avec une inquiétude pleine de remords sur le visage. La seule initiative dont je me souvienne avoir fait preuve concernait mon sac. « Mets-y mes vêtements de mer, mes cirés, tout », avais-je dit ; « je pourrais en avoir besoin à nouveau. » Il y avait un besoin mortel d'une consultation approfondie, mais c'était hors de question. Davies ne m'a pas harcelé ni ne s'est plaint, il m'a seulement demandé timidement comment nous pourrions nous rencontrer et communiquer, une question sur laquelle mon esprit était une page blanche absolue.

« Attends-moi vers le 26 », suggérai-je faiblement.

Avant de quitter la cabine, il me donna un bout de papier griffonné et s'assura qu'il allait bien dans mon portefeuille. « Regarde-le dans le train », dit-il.

Incapable de faire face à Böhme, j'arpentais le pont sans but alors que nous contournions le See Gat pour entrer dans le Buse Tief, essayant d'identifier l'endroit où nous l'avions traversé hier les yeux bandés. Mais la marée était haute, et les eaux désertes à des kilomètres à la ronde jusqu'à ce qu'elles se fondent dans la brume. Bientôt, je descendis dans le salon et, accroupi près d'un poêle, je sortis ce bout de papier. D'une écriture maladroite, enfantine, et maculée de cendres de tabac, je trouvai les notes suivantes :

(1) Votre voyage. [Voir Cartes A et B.] Norddeich 8h58, Emden 10h32, Leer 11h16 (Böhme change pour Brême), Rheine 13h08 (changement), Amsterdam 19h17. Départ ensuite via Hook 20h52, Londres 9h du matin.

(2) La station côtière… leur rendez-vous… question : est-ce Norden ? (Vous passez devant à 9h13)… il y a une crique à marée qui y mène. Marée haute là-bas le 25, disons 22h30 à 23h. Cela ne peut pas être Norddeich, qui, je le découvre, possède un chenal de basse mer dragué pour le vapeur, donc la marée « ne conviendrait » pas.

(3) Vos autres indices (remorqueurs, pilotes, profondeurs, chemin de fer, Esens, sept de quelque chose). Question : Plan de défense par terre et par mer pour la côte de la mer du Nord ?

Mer… 7 îles, 7 chenaux entre elles (en comptant l'Ems occidental), profondeurs très faibles (ce que vous avez dit) dans la plupart d'entre eux. Remorqueurs et pilotes pour le travail de patrouille derrière les îles, comme je l'ai toujours dit. Question : Le rendez-vous est-il pour inspecter les chenaux ?

Terre… Regardez le chemin de fer (carte dans la poche de l'ulster) faisant une boucle tout autour de la Frise, à quelques kilomètres de la côte. Question : Destiné à servir de ligne de communication pour un corps d'armée. Les troupes pourraient être rapidement envoyées vers tout point menacé. Esens la base ? Elle est en haut au centre de la boucle. Von Brüning nous a eus assez proprement avec ça à Bensersiel.

Chatham… D. espionnait nos plans navals pour une guerre avec l'Allemagne.

Von Brüning dirige la partie navale ici.

Où intervient Burmer ? Question… vous allez à Brême et vous vous renseignez sur lui ?

Je fis un signe de tête stupide devant ce document… si stupide que je me retrouvai à me demander si Burmer était un lieu ou une personne. Puis je somnolai, pour me réveiller en sursaut et trouver le papier sur le sol. Pris de panique, je le cachai et montai sur le pont, où je découvris que nous étions proches de Norddeich, remontant vers la plus lugubre des jetées jetées depuis les polders endigués du continent. Böhme et moi débarquâmes ensemble, et il était à mon coude lorsque je demandai un billet pour Amsterdam, et qu'on m'en donna un jusqu'à Rheine, une jonction près de la frontière néerlandaise. Il était installé dans un coin opposé au mien dans le compartiment du train, ressemblant à une idole indienne. « Où intervenez-vous ? » méditai-je, rêveur. Trop somnolent pour parler, je ne pouvais que cligner des yeux devant lui, assis bien droit avec les bras croisés sur mon précieux portefeuille. Finalement, j'abandonnai la lutte, boutonnai mon ulster hermétiquement, et lui tournant le dos avec des excuses, je m'allongeai pour dormir, le précieux portefeuille dessous. Il était libre de fouiller mon sac s'il le souhaitait, et je parie qu'il l'a fait. Je ne saurais le dire, car à partir de ce moment jusqu'à Rheine, c'est-à-dire pendant la majeure partie de quatre heures, je n'ai eu que deux intervalles de lucidité.

Le premier fut à Emden, où nous dûmes tous les deux changer. Ici, alors que nous nous frayions un chemin sur le quai bondé, Böhme, après avoir été salué respectueusement par plusieurs personnes, fut finalement coincé sans échappatoire par un monsieur obséquieux, dont la description n'a aucune importance, mais dont la conversation en a. C'était à propos d'un canal ; quel canal, je ne l'ai pas saisi, bien que, d'après un nom lâché, je l'aie identifié plus tard comme étant un canal en cours de construction pour alimenter l'Ems. Le fait est que le sujet était les canaux. Sur le moment, c'était une graine semée dans un sol non réceptif, mais elle germa plus tard. Je passai mon chemin, me mêlant à la foule, et fus bientôt endormi dans une autre voiture où Böhme cette fois ne me suivit pas.

La seconde occasion fut à Leer, où je m'entendis appeler par mon nom, et me réveillai pour le trouver à la fenêtre. Il devait changer de train et était venu me dire au revoir. « N'oubliez pas d'aller au Lloyd's », grinça-t-il à mon oreille. Je m'attends à ce que ce soit un sourire blême que je lui ai rendu, car j'étais à un niveau très bas, et ma forteresse semblait sarcastiquement imprenable. Mais le sapeur était libre ; « libre » fut ma dernière pensée consciente.

Même après Rheine, où je changeai pour la dernière fois, une somnolence brutale m'enchaîna, et l'après-midi était bien avancé avant que mes facultés ne commencent à se raviver.

Le train rampait comme un escargot de gare en gare. J'aurais pu, m'a dit un compagnon de voyage, attendre trois heures à Rheine pour un express qui m'aurait amené à Amsterdam à peu près à la même heure ; ou, si j'avais choisi de couper le voyage plus tôt, deux heures soit à Emden, soit à Leer m'auraient permis de prendre ledit express à Rheine. Ces alternatives avaient échappé à Davies, et, je l'ai supposé, avaient été supprimées par Böhme, qui sans aucun doute ne voulait pas que je sois derrière lui, libre soit de faire demi-tour, soit de le suivre à Brême.

Le train, donc, avait une allure exécrable, et les retards s'accumulaient ; nous étions en retard à Hengelo, avec trente minutes de retard à Apeldoorn ; si bien que j'aurais pu m'inquiéter sérieusement pour mes correspondances à Amsterdam, qui étaient en péril. Mais alors que je m'extrayais de ma léthargie pour commencer à faire le point sur notre situation et nos perspectives, une pensée toute différente m'envahit d'emblée. L'anxiété de rejoindre Londres fut balayée par la répugnance à quitter l'Allemagne, au point que je me surpris à regretter chaque kilomètre qui me séparait de la frontière. C'était l'éternelle question de l'urgence. Nous étions le 23. Le voyage à Londres impliquait une absence de quarante-huit heures au minimum, à compter d'Amsterdam ; c'est-à-dire qu'en voyageant deux nuits et un jour, et en consacrant l'autre journée à enquêter sur le passé de Dollmann, il m'était humainement possible d'être de retour sur la côte frisonne le soir du 25. Oui, je pouvais être à Norden, si tel était le « rendez-vous », à 19 heures. Mais quelle course effrénée ! Aucune marge pour les retards, aucun répit physique. Certains passés demandent du temps à être fouillés — d'autres personnes peuvent être impliquées ; les hommes sont prudents, ils vous entravent avec leur bureaucratie ; ou celui qui sait est parti déjeuner — un déjeuner qui s'éternise ; ou il est à la campagne — pour un week-end prolongé. Voulez-vous voir Monsieur Untel ou laisser un mot ? Oh ! je les connais, ces administrations publiques — de l'intérieur ! Et l'Amirauté !... Je me voyais déjà déconfit, repartant en trombe la nuit même pour l'Allemagne, avec deux jours perdus, arrivant à Norden incapable de tout, sans le loisir de reconnaître le terrain ; pour y être à nouveau déconfit, probablement, car on ne peut pas toujours compter sur le brouillard (comme le disait Davies). Esens était un autre indice, et « suivre Burmer » — il y avait quelque chose dans cette idée. Mais j'avais besoin de temps, et en avais-je ? Combien de temps Davies pourrait-il tenir à Norderney ? Pas très longtemps, d'après ce dont je me souvenais de la nuit dernière. Et était-il seulement en sécurité là-bas ? Un rêve fiévreux me revint en mémoire — un rêve de Davies en scaphandre ; d'un regrettable incident dans l'alimentation en air — Arrête, c'était absurde !... Soyons lucides. Qu'importe s'il devait partir ? Qu'importe si je prenais mon temps à Londres ? Puis, avec un flot de honte, je vis le visage mélancolique de Davies sur le quai, j'entendis son exclamation grave : « C'est notre gibier ou celui de personne » ; et mon propre « Oh, je garderai le secret ! » maussade. Londres était absolument impossible. Si je trouvais mon informateur, quelles références avais-je, quel droit à des confidences ? Aucun, à moins de raconter toute l'histoire. Pourquoi, ma simple présence à Whitehall mettrait en péril le secret ; car, une fois sur mes terres, je serais reconnu — peut-être traîné en jugement ; au mieux, je m'échapperais dans un nuage de rumeurs — « aperçu pour la dernière fois à Norderney » ; « ce matin encore, il semait la panique à l'Amirauté au sujet d'un lieutenant mythique ». Non ! Retour en Frise, voilà le mot d'ordre. Une nuit de repos — je dois l'avoir — entre des draps, sur un lit de plumes ; une longue nuit luxueuse, puis retour rafraîchi en Frise, pour finir notre travail à notre manière, et avec nul autre que nos propres armes.

Ayant pris cette résolution, je fus sur le point de l'exécuter instantanément en descendant à Amersfoort, mais je me ravisai. J'avais une transformation à opérer avant de retourner vers le nord, et moins le centre serait peuplé, moins j'attirerais l'attention. De plus, j'avais en tête un lit parfait dans une auberge parfaite tout près de la rivière Amstel. C'était une économie en fin de compte.

Ainsi, à huit heures et demie, je sirotais mon café dans ladite auberge, avec un journal londonien sous les yeux, qui était inhabituellement intéressant, et quelques journaux allemands qui, « haïssant un tort qui n'était pas le leur », bouillonnaient tous d'une rancunière anglophobie. À neuf heures, j'étais dans le quartier juif, en train de marchander dans une infâme boutique de vêtements marins. À neuf heures et demie, j'expédiais ce télégramme sans scrupules à mon chef : « Désolé, impossible de passer à Norderney ; espère que prolongation est en ordre ; merci d'écrire à l'Hôtel du Louvre, Paris. » À dix heures, j'étais dans le lit parfait, étendant mes membres avec ravissement dans ses glorieuses abondances. Et à 8h28 le lendemain matin, avec une fraîcheur nouvelle sur la lèvre supérieure et un immense surplus de force et d'entrain, j'étais assis dans un compartiment de troisième classe, à destination de l'Allemagne, vêtu en jeune marin, avec un caban, une casquette à visière et un cache-nez.

La transition n'avait pas été difficile. Je m'étais rasé la moustache et avais déjeuné rapidement dans ma chambre, déjà équipé pour le voyage avec mon ulster et ma casquette en drap. J'avais renvoyé le portier de l'hôtel à la gare et laissé ma valise à la consigne, après en avoir extrait un paquet couleur ambre et y avoir substitué l'ulster. Le paquet ambre, composé de mes cirés, et à l'intérieur mes bottes de mer et quelques autres vêtements et nécessités, le tout ficelé avec une longueur de corde goudronnée, était maintenant dans le filet au-dessus de moi, et (avec un bâton robuste) représentait mes bagages. Chaque article à l'intérieur — je frissonne en pensant à leur origine — était en parfaite adéquation avec mon humble métier, car je savais qu'ils étaient sujets à fouille à la douane frontalière ; mais il y avait un Baedeker de l'Allemagne du Nord dans la poche de ma veste.

Pour l'instant, si l'on me posait des questions, j'étais un marin anglais allant à Emden pour rejoindre un navire, avec un billet jusqu'à la frontière. Au-delà, un plan d'action précis restait à concevoir. Une chose, cependant, était sûre. J'étais déterminé à être à Norden demain soir, le 25. Un mot sur Norden, petite ville à sept milles au sud de Norddeich. En parcourant précipitamment la carte des stations côtières dans la cabine hier, je n'avais pas pensé à Norden, car elle ne semblait pas être sur la côte, mais Davies l'avait remarquée pendant que je dormais, et je voyais maintenant que son indication au crayon était fine. La crique dont il parlait, bien que à peine visible sur la carte, [Voir Carte B] se jetait dans l'estuaire de l'Ems en direction du sud-ouest. Le « train de nuit » correspondait parfaitement, car la marée haute dans la crique devait se situer, selon l'estimation de Davies, entre 22h30 et 23h00 le soir du 25 ; et l'indicateur montrait que le seul train de nuit arrivant à Norden était celui venant du sud à 22h46. Cela semblait prometteur. Emden, sur laquelle je m'étais rabattu sur le coup, était hors de course en comparaison, pour de nombreuses raisons ; et non la moindre était qu'elle était desservie par trois trains entre 21h00 et 01h00, si bien que l'expression « train de nuit » aurait été ambiguë et non décisive comme pour Norden.

Jusque-là, tout allait bien ; mais comment devais-je occuper le temps restant ? Devais-je agir selon la « requête » de Davies et aller à Brême chercher Böhme ? Je rejetai vite cette idée. C'était une chose à faire si les autres échouaient ; pour l'instant, cela signifiait une nouvelle course effrénée. Brême est à six heures de Norden par le train. J'aurais passé une part disproportionnée de mon temps limité dans les trains, et j'aurais eu besoin d'un autre déguisement. De plus, j'avais déjà appris quelque chose de nouveau sur Böhme ; car la graine semée à la gare d'Emden hier avait germé. Ingénieur sous-marin, je savais qu'il l'était déjà ; je savais maintenant que les canaux étaient une autre branche de ses travaux — pas un fait très éclairant ; mais pouvais-je en apprendre davantage en une seule journée ?

Il restait Esens, et c'est là que je résolus de me rendre ce soir — un voyage fastidieux, durant jusqu'après huit heures du soir ; mais là, je ne serais qu'à une heure de Norden en train.

Et à Esens ?

Toute la journée, je cherchai la lumière sur le mystère central, collectant dans mon journal, ma mémoire, mon imagination, sur la carte, l'indicateur et les notes griffonnées de Davies, chaque atome insaisissable de matériau. Parfois, je sortais d'une rêverie en sursaut, pour trouver un paysan hollandais flegmatique me fixant étrangement au-dessus de sa pipe en porcelaine. Je fus plus prudent au-delà de la frontière allemande. Le papier de Davies, je le sus bientôt par cœur. Je l'imaginais en train de l'écrire de sa main crispée dans son coin près du poêle, luttant contre le sommeil, craquant distraitement des salves d'allumettes, pendant que je ronflais dans ma couchette ; dérivant distraitement dans des rêves, je le savais, d'un visage rose brun sous des cheveux humides et un tam-o'-shanter gris ; bien qu'aucun mot sur elle ne figurât dans le document. Je souris de voir sa foi inébranlable en la « théorie du chenal » réconciliée à la onzième heure avec de nouvelles données concernant la « terre » négligée.

Le résultat était certes intéressant, mais il me laissa froid. Qu'il existât dans les archives allemandes un tel plan de défense pour la côte de la mer du Nord était fort probable. Les sept îles, avec leurs sept chenaux peu profonds (bien que, soit dit en passant, deux d'entre eux, les branches jumelles de l'Ems, ne soient nullement si peu profonds), étaient une conjecture très plausible, et s'accordaient admirablement avec la théorie du chenal, dont j'avais toujours reconnu les mérites intrinsèques ; mon objection constante ayant été qu'elle n'allait pas assez loin pour expliquer notre traitement. La ceinture de chemin de fer entourant la péninsule, avec Esens au sommet, était suggestive aussi ; mais la même objection s'appliquait. Chaque pays ayant une frontière maritime possède, je suppose, des plans secrets de mobilisation pour sa défense, mais ils ne sont pas de ceux que des voyageurs de passage pourraient découvrir, pas de ceux qui justifieraient des recherches furtives, ou nécessiteraient pour leur élaboration un lieu de rendez-vous aussi occulte que Memmert. Dollmann était un autre point faible ; Dollmann en Angleterre, en train d'espionner. Tous les pays, l'Allemagne incluse, ont des espions à leur service, des outils sales mais nécessaires ; mais Dollmann en association si intime avec les principaux comploteurs de ce côté-ci ; Dollmann riche, influent, une puissance dans les affaires locales — il était clair que ce n'était pas un espion ordinaire.

Et là, je détectai une hésitation dans l'esquisse sommaire de Davies, une réticence, pour ainsi dire, à poursuivre un indice jusqu'à sa conclusion logique. Il parlait d'un plan allemand de défense côtière, et dans le même souffle de Dollmann espionnant les plans anglais en cas de guerre avec l'Allemagne, et il en restait là ; mais quel genre de plans ? Évidemment (s'il était sur la bonne voie) des plans d'attaque sur la côte allemande par opposition à ceux de stratégie en haute mer. Mais quel genre d'attaque ? Évidemment aussi, si son anneau ferroviaire signifiait quelque chose, une attaque par invasion sur ce littoral reculé et désolé qu'il avait si souvent déclaré lui-même être imprenablement sécurisé derrière son réseau de sables et de bas-fonds. Mon esprit retourna à ma question à Bensersiel, « Cette côte peut-elle être envahie ? » à son déni et à notre enquête infructueuse sur les digues et les polders. Revenait-il maintenant à une idée que nous avions tous deux rejetée, tout en reculant devant l'idée de l'exprimer explicitement ? Le doute était torturant.

Une brève digression ici sur les phases de mon voyage. À Rheine, je changeai de train, virai plein nord et devins un marin allemand. Il y avait peu de risques avec un accent défectueux — les marins sont si polyglottes ; tandis qu'un marin anglais rôdant autour d'Esens pourrait éveiller la curiosité. Hier, je n'avais prêté aucune attention au paysage ; aujourd'hui, je ne négligeai rien qui puisse concevablement fournir un indice.

De Rheine à Emden, nous descendîmes la vallée de l'Ems ; d'abord à travers un pays de villes prospères et de gras pâturages, se dégradant plus au nord en espaces de tourbières et de landes — un triste pays, mais se présentant sous son meilleur jour, si l'on peut dire, car je devrais mentionner ici que le temps, qui tôt le matin avait été aussi froid et brumeux que jamais, devenait régulièrement plus doux et plus lumineux à mesure que la journée avançait ; tandis que mon journal indiquait que le baromètre baissait et que l'anticyclone cédait la place à la pression venant de l'Atlantique.

À Emden, où nous entrâmes en Frise proprement dite, le train traversa un grand canal, et pour la vingtième fois ce jour-là (car nous en avions passé un certain nombre en Hollande, et pas mal en Allemagne), je me dis : « Canaux, canaux. Où Böhme intervient-il là-dedans ? » C'était le crépuscule, mais assez clair pour voir une embarcation inhabituelle, un torpilleur en fait, amarré à des piquets sur un côté. En un instant, je me souvins de cette page du *North Sea Pilot* où le canal Ems-Jade est décrit comme assez profond pour porter des canonnières, et comme utilisé à cette fin stratégique entre Wilhelmshaven et Emden, le long de la base, c'est-à-dire, de la péninsule frisonne. Je demandai à un paysan en face ; oui, c'était bien le canal Ems-Jade. Davies l'avait-il oublié ? Cela aurait grandement renforcé son esquisse hésitante.

Au kiosque de la gare d'Emden, j'achetai une carte d'état-major de poche [Il n'y a, bien sûr, pas d'espace pour reproduire ceci, mais ici et désormais le lecteur est renvoyé à la Carte B.] de la Frise, à une échelle beaucoup plus grande que tout ce que j'avais utilisé auparavant, et quand je ne fus pas observé, j'étudiai le cours du canal avec une impatience qui, hélas ! se refroidit rapidement. Depuis Emden vers le nord, j'utilisai la même carte pour aider ma vue, et avec son aide, je vis dans l'obscurité grandissante plus de landes et de tourbières, autrefois un grand lac scintillant, et par intervalles des étendues cultivées ; un pays aquatique comme toujours ; des étangs, des ruisseaux et d'innombrables drains et fossés. De vastes bois étaient également marqués, mais plus loin dans l'intérieur. Nous passâmes Norden à sept heures, dans l'obscurité totale. Je guettai la crique, et en effet, nous la traversâmes juste avant d'entrer en gare. Son lit était presque à sec, et je distinguai des péniches échouées dedans. Étant la jonction pour Esens, je dus attendre trois quarts d'heure, puis je virai à l'est à travers les terres sauvages les plus septentrionales, m'arrêtant à des stations de village occasionnelles et restant à cinq ou six milles de la mer. C'est durant cette étape, dans un compartiment misérablement éclairé, et seul pour la plupart, que je rassemblai finalement tous mes fils et essayai de les tresser en un câble dont le noyau serait Esens ; « une ville », disait Baedeker, « de 3 500 habitants, centre d'un riche district agricole. Belle flèche. »

Esens est à quatre milles à l'intérieur des terres depuis Bensersiel. Je passai en revue chaque circonstance de cette journée à Bensersiel, et bouillis en pensant à la façon dont von Brüning m'avait trompé. Il était allé à Esens lui-même, et m'avait si bien lu qu'il m'avait réellement proposé de l'accompagner, et j'avais refusé par excès de ruse. Attendez, cependant ; si j'avais accepté, il aurait pris grand soin que je ne voie rien d'important. Le secret, donc, n'était pas écrit en grosses lettres sur les murs d'Esens. Était-ce lié à Bensersiel aussi, ou au pays entre les deux ? Je cherchai à nouveau sur la carte d'état-major, me levant pour avoir une meilleure lumière et moins de secousses. Il y avait la route vers le nord depuis Esens jusqu'à Bensersiel, passant à travers des points et des carrés en damier, les premiers signifiant tourbière, les seconds champs, selon la légende. Quelque chose d'autre, aussi, attira immédiatement mon œil, et c'était un ruisseau coulant vers Bensersiel. Je le reconnus aussitôt pour le ruisseau boueux ou le drain que nous avions vu au port, sortant par l'écluse ou « siel » d'où Bensersiel tirait son nom. Mais il arrêta mon attention maintenant parce qu'il semblait plus proéminent que ce à quoi je m'attendais. Les cartes marines ont tendance à ignorer la géographie du continent, sauf dans la mesure où elle offre des amers aux marins. Sur la carte marine, ce ruisseau avait été représenté comme un petit tire-bouchon grossier, comme la queue d'un cochon de lait. Sur la carte d'état-major, il était marqué d'une ligne bleu foncé, était étiqueté « Benser Tief », et on lui donnait un cours plus résolu ; les méandres devenaient des angles, et il y avait ce qui semblait être des rectifications artificielles à certains points. L'un des fils de mon écheveau, le fil du canal, vibra par sympathie, comme un fil chargé de courant. Debout, à cheval sur les deux sièges, avec la carte près de la lampe, je suivis avidement le cours du « tief » vers le sud. Il s'inclinait loin de la route d'Esens et passait la ville à environ un mille à l'ouest, plongeant sous le chemin de fer. Peu après, il prenait des virages angulaires vers l'est, et rejoignait une autre ligne bleue se dirigeant vers le sud-est, et lettrée « Canal Esens-Wittmunder ». Ce canal, cependant, se terminait brusquement à mi-chemin de Wittmund, une ville voisine.

Pour la première fois ce jour-là, il me vint un sentiment d'inspiration authentique. Ces faibles profondeurs et courtes distances, fractions de mètres et de kilomètres, que j'avais surprises de la bouche de Böhme à Memmert, et que Davies avait attribuées aux chenaux extérieurs — se référaient-elles à un canal ? Je me souvins d'avoir vu des péniches dans le port de Bensersiel. Je me souvins de conversations avec les natifs dans l'auberge, de bribes de la loquacité pompeuse du maître de poste, de discussions sur le commerce en pleine croissance, sur les briques et le grain passant de l'intérieur vers les îles : d'une autre source — était-ce l'épicier de Wangeroog ? — sur l'expansion des affaires dans les îles elles-mêmes en tant que stations balnéaires ; d'une autre source encore — von Brüning lui-même, sûrement — sur l'activité personnelle de Dollmann dans le développement des îles. En connexion obscure avec ces choses, je vis le torpilleur dans le canal Ems-Jade.

C'est entre Dornum et Esens que ces idées vinrent, et j'étais encore absorbé par elles quand le train s'arrêta, juste à neuf heures, à ma destination, et après dix minutes de marche, avec une poignée d'autres passagers, je me retrouvai dans les rues pavées et tranquilles d'Esens, avec le grand clocher de l'église, que nous avions si souvent vu depuis la mer, s'élevant au-dessus de moi dans la lumière de la lune.

CHAPITRE XXVI. Les Sept Siels

Choisissant la plus humble Gasthaus que je pus découvrir, je déposai mon paquet et demandai de la bière, du pain et de la Wurst. Le propriétaire, comme je m'y attendais, parlait le dialecte frison, si bien que, bien qu'il fût assez difficile à comprendre, il n'eut aucun doute sur la pureté de mon propre allemand soutenu. C'était un brave homme, hospitalier et curieux : « Voulais-je un lit ? » « Non ; je vais à Bensersiel », dis-je, « pour dormir là-bas, et prendre le Postschiff du matin pour l'île de Langeoog. » (Je n'avais pas oublié nos amis les géants jumeaux et leurs fonctions.) « Je n'étais pas moi-même un insulaire ? » demanda-t-il. « Non, mais j'avais une sœur mariée là-bas ; je revenais tout juste d'une année de navigation, et j'allais lui rendre visite. » « Au fait », demandai-je, « comment avancent-ils avec le Benser Tief ? » Mon ami haussa les épaules ; c'était fini, croyait-il. « Et la connexion vers Wittmund ? » « Toujours en construction. » « Langeoog doit donc aller de l'avant ? » « Oh ! il le supposait, mais il ne croyait pas à ces nouveaux systèmes à la mode. » « Mais c'était bon pour le commerce, je suppose ? Esens bénéficierait de l'envoi de marchandises par le "tief" — quel était le trafic, au fait ? » « Oh, quelques péniches de plus qu'avant de briques, de bois, de charbon, etc., mais ça n'aboutirait à rien, il le savait : les Aktiengesellschaften (sociétés) étaient une invention du diable. Quelques spéculateurs les montaient et gagnaient de l'argent eux-mêmes sur les terrains et les contrats, tandis que les actionnaires qu'ils avaient bernés mouraient de faim. » « Il y a du vrai là-dedans », concédai-je à ce vieux conservateur sectaire ; « ma sœur à Langeoog loue sa pension à un homme nommé Dollmann ; on dit qu'il possède un tas de terrains dans le coin. J'ai vu son yacht une fois — velours rose et lumière électrique à l'intérieur, disent-ils... »

« C'est bien le nom », dit l'aubergiste, « c'est l'un d'eux — une sorte d'étranger, j'ai entendu dire ; il dirige aussi une affaire de sauvetage, du côté de Juist. »

« Eh bien, il n'aura rien de mes économies ! » je ris, et peu après pris congé, et demandai à un passant la route de Dornum. « Suivez le chemin de fer », me fut-il répondu.

Avec un vent chaud en pleine figure venant du sud-ouest, des nuages floconneux et une demi-lune au-dessus de moi, je me mis en route, non pour Bensersiel mais pour Benser Tief, qui, je le savais, devait traverser la route de Dornum quelque part. Un mille ou deux de chaussée pavée flanquée de fossés et de saules, et courant côte à côte avec la voie ferrée ; puis un pont, et en contrebas le « Tief » ; qui était, en fait, un petit canal. Un sentier rempli d'ornières quitta la route et descendit vers lui d'un côté ; une voie d'évitement grossière quitta le chemin de fer et descendit vers lui de l'autre.

J'allumai une pipe et m'assis un moment sur le parapet. Personne ne bougeait, aussi, avec une grande circonspection, entrepris-je de reconnaître la rive gauche vers le nord. La voie d'évitement entrait dans un enclos clôturé par un portail verrouillé — un portail que j'aurais pu escalader facilement, mais je jugeai plus sage de faire le détour par le pont et de regarder par-delà. L'enclos n'était qu'un petit dépôt de charbon, rien de plus ; il y avait des tas de charbon décharnés scintillant au clair de lune, une péniche à moitié chargée amarrée le long du quai, et un bâtiment administratif désert. Je me glissai en solitaire le long d'un chemin de halage sablonneux. Marais et champs m'entouraient, comme la carte l'avait indiqué ; saules et oseraies ; les formes indistinctes du bétail ; la basse mélodie du vent errant sans entraves sur la plaine ; une ou deux fois, le battement d'ailes et le cancanement d'un canard sauvage effrayé.

Bientôt, j'arrivai devant une ferme, sombre et silencieuse ; en face, dans le canal, une paire de péniches vides. Je grimpai dans l'une d'elles et sondai avec mon bâton sur le côté extérieur — à peine trois pieds ; et le torpilleur se dissipa de mes spéculations. Le cours d'eau, je l'observai aussi, était tout juste assez large pour que deux péniches puissent se croiser aisément. Je vis, ou crus voir, d'autres fermes, et quelques péniches supplémentaires reposant dans des canaux latéraux reliés au canal principal par des ponceaux, mais rien de notable ; et conscient que je devais également explorer le côté de la voie ferrée vers Wittmund, je fis demi-tour, l'esprit déjà un peu abattu, mais toujours vivement dans l'attente.

Passant sous la route et la voie ferrée, je suivis à nouveau le chemin de halage qui, après un demi-mille, plongea dans les bois, puis déboucha sur une clairière et un autre enclos clôturé ; un chantier de bois d'œuvre, à en juger par l'aspect. Cette fois, je me déshabillai de la taille aux pieds, traversai à gué, me rhabillai et escaladai la palissade. (Il y avait une chaumière en retrait, mais ses occupants dormaient à l'évidence.) J'étais dans un chantier de bois, parmi les piles de planches et la scierie à vapeur ; mais c'était plus qu'un simple chantier, car en avançant prudemment sous l'ombre des arbres à la lisière de la clairière, j'arrivai devant un long hangar en tôle qui me rappela étrangement Memmert, et en contrebas, plus près du canal, se profilait une ossature sombre qui s'avéra être un navire en construction sur des cales. Tout près se trouvait un objet similaire, presque achevé cette fois — une péniche. Une cale pavée menait à l'eau ici, et le canal s'élargissait en une voie d'évitement ou un bras mort dans lequel reposaient sept ou huit autres péniches en rangées. J'escaladai une autre palissade et poursuivis ma route, marchant, je devrais dire, trois milles le long du canal, jusqu'à ce que la question du logement et des projets ultérieurs me fasse stopper. Il était passé minuit et je n'enrichissais guère mes informations. J'avais rencontré une briqueterie, mais peu après, il devint de plus en plus évident que le canal était encore peu utilisé pour le trafic. Il devenait plus étroit et portait de nombreux signes de travaux récents pour son amélioration. À un endroit, une déviation endiguée était en cours d'excavation, manifestement pour abréger un coude impraticable. Le chemin était devenu atroce et mes bottes étaient alourdies par l'argile. Gardant à l'esprit la ligne bleue qui s'arrêtait brusquement sur la carte, je jugeai inutile d'aller plus loin et rebroussai chemin, tentant de concocter une histoire qui satisferait un aubergiste irritable d'Esens, afin qu'il croie que c'était un voyageur respectable, et non un vagabond ou un fou, qui frappait à sa porte vers une heure et demie.

Mais une ressource bien plus pratique me vint à l'esprit alors que j'approchais du chantier de bois ; car un logement, libre et accessible, se trouvait là, tout prêt. J'embarquai sur l'une des péniches vides dans le bras mort et inspectai mes quartiers pour la nuit. Elle était du même modèle que toutes celles que j'avais vues ; un chaland, à proprement parler, en ce sens qu'il n'avait aucun moyen de propulsion propre et pas de quartiers séparés pour un équipage, tout l'intérieur de la coque étant libre pour la cargaison. À la proue comme à la poupe, il y avait une dizaine de pieds de pont, garnis de bittes et de bollards. Le reste était un puits ouvert, flanqué de passavants d'une largeur substantielle ; l'ensemble était de construction robuste et, pour un humble chaland, d'un dessin bien proportionné et même gracieux, avec une tonture marquée à l'avant et, comme je l'avais observé sur le spécimen sur cales, des lignes fluides à l'arrière. En somme, il était apparent, même pour un terrien ignorant comme moi, qu'il avait été conçu non seulement pour le travail en canal, mais aussi pour les eaux agitées ; et il le pouvait, car bien que les quelques milles de mer qu'il devait traverser pour atteindre les îles fussent à la fois peu profonds et abrités, je savais par expérience en quel ressac vicieux ils pouvaient être fouettés par un coup de vent soudain. Il ne faut pas croire que je m'attardai sur cette question. Sur des lignes limitées, je progressais, mais les ailes de l'imagination pendaient encore sans force le long de mes flancs. Sinon, j'aurais peut-être examiné ce chaland plus minutieusement, au lieu de le considérer principalement comme une cachette commode. Sous le pont arrière était entreposé un rouleau massif de toile goudronnée, dont un coin faisait une excellente couverture, et mon baluchon un bon oreiller. C'était une chute par rapport au luxe de la nuit précédente ; mais un espion, réfléchis-je philosophiquement, ne peut s'attendre à un lit de plumes deux nuits de suite, et celui-ci était en tout cas plus aéré et plus spacieux que la couchette en forme de cercueil du Dulcibella, et pas tellement plus dur.

Une fois confortablement installé, j'étudiai la carte à la lueur intermittente d'une allumette. Il commençait à m'apparaître depuis une demi-heure que ce canal n'était que l'un des nombreux ; qu'en me concentrant sur Esens et Bensersiel, j'avais oublié qu'il y avait d'autres villages se terminant par « siel », également pourvus sur la carte de cours d'eau en tire-bouchon ; et, de plus, que les statistiques de profondeur et de distance de Böhme avaient été classées en sept catégories, de A à G. La toute première allumette ramena le souvenir complet concernant les villages. Le suffixe « siel » se répétait tout le long du littoral. À cinq milles à l'est de Bensersiel se trouvait Neuharlingersiel, et plus loin Carolinensiel. À quatre milles à l'ouest se trouvait Dornumersiel ; et plus loin Nessmersiel et Hilgenriedersiel. Cela en faisait six rien que sur la côte nord de la péninsule. Sur la côte ouest, faisant face à l'Ems, il n'y en avait qu'un seul, Greetsiel, assez loin au sud de Norden. Mais à l'est, faisant face au Jade, il y en avait pas moins de huit, à intervalles très rapprochés. Une seconde de réflexion et je rejetai ce dernier groupe ; ils n'avaient rien à voir avec Esens, et ils n'avaient aucune raison d'être imaginable en tant que veines commerciales ; différant nettement à cet égard du groupe de six sur la côte nord, dont la perspective était la chaîne d'îles, et dont le centre intérieur, presque exactement, était Esens. Il m'en manquait un pour en faire sept, et comme hypothèse de travail, j'ajoutai le solitaire Greetsiel. À chacun des sept villages, des cours d'eau débouchaient, comme à Bensersiel. Depuis les sept points de sortie, des lignes en pointillés étaient marquées vers le large, coupant les grands sables de marée et menant vers les îles. Et sur le continent derrière l'ensemble du système septuple passait la boucle de chemin de fer. Mais il y avait de multiples points de différence mineurs. Aucun cours d'eau ne se vantait d'un linteau bleu aussi profond et décisif que le Benser Tief ; aucun ne pénétrait aussi loin dans l'arrière-pays. Ils variaient en longueur et en sinuosité. Deux, ceux appartenant à Hilgenriedersiel et Greetsiel, semblaient ne pas atteindre du tout la voie ferrée. En revanche, Carolinensiel, en face de l'île de Wangeroog, avait une ligne secondaire rien que pour lui.

Allumette après allumette croissaient et décroissaient tandis que je me creusais la tête sur ces sept mystérieux. Finalement, je me creusai la tête jusqu'à m'endormir, avec l'idée fixe que demain, sur le chemin du retour vers Norden, je devais en voir davantage sur ces canaux en bourgeon, si tant est qu'ils le fussent. Mes rêves cette nuit-là furent ceux d'une puissante chaîne de redoutes et de batteries masquées, tapis perdus parmi les dunes de sable d'îlots désolés ; construits, tel le corail, par un travail infiniment lent et secret ; alimentés par des cargaisons mortelles transportées dans des chalands et sous la garde de muets furtifs qui, tous, portaient les traits de Grimm.

J'étais debout et parti à l'aube (le temps était doux et pluvieux), croisant quelques terrassiers sur mon chemin vers la route, qui me souhaitèrent un bonjour en me dévisageant. Sur le pont, je m'arrêtai et tombai dans des tourments d'indécision. Il y avait tant à faire et si peu de temps pour le faire. Le problème entier semblait avoir été multiplié par sept, et le total encore doublé et redoublé — sept lignes bleues sur terre, sept lignes en pointillés sur la mer, sept îles au large. Une fois, j'étais près de décider de mettre mon prétexte en pratique et de traverser vers Langeoog ; mais cela signifiait manquer le rendez-vous, et je rechignais à le faire.

En tout cas, j'avais grand besoin de petit-déjeuner ; et la meilleure façon de l'obtenir, tout en explorant de nouveaux terrains, était de marcher jusqu'à Dornum. Là, je trouverais une ligne bleue appelée le Neues Tief menant à Dornumersiel, sur la côte. Une fois cela exploré, je pourrais continuer vers Nesse, où il y avait une autre ligne bleue vers Nessmersiel. Tout cela était sur le chemin de Norden, et j'aurais constamment la voie ferrée dans le dos pour m'y transporter le soir. Le dernier train (mon horaire me le disait) était celui atteignant Norden à 19h15. Je pouvais prendre celui-ci à la gare de Hage à 19h05.

Une marche rapide de six milles me conduisit, affamé, à Dornum. La route et la voie ferrée étaient restées collées l'une à l'autre tout le temps, et à mi-chemin environ, elles avaient été rejointes sur la gauche par un troisième compagnon sous la forme d'un ruisseau chétif que je savais être, d'après la carte, la partie supérieure du Neues Tief. Tortillant et doublant comme une anguille, étouffé par les laîches et les roseaux, il n'avait aucune prétention à être navigable. Finalement, il s'enroula au loin dans les marais, hors de vue, pour réapparaître tout près de Dornum sous un aspect beaucoup plus digne.

Il n'y avait aucune voie d'évitement là où la voie ferrée le traversait, mais dans la ville elle-même, qu'il contournait par l'est, un chemin de halage commençait, et un quai sur pilotis avait été récemment construit. Sur celui-ci se trouvait un bâtiment en brique rouge avec l'aspect d'un entrepôt, encore sans toit, avec des ouvriers sur ses échafaudages. Cela aiguisa mon appétit.

Si j'avais été sage, je me serais contenté d'un en-cas acheté au comptoir, mais une soif de café chaud et d'indices me poussa à répéter l'expérience d'Esens et à chercher une taverne primitive. Je fus moins chanceux cette fois. L'établissement que je choisis était assez obscur, mais son propriétaire n'était pas un simple Frison, mais un coquin à l'allure mauvaise, aux yeux fuyants et au teint débauché, qui manifesta une curiosité très importune pour son client. Ultime fatalité, il portait une casquette à visière comme la mienne et s'avéra être un ancien marin. J'aurais dû fuir à sa vue si j'en avais eu l'occasion, mais je fus servi d'abord par une fille débraillée qui, j'en suis sûr, l'appela pour m'observer. Pour expliquer mes bottes et mon pantalon boueux, je dis que j'avais marché depuis Esens, et à partir de là, je me trouvai impliqué dans un enchevêtrement de mensonges improvisés. M'enfonçant dans une ornière, je plaçai cette fois ma sœur sur l'île de Baltrum et dis que je me rendais à Dornumersiel (qui est en face de Baltrum) pour traverser de là. Comme c'était tirer à l'aveugle, je n'osai pas supposer de connaissances locales et parlai de la visite comme de ma première. Dornumersiel fut un coup de chance ; il y avait un lougre-ferry de là vers Baltrum ; mais il connaissait, ou prétendait connaître, Baltrum, et n'avait pas entendu parler de ma sœur. Je devins d'autant plus nerveux que je vis dès le début qu'il me prenait pour un homme d'une condition supérieure à la plupart des marins marchands ; et, pour aggraver les choses, je fus assez imprudent, en prétextant la hâte, pour sortir de ma poche intérieure ma montre en or avec la chaîne et les sceaux attachés. Il me dit qu'il n'y avait pas d'urgence, que je manquerais la marée à Dornumersiel, puis se mit à me presser de boire des alcools forts et à poser des questions dont la grossièreté insinuante me donna la clé de sa biographie. Il avait dû être à un stade de sa carrière un rabatteur de quais, l'un de ces requins immondes qui s'attaquent aux marins débarqués, et qui sont tout aussi souvent d'anciens marins eux-mêmes, versés dans les faiblesses de la tribu. Il gardait maintenant la main avec moi, qui, malheureusement, prétendais appartenir à la classe même qu'il avait l'habitude de victimiser, et qui, de plus, avais une montre en or et, sans doute, une bourse bien garnie. Rien de plus ridiculement inopportun n'aurait pu m'arriver, ni de plus dangereux ; car sa classe est aussi cosmopolite que les garçons de café et les concierges, avec un don aussi facile pour les langues et un flair aussi infaillible pour la nationalité. Évidemment, le bougre reconnut la mienne et m'en mit positivement au défi dans un anglais assez courant avec un accent yankee. Encombré par la sœur mythique, je m'en tins à mon mensonge, disant que j'avais été sur un navire anglais si longtemps que j'avais attrapé l'accent, et lui donnai aussi quelques mots dans un anglais brisé. En même temps, je montrai que je le considérais comme une nuisance impertinente, payai mon écot et sortis — quitte pour lui ? Pas du tout ! Il insista pour me montrer le chemin vers Dornumersiel et me suivit dans la rue. Percevant qu'il avait bu, malgré l'heure matinale, je n'osai pas risquer une scène querelleuse avec un homme qui en savait déjà tant sur moi, et qui pourrait à tout moment en tirer davantage. Alors je me fondis dans le décor et l'amadouai ; je le traitai dans un débit de boisson dans l'espoir de lui fausser compagnie — une ressource désastreuse, qui fut érigée en précédent pour d'autres libations ailleurs. Je jetterais volontiers un voile sur notre progression scandaleuse à travers le paisible Dornum, sur les terreurs que j'éprouvai quand il me présenta comme son ami, et comme son ami anglais, et sur l'abaissement que je ressentis aussi, alors que, bras dessus bras dessous, nous parcourions les trois milles de route vers la côte. C'était son caprice malicieux que nous parlions anglais ; un caprice chanceux, comme il s'avéra, parce que je ne connaissais pas l'allemand de gaillard d'avant, mais avais quelques notions d'anglais de gaillard d'avant, glanées chez Cutcliffe Hyne et Kipling. Avec celles-ci, j'improvisai un hybride peu recommandable, consistant principalement en jurons et blasphèmes, et racontai ainsi des voyages imaginaires. Bien sûr, il connaissait tous les ports du monde, mais heureusement n'était guère critique, en raison de schnapps répétés.

Néanmoins, c'était un contretemps déplorable à tous points de vue. Je perdais mon temps, car la route prenait une direction différente du Neues Tief, de sorte que je n'eus même pas l'avantage d'inspecter le canal et ne le rencontrai qu'une fois arrivés à la mer. Ici, il se divisait en deux embouchures, toutes deux pourvues d'écluses, et se déversant dans deux petits ports de boue, répliques de Bensersiel, possédant chacun son groupe de maisons. Je me dirigeai droit vers le Gasthaus à Dornumersiel, préparai bien mon compagnon et lui demandai d'attendre pendant que je m'occupais d'un bateau dans le port ; mais, inutile de le dire, je ne le rejoignis jamais. Je jetai juste un coup d'œil cursif sur le port de gauche, vis un chaland en train d'écluser (car la marée était haute), puis marchai aussi vite que mes jambes me le permettaient jusqu'à la digue la plus extérieure, l'enjambai et marchai le long de la mer vers l'ouest, face à une vive averse de pluie, plein de profondes appréhensions quant à l'agitation et aux commérages que ma disparition pourrait causer si mon odieux rabatteur était assez sobre pour les découvrir. Dès que je l'estimai sûr, je me laissai tomber sur le sable et courus jusqu'à ne plus pouvoir courir. Ensuite, je m'assis sur mon baluchon avec le dos contre la digue, à l'abri partiel de la pluie, regardant la mer se retirer des replats et se réduire en minces mares, et les nuages chargés voler en pleurant au-dessus des îles jusqu'à ce que ces formes pâles soient perdues dans la brume.

La péniche que j'avais vue écluser rampait vers Langeoog derrière un remorqueur et un filet de fumée.

Plus d'exploration à la lumière du jour ! C'était ma première résolution, car je me sentais comme si le pays devait retentir de rapports sur un Anglais déguisé. Je devais rester caché jusqu'au crépuscule, puis regagner la voie ferrée et me glisser dans ce train pour Norden. Or, dès que je commençai à me résigner à une inaction temporaire et à centrer mes pensées sur le rendez-vous, un nouveau doute m'assaillit. Rien n'avait semblé plus certain hier que Norden était le théâtre du rendez-vous, mais c'était avant que les sept siels ne soient passés au premier plan. Le nom de Norden sonnait maintenant nu et peu convaincant. Alors que je me demandais pourquoi, il m'apparut soudain que toutes les gares le long de cette ligne nord, bien que plus à l'intérieur des terres que Norden, étaient également des « gares côtières », en ce sens qu'elles étaient en contact avec des ports (d'une certaine sorte) sur la côte. Norden avait son ruisseau de marée, mais Esens et Dornum avaient leurs « tiefs » ou canaux. Quel imbécile j'avais été de donner une interprétation aussi étroite et littérale à la phrase « la marée sert ! » Quel endroit mes conspirateurs étaient-ils les plus susceptibles de visiter — Norden, dont l'intrusion dans nos théories était purement hypothétique, ou l'un de ces siels dont les sept systèmes donnaient à toutes mes dernières observations une signification transcendante ?

Il n'y avait qu'une seule réponse ; et elle me remplit d'un profond découragement. Sept rendez-vous possibles ! — huit, en comptant Norden. Vers lequel se diriger ? Je sortis l'horaire et la carte, et avec eux l'espoir. Le cas n'était pas si grave après tout ; il n'exigeait aucun changement immédiat de plan, bien qu'il importât de graves incertitudes et risques. Norden était toujours l'objectif, mais principalement en tant que nœud ferroviaire, seulement de façon éloignée en tant que port de mer. Bien que les rendez-vous possibles fussent au nombre de huit, les gares possibles étaient réduites à cinq — Norden, Hage, Dornum, Esens, Wittmund — toutes sur une seule et même ligne. Les trains d'est en ouest le long de cette ligne étaient négligeables, car il n'y en avait aucun qu'on pût qualifier de trains de nuit, le dernier étant celui sur lequel j'avais misé ce matin pour m'amener à Norden, où il arrivait à 19h15. Des trains d'ouest en est, il n'y en avait qu'un seul à prendre en considération, le même que celui que j'avais emprunté la nuit dernière, quittant Norden à 19h43 et atteignant Esens à 20h50, et Wittmund à 21h13. Ce train, comme le lecteur qui était avec moi le sait, était en correspondance avec un autre venant d'Emden et du sud, et aussi, je l'appris maintenant, avec des services venant de Hanovre, Brême et Berlin. Il se souviendra aussi que j'avais dû attendre trois quarts d'heure à Norden, de 19h à 19h43.

Le quai à la jonction de Norden, donc, entre 19h15, quand je devais y arriver de l'est, et 19h43, quand Böhme et son ami inconnu devaient en partir pour l'est ; là, et dans cette demi-heure, était mon opportunité pour reconnaître et prendre en filature au moins deux des conspirateurs. Je devais prendre le train qu'ils prenaient, et descendre là où ils descendaient. Si je ne pouvais pas les trouver du tout, je serais renvoyé à l'opinion rejetée selon laquelle Norden elle-même était le rendez-vous, et je devrais attendre là jusqu'à 22h46.

Entre-temps, c'était bien beau de se résoudre à l'inaction jusqu'au crépuscule ; mais après une heure de repos, des vêtements et des pieds humides, et l'absence de poursuivants, me tentèrent de reprendre le terrain. Évitant les routes et les villages tant qu'il faisait jour, je coupai à travers champs vers le sud-ouest — un voyage morne et laborieux, avec des marais suintants et des fossés profonds jusqu'aux genoux à franchir, avec des détours à faire pour passer loin des paysans, et maintes accroupissements furtifs derrière des digues et des saules. Le peu que j'appris était en harmonie avec mes explorations précédentes, car mon chemin coupait à angles droits la ligne du Harke Tief, le ruisseau débouchant à Nessmersiel. Lui aussi était de la nature d'un canal, mais seulement à l'état embryonnaire au point où je le touchai, au sud de Nesse. Des travaux sur une déviation étaient en cours, et lors d'une courte digression en aval, j'aperçus un autre chantier de construction de chalands. Quant à Hilgenriedersiel, le quatrième des sept, je n'eus pas le temps d'en voir quoi que ce soit. À sept heures, j'étais à la gare de Hage, très fatigué, mouillé et les pieds en sang, après avoir couvert près de vingt milles au total depuis que j'avais quitté mon lit dans le chaland.

De là jusqu’à Norden, le trajet en train prit dix minutes, que je passai à manger un peu de pain de seigle et de l’anguille fumée, et à gratter la boue de mes bottes et de mon pantalon. La fatigue s’évanouit lorsque le train s’arrêta en gare, et que les vingt-huit minutes fatidiques commencèrent à s’égrener. Après avoir enfilé une épaisse écharpe et relevé le col de mon caban, je traversai immédiatement vers le quai opposé, marchai d’un pas décidé vers le guichet, et aperçus aussitôt von Brüning — oui, von Brüning en civil ; mais impossible de se méprendre sur sa haute stature athlétique, ses traits agréables et sa barbe brune soignée. Il quittait tout juste le guichet, ramassant un billet et quelques pièces. Je me joignis à une file de trois ou quatre personnes qui attendaient leur tour, m’aplatissant entre elles et la cloison jusqu’à ce que je l’entende s’éloigner. N’ayant pas entendu pour quelle gare il avait pris son billet, je pris un billet de quatrième classe pour Wittmund, ce qui couvrait toutes les éventualités. Puis, le menton enfoui dans mon écharpe, je cherchai le coin le plus sombre de cette salle, mélange de bar et de salle d’attente mal éclairée où, selon l’usage fastidieux en Allemagne, les voyageurs sont parqués jusqu’à ce que leur train soit prêt. J’aperçus von Brüning assis dans un autre coin, son chapeau rabattu sur les yeux et un cigare aux lèvres. Un garçon m’apporta une chope de bière de Munich ambrée et, en la sirotant, je montai la garde. Les gens allaient et venaient, mais personne ne s’adressait au marin en civil. Lorsqu’un quart d’heure se fut écoulé, une porte donnant sur le quai s’ouvrit et une voix rauque cria : « Hage, Dornum, Esens, Wittmund ! » Un groupe de passagers se bouscula vers le quai en montrant leurs billets. Je traînai sur ma bière et fus le dernier du groupe, avec von Brüning juste devant moi, si près que la fumée de son cigare me vint au visage. Je regardai par-dessus son épaule le billet qu’il présentait, je manquai le nom, mais saisis un double sifflement marmonné par l’employé qui le poinçonnait ; je passai les gares en revue dans ma tête et m’arrêtai sur Esens. C’était tout ce que je voulais savoir pour le moment ; je me dirigeai donc vers un compartiment de quatrième classe et perdis de vue ma proie, n’osant pas regarder par la fenêtre avant que la dernière porte ne se soit refermée. Quand je le fis, deux retardataires se pressaient vers un wagon — l’un grand, l’autre de taille moyenne ; tous deux en manteaux et cache-nez. Je ne pouvais distinguer leurs traits, mais aucun d’eux n’était certainement Böhme. Ils n’étaient pas passés par la porte de la salle d’attente, mais, manifestement, par l’extrémité sombre du quai, où ils attendaient. Un contrôleur, après quelques remontrances bourrues, les enferma et le train démarra.

Esens — le nom ne m’avait pas surpris ; il confirmait un pressentiment qui n’avait fait que grandir tout l’après-midi. Pour la dernière fois, je consultai la carte, détrempée et floue à force d’avoir été exposée toute la journée, et tentai de la graver dans mon esprit. Je marquai la route vers Bensersiel et la façon dont elle convergeait peu à peu vers le Benser Tief jusqu’à ce qu’ils se rejoignent à la mer. « La marée est favorable ! » Désireux d’avoir Davies pour m’aider, je calculai, à l’aide de mon journal, que la marée haute à Bensersiel serait vers onze heures, et que pendant deux heures, me rappelai-je (disons de dix heures à minuit ce soir), il y avait de cinq à six pieds d’eau dans le port.

Nous devions atteindre Esens à 8 h 50. Viendraient-ils en voiture, comme von Brüning l’avait fait il y a une semaine ? Je resserrai ma ceinture, piétinai mes bottes chargées de boue et remerciai Dieu pour la bière de Munich. Où allaient-ils depuis Bensersiel, et dans quoi ; et comment allais-je les suivre ? C’étaient là des questions vagues, mais j’étais prêt à tout ; voler un bateau n’était qu’une bagatelle. La Fortune, pensai-je, me souriait ; l’Aventure me faisait signe ; même la mer semblait clémente. Oui, et je ne sais si l’Imagination ne commençait pas déjà à dégourdir et à battre de ces ailes inertes.

CHAPITRE XXVII. La chance du passager clandestin

À la gare d’Esens, j’inversai ma tactique de Norden, sautai prestement dehors, atteignis la porte de sortie le premier, remis mon billet et traînai près de la grille de la gare sous le couvert de l’obscurité. La fortune souriait encore ; aucun véhicule n’attendait et il n’y avait qu’une demi-douzaine de passagers. Deux d’entre eux étaient les messieurs en manteau qui avaient été si près d’être laissés pour compte à Norden, et un autre était von Brüning. Ce dernier marchait bien en avant des deux premiers, mais à la grille donnant sur la grande route, les trois montrèrent une intention commune, en ce que, contrairement aux autres qui se tournèrent vers la ville d’Esens, ils bifurquèrent vers le sud ; à mon grand désarroi, car c’était la direction opposée à Bensersiel et à la mer. Moi, avec mon paquet sur l’épaule, je fermais la marche et, fidèle ombre, je tournai à droite également, sans prévoir les conséquences. Quand il fut trop tard pour faire demi-tour, je vis qu’à cinquante mètres devant, la route était barrée par les barrières d’un passage à niveau, et que nous allions inévitablement nous retrouver tous les quatre à la barrière jusqu’à ce que le train soit parti. Ce fut le cas, et pendant une minute ou deux, nous fûmes tous en groupe, affectant une indifférence mutuelle, silencieux, mais je suis certain, très conscients. Pour ma part, « un rire secret me chatouillait toute l’âme ». Lorsque les barrières furent ouvertes, les trois semblèrent disposés à traîner ; je pris donc tactiquement mon élan, marchai d’un pas vif devant eux et m’arrêtai après quelques minutes pour écouter. N’entendant rien, je revins prudemment sur mes pas et découvris qu’ils avaient disparu ; la direction ne fit aucun doute longtemps, car je tombai sur un sentier herbeux menant aux champs, à gauche ou à l’ouest de la route, et bien que je ne visse personne, j’entendis le murmure lointain de voix qui s’éloignaient.

Je pris mes repères avec sang-froid, posai un pied sur le sentier, me ravisai et retournai vers Esens. Je savais sans consulter la carte que ce sentier les mènerait au Benser Tief en un point proche du chantier de bois. Dans le brouillard, j’aurais pu les y suivre ; en l’état, la nuit n’était pas trop sombre, et je devais ménager mes forces ; et j’avais gravé dans ma mémoire ces mots : « la marée est favorable ». Je jugeai plus sage, pour économiser temps et nerfs, de les devancer à Bensersiel par le plus court chemin, les laissant y parvenir par le Tief détourné, dont je sentais bien que l’examen était l’un de leurs objectifs.

Il était neuf heures par une nuit fraîche et sauvage, un halo autour de la lune voilée. Je traversai la paisible Esens, et en une heure j’étais près de Bensersiel, et je pouvais entendre la mer. Persuadé que je trouverais Grimm aux abords, en attente de visiteurs, je quittai la route avant le village et contournai le port par la digue. Les fenêtres inférieures de l’auberge projetaient une lueur chaude dans la nuit, et à l’intérieur je pouvais voir le cercle des villageois réunis autour de cartes, dominé comme toujours par l’autoritaire petit maître de poste, dont la voix aiguë et excitée je pouvais clairement distinguer, alors qu’il était assis, sa casquette rejetée en arrière, un « feine schnapps » au coude. Le port lui-même semblait exactement le même que celui dont je me souvenais une semaine auparavant. Le bateau de poste gisait à son poste habituel à la jetée est, sa grand-voile hissée et ses deux géants crachant par-dessus le bastingage. Je les interpellai hardiment depuis le rivage (sans leur montrer qui j’étais), et on me dit qu’ils partaient pour Langeoog dans quelques minutes ; le vent était de terre, le courrier à bord et l’eau juste assez haute. « Voulais-je passer ? » « Non, je crois que je vais attendre. » Sûr que mon groupe ne pouvait pas être arrivé si vite, je gardai néanmoins un œil sur la galiote jusqu’à ce qu’elle largue son amarre arrière et s’éloigne. Une éventualité était éliminée. Quelques flâneurs se dispersèrent, et toutes les activités portuaires semblèrent terminées pour la nuit.

Trois quarts d’heure de suspense tendu s’ensuivirent. J’en passai la majeure partie à genoux dans un angle sombre entre la digue et la jetée ouest, d’où j’avais une vue stratégique du bassin ; mais je fus parfois poussé à rompre l’inaction par des sorties qui augmentaient en audace. Je fis le guet sur la route au-delà du pont, rôdai autour de l’écluse et jetai un coup d’œil dans la salle de l’auberge ; mais nulle part je ne pus voir une trace de Grimm. J’examinai chaque objet flottant dans le port (ils étaient très peu nombreux), sautai sur deux allèges et fouillai sous des bâches, montai à bord d’un remorqueur déserté et de deux ou trois barques maladroites amarrées à un poteau. Une seule d’entre elles avait l’air prête, les autres étant dépourvues d’avirons et de tolets ; un état de fait décourageant pour un futur voleur de bateau. C’est la vue de ces barques qui suggéra une dernière possibilité, des plus troublantes, à savoir que le bateau en attente, s’il y avait un bateau, n’était peut-être pas dans le port du tout, mais quelque part sur les sables en dehors de la digue, où, à ce niveau de marée haute, il aurait eu de l’eau en abondance. Retour à la digue donc ; mais alors que je scrutais la mer en chemin, les contingences s’évaporèrent et un fait solide survint, car je vis les lumières d’un bateau à vapeur approcher de l’entrée du port. J’eus à peine le temps de gagner mon point d’observation avant qu’elle n’ait balayé entre les jetées, et avec un sifflement saccadé de son hélice, elle tournait et reculait pour s’amarrer juste devant l’une des allèges, et à moins de cinquante pieds de ma cachette. Un matelot sauta à terre avec un cordage, tandis que l’homme à la barre donnait des instructions bourrues. Le navire était un petit remorqueur, et l’homme à la barre révéla son identité lorsque, après avoir coupé ses moteurs, il sauta à terre lui aussi, regarda sa montre sous le faisceau du feu de côté et marcha vers le village. C’était Grimm, par la taille et la carrure — Grimm vêtu d’un long manteau de toile cirée et d’un suroît. Je le vis traverser le faisceau de lumière de la fenêtre de l’auberge et disparaître en direction du canal.

Un autre marin apparut alors et aida son compagnon à amarrer le remorqueur. Les deux ensemble allèrent ensuite à l’arrière et commencèrent à s’occuper d’une tâche dont je ne pus déterminer la nature. Sortir était périlleux, alors je m’occupai de ma propre tâche, déchirant mon paquet et enfilant une veste et un pantalon en toile cirée par-dessus mes vêtements, et troquant ma casquette à visière contre un suroît. Cette opération fut instantanément dictée par la tenue des deux marins, qui, en tirant sur l’amarre avant, entrèrent dans le champ du feu de tête de mât.

C’était un chef-d’œuvre de gymnastique, car j’étais allongé — ou plutôt, debout de biais — sur la digue rugueuse, avec des interstices de briques pour prendre appui et l’eau clapotant en dessous de moi ; mais je n’avais pas vécu sur le Dulcibella pour rien. Mon enchaînement de pensées, je crois, était le suivant : le remorqueur doit transporter mon groupe ; je ne peux pas suivre un remorqueur dans une barque, pourtant j’ai l’intention de suivre mon groupe ; je dois donc aller avec eux dans le remorqueur, et la première étape, la plus saine, est d’imiter son équipage. Mais l’étape suivante était une affaire difficile, car l’équipage, ayant fini son travail, s’assit côte à côte sur les bastingages et alluma ses pipes. Cependant, une petite pantomime se produisit bientôt, aussi amusante qu’exaltante. Ils semblèrent consulter ensemble, regardant du remorqueur vers l’auberge et de l’auberge vers le remorqueur. L’un d’eux fit quelques pas vers l’auberge et fit signe à l’autre, qui à son tour appela quelque chose dans le puits de descente de la salle des machines, puis rejoignit son compagnon dans une course vers l’auberge. Même pendant que j’observais la pantomime, je retirais mes bottes, et elle n’était pas terminée depuis une seconde que je les avais dans les bras et trébuchais sur la boue en chaussettes. Une douzaine de pas silencieux et j’étais au-dessus des bastingages entre la roue et la cheminée, cherchant un endroit pour me cacher. Le passager clandestin conventionnel se cache dans la cale, mais il n’y avait qu’une soute ici, occupée de surcroît ; il n’y avait pas non plus de tonneau de pommes vide, comme Jim de l’Île au Trésor en trouva un si utile. Autant que je pouvais voir — et je n’osais pas m’aventurer loin de peur du puits de lumière — la surface du pont n’offrait rien de sûr. Mais sur le côté opposé, à tribord, plutôt vers l’arrière, il y avait un petit bateau dans des bossoirs, balancé hors-bord, vers lequel le bon sens, et peut-être une vague prescience de son utilité ultérieure, pointait irrésistiblement. En tout cas, le discernement était hors de propos, alors j’enjambai le bastingage et entrai doucement dans mon refuge. Les palans grincèrent un peu, les avirons et les sièges m’embarrassèrent ; mais bien avant que les trublions assoiffés ne soient revenus, j’étais installé sur le plancher entre deux bancs, placé de telle sorte que je pouvais, si nécessaire, jeter un coup d’œil par-dessus le plat-bord.

Les deux marins revinrent en courant, et très peu de temps après, des voix approchèrent, et je reconnus celle de Herr Schenkel bavardant volubilement. Lui et Grimm montèrent à bord du remorqueur et descendirent un escalier à l’arrière, près duquel, en jetant un coup d’œil, je vis un second puits de lumière, pas plus grand que celui du Dulcibella, illuminé par le bas. Puis j’entendis un bouchon sauter, et le baiser des verres, et en une minute ou deux, ils réapparurent. Il était apparent que Herr Schenkel était enclin à rester et à faire la fête, et que Grimm était impatient de se débarrasser de lui, et pas trop poli en le montrant. Le premier insista pour dire que la marée de demain suffirait, le second donna l’ordre de larguer les amarres, et finalement observa avec un juron coléreux que l’eau baissait, et qu’il devait partir ; et, pour clore le débat, avec un bonsoir sec, il alla à la barre et mit ses moteurs en marche. Herr Schenkel débarqua et s’éloigna, gonflé de dépit, tandis que l’hélice du remorqueur commençait à tourner. Nous n’avions glissé que de quelques mètres lorsque les moteurs s’arrêtèrent, un bref coup de sifflet retentit, et, avant que j’aie eu le temps de remanier le futur, j’entendis une ruée de pas venant de la direction de la digue, d’abord sur la rive, ensuite sur le pont. Le dernier de ces nouveaux arrivants haletait visiblement alors qu’il montait à bord et retombait sur les planches avec un bruit sourd et mou.

Son équipage au complet, le remorqueur quitta le port, mais pas seul. Tout en prenant lentement de la vitesse, la coque se figea tout à coup avec une secousse vive, récupéra et accéléra. Nous avions quelque chose en remorque — quoi ? L’allège, bien sûr, qui avait été amarrée derrière nous.

Maintenant, je savais ce qu’il y avait dans cette allège, parce que j’étais allé voir, il y a une demi-heure. Ce n’était pas une cargaison létale, mais du charbon, du charbon domestique ordinaire ; pas une pleine cargaison, me rappelai-je — juste un tas de bonne taille au milieu, équilibré par des lattes à l’avant et à l’arrière pour empêcher tout déplacement. « Eh bien, » pensai-je, « c’est assez intelligible. Grimm était ostensiblement là pour charger une cargaison de charbon pour Memmert. Mais est-ce que cela signifie que nous allons à Memmert ? » En même temps, je me rappelai une phrase surprise au dépôt, « Seulement un — une demi-charge ». Pourquoi une demi-charge ?

Pendant quelques minutes, il y eut beaucoup de mouvements sur le pont, et des ordres criés par Grimm et répondus par une voix venant de loin à l’arrière sur l’allège. Bientôt, cependant, le remorqueur se mit au travail, la coque vibra d’énergie, et une paix ordonnée régna à bord. Je réalisai aussi qu’après être sortis du chenal balisé, nous avions tourné vers l’ouest, car le vent, qui nous avait été favorable, soufflait maintenant fortement par le travers bâbord.

Je jetai un coup d’œil depuis mon nid d’aigle et fus satisfait en un instant que tant que je ne faisais pas de bruit et que j’observais la prudence requise, j’étais parfaitement en sécurité jusqu’à ce que le bateau soit nécessaire. Il n’y avait pas de lampes de pont ; les deux puits de lumière ne diffusaient qu’un éclat maladif, et j’étais derrière les feux de côté. J’étais derrière la roue aussi, quoique terriblement près d’elle en termes de distance — environ douze pieds, je dirais ; et Grimm barrait. La roue, je devrais le mentionner ici, était surélevée, comme on les voit souvent, sur une sorte de chaire, accessible par deux ou trois marches et clôturée par un arc de planches à hauteur de poitrine. Un seul membre de l’équipage était visible, et il agissait comme vigie tout à l’avant, les rayons des feux de tête de mât — car un second avait été hissé en signe de remorquage — brillant sur son dos en toile cirée. L’autre homme, conclus-je, barrait l’allège, que je pouvais vaguement localiser par l’écume pâle à sa proue.

Et les passagers ? Ils étaient tous ensemble à l’arrière, trois d’entre eux, penchés au-dessus du bastingage, le dos tourné vers moi. L’un était court et trapu — Böhme sans aucun doute ; l’essoufflement et le bruit sourd sur les planches m’y avaient préparé, bien que d’où il avait surgi, je ne le sache pas. Deux étaient grands, et l’un d’eux devait être von Brüning. Il devrait y en avoir quatre, je comptais ; mais trois, c’était tout ce que je pouvais voir. Et qu’en était-il du troisième ? Ce devait être celui qui « insiste pour venir », le supérieur inconnu à l’instance et pour le compte duquel cette expédition secrète avait été planifiée. Et qui pouvait-il être ? Bien des fois, inutile de le dire, je m’étais posé cette question, mais jamais jusqu’à maintenant, alors que j’avais trouvé le point de rendez-vous et rejoint l’expédition, elle ne devint d’une importance brûlante.

« Quel que soit le temps » était une autre de ces phrases stockées qui étaient à propos. C’était une nuit sale et venteuse, pas très froide, car le vent restait au sud-sud-ouest — un vent de terre sur cette côte, ne causant aucune mer notable sur les espaces peu profonds que nous traversions. En ce qui concerne notre position, je m’obstinai à surmonter cette perplexité paralysante, toujours induite chez moi par la nuit ou le brouillard dans ces eaux complexes ; et, en me tortillant dans tous les sens, je réussis à découvrir et identifier deux feux clignotants — l’un alternativement rouge et blanc, loin et faible derrière ; l’autre droit devant et plutôt plus fort, ne donnant que des éclairs blancs. Le premier et le moins familier était, je le conclus, celui du phare de Wangeroog ; le second, bien connu de moi comme notre étoile guide dans la course depuis Memmert, était le phare au centre de l’île de Norderney, à environ dix milles de distance.

Je n’avais aucune idée précise de l’heure, car je ne pouvais pas voir ma montre, mais je pensai que nous devions être partis vers onze heures un quart. Nous voyagions vite, la cheminée crachant de la fumée et l’étrave soulevant une haute vague ; car le remorqueur semblait être une petite embarcation puissante, et sa charge était comparativement légère.

Voilà pour la situation générale. Quant à ma propre situation, je n’étais pas d’humeur à ruminer les risques de cette folle aventure, cent fois plus risquée que mon espionnage étouffé par le brouillard à Memmert. La crise, je le savais, était arrivée, et l’impudence téméraire qui m’avait amené ici devait encore me servir et m’extraire de là. La Fortune aime les conquêtes rudes. Je misais sur ma chance et j’observais.

Le comportement des passagers me parut étrange. Ils restaient en rang au bastingage, scrutant l’arrière comme des émigrants pleins de regrets, et parfois, gesticulant et pointant du doigt. Or, aucun vestige de la terre basse n’était visible, je fus donc conduit à la conclusion que c’était l’allège dont ils discutaient ; et je date mon éveil du moment où je réalisai cela. Mais le fil se rompit prématurément ; car les passagers se mirent à arpenter le pont, et je dus rester tapis. Lorsque je pus à nouveau lever la tête, ils étaient autour de Grimm à la barre, engagés, autant que je pus le découvrir par leurs gestes, dans une dispute sur notre cap et l’heure, car Grimm regardait sa montre à la lumière d’une lanterne à main.

Nous faisions route au nord, et je sus, au roulis, que nous devions être près de l’Accumer Ee, le passage entre Langeoog et Baltrum. Allions-nous vers la pleine mer ? Je fus soudain saisi par l’idée qu’il le fallait, si nous voulions larguer ce chaland à Memmert. Si j’avais été Davies, j’aurais été plus prompt à saisir certaines conditions rigides de cette croisière, qu’aucune puissance humaine ne pouvait modifier. Nous étions partis après la marée haute. L’eau descendait donc partout ; et les chenaux tributaires à l’arrière des îles devenaient lentement impraticables. Il y avait bien trente milles jusqu’à Memmert, avec trois bassins versants à franchir ; derrière Baltrum, Norderney et Juist. Un skipper ayant du cran et une confiance absolue pourrait nous faire passer par l’un d’eux dans l’obscurité, mais la majeure partie du trajet devrait infailliblement se faire au large. Je comprenais désormais mieux les protestations de Herr Schenkel auprès de Grimm. Nous n’avions jamais vu un chaland remorqué en pleine mer, bien qu’il y en eût beaucoup derrière la barrière des îles ; en fait, c’était l’existence même de ces voies protégées qui créait le trafic qui existait. Ce n’était que le métier de Grimm et l’incube du chaland qui nous avaient fait envisager Memmert comme destination, et je commençais à en douter maintenant. Ce banc de sable trompeur nous avait déjà dupés.

En ce moment, et comme pour corroborer ma pensée, le télégraphe tinta et le remorqueur ralentit. Je m’effaçai et entendis Grimm crier à l’homme sur le chaland de mettre la barre à tribord, et au veilleur de venir à l’arrière. L’ordre suivant me glaça le sang ; c’était « débrayez ». Quelqu’un était aux bossoirs de mon canot, manipulant les palans ; le cordage avant glissa effectivement dans la poulie et fit basculer l’embarcation d’une fraction. Je me demandais tout juste quelle distance il y avait à nager jusqu’à Langeoog, quand une voix forte et impérieuse (que je ne connaissais pas) retentit : « Non, non ! Nous n’avons pas besoin du canot. Le roulis n’est rien ; nous pouvons sauter ! N’est-ce pas, Böhme ? » L’orateur termina par un rire jovial. « Miséricorde ! » pensai-je, « vont-ils nager jusqu’à Langeoog ? » mais je haletai aussi de soulagement. Le remorqueur roula sans vie dans la houle pendant un moment, et des pas reculèrent vers l’arrière. Il y eut des cris de « Achtung ! » et quelques rires, un gros choc et beaucoup de grincements ; et nous repartîmes, prenant la tension du câble de remorque avec précaution, puis à pleine vitesse. Les passagers, semblait-il, préféraient le chaland au remorqueur pour naviguer ; la poussière de charbon et l’exposition contre des planches propres et une cabine chaude. Quand le silence revint, je jetai un coup d’œil. Grimm était toujours à la barre, faisant tourner les rayons avec impassibilité, jetant un regard par-dessus son épaule sur sa précieuse cargaison. Et, après tout, nous allions au large.

Tout près, sur bâbord, gisait une forme noire bordée d’écume, la pointe est de Baltrum. Elle se confondit avec la nuit, tandis que nous virions lentement face au vent au-dessus de la barre agitée. Nous étions désormais dans les vastes profondeurs de la mer du Nord ; et nous le sentions à l’augmentation de la houle et aux rafales d’embruns.

À ce stade, les évolutions commencèrent. Grimm céda la barre au veilleur et se rendit lui-même à la lisse, d’où il rugissait des ordres de « Bâbord ! » ou « Tribord ! » en réponse aux signaux du chaland. Nous fîmes un cercle complet, naviguant successivement sur chaque point du vent, puis travaillâmes droit vers le large jusqu’à ce que l’eau soit beaucoup plus agitée, et revînmes sur une tangente, jusqu’à portée de voix du ressac sur la plage de l’île. Là, les manœuvres, qui étaient clairement de la nature d’un essai, prirent fin ; et nous mîmes à la cape pour transborder nos passagers. Ceux-ci, une fois à bord, descendirent directement, et Grimm, ayant stabilisé le remorqueur sur un cap fixe et confié à nouveau la barre au marin, retira son manteau de ciré dégoulinant, le jeta sur la verrière de la cabine et les suivit. Le cap qu’il avait fixé était environ ouest, avec le phare de Norderney à deux quarts par bâbord. Le cap pour Memmert ? Peut-être ; mais peu m’importait, car mon esprit était loin de Memmert ce soir. *C’était aussi le cap pour l’Angleterre.* Oui, je comprenais enfin. J’assistais à la répétition expérimentale d’une grande scène, qui devait se jouer, peut-être, dans un avenir proche — une scène où une multitude de chalands de mer, transportant des charges complètes de soldats, non pas des demi-charges de charbon, sortiraient simultanément, en sept flottes ordonnées, de sept débouchés peu profonds, et, sous l’escorte de la Marine impériale, traverseraient la mer du Nord pour se jeter en masse sur les côtes anglaises.

Lecteur indulgent, vous pourriez vouloir dire que j’ai été bien obtus ; et pourtant, avec humilité, je proteste contre ce verdict. Rappelez-vous que, aussi récents que soient les événements que je décris, ce n’est que depuis qu’ils se sont produits que la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par l’Allemagne est devenue un sujet de discussion publique. Davies et moi n’avions jamais — j’allais dire n’avions jamais envisagé cela ; mais ce ne serait pas exact, car nous l’avions effleuré une ou deux fois ; et si un seul incident de sa croisière ou de notre croisière commune avait fourni une once de confirmation, lui, en tout cas, aurait réagi à cette étincelle. Mais vous verrez combien, de façon perverse, du début à la fin, les circonstances nous ont enfoncés de plus en plus dans la mauvaise ornière, jusqu’à ce que l’idée devienne invétérée que le secret que nous cherchions était un secret de défense et non d’attaque. Par conséquent, un saut périlleux mental complet était nécessaire, et, en amateur, j’ai trouvé cela difficile ; d’autant plus que la méthode d’invasion, telle que je l’entrevoyais obscurément maintenant, était d’un caractère si étrange et sans précédent ; car les invasions orthodoxes partent de grands ports et impliquent une flotte de transports océaniques, alors qu’aucun de nos indices n’allait dans ce sens. Négliger les méthodes évidentes, puiser dans les ressources obscures d’une bande de côte obscure, améliorer et exploiter une quantité de ruisseaux et de débouchés de marée insignifiants, et de là, protégés par les îles, expédier une armada de barges à faible tirant d’eau, capables de se jeter sur une portion correspondante obscure et donc inattendue de la côte ennemie ; c’était une conception si audacieuse, voire si quichottesque sous certains aspects, que même maintenant j’étais à moitié incrédule. Pourtant, cela devait être la bonne. Petit à petit, les fragments du puzzle se mirent en place jusqu’à ce qu’un tout cohérent s’esquisse. [Le lecteur trouvera toute l’affaire traitée dans l’Épilogue.]

Le remorqueur fonçait dans la nuit ; une rafale de pluie bondit sur nous et balaya en sifflant l’arrière. Baltrum disparut et les rivages de Norderney brillèrent sous un clair de lune passager. Ivre de triomphe, je me blottis dans mon berceau oscillant et fouillai chaque chambre inexplorée de ma mémoire, en rejetant leur contenu poussiéreux, pour faire un joyeux feu de joie de certains, et voir le reste prendre vie et sens à la lumière de la grande révélation.

Ma rêverie portait sur des choses, non des personnes ; sur de vastes enjeux nationaux plutôt que sur les intérêts humains poignants si étroitement liés à eux. Mais soudain, je fus rappelé, avec un choc, à moi-même, à Davies et au présent.

Nous changions de cap, comme je le savais par les variations dans le tourbillon de courants qui sifflaient autour de moi. J’entendis Grimm à nouveau debout et, choisissant mon moment, j’observai la scène. Largement sur mon travers bâbord se trouvaient les lumières criardes de la ville et de la promenade de Norderney, et le remorqueur, je le perçus, tirait vers l’intérieur pour entrer dans le See Gat. [Voir Carte B.]

Il vira, se faufilant dans l’eau agitée de la barre, jusqu’à ce que son nez soit au sud et le vent sur l’avant de mon tribord. À moins d’un mille de moi se trouvaient la villa et le yacht, et les trois personnes du drame — trois, c’est-à-dire si Davies était en sécurité.

Devions-nous débarquer au port de Norderney ? Cieux, quel magnifique point culminant ! — si seulement je pouvais être à la hauteur. Mon travail ici était terminé. Rejoindre Davies d’un seul coup et être libre d’accomplir nos desseins !

Une idée désespérée de couper les palans des bossoirs — je rougis de penser à la stupidité — fut rejetée dès qu’elle fut née, et au lieu de cela, je m’efforçai d’imaginer notre approche du quai. Mon canot pendait sur le côté tribord ; ce serait le côté opposé au quai, et la marée serait basse. Je pourrais descendre le long des bossoirs pendant l’agitation de l’arrivée, me laisser tomber dans la mer et nager les quelques mètres à travers le chenal dragué, patauger dans la boue jusqu’à une courte distance du Dulcibella, et nager le reste. Je frottai le sel de mes yeux et tortillai mes jambes engourdies... Holà ! pourquoi Grimm quittait-il encore la barre ? Il retourna à la cabine, laissant le marin à la barre... Nous devrions tourner à bâbord maintenant ; mais non — nous continuâmes, au sud, pour le continent.

Bien qu’un plan fût contrarié, le désir d’atteindre Davies, une fois implanté, grandissait à vue d’œil.

Notre destination était enfin hors de discussion. [Voir Carte.] Le chenal où nous étions était le même que celui que nous avions traversé lors de notre voyage aveugle vers Memmert, et le même que mon ferry avait suivi il y a deux jours. C’était un cul-de-sac menant à un seul endroit, le débarcadère de Norddeich. Le seul endroit sur toute la côte, maintenant que j’y pensais, où le remorqueur pouvait accoster à cette marée. Là, le quai serait sur le côté tribord, et je me vis attaché à mon nid d’aigle pendant que les passagers débarquaient et que le remorqueur et le chaland retournaient vers Memmert ; à Memmert, l’aube, et la découverte.

Il y avait une issue — il y avait une issue, me répétai-je ; un moyen de récolter les fruits du long tutorat de Davies dans le savoir de cette étrange région. Que ferait-il ?

Pour toute réponse vint le familier frou-frou d’un ressac léger sur les sables découvrant. La houle s’éteignait, le chenal se rétrécissait ; sombre et étrange sur le côté tribord s’étendaient des lieues de sable nouvellement apparu. Deux hommes seulement étaient sur le pont ; la lune était éteinte sous les nuages d’avant-garde d’une nouvelle rafale.

Un plan insensé dansa devant moi. L’heure, je dois savoir l’heure ! M’accroupissant bas et cachant la flamme avec ma veste, j’allumai une allumette ; 2h30 du matin — la marée descendait depuis environ trois heures et demie. Basse mer vers cinq heures ; ils seraient échoués jusqu’à 7h30. Danger pour la vie ? Aucun. Fusées éclairantes et sauveteurs ? Peu probable, avec « celui qui insiste » à bord ; de plus, personne ne pouvait venir, puisqu’il n’y avait aucun danger. J’aurais un vent favorable et une marée favorable pour mon voyage. Le manteau de Grimm était sur la verrière ; nous étions tous deux rasés de près.

Le timonier regardait devant lui, attentif à son cap difficile, et le vent hurlait à la perfection. Je m’agenouillai et examinai l’un des palans des bossoirs. Il n’avait rien de remarquable, une poulie double et une simple (comme nos propres drisses de pic), l’inférieure crochetée dans un anneau du canot, la partie courante amarrée à un taquet sur le bossoir lui-même. Quelque chose devait donner un support latéral, sinon le canot aurait battu au large dans le roulis. Le support, je le trouvai, consistait en deux bosses épissées aux bossoirs et passées dans des trous de la quille. Je me penchai par-dessus et les coupai avec mon couteau de poche ; le résultat fut un balancement à peine perceptible du canot, car le remorqueur était sous le vent des sables et sur une quille droite. Puis je quittai ma cachette, grimpant hors des bancs de poupe par le bossoir arrière, et préparant chaque mouvement successif avec une tendresse exquise, jusqu’à ce que je sois sur le pont. Un instant plus tard, j’étais à la verrière de la cabine, soulevant le long manteau de ciré de Grimm. (Une seconde de tentation ici ; mais non, la verrière était en verre dépoli, fixée par le dessous. Alors, enfilage du manteau, remontée du col, et en avant vers la barre sur la pointe des pieds.) Dès que je fus à hauteur de la verrière de la machine (c’est-à-dire bien en avant du toit de la cabine), j’adoptai une démarche naturelle, montai sur la passerelle et touchai le bras du timonier, comme j’avais vu Grimm le faire. L’homme s’écarta, grognant quelque chose à propos d’une lumière, et je pris la barre. Grimm était un homme de peu de mots, alors je poussai simplement son satellite et pointai vers l’avant. Il s’en alla comme un agneau vers sa place habituelle à l’avant, n’ayant pas rêvé — pourquoi l’aurait-il fait ? — de m’examiner, mais en lui j’avais instantanément reconnu l’un des membres d’équipage du Kormoran.

Ma ruse se développa dans toute sa délicieuse simplicité. Nous étions, j’estimais, environ à mi-chemin de Norddeich, dans le Buse Tief, un chenal d’une largeur navigable de, tout au plus, deux cents yards à cette période de la marée. Deux faibles lumières, l’une au-dessus de l’autre, scintillaient au loin. Ce qu’elles signifiaient, je ne le savais ni ne m’en souciais, puisque la seule utilité que j’en tirais était de tester l’effet de la barre, car c’était la première fois que je goûtais aux douceurs du commandement sur un bateau à vapeur. Quelques essais prudents m’enseignèrent les rudiments, et rien ne pouvait plus empêcher la catastrophe.

Je me décalai vers tribord — c’était le côté que j’avais choisi — et encore un peu plus, jusqu’à ce que le dos luisant du veilleur fasse un léger mouvement ; mais c’était un serviteur bien dressé, avec une confiance implicite dans le « vieux ». Maintenant, la barre à fond ! et rayon par rayon, je lui donnai toute la pression du gouvernail. Le veilleur cria un avertissement, et je levai le bras dans un calme accusé de réception. Un cri vint du chaland, et je me souviens que je pensais juste « Que diable va-t-il lui arriver ? » quand la fin vint ; une euthanasie si douce et graduelle (car les sables sont bordés de boue) que le désastre était sur nous avant que j’en sois conscient. Il y eut juste le plus infime frisson prémonitoire alors que notre quille fendait le milieu onctueux, une cascade de rides de chaque bord, et la barre se bloqua dans mes mains, alors que le remorqueur se blottissait contre son lieu de repos.

Dans la scène de panique qui suivit, il est sûr de dire que j’étais la seule âme à bord qui agissait avec une tranquillité méthodique. Le veilleur vola vers l’arrière comme une flèche, hurlant après le chaland. Grimm, avec les passagers dégringolant derrière lui, fut sur le pont en un instant, tempêtant et maudissant ; il se jeta sur la barre que j’avais respectueusement abandonnée, fit tinter le télégraphe et tira sur les rayons. Le remorqueur pencha sous la force de la marée ; le vent, l’obscurité et la pluie aggravèrent la confusion.

Pour ma part, je fis un pas derrière la cheminée, jetai ma robe de bureau et me dirigeai vers le canot. Une longue et amère expérience de l’échouage m’avait appris qu’il serait sûrement nécessaire. En chemin, j’entrai en collision avec l’un des passagers et le pressai à mon service ; voyant incidemment son visage, et vérifiant une vieille conjecture. C’était quelqu’un qui, en Allemagne, a un meilleur droit d’insister que quiconque.

Alors que nous atteignions les bossoirs, il y eut une détonation comme un coup de pistolet du côté bâbord — le câble de remorque rompant, je crois, alors que le chaland avec son tirant d’eau plus faible passait devant le remorqueur. Un tumulte frais s’éleva, dans lequel j’entendis : « Abaissez le canot », de la part de Grimm ; mais l’ordre était déjà exécuté. Mon allié, le Passager, et moi avions chacun largué un palan, et filé en courant ; cela fait, je saisis promptement le hauban en fil de fer pour me stabiliser, et tombai à l’intérieur. (Ce ne fut pas loin, car le remorqueur penchait lourdement sur tribord ; pensez à notre cap et à la direction du flux de jusant, et vous verrez pourquoi.) Le palan avant se décrocha doucement ; mais celui de l’arrière perdit sa liberté. « Filer ! » criai-je, péremptoirement, et je tâtai pour mon couteau. Mon aide au-dessus obéit ; le crochet céda ; je fis sauter le palan lâche, et le canot flotta au loin.

CHAPITRE XXVIII. Nous atteignons notre double objectif

Quand, exactement, l’atmosphère de malentendu sur le remorqueur échoué fut dissipée, je ne le sais pas, car au moment où j’eus ajusté les tolets et mis les avirons, la marée et le vent m’avaient attrapé, et m’emportaient joyeusement sur la route de Norderney, dont les lumières scintillaient à travers les rafales dans le nord. Avec mes quelques premiers coups, je me dirigeai vers le chaland — que je pouvais voir s’affaisser impuissant sous le vent — mais dès que je pensai être hors de vue du remorqueur, je virai de bord et travaillai à mon propre salut. Il y eut une explosion de cris qui s’éteignit bientôt. Pleine vitesse sur une marée descendante ! Ils étaient coincés là pour cinq heures, c’est certain. Il était impossible de manquer le chemin, et avec mes robustes alliés me propulsant en avant, je fis court travail du passage de deux milles. Il y eut une lutte acharnée à la fin, où le Riff Gat déversait son courant à travers mon chemin, et puis je me penchai par-dessus mon épaule, Dieu sait avec quelle anxiété tendue, pour la coque basse et le mât effilé du Dulcibella. Pas là ! Non, pas là où je l’avais laissée. Je ramai furieusement le long du port, dépassant un ferry endormi et — loué soit le Ciel ! — je tombai sur elle, amarrée le long de la jetée.

« Qui est là ? » vint d’en bas, alors que je montais à bord.

« Chut ! c’est moi. » Et Davies et moi nous tâtonnions dans l’obscurité de la cabine.

« Tu vas bien, mon vieux ? » dit-il.

« Oui ; et toi ? Une allumette ! Quelle heure est-il ? Vite ! »

« Bon Dieu, Carruthers, qu’est-ce que tu as fait de toi ? » (Je soupçonne que j’avais une drôle d’allure après mes deux jours de sortie.)

« Dix heures dix. C’est l’invasion de l’Angleterre ! Dollmann est-il à la villa ? »

« Invasion ? »

« Dollmann est-il à la villa ? »

« Oui. »

« La Medusa est-elle à flot ? »

« Non, dans la boue. »

« Le diable ! Sommes-nous à flot ? »

« Je crois toujours, mais ils m’ont fait déplacer. »

« Croire ! Sortez-la ! Poussez-la à la perche ! Coupez ces amarres ! »

Pendant quelques minutes intenses, nous travaillâmes aux avirons jusqu’à ce que le Dulcibella soit accosté en avant du bateau, dans une eau plus profonde. Pendant ce temps, j’avais murmuré quelques faits.

« Dans combien de temps peux-tu appareiller ? » demandai-je.

« Dix minutes. »

« C’est quand le jour ? »

« Lever du soleil vers sept heures, première aube vers cinq heures. Où allons-nous ? »

« Hollande, ou Angleterre. »

« Ils l’envahissent maintenant ? » dit Davies, calmement.

« Non, juste une répétition ! » ris-je, sauvagement.

« Alors nous pouvons attendre. »

« Nous pouvons attendre exactement une heure et demie. Viens à terre et va réveiller Dollmann ; nous devons le dénoncer, et les faire monter tous les deux à bord ; c’est maintenant ou jamais. Saints du ciel ! l’homme, pas comme ça ! » (Il était en pyjama.) « Vêtements de mer ! »

Pendant qu’il revêtait une tenue chrétienne, je repris mes faits et esquissai un plan. « Es-tu surveillé ? » demandai-je.

« Je le pense ; par les hommes du Kormoran. »

« Le Kormoran est-il ici ? »

« Oui. »

« Les hommes ? »

« Pas ce soir. Grimm est passé les prendre dans ce remorqueur. Je surveillais. Et, Carruthers, le Blitz est ici. »

« Où ? »

« Dans la rade, dehors — tu ne l’as pas vu ? »

« Je ne regardais pas. Son skipper est en sécurité de toute façon ; Böhme aussi, le Tertium Quid aussi, et les hommes du Kormoran aussi. La côte est libre — c’est maintenant ou jamais. »

Une fois de plus, nous traversions la longue jetée et les rues silencieuses, la pluie battant dans notre dos. Nous marchions sur l’air, je crois ; je ne me souviens d’aucune fatigue. Davies se mettait parfois à trottiner, marmonnant « scélérat » pour lui-même.

« J’avais raison — seulement à l’envers », murmura-t-il plus d’une fois. « Toujours vraiment raison — ces chenaux sont la clé de toute l’affaire. Chatham, notre seule base orientale — pas de base ou d’escadron en mer du Nord — ils débarqueraient sur l’un de ces plats de Dieu abandonnés près du Crouch et du Blackwater. »

« Cela semble un plan sauvage », observai-je.

« Sauvage ? Dans un sens. Toute invasion l’est. Mais c’est complet ; c’est allemand. Aucun autre pays ne pourrait le faire. Tout m’apparaît — par Jove ! Ce sera à The Wash — le plus proche, et aussi sablonneux que ce côté-ci. »

« Comment a été Dollmann ? » demandai-je.

« Poli, mais bizarre et nerveux. C’est une trop longue histoire. »

« Clara ? »

« Elle va bien. Par Jove ! Carruthers — ne t’en fais pas. »

Nous trouvâmes une sonnette de nuit à la porte de la villa et sonnâmes vigoureusement. Une fenêtre en haut s’ouvrit, et « Un message du Commandant von Brüning — urgent », criai-je vers le haut.

La fenêtre se referma, et peu après le hall fut éclairé et la porte ouverte par Dollmann en robe de chambre.

« Bonjour, Lieutenant X—— », dis-je, en anglais. « Arrête, nous sommes des amis, imbécile ! » alors que la porte était presque claquée. Elle s’ouvrit très lentement à nouveau, et nous entrâmes.

« Silence ! » siffla-t-il. La sueur perlait sur son front haut et une rougeur fébrile marquait ses joues, mais un sourire — quel sourire ! — flottait sur ses lèvres. Nous faisant signe de marcher sans bruit (un idéal vain pour moi), il nous mena vers le salon que nous connaissions, alluma la lumière et nous fit face.

« Eh bien ? » dit-il, en anglais, toujours souriant.

Je consultai ma montre, et je dois dire que si ma main était un indice de mon apparence générale, je devais passer pour le plus abject des gredins sous le ciel.

« Nous nous comprenons probablement, » dis-je, « et expliquer est une perte de temps. Nous appareillons pour la Hollande, ou peut-être pour l’Angleterre, à cinq heures au plus tard, et nous voulons le plaisir de votre compagnie. Nous vous promettons l’immunité — sous certaines conditions, qui peuvent attendre. Nous n’avons que deux couchettes, nous ne pouvons donc accueillir que Mlle Clara en plus de vous. » Il continua de sourire tout au long de cette harangue laconique, mais son sourire se figea, comme si un débat crucial faisait rage en dessous. Soudain, il rit (un rire bas et ironique).

« Espèces d’imbéciles, » dit-il, « jeunes idiots indiscrets et maudits ; je pensais en avoir fini avec vous. Me promettre l’immunité ? Me laisser jusqu’à cinq heures ? Par Dieu, je vous donne cinq minutes pour déguerpir en Angleterre et aller au diable, ou bien être enfermés comme espions ! Pour qui diable me prenez-vous ? »

« Pour un traître au service de l’Allemagne, » dit Davies, sans trop de fermeté. Nous étions tous deux décontenancés par cette attaque cinglante.

« Un tr—— ? Espèces de jeunes empêcheurs de tourner en rond têtus comme des mules ! Je suis au service des Britanniques ! Vous ruinez le travail de plusieurs années — et au seuil même du succès. »

Pendant un instant, Davies et moi nous regardâmes, stupéfaits. Il mentait — je pouvais jurer qu’il mentait ; mais comment en être sûr ?

« Pourquoi avez-vous essayé de perdre Davies ? » demandai-je, mécaniquement.

« Bah ! Ils m’ont fait l’évincer. Je savais qu’il était en sécurité, et il l’est. »

Il n’y avait qu’une chose à faire — une dernière finesse, pour le mettre à l’épreuve.

« Très bien, » dis-je, après un moment ou deux, « nous allons déguerpir — silence, Davies ! — puisqu’il appert que nous avons agi par erreur ; mais il est juste de vous dire que nous savons tout. »

« Pas si fort, que le diable vous emporte ! Que savez-vous ? »

« Je prenais des notes à Memmert l’autre nuit. »

« Impossible ! »

« Grâce à Davies. Avec des difficultés, certes, mais j’ai entendu tout ce qu’il fallait. Vous rapportiez votre tournée anglaise — Chatham, vous savez, et le plan d’attaque anglais, un plan mythique, sans doute, puisque vous êtes du bon côté ! Böhme et les autres traitaient du plan de défense allemand A à G — j’ai tout entendu — les sept îles et les sept chenaux entre elles (Davies les connaît tous par cœur) ; et puis sur terre, la ceinture de chemin de fer, Esens comme centre, le corps d’armée à mobiliser et à retrancher — tout cela nul, gaspillé, ha ! ha ! — puisque vous êtes du bon cô—— »

« Pas si fort, démon de malheur ! » Il tourna le dos et fit un pas ou deux, irrésolu, vers la porte, ses mains pétrissant les plis de sa robe de chambre comme elles avaient pétri le rideau à Memmert. À deux reprises, il commença une question et à deux reprises il s’arrêta. « Je vous félicite, messieurs, » dit-il, finalement, et avec plus de calme, en nous faisant de nouveau face, « vous avez fait des merveilles dans votre zèle mal placé ; mais vous m’avez déjà trop compromis. Je vais devoir vous faire arrêter — purement pour la forme—— »

« Merci, » l’interrompis-je. « Nous avons gaspillé cinq minutes, et le temps presse. Nous appareillons à cinq heures, et — purement pour la forme — nous préférerions vous avoir avec nous. »

« Que voulez-vous dire ? » grogna-t-il.

« J’ai eu l’avantage sur vous à Memmert, malgré les obstacles acoustiques. Vos amis ont pris rendez-vous dans votre dos, et moi, dans mon zèle mal placé, j’ai pris la peine d’y assister ; j’ai donc eu une démonstration pratique sur une autre affaire, l’invasion de l’Angleterre depuis les sept siels. » (Davies me donna un coup de coude.) « Non, je laisserais ce pistolet tranquille ; et non, je ne sonnerais pas la cloche. Vous pouvez nous arrêter si vous voulez, mais le secret est en mains sûres. »

« Vous mentez ! » Il avait raison sur ce point ; mais il ne pouvait le savoir.

« Supposez-vous que je n’aie pas pris cette précaution ? Mais aucun nom n’est mentionné. » Il poussa une sorte de gémissement, s’affaissa dans un fauteuil et sembla vieillir et grisonner sous nos yeux.

« Qu’avez-vous dit à propos de l’immunité et de Clara ? » marmonna-t-il.

« Nous sommes des amis — nous sommes des amis ! » s’écria Davies, avec un sanglot dans la voix. « Nous voulons vous aider tous les deux. » (À travers une brume soudaine qui brouillait mes yeux, je le vis marcher impétueusement et poser sa main sur l’épaule de l’autre.) « Ces types sont sur nos traces et sur les vôtres. Venez avec nous. Réveillez-la, dites-le-lui. Il sera trop tard bientôt. »

X—— recula devant son contact. « Le lui dire ? Je ne peux pas le lui dire. Dites-le-lui, mon garçon. » Il se recroquevillait dans son fauteuil. Davies se tourna vers moi.

« Où est sa chambre ? » dis-je, brusquement.

« Au-dessus de celle-ci. »

« Monte, Carruthers, » dit Davies.

« Pas moi — je vais l’effrayer au point de lui donner une attaque. »

« Je n’aime pas ça. »

« Idiotie, l’homme ! Nous y monterons tous les deux, alors. »

« Ne faites pas de bruit, » dit une voix hébétée. Nous laissâmes cette silhouette recroquevillée et nous nous faufilâmes à l’étage — des escaliers épais de moquette, heureusement. La porte que nous cherchions était entrouverte et la pièce derrière était éclairée. Sur le seuil se tenait une silhouette blanche et mince, pieds nus, gorge nue.

« Qu’y a-t-il, père ? » appela-t-elle dans un murmure. « À qui parliez-vous ? » Je poussai Davies en avant, mais il resta en retrait.

« Chut, n’ayez pas peur, » dis-je, « c’est moi, Carruthers, et Davies — et Davies. Pouvons-nous entrer, juste un instant ? »

J’élargis doucement l’ouverture de la porte, tandis qu’elle reculait en portant une main à sa gorge.

« S’il vous plaît, venez auprès de votre père, » dis-je. « Nous allons vous emmener tous les deux en Angleterre à bord du Dulcibella — maintenant, tout de suite. »

Elle m’avait entendu, mais ses yeux errèrent vers Davies.

« Je ne comprends pas, » balbutia-t-elle, tremblante et se recroquevillant dans un trouble si touchant que je ne pouvais supporter de la regarder.

« Pour l’amour de Dieu, dites quelque chose, Davies, » marmonnai-je.

« Clara ! » dit Davies, « ne nous ferez-vous pas confiance ? »

J’entendis un petit souffle venant d’elle. Il y eut un frémissement de dentelle et de batiste et elle était dans ses bras, sanglotant comme une enfant fatiguée, ses petits pieds blancs entre ses grosses bottes de mer maladroites — sa joue rose et brune sur son tricot rugueux.

« Il est plus de quatre heures, mon vieux, » remarquai-je, brutalement. « Je retourne en bas vers lui. Pas de bagages à proprement parler, attention. Ils doivent être partis d’ici dans une demi-heure. » Je trébuchai maladroitement dans les escaliers (encore ce voile agaçant !) et le trouvai en train de fourrer des papiers pêle-mêle dans le poêle. Il n’y avait que des braises dormantes, mais il ne sembla pas le remarquer. « Vous devez être habillé dans une demi-heure, » dis-je, glissant furtivement dans ma poche un pistolet qui gisait sur la table.

« Lui avez-vous dit ? Emmenez-la en Angleterre, vous deux garçons. Je crois que je vais rester. » Il s’affaissa de nouveau dans un fauteuil.

« Idiotie, elle ne partira pas sans vous. Vous devez venir, pour son bien — dans une demi-heure, en plus. »

Je préfère passer cette demi-heure sous silence. Davies partit avant moi pour préparer le yacht à prendre la mer, et je dus supporter le poids de ce qui suivit, y compris (comme un simple épisode) une scène avec la belle-mère, dont le souvenir me ronge encore. Après tout, c’était une femme sensée.

Quant aux deux autres, la jeune fille, quand je la revis ensuite, dans sa jupe de navigation courte et son tam-o’-shanter, était un miracle de sang-froid et de cran. Sans elle, je n’aurais jamais pu l’emmener. Et ah ! comme il était bon d’être de nouveau sous la pluie salutaire, se dépêchant vers le port avec mes deux protégés, les précipitant sur l’échelle grasse vers ce frêle atome de sol anglais, leur premier gage de foyer et de sécurité.

Notre fuite du port ne fut ni inquiétée, ni remarquée. Seules les premières lueurs macabres de l’aube se mêlaient au clair de lune étranglé, alors que nous virions autour de la tête de jetée et mettions le cap, voiles arisées, le long du Riff Gat sous le vent de la marée descendante. Nous dûmes passer juste sous le quart du Blitz, selon Davies ; car, bien sûr, lui seul était sur le pont jusqu’à ce que nous atteignions la pleine mer. Le jour se levait alors. La marée était au plus bas, et, au loin vers le sud, entre des linceuls de sable couleur fauve, je crus voir — mais ce n’était probablement qu’une illusion — deux points noirs échoués. Le bastingage à fleur d’eau et les ponts ruisselants, nous affrontâmes la houle du large et louvoyâmes au plus près sous le vent de Juist, vers l’ouest, nous dépêchant vers l’ouest.

« Remonter l’Ems avec le flot, jusqu’à Delfzyl en Hollande, » insistai-je. Non, pensait Davies ; c’était trop près de l’Allemagne, et il y avait un passage à marée traversant depuis Buse Tief. Mieux valait se faufiler derrière l’île de Rottum. Nous poussâmes donc, devant Memmert, au-dessus du récif de Juist et des millions enfouis du Corinne, à travers les deux larges et écumeuses embouchures de l’Ems, jusqu’à ce que Rottum, un minuscule îlot solitaire, le premier de l’archipel hollandais, fût tout près au vent.

« Nous devons passer derrière ça, » dit Davies, « alors nous serons en sécurité ; je crois connaître le chemin, mais prends la carte suivante ; et puis repose-toi, mon vieux. Clara et moi pouvons gérer. » (Elle avait été sur le pont la plupart du temps, un équipier aussi capable que vous pourriez le souhaiter, bien meilleure que moi dans mon état actuel d’épuisement.) Je rampai le long des planches glissantes et inclinées et descendis en bas.

« Où sommes-nous ? » cria Dollmann, sursautant du canapé sous le vent, où il semblait être resté dans une sorte de transe. Un livre, son propre livre, glissa de ses genoux, et je vis le frontispice gisant sur le sol dans une mare d’huile ; car le poêle s’était détaché, et le salon était dans un état pitoyable de saleté et de désordre.

« Au large de Rottum, » dis-je, et je m’agenouillai pour chercher la carte. Il y avait un regard dans ses yeux que je suppose j’aurais dû comprendre, mais je peux difficilement m’en blâmer, car la tension accumulée, non seulement des trois derniers jours et nuits, mais de tout le mois ardu de ma croisière avec Davies, commençait à peser sur moi, maintenant que la sécurité et le succès étaient à portée de main. Je fis passer la carte par la descente, puis je me glissai dans le gaillard d’avant qui tanguait et m’allongeai sur les sacs à voiles de rechange, avec le tonnerre et le battement des mers autour et au-dessus de moi.

Je dois citer Davies pour l’événement qui survint alors ; car au moment où j’avais répondu à l’alarme et grimpé par l’écoutille avant, toute la tragédie était terminée et consommée.

« X—— est monté par la descente, » dit-il, « peu après que tu sois descendu. Il s’est tenu à l’écoute de spi, et a regardé au vent vers Rottum, comme s’il connaissait très bien l’endroit. Et puis il est venu vers nous, se déplaçant si instablement que j’ai donné la barre à Clara et suis allé l’aider. J’ai essayé de le faire redescendre, mais il ne voulait pas, et est venu vers l’arrière.

« "Donne-moi la barre," a-t-il dit, à moitié pour lui-même. "La mer est trop mauvaise dehors — il y a un raccourci ici."

« "Merci," ai-je dit, "je connais celui-ci." (Je ne pense pas que je voulais être sarcastique.) Il n’a rien dit, et s’est installé sur le tableau arrière derrière nous, assez en sécurité, avec ses pieds contre le bastingage sous le vent, et puis, à ma stupéfaction, il a commencé à parler par-dessus mon épaule très sensément à propos de la route, montrant une bouée qui est fausse sur la carte (ce que je savais), et me disant qu’elle était fausse, et ainsi de suite. Eh bien, nous sommes arrivés à la barre du Schild, et avons dû virer au sud pour ce bout de louvoyage tortueux entre Rottum et Bosch Flat. Clara était à l’écoute du foc, j’avais la carte et la barre (tu sais à quel point je deviens distrait comme ça) ; il y avait un clapot de mer, et nous avions tous les deux des tas de choses à faire, et — eh bien — il se trouve que j’ai regardé en arrière, et il avait disparu. Il n’avait pas parlé depuis une minute ou deux, mais je crois que la dernière chose que je l’ai entendu dire (je faisais à peine attention à ce moment-là, car nous étions en plein dedans) était quelque chose à propos d’un "raccourci" encore. Il doit avoir glissé par-dessus bord tranquillement.... Il portait un ulster et de grosses bottes. »

Nous naviguâmes un moment, mais ne le retrouvâmes jamais.

Ce soir-là, après avoir filé à travers le labyrinthe des hauts-fonds entre le continent hollandais et les îles, nous jetâmes l’ancre au large du petit hameau d’Ostmahorn, confiâmes le yacht à quelques pêcheurs stupéfaits, et de là, par la route et le rail, toujours pressés, atteignîmes Harlingen et prîmes le passage sur un vapeur pour Londres. À partir de ce point, notre histoire personnelle n’a aucun intérêt pour le monde extérieur, et je conclus donc ici ce récit.

Épilogue

PAR L’ÉDITEUR

[Pour ce chapitre, voir la Carte A.]

Un document intéressant, quelque peu endommagé par le feu, repose sur la table de mon étude.

Il s’agit d’une copie (en code) d’un mémorandum confidentiel destiné au gouvernement allemand, exposant un plan d’invasion de l’Angleterre par l’Allemagne. Il n’est pas signé, mais des preuves internes, et le fait qu’il ait été pris par M. « Carruthers » dans le poêle de la villa de Norderney, ne laissent aucun doute quant à son auteur. Pour de nombreuses raisons, il est hors de question d’imprimer la traduction textuelle de ce document, tel qu’il a été déchiffré ; mais je me propose d’en donner un aperçu.

Même cela doit mettre la discrétion à ses limites extrêmes, et si je n’avais à considérer que les quelques initiés qui suivent la tendance de l’opinion professionnelle sur de tels sujets, je laisserais le récit qui précède parler de lui-même. Mais, comme il a été déclaré dans la préface, notre but premier est d’atteindre chacun ; et il peut y en avoir beaucoup qui, malgré les avertissements compétents et faisant autorité, fréquemment proférés depuis que ces événements ont eu lieu, sont encore enclins à traiter le danger allemand comme un « croque-mitaine » inutile, et pourraient être disposés, dans ce cas, à imaginer qu’un roman sans fondement leur a été imposé.

Quelques personnes (anglaises aussi bien qu’allemandes) soutiennent que l’Allemagne est assez forte maintenant pour nous affronter seule et jeter une armée sur nos rivages. Le mémorandum rejette ce point de vue, différant toute action isolée d’au moins une décennie ; et supposant, pour les besoins présents, une coalition de trois puissances contre la Grande-Bretagne. Et des recherches ultérieures par les voies habituelles établissent hors de tout doute que cette condition fut sur laquelle le gouvernement allemand s’appuya pour adopter le plan. Ils réalisèrent que même si, en raison de nos forces largement dispersées, ils obtenaient ce commandement temporaire de la mer du Nord qui serait essentiel pour un débarquement réussi, ils le perdraient inévitablement lorsque nos flottes permanentes seraient concentrées et nos navires de réserve mobilisés. Avec ses communications maritimes coupées, les perspectives de l’armée d’invasion seraient trop douteuses. Je l’énonce de cette manière douce, car il semble qu’il n’ait pas été tenu pour acquis que l’échec fût absolument certain ; et à juste titre, je pense, malgré les dogmes des stratèges — car le cas transcende toute expérience. Nul ne peut calculer l’effet sur notre tissu économique délicat d’un coup bien synchronisé et bien planifié porté au cœur industriel du royaume, les grandes villes du nord et des Midlands, avec leurs populations grouillantes de travailleurs pacifiques. Dans ce cas, cependant, une action conjointe (dont l’occasion n’est peut-être pas difficile à deviner) était distinctement envisagée, et le rôle de l’Allemagne dans la coalition était exclusivement celui d’envahisseur. Sa flotte devait être maintenue intacte, et elle-même rester ostensiblement neutre jusqu’à ce que le premier choc fût passé, et nos propres flottes de bataille soit battues, soit, ce qui est beaucoup plus probable, si mutilées par une victoire durement gagnée qu’elles seraient incapables de résister à des forces compactes et indemnes. Alors, détenant l’équilibre des puissances, elle frapperait. Et le coup ? Ce n’est que lorsque j’ai lu ce mémorandum que j’ai saisi toute la portée de ce plan audacieux, en vertu duquel chaque avantage, moral, matériel et géographique, possédé par l’Allemagne, est utilisé au maximum, et chaque désavantage que nous possédons est retourné contre nous.

Deux principes fondamentaux l’imprègnent : une organisation parfaite ; un secret parfait. Sous le premier chef viennent quelques considérations générales. L’auteur (qui connaît intimement les conditions des deux côtés de la mer du Nord) soutenait que l’Allemagne est éminemment apte à entreprendre une invasion de la Grande-Bretagne. Elle possède une grande armée (dont une simple fraction suffirait) dans un état d’efficacité élevée, mais une arme inutile, contre nous, à moins d’être transportée outre-mer. Elle a un génie particulier pour l’organisation, non seulement dans l’élaboration des détails minutieux, mais dans la saisie d’un ensemble cohérent. Elle connaît l’art de donner un cerveau à une machine, de transmettre la puissance jusqu’à la dernière roue dentée, et en même temps de concentrer la responsabilité dans un centre suprême. Elle a une petite marine, mais très efficace pour son but, construite, entraînée et armée selon des principes méthodiques, pour des fins définies, et soutenue par une réserve inépuisable d’hommes issus de sa conscription maritime. Elle étudie et pratique la coopération entre son armée et sa marine. Ses mains sont libres pour l’offensive dans les eaux intérieures, puisqu’elle n’a pas de réseau lointain de colonies et de dépendances convoitées sur lesquelles dissiper ses énergies défensives. Enfin, elle est, par rapport à nous, économiquement indépendante, ayant un accès commercial à travers ses frontières terrestres vers toute l’Europe. Elle a peu à perdre et beaucoup à gagner.

L’auteur s’arrête ici pour contraster notre propre situation, et je résume ses points. Nous avons une petite armée, dispersée sur tout le globe, et administrée selon un système gravement défectueux. Nous n’avons aucune théorie établie de défense nationale, et aucune autorité compétente dont le métier soit de nous en donner une. La question en est encore au stade de la controverse civile. La coopération entre l’armée et la marine n’est ni étudiée ni pratiquée ; et il existe encore moins de plans, dignes de ce nom, pour la répulsion d’une invasion, ou une préparation digne d’être considérée pour l’équipement prompt et la direction de nos forces intérieures afin de faire face à une urgence soudaine. Nous avons une grande et, à bien des égards, une marine magnifique, mais pas assez grande pour les intérêts qu’elle assure, et avec des institutions tout aussi défectueuses ; non construite ou armée méthodiquement, ayant une réserve d’hommes totalement inadéquate, dont toutes les classes seraient absorbées dès le début, sans le moindre vestige de préparation pour l’enrôlement de volontaires ; distraite par la multiplicité de ses fonctions dans la garde de notre empire colossal et de notre commerce, et manquant visiblement d’un cerveau, non seulement pour le contrôle fluide de son propre mécanisme encombrant, mais pour l’étude des visées et des systèmes rivaux. Nous n’avons pas de base navale en mer du Nord, pas de flotte en mer du Nord, et pas de politique pour la mer du Nord. Enfin, nous nous trouvons dans une position économique hautement dangereuse.

L’auteur traite ensuite de la méthode d’invasion, et rejette immédiatement celle qui est évidente, celle d’envoyer une flotte de navires de transport depuis un ou plusieurs des ports de la mer du Nord. Il combat spécialement l’idée de faire d’Emden (le plus proche de nos côtes) le port de départ. Je mentionne cela parce que, depuis que son propre plan a été adopté, il est instructif de noter qu’Emden avait été utilisé (avec prudence) comme un hareng saur par la presse allemande inspirée, lorsque le sujet était mentionné, et traîné laborieusement sur la piste. Ses objections aux ports de la mer du Nord s’appliquent, remarque-t-il, en réalité à tous les plans d’invasion, que les conditions soient favorables ou non. L’une est que le secret est rendu impossible — et le secret est vital. Le rassemblement des transports serait connu en Angleterre des semaines avant que l’heure ne soit mûre pour frapper ; car tous les grands ports sont cosmopolites et fourmillent d’espions potentiels. Dans le cas de l’Allemagne, de plus, les navires appropriés ne sont pas trop nombreux, et le nombre requis entraînerait une large déduction de sa marine marchande. L’autre raison concerne le débarquement réel. Celui-ci doit avoir lieu sur une partie ouverte de la côte est de l’Angleterre. Aucun autre objectif n’est même envisagé. Or, la difficulté de transborder et de débarquer des troupes par des bateaux depuis des transports ancrés en eau profonde, de manière sûre, rapide et ordonnée, sur une plage ouverte, est énorme. La résistance la plus précipitée et improvisée pourrait causer un désastre humiliant. Pourtant, la première étape est la plus importante de toutes. Il est impératif que les envahisseurs s’emparent et retranchent promptement une ligne de pays pré-arrangée, pour servir de base initiale. Une fois cela fait, ils peuvent utiliser d’autres ressources ; ils peuvent amener des transports, débarquer de la cavalerie et des canons lourds, déverser des approvisionnements, et avancer. Mais à moins que cela ne soit fait, ils sont impuissants, que leurs communications maritimes soient ou non assurées.

La seule alternative logique est alors proposée : expédier une armée d'infanterie dotée du type de canons de campagne le plus léger dans de grands allèges maritimes, remorqués par des remorqueurs puissants mais à faible tirant d'eau, sous l'escorte d'une puissante escadre composite de navires de guerre ; et lancer la flottille, à marée haute si possible, droit sur le rivage.

Une telle expédition pourrait être préparée dans le secret absolu, en tirant parti des caractéristiques naturelles de la côte allemande. Aucun grand port ne devait être impliqué de quelque manière que ce soit. Tout ce qui était requis était une profondeur d'eau suffisante pour faire flotter les allèges et les remorqueurs ; et ceci est fourni par sept cours d'eau insignifiants, issus du littoral frison, et déjà pourvus de petits ports et d'écluses, à une exception près, à savoir la crique à marée de Norden ; car celle-ci, semblait-il, était l'une des sept choisies, et non, comme le supposait « Carruthers », Hilgenriedersiel, qu'il n'eut, si vous vous en souvenez, pas le temps de visiter, et qui n'a, en fait, aucun cours d'eau d'aucune valeur, ni aucun port. Tous ces cours d'eau devraient être améliorés, approfondis et généralement canalisés ; ostensiblement à des fins commerciales, pour les besoins du trafic avec les îles, qui sont des stations balnéaires en pleine croissance durant une saison estivale limitée.

L'expédition entière serait organisée en sept subdivisions distinctes — un nombre pas trop élevé compte tenu de son caractère encombrant. Vers le large, toute la côte est voilée par la frange d'îles et la zone de hauts-fonds. Vers l'intérieur des terres, la boucle de chemin de fer contournant la péninsule frisonne formerait la ligne de communication à l'arrière des sept cours d'eau. Esens devait être le centre administratif local lorsque le projet arriverait à maturité, mais pas avant. Chaque détail pour le mouvement des troupes sous les sept chefs différents devait être organisé avec secret et exactitude de nombreux mois à l'avance, et depuis le quartier général à Berlin. Il n'était pas attendu que rien ne filtre, mais on devait prendre soin que tout ce qui pourrait le faire soit attribué à des mesures défensives — une caractéristique permanente de la mobilisation allemande étant l'établissement d'un corps d'observation le long de la côte frisonne ; en fait, le même mécanisme devait être utilisé, et sa conversion à l'offensive dissimulée jusqu'au dernier moment possible. Les mêmes précautions devaient être prises dans le travail préliminaire sur place. Là, quatre hommes seulement (était-il calculé) devaient être pleinement en possession du secret. L'un devait représenter la Marine impériale (un poste occupé par notre ami von Brüning). Un autre (Böhme) devait superviser les six canaux et la construction des allèges. Les fonctions du troisième étaient doubles. Il devait organiser ce que je peux appeler la main-d'œuvre locale — c'est-à-dire les aides nécessaires à l'embarquement, les équipages des remorqueurs, et, plus important encore, le service des pilotes pour la navigation des sept flottilles à travers les chenaux correspondants vers la haute mer. Il devait être un homme du pays, parfaitement familiarisé avec la côte, d'un statut social pas beaucoup plus élevé que la moyenne des villageois et des pêcheurs, et il devait être prêt, le moment venu, avec des listes des bons hommes pour les bonnes tâches, listes auxquelles les autorités de conscription pourraient, le cas échéant, donner un effet juridique instantané. Son autre fonction était de surveiller la côte contre les espions, et de rapporter tout ce qui serait suspect à von Brüning, qui ne serait jamais loin. Dans l'ensemble, je pense qu'ils ont trouvé le sinistre Grimm comme une perle pour leur objectif.

En quatrième personnage, l'auteur se désigne lui-même, le promoteur du projet, le lien indispensable entre les deux nations. Il s'engage à fournir des informations fiables quant à la disposition des troupes en Angleterre, quant à l'hydrographie de la côte choisie pour le débarquement, quant aux approvisionnements disponibles à proximité, et aux points stratégiques à saisir. Il propose d'être le guide en chef de l'expédition pendant le transit. Et en attendant (lorsqu'il n'était pas employé autrement), il devait résider à Norderney, en contact étroit avec les trois autres, et contrôlant les entreprises commerciales qui devaient jeter de la poudre aux yeux des curieux. [Memmert, soit dit en passant, n'est pas mentionné dans ce mémorandum.]

Il parle du lieu « choisi pour le débarquement », et poursuit en examinant cette question en détail. Je ne peux le suivre dans son examen, bien qu'il soit profondément intéressant, et je dirai d'emblée qu'il réduit les lieux de débarquement possibles à deux, les vasières de la côte de l'Essex entre Foulness et Brightlingsea, et le Wash — avec une préférence marquée pour ce dernier. Supposant que l'ennemi, s'il avait vent d'une invasion, s'attendrait à ce que des transports soient employés, il choisit le type d'endroit qu'ils seraient le moins susceptibles de défendre, et qui, néanmoins, était adapté au caractère des flottilles, et similaire à la région d'où elles partaient. Il existe un tel endroit sur la côte du Lincolnshire, sur le côté nord du Wash, [Voir Carte A] connu sous le nom d'East Holland. C'est une terre basse, endiguée contre la mer, et bordée comme la Frise par des bancs de sable qui s'assèchent à marée basse. Il est facile d'accès depuis l'est, par Boston Deeps, un chenal en eau profonde formé par un banc détaché, appelé le Long Sand, s'étendant parallèlement au rivage sur dix milles. Ce banc constitue une digue naturelle contre la houle venant de l'est (le seul quart à craindre) ; et les Deeps derrière lui, où il y a une profondeur moyenne de trente-quatre pieds à marée basse, formeraient un excellent mouillage pour l'escadre de couverture, dont les canons domineraient le rivage à portée facile. Il est noté en passant que c'est exactement le cas où les cuirassés allemands de première classe auraient un avantage sur les navires britanniques de même calibre. Ces derniers ont un tirant d'eau juste trop important pour naviguer dans de telles eaux sans péril, si tant est qu'ils puissent entrer dans ce mouillage, car il y a une barre à son entrée avec seulement trente et un pieds à marée haute, lors des marées de vive-eau. Les premiers, construits comme ils l'étaient dans l'optique de manœuvrer en mer du Nord, sont juste à l'intérieur de la marge de sécurité. East Holland est à courte distance de frappe des districts manufacturiers, dont un raid vigoureux est, insiste l'auteur, la véritable stratégie d'un envahisseur. Il rapporte catégoriquement qu'il n'existe (au sens militaire approprié) aucune préparation quelconque pour faire face à une telle attaque. East Holland est également le point sur les côtes britanniques le plus proche de l'Allemagne, à l'exception de la côte du Norfolk ; beaucoup plus proche, en fait, que les vasières de l'Essex auxquelles il est fait allusion, et atteint par un simple passage en haute mer, sans aucune région dangereuse à naviguer, comme l'embouchure de la Manche et l'estuaire de la Tamise depuis Harwich vers l'ouest. La distance est de 240 milles marins, ouest-sud-ouest environ, depuis l'île de Borkum, et 280 depuis Wangeroog. Le temps estimé pour le transit après que les flottilles ont été assemblées au large des îles est de trente à trente-quatre heures.

L'embarquement est le sujet suivant. Cela pourrait et devrait être effectué en une seule marée. Aux six siels, il y avait une période moyenne de deux heures et demie toutes les douze heures, pendant laquelle l'eau était assez haute. À Norden, un temps un peu plus long était disponible. Mais cela devrait être largement suffisant si le mécanisme était en bon état de marche et mis en mouvement avec ponctualité. La marée haute se produit approximativement au même moment aux sept débouchés, la différence entre les deux plus éloignés, Carolinensiel et Greetsiel, n'étant que d'une demi-heure.

Enfin, les risques particuliers inhérents à une telle expédition sont pesés avec impartialité. X——, bien que désireux de recommander son projet, n'écrit pas dans un esprit aveuglément optimiste. Il n'y a aucun précédent moderne pour une quelconque invasion comparable, ne serait-ce que de loin, à celle de l'Angleterre par l'Allemagne. Une telle tentative sera une expérience hasardeuse. Mais il soutient que les avantages de sa méthode l'emportent sur les risques, et que la plupart des risques eux-mêmes s'appliqueraient également à toute autre méthode. Quelle que soit l'habileté de prédiction utilisée, le mauvais temps pourrait surprendre l'expédition. Oui ; mais si des transports étaient utilisés, le transbordement dans des embarcations pour le débarquement par mauvais temps serait chargé du même péril, voire d'un péril plus grand. Mais les transports pourraient rester au large et attendre. Le retard est fatal en tout état de cause ; une promptitude inébranlable est l'essence même d'une telle entreprise. Les allèges seraient en danger de couler ? Hors de propos ; si la fin vaut la peine d'être atteinte, les risques doivent être affrontés. Des vies de soldats sont sacrifiées par dizaines de milliers sur les champs de bataille. La flottille serait démoralisée pendant le transit par l'assaut de quelques torpilleurs ? Accordé ; mais il en irait de même pour une flotte de transports, avec la certitude supplémentaire qu'un coup de chance enverrait par le fond dix fois plus de soldats, avec moins d'espoir de secours. Dans les deux cas, la confiance doit être placée dans l'efficacité et la vigilance de l'escorte. Il est admis, cependant, dans un passage qui pourrait bien faire briller de triomphe mes deux aventuriers, que si par hasard les Britanniques découvraient ce qui se trame à temps, et étaient capables d'envoyer une nuée de bateaux à faible tirant d'eau, capables d'éluder les navires de guerre allemands et de se faufiler parmi les flottilles alors qu'elles sont encore en train de quitter les siels ; il est admis que dans ce cas, l'expédition était condamnée. Mais il est soutenu qu'un tel événement n'était pas à craindre. Le courage téméraire est abondant dans la marine britannique, mais la connaissance experte des marées et des hauts-fonds dans ces eaux fait totalement défaut. Les cartes britanniques ne sont d'aucune valeur, et il n'y a aucune preuve (rapporte-t-il) que le sujet ait été étudié d'une quelconque manière par l'Amirauté britannique. Permettez-moi de remarquer ici que je crois que les vues de M. « Davies », telles qu'exprimées dans les premiers chapitres, alors qu'ils étaient encore parmi les grands estuaires, sont toutes absolument solides. La « théorie du chenal », bien qu'elle n'ait qu'un rapport indirect avec la grande question qui les occupe, était vraie, et devrait être prise à cœur, sinon je n'aurais pas gaspillé d'espace à son sujet.

Un mot de plus, en conclusion. Il existe un axiome, fort à la mode aujourd'hui, selon lequel il n'y a pas lieu de craindre une invasion des îles Britanniques, car si nous perdons le contrôle de la mer, nous pouvons être affamés — un moyen moins coûteux et plus sûr de nous réduire à la soumission. C'est un axiome vague et sans valeur, mais à force de répétition, il devient un article de foi. Il implique que le « contrôle de la mer » est une chose qui peut être gagnée ou perdue définitivement ; que nous pouvons l'avoir aujourd'hui et le perdre pour toujours demain. Au contraire, il est probable que dans une lutte tant soit peu équilibrée, le contrôle de la mer restera en suspens pendant une durée indéterminée. Et même face à de grandes difficultés, il serait probablement impossible pour nos ennemis de bloquer si bien les voies de notre commerce, de blâmer si bien les ports de notre vaste littoral, et de surmonter l'intérêt que les neutres auront à nous approvisionner, pour nous mettre à genoux en moins de deux ans, période pendant laquelle nous pouvons récupérer et reconstruire à partir de nos ressources internes uniques, et tenter de regagner le contrôle.

Non ; le meilleur axiome est que rien de moins qu'une invasion réussie ne pourrait finalement nous contraindre à faire la paix. Nos cœurs sont vaillants, espérons-le ; mais les faits sont les faits ; et un raid réussi, tel que celui esquissé ici, si vous en méditez les conséquences, doit consterner le cœur le plus vaillant. Celui-ci a été mis en échec, mais d'autres peuvent être conçus. En tout état de cause, nous savons comment ils envisagent ces choses en Allemagne.

Post-scriptum (mars 1903)

Il se trouve que, pendant que ce livre était sous presse, un certain nombre de mesures ont été prises par le Gouvernement pour contrer certaines des faiblesses et des dangers mêmes auxquels il est fait allusion ci-dessus. Un Comité de défense nationale a été mis en place, et l'accueil qui lui a été réservé était un commentaire vraiment extraordinaire sur l'apathie et la confusion qu'il est destiné à remplacer. Un site sur le Forth a été choisi pour une nouvelle base navale en mer du Nord — une décision excellente, bien que tardive ; car dix ans environ doivent s'écouler avant que le mouillage existant ne devienne en quelque sens que ce soit une « base ». Une flotte de la mer du Nord a également été créée — une autre bonne mesure ; mais il convient de se rappeler que ses navires ne sont pas modernes, ni en aucune façon capables de rencontrer les principales escadres allemandes dans les circonstances supposées ci-dessus.

Enfin, un Comité des effectifs a (entre autres questions) fait un rapport vague en faveur d'une réserve de volontaires. Il n'y a aucun moyen de savoir à quoi mènera cette recommandation ; espérons que ce ne sera pas au fiasco de la dernière expérience mal conçue. Ne devient-il pas évident que le temps est venu de former tous les Anglais systématiquement, soit à la mer, soit au fusil ?

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