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The Romance of Tristan and Iseult

by Joseph Bédier · in French

LE ROMAN DE TRISTAN ET ISEUT

Le Roman de Tristan et Iseut, tiré des meilleures sources françaises et raconté par J. Bédier, traduit en anglais par H. Belloc.

Londres : George Allen & Company, Ltd. Ruskin House, Rathbone Place. Mcmxiii

[Tous droits réservés]

« Le Roman de Tristan et Iseut », de M. Joseph Bédier, a été couronné par l’Académie française.

Imprimé par BALLANTYNE, HANSON & Co.

à la Ballantyne Press, Édimbourg

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

L’enfance de Tristan Le Morholt d’Irlande La quête de la Belle aux Cheveux d’Or Le philtre Le pin L’enquêtise Le saut de la chapelle

DEUXIÈME PARTIE

La forêt de Morois L’ermite Ogrin Le gué Le jugement par le fer

TROISIÈME PARTIE

La petite clochette Iseut aux Blanches Mains La folie de Tristan La mort de Tristan

PREMIÈRE PARTIE

L’ENFANCE DE TRISTAN

Seigneurs, si vous voulez ouïr un beau conte de déduit et d'amour, le voici de Tristan et de la reine Iseut ; comment, en joie et en tristesse, ils s’aimèrent, et comment ils moururent ensemble, en un même jour, elle par lui et lui par elle.

Au temps jadis, quand Marc était roi de Cornouaille, Rivalen, roi de Loonois, apprit que les ennemis de Marc lui faisaient la guerre ; il traversa la mer pour lui porter secours ; et il le servit si fidèlement de conseil et d’épée que Marc lui donna sa sœur Blanchefleur, que le roi Rivalen aimait merveilleusement.

Il l'épousa en l'église de Tintagel, mais à peine fut-il marié que la nouvelle lui vint que son vieil ennemi, le duc Morgan, était tombé sur le Loonois et dévastait villes et champs. Rivalen arma ses navires en hâte et emmena Blanchefleur dans son lointain pays ; mais elle était grosse. Il aborda sous son château de Kanoël et confia la reine à la garde de son maréchal Rohalt, puis il partit mener sa guerre.

Blanchefleur l'attendait sans cesse, mais il ne revint point, jusqu'à ce qu'elle apprît, un jour, que le duc Morgan l'avait tué dans une traîtresse embuscade. Elle ne pleura point : elle ne fit ni cri ni lamentation, mais ses membres lui manquèrent et faiblirent, et son âme fut remplie d'un ardent désir de se défaire de la chair, et bien que Rohalt tentât de la consoler, elle ne voulait rien entendre. Trois jours elle attendit les retrouvailles avec son seigneur, et au quatrième, elle mit au monde un fils ; et le prenant dans ses bras, elle dit :

« Petit fils, j’ai longtemps languis de te voir, et maintenant je te vois le plus beau que femme ait jamais porté. Dans la tristesse je vins ici, dans la tristesse j'ai enfanté, et dans la tristesse ton premier jour de fête s’est enfui. Et puisque par la tristesse tu es venu au monde, ton nom sera Tristan ; c'est-à-dire l'enfant de la tristesse. »

Après avoir dit ces paroles, elle l'embrassa, et aussitôt qu'elle l'eut embrassé, elle mourut.

Rohalt, le gardien de la foi, prit l'enfant, mais déjà les hommes du duc Morgan assiégeaient le château de Kanoël de toutes parts. Il est un sage dicton : « Fol hardi ne fut jamais hardi », et il fut contraint de se rendre à merci au duc Morgan : mais craignant que Morgan ne tuât l'héritier de Rivalen, le maréchal le cacha parmi ses propres fils.

Sept années furent passées et le temps était venu de retirer l'enfant des mains des femmes, Rohalt mit Tristan sous la garde d'un bon maître, l'écuyer Gorvenal, et Gorvenal lui apprit en quelques années les arts qui conviennent à la baronnie. Il lui apprit l’usage de la lance, de l’épée, de l’écu et de l’arc, et comment lancer le disque et sauter de larges fossés aussi : et il lui apprit à haïr tout mensonge et toute félonie et à tenir sa parole donnée ; et il lui apprit les diverses sortes de chants et le jeu de harpe, et l'art de la chasse ; et quand l'enfant chevauchait parmi les jeunes écuyers, on eût dit que lui, son cheval et son armure ne faisaient qu'un. À le voir si noble et si fier, large d'épaules, loyal, fort et droit, tous les hommes glorifiaient Rohalt d'un tel fils. Mais Rohalt, se souvenant de Rivalen et de Blanchefleur (dont toute la jeunesse et la grâce étaient ici une résurrection), l'aimait vraiment comme un fils, mais dans son cœur le vénérait comme son seigneur.

Or, toute sa joie lui fut ravie un jour où certains marchands de Norvège, après avoir attiré Tristan sur leur navire, l'emportèrent comme une riche proie, bien que Tristan se battît durement, comme se débat un jeune loup pris dans un piège. Mais c'est une vérité bien prouvée, et tout marin le sait, que la mer supporte mal un navire félon et n'apporte nulle aide à la rapine. La mer se souleva, entoura le navire d'une sombre tempête et le poussa huit jours et huit nuits à l'aventure, jusqu'à ce que les mariniers aperçussent à travers la brume une côte faite de falaises terribles et de rochers marins sur lesquels la mer aurait broyé leur coque en pièces : alors ils firent pénitence, sachant que la colère de la mer venait du jeune homme, qu'ils avaient dérobé à une heure néfaste, et ils jurèrent sa délivrance et préparèrent une barque pour le mettre, si possible, à terre : alors le vent et la mer se calmèrent et le ciel resplendit, et tandis que le navire norvégien s'amenuisait au large, une marée calme jeta Tristan et la barque sur une grève de sable.

Péniblement, il gravit la falaise et vit, par-delà, une lande solitaire et ondulante et une forêt qui s'étendait à l'infini. Et il pleura, se souvenant de Gorvenal, de son père et du pays de Loonois. Puis le cri lointain d'une chasse, avec chevaux et chiens, vint soudain et souleva son cœur, et un grand cerf jaillit du couvert à l'orée de la forêt. La meute et la chasse se précipitèrent à sa suite avec un tumulte de cris et de cors, mais au moment où les chiens couraient groupés sur ses talons, la bête se retourna aux abois à une portée de pierre de Tristan ; un chasseur lui donna le coup de grâce, tandis que tout autour la chasse s'était rassemblée et sonnait la curée. Mais Tristan, voyant au geste du chasseur qu'il s'apprêtait à couper le cou du cerf, cria :

« Beau sire, que voulez-vous faire ? Est-il convenable de découper une si noble bête comme un porc de basse-cour ? Est-ce là la coutume de ce pays ? »

Et le chasseur répondit :

« Beau compagnon, qu'est-ce qui vous surprend ? Pourquoi, oui, d'abord je coupe la tête d'un cerf, et puis je le coupe en quatre quartiers et nous les portons sur nos arçons au roi Marc, notre seigneur : ainsi faisons-nous, et ainsi depuis les jours des premiers chasseurs ont fait les Cornouaillais. Si, toutefois, vous connaissez quelque coutume plus noble, enseignez-la-nous : prenez ce couteau et nous l'apprendrons volontiers. »

Alors Tristan s'agenouilla et dépouilla le cerf avant de le couper, et le dépeça tout en ordre, laissant l'os du cor intact, comme il convient, et mettant à part à la fin la tête, la cuisse, la langue et la grande veine du cœur ; et les chasseurs et les valets de chenil se tenaient au-dessus de lui avec ravissement, et le maître veneur dit :

« Compagnon, ce sont là de bonnes manières. En quel pays les avez-vous apprises ? Dites-nous votre pays et votre nom. »

« Beau seigneur, mon nom est Tristan, et j'ai appris ces manières dans mon pays de Loonois. »

« Tristan », dit le maître veneur, « que Dieu récompense le père qui vous a élevé si noblement ; sans doute est-ce un baron, riche et puissant. »

Or, Tristan connaissait le parler et le silence, et il répondit :

« Non, seigneur ; mon père est un bourgeois. J'ai quitté sa maison à son insu sur un navire qui trafiquait vers un lieu lointain, car je voulais apprendre comment les hommes vivaient en terre étrangère. Mais si vous voulez m'accepter dans votre chasse, je vous suivrai volontiers et vous enseignerai d'autres arts de la vénerie. »

« Beau Tristan, je m'émerveille qu'il puisse y avoir une terre où le fils d'un bourgeois puisse savoir ce qu'un fils de chevalier ne sait pas ailleurs, mais venez avec nous puisque vous le voulez ; et soyez le bienvenu : nous vous mènerons au roi Marc, notre seigneur. »

Tristan acheva sa tâche ; aux chiens, il donna le cœur, la tête, les entrailles et les oreilles ; et il apprit à la chasse comment le dépouillement et la mise en ordre devaient être faits. Puis il enfonça les morceaux sur des piques et les donna à ce chasseur et à cet autre pour les porter, à l'un le groin, à l'autre la cuisse, à l'autre le flanc, à l'autre l'échine ; et il leur apprit à chevaucher par deux en rang, selon la dignité des morceaux que chacun pouvait porter.

Ainsi prirent-ils la route et parlèrent ensemble, jusqu'à ce qu'ils arrivassent devant un grand château, et autour, des champs, des vergers, des eaux vives, des étangs à poissons et des terres labourables, et maints navires étaient dans son havre, car ce château se dressait au-dessus de la mer. Il était bien défendu contre tout assaut ou engin de guerre, et son donjon, que les géants avaient bâti jadis, était composé de grandes pierres, comme un échiquier de sinople et d'azur.

Et quand Tristan demanda son nom :

« Beau sire », dirent-ils, « nous l'appelons Tintagel. »

Et Tristan s'écria :

« Tintagel ! Sois béni de Dieu, et bénis soient ceux qui demeurent en toi. »

(C'est là, seigneurs, c'est là que Rivalen avait pris Blanchefleur pour épouse, bien que leur fils ne le sût point.)

Quand ils furent devant le donjon, les cors amenèrent les barons aux portes, et le roi Marc lui-même. Et quand le maître veneur lui eut conté toute l'histoire, et que le roi Marc se fut émerveillé du bel ordre de la cavalcade, du découpage du cerf et du haut art de la vénerie en tout, pourtant il s'émerveilla surtout de l'étrange jeune homme, et le regardait encore, troublé, se demandant d'où venait sa tendresse, et son cœur ne lui répondait rien ; mais, seigneurs, c'était le sang qui parlait, et l'amour qu'il avait porté depuis longtemps à sa sœur Blanchefleur.

Ce soir-là, quand les tables furent levées, un chanteur venu du pays de Galles, un maître, s'avança parmi les barons dans la salle et chanta un chant de harpe, et comme ce harpiste touchait les cordes de sa harpe, Tristan, qui était assis aux pieds du roi, lui parla ainsi :

« Ô maître, c'est là le premier des chants ! Les Bretons d'autrefois le tissèrent jadis pour chanter les amours de Graëlent. Et la mélodie est rare et rares sont les mots : maître, votre voix est subtile : harpez-nous cela bien. »

Mais quand le Gallois eut chanté, il répondit :

« Petit, qu'en sais-tu de l'art de la musique ? Si les bourgeois du Loonois enseignent à leurs fils le jeu de harpe aussi, et les rotes et les violes, lève-toi, prends cette harpe et montre ton adresse. »

Alors Tristan prit la harpe et chanta si bien que les barons s'adoucirent en l'écoutant, et le roi Marc s'émerveilla de ce harpiste venu du Loonois, là où Rivalen avait jadis emmené Blanchefleur.

Quand le chant finit, le roi se tut longuement, mais il dit enfin :

« Fils, béni soit le maître qui t'a instruit, et béni sois-tu de Dieu : car Dieu aime les bons chanteurs. Leurs voix et la voix de la harpe entrent dans les âmes des hommes, réveillent de chères mémoires et les font oublier maint deuil et maint péché. Pour notre joie tu es venu sous ce toit, reste près de nous longtemps, ami. »

Et Tristan répondit :

« Très volontiers je vous servirai, sire, comme votre harpiste, votre veneur et votre vassal. »

Ainsi fit-il, et pendant trois ans un amour mutuel grandit en leurs cœurs. Le jour, Tristan suivait le roi Marc aux plaisirs et en selle ; la nuit, il dormait dans la chambre royale avec les conseillers et les pairs, et si le roi était triste, il harpait pour lui afin d'apaiser son souci. Les barons aussi le chérissaient, et (comme vous l'apprendrez) Dinas de Lidan, le sénéchal, plus que tous les autres. Et plus tendrement encore que les barons et que Dinas, le roi l'aimait. Mais Tristan ne pouvait oublier, ni Rohalt son père, ni son maître Gorvenal, ni le pays de Loonois.

Seigneurs, un conteur qui veut plaire ne doit pas étirer son récit trop longuement, et vraiment ce conte est si varié et si haut qu'il n'a nul besoin d'être forcé. Laissez-moi donc brièvement dire comment Rohalt lui-même, après une longue errance sur mer et sur terre, vint en Cornouaille, trouva Tristan, et montrant au roi l'escarboucle qui jadis fut de Blanchefleur, dit :

« Roi Marc, voici votre neveu Tristan, fils de votre sœur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan détient sa terre très injustement ; il est temps qu'une telle terre revienne à son seigneur. »

Et Tristan (en un mot), quand son oncle l'eut armé chevalier, traversa la mer, fut salué par les vassaux de son père, tua le meurtrier de Rivalen et fut remis en possession de sa terre.

Alors, se souvenant combien le roi Marc ne pouvait plus vivre en joie sans lui, il convoqua son conseil et ses barons et dit ceci :

« Seigneurs de Loonois, j'ai repris ce lieu et j'ai vengé le roi Rivalen par l'aide de Dieu et de vous. Mais deux hommes, Rohalt et le roi Marc de Cornouaille, m'ont nourri, orphelin et jeune errant. Je devrais donc aussi les appeler pères. Or, un homme libre a deux choses tout à fait à lui, son corps et sa terre. À Rohalt donc, ici, je remettrai ma terre. Gardez-la, père, et votre fils la gardera après vous. Mais mon corps, je le donne au roi Marc. Je quitterai ce pays, si cher soit-il, et en Cornouaille je servirai le roi Marc comme mon seigneur. Tel est mon jugement, mais vous, mes seigneurs de Loonois, vous êtes mes vassaux et me devez conseil ; si donc l'un d'entre vous veut me conseiller une autre chose, qu'il se lève et parle. »

Mais tous les barons le louèrent, bien qu'ils pleurassent ; et emmenant Gorvenal seul, Tristan mit les voiles pour la terre du roi Marc.

LE MORHOLT D'IRLANDE

Quand Tristan revint dans ce pays, le roi Marc et toute sa baronnie étaient en deuil ; car le roi d'Irlande avait armé une flotte pour ravager la Cornouaille, si le roi Marc refusait, comme il l'avait fait depuis quinze ans, de payer un tribut que ses pères avaient payé. Or, cette année-là, ce roi avait envoyé à Tintagel, pour porter sa sommation, un chevalier géant ; le Morholt, dont il avait épousé la sœur, et que nul homme n'avait encore pu vaincre : ainsi le roi Marc avait convoqué tous les barons de sa terre en conseil, par lettres scellées.

Au jour assigné, quand les barons furent rassemblés dans la salle, et quand le roi eut pris son trône, le Morholt dit ces choses :

« Roi Marc, entends pour la dernière fois la sommation du roi d'Irlande, mon seigneur. Il t'enjoint de payer enfin ce que tu dois depuis si longtemps, et parce que tu l'as refusé trop longtemps déjà, il t'ordonne de me livrer ce jour trois cents jeunes gens et trois cents jeunes filles tirés au sort parmi le peuple cornouaillais. Mais s'il se trouve quelqu'un pour prouver par l'épreuve du combat que le roi d'Irlande reçoit ce tribut sans droit, je relèverai son gage. Lequel parmi vous, mes seigneurs de Cornouaille, combattra pour racheter cette terre ? »

Les barons se regardèrent, mais tous se turent.

Alors Tristan s'agenouilla aux pieds du roi Marc et dit :

« Seigneur Roi, avec votre permission, je ferai bataille. »

Et en vain le roi Marc aurait-il voulu le détourner de son dessein, pensant : comment même la vaillance pourrait-elle sauver un si jeune chevalier ? Mais il jeta son gage au Morholt, et le Morholt ramassa le gage.

Au jour fixé, il se fit revêtir pour un grand exploit d'armes d'un haubert et d'un heaume d'acier, et il entra dans une barque et se dirigea vers l'îlot de Saint-Samson, où les chevaliers devaient combattre seul à seul. Or, le Morholt avait hissé à son mât une voile de riche pourpre, et venant rapidement à terre, il amarra sa barque sur le rivage. Mais Tristan poussa sa propre barque à la dérive avec ses pieds, et dit :

« L'un de nous seulement sortira vivant d'ici. Une barque suffira. »

Et chacun excitant l'autre à la lutte, ils passèrent dans l'île.

Nul homme ne vit le combat acharné ; mais trois fois la brise marine avait porté ou semblé porter un cri de fureur vers la terre, quand enfin, vers l'heure de midi, la voile pourpre apparut au loin ; la barque irlandaise émergea du rivage de l'île, et il s'éleva une clameur : « Le Morholt ! » Quand soudain, à mesure que la barque grandissait à la vue et franchissait une vague, ils virent que Tristan se tenait à la proue, tenant une épée à la main. Il sauta à terre, et tandis que les mères baisaient l'acier de ses pieds, il cria aux hommes du Morholt :

« Mes seigneurs d'Irlande, le Morholt a bien combattu. Voyez ici, mon épée est brisée et une écharde en est restée plantée dans sa tête. Emportez cet acier, mes seigneurs ; c'est le tribut de Cornouaille. »

Puis il monta à Tintagel et, sur son passage, le peuple qu'il avait libéré agitait des branches vertes, et de riches étoffes étaient suspendues aux fenêtres. Mais quand Tristan atteignit le château avec joie, tandis que les chants et les cloches de joie résonnaient autour de lui, il s'affaissa dans les bras du roi Marc, car le sang coulait de ses blessures.

Les hommes du Morholt, ils débarquèrent en Irlande fort abattus. Car chaque fois qu'il revenait à Whitehaven, le Morholt avait coutume de prendre plaisir à voir son clan sur le rivage, la reine sa sœur, et sa nièce Iseut la Blonde. Tendrement ils l'avaient chéri autrefois, et s'il avait reçu quelque blessure, ils le guérissaient, car ils étaient experts en baumes et en potions. Mais maintenant leur magie était vaine, car il gisait mort et l'écharde de la lame étrangère était encore plantée dans son crâne, jusqu'à ce qu'Iseut la retirât et l'enfermât dans un coffre.

À partir de ce jour, Iseut la Blonde connut et haït le nom de Tristan de Loonois.

Mais, à Tintagel, Tristan languissait, car un sang empoisonné suintait de sa blessure. Les médecins découvrirent que le Morholt lui avait enfoncé une pointe empoisonnée, et comme leurs potions et leur thériaque ne pouvaient le guérir, ils l'abandonnèrent aux mains de Dieu. Une puanteur si odieuse émanait de sa plaie que tous ses amis les plus chers le fuyaient, tous sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de Lidan. Ils pouvaient toujours rester près de son lit parce que leur amour surpassait leur horreur. Enfin, Tristan se fit transporter dans une barque isolée sur le rivage ; et couché face à la mer, il attendit la mort, car il pensait : « Je dois mourir ; mais il est bon de voir le soleil et mon cœur est encore haut. Je voudrais tenter la mer qui apporte toutes les chances... Je voudrais que la mer m'emporte loin, seul, vers quelque terre, peu importe laquelle, pourvu qu'elle me guérisse de ma plaie. »

Il supplia tant que le roi Marc accepta son désir. On le porta dans une barque sans voile ni aviron, et Tristan souhaita que sa harpe seule fût placée à côté de lui : car il ne pouvait lever de voile, ni manier d'aviron, ni porter l'épée ; et comme un marin, lors d'un long voyage, jette à la mer un compagnon bien-aimé mort, ainsi Gorvenal poussa au large cette barque où son cher fils gisait ; et la mer l'emporta.

Pendant sept jours et sept nuits, la mer l'emporta ainsi ; parfois, pour charmer son deuil, il harpa ; et quand enfin la mer l'amena près d'un rivage où des pêcheurs avaient quitté leur port cette nuit-là pour pêcher au large, ils entendirent, tout en ramant, un air doux, fort et vivant, qui courait au-dessus de la mer, et, mettant leurs avirons en plumes, ils écoutèrent, immobiles.

Dans la première blancheur de l'aube, ils virent la barque à la dérive : elle allait au hasard et rien ne semblait vivre en elle, si ce n'est la voix de la harpe. Mais à mesure qu'ils approchaient, l'air s'affaiblit et mourut ; et quand ils l'eurent hélée, les mains de Tristan étaient retombées sans vie sur les cordes, bien qu'elles tremblassent encore. Les pêcheurs le recueillirent et le ramenèrent au port, vers leur dame qui était miséricordieuse et peut-être le guérirait.

Ce fut dans ce même port de Whitehaven que gisait le Morholt, et leur dame était Iseut la Blonde.

Elle seule, experte en philtres, pouvait sauver Tristan, mais elle seule le voulait mort. Quand Tristan reprit connaissance (car son art l'avait restauré), il comprit qu'il était en terre de péril. Mais il était encore assez fort pour se défendre et trouva de bonnes paroles pleines de ruse. Il raconta qu'il était un devin ayant pris passage sur un navire marchand et navigué vers l'Espagne pour apprendre l'art de lire dans toutes les étoiles ; que des pirates avaient abordé le navire et que, bien que blessé, il s'était enfui dans cette barque. On le crut, et nul des hommes du Morholt ne reconnut son visage, tant le poison l'avait altéré. Mais quand, après quarante jours, Iseut aux Cheveux d'Or l'eut presque guéri, quand déjà ses membres eurent recouvré leur vigueur et que la grâce de la jeunesse fut revenue, il comprit qu'il devait s'échapper, et il s'enfuit, et après bien des dangers, il revint devant le roi Marc.

LA QUÊTE DE LA DAME AUX CHEVEUX D'OR

Seigneurs, il y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les plus vils des hommes, qui haïssaient Tristan d'une haine farouche, à cause de sa grandeur et du tendre amour que le Roi lui portait. Et je connais bien leurs noms : Andret, Guenelon, Gondoïne et Denoalen. Ils savaient que le Roi avait l'intention de vieillir sans enfant et de laisser sa terre à Tristan ; et leur envie enflait, et par des mensonges, ils irritèrent les principaux hommes de Cornouailles contre Tristan. Ils disaient :

« Il y a eu trop de merveilles dans la vie de cet homme. C'était déjà assez merveilleux qu'il ait battu le Morholt, mais par quelle sorcellerie a-t-il tenté la mer seul au seuil de la mort, ou lequel d'entre nous, seigneurs, pourrait voyager sans mât ni voile ? On dit que les sorciers le peuvent. C'était assurément une prouesse de sorcier, et c'est cette harpe de sorcier qui est la sienne qui verse chaque jour du poison dans le cœur du Roi. Voyez comment il a plié ce cœur par la puissance et les chaînes de la sorcellerie ! Il sera roi un jour, seigneurs, et vous tiendrez vos terres d'un magicien. »

Ils rallièrent la plus grande partie des barons, et ceux-ci pressèrent le roi Marc de prendre pour épouse quelque fille de roi qui lui donnerait un héritier, faute de quoi ils menacèrent de retourner chacun dans son château et de lui faire la guerre. Mais le Roi se tourna contre eux et jura dans son cœur qu'aussi longtemps que vivrait son cher neveu, aucune fille de roi ne viendrait dans son lit. Alors, à son tour, Tristan (dans sa honte d'être considéré comme un serviteur mercenaire) menaça que si le Roi ne cédait pas à ses barons, il irait lui-même outre-mer servir quelque grand roi. À cela, le roi Marc conclut un marché avec ses barons et leur donna quarante jours pour entendre sa décision.

Au jour dit, il attendait seul dans sa chambre et songeait tristement : « Où trouverai-je une fille de roi si belle et pourtant si lointaine que je puisse feindre de vouloir l'avoir pour épouse ? »

À cet instant, par sa fenêtre qui donnait sur la mer, deux hirondelles bâtisseuses entrèrent en se querellant. Puis, effrayées, elles ressortirent, mais avaient laissé tomber de leur bec un cheveu de femme, long et fin, et brillant comme un rayon de lumière.

Le roi Marc le prit, appela ses barons et Tristan, et dit :

« Pour vous plaire, seigneurs, je prendrai femme ; mais vous devez chercher celle que j'ai choisie. »

« Beau seigneur, nous le voulons tous, dirent-ils, et qui peut-elle être ? »

« Eh bien, dit-il, celle à qui appartient ce cheveu ; et je n'en prendrai aucune autre. »

« Et d'où, seigneur Roi, vient ce Cheveu d'Or ; qui l'a apporté et de quelle terre ? »

« Il vient, seigneurs, de la Dame aux Cheveux d'Or, les hirondelles me l'ont apporté. Elles savent de quel pays il vient. »

Alors les barons se virent moqués et dupés, et ils se tournèrent avec sarcasme vers Tristan, car ils pensaient que c'était lui qui avait conseillé cette ruse. Mais Tristan, quand il eut regardé le Cheveu d'Or, se souvint d'Iseut la Blonde, sourit et dit ceci :

« Roi Marc, ne voyez-vous pas que les doutes de ces seigneurs me font honte ? Vous avez imaginé en vain. J'irai chercher la Dame aux Cheveux d'Or. La quête est périlleuse : néanmoins, mon oncle, je voudrais une fois encore mettre mon corps et ma vie en péril pour vous ; et afin que vos barons sachent que je vous aime loyalement, je fais ce serment : mourir dans l'aventure ou ramener à ce château de Tintagel la Reine aux beaux cheveux. »

Il équipa un grand navire et le chargea de blé et de vin, de miel et de toutes sortes de bonnes choses ; il le monta avec Gorvenal et cent jeunes chevaliers de haute naissance, choisis parmi les plus braves, et il les vêtit de manteaux de laine grossière et de bure afin qu'ils ne parussent être que des marchands : mais sous le pont, il cacha de riches étoffes d'or et d'écarlate, comme pour les messagers d'un grand roi.

Quand le navire eut pris la mer, le timonier lui demanda :

« Seigneur, vers quelle terre dois-je gouverner ? »

« Sire, dit-il, mettez le cap sur l'Irlande, droit vers le port de Whitehaven. »

D'abord, Tristan fit croire aux hommes de Whitehaven que ses compagnons étaient des marchands d'Angleterre venus pacifiquement pour troquer ; mais comme ces étranges marchands passaient la journée à des jeux inutiles de dames et d'échecs, et semblaient mieux connaître les dés que le prix marchand du blé, Tristan craignit d'être découvert et ne savait comment poursuivre sa quête.

Or, il advint une fois à l'aube qu'il entendit un cri si terrible qu'on l'aurait dit le cri d'un démon ; et jamais il n'avait entendu une bête beugler de la sorte, tant cela semblait atroce et étrange. Il appela une femme qui passait près du port et lui dit :

« Dites-moi, dame, d'où vient cette voix que j'ai entendue, et ne me cachez rien. »

« Mon seigneur, dit-elle, je vous dirai la vérité. C'est le rugissement d'un dragon, le plus terrible et le plus intrépide de la terre. Chaque jour, il quitte son antre et se tient à l'une des portes de la ville : nul ne peut sortir ni entrer tant qu'une jeune fille ne lui a été livrée ; et quand il la tient dans ses griffes, il la dévore. »

« Dame, dit Tristan, ne vous moquez pas de moi, mais dites-moi franchement : un homme né de femme peut-il tuer cette chose ? »

« Beau sire et gentil, dit-elle, je ne saurais le dire ; mais ceci est certain : vingt chevaliers éprouvés ont tenté l'aventure, car le roi d'Irlande a proclamé qu'il donnerait sa fille, Iseut la Blonde, à quiconque tuerait la bête ; mais elle les a tous dévorés. »

Tristan quitta la femme et, retournant à son navire, s'arma en secret ; et c'était un beau spectacle de voir un si noble destrier et un si bon chevalier sortir d'une telle coque de marchand : mais le havre était vide de monde, car l'aube venait à peine de poindre et personne ne le vit chevaucher vers la porte. Et à peine l'eut-il franchie qu'il rencontra soudain cinq hommes au galop, fuyant vers la ville. Tristan en saisit un par les cheveux, au passage, le tira sur la croupe de sa monture et le tint ferme :

« Dieu vous garde, monseigneur, dit-il, et d'où vient le dragon ? » Et quand l'autre lui eut indiqué par quel chemin, il le laissa partir.

À mesure que le monstre approchait, il montrait une tête d'ours, des yeux rouges comme des charbons ardents et des oreilles velues et touffues ; des griffes de lion, une queue de serpent et un corps de griffon.

Tristan lança son cheval contre lui si vigoureusement que, bien que la crinière de la bête se dressât d'effroi, il fonça sur le dragon : sa lance frappa ses écailles et se brisa. Alors Tristan tira son épée et frappa la tête du dragon, mais il ne parvint même pas à entamer le cuir. La bête sentit le coup : de ses griffes, elle tira sur l'écu et le lui arracha du bras ; alors, la poitrine sans défense, Tristan utilisa à nouveau son épée et frappa si fort que l'air résonna tout autour : mais en vain, car il ne pouvait le blesser, et pendant ce temps le dragon vomissait de ses narines deux courants de flammes répugnantes, et le heaume de Tristan noircit comme une cendre, et son cheval trébucha, tomba et mourut ; mais Tristan, debout sur ses pieds, enfonça son épée droit dans les mâchoires de la bête et lui fendit le cœur en deux.

Ensuite, il lui coupa la langue et la mit dans sa house, mais comme le poison entrait en contact avec sa chair, le héros s'évanouit et tomba dans les hautes herbes qui bordaient le marais alentour.

Or, l'homme qu'il avait arrêté dans sa fuite était le sénéchal d'Irlande, qui convoitait Iseut la Blonde : et bien qu'il fût un lâche, il avait osé revenir secrètement avec ses compagnons, et il trouva le dragon mort ; il lui coupa donc la tête, la porta au Roi et réclama la grande récompense.

Le Roi pouvait difficilement croire à sa prouesse, mais il voulait que justice fût faite et convoqua ses vassaux à la cour, afin que là, devant la baronnie assemblée, le sénéchal fournît la preuve de sa victoire remportée.

Quand Iseut la Blonde apprit qu'elle devait être donnée à ce lâche, elle rit longtemps, puis elle gémit. Mais le lendemain, doutant de quelque supercherie, elle emmena avec elle son écuyer Périnis et sa suivante Brangien, et tous trois chevauchèrent à l'insu de tous vers l'antre du dragon : et Iseut vit sur le chemin une telle trace qu'elle s'en étonna, car les sabots qui l'avaient faite n'avaient jamais été ferrés dans son pays. Puis elle trouva le dragon, décapité, et un cheval mort à côté de lui : le cheval n'était pas harnaché à la mode d'Irlande. Quelque étranger avait tué la bête, mais ils ne savaient s'il vivait encore ou non.

Ils le cherchèrent longtemps, Iseut, Périnis et Brangien ensemble, jusqu'à ce que Brangien vît enfin le heaume scintiller dans l'herbe marécageuse : et Tristan respirait encore. Périnis le mit sur son cheval et le porta secrètement dans les appartements des femmes. Là, Iseut raconta l'histoire à sa mère et lui confia le héros ; et comme la Reine le désarmait, la langue du dragon tomba de sa botte d'acier. Alors, la reine d'Irlande le ranima par la vertu d'une herbe et dit :

« Étranger, je vous reconnais pour le véritable tueur du dragon : mais notre sénéchal, un félon, a coupé sa tête et réclame ma fille Iseut pour salaire ; serez-vous prêt dans deux jours à lui donner le démenti au combat ? »

« Reine, dit-il, le temps est court, mais vous, je pense, pouvez me guérir en deux jours. C'est sur le dragon que j'ai conquis Iseut, et c'est sur le sénéchal peut-être que je la reconquerrai. »

Alors, la Reine lui prépara des breuvages forts, et le lendemain, Iseut la Blonde lui prépara un bain et l'oignit d'un baume que sa mère avait conjuré, et en le regardant, elle pensa : « Ainsi, j'ai trouvé la Reine aux Cheveux d'Or », et elle sourit en y pensant. Mais Iseut, le remarquant, pensa : « Pourquoi sourit-il, ou qu'ai-je négligé des choses dues à un hôte ? Il sourit à l'idée que j'ai oublié de polir son armure. »

Elle alla tirer l'épée de son riche fourreau, mais quand elle vit l'éclat manquant et l'entaille sur le tranchant, elle pensa à la tête du Morholt. Elle hésita un moment dans le doute, puis elle alla là où elle gardait l'acier qu'elle avait trouvé dans le crâne et l'appliqua contre l'épée, et il s'adapta si bien que la jonction était à peine visible.

Elle courut là où Tristan gisait blessé, et l'épée levée au-dessus de lui, elle cria :

« Tu es ce Tristan de Lyonesse qui a tué le Morholt, le frère de ma mère, et maintenant tu vas mourir à ton tour. »

Tristan s'efforça de parer le coup, mais il était trop faible ; son esprit, cependant, resta ferme malgré le mal, et il dit :

« Soit, laissez-moi mourir : mais pour vous épargner de longs souvenirs, écoutez un instant. Fille de roi, ma vie n'est pas seulement en votre pouvoir, elle est vôtre de plein droit. Ma vie est à vous parce que vous me l'avez rendue deux fois. Une fois, il y a longtemps : car j'étais le harpeur blessé que vous avez guéri du poison du dard du Morholt. Ne regrettez pas cette guérison : ces blessures n'avaient-elles pas été reçues en combat loyal ? Ai-je tué le Morholt par trahison ? Ne m'avait-il pas défié et n'étais-je pas tenu à la défense de mon corps ? Et maintenant, cette seconde fois aussi, vous m'avez sauvé. C'est pour vous que j'ai combattu la bête.

Mais laissons ces choses. Je voulais seulement vous montrer combien ma vie est la vôtre. Puis, si vous me tuez de droit pour la gloire, vous pourrez méditer pendant de longues années, vous félicitant d'avoir tué un hôte blessé qui avait mis sa vie en gage pour vous gagner. »

Iseut répondit : « J'entends d'étranges paroles. Pourquoi celui qui a tué le Morholt viendrait-il me chercher, moi, sa nièce ? Sans doute parce que le Morholt est venu pour un tribut de vierges de Cornouailles, alors vous êtes venu vous vanter en revenant d'avoir ramené en Cornouailles, comme esclave, la jeune fille qui lui était la plus proche. »

« Fille de roi, dit Tristan, non... Un jour, deux hirondelles volèrent, volèrent jusqu'à Tintagel et rapportèrent un cheveu de tous vos cheveux d'or, et je crus qu'elles m'apportaient la bonne volonté et la paix, alors je suis venu vous trouver outre-mer. Voyez ici, parmi les fils d'or sur mon manteau, votre cheveu est cousu : les fils sont ternis, mais votre cheveu brillant brille toujours. »

Iseut posa l'épée et, prenant le manteau d'armes, elle vit dessus le Cheveu d'Or et resta silencieuse un long moment, jusqu'à ce qu'elle l'embrassât sur les lèvres pour prouver la paix, et elle le couvrit de riches vêtements.

Au jour de l'assemblée des barons, Tristan envoya Périnis en secret à son navire pour convoquer ses compagnons afin qu'ils vinssent à la cour parés comme il sied aux envoyés d'un grand roi.

Un par un, les cent chevaliers entrèrent dans la salle où se tenaient tous les barons d'Irlande, ils entrèrent en silence et s'assirent tous en rang ensemble : sur leur écarlate et leur pourpre, les gemmes brillaient.

Quand le Roi eut pris place sur son trône, le sénéchal se leva pour prouver par témoins et par les armes qu'il avait tué le dragon et qu'ainsi Iseut était gagnée. Alors Iseut s'inclina devant son père et dit :

« Roi, j'ai ici un homme qui défie votre sénéchal pour mensonge et félonie. Promettez que vous pardonnerez à cet homme tous ses actes passés, lui qui se tient là pour prouver que c'est lui et nul autre qui a tué le dragon, et accordez-lui votre pardon et votre paix. »

Le Roi dit : « Je l'accorde. » Mais Iseut dit : « Père, donnez-moi d'abord le baiser de paix et de pardon, en signe que vous lui accorderez le même. »

Alors elle trouva Tristan et le mena devant la baronnie. Et tandis qu'il arrivait, les cent chevaliers se levèrent tous ensemble, croisèrent les bras sur leur poitrine et s'inclinèrent, si bien que les Irlandais surent qu'il était leur seigneur.

Mais parmi les Irlandais, beaucoup le reconnurent et crièrent : « Tristan de Lyonesse qui a tué le Morholt ! » Ils tirèrent leurs épées et réclamèrent sa mort. Mais Iseut cria : « Roi, embrassez cet homme sur la bouche comme votre serment l'exigeait », et le Roi l'embrassa, et la clameur tomba.

Alors Tristan montra la langue du dragon et offrit le combat au sénéchal, mais le sénéchal regarda son visage et n'osa point.

Alors Tristan dit :

« Seigneurs, vous l'avez dit, et c'est la vérité : j'ai tué le Morholt. Mais j'ai traversé la mer pour vous offrir une bonne compensation de sang, pour racheter cet acte et m'en acquitter.

J'ai mis mon corps en péril de mort et vous ai débarrassés de la bête et ai ainsi conquis Iseut la Blonde, et l'ayant conquise, je l'emmènerai sur mon navire.

Mais afin que ces terres de Cornouailles et d'Irlande ne connaissent plus la haine, mais seulement l'amour, apprenez que le roi Marc, mon seigneur, l'épousera. Voici cent chevaliers de grand renom, qui tous jureront sur les reliques des saints, que le roi Marc vous envoie par leur ambassade une offre de paix, de fraternité et de bonne volonté ; et qu'il voudrait, par votre courtoisie, tenir Iseut pour sa femme honorée, et qu'il voudrait que tous les hommes de Cornouailles la servent comme leur Reine. »

Quand les seigneurs d'Irlande entendirent cela, ils l'acclamèrent, et le Roi fut aussi content.

Alors, puisque ce traité et cette alliance devaient être conclus, le Roi son père prit Iseut par la main et demanda à Tristan de prêter serment, à savoir qu'il la conduirait loyalement à son seigneur, et Tristan prêta ce serment et le jura devant les chevaliers et la baronnie d'Irlande assemblés. Puis le Roi mit la main droite d'Iseut dans la main droite de Tristan, et Tristan la tint un moment en signe de saisine pour le roi de Cornouailles.

Ainsi, pour l'amour du roi Marc, Tristan conquit la Reine aux Cheveux d'Or.

LE PHILTRE

Quand le jour de la remise d'Iseut aux seigneurs de Cornouailles approcha, sa mère rassembla herbes, fleurs et racines, les fit infuser dans du vin et prépara une potion puissante, et ayant fait cela, dit à part à Brangien :

« Enfant, c'est à toi qu'il appartient d'accompagner Iseut au pays du roi Marc, car tu l'aimes d'un amour fidèle. Prends donc ce flacon et souviens-toi bien de mes paroles. Cache-le afin qu'aucun œil ne le voie ni aucune lèvre n'en approche : mais quand la nuit de noces sera venue et ce moment où les époux sont laissés seuls, verse ce vin essence dans une coupe et offre-le au roi Marc et à Iseut sa reine. Oh ! Prends grand soin, mon enfant, qu'eux seuls goûtent ce breuvage. Car voici son pouvoir : ceux qui le boivent ensemble s'aiment de tous leurs sens et de toute leur pensée, pour toujours, dans la vie et dans la mort. »

Et Brangien promit à la Reine qu'elle ferait ce qu'elle lui avait demandé.

Sur la barque qui la portait à Tintagel, Iseut la Blonde pleurait en se souvenant de sa terre, et le deuil gonflait son cœur, et elle disait : « Qui suis-je pour vous quitter afin de suivre des hommes inconnus, ma mère et ma terre ? Maudite soit la mer qui me porte, car je préférerais mourir sur la terre où je suis née plutôt que de vivre là-bas, au-delà... »

Un jour, quand le vent fut tombé et que les voiles pendaient molles, Tristan jeta l'ancre près d'une île, et les cent chevaliers de Cornouailles et les marins, las de la mer, débarquèrent tous. Iseut seule resta à bord avec une petite servante, quand Tristan s'approcha de la Reine pour calmer son chagrin. Le soleil était chaud au-dessus d'eux et ils avaient soif, et, comme ils appelaient, la petite servante chercha à boire pour eux et trouva ce flacon que la mère d'Iseut avait remis à Brangien. Et quand elle tomba dessus, l'enfant cria : « J'ai trouvé du vin ! » Or, elle n'avait pas trouvé du vin, mais la Passion et la Joie la plus vive, et l'Angoisse sans fin, et la Mort.

La Reine but longuement de ce breuvage et le donna à Tristan, et il but aussi longuement et le vida tout entier.

Brangien survint ; elle les vit se regarder en silence comme ravis et absents ; elle vit devant eux le flacon posé là ; elle le saisit, le jeta dans la mer frémissante et cria tout haut : « Maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où j'ai posé le pied sur ce pont. Iseut, mon amie, et Tristan, vous, vous avez bu la mort ensemble. »

Et une fois encore, la nef courut librement vers Tintagel. Mais il semblait à Tristan qu’une ronce ardente, aux épines aiguës mais à la fleur des plus odorantes, enfonçait ses racines dans son sang, s’enlaçait autour du beau corps d’Iseut, le liant au sien, à chacune de ses pensées et de ses désirs. Et il songea : « Felons qui m’accusiez de convoiter la terre du roi Marc, je suis tombé bien plus bas, car ce n’est pas sa terre que je convoite. Beau sire mon oncle, qui m’aimiez alors que j’étais orphelin, avant même que vous ne reconnussiez en moi le sang de votre sœur Blanchefleur, vous qui pleurâtes en me portant seul vers ce navire, pourquoi n’avez-vous pas chassé l’enfant qui devait vous trahir ? Ah ! Quelle pensée fut là ! Iseut est à vous et je ne suis que votre vassal ; Iseut est à vous et je suis votre fils ; Iseut est à vous et elle ne peut m’aimer. »

Mais Iseut l’aimait, bien qu’elle eût voulu le haïr. Elle ne pouvait haïr, car une tendresse plus aiguë que la haine la déchirait.

Et Brangien les observait avec angoisse, souffrant plus cruellement parce qu’elle seule connaissait l’ampleur du mal accompli.

Deux jours, elle les surveilla, les voyant refuser toute nourriture ou réconfort, se cherchant comme des aveugles cherchent, misérables loin l’un de l’autre et plus misérables encore ensemble, car alors ils tremblaient chacun pour le premier aveu.

Au troisième jour, comme Tristan s’approchait de la tente sur le pont où Iseut était assise, elle le vit venir et lui dit, très humblement : « Entrez, mon seigneur. »

« Reine, dit Tristan, pourquoi m’appelez-vous seigneur ? Ne suis-je pas votre lige et votre vassal, pour vous révérer, vous servir et vous chérir comme ma dame et Reine ? »

Mais Iseut répondit : « Non, vous savez que vous êtes mon seigneur et mon maître, et moi votre esclave. Ah ! pourquoi n’ai-je pas aiguisé les blessures du chanteur blessé, ou laissé mourir ce tueur de dragon dans les herbes du marais ? Mais alors je ne savais pas ce que je sais maintenant ! »

« Et qu’est-ce que vous savez, Iseut ? »

Elle posa son bras sur l’épaule de Tristan, la lumière de ses yeux était noyée et ses lèvres tremblaient.

« L’amour de vous », dit-elle. Sur quoi il posa ses lèvres sur les siennes.

Mais alors qu’ils goûtaient ainsi leur première joie, Brangien, qui les observait, étendit les bras et cria à leurs pieds en larmes :

« Restez et retournez-vous si vous le pouvez encore… Mais oh ! ce chemin n’a pas de retour. Car déjà l’Amour et sa force vous entraînent et désormais, à jamais, vous ne connaîtrez plus la joie sans la douleur. Le vin vous possède, le breuvage que votre mère m’a donné, le breuvage que le Roi seul aurait dû boire avec vous : mais ce vieil Ennemi nous a trompés, nous trois ; ami Tristan, Iseut mon amie, pour cette mauvaise garde que j’ai tenue, prenez ici mon corps et ma vie, car par moi et dans cette coupe, vous n’avez pas bu l’amour seul, mais l’amour et la mort ensemble. »

Les amants se tenaient l’un l’autre ; la vie et le désir tremblaient à travers leur jeunesse, et Tristan dit : « Eh bien, vienne donc la Mort. »

Et comme le soir tombait, sur la nef qui gîtait et courait vers la terre du roi Marc, ils s’abandonnèrent tout entiers à l’amour.

LE GRAND PIN

Comme le roi Marc descendait pour accueillir Iseut sur le rivage, Tristan prit sa main et la mena vers le Roi, et le Roi prit sa saisine en lui tenant la main. Il la conduisit en grande pompe vers son château de Tintagel, et comme elle entrait dans la salle au milieu des vassaux, sa beauté resplendissait si fort que les murs en étaient illuminés comme ils le sont à l’aube. Alors le roi Marc bénit ces hirondelles qui, par heureuse courtoisie, avaient apporté le Cheveu d’Or, et Tristan aussi il bénit, ainsi que les cent chevaliers qui, sur cette nef aventureuse, étaient allés lui chercher la joie du cœur et des yeux ; pourtant, à lui aussi, ce navire devait apporter l’aiguillon, le tourment et le deuil.

Et au dix-huitième jour, ayant convoqué sa Baronnie, il prit Iseut pour femme. Mais la nuit de noces, pour sauver son ami, Brangien prit sa place dans l’obscurité, car son remords exigeait même cela d’elle ; et la ruse ne fut pas découverte.

Iseut vécut alors comme une reine, mais elle vécut dans la tristesse. Elle avait la tendresse du roi Marc et l’honneur des barons ; le peuple aussi l’aimait ; elle passait ses jours au milieu des fresques sur les murs et des sols jonchés de fleurs ; elle avait de bons joyaux, des étoffes de pourpre et des tapisseries de Hongrie et de Thessalie, et les chants des harpistes, et des rideaux sur lesquels étaient brodés des léopards, des aigles, des perroquets et toutes les bêtes de la mer et des champs. Et son amour aussi, elle l’avait, amour haut et splendide, car, comme c’est la coutume chez les grands seigneurs, Tristan pouvait toujours être près d’elle. À son loisir et dans ses ébats, nuit et jour : car il dormait dans la chambre du Roi comme le font les grands seigneurs, parmi les liges et les conseillers. Pourtant, elle craignait encore ; car bien que son amour fût secret et Tristan insoupçonné (car qui soupçonne un fils ?), Brangien savait. Et Brangien semblait, dans l’esprit de la Reine, comme un témoin espionnant ; car Brangien seule savait quel genre de vie elle menait, et la tenait ainsi à sa merci. Et la Reine pensait : Ah, si quelque jour elle se lassait de servir comme une esclave le lit où jadis elle passa pour Reine… Si Tristan devait mourir de sa trahison ! Ainsi la peur rendait la Reine folle, mais ce n’était pas en vérité la peur de Brangien, qui était loyale ; son propre cœur engendrait cette peur.

Ce n’était pas Brangien qui était fidèle, ce n’était pas Brangien, mais eux-mêmes que ces amants devaient craindre, car des cœurs si frappés perdent leur vigilance. L’amour les pressait durement, comme la soif presse le cerf mourant vers le ruisseau ; l’amour tombait sur eux du haut du ciel, comme un faucon lancé après une longue faim tombe droit sur l’oiseau. Et l’amour ne peut se cacher. Brangien, certes, par sa prudence, les sauvait bien, et jamais la Reine et son amant ne furent sans garde. Mais à chaque heure et en chaque lieu, tout homme pouvait voir l’Amour terrible qui les chevauchait, et pouvait voir chez ces amants tous leurs sens déborder comme le vin nouveau fermentant dans la cuve.

Les quatre felons de la cour qui avaient haï Tristan de longue date pour sa prouesse surveillaient la Reine ; ils avaient deviné ce grand amour, et ils brûlaient d’envie, de haine et maintenant d’une sorte de joie mauvaise. Ils projetèrent de porter la nouvelle de leur surveillance au Roi, pour voir sa tendresse tournée en fureur, Tristan chassé ou tué, et la Reine en tourment ; car bien qu’ils craignissent Tristan, leur haine dominait leur peur ; et, un jour, les quatre barons appelèrent le roi Marc à parlementer, et Andret dit :

« Beau Roi, votre cœur sera troublé et nous quatre aussi sommes en deuil ; pourtant, nous sommes tenus de vous dire ce que nous savons. Vous avez placé votre confiance en Tristan et Tristan vous ferait honte. En vain nous vous avons mis en garde. Pour l’amour d’un seul homme, vous avez bafoué les liens du sang et toute votre Baronnie. Apprenez donc que Tristan aime la Reine ; c’est une vérité prouvée et maint mot circule à ce sujet maintenant. »

Le Roi royal se crispa et répondit :

« Lâche ! Quelle pensée fut là ? Certes, j’ai placé ma confiance en Tristan. Et à juste titre, car le jour où le Morholt vous a offert le combat à tous, vous avez baissé la tête et êtes restés muets, et vous avez tremblé devant lui ; mais Tristan l’a défié pour l’honneur de cette terre, et a reçu des blessures mortelles. C’est pourquoi vous le haïssez, et c’est pourquoi je le chéris plus que toi, Andret, et plus que tout autre ; mais qu’avez-vous donc vu, ou entendu, ou su ? »

« Rien, seigneur, sauf ce que vos yeux ont pu voir ou vos oreilles entendre. Regardez et écoutez, Sire, s’il en est encore temps. »

Et ils le laissèrent goûter le poison.

Alors le roi Marc surveilla la Reine et Tristan ; mais Brangien, le remarquant, les prévint tous deux, et le Roi surveilla en vain, si bien que, se lassant bientôt d’une tâche ignoble, mais sachant (hélas !) qu’il ne pouvait tuer sa pensée inquiète, il fit appeler Tristan et dit :

« Tristan, quittez ce château ; et l’ayant quitté, restez à l’écart et ne pensez pas à y revenir, et ne repassez ni ses fossés ni ses limites. Des felons vous ont accusé d’une affreuse trahison, mais ne me demandez rien ; je ne pourrais dire leurs paroles sans honte pour nous deux, et de votre côté ne cherchez aucune parole pour m’apaiser. Je ne les ai pas crus… si je l’avais fait… Mais leurs paroles mauvaises ont troublé toute mon âme et seule votre absence peut apaiser mon inquiétude. Partez, sans doute vous rappellerai-je bientôt. Partez, mon fils, vous m’êtes toujours cher. »

Quand les felons apprirent la nouvelle, ils dirent entre eux : « Il est parti, le magicien ; il est chassé. Sûrement il traversera la mer pour de lointaines aventures afin de porter son service de traître à quelque Roi éloigné. »

Mais Tristan n’avait pas la force de partir tout à fait ; et quand il eut franchi les fossés et les limites du Château, il sut qu’il ne pouvait aller plus loin. Il resta dans la ville de Tintagel et logea avec Gorvenal dans la maison d’un bourgeois, et languit, oh ! plus blessé que lorsque, en ce jour passé, le trait du Morholt avait contaminé son corps.

Dans les tours closes, Iseut la Blonde dépérissait aussi, mais plus misérable encore. Car c’était à elle, tout au long du jour, de feindre le rire et toute la nuit de vaincre la fièvre et le désespoir. Et toute la nuit, alors qu’elle gisait aux côtés du roi Marc, la fièvre la tenait éveillée, et elle fixait les ténèbres. Elle languissait de voler vers Tristan et elle faisait des rêves où elle courait vers les portes et y trouvait des faux tranchantes, des pièges des felons, qui lui coupaient les genoux tendres ; et elle rêvait de faiblesse et de chute, et que ses blessures avaient laissé son sang sur le sol. Or, ces amants seraient morts, mais Brangien les secourut. Au péril de sa vie, elle trouva la maison où gisait Tristan. Là, Gorvenal lui ouvrit avec grande joie, sachant quel salut elle pouvait apporter.

Ainsi elle trouva Tristan, et pour sauver les amants, elle lui apprit un stratagème, et jamais ne fut connue une ruse d’amour plus subtile.

Derrière le château de Tintagel, un verger était clôturé, vaste et fermé de toutes parts par des pieux robustes et pointus, et d’innombrables arbres s’y trouvaient, avec leurs fruits, des oiseaux et des grappes de doux raisins. Et le plus éloigné du château, près des pieux de la palissade, se trouvait un grand pin, droit et aux branches lourdes s’étendant depuis son tronc. À son pied, une source vive jaillissait calmement dans une margelle de marbre, puis coulait entre deux bordures sinueuses, à travers le verger, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elle coule enfin dans le château et à travers les appartements des femmes.

Et chaque soir, sur le conseil de Brangien, Tristan coupait des rameaux et de l’écorce, sautait les pieux aiguisés et, arrivé sous le pin, les jetait dans la source claire ; ils flottaient légers comme l’écume le long du courant jusqu’aux appartements des femmes ; et Iseut guettait leur arrivée, et ces soirs-là, elle s’aventurait dans le verger et trouvait son ami. Souple et dans la peur, elle venait, guettant à chaque pas ce qui pourrait se cacher dans les arbres pour observer, des ennemis ou les felons qu’elle connaissait, jusqu’à ce qu’elle aperçût Tristan ; et la nuit et les branches du pin les protégeaient.

Et ainsi dit-elle une nuit : « Oh, Tristan, j’ai entendu dire que le château est féerique et que deux fois l’an il s’évanouit. Ainsi est-il évanoui maintenant et ceci est ce verger enchanté dont chantent les harpistes. » Et comme elle le disait, les sentinelles sonnèrent l’aube.

Iseut avait retrouvé sa joie. L’inquiétude du roi Marc s’estompa ; mais les felons sentaient ou savaient où résidait la vérité, et ils devinèrent que Tristan avait rencontré la Reine. Jusqu’à ce qu’enfin le duc Andret (que Dieu couvre de honte) dise à ses pairs :

« Mes seigneurs, prenons conseil de Frocin le Nain ; car il connaît les sept arts, et la magie et toute sorte de charme. Il nous apprendra, s’il le veut, les ruses d’Iseut la Blonde. »

Le petit homme mauvais dessina pour eux des signes et des caractères de sorcellerie ; il jeta les fortunes de l’heure et puis, enfin, il dit :

« Seigneurs, hauts et bons seigneurs, cette nuit vous les saisirez tous deux. »

Alors ils conduisirent le petit magicien au Roi, et il dit :

« Sire, ordonnez à vos veneurs de détacher les chiens et de seller les chevaux, proclamez une chasse de sept jours dans la forêt et sept nuits au dehors en celle-ci, et pendez-moi haut si vous n’entendez pas cette nuit quel entretien Tristan tient. »

Ainsi fit le Roi à contrecœur ; et à la tombée de la nuit, il quitta la chasse en prenant le nain en croupe, et entra dans le verger, et le nain le conduisit vers le grand pin, disant :

« Beau Roi, grimpez dans ces branches et emportez avec vous vos flèches et votre arc, car vous pourriez en avoir besoin ; et restez immobile. »

Cette nuit-là, la lune brillait clair. Caché dans les branches, le Roi vit son neveu sauter les palissades et jeter son écorce et ses rameaux dans le courant. Mais Tristan s’était penché sur le puits rond pour les jeter et, ce faisant, avait vu l’image du Roi. Il ne put arrêter les branches alors qu’elles flottaient au loin, et là, au loin, dans les appartements des femmes, Iseut surveillait et allait venir.

Elle vint, et Tristan la regarda, immobile. Au-dessus de lui, dans l’arbre, il entendit le clic de la flèche lorsqu’elle s’ajuste à la corde.

Elle vint, mais avec plus de prudence que de coutume, pensant : « Que s’est-il passé pour que Tristan ne vienne pas à ma rencontre ? Il a vu quelque ennemi. »

Soudain, au clair de la lune, elle vit aussi l’ombre du Roi dans la fontaine. Elle fit bien preuve de l’esprit des femmes, elle ne leva pas les yeux.

« Seigneur Dieu, dit-elle tout bas, accordez que je sois la première à parler. »

« Tristan, dit-elle, qu’avez-vous osé faire, m’appelant ici à une telle heure ? Souvent vous m’avez appelée — pour supplier, disiez-vous. Et bien que je sois Reine, je sais que vous m’avez gagné ce titre — et je suis venue. Que voulez-vous ? »

« Reine, je voudrais que vous priiez le Roi pour moi. »

Elle était en larmes et tremblante, mais Tristan loua Dieu le Seigneur qui avait montré à son amie son péril.

« Reine, poursuivit-il, souvent et en vain je vous ai appelée ; jamais vous ne vouliez venir. Ayez pitié ; le Roi me hait et je ne sais pourquoi. Peut-être connaissez-vous la cause et pouvez-vous charmer sa colère. Car en qui peut-il avoir confiance sinon en vous, chaste Reine et courtoise, Iseut ? »

« Vraiment, Seigneur Tristan, vous ne savez pas qu’il doute de nous deux. Et moi, pour ajouter à ma honte, je dois vous en informer. Ah ! mais Dieu sait si je mens, jamais mon amour n’est allé vers aucun homme sinon celui qui m’a reçue la première. Et voudriez-vous que, dans un tel moment, j’implore votre pardon auprès du Roi ? Pourquoi, s’il savait mon passage ici cette nuit, il jetterait mes cendres au vent. Mon corps tremble et j’ai peur. Je m’en vais, car j’ai trop attendu. »

Dans les branches, le Roi sourit et eut pitié.

Et comme Iseut fuyait : « Reine, dit Tristan, au nom du Seigneur aidez-moi, par charité. »

« Ami, répondit-elle, que Dieu vous aide ! Le Roi vous fait tort mais le Seigneur Dieu sera auprès de vous dans quelque terre que vous alliez. »

Ainsi elle retourna vers les appartements des femmes et le raconta à Brangien, qui s’écria : « Iseut, Dieu a fait un miracle pour vous, car Il est compatissant et ne veut pas blesser les innocents de cœur. »

Et quand il eut quitté le verger, le Roi dit en souriant :

« Beau neveu, cette chevauchée que vous projetiez est terminée maintenant. »

Mais dans une clairière ouverte à l’écart, Frocin, le Nain, lut dans les étoiles claires que le Roi voulait maintenant sa mort ; il noircit de honte et de peur et s’enfuit au Pays de Galles.

LA DÉCOUVERTE

Le roi Marc fit la paix avec Tristan. Tristan revint au château comme par le passé. Tristan dormait dans la chambre du Roi avec ses pairs. Il pouvait aller et venir, le Roi n’y pensait plus.

Marc avait pardonné aux felons, et comme le sénéchal, Dinas de Lidan, trouva le nain errant dans une forêt, abandonné, il le ramena chez lui, et le Roi eut pitié et pardonna même à lui.

Mais sa bonté ne fit qu’alimenter l’ire des barons, qui prêtèrent ce serment : si le Roi gardait Tristan dans le pays, ils se retireraient dans leurs bastions comme pour la guerre, et ils appelèrent le Roi à parlementer.

« Seigneur, dirent-ils, chassez Tristan. Il aime la Reine comme tout ce qui choisit peut le voir, mais pour nous, nous ne le supporterons plus. »

Et le Roi soupira, baissant les yeux en silence.

« Roi, poursuivirent-ils, nous ne le supporterons pas, car nous savons maintenant que ceci vous est connu et que pourtant vous ne bougerez pas. Parlementez, et prenez conseil. Quant à nous, si vous ne voulez pas exiler cet homme, votre neveu, et le chasser hors de votre terre pour toujours, nous nous retirerons dans nos bailliages et emmènerons nos voisins aussi hors de votre cour : car nous ne pouvons plus endurer sa présence en ce lieu. Tel est votre équilibre : choisissez. »

« Mes seigneurs, dit-il, jadis j’ai écouté les paroles mauvaises que vous disiez de Tristan, et pourtant j’avais tort à la fin. Mais vous êtes mes liges et je ne voudrais pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous en charge, vous qui me devez conseil. Vous me connaissez pour un homme ni fier ni outrepassant. »

« Seigneur, dirent-ils, appelez donc Frocin ici. Vous vous méfiez de lui pour cette nuit au verger. Pourtant, n’est-ce pas lui qui lut dans les étoiles la venue de la Reine là-bas et jusqu’au pin lui-même ? Il est très sage, prenez conseil de lui. »

Et il vint, ce bossu de l’Enfer : les felons l’accueillirent et il planifia ce mal.

« Sire, dit-il, laissez votre neveu chevaucher dur demain à l’aube avec un bref rédigé sur parchemin et bien scellé d’un sceau : ordonnez-lui de chevaucher vers le roi Arthur à Carduel. Sire, il dort avec les pairs dans votre chambre ; sortez quand le premier sommeil tombe sur les hommes, et s’il aime Iseut si follement, eh bien, alors je jure par Dieu et par les lois de Rome, il essaiera de parler avec elle avant de chevaucher. Mais s’il le fait à votre insu ou au mien, alors tuez-moi. Quant au piège, laissez-moi le tendre, mais ne dites rien de sa chevauchée jusqu’au moment du sommeil. »

Et quand le roi Marc eut accepté, ce nain fit une chose vile. Il acheta chez un boulanger pour quatre deniers de farine, et la cacha dans le revers de son manteau. Cette nuit-là, quand le Roi eut soupé et que les hommes d’armes furent couchés pour dormir dans la salle, Tristan vint vers le Roi comme le voulait la coutume, et le Roi dit :

« Beau neveu, faites ma volonté : chevauchez demain soir vers le roi Arthur à Carduel, et donnez-lui ce bref, avec mon salut, afin qu’il puisse l’ouvrir : et restez avec lui seulement un jour. »

Et quand Tristan dit : « Je le prendrai demain ; »

Le Roi ajouta : « Oui, et avant que le jour ne se lève. »

Mais, alors que les pairs dormaient tous autour du Roi leur seigneur, cette nuit-là, une pensée folle prit Tristan qu’avant de chevaucher, il ne savait pour combien de temps, avant l’aube, il dirait un dernier mot à la Reine. Et il y avait une longueur de lance dans les ténèbres entre eux. Or, le nain dormait avec les autres dans la chambre du Roi, et quand il pensa que tout le monde dormait, il se leva et dispersa la farine silencieusement sur la longueur de lance qui séparait Tristan de la Reine ; mais Tristan surveillait et le vit, et se dit à lui-même :

« C’est pour marquer mes pas, mais il n’y aura aucune marque pour les montrer. »

À minuit, quand tout fut sombre dans la chambre, sans qu’aucune chandelle ni aucune lampe ne luisît, le Roi sortit silencieusement par la porte, et avec lui le nain. Alors Tristan se leva dans les ténèbres, jugea de la longueur de la lance et franchit l’espace qui les séparait, pour son adieu. Mais ce jour-là, à la chasse, un sanglier l’avait blessé à la jambe, et dans cet effort, la plaie saigna. Il ne le sentit pas, ne le vit pas dans l’obscurité, mais le sang goutta sur les couches et sur la farine répandue entre elles ; et dehors, à la clarté de la lune, le nain lut les cieux, sut ce qui avait été fait et s’écria :

« Entrez, mon Roi, et si vous ne les tenez pas, pendez-moi haut. »

Alors le Roi, le nain et les quatre félons accoururent avec des lumières et du bruit, et bien que Tristan eût regagné sa place, il y avait le sang pour témoin, et bien qu’Iseut feignît de dormir, ainsi que Périnis qui gisait aux pieds de Tristan, il y avait pourtant le sang pour témoin. Et le Roi regarda en silence le sang là où il était sur le lit, sur les planches, et piétiné dans la farine.

Et les quatre barons maintinrent Tristan sur son lit et se moquèrent aussi de la Reine, lui promettant pleine justice ; et ils mirent à nu et montrèrent la plaie d’où coulait le sang.

Alors le Roi dit :

« Tristan, maintenant rien ne tient plus. Demain vous mourrez. »

Et Tristan répondit :

« Ayez merci, sire, au nom de Dieu qui souffrit sur la Croix ! »

Mais les félons appelèrent le Roi à se venger, disant :

« Faites justice, Roi : prenez vengeance. »

Et Tristan continua : « Ayez merci, non pas de moi — car pourquoi devrais-je craindre de mourir ? — En vérité, sans vous, j’aurais vendu chèrement mon honneur à des lâches qui, sous votre paix, ont mis la main sur mon corps — mais en hommage à vous, je me suis rendu et vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaît. Mais, seigneur, souvenez-vous de la Reine ! »

Et comme il s’agenouillait aux pieds du Roi, il se plaignait encore :

« Souvenez-vous de la Reine ; car si quelque homme de votre maison se fait assez hardi pour soutenir le mensonge que je l’ai aimée illicitement, je me tiendrai armé contre lui dans un cercle. Sire, au nom de Dieu le Seigneur, ayez merci d’elle. »

Alors les barons le lièrent avec des cordes, ainsi que la Reine. Mais si Tristan avait su que le jugement par combat lui serait refusé, certainement il ne l’eût pas souffert.

Car il avait confiance en Dieu et savait que nul homme n’oserait tirer l’épée contre lui dans les lices. Et en vérité, il fit bien de se fier à Dieu, car bien que les félons se moquassent de lui quand il disait qu’il avait aimé loyalement, je vous prends à témoin, mes seigneurs qui lisez ceci, et qui connaissez le philtre bu sur la haute mer, et qui comprenez si son amour était vraiment une déloyauté. Car les hommes voient telle ou telle chose extérieure, mais Dieu seul voit le cœur, et dans le cœur seul est le crime, et le seul juge final est Dieu. C’est pourquoi Il a établi la loi qu’un homme accusé pût soutenir sa cause par la bataille, et Dieu lui-même combat pour l’innocent dans un tel combat.

C’est pourquoi Tristan réclama justice et le droit de bataille, et c’est pourquoi il prit soin de ne manquer en rien à l’hommage qu’il devait au Roi Marc, son seigneur.

Mais s’il avait su ce qui allait arriver, il aurait tué les félons.

LE SAUT DE LA CHAPELLE

Sombre était la nuit, et la nouvelle courut que Tristan et la Reine étaient détenus et que le Roi allait les tuer ; et bourgeois riches ou gens du commun, tous pleuraient et couraient au palais.

Et les murmures et les cris couraient à travers la cité, mais telle était la colère du Roi dans son château, là-haut, que ni le plus fort ni le plus fier des barons n’osa l’émouvoir.

La nuit finit et le jour approcha. Marc, avant l’aube, se rendit au lieu où il tenait ses plaids et ses jugements. Il ordonna de creuser un fossé dans la terre et d’y déposer des sarments de vigne noueux et des épines.

À l’heure de Prime, il fit crier un ban à travers sa terre pour rassembler les hommes de Cornouailles ; ils vinrent avec un grand tumulte et le Roi leur parla ainsi :

« Mes seigneurs, j’ai fait ici un bûcher d’épines pour Tristan et la Reine ; car ils ont chuté. »

Mais ils crièrent tous, en pleurant :

« Une sentence, seigneur, une sentence ; un acte d’accusation et des plaids ; car tuer sans procès est honte et crime. »

Mais Marc répondit dans sa colère :

« Ni répit, ni délai, ni plaids, ni sentence. Par Dieu qui fit le monde, si quelqu’un ose me faire pétition, il brûlera le premier ! »

Il ordonna d’allumer le feu et de mander Tristan.

Les flammes s’élevèrent, et tous furent silencieux devant les flammes, et le Roi attendit.

Les serviteurs coururent à la chambre où la garde était montée sur les deux amants ; et ils traînèrent Tristan dehors par les mains, bien qu’il pleurât pour son honneur ; mais alors qu’ils l’entraînaient dans une telle honte, la Reine l’appelait encore :

« Ami, si je meurs pour que vous viviez, ce sera une grande joie. »

Maintenant, écoutez combien Dieu est plein de pitié et comment Il entendit ce jour-là la plainte et les prières des gens du commun.

Car, tandis que Tristan et ses gardes descendaient de la ville vers le lieu où brûlait le bûcher, près de la route, sur un rocher, se trouvait une chapelle ; elle se dressait au bord d’une falaise abrupte et droite, et elle tournait vers la brise marine ; dans l’abside, il y avait des fenêtres vitrées. Alors Tristan dit à ceux qui l’accompagnaient :

« Mes seigneurs, laissez-moi entrer dans cette chapelle, pour prier un moment la merci de Dieu que j’ai offensé ; ma mort est proche. Il n’y a qu’une porte à ce lieu, mes seigneurs, et chacun de vous a son épée tirée. Ainsi, vous pouvez bien voir que, quand ma prière à Dieu sera faite, je devrai repasser devant vous : quand j’aurai prié Dieu, mes seigneurs, pour la dernière fois. »

Et l’un des gardes dit : « Eh bien, laissez-le entrer. »

Ils le laissèrent donc entrer pour prier. Mais lui, une fois à l’intérieur, s’élança et franchit la balustrade de l’autel et l’autel lui-même, força une fenêtre de l’abside et sauta encore par-dessus le bord de la falaise. Ainsi pourrait-il mourir, mais non de cette mort honteuse devant le peuple.

Apprenez maintenant, mes seigneurs, combien Dieu fut généreux envers lui ce jour-là. Le vent saisit le manteau de Tristan et il tomba sur un rocher plat au pied de la falaise, que les hommes de Cornouailles appellent encore aujourd’hui le « saut de Tristan ».

Ses gardes l’attendaient toujours à la porte de la chapelle, mais en vain, car Dieu était maintenant sa garde. Et il courut, et le sable fin crissa sous ses pieds, et au loin il vit le bûcher qui brûlait, la fumée et les flammes crépitantes ; et il s’enfuit.

L’épée au côté et la bride lâche, Gorvenal avait fui la cité, de peur que le Roi ne le brûlât à la place de son maître : et il trouva Tristan sur le rivage.

« Maître, dit Tristan, Dieu m’a sauvé, mais oh ! maître, à quelle fin ? Car sans Iseut, je ne puis et ne veux vivre, et j’aurais plutôt préféré mourir de ma chute. Ils la brûleront pour moi, alors je mourrai aussi pour elle. »

« Seigneur, dit Gorvenal, ne prenez pas conseil de la colère. Voyez ici ce fourré avec un fossé creusé autour. Cachons-nous là où passe le chemin, et ceux qui y passeront nous donneront des nouvelles ; et, mon garçon, s’ils brûlent Iseut, je jure par Dieu, le Fils de Marie, de ne plus jamais dormir sous un toit jusqu’à ce qu’elle soit vengée. »

Il y avait un pauvre homme du commun qui avait vu le saut de Tristan, et l’avait vu trébucher et se relever après, et il se glissa jusqu’à Tintagel et jusqu’à Iseut là où elle était liée, et lui dit :

« Reine, ne pleurez plus. Votre ami s’est enfui sain et sauf. »

« Alors je remercie Dieu, dit-elle, et qu’ils me lient ou me délient, et qu’ils me tuent ou m’épargnent, peu m’importe maintenant. »

Et bien que le sang coulât aux nœuds des cordes, tant les traîtres l’avaient liée, elle disait encore, souriante :

« Si je pleurais pour cela alors que Dieu a délié mon ami, je vaudrais bien peu. »

Quand la nouvelle parvint au Roi que Tristan avait fait ce saut et était perdu, il pâlit de colère et ordonna à ses hommes d’amener Iseut.

Ils la traînèrent hors de la chambre, et elle vint devant la foule, tenue par ses mains délicates d’où tombait le sang, et la foule criait :

« Ayez pitié d’elle — la Reine loyale et honorée ! Certes, ceux qui l’ont livrée ont apporté le deuil sur nous tous — nos malédictions sur eux ! »

Mais les hommes du Roi la traînèrent vers le bûcher d’épines alors qu’il flamboyait. Elle se tint debout devant la flamme, et la foule criait sa colère, et maudissait les traîtres et le Roi. Nul ne pouvait la voir sans pitié, à moins d’avoir un cœur de félon : elle était si étroitement liée. Les larmes coulaient sur son visage et tombaient sur sa robe grise où courait un petit fil d’or, et un fil d’or était tressé dans ses cheveux.

Juste alors étaient arrivés une centaine de lépreux du Roi, déformés et brisés, horriblement blancs et boitant sur leurs béquilles. Et ils s’approchèrent de la flamme, et étant mauvais, aimaient le spectacle. Et leur chef, Ivan, le plus laid de tous, cria au Roi d’une voix chevrotante :

« Ô Roi, vous brûleriez cette femme dans cette flamme, et c’est une justice saine, mais trop rapide, car très bientôt le feu tombera, et ses cendres seront très vite dispersées par le grand vent et son agonie finie. Jetez-la plutôt à vos lépreux où elle pourra traîner une vie à toujours demander la mort. »

Et le Roi répondit :

« Oui ; qu’elle vive cette vie, car c’est une justice meilleure et plus terrible. Je peux aimer ceux qui m’ont donné une telle pensée. »

Et les lépreux répondirent :

« Jetez-la parmi nous, et faites d’elle l’une des nôtres. Jamais dame n’aura connu une pire fin. Et regardez, dirent-ils, nos haillons et nos abominations. Elle a eu le plaisir des étoffes riches et des fourrures, des bijoux et des murs de marbre, l’honneur, les bons vins et la joie, mais quand elle verra vos lépreux toujours, Roi, et seulement eux pour toujours, leurs couches et leurs huttes, alors vraiment elle connaîtra le tort qu’elle a fait, et désirera amèrement même cette grande flamme d’épines. »

Et tandis que le Roi les écoutait, il resta longtemps sans bouger ; puis il courut vers la Reine et la saisit par la main, et elle cria :

« Brûlez-moi ! plutôt brûlez-moi ! »

Mais le Roi la livra, et Ivan la prit, et les cent lépreux se pressèrent autour, et pour entendre ses cris, toute la foule se souleva de pitié. Mais Ivan avait une joie mauvaise, et tandis qu’il allait, il l’entraîna hors des limites du bourg, avec sa hideuse compagnie.

Or ils prirent cette route où Tristan gisait en embuscade, et Gorvenal lui dit :

« Fils, voici votre amie. Ne ferez-vous rien ? »

Alors Tristan monta sur son cheval et l’éperonna hors du buisson, et cria :

« Ivan, vous avez été au côté de la Reine un instant, et c’est trop long. Maintenant laissez-la si vous voulez vivre. »

Mais Ivan jeta son manteau et cria :

« Vos gourdins, camarades, et vos bâtons ! Béquilles en l’air — car le combat est engagé ! »

Alors il fut beau de voir les lépreux jeter leurs capes, et remuer leurs jambes malades, et brandir leurs béquilles, certains menaçant : gémissant tous ; mais pour les frapper, Tristan était trop noble. Il est des chanteurs qui chantent que Tristan tua Ivan, mais c’est un mensonge. Trop chevalier était-il pour tuer de telles créatures. Gorvenal, certes, saisissant un jeune chêne, l’écrasa sur la tête d’Ivan jusqu’à ce que son sang coulât jusqu’à ses pieds difformes. Puis Tristan prit la Reine.

Désormais, près de lui, elle ne ressentit plus aucun mal. Il coupa les cordes qui liaient ses bras si étroitement, et il quitta la plaine pour qu’ils plongent dans le bois de Morois ; et là, dans le bois épais, Tristan était aussi sûr que dans un donjon de château.

Et comme le soleil tombait, ils s’arrêtèrent tous trois au pied d’une petite colline : la peur avait fatigué la Reine, et elle appuya sa tête sur son corps et dormit.

Mais au matin, Gorvenal déroba à un bûcheron son arc et deux bonnes flèches emplumées et barbelées, et les donna à Tristan, le grand archer, et il abattit un faon et le tua. Puis Gorvenal ramassa des branches sèches, frappa le silex et alluma un grand feu pour cuire le venaison. Et Tristan coupa des branches et fit une hutte et la garnit de feuilles. Et Iseut dormit sur les feuilles épaisses là.

Ainsi, au plus profond du bois sauvage commença pour les amants cette vie sauvage qu’ils aimèrent pourtant très vite.

DEUXIÈME PARTIE

LE BOIS DE MOROIS

Ils erraient au plus profond du bois sauvage, inquiets et pressés comme des bêtes que l’on chasse, et ils n’osaient guère revenir la nuit à l’abri de la veille. Ils ne mangeaient que la chair des animaux sauvages. Leurs visages creusèrent et blanchirent, leurs vêtements se déchirèrent ; car les ronces les déchiraient. Ils s’aimaient et ils ne savaient pas qu’ils souffraient.

Un jour, comme ils erraient dans ces hauts bois qui n’avaient jamais été abattus ni ordonnés, ils tombèrent sur l’ermitage d’Ogrin.

Le vieil homme boitait au soleil sous une légère croissance d’érables près de sa chapelle : il s’appuyait sur sa béquille, et cria :

« Seigneur Tristan, entendez le grand serment que les hommes de Cornouailles ont juré. Le Roi a publié un ban dans chaque paroisse : quiconque vous saisira recevra cent marcs d’or pour sa récompense, et tous les barons ont juré de vous livrer vif ou mort. Faites pénitence, Tristan ! Dieu pardonne au pécheur qui se tourne vers le repentir. »

« Et de quoi devrais-je me repentir, Ogrin, mon seigneur ? Ou de quel crime ? Vous qui siégez en jugement sur nous ici, savez-vous quel breuvage nous avons bu sur la haute mer ? Ce bon, ce grand breuvage nous enivre tous deux. Je préférerais mendier toute ma vie et vivre de racines et d’herbes avec Iseut que, manquant d’elle, d’être roi d’un large royaume. »

« Dieu vous aide, seigneur Tristan ; car vous avez perdu et ce monde et l’autre. Un homme qui est traître envers son seigneur est digne d’être écartelé par des chevaux et brûlé sur le bûcher, et là où tombent ses cendres, aucune herbe ne croîtra et tout labour est vain, et les arbres et les choses vertes meurent. Seigneur Tristan, rendez la Reine à l’homme qui l’épousa légalement selon les lois de Rome. »

« Il l’a donnée à ses lépreux. De ces lépreux, moi-même je l’ai conquise de ma propre main ; et désormais elle est tout à fait mienne. Elle ne peut passer de moi, ni moi d’elle. »

Ogrin s’assit ; mais à ses pieds, Iseut, la tête sur les genoux de cet homme de Dieu, pleurait silencieusement. L’ermite lui répétait les paroles de son livre saint, mais toujours, tandis qu’elle pleurait, elle secouait la tête et refusait la foi qu’il lui offrait.

« Ah moi, dit alors Ogrin, quel réconfort peut-on donner aux morts ? Faites pénitence, Tristan, car un homme qui vit dans le péché sans se repentir est un homme tout à fait mort. »

« Oh non, dit Tristan, je vis et je ne fais aucune pénitence. Nous retournerons dans le haut bois qui nous réconforte et nous garde tout autour. Venez avec moi, Iseut, mon amie. »

Iseut se leva ; ils se tinrent par la main. Ils passèrent dans l’herbe haute et le sous-bois : les arbres les cachèrent avec leurs branches. Ils disparurent derrière les feuilles.

L’été passa et l’hiver vint : les deux amants vivaient, tout cachés dans le creux d’un rocher, et sur la terre gelée le froid crispait leur couche de feuilles mortes. Dans la force de leur amour, ni l’un ni l’autre ne sentaient ces choses mortelles. Mais quand les cieux ouverts furent revenus avec le printemps, ils construisirent une hutte de branches vertes sous les grands arbres. Tristan avait connu, depuis son enfance, cet art par lequel un homme peut chanter le chant des oiseaux dans les bois, et à sa fantaisie, il appelait comme appellent la grive, le merle et le rossignol, et toutes les choses ailées ; et parfois en réponse, de très nombreux oiseaux venaient sur les branches de sa hutte et chantaient leur chant à pleine gorge dans la lumière nouvelle.

Les amants avaient cessé d’errer à travers la forêt, car aucun des barons ne courait le risque de leur poursuite, sachant bien que Tristan les aurait pendus aux branches d’un arbre. Un jour, cependant, l’un des quatre traîtres, Guenelon, que Dieu foudroie ! attiré par la chaleur de la chasse, osa entrer dans le Morois. Et ce matin-là, à la lisière de la forêt dans un ravin, Gorvenal, ayant dessellé son cheval, l’avait laissé paître l’herbe nouvelle, tandis que loin, dans leur hutte, Tristan tenait la Reine, et ils dormaient. Alors soudain, Gorvenal entendit le cri de la meute ; les chiens poursuivaient un cerf, qui tomba dans ce ravin. Et loin sur la lande, le chasseur se montra — et Gorvenal le reconnut pour l’homme que son maître haïssait par-dessus tout. Seul, avec des éperons sanglants, et frappant la crinière de son cheval, il galopait ; mais Gorvenal le guettait de l’embuscade : il vint vite, il reviendrait plus lentement. Il passa et Gorvenal sauta de son embuscade, saisit la bride et, soudain, se souvenant de tout le mal que cet homme avait fait, le trancha à mort et emporta sa tête dans ses mains. Et quand les chasseurs trouvèrent le corps, alors qu’ils suivaient, ils pensèrent que Tristan arrivait derrière et ils s’enfuirent par peur de la mort, et désormais nul homme ne chassa dans ce bois. Et loin, dans la hutte sur leur couche de feuilles, dormaient Tristan et la Reine.

Là vint Gorvenal, sans bruit, la tête de l’homme mort dans ses mains pour qu’il pût soulever le cœur de son maître à son réveil. Il la suspendit par ses cheveux à l’extérieur de la hutte, et les feuilles la guirlandèrent tout autour. Tristan s’éveilla et la vit, à moitié cachée dans les feuilles, et le fixant alors qu’il regardait, et il eut peur. Mais Gorvenal dit : « N’ayez crainte, il est mort. Je l’ai tué avec cette épée. »

Alors Tristan fut joyeux, et dorénavant, à partir de ce jour, personne n’osa entrer dans le bois sauvage, car la terreur le gardait et les amants en étaient les seigneurs : et c’est alors que Tristan façonna son arc « Failnaught » qui frappait toujours juste, homme ou bête, quoi qu’il visât.

Mes seigneurs, lors d’un jour d’été, quand vient la fenaison, peu après la Pentecôte, alors que les oiseaux chantaient l’aube, Tristan quitta sa hutte, ceignit son épée, prit son arc « Failnaught » et s’en alla chasser dans le bois ; mais avant le soir, un grand mal devait lui arriver, car jamais amants n’aimèrent tant ou ne payèrent si cher leur amour.

Quand Tristan revint, brisé par la chaleur, la Reine dit :

« Ami, où avez-vous été ? »

« Chasser un cerf, dit-il, qui m’a fatigué. Je voudrais me coucher et dormir. »

Alors elle se coucha, et lui, et entre eux Tristan mit son épée nue, et sur le doigt de la Reine était cet anneau d’or avec des émeraudes serties dedans, que Marc lui avait donné le jour de ses noces ; mais sa main était si amaigrie que l’anneau tenait à peine. Et aucun vent ne soufflait, et aucune feuille ne remuait, mais à travers une fissure dans les branches, un rayon de soleil tomba sur le visage d’Iseut et il brilla blanc comme la glace. Or un bûcheron trouva dans le bois un endroit où les feuilles étaient écrasées, où les amants s’étaient arrêtés et avaient dormi, et il suivit leur trace et trouva la hutte, les vit dormir et s’enfuit, craignant le terrible réveil de ce seigneur. Il s’enfuit vers Tintagel et, montant les escaliers du palais, trouva le Roi alors qu’il tenait ses plaids dans la salle parmi les vassaux assemblés.

« Ami, dit le Roi, que veniez-vous chercher ici en hâte et essoufflé, comme un chasseur qui a suivi les chiens à pied ? Avez-vous quelque tort à redresser, ou quelqu’un vous a-t-il chassé ? »

Mais le bûcheron l’emmena à l’écart et dit à voix basse :

« J’ai vu la Reine et Tristan, et j’ai eu peur et j’ai fui. »

« Où les avez-vous vus ? »

« Dans une cabane, au Morois, ils dormaient côte à côte. Venez vite et tirez-en vengeance. »

« Va, dit le Roi, et attends-moi à la lisière de la forêt, là où se dresse la croix rouge, et ne dis à personne ce que tu as vu. Tu auras de l'or et de l'argent à ta guise. »

Le Roi avait sellé son cheval, ceint son épée et quitté la cité seul ; et, tandis qu'il chevauchait ainsi, il se souvint de la nuit où il avait vu Tristan sous le grand pin, et Iseut au visage éclatant, et il pensa :

« Si je les trouve, je vengerai cet affreux outrage. »

Au pied de la croix rouge, il rejoignit le bûcheron et dit :

« Marche devant, et guide-moi droit et vite. »

L'ombre obscure des grands arbres les enveloppa, et tandis que le Roi suivait l'espion, il tâta son épée et s'en remit à elle pour les grands coups qu'elle avait portés jadis ; et assurément, si Tristan s'était éveillé, l'un des deux serait resté là, mort. Alors le bûcheron dit :

« Roi, nous sommes arrivés. »

Il tint l'étrier, attacha la bride à un pommier sauvage et vit, dans une clairière baignée de soleil, la cabane avec ses fleurs et ses feuilles. Alors le Roi rejeta son manteau à la riche agrafe d'or, tira son épée du fourreau et se redit en son cœur qu'ils mourraient, ou que lui mourrait. Et il fit signe au bûcheron de s'en aller.

Il entra seul dans la cabane, l'épée nue, et les regarda tandis qu'ils gisaient : mais il vit qu'ils étaient séparés, et il s'étonna, car entre eux se trouvait la lame nue.

Alors il se dit : « Mon Dieu, je ne puis les tuer. Car tout le temps qu'ils ont vécu ensemble en ce bois, ces deux amants, l'épée est demeurée entre eux, et dans toute la chrétienté, les hommes connaissent ce signe. Je ne tuerai donc point, car ce serait trahison et injustice ; mais je ferai en sorte qu'à leur réveil, ils sachent que je les ai trouvés ici, endormis, et que je les ai épargnés, et que Dieu eut pitié d'eux deux. »

Et le rayon de soleil tombait toujours sur le visage blanc d'Iseut, et le Roi prit ses gants à revers d'hermine et les plaça contre la fente d'où il filtrait.

Alors, dans son sommeil, une vision vint à Iseut. Il lui sembla être dans un grand bois et que deux lions, près d'elle, se battaient pour elle ; elle poussa un cri et s'éveilla, et les gants tombèrent sur son sein ; à ce cri, Tristan s'éveilla, voulut saisir son épée et vit, à la garde d'or, que c'était celle du Roi. Et la Reine vit à son doigt l'anneau du Roi, et elle s'écria :

« Ô mon seigneur, le Roi nous a trouvés ici ! »

Et Tristan dit :

« Il a pris mon épée ; il était seul, mais il reviendra et nous fera brûler devant le peuple. Fuyons. »

Ainsi, par grandes étapes, avec Gorvenal seul, ils s'enfuirent vers le Pays de Galles.

L'ERMITE OGRIN

Trois jours plus tard, il advint que Tristan, en poursuivant un cerf blessé loin dans le bois, fut surpris par la tombée de la nuit et se mit à réfléchir ainsi, seul sous le sombre taillis :

« Ce n'est point la peur qui a mu le Roi… il tenait mon épée et je dormais… et s'il avait voulu tuer, pourquoi m'eût-il laissé sa propre lame ?… Ô mon père, mon père, je vous connais maintenant. Il y avait pardon dans votre cœur, et tendresse et pitié… mais comment cela, car qui pourrait pardonner en cette affaire sans honte ?… Ce n'était pas pardon, c'était compréhension ; le bûcher et le saut de la chapelle et l'embuscade des lépreux lui ont montré Dieu de notre côté. Je pense aussi qu'il s'est souvenu du garçon qui, naguère, harpait à ses pieds, et de mon pays de Lyonesse que je quittai pour lui ; de la lance du Morholt et du sang versé en son honneur. Il s'est souvenu comment je ne fis aucun aveu, mais réclamai le jugement par les armes, et la haute nature de son cœur lui a fait comprendre ce que les hommes qui l'entourent ne peuvent saisir ; jamais il ne pourra connaître le sort, pourtant il doute et espère et sait que je n'ai point menti, et il voudrait que je prouve ma cause. Ô, mais gagner par les armes, avec l'aide de Dieu, pour lui, et rentrer dans sa paix et revêtir la cotte de mailles pour lui encore… mais alors il doit la reprendre, et je dois la céder… il eût été bien préférable qu'il me tuât dans mon sommeil. Car jusqu'ici, j'étais traqué et je pouvais haïr et oublier ; il avait jeté Iseut aux lépreux, elle n'était plus sienne, mais mienne ; et maintenant, par sa compassion, il a éveillé mon cœur et reconquis la Reine. Car Reine, elle l'était à ses côtés, mais dans ce bois elle vit en esclave, et je gaspille sa jeunesse ; et pour chambres toutes tendues de soie, elle a ce lieu sauvage, et une cabane pour ses murs splendides, et je suis la cause qu'elle foule ce chemin ignoble. Aussi je crie maintenant à Dieu le Seigneur, qui est Roi du monde, et le supplie de me donner la force de rendre Iseut au Roi Marc ; car elle est en vérité son épouse, mariée selon les lois de Rome devant toute la Baronnie de sa terre. »

Et tandis qu'il pensait ainsi, il s'appuya sur son arc et, durant toute la nuit, médita sur sa douleur.

Au creux des épines qui leur servait de gîte, Iseut la Blonde attendait le retour de Tristan. L'anneau d'or que le Roi Marc y avait glissé brillait à son doigt au clair de lune, et elle pensait :

« Celui qui a mis cet anneau n'est pas l'homme qui, dans sa colère, me jeta à ses lépreux ; il est plutôt ce seigneur compatissant qui, du jour où je touchai son rivage, me reçut et me protégea. Et il aimait Tristan autrefois, mais je suis venue, et voyez ce que j'ai fait ! Il aurait dû vivre au palais du Roi ; il aurait dû chevaucher à travers les fiefs des rois et des barons, en quête d'aventure ; mais par ma faute, il a oublié sa chevalerie, et il est traqué et exilé de la cour, menant une vie errante… »

À cet instant, elle entendit les pas de Tristan sur les feuilles mortes et les brindilles. Elle vint à sa rencontre, comme à son habitude, pour le décharger de ses armes, et elle prit son arc, « Failnaught », et ses flèches, et elle détacha les courroies de son épée. Et, « Ami, dit-il, c'est l'épée du Roi. Elle aurait dû tuer, mais elle nous a épargnés. »

Iseut prit l'épée et baisa la garde d'or, et Tristan la vit pleurer.

« Ami, dit-il, si je pouvais faire la paix avec le Roi ; s'il m'autorisait à soutenir par les armes que ni par acte ni par parole je ne vous ai aimée d'un amour coupable, n'importe quel chevalier, des Marais d'Ely jusqu'à Dureaume, qui voudrait me contredire, me trouverait armé dans le champ clos. Alors, si le Roi voulait vous garder et me chasser, je passerais dans les Basses Terres ou en Bretagne avec Gorvenal seul. Mais où que j'aille et toujours, Reine, je serais à vous ; et je n'aurais point parlé ainsi, Iseut, n'était la misère que vous endurez depuis si longtemps pour moi dans cette terre déserte. »

« Tristan, dit-elle, il y a l'ermite Ogrin. Retournons vers lui, et implorons la miséricorde du Roi du Ciel. »

Ils éveillèrent Gorvenal ; Iseut monta sur le destrier, et Tristan le mena par la bride, et toute la nuit ils allèrent pour la dernière fois à travers les bois de leur amour, et ils ne prononcèrent pas un mot. Au matin, ils arrivèrent à l'Ermitage, où Ogrin lisait sur le seuil et, les voyant, les appela avec tendresse :

« Amis, cria-t-il, voyez comment l'Amour vous pousse encore à plus de misère. Ne ferez-vous point pénitence enfin de votre folie ? »

« Sire Ogrin, dit Tristan, écoutez-nous. Aidez-nous à offrir la paix au Roi, et je lui rendrai la Reine, et j'irai moi-même bien loin en Bretagne ou dans les Basses Terres, et si quelque jour le Roi me le permet, je reviendrai et servirai comme je le dois. »

Et aux pieds de l'ermite, Iseut dit à son tour :

« Et je ne vivrai plus ainsi non plus, car bien que je ne veuille dire un seul mot de pénitence pour mon amour, qui est là et demeure à jamais, désormais je serai séparée de lui. »

Alors l'ermite pleura et loua Dieu et cria : « Haut Roi, je loue Ton Nom, car Tu m'as laissé vivre assez longtemps pour apporter aide à ceux-ci ! »

Et il leur donna un sage conseil, et prit de l'encre, et écrivit un petit parchemin offrant au Roi ce que Tristan disait.

Cette nuit-là, Tristan prit la route. Une fois encore, il vit la fontaine de marbre et le grand pin, et il vint sous la fenêtre où dormait le Roi, et l'appela doucement, et Marc s'éveilla et murmura :

« Qui es-tu qui m'appelles dans la nuit à une telle heure ? »

« Sire, je suis Tristan : je vous apporte un écrit, et je le dépose ici. »

Alors le Roi cria : « Neveu ! neveu ! pour l'amour de Dieu, attendez un peu », mais Tristan s'était enfui et avait rejoint son écuyer, et monté rapidement. Gorvenal lui dit :

« Ô Tristan, tu es fou d'être venu. Fuis vite avec moi par le plus court chemin. »

Ainsi revinrent-ils à l'Ermitage, et là ils trouvèrent Ogrin en prière, mais Iseut pleurant en silence.

LE GUÉ

Marc avait éveillé son chapelain et lui avait donné le parchemin à lire ; le chapelain brisa le sceau, salua au nom de Tristan, et puis, quand il eut habilement déchiffré les mots écrits, lui conta ce que Tristan offrait ; et Marc écouta sans dire un mot, mais son cœur était joyeux, car il aimait toujours la Reine.

Il convoqua par leurs noms les plus choisis de sa baronnie, et quand ils furent tous assemblés, ils gardèrent le silence et le Roi parla :

« Mes seigneurs, voici un écrit qui vient de m'être envoyé. Je suis votre Roi, et vous mes hommes lige. Écoutez ce qui m'est offert, et ensuite conseillez-moi, car vous me devez conseil. »

Le chapelain se leva, déplia le parchemin et dit, debout :

« Mes seigneurs, c'est Tristan qui, le premier, envoie amour et hommage au Roi et à toute sa Baronnie, et il ajoute : "Ô Roi, quand je tuai le dragon et conquis la fille du Roi d'Irlande, c'est à moi qu'on la donna. Je devais la garder à ma guise et je vous la cédai. Pourtant, à peine l'aviez-vous épousée que des félons vous firent accepter leurs mensonges, et dans votre colère, beau oncle, mon seigneur, vous nous auriez fait brûler sans jugement. Mais Dieu eut compassion de nous ; nous le prîmes à témoin et il sauva la Reine, comme justice le voulait : et moi aussi — bien que je sautasse d'un haut rocher, je fus sauvé par la puissance de Dieu. Et depuis, qu'ai-je fait de blâmable ? La Reine fut jetée aux lépreux ; je vins à son secours et je l'emmenai. Pouvais-je faire moins pour une femme qui, par ma faute, manqua mourir innocente ? Je m'enfuis à travers les bois. Et je n'aurais pu descendre dans la vallée et la livrer, car il y avait un ban de nous prendre morts ou vifs. Mais maintenant, comme alors, je suis prêt, mon seigneur, à soutenir par les armes contre tous venant que jamais la Reine n'eut pour moi, ni moi pour elle, un amour déshonorant pour vous. Publiez les listes, et si je ne peux prouver mon droit par les armes, brûlez-moi devant vos hommes. Mais si je vaincs et que vous repreniez Iseut, aucun de vos barons ne vous servira comme je le ferai ; et si vous ne voulez pas de moi, je m'offrirai au Roi de Galloway, ou à celui des Basses Terres, et vous n'entendrez plus jamais parler de moi. Prenez conseil, Roi, car si vous ne voulez faire aucun accord, je ramènerai Iseut en Irlande, et elle sera Reine en son propre pays." »

Quand les barons de Cornouailles entendirent comment Tristan offrait le combat, ils dirent au Roi :

« Sire, reprenez la Reine. Ce furent des fous qui vous l'ont calomniée. Mais pour Tristan, laissez-le aller guerroyer en Galloway ou dans les Basses Terres. Ordonnez-lui de ramener Iseut tel jour, et bientôt. »

Alors le Roi appela trois fois, clairement :

« Quelqu'un se lèvera-t-il pour accuser Tristan ? »

Et comme nul ne répondait, il dit à son chapelain :

« Écrivez-moi un écrit en hâte. Vous avez entendu ce que vous devez écrire. Iseut a assez souffert en sa jeunesse. Et que l'écrit soit suspendu au bras de la croix rouge avant le soir. Écrivez promptement. »

Vers minuit, Tristan traversa la Lande de Sable, trouva l'écrit et le porta scellé à Ogrin ; et l'ermite lut la lettre : « Comment Marc consentait, sur le conseil de ses barons, à reprendre Iseut, mais non à garder Tristan comme son homme lige. Qu'il traverse plutôt la mer, lorsque, au troisième jour à partir d'aujourd'hui, au Gué des Chances, il aura rendu la Reine entre les mains du Roi Marc. » Alors Tristan dit à la Reine :

« Ô mon Dieu ! Il faut que je vous perde, amie ! Mais il le faut, puisque je peux ainsi vous épargner ce que vous souffrez pour moi. Mais quand nous nous séparerons pour toujours, je vous laisserai un gage de moi à garder, et de quelque terre inconnue que j'atteigne, j'enverrai un messager, et il rapportera de vos nouvelles, et à votre appel je viendrai de bien loin. »

Iseut dit, en soupirant :

« Tristan, laissez-moi votre chien, Husdent, et chaque fois que je le verrai, je me souviendrai de vous, et je serai moins triste. Et, ami, j'ai ici un anneau de jaspe vert. Prenez-le pour l'amour de moi, et mettez-le à votre doigt ; alors, si quelqu'un vient en disant qu'il est de votre part, je ne le croirai en rien tant qu'il ne m'aura montré cet anneau, mais une fois que je l'aurai vu, nulle puissance ni aucun ban royal ne pourront m'empêcher de faire ce que vous ordonnerez — sagesse ou folie. »

« Amie, dit-il, voici, je vous donne Husdent. »

« Ami, répondit-elle, prenez cet anneau en récompense. »

Et ils s'embrassèrent sur les lèvres.

Or Ogrin, ayant laissé les amants à l'Ermitage, clopina sur sa béquille jusqu'au lieu appelé Le Mont, et il y acheta de l'hermine, de la fourrure, de l'étoffe de soie, de la pourpre et de l'écarlate, et un palefroi harnaché d'or qui allait doucement ; et les gens riaient de le voir dépenser pour cela les menues monnaies qu'il avait amassées si longtemps ; mais le vieillard mit les riches étoffes sur le palefroi et revint vers Iseut.

Et « Reine, dit-il, prenez ces dons de moi afin que vous sembliez plus belle au jour où vous viendrez au Gué. »

Pendant ce temps, le Roi avait fait crier par toute la Cornouailles la nouvelle que, le troisième jour, il ferait la paix avec la Reine au Gué, et chevaliers et dames vinrent en foule au rassemblement, car tous aimaient la Reine et voulaient la voir, hormis les trois félons qui survivaient encore.

Au jour choisi pour la rencontre, le champ brillait au loin des riches tentes des barons, et soudain Tristan et Iseut apparurent à la lisière de la forêt, et aperçurent le Roi Marc au loin parmi sa Baronnie :

« Amie, dit Tristan, voilà le Roi, votre seigneur — ses chevaliers et ses hommes ; ils viennent vers nous, et très bientôt nous ne pourrons plus nous parler. Par le Dieu de Puissance, je vous conjure, si jamais je vous envoie un mot, faites ma volonté. »

« Ami, dit Iseut, au jour où je verrai l'anneau, ni tour, ni mur, ni forteresse ne m'empêcheront de faire la volonté de mon ami. »

« Pourquoi alors, dit-il, Iseut, que Dieu vous récompense. »

Leurs chevaux allaient de front et il l'attira vers lui avec son bras.

« Ami, dit Iseut, entendez ma dernière prière : vous quitterez cette terre, mais attendez quelques jours ; cachez-vous jusqu'à ce que vous sachiez comment le Roi me traitera, avec courroux ou bonté, car j'ai peur. Ami, Orri le bûcheron vous hébergera en secret. Allez de nuit à la cave abandonnée que vous connaissez et j'enverrai Perinis là-bas pour dire si quelqu'un me fait outrage. »

« Amie, personne n'oserait. Je resterai caché chez Orri, et si quelqu'un vous fait outrage, qu'il me craigne comme l'Ennemi lui-même. »

Maintenant les deux troupes étaient proches et elles se saluèrent, et le Roi chevaucha à une portée d'arc devant ses hommes, et avec lui Dinas de Lidan ; et quand les barons furent arrivés, Tristan, tenant le palefroi d'Iseut par la bride, salua le Roi et dit :

« Ô Roi, je vous rends ici Iseut la Blonde, et je vous somme, devant les hommes de votre terre, que je puisse me défendre en votre cour, car je n'ai point eu de jugement. Laissez-moi avoir le jugement par les armes, et si je suis vaincu, brûlez-moi, mais si je vaincs, gardez-moi près de vous, ou, si vous ne le voulez, je partirai pour quelque pays lointain. »

Mais personne ne releva le gage de Tristan, et le Roi, prenant le palefroi d'Iseut par la bride, le donna à Dinas, et s'écarta pour prendre conseil.

Dinas, dans sa joie, rendit tout honneur et courtoisie à la Reine, mais quand les félons la virent si belle et honorée comme autrefois, ils furent émus et chevauchèrent vers le Roi, et dirent :

« Roi, entendez notre conseil. Que la Reine fut calomniée, nous l'admettons, mais si elle et Tristan rentrent ensemble en votre cour, la rumeur renaîtra. Laissez plutôt Tristan s'éloigner quelque temps. Sans doute quelque jour pourrez-vous le rappeler. »

Et ainsi fit Marc, et ordonna à Tristan par ses barons de s'en aller sans délai.

Alors Tristan s'approcha de la Reine pour ses adieux, et comme ils se regardaient l'un l'autre, la Reine, par honte de cette assemblée, rougit, mais le Roi eut pitié d'elle, et parla ainsi à son neveu pour la première fois :

« Vous ne pouvez partir dans ces haillons ; prenez donc dans mon trésor or et argent et fourrure blanche et grise, autant qu'il vous plaira. »

« Roi, dit Tristan, ni un sou ni un maillon de cotte de mailles. Je m'en irai comme je peux, et servirai de haut cœur le puissant Roi dans les Basses Terres. »

Et il tourna bride et descendit vers la mer, mais Iseut le suivit des yeux, et tant qu'il put être encore vu, au loin, elle ne se détourna point.

Or, à la nouvelle de la paix, hommes, femmes et enfants, grands et petits, coururent hors de la ville en foule pour aller à la rencontre d'Iseut, et tandis qu'ils pleuraient l'exil de Tristan, ils se réjouissaient du retour de la Reine.

Et au son des cloches, et sur des pavés jonchés de branches, le Roi et ses comtes et princes lui firent escorte, et les portes du palais furent ouvertes pour que riches et pauvres pussent entrer et manger et boire à volonté.

Et Marc libéra cent de ses esclaves, et arma ce jour-là une vingtaine d'écuyers de haubert et d'épée.

Mais Tristan, cette nuit-là, se cacha chez Orri, comme la Reine lui avait conseillé.

L'ORDALIE PAR LE FER

Denoalen, Andret et Gondoin se croyaient en sûreté ; Tristan était loin par-delà les mers, au service d'un roi lointain, et eux hors de son pouvoir. C'est pourquoi, lors d'une chasse un jour, alors que le Roi chevauchait à l'écart dans une clairière où la meute devait passer, et écoutait les chiens, ils chevauchèrent tous les trois vers lui et dirent :

« Ô Roi, nous avons quelque chose à dire. Jadis, vous condamnâtes la Reine sans jugement, et c'était mal ; maintenant vous l'acquittez sans jugement, et c'est mal. Elle n'est point quitte par jugement, et les barons de votre terre vous blâment tous deux. Conseillez-lui donc de réclamer l'ordalie, le jugement de Dieu, car puisqu'elle est innocente, elle peut jurer sur les reliques des saints et le fer chaud ne lui fera point de mal. Car telle est la coutume, et par ce moyen facile les doutes sont levés. »

Mais Marc répondit :

« Que Dieu vous frappe, mes seigneurs cornouaillais, comme vous traquez ma honte ! Car pour vous, j'ai exilé mon neveu, et maintenant que voulez-vous encore ? Voulez-vous que je chasse aussi la Reine en Irlande ? Quels nouveaux griefs avez-vous à plaider ? Tristan ne vous a-t-il pas offert le combat dans cette affaire ? Il a offert le combat pour innocenter la Reine à jamais : il a offert et vous l'avez tous entendu. Où étaient alors vos lances et vos boucliers ? »

« Sire », dirent-ils, « nous vous avons conseillé loyal conseil, en lieges et pour votre honneur ; désormais nous nous tairons. Mettez de côté votre colère et donnez-nous votre sauf-conduit. »

Mais Marc se dressa sur ses étriers et cria :

« Hors de ma terre, et hors de ma paix, vous tous ! Tristan, je l’ai exilé pour vous, et maintenant partez à votre tour, hors de ma terre ! »

Mais ils répondirent :

« Sire, soit. Nos forteresses sont fortes et entourées de murs, et dressées sur des rochers où les hommes ne grimpent point aisément. »

Et ils s'en allèrent sans saluer.

Mais le Roi (ne s'attardant ni pour veneur ni pour chien, mais tout aussitôt) éperonna son cheval vers Tintagel ; et comme il bondissait sur les degrés, la Reine entendit le cliquetis de ses éperons sur les pierres.

Elle se leva pour l'accueillir et prit son épée comme elle en avait l'habitude, et s'inclina devant lui, comme il était aussi son usage de faire ; mais Marc la releva en lui tenant les mains ; et quand Iseut leva les yeux, elle vit sur son noble visage cette même colère qu'elle avait vue devant le bûcher.

Elle pensa que Tristan était trouvé, et son cœur devint froid, et sans un mot elle tomba aux pieds du Roi.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement jusqu'à ce qu'elle pût parler de nouveau, et alors il dit :

« Amie, amie, quel mal vous tourmente ? »

« Sire, j'ai peur, car j'ai vu votre colère. »

« Oui, j'étais en colère à la chasse. »

« Mon seigneur, faut-il prendre si à cœur les mésaventures d'un jeu ? »

Marc sourit et dit :

« Non, amie ; aucune chance de chasse ne m'a vexé, mais ces trois félons que vous connaissez ; et je les ai chassés de ma terre. »

« Sire, qu'ont-ils dit, ou osé dire de moi ? »

« Qu'importe ? Je les ai chassés. »

« Sire, tous les vivants ont ce droit : de dire le mot qu'ils ont conçu. Et je voudrais poser une question, mais de qui l'apprendrais-je sinon de vous ? Je suis seule en terre étrangère, et n'ai personne d'autre pour me défendre. »

« Ils voulaient que vous vous justifiiez par serment solennel et par l'ordalie du fer, disant que Dieu était un juge véritable, et que, puisque la Reine était innocente, elle devait elle-même rechercher tel jugement qui la blanchirait pour toujours. C’était là leur clameur et leur exigence incessante. Mais laissons cela. Je vous le dis, je les ai chassés. »

Iseut trembla, mais regardant droit le Roi, elle dit :

« Sire, rappelez-les ; je me justifierai par serment. Mais je pose cette condition : qu'au jour fixé, vous mandiez le Roi Arthur et le Seigneur Gauvain, Girflet, Keu le Sénéchal, et cent de ses chevaliers pour chevaucher jusqu’à la Lande Sablonneuse où votre terre confine à la sienne, et qu'une rivière coule entre les deux ; car je ne jurerai pas devant vos barons seuls, de peur qu'ils ne réclament quelque chose de nouveau, et qu'il n'y ait point de fin à mes épreuves. Mais si mes garants, le Roi Arthur et ses chevaliers, sont là, les barons n'oseront contester le jugement. »

Mais tandis que les hérauts chevauchaient vers Carduel, Iseut envoya secrètement à Tristan son écuyer Périnis : et il courut à travers le sous-bois, évitant les sentiers, jusqu'à ce qu'il trouvât la hutte d'Orri, le forestier, où Tristan attendait des nouvelles depuis bien des jours. Périnis lui raconta tout : l'ordalie, le lieu et le moment, et ajouta :

« Mon seigneur, la Reine voudrait que ce jour-là et en ce lieu vous vinssiez vêtu en pèlerin, afin que nul ne vous reconnaisse — sans armes, afin que nul ne vous défie — à la Lande Sablonneuse. Elle doit traverser la rivière jusqu'au lieu convenu. Au-delà, où Arthur et ses cent chevaliers se tiendront, soyez, vous aussi ; car ma dame craint le jugement, mais elle se fie en Dieu. »

Alors Tristan répondit :

« Retournez, ami Périnis, retournez auprès de la Reine, et dites que je ferai sa volonté. »

Et sachez que, comme Périnis retournait à Tintagel, il aperçut ce même forestier qui avait trahi les amants auparavant, et le forestier, au moment où il le trouva, venait de creuser une fosse pour les loups et pour les sangliers, et l'avait couverte de branches feuillues pour la cacher, et comme Périnis s'approchait, le forestier s'enfuit, mais Périnis le poursuivit, l'attrapa, et lui brisa son bâton et la tête ensemble, et poussa son corps dans la fosse avec ses pieds.

Au jour fixé, le Roi Marc et Iseut, et les barons de Cornouailles, se tinrent près de la rivière ; et les chevaliers d'Arthur et toute leur armée étaient rangés au-delà.

Et juste devant eux, assis sur la rive, était un pauvre pèlerin, enveloppé de son manteau et de sa capuche, qui tenait son écuelle de bois et demandait l'aumône.

Or, comme les bateaux cornouaillais arrivaient au haut-fond de la rive opposée, Iseut dit aux chevaliers :

« Mes seigneurs, comment débarquerai-je sans souiller mes vêtements dans la boue de la rivière ? Cherchez-moi un passeur. »

Et l'un des chevaliers héla le pèlerin, et dit :

« Ami, retroussez votre manteau, et essayez l'eau ; portez la Reine jusqu'au rivage, à moins que vous ne craigniez le fardeau. »

Mais alors qu'il prenait la Reine dans ses bras, elle lui murmura :

« Ami. »

Et puis elle lui murmura, plus bas encore :

« Trébuchez sur le sable. »

Et comme il touchait le rivage, il trébucha, tenant la Reine dans ses bras ; et les écuyers et les bateliers, avec leurs avirons et leurs gaffes, chassèrent le pauvre pèlerin.

Mais la Reine dit :

« Laissez-le ; quelque grand travail et voyage l'a affaibli. »

Et elle jeta au pèlerin une petite agrafe d'or.

Devant la tente du Roi Arthur, un riche drap de Nicée était étendu sur l'herbe, et les saintes reliques y étaient déposées, sorties de leurs housses et de leurs châsses.

Et autour des saintes reliques, sur le gazon, se tenait une garde plus imposante qu'une garde de roi, car le Seigneur Gauvain, Girflet et Keu le Sénéchal veillaient sur elles.

La Reine, ayant prié Dieu, ôta les joyaux de son cou et de ses mains, et les donna aux mendiants alentour ; elle ôta son manteau de pourpre, et sa robe de dessus, et ses chaussures ornées de pierres précieuses, et les donna aussi aux pauvres qui l'aimaient.

Elle ne garda sur elle que sa tunique sans manches, et alors, les bras et les pieds tout nus, elle vint entre les deux rois, et tout autour les barons la regardaient en silence, et certains pleuraient, car près des saintes reliques brûlait un brasier.

Et tremblant un peu, elle étendit sa main droite vers les ossements et dit : « Rois de Logres et de Cornouailles ; mes seigneurs Gauvain, et Keu, et Girflet, et vous tous qui êtes mes garants, par ces choses saintes et par toutes les choses saintes de la terre, je jure qu'aucun homme ne m'a tenue dans ses bras, sauf le Roi Marc, mon seigneur, et ce pauvre pèlerin. Roi Marc, ce serment tiendra-t-il ? »

« Oui, Reine, » dit-il, « et que Dieu y veille. »

« Amen, » dit Iseut, et elle s'approcha du brasier, pâle et trébuchante, et tous se turent. Le fer était rouge, mais elle enfonça ses bras nus parmi les charbons et le saisit, et en le portant fit neuf pas.

Puis, comme elle le jetait loin d'elle, elle étendit ses bras en croix, les paumes des mains grandes ouvertes, et tous les hommes les virent fraîches, nettes et froides. Voyant ce grand spectacle, les rois, les barons et le peuple restèrent un moment silencieux, puis ils s'agitèrent ensemble et louèrent Dieu hautement tout alentour.

TROISIÈME PARTIE

LE PETIT CLOCHET FÉERIQUE

Quand Tristan fut revenu à la hutte d'Orri, et eut desserré sa lourde cape de pèlerin, il vit clairement dans son cœur qu'il était temps de tenir son serment au Roi Marc et de fuir la terre.

Trois jours encore il s'attarda, parce qu'il ne pouvait se détacher de cette terre, mais au quatrième jour il remercia le forestier, et dit à Gorvenal :

« Maître, l'heure est venue. »

Et il s'en alla en Galles, dans la terre du grand Duc Gilain, qui était jeune, puissant et franc d'esprit, et qui l'accueillit noblement comme un hôte envoyé par Dieu.

Et il fit tout pour lui donner honneur et joie ; mais il trouva que ni aventure, ni festin ne pouvaient apaiser ce que Tristan souffrait.

Un jour, comme il était assis aux côtés du jeune Duc, son esprit s'appesantit sur lui, si bien que, sans le savoir, il gémit, et le Duc, pour le soulager, fit apporter dans sa chambre privée une chose féerique, qui plaisait à ses yeux quand il était triste et soulageait son propre cœur ; c’était un chien, et les valets l'apportèrent et le posèrent sur une table. Or ce chien était un chien de fée, et venait du Duc d'Avalon ; car une fée le lui avait donné en cadeau d'amour, et nul ne peut bien décrire son espèce ou sa beauté. Et il portait à son cou, suspendu à une petite chaîne d'or, un petit clochet ; et cela tinta si gaiement, et si clair et si doux, que Tristan, en l'entendant, fut apaisé, et son angoisse fondit, et il oublia tout ce qu'il avait souffert pour la Reine ; car telle était la vertu du clochet et telle sa propriété : que quiconque l'entendait, il perdait toute douleur. Et comme Tristan caressait la petite chose féerique, le chien qui emportait sa peine, il vit combien elle était délicate et fine, et combien il avait de poils doux comme du samit, et il pensa quel beau cadeau cela ferait pour la Reine. Mais il n'osait pas le demander ouvertement, car il savait que le Duc aimait ce chien plus que tout au monde, et ne le céderait à aucune prière, ni à la richesse, ni à la ruse ; alors, un jour, Tristan ayant fait un plan dans son esprit, dit ceci :

« Seigneur, que donneriez-vous à l'homme qui pourrait débarrasser votre terre du géant poilu Urgan, qui prélève un tel tribut ? »

« Vraiment, le vainqueur pourrait choisir ce qu'il voudrait, mais nul n'osera. »

Alors dit Tristan :

« Ce sont d'étranges paroles, car le bien ne vient à aucune terre sinon par le risque et l'audace, et pour tout l'or de Milan, je ne renoncerais à mon désir de le trouver dans son bois et de l'abattre. »

Alors Tristan partit trouver Urgan dans sa tanière, et ils se battirent durement et longuement, jusqu'à ce que le courage vainquît la force, et Tristan, ayant coupé la main du géant, la rapporta au Duc.

Et « Sire, » dit-il, « puisque je peux choisir une récompense selon votre parole, donnez-moi le petit chien féerique. C'est pour cela que j'ai vaincu Urgan, et votre promesse tient. »

« Ami, » dit le Duc, « prenez-le donc, mais en le prenant, vous emportez aussi toute ma joie. »

Alors Tristan prit le petit chien féerique et le confia à un harpiste gallois, qui était habile et qui le porta en Cornouailles jusqu'à Tintagel, et arrivé là, le mit secrètement entre les mains de Brangien, et la Reine fut si heureuse qu'elle donna dix marcs d'or au harpiste, mais elle fit courir le bruit que la Reine d'Irlande, sa mère, avait envoyé la bête. Et elle fit travailler un orfèvre pour lui faire une petite niche, toute joyeuse, et incrustée d'or et d'émail ; et partout où elle allait, elle emportait le chien avec elle en mémoire de son ami, et à mesure qu'elle le regardait, la tristesse, l'angoisse et les regrets fondaient hors de son cœur.

Au début, elle ne devina pas le prodige, pensant que sa consolation venait de ce que le cadeau était de Tristan, jusqu'au jour où elle découvrit qu'il était féerique, et que c'était le petit clochet qui charmait son âme ; alors elle pensa : « Qu'ai-je à faire avec le réconfort, puisqu'il souffre ? Il aurait pu le garder aussi et oublier sa douleur ; mais avec une haute courtoisie, il me l'a envoyé pour me donner sa joie et reprendre sa peine. Ami, tant que vous souffrirez, je souffrirai aussi. »

Et elle prit le clochet magique et le secoua juste un peu, puis, par la fenêtre ouverte, elle le jeta dans la mer.

ISEUT AUX BLANCHES MAINS

Séparés, les amants ne pouvaient ni vivre ni mourir, car c'était la vie et la mort ensemble ; et Tristan fuyait sa douleur à travers les mers, les îles et bien des terres.

Il fuyait toujours sa douleur par les mers et les îles, jusqu'à ce qu'enfin il revînt dans sa terre de Lyonesse, et là, Rohalt, le gardien de la foi, l'accueillit avec des larmes heureuses et l'appela fils. Mais il ne pouvait vivre dans la paix de sa propre terre, et il se retourna et chevaucha à travers les royaumes et les baronnies, cherchant l'aventure. De la Lyonesse aux Pays-Bas, des Pays-Bas jusqu'aux Germanies ; à travers les Germanies et en Espagne. Et il servit bien des seigneurs, et accomplit bien des hauts faits, mais pendant deux ans, aucune nouvelle ne lui parvint de Cornouailles, ni ami, ni messager. Alors il pensa qu'Iseut avait oublié.

Or, il advint un jour que, chevauchant seul avec Gorvenal, il entra dans la terre de Bretagne. Ils chevauchèrent à travers une plaine dévastée de murs en ruines, de hameaux vides et de champs brûlés partout, et la terre déserte d'hommes ; et Tristan pensa :

« Je suis las, et mes hauts faits ne me profitent à rien ; ma dame est loin et je ne la reverrai jamais. Ou pourquoi, depuis deux ans, n'a-t-elle fait aucun signe, ou pourquoi n'a-t-elle envoyé aucun messager pour me trouver tandis que j'errais ? Mais à Tintagel, Marc l'honore et elle lui donne la joie, et ce petit clochet féerique a fait un travail complet ; car elle se souvient peu et se soucie peu des joies et du deuil d'autrefois, peu de moi, tandis que j'erre dans ce lieu désert. Moi aussi, j'oublierai. »

Au troisième jour, à l'heure de midi, Tristan et Gorvenal arrivèrent près d'une colline où se dressait une vieille chapelle et tout près un ermitage aussi ; et Tristan demanda quelle terre dévastée était celle-là, et l'ermite répondit :

« Seigneur, c'est la terre bretonne que tient le Duc Hoël, et autrefois elle était riche en pâturages et en terres labourables, mais le Comte Riol de Nantes l'a dévastée. Car vous devez savoir que ce Comte Riol était le vassal du Duc. Et le Duc a une fille, belle parmi toutes les filles de rois, et le Comte Riol aurait voulu la prendre pour femme ; mais son père la refusa à un vassal, et le Comte Riol aurait voulu l'enlever par la force. Bien des hommes sont morts dans cette querelle. »

Et Tristan demanda :

« Le Duc peut-il mener sa guerre ? »

Et l'ermite répondit :

« Difficilement, mon seigneur ; pourtant son dernier bastion de Carhaix tient encore, car les murs sont forts, et fort est le cœur du fils du Duc, Kaherdin, un très bon chevalier et hardi ; mais l'ennemi les entoure de tous côtés et les affame. Très durement ils tiennent leur château. »

Alors Tristan demanda :

« À quelle distance est ce bastion de Carhaix ? »

« Sire, » dit l'ermite, « il n'est qu'à deux milles plus loin sur ce chemin. »

Alors Tristan et Gorvenal se couchèrent, car c'était le soir.

Au matin, quand ils eurent dormi, et quand l'ermite eut chanté, et eut partagé son pain noir avec eux, Tristan le remercia et chevaucha vivement vers Carhaix. Et comme il s'arrêtait sous les hauts murs fermes, il vit une petite troupe d'hommes derrière les créneaux, et il demanda si le Duc était là avec son fils Kaherdin. Or Hoël était parmi eux ; et quand il cria « oui », Tristan l'appela et dit :

« Je suis Tristan, Roi de Lyonesse, et Marc de Cornouailles est mon oncle. J'ai appris que vos vassaux vous font tort, et je suis venu vous offrir mes armes. »

« Hélas, seigneur Tristan, allez votre chemin seul et que Dieu vous récompense, car ici dedans nous n'avons plus de nourriture ; ni blé, ni viande, ni aucune réserve, mais seulement des lentilles et un peu d'avoine qui restent. »

Mais Tristan dit :

« Pendant deux ans, j'ai vécu dans une forêt, ne mangeant rien que des racines et des herbes ; pourtant j'ai trouvé que c'était une bonne vie, alors ouvrez la porte. »

Ils l'accueillirent avec honneur, et Kaherdin lui montra le mur et le donjon avec tous leurs dispositifs, et depuis les créneaux, il lui montra la plaine où, au loin, luisaient les tentes du Duc Riol. Et quand ils furent redescendus dans le château, il dit à Tristan :

« Ami, allons à la salle où ma mère et ma sœur sont assises. »

Alors, se tenant par la main, ils vinrent dans la chambre des femmes, où la mère et la fille étaient assises ensemble, tissant de l'or sur du drap anglais et chantant une chanson de tisserandes. Elles chantaient Doette la belle qui s'assoit seule sous l'aubépine, et tout autour d'elle souffle le vent. Elle attend Doon, son ami, mais il tarde beaucoup et ne vient point. C'était la chanson qu'elles chantaient. Et Tristan s'inclina devant elles, et elles devant lui. Alors Kaherdin, montrant le travail que sa mère faisait, dit :

« Voyez, ami Tristan, quelle ouvrière est ici, et comment merveilleusement elle orne les étoles et les chasubles pour les pauvres églises, et comment les mains de ma sœur filent le fil d'or sur ce drap. À juste titre, bonne sœur, es-tu appelée, “Iseut aux Blanches Mains”. »

Mais Tristan, entendant son nom, sourit et la regarda plus doucement.

Et le lendemain, Tristan, Kaherdin et douze jeunes chevaliers quittèrent le château et chevauchèrent vers une pinède proche des tentes de l'ennemi. Et ils surgirent de l'embuscade et capturèrent un chariot de nourriture du Comte Riol ; et à partir de ce jour, par escapades et ruses, ils emportaient des tentes et des convois et tuaient des hommes, sans jamais revenir sans quelque butin ; si bien que Tristan et Kaherdin commencèrent à être frères d'armes, et gardèrent foi et tendresse, comme l'histoire le raconte. Et comme ils revenaient de ces chevauchées, parlant de chevalerie ensemble, souvent Kaherdin vantait à son camarade sa sœur, Iseut aux Blanches Mains, pour sa simplicité et sa beauté.

Un jour, comme l'aube pointait, une sentinelle courut de la tour à travers les salles en criant :

« Seigneurs, vous avez trop dormi ; levez-vous, car un assaut est donné. »

Et les chevaliers et les bourgeois s'armèrent, et coururent aux murs, et virent des casques brillant dans la plaine, et des pennons flottant cramoisi, comme des flammes, et toute l'armée de Riol dans son déploiement. Alors le Duc et Kaherdin déployèrent leurs cavaliers devant les portes, et à une portée d'arc ils se penchèrent, et éperonnèrent et chargèrent, et ils mirent leurs lances en arrêt ensemble et les flèches tombèrent sur eux comme une pluie d'avril.

Or Tristan s'était armé parmi les derniers de ceux que la sentinelle avait réveillés, et il lassa ses souliers d'acier, et mit sa cotte de mailles, et ses éperons d'or, son haubert, et son heaume sur le gorgerin, et il monta et éperonna, le bouclier sur la poitrine, en criant :

« Carhaix ! »

Et comme il arrivait, il vit le Duc Riol chargeant, bride abattue, sur Kaherdin, mais Tristan s'interposa. Ainsi ils se rencontrèrent, Tristan et le Duc Riol. Et au choc, la lance de Tristan vola en éclats, mais la lance de Riol frappa le cheval de Tristan juste à l'endroit où passe la poitrail, et le mit sur le champ.

Mais Tristan, debout, tira son épée, son épée brunie, et dit :

« Lâche ! Voici la mort prête pour l'homme qui frappe le cheval avant le cavalier. »

Mais Riol répondit :

« Je pense que vous avez menti, mon seigneur ! »

Et il le chargea.

Et comme il passait, Tristan laissa tomber son épée si lourdement sur son heaume qu'il emporta le cimier et le nasal, mais l'épée glissa sur l'épaule maillée, et ricocha sur le cheval, et le tua, si bien que de force le Duc Riol dut quitter l'étrier et sauter et sentir le sol. Alors Riol fut aussi sur ses pieds, et ils se battirent tous deux durement dans leurs mailles brisées, leurs écus déchirés et leurs heaumes desserrés, et frappant avec leurs épées bosselées, jusqu'à ce que Tristan frappât Riol juste là où le heaume s'attache, et il céda et le coup fut porté si fort que le baron tomba à genoux ; mais quand il se fut relevé, Tristan le frappa encore une fois d'un coup qui fendit le heaume, et il fendit aussi la coiffe, et toucha le crâne ; alors Riol cria merci et demanda la vie, et Tristan prit son épée.

Ainsi il promit d'entrer dans le bastion du Duc Hoël et de jurer hommage de nouveau, et de restaurer ce qu'il avait dévasté ; et sur son ordre la bataille cessa, et son armée s'en alla déconfite.

Or quand les vainqueurs furent revenus, Kaherdin dit à son père :

« Sire, gardez Tristan. Il n’est point de meilleur chevalier, et votre terre a besoin d’un tel courage. »

Ainsi, lorsque le Duc eut délibéré avec ses barons, il dit à Tristan :

« Ami, je vous dois ma terre, mais je serai quitte envers vous si vous voulez prendre ma fille, Iseut aux Blanches Mains, qui est issue de rois et de reines, et de ducs avant eux par le sang. »

Et Tristan répondit :

« Je la prendrai, sire. »

Le jour fut donc fixé, et le Duc vint avec ses amis, et Tristan avec les siens, et devant tous, à la porte du moutier, Tristan épousa Iseut aux Blanches Mains, selon la loi de l’Église.

Mais cette nuit-là, tandis que les valets de Tristan le dévêtaient, il advint qu’en tirant son bras de la manche, ils firent glisser et tomber de son doigt l’anneau de jaspe vert, l’anneau d’Iseut la Blonde. Il tinta sur les pierres, et Tristan regarda et le vit. Alors son cœur s’éveilla et il sut qu’il avait mal agi. Car il se souvint du jour où Iseut la Blonde lui avait donné cet anneau. C’était dans cette forêt où, pour l’amour de lui, elle avait mené la dure vie avec lui, et cette nuit-là il revit la cabane au bois de Morois, et il s’en voulut amèrement de l’avoir jamais accusée de trahison ; car désormais c’était lui qui avait trahi, et il s’en voulut aussi par pitié pour cette nouvelle épouse et sa simplicité et sa beauté. Voyez comment ces deux Iseut l’avaient rencontré à une heure mauvaise, et comment envers toutes deux il avait rompu sa foi !

Or Iseut aux Blanches Mains lui dit, l’entendant soupirer :

« Cher seigneur, vous ai-je blessé en quelque chose ? Ne me direz-vous pas un seul mot ? »

Mais Tristan répondit : « Amie, ne soyez point irritée contre moi ; car jadis, en une autre terre, je combattis un dragon infâme et fus près de la mort, et je pensai à la Mère de Dieu, et je fis vœu à Elle que, si jamais j’épousais quelqu’une, je passerais les premières saintes nuits de mes noces dans la prière et dans le silence. »

« Pourquoi, dit Iseut, c’était là un bon vœu. »

Et Tristan veilla durant la nuit.

LA FOLIE DE TRISTAN

Dans sa chambre à Tintagel, Iseut la Blonde soupirait pour Tristan, et le nommait, elle qui le désirait, lui dont elle n’avait eu aucune nouvelle depuis deux ans, s’il vivait ou non.

Dans sa chambre à Tintagel, Iseut la Blonde était assise, chantant un lai qu’elle avait fait. Elle chantait Guron pris et tué pour son amour, et comment, par ruse, le Comte lui fit manger le cœur de Guron, et de son malheur. La reine chantait doucement, saisissant le ton de la harpe ; ses mains étaient habiles et son chant beau ; elle chantait bas et doucement.

Alors entra Kariado, un riche comte venu d’une île lointaine, qui s’était rendu à Tintagel pour offrir son service à la Reine, et lui avait parlé d’amour, bien qu’elle dédaignât sa folie. Il trouva Iseut tandis qu’elle chantait, et lui dit en riant :

« Dame, quel chant triste ! aussi triste que celui du Balbuzard ; ne dit-on pas qu’il chante pour la mort ? et votre chant signifie cela pour moi ; je meurs pour vous. »

Et Iseut dit : « Qu’il en soit ainsi et qu’il signifie cela ; car vous ne venez jamais ici que pour éveiller en moi la colère ou le deuil. Toujours fûtes-vous le hibou ou le Balbuzard qui présageait le mal quand vous parliez de Tristan ; quelles nouvelles apportez-vous maintenant ? »

Et Kariado répondit :

« Vous êtes irritée, je ne sais pourquoi, mais qui prête attention à vos paroles ? Que le Balbuzard me présage la mort ; voici la mauvaise nouvelle qu’apporte le hibou. Dame Iseut, Tristan, votre ami, est perdu pour vous. Il s’est marié en une terre lointaine. Cherchez donc ailleurs, car il se rit de votre amour. Il a épousé avec grand apparat Iseut aux Blanches Mains, la fille du Roi de Bretagne. »

Et Kariado s’en alla en colère, mais Iseut baissa la tête et fondit en larmes.

Or, loin d’Iseut, Tristan languissait, jusqu’au jour où il lui fallut la revoir. Loin d’elle, la mort venait à coup sûr ; et il préférait mourir sur-le-champ plutôt que jour après jour. Et il désirait quelque mort, pourvu que la Reine puisse savoir que c’était en la retrouvant ; alors la mort viendrait aisément.

Il quitta donc Carhaix secrètement, ne le disant à nul homme, ni aux siens, ni même à Kaherdin, son frère d’armes. Il s’en alla en haillons et à pied (car nul ne remarque le mendiant sur la grand-route) jusqu’à ce qu’il arrivât au rivage de la mer.

Il trouva dans un havre un grand navire prêt, la voile était haute et la chaîne de l’ancre courte à la proue.

« Dieu vous garde, mes seigneurs, dit-il, et vous envoie bon voyage. Vers quelle terre naviguez-vous maintenant ? »

« Vers Tintagel », dirent-ils.

Alors il s’écria :

« Oh, mes seigneurs ! emmenez-moi avec vous là-bas ! »

Et il monta à bord, et un vent favorable emplit la voile, et ils coururent cinq jours et cinq nuits vers la Cornouaille, jusqu’à ce que, le sixième jour, ils jetassent l’ancre dans le havre de Tintagel. Le château se dressait au-dessus, clos de toutes parts. Il n’y avait qu’une seule porte armée, et deux chevaliers la gardaient nuit et jour. Tristan descendit donc à terre et s’assit sur la grève, et un homme lui apprit que Marc était là et venait de tenir sa cour.

« Mais où, dit-il, sont Iseut, la Reine, et sa belle suivante, Brangien ? »

« À Tintagel aussi, dit l’autre, et je les ai vues tout récemment ; la Reine triste, comme elle l’est toujours. »

À l’audition du nom, Tristan souffrit, et il pensa que ni par la ruse ni par le courage il ne pourrait voir cette amie, car Marc le tuerait.

Et il pensa : « Qu’il me tue et que je meure pour elle, puisque chaque jour je meurs. Mais toi, Iseut, même si tu me reconnaissais ici, ne me chasserais-tu pas ? » Et il pensa : « Je tenterai la ruse. Je paraîtrai fou, mais d’une folie qui sera grande sagesse. Et beaucoup me croiront un sot, qui ont moins d’esprit que moi. »

Juste alors, un pêcheur passa dans un manteau et une cape grossiers, et Tristan, le voyant, le prit à part et lui dit :

« Ami, ne veux-tu pas échanger tes vêtements ? »

Et comme le pêcheur trouvait que c’était un très bon marché, il répondit :

« Oui, ami, volontiers. »

Et il changea et s’enfuit aussitôt par peur de perdre son gain. Alors Tristan rasa ses magnifiques cheveux ; il les rasa près de la tête et laissa une croix toute chauve, et il frotta son visage avec des herbes magiques distillées dans son propre pays, et il changea de couleur et de peau si bien que nul ne put le reconnaître, et il se fit un bâton avec un jeune arbre arraché d’une haie et le suspendit à son cou, et s’en alla pieds nus vers le château.

Le portier s’assura qu’il avait affaire à un fou et dit :

« Bonjour, fou, où as-tu été depuis si longtemps ? »

Et il répondit :

« Au mariage de l’Abbé de Saint-Michel, et il épousa une abbesse, grande et voilée. Et des Alpes au Mont Saint-Michel, comme ils venaient, les prêtres et les abbés, moines et réguliers, tous dansant sur la pelouse avec des crosses et des bâtons sous l’ombre des grands arbres. Mais je les ai tous laissés pour venir ici, car je sers à la table du Roi aujourd’hui. »

Alors le portier dit :

« Entre, seigneur fou ; le fils de l’Urgan Velu, je le sais, et j’aime ton père. »

Et quand il fut dans les cours, les serviteurs coururent après lui et crièrent :

« Le fou ! le fou ! »

Mais il joua avec eux bien qu’ils lui jetassent des pierres et le frappassent en riant, et au milieu des rires et de leurs cris, tandis que la foule le suivait, il parvint à cette salle où, aux côtés de la Reine, le Roi Marc était assis sous son dais.

Et comme il approchait de la porte avec son bâton au cou, le Roi dit :

« Voici un joyeux compagnon, laissez-le entrer. »

Et ils l’amenèrent, son bâton au cou. Et le Roi dit :

« Ami, sois le bienvenu ; que cherches-tu ici ? »

« Iseut, dit-il, que j’aime si bien ; j’amène ma sœur avec moi, Brunehild, la belle. Viens, prends-la, tu es las de la Reine. Prends ma sœur et donne-moi ici Iseut, et je la tiendrai et te servirai pour son amour. »

Le Roi dit en riant :

« Fou, si je te donnais la Reine, où l’emmènerais-tu, je te prie ? »

« Oh ! très haut, dit-il, entre les nuages et le ciel, dans une belle chambre vitrée. Les rayons du soleil brillent à travers elle, pourtant les vents ne l’inquiètent en rien. Là, j’emmènerais la Reine dans cette chambre de cristal qui est la mienne, toute faite de roses et du matin. »

Le Roi et ses barons rirent et dirent :

« Voici un bon fou qui ne manque pas de mots. »

Mais le fou, tandis qu’il était assis à leurs pieds, regardait Iseut très fixement.

« Ami, dit le Roi Marc, quel gage as-tu que la Reine prêterait attention à un fou aussi immonde que toi ? »

« Oh ! sire, répondit-il gravement, bien des exploits j’ai accomplis pour elle, et ma folie ne vient que d’elle seule. »

« Quel est ton nom ? dirent-ils, en riant. »

« Tristan, dit-il, qui aimait tant la Reine, et jusqu’à la mort l’aimera encore. »

Mais à ce nom, la Reine s’irrita et s’affaiblit tout à la fois, et dit : « Va-t’en, fou maudit ! »

Mais le fou, remarquant sa colère, continua :

« Reine Iseut, vous souvenez-vous du jour où, empoisonné par la lance du Morholt, je pris ma harpe pour aller en mer et échouai sur votre rivage ? Votre mère m’a guéri avec des drogues étranges. N’avez-vous aucun souvenir, Reine ? »

Mais Iseut répondit :

« Dehors, fou, dehors ! Votre folie et vous avez passé les bornes ! »

Mais le fou, jouant toujours, poussa les barons dehors, en criant :

« Dehors ! fous, dehors ! Laissez-moi délibérer avec Iseut, puisque je viens ici pour l’amour d’elle ! »

Et comme le Roi riait, Iseut rougit et dit :

« Roi, chassez-moi ce fou ! »

Mais le fou riait toujours et criait :

« Reine, vous souvenez-vous du dragon que j’ai tué dans votre terre ? J’en cachai la langue dans mes chausses, et, brûlé par son venin, je tombai au bord du chemin. Ah ! quel chevalier j’étais alors, et c’est vous qui m’avez secouru. »

Iseut répliqua :

« Silence ! Vous outragez toute chevalerie par vos paroles, car vous êtes un fou de naissance. Maudits soient les marins qui vous ont amené ici ; ils auraient dû plutôt vous jeter dans la mer ! »

« Reine Iseut, continua-t-il, vous souvenez-vous de votre précipitation quand vous vouliez me tuer avec ma propre épée ? Et du Cheveu d’Or ? Et de la façon dont je tins tête au sénéchal ? »

« Silence ! dit-elle, ivrogne. Vous étiez ivre hier soir, et ainsi vous avez rêvé ces songes. »

« Ivre, et le suis-je encore, dit-il, mais d’une telle rasade que jamais l’influence ne peut s’effacer. Reine Iseut, vous souvenez-vous de ce jour chaud et découvert en haute mer ? Nous avions soif et nous bûmes ensemble à la même coupe, et depuis ce jour j’ai été ivre d’un vin terrible. »

Quand la Reine entendit ces paroles qu’elle seule pouvait comprendre, elle se leva et voulut partir.

Mais le Roi la retint par son manteau d’hermine, et elle se rassit.

Et comme le Roi eut assez du fou, il demanda ses faucons et partit pour la chasse ; et Iseut lui dit :

« Sire, je suis faible et triste ; laissez-moi aller me reposer dans ma chambre ; je suis lasse de ces folies. »

Et elle alla dans sa chambre en songeant, et s’assit sur son lit et se lamenta, se traitant d’esclave et disant :

« Pourquoi suis-je née ? Brangien, chère sœur, la vie m’est si dure que la mort serait meilleure ! Il y a un fou dehors, rasé en croix, venu à une heure mauvaise, et il est sorcier, car il connaît en chaque point moi-même et toute ma vie ; il sait ce que vous et moi et Tristan savons seuls. »

Alors Brangien dit : « Ce pourrait être Tristan. »

Mais — « Non, dit la Reine, car il était le premier des chevaliers, mais ce fou est immonde et contrefait. Maudite soit son heure et le navire qui l’a conduit ici. »

« Ma dame ! dit Brangien, calmez-vous. Vous maudissez trop ces jours-ci. Peut-être vient-il de la part de Tristan ? »

« Je ne saurais le dire. Je ne le connais point. Mais allez le trouver, amie, et voyez si vous le connaissez. »

Brangien alla donc dans la salle où le fou était encore assis, seul. Tristan la reconnut et laissa tomber son bâton et dit :

« Brangien, chère Brangien, devant Dieu ! ayez pitié de moi ! »

« Fou immonde, répondit-elle, quel diable vous a appris mon nom ? »

« Dame, dit-il, je le connais depuis longtemps. Sur ma tête, qui fut jadis belle, si je suis fou, la faute en est vôtre, car c’était à vous de veiller sur le vin que nous bûmes en haute mer. La coupe était d’argent et je la tins vers Iseut et elle but. Vous souvenez-vous, dame ? »

« Non, dit-elle, et comme elle tremblait et s’en allait, il cria : Pitié pour moi ! »

Il la suivit et vit Iseut. Il tendit les bras, mais dans sa honte, suant l’agonie, elle se recula, et Tristan, irrité, dit :

« J’ai vécu trop longtemps, car j’ai vu le jour où Iseut ne veut rien de moi. Iseut, comme l’amour meurt durement ! Iseut, une eau jaillissante qui inonde et coule largement est une chose puissante ; au jour où elle tarit, elle n’est rien ; ainsi l’amour qui se détourne. »

Mais elle dit :

« Frère, je vous regarde et je doute et je tremble, et je ne vous reconnais pas pour Tristan. »

« Reine Iseut, je suis bien Tristan qui vous aime ; souvenez-vous pour la dernière fois du nain, et de la fleur, et du sang que j’ai versé lors de mon saut. Oh ! et de cet anneau que je pris dans les baisers et dans les larmes au jour où nous nous séparâmes. J’ai gardé cet anneau de jaspe et lui ai demandé conseil. »

Alors Iseut reconnut Tristan pour ce qu’il était, et elle dit :

« Cœur, tu aurais dû te briser de douleur de n’avoir pas reconnu l’homme qui a tant souffert pour toi. Pardon, mon maître et mon ami. »

Et ses yeux s’obscurcirent et elle tomba ; mais quand la lumière revint, elle était tenue par celui qui baisait ses yeux et son visage.

Ainsi passèrent-ils trois jours entiers. Mais, le troisième, deux suivantes qui les observaient le dirent au traître Andret, et il plaça des espions bien armés devant les chambres des femmes. Et quand Tristan voulut entrer, ils crièrent :

« En arrière, fou ! »

Mais il brandit son bâton en riant et dit :

« Quoi ! Ne puis-je baiser la Reine qui m’aime et m’attend maintenant ? »

Et ils le craignaient pour un fou furieux, et il passa par la porte.

Puis, étant avec la Reine pour la dernière fois, il la tint dans ses bras et dit :

« Amie, je dois fuir, car ils s’étonnent. Je dois fuir, et peut-être ne vous reverrai-je jamais. Ma mort est proche, et loin de vous ma mort viendra du désir. »

« Oh, ami, dit-elle, repliez vos bras autour de moi, serrez-moi si fort que nos cœurs puissent se briser et nos âmes s’envoler enfin libres. Emmenez-moi en ce lieu heureux dont vous me parliez il y a longtemps. Les champs d’où nul ne revient, mais où les grands chanteurs chantent leurs chants pour toujours. Emmenez-moi maintenant. »

« Je vous emmènerai au Palais Heureux des vivants, Reine ! Le temps est proche. Nous avons bu toute joie et toute douleur. Le temps est proche. Quand ce sera fini, si je vous appelle, viendrez-vous, mon amie ? »

« Ami, dit-elle, appelez-moi et vous savez que je viendrai. »

« Amie, dit-il, que Dieu vous envoie Sa récompense. »

Comme il sortait, les espions auraient voulu le retenir ; mais il rit hautement, et fit tournoyer son bâton, et cria :

« Paix, messieurs, je m’en vais et ne resterai point. Ma dame m’envoie préparer cette maison brillante que je lui ai promise, de cristal, et de rose traversée par le matin. »

Et comme ils maudissaient et le chassaient, le fou s’en alla en bondissant sur son chemin.

LA MORT DE TRISTAN

Quand il fut revenu en Bretagne, à Carhaix, il advint que Tristan, chevauchant au secours de Kaherdin, son frère d’armes, tomba dans une embuscade et fut blessé par une lance empoisonnée ; et beaucoup de médecins vinrent, mais nul ne put le guérir de ce mal. Et Tristan s’affaiblit et pâlit, et ses os apparurent.

Alors il sut que sa vie s’en allait, et qu’il devait mourir, et il eut le désir de revoir une fois encore Iseut la Blonde, mais il ne pouvait la chercher, car la mer l’aurait tué dans sa faiblesse, et comment Iseut pourrait-elle venir à lui ? Et triste, et souffrant du poison, il attendit la mort.

Il appela Kaherdin secrètement pour lui dire sa peine, car ils s’aimaient d’un loyal amour ; et comme il ne voulait personne dans la chambre, sauf Kaherdin, ni même dans les chambres voisines, Iseut aux Blanches Mains commença à s’étonner. Elle eut peur et voulut entendre, et elle revint et écouta contre le mur près du lit de Tristan ; et tandis qu’elle écoutait, l’une de ses suivantes montait la garde pour elle.

Or, au-dedans, Tristan avait rassemblé ses forces, et s’était à demi levé, s’appuyant contre le mur, et Kaherdin pleurait à ses côtés. Ils pleuraient leur bonne camaraderie, brisée si tôt, et leur amitié : alors Tristan raconta à Kaherdin son amour pour cette autre Iseut, et le chagrin de sa vie.

« Bel ami et doux, dit Tristan, je suis en une terre étrangère où je n’ai ni ami ni cousin, sauf vous ; et vous seul en ce lieu m’avez apporté le réconfort. Ma vie s’en va, et je souhaite voir une fois encore Iseut la Blonde. Ah, si seulement je savais quel messager irait vers elle ! Car maintenant je sais qu’elle viendra à moi. Kaherdin, mon frère d’armes, je le demande à votre amitié ; tentez cette chose pour moi, et si vous portez ma parole, je deviendrai votre lige, et je vous chérirai par-dessus tous les autres hommes. »

Et comme Kaherdin voyait Tristan abattu, son cœur lui fit reproche et il dit :

« Beau compagnon, ne pleurez point ; je ferai ce que vous désirez, même si ce devait être au péril de ma vie, je le ferais pour vous. Ni détresse ni angoisse ne m’empêcheront de le faire selon mon pouvoir. Donnez-moi le message que vous envoyez, et je me préparerai. »

Et Tristan répondit :

« Merci, ami ; voici ma prière : prenez cet anneau, c’est un signe entre elle et moi ; et quand vous viendrez en sa terre, passez-vous à la cour pour un marchand, et montrez-lui de la soie et des étoffes, mais faites en sorte qu’elle voie l’anneau, car alors elle trouvera quelque ruse par laquelle vous parler en secret. Puis dites-lui que mon cœur la salue ; dites-lui qu’elle seule peut m’apporter le réconfort ; dites-lui que si elle ne vient pas, je mourrai. Dites-lui de se souvenir de notre temps passé, et de nos grands chagrins, et de toute la joie qu’il y eut dans notre loyal et tendre amour. Et dites-lui de se souvenir de cette rasade que nous bûmes ensemble en haute mer. Car nous avons bu notre mort ensemble. Dites-lui de se souvenir du serment que je fis de servir un seul amour, car j’ai gardé ce serment. »

Mais derrière le mur, Iseut aux Blanches Mains entendit toutes ces choses ; et Tristan continua :

« Hâtez-vous, mon ami, et revenez vite, ou vous ne me reverrez plus. Prenez quarante jours pour votre délai, mais revenez avec Iseut la Blonde. Et ne dites rien à votre sœur, ou dites-lui que vous cherchez quelque médecin. Prenez mon beau navire, et deux voiles avec vous, l’une blanche, l’autre noire. Et à votre retour, si vous amenez Iseut, hissez la voile blanche ; mais si vous ne l’amenez point, la noire. Maintenant je n’ai plus rien à dire, mais que Dieu vous guide et vous ramène sain et sauf. »

Avec le premier vent favorable, Kaherdin prit le large, leva l’ancre et hissa la voile, et courut avec une brise légère et fendit les mers. Ils emportaient de riches marchandises, des soies teintes de couleurs rares, de l’émail de Touraine et des vins de Poitou, car par cette ruse Kaherdin pensait atteindre Iseut. Huit jours et huit nuits, ils coururent à pleines voiles vers la Cornouaille.

Or la colère d’une femme est une chose redoutable, et tous les hommes la craignent, car selon son amour, ainsi sera sa vengeance ; et leur amour et leur haine viennent vite, mais leur haine vit plus longtemps que leur amour ; et elles joueront avec l’amour, mais non avec la haine. Ainsi, Iseut aux Blanches Mains, qui avait entendu chaque parole et qui avait tant aimé Tristan, réserva sa vengeance pour ce qu’elle aimait le plus au monde. Mais elle cacha tout ; et lorsque les portes furent de nouveau ouvertes, elle vint au lit de Tristan et le servit de nourriture comme une amante doit le faire, lui parla avec douceur, l’embrassa sur les lèvres et lui demanda si Kaherdin reviendrait bientôt avec quelqu’un pour le guérir… mais tout au long du jour, elle pensa à sa vengeance.

Et Kaherdin navigua et navigua jusqu’à ce qu’il jetât l’ancre dans le havre de Tintagel. Il débarqua et emporta avec lui une étoffe de couleur rare et une coupe bien ciselée et travaillée, et en fit présent au roi Marc, et le pria courtoisement de lui accorder sa paix et son sauf-conduit afin qu’il pût commercer en sa terre ; et le Roi lui donna sa paix devant tous les hommes de son palais.

Puis Kaherdin offrit à la Reine une boucle d’or fin ; et « Reine », dit-il, « l’or est bon. »

Puis, prenant à son doigt l’anneau de Tristan, il le posa à côté du bijou et dit :

« Voyez, ô Reine, l’or de la boucle est de l’or plus fin ; pourtant cet anneau a aussi son prix. »

Quand Iseut vit quel était cet anneau, son cœur trembla et sa couleur changea, et craignant ce qui pourrait être dit ensuite, elle écarta Kaherdin près d’une fenêtre, comme pour mieux voir et marchander ; et Kaherdin lui dit, à voix basse :

« Dame, Tristan est blessé par une lance empoisonnée et est sur le point de mourir. Il vous envoie dire que vous seule pouvez lui apporter du réconfort, et vous rappelle les grandes douleurs que vous avez portées ensemble. Gardez l’anneau — il est à vous. »

Mais Iseut répondit, faiblissant :

« Ami, je vous suivrai ; préparez votre navire demain à l’aube. »

Et au matin, à l’aube, ils levèrent l’ancre, dressèrent le mât et hissèrent la voile, et joyeusement la barque quitta la terre.

Mais à Carhaix, Tristan gisait et languissait de la venue d’Iseut. Rien désormais ne le comblait plus, et s’il vivait, ce n’était qu’en l’attendant ; et jour après jour, il envoyait des guetteurs au rivage pour voir si quelque navire venait, et pour apprendre la couleur de sa voile. Il ne restait aucune autre chose dans son cœur.

Il se fit transporter sur la falaise des Penmarc'h, là où elle surplombe la mer, et tout au long du jour il regardait au loin sur l’eau.

Écoutez maintenant un récit très triste et pitoyable pour tous ceux qui aiment. Déjà Iseut était proche ; déjà la falaise des Penmarc'h apparaissait au loin, et le navire courait hardiment, quand un vent de tempête se leva soudain et grandit, et frappa la voile, et fit tourner le navire de tous côtés, et les marins virèrent de bord et, fort contre leur gré, ils coururent devant le vent. Le vent faisait rage et de grosses vagues couraient, et l’air s’épaissit d’obscurité, et l’océan lui-même devint sombre, et la pluie tombait en rafales. La vergue rompit, et l’écoute ; ils amenèrent leur voile et coururent avec le vent et l’eau. À une mauvaise heure, ils avaient oublié de hisser leur chaloupe à bord ; elle sautait dans leur sillage, et une grosse mer l’emporta.

Alors Iseut cria : « Dieu ne veut pas que je vive pour le voir, mon amour, une fois — ne serait-ce qu’une fois encore. Dieu veut ma noyade dans cette mer. Ô Tristan, si je vous avais parlé une fois encore, peu m’aurait importé une mort survenue après. Mais maintenant, mon amour, je ne peux venir à vous ; car Dieu le veut ainsi, et c’est là le cœur de mon chagrin. »

Et ainsi la Reine se plaignit tant que dura la tempête ; mais après cinq jours elle s’apaisa. Kaherdin hissa la voile, la voile blanche, tout en haut jusqu’au sommet du mât avec une grande joie ; la voile blanche, afin que Tristan pût en connaître la couleur de loin : et déjà Kaherdin voyait la Bretagne au loin comme un nuage. À peine ces choses furent-elles vues et faites qu’un calme vint, et la mer resta égale et tranquille. La voile ne se gonflait plus, et les marins retenaient le navire tantôt en haut, tantôt en bas, au gré de la marée, louvoyant en vain. Ils voyaient le rivage au loin, mais la tempête avait emporté leur bateau et ils ne pouvaient accoster. La troisième nuit, Iseut fit ce rêve : qu’elle tenait sur ses genoux une tête de sanglier qui souillait ses jupes de sang ; alors elle sut qu’elle ne reverrait jamais son amant vivant.

Tristan était maintenant trop faible pour garder sa vigie depuis la falaise des Penmarc'h, et pendant de longs jours, entre des murs, loin du rivage, il avait pleuré Iseut parce qu’elle ne venait pas. Douloureux et seul, il pleurait et soupirait dans son impatience : il était près de mourir de désir.

Enfin le vent fraîchit et la voile blanche apparut. C’est alors qu’Iseut aux Blanches Mains tira sa vengeance.

Elle vint là où gisait Tristan, et elle dit :

« Ami, Kaherdin est ici. J’ai vu son navire sur la mer. Il s’approche avec peine — pourtant je le connais ; puisse-t-il apporter ce qui te guérira, mon ami. »

Et Tristan trembla et dit :

« Belle amie, vous êtes sûre que le navire est bien le sien ? Dites-moi alors quelle est la manière de la voile ? »

« Je l’ai vue clairement et bien. Ils l’ont déployée et hissée très haut, car ils ont peu de vent. Pour sa couleur, eh bien, elle est noire. »

Et Tristan se tourna vers le mur, et dit :

« Je ne peux garder cette vie de mienne plus longtemps. » Il dit trois fois : « Iseut, mon amie. » Et en le disant la quatrième fois, il mourut.

Alors, dans toute la maison, les chevaliers et les compagnons de Tristan pleurèrent à haute voix, et ils le prirent de son lit et le déposèrent sur une riche étoffe, et ils couvrirent son corps d’un linceul. Mais en mer, le vent s’était levé ; il frappa la voile franchement et pleinement et poussa le navire vers le rivage, et Iseut la Blonde posa le pied sur la terre. Elle entendit un grand deuil dans les rues, et le glas des cloches dans les minstres et les tours des chapelles ; elle demanda aux gens la signification du glas et de leurs larmes. Un vieil homme lui dit :

« Dame, nous souffrons un grand chagrin. Tristan, qui était si loyal et si droit, est mort. Il était ouvert aux pauvres ; il secourait les souffrants. C’est le plus grand mal qui soit jamais arrivé sur cette terre. »

Mais Iseut, en les entendant, ne put leur répondre un mot. Elle monta au palais, suivant le chemin, et son manteau était en désordre et sauvage. Les Bretons s’émerveillaient à son passage ; jamais ils n’avaient vu femme d’une telle beauté, et ils disaient :

« Qui est-elle, ou d’où vient-elle ? »

Près de Tristan, Iseut aux Blanches Mains s’était accroupie, rendue folle par le mal qu’elle avait fait, appelant et se lamentant sur l’homme mort. L’autre Iseut entra et lui dit :

« Dame, levez-vous et laissez-moi approcher de lui ; j’ai plus de droit de le pleurer que vous — croyez-moi. Je l’aimais davantage. »

Et quand elle se fut tournée vers l’orient et eut prié Dieu, elle déplaça un peu le corps et s’allongea près de l’homme mort, aux côtés de son ami. Elle baisa sa bouche et son visage, et l’étreignit étroitement ; et ainsi rendit son âme, et mourut près de lui de chagrin pour son amant.

Quand le roi Marc apprit la mort de ces amants, il traversa la mer et vint en Bretagne ; et il fit tailler deux cercueils, pour Tristan et Iseut, un de calcédoine pour Iseut, et un de béryl pour Tristan. Et il emporta leurs corps bien-aimés avec lui sur son navire à Tintagel, et près d’une chantrerie, à gauche et à droite de l’abside, il fit construire leurs tombeaux autour. Mais en une nuit, il jaillit du tombeau de Tristan une ronce verte et feuillue, forte dans ses branches et dans le parfum de ses fleurs. Elle grimpa sur la chantrerie et alla s’enraciner de nouveau près du tombeau d’Iseut. Par trois fois les paysans la coupèrent, mais par trois fois elle repoussa, aussi fleurie et aussi forte. Ils racontèrent le prodige au roi Marc, et il leur interdit de couper la ronce davantage.

Les bons chanteurs du temps jadis, Béroul et Thomas de Built, Gilbert et Gottfried racontèrent ce conte pour les amants et nul autre, et, par ma plume, ils vous prient pour vos prières. Ils saluent ceux qui sont abattus, et ceux qui ont du cœur, ceux qui sont troublés et ceux qui sont remplis de désir. Puisse chacun y trouver la force contre l’inconstance et le dédain et la perte et la douleur et toute l’amertume d’aimer.

FIN

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