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The Sorrows of Young Werther

by Johann Wolfgang von Goethe · in French

LES SOUFFRANCES DU JEUNE WERTHER

Par J.W. von Goethe

Traduit par R.D. Boylan

Édité par Nathen Haskell Dole

Les Souffrances du jeune Werther

PRÉFACE

J’ai recueilli avec soin tout ce que j’ai pu apprendre sur l’histoire du pauvre Werther, et je vous la présente ici, certain que vous m’en saurez gré. Vous ne pourrez refuser votre admiration et votre amour à son esprit et à son caractère ; vous ne pourrez refuser vos larmes à son destin.

Et toi, âme généreuse, qui souffres de la même détresse que celle qu’il a endurée autrefois, puise du réconfort dans ses douleurs ; et laisse ce petit livre être ton ami, si, par la fortune ou par ta propre faute, tu ne peux trouver de compagnon plus cher.

LIVRE I

4 MAI.

Comme je suis heureux d’être parti ! Mon cher ami, qu’est-ce donc que le cœur humain ! Te quitter, toi dont j’étais inséparable, que j’aime si tendrement, et pourtant me sentir heureux ! Je sais que tu me pardonneras. D’autres attachements n’ont-ils pas été spécialement destinés par le sort à tourmenter une tête comme la mienne ? Pauvre Leonora ! et pourtant je n’étais pas à blâmer. Était-ce ma faute si, tandis que les charmes particuliers de sa sœur m’offraient un divertissement agréable, une passion pour moi naissait dans son cœur fragile ? Et pourtant, suis-je entièrement innocent ? N’ai-je pas encouragé ses émotions ? N’ai-je pas été charmé par ces expressions si authentiques de la nature, qui, bien que peu joyeuses en réalité, nous amusaient si souvent ? Ne l’ai-je pas — mais oh ! qu’est-ce que l’homme, pour oser s’accuser ainsi ? Mon cher ami, je te promets que je m’améliorerai ; je ne continuerai plus, comme c’était mon habitude, à ruminer chaque petite contrariété que la fortune peut dispenser ; je jouirai du présent, et le passé sera pour moi le passé. Tu as sans doute raison, mon meilleur ami, il y aurait beaucoup moins de souffrance parmi les hommes si ceux-ci — et Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits — n’employaient pas leur imagination si assidûment à rappeler le souvenir des chagrins passés, au lieu de supporter leur sort présent avec équanimité. Sois assez aimable pour informer ma mère que je m’occuperai de ses affaires du mieux que je pourrai, et que je lui en donnerai les premières nouvelles. J’ai vu ma tante, et je trouve qu’elle est bien loin d’être la personne désagréable que nos amis prétendent qu’elle est. C’est une femme vive, joyeuse, avec le meilleur des cœurs. Je lui ai expliqué les torts de ma mère concernant cette partie de sa dot qui lui a été retenue. Elle m’a dit les motifs et les raisons de sa propre conduite, et les conditions auxquelles elle est disposée à tout céder, et à faire plus que ce que nous avons demandé. En un mot, je ne peux pas en écrire davantage sur ce sujet pour le moment ; assure seulement ma mère que tout ira bien. Et j’ai de nouveau observé, mon cher ami, dans cette affaire insignifiante, que les malentendus et la négligence causent plus de méfaits dans le monde que la malice et la méchanceté elles-mêmes. En tout état de cause, ces deux dernières sont moins fréquentes.

À d’autres égards, je suis très bien ici. La solitude dans ce paradis terrestre est un baume bienfaisant pour mon esprit, et le jeune printemps réjouit de ses promesses généreuses mon cœur souvent inquiet. Chaque arbre, chaque buisson est couvert de fleurs ; et l’on pourrait souhaiter être transformé en papillon, pour flotter dans cet océan de parfums, et y trouver toute son existence.

La ville elle-même est désagréable ; mais autour, on trouve une beauté de la nature indicible. C’est ce qui a incité feu le comte M à aménager un jardin sur l’une des collines en pente qui s’entrecroisent ici avec la plus charmante variété, et forment les plus jolies vallées. Le jardin est simple ; et il est facile de percevoir, dès l’entrée, que le plan n’a pas été conçu par un jardinier savant, mais par un homme qui souhaitait s’adonner ici aux jouissances de son propre cœur sensible. J’ai déjà versé plus d’une larme à la mémoire de son défunt maître dans un pavillon qui est aujourd’hui réduit à l’état de ruine, mais qui était son refuge préféré, et qui est maintenant le mien. Je serai bientôt le maître des lieux. Le jardinier s’est attaché à moi ces derniers jours, et il n’y perdra rien.

10 MAI.

Une sérénité merveilleuse s’est emparée de toute mon âme, semblable à ces doux matins de printemps dont je jouis de tout mon cœur. Je suis seul, et je ressens le charme de l’existence dans cet endroit, qui fut créé pour le bonheur des âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon cher ami, si absorbé par le sentiment exquis de la simple existence tranquille, que j’en néglige mes talents. Je serais incapable de tracer un seul trait en ce moment ; et pourtant, je sens que je n’ai jamais été un plus grand artiste qu’aujourd’hui. Lorsque, tandis que la belle vallée s’emplit de vapeurs autour de moi, et que le soleil de midi frappe la surface supérieure du feuillage impénétrable de mes arbres, et que seuls quelques éclats égarés se glissent dans le sanctuaire intérieur, je me jette parmi les hautes herbes près du ruisseau qui murmure ; et, alors que je suis allongé près de la terre, mille plantes inconnues attirent mon attention : lorsque j’entends le bourdonnement de ce petit monde parmi les tiges, et que je me familiarise avec les innombrables formes indescriptibles des insectes et des mouches, alors je sens la présence du Tout-Puissant, qui nous a formés à son image, et le souffle de cet amour universel qui nous porte et nous soutient, alors qu’il flotte autour de nous dans une éternité de félicité ; et alors, mon ami, quand l’obscurité envahit mes yeux, et que le ciel et la terre semblent habiter mon âme et absorber sa puissance, comme la forme d’une maîtresse bien-aimée, alors je pense souvent avec nostalgie : Oh, si je pouvais décrire ces conceptions, si je pouvais imprimer sur le papier tout ce qui est si vivant, si plein et si chaud en moi, afin que ce fût le miroir de mon âme, comme mon âme est le miroir du Dieu infini ! Ô mon ami — mais c’est au-dessus de mes forces — je succombe sous le poids de la splendeur de ces visions !

12 MAI.

Je ne sais pas si des esprits trompeurs hantent ce lieu, ou si c’est la chaude et céleste fantaisie de mon propre cœur qui fait paraître tout autour de moi comme un paradis. Devant la maison se trouve une fontaine, — une fontaine à laquelle je suis lié par un charme comme Mélusine et ses sœurs. En descendant une pente douce, vous arrivez à une voûte, où, une vingtaine de pas plus bas, une eau du cristal le plus pur jaillit du rocher de marbre. Le mur étroit qui l’enferme au-dessus, les grands arbres qui entourent l’endroit, et la fraîcheur du lieu lui-même, — tout donne une impression agréable mais sublime. Il ne se passe pas un jour sans que j’y passe une heure. Les jeunes filles viennent de la ville pour puiser de l’eau, — occupation innocente et nécessaire, et autrefois l’occupation des filles de rois. Alors que je me repose là, l’idée de l’ancienne vie patriarcale s’éveille autour de moi. Je les vois, nos vieux ancêtres, comment ils nouaient leurs amitiés et contractaient des alliances au bord de la fontaine ; et je sens comment les fontaines et les ruisseaux étaient gardés par des esprits bienfaisants. Celui qui est étranger à ces sensations n’a jamais vraiment goûté au repos frais au bord d’une fontaine après la fatigue d’une pénible journée d’été.

13 MAI.

Tu me demandes si tu dois m’envoyer des livres. Mon cher ami, je t’en supplie, pour l’amour de Dieu, délivre-moi d’un tel joug ! Je n’ai plus besoin d’être guidé, agité, échauffé. Mon cœur fermente suffisamment de lui-même. J’ai besoin d’airs pour m’endormir, et je les trouve à la perfection dans mon Homère. Souvent je m’efforce d’apaiser la fièvre brûlante de mon sang ; et tu n’as jamais rien vu d’aussi instable, d’aussi incertain que mon cœur. Mais dois-je te l’avouer, mon cher ami, toi qui as si souvent enduré l’angoisse de voir mes changements soudains du chagrin à une joie immodérée, et d’une douce mélancolie à des passions violentes ? Je traite mon pauvre cœur comme un enfant malade, et je satisfais toutes ses fantaisies. N’en parle plus : il y a des gens qui me blâmeraient pour cela.

15 MAI.

Les gens du peuple ici me connaissent déjà, et m’aiment, en particulier les enfants. Lorsque, au début, je m’approchais d’eux et les interrogeais d’un ton amical sur leurs petites affaires, certains ont imaginé que je voulais les ridiculiser, et se sont détournés de moi de fort mauvaise humeur. Je n’ai pas permis à cette circonstance de m’attrister : j’ai seulement senti très vivement ce que j’avais déjà souvent observé. Les personnes qui peuvent prétendre à un certain rang se tiennent froidement à l’écart du peuple, comme si elles craignaient de perdre leur importance par le contact ; tandis que les oisifs dépravés, et ceux qui sont enclins aux mauvaises plaisanteries, feignent de descendre à leur niveau, uniquement pour faire sentir aux pauvres gens leur impertinence d’autant plus vivement.

Je sais très bien que nous ne sommes pas tous égaux, et ne pouvons l’être ; mais c’est mon avis que celui qui évite le peuple, pour ne pas perdre son respect, est aussi blâmable qu’un lâche qui se cache de son ennemi parce qu’il craint la défaite.

L’autre jour, je suis allé à la fontaine, et j’ai trouvé une jeune servante, qui avait posé sa cruche sur la marche la plus basse, et regardait autour d’elle pour voir si l’une de ses compagnes approchait pour la placer sur sa tête. J’ai couru vers elle, et je l’ai regardée. « Puis-je vous aider, jolie fille ? » lui ai-je dit. Elle a rougi profondément. « Oh, monsieur ! » s’est-elle exclamée. « Pas de cérémonie ! » ai-je répondu. Elle a ajusté sa coiffe, et je l’ai aidée. Elle m’a remercié, et a gravi les marches.

17 MAI.

J’ai fait toutes sortes de connaissances, mais je n’ai encore trouvé aucune société. Je ne sais quel attrait j’exerce sur les gens, tant d’entre eux m’aiment et s’attachent à moi ; et alors je me sens triste quand le chemin que nous suivons ensemble ne dure qu’un court instant. Si tu me demandes à quoi ressemblent les gens ici, je dois répondre : « Aux mêmes qu’ailleurs. » Le genre humain n’est qu’une affaire monotone. La plupart travaillent la plus grande partie de leur temps pour la simple subsistance ; et la maigre portion de liberté qui leur reste les trouble tant qu’ils déploient tous leurs efforts pour s’en débarrasser. Oh, le destin de l’homme !

Mais ce sont des gens tout à fait bons. Si, à l’occasion, je m’oublie et participe aux plaisirs innocents qui ne sont pas encore interdits aux paysans, et que je m’amuse, par exemple, avec une liberté et une sincérité authentiques, autour d’une table bien garnie, ou que j’organise une excursion ou une danse, et ainsi de suite, tout cela produit un bon effet sur mon tempérament ; seulement, je dois oublier qu’il sommeille en moi tant d’autres qualités qui moisissent inutilement, et que je suis obligé de garder soigneusement cachées. Ah ! cette pensée affecte mon moral terriblement. Et pourtant, être incompris est le sort de gens comme nous.

Hélas, que l’amie de ma jeunesse est partie ! Hélas, que je l’ai connue ! Je pourrais me dire : « Tu es un rêveur de chercher ce qui ne se trouve pas ici-bas. » Mais elle a été mienne. J’ai possédé ce cœur, cette âme noble, en présence de qui je semblais être plus que je ne l’étais réellement, parce que j’étais tout ce que je pouvais être. Bon Dieu ! une seule puissance de mon âme est-elle donc restée inexercée ? En sa présence, ne pouvais-je pas déployer, dans toute son étendue, ce sentiment mystérieux avec lequel mon cœur embrasse la nature ? Nos échanges n’étaient-ils pas un tissu perpétuel des émotions les plus fines, de l’esprit le plus vif, dont les variétés, jusque dans leur excentricité même, portaient l’empreinte du génie ? Hélas ! le peu d’années dont elle était mon aînée l’ont conduite au tombeau avant moi. Jamais je ne pourrai oublier son esprit ferme ni sa patience céleste.

Il y a quelques jours, j’ai rencontré un certain jeune V—, un garçon franc et ouvert, avec un visage des plus agréables. Il vient de quitter l’université, ne se croit pas trop sage, mais croit en savoir plus que les autres. Il a travaillé dur, comme je peux le constater par maintes circonstances, et, en un mot, possède une grande réserve d’informations. Quand il a entendu dire que je dessine beaucoup et que je connais le grec (deux choses merveilleuses pour cette partie du pays), il est venu me voir et a déployé tout son savoir, de Batteaux à Wood, de De Piles à Winkelmann : il m’a assuré avoir lu la première partie de la théorie de Sultzer, et posséder aussi un manuscrit de l’ouvrage de Heyne sur l’étude de l’antique. J’ai laissé tout cela passer.

J’ai fait la connaissance, aussi, d’une personne très digne, le juge de district, un homme franc et au cœur ouvert. On me dit que c’est une chose des plus délicieuses de le voir au milieu de ses enfants, dont il a neuf. Sa fille aînée, surtout, est très estimée. Il m’a invité à aller le voir, et j’ai l’intention de le faire à la première occasion. Il vit dans l’un des pavillons de chasse royaux, qu’on peut atteindre d’ici en une heure et demie de marche, et qu’il a obtenu la permission d’habiter après la perte de sa femme, car il lui est si pénible de résider en ville et à la cour.

Il m’est arrivé aussi de croiser quelques autres originaux d’un genre douteux, qui sont à tous égards peu souhaitables, et des plus intolérables dans leurs démonstrations d’amitié. Adieu. Cette lettre te plaira : elle est tout à fait historique.

22 MAI.

Que la vie de l’homme n’est qu’un rêve, maint homme l’a pressenti par le passé ; et moi aussi, je suis partout poursuivi par ce sentiment. Quand je considère les limites étroites à l’intérieur desquelles nos facultés actives et inquisitrices sont confinées ; quand je vois comment toutes nos énergies sont gaspillées à pourvoir aux simples nécessités, qui elles-mêmes n’ont d’autre fin que de prolonger une existence misérable ; et puis que toute notre satisfaction concernant certains sujets d’investigation finit dans rien de mieux qu’une résignation passive, tandis que nous nous amusons à peindre les murs de notre prison avec des figures brillantes et des paysages éclatants, — quand je considère tout cela, Wilhelm, je me tais. J’examine mon propre être, et je trouve en lui un monde, mais un monde fait davantage d’imagination et de désirs obscurs que de clarté et de force vivante. Alors tout nage devant mes sens, et je souris et rêve en poursuivant ma route à travers le monde.

Tous les savants professeurs et docteurs sont d’accord pour dire que les enfants ne comprennent pas la cause de leurs désirs ; mais que les adultes errent sur cette terre comme des enfants, sans savoir d’où ils viennent, ni où ils vont, influencés tout aussi peu par des motifs fixes, mais guidés comme eux par des biscuits, des sucreries et la baguette, — c’est ce que personne ne veut admettre ; et pourtant je pense que c’est palpable.

Je sais ce que tu répondras ; car je suis prêt à admettre que les plus heureux sont ceux qui, comme des enfants, s’amusent avec leurs jouets, habillent et déshabillent leurs poupées, et surveillent attentivement le placard où maman a enfermé ses douceurs, et, quand enfin ils obtiennent un morceau délicieux, le mangent avec avidité en s’écriant : « Encore ! » Ce sont certainement des êtres heureux ; mais d’autres aussi sont des objets d’envie, qui ennoblissent leurs emplois mesquins, et parfois même leurs passions, avec des titres pompeux, les représentant à l’humanité comme des exploits gigantesques accomplis pour leur bien-être et leur gloire. Mais l’homme qui reconnaît humblement la vanité de tout cela, qui observe avec quel plaisir le citoyen prospère transforme son petit jardin en paradis, et avec quelle patience même l’homme pauvre poursuit son chemin harassant sous son fardeau, et comment tous souhaitent également contempler la lumière du soleil un peu plus longtemps, — oui, un tel homme est en paix, et crée son propre monde en lui-même ; et il est aussi heureux, parce qu’il est un homme. Et puis, si limitée que soit sa sphère, il préserve encore dans son sein le doux sentiment de la liberté, et sait qu’il peut quitter sa prison quand il le veut.

26 MAI.

Tu connais depuis longtemps mes manières de m’installer n’importe où, de choisir une petite chaumière dans un endroit douillet, et de m’y accommoder de tous les désagréments. Ici aussi, j’ai découvert un endroit si confortable, si douillet, qui possède des charmes particuliers pour moi.

À environ une lieue de la ville se trouve un lieu appelé Walheim. (Le lecteur n’a pas besoin de se donner la peine de chercher l’endroit ainsi désigné. Nous avons jugé nécessaire de changer les noms donnés dans l’original.) Il est délicieusement situé sur le flanc d’une colline ; et, en empruntant l’un des sentiers qui mènent hors du village, vous pouvez avoir une vue sur toute la vallée. Une bonne vieille femme y vit, qui tient une petite auberge. Elle vend du vin, de la bière et du café, et elle est joyeuse et agréable malgré son âge. Le charme principal de cet endroit consiste en deux tilleuls, étendant leurs branches énormes au-dessus du petit espace vert devant l’église, qui est entièrement entourée de chaumières de paysans, de granges et de fermes. J’ai rarement vu un endroit si retiré et paisible ; et j’y fais souvent apporter ma table et ma chaise depuis la petite auberge, et j’y bois mon café, et je lis mon Homère. Le hasard m’a conduit sur les lieux par un bel après-midi, et je l’ai trouvé parfaitement désert. Tout le monde était aux champs, à l’exception d’un petit garçon d’environ quatre ans, qui était assis par terre et tenait entre ses genoux un enfant d’environ six mois : il le pressait contre son sein avec ses deux bras, qui formaient ainsi une sorte de fauteuil ; et, malgré la vivacité qui pétillait dans ses yeux noirs, il restait parfaitement immobile. Le spectacle m’a charmé. Je me suis assis sur une charrue en face, et j’ai esquissé avec grand plaisir ce petit tableau de tendresse fraternelle. J’ai ajouté la haie voisine, la porte de la grange et quelques roues de charrette brisées, juste comme elles se trouvaient là ; et j’ai trouvé en une heure environ que j’avais fait un dessin très correct et intéressant, sans rien y mettre du mien. Cela m’a confirmé dans ma résolution de m’en tenir, à l’avenir, entièrement à la nature. Elle seule est inépuisable, et capable de former les plus grands maîtres. Beaucoup peut être allégué en faveur des règles, tout comme beaucoup peut être avancé en faveur des lois de la société : un artiste formé sur elles ne produira jamais rien d’absolument mauvais ou dégoûtant ; tout comme un homme qui observe les lois, et obéit à la bienséance, ne pourra jamais être un voisin absolument intolérable, ni un scélérat décidé : mais pourtant, dites ce que vous voudrez des règles, elles détruisent le sentiment authentique de la nature, aussi bien que son expression véritable. Ne me dites pas « que c’est trop dur, qu’elles ne font que restreindre et élaguer les branches superflues, etc. » Mon bon ami, je vais illustrer cela par une analogie. Ces choses ressemblent à l’amour. Un jeune homme au cœur chaud devient fortement attaché à une jeune fille : il passe chaque heure de la journée en sa compagnie, use sa santé, et gaspille sa fortune, pour donner la preuve continuelle qu’il lui est entièrement dévoué. Puis vient un homme du monde, un homme de rang et de respectabilité, et l’apostrophe ainsi : « Mon bon jeune ami, l’amour est naturel ; mais vous devez aimer dans certaines limites. Divisez votre temps : consacrez une portion au travail, et donnez les heures de récréation à votre maîtresse. Calculez votre fortune ; et sur le superflu vous pourrez lui faire un cadeau, seulement pas trop souvent, — pour son anniversaire, et en telles occasions. » En suivant ce conseil, il peut devenir un membre utile de la société, et je conseillerais à tout prince de lui donner une nomination ; mais c’en est fini de son amour, et de son génie s’il est artiste. Ô mon ami ! pourquoi est-ce que le torrent du génie jaillit si rarement, roule si rarement en un flot débordant, submergeant votre âme étonnée ? Parce que, de chaque côté de ce courant, des personnes froides et respectables ont établi leurs demeures, et, ma foi, leurs pavillons d’été et leurs plates-bandes de tulipes souffriraient du torrent ; c’est pourquoi elles creusent des tranchées, et élèvent des digues à temps, afin de détourner le danger imminent.

27 MAI.

Je m’aperçois que je me suis laissé aller à des ravissements, à des déclamations et à des comparaisons, et que j’ai par conséquent oublié de vous dire ce que sont devenus les enfants. Absorbé par mes contemplations artistiques, que j’ai brièvement décrites dans ma lettre d’hier, je suis resté assis sur la charrue pendant deux heures. Vers le soir, une jeune femme, un panier au bras, est accourue vers les enfants qui n’avaient pas bougé de tout ce temps. Elle s’est écriée de loin : « Tu es un bon garçon, Philip ! » Elle m’a salué : je lui ai rendu son salut, je me suis levé et je me suis approché d’elle. Je lui ai demandé si elle était la mère de ces jolis enfants. « Oui », a-t-elle dit ; et, donnant au plus grand un morceau de pain, elle a pris le plus petit dans ses bras et l’a embrassé avec une tendresse maternelle. « J’ai laissé mon enfant sous la garde de Philip, a-t-elle dit, pendant que j’allais en ville avec mon aîné pour acheter du pain de froment, du sucre et un pot de terre. » J’ai vu les divers articles dans le panier, dont le couvercle était tombé. « Je vais préparer un bouillon ce soir pour mon petit Hans (c’était le nom du plus jeune) : ce garnement, le plus grand, a cassé mon pot hier, alors qu’il se disputait avec Philip pour ce qu’il restait à l’intérieur. » J’ai demandé après l’aîné ; et elle a à peine eu le temps de me dire qu’il ramenait une paire d’oies de la prairie, qu’il est arrivé en courant et a tendu à Philip un brin d’osier. J’ai parlé un peu plus longtemps avec la femme et j’ai découvert qu’elle était la fille du maître d’école, et que son mari était parti en voyage en Suisse pour récupérer une somme d’argent qu’un parent lui avait léguée. « Ils ont voulu le tromper, a-t-elle dit, et ils ne voulaient pas répondre à ses lettres ; alors il y est allé lui-même. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé, car je n’ai eu aucune nouvelle de lui depuis son départ. » J’ai quitté la femme avec regret, en donnant à chacun des enfants un kreutzer, avec un supplément pour le plus jeune, afin d’acheter du pain de froment pour son bouillon la prochaine fois qu’elle irait en ville ; et ainsi nous nous sommes séparés. Je vous assure, mon cher ami, que lorsque mes pensées sont en plein tumulte, la vue d’une telle créature tranquillise mon esprit troublé. Elle se meut dans une heureuse insouciance au sein du cercle étroit de son existence ; elle pourvoit à ses besoins au jour le jour ; et, lorsqu’elle voit les feuilles tomber, cela ne fait naître dans son esprit aucune autre idée que celle que l’hiver approche. Depuis ce temps, je suis allé là-bas fréquemment. Les enfants se sont tout à fait familiarisés avec moi ; et chacun reçoit un morceau de sucre quand je bois mon café, et ils partagent mon lait, mon pain et mon beurre le soir. Ils reçoivent toujours leur kreutzer le dimanche, car la bonne femme a ordre de le leur donner quand je ne vais pas là-bas après l’office du soir. Ils sont tout à fait à l’aise avec moi, ils me racontent tout ; et je m’amuse particulièrement à observer leurs tempéraments et la simplicité de leur comportement lorsque quelques-uns des autres enfants du village sont réunis avec eux.

Cela m’a donné beaucoup de mal de satisfaire l’anxiété de la mère, qui craignait (comme elle le dit) « qu’ils ne dérangent monsieur ».

30 MAI.

Ce que j’ai dit récemment à propos de la peinture est tout aussi vrai pour la poésie. Il est seulement nécessaire que nous sachions ce qui est réellement excellent et que nous osions lui donner une expression ; et c’est beaucoup dire en peu de mots. Aujourd’hui, j’ai assisté à une scène qui, si elle était relatée littéralement, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi devrais-je parler de poésie, de scènes et d’idylles ? Ne pouvons-nous jamais prendre plaisir à la nature sans avoir recours à l’art ?

Si vous attendez quelque chose de grandiose ou de magnifique de cette introduction, vous serez tristement déçu. Elle concerne simplement un garçon paysan, qui a suscité en moi le plus vif intérêt. Comme d’habitude, je raconterai mal mon histoire ; et vous, comme d’habitude, me trouverez extravagant. C’est encore Walheim — toujours Walheim — qui produit ces phénomènes merveilleux.

Un groupe s’était rassemblé devant la maison, sous les tilleuls, pour boire le café. La compagnie ne m’a pas exactement plu ; et, sous un prétexte ou un autre, je suis resté en retrait.

Un paysan est sorti d’une maison voisine et s’est mis à arranger une partie de la même charrue que j’avais récemment croquée. Son aspect m’a plu ; je lui ai parlé, je me suis renseigné sur sa situation, j’ai fait sa connaissance et, comme c’est mon habitude avec les gens de cette classe, j’ai été bientôt admis dans sa confidence. Il a dit qu’il était au service d’une jeune veuve qui le tenait en haute estime. Il a tant parlé de sa maîtresse et l’a louée si outrageusement que j’ai vite compris qu’il en était éperdument amoureux. « Elle n’est plus jeune, a-t-il dit, et son précédent mari l’a si mal traitée qu’elle ne compte pas se remarier. » D’après son récit, il était si évident quels charmes incomparables elle possédait à ses yeux, et combien il souhaitait ardemment qu’elle le choisisse pour effacer le souvenir de la mauvaise conduite de son premier époux, que je devrais répéter ses propres mots pour décrire la profondeur de l’attachement, de la vérité et du dévouement du pauvre garçon. Il faudrait, en fait, les dons d’un grand poète pour traduire l’expression de ses traits, l’harmonie de sa voix et le feu céleste de son regard. Aucun mot ne peut dépeindre la tendresse de chacun de ses mouvements et de chacun de ses traits : aucun effort de ma part ne pourrait rendre justice à la scène. Son inquiétude à l’idée que je puisse mal interpréter sa situation vis-à-vis de sa maîtresse, ou douter de la convenance de sa conduite, m’a particulièrement touché. La manière charmante avec laquelle il a décrit sa forme et sa personne, qui, sans posséder les grâces de la jeunesse, l’ont séduit et attaché à elle, est inexprimable et doit être laissée à l’imagination. Je n’ai jamais, de ma vie, été témoin, imaginé ou conçu la possibilité d’un tel dévouement intense, d’affections si ardentes, unies à tant de pureté. Ne me blâmez pas si je dis que le souvenir de cette innocence et de cette vérité est profondément gravé dans mon âme même ; que cette image de fidélité et de tendresse me hante partout ; et que mon propre cœur, comme embrasé par cette flamme, brûle et s’consume en moi.

Je compte maintenant essayer de la voir dès que je pourrai : ou peut-être, à bien y réfléchir, vaudrait-il mieux que je ne le fasse pas ; il est préférable que je la contemple à travers les yeux de son amant. À mes propres yeux, peut-être ne m’apparaîtrait-elle pas telle qu’elle se tient maintenant devant moi ; et pourquoi devrais-je détruire une si douce image ?

16 JUIN.

« Pourquoi ne vous écris-je pas ? » Vous prétendez à l’érudition et posez une telle question. Vous auriez dû deviner que je vais bien — c’est-à-dire — en un mot, j’ai fait une connaissance qui a conquis mon cœur : j’ai... je ne sais pas.

Vous faire un récit régulier de la manière dont j’ai fait la connaissance de la plus aimable des femmes serait une tâche difficile. Je suis un mortel heureux et content, mais un piètre historien.

Un ange ! N’importe quoi ! Tout le monde décrit ainsi sa maîtresse ; et pourtant, je trouve impossible de vous dire à quel point elle est parfaite, ou pourquoi elle l’est tant : il suffit de dire qu’elle a captivé tous mes sens.

Tant de simplicité avec tant d’intelligence — si douce, et pourtant si résolue — un esprit si serein et une vie si active.

Mais tout cela n’est que fatras stupide, qui n’exprime ni caractère ni trait. Une autre fois — mais non, pas une autre fois, maintenant, à cet instant même, je vais tout vous raconter. Maintenant ou jamais. Eh bien, entre nous, depuis que j’ai commencé ma lettre, j’ai été trois fois sur le point de lâcher ma plume, de commander mon cheval et de partir. Et pourtant, j’avais juré ce matin que je ne monterais pas à cheval aujourd’hui, et pourtant, à chaque instant, je me précipite à la fenêtre pour voir quelle hauteur le soleil a atteinte.

Je n’ai pu me retenir — il faut que j’aille la voir. Je viens tout juste de revenir, Wilhelm ; et pendant que je dîne, je vous écrirai. Quel délice ce fut pour mon âme de la voir au milieu de ses chers et beaux enfants, huit frères et sœurs !

Mais, si je continue ainsi, vous ne serez pas plus avancé à la fin de ma lettre que vous ne l’étiez au début. Écoutez donc, et je me forcerai à vous donner les détails.

Je vous ai mentionné l’autre jour que j’avais fait la connaissance de S—, le juge de district, et qu’il m’avait invité à aller lui rendre visite dans sa retraite, ou plutôt dans son petit royaume. Mais j’ai négligé d’y aller, et je n’y serais peut-être jamais allé si le hasard ne m’avait fait découvrir le trésor qui gisait caché dans cet endroit retiré. Certains de nos jeunes gens avaient proposé de donner un bal à la campagne, auquel j’ai consenti à assister. J’ai offert ma main pour la soirée à une jeune fille jolie et agréable, mais assez banale, du voisinage immédiat ; et il fut convenu que je louerais une voiture et que je passerais prendre Charlotte, avec ma partenaire et sa tante, pour les conduire au bal. Ma compagne m’a informé, pendant que nous traversions le parc pour nous rendre au pavillon de chasse, que je ferais la connaissance d’une très charmante jeune dame. « Prenez garde, ajouta la tante, à ne pas perdre votre cœur. » « Pourquoi ? » dis-je. « Parce qu’elle est déjà fiancée à un homme très digne, répondit-elle, qui est parti régler ses affaires à la mort de son père, et qui héritera d’une fortune très considérable. » Cette information n’a suscité aucun intérêt chez moi. Lorsque nous sommes arrivés à la grille, le soleil se couchait derrière les cimes des montagnes. L’atmosphère était lourde ; et les dames ont exprimé leurs craintes d’un orage imminent, car des masses de nuages bas et noirs s’amoncelaient à l’horizon. J’ai apaisé leurs inquiétudes en prétendant m’y connaître en météo, bien que j’eusse moi-même quelques appréhensions à l’idée que notre plaisir soit interrompu.

Je suis descendu ; une servante est venue à la porte et nous a priés d’attendre un instant sa maîtresse. J’ai traversé la cour jusqu’à une maison bien bâtie et, montant le perron, j’ai ouvert la porte et j’ai vu devant moi le spectacle le plus charmant dont j’aie jamais été témoin. Six enfants, âgés de deux à onze ans, couraient dans le vestibule et entouraient une dame de taille moyenne, à la silhouette ravissante, vêtue d’une robe blanche simple, garnie de rubans roses. Elle tenait un pain de seigle à la main et en coupait des tranches pour les tout-petits tout autour, en proportion de leur âge et de leur appétit. Elle accomplissait sa tâche avec grâce et affection ; chaque demandeur attendant son tour, les mains tendues, et criant bruyamment ses remerciements. Certains d’entre eux se sont enfuis aussitôt pour savourer leur repas du soir ; tandis que d’autres, d’un tempérament plus doux, se sont retirés dans la cour pour voir les étrangers et examiner la voiture dans laquelle leur Charlotte allait partir. « Pardonnez-moi, je vous prie, de vous avoir donné la peine de venir me chercher, et de faire attendre ces dames : mais m’habiller et organiser quelques devoirs ménagers avant de partir m’avaient fait oublier le souper de mes enfants ; et ils n’aiment pas le prendre avec quelqu’un d’autre que moi. » J’ai débité un compliment quelconque, mais toute mon âme était absorbée par son allure, sa voix, sa manière ; et je m’étais à peine remis quand elle a couru dans sa chambre pour chercher ses gants et son éventail. Les jeunes enfants me lançaient des regards interrogateurs à distance ; tandis que je m’approchais du plus jeune, une délicieuse petite créature. Il a reculé ; et Charlotte, entrant au même instant, a dit : « Louis, serre la main de ton cousin. » Le petit a obéi volontiers ; et je n’ai pu résister à lui donner un baiser chaleureux, malgré son visage un peu sale. « Cousine, dis-je à Charlotte en l’aidant à descendre, pensez-vous que je mérite le bonheur d’être apparenté à vous ? » Elle a répondu avec un sourire prompt : « Oh ! J’ai un si grand nombre de cousins que je serais désolée que vous soyez le moins méritant d’entre eux. » En prenant congé, elle a demandé à sa sœur cadette, Sophy, une fille d’environ onze ans, de prendre grand soin des enfants et de dire au revoir à papa pour elle quand il rentrerait de sa promenade à cheval. Elle a enjoint aux tout-petits d’obéir à leur sœur Sophy comme ils le feraient à elle-même, sur quoi certains ont promis de le faire ; mais une petite fille aux cheveux blonds, d’environ six ans, a eu l’air mécontent et a dit : « Mais Sophy n’est pas toi, Charlotte ; et c’est toi que nous préférons. » Les deux garçons aînés étaient montés sur la voiture ; et, à ma demande, elle leur a permis de nous accompagner un petit bout de chemin à travers la forêt, à condition qu’ils promettent de rester très tranquilles et de bien se tenir.

Nous étions à peine assis, et les dames avaient à peine échangé des compliments, faisant les remarques habituelles sur la toilette des unes et des autres, et sur la compagnie qu’elles s’attendaient à rencontrer, quand Charlotte a fait arrêter la voiture et descendre ses frères. Ils ont insisté pour lui embrasser les mains une fois encore ; ce que l’aîné a fait avec toute la tendresse d’un jeune homme de quinze ans, mais l’autre d’une manière plus légère et insouciante. Elle leur a demandé à nouveau d’embrasser les enfants pour elle, et nous sommes partis.

La tante a demandé à Charlotte si elle avait fini le livre qu’elle lui avait envoyé en dernier. « Non, a dit Charlotte ; il ne m’a pas plu : vous pouvez le reprendre. Et celui d’avant n’était pas beaucoup mieux. » J’ai été surpris, en demandant le titre, d’apprendre qu’il s’agissait de ____. (Nous nous sentons obligés de supprimer le passage dans la lettre, pour éviter que quiconque ne se sente offensé ; bien qu’aucun auteur ne doive accorder une grande attention à l’opinion d’une simple jeune fille, ou à celle d’un jeune homme instable.)

J’ai trouvé de la pénétration et du caractère dans tout ce qu’elle disait : chaque expression semblait illuminer ses traits de nouveaux charmes — de nouveaux rayons de génie — qui se déployaient peu à peu, à mesure qu’elle se sentait comprise.

« Quand j’étais plus jeune, a-t-elle observé, je n’aimais rien tant que les romans. Rien ne pouvait égaler mon délice quand, un jour de congé, je pouvais m’installer tranquillement dans un coin et entrer de tout mon cœur et de toute mon âme dans les joies ou les chagrins d’une Léonore fictive. Je ne nie pas qu’ils possèdent encore quelques charmes pour moi. Mais je lis si rarement que je préfère les livres correspondant exactement à mon goût. Et j’aime le plus les auteurs dont les scènes décrivent ma propre situation dans la vie — et les amis qui m’entourent, dont les histoires me touchent par leur intérêt, ressemblant à ma propre existence simple — qui, sans être absolument le paradis, est, dans l’ensemble, une source de bonheur indescriptible. »

J’ai essayé de dissimuler l’émotion que ces mots provoquaient, mais ce fut de peu d’effet ; car, lorsqu’elle eut exprimé si fidèlement son opinion sur « Le Curé de Wakefield », et sur d’autres œuvres dont je tairai les noms (Bien que les noms soient omis, les auteurs mentionnés méritent l’approbation de Charlotte et la ressentiront dans leur cœur lorsqu’ils liront ce passage. Cela ne concerne personne d’autre.), je n’ai pu me contenir davantage, mais j’ai exprimé pleinement ce que j’en pensais : et ce n’est que lorsque Charlotte s’est adressée aux deux autres dames que je me suis souvenu de leur présence et que je les ai observées assises, muettes d’étonnement. La tante m’a regardé plusieurs fois avec un air de raillerie, dont je ne me suis cependant pas du tout soucié.

Nous avons parlé des plaisirs de la danse. « Si c’est un défaut de l’aimer, a dit Charlotte, je suis prête à confesser que je la prise au-dessus de tout autre amusement. Si quelque chose me trouble, je vais au piano, je joue un air sur lequel j’ai dansé, et tout rentre dans l’ordre immédiatement. »

Vous, qui me connaissez, pouvez imaginer avec quelle fixité j’ai contemplé ses yeux sombres et riches pendant ces remarques, comment mon âme même s’est repue de ses lèvres chaudes et de ses joues fraîches et éclatantes, comment je me suis perdu dans la signification délicieuse de ses mots, si bien que j’ai à peine entendu les expressions réelles. En résumé, je suis descendu de voiture comme un homme dans un rêve, et j’étais si étranger au monde obscur qui m’entourait que j’ai à peine entendu la musique qui résonnait dans la salle de bal illuminée.

Les deux Messieurs Andran et un certain N. N. (je ne peux m’encombrer de leurs noms), qui étaient les cavaliers de la tante et de Charlotte, nous ont reçus à la portière de la voiture et ont pris possession de leurs dames, tandis que je suivais avec la mienne.

Nous avons commencé par un menuet. J’ai fait danser une dame après l’autre, et précisément celles qui étaient les plus désagréables ne pouvaient se résoudre à arrêter. Charlotte et son cavalier ont entamé une danse anglaise, et vous devez imaginer mon délice quand ce fut leur tour de danser la figure avec nous. Vous devriez voir Charlotte danser. Elle danse avec tout son cœur et toute son âme : sa silhouette n’est qu’harmonie, élégance et grâce, comme si elle n’avait conscience de rien d’autre, et n’avait aucune autre pensée ni aucun autre sentiment ; et, sans aucun doute, pour le moment, toute autre sensation est éteinte.

Elle était engagée pour la seconde danse, mais m’a promis la troisième, et m’a assuré, avec la liberté la plus agréable, qu’elle aimait beaucoup la valse. « C’est la coutume ici, a-t-elle dit, que les partenaires précédents valsent ensemble ; mais mon cavalier est un valseur médiocre et sera ravi si je lui épargne cette peine. Votre partenaire n’est pas autorisée à valser, et, en vérité, est tout aussi incapable : mais j’ai observé pendant la danse que vous valsez bien ; alors, si vous voulez valser avec moi, je vous prie de le proposer à ma partenaire, et je le proposerai à la vôtre. » Nous nous sommes mis d’accord, et il fut convenu que nos cavalières s’amuseraient mutuellement.

Nous nous sommes élancés, et, d’abord, nous nous sommes délectés des mouvements gracieux habituels des bras. Avec quelle grâce, avec quelle aisance elle se mouvait ! Lorsque la valse a commencé, et que les danseurs tourbillonnaient les uns autour des autres dans le labyrinthe étourdissant, il y eut une certaine confusion, due à l’incapacité de certains danseurs. Nous sommes sagement restés immobiles, laissant les autres s’épuiser ; et, quand les danseurs maladroits se sont retirés, nous nous sommes joints à la danse et avons tenu bon de façon fameuse avec un autre couple — Andran et sa cavalière. Jamais je n’ai dansé avec autant de légèreté. Je me suis senti plus qu’humain, tenant cette plus adorable des créatures dans mes bras, volant avec elle aussi rapidement que le vent, jusqu’à ce que je perde de vue tout autre objet ; et ô Wilhelm, j’ai juré à ce moment-là qu’une jeune fille que j’aimais, ou pour qui je ressentais le moindre attachement, jamais, jamais ne valserait avec quelqu’un d’autre que moi, dussé-je en périr ! — vous comprendrez cela.

Nous avons fait quelques tours dans la salle pour reprendre notre souffle. Charlotte s’est assise et s’est rafraîchie en dégustant quelques oranges que j’avais fait mettre de côté — les seules qui restaient ; mais à chaque tranche qu’elle offrait par politesse à ses voisines, je sentais comme si un poignard me traversait le cœur.

Nous étions le second couple lors de la troisième danse. Alors que nous descendions la file (et le ciel sait avec quelle extase je contemplais ses bras et ses yeux, rayonnants du sentiment le plus doux d’un plaisir pur et authentique), nous avons croisé une dame que j’avais remarquée pour l’expression charmante de son visage ; bien qu’elle ne fût plus jeune. Elle a regardé Charlotte avec un sourire, puis, levant le doigt dans une attitude menaçante, a répété deux fois d’un ton de voix très significatif le nom d’« Albert ».

« Qui est Albert ? » dis-je à Charlotte, si ce n’est pas indiscret de ma part.

Elle allait répondre quand nous fûmes obligés de nous séparer pour exécuter une figure de la danse ; et, comme nous nous croisions de nouveau, je m’aperçus qu’elle avait l’air un peu songeur. « Pourquoi vous le cacher ? » dit-elle en me donnant la main pour la promenade. « Albert est un homme de mérite, à qui je suis fiancée. » Il n’y avait là rien de nouveau pour moi (car les jeunes filles me l’avaient dit en chemin) ; mais c’était nouveau en ce sens que je n’y avais pas songé par rapport à celle que, dans un laps de temps si court, j’avais appris à si hautement estimer. Bref, je me trouble, je perds le pas dans la figure, et je provoque une confusion générale ; si bien qu’il fallut toute la présence d’esprit de Charlotte pour me remettre dans le droit chemin en me tirant et en me poussant à ma place.

La danse n’était pas encore finie que les éclairs, qu’on voyait depuis quelque temps à l’horizon et que j’avais affirmé ne provenir que de la chaleur, devinrent plus violents ; et le tonnerre se fit entendre par-dessus la musique. Lorsqu’une détresse ou une terreur nous surprend au milieu de nos divertissements, elle fait naturellement une impression plus profonde qu’à d’autres moments, soit parce que le contraste nous rend plus vivement sensibles, ou peut-être plutôt parce que nos sens sont alors plus ouverts aux impressions, et que le choc en est par conséquent plus fort. C’est à cette cause que je dois attribuer l’effroi et les cris des dames. L’une, avec sagacité, s’assit dans un coin, le dos tourné à la fenêtre, et se mit les doigts dans les oreilles ; une seconde s’agenouilla devant elle et cacha son visage dans ses genoux ; une troisième se jeta entre elles et embrassa sa sœur en versant mille larmes ; certaines insistèrent pour rentrer chez elles ; d’autres, inconscientes de leurs actes, manquaient de la présence d’esprit nécessaire pour réprimer l’impertinence de leurs jeunes partenaires, qui cherchaient à s’approprier ces soupirs que les lèvres de nos beautés agitées destinaient au ciel. Quelques messieurs étaient descendus pour fumer un cigare tranquille, et le reste de la compagnie saisit volontiers une heureuse suggestion de la maîtresse de maison de se retirer dans une autre pièce munie de volets et de rideaux. Nous y étions à peine arrivés que Charlotte disposa les chaises en cercle ; et, quand la compagnie se fut assise conformément à sa demande, elle proposa aussitôt un jeu de gages.

Je remarquai que certains membres de la compagnie préparaient leur bouche et se composaient une contenance à la perspective de quelque gage agréable. « Jouons à compter, dit Charlotte. Maintenant, faites attention : je vais faire le tour du cercle de droite à gauche ; et chacun doit compter, l’un après l’autre, le nombre qui lui revient, et doit compter vite ; quiconque s’arrête ou se trompe recevra une gifle, et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous ayons compté jusqu’à mille. » C’était délicieux de voir cet amusement. Elle faisait le tour du cercle, le bras levé. « Un », dit le premier ; « deux », le second ; « trois », le troisième ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que Charlotte aille de plus en plus vite. L’un se trompe, aussitôt une gifle ; et, au milieu des rires qui s’ensuivirent, une autre gifle ; et ainsi de suite, de plus en plus vite. J’en reçus deux moi-même. Je crus qu’elles étaient plus fortes que les autres, et je me sentis tout à fait ravi. Un rire et une confusion généraux mirent fin au jeu bien avant que nous ayons compté jusqu’à mille. La troupe se divisa en petits groupes séparés : l’orage avait cessé, et je suivis Charlotte dans la salle de bal. En chemin, elle dit : « Le jeu a chassé leur peur de l’orage. » Je ne pus répondre. « Moi-même, continua-t-elle, j’étais aussi effrayée que n’importe qui d’entre eux ; mais en feignant le courage, pour maintenir le moral des autres, j’ai oublié mes appréhensions. » Nous allâmes à la fenêtre. Il tonnait encore au loin : une pluie douce tombait sur la campagne et remplissait l’air autour de nous de parfums délicieux. Charlotte se pencha sur son bras ; ses yeux erraient sur le paysage ; elle les leva vers le ciel, puis les tourna vers moi ; ils étaient humides de larmes ; elle posa sa main sur la mienne et dit : « Klopstock ! » Aussitôt, je me souvins de la magnifique ode qui occupait ses pensées : je me sentis accablé par le poids de mes sensations et je succombai sous elles. C’était plus que je ne pouvais supporter. Je me penchai sur sa main, je l’embrassai dans un flot de larmes délicieuses, et je levai de nouveau les yeux vers les siens. Divin Klopstock ! Pourquoi n’as-tu pas vu ton apothéose dans ces yeux ? Et ton nom si souvent profané, que je n’eusse jamais à l’entendre répéter !

19 JUIN.

Je ne me souviens plus où je m’en suis tenu dans mon récit : je sais seulement qu’il était deux heures du matin quand je suis allé me coucher ; et si vous aviez été avec moi, afin que j’aie pu parler au lieu de vous écrire, j’aurais, selon toute probabilité, vous aurais fait veiller jusqu’au jour.

Je crois que je n’ai pas encore raconté ce qui s’est passé pendant que nous rentrions du bal, et je n’ai pas le temps de vous le dire maintenant. C’était un lever de soleil des plus magnifiques : toute la campagne était rafraîchie, et la pluie tombait goutte à goutte des arbres de la forêt. Nos compagnons dormaient. Charlotte me demanda si je ne voulais pas dormir aussi, et me pria de ne faire aucune cérémonie pour elle. La regardant fixement, je répondis : « Tant que je verrai ces yeux ouverts, je ne crains pas de m’endormir. » Nous restâmes tous deux éveillés jusqu’à ce que nous atteignions sa porte. La servante l’ouvrit doucement et l’assura, en réponse à ses questions, que son père et les enfants allaient bien et dormaient encore. Je la quittai en lui demandant la permission de lui rendre visite dans la journée. Elle consentit, et j’y allai, et, depuis ce temps, soleil, lune et étoiles peuvent poursuivre leur course : je ne sais si c’est le jour ou la nuit ; le monde entier n’est rien pour moi.

21 JUIN.

Mes jours sont aussi heureux que ceux réservés par Dieu à ses élus ; et, quel que soit mon sort par la suite, je ne pourrai jamais dire que je n’ai pas goûté la joie, la plus pure joie de la vie. Vous connaissez Walheim. Je suis maintenant complètement installé là-bas. À cet endroit, je ne suis qu’à une demi-lieue de Charlotte ; et là, je jouis de moi-même et goûte tout le plaisir qui peut échoir au lot d’un homme.

J’étais loin d’imaginer, lorsque je choisis Walheim pour mes excursions à pied, que tout le ciel en était si proche. Combien de fois, dans mes errances depuis le flanc de la colline ou depuis les prairies traversant la rivière, ai-je contemplé ce pavillon de chasse, qui contient maintenant en lui toute la joie de mon cœur !

J’ai souvent, mon cher Wilhelm, réfléchi à l’empressement que les hommes ressentent à errer et à faire de nouvelles découvertes, et à cette impulsion secrète qui, par la suite, les incline à retourner dans leur cercle étroit, à se conformer aux lois de la coutume et à ne plus s’embarrasser de ce qui se passe autour d’eux.

Il est si étrange de voir comment, lorsque je suis arrivé ici pour la première fois et que j’ai contemplé cette jolie vallée depuis le flanc de la colline, je me suis senti charmé par toute la scène qui m’entourait. Le petit bois en face, comme il est délicieux de s’asseoir sous son ombre ! Quelle belle vue depuis ce point de rocher ! Puis, cette délicieuse chaîne de collines et les vallées exquises à leurs pieds ! Pourrais-je seulement errer et me perdre parmi elles ! J’y allai et je revins sans trouver ce que je souhaitais. La distance, mon ami, est comme l’avenir. Une immense obscurité est étendue devant nos âmes : les perceptions de notre esprit sont aussi obscures que celles de notre vision ; et nous désirons ardemment abandonner tout notre être, afin qu’il soit rempli de la félicité complète et parfaite d’une seule émotion glorieuse. Mais hélas ! quand nous avons atteint notre objet, quand le « là » lointain devient le « ici » présent, tout est changé : nous sommes aussi pauvres et bornés qu’auparavant, et nos âmes languissent toujours pour un bonheur inaccessible.

Ainsi, le voyageur inquiet soupire après son sol natal et trouve dans son propre cottage, dans les bras de sa femme, dans l’affection de ses enfants et dans le travail nécessaire à leur subsistance, ce bonheur qu’il avait cherché en vain à travers le vaste monde.

Lorsque, le matin, au lever du soleil, je vais à Walheim et que je cueille de mes propres mains dans le jardin les pois qui doivent servir à mon dîner, lorsque je m’assieds pour les écosser et lis mon Homère dans les intervalles, puis, choisissant une casserole dans la cuisine, vais chercher mon propre beurre, mets mon plat sur le feu, le couvre et m’assieds pour le remuer selon les besoins, je m’imagine les illustres prétendants de Pénélope, tuant, apprêtant et préparant leurs propres bœufs et porcs. Rien ne me remplit d’un sentiment de bonheur plus pur et plus authentique que ces traits de vie patriarcale que, Dieu merci ! je peux imiter sans affectation. Heureux suis-je, en vérité, que mon cœur soit capable de ressentir le même plaisir simple et innocent que le paysan dont la table est couverte de nourriture qu’il a lui-même élevée, et qui non seulement savoure son repas, mais se souvient avec délices des jours heureux et des matins ensoleillés où il l’a planté, des douces soirées où il l’a arrosé, et du plaisir qu’il a éprouvé à regarder sa croissance quotidienne.

29 JUIN.

Avant-hier, le médecin de la ville est venu rendre visite au juge. Il m’a trouvé sur le sol en train de jouer avec les enfants de Charlotte. Certains d’entre eux grimpaient sur moi, et d’autres gambadaient avec moi ; et, comme je les attrapais et les chatouillais, ils faisaient beaucoup de bruit. Le docteur est un personnage d’un genre formel : il ajuste les plis de ses manchettes et remet continuellement sa jabot pendant qu’il vous parle ; et il a jugé ma conduite indigne de la dignité d’un homme sensé. J’ai pu m’en apercevoir à son visage. Mais je ne me suis pas laissé troubler. Je l’ai laissé continuer sa conversation savante, tandis que je reconstruisais pour les enfants leurs châteaux de cartes aussi vite qu’ils les renversaient. Il est allé par la ville ensuite, se plaignant que les enfants du juge étaient déjà assez gâtés, mais qu’à présent Werther les ruinait complètement.

Oui, mon cher Wilhelm, rien sur cette terre ne touche mon cœur autant que les enfants. Quand je regarde leurs agissements ; quand je remarque chez ces petites créatures les germes de toutes ces vertus et qualités qu’elles trouveront un jour si indispensables ; quand je contemple chez les obstinés toute la fermeté et la constance futures d’un noble caractère ; chez les capricieux, cette légèreté et cette gaieté de tempérament qui les porteront aisément au-dessus des dangers et des troubles de la vie, leur nature tout entière simple et non souillée, alors je me rappelle les paroles dorées du Grand Maître de l’humanité : « Si vous ne devenez comme l’un d’entre eux ! » Et maintenant, mon ami, ces enfants, qui sont nos égaux, que nous devrions considérer comme nos modèles, nous les traitons comme s’ils étaient nos sujets. Ils n’ont aucune volonté propre. Et en avons-nous donc, nous ? D’où vient notre droit exclusif ? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et plus expérimentés ? Grand Dieu ! du haut de ton ciel, tu contemples de grands enfants et de petits enfants, et nul autre ; et ton Fils a depuis longtemps déclaré lesquels t’offrent le plus grand plaisir. Mais ils croient en lui, et ne l’entendent point, c’est aussi une vieille histoire ; et ils éduquent leurs enfants à leur propre image, etc.

Adieu, Wilhelm : je ne vais pas m’égarer davantage sur ce sujet.

1er JUILLET.

La consolation que Charlotte peut apporter à un malade, je l’éprouve de mon propre cœur, qui souffre plus de son absence que bien des pauvres créatures languissant sur un lit de maladie. Elle est partie passer quelques jours en ville avec une femme très digne, qui est condamnée par les médecins et souhaite avoir Charlotte près d’elle dans ses derniers moments. Je l’ai accompagnée la semaine dernière lors d’une visite au vicaire de S—, un petit village dans les montagnes, à environ une lieue d’ici. Nous sommes arrivés vers quatre heures : Charlotte avait emmené sa petite sœur avec elle. Quand nous sommes entrés dans la cour du presbytère, nous avons trouvé le bon vieillard assis sur un banc devant la porte, sous l’ombre de deux grands noyers. À la vue de Charlotte, il sembla reprendre vie, se leva, oublia sa canne et s’avança vers elle. Elle courut à lui et le fit rasseoir ; puis, se plaçant à ses côtés, elle lui donna un certain nombre de messages de son père, et attrapa ensuite son plus jeune enfant, une petite chose sale et laide, la joie de ses vieux jours, et l’embrassa. J’aurais voulu que vous soyez témoin de ses attentions pour ce vieillard, comment elle élevait la voix à cause de sa surdité ; comment elle lui parlait de jeunes gens en bonne santé qui avaient été emportés quand on s’y attendait le moins ; louait les vertus de Carlsbad et recommandait sa détermination d’y passer l’été suivant ; et l’assurait qu’il avait l’air meilleur et plus fort que lorsqu’elle l’avait vu pour la dernière fois. Moi, pendant ce temps, j’accordais mon attention à sa bonne dame. Le vieillard semblait tout à fait d’humeur joyeuse ; et comme je ne pouvais m’empêcher d’admirer la beauté des noyers, qui formaient une ombre si agréable au-dessus de nos têtes, il commença, quoique avec quelque difficulté, à nous en raconter l’histoire. « Quant au plus vieux, dit-il, nous ne savons pas qui l’a planté, certains disent un ecclésiastique, et d’autres un autre : mais le plus jeune, là derrière nous, a exactement l’âge de ma femme, cinquante ans en octobre prochain ; son père l’a planté le matin, et le soir elle est venue au monde. Le père de ma femme était mon prédécesseur ici, et je ne saurais vous dire combien il aimait cet arbre ; et il m’est tout aussi cher. Sous l’ombre de cet arbre même, sur une bûche de bois, ma femme était assise à tricoter, quand moi, pauvre étudiant, je suis entré dans cette cour pour la première fois, il y a tout juste vingt-sept ans. » Charlotte demanda après sa fille. Il dit qu’elle était allée avec Herr Schmidt dans les prairies et qu’elle était avec les faneurs. Le vieillard reprit alors son histoire et nous raconta comment son prédécesseur s’était pris d’affection pour lui, tout comme sa fille d’ailleurs ; et comment il était devenu d’abord son vicaire, puis son successeur. Il avait à peine fini son récit que sa fille revint par le jardin, accompagnée du susnommé Herr Schmidt. Elle accueillit Charlotte avec affection, et j’avoue que j’ai été très séduit par son apparence. C’était une brune à l’air vif et de bonne humeur, tout à fait capable d’amuser quelqu’un pendant quelque temps à la campagne. Son amoureux (car c’est ce que Herr Schmidt semblait manifestement être) était un personnage poli, réservé, et ne voulait pas se joindre à notre conversation, malgré tous les efforts de Charlotte pour le faire sortir de sa réserve. J’étais très agacé d’observer, à son visage, que son silence ne provenait pas d’un manque de talent, mais de caprice et de mauvaise humeur. Cela devint très évident par la suite, lorsque nous partîmes faire une promenade, et que Frédérique se joignit à Charlotte, avec qui je parlais ; le visage du digne monsieur, qui était naturellement assez sombre, devint si sombre et en colère que Charlotte fut obligée de me toucher le bras et de me rappeler que je parlais trop à Frédérique. Rien ne m’afflige plus que de voir les hommes se tourmenter les uns les autres ; particulièrement quand, à la fleur de leur âge, à la saison même du plaisir, ils gâchent leurs quelques courts jours de soleil dans des querelles et des disputes, et ne s’aperçoivent de leur erreur que lorsqu’il est trop tard pour la réparer. Cette pensée m’est restée à l’esprit ; et le soir, quand nous sommes retournés chez le vicaire et que nous étions assis autour de la table avec notre pain et notre lait, la conversation tourna sur les joies et les peines du monde, je ne pus résister à la tentation d’invectiver amèrement contre la mauvaise humeur. « Nous sommes enclins, dis-je, à nous plaindre, mais avec très peu de cause, que nos jours heureux sont peu nombreux et nos mauvais jours nombreux. Si nos cœurs étaient toujours disposés à recevoir les bienfaits que le Ciel nous envoie, nous acquerrions la force de supporter le mal quand il survient. » « Mais, fit remarquer la femme du vicaire, nous ne pouvons pas toujours commander à nos tempéraments, tant de choses dépendent de la constitution : quand le corps souffre, l’esprit est mal à l’aise. » « Je reconnais cela, continuai-je ; mais nous devons considérer une telle disposition sous l’angle d’une maladie et nous demander s’il n’existe pas de remède. »

« Je serais heureuse d’en entendre un, dit Charlotte : au moins, je pense que beaucoup dépend de nous-mêmes ; je sais qu’il en est ainsi pour moi. Quand quelque chose m’ennuie et trouble mon tempérament, je me précipite dans le jardin, fredonne quelques contredanses, et tout rentre dans l’ordre immédiatement. » « C’est ce que je voulais dire, répondis-je ; la mauvaise humeur ressemble à l’indolence : elle nous est naturelle ; mais si une fois nous avons le courage de faire un effort, nous trouvons notre travail couler frais de nos mains, et nous éprouvons, dans l’activité devant laquelle nous reculions, un plaisir réel. » Frédérique écoutait très attentivement ; et le jeune homme objecta que nous n’étions pas maîtres de nous-mêmes, et encore moins de nos sentiments. « La question porte sur un sentiment désagréable, ajoutai-je, auquel chacun voudrait volontiers échapper, mais nul ne connaît son propre pouvoir sans l’avoir éprouvé. Les malades sont heureux de consulter des médecins et se soumettent au régime le plus scrupuleux, aux médicaments les plus nauséabonds, afin de recouvrer leur santé. » Je remarquai que le bon vieillard inclinait la tête et s’efforçait d’entendre notre discours ; alors j’élevai la voix et m’adressai directement à lui. « Nous prêchons contre un grand nombre de crimes, fis-je remarquer, mais je ne me souviens d’aucun sermon prononcé contre la mauvaise humeur. » « Cela peut très bien convenir à vos ecclésiastiques de ville, dit-il : les gens de la campagne ne sont jamais de mauvaise humeur ; quoique, en vérité, cela pourrait être utile, occasionnellement, pour ma femme par exemple, et le juge. » Nous avons tous ri, comme il le fit aussi très cordialement, jusqu’à ce qu’il tombe dans une quinte de toux, qui interrompit notre conversation pendant un temps. Herr Schmidt reprit le sujet. « Vous appelez la mauvaise humeur un crime, remarqua-t-il, mais je pense que vous utilisez un terme trop fort. » « Pas du tout, répondis-je, si cela mérite ce nom qui est si pernicieux pour nous-mêmes et pour nos voisins. N’est-ce pas assez que nous manquions du pouvoir de nous rendre heureux les uns les autres, faut-il encore que nous nous privions du plaisir que nous pouvons tous nous créer ? Montrez-moi l’homme qui a le courage de cacher sa mauvaise humeur, qui porte le fardeau tout entier lui-même, sans troubler la paix de ceux qui l’entourent. Non : la mauvaise humeur naît d’une conscience intérieure de notre propre manque de mérite, d’un mécontentement qui accompagne toujours cette envie qu’engendre une vaine folie. Nous voyons des gens heureux, que nous n’avons pas rendus tels, et nous ne pouvons supporter la vue. » Charlotte me regarda avec un sourire ; elle observait l’émotion avec laquelle je parlais : et une larme dans les yeux de Frédérique me stimula à poursuivre. « Malheur à ceux, dis-je, qui utilisent leur pouvoir sur un cœur humain pour détruire les plaisirs simples dont il jouirait naturellement ! Toutes les faveurs, toutes les attentions du monde ne peuvent compenser la perte de ce bonheur qu’une cruelle tyrannie a détruit. » Mon cœur était plein pendant que je parlais. Le souvenir de beaucoup de choses qui s’étaient passées pressait mon esprit et remplissait mes yeux de larmes. « Nous devrions nous répéter quotidiennement, m’écriai-je, que nous ne devrions pas interférer avec nos amis, sauf pour les laisser en possession de leurs propres joies et augmenter leur bonheur en le partageant avec eux ! Mais quand leurs âmes sont tourmentées par une passion violente, ou leurs cœurs déchirés par le chagrin, est-il en votre pouvoir de leur offrir la plus légère consolation ?

« Et quand la dernière maladie fatale saisit l’être dont vous avez préparé la tombe prématurée, quand elle est couchée, languissante et épuisée devant vous, ses yeux ternes levés vers le ciel et la sueur de la mort sur son front pâle, vous vous tenez là à son chevet comme un criminel condamné, avec le sentiment amer que toute votre fortune ne pourrait la sauver ; et la pensée agonisante vous étreint que tous vos efforts sont impuissants à apporter ne serait-ce qu’un moment de force à l’âme qui s’en va, ou à la vivifier d’une consolation transitoire. »

À ces mots, le souvenir d’une scène semblable à laquelle j’avais autrefois assisté tomba de tout son poids sur mon cœur. Je cachai mon visage dans mon mouchoir et sortis précipitamment de la chambre, et ne fus rappelé à moi que par la voix de Charlotte, qui me fit remarquer qu’il était temps de rentrer. Avec quelle tendresse elle me gronda en chemin pour l’intérêt trop vif que je prenais à tout ! Elle déclara que cela me ferait du tort, et que je devais me ménager. Oui, mon ange ! Je le ferai pour ton amour.

6 JUILLET.

Elle est toujours auprès de son amie mourante, et elle est toujours cette même créature rayonnante et belle dont la présence adoucit la douleur et répand le bonheur partout où elle se tourne. Elle est sortie hier avec ses petites sœurs : je le savais, et je suis allé à leur rencontre ; et nous avons marché ensemble. En une heure et demie environ, nous sommes revenus en ville. Nous nous sommes arrêtés à la source que j’aime tant, et qui m’est maintenant mille fois plus chère que jamais. Charlotte s’est assise sur le muret, et nous nous sommes rassemblés autour d’elle. J’ai regardé autour de moi et je me suis rappelé le temps où mon cœur était libre et sans attache. « Chère fontaine ! » dis-je, « depuis ce temps, je ne suis plus venu goûter le frais repos près de ton courant limpide : je t’ai passée d’un pas distrait, et je t’ai à peine accordé un regard. » J’ai baissé les yeux et j’ai aperçu la petite sœur de Charlotte, Jane, qui montait les marches avec un verre d’eau. Je me suis tourné vers Charlotte, et j’ai senti son influence sur moi. Jane approcha au même moment avec le verre. Sa sœur, Marianne, voulut le lui prendre. « Non ! » cria l’enfant, avec l’expression la plus douce sur le visage, « Charlotte doit boire la première. »

L’affection et la simplicité avec lesquelles cela fut dit me charmèrent tant que je cherchai à exprimer mes sentiments en prenant l’enfant dans mes bras pour l’embrasser tendrement. Elle fut effrayée et commença à pleurer. « Tu ne devrais pas faire cela », dit Charlotte : je me sentis confus. « Viens, Jane », continua-t-elle, en lui prenant la main et en la menant de nouveau en bas des marches, « ce n’est rien : lave-toi vite dans l’eau fraîche. » Je restai à les regarder ; et quand je vis la petite chérie se frotter les joues avec ses mains mouillées, dans la pleine conviction que toutes les impuretés contractées au contact de ma vilaine barbe seraient lavées par l’eau miraculeuse, et comment, bien que Charlotte lui dise que cela suffisait, elle continuait à se laver de toutes ses forces, comme si elle pensait qu’il valait mieux trop que pas assez, je vous assure, Wilhelm, je n’ai jamais assisté à un baptême avec plus de révérence ; et, quand Charlotte remonta du puits, j’aurais pu me prosterner devant elle comme devant le prophète d’une nation orientale.

Le soir, je ne pus m’empêcher de raconter l’histoire à une personne qui, je le pensais, possédait quelque sentiment naturel, parce qu’elle était un homme d’esprit. Mais quelle erreur je fis. Il soutint que c’était très mal de la part de Charlotte, que nous ne devrions pas tromper les enfants, que de telles choses causaient d’innombrables erreurs et superstitions, dont nous étions tenus de protéger les jeunes. Il me vint alors à l’esprit que cet homme lui-même avait été baptisé une semaine plus tôt ; je ne dis donc rien de plus, mais je maintins la justesse de mes propres convictions. Nous devrions agir avec les enfants comme Dieu agit avec nous ; nous sommes plus heureux sous l’influence d’illusions innocentes.

8 JUILLET.

Quel enfant est l’homme, qu’il soit si soucieux d’un regard ! Quel enfant est l’homme ! Nous étions allés à Walheim : les dames y étaient allées en voiture ; mais pendant notre promenade, j’ai cru voir dans les yeux sombres de Charlotte — je suis un fou — mais pardonnez-moi ! vous devriez les voir, ces yeux… Toutefois, pour être bref (car mes propres yeux sont appesantis par le sommeil), vous devez savoir que, lorsque les dames remontèrent dans leur voiture, le jeune W. Seldstadt, Andran et moi étions debout autour de la porte. Ce sont de joyeux lurons, et ils riaient et plaisantaient tous ensemble. J’observais les yeux de Charlotte. Ils erraient de l’un à l’autre ; mais ils ne se posèrent pas sur moi, sur moi, qui me tenais là, immobile, et qui ne voyais qu’elle ! Mon cœur lui dit mille fois adieu, mais elle ne me remarqua pas. La voiture s’éloigna ; et mes yeux se remplirent de larmes. Je la suivis du regard : soudain, je vis le bonnet de Charlotte penché à la fenêtre, et elle se tourna pour regarder en arrière ; était-ce vers moi ? Mon cher ami, je ne sais ; et dans cette incertitude, je trouve une consolation. Peut-être s’est-elle tournée pour me regarder. Peut-être ! Bonne nuit — quel enfant je suis !

10 JUILLET.

Vous devriez voir à quel point j’ai l’air stupide en société quand son nom est mentionné, particulièrement quand on me demande carrément si elle me plaît. Si elle me plaît ! Je déteste cette expression. Quel genre de créature doit être celui à qui Charlotte ne ferait que « plaire », dont tout le cœur et tous les sens ne seraient pas entièrement absorbés par elle. Si elle me plaît ! Quelqu’un m’a demandé dernièrement si Ossian me plaisait.

11 JUILLET.

Madame M— est très malade. Je prie pour son rétablissement, parce que Charlotte partage mes souffrances. Je la vois occasionnellement chez mon amie, et aujourd’hui, elle m’a raconté la chose la plus étrange. Le vieux M— est un homme avare et mesquin qui a longtemps tourmenté et ennuyé la pauvre dame ; mais elle a supporté ses afflictions avec patience. Il y a quelques jours, quand le médecin nous informa que son rétablissement était impossible, elle fit venir son mari (Charlotte était présente) et s’adressa à lui en ces termes : « J’ai quelque chose à confesser, qui, après mon trépas, pourrait causer trouble et confusion. J’ai jusqu’ici conduit votre ménage aussi frugalement et économiquement que possible, mais vous devez me pardonner de vous avoir fraudé pendant trente ans. Au commencement de notre vie conjugale, vous m’allouiez une petite somme pour les besoins de la cuisine et les autres dépenses domestiques. Quand notre établissement s’est agrandi et que nos biens ont augmenté, je n’ai pu vous persuader d’augmenter proportionnellement l’allocation hebdomadaire : en somme, vous savez que, lorsque nos besoins étaient les plus grands, vous exigiez que je fournisse tout avec sept florins par semaine. J’ai pris l’argent de vous sans une observation, mais j’ai comblé le déficit hebdomadaire avec l’argent du coffre ; car personne ne soupçonnerait votre femme de voler la caisse du ménage. Mais je n’ai rien gaspillé, et je me serais contentée de rencontrer mon juge éternel sans cette confession, si celle sur qui la gestion de votre établissement tombera après mon décès, devait être libre d’embarras lorsque vous insisterez sur le fait que l’allocation qui m’était faite, à moi, votre ancienne femme, était suffisante. »

J’ai parlé avec Charlotte de la manière inconcevable dont les hommes se laissent aveugler ; comment quiconque pourrait éviter de soupçonner une tromperie, alors que sept florins seulement étaient alloués pour couvrir des dépenses deux fois plus grandes. Mais j’ai moi-même connu des gens qui croyaient, sans aucun étonnement visible, que leur maison possédait la cruche d’huile inépuisable du prophète.

13 JUILLET.

Non, je ne suis pas trompé. Dans ses yeux sombres, je lis un intérêt véritable pour moi et pour mon sort. Oui, je le sens ; et je peux croire mon propre cœur qui me dit — oserais-je le dire ? — oserais-je prononcer les mots divins ? — qu’elle m’aime !

Qu’elle m’aime ! Comme l’idée m’exalte à mes propres yeux ! Et, comme vous pouvez comprendre mes sentiments, je peux vous dire combien je m’honore puisque elle m’aime !

Est-ce présomption, ou est-ce une conscience de la vérité ? Je ne connais pas d’homme capable de me supplanter dans le cœur de Charlotte ; et pourtant, quand elle parle de son fiancé avec tant de chaleur et d’affection, je me sens comme le soldat qui a été dépouillé de ses honneurs et de ses titres, et privé de son épée.

16 JUILLET.

Comme mon cœur bat quand par accident je touche son doigt, ou que mes pieds rencontrent les siens sous la table ! Je me retire comme d’une fournaise ; mais une force secrète me pousse de nouveau en avant, et mes sens deviennent désordonnés. Son cœur innocent et inconscient ne sait jamais quelle agonie ces petites familiarités m’infligent. Parfois, quand nous parlons, elle pose sa main sur la mienne, et dans l’ardeur de la conversation, elle se rapproche de moi, et son souffle embaumé atteint mes lèvres, — alors je sens comme si la foudre m’avait frappé, et que je pouvais m’enfoncer dans la terre. Et pourtant, Wilhelm, avec toute cette confiance céleste — si je me connais moi-même, et si je devais jamais oser… vous me comprenez. Non, non ! Mon cœur n’est pas si corrompu, il est faible, assez faible, mais n’est-ce pas là un degré de corruption ?

Elle est pour moi un être sacré. Toute passion est apaisée en sa présence : je ne peux exprimer mes sensations quand je suis près d’elle. Je sens comme si mon âme battait dans chaque nerf de mon corps. Il y a une mélodie qu’elle joue au piano avec une habileté angélique — si simple est-elle, et pourtant si spirituelle ! C’est son air favori ; et, quand elle joue la première note, toute douleur, tout souci et tout chagrin disparaissent de moi en un instant.

Je crois chaque mot qui est dit de la magie de la musique ancienne. Comme son chant simple m’enchante ! Parfois, quand je suis prêt à commettre le suicide, elle chante cet air ; et instantanément la mélancolie et la folie qui pesaient sur moi sont dispersées, et je respire librement à nouveau.

18 JUILLET.

Wilhelm, qu’est le monde pour nos cœurs sans amour ? Qu’est une lanterne magique sans lumière ? Vous n’avez qu’à allumer la flamme à l’intérieur, et les figures les plus brillantes brillent sur le mur blanc ; et, si l’amour ne nous montre que des ombres fugaces, nous sommes pourtant heureux, quand, tels de simples enfants, nous les contemplons et sommes transportés par les splendides fantômes. Je n’ai pas pu voir Charlotte aujourd’hui. J’en ai été empêché par de la compagnie dont je n’ai pu me défaire. Que faire ? J’ai envoyé mon domestique chez elle, afin que je puisse au moins voir quelqu’un aujourd’hui qui ait été près d’elle. Oh, l’impatience avec laquelle j’ai attendu son retour ! La joie avec laquelle je l’ai accueilli ! Je l’aurais certainement pris dans mes bras et embrassé, si je n’avais pas eu honte.

On dit que la pierre de Bologne, lorsqu’elle est exposée au soleil, attire les rayons et, pendant un temps, semble lumineuse dans l’obscurité. Il en fut ainsi de moi et de ce domestique. L’idée que les yeux de Charlotte s’étaient posés sur son visage, sa joue, son vêtement même, les rendait tous inestimables à mes yeux, si bien qu’à cet instant, je ne me serais pas séparé de lui pour mille couronnes. Sa présence me rendait si heureux ! Prenez garde de rire de moi, Wilhelm. Peut-il être une illusion ce qui nous rend heureux ?

19 JUILLET.

« Je vais la voir aujourd’hui ! » m’exclamé-je avec délice, quand je me lève au matin et que je contemple avec allégresse le soleil brillant et magnifique. « Je vais la voir aujourd’hui ! » Et alors je n’ai plus de souhait à former : tout, tout est inclus dans cette seule pensée.

20 JUILLET.

Je ne peux souscrire à votre proposition que j’accompagne l’ambassadeur à ———. Je n’aime pas la subordination ; et nous savons tous qu’il est une personne rude et désagréable avec qui être en relation. Vous dites que ma mère souhaite que je sois employé. Je n’ai pu m’empêcher d’en rire. Ne suis-je pas suffisamment employé ? Et n’est-ce pas en réalité la même chose, que j’écaille des pois ou que je compte des lentilles ? Le monde court d’une folie à l’autre ; et l’homme qui, uniquement par égard pour l’opinion des autres, et sans aucun désir ou nécessité de sa part, peine après l’or, l’honneur ou tout autre fantôme, n’est pas meilleur qu’un fou.

24 JUILLET.

Vous insistez tant sur le fait que je ne dois pas négliger mon dessin, qu’il vaudrait aussi bien pour moi de ne rien dire que d’avouer combien peu j’ai fait dernièrement.

Je ne me suis jamais senti plus heureux, je n’ai jamais mieux compris la nature, jusque dans la moindre tige ou le plus petit brin d’herbe ; et pourtant je suis incapable de m’exprimer : mes facultés d’exécution sont si faibles, tout semble nager et flotter devant moi, si bien que je ne peux tracer un contour clair et hardi. Mais je m’imagine que je réussirais mieux si j’avais de l’argile ou de la cire pour modeler. Je tenterai, si cet état d’esprit dure encore longtemps, et je me mettrai à modeler, ne serait-ce qu’en pétrissant de la pâte.

J’ai commencé le portrait de Charlotte trois fois, et me suis tout autant de fois déshonoré. C’est d’autant plus ennuyeux que j’étais autrefois très heureux dans la réalisation de portraits. J’ai depuis esquissé son profil, et je dois me contenter de cela.

25 JUILLET.

Oui, chère Charlotte ! Je commanderai et arrangerai tout. Donnez-moi seulement plus de commissions, le plus sera le mieux. Une chose, cependant, je dois vous demander : n’utilisez plus de sable à écrire avec les chères lettres que vous m’envoyez. Aujourd’hui, j’ai porté votre lettre précipitamment à mes lèvres, et cela m’a agacé les dents.

26 JUILLET.

J’ai souvent décidé de ne pas la voir si fréquemment. Mais qui pourrait tenir une telle résolution ? Chaque jour, je suis exposé à la tentation, et je promets fidèlement que demain je resterai vraiment à l’écart : mais, quand demain arrive, je trouve quelque raison irrésistible de la voir ; et, avant que je ne puisse l’expliquer, je suis à nouveau avec elle. Soit elle a dit la veille au soir : « Vous viendrez sûrement demain » — et qui pourrait rester à l’écart alors ? — soit elle me donne quelque commission, et je trouve essentiel de lui porter la réponse en personne ; ou bien le jour est beau, et je marche jusqu’à Walheim ; et, quand je suis là, il n’y a qu’une demi-lieue de plus jusqu’à chez elle. Je suis dans l’atmosphère charmée, et je me retrouve bientôt à ses côtés. Ma grand-mère nous racontait une histoire au sujet d’une montagne d’aimant. Quand des navires s’en approchaient, ils étaient instantanément dépouillés de leurs ferrures : les clous volaient vers la montagne, et le malheureux équipage périssait au milieu des planches disloquées.

30 JUILLET.

Albert est arrivé, et je dois prendre mon départ. S’il était le meilleur et le plus noble des hommes, et moi en tout point son inférieur, je ne pourrais supporter de le voir en possession d’un être aussi parfait. Possession ! — assez, Wilhelm : son fiancé est ici — un homme charmant et digne, qu’on ne peut s’empêcher d’aimer. Heureusement, je n’étais pas présent à leur rencontre. Cela m’aurait brisé le cœur ! Et il est si prévenant : il n’a pas donné un seul baiser à Charlotte en ma présence. Le ciel l’en récompense ! Je dois l’aimer pour le respect avec lequel il la traite. Il me montre de la considération, mais pour cela, je soupçonne que je suis plus redevable à Charlotte qu’à sa propre inclination pour moi. Les femmes ont un tact délicat en ces matières, et il devrait en être ainsi. Elles ne peuvent pas toujours réussir à maintenir deux rivaux en bons termes l’un avec l’autre ; mais, quand elles y parviennent, ce sont les seules gagnantes.

Je ne peux m’empêcher d’estimer Albert. Le calme de son tempérament contraste fortement avec l’impétuosité du mien, que je ne peux cacher. Il a beaucoup de sentiment et est pleinement conscient du trésor qu’il possède en Charlotte. Il est exempt de mauvaise humeur, ce qui est, vous le savez, le défaut que je déteste le plus.

Il me regarde comme un homme de bon sens ; et mon attachement pour Charlotte, ainsi que l’intérêt que je porte à tout ce qui la concerne, augmentent son triomphe et son amour. Je ne demanderai pas s’il ne lui arrive pas parfois de la taquiner avec quelques petites jalousies ; car je sais que, si j’étais à sa place, je ne serais pas entièrement exempt de telles sensations.

Mais quoi qu’il en soit, mon plaisir avec Charlotte est fini. Appelez cela folie ou infatuation, qu’importe le nom ? La chose parle d’elle-même. Avant qu’Albert ne vienne, je savais tout ce que je sais maintenant. Je savais que je ne pouvais prétendre à elle, et je n’en fis aucune, c’est-à-dire, autant qu’il était possible, en présence de tant de beauté, de ne pas haleter après sa jouissance. Et maintenant, voyez-moi comme un benêt, regardant avec étonnement quand un autre arrive et me prive de mon amour.

Je me mords les lèvres et ressens un mépris infini pour ceux qui me disent d’être résigné, parce qu’il n’y a rien à y faire. Laissez-moi échapper au joug de ces sottes échappatoires ! Je vagabonde dans les bois ; et quand je retourne vers Charlotte et que je trouve Albert assis à ses côtés dans le pavillon du jardin, je suis incapable de le supporter, je me comporte comme un fou et commets mille extravagances. « Pour l’amour du ciel », a dit Charlotte aujourd’hui, « cessons ces scènes comme celles de la nuit dernière ! Vous m’effrayez quand vous êtes si violent. » Entre nous, je m’absente toujours maintenant quand il lui rend visite : et je suis ravi quand je la trouve seule.

8 AOÛT.

Croyez-moi, cher Wilhelm, je ne faisais pas allusion à vous quand je parlais si sévèrement de ceux qui conseillent la résignation devant un destin inévitable. Je ne pensais pas possible que vous puissiez nourrir un tel sentiment. Mais en fait, vous avez raison. Je suggère seulement une objection. En ce monde, on est rarement réduit à faire un choix entre deux alternatives. Il y a autant de variétés de conduites et d’opinions qu’il y a de tournures de traits entre un nez aquilin et un nez camus.

Vous me permettrez donc de concéder tout votre argument, et pourtant de trouver les moyens d’échapper à votre dilemme.

Votre position est celle-ci, je vous entends dire : « Soit vous avez l’espoir d’obtenir Charlotte, soit vous n’en avez aucun. Eh bien, dans le premier cas, poursuivez votre route et pressez la réalisation de vos souhaits. Dans le second, soyez un homme et secouez une misérable passion qui vous énervait et vous détruira. » Mon cher ami, c’est bien et facilement dit.

Mais exigeriez-vous d’un être misérable, dont la vie s’épuise lentement sous une maladie de langueur, qu’il s’expédie lui-même d’un coup de poignard ? Le trouble même qui consume sa force ne le prive-t-il pas du courage d’effectuer sa délivrance ?

Vous pouvez me répondre, si vous le souhaitez, avec une analogie similaire : « Qui ne préférerait l’amputation d’un bras au péril de la vie par le doute et la procrastination ! » Mais je ne sais si j’ai raison, et laissons ces comparaisons.

Assez ! Il y a des moments, Wilhelm, où je pourrais me lever et tout secouer, et où, si je savais seulement où aller, je pourrais fuir ce lieu.

LE MÊME SOIR.

Mon journal, que j’ai quelque peu négligé, m’est tombé sous la main aujourd’hui ; et je suis stupéfait de voir avec quelle délibération je me suis empêtré pas à pas. Avoir vu ma position si clairement, et pourtant avoir agi si comme un enfant ! Même maintenant, je vois le résultat clairement, et pourtant je n’ai aucune pensée d’agir avec plus de prudence.

10 AOÛT.

Si je n’étais pas un fou, je pourrais mener la vie la plus heureuse et la plus délicieuse ici. Tant de circonstances agréables, et d’un genre à assurer le bonheur d’un homme digne, sont rarement réunies. Hélas ! Je le sens trop sensiblement, — le cœur seul fait notre bonheur ! Être admis dans cette famille si charmante, être aimé du père comme un fils, des enfants comme un père, et de Charlotte ! Puis le noble Albert, qui ne trouble jamais mon bonheur par aucune apparence de mauvaise humeur, m’accueillant avec l’affection la plus cordiale, et m’aimant, après Charlotte, mieux que tout au monde ! Wilhelm, vous seriez ravi de nous entendre dans nos promenades et nos conversations sur Charlotte. Rien au monde ne peut être plus absurde que notre relation, et pourtant la pensée m’en émeut souvent aux larmes.

Il me parle parfois de son excellente mère ; comment, sur son lit de mort, elle lui avait confié sa maison et ses enfants, et lui avait remis Charlotte elle-même ; comment, depuis lors, un esprit nouveau s’était emparé d’elle ; comment, par souci et par anxiété pour leur bien-être, elle était devenue une véritable mère pour eux ; comment chaque instant de son temps était consacré à quelque labeur d’amour en leur faveur — et pourtant, sa gaieté et sa joie de vivre ne l’avaient jamais abandonnée. Je marche à ses côtés, je cueille des fleurs en chemin, je les arrange soigneusement en bouquet, puis je les jette dans le premier ruisseau que je croise, et je les regarde flotter doucement au loin. J’oublie si je vous ai dit qu’Albert doit rester ici. Il a reçu une charge gouvernementale, avec un très bon salaire ; et je crois savoir qu’il est en grande faveur à la cour. J’ai rencontré peu de personnes aussi ponctuelles et méthodiques dans les affaires.

12 AOÛT.

Certes, Albert est le meilleur garçon du monde. J’ai eu une étrange scène avec lui hier. J’allais prendre congé de lui ; car j’avais mis en tête d’aller passer quelques jours dans ces montagnes, d’où je vous écris maintenant. Tandis que je faisais les cent pas dans sa chambre, mon regard tomba sur ses pistolets. « Prêtez-moi ces pistolets, dis-je, pour mon voyage. » « Volontiers, répondit-il, si vous voulez prendre la peine de les charger ; car ils ne sont là que pour la forme. » Je décrochai l’un d’eux ; et il ajouta : « Depuis que j’ai failli souffrir de mon extrême prudence, je ne veux plus rien avoir à faire avec de telles choses. » J’étais curieux d’entendre cette histoire. « Je séjournais, dit-il, il y a quelque trois mois, chez un ami à la campagne. J’avais une paire de pistolets avec moi, déchargés ; et je dormais sans la moindre inquiétude. Un après-midi de pluie, j’étais assis seul, à ne rien faire, quand il me vint à l’esprit — je ne sais comment — que la maison pourrait être attaquée, que nous pourrions avoir besoin des pistolets, que nous pourrions, en somme, vous savez comment nous divaguons quand nous n’avons rien de mieux à faire. Je donnai les pistolets au domestique pour les nettoyer et les charger. Il jouait avec la femme de chambre, essayant de lui faire peur, quand le pistolet partit — Dieu sait comment ! — la baguette était dans le canon ; elle traversa net sa main droite et lui brisa le pouce. Je dus essuyer toutes les lamentations et payer la facture du chirurgien ; ainsi, depuis ce temps, je garde toutes mes armes déchargées. Mais, mon cher ami, à quoi sert la prudence ? Nous ne pouvons jamais nous prémunir contre tous les dangers possibles. Cependant… » — vous devez savoir que je peux tolérer tous les hommes jusqu’à ce qu’ils en viennent au « cependant » ; car il est évident que toute règle universelle doit avoir ses exceptions. Mais il est si extrêmement précis que, s’il s’imagine avoir dit un mot trop précipité, ou trop général, ou à moitié vrai, il ne cesse de nuancer, de modifier et d’atténuer, jusqu’à ce qu’à la fin il semble n’avoir rien dit du tout. En cette occasion, Albert était profondément plongé dans son sujet : je cessai de l’écouter et me perdis en rêveries. D’un mouvement soudain, je pointai la bouche du pistolet vers mon front, au-dessus de l’œil droit. « Que faites-vous ? » cria Albert en détournant l’arme. « Il n’est pas chargé », dis-je. « Et quand bien même, répondit-il avec impatience, que voulez-vous dire ? Je ne peux comprendre qu’un homme soit assez fou pour se tuer, et la simple idée me choque. »

« Mais pourquoi quiconque, dis-je, en parlant d’une action, s’aviserait-il de la déclarer folle ou sage, bonne ou mauvaise ? Que signifie tout cela ? Avez-vous soigneusement étudié les mobiles secrets de nos actions ? Comprenez-vous — pouvez-vous expliquer les causes qui les provoquent et les rendent inévitables ? Si vous le pouvez, vous serez moins hâtif dans votre jugement. »

« Mais vous admettrez, dit Albert, que certaines actions sont criminelles, quels que soient les motifs qui les inspirent. » Je l’accordai et haussai les épaules.

« Mais pourtant, mon bon ami, continuai-je, il y a quelques exceptions ici aussi. Le vol est un crime ; mais l’homme qui le commet par une extrême pauvreté, sans autre dessein que de sauver sa famille du dépérissement, est-il un objet de pitié ou de punition ? Qui jettera la première pierre à un mari qui, dans la chaleur d’un juste ressentiment, sacrifie sa femme infidèle et son perfide séducteur ? Ou à la jeune fille qui, dans sa faible heure d’extase, s’oublie dans les joies impétueuses de l’amour ? Même nos lois, froides et cruelles comme elles sont, fléchissent dans de tels cas et retiennent leur punition. »

« C’est tout à fait autre chose, dit Albert ; car un homme sous l’influence d’une violente passion perd tout pouvoir de réflexion, et est considéré comme ivre ou aliéné. »

« Oh ! vous autres, gens de bon sens, répondis-je en souriant, vous êtes toujours prêts à exclamer : "Extravagance, folie, ivresse !" Vous, hommes moraux, vous êtes si calmes et si disciplinés ! Vous abhorrez l’ivrogne et détestez l’extravagant ; vous passez votre chemin, comme le Lévite, et remerciez Dieu, comme le Pharisien, de n’être pas comme l’un d’eux. J’ai été plus d’une fois ivre, mes passions ont toujours frôlé l’extravagance : je n’ai pas honte de l’avouer ; car j’ai appris, par ma propre expérience, que tous les hommes extraordinaires, qui ont accompli de grandes et étonnantes actions, ont toujours été décriés par le monde comme ivres ou fous. Et dans la vie privée aussi, n’est-il pas intolérable que nul ne puisse entreprendre l’exécution d’une noble ou généreuse action sans susciter l’exclamation que l’auteur est ivre ou fou ? Honte à vous, sages ! »

« C’est encore une de vos humeurs extravagantes, dit Albert : vous exagérez toujours un cas, et en cette matière vous avez indubitablement tort ; car nous parlions du suicide, que vous comparez à de grandes actions, alors qu’il est impossible de le voir autrement que comme une faiblesse. Il est bien plus facile de mourir que de supporter une vie de misère avec courage. »

J’étais sur le point de rompre la conversation, car rien ne me fait perdre patience aussi complètement que l’énoncé d’une misérable banalité quand je parle du fond de mon cœur. Cependant, je me contins, car j’avais souvent entendu la même remarque avec assez de contrariété ; et je lui répondis donc avec un peu de chaleur : « Vous appelez cela une faiblesse — prenez garde de vous laisser égarer par les apparences. Quand une nation, qui a longtemps gémi sous l’intolérable joug d’un tyran, se soulève enfin et brise ses chaînes, appelez-vous cela une faiblesse ? L’homme qui, pour sauver sa maison des flammes, sent sa force physique décuplée, au point de soulever avec aisance des fardeaux qu’en l’absence d’excitation il aurait à peine pu déplacer ; celui qui, sous la rage d’une insulte, attaque et met en fuite une dizaine d’ennemis, de telles personnes doivent-elles être qualifiées de faibles ? Mon bon ami, si la résistance est force, comment le plus haut degré de résistance pourrait-il être une faiblesse ? »

Albert me regarda fixement et dit : « Je vous en prie, pardonnez-moi, mais je ne vois pas que les exemples que vous avez cités aient le moindre rapport avec la question. » « Très probable, répondis-je ; car on m’a souvent dit que mon style d’illustration frise un peu l’absurde. Mais voyons si nous ne pouvons pas placer la question sous un autre angle, en nous demandant quel peut être l’état d’esprit d’un homme qui se résout à se libérer du fardeau de la vie — un fardeau souvent si agréable à porter — car nous ne pouvons autrement raisonner sainement sur le sujet.

« La nature humaine, continuai-je, a ses limites. Elle est capable de supporter un certain degré de joie, de chagrin et de douleur, mais elle s’anéantit dès que cette mesure est dépassée. La question n’est donc pas de savoir si un homme est fort ou faible, mais s’il est capable de supporter la mesure de ses souffrances. La souffrance peut être morale ou physique ; et à mon avis, il est tout aussi absurde de qualifier de lâche celui qui se détruit que de qualifier de lâche celui qui meurt d’une fièvre maligne. »

« Paradoxe, tout est paradoxe ! » s’exclama Albert. « Pas si paradoxal que vous l’imaginez, répondis-je. Vous admettez que nous qualifions une maladie de mortelle lorsque la nature est si sévèrement attaquée, et sa force si épuisée, qu’elle ne peut absolument pas recouvrer son état antérieur, quelles que soient les circonstances.

« Maintenant, mon bon ami, appliquez cela à l’esprit ; observez un homme dans son état naturel et isolé ; considérez comment les idées travaillent, et comment les impressions s’attachent à lui, jusqu’à ce qu’enfin une violente passion s’empare de lui, détruisant toutes ses facultés de calme réflexion et le ruinant totalement.

« C’est en vain qu’un homme d’esprit sain et de tempérament calme comprend la condition d’un tel être misérable, en vain il le conseille. Il ne peut pas plus lui communiquer sa propre sagesse qu’un homme en bonne santé ne peut insuffler sa vigueur à l’invalide à la tête du lit duquel il est assis. »

Albert trouva cela trop général. Je lui rappelai une jeune fille qui s’était noyée peu de temps auparavant, et je lui racontai son histoire.

C’était une bonne créature, qui avait grandi dans la sphère étroite de l’industrie domestique et du travail hebdomadaire ; quelqu’un qui ne connaissait d’autre plaisir que de s’accorder une promenade le dimanche, parée de ses plus beaux atours, accompagnée de ses amies, ou peut-être de participer à la danse de temps à autre lors d’une fête, et de bavarder pendant ses heures de loisir avec une voisine, discutant des scandales ou des querelles du village, des bagatelles suffisantes pour occuper son cœur. Enfin, la chaleur de sa nature est influencée par certains désirs nouveaux et inconnus. Enflammée par les flatteries des hommes, ses plaisirs d’autrefois deviennent peu à peu insipides, jusqu’à ce qu’enfin elle rencontre un jeune homme pour lequel elle est attirée par un sentiment indescriptible ; sur lui elle repose désormais tous ses espoirs ; elle oublie le monde qui l’entoure ; elle ne voit, n’entend, ne désire rien que lui, et lui seul. Il occupe à lui seul toutes ses pensées. Non corrompue par l’oisiveté d’une vaine énervante, son affection se dirigeant régulièrement vers son objet, elle espère devenir la sienne et réaliser, dans une union éternelle avec lui, tout ce bonheur qu’elle cherchait, toute cette béatitude après laquelle elle soupirait. Ses promesses répétées confirment ses espoirs : des étreintes et des caresses, qui accroissent l’ardeur de ses désirs, subjuguent son âme. Elle flotte dans une vague et trompeuse anticipation de son bonheur ; et ses sentiments sont portés à leur paroxysme. Elle tend enfin ses bras pour embrasser l’objet de tous ses vœux, et son amant l’abandonne. Stupéfaite et désemparée, elle se tient au bord d’un précipice. Tout est ténèbres autour d’elle. Aucune perspective, aucun espoir, aucune consolation — abandonnée par celui en qui sa vie était centrée ! Elle ne voit rien du vaste monde devant elle, ne pense rien des nombreux individus qui pourraient combler le vide dans son cœur ; elle se sent délaissée, abandonnée par le monde ; et, aveuglée et poussée par l’agonie qui serre son âme, elle plonge dans les profondeurs, pour mettre fin à ses souffrances dans la large étreinte de la mort. Voyez ici, Albert, l’histoire de milliers d’êtres ; et dites-moi, n’est-ce pas là un cas d’infirmité physique ? La nature n’a aucun moyen d’échapper au labyrinthe : ses forces sont épuisées : elle ne peut plus lutter, et la pauvre âme doit mourir.

« Honte à celui qui peut regarder cela avec calme et s’exclamer : "La folle ! elle aurait dû attendre ; elle aurait dû laisser le temps effacer l’impression ; son désespoir se serait adouci, et elle aurait trouvé un autre amant pour la consoler." On pourrait tout aussi bien dire : "Le fou, de mourir d’une fièvre ! pourquoi n’a-t-il pas attendu que sa force soit revenue, que son sang soit calmé ? Tout se serait alors bien passé, et il serait encore en vie aujourd’hui." »

Albert, qui ne pouvait voir la justice de la comparaison, opposa d’autres objections, et, entre autres, insista sur le fait que j’avais pris le cas d’une simple fille ignorante. Mais comment un homme de bon sens, aux vues plus larges et à l’expérience plus riche, pourrait être excusé, il ne parvenait pas à le comprendre. « Mon ami ! » m’écriai-je, « l’homme n’est que l’homme ; et, quelle que soit l’étendue de ses facultés de raisonnement, elles sont de peu de secours quand la passion fait rage à l’intérieur, et qu’il se sent confiné par les limites étroites de la nature. Il vaudrait mieux, alors… mais nous parlerons de cela une autre fois », dis-je, et je saisis mon chapeau. Hélas ! mon cœur était plein ; et nous nous séparâmes sans conviction de part et d’autre. Comme il est rare, en ce monde, que les hommes se comprennent !

15 AOÛT.

Il ne fait aucun doute que dans ce monde, rien n’est aussi indispensable que l’amour. Je remarque que Charlotte ne pourrait me perdre sans une peine, et les enfants eux-mêmes n’ont qu’un souhait ; c’est que je revienne les voir demain. Je suis allé cet après-midi accorder le piano de Charlotte. Mais je ne pus le faire, car les petits insistaient pour que je leur raconte une histoire ; et Charlotte elle-même me pressa de les satisfaire. Je les servis pour le thé, et ils sont maintenant aussi pleinement satisfaits de moi que de Charlotte ; et je leur ai raconté mon meilleur conte de la princesse servie par des nains. Je m’améliore par cet exercice, et je suis tout surpris de l’impression que mes histoires créent. Si j’invente parfois un incident que j’oublie lors de la narration suivante, ils me rappellent aussitôt que l’histoire était différente avant ; si bien que je m’efforce maintenant de raconter avec exactitude la même anecdote sur le même ton monotone, qui ne change jamais. Je découvre par là combien un auteur nuit à ses œuvres en les modifiant, même si elles sont améliorées d’un point de vue poétique. La première impression est facilement reçue. Nous sommes ainsi faits que nous croyons aux choses les plus incroyables ; et, une fois qu’elles sont gravées dans la mémoire, malheur à celui qui tenterait de les effacer.

18 AOÛT.

Doit-il en être toujours ainsi — que la source de notre bonheur soit aussi la fontaine de notre misère ? Le sentiment plein et ardent qui animait mon cœur de l’amour de la nature, m’accablant sous un torrent de délices, et qui faisait apparaître tout le paradis devant moi, est devenu un tourment insupportable, un démon qui me poursuit et me harcèle perpétuellement. Quand, au temps passé, je regardais de ces rochers vers ces montagnes au-delà de la rivière, et vers la vallée verte et fleurie devant moi, et que je voyais toute la nature bourgeonner et éclore autour de moi ; les collines vêtues du pied à la cime de grands et épais arbres forestiers ; les vallées dans tous leurs méandres variés, ombragées des bois les plus aimables ; et la douce rivière glissant parmi les roseaux qui murmurent, reflétant les beaux nuages que la douce brise du soir transportait à travers le ciel — quand j’entendais les bosquets autour de moi mélodieux de la musique des oiseaux, et que je voyais les millions d’essaims d’insectes danser dans les derniers rayons dorés du soleil, dont les rayons déclinants éveillaient les scarabées bourdonnants de leurs lits d’herbe, tandis que le tumulte atténué autour dirigeait mon attention vers le sol, et que j’y observais le rocher aride contraint de fournir de la nourriture à la mousse sèche, tandis que la bruyère fleurissait sur les sables stériles en contrebas, tout cela me révélait la chaleur intérieure qui anime toute la nature, et remplissait et brûlait dans mon cœur. Je me sentais exalté par cette plénitude débordante jusqu’à la perception de la Divinité, et les formes glorieuses d’un univers infini devenaient visibles à mon âme ! Des montagnes stupéfiantes m’entouraient, des abîmes s’ouvraient à mes pieds, et des cataractes tombaient en cascade devant moi ; des rivières impétueuses coulaient à travers la plaine, et rochers et montagnes résonnaient de loin. Dans les profondeurs de la terre, je voyais d’innombrables puissances en mouvement, se multipliant à l’infini ; tandis qu’à sa surface, et sous les cieux, foisonnaient dix mille variétés de créatures vivantes. Tout autour est vivant d’un nombre infini de formes ; tandis que l’humanité fuit pour se mettre en sécurité dans ses petites maisons, à l’abri desquelles elle règne dans son imagination sur l’univers vaste et étendu. Pauvre fou ! dans l’estimation mesquine duquel toutes choses sont petites. Depuis les montagnes inaccessibles, à travers le désert qu’aucun pied mortel n’a foulé, jusqu’aux confins de l’océan inconnu, respire l’esprit du Créateur éternel ; et chaque atome auquel il a donné l’existence trouve grâce à ses yeux. Ah, combien de fois, en ce temps-là, le vol d’un oiseau, planant au-dessus de ma tête, m’a inspiré le désir d’être transporté sur les rivages des eaux immesurables, pour y étancher les plaisirs de la vie à la coupe écumante de l’Infini, et pour partager, ne fût-ce qu’un instant, avec les puissances confinées de mon âme, la béatitude de ce Créateur qui accomplit toutes choses en lui-même, et par lui-même !

Mon cher ami, le simple souvenir de ces heures me console encore. Même cet effort pour rappeler ces sensations ineffables, et leur donner voix, exalte mon âme au-dessus d’elle-même, et me fait doublement sentir l’intensité de mon actuelle angoisse.

C’est comme si un rideau avait été tiré de devant mes yeux, et qu’au lieu de perspectives de vie éternelle, l’abîme d’une tombe toujours ouverte s’ouvrait devant moi. Peut-on dire de quoi que ce soit qu’il existe quand tout passe, quand le temps, avec la vitesse d’une tempête, emporte toutes choses — et notre existence transitoire, entraînée par le torrent, est soit engloutie par les vagues, soit brisée contre les rochers ? Il n’est pas un moment qui ne vous dévore — et tout autour de vous, pas un moment où vous ne deveniez vous-même un destructeur. La plus innocente promenade prive de la vie des milliers de pauvres insectes : un pas détruit l’édifice de la laborieuse fourmi, et transforme un petit monde en chaos. Non : ce ne sont pas les grandes et rares calamités du monde, les inondations qui emportent des villages entiers, les tremblements de terre qui engloutissent nos villes, qui m’affectent. Mon cœur est consumé par la pensée de cette force destructrice qui gît cachée dans chaque partie de la nature universelle. La nature n’a rien formé qui ne se consomme soi-même, et chaque objet proche de lui : si bien que, entouré par la terre et l’air, et toutes les forces actives, je poursuis mon chemin le cœur brisé ; et l’univers est pour moi un monstre effrayant, dévorant éternellement sa propre progéniture.

21 AOÛT.

En vain je tends mes bras vers elle quand je m’éveille au matin de mes sommeils harassés. En vain je la cherche la nuit dans mon lit, quand quelque rêve innocent m’a heureusement trompé, et l’a placée près de moi dans les champs, quand j’ai saisi sa main et l’ai couverte d’innombrables baisers. Et quand je la cherche dans la demi-confusion du sommeil, avec l’heureux sentiment qu’elle est proche, des larmes coulent de mon cœur opprimé ; et, privé de tout réconfort, je pleure sur mes malheurs futurs.

22 AOÛT.

Quel malheur, Wilhelm ! Mes esprits actifs ont dégénéré en une indolence satisfaite. Je ne peux rester oisif, et pourtant je suis incapable de me mettre au travail. Je ne peux penser : je n’ai plus aucun sentiment pour les beautés de la nature, et les livres me sont odieux. Une fois que nous nous abandonnons, nous sommes totalement perdus. Bien souvent, je souhaite être un simple ouvrier ; qu’éveillé au matin, je n’aie qu’une perspective, une poursuite, un espoir, pour le jour qui s’est levé. J’envie souvent Albert quand je le vois enterré sous un monceau de papiers et de parchemins, et j’imagine que je serais heureux si j’étais à sa place. Souvent, pénétré de ce sentiment, j’ai été sur le point de vous écrire, à vous et au ministre, pour la nomination à l’ambassade, que vous pensez que je pourrais obtenir. Je crois que je pourrais l’obtenir. Le ministre a longtemps montré de l’estime pour moi, et m’a fréquemment pressé de chercher un emploi. C’est l’affaire d’une heure seulement. De temps à autre, la fable du cheval me revient. Lassé de la liberté, il se laissa seller et brider, et fut monté jusqu’à la mort pour prix de sa peine. Je ne sais que décider. Car cette anxiété de changement n’est-elle pas la conséquence de cet esprit inquiet qui me poursuivrait également dans toute situation de la vie ?

28 AOÛT.

Si mes maux pouvaient admettre quelque remède, ils seraient certainement guéris ici. C’est aujourd’hui mon anniversaire, et tôt ce matin j’ai reçu un paquet d’Albert. En l’ouvrant, j’y ai trouvé l’un des rubans roses que Charlotte portait à sa robe la première fois que je l’ai vue, et que je lui avais demandé plusieurs fois de me donner. Avec lui se trouvaient deux volumes in-douze de l’Homère de Wetstein, un livre que j’avais souvent souhaité posséder pour m’épargner l’inconvénient de transporter la grande édition Ernestine lors de mes promenades. Vous voyez comme ils devancent mes désirs, comme ils comprennent bien toutes ces petites attentions de l’amitié, si supérieures aux cadeaux coûteux des grands, qui sont humiliants. J’ai baisé le ruban mille fois, et à chaque souffle j’ai inhalé le souvenir de ces jours heureux et irrévocables qui m’ont rempli de la plus vive joie. Tel est, Wilhelm, notre destin. Je ne murmure pas contre lui : les fleurs de la vie ne sont que visionnaires. Combien s’en vont sans laisser aucune trace derrière elles — combien peu portent de fruits — et le fruit lui-même, comme il mûrit rarement ! Et pourtant il y a assez de fleurs ! et n’est-il pas étrange, mon ami, que nous laissions le peu qui parvient vraiment à mûrir pourrir, dépérir et périr sans en jouir ? Adieu ! C’est un été glorieux. Je grimpe souvent dans les arbres du verger de Charlotte, et je fais tomber les poires qui pendent aux branches les plus hautes. Elle se tient en bas et les attrape au fur et à mesure qu’elles tombent.

30 AOÛT.

Malheureux être que je suis ! Pourquoi me tromper ainsi ? Que doit-il sortir de toute cette passion sauvage, sans but, sans fin ? Je ne peux prier qu’elle. Mon imagination ne voit rien d’autre qu’elle : tous les objets environnants sont sans importance, sauf s’ils se rapportent à elle. Dans cet état de rêve, je profite de nombreuses heures heureuses, jusqu’à ce qu’enfin je me sente contraint de m’arracher à elle. Ah, Wilhelm, à quoi mon cœur ne me contraint-il pas souvent ! Lorsque j’ai passé plusieurs heures en sa compagnie, jusqu’à ce que je me sente complètement absorbé par sa silhouette, sa grâce, l’expression divine de ses pensées, mon esprit s’excite peu à peu jusqu’à l’excès, ma vue se trouble, mon ouïe s’embrouille, ma respiration est oppressée comme par la main d’un meurtrier, et mon cœur battant cherche à obtenir un soulagement pour mes sens endoloris. Je ne sais parfois plus si j’existe vraiment. Si, dans de tels moments, je ne trouve aucune sympathie, et que Charlotte ne me permet pas de jouir de la consolation mélancolique de baigner sa main de mes larmes, je me sens contraint de m’arracher à elle ; je erre alors à travers la campagne, je grimpe sur quelque falaise abrupte, ou je me fraye un chemin à travers le fourré sans sentier, où je suis lacéré et déchiré par les épines et les ronces ; et là, je trouve un soulagement. Parfois je reste étendu sur le sol, accablé par la fatigue et mourant de soif ; parfois, tard dans la nuit, quand la lune brille au-dessus de moi, je m’appuie contre un arbre âgé dans quelque forêt isolée pour reposer mes membres las, et, épuisé et usé, je dors jusqu’au point du jour. Ô Wilhelm ! la cellule de l’ermite, son cilice et sa ceinture d’épines seraient un luxe et une indulgence comparés à ce que je souffre. Adieu ! Je ne vois aucune fin à cette misère, sinon la tombe.

3 SEPTEMBRE.

Je dois partir. Merci, Wilhelm, d’avoir tranché mon indécision. Pendant une quinzaine de jours entiers, j’ai pensé à la quitter. Je dois partir. Elle est retournée en ville et se trouve chez une amie. Et puis, Albert — oui, il faut que j’y aille.

10 SEPTEMBRE.

Oh, quelle nuit, Wilhelm ! Je peux désormais tout supporter. Je ne la reverrai jamais. Oh, pourquoi ne puis-je pas tomber à ton cou et, avec des flots de larmes et de ravissements, donner libre cours à toutes les passions qui distraient mon cœur ! Ici je reste, le souffle court, luttant pour me calmer. J’attends le jour, et au lever du soleil les chevaux seront à la porte.

Et elle dort calmement, se doutant peu qu’elle m’a vu pour la dernière fois. Je suis libre. J’ai eu le courage, lors d’un entretien de deux heures, de ne pas trahir mon intention. Et ô Wilhelm, quelle conversation ce fut !

Albert avait promis de venir trouver Charlotte dans le jardin immédiatement après le souper. J’étais sur la terrasse, sous les grands châtaigniers, et je regardais le soleil couchant. Je l’ai vu s’enfoncer pour la dernière fois derrière cette délicieuse vallée et ce ruisseau silencieux. J’avais souvent visité le même endroit avec Charlotte et été témoin de ce spectacle glorieux ; et maintenant — je marchais de long en large dans cette allée même qui m’était si chère. Une sympathie secrète m’y avait souvent attiré avant que je ne connaisse Charlotte ; et nous étions ravis, au début de notre connaissance, de découvrir que nous aimions tous deux le même endroit, qui est en effet aussi romantique que tout ce qui a jamais captivé l’imagination d’un artiste.

Depuis le dessous des châtaigniers, il y a une vue étendue. Mais je me souviens avoir mentionné tout cela dans une lettre précédente, et avoir décrit la haute masse de hêtres à l’extrémité, et comment l’allée devient de plus en plus sombre à mesure qu’elle serpente parmi eux, jusqu’à finir dans un retrait lugubre qui a tout le charme d’une solitude mystérieuse. Je me souviens encore de l’étrange sentiment de mélancolie qui m’envahit la première fois que j’entrai dans cette retraite obscure, en plein milieu du jour. J’eus un pressentiment secret que ce serait, un jour, le théâtre d’un bonheur ou d’une misère.

J’avais passé une demi-heure à lutter entre les pensées contradictoires de partir et de revenir, quand je les entendis monter sur la terrasse. Je courus à leur rencontre. Je tremblai en prenant sa main et en la baisant. Comme nous atteignions le sommet de la terrasse, la lune se leva derrière la colline boisée. Nous avons conversé sur de nombreux sujets et, sans nous en apercevoir, nous nous sommes approchés du retrait lugubre. Charlotte est entrée et s’est assise. Albert s’est assis à côté d’elle. J’ai fait de même, mais mon agitation ne m’a pas permis de rester assis longtemps. Je me suis levé, je me suis tenu devant elle, puis j’ai marché de long en large, et je me suis ras-assis. J’étais agité et misérable. Charlotte a attiré notre attention sur le bel effet du clair de lune, qui jetait une teinte argentée sur la terrasse devant nous, au-delà des hêtres. C’était un spectacle glorieux, rendu plus frappant par l’obscurité qui entourait l’endroit où nous étions. Nous sommes restés quelque temps silencieux, quand Charlotte a fait remarquer : « Chaque fois que je me promène au clair de lune, cela me rappelle tous mes amis bien-aimés et disparus, et je suis remplie de pensées sur la mort et l’au-delà. Nous vivrons à nouveau, Werther ! » a-t-elle poursuivi d’une voix ferme mais empreinte d’émotion ; « mais nous reconnaîtrons-nous à nouveau — qu’en pensez-vous ? que dites-vous ? »

« Charlotte », ai-je dit en prenant sa main dans la mienne, les yeux remplis de larmes, « nous nous reverrons — ici et dans l’au-delà, nous nous rencontrerons à nouveau. » Je ne pouvais en dire davantage. Pourquoi, Wilhelm, poserait-elle cette question, juste au moment où la peur de notre séparation cruelle remplissait mon cœur ?

« Et oh ! ces défunts savent-ils comment nous occupons notre temps ici ? savent-ils quand nous sommes bien et heureux ? savent-ils quand nous rappelons leurs souvenirs avec le plus tendre amour ? À l’heure silencieuse du soir, l’ombre de ma mère plane autour de moi ; quand je suis assise au milieu de mes enfants, je les vois rassemblés près de moi, comme ils avaient l’habitude de s’assembler près d’elle ; et alors j’élève mes yeux anxieux vers le ciel, et je souhaite qu’elle puisse regarder vers le bas sur nous, et être témoin de la façon dont je remplis la promesse que je lui ai faite dans ses derniers moments, d’être une mère pour ses enfants. Avec quelle émotion je m’écrie alors : "Pardon, très chère mère, pardonne-moi si je ne remplace pas adéquatement ta place ! Hélas ! je fais de mon mieux. Ils sont vêtus et nourris ; et, mieux encore, ils sont aimés et éduqués. Si seulement tu pouvais voir, douce sainte ! la paix et l’harmonie qui règnent parmi nous, tu glorifierais Dieu avec les sentiments les plus chaleureux de gratitude, Lui à qui, dans ta dernière heure, tu as adressé des prières si ferventes pour notre bonheur." » C’est ainsi qu’elle s’est exprimée ; mais ô Wilhelm ! qui peut rendre justice à son langage ? comment des mots froids et sans passion peuvent-ils traduire les expressions célestes de l’esprit ? Albert l’a interrompue doucement. « Cela t’affecte trop profondément, ma chère Charlotte. Je sais que ton âme s’attarde sur de tels souvenirs avec un plaisir intense ; mais je t’en supplie… » « Ô Albert ! » a-t-elle poursuivi, « je suis sûre que tu n’oublies pas les soirées où nous trois étions assis à la petite table ronde, quand papa était absent et que les petits étaient couchés. Tu avais souvent un bon livre avec toi, mais tu le lisais rarement ; la conversation de cet être noble était préférable à tout — cette femme belle, lumineuse, douce et pourtant toujours laborieuse. Dieu seul sait comment j’ai supplié avec larmes sur ma couche nocturne, afin de pouvoir être comme elle. »

Je me suis jeté à ses pieds et, saisissant sa main, je l’ai baignée de mille larmes. « Charlotte ! » me suis-je écrié, « la bénédiction de Dieu et l’esprit de ta mère sont sur toi. » « Oh ! si seulement tu l’avais connue », a-t-elle dit avec une pression chaleureuse de la main. « Elle était digne d’être connue de toi. » J’ai cru que j’allais m’évanouir : jamais je n’avais reçu d’éloge si flatteur. Elle a continué : « Et pourtant, elle était condamnée à mourir dans la fleur de sa jeunesse, alors que son plus jeune enfant avait à peine six mois. Sa maladie fut courte, mais elle était calme et résignée ; et ce n’était que pour ses enfants, surtout le plus jeune, qu’elle se sentait malheureuse. Quand sa fin fut proche, elle m’a demandé de les lui amener. J’ai obéi. Les plus jeunes ne savaient rien de leur perte imminente, tandis que les aînés étaient tout à fait accablés par le chagrin. Ils se tenaient autour du lit ; et elle a levé ses mains faibles vers le ciel, et a prié pour eux ; puis, les embrassant à tour de rôle, elle les a renvoyés, et m’a dit : "Sois une mère pour eux." Je lui ai donné ma main. "Tu promets beaucoup, mon enfant", a-t-elle dit : "l’affection d’une mère et les soins d’une mère ! J’ai souvent été témoin, par tes larmes de gratitude, que tu sais ce qu’est la tendresse d’une mère : montre-la à tes frères et sœurs, et sois obéissante et fidèle à ton père en tant qu’épouse ; tu seras son réconfort." Elle a demandé après lui. Il s’était retiré pour cacher son angoisse intolérable — il avait le cœur brisé. "Albert, tu étais dans la chambre." Elle a entendu quelqu’un bouger : elle a demandé qui c’était, et t’a prié d’approcher. Elle nous a observés tous les deux avec un regard de calme et de satisfaction, exprimant sa conviction que nous serions heureux — heureux l’un avec l’autre. » Albert s’est jeté à son cou, l’a embrassée et s’est écrié : « Nous le sommes, et nous le serons ! » Même Albert, généralement si tranquille, avait tout à fait perdu son calme ; et j’étais excité au-delà de toute expression.

« Et un tel être », a-t-elle poursuivi, « devait nous quitter, Werther ! Grand Dieu, devons-nous ainsi nous séparer de tout ce qui nous est cher dans ce monde ? Personne n’a ressenti cela plus intensément que les enfants : ils ont pleuré et se sont lamentés longtemps après, se plaignant que des hommes avaient emporté leur chère maman. »

Charlotte s’est levée. Cela m’a réveillé ; mais je suis resté assis, tenant sa main. « Partons », a-t-elle dit : « il se fait tard. » Elle a tenté de retirer sa main : je l’ai retenue. « Nous nous reverrons », me suis-je écrié : « nous nous reconnaîtrons sous tous les changements possibles ! Je m’en vais », ai-je poursuivi, « je m’en vais de bon gré ; mais, si je devais dire pour toujours, peut-être ne tiendrais-je pas ma parole. Adieu, Charlotte ; adieu, Albert. Nous nous rencontrerons à nouveau. » « Oui : demain, je pense », a-t-elle répondu avec un sourire. Demain ! comme j’ai ressenti ce mot ! Ah ! elle pensait peu, quand elle a retiré sa main de la mienne. Ils ont descendu l’allée. Je suis resté à les regarder au clair de lune. Je me suis jeté sur le sol et j’ai pleuré : puis j’ai bondi et j’ai couru sur la terrasse, et j’ai vu, à l’ombre des tilleuls, sa robe blanche disparaître près de la grille du jardin. J’ai tendu les bras, et elle a disparu.

LIVRE II.

20 OCTOBRE.

Nous sommes arrivés ici hier. L’ambassadeur est indisposé et ne sortira pas avant quelques jours. S’il était moins grincheux et morose, tout irait bien. Je vois trop clairement que le Ciel m’a destiné à de dures épreuves ; mais courage ! un cœur léger peut tout supporter. Un cœur léger ! Je souris de trouver un tel mot sous ma plume. Un peu plus de légèreté me rendrait l’être le plus heureux sous le soleil. Mais dois-je désespérer de mes talents et de mes facultés, tandis que d’autres, aux capacités bien inférieures, paradent devant moi avec la plus grande suffisance ? Providence bienveillante, à qui je dois tous mes pouvoirs, pourquoi n’as-tu pas retenu certaines de ces bénédictions que je possède, et substitué à leur place un sentiment de confiance en soi et de contentement ?

Mais patience ! tout ira bien ; car je vous assure, mon cher ami, que vous aviez raison : depuis que je suis obligé de m’associer continuellement à d’autres personnes, et d’observer ce qu’elles font et comment elles s’occupent, je suis devenu bien plus satisfait de moi-même. Car nous sommes ainsi constitués par la nature, que nous sommes toujours enclins à nous comparer aux autres ; et notre bonheur ou notre misère dépend beaucoup des objets et des personnes qui nous entourent. À cet égard, rien n’est plus dangereux que la solitude : là, notre imagination, toujours disposée à s’élever, prenant un nouvel essor sur les ailes de la fantaisie, nous dépeint une chaîne d’êtres dont nous semblons être les plus inférieurs. Toutes choses paraissent plus grandes qu’elles ne le sont réellement, et toutes semblent nous être supérieures. Cette opération de l’esprit est tout à fait naturelle : nous sentons si continuellement nos propres imperfections, et nous imaginons percevoir chez les autres les qualités que nous ne possédons pas, leur attribuant aussi tout ce dont nous jouissons nous-mêmes, que par ce processus nous formons l’idée d’un homme parfait et heureux — un homme, cependant, qui n’existe que dans notre propre imagination.

Mais lorsque, malgré la faiblesse et les déceptions, nous nous mettons sérieusement au travail et persévérons avec constance, nous découvrons souvent que, bien qu’obligés de louvoyer continuellement, nous faisons plus de chemin que d’autres qui ont l’assistance du vent et de la marée ; et, en vérité, il ne peut y avoir de plus grande satisfaction que de suivre le rythme des autres ou de les devancer dans la course.

26 NOVEMBRE.

Je commence à trouver ma situation ici plus tolérable, compte tenu de toutes les circonstances. Je trouve un grand avantage à être très occupé ; et le nombre de personnes que je rencontre, et leurs différentes occupations, créent pour moi un divertissement varié. J’ai fait la connaissance du comte C— et je l’estime de plus en plus chaque jour. C’est un homme de grande intelligence et de grand discernement ; mais, bien qu’il voie plus loin que les autres, il n’est pas pour autant froid dans ses manières, mais capable d’inspirer et de rendre la plus vive affection. Il a semblé s’intéresser à moi à une occasion, lorsque j’ai eu à traiter quelques affaires avec lui. Il a perçu, au premier mot, que nous nous comprenions, et qu’il pouvait converser avec moi sur un ton différent de celui qu’il utilisait avec les autres. Je ne saurais trop estimer sa franchise et sa bonté ouverte envers moi. C’est le plus grand et le plus authentique des plaisirs que d’observer un grand esprit en sympathie avec le nôtre.

24 DÉCEMBRE.

Comme je l’avais prévu, l’ambassadeur me cause une gêne infinie. C’est le plus pointilleux des idiots sous le ciel. Il fait tout pas à pas, avec la minutie insignifiante d’une vieille femme ; et c’est un homme qu’il est impossible de satisfaire, parce qu’il n’est jamais satisfait de lui-même. J’aime faire les affaires régulièrement et gaiement, et, quand elles sont terminées, les laisser. Mais il me renvoie constamment mes papiers, disant : « Ils feront l’affaire », mais me recommandant de les revoir, car « on peut toujours s’améliorer en utilisant un meilleur mot ou une particule plus appropriée ». Je perds alors toute patience et je souhaite être au diable. Pas une conjonction, pas un adverbe ne doit être omis : il a une antipathie mortelle pour toutes ces transpositions que j’aime tant ; et, si la musique de nos périodes n’est pas accordée à la clé officielle établie, il ne peut comprendre notre sens. Il est déplorable d’être lié à un tel individu.

Ma connaissance du comte C— est la seule compensation à un tel mal. Il m’a dit franchement, l’autre jour, qu’il était très mécontent des difficultés et des délais de l’ambassadeur ; que des gens comme lui sont des obstacles, tant pour eux-mêmes que pour les autres. « Mais », a-t-il ajouté, « il faut se soumettre, comme un voyageur qui doit gravir une montagne : si la montagne n’était pas là, la route serait à la fois plus courte et plus agréable ; mais elle est là, et il doit la franchir. »

Le vieil homme perçoit la partialité du comte pour moi : cela l’énerve, et il saisit chaque occasion de déprécier le comte en ma présence. Je le défends naturellement, et cela ne fait qu’empirer les choses. Hier, il m’a indigné, car il a également fait allusion à moi. « Le comte », a-t-il dit, « est un homme du monde, et un bon homme d’affaires : son style est bon, et il écrit avec facilité ; mais, comme d’autres génies, il n’a pas d’érudition solide. » Il m’a regardé avec une expression qui semblait demander si je ressentais le coup. Mais cela n’a pas produit l’effet escompté : je méprise un homme qui peut penser et agir de la sorte. Cependant, j’ai tenu bon et j’ai répondu avec pas mal de chaleur. Le comte, ai-je dit, était un homme digne de respect, tant pour son caractère que pour ses connaissances. Je n’avais jamais rencontré de personne dont l’esprit était plus riche en connaissances utiles et étendues — qui avait, en fait, maîtrisé une variété infinie de sujets, et qui conservait pourtant toute son activité pour les détails des affaires ordinaires. C’était tout à fait au-delà de sa compréhension ; et j’ai pris congé, de peur que ma colère ne soit trop vivement excitée par quelque nouvelle absurdité de sa part.

Et c’est vous qui êtes responsable de tout cela, vous qui m’avez persuadé de courber le cou sous ce joug en me prêchant une vie d’activité. Si l’homme qui plante des légumes et porte son blé en ville les jours de marché n’est pas plus utilement employé que moi, alors laissez-moi travailler dix ans de plus aux galères auxquelles je suis maintenant enchaîné.

Oh, la misère brillante, la lassitude, dont on est condamné à être témoin parmi les gens stupides que nous rencontrons en société ici ! L’ambition du rang ! Comme ils surveillent, comme ils travaillent, pour obtenir la préséance ! Quelles passions pauvres et méprisables sont exposées dans leur nudité totale ! Nous avons une femme ici, par exemple, qui ne cesse de divertir la compagnie avec des récits sur sa famille et ses domaines. Tout étranger la considérerait comme un être stupide, dont la tête a été tournée par ses prétentions au rang et à la propriété ; mais elle est en réalité encore plus ridicule, la fille d’un simple clerc de magistrat de ce voisinage. Je ne peux comprendre comment des êtres humains peuvent s’abaisser ainsi.

Chaque jour, j’observe de plus en plus la folie de juger les autres par nous-mêmes ; et j’ai tellement de problèmes avec moi-même, et mon propre cœur est dans une telle agitation constante, que je suis bien content de laisser les autres suivre leur propre voie, s’ils m’accordent seulement le même privilège.

Ce qui me provoque le plus est l’étendue malheureuse avec laquelle les distinctions de rang sont pratiquées. Je sais parfaitement combien les inégalités de condition sont nécessaires, et je suis conscient des avantages que j’en retire moi-même ; mais je ne voudrais pas que ces institutions deviennent une barrière au peu de chance de bonheur dont je peux jouir sur cette terre.

Ici, j'ai fait la connaissance d'une demoiselle B—, jeune personne très aimable qui a su conserver sa spontanéité au milieu d'une vie artificielle. Notre première conversation nous a plu l'un à l'autre ; et, au moment de prendre congé, j'ai sollicité la permission de lui rendre visite. Elle y a consenti avec tant de grâce que j'ai attendu avec impatience l'arrivée de cet heureux moment. Elle n'est pas originaire de cet endroit, mais y réside chez sa tante. Le visage de cette vieille dame n'est guère engageant. Je lui ai témoigné beaucoup d'attention, adressant l'essentiel de ma conversation à elle ; et, en moins d'une demi-heure, j'ai découvert ce que sa nièce m'a par la suite avoué : sa vieille tante, ne possédant qu'une petite fortune et encore moins d'esprit, ne trouve de satisfaction que dans la généalogie de ses ancêtres, n'a d'autre protection que sa naissance noble, et d'autre plaisir que de toiser, depuis son château, les humbles citoyens. Elle fut, sans aucun doute, belle dans sa jeunesse, et, à ses débuts, elle a probablement gaspillé son temps à faire de maint pauvre jeune homme le jouet de ses caprices : parvenue à maturité, elle s'est soumise au joug d'un officier vétéran qui, en échange de sa personne et de sa modeste indépendance, a passé avec elle ce que l'on pourrait nommer son âge d'airain. Il est mort ; elle est désormais veuve et délaissée. Elle passe son âge de fer dans la solitude, et personne ne s'approcherait d'elle sans la grâce de sa nièce.

8 JANVIER 1772.

Que sont ces êtres dont toutes les pensées sont occupées par les formes et les cérémonies, qui, durant des années entières, consacrent leurs efforts mentaux et physiques à la tâche d'avancer d'un seul pas, et s'efforcent d'occuper une place plus élevée à table ? Ce n'est pas que de telles personnes manqueraient d'occupation autrement : au contraire, elles se donnent beaucoup de peine en négligeant des affaires importantes pour de telles vétilles. La semaine dernière, une question de préséance s'est posée lors d'une partie de traîneau, et tout notre divertissement fut gâché.

Ces créatures stupides ne peuvent voir que ce n'est pas la place qui constitue la grandeur réelle, puisque l'homme qui occupe la première place ne joue que rarement le rôle principal. Combien de rois sont gouvernés par leurs ministres — combien de ministres par leurs secrétaires ? Qui, dans de tels cas, est réellement le chef ? Celui, me semble-t-il, qui peut voir à travers les autres, et possède assez de force ou d'habileté pour asservir leur pouvoir ou leurs passions à l'exécution de ses propres desseins.

20 JANVIER.

Je dois vous écrire depuis cet endroit, ma chère Charlotte, depuis une petite chambre dans une auberge de campagne, où je me suis mis à l'abri d'un violent orage. Durant tout mon séjour dans ce misérable endroit, D—, où je vivais parmi des étrangers — étrangers, en vérité, à ce cœur — je n'ai jamais ressenti la moindre inclination à correspondre avec vous ; mais dans ce cottage, dans cette retraite, dans cette solitude, avec la neige et la grêle battant contre les carreaux de ma fenêtre, vous êtes ma première pensée. Dès l'instant où je suis entré, votre silhouette s'est dressée devant moi, et le souvenir ! Ô ma Charlotte, le sacré, le tendre souvenir ! Dieu clément ! Restaurez en moi l'heureux moment de notre première rencontre.

Si vous pouviez me voir, ma chère Charlotte, dans le tourbillon de la dissipation — comme mes sens sont desséchés, et pourtant mon cœur n'est jamais comblé. Je ne jouis d'aucun instant de bonheur : tout est vain — rien ne me touche. Je me tiens, pour ainsi dire, devant une lanterne magique : je vois les petites marionnettes s'animer, et je demande si ce n'est pas une illusion d'optique. Je m'amuse avec ces marionnettes, ou, plutôt, je suis moi-même l'une d'entre elles : mais, quand je saisis parfois la main de mon voisin, je sens que ce n'est pas naturel ; et je retire la mienne avec un frisson. Le soir, je me dis que je vais profiter du lever du soleil du lendemain, et pourtant je reste au lit : le jour, je promets de me promener au clair de lune ; et je reste néanmoins à la maison. Je ne sais pas pourquoi je me lève, ni pourquoi je m'endors.

Le levain qui animait mon existence a disparu : le charme qui m'égayait dans l'obscurité de la nuit, et me tirait de mes sommeils matinaux, s'est enfui à jamais.

Je n'ai trouvé ici qu'un seul être pour m'intéresser, une demoiselle B—. Elle vous ressemble, ma chère Charlotte, si quelqu'un peut possiblement vous ressembler. « Ah ! » direz-vous, « il a appris à faire de beaux compliments. » Et c'est en partie vrai. J'ai été très agréable ces derniers temps, car il n'était pas en mon pouvoir d'être autrement. J'ai, de plus, beaucoup d'esprit : et les dames disent que personne ne comprend mieux la flatterie, ou les mensonges, ajouterez-vous ; puisque l'un des accomplissements accompagne invariablement l'autre. Mais je dois vous parler de Mlle B—. Elle a une abondance d'âme, qui jaillit de ses yeux bleu profond. Son rang est un tourment pour elle, et ne satisfait aucun désir de son cœur. Elle se retirerait volontiers de ce tourbillon de la mode, et nous imaginons souvent une vie de bonheur inaltérable dans des scènes lointaines de retraite rurale : et puis nous parlons de vous, ma chère Charlotte ; car elle vous connaît, et rend hommage à vos mérites ; mais son hommage n'est pas exigé, il est volontaire, elle vous aime, et se délecte de vous entendre faire le sujet de la conversation.

Oh, si seulement j'étais assis à vos pieds dans votre petite chambre favorite, avec les chers enfants jouant autour de nous ! S'ils devenaient importuns, je leur raconterais quelque effrayante histoire de gobelin ; et ils se presseraient autour de moi dans une attention silencieuse. Le soleil se couche dans la gloire ; ses derniers rayons brillent sur la neige qui couvre la face du pays : l'orage est passé, et je dois retourner dans mon cachot. Adieu ! — Albert est-il avec vous ? Et qu'est-il pour vous ? Que Dieu pardonne la question.

8 FÉVRIER.

Depuis une semaine, nous avons le temps le plus misérable : mais pour moi c'est une bénédiction ; car, durant mon séjour ici, pas un seul beau jour n'a rayonné du ciel sans que je ne le perde par l'intrusion de quelqu'un. Durant la sévérité de la pluie, du grésil, du gel et de la tempête, je me félicite qu'il ne puisse faire pire à l'intérieur qu'à l'extérieur, ni pire dehors qu'à l'intérieur ; et ainsi je me réconcilie. Quand le soleil se lève brillant au matin, et promet une journée glorieuse, je ne manque jamais de m'exclamer : « Voilà, maintenant, ils ont encore une bénédiction du Ciel, qu'ils ne manqueront pas de détruire : ils gâchent tout — la santé, la renommée, le bonheur, l'amusement ; et ils font cela généralement par folie, ignorance ou imbécillité, et toujours, selon leurs propres dires, avec les meilleures intentions ! » Je pourrais souvent les supplier, à genoux, d'être moins résolus à leur propre perte.

17 FÉVRIER.

Je crains que mon ambassadeur et moi ne continuions pas beaucoup plus longtemps ensemble. Il devient vraiment insupportable. Il traite ses affaires d'une manière si ridicule que je suis souvent contraint de le contredire, et de faire les choses à ma manière ; et alors, bien sûr, il pense qu'elles sont très mal faites. Il s'est plaint de moi récemment à ce sujet à la cour ; et le ministre m'a fait une réprimande — douce, il est vrai, mais une réprimande tout de même. En conséquence, j'étais sur le point de donner ma démission, quand j'ai reçu une lettre, à laquelle je me suis soumis avec un grand respect, en raison de l'esprit élevé, noble et généreux qui l'a dictée. Il s'efforçait d'apaiser ma sensibilité excessive, rendait hommage à mes idées extrêmes du devoir, du bon exemple, et de la persévérance dans les affaires, comme le fruit de mon ardeur juvénile, une impulsion qu'il ne cherchait pas à détruire, mais seulement à modérer, afin qu'elle puisse avoir son plein jeu et être productive de bien. Alors maintenant je suis au repos pour une autre semaine, et plus en désaccord avec moi-même. Le contentement et la paix de l'esprit sont des choses précieuses : je souhaiterais, mon cher ami, que ces joyaux précieux fussent moins transitoires.

20 FÉVRIER.

Que Dieu vous bénisse, mes chers amis, et qu'il vous accorde ce bonheur qu'il me refuse !

Je vous remercie, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais la nouvelle que votre jour de mariage était fixé ; et j'avais l'intention en ce jour, avec solennité, de décrocher le profil de Charlotte du mur, et de l'enterrer avec quelques autres papiers que je possède. Vous êtes maintenant unis, et son portrait demeure toujours ici. Eh bien, qu'il demeure ! Pourquoi ne le ferait-il pas ? Je sais que je suis toujours un membre de votre société, que j'occupe toujours une place intacte dans le cœur de Charlotte, que j'y tiens la seconde place ; et j'ai l'intention de la garder. Oh, je deviendrais fou si elle pouvait oublier ! Albert, cette pensée est l'enfer ! Adieu, Albert, adieu, ange du ciel, adieu, Charlotte !

15 MARS.

Je viens d'avoir une triste aventure, qui me chassera d'ici. Je perds toute patience ! — Mort ! — Ce n'est pas réparable ; et vous seul êtes à blâmer, car vous m'avez poussé et contraint à occuper un poste pour lequel je n'étais nullement fait. J'ai maintenant raison d'être satisfait, et vous aussi ! Mais, pour que vous n'attribuiez pas encore cette fatalité à mon tempérament impétueux, je vous envoie, cher monsieur, un récit simple et clair de l'affaire, tel qu'un simple chroniqueur des faits le décrirait.

Le comte d'O— m'aime et me distingue. C'est bien connu, et je vous l'ai mentionné cent fois. Hier, j'ai dîné avec lui. C'est le jour où la noblesse a coutume de s'assembler chez lui en soirée. Je n'ai pas pensé une seule fois à l'assemblée, ni au fait que nous, subalternes, n'appartenions pas à une telle société. Eh bien, j'ai dîné avec le comte ; et, après le dîner, nous sommes passés dans le grand salon. Nous marchions de long en large ensemble : et je conversais avec lui, et avec le colonel B—, qui s'est joint à nous ; et c'est ainsi que l'heure de l'assemblée a approché. Dieu sait, je ne pensais à rien, quand qui devrait entrer sinon l'honorable Lady —, accompagnée de son noble époux et de leur fille sotte et intrigante, avec sa taille fine et son cou plat ; et, avec des regards dédaigneux et un air hautain, elles m'ont dépassé. Comme je déteste cordialement toute la race, j'ai décidé de partir ; et j'attendais seulement que le comte se fût dégagé de leur bavardage impertinent, pour prendre congé, quand l'agréable Mlle B— est arrivée. Comme je ne la rencontre jamais sans éprouver un plaisir sincère, je suis resté et ai parlé avec elle, penché sur le dossier de sa chaise, et je n'ai remarqué, qu'après quelque temps, qu'elle semblait un peu confuse, et cessait de me répondre avec son aisance habituelle. J'en ai été frappé. « Cieux ! » me suis-je dit, « peut-elle, elle aussi, être comme les autres ? » Je me suis senti agacé, et j'étais sur le point de me retirer ; mais je suis resté, néanmoins, en formant des excuses pour sa conduite, m'imaginant qu'elle ne le pensait pas, et espérant toujours recevoir quelque reconnaissance amicale. Le reste de la compagnie arrivait maintenant. Il y avait le baron F—, dans un costume complet qui datait du couronnement de François Ier ; le chancelier N—, avec sa femme sourde ; l'I—, misérablement vêtu, dont l'habit démodé portait les preuves de réparations modernes : cela couronna le tout. Je conversais avec certaines de mes connaissances, mais elles me répondaient par monosyllabes. J'étais occupé à observer Mlle B—, et je n'ai pas remarqué que les femmes chuchotaient au bout de la salle, que le murmure s'étendait par degrés aux hommes, que Madame S— s'adressait au comte avec beaucoup de chaleur (tout cela m'a été relaté par la suite par Mlle B—) ; jusqu'à ce qu'enfin le comte vienne vers moi, et m'entraîne à la fenêtre. « Vous connaissez nos coutumes ridicules, » a-t-il dit. « Je perçois que la compagnie est quelque peu mécontente de votre présence ici. Je ne voudrais à aucun prix — » « Je demande pardon à votre excellence ! » me suis-je exclamé. « J'aurais dû y penser plus tôt, mais je sais que vous pardonnerez cette petite inattention. J'allais partir, » ajoutai-je, « il y a quelque temps, mais mon mauvais génie m'a retenu. » Et j'ai souri et salué, pour prendre congé. Il m'a serré la main, d'une manière qui exprimait tout. Je me suis hâté immédiatement de quitter l'assemblée illustre, ai sauté dans une voiture, et me suis rendu à M—. J'ai contemplé le soleil couchant du haut de la colline, et ai lu ce beau passage d'Homère, où Ulysse est reçu par les hospitaliers bouviers. C'était vraiment délicieux.

Je suis rentré à la maison pour souper le soir. Peu de personnes étaient assemblées dans la salle. Ils avaient retourné un coin de la nappe, et jouaient aux dés. L'aimable A— est entré. Il a posé son chapeau quand il m'a vu, s'est approché de moi, et a dit à voix basse : « Vous avez eu une aventure désagréable. » « Moi ! » me suis-je exclamé. « Le comte vous a obligé à vous retirer de l'assemblée ! » « Au diable l'assemblée ! » ai-je dit. « J'étais très heureux d'être parti. » « Je suis ravi, » a-t-il ajouté, « que vous preniez cela si légèrement. Je regrette seulement que l'on en parle déjà tant. » La circonstance a alors commencé à me faire souffrir. J'imaginais que quiconque s'asseyait, et même me regardait, pensait à cet incident ; et mon cœur est devenu amer.

Et maintenant, je pourrais plonger un poignard dans mon sein, quand je m'entends partout plaint, et que j'observe le triomphe de mes ennemis, qui disent que c'est toujours le cas avec les personnes vaniteuses, dont la tête est tournée par la suffisance, qui feignent de mépriser les formes et ces petites sottises oiseuses.

Dites ce que vous voudrez de la force d'âme, mais montrez-moi l'homme qui peut patiemment endurer le rire des fous, quand ils ont obtenu un avantage sur lui. Ce n'est que lorsque leurs sottises sont sans fondement que l'on peut les souffrir sans plainte.

16 MARS.

Tout conspire contre moi. J'ai rencontré Mlle B— en promenade aujourd'hui. Je n'ai pu m'empêcher de la rejoindre ; et, quand nous fûmes à quelque distance de ses compagnons, j'ai exprimé mon sentiment sur son changement d'attitude envers moi. « Ô Werther ! » a-t-elle dit, sur un ton d'émotion, « vous qui connaissez mon cœur, comment avez-vous pu si mal interpréter ma détresse ? Qu'ai-je souffert pour vous, dès l'instant où vous êtes entré dans la salle ! Je le prévoyais tout, cent fois j'ai été sur le point de vous en parler. Je savais que les S—— et les T——, avec leurs maris, quitteraient la salle plutôt que de rester en votre compagnie. Je savais que le comte ne romprait pas avec eux : et maintenant on en dit tant de choses. » « Comment ! » m'exclamai-je, et m'efforçai de dissimuler mon émotion ; car tout ce qu'Adelin m'avait mentionné hier me revenait douloureusement à ce moment-là. « Oh, combien cela m'a déjà coûté ! » a dit cette aimable fille, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Je pouvais à peine me contenir, et j'étais prêt à me jeter à ses pieds. « Expliquez-vous ! » ai-je crié. Des larmes coulaient le long de ses joues. Je suis devenu tout à fait frénétique. Elle les essuya, sans tenter de les dissimuler. « Vous connaissez ma tante, » a-t-elle poursuivi ; « elle était présente : et sous quel jour considère-t-elle l'affaire ! Hier soir, et ce matin, Werther, j'ai été contrainte d'écouter une leçon sur ma fréquentation avec vous. J'ai été obligée de vous entendre condamné et déprécié ; et je ne pouvais — je n'osais — pas dire grand-chose pour votre défense. »

Chaque mot qu'elle prononçait était un poignard dans mon cœur. Elle ne sentait pas quelle miséricorde cela aurait été de me cacher tout. Elle m'a dit, en outre, toutes les impertinences qui allaient encore circuler, et comment les malveillants triompheraient ; comment ils se réjouiraient de la punition de mon orgueil, de mon humiliation pour ce manque d'estime pour les autres dont on m'avait souvent reproché. Entendre tout cela, Wilhelm, prononcé par elle d'une voix de la plus sincère sympathie, a réveillé toutes mes passions ; et je suis toujours dans un état d'extrême excitation. Je souhaiterais trouver un homme qui se moque de moi à propos de cet événement. Je le sacrifierais à mon ressentiment. La vue de son sang pourrait possiblement être un soulagement à ma fureur. Cent fois j'ai saisi un poignard, pour donner de l'aisance à ce cœur oppressé. Les naturalistes parlent d'une noble race de chevaux qui s'ouvrent instinctivement une veine avec leurs dents, lorsqu'ils sont chauffés et épuisés par une longue course, afin de respirer plus librement. Je suis souvent tenté de m'ouvrir une veine, pour me procurer une liberté éternelle.

24 MARS.

J'ai donné ma démission à la cour. J'espère qu'elle sera acceptée, et vous me pardonnerez de ne pas vous avoir préalablement consulté. Il est nécessaire que je quitte cet endroit. Je sais tout ce que vous avancerez pour me faire rester, et par conséquent je vous prie d'adoucir cette nouvelle pour ma mère. Je suis incapable de faire quoi que ce soit pour moi-même : comment, alors, serais-je compétent pour aider les autres ? Cela l'affligera que j'aie interrompu cette carrière qui aurait fait de moi d'abord un conseiller privé, puis un ministre, et que je regarde en arrière, au lieu d'avancer. Argumentez comme vous voudrez, combinez toutes les raisons qui auraient dû m'inciter à rester, je m'en vais : cela suffit. Mais, pour que vous ne soyez pas ignorant de ma destination, je peux mentionner que le prince de —— est ici. Il est très content de ma compagnie ; et, ayant entendu parler de mon intention de démissionner, il m'a invité dans sa maison de campagne, pour passer les mois de printemps avec lui. Je serai complètement mon propre maître ; et, comme nous sommes d'accord sur tous les sujets sauf un, je tenterai ma fortune, et je l'accompagnerai.

19 AVRIL.

Merci pour vos deux lettres. J'ai retardé ma réponse, et retenu cette lettre, jusqu'à ce que j'obtienne une réponse de la cour. Je craignais que ma mère ne s'adresse au ministre pour faire échouer mon dessein. Mais ma requête est accordée, ma démission est acceptée. Je ne raconterai pas avec quelle réticence elle a été accordée, ni ne relaterai ce que le ministre a écrit : vous ne feriez que renouveler vos lamentations. Le prince héritier m'a envoyé un présent de vingt-cinq ducats ; et, en vérité, une telle bonté m'a ému jusqu'aux larmes. Pour cette raison, je ne demanderai pas à ma mère l'argent que j'avais récemment sollicité.

5 MAI.

Je quitte cet endroit demain ; et, comme mon lieu de naissance n'est qu'à six milles de la grande route, j'ai l'intention de le visiter encore une fois, et de me rappeler les heureux rêves de mon enfance. J'entrerai par la même porte que celle par laquelle je suis arrivé avec ma mère, quand, après la mort de mon père, elle a quitté cette délicieuse retraite pour s'emmurer dans votre mélancolique ville. Adieu, mon cher ami : vous entendrez parler de ma future carrière.

9 MAI.

J'ai rendu ma visite à mon lieu de naissance avec toute la dévotion d'un pèlerin, et ai éprouvé beaucoup d'émotions inattendues. Près du grand orme, qui est à un quart de lieue du village, je suis descendu de voiture, et je l'ai fait avancer, afin que seul, et à pied, je puisse jouir vivement et cordialement de tout le plaisir de mes souvenirs. Je me tenais là, sous ce même orme qui était autrefois le terme et l'objet de mes promenades. Comme les choses ont changé depuis ! Alors, dans une heureuse ignorance, je soupirais pour un monde que je ne connaissais pas, où j'espérais trouver tout plaisir et jouissance que mon cœur pouvait désirer ; et maintenant, à mon retour de ce vaste monde, ô mon ami, combien d'espoirs déçus et de plans infructueux ai-je rapportés !

En contemplant les montagnes qui s'étendaient devant moi, je songeais combien elles avaient été souvent l'objet de mes désirs les plus chers. Ici, j'avais coutume de rester assis pendant des heures, les yeux fixés sur elles, aspirant ardemment à errer à l'ombre de ces bois, à me perdre dans ces vallées qui forment un si délicieux spectacle au loin. Avec quelle réticence je quittai ce lieu charmant, quand mon heure de récréation fut passée et mon congé expiré ! J'approchai du village : tous les vieux pavillons et jardins bien connus furent reconnus à nouveau ; je pris en grippe les nouveaux, et toutes les autres altérations qui avaient eu lieu. J'entrai dans le village, et tous mes sentiments d'autrefois revinrent. Je ne peux, mon cher ami, entrer dans les détails, si charmantes que fussent mes sensations : ils seraient ternes dans le récit. J'avais l'intention de loger sur la place du marché, près de notre ancienne maison. Dès que j'entrai, je m'aperçus que la salle de classe, où notre enfance avait été instruite par cette bonne vieille femme, était convertie en boutique. Je me rappelai le chagrin, la lourdeur, les larmes et l'oppression de cœur que j'avais éprouvés dans cette prison. Chaque pas produisait quelque impression particulière. Un pèlerin en Terre Sainte ne rencontre pas tant de lieux chargés de tendres souvenirs, et son âme est à peine remuée avec plus de dévotion. Un incident servira d'illustration. Je suivis le cours d'un ruisseau jusqu'à une ferme, autrefois une de mes promenades favorites, et je fis une pause à l'endroit où, enfants, nous nous amusions à faire des ricochets sur l'eau. Je me rappelais si bien comment j'avais coutume autrefois d'observer le cours de ce même ruisseau, le suivant avec une avidité curieuse, formant des idées romantiques sur les pays qu'il devait traverser ; mais mon imagination était bientôt épuisée : tandis que l'eau continuait de couler de plus en plus loin, jusqu'à ce que ma fantaisie fût déconcertée par la contemplation d'une distance invisible. Exactement tels, mon cher ami, si heureux et si bornés, étaient les pensées de nos bons ancêtres. Leurs sentiments et leur poésie étaient frais comme l'enfance. Et, quand Ulysse parle de la mer immesurable et de la terre sans bornes, ses épithètes sont vraies, naturelles, profondément ressenties et mystérieuses. Quelle importance que j'aie appris, avec chaque écolier, que le monde est rond ? L'homme a besoin de peu de terre pour jouir, et de moins encore pour son repos final.

Je suis en ce moment avec le prince à son pavillon de chasse. C'est un homme avec qui l'on peut vivre heureusement. Il est honnête et sans affectation. Il y a, cependant, quelques personnages étranges autour de lui, que je ne peux absolument pas comprendre. Ils ne semblent pas vicieux, et pourtant ils n'ont pas l'apparence d'hommes parfaitement honnêtes. Parfois je suis disposé à les croire honnêtes, et pourtant je ne peux me persuader de me confier à eux. Il m'afflige d'entendre le prince parler occasionnellement de choses dont il a seulement lu ou entendu parler, et toujours avec le même point de vue sous lequel elles ont été représentées par les autres.

Il apprécie mon intelligence et mes talents plus hautement que mon cœur, mais je suis fier de ce dernier seulement. Il est la source unique de tout ce qui fait notre force, notre bonheur et notre misère. Toutes les connaissances que je possède, tout le monde peut les acquérir, mais mon cœur est exclusivement à moi.

25 MAI.

J'avais un plan dans la tête dont je n'avais pas l'intention de vous parler jusqu'à ce qu'il fût accompli : maintenant qu'il a échoué, je peux tout aussi bien le mentionner. Je voulais entrer dans l'armée, et j'avais depuis longtemps le désir de faire ce pas. C'était, en vérité, la raison principale de ma venue ici avec le prince, puisqu'il est général au service. Je lui communiquai mon dessein au cours de l'une de nos promenades ensemble. Il le désapprouva, et ç'aurait été une véritable folie de ne pas écouter ses raisons.

11 JUIN.

Dites ce que vous voudrez, je ne peux rester ici plus longtemps. Pourquoi devrais-je rester ? Le temps me pèse lourdement sur les mains. Le prince est aussi gracieux envers moi qu'on puisse l'être, et pourtant je ne suis pas à mon aise. Il n'y a, en vérité, rien de commun entre nous. C'est un homme d'intelligence, mais tout à fait du genre ordinaire. Sa conversation ne m'offre pas plus d'amusement que je n'en tirerais de la lecture d'un livre bien écrit. Je resterai ici une semaine de plus, et puis je reprendrai mes voyages. Mes dessins sont les meilleures choses que j'aie faites depuis que je suis venu ici. Le prince a du goût pour les arts, et s'améliorerait si son esprit n'était pas entravé par des règles froides et de simples idées techniques. Je perds souvent patience quand, avec une imagination ardente, je donne expression à l'art et à la nature, il intervient avec des suggestions érudites, et utilise au hasard la phraséologie technique des artistes.

16 JUILLET.

Une fois de plus, je suis un vagabond, un pèlerin à travers le monde. Mais qu'êtes-vous d'autre !

18 JUILLET.

Où vais-je ? Je vous le dirai en confidence. Je suis obligé de rester encore une quinzaine ici, et puis je pense qu'il serait préférable pour moi de visiter les mines à—. Mais je ne fais que me leurrer ainsi. Le fait est que je souhaite être près de Charlotte à nouveau, c'est tout. Je souris aux suggestions de mon cœur, et obéis à ses diktats.

29 JUILLET.

Non, non ! Tout va encore bien, tout va bien ! Elle, la femme d'un autre ! Ô Dieu, qui m'as donné l'être, si tu avais destiné ce bonheur pour moi, toute ma vie aurait été une continuelle action de grâces ! Mais je ne murmurerai pas — pardonnez ces larmes, pardonnez ces vœux stériles. Elle — ma femme ! Oh, la pensée même de serrer cette plus chère des créatures du Ciel dans mes bras ! Cher Wilhelm, tout mon être se sent convulsé quand je vois Albert passer ses bras autour de sa taille svelte !

Et dois-je l'avouer ? Pourquoi ne le devrais-je pas, Wilhelm ? Elle aurait été plus heureuse avec moi qu'avec lui. Albert n'est pas l'homme pour satisfaire les souhaits d'un tel cœur. Il lui manque une certaine sensibilité ; il lui manque — bref, leurs cœurs ne battent pas à l'unisson. Combien de fois, mon cher ami, lisant un passage de quelque livre intéressant, alors que mon cœur et celui de Charlotte semblaient se rencontrer, et dans cent autres cas où nos sentiments étaient dévoilés par l'histoire de quelque personnage fictif, ai-je senti que nous étions faits l'un pour l'autre ! Mais, cher Wilhelm, il l'aime de toute son âme ; et que ne mérite pas un tel amour ?

J'ai été interrompu par une visite insupportable. J'ai séché mes larmes, et composé mes pensées. Adieu, mon meilleur ami !

4 AOÛT.

Je ne suis pas seul infortuné. Tous les hommes sont déçus dans leurs espoirs, et trompés dans leurs attentes. J'ai rendu visite à ma bonne vieille femme sous les tilleuls. Le fils aîné a couru à ma rencontre : son exclamation de joie fit sortir sa mère, mais elle avait l'air très mélancolique. Son premier mot fut : "Hélas ! cher monsieur, mon petit John est mort." Il était le plus jeune de ses enfants. Je restai silencieux. "Et mon mari est revenu de Suisse sans aucun argent ; et, si quelques bonnes gens ne l'avaient pas aidé, il aurait dû mendier son chemin pour rentrer. Il a été pris de fièvre pendant son voyage." Je ne pus répondre rien, mais fis un présent au petit. Elle m'invita à prendre quelques fruits : je m'exécutai, et quittai le lieu le cœur chagriné.

21 AOÛT.

Mes sensations changent constamment. Parfois une perspective heureuse s'ouvre devant moi ; mais hélas ! ce n'est que pour un moment ; et puis, quand je suis perdu dans mes rêveries, je ne peux m'empêcher de me dire : "Si Albert venait à mourir ? — Oui, elle deviendrait — et je serais —" et ainsi je poursuis une chimère, jusqu'à ce qu'elle me mène au bord d'un précipice devant lequel je frissonne.

Quand je passe par la même porte, et que je marche le long de la même route qui me conduisit d'abord à Charlotte, mon cœur s'affaisse en moi devant le changement qui a eu lieu depuis. Tout, tout est altéré ! Aucun sentiment, aucune pulsation de mon cœur n'est la même. Mes sensations sont telles que celles qu'éprouverait quelque prince défunt dont l'esprit reviendrait visiter le superbe palais qu'il avait bâti dans des temps heureux, orné d'une magnificence coûteuse, et laissé à un fils bien-aimé, mais dont il trouverait la gloire disparue, et les salles désertes et en ruines.

3 SEPTEMBRE.

Je ne peux parfois comprendre comment elle peut en aimer un autre, comment elle ose en aimer un autre, quand je n'aime rien en ce monde si complètement, si dévotement que je l'aime, quand je ne connais qu'elle, et n'ai aucune autre possession.

4 SEPTEMBRE.

Il en est ainsi ! À mesure que la nature revêt ses teintes d'automne, l'automne arrive pour moi et autour de moi. Mes feuilles sont desséchées et jaunes, et les arbres voisins sont dépouillés de leur feuillage. Vous souvenez-vous que je vous écrivais à propos d'un jeune paysan peu après mon arrivée ici ? Je viens de prendre des renseignements à son sujet à Walheim. On dit qu'il a été renvoyé de son service, et qu'il est maintenant évité par tout le monde. Je l'ai rencontré hier sur la route, allant vers un village voisin. Je lui ai parlé, et il m'a raconté son histoire. Elle m'a intéressé extrêmement, comme vous le comprendrez aisément quand je vous la répéterai. Mais pourquoi devrais-je vous ennuyer ? Pourquoi ne devrais-je pas réserver tout mon chagrin pour moi-même ? Pourquoi devrais-je continuer à vous donner l'occasion de me plaindre et de me blâmer ? Mais peu importe : ceci aussi fait partie de ma destinée.

Au début, le garçon paysan répondit à mes questions avec une sorte de mélancolie contenue, qui me sembla la marque d'un tempérament timide ; mais, à mesure que nous apprîmes à nous comprendre, il parla avec moins de réserve, et confessa ouvertement ses fautes, et déplora son malheur. Je souhaite, mon cher ami, pouvoir donner une expression appropriée à son langage. Il me raconta avec une sorte de souvenir plaisant que, après mon départ, sa passion pour sa maîtresse augmenta quotidiennement, jusqu'à ce qu'enfin il ne sût plus ni ce qu'il faisait, ni ce qu'il disait, ni ce qu'il adviendrait de lui. Il ne pouvait ni manger, ni boire, ni dormir : il sentait une sensation d'étouffement ; il désobéissait à tous les ordres, et oubliait tous les commandements involontairement ; il semblait comme poursuivi par un mauvais esprit, jusqu'au jour où, sachant que sa maîtresse était allée dans une chambre à l'étage, il l'avait suivie, ou, plutôt, avait été attiré après elle. Comme elle se montrait sourde à ses supplications, il eut recours à la violence. Il ne sait pas ce qui arriva ; mais il prit Dieu à témoin que ses intentions envers elle étaient honorables, et qu'il ne désirait rien plus sincèrement que de se marier, et de passer leurs vies ensemble. Quand il en fut venu à ce point, il commença à hésiter, comme s'il y avait quelque chose qu'il n'avait pas le courage d'énoncer, jusqu'à ce qu'enfin il reconnût avec quelque confusion certaines petites confidences qu'elle avait encouragées, et des libertés qu'elle avait permises. Il s'arrêta deux ou trois fois dans son récit, et m'assura très sérieusement qu'il n'avait aucun souhait de la rendre mauvaise, comme il le nommait, car il l'aimait encore aussi sincèrement que jamais ; que l'histoire n'avait jamais auparavant franchi ses lèvres, et n'était racontée maintenant que pour me convaincre qu'il n'était pas totalement perdu et abandonné. Et ici, mon cher ami, je dois commencer la vieille chanson que vous savez que je chante éternellement. Si je pouvais seulement représenter l'homme tel qu'il se tenait, et se tient maintenant devant moi, si je pouvais seulement rendre ses véritables expressions, vous vous sentiriez contraint de sympathiser avec son sort. Mais assez : vous, qui connaissez mon malheur et mon tempérament, pouvez aisément comprendre l'attraction qui m'attire vers chaque être infortuné, mais particulièrement vers celui dont j'ai raconté l'histoire.

En relisant cette lettre une seconde fois, je trouve que j'ai omis la conclusion de mon récit ; mais elle est aisément devinable. Elle devint réservée envers lui, à l'instigation de son frère qui le haïssait depuis longtemps, et désirait son expulsion de la maison, craignant que le second mariage de sa sœur ne prive ses enfants de la belle fortune qu'ils attendaient d'elle ; car elle est sans enfants. Il fut renvoyé à la fin ; et toute l'affaire occasionna tant de scandale que la maîtresse n'osa pas le reprendre, même si elle l'avait souhaité. Elle a depuis engagé un autre serviteur, avec qui, disent-ils, son frère est également mécontent, et qu'elle est susceptible d'épouser ; mais mon informateur m'assure qu'il est lui-même déterminé à ne pas survivre à une telle catastrophe.

Cette histoire n'est ni exagérée ni embellie : en effet, je l'ai affaiblie et altérée dans le récit, par la nécessité d'utiliser les expressions plus raffinées de la société.

Cet amour, donc, cette constance, cette passion, n'est pas une fiction poétique. Il est réel, et demeure dans sa plus grande pureté parmi cette classe d'humanité que nous nommons grossière, sans éducation. Nous sommes les éduqués, non les pervertis. Mais lisez cette histoire avec attention, je vous en supplie. Je suis tranquille aujourd'hui, car j'ai été occupé par ce récit : vous voyez par mon écriture que je ne suis pas aussi agité qu'à l'accoutumée. Je lis et relis cette histoire, Wilhelm : c'est l'histoire de votre ami ! Ma fortune a été et sera similaire ; et je ne suis ni à moitié si brave ni à moitié si déterminé que le pauvre malheureux avec qui j'hésite à me comparer.

5 SEPTEMBRE.

Charlotte avait écrit une lettre à son mari à la campagne, où il était retenu par des affaires. Elle commençait : "Mon amour le plus cher, reviens aussitôt que possible : je t'attends avec mille extases." Un ami qui arriva, apporta la nouvelle que, pour certaines raisons, il ne pouvait revenir immédiatement. La lettre de Charlotte ne fut pas expédiée, et le soir même elle tomba entre mes mains. Je la lus, et souris. Elle demanda la raison. "Quel trésor céleste est l'imagination," m'écriai-je ; "j'imaginais pour un moment que ceci était écrit pour moi." Elle fit une pause, et sembla mécontente. Je restai silencieux.

6 SEPTEMBRE.

Il m'en coûta beaucoup de me séparer de l'habit bleu que je portais la première fois que je dansai avec Charlotte. Mais je ne pouvais absolument pas le porter plus longtemps. Mais j'en ai commandé un nouveau, précisément similaire, jusqu'au col et aux manches, ainsi qu'un nouveau gilet et des pantalons.

Mais il ne produit pas le même effet sur moi. Je ne sais comment c'est, mais j'espère qu'avec le temps je l'aimerai davantage.

12 SEPTEMBRE.

Elle a été absente pendant quelques jours. Elle est partie à la rencontre d'Albert. Aujourd'hui je lui ai rendu visite : elle se leva pour me recevoir, et je baisai sa main très tendrement.

Un serin au moment même s'envola d'un miroir, et se posa sur son épaule. "Voici un nouvel ami," fit-elle observer, tandis qu'elle le faisait se percher sur sa main : "c'est un présent pour les enfants. Quel chéri il est ! Regardez-le ! Quand je le nourris, il bat des ailes, et picore si gentiment. Il m'embrasse, aussi, regardez seulement !"

Elle tint l'oiseau à sa bouche ; et il pressa ses douces lèvres avec tant de ferveur qu'il semblait ressentir l'excès de félicité dont il jouissait.

"Il vous embrassera aussi," ajouta-t-elle ; et puis elle tendit l'oiseau vers moi. Son petit bec bougea de sa bouche à la mienne, et la délicieuse sensation sembla comme le précurseur de la plus douce félicité.

"Un baiser," fis-je observer, "ne semble pas le satisfaire : il désire de la nourriture, et semble déçu par ces caresses insatisfaisantes."

"Mais il mange dans ma bouche," continua-t-elle, et elle tendit ses lèvres vers lui contenant des graines ; et elle sourit avec tout le charme d'un être qui a permis une participation innocente à son amour.

Je détournai mon visage. Elle ne devrait pas agir ainsi. Elle ne devrait pas exciter mon imagination avec de telles démonstrations d'innocence et de bonheur célestes, ni éveiller mon cœur de ses sommeils, dans lesquels il rêve de la vanité de la vie ! Et pourquoi non ? Parce qu'elle sait combien je l'aime.

15 SEPTEMBRE.

Cela me rend misérable, Wilhelm, de penser qu'il puisse y avoir des hommes incapables d'apprécier les quelques choses qui possèdent une valeur réelle dans la vie. Vous vous souvenez des noyers à S—, sous lesquels j'avais coutume de m'asseoir avec Charlotte, durant mes visites au digne vieux vicaire. Ces arbres glorieux, dont la vue seule a si souvent rempli mon cœur de joie, comme ils ornaient et rafraîchissaient la cour du presbytère, avec leurs branches largement étendues ! Et combien plaisant était notre souvenir du bon vieux pasteur, par les mains de qui ils furent plantés il y a tant d'années ! Le maître d'école a fréquemment mentionné son nom. Il le tenait de son grand-père. Il devait être un homme des plus excellents ; et, sous l'ombre de ces vieux arbres, sa mémoire était toujours vénérée par moi. Le maître d'école nous informa hier, les larmes aux yeux, que ces arbres avaient été abattus. Oui, coupés jusqu'au sol ! J'aurais pu, dans ma colère, avoir tué le monstre qui porta le premier coup. Et je dois endurer ceci ! — Moi qui, si j'avais eu deux tels arbres dans ma propre cour, et si l'un était mort de vieillesse, aurais pleuré avec une affliction réelle. Mais il reste quelque réconfort, telle est la sensibilité, tout le village murmure devant le malheur ; et j'espère que la femme du vicaire découvrira bientôt, par la cessation des présents des villageois, combien elle a blessé les sentiments du voisinage. C'est elle qui l'a fait, la femme du titulaire actuel (notre bon vieil homme est mort), une créature grande et maladive qui a bien raison de mépriser le monde, car le monde la méprise totalement. L'être stupide affecte d'être érudite, prétend examiner les livres canoniques, prête son aide à la réforme à la mode de la chrétienté, morale et critique, et hausse les épaules à la mention de l'enthousiasme de Lavater. Sa santé est détruite, à cause de quoi elle est empêchée d'avoir aucune jouissance ici-bas. Seule une telle créature aurait pu couper mes noyers ! Je ne peux jamais le pardonner. Écoutez ses raisons. Les feuilles tombantes rendaient la cour humide et sale ; les branches obstruaient la lumière ; les garçons jetaient des pierres sur les noix quand elles étaient mûres, et le bruit affectait ses nerfs ; et perturbait ses méditations profondes, quand elle pesait les difficultés de Kennicot, Semler et Michaelis. Découvrant que toute la paroisse, particulièrement les vieilles gens, étaient mécontents, je demandai "pourquoi ils le permettaient ?" "Ah, monsieur !" répondirent-ils, "quand l'intendant ordonne, que pouvons-nous faire, nous pauvres paysans ?" Mais une chose est bien arrivée. L'intendant et le vicaire (qui, pour une fois, pensèrent récolter quelque avantage des caprices de sa femme) avaient l'intention de diviser les arbres entre eux. Le bureau des revenus, en étant informé, fit revivre une vieille réclamation sur le terrain où les arbres s'étaient tenus, et les vendit au plus offrant. Ils gisent encore là sur le sol. Si j'étais le souverain, je saurais comment les traiter tous, vicaire, intendant et bureau des revenus. Souverain, ai-je dit ? Je me soucierais peu, dans ce cas, des arbres qui poussaient dans le pays.

10 OCTOBRE.

Rien que de contempler ses yeux sombres est pour moi une source de bonheur ! Et ce qui m'afflige, c'est qu'Albert ne semble pas aussi heureux qu'il — espérait l'être — que je l'aurais été — si — je ne suis pas un ami de ces pauses, mais ici je ne peux l'exprimer autrement ; et probablement je suis assez explicite.

12 OCTOBRE.

Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Vers quel monde l'illustre barde me transporte-t-il ! Errer sur des terres sauvages et sans sentiers, entouré de tourbillons impétueux, où, à la faible clarté de la lune, nous voyons les esprits de nos ancêtres ; entendre, du sommet des montagnes, au milieu du mugissement des torrents, leurs plaintes s'élever du fond des cavernes, et les douloureuses lamentations d'une jeune fille qui soupire et expire sur la tombe moussue du guerrier qu'elle adorait. Je rencontre ce barde aux cheveux d'argent ; il erre dans la vallée ; il cherche les traces de ses pères et, hélas ! il ne trouve que leurs tombeaux. Puis, contemplant la lune pâle qui sombre sous les vagues de la mer en mouvement, le souvenir des jours passés frappe l'esprit du héros, des jours où le danger imminent galvanisait les braves, et où la lune brillait sur son navire chargé de dépouilles, revenant en triomphe. Quand je lis sur son visage une profonde tristesse, quand je vois sa gloire mourante s'éteindre épuisée dans la tombe, alors qu'il inhale une volupté nouvelle et palpitante à l'idée de son union prochaine avec celle qu'il chérit, et qu'il jette un regard sur la terre froide et les hautes herbes qui vont bientôt le recouvrir, et qu'il s'exclame alors : « Le voyageur viendra, il viendra, celui qui a vu ma beauté, et il demandera : "Où est le barde, où est l'illustre fils de Fingal ?" Il marchera sur ma tombe et me cherchera en vain ! » Alors, ô mon ami, je pourrais à l'instant, tel un chevalier noble et fidèle, tirer mon épée, délivrer mon prince de la longue et douloureuse langueur d'une mort vivante, et renvoyer ma propre âme suivre le demi-dieu que ma main aurait libéré !

19 OCTOBRE.

Hélas ! le vide, ce vide effroyable que je ressens dans mon sein ! Parfois, je me dis que si je pouvais seulement, une seule fois, une seule, la presser contre mon cœur, ce vide terrible serait comblé.

26 OCTOBRE.

Oui, Wilhelm, j'en ai la certitude, et chaque jour cette certitude grandit, l'existence de tout être, quel qu'il soit, est de bien peu de conséquence. Une amie de Charlotte est venue la voir à l'instant. Je me suis retiré dans une pièce voisine et j'ai pris un livre ; mais, incapable de lire, je me suis assis pour écrire. Je les entendais converser à voix basse : elles parlaient de sujets indifférents et colportaient les nouvelles de la ville. L'une allait se marier ; une autre était malade, très malade, elle avait une toux sèche, son visage s'amincissait de jour en jour et elle avait des crises occasionnelles. « N— est très souffrant aussi », a dit Charlotte. « Ses membres commencent déjà à enfler », a répondu l'autre ; et mon imagination débordante m'a transporté aussitôt au chevet des infirmes. Je les y vois lutter contre la mort, avec toutes les agonies de la douleur et de l'horreur ; et ces femmes, Wilhelm, parlent de tout cela avec autant d'indifférence que si elles mentionnaient la mort d'un étranger. Et quand je regarde autour de la pièce où je me trouve — quand je vois les vêtements de Charlotte devant moi, et les écrits d'Albert, et tous ces meubles qui me sont si familiers, jusqu'à l'encrier même que j'utilise — quand je songe à ce que je suis pour cette famille — tout. Mes amis m'estiment ; je contribue souvent à leur bonheur, et mon cœur semble ne pouvoir battre sans eux ; et pourtant... si je devais mourir, si je devais être arraché au milieu de ce cercle, ressentiraient-ils — ou combien de temps ressentiraient-ils le vide que ma perte créerait dans leur existence ? Combien de temps ! Oui, telle est la fragilité de l'homme, que là même où il a la plus grande conscience de son propre être, là où il laisse l'empreinte la plus forte et la plus marquante, là même dans la mémoire, dans le cœur de celle qu'il aime, il doit aussi périr — s'évanouir — et cela rapidement.

27 OCTOBRE.

Je pourrais m'arracher le sein de dépit en pensant à quel point nous sommes peu capables d'influencer les sentiments les uns des autres. Personne ne peut me communiquer ces sensations d'amour, de joie, de ravissement et de délice que je ne possède pas naturellement ; et, bien que mon cœur puisse brûler de l'affection la plus vive, je ne peux faire le bonheur de celui en qui cette même chaleur n'est pas inhérente.

27 OCTOBRE : Soir.

Je possède tant de choses, mais mon amour pour elle absorbe tout. Je possède tant de choses, mais sans elle, je n'ai rien.

30 OCTOBRE.

Cent fois j'ai été sur le point de l'embrasser. Ciel ! quel tourment que de voir tant de beauté passer et repasser devant nous, sans oser s'en saisir ! Et s'en saisir est l'instinct humain le plus naturel. Les enfants ne touchent-ils pas à tout ce qu'ils voient ? Et moi !

3 NOVEMBRE.

Dieu m'est témoin, combien de fois je me couche dans mon lit avec le souhait, et même l'espoir, de ne plus jamais me réveiller. Et au matin, quand j'ouvre les yeux, je contemple le soleil une fois de plus, et je suis misérable. Si j'étais fantasque, je pourrais blâmer le temps, ou une connaissance, ou quelque contrariété personnelle pour mon esprit mécontent ; et alors ce fardeau insupportable de soucis ne reposerait pas entièrement sur moi-même. Mais, hélas ! je le sens trop tristement. Je suis seul la cause de ma propre douleur, ne suis-je pas ? Vraiment, mon propre sein contient la source de tout mon chagrin, comme il contenait auparavant la source de tout mon plaisir. Ne suis-je pas le même être qui a jadis goûté à un excès de bonheur, qui, à chaque pas, voyait le paradis s'ouvrir devant lui, et dont le cœur était toujours ouvert au monde entier ? Et ce cœur est maintenant mort, aucun sentiment ne peut le raviver ; mes yeux sont secs ; et mes sens, non plus rafraîchis par l'influence de douces larmes, se flétrissent et consument mon cerveau. Je souffre beaucoup, car j'ai perdu le seul charme de la vie : ce pouvoir actif et sacré qui créait des mondes autour de moi — il n'est plus. Quand je regarde par ma fenêtre les collines lointaines, et que je contemple le soleil du matin percer les brumes et illuminer la campagne alentour, encore enveloppée de silence, tandis que le doux ruisseau serpente gentiment à travers les saules qui ont perdu leurs feuilles ; quand la nature glorieuse déploie toutes ses beautés devant moi, et que ses perspectives merveilleuses sont inefficaces pour extraire une larme de joie de mon cœur desséché, je sens qu'en un tel moment je me tiens comme un réprouvé devant le ciel, endurci, insensible et impassible. Souvent alors, je plie le genou contre terre et implore Dieu pour le don des larmes, comme le laboureur découragé dans un climat brûlant prie pour que les rosées du ciel viennent humecter son blé desséché.

Mais je sens que Dieu n'accorde pas le soleil ou la pluie à nos prières importunes. Et oh, ces jours passés, dont le souvenir me tourmente maintenant ! pourquoi furent-ils si heureux ? Parce qu'alors j'attendais avec patience les bénédictions de l'Éternel, et que je recevais ses dons avec les sentiments reconnaissants d'un cœur plein de gratitude.

8 NOVEMBRE.

Charlotte m'a reproché mes excès, avec tant de tendresse et de bonté ! J'ai pris dernièrement l'habitude de boire plus de vin qu'auparavant. « Ne fais pas cela », a-t-elle dit. « Pense à Charlotte ! » « Penser à vous ! » ai-je répondu ; « est-il besoin que vous me le demandiez ? Penser à vous — je ne pense pas à vous : vous êtes toujours devant mon âme ! Ce matin même, je me suis assis à l'endroit où, il y a quelques jours, vous êtes descendue de voiture, et — » Elle a immédiatement changé de sujet pour m'empêcher de poursuivre plus avant. Mon cher ami, mes énergies sont toutes prostrées : elle peut faire de moi ce qu'elle veut.

15 NOVEMBRE.

Je te remercie, Wilhelm, pour ta cordiale sympathie, pour tes excellents conseils ; et je t'implore d'être tranquille. Laisse-moi à mes souffrances. Malgré ma misère, j'ai encore assez de force pour endurer. Je révère la religion — tu sais que je le fais. Je sens qu'elle peut donner de la force aux faibles et du réconfort aux affligés, mais affecte-t-elle tous les hommes de la même manière ? Considère ce vaste univers : tu verras des milliers d'êtres pour qui il n'a jamais existé, des milliers pour qui il n'existera jamais, qu'on le leur prêche ou non ; et doit-il, alors, nécessairement exister pour moi ? Le Fils de Dieu lui-même ne dit-il pas qu'ils sont à lui ceux que le Père lui a donnés ? M'a-t-on donné à lui ? Et si le Père voulait me garder pour lui-même, comme mon cœur le suggère parfois ? Je t'en prie, n'interprète pas mal ceci. Ne tire pas de dérision de mes paroles inoffensives. Je déverse toute mon âme devant toi. Le silence me serait sans doute préférable, mais je n'ai pas à reculer devant un sujet dont peu de gens savent plus que moi. Quel est le destin de l'homme, sinon de combler la mesure de ses souffrances, et de boire la coupe d'amertume qui lui est allouée ? Et si cette même coupe s'est révélée amère au Dieu du ciel, sous une forme humaine, pourquoi devrais-je affecter une folle fierté et la qualifier de douce ? Pourquoi aurais-je honte de frémir à ce moment effrayant où tout mon être tremblera entre l'existence et l'anéantissement, où un souvenir du passé, tel un éclair, illuminera le sombre abîme de l'avenir, où tout se dissoudra autour de moi, et où le monde entier s'évanouira ? N'est-ce pas la voix d'une créature opprimée au-delà de toute ressource, incapable de se suffire à elle-même, sur le point de plonger dans une destruction inévitable, et gémissant profondément devant sa force inadéquate : « Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné ? » Et devrais-je avoir honte d'exprimer la même chose ? Ne devrais-je pas frémir devant une perspective qui avait ses craintes, même pour celui qui replie les cieux comme un vêtement ?

21 NOVEMBRE.

Elle ne sent pas, elle ne sait pas qu'elle prépare un poison qui nous détruira tous deux ; et je bois profondément à la coupe qui doit faire ma perte. Que signifient ces regards de bonté avec lesquels elle me considère souvent — souvent ? non, pas souvent, mais parfois — cette complaisance avec laquelle elle entend les sentiments involontaires qui m'échappent fréquemment, et la tendre pitié pour mes souffrances qui apparaît sur son visage ?

Hier, quand je suis parti, elle m'a saisi par la main et a dit : « Adieu, cher Werther. » Cher Werther ! C'était la première fois qu'elle m'appelait cher : le son a résonné profondément dans mon cœur. Je l'ai répété cent fois ; et la nuit dernière, en allant me coucher, et en me parlant à moi-même de diverses choses, j'ai soudain dit : « Bonne nuit, cher Werther ! » et je n'ai pu m'empêcher de rire de moi-même.

22 NOVEMBRE.

Je ne peux prier : « Laisse-la-moi ! » et pourtant elle semble souvent m'appartenir. Je ne peux prier : « Donne-la-moi ! » car elle est à un autre. De cette manière, je feins la joie au-dessus de mes ennuis ; et, si j'en avais le temps, je pourrais composer toute une litanie d'antithèses.

24 NOVEMBRE.

Elle est sensible à mes souffrances. Ce matin, son regard a percé mon âme même. Je l'ai trouvée seule, et elle était silencieuse : elle m'a longuement observé. Je ne voyais plus sur son visage les charmes de la beauté ou le feu du génie : ils avaient disparu. Mais j'étais affecté par une expression bien plus touchante, un regard de la plus profonde sympathie et de la plus douce pitié. Pourquoi ai-je eu peur de me jeter à ses pieds ? Pourquoi n'ai-je pas osé la prendre dans mes bras et lui répondre par mille baisers ? Elle a eu recours à son piano pour se soulager, et, d'une voix basse et douce, a accompagné la musique de sons délicieux. Ses lèvres n'ont jamais paru si belles : elles semblaient ne s'entrouvrir que pour absorber les doux tons qui s'échappaient de l'instrument et renvoyer la vibration céleste de sa bouche charmante. Oh ! qui peut exprimer mes sensations ? J'étais tout bouleversé et, me penchant, j'ai prononcé ce vœu : « Belles lèvres, que les anges gardent, jamais je ne chercherai à profaner votre pureté par un baiser. » Et pourtant, mon ami, oh, je voudrais — mais mon cœur est assombri par le doute et l'indécision — pourrais-je seulement goûter à la félicité, et puis mourir pour expier ce péché ! Quel péché ?

26 NOVEMBRE.

Souvent je me dis : « Tu es seul misérable : tous les autres mortels sont heureux, nul n'est affligé comme toi ! » Puis je lis un passage chez un poète ancien, et je semble comprendre mon propre cœur. J'ai tant à endurer ! Des hommes avant moi ont-ils jamais été aussi misérables ?

30 NOVEMBRE.

Je ne serai plus jamais moi-même ! Où que j'aille, une fatalité survient pour me distraire. Même aujourd'hui, hélas — pour notre destin ! hélas pour la nature humaine !

Vers l'heure du dîner, je suis allé marcher au bord de la rivière, car je n'avais pas d'appétit. Tout autour semblait sombre : un vent d'est froid et humide soufflait des montagnes, et des nuages noirs et lourds s'étendaient sur la plaine. J'ai observé au loin un homme en habit en lambeaux : il errait parmi les rochers et semblait chercher des plantes. Quand je me suis approché, il s'est retourné au bruit ; et j'ai vu qu'il avait un visage intéressant où une mélancolie constante, fortement marquée par la bienveillance, formait le trait principal. Ses longs cheveux noirs étaient séparés et tombaient sur ses épaules. Comme sa mise dénotait une personne de basse condition, j'ai pensé qu'il ne prendrait pas mal que je l'interroge sur son occupation ; et je lui ai donc demandé ce qu'il cherchait. Il a répondu, avec un profond soupir, qu'il cherchait des fleurs et qu'il ne pouvait en trouver. « Mais ce n'est pas la saison », ai-je fait remarquer avec un sourire. « Oh, il y a tant de fleurs ! » a-t-il répondu en s'approchant de moi. « Dans mon jardin, il y a des roses et des chèvrefeuilles de deux sortes : une sorte m'a été donnée par mon père ! ils poussent aussi abondamment que les mauvaises herbes ; je les cherche depuis deux jours et je ne peux les trouver. Il y a des fleurs là-bas, jaunes, bleues et rouges ; et cette centaurée a une très jolie fleur : mais je ne peux en trouver aucune. » J'ai observé sa singularité et je lui ai donc demandé, d'un air indifférent, ce qu'il comptait faire de ses fleurs. Un sourire étrange a envahi son visage. Portant son doigt à sa bouche, il a exprimé l'espoir que je ne le trahirais pas ; et il m'a ensuite informé qu'il avait promis de cueillir un bouquet pour sa maîtresse. « C'est bien », ai-je dit. « Oh ! » a-t-il répondu, « elle possède beaucoup d'autres choses aussi : elle est très riche. » « Et pourtant », ai-je poursuivi, « elle aime vos bouquets. » « Oh, elle a des bijoux et des couronnes ! » s'est-il exclamé. J'ai demandé qui elle était. « Si les états généraux voulaient seulement me payer », a-t-il ajouté, « je serais tout un autre homme. Hélas ! il fut un temps où j'étais si heureux ; mais cela est passé, et je suis maintenant — » Il a levé ses yeux humides vers le ciel. « Et vous étiez heureux autrefois ? » ai-je observé. « Ah, si je l'étais encore ! » fut sa réponse. « J'étais alors aussi gai et content qu'un homme peut l'être. » Une vieille femme, qui venait vers nous, a crié alors : « Henri, Henri ! où es-tu ? Nous t'avons cherché partout : viens dîner. » « Est-ce votre fils ? » ai-je demandé en allant vers elle. « Oui », a-t-elle dit : « c'est mon pauvre et infortuné fils. Le Seigneur m'a envoyé une lourde affliction. » J'ai demandé s'il était dans cet état depuis longtemps. Elle a répondu : « Il est aussi calme qu'à présent depuis environ six mois. Je remercie le Ciel qu'il se soit rétabli à ce point : il a été pendant une année entière en plein délire, enchaîné dans un asile d'aliénés. Maintenant, il ne fait de mal à personne, mais ne parle de rien d'autre que de rois et de reines. Il était autrefois un très bon garçon, tranquille, et aidait à me soutenir ; il avait une très belle écriture ; mais tout à coup, il est devenu mélancolique, a été saisi d'une fièvre violente, est devenu fou, et est maintenant comme vous le voyez. Si seulement je pouvais vous raconter, monsieur — » Je l'ai interrompue en lui demandant quelle était l'époque dont il se vantait d'avoir été si heureux. « Pauvre garçon ! » s'est-elle exclamée avec un sourire de compassion, « il veut parler du temps où il était complètement dérangé, un temps qu'il ne cesse de regretter, où il était à l'asile, inconscient de tout. » J'étais stupéfait : j'ai placé une pièce de monnaie dans sa main et me suis hâté de partir.

« Vous étiez heureux ! » ai-je exclamé en retournant rapidement à la ville, « "aussi gai et content qu'un homme peut l'être !" » Dieu du ciel ! et est-ce là le destin de l'homme ? Est-il heureux seulement avant d'avoir acquis sa raison, ou après l'avoir perdue ? Être infortuné ! Et pourtant j'envie ton sort : j'envie le délire dont tu es la victime. Tu sors avec joie pour cueillir des fleurs pour ta princesse — en hiver — et tu t'affliges quand tu ne peux en trouver, et tu ne peux comprendre pourquoi elles ne poussent pas. Mais moi, j'erre sans joie, sans espoir, sans dessein ; et je reviens comme je suis venu. Tu imagines quel homme tu serais si les états généraux te payaient. Mortel heureux, qui peux attribuer ta misère à une cause terrestre ! Tu ne sais pas, tu ne sens pas que dans ton propre cœur distrait et ton cerveau désordonné habite la source de ce malheur qu'aucun potentat sur terre ne peut soulager.

Que cet homme meure sans consolation, celui qui peut railler l'invalide d'entreprendre un voyage vers des sources lointaines et salutaires, où il ne trouve souvent qu'une maladie plus lourde et une mort plus douloureuse, ou qui peut se réjouir de l'esprit désespéré d'un pécheur, qui, pour obtenir la paix de sa conscience et un soulagement à sa misère, fait un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Chaque pas laborieux qui écorche ses pieds blessés sur des sentiers rugueux et inexplorés verse une goutte de baume dans son âme troublée, et le voyage de maint jour épuisant apporte un soulagement nocturne à son cœur angoissé. Oserez-vous appeler cela de l'enthousiasme, vous, foule de déclamateurs pompeux ? Enthousiasme ! Ô Dieu ! tu vois mes larmes. Tu nous as alloué notre part de misère : devons-nous aussi avoir des frères pour nous persécuter, pour nous priver de notre consolation, de notre confiance en toi, et en ton amour et ta miséricorde ? Car notre confiance dans la vertu de la racine guérisseuse, ou dans la force de la vigne, qu'est-ce d'autre qu'une croyance en toi de qui tout ce qui nous entoure tire ses pouvoirs guérisseurs et restaurateurs ? Père, que je ne connais pas — qui avais autrefois l'habitude de remplir mon âme, mais qui maintenant me caches ta face — rappelle-moi à toi ; ne sois plus silencieux ; ton silence ne retardera pas une âme qui a soif de toi. Quel homme, quel père, pourrait être en colère contre un fils pour être revenu soudainement vers lui, pour s'être jeté à son cou, et s'être écrié : « Je suis de nouveau ici, mon père ! pardonne-moi si j'ai anticipé mon voyage, et suis revenu avant le temps fixé ! Le monde est partout le même — une scène de labeur et de douleur, de plaisir et de récompense ; mais à quoi bon tout cela ? Je ne suis heureux que là où tu es, et en ta présence je suis content de souffrir ou de jouir. » Et bannirais-tu, Père céleste, un tel enfant de ta présence ?

1 DÉCEMBRE.

Wilhelm, l'homme dont je t'ai écrit — cet homme si enviable dans ses malheurs — était le secrétaire du père de Charlotte ; et une passion malheureuse pour elle qu'il chérissait, dissimulait, et finit par découvrir, fit qu'il fut renvoyé de sa situation. Cela l'a rendu fou. Pense, tandis que tu lis cette narration simple, à l'impression que la circonstance a faite sur moi ! Mais elle m'a été racontée par Albert avec autant de calme que tu la liras probablement.

4 DÉCEMBRE.

Je t'implore de m'écouter. Tout est fini pour moi. Je ne peux plus supporter cet état. Aujourd'hui, j'étais assis près de Charlotte. Elle jouait sur son piano une suite de mélodies ravissantes, avec une expression si intense ! Sa petite sœur habillait sa poupée sur mes genoux. Les larmes me sont venues aux yeux. Je me suis penché et j'ai regardé fixement son alliance : mes larmes ont coulé, et aussitôt elle s'est mise à jouer cet air favori, cet air divin qui m'a si souvent enchanté. J'ai trouvé du réconfort dans le souvenir du passé, de ces jours lointains où cet air m'était familier ; et puis j'ai rappelé toutes les peines et les désillusions que j'ai endurées depuis. J'ai arpenté la pièce à grands pas, mon cœur était convulsé par des émotions douloureuses. Enfin, je me suis approché d'elle et je me suis écrié avec ardeur : « Pour l'amour du ciel, ne jouez plus cet air ! » Elle s'est arrêtée et m'a regardé fixement. Puis elle a dit, avec un sourire qui m'est allé droit au cœur : « Werther, vous êtes malade : votre nourriture préférée vous dégoûte. Mais allez-vous-en, je vous en prie, et essayez de vous calmer. » Je me suis arraché à elle. Dieu, tu vois mes tourments, et tu y mettras fin !

6 DÉCEMBRE.

Comme son image me poursuit ! Éveillé ou endormi, elle remplit toute mon âme ! Aussitôt que je ferme les yeux, ici, dans mon cerveau, là où convergent tous les nerfs de la vision, ses yeux sombres sont imprimés. Ici — je ne sais comment le décrire ; mais, si je ferme les yeux, les siens sont immédiatement devant moi : sombres comme un abîme, ils s'ouvrent sur moi et absorbent mes sens.

Et qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu vanté ? Ses facultés ne font-elles pas défaut au moment où il a le plus besoin de les utiliser ? Et qu'il s'élève dans la joie ou qu'il sombre dans la douleur, sa carrière n'est-elle pas, dans les deux cas, inévitablement arrêtée ? Et, tandis qu'il rêve avec complaisance qu'il saisit l'infini, ne se sent-il pas contraint de revenir à la conscience de son existence froide et monotone ?

L'ÉDITEUR AU LECTEUR.

Nous regrettons vivement de manquer de témoignages originaux sur les derniers jours remarquables de notre ami ; et nous sommes donc contraints d'interrompre le cours de sa correspondance et de suppléer à cette lacune par un récit suivi.

J'ai cru de mon devoir de recueillir des informations précises auprès de personnes connaissant bien son histoire. L'histoire est simple ; et tous les récits concordent, sauf sur quelques points sans importance. Il est vrai qu'en ce qui concerne le caractère des personnes dont il est question, les opinions et les jugements varient.

Il ne nous reste donc qu'à relater consciencieusement les faits que notre travail assidu nous a permis de rassembler, à donner les lettres du défunt et à accorder une attention particulière au moindre fragment de sa plume, d'autant qu'il est si difficile de découvrir les mobiles réels et corrects d'hommes qui ne sont pas du commun.

Le chagrin et le mécontentement avaient pris racine dans l'âme de Werther et avaient progressivement donné leur caractère à tout son être. L'harmonie de son esprit fut complètement troublée ; une excitation et une irritation mentale perpétuelles, qui affaiblissaient ses facultés naturelles, produisirent sur lui les plus tristes effets et finirent par faire de lui la victime d'un épuisement contre lequel il lutta avec des efforts encore plus douloureux que ceux qu'il avait déployés pour combattre ses autres infortunes. Son anxiété mentale affaiblit ses diverses bonnes qualités ; et il devint bientôt un compagnon sombre, toujours malheureux et injuste dans ses idées, à mesure qu'il devenait plus misérable. C'était, du moins, l'opinion des amis d'Albert. Ils affirment, de surcroît, que le caractère d'Albert lui-même n'avait subi aucun changement entre-temps : il était toujours le même être que Werther avait aimé, honoré et respecté dès le début. Son amour pour Charlotte était sans bornes : il était fier d'elle et désirait qu'elle fût reconnue par tous comme l'être le plus noble qui ait jamais été créé. Était-il, cependant, blâmable de vouloir écarter d'elle toute apparence de soupçon ? Ou de ne pas vouloir partager son riche prix avec un autre, ne serait-ce que pour un instant, et de la manière la plus innocente qui soit ? Il est affirmé qu'Albert se retirait fréquemment de l'appartement de sa femme lors des visites de Werther ; mais cela ne découlait pas de la haine ou de l'aversion pour son ami, mais seulement du sentiment que sa présence était oppressante pour Werther.

Le père de Charlotte, qui était retenu à la maison par l'indisposition, avait coutume d'envoyer sa voiture pour elle, afin qu'elle puisse faire des excursions dans les environs. Un jour, le temps avait été exceptionnellement rigoureux et toute la campagne était couverte de neige.

Werther alla chercher Charlotte le lendemain matin, afin que, si Albert était absent, il pût la raccompagner chez elle.

Le beau temps n'eut que peu d'effet sur son esprit troublé. Un poids lourd pesait sur son âme, une profonde mélancolie s'était emparée de lui, et son esprit ne connaissait d'autre changement que le passage d'une pensée douloureuse à une autre.

Comme il ne jouissait plus jamais de paix intérieure, la condition de ses semblables était pour lui une source perpétuelle de trouble et de détresse. Il croyait avoir perturbé le bonheur d'Albert et de sa femme ; et, tout en se blâmant vivement pour cela, il commença à nourrir une aversion secrète pour Albert.

Ses pensées étaient parfois dirigées vers ce point. « Oui », se répétait-il avec une insatisfaction mal dissimulée, « oui, c'est là, après tout, l'étendue de cet amour confiant, cher, tendre et sympathique, de cette calme et éternelle fidélité ! Que vois-je, sinon la satiété et l'indifférence ? Chaque engagement frivole ne l'attire-t-il pas davantage que sa charmante et ravissante épouse ? Sait-il apprécier son bonheur ? Peut-il l'estimer comme elle le mérite ? Il la possède, il est vrai, je le sais, comme j'en sais bien plus, et je me suis habitué à l'idée qu'il me rendra fou, ou peut-être qu'il me tuera. Son amitié envers moi est-elle intacte ? Ne voit-il pas mon attachement pour Charlotte comme une atteinte à ses droits, et ne considère-t-il pas mon attention envers elle comme un reproche silencieux à son égard ? Je sais, et je sens même, qu'il m'a en aversion, qu'il souhaite mon absence, que ma présence lui est odieuse. »

Il s'arrêtait souvent en chemin pour rendre visite à Charlotte, restait immobile, comme dans le doute, et semblait désireux de faire demi-tour, mais il poursuivait néanmoins sa route ; et, absorbé par de telles pensées et soliloques que nous avons décrits, il atteignait finalement le pavillon de chasse, avec une sorte de consentement involontaire.

Une fois, il entra dans la maison ; et, s'enquérant de Charlotte, il observa que les occupants étaient dans un état de confusion inhabituelle. Le fils aîné l'informa qu'un terrible malheur s'était produit à Walheim : un paysan avait été assassiné ! Mais cela ne fit que peu d'impression sur lui. En entrant dans l'appartement, il trouva Charlotte occupée à raisonner avec son père qui, malgré son infirmité, insistait pour se rendre sur les lieux du crime afin d'ouvrir une enquête. Le criminel était inconnu ; la victime avait été trouvée morte devant sa porte ce matin-là. Des soupçons furent émis : l'homme assassiné avait été au service d'une veuve, et la personne qui occupait précédemment cet emploi avait été renvoyée.

Dès que Werther apprit cela, il s'écria avec une grande excitation : « Est-il possible ! Je dois me rendre sur place, je ne peux différer d'un instant ! » Il se hâta vers Walheim. Chaque incident lui revenait vivement en mémoire ; et il ne nourrissait pas le moindre doute que cet homme fût le meurtrier à qui il avait si souvent parlé et pour qui il éprouvait tant de considération. Son chemin le mena devant les tilleuls bien connus, jusqu'à la maison où le corps avait été transporté ; et ses sentiments furent grandement excités à la vue de cet endroit si cher à son souvenir. Ce seuil où les enfants des voisins avaient si souvent joué ensemble était taché de sang ; l'amour et l'attachement, les plus nobles sentiments de la nature humaine, avaient été convertis en violence et en meurtre. Les arbres immenses se dressaient là, sans feuilles et couverts de givre ; les belles haies qui entouraient le vieux mur du cimetière étaient flétries ; et les pierres tombales, à moitié recouvertes de neige, étaient visibles à travers les ouvertures.

Alors qu'il approchait de l'auberge, devant laquelle tout le village était rassemblé, des cris se firent soudain entendre. Une troupe de paysans armés fut vue approchant, et chacun s'écria que le criminel avait été appréhendé. Werther regarda, et ne tarda pas à en douter. Le prisonnier n'était autre que le serviteur qui avait été autrefois si attaché à la veuve, et qu'il avait rencontré rôdant dans les environs, avec cette colère refoulée et ce désespoir mal dissimulé que nous avons décrits plus haut.

« Qu'avez-vous fait, malheureux ? » demanda Werther en s'avançant vers le prisonnier. Ce dernier tourna les yeux vers lui en silence, puis répondit avec un calme parfait : « Personne ne l'épousera maintenant, et elle n'épousera personne. » Le prisonnier fut emmené à l'auberge, et Werther quitta les lieux. L'esprit de Werther était terriblement excité par cet événement choquant. Il cessa cependant d'être accablé par son sentiment habituel de mélancolie, de morosité et d'indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. Il éprouva une vive pitié pour le prisonnier et fut saisi d'une anxiété indescriptible de le sauver de son sort imminent. Il le considérait comme si malheureux, il jugeait son crime si excusable et pensait que sa propre condition était si proche, qu'il était convaincu qu'il pourrait faire en sorte que tout le monde voie la chose sous le jour où il la voyait lui-même. Il devint alors désireux d'entreprendre sa défense et commença à composer un discours éloquent pour l'occasion ; et, sur le chemin du pavillon de chasse, il ne put s'empêcher de dire tout haut la déclaration qu'il avait résolu de faire au juge.

À son arrivée, il trouva qu'Albert l'avait précédé : il fut un peu déconcerté par cette rencontre ; mais il se reprit bientôt et exprima son opinion avec beaucoup de chaleur au juge. Ce dernier hocha la tête avec doute ; et bien que Werther ait défendu son cas avec le plus grand zèle, sentiment et détermination, nous pouvons facilement supposer que le juge ne fut pas beaucoup influencé par son appel. Au contraire, il l'interrompit dans son discours, raisonna sérieusement avec lui et lui fit même des reproches pour s'être fait l'avocat d'un meurtrier. Il démontra que, selon ce précédent, toute loi pourrait être violée et la sécurité publique totalement détruite. Il ajouta, en outre, que dans un tel cas, il ne pouvait rien faire lui-même, sans encourir la plus grande responsabilité ; que tout devait suivre son cours habituel et poursuivre son chemin ordinaire.

Werther, cependant, n'abandonna pas son entreprise et supplia même le juge de fermer les yeux sur la fuite du prisonnier. Mais cette proposition fut péremptoirement rejetée. Albert, qui avait pris part à la discussion, fut du même avis que le juge. À cela, Werther s'emporta et prit congé avec une grande colère, après que le juge l'eut assuré plus d'une fois que le prisonnier ne pouvait être sauvé.

L'excès de sa douleur devant cette assurance peut être déduit d'une note que nous avons trouvée parmi ses papiers, et qui fut sans aucun doute écrite à cette occasion précise.

« Vous ne pouvez être sauvé, malheureux ! Je vois clairement que nous ne pouvons être sauvés ! »

Werther était très irrité des observations qu'Albert avait faites au juge au sujet du prisonnier. Il pensa pouvoir y déceler un peu d'amertume à son égard personnellement ; et bien que, réflexion faite, il ne pût échapper à son jugement sain que leur point de vue était correct, il éprouvait la plus grande réticence à faire un tel aveu.

Un mémo de Werther sur ce point, exprimant ses sentiments généraux envers Albert, a été trouvé parmi ses papiers.

« À quoi bon répéter continuellement qu'il est un homme bon et estimable ? Il est un tourment intérieur pour moi, et je suis incapable d'être juste envers lui. »

Un beau soir d'hiver, alors que le temps semblait vouloir se radoucir, Charlotte et Albert rentraient chez eux. La première regardait de temps à autre autour d'elle, comme si la compagnie de Werther lui manquait. Albert commença à parler de lui et le blâma pour ses préjugés. Il fit allusion à son malheureux attachement et souhaita qu'il fût possible de cesser de le fréquenter. « Je le désire pour notre propre bien », ajouta-t-il ; « et je vous demande de l'obliger à changer de comportement envers vous, et à vous rendre visite moins fréquemment. Le monde est médisant, et je sais qu'ici et là, on parle de nous. » Charlotte ne répondit rien, et Albert sembla ressentir son silence. Du moins, à partir de ce moment, il ne parla plus jamais de Werther ; et, quand elle abordait le sujet, il laissait la conversation s'éteindre, ou bien il dirigeait le discours sur un autre canal.

La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux meurtrier fut la dernière faible lueur d'une flamme sur le point de s'éteindre. Il sombra presque immédiatement après dans un état de morosité et d'inactivité, jusqu'à ce qu'il fût finalement poussé à la distraction totale en apprenant qu'il devait être appelé comme témoin contre le prisonnier, qui affirmait son innocence totale.

Son esprit fut alors opprimé par le souvenir de chaque malheur de sa vie passée. L'humiliation qu'il avait subie chez l'ambassadeur et ses troubles ultérieurs furent ravivés dans sa mémoire. Il devint totalement inactif. Dépourvu d'énergie, il fut coupé de toute poursuite et occupation qui composent les affaires de la vie commune ; et il devint la victime de sa propre susceptibilité et de sa passion agitée pour la plus aimable et la plus aimée des femmes, dont il détruisait la paix. Dans cette monotonie invariable de l'existence, ses jours furent consumés ; et ses forces furent épuisées sans but ni dessein, jusqu'à ce qu'elles le conduisent à une fin douloureuse.

Quelques lettres qu'il a laissées derrière lui, et que nous ajoutons ici, offrent les meilleures preuves de son anxiété mentale et de la profondeur de sa passion, ainsi que de ses doutes et de ses luttes, et de sa lassitude de la vie.

12 DÉCEMBRE.

Cher Wilhelm, je suis réduit à la condition de ces malheureux qui croient être poursuivis par un mauvais esprit. Parfois, je suis opprimé, non par l'appréhension ou la peur, mais par une sensation interne inexprimable, qui pèse sur mon cœur et entrave ma respiration ! Alors j'erre dans la nuit, même en cette saison tempestueuse, et je ressens du plaisir à contempler les scènes terribles qui m'entourent.

Hier soir, je suis sorti. Un dégel rapide s'était soudainement amorcé : j'avais été informé que la rivière était montée, que les ruisseaux avaient tous débordé de leurs rives et que toute la vallée de Walheim était sous les eaux ! Au coup de minuit, je me suis hâté dehors. J'ai contemplé un spectacle effrayant. Les torrents écumeux roulaient des montagnes au clair de lune ; les champs et les prairies, les arbres et les haies étaient confondus ; et toute la vallée était transformée en un lac profond, qui était agité par le vent rugissant ! Et quand la lune brillait, et teignait les nuages noirs d'argent, et que le torrent impétueux à mes pieds écumait et résonnait avec une impétuosité terrible et grandiose, j'étais envahi par une sensation mêlée d'appréhension et de délice. Les bras étendus, je regardais dans l'abîme béant et je criais : « Plonge ! » Pendant un moment, mes sens m'ont abandonné, dans le délice intense de mettre fin à mes peines et à mes souffrances par un plongeon dans ce gouffre ! Et puis je me suis senti comme enraciné à la terre, et incapable de chercher une fin à mes malheurs ! Mais mon heure n'est pas encore venue : je sens qu'elle ne l'est pas. Ô Wilhelm, comme j'abandonnerais volontiers mon existence pour chevaucher le tourbillon, ou pour embrasser le torrent ! Et alors, le ravissement ne pourrait-il pas être le partage de cette âme libérée ?

J'ai tourné mes yeux remplis de tristesse vers un endroit favori, où j'avais coutume de m'asseoir avec Charlotte sous un saule après une promenade fatigante. Hélas ! il était recouvert d'eau, et avec difficulté, j'ai trouvé ne serait-ce que la prairie. Et les champs autour du pavillon de chasse, pensai-je. Notre cher pavillon a-t-il été détruit par cette tempête sans pitié ? Et un rayon de bonheur passé a jailli sur moi, comme l'esprit d'un captif est illuminé par des rêves de troupeaux et de joies domestiques passées ! Mais je suis exempt de blâme. J'ai le courage de mourir ! Peut-être l'ai-je, mais je suis toujours assis ici, comme un misérable mendiant, qui ramasse du bois mort et demande son pain de porte en porte, afin de prolonger de quelques jours une existence misérable qu'il ne veut pas résigner.

15 DÉCEMBRE.

Qu'est-ce qui m'arrive, cher Wilhelm ? J'ai peur de moi-même ! Mon amour pour elle n'est-il pas de la nature la plus pure, la plus sainte et la plus fraternelle ? Mon âme a-t-elle jamais été souillée par un seul désir sensuel ? Mais je ne ferai aucune protestation. Et maintenant, visions nocturnes, comme vous avez été véritablement comprises par ces mortels qui attribuent vos effets contradictoires à quelque puissance invincible ! Cette nuit, je tremble de l'avouer, je l'ai tenue dans mes bras, enfermée dans une étreinte étroite : je l'ai pressée contre mon sein et j'ai couvert d'innombrables baisers ces lèvres chères qui murmuraient en réponse de douces protestations d'amour. Ma vue s'est troublée par l'ivresse délicieuse de ses yeux. Cieux ! est-il pécheur de se délecter à nouveau d'un tel bonheur, de rappeler une fois encore ces moments ravissants avec un délice intense ? Charlotte ! Charlotte ! Je suis perdu ! Mes sens sont déconcertés, mon souvenir est confus, mes yeux sont baignés de larmes, je suis malade ; et pourtant je vais bien, je ne souhaite rien, je n'ai aucun désir, il vaudrait mieux que je sois parti.

Dans les circonstances décrites ci-dessus, une détermination à quitter ce monde avait maintenant pris possession de l'âme de Werther. Depuis le retour de Charlotte, cette pensée avait été l'objet final de tous ses espoirs et de tous ses souhaits ; mais il avait résolu qu'une telle démarche ne devait pas être entreprise avec précipitation, mais avec calme et tranquillité, et avec la plus parfaite délibération.

Ses troubles et ses luttes intérieures peuvent être compris à partir du fragment suivant, qui fut trouvé, sans date, parmi ses papiers, et qui semble avoir formé le début d'une lettre à Wilhelm.

« Sa présence, son destin, sa sympathie pour moi, ont encore le pouvoir d'extraire des larmes de mon cerveau flétri.

« On soulève le rideau, et l'on passe de l'autre côté, c'est tout ! Et pourquoi tous ces doutes et ces délais ? Parce que nous ne savons pas ce qui est derrière, parce qu'il n'y a pas de retour, et parce que notre esprit déduit que tout est ténèbres et confusion, là où nous n'avons rien que l'incertitude. »

Son apparence devint finalement tout à fait altérée par l'effet de ses pensées mélancoliques ; et sa résolution était maintenant définitivement et irrévocablement prise, dont la lettre ambiguë suivante, qu'il adressa à son ami, peut sembler offrir une certaine preuve.

20 DÉCEMBRE.

Je suis reconnaissant de ton amour, Wilhelm, pour avoir répété tes conseils si opportunément. Oui, tu as raison : il est sans aucun doute préférable que je parte. Mais je n'approuve pas entièrement ton projet de revenir immédiatement dans ton voisinage ; du moins, j'aimerais faire une petite excursion sur le chemin, d'autant plus que nous pouvons maintenant attendre un gel prolongé, et par conséquent de bonnes routes. Je suis très satisfait de ton intention de venir me chercher ; retarde seulement ton voyage d'une quinzaine de jours, et attends une autre lettre de moi. On ne doit rien cueillir avant que ce ne soit mûr, et une quinzaine de jours plus tôt ou plus tard fait une grande différence. Prie ma mère de prier pour son fils, et dis-lui que je demande son pardon pour tout le malheur que je lui ai causé. Il a toujours été mon destin de causer de la douleur à ceux dont j'aurais dû promouvoir le bonheur. Adieu, mon très cher ami. Que toute bénédiction du Ciel t'accompagne ! Adieu.

Il nous est difficile d'exprimer les émotions dont l'âme de Charlotte était agitée pendant tout ce temps, que ce soit en relation avec son mari ou avec son malheureux ami ; bien que nous soyons en mesure, par notre connaissance de son caractère, de comprendre leur nature.

Il est certain qu'elle avait formé la détermination, par tous les moyens en son pouvoir, de maintenir Werther à distance ; et, si elle hésitait dans sa décision, c'était par un sentiment sincère de pitié amicale, sachant combien cela lui coûterait, en effet, qu'il trouverait presque impossible de se conformer à ses souhaits. Mais diverses causes la poussaient maintenant à être ferme. Son mari conservait un silence strict sur toute cette affaire ; et elle n'en fit jamais un sujet de conversation, se sentant tenue de lui prouver par sa conduite que ses sentiments étaient en accord avec les siens.

Werther, submergé par ces paroles, perdit toute contenance. Le torrent de ses larmes, qu'il avait si longtemps contenu, s'échappa violemment. Charlotte, prise d'une angoisse indicible, lui demanda de se calmer ; il ne répondit point, il se laissa tomber sur le canapé en sanglotant. Puis, saisissant les mains de Charlotte, il les pressa contre ses yeux, contre son front, et son âme semblait prête à se briser sous l'effort de cette passion désespérée. Elle tenta de retirer ses mains, mais il les serra avec une force nouvelle. Un tourbillon de pensées traversa l'esprit de la jeune femme ; elle sentit le poids d'un destin inéluctable peser sur eux deux. Elle ne se défendit plus ; elle laissa son cœur s'épancher dans cette communion de douleur. Dans un élan qui n'était plus de la réflexion, mais de l'instinct pur, elle se pencha vers lui, et leurs lèvres se rencontrèrent.

Le monde disparut. Dans cet embrassement, Werther oublia tout ce qu'il y avait de coupable, de fatal, de destructeur dans son amour. Il ne sentit que l'existence de celle qui était son univers. Mais, soudain, Charlotte, comme réveillée par un éclair de conscience, se dégagea de ses bras avec une force née du désespoir. "C'est fini !" s'écria-t-elle, la voix tremblante, les yeux pleins de larmes et d'effroi. Elle se précipita à l'autre bout de la pièce. "Werther, c'est la dernière fois ! Vous ne me reverrez plus !" Elle s'enfuit dans la chambre voisine et ferma la porte à double tour, laissant le malheureux abattu, seul dans l'obscurité.

Il reprit ses esprits, balbutia quelques mots incohérents, puis, comprenant enfin l'immensité de sa chute, il se précipita vers la porte de sortie. Il erra longtemps dans la nuit glacée, sans but, sans pensée, si ce n'est celle de l'abîme qui venait de s'ouvrir. Le lendemain, au petit matin, il envoya son domestique chez Albert pour demander un pistolet, sous prétexte qu'il allait partir en voyage et qu'il lui fallait des armes pour sa protection. Charlotte reçut la demande. Ses mains tremblèrent en remettant les pistolets à l'homme ; elle savait, elle sentait ce que cela signifiait, mais elle n'eut pas la force de s'opposer à cette volonté qu'elle avait elle-même précipitée.

Le soir venu, Werther était prêt. Il écrivit ses dernières lignes, non plus de ces lettres passionnées, mais le récit calme et glacé d'une résolution définitive. Il fit le tour de sa chambre, rangea ses papiers, déchira quelques lettres, et, s'asseyant à son bureau, il écrivit : "Tout est accompli. Je n'ai plus d'hésitation. Charlotte, le ciel me permet de vous dire adieu une dernière fois, non par des mots, mais par le sacrifice de ce qui fut votre tourment. Ne pleurez pas pour moi. Vivez, soyez heureuse, et que ma mort soit la paix que votre vie n'a pu trouver auprès de moi."

Minuit sonna à l'horloge de la ville. Le silence était absolu. Il prit le pistolet, l'examina un instant, puis, d'une main ferme, il porta l'arme à sa tempe. Un bruit sourd déchira la nuit, et tout rentra dans un calme éternel.

Le matin suivant, on trouva le corps. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair. Albert, bouleversé, et Charlotte, terrassée par une douleur qui ne connaissait plus de larmes, apprirent le dénouement de cette tragédie. On ne put la sauver de l'évanouissement qui la saisit. Elle resta longtemps entre la vie et la mort, comme si son âme avait suivi celle qui venait de s'éteindre.

Il fut enterré près des grands tilleuls, à l'endroit qu'il avait lui-même désigné lors de ses promenades. Aucun prêtre ne l'accompagna, car le suicide, dans sa rigueur, excluait les rites consacrés. Les gens du pays, les vieillards, les enfants qu'il avait tant aimés, suivirent le cortège en silence. On dit que, depuis ce jour, le vent qui souffle dans ces arbres porte encore, pour ceux qui savent écouter, le murmure de son nom. Charlotte, longtemps, revint s'asseoir près de cette tombe, sous la clarté incertaine de la lune, cherchant dans le silence de la terre une réponse qu'elle ne pouvait plus entendre.

« Tu fus rapide, ô Morar ! tel un chevreuil dans le désert : terrible comme un météore de feu. Ta colère était semblable à la tempête. Ton épée dans la bataille, pareille à la foudre sur le champ de combat. Ta voix était comme un torrent après la pluie, comme le tonnerre sur les collines lointaines. Beaucoup tombèrent sous ton bras : ils furent consumés par les flammes de ta colère. Mais quand tu revenais de la guerre, comme ton front était paisible. Ton visage était tel le soleil après la pluie : comme la lune dans le silence de la nuit : calme comme le sein du lac quand le vent impétueux s’est apaisé.

« Étroite est ta demeure à présent ! sombre le lieu de ton séjour ! De trois pas, je fais le tour de ta tombe, ô toi qui fus si grand autrefois ! Quatre pierres, avec leurs têtes de mousse, sont ton seul mémorial. Un arbre à peine pourvu d’une feuille, les hautes herbes qui sifflent dans le vent, marquent pour l’œil du chasseur la tombe du puissant Morar. Morar ! tu es bien bas désormais. Tu n’as nulle mère pour te pleurer, nulle jeune fille avec ses larmes d’amour. Morte est celle qui t’a mis au monde. Tombée est la fille de Morglan.

« Qui est-ce, appuyé sur son bâton ? Qui est-ce dont la tête est blanche de vieillesse, dont les yeux sont rouges de larmes, qui tremble à chaque pas ? C’est ton père, ô Morar ! le père d’aucun fils que toi. Il entendit parler de ta gloire à la guerre, il entendit parler des ennemis dispersés. Il entendit parler du renom de Morar, pourquoi n’a-t-il pas entendu parler de sa blessure ? Pleure, père de Morar ! Pleure, mais ton fils ne t’entend pas. Profond est le sommeil des morts, bas leur oreiller de poussière. Il n’entendra plus ta voix, il ne s’éveillera plus à ton appel. Quand sera-ce le matin dans la tombe, pour ordonner au dormeur de s’éveiller ? Adieu, toi le plus brave des hommes ! toi le conquérant sur le champ de bataille ! mais le champ ne te verra plus, et le bois sombre ne sera plus éclairé par la splendeur de ton acier. Tu n’as point laissé de fils. Le chant préservera ton nom. Les temps futurs entendront parler de toi, ils entendront parler du défunt Morar !

« Le chagrin de tous s’éleva, mais surtout le soupir déchirant d’Armin. Il se souvient de la mort de son fils, tombé aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros, le chef de la résonnante Galmal. Pourquoi le soupir d’Armin a-t-il éclaté ? dit-il. Y a-t-il une cause à pleurer ? Le chant vient avec sa musique pour fondre et plaire à l’âme. Il est comme une brume légère qui, s’élevant d’un lac, se répand sur la vallée silencieuse ; les fleurs vertes sont remplies de rosée, mais le soleil revient dans sa force, et la brume a disparu. Pourquoi es-tu triste, ô Armin, chef de Gorma entourée par la mer ?

« Triste je suis ! et ce n’est pas une petite cause de malheur ! Carmor, tu n’as perdu aucun fils ; tu n’as perdu aucune fille de beauté. Colgar le vaillant vit, et Annira, la plus belle des vierges. Les branches de ta maison s’élèvent, ô Carmor ! mais Armin est le dernier de sa lignée. Sombre est ton lit, ô Daura ! profond ton sommeil dans le tombeau ! Quand t’éveilleras-tu avec tes chants ? avec toute ta voix de musique ?

« Levez-vous, vents d’automne, levez-vous : soufflez le long de la lande. Torrents des montagnes, rugissez ; rugissez, tempêtes dans les bosquets de mes chênes ! Marchez à travers les nuages brisés, ô lune ! montrez votre face pâle par intervalles ; rappelez à mon esprit la nuit où tous mes enfants tombèrent, où Arindal le puissant tomba, où Daura la ravissante disparut. Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur Fura, blanche comme la neige amoncelée, douce comme la brise qui souffle. Arindal, ton arc était fort, ta lance était rapide sur le champ, ton regard était comme la brume sur la vague, ton bouclier un nuage rouge dans une tempête ! Armar, renommé à la guerre, vint et chercha l’amour de Daura. Il ne fut pas longtemps refusé : belle était l’espérance de leurs amis.

« Erath, fils d’Odgal, en conçut du dépit : son frère avait été tué par Armar. Il vint déguisé en fils de la mer : belle était sa falaise sur la vague, blanches ses mèches d’âge, calme son front sérieux. La plus belle des femmes, dit-il, ravissante fille d’Armin ! un rocher non éloigné dans la mer porte un arbre sur son flanc ; le fruit rouge brille au loin. Là, Armar attend Daura. Je viens porter son amour ! Elle y alla, elle appela Armar. Rien ne répondit, sinon le fils du rocher. Armar, mon amour, mon amour ! pourquoi me tourmentes-tu avec la crainte ? Entends, fils d’Arnart, entends ! c’est Daura qui t’appelle. Erath, le traître, s’enfuit en riant vers la terre. Elle éleva la voix, elle appela son frère et son père. Arindal ! Armin ! personne pour vous secourir, Daura.

« Sa voix parvint par-dessus la mer. Arindal, mon fils, descendit de la colline, rude dans les dépouilles de la chasse. Ses flèches cliquetaient à son côté ; son arc était dans sa main, cinq chiens gris-sombre suivaient ses pas. Il vit le féroce Erath sur le rivage ; il le saisit et l’attacha à un chêne. Épaisses, les courroies de cuir s’enroulent autour de ses membres ; il charge les vents de ses gémissements. Arindal s’élance dans les profondeurs sur sa barque pour ramener Daura à terre. Armar vint dans sa colère et décocha le trait à plumes grises. Il chanta, il s’enfonça dans ton cœur, ô Arindal, mon fils ! pour Erath le traître tu meurs. L’aviron est arrêté net : il haleta sur le rocher et expira. Quel est ton chagrin, ô Daura, quand autour de tes pieds se répand le sang de ton frère. La barque est brisée en deux. Armar plonge dans la mer pour sauver sa Daura, ou mourir. Soudain, une bourrasque venue d’une colline passa sur les vagues ; il sombra, et ne reparut plus.

« Seule, sur le rocher battu par la mer, ma fille fut entendue se plaindre ; fréquents et bruyants étaient ses cris. Que pouvait faire son père ? Toute la nuit je restai sur le rivage : je la vis à la faible lueur de la lune. Toute la nuit j’entendis ses cris. Bruyant était le vent ; la pluie battait violemment sur la colline. Avant que le matin apparût, sa voix était faible ; elle s’éteignit comme la brise du soir parmi l’herbe des rochers. Épuisée par le chagrin, elle expira, et te laissa seul, Armin. Partie est ma force à la guerre, tombée ma fierté parmi les femmes. Quand les tempêtes s’élèvent au loin, quand le nord soulève la vague en haut, je m’assieds près du rivage sonore et contemple le rocher fatal.

« Souvent, sous la lune déclinante, je vois les fantômes de mes enfants ; à demi invisibles, ils marchent ensemble dans une conférence lugubre. »

Un torrent de larmes qui s’écoula des yeux de Charlotte et donna du soulagement à son cœur oppressé, interrompit la récitation de Werther. Il jeta le livre, saisit sa main et pleura amèrement. Charlotte s’appuya sur sa main et enfouit son visage dans son mouchoir : l’agitation de l’un et de l’autre était extrême. Ils sentaient que leur propre destin était dépeint dans les infortunes des héros d’Ossian, ils le sentaient ensemble, et leurs larmes redoublèrent. Werther appuya son front sur le bras de Charlotte : elle tremblait, elle souhaitait être partie ; mais le chagrin et la sympathie pesaient comme un poids de plomb sur son âme. Elle se remit bientôt et supplia Werther, avec des sanglots entrecoupés, de la quitter, le supplia avec la plus grande insistance de se conformer à sa demande. Il tremblait ; son cœur était prêt à éclater : alors, reprenant le livre, il recommença à lire, d’une voix brisée par les sanglots.

« Pourquoi m’éveilles-tu, ô printemps ? Ta voix me cajole, s’exclamant : Je te rafraîchis de rosées célestes ; mais le temps de ma décrépitude approche, la tempête est proche qui flétrira mes feuilles. Demain le voyageur viendra, il viendra, celui qui me vit dans la beauté : son œil me cherchera dans le champ alentour, mais il ne me trouvera pas. »

Toute la force de ces mots tomba sur le malheureux Werther. Plein de désespoir, il se jeta aux pieds de Charlotte, saisit ses mains et les pressa contre ses yeux et contre son front. Une appréhension de son projet fatal la frappa alors pour la première fois. Ses sens étaient troublés : elle tenait ses mains, les pressait contre son sein ; et, se penchant vers lui avec des sentiments de la plus tendre pitié, sa joue chaude toucha la sienne. Ils perdirent de vue toute chose. Le monde disparut de leurs yeux. Il l’enlaça dans ses bras, la serra contre son sein et couvrit ses lèvres tremblantes de baisers passionnés. « Werther ! » cria-t-elle d’une voix faible, en se détournant ; « Werther ! » et, d’une main débile, elle le repoussa. Enfin, de la voix ferme de la vertu, elle s’exclama : « Werther ! » Il ne résista pas, mais, s’arrachant à ses bras, tomba à genoux devant elle. Charlotte se leva et, avec un chagrin désordonné, sur des tons mêlés d’amour et de ressentiment, elle s’exclama : « C’est la dernière fois, Werther ! Vous ne me verrez jamais plus ! » Puis, jetant un dernier regard tendre sur son malheureux amant, elle se précipita dans la pièce adjacente et verrouilla la porte. Werther tendit les bras, mais n’osa pas la retenir. Il resta à terre, la tête appuyée sur le canapé, pendant une demi-heure, jusqu’à ce qu’il entendît un bruit qui le ramena à lui. Le domestique entra. Il marcha alors de long en large dans la pièce ; et, lorsqu’il fut de nouveau seul, il alla à la porte de Charlotte et, d’une voix basse, dit : « Charlotte, Charlotte ! encore un mot, un dernier adieu ! » Elle ne répondit rien. Il s’arrêta, écouta et supplia ; mais tout était silencieux. Enfin, il s’arracha du lieu en criant : « Adieu, Charlotte, adieu pour toujours ! »

Werther courut à la porte de la ville. Les gardes, qui le connaissaient, le laissèrent passer en silence. La nuit était sombre et orageuse, il pleuvait et neigeait. Il atteignit sa propre porte vers onze heures. Son domestique, bien que le voyant entrer dans la maison sans chapeau, n’osa rien dire ; et, tandis qu’il déshabillait son maître, il trouva que ses vêtements étaient mouillés. Son chapeau fut trouvé plus tard sur la pointe d’un rocher surplombant la vallée ; et il est inconcevable qu’il ait pu grimper jusqu’au sommet par une nuit si sombre et si tempétueuse sans perdre la vie.

Il se retira au lit et dormit jusqu’à une heure avancée. Le lendemain matin, son domestique, appelé pour apporter son café, le trouva en train d’écrire. Il ajoutait, pour Charlotte, ce que nous joignons ici.

« Pour la dernière, la dernière fois j’ouvre ces yeux. Hélas ! ils ne verront plus le soleil. Il est couvert par un nuage épais, impénétrable. Oui, Nature ! revêts ton deuil : ton enfant, ton ami, ton amant touche à sa fin ! Cette pensée, Charlotte, est sans parallèle ; et pourtant elle semble être un rêve mystérieux quand je répète : ceci est mon dernier jour ! Le dernier ! Charlotte, aucun mot ne peut exprimer adéquatement cette pensée. Le dernier ! Aujourd’hui, je me tiens debout dans toute ma force, demain, froid et raide, je serai étendu sur le sol. Mourir ! qu’est-ce que la mort ? Nous ne faisons que rêver dans nos discours à son sujet. J’ai vu beaucoup d’êtres humains mourir ; mais, si étroite est notre nature débile, nous n’avons aucune conception claire du début ou de la fin de notre existence. En ce moment, je suis à moi, ou plutôt je suis à toi, à toi, ma bien-aimée ! et à l’instant suivant, nous sommes séparés, tranchés, peut-être pour toujours ! Non, Charlotte, non ! Comment puis-je, comment pouvez-vous être anéantis ? Nous existons. Qu’est-ce que l’anéantissement ? Un simple mot, un son dénué de sens qui ne fixe aucune impression sur l’esprit. Mort, Charlotte ! déposé dans la terre froide, dans la tombe sombre et étroite ! J’avais un ami autrefois qui était tout pour moi dans ma première jeunesse. Elle mourut. Je suivis son corbillard ; je me tins près de sa tombe quand le cercueil fut descendu ; et quand j’entendis le craquement des cordes tandis qu’elles étaient desserrées et remontées, quand la première pelletée de terre fut jetée, et que le cercueil rendit un son creux, qui devint de plus en plus faible jusqu’à ce que tout fût complètement recouvert, je me jetai sur le sol ; mon cœur était frappé, peiné, brisé, déchiré, mais je ne savais ni ce qui était arrivé, ni ce qui devait m’arriver. La mort ! la tombe ! Je ne comprends pas les mots. Pardonne, oh, pardonne-moi ! Hier, ah, que ce jour eût dû être le dernier de ma vie ! Toi, ange ! pour la première fois de mon existence, je sentis le ravissement luire au plus profond de mon âme. Elle m’aime, elle m’aime ! Brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qu’elles reçurent des tiennes. De nouveaux torrents de délices submergent mon âme. Pardonne-moi, oh, pardonne !

« Je savais que je vous étais cher ; je l’ai vu dans votre premier regard enivrant, je l’ai su par la première pression de votre main ; mais quand j’étais loin de vous, quand je voyais Albert à vos côtés, mes doutes et mes craintes revenaient.

« Vous souvenez-vous des fleurs que vous m’avez envoyées, lorsque, à cette assemblée bondée, vous ne pouviez ni parler ni me tendre la main ? La moitié de la nuit, je suis resté à genoux devant ces fleurs, et je les considérais comme les gages de votre amour ; mais ces impressions devinrent plus faibles, et furent à la fin effacées.

« Tout passe ; mais une éternité entière ne pourrait éteindre la flamme vivante qui fut hier allumée par vos lèvres, et qui brûle maintenant en moi. Elle m’aime ! Ces bras ont entouré sa taille, ces lèvres ont tremblé sur les siennes. Elle est à moi ! Oui, Charlotte, vous êtes à moi pour toujours !

« Et que signifient-ils en disant qu’Albert est votre mari ? Il peut l’être pour ce monde ; et en ce monde, c’est un péché de vous aimer, de souhaiter vous arracher à son étreinte. Oui, c’est un crime ; et j’en subis la punition, mais j’ai goûté le délice complet de mon péché. J’ai inhalé un baume qui a ranimé mon âme. À partir de cette heure, vous êtes à moi ; oui, Charlotte, vous êtes à moi ! Je vous précède. Je vais vers mon Père et vers votre Père. Je déverserai mes chagrins devant lui, et il me donnera du réconfort jusqu’à ce que vous arriviez. Alors, je volerai à votre rencontre. Je vous réclamerai, et resterai dans votre étreinte éternelle, en présence du Tout-Puissant.

« Je ne rêve pas, je ne délire pas. Me rapprochant de la tombe, mes perceptions deviennent plus claires. Nous existerons ; nous nous reverrons ; nous contemplerons votre mère ; je la contemplerai, et j’exposerai devant elle mon cœur le plus intime. Votre mère, votre image ! »

Vers onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert était revenu. Il répondit : « Oui » ; car il l’avait vu passer à cheval : sur quoi Werther lui envoya le billet suivant, non scellé :

« Soyez assez bon pour me prêter vos pistolets pour un voyage. Adieu. »

Charlotte avait peu dormi au cours de la nuit passée. Toutes ses appréhensions s’étaient réalisées d’une manière qu’elle ne pouvait ni prévoir ni éviter. Son sang bouillonnait dans ses veines, et mille sensations douloureuses déchiraient son cœur pur. Était-ce l’ardeur des étreintes passionnées de Werther qu’elle sentait dans son sein ? Était-ce la colère contre son audace ? Était-ce la triste comparaison de sa condition actuelle avec les jours anciens d’innocence, de tranquillité et de confiance en soi ? Comment pouvait-elle s’approcher de son mari et avouer une scène qu’elle n’avait aucune raison de cacher, et qu’elle se sentait, néanmoins, peu disposée à avouer ? Ils avaient gardé si longtemps le silence l’un envers l’autre et devait-elle être la première à le rompre par une découverte si inattendue ? Elle craignait que le simple récit de la visite de Werther ne l’inquiétât, et que sa détresse ne fût accrue par sa parfaite franchise. Elle souhaitait qu’il pût la voir sous son vrai jour, et la juger sans préjugé ; mais était-elle impatiente qu’il lise dans son âme la plus intime ? D’un autre côté, pouvait-elle tromper un être à qui toutes ses pensées avaient toujours été exposées aussi clairement que du cristal, et à qui aucun sentiment n’avait jamais été caché ? Ces réflexions la rendaient anxieuse et pensive. Son esprit s’attardait encore sur Werther, qui était maintenant perdu pour elle, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner, et pour qui elle savait qu’il ne restait que le désespoir si elle devait être perdue pour lui à jamais.

Un souvenir de cet éloignement mystérieux qui avait subsisté ces derniers temps entre elle et Albert, et qu’elle ne pouvait jamais comprendre tout à fait, était maintenant outre mesure douloureux pour elle. Même les prudents et les bons ont auparavant hésité à expliquer leurs différends mutuels, et ont demeuré dans le silence sur leurs griefs imaginaires, jusqu’à ce que les circonstances soient devenues si enchevêtrées que, dans cette conjoncture critique, où une explication calme aurait sauvé toutes les parties, une entente était impossible. Et ainsi, si la confiance domestique avait été établie plus tôt entre eux, si l’amour et une aimable tolérance avaient mutuellement animé et élargi leurs cœurs, il n’aurait peut-être pas été, même alors, trop tard pour sauver notre ami.

Mais nous ne devons pas oublier une circonstance remarquable. Nous pouvons observer, d’après le caractère de la correspondance de Werther, qu’il n’avait jamais affecté de cacher son désir anxieux de quitter ce monde. Il en avait souvent discuté avec Albert ; et, entre ce dernier et Charlotte, cela avait formé, non rarement, un sujet de conversation. Albert était tellement opposé à l’idée même d’une telle action que, avec un degré d’irritation inhabituel chez lui, il avait donné plus d’une fois à entendre à Werther qu’il doutait du sérieux de ses menaces, et non seulement les tournait en dérision, mais amenait Charlotte à partager ses sentiments d’incrédulité. Son cœur était ainsi tranquillisé lorsqu’elle se sentait disposée à envisager le sujet mélancolique d’un point de vue sérieux, bien qu’elle n’eût jamais communiqué à son mari les appréhensions qu’elle éprouvait parfois.

Albert, à son retour, fut reçu par Charlotte avec un embarras mal dissimulé. Il était lui-même de mauvaise humeur ; ses affaires n’étaient pas terminées ; et il venait de découvrir que le fonctionnaire voisin avec qui il avait à traiter était un personnage obstiné et à l’esprit étroit. Beaucoup de choses étaient survenues pour l’irriter.

Il demanda si quelque chose était arrivé pendant son absence, et Charlotte répondit hâtivement que Werther était passé la veille au soir. Il demanda ensuite ses lettres, et on lui répondit que plusieurs paquets avaient été laissés dans son bureau. Il se retira alors, laissant Charlotte seule.

La présence de l’être qu’elle aimait et honorait produisit une nouvelle impression sur son cœur. Le souvenir de sa générosité, de sa bonté et de son affection avait calmé son agitation : une impulsion secrète l’incita à le suivre ; elle prit son ouvrage et alla dans son bureau, comme c’était souvent son usage. Il était occupé à ouvrir et à lire ses lettres. Il semblait que le contenu de certaines fût désagréable. Elle posa quelques questions : il donna des réponses brèves et s’assit pour écrire.

Plusieurs heures passèrent de cette manière, et les sentiments de Charlotte devinrent de plus en plus mélancoliques. Elle sentait l’extrême difficulté d’expliquer à son mari, quelles que fussent les circonstances, le poids qui pesait sur son cœur ; et sa dépression devenait chaque moment plus grande, à mesure qu’elle s’efforçait de cacher son chagrin et de dissimuler ses larmes.

L’arrivée du domestique de Werther lui causa le plus grand embarras. Il remit à Albert un billet, que ce dernier tendit froidement à sa femme, en disant, en même temps : « Donnez-lui les pistolets. Je lui souhaite un agréable voyage », ajouta-t-il, en se tournant vers le domestique. Ces mots tombèrent sur Charlotte comme un coup de tonnerre : elle se leva de son siège, à moitié évanouie, et sans conscience de ce qu’elle faisait. Elle marcha machinalement vers le mur, décrocha les pistolets d’une main tremblante, en essuya lentement la poussière, et aurait différé plus longtemps, si Albert n’avait hâté ses mouvements par un regard impatient. Elle remit alors les armes fatales au domestique, sans être capable de proférer un mot. Dès qu’il fut parti, elle plia son ouvrage et se retira aussitôt dans sa chambre, le cœur accablé par les plus effrayantes prémonitions. Elle anticipait quelque affreuse calamité. Elle fut à un moment sur le point d’aller vers son mari, de se jeter à ses pieds et de l’informer de tout ce qui s’était passé la veille au soir, afin qu’elle pût reconnaître sa faute et expliquer ses appréhensions ; puis elle vit qu’une telle démarche serait inutile, puisqu’elle serait certainement incapable d’inciter Albert à rendre visite à Werther. Le dîner fut servi ; et une aimable amie qu’elle avait persuadé de rester aida à soutenir la conversation, qui fut menée par une sorte de contrainte, jusqu’à ce que les événements de la matinée fussent oubliés.

Lorsque le domestique apporta les pistolets à Werther, ce dernier les reçut avec des transports de joie en apprenant que Charlotte les lui avait remis de sa propre main. Il mangea un peu de pain, but un peu de vin, envoya son serviteur dîner, puis s'assit pour écrire ce qui suit :

« Ils ont été entre vos mains, vous en avez essuyé la poussière. Je les baise mille fois, vous les avez touchés. Oui, le Ciel favorise mon dessein, et vous, Charlotte, vous me fournissez les instruments fatals. C’était mon désir de recevoir la mort de vos mains, et mon vœu est exaucé. J’ai interrogé mon serviteur. Vous avez tremblé en lui donnant les pistolets, mais vous ne m’avez pas dit adieu. Misérable, misérable que je suis — pas un adieu ! Comment avez-vous pu fermer votre cœur contre moi à cette heure qui vous rend à moi pour toujours ? Charlotte, les siècles ne sauraient effacer cette impression — je sens que vous ne pouvez haïr l’homme qui vous aime avec tant de passion ! »

Après son dîner, il appela son serviteur, le pria de finir de faire ses malles, détruisit de nombreux papiers, puis sortit pour payer quelques dettes insignifiantes. Il rentra bientôt chez lui, puis ressortit encore, malgré la pluie, marcha quelque temps dans le jardin du comte, et se dirigea ensuite plus loin dans la campagne. Vers le soir, il revint une fois de plus et reprit sa plume.

« Wilhelm, j’ai contemplé pour la dernière fois les montagnes, les forêts et le ciel. Adieu ! Et vous, ma très chère mère, pardonnez-moi ! Consolez-la, Wilhelm. Que Dieu vous bénisse ! J’ai réglé toutes mes affaires ! Adieu ! Nous nous reverrons, et nous serons plus heureux que jamais. »

« Je vous ai mal récompensé, Albert ; mais vous me pardonnerez. J’ai troublé la paix de votre foyer. J’ai semé la méfiance entre vous. Adieu ! Je vais mettre fin à toute cette misère. Et oh, puisse ma mort vous rendre heureux ! Albert, Albert ! rendez cet ange heureux, et que la bénédiction du Ciel soit sur vous ! »

Il passa le reste de la soirée à classer ses papiers : il en déchira et en brûla un grand nombre ; il en scella d’autres, destinés à Wilhelm. Ils contenaient quelques pensées et maximes détachées, dont j’en ai parcouru quelques-unes. À dix heures, il ordonna de préparer son feu et de lui apporter une bouteille de vin. Il congédia ensuite son serviteur, dont la chambre, ainsi que les appartements du reste de la famille, était située dans une autre partie de la maison. Le serviteur se coucha sans se déshabiller, afin d’être prêt plus tôt pour son voyage du lendemain, son maître l’ayant informé que les chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.

« Plus de onze heures ! Tout est silencieux autour de moi, et mon âme est calme. Je te rends grâce, ô Dieu, de ce que tu m’accordes force et courage en ces derniers instants ! Je m’approche de la fenêtre, mon plus cher ami ; et à travers les nuages, qui sont en ce moment chassés rapidement par les vents impétueux, je contemple les étoiles qui illuminent les cieux éternels. Non, vous ne tomberez pas, corps célestes : la main du Tout-Puissant soutient et vous et moi ! J’ai regardé pour la dernière fois la constellation de la Grande Ourse : c’est mon étoile favorite ; car lorsque je vous disais adieu la nuit, Charlotte, et que je détournais mes pas de votre porte, elle brillait toujours pour moi. Avec quel ravissement je l’ai parfois contemplée ! Combien de fois l’ai-je implorée, les mains levées, d’être témoin de ma félicité ! et même encore — Mais quel objet existe-t-il, Charlotte, qui ne manque pas d’évoquer votre image devant moi ? Ne m’entourez-vous pas de toutes parts ? et n’ai-je pas, tel un enfant, chéri chaque bagatelle que vous avez consacrée de votre toucher ?

« Votre profil, qui m’était si cher, je vous le renvoie ; et je vous prie de le conserver. Des milliers de baisers y ai-je imprimés, et mille fois il a réjoui mon cœur en partant de mon foyer et en y revenant.

« J’ai imploré votre père de protéger mes restes. Au coin du cimetière, tourné vers les champs, il y a deux tilleuls — c’est là que je veux reposer. Votre père peut, et sans doute voudra, faire cette faveur à son ami. Implorez-la de lui. Mais peut-être les pieux chrétiens ne voudront-ils pas que leurs corps soient enterrés près du cadavre d’un pauvre malheureux comme moi. Alors, laissez-moi être déposé dans quelque vallée reculée, ou près du grand chemin, où le prêtre et le lévite se béniront eux-mêmes en passant devant ma tombe, tandis que le Samaritain versera une larme sur mon sort.

« Voyez, Charlotte, je ne frissonne pas de prendre la coupe froide et fatale, de laquelle je boirai le breuvage de la mort. Votre main me la présente, et je ne tremble pas. Tout, tout est maintenant conclu : les vœux et les espoirs de mon existence sont accomplis. D’une main froide et inébranlable, je frappe aux portails d’airain de la Mort. Oh, si j’avais pu jouir de la béatitude de mourir pour vous ! comme j’aurais volontiers fait le sacrifice de moi-même pour vous, Charlotte ! Et pourrais-je seulement restaurer la paix et la joie dans votre sein, avec quelle résolution, avec quelle joie, n’irais-je pas au-devant de mon destin ! Mais le sort de quelques élus seulement est de verser leur sang pour leurs amis, et par leur mort d’augmenter, mille fois, le bonheur de ceux dont ils sont aimés.

« Je souhaite, Charlotte, être enterré dans les vêtements que je porte en ce moment : ils ont été rendus sacrés par votre toucher. J’ai demandé cette faveur à votre père. Mon esprit plane au-dessus de mon sépulcre. Je ne veux pas que mes poches soient fouillées. Le nœud de ruban rose que vous portiez sur votre sein la première fois que je vous ai vue, entourée des enfants — Oh, embrassez-les mille fois pour moi, et racontez-leur le sort de leur malheureux ami ! Je crois les voir jouer autour de moi. Les chers enfants ! Comme je vous ai été attaché, Charlotte ! Depuis la première heure où je vous ai vue, combien m’a-t-il été impossible de vous quitter. Ce ruban doit être enterré avec moi : c’était un présent de votre part pour mon anniversaire. Comme tout cela paraît confus ! J’étais loin de penser alors que je parcourrais ce chemin. Mais la paix ! Je vous en prie, la paix !

« Ils sont chargés — l’horloge sonne minuit. Je dis amen. Charlotte, Charlotte ! adieu, adieu ! »

Un voisin vit l’éclair et entendit la détonation du pistolet ; mais, comme tout resta calme, il n’y pensa plus.

Au matin, à six heures, le domestique entra dans la chambre de Werther avec une bougie. Il trouva son maître étendu sur le sol, se vidant de son sang, et les pistolets à ses côtés. Il appela, il le prit dans ses bras, mais ne reçut aucune réponse. La vie n’était pas encore tout à fait éteinte. Le domestique courut chercher un chirurgien, puis alla chercher Albert. Charlotte entendit le tintement de la cloche : un froid frisson la saisit. Elle réveilla son mari, et ils se levèrent tous deux. Le serviteur, baigné de larmes, balbutia la nouvelle effroyable. Charlotte tomba sans connaissance aux pieds d’Albert.

Lorsque le chirurgien arriva auprès du malheureux Werther, celui-ci était toujours étendu sur le sol ; son pouls battait, mais ses membres étaient froids. La balle, en entrant par le front, au-dessus de l’œil droit, avait pénétré le crâne. Une veine fut ouverte au bras droit : le sang coula, et il continua encore à respirer.

D’après le sang qui s’écoulait de la chaise, on put en déduire qu’il avait commis l’acte téméraire assis à son bureau, et qu’il était tombé ensuite sur le sol. Il fut trouvé étendu sur le dos près de la fenêtre. Il était en tenue de cérémonie.

La maison, le voisinage et toute la ville furent immédiatement en émoi. Albert arriva. On avait étendu Werther sur le lit : sa tête était bandée, et la pâleur de la mort était sur son visage. Ses membres étaient immobiles ; mais il respirait encore, tantôt fortement, tantôt plus faiblement — on attendait sa mort à chaque instant.

Il n’avait bu qu’un verre de vin. *Emilia Galotti* était ouvert sur son bureau.

Je ne dirai rien de la détresse d’Albert, ni du chagrin de Charlotte.

Le vieux bailli se hâta vers la maison dès qu’il eut appris la nouvelle : il embrassa son ami mourant au milieu d’un flot de larmes. Ses fils aînés le suivirent bientôt à pied. Dans une douleur muette, ils se jetèrent à genoux près du lit, et baisèrent ses mains et son visage. L’aîné, qui était son favori, resta penché sur lui jusqu’à ce qu’il eût expiré ; et il ne fut éloigné qu’à grand-peine. À douze heures, Werther rendit le dernier soupir. La présence du bailli et les précautions qu’il avait prises empêchèrent tout trouble ; et cette nuit-là, à l’heure de onze heures, il fit inhumer le corps à l’endroit que Werther avait choisi pour lui-même.

Le bailli et ses fils suivirent le cercueil jusqu’à la tombe. Albert fut incapable de les accompagner. On désespérait de la vie de Charlotte. Le corps fut porté par des ouvriers. Aucun prêtre n’était présent.

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