L’AGENT SECRET UN SIMPLE RÉCIT
PAR JOSEPH CONRAD
DEUXIÈME ÉDITION
METHUEN & CO., 36 ESSEX STREET W C. LONDRES
Première publication . . . septembre 1907
Deuxième édition . . . octobre 1907
À H. G. WELLS
LE CHRONIQUEUR DES AMOURS DE M. LEWISHAM LE BIOGRAPHE DE KIPPS ET L’HISTORIEN DES ÂGES À VENIR
CE SIMPLE RÉCIT DU XIXe SIÈCLE EST AFFECTUEUSEMENT DÉDIÉ
CHAPITRE I
M. Verloc, en sortant le matin, laissait nominalement sa boutique aux soins de son beau-frère. C’était chose possible, car les affaires étaient en tout temps fort peu nombreuses, et pratiquement inexistantes avant le soir. M. Verloc ne se souciait guère de son commerce apparent. Et, de plus, sa femme était là pour surveiller son beau-frère.
La boutique était petite, tout comme la maison. C’était l’une de ces maisons de brique crasseuse qui existaient en grande quantité avant que l’ère de la reconstruction ne se lève sur Londres. La boutique était une pièce carrée, dont la devanture vitrée était faite de petits carreaux. Durant la journée, la porte restait fermée ; le soir, elle demeurait discrètement mais suspicieusement entrouverte.
La vitrine contenait des photographies de danseuses plus ou moins dévêtues ; des paquets indéfinissables dans des emballages semblables à ceux des remèdes de charlatan ; des enveloppes jaunes scellées, très minces, marquées de deux shillings et six pence en gros chiffres noirs ; quelques numéros d’anciennes publications comiques françaises suspendus à une ficelle comme pour sécher ; un bol en faïence bleue ternie, un coffret en bois noir, des flacons d’encre à marquer le linge et des tampons en caoutchouc ; quelques livres dont les titres suggéraient l’immoralité ; quelques exemplaires apparemment anciens de journaux obscurs, mal imprimés, avec des titres tels que Le Flambeau, Le Gong — des titres stimulants. Et les deux becs de gaz à l’intérieur des vitres étaient toujours baissés, soit par souci d’économie, soit par considération pour la clientèle.
Ces clients étaient soit de très jeunes hommes, qui traînaient devant la vitrine quelque temps avant de se glisser soudainement à l’intérieur ; soit des hommes d’un âge plus mûr, mais ayant généralement l’air de manquer d’argent. Certains de ces derniers avaient le col de leur pardessus remonté jusqu’à la moustache, et des traces de boue au bas de leurs vêtements de dessous, qui semblaient très usés et de peu de valeur. Et les jambes qu’ils abritaient ne semblaient pas, en règle générale, être d’une grande importance non plus. Les mains enfoncées profondément dans les poches latérales de leur manteau, ils se faufilaient de côté, une épaule en avant, comme s’ils craignaient de faire sonner la sonnette.
La sonnette, suspendue à la porte au moyen d’un ruban d’acier recourbé, était difficile à contourner. Elle était irrémédiablement fêlée ; mais le soir, à la moindre sollicitation, elle résonnait derrière le client avec une virulence impudente.
Elle résonnait ; et à ce signal, à travers la porte vitrée poussiéreuse située derrière le comptoir en bois peint, M. Verloc sortait précipitamment du salon à l’arrière. Ses yeux étaient naturellement lourds ; il avait l’air d’avoir passé la journée entière, tout habillé, à se vautrer sur un lit défait. Un autre homme aurait considéré une telle apparence comme un désavantage manifeste. Dans une transaction commerciale de détail, beaucoup dépend de l’aspect engageant et aimable du vendeur. Mais M. Verloc connaissait son métier et restait imperturbable face à tout doute esthétique concernant son apparence. Avec une impudence ferme et un regard assuré, qui semblait contenir la menace de quelque abominable danger, il procédait à vendre par-dessus le comptoir quelque objet dont la valeur était manifestement et scandaleusement inférieure à l’argent versé lors de la transaction : une petite boîte en carton ne contenant apparemment rien, par exemple, ou l’une de ces enveloppes jaunes, minces et soigneusement scellées, ou un volume souillé sous couverture papier au titre prometteur. De temps à autre, il arrivait que l’une des danseuses fanées et jaunies fût vendue à un amateur, comme si elle avait été vivante et jeune.
Parfois, c’était Mme Verloc qui apparaissait à l’appel de la sonnette fêlée. Winnie Verloc était une jeune femme à la poitrine généreuse, au corsage serré et aux hanches larges. Ses cheveux étaient très soignés. Le regard aussi assuré que son mari, elle conservait un air d’indifférence insondable derrière le rempart du comptoir. Alors, le client d’un âge relativement tendre se trouvait soudain décontenancé d’avoir affaire à une femme, et, la rage au cœur, il demandait un flacon d’encre à marquer le linge, d’une valeur au détail de six pence (prix dans la boutique de Verloc : un shilling et six pence), qu’il jetait furtivement dans le caniveau une fois dehors.
Les visiteurs du soir — les hommes au col relevé et au chapeau mou rabattu — saluaient Mme Verloc d’un signe de tête familier et, avec une salutation marmonnée, soulevaient le battant à l’extrémité du comptoir pour passer dans le salon arrière, qui donnait accès à un couloir et à un escalier raide. La porte de la boutique était le seul accès à la maison dans laquelle M. Verloc exerçait son commerce de marchandises douteuses, pratiquait sa vocation de protecteur de la société et cultivait ses vertus domestiques. Ces dernières étaient prononcées. Il était profondément casanier. Ni ses besoins spirituels, ni mentaux, ni physiques n’étaient de nature à le faire beaucoup voyager. Il trouvait chez lui le confort de son corps et la paix de sa conscience, ainsi que les attentions conjugales de Mme Verloc et la considération déférente de la mère de Mme Verloc.
La mère de Winnie était une femme corpulente et poussive, au grand visage brun. Elle portait une perruque noire sous un bonnet blanc. Ses jambes gonflées la rendaient inactive. Elle se considérait comme étant d’ascendance française, ce qui aurait pu être vrai ; et après de nombreuses années de vie conjugale avec un débitant de boissons de l’espèce la plus commune, elle assura ses années de veuvage en louant des appartements meublés à des messieurs près de Vauxhall Bridge Road, dans un square autrefois splendide et toujours inclus dans le quartier de Belgravia. Ce fait topographique présentait un certain avantage pour la publicité de ses chambres ; mais les clients de la digne veuve n’étaient pas exactement du genre mondain. Tels qu’ils étaient, sa fille Winnie aidait à s’occuper d’eux. Les traces de l’ascendance française dont la veuve se vantait étaient apparentes chez Winnie aussi. Elles étaient visibles dans la disposition extrêmement soignée et artistique de ses cheveux bruns et brillants. Winnie possédait aussi d’autres charmes : sa jeunesse ; sa forme pleine et arrondie ; son teint clair ; la provocation de sa réserve insondable, qui n’allait jamais jusqu’à empêcher la conversation, menée de la part des locataires avec animation, et de la sienne avec une amabilité égale. Il devait en être ainsi car M. Verloc était sensible à ces fascinations. M. Verloc était un client intermittent. Il allait et venait sans raison très apparente. Il arrivait généralement à Londres (comme la grippe) en provenance du Continent, seulement il arrivait sans être annoncé par la presse ; et ses visites survenaient avec une grande sévérité. Il déjeunait au lit et restait à s’y vautrer avec un air de jouissance tranquille jusqu’à midi chaque jour — et parfois même jusqu’à une heure plus tard. Mais lorsqu’il sortait, il semblait éprouver une grande difficulté à retrouver le chemin de sa maison temporaire du square de Belgravia. Il en sortait tard et y retournait tôt — aussi tôt que trois ou quatre heures du matin ; et en se réveillant à dix heures, il s’adressait à Winnie, qui apportait le plateau du petit-déjeuner, avec une civilité badine et épuisée, du ton rauque et défaillant d’un homme qui a parlé avec véhémence pendant de longues heures. Ses yeux proéminents aux paupières lourdes roulaient de côté avec langueur et désir, les draps étaient remontés jusqu’au menton, et sa moustache noire et lisse couvrait ses lèvres épaisses, capables de bien des plaisanteries mielleuses.
De l’avis de la mère de Winnie, M. Verloc était un très gentil monsieur. De l’expérience de sa vie accumulée dans divers « établissements commerciaux », la brave femme avait retiré, pour sa retraite, un idéal de distinction tel qu’il était représenté par les habitués des bars privés. M. Verloc se rapprochait de cet idéal ; il l’atteignait, en fait.
« Bien sûr, nous reprendrons vos meubles, mère », avait remarqué Winnie.
La pension de famille devait être abandonnée. Il semblait qu’il ne serait pas rentable de la maintenir. Cela aurait été trop de souci pour M. Verloc. Cela n’aurait pas été commode pour ses autres affaires. Quelles étaient ses affaires, il ne le disait pas ; mais après ses fiançailles avec Winnie, il prit la peine de se lever avant midi et, descendant les marches du sous-sol, il se rendait agréable à la mère de Winnie dans la salle du petit-déjeuner en bas, là où elle passait son existence immobile. Il caressait le chat, remuait le feu, se faisait servir son déjeuner sur place. Il quittait ce confort légèrement étouffant avec une réticence évidente, mais, tout de même, restait dehors jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il ne proposa jamais d’emmener Winnie au théâtre, comme un si gentil monsieur aurait dû le faire. Ses soirées étaient occupées. Son travail était, d’une certaine manière, politique, dit-il une fois à Winnie. Elle aurait, l’avertit-il, à être très gentille avec ses amis politiques.
Et avec son regard droit et insondable, elle répondit qu’elle le serait, bien sûr.
Combien il lui en dit d’autre sur son occupation, il était impossible à la mère de Winnie de le découvrir. Le couple marié l’accueillit avec les meubles. L’aspect mesquin de la boutique la surprit. Le changement du square de Belgravia pour la rue étroite de Soho affecta ses jambes de manière néfaste. Elles prirent des proportions énormes. D’un autre côté, elle éprouva un soulagement complet des soucis matériels. La lourde bonté de son gendre lui inspirait un sentiment de sécurité absolue. L’avenir de sa fille était manifestement assuré, et même en ce qui concernait son fils Stevie, elle n’avait pas à s’inquiéter. Elle n’avait pu se dissimuler qu’il était un terrible fardeau, ce pauvre Stevie. Mais au vu de l’affection de Winnie pour son frère fragile, et de la disposition aimable et généreuse de M. Verloc, elle sentait que le pauvre garçon était plutôt en sécurité dans ce monde dur. Et, au fond de son cœur, elle n’était peut-être pas mécontente que les Verloc n’aient pas d’enfants. Comme cette circonstance semblait parfaitement indifférente à M. Verloc, et comme Winnie trouvait un objet d’affection quasi maternelle en son frère, peut-être était-ce tout aussi bien pour le pauvre Stevie.
Car il était difficile à caser, ce garçon. Il était délicat et, d’une manière fragile, beau aussi, à l’exception de la mollesse vacante de sa lèvre inférieure. Sous notre excellent système d’éducation obligatoire, il avait appris à lire et à écrire, malgré l’aspect défavorable de sa lèvre inférieure. Mais comme garçon de courses, il ne se révéla pas un grand succès. Il oubliait ses messages ; il était facilement détourné du droit chemin du devoir par les attraits des chats et des chiens errants, qu’il suivait dans les ruelles étroites jusque dans des cours mal famées ; par les comédies des rues, qu’il contemplait la bouche bée, au détriment des intérêts de son employeur ; ou par les drames des chevaux tombés, dont le pathétique et la violence l’amenaient parfois à hurler de façon perçante dans la foule, qui n’appréciait pas d’être dérangée par des sons de détresse dans sa paisible jouissance du spectacle national. Lorsqu’il était emmené par un policier grave et protecteur, il devenait souvent évident que le pauvre Stevie avait oublié son adresse — du moins pour un temps. Une question brusque le faisait bégayer jusqu’à l’étouffement. Lorsqu’il était surpris par quelque chose de troublant, il louchait horriblement. Cependant, il n’eut jamais de crises (ce qui était encourageant) ; et devant les éclats d’impatience naturels de la part de son père, il pouvait toujours, dans ses jours d’enfance, courir se protéger derrière les jupes courtes de sa sœur Winnie. D’un autre côté, on aurait pu le soupçonner de cacher un fond de méchanceté téméraire. Lorsqu’il eut atteint l’âge de quatorze ans, un ami de son défunt père, agent pour une firme étrangère de lait conservé, lui ayant donné une place comme garçon de bureau, il fut découvert un après-midi brumeux, en l’absence de son chef, en train de faire tirer des feux d’artifice dans l’escalier. Il fit partir en succession rapide une série de fusées féroces, de roues de Catherine colériques, de pétards bruyants — et l’affaire aurait pu très mal tourner. Une panique effroyable se répandit dans tout le bâtiment. Des commis aux yeux fous et suffoquants se ruèrent dans les couloirs pleins de fumée, des hauts-de-forme et des hommes d’affaires âgés pouvaient être vus dévaler les escaliers indépendamment les uns des autres. Stevie ne semblait tirer aucune satisfaction personnelle de ce qu’il avait fait. Ses mobiles pour ce coup d’originalité étaient difficiles à découvrir. Ce n’est que plus tard que Winnie obtint de lui une confession brumeuse et confuse. Il semble que deux autres garçons de bureau dans l’immeuble avaient joué sur ses sentiments par des récits d’injustice et d’oppression jusqu’à ce qu’ils eussent porté sa compassion au paroxysme de cette frénésie. Mais l’ami de son père, bien sûr, le renvoya sommairement comme risquant de ruiner son affaire. Après cet exploit altruiste, Stevie fut mis à aider à laver la vaisselle dans la cuisine du sous-sol et à cirer les bottes des messieurs fréquentant le manoir de Belgravia. Il n’y avait manifestement aucun avenir dans un tel travail. Les messieurs lui donnaient un shilling de pourboire de temps à autre. M. Verloc se montra le plus généreux des locataires. Mais, dans l’ensemble, tout cela ne représentait pas grand-chose, ni en termes de gain ni de perspectives ; si bien que lorsque Winnie annonça ses fiançailles avec M. Verloc, sa mère ne put s’empêcher de se demander, avec un soupir et un regard vers la plonge, ce qu’il adviendrait du pauvre Stephen maintenant.
Il apparut que M. Verloc était prêt à le prendre en charge, ainsi que la mère de sa femme et les meubles, qui constituaient toute la fortune visible de la famille. M. Verloc recueillit tout ce qui se présentait contre sa large poitrine pleine de bonté. Les meubles furent disposés au mieux dans toute la maison, mais la mère de Mme Verloc fut confinée dans deux pièces à l’arrière au premier étage. Le malheureux Stevie dormait dans l’une d’elles. À cette époque, une pousse de cheveux fins et duveteux était apparue pour flouter, comme une brume dorée, la ligne tranchante de sa petite mâchoire inférieure. Il aidait sa sœur avec un amour aveugle et de la docilité dans ses tâches ménagères. M. Verloc pensait qu’une occupation serait bonne pour lui. Il occupait son temps libre à dessiner des cercles avec un compas et un crayon sur un morceau de papier. Il s’appliquait à ce passe-temps avec beaucoup d’industrie, les coudes écartés et penché bas sur la table de cuisine. À travers la porte ouverte du salon à l’arrière de la boutique, Winnie, sa sœur, le regardait de temps à autre avec une vigilance maternelle.
CHAPITRE II
Telle était la maison, le ménage et les affaires que M. Verloc laissa derrière lui en se dirigeant vers l’ouest à l’heure de dix heures et demie du matin. C’était inhabituellement tôt pour lui ; toute sa personne exhalait le charme d’une fraîcheur presque rosée ; il portait son pardessus de drap bleu déboutonné ; ses bottes étaient brillantes ; ses joues, fraîchement rasées, avaient une sorte de lustre ; et même ses yeux aux paupières lourdes, rafraîchis par une nuit de sommeil paisible, lançaient des regards d’une alerte relative. À travers les grilles du parc, ces regards contemplaient des hommes et des femmes montant à cheval dans le Row, des couples galopant harmonieusement, d’autres avançant posément au pas, des groupes flânant de trois ou quatre, des cavaliers solitaires ayant l’air insociable, et des femmes solitaires suivies à longue distance par un palefrenier avec une cocarde à son chapeau et une ceinture de cuir sur son manteau ajusté. Des voitures passaient en roulant, principalement des broughams à deux chevaux, avec ici et là une victoria abritant la peau de quelque bête sauvage, et le visage et le chapeau d’une femme émergeant au-dessus de la capote repliée. Et un soleil typiquement londonien — contre lequel rien ne pouvait être dit, sinon qu’il avait l’air injecté de sang — glorifiait tout cela par son regard fixe. Il était suspendu à une hauteur modérée au-dessus de Hyde Park Corner avec un air de vigilance ponctuelle et bénigne. Le trottoir lui-même sous les pieds de M. Verloc avait une teinte vieil or dans cette lumière diffuse, où ni mur, ni arbre, ni bête, ni homme ne projetait d’ombre. M. Verloc allait vers l’ouest à travers une ville sans ombres dans une atmosphère de vieil or en poudre. Il y avait des lueurs rouges et cuivrées sur les toits des maisons, sur les angles des murs, sur les panneaux des voitures, sur les manteaux mêmes des chevaux, et sur le large dos du pardessus de M. Verloc, où elles produisaient un effet terne de rouille. Mais M. Verloc n’était nullement conscient d’avoir rouillé. Il contemplait à travers les grilles du parc les preuves de l’opulence et du luxe de la ville d’un œil approbateur. Toutes ces personnes devaient être protégées. La protection est la première nécessité de l’opulence et du luxe. Elles devaient être protégées ; et leurs chevaux, voitures, maisons, serviteurs devaient être protégés ; et la source de leur richesse devait être protégée au cœur de la ville et au cœur du pays ; tout l’ordre social favorable à leur oisiveté hygiénique devait être protégé contre l’envie superficielle du travail non hygiénique. Il le fallait — et M. Verloc se serait frotté les mains de satisfaction s’il n’avait pas été constitutionnellement opposé à tout effort superflu. Son oisiveté n’était pas hygiénique, mais elle lui convenait fort bien. Il lui était en quelque sorte dévoué avec une sorte de fanatisme inerte, ou peut-être plutôt avec une inertie fanatique. Né de parents industrieux pour une vie de labeur, il avait embrassé l’indolence par une impulsion aussi profonde qu’inexplicable et aussi impérieuse que l’impulsion qui dirige la préférence d’un homme pour une femme particulière parmi un millier. Il était trop paresseux même pour être un simple démagogue, un orateur ouvrier, un leader du travail. C’était trop de peine. Il exigeait une forme de confort plus parfaite ; ou peut-être était-il victime d’une incrédulité philosophique en l’efficacité de tout effort humain. Une telle forme d’indolence exige, implique, une certaine dose d’intelligence. M. Verloc n’était pas dépourvu d’intelligence — et à la notion d’un ordre social menacé, il aurait peut-être fait un clin d’œil, s’il n’avait fallu fournir un effort pour ce signe de scepticisme. Ses grands yeux proéminents n’étaient pas bien adaptés au clin d’œil. Ils étaient plutôt du genre qui se ferme solennellement dans le sommeil avec un effet majestueux.
Peu démonstratif et trapu dans un style de gros cochon, M. Verloc, sans se frotter les mains de satisfaction ni faire de clin d’œil sceptique à ses pensées, poursuivit son chemin. Il foulait le trottoir lourdement avec ses bottes brillantes, et son allure générale était celle d’un mécanicien aisé travaillant pour son propre compte. Il aurait pu être n’importe quoi, d’un fabricant de cadres à un serrurier ; un employeur de main-d’œuvre à petite échelle. Mais il y avait aussi en lui un air indescriptible qu’aucun mécanicien n’aurait pu acquérir dans l’exercice de son métier, aussi malhonnêtement fût-il exercé : l’air commun aux hommes qui vivent des vices, des folies ou des peurs les plus basses de l’humanité ; l’air de nihilisme moral commun aux tenanciers de tripots et de maisons de débauche ; aux détectives privés et aux agents d’enquête ; aux vendeurs d’alcool et, devrais-je dire, aux vendeurs de ceintures électriques vivifiantes et aux inventeurs de remèdes de charlatan. Mais de ce dernier point, je ne suis pas sûr, n’ayant pas poussé mes investigations si loin dans les profondeurs. Pour autant que je sache, l’expression de ces derniers peut être parfaitement diabolique. Cela ne me surprendrait pas. Ce que je veux affirmer, c’est que l’expression de M. Verloc n’était nullement diabolique.
Il n’y avait en lui aucune trace de ce mépris pour les institutions de la terre qui, dans l’esprit du révolutionnaire, se traduit par un dédain pour toutes les formes de pouvoir établies. M. Verloc, dans sa qualité de citoyen, était au contraire un homme d’ordre, et, dans sa qualité de commerçant, un homme de commerce. Il avait une boutique. Le commerce est le pilier de l’État ; il est le garant de la paix, de la stabilité et de la prospérité. M. Verloc, en tant que membre de la société, était donc un homme de bien, dont les opinions, s’il en avait, ne pouvaient être que conservatrices. Mais il ne vivait pas de ses opinions. Il vivait des produits de son commerce, et de ses services auprès d’une Ambassade.
M. Vladimir, le visage penché sur un bloc de papier à lettres, griffonna quelques mots avec une plume d’acier qui grattait le papier avec une insistance déplaisante. Puis, levant les yeux, il parla d’un ton sec :
« Vous ne pouvez pas, je suppose, ignorer ce qu’est l’Observatoire de Greenwich. »
M. Verloc, tout en restant dans sa position de déférence, répondit par un mouvement de tête qui pouvait signifier n’importe quoi, de l’ignorance totale à la connaissance approfondie.
« C’est, reprit M. Vladimir, le centre de la mesure du temps. Les gens qui s’y trouvent, sous l’égide de cette institution, sont chargés de régler, au centième de seconde près, les horloges de ce pays. C’est un travail scientifique, astronomique, qui ne concerne absolument pas la politique. »
Il marqua une pause, puis, se penchant en avant, il ajouta :
« Et c’est précisément pour cette raison que c’est une cible admirable. »
M. Verloc ne bougea pas un muscle. Son regard, fixé sur le tapis, ne trahissait aucune émotion.
« La bombe, reprit M. Vladimir avec une froideur glaciale, doit viser ce lieu. Il faut que ce soit un acte pur, simple, et tout à fait irrationnel. Un acte qui, par son absurdité même, ébranle les fondations de l’ordre public. »
Il se tut, attendant une réaction. M. Verloc restait immobile. Le silence dans la pièce était si lourd qu’il semblait vibrer.
« Vous comprenez, M. Verloc ? Il ne s’agit pas de tuer des gens. Il s’agit de terroriser l’esprit. L’Observatoire est un symbole. Le faire sauter, c’est s’attaquer à la science, à la mesure, à la raison elle-même. C’est le genre d’acte qui fera frémir tout ce pays, et qui obligera la police à sortir de sa torpeur. »
M. Verloc, levant enfin les yeux, rencontra ceux, brillants et impitoyables, du First Secretary.
« C’est une entreprise périlleuse, Monsieur, » dit-il d’une voix sourde.
« La vie est périlleuse, M. Verloc. Et votre position ici est, disons, précaire. Je vous donne une chance de prouver votre utilité. Vous avez les moyens, vous avez les contacts dans ces milieux, comme vous dites, de mécontents. Trouvez l’homme, trouvez le matériel, et faites ce qui doit être fait. »
M. Verloc resta un instant silencieux, le visage impassible. Puis, s’inclinant légèrement :
« Je ferai ce qui est en mon pouvoir, Monsieur. »
« Très bien, » conclut M. Vladimir en se détournant. « Je n’attends pas moins de vous. Vous avez un mois. »
« Vous connaissez, bien sûr, la Conférence internationale réunie à Milan ? »
M. Verloc fit comprendre d'une voix rauque qu'il avait l'habitude de lire les journaux quotidiens. À une question supplémentaire, il répondit qu'il comprenait, naturellement, ce qu'il lisait. À cela, M. Vladimir, souriant légèrement aux documents qu'il continuait de parcourir l'un après l'autre, murmura : « Tant que ce n'est pas écrit en latin, je suppose. »
« Ou en chinois », ajouta M. Verloc avec impassibilité.
« H’m. Certaines effusions de vos amis révolutionnaires sont écrites dans un charabia tout aussi incompréhensible que le chinois. » M. Vladimir laissa tomber avec dédain une feuille grise de papier imprimé. « Que sont tous ces tracts portant l'en-tête F. P., avec un marteau, une plume et une torche croisés ? Que signifie ce F. P. ? » M. Verloc s'approcha de l'imposante table de travail.
« Le Futur du Prolétariat. C'est une société », expliqua-t-il en se tenant lourdement à côté du fauteuil, « pas anarchiste par principe, mais ouverte à toutes les nuances de l'opinion révolutionnaire. »
« En faites-vous partie ? »
« Un des vice-présidents », souffla M. Verloc d'une voix lourde ; et le Premier Secrétaire de l'Ambassade leva la tête pour le regarder.
« Alors vous devriez avoir honte de vous-même », dit-il d'un ton incisif. « Votre société n'est-elle capable de rien d'autre que d'imprimer cette sottise prophétique en gros caractères sur ce papier immonde, hein ? Pourquoi ne faites-vous rien ? Écoutez. J'ai cette affaire en main maintenant, et je vous dis clairement que vous devrez gagner votre argent. Le bon vieux temps de Stott-Wartenheim est révolu. Pas de travail, pas de paye. »
M. Verloc ressentit une étrange sensation de faiblesse dans ses jambes robustes. Il fit un pas en arrière et se moucha bruyamment.
Il était, en vérité, surpris et alarmé. Le soleil rouillé de Londres, luttant pour se dégager du brouillard londonien, répandait une clarté tiède dans le bureau particulier du Premier Secrétaire ; et, dans le silence, M. Verloc entendit contre une vitre le bourdonnement ténu d'une mouche — sa première mouche de l'année — annonçant mieux que n'importe quel nombre d'hirondelles l'approche du printemps. L'agitation inutile de ce minuscule organisme énergique affectait désagréablement ce gros homme menacé dans son indolence.
Durant cette pause, M. Vladimir formula dans son esprit une série de remarques désobligeantes concernant le visage et la silhouette de M. Verloc. Le type était inopinément vulgaire, lourd et impudemment inintelligent. Il ressemblait fort à un maître plombier venu présenter sa facture. Le Premier Secrétaire de l'Ambassade, au gré de ses incursions occasionnelles dans le domaine de l'humour américain, s'était fait une notion particulière de cette classe d'ouvriers comme l'incarnation de la paresse frauduleuse et de l'incompétence.
C'était donc là le fameux et fidèle agent secret, si secret qu'il n'était jamais désigné autrement que par le symbole [delta] dans la correspondance officielle, semi-officielle et confidentielle du défunt baron Stott-Wartenheim ; le célèbre agent [delta], dont les avertissements avaient le pouvoir de modifier les projets et les dates des voyages royaux, impériaux, grand-ducaux, et causaient parfois leur report pur et simple ! Ce type ! Et M. Vladimir se livra mentalement à un immense et dérisoire accès d'hilarité, en partie à cause de son propre étonnement, qu'il jugeait naïf, mais surtout aux dépens du regretté baron Stott-Wartenheim, regretté de tous. Son Excellence, que la faveur auguste de son maître impérial avait imposée comme ambassadeur à plusieurs ministres des Affaires étrangères réticents, avait joui de son vivant d'une réputation de crédulité pessimiste et béate. Son Excellence avait la révolution sociale dans le crâne. Il s'imaginait être un diplomate mis à part par une dispense spéciale pour assister à la fin de la diplomatie, et presque à la fin du monde, dans un horrible bouleversement démocratique. Ses dépêches prophétiques et lugubres avaient été pendant des années la risée des chancelleries. On disait qu'il s'était exclamé sur son lit de mort (visité par son ami et maître impérial) : « Malheureuse Europe ! Tu périras par la folie morale de tes enfants ! » Il était destiné à être la victime du premier gredin venu, pensa M. Vladimir, en souriant vaguement à M. Verloc.
« Vous devriez vénérer la mémoire du baron Stott-Wartenheim », s'exclama-t-il soudain.
La physionomie baissée de M. Verloc exprimait une sombre et lasse contrariété.
« Permettez-moi de vous faire observer », dit-il, « que je suis venu ici parce que j'ai été convoqué par une lettre péremptoire. Je ne suis venu ici que deux fois auparavant au cours des onze dernières années, et certainement jamais à onze heures du matin. Ce n'est pas très sage de m'appeler ainsi. Il y a un risque d'être vu. Et ce ne serait pas une plaisanterie pour moi. »
M. Vladimir haussa les épaules.
« Cela détruirait mon utilité », continua l'autre avec vivacité.
« C'est votre affaire », murmura M. Vladimir, avec une douce brutalité. « Quand vous cesserez d'être utile, vous cesserez d'être employé. Oui. Immédiatement. Coupé court. Vous serez… » M. Vladimir, fronçant les sourcils, fit une pause, cherchant une expression suffisamment idiomatique, et s'éclaira aussitôt, avec un sourire découvrant des dents d'une blancheur éclatante. « Vous serez fichu à la porte », lâcha-t-il férocement.
Une fois de plus, M. Verloc dut réagir avec toute la force de sa volonté contre cette sensation de faiblesse descendant dans les jambes qui, autrefois, avait inspiré à quelque pauvre diable cette expression heureuse : « Mon cœur est tombé dans mes bottes. » M. Verloc, conscient de la sensation, leva la tête avec bravoure.
M. Vladimir supporta ce regard de lourde interrogation avec une parfaite sérénité.
« Ce que nous voulons, c'est administrer un tonique à la Conférence de Milan », dit-il nonchalamment. « Ses délibérations sur l'action internationale pour la répression des crimes politiques ne semblent mener nulle part. L'Angleterre traîne. Ce pays est absurde avec son respect sentimental pour la liberté individuelle. Il est intolérable de penser que tous vos amis n'ont qu'à venir ici pour… »
« De cette façon, je les ai tous sous les yeux », l'interrompit M. Verloc d'une voix rauque.
« Il serait bien plus pertinent de les avoir tous sous les verrous. L'Angleterre doit être mise au pas. La bourgeoisie imbécile de ce pays se fait complice de ceux-là mêmes dont le but est de les chasser de leurs maisons pour les faire mourir de faim dans les fossés. Et ils détiennent encore le pouvoir politique, s'ils avaient seulement le bon sens de l'utiliser pour leur propre préservation. Je suppose que vous convenez que les classes moyennes sont stupides ? »
M. Verloc acquiesça d'un air rauque.
« Elles le sont. »
« Elles n'ont aucune imagination. Elles sont aveuglées par une vanité idiote. Ce dont elles ont besoin en ce moment, c'est d'une bonne grosse frayeur. C'est le moment psychologique pour mettre vos amis au travail. Je vous ai fait appeler ici pour vous exposer mon idée. »
Et M. Vladimir exposa son idée de haut, avec mépris et condescendance, déployant en même temps une ignorance des buts réels, des pensées et des méthodes du monde révolutionnaire qui remplit le silencieux M. Verloc d'une consternation intérieure. Il confondait les causes et les effets plus qu'il n'était excusable ; les propagandistes les plus distingués avec les lanceurs de bombes impulsifs ; supposait une organisation là où, par la nature des choses, elle ne pouvait exister ; parlait du parti révolutionnaire socialiste un moment comme d'une armée parfaitement disciplinée, où le mot des chefs était suprême, et l'instant d'après comme s'il s'était agi de l'association la plus lâche de brigands désespérés ayant jamais campé dans une gorge de montagne. Une fois, M. Verloc ouvrit la bouche pour protester, mais le lever d'une main blanche, grande et bien faite, l'arrêta. Très vite, il fut trop terrifié pour même essayer de protester. Il écouta dans une immobilité de peur qui ressemblait à l'immobilité d'une attention profonde.
« Une série d'attentats », continua M. Vladimir calmement, « exécutés ici, dans ce pays ; pas seulement planifiés ici — cela ne suffirait pas — ils ne s'en soucieraient pas. Vos amis pourraient mettre le feu à la moitié du Continent sans influencer l'opinion publique ici en faveur d'une législation répressive universelle. Ils ne regarderont pas au-delà de leur arrière-cour ici. »
M. Verloc s'éclaircit la gorge, mais son cœur lui manqua, et il ne dit rien.
« Ces attentats n'ont pas besoin d'être particulièrement sanguinaires », poursuivit M. Vladimir, comme s'il donnait une conférence scientifique, « mais ils doivent être suffisamment saisissants — efficaces. Qu'ils soient dirigés contre des bâtiments, par exemple. Quel est le fétiche de l'heure que toute la bourgeoisie reconnaît — hein, M. Verloc ? »
M. Verloc ouvrit les mains et haussa légèrement les épaules.
« Vous êtes trop paresseux pour réfléchir », fut le commentaire de M. Vladimir sur ce geste. « Faites attention à ce que je dis. Le fétiche d'aujourd'hui n'est ni la royauté, ni la religion. Par conséquent, le palais et l'église doivent être laissés tranquilles. Vous comprenez ce que je veux dire, M. Verloc ? »
La consternation et le mépris de M. Verloc se libérèrent dans une tentative de légèreté.
« Parfaitement. Mais qu'en est-il des ambassades ? Une série d'attaques contre les diverses ambassades », commença-t-il ; mais il ne put soutenir le regard froid et vigilant du Premier Secrétaire.
« Vous pouvez être facétieux, je vois », observa ce dernier négligemment. « C'est très bien. Cela peut égayer votre éloquence dans les congrès socialistes. Mais ce bureau n'est pas l'endroit pour cela. Il serait infiniment plus sûr pour vous de suivre attentivement ce que je dis. Comme on vous demande de fournir des faits au lieu d'histoires à dormir debout, vous feriez mieux d'essayer de tirer profit de ce que je prends la peine de vous expliquer. Le fétiche sacro-saint d'aujourd'hui est la science. Pourquoi ne demandez-vous pas à certains de vos amis de s'en prendre à ce panjandrum au visage de bois — hein ? N'est-ce pas une partie de ces institutions qui doivent être balayées avant que le F. P. n'arrive ? »
M. Verloc ne dit rien. Il avait peur d'ouvrir les lèvres de peur qu'un gémissement ne lui échappe.
« C'est ce que vous devriez tenter. Un attentat contre une tête couronnée ou contre un président est assez sensationnel dans une certaine mesure, mais pas autant qu'avant. C'est entré dans la conception générale de l'existence de tous les chefs d'État. C'est presque conventionnel — surtout depuis que tant de présidents ont été assassinés. Prenons maintenant un attentat contre — disons une église. Assez horrible à première vue, sans doute, et pourtant pas aussi efficace qu'une personne d'esprit ordinaire pourrait le penser. Peu importe à quel point révolutionnaire et anarchiste dans son origine, il se trouverait assez d'imbéciles pour donner à un tel attentat le caractère d'une manifestation religieuse. Et cela enlèverait la signification alarmante particulière que nous voulons donner à l'acte. Une tentative meurtrière sur un restaurant ou un théâtre souffrirait de la même manière de la suggestion d'une passion non politique : l'exaspération d'un homme affamé, un acte de vengeance sociale. Tout cela est usé ; ce n'est plus instructif comme leçon de chose en matière d'anarchisme révolutionnaire. Chaque journal a des phrases toutes faites pour expliquer de telles manifestations. Je suis sur le point de vous donner la philosophie du lancement de bombes de mon point de vue ; du point de vue que vous prétendez servir depuis onze ans. Je vais essayer de ne pas parler au-dessus de votre tête. La sensibilité de la classe que vous attaquez est vite émoussée. La propriété leur semble être une chose indestructible. Vous ne pouvez pas compter sur leurs émotions, que ce soit la pitié ou la peur, très longtemps. Un attentat à la bombe, pour avoir une influence sur l'opinion publique maintenant, doit dépasser l'intention de vengeance ou de terrorisme. Il doit être purement destructeur. Il doit être cela, et seulement cela, au-delà du moindre soupçon de tout autre objectif. Vous, anarchistes, devriez faire comprendre que vous êtes parfaitement déterminés à faire table rase de toute la création sociale. Mais comment faire entrer cette notion terriblement absurde dans la tête des classes moyennes pour qu'il n'y ait pas d'erreur ? C'est là la question. En dirigeant vos coups vers quelque chose qui échappe aux passions ordinaires de l'humanité, voilà la réponse. Bien sûr, il y a l'art. Une bombe à la National Gallery ferait du bruit. Mais ce ne serait pas assez sérieux. L'art n'a jamais été leur fétiche. C'est comme briser quelques fenêtres à l'arrière de la maison d'un homme ; tandis que, si vous voulez vraiment le faire sursauter, vous devez au moins essayer de faire sauter le toit. Il y aurait quelques cris, bien sûr, mais de qui ? D'artistes, de critiques d'art et autres gens de ce genre — des gens sans importance. Personne ne se soucie de ce qu'ils disent. Mais il y a le savoir — la science. Tout imbécile qui a un revenu croit en cela. Il ne sait pas pourquoi, mais il croit que cela a une importance quelconque. C'est le fétiche sacro-saint. Tous ces maudits professeurs sont des radicaux dans l'âme. Faites-leur savoir que leur grand panjandrum doit disparaître aussi, pour faire place au Futur du Prolétariat. Un hurlement de tous ces idiots intellectuels est obligé d'aider à faire avancer les travaux de la Conférence de Milan. Ils écriront aux journaux. Leur indignation serait au-dessus de tout soupçon, aucun intérêt matériel n'étant ouvertement en jeu, et cela alarmait tout l'égoïsme de la classe qui devrait être impressionnée. Ils croient que, d'une manière mystérieuse, la science est à la source de leur prospérité matérielle. Ils le croient. Et la férocité absurde d'une telle démonstration les affectera plus profondément que le massacre d'une rue entière — ou d'un théâtre — remplie de leurs semblables. Devant ce dernier, ils peuvent toujours dire : « Oh ! ce n'est que de la haine de classe. » Mais que dire d'un acte de férocité destructive si absurde qu'il en est incompréhensible, inexplicable, presque impensable ; en fait, fou ? La folie seule est vraiment terrifiante, en ce sens que vous ne pouvez l'apaiser ni par des menaces, ni par la persuasion, ni par des pots-de-vin. De plus, je suis un homme civilisé. Je ne rêverais jamais de vous demander d'organiser une simple boucherie, même si j'en attendais les meilleurs résultats. Mais je n'attendrais pas d'une boucherie le résultat que je veux. Le meurtre est toujours avec nous. C'est presque une institution. La démonstration doit être contre le savoir — la science. Mais pas n'importe quelle science. L'attaque doit avoir tout le sens du choc de la gratuité du blasphème. Puisque les bombes sont votre moyen d'expression, ce serait vraiment marquant si l'on pouvait lancer une bombe dans les mathématiques pures. Mais c'est impossible. J'ai essayé de vous éduquer ; je vous ai exposé la philosophie supérieure de votre utilité, et je vous ai suggéré quelques arguments utiles. L'application pratique de mon enseignement vous intéresse surtout. Mais à partir du moment où j'ai entrepris de vous interviewer, j'ai également prêté quelque attention à l'aspect pratique de la question. Que pensez-vous de vous attaquer à l'astronomie ? »
Depuis un certain temps déjà, l'immobilité de M. Verloc à côté du fauteuil ressemblait à un état de coma, une sorte d'insensibilité passive interrompue par de légers tressaillements convulsifs, tels qu'on peut en observer chez le chien domestique faisant un cauchemar sur le tapis de la cheminée. Et c'est dans un grognement inquiet, semblable à celui d'un chien, qu'il répéta le mot :
« L'astronomie. »
Il ne s'était pas encore tout à fait remis de cet état de stupeur provoqué par l'effort pour suivre le débit rapide et incisif de M. Vladimir. Cela avait surmonté sa capacité d'assimilation. Cela l'avait mis en colère. Cette colère était compliquée d'incrédulité. Et soudain, il lui apparut que tout cela n'était qu'une plaisanterie élaborée. M. Vladimir exhiba ses dents blanches dans un sourire, avec des fossettes sur son visage rond et plein posé avec une inclination complaisante au-dessus du nœud hérissé de sa cravate. Le favori des femmes de la société intelligente avait adopté son attitude de salon, accompagnant la livraison de traits d'esprit délicats. Assis bien en avant, sa main blanche levée, il semblait tenir délicatement entre son pouce et son index la subtilité de sa suggestion.
« Il ne pourrait rien y avoir de mieux. Un tel attentat combine le plus grand respect possible pour l'humanité avec l'étalage le plus alarmant d'imbécillité féroce. Je défie l'ingéniosité des journalistes de persuader leur public qu'un membre quelconque du prolétariat puisse avoir un grief personnel contre l'astronomie. La famine elle-même pourrait difficilement être traînée là-dedans — hein ? Et il y a d'autres avantages. Le monde civilisé tout entier a entendu parler de Greenwich. Les cireurs de bottes eux-mêmes, au sous-sol de la station de Charing Cross, en savent quelque chose. Vous voyez ? »
Les traits de M. Vladimir, si connus dans la meilleure société pour leur urbanité humoristique, rayonnaient d'une autosatisfaction cynique qui aurait étonné les femmes intelligentes que son esprit divertissait si exquisément. « Oui », continua-t-il avec un sourire méprisant, « faire sauter le premier méridien est obligé de soulever un hurlement d'exécration. »
« Une affaire difficile », marmonna M. Verloc, sentant que c'était la seule chose sûre à dire.
« Quel est le problème ? N'avez-vous pas toute la bande sous votre main ? La crème de la crème ? Ce vieux terroriste Yundt est ici. Je le vois marcher dans Piccadilly avec son havelock vert presque chaque jour. Et Michaelis, l'apôtre en liberté conditionnelle — vous ne voulez pas dire que vous ne savez pas où il est ? Parce que si vous ne le savez pas, je peux vous le dire », continua M. Vladimir de façon menaçante. « Si vous imaginez que vous êtes le seul sur la liste des fonds secrets, vous vous trompez. »
Cette suggestion parfaitement gratuite fit à M. Verloc agiter légèrement les pieds.
« Et toute la clique de Lausanne — hein ? N'ont-ils pas afflué ici au premier signe de la Conférence de Milan ? C'est un pays absurde. »
« Cela coûtera de l'argent », dit M. Verloc, par une sorte d'instinct.
« Cette chanson-là ne prend pas », rétorqua M. Vladimir, avec un accent anglais étonnamment authentique. « Vous toucherez votre solde chaque mois, et pas plus avant qu'il ne se passe quelque chose. Et s'il ne se passe rien très bientôt, vous n'aurez même pas cela. Quelle est votre occupation ostensible ? De quoi êtes-vous censé vivre ? »
« Je tiens une boutique », répondit M. Verloc.
« Une boutique ! Quel genre de boutique ? »
« Papeterie, journaux. Ma femme… »
« Votre quoi ? » interrompit M. Vladimir dans ses tons gutturaux d'Asie centrale.
« Ma femme. » M. Verloc éleva légèrement sa voix rauque. « Je suis marié. »
« Au diable cette histoire », s'exclama l'autre dans un étonnement non feint. « Marié ! Et vous, un anarchiste déclaré, en plus ! Quelle est cette foutue absurdité ? Mais je suppose que c'est simplement une façon de parler. Les anarchistes ne se marient pas. C'est bien connu. Ils ne le peuvent pas. Ce serait de l'apostasie. »
« Ma femme n'en est pas une », marmonna M. Verloc, boudeur. « De plus, cela ne vous regarde pas. »
« Oh que si », lança M. Vladimir. « Je commence à être convaincu que vous n'êtes pas du tout l'homme pour le travail pour lequel vous avez été employé. Pourquoi, vous avez dû vous discréditer complètement dans votre propre monde par votre mariage. N'auriez-vous pas pu vous débrouiller sans ? C'est là votre attachement vertueux — hein ? Avec un type d'attachement et un autre, vous êtes en train de détruire votre utilité. »
M. Verloc, gonflant ses joues, laissa l'air s'échapper violemment, et ce fut tout. Il s'était armé de patience. Elle ne devait pas être mise à l'épreuve beaucoup plus longtemps. Le Premier Secrétaire devint soudain très sec, détaché, définitif.
« Vous pouvez y aller maintenant », dit-il. « Un attentat à la dynamite doit être provoqué. Je vous donne un mois. Les séances de la Conférence sont suspendues. Avant qu'elle ne se réunisse à nouveau, quelque chose doit s'être passé ici, ou votre relation avec nous cesse. »
Il changea de ton une fois de plus avec une polyvalence sans scrupules.
« Réfléchissez à ma philosophie, M. — M. — Verloc », dit-il, avec une sorte de condescendance railleuse, agitant la main vers la porte. « Visez le premier méridien. Vous ne connaissez pas les classes moyennes aussi bien que moi. Leur sensibilité est émoussée. Le premier méridien. Rien de mieux, et rien de plus facile, je devrais dire. »
Il s'était levé et, ses lèvres minces et sensibles tressaillant avec humour, il regarda dans la glace au-dessus de la cheminée M. Verloc reculer lourdement hors de la pièce, chapeau et bâton à la main. La porte se referma.
Le valet en pantalon, apparaissant soudain dans le corridor, fit sortir M. Verloc par un autre chemin, à travers une petite porte dans un coin de la cour. Le concierge debout au portail ignora complètement sa sortie ; et M. Verloc retraça le chemin de son pèlerinage matinal comme dans un rêve — un rêve colérique. Ce détachement du monde matériel était si complet que, bien que l’enveloppe mortelle de M. Verloc ne se fût pas hâtée outre mesure le long des rues, cette partie de lui à laquelle il serait injustifiablement grossier de refuser l’immortalité se retrouva tout à coup à la porte de la boutique, comme portée d’ouest en est sur les ailes d’un grand vent. Il marcha droit derrière le comptoir et s’assit sur une chaise de bois qui se trouvait là. Personne ne parut pour troubler sa solitude. Stevie, vêtu d’un tablier de toile verte, balayait et époussetait maintenant à l’étage, appliqué et consciencieux, comme s’il jouait ; et Mme Verloc, avertie dans la cuisine par le fracas de la sonnette fêlée, était simplement venue jusqu’à la porte vitrée du salon et, écartant un peu le rideau, avait jeté un coup d’œil dans la boutique sombre. Voyant son mari assis là, ombreux et massif, avec son chapeau rejeté loin en arrière sur sa tête, elle était immédiatement retournée à son fourneau. Une heure ou plus tard, elle retira le tablier de toile verte à son frère Stevie et lui ordonna de se laver les mains et le visage sur le ton péremptoire qu’elle utilisait à ce sujet depuis quinze ans environ — depuis le moment, en fait, où elle avait cessé de s’occuper elle-même des mains et du visage du garçon. Elle accorda bientôt un regard, en interrompant son service, à cet examen du visage et des mains que Stevie, s’approchant de la table de cuisine, offrait à son approbation avec un air d’assurance dissimulant un résidu perpétuel d’anxiété. Autrefois, la colère du père était la sanction suprêmement efficace de ces rites, mais la placidité de M. Verloc dans la vie domestique aurait rendu toute mention de colère incroyable, même pour la nervosité du pauvre Stevie. La théorie était que M. Verloc aurait été inexprimablement peiné et choqué par tout manque de propreté à l’heure des repas. Winnie, après la mort de son père, trouva une consolation considérable dans le sentiment qu’elle n’avait plus besoin de trembler pour le pauvre Stevie. Elle ne pouvait supporter de voir le garçon blessé. Cela la rendait folle. Enfant, elle avait souvent fait face, les yeux flamboyants, à l’irascible débitant de boissons pour défendre son frère. Rien, dans l’apparence actuelle de Mme Verloc, ne pouvait laisser supposer qu’elle fût capable d’une démonstration passionnée.
Elle finit de servir. La table était mise dans le salon. Allant au bas de l’escalier, elle cria : « Mère ! » Puis, ouvrant la porte vitrée menant à la boutique, elle dit doucement : « Adolf ! » M. Verloc n’avait pas changé de position ; il n’avait apparemment pas remué un membre depuis une heure et demie. Il se leva péniblement et vint dîner dans son pardessus et avec son chapeau, sans proférer un mot. Son silence, en soi, n’avait rien de singulièrement inhabituel dans ce foyer, caché dans les ombres de la rue sordide rarement touchée par le soleil, derrière la boutique obscure avec ses marchandises de rebuts peu recommandables. Seulement, ce jour-là, la taciturnité de M. Verloc était si manifestement pensive que les deux femmes en furent impressionnées. Elles restèrent silencieuses elles-mêmes, gardant un œil vigilant sur le pauvre Stevie, de peur qu’il ne s’emporte dans l’un de ses accès de loquacité. Il faisait face à M. Verloc de l’autre côté de la table et restait très sage et tranquille, fixant le vide. L’effort pour l’empêcher de se rendre désagréable de quelque manière que ce soit au maître de maison causait une anxiété non négligeable dans la vie de ces deux femmes. « Ce garçon », comme elles l’appelaient doucement entre elles, avait été une source de ce genre d’anxiété presque depuis le jour même de sa naissance. L’humiliation du défunt débitant de boissons d’avoir un fils aussi singulier se manifestait par une propension aux traitements brutaux ; car c’était un homme de sensibilité raffinée, et ses souffrances en tant qu’homme et père étaient parfaitement sincères. Par la suite, il fallut empêcher Stevie de devenir une nuisance pour les célibataires locataires, qui sont eux-mêmes une drôle d’espèce et facilement offensés. Et il y avait toujours l’anxiété de sa simple existence à affronter. Des visions de l’infirmerie de l’hospice pour son enfant avaient hanté la vieille femme dans la salle de petit-déjeuner du sous-sol de la demeure décrépite de Belgravia. « Si tu n’avais pas trouvé un aussi bon mari, ma chère, » avait-elle coutume de dire à sa fille, « je ne sais pas ce qu’il serait advenu de ce pauvre garçon. »
M. Verloc accordait à Stevie autant de reconnaissance qu’un homme qui n’est pas particulièrement friand d’animaux peut en témoigner au chat bien-aimé de sa femme ; et cette reconnaissance, bienveillante et superficielle, était essentiellement de la même qualité. Les deux femmes admettaient pour elles-mêmes qu’on ne pouvait raisonnablement espérer beaucoup plus. C’était assez pour valoir à M. Verloc la gratitude révérencieuse de la vieille femme. Au début, rendue sceptique par les épreuves d’une vie sans amis, elle demandait parfois avec anxiété : « Tu ne penses pas, ma chère, que M. Verloc commence à se lasser de voir Stevie traîner par ici ? » À quoi Winnie répondait habituellement par un léger haussement de tête. Une fois, cependant, elle rétorqua, avec une impertinence assez sinistre : « Il faudra d’abord qu’il se lasse de moi. » Un long silence s’ensuivit. La mère, les pieds posés sur un tabouret, semblait essayer de percer le fond de cette réponse, dont la profondeur féminine l’avait frappée de stupeur. Elle n’avait jamais vraiment compris pourquoi Winnie avait épousé M. Verloc. C’était très sensé de sa part, et cela s’était visiblement avéré être pour le mieux, mais sa fille aurait pu naturellement espérer trouver quelqu’un d’un âge plus approprié. Il y avait eu un jeune homme sérieux, fils unique d’un boucher de la rue voisine, aidant son père dans les affaires, avec qui Winnie sortait avec un plaisir évident. Il était dépendant de son père, certes ; mais l’affaire était bonne et ses perspectives excellentes. Il avait emmené sa fille au théâtre à plusieurs reprises. Puis, juste au moment où elle commençait à redouter d’entendre parler de leurs fiançailles (car qu’aurait-elle pu faire seule avec cette grande maison, avec Stevie sur les bras), cette romance prit une fin abrupte, et Winnie se mit à aller et venir l’air fort morne. Mais M. Verloc, surgissant providentiellement pour occuper la chambre du premier étage sur rue, il n’avait plus été question du jeune boucher. C’était clairement providentiel.
CHAPITRE III
« ... Toute idéalisation rend la vie plus pauvre. L’embellir, c’est lui ôter son caractère de complexité, c’est la détruire. Laissez cela aux moralistes, mon garçon. L’histoire est faite par les hommes, mais ils ne la font pas dans leur tête. Les idées qui naissent dans leur conscience jouent un rôle insignifiant dans la marche des événements. L’histoire est dominée et déterminée par l’outil et la production, par la force des conditions économiques. Le capitalisme a fait le socialisme, et les lois faites par le capitalisme pour la protection de la propriété sont responsables de l’anarchisme. Personne ne peut dire quelle forme l’organisation sociale pourra prendre à l’avenir. Alors pourquoi s’adonner à des fantaisies prophétiques ? Au mieux, elles ne peuvent qu’interpréter l’esprit du prophète et n’ont aucune valeur objective. Laissez ce passe-temps aux moralistes, mon garçon. »
Michaelis, l’apôtre en liberté conditionnelle, parlait d’une voix égale, une voix qui sifflait comme étouffée et opprimée par la couche de graisse sur sa poitrine. Il était sorti d’une prison hautement hygiénique rond comme un tonneau, avec un estomac énorme et des joues distendues d’un teint pâle, semi-transparent, comme si, pendant quinze ans, les serviteurs d’une société outragée s’étaient fait un devoir de le gaver d’aliments engraissants dans une cave humide et sans lumière. Et depuis, il n’avait jamais réussi à perdre le moindre gramme.
On disait que, pendant trois saisons consécutives, une vieille dame très riche l’avait envoyé faire une cure à Marienbad — où il avait failli partager la curiosité publique avec une tête couronnée — mais la police, à cette occasion, lui avait ordonné de partir sous douze heures. Son martyre s’était poursuivi en lui interdisant tout accès aux eaux curatives. Mais il était résigné, maintenant.
Le coude ne présentant aucune apparence d’articulation, mais ressemblant plutôt à une pliure dans le membre d’un mannequin, jeté sur le dossier d’une chaise, il se pencha légèrement au-dessus de ses cuisses courtes et énormes pour cracher dans la grille.
« Oui ! J’ai eu le temps de réfléchir un peu aux choses, » ajouta-t-il sans emphase. « La société m’a donné amplement le temps de méditer. »
De l’autre côté de la cheminée, dans le fauteuil en crin où la mère de Mme Verloc avait généralement le privilège de s’asseoir, Karl Yundt gloussait sinistrement, avec une faible grimace noire d’une bouche édentée. Le terroriste, comme il s’appelait lui-même, était vieux et chauve, avec une étroite mèche de bouc blanc comme neige pendant mollement de son menton. Une expression extraordinaire de malveillance sournoise survivait dans ses yeux éteints. Lorsqu’il se leva péniblement, la poussée en avant d’une main décharnée et tâtonnante, déformée par des gonflements goutteux, suggérait l’effort d’un meurtrier moribond rassemblant toutes ses forces restantes pour un dernier coup. Il s’appuyait sur un bâton épais, qui tremblait sous son autre main.
« J’ai toujours rêvé, » articula-t-il férocement, « d’une bande d’hommes absolus dans leur résolution d’écarter tout scrupule dans le choix des moyens, assez forts pour se donner franchement le nom de destructeurs, et exempts de la souillure de ce pessimisme résigné qui pourrit le monde. Aucune pitié pour quoi que ce soit sur terre, y compris pour eux-mêmes, et la mort enrôlée pour de bon au service de l’humanité — c’est ce que j’aurais aimé voir. »
Sa petite tête chauve tremblait, communiquant une vibration comique à la mèche de bouc blanc. Son élocution aurait été presque totalement inintelligible pour un étranger. Sa passion épuisée, ressemblant dans sa férocité impuissante à l’excitation d’un sensuel sénile, était mal servie par une gorge sèche et des gencives édentées qui semblaient accrocher le bout de sa langue. M. Verloc, établi dans le coin du canapé à l’autre bout de la pièce, émit deux grognements cordiaux d’assentiment.
Le vieux terroriste tourna lentement sa tête sur son cou maigre de gauche à droite.
« Et je n’ai jamais pu réunir autant que trois hommes de ce genre. Voilà pour votre pessimisme pourri, » grogna-t-il à l’adresse de Michaelis, qui décroisa ses jambes épaisses, semblables à des polochons, et glissa brusquement ses pieds sous sa chaise en signe d’exaspération.
Lui, un pessimiste ! Absurde ! Il s’écria que l’accusation était outrageante. Il était si loin du pessimisme qu’il voyait déjà la fin de toute propriété privée arriver logiquement, inévitablement, par le simple développement de sa viciosité inhérente. Les possédants n’avaient pas seulement à faire face au prolétariat éveillé, ils avaient aussi à se battre entre eux. Oui. La lutte, la guerre, était la condition de la propriété privée. C’était fatal. Ah ! Il ne dépendait pas d’une excitation émotionnelle pour entretenir sa croyance, pas de déclamations, pas de colère, pas de visions de drapeaux rouge sang flottant, ou de soleils métaphoriques et sinistres de vengeance se levant au-dessus de l’horizon d’une société condamnée. Pas lui ! La raison froide, se vantait-il, était la base de son optimisme. Oui, l’optimisme —
Sa respiration laborieuse et sifflante s’arrêta, puis, après un soupir ou deux, il ajouta :
« Ne pensez-vous pas que, si je n’avais pas été l’optimiste que je suis, je n’aurais pas pu trouver en quinze ans quelques moyens de me trancher la gorge ? Et, en dernier ressort, il y avait toujours les murs de ma cellule pour m’y cogner la tête. »
L’essoufflement ôtait tout feu, toute animation à sa voix ; ses grandes joues pâles pendaient comme des poches remplies, immobiles, sans un tressaillement ; mais dans ses yeux bleus, plissés comme s’ils scrutaient, il y avait le même regard d’assurance rusée, un peu fou dans sa fixité, qu’ils devaient avoir tandis que l’optimiste indomptable restait assis à réfléchir la nuit dans sa cellule. Devant lui, Karl Yundt restait debout, une aile de son havresac verdâtre délavé rejetée cavalièrement par-dessus l’épaule. Assis devant la cheminée, le camarade Ossipon, ancien étudiant en médecine, principal rédacteur des tracts du F. P., étendait ses jambes robustes, gardant la semelle de ses bottes tournée vers la lueur de la grille. Une touffe de cheveux jaunes crépus surmontait son visage rouge et tacheté de rousseur, avec un nez aplati et une bouche proéminente moulés dans le moule grossier du type nègre. Ses yeux en amande lorgnaient languissamment au-dessus des pommettes saillantes. Il portait une chemise de flanelle grise, les extrémités lâches d’une cravate de soie noire pendaient sur la poitrine boutonnée de son veston en serge ; et la tête reposant sur le dossier de sa chaise, la gorge largement exposée, il portait à ses lèvres une cigarette dans un long fume-cigarette en bois, crachant des jets de fumée droit vers le plafond.
Michaelis poursuivait son idée — l’idée de sa réclusion solitaire — la pensée accordée à sa captivité et grandissant comme une foi révélée en visions. Il se parlait à lui-même, indifférent à la sympathie ou à l’hostilité de ses auditeurs, indifférent en vérité à leur présence, par l’habitude qu’il avait acquise de penser tout haut avec espoir dans la solitude des quatre murs blanchis à la chaux de sa cellule, dans le silence sépulcral de la grande pile de briques aveugles près d’une rivière, sinistre et laide comme un colossal mortuaire pour les noyés sociaux.
Il n’était d’aucun secours dans la discussion, non pas qu’aucune argumentation pût ébranler sa foi, mais parce que le simple fait d’entendre une autre voix le déconcertait douloureusement, embrouillant ses pensées aussitôt — ces pensées que, pendant tant d’années, dans une solitude mentale plus aride qu’un désert sans eau, aucune voix vivante n’avait jamais combattues, commentées ou approuvées.
Personne ne l’interrompit maintenant, et il fit à nouveau la confession de sa foi, le dominant irrésistible et complète comme un acte de grâce : le secret du destin découvert dans le côté matériel de la vie ; la condition économique du monde responsable du passé et façonnant l’avenir ; la source de toute histoire, de toutes les idées, guidant le développement mental de l’humanité et les impulsions mêmes de leur passion —
Un rire dur du camarade Ossipon coupa net la tirade dans un soudain trébuchement de la langue et une instabilité égarée des yeux doucement exaltés de l’apôtre. Il les ferma lentement un instant, comme pour rassembler ses pensées mises en déroute. Un silence tomba ; mais entre les deux becs de gaz au-dessus de la table et la grille ardente, le petit salon derrière la boutique de M. Verloc était devenu terriblement chaud. M. Verloc, se levant du canapé avec une réticence pesante, ouvrit la porte menant à la cuisine pour avoir plus d’air, et révéla ainsi l’innocent Stevie, assis très sage et tranquille à une table en sapin, dessinant des cercles, des cercles, des cercles ; d’innombrables cercles, concentriques, excentriques ; un tourbillon coruscant de cercles qui, par leur multitude enchevêtrée de courbes répétées, leur uniformité de forme et la confusion des lignes s’entrecroisant, suggéraient une interprétation du chaos cosmique, le symbolisme d’un art fou tentant l’inconcevable. L’artiste ne tourna jamais la tête ; et dans toute l’application de son âme à la tâche, son dos tressaillait, son cou mince, enfoncé dans un creux profond à la base du crâne, semblait prêt à se rompre.
M. Verloc, après un grognement de surprise désapprobatrice, retourna sur le canapé. Alexander Ossipon se leva, grand dans son costume de serge bleue râpé sous le plafond bas, secoua la raideur d’une longue immobilité, et flâna jusqu’à la cuisine (en descendant deux marches) pour regarder par-dessus l’épaule de Stevie. Il revint, prononçant oraculairement : « Très bon. Très caractéristique, parfaitement typique. »
« Qu’est-ce qui est très bon ? » grogna avec curiosité M. Verloc, réinstallé dans le coin du canapé. L’autre expliqua sa pensée négligemment, avec une nuance de condescendance et un mouvement de tête vers la cuisine :
« Typique de cette forme de dégénérescence, ces dessins, je veux dire. »
« Vous appelleriez ce garçon un dégénéré, n’est-ce pas ? » marmonna M. Verloc.
Le camarade Alexander Ossipon — surnommé le Docteur, ancien étudiant en médecine sans diplôme ; par la suite conférencier itinérant auprès des associations d’ouvriers sur les aspects socialistes de l’hygiène ; auteur d’une étude quasi médicale populaire (sous forme de brochure bon marché saisie rapidement par la police) intitulée « Les Vices corrosifs des classes moyennes » ; délégué spécial du plus ou moins mystérieux Comité Rouge, avec Karl Yundt et Michaelis pour le travail de propagande littéraire — tourna vers l’obscur familier d’au moins deux Ambassades ce regard d’une suffisance insupportable, désespérément dense, que seule la fréquentation de la science peut donner à la stupidité des simples mortels.
« C’est ce qu’on peut appeler scientifiquement. Très bon type aussi, tout compte fait, de cette sorte de dégénéré. Il suffit de jeter un coup d’œil aux lobes de ses oreilles. Si vous lisez Lombroso — »
M. Verloc, maussade et largement étalé sur le canapé, continua de regarder la rangée des boutons de son gilet ; mais ses joues furent teintées d’un léger rougissement. Dernièrement, même le moindre dérivé du mot science (un terme en soi inoffensif et de sens indéfini) avait l’étrange pouvoir d’évoquer une vision mentale nettement offensante de M. Vladimir, en chair et en os, avec une clarté presque surnaturelle. Et ce phénomène, méritant à juste titre d’être classé parmi les merveilles de la science, induisait chez M. Verloc un état émotionnel de crainte et d’exaspération tendant à s’exprimer par des jurons violents. Mais il ne dit rien. C’est Karl Yundt que l’on entendit, implacable jusqu’à son dernier souffle.
« Lombroso est un âne. »
Le camarade Ossipon accueillit le choc de ce blasphème par un regard effroyable et vide. Et l’autre, ses yeux éteints sans éclat noircissant les ombres profondes sous le grand front osseux, marmonna, attrapant le bout de sa langue entre ses lèvres à chaque second mot comme s’il la mâchonnait avec colère :
« Avez-vous jamais vu un tel idiot ? Pour lui, le criminel est le prisonnier. Simple, n’est-ce pas ? Qu’en est-il de ceux qui l’enferment là-dedans — l’y ont forcé ? Exactement. L’y ont forcé. Et qu’est-ce que le crime ? Le sait-il, cet imbécile qui a fait son chemin dans ce monde de fous gavés en regardant les oreilles et les dents de tout un tas de pauvres diables sans chance ? Les dents et les oreilles marquent le criminel ? Vraiment ? Et qu’en est-il de la loi qui le marque encore mieux — ce joli instrument de marquage inventé par les trop nourris pour se protéger contre ceux qui ont faim ? Des applications chauffées à blanc sur leur peau vile — hein ? Ne pouvez-vous pas sentir et entendre d’ici la peau épaisse du peuple brûler et grésiller ? C’est ainsi que les criminels sont faits pour que vos Lombroso écrivent leurs sottises. »
Le pommeau de son bâton et ses jambes tremblaient ensemble de passion, tandis que le tronc, drapé dans les ailes du havresac, préservait son attitude historique de défi. Il semblait renifler l’air vicié de la cruauté sociale, tendre l’oreille vers ses sons atroces. Il y avait une force extraordinaire de suggestion dans cette posture. Le vétéran quasi moribond des guerres à la dynamite avait été un grand acteur en son temps — acteur sur les estrades, dans les assemblées secrètes, dans les entrevues privées. Le célèbre terroriste n’avait jamais, de sa vie, levé personnellement ne serait-ce que le petit doigt contre l’édifice social. Il n’était pas un homme d’action ; il n’était même pas un orateur d’une éloquence torrentielle, entraînant les masses dans le bruit impétueux et l’écume d’un grand enthousiasme. Avec une intention plus subtile, il jouait le rôle d’un évocateur insolent et venimeux des sinistres impulsions qui se cachent dans l’envie aveugle et la vanité exaspérée de l’ignorance, dans la souffrance et la misère de la pauvreté, dans toutes les illusions pleines d’espoir et nobles de la juste colère, de la pitié et de la révolte. L’ombre de son don maléfique s’accrochait encore à lui comme l’odeur d’une drogue mortelle dans un vieux flacon de poison, vidé maintenant, inutile, prêt à être jeté sur le tas d’ordures des choses qui ont fait leur temps.
Michaelis, l’apôtre en liberté conditionnelle, souriait vaguement avec ses lèvres collées ; son visage lunaire et pâteux s’affaissait sous le poids d’un assentiment mélancolique. Il avait été lui-même prisonnier. Sa propre peau avait grésillé sous le fer chauffé au rouge, murmura-t-il doucement. Mais le camarade Ossipon, surnommé le Docteur, s’était remis du choc à ce moment-là.
« Vous ne comprenez pas, » commença-t-il avec dédain, mais il s’arrêta net, intimidé par la noirceur morte des yeux caverneux dans le visage tourné lentement vers lui avec un regard aveugle, comme guidé seulement par le son. Il abandonna la discussion, avec un léger haussement d’épaules.
Stevie, habitué à circuler sans qu’on fasse attention à lui, s’était levé de la table de cuisine, emportant son dessin avec lui dans sa chambre. Il avait atteint la porte du salon juste à temps pour recevoir en plein le choc de l’imagerie éloquente de Karl Yundt. La feuille de papier couverte de cercles lui échappa des doigts, et il resta à fixer le vieux terroriste, comme soudain cloué sur place par son horreur maladive et sa terreur de la douleur physique. Stevie savait très bien que le fer chaud appliqué sur la peau faisait très mal. Ses yeux effrayés flamboyaient d’indignation : cela ferait terriblement mal. Sa bouche resta béante.
Michaelis, en fixant sans ciller le feu, avait retrouvé ce sentiment d’isolement nécessaire à la continuité de sa pensée. Son optimisme avait commencé à couler de ses lèvres. Il voyait le capitalisme condamné dès le berceau, né avec le poison du principe de concurrence dans son système. Les grands capitalistes dévorant les petits, concentrant le pouvoir et les outils de production en grandes masses, perfectionnant les procédés industriels, et dans la folie de leur propre aggrandissement, ne faisant que préparer, organiser, enrichir, apprêter le légitime héritage du prolétariat souffrant. Michaelis prononça le grand mot « Patience » — et son regard bleu limpide, levé vers le plafond bas du salon de M. Verloc, avait un caractère de confiance séraphique. Dans l’embrasure de la porte, Stevie, calmé, semblait plongé dans l’hébétude.
Le visage du camarade Ossipon se contracta d’exaspération.
« Alors, ça ne sert à rien de faire quoi que ce soit — rien du tout. »
« Je ne dis pas ça, » protesta Michaelis doucement. Sa vision de la vérité était devenue si intense que le son d’une voix étrangère ne parvint pas à la troubler cette fois. Il continua de regarder les charbons ardents. La préparation pour l’avenir était nécessaire, et il était prêt à admettre que le grand changement viendrait peut-être dans le bouleversement d’une révolution. Mais il soutenait que la propagande révolutionnaire était une œuvre délicate de haute conscience. C’était l’éducation des maîtres du monde. Elle devrait être aussi soigneuse que l’éducation donnée aux rois. Il voudrait qu’elle avance ses principes avec prudence, voire avec timidité, dans notre ignorance de l’effet que peut avoir l’intellect, l’histoire de l’humanité. Car l’histoire se fait avec des outils, non avec des idées ; et tout est changé par les conditions économiques — l’art, la philosophie, l’amour, la vertu — la vérité elle-même !
Les charbons dans la grille s’affaissèrent avec un léger craquement ; et Michaelis, l’ermite des visions dans le désert d’un pénitencier, se leva impétueusement. Rond comme un ballon distendu, il ouvrit ses bras courts et épais, comme dans une tentative pathétiquement désespérée d’embrasser et de serrer contre sa poitrine un univers autorégénéré. Il eut un souffle d’ardeur.
« L’avenir est aussi certain que le passé — esclavage, féodalisme, individualisme, collectivisme. C’est l’énoncé d’une loi, pas une vaine prophétie. »
La moue dédaigneuse des lèvres épaisses du camarade Ossipon accentua le type négroïde de son visage.
« Absurde, » dit-il assez calmement. « Il n’y a pas de loi et pas de certitude. Au diable la propagande éducative. Ce que le peuple sait n’a aucune importance, fût-ce d’une exactitude absolue. La seule chose qui compte pour nous, c’est l’état émotionnel des masses. Sans émotion, il n’y a pas d’action. »
Il fit une pause, puis ajouta avec une fermeté modeste :
« Je vous parle maintenant scientifiquement — scientifiquement — Hein ? Qu’as-tu dit, Verloc ? »
« Rien, » grogna depuis le canapé M. Verloc qui, provoqué par ce son abominable, avait simplement murmuré un « Zut. »
Le crachotement venimeux du vieux terroriste édenté se fit entendre.
« Savez-vous comment je qualifierais la nature des conditions économiques actuelles ? Je l’appellerais cannibale. C’est ce que c’est ! Ils nourrissent leur cupidité de la chair palpitante et du sang chaud du peuple — rien d’autre. »
Stevie avala la terrifiante déclaration avec une déglutition audible, et aussitôt, comme s’il s’était agi d’un poison rapide, s’affaissa mollement en position assise sur les marches de la porte de la cuisine.
Michaelis ne donna aucun signe d’avoir entendu quoi que ce soit. Ses lèvres semblaient collées pour de bon ; pas un frémissement ne passa sur ses joues lourdes. Avec des yeux troubles, il chercha son chapeau rond et dur, et le posa sur sa tête ronde. Son corps rond et obèse semblait flotter bas entre les chaises, sous le coude acéré de Karl Yundt. Le vieux terroriste, levant une main hésitante en forme de griffe, donna une inclinaison fanfaronne à un sombrero en feutre noir qui ombrait les creux et les arêtes de son visage décharné. Il se mit lentement en mouvement, frappant le sol de sa canne à chaque pas. C’était toute une affaire de le faire sortir de la maison car, de temps à autre, il s’arrêtait comme pour réfléchir, et ne se proposait pas de bouger à nouveau avant d’être poussé en avant par Michaelis. Le doux apôtre saisit son bras avec une sollicitude fraternelle ; et derrière eux, les mains dans les poches, le robuste Ossipon bâilla vaguement. Une casquette bleue à visière de cuir verni, placée bien à l’arrière de sa broussaille de cheveux jaunes, lui donnait l’aspect d’un marin norvégien ennuyé du monde après une sacrée bringue. M. Verloc accompagna ses invités jusqu’à la sortie, les suivant tête nue, son lourd pardessus ouvert, les yeux fixés sur le sol.
Il ferma la porte derrière leur dos avec une violence contenue, tourna la clé, tira le verrou. Il n’était pas satisfait de ses amis. À la lumière de la philosophie du jet de bombe de M. Vladimir, ils lui semblaient désespérément futiles. Le rôle de M. Verloc dans la politique révolutionnaire ayant été d’observer, il ne pouvait pas, tout d’un coup, que ce soit dans sa propre maison ou dans de plus grandes assemblées, prendre l’initiative de l’action. Il devait être prudent. Poussé par la juste indignation d’un homme de largement plus de quarante ans, menacé dans ce qu’il a de plus cher — son repos et sa sécurité — il se demandait avec mépris ce qu’on aurait pu attendre d’autre d’une telle clique, ce Karl Yundt, ce Michaelis — cet Ossipon.
S’arrêtant dans son intention d’éteindre le gaz qui brûlait au milieu de la boutique, M. Verloc descendit dans l’abîme des réflexions morales. Avec la perspicacité d’un tempérament semblable, il rendit son verdict. Une bande de paresseux — ce Karl Yundt, soigné par une vieille femme aux yeux chassieux, une femme qu’il avait, il y a des années, détournée d’un ami, et dont il avait tenté plus d’une fois par la suite de se débarrasser dans le ruisseau. Une sacrée chance pour Yundt qu’elle ait persisté à revenir encore et encore, sinon il n’y aurait eu personne maintenant pour l’aider à descendre de l’autobus près des grilles de Green Park, là où ce spectre faisait sa promenade de santé chaque beau matin. Quand cette indomptable vieille sorcière hargneuse mourrait, le spectre fanfaron devrait disparaître aussi — ce serait la fin de l’ardent Karl Yundt. Et la morale de M. Verloc était aussi offensée par l’optimisme de Michaelis, annexé par sa riche vieille dame, qui avait pris dernièrement l’habitude de l’envoyer dans un cottage qu’elle avait à la campagne. L’ex-prisonnier pouvait rêvasser dans les sentiers ombragés pendant des jours entiers dans une oisiveté délicieuse et humanitaire. Quant à Ossipon, ce mendiant était sûr de ne manquer de rien tant qu’il y aurait dans le monde des filles idiotes avec des livrets d’épargne. Et M. Verloc, tempéramentalement identique à ses associés, traçait de fines distinctions dans son esprit sur la base de différences insignifiantes. Il les traçait avec une certaine complaisance, car l’instinct de la respectabilité conventionnelle était fort en lui, n’étant surpassé que par son aversion pour toutes sortes de travail reconnu — un défaut tempéramental qu’il partageait avec une grande proportion de réformateurs révolutionnaires d’un état social donné. Car, évidemment, on ne se révolte pas contre les avantages et les opportunités de cet état, mais contre le prix qui doit être payé pour ceux-ci en monnaie de morale acceptée, de retenue et de labeur. La majorité des révolutionnaires sont surtout les ennemis de la discipline et de la fatigue. Il y a aussi des natures pour lesquelles, à leur sens de la justice, le prix exigé apparaît monstrueusement énorme, odieux, oppressif, inquiétant, humiliant, extorqué, intolérable. Ce sont les fanatiques. La portion restante des rebelles sociaux s’explique par la vanité, la mère de toutes les nobles et viles illusions, la compagne des poètes, des réformateurs, des charlatans, des prophètes et des incendiaires.
Perdu pendant une minute entière dans l’abîme de la méditation, M. Verloc n’atteignit pas le fond de ces considérations abstraites. Peut-être n’en était-il pas capable. En tout cas, il n’en avait pas le temps. Il fut douloureusement rappelé à la réalité par le souvenir soudain de M. Vladimir, un autre de ses associés, qu’en vertu de subtiles affinités morales il était capable de juger correctement. Il le considérait comme dangereux. Une nuance d’envie se glissa dans ses pensées. Flâner était très bien pour ces types, qui ne connaissaient pas M. Vladimir, et avaient des femmes sur qui s’appuyer ; tandis que lui avait une femme à entretenir —
À ce point, par une simple association d’idées, M. Verloc fut mis face à face avec la nécessité d’aller se coucher un jour ou l’autre ce soir-là. Alors pourquoi ne pas y aller maintenant — tout de suite ? Il soupira. La nécessité n’était pas aussi normalement agréable qu’elle aurait dû l’être pour un homme de son âge et de son tempérament. Il redoutait le démon de l’insomnie, dont il sentait qu’il l’avait marqué comme étant le sien. Il leva le bras et éteignit le jet de gaz flamboyant au-dessus de sa tête.
Une bande de lumière vive tomba à travers la porte du salon dans la partie de la boutique derrière le comptoir. Cela permit à M. Verloc de constater d’un coup d’œil le nombre de pièces d’argent dans le tiroir-caisse. Elles étaient peu nombreuses ; et pour la première fois depuis qu’il avait ouvert sa boutique, il fit un examen commercial de sa valeur. Cet examen fut défavorable. Il s’était lancé dans le commerce sans aucune raison commerciale. Il avait été guidé dans le choix de ce genre d’activité particulier par un penchant instinctif pour les transactions louches, où l’argent se ramasse facilement. De plus, cela ne le sortait pas de sa propre sphère — la sphère qui est surveillée par la police. Au contraire, cela lui donnait une position publiquement avouée dans cette sphère, et comme M. Verloc avait des relations inavouées qui le rendaient familier, bien qu’insouciant, de la police, il y avait un avantage distinct dans une telle situation. Mais comme moyen de subsistance, c’était en soi insuffisant.
Il sortit la caisse du tiroir, et se tournant pour quitter la boutique, s’aperçut que Stevie était toujours en bas.
Qu’est-ce qu’il fiche donc là ? se demanda M. Verloc. Quel est le sens de ces singeries ? Il regarda dubitativement son beau-frère, mais ne lui demanda pas d’explication. Les rapports de M. Verloc avec Stevie se limitaient au marmonnement occasionnel d’un matin, après le petit-déjeuner, « Mes bottes », et même cela était plus une communication générale d’un besoin qu’un ordre direct ou une requête. M. Verloc perçut avec une certaine surprise qu’il ne savait pas vraiment quoi dire à Stevie. Il resta immobile au milieu du salon et regarda dans la cuisine en silence. Et il ne savait pas non plus ce qui arriverait s’il disait quelque chose. Et cela parut très étrange à M. Verloc, au vu du fait, qui lui apparut soudainement, qu’il devait subvenir aux besoins de ce type aussi. Il n’avait jamais accordé une seconde de réflexion jusqu’alors à cet aspect de l’existence de Stevie.
Positivement, il ne savait pas comment parler au garçon. Il le regarda gesticuler et marmonner dans la cuisine. Stevie rôdait autour de la table comme un animal excité dans une cage. Un « Tu ne ferais pas mieux d’aller te coucher maintenant ? » hésitant ne produisit aucun effet ; et M. Verloc, abandonnant la contemplation pierreuse du comportement de son beau-frère, traversa le salon avec lassitude, la caisse à la main. La cause de la lassitude générale qu’il ressentait en montant les escaliers étant purement mentale, il s’alarma de son caractère inexplicable. Il espérait qu’il ne couvait rien. Il s’arrêta sur le palier sombre pour examiner ses sensations. Mais un son léger et continu de ronflement imprégnant l’obscurité gêna leur clarté. Le son venait de la chambre de sa belle-mère. Encore une personne à entretenir, pensa-t-il — et sur cette pensée entra dans la chambre.
Mme Verloc s’était endormie avec la lampe (pas de gaz installé à l’étage) allumée à fond sur la table à côté du lit. La lumière projetée par l’abat-jour tombait de façon éblouissante sur l’oreiller blanc enfoncé par le poids de sa tête reposant, les yeux fermés et les cheveux noirs coiffés en plusieurs tresses pour la nuit. Elle se réveilla avec le son de son nom à ses oreilles, et vit son mari debout au-dessus d’elle.
« Winnie ! Winnie ! »
Au début, elle ne bougea pas, restant très tranquille et regardant la caisse dans la main de M. Verloc. Mais quand elle comprit que son frère « cabriolait partout en bas », elle se balança d’un mouvement soudain sur le bord du lit. Ses pieds nus, comme passés à travers le bas d’un sac de calicot sans ornement, à manches et boutonné étroitement au cou et aux poignets, cherchèrent les pantoufles sur le tapis tandis qu’elle levait les yeux vers le visage de son mari.
« Je ne sais pas comment le gérer, » expliqua M. Verloc d’un ton revêche. « Ça ne va pas de le laisser seul en bas avec les lumières. »
Elle ne dit rien, glissa à travers la pièce avec rapidité, et la porte se referma sur sa forme blanche.
M. Verloc déposa la caisse sur la table de chevet, et commença l’opération de se déshabiller en jetant son pardessus sur une chaise éloignée. Sa veste et son gilet suivirent. Il marcha dans la pièce en chaussettes, et sa silhouette trapue, avec les mains s’agitant nerveusement à sa gorge, passa et repassa devant la longue bande de glace dans la porte de l’armoire de sa femme. Puis, après avoir fait glisser ses bretelles de ses épaules, il remonta violemment le store vénitien, et appuya son front contre la vitre froide — une fragile pellicule de verre tendue entre lui et l’énormité de l’accumulation froide, noire, humide, boueuse et inhospitalière de briques, d’ardoises et de pierres, des choses en elles-mêmes peu aimables et hostiles à l’homme.
M. Verloc ressentait l’hostilité latente de tout le dehors avec une force approchant d’une angoisse corporelle positive. Il n’y a pas d’occupation qui fasse défaut à un homme plus complètement que celle d’agent secret de la police. C’est comme si votre cheval tombait soudain mort sous vous au milieu d’une plaine inhabitée et assoiffée. La comparaison vint à M. Verloc parce qu’il avait monté divers chevaux de l’armée en son temps, et avait maintenant la sensation d’une chute imminente. La perspective était aussi noire que la vitre de fenêtre contre laquelle il appuyait son front. Et soudain, le visage de M. Vladimir, rasé de près et plein d’esprit, apparut auréolé dans la lueur de son teint rose comme une sorte de sceau rose, imprimé sur les ténèbres fatales.
Cette vision lumineuse et mutilée était si affreusement physique que M. Verloc s’éloigna de la fenêtre, laissant descendre le store vénitien avec un grand cliquetis. Décontenancé et sans voix face à l’appréhension d’autres visions de ce genre, il vit sa femme rentrer dans la chambre et se mettre au lit d’une manière calme et pragmatique qui le fit se sentir désespérément seul au monde. Mme Verloc exprima sa surprise de le voir encore debout.
« Je ne me sens pas très bien, » marmonna-t-il, passant ses mains sur son front humide.
« Des vertiges ? »
« Oui. Pas bien du tout. »
Mme Verloc, avec toute la placidité d’une femme expérimentée, exprima une opinion confiante quant à la cause, et suggéra les remèdes habituels ; mais son mari, enraciné au milieu de la pièce, secoua tristement la tête baissée.
« Tu vas attraper froid à rester là, » fit-elle remarquer.
M. Verloc fit un effort, finit de se déshabiller et se mit au lit. En bas, dans la rue étroite et calme, des pas mesurés approchèrent de la maison, puis s’éteignirent, sans hâte et fermes, comme si le passant avait commencé à arpenter toute l’éternité, de réverbère en réverbère dans une nuit sans fin ; et le tic-tac somnolent de la vieille horloge sur le palier devint distinctement audible dans la chambre.
Mme Verloc, sur le dos, et fixant le plafond, fit une remarque.
« Recettes très faibles aujourd’hui. »
M. Verloc, dans la même position, s’éclaircit la gorge comme pour une déclaration importante, mais demanda simplement :
« As-tu éteint le gaz en bas ? »
« Oui ; je l’ai fait, » répondit Mme Verloc consciencieusement. « Ce pauvre garçon est dans un état très excité ce soir, » murmura-t-elle, après une pause qui dura trois battements de l’horloge.
M. Verloc ne se souciait pas de l’excitation de Stevie, mais il se sentait horriblement éveillé, et redoutait d’affronter l’obscurité et le silence qui suivraient l’extinction de la lampe. Cette crainte l’amena à faire remarquer que Stevie n’avait pas tenu compte de sa suggestion d’aller se coucher. Mme Verloc, tombant dans le piège, commença à démontrer longuement à son mari que ce n’était pas de l’« insolence » d’aucune sorte, mais simplement de l’« excitation ». Il n’y avait pas de jeune homme de son âge à Londres plus volontaire et docile que Stephen, affirma-t-elle ; aucun plus affectueux et prêt à plaire, et même utile, tant que les gens ne bouleversaient pas sa pauvre tête. Mme Verloc, se tournant vers son mari étendu, se souleva sur son coude et se pencha sur lui dans son anxiété qu’il croie que Stevie était un membre utile de la famille. Cette ardeur de compassion protectrice, exaltée maladivement dans son enfance par la misère d’une autre enfant, teignit ses joues blêmes d’un léger rougissement sombre, fit briller ses grands yeux sous les paupières noires. Mme Verloc paraissait alors plus jeune ; elle paraissait aussi jeune que Winnie avait l’habitude de paraître, et beaucoup plus animée que la Winnie des jours du manoir de Belgravia ne s’était jamais autorisée à paraître devant les gentlemen locataires. Les angoisses de M. Verloc l’avaient empêché d’attacher aucun sens à ce que sa femme disait. C’était comme si sa voix parlait de l’autre côté d’un mur très épais. C’était son aspect qui le rappelait à lui-même.
Il appréciait cette femme, et le sentiment de cette appréciation, remué par un déploiement de quelque chose ressemblant à de l’émotion, n’ajouta qu’une peine de plus à son angoisse mentale. Quand sa voix cessa, il bougea mal à l’aise, et dit :
« Je ne me suis pas senti bien ces derniers jours. »
Il aurait pu vouloir dire cela comme une ouverture à une confidence complète ; mais Mme Verloc reposa sa tête sur l’oreiller, et fixant le plafond, continua :
« Ce garçon entend trop ce qui se dit ici. Si j’avais su qu’ils venaient ce soir, j’aurais veillé à ce qu’il aille au lit en même temps que moi. Il était hors de lui avec quelque chose qu’il a surpris au sujet de manger la chair des gens et de boire du sang. À quoi ça sert de parler comme ça ? »
Il y avait une note de mépris indigné dans sa voix. M. Verloc était pleinement réactif maintenant.
« Demande à Karl Yundt, » grogna-t-il sauvagement.
Mme Verloc, avec une grande détermination, qualifia Karl Yundt de « vieux dégoûtant ». Elle déclara ouvertement son affection pour Michaelis. Du robuste Ossipon, en présence de qui elle se sentait toujours mal à l’aise derrière une attitude de réserve glaciale, elle ne dit absolument rien. Et continuant à parler de ce frère, qui avait été pendant tant d’années un objet de soucis et de peurs :
« Il n’est pas en état d’entendre ce qui se dit ici. Il croit que c’est tout vrai. Il ne sait pas mieux. Il se met dans des passions à cause de ça. »
M. Verloc ne fit aucun commentaire.
« Il m’a regardée fixement, comme s’il ne savait pas qui j’étais, quand je suis descendue. Son cœur battait comme un marteau. Il ne peut pas s’empêcher d’être excitable. J’ai réveillé maman, et lui ai demandé de rester avec lui jusqu’à ce qu’il s’endorme. Ce n’est pas sa faute. Il n’est pas encombrant quand on le laisse tranquille. »
M. Verloc ne fit aucun commentaire.
« J’aimerais qu’il ne soit jamais allé à l’école, » recommença brusquement Mme Verloc. « Il passe toujours son temps à retirer ces journaux de la vitrine pour les lire. Il devient rouge en les dévorant. Nous ne nous débarrassons pas d’une douzaine de numéros par mois. Ils ne font qu’encombrer la vitrine. Et M. Ossipon apporte chaque semaine une pile de ces tracts du F.P. à vendre un demi-penny pièce. Je ne donnerais pas un demi-penny pour le lot entier. C’est de la lecture idiote — c’est ce que c’est. Il n’y a pas de vente pour ça. L’autre jour, Stevie en a attrapé un, et il y avait une histoire dedans sur un officier soldat allemand arrachant à moitié l’oreille d’une recrue, et rien ne lui a été fait pour ça. La brute ! Je n’ai rien pu faire avec Stevie cet après-midi-là. L’histoire était assez, aussi, pour faire bouillir le sang de quelqu’un. Mais à quoi ça sert d’imprimer des choses comme ça ? Nous ne sommes pas des esclaves allemands ici, Dieu merci. Ce n’est pas nos affaires — n’est-ce pas ? »
M. Verloc ne fit aucune réponse.
« Je fus obligée d’arracher le couteau de cuisine au garçon », poursuivit Mme Verloc, un peu plus somnolente à présent. « Il criait, tapait du pied et sanglotait. Il ne peut pas supporter l’idée de la moindre cruauté. Il aurait poignardé cet officier comme un cochon s’il l’avait vu à ce moment-là. C’est la vérité, aussi ! Certaines gens ne méritent guère de pitié. » La voix de Mme Verloc s’éteignit, et l’expression de ses yeux immobiles devint de plus en plus contemplative et voilée durant la longue pause. « Tu es bien, mon cher ? » demanda-t-elle d’une voix faible, venant de loin. « Est-ce que j’éteins la lumière maintenant ? »
La morne conviction qu’il n’y aurait pas de sommeil pour lui tint M. Verloc muet et désespérément inerte dans sa peur de l’obscurité. Il fit un grand effort.
« Oui. Éteins », dit-il enfin d’un ton creux.
CHAPITRE IV
La plupart de la trentaine de petites tables recouvertes de nappes rouges à motifs blancs étaient rangées à angle droit contre les lambris brun foncé de la salle souterraine. Des lustres en bronze à globes multiples pendaient du plafond bas et légèrement voûté, et les peintures à fresque couraient, plates et ternes, tout autour des murs dépourvus de fenêtres, représentant des scènes de chasse et de festivités en plein air en costumes médiévaux. Des valets en jaquettes vertes brandissaient des couteaux de chasse et levaient bien haut des chopes de bière moussante.
« À moins que je ne me trompe lourdement, vous êtes l’homme qui connaît les dessous de cette affaire maudite », dit le robuste Ossipon, en se penchant, les coudes très écartés sur la table et les pieds entièrement rentrés sous sa chaise. Ses yeux brillaient d’une ardeur sauvage.
Un piano demi-queue droit près de la porte, flanqué de deux palmiers en pot, exécuta soudain, tout seul, une valse avec une virtuosité agressive. Le vacarme qu’il souleva était assourdissant. Lorsqu’il cessa, aussi brusquement qu’il avait commencé, le petit homme à lunettes et à l’allure minable qui faisait face à Ossipon derrière une lourde chope en verre pleine de bière émit calmement ce qui ressemblait à une proposition générale.
« En principe, ce que l’un de nous peut savoir ou ignorer sur un fait donné ne saurait être un sujet d’enquête pour les autres. »
« Certainement pas », convint le camarade Ossipon d’un ton calme et bas. « En principe. »
Le visage large et fleuri tenu entre ses mains, il continua de fixer intensément son interlocuteur, tandis que le petit homme minable aux lunettes buvait tranquillement une gorgée de bière et reposait la chope sur la table. Ses oreilles, larges et plates, s’écartaient largement des côtés de son crâne qui semblait assez fragile pour qu’Ossipon le broie entre le pouce et l’index ; la voûte du front paraissait reposer sur la monture des lunettes ; les joues plates, au teint gras et malsain, n’étaient que maculées par la misère lamentable d’une fine moustache sombre. L’infériorité pitoyable de tout son physique était rendue ridicule par l’assurance suprême de l’individu. Son élocution était sèche, et il possédait une manière particulièrement impressionnante de garder le silence.
Ossipon parla à nouveau, entre ses mains, en marmonnant.
« Êtes-vous beaucoup sorti aujourd’hui ? »
« Non. Je suis resté au lit toute la matinée », répondit l’autre. « Pourquoi ? »
« Oh ! Pour rien », dit Ossipon, observant avec ardeur, intérieurement secoué par le désir de découvrir quelque chose, mais visiblement intimidé par l’air d’indifférence écrasante du petit homme. Lorsqu’il parlait avec ce camarade — ce qui arrivait rarement — le grand Ossipon souffrait d’un sentiment d’insignifiance morale, voire physique. Il hasarda cependant une autre question : « Êtes-vous venu ici à pied ? »
« Non, en omnibus », répondit assez volontiers le petit homme. Il vivait loin, à Islington, dans une petite maison au fond d’une rue misérable, jonchée de paille et de vieux papiers, où, en dehors des heures d’école, une troupe d’enfants divers couraient et se chamaillaient dans un vacarme aigu, joyeux et bruyant. Sa chambre unique, située à l’arrière et remarquable par la présence d’un placard extrêmement grand, était louée meublée auprès de deux vieilles filles, couturières de condition modeste dont la clientèle se composait principalement de bonnes à tout faire. Il avait fait poser un lourd cadenas sur le placard, mais pour le reste, c’était un locataire modèle, ne causant aucun ennui et ne nécessitant pratiquement aucun service. Ses excentricités consistaient à exiger d’être présent lorsque sa chambre était balayée, et à verrouiller sa porte en emportant la clé chaque fois qu’il sortait.
Ossipon eut la vision de ces lunettes rondes à monture noire progressant le long des rues sur le toit d’un omnibus, leur éclat assuré tombant ici et là sur les murs des maisons ou s’abaissant sur les têtes du flux inconscient des gens sur les trottoirs. Le spectre d’un sourire maladif modifia la ligne des lèvres épaisses d’Ossipon à la pensée des murs qui s’inclineraient, des gens courant pour sauver leur vie à la vue de ces lunettes. S’ils avaient su ! Quelle panique ! Il murmura d’un ton interrogatif : « Vous êtes assis ici depuis longtemps ? »
« Une heure ou plus », répondit l’autre avec négligence, et il tira une gorgée de bière brune. Tous ses mouvements — la façon dont il saisissait la chope, l’acte de boire, la manière dont il reposait le lourd verre et croisait les bras — avaient une fermeté, une précision assurée qui faisaient paraître le grand et musclé Ossipon, penché en avant, les yeux écarquillés et les lèvres en avant, comme le portrait même de l’indécision ardente.
« Une heure », dit-il. « Alors il se peut que vous n’ayez pas encore entendu la nouvelle que je viens d’apprendre… dans la rue. L’avez-vous entendue ? »
Le petit homme secoua la tête par la négative, très légèrement. Mais comme il ne donnait aucun signe de curiosité, Ossipon se hasarda à ajouter qu’il l’avait apprise juste devant l’établissement. Un vendeur de journaux avait hurlé la chose sous son nez et, n’étant préparé à rien de tel, il en avait été très surpris et bouleversé. Il avait dû entrer là avec la bouche sèche. « Je n’ai jamais pensé vous trouver ici », ajouta-t-il en murmurant sans cesse, les coudes plantés sur la table.
« Je viens ici parfois », dit l’autre, conservant sa froideur de comportement provocante.
« C’est merveilleux que vous, de toutes les personnes, n’ayez rien entendu à ce sujet », poursuivit le grand Ossipon. Ses paupières battaient nerveusement sur ses yeux brillants. « Vous, de toutes les personnes », répéta-t-il timidement. Cette retenue évidente témoignait d’une timidité incroyable et inexplicable du grand gaillard devant le calme petit homme, qui leva de nouveau sa chope, but, et la reposa avec des mouvements brusques et assurés. Et ce fut tout.
Ossipon, après avoir attendu quelque chose, parole ou signe, qui ne vint pas, fit un effort pour affecter une sorte d’indifférence.
« Donnez-vous », dit-il, étouffant encore plus sa voix, « votre came à quiconque vous la demande ? »
« Ma règle absolue est de ne jamais refuser personne, tant qu’il m’en reste une pincée », répondit le petit homme avec décision.
« C’est un principe ? » commenta Ossipon.
« C’est un principe. »
« Et vous pensez qu’il est sain ? »
Les grandes lunettes rondes, qui donnaient un air d’assurance fixe au visage jaunâtre, affrontaient Ossipon comme des orbes sans sommeil, sans ciller, projetant un feu froid.
« Parfaitement. Toujours. En toutes circonstances. Qu’est-ce qui pourrait m’arrêter ? Pourquoi ne le ferais-je pas ? Pourquoi devrais-je y réfléchir à deux fois ? »
Ossipon eut un hoquet, pour ainsi dire, discrètement.
« Voulez-vous dire que vous la remettriez à un flic si l’un d’eux venait vous demander votre camelote ? »
L’autre sourit légèrement.
« Qu’ils viennent essayer, et vous verrez », dit-il. « Ils me connaissent, mais je connais aussi chacun d’eux. Ils ne s’approcheront pas de moi, pas eux. »
Ses lèvres minces et livides se serrèrent fermement. Ossipon commença à argumenter.
« Mais ils pourraient envoyer quelqu’un, vous tendre un piège. Vous voyez ? Obtenir la came de cette façon, et puis vous arrêter avec la preuve entre les mains. »
« Preuve de quoi ? De vente d’explosifs sans licence, peut-être. » C’était destiné à être une raillerie méprisante, bien que l’expression du visage mince et maladif restât inchangée, et que l’énoncé fût négligent. « Je ne pense pas qu’il y en ait un seul parmi eux qui soit impatient de procéder à cette arrestation. Je ne pense pas qu’ils puissent en trouver un seul qui veuille demander un mandat. Je veux dire, l’un des meilleurs. Pas un seul. »
« Pourquoi ? » demanda Ossipon.
« Parce qu’ils savent très bien que je prends soin de ne jamais me séparer de la dernière poignée de ma camelote. Je l’ai toujours sur moi. » Il toucha légèrement la poitrine de sa veste. « Dans un flacon en verre épais », ajouta-t-il.
« C’est ce qu’on m’a dit », dit Ossipon, avec une nuance d’étonnement dans la voix. « Mais je ne savais pas si… »
« Ils savent », interrompit le petit homme sèchement, s’appuyant contre le dossier de la chaise droite, qui s’élevait plus haut que sa tête fragile. « Je ne serai jamais arrêté. Le jeu n’en vaut pas la chandelle pour aucun policier. Pour traiter avec un homme comme moi, il faut un héroïsme pur, nu et peu glorieux. » À nouveau, ses lèvres se fermèrent avec un déclic d’assurance. Ossipon réprima un mouvement d’impatience.
« Ou de l’imprudence, ou simplement de l’ignorance », répliqua-t-il. « Il leur suffirait de trouver quelqu’un pour le boulot qui ne sache pas que vous transportez assez de came dans votre poche pour vous faire sauter, vous et tout ce qui se trouve à soixante mètres autour de vous, en pièces. »
« Je n’ai jamais affirmé que je ne pouvais pas être éliminé », rétorqua l’autre. « Mais ce ne serait pas une arrestation. De plus, ce n’est pas aussi facile qu’il y paraît. »
« Bah ! » contredit Ossipon. « Ne soyez pas trop sûr de ça. Qu’est-ce qui les empêcherait d’être une demi-douzaine à vous sauter dessus par derrière dans la rue ? Avec vos bras plaqués contre vos flancs, vous ne pourriez rien faire, n’est-ce pas ? »
« Si, je pourrais. Je sors rarement dans les rues après la tombée de la nuit », dit le petit homme impassible, « et jamais très tard. Je marche toujours la main droite fermée autour de la poire en caoutchouc que j’ai dans ma poche de pantalon. La pression sur cette poire actionne un détonateur à l’intérieur du flacon que je porte dans ma poche. C’est le principe de l’obturateur pneumatique instantané pour un objectif d’appareil photo. Le tube remonte… »
D’un geste rapide et révélateur, il donna à Ossipon un aperçu d’un tube en caoutchouc, ressemblant à un mince ver brun, sortant de l’emmanchure de son gilet et plongeant dans la poche intérieure de sa veste. Ses vêtements, d’un mélange brun indéfinissable, étaient râpés et marqués de taches, poussiéreux dans les plis, avec des boutonnières effilochées. « Le détonateur est en partie mécanique, en partie chimique », expliqua-t-il avec une condescendance désinvolte.
« C’est instantané, bien sûr ? » murmura Ossipon, avec un léger frisson.
« Loin de là », confessa l’autre, avec une réticence qui semblait tordre sa bouche douloureusement. « Vingt secondes entières doivent s’écouler à partir du moment où je presse la poire jusqu’à ce que l’explosion se produise. »
« Phew ! » siffla Ossipon, complètement consterné. « Vingt secondes ! Horreur ! Vous voulez dire que vous pourriez faire face à ça ? Je deviendrais fou… »
« Peu importe si vous le deveniez. Bien sûr, c’est le point faible de ce système spécial, qui n’est destiné qu’à mon usage personnel. Le pire, c’est que la manière d’exploser est toujours le point faible chez nous. J’essaie d’inventer un détonateur qui s’ajusterait à toutes les conditions d’action, et même à des changements de conditions inattendus. Un mécanisme variable et pourtant parfaitement précis. Un détonateur vraiment intelligent. »
« Vingt secondes », marmonna encore Ossipon. « Oh ! Et ensuite… »
Avec un léger tour de tête, l’éclat des lunettes sembla jauger la taille du salon de bière situé au sous-sol du célèbre restaurant Silenus.
« Personne dans cette salle ne pourrait espérer s’échapper », fut le verdict de cet examen. « Pas plus que ce couple qui monte les escaliers maintenant. »
Le piano, au pied de l’escalier, fit résonner une mazurka avec une impétuosité effrontée, comme si un fantôme vulgaire et impudent faisait le beau. Les touches s’enfonçaient et se relevaient mystérieusement. Puis tout devint immobile. Pendant un instant, Ossipon imagina l’endroit suréclairé transformé en un effroyable trou noir crachant d’horribles fumées, étouffé par des débris sinistres de briques brisées et de cadavres mutilés. Il eut une perception si distincte de la ruine et de la mort qu’il en frissonna à nouveau. L’autre observa, avec un air de calme suffisance :
« En dernier ressort, c’est le caractère seul qui assure la sécurité. Il y a très peu de gens dans le monde dont le caractère soit aussi bien établi que le mien. »
« Je me demande comment vous vous y êtes pris », grogna Ossipon.
« La force de la personnalité », dit l’autre, sans hausser la voix ; et venant de la bouche de cet organisme manifestement misérable, l’assertion fit mordre sa lèvre inférieure au robuste Ossipon. « La force de la personnalité », répéta-t-il avec un calme ostentatoire. « J’ai les moyens de me rendre mortel, mais cela en soi, comprenez-vous, n’est absolument rien en matière de protection. Ce qui est efficace, c’est la croyance que ces gens ont en ma volonté d’utiliser ces moyens. C’est leur impression. Elle est absolue. Par conséquent, je suis mortel. »
« Il y a des individus de caractère parmi ce lot-là aussi », marmonna Ossipon d’un ton sinistre.
« Possible. Mais c’est une question de degré, évidemment, puisque, par exemple, je ne suis pas impressionné par eux. Par conséquent, ils sont inférieurs. Ils ne peuvent être autrement. Leur caractère est bâti sur la morale conventionnelle. Il s’appuie sur l’ordre social. Le mien se tient libre de tout ce qui est artificiel. Ils sont liés par toutes sortes de conventions. Ils dépendent de la vie, qui, dans ce contexte, est un fait historique entouré de toutes sortes de contraintes et de considérations, un fait organisé complexe ouvert à l’attaque en tout point ; tandis que moi, je dépends de la mort, qui ne connaît aucune contrainte et ne peut être attaquée. Ma supériorité est évidente. »
« C’est une manière transcendantale de présenter les choses », dit Ossipon, observant le froid éclat des lunettes rondes. « J’ai entendu Karl Yundt dire à peu près la même chose il n’y a pas si longtemps. »
« Karl Yundt », marmonna l’autre avec mépris, « le délégué du Comité Rouge International, a été une ombre qui pose toute sa vie. Vous êtes trois délégués, n’est-ce pas ? Je ne définirai pas les deux autres, puisque vous en êtes un. Mais ce que vous dites ne signifie rien. Vous êtes les dignes délégués de la propagande révolutionnaire, mais le problème n’est pas seulement que vous êtes aussi incapables de penser indépendamment que n’importe quel épicier ou journaliste respectable, mais que vous n’avez aucun caractère. »
Ossipon ne put réprimer un sursaut d’indignation.
« Mais que voulez-vous de nous ? » s’écria-t-il d’une voix étouffée. « Qu’est-ce que vous cherchez vous-même ? »
« Un détonateur parfait », fut la réponse péremptoire. « Pourquoi faites-vous cette grimace ? Vous voyez, vous ne pouvez même pas supporter la mention de quelque chose de définitif. »
« Je ne fais pas de grimace », grogna l’agacé Ossipon d’un air bourru.
« Vous, les révolutionnaires », continua l’autre avec une assurance tranquille, « vous êtes les esclaves de la convention sociale, qui a peur de vous ; esclaves d’elle tout autant que la police elle-même qui se dresse pour la défense de cette convention. C’est clair, puisque vous voulez la révolutionner. Elle gouverne votre pensée, bien sûr, et votre action aussi, et ainsi, ni votre pensée ni votre action ne pourront jamais être définitives. » Il fit une pause, tranquille, avec cet air de silence étroit et infini, puis reprit presque aussitôt. « Vous n’êtes pas meilleurs que les forces déployées contre vous — que la police, par exemple. L’autre jour, je suis tombé soudainement sur l’inspecteur en chef Heat au coin de Tottenham Court Road. Il m’a regardé très fixement. Mais je ne l’ai pas regardé. Pourquoi lui donnerais-je plus qu’un coup d’œil ? Il pensait à beaucoup de choses — à ses supérieurs, à sa réputation, aux tribunaux, à son salaire, aux journaux — à une centaine de choses. Mais moi, je pensais uniquement à mon détonateur parfait. Il ne signifiait rien pour moi. Il était aussi insignifiant que — je ne trouve rien d’assez insignifiant pour le comparer — excepté Karl Yundt, peut-être. Le semblable attire le semblable. Le terroriste et le policier viennent tous deux du même panier. Révolution, légalité — des contre-mouvements dans le même jeu ; des formes d’oisiveté au fond identiques. Il joue son petit jeu — tout comme vous, les propagandistes. Mais moi, je ne joue pas ; je travaille quatorze heures par jour, et je souffre de la faim parfois. Mes expériences coûtent de l’argent de temps en temps, et alors je dois me passer de nourriture pendant un jour ou deux. Vous regardez ma bière. Oui. J’ai déjà eu deux verres, et j’en aurai un autre tout à l’heure. C’est un petit jour de congé, et je le célèbre seul. Pourquoi pas ? J’ai le cran de travailler seul, tout seul, absolument seul. J’ai travaillé seul pendant des années. »
Le visage d’Ossipon était devenu rouge sombre.
« Au détonateur parfait — hein ? » ricana-t-il, très bas.
« Oui », répliqua l’autre. « C’est une bonne définition. Vous ne pourriez pas trouver quelque chose d’à moitié aussi précis pour définir la nature de votre activité avec tous vos comités et délégations. C’est moi qui suis le vrai propagandiste. »
« Nous ne discuterons pas ce point », dit Ossipon, avec un air de s’élever au-dessus des considérations personnelles. « Je crains cependant de devoir gâcher votre jour de congé. Il y a un homme qui a été fait sauter à Greenwich Park ce matin. »
« Comment le savez-vous ? »
« Ils hurlent la nouvelle dans les rues depuis deux heures. J’ai acheté le journal, et je suis juste entré ici. Ensuite, je vous ai vu assis à cette table. Je l’ai dans ma poche maintenant. »
Il sortit le journal. C’était une feuille rose d’assez grande taille, comme si elle était rougie par la chaleur de ses propres convictions, qui étaient optimistes. Il parcourut les pages rapidement.
« Ah ! Le voici. Bombe à Greenwich Park. Il n’y a pas grand-chose pour l’instant. Onze heures et demie. Matinée brumeuse. Effets de l’explosion ressentis jusqu’à Romney Road et Park Place. Énorme trou dans le sol sous un arbre rempli de racines écrasées et de branches brisées. Tout autour, des fragments d’un corps d’homme soufflé en pièces. C’est tout. Le reste n’est que bavardage de journal. Sans aucun doute une tentative malfaisante de faire sauter l’Observatoire, disent-ils. H’m. C’est difficile à croire. »
Il regarda le papier pendant un moment en silence, puis le passa à l’autre, qui, après avoir contemplé pensivement l’imprimé, le posa sans commentaire.
Ce fut Ossipon qui parla le premier, toujours plein de ressentiment.
« Les fragments d’un seul homme, notez-le. Ergo : il s’est fait sauter lui-même. Ça gâche votre journée de congé, n’est-ce pas ? Vous attendiez-vous à ce genre de mouvement ? Je n’avais pas la moindre idée — pas l’ombre d’une notion que quelque chose de ce genre soit prévu ici — dans ce pays. Dans les circonstances actuelles, c’est tout bonnement criminel. »
Le petit homme leva ses sourcils noirs et fins avec un mépris impassible.
« Criminel ! Qu’est-ce que cela ? Qu’est-ce que le crime ? Quelle peut être la signification d’une telle assertion ? »
« Comment dois-je m’exprimer ? Il faut utiliser les mots courants », dit Ossipon avec impatience. « La signification de cette assertion est que cette affaire pourrait affecter notre position très négativement dans ce pays. N’est-ce pas assez criminel pour vous ? Je suis convaincu que vous avez distribué une partie de votre camelote ces derniers temps. »
Ossipon le fixa intensément. L’autre, sans sourciller, abaissa et releva lentement la tête.
« Vous l’avez fait ! » éclata l’éditeur des tracts du F.P. dans un murmure intense. « Non ! Et vous remettez vraiment ça à tout venant, sur simple demande, au premier imbécile qui passe ? »
« Justement ! L’ordre social condamné n’a pas été construit sur du papier et de l’encre, et je n’imagine pas qu’une combinaison de papier et d’encre y mettra jamais fin, quoi que vous puissiez en penser. Oui, je donnerais la camelote à pleines mains à chaque homme, femme ou imbécile qui aime se présenter. Je sais à quoi vous pensez. Mais je ne prends pas mes instructions du Comité Rouge. Je vous verrais tous chassés d’ici, ou arrêtés — ou décapités, d’ailleurs — sans ciller. Ce qui nous arrive en tant qu’individus n’a pas la moindre importance. »
Il parla nonchalamment, sans chaleur, presque sans sentiment, et Ossipon, intérieurement fort affecté, essaya de copier ce détachement.
« Si la police d’ici connaissait son boulot, elle vous criblerait de balles avec des revolvers, ou bien essayerait de vous assommer par derrière en plein jour. »
Le petit homme semblait avoir déjà considéré ce point de vue avec son air impassible et confiant.
« Oui », acquiesça-t-il avec la plus grande promptitude. « Mais pour cela, ils devraient affronter leurs propres institutions. Vous voyez ? Cela demande un cran peu commun. Un cran d’un genre spécial. »
Ossipon cligna des yeux.
« J’imagine que c’est exactement ce qui vous arriverait si vous installiez votre laboratoire aux États-Unis. Ils ne font pas de cérémonies avec leurs institutions là-bas. »
« Il est peu probable que j’aille vérifier. Sinon, votre remarque est juste », admit l’autre. « Ils ont plus de caractère là-bas, et leur caractère est essentiellement anarchiste. Un terrain fertile pour nous, les États-Unis — très bon terrain. La grande République a la racine de la matière destructrice en elle. Le tempérament collectif est sans loi. Excellent. Ils peuvent nous abattre, mais… »
« Vous êtes trop transcendantal pour moi », grogna Ossipon avec une inquiétude morose.
« Logique », protesta l’autre. « Il existe plusieurs sortes de logique. Celle-ci est la sorte éclairée. L’Amérique, tout va bien. C’est ce pays-ci qui est dangereux, avec sa conception idéaliste de la légalité. L’esprit social de ce peuple est enveloppé de scrupuleux préjugés, et cela est fatal à notre œuvre. Vous dites que l’Angleterre est notre seul refuge ! Tant pis. Capoue ! Qu’avons-nous à faire de refuges ? Ici, vous parlez, imprimez, complotez, et ne faites rien. J’ose dire que c’est très commode pour de tels Karl Yundt. »
Il haussa légèrement les épaules, puis ajouta avec la même assurance décontractée : « Rompre avec la superstition et le culte de la légalité devrait être notre but. Rien ne me ferait plus plaisir que de voir l’inspecteur Heat et ses semblables se mettre à nous abattre en plein jour avec l’approbation du public. La moitié de notre bataille serait alors gagnée ; la désintégration de la vieille moralité aurait commencé dans son temple même. C’est ce à quoi vous devriez viser. Mais vous, les révolutionnaires, vous ne comprendrez jamais cela. Vous planifiez l’avenir, vous vous perdez dans des rêveries de systèmes économiques dérivés de ce qui est ; alors que ce qu’il faut, c’est un grand nettoyage et un nouveau départ pour une conception nouvelle de la vie. Ce genre d’avenir prendra soin de lui-même si seulement vous lui en laissez la place. C’est pourquoi je déverserais mon matériel en tas aux coins des rues si j’en avais assez pour cela ; et comme je n’en ai pas, je fais de mon mieux en perfectionnant un détonateur vraiment fiable. »
Ossipon, qui nageait mentalement en eaux profondes, se saisit du dernier mot comme s’il s’agissait d’une planche de salut.
« Oui. Vos détonateurs. Je ne serais pas étonné que ce soit l’un de vos détonateurs qui ait fait le grand ménage de l’homme dans le parc. »
Une ombre de contrariété assombrit le visage déterminé et jaunâtre qui faisait face à Ossipon.
« Ma difficulté consiste précisément à expérimenter pratiquement les différentes sortes. Il faut bien les essayer, après tout. D’ailleurs… »
Ossipon l’interrompit.
« Qui cela pouvait-il bien être ? Je vous assure que nous, à Londres, n’en savions rien… N’auriez-vous pas pu décrire la personne à qui vous avez donné le matériel ? »
L’autre tourna ses lunettes vers Ossipon comme une paire de projecteurs.
« Le décrire », répéta-t-il lentement. « Je ne pense pas qu’il puisse y avoir la moindre objection maintenant. Je vais vous le décrire en un seul mot : Verloc. »
Ossipon, que la curiosité avait soulevé de quelques centimètres de son siège, retomba comme s’il avait reçu un coup en plein visage.
« Verloc ! Impossible. »
Le petit homme maître de lui-même hocha la tête une seule fois.
« Si. C’est lui la personne. Vous ne pouvez pas dire que dans ce cas j’ai donné mon matériel au premier imbécile venu. Il était un membre éminent du groupe, pour autant que je sache. »
« Oui », dit Ossipon. « Éminent. Non, pas exactement. Il était le centre des renseignements généraux, et recevait habituellement les camarades qui arrivaient ici. Plus utile qu’important. Un homme sans idées. Il y a des années, il avait l’habitude de prendre la parole lors de réunions, en France, je crois. Pas très bien, cependant. Il avait la confiance d’hommes comme Latorre, Moser et toute cette vieille garde. Le seul talent qu’il ait vraiment montré, c’est sa capacité à éluder d’une façon ou d’une autre les attentions de la police. Ici, par exemple, il ne semblait pas être surveillé de très près. Il était marié en règle, vous savez. Je suppose que c’est avec l’argent de sa femme qu’il a monté ce magasin. Il semblait même le faire fructifier. »
Ossipon s’arrêta brusquement, marmonna pour lui-même : « Je me demande ce que cette femme va faire maintenant ? » et tomba dans ses pensées.
L’autre attendit avec une indifférence ostentatoire. Ses origines étaient obscures, et il était généralement connu seulement par son surnom de Professeur. Son droit à cette appellation consistait dans le fait qu’il avait été autrefois préparateur en chimie dans quelque institut technique. Il s’était brouillé avec les autorités sur une question de traitement injuste. Par la suite, il avait obtenu un poste dans le laboratoire d’une fabrique de teintures. Là aussi, il avait été traité avec une injustice révoltante. Ses luttes, ses privations, son travail acharné pour s’élever dans l’échelle sociale, l’avaient rempli d’une conviction si exaltée de ses mérites qu’il était extrêmement difficile pour le monde de le traiter avec justice — le standard de cette notion dépendant tant de la patience de l’individu. Le Professeur avait du génie, mais manquait de la grande vertu sociale qu’est la résignation.
« Intellectuellement un zéro », prononça Ossipon à haute voix, abandonnant soudain la contemplation intérieure de la personne endeuillée et des affaires de Mme Verloc. « Une personnalité tout à fait ordinaire. Vous avez tort de ne pas rester davantage en contact avec les camarades, Professeur », ajouta-t-il sur un ton réprobateur. « Vous a-t-il dit quelque chose, vous a-t-il donné une idée de ses intentions ? Je ne l’avais pas vu depuis un mois. Il semble impossible qu’il soit parti. »
« Il m’a dit que ce serait une démonstration contre un bâtiment », dit le Professeur. « Je devais en savoir autant pour préparer le projectile. Je lui ai fait remarquer que je n’avais guère une quantité suffisante pour un résultat complètement destructeur, mais il a insisté très vivement pour que je fasse de mon mieux. Comme il voulait quelque chose qui puisse être transporté ouvertement à la main, j’ai proposé d’utiliser une vieille boîte de vernis copal d’un gallon que j’avais par hasard sous la main. L’idée lui a plu. Cela m’a donné du souci, car j’ai dû découper le fond d’abord et le ressouder après. Une fois préparée pour l’utilisation, la boîte renfermait un bocal en verre épais, à large ouverture et bien bouché, entouré d’un peu d’argile humide et contenant seize onces de poudre verte X2. Le détonateur était relié au couvercle vissé de la boîte. C’était ingénieux, une combinaison de temps et de choc. Je lui ai expliqué le système. C’était un mince tube d’étain renfermant un… »
L’attention d’Ossipon s’était égarée.
« Que pensez-vous qu’il soit arrivé ? » interrompit-il.
« Impossible à dire. Il a vissé le couvercle à fond, ce qui devait établir la connexion, puis il a oublié le facteur temps. C’était réglé pour vingt minutes. D’un autre côté, le contact temporel étant établi, un choc violent provoquerait l’explosion immédiate. Soit il a calculé le temps trop juste, soit il a simplement laissé tomber l’engin. Le contact a été établi, c’est certain, ça, c’est clair pour moi en tout cas. Le système a fonctionné parfaitement. Et pourtant, on pourrait penser qu’un imbécile ordinaire pressé aurait bien plus de chances d’oublier complètement de faire le contact. C’était surtout ce genre d’échec qui me tracassait. Mais il y a plus de sortes d’imbéciles qu’on ne peut s’en prémunir. On ne peut pas s’attendre à ce qu’un détonateur soit absolument infaillible. »
Il fit signe à un serveur. Ossipon restait rigide, le regard absent du travail mental. Après que l’homme fut parti avec l’argent, il se reprit avec un air de profonde insatisfaction.
« C’est extrêmement désagréable pour moi », songea-t-il. « Karl est au lit avec une bronchite depuis une semaine. Il y a une chance égale qu’il ne se relève jamais. Michaelis se la coule douce à la campagne quelque part. Un éditeur à la mode lui a offert cinq cents livres pour un livre. Ce sera un échec épouvantable. Il a perdu l’habitude de la pensée cohérente en prison, vous savez. »
Le Professeur, debout, boutonnant maintenant sa veste, regardait autour de lui avec une parfaite indifférence.
« Qu’allez-vous faire ? » demanda Ossipon avec lassitude. Il redoutait le blâme du Comité rouge central, un organisme qui n’avait pas de lieu de résidence permanent et dont il ne connaissait pas exactement la composition. Si cette affaire devait aboutir à la suppression de la modeste subvention allouée à la publication des pamphlets du F.P., alors en effet il aurait à regretter l’inexplicable folie de Verloc.
« La solidarité avec la forme d’action la plus extrême est une chose, et l’imprudence idiote en est une autre », dit-il avec une sorte de brutalité morose. « Je ne sais pas ce qui a pris à Verloc. Il y a là un mystère. Quoi qu’il en soit, il est parti. Vous pouvez prendre cela comme vous voulez, mais dans les circonstances actuelles, la seule politique pour le groupe révolutionnaire militant est de décliner toute connexion avec cette foutue lubie de votre part. Comment rendre le désaveu assez convaincant, voilà ce qui me tourmente. »
Le petit homme debout, boutonné et prêt à partir, n’était pas plus grand qu’Ossipon assis. Il braqua ses lunettes sur le visage de ce dernier à bout portant.
« Vous pourriez demander à la police un certificat de bonne conduite. Ils savent où chacun de vous a dormi la nuit dernière. Peut-être que si vous leur demandiez, ils consentiraient à publier une sorte de déclaration officielle. »
« Sans aucun doute, ils savent assez bien que nous n’avons rien à voir avec cela », marmonna Ossipon amèrement. « Ce qu’ils diront, c’est une autre histoire. » Il resta pensif, négligeant la silhouette courte, chétive et semblable à une chouette qui se tenait à ses côtés. « Je dois mettre la main sur Michaelis immédiatement, et l’amener à parler avec son cœur lors de l’un de nos rassemblements. Le public a une sorte de considération sentimentale pour ce type. Son nom est connu. Et je suis en contact avec quelques journalistes des grands quotidiens. Ce qu’il dirait ne serait que pure idiotie, mais il a une façon de parler qui fait que ça passe tout de même. »
« Comme de la mélasse », intervint le Professeur, assez bas, gardant une expression impassible.
Le perplexe Ossipon continua de communier avec lui-même à voix mi-haute, à la manière d’un homme réfléchissant dans une solitude parfaite.
« Imbécile fini ! Me laisser une affaire aussi idiote sur les bras. Et je ne sais même pas si… »
Il resta les lèvres serrées. L’idée d’aller chercher des nouvelles directement à la boutique manquait de charme. Son idée était que la boutique de Verloc pourrait déjà avoir été transformée en piège policier. Ils seront obligés de procéder à quelques arrestations, pensa-t-il, avec quelque chose ressemblant à une indignation vertueuse, car le cours régulier de sa vie révolutionnaire était menacé sans faute de sa part. Et pourtant, à moins d’y aller, il courait le risque de rester dans l’ignorance de ce qu’il serait peut-être très important pour lui de savoir. Puis il réfléchit que, si l’homme dans le parc avait été si complètement mis en pièces que les journaux du soir le disaient, il n’aurait pas pu être identifié. Et si tel était le cas, la police ne pourrait avoir aucune raison spéciale de surveiller la boutique de Verloc plus étroitement que n’importe quel autre lieu connu pour être fréquenté par des anarchistes notoires — pas plus de raison, en fait, que pour surveiller les portes du Silenus. Il y aurait beaucoup de surveillance partout, peu importe où il allait. Pourtant…
« Je me demande ce que je ferais mieux de faire maintenant ? » marmonna-t-il, prenant conseil auprès de lui-même.
Une voix râpeuse à son coude dit avec un mépris posé :
« Accrochez-vous à la femme pour tout ce qu’elle vaut. »
Après avoir prononcé ces mots, le Professeur s’éloigna de la table. Ossipon, que cette perspicacité avait pris au dépourvu, eut un sursaut inefficace, et resta immobile, avec un regard hébété, comme cloué au siège de sa chaise. Le piano solitaire, sans même l’aide d’un tabouret de musicien, frappa courageusement quelques accords et, commençant une sélection d’airs nationaux, le joua finalement jusqu’à la mélodie de « Blue Bells of Scotland ». Les notes douloureusement détachées s’affaiblirent derrière lui alors qu’il montait lentement les escaliers, traversait le hall et gagnait la rue.
Devant la grande porte, une rangée lugubre de vendeurs de journaux se tenant à l’écart du trottoir distribuaient leurs marchandises depuis le caniveau. C’était une journée brute et sombre du début du printemps ; et le ciel sale, la boue des rues, les haillons des hommes crasseux, s’harmonisaient parfaitement avec l’éruption des feuilles de papier humides et minables souillées par l’encre d’imprimerie. Les affiches, maculées de saleté, ornaient comme une tapisserie la courbe de la bordure du trottoir. Le commerce des journaux de l’après-midi était vif, pourtant, en comparaison avec la marche rapide et constante du trafic des piétons, l’effet était celui de l’indifférence, d’une distribution ignorée. Ossipon regarda précipitamment des deux côtés avant de s’engager dans les courants croisés, mais le Professeur était déjà hors de vue.
CHAPITRE V
Le Professeur avait tourné dans une rue à gauche et marchait, la tête portée rigidement droite, dans une foule dont chaque individu dépassait presque sa stature rabougrie. C’était en vain de se prétendre qu’il n’était pas déçu. Mais ce n’était que du sentiment ; le stoïcisme de sa pensée ne pouvait être troublé par cet échec ou n’importe quel autre. La prochaine fois, ou la fois suivante, un coup marquant serait porté — quelque chose de vraiment frappant — un coup capable d’ouvrir la première fissure dans la façade imposante du grand édifice des conceptions légales abritant l’atroce injustice de la société. D’origine humble, et avec une apparence vraiment si médiocre qu’elle faisait obstacle à ses capacités naturelles considérables, son imagination avait été enflammée tôt par les récits d’hommes s’élevant des profondeurs de la pauvreté vers des positions d’autorité et d’opulence. La pureté extrême, presque ascétique, de sa pensée, combinée à une ignorance stupéfiante des conditions mondaines, lui avait fixé un but de pouvoir et de prestige à atteindre sans le médium des arts, des grâces, du tact, de la richesse — par le seul poids du mérite. Dans cette optique, il se considérait comme ayant droit à un succès incontesté. Son père, un enthousiaste sombre et délicat au front fuyant, avait été un prédicateur itinérant et exaltant d’une secte chrétienne obscure mais rigide — un homme suprêmement confiant dans les privilèges de sa justice. Chez le fils, individualiste par tempérament, une fois que la science des collèges eut remplacé complètement la foi des conventicules, cette attitude morale se traduisit en un puritanisme frénétique de l’ambition. Il le chérissait comme quelque chose de séculièrement sacré. Le voir contrecarré lui ouvrit les yeux sur la vraie nature du monde, dont la moralité était artificielle, corrompue et blasphématoire. La voie même des révolutions les plus justifiables est préparée par des impulsions personnelles déguisées en credo. L’indignation du Professeur trouva en elle-même une cause finale qui l’absolvait du péché de se tourner vers la destruction comme l’agent de son ambition. Détruire la foi publique en la légalité était la formule imparfaite de son fanatisme pédant ; mais la conviction subconsciente que la structure d’un ordre social établi ne peut être efficacement brisée que par quelque forme de violence collective ou individuelle était précise et correcte. Il était un agent moral — cela était établi dans son esprit. En exerçant son agence avec un défi impitoyable, il se procurait les apparences du pouvoir et du prestige personnel. C’était indéniable pour son amertume vengeresse. Cela apaisait son agitation ; et à leur manière, les plus ardents des révolutionnaires ne font peut-être rien d’autre que chercher la paix en commun avec le reste de l’humanité — la paix de la vanité apaisée, des appétits satisfaits, ou peut-être de la conscience apaisée.
Perdu dans la foule, misérable et de petite taille, il méditait avec confiance sur son pouvoir, gardant sa main dans la poche gauche de son pantalon, saisissant légèrement la balle en caoutchouc, la garantie suprême de sa liberté sinistre ; mais après un moment, il fut désagréablement affecté par la vue de la chaussée encombrée de véhicules et du trottoir bondé d’hommes et de femmes. Il était dans une longue rue droite, peuplée par une simple fraction d’une multitude immense ; mais tout autour de lui, encore et encore, jusqu’aux limites de l’horizon caché par les énormes piles de briques, il sentait la masse de l’humanité puissante dans son nombre. Ils grouillaient nombreux comme des criquets, industrieux comme des fourmis, irréfléchis comme une force naturelle, poussant en avant, aveugles, ordonnés et absorbés, imperméables au sentiment, à la logique, à la terreur aussi peut-être.
C’était la forme de doute qu’il craignait le plus. Imperméables à la peur ! Souvent, en marchant à l’extérieur, quand il lui arrivait aussi de sortir de lui-même, il avait de tels moments de méfiance effroyable et lucide envers l’humanité. Et si rien ne pouvait les émouvoir ? De tels moments arrivent à tous les hommes dont l’ambition vise une prise directe sur l’humanité — aux artistes, aux politiciens, aux penseurs, aux réformateurs ou aux saints. Un état émotionnel méprisable, contre lequel la solitude fortifie un caractère supérieur ; et avec une exaltation sévère, le Professeur pensa au refuge de sa chambre, avec son placard cadenassé, perdu dans un désert de maisons pauvres, l’ermitage de l’anarchiste parfait. Afin d’atteindre plus tôt le point où il pourrait prendre son omnibus, il tourna brusquement hors de la rue populeuse dans une ruelle étroite et sombre pavée de dalles. D’un côté, les maisons basses en briques avaient dans leurs fenêtres poussiéreuses le regard aveugle et moribond d’une décomposition incurable — des coquilles vides attendant la démolition. De l’autre côté, la vie n’avait pas encore totalement disparu. Face à l’unique bec de gaz bâillait la caverne d’un marchand de meubles d’occasion, où, profondément dans l’ombre d’une sorte d’avenue étroite serpentant à travers une forêt bizarre d’armoires, avec un sous-bois enchevêtré de pieds de table, une grande glace luisait comme une mare d’eau dans un bois. Un canapé malheureux et sans abri, accompagné de deux chaises sans rapport, se tenait au grand air. Le seul être humain utilisant la ruelle en dehors du Professeur, venant d’un pas vigoureux et droit de la direction opposée, arrêta soudainement son allure balancée.
« Holà ! » dit-il, et il se tint un peu sur le côté, aux aguets.
Le Professeur s’était déjà arrêté, avec un demi-tour rapide qui ramena ses épaules tout près de l’autre mur. Sa main droite tomba légèrement sur le dossier du canapé abandonné, la gauche resta résolument plongée au fond de la poche du pantalon, et la rondeur des lunettes à monture lourde conférait un caractère de chouette à son visage morose et imperturbable.
C’était comme une rencontre dans un couloir latéral d’un manoir plein de vie. L’homme vigoureux était boutonné dans un pardessus sombre et portait un parapluie. Son chapeau, incliné en arrière, découvrait une bonne partie du front, qui paraissait très blanc dans l’obscurité. Dans les taches sombres des orbites, les globes oculaires luisaient de manière perçante. De longues moustaches tombantes, de la couleur du maïs mûr, encadraient de leurs pointes le bloc carré de son menton rasé.
« Je ne vous cherche pas », dit-il brusquement.
Le Professeur ne bougea pas d’un pouce. Les bruits mêlés de l’énorme ville retombèrent en un murmure sourd et inarticulé. L’inspecteur en chef Heat du département des Crimes spéciaux changea de ton.
« Pas pressé de rentrer chez vous ? » demanda-t-il avec une simplicité moqueuse.
Le petit agent moral de destruction à l’aspect malsain exulta silencieusement dans la possession d’un prestige personnel, tenant en échec cet homme armé du mandat défensif d’une société menacée. Plus chanceux que Caligula, qui souhaitait que le Sénat romain n’ait qu’une seule tête pour la meilleure satisfaction de sa luxure cruelle, il contemplait en cet unique homme toutes les forces qu’il avait défiées : la force de la loi, de la propriété, de l’oppression et de l’injustice. Il contemplait tous ses ennemis, et les affrontait sans peur dans une satisfaction suprême de sa vanité. Ils se tenaient perplexes devant lui comme devant un effroyable présage. Il se réjouissait intérieurement de la chance de cette rencontre affirmant sa supériorité sur toute la multitude de l’humanité.
C’était en réalité une rencontre fortuite. L’inspecteur en chef Heat avait passé une journée désagréablement occupée depuis que son département avait reçu le premier télégramme de Greenwich un peu avant onze heures du matin. Tout d’abord, le fait que l’attentat ait été tenté moins d’une semaine après qu’il eut assuré un haut fonctionnaire qu’aucune éruption d’activité anarchiste n’était à craindre était suffisamment ennuyeux. S’il pensa jamais être en sécurité en faisant une déclaration, c’était bien à ce moment-là. Il avait fait cette déclaration avec une satisfaction infinie pour lui-même, parce qu’il était clair que le haut fonctionnaire désirait ardemment entendre cela même. Il avait affirmé que rien de tel ne pouvait même être envisagé sans que le département n’en soit informé dans les vingt-quatre heures ; et il avait parlé ainsi dans la conscience d’être le grand expert de son département. Il était même allé jusqu’à prononcer des mots que la vraie sagesse aurait retenus. Mais l’inspecteur en chef Heat n’était pas très sage — du moins pas vraiment. La vraie sagesse, qui n’est certaine de rien dans ce monde de contradictions, l’aurait empêché d’atteindre sa position actuelle. Elle aurait alarmé ses supérieurs et anéanti ses chances de promotion. Sa promotion avait été très rapide.
Il n’en est pas un, monsieur, sur lequel nous ne pourrions mettre la main à n’importe quelle heure de la nuit ou du jour. Nous savons ce que chacun d’eux fait heure par heure », avait-il déclaré. Et le haut fonctionnaire avait daigné sourire. C’était si manifestement la chose à dire pour un officier de la réputation de l’inspecteur en chef Heat que cela en devenait parfaitement délicieux. Le haut fonctionnaire crut à cette déclaration, qui s’accordait avec sa conception de la convenance des choses. Sa sagesse était d’une nature officielle, sans quoi il aurait pu réfléchir à une question qui n’est pas de théorie mais d’expérience : à savoir que, dans le tissu serré des relations entre conspirateur et police, il se produit des solutions de continuité inattendues, des trous soudains dans l’espace et le temps. Un anarchiste donné peut être surveillé pouce par pouce et minute par minute, mais vient toujours un moment où, d’une manière ou d’une autre, on perd toute trace et tout contact avec lui pendant quelques heures, durant lesquelles quelque chose (généralement une explosion) de plus ou moins déplorable arrive effectivement. Mais le haut fonctionnaire, emporté par son sens de la convenance des choses, avait souri, et maintenant, le souvenir de ce sourire était très agaçant pour l’inspecteur en chef Heat, principal expert en procédures anarchistes.
Ce n’était pas la seule circonstance dont le souvenir pesait sur la sérénité habituelle de l’éminent spécialiste. Il y en avait une autre qui ne datait que de ce matin même. La pensée que, lorsqu’il avait été appelé en urgence dans le bureau privé de son commissaire adjoint, il avait été incapable de dissimuler son étonnement était franchement vexante. Son instinct d’homme à succès lui avait appris depuis longtemps que, règle générale, une réputation se bâtit autant sur les manières que sur les accomplissements. Et il sentait que ses manières, lorsqu’il avait été confronté au télégramme, n’avaient pas été impressionnantes. Il avait ouvert de grands yeux et s’était exclamé : « Impossible ! », s’exposant ainsi à la réplique imparable d’un bout de doigt posé avec force sur le télégramme que le commissaire adjoint, après l’avoir lu à voix haute, avait jeté sur le bureau. Être écrasé, pour ainsi dire, sous la pointe d’un index était une expérience désagréable. Très dommageable, aussi ! De plus, l’inspecteur en chef Heat était conscient de ne pas avoir arrangé les choses en se laissant aller à exprimer une conviction.
« Une chose que je peux vous dire tout de suite : aucun des nôtres n’a quoi que ce soit à voir avec cela. »
Il était fort de son intégrité de bon détective, mais il voyait maintenant qu’une réserve impénétrablement attentive à l’égard de cet incident aurait mieux servi sa réputation. D’un autre côté, il admettait en lui-même qu’il était difficile de préserver sa réputation si des étrangers venaient à se mêler de l’affaire. Les étrangers sont le fléau de la police comme des autres professions. Le ton des remarques du commissaire adjoint avait été assez acide pour faire grincer les dents.
Et depuis le petit-déjeuner, l’inspecteur en chef Heat n’avait pas réussi à manger quoi que ce soit.
Commençant immédiatement à mener son enquête sur place, il avait avalé une bonne dose de brouillard cru et malsain dans le parc. Puis il s’était rendu à l’hôpital ; et lorsque l’enquête à Greenwich fut enfin terminée, il avait perdu l’envie de manger. Non habitué, comme le sont les médecins, à examiner de près les restes mutilés d’êtres humains, il avait été choqué par le spectacle qui s’était offert à sa vue lorsqu’une bâche imperméable avait été soulevée d’une table dans une certaine pièce de l’hôpital.
Une autre bâche imperméable était étendue sur cette table à la manière d’une nappe, les coins rabattus sur une sorte de monticule — un tas de chiffons, roussis et tachés de sang, dissimulant à moitié ce qui aurait pu être une accumulation de matière première pour un festin cannibale. Il fallait une fermeté d’esprit considérable pour ne pas reculer devant ce spectacle. L’inspecteur en chef Heat, un officier efficace de son département, tint bon, mais pendant une minute entière, il ne s’avança pas. Un agent local en uniforme jeta un coup d’œil oblique et dit, avec une impassibilité toute simple :
« Il est tout là. Jusqu’au moindre morceau. C’était du travail. »
Il avait été le premier homme sur les lieux après l’explosion. Il mentionna à nouveau le fait. Il avait vu quelque chose comme un violent éclair dans le brouillard. À ce moment-là, il se tenait à la porte de la loge de King William Street en train de parler au gardien. La détonation l’avait fait frissonner de tout son long. Il avait couru entre les arbres vers l’Observatoire. « Aussi vite que mes jambes me portaient », répéta-t-il deux fois.
L’inspecteur en chef Heat, se penchant en avant au-dessus de la table avec une précaution horrifiée, le laissa continuer. Le brancardier de l’hôpital et un autre homme rabattirent les coins du drap et s’écartèrent. Les yeux de l’inspecteur en chef fouillèrent les détails macabres de ce tas de choses disparates, qui semblaient avoir été ramassées dans des abattoirs et des boutiques de chiffonnier.
« Vous avez utilisé une pelle », fit-il remarquer, observant un saupoudrage de gravier fin, de minuscules morceaux d’écorce brune et des particules de bois éclaté aussi fines que des aiguilles.
« Obligé, à un endroit », dit l’agent impassible. « J’ai envoyé un gardien chercher une bêche. Quand il m’a entendu gratter le sol avec, il a appuyé son front contre un arbre et a été malade comme un chien. »
L’inspecteur en chef, courbé prudemment au-dessus de la table, refoula la sensation désagréable dans sa gorge. La violence fracassante de la destruction qui avait fait de ce corps un tas de fragments sans nom affectait ses sentiments d’un sentiment de cruauté impitoyable, bien que sa raison lui dît que l’effet avait dû être aussi rapide qu’un éclair. L’homme, quel qu’il fût, était mort instantanément ; et pourtant, il semblait impossible de croire qu’un corps humain eût pu atteindre cet état de désintégration sans passer par les affres d’une agonie inconcevable. Peu physiologiste, et encore moins métaphysicien, l’inspecteur en chef Heat s’éleva, par la force de la sympathie, qui est une forme de peur, au-dessus de la conception vulgaire du temps. Instantané ! Il se souvint de tout ce qu’il avait jamais lu dans des publications populaires sur les longs rêves terrifiants rêvés en l’instant du réveil ; sur toute la vie passée vécue avec une intensité effrayante par un homme en train de se noyer, alors que sa tête condamnée émergeait, ruisselante, pour la dernière fois. Les mystères inexplicables de l’existence consciente assaillirent l’inspecteur en chef Heat jusqu’à ce qu’il élabore une notion horrible selon laquelle des âges de douleur atroce et de torture mentale pouvaient être contenus entre deux clignements d’œil successifs. Et, pendant ce temps, l’inspecteur en chef continuait, scrutant la table avec un visage calme et l’attention légèrement anxieuse d’un client indigent se penchant sur ce que l’on peut appeler les sous-produits de la boutique d’un boucher en vue d’un dîner du dimanche à bon marché. Tout le temps, ses facultés entraînées d’excellent enquêteur, qui ne dédaigne aucune chance d’information, suivaient la loquacité décousue et satisfaite d’elle-même de l’agent.
« Un type blond », observa ce dernier d’un ton placide, et il fit une pause. « La vieille femme qui a parlé au sergent a remarqué un type blond sortant de la gare de Maze Hill. » Il fit une pause. « Et c’était un type blond. Elle a remarqué deux hommes sortant de la gare après que le train montant soit reparti », continua-t-il lentement. « Elle n’a pas pu dire s’ils étaient ensemble. Elle n’a pas fait particulièrement attention au grand, mais l’autre était un gars blond et fluet, portant une boîte de vernis en fer-blanc dans une main. » L’agent se tut.
« Vous connaissez la femme ? » marmonna l’inspecteur en chef, les yeux fixés sur la table, et une vague notion à l’esprit d’une enquête devant se tenir sous peu sur une personne susceptible de rester à jamais inconnue.
« Oui. Elle est gouvernante chez un débitant de boissons à la retraite, et elle fréquente parfois la chapelle de Park Place », déclara l’agent avec poids, et fit une pause, avec un autre regard oblique vers la table.
Puis soudain : « Eh bien, le voilà — tout ce que j’ai pu en voir. Blond. Fluet — assez fluet. Regardez ce pied là-bas. J’ai ramassé les jambes en premier, l’une après l’autre. Il était tellement éparpillé qu’on ne savait pas par où commencer. »
L’agent fit une pause ; le moindre vacillement d’un sourire innocent et satisfait de lui-même investit son visage rond d’une expression infantile.
« Il a trébuché », annonça-t-il avec assurance. « J’ai trébuché moi-même une fois, et je suis tombé sur la tête aussi, en courant. Ces racines dépassent vraiment partout. Il a trébuché contre la racine d’un arbre et est tombé, et cette chose qu’il portait a dû exploser juste sous sa poitrine, je suppose. »
L’écho des mots « Personne inconnue » se répétant dans sa conscience intérieure dérangeait considérablement l’inspecteur en chef. Il aurait aimé remonter cette affaire jusqu’à son origine mystérieuse pour sa propre information. Il était curieux par profession. Devant le public, il aurait aimé justifier l’efficacité de son département en établissant l’identité de cet homme. Il était un serviteur loyal. Cela, cependant, semblait impossible. Le premier terme du problème était illisible — il ne suggérait rien d’autre qu’une cruauté atroce.
Surmontant sa répugnance physique, l’inspecteur en chef Heat tendit la main, sans conviction, pour sauver sa conscience, et ramassa le moins souillé des chiffons. C’était une étroite bande de velours avec un plus grand morceau triangulaire de drap bleu foncé accroché à elle. Il le tint à la hauteur de ses yeux ; et l’agent de police parla.
« Col de velours. Drôle que la vieille femme ait remarqué le col de velours. Manteau bleu foncé avec un col de velours, nous a-t-elle dit. C’était le gars qu’elle a vu, pas d’erreur. Et le voilà complet, col de velours et tout. Je ne crois pas avoir manqué un seul morceau de la taille d’un timbre-poste. »
À ce point, les facultés entraînées de l’inspecteur en chef cessèrent d’entendre la voix de l’agent. Il se déplaça vers l’une des fenêtres pour mieux voir. Son visage, détourné de la pièce, exprimait un intérêt intense et surpris tandis qu’il examinait de près le morceau triangulaire de drap. Par une secousse soudaine, il le détacha, et ce n’est qu’après l’avoir fourré dans sa poche qu’il se tourna vers la pièce et jeta le col de velours sur la table —
« Couvrez ça », ordonna-t-il sèchement aux assistants, sans un autre regard, et, salué par l’agent, il emporta son butin précipitamment.
Un train commode le ramena en ville, seul et profondément pensif, dans un compartiment de troisième classe. Ce morceau de tissu roussi était incroyablement précieux, et il ne pouvait s’empêcher de s’étonner de la manière fortuite dont il était tombé en sa possession. C’était comme si le Destin avait glissé cet indice dans ses mains. Et, à la manière de l’homme moyen, dont l’ambition est de commander aux événements, il commença à se méfier d’un succès aussi gratuit et accidentel — juste parce qu’il semblait lui avoir été imposé. La valeur pratique du succès dépend en grande partie de la manière dont on le regarde. Mais le Destin ne regarde rien. Il n’a aucune discrétion. Il ne considérait plus comme éminemment souhaitable, sous tous les rapports, d’établir publiquement l’identité de l’homme qui s’était fait exploser ce matin-là avec une horreur si complète. Mais il n’était pas certain du point de vue qu’adopterait son département. Un département est, pour ceux qu’il emploie, une personnalité complexe avec ses propres idées et même ses propres manies. Il dépend de la loyale dévotion de ses serviteurs, et la loyale dévotion des serviteurs de confiance est associée à une certaine dose de mépris affectueux, qui la maintient douce, pour ainsi dire. Par une bienveillante disposition de la Nature, nul n’est un héros pour son valet, sans quoi les héros devraient brosser leurs propres vêtements. De même, aucun département ne paraît parfaitement sage à l’intimité de ses travailleurs. Un département n’en sait pas autant que certains de ses serviteurs. Étant un organisme impassible, il ne peut jamais être parfaitement informé. Il ne serait pas bon pour son efficacité d’en savoir trop. L’inspecteur en chef Heat descendit du train dans un état de réflexion nullement entaché de déloyauté, mais pas tout à fait exempt de cette méfiance jalouse qui naît si souvent sur le terrain d’une dévotion parfaite, qu’il s’agisse de femmes ou d’institutions.
C’est dans cette disposition mentale, physiquement très vide, mais encore nauséeux de ce qu’il avait vu, qu’il tomba sur le Professeur. Dans ces conditions qui engendrent l’irascibilité chez un homme sain et normal, cette rencontre était particulièrement importune pour l’inspecteur en chef Heat. Il ne pensait pas au Professeur ; il ne pensait pas du tout à un anarchiste en particulier. Le teint de cette affaire lui avait imposé, d’une certaine manière, l’idée générale de l’absurdité des choses humaines, ce qui, dans l’abstrait, est suffisamment agaçant pour un tempérament non philosophique, et dans des instances concrètes, devient exaspérant au-delà de toute endurance. Au début de sa carrière, l’inspecteur en chef Heat s’était occupé des formes les plus énergiques de vol. Il avait gagné ses éperons dans cette sphère, et naturellement assez, avait gardé pour elle, après sa promotion dans un autre département, un sentiment qui n’était pas très éloigné de l’affection. Le vol n’était pas une pure absurdité. C’était une forme d’industrie humaine, perverse certes, mais néanmoins une industrie exercée dans un monde industrieux ; c’était un travail entrepris pour la même raison que le travail dans les poteries, dans les mines de charbon, dans les champs, dans les ateliers d’affûtage d’outils. C’était un labeur dont la différence pratique avec les autres formes de labeur consistait en la nature de son risque, qui ne résidait pas dans l’ankylose, ou l’empoisonnement par le plomb, ou le grisou, ou la poussière granuleuse, mais dans ce qui peut être brièvement défini dans sa propre phraséologie spéciale comme « Sept ans de travaux forcés ». L’inspecteur en chef Heat n’était, bien sûr, pas insensible à la gravité des différences morales. Mais les voleurs dont il s’occupait ne l’étaient pas non plus. Ils se soumettaient aux sanctions sévères d’une moralité familière à l’inspecteur en chef Heat avec une certaine résignation.
C’étaient ses concitoyens qui avaient mal tourné à cause d’une éducation imparfaite, croyait l’inspecteur en chef Heat ; mais en tenant compte de cette différence, il pouvait comprendre l’esprit d’un cambrioleur, parce que, en fait, l’esprit et les instincts d’un cambrioleur sont du même genre que l’esprit et les instincts d’un officier de police. Tous deux reconnaissent les mêmes conventions, et ont une connaissance pratique des méthodes de l’autre et de la routine de leurs métiers respectifs. Ils se comprennent, ce qui est avantageux pour les deux, et établit une sorte d’aménité dans leurs relations. Produits de la même machine, l’un classé comme utile et l’autre comme nuisible, ils prennent la machine pour acquise de manières différentes, mais avec un sérieux essentiellement le même. L’esprit de l’inspecteur en chef Heat était inaccessible aux idées de révolte. Mais ses voleurs n’étaient pas des rebelles. Sa vigueur corporelle, ses manières froides et inflexibles, son courage et son équité, lui avaient assuré beaucoup de respect et une certaine adulation dans la sphère de ses premiers succès. Il s’était senti révéré et admiré. Et l’inspecteur en chef Heat, arrêté à moins de six pas de l’anarchiste surnommé le Professeur, eut une pensée de regret pour le monde des voleurs — sains, sans idéaux morbides, travaillant par routine, respectueux des autorités constituées, libres de toute souillure de haine et de désespoir.
Après avoir rendu cet hommage à ce qui est normal dans la constitution de la société (car l’idée du vol paraissait à son instinct aussi normale que l’idée de propriété), l’inspecteur en chef Heat se sentit très en colère contre lui-même pour s’être arrêté, pour avoir parlé, pour avoir pris ce chemin du tout au tout sous prétexte que c’était un raccourci de la gare au quartier général. Et il parla de nouveau de sa grande voix autoritaire, qui, étant modérée, avait un caractère menaçant.
« Vous n’êtes pas recherché, je vous le dis », répéta-t-il.
L’anarchiste ne bougea pas. Un rire intérieur de dérision découvrit non seulement ses dents mais aussi ses gencives, le secoua tout entier, sans le moindre bruit. L’inspecteur en chef Heat fut conduit à ajouter, contre son meilleur jugement :
« Pas encore. Quand je voudrai vous trouver, je saurai où vous chercher. »
C’étaient des mots parfaitement appropriés, dans la tradition et adaptés à son caractère d’officier de police s’adressant à l’un de ses troupeaux spéciaux. Mais la réception qu’ils reçurent s’écarta de la tradition et de la bienséance. C’était scandaleux. La silhouette rabougrie et faible devant lui parla enfin.
« Je ne doute pas que les journaux vous donneraient une notice nécrologique à ce moment-là. Vous savez mieux que quiconque ce que cela vaudrait pour vous. Je pense que vous pouvez facilement imaginer le genre de choses qui seraient imprimées. Mais vous pourriez être exposé au désagrément d’être enterré avec moi, bien que je suppose que vos amis feraient un effort pour nous trier autant que possible. »
Avec tout son mépris sain pour l’esprit dictant de tels discours, l’atroce allusion des mots eut son effet sur l’inspecteur en chef Heat. Il avait trop de perspicacité, et trop d’informations exactes aussi, pour les rejeter comme des idioties. Le crépuscule de cette ruelle étroite prit une teinte sinistre de la petite silhouette sombre et fragile, le dos au mur, et parlant avec une voix faible et sûre d’elle. Pour la vitalité vigoureuse et tenace de l’inspecteur en chef, la misère physique de cet être, si manifestement pas fait pour vivre, était de mauvais augure ; car il lui semblait que s’il avait le malheur d’être un tel objet misérable, il ne se soucierait pas de savoir à quel point il mourrait rapidement. La vie avait une telle emprise sur lui qu’une nouvelle vague de nausée éclata en une légère transpiration sur son front. Le murmure de la vie urbaine, le grondement étouffé des roues dans les deux rues invisibles à droite et à gauche, parvenaient à ses oreilles à travers la courbe de la ruelle sordide avec une familiarité précieuse et une douceur attrayante. Il était humain. Mais l’inspecteur en chef Heat était aussi un homme, et il ne pouvait laisser passer de tels mots.
« Tout cela est bon pour effrayer les enfants », dit-il. « Je vous aurai encore. »
C’était très bien dit, sans mépris, avec un calme presque austère.
« Sans doute », fut la réponse ; « mais il n’y a pas de meilleur moment que le présent, croyez-moi. Pour un homme de vraies convictions, c’est une belle occasion de sacrifice de soi. Vous ne pourrez peut-être pas en trouver une autre aussi favorable, aussi humaine. Il n’y a même pas un chat près de nous, et ces vieilles maisons condamnées feraient un bon tas de briques là où vous vous tenez. Vous ne m’aurez jamais à si peu de frais pour la vie et la propriété, que vous êtes payé pour protéger. »
« Vous ne savez pas à qui vous parlez », dit l’inspecteur en chef Heat fermement. « Si je devais mettre la main sur vous maintenant, je ne serais pas meilleur que vous-même. »
« Ah ! Le jeu ! »
« Vous pouvez être sûr que notre camp finira par gagner. Il pourrait encore être nécessaire de faire croire aux gens que certains d’entre vous devraient être abattus à vue comme des chiens enragés. Alors ce sera le jeu. Mais je serai damné si je sais ce qu’est le vôtre. Je ne crois pas que vous le sachiez vous-mêmes. Vous n’obtiendrez jamais rien avec ça. »
« Entre-temps, c’est vous qui en tirez quelque chose — jusqu’ici. Et vous l’obtenez facilement, aussi. Je ne parlerai pas de votre salaire, mais n’avez-vous pas fait votre nom simplement en ne comprenant pas ce que nous cherchons ? »
« Que cherchez-vous, alors ? » demanda l’inspecteur en chef Heat, avec une hâte méprisante, comme un homme pressé qui s’aperçoit qu’il perd son temps.
L’anarchiste parfait répondit par un sourire qui ne fendit pas ses lèvres minces et incolores ; et le célèbre inspecteur en chef ressentit un sentiment de supériorité qui l’incita à lever un doigt avertisseur.
« Laissez tomber — quoi que ce soit », dit-il sur un ton admonestant, mais pas aussi gentiment que s’il condescendait à donner un bon conseil à un perceur de coffres-forts réputé. « Laissez tomber. Vous verrez que nous sommes trop nombreux pour vous. »
Le sourire figé sur les lèvres du Professeur vacilla, comme si l’esprit moqueur en lui avait perdu son assurance. L’inspecteur en chef Heat continua :
« Vous ne me croyez pas, hein ? Eh bien, vous n’avez qu’à regarder autour de vous. Nous le sommes. Et de toute façon, vous ne le faites pas bien. Vous faites toujours un gâchis de tout. Pourquoi, si les voleurs ne connaissaient pas mieux leur travail, ils mourraient de faim. »
L’allusion à une multitude invincible derrière le dos de cet homme éveilla une sombre indignation dans la poitrine du Professeur. Il ne souriait plus son sourire énigmatique et moqueur. Le pouvoir de résistance du nombre, l’impassibilité inattaquable d’une grande multitude, était la peur obsédante de sa sinistre solitude. Ses lèvres tremblèrent pendant quelque temps avant qu’il ne parvienne à dire d’une voix étranglée :
« Je fais mon travail mieux que vous ne faites le vôtre. »
« Ça suffira pour aujourd’hui », interrompit précipitamment l’inspecteur en chef Heat ; et le Professeur éclata de rire cette fois. Tout en riant, il s’éloigna ; mais son rire ne dura pas. C’était un petit homme au visage triste et misérable qui émergea de l’étroit passage pour déboucher dans le tumulte de la grande artère. Il marchait avec la démarche atone d’un vagabond qui va, qui continue d’aller, indifférent à la pluie ou au soleil, dans un détachement sinistre vis-à-vis des aspects du ciel et de la terre. L’inspecteur en chef Heat, en revanche, après l’avoir observé un moment, s’élança avec la vivacité résolue d’un homme qui, bien qu’insouciant des intempéries, a conscience d’accomplir une mission autorisée sur cette terre et de bénéficier du soutien moral de ses semblables. Tous les habitants de l’immense ville, la population du pays tout entier, et même les millions d’êtres pullulants qui luttent sur la planète, étaient avec lui — jusqu’aux voleurs et aux mendiants eux-mêmes. Oui, les voleurs eux-mêmes étaient assurés d’être avec lui dans son travail actuel. La conscience de ce soutien universel dans son activité générale l’encouragea à s’attaquer au problème particulier.
Le problème auquel l’inspecteur en chef était immédiatement confronté était celui de la gestion du commissaire adjoint de son département, son supérieur direct. C’est le problème éternel des serviteurs fidèles et loyaux ; l’anarchisme lui donnait sa coloration particulière, mais rien de plus. À vrai dire, l’inspecteur en chef Heat ne pensait pas grand-chose de l’anarchisme. Il ne lui accordait pas une importance démesurée et ne parvenait jamais à le prendre au sérieux. Cela tenait davantage de la conduite désordonnée ; un désordre sans l’excuse humaine de l’ivresse, qui implique tout au moins de bons sentiments et une inclination aimable vers la fête. En tant que criminels, les anarchistes n’étaient manifestement pas une classe — aucune classe du tout. Et, se remémorant le Professeur, l’inspecteur en chef Heat, sans ralentir sa marche balancée, grommela entre ses dents :
« Un dément. »
Attraper des voleurs était une tout autre affaire. Cela possédait cette qualité de sérieux propre à toute forme de sport ouvert où le meilleur gagne selon des règles parfaitement compréhensibles. Il n’y avait aucune règle pour traiter avec les anarchistes. Et cela déplaisait souverainement à l’inspecteur en chef. Tout cela n’était que sottise, mais cette sottise excitait l’esprit public, affectait des personnes occupant de hautes fonctions et touchait aux relations internationales. Un mépris dur et impitoyable se figea sur le visage de l’inspecteur en chef tandis qu’il poursuivait son chemin. Son esprit passait en revue tous les anarchistes de son troupeau. Pas un seul n’avait la moitié du cran de tel ou tel cambrioleur qu’il avait connu. Pas la moitié — pas un dixième.
Au quartier général, l’inspecteur en chef fut admis immédiatement dans le bureau privé du commissaire adjoint. Il le trouva, plume à la main, penché sur une grande table jonchée de papiers, comme s’il vénérait un énorme encrier double en bronze et en cristal. Des tubes acoustiques ressemblant à des serpents étaient attachés par la tête au dossier du fauteuil en bois du commissaire adjoint, et leurs bouches béantes semblaient prêtes à mordre ses coudes. Et dans cette attitude, il leva seulement les yeux, dont les paupières étaient plus sombres que son visage et très plissées. Les rapports étaient arrivés : chaque anarchiste avait été dûment localisé.
Après avoir dit cela, il baissa les yeux, signa rapidement deux feuilles de papier isolées, et ne posa sa plume qu’ensuite, se renversant dans son fauteuil tout en dirigeant un regard inquisiteur vers son célèbre subordonné. L’inspecteur en chef soutint bien le regard, déférent mais impénétrable.
« J’ose dire que vous aviez raison, dit le commissaire adjoint, en me disant au début que les anarchistes de Londres n’avaient rien à voir avec cela. J’apprécie tout à fait l’excellente surveillance exercée sur eux par vos hommes. D’un autre côté, pour le public, cela ne revient guère qu’à un aveu d’ignorance. »
L’élocution du commissaire adjoint était posée, pour ainsi dire prudente. Sa pensée semblait rester en suspens sur un mot avant de passer au suivant, comme si les mots avaient été les pierres de gué de son intellect frayant son chemin à travers les eaux de l’erreur. « À moins que vous n’ayez rapporté quelque chose d’utile de Greenwich », ajouta-t-il.
L’inspecteur en chef commença immédiatement le compte rendu de son enquête d’une manière claire et factuelle. Son supérieur, tournant un peu son fauteuil et croisant ses jambes maigres, s’appuya de côté sur son coude, une main ombrageant ses yeux. Son attitude d’écoute avait une sorte de grâce anguleuse et douloureuse. Des lueurs semblables à de l’argent hautement poli jouaient sur les côtés de sa tête d’un noir d’ébène lorsqu’il l’inclina lentement à la fin.
L’inspecteur en chef Heat attendit, donnant l’apparence de peser tout ce qu’il venait de dire, mais, en fait, examinant l’opportunité d’ajouter quelque chose. Le commissaire adjoint coupa court à son hésitation.
« Vous croyez qu’il y avait deux hommes ? » demanda-t-il, sans découvrir ses yeux.
L’inspecteur en chef jugeait cela plus que probable. À son avis, les deux hommes s’étaient séparés à moins de cent mètres des murs de l’Observatoire. Il expliqua également comment l’autre homme aurait pu sortir du parc rapidement sans être observé. Le brouillard, bien que peu dense, jouait en sa faveur. Il semblait avoir escorté l’autre jusqu’à l’endroit, puis l’avoir laissé seul pour accomplir la besogne. En tenant compte du moment où ces deux-là avaient été vus sortant de la gare de Maze Hill par la vieille femme, et du moment où l’explosion avait été entendue, l’inspecteur en chef pensait que l’autre homme pouvait très bien se trouver à la gare de Greenwich Park, prêt à prendre le train suivant pour Londres, au moment même où son camarade se détruisait si consciencieusement.
« Très consciencieusement — hein ? » murmura le commissaire adjoint depuis l’ombre de sa main.
L’inspecteur en chef décrivit en quelques mots vigoureux l’aspect des restes. « Le jury du coroner va se régaler », ajouta-t-il sinistrement.
Le commissaire adjoint découvrit ses yeux.
« Nous n’aurons rien à leur dire », fit-il remarquer avec langueur.
Il leva les yeux et observa pendant un moment l’attitude résolument évasive de son inspecteur en chef. Sa nature n’était pas facilement accessible aux illusions. Il savait qu’un département est à la merci de ses officiers subordonnés, qui ont leurs propres conceptions de la loyauté. Sa carrière avait commencé dans une colonie tropicale. Il y avait aimé son travail. C’était du travail de police. Il avait réussi à traquer et à démanteler certaines sociétés secrètes malfaisantes parmi les indigènes. Puis il avait pris son long congé et s’était marié assez impulsivement. C’était un beau mariage d’un point de vue mondain, mais sa femme avait formé une opinion défavorable du climat colonial sur la foi de ouï-dire. D’un autre côté, elle avait des relations influentes. C’était un excellent mariage. Mais il n’aimait pas le travail qu’il devait faire maintenant. Il se sentait dépendant de trop de subordonnés et de trop de maîtres. La présence proche de cet étrange phénomène émotionnel appelé opinion publique pesait sur son moral et l’alarmait par sa nature irrationnelle. Sans aucun doute, par ignorance, il exagérait pour lui-même son pouvoir pour le bien et le mal — surtout pour le mal ; et les vents rudes d’est du printemps anglais (qui convenaient à sa femme) augmentaient sa méfiance générale envers les mobiles des hommes et l’efficacité de leur organisation. La futilité du travail de bureau l’accablait particulièrement en ces jours si éprouvants pour son foie sensible.
Il se leva, se déployant à toute sa hauteur, et avec une lourdeur de pas remarquable chez un homme si svelte, traversa la pièce jusqu’à la fenêtre. Les carreaux ruisselaient de pluie, et la courte rue qu’il surplombait paraissait mouillée et vide, comme soudain balayée par une grande inondation. C’était une journée très éprouvante, étouffée dans un brouillard cru pour commencer, et maintenant noyée dans une pluie froide. Les flammes vacillantes et floues des becs de gaz semblaient se dissoudre dans une atmosphère aqueuse. Et les prétentions élevées d’une humanité opprimée par les misérables indignités de la météo apparaissaient comme une vanité colossale et désespérée, méritant le mépris, l’étonnement et la compassion.
« Horrible, horrible ! » pensait le commissaire adjoint en lui-même, le visage près du carreau. « Nous avons ce genre de temps depuis dix jours maintenant ; non, une quinzaine — une quinzaine. » Il cessa complètement de penser pendant un moment. Cet arrêt total de son cerveau dura environ trois secondes. Puis il dit machinalement : « Avez-vous fait engager des recherches pour retrouver cet autre homme le long de la ligne ? »
Il n’avait aucun doute que tout ce qui était nécessaire avait été fait. L’inspecteur en chef Heat connaissait, bien sûr, parfaitement le métier de la chasse à l’homme. Et c’étaient là les étapes de routine qui seraient suivies, comme une évidence, par le plus débutant des agents. Quelques questions aux contrôleurs de billets et aux porteurs des deux petites gares ferroviaires fourniraient des détails supplémentaires sur l’apparence des deux hommes ; l’inspection des billets collectés montrerait immédiatement d’où ils venaient ce matin-là. C’était élémentaire et cela n’avait pu être négligé. En conséquence, l’inspecteur en chef répondit que tout cela avait été fait dès que la vieille femme s’était présentée avec sa déposition. Et il mentionna le nom d’une gare. « C’est de là qu’ils venaient, monsieur », poursuivit-il. « Le porteur qui a pris les billets à Maze Hill se souvient de deux types correspondant à la description passant la barrière. Ils lui ont semblé être deux ouvriers respectables d’un genre supérieur — des peintres en lettres ou des décorateurs. Le grand est descendu d’un compartiment de troisième classe à reculons, avec une boîte de conserve brillante à la main. Sur le quai, il l’a donnée à porter au jeune homme blond qui le suivait. Tout cela concorde exactement avec ce que la vieille femme a dit au sergent de police à Greenwich. »
Le commissaire adjoint, toujours le visage tourné vers la fenêtre, exprima son doute sur le fait que ces deux hommes aient pu avoir quelque chose à voir avec l’attentat. Toute cette théorie reposait sur les déclarations d’une vieille femme de ménage qui avait été presque renversée par un homme pressé. Une autorité peu substantielle en vérité, à moins d’invoquer une inspiration soudaine, ce qui était difficilement soutenable.
« Franchement maintenant, aurait-elle pu être réellement inspirée ? » demanda-t-il avec une grave ironie, tournant le dos à la pièce, comme fasciné par la contemplation des formes colossales de la ville à moitié perdues dans la nuit. Il ne se retourna même pas lorsqu’il entendit le murmure du mot « providentiel » venant du principal subordonné de son département, dont le nom, imprimé parfois dans les journaux, était familier au grand public comme celui de l’un de ses protecteurs zélés et laborieux. L’inspecteur en chef Heat éleva un peu la voix.
« Des bandes et des morceaux de fer-blanc brillant étaient tout à fait visibles pour moi », dit-il. « C’est une assez bonne corroboration. »
« Et ces hommes venaient de cette petite gare de campagne », songea le commissaire adjoint tout haut, avec étonnement. On lui répondit que tel était le nom figurant sur deux billets sur trois remis en gare de Maze Hill pour ce train-là. La troisième personne qui était descendue était un camelot de Gravesend bien connu des porteurs. L’inspecteur en chef communiqua cette information sur un ton définitif avec quelque mauvaise humeur, comme le font les serviteurs loyaux conscients de leur fidélité et de la valeur de leurs efforts loyaux. Et pourtant, le commissaire adjoint ne se détourna toujours pas de l’obscurité extérieure, aussi vaste qu’une mer.
« Deux anarchistes étrangers venant de cet endroit », dit-il, apparemment à la vitre. « C’est assez inexplicable. »
« Oui, monsieur. Mais ce serait encore plus inexplicable si ce Michaelis ne séjournait pas dans un cottage dans le voisinage. »
Au son de ce nom, tombant inopinément dans cette affaire ennuyeuse, le commissaire adjoint chassa brusquement le vague souvenir de sa partie de whist quotidienne à son club. C’était l’habitude la plus réconfortante de sa vie, une démonstration principalement réussie de son habileté sans l’assistance d’aucun subordonné. Il se rendait à son club pour jouer de cinq à sept, avant de rentrer dîner, oubliant pendant ces deux heures tout ce qui était déplaisant dans sa vie, comme si le jeu était une drogue bienfaisante pour apaiser les tourments du mécontentement moral. Ses partenaires étaient l’éditeur lugubrement humoristique d’un célèbre magazine ; un avocat âgé et silencieux aux petits yeux malicieux ; et un vieux colonel très martial et à l’esprit simple, aux mains brunes nerveuses. Ce n’étaient que ses connaissances de club. Il ne les rencontrait jamais ailleurs qu’à la table de jeu. Mais ils semblaient tous aborder le jeu dans l’esprit de compagnons de souffrance, comme s’il s’agissait bel et bien d’une drogue contre les maux secrets de l’existence ; et chaque jour, alors que le soleil déclinait sur les toits innombrables de la ville, une impatience douce et agréable, ressemblant à l’élan d’une amitié sûre et profonde, allégeait ses travaux professionnels. Et maintenant, cette sensation agréable s’éteignit en lui avec quelque chose qui ressemblait à un choc physique, pour être remplacée par un intérêt d’une nature particulière pour son travail de protection sociale — un intérêt inconvenant, que l’on pourrait définir au mieux comme une méfiance soudaine et alerte envers l’arme qu’il tenait à la main.
CHAPITRE VI
La dame patronnesse de Michaelis, l’apôtre en liberté conditionnelle des espoirs humanitaires, était l’une des relations les plus influentes et les plus distinguées de la femme du commissaire adjoint, qu’elle appelait Annie et traitait toujours comme une jeune fille peu avisée et totalement inexpérimentée. Mais elle avait consenti à l’accepter sur un pied d’amitié, ce qui n’était nullement le cas avec toutes les relations influentes de sa femme. Mariée jeune et magnifiquement à une époque reculée du passé, elle avait eu pendant un temps une vue rapprochée des grandes affaires et même de quelques grands hommes. Elle était elle-même une grande dame. Âgée maintenant par le nombre de ses années, elle possédait ce genre de tempérament exceptionnel qui défie le temps avec un dédain méprisant, comme s’il s’agissait d’une convention assez vulgaire à laquelle se soumettait la masse de l’humanité inférieure. Beaucoup d’autres conventions, plus faciles à écarter, hélas ! ne trouvaient pas grâce à ses yeux, là aussi pour des raisons de tempérament — soit parce qu’elles l’ennuyaient, soit parce qu’elles entravaient ses mépris et ses sympathies. L’admiration était un sentiment inconnu pour elle (c’était l’un des chagrins secrets de son très noble mari à son égard) — d’abord, comme toujours plus ou moins entaché de médiocrité, et ensuite comme étant, en quelque sorte, un aveu d’infériorité. Et les deux étaient franchement inconcevables pour sa nature. Être franche et directe dans ses opinions lui venait facilement, puisqu’elle jugeait uniquement du point de vue de sa position sociale. Elle était tout aussi libre dans ses actions ; et comme sa diplomatie procédait d’une humanité authentique, sa vigueur physique restait remarquable et sa supériorité était sereine et cordiale, trois générations l’avaient admirée infiniment, et la dernière qu’elle était susceptible de voir l’avait proclamée une femme merveilleuse. Entre-temps, intelligente, avec une sorte de simplicité hautaine, et curieuse au fond, mais pas comme beaucoup de femmes uniquement de potins mondains, elle amusait son âge en attirant dans son champ de vision, par le pouvoir de son grand prestige social presque historique, tout ce qui s’élevait au-dessus du niveau mort de l’humanité, légalement ou illégalement, par la position, l’esprit, l’audace, la fortune ou le malheur. Des altesses royales, des artistes, des hommes de science, de jeunes hommes d’État et des charlatans de tous âges et de toutes conditions, qui, légers et sans substance, surgissant comme des bouchons, montrent le mieux la direction des courants de surface, avaient été accueillis dans cette maison, écoutés, pénétrés, compris, évalués, pour sa propre édification. Selon ses propres termes, elle aimait observer ce que le monde allait devenir. Et comme elle avait un esprit pratique, son jugement sur les hommes et les choses, bien que fondé sur des préjugés particuliers, était rarement totalement faux, et presque jamais borné. Son salon était probablement le seul endroit au monde où un commissaire adjoint de police pouvait rencontrer un détenu libéré sous condition sur un terrain autre que professionnel et officiel. Qui avait amené Michaelis là-bas un après-midi, le commissaire adjoint ne s’en souvenait pas très bien. Il avait l’idée que cela devait être un certain membre du Parlement de lignée illustre et aux sympathies anticonformistes, qui faisaient la risée permanente des journaux satiriques. Les notabilités et même les simples célébrités du jour s’amenaient librement les unes les autres dans ce temple de la curiosité, non ignoble, d’une vieille femme. On ne pouvait jamais deviner qui on était susceptible de trouver en train d’être reçu dans une semi-intimité derrière le paravent en soie bleue fanée et cadre doré, formant un coin douillet pour une causeuse et quelques fauteuils dans le grand salon, avec son bourdonnement de voix et les groupes de personnes assises ou debout sous la lumière de six hautes fenêtres.
Michaelis avait été l’objet d’un revirement de l’opinion populaire, ce même sentiment qui, il y a des années, avait applaudi la férocité de la peine de travaux forcés à perpétuité prononcée contre lui pour complicité dans une tentative assez folle de libérer quelques prisonniers d’un fourgon de police. Le plan des conspirateurs avait été d’abattre les chevaux et de maîtriser l’escorte. Malheureusement, l’un des agents de police fut également tué. Il laissait une femme et trois jeunes enfants, et la mort de cet homme suscita, à travers toute l’étendue d’un royaume pour la défense, le bien-être et la gloire duquel des hommes meurent chaque jour par devoir, une explosion d’indignation furieuse, d’une pitié rageuse et implacable pour la victime. Trois meneurs furent pendus. Michaelis, jeune et mince, serrurier de métier et grand habitué des cours du soir, ne savait même pas que quelqu’un avait été tué, son rôle avec quelques autres étant de forcer la porte à l’arrière du véhicule spécial. Lorsqu’il fut arrêté, il avait un trousseau de fausses clés dans une poche, un lourd ciseau dans une autre, et un court pied-de-biche à la main : ni plus ni moins qu’un cambrioleur. Mais aucun cambrioleur n’aurait reçu une telle peine. La mort de l’agent l’avait rendu misérable au fond du cœur, mais l’échec du complot aussi. Il ne cacha aucun de ces sentiments à ses compatriotes du jury, et ce genre de remords parut scandaleusement imparfait à la cour comble. Le juge, en prononçant la sentence, commenta avec émotion la dépravation et l’insensibilité du jeune prisonnier.
Cela fit la renommée sans fondement de sa condamnation ; la renommée de sa libération fut faite pour lui sur des bases non meilleures par des gens qui voulaient exploiter l’aspect sentimental de son emprisonnement, soit pour leurs propres fins, soit sans but intelligible. Il les laissa faire dans l’innocence de son cœur et la simplicité de son esprit. Rien de ce qui lui arrivait individuellement n’avait d’importance. Il était comme ces saints hommes dont la personnalité se perd dans la contemplation de leur foi. Ses idées n’étaient pas de la nature de convictions. Elles étaient inaccessibles au raisonnement. Elles formaient, dans toutes leurs contradictions et obscurités, un credo invincible et humanitaire, qu’il confessa plutôt qu’il ne prêcha, avec une douceur obstinée, un sourire d’assurance pacifique aux lèvres, et ses yeux bleus candides baissés parce que la vue des visages troublait son inspiration développée dans la solitude. Dans cette attitude caractéristique, pathétique dans son obésité grotesque et incurable qu’il devait traîner comme le boulet d’un forçat jusqu’à la fin de ses jours, le commissaire adjoint de police contempla l’apôtre en liberté conditionnelle occupant un fauteuil privilégié derrière le paravent. Il était assis là, près de la tête de la causeuse de la vieille dame, à la voix douce et tranquille, sans plus de gêne qu’un tout petit enfant, et avec quelque chose du charme d’un enfant — le charme attirant de la confiance. Confiant dans l’avenir, dont les voies secrètes lui avaient été révélées entre les quatre murs d’un pénitencier bien connu, il n’avait aucune raison de regarder qui que ce soit avec suspicion. S’il ne pouvait pas donner à la grande et curieuse dame une idée très précise de ce que le monde allait devenir, il avait réussi sans effort à l’impressionner par sa foi exempte d’amertume, par la qualité sterling de son optimisme.
Une certaine simplicité de pensée est commune aux âmes sereines des deux extrémités de l’échelle sociale. La grande dame était simple à sa manière. Ses points de vue et ses croyances n’avaient rien pour la choquer ou l’effrayer, puisqu’elle les jugeait du haut de sa position élevée. En fait, ses sympathies étaient facilement accessibles à un homme de ce genre. Elle n’était pas elle-même une capitaliste exploitante ; elle était, pour ainsi dire, au-dessus du jeu des conditions économiques. Et elle possédait une grande capacité de pitié pour les formes les plus manifestes de la misère humaine ordinaire, précisément parce qu’elle leur était si totalement étrangère qu’elle devait traduire leur conception en termes de souffrance mentale avant de pouvoir saisir la notion de leur cruauté. Le commissaire adjoint se souvenait très bien de la conversation entre ces deux-là. Il avait écouté en silence. C’était quelque chose d’aussi excitant d’une certaine manière, et même touchant dans sa futilité prédestinée, que les efforts de communication morale entre les habitants de planètes éloignées. Mais cette incarnation grotesque de la passion humanitaire faisait appel, d’une certaine façon, à l’imagination. Finalement, Michaelis se leva et, prenant la main tendue de la grande dame, la secoua, la retint un instant dans sa paume large et rembourrée avec une cordialité sans gêne, et tourna vers le coin semi-privé du salon son dos, vaste et carré, et comme distendu sous la courte veste en tweed. Jetant des regards autour de lui avec une bienveillance sereine, il se dandina vers la porte lointaine entre les petits groupes d’autres visiteurs. Le murmure des conversations se tut sur son passage. Il sourit innocemment à une jeune fille grande et brillante, dont les yeux rencontrèrent les siens par hasard, et sortit sans conscience des regards qui le suivaient à travers la pièce. La première apparition de Michaelis dans le monde fut un succès — un succès d’estime non terni par un seul murmure de dérision. Les conversations interrompues furent reprises sur leur ton propre, grave ou léger. Seul un homme de quarante ans, bien bâti, aux membres longs, à l’allure active, parlant avec deux dames près d’une fenêtre, fit remarquer à haute voix, avec une profondeur de sentiment inattendue : « Dix-huit stones, je dirais, et pas cinq pieds six. Pauvre bougre ! C’est terrible, vraiment terrible. »
La maîtresse de maison, fixant distraitement le commissaire adjoint, laissé seul avec elle du côté privé du paravent, semblait réorganiser ses impressions mentales derrière l’immobilité pensive de son beau visage âgé. Des hommes aux moustaches grises et au visage plein, sain, vaguement souriant, s’approchèrent en tournant autour du paravent ; deux femmes mûres avec un air maternel de résolution gracieuse ; un individu rasé de près, aux joues creuses, faisant pendre un lorgnon monté d’or à un large ruban noir avec un effet désuet et élégant. Un silence déférent, mais plein de réserves, régna un moment, puis la grande dame s’exclama, non avec ressentiment, mais avec une sorte d’indignation protestataire :
« Et c’est officiellement censé être un révolutionnaire ! Quelle absurdité. » Elle regarda fixement le commissaire adjoint, qui murmura pour s’excuser :
« Pas un dangereux, peut-être. »
« Pas dangereux ? Je devrais bien le croire. C’est un simple croyant. Il a le tempérament d’un saint », déclara la grande dame d’un ton ferme. « Et ils l’ont gardé enfermé pendant vingt ans. On frémit devant une telle stupidité. Et maintenant qu’ils l’ont libéré, tous ceux qui lui appartenaient sont partis quelque part ou sont morts. Ses parents sont morts ; la jeune fille qu’il devait épouser est morte pendant qu’il était en prison ; il a perdu l’habileté nécessaire à son métier manuel. Il m’a raconté tout cela lui-même avec la plus douce patience ; mais alors, disait-il, il avait eu tout le temps de réfléchir par lui-même. Une belle compensation ! Si c’est de cela que sont faits les révolutionnaires, certains d’entre nous pourraient bien se mettre à genoux devant eux », poursuivit-elle d’une voix légèrement railleuse, tandis que les sourires banals de la société se figeaient sur les visages mondains tournés vers elle avec une déférence conventionnelle. « La pauvre créature n’est évidemment plus en état de prendre soin d’elle-même. Quelqu’un devra s’occuper un peu de lui. »
« Il devrait lui être recommandé de suivre un traitement quelconque », entendit-on conseiller avec ferveur, de loin, la voix martiale de l’homme à l’allure active. Il était en excellente condition pour son âge, et même la texture de sa longue redingote avait un caractère de solidité élastique, comme s’il s’agissait d’un tissu vivant. « L’homme est virtuellement un infirme », ajouta-t-il avec un sentiment indéniable.
D’autres voix, comme heureuses de cette ouverture, murmurèrent une compassion hâtive. « Tout à fait saisissant », « Monstrueux », « Très pénible à voir ». L’homme dégingandé, avec le lorgnon sur un large ruban, prononça avec préciosité le mot « Grotesque », dont la justesse fut appréciée par ceux qui se tenaient près de lui. Ils se sourirent.
Le commissaire adjoint n’avait exprimé aucune opinion, ni alors ni plus tard, sa position lui rendant impossible d’émettre un avis indépendant sur un condamné en liberté conditionnelle. Mais, en vérité, il partageait l’avis de l’amie et protectrice de sa femme, à savoir que Michaelis était un sentimental humanitaire, un peu fou, mais dans l’ensemble incapable de faire de mal à une mouche intentionnellement. Alors, quand ce nom surgit soudainement dans cette affaire de bombe vexante, il réalisa tout le danger qu’il représentait pour l’apôtre en liberté conditionnelle, et son esprit revint aussitôt à l’engouement bien établi de la vieille dame. Sa bonté arbitraire ne supporterait pas patiemment la moindre atteinte à la liberté de Michaelis. C’était un engouement profond, calme et convaincu. Non seulement elle l’avait senti inoffensif, mais elle l’avait dit, ce dernier point devenant, par une confusion de son esprit absolutiste, une sorte de démonstration irréfutable. C’était comme si la monstruosité de l’homme, avec ses yeux candides d’enfant et son sourire angélique et gras, l’avait fascinée. Elle en était venue à croire presque à sa théorie de l’avenir, puisqu’elle n’était pas répugnante à ses préjugés. Elle n’aimait pas le nouvel élément de ploutocratie dans le composé social, et l’industrialisme en tant que méthode de développement humain lui apparaissait singulièrement répugnant dans son caractère mécanique et insensible. Les espoirs humanitaires du doux Michaelis ne tendaient pas vers une destruction totale, mais simplement vers la ruine économique complète du système. Et elle ne voyait pas vraiment où était le mal moral là-dedans. Cela supprimerait toute la multitude des « parvenus », qu’elle n’aimait pas et dont elle se méfiait, non pas parce qu’ils étaient arrivés quelque part (elle le niait), mais en raison de leur profonde inintelligence du monde, qui était la cause première de la crudité de leurs perceptions et de l’aridité de leurs cœurs. Avec l’annihilation de tout capital, ils disparaîtraient aussi ; mais la ruine universelle (pourvu qu’elle soit universelle, telle qu’elle fut révélée à Michaelis) laisserait les valeurs sociales intactes. La disparition de la dernière pièce de monnaie ne pourrait pas affecter les gens de position. Elle ne pouvait pas concevoir comment cela pourrait affecter sa position, par exemple. Elle avait exposé ces découvertes au commissaire adjoint avec toute la sérénité intrépide d’une vieille femme qui avait échappé au fléau de l’indifférence. Il s’était fait une règle de recevoir tout cela dans un silence qu’il prenait soin, par politique et par inclination, de ne pas rendre offensant. Il avait de l’affection pour la vieille disciple de Michaelis, un sentiment complexe dépendant un peu de son prestige, de sa personnalité, mais surtout de l’instinct d’une gratitude flattée. Il se sentait vraiment aimé dans sa maison. Elle était la bonté personnifiée. Et elle était aussi pratiquement sage, à la manière des femmes expérimentées. Elle rendait sa vie conjugale beaucoup plus facile qu’elle ne l’aurait été sans sa reconnaissance généreuse et totale de ses droits en tant que mari d’Annie. Son influence sur sa femme, une femme dévorée par toutes sortes de petits égoïsmes, de petites envies, de petites jalousies, était excellente. Malheureusement, tant sa bonté que sa sagesse étaient d’un caractère déraisonnable, distinctement féminin, et difficiles à gérer. Elle restait une femme parfaite tout au long de la plénitude de ses années, et non, comme le deviennent certaines d’entre elles, une sorte de vieil homme glissant et pestilentiel en jupons. Et c’est en tant que femme qu’il pensait à elle — l’incarnation particulièrement choisie du féminin, où se recrute la garde du corps tendre, ingénue et féroce pour toutes sortes d’hommes qui parlent sous l’influence d’une émotion, vraie ou frauduleuse ; pour les prédicateurs, les voyants, les prophètes ou les réformateurs.
Appréciant ainsi la distinguée et bonne amie de sa femme, et de lui-même, le commissaire adjoint s’alarma du sort possible du condamné Michaelis. Une fois arrêté sous la suspicion d’être d’une manière ou d’une autre, si éloignée soit-elle, partie prenante de cet outrage, l’homme pouvait difficilement échapper à être renvoyé pour finir sa peine au moins. Et cela le tuerait ; il ne sortirait jamais vivant. Le commissaire adjoint fit une réflexion extrêmement indigne de sa position officielle sans être réellement à l’honneur de son humanité.
« Si le bougre est remis la main dessus », pensa-t-il, « elle ne me le pardonnera jamais. »
La franchise d’une telle pensée, exprimée secrètement, ne pouvait aller sans une certaine autocritique dérisoire. Aucun homme engagé dans un travail qu’il n’aime pas ne peut conserver beaucoup d’illusions salvatrices sur lui-même. Le dégoût, l’absence de glamour, s’étendent de l’occupation à la personnalité. Ce n’est que lorsque nos activités assignées semblent, par un heureux hasard, obéir à la ferveur particulière de notre tempérament que nous pouvons goûter au confort de l’auto-tromperie complète. Le commissaire adjoint n’aimait pas son travail à la maison. Le travail de police dans lequel il avait été engagé dans une partie lointaine du globe avait le caractère salvateur d’une sorte de guerre irrégulière ou du moins le risque et l’excitation d’un sport de plein air. Ses capacités réelles, qui étaient principalement d’ordre administratif, étaient combinées avec une disposition aventureuse. Enchaîné à un bureau au cœur de quatre millions d’hommes, il se considérait comme la victime d’un destin ironique — le même, sans aucun doute, qui avait provoqué son mariage avec une femme exceptionnellement sensible à la question du climat colonial, outre d’autres limitations témoignant de la délicatesse de sa nature — et de ses goûts. Bien qu’il jugeât son alarme avec sarcasme, il ne rejeta pas la pensée inappropriée de son esprit. L’instinct de conservation était fort en lui. Au contraire, il la répéta mentalement avec une emphase profane et une précision plus complète : « Au diable ! Si cet infernal Heat fait à sa tête, le bougre mourra en prison étouffé dans sa graisse, et elle ne me pardonnera jamais. »
Sa silhouette noire et étroite, avec la bande blanche du col sous les reflets argentés sur les cheveux rasés à l’arrière de la tête, resta immobile. Le silence avait duré si longtemps que l’inspecteur en chef Heat s’aventura à se racler la gorge. Ce bruit produisit son effet. Le policier zélé et intelligent fut interrogé par son supérieur, dont le dos restait tourné vers lui, immobile :
« Vous reliez Michaelis à cette affaire ? »
L’inspecteur en chef Heat était très affirmatif, mais prudent.
« Eh bien, monsieur », dit-il, « nous avons assez d’éléments. Un homme comme ça n’a rien à faire en liberté, de toute façon. »
« Vous aurez besoin de preuves concluantes », vint l’observation dans un murmure.
L’inspecteur en chef Heat haussa les sourcils devant le dos noir et étroit, qui restait obstinément présenté à son intelligence et à son zèle.
« Il n’y aura aucune difficulté à obtenir suffisamment de preuves contre lui », dit-il, avec une complaisance vertueuse. « Vous pouvez me faire confiance pour ça, monsieur », ajouta-t-il, tout à fait inutilement, du fond de son cœur ; car il lui semblait une excellente chose d’avoir cet homme sous la main pour être jeté en pâture au public s’il jugeait bon de rugir avec une indignation particulière dans ce cas. Il était impossible de dire encore s’il rugirait ou non. Cela dépendait en dernier ressort, bien sûr, de la presse. Mais en tout cas, l’inspecteur en chef Heat, pourvoyeur de prisons de métier, et homme aux instincts légaux, croyait logiquement que l’incarcération était le sort approprié pour tout ennemi déclaré de la loi. Fort de cette conviction, il commit une faute de tact. Il s’autorisa un petit rire prétentieux et répéta :
« Faites-moi confiance pour ça, monsieur. »
C’était trop pour le calme forcé sous lequel le commissaire adjoint avait, depuis plus de dix-huit mois, dissimulé son irritation à l’égard du système et des subordonnés de son bureau. Un carré inséré de force dans un trou rond, il avait ressenti comme un outrage quotidien cette rondeur lisse et établie dans laquelle un homme d’une forme moins anguleuse se serait inséré, avec une acquiescement voluptueux, après un haussement d’épaules ou deux. Ce qu’il ressentait le plus, c’était justement la nécessité de prendre tant de choses pour argent comptant. Au petit rire de l’inspecteur en chef Heat, il pivota vivement sur ses talons, comme tournoyé loin de la vitre par un choc électrique. Il saisit sur le visage de ce dernier non seulement la complaisance propre à l’occasion se cachant sous la moustache, mais les vestiges d’une vigilance expérimentale dans les yeux ronds, qui avaient été, sans doute, fixés sur son dos, et rencontrèrent maintenant son regard pendant une seconde avant que le caractère intentionnel de leur fixité n’ait eu le temps de changer pour une apparence simplement surprise.
Le commissaire adjoint de police avait réellement quelques qualifications pour son poste. Soudain, sa suspicion s’éveilla. Il n’est que juste de dire que ses soupçons sur les méthodes policières (à moins que la police ne soit un corps semi-militaire organisé par lui-même) n’étaient pas difficiles à éveiller. S’ils sommeillaient jamais par pure lassitude, ce n’était que légèrement ; et son appréciation du zèle et de la capacité de l’inspecteur en chef Heat, modérée en soi, excluait toute notion de confiance morale. « Il manigance quelque chose », s’exclama-t-il mentalement, et devint aussitôt furieux. Traversant vers son bureau à grandes enjambées, il s’assit violemment. « Me voici coincé dans une litière de papiers », réfléchit-il avec un ressentiment déraisonnable, « censé tenir tous les fils entre mes mains, et pourtant je ne peux tenir que ce qu’on met dans ma main, et rien d’autre. Et ils peuvent attacher les autres extrémités des fils où bon leur semble. »
Il leva la tête et tourna vers son subordonné un visage long et maigre aux traits accentués d’un Don Quichotte énergique.
« Maintenant, qu’est-ce que vous avez caché dans votre manche ? »
L’autre dévisagea. Il dévisagea sans cligner des yeux dans une immobilité parfaite de ses yeux ronds, comme il avait l’habitude de dévisager les divers membres de la classe criminelle quand, après avoir été dûment avertis, ils faisaient leurs déclarations sur le ton de l’innocence blessée, ou de la fausse simplicité, ou de la résignation maussade. Mais derrière cette fixité professionnelle et pierreuse, il y avait aussi de la surprise, car sur un tel ton, combinant joliment la note de mépris et d’impatience, l’inspecteur en chef Heat, le bras droit du département, n’était pas habitué à être interpellé. Il commença d’une manière dilatoire, comme un homme pris au dépourvu par une expérience nouvelle et inattendue.
« Ce que j’ai contre cet homme Michaelis, vous voulez dire, monsieur ? »
Le commissaire adjoint observa la tête de boulet ; les pointes de la moustache de ce rôdeur nordique, tombant sous la ligne de la mâchoire lourde ; toute la physionomie pleine et pâle, dont le caractère déterminé était gâché par trop de chair ; les rides rusées rayonnant des coins extérieurs des yeux — et dans cette contemplation volontaire de l’officier précieux et de confiance, il tira une conviction si soudaine qu’elle l’émut comme une inspiration.
« J’ai des raisons de penser que lorsque vous êtes entré dans cette pièce », dit-il sur un ton mesuré, « ce n’était pas Michaelis qui était dans votre esprit ; pas principalement — peut-être pas du tout. »
« Vous avez des raisons de penser, monsieur ? » murmura l’inspecteur en chef Heat, avec toute l’apparence de l’étonnement, qui jusqu’à un certain point était assez authentique. Il avait découvert dans cette affaire un côté délicat et déconcertant, forçant le découvreur à une certaine dose d’insincérité — ce genre d’insincérité qui, sous les noms d’habileté, de prudence, de discrétion, apparaît à un point ou à un autre dans la plupart des affaires humaines. Il se sentait à ce moment-là comme un artiste de corde raide pourrait se sentir si soudainement, au milieu de la performance, le directeur du Music Hall devait se précipiter hors de la retraite managériale appropriée et commencer à secouer la corde. L’indignation, le sentiment d’insécurité morale engendré par une telle procédure traîtresse joint à l’appréhension immédiate d’un cou cassé, le mettraient, selon l’expression familière, dans tous ses états. Et il y aurait aussi un souci scandalisé pour son art, puisqu’un homme doit s’identifier à quelque chose de plus tangible que sa propre personnalité, et établir sa fierté quelque part, soit dans sa position sociale, soit dans la qualité du travail qu’il est obligé de faire, soit simplement dans la supériorité de l’oisiveté dont il a la chance de pouvoir jouir.
« Oui », dit le commissaire adjoint ; « je le pense. Je ne veux pas dire que vous n’avez pas du tout pensé à Michaelis. Mais vous donnez au fait que vous avez mentionné une importance qui me frappe comme n’étant pas tout à fait franche, Inspecteur Heat. Si c’est vraiment la piste de la découverte, pourquoi ne l’avez-vous pas suivie immédiatement, soit personnellement, soit en envoyant l’un de vos hommes dans ce village ? »
« Pensez-vous, monsieur, que j’ai manqué à mon devoir là-bas ? » demanda l’inspecteur en chef, sur un ton qu’il chercha à rendre simplement réfléchi. Forcé de manière inattendue de concentrer ses facultés sur la tâche de préserver son équilibre, il s’était saisi de ce point, et s’était exposé à une réprimande ; car, le commissaire adjoint fronçant légèrement les sourcils, fit observer que c’était une remarque très inappropriée à faire.
« Mais puisque vous l’avez faite », continua-t-il froidement, « je vous dirai que ce n’est pas là ce que je veux dire. »
Il fit une pause, avec un regard direct de ses yeux enfoncés qui équivalait parfaitement à la terminaison non dite « et vous le savez ». Le chef du département des soi-disant Crimes Spéciaux, empêché par sa position de sortir personnellement en quête de secrets enfermés dans des poitrines coupables, avait une propension à exercer ses dons considérables pour la détection de la vérité incriminante sur ses propres subordonnés. Cet instinct particulier ne pouvait guère être qualifié de faiblesse. C’était naturel. Il était un détective né. Il avait inconsciemment gouverné son choix de carrière, et s’il lui avait jamais fait défaut dans la vie, c’était peut-être dans la circonstance exceptionnelle de son mariage — ce qui était aussi naturel. Il se nourrissait, puisqu’il ne pouvait errer au dehors, du matériau humain qui lui était apporté dans sa retraite officielle. Nous ne pouvons jamais cesser d’être nous-mêmes.
Le coude sur le bureau, ses jambes maigres croisées, et soignant sa joue dans la paume de sa main maigre, le commissaire adjoint en charge de la branche des Crimes Spéciaux appréhendait l’affaire avec un intérêt croissant. Son inspecteur en chef, s’il n’était pas un adversaire absolument digne de sa pénétration, était en tout cas le plus digne de tous à sa portée. Une méfiance envers les réputations établies était strictement conforme au caractère du commissaire adjoint en tant que détective. Sa mémoire évoqua un certain chef indigène, vieux, gras et riche, dans la colonie lointaine, qu’il était de tradition pour les gouverneurs coloniaux successifs de croire et de chérir comme un ami ferme et un soutien de l’ordre et de la légalité établis par les hommes blancs ; alors que, lorsqu’il était examiné avec scepticisme, il s’avérait être principalement son propre bon ami, et celui de personne d’autre. Pas précisément un traître, mais quand même un homme de nombreuses réserves dangereuses dans sa fidélité, causées par un égard dû à son propre avantage, confort et sécurité. Un gars d’une certaine innocence dans sa duplicité naïve, mais non moins dangereux. Il a fallu du temps pour le découvrir. C’était physiquement un grand homme, aussi, et (en tenant compte de la différence de couleur, bien sûr) l’apparence de l’inspecteur en chef Heat rappelait son supérieur à son souvenir. Ce n’étaient ni les yeux ni les lèvres exactement. C’était bizarre. Mais Alfred Wallace ne raconte-t-il pas dans son célèbre livre sur l’archipel malais comment, parmi les insulaires Aru, il découvrit chez un vieux sauvage nu à la peau suintante une ressemblance particulière avec un cher ami resté au pays ?
Pour la première fois depuis qu’il avait pris ses fonctions, le commissaire adjoint eut l’impression qu’il allait faire du vrai travail pour son salaire. Et c’était une sensation agréable. « Je vais le retourner comme un vieux gant », pensa le commissaire adjoint, ses yeux reposant pensivement sur l’inspecteur en chef Heat.
« Non, ce n’était pas ma pensée », recommença-t-il. « Il n’y a aucun doute sur le fait que vous connaissiez votre métier — aucun doute du tout ; et c’est précisément pourquoi je… » Il s’arrêta net, et changea de ton : « Qu’est-ce que vous pourriez avoir contre Michaelis d’une nature définie ? Je veux dire en dehors du fait que les deux hommes sous suspicion — vous êtes certain qu’ils étaient deux — venaient en dernier lieu d’une gare ferroviaire à moins de trois miles du village où Michaelis vit maintenant. »
— C’est là le seul point solide dont nous disposions pour agir, monsieur, avec ce genre d’individu, déclara l’inspecteur principal en retrouvant son calme. Le léger mouvement d’approbation de la tête du commissaire adjoint contribua grandement à apaiser l’étonnement plein de ressentiment du célèbre officier. Car l’inspecteur principal Heat était un homme bon, un excellent mari, un père dévoué ; et la confiance dont il jouissait auprès du public et de sa hiérarchie agissait favorablement sur une nature aimable, le disposant à se sentir amical envers les commissaires adjoints successifs qu’il avait vu défiler dans cette même pièce. Il y en avait eu trois de son temps. Le premier, un personnage martial, abrupt, au visage rouge, aux sourcils blancs et au tempérament explosif, pouvait être mené avec un fil de soie. Il était parti à la limite d’âge. Le second, un parfait gentleman, connaissant sa place et celle de chacun avec une précision extrême, fut, après sa démission pour occuper un poste plus élevé hors d’Angleterre, décoré pour les services rendus (en réalité) par l’inspecteur Heat. Travailler avec lui avait été une fierté et un plaisir. Le troisième, une énigme dès le début, restait au bout de dix-huit mois une énigme pour le département. Dans l’ensemble, l’inspecteur principal Heat le jugeait inoffensif — à l’allure étrange, certes, mais inoffensif. Il parlait en ce moment, et l’inspecteur principal écoutait avec une déférence extérieure (qui ne signifie rien, étant une question de devoir) et, intérieurement, avec une tolérance bienveillante.
— Michaelis a-t-il signalé son départ avant de quitter Londres pour la campagne ?
— Oui, monsieur. C’est ce qu’il a fait.
— Et que peut-il bien faire là-bas ? poursuivit le commissaire adjoint, qui était parfaitement informé sur ce point. Coincé avec une étroitesse douloureuse dans un vieux fauteuil en bois, devant une table en chêne rongée par les vers dans une chambre à l’étage d’un cottage de quatre pièces au toit de tuiles moussues, Michaelis écrivait nuit et jour, d’une écriture tremblante et penchée, cette « Autobiographie d’un prisonnier » qui devait être comme un livre de la Révélation dans l’histoire de l’humanité. Les conditions d’espace restreint, de réclusion et de solitude dans ce petit cottage de quatre pièces étaient favorables à son inspiration. C’était comme être en prison, si ce n’est qu’on n’était jamais dérangé par l’odieuse nécessité de faire de l’exercice selon les règlements tyranniques de son ancien foyer au pénitencier. Il ne pouvait dire si le soleil brillait encore sur la terre ou non. La sueur du labeur littéraire tombait de son front. Un enthousiasme délicieux le poussait. C’était la libération de sa vie intérieure, le déversement de son âme dans le vaste monde. Et le zèle de sa vanité candide (éveillée d’abord par l’offre de cinq cents livres de la part d’un éditeur) semblait quelque chose de prédestiné et de sacré.
— Il serait, bien entendu, fort souhaitable d’être informé avec exactitude, insista le commissaire adjoint sans franchise.
L’inspecteur principal Heat, conscient d’une irritation renouvelée par ce déploiement de scrupules, déclara que la police du comté avait été avisée dès le début de l’arrivée de Michaelis, et qu’un rapport complet pourrait être obtenu en quelques heures. Un télégramme au surintendant…
Ainsi parla-t-il, assez lentement, tandis que son esprit semblait déjà peser les conséquences. Un léger froncement de sourcils en était le signe extérieur. Mais il fut interrompu par une question.
— Vous avez déjà envoyé ce télégramme ?
— Non, monsieur, répondit-il, comme surpris.
Le commissaire adjoint décroisa ses jambes soudainement. La vivacité de ce mouvement contrastait avec la manière désinvolte dont il lança une suggestion.
— Pensez-vous que Michaelis ait eu quoi que ce soit à voir avec la préparation de cette bombe, par exemple ?
L’inspecteur principal adopta une attitude réfléchie.
— Je ne dirais pas cela. Il n’est pas nécessaire de dire quoi que ce soit pour le moment. Il fréquente des hommes classés comme dangereux. Il a été nommé délégué du Comité Rouge moins d’un an après sa libération conditionnelle. Une sorte de compliment, je suppose.
Et l’inspecteur principal rit un peu avec colère, un peu avec mépris. Avec un homme de ce genre, le scrupule était un sentiment déplacé, voire illégal. La célébrité conférée à Michaelis lors de sa libération, il y a deux ans, par quelques journalistes émotifs en quête de papier sensationnel, le chagrinait depuis dans son for intérieur. Il était parfaitement légal d’arrêter cet homme sur le moindre soupçon. C’était légal et, à première vue, opportun. Ses deux anciens chefs en auraient compris l’intérêt immédiatement ; tandis que celui-ci, sans dire ni oui ni non, restait assis là, comme perdu dans un rêve. De plus, outre le fait d’être légal et opportun, l’arrestation de Michaelis résolvait une petite difficulté personnelle qui tourmentait quelque peu l’inspecteur principal Heat. Cette difficulté avait des répercussions sur sa réputation, sur son confort, et même sur l’exécution efficace de ses fonctions. Car, si Michaelis savait sans aucun doute quelque chose au sujet de cet attentat, l’inspecteur principal était assez certain qu’il n’en savait pas trop. C’était tout aussi bien. Il en savait bien moins — l’inspecteur principal en était convaincu — que certains autres individus qu’il avait en tête, mais dont l’arrestation lui semblait inopportune, en plus d’être une affaire plus complexe, à cause des règles du jeu. Les règles du jeu ne protégeaient pas tant Michaelis, qui était un ex-condamné. Il serait stupide de ne pas tirer parti des facilités légales, et les journalistes qui avaient fait son éloge avec un enthousiasme débordant seraient prêts à l’accabler avec une indignation tout aussi débordante.
Cette perspective, envisagée avec confiance, avait pour l’inspecteur principal Heat l’attrait d’un triomphe personnel. Et au plus profond de son sein irréprochable de citoyen marié moyen, presque inconsciente mais néanmoins puissante, l’aversion d’être contraint par les événements de se mesurer à la férocité désespérée du Professeur avait son mot à dire. Cette aversion avait été renforcée par la rencontre fortuite dans la ruelle. Cette entrevue ne laissa pas chez l’inspecteur principal Heat ce sentiment satisfaisant de supériorité que les membres des forces de police retirent du côté officieux mais intime de leurs relations avec les classes criminelles, par lequel la vanité du pouvoir est apaisée, et l’amour vulgaire de la domination sur nos semblables est flatté aussi dignement qu’il le mérite.
L’anarchiste parfait n’était pas reconnu comme un semblable par l’inspecteur principal Heat. Il était impossible — un chien enragé qu’il fallait laisser tranquille. Non pas que l’inspecteur principal eût peur de lui ; au contraire, il comptait bien l’avoir un jour. Mais pas encore ; il comptait mettre la main sur lui en temps voulu, proprement et efficacement selon les règles du jeu. Le moment présent n’était pas le bon pour tenter cette prouesse, pas le bon pour de nombreuses raisons, personnelles et de service public. Tel étant le sentiment profond de l’inspecteur Heat, il lui semblait juste et approprié que cette affaire fût déviée de sa voie obscure et incommode, menant Dieu sait où, vers une voie de garage tranquille (et légale) appelée Michaelis. Et il répéta, comme s’il reconsidérait la suggestion consciencieusement :
— La bombe. Non, je ne dirais pas cela exactement. Nous pourrions ne jamais le découvrir. Mais il est clair qu’il est lié à cette affaire d’une manière ou d’une autre, ce que nous pouvons découvrir sans grande difficulté.
Son visage avait cette expression de gravité et d’indifférence hautaine autrefois bien connue et très redoutée des meilleurs voleurs. L’inspecteur principal Heat, bien qu’étant ce qu’on appelle un homme, n’était pas un animal souriant. Mais son état intérieur était celui de la satisfaction face à l’attitude passivement réceptive du commissaire adjoint, qui murmura doucement :
— Et vous pensez vraiment que l’enquête devrait être menée dans cette direction ?
— C’est mon avis, monsieur.
— Vraiment convaincu ?
— Je le suis, monsieur. C’est la véritable voie pour nous.
Le commissaire adjoint retira le soutien de sa main de sa tête inclinée avec une soudaineté qui, compte tenu de son attitude languissante, semblait menacer toute sa personne d’un effondrement. Mais, au contraire, il se redressa, extrêmement alerte, derrière le grand bureau sur lequel sa main était tombée avec le bruit d’un coup sec.
— Ce que je veux savoir, c’est ce qui vous l’a fait sortir de la tête jusqu’à maintenant.
— Me l’a fait sortir de la tête, répéta l’inspecteur principal très lentement.
— Oui. Jusqu’à ce que vous soyez appelé dans cette pièce — vous savez.
L’inspecteur principal sentit l’air entre ses vêtements et sa peau devenir désagréablement chaud. C’était la sensation d’une expérience sans précédent et incroyable.
— Bien entendu, dit-il, en exagérant la délibération de son discours jusqu’aux limites extrêmes du possible, s’il existe une raison, dont je ne sais rien, de ne pas interférer avec le condamné Michaelis, peut-être est-il préférable que je n’aie pas lancé la police du comté à ses trousses.
Cela prit un temps si long à dire que l’attention infatigable du commissaire adjoint semblait une merveilleuse prouesse d’endurance. Sa réplique vint sans délai.
— Aucune raison, pour autant que je sache. Allons, inspecteur principal, ce jeu de ruse avec moi est hautement inapproprié de votre part — hautement inapproprié. Et c’est aussi injuste, vous savez. Vous ne devriez pas me laisser résoudre les choses par moi-même comme cela. Vraiment, je suis surpris.
Il fit une pause, puis ajouta avec douceur : — Je n’ai guère besoin de vous dire que cette conversation est tout à fait officieuse.
Ces mots furent loin d’apaiser l’inspecteur principal. L’indignation d’un funambule trahi était forte en lui. Dans sa fierté de serviteur de confiance, il fut autant affecté par l’assurance que la corde n’était pas secouée dans le but de lui briser le cou que par une démonstration d’impudence. Comme si quelqu’un avait peur ! Les commissaires adjoints vont et viennent, mais un inspecteur principal précieux n’est pas un phénomène administratif éphémère. Il n’avait pas peur de se briser le cou. Voir sa performance gâchée était plus que suffisant pour expliquer la rougeur d’une honnête indignation. Et comme la pensée ne respecte personne, la pensée de l’inspecteur principal Heat prit une forme menaçante et prophétique. « Toi, mon garçon, se dit-il, en gardant ses yeux ronds et habituellement vagabonds fixés sur le visage du commissaire adjoint — toi, mon garçon, tu ne connais pas ta place, et ta place ne te connaîtra pas longtemps non plus, je te le parie. »
Comme en réponse provocatrice à cette pensée, quelque chose ressemblant au spectre d’un sourire aimable passa sur les lèvres du commissaire adjoint. Son attitude était aisée et professionnelle tandis qu’il persistait à administrer une nouvelle secousse à la corde raide.
— Venons-en maintenant à ce que vous avez découvert sur place, inspecteur principal, dit-il.
« Un imbécile et son travail sont bientôt séparés », poursuivit le train de pensées prophétiques dans la tête de l’inspecteur principal Heat. Mais il fut immédiatement suivi par la réflexion qu’un fonctionnaire supérieur, même lorsqu’il est « viré » (c’était l’image précise), a encore le temps, alors qu’il vole à travers la porte, de lancer un méchant coup de pied aux tibias d’un subordonné. Sans adoucir beaucoup la nature basilique de son regard, il dit impassiblement :
— Nous en arrivons à cette partie de mon enquête, monsieur.
— C’est bien. Eh bien, qu’en avez-vous rapporté ?
L’inspecteur principal, qui avait pris la décision de sauter de la corde, revint au sol avec une franchise sombre.
— J’en ai rapporté une adresse, dit-il, en tirant de sa poche sans hâte un morceau de drap bleu foncé roussi. Ceci appartient au pardessus que portait le type qui s’est fait réduire en morceaux. Bien sûr, le pardessus n’était peut-être pas le sien, et il a même pu être volé. Mais ce n’est pas du tout probable si vous regardez ceci.
L’inspecteur principal, s’approchant de la table, lissa soigneusement le morceau de drap bleu. Il l’avait ramassé dans le tas répugnant de la morgue, car le nom d’un tailleur se trouve parfois sous le col. Ce n’est pas souvent d’une grande utilité, mais tout de même... Il s’attendait à peine à trouver quelque chose d’utile, mais certainement pas à trouver — pas du tout sous le col, mais cousu soigneusement sur le revers — un morceau carré de calicot avec une adresse écrite dessus à l’encre de marquage.
L’inspecteur principal retira sa main.
— Je l’ai emporté avec moi sans que personne ne s’en aperçoive, dit-il. J’ai pensé que c’était préférable. On pourra toujours le produire si nécessaire.
Le commissaire adjoint, se levant un peu sur sa chaise, tira le drap vers son côté de la table. Il resta assis à le regarder en silence. Seuls le numéro 32 et le nom de Brett Street étaient écrits à l’encre de marquage sur un morceau de calicot légèrement plus grand qu’une feuille de papier à cigarette ordinaire. Il était sincèrement surpris.
— Je ne comprends pas pourquoi il se promenait avec une étiquette pareille, dit-il en levant les yeux vers l’inspecteur principal Heat. C’est une chose tout à fait extraordinaire.
— J’ai rencontré une fois dans le fumoir d’un hôtel un vieux monsieur qui se promenait avec son nom et son adresse cousus dans tous ses manteaux en cas d’accident ou de maladie soudaine, dit l’inspecteur principal. Il prétendait avoir quatre-vingt-quatre ans, mais il ne faisait pas son âge. Il m’a dit qu’il avait aussi peur de perdre la mémoire soudainement, comme ces gens dont il avait lu l’histoire dans les journaux.
Une question du commissaire adjoint, qui voulait savoir ce qu’était le 32 Brett Street, interrompit brusquement ce souvenir. L’inspecteur principal, acculé au sol par des artifices déloyaux, avait choisi de suivre le chemin d’une franchise sans réserve. S’il croyait fermement qu’en savoir trop n’était pas bon pour le département, la rétention judicieuse d’informations était tout ce que sa loyauté osait se permettre pour le bien du service. Si le commissaire adjoint voulait mal gérer cette affaire, rien, bien sûr, ne pouvait l’en empêcher. Mais, pour sa part, il ne voyait plus aucune raison de faire preuve d’empressement. Il répondit donc de façon concise :
— C’est une boutique, monsieur.
Le commissaire adjoint, les yeux baissés sur le morceau de drap bleu, attendit plus d’informations. Comme cela ne venait pas, il procéda à les obtenir par une série de questions posées avec une douce patience. Ainsi acquit-il une idée de la nature du commerce de M. Verloc, de son apparence physique, et finit par apprendre son nom. Dans une pause, le commissaire adjoint leva les yeux et découvrit une certaine animation sur le visage de l’inspecteur principal. Ils se regardèrent en silence.
— Bien entendu, dit ce dernier, le département n’a aucun dossier sur cet homme.
— L’un de mes prédécesseurs a-t-il eu connaissance de ce que vous venez de me dire ? demanda le commissaire adjoint, posant ses coudes sur la table et joignant ses mains devant son visage, comme s’il allait prier, si ce n’est que ses yeux n’avaient pas une expression pieuse.
— Non, monsieur ; certainement pas. Quel en aurait été l’intérêt ? Ce genre d’homme ne pourrait jamais être produit publiquement à bonne fin. Il me suffisait de savoir qui il était, et de l’utiliser d’une manière qui pût être utilisée publiquement.
— Et pensez-vous que ce genre de connaissance privée soit compatible avec la position officielle que vous occupez ?
— Parfaitement, monsieur. Je pense que c’est tout à fait approprié. Je prendrai la liberté de vous dire, monsieur, que c’est ce qui fait de moi ce que je suis — et je suis considéré comme un homme qui connaît son travail. C’est une affaire privée, la mienne. Un ami personnel au sein de la police française m’a donné l’indice que le type était un espion d’ambassade. Amitié privée, information privée, usage privé de celle-ci — c’est ainsi que je vois les choses.
Le commissaire adjoint, après s’être fait la réflexion que l’état mental du célèbre inspecteur principal semblait affecter le contour de sa mâchoire inférieure, comme si le vif sentiment de sa haute distinction professionnelle avait été localisé dans cette partie de son anatomie, écarta le point pour le moment d’un calme « Je vois ». Puis, appuyant sa joue sur ses mains jointes :
— Eh bien alors — en parlant en privé si vous voulez — depuis combien de temps êtes-vous en contact privé avec cet espion d’ambassade ?
À cette enquête, la réponse privée de l’inspecteur principal, si privée qu’elle ne fut jamais formulée en mots audibles, fut :
« Bien avant que vous ne soyez même envisagé pour votre poste ici. »
L’expression pour ainsi dire publique fut beaucoup plus précise.
— Je l’ai vu pour la première fois de ma vie il y a un peu plus de sept ans, alors que deux Altesses Impériales et le Chancelier Impérial étaient en visite ici. J’avais été chargé de toutes les dispositions pour veiller sur eux. Le baron Stott-Wartenheim était ambassadeur à l’époque. C’était un vieux monsieur très nerveux. Un soir, trois jours avant le banquet de Guildhall, il envoya dire qu’il voulait me voir un instant. J’étais en bas, et les voitures étaient à la porte pour emmener les Altesses Impériales et le Chancelier à l’opéra. Je suis monté immédiatement. J’ai trouvé le baron marchant de long en large dans sa chambre dans un état de détresse pitoyable, se tordant les mains. Il m’assura qu’il avait la plus grande confiance en notre police et en mes capacités, mais qu’il avait là un homme venant juste de Paris dont les informations pouvaient être crues implicitement. Il voulait que j’entende ce que cet homme avait à dire. Il m’emmena aussitôt dans un cabinet de toilette à côté, où je vis un grand gaillard en pardessus lourd assis tout seul sur une chaise, tenant son chapeau et sa canne dans une main. Le baron lui dit en français : « Parle, mon ami. » La lumière dans cette pièce n’était pas très bonne. J’ai parlé avec lui pendant peut-être cinq minutes. Il m’a certainement donné une nouvelle très surprenante. Puis le baron m’a pris à part nerveusement pour le louer devant moi, et quand je me suis retourné, j’ai découvert que le type avait disparu comme un fantôme. S’était levé et s’était éclipsé par un escalier dérobé, je suppose. Il n’y avait pas de temps pour courir après lui, car je devais me hâter de suivre l’ambassadeur dans le grand escalier et voir le groupe partir en toute sécurité pour l’opéra. Cependant, j’ai agi selon les informations cette nuit-là même. Qu’elles fussent parfaitement exactes ou non, elles semblaient assez sérieuses. Très probablement, cela nous a épargné un vilain problème le jour de la visite impériale dans la Cité.
« Quelque temps plus tard, un mois environ après ma promotion au grade d’inspecteur principal, mon attention fut attirée par un homme grand et corpulent, que je pensais avoir déjà vu quelque part, sortant précipitamment d’une bijouterie du Strand. Je l’ai suivi, comme c’était sur mon chemin vers Charing Cross, et voyant là un de nos détectives de l’autre côté de la rue, je lui fis signe de traverser et lui montrai le type, avec instruction de surveiller ses mouvements pendant deux jours, puis de me faire rapport. Pas plus tard que le lendemain après-midi, mon homme est arrivé pour me dire que le type avait épousé la fille de sa logeuse à la mairie ce jour-là même à 11 h 30, et qu’il était parti avec elle à Margate pour une semaine. Notre homme avait vu les bagages être mis sur le taxi. Il y avait quelques vieilles étiquettes de Paris sur l’un des sacs. D’une manière ou d’une autre, je n’arrivais pas à sortir ce type de ma tête, et la toute prochaine fois que j’ai dû aller à Paris pour le service, j’ai parlé de lui à cet ami de la police parisienne. Mon ami m’a dit : « D’après ce que tu me dis, je pense que tu dois parler d’un acolyte et émissaire assez connu du Comité Révolutionnaire Rouge. Il se dit Anglais de naissance. Nous avons l’idée qu’il est depuis quelques bonnes années maintenant un agent secret de l’une des ambassades étrangères à Londres. » Cela a réveillé ma mémoire complètement. C’était le type évanescent que j’avais vu assis sur une chaise dans le cabinet de toilette du baron Stott-Wartenheim. J’ai dit à mon ami qu’il avait tout à fait raison. Le type était un agent secret, j’en avais la certitude. Après cela, mon ami a pris la peine de déterrer le dossier complet de cet homme pour moi. J’ai pensé qu’il valait mieux savoir tout ce qu’il y avait à savoir ; mais je ne suppose pas que vous vouliez entendre son histoire maintenant, monsieur ?
Le commissaire adjoint secoua la tête soutenue. — L’histoire de vos relations avec cet utile personnage est la seule chose qui compte en ce moment, dit-il, fermant lentement ses yeux fatigués et enfoncés, puis les ouvrant rapidement avec un regard grandement rafraîchi.
— Il n’y a rien d’officiel à leur sujet, dit l’inspecteur en chef avec amertume. Je suis entré dans sa boutique un soir, je lui ai dit qui j’étais et je lui ai rappelé notre première rencontre. Il n’a pas sourcillé. Il m’a dit qu’il était marié et rangé maintenant, et que tout ce qu’il voulait, c’était qu’on ne vînt pas le déranger dans ses petites affaires. J’ai pris sur moi de lui promettre que, tant qu’il ne s’engagerait pas dans quelque chose d’évidemment scandaleux, la police le laisserait tranquille. Cela avait de la valeur à ses yeux, car un mot de nous aux gens de la douane aurait suffi pour faire ouvrir à Douvres certains de ces paquets qu’il reçoit de Paris et de Bruxelles, avec confiscation à la clé, et peut-être même une poursuite judiciaire pour couronner le tout.
— C’est un commerce bien précaire, murmura le commissaire adjoint. Pourquoi s’est-il lancé là-dedans ?
L’inspecteur en chef haussa des sourcils dédaigneux avec impassibilité.
— Il a probablement des relations — des amis sur le continent — parmi les gens qui traitent ce genre de marchandises. Ce sont exactement le genre de personnes qu’il fréquente. C’est un paresseux, aussi, comme tous les autres.
— Qu’obtenez-vous de lui en échange de votre protection ?
L’inspecteur en chef n’était pas enclin à s’étendre sur la valeur des services de M. Verloc.
— Il ne serait pas d’une grande utilité à quelqu’un d’autre qu’à moi. Il faut en savoir beaucoup d’avance pour pouvoir utiliser un homme comme lui. Je comprends le genre d’indices qu’il peut donner. Et quand j’ai besoin d’un indice, il est généralement en mesure de me le fournir.
L’inspecteur en chef se perdit soudain dans une humeur discrètement réflexive ; et le commissaire adjoint réprima un sourire à la pensée fugitive que la réputation de l’inspecteur en chef Heat aurait pu être faite, en grande partie, par l’agent secret Verloc.
— Pour ce qui est d’être utile de manière plus générale, tous nos hommes de la section des Crimes spéciaux en service à Charing Cross et Victoria ont l’ordre de noter soigneusement toute personne qu’ils pourraient voir avec lui. Il accueille fréquemment les nouveaux arrivants et les suit ensuite à la trace. Il semble avoir été affecté à ce genre de tâche. Quand j’ai besoin d’une adresse en urgence, je peux toujours l’obtenir auprès de lui. Bien sûr, je sais comment gérer nos relations. Je ne l’ai pas vu pour lui parler trois fois au cours des deux dernières années. Je lui envoie un mot, non signé, et il me répond de la même manière à mon adresse privée.
De temps à autre, le commissaire adjoint faisait un signe de tête presque imperceptible. L’inspecteur en chef ajouta qu’il ne supposait pas que M. Verloc fût dans le secret des membres éminents du Conseil révolutionnaire international, mais qu’il bénéficiait d’une confiance générale, cela ne faisait aucun doute. « Chaque fois que j’ai eu raison de penser qu’il se tramait quelque chose, conclut-il, j’ai toujours constaté qu’il pouvait me dire quelque chose qui vaille la peine d’être su. »
Le commissaire adjoint fit une remarque significative.
— Il vous a fait défaut cette fois-ci.
— Je n’avais vent de rien par aucun autre canal non plus, répliqua l’inspecteur en chef Heat. Je ne lui ai rien demandé, donc il n’a rien pu me dire. Ce n’est pas l’un des nôtres. Ce n’est pas comme s’il était à notre solde.
— Non, grommela le commissaire adjoint. C’est un espion à la solde d’un gouvernement étranger. Nous ne pourrions jamais l’avouer.
— Je dois faire mon travail à ma manière, déclara l’inspecteur en chef. Quand il s’agit de cela, je traiterais avec le diable lui-même et j’en assumerais les conséquences. Il y a des choses qu’il n’est pas bon que tout le monde sache.
— Votre conception du secret semble consister à maintenir le chef de votre service dans l’ignorance. C’est peut-être un peu exagéré, non ? Il habite au-dessus de sa boutique ?
— Qui, Verloc ? Oh oui. Il habite au-dessus de sa boutique. La mère de sa femme, je crois, vit avec eux.
— La maison est-elle surveillée ?
— Oh que non. Ce ne serait pas judicieux. Certaines personnes qui s’y rendent sont surveillées. Mon opinion est qu’il ne sait rien de cette affaire.
— Comment expliquez-vous ceci ? Le commissaire adjoint fit un signe de tête vers le chiffon qui gisait devant lui sur la table.
— Je ne l’explique pas du tout, monsieur. C’est tout simplement inexplicable. Cela ne peut être expliqué par ce que je sais. L’inspecteur en chef fit ces aveux avec la franchise d’un homme dont la réputation est établie comme sur le roc. En tout cas, pas en ce moment précis. Je pense que l’homme qui a eu le plus affaire à cela se révélera être Michaelis.
— Vous le pensez ?
— Oui, monsieur ; car je peux répondre de tous les autres.
— Qu’en est-il de cet autre homme censé s’être échappé du parc ?
— Je devrais penser qu’il est loin à l’heure qu’il est, opina l’inspecteur en chef.
Le commissaire adjoint le regarda fixement et se leva soudainement, comme s’il avait pris une décision concernant une ligne de conduite. En fait, il venait tout juste de succomber à une tentation fascinante. L’inspecteur en chef s’entendit congédier avec pour instruction de rencontrer son supérieur tôt le lendemain matin pour une consultation plus approfondie sur l’affaire. Il écouta avec un visage impénétrable et sortit de la pièce à pas mesurés.
Quels que fussent les projets du commissaire adjoint, ils n’avaient rien à voir avec ce travail de bureau qui était le fléau de son existence en raison de sa nature confinée et de son manque apparent de réalité. Il ne pouvait en être autrement, sinon l’air général d’empressement qui envahit le commissaire adjoint eût été inexplicable. Dès qu’il fut seul, il chercha son chapeau avec impulsion et le posa sur sa tête. Cela fait, il se rassit pour reconsidérer toute l’affaire. Mais comme son esprit était déjà décidé, cela ne prit pas longtemps. Et avant que l’inspecteur en chef Heat ne fût allé bien loin sur le chemin du retour, il quitta lui aussi le bâtiment.
CHAPITRE VII
Le commissaire adjoint marcha le long d’une rue courte et étroite semblable à une tranchée boueuse et humide, puis, traversant une artère très large, entra dans un édifice public et demanda à parler à un jeune secrétaire particulier (non rémunéré) d’un grand personnage.
Ce jeune homme blond au visage lisse, dont les cheveux arrangés symétriquement lui donnaient l’air d’un grand écolier soigné, accueillit la demande du commissaire adjoint avec un regard dubitatif et parla à voix basse.
— Vous recevrait-il ? Je ne sais pas. Il est venu à pied du Parlement il y a une heure pour parler avec le sous-secrétaire permanent, et maintenant il est prêt à repartir à pied. Il aurait pu le faire venir ; mais il le fait pour faire un peu d’exercice, je suppose. C’est tout l’exercice qu’il peut trouver le temps de faire tant que dure cette session. Je ne me plains pas ; j’apprécie plutôt ces petites promenades. Il s’appuie sur mon bras et n’ouvre pas la bouche. Mais, dites donc, il est très fatigué, et enfin, pas de la meilleure humeur en ce moment.
— C’est en rapport avec cette affaire de Greenwich.
— Oh ! Dites donc ! Il est très remonté contre vous autres. Mais je vais aller voir, si vous insistez.
— Faites. Vous êtes un bon gars, dit le commissaire adjoint.
Le secrétaire non rémunéré admira cette audace. Se composant un visage innocent, il ouvrit une porte et entra avec l’assurance d’un enfant gentil et privilégié. Et il réapparut bientôt, faisant un signe de tête au commissaire adjoint qui, passant par la même porte restée ouverte pour lui, se retrouva avec le grand personnage dans une vaste pièce.
Vaste par la carrure et la stature, avec un long visage blanc qui, élargi à la base par un gros double menton, apparaissait en forme d’œuf dans la frange de favoris grisâtres clairsemés, le grand personnage semblait un homme en expansion. Malheureux du point de vue de la coupe, les plis transversaux au milieu d’une redingote noire boutonnée ajoutaient à l’impression, comme si les fermetures du vêtement étaient mises à rude épreuve. De la tête, plantée haut sur un cou épais, les yeux, aux paupières inférieures bouffies, fixaient avec un tombant hautain de chaque côté d’un nez crochu et agressif, noblement saillant dans la vaste circonférence pâle du visage. Un haut-de-forme brillant et une paire de gants usés, prêts sur le bout d’une longue table, semblaient eux aussi élargis, énormes.
Il se tenait sur le tapis de foyer dans de grandes bottes spacieuses et ne prononça aucun mot de salutation.
— Je voudrais savoir si c’est le début d’une nouvelle campagne de dynamite, demanda-t-il aussitôt d’une voix profonde et très douce. N’entrez pas dans les détails. Je n’ai pas le temps pour cela.
La silhouette du commissaire adjoint devant cette grande Présence rustique avait la frêle minceur d’un roseau s’adressant à un chêne. Et en effet, le palmarès ininterrompu de la lignée de cet homme dépassait en nombre de siècles l’âge du plus vieux chêne du pays.
— Non. Autant qu’on puisse être certain de quoi que ce soit, je peux vous assurer que ce ne l’est pas.
— Oui. Mais votre idée des assurances là-bas, dit le grand homme d’un geste méprisant de la main vers une fenêtre donnant sur la large artère, semble consister principalement à faire passer le secrétaire d’État pour un imbécile. On m’a dit positivement dans cette pièce même, il y a moins d’un mois, qu’une chose pareille était impossible.
Le commissaire adjoint jeta un regard calme vers la fenêtre.
— Vous me permettrez de faire remarquer, Sir Ethelred, que jusqu’à présent je n’ai eu aucune occasion de vous donner des assurances d’aucune sorte.
Le tombant hautain des yeux était désormais concentré sur le commissaire adjoint.
— C’est vrai, avoua la voix profonde et douce. J’ai fait venir Heat. Vous êtes encore un novice dans vos nouvelles fonctions. Et comment cela se passe-t-il là-bas ?
— Je crois que j’apprends quelque chose chaque jour.
— Bien sûr, bien sûr. J’espère que vous réussirez.
— Merci, Sir Ethelred. J’ai appris quelque chose aujourd’hui, et même au cours de la dernière heure environ. Il y a beaucoup de choses dans cette affaire qui ne sautent pas aux yeux dans un attentat anarchiste habituel, même si l’on y regardait d’aussi près que possible. C’est pourquoi je suis ici.
Le grand homme mit les mains sur ses hanches, le dos de ses grosses mains reposant sur ses hanches.
— Très bien. Continuez. Seulement pas de détails, je vous prie. Épargnez-moi les détails.
— Vous n’en serez pas importuné, Sir Ethelred, commença le commissaire adjoint avec une assurance calme et tranquille. Pendant qu’il parlait, les aiguilles sur le cadran de l’horloge derrière le dos du grand homme — un objet lourd et brillant fait de volutes massives dans le même marbre sombre que la cheminée, et au tic-tac spectral et évanescent — avaient parcouru l’espace de sept minutes. Il parla avec une fidélité studieuse à un mode parenthétique dans lequel chaque petit fait — c’est-à-dire chaque détail — s’insérait avec une facilité délicieuse. Pas un murmure ni même un mouvement ne suggéra une interruption. Le grand Personnage aurait pu être la statue de l’un de ses propres ancêtres princiers, dépouillé de l’armure d’un croisé et mis dans une redingote mal ajustée. Le commissaire adjoint avait l’impression qu’il était libre de parler pendant une heure. Mais il garda la tête froide et, au terme du temps mentionné ci-dessus, il s’interrompit par une conclusion soudaine qui, reproduisant l’énoncé initial, surprit agréablement Sir Ethelred par sa rapidité et sa force apparentes.
— Le genre de chose qui nous attend sous la surface de cette affaire, autrement sans gravité, est inhabituel — sous cette forme précise du moins — et nécessite un traitement spécial.
Le ton de Sir Ethelred s’approfondit, plein de conviction.
— Je devrais le penser — impliquant l’ambassadeur d’une puissance étrangère !
— Oh ! L’ambassadeur ! protesta l’autre, droit et svelte, s’autorisant un simple demi-sourire. Il serait stupide de ma part d’avancer quoi que ce soit de tel. Et c’est absolument inutile, car si je suis dans le vrai avec mes suppositions, qu’il s’agisse d’un ambassadeur ou d’un concierge, c’est un pur détail.
Sir Ethelred ouvrit une large bouche, telle une caverne, dans laquelle le nez crochu semblait anxieux de plonger ; il en sortit un son sourd et roulant, comme celui d’un orgue lointain avec le jeu de l’indignation méprisante.
— Non ! Ces gens sont trop impossibles. Que signifient-ils en important ici leurs méthodes de Crim-Tartarie ? Un Turc aurait plus de décence.
— Vous oubliez, Sir Ethelred, qu’à proprement parler nous ne savons rien de positif — pour l’instant.
— Non ! Mais comment définiriez-vous cela ? En bref ?
— Une audace éhontée frisant l’enfantillage d’une sorte particulière.
— Nous ne pouvons pas supporter l’innocence de sales petits enfants, dit le grand et large personnage, s’élargissant encore un peu, pour ainsi dire. Le regard hautain et tombant frappa de façon écrasante le tapis aux pieds du commissaire adjoint. Ils devront recevoir une bonne leçon après cette affaire. Nous devons être en mesure de… Quelle est votre idée générale, exprimée brièvement ? Pas besoin d’entrer dans les détails.
— Non, Sir Ethelred. En principe, je poserais en fait que l’existence d’agents secrets ne devrait pas être tolérée, car elle tend à augmenter les dangers positifs du mal contre lequel ils sont utilisés. Que l’espion fabrique ses informations est une simple banalité. Mais dans la sphère de l’action politique et révolutionnaire, s’appuyant en partie sur la violence, l’espion professionnel a toute facilité pour fabriquer les faits eux-mêmes, et répandra le double mal de l’émulation dans une direction, et de la panique, de la législation hâtive, de la haine irréfléchie, dans l’autre. Cependant, c’est un monde imparfait…
La Présence à la voix profonde sur le tapis de foyer, immobile, les gros coudes pointés, dit précipitamment :
— Soyez lucide, s’il vous plaît.
— Oui, Sir Ethelred. Un monde imparfait. Par conséquent, dès que le caractère de cette affaire s’est suggéré à moi, j’ai pensé qu’elle devait être traitée avec un secret particulier, et j’ai pris le risque de venir ici.
— C’est juste, approuva le grand Personnage, jetant un regard complaisant par-dessus son double menton. Je suis heureux qu’il y ait quelqu’un dans votre boutique qui pense que le secrétaire d’État puisse être digne de confiance de temps en temps.
Le commissaire adjoint eut un sourire amusé.
— Je pensais vraiment qu’il pourrait être préférable à ce stade que Heat soit remplacé par…
— Quoi ! Heat ? Un âne, hein ? s’exclama le grand homme, avec une animosité distincte.
— Pas du tout. Je vous en prie, Sir Ethelred, ne donnez pas cette interprétation injuste à mes remarques.
— Alors quoi ? Trop intelligent de moitié ?
— Ni l’un ni l’autre — du moins pas en règle générale. Tous les fondements de mes suppositions me viennent de lui. La seule chose que j’ai découverte par moi-même, c’est qu’il utilise cet homme à titre privé. Qui pourrait le blâmer ? C’est un vieux policier. Il m’a dit pratiquement qu’il doit avoir des outils pour travailler. Il m’est venu à l’esprit que cet outil devrait être remis à la section des Crimes spéciaux dans son ensemble, au lieu de rester la propriété privée de l’inspecteur en chef Heat. J’étends ma conception de nos devoirs départementaux à la suppression de l’agent secret. Mais l’inspecteur en chef Heat est un vieux routier du service. Il m’accuserait de pervertir sa moralité et d’attaquer son efficacité. Il définirait cela avec amertume comme une protection étendue à la classe criminelle des révolutionnaires. Cela signifierait exactement cela pour lui.
— Oui. Mais que voulez-vous dire ?
— Je veux dire, premièrement, qu’il y a peu de réconfort à pouvoir déclarer que tout acte de violence donné — endommageant des biens ou détruisant des vies — n’est pas l’œuvre de l’anarchisme du tout, mais de quelque chose d’entièrement différent — une espèce de scélératesse autorisée. C’est, je crois, beaucoup plus fréquent que nous le supposons. Ensuite, il est évident que l’existence de ces personnes à la solde de gouvernements étrangers détruit dans une certaine mesure l’efficacité de notre surveillance. Un espion de ce genre peut se permettre d’être plus téméraire que le plus téméraire des conspirateurs. Son occupation est libre de toute contrainte. Il est sans autant de foi qu’il en faut pour une négation complète, et sans autant de loi qu’il en est impliqué dans l’anomie. Troisièmement, l’existence de ces espions parmi les groupes révolutionnaires, que l’on nous reproche d’abriter ici, supprime toute certitude. Vous avez reçu une déclaration rassurante de l’inspecteur en chef Heat il y a quelque temps. Elle n’était nullement sans fondement — et pourtant cet épisode se produit. Je l’appelle un épisode, car cette affaire, je me permets de dire, est épisodique ; elle ne fait partie d’aucun plan général, si fou soit-il. Les particularités mêmes qui surprennent et déconcertent l’inspecteur en chef Heat établissent son caractère à mes yeux. Je reste à l’écart des détails, Sir Ethelred.
Le Personnage sur le tapis de foyer avait écouté avec une attention profonde.
— Juste. Soyez aussi concis que vous le pouvez.
Le commissaire adjoint indiqua par un geste sérieux et déférent qu’il était anxieux d’être concis.
— Il y a une stupidité et une faiblesse particulières dans la conduite de cette affaire qui me donnent d’excellents espoirs d’aller au fond des choses et d’y trouver autre chose qu’un caprice individuel de fanatisme. Car c’est une chose planifiée, sans aucun doute. L’auteur réel semble avoir été conduit par la main jusqu’au lieu, puis abandonné précipitamment à ses propres expédients. L’inférence est qu’il a été importé de l’étranger dans le but de commettre cet attentat. En même temps, on est forcé de conclure qu’il ne savait pas assez l’anglais pour demander son chemin, à moins d’accepter la théorie fantastique selon laquelle il était sourd-muet. Je me demande maintenant… Mais c’est inutile. Il s’est détruit lui-même par accident, évidemment. Pas un accident extraordinaire. Mais un petit fait extraordinaire demeure : l’adresse sur ses vêtements découverte par le plus pur des hasards, aussi. C’est un petit fait incroyable, si incroyable que l’explication qui en rendra compte est tenue de toucher le fond de cette affaire. Au lieu d’ordonner à Heat de poursuivre cette affaire, mon intention est de chercher cette explication personnellement — par moi-même, je veux dire — là où elle peut être ramassée. C’est dans une certaine boutique de Brett Street, et sur les lèvres d’un certain agent secret qui fut autrefois l’espion confidentiel et de confiance du regretté baron Stott-Wartenheim, ambassadeur d’une grande puissance à la cour de St James.
Le commissaire adjoint fit une pause, puis ajouta : « Ces types sont un véritable fléau. » Afin de lever son regard tombant vers le visage de l’interlocuteur, le Personnage sur le tapis de foyer avait progressivement basculé la tête davantage en arrière, ce qui lui donnait un aspect d’une hauteur extraordinaire.
— Pourquoi ne pas laisser cela à Heat ?
— Parce que c’est un vieux routier du service. Ils ont leur propre moralité. Ma ligne d’enquête lui apparaîtrait comme une affreuse perversion du devoir. Pour lui, le devoir pur est de faire porter la culpabilité sur autant d’anarchistes éminents qu’il peut sur quelques légères indications qu’il a recueillies au cours de son enquête sur place ; alors que moi, dirait-il, je suis résolu à prouver leur innocence. J’essaie d’être aussi lucide que possible en vous présentant cette affaire obscure sans détails.
— Il le ferait, hein ? grommela la tête fière de Sir Ethelred depuis sa position élevée.
— Je le crains — avec une indignation et un dégoût dont vous ou moi ne pouvons avoir aucune idée. C’est un excellent serviteur. Nous ne devons pas mettre une tension indue sur sa loyauté. C’est toujours une erreur. De plus, je veux les mains libres — plus libres qu’il ne serait peut-être souhaitable de le permettre à l’inspecteur en chef Heat. Je n’ai pas la moindre envie d’épargner cet homme Verloc. Il sera, j’imagine, extrêmement surpris de voir son lien avec cette affaire, quel qu’il soit, ramené à lui si rapidement. L’effrayer ne sera pas très difficile. Mais notre véritable objectif se situe quelque part derrière lui. Je veux votre autorité pour lui donner des assurances de sécurité personnelle telles que je pourrais le juger approprié.
— Certainement, dit le Personnage sur le tapis de foyer. Découvrez-en autant que vous pouvez ; découvrez-le à votre manière.
— Je dois m’y mettre sans perte de temps, ce soir même, dit le commissaire adjoint.
Sir Ethelred déplaça une main sous ses basques de redingote et, basculant la tête en arrière, le regarda fixement.
— Nous aurons une séance tardive ce soir, dit-il. Venez au Parlement avec vos découvertes si nous ne sommes pas rentrés chez nous. Je préviendrai Toodles de vous attendre. Il vous fera entrer dans mon bureau.
La famille nombreuse et les vastes relations du secrétaire particulier à l’apparence juvénile chérissaient pour lui l’espoir d’un destin austère et exalté. Entre-temps, la sphère sociale qu’il ornait lors de ses heures d’oisiveté choisissait de le choyer sous ce surnom. Et Sir Ethelred, l’entendant sur les lèvres de sa femme et de ses filles chaque jour (surtout au petit-déjeuner), lui avait conféré la dignité d’une adoption sans sourire.
Le commissaire adjoint fut extrêmement surpris et gratifié.
« Je porterai certainement mes découvertes à la Chambre, au cas où vous auriez le temps de... »
« Je n’aurai pas le temps, » l’interrompit le grand Personnage. « Mais je vous verrai. Je n’ai pas le temps maintenant — Et vous y allez vous-même ? »
« Oui, Sir Ethelred. Je pense que c’est la meilleure solution. »
Le Personnage avait renversé la tête si loin en arrière que, pour garder le commissaire adjoint sous son observation, il devait presque fermer les yeux.
« H’m. Ha ! Et comment comptez-vous — Prendrez-vous un déguisement ? »
« Difficilement un déguisement ! Je changerai de vêtements, bien sûr. »
« Bien sûr, » répéta le grand homme, avec une sorte de hauteur distraite. Il tourna lentement sa grosse tête et, par-dessus son épaule, lança un regard oblique et hautain à la lourde horloge de marbre au tic-tac sournois et faible. Les aiguilles dorées avaient profité de l’occasion pour se glisser de pas moins de vingt-cinq minutes dans son dos.
Le commissaire adjoint, qui ne pouvait les voir, devint un peu nerveux dans l’intervalle. Mais le grand homme lui présentait un visage calme et imperturbable.
« Très bien, » dit-il, et il fit une pause, comme par mépris délibéré pour l’horloge officielle. « Mais qu’est-ce qui vous a d’abord mis en mouvement dans cette direction ? »
« J’ai toujours été d’avis, » commença le commissaire adjoint.
« Ah. Oui ! L’avis. Cela va de soi. Mais le mobile immédiat ? »
« Que dirai-je, Sir Ethelred ? L’antagonisme d’un homme nouveau envers les vieilles méthodes. Le désir de connaître quelque chose de première main. Un peu d’impatience. C’est mon ancien travail, mais le harnais est différent. Il m’a un peu écorché à un ou deux endroits sensibles. »
« J’espère que vous vous en sortirez là-bas, » dit le grand homme avec bienveillance, en lui tendant la main, douce au toucher, mais large et puissante comme la main d’un fermier glorifié. Le commissaire adjoint la serra et se retira.
Dans la pièce extérieure, Toodles, qui attendait perché sur le bord d’une table, s’avança à sa rencontre, réprimant sa vivacité naturelle.
« Eh bien ? Satisfaisant ? » demanda-t-il avec une importance aérienne.
« Parfaitement. Vous avez gagné ma gratitude éternelle, » répondit le commissaire adjoint, dont le visage allongé semblait de bois en contraste avec le caractère particulier de la gravité de l’autre, qui semblait perpétuellement prête à se briser en ondulations et en rires étouffés.
« C’est très bien. Mais sérieusement, vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est irrité par les attaques contre son projet de loi sur la nationalisation des pêcheries. Ils appellent cela le début de la révolution sociale. Bien sûr, c’est une mesure révolutionnaire. Mais ces types n’ont aucune décence. Les attaques personnelles... »
« Je lis les journaux, » fit remarquer le commissaire adjoint.
« Odieuses ? Hein ? Et vous n’avez aucune idée de la masse de travail qu’il doit abattre chaque jour. Il fait tout lui-même. Il semble incapable de confier à quiconque ces pêcheries. »
« Et pourtant, il a accordé une demi-heure entière à la considération de mon tout petit éperlan, » intervint le commissaire adjoint.
« Petit ! L’est-il ? Je suis heureux de l’entendre. Mais c’est dommage que vous ne soyez pas resté à l’écart, alors. Cette lutte l’épuise terriblement. L’homme s’épuise. Je le sens à la façon dont il s’appuie sur mon bras quand nous marchons. Et, dites-moi, est-il en sécurité dans les rues ? Mullins a fait marcher ses hommes ici cet après-midi. Il y a un agent de police collé à chaque réverbère, et une personne sur deux que nous croisons entre ici et Palace Yard est un détective évident. Cela va finir par lui taper sur les nerfs. Dites, ces gredins étrangers ne sont pas susceptibles de lui jeter quelque chose — n’est-ce pas ? Ce serait une calamité nationale. Le pays ne peut pas se passer de lui. »
« Sans parler de vous-même. Il s’appuie sur votre bras, » suggéra sobrement le commissaire adjoint. « Vous y passeriez tous les deux. »
« Ce serait un moyen facile pour un jeune homme d’entrer dans l’histoire ? Il n’y a pas tant de ministres britanniques qui ont été assassinés pour que cela devienne un incident mineur. Mais sérieusement maintenant... »
« Je crains que si vous voulez entrer dans l’histoire, vous devrez faire quelque chose pour cela. Sérieusement, il n’y a aucun danger pour vous deux, si ce n’est le surmenage. »
Le sympathique Toodles accueillit cette ouverture par un rire étouffé.
« Les pêcheries ne me tueront pas. Je suis habitué aux veilles tardives, » déclara-t-il avec une légèreté ingénue. Mais, ressentant un remords immédiat, il commença à prendre un air d’homme d’État maussade, comme on enfile un gant. « Son intellect massif supportera n’importe quelle quantité de travail. C’est de ses nerfs dont j’ai peur. La bande réactionnaire, avec cette brute injurieuse de Cheeseman à sa tête, l’insulte chaque nuit. »
« S’il insiste pour commencer une révolution ! » murmura le commissaire adjoint.
« Le moment est venu, et il est le seul homme assez grand pour le travail, » protesta le révolutionnaire Toodles, s’enflammant sous le regard calme et spéculatif du commissaire adjoint. Quelque part dans un couloir, une cloche lointaine tinta avec urgence, et avec une vigilance dévouée, le jeune homme dressa l’oreille au son. « Il est prêt à partir maintenant, » s’exclama-t-il dans un chuchotement, saisit son chapeau et disparut de la pièce.
Le commissaire adjoint sortit par une autre porte d’une manière moins élastique. De nouveau, il traversa la large artère, marcha le long d’une rue étroite et rentra précipitamment dans ses propres bâtiments administratifs. Il maintint ce rythme accéléré jusqu’à la porte de son bureau privé. Avant de l’avoir fermée correctement, ses yeux cherchèrent son bureau. Il resta immobile un moment, puis s’avança, regarda tout autour sur le sol, s’assit sur sa chaise, sonna et attendit.
« L’inspecteur en chef Heat est-il parti ? »
« Oui, monsieur. Il est parti il y a une demi-heure. »
Il hocha la tête. « C’est tout. » Et, restant immobile, son chapeau rejeté en arrière sur son front, il pensa que c’était tout à fait du culot éhonté de Heat d’emporter tranquillement la seule pièce de preuve matérielle. Mais il pensa cela sans animosité. Les vieux et précieux serviteurs prennent parfois des libertés. Le morceau de pardessus avec l’adresse cousue dessus n’était certainement pas une chose à laisser traîner. Chassant de son esprit cette manifestation de la méfiance de l’inspecteur en chef Heat, il écrivit et envoya un mot à sa femme, la chargeant de présenter ses excuses à la grande dame de Michaelis, avec qui ils étaient invités à dîner ce soir-là.
La veste courte et le chapeau bas et rond qu’il revêtit dans une sorte d’alcôve à rideaux contenant un lavabo, une rangée de patères en bois et une étagère, faisaient merveilleusement ressortir la longueur de son visage brun et grave. Il revint en pleine lumière dans la pièce, ressemblant à la vision d’un Don Quichotte froid et réfléchi, avec les yeux enfoncés d’un enthousiaste sombre et une manière très délibérée. Il quitta le théâtre de ses travaux quotidiens rapidement, comme une ombre discrète. Sa descente dans la rue fut comme une descente dans un aquarium visqueux dont l’eau aurait été vidée. Une humidité trouble et sombre l’enveloppa. Les murs des maisons étaient mouillés, la boue de la chaussée luisait avec un effet de phosphorescence, et lorsqu’il émergea dans le Strand après une rue étroite sur le côté de la gare de Charing Cross, le génie du lieu l’assimila. Il aurait pu n’être qu’un poisson étranger de plus parmi ceux qu’on peut voir le soir par là, voltigeant autour des coins sombres.
Il s’arrêta au bord même du trottoir et attendit. Ses yeux exercés avaient distingué dans les mouvements confus des lumières et des ombres qui encombraient la chaussée l’approche rampante d’un fiacre. Il ne donna aucun signe ; mais lorsque le marchepied bas glissant le long du trottoir arriva à ses pieds, il se faufilera habilement devant la grande roue qui tournait, et parla à travers la petite trappe presque avant que l’homme, regardant avec indifférence devant lui depuis son perchoir, ne se fût rendu compte d’avoir été abordé par un passager.
Ce ne fut pas une longue course. Elle se termina par un signal brusquement, nulle part en particulier, entre deux réverbères devant un grand magasin de draperie — une longue série de boutiques déjà enveloppées pour la nuit dans des feuilles de tôle ondulée. Tendant une pièce à travers la trappe, le passager se glissa dehors et s’éloigna, laissant un effet de terreur étrange et excentrique dans l’esprit du conducteur. Mais la taille de la pièce était satisfaisante au toucher, et son éducation n’étant pas littéraire, il resta sans être troublé par la crainte de la voir bientôt se transformer en feuille morte dans sa poche. Élevé au-dessus du monde des passagers par la nature de son métier, il contemplait leurs actions avec un intérêt limité. Le coup de frein brusque de son cheval exprimait sa philosophie.
Pendant ce temps, le commissaire adjoint donnait déjà sa commande à un serveur dans un petit restaurant italien au coin de la rue — l’un de ces pièges à affamés, longs et étroits, appâtés avec une perspective de miroirs et de linge blanc ; sans air, mais avec une atmosphère qui leur était propre — une atmosphère de cuisine frauduleuse se moquant d’une humanité abjecte dans les plus pressants de ses besoins misérables. Dans cette atmosphère immorale, le commissaire adjoint, réfléchissant à son entreprise, sembla perdre encore un peu plus de son identité. Il avait un sentiment de solitude, de liberté maléfique. C’était plutôt agréable. Lorsqu’après avoir payé son court repas, il se leva et attendit sa monnaie, il se vit dans la vitre et fut frappé par son apparence étrangère. Il contempla sa propre image avec un regard mélancolique et inquisiteur, puis, par une soudaine inspiration, releva le col de sa veste. Cet arrangement lui parut louable, et il le compléta en donnant une torsion vers le haut aux extrémités de sa moustache noire. Il fut satisfait par la subtile modification de son aspect personnel causée par ces petits changements. « Ça ira très bien, » pensa-t-il. « Je vais être un peu mouillé, un peu éclaboussé... »
Il devint conscient du serveur à son coude et d’un petit tas de pièces d’argent sur le bord de la table devant lui. Le serveur gardait un œil dessus, tandis que son autre œil suivait le long dos d’une fille grande, pas très jeune, qui passait vers une table éloignée en ayant l’air parfaitement aveugle et tout à fait inaccessible. Elle semblait être une cliente habituelle.
En sortant, le commissaire adjoint fit pour lui-même l’observation que les clients de l’endroit avaient perdu, dans la fréquentation d’une cuisine frauduleuse, toutes leurs caractéristiques nationales et privées. Et c’était étrange, puisque le restaurant italien est une institution si singulièrement britannique. Mais ces gens étaient aussi dénationalisés que les plats posés devant eux avec toutes les circonstances d’une respectabilité sans cachet. Leur personnalité n’était non plus marquée d’aucune façon, professionnellement, socialement ou racialement. Ils semblaient créés pour le restaurant italien, à moins que le restaurant italien n’ait été par hasard créé pour eux. Mais cette dernière hypothèse était impensable, puisqu’on ne pouvait les placer nulle part ailleurs qu’en dehors de ces établissements spéciaux. On ne rencontrait jamais ces personnes énigmatiques ailleurs. Il était impossible de se faire une idée précise des occupations qu’ils exerçaient le jour et de l’endroit où ils allaient se coucher la nuit. Et lui-même était devenu non placé. Il aurait été impossible pour quiconque de deviner son occupation. Quant à aller se coucher, il y avait un doute même dans son propre esprit. Non pas vraiment en ce qui concerne son domicile lui-même, mais beaucoup quant à l’heure à laquelle il pourrait y retourner. Un sentiment de plaisir et d’indépendance l’envahit lorsqu’il entendit les portes vitrées se refermer derrière son dos avec une sorte de bruit sourd imparfait et déconcerté. Il s’avança aussitôt dans une immensité de boue grasse et de plâtre humide entrecoupée de lampes, et enveloppé, opprimé, pénétré, étranglé et suffoqué par la noirceur d’une nuit londonienne humide, composée de suie et de gouttes d’eau.
Brett Street n’était pas très loin. Elle bifurquait, étroite, sur le côté d’un espace triangulaire ouvert entouré de maisons sombres et mystérieuses, temples du petit commerce vidés de leurs commerçants pour la nuit. Seul un étal de marchand de fruits au coin faisait une explosion violente de lumière et de couleur. Au-delà, tout était noir, et les quelques personnes passant dans cette direction disparaissaient en une enjambée au-delà des tas incandescents d’oranges et de citrons. Aucun pas ne résonnait. On n’entendrait plus jamais parler d’eux. Le chef aventureux du Département des crimes spéciaux observait ces disparitions de loin avec un œil intéressé. Il se sentait léger, comme s’il avait été embusqué tout seul dans une jungle à des milliers de kilomètres des bureaux ministériels et des encriers officiels. Cette joie et cette dispersion de la pensée devant une tâche d’une certaine importance semblent prouver que ce monde qui est le nôtre n’est pas une affaire si sérieuse que cela, après tout. Car le commissaire adjoint n’était pas constitutionnellement enclin à la légèreté.
Le policier en patrouille projeta sa silhouette sombre et mouvante contre la gloire lumineuse des oranges et des citrons, et entra dans Brett Street sans hâte. Le commissaire adjoint, comme s’il appartenait aux classes criminelles, s’attarda hors de vue, attendant son retour. Mais cet agent de police sembla être perdu à jamais pour la force. Il ne revint jamais : il avait dû sortir par l’autre bout de Brett Street.
Le commissaire adjoint, parvenu à cette conclusion, entra à son tour dans la rue et tomba sur une grande camionnette arrêtée devant les vitres faiblement éclairées d’un restaurant pour charretiers. L’homme se rafraîchissait à l’intérieur, et les chevaux, leurs grosses têtes abaissées vers le sol, mangeaient régulièrement dans des musettes. Plus loin, sur le côté opposé de la rue, une autre tache suspecte de lumière tamisée provenait de la devanture de la boutique de M. Verloc, accrochée de journaux, soulevée par des piles vagues de boîtes en carton et des formes de livres. Le commissaire adjoint resta à l’observer de l’autre côté de la chaussée. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Sur le côté de la fenêtre de devant, encombrée par les ombres de choses indéfinissables, la porte, restée entrouverte, laissait échapper sur le trottoir une étroite et claire traînée de lumière de gaz venant de l’intérieur.
Derrière le commissaire adjoint, la camionnette et les chevaux, fondus en une seule masse, semblaient quelque chose de vivant — un monstre noir au dos carré bloquant la moitié de la rue, avec des piétinements soudains ferrés, des tintements féroces et de lourds soupirs bruyants. Le faste durement festif et de mauvais augure d’un grand pub prospère faisait face à l’autre extrémité de Brett Street de l’autre côté d’une large route. Cette barrière de lumières flamboyantes, s’opposant aux ombres rassemblées autour de l’humble demeure du bonheur domestique de M. Verloc, semblait refouler l’obscurité de la rue sur elle-même, la rendre plus maussade, méditative et sinistre.
CHAPITRE VIII
Ayant infusé par des importunités persistantes une sorte de chaleur à l’intérêt frileux de plusieurs débitants de boissons (les connaissances d’autrefois de son défunt mari malchanceux), la mère de Mme Verloc avait enfin obtenu son admission dans certains hospices fondés par un riche aubergiste pour les veuves nécessiteuses du métier.
Cette fin, conçue dans la ruse de son cœur inquiet, la vieille femme l’avait poursuivie avec secret et détermination. C’était l’époque où sa fille Winnie ne pouvait s’empêcher de faire remarquer à M. Verloc que « maman a dépensé des demi-couronnes et des cinq shillings presque chaque jour cette dernière semaine en courses de fiacre ». Mais la remarque n’était pas faite avec rancœur. Winnie respectait les infirmités de sa mère. Elle était seulement un peu surprise par cette manie soudaine de locomotion. M. Verloc, qui était assez magnifique à sa manière, avait grogné la remarque avec impatience, comme interférant avec ses méditations. Celles-ci étaient fréquentes, profondes et prolongées ; elles portaient sur une affaire plus importante que cinq shillings. Nettement plus importante, et au-delà de toute comparaison plus difficile à considérer sous tous ses aspects avec sérénité philosophique.
Son but atteint dans une astucieuse discrétion, l’héroïque vieille femme avait tout avoué à Mme Verloc. Son âme était triomphante et son cœur tremblant. Intérieurement, elle tremblait, car elle craignait et admirait le caractère calme et renfermé de sa fille Winnie, dont le mécontentement était rendu redoutable par une diversité de silences effroyables. Mais elle ne laissa pas ses appréhensions intérieures lui voler l’avantage de la placidité vénérable conférée à sa personne extérieure par son triple menton, l’ampleur flottante de son ancienne forme et la condition impuissante de ses jambes.
Le choc de l’information fut si inattendu que Mme Verloc, contre son habitude lorsqu’on s’adressait à elle, interrompit l’occupation domestique à laquelle elle s’adonnait. C’était le dépoussiérage des meubles dans le salon derrière la boutique. Elle tourna la tête vers sa mère.
« Pourquoi as-tu voulu faire cela ? » s’écria-t-elle, dans un étonnement scandalisé.
Le choc devait être sévère pour la faire déroger à cette acceptation distante et sans questionnement des faits qui était sa force et sa sauvegarde dans la vie.
« N’étais-tu pas assez confortable ici ? »
Elle était retombée dans ces interrogations, mais l’instant suivant, elle sauva la cohérence de sa conduite en reprenant son dépoussiérage, tandis que la vieille femme restait effrayée et muette sous son bonnet blanc miteux et sa perruque sombre sans éclat.
Winnie finit la chaise et passa le plumeau le long de l’acajou au dossier du canapé en crin sur lequel M. Verloc aimait à prendre ses aises, chapeau et pardessus sur le dos. Elle était absorbée par son travail, mais bientôt elle se permit une autre question.
« Comment au monde as-tu réussi, maman ? »
Comme ne touchant pas à l’intériorité des choses, ce qu’il était du principe de Mme Verloc d’ignorer, cette curiosité était excusable. Elle ne portait que sur les méthodes. La vieille femme l’accueillit avec empressement comme amenant quelque chose dont on pouvait parler avec beaucoup de sincérité.
Elle favorisa sa fille d’une réponse exhaustive, pleine de noms et enrichie de commentaires sur les ravages du temps tels qu’observés dans l’altération des visages humains. Les noms étaient principalement ceux des débitants de boissons — « les amis du pauvre papa, ma chère ». Elle s’étendit avec une appréciation particulière sur la gentillesse et la condescendance d’un grand brasseur, un baronnet et député, le président des gouverneurs de l’œuvre de charité. Elle s’exprima ainsi chaleureusement parce qu’elle avait été autorisée à s’entretenir sur rendez-vous avec son secrétaire particulier — « un monsieur très poli, tout de noir vêtu, avec une voix douce et triste, mais si très, très mince et calme. Il était comme une ombre, ma chère. »
Winnie, prolongeant ses opérations de dépoussiérage jusqu’à ce que le récit fût terminé, sortit du salon pour se rendre dans la cuisine (en descendant deux marches) de sa manière habituelle, sans le moindre commentaire.
Versant quelques larmes en signe de réjouissance devant la mansuétude de sa fille dans cette terrible affaire, la mère de Mme Verloc donna libre cours à son astuce dans la gestion de ses meubles, car ils étaient à elle ; et parfois elle aurait souhaité qu’ils ne le fussent pas. L’héroïsme est fort bien, mais il est des circonstances où la disposition de quelques tables et chaises, lits en laiton, et ainsi de suite, peut être lourde de conséquences lointaines et désastreuses. Elle avait besoin de quelques pièces elle-même, la Fondation qui, après maintes importunités, l’avait recueillie dans son sein charitable, ne donnant rien d’autre que des planches nues et des briques tapissées à bon marché aux objets de sa sollicitude. La délicatesse guidant son choix vers les articles les moins précieux et les plus délabrés passa inaperçue, car la philosophie de Winnie consistait à ne pas remarquer l’intérieur des faits ; elle supposait que maman prenait ce qui lui convenait le mieux. Quant à M. Verloc, sa méditation intense, telle une sorte de muraille de Chine, l’isolait complètement des phénomènes de ce monde de vains efforts et d’apparences illusoires.
Son choix fait, l’élimination du reste devint une question perplexe d’une manière particulière. Elle le laissait à Brett Street, bien sûr. Mais elle avait deux enfants. Winnie était pourvue par son union sensée avec cet excellent mari, M. Verloc. Stevie était démuni — et un peu spécial. Sa position devait être considérée avant les revendications de la justice légale et même les incitations de la partialité. La possession des meubles ne serait en aucun sens une provision. Il devrait les avoir — le pauvre garçon. Mais les lui donner serait comme altérer sa position de dépendance totale. C’était une sorte de revendication qu’elle craignait d’affaiblir. De plus, les susceptibilités de M. Verloc ne supporteraient peut-être pas d’être redevable à son beau-frère pour les chaises sur lesquelles il s’asseyait. Dans une longue expérience de locataires gentlemen, la mère de Mme Verloc avait acquis une notion morne mais résignée du côté fantastique de la nature humaine. Et si M. Verloc prenait soudainement dans sa tête de dire à Stevie d’emmener ses bénis bâtons ailleurs ? Une division, d’un autre côté, si soigneusement faite fût-elle, pourrait donner quelque cause d’offense à Winnie. Non, Stevie devait rester démuni et dépendant. Et au moment de quitter Brett Street, elle avait dit à sa fille : « Ça ne sert à rien d’attendre que je sois morte, n’est-ce pas ? Tout ce que je laisse ici est tout à fait à toi maintenant, ma chère. »
Winnie, son chapeau sur la tête, silencieuse derrière le dos de sa mère, continua d’ajuster le col du manteau de la vieille femme. Elle prit son sac à main, un parapluie, le visage impassible. Le moment était venu de dépenser la somme de trois shillings et six pence pour ce que l’on pouvait fort bien supposer être la dernière course en fiacre de la vie de la mère de Mme Verloc. Elles sortirent par la porte de la boutique.
Le véhicule qui les attendait eût illustré le proverbe selon lequel « la vérité peut être plus cruelle que la caricature », si un tel proverbe existait. Rampant derrière un cheval infirme, une voiture de louage métropolitaine s’arrêta, sur des roues branlantes et avec un cocher estropié sur le siège. Cette dernière particularité causa quelque embarras. En apercevant un mécanisme en fer en forme de crochet dépassant de la manche gauche du manteau de l’homme, la mère de Mme Verloc perdit soudain le courage héroïque de ces jours-ci. Elle ne pouvait vraiment pas se risquer. « Qu’en penses-tu, Winnie ? » Elle hésita. Les explications passionnées du cocher au visage large semblaient sortir d’une gorge obstruée. Se penchant depuis son siège, il chuchota avec une indignation mystérieuse. Quel était le problème, maintenant ? Était-il possible de traiter un homme ainsi ? Son visage énorme et mal lavé s’enflammait de rouge dans l’étendue boueuse de la rue. Était-il probable qu’ils lui auraient accordé une licence, demanda-t-il désespérément, si...
L’agent de police de la localité le calma d’un regard amical ; puis, s’adressant aux deux femmes sans considération marquée, il dit :
« Il conduit un fiacre depuis vingt ans. Je ne lui ai jamais connu d’accident. »
« Accident ! » cria le cocher dans un murmure méprisant.
Le témoignage du policier trancha la question. Le modeste rassemblement de sept personnes, pour la plupart mineures, se dispersa. Winnie suivit sa mère dans le fiacre. Stevie grimpa sur le siège. Sa bouche vide et ses yeux désemparés dépeignaient l’état de son esprit concernant les transactions qui avaient lieu. Dans les rues étroites, la progression du voyage était rendue sensible à ceux qui se trouvaient à l’intérieur par les façades proches des maisons glissant lentement et de façon chancelante, avec un grand fracas et un cliquetis de vitres, comme si elles étaient sur le point de s’effondrer derrière le fiacre ; et le cheval infirme, avec le harnais suspendu au-dessus de son échine saillante et battant très lâchement autour de ses cuisses, semblait danser avec précaution sur ses sabots, avec une patience infinie. Plus tard, dans l’espace plus large de Whitehall, toute preuve visuelle de mouvement devint imperceptible. Le fracas et le cliquetis des vitres se poursuivirent indéfiniment devant le long bâtiment du Trésor — et le temps lui-même sembla s’arrêter.
Finalement, Winnie observa : « Ce n’est pas un très bon cheval. »
Ses yeux brillaient dans l’ombre du fiacre, droits devant, immobiles. Sur le siège, Stevie ferma d’abord sa bouche vide pour articuler avec ferveur : « Ne fais pas. »
Le cocher, tenant haut les rênes entortillées autour du crochet, ne fit pas attention. Peut-être n’avait-il pas entendu. La poitrine de Stevie se souleva.
« Ne fouette pas. »
L’homme tourna lentement son visage bouffi et livide, aux couleurs variées et hérissé de poils blancs. Ses petits yeux rouges brillaient d’humidité. Ses grosses lèvres avaient une teinte violette. Elles restèrent closes. Avec le dos sale de sa main qui tenait le fouet, il frotta le chaume qui poussait sur son menton énorme.
« Tu ne dois pas, » bégaya Stevie violemment. « Ça fait mal. »
« Ne pas fouetter, » demanda l’autre dans un murmure pensif, et il fouetta immédiatement. Il fit cela, non parce que son âme était cruelle et son cœur mauvais, mais parce qu’il devait gagner le prix de sa course. Et pendant un moment, les murs de St Stephen, avec leurs tours et leurs pinacles, contemplèrent dans l’immobilité et le silence un fiacre qui cliquetait. Il roulait aussi, cependant. Mais sur le pont, il y eut une agitation. Stevie entreprit soudain de descendre du siège. Il y eut des cris sur le trottoir, les gens coururent en avant, le cocher s’arrêta, chuchotant des imprécations d’indignation et d’étonnement. Winnie baissa la vitre et passa la tête dehors, blanche comme un fantôme. Dans les profondeurs du fiacre, sa mère s’exclamait, sur un ton d’angoisse : « Ce garçon est-il blessé ? Ce garçon est-il blessé ? »
Stevie n’était pas blessé, il n’était même pas tombé, mais l’excitation, comme d’habitude, l’avait privé du pouvoir de tenir un discours cohérent. Il ne put faire rien de plus que bégayer à la fenêtre. « Trop lourd. Trop lourd. » Winnie posa sa main sur son épaule.
« Stevie ! Remonte sur le siège tout de suite, et n’essaie plus jamais d’en descendre. »
« Non. Non. Marcher. Doit marcher. »
En essayant d’énoncer la nature de cette nécessité, il se bégaya jusqu’à une incohérence totale. Aucune impossibilité physique ne faisait obstacle à son caprice. Stevie aurait pu facilement réussir à suivre le pas du cheval infirme et dansant sans s’essouffler. Mais sa sœur refusa son consentement avec décision. « Quelle idée ! Qui a jamais entendu une chose pareille ! Courir après un fiacre ! » Sa mère, effrayée et impuissante dans les profondeurs du véhicule, supplia : « Oh, ne le laisse pas faire, Winnie. Il va se perdre. Ne le laisse pas faire. »
« Certainement pas. Et puis quoi encore ! M. Verloc sera désolé d’apprendre cette absurdité, Stevie, je peux te le dire. Il ne sera pas content du tout. »
L’idée du chagrin et du mécontentement de M. Verloc agissant comme d’habitude puissamment sur la disposition fondamentalement docile de Stevie, il abandonna toute résistance et remonta sur le siège avec un visage de désespoir.
Le cocher tourna vers lui son visage énorme et enflammé de manière truculente. « Ne va pas essayer de recommencer ce petit jeu, jeune homme. »
Après s’être exprimé ainsi dans un murmure sévère, tendu jusqu’à l’extinction, il repartit, ruminant solennellement. À son esprit, l’incident restait quelque peu obscur. Mais son intellect, bien qu’il eût perdu sa vivacité originelle au cours des années engourdissantes d’exposition sédentaire aux intempéries, ne manquait ni d’indépendance ni de santé mentale. Gravement, il écarta l’hypothèse selon laquelle Stevie serait un jeune garnement ivre.
À l’intérieur du fiacre, le sortilège du silence, dans lequel les deux femmes avaient enduré épaule contre épaule les cahots, le fracas et le cliquetis du voyage, avait été rompu par l’éclat de Stevie. Winnie éleva la voix.
« Tu as fait ce que tu voulais, mère. Tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même si tu n’es pas heureuse après ça. Et je ne pense pas que tu le seras. Ça, non. N’étais-tu pas assez bien à la maison ? Qu’est-ce que les gens vont penser de nous — toi, te jetant ainsi sur une œuvre de charité ? »
« Ma chère, » cria la vieille femme avec ferveur au-dessus du bruit, « tu as été la meilleure des filles pour moi. Quant à M. Verloc... eh bien... »
Les mots lui manquant au sujet de l’excellence de M. Verloc, elle tourna ses vieux yeux larmoyants vers le toit du fiacre. Puis elle détourna la tête sous prétexte de regarder par la fenêtre, comme pour juger de leur progression. Elle était insignifiante et se poursuivait près du trottoir. La nuit, la nuit sale et précoce, la nuit sinistre, bruyante, sans espoir et tapageuse du sud de Londres, l’avait rattrapée lors de sa dernière course en fiacre. À la lumière du gaz des boutiques aux devantures basses, ses grosses joues luisaient d’une teinte orange sous un chapeau noir et mauve.
Le teint de la mère de Mme Verloc était devenu jaune sous l’effet de l’âge et d’une prédisposition naturelle à la bilieuse, favorisée par les épreuves d’une existence difficile et tourmentée, d’abord en tant qu’épouse, puis en tant que veuve. C’était un teint qui, sous l’influence d’une rougeur, prenait une teinte orange. Et cette femme, modeste certes mais endurcie au feu de l’adversité, d’un âge, de plus, où les rougissements ne sont pas attendus, avait bel et bien rougi devant sa fille. Dans l’intimité d’une voiture à quatre roues, en route vers un cottage de charité (l’un d’une rangée) qui, par l’exiguïté de ses dimensions et la simplicité de son aménagement, aurait bien pu être conçu par bonté comme un lieu d’entraînement aux circonstances encore plus étroites de la tombe, elle fut contrainte de cacher à son propre enfant une rougeur de remords et de honte.
Qu’est-ce que les gens vont penser ? Elle savait très bien ce qu’ils pensaient, les gens que Winnie avait en tête — les vieux amis de son mari, et d’autres aussi, dont elle avait sollicité l’intérêt avec un succès si flatteur. Elle n’avait pas su auparavant à quel point elle pouvait être une bonne mendiante. Mais elle devinait très bien quelle conclusion était tirée de sa requête. En raison de cette délicatesse rétractile qui existe côte à côte avec une brutalité agressive dans la nature masculine, les enquêtes sur sa situation n’avaient pas été poussées très loin. Elle les avait arrêtées par une compression visible des lèvres et une certaine démonstration d’une émotion déterminée à être éloquemment silencieuse. Et les hommes devenaient soudainement indifférents, à la manière de leur espèce. Elle se félicita plus d’une fois de n’avoir rien à faire avec les femmes qui, étant naturellement plus insensibles et avides de détails, auraient été anxieuses d’être exactement informées par quel genre de conduite désobligeante sa fille et son gendre l’avaient poussée à cette triste extrémité. Ce n’est que devant le secrétaire du grand brasseur, député et président de l’œuvre de charité, qui, agissant pour son supérieur, se sentait obligé d’être consciencieusement curieux quant aux circonstances réelles de la demandeuse, qu’elle avait éclaté en sanglots, franchement et tout haut, comme pleurera une femme acculée. Le gentleman mince et poli, après l’avoir contemplée avec l’air d’être « terrassé », abandonna sa position sous le couvert de remarques apaisantes. Elle ne devait pas s’affliger. L’acte de charité ne spécifiait pas absolument « veuves sans enfants ». En fait, cela ne la disqualifiait nullement. Mais la discrétion du comité devait être une discrétion éclairée. On pouvait fort bien comprendre sa réticence à être un fardeau, etc. etc. Là-dessus, à son profond désappointement, la mère de Mme Verloc pleura encore un peu avec une véhémence accrue.
Les larmes de cette grande femelle en perruque sombre et poussiéreuse, vêtue d’une ancienne robe de soie festonnée de dentelle de coton blanc sale, étaient les larmes d’une détresse authentique. Elle avait pleuré parce qu’elle était héroïque, sans scrupules et pleine d’amour pour ses deux enfants. Les filles sont fréquemment sacrifiées au bien-être des garçons. Dans ce cas, elle sacrifiait Winnie. Par la suppression de la vérité, elle la calomniait. Bien sûr, Winnie était indépendante et n’avait pas à se soucier de l’opinion de gens qu’elle ne verrait jamais et qui ne la verraient jamais ; tandis que le pauvre Stevie n’avait rien au monde qu’il pût appeler sien, excepté l’héroïsme et l’absence de scrupules de sa mère.
Le premier sentiment de sécurité suivant le mariage de Winnie s’effaça avec le temps (car rien ne dure), et la mère de Mme Verloc, dans la retraite de sa chambre arrière, avait rappelé l’enseignement de cette expérience que le monde impose à une femme veuve. Mais elle l’avait rappelé sans amertume vaine ; sa réserve de résignation équivalait presque à de la dignité. Elle réfléchit stoïquement que tout se dégrade, s’use, dans ce monde ; que le chemin de la bonté devrait être rendu facile aux gens bien disposés ; que sa fille Winnie était une sœur des plus dévouées, et une épouse très sûre d’elle en vérité. En ce qui concerne le dévouement fraternel de Winnie, son stoïcisme faiblit. Elle excepta ce sentiment de la règle de dégradation affectant toutes les choses humaines et certaines choses divines. Elle ne pouvait pas faire autrement ; ne pas le faire l’aurait trop effrayée. Mais en considérant les conditions de l’état matrimonial de sa fille, elle rejeta fermement toutes les illusions flatteuses. Elle adopta le point de vue froid et raisonnable que moins on mettrait à l’épreuve la bonté de M. Verloc, plus ses effets seraient susceptibles de durer. Cet excellent homme aimait sa femme, bien sûr, mais il préférerait sans aucun doute garder le moins possible de ses relations, conformément à l’expression appropriée de ce sentiment. Il serait préférable que tout son effet soit concentré sur le pauvre Stevie. Et la vieille femme héroïque résolut de s’éloigner de ses enfants comme un acte de dévouement et comme une manœuvre de profonde politique.
La « vertu » de cette politique consistait en ceci (la mère de Mme Verloc était subtile à sa manière), que la prétention morale de Stevie serait renforcée. Le pauvre garçon — un garçon bon et utile, quoique un peu particulier — n’avait pas une situation suffisante. Il avait été repris avec sa mère, un peu de la même manière que le mobilier du manoir de Belgravia avait été repris, comme s’il lui appartenait exclusivement. Qu’arrivera-t-il, se demanda-t-elle (car la mère de Mme Verloc était dans une certaine mesure imaginative), quand je mourrai ? Et quand elle se posa cette question, ce fut avec effroi. Il était aussi terrible de penser qu’elle n’aurait alors pas le moyen de savoir ce qui arriverait au pauvre garçon. Mais en le remettant à sa sœur, en s’en allant ainsi, elle lui donnait l’avantage d’une position directement dépendante. C’était la sanction la plus subtile de l’héroïsme et de l’absence de scrupules de la mère de Mme Verloc. Son acte d’abandon était réellement un arrangement pour installer son fils de façon permanente dans la vie. D’autres gens faisaient des sacrifices matériels pour un tel objectif, elle le faisait de cette façon. C’était la seule façon. De plus, elle serait en mesure de voir comment cela fonctionnerait. Mal ou bien, elle éviterait l’horrible incertitude sur le lit de mort. Mais c’était dur, dur, cruellement dur.
Le fiacre cliquetait, tintait, cahotait ; en fait, ce dernier était tout à fait extraordinaire. Par sa violence et son ampleur disproportionnées, il effaçait toute sensation de mouvement vers l’avant ; et l’effet était celui d’être secoué dans un appareil stationnaire comme un dispositif médiéval pour la punition des crimes, ou quelque invention très moderne pour la guérison d’un foie paresseux. C’était extrêmement pénible ; et l’élévation de la voix de la mère de Mme Verloc résonnait comme un cri de douleur.
« Je sais, ma chère, que tu viendras me voir aussi souvent que tu pourras trouver le temps. N’est-ce pas ? »
« Bien sûr, » répondit Winnie brièvement, fixant droit devant elle.
Et le fiacre cahota devant une boutique vaporeuse et graisseuse, dans un éclat de gaz et dans l’odeur du poisson frit.
La vieille femme poussa à nouveau un cri.
« Et, ma chère, je dois voir ce pauvre garçon chaque dimanche. Il ne verra pas d’inconvénient à passer la journée avec sa vieille mère... »
Winnie cria d’un air impassible :
« Inconvénient ! Je ne pense pas. Ce pauvre garçon te manquera cruellement. J’aurais souhaité que tu y penses un peu, mère. »
Ne pas y penser ! La femme héroïque avala un objet ludique et gênant comme une bille de billard, qui avait essayé de sauter hors de sa gorge. Winnie resta muette pendant un moment, faisant la moue devant le fiacre, puis répliqua brusquement, ce qui était un ton inhabituel chez elle :
« Je m’attends à avoir du travail avec lui au début, il sera tellement agité... »
« Quoi que tu fasses, ne le laisse pas inquiéter ton mari, ma chère. »
Ainsi discutèrent-elles sur un ton familier des tenants et aboutissants d’une nouvelle situation. Et le fiacre cahota. La mère de Mme Verloc exprima quelques doutes. Stevie pouvait-il être en confiance pour faire tout ce chemin seul ? Winnie soutint qu’il était beaucoup moins « distrait » maintenant. Elles furent d’accord là-dessus. On ne pouvait le nier. Beaucoup moins — à peine du tout. Elles se crièrent l’une à l’autre dans le cliquetis avec une gaieté relative. Mais soudain, l’anxiété maternelle resurgit. Il y avait deux bus à prendre, et une courte marche entre les deux. C’était trop difficile ! La vieille femme céda au chagrin et à la consternation.
Winnie fixa le regard devant elle.
« Ne te tourmente pas comme ça, mère. Tu dois le voir, bien sûr. »
« Non, ma chère. J’essaierai de ne pas le faire. »
Elle essuya ses yeux ruisselants.
« Mais tu ne peux pas trouver le temps de venir avec lui, et s’il devait s’oublier et perdre son chemin et que quelqu’un lui parlât sèchement, son nom et son adresse pourraient lui échapper, et il resterait perdu pendant des jours et des jours... »
La vision d’une infirmerie d’hospice pour le pauvre Stevie — ne serait-ce que pendant les recherches — lui serra le cœur. Car c’était une femme fière. Le regard de Winnie était devenu dur, attentif, inventif.
« Je ne peux pas t’amener moi-même chaque semaine, » cria-t-elle. « Mais ne t’inquiète pas, mère. Je ferai en sorte qu’il ne se perde pas longtemps. »
Elles ressentirent une bosse particulière ; une vision de piliers de briques attarda devant les fenêtres cliquetantes du fiacre ; une cessation soudaine des cahots atroces et du fracas bruyant étourdit les deux femmes. Que s’était-il passé ? Elles restèrent immobiles et effrayées dans le silence profond, jusqu’à ce que la porte s’ouvre, et qu’un murmure rauque et tendu se fasse entendre :
« Vous y êtes ! »
Une rangée de petites maisons à pignons, chacune avec une fenêtre jaune tamisée au rez-de-chaussée, entourait l’espace sombre et ouvert d’un carré d’herbe planté d’arbustes et séparé par des grilles du patchwork de lumières et d’ombres de la large route, retentissant du grondement sourd de la circulation. Devant la porte de l’une de ces minuscules maisons — une sans lumière à la petite fenêtre du rez-de-chaussée — le fiacre s’était immobilisé. La mère de Mme Verloc descendit en premier, à reculons, avec une clé à la main. Winnie s’attarda sur le chemin pavé pour payer le cocher. Stevie, après avoir aidé à porter à l’intérieur une quantité de petits paquets, ressortit et se tint sous la lumière d’un bec de gaz appartenant à l’œuvre de charité. Le cocher regarda les pièces d’argent qui, paraissant très minuscules dans sa grande paume crasseuse, symbolisaient les résultats insignifiants qui récompensent le courage ambitieux et le labeur d’une humanité dont le jour est court sur cette terre de mal.
Il avait été payé décemment — quatre pièces d’un shilling — et il les contempla dans un silence parfait, comme si elles avaient été les termes surprenants d’un problème mélancolique. Le lent transfert de ce trésor vers une poche intérieure exigea de nombreux tâtonnements laborieux dans les profondeurs de vêtements décrépits. Sa forme était trapue et sans souplesse. Stevie, élancé, les épaules un peu hautes, et les mains enfoncées profondément dans les poches latérales de son pardessus chaud, se tenait au bord du chemin, faisant la moue.
Le cocher, s’arrêtant dans ses mouvements délibérés, sembla frappé par quelque souvenir brumeux.
« Oh ! Voici, jeune homme, » chuchota-t-il. « Tu le reconnaîtras encore, n’est-ce pas ? »
Stevie regardait le cheval, dont l’arrière-train paraissait indûment élevé par l’effet de la maigreur. La petite queue raide semblait avoir été ajoutée pour une plaisanterie cruelle ; et à l’autre extrémité, le cou mince et plat, comme une planche recouverte de vieille peau de cheval, tombait vers le sol sous le poids d’une énorme tête osseuse. Les oreilles pendaient à des angles différents, négligemment ; et la figure macabre de ce mutique habitant de la terre fumait droit vers le haut depuis les côtes et l’échine dans le calme humide de l’air.
Le cocher frappa légèrement la poitrine de Stevie avec le crochet de fer dépassant d’une manche en lambeaux et graisseuse.
« Regarde ici, jeune homme. Comment aimerais-tu t’asseoir derrière ce cheval jusqu’à deux heures du matin peut-être ? »
Stevie regarda avec vacuité dans les yeux petits et féroces aux paupières bordées de rouge.
« Il n’est pas boiteux, » poursuivit l’autre, chuchotant avec énergie. « Il n’a pas d’endroits douloureux sur lui. Le voilà. Comment aimerais-tu... »
Sa voix tendue et éteinte investissait son discours d’un caractère de secret véhément. Le regard vacant de Stevie se changeait lentement en effroi.
« Tu peux bien regarder ! Jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Froid et affamé. À chercher des clients. Des ivrognes. »
Ses joues violettes et joviales étaient hérissées de poils blancs ; et comme le Silène de Virgile, qui, le visage barbouillé de jus de baies, discourait des dieux olympiens aux bergers innocents de Sicile, il parlait à Stevie de choses domestiques et des affaires d’hommes dont les souffrances sont grandes et l’immortalité nullement assurée.
« Je suis un cocher de nuit, moi, » chuchota-t-il, avec une sorte d’exaspération vantarde. « Je dois sortir avec ce qu’ils veulent bien me donner au dépôt. J’ai ma femme et quatre gosses à la maison. »
La nature monstrueuse de cette déclaration de paternité sembla rendre le monde muet. Un silence régna pendant lequel les flancs du vieux cheval, le destrier de la misère apocalyptique, fumaient vers le haut sous la lumière du bec de gaz charitable.
Le cocher grogna, puis ajouta dans son murmure mystérieux :
« Ce n’est pas un monde facile. » Le visage de Stevie tressaillait depuis un moment, et finalement ses sentiments éclatèrent sous leur forme concise habituelle.
« Mauvais ! Mauvais ! »
Son regard resta fixé sur les côtes du cheval, conscient de lui-même et sombre, comme s’il craignait de regarder autour de lui la méchanceté du monde. Et sa sveltesse, ses lèvres roses et son teint pâle et clair, lui donnaient l’aspect d’un garçon délicat, malgré la pousse duveteuse de poils dorés sur ses joues. Il faisait la moue d’un air effrayé comme un enfant. Le cocher, court et large, le regardait avec ses petits yeux féroces qui semblaient piquer dans un liquide clair et corrosif.
« Dur pour les chevaux, mais sacrément plus dur pour les pauvres types comme moi, » haleta-t-il à peine audible.
« Pauvres ! Pauvres ! » bégaya Stevie en enfonçant ses mains dans ses poches avec une sympathie convulsive. Il ne pouvait rien dire ; car sa tendresse pour toute douleur et toute misère, ce désir de rendre le cheval heureux et le cocher heureux, avait atteint le point d’une bizarre aspiration à les emmener se coucher avec lui. Et cela, il le savait, était impossible. Car Stevie n’était pas fou. C’était, pour ainsi dire, une aspiration symbolique ; et en même temps, elle était très distincte, car elle jaillissait de l’expérience, mère de la sagesse. Ainsi, lorsqu’enfant il se recroquevillait dans un coin sombre, effrayé, malheureux, endolori et plongé dans la noire, noire misère de l’âme, sa sœur Winnie venait le chercher et l’emmenait se coucher avec elle, comme dans un paradis de paix consolatrice. Stevie, bien qu’enclin à oublier de simples faits, comme son nom et son adresse par exemple, avait une mémoire fidèle des sensations. Être recueilli dans un lit de compassion était le remède suprême, avec le seul inconvénient d’être difficile à appliquer à grande échelle. Et en regardant le cocher, Stevie le percevait clairement, car il était raisonnable.
Le cocher poursuivit ses préparatifs tranquilles comme si Stevie n’avait pas existé. Il fit mine de se hisser sur le siège, mais au dernier moment, pour quelque motif obscur, peut-être simplement par dégoût de l’exercice en voiture, il y renonça. Il s’approcha plutôt du partenaire immobile de son labeur et, se baissant pour saisir la bride, souleva la grosse tête fatiguée jusqu’à la hauteur de son épaule d’un seul effort du bras droit, comme un tour de force.
« Allez, viens, » chuchota-t-il secrètement.
En boitant, il emmena la voiture. Il y avait un air d’austérité dans ce départ, le gravier crissant de l’allée criant sous les roues tournant lentement, les cuisses maigres du cheval s’éloignant avec une délibération ascétique de la lumière vers l’obscurité de l’espace ouvert, bordé vaguement par les toits pointus et les fenêtres faiblement éclairées des petits hospices. La plainte du gravier voyagea lentement tout autour de l’allée. Entre les lampes de la porte charitable, le lent cortège réapparut, éclairé un instant, l’homme court et trapu boitant avec empressement, la tête du cheval tenue haut dans son poing, l’animal décharné marchant avec une dignité raide et désolée, la sombre et basse boîte sur roues roulant derrière comiquement avec un air de dandinement. Ils tournèrent à gauche. Il y avait un pub au bout de la rue, à cinquante mètres de la porte.
Stevie, laissé seul près du réverbère privé de l’institution, les mains enfoncées profondément dans ses poches, fixait le vide avec une morosité boudeuse. Au fond de ses poches, ses mains faibles et incapables étaient crispées en une paire de poings en colère. Face à tout ce qui affectait directement ou indirectement sa terreur morbide de la douleur, Stevie finissait par devenir hargneux. Une indignation magnanime gonflait son thorax fragile jusqu’à l’éclatement et faisait loucher ses yeux candides. Suprêmement sage de connaître sa propre impuissance, Stevie n’était pas assez sage pour réfréner ses passions. La tendresse de sa charité universelle avait deux phases aussi indissolublement jointes et connectées que le revers et l’avers d’une médaille. L’angoisse d’une compassion immodérée était suivie par la douleur d’une rage innocente mais impitoyable. Ces deux états s’exprimant extérieurement par les mêmes signes d’agitation corporelle futile, sa sœur Winnie apaisait son excitation sans jamais sonder son caractère double. Mme Verloc ne gaspillait aucune portion de cette vie passagère à chercher des informations fondamentales. C’est une sorte d’économie ayant toutes les apparences et certains des avantages de la prudence. Évidemment, il peut être bon pour quelqu’un de ne pas en savoir trop. Et une telle vision s’accorde très bien avec une indolence constitutionnelle.
En cette soirée où l’on peut dire que la mère de Mme Verloc, après avoir quitté ses enfants pour de bon, avait également quitté cette vie, Winnie Verloc n’étudia pas la psychologie de son frère. Le pauvre garçon était excité, bien sûr. Après avoir assuré une fois de plus à la vieille femme, sur le seuil, qu’elle saurait comment se prémunir contre le risque que Stevie se perde trop longtemps dans ses pèlerinages de piété filiale, elle prit le bras de son frère pour s’éloigner. Stevie ne marmonna même pas pour lui-même, mais avec le sens spécial de dévouement fraternel développé dès sa plus tendre enfance, elle sentit que le garçon était en effet très excité. Se tenant fermement à son bras, sous l’apparence de s’appuyer sur lui, elle pensa à quelques mots adaptés à l’occasion.
« Maintenant, Stevie, tu dois bien veiller sur moi aux passages cloutés, et monter le premier dans le bus, comme un bon frère. »
Cet appel à la protection masculine fut reçu par Stevie avec sa docilité habituelle. Cela le flatta. Il leva la tête et gonfla le torse.
« Ne sois pas nerveuse, Winnie. Faut pas être nerveuse ! Le bus, c’est très bien, » répondit-il dans un bégaiement brusque et traînant qui tenait de la timidité d’un enfant et de la résolution d’un homme. Il avança sans peur avec la femme à son bras, mais sa lèvre inférieure tomba. Néanmoins, sur le trottoir de la voie large et sordide, dont la pauvreté en toutes les agréments de la vie s’exposait stupidement sous une profusion folle de becs de gaz, leur ressemblance était si prononcée qu’elle frappait les passants occasionnels.
Devant les portes du pub au coin de la rue, où la profusion de lumière à gaz atteignait le degré de la méchanceté positive, un fiacre à quatre roues stationné le long du trottoir, sans personne sur le siège, semblait jeté dans le caniveau en raison d’une décrépitude irrémédiable. Mme Verloc reconnut le véhicule. Son aspect était si profondément lamentable, avec une telle perfection de misère grotesque et d’étrangeté macabre, comme s’il s’agissait de la Voiture de la Mort elle-même, que Mme Verloc, avec cette compassion toute prête d’une femme pour un cheval (quand elle n’est pas assise derrière lui), s’exclama vaguement :
« Pauvre bête ! »
Se retenant soudain, Stevie infligea une secousse d’arrêt à sa sœur.
« Pauvre ! Pauvre ! » éjacula-t-il avec appréciation. « Le cocher est pauvre aussi. Il me l’a dit lui-même. »
La contemplation de l’équidé infirme et solitaire le submergea. Bousculé, mais obstiné, il voulut rester là, essayant d’exprimer le point de vue nouvellement ouvert à ses sympathies sur la misère humaine et équine en étroite association. Mais c’était très difficile. « Pauvre bête, pauvres gens ! » était tout ce qu’il pouvait répéter. Cela ne semblait pas assez percutant, et il s’arrêta avec un postillonnement colérique : « Quelle honte ! » Stevie n’était pas maître des phrases, et peut-être était-ce pour cette raison même que ses pensées manquaient de clarté et de précision. Mais il ressentait les choses avec une plus grande plénitude et une certaine profondeur. Ce petit mot contenait tout son sentiment d’indignation et d’horreur devant une sorte de misère devant se nourrir de l’angoisse de l’autre — devant le pauvre cocher battant le pauvre cheval au nom, pour ainsi dire, de ses pauvres gosses à la maison. Et Stevie savait ce que c’était que d’être battu. Il le savait par expérience. C’était un monde mauvais. Mauvais ! Mauvais !
Mme Verloc, sa seule sœur, gardienne et protectrice, ne pouvait prétendre à de telles profondeurs de discernement. De plus, elle n’avait pas expérimenté la magie de l’éloquence du cocher. Elle était dans le noir quant à la portée intérieure du mot « Honte ». Et elle dit placidement :
« Viens, Stevie. Tu ne peux rien y changer. »
Le docile Stevie suivit ; mais maintenant, il marchait sans fierté, d’un pas traînant, marmonnant des demi-mots, et même des mots qui auraient été entiers s’ils n’avaient pas été composés de moitiés qui n’allaient pas ensemble. C’était comme s’il avait essayé d’ajuster tous les mots dont il pouvait se souvenir à ses sentiments afin d’obtenir une sorte d’idée correspondante. Et, en fait, il l’obtint finalement. Il se retint pour l’exprimer tout de suite.
« Monde mauvais pour les pauvres gens. »
Dès qu’il eut exprimé cette pensée, il s’aperçut qu’elle lui était déjà familière dans toutes ses conséquences. Cette circonstance renforça immensément sa conviction, mais augmenta aussi son indignation. Quelqu’un, sentait-il, devrait être puni pour cela — puni avec une grande sévérité. N’étant pas sceptique, mais une créature morale, il était en quelque sorte à la merci de ses justes passions.
« Abominable ! » ajouta-t-il de façon concise.
Il était clair pour Mme Verloc qu’il était très excité.
« Personne ne peut y changer rien, » dit-elle. « Allez, viens. C’est comme ça que tu prends soin de moi ? »
Stevie accéléra le pas docilement. Il tirait fierté d’être un bon frère. Sa moralité, qui était très complète, l’exigeait de lui. Pourtant, il était peiné par l’information transmise par sa sœur Winnie qui était bonne. Personne ne pouvait y changer rien ! Il avança tristement, mais bientôt il s’égaya. Comme le reste de l’humanité, perplexe devant le mystère de l’univers, il avait ses moments de confiance consolatrice dans les pouvoirs organisés de la terre.
« La police, » suggéra-t-il avec confiance.
« La police n’est pas là pour ça, » observa Mme Verloc de façon cursive, en se dépêchant sur son chemin.
Le visage de Stevie s’allongea considérablement. Il réfléchissait. Plus sa réflexion était intense, plus sa mâchoire inférieure tombait mollement.
Et c’est avec un air de vacuité désespérée qu’il abandonna son entreprise intellectuelle.
« Pas pour ça ? » grommela-t-il, résigné mais surpris. « Pas pour ça ? » Il s’était formé une conception idéale de la police métropolitaine comme une sorte d’institution bienveillante pour la suppression du mal. La notion de bienveillance, en particulier, était très étroitement associée à son sens de la puissance des hommes en bleu. Il avait aimé tous les agents de police tendrement, avec une confiance ingénue. Et il était peiné. Il était irrité, aussi, par un soupçon de duplicité chez les membres de la force. Car Stevie était franc et ouvert comme le jour lui-même. Que voulaient-ils dire en prétendant alors ? Contrairement à sa sœur, qui accordait sa confiance aux apparences, il voulait aller au fond des choses. Il poursuivit son enquête au moyen d’un défi colérique.
« Pour quoi sont-ils alors, Winn ? Pour quoi sont-ils ? Dis-moi. »
Winnie n’aimait pas la controverse. Mais craignant par-dessus tout une crise de dépression noire, conséquence de Stevie regrettant beaucoup sa mère au début, elle ne refusa pas tout à fait la discussion. Sans aucune ironie, elle répondit pourtant sous une forme qui n’était peut-être pas contre-nature chez l’épouse de M. Verloc, délégué du Comité Central Rouge, ami personnel de certains anarchistes, et adepte de la révolution sociale.
« Tu ne sais pas pour quoi est faite la police, Stevie ? Ils sont là pour que ceux qui n’ont rien ne prennent rien à ceux qui ont. »
Elle évita d’utiliser le verbe « voler », parce que cela mettait toujours son frère mal à l’aise. Car Stevie était délicatement honnête. Certains principes simples lui avaient été inculqués si anxieusement (à cause de son « étrangeté ») que les simples noms de certaines transgressions le remplissaient d’horreur. Il avait toujours été facilement impressionné par les discours. Il fut impressionné et surpris maintenant, et son intelligence était très en alerte.
« Quoi ? » demanda-t-il aussitôt avec anxiété. « Même s’ils ont faim ? Ils ne doivent pas ? »
Tous deux s’étaient arrêtés dans leur marche.
« Pas même s’ils ont très faim, » dit Mme Verloc, avec l’équanimité d’une personne non troublée par le problème de la distribution des richesses, et explorant la perspective de la chaussée à la recherche d’un omnibus de la bonne couleur. « Certainement pas. Mais à quoi bon parler de tout ça ? Tu n’as jamais faim, toi. »
Elle jeta un coup d’œil rapide au garçon, semblable à un jeune homme, à ses côtés. Elle le vit aimable, attirant, affectueux, et seulement un peu, très peu, particulier. Et elle ne pouvait le voir autrement, car il était lié à ce qu’il y avait de sel de passion dans sa vie insipide — la passion de l’indignation, du courage, de la pitié, et même du sacrifice de soi. Elle n’ajouta pas : « Et tu n’es pas près d’avoir faim tant que je serai en vie. » Mais elle aurait très bien pu le faire, puisqu’elle avait pris des mesures efficaces à cette fin. M. Verloc était un très bon mari. C’était son impression honnête que personne ne pouvait s’empêcher d’aimer le garçon. Elle cria soudain :
« Vite, Stevie. Arrête ce bus vert. »
Et Stevie, tremblant et important avec sa sœur Winnie à son bras, leva l’autre bien haut au-dessus de sa tête vers le bus qui approchait, avec un succès complet.
Une heure après, M. Verloc leva les yeux d’un journal qu’il lisait, ou du moins regardait, derrière le comptoir, et dans le tintement expirant de la sonnette de la porte, vit Winnie, sa femme, entrer et traverser la boutique en route vers l’étage, suivie de Stevie, son beau-frère. La vue de sa femme était agréable à M. Verloc. C’était son idiosyncrasie. La silhouette de son beau-frère resta imperceptible pour lui en raison de la réflexion morose qui, dernièrement, était tombée comme un voile entre M. Verloc et les apparences du monde des sens. Il regarda sa femme fixement, sans un mot, comme si elle avait été un fantôme. Sa voix pour l’usage domestique était rauque et placide, mais maintenant on ne l’entendait pas du tout. On ne l’entendit pas au souper, auquel il fut appelé par sa femme de la brève manière habituelle : « Adolf ». Il s’assit pour le consommer sans conviction, portant son chapeau rejeté loin en arrière sur sa tête. Ce n’était pas le dévouement à une vie de plein air, mais la fréquentation des cafés étrangers qui était responsable de cette habitude, conférant un caractère d’impermanence sans cérémonie à la fidélité constante de M. Verloc à son propre foyer. À deux reprises, au tintement de la cloche fêlée, il se leva sans un mot, disparut dans la boutique, et revint silencieusement. Durant ces absences, Mme Verloc, devenant intensément consciente de la place vide à sa droite, regrettait beaucoup sa mère, et fixait le vide d’un air impassible ; tandis que Stevie, pour la même raison, continuait à remuer les pieds, comme si le sol sous la table était inconfortablement chaud. Quand M. Verloc revint s’asseoir à sa place, comme l’incarnation même du silence, le caractère du regard de Mme Verloc subit un changement subtil, et Stevie cessa de gigoter des pieds, à cause de son grand et impressionné respect pour le mari de sa sœur. Il dirigea vers lui des regards de compassion respectueuse. M. Verloc était triste. Sa sœur Winnie lui avait inculqué (dans l’omnibus) que M. Verloc serait trouvé à la maison dans un état de tristesse, et qu’il ne fallait pas l’inquiéter. La colère de son père, l’irritabilité des pensionnaires, et la prédisposition de M. Verloc à un chagrin immodéré, avaient été les principales sanctions de la retenue de Stevie. De ces sentiments, tous facilement provoqués, mais pas toujours faciles à comprendre, le dernier avait la plus grande efficacité morale — parce que M. Verloc était bon. Sa mère et sa sœur avaient établi ce fait éthique sur une base inébranlable. Elles l’avaient établi, érigé, consacré dans le dos de M. Verloc, pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la moralité abstraite. Et M. Verloc n’en était pas conscient. Il n’est que justice de dire qu’il n’avait aucune idée d’apparaître bon à Stevie. Pourtant, il en était ainsi. Il était même le seul homme ainsi qualifié dans la connaissance de Stevie, car les pensionnaires avaient été trop éphémères et trop distants pour avoir quoi que ce soit de très distinct à leur sujet, à part peut-être leurs bottes ; et en ce qui concerne les mesures disciplinaires de son père, la désolation de sa mère et de sa sœur reculait devant l’idée d’établir une théorie de la bonté devant la victime. Cela aurait été trop cruel. Et il était même possible que Stevie ne les aurait pas crues. En ce qui concernait M. Verloc, rien ne pouvait s’opposer à la croyance de Stevie. M. Verloc était évidemment, bien que mystérieusement, bon. Et le chagrin d’un homme bon est auguste.
Stevie lança des regards de compassion révérencieuse à son beau-frère. M. Verloc était triste. Le frère de Winnie ne s’était jamais senti auparavant en si étroite communion avec le mystère de la bonté de cet homme. C’était une tristesse compréhensible. Et Stevie lui-même était triste. Il était très triste. Le même genre de tristesse. Et son attention étant attirée sur cet état désagréable, Stevie remua les pieds. Ses sentiments étaient habituellement manifestés par l’agitation de ses membres.
« Tiens tes pieds tranquilles, mon cher, » dit Mme Verloc, avec autorité et tendresse ; puis se tournant vers son mari d’une voix indifférente, l’accomplissement magistral d’un tact instinctif : « Vas-tu sortir ce soir ? » demanda-t-elle.
La simple suggestion semblait répugnante à M. Verloc. Il secoua la tête d’un air morose, puis resta immobile, les yeux baissés, regardant le morceau de fromage dans son assiette pendant une minute entière. À la fin de ce laps de temps, il se leva et sortit — sortit tout à fait dans le tintement de la sonnette de la porte de la boutique. Il agit ainsi de manière incohérente, non par désir de se rendre désagréable, mais à cause d’une agitation invincible. Il n’était d’aucune utilité terrestre de sortir. Il ne pouvait trouver nulle part à Londres ce qu’il cherchait. Mais il sortit. Il mena un cortège de pensées lugubres le long des rues sombres, à travers des rues éclairées, entrant et sortant de deux bars voyants, comme dans une tentative sans conviction de faire la fête, et finalement revint à son foyer menacé, où il s’assit fatigué derrière le comptoir, et elles se pressèrent urgemment autour de lui, comme une meute de chiens noirs affamés. Après avoir fermé la maison et éteint le gaz, il les emmena à l’étage avec lui — une escorte effroyable pour un homme allant se coucher. Sa femme l’avait précédé quelque temps auparavant, et avec sa forme ample définie vaguement sous la couverture, la tête sur l’oreiller, et une main sous la joue, elle offrait à sa distraction la vue d’un assoupissement précoce arguant la possession d’une âme équilibrée. Ses grands yeux restaient grands ouverts, inertes et sombres contre la blancheur neigeuse du linge. Elle ne bougeait pas.
Elle avait une âme équilibrée. Elle sentait profondément que les choses ne supportent pas d’être trop examinées. Elle tirait sa force et sa sagesse de cet instinct. Mais la taciturnité de M. Verloc pesait lourdement sur elle depuis bon nombre de jours. Elle affectait, en fait, ses nerfs. Allongée et immobile, elle dit placidement :
« Tu vas attraper froid à marcher comme ça en chaussettes. »
Cette remarque, relevant de la sollicitude de l’épouse et de la prudence de la femme, prit M. Verloc au dépourvu. Il avait laissé ses bottes en bas, mais il avait oublié de mettre ses pantoufles, et il tournait dans la chambre sur des pieds silencieux comme un ours dans une cage. Au son de la voix de sa femme, il s’arrêta et la fixa d’un regard somnambulique et inexpressif si longtemps que Mme Verloc bougea légèrement ses membres sous les draps. Mais elle ne remua pas sa tête noire enfoncée dans l’oreiller blanc, une main sous la joue et les grands yeux sombres et sans ciller.
Sous le regard inexpressif de son mari, et se souvenant de la chambre vide de sa mère de l’autre côté du palier, elle ressentit une vive pointe de solitude. Elle n’avait jamais été séparée de sa mère auparavant. Elles s’étaient soutenues l’une l’autre. Elle sentait qu’elles l’avaient fait, et elle se dit maintenant que sa mère était partie — partie pour de bon. Mme Verloc n’avait aucune illusion. Stevie restait, cependant. Et elle dit :
« Maman a fait ce qu’elle voulait faire. Il n’y a aucun sens à cela que je puisse voir. Je suis sûre qu’elle n’a pas pu penser que tu en avais assez d’elle. C’est tout à fait méchant de nous laisser comme ça. »
M. Verloc n’était pas une personne instruite ; son éventail de phrases allusives était limité, mais il y avait une justesse particulière dans les circonstances qui lui fit penser aux rats quittant un navire condamné. Il le dit presque. Il était devenu méfiant et aigri. Serait-il possible que la vieille femme ait eu un nez si excellent ? Mais le manque de raison d’un tel soupçon était patent, et M. Verloc tint sa langue. Pas tout à fait, cependant. Il grommela lourdement :
« Peut-être est-ce aussi bien ainsi. »
Il commença à se déshabiller. Mme Verloc resta très immobile, parfaitement immobile, les yeux fixés dans un regard rêveur et tranquille. Et son cœur, pendant une fraction de seconde, sembla s’arrêter aussi. Cette nuit-là, elle n’était « pas tout à fait elle-même », comme on dit, et il lui apparut avec une certaine force qu’une simple phrase peut contenir plusieurs significations diverses — la plupart étant désagréables. En quoi était-ce aussi bien ainsi ? Et pourquoi ? Mais elle ne se permit pas de tomber dans l’oisiveté de la spéculation stérile. Elle fut plutôt confortée dans sa conviction que les choses ne supportaient pas d’être examinées. Pratique et subtile à sa manière, elle mit Stevie au premier plan sans perte de temps, car en elle, l’unité de but avait la nature infaillible et la force d’un instinct.
Le lendemain, le temps était sombre, avec une bruine fine qui semblait tomber du ciel bas dans un silence impénétrable. Mme Verloc, après avoir expédié ses tâches ménagères avec une efficacité silencieuse, se tenait derrière le comptoir, le regard perdu dans la rue humide. Le tintement de la cloche de la boutique la fit sursauter. C’était le patron, de retour, mais pas son mari. C’était un client habituel, un homme à l’allure insignifiante, qui venait chercher son journal.
Mme Verloc servit le client avec son calme coutumier. Cependant, une pensée l’obsédait : le silence de son mari. Il était rentré la veille avec une brusquerie qui l’avait troublée, bien qu’elle ne l’eût pas laissé paraître. Pourquoi était-il rentré si tard ? Et pourquoi ce refus catégorique de parler de Stevie ?
Dans la cuisine, le silence était lourd. L’absence du garçon se faisait sentir comme un vide physique dans la maison. Mme Verloc se surprit à écouter, comme si elle attendait le bruit des pas légers de son frère sur le palier. Elle se réprimanda intérieurement. Il était chez Michaelis. Il était en sécurité.
Le soir venu, M. Verloc apparut enfin dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Il était pâle, et ses mains, qu’il enfonçait profondément dans ses poches, semblaient trembler légèrement. Il ne dit rien, se contentant de s’asseoir à la table, fixant un point invisible sur la nappe en toile cirée. Mme Verloc, sans poser de questions, lui servit son thé. Elle sentait que l’air autour de lui était chargé d’une tension électrique.
« Tout va bien là-bas ? » demanda-t-elle finalement, d’une voix qui ne trahissait aucune émotion.
M. Verloc leva les yeux vers elle, et pour la première fois, elle vit dans ses pupilles une lueur de terreur pure. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit. Il se contenta de hocher la tête, un mouvement saccadé, presque mécanique.
« Il est temps que les choses changent, » murmura-t-il alors, sa voix n’étant qu’un souffle rauque.
Mme Verloc ne répondit pas. Elle savait, avec cette intuition propre aux femmes qui ont appris à vivre dans l’ombre, que le moment était venu de se taire. Elle se leva pour débarrasser la table, ses mouvements empreints d’une grâce austère. Le destin, sous la forme d’un secret trop lourd, venait de franchir le seuil de leur foyer. Elle ne chercha pas à le repousser. Elle se contenta de l’accueillir, prête à affronter ce qui devait arriver, avec la force immobile de celle qui n’a rien à perdre, sinon la paix trompeuse de son existence.
Chief Inspector Heat, le regard rivé sur elle, restait parfaitement immobile. Une lueur d’intérêt professionnel, aiguë et soudaine, traversa ses yeux.
« Un étranger ? Quel genre d’étranger ? »
Mrs Verloc, tout en lissant le tablier qu’elle venait d’ajuster, répondit avec une placidité déconcertante :
« Grand, maigre, avec une moustache retroussée. Je ne l’avais jamais vu. »
Heat marqua une pause, ses doigts tapotant distraitement le comptoir. L’information semblait s’imbriquer, dans son esprit, avec une précision mathématique.
« Vous a-t-il dit son nom ? »
« Non. »
« Et votre mari n’a pas mentionné où il comptait se rendre avec cet homme ? »
« Non. »
Le Chef Inspecteur Heat, un homme habitué à lire les silences autant que les aveux, scruta le visage de la femme. Il y cherchait cette trace d’anxiété qui, chez les épouses de ceux qui flirtent avec la loi, trahit souvent la vérité. Il n’y trouva qu’une indifférence polie, presque glaciale. Il se sentit soudain investi d’une certitude.
« Mrs Verloc, je vais être franc. Votre mari pourrait se trouver dans une situation délicate. Il est de votre intérêt de me dire si cet homme est un habitué, ou si, par hasard, il ne serait pas lié à certaines affaires dont votre mari a pu vous parler. »
Mrs Verloc posa ses mains sur le comptoir. Ses yeux, sombres et fixes, semblaient plonger au-delà de l’homme qui se tenait devant elle.
« Mon mari est un homme tranquille. Il ne me parle pas de ses affaires, et je ne lui pose pas de questions. C’est la règle de notre maison. »
Heat esquissa un sourire, un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. Il comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus. Il fit un pas en arrière, ajustant son manteau avec une raideur qui, pour un observateur averti, trahissait son irritation.
« Très bien, Mrs Verloc. Mais si cet homme revient, ou si votre mari rentre, dites-lui qu’il a tout intérêt à se présenter de lui-même à Scotland Yard. Ce serait préférable pour tout le monde. »
Il se tourna vers la porte. Avant de sortir, il s’arrêta une seconde, la main sur la poignée, et lança un dernier regard en arrière. La boutique était plongée dans une pénombre épaisse, où seul le gaz grésillait avec une régularité lancinante.
« Bonne soirée, Mrs Verloc. »
Elle ne répondit pas, se contentant d’un léger mouvement de tête. Lorsque le grelot de la porte tinta à nouveau, signalant le départ du Chef Inspecteur, elle resta un long moment immobile derrière le comptoir, comme une statue dont la vie s’était retirée. Puis, lentement, elle revint vers la pièce à vivre, la main pressée contre sa poitrine, là où le carnet en peau de porc reposait contre son corps, un poids dont elle ne savait plus si elle devait le craindre ou s’en protéger.
Le commissaire adjoint, transporté rapidement en fiacre du quartier de Soho en direction de Westminster, descendit au cœur même de l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Quelques agents robustes, qui ne semblaient pas particulièrement impressionnés par la mission de surveiller cet auguste endroit, le saluèrent. Pénétrant par un portail nullement élevé dans l’enceinte de la Chambre qui est la Chambre, par excellence dans l’esprit de bien des millions d’hommes, il fut enfin accueilli par le volatil et révolutionnaire Toodles.
Ce jeune homme, élégant et affable, dissimula son étonnement devant l’apparition matinale du commissaire adjoint, dont on lui avait dit d’attendre la venue vers minuit. Il en conclut que sa présence si précoce était le signe que les choses, quelles qu’elles fussent, avaient mal tourné. Avec une sympathie très vive, qui chez les jeunes gens charmants s’accompagne souvent d’un tempérament joyeux, il éprouva de la peine pour la grande Présence qu’il appelait « Le Chef », ainsi que pour le commissaire adjoint, dont le visage lui parut plus sinistrement figé que jamais, et tout à fait merveilleusement allongé. « Quel type étrange et étranger il a », pensa-t-il, souriant à distance avec une aimable insouciance. Et dès qu’ils furent réunis, il commença à parler avec l’intention bienveillante d’enterrer le malaise de l’échec sous un amoncellement de mots. Il semblait que le grand assaut menacé pour cette nuit allait faire long feu. Un sous-fifre de « cette brute de Cheeseman » ennuyait sans pitié une Chambre très clairsemée avec des statistiques honteusement truquées. Lui, Toodles, espérait qu’il les ennuierait assez pour provoquer une vérification du quorum d’une minute à l’autre. Mais il ne faisait peut-être que gagner du temps pour laisser ce goinfre de Cheeseman dîner à son aise. Quoi qu’il en soit, le Chef ne pouvait être persuadé de rentrer chez lui.
« Il vous recevra tout de suite, je pense. Il est assis tout seul dans son bureau, à penser à tous les poissons de la mer », conclut Toodles avec légèreté. « Venez par ici. »
Malgré la bonté de son caractère, le jeune secrétaire particulier (non rémunéré) était accessible aux faiblesses communes de l’humanité. Il ne souhaitait pas tourmenter les sentiments du commissaire adjoint, qui lui semblait être, au plus haut point, un homme ayant bâclé son travail. Mais sa curiosité était trop forte pour être contenue par la simple compassion. Il ne put s’empêcher, alors qu’ils marchaient, de lancer négligemment par-dessus son épaule :
« Et votre sprat ? »
« Je l’ai attrapé », répondit le commissaire adjoint avec une concision qui ne se voulait nullement repoussante.
« Bien. Vous n’avez aucune idée à quel point ces grands hommes détestent être déçus par de petites choses. »
Après cette observation profonde, l’expérimenté Toodles sembla réfléchir. En tout cas, il ne dit rien pendant deux bonnes secondes. Puis :
« Je suis content. Mais… dites-moi… est-ce vraiment une chose aussi insignifiante que vous le prétendez ? »
« Savez-vous ce que l’on peut faire d’un sprat ? » demanda à son tour le commissaire adjoint.
« On le met parfois dans une boîte de sardines », gloussa Toodles, dont l’érudition sur le sujet de l’industrie de la pêche était fraîche et, comparée à son ignorance de toute autre question industrielle, immense. « Il y a des conserveries de sardines sur la côte espagnole qui… »
Le commissaire adjoint interrompit l’apprenti homme d’État.
« Oui. Oui. Mais un sprat est aussi parfois jeté pour attraper une baleine. »
« Une baleine. Phew ! » s’exclama Toodles, le souffle coupé. « Vous êtes donc après une baleine ? »
« Pas exactement. Ce que je traque ressemble davantage à un chien de mer. Vous ignorez peut-être à quoi ressemble un chien de mer. »
« Si, je sais. Nous sommes ensevelis sous des livres spécialisés jusqu’au cou — des étagères entières remplies — avec des planches… C’est une bête nuisible, à l’air crapuleux, tout à fait détestable, avec une sorte de visage lisse et des moustaches. »
« Décrit à la perfection », approuva le commissaire adjoint. « Seulement, le mien est entièrement rasé de près. Vous l’avez vu. C’est un poisson spirituel. »
« Je l’ai vu ! » dit Toodles incrédule. « Je ne conçois pas où j’aurais pu le voir. »
« Aux Explorers, je dirais », lâcha calmement le commissaire adjoint. Au nom de ce club extrêmement exclusif, Toodles parut effrayé et s’arrêta net.
« Absurde », protesta-t-il, mais d’un ton impressionné. « Que voulez-vous dire ? Un membre ? »
« Honoraire », grommela le commissaire adjoint entre ses dents.
« Ciel ! »
Toodles avait l’air si stupéfait que le commissaire adjoint eut un léger sourire.
« Cela reste strictement entre nous », dit-il.
« C’est la chose la plus ignoble que j’aie jamais entendue de ma vie », déclara Toodles faiblement, comme si l’étonnement l’avait dépouillé de toute sa force insouciante en une seconde.
Le commissaire adjoint lui jeta un regard impassible. Jusqu’à ce qu’ils arrivent devant la porte du bureau du grand homme, Toodles conserva un silence scandalisé et solennel, comme s’il en voulait au commissaire adjoint d’exposer un fait aussi infect et troublant. Cela révolutionnait son idée de l’extrême sélectivité du club des Explorers, de sa pureté sociale. Toodles n’était révolutionnaire qu’en politique ; ses croyances sociales et ses sentiments personnels, il souhaitait les préserver intacts à travers toutes les années qui lui étaient allouées sur cette terre qui, dans l’ensemble, lui semblait être un endroit agréable à vivre.
Il s’écarta.
« Entrez sans frapper », dit-il.
Des abat-jour en soie verte, disposés bas sur toutes les lumières, conféraient à la pièce quelque chose de l’obscurité profonde d’une forêt. Les yeux hautains étaient physiquement le point faible du grand homme. Ce point était entouré de secret. Lorsqu’une occasion se présentait, il les reposait consciencieusement.
L’Assistant-Commissaire, en entrant, ne vit d’abord qu’une grande main pâle soutenant une tête volumineuse, et dissimulant la partie supérieure d’un visage tout aussi grand et pâle. Une boîte à dépêches ouverte trônait sur la table de travail, près de quelques feuilles de papier oblongues et d’une poignée de plumes d’oie éparpillées. Il n’y avait absolument rien d’autre sur la large surface plane, à l’exception d’une petite statuette de bronze drapée dans une toge, mystérieusement vigilante dans son immobilité ténébreuse. L’Assistant-Commissaire, invité à prendre un siège, s’assit. Dans la lumière tamisée, les traits saillants de sa personnalité, le visage allongé, les cheveux noirs, sa minceur, lui donnaient un air plus étranger que jamais.
Le grand homme ne manifesta aucune surprise, aucun empressement, aucun sentiment quel qu’il soit. L’attitude dans laquelle il reposait ses yeux menacés était profondément méditative. Il ne la modifia pas le moins du monde. Mais son ton n’avait rien de rêveur.
« Eh bien ! Qu’avez-vous déjà découvert ? Vous êtes tombé sur quelque chose d’inattendu dès le premier pas. »
« Pas exactement inattendu, Sir Ethelred. Ce sur quoi je suis tombé principalement, c’est un état psychologique. »
La Grande Présence fit un léger mouvement. « Soyez lucide, je vous prie. »
« Oui, Sir Ethelred. Vous savez sans doute que la plupart des criminels ressentent, à un moment ou à un autre, un besoin irrésistible de se confesser — de tout vider son sac à quelqu’un, à n’importe qui. Et ils le font souvent à la police. En ce Verloc, que Heat tenait tant à protéger, j’ai trouvé un homme dans cet état psychologique particulier. L’homme, pour ainsi dire, s’est jeté à mon cou. Il m’a suffi de lui murmurer qui j’étais et d’ajouter : "Je sais que vous êtes à l’origine de cette affaire." Cela a dû lui sembler miraculeux que nous soyons déjà au courant, mais il a pris la chose sans ciller. L’étonnement n’a pas entravé un seul instant son élan. Il ne me restait qu’à lui poser les deux questions : Qui vous a poussé à faire ça ? et Qui est l’homme qui a commis l’acte ? Il a répondu à la première avec une emphase remarquable. Quant à la seconde question, je conclus que le type à la bombe était son beau-frère — un gamin, en somme — une créature à l’esprit faible... C’est une affaire assez curieuse, peut-être trop longue à exposer en détail pour l’instant. »
« Qu’avez-vous donc appris ? » demanda le grand homme.
« D’abord, j’ai appris que l’ex-détenu Michaelis n’a rien à voir là-dedans, bien que le gamin ait vécu temporairement chez lui à la campagne jusqu’à huit heures ce matin. Il est plus que probable que Michaelis n’en sache rien à l’heure qu’il est. »
« Vous en êtes certain ? » demanda le grand homme.
« Absolument certain, Sir Ethelred. Ce Verloc est allé le voir ce matin et a emmené le gamin sous prétexte d’aller se promener dans les chemins. Comme ce n’était pas la première fois qu’il faisait cela, Michaelis ne pouvait avoir le moindre soupçon d’anomalie. Pour le reste, Sir Ethelred, l’indignation de cet homme, Verloc, n’a laissé aucun doute, absolument aucun. Il avait été poussé presque à la folie par une mise en scène extraordinaire, dont il serait difficile, pour vous ou pour moi, de croire qu’elle était prise au sérieux, mais qui a manifestement produit une grande impression sur lui. »
L’Assistant-Commissaire communiqua alors brièvement au grand homme, qui restait assis, reposant ses yeux sous l’écran de sa main, l’appréciation de M. Verloc sur les agissements et le caractère de M. Vladimir. L’Assistant-Commissaire ne sembla pas lui refuser une certaine part de compétence. Mais le haut personnage fit remarquer :
« Tout cela semble très fantaisiste. »
« N’est-ce pas ? On dirait une farce féroce. Mais notre homme l’a prise au sérieux, semble-t-il. Il s’est senti menacé. À l’époque, vous savez, il était en communication directe avec le vieux Stott-Wartenheim lui-même, et il en était venu à considérer ses services comme indispensables. Ce fut un réveil extrêmement brutal. J’imagine qu’il a perdu la tête. Il est devenu furieux et effrayé. Sur ma parole, mon impression est qu’il pensait que ces gens de l’Ambassade étaient tout à fait capables non seulement de le jeter à la porte, mais aussi de le livrer d’une manière ou d’une autre... »
« Combien de temps êtes-vous resté avec lui ? » interrompit la Présence derrière sa grande main.
« Une quarantaine de minutes, Sir Ethelred, dans une maison de mauvaise réputation appelée l’hôtel Continental, enfermé dans une chambre que j’ai, soit dit en passant, retenue pour la nuit. Je l’ai trouvé sous l’influence de cette réaction qui suit l’effort du crime. On ne peut pas définir cet homme comme un criminel endurci. Il est évident qu’il n’a pas planifié la mort de ce pauvre gamin, son beau-frère. Ce fut un choc pour lui, j’ai pu le voir. Peut-être est-ce un homme doté d’une grande sensibilité. Peut-être était-il même attaché au gamin, qui sait ? Il aurait pu espérer que le type s’en sorte ; auquel cas il aurait été presque impossible de rattacher cette affaire à qui que ce soit. En tout cas, il ne risquait consciemment rien de plus qu’une arrestation pour lui. »
L’Assistant-Commissaire marqua une pause dans ses spéculations pour réfléchir un instant.
« Bien que, dans ce dernier cas, comment il pouvait espérer dissimuler sa propre part dans l’affaire, c’est ce que je ne saurais dire », poursuivit-il, ignorant le dévouement du pauvre Stevie envers M. Verloc (qui était bon), et son mutisme vraiment particulier qui, dans la vieille affaire des feux d’artifice sur l’escalier, avait résisté pendant de nombreuses années aux supplications, aux cajoleries, à la colère et aux autres moyens d’investigation employés par sa sœur bien-aimée. Car Stevie était loyal... « Non, je ne peux l’imaginer. Il est possible qu’il n’y ait jamais pensé du tout. Cela peut sembler une manière extravagante de présenter les choses, Sir Ethelred, mais son état de désarroi m’a suggéré l’image d’un homme impulsif qui, après s’être suicidé avec l’idée que cela mettrait fin à tous ses ennuis, aurait découvert que cela ne changeait absolument rien. »
L’Assistant-Commissaire donna cette définition d’une voix empreinte d’excuses. Mais, en vérité, il existe une sorte de lucidité propre au langage extravagant, et le grand homme ne fut pas offensé. Un léger mouvement saccadé du grand corps à moitié perdu dans la pénombre des abat-jour en soie verte, de la grosse tête appuyée sur la grande main, accompagna un son intermittent, étouffé mais puissant. Le grand homme avait ri.
« Qu’avez-vous fait de lui ? »
L’Assistant-Commissaire répondit très volontiers :
« Comme il semblait très anxieux de retourner auprès de sa femme dans la boutique, je l’ai laissé partir, Sir Ethelred. »
« Vraiment ? Mais le type va disparaître. »
« Pardonnez-moi. Je ne le pense pas. Où pourrait-il aller ? De plus, vous devez vous rappeler qu’il doit aussi penser au danger que représentent ses camarades. Il est là, à son poste. Comment expliquerait-il son départ ? Mais même s’il n’y avait aucun obstacle à sa liberté d’action, il ne ferait rien. Pour le moment, il n’a pas assez d’énergie morale pour prendre une résolution quelconque. Permettez-moi aussi de souligner que si je l’avais détenu, nous aurions été engagés dans une ligne de conduite sur laquelle je voulais connaître vos intentions précises au préalable. »
Le haut personnage se leva lourdement, une silhouette imposante et sombre dans la pénombre verdâtre de la pièce.
« Je verrai le procureur général ce soir et je vous ferai mander demain matin. Y a-t-il autre chose que vous souhaitiez me dire maintenant ? »
L’Assistant-Commissaire s’était levé lui aussi, svelte et souple.
« Je ne crois pas, Sir Ethelred, à moins que je n’entre dans des détails qui... »
« Non. Pas de détails, je vous prie. »
La grande forme sombre sembla se rétracter comme si elle craignait physiquement les détails ; puis elle s’avança, élargie, énorme et pesante, offrant une large main. « Et vous dites que cet homme a une femme ? »
« Oui, Sir Ethelred », dit l’Assistant-Commissaire, serrant avec déférence la main tendue. « Une véritable épouse et une relation maritalement, respectablement authentique. Il m’a dit qu’après son entretien à l’Ambassade, il aurait tout abandonné, aurait essayé de vendre sa boutique et de quitter le pays, seulement il se sentait certain que sa femme ne voudrait même pas entendre parler d’un départ à l’étranger. Rien ne pourrait être plus caractéristique du lien respectable que cela », poursuivit, avec une pointe de rudesse, l’Assistant-Commissaire, dont la propre femme avait, elle aussi, refusé d’entendre parler de départ à l’étranger. « Oui, une vraie femme. Et la victime était un vrai beau-frère. D’un certain point de vue, nous sommes ici en présence d’un drame domestique. »
L’Assistant-Commissaire rit un peu ; mais les pensées du grand homme semblaient avoir vagabondé au loin, peut-être vers les questions de politique intérieure de son pays, le champ de bataille de sa valeur militante contre le païen Cheeseman. L’Assistant-Commissaire se retira discrètement, inaperçu, comme déjà oublié.
Il avait ses propres instincts de croisé. Cette affaire, qui, d’une manière ou d’une autre, dégoûtait l’Inspecteur en chef Heat, lui semblait être un point de départ providentiel pour une croisade. Il avait très à cœur de commencer. Il rentra chez lui à pied, méditant sur cette entreprise en chemin, et réfléchissant à la psychologie de M. Verloc dans un état d’esprit composite de répugnance et de satisfaction. Il fit tout le chemin à pied. Trouvant le salon sombre, il monta à l’étage et passa quelque temps entre la chambre et le cabinet de toilette, à changer de vêtements, allant et venant avec l’air d’un somnambule pensif. Mais il secoua cette impression avant de ressortir pour rejoindre sa femme chez la grande dame protectrice de Michaelis.
Il savait qu’il y serait bien accueilli. En entrant dans le plus petit des deux salons, il vit sa femme dans un petit groupe près du piano. Un compositeur assez jeune, en passe de devenir célèbre, discourait depuis un tabouret de piano devant deux hommes corpulents dont les dos semblaient vieux, et trois femmes sveltes dont les dos semblaient jeunes. Derrière le paravent, la grande dame n’avait que deux personnes avec elle : un homme et une femme, assis côte à côte sur des fauteuils au pied de son divan. Elle tendit la main à l’Assistant-Commissaire.
« Je n’espérais jamais vous voir ici ce soir. Annie m’a dit... »
« Oui. Je n’avais moi-même aucune idée que mon travail se terminerait si tôt. »
L’Assistant-Commissaire ajouta à voix basse : « Je suis heureux de vous dire que Michaelis est totalement étranger à cette affaire... »
La protectrice de l’ex-détenu reçut cette assurance avec indignation.
« Pourquoi ? Vos gens ont-ils été assez stupides pour le relier à... »
« Pas stupides », interrompit l’Assistant-Commissaire, contredisant avec déférence. « Assez intelligents — tout à fait assez intelligents pour cela. »
Un silence s’établit. L’homme au pied du divan avait cessé de parler à la dame et regardait avec un léger sourire.
« Je ne sais pas si vous vous êtes déjà rencontrés », dit la grande dame.
M. Vladimir et l’Assistant-Commissaire, présentés, reconnurent l’existence de l’autre avec une courtoisie pointilleuse et réservée.
« Il m’a fait peur », déclara soudain la dame qui était assise aux côtés de M. Vladimir, en inclinant la tête vers ce monsieur. L’Assistant-Commissaire connaissait cette dame.
« Vous n’avez pas l’air effrayée », prononça-t-il après l’avoir examinée consciencieusement de son regard fatigué et égal. Il pensait en même temps, pour lui-même, que dans cette maison, on rencontrait tout le monde tôt ou tard. Le visage rose de M. Vladimir était orné de sourires, car il avait de l’esprit, mais ses yeux restaient sérieux, comme les yeux d’un homme convaincu.
« Eh bien, il a essayé du moins », rectifia la dame.
« La force de l’habitude, peut-être », dit l’Assistant-Commissaire, poussé par une inspiration irrésistible.
« Il a menacé la société de toutes sortes d’horreurs », continua la dame, dont l’élocution était caressante et lente, « à propos de cette explosion à Greenwich Park. Il paraît que nous devrions tous trembler dans nos bottes devant ce qui nous attend si ces gens ne sont pas supprimés dans le monde entier. Je n’avais aucune idée que c’était une affaire aussi grave. »
M. Vladimir, feignant de ne pas écouter, se pencha vers le divan, parlant aimablement d’un ton modéré, mais il entendit l’Assistant-Commissaire dire :
« Je n’ai aucun doute que M. Vladimir ait une notion très précise de la véritable importance de cette affaire. »
M. Vladimir se demanda où ce policier confondu et intrusif voulait en venir. Descendant de générations victimisées par les instruments d’un pouvoir arbitraire, il avait, racialement, nationalement et individuellement, peur de la police. C’était une faiblesse héritée, totalement indépendante de son jugement, de sa raison, de son expérience. Il était né avec. Mais ce sentiment, qui ressemblait à l’horreur irrationnelle que certaines personnes éprouvent pour les chats, ne faisait pas obstacle à son immense mépris pour la police anglaise. Il termina la phrase adressée à la grande dame et se tourna légèrement sur sa chaise.
« Vous voulez dire que nous avons une grande expérience de ces gens. Oui ; en effet, nous souffrons grandement de leur activité, tandis que vous » — M. Vladimir hésita un instant, dans une perplexité souriante — « tandis que vous souffrez leur présence avec plaisir au milieu de vous », finit-il, affichant une fossette sur chaque joue rasée de près. Puis il ajouta plus gravement : « Je peux même dire — parce que vous le faites. »
Lorsque M. Vladimir cessa de parler, l’Assistant-Commissaire baissa le regard et la conversation tomba. Presque immédiatement après, M. Vladimir prit congé.
Dès que son dos fut tourné vers le divan, l’Assistant-Commissaire se leva aussi.
« Je pensais que vous alliez rester pour ramener Annie à la maison », dit la dame protectrice de Michaelis.
« Je trouve que j’ai encore un peu de travail à faire ce soir. »
« En rapport avec... ? »
« Eh bien, oui — d’une certaine manière. »
« Dites-moi, qu’est-ce que c’est vraiment — cette horreur ? »
« Il est difficile de dire ce que c’est, mais cela pourrait bien devenir une cause célèbre », dit l’Assistant-Commissaire.
Il quitta le salon précipitamment et trouva M. Vladimir toujours dans le hall, s’enveloppant soigneusement la gorge dans un grand mouchoir de soie. Derrière lui, un valet de pied attendait, tenant son pardessus. Un autre se tenait prêt à ouvrir la porte. L’Assistant-Commissaire fut dûment aidé à mettre son manteau et laissé sortir aussitôt. Après avoir descendu les marches du perron, il s’arrêta, comme pour réfléchir au chemin qu’il devait prendre. En voyant cela à travers la porte maintenue ouverte, M. Vladimir s’attarda dans le hall pour sortir un cigare et demanda du feu. Il lui fut fourni par un homme âgé, en civil, avec un air de calme sollicitude. Mais l’allumette s’éteignit ; le valet de pied ferma alors la porte, et M. Vladimir alluma son gros Havane avec une lenteur précautionneuse.
Lorsqu’il sortit enfin de la maison, il vit avec dégoût le « policier confondu » toujours debout sur le trottoir.
« Peut-il m’attendre », pensa M. Vladimir, cherchant de haut en bas quelques signes d’un fiacre. Il n’en vit aucun. Une paire de voitures attendait près du trottoir, leurs lanternes brillant fixement, les chevaux restant parfaitement immobiles, comme sculptés dans la pierre, les cochers assis sans mouvement sous leurs grandes pèlerines de fourrure, sans que le moindre frémissement ne vienne agiter les lanières blanches de leurs grands fouets. M. Vladimir s’avança, et le « policier confondu » se mit au pas à son coude. Il ne dit rien. Au bout de la quatrième enjambée, M. Vladimir se sentit furieux et inquiet. Cela ne pouvait durer.
« Sale temps », grogna-t-il sauvagement.
« Doux », dit l’Assistant-Commissaire sans passion. Il resta silencieux pendant un petit moment. « Nous avons mis la main sur un homme appelé Verloc », annonça-t-il nonchalamment.
M. Vladimir ne trébucha pas, ne vacilla pas, ne changea pas sa cadence. Mais il ne put s’empêcher de s’exclamer : « Quoi ? » L’Assistant-Commissaire ne répéta pas sa déclaration. « Vous le connaissez », poursuivit-il sur le même ton.
M. Vladimir s’arrêta et devint guttural. « Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »
« Je ne le dis pas. C’est Verloc qui le dit. »
« Un chien menteur de quelque espèce que ce soit », dit M. Vladimir dans une phraséologie quelque peu orientale. Mais, au fond de lui, il était presque intimidé par l’habileté miraculeuse de la police anglaise. Le changement d’opinion à ce sujet fut si violent qu’il le fit se sentir un peu malade pendant un moment. Il jeta son cigare et s’éloigna.
« Ce qui m’a le plus plu dans cette affaire », continua l’Assistant, parlant lentement, « c’est qu’elle constitue un excellent point de départ pour un travail que je sens devoir être entrepris — c’est-à-dire le nettoyage de ce pays de tous les espions politiques étrangers, de la police, et de ce genre de... de... chiens. À mon avis, ce sont une nuisance épouvantable ; et aussi un élément de danger. Mais nous ne pouvons pas très bien les traquer individuellement. La seule façon est de rendre leur emploi désagréable à leurs employeurs. La chose devient indécente. Et dangereuse aussi, pour nous, ici. »
M. Vladimir s’arrêta encore un instant.
« Que voulez-vous dire ? »
« La poursuite de ce Verloc démontrera au public à la fois le danger et l’indécence. »
« Personne ne croira ce qu’un homme de ce genre raconte », dit M. Vladimir avec mépris.
« La richesse et la précision des détails convaincront la grande masse du public », avança doucement l’Assistant-Commissaire.
« C’est donc sérieusement ce que vous comptez faire. »
« Nous avons l’homme ; nous n’avons pas le choix. »
« Vous ne ferez qu’alimenter l’esprit menteur de ces scélérats révolutionnaires », protesta M. Vladimir. « Pourquoi voulez-vous créer un scandale ? — par moralité — ou quoi ? »
L’anxiété de M. Vladimir était évidente. L’Assistant-Commissaire, ayant ainsi constaté qu’il devait y avoir une part de vérité dans les déclarations sommaires de M. Verloc, dit indifféremment :
« Il y a aussi un côté pratique. Nous avons vraiment assez à faire pour nous occuper de la vraie marchandise. Vous ne pouvez pas dire que nous ne sommes pas efficaces. Mais nous n’avons pas l’intention de nous laisser déranger par des impostures sous quelque prétexte que ce soit. »
Le ton de M. Vladimir devint hautain.
« Pour ma part, je ne peux pas partager votre point de vue. C’est égoïste. Mes sentiments pour mon propre pays ne peuvent être mis en doute ; mais j’ai toujours pensé que nous devrions être de bons Européens en plus — je veux dire les gouvernements et les hommes. »
« Oui », dit simplement l’Assistant-Commissaire. « Seulement vous regardez l’Europe par son autre bout. Mais », continua-t-il d’un ton bon enfant, « les gouvernements étrangers ne peuvent se plaindre de l’inefficacité de notre police. Regardez cet attentat ; une affaire particulièrement difficile à retracer dans la mesure où il s’agissait d’une imposture. En moins de douze heures, nous avons établi l’identité d’un homme littéralement réduit en lambeaux, trouvé l’organisateur de la tentative et eu un aperçu de l’incitateur derrière lui. Et nous aurions pu aller plus loin ; seulement nous nous sommes arrêtés aux limites de notre territoire. »
« Donc ce crime instructif a été planifié à l’étranger », dit rapidement M. Vladimir. « Vous admettez qu’il a été planifié à l’étranger ? »
« Théoriquement. Théoriquement seulement, sur territoire étranger ; à l’étranger seulement par une fiction », dit l’Assistant-Commissaire, faisant allusion au caractère des Ambassades, qui sont censées faire partie intégrante du pays auquel elles appartiennent. « Mais c’est un détail. Je vous ai parlé de cette affaire parce que c’est votre gouvernement qui se plaint le plus de notre police. Vous voyez que nous ne sommes pas si mauvais. Je voulais particulièrement vous parler de notre succès. »
« Je suis sûr que je suis très reconnaissant », marmonna M. Vladimir entre ses dents.
« Nous pouvons mettre le doigt sur chaque anarchiste ici », poursuivit l’Assistant-Commissaire, comme s’il citait l’Inspecteur en chef Heat. « Tout ce qui manque maintenant, c’est de supprimer l’agent provocateur pour rendre tout sûr. »
M. Vladimir fit signe à un fiacre qui passait.
« Vous n’allez pas entrer ici », fit remarquer l’Assistant-Commissaire en regardant un bâtiment aux proportions nobles et à l’aspect hospitalier, dont la lumière d’un grand hall tombait à travers ses portes vitrées sur une large volée de marches.
Mais M. Vladimir, assis, le regard figé à l’intérieur du fiacre, s’éloigna sans un mot.
L’Assistant-Commissaire lui-même ne se tourna pas vers le noble bâtiment. C’était le Club des Explorateurs. La pensée traversa son esprit que M. Vladimir, membre honoraire, ne serait pas vu très souvent là-bas à l’avenir. Il regarda sa montre. Il n’était que dix heures et demie. Il avait eu une soirée très remplie.
CHAPITRE XI
Après le départ de l’Inspecteur en chef Heat, M. Verloc se déplaça dans le salon.
De temps à autre, il épiait sa femme à travers la porte ouverte. « Elle sait tout maintenant », pensa-t-il avec commisération pour son chagrin et avec une certaine satisfaction en ce qui le concernait lui-même. L’âme de M. Verloc, si elle manquait peut-être de grandeur, était capable de sentiments tendres. La perspective d’avoir à lui annoncer la nouvelle l’avait mis en fièvre. L’Inspecteur en chef Heat l’avait soulagé de cette tâche. C’était déjà ça de pris. Il ne lui restait plus qu’à affronter son chagrin.
M. Verloc n’avait jamais prévu d’avoir à affronter pareille situation en raison de la mort, dont le caractère catastrophique ne saurait être balayé par un raisonnement sophistiqué ou une éloquence persuasive. M. Verloc n’avait jamais eu l’intention de voir Stevie périr avec une violence aussi abrupte. Il n’avait même pas l’intention de le voir périr du tout. Stevie mort était une nuisance bien plus grande qu’il ne l’avait jamais été de son vivant. M. Verloc avait présagé une issue favorable à son entreprise, se fondant non sur l’intelligence de Stevie, qui joue parfois de vilains tours à un homme, mais sur la docilité aveugle et la dévotion aveugle du garçon. Bien qu’il ne fût pas un grand psychologue, M. Verloc avait jaugé la profondeur du fanatisme de Stevie. Il osa nourrir l’espoir que Stevie s’éloignerait des murs de l’Observatoire comme il avait reçu l’instruction de le faire, empruntant le chemin qui lui avait été montré plusieurs fois auparavant, et rejoignant son beau-frère, le sage et bon M. Verloc, hors de l’enceinte du parc. Quinze minutes auraient dû suffire au plus parfait des imbéciles pour déposer l’engin et s’éloigner. Et le Professeur avait garanti plus de quinze minutes. Mais Stevie avait trébuché moins de cinq minutes après avoir été laissé à lui-même. Et M. Verloc fut moralement anéanti. Il avait tout prévu, sauf cela. Il avait prévu Stevie distrait et perdu — recherché — retrouvé dans quelque poste de police ou hospice provincial, au bout du compte. Il avait prévu Stevie arrêté, et n’en avait pas eu peur, car M. Verloc avait une haute opinion de la loyauté de Stevie, à qui il avait inculqué avec soin la nécessité du silence au cours de nombreuses promenades. Tel un philosophe péripatéticien, M. Verloc, flânant dans les rues de Londres, avait modifié la vision de la police qu’avait Stevie par des conversations pleines de raisonnements subtils. Jamais sage n’eut disciple plus attentif et admiratif. La soumission et l’adoration étaient si manifestes que M. Verloc en était venu à ressentir quelque chose comme de l’affection pour le garçon. En tout cas, il n’avait pas prévu que la nouvelle de son lien de parenté arriverait aussi vite au foyer. Que sa femme pût avoir la précaution de coudre l’adresse du garçon à l’intérieur de son pardessus était la dernière chose à laquelle M. Verloc aurait songé. On ne peut pas penser à tout. C’était ce qu’elle voulait dire lorsqu’elle avait affirmé qu’il n’avait pas à s’inquiéter s’il perdait Stevie pendant leurs promenades. Elle lui avait assuré que le garçon retrouverait toujours son chemin. Eh bien, il l’avait retrouvé, et de quelle manière !
« Eh bien, eh bien », grommela M. Verloc dans son émerveillement. Que voulait-elle dire par là ? Lui épargner la peine de garder un œil inquiet sur Stevie ? Très probablement, elle avait agi pour le mieux. Seulement, elle aurait dû lui parler de la précaution qu’elle avait prise.
M. Verloc marcha derrière le comptoir de la boutique. Son intention n’était pas d’accabler sa femme de reproches amers. M. Verloc ne ressentait aucune amertume. La marche inattendue des événements l’avait converti à la doctrine du fatalisme. Rien n’y faisait désormais. Il dit :
« Je n’avais pas l’intention de faire du mal au garçon. »
Mme Verloc frissonna au son de la voix de son mari. Elle ne découvrit pas son visage. L’agent secret de confiance du défunt baron Stott-Wartenheim la regarda un moment d’un regard lourd, persistant et indifférent. Le journal du soir déchiré gisait à ses pieds. Il n’avait pas dû lui apprendre grand-chose. M. Verloc ressentit le besoin de parler à sa femme.
« C’est ce maudit Heat, hein ? » dit-il. « Il t’a bouleversée. C’est une brute, de balancer ça comme ça à une femme. J’en ai été malade, rien qu’à penser à la façon de t’annoncer ça. Je suis resté des heures dans le petit salon du Cheshire Cheese à réfléchir à la meilleure manière de faire. Tu comprends que je n’ai jamais voulu de mal à ce garçon. »
M. Verloc, l’agent secret, disait la vérité. C’était son affection conjugale qui avait reçu le plus grand choc de cette explosion prématurée. Il ajouta :
« Je n’étais pas particulièrement gai, assis là à penser à toi. »
Il observa un nouveau léger frisson de sa femme, ce qui affecta sa sensibilité. Comme elle persistait à cacher son visage dans ses mains, il pensa qu’il valait mieux la laisser seule un moment. Sous cette impulsion délicate, M. Verloc se retira de nouveau dans le salon, où le bec de gaz ronronnait comme un chat satisfait. La prévoyance conjugale de Mme Verloc avait laissé le bœuf froid sur la table, avec le couteau à découper, la fourchette et une demi-miche de pain pour le souper de M. Verloc. Il remarqua toutes ces choses pour la première fois, et se coupant un morceau de pain et de viande, il commença à manger.
Son appétit ne provenait pas de l’insensibilité. M. Verloc n’avait pris aucun petit-déjeuner ce jour-là. Il avait quitté sa maison à jeun. N’étant pas un homme énergique, il trouvait sa résolution dans une excitation nerveuse qui semblait le tenir principalement à la gorge. Il n’aurait pu avaler aucun solide. Le cottage de Michaelis était aussi dépourvu de provisions que la cellule d’un prisonnier. L’apôtre en liberté conditionnelle vivait d’un peu de lait et de croûtes de pain rassis. De plus, quand M. Verloc était arrivé, il était déjà monté à l’étage après son frugal repas. Absorbé par le labeur et les délices de la composition littéraire, il n’avait même pas répondu aux appels de M. Verloc dans le petit escalier.
« J’emmène ce jeune homme à la maison pour un jour ou deux. »
Et, en vérité, M. Verloc n’avait pas attendu de réponse, mais avait quitté le cottage sur-le-champ, suivi par l’obéissant Stevie.
Maintenant que toute action était terminée et que son destin lui avait été retiré des mains avec une rapidité inattendue, M. Verloc se sentait physiquement terriblement vide. Il découpa la viande, coupa le pain et dévora son souper debout près de la table, jetant de temps à autre un regard vers sa femme. Son immobilité prolongée troublait le confort de son repas. Il retourna dans la boutique et s’approcha tout près d’elle. Ce chagrin au visage voilé rendait M. Verloc inquiet. Il s’attendait, bien sûr, à ce que sa femme fût très bouleversée, mais il voulait qu’elle reprenne ses esprits. Il avait besoin de toute son assistance et de toute sa loyauté dans ces nouvelles conjonctures que son fatalisme avait déjà acceptées.
« On n’y peut rien », dit-il d’un ton de morne sympathie. « Allons, Winnie, il faut penser à demain. Tu auras besoin de toute ta tête après qu’on m’aura emmené. »
Il fit une pause. La poitrine de Mme Verloc se souleva convulsivement. Ce n’était pas rassurant pour M. Verloc, à qui il semblait que la situation nouvellement créée exigeait des deux personnes les plus concernées du calme, de la décision et d’autres qualités incompatibles avec le désordre mental d’un chagrin passionné. M. Verloc était un homme humain ; il était rentré chez lui préparé à accorder toute latitude à l’affection de sa femme pour son frère.
Seulement, il ne comprenait ni la nature ni toute l’étendue de ce sentiment. Et en cela, il était excusable, puisqu’il lui était impossible de la comprendre sans cesser d’être lui-même. Il fut surpris et déçu, et son discours le traduisit par une certaine rudesse de ton.
« Tu pourrais regarder quelqu’un », observa-t-il après avoir attendu un moment.
Comme si la réponse était forcée à travers les mains couvrant le visage de Mme Verloc, elle vint, étouffée, presque pitoyable.
« Je ne veux pas te regarder tant que je vivrai. »
« Eh ? Quoi ! » M. Verloc fut simplement surpris par le sens superficiel et littéral de cette déclaration. C’était manifestement déraisonnable, le simple cri d’un chagrin exagéré. Il jeta sur cette remarque le manteau de son indulgence conjugale. L’esprit de M. Verloc manquait de profondeur. Sous l’impression erronée que la valeur des individus consiste en ce qu’ils sont en eux-mêmes, il ne pouvait absolument pas comprendre la valeur de Stevie aux yeux de Mme Verloc. Elle le prenait diablement à cœur, pensa-t-il. Tout cela était la faute de ce maudit Heat. Pourquoi avait-il fallu qu’il bouleverse cette femme ? Mais, pour son propre bien, il ne fallait pas lui permettre de se laisser aller jusqu’à perdre la raison.
« Écoute ! Tu ne peux pas rester comme ça dans la boutique », dit-il avec une sévérité feinte, dans laquelle il y avait un agacement bien réel ; car des questions pratiques urgentes devaient être discutées, même s’ils devaient rester debout toute la nuit. « Quelqu’un pourrait entrer à tout moment », ajouta-t-il, et il attendit encore. Aucun effet ne fut produit, et l’idée du caractère définitif de la mort vint à l’esprit de M. Verloc pendant la pause. Il changea de ton. « Allons. Ça ne le ramènera pas », dit-il doucement, se sentant prêt à la prendre dans ses bras et à la presser contre sa poitrine, où l’impatience et la compassion vivaient côte à côte. Mais, hormis un court frisson, Mme Verloc resta apparemment insensible à la force de ce terrible truisme. C’était M. Verloc lui-même qui était ému. Il fut poussé dans sa simplicité à exhorter à la modération en affirmant les droits de sa propre personnalité.
« Sois raisonnable, Winnie. Qu’est-ce que ça aurait été si tu m’avais perdu ! »
Il s’était vaguement attendu à l’entendre crier. Mais elle ne bougea pas. Elle se pencha un peu en arrière, apaisée dans une immobilité complète et indéchiffrable. Le cœur de M. Verloc commença à battre plus vite sous l’effet de l’exaspération et de quelque chose ressemblant à de l’alarme. Il posa sa main sur son épaule, disant :
« Ne sois pas idiote, Winnie. »
Elle ne donna aucun signe. Il était impossible de parler utilement avec une femme dont on ne peut voir le visage. M. Verloc saisit les poignets de sa femme. Mais ses mains semblaient collées. Elle bascula vers l’avant sous sa traction et manqua de tomber de la chaise. Surpris de la sentir si désespérément molle, il essayait de la remettre sur la chaise quand elle se raidit soudain de tout son corps, s’arracha de ses mains, courut hors de la boutique, à travers le salon, et dans la cuisine. C’était très rapide. Il eut juste un aperçu de son visage et de ses yeux, suffisamment pour savoir qu’elle ne l’avait pas regardé.
Tout cela avait l’apparence d’une lutte pour la possession d’une chaise, car M. Verloc prit instantanément la place de sa femme. M. Verloc ne se couvrit pas le visage de ses mains, mais une sombre réflexion voila ses traits. Une peine de prison ne pouvait être évitée. Il ne souhaitait plus maintenant l’éviter. Une prison était un endroit aussi sûr contre certaines vengeances illégales que la tombe, avec cet avantage que, dans une prison, il y a de la place pour l’espoir. Ce qu’il voyait devant lui, c’était une peine de prison, une libération anticipée, puis la vie à l’étranger quelque part, telle qu’il l’avait déjà envisagée en cas d’échec. Eh bien, c’était un échec, si ce n’était pas exactement le genre d’échec qu’il avait redouté. C’était si près de la réussite qu’il aurait pu positivement terrifier M. Vladimir hors de ses ricanements féroces avec cette preuve d’efficacité occulte. C’est du moins ce qu’il semblait maintenant à M. Verloc. Son prestige auprès de l’Ambassade aurait été immense si — si sa femme n’avait pas eu cette malheureuse idée de coudre l’adresse à l’intérieur du pardessus de Stevie. M. Verloc, qui n’était pas un imbécile, avait bientôt perçu le caractère extraordinaire de l’influence qu’il exerçait sur Stevie, bien qu’il n’en comprît pas exactement l’origine — la doctrine de sa sagesse et de sa bonté suprêmes inculquée par deux femmes anxieuses. Dans toutes les éventualités qu’il avait prévues, M. Verloc avait compté avec une justesse correcte sur la loyauté instinctive et la discrétion aveugle de Stevie. L’éventualité qu’il n’avait pas prévue l’avait consterné en tant qu’homme humain et mari aimant. De tout autre point de vue, c’était plutôt avantageux. Rien ne peut égaler l’éternelle discrétion de la mort. M. Verloc, assis perplexe et effrayé dans le petit salon du Cheshire Cheese, ne pouvait s’empêcher de se l’admettre à lui-même, car sa sensibilité ne faisait pas obstacle à son jugement. La violente désintégration de Stevie, si troublante fût-elle à imaginer, assurait le succès ; car, bien sûr, renverser un mur n’était pas le but des menaces de M. Vladimir, mais la production d’un effet moral. Avec beaucoup de peine et de détresse de la part de M. Verloc, on pouvait dire que l’effet avait été produit. Cependant, quand, de façon tout à fait inattendue, cela retomba sur Brett Street, M. Verloc, qui avait lutté comme un homme dans un cauchemar pour la préservation de sa position, accepta le coup dans l’esprit d’un fataliste convaincu. La position était perdue, sans que ce fût vraiment la faute de personne. Un petit fait, minuscule, en était la cause. C’était comme glisser sur un morceau de peau d’orange dans le noir et se casser la jambe.
M. Verloc prit un souffle fatigué. Il ne nourrissait aucun ressentiment envers sa femme. Il pensa : Elle devra s’occuper de la boutique pendant qu’ils me garderont enfermé. Et pensant aussi à quel point Stevie lui manquerait cruellement au début, il se sentit très préoccupé par sa santé et son moral. Comment supporterait-elle sa solitude — absolument seule dans cette maison ? Il ne faudrait pas qu’elle s’effondre pendant qu’il serait enfermé. Qu’adviendrait-il de la boutique alors ? La boutique était un actif. Bien que le fatalisme de M. Verloc acceptât sa ruine en tant qu’agent secret, il n’avait aucune envie d’être totalement ruiné, surtout, il faut l’admettre, par égard pour sa femme.
Silencieuse, et hors de son champ de vision dans la cuisine, elle l’effrayait. Si seulement elle avait eu sa mère avec elle. Mais cette vieille folle... Une consternation colérique s’empara de M. Verloc. Il devait parler avec sa femme. Il pouvait certainement lui dire qu’un homme finit par devenir désespéré dans certaines circonstances. Mais il n’alla pas incontinent lui communiquer cette information. Tout d’abord, il était clair pour lui que cette soirée n’était pas propice aux affaires. Il se leva pour fermer la porte sur la rue et éteindre le gaz dans la boutique.
Ayant ainsi assuré une solitude autour de son foyer, M. Verloc entra dans le salon et jeta un coup d’œil vers la cuisine. Mme Verloc était assise à l’endroit où le pauvre Stevie s’installait habituellement le soir avec du papier et un crayon pour le passe-temps de dessiner ces coruscations d’innombrables cercles suggérant le chaos et l’éternité. Ses bras étaient croisés sur la table et sa tête reposait sur ses bras. M. Verloc contempla son dos et la disposition de ses cheveux pendant un moment, puis s’éloigna de la porte de la cuisine. La curiosité philosophique, presque dédaigneuse, de Mme Verloc, fondement de leur accord dans la vie domestique, rendait extrêmement difficile d’entrer en contact avec elle, maintenant que cette tragique nécessité avait surgi. M. Verloc ressentait cette difficulté avec acuité. Il tourna autour de la table dans le salon avec son air habituel de gros animal en cage.
La curiosité étant l’une des formes de la révélation de soi, une personne systématiquement dépourvue de curiosité demeure toujours partiellement mystérieuse. Chaque fois qu’il passait près de la porte, M. Verloc jetait un regard inquiet à sa femme. Ce n’était pas qu’il eût peur d’elle. M. Verloc s’imaginait aimé par cette femme. Mais elle ne l’avait pas habitué à faire des confidences. Et la confidence qu’il avait à faire était d’un ordre psychologique profond. Comment, avec son manque de pratique, pouvait-il lui dire ce qu’il ressentait lui-même mais vaguement : qu’il existe des conspirations d’un destin fatal, qu’une idée grandit parfois dans un esprit jusqu’à acquérir une existence extérieure, une puissance indépendante, et même une voix suggestive ? Il ne pouvait l’informer qu’un homme peut être hanté par un visage gras, spirituel et rasé de près au point que l’expédient le plus sauvage pour s’en débarrasser semble un enfant de la sagesse.
Sur cette référence mentale à un Premier Secrétaire d’une grande Ambassade, M. Verloc s’arrêta dans l’embrasure de la porte et, regardant vers la cuisine avec un visage furieux et les poings serrés, s’adressa à sa femme.
« Tu ne sais pas à quelle brute j’ai eu affaire. »
Il repartit pour faire une nouvelle déambulation autour de la table ; puis, arrivé de nouveau à la porte, il s’arrêta, fulminant du haut des deux marches.
« Une brute stupide, railleuse et dangereuse, avec pas plus de sens qu’un... Après toutes ces années ! Un homme comme moi ! Et j’ai joué ma tête à ce jeu-là. Tu ne savais pas. C’est très bien comme ça, d’ailleurs. À quoi bon te dire que je courais le risque d’avoir un couteau planté dans le dos à n’importe quel moment de ces sept années de mariage ? Je ne suis pas du genre à tourmenter une femme qui m’aime. Tu n’avais pas besoin de savoir. » M. Verloc fit un autre tour du salon, enragé.
« Une bête venimeuse », recommença-t-il depuis l’embrasure. « Me pousser dans un fossé pour crever de faim pour une blague. Je voyais bien qu’il pensait que c’était une sacrée bonne blague. Un homme comme moi ! Regarde ça ! Certains des plus hauts placés au monde doivent me remercier de marcher sur leurs deux jambes aujourd’hui encore. C’est l’homme que tu as épousé, ma fille ! »
Il perçut que sa femme s’était redressée. Les bras de Mme Verloc restaient étendus sur la table. M. Verloc observa son dos comme s’il pouvait y lire l’effet de ses paroles.
« Il n’y a pas un complot meurtrier depuis onze ans dans lequel je n’aie pas mis mon doigt au péril de ma vie. Il y en a des tas, de ces révolutionnaires que j’ai envoyés, avec leurs bombes dans leurs poches maudites, se faire attraper à la frontière. Le vieux Baron savait ce que je valais pour son pays. Et voilà que soudain un porc débarque — un porc ignorant et arrogant. »
M. Verloc, descendant lentement deux marches, entra dans la cuisine, prit un verre sur le dressoir et, le tenant à la main, s’approcha de l’évier sans regarder sa femme. « Ce n’est pas le vieux Baron qui aurait eu la folle méchanceté de me faire venir chez lui à onze heures du matin. Il y en a deux ou trois dans cette ville qui, s’ils m’avaient vu entrer, n’auraient pas hésité à me fracasser le crâne tôt ou tard. C’était un tour stupide et meurtrier que d’exposer pour rien un homme... comme moi. »
M. Verloc, ouvrant le robinet au-dessus de l’évier, versa trois verres d’eau, l’un après l’autre, dans sa gorge pour éteindre les feux de son indignation. La conduite de M. Vladimir était comme un tison ardent qui mettait son économie interne en brasier. Il ne pouvait se remettre de cette déloyauté. Cet homme, qui ne voulait pas travailler aux tâches ingrates habituelles que la société impose à ses membres les plus humbles, avait exercé son industrie secrète avec un dévouement infatigable. Il y avait chez M. Verloc un fonds de loyauté. Il avait été loyal envers ses employeurs, envers la cause de la stabilité sociale — et envers ses affections aussi — comme cela devint apparent lorsque, après avoir posé le verre dans l’évier, il se retourna en disant :
« Si je n’avais pas pensé à toi, j’aurais pris cette brute de tyran à la gorge et je lui aurais enfoncé la tête dans la cheminée. J’aurais été bien plus qu’un adversaire pour ce... au visage rose et rasé de près... »
M. Verloc négligea de terminer la phrase, comme s’il ne pouvait y avoir aucun doute sur le mot final. Pour la première fois de sa vie, il confiait ses secrets à cette femme dépourvue de curiosité. La singularité de l’événement, la force et l’importance des sentiments personnels éveillés au cours de cette confession chassèrent le sort de Stevie de l’esprit de M. Verloc. L’existence bégayante de peurs et d’indignations du garçon, ainsi que la violence de sa fin, avaient disparu de la vue mentale de M. Verloc pour un temps. C’est pour cette raison que, lorsqu’il leva les yeux, il fut surpris par le caractère inapproprié du regard de sa femme. Ce n’était pas un regard sauvage, et il n’était pas inattentif, mais son attention était particulière et peu satisfaisante, en ce sens qu’elle semblait concentrée sur un point au-delà de la personne de M. Verloc. L’impression était si forte que M. Verloc regarda par-dessus son épaule. Il n’y avait rien derrière lui : juste le mur blanchi à la chaux. L’excellent époux de Winnie Verloc ne vit aucune inscription sur le mur. Il se tourna de nouveau vers sa femme, répétant avec une certaine emphase :
« Je l’aurais pris à la gorge. Aussi vrai que je suis ici, si je n’avais pas pensé à toi à ce moment-là, j’aurais étranglé la vie de cette brute avant de le laisser se relever. Et ne crois pas qu’il aurait été impatient d’appeler la police non plus. Il n’aurait pas osé. Tu comprends pourquoi, n’est-ce pas ? »
Il cligna des yeux vers sa femme d’un air entendu.
« Non », dit Mme Verloc d’une voix sans résonance, et sans le regarder du tout. « De quoi parles-tu ? »
M. Verloc, tout en se remettant en marche, se sentit un peu déçu par cette ignorance. Il avait cru, dans sa propre confusion, que les circonstances de sa mission, tout comme le caractère de ses relations avec l’Ambassade, étaient des faits si notoires qu’ils imprégnaient l’atmosphère même de la maison. Il s’arrêta, les mains enfoncées dans les poches de son pardessus, et, se tournant vers sa femme, il lui adressa un sourire plein de morgue, une grimace qui ne réussit qu’à rendre ses traits plus pesants et son visage plus livide sous la lumière crue du bec de gaz.
« Je parle du fait que je tiens ces gens-là, Winnie. Je les tiens par la peau du cou. Ils ne peuvent pas se débarrasser de moi comme d’un valet de pied qu’on renvoie. S’ils essayaient, ils feraient sauter tout l’édifice. Ce ne sont pas des choses qu’on raconte au tout-venant, mais pour toi, ma petite, c’est différent. Tu es ma femme. Tu as droit de savoir que ton mari n’est pas un homme qu’on peut bousculer sans risques. »
Mme Verloc ne répondit rien. Ses yeux, fixés sur le mur blanchi, semblaient ne pas avoir enregistré la présence de son mari. Il reprit, avec une assurance qui se voulait rassurante, bien qu’elle fût teintée d’une irritation croissante devant ce silence qu’il interprétait comme de l’indifférence :
« Il faudra que tu te fasses à l’idée. On va quitter cet endroit, c’est certain. Mais on ne partira pas les mains vides. J’ai ma petite idée là-dessus. Et puis, après tout, c’est à cause de ces imbéciles de l’Ambassade que tout est arrivé. Ils voulaient du bruit, ils en ont eu. Mais ils n’auront pas ma peau en prime. »
Il se remit à arpenter la cuisine, ses pas lourds résonnant sur le sol comme autant de coups frappés dans le vide. Chaque mouvement de cet homme, chaque inflexion de sa voix, semblait à Mme Verloc appartenir à un autre monde, un monde dont elle était désormais irrémédiablement exclue. Son esprit, tendu vers une seule pensée, ne parvenait plus à intégrer les paroles de son mari. Pour elle, Stevie n’était plus qu’un nom, une plaie béante, une absence totale qui remplissait tout l’espace.
« Tu m’écoutes, Winnie ? » demanda M. Verloc en s’arrêtant brusquement devant elle.
Elle tourna lentement la tête vers lui. Ses traits, d’une immobilité de statue, ne trahissaient aucune émotion, mais dans la profondeur sombre de ses pupilles, il y avait quelque chose de si étrange, de si absent, que M. Verloc en eut un léger frisson. Il ne comprit pas, cependant. Il ne pouvait pas comprendre. Il était trop occupé à contempler sa propre importance, à mesurer le poids de sa vengeance future et à s’émerveiller de sa propre survie.
« Je t’écoute », dit-elle simplement.
C’était une voix qui semblait venir de très loin, une voix qui n’appartenait plus à la femme qu’il avait connue, celle qui gérait la boutique, les repas et le silence. M. Verloc, rassuré par la réponse, hocha la tête avec une satisfaction mélancolique. Il se sentait maintenant prêt à affronter la nuit. Il ne restait plus qu’à attendre que le sommeil vienne sceller cette journée de désastre. Il ne savait pas encore que pour sa femme, il n’y aurait plus jamais de sommeil, plus jamais de repos, seulement cette pensée fixe, tournoyante, atroce : le garçon était mort, et l’homme qui l’avait tué était là, devant elle, vivant et parlant de l’avenir.
Il ne vit pas la lame. Il n'eut que le temps de sentir un choc, puis une sensation de chaleur, puis rien. Mme Verloc, la femme libre, se tenait debout au-dessus de lui, le couteau à la main. Elle ne tremblait pas. Elle regardait le corps immobile de son mari avec une sorte de curiosité froide, presque détachée. Il n'y avait plus de contrat. Il n'y avait plus de liens. Il n'y avait plus que la certitude glacée d'avoir accompli l'acte nécessaire, l'acte qui rétablissait l'équilibre rompu par la mort de Stevie.
Elle recula d'un pas, et le couteau glissa de ses doigts, allant percuter le tapis avec un bruit sourd. Le silence de la pièce devint soudain oppressant, lourd de la présence absente de l'homme qu'elle venait de supprimer. Mme Verloc resta un instant sans mouvement, les mains jointes contre sa poitrine, le souffle court mais régulier. Le tic-tac de l'horloge murale semblait s'être amplifié, marquant chaque seconde de cette nouvelle existence qui s'ouvrait devant elle dans un vide absolu.
Elle se dirigea vers le lavabo dans un coin de la pièce. Ses gestes étaient empreints d'une précision mécanique, d'une sérénité terrifiante. Elle se lava les mains, frottant longuement sous l'eau froide, comme pour effacer non seulement les traces du sang, mais aussi toute trace de sa vie passée auprès de cet homme. Lorsqu'elle s'essuya, elle se regarda dans le miroir au-dessus du lavabo. Son visage lui sembla étranger, une figure de marbre sans expression, dénuée de toute crainte ou de tout regret.
Elle se tourna alors vers la porte, prête à quitter cette maison qui n'était plus, pour elle, qu'une cage vide. Le monde extérieur l'attendait, un monde indifférent où elle allait devoir se frayer un chemin dans l'anonymat le plus total. Elle ajusta son chapeau, ramassa son sac à main, et jeta un dernier regard vers le sofa. Mr Verloc était là, couché, dans une posture de repos définitif qui ne l'émouvait plus. Elle ouvrit la porte, franchit le seuil, et s'enfonça dans l'obscurité de la rue, une femme enfin libérée de tout, même de sa propre humanité.
Elles furent assez lentes pour qu’il puisse saisir toute la portée du présage, et goûter la saveur de la mort qui lui montait à la gorge. Sa femme était devenue folle à lier — folle à tuer. Elles furent assez lentes pour que le premier effet paralysant de cette découverte s'estompât devant une détermination résolue à sortir victorieux de cette lutte atroce contre cette folle armée. Elles furent assez lentes pour que Mr Verloc eût le temps d'élaborer un plan de défense impliquant un bond derrière la table et d'abattre la femme au sol avec une lourde chaise en bois. Mais elles ne furent pas assez lentes pour permettre à Mr Verloc de bouger ne serait-ce qu'une main ou un pied. Le couteau était déjà planté dans sa poitrine. Il ne rencontra aucune résistance en chemin. Le hasard a de ces précisions. Dans ce coup plongeant, porté par-dessus le flanc du canapé, Mrs Verloc avait mis tout l'héritage de sa lignée immémoriale et obscure, la férocité simple de l'âge des cavernes et la fureur nerveuse et déséquilibrée de l'âge des débits de boisson. Mr Verloc, l'Agent Secret, se tournant légèrement sur le côté sous la force du coup, expira sans remuer un membre, dans le son marmonné du mot « Non » en guise de protestation.
Mrs Verloc avait lâché le couteau, et sa ressemblance extraordinaire avec son défunt frère s'était estompée, redevenant très ordinaire à présent. Elle prit une profonde inspiration, la première respiration aisée depuis que l'inspecteur en chef Heat lui avait montré le morceau de pardessus de Stevie avec son étiquette. Elle se pencha en avant, les bras croisés sur le rebord du canapé. Elle adopta cette attitude détendue non pas pour observer ou se repaître du corps de Mr Verloc, mais à cause des mouvements ondulatoires et oscillants du salon, qui pendant quelque temps se comporta comme s'il était en mer dans la tempête. Elle avait le vertige, mais elle était calme. Elle était devenue une femme libre, avec une perfection de liberté qui ne lui laissait rien à désirer et absolument rien à faire, puisque l'exigence urgente de son dévouement envers Stevie n'existait plus. Mrs Verloc, qui pensait en images, n'était plus troublée par des visions, car elle ne pensait plus du tout. Et elle ne bougeait pas. Elle était une femme jouissant de son irresponsabilité totale et de son loisir infini, presque à la manière d'un cadavre. Elle ne bougeait pas, elle ne pensait pas. Pas plus que l'enveloppe mortelle du défunt Mr Verloc reposant sur le canapé. Hormis le fait que Mrs Verloc respirait, ces deux-là auraient été en parfaite harmonie : cette harmonie de réserve prudente, sans mots superflus et avare de signes, qui avait été le fondement de leur vie domestique respectable. Car elle avait été respectable, couvrant d'une décence discrète les problèmes qui peuvent surgir dans l'exercice d'une profession secrète et le commerce de marchandises louches. Jusqu'à la fin, sa bienséance était restée intacte, sans cris inconvenants ni autres sincérités mal placées. Et après que le coup fut porté, cette respectabilité s'était poursuivie dans l'immobilité et le silence.
Rien ne bougea dans le salon jusqu'à ce que Mrs Verloc levât lentement la tête et regardât l'horloge avec une méfiance interrogatrice. Elle était devenue consciente d'un tic-tac dans la pièce. Il s'amplifia à son oreille, alors qu'elle se souvenait clairement que l'horloge au mur était silencieuse, qu'elle n'avait pas de tic-tac audible. Que signifiait ce tic-tac si bruyant tout à coup ? Son cadran indiquait neuf heures moins dix. Mrs Verloc ne se souciait pas du temps, et le tic-tac continuait. Elle en conclut que ce ne pouvait être l'horloge, et son regard maussade parcourut les murs, vacilla et devint vague, tandis qu'elle tendait l'ouïe pour localiser le son. Tic, tic, tic.
Après avoir écouté pendant un moment, Mrs Verloc baissa délibérément le regard sur le corps de son mari. Son attitude de repos était si familière et domestique qu'elle put le faire sans se sentir embarrassée par une quelconque nouveauté prononcée dans les phénomènes de sa vie privée. Mr Verloc prenait ses aises habituelles. Il avait l'air confortable.
Par la position du corps, le visage de Mr Verloc n'était pas visible pour Mrs Verloc, sa veuve. Ses beaux yeux ensommeillés, descendant dans la traque du son, devinrent contemplatifs en rencontrant un objet plat en os qui dépassait un peu du bord du canapé. C'était le manche du couteau à découper domestique, qui n'avait rien d'étrange si ce n'est sa position à angle droit par rapport au gilet de Mr Verloc et le fait que quelque chose en égouttait. Des gouttes sombres tombaient sur le tapis de sol l'une après l'autre, avec un bruit de tic-tac qui devenait rapide et furieux comme le pouls d'une horloge insensée. À sa vitesse maximale, ce tic-tac se transforma en un bruit continu de ruissellement. Mrs Verloc observait cette transformation avec des ombres d'anxiété allant et venant sur son visage. C'était un filet, sombre, rapide, mince... Du sang !
À cette circonstance imprévue, Mrs Verloc abandonna sa pose d'oisiveté et d'irresponsabilité.
D'un brusque mouvement, elle saisit ses jupes et, poussant un léger cri, elle courut vers la porte, comme si ce filet eût été le premier signe d'un déluge destructeur. Trouvant la table sur son chemin, elle la poussa des deux mains comme si elle avait été vivante, avec une telle force qu'elle glissa sur une certaine distance sur ses quatre pieds, faisant un bruit de raclement bruyant, tandis que le grand plat contenant le rôti s'écrasait lourdement sur le sol.
Puis tout devint immobile. Mrs Verloc, en atteignant la porte, s'était arrêtée. Un chapeau rond, révélé au milieu du sol par le déplacement de la table, bascula légèrement sur sa calotte dans le vent de sa fuite.
CHAPITRE XII
Winnie Verloc, la veuve de Mr Verloc, la sœur du regretté et fidèle Stevie (mis en pièces dans un état d'innocence et avec la conviction de participer à une entreprise humanitaire), ne courut pas au-delà de la porte du salon. Elle s'était certes enfuie bien loin d'un simple filet de sang, mais c'était là un mouvement de répulsion instinctive. Et elle s'était arrêtée là, les yeux écarquillés et la tête basse. Comme si elle avait parcouru de longues années dans sa fuite à travers le petit salon, Mrs Verloc, près de la porte, était une personne bien différente de la femme qui s'était penchée sur le canapé, un peu étourdie, mais par ailleurs libre de jouir du calme profond de l'oisiveté et de l'irresponsabilité. Mrs Verloc n'avait plus le vertige. Sa tête était ferme. En revanche, elle n'était plus calme. Elle avait peur.
Si elle évitait de regarder en direction de son mari au repos, ce n'était pas parce qu'elle avait peur de lui. Mr Verloc n'était pas effrayant à contempler. Il avait l'air confortable. De plus, il était mort. Mrs Verloc n'entretenait aucune illusion vaine au sujet des morts. Rien ne les ramène, ni l'amour ni la haine. Ils ne peuvent rien vous faire. Ils ne sont rien. Son état mental était teinté d'une sorte de mépris austère pour cet homme qui s'était laissé tuer si facilement. Il avait été le maître d'une maison, le mari d'une femme et le meurtrier de son Stevie. Et maintenant, il ne comptait plus pour rien, à tous égards. Il était de moins d'utilité pratique que les vêtements sur son corps, que son pardessus, que ses bottes — que ce chapeau gisant sur le sol. Il n'était rien. Il ne valait pas la peine d'être regardé. Il n'était même plus le meurtrier du pauvre Stevie. Le seul meurtrier qui serait trouvé dans la pièce quand les gens viendraient chercher Mr Verloc serait... elle-même !
Ses mains tremblaient tellement qu'elle échoua deux fois à refixer son voile. Mrs Verloc n'était plus une personne de loisir et d'irresponsabilité. Elle avait peur. Poignarder Mr Verloc n'avait été qu'un coup. Cela avait soulagé l'agonie contenue des cris étranglés dans sa gorge, des larmes séchées dans ses yeux brûlants, de la rage folle et indignée devant le rôle atroce joué par cet homme, qui n'était plus rien maintenant, en lui volant le garçon.
Cela avait été un coup dicté par une impulsion obscure. Le sang ruisselant sur le sol depuis le manche du couteau en avait fait un cas de meurtre extrêmement clair. Mrs Verloc, qui s'abstenait toujours de regarder au fond des choses, fut contrainte de regarder au fond même de celle-ci. Elle n'y vit aucun visage hanté, aucune ombre reprochante, aucune vision de remords, aucune sorte de conception idéale. Elle y vit un objet. Cet objet était la potence. Mrs Verloc avait peur de la potence.
Elle en était terrifiée de façon abstraite. N'ayant jamais posé les yeux sur cet argument ultime de la justice des hommes, sauf dans des gravures sur bois illustrant certains types de récits, elle les vit d'abord dressées sur un arrière-plan noir et orageux, festonnées de chaînes et d'ossements humains, entourées d'oiseaux venant picorer les yeux des morts. C'était assez effrayant, mais Mrs Verloc, bien que n'étant pas une femme très instruite, avait une connaissance suffisante des institutions de son pays pour savoir que les potences ne sont plus érigées romantiquement sur les rives de rivières lugubres ou sur des promontoires balayés par les vents, mais dans les cours des prisons. Là, entre quatre hauts murs, comme dans une fosse, à l'aube du jour, le meurtrier était amené pour être exécuté, avec un calme horrible et, comme le disaient toujours les rapports des journaux, « en présence des autorités ». Les yeux fixés sur le sol, les narines frémissantes d'angoisse et de honte, elle s'imagina toute seule au milieu d'une bande d'étranges gentlemen en chapeau haut-de-forme qui procédaient calmement à l'affaire de la pendre par le cou. Cela, jamais ! Jamais ! Et comment cela se faisait-il ? L'impossibilité d'imaginer les détails d'une telle exécution silencieuse ajoutait quelque chose de délirant à sa terreur abstraite. Les journaux ne donnaient jamais aucun détail sauf un, mais celui-là, avec une certaine affectation, était toujours là à la fin d'un maigre rapport. Mrs Verloc se souvenait de sa nature. Cela lui causa une douleur brûlante et cruelle à la tête, comme si les mots « La chute donnée fut de quatorze pieds » avaient été gravés sur son cerveau avec une aiguille chauffée à blanc. « La chute donnée fut de quatorze pieds. »
Ces mots l'affectaient physiquement aussi. Sa gorge se contractait par vagues pour résister à la strangulation ; et l'appréhension de la secousse était si vive qu'elle saisit sa tête à deux mains comme pour éviter qu'elle ne soit arrachée de ses épaules. « La chute donnée fut de quatorze pieds. » Non ! Cela ne doit jamais arriver. Elle ne pourrait pas supporter ça. La simple pensée en était insupportable. Elle ne pouvait supporter d'y penser. Par conséquent, Mrs Verloc prit la résolution d'aller sur-le-champ se jeter dans la rivière depuis l'un des ponts.
Cette fois, elle parvint à refixer son voile. Le visage comme masqué, toute de noir vêtue de la tête aux pieds, à l'exception de quelques fleurs sur son chapeau, elle leva machinalement les yeux vers l'horloge. Elle pensa qu'elle devait s'être arrêtée. Elle ne pouvait croire que seules deux minutes s'étaient écoulées depuis qu'elle l'avait regardée pour la dernière fois. Bien sûr que non. Elle était arrêtée depuis tout ce temps. En fait, seules trois minutes s'étaient écoulées depuis le moment où elle avait pris sa première inspiration profonde et aisée après le coup, jusqu'à cet instant où Mrs Verloc forma la résolution de se noyer dans la Tamise. Mais Mrs Verloc ne pouvait le croire. Elle semblait avoir entendu ou lu que les horloges et les montres s'arrêtaient toujours au moment du meurtre pour la perte du meurtrier. Elle s'en moquait. « Jusqu'au pont, et je saute. »... Mais ses mouvements étaient lents.
Elle se traîna péniblement à travers la boutique, et dut s'agripper à la poignée de la porte avant de trouver le courage nécessaire pour l'ouvrir. La rue l'effrayait, car elle menait soit à la potence, soit à la rivière. Elle franchit le seuil en trébuchant, la tête en avant, les bras tendus, comme une personne tombant par-dessus le parapet d'un pont. Cette entrée en plein air avait un arrière-goût de noyade ; une humidité visqueuse l'enveloppa, pénétra dans ses narines, s'accrocha à ses cheveux. Il ne pleuvait pas vraiment, mais chaque bec de gaz avait un petit halo rouillé de brume. La camionnette et les chevaux avaient disparu, et dans la rue noire, la fenêtre à rideaux du restaurant des charretiers formait une tache carrée de lumière rouge sang souillée, brillant faiblement très près du niveau du trottoir. Mrs Verloc, se traînant lentement vers elle, pensa qu'elle était une femme bien dépourvue d'amis. C'était vrai. C'était si vrai que, dans un désir soudain de voir un visage amical, elle ne put penser à personne d'autre qu'à Mrs Neale, la femme de ménage. Elle n'avait pas de connaissances à elle. Personne ne la regretterait sur le plan social. Il ne faut pas imaginer que la veuve Verloc avait oublié sa mère. Ce n'était pas le cas. Winnie avait été une bonne fille parce qu'elle avait été une sœur dévouée. Sa mère s'était toujours appuyée sur elle pour obtenir du soutien. Aucune consolation ni aucun conseil ne pouvaient être attendus de là. Maintenant que Stevie était mort, le lien semblait rompu. Elle ne pouvait affronter la vieille femme avec ce récit horrible. De plus, c'était trop loin. La rivière était sa destination actuelle. Mrs Verloc essaya d'oublier sa mère.
Chaque pas lui coûtait un effort de volonté qui semblait être le dernier possible. Mrs Verloc s'était traînée au-delà de la lueur rouge de la fenêtre du restaurant. « Jusqu'au pont, et je saute », répétait-elle pour elle-même avec une obstination farouche. Elle tendit la main juste à temps pour se stabiliser contre un réverbère. « Je n'arriverai jamais avant le matin », pensa-t-elle. La peur de la mort paralysait ses efforts pour échapper à la potence. Il lui semblait qu'elle titubait dans cette rue depuis des heures. « Je n'y arriverai jamais », pensa-t-elle. « Ils vont me trouver à errer dans les rues. C'est trop loin. » Elle se cramponna, haletante sous son voile noir.
« La chute donnée fut de quatorze pieds. »
Elle repoussa violemment le réverbère et se retrouva à marcher. Mais une autre vague de faiblesse l'emporta comme une grande mer, lavant son cœur hors de sa poitrine. « Je n'y arriverai jamais », marmonna-t-elle, soudain arrêtée, se balançant légèrement là où elle se tenait. « Jamais. »
Et percevant l'impossibilité totale de marcher jusqu'au pont le plus proche, Mrs Verloc pensa à une fuite à l'étranger.
Cela lui vint soudainement. Les meurtriers s'échappaient. Ils s'échappaient à l'étranger. L'Espagne ou la Californie. De simples noms. Le vaste monde créé pour la gloire de l'homme n'était qu'un vaste vide pour Mrs Verloc. Elle ne savait vers où se tourner. Les meurtriers avaient des amis, des parents, des aides — ils avaient du savoir. Elle n'avait rien. Elle était la plus solitaire des meurtrières ayant jamais porté un coup mortel. Elle était seule à Londres : et toute cette ville de merveilles et de boue, avec son labyrinthe de rues et sa masse de lumières, était plongée dans une nuit sans espoir, reposait au fond d'un abîme noir dont aucune femme sans aide ne pouvait espérer sortir.
Elle bascula en avant et fit un nouveau départ à l'aveugle, avec une crainte affreuse de tomber ; mais au bout de quelques pas, de façon inattendue, elle ressentit une sensation de soutien, de sécurité. Levant la tête, elle vit le visage d'un homme scrutant de près son voile. Le camarade Ossipon n'avait pas peur des femmes étrangères, et aucun sentiment de fausse pudeur ne pouvait l'empêcher de nouer connaissance avec une femme apparemment très ivre. Le camarade Ossipon s'intéressait aux femmes. Il maintint celle-ci entre ses deux larges paumes, l'observant d'un air professionnel jusqu'à ce qu'il l'entende dire faiblement « Mr Ossipon ! », et alors il manqua de la laisser tomber au sol.
« Mrs Verloc ! » s'exclama-t-il. « Vous ici ! »
Il lui semblait impossible qu'elle eût bu. Mais on ne sait jamais. Il ne se pencha pas sur cette question, mais attentif à ne pas décourager le destin bienveillant qui lui livrait la veuve du camarade Verloc, il essaya de l'attirer contre sa poitrine. À sa stupéfaction, elle vint tout à fait facilement, et se reposa même un moment sur son bras avant de tenter de se dégager. Le camarade Ossipon ne voulait pas être brusque avec le destin bienveillant. Il retira son bras de manière naturelle.
« Vous m'avez reconnue », balbutia-t-elle, debout devant lui, assez stable sur ses jambes.
« Bien sûr que je vous ai reconnue », dit Ossipon avec une parfaite promptitude. « J'avais peur que vous ne tombiez. J'ai trop souvent pensé à vous ces derniers temps pour ne pas vous reconnaître n'importe où, n'importe quand. J'ai toujours pensé à vous — depuis le premier moment où j'ai posé les yeux sur vous. »
Mrs Verloc semblait ne pas entendre. « Vous veniez à la boutique ? » dit-elle nerveusement.
« Oui, tout de suite », répondit Ossipon. « Dès que j'ai lu le journal. »
En fait, le camarade Ossipon rôdait depuis deux bonnes heures dans le voisinage de Brett Street, incapable de se décider à faire un pas audacieux. L'anarchiste robuste n'était pas exactement un conquérant audacieux. Il se souvenait que Mrs Verloc n'avait jamais répondu à ses regards par le moindre signe d'encouragement. De plus, il pensait que la boutique pourrait être surveillée par la police, et le camarade Ossipon ne souhaitait pas que la police se fît une idée exagérée de ses sympathies révolutionnaires. Même maintenant, il ne savait pas précisément quoi faire. Comparé à ses spéculations amoureuses habituelles, c'était une entreprise importante et sérieuse. Il ignorait ce qu'il y avait à y gagner et jusqu'où il devrait aller pour mettre la main sur ce qu'il y avait à prendre — en supposant qu'il y eût une chance. Ces perplexités, freinant son exaltation, donnèrent à son ton une sobriété bien en accord avec les circonstances.
« Puis-je vous demander où vous alliez ? » s'enquit-il d'une voix atténuée.
« Ne me demandez pas ! » s'écria Mrs Verloc avec une violence refoulée et frémissante. Toute sa vitalité vigoureuse reculait devant l'idée de la mort. « Peu importe où j'allais... »
Ossipon conclut qu'elle était très excitée mais parfaitement sobre. Elle resta silencieuse à ses côtés pendant un moment, puis, soudain, elle fit quelque chose à quoi il ne s'attendait pas. Elle glissa sa main sous son bras. Il fut surpris par l'acte lui-même, certainement, et tout autant par le caractère palpablement résolu de ce mouvement. Mais s'agissant d'une affaire délicate, le camarade Ossipon se comporta avec délicatesse. Il se contenta de presser légèrement la main contre ses côtes robustes. En même temps, il se sentit poussé vers l'avant et céda à l'impulsion. Au bout de Brett Street, il s'aperçut qu'il était dirigé vers la gauche. Il se soumit.
Le fruitier du coin avait éteint la gloire flamboyante de ses oranges et de ses citrons, et Brett Place n'était que ténèbres, entrecoupées par les halos brumeux des quelques réverbères définissant sa forme triangulaire, avec un groupe de trois lumières sur un support au milieu. Les formes sombres de l'homme et de la femme glissaient lentement, bras dessus, bras dessous, le long des murs, avec un aspect d'amoureux sans foyer dans cette nuit misérable.
« Que diriez-vous si je vous disais que j'allais vous chercher ? » demanda Mrs Verloc en serrant son bras avec force.
« Je dirais que vous ne pourriez trouver personne de plus disposé à vous aider dans vos ennuis », répondit Ossipon, avec l'idée de faire des progrès immenses. En fait, la progression de cette affaire délicate lui coupait presque le souffle.
« Dans mes ennuis ! » répéta lentement Mrs Verloc.
« Oui. »
« Et savez-vous quels sont mes ennuis ? » chuchota-t-elle avec une intensité étrange.
« Dix minutes après avoir vu le journal du soir », expliqua Ossipon avec ardeur, « j'ai rencontré un gars que vous avez peut-être vu une ou deux fois à la boutique, et j'ai eu une conversation avec lui qui ne laissait aucun doute dans mon esprit. Ensuite, je suis parti pour ici, me demandant si vous... Je vous ai aimée plus que les mots ne peuvent le dire depuis que j'ai posé les yeux sur votre visage », s'écria-t-il, comme incapable de maîtriser ses sentiments.
Le camarade Ossipon supposait à juste titre qu'aucune femme n'était capable de ne pas croire totalement une telle déclaration. Mais il ignorait que Mrs Verloc l'acceptait avec toute la férocité que l'instinct de conservation met dans la poigne d'une personne qui se noie. Pour la veuve de Mr Verloc, l'anarchiste robuste était comme un messager radieux de la vie.
Ils marchaient lentement, au pas. « Je le pensais », murmura faiblement Mrs Verloc.
« Vous l'avez lu dans mes yeux », suggéra Ossipon avec une grande assurance.
« Oui », souffla-t-elle à son oreille penchée.
« Un amour comme le mien ne pouvait être caché à une femme comme vous », poursuivit-il, en essayant de détacher son esprit de considérations matérielles telles que la valeur commerciale de la boutique et la somme d’argent que Mr Verloc pouvait avoir laissée à la banque. Il s’appliqua au côté sentimental de l’affaire. Au fond de lui-même, il était un peu choqué par son succès. Verloc avait été un bon bougre, et certainement un mari très convenable pour autant qu’on puisse en juger. Cependant, le camarade Ossipon n’allait pas se brouiller avec la chance pour les beaux yeux d’un mort. Résolument, il réprima sa sympathie pour le fantôme du camarade Verloc et continua.
« Je ne pouvais pas le cacher. J’étais trop rempli de vous. J’ose dire que vous ne pouviez pas vous empêcher de le voir dans mes yeux. Mais je ne pouvais pas le deviner. Vous étiez toujours si distante… »
« À quoi d’autre vous attendiez-vous ? » éclata Mrs Verloc. « J’étais une femme respectable… »
Elle s’interrompit, puis ajouta, comme si elle se parlait à elle-même, avec un ressentiment sinistre : « Jusqu’à ce qu’il fasse de moi ce que je suis. »
Ossipon laissa passer cela et reprit sa lancée. « Il ne m’a jamais semblé être digne de vous », commença-t-il, en jetant la loyauté aux vents. « Vous étiez digne d’un meilleur sort. »
Mrs Verloc l’interrompit amèrement :
« Un meilleur sort ! Il m’a volé sept ans de ma vie. »
« Vous sembliez vivre si heureusement avec lui. » Ossipon essaya d’exculper la tiédeur de sa conduite passée. « C’est ce qui m’a rendu timide. Vous sembliez l’aimer. J’étais surpris — et jaloux », ajouta-t-il.
« L’aimer ! » cria Mrs Verloc dans un murmure, plein de mépris et de rage. « L’aimer ! J’étais une bonne épouse pour lui. Je suis une femme respectable. Vous pensiez que je l’aimais ! Vous le pensiez ! Écoutez, Tom… »
Le son de ce prénom remplit le camarade Ossipon de fierté. Car il s’appelait Alexander, et il était surnommé Tom par arrangement avec ses intimes les plus proches. C’était un nom d’amitié — de moments d’épanchement. Il n’avait aucune idée qu’elle l’eût jamais entendu utiliser par qui que ce soit. Il était évident qu’elle l’avait non seulement saisi, mais conservé dans sa mémoire — peut-être dans son cœur.
« Écoutez, Tom ! J’étais une jeune fille. J’étais épuisée. J’étais fatiguée. J’avais deux personnes qui dépendaient de ce que je pouvais faire, et il semblait vraiment que je ne pouvais pas en faire davantage. Deux personnes — ma mère et le garçon. Il était bien plus à moi qu’à ma mère. Je passais des nuits entières avec lui sur mes genoux, toute seule en haut, alors que je n’avais moi-même pas plus de huit ans. Et puis… Il était à moi, je vous le dis… Vous ne pouvez pas comprendre cela. Aucun homme ne peut le comprendre. Que devais-je faire ? Il y avait un jeune homme… »
Le souvenir de cette première romance avec le jeune boucher survécut, tenace, comme l’image d’un idéal entrevu dans ce cœur tremblant devant la peur de la potence et plein de révolte contre la mort.
« C’était l’homme que j’aimais alors », poursuivit la veuve de Mr Verloc. « Je suppose qu’il pouvait le voir dans mes yeux aussi. Vingt-cinq shillings par semaine, et son père menaçait de le flanquer à la porte s’il faisait l’imbécile au point d’épouser une fille avec une mère infirme et un idiot de garçon sur les bras. Mais il rôdait autour de moi, jusqu’à ce qu’un soir je trouve le courage de lui claquer la porte au nez. Je devais le faire. Je l’aimais tendrement. Vingt-cinq shillings par semaine ! Il y avait cet autre homme — un bon locataire. Que peut faire une fille ? Aurais-je dû faire le trottoir ? Il semblait gentil. Il me voulait, de toute façon. Que devais-je faire avec ma mère et ce pauvre garçon ? Hein ? J’ai dit oui. Il semblait bon enfant, il était généreux, il avait de l’argent, il ne disait jamais rien. Sept ans — sept ans une bonne épouse pour lui, le gentil, le bon, le généreux, le… Et il m’aimait. Oh oui. Il m’aimait au point que je souhaitais parfois… Sept ans. Sept ans épouse pour lui. Et savez-vous ce qu’il était, ce cher ami qui est le vôtre ? Savez-vous ce qu’il était ? C’était un démon ! »
La véhémence surhumaine de cette déclaration chuchotée stupéfia complètement le camarade Ossipon. Winnie Verloc, se retournant, le saisit par les deux bras, face à lui sous la brume qui tombait, dans l’obscurité et la solitude de Brett Place, où tous les bruits de la vie semblaient perdus comme dans un puits triangulaire d’asphalte et de briques, de maisons aveugles et de pierres insensibles.
« Non ; je ne savais pas », déclara-t-il, avec une sorte de stupidité molle dont l’aspect comique échappait à une femme hantée par la peur de la potence, « mais je le sais maintenant. Je… je comprends », poursuivit-il en tâtonnant, son esprit spéculant sur le genre d’atrocités que Verloc avait pu pratiquer sous les apparences assoupies et placides de sa vie conjugale. C’était absolument affreux. « Je comprends », répéta-t-il, et par une soudaine inspiration, il lâcha un : « Malheureuse femme ! » de haute commisération au lieu du plus familier « Pauvre chérie ! » de son habitude. Ce n’était pas un cas ordinaire. Il sentait consciemment que quelque chose d’anormal se passait, tout en ne perdant jamais de vue l’importance de l’enjeu. « Malheureuse, courageuse femme ! »
Il fut heureux d’avoir découvert cette variation ; mais il ne put rien découvrir d’autre.
« Ah, mais il est mort maintenant », fut le mieux qu’il pût faire. Et il mit une dose remarquable d’animosité dans son exclamation prudente. Mrs Verloc s’agrippa à son bras avec une sorte de frénésie.
« Vous aviez donc deviné qu’il était mort », murmura-t-elle, comme hors d’elle-même. « Vous ! Vous aviez deviné ce que j’avais dû faire. Dû ! »
Il y avait des suggestions de triomphe, de soulagement, de gratitude dans le ton indéfinissable de ces mots. Cela accapara toute l’attention d’Ossipon au détriment du sens littéral. Il se demandait ce qui lui arrivait, pourquoi elle s’était mise dans cet état d’excitation sauvage. Il commença même à se demander si les causes cachées de cette affaire de Greenwich Park ne résidaient pas profondément dans les circonstances malheureuses de la vie conjugale des Verloc. Il alla jusqu’à soupçonner Mr Verloc d’avoir choisi cette manière extraordinaire de se suicider. Par Dieu ! cela expliquerait l’inanité et l’absurdité totale de la chose. Aucune manifestation anarchiste n’était requise par les circonstances. Bien au contraire ; et Verloc en était aussi conscient que tout autre révolutionnaire de son rang. Quelle immense plaisanterie si Verloc avait simplement berné toute l’Europe, le monde révolutionnaire, la police, la presse, et le professeur si sûr de lui par la même occasion. En effet, pensa Ossipon avec étonnement, il semblait presque certain que c’était le cas ! Pauvre bougre ! Il lui apparut comme très possible que, de ce ménage à deux, ce ne fût pas précisément l’homme qui était le démon.
Alexander Ossipon, surnommé le Docteur, était naturellement enclin à penser avec indulgence à ses amis hommes. Il observait Mrs Verloc suspendue à son bras. À ses amies femmes, il pensait d’une manière particulièrement pratique. Pourquoi Mrs Verloc s’exclamait-elle devant sa connaissance de la mort de Mr Verloc, qui n’était absolument pas une supposition, ne le troubla pas outre mesure. Elles parlaient souvent comme des lunatiques. Mais il était curieux de savoir comment elle avait été informée. Les journaux ne pouvaient rien lui apprendre au-delà du simple fait : l’homme déchiqueté dans Greenwich Park n’ayant pas été identifié. Il était inconcevable, selon toute théorie, que Verloc lui eût donné un indice de son intention — quelle qu’elle fût. Ce problème intéressait immensément le camarade Ossipon. Il s’arrêta net. Ils avaient parcouru les trois côtés de Brett Place et étaient à nouveau près de la fin de Brett Street.
« Comment en avez-vous entendu parler la première fois ? » demanda-t-il sur un ton qu’il essaya de rendre approprié au caractère des révélations qui lui avaient été faites par la femme à ses côtés.
Elle trembla violemment pendant un moment avant de répondre d’une voix atone.
« Par la police. Un inspecteur en chef est venu, l’inspecteur en chef Heat, a-t-il dit. Il m’a montré… »
Mrs Verloc s’étouffa. « Oh, Tom, ils ont dû le ramasser à la pelle. »
Sa poitrine se souleva de sanglots secs. En un instant, Ossipon retrouva sa langue.
« La police ! Voulez-vous dire que la police est déjà venue ? Que l’inspecteur en chef Heat lui-même est réellement venu vous prévenir ? »
« Oui », confirma-t-elle sur le même ton atone. « Il est venu, juste comme ça. Il est venu. Je ne savais pas. Il m’a montré un morceau de pardessus, et… juste comme ça. Connaissez-vous ceci ? a-t-il dit. »
« Heat ! Heat ! Et qu’a-t-il fait ? »
La tête de Mrs Verloc retomba. « Rien. Il n’a rien fait. Il est reparti. La police était du côté de cet homme », murmura-t-elle tragiquement. « Un autre est venu aussi. »
« Un autre… un autre inspecteur, voulez-vous dire ? » demanda Ossipon, très excité, et tout à fait sur le ton d’un enfant effrayé.
« Je ne sais pas. Il est venu. Il ressemblait à un étranger. Il pourrait bien avoir été l’un de ces gens de l’Ambassade. »
Le camarade Ossipon manqua de s’effondrer sous ce nouveau choc.
« Ambassade ! Savez-vous ce que vous dites ? Quelle Ambassade ? Qu’est-ce que vous entendez par Ambassade, bon sang ? »
« C’est cet endroit à Chesham Square. Les gens qu’il maudissait tant. Je ne sais pas. Qu’est-ce que ça peut faire ! »
« Et ce type, qu’est-ce qu’il vous a fait ou dit ? »
« Je ne m’en souviens pas… Rien… Je m’en moque. Ne me posez pas de questions », supplia-t-elle d’une voix lasse.
« Très bien. Je ne le ferai pas », acquiesça Ossipon tendrement. Et il le pensait aussi, non pas parce qu’il était touché par le pathétique de cette voix suppliante, mais parce qu’il se sentait perdre pied dans les profondeurs de cette affaire ténébreuse. Police ! Ambassade ! Phew ! Par peur d’aventurer son intelligence sur des chemins où ses lumières naturelles pourraient ne pas réussir à le guider en toute sécurité, il écarta résolument toutes suppositions, conjectures et théories de son esprit. Il avait la femme là, s’offrant absolument à lui, et c’était la considération principale. Mais après ce qu’il avait entendu, plus rien ne pouvait l’étonner. Et quand Mrs Verloc, comme soudainement réveillée d’un rêve de sécurité, commença à insister avec violence sur la nécessité d’une fuite immédiate sur le continent, il ne s’exclama pas le moins du monde. Il dit simplement avec un regret sans artifice qu’il n’y avait pas de train avant le matin, et resta à regarder pensivement son visage, voilé de filet noir, à la lumière d’un bec de gaz voilé par une gaze de brume.
Près de lui, sa forme noire se fondait dans la nuit, comme une figure à moitié ciselée dans un bloc de pierre noire. Il était impossible de dire ce qu’elle savait, à quel point elle était impliquée avec les policiers et les ambassades. Mais si elle voulait s’en aller, ce n’était pas à lui de s’y opposer. Il était anxieux de partir lui-même. Il sentait que l’affaire, la boutique si étrangement familière aux inspecteurs en chef et aux membres des ambassades étrangères, n’était pas l’endroit pour lui. Il fallait laisser tomber tout ça. Mais il y avait le reste. Ces économies. L’argent !
« Vous devez me cacher quelque part jusqu’au matin », dit-elle d’une voix consternée.
« Le fait est, ma chère, que je ne peux pas vous emmener là où j’habite. Je partage la chambre avec un ami. »
Il était quelque peu consterné lui-même. Au matin, les sacrés détectives seront dans toutes les gares, sans aucun doute. Et s’ils mettaient une fois la main sur elle, pour une raison ou pour une autre, elle serait perdue pour lui, en vérité.
« Mais vous devez. Vous ne tenez pas du tout à moi — du tout ? À quoi pensez-vous ? »
Elle dit cela avec violence, mais elle laissa retomber ses mains jointes avec découragement. Il y eut un silence, tandis que la brume tombait et que l’obscurité régnait sans partage sur Brett Place. Pas une âme, pas même l’âme vagabonde, sans loi et amoureuse d’un chat, ne vint près de l’homme et de la femme se faisant face.
« Il serait possible peut-être de trouver un logement sûr quelque part », finit par dire Ossipon. « Mais la vérité, ma chère, c’est que je n’ai pas assez d’argent pour aller essayer — seulement quelques pence. Nous autres révolutionnaires ne sommes pas riches. »
Il avait quinze shillings dans sa poche. Il ajouta :
« Et il y a le voyage devant nous, aussi — dès la première heure du matin, qui plus est. »
Elle ne bougea pas, ne fit aucun bruit, et le cœur du camarade Ossipon se serra un peu. Apparemment, elle n’avait aucune suggestion à offrir. Soudain, elle se cramponna à sa poitrine, comme si elle y avait ressenti une douleur aiguë.
« Mais j’en ai », haleta-t-elle. « J’ai l’argent. J’ai assez d’argent. Tom ! Partons d’ici. »
« Combien en avez-vous ? » s’enquit-il, sans céder à sa traction ; car c’était un homme prudent.
« J’ai l’argent, vous dis-je. Tout l’argent. »
« Qu’entendez-vous par là ? Tout l’argent qu’il y avait à la banque, ou quoi ? » demanda-t-il avec incrédulité, mais prêt à ne s’étonner de rien en matière de chance.
« Oui, oui ! » dit-elle nerveusement. « Tout ce qu’il y avait. Je l’ai tout. »
« Comment diable avez-vous réussi à mettre la main dessus si vite ? » s’émerveilla-t-il.
« Il me l’a donné », murmura-t-elle, soudain soumise et tremblante. Le camarade Ossipon réprima sa surprise grandissante d’une main ferme.
« Eh bien, alors… nous sommes sauvés », prononça-t-il lentement.
Elle se pencha en avant et s’affaissa contre sa poitrine. Il l’y accueillit. Elle avait tout l’argent. Son chapeau gênait toute effusion marquée ; son voile aussi. Il fut adéquat dans ses manifestations, mais sans plus. Elle les reçut sans résistance et sans abandon, passivement, comme si elle n’était qu’à moitié consciente. Elle se dégagea de ses embrassements lâches sans difficulté.
« Vous me sauverez, Tom », éclata-t-elle, reculant tout en conservant sa prise sur les deux revers de son manteau humide. « Sauvez-moi. Cachez-moi. Ne les laissez pas m’avoir. Vous devez me tuer d’abord. Je ne pourrais pas le faire moi-même — je ne pourrais pas, je ne pourrais pas — même pour ce dont j’ai peur. »
Elle était sacrément bizarre, pensa-t-il. Elle commençait à lui inspirer une gêne indéfinie. Il dit d’un ton bourru, car il était absorbé par des pensées importantes :
« De quoi diable avez-vous peur ? »
« N’avez-vous pas deviné ce que j’ai été poussée à faire ! » cria la femme. Distraite par la vivacité de ses appréhensions terribles, la tête bourdonnante de mots percutants qui maintenaient l’horreur de sa situation présente à son esprit, elle avait imaginé que son incohérence était la clarté même. Elle n’avait pas conscience du peu qu’elle avait dit de manière audible dans ces phrases décousues, complétées seulement dans sa pensée. Elle avait ressenti le soulagement d’une confession complète, et elle donnait une signification particulière à chaque phrase prononcée par le camarade Ossipon, dont la connaissance ne ressemblait en rien à la sienne. « N’avez-vous pas deviné ce que j’ai été poussée à faire ! » Sa voix tomba. « Vous n’avez donc pas besoin de chercher longtemps ce dont j’ai peur », poursuivit-elle dans un murmure amer et sombre. « Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Vous devez promettre de me tuer d’abord ! » Elle secoua les revers de son manteau. « Il ne faut jamais que cela arrive ! »
Il l’assura sèchement qu’aucune promesse de sa part n’était nécessaire, mais il prit grand soin de ne pas la contredire ouvertement, car il avait eu beaucoup à faire avec des femmes excitées, et il était enclin en général à laisser son expérience guider sa conduite plutôt que d’appliquer sa sagacité à chaque cas particulier. Sa sagacité, en l’occurrence, était occupée ailleurs. Les paroles des femmes tombaient dans l’eau, mais les lacunes des horaires restaient. La nature insulaire de la Grande-Bretagne s’imposait à son attention sous une forme odieuse. « Autant être mis sous clé chaque nuit », pensa-t-il avec irritation, aussi embarrassé que s’il avait eu un mur à escalader avec la femme sur le dos. Soudain, il se frappa le front. À force de se creuser la cervelle, il venait de penser au service Southampton-Saint-Malo. Le bateau partait vers minuit. Il y avait un train à 10 h 30. Il devint joyeux et prêt à agir.
« De Waterloo. Beaucoup de temps. Nous sommes sauvés après tout… Qu’est-ce qu’il y a maintenant ? Ce n’est pas le chemin », protesta-t-il.
Mrs Verloc, ayant accroché son bras au sien, essayait de l’entraîner à nouveau dans Brett Street.
« J’ai oublié de fermer la porte de la boutique en sortant », chuchota-t-elle, terriblement agitée.
La boutique et tout ce qu’elle contenait avaient cessé d’intéresser le camarade Ossipon. Il savait comment limiter ses désirs. Il était sur le point de dire : « Et alors ? Laisse tomber », mais il se retint. Il n’aimait pas discuter des futilités. Il pressa même le pas considérablement à l’idée qu’elle aurait pu laisser l’argent dans le tiroir. Mais sa bonne volonté traînait derrière son impatience fiévreuse.
La boutique semblait être tout à fait sombre au début. La porte était entrouverte. Mrs Verloc, appuyée contre le devant, haleta :
« Personne n’est entré. Regardez ! La lumière… la lumière dans le salon. »
Ossipon, tendant la tête en avant, vit une faible lueur dans l’obscurité de la boutique.
« C’est vrai », dit-il.
« Je l’ai oubliée. » La voix de Mrs Verloc sortit faiblement de derrière son voile. Et tandis qu’il attendait qu’elle entrât la première, elle dit plus fort : « Entrez et éteignez-la… ou je vais devenir folle. »
Il ne fit aucune objection immédiate à cette proposition si étrangement motivée. « Où est tout cet argent ? » demanda-t-il.
« Sur moi ! Allez, Tom. Vite ! Éteignez-la… Entrez ! » cria-t-elle, en le saisissant par les deux épaules par derrière.
N’étant pas préparé à une démonstration de force physique, le camarade Ossipon trébucha loin dans la boutique sous sa poussée. Il était étonné par la force de la femme et scandalisé par ses agissements. Mais il ne revint pas sur ses pas pour lui faire des remontrances sévères dans la rue. Il commençait à être désagréablement impressionné par son comportement fantastique. De plus, c’était le moment ou jamais de complaire à la femme. Le camarade Ossipon évita facilement le bout du comptoir et s’approcha calmement de la porte vitrée du salon. Le rideau sur les carreaux étant un peu tiré, il y jeta un coup d’œil, par une impulsion très naturelle, juste au moment où il s’apprêtait à tourner la poignée. Il regarda à l’intérieur sans une pensée, sans intention, sans curiosité d’aucune sorte. Il regarda parce qu’il ne pouvait pas s’en empêcher. Il regarda, et découvrit Mr Verloc reposant tranquillement sur le canapé.
Un cri venant des profondeurs les plus intimes de sa poitrine s’éteignit sans être entendu et se transforma en une sorte de goût huileux et écœurant sur ses lèvres. En même temps, la personnalité mentale du camarade Ossipon effectua un bond frénétique en arrière. Mais son corps, laissé ainsi sans guide intellectuel, se cramponna à la poignée de porte avec la force irréfléchie de l’instinct. L’anarchiste robuste ne chancela même pas. Et il fixa, son visage près de la vitre, ses yeux sortant de leur orbite. Il aurait donné n’importe quoi pour s’enfuir, mais sa raison retrouvée l’informa qu’il ne fallait pas lâcher la poignée de porte. Qu’était-ce… folie, cauchemar, ou piège dans lequel il avait été attiré avec une ingéniosité diabolique ? Pourquoi… pour quoi faire ? Il ne savait pas. Sans aucun sentiment de culpabilité dans sa poitrine, en pleine paix de conscience en ce qui concernait ces gens, l’idée qu’il allait être assassiné pour des raisons mystérieuses par le couple Verloc passa non pas tant à travers son esprit qu’à travers le creux de son estomac, et s’en alla, laissant derrière elle une traînée de faiblesse écœurante — une indisposition. Le camarade Ossipon ne se sentit pas très bien d’une manière très spéciale pendant un moment — un long moment. Et il fixa. Mr Verloc gisait très immobile pendant ce temps, simulant le sommeil pour ses propres raisons, tandis que cette femme sauvage était en train de garder la porte — invisible et silencieuse dans la rue sombre et déserte. Tout cela était-il une sorte d’arrangement terrifiant inventé par la police pour son bénéfice spécial ? Sa modestie recula devant cette explication.
Mais le vrai sens de la scène dont il était témoin parvint à Ossipon par la contemplation du chapeau. C’était une chose extraordinaire, un objet de mauvais augure, un signe. Noir, bord relevé, il gisait sur le plancher devant le canapé comme s’il avait été préparé à recevoir les contributions en sous des gens qui viendraient bientôt contempler Mr Verloc dans la plénitude de son confort domestique, étendu sur un sofa. Du chapeau, les yeux du robuste anarchiste errèrent jusqu’à la table déplacée, fixèrent le plat brisé pendant un moment, et reçurent une sorte de choc visuel en observant une lueur blanche sous les paupières imparfaitement closes de l’homme sur le canapé. Mr Verloc ne semblait plus tant dormir qu’être allongé, la tête penchée, regardant avec insistance sa poitrine gauche. Et quand le camarade Ossipon eut distingué le manche du couteau, il se détourna de la porte vitrée et eut un haut-le-cœur violent.
Le fracas de la porte sur rue claquée violemment fit bondir son âme de panique. Cette maison avec son locataire inoffensif pouvait encore servir de piège — un piège d’un genre terrible. Le camarade Ossipon n’avait plus de conception arrêtée de ce qui lui arrivait. En se cognant la cuisse contre le bout du comptoir, il pivota, chancela avec un cri de douleur, et sentit, dans le fracas distrayant de la sonnette, ses bras plaqués contre ses flancs par une étreinte convulsive, tandis que les lèvres froides d’une femme bougeaient de façon rampante tout contre son oreille pour former les mots :
« Un agent ! Il m’a vue ! »
Il cessa de se débattre ; elle ne le lâcha jamais. Ses mains s’étaient verrouillées avec un entrelacement inséparable de doigts dans son dos robuste. Tandis que les pas approchaient, ils respirèrent rapidement, poitrine contre poitrine, avec des souffles durs et laborieux, comme s’ils avaient été dans l’attitude d’une lutte mortelle, alors qu’en fait, c’était l’attitude d’une peur mortelle. Et le temps parut long.
L’agent de police en patrouille avait en vérité aperçu quelque chose de Mrs Verloc ; mais venant de l’artère illuminée à l’autre bout de Brett Street, elle n’avait été pour lui qu’une ombre fugitive dans l’obscurité. Et il n’était même pas tout à fait sûr qu’il y eût eu cette ombre. Il n’avait aucune raison de se presser. En arrivant à la hauteur de la boutique, il remarqua qu’elle avait été fermée de bonne heure. Il n’y avait là rien de très inhabituel. Les hommes de service avaient des instructions spéciales concernant cette boutique : ce qui s’y passait ne devait pas être entravé à moins d’un désordre absolu, mais toute observation devait être rapportée. Il n’y avait aucune observation à faire ; mais par sens du devoir et pour la paix de sa conscience, à cause aussi de cette douteuse ombre fugitive, l’agent traversa la route et essaya la porte. Le loquet à ressort, dont la clé reposait pour toujours au repos dans la poche du gilet du défunt Mr Verloc, tint aussi bien que d’habitude. Tandis que le consciencieux agent secouait la poignée, Ossipon sentit les lèvres froides de la femme bouger à nouveau de façon rampante contre son oreille :
« S’il entre, tue-moi — tue-moi, Tom. »
L’agent s’éloigna, faisant clignoter, en passant, la lumière de sa lanterne sourde, simplement pour la forme, vers la vitrine de la boutique. Pendant un moment encore, l’homme et la femme restèrent immobiles à l’intérieur, haletants, poitrine contre poitrine ; puis ses doigts se débloquèrent, ses bras tombèrent lentement le long de son corps. Ossipon s’appuya contre le comptoir. Le robuste anarchiste avait grand besoin de soutien. C’était épouvantable. Il était presque trop dégoûté pour parler. Pourtant, il parvint à formuler une pensée plaintive, montrant au moins qu’il réalisait sa position.
« Deux minutes de plus et tu m’aurais fait tomber sur ce type qui fouinait ici avec sa maudite lanterne sourde. »
La veuve de Mr Verloc, immobile au milieu de la boutique, dit avec insistance :
« Entre et éteins cette lumière, Tom. Ça va me rendre folle. »
Elle vit vaguement son geste véhément de refus. Rien au monde n’aurait incité Ossipon à entrer dans la pièce de derrière. Il n’était pas superstitieux, mais il y avait trop de sang sur le sol ; une mare ignoble tout autour du chapeau. Il jugea qu’il avait déjà été bien trop près de ce cadavre pour sa tranquillité d’esprit — et peut-être pour la sécurité de son cou !
« Au compteur, alors ! Là. Regarde. Dans ce coin. »
La forme robuste du camarade Ossipon, enjambant brusquement et dans l’ombre la boutique, s’accroupit dans un coin docilement ; mais cette obéissance manquait de grâce. Il tâtonna nerveusement — et soudain, au son d’un juron marmonné, la lumière derrière la porte vitrée s’éteignit dans un soupir haletant et hystérique de la femme. La nuit, récompense inévitable des loyaux labeurs des hommes sur cette terre, la nuit était tombée sur Mr Verloc, le révolutionnaire éprouvé — « un de l’ancienne équipe » — l’humble gardien de la société ; l’inestimable Agent Secret [delta] des dépêches du baron Stott-Wartenheim ; un serviteur de la loi et de l’ordre, fidèle, digne de confiance, précis, admirable, avec peut-être une seule faiblesse aimable : la croyance idéaliste d’être aimé pour lui-même.
Ossipon tâtonna pour revenir à travers l’atmosphère étouffante, maintenant noire comme de l’encre, jusqu’au comptoir. La voix de Mrs Verloc, debout au milieu de la boutique, vibra après lui dans cette noirceur avec une protestation désespérée.
« Je ne serai pas pendue, Tom. Je ne veux pas… »
Elle s’interrompit. Ossipon, depuis le comptoir, émit un avertissement : « Ne crie pas comme ça », puis sembla réfléchir profondément. « Tu as fait ça toute seule ? » demanda-t-il d’une voix creuse, mais avec une apparence de calme dominateur qui remplit le cœur de Mrs Verloc d’une confiance reconnaissante en sa force protectrice.
« Oui », murmura-t-elle, invisible.
« Je n’aurais pas cru cela possible », grommela-t-il. « Personne ne l’aurait cru. » Elle l’entendit se déplacer et le déclic d’une serrure dans la porte de la pièce de derrière. Le camarade Ossipon avait tourné la clé sur le repos de Mr Verloc ; et il fit cela non par respect pour sa nature éternelle ou quelque autre considération obscurément sentimentale, mais pour la raison précise qu’il n’était pas du tout sûr que quelqu’un d’autre ne se cachait pas quelque part dans la maison. Il ne croyait pas la femme, ou plutôt il était désormais incapable de juger ce qui pouvait être vrai, possible, ou même probable dans cet univers stupéfiant. Il était terrifié au point de perdre toute capacité de croire ou de ne pas croire à propos de cette affaire extraordinaire, qui avait commencé avec des inspecteurs de police et des ambassades et finirait Dieu sait où — sur l’échafaud pour quelqu’un. Il était terrifié à la pensée qu’il ne pourrait pas prouver l’usage qu’il avait fait de son temps depuis sept heures, car il avait rôdé autour de Brett Street. Il était terrifié par cette femme sauvage qui l’avait fait entrer là, et qui allait probablement le charger de complicité, au moins s’il ne faisait pas attention. Il était terrifié par la rapidité avec laquelle il avait été impliqué dans de tels dangers — entraîné là-dedans. Cela faisait quelque vingt minutes qu’il l’avait rencontrée — pas plus.
La voix de Mrs Verloc s’éleva, contenue, plaidant pitoyablement : « Ne les laisse pas me pendre, Tom ! Emmène-moi hors du pays. Je travaillerai pour toi. Je serai ton esclave. Je t’aimerai. Je n’ai personne au monde… Qui me regarderait si ce n’est toi ! » Elle cessa un instant ; puis, dans les profondeurs de la solitude créée autour d’elle par un fil insignifiant de sang s’écoulant du manche d’un couteau, elle trouva une inspiration terrible pour elle — qui avait été la jeune fille respectable du manoir de Belgravia, l’épouse loyale et respectable de Mr Verloc. « Je ne te demanderai pas de m’épouser », souffla-t-elle d’un ton honteux.
Elle fit un pas en avant dans l’obscurité. Il était terrifié par elle. Il n’aurait pas été surpris si elle avait soudain sorti un autre couteau destiné à sa poitrine. Il n’aurait certainement offert aucune résistance. Il n’avait vraiment pas assez de courage en lui à cet instant pour lui dire de rester à distance. Mais il demanda d’un ton caverneux et étrange : « Était-il endormi ? »
« Non », cria-t-elle, et elle poursuivit rapidement. « Il ne l’était pas. Pas lui. Il me disait que rien ne pouvait l’atteindre. Après avoir emmené le garçon sous mes propres yeux pour le tuer — le garçon aimant, innocent, inoffensif. Le mien, je te le dis. Il était étendu sur le canapé, tout à fait à l’aise — après avoir tué le garçon — mon garçon. Je serais allée sur le trottoir pour sortir de sa vue. Et il me dit comme ça : “Viens ici”, après m’avoir dit que j’avais aidé à tuer le garçon. Tu entends, Tom ? Il dit comme ça : “Viens ici”, après m’avoir arraché le cœur avec le garçon pour l’écraser dans la boue. »
Elle cessa, puis répéta rêveusement deux fois : « Du sang et de la boue. Du sang et de la boue. » Une grande lumière apparut au camarade Ossipon. C’était donc ce garçon à moitié fou qui avait péri dans le parc. Et le fait de duper tout le monde, partout, apparaissait plus complet que jamais — colossal. Il s’exclama scientifiquement, dans l’extrémité de son étonnement : « Le dégénéré — par le ciel ! »
« Viens ici. » La voix de Mrs Verloc s’éleva encore. « Qu’est-ce qu’il pensait que j’étais ? Dis-moi, Tom. Viens ici ! Moi ! Comme ça ! J’avais regardé le couteau, et je me suis dit que je viendrais alors s’il me voulait tant que ça. Oh oui ! Je suis venue — pour la dernière fois… Avec le couteau. »
Il était excessivement terrifié par elle — la sœur du dégénéré — une dégénérée elle-même, du type meurtrier… ou bien du type menteur. On aurait pu dire que le camarade Ossipon était terrifié scientifiquement, en plus de toutes les autres sortes de peurs. C’était une trouille incommensurable et composite, qui, par son excès même, lui donnait dans le noir une fausse apparence de calme et de délibération réfléchie. Car il bougeait et parlait avec difficulté, étant comme à moitié gelé dans sa volonté et son esprit — et personne ne pouvait voir son visage livide. Il se sentait à moitié mort.
Il fit un bond en arrière. Inopinément, Mrs Verloc avait profané la décence réservée et intacte de son foyer par un cri strident et terrible.
« À l’aide, Tom ! Sauve-moi. Je ne serai pas pendue ! »
Il se précipita en avant, tâtonnant pour trouver sa bouche avec une main pour la faire taire, et le cri s’éteignit. Mais dans son élan, il l’avait fait tomber. Il la sentit maintenant s’agripper à ses jambes, et sa terreur atteignit son paroxysme, devint une sorte d’ivresse, nourrit des délires, acquit les caractéristiques du delirium tremens. Il voyait positivement des serpents maintenant. Il voyait la femme enroulée autour de lui comme un serpent, impossible à secouer. Elle n’était pas mortelle. Elle était la mort elle-même — le compagnon de la vie.
Mrs Verloc, comme soulagée par son accès, était très loin de se comporter bruyamment maintenant. Elle était pitoyable.
« Tom, tu ne peux pas me rejeter maintenant », murmura-t-elle depuis le sol. « Pas à moins de m’écraser la tête sous ton talon. Je ne te quitterai pas. »
« Lève-toi », dit Ossipon.
Son visage était si pâle qu’il était tout à fait visible dans l’obscurité profonde de la boutique ; tandis que Mrs Verloc, voilée, n’avait pas de visage, presque pas de forme discernable. Le tremblement de quelque chose de petit et blanc, une fleur sur son chapeau, marquait sa place, ses mouvements.
Elle se dressa dans la noirceur. Elle s’était levée du sol, et Ossipon regretta de ne pas s’être enfui tout de suite dans la rue. Mais il perçut facilement que cela ne marcherait pas. Cela ne marcherait pas. Elle courrait après lui. Elle le poursuivrait en criant jusqu’à ce qu’elle envoie chaque policier à portée de voix à sa poursuite. Et alors, Dieu seul savait ce qu’elle dirait de lui. Il était si effrayé qu’un instant, l’idée insensée de l’étrangler dans le noir traversa son esprit. Et il devint plus effrayé que jamais ! Elle le tenait ! Il se vit vivant dans une terreur abjecte dans quelque hameau obscur en Espagne ou en Italie ; jusqu’à ce qu’un beau matin, ils le retrouvent mort aussi, avec un couteau dans la poitrine — comme Mr Verloc. Il soupira profondément. Il n’osait pas bouger. Et Mrs Verloc attendait en silence le bon plaisir de son sauveur, tirant réconfort de son silence réfléchi.
Soudain, il prit la parole d’une voix presque naturelle. Ses réflexions avaient touché à leur fin.
« Sortons, ou nous allons rater le train. »
« Où allons-nous, Tom ? » demanda-t-elle timidement. Mrs Verloc n’était plus une femme libre.
« Allons d’abord à Paris, de la meilleure façon possible… Sors la première, et vois si la voie est libre. »
Elle obéit. Sa voix parvint, contenue, à travers la porte entrouverte avec précaution.
« C’est bon. »
Ossipon sortit. Malgré ses efforts pour être doux, la sonnette fêlée tinta derrière la porte close dans la boutique vide, comme pour essayer en vain d’avertir le reposant Mr Verloc du départ définitif de sa femme — accompagnée de son ami.
Dans le fiacre qu’ils prirent bientôt, le robuste anarchiste devint explicatif. Il était encore affreusement pâle, avec des yeux qui semblaient s’être enfoncés d’un bon demi-pouce dans son visage tendu. Mais il semblait avoir pensé à tout avec une méthode extraordinaire.
« Quand nous arriverons », discourut-il d’un ton étrange et monotone, « tu dois entrer dans la gare avant moi, comme si nous ne nous connaissions pas. Je prendrai les billets et glisserai le tien dans ta main en te dépassant. Ensuite, tu iras dans la salle d’attente des dames de première classe et tu t’y assoiras jusqu’à dix minutes avant le départ du train. Puis tu sortiras. Je serai dehors. Tu entreras la première sur le quai, comme si tu ne me connaissais pas. Il peut y avoir des yeux qui surveillent et qui savent ce qu’il en est. Seule, tu n’es qu’une femme qui part en train. Moi, on me connaît. Avec moi, on pourrait deviner que tu es Mrs Verloc qui s’enfuit. Tu comprends, ma chère ? » ajouta-t-il, avec un effort.
« Oui », dit Mrs Verloc, assise là contre lui dans le fiacre, toute rigide de l’effroi de la potence et de la peur de la mort. « Oui, Tom. » Et elle ajouta pour elle-même, comme un horrible refrain : « La chute accordée était de quatorze pieds. »
Ossipon, sans la regarder, et avec un visage tel un moulage en plâtre frais de lui-même après une maladie épuisante, dit : « Au fait, je devrais avoir l’argent pour les billets maintenant. »
Mrs Verloc, défaisant quelques crochets de son corsage tout en continuant à fixer droit devant elle, au-delà du tablier du fiacre, lui remit le nouveau portefeuille en peau de porc. Il le reçut sans un mot et sembla l’enfoncer profondément quelque part dans sa poitrine même. Puis il tapota son manteau à l’extérieur.
Tout cela fut fait sans l’échange d’un seul regard ; ils étaient comme deux personnes guettant le premier signe d’un but désiré. Ce ne fut que lorsque le fiacre tourna à l’angle d’une rue vers le pont qu’Ossipon ouvrit à nouveau les lèvres.
« Sais-tu combien d’argent il y a là-dedans ? » demanda-t-il, comme s’il s’adressait lentement à quelque gobelin assis entre les oreilles du cheval.
« Non », dit Mrs Verloc. « Il me l’a donné. Je n’ai pas compté. Je n’y pensais pas à ce moment-là. Après… »
Elle bougea un peu la main droite. Ce fut si expressif, ce petit mouvement de cette main droite qui avait porté le coup mortel au cœur d’un homme moins d’une heure auparavant, qu’Ossipon ne put réprimer un frisson. Il l’exagéra alors volontairement et marmonna :
« J’ai froid. J’ai été transi. »
Mrs Verloc regardait droit devant elle la perspective de son évasion. De temps en temps, comme une banderole de sable soufflée à travers une route, les mots « La chute accordée était de quatorze pieds » se mettaient en travers de son regard tendu. À travers son voile noir, le blanc de ses grands yeux brillait avec éclat comme les yeux d’une femme masquée.
La rigidité d’Ossipon avait quelque chose de professionnel, une étrange expression officielle. On l’entendit à nouveau tout à coup, comme s’il avait lâché un cran pour pouvoir parler.
« Écoute ! Sais-tu si ton… si lui gardait son compte à la banque à son propre nom ou sous un autre nom ? »
Mrs Verloc tourna vers lui son visage masqué et la grande lueur blanche de ses yeux.
« Un autre nom ? » dit-elle pensivement.
« Sois exacte dans ce que tu dis », réprimanda Ossipon dans le mouvement rapide du fiacre. « C’est extrêmement important. Je vais t’expliquer. La banque a les numéros de ces billets. S’ils lui ont été versés à son propre nom, alors, quand sa… sa mort sera connue, les billets pourraient servir à nous retrouver puisque nous n’avons pas d’autre argent. Tu n’as pas d’autre argent sur toi ? »
Elle secoua la tête négativement.
« Aucun ? » insista-t-il.
« Quelques sous. »
« Ce serait dangereux dans ce cas. L’argent devrait alors être traité d’une manière spéciale. Très spéciale. Nous aurions peut-être à perdre plus de la moitié de la somme pour changer ces billets dans un certain endroit sûr que je connais à Paris. Dans l’autre cas, je veux dire s’il avait son compte et était payé sous un autre nom — disons Smith, par exemple — l’argent est parfaitement sûr à utiliser. Tu comprends ? La banque n’a aucun moyen de savoir que Mr Verloc et, disons, Smith sont une seule et même personne. Tu vois à quel point il est important que tu ne te trompes pas en me répondant ? Peux-tu répondre à cette question ? Peut-être pas. Hein ? »
Elle dit avec calme :
« Je me souviens maintenant ! Il n’avait pas son compte à son propre nom. Il m’a dit une fois que c’était en dépôt au nom de Prozor. »
« Tu es sûre ? »
« Certaine. »
« Tu ne penses pas que la banque avait connaissance de son vrai nom ? Ou quelqu’un à la banque ou… »
Elle haussa les épaules.
« Comment puis-je savoir ? Est-ce probable, Tom ? »
« Non. Je suppose que ce n’est pas probable. Il aurait été plus confortable de savoir… Nous y sommes. Sors la première et marche droit devant. Bouge vivement. »
Il resta en arrière et paya le cocher avec sa propre monnaie. Le programme tracé par sa prévoyance minutieuse fut exécuté. Quand Mrs Verloc, avec son billet pour St Malo à la main, entra dans la salle d’attente des dames, le camarade Ossipon entra dans le bar et, en sept minutes, absorba trois verres d’eau-de-vie chaude.
« J’essaie de chasser un rhume », expliqua-t-il à la serveuse avec un signe de tête amical et un sourire grimaçant. Puis il sortit, rapportant de cet interlude festif le visage d’un homme qui avait bu à la source même de la douleur. Il leva les yeux vers l’horloge. Il était temps. Il attendit.
Ponctuelle, Mrs Verloc sortit, voile baissé, toute de noir vêtue — noire comme la mort banale elle-même, couronnée de quelques fleurs pâles et bon marché. Elle passa près d’un petit groupe d’hommes qui riaient, mais dont le rire aurait pu être tué net par un seul mot. Sa démarche était indolente, mais son dos était droit, et le camarade Ossipon le suivit du regard avec terreur avant de se mettre en marche lui-même.
Le train était en place, avec presque personne autour de sa rangée de portes ouvertes. En raison de la période de l’année et du temps abominable, il n’y avait pratiquement pas de passagers. Mrs Verloc marchait lentement le long de la ligne de compartiments vides jusqu’à ce qu’Ossipon lui touche le coude par derrière.
« Ici. »
Elle monta, et il resta sur le quai à regarder autour de lui. Elle se pencha en avant, et murmura :
« Qu’est-ce qu’il y a, Tom ? Y a-t-il un danger ? Attends un moment. Voilà le contrôleur. »
Elle le vit aborder l’homme en uniforme. Ils parlèrent un moment. Elle entendit le contrôleur dire « Très bien, monsieur », et le vit toucher sa casquette. Puis Ossipon revint, disant : « Je lui ai dit de ne laisser personne entrer dans notre compartiment. »
Elle était penchée en avant sur son siège. « Tu penses à tout… Tu me feras sortir du pays, Tom ? » demanda-t-elle dans une bourrasque d’angoisse, soulevant brusquement son voile pour regarder son sauveur.
Elle avait découvert un visage semblable à de l’adamant. Et de ce visage, les yeux regardaient, grands, secs, agrandis, sans lumière, brûlés comme deux trous noirs dans les globes blancs et brillants.
« Il n’y a aucun danger », dit-il, la contemplant avec une ferveur presque extatique qui, pour Mme Verloc, fuyant la potence, semblait pleine de force et de tendresse. Cette dévotion l’émut profondément — et le visage d’adamant perdit la raideur austère de sa terreur. Le camarade Ossipon le contempla comme nul amant ne contempla jamais le visage de sa maîtresse. Alexander Ossipon, anarchiste, surnommé le Docteur, auteur d’une brochure médicale (et inconvenante), ancien conférencier sur les aspects sociaux de l’hygiène dans les clubs ouvriers, était libre des entraves de la moralité conventionnelle — mais il se soumettait à la règle de la science. Il était scientifique, et il regardait scientifiquement cette femme, la sœur d’un dégénéré, une dégénérée elle-même — du type meurtrier. Il la regardait, et invoquait Lombroso, comme un paysan italien se recommande à son saint favori. Il regardait scientifiquement. Il regardait ses joues, son nez, ses yeux, ses oreilles… Mauvais ! … Fatal ! Les lèvres pâles de Mme Verloc s’entrouvrant, légèrement détendues sous son regard passionnément attentif, il regarda aussi ses dents… Il ne restait aucun doute… un type meurtrier… Si le camarade Ossipon ne recommandait pas son âme terrifiée à Lombroso, c’était seulement parce que, pour des raisons scientifiques, il ne pouvait croire qu’il portât en lui une chose telle qu’une âme. Mais il possédait l’esprit scientifique, qui le poussa à témoigner sur le quai d’une gare en phrases nerveuses et saccadées.
« C’était un garçon extraordinaire, ce frère qui était le vôtre. Très intéressant à étudier. Un type parfait, d’une certaine manière. Parfait ! »
Il parlait scientifiquement dans sa peur secrète. Et Mme Verloc, entendant ces mots de louange décernés à son défunt bien-aimé, oscilla en avant avec un scintillement de lumière dans ses yeux sombres, tel un rayon de soleil annonçant une tempête de pluie.
« Il l’était en effet », chuchota-t-elle doucement, les lèvres tremblantes. « Tu lui as porté beaucoup d’attention, Tom. Je t’en ai aimé. »
« C’est presque incroyable, la ressemblance qu’il y avait entre vous deux », poursuivit Ossipon, donnant une voix à son effroi permanent et tentant de dissimuler son impatience nerveuse et écœurante de voir le train partir. « Oui ; il vous ressemblait. »
Ces mots n’étaient pas particulièrement touchants ou sympathiques. Mais le fait que cette ressemblance fût soulignée suffisait en soi à agir puissamment sur ses émotions. Avec un faible cri, et jetant ses bras en avant, Mme Verloc éclata enfin en sanglots.
Ossipon monta dans le compartiment, ferma précipitamment la porte et regarda dehors pour vérifier l’heure à l’horloge de la gare. Huit minutes encore. Durant les trois premières, Mme Verloc pleura violemment et impuissamment, sans pause ni interruption. Puis elle se reprit quelque peu et sanglota doucement dans une chute abondante de larmes. Elle tenta de parler à son sauveur, à l’homme qui était le messager de la vie.
« Oh, Tom ! Comment ai-je pu craindre de mourir après qu’il m’a été enlevé si cruellement ! Comment ai-je pu ! Comment ai-je pu être une telle lâche ! »
Elle déplora à haute voix son amour de la vie, cette vie sans grâce ni charme, et presque sans décence, mais d’une fidélité de dessein exaltée, allant jusqu’au meurtre. Et, comme il arrive souvent dans la plainte de la pauvre humanité, riche en souffrances mais indigente en mots, la vérité — le cri même de la vérité — se trouvait sous une forme usée et artificielle ramassée quelque part parmi les phrases d’un sentiment factice.
« Comment ai-je pu avoir si peur de la mort ! Tom, j’ai essayé. Mais j’ai peur. J’ai essayé d’en finir. Et je n’ai pas pu. Suis-je dure ? Je suppose que la coupe des horreurs n’était pas assez pleine pour quelqu’un comme moi. Puis, quand tu es arrivé… »
Elle fit une pause. Puis, dans une rafale de confiance et de gratitude : « Je vivrai tous mes jours pour toi, Tom ! » sanglota-t-elle.
« Passe dans l’autre coin du compartiment, loin du quai », dit Ossipon avec sollicitude. Elle laissa son sauveur l’installer confortablement, et il surveilla l’arrivée d’une nouvelle crise de larmes, plus violente encore que la première. Il observait les symptômes avec une sorte d’air médical, comme s’il comptait les secondes. Il entendit enfin le sifflet du chef de gare. Une contraction involontaire de la lèvre supérieure découvrit ses dents avec tout l’aspect d’une résolution sauvage alors qu’il sentait le train commencer à bouger. Mme Verloc n’entendait ni ne sentait rien, et Ossipon, son sauveur, restait immobile. Il sentit le train rouler plus vite, grondant lourdement au son des sanglots bruyants de la femme, puis, traversant le compartiment en deux longues enjambées, il ouvrit la porte délibérément et sauta dehors.
Il avait sauté tout à la fin du quai ; et telle était sa détermination à s’en tenir à son plan désespéré qu’il réussit par un miracle, accompli presque en l’air, à claquer la porte du compartiment. Ce n’est qu’alors qu’il se retrouva à rouler cul par-dessus tête comme un lapin abattu. Il était meurtri, secoué, pâle comme la mort et à bout de souffle quand il se releva. Mais il était calme, et parfaitement capable de faire face à la foule excitée des cheminots qui s’étaient rassemblés autour de lui en un instant. Il expliqua, d’un ton doux et convaincant, que sa femme était partie à l’improviste pour la Bretagne, auprès de sa mère mourante ; que, naturellement, elle était très bouleversée, et lui considérablement inquiet de son état ; qu’il essayait de lui remonter le moral et n’avait absolument pas remarqué au début que le train démarrait. À l’exclamation générale : « Pourquoi n’êtes-vous pas allé jusqu’à Southampton, alors, monsieur ? » il objecta l’inexpérience d’une jeune belle-sœur laissée seule à la maison avec trois jeunes enfants, et l’alarme qu’elle aurait eue de son absence, les bureaux de télégraphe étant fermés. Il avait agi sur une impulsion. « Mais je ne crois pas que j’essaierai cela de nouveau », conclut-il ; il sourit à la ronde ; distribua quelques pièces de monnaie, et marcha sans boiter hors de la gare.
Dehors, le camarade Ossipon, avec plus de billets de banque en poche qu’il n’en avait jamais eus, refusa l’offre d’un fiacre.
« Je peux marcher », dit-il avec un petit rire amical au chauffeur civil.
Il pouvait marcher. Il marcha. Il traversa le pont. Plus tard, les tours de l’Abbaye virent dans leur immobile massivité le buisson jaune de ses cheveux passer sous les réverbères. Les lumières de Victoria le virent aussi, ainsi que Sloane Square et les grilles du parc. Et le camarade Ossipon se retrouva une fois de plus sur un pont. La rivière, merveille sinistre d’ombres immobiles et de reflets fuyants se mêlant en dessous dans un silence noir, arrêta son attention. Il resta longtemps à regarder par-dessus le parapet. La tour de l’horloge fit retentir un souffle d’airain au-dessus de sa tête inclinée. Il leva les yeux vers le cadran… Douze heures et demie, par une nuit sauvage dans la Manche.
Et de nouveau le camarade Ossipon marcha. Sa forme robuste fut vue cette nuit-là dans des quartiers lointains de l’énorme ville somnolant monstrueusement sur un tapis de boue sous un voile de brume brute. On le vit traverser des rues sans vie ni bruit, ou diminuer dans les interminables perspectives droites de maisons ombrageuses bordant des chaussées vides, jalonnées de cordons de réverbères. Il marcha à travers des Squares, des Places, des Ovals, des Commons, à travers des rues monotones aux noms inconnus où la poussière de l’humanité se dépose, inerte et sans espoir, hors du courant de la vie. Il marcha. Et tournant soudain dans une bande de jardin devant une maison, avec une parcelle d’herbe galeuse, il entra dans une petite maison crasseuse avec une clé qu’il tira de sa poche.
Il se jeta sur son lit tout habillé et resta immobile pendant un bon quart d’heure. Puis il se redressa soudain, ramenant ses genoux et serrant ses jambes. La première aube le trouva les yeux ouverts, dans cette même posture. Cet homme qui pouvait marcher si longtemps, si loin, si inutilement, sans montrer un signe de fatigue, pouvait aussi rester assis immobile pendant des heures sans bouger un membre ou une paupière. Mais quand le soleil tardif envoya ses rayons dans la pièce, il desserra ses mains et retomba sur l’oreiller. Ses yeux fixaient le plafond. Et soudain, ils se fermèrent. Le camarade Ossipon dormit au soleil.
CHAPITRE XIII
L’énorme cadenas en fer sur les portes du placard mural était le seul objet dans la pièce sur lequel l’œil pût se poser sans être affligé par l’insignifiance misérable des formes et la pauvreté du matériau. Invendable dans le cours ordinaire des affaires en raison de ses nobles proportions, il avait été cédé au Professeur pour quelques sous par un marchand de marine de l’est de Londres. La pièce était grande, propre, respectable et pauvre, d’une pauvreté suggérant la famine de tout besoin humain, à l’exception du pain pur. Il n’y avait rien sur les murs que le papier peint, une étendue de vert arsénical, souillée de taches indélébiles ici et là, et de marques ressemblant à des cartes délavées de continents inhabités.
À une table en bois blanc près d’une fenêtre était assis le camarade Ossipon, tenant sa tête entre ses poings. Le Professeur, vêtu de son seul costume de tweed de camelote, mais battant les planches nues de ses pantoufles incroyablement délabrées, avait enfoncé ses mains profondément dans les poches trop tendues de sa veste. Il racontait à son robuste invité une visite qu’il avait rendue dernièrement à l’apôtre Michaelis. Le Parfait Anarchiste s’était même un peu détendu.
« Le type ne savait rien de la mort de Verloc. Évidemment ! Il ne regarde jamais les journaux. Ils le rendent trop triste, dit-il. Mais peu importe. Je suis entré dans son cottage. Pas une âme à la ronde. J’ai dû crier une demi-douzaine de fois avant qu’il ne me réponde. Je pensais qu’il dormait encore profondément, au lit. Mais pas du tout. Il écrivait son livre depuis déjà quatre heures. Il était assis dans cette minuscule cage, au milieu d’un fouillis de manuscrits. Il y avait une carotte crue à moitié mangée sur la table près de lui. Son petit-déjeuner. Il vit d’un régime de carottes crues et d’un peu de lait maintenant. »
« Quel air a-t-il avec ça ? » demanda le camarade Ossipon avec apathie.
« Angélique… J’ai ramassé une poignée de ses pages sur le sol. La pauvreté du raisonnement est étonnante. Il n’a aucune logique. Il ne peut pas penser consécutivement. Mais cela ne fait rien. Il a divisé sa biographie en trois parties, intitulées : "Foi, Espérance, Charité". Il élabore maintenant l’idée d’un monde conçu comme un immense et agréable hôpital, avec des jardins et des fleurs, dans lequel les forts se consacreraient au soin des faibles. »
Le Professeur marqua une pause.
« Concevez-vous cette folie, Ossipon ? Les faibles ! La source de tout mal sur cette terre ! » continua-t-il avec sa sombre assurance. « Je lui ai dit que je rêvais d’un monde comme un abattoir, où les faibles seraient pris en main pour être totalement exterminés. »
« Comprenez-vous, Ossipon ? La source de tout mal ! Ils sont nos sinistres maîtres — les faibles, les mous, les sots, les lâches, les cœurs fragiles et les esprits esclaves. Ils ont le pouvoir. Ils sont la multitude. Le royaume de la terre est à eux. Exterminer, exterminer ! C’est la seule voie du progrès. C’est vrai ! Suivez-moi, Ossipon. D’abord, la grande multitude des faibles doit disparaître, ensuite les seuls relativement forts. Vous voyez ? D’abord les aveugles, puis les sourds et les muets, puis les estropiés et les boiteux — et ainsi de suite. Chaque tare, chaque vice, chaque préjugé, chaque convention doit rencontrer sa perte. »
« Et que reste-t-il ? » demanda Ossipon d’une voix étouffée.
« Je reste — si je suis assez fort », affirma le petit Professeur livide, dont les grandes oreilles, fines comme des membranes et dépassant largement de son crâne fragile, prirent soudain une teinte rouge profond.
« N’ai-je pas assez souffert de cette oppression des faibles ? » continua-t-il avec force. Puis, tapant sur la poche de poitrine de sa veste : « Et pourtant, je suis la force », poursuivit-il. « Mais le temps ! Le temps ! Donnez-moi du temps ! Ah ! cette multitude, trop stupide pour ressentir la pitié ou la peur. Parfois, je pense qu’ils ont tout de leur côté. Tout — même la mort — ma propre arme. »
« Viens boire une bière avec moi au Silenus », dit le robuste Ossipon après un intervalle de silence imprégné par le battement rapide, flap, flap, des pantoufles aux pieds du Parfait Anarchiste. Ce dernier accepta. Il était jovial ce jour-là, à sa manière particulière. Il tapa sur l’épaule d’Ossipon.
« La bière ! Qu’il en soit ainsi ! Buvons et soyons joyeux, car nous sommes forts, et demain nous mourrons. »
Il s’occupa de mettre ses bottines et parla entre-temps de son ton brusque et résolu.
« Qu’est-ce qui ne va pas avec toi, Ossipon ? Tu as l’air sombre et tu cherches même ma compagnie. J’entends dire que tu es constamment vu dans des endroits où les hommes profèrent des choses stupides devant des verres d’alcool. Pourquoi ? As-tu abandonné ta collection de femmes ? Ce sont les faibles qui nourrissent les forts, hein ? »
Il tapa du pied et ramassa son autre bottine à lacets, lourde, à semelle épaisse, non cirée, raccommodée maintes fois. Il sourit pour lui-même, sombrement.
« Dis-moi, Ossipon, homme terrible, une de tes victimes s’est-elle déjà tuée pour toi — ou tes triomphes sont-ils jusqu’ici incomplets — car seul le sang scelle la grandeur ? Le sang. La mort. Regarde l’histoire. »
« Va au diable », dit Ossipon sans tourner la tête.
« Pourquoi ? Que ce soit là l’espoir des faibles, dont la théologie a inventé l’enfer pour les forts. Ossipon, mon sentiment pour toi est un mépris amical. Tu ne saurais pas tuer une mouche. »
Mais en se rendant au festin sur le haut de l’omnibus, le Professeur perdit sa bonne humeur. La contemplation des multitudes qui encombraient les trottoirs éteignit son assurance sous un poids de doute et de malaise qu’il ne pouvait secouer qu’après une période de réclusion dans la pièce avec le grand placard fermé par un énorme cadenas.
« Et donc », dit par-dessus son épaule le camarade Ossipon, assis sur le siège derrière. « Et donc Michaelis rêve d’un monde comme un bel et joyeux hôpital. »
« Exactement. Une immense charité pour la guérison des faibles », acquiesça le Professeur avec sarcasme.
« C’est stupide », admit Ossipon. « On ne peut guérir la faiblesse. Mais après tout, Michaelis n’a peut-être pas tout à fait tort. Dans deux cents ans, les médecins dirigeront le monde. La science règne déjà. Elle règne dans l’ombre, peut-être — mais elle règne. Et toute science doit aboutir à la fin à la science de la guérison — non pas des faibles, mais des forts. L’humanité veut vivre — vivre. »
« L’humanité », affirma le Professeur avec un éclat confiant de ses lunettes cerclées de fer, « ne sait pas ce qu’elle veut. »
« Mais toi, tu le sais », grogna Ossipon. « À l’instant, tu réclamais du temps — du temps. Eh bien. Les médecins te serviront ton temps — si tu es sage. Tu te prétends l’un des forts — parce que tu portes dans ta poche assez de substance pour t’envoyer, toi et, disons, vingt autres personnes dans l’éternité. Mais l’éternité est un maudit trou. C’est de temps dont tu as besoin. Toi — si tu rencontrais un homme qui pouvait te donner avec certitude dix ans de temps, tu l’appellerais ton maître. »
« Ma devise est : Ni Dieu ! Ni Maître », dit sentencieusement le Professeur en se levant pour descendre de l’autobus.
Ossipon suivit. « Attends d’être étendu sur le dos à la fin de ton temps », répliqua-t-il, sautant du marchepied après l’autre. « Ton misérable, minable, galeux petit bout de temps », continua-t-il en traversant la rue et en sautant sur le trottoir.
« Ossipon, je pense que tu es un charlatan », dit le Professeur en ouvrant avec autorité les portes du renommé Silenus. Et lorsqu’ils se furent installés à une petite table, il développa davantage cette gracieuse pensée. « Tu n’es même pas médecin. Mais tu es amusant. Ton idée d’une humanité tirant universellement la langue et prenant la pilule d’un pôle à l’autre sur l’injonction de quelques farceurs solennels est digne du prophète. Prophétie ! À quoi bon penser à ce qui sera ! » Il leva son verre. « À la destruction de ce qui est », dit-il calmement.
Il but et retomba dans son silence au caractère étrangement fermé. La pensée d’une humanité aussi nombreuse que les sables du bord de mer, aussi indestructible, aussi difficile à manier, l’opprimait. Le bruit des bombes qui explosent se perdait dans leur immensité de grains passifs sans écho. Par exemple, cette affaire Verloc. Qui y pensait maintenant ?
Ossipon, comme soudain contraint par une force mystérieuse, tira un journal plié maintes fois de sa poche. Le Professeur leva la tête au bruissement.
« Quel est ce journal ? Il y a quelque chose dedans ? » demanda-t-il.
Ossipon sursauta comme un somnambule effrayé.
« Rien. Rien du tout. Le truc a dix jours. Je l’ai oublié dans ma poche, je suppose. »
Mais il ne jeta pas le vieux machin. Avant de le remettre dans sa poche, il déroba un coup d’œil aux dernières lignes d’un paragraphe. Elles disaient ceci : « *Un mystère impénétrable semble destiné à planer à jamais sur cet acte de folie ou de désespoir.* »
Tels étaient les derniers mots d’une nouvelle intitulée : « Suicide d’une passagère d’un bateau transmanche ». Le camarade Ossipon était familier des beautés de son style journalistique. « *Un mystère impénétrable semble destiné à planer à jamais…* » Il connaissait chaque mot par cœur. « *Un mystère impénétrable…* »
Et l’anarchiste robuste, penchant la tête sur sa poitrine, sombra dans une longue rêverie.
Il était menacé par cette chose aux sources mêmes de son existence. Il ne pouvait sortir à la rencontre de ses diverses conquêtes, celles qu’il courtisait sur les bancs de Kensington Gardens, et celles qu’il rencontrait près des grilles des sous-sols, sans la crainte de commencer à leur parler d’un mystère impénétrable destiné à… Il devenait scientifiquement effrayé de la folie tapis en embuscade pour lui parmi ces lignes. « *À planer à jamais sur.* » C’était une obsession, une torture. Il avait récemment manqué plusieurs de ces rendez-vous, dont la note habituelle était une confiance illimitée dans le langage du sentiment et de la tendresse virile. Le tempérament confiant de diverses classes de femmes satisfaisait les besoins de son amour-propre et mettait quelques moyens matériels entre ses mains. Il en avait besoin pour vivre. C’était là. Mais s’il ne pouvait plus en faire usage, il courait le risque d’affamer ses idéaux et son corps… « *Cet acte de folie ou de désespoir.* »
« Un mystère impénétrable » était sûr de « planer à jamais » pour ce qui concernait toute l’humanité. Mais qu’importait, si lui seul parmi tous les hommes ne pouvait jamais se débarrasser de cette maudite connaissance ? Et la connaissance du camarade Ossipon était aussi précise que le journaliste avait pu la rendre — jusqu’au seuil même du « mystère destiné à planer à jamais… »
Le camarade Ossipon était bien informé. Il savait ce que l’homme de la passerelle du vapeur avait vu : « Une dame en robe noire et voile noir, errant à minuit le long du quai. "Allez-vous prendre le bateau, madame ?" lui avait-il demandé avec encouragement. "Par ici." Elle semblait ne pas savoir que faire. Il l’aida à monter à bord. Elle semblait faible. »
Et il savait aussi ce que l’hôtesse avait vu : une dame en noir au visage blanc, debout au milieu de la cabine des dames, alors vide. L’hôtesse l’incita à s’y étendre. La dame semblait fort peu disposée à parler, comme si elle était en proie à une détresse atroce. La fois suivante où l’hôtesse la vit, elle avait disparu de la cabine des dames. L’hôtesse monta alors sur le pont pour la chercher, et le camarade Ossipon apprit que la brave femme avait trouvé la malheureuse dame étendue sur l’un des sièges à capote. Ses yeux étaient ouverts, mais elle ne répondait rien à ce qu’on lui disait. Elle semblait très malade. L’hôtesse alla chercher le maître d’hôtel, et ces deux personnes restèrent à côté du siège à capote, consultant au sujet de leur extraordinaire et tragique passagère. Ils parlaient en chuchotements audibles (car elle semblait hors d’état d’entendre) de Saint-Malo et du consul qui s’y trouvait, de communiquer avec ses proches en Angleterre. Puis ils s’éloignèrent pour organiser son transfert dans les ponts inférieurs, car, à en juger par ce qu’ils pouvaient voir de son visage, elle leur semblait à l’agonie. Mais le camarade Ossipon savait que, derrière ce masque blanc de désespoir, luttaient contre la terreur et le désespoir une vigueur vitale, un amour de la vie capables de résister à l’angoisse furieuse qui pousse au meurtre et à la peur, à la peur aveugle, folle, de la potence. Il savait. Mais l’hôtesse et le maître d’hôtel ne savaient rien, si ce n’est que lorsqu’ils revinrent pour elle, moins de cinq minutes plus tard, la dame en noir n’était plus dans le siège à capote. Elle n’était nulle part. Elle avait disparu. Il était alors cinq heures du matin, et ce n’était pas non plus un accident. Une heure après, l’un des matelots du vapeur trouva une alliance laissée sur le siège. Elle était restée collée au bois par un peu d’humidité, et son éclat attira l’œil de l’homme. Une date, le 24 juin 1879, était gravée à l’intérieur. « Un mystère impénétrable est destiné à planer à jamais... »
Et le camarade Ossipon leva sa tête courbée, chère à diverses femmes humbles de ces îles, semblable à celle d’Apollon par la luminosité de sa chevelure buissonnante.
Le Professeur était devenu agité entre-temps. Il se leva.
— Reste, dit Ossipon précipitamment. Là, que sais-tu de la folie et du désespoir ?
Le Professeur passa le bout de sa langue sur ses lèvres sèches et fines, et dit doctoralement :
— De telles choses n’existent pas. Toute passion est perdue maintenant. Le monde est médiocre, mou, sans force. Or la folie et le désespoir sont une force. Et la force est un crime aux yeux des imbéciles, des faibles et des sots qui mènent la danse. Tu es médiocre. Verloc, dont la police a si bien réussi à étouffer l’affaire, était médiocre. Et la police l’a assassiné. Il était médiocre. Tout le monde est médiocre. La folie et le désespoir ! Donne-moi cela comme levier, et je soulèverai le monde. Ossipon, tu as mon mépris cordial. Tu es incapable de concevoir même ce que le citoyen nourri de gras appellerait un crime. Tu n’as aucune force. Il fit une pause, souriant sardoniquement sous l’éclat féroce de ses lunettes épaisses.
— Et laisse-moi te dire que ce petit héritage dont on dit que tu as bénéficié n’a pas amélioré ton intelligence. Tu restes assis devant ta bière comme un mannequin. Adieu.
— Veux-tu l’avoir ? dit Ossipon en levant les yeux avec un sourire idiot.
— Avoir quoi ?
— L’héritage. Tout.
L’incorruptible Professeur se contenta de sourire. Ses vêtements tombaient presque sur lui, ses bottines, informes à force de réparations, lourdes comme du plomb, laissaient entrer l’eau à chaque pas. Il dit :
— Je t’enverrai sous peu une petite facture pour certains produits chimiques que je commanderai demain. J’en ai grand besoin. Compris, hein ?
Ossipon baissa la tête lentement. Il était seul. « Un mystère impénétrable... » Il lui sembla que, suspendu dans l’air devant lui, il voyait son propre cerveau pulser au rythme d’un mystère impénétrable. Il était malade, clairement... « Cet acte de folie ou de désespoir ».
Le piano mécanique près de la porte joua une valse d’un air effronté, puis se tut tout à coup, comme s’il était devenu boudeur.
Le camarade Ossipon, surnommé le Docteur, sortit de la brasserie Silenus. À la porte, il hésita, clignant des yeux sous une lumière pas trop splendide — et le journal avec le rapport sur le suicide d’une dame était dans sa poche. Son cœur battait contre ce papier. Le suicide d’une dame — cet acte de folie ou de désespoir.
Il marcha le long de la rue sans regarder où il posait les pieds ; et il marchait dans une direction qui ne le mènerait pas au lieu de rendez-vous avec une autre dame (une gouvernante d’enfants âgée mettant sa confiance dans une tête ambrosienne digne d’Apollon). Il s’en éloignait. Il ne pouvait affronter aucune femme. C’était la ruine. Il ne pouvait ni penser, ni travailler, ni dormir, ni manger. Mais il commençait à boire avec plaisir, avec anticipation, avec espoir. C’était la ruine. Sa carrière révolutionnaire, soutenue par le sentiment et la crédulité de nombreuses femmes, était menacée par un mystère impénétrable — le mystère d’un cerveau humain pulsant à tort au rythme de phrases journalistiques. « ...Planera à jamais sur cet acte... Il inclinait vers le ruisseau... de la folie ou du désespoir ».
— Je suis gravement malade, murmura-t-il pour lui-même avec une perspicacité scientifique. Déjà sa robuste stature, avec l’argent des services secrets d’une ambassade (hérité de M. Verloc) dans les poches, marchait dans le ruisseau comme s’il s’entraînait à la tâche d’un futur inévitable. Déjà il courbait ses larges épaules, sa tête aux boucles ambrosiennes, comme prêt à recevoir le joug de cuir de l’homme-sandwich. Comme ce soir-là, il y a plus d’une semaine, le camarade Ossipon marchait sans regarder où il posait les pieds, ne sentant aucune fatigue, ne sentant rien, ne voyant rien, n’entendant aucun son. « Un mystère impénétrable... » Il marchait ignoré... « Cet acte de folie ou de désespoir ».
Et l’incorruptible Professeur marchait aussi, détournant les yeux de l’odieuse multitude du genre humain. Il n’avait pas d’avenir. Il le dédaignait. Il était une force. Ses pensées caressaient les images de ruine et de destruction. Il marchait fragile, insignifiant, minable, misérable — et terrible dans la simplicité de son idée, appelant la folie et le désespoir à la régénération du monde. Personne ne le regardait. Il passait, insoupçonné et mortel, comme une peste dans la rue pleine d’hommes.