Les Œuvres d’Edgar Allan Poe
par Edgar Allan Poe
Édition « Le Corbeau »
Sommaire
PRÉFACE VIE DE POE MORT DE POE LES AVENTURES SANS PAREIL D’UN CERTAIN HANS PFAALL LE SCARABÉE D’OR QUATRE BÊTES EN UNE — L’HOMO-CAMÉLÉOPARD DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE LE MYSTÈRE DE MARIE ROGET.(*1) CANARD AU BALLON MANUSCRIT TROUVÉ DANS UNE BOUTEILLE LE PORTRAIT OVALE
EDGAR ALLAN POE UNE APPRÉCIATION
Capté auprès de quelque maître malheureux que d’impitoyables Désastres Suivaient vite et suivaient plus vite encore, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent qu’un seul refrain — Jusqu’à ce que les chants funèbres de son Espoir eussent ce mélancolique refrain De « jamais — jamais plus ! »
Cette strophe du « Corbeau » fut recommandée par James Russell Lowell comme inscription pour le monument de Baltimore qui marque le lieu de repos d’Edgar Allan Poe, la figure la plus intéressante et la plus originale des lettres américaines. Et, pour signifier cette qualité musicale particulière du génie de Poe qui captive chaque lecteur, M. Lowell suggéra ce vers additionnel, tiré du « Palais hanté » :
Et tout brillait de perle et de rubis C’était la porte du beau palais, À travers laquelle venait couler, couler, couler, Et étinceler à jamais, Une troupe d’Échos, dont le doux devoir N’était que de chanter, D’une voix d’une beauté surpassant tout, L’esprit et la sagesse de leur roi.
Né dans la pauvreté à Boston, le 19 janvier 1809, mort dans des circonstances douloureuses à Baltimore, le 7 octobre 1849, toute sa carrière littéraire de près de quinze ans ne fut qu’une pitoyable lutte pour la simple subsistance, sa mémoire malignement dénaturée par son premier biographe, Griswold, combien la vérité a finalement mis en déroute le mensonge et avec quelle magnificence Poe est rentré dans ses droits. Pour « Le Corbeau », publié pour la première fois en 1845, et, en quelques mois, lu, récité et parodié partout où la langue anglaise était parlée, le poète à moitié affamé reçut 10 $ ! Moins d’un an plus tard, son confrère poète, N. P. Willis, lançait cet appel touchant aux admirateurs du génie en faveur de l’auteur négligé, de sa femme mourante et de sa mère dévouée, vivant alors dans des conditions très précaires dans un petit cottage à Fordham, N. Y. :
« Voici l’un des plus fins érudits, l’un des hommes de génie les plus originaux et l’un des membres les plus industrieux de la profession littéraire de notre pays, dont la suspension temporaire de travail, due à une maladie physique, le fait tomber immédiatement au niveau des objets communs de la charité publique. Il n’existe aucun lieu d’étape intermédiaire, aucun abri respectueux où, avec la délicatesse due au génie et à la culture, il pourrait obtenir de l’aide jusqu’à ce que, avec le retour de la santé, il puisse reprendre ses travaux et son sens non mortifié de l’indépendance. »
Et tel fut l’hommage rendu par le public américain au maître qui lui avait offert des contes d’un charme ensorcelant, de sorcellerie et de mystère comme « La Chute de la maison Usher » et « Ligeia » ; des canards fascinants comme « Les Aventures sans pareil d’un certain Hans Pfaall », « Manuscrit trouvé dans une bouteille », « Une descente dans le Maelström » et le « Canard au ballon » ; des contes de conscience comme « William Wilson », « Le Chat noir » et « Le Cœur révélateur », dans lesquels les rétributions du remords sont dépeintes avec une fidélité terrible ; des contes de beauté naturelle comme « L’Île de la Fée » et « Le Domaine d’Arnheim » ; de merveilleuses études de ratiocination comme « Le Scarabée d’or », « Double assassinat dans la rue Morgue », « La Lettre volée » et « Le Mystère de Marie Roget », ce dernier, un récit de faits, démontrant l’extraordinaire capacité de l’auteur à analyser correctement les mystères de l’esprit humain ; des contes d’illusion et de plaisanterie comme « L’Enterrement prématuré » et « Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume » ; des morceaux d’extravagance comme « Le Diable dans le beffroi » et « L’Ange du bizarre » ; des contes d’aventure comme « Les Aventures d’Arthur Gordon Pym » ; des articles de critique et de revue si incisifs qu’ils valurent à Poe l’admiration enthousiaste de Charles Dickens, bien qu’ils lui eussent créé de nombreux ennemis parmi les écrivains mineurs trop vantés et si impitoyablement exposés par lui ; des poèmes de beauté et de mélodie comme « Les Cloches », « Le Palais hanté », « Tamerlan », « La Cité dans la mer » et « Le Corbeau ». Quel délice pour les sens fatigués du lecteur que ce domaine enchanté de chefs-d’œuvre ! Quelle atmosphère de beauté, de musique, de couleur ! Quelles ressources d’imagination, de construction, d’analyse et d’art absolu ! On pourrait presque sympathiser avec Sarah Helen Whitman, qui, avouant une demi-foi en la vieille superstition de la signification des anagrammes, trouva, dans les lettres transposées du nom d’Edgar Poe, les mots « a God-peer » (un pair de Dieu). Son esprit, dit-elle, était en effet un « Palais hanté », résonnant des pas des anges et des démons.
« Aucun homme », écrivait Poe lui-même, « n’a enregistré, aucun homme n’a osé enregistrer, les merveilles de sa vie intérieure. »
En ces jours du vingtième siècle — de reconnaissance somptueuse — artistique, populaire et matérielle — du génie, quelles récompenses un Poe ne pourrait-il pas réclamer !
Le père d’Edgar, fils du général David Poe, patriote de la révolution américaine et ami de Lafayette, avait épousé Mme Hopkins, une actrice anglaise, et, le mariage rencontrant la désapprobation parentale, s’était lui-même tourné vers la scène comme profession. Malgré la beauté et le talent de Mme Poe, le jeune couple connut une lutte pénible pour l’existence. Quand Edgar, à l’âge de deux ans, devint orphelin, la famille était dans le dénuement le plus complet. Apparemment, le futur poète devait être jeté sur le monde sans abri et sans amis. Mais le destin décréta que quelques rayons de soleil devaient illuminer sa vie, car le petit garçon fut adopté par John Allan, un riche marchand de Richmond, en Virginie. Un frère et une sœur, les autres enfants, furent pris en charge par d’autres.
Dans sa nouvelle maison, Edgar trouva tout le luxe et les avantages que l’argent pouvait procurer. Il était choyé, gâté et montré aux étrangers. Chez Mme Allan, il trouva toute l’affection qu’une épouse sans enfant pouvait donner. M. Allan tirait une grande fierté de ce garçon captivant et précoce. À l’âge de cinq ans, l’enfant récitait, avec un bel effet, des passages de poésie anglaise aux visiteurs de la maison Allan.
De sa huitième à sa treizième année, il fréquenta l’école de Manor House, à Stoke-Newington, une banlieue de Londres. C’était le révérend Dr Bransby, directeur de l’école, que Poe a si curieusement dépeint dans « William Wilson ». De retour à Richmond en 1820, Edgar fut envoyé à l’école du professeur Joseph H. Clarke. Il se révéla être un élève doué. Des années plus tard, le professeur Clarke écrivit ceci :
« Alors que les autres garçons écrivaient de simples vers mécaniques, Poe écrivait de la vraie poésie ; le garçon était un poète né. En tant qu’écolier, il était ambitieux d’exceller. Il était remarquable pour son respect de soi, sans arrogance. Il avait un cœur sensible et tendre et aurait tout fait pour un ami. Sa nature était totalement exempte d’égoïsme. »
À l’âge de dix-sept ans, Poe entra à l’université de Virginie à Charlottesville. Il quitta cette institution après une session. Les registres officiels prouvent qu’il ne fut pas renvoyé. Au contraire, il obtint un dossier honorable en tant qu’étudiant, bien qu’il soit admis qu’il contracta des dettes et qu’il eût « une passion incontrôlable pour le jeu de cartes ». Ces dettes ont peut-être conduit à sa querelle avec M. Allan qui l’obligea finalement à gagner sa propre vie dans le monde.
Au début de 1827, Poe fit sa première tentative littéraire. Il persuada Calvin Thomas, un imprimeur pauvre et jeune, de publier un petit volume de ses vers sous le titre « Tamerlan et autres poèmes ». En 1829, nous trouvons Poe à Baltimore avec un autre volume manuscrit de vers, qui fut bientôt publié. Son titre était « Al Aaraaf, Tamerlan et autres poèmes ». Aucune de ces entreprises ne semble avoir attiré beaucoup d’attention.
Peu après la mort de Mme Allan, survenue en 1829, Poe, grâce à l’aide de M. Allan, obtint l’admission à l’Académie militaire des États-Unis à West Point. Tout prestige qui aurait pu être attaché à la vie de cadet aux yeux de Poe fut rapidement perdu, car la discipline à West Point ne fut jamais si sévère et les logements jamais si médiocres. Le penchant de Poe allait de plus en plus vers la littérature. La vie à l’académie devenait chaque jour plus déplaisante. Bientôt, il commença à négliger volontairement ses études et à ignorer ses devoirs, son but étant d’obtenir son renvoi du service des États-Unis. En cela, il réussit. Le 7 mars 1831, Poe se trouva libre. Le second mariage de M. Allan avait rejeté le jeune homme sur ses propres ressources. Sa carrière littéraire allait commencer.
La première véritable victoire de Poe fut remportée en 1833, lorsqu’il fut le concurrent victorieux pour un prix de 100 $ offert par un périodique de Baltimore pour la meilleure nouvelle. « Manuscrit trouvé dans une bouteille » fut le conte gagnant. Poe avait soumis six histoires dans un volume. « Notre seule difficulté », dit M. Latrobe, l’un des juges, « était de choisir parmi les riches contenus du volume. »
Au cours des quinze années de sa vie littéraire, Poe fut lié à divers journaux et magazines à Richmond, Philadelphie et New York. Il était fidèle, ponctuel, industrieux, minutieux. N. P. Willis, qui employa pendant un certain temps Poe comme critique et sous-éditeur à l’« Evening Mirror », écrivit ceci :
« Avec la plus haute admiration pour le génie de Poe, et une volonté de laisser de côté plus que d’irrégularités ordinaires, nous fûmes conduits par les rumeurs communes à nous attendre à une attention très capricieuse à ses devoirs, et occasionnellement à une scène de violence et de difficulté. Le temps passa, cependant, et il était invariablement ponctuel et industrieux. Nous ne vîmes qu’une préfiguration de l’homme — une personne calme, patiente, industrieuse et très distinguée.
« Nous avons entendu, de la part de quelqu’un qui le connaissait bien (ce qui devrait être mentionné dans toute évocation de ses regrettables irrégularités), qu’avec un seul verre de vin toute sa nature était inversée, le démon devenait prédominant, et, bien qu’aucun des signes habituels d’intoxication ne fût visible, sa volonté était palpablement folle. Sous ce caractère inversé, nous le répétons, il ne nous est jamais arrivé de le rencontrer. »
Le 22 septembre 1835, Poe épousa sa cousine, Virginia Clemm, à Baltimore. Elle avait à peine treize ans, Poe lui-même n’en avait que vingt-six. Il était alors résident de Richmond et contributeur régulier au « Southern Literary Messenger ». Ce n’est qu’un an plus tard que la mariée et sa mère veuve le suivirent là-bas.
Le dévouement de Poe à sa femme-enfant fut l’un des traits les plus beaux de sa vie. Beaucoup de ses célèbres productions poétiques furent inspirées par sa beauté et son charme. La tuberculose l’avait marquée pour victime, et les efforts constants du mari et de la mère furent de lui assurer tout le confort et le bonheur que leurs faibles moyens permettaient. Virginia mourut le 30 janvier 1847, alors qu’elle n’avait que vingt-cinq ans. Un ami de la famille décrit la scène du lit de mort — la mère et le mari essayant de lui donner de la chaleur en frottant ses mains et ses pieds, tandis que son chat favori était autorisé à se blottir sur sa poitrine pour plus de chaleur.
Ces vers d’« Annabel Lee », écrits par Poe en 1849, la dernière année de sa vie, racontent son chagrin à la perte de sa femme-enfant :
J’étais un enfant et elle était une enfant, Dans un royaume au bord de la mer ; Mais nous aimions d’un amour qui était plus que de l’amour — Moi et mon Annabel Lee ; D’un amour que les séraphins ailés du ciel Convoitaient pour elle et pour moi. Et c’était la raison pour laquelle, il y a longtemps, Dans ce royaume au bord de la mer, Un vent souffla d’un nuage, glaçant Ma belle Annabel Lee ; Si bien que ses parents de noble naissance vinrent Et l’emportèrent loin de moi, Pour l’enfermer dans un sépulcre Dans ce royaume au bord de la mer.
Poe fut lié à diverses époques et à diverses capacités au « Southern Literary Messenger » à Richmond, en Virginie ; au « Graham’s Magazine » et au « Gentleman’s Magazine » à Philadelphie ; à l’« Evening Mirror », au « Broadway Journal » et au « Godey’s Lady’s Book » à New York. Partout, la vie de Poe fut un travail incessant. Aucun conte ni poème ne fut jamais produit au prix d’un tel effort cérébral et spirituel.
Le salaire initial de Poe au « Southern Literary Messenger », auquel il contribua avec les premières ébauches d’un certain nombre de ses contes les plus connus, était de 10 $ par semaine ! Deux ans plus tard, son salaire n’était que de 600 $ par an. Même en 1844, quand sa réputation littéraire était solidement établie, il écrivit à un ami exprimant son plaisir parce qu’un magazine auquel il devait contribuer avait accepté de lui payer 20 $ par mois pour deux pages de critique.
C’étaient des temps décourageants dans la littérature américaine, mais Poe ne perdit jamais la foi. Il devait finalement triompher partout où les talents éminents gagnent des admirateurs. Son génie n’a pas eu de meilleure description que dans cette strophe du poème de William Winter, lu aux exercices de dédicace du monument des acteurs à Poe, le 4 mai 1885, à New York :
Il était la voix de la beauté et du malheur, Passion et mystère et la terreur de l’inconnu ; Pur comme les montagnes de neige perpétuelle, Froid comme les vents glacés qui gémissent autour d’elles, Sombre comme les cavernes où gémissent les tonnerres de la terre, Sauvage comme les tempêtes du ciel supérieur, Doux comme le ton céleste, faible et lointain, des murmures d’ange, Voltigeant d’en haut, Et tendre comme la larme de l’amour quand la jeunesse et la beauté meurent.
Dans les cinquante années qui se sont écoulées depuis la mort de Poe, il est pleinement rentré dans ses droits. Pendant un certain temps, les dénaturations malignes de Griswold ont coloré l’estimation publique de Poe en tant qu’homme et en tant qu’écrivain. Mais, grâce à J. H. Ingram, W. F. Gill, Eugene Didier, Sarah Helen Whitman et d’autres, ces scandales ont été dissipés et Poe est vu tel qu’il était réellement — pas un homme sans défauts, il est vrai, mais comme le génie le plus fin et le plus original des lettres américaines. Au fil des ans, sa renommée augmente. Ses œuvres ont été traduites dans de nombreuses langues étrangères. Son nom est familier en France et en Angleterre — en fait, cette dernière nation a souvent exprimé le reproche que le propre pays de Poe a été lent à l’apprécier. Mais ce reproche, s’il a jamais été justifié, est certainement faux.
W. H. R.
EDGAR ALLAN POE
Par James Russell Lowell
La situation de la littérature américaine est anormale. Elle n’a pas de centre, ou, si elle en a un, il est comme celui de la sphère d’Hermès. Elle est divisée en plusieurs systèmes, chacun tournant autour de ses propres soleils, et présentant souvent au reste seulement la faible lueur d’une voie lactée diluée. Notre capitale, contrairement à Londres ou Paris, n’est pas un grand cœur central à partir duquel la vie et la vigueur rayonnent vers les extrémités, mais ressemble davantage à un ombilic isolé planté aussi près que possible du centre du pays, et semblant plutôt raconter une légende d’utilité passée que de servir un besoin présent. Boston, New York, Philadelphie, chacune a sa littérature presque plus distincte que celles des différents dialectes de l’Allemagne ; et la Jeune Reine de l’Ouest en a aussi une à elle, dont quelque rumeur articulée nous est à peine parvenue, à nous, habitants des bords de l’Atlantique.
Peut-être n’y a-t-il pas de tâche plus difficile que la juste critique de la littérature contemporaine. Il est même plus gratifiant de faire l’éloge là où il est nécessaire que là où il est mérité, et l’amitié séduit si souvent le stylet de fer de la justice en une vague fioriture, qu’elle écrit ce qui ressemble davantage à une épitaphe qu’à une critique. Pourtant, si l’éloge est donné comme une aumône, nous ne pourrions pas en laisser tomber une aussi empoisonnée dans le chapeau de quiconque. L’encre du critique peut souffrir également d’une trop grande infusion de noix de galle ou de sucre. Mais il est plus facile d’être généreux que d’être juste, et nous pourrions facilement accorder foi à cette fabuleuse direction vers la cachette de la vérité, si nous en jugions par la quantité d’eau que nous trouvons habituellement mélangée avec.
Les expériences remarquables sont généralement confinées à la vie intérieure des hommes imaginatifs, mais la biographie de M. Poe affiche une vicissitude et une particularité d’intérêt telles qu’on en rencontre rarement. Rejeton d’un mariage romantique, et devenu orphelin à un âge précoce, il fut adopté par M. Allan, un riche Virginien, dont le lit conjugal stérile semblait la garantie d’un vaste domaine pour le jeune poète.
Ayant reçu une éducation classique en Angleterre, il retourna au pays et entra à l’université de Virginie, où, après un parcours extravagant, suivi d’une réforme à la dernière extrémité, il fut diplômé avec les plus grands honneurs de sa classe. Puis vint une tentative enfantine de rejoindre la fortune des Grecs insurgés, qui se termina à Saint-Pétersbourg, où il eut des difficultés à cause d’un manque de passeport, dont il fut secouru par le consul américain et renvoyé chez lui. Il entra alors à l’académie militaire de West Point, dont il obtint le renvoi en apprenant la naissance d’un fils à son père adoptif, par un second mariage, un événement qui coupa court à ses attentes d’héritier. La mort de M. Allan, dans le testament duquel son nom ne fut pas mentionné, le soulagea bientôt de tout doute à cet égard, et il se consacra immédiatement à l’écriture pour subvenir à ses besoins. Avant cela, cependant, il avait publié (en 1827) un petit volume de poèmes, qui fut bientôt épuisé en trois éditions, et suscita de hautes attentes quant à la future distinction de son auteur dans l’esprit de nombreux juges compétents.
Qu’aucun augure certain ne puisse être tiré des premiers balbutiements d’un poète, il y a assez d’exemples pour le prouver. Les premiers poèmes de Shakespeare, bien que débordants de vigueur, de jeunesse et de pittoresque, ne donnent qu’une très faible promesse de la directivité, de la condensation et de la morale débordante de ses œuvres plus mûres. Peut-être, cependant, Shakespeare est-il à peine un exemple pertinent, sa « Vénus et Adonis » ayant été publiée, croyons-nous, dans sa vingt-sixième année. Les vers latins de Milton montrent de la tendresse, un œil fin pour la nature, et une appréciation délicate des modèles classiques, mais ne donnent aucun indice de l’auteur d’un nouveau style en poésie. Les pièces de jeunesse de Pope ont toute la chanson monotone, nullement soulagée par la malignité scintillante et l’irréligion éloquente de ses productions ultérieures. Le namby-pamby juvénile de Collins mourut et ne donna aucun signe du génie vigoureux et original qu’il afficha par la suite. Nous n’avons jamais pensé que le monde ait perdu plus dans le « garçon merveilleux », Chatterton, qu’un imitateur très ingénieux d’une obscurité obscure et antiquée. Là où il devient original (comme on l’appelle), l’intérêt de l’ingéniosité cesse et il devient stupide. Les promesses de Kirke White furent endossées par le nom respectable de M. Southey, mais sûrement sans aucune autorité d’Apollon. Elles ont le mérite d’une piété traditionnelle, qui, selon nous, si elle devait être exprimée, aurait été moins répréhensible dans le cabinet retiré d’un journal intime, et sous le vêtement sobre de la prose. Elles ne saisissent pas la mémoire avec la ténacité noyante de Watts ; elles n’ont pas non plus l’intérêt de sa beauté simple et heureuse occasionnelle. Burns, ayant heureusement été sauvé par son humble condition de la société contaminante des « meilleurs modèles », écrivit bien et naturellement dès le début. S’il avait eu le malheur d’avoir un goût éduqué, nous aurions eu une série de poèmes dont, comme de ses lettres, nous aurions pu tamiser ici et là un grain de la masse de la balle. Les efforts de jeunesse de Coleridge ne donnent aucune promesse du génie poétique qui produisit à la fois les poèmes les plus sauvages, les plus tendres, les plus originaux et les plus purement imaginatifs des temps modernes. Les « Heures d’oisiveté » de Byron ne trouveraient jamais un lecteur sans une curiosité intrépide et infatigable. Dans les premiers préludes de Wordsworth, il n’y a qu’un vague pressentiment du créateur d’une ère. Des premiers poèmes de Southey, un augure plus sûr aurait pu être tiré. Ils montrent l’enquêteur patient, l’étudiant attentif de l’histoire, et l’explorateur infatigable des beautés des prédécesseurs, mais ils ne donnent aucune assurance d’un homme qui ajouterait quoi que ce soit au stock des mots familiers, ou aux délices plus rares et plus sacrés du foyer ou de la tonnelle. Les premiers spécimens de l’esprit poétique de Shelley donnent déjà, aussi, des signes de cette sublimation éthérée dans laquelle l’esprit semble s’élever au-dessus des régions des mots, mais laisse son corps, le vers, être enseveli, sans espoir de résurrection, dans une masse d’entre eux. Cowley est généralement cité comme une merveille de précocité. Mais ses insipidités précoces ne montrent qu’une capacité à rimer et à l’arrangement métrique de certaines combinaisons conventionnelles de mots, une capacité totalement dépendante d’une organisation physique délicate, et d’une mémoire malheureuse. Un poème précoce n’est remarquable que lorsqu’il affiche un effort de raison, et les vers les plus rudes dans lesquels nous pouvons tracer quelque conception des fins de la poésie, valent tous les miracles de la versification juvénile lisse. Un écolier, pourrait-on dire, pourrait acquérir le va-et-vient régulier de Pope simplement par une association avec le mouvement de la balançoire de la cour de récréation.
Les premières productions de M. Poe démontrent qu’il pouvait voir au-delà du vers pour atteindre l’esprit qui s’y cachait, et qu’il avait déjà le pressentiment que toute la vie et la grâce de l’un devaient dépendre de la volonté de l’autre et être modulées par elle. Nous les qualifions de poèmes de jeunesse les plus remarquables que nous ayons jamais lus. Nous n’en connaissons aucun qui puisse leur être comparé pour la maturité du propos et la compréhension fine des effets du langage et de la métrique. De telles pièces ne sont précieuses que lorsqu’elles déploient ce que nous ne pouvons exprimer que par l’expression contradictoire d’une expérience innée. Nous recopions l’un des poèmes les plus courts, écrit alors que l’auteur n’avait que quatorze ans. Il y a un peu de flou dans l’exécution, mais la grâce et la symétrie du contour sont telles que peu de poètes en atteignent jamais de semblables. Il s’en dégage un parfum d’ambroisie.
À HÉLÈNE
Hélène, ta beauté m’est Comme ces barques nicéennes d’autrefois, Qui, doucement, sur une mer parfumée, Portaient le voyageur las et harassé Vers son rivage natal.
Accoutumé aux mers désespérées, Tes cheveux de jacinthe, ton visage classique, Tes allures de Naïade m’ont ramené au foyer, Vers la gloire qui fut la Grèce Et la grandeur qui fut Rome.
Vois ! dans cette brillante niche de fenêtre, Comme tu te tiens là, pareille à une statue ! La lampe d’agate au creux de ta main, Ah ! Psyché, venue des régions qui Sont la Terre Sainte !
C’est la tendance du jeune poète qui nous impressionne. Il n’y a ici nul « mépris flétrissant », aucun cœur « ravagé » avant d’avoir atteint l’adolescence, rien de ce sans-culottisme de salon que Byron avait mis à la mode. Tout est limpide et serein, avec une agréable pointe d’Hélicon grec. La mélodie de l’ensemble est, elle aussi, remarquable. Ce n’est pas de ce genre qui peut être démontré arithmétiquement sur le bout des doigts. C’est de cette sorte plus fine que seule l’oreille intérieure peut estimer. Cela semble simple, comme une colonne grecque, en raison de sa perfection. Dans un poème intitulé « Ligeia », titre sous lequel il entendait personnifier la musique de la nature, notre jeune poète nous offre le tableau exquis qui suit :
Ligeia ! Ligeia ! Ma belle, Dont l’idée la plus dure Se changera en mélodie, Dis, est-ce ta volonté, De te lancer sur les brises, Ou, capricieusement immobile, Comme l’albatros solitaire, Incombant à la nuit, Comme elle à l’air, De veiller avec délice Sur l’harmonie qui y règne ?
John Neal, lui-même un homme de génie, dont la lyre est restée trop longtemps capricieusement silencieuse, a su apprécier le haut mérite de ces passages et d’autres semblables, et a tiré un fier horoscope pour leur auteur.
M. Poe possédait cet indescriptible quelque chose que les hommes ont convenu d’appeler génie. Nul ne pourrait jamais nous dire précisément ce que c’est, et pourtant il n’est personne qui ne soit inévitablement conscient de sa présence et de son pouvoir. Que le talent se torde et se contorsionne comme il voudra, il n’a pas un tel magnétisme. Plus large d’os et de nerfs peut-être, mais les ailes lui manquent. Le talent reste cloué au sol, et ses œuvres les plus parfaites ont toujours un pied d’argile. Le génie se réclame de la parenté avec les rouages mêmes de la Nature, de sorte qu’un coucher de soleil semblera une citation de Dante, et si Shakespeare est lu en présence de la mer elle-même, ses vers n’en paraîtront que plus nobles sous la sublime critique de l’océan. Le talent peut se faire des amis, mais seul le génie peut donner à ses créations le pouvoir divin de gagner l’amour et la vénération. L’enthousiasme ne peut s’attacher à ce qui n’est pas enthousiaste lui-même, et n’aura jamais de disciples celui qui n’a pas assez de zèle impulsif pour être lui-même un disciple. Les grands esprits ne sont alliés à la folie que dans la mesure où ils sont possédés et emportés par leur démon, tandis que le talent le garde, comme Paracelse le faisait, solidement emprisonné dans le pommeau de son épée. Aux yeux du génie, le voile du monde spirituel est toujours déchiré afin qu’il puisse percevoir les ministres du bien et du mal qui s’agglutinent continuellement autour de lui. Aucun homme de simple talent n’a jamais jeté son encrier au diable.
Lorsque nous disons que M. Poe avait du génie, nous ne voulons pas dire qu’il en a produit la preuve la plus éclatante. Mais dire qu’il le possède, c’est dire qu’il n’a besoin que de zèle, d’industrie et d’un respect pour la confiance placée en lui, pour atteindre les triomphes les plus fiers et les lauriers les plus verts. Si nous pouvons en croire les Longins et les Aristotes de nos journaux, nous avons bien trop de génies du plus haut rang pour qu’une place parmi eux soit souhaitable, que ce soit par sa difficulté d’accès ou son isolement. Le plus haut sommet de notre Parnasse est, selon ces messieurs, de loin la partie la plus peuplée du pays, une circonstance qui doit en faire une résidence inconfortable pour les individus au tempérament poétique, si l’amour de la solitude est, comme l’affirme une tradition immémoriale, une partie nécessaire de leur idiosyncrasie.
M. Poe possède deux des qualités premières du génie, une faculté d’analyse vigoureuse quoique minutieuse, et une merveilleuse fécondité d’imagination. La première de ces facultés est aussi nécessaire à l’artiste en mots que la connaissance de l’anatomie l’est à l’artiste en couleurs ou en pierre. Elle lui permet de concevoir avec vérité, de maintenir un rapport approprié entre les parties et de tracer un contour correct, tandis que la seconde groupe, remplit et colore. M. Poe a fait preuve de ces deux facultés avec une distinction singulière dans ses œuvres en prose, la dernière prédominant dans ses premiers contes, et la première dans ses derniers. En jugeant du mérite d’un auteur, et en lui assignant sa niche parmi nos dieux domestiques, nous avons le droit de le considérer de notre propre point de vue et de le mesurer à notre propre aune. Mais, pour estimer la somme de puissance déployée dans ses œuvres, nous devons être gouvernés par son propre dessein et, en les plaçant aux côtés de son propre idéal, découvrir ce qui manque. Nous différons de M. Poe dans ses opinions sur les objets de l’art. Il estime que cet objet est la création de la Beauté, et peut-être n’est-ce que sur la définition de ce mot que nous sommes en désaccord avec lui. Mais dans ce que nous dirons de ses écrits, nous prendrons sa propre norme comme guide. Le temple du dieu du chant est également accessible de tous côtés, et il y a assez de place pour tous ceux qui apportent des offrandes ou viennent consulter l’oracle.
Dans ses contes, M. Poe a choisi d’exposer son pouvoir principalement dans cette région sombre qui s’étend des limites extrêmes du probable jusqu’aux confins étranges de la superstition et de l’irréalité. Il combine d’une manière très remarquable deux facultés que l’on trouve rarement réunies : un pouvoir d’influencer l’esprit du lecteur par les ombres impalpables du mystère, et une minutie de détail qui ne laisse pas passer une épingle ou un bouton. Toutes deux sont, en vérité, les résultats naturels de la qualité prédominante de son esprit, à laquelle nous avons déjà fait allusion : l’analyse. C’est cela qui distingue l’artiste. Son esprit se porte immédiatement vers l’effet à produire. Ayant résolu de provoquer certaines émotions chez le lecteur, il fait en sorte que toutes les parties subordonnées tendent strictement vers le centre commun. Même son mystère est mathématique pour son propre esprit. Pour lui, X est une quantité connue tout du long. Dans n’importe quelle image qu’il peint, il comprend les propriétés chimiques de toutes ses couleurs. Aussi vagues que puissent paraître certaines de ses figures, aussi informes que soient les ombres, pour lui le contour est aussi clair et distinct que celui d’un diagramme géométrique. Pour cette raison, M. Poe n’a aucune sympathie pour le Mysticisme. Le Mystique demeure dans le mystère, il est enveloppé par lui ; cela colore toutes ses pensées ; cela affecte son nerf optique en particulier, et les choses les plus communes en reçoivent une bordure d’arc-en-ciel. M. Poe, en revanche, est un spectateur ab extra. Il analyse, il dissèque, il observe
« d’un œil serein, Le battement même de la machine »,
car c’est pratiquement ce qu’elle est pour lui, avec des roues, des engrenages et des tiges de piston, travaillant tous à produire une fin certaine.
Cette tendance analytique de son esprit équilibre la tendance poétique, et en lui donnant la patience d’être minutieux, lui permet de jeter une réalité merveilleuse dans ses fantaisies les plus irréelles. Il peint une monomanie avec une grande puissance. Il aime disséquer l’un de ces cancers de l’esprit, et tracer toutes les subtiles ramifications de ses racines. En soulevant des images d’horreur, il a aussi un succès étrange, nous transmettant parfois par une allusion sombre quelque doute terrible qui est le secret de toute horreur. Il laisse à l’imagination la tâche de terminer le tableau, tâche à laquelle seule elle est compétente.
« Car beaucoup de travail imaginaire s’y trouvait ; Concevoir trompeur, si compact, si aimable, Que pour l’image d’Achille se tenait sa lance Saisie dans une main armée ; lui-même derrière Restait invisible, sauf pour l’œil de l’esprit. »
Outre le mérite de la conception, les écrits de M. Poe ont aussi celui de la forme.
Son style est hautement fini, gracieux et véritablement classique. Il serait difficile de trouver un auteur vivant ayant déployé des pouvoirs aussi variés. Comme exemple de son style, nous renverrions à l’un de ses contes, « La Chute de la maison Usher », dans le premier volume de ses « Histoires grotesques et sérieuses ». Il a un charme singulier pour nous, et nous pensons que personne ne pourrait le lire sans être fortement ému par sa beauté sereine et sombre. Si son auteur n’avait rien écrit d’autre, cela aurait suffi à le marquer comme un homme de génie et le maître d’un style classique. Dans ce conte se trouve, peut-être, le plus beau de ses poèmes.
Les grands maîtres de l’imagination ont rarement eu recours au vague et à l’irréel comme sources d’effet. Ils n’ont pas utilisé l’effroi et l’horreur seuls, mais seulement en combinaison avec d’autres qualités, comme moyens de subjuguer les fantaisies de leurs lecteurs. La muse la plus élevée a toujours un charme domestique et familier. Le secret de M. Poe réside principalement dans l’habileté avec laquelle il a employé l’étrange fascination du mystère et de la terreur. En cela, son succès est si grand et si frappant qu’il mérite le nom d’art, et non d’artifice. Nous ne pouvons qualifier ses matériaux de plus nobles ou de plus purs, mais nous devons lui concéder le plus haut mérite de la construction.
En tant que critique, M. Poe présentait des carences esthétiques. Infaillible dans son analyse des dictions, des mètres et des intrigues, il semblait manquer de la faculté de percevoir l’éthique plus profonde de l’art. Ses critiques se distinguent cependant par une précision scientifique et une cohérence logique. Elles ont l’exactitude, et en même temps la froideur, des démonstrations mathématiques. Pourtant, elles contrastent de façon frappante et rafraîchissante avec les généralismes vagues et les personnalités acerbes de l’époque. S’il leur manque la chaleur, elles sont aussi exemptes de la fièvre du parti pris. Elles sont particulièrement précieuses en ce qu’elles illustrent la grande vérité, trop généralement négligée, que le pouvoir analytique est une qualité subordonnée du critique.
Dans l’ensemble, on peut considérer comme certain que M. Poe a atteint une éminence individuelle dans notre littérature qu’il conservera. Il a donné la preuve de sa puissance et de son originalité. Il a fait ce qui ne pouvait être fait qu’une fois avec succès ou sécurité, et dont l’imitation ou la répétition ne produirait que de la lassitude.
MORT D’EDGAR A. POE
Par N. P. Willis
La fable ancienne de deux esprits antagonistes emprisonnés dans un seul corps, également puissants et ayant la maîtrise complète tour à tour — un homme, c’est-à-dire, habité à la fois par un démon et par un ange — semble avoir été réalisée, si tout ce que nous entendons est vrai, dans le caractère de l’homme extraordinaire dont le nom figure ci-dessus. Notre propre impression de la nature d’Edgar A. Poe diffère cependant, à un degré important, de celle qui a été généralement véhiculée dans les avis de son décès. Laissons-nous, avant de raconter ce que nous savons personnellement de lui, copier un portrait graphique et hautement fini, de la plume du Dr Rufus W. Griswold, qui a paru dans un numéro récent de la « Tribune » :
« Edgar Allen Poe est mort. Il est mort à Baltimore le dimanche 7 octobre. Cette annonce en surprendra beaucoup, mais peu en seront affligés. Le poète était connu, personnellement ou par sa réputation, dans tout ce pays ; il avait des lecteurs en Angleterre et dans plusieurs des États de l’Europe continentale ; mais il avait peu ou pas d’amis ; et les regrets pour sa mort seront suggérés principalement par la considération qu’en lui, l’art littéraire a perdu l’une de ses étoiles les plus brillantes, mais erratiques.
« Sa conversation était parfois presque surhumaine dans son éloquence. Sa voix était modulée avec une habileté étonnante, et ses grands yeux, d’une expressivité variable, reflétaient le repos ou projetaient un tumulte ardent dans ceux qui l’écoutaient, tandis que son propre visage rayonnait, ou restait immuable dans la pâleur, à mesure que son imagination activait son sang ou le ramenait glacé à son cœur. Son imagerie provenait de mondes que nul mortel ne peut voir sans la vision du génie. Partant soudain d’une proposition, définie avec précision et netteté, en termes d’une simplicité et d’une clarté extrêmes, il rejetait les formes de la logique habituelle, et par un processus cristallin d’accrétion, construisait ses démonstrations oculaires dans des formes d’une grandeur sombre et macabre, ou dans celles d’une beauté aérienne et délicieuse, si minutieusement et distinctement, mais si rapidement, que l’attention qui lui était accordée restait enchaînée jusqu’à ce qu’elle se trouvât parmi ses créations merveilleuses, jusqu’à ce qu’il dissolve lui-même le sortilège, et ramène ses auditeurs à une existence commune et basse, par des fantaisies vulgaires ou des exhibitions de la passion la plus ignoble.
« Il était en tout temps un rêveur habitant des royaumes idéaux, au ciel ou en enfer, peuplés des créatures et des accidents de son cerveau. Il parcourait les rues, dans la folie ou la mélancolie, les lèvres remuant en imprécations indistinctes, ou les yeux levés dans une prière passionnée (jamais pour lui-même, car il se sentait, ou professait se sentir, déjà damné, mais) pour le bonheur de ceux qui, à ce moment, étaient les objets de son idolâtrie ; ou, le regard tourné vers un cœur rongé par l’angoisse, et le visage enveloppé de ténèbres, il bravait les tempêtes les plus sauvages, et, toute la nuit, les vêtements trempés et les bras battant les vents et les pluies, il parlait comme si les esprits qui seuls pouvaient être évoqués par lui en ces moments-là depuis l’Aidenn, près des portails duquel son âme troublée cherchait à oublier les maux auxquels sa constitution l’assujettissait — tout près de l’Aidenn où se trouvaient ceux qu’il aimait — l’Aidenn qu’il ne pourrait jamais voir, sinon par des aperçus fugitifs, alors que ses portes s’ouvraient pour recevoir les natures moins ardentes et plus heureuses dont le destin de pécher n’impliquait pas la condamnation à la mort.
« Il semblait, sauf lorsqu’une poursuite impromptue subjuguait sa volonté et accaparait ses facultés, porter toujours le souvenir de quelque chagrin dominant. Le poème remarquable du « Corbeau » était probablement beaucoup plus proche, qu’on ne l’a supposé même par ceux qui lui étaient très intimes, d’un reflet et d’un écho de sa propre histoire. Il était de cet oiseau :
« « L’infortuné maître que le désastre impitoyable Suivait vite et suivait plus vite jusqu’à ce que ses chansons n’eussent qu’un seul refrain — Jusqu’à ce que les chants funèbres de son Espoir portassent ce mélancolique refrain De « Jamais, jamais plus ». »
« Chaque auteur authentique laisse dans ses œuvres, quel que soit leur dessein, des traces de son caractère personnel : éléments de son être immortel, dans lequel l’individu survit à la personne. Alors que nous lisons les pages de la « Chute de la maison Usher » ou des « Révélations mésmériques », nous voyons dans la sombre et solennelle mélancolie qui investit l’une, et dans l’analyse métaphysique subtile des deux, des indications des idiosyncrasies de ce qu’il y avait de plus remarquable et de plus particulier dans la nature intellectuelle de l’auteur. Mais nous ne voyons ici que les meilleures phases de sa nature, seulement les symboles de son action la plus juste, car sa rude expérience l’avait privé de toute foi en l’homme ou en la femme. Il s’était fait une opinion sur les complexités innombrables du monde social, et tout le système était pour lui une imposture. Cette conviction a donné une direction à son caractère sagace et naturellement peu aimable. Pourtant, bien qu’il considérât la société comme composée entièrement de scélérats, la finesse de son intellect n’était pas de ce genre qui lui permettait de lutter contre la scélératesse, tandis qu’elle l’amenait continuellement, par des excès, à manquer le succès de l’honnêteté. Il était à bien des égards comme Francis Vivian dans le roman de Bulwer, « Les Caxton ». La passion, chez lui, comprenait bon nombre des pires émotions qui militent contre le bonheur humain. Vous ne pouviez le contredire sans susciter une colère rapide ; vous ne pouviez parler de richesse sans que sa joue ne pâlisse d’une envie rongeuse. Les avantages naturels étonnants de ce pauvre garçon — sa beauté, sa promptitude, l’esprit audacieux qui respirait autour de lui comme une atmosphère ardente — avaient transformé sa confiance en soi constitutionnelle en une arrogance qui retournait ses propres prétentions à l’admiration en préjugés contre lui. Irascible, envieux — assez grave, mais ce n’était pas le pire, car ces angles saillants étaient tous vernis d’un cynisme froid et repoussant, ses passions s’exhalaient en sarcasmes. Il ne semblait avoir aucune sensibilité morale ; et, ce qui était plus remarquable chez une nature fière, peu ou rien du véritable sens de l’honneur. Il avait, jusqu’à un excès morbide, ce désir de s’élever que l’on appelle vulgairement ambition, mais aucun souhait de l’estime ou de l’amour de son espèce ; seulement le désir dur de réussir — pas de briller, pas de servir — réussir, afin d’avoir le droit de mépriser un monde qui blessait sa vanité.
« Nous avons suggéré l’influence de ses objectifs et de ses vicissitudes sur sa littérature. Elle était plus visible dans ses écrits tardifs que dans ses premiers. Presque tout ce qu’il a écrit au cours des deux ou trois dernières années — y compris une grande partie de sa meilleure poésie — était en quelque sorte biographique ; dans les draperies de son imagination, ceux qui avaient pris la peine de suivre ses pas pouvaient percevoir, à peine dissimulée, la figure de lui-même. »
À propos de la partie dénigrante de l’esquisse bien écrite ci-dessus, disons en toute vérité :
Il y a environ quatre ou cinq ans, alors que nous dirigions un quotidien dans cette ville, M. Poe fut employé par nous, pendant plusieurs mois, comme critique et sous-rédacteur. Ce fut notre première connaissance personnelle avec lui. Il résidait avec sa femme et sa mère à Fordham, à quelques kilomètres de la ville, mais il était à son bureau de neuf heures du matin jusqu’à ce que le journal du soir soit mis sous presse. Avec la plus haute admiration pour son génie, et une volonté de le laisser compenser des irrégularités plus qu’ordinaires, nous étions conduits par les rumeurs communes à attendre une attention très capricieuse à ses devoirs, et occasionnellement une scène de violence et de difficulté. Le temps passa, cependant, et il fut invariablement ponctuel et industrieux. Avec son visage pâle, beau et intellectuel, comme un rappel de ce que le génie était en lui, il était impossible, bien sûr, de ne pas le traiter toujours avec une courtoisie déférente, et, à notre demande occasionnelle de ne pas sonder trop profondément une critique, ou d’effacer un passage trop fortement coloré par ses ressentiments contre la société et l’humanité, il consentait volontiers et courtoisement — bien plus souple que la plupart des hommes, pensions-nous, sur des points si excusablement sensibles. Avec la perspective de prendre la direction d’un autre périodique, il finit par abandonner volontairement son emploi chez nous, et, tout au long de cette période considérable, nous n’avions vu qu’une seule facette de l’homme : une personne calme, patiente, industrieuse et très élégante, commandant le plus grand respect et les meilleurs sentiments par sa conduite et ses capacités invariables.
Résidant à la campagne, nous ne rencontrions jamais M. Poe durant nos heures de loisir ; mais il nous rendait fréquemment visite par la suite sur notre lieu de travail, et nous le croisions souvent dans la rue — invariablement le même gentleman aux manières tristes, séduisantes et raffinées, tel que nous l’avions toujours connu. Ce n’est que par ouï-dire, jusqu’au jour de sa mort, que nous avons eu connaissance d’un autre développement de ses manières ou de son caractère. Nous avons appris, de quelqu’un qui le connaissait bien (ce qui devrait être mentionné dans toute évocation de ses lamentables irrégularités), qu’avec un seul verre de vin, toute sa nature était bouleversée, le démon prenait le dessus et, bien qu’aucun des signes habituels de l’ivresse ne fût visible, sa volonté était manifestement démente. Possédant ses facultés de raisonnement en activité excitée, en ces moments-là, et recherchant ses connaissances avec son regard et sa mémoire habituels, il semblait aisément ne personnifier qu’une autre phase de son caractère naturel, et était accusé, par conséquent, d’arrogance insultante et de méchanceté. Dans ce caractère inversé, nous le répétons, nous n’avons jamais eu l’occasion de le voir. Nous le savons par ouï-dire, et nous le mentionnons en rapport avec cette triste infirmité de constitution physique, qui place la chose presque sur le terrain d’une folie temporaire et presque irresponsable.
L’arrogance, la vanité et la dépravation de cœur dont M. Poe était généralement accusé nous semblent devoir être attribuées entièrement à cette phase inversée de son caractère. Sous ce degré d’ivresse qui n’agissait sur lui qu’en démonisant son sens de la vérité et du droit, il a sans doute dit et fait beaucoup de choses qui étaient totalement inconciliables avec sa nature meilleure ; mais, lorsqu’il était lui-même, et tel que nous l’avons connu, sa modestie et son humilité naturelle, quant à ses propres mérites, étaient un charme constant de son caractère. Ses lettres, dont l’application constante pour des autographes nous a, nous le regrettons, ravi la plus grande partie, témoignaient très fortement de cette qualité. Dans l’une des notes écrites à la hâte que nous avons encore la chance de posséder, par exemple, il parle du « Corbeau » — ce poème extraordinaire qui a électrisé le monde des lecteurs imaginatifs et qui est devenu le type d’une école de poésie en soi — et, avec un sérieux évident, attribue son succès aux quelques mots de louange par lesquels nous l’avions préfacé dans ce journal. Il jettera une lumière sur son caractère sain que de donner une copie littérale de cette note :
« FORDHAM, 20 avril 1849
« MON CHER WILLIS — Le poème que je joins, et que j’ai la vanité d’espérer que vous aimerez, à certains égards, vient d’être publié dans un journal pour lequel la pure nécessité me contraint d’écrire, de temps à autre. Il paie bien, comme vont les choses, mais sans aucun doute, il devrait payer dix fois le prix ; car tout ce que je leur envoie, j’ai l’impression de le consigner au tombeau des Capulet. Puis-je vous supplier de sortir les vers ci-joints du tombeau et de les mettre en lumière dans le « Home Journal » ? Si vous pouvez m’obliger jusqu’à les copier, je ne pense pas qu’il soit nécessaire de dire « Du —— », ce serait trop mauvais ; et, peut-être, « D’un récent journal —— » ferait l’affaire.
« Je n’ai pas oublié comment un « bon mot au bon moment » de votre part a fait « Le Corbeau », et a fait « Ulalume » (que, soit dit en passant, les gens m’ont fait l’honneur de vous attribuer), c’est pourquoi je vous demanderais (si j’osais) de dire quelque chose de ces lignes si elles vous plaisent.
« Votre tout dévoué, « EDGAR A. POE. »
En double preuve de sa disposition sincère à faire le mieux pour lui-même, et de la nature confiante et reconnaissante qui lui a été déniée, nous donnons une autre des trois seules de ses notes que nous avons la chance de conserver :
« FORDHAM, 22 janvier 1848.
« MON CHER M. WILLIS — Je suis sur le point de faire un effort pour me rétablir dans le monde littéraire, et je sens que je peux compter sur votre aide.
« Mon but général est de lancer un magazine, qui s’appellera « The Stylus », mais il me serait inutile, même une fois établi, s’il n’était pas entièrement hors du contrôle d’un éditeur. Je veux donc créer un journal qui soit le mien sur tous les points. Dans ce but, je dois obtenir une liste d’au moins cinq cents abonnés pour commencer ; j’en ai déjà près de deux cents. Je me propose, cependant, d’aller dans le Sud et l’Ouest, parmi mes amis personnels et littéraires — mes vieilles connaissances de l’université et de West Point — et de voir ce que je peux faire. Afin d’obtenir les moyens de faire le premier pas, je propose de donner une conférence à la Society Library, le jeudi 3 février, et, pour qu’il n’y ait aucune raison de se disputer, mon sujet ne sera pas du tout littéraire. J’ai choisi un texte vaste : « L’Univers ».
« Vous ayant ainsi exposé les faits de la cause, je laisse tout le reste aux suggestions de votre propre tact et de votre générosité. Avec gratitude, très reconnaissant,
« Votre ami toujours, « EDGAR A. POE. »
Brèves et prises au hasard comme le sont ces lettres, nous pensons qu’elles prouvent suffisamment l’existence des qualités mêmes déniées à M. Poe — humilité, volonté de persévérer, croyance en l’amitié d’autrui, et capacité d’une amitié cordiale et reconnaissante ! Tel était-il assurément quand il était sain d’esprit. Tel seulement nous est-il invariablement apparu, dans tout ce que nous avons eu l’occasion de connaître personnellement de lui, à travers une amitié de cinq ou six ans. Et il est tellement plus facile de croire ce que nous avons vu et connu que ce dont nous n’entendons parler que par ouï-dire, que nous ne nous souvenons de lui qu’avec admiration et respect ; ces descriptions de lui, lorsqu’il était moralement dément, nous apparaissant comme des portraits, peints dans la maladie, d’un homme que nous n’avons connu qu’en bonne santé.
Mais il existe une autre preuve, plus touchante et bien plus probante, qu’il y avait de la bonté en Edgar A. Poe. Pour la révéler, nous sommes obligés de nous aventurer à lever le voile qui couvre sacrément le chagrin et le raffinement dans la pauvreté ; mais nous pensons que cela peut être excusé, si ainsi nous pouvons éclairer la mémoire du poète, même s’il n’y avait pas un service plus nécessaire et immédiat qu’elle peut rendre au plus proche lien brisé par sa mort.
Notre première connaissance du déménagement de M. Poe dans cette ville fut par une visite que nous reçûmes d’une dame qui se présenta à nous comme la mère de sa femme. Elle était à la recherche d’un emploi pour lui, et elle excusa sa démarche en mentionnant qu’il était malade, que sa fille était une invalide confirmée, et que leurs circonstances étaient telles qu’elle était contrainte de s’en charger elle-même. Le visage de cette dame, rendu beau et saint par un abandon manifestement complet de sa vie à la privation et à une tendre tristesse, sa voix douce et mélancolique plaidant sa cause, ses manières oubliées depuis longtemps mais habituelles et inconsciemment raffinées, et sa mention à la fois suppliante et reconnaissante des prétentions et des capacités de son fils, révélèrent immédiatement la présence de l’un de ces anges sur terre que les femmes dans l’adversité peuvent être. C’était un destin difficile qu’elle surveillait. M. Poe écrivait avec une difficulté fastidieuse, et dans un style trop élevé au-dessus du niveau populaire pour être bien payé. Il était toujours dans la difficulté pécuniaire, et, avec sa femme malade, fréquemment dans le besoin des nécessités les plus élémentaires de la vie. Hiver après hiver, pendant des années, le spectacle le plus touchant pour nous, dans toute cette ville, a été ce ministre infatigable du génie, maigrement et insuffisamment vêtu, allant de bureau en bureau avec un poème, ou un article sur un sujet littéraire, à vendre, plaidant parfois simplement d’une voix brisée qu’il était malade, et mendiant pour lui, ne mentionnant rien d’autre que « qu’il était malade », quelle que fût la raison de son incapacité à écrire, et jamais, au milieu de toutes ses larmes et de ses récits de détresse, ne laissant échapper une syllabe de ses lèvres qui pût trahir un doute sur lui, ou une plainte, ou une diminution de fierté pour son génie et ses bonnes intentions. Sa fille est morte il y a un an et demi, mais elle ne l’a pas abandonné. Elle a continué à être son ange gardien — vivant avec lui, prenant soin de lui, le protégeant contre l’exposition, et quand il était emporté par la tentation, au milieu du chagrin et de la solitude des sentiments sans réponse, et qu’il se réveillait de son abandon de soi prostré dans le dénuement et la souffrance, mendiant encore pour lui. Si le dévouement d’une femme, né d’un premier amour et nourri par la passion humaine, sanctifie son objet, comme il est admis qu’il le fasse, que ne dit pas un dévouement comme celui-ci — pur, désintéressé et saint comme la veille d’un esprit invisible — pour celui qui l’a inspiré ?
Nous avons devant nous une lettre, écrite par cette dame, Mme Clemm, le matin même où elle apprit la mort de cet objet de ses soins inlassables. C’est simplement une demande pour que nous lui rendions visite, mais nous copierons quelques-uns de ses mots — sacrés que soit leur intimité — pour garantir la vérité de l’image que nous avons tracée ci-dessus, et ajouter de la force à l’appel que nous souhaitons faire pour elle :
« J’ai appris ce matin la mort de mon cher Eddie... Pouvez-vous me donner des circonstances ou des détails ?... Oh ! n’abandonnez pas votre pauvre ami dans sa cruelle affliction !... Demandez à M. —— de venir, car je dois lui transmettre un message de la part de mon pauvre Eddie... Je n’ai pas besoin de vous demander de remarquer sa mort et de dire du bien de lui. Je sais que vous le ferez. Mais dites quel fils affectueux il était pour moi, sa pauvre mère désolée... »
Pour entourer une tombe de respect, quel choix y a-t-il, entre les richesses et les honneurs abandonnés du monde, et l’histoire du dévouement non récompensé d’une telle femme ! En risquant ce que nous faisons, par délicatesse, en le rendant public, nous sentons — d’autres raisons mises à part — qu’il est bon pour le monde de faire savoir qu’il existe de tels ministères envers ses égarés et ses doués. Ce que nous avons dit parlera à certains cœurs. Il y en a qui seront heureux de savoir comment la lampe, dont la lumière de la poésie a rayonné sur leur reconnaissance lointaine, était surveillée avec soin et douleur, afin qu’ils puissent envoyer à celle qui est plus obscurcie qu’eux par son extinction, quelque signe de leur sympathie. Elle est démunie et seule. Si quelqu’un, de loin ou de près, nous envoie ce qui peut l’aider et la réconforter pour le reste de sa vie, nous le placerons joyeusement entre ses mains.
LES AVENTURES SANS PAREIL D’UN CERTAIN HANS PFAAL (*1)
D’après les derniers rapports de Rotterdam, cette ville semble être dans un état d’effervescence philosophique élevé. En fait, des phénomènes s’y sont produits d’une nature si complètement inattendue — si entièrement nouvelle — si totalement en contradiction avec les opinions préconçues — qu’ils ne laissent aucun doute dans mon esprit que bien avant cela, toute l’Europe est en émoi, toute la physique en fermentation, toute la raison et l’astronomie ensemble aux prises.
Il semble que le —— jour de —— (je ne suis pas sûr de la date), une vaste foule de gens, pour des buts non spécifiquement mentionnés, était rassemblée sur la grande place de la Bourse dans la ville bien conditionnée de Rotterdam. La journée était chaude — inhabituellement pour la saison — il n’y avait guère un souffle d’air qui remuait ; et la multitude n’était pas de mauvaise humeur d’être de temps à autre arrosée par des averses amicales de durée momentanée, qui tombaient de grandes masses blanches de nuages qui parsemaient d’une manière capricieuse la voûte bleue du firmament. Néanmoins, vers midi, une légère mais remarquable agitation devint apparente dans l’assemblée : le cliquetis de dix mille langues suivit ; et, un instant plus tard, dix mille visages étaient tournés vers les cieux, dix mille pipes descendirent simultanément des coins de dix mille bouches, et un cri, qui ne pouvait être comparé à rien d’autre qu’au rugissement du Niagara, retentit longuement, bruyamment et furieusement, à travers tous les environs de Rotterdam.
L’origine de ce brouhaha devint bientôt suffisamment évidente. De derrière l’énorme masse de l’une de ces masses de nuages aux contours nets déjà mentionnées, on vit émerger lentement dans une zone ouverte d’espace bleu, une substance étrange, hétérogène, mais apparemment solide, si bizarrement formée, si capricieusement assemblée, qu’elle ne pouvait être en aucune manière comprise, et jamais assez admirée, par la multitude de robustes bourgeois qui se tenaient bouche bée en dessous. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Au nom de toutes les vrows et de tous les diables de Rotterdam, qu’est-ce que cela pouvait bien présager ? Personne ne le savait, personne ne pouvait l’imaginer ; personne — pas même le bourgmestre Mynheer Superbus Von Underduk — n’avait le moindre indice pour démêler le mystère ; ainsi, comme rien de plus raisonnable ne pouvait être fait, chacun jusqu’au dernier remplaça sa pipe soigneusement dans le coin de sa bouche, et redressant son œil droit vers le phénomène, bouffa, fit une pause, se dandina, et grogna de manière significative — puis se dandina en arrière, grogna, fit une pause, et finalement — bouffa à nouveau.
Entre-temps, cependant, de plus en plus bas vers la bonne ville, venait l’objet de tant de curiosité, et la cause de tant de fumée. En quelques minutes, il arriva assez près pour être discerné avec précision. Il semblait être — oui ! c’était sans aucun doute une espèce de ballon ; mais sûrement aucun ballon de ce genre n’avait jamais été vu à Rotterdam auparavant. Car qui, permettez-moi de demander, a jamais entendu parler d’un ballon fabriqué entièrement de vieux journaux sales ? Personne en Hollande, certainement ; pourtant ici, sous le nez même des gens, ou plutôt à une certaine distance au-dessus de leur nez, se trouvait la chose en question, et composée, je l’ai de la meilleure autorité, du matériau précis dont personne n’avait jamais auparavant su qu’il fût utilisé à une fin similaire. C’était une insulte flagrante au bon sens des bourgeois de Rotterdam. Quant à la forme du phénomène, elle était encore plus répréhensible. N’étant guère ou pas mieux qu’une énorme feuille de papier brouillon retournée à l’envers. Et cette similitude était considérée comme nullement amoindrie quand, lors d’une inspection plus proche, on percevait un gros gland pendant de son sommet, et, autour du bord supérieur ou de la base du cône, un cercle de petits instruments, ressemblant à des sonnailles de moutons, qui maintenaient un tintement continuel sur l’air de Betty Martin. Mais pire encore. Suspendu par des rubans bleus à l’extrémité de cette machine fantastique, il y avait, en guise de nacelle, un énorme chapeau de castor terne, avec un bord superlativement large, et une couronne hémisphérique avec un ruban noir et une boucle d’argent. Il est, cependant, quelque peu remarquable que de nombreux citoyens de Rotterdam jurèrent avoir vu le même chapeau à plusieurs reprises auparavant ; et en effet toute l’assemblée semblait le regarder avec des yeux de familiarité ; tandis que la vrow Grettel Pfaall, à sa vue, poussa une exclamation de joyeuse surprise, et déclara que c’était l’identique chapeau de son bon homme lui-même. Or, c’était une circonstance d’autant plus à observer que Pfaall, avec trois compagnons, avait effectivement disparu de Rotterdam environ cinq ans auparavant, d’une manière très soudaine et inexplicable, et jusqu’à la date de ce récit, toutes les tentatives avaient échoué pour obtenir la moindre information les concernant. Certes, quelques os qui étaient pensés être humains, mélangés à une quantité de détritus à l’aspect étrange, avaient été récemment découverts dans un endroit retiré à l’est de Rotterdam, et certains allaient jusqu’à imaginer qu’à cet endroit un meurtre ignoble avait été commis, et que les victimes étaient selon toute probabilité Hans Pfaall et ses associés. Mais pour en revenir à nos moutons.
Le ballon (car tel était sans doute le cas) était maintenant descendu à une centaine de pieds de la terre, permettant à la foule en dessous une vue suffisamment distincte de la personne de son occupant. C’était en vérité un petit quelqu’un très drôle. Il n’aurait pas pu mesurer plus de deux pieds de hauteur ; mais cette altitude, petite qu’elle fût, aurait suffi à détruire son équilibre, et à le faire basculer par-dessus le bord de sa minuscule nacelle, sans l’intervention d’un rebord circulaire atteignant la hauteur de la poitrine, et arrimé aux cordes du ballon. Le corps du petit homme était plus que proportionnellement large, donnant à toute sa silhouette une rotondité hautement absurde. Ses pieds, bien sûr, ne pouvaient pas être vus du tout, bien qu’une substance cornée de nature suspecte fût occasionnellement poussée à travers une déchirure dans le fond de la nacelle, ou pour parler plus correctement, dans le haut du chapeau. Ses mains étaient énormément grandes. Ses cheveux étaient extrêmement gris, et rassemblés en une queue derrière. Son nez était prodigieusement long, crochu et inflammatoire ; ses yeux pleins, brillants et aigus ; son menton et ses joues, bien que ridés par l’âge, étaient larges, bouffis et doubles ; mais d’oreilles d’aucune sorte ou caractère, il n’y avait pas une apparence à découvrir sur aucune partie de sa tête. Cet étrange petit gentleman était vêtu d’une redingote ample de satin bleu ciel, avec des culottes serrées assorties, attachées avec des boucles d’argent aux genoux. Son gilet était d’une matière jaune vif ; un bonnet de taffetas blanc était posé avec désinvolture sur un côté de sa tête ; et, pour compléter son équipement, un mouchoir de soie rouge sang enveloppait sa gorge, et tombait, d’une manière délicate, sur sa poitrine, en un nœud papillon fantastique de dimensions super-éminentes.
Étant descendu, comme je l’ai dit plus haut, à environ cent pieds de la surface de la terre, le petit vieux gentleman fut soudainement saisi d’un accès de trépidation, et parut peu enclin à faire une approche plus proche de la terra firma. Jetant, par conséquent, une quantité de sable d’un sac en toile, qu’il souleva avec une grande difficulté, il devint stationnaire en un instant. Il procéda alors, d’une manière pressée et agitée, à extraire d’une poche latérale de sa redingote un grand portefeuille en maroquin. Il le fit balancer de manière suspecte dans sa main, puis le regarda avec un air d’extrême surprise, et était visiblement étonné de son poids. Il l’ouvrit enfin, et en extrayant une énorme lettre scellée avec de la cire rouge et attachée soigneusement avec un ruban rouge, la laissa tomber précisément aux pieds du bourgmestre, Superbus Von Underduk. Son Excellence se pencha pour la ramasser. Mais l’aéronaute, encore très décomposé, et n’ayant apparemment aucune autre affaire pour le retenir à Rotterdam, commença en ce moment à faire des préparatifs occupés pour le départ ; et étant nécessaire de décharger une partie du lest pour lui permettre de remonter, la demi-douzaine de sacs qu’il jeta, l’un après l’autre, sans prendre la peine d’en vider le contenu, tombèrent, chacun d’eux, fort malheureusement sur le dos du bourgmestre, et le firent rouler encore et encore pas moins de vingt-et-une fois, au visage de chaque homme à Rotterdam. Il ne faut pas supposer, cependant, que le grand Underduk subit cette impertinence de la part du petit vieil homme sans impunité. On dit, au contraire, que pendant chacune de ses vingt-et-une circonvolution, il émit pas moins de vingt-et-une bouffées distinctes et furieuses de sa pipe, à laquelle il resta accroché tout le temps de toutes ses forces, et à laquelle il a l’intention de rester accroché jusqu’au jour de sa mort.
Entre-temps, le ballon s’éleva comme une alouette, et, s’envolant loin au-dessus de la ville, finit par dériver tranquillement derrière un nuage similaire à celui d’où il avait si étrangement émergé, et fut ainsi perdu à jamais aux yeux émerveillés des bons citoyens de Rotterdam. Toute l’attention était maintenant dirigée vers la lettre, dont la descente, et les conséquences qui s’ensuivirent, s’étaient avérées si fatalement subversives à la fois pour la personne et la dignité personnelle de Son Excellence, l’illustre Bourgmestre Mynheer Superbus Von Underduk. Ce fonctionnaire, cependant, n’avait pas manqué, durant ses mouvements de circonvolution, de consacrer une pensée à l’important sujet de sécuriser le paquet en question, qui fut vu, après inspection, être tombé entre les mains les plus appropriées, étant réellement adressé à lui-même et au professeur Rub-a-dub, en leurs capacités officielles de Président et Vice-Président du Collège d’Astronomie de Rotterdam. Il fut en conséquence ouvert par ces dignitaires sur place, et trouvé contenir la communication extraordinaire, et en effet très sérieuse, suivante :
« À leurs Excellences Von Underduk et Rub-a-dub, Président et Vice-Président du Collège des Astronomes des États, dans la ville de Rotterdam.
Vos Excellences se souviennent peut-être d’un humble artisan, du nom de Hans Pfaall, et de profession réparateur de soufflets, qui, avec trois autres personnes, disparut de Rotterdam il y a environ cinq ans, d’une manière qui dut être considérée par toutes les parties comme soudaine et extrêmement inexplicable. Si, toutefois, il plaît à vos Excellences, je suis, moi, l’auteur de cette communication, l’identique Hans Pfaall en personne. Il est bien connu de la plupart de mes concitoyens que, pendant quarante ans, j’ai continué à occuper le petit bâtiment carré en briques, à l’entrée de la ruelle appelée Sauerkraut, dans lequel je résidais au moment de ma disparition. Mes ancêtres y ont également résidé depuis une époque immémoriale ; ils ont, tout comme moi, suivi avec constance la respectable et, en vérité, lucrative profession de réparateur de soufflets. Car, à dire vrai, jusqu’à ces dernières années, où les têtes de tout le peuple ont été mises en ébullition par la politique, nul meilleur métier que le mien ne pouvait être désiré ou mérité par un honnête citoyen de Rotterdam. Le crédit était bon, le travail ne manquait jamais, et de tous côtés, ce n’était pas l’argent ni la bonne volonté qui faisaient défaut. Mais, comme je le disais, nous commençâmes bientôt à ressentir les effets de la liberté, des longs discours, du radicalisme et de tout ce genre de choses. Les gens, qui étaient autrefois les meilleurs clients du monde, n’avaient désormais plus un instant pour penser à nous. Ils avaient, disaient-ils, fort à faire à lire les nouvelles des révolutions et à suivre la marche de l’intelligence et l’esprit du siècle. Si un feu avait besoin d’être attisé, il pouvait aisément l’être avec un journal, et à mesure que le gouvernement s’affaiblissait, je ne doute pas que le cuir et le fer acquéraient une durabilité proportionnelle, car, en très peu de temps, il n’y eut pas une paire de soufflets dans tout Rotterdam qui eût besoin d’un point de suture ou nécessitât l’assistance d’un marteau. C’était là un état de choses impossible à supporter. Je devins bientôt pauvre comme Job, et, ayant une femme et des enfants à nourrir, mes fardeaux devinrent à la fin intolérables, et je passai heure après heure à réfléchir à la méthode la plus commode pour mettre fin à mes jours. Les créanciers, entre-temps, me laissaient peu de loisir pour la contemplation. Ma maison était littéralement assiégée du matin au soir, si bien que je commençai à délirer, à écumer et à m’agiter comme un tigre en cage contre les barreaux de son enceinte. Il y avait trois individus en particulier qui me tourmentaient au-delà de toute endurance, montant continuellement la garde devant ma porte et me menaçant de la loi. Sur ces trois-là, je jurai intérieurement la plus amère des vengeances, si jamais j’avais le bonheur de les tenir entre mes griffes ; et je crois que rien au monde, sinon le plaisir de cette anticipation, ne m’empêcha de mettre mon plan de suicide à exécution immédiate, en m’explosant la cervelle avec un tromblon. Je crus toutefois préférable de dissimuler ma colère et de les traiter avec des promesses et de belles paroles, jusqu’à ce que, par un bon tour du destin, l’occasion de me venger se présentât à moi.
Un jour, ayant échappé à mes créanciers et me sentant plus abattu que de coutume, je continuai pendant longtemps à errer dans les rues les plus obscures sans aucun objectif, jusqu’à ce qu’enfin je trébuche par hasard contre le coin de l’étalage d’un libraire. Apercevant une chaise à portée de main, destinée à l’usage des clients, je m’y jetai avec obstination et, sans trop savoir pourquoi, j’ouvris les pages du premier volume qui me tomba sous la main. Il s’agissait d’un petit traité pamphlet sur l’astronomie spéculative, écrit soit par le professeur Encke de Berlin, soit par un Français portant un nom quelque peu similaire. J’avais une légère teinture de connaissances sur des sujets de cette nature, et je fus bientôt de plus en plus absorbé par le contenu du livre, le lisant en réalité deux fois de suite avant de m’éveiller à la conscience de ce qui se passait autour de moi. À cette heure, la nuit commençait à tomber et je me dirigeai vers chez moi. Mais le traité avait laissé une impression indélébile sur mon esprit et, tandis que je déambulais dans les rues sombres, je repassais soigneusement dans ma mémoire les raisonnements sauvages et parfois inintelligibles de l’auteur. Il y a certains passages particuliers qui frappèrent mon imagination d’une manière puissante et extraordinaire. Plus je méditais sur ceux-ci, plus l’intérêt qui avait été suscité en moi grandissait. La nature limitée de mon éducation en général, et plus particulièrement mon ignorance sur les sujets liés à la philosophie naturelle, loin de me rendre méfiant quant à ma propre capacité à comprendre ce que j’avais lu, ou de m’inciter à me méfier des nombreuses notions vagues qui étaient apparues en conséquence, ne servirent qu’à stimuler davantage mon imagination ; et j’étais assez vain, ou peut-être assez raisonnable, pour douter si ces idées brutes qui, surgissant dans des esprits mal réglés, en ont toutes les apparences, ne possèdent pas souvent, en effet, toute la force, la réalité et les autres propriétés inhérentes de l’instinct ou de l’intuition ; si, pour faire un pas de plus, la profondeur elle-même ne pourrait pas, dans des matières de nature purement spéculative, être détectée comme une source légitime de fausseté et d’erreur. En d’autres termes, je croyais, et je crois encore, que la vérité est fréquemment, par sa propre essence, superficielle, et que, dans bien des cas, la profondeur réside davantage dans les abîmes où nous la cherchons que dans les situations réelles où elle peut être trouvée. La nature elle-même semblait m’offrir la confirmation de ces idées. Dans la contemplation des corps célestes, il me frappa avec force que je ne pouvais distinguer une étoile avec autant de précision, lorsque je la regardais avec une attention sérieuse, directe et inébranlable, que lorsque je laissais mon œil seulement glisser dans son voisinage immédiat. Je n’étais pas, bien sûr, à cette époque conscient que ce paradoxe apparent était occasionné par le centre de la zone visuelle, moins susceptible de percevoir les faibles impressions de lumière que les portions extérieures de la rétine. Cette connaissance, et quelques autres du même genre, vinrent plus tard au cours de cinq années riches en événements, durant lesquelles j’ai abandonné les préjugés de mon ancienne et humble situation dans la vie, et oublié le réparateur de soufflets dans des occupations bien différentes. Mais à l’époque dont je parle, l’analogie qu’une observation fortuite d’une étoile offrait aux conclusions que j’avais déjà tirées, me frappa avec la force d’une confirmation positive, et je pris alors définitivement ma décision quant à la voie que je suivis par la suite.
Il était tard lorsque j’arrivai chez moi et je me mis immédiatement au lit. Mon esprit, cependant, était trop occupé pour dormir, et je restai toute la nuit plongé dans la méditation. Me levant tôt le matin, et parvenant encore à échapper à la vigilance de mes créanciers, je me rendis avec empressement à l’étalage du libraire et dépensai le peu d’argent liquide que je possédais dans l’achat de quelques volumes de mécanique et d’astronomie pratique. Étant arrivé à bon port avec ceux-ci, je consacrai chaque moment libre à leur lecture et fis bientôt de tels progrès dans des études de cette nature que je les crus suffisants pour l’exécution de mon plan. Dans les intervalles de cette période, je fis tous les efforts possibles pour concilier les trois créanciers qui m’avaient causé tant de désagréments. J’y parvins finalement, en partie en vendant assez de mes meubles pour satisfaire une moitié de leur créance, et en partie par la promesse de payer le solde à l’achèvement d’un petit projet que je leur dis avoir en vue, et pour l’assistance duquel je sollicitai leurs services. Par ces moyens — car c’étaient des hommes ignorants — je trouvai peu de difficulté à les rallier à mon dessein.
Les choses étant ainsi arrangées, je parvins, avec l’aide de ma femme et avec le plus grand secret et la plus grande prudence, à me défaire de ce qui me restait de biens, et à emprunter, par petites sommes, sous divers prétextes, et sans prêter aucune attention à mes moyens futurs de remboursement, une quantité non négligeable d’argent liquide. Avec les moyens ainsi accumulés, je procédai à me procurer par intervalles de la mousseline de batiste, très fine, en pièces de douze yards chacune ; de la ficelle ; un lot de vernis de caoutchouc ; un grand panier profond en osier, fait sur commande ; et plusieurs autres articles nécessaires à la construction et à l’équipement d’un ballon de dimensions extraordinaires. Je demandai à ma femme de préparer cela dès que possible et lui donnai toutes les informations requises quant à la méthode particulière à suivre. Entre-temps, je travaillai la ficelle en un filet de dimensions suffisantes ; je l’équipai d’un cerceau et des cordes nécessaires ; j’achetai un quadrant, une boussole, une longue-vue, un baromètre commun avec quelques modifications importantes, et deux instruments astronomiques moins connus du public. Je pris ensuite des occasions de transporter de nuit, vers un endroit retiré à l’est de Rotterdam, cinq tonneaux cerclés de fer, destinés à contenir environ cinquante gallons chacun, et un d’une taille plus grande ; six tubes en fer-blanc, de trois pouces de diamètre, correctement formés et de dix pieds de long ; une quantité d’une substance métallique particulière, ou semi-métal, que je ne nommerai pas, et une douzaine de dames-jeannes d’un acide très commun. Le gaz devant être formé à partir de ces derniers matériaux est un gaz jamais encore généré par une autre personne que moi, ou du moins jamais appliqué à un usage similaire. Je ne ferais aucune difficulté à divulguer le secret, si ce n’est qu’il appartient de droit à un citoyen de Nantes, en France, par qui il m’a été communiqué sous condition. Le même individu me soumit, sans être nullement au courant de mes intentions, une méthode pour construire des ballons à partir de la membrane d’un certain animal, à travers laquelle toute fuite de gaz était presque une impossibilité. Je trouvai cela, cependant, beaucoup trop coûteux, et je n’étais pas sûr, somme toute, si la mousseline de batiste avec un revêtement de gomme de caoutchouc n’était pas tout aussi bonne. Je mentionne cette circonstance, car je pense probable qu’à l’avenir l’individu en question puisse tenter une ascension en ballon avec le gaz et le matériau nouveaux dont j’ai parlé, et je ne souhaite pas le priver de l’honneur d’une invention très singulière.
À l’endroit que je destinais à chacun des plus petits tonneaux pour occuper respectivement sa place pendant le gonflement du ballon, je creusai secrètement un trou de deux pieds de profondeur ; les trous formant ainsi un cercle de vingt-cinq pieds de diamètre. Au centre de ce cercle, étant l’emplacement prévu pour le grand tonneau, je creusai également un trou de trois pieds de profondeur. Dans chacun des cinq plus petits trous, je déposai un bidon contenant cinquante livres, et dans le plus grand un baril contenant cent cinquante livres, de poudre à canon. Ceux-ci — le baril et les bidons — je les reliai de manière appropriée avec des traînées couvertes ; et ayant inséré dans l’un des bidons l’extrémité d’environ quatre pieds de mèche lente, je recouvris le trou et plaçai le tonneau par-dessus, laissant l’autre extrémité de la mèche dépasser d’environ un pouce, et à peine visible au-delà du tonneau. Je remplis ensuite les trous restants et plaçai les barils au-dessus, dans leur situation destinée.
Outre les articles énumérés ci-dessus, je transportai au dépôt, et y cachai, l’une des améliorations de M. Grimm sur l’appareil pour la condensation de l’air atmosphérique. Je trouvai toutefois que cette machine nécessitait une modification considérable avant de pouvoir être adaptée aux fins auxquelles je comptais l’appliquer. Mais, avec un travail acharné et une persévérance inlassable, je parvins finalement à un succès complet dans tous mes préparatifs. Mon ballon fut bientôt achevé. Il pouvait contenir plus de quarante mille pieds cubes de gaz ; il m’emporterait facilement, calculai-je, avec tous mes instruments, et, si je m’y prenais bien, avec cent soixante-quinze livres de lest par-dessus le marché. Il avait reçu trois couches de vernis, et je trouvai que la mousseline de batiste remplissait toutes les fonctions de la soie elle-même, tout aussi solide et bien moins coûteuse.
Tout étant maintenant prêt, j’exigeai de ma femme un serment de secret concernant toutes mes actions depuis le jour de ma première visite à l’étalage du libraire ; et promettant, de mon côté, de revenir dès que les circonstances le permettraient, je lui donnai le peu d’argent qu’il me restait et lui dis adieu. En vérité, je n’avais aucune crainte à son sujet. C’était ce que les gens appellent une femme remarquable, capable de gérer les affaires dans le monde sans mon assistance. Je crois, à dire vrai, qu’elle m’a toujours considéré comme un garçon oisif, un simple poids mort, bon à rien d’autre qu’à bâtir des châteaux en Espagne, et qu’elle fut plutôt heureuse de se débarrasser de moi. C’était une nuit sombre lorsque je lui dis au revoir, et prenant avec moi, en guise d’aides de camp, les trois créanciers qui m’avaient causé tant de soucis, nous transportâmes le ballon, avec la nacelle et l’équipement, par un chemin détourné, jusqu’à la station où les autres articles étaient déposés. Nous les y trouvâmes tous intacts, et je procédai immédiatement aux affaires.
C’était le premier avril. La nuit, comme je l’ai dit plus haut, était sombre ; pas une étoile n’était visible ; et une pluie fine, tombant par intervalles, nous rendait très inconfortables. Mais mon inquiétude principale concernait le ballon, qui, malgré le vernis dont il était protégé, commençait à devenir assez lourd avec l’humidité ; la poudre était aussi susceptible d’être endommagée. Je fis donc travailler mes trois créanciers avec une grande diligence, tassant de la glace autour du tonneau central et remuant l’acide dans les autres. Ils ne cessèrent pas, cependant, de m’importuner avec des questions sur ce que j’avais l’intention de faire avec tout cet appareil, et exprimèrent beaucoup d’insatisfaction face au travail terrible que je leur faisais subir. Ils ne pouvaient comprendre, disaient-ils, quel bien pouvait résulter du fait d’être trempés jusqu’aux os, simplement pour prendre part à de telles incantations horribles. Je commençai à devenir inquiet et travaillai de toutes mes forces, car je crois vraiment que les idiots supposaient que j’avais conclu un pacte avec le diable et que, bref, ce que je faisais là n’était rien moins que convenable. Je craignais donc grandement qu’ils ne m’abandonnent tout à fait. Je parvins, cependant, à les apaiser par des promesses de paiement intégral de toutes les dettes, dès que je pourrais mener l’affaire en cours à son terme. À ces discours, ils donnèrent, bien entendu, leur propre interprétation ; s’imaginant, sans aucun doute, que dans tous les cas j’entrerais en possession de vastes quantités d’argent liquide ; et pourvu que je leur paye tout ce que je leur devais, et une bagatelle de plus, en considération de leurs services, je gage qu’ils se souciaient fort peu de ce qu’il adviendrait de mon âme ou de ma carcasse.
En environ quatre heures et demie, je trouvai le ballon suffisamment gonflé. J’attachai donc la nacelle et y mis tous mes instruments — sans oublier l’appareil de condensation, une provision abondante d’eau et une grande quantité de provisions, telles que du pemmican, dans lequel beaucoup de nutriments sont contenus dans un volume relativement petit. J’attachai aussi dans la nacelle une paire de pigeons et un chat. L’aube était maintenant proche, et je pensai qu’il était grand temps de prendre mon départ. Laissant tomber un cigare allumé sur le sol, comme par accident, je pris l’occasion, en me penchant pour le ramasser, d’allumer secrètement le morceau de mèche lente, dont l’extrémité, comme je l’ai dit auparavant, dépassait très peu au-delà du bord inférieur de l’un des plus petits tonneaux. Cette manœuvre fut totalement inaperçue de la part des trois créanciers ; et, sautant dans la nacelle, je coupai immédiatement l’unique corde qui me retenait à la terre, et fus heureux de constater que je m’élançais vers le haut, transportant avec toute facilité cent soixante-quinze livres de lest de plomb, et capable d’en avoir transporté autant de plus.
À peine eus-je atteint la hauteur de cinquante yards, cependant, que, rugissant et grondant après moi de la manière la plus horrible et tumultueuse, vint un ouragan si dense de feu, de fumée, de soufre, de jambes et de bras, de gravier, de bois brûlant et de métal en flammes, que mon cœur lui-même sombra en moi, et je tombai au fond de la nacelle, tremblant d’une terreur sans mélange. En vérité, je m’aperçus alors que j’avais entièrement forcé la dose, et que les principales conséquences du choc restaient encore à subir. En conséquence, en moins d’une seconde, je sentis tout le sang de mon corps se précipiter vers mes tempes, et immédiatement après, une commotion, que je n’oublierai jamais, éclata brusquement à travers la nuit et sembla déchirer la voûte céleste elle-même. Lorsque j’eus plus tard le temps de réfléchir, je ne manquai pas d’attribuer l’extrême violence de l’explosion, en ce qui me concernait, à sa cause appropriée : ma situation directement au-dessus d’elle, et dans la ligne de sa plus grande puissance. Mais sur le moment, je ne pensai qu’à préserver ma vie. Le ballon s’affaissa d’abord, puis s’étendit furieusement, puis tourna et tourna avec une vitesse horrible, et finalement, vacillant et titubant comme un homme ivre, me projeta avec une grande force par-dessus le bord de la nacelle, et me laissa pendre, à une hauteur terrifiante, la tête en bas et le visage tourné vers l’extérieur, par un morceau de corde mince d’environ trois pieds de longueur, qui pendait accidentellement à travers une fissure près du fond de l’osier, et dans laquelle, en tombant, mon pied gauche s’emmêla très providentiellement. Il est impossible — absolument impossible — de se faire une idée adéquate de l’horreur de ma situation. Je haletai convulsivement pour respirer — un frisson ressemblant à une crise de fièvre agitait chaque nerf et chaque muscle de mon corps — je sentis mes yeux sortir de leurs orbites — une nausée horrible m’accabla — et je finis par m’évanouir.
Combien de temps je restai dans cet état, il est impossible de le dire. Ce dut être pourtant une durée non négligeable, car lorsque je recouvrai partiellement le sentiment de l’existence, je trouvai le jour qui se levait, le ballon à une hauteur prodigieuse au-dessus d’un désert d’océan, et pas une trace de terre à découvrir, au loin, dans les limites du vaste horizon. Mes sensations, cependant, en recouvrant ainsi mes esprits, n’étaient nullement aussi empreintes d’agonie qu’on aurait pu le prévoir. En fait, il y avait beaucoup de folie naissante dans l’examen calme que je commençai à faire de ma situation. Je portai à mes yeux chacune de mes mains, l’une après l’autre, et je me demandai quel événement avait pu causer le gonflement des veines et l’horrible noirceur de mes ongles. J’examinai ensuite soigneusement ma tête, en la secouant à plusieurs reprises et en la tâtant avec une attention minutieuse, jusqu’à ce que je parvienne à me convaincre qu’elle n’était pas, comme je l’avais plus qu’à moitié soupçonné, plus grosse que mon ballon. Puis, d’un air entendu, je tâtai les deux poches de ma culotte, et, n’y trouvant pas un carnet et un étui à cure-dents, je m’efforçai de rendre compte de leur disparition ; ne le pouvant, je me sentis indiciblement chagriné. Il me vint alors à l’esprit que je souffrais d’un grand malaise dans l’articulation de ma cheville gauche, et une conscience diffuse de ma situation commença à luire dans mon esprit. Mais, chose étrange ! je n’étais ni étonné ni saisi d’horreur. Si j’éprouvais une émotion quelconque, c’était une sorte de satisfaction narquoise devant l’habileté dont j’allais faire preuve pour me tirer de ce dilemme ; et je ne considérai jamais, un seul instant, ma sécurité ultime comme une question sujette à caution. Pendant quelques minutes, je restai plongé dans la plus profonde méditation. J’ai le souvenir distinct de serrer fréquemment les lèvres, de porter mon index sur le côté de mon nez, et d’utiliser d’autres gesticulations et grimaces courantes chez les hommes qui, à l’aise dans leurs fauteuils, méditent sur des questions complexes ou importantes. Ayant, à mon avis, suffisamment rassemblé mes idées, je mis maintenant, avec une grande prudence et une grande délibération, mes mains derrière mon dos, et je détachai la grande boucle de fer qui appartenait à la ceinture de mon pantalon. Cette boucle avait trois dents qui, étant quelque peu rouillées, tournaient avec une grande difficulté sur leur axe. Je les amenai cependant, après quelques efforts, à angle droit par rapport au corps de la boucle, et je fus heureux de constater qu’elles restaient fermes dans cette position. Tenant l’instrument ainsi obtenu entre mes dents, je procédai alors au dénouement du nœud de ma cravate. Je dus me reposer plusieurs fois avant de pouvoir accomplir cette manœuvre, mais elle fut finalement achevée. À une extrémité de la cravate, j’attachai alors la boucle, et l’autre extrémité, je l’attachai solidement, pour plus de sécurité, autour de mon poignet. Tirant maintenant mon corps vers le haut, avec une dépense prodigieuse de force musculaire, je réussis, dès le premier essai, à lancer la boucle par-dessus la nacelle et à l’enchevêtrer, comme je l’avais prévu, dans le rebord circulaire de l’osier.
Mon corps était maintenant incliné vers le côté de la nacelle, selon un angle d’environ quarante-cinq degrés ; mais il ne faut pas comprendre que je n’étais par conséquent qu’à quarante-cinq degrés sous la perpendiculaire. Loin de là, je restais presque au niveau du plan de l’horizon ; car le changement de situation que j’avais acquis avait forcé le fond de la nacelle considérablement vers l’extérieur par rapport à ma position, laquelle était, en conséquence, l’une des plus imminentes et des plus mortellement périlleuses. Il faut se rappeler, cependant, que si, lors de ma première chute de la nacelle, j’étais tombé avec le visage tourné vers le ballon, au lieu d’être tourné vers l’extérieur comme il l’était en réalité ; ou si, en second lieu, la corde par laquelle j’étais suspendu avait par hasard pendu par-dessus le bord supérieur, au lieu de passer à travers une crevasse près du fond de la nacelle — je dis qu’on peut aisément concevoir que, dans l’un ou l’autre de ces cas supposés, j’aurais été incapable d’accomplir ne serait-ce qu’une partie de ce que j’avais fait, et les merveilleuses aventures de Hans Pfaall auraient été totalement perdues pour la postérité. J’avais donc toutes les raisons d’être reconnaissant ; bien que, en fait, je fusse encore trop stupide pour être quoi que ce soit, et je restai suspendu pendant peut-être un quart d’heure de cette manière extraordinaire, sans faire le moindre effort supplémentaire, et dans un état singulièrement tranquille de jouissance idiote. Mais ce sentiment ne tarda pas à s’évanouir rapidement, et lui succédèrent l’horreur, et la consternation, et un sentiment glacé d’impuissance et de ruine totales. En fait, le sang qui s’était accumulé si longtemps dans les vaisseaux de ma tête et de ma gorge, et qui avait jusqu’alors soutenu mes esprits par la folie et le délire, avait maintenant commencé à refluer dans leurs canaux appropriés, et la netteté qui fut ainsi ajoutée à ma perception du danger servit simplement à me priver de la présence d’esprit et du courage nécessaires pour y faire face. Mais cette faiblesse fut, heureusement pour moi, de courte durée. En temps opportun, l’esprit du désespoir vint à mon secours, et, avec des cris et des luttes frénétiques, je me hissai physiquement vers le haut, jusqu’à ce qu’enfin, agrippant d’une poigne de fer le rebord tant désiré, je tortillai mon corps par-dessus et tombai la tête la première, frissonnant, à l’intérieur de la nacelle.
Ce ne fut que quelque temps plus tard que je pus recouvrer mes esprits suffisamment pour m’occuper des soins ordinaires du ballon. Je l’examinai alors, cependant, avec attention, et le trouvai, à mon grand soulagement, intact. Mes instruments étaient tous en sécurité, et, heureusement, je n’avais perdu ni lest ni provisions. En effet, je les avais si bien fixés à leur place qu’un tel accident était tout à fait hors de question. En regardant ma montre, je trouvai qu’il était six heures. J’étais toujours en ascension rapide, et mon baromètre indiquait une altitude actuelle de trois milles trois quarts. Immédiatement sous moi, dans l’océan, gisait un petit objet noir, légèrement oblong, semblant avoir la taille, et rappelant à tous égards, l’un de ces jouets d’enfant appelés dominos. En braquant ma lunette dessus, je distinguai clairement qu’il s’agissait d’un vaisseau britannique de quatre-vingt-quatorze canons, naviguant au plus près, et tanguant lourdement dans la mer, la proue tournée vers l’O.S.-O. Outre ce navire, je ne vis rien d’autre que l’océan et le ciel, et le soleil, qui était levé depuis longtemps.
Il est maintenant grand temps que j’explique à vos Excellences l’objet de mon périlleux voyage. Vos Excellences garderont à l’esprit que des circonstances fâcheuses à Rotterdam m’avaient finalement poussé à prendre la résolution de me suicider. Ce n’était cependant pas que j’eusse un dégoût positif pour la vie elle-même, mais que j’étais harcelé au-delà de toute endurance par les misères adventices accompagnant ma situation. Dans cet état d’esprit, souhaitant vivre, tout en étant las de la vie, le traité sur l’étal du libraire ouvrit une ressource à mon imagination. Je pris alors enfin ma décision. Je résolus de partir, tout en vivant — de quitter le monde, tout en continuant d’exister — en un mot, pour laisser tomber les énigmes, je résolus, quoi qu’il dût arriver, de forcer un passage, si je le pouvais, vers la lune. Maintenant, de peur qu’on ne me suppose plus fou que je ne le suis réellement, je détaillerai, du mieux que je pourrai, les considérations qui m’ont amené à croire qu’une réalisation de cette nature, bien que sans aucun doute difficile, et incontestablement pleine de danger, n’était pas absolument, pour un esprit audacieux, au-delà des limites du possible.
La distance réelle de la lune par rapport à la terre fut la première chose à prendre en considération. Or, l’intervalle moyen ou courant entre les centres des deux planètes est de 59,9643 rayons équatoriaux de la terre, soit seulement environ 237 000 milles. Je dis l’intervalle moyen ou courant, mais il faut garder à l’esprit que la forme de l’orbite de la lune étant une ellipse dont l’excentricité s’élève à pas moins de 0,05484 du demi-axe majeur de l’ellipse elle-même, et le centre de la terre étant situé à son foyer, si je pouvais, de quelque manière, parvenir à rencontrer la lune, pour ainsi dire, à son périgée, la distance susmentionnée serait matériellement diminuée. Mais, sans parler pour l’instant de cette possibilité, il était très certain que, dans tous les cas, des 237 000 milles, je devrais déduire le rayon de la terre, disons 4 000, et le rayon de la lune, disons 1 080, soit au total 5 080, laissant un intervalle réel à parcourir, dans des circonstances moyennes, de 231 920 milles. Or, cela, je l’ai réfléchi, n’était pas une distance très extraordinaire. Les voyages sur terre ont été accomplis à maintes reprises à la vitesse de trente milles à l’heure, et on peut même s’attendre à une vitesse beaucoup plus grande. Mais même à cette vitesse, il ne me faudrait pas plus de 322 jours pour atteindre la surface de la lune. Il y avait cependant bien des détails qui m’amenaient à croire que ma vitesse moyenne de voyage pourrait éventuellement dépasser de beaucoup celle de trente milles à l’heure, et, comme ces considérations ne manquèrent pas de faire une profonde impression sur mon esprit, je les mentionnerai plus en détail par la suite.
Le point suivant à considérer était d’une importance bien plus grande. D’après les indications fournies par le baromètre, nous trouvons que, dans les ascensions depuis la surface de la terre, nous avons, à une hauteur de 1 000 pieds, laissé derrière nous environ un trentième de la masse totale de l’air atmosphérique ; qu’à 10 600 pieds, nous avons gravi près d’un tiers ; et qu’à 18 000, ce qui n’est pas loin de l’élévation du Cotopaxi, nous avons surmonté la moitié du matériau, ou, en tout cas, la moitié du corps pondérable d’air pesant sur notre globe. Il est également calculé qu’à une altitude n’excédant pas la centième partie du diamètre de la terre — c’est-à-dire, n’excédant pas quatre-vingts milles — la raréfaction serait si excessive que la vie animale ne pourrait en aucune manière être soutenue, et, de plus, que les moyens les plus délicats que nous possédions pour constater la présence de l’atmosphère seraient inadéquats pour nous assurer de son existence. Mais je n’ai pas manqué de percevoir que ces derniers calculs sont fondés entièrement sur notre connaissance expérimentale des propriétés de l’air, et sur les lois mécaniques régissant sa dilatation et sa compression, dans ce qu’on peut appeler, relativement parlant, le voisinage immédiat de la terre elle-même ; et, en même temps, il est tenu pour acquis que la vie animale est et doit être essentiellement incapable de modification à une distance donnée inatteignable de la surface. Or, tout raisonnement de ce genre et fondé sur de telles données doit, bien sûr, être simplement analogique. La plus grande hauteur jamais atteinte par l’homme fut celle de 25 000 pieds, atteinte lors de l’expédition aéronautique de Messieurs Gay-Lussac et Biot. C’est une altitude modérée, même si on la compare aux quatre-vingts milles en question ; et je ne pouvais m’empêcher de penser que le sujet laissait place au doute et une grande latitude pour la spéculation.
Mais, en fait, une ascension étant faite à une altitude donnée, la quantité pondérable d’air surmontée lors de toute ascension supplémentaire n’est nullement proportionnelle à la hauteur additionnelle gravie (comme on peut le voir clairement d’après ce qui a été exposé précédemment), mais selon un rapport constamment décroissant. Il est donc évident que, aussi haut que nous puissions monter, nous ne pouvons, littéralement parlant, arriver à une limite au-delà de laquelle aucune atmosphère ne se trouve. Elle doit exister, argumentai-je ; bien qu’elle puisse exister dans un état de raréfaction infinie.
D’autre part, j’étais conscient que les arguments n’ont pas manqué pour prouver l’existence d’une limite réelle et définie à l’atmosphère, au-delà de laquelle il n’y a absolument aucun air du tout. Mais une circonstance qui a été laissée de côté par ceux qui soutiennent une telle limite me semblait, bien que n’étant pas une réfutation positive de leur crédo, un point méritant une investigation très sérieuse. En comparant les intervalles entre les arrivées successives de la comète d’Encke à son périhélie, après avoir crédité, de la manière la plus exacte, toutes les perturbations dues aux attractions des planètes, il apparaît que les périodes diminuent graduellement ; c’est-à-dire que le grand axe de l’ellipse de la comète devient plus court, selon une diminution lente mais parfaitement régulière. Or, c’est précisément ce qui devrait être le cas, si nous supposons une résistance subie par la comète de la part d’un milieu éthéré extrêmement rare imprégnant les régions de son orbite. Car il est évident qu’un tel milieu doit, en retardant la vitesse de la comète, augmenter sa force centripète en affaiblissant sa force centrifuge. En d’autres termes, l’attraction du soleil atteindrait constamment une plus grande puissance, et la comète serait attirée plus près à chaque révolution. En effet, il n’y a pas d’autre moyen d’expliquer la variation en question. Mais encore : on observe que le diamètre réel de la nébulosité de cette même comète se contracte rapidement à mesure qu’elle approche du soleil, et se dilate avec une égale rapidité dans son départ vers son aphélie. N’étais-je pas justifié de supposer, avec M. Valz, que cette condensation apparente de volume a son origine dans la compression du même milieu éthéré dont j’ai parlé auparavant, et qui n’est plus dense qu’en proportion de sa proximité solaire ? Le phénomène en forme de lentille, appelé aussi lumière zodiacale, était également une affaire digne d’attention. Cette radiance, si apparente sous les tropiques, et qui ne peut être confondue avec aucun éclat météorique, s’étend obliquement de l’horizon vers le haut, et suit généralement la direction de l’équateur solaire. Il m’apparut évidemment de la nature d’une atmosphère rare s’étendant du soleil vers l’extérieur, au-delà de l’orbite de Vénus au moins, et je crus indéfiniment plus loin. En fait, je ne pouvais supposer ce milieu confiné au trajet de l’ellipse de la comète, ou au voisinage immédiat du soleil. Il était facile, au contraire, de l’imaginer imprégnant les régions entières de notre système planétaire, condensé en ce que nous appelons atmosphère au niveau des planètes elles-mêmes, et peut-être, chez certaines d’entre elles, modifié par des considérations, pour ainsi dire, purement géologiques.
Ayant adopté ce point de vue sur le sujet, j’eus peu d’hésitation supplémentaire. En admettant que sur mon passage je rencontrasse une atmosphère essentiellement identique à celle de la surface de la terre, je conçus que, grâce à l’appareil très ingénieux de M. Grimm, je serais aisément en mesure de la condenser en quantité suffisante pour les besoins de la respiration. Cela supprimerait le principal obstacle à un voyage vers la lune. J’avais en effet dépensé quelque argent et beaucoup de travail pour adapter l’appareil à l’objet visé, et j’attendais avec confiance son application réussie, si je pouvais parvenir à achever le voyage dans un délai raisonnable. Cela me ramène à la vitesse à laquelle il pourrait être possible de voyager.
Il est vrai que les ballons, au premier stade de leurs ascensions depuis la terre, sont connus pour s’élever avec une vitesse comparativement modérée. Or, le pouvoir d’élévation réside entièrement dans la légèreté supérieure du gaz dans le ballon comparée à l’air atmosphérique ; et, à première vue, il ne semble pas probable que, à mesure que le ballon acquiert de l’altitude, et arrive par conséquent successivement dans des strates atmosphériques de densités diminuant rapidement — je dis qu’il ne semble pas du tout raisonnable que, dans sa progression vers le haut, la vitesse initiale soit accélérée. D’un autre côté, je n’étais pas au courant que, dans aucune ascension enregistrée, une diminution soit apparente dans le taux absolu d’ascension ; bien que cela eût dû être le cas, ne serait-ce que pour l’échappement de gaz à travers des ballons mal construits, et vernis avec un matériau pas meilleur que le vernis ordinaire. Il semblait donc que l’effet d’une telle fuite fût seulement suffisant pour contrebalancer l’effet de quelque pouvoir accélérateur. Je considérai maintenant que, pourvu que sur mon passage je trouvasse le milieu que j’avais imaginé, et pourvu qu’il s’avérât être réellement et essentiellement ce que nous dénommons air atmosphérique, il pourrait faire comparativement peu de différence à quel état extrême de raréfaction je le découvrirais — c’est-à-dire, en ce qui concerne ma capacité à monter — car le gaz dans le ballon ne serait pas seulement lui-même sujet à une raréfaction partiellement similaire (en proportion de l’occurrence de laquelle je pourrais subir une fuite juste suffisante pour empêcher l’explosion), mais, étant ce qu’il était, il continuerait, en tout état de cause, à être spécifiquement plus léger que n’importe quel composé de simple azote et d’oxygène. En attendant, la force de gravitation diminuerait constamment, en proportion des carrés des distances, et ainsi, avec une vitesse prodigieusement accélérée, j’arriverais finalement dans ces régions lointaines où la force de l’attraction de la terre serait supplantée par celle de la lune. Conformément à ces idées, je ne pensai pas qu’il valût la peine de m’encombrer de plus de provisions que ce qui serait suffisant pour une période de quarante jours.
Il y avait encore, cependant, une autre difficulté, qui me causa quelque peu d’inquiétude. Il a été observé que, dans les ascensions en ballon à une hauteur considérable, outre la douleur accompagnant la respiration, un grand malaise est ressenti autour de la tête et du corps, souvent accompagné de saignements de nez, et d’autres symptômes d’un genre alarmant, et devenant de plus en plus gênants en proportion de l’altitude atteinte. C’était une réflexion d’une nature quelque peu effrayante. N’était-il pas probable que ces symptômes augmenteraient indéfiniment, ou du moins jusqu’à ce qu’ils soient terminés par la mort elle-même ? Je finis par penser que non. Leur origine devait être recherchée dans la suppression progressive de la pression atmosphérique habituelle sur la surface du corps, et la distension conséquente des vaisseaux sanguins superficiels — non dans une désorganisation positive du système animal, comme dans le cas de difficulté à respirer, où la densité atmosphérique est chimiquement insuffisante pour la rénovation adéquate du sang dans un ventricule du cœur. Sauf défaut de cette rénovation, je ne voyais donc aucune raison pour laquelle la vie ne pourrait être soutenue même dans le vide ; car l’expansion et la compression de la poitrine, communément appelées respiration, sont une action purement musculaire, et la cause, non l’effet, de la respiration. En un mot, je conçus que, à mesure que le corps s’habituerait au manque de pression atmosphérique, les sensations de douleur diminueraient graduellement — et pour les endurer tant qu’elles persisteraient, je comptais avec confiance sur la dureté de fer de ma constitution.
Ainsi, puissent vos Excellences me pardonner, j’ai détaillé certaines, bien que nullement toutes, les considérations qui m’ont conduit à former le projet d’un voyage lunaire. Je vais maintenant procéder à vous exposer le résultat d’une tentative si apparemment audacieuse dans sa conception, et, en tout état de cause, si totalement sans précédent dans les annales de l’humanité.
Ayant atteint l’altitude mentionnée précédemment, c’est-à-dire trois milles et trois quarts, je jetai hors de la nacelle une quantité de plumes, et je découvris que je montais toujours avec une vitesse suffisante ; il n’y avait donc aucune nécessité de décharger du lest. J’en fus heureux, car je souhaitais conserver avec moi autant de poids que je pouvais en porter, pour des raisons qui seront expliquées dans la suite. Je ne souffrais encore d’aucun inconvénient corporel, respirant avec une grande liberté, et ne ressentant aucune douleur quelconque à la tête. Le chat était couché très sagement sur mon manteau, que j’avais enlevé, et observait les pigeons avec un air de nonchalance. Ces derniers étant attachés par la patte, pour empêcher leur fuite, étaient occupés à picorer quelques grains de riz éparpillés pour eux au fond de la nacelle.
À six heures vingt minutes, le baromètre indiquait une élévation de 26 400 pieds, soit tout juste cinq milles. La perspective semblait sans bornes. En vérité, il est fort aisé de calculer, au moyen de la géométrie sphérique, quelle vaste étendue de la surface terrestre je contemplais. La surface convexe d’un segment quelconque d’une sphère est à la surface entière de cette sphère, comme le sinus verse du segment est au diamètre de la sphère. Or, dans mon cas, le sinus verse — c’est-à-dire l’épaisseur du segment au-dessous de moi — était à peu près égal à mon élévation, ou à l’élévation du point de vue au-dessus de la surface. « Cinq milles sur huit mille » exprimerait donc la proportion de la surface terrestre vue par moi. En d’autres termes, j’embrassais du regard un seize-centième de la surface totale du globe. La mer paraissait aussi unie qu’un miroir, bien que, à l’aide de la lorgnette, je pusse percevoir qu’elle était dans un état de violente agitation. Le navire n’était plus visible, ayant dérivé, semblait-il, vers l’est. Je commençai alors à éprouver, par intervalles, une vive douleur à la tête, surtout autour des oreilles ; je respirais cependant encore avec une liberté tolérable. Le chat et les pigeons ne semblaient souffrir d’aucun inconvénient.
À six heures quarante minutes, le ballon entra dans une longue série de nuages denses, ce qui me causa un grand embarras en endommageant mon appareil de condensation et en me trempant jusqu’aux os. C’était là, à coup sûr, une singulière rencontre, car je n’avais pas cru possible qu’un nuage de cette nature pût se maintenir à une si grande élévation. Je jugeai toutefois préférable de jeter deux sacs de lest de cinq livres, conservant encore un poids de cent soixante-cinq livres. Ce faisant, je m’élevai bientôt au-dessus de la difficulté et m’aperçus immédiatement que j’avais obtenu une grande augmentation dans ma vitesse d’ascension. Quelques secondes après avoir quitté le nuage, un éclair vif jaillit d’une extrémité à l’autre et le fit s’embraser, dans toute sa vaste étendue, comme une masse de charbon ardent et incandescent. Ceci, il faut s’en souvenir, se passait en plein jour. Nulle fantaisie ne saurait dépeindre la sublimité qu’aurait pu offrir un phénomène semblable se produisant au milieu des ténèbres de la nuit. L’enfer lui-même aurait pu en fournir une image appropriée. Même tel qu’il était, mes cheveux se dressaient sur ma tête tandis que je plongeais mes regards dans les abysses béants, laissant mon imagination descendre, pour ainsi dire, et errer dans les étranges salles voûtées, les gouffres rougeâtres et les fosses livides de ce feu hideux et insondable. J’avais, en vérité, échappé de peu au désastre. Si le ballon était resté un instant de plus dans le nuage — c’est-à-dire si le désagrément d’être mouillé ne m’avait pas déterminé à délester — une ruine inévitable en aurait été la conséquence. De tels périls, bien que peu pris en considération, sont peut-être les plus grands qu’il faille affronter en ballon. J’avais cependant atteint, à ce moment, une élévation trop grande pour être encore inquiet à ce sujet.
Je m’élevais maintenant rapidement, et à sept heures, le baromètre indiquait une altitude de pas moins de neuf milles et demi. Je commençai à trouver une grande difficulté à respirer. Ma tête, elle aussi, était excessivement douloureuse ; et, ayant senti depuis quelque temps de l’humidité sur mes joues, je découvris enfin que c’était du sang, qui suintait assez rapidement des tympans de mes oreilles. Mes yeux, aussi, me causaient un grand malaise. En passant la main dessus, ils semblaient avoir sailli de leurs orbites dans une mesure non négligeable ; et tous les objets dans la nacelle, et même le ballon lui-même, apparaissaient déformés à ma vue. Ces symptômes étaient plus que je ne l’avais prévu et me causèrent quelque alarme. À ce stade, très imprudemment et sans réflexion, je jetai hors de la nacelle trois sacs de lest de cinq livres. La vitesse d’ascension ainsi obtenue me transporta trop rapidement, et sans gradation suffisante, dans une couche de l’atmosphère hautement raréfiée, et le résultat faillit être fatal à mon expédition et à moi-même. Je fus soudain pris d’un spasme qui dura plus de cinq minutes, et même quand celui-ci, dans une certaine mesure, cessa, je ne pouvais reprendre haleine qu’à longs intervalles, et de façon haletante — saignant tout le temps abondamment du nez et des oreilles, et même légèrement des yeux. Les pigeons semblaient extrêmement affligés et luttaient pour s’échapper ; tandis que le chat miaulait piteusement et, la langue pendante, chancelait d’avant en arrière dans la nacelle comme sous l’influence d’un poison. Je découvris alors, trop tard, la grande témérité dont j’avais fait preuve en délestant, et mon agitation était excessive. Je ne m’attendais à rien de moins que la mort, et la mort dans quelques minutes. La souffrance physique que je subissais contribuait aussi à me rendre presque incapable de tout effort pour la préservation de ma vie. Il me restait, en vérité, peu de force de réflexion, et la violence de la douleur dans ma tête semblait croître considérablement. Ainsi, je trouvai que mes sens allaient bientôt m’abandonner tout à fait, et j’avais déjà saisi l’une des cordes de la soupape dans l’intention de tenter une descente, quand le souvenir du tour que j’avais joué aux trois créanciers, et les conséquences possibles pour moi-même si je revenais, me dissuada pour le moment. Je m’étendis au fond de la nacelle et m’efforçai de rassembler mes facultés. En cela, je réussis assez pour me décider à l’expérience de la saignée. N’ayant point de lancette, cependant, je fus contraint d’effectuer l’opération du mieux que je pus, et finis par réussir à ouvrir une veine dans mon bras droit avec la lame de mon canif. À peine le sang avait-il commencé à couler que j’éprouvai un soulagement sensible, et au moment où j’eus perdu environ la moitié d’une bassine modérée, la plupart des pires symptômes m’avaient quitté entièrement. Je ne jugeai néanmoins pas opportun de tenter de me mettre sur pied immédiatement ; mais, ayant lié mon bras aussi bien que je pus, je restai immobile pendant environ un quart d’heure. Au bout de ce temps, je me levai et me trouvai plus libre de toute douleur absolue que je ne l’avais été durant l’heure et quart précédente de mon ascension. La difficulté de respirer, cependant, n’était diminuée que dans une très faible mesure, et je trouvai qu’il deviendrait bientôt absolument nécessaire de faire usage de mon condenseur. Entre-temps, regardant vers le chat, qui était à nouveau confortablement installé sur mon manteau, je découvris, à ma surprise infinie, qu’elle avait profité de mon indisposition pour mettre au monde une portée de trois petits chatons. C’était là un ajout au nombre de passagers tout à fait inattendu pour moi ; mais j’étais satisfait de l’événement. Cela m’offrirait une chance de mettre à l’épreuve la vérité d’une conjecture qui, plus que toute autre chose, m’avait influencé dans la tentative de cette ascension. J’avais imaginé que l’endurance habituelle de la pression atmosphérique à la surface de la terre était la cause, ou à peu près, de la douleur accompagnant l’existence animale à une distance au-dessus de la surface. Si les chatons devaient souffrir d’un malaise égal à celui de leur mère, je devais considérer ma théorie comme fautive, mais un échec en ce sens, je le considérerais comme une forte confirmation de mon idée.
À huit heures, j’avais atteint une élévation de dix-sept milles au-dessus de la surface de la terre. Il me semblait donc évident que ma vitesse d’ascension non seulement augmentait, mais que la progression aurait été apparente dans une légère mesure même si je n’avais pas jeté le lest que j’ai jeté. Les douleurs à la tête et aux oreilles revinrent, par intervalles, avec violence, et je continuai à saigner occasionnellement du nez ; mais, dans l’ensemble, je souffris beaucoup moins qu’on aurait pu s’y attendre. Je respirais, cependant, à chaque instant, avec plus de difficulté, et chaque inspiration était accompagnée d’une action spasmodique gênante de la poitrine. Je déballai alors l’appareil de condensation et le préparai pour un usage immédiat.
La vue de la terre, à cette période de mon ascension, était vraiment belle. Vers l’ouest, le nord et le sud, aussi loin que je pouvais voir, s’étendait une nappe sans bornes d’un océan apparemment calme, qui gagnait à chaque instant une teinte de bleu de plus en plus profonde et commençait déjà à prendre une légère apparence de convexité. À une vaste distance vers l’est, bien que parfaitement discernables, s’étendaient les îles de Grande-Bretagne, toutes les côtes atlantiques de la France et de l’Espagne, avec une petite portion de la partie septentrionale du continent africain. Des édifices individuels, pas une trace ne pouvait être découverte, et les plus fières cités de l’humanité s’étaient totalement effacées de la face de la terre. Depuis le rocher de Gibraltar, désormais réduit à un point indistinct, la sombre mer Méditerranée, parsemée d’îles brillantes comme le ciel est parsemé d’étoiles, s’étalait vers l’est aussi loin que ma vue s’étendait, jusqu’à ce que toute sa masse d’eaux semblât à la fin se précipiter tête baissée dans l’abîme de l’horizon, et je me surpris à prêter l’oreille, sur la pointe des pieds, aux échos de la formidable cataracte. Au-dessus de moi, le ciel était d’un noir de jais, et les étoiles étaient brillamment visibles.
Les pigeons semblant à cette époque souffrir beaucoup, je résolus de leur rendre la liberté. Je déliai d’abord l’un d’eux, un beau pigeon gris tacheté, et le plaçai sur le bord de l’osier. Il parut extrêmement inquiet, regardant anxieusement autour de lui, battant des ailes et faisant un roucoulement bruyant, mais ne put être persuadé de se fier à lui-même hors de la nacelle. Je le pris enfin et le lançai à environ six ou huit verges du ballon. Il ne fit cependant aucune tentative pour descendre comme je l’avais prévu, mais lutta avec une grande véhémence pour revenir, poussant en même temps des cris très aigus et perçants. Il réussit enfin à regagner son poste précédent sur le rebord, mais à peine l’eut-il fait que sa tête tomba sur sa poitrine, et il tomba mort dans la nacelle. L’autre ne fut pas aussi malchanceux. Pour l’empêcher de suivre l’exemple de son compagnon et d’accomplir un retour, je le jetai vers le bas avec toute ma force, et je fus heureux de le voir poursuivre sa descente, avec une grande vélocité, utilisant ses ailes avec aisance, et d’une manière parfaitement naturelle. En très peu de temps, il fut hors de vue, et je ne doute pas qu’il ait atteint son foyer sain et sauf. Minette, qui semblait en grande partie remise de sa maladie, fit alors un copieux repas de l’oiseau mort, puis s’endormit avec une satisfaction apparente. Ses chatons étaient tout à fait vifs, et jusqu’ici ne montraient pas le moindre signe d’un malaise quelconque.
À huit heures un quart, n’étant plus en mesure de respirer sans la douleur la plus intolérable, je procédai immédiatement à ajuster autour de la nacelle l’appareil appartenant au condenseur. Cet appareil demandera quelques explications, et vos Excellences voudront bien garder à l’esprit que mon but, en premier lieu, était de m’entourer, moi et le chat, entièrement d’une barricade contre l’atmosphère hautement raréfiée dans laquelle j’existais, avec l’intention d’introduire à l’intérieur de cette barricade, au moyen de mon condenseur, une quantité de cette même atmosphère suffisamment condensée pour les besoins de la respiration. Dans cette optique, j’avais préparé un sac en gomme élastique très solide, parfaitement étanche à l’air, mais flexible. Dans ce sac, qui était de dimensions suffisantes, toute la nacelle fut en quelque sorte placée. C’est-à-dire qu’il (le sac) fut tiré sur tout le fond de la nacelle, le long de ses côtés, et ainsi de suite, le long de l’extérieur des cordes, jusqu’au rebord supérieur ou cercle où le filet est attaché. Ayant tiré le sac ainsi vers le haut, et formé une enceinte complète sur tous les côtés, et au fond, il était maintenant nécessaire de fermer son sommet ou son ouverture, en faisant passer son matériau au-dessus du cercle du filet — en d’autres termes, entre le filet et le cercle. Mais si le filet était séparé du cercle pour admettre ce passage, qu’est-ce qui soutiendrait la nacelle entre-temps ? Or, le filet n’était pas fixé de façon permanente au cercle, mais attaché par une série de boucles ou nœuds coulants. Je défis donc seulement quelques-unes de ces boucles à la fois, laissant la nacelle suspendue par le reste. Ayant ainsi inséré une portion du tissu formant la partie supérieure du sac, je refixai les boucles — non pas au cercle, car cela eût été impossible, puisque le tissu intervenait maintenant — mais à une série de gros boutons, fixés sur le tissu lui-même, environ trois pieds sous l’ouverture du sac, les intervalles entre les boutons ayant été faits pour correspondre aux intervalles entre les boucles. Cela fait, quelques boucles de plus furent détachées du rebord, une portion supplémentaire du tissu introduite, et les boucles dégagées furent alors connectées à leurs boutons respectifs. De cette manière, il était possible d’insérer toute la partie supérieure du sac entre le filet et le cercle. Il est évident que le cercle retomberait maintenant à l’intérieur de la nacelle, tandis que tout le poids de la nacelle elle-même, avec tout son contenu, serait retenu simplement par la force des boutons. Cela, au premier coup d’œil, semblerait une dépendance inadéquate ; mais il n’en était rien, car les boutons étaient non seulement très solides par eux-mêmes, mais si proches les uns des autres qu’une portion très légère du poids total était supportée par chacun d’eux. En vérité, si la nacelle et son contenu avaient été trois fois plus lourds qu’ils ne l’étaient, je n’aurais pas été inquiet du tout. Je relevai alors le cercle à l’intérieur de l’enveloppe de gomme élastique, et le calai à peu près à sa hauteur précédente au moyen de trois tiges légères préparées pour l’occasion. Cela fut fait, bien entendu, pour maintenir le sac tendu au sommet, et pour préserver la partie inférieure du filet dans sa situation appropriée. Tout ce qui restait était de fermer l’ouverture de l’enceinte ; et cela fut aisément accompli en rassemblant les plis du matériau, et en les tordant très étroitement à l’intérieur au moyen d’une sorte de tourniquet fixe.
Sur les côtés de l’enveloppe ainsi ajustée autour de la nacelle, avaient été insérés trois carreaux circulaires de verre épais mais clair, à travers lesquels je pouvais voir sans difficulté autour de moi dans toute direction horizontale. Dans cette portion du tissu formant le fond, il y avait également une quatrième fenêtre, du même type, et correspondant à une petite ouverture dans le plancher de la nacelle elle-même. Cela me permettait de voir perpendiculairement vers le bas, mais ayant trouvé impossible de placer un dispositif semblable au-dessus, à cause de la manière particulière de fermer l’ouverture à cet endroit, et des plis qui en résultaient dans le tissu, je ne pouvais m’attendre à voir aucun objet situé directement à mon zénith. Ceci, bien entendu, était une affaire de peu de conséquence ; car même si j’avais pu placer une fenêtre au sommet, le ballon lui-même m’aurait empêché d’en faire usage.
À environ un pied sous l’une des fenêtres latérales se trouvait une ouverture circulaire, de huit pouces de diamètre, et munie d’un rebord en laiton adapté sur son bord intérieur aux filets d’une vis. Dans ce rebord était vissé le grand tube du condenseur, le corps de la machine étant, bien entendu, à l’intérieur de la chambre de gomme élastique. À travers ce tube, une quantité de l’atmosphère rare environnante étant aspirée au moyen d’un vide créé dans le corps de la machine, était ensuite déchargée, dans un état de condensation, pour se mêler à l’air raréfié déjà dans la chambre. Cette opération étant répétée plusieurs fois, finit par remplir la chambre d’une atmosphère propre à tous les besoins de la respiration. Mais dans un espace aussi confiné, elle deviendrait en peu de temps, nécessairement, viciée et impropre à l’usage par contact fréquent avec les poumons. Elle était alors éjectée par une petite soupape au fond de la nacelle — l’air dense descendant aisément dans l’atmosphère plus rare au-dessous. Pour éviter l’inconvénient de faire un vide total à un moment quelconque dans la chambre, cette purification ne fut jamais accomplie tout à la fois, mais de façon graduelle — la soupape n’étant ouverte que pendant quelques secondes, puis refermée, jusqu’à ce qu’un ou deux coups de pompe du condenseur aient remplacé l’atmosphère éjectée. Pour l’expérience, j’avais mis le chat et les chatons dans un petit panier, et l’avais suspendu à l’extérieur de la nacelle à un bouton au fond, près de la soupape, à travers laquelle je pouvais les nourrir à tout moment si nécessaire. Je fis cela à un léger risque, et avant de fermer l’ouverture de la chambre, en atteignant sous la nacelle avec l’une des tiges mentionnées précédemment, à laquelle un crochet avait été attaché.
Au moment où j’eus complètement terminé ces arrangements et rempli la chambre comme expliqué, il manquait seulement dix minutes à neuf heures. Durant toute la période où je fus ainsi employé, je subis la détresse la plus terrible à cause de la difficulté de respiration, et je regrettai amèrement la négligence, ou plutôt la témérité, dont j’avais fait preuve en remettant à la dernière minute une affaire d’une telle importance. Mais l’ayant enfin accomplie, je commençai bientôt à récolter le bénéfice de mon invention. Encore une fois, je respirais avec une liberté et une aisance parfaites — et en vérité pourquoi ne le ferais-je pas ? Je fus aussi agréablement surpris de me trouver, dans une grande mesure, soulagé des violentes douleurs qui m’avaient jusqu’alors tourmenté. Un léger mal de tête, accompagné d’une sensation de plénitude ou de distension autour des poignets, des chevilles et de la gorge, était presque tout ce dont j’avais maintenant à me plaindre. Ainsi, il semblait évident qu’une plus grande partie du malaise accompagnant la suppression de la pression atmosphérique s’était réellement dissipée, comme je l’avais prévu, et qu’une grande part de la douleur endurée pendant les deux dernières heures aurait dû être attribuée entièrement aux effets d’une respiration déficiente.
À huit heures quarante minutes — c’est-à-dire un court moment avant que je ne ferme l’ouverture de la chambre, le mercure atteignit sa limite, ou descendit, dans le baromètre qui, comme je l’ai mentionné auparavant, était d’une construction étendue. Il indiquait alors une altitude pour ma part de 132 000 pieds, soit vingt-cinq milles, et je contemplais par conséquent à ce moment une étendue de la surface terrestre s’élevant à pas moins du trois-cent-vingtième de sa superficie totale. À neuf heures, j’avais de nouveau perdu de vue la terre vers l’est, mais non sans m’apercevoir que le ballon dérivait rapidement vers le nord-nord-ouest. La convexité de l’océan au-dessous de moi était très évidente, bien que ma vue fût souvent interrompue par les masses de nuages qui flottaient çà et là. J’observai maintenant que même les vapeurs les plus légères ne s’élevaient jamais à plus de dix milles au-dessus du niveau de la mer.
À neuf heures et demie, je tentai l’expérience de jeter une poignée de plumes par la soupape. Elles ne flottèrent pas comme je l’avais prévu ; mais tombèrent perpendiculairement, comme une balle, en masse, et avec la plus grande vélocité — étant hors de vue en quelques secondes. Je ne sus d’abord que penser de ce phénomène extraordinaire ; ne pouvant croire que ma vitesse d’ascension eût, tout d’un coup, rencontré une accélération si prodigieuse. Mais il me vint bientôt à l’esprit que l’atmosphère était maintenant bien trop rare pour soutenir même les plumes ; qu’elles tombaient effectivement, comme elles semblaient le faire, avec une grande rapidité ; et que j’avais été surpris par les vélocités unies de leur descente et de ma propre élévation.
Vers dix heures, je découvris que j’avais fort peu de choses à occuper mon attention immédiate. Les affaires allaient à merveille, et je croyais que le ballon montait avec une vitesse croissant à chaque instant, bien que je n’eusse plus aucun moyen de constater la progression de cet accroissement. Je ne souffrais d’aucune douleur ni d’aucun malaise d’aucune sorte, et je jouissais d’une meilleure humeur que je n’en avais eu à quelque époque que ce fût depuis mon départ de Rotterdam, m’occupant tantôt à examiner l’état de mes divers appareils, tantôt à régénérer l’atmosphère à l’intérieur de la nacelle. Pour ce dernier point, je résolus d’y veiller à intervalles réguliers de quarante minutes, plus par souci de préserver ma santé que parce qu’une rénovation si fréquente fût absolument nécessaire. En attendant, je ne pouvais m’empêcher de faire des conjectures. L’imagination se délectait dans les régions sauvages et oniriques de la lune. La fantaisie, se sentant pour une fois libérée de ses chaînes, errait à sa guise parmi les merveilles toujours changeantes d’une terre ombreuse et instable. Ici, il y avait des forêts chenues et séculaires, des précipices escarpés et des cascades tombant avec un grand fracas dans des abîmes sans fond. Puis je pénétrais soudain dans des solitudes immobiles de plein midi, où aucun vent du ciel ne s’introduisait jamais, et où de vastes prairies de coquelicots et des fleurs élancées, semblables à des lys, s’étendaient sur une distance lassante, toutes silencieuses et immobiles pour l’éternité. Puis, à nouveau, je voyageais au loin dans un autre pays qui n’était qu’un lac vague et indistinct, bordé par une ligne de nuages. Et de cette eau mélancolique surgissait une forêt de grands arbres orientaux, pareils à un désert de rêves. Et j’ai en mémoire que les ombres des arbres qui tombaient sur le lac ne restaient pas à la surface où elles tombaient, mais coulaient lentement et régulièrement vers le fond, et se mêlaient aux ondes, tandis que des troncs des arbres d’autres ombres sortaient continuellement, prenant la place de leurs frères ainsi ensevelis. « C’est donc là », dis-je pensivement, « la raison même pour laquelle les eaux de ce lac deviennent plus noires avec l’âge, et plus mélancoliques à mesure que les heures s’écoulent. » Mais de telles fantaisies n’étaient pas les seules occupantes de mon cerveau. Des horreurs d’une nature très austère et très effroyable s’immisçaient trop fréquemment dans mon esprit et secouaient les profondeurs les plus intimes de mon âme par la simple supposition de leur possibilité. Pourtant, je ne voulais pas laisser mes pensées s’attarder trop longtemps sur ces dernières spéculations, jugeant à juste titre que les dangers réels et palpables du voyage suffisaient à occuper mon attention sans partage.
À cinq heures de l’après-midi, alors que j’étais occupé à régénérer l’atmosphère à l’intérieur de la nacelle, je profitai de cette occasion pour observer la chatte et ses chatons à travers la valve. La chatte elle-même semblait souffrir de nouveau beaucoup, et je n’eus aucune hésitation à attribuer son malaise principalement à une difficulté à respirer ; mais mon expérience avec les chatons avait donné des résultats très étranges. Je m’étais attendu, bien sûr, à les voir trahir un sentiment de douleur, bien qu’à un moindre degré que leur mère, et cela aurait suffi à confirmer mon opinion concernant l’endurance habituelle à la pression atmosphérique. Mais je n’étais pas préparé à les trouver, lors d’un examen attentif, jouissant manifestement d’une excellente santé, respirant avec la plus grande facilité et une parfaite régularité, et ne montrant pas le moindre signe de malaise quel qu’il soit. Je ne pouvais expliquer tout cela qu’en étendant ma théorie, et en supposant que l’atmosphère hautement raréfiée alentour pourrait peut-être ne pas être, comme je l’avais tenu pour acquis, chimiquement insuffisante aux besoins de la vie, et qu’une personne née dans un tel milieu pourrait, éventuellement, ignorer tout inconvénient lié à son inhalation, alors qu’en se déplaçant vers les strates plus denses près de la terre, elle pourrait endurer des tortures d’une nature semblable à celles que j’avais si récemment éprouvées. Ce fut depuis lors pour moi un sujet de profond regret qu’un accident maladroit, à ce moment-là, m’ait causé la perte de ma petite famille de chats, et m’ait privé de l’aperçu sur cette question qu’une expérience prolongée aurait pu m’offrir. En passant ma main par la valve, avec une tasse d’eau pour la vieille chatte, les manches de ma chemise s’emmêlèrent dans la boucle qui soutenait le panier, et le détachèrent ainsi, en un instant, du plancher. Si le tout s’était réellement volatilisé dans l’air, il n’aurait pu disparaître de ma vue d’une manière plus abrupte et instantanée. Positivément, il n’aurait pu s’écouler la dixième partie d’une seconde entre le détachement du panier et sa disparition absolue et totale avec tout ce qu’il contenait. Mes meilleurs vœux l’accompagnèrent vers la terre, mais, bien entendu, je n’avais aucun espoir que ni la chatte ni les chatons ne vivraient jamais pour raconter le récit de leur infortune.
À six heures, je perçus une grande partie de la zone visible de la terre vers l’est plongée dans une ombre épaisse, qui continua d’avancer avec une grande rapidité, jusqu’à ce que, à sept heures moins cinq, toute la surface en vue fût enveloppée dans les ténèbres de la nuit. Ce ne fut cependant que longtemps après cette heure que les rayons du soleil couchant cessèrent d’illuminer le ballon ; et cette circonstance, bien que pleinement anticipée, ne manqua pas de me procurer un plaisir infini. Il était évident que, le matin, je contemplerais le luminaire levant bien des heures au moins avant les citoyens de Rotterdam, malgré leur situation beaucoup plus à l’est, et ainsi, jour après jour, à proportion de la hauteur atteinte, je jouirais de la lumière du soleil pour une période de plus en plus longue. Je résolus alors de tenir un journal de mon passage, comptant les jours de vingt-quatre heures consécutives, sans prendre en considération les intervalles d’obscurité.
À dix heures, me sentant somnolent, je décidai de m’allonger pour le reste de la nuit ; mais ici se présenta une difficulté qui, pour évidente qu’elle pût paraître, avait échappé à mon attention jusqu’au moment même dont je parle maintenant. Si je m’endormais comme je me le proposais, comment l’atmosphère dans la nacelle pourrait-elle être régénérée dans l’intervalle ? La respirer pendant plus d’une heure, au grand maximum, serait chose impossible, ou, si même ce délai pouvait être étendu à une heure et quart, les conséquences les plus désastreuses pourraient s’ensuivre. La considération de ce dilemme me causa non peu d’inquiétude ; et l’on croira difficilement qu’après les dangers que j’avais traversés, je dusse considérer cette affaire sous un jour si sérieux, au point de renoncer à tout espoir d’accomplir mon dessein ultime, et de me résoudre finalement à la nécessité d’une descente. Mais cette hésitation ne fut que momentanée. Je réfléchis que l’homme est le plus grand esclave de l’habitude, et que beaucoup de points dans la routine de son existence sont jugés essentiellement importants, alors qu’ils ne le sont que par le fait qu’il les a rendus habituels. Il était très certain que je ne pouvais me passer de sommeil ; mais je pouvais facilement m’amener à ne ressentir aucun inconvénient à être réveillé à intervalles d’une heure pendant toute la durée de mon repos. Il ne faudrait que cinq minutes au plus pour régénérer l’atmosphère de la manière la plus complète, et la seule difficulté réelle était d’imaginer une méthode pour me réveiller au moment propice à cette fin. Mais c’était là une question qui, je l’avoue, ne me causa pas peu de peine à résoudre. Certes, j’avais entendu parler de cet étudiant qui, pour éviter de s’endormir sur ses livres, tenait dans une main une boule de cuivre, dont le fracas de la chute dans un bassin du même métal posé sur le sol à côté de sa chaise servait efficacement à le sursauter si, à un moment quelconque, il était vaincu par la somnolence. Mon cas, cependant, était bien différent, et ne me laissait aucune place pour une idée similaire ; car je ne souhaitais pas rester éveillé, mais être réveillé du sommeil à des intervalles réguliers. Je finis par trouver l’expédient suivant, qui, aussi simple qu’il puisse paraître, fut salué par moi, au moment de sa découverte, comme une invention tout à fait égale à celle du télescope, de la machine à vapeur, ou de l’art de l’imprimerie lui-même.
Il est nécessaire de préciser que le ballon, à l’altitude maintenant atteinte, poursuivait sa course ascendante avec une montée régulière et sans déviation, et la nacelle suivait par conséquent avec une stabilité si parfaite qu’il aurait été impossible d’y déceler la moindre oscillation. Cette circonstance me favorisa grandement dans le projet que je résolus maintenant d’adopter. Ma provision d’eau avait été embarquée dans des barils contenant cinq gallons chacun, et rangés très solidement autour de l’intérieur de la nacelle. J’en détachai un et, prenant deux cordes, je les attachai fermement d’un côté à l’autre sur le rebord de l’osier ; en les plaçant à environ un pied d’intervalle et parallèlement, de manière à former une sorte d’étagère sur laquelle je plaçai le baril, et je le stabilisai en position horizontale. Environ huit pouces directement sous ces cordes, et à quatre pieds du fond de la nacelle, je fixai une autre étagère, mais faite d’une mince planche, étant le seul morceau de bois similaire que j’eusse. Sur cette dernière étagère, et exactement sous l’un des rebords du baril, un petit pichet en terre fut déposé. Je perçai alors un trou dans l’extrémité du baril au-dessus du pichet, et y ajustai un bouchon de bois tendre, taillé en forme conique ou effilée. Je poussai ou tirai ce bouchon, selon le cas, jusqu’à ce que, après quelques expériences, il arrivât à ce degré exact de serrage où l’eau, suintant du trou et tombant dans le pichet en dessous, remplirait ce dernier jusqu’au bord dans un délai de soixante minutes. Ce fut, bien sûr, une affaire brièvement et facilement constatée, en notant la proportion du pichet remplie en un temps donné. Ayant ainsi tout arrangé, le reste du plan est évident. Mon lit était disposé sur le plancher de la nacelle de manière à amener ma tête, en m’allongeant, immédiatement sous l’ouverture du pichet. Il était évident qu’au bout d’une heure, le pichet, devenant plein, serait forcé de déborder, et de déborder par l’ouverture, qui était quelque peu plus basse que le rebord. Il était également évident que l’eau tombant ainsi d’une hauteur de plus de quatre pieds ne pouvait faire autrement que de tomber sur mon visage, et que la conséquence certaine serait de me réveiller instantanément, même du plus profond sommeil au monde.
Il était bien onze heures lorsque j’eus terminé ces préparatifs, et je me mis immédiatement au lit, avec une pleine confiance dans l’efficacité de mon invention. Et sur ce point, je ne fus pas déçu. Ponctuellement toutes les soixante minutes, j’étais réveillé par mon fidèle chronomètre, et, après avoir vidé le pichet dans la bonde du baril et accompli les devoirs du condensateur, je me retirais à nouveau au lit. Ces interruptions régulières de mon sommeil me causèrent encore moins d’inconfort que je ne l’avais prévu ; et lorsque je me levai finalement pour la journée, il était sept heures, et le soleil avait atteint plusieurs degrés au-dessus de la ligne de mon horizon.
3 avril. Je trouvai le ballon à une hauteur immense en effet, et la convexité apparente de la terre augmenta de manière sensible. Au-dessous de moi, dans l’océan, gisait un amas de taches noires qui étaient sans aucun doute des îles. Au loin, vers le nord, je perçus une ligne ou traînée mince, blanche et extrêmement brillante, sur le bord de l’horizon, et je n’eus aucune hésitation à supposer qu’il s’agissait du disque méridional des glaces de la mer Polaire. Ma curiosité était très excitée, car j’avais l’espoir de passer beaucoup plus loin vers le nord, et je pourrais éventuellement, à un moment donné, me trouver placé directement au-dessus du Pôle lui-même. Je regrettais maintenant que ma grande altitude m’empêchât, dans ce cas, de prendre un relevé aussi précis que je l’aurais souhaité. Beaucoup de choses, cependant, pouvaient être constatées. Rien d’autre d’extraordinaire ne se produisit durant la journée. Tous mes appareils continuaient à fonctionner en bon ordre, et le ballon montait toujours sans aucune oscillation perceptible. Le froid était intense, et m’obligea à m’envelopper étroitement dans un pardessus. Lorsque l’obscurité recouvrit la terre, je me mis au lit, bien qu’il fît grand jour tout autour de ma situation immédiate pendant de nombreuses heures par la suite. L’horloge à eau fut ponctuelle dans son devoir, et je dormis profondément jusqu’au lendemain matin, à l’exception de l’interruption périodique.
4 avril. Je me levai en bonne santé et bonne humeur, et fus étonné du changement singulier qui s’était produit dans l’apparence de la mer. Elle avait perdu, dans une large mesure, la teinte profonde de bleu qu’elle avait portée jusqu’alors, étant maintenant d’un blanc grisâtre, et d’un éclat éblouissant pour l’œil. Les îles n’étaient plus visibles ; qu’elles fussent passées sous l’horizon au sud-est, ou que mon élévation croissante les eût fait sortir de ma vue, il est impossible de le dire. J’étais enclin, cependant, à cette dernière opinion. Le bord de glace vers le nord devenait de plus en plus apparent. Le froid n’était nullement aussi intense. Rien d’important ne se produisit, et je passai la journée à lire, ayant pris soin de me munir de livres.
5 avril. Je contemplai le phénomène singulier du soleil se levant alors que la quasi-totalité de la surface visible de la terre continuait à être enveloppée dans les ténèbres. Avec le temps, cependant, la lumière se répandit sur tout, et je vis à nouveau la ligne de glace vers le nord. Elle était maintenant très distincte, et apparaissait d’une teinte beaucoup plus sombre que les eaux de l’océan. Je m’en approchais manifestement, et avec une grande rapidité. Je m’imaginai pouvoir distinguer à nouveau une bande de terre vers l’est, et une autre vers l’ouest, mais je ne pouvais en être certain. Temps modéré. Rien d’aucune conséquence n’arriva durant la journée. Je me couchai tôt.
6 avril. Je fus surpris de trouver le bord de glace à une distance très modérée, et un immense champ de la même matière s’étendant jusqu’à l’horizon au nord. Il était évident que si le ballon maintenait son cap actuel, il arriverait bientôt au-dessus de l’océan Glacial, et je n’avais maintenant que peu de doutes sur le fait de voir finalement le Pôle. Durant toute la journée, je continuai à me rapprocher de la glace. Vers la nuit, les limites de mon horizon augmentèrent très soudainement et sensiblement, dû sans aucun doute à la forme de la terre qui est celle d’un sphéroïde aplati, et à mon arrivée au-dessus des régions aplaties au voisinage du cercle arctique. Lorsque l’obscurité me rattrapa enfin, je me mis au lit avec une grande anxiété, craignant de passer au-dessus de l’objet de tant de curiosité alors que je n’aurais aucune occasion de l’observer.
7 avril. Je me levai tôt, et, à ma grande joie, je contemplai enfin ce qu’il ne pouvait y avoir aucune hésitation à supposer être le Pôle nord lui-même. Il était là, sans aucun doute, et immédiatement sous mes pieds ; mais, hélas ! j’étais maintenant monté à une distance si vaste que rien ne pouvait être discerné avec précision. En vérité, à en juger par la progression des chiffres indiquant mes diverses altitudes, respectivement, à différentes périodes, entre six heures du matin du deux avril et vingt minutes avant neuf heures du matin du même jour (moment auquel le baromètre s’arrêta), on pourrait assez justement en déduire que le ballon avait maintenant, à quatre heures du matin du sept avril, atteint une hauteur non moindre, certainement, que 7 254 milles au-dessus de la surface de la mer. Cette élévation peut paraître immense, mais l’estimation sur laquelle elle est calculée donnait un résultat selon toute probabilité bien inférieur à la vérité. Quoi qu’il en soit, je contemplais sans aucun doute la totalité du grand diamètre de la terre ; l’hémisphère nord tout entier gisait sous moi comme une carte projetée orthographiquement ; et le grand cercle de l’équateur lui-même formait la ligne de démarcation de mon horizon. Vos Excellences peuvent cependant imaginer facilement que les régions confinées jusqu’ici inexplorées dans les limites du cercle arctique, bien que situées directement sous moi, et donc vues sans aucune apparence de raccourci, étaient tout de même, en elles-mêmes, comparativement trop minuscules, et à une trop grande distance du point de vue, pour admettre un examen très précis. Néanmoins, ce qui pouvait être vu était d’une nature singulière et excitante. Vers le nord à partir de cet énorme rebord mentionné précédemment, et que, avec une légère nuance, on peut appeler la limite de la découverte humaine dans ces régions, une nappe de glace ininterrompue, ou presque, continue de s’étendre. Dans les premiers degrés de sa progression, sa surface est très sensiblement aplatie, plus loin déprimée en un plan, et enfin, devenant non peu concave, elle se termine, au Pôle lui-même, en un centre circulaire, nettement défini, dont le diamètre apparent soustendait au ballon un angle d’environ soixante-cinq secondes, et dont la teinte sombre, variant en intensité, était, en tout temps, plus foncée que tout autre point sur l’hémisphère visible, et s’approfondissait occasionnellement dans le noir le plus absolu et impénétrable. Au-delà, peu de choses purent être constatées. À midi, le centre circulaire avait sensiblement diminué de circonférence, et à sept heures du soir, je le perdis entièrement de vue ; le ballon passant au-dessus du limbe occidental de la glace, et dérivant rapidement dans la direction de l’équateur.
8 avril. Je trouvai une diminution sensible du diamètre apparent de la terre, outre une altération matérielle dans sa couleur et son apparence générales. La zone visible tout entière participait à divers degrés d’une teinte de jaune pâle, et dans certaines portions avait acquis une brillance même douloureuse pour l’œil. Ma vue vers le bas était aussi considérablement gênée par l’atmosphère dense au voisinage de la surface étant chargée de nuages, entre les masses desquels je ne pouvais qu’ici et là obtenir un aperçu de la terre elle-même. Cette difficulté de vision directe m’avait troublé plus ou moins pendant les dernières quarante-huit heures ; mais mon énorme élévation actuelle rapprochait, pour ainsi dire, les corps de vapeur flottants, et l’inconvénient devenait, bien entendu, de plus en plus palpable à mesure de mon ascension. Néanmoins, je pouvais facilement percevoir que le ballon planait maintenant au-dessus de la chaîne des grands lacs du continent nord-américain, et tenait un cap, plein sud, qui m’amènerait aux tropiques. Cette circonstance ne manqua pas de me procurer la plus sincère satisfaction, et je la saluai comme un heureux présage de succès ultime. En effet, la direction que j’avais suivie jusqu’alors m’avait rempli d’inquiétude ; car il était évident que, si je l’avais poursuivie beaucoup plus longtemps, il n’y aurait eu aucune possibilité pour moi d’arriver à la lune, dont l’orbite est inclinée sur l’écliptique seulement du petit angle de 5° 8′ 48″.
9 avril. Aujourd’hui, le diamètre de la terre était grandement diminué, et la couleur de la surface assumait d’heure en heure une teinte de jaune plus profonde. Le ballon poursuivait régulièrement sa course vers le sud, et arriva, à neuf heures du soir, au-dessus du bord nord du golfe du Mexique.
10 avril. Je fus soudain réveillé de mon sommeil, vers cinq heures ce matin, par un son fort, crépitant et terrifiant, dont je ne pus en aucune manière rendre compte. Il fut de très brève durée, mais, tant qu’il dura, ne ressembla à rien au monde dont j’eusse eu une expérience préalable. Il est inutile de dire que je fus excessivement alarmé, ayant, en première instance, attribué le bruit à l’éclatement du ballon. J’examinai tous mes appareils, cependant, avec une grande attention, et ne pus découvrir rien d’anormal. Je passai une grande partie de la journée à méditer sur un événement si extraordinaire, mais ne pus trouver aucun moyen de l’expliquer. Je me couchai insatisfait, et dans un état de grande anxiété et d’agitation.
11 avril. Je trouvai une diminution frappante du diamètre apparent de la terre, et une augmentation considérable, maintenant observable pour la première fois, de celui de la lune elle-même, à laquelle il ne manquait que quelques jours pour être pleine. Il fallait maintenant un travail long et excessif pour condenser dans la nacelle suffisamment d’air atmosphérique pour le soutien de la vie.
« 12 avril. Une altération singulière se produisit dans la direction du ballon, et bien qu’elle fût pleinement prévue, elle me procura le plus incontestable ravissement. Ayant atteint, dans son cours précédent, environ le vingtième parallèle de latitude sud, il bifurqua soudainement, selon un angle aigu, vers l’est, et poursuivit ainsi sa route durant toute la journée, se maintenant presque, sinon tout à fait, dans le plan exact de l’ellipse lunaire. Ce qui mérite d’être noté, c’est qu’une oscillation très perceptible de la nacelle fut la conséquence de ce changement de route — une oscillation qui persista, à un degré plus ou moins grand, pendant de nombreuses heures.
« 13 avril. Je fus de nouveau très alarmé par la répétition du bruit fort et crépitant qui m’avait terrifié le dix. Je réfléchis longuement au sujet, mais fus incapable de former une conclusion satisfaisante. Grande diminution du diamètre apparent de la terre, qui ne sous-tendait plus, depuis le ballon, qu’un angle d’à peine plus de vingt-cinq degrés. La lune ne pouvait être vue du tout, se trouvant presque à mon zénith. Je continuais toujours à me maintenir dans le plan de l’ellipse, mais ne faisais que peu de progrès vers l’est.
« 14 avril. Diminution extrêmement rapide du diamètre de la terre. Aujourd’hui, je fus fortement pénétré de l’idée que le ballon parcourait maintenant réellement la ligne des apsides jusqu’au point de périgée — en d’autres termes, qu’il suivait la trajectoire directe qui devait le mener immédiatement à la lune dans la partie de son orbite la plus proche de la terre. La lune elle-même était directement au-dessus de ma tête, et par conséquent cachée à ma vue. Un travail grand et prolongé fut nécessaire pour la condensation de l’atmosphère.
« 15 avril. Même les contours des continents et des mers ne pouvaient plus à présent être tracés sur la terre avec rien qui ressemblât à de la netteté. Vers midi, je devins conscient, pour la troisième fois, de ce son effroyable qui m’avait tant étonné auparavant. Il persista toutefois quelques instants, et gagna en intensité à mesure qu’il se prolongeait. À la fin, tandis que, stupéfié et terrifié, j’attendais je ne sais quelle hideuse destruction, la nacelle vibra avec une violence excessive, et une masse gigantesque et enflammée d’une matière que je ne pus distinguer passa près du ballon avec une voix de mille tonnerres, rugissant et grondant. Lorsque mes craintes et mon étonnement se furent quelque peu apaisés, j’eus peu de difficulté à supposer qu’il s’agissait de quelque puissant fragment volcanique éjecté de ce monde dont je m’approchais si rapidement, et, selon toute probabilité, l’un de cette classe singulière de substances que l’on ramasse occasionnellement sur la terre, et que l’on nomme pierres météoriques faute d’une meilleure appellation.
« 16 avril. Aujourd’hui, regardant vers le haut aussi bien que je le pouvais, par chacune des fenêtres latérales alternativement, j’aperçus, à mon grand ravissement, une très petite portion du disque lunaire faisant saillie, pour ainsi dire, de tous côtés au-delà de l’énorme circonférence du ballon. Mon agitation était extrême ; car je n’avais plus guère de doute sur le fait d’atteindre bientôt la fin de mon périlleux voyage. En vérité, le travail requis à présent par le condensateur s’était accru à un point des plus oppressants, et ne me laissait guère de répit dans mes efforts. Le sommeil était presque hors de question. Je devins tout à fait malade, et mon corps tremblait d’épuisement. Il était impossible que la nature humaine pût supporter plus longtemps cet état de souffrance intense. Durant l’intervalle maintenant bref d’obscurité, une pierre météorique passa de nouveau à proximité, et la fréquence de ces phénomènes commença à m’occasionner beaucoup d’appréhension.
« 17 avril. Ce matin marqua une époque dans mon voyage. On se souviendra que, le treize, la terre sous-tendait une largeur angulaire de vingt-cinq degrés. Le quatorze, elle avait grandement diminué ; le quinze, une baisse encore plus remarquable était observable ; et, en me retirant la nuit du seize, j’avais noté un angle de pas plus d’environ sept degrés et quinze minutes. Quel ne dut donc pas être mon étonnement, en m’éveillant d’un bref et troublé sommeil, au matin de ce jour, le dix-sept, de trouver la surface sous moi si soudainement et merveilleusement augmentée en volume, au point de sous-tendre pas moins de trente-neuf degrés de diamètre angulaire apparent ! Je fus foudroyé ! Aucun mot ne peut donner une idée adéquate de l’horreur extrême, absolue, et de l’étonnement dont je fus saisi, possédé et tout à fait accablé. Mes genoux chancelaient sous moi — mes dents claquaient — mes cheveux se dressaient sur ma tête. « Le ballon, alors, avait bel et bien éclaté ! » Telles furent les premières idées tumultueuses qui se bousculèrent dans mon esprit : « Le ballon avait positivement éclaté ! — Je tombais — je tombais avec la plus impétueuse, la plus inégalable vélocité ! À en juger par l’immense distance déjà si rapidement parcourue, il ne pouvait s’écouler plus de dix minutes, au plus tard, avant que je ne rencontre la surface de la terre et ne sois précipité dans l’anéantissement ! » Mais, à la fin, la réflexion vint à mon secours. Je fis une pause ; je considérai ; et je commençai à douter. La chose était impossible. Je n’aurais pas pu, en toute raison, descendre si rapidement. De plus, bien que je m’approchasse évidemment de la surface au-dessous de moi, c’était avec une vitesse nullement proportionnée à la vélocité que j’avais d’abord si horriblement conçue. Cette considération servit à calmer la perturbation de mon esprit, et je réussis finalement à regarder le phénomène sous son vrai jour. En fait, l’étonnement avait dû me priver complètement de mes sens, puisque je ne pouvais voir la vaste différence, en apparence, entre la surface sous moi et la surface de ma mère la terre. Cette dernière était en vérité au-dessus de ma tête, et complètement cachée par le ballon, tandis que la lune — la lune elle-même dans toute sa gloire — gisait sous moi, et à mes pieds.
« La stupeur et la surprise produites dans mon esprit par ce changement extraordinaire de situation furent peut-être, après tout, la partie de l’aventure la moins susceptible d’explication. Car le bouleversement lui-même n’était pas seulement naturel et inévitable, mais il avait été réellement anticipé depuis longtemps comme une circonstance à prévoir dès que j’arriverais à ce point précis de mon voyage où l’attraction de la planète serait supplantée par l’attraction du satellite — ou, plus précisément, où la gravitation du ballon vers la terre serait moins puissante que sa gravitation vers la lune. Certes, je m’éveillai d’un profond sommeil, tous mes sens en confusion, à la contemplation d’un phénomène très surprenant, et qui, bien qu’attendu, ne l’était pas à ce moment-là. La révolution elle-même avait dû, bien entendu, se produire de manière aisée et graduelle, et il n’est nullement clair que, si j’avais été éveillé au moment de l’occurrence, j’en aurais été averti par une quelconque preuve interne d’une inversion — c’est-à-dire par un quelconque inconvénient ou dérangement, que ce soit pour ma personne ou pour mon appareil.
« Il est presque inutile de dire qu’en venant à une juste conscience de ma situation, et en émergeant de la terreur qui avait absorbé chaque faculté de mon âme, mon attention fut, en premier lieu, entièrement dirigée vers la contemplation de l’apparence physique générale de la lune. Elle s’étendait sous moi comme une carte — et bien que je jugeasse qu’elle fût encore à une distance non négligeable, les indentations de sa surface étaient définies à ma vision avec une netteté des plus frappantes et tout à fait inexplicable. L’absence totale d’océan ou de mer, et en vérité de tout lac ou rivière, ou étendue d’eau quelconque, me frappa, au premier coup d’œil, comme le trait le plus extraordinaire de sa condition géologique. Pourtant, chose étrange, je contemplais de vastes régions planes d’un caractère décidément alluvial, bien que la majeure partie de l’hémisphère en vue fût couverte d’innombrables montagnes volcaniques, de forme conique, et ayant plus l’apparence de protubérances artificielles que naturelles. La plus haute parmi elles n’excède pas trois milles et trois quarts en élévation perpendiculaire ; mais une carte des districts volcaniques des Champs Phlégréens fournirait à vos Excellences une meilleure idée de leur surface générale que toute indigne description que je pourrais juger bon de tenter. La plus grande partie d’entre elles étaient dans un état d’éruption évidente, et me donnaient à comprendre avec effroi leur fureur et leur puissance, par les tonnerres répétés des soi-disant pierres météoriques, qui maintenant s’élançaient vers le ballon avec une fréquence de plus en plus effrayante.
« 18 avril. Aujourd’hui, j’ai constaté une augmentation énorme du volume apparent de la lune — et la vélocité manifestement accélérée de ma descente commença à me remplir d’alarme. On se souviendra que, dans le tout premier stade de mes spéculations sur la possibilité d’un passage vers la lune, l’existence, dans son voisinage, d’une atmosphère, dense en proportion du volume de la planète, était largement entrée dans mes calculs ; ceci, même en dépit de nombreuses théories contraires, et, l’on peut ajouter, en dépit d’une incrédulité générale quant à l’existence d’une quelconque atmosphère lunaire. Mais, en plus de ce que j’ai déjà avancé concernant la comète d’Encke et la lumière zodiacale, j’avais été conforté dans mon opinion par certaines observations de M. Schroeter, de Lilienthal. Il observa la lune quand elle avait deux jours et demi, au soir peu après le coucher du soleil, avant que la partie sombre ne fût visible, et continua à l’observer jusqu’à ce qu’elle devînt visible. Les deux cornes apparurent s’effilant en un prolongement très fin et tranchant, chacune exhibant son extrémité la plus éloignée faiblement illuminée par les rayons solaires, avant qu’aucune partie de l’hémisphère sombre ne fût visible. Peu après, tout le membre sombre devint illuminé. Ce prolongement des cornes au-delà du demi-cercle, pensai-je, devait provenir de la réfraction des rayons du soleil par l’atmosphère de la lune. Je calculai, aussi, la hauteur de l’atmosphère (qui pouvait réfracter assez de lumière dans son hémisphère sombre pour produire un crépuscule plus lumineux que la lumière réfléchie par la terre quand la lune est à environ 32° de la nouvelle) à 1 356 pieds de Paris ; dans cette optique, je supposai la plus grande hauteur capable de réfracter le rayon solaire, à 5 376 pieds. Mes idées sur ce sujet avaient aussi reçu confirmation par un passage dans le quatre-vingt-deuxième volume des Philosophical Transactions, dans lequel il est déclaré qu’à une occultation des satellites de Jupiter, le troisième disparut après avoir été environ 1″ ou 2″ de temps indistinct, et le quatrième devint indiscernable près du membre. (*4)
« Sur la résistance ou, plus proprement, sur le soutien d’une atmosphère, existant dans l’état de densité imaginé, j’avais, bien entendu, entièrement compté pour la sécurité de ma descente finale. Si donc, après tout, il devait s’avérer que je m’étais trompé, je n’avais en conséquence rien de mieux à attendre, comme finale à mon aventure, que d’être fracassé en atomes contre la surface accidentée du satellite. Et, en vérité, j’avais maintenant toute raison d’être terrifié. Ma distance de la lune était comparativement insignifiante, tandis que le travail requis par le condensateur n’était nullement diminué, et je ne pouvais découvrir aucune indication, quelle qu’elle fût, d’une rareté décroissante dans l’air.
« 19 avril. Ce matin, à ma grande joie, vers neuf heures, la surface de la lune étant terriblement proche, et mes appréhensions excitées au plus haut point, la pompe de mon condensateur donna enfin des signes évidents d’une altération dans l’atmosphère. À dix heures, j’avais raison de croire sa densité considérablement accrue. À onze heures, très peu de travail fut nécessaire à l’appareil ; et à midi, avec quelque hésitation, je m’aventurai à dévisser le garrot, quand, ne trouvant aucun inconvénient à l’avoir fait, je finis par ouvrir la chambre en gomme élastique, et la démontai autour de la nacelle. Comme on aurait pu s’y attendre, des spasmes et un violent mal de tête furent les conséquences immédiates d’une expérience si précipitée et pleine de danger. Mais ces difficultés et d’autres accompagnant la respiration, comme elles n’étaient nullement si grandes que de mettre ma vie en péril, je résolus de les supporter du mieux que je pouvais, en considération du fait que je les laissais derrière moi à chaque instant dans mon approche des strates plus denses près de la lune. Cette approche, cependant, était toujours impétueuse à l’extrême ; et il devint bientôt alarmant de constater que, bien que je n’eusse probablement pas été trompé dans l’attente d’une atmosphère dense en proportion de la masse du satellite, j’avais tout de même eu tort de supposer cette densité, même à la surface, du tout adéquate au support du grand poids contenu dans la nacelle de mon ballon. Pourtant cela aurait dû être le cas, et dans une mesure égale à celle de la surface de la terre, la gravité réelle des corps sur l’une ou l’autre planète étant supposée dans le rapport de la condensation atmosphérique. Que ce ne fût pas le cas, cependant, ma chute précipitée en donnait témoignage suffisant ; pourquoi il n’en était pas ainsi ne peut être expliqué qu’en se référant à ces possibles perturbations géologiques auxquelles j’ai fait allusion précédemment. En tout état de cause, j’étais maintenant tout près de la planète, et descendant avec la plus terrible impétuosité. Je ne perdis pas un instant, en conséquence, pour jeter par-dessus bord d’abord mon lest, puis mes tonneaux d’eau, puis mon appareil de condensation et la chambre en gomme élastique, et finalement tout article à l’intérieur de la nacelle. Mais tout fut en vain. Je tombais toujours avec une rapidité horrible, et je n’étais plus maintenant qu’à un demi-mille de la surface. Comme ultime recours, donc, m’étant débarrassé de mon manteau, de mon chapeau et de mes bottes, je détachai du ballon la nacelle elle-même, qui n’était pas d’un poids négligeable, et ainsi, m’agrippant des deux mains au filet, j’eus à peine le temps d’observer que tout le pays, aussi loin que l’œil pouvait porter, était densément parsemé d’habitations diminutives, avant de tomber tête la première au cœur même d’une ville à l’aspect fantastique, et au milieu d’une vaste foule de vilains petits gens, qui, aucun d’eux, n’articulèrent une seule syllabe, ni ne se donnèrent la moindre peine de m’apporter assistance, mais se tinrent là, comme un paquet d’idiots, ricanant d’une manière ridicule, et me regardant, moi et mon ballon, de travers, les bras sur les hanches. Je me détournai d’eux avec mépris, et, regardant vers le haut la terre si récemment quittée, et quittée peut-être pour toujours, je la vis comme un énorme bouclier terne, de cuivre, d’environ deux degrés de diamètre, fixé immobile dans les cieux au-dessus, et bordé sur l’un de ses bords d’une bordure en croissant de l’or le plus brillant. Aucune trace de terre ou d’eau ne pouvait être découverte, et l’ensemble était nuageux de taches variables, et ceinturé de zones tropicales et équatoriales.
« Ainsi, s’il plaît à vos Excellences, après une série de grandes anxiétés, de dangers inouïs, et d’évasions inégalables, j’étais, enfin, au dix-neuvième jour de mon départ de Rotterdam, arrivé en sécurité à la conclusion d’un voyage sans aucun doute le plus extraordinaire, et le plus mémorable, jamais accompli, entrepris, ou conçu par aucun habitant de la terre. Mais mes aventures restent encore à être relatées. Et en vérité vos Excellences peuvent bien imaginer qu’après une résidence de cinq ans sur une planète non seulement profondément intéressante par son caractère propre, mais rendue doublement ainsi par son lien intime, en qualité de satellite, avec le monde habité par l’homme, je puis avoir des renseignements pour l’oreille privée du Collège d’État des Astronomes d’une importance bien plus grande que les détails, si merveilleux soient-ils, du simple voyage qui s’est si heureusement terminé. C’est, en fait, le cas. J’ai beaucoup — très beaucoup — qu’il me ferait le plus grand plaisir de communiquer. J’ai beaucoup à dire du climat de la planète ; de ses merveilleuses alternances de chaleur et de froid, d’un soleil non atténué et brûlant pendant une quinzaine, et d’une frigidité plus que polaire pour la suivante ; d’un transfert constant d’humidité, par distillation comme celle dans le vide, du point sous le soleil au point le plus éloigné de lui ; d’une zone variable d’eau courante ; des gens eux-mêmes ; de leurs mœurs, coutumes, et institutions politiques ; de leur constitution physique particulière ; de leur laideur ; de leur manque d’oreilles, ces appendices inutiles dans une atmosphère si particulièrement modifiée ; de leur ignorance conséquente de l’usage et des propriétés de la parole ; de leur substitut à la parole dans une méthode singulière d’intercommunication ; du lien incompréhensible entre chaque individu particulier dans la lune et quelque individu particulier sur la terre — un lien analogue à, et dépendant de, celui des orbes de la planète et des satellites, et au moyen duquel les vies et les destinées des habitants de l’un sont entremêlées avec les vies et les destinées des habitants de l’autre ; et par-dessus tout, s’il plaît à vos Excellences — par-dessus tout, de ces mystères sombres et hideux qui gisent dans les régions extérieures de la lune — régions qui, grâce à l’accord presque miraculeux de la rotation du satellite sur son propre axe avec sa révolution sidérale autour de la terre, n’ont jamais été tournées, et, par la grâce de Dieu, ne seront jamais tournées, vers l’examen des télescopes de l’homme. Tout cela, et plus encore — beaucoup plus encore — je le détaillerais très volontiers. Mais, pour être bref, je dois avoir ma récompense. Je languis après un retour vers ma famille et vers mon foyer ; et comme prix de toute communication ultérieure de ma part — en considération de la lumière qu’il est en mon pouvoir de projeter sur de nombreuses branches très importantes de la science physique et métaphysique — je dois solliciter, par l’influence de votre honorable corps, un pardon pour le crime dont je me suis rendu coupable dans la mort des créanciers lors de mon départ de Rotterdam. Tel est, donc, l’objet du présent document. Son porteur, un habitant de la lune, que j’ai persuadé, et dûment instruit, d’être mon messager vers la terre, attendra le plaisir de vos Excellences, et reviendra vers moi avec le pardon en question, s’il peut, d’une quelconque manière, être obtenu.
« J’ai l’honneur d’être, etc., le très humble serviteur de vos Excellences,
« HANS PFAALL. »
En finissant la lecture de ce document très extraordinaire, le professeur Rub-a-dub, dit-on, laissa tomber sa pipe sur le sol dans l’extrémité de sa surprise, et Mynheer Superbus Von Underduk, ayant ôté ses lunettes, les essuya, et les déposa dans sa poche, en oublia à ce point tant lui-même que sa dignité, qu’il se tourna trois fois sur son talon dans la quintessence de l’étonnement et de l’admiration. Il n’y avait aucun doute sur la question — le pardon devait être obtenu. Ainsi, du moins, jura, avec un juron retentissant, le professeur Rub-a-dub, et ainsi pensa finalement l’illustre Von Underduk, alors qu’il prenait le bras de son confrère en science, et sans dire un mot, commença à faire de son mieux pour rentrer chez lui afin de délibérer sur les mesures à adopter. Ayant atteint la porte, toutefois, de la demeure du bourgmestre, le professeur s’aventura à suggérer que, comme le messager avait jugé bon de disparaître — sans doute mort de peur devant l’apparence sauvage des bourgeois de Rotterdam — le pardon serait de peu d’utilité, car personne d’autre qu’un homme de la lune n’entreprendrait un voyage vers une si vaste distance. À la vérité de cette observation, le bourgmestre acquiesça, et l’affaire en fut donc là. Non pas, cependant, les rumeurs et les spéculations. La lettre, ayant été publiée, donna lieu à une variété de commérages et d’opinions. Certains des trop sages se rendirent même ridicules en décriant toute l’affaire ; comme rien de mieux qu’un canular. Mais canular, avec ce genre de personnes, est, je crois, un terme général pour toutes les matières au-dessus de leur compréhension. Pour ma part, je ne peux concevoir sur quelles données ils ont fondé une telle accusation. Voyons ce qu’ils disent :
Imprimis. Que certains farceurs à Rotterdam ont certaines antipathies spéciales envers certains bourgmestres et astronomes.
Ne comprends pas du tout.
Deuxièmement. Qu’un étrange petit nain et escamoteur, dont les deux oreilles, pour quelque méfait, ont été coupées près de la tête, manque depuis plusieurs jours de la ville voisine de Bruges.
Eh bien — qu’est-ce que cela signifie ?
Troisièmement. Que les journaux qui étaient collés partout sur le petit ballon étaient des journaux de Hollande, et ne pouvaient donc pas avoir été fabriqués dans la lune. C’étaient des journaux sales — très sales — et Gluck, l’imprimeur, prêterait son serment sur la Bible qu’ils ont été imprimés à Rotterdam.
Il se trompait — sans aucun doute — il se trompait.
Quatrièmement. Que Hans Pfaall lui-même, le méchant ivrogne, et les trois gentilshommes très oisifs qualifiés de ses créanciers, ont tous été vus, il n’y a pas plus de deux ou trois jours, dans une taverne des faubourgs, étant juste revenus, avec de l’argent dans leurs poches, d’un voyage par-delà la mer.
Ne le crois pas — n’en crois pas un mot.
Enfin. Que c’est une opinion très généralement reçue, ou qui devrait être généralement reçue, que le Collège des Astronomes de la ville de Rotterdam, tout comme les autres collèges dans toutes les autres parties du monde — pour ne pas mentionner les collèges et les astronomes en général — ne sont, pour dire le moins, pas d’un cheveu meilleurs, ni plus grands, ni plus sages qu’ils ne devraient l’être.
NOTES SUR HANS PFAALL
(*1) NOTE — À vrai dire, il n’y a que peu de ressemblance entre la petite esquisse ci-dessus et la célèbre « Histoire de la Lune » de M. Locke ; mais comme toutes deux ont le caractère de canulars (bien que l’une soit sur un ton de plaisanterie, et l’autre d’un sérieux absolu), et comme tous deux portent sur le même sujet, la Lune — de plus, comme tous deux tentent de donner de la vraisemblance par des détails scientifiques — l’auteur de « Hans Pfaall » juge nécessaire de dire, pour sa propre défense, que son propre jeu d’esprit a été publié dans le « Southern Literary Messenger » environ trois semaines avant le début de celui de M. L. dans le « New York Sun ». Imaginant une ressemblance qui, peut-être, n’existe pas, certains journaux new-yorkais ont copié « Hans Pfaall » et l’ont comparé au « Canular de la Lune », afin de démasquer l’auteur de l’un dans l’auteur de l’autre.
Comme beaucoup plus de personnes ont été réellement dupées par le « Canular de la Lune » qu’il n’y en aurait pour vouloir admettre le fait, il peut être ici quelque peu amusant de montrer pourquoi personne n’aurait dû être trompé — de souligner ces détails de l’histoire qui auraient dû suffire à établir son véritable caractère. En effet, aussi riche que fût l’imagination déployée dans cette ingénieuse fiction, il lui manquait beaucoup de la force qui aurait pu lui être donnée par une attention plus scrupuleuse aux faits et à l’analogie générale. Que le public ait été induit en erreur, ne serait-ce qu’un instant, prouve simplement la grossière ignorance qui prévaut si généralement sur les sujets de nature astronomique.
La distance de la Lune à la Terre est, en chiffres ronds, de 240 000 miles. Si nous désirons déterminer à quelle proximité, en apparence, une lentille amènerait le satellite (ou tout objet éloigné), nous n’avons, bien entendu, qu’à diviser la distance par le pouvoir grossissant ou, plus strictement, par le pouvoir de pénétration spatiale du verre. M. L. donne à sa lentille un pouvoir de 42 000 fois. Divisons par là 240 000 (la distance réelle de la Lune), et nous obtenons cinq miles et cinq septièmes comme distance apparente. Aucun animal ne pourrait être vu à une telle distance ; encore moins les points minuscules détaillés dans l’histoire. M. L. parle de Sir John Herschel percevant des fleurs (le Papaver rheas, etc.), et détectant même la couleur et la forme des yeux de petits oiseaux. Peu avant, pourtant, il a lui-même observé que la lentille ne rendrait pas perceptibles des objets de moins de dix-huit pouces de diamètre ; mais même cela, comme je l’ai dit, c’est attribuer au verre un pouvoir bien trop grand. On peut observer, en passant, que ce verre prodigieux est censé avoir été moulé à la verrerie de MM. Hartley et Grant, à Dumbarton ; mais l’établissement de MM. H. et G. avait cessé ses opérations bien des années avant la publication du canular.
À la page 13, édition en brochure, parlant d’un « voile velu » sur les yeux d’une espèce de bison, l’auteur dit : « Il vint immédiatement à l’esprit aigu du Dr Herschel qu’il s’agissait d’un dispositif providentiel pour protéger les yeux de l’animal contre les grands extrêmes de lumière et d’obscurité auxquels tous les habitants de notre côté de la Lune sont périodiquement soumis. » Mais on ne saurait considérer cela comme une observation très « aiguë » de la part du Docteur. Les habitants de notre côté de la Lune n’ont, évidemment, aucune obscurité du tout, donc il ne peut y avoir aucun des « extrêmes » mentionnés. En l’absence du Soleil, ils ont une lumière venant de la Terre égale à celle de treize pleines lunes sans nuages.
La topographie dans son ensemble, même lorsqu’elle prétend s’accorder avec la carte lunaire de Blunt, est entièrement en désaccord avec celle-ci ou toute autre carte lunaire, et même grossièrement en désaccord avec elle-même. Les points cardinaux, eux aussi, sont dans une confusion inextricable ; l’écrivain semblant ignorer que, sur une carte lunaire, ceux-ci ne sont pas en accord avec les points terrestres ; l’est étant à gauche, etc.
Trompé, peut-être, par les titres vagues, Mare Nubium, Mare Tranquillitatis, Mare Faecunditatis, etc., donnés aux taches sombres par les astronomes précédents, M. L. est entré dans des détails concernant des océans et d’autres grands plans d’eau sur la Lune ; alors qu’il n’y a pas de point astronomique plus positivement établi que l’inexistence de tels corps là-bas. En examinant la limite entre la lumière et l’obscurité (dans le croissant ou la lune gibbeuse) là où cette limite traverse l’un des lieux sombres, la ligne de division se révèle rugueuse et dentelée ; or, si ces endroits sombres étaient liquides, elle serait évidemment égale.
La description des ailes de l’homme-chauve-souris, à la page 21, n’est qu’une copie littérale du récit de Peter Wilkins sur les ailes de ses insulaires volants. Ce simple fait aurait dû susciter la méfiance, du moins, pourrait-on penser.
À la page 23, nous avons ce qui suit : « Quelle influence prodigieuse notre globe, treize fois plus grand, a dû exercer sur ce satellite lorsqu’il était embryon dans le sein du temps, sujet passif de l’affinité chimique ! » C’est très beau ; mais il faut noter qu’aucun astronome n’aurait fait une telle remarque, surtout à une revue scientifique ; car la Terre, dans le sens voulu, n’est pas seulement treize, mais quarante-neuf fois plus grande que la Lune. Une objection similaire s’applique à l’ensemble des pages finales, où, en guise d’introduction à certaines découvertes sur Saturne, le correspondant philosophique se lance dans un compte rendu minutieux de potache sur cette planète — cela pour le « Edinburgh Journal of Science » !
Mais il y a un point, en particulier, qui aurait dû trahir la fiction. Imaginons le pouvoir réellement possédé de voir des animaux sur la surface de la Lune — qu’est-ce qui attirerait d’abord l’attention d’un observateur depuis la Terre ? Certainement ni leur forme, ni leur taille, ni aucune autre particularité de ce genre, autant que leur situation remarquable. Ils sembleraient marcher, les talons en l’air et la tête en bas, à la manière des mouches au plafond. L’observateur réel aurait poussé une exclamation de surprise immédiate (bien que préparé par des connaissances préalables) devant la singularité de leur position ; l’observateur fictif n’a même pas mentionné le sujet, mais parle de voir le corps entier de telles créatures, alors qu’il est démontrable qu’il n’aurait pu voir que le diamètre de leurs têtes !
Il pourrait tout aussi bien être remarqué, en conclusion, que la taille, et particulièrement les pouvoirs des hommes-chauves-souris (par exemple, leur capacité à voler dans une atmosphère si rare — si, en effet, la Lune en a une), avec la plupart des autres fantaisies concernant l’existence animale et végétale, sont en désaccord, généralement, avec tout raisonnement analogique sur ces thèmes ; et que l’analogie ici équivaudra souvent à une démonstration concluante. Il est, peut-être, à peine nécessaire d’ajouter que toutes les suggestions attribuées à Brewster et Herschel, au début de l’article, à propos d’une « transfusion de lumière artificielle à travers l’objet focal de la vision », etc., appartiennent à cette espèce d’écriture figurative qui relève, le plus correctement, de la dénomination de galimatias.
Il existe une limite réelle et très définie à la découverte optique parmi les étoiles — une limite dont la nature n’a besoin que d’être énoncée pour être comprise. Si, en effet, la fonte de grandes lentilles était tout ce qui est requis, l’ingéniosité humaine finirait par se révéler à la hauteur de la tâche, et nous pourrions les avoir de toute taille demandée. Mais, malheureusement, proportionnellement à l’augmentation de taille de la lentille, et par conséquent du pouvoir de pénétration spatiale, se trouve la diminution de lumière provenant de l’objet, par diffusion de ses rayons. Et pour ce mal, il n’y a aucun remède dans les capacités humaines ; car un objet est vu au moyen de cette seule lumière qui provient de lui-même, qu’elle soit directe ou réfléchie. Ainsi, la seule lumière « artificielle » qui pourrait servir à M. Locke serait une lumière artificielle qu’il serait capable de projeter — non sur l’« objet focal de la vision », mais sur l’objet réel à examiner — à savoir : sur la Lune. Il a été facilement calculé que, lorsque la lumière provenant d’une étoile devient si diffuse qu’elle est aussi faible que la lumière naturelle provenant de l’ensemble des étoiles, par une nuit claire et sans lune, alors l’étoile n’est plus visible pour aucune fin pratique.
Le télescope du Comte de Ross, récemment construit en Angleterre, a un miroir avec une surface réfléchissante de 4 071 pouces carrés ; le télescope de Herschel n’en ayant qu’une de 1 811. Le métal de celui du Comte de Ross a 6 pieds de diamètre ; il a 5 pouces et demi d’épaisseur sur les bords, et 5 au centre. Le poids est de 3 tonnes. La longueur focale est de 50 pieds.
J’ai lu récemment un petit livre singulier et quelque peu ingénieux, dont la page de titre est ainsi : « L’Homme dans la lvne ou le Voyage Chimerique fait au Monde de la Lvne, nouellement decouvert par Dominique Gonzales, Aduanturier Espagnol, autrem?t dit le Courier volant. Mis en notre langve par J. B. D. A. Paris, chez Francois Piot, pres la Fontaine de Saint Benoist. Et chez J. Goignard, au premier pilier de la grand’salle du Palais, proche les Consultations, MDCXLVII. » Pp. 76.
L’écrivain prétend avoir traduit son ouvrage de l’anglais d’un certain M. D’Avisson (Davidson ?) bien qu’il y ait une terrible ambiguïté dans la déclaration. « J’en ai eu, » dit-il, « l’original de Monsieur D’Avisson, médecin des mieux versés qui soient aujourd’hui dans la connaissance des Belles-Lettres, et surtout de la Philosophie Naturelle. Je lui ai cette obligation entre les autres, de m’avoir non seulement mis en main ce Livre en anglois, mais encore le Manuscrit du Sieur Thomas D’Anan, gentilhomme écossais, recommandable pour sa vertu, sur la version duquel j’avoue que j’ai tiré le plan de la mienne. »
Après quelques aventures hors de propos, fort à la manière de Gil Blas, et qui occupent les trente premières pages, l’auteur raconte qu’étant malade durant un voyage en mer, l’équipage l’abandonna, avec un serviteur nègre, sur l’île de Sainte-Hélène. Pour augmenter les chances d’obtenir de la nourriture, les deux se séparent, et vivent le plus loin possible l’un de l’autre. Cela amène un dressage d’oiseaux, pour servir de pigeons voyageurs entre eux. Peu à peu, on leur apprend à porter des paquets d’un certain poids — et ce poids est progressivement augmenté. Finalement, l’idée est conçue d’unir la force d’un grand nombre d’oiseaux, en vue de soulever l’auteur lui-même. Une machine est imaginée à cet effet, et nous en avons une description minutieuse, qui est matériellement aidée par une gravure sur acier. Ici nous percevons le Signor Gonzales, avec des jabots à pointes et une énorme perruque, assis à califourchon sur quelque chose qui ressemble fort à un manche à balai, et porté dans les airs par une multitude de cygnes sauvages (ganzas) qui avaient des cordes allant de leurs queues à la machine.
L’événement principal détaillé dans le récit du Signor dépend d’un fait très important, dont le lecteur est tenu dans l’ignorance jusqu’à la fin du livre. Les ganzas, avec qui il était devenu si familier, n’étaient pas réellement des habitants de Sainte-Hélène, mais de la Lune. De là, il avait été de leur coutume, de mémoire d’homme, de migrer annuellement vers quelque partie de la Terre. En temps voulu, bien sûr, ils retournaient chez eux ; et l’auteur, ayant, un jour, besoin de leurs services pour un court voyage, est emporté de manière inattendue directement en haut, et en un très bref laps de temps arrive au satellite. Ici, il trouve, parmi d’autres choses étranges, que les gens jouissent d’un bonheur extrême ; qu’ils n’ont aucune loi ; qu’ils meurent sans douleur ; qu’ils mesurent de dix à trente pieds de hauteur ; qu’ils vivent cinq mille ans ; qu’ils ont un empereur appelé Irdonozur ; et qu’ils peuvent sauter de soixante pieds de haut, moment où, étant hors de l’influence gravitationnelle, ils volent autour avec des éventails.
Je ne peux m’empêcher de donner un spécimen de la philosophie générale du volume.
« Je ne dois pas oublier ici, que les étoiles n’apparaissaient que sur ce côté du globe tourné vers la Lune, et que plus elles en étaient proches, plus elles semblaient grandes. J’ai aussi… et la Terre. Quant aux étoiles, _puisqu’il n’y avait pas de nuit là où j’étais, elles avaient toujours la même apparence ; non brillantes, comme d’habitude, mais pâles, et très proches de la lune du matin. _Mais peu d’entre elles étaient visibles, et celles-ci dix fois plus grandes (autant que je puisse en juger) qu’elles ne semblent aux habitants de la Terre. La Lune, à laquelle il manquait deux jours pour être pleine, était d’une grandeur terrible. »
« Je ne dois pas oublier ici, que les étoiles n’apparaissaient que sur ce côté du globe tourné vers la Lune, et que plus elles en étaient proches, plus elles semblaient grandes. J’ai aussi à vous informer que, qu’il fît beau ou qu’il y eût tempête, je me trouvais _toujours immédiatement entre la Lune et la Terre. J’_en étais convaincu pour deux raisons — parce que mes oiseaux volaient toujours en ligne droite ; et parce que chaque fois que nous tentions de nous reposer, _nous étions portés insensiblement autour du globe de la Terre. _Car j’admets l’opinion de Copernic, qui soutient qu’il ne cesse de tourner de l’est à l’ouest, non sur les pôles de l’Équinoxiale, communément appelés les pôles du monde, mais sur ceux du Zodiaque, question dont je me propose de parler plus longuement par la suite, quand j’aurai le loisir de rafraîchir ma mémoire concernant l’astrologie que j’ai apprise à Salamanque quand j’étais jeune, et que j’ai oubliée depuis. »
Malgré les bévues mises en italique, le livre n’est pas sans quelque prétention à l’attention, comme offrant un spécimen naïf des notions astronomiques courantes de l’époque. L’une d’elles supposait que le « pouvoir gravitationnel » ne s’étendait qu’à une courte distance de la surface terrestre, et, en conséquence, nous trouvons notre voyageur « porté insensiblement autour du globe », etc.
Il y a eu d’autres « voyages sur la Lune », mais aucun n’ayant plus de mérite que celui qui vient d’être mentionné. Celui de Bergerac est absolument vide de sens. Dans le troisième volume de l’« American Quarterly Review » se trouvera une critique assez élaborée sur un certain « voyage » du genre en question — critique dans laquelle il est difficile de dire si le critique expose davantage la stupidité du livre, ou sa propre ignorance absurde de l’astronomie. J’oublie le titre de l’ouvrage ; mais les moyens du voyage sont conçus de manière plus déplorablement médiocre que ne le sont même les ganzas de notre ami le Signor Gonzales. L’aventurier, en creusant la terre, arrive à découvrir un métal particulier pour lequel la Lune a une forte attraction, et construit aussitôt avec lui une boîte qui, une fois libérée de ses attaches terrestres, s’envole avec lui, sur-le-champ, vers le satellite. Le « Vol de Thomas O’Rourke » est un jeu d’esprit qui n’est pas tout à fait méprisable, et qui a été traduit en allemand. Thomas, le héros, était, en fait, le garde-chasse d’un pair irlandais, dont les excentricités donnèrent naissance au conte. Le « vol » est fait sur le dos d’un aigle, depuis Hungry Hill, une haute montagne à l’extrémité de Bantry Bay.
Dans ces diverses brochures, le but est toujours satirique ; le thème étant une description des coutumes lunaires comparées aux nôtres. Dans aucune, il n’y a le moindre effort de vraisemblance dans les détails du voyage lui-même. Les écrivains semblent, dans chaque cas, être absolument mal informés en ce qui concerne l’astronomie. Dans « Hans Pfaall », le dessein est original, en tant qu’il concerne une tentative de vraisemblance, dans l’application de principes scientifiques (autant que la nature fantaisiste du sujet le permettait), au passage réel entre la Terre et la Lune.
(*2) La lumière zodiacale est probablement ce que les anciens appelaient Trabes. Emicant Trabes quos docos vocant. — Pline, lib. 2, p. 26.
(*3) Depuis la publication originale de Hans Pfaall, je trouve que M. Green, de la notoriété du ballon de Nassau, et d’autres aéronautes récents, nient les assertions de Humboldt, à cet égard, et parlent d’une gêne décroissante — précisément en accord avec la théorie ici avancée dans un pur esprit de raillerie.
(*4) Hévélius écrit qu’il a plusieurs fois constaté, dans des ciels parfaitement clairs, alors même que des étoiles de sixième et septième magnitude étaient visibles, qu’à la même altitude de la Lune, à la même élongation de la Terre, et avec un seul et même excellent télescope, la Lune et ses maculae ne paraissaient pas également lucides à tout moment. D’après les circonstances de l’observation, il est évident que la cause de ce phénomène n’est ni dans notre air, ni dans le tube, ni dans la Lune, ni dans l’œil du spectateur, mais doit être recherchée dans quelque chose (une atmosphère ?) existant autour de la Lune.
Cassini observait fréquemment Saturne, Jupiter et les étoiles fixes, lorsqu’ils approchaient de la Lune pour une occultation, voir leur figure circulaire changée en une ovale ; et, dans d’autres occultations, il ne trouvait aucune altération de figure du tout. De là, on pourrait supposer qu’à certains moments et non à d’autres, il existe une matière dense entourant la Lune où les rayons des étoiles sont réfractés.
LE SCARABÉE D’OR
Quoi donc ! quoi donc ! ce compagnon danse comme un fou ! Il a été mordu par la Tarentule.
— All in the Wrong.
Il y a bien des années, je contractai une intimité avec un certain M. William Legrand. Il était issu d’une ancienne famille huguenote, et avait autrefois été riche ; mais une série de malheurs l’avait réduit à l’indigence. Pour éviter l’humiliation consécutive à ses désastres, il quitta La Nouvelle-Orléans, la ville de ses ancêtres, et prit résidence à Sullivan’s Island, près de Charleston, en Caroline du Sud.
Cette île est très singulière. Elle ne consiste guère qu’en sable de mer, et mesure environ trois miles de long. Sa largeur n’excède en aucun point un quart de mile. Elle est séparée de la terre ferme par une crique à peine perceptible, se frayant un chemin à travers un désert de roseaux et de vase, refuge favori de la poule des marais. La végétation, comme on pourrait le supposer, est rare, ou du moins rabougrie. Aucun arbre d’une quelconque importance n’est visible. Près de l’extrémité ouest, où se dresse le Fort Moultrie, et où se trouvent quelques misérables bâtiments à charpente, occupés, durant l’été, par les fugitifs de la poussière et de la fièvre de Charleston, on peut trouver, en effet, le palmetto hérissé ; mais toute l’île, à l’exception de cette pointe ouest, et d’une ligne de plage dure et blanche sur le littoral, est couverte d’un sous-bois dense de myrte doux, si prisé des horticulteurs d’Angleterre. L’arbuste atteint ici souvent la hauteur de quinze ou vingt pieds, et forme un taillis presque impénétrable, chargeant l’air de son parfum.
Dans les recoins les plus profonds de ce taillis, non loin de l’extrémité est ou la plus éloignée de l’île, Legrand s’était construit une petite hutte, qu’il occupait lorsque je fis, par pur hasard, sa connaissance. Celle-ci se transforma bientôt en amitié — car il y avait beaucoup, chez ce reclus, pour susciter l’intérêt et l’estime. Je le trouvai instruit, doté de facultés mentales inhabituelles, mais infecté de misanthropie, et sujet à des humeurs perverses d’enthousiasme et de mélancolie alternées. Il avait avec lui de nombreux livres, mais les employait rarement. Ses principaux amusements étaient la chasse et la pêche, ou flâner le long de la plage et à travers les myrtes, à la recherche de coquillages ou de spécimens entomologiques — sa collection de ces derniers aurait pu être enviée par un Swammerdamm. Dans ces excursions, il était généralement accompagné par un vieux nègre, appelé Jupiter, qui avait été affranchi avant les revers de la famille, mais qui ne pouvait être amené, ni par des menaces ni par des promesses, à abandonner ce qu’il considérait comme son droit d’assister aux pas de son jeune « Massa Will ». Il n’est pas improbable que les parents de Legrand, le concevant comme quelque peu instable intellectuellement, aient manigancé d’inculquer cette obstination à Jupiter, en vue de la surveillance et de la garde du vagabond.
En cette saison, les hivers sous la latitude de Sullivan’s Island sont rarement très rigoureux, et, à l'automne, il est tout à fait exceptionnel qu’un feu soit jugé nécessaire. Vers le milieu d’octobre 18—, il survint toutefois une journée d’une fraîcheur remarquable. Juste avant le coucher du soleil, je me frayai un chemin à travers les arbres à feuilles persistantes jusqu’à la cabane de mon ami, que je n’avais pas visité depuis plusieurs semaines — ma résidence étant, à cette époque, à Charleston, à une distance de neuf milles de l’île, tandis que les moyens de passage et de retour étaient bien loin de ceux d’aujourd’hui. En atteignant la cabane, je frappai, comme à mon habitude, et, n’obtenant aucune réponse, je cherchai la clé là où je savais qu’elle était dissimulée, déverrouillai la porte et entrai. Un beau feu flambait dans l’âtre. C’était une nouveauté, et nullement désagréable. Je jetai mon pardessus, pris un fauteuil près des bûches crépitantes, et attendis patiemment l’arrivée de mes hôtes.
Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me réservèrent un accueil des plus cordiaux. Jupiter, souriant jusqu’aux oreilles, s’affaira à préparer quelques poules d’eau pour le souper. Legrand était dans l’une de ses crises — comment les appeler autrement ? — d’enthousiasme. Il avait trouvé un bivalve inconnu, formant un nouveau genre, et, plus que cela, il avait traqué et capturé, avec l’aide de Jupiter, un scarabée qu’il croyait être totalement nouveau, mais au sujet duquel il souhaitait avoir mon avis le lendemain.
« Et pourquoi pas ce soir ? » demandai-je, en me frottant les mains au-dessus de la flamme, et en souhaitant toute la tribu des scarabées au diable.
« Ah, si seulement j’avais su que vous étiez ici ! » dit Legrand, « mais cela fait si longtemps que je ne vous ai pas vu ; et comment pouvais-je prévoir que vous me rendriez visite, justement ce soir, de tous les soirs ? En rentrant, j’ai rencontré le lieutenant G——, du fort, et, très sottement, je lui ai prêté l’insecte ; il vous sera donc impossible de le voir avant demain matin. Restez ici ce soir, et j’enverrai Jup le chercher au lever du soleil. C’est la plus belle chose de la création ! »
« Quoi ? — le lever du soleil ? »
« Absurde ! Non ! — l’insecte. Il est d’une couleur or brillant — à peu près de la taille d’une grosse noix de caryer — avec deux taches noir de jais près d’une extrémité du dos, et une autre, un peu plus longue, à l’autre bout. Les antennes sont… »
« Y a point d’étain là-dedans, Massa Will, j’arrête pas de vous le dire », interrompit ici Jupiter ; « l’insecte, c’est un insecte d’or, massif, de fond en comble, sauf ses ailes — j’ai jamais senti un insecte aussi lourd de ma vie. »
« Eh bien, supposons qu’il le soit, Jup », répliqua Legrand, avec un peu plus de sérieux, me sembla-t-il, que le cas ne l’exigeait, « est-ce une raison pour laisser brûler les oiseaux ? La couleur » — ici il se tourna vers moi — « est vraiment presque suffisante pour justifier l’idée de Jupiter. Vous n’avez jamais vu un éclat métallique plus brillant que celui qu’émettent ses écailles — mais vous ne pourrez en juger que demain. En attendant, je peux vous donner une idée de sa forme. » En disant cela, il s’assit à une petite table, sur laquelle se trouvaient une plume et de l’encre, mais pas de papier. Il en chercha dans un tiroir, mais n’en trouva point.
« Peu importe », dit-il enfin, « ceci fera l’affaire » ; et il tira de la poche de son gilet un bout de ce que je pris pour du papier brouillon très sale, et y fit un dessin approximatif avec la plume. Tandis qu’il faisait cela, je gardai mon siège près du feu, car j’avais encore froid. Lorsque le dessin fut terminé, il me le tendit sans se lever. Alors que je le recevais, un grognement sonore se fit entendre, suivi d’un grattement à la porte. Jupiter l’ouvrit, et un grand terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita à l’intérieur, sauta sur mes épaules et me combla de caresses ; car je lui avais témoigné beaucoup d’attention lors de mes précédentes visites. Quand ses ébats furent terminés, je regardai le papier et, à dire vrai, je me trouvai assez perplexe devant ce que mon ami avait représenté.
« Eh bien ! » dis-je, après l’avoir contemplé pendant quelques minutes, « c’est un étrange scarabée, je dois l’avouer : nouveau pour moi : je n’ai jamais rien vu de tel auparavant — à moins que ce ne soit un crâne, ou une tête de mort — ce à quoi cela ressemble plus qu’à toute autre chose qui soit tombée sous mes yeux. »
« Une tête de mort ! » fit écho Legrand. « Oh — oui — eh bien, cela a quelque peu cette apparence sur le papier, sans doute. Les deux taches noires supérieures ressemblent à des yeux, hein ? et la plus longue en bas à une bouche — et puis la forme de l’ensemble est ovale. »
« Peut-être bien », dis-je ; « mais, Legrand, je crains que vous ne soyez pas artiste. Je dois attendre de voir le coléoptère lui-même, si je veux me faire une idée de son apparence réelle. »
« Eh bien, je ne sais pas », dit-il, un peu vexé, « je dessine passablement — je devrais le faire du moins — j’ai eu de bons maîtres, et je me flatte de ne pas être tout à fait un imbécile. »
« Mais, mon cher ami, vous plaisantez alors », dis-je, « c’est un crâne très acceptable — en fait, je dirais même que c’est un excellent crâne, selon les notions vulgaires sur ces spécimens de physiologie — et votre scarabée doit être le plus étrange du monde s’il lui ressemble. Pourquoi, nous pourrions bâtir une superstition très palpitante sur cette suggestion. Je suppose que vous appellerez l’insecte scarabæus caput hominis, ou quelque chose du genre — il existe beaucoup de titres similaires dans les Histoires Naturelles. Mais où sont les antennes dont vous parliez ? »
« Les antennes ! » dit Legrand, qui semblait s’échauffer de manière inexplicable sur le sujet ; « je suis sûr que vous devez voir les antennes. Je les ai faites aussi distinctes que dans l’insecte original, et je présume que cela suffit. »
« Bien, bien », dis-je, « peut-être l’avez-vous fait — mais je ne les vois toujours pas » ; et je lui rendis le papier sans autre commentaire, ne voulant pas le froisser ; mais j’étais très surpris de la tournure qu’avaient prise les choses ; sa mauvaise humeur me déconcertait — et, quant au dessin du coléoptère, il n’y avait positivement aucune antenne visible, et l’ensemble ressemblait vraiment beaucoup aux gravures ordinaires d’une tête de mort.
Il reçut le papier très maussadement, et allait le froisser, apparemment pour le jeter au feu, lorsqu’un coup d’œil distrait sur le dessin sembla soudainement retenir son attention. En un instant, son visage devint violemment rouge — l’instant d’après, excessivement pâle. Pendant quelques minutes, il continua d’examiner le dessin minutieusement là où il était assis. Finalement, il se leva, prit une bougie sur la table, et s’en alla s’asseoir sur un coffre de marin dans le coin le plus éloigné de la pièce. Là, il fit à nouveau un examen anxieux du papier, le tournant dans tous les sens. Il ne dit rien, cependant, et sa conduite m’étonna grandement ; mais je jugeai prudent de ne pas exacerber la morosité grandissante de son humeur par quelque commentaire. Bientôt, il sortit de la poche de son manteau un portefeuille, y plaça soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu’il ferma à clé. Il devint alors plus calme dans son comportement ; mais son air d’enthousiasme initial avait tout à fait disparu. Il semblait pourtant non pas tant boudeur qu’absent. À mesure que la soirée s’écoulait, il devint de plus en plus absorbé dans une rêverie, dont aucune de mes saillies ne put l’arracher. J’avais eu l’intention de passer la nuit à la cabane, comme je l’avais fréquemment fait auparavant, mais, voyant mon hôte dans cet état, je jugeai bon de prendre congé. Il ne me pressa pas de rester, mais, au moment de mon départ, il me serra la main avec encore plus de cordialité que d’habitude.
C’était environ un mois après cela (et durant cet intervalle, je n’avais eu aucune nouvelle de Legrand) que je reçus la visite, à Charleston, de son domestique, Jupiter. Je n’avais jamais vu le brave vieux nègre avoir l’air si découragé, et je craignais qu’un désastre sérieux ne soit arrivé à mon ami.
« Eh bien, Jup », dis-je, « qu’est-ce qui ne va pas maintenant ? — comment va votre maître ? »
« Bah, pour dire la vérité, massa, il n’est pas aussi bien qu’il pourrait l’être. »
« Pas bien ! Je suis vraiment désolé de l’apprendre. De quoi se plaint-il ? »
« Voilà ! c’est ça ! — il se plaint jamais de rien — mais il est bien malade malgré tout. »
« Très malade, Jupiter ! — pourquoi ne l’avez-vous pas dit tout de suite ? Est-il alité ? »
« Non, ça non ! — il est pas confiné du tout — c’est justement là que le bât blesse — j’ai le cœur bien gros pour le pauvre Massa Will. »
« Jupiter, j’aimerais comprendre ce dont vous parlez. Vous dites que votre maître est malade. Ne vous a-t-il pas dit ce qui le tourmente ? »
« Eh bien, massa, ça vaut pas la peine de se mettre en colère à ce sujet — Massa Will dit que rien ne lui fait défaut — mais alors qu’est-ce qui le fait aller de long en large comme ça, la tête basse et les épaules hautes, et blanc comme un fantôme ? Et puis il arrête pas de faire des siphons tout le temps… »
« De faire des quoi, Jupiter ? »
« Des siphons avec des chiffres sur l’ardoise — les plus bizarres que j’aie jamais vus. Je commence à avoir peur, je vous le dis. Faut que je garde un œil très serré sur ses allées et venues. L’autre jour, il m’a faussé compagnie avant le lever du soleil et il a été absent toute la sainte journée. J’avais un gros bâton tout prêt pour lui donner une sacrée correction quand il est revenu — mais je suis si bête que j’en ai pas eu le courage après tout — il avait l’air si mal en point. »
« Hein ? — quoi ? — ah oui ! — dans l’ensemble, je pense qu’il vaut mieux que vous ne soyez pas trop sévère avec le pauvre homme — ne le fouettez pas, Jupiter — il ne peut pas très bien supporter cela — mais ne pouvez-vous pas avoir une idée de ce qui a causé cette maladie, ou plutôt ce changement de conduite ? Est-il arrivé quelque chose de désagréable depuis que je vous ai vu ? »
« Non, massa, y a rien eu de désagréable depuis — c’est avant, j’en ai bien peur — c’est le jour même où vous étiez là. »
« Comment ? Que voulez-vous dire ? »
« Eh bien, massa, je veux dire l’insecte — voilà. »
« Le quoi ? »
« L’insecte — je suis bien certain que Massa Will a été mordu quelque part à la tête par cet insecte d’or. »
« Et quelle raison avez-vous, Jupiter, pour une telle supposition ? »
« Des griffes en masse, massa, et une bouche aussi. J’ai jamais vu un tel insecte — il donne des coups de pied et il mord tout ce qui s’approche de lui. Massa Will l’a attrapé le premier, mais il a dû le lâcher très vite, je vous le dis — c’est là qu’il a dû se faire mordre. Moi, j’aimais pas la tête de la bouche de l’insecte, alors je voulais pas le prendre avec mes doigts, mais je l’ai attrapé avec un morceau de papier que j’avais trouvé. Je l’ai enveloppé dans le papier et j’ai fourré un bout dans sa bouche — c’est comme ça que j’ai fait. »
« Et vous pensez, donc, que votre maître a vraiment été mordu par le coléoptère, et que la morsure l’a rendu malade ? »
« Je pense rien du tout à ce sujet — je le sais. Qu’est-ce qui le fait rêver autant à l’or, si c’est pas parce qu’il a été mordu par l’insecte d’or ? J’ai entendu parler de ces insectes d’or avant aujourd’hui. »
« Mais comment savez-vous qu’il rêve d’or ? »
« Comment je sais ? Bah parce qu’il en parle dans son sommeil — c’est comme ça que je sais. »
« Eh bien, Jup, peut-être avez-vous raison ; mais à quelle circonstance heureuse dois-je attribuer l’honneur d’une visite de votre part aujourd’hui ? »
« Qu’est-ce qui se passe, massa ? »
« Avez-vous apporté un message de M. Legrand ? »
« Non, massa, j’apporte ce billet » ; et ici Jupiter me tendit une note qui disait ceci :
« MON CHER —— Pourquoi ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps ? J’espère que vous n’avez pas été assez sot pour vous offenser d’une petite brusquerie de ma part ; mais non, c’est improbable. Depuis que je vous ai vu, j’ai eu grand sujet d’anxiété. J’ai quelque chose à vous dire, mais je sais à peine comment le dire, ou si je devrais le dire tout court.
« Je n’ai pas été très bien depuis quelques jours, et le pauvre vieux Jup m’agace, presque au-delà de l’endurable, avec ses attentions bien intentionnées. Le croiriez-vous ? — il avait préparé un énorme bâton, l’autre jour, pour me châtier de lui avoir faussé compagnie et d’avoir passé la journée, solus, dans les collines sur la terre ferme. Je crois vraiment que mon mauvais teint m’a seul sauvé d’une raclée.
« Je n’ai fait aucun ajout à mon cabinet depuis que nous nous sommes vus.
« Si vous pouvez, de quelque manière que ce soit, faire en sorte, venez avec Jupiter. Venez, je vous en prie. Je souhaite vous voir ce soir, pour une affaire d’importance. Je vous assure qu’elle est de la plus haute importance.
« Toujours vôtre, « WILLIAM LEGRAND ».
Il y avait quelque chose dans le ton de cette note qui me causa une grande inquiétude. Tout son style différait sensiblement de celui de Legrand. À quoi pouvait-il rêver ? Quelle nouvelle lubie possédait son cerveau excitable ? Quelle « affaire de la plus haute importance » pouvait-il bien avoir à traiter ? Le récit de Jupiter ne présageait rien de bon. Je craignais que la pression continue du malheur n’eût, enfin, bel et bien dérangé la raison de mon ami. Sans un instant d’hésitation, par conséquent, je me préparai à accompagner le nègre.
En atteignant le quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes apparemment neuves, gisant au fond du bateau dans lequel nous devions embarquer.
« Que signifie tout cela, Jup ? » demandai-je.
« C’est la faux, massa, et la bêche. »
« Très vrai ; mais que font-elles ici ? »
« C’est la faux et la bêche que Massa Will a insisté pour que j’achète pour lui en ville, et j’ai dû donner un prix fou pour les avoir. »
« Mais que diable, au nom de tout ce qui est mystérieux, votre « Massa Will » va-t-il faire avec des faux et des bêches ? »
« C’est plus que j’en sais, et que le diable m’emporte si je ne crois pas que c’est plus que lui n’en sait aussi. Mais tout ça, c’est à cause de l’insecte. »
Constatant qu’aucune satisfaction ne pouvait être obtenue de Jupiter, dont tout l’intellect semblait absorbé par « l’insecte », je montai alors dans le bateau et mis à la voile. Avec une brise favorable et forte, nous entrâmes bientôt dans la petite crique au nord de Fort Moultrie, et une marche d’environ deux milles nous mena à la cabane. Il était environ trois heures de l’après-midi quand nous arrivâmes. Legrand nous attendait avec une vive impatience. Il me saisit la main avec un empressement nerveux qui m’alarma et renforça les soupçons que j’avais déjà. Son visage était pâle jusqu’à la lividité, et ses yeux enfoncés brillaient d’un éclat surnaturel. Après quelques demandes concernant sa santé, je lui demandai, ne sachant que dire d’autre, s’il avait enfin récupéré le scarabée auprès du lieutenant G——.
« Oh, oui », répondit-il en rougissant violemment, « je l’ai récupéré dès le lendemain matin. Rien ne pourrait me décider à me séparer de ce scarabée. Savez-vous que Jupiter a tout à fait raison à son sujet ? »
« De quelle manière ? » demandai-je, avec un triste pressentiment au cœur.
« En supposant qu’il s’agisse d’un insecte en or véritable. » Il dit cela avec un air d’une profondeur de sérieux qui me choqua indiciblement.
« Cet insecte va faire ma fortune », poursuivit-il, avec un sourire triomphant, « pour me rétablir dans mes possessions familiales. Est-il étonnant, alors, que je le prise ? Puisque la Fortune a jugé bon de me le donner, je n’ai qu’à l’utiliser correctement et j’arriverai à l’or dont il est l’indice. Jupiter, apportez-moi ce scarabée ! »
« Quoi ! l’insecte, massa ? J’aimerais mieux pas aller chercher cet insecte — vous devez le prendre vous-même. » Là-dessus, Legrand se leva, d’un air grave et solennel, et m’apporta le coléoptère d’un boîtier en verre dans lequel il était enfermé. C’était un beau scarabée, et, à cette époque, inconnu des naturalistes — certes une grande prise d’un point de vue scientifique. Il y avait deux taches rondes et noires près d’une extrémité du dos, et une longue près de l’autre. Les écailles étaient extrêmement dures et brillantes, avec tout l’aspect de l’or bruni. Le poids de l’insecte était très remarquable, et, tout bien considéré, je pouvais difficilement blâmer Jupiter pour son opinion à son égard ; mais ce qu’il fallait penser de la concordance de Legrand avec cette opinion, je ne pouvais, pour rien au monde, le dire.
« Je vous ai fait venir », dit-il, d’un ton grandiloquent, quand j’eus terminé mon examen du coléoptère, « je vous ai fait venir pour que je puisse avoir votre conseil et votre assistance afin de favoriser les vues du Destin et de l’insecte… »
« Mon cher Legrand », m’écriai-je en l’interrompant, « vous êtes certainement souffrant, et feriez mieux de prendre quelques précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai avec vous quelques jours, jusqu’à ce que vous soyez rétabli. Vous êtes fébrile et… »
« Tâtez mon pouls », dit-il.
Je le tâtai, et, à dire vrai, ne trouvai pas la moindre indication de fièvre.
« Mais vous pouvez être malade sans avoir de fièvre. Permettez-moi, pour cette fois, de vous prescrire quelque chose. Premièrement, allez au lit. Ensuite… »
« Vous vous trompez », intervint-il, « je suis aussi bien que je peux m’y attendre sous l’excitation que je subis. Si vous me voulez vraiment du bien, vous soulagerez cette excitation. »
« Et comment cela doit-il être fait ? »
« Très facilement. Jupiter et moi-même partons en expédition dans les collines, sur la terre ferme, et, dans cette expédition, nous aurons besoin de l’aide d’une personne en qui nous pouvons avoir confiance. Vous êtes la seule en qui nous pouvons nous fier. Que nous réussissions ou que nous échouions, l’excitation que vous percevez maintenant en moi sera également apaisée. »
« Je suis impatient de vous obliger de quelque façon que ce soit », répondis-je ; « mais voulez-vous dire que cet infernal coléoptère a un lien avec votre expédition dans les collines ? »
« Il en a un. »
« Alors, Legrand, je ne peux être partie prenante à une procédure aussi absurde. »
« Je suis désolé — très désolé — car nous devrons essayer seuls. »
« Essayer seuls ! L’homme est sûrement fou ! — mais attendez ! — combien de temps comptez-vous être absent ? »
« Probablement toute la nuit. Nous partirons immédiatement, et serons de retour, en tout état de cause, au lever du soleil. »
« Et me promettez-vous, sur votre honneur, que lorsque ce caprice sera passé, et l’affaire de l’insecte (bon Dieu !) réglée à votre satisfaction, vous rentrerez alors chez vous et suivrez mes conseils implicitement, comme ceux de votre médecin ? »
« Oui ; je le promets ; et maintenant partons, car nous n’avons pas de temps à perdre. »
Le cœur lourd, j’accompagnai mon ami. Nous partîmes vers quatre heures — Legrand, Jupiter, le chien et moi-même. Jupiter avait avec lui la faux et les bêches — dont il insista pour porter la totalité — plus par peur, me sembla-t-il, de laisser l’un des outils à portée de main de son maître, que par excès de zèle ou de complaisance. Son comportement était extrêmement obstiné, et « cet insecte maudit » furent les seuls mots qui s’échappèrent de ses lèvres pendant le voyage. Pour ma part, j’étais chargé d’une paire de lanternes sourdes, tandis que Legrand se contentait du scarabée, qu’il portait attaché au bout d’un morceau de cordelette ; le faisant tournoyer, avec l’air d’un prestidigitateur, en marchant. Lorsque j’observai cette dernière preuve manifeste de l’aberration mentale de mon ami, je pus à peine retenir mes larmes. Je pensai cependant qu’il valait mieux flatter sa fantaisie, au moins pour le présent, ou jusqu’à ce que je puisse adopter des mesures plus énergiques avec une chance de succès. En attendant, j’essayai, mais en vain, de le sonder quant à l’objet de l’expédition. Ayant réussi à m’induire à l’accompagner, il semblait peu disposé à converser sur tout sujet de moindre importance, et à toutes mes questions, ne daigna répondre que par « nous verrons ! »
Nous traversâmes la crique à la pointe de l’île au moyen d’une nacelle, et, gravissant les hauteurs sur le rivage de la terre ferme, nous procédâmes dans une direction nord-ouest, à travers une étendue de pays excessivement sauvage et désolée, où aucune trace de pas humain ne pouvait être vue. Legrand menait la marche avec décision ; ne s’arrêtant que pour un instant, ici et là, pour consulter ce qui semblait être certains repères de sa propre invention lors d’une occasion précédente.
C’est ainsi que nous voyageâmes pendant environ deux heures, et le soleil se couchait à peine lorsque nous entrâmes dans une région infiniment plus lugubre que toutes celles que nous avions vues jusqu’alors. C’était une espèce de plateau, près du sommet d’une colline presque inaccessible, densément boisée de la base à la cime, et parsemée d’énormes rochers qui semblaient posés sans ancrage sur le sol et qui, dans bien des cas, étaient empêchés de précipiter leur chute dans les vallées en contrebas par le seul soutien des arbres contre lesquels ils s’appuyaient. De profonds ravins, courant dans diverses directions, donnaient à la scène un air de solennité encore plus austère.
La plateforme naturelle sur laquelle nous avions grimpé était envahie de ronces, à travers lesquelles nous découvrîmes bientôt qu’il aurait été impossible de nous frayer un chemin sans la faux ; et Jupiter, sur les instructions de son maître, entreprit de nous ouvrir un passage jusqu’au pied d’un tulipier d’une hauteur énorme qui se dressait, avec quelque huit ou dix chênes, sur ce palier, et qui les surpassait tous, ainsi que tous les autres arbres que j’avais vus jusque-là, par la beauté de son feuillage et de sa forme, par l’ampleur de ses branches et par la majesté générale de son aspect. Lorsque nous atteignîmes cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter et lui demanda s’il pensait pouvoir y grimper. Le vieil homme sembla un peu déconcerté par la question et, pendant quelques instants, ne répondit pas. Finalement, il s’approcha de l’énorme tronc, en fit lentement le tour et l’examina avec une attention minutieuse. Lorsqu’il eut terminé son examen, il dit simplement :
« Oui, massa, Jup grimpe à n’importe quel arbre qu’il a jamais vu dans sa vie. »
« Alors monte aussi vite que possible, car il fera bientôt trop sombre pour voir ce que nous faisons. »
« Jusqu’où faut-il monter, massa ? » s’enquit Jupiter.
« Grimpe d’abord le long du tronc principal, et ensuite je te dirai quelle direction prendre — et tiens — arrête ! Prends ce scarabée avec toi. »
« L’insecte, Massa Will ! — le scarabée d’or ! » cria le nègre en reculant avec effroi, « pourquoi faut-il que je trimballe l’insecte tout en haut de l’arbre ? — que je sois damné si je le fais ! »
« Si tu as peur, Jup, un grand nègre comme toi, de prendre un petit scarabée mort inoffensif, eh bien tu peux l’emporter en haut avec cette ficelle — mais si tu ne l’emmènes pas avec toi d’une manière ou d’une autre, je serai dans l’obligation de te briser la tête avec cette pelle. »
« Qu’est-ce qui se passe, massa ? » dit Jup, visiblement honteux et résigné ; « toujours envie de faire des histoires avec le vieux nègre. Je plaisantais seulement, après tout. Moi, avoir peur de l’insecte ! Qu’est-ce que je peux bien en avoir à faire, de l’insecte ? » Ici, il saisit prudemment l’extrémité de la ficelle et, maintenant l’insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le permettaient, se prépara à gravir l’arbre.
Dans sa jeunesse, le tulipier, ou Liriodendron Tulipifera, le plus magnifique des forestiers américains, a un tronc particulièrement lisse et s’élève souvent à une grande hauteur sans branches latérales ; mais, à un âge plus avancé, l’écorce devient noueuse et inégale, tandis que de nombreux membres courts apparaissent sur la tige. Ainsi, la difficulté de l’ascension, dans le cas présent, tenait plus à l’apparence qu’à la réalité. Enlaçant l’énorme cylindre aussi étroitement que possible avec ses bras et ses genoux, saisissant de ses mains quelques saillies et posant ses orteils nus sur d’autres, Jupiter, après avoir manqué de tomber une ou deux fois, réussit enfin à se tortiller jusqu’à la première grande fourche et sembla considérer que toute l’affaire était virtuellement accomplie. Le risque de l’exploit était, en fait, désormais écarté, bien que le grimpeur fût à quelque soixante ou soixante-dix pieds du sol.
« De quel côté faut-il aller maintenant, Massa Will ? » demanda-t-il.
« Reste sur la branche la plus grosse — celle de ce côté-ci », dit Legrand. Le nègre lui obéit promptement, et apparemment avec peu de difficulté ; il montait toujours plus haut, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus apercevoir sa silhouette trapue à travers le feuillage dense qui l’enveloppait. Bientôt, sa voix se fit entendre dans une sorte de hallali.
« Combien y a-t-il encore à faire ? »
« À quelle hauteur es-tu ? » demanda Legrand.
« Oh, bien haut, » répondit le nègre ; « je peux voir le ciel à travers le sommet de l’arbre. »
« Ne t’occupe pas du ciel, mais écoute ce que je dis. Regarde le long du tronc et compte les membres en dessous de toi de ce côté-ci. Combien de membres as-tu dépassés ? »
« Un, deux, trois, quatre, cinq — j’ai dépassé cinq grosses branches, massa, de ce côté-ci. »
« Alors monte d’une branche encore. »
En quelques minutes, la voix se fit entendre à nouveau, annonçant que la septième branche était atteinte.
« Maintenant, Jup, » cria Legrand, visiblement très excité, « je veux que tu avances sur cette branche aussi loin que tu peux. Si tu vois quelque chose d’étrange, fais-le-moi savoir. » À ce moment-là, le peu de doute que j’aurais pu nourrir quant à la folie de mon pauvre ami fut définitivement levé. Je n’avais d’autre choix que de conclure qu’il était frappé de démence, et je commençai à être sérieusement inquiet à l’idée de le ramener chez lui. Pendant que je réfléchissais à ce qu’il valait mieux faire, la voix de Jupiter se fit à nouveau entendre.
« J’ai grand-peur de m’aventurer très loin sur cette branche — c’est une branche morte, presque tout le long. »
« As-tu dit que c’était une branche morte, Jupiter ? » cria Legrand d’une voix tremblante.
« Oui, massa, elle est morte comme une pierre — finie pour de bon — elle a quitté cette vie. »
« Au nom du ciel, que vais-je faire ? » demanda Legrand, semblant dans la plus grande détresse.
« Quoi faire ! » dis-je, heureux d’avoir l’occasion d’interposer un mot, « eh bien, rentre à la maison et va te coucher. Viens maintenant ! — sois un bon garçon. Il se fait tard et, de plus, tu te souviens de ta promesse. »
« Jupiter, » cria-t-il, sans prêter la moindre attention à mes paroles, « m’entends-tu ? »
« Oui, Massa Will, je vous entends très clairement. »
« Essaie bien le bois, alors, avec ton couteau, et vois si tu penses qu’il est très pourri. »
« Il est pourri, massa, c’est bien vrai, » répondit le nègre quelques instants plus tard, « mais pas aussi pourri qu’il pourrait l’être. Je pourrais m’aventurer un petit peu sur la branche tout seul, c’est vrai. »
« Tout seul ! — qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Eh bien, je veux dire avec l’insecte. C’est un insecte très lourd. Supposons que je le laisse tomber d’abord, et alors la branche ne se cassera pas avec juste le poids d’un nègre. »
« Espèce de vaurien ! » cria Legrand, apparemment très soulagé, « qu’est-ce que tu veux dire par me raconter des absurdités pareilles ? Aussi sûr que tu lâches ce scarabée, je te casse le cou. Regarde ici, Jupiter, m’entends-tu ? »
« Oui, massa, pas besoin de crier sur le pauvre nègre de cette façon. »
« Eh bien ! Écoute maintenant ! — si tu t’aventures sur la branche aussi loin que tu le juges sûr, et que tu ne lâches pas le scarabée, je te donnerai un dollar en argent dès que tu seras redescendu. »
« J’y vais, Massa Will — c’est promis, » répondit le nègre très promptement — « je suis presque au bout maintenant. »
« Au bout ! » hurla Legrand, « tu dis que tu es au bout de cette branche ? »
« Je vais bientôt être au bout, massa, — o-o-o-o-oh ! Seigneur aie pitié ! Qu’est-ce que c’est que ça dans l’arbre ? »
« Eh bien ! » cria Legrand, ravi, « qu’est-ce que c’est ? »
« Eh bien, ce n’est rien d’autre qu’un crâne — quelqu’un a laissé sa tête dans l’arbre, et les corbeaux ont dévoré tout ce qu’il y avait de chair dessus. »
« Un crâne, dis-tu ! — très bien — comment est-il fixé à la branche ? — qu’est-ce qui le tient ? »
« Pour sûr, massa ; il faut que je regarde. Eh bien, c’est une circonstance bien curieuse, sur ma parole — il y a un très gros clou dans le crâne, qui le fixe à l’arbre. »
« Bien maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je te dis — m’entends-tu ? »
« Oui, massa. »
« Fais attention, alors — trouve l’œil gauche du crâne. »
« Hum ! hoo ! c’est bien ! Eh bien, il ne reste plus d’œil du tout. »
« Maudite soit ta stupidité ! Sais-tu distinguer ta main droite de ta gauche ? »
« Oui, je sais ça — je connais tout ça — c’est avec ma main gauche que je coupe le bois. »
« Bien sûr ! Tu es gaucher ; et ton œil gauche est du même côté que ta main gauche. Maintenant, je suppose que tu peux trouver l’œil gauche du crâne, ou l’endroit où se trouvait l’œil gauche. L’as-tu trouvé ? »
Il y eut une longue pause. Finalement, le nègre demanda :
« Est-ce que l’œil gauche du crâne est du même côté que la main gauche du crâne, aussi ? — parce que le crâne n’a pas du tout de main — n’importe ! J’ai l’œil gauche maintenant — voilà l’œil gauche ! Qu’est-ce que je dois en faire ? »
« Laisse passer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle le permettra — mais fais attention à ne pas lâcher la ficelle. »
« Tout est fait, Massa Will ; une chose très facile à faire que de passer l’insecte à travers le trou — faites attention à lui en bas ! »
Durant ce colloque, aucune partie de la personne de Jupiter ne pouvait être vue ; mais le scarabée, qu’il avait laissé descendre, était maintenant visible au bout de la ficelle et scintillait, tel un globe d’or poli, sous les derniers rayons du soleil couchant, dont certains éclairaient encore faiblement l’éminence sur laquelle nous nous tenions. Le scarabée pendait bien loin des branches et, s’il avait été lâché, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit immédiatement la faux et dégagea avec elle un espace circulaire de trois ou quatre yards de diamètre, juste en dessous de l’insecte, et, une fois ceci accompli, ordonna à Jupiter de lâcher la ficelle et de descendre de l’arbre.
Enfonçant un piquet, avec une grande précision, dans le sol, à l’endroit exact où le scarabée était tombé, mon ami tira alors de sa poche un mètre ruban. Fixant une extrémité à ce point du tronc de l’arbre qui était le plus proche du piquet, il le déroula jusqu’au piquet, et continua de le dérouler, dans la direction déjà établie par les deux points de l’arbre et du piquet, sur une distance de cinquante pieds — Jupiter dégageant les ronces avec la faux. À l’endroit ainsi atteint, un second piquet fut enfoncé, et autour de celui-ci, comme centre, un cercle grossier d’environ quatre pieds de diamètre fut tracé. Prenant alors une pelle lui-même, et en donnant une à Jupiter et une à moi, Legrand nous pria de nous mettre à creuser aussi vite que possible.
À dire vrai, je n’avais aucun goût particulier pour un tel amusement, en quelque moment que ce soit, et, à cet instant précis, j’aurais très volontiers décliné l’offre ; car la nuit tombait, et je me sentais très fatigué par l’exercice déjà fourni ; mais je ne voyais aucune échappatoire, et je craignais de troubler l’équilibre d’esprit de mon pauvre ami par un refus. Si j’avais pu compter sur l’aide de Jupiter, en vérité, je n’aurais pas hésité à tenter de ramener le fou chez lui par la force ; mais j’étais trop bien au courant de la disposition du vieux nègre pour espérer qu’il m’aiderait, en aucune circonstance, dans une lutte physique contre son maître. Je ne doutais pas que ce dernier eût été infecté par l’une des innombrables superstitions du Sud concernant l’argent enterré, et que sa fantaisie eût reçu confirmation par la découverte du scarabée, ou peut-être par l’obstination de Jupiter à maintenir qu’il s’agissait d’un « insecte en or véritable ». Un esprit enclin à la démence se laisserait facilement entraîner par de telles suggestions — surtout si elles s’accordaient avec des idées préconçues favorites — et alors je me rappelai les propos du pauvre garçon sur le fait que le scarabée était « l’indice de sa fortune ». Dans l’ensemble, j’étais tristement vexé et perplexe, mais, finalement, je conclus qu’il fallait faire de nécessité vertu — creuser de bon cœur, et ainsi convaincre plus tôt le visionnaire, par une démonstration oculaire, de la fausseté des opinions qu’il entretenait.
Les lanternes ayant été allumées, nous nous mîmes tous au travail avec un zèle digne d’une cause plus rationnelle ; et, alors que la lueur tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pouvais m’empêcher de songer à quel groupe pittoresque nous formions, et à quel point nos travaux devaient paraître étranges et suspects à tout intrus qui, par hasard, aurait pu tomber sur notre emplacement.
Nous creusâmes très régulièrement pendant deux heures. Peu de mots furent échangés ; et notre principal embarras tenait aux jappements du chien, qui portait un intérêt excessif à nos agissements. Il devint, à la fin, si bruyant que nous craignîmes qu’il n’attire l’attention de quelque rôdeur dans le voisinage — ou, plutôt, telle était l’appréhension de Legrand ; pour ma part, je me serais réjoui de toute interruption qui m’aurait permis de ramener le vagabond à la maison. Le bruit fut, finalement, très efficacement étouffé par Jupiter, qui, sortant du trou avec un air de délibération obstinée, musela la bête avec l’une de ses bretelles, puis retourna, avec un rire étouffé et grave, à sa tâche.
Lorsque le temps mentionné fut écoulé, nous avions atteint une profondeur de cinq pieds, et pourtant aucun signe de trésor n’apparaissait. Une pause générale s’ensuivit, et je commençai à espérer que la farce était terminée. Legrand, cependant, bien qu’évidemment très déconcerté, s’essuya le front pensivement et recommença. Nous avions excavé tout le cercle de quatre pieds de diamètre, et nous élargîmes maintenant légèrement la limite, et descendîmes à une profondeur supplémentaire de deux pieds. Toujours rien n’apparut. Le chercheur d’or, que je plaignais sincèrement, finit par sortir de la fosse, la plus amère déception imprimée sur chaque trait, et entreprit, lentement et à contrecœur, de remettre sa veste, qu’il avait jetée au début de son travail. Entre-temps, je ne fis aucune remarque. Jupiter, à un signal de son maître, commença à rassembler ses outils. Cela fait, et le chien ayant été démuselé, nous nous dirigeâmes dans un silence profond vers la maison.
Nous avions fait, peut-être, une douzaine de pas dans cette direction, lorsque, avec un juron retentissant, Legrand se précipita vers Jupiter et le saisit par le collet. Le nègre stupéfait ouvrit les yeux et la bouche au maximum, laissa tomber les pelles et tomba à genoux.
« Espèce de vaurien, » dit Legrand, sifflant les syllabes entre ses dents serrées, « espèce de sale méchant ! — parle, je te le dis ! — réponds-moi à l’instant, sans équivoque ! — quel — quel est ton œil gauche ? »
« Oh, mon Dieu, Massa Will ! n’est-ce pas celui-ci mon œil gauche pour sûr ? » rugit le terrifié Jupiter, posant sa main sur son organe de vision droit, et l’y tenant avec une ténacité désespérée, comme s’il craignait immédiatement une tentative d’énucléation de la part de son maître.
« Je le pensais ! — je le savais ! hourra ! » vociféra Legrand, lâchant le nègre et exécutant une série de courbettes et de cabrioles, au grand étonnement de son valet qui, se relevant de ses genoux, regarda, muet, de son maître à moi, puis de moi à son maître.
« Viens ! Nous devons retourner, » dit ce dernier, « la partie n’est pas encore finie ; » et il ouvrit de nouveau la marche vers le tulipier.
« Jupiter, » dit-il, quand nous atteignîmes son pied, « viens ici ! Le crâne était-il cloué à la branche avec la face vers l’extérieur, ou avec la face contre la branche ? »
« La face était dehors, massa, pour que les corbeaux puissent atteindre les yeux facilement, sans aucun problème. »
« Eh bien, alors, était-ce cet œil ou celui-là à travers lequel tu as fait passer le scarabée ? » — ici Legrand toucha chacun des yeux de Jupiter.
« C’était cet œil, massa — l’œil gauche — juste comme vous me l’avez dit, » et ici c’était son œil droit que le nègre indiquait.
« Ça suffit — nous devons réessayer. »
Ici mon ami, au sujet de la folie duquel je voyais maintenant, ou m’imaginais voir, certains signes de méthode, déplaça le piquet qui marquait l’endroit où le scarabée était tombé, vers un point situé à environ trois pouces à l’ouest de sa position précédente. Prenant alors le mètre ruban depuis le point le plus proche du tronc jusqu’au piquet, comme précédemment, et continuant l’extension en ligne droite sur la distance de cinquante pieds, un endroit fut indiqué, à plusieurs yards du point où nous avions creusé.
Autour de la nouvelle position, un cercle, un peu plus grand que dans le premier cas, fut maintenant tracé, et nous nous remîmes au travail avec les pelles. J’étais terriblement las, mais, comprenant à peine ce qui avait occasionné ce changement dans mes pensées, je ne ressentais plus aucune grande aversion pour le travail imposé. J’étais devenu inexplicablement intéressé — que dis-je, excité. Peut-être y avait-il quelque chose, au milieu de toute l’attitude extravagante de Legrand — un certain air de prévoyance, ou de délibération, qui m’impressionnait. Je creusai avec avidité, et de temps en temps, je me surprenais à regarder, avec quelque chose qui ressemblait fort à de l’attente, le trésor fantasmé, dont la vision avait démenti mon infortuné compagnon. À une époque où de telles divagations de pensée me possédaient le plus pleinement, et alors que nous travaillions depuis peut-être une heure et demie, nous fûmes de nouveau interrompus par les hurlements violents du chien. Son malaise, au début, n’avait été, évidemment, que le résultat de l’espièglerie ou du caprice, mais il prenait maintenant un ton amer et sérieux. Lorsque Jupiter tenta à nouveau de le museler, il opposa une résistance furieuse et, sautant dans le trou, déterra frénétiquement la terre avec ses griffes. En quelques secondes, il avait mis à nu une masse d’os humains, formant deux squelettes complets, entremêlés de plusieurs boutons de métal et de ce qui semblait être la poussière de laine décomposée. Un ou deux coups de pelle firent apparaître la lame d’un grand couteau espagnol, et, alors que nous creusions plus loin, trois ou quatre pièces de monnaie en or et en argent sortirent de terre.
À la vue de celles-ci, la joie de Jupiter put à peine être contenue, mais le visage de son maître portait un air de déception extrême. Il nous pressa, cependant, de poursuivre nos efforts, et les mots étaient à peine prononcés que je trébuchai et tombai en avant, ayant accroché la pointe de ma botte dans un grand anneau de fer qui gisait à demi enterré dans la terre meuble.
Nous travaillâmes maintenant sérieusement, et jamais je ne passai dix minutes d’une excitation plus intense. Durant cet intervalle, nous avions bel et bien mis au jour un coffre oblong en bois, qui, par sa parfaite conservation et son incroyable dureté, avait manifestement été soumis à quelque processus de minéralisation — peut-être celui du bichlorure de mercure. Cette boîte mesurait trois pieds et demi de long, trois pieds de large et deux pieds et demi de profondeur. Elle était fermement fixée par des bandes de fer forgé, rivetées, et formant une sorte de treillis ouvert sur l’ensemble. De chaque côté du coffre, près du sommet, se trouvaient trois anneaux de fer — six en tout — au moyen desquels une prise ferme pouvait être obtenue par six personnes. Nos efforts combinés ne servirent qu’à déplacer très légèrement le coffre dans son lit. Nous vîmes aussitôt l’impossibilité de déplacer un poids si considérable. Heureusement, les seuls verrous du couvercle consistaient en deux boulons coulissants. Nous les tirâmes — tremblants et haletants d’anxiété. En un instant, un trésor d’une valeur incalculable gisait brillant devant nous. Alors que les rayons des lanternes tombaient à l’intérieur de la fosse, un éclat et une lueur jaillirent d’un tas confus d’or et de joyaux, qui éblouirent absolument nos yeux.
Je ne prétendrai pas décrire les sentiments avec lesquels je contemplais cela. L’émerveillement était, bien sûr, prédominant. Legrand paraissait épuisé par l’excitation et prononça très peu de mots. Le visage de Jupiter portait, pendant quelques minutes, une pâleur aussi mortelle qu’il est possible, dans la nature des choses, pour le visage d’un nègre d’en prendre. Il semblait stupéfié — foudroyé. Bientôt, il tomba à genoux dans la fosse et, enterrant ses bras nus jusqu’aux coudes dans l’or, les y laissa, comme s’il savourait le luxe d’un bain. Finalement, avec un soupir profond, il s’exclama, comme dans un soliloque :
« Et tout ça vient du scarabée d’or ! Le joli scarabée d’or ! Le pauvre petit scarabée d’or, que j’ai traité de cette façon sauvage ! N’as-tu pas honte de toi-même, nègre ? Réponds-moi à ça ! »
Il devint nécessaire, enfin, que je convainque à la fois le maître et le valet de l’opportunité de transporter le trésor. Il se faisait tard et il nous incombait de faire diligence, afin que nous puissions tout mettre à l’abri avant le jour. Il était difficile de dire ce qu’il convenait de faire, et beaucoup de temps fut perdu en délibérations — tant les idées de chacun étaient confuses. Nous allégeâmes finalement le coffre en retirant les deux tiers de son contenu, après quoi nous fûmes en mesure, non sans peine, de l’extraire de la fosse. Les objets retirés furent déposés parmi les ronces, et le chien laissé à leur garde, avec l’ordre strict de Jupiter de ne, sous aucun prétexte, quitter l’endroit, ni d’ouvrir la gueule avant notre retour. Nous prîmes alors précipitamment le chemin de la maison avec le coffre ; atteignant la cabane sains et saufs, mais après un labeur excessif, à une heure du matin. Épuisés comme nous l’étions, la nature humaine ne nous permettait pas d’en faire davantage sur-le-champ. Nous nous reposâmes jusqu’à deux heures et prîmes un souper ; repartant pour les collines immédiatement après, armés de trois sacs solides qui, par chance, se trouvaient sur les lieux. Peu avant quatre heures, nous arrivâmes à la fosse, partageâmes le reste du butin aussi équitablement que possible entre nous, et, laissant les trous béants, nous nous remîmes en route pour la cabane, où, pour la seconde fois, nous déposâmes nos fardeaux d’or, juste au moment où les premières lueurs incertaines de l’aube brillaient par-dessus la cime des arbres, à l’Est.
Nous étions à présent totalement brisés ; mais l’intense excitation du moment nous refusait tout repos. Après un sommeil agité d’une durée de trois ou quatre heures, nous nous levâmes, comme par concertation, pour examiner notre trésor.
Le coffre avait été plein jusqu’à ras bord, et nous passâmes la journée entière, et la majeure partie de la nuit suivante, à scruter son contenu. Il n’y avait là rien qui ressemblât à de l’ordre ou à un arrangement. Tout y avait été entassé pêle-mêle. Après avoir tout trié avec soin, nous nous trouvâmes en possession d’une richesse encore plus vaste que nous ne l’avions supposé au début. En monnaie, il y avait un peu plus de quatre cent cinquante mille dollars — en estimant la valeur des pièces, aussi précisément que nous le pouvions, d’après les tables de l’époque. Il n’y avait pas une particule d’argent. Tout n’était qu’or d’époque antique et d’une grande variété — monnaie française, espagnole et allemande, avec quelques guinées anglaises et certains jetons, dont nous n’avions jamais vu de spécimens auparavant. Il y avait plusieurs pièces très grandes et lourdes, si usées que nous ne pouvions rien tirer de leurs inscriptions. Il n’y avait pas de monnaie américaine. La valeur des bijoux nous fut plus difficile à estimer. Il y avait des diamants — certains d’entre eux extrêmement gros et beaux — cent dix au total, et pas un qui fût petit ; dix-huit rubis d’une brillance remarquable ; trois cent dix émeraudes, toutes très belles ; et vingt et un saphirs, avec une opale. Ces pierres avaient toutes été arrachées de leurs montures et jetées en vrac dans le coffre. Les montures elles-mêmes, que nous avons ramassées parmi le reste de l’or, semblaient avoir été martelées, comme pour empêcher toute identification. Outre tout cela, il y avait une vaste quantité d’ornements en or massif ; près de deux cents bagues et boucles d’oreilles massives ; des chaînes riches — trente d’entre elles, si je me souviens bien ; quatre-vingt-trois crucifix très grands et lourds ; cinq encensoirs en or de grande valeur ; un prodigieux bol à punch en or, orné de feuilles de vigne richement ciselées et de figures bachiques ; avec deux poignées d’épée exquisément gravées, et beaucoup d’autres articles plus petits dont je ne peux me souvenir. Le poids de ces objets de valeur excédait trois cent cinquante livres avoirdupois ; et, dans cette estimation, je n’ai pas inclus cent quatre-vingt-dix-sept superbes montres en or ; trois d’entre elles valant chacune cinq cents dollars, si elles en valaient un. Beaucoup étaient très anciennes, et sans valeur en tant qu’instruments de mesure du temps ; les mécanismes ayant souffert, plus ou moins, de la corrosion — mais toutes étaient richement serties de joyaux et logées dans des boîtiers de grande valeur. Nous estimâmes le contenu total du coffre, cette nuit-là, à un million et demi de dollars ; et lors de la vente ultérieure des colifichets et des bijoux (quelques-uns ayant été conservés pour notre usage personnel), il fut découvert que nous avions grandement sous-estimé le trésor.
Lorsque, enfin, nous eûmes terminé notre examen, et que l’intense excitation du moment se fut, dans une certaine mesure, apaisée, Legrand, qui voyait que je mourais d’impatience d’obtenir une solution à cette énigme des plus extraordinaires, entra dans un détail complet de toutes les circonstances qui s’y rattachaient.
« Vous souvenez-vous, dit-il, de la nuit où je vous ai remis l’esquisse que j’avais faite du scarabée ? Vous vous rappelez aussi que je fus assez vexé contre vous parce que vous insistiez pour dire que mon dessin ressemblait à une tête de mort. Lorsque vous avez fait cette assertion pour la première fois, j’ai pensé que vous plaisantiez ; mais ensuite, je me suis rappelé les taches particulières sur le dos de l’insecte, et j’ai admis en moi-même que votre remarque avait quelque fondement dans la réalité. Pourtant, le dédain pour mes talents de dessinateur m’irrita — car je suis considéré comme un bon artiste — et, par conséquent, lorsque vous m’avez remis ce morceau de parchemin, j’étais sur le point de le froisser et de le jeter avec colère dans le feu. »
« Le morceau de papier, voulez-vous dire », dis-je.
« Non ; il avait beaucoup l’apparence du papier, et au début j’ai supposé qu’il s’agissait de cela, mais lorsque je me suis mis à dessiner dessus, j’ai découvert, aussitôt, qu’il s’agissait d’un morceau de parchemin très fin. Il était assez sale, vous vous en souvenez. Eh bien, au moment même où j’allais le froisser, mon regard tomba sur l’esquisse que vous aviez regardée, et vous pouvez imaginer mon étonnement quand je perçus, en fait, la figure d’une tête de mort juste là où, me semblait-il, j’avais fait le dessin du coléoptère. Pendant un instant, je fus trop stupéfait pour penser avec précision. Je savais que mon dessin différait beaucoup dans les détails de celui-ci — bien qu’il y eût une certaine similitude dans les contours généraux. Bientôt, je pris une bougie et, m’asseyant à l’autre bout de la pièce, je procédai à examiner le parchemin de plus près. En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, exactement telle que je l’avais faite. Ma première idée, alors, ne fut que de la surprise devant la similitude vraiment remarquable des contours — devant la singulière coïncidence qui faisait qu’à mon insu, il y eût un crâne sur l’autre face du parchemin, immédiatement sous ma figure du scarabée, et que ce crâne, non seulement par ses contours, mais par sa taille, ressemblât si étroitement à mon dessin. Je dis que la singularité de cette coïncidence me stupéfia absolument pendant un temps. C’est l’effet habituel de telles coïncidences. L’esprit lutte pour établir une connexion — une séquence de cause à effet — et, incapable d’y parvenir, souffre d’une sorte de paralysie temporaire. Mais, lorsque je fus revenu de cette stupeur, il naquit en moi graduellement une conviction qui me frappa encore bien plus que la coïncidence. Je commençai distinctement, positivement, à me souvenir qu’il n’y avait aucun dessin sur le parchemin lorsque je fis mon esquisse du scarabée. J’en devins parfaitement certain ; car je me rappelai avoir tourné d’abord un côté, puis l’autre, à la recherche de l’endroit le plus propre. Si le crâne avait été là, bien sûr, je n’aurais pas pu manquer de le remarquer. C’était là, en vérité, un mystère qu’il m’était impossible d’expliquer ; mais, même à ce moment précoce, sembla luire, faiblement, dans les chambres les plus reculées et les plus secrètes de mon intellect, une conception, pareille à une luciole, de cette vérité que l’aventure de la nuit dernière a conduite à une si magnifique démonstration. Je me levai aussitôt et, rangeant le parchemin en lieu sûr, je rejetai toute réflexion ultérieure jusqu’à ce que je fusse seul.
« Quand vous fûtes parti, et que Jupiter fut profondément endormi, je me livrai à une investigation plus méthodique de l’affaire. En premier lieu, je considérai la manière dont le parchemin était venu en ma possession. L’endroit où nous avons découvert le scarabée était sur la côte de la terre ferme, à environ un mille à l’est de l’île, et à une faible distance au-dessus de la laisse de haute mer. Au moment où je m’en saisis, il me donna une vive morsure, ce qui me fit le lâcher. Jupiter, avec sa prudence habituelle, avant de saisir l’insecte, qui avait volé vers lui, regarda autour de lui pour trouver une feuille, ou quelque chose de cette nature, pour s’en emparer. C’est à ce moment que ses yeux, et les miens aussi, tombèrent sur le morceau de parchemin, que je supposai alors être du papier. Il était à moitié enterré dans le sable, un coin dépassant. Près de l’endroit où nous l’avons trouvé, j’observai les restes de la coque de ce qui semblait avoir été une embarcation de navire. L’épave semblait être là depuis très longtemps ; car la ressemblance avec des membrures de bateau pouvait à peine être discernée.
« Eh bien, Jupiter ramassa le parchemin, enveloppa le coléoptère dedans et me le donna. Peu après, nous prîmes le chemin de la maison et, en route, rencontrâmes le lieutenant G——. Je lui montrai l’insecte, et il me supplia de le laisser l’emmener au fort. Sur mon consentement, il le glissa aussitôt dans la poche de son gilet, sans le parchemin dans lequel il avait été enveloppé, et que j’avais continué à tenir dans ma main pendant son inspection. Peut-être craignait-il que je ne changeasse d’avis, et pensa-t-il qu’il valait mieux s’assurer de la prise sur-le-champ — vous savez combien il est enthousiaste sur tous les sujets liés à l’histoire naturelle. En même temps, sans en avoir conscience, j’ai dû déposer le parchemin dans ma propre poche.
« Vous vous souvenez que lorsque je suis allé à la table, dans le but de faire une esquisse du coléoptère, je n’ai trouvé aucun papier là où il était habituellement conservé. J’ai regardé dans le tiroir, et n’en ai trouvé aucun. J’ai fouillé mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand ma main tomba sur le parchemin. Je détaille ainsi la manière précise dont il est venu en ma possession ; car les circonstances m’ont frappé avec une force particulière.
« Sans doute me penserez-vous fantasque — mais j’avais déjà établi une sorte de connexion. J’avais assemblé deux maillons d’une grande chaîne. Il y avait un bateau gisant sur un rivage, et non loin du bateau, un parchemin — non un papier — avec un crâne représenté dessus. Vous demanderez, bien sûr : "Où est la connexion ?" Je réponds que le crâne, ou tête de mort, est l’emblème bien connu du pirate. Le pavillon à tête de mort est hissé dans tous les combats.
« J’ai dit que le morceau était du parchemin, et non du papier. Le parchemin est durable — presque impérissable. Les affaires de peu d’importance sont rarement confiées au parchemin ; puisque, pour les simples usages ordinaires du dessin ou de l’écriture, il n’est pas du tout aussi bien adapté que le papier. Cette réflexion suggéra une signification — une pertinence — dans la tête de mort. Je ne manquai pas d’observer, aussi, la forme du parchemin. Bien que l’un de ses coins eût été, par quelque accident, détruit, on pouvait voir que la forme originale était oblongue. C’était exactement une telle bande, en effet, qui aurait pu être choisie pour un aide-mémoire — pour le registre de quelque chose devant être longtemps mémorisé et soigneusement préservé. »
« Mais, interposai-je, vous dites que le crâne n’était pas sur le parchemin lorsque vous avez fait le dessin du coléoptère. Comment alors retracez-vous une connexion entre le bateau et le crâne — puisque ce dernier, selon votre propre aveu, doit avoir été conçu (Dieu seul sait comment ou par qui) à une période postérieure à votre esquisse du scarabée ? »
« Ah, c’est là que réside tout le mystère ; bien que le secret, sur ce point, fût relativement facile à résoudre pour moi. Mes pas étaient sûrs et ne pouvaient mener qu’à un seul résultat. Je raisonnai, par exemple, ainsi : quand je dessinais le scarabée, aucun crâne n’était apparent sur le parchemin. Quand j’eus terminé le dessin, je vous le donnai, et je vous observai attentivement jusqu’à ce que vous me le rendiez. Vous n’avez donc pas conçu le crâne, et personne d’autre n’était présent pour le faire. Alors, ce ne fut pas fait par une agence humaine. Et pourtant, ce fut fait.
« À ce stade de mes réflexions, je m’efforçai de me rappeler, et je me rappelai, avec une entière clarté, chaque incident qui s’était produit vers la période en question. Le temps était frais (oh, rare et heureux accident !), et un feu flambait dans l’âtre. J’étais échauffé par l’exercice et assis près de la table. Vous, cependant, aviez tiré une chaise près de la cheminée. Au moment précis où je plaçai le parchemin dans votre main, et alors que vous étiez sur le point de l’examiner, Wolf, le Terre-Neuve, entra et sauta sur vos épaules. De la main gauche, vous le caressiez pour le tenir à distance, tandis que votre droite, tenant le parchemin, se laissait tomber nonchalamment entre vos genoux, à proximité immédiate du feu. À un moment, je pensai que la flamme l’avait atteint, et j’allais vous mettre en garde, mais, avant que je ne pusse parler, vous l’aviez retiré et étiez occupé à l’examiner. Lorsque je considérai tous ces détails, je ne doutai pas un instant que la chaleur eût été l’agent qui avait révélé, sur le parchemin, le crâne que je voyais dessiné dessus. Vous êtes bien conscient qu’il existe des préparations chimiques, et qu’il en a existé de tout temps, au moyen desquelles il est possible d’écrire sur du papier ou du vélin, de sorte que les caractères ne deviennent visibles que lorsqu’ils sont soumis à l’action du feu. Le zaffre, digéré dans l’eau régale et dilué avec quatre fois son poids d’eau, est parfois employé ; une teinte verte en résulte. Le régule de cobalt, dissous dans l’esprit de nitre, donne un rouge. Ces couleurs disparaissent après des intervalles plus ou moins longs une fois que le matériau sur lequel on a écrit refroidit, mais redeviennent apparentes lors de la réapplication de la chaleur.
« J’examinai alors la tête de mort avec soin. Ses bords extérieurs — les bords du dessin les plus proches du bord du vélin — étaient bien plus distincts que les autres. Il était clair que l’action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J’allumai immédiatement un feu et soumis chaque portion du parchemin à une chaleur rayonnante. Au début, le seul effet fut le renforcement des lignes pâles du crâne ; mais, en persévérant dans l’expérience, il devint visible, au coin de la bande, diagonalement opposé à l’endroit où la tête de mort était délinéée, la figure de ce que je supposai d’abord être une chèvre. Un examen plus attentif, cependant, me convainquit qu’il était destiné à être un chevreau. »
« Ha ! ha ! fis-je, certes je n’ai aucun droit de rire de vous — un million et demi d’argent est une affaire trop sérieuse pour la gaieté — mais vous n’allez pas établir un troisième maillon dans votre chaîne — vous ne trouverez aucune connexion spéciale entre vos pirates et une chèvre — les pirates, vous savez, n’ont rien à voir avec les chèvres ; ils appartiennent au monde agricole. »
« Mais je viens de dire que la figure n’était pas celle d’une chèvre. »
« Eh bien, un chevreau alors — à peu près la même chose. »
« À peu près, mais pas tout à fait, dit Legrand. Vous avez peut-être entendu parler d’un certain capitaine Kidd. Je considérai aussitôt la figure de l’animal comme une sorte de signature par jeu de mots ou hiéroglyphique. Je dis signature ; car sa position sur le vélin suggérait cette idée. La tête de mort au coin diagonalement opposé avait, de la même manière, l’air d’un timbre, ou sceau. Mais j’étais terriblement contrarié par l’absence de tout le reste — de l’instrument pour mon imaginaire — du texte pour mon contexte. »
« Je présume que vous vous attendiez à trouver une lettre entre le timbre et la signature. »
« Quelque chose de ce genre. Le fait est que je me sentais irrésistiblement imprégné du pressentiment de quelque immense bonne fortune imminente. Je peux à peine dire pourquoi. Peut-être, après tout, était-ce plutôt un désir qu’une croyance réelle ; — mais savez-vous que les mots stupides de Jupiter, à propos du scarabée en or massif, eurent un effet remarquable sur mon imagination ? Et puis la série d’accidents et de coïncidences — ils étaient si très extraordinaires. Observez-vous à quel point ce fut un pur hasard que ces événements se fussent produits le seul jour de toute l’année où il a été, ou peut être, assez frais pour un feu, et que sans le feu, ou sans l’intervention du chien au moment précis où il est apparu, je n’aurais jamais eu connaissance de la tête de mort, et ainsi jamais été le possesseur du trésor ? »
« Mais poursuivez — je suis tout impatience. »
« Eh bien ; vous avez entendu, bien sûr, les nombreuses histoires qui courent — les mille rumeurs vagues qui circulent au sujet d’argent enterré, quelque part sur la côte atlantique, par Kidd et ses associés. Ces rumeurs doivent avoir eu quelque fondement dans la réalité. Et que les rumeurs aient existé si longtemps et si continûment ne pouvait résulter, me sembla-t-il, que de la circonstance que le trésor enterré restait encore enseveli. Si Kidd avait caché son butin pendant un temps, et l’avait récupéré par la suite, les rumeurs ne nous seraient guère parvenues sous leur forme actuelle et invariable. Vous observerez que les histoires racontées concernent toutes des chercheurs d’argent, non des trouveurs d’argent. Si le pirate avait récupéré son argent, l’affaire en serait restée là. Il m’a semblé qu’un accident — disons la perte d’un aide-mémoire indiquant sa localité — l’avait privé des moyens de le récupérer, et que cet accident était devenu connu de ses suiveurs, qui autrement n’auraient peut-être jamais entendu dire qu’un trésor avait été caché du tout, et qui, s’occupant en vain, parce que guidés par des tentatives infondées, de le regagner, avaient donné naissance d’abord, puis une circulation universelle, aux rapports qui sont maintenant si communs. Avez-vous jamais entendu parler d’un quelconque trésor important ayant été déterré le long de la côte ? »
« Jamais. »
« Mais que les accumulations de Kidd fussent immenses, c’est bien connu. Je tins pour acquis, par conséquent, que la terre les détenait encore ; et vous ne serez guère surpris quand je vous dirai que je ressentis un espoir, touchant presque à la certitude, que le parchemin si étrangement trouvé impliquait un registre perdu du lieu de dépôt. »
« Mais comment avez-vous procédé ? »
« Je tins à nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la chaleur ; mais rien n’apparut. Je pensai alors possible que la couche de saleté pût avoir quelque chose à voir avec l’échec ; je rinçai donc soigneusement le parchemin en versant de l’eau tiède dessus, et, cela fait, je le plaçai dans une poêle en étain, avec le crâne vers le bas, et mis la poêle sur un fourneau de charbon ardent. En quelques minutes, la poêle étant devenue parfaitement chauffée, je retirai la bande, et, à ma joie inexprimable, la trouvai tachetée, en plusieurs endroits, de ce qui semblait être des chiffres disposés en lignes. Je la replaçai dans la poêle et la laissai y rester une autre minute. En la retirant, le tout était exactement tel que vous le voyez maintenant. »
Ici, Legrand, ayant rechauffé le parchemin, le soumit à mon inspection. Les caractères suivants étaient grossièrement tracés, dans une teinte rouge, entre la tête de mort et le chevreau :
« 53‡‡†305))6*;4826)4‡.)4‡);806*;48†8¶60))85;1‡(;:‡*8†83(88)5*† ;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*†2:*‡(;4956*2(5*—4)8¶8*;4069285);) 6†8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48†85;4)485†528806*81(‡9;48;(88;4(‡?3 4;48)4‡;161;:188;‡?; »
« Mais, dis-je, en lui rendant la bande, je suis aussi dans l’obscurité que jamais. Si tous les joyaux de Golconde m’attendaient à la résolution de cette énigme, je suis tout à fait sûr que je serais incapable de les mériter. »
« Et pourtant, dit Legrand, la solution est loin d’être aussi difficile que vous pourriez être amené à l’imaginer d’après la première inspection hâtive des caractères. Ces caractères, comme n’importe qui pourrait aisément le deviner, forment un chiffre — c’est-à-dire qu’ils transmettent un sens ; mais alors, d’après ce qui est connu de Kidd, je ne pouvais le supposer capable de construire l’un des cryptogrammes les plus abstrus. Je pris la décision, aussitôt, qu’il s’agissait d’une espèce simple — telle, toutefois, qu’elle apparaîtrait, à l’intellect fruste du marin, absolument insoluble sans la clé. »
« Et vous l’avez vraiment résolu ? »
« Aisément ; j’en ai résolu d’autres d’une abstrusité dix mille fois plus grande. Les circonstances, et un certain penchant de l’esprit, m’ont conduit à m’intéresser à de telles devinettes, et il peut bien être douté si l’ingéniosité humaine peut construire une énigme du genre que l’ingéniosité humaine ne puisse, par une application appropriée, résoudre. En fait, ayant une fois établi des caractères connectés et lisibles, je ne pensai guère à la simple difficulté d’en développer la teneur. »
« Dans le cas présent — en vérité, dans tous les cas d'écriture secrète — la première question concerne la langue du chiffre ; car les principes de résolution, du moins en ce qui concerne les chiffres les plus simples, dépendent du génie de l'idiome particulier, et en sont modifiés. En général, il n'y a pas d'autre alternative que l'expérimentation (guidée par les probabilités) de toutes les langues connues de celui qui tente la résolution, jusqu'à ce que la bonne soit trouvée. Mais, avec le chiffre que nous avons sous les yeux, toute difficulté a été levée par la signature. Le jeu de mots sur le nom « Kidd » n'est appréciable dans aucune autre langue que l'anglais. Sans cette considération, j'aurais commencé mes tentatives par l'espagnol et le français, comme étant les langues dans lesquelles un secret de ce genre aurait été le plus naturellement écrit par un pirate des mers espagnoles. En l'état, je supposai que le cryptogramme était en anglais.
« Vous observez qu'il n'y a pas de séparation entre les mots. S'il y en avait eu, la tâche aurait été comparativement facile. En ce cas, j'aurais commencé par une collation et une analyse des mots les plus courts, et si un mot d'une seule lettre était apparu, comme c'est le plus probable, (a ou I, par exemple,) j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, n'y ayant aucune division, ma première démarche fut de déterminer les lettres prédominantes, ainsi que les moins fréquentes. En les comptant toutes, je construisis un tableau, ainsi :
Du caractère 8 il y en a 33.
; « 26. 4 « 19. ‡ ) « 16. * « 13. 5 « 12. 6 « 11. † 1 « 8. 0 « 6. 9 2 « 5. : 3 « 4. ? « 3. ¶ « 2. -. « 1.
« Or, en anglais, la lettre qui apparaît le plus fréquemment est le e. Ensuite, la succession se présente ainsi : a o i d h n r s t u y c f g l m w b k p q x z. Le e prédomine si remarquablement qu'on voit rarement une phrase d'une certaine longueur où il ne soit pas le caractère dominant.
« Ici, donc, nous laissons, dès le début, la base de quelque chose de plus qu'une simple conjecture. L'usage général que l'on peut faire du tableau est évident, mais, dans ce chiffre particulier, nous n'aurons que très partiellement besoin de son aide. Comme notre caractère prédominant est le 8, nous commencerons par le supposer comme étant le e de l'alphabet naturel. Pour vérifier la supposition, observons si le 8 apparaît souvent en couple — car le e est doublé très fréquemment en anglais — dans des mots, par exemple, tels que « meet », « fleet », « speed », « seen », « been », « agree », etc. Dans le cas présent, nous le voyons doublé pas moins de cinq fois, bien que le cryptogramme soit bref.
« Supposons donc que 8 soit e. Or, de tous les mots de la langue, « the » est le plus courant ; voyons donc s'il n'y a pas de répétitions de trois caractères, dans le même ordre de collocation, le dernier d'entre eux étant le 8. Si nous découvrons de telles répétitions de lettres, ainsi disposées, elles représenteront très probablement le mot « the ». Après examen, nous trouvons pas moins de sept arrangements de ce type, les caractères étant ;48. Nous pouvons donc supposer que ; représente t, 4 représente h, et 8 représente e — ce dernier étant désormais bien confirmé. Ainsi, un grand pas a été franchi.
« Mais, ayant établi un seul mot, nous sommes en mesure d'établir un point d'une importance capitale ; c'est-à-dire plusieurs commencements et terminaisons d'autres mots. Reportons-nous, par exemple, à l'avant-dernier cas où la combinaison ;48 apparaît — pas très loin de la fin du chiffre. Nous savons que le ; qui suit immédiatement est le commencement d'un mot, et, sur les six caractères succédant à ce « the », nous en connaissons pas moins de cinq. Inscrivons ces caractères, ainsi, par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace pour l'inconnu —
t eeth.
« Ici, nous sommes en mesure, immédiatement, d'écarter le « th », car il ne forme aucune partie du mot commençant par le premier t ; puisque, par l'expérimentation de tout l'alphabet pour une lettre adaptée à l'espace vide, nous percevons qu'aucun mot ne peut être formé dont ce th puisse faire partie. Nous sommes ainsi réduits à
t ee,
et, en parcourant l'alphabet, si nécessaire, comme précédemment, nous arrivons au mot « tree », comme seule lecture possible. Nous gagnons ainsi une autre lettre, r, représentée par (, avec les mots « the tree » juxtaposés.
« En regardant au-delà de ces mots, à une courte distance, nous revoyons la combinaison ;48, et nous l'utilisons pour terminer ce qui précède immédiatement. Nous avons ainsi cet arrangement :
the tree ;4(‡?34 the,
ou, en substituant les lettres naturelles, là où elles sont connues, cela se lit ainsi :
the tree thr‡?3h the.
« Maintenant, si, à la place des caractères inconnus, nous laissons des espaces vides, ou substituons des points, nous lisons ainsi :
the tree thr...h the,
lorsque le mot « through » s'impose de lui-même immédiatement. Mais cette découverte nous donne trois nouvelles lettres, o, u et g, représentées par ‡, ? et 3.
« En examinant maintenant, attentivement, le chiffre pour trouver des combinaisons de caractères connus, nous trouvons, pas très loin du début, cet arrangement,
83(88, ou egree,
ce qui, clairement, est la fin du mot « degree », et nous donne une autre lettre, d, représentée par †.
« Quatre lettres après le mot « degree », nous percevons la combinaison
;46(;88.
« En traduisant les caractères connus, et en représentant les inconnus par des points, comme précédemment, nous lisons ainsi :
th.rtee,
un arrangement suggérant immédiatement le mot « thirteen », et nous fournissant à nouveau deux nouveaux caractères, i et n, représentés par 6 et *.
« En nous reportant, maintenant, au début du cryptogramme, nous trouvons la combinaison,
53‡‡†.
« En traduisant comme précédemment, nous obtenons
good,
ce qui nous assure que la première lettre est A, et que les deux premiers mots sont « A good ».
« Il est maintenant temps d'organiser notre clé, telle qu'elle est découverte, sous une forme tabulaire, pour éviter toute confusion. Elle sera ainsi :
5 représente a † « d 8 « e 3 « g 4 « h 6 « i * « n ‡ « o ( « r ; « t ? « u
« Nous avons, donc, pas moins de onze des lettres les plus importantes représentées, et il sera inutile de poursuivre les détails de la résolution. J'en ai assez dit pour vous convaincre que les chiffres de cette nature sont facilement solubles, et pour vous donner un aperçu de la logique de leur développement. Mais soyez assuré que le spécimen que nous avons devant nous appartient à l'espèce la plus simple de cryptogramme. Il ne reste maintenant plus qu'à vous donner la traduction complète des caractères sur le parchemin, tels qu'ils ont été déchiffrés. La voici :
« « A good glass in the bishop’s hostel in the devil’s seat forty-one degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh limb east side shoot from the left eye of the death’s-head a bee line from the tree through the shot fifty feet out. » »
« Mais, dis-je, l'énigme semble toujours dans un état aussi mauvais que jamais. Comment est-il possible d'extirper un sens à tout ce jargon à propos de « sièges du diable », de « têtes de mort » et d'« hôtels de l'évêque » ? »
« Je confesse, répondit Legrand, que la chose revêt encore un aspect sérieux, lorsqu'elle est regardée avec un coup d'œil superficiel. Ma première tentative fut de diviser la phrase en la division naturelle voulue par le cryptographiste. »
« Vous voulez dire, la ponctuer ? »
« Quelque chose de ce genre. »
« Mais comment était-il possible d'effectuer cela ? »
« J'ai réfléchi que c'avait été un point pour l'écrivain de lier ses mots sans division, afin d'augmenter la difficulté de la résolution. Or, un homme pas trop perspicace, en poursuivant un tel objectif, serait presque certain d'exagérer la chose. Lorsque, au cours de sa composition, il arrivait à une pause dans son sujet qui nécessiterait naturellement un arrêt, ou un point, il serait extrêmement enclin à serrer ses caractères, à cet endroit, plus étroitement que d'habitude. Si vous observez le manuscrit, dans le cas présent, vous détecterez facilement cinq de ces cas de rapprochement inhabituel. Agissant sur cette indication, j'ai fait la division ainsi : « A good glass in the Bishop’s hostel in the Devil’s seat—forty-one degrees and thirteen minutes—northeast and by north—main branch seventh limb east side—shoot from the left eye of the death’s-head—a bee-line from the tree through the shot fifty feet out. » »
« Même cette division, dis-je, me laisse encore dans l'obscurité. »
« Elle m'a laissé aussi dans l'obscurité, répondit Legrand, pendant quelques jours ; durant lesquels j'ai fait des recherches diligentes, dans le voisinage de Sullivan’s Island, pour tout bâtiment qui portait le nom de « Bishop’s Hotel » ; car, bien sûr, j'ai abandonné le mot obsolète « hostel ». N'obtenant aucune information sur le sujet, j'étais sur le point d'étendre ma sphère de recherche, et de procéder de manière plus systématique, quand, un matin, il me vint à l'esprit, tout à fait soudainement, que ce « Bishop’s Hostel » pourrait avoir quelque référence à une vieille famille, du nom de Bessop, qui, depuis un temps immémorial, avait détenu la possession d'un ancien manoir, à environ quatre miles au nord de l'île. Je me rendis en conséquence à la plantation, et réinstituai mes recherches parmi les plus vieux nègres de l'endroit. Enfin, l'une des plus âgées des femmes dit qu'elle avait entendu parler d'un tel endroit appelé Bessop’s Castle, et pensa qu'elle pourrait me guider jusqu'à lui, mais que ce n'était ni un château ni une taverne, mais un haut rocher.
« Je lui offris de la payer bien pour sa peine, et, après quelques hésitations, elle consentit à m'accompagner sur les lieux. Nous le trouvâmes sans grande difficulté, puis, la renvoyant, je procédai à examiner l'endroit. Le « château » consistait en un assemblage irrégulier de falaises et de rochers — l'un de ces derniers étant tout à fait remarquable par sa hauteur ainsi que par son apparence isolée et artificielle. Je grimpai jusqu'à son sommet, et je me sentis alors fort embarrassé quant à ce qui devait être fait ensuite.
« Tandis que j'étais occupé à réfléchir, mes yeux tombèrent sur une corniche étroite dans la face orientale du rocher, peut-être à un yard sous le sommet sur lequel je me tenais. Cette corniche saillait d'environ dix-huit pouces, et n'avait pas plus d'un pied de large, tandis qu'une niche dans la falaise juste au-dessus lui donnait une ressemblance grossière avec l'une des chaises à dossier creux utilisées par nos ancêtres. Je ne doutai pas qu'ici se trouvait le « siège du diable » auquel il était fait allusion dans le manuscrit, et maintenant je semblais saisir tout le secret de l'énigme.
« Le « bon verre » (good glass), savais-je, ne pouvait faire référence à rien d'autre qu'à un télescope ; car le mot « glass » est rarement employé dans un autre sens par les marins. Or ici, je vis immédiatement, était un télescope à utiliser, et un point de vue défini, n'admettant aucune variation, à partir duquel l'utiliser. Je n'hésitai pas non plus à croire que les phrases « quarante et un degrés et treize minutes » et « nord-est et quart nord » étaient prévues comme des directions pour le nivellement du verre. Très excité par ces découvertes, je me dépêchai de rentrer chez moi, me procurai un télescope, et retournai au rocher.
« Je me laissai descendre sur la corniche, et trouvai qu'il était impossible de s'y maintenir assis si ce n'est dans une position particulière. Ce fait confirma mon idée préconçue. Je procédai à utiliser le verre. Bien sûr, les « quarante et un degrés et treize minutes » ne pouvaient faire allusion à rien d'autre qu'à une élévation au-dessus de l'horizon visible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée par les mots « nord-est et quart nord ». Cette dernière direction, je l'établis immédiatement au moyen d'une boussole de poche ; puis, pointant le verre aussi près d'un angle de quarante et un degrés d'élévation que je pouvais le faire au jugé, je le déplaçai prudemment vers le haut ou vers le bas, jusqu'à ce que mon attention fût arrêtée par une faille ou une ouverture circulaire dans le feuillage d'un grand arbre qui dépassait ses semblables dans le lointain. Au centre de cette faille, je perçus une tache blanche, mais ne pus, au début, distinguer ce que c'était. Ajustant la mise au point du télescope, je regardai de nouveau, et pus alors identifier qu'il s'agissait d'un crâne humain.
« À cette découverte, j'étais si confiant que je considérais l'énigme comme résolue ; car la phrase « branche principale, septième membre, côté est » ne pouvait faire référence qu'à la position du crâne sur l'arbre, tandis que « tirez de l'œil gauche de la tête de mort » n'admettait, aussi, qu'une seule interprétation, en ce qui concerne une recherche de trésor enterré. Je perçus que le dessein était de laisser tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne droite, ou, en d'autres mots, une ligne droite tracée depuis le point le plus proche du tronc à travers « le coup » (ou l'endroit où la balle tombait), et de là étendue à une distance de cinquante pieds, indiquerait un point défini — et sous ce point, je pensais qu'il était au moins possible qu'un dépôt de valeur fût caché. »
« Tout cela, dis-je, est extrêmement clair, et, bien qu'ingénieux, reste simple et explicite. Quand vous avez quitté le Bishop’s Hotel, qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Eh bien, ayant soigneusement pris les repères de l'arbre, je suis retourné à la maison. À l'instant où j'ai quitté « le siège du diable », cependant, la faille circulaire a disparu ; et je n'ai pu en avoir un aperçu par la suite, quoi que je fasse. Ce qui me semble être la principale ingéniosité dans toute cette affaire, c'est le fait (car des expériences répétées m'ont convaincu que c'est un fait) que l'ouverture circulaire en question n'est visible d'aucun autre point de vue accessible que celui offert par l'étroite corniche sur la face du rocher.
« Dans cette expédition au « Bishop’s Hotel », j'avais été accompagné par Jupiter, qui avait, sans aucun doute, observé, depuis quelques semaines, l'abstraction de mon comportement, et prenait un soin particulier à ne pas me laisser seul. Mais, le lendemain, me levant très tôt, je parvins à lui fausser compagnie, et je partis dans les collines à la recherche de l'arbre. Après beaucoup de labeur, je le trouvai. Quand je rentrai à la maison le soir, mon valet proposa de me donner une correction. Avec le reste de l'aventure, je crois que vous êtes aussi bien au courant que moi-même. »
« Je suppose, dis-je, que vous avez manqué l'endroit, lors de la première tentative de creusement, par la stupidité de Jupiter qui a laissé tomber l'insecte par l'œil droit au lieu de l'œil gauche du crâne. »
« Précisément. Cette erreur a fait une différence d'environ deux pouces et demi dans le « coup » — c'est-à-dire dans la position du piquet le plus proche de l'arbre ; et si le trésor avait été sous le « coup », l'erreur aurait été de peu d'importance ; mais « le coup », avec le point le plus proche de l'arbre, n'étaient que deux points pour l'établissement d'une ligne de direction ; bien sûr, l'erreur, aussi triviale fût-elle au début, augmenta à mesure que nous procédions avec la ligne, et au moment où nous eûmes parcouru cinquante pieds, nous éloigna complètement de la piste. Sans mes impressions profondes que le trésor était ici, quelque part, réellement enterré, nous aurions pu avoir toute notre peine en vain. »
« Mais votre grandiloquence, et votre conduite en faisant balancer le scarabée — comme c'était excessivement étrange ! J'étais sûr que vous étiez fou. Et pourquoi avez-vous insisté pour laisser tomber l'insecte, au lieu d'une balle, depuis le crâne ? »
« Eh bien, pour être franc, je me sentais quelque peu agacé par vos soupçons évidents concernant ma santé mentale, et j'ai donc résolu de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin de mystification sobre. Pour cette raison, j'ai fait balancer le scarabée, et pour cette raison, je l'ai laissé tomber de l'arbre. Une de vos remarques sur son grand poids a suggéré cette dernière idée. »
« Oui, je vois ; et maintenant il n'y a qu'un point qui me déconcerte. Que devons-nous penser des squelettes trouvés dans le trou ? »
« C'est une question à laquelle je ne suis pas plus capable de répondre que vous. Il semble, cependant, n'y avoir qu'une seule façon plausible de les expliquer — et pourtant, il est effroyable de croire à une telle atrocité que ma suggestion impliquerait. Il est clair que Kidd — si Kidd a bien dissimulé ce trésor, ce dont je ne doute pas — il est clair qu'il a dû avoir de l'aide dans le travail. Mais ce travail conclu, il a pu juger opportun d'éliminer tous les participants à son secret. Peut-être qu'une paire de coups de pioche a suffi, tandis que ses coadjuteurs étaient occupés dans la fosse ; peut-être qu'il en a fallu une douzaine — qui pourrait le dire ? »
QUATRE BÊTES EN UNE — L'HOMO-CAMÉLÉOPARD
Chacun a ses vertus.
— Xerxès, de Crébillon.
Antiochus Épiphane est très généralement considéré comme le Gog du prophète Ézéchiel. Cet honneur est, cependant, plus correctement attribuable à Cambyse, le fils de Cyrus. Et, en vérité, le caractère du monarque syrien n'a nullement besoin d'un quelconque embellissement adventice. Son accession au trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante-et-onze ans avant la venue du Christ ; sa tentative de piller le temple de Diane à Éphèse ; son hostilité implacable envers les Juifs ; sa profanation du Saint des Saints ; et sa mort misérable à Taba, après un règne tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'un genre proéminent, et donc plus généralement remarquées par les historiens de son temps que les exploits impies, lâches, cruels, sots et fantasques qui font la somme totale de sa vie privée et de sa réputation.
Supposons, cher lecteur, que nous sommes maintenant en l'an du monde trois mille huit cent trente, et imaginons, pour quelques minutes, que nous nous trouvions dans cette demeure la plus grotesque de l'homme, la ville remarquable d'Antioche. Certes, il y avait, en Syrie et dans d'autres pays, seize villes de cette appellation, outre celle à laquelle je fais plus particulièrement allusion. Mais la nôtre est celle qui portait le nom d'Antiochia Epidaphne, en raison de sa proximité avec le petit village de Daphné, où se dressait un temple dédié à cette divinité. Elle fut construite (bien qu'à ce sujet il y ait quelque dispute) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint immédiatement la résidence de la monarchie syrienne. Aux temps florissants de l'Empire romain, elle était la station ordinaire du préfet des provinces orientales ; et plusieurs des empereurs de la ville reine (parmi lesquels on peut mentionner, spécialement, Verus et Valens) y passèrent la plus grande partie de leur temps. Mais je vois que nous sommes arrivés dans la ville elle-même. Montons sur ce rempart, et jetons nos yeux sur la ville et le pays voisin.
« Quel est ce fleuve large et rapide qui se fraye un chemin, avec d'innombrables chutes, à travers la nature sauvage montagneuse, et finalement à travers la nature sauvage des bâtiments ? »
C'est l'Oronte, et c'est la seule eau en vue, à l'exception de la Méditerranée, qui s'étend, comme un large miroir, à environ douze miles vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée ; mais laissez-moi vous dire, rares sont ceux qui ont eu un coup d'œil sur Antioche. Par rares, je veux dire, peu nombreux sont ceux qui, comme vous et moi, ont eu, en même temps, les avantages d'une éducation moderne. Cessez donc de regarder cette mer, et accordez toute votre attention à la masse de maisons qui gît sous nous. Vous vous souviendrez que nous sommes maintenant en l'an du monde trois mille huit cent trente. Si c'était plus tard — par exemple, si c'était l'an de notre Seigneur dix-huit cent quarante-cinq, nous serions privés de ce spectacle extraordinaire. Au dix-neuvième siècle, Antioche est — c'est-à-dire, Antioche sera — dans un état lamentable de délabrement. Elle aura été, à cette époque, totalement détruite, à trois périodes différentes, par trois tremblements de terre successifs. En effet, pour dire la vérité, ce qu'il pourra alors rester de son ancienne splendeur sera trouvé dans un état si désolé et ruiné que le patriarche aura transféré sa résidence à Damas. C'est bien. Je vois que vous profitez de mes conseils, et que vous tirez le meilleur parti de votre temps en inspectant les lieux — en
— satisfaisant vos yeux Avec les mémoriaux et les choses de renom Qui donnent le plus de renommée à cette ville. —
Je demande pardon ; j'avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'apparence d'Epidaphne ne justifie-t-elle pas que je la qualifie de grotesque ?
« Elle est bien fortifiée ; et à cet égard, elle est autant redevable à la nature qu'à l'art. »
Très vrai.
« Il y a un nombre prodigieux de palais majestueux. »
Il y en a.
« Et les nombreux temples, somptueux et magnifiques, peuvent supporter la comparaison avec les plus vantés de l'antiquité. »
Tout cela, je dois le reconnaître. Il n'en reste pas moins une infinité de cahutes de boue et d'ignobles masures. Nous ne pouvons nous empêcher de percevoir l'abondance de crasse dans chaque ruisseau et, n'étaient les effluves écrasants de l'encens idolâtre, je n'ai aucun doute que nous trouverions une puanteur des plus intolérables. Avez-vous jamais contemplé des rues si insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes ? Quelle tristesse leurs ombres projettent sur le sol ! Il est heureux que les lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées tout au long du jour ; autrement, nous aurions les ténèbres de l'Égypte au temps de sa désolation.
« C'est certainement un endroit étrange ! Que signifie ce singulier édifice, là-bas ? Voyez ! Il domine tous les autres et se trouve à l'est de ce que je prends pour le palais royal ! »
C'est le nouveau temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le titre d'Elah Gabalah. Par la suite, un empereur romain fort célèbre instaurera ce culte à Rome et en tirera un surnom : Héliogabale. Je gage que vous aimeriez jeter un coup d'œil à la divinité du temple. Il est inutile de lever les yeux vers les cieux ; sa majesté solaire n'est pas là — du moins pas le Soleil adoré par les Syriens. Cette divinité se trouve à l'intérieur de ce bâtiment. Il est adoré sous la figure d'un grand pilier de pierre se terminant au sommet par un cône ou une pyramide, ce qui désigne le Feu.
« Écoutez — voyez ! — qui peuvent bien être ces êtres ridicules, à moitié nus, le visage peint, criant et gesticulant devant la populace ? »
Quelques-uns sont des bateleurs. D'autres appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La plus grande partie cependant — ceux surtout qui rossent le populaire avec des bâtons — sont les principaux courtisans du palais, exécutant, comme le devoir les y oblige, quelque bouffonnerie louable du roi.
« Mais qu'avons-nous là ? Ciel ! La ville grouille de bêtes sauvages ! Quel spectacle terrible ! — quelle particularité dangereuse ! »
Terrible, si vous voulez ; mais pas le moins du monde dangereuse. Chaque animal, si vous prenez la peine d'observer, suit fort tranquillement son maître. Quelques-uns, certes, sont menés avec une corde au cou, mais ce sont principalement les espèces plus petites ou timides. Le lion, le tigre et le léopard sont entièrement sans entraves. Ils ont été dressés sans difficulté à leur profession actuelle et servent leurs propriétaires respectifs en qualité de valets de chambre. Il est vrai qu'il y a des occasions où la nature revendique ses domaines violés ; mais alors, le dévorage d'un homme d'armes ou l'étranglement d'un taureau consacré est une circonstance de trop peu d'importance pour être plus que suggérée à Epidaphne.
« Mais quel tumulte extraordinaire entends-je ? C'est assurément un grand bruit, même pour Antioche ! Cela suppose quelque commotion d'un intérêt inhabituel. »
Oui — sans aucun doute. Le roi a ordonné quelque spectacle inédit — quelque exhibition de gladiateurs à l'hippodrome — ou peut-être le massacre des prisonniers scythes — ou l'embrasement de son nouveau palais — ou la démolition d'un beau temple — ou, en vérité, un feu de joie composé de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des éclats de rire montent aux cieux. L'air devient dissonant d'instruments à vent et horrible du clameur d'un million de gorges. Descendons, pour l'amour du plaisir, et voyons ce qui se passe ! Par ici — attention ! Nous voici dans la rue principale, qui est appelée la rue de Timarchus. La mer de gens vient dans cette direction et nous aurons du mal à endiguer la marée. Ils se déversent par la ruelle d'Héraclide, qui mène directement du palais ; le roi est donc très probablement parmi les émeutiers. Oui — j'entends les cris du héraut proclamant son approche dans la phraséologie pompeuse de l'Orient. Nous aurons un aperçu de sa personne lorsqu'il passera devant le temple d'Ashimah. Nichons-nous dans le vestibule du sanctuaire ; il sera bientôt ici. En attendant, examinons cette image. Qu'est-ce ? Oh ! C'est le dieu Ashimah en personne. Vous percevez toutefois qu'il n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre, et qu'il n'a pas non plus beaucoup de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Pourtant, toutes ces apparences ont été données — je vous demande pardon — seront données — par les savants des âges futurs à l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes et dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce ?
« Béni soit Dieu ! C'est un singe ! »
Vrai — un babouin ; mais pas moins une divinité pour autant. Son nom est une dérivation du grec Simia — quels grands sots que ces antiquaires ! Mais voyez ! — voyez ! — là-bas, un gamin en guenilles qui détale. Où va-t-il ? Que braille-t-il ? Que dit-il ? Oh ! Il dit que le roi vient en triomphe ; qu'il est en grande tenue ; qu'il vient de finir de mettre à mort, de sa propre main, un millier de prisonniers israélites enchaînés ! Pour cet exploit, le va-nu-pieds le porte aux nues ! Écoutez ! Voici une troupe de même acabit. Ils ont composé un hymne latin sur la vaillance du roi et le chantent en marchant :
Mille, mille, mille, Mille, mille, mille, Decollavimus, unus homo ! Mille, mille, mille, mille, decollavimus ! Mille, mille, mille, Vivat qui mille mille occidit ! Tantum vini habet nemo Quantum sanguinis effudit !
Ce qui peut être ainsi paraphrasé :
Un millier, un millier, un millier, Un millier, un millier, un millier, Nous, avec un seul guerrier, avons tué ! Un millier, un millier, un millier, un millier. Chantons encore un millier ! Holà ! — chantons Longue vie à notre roi, Qui en a terrassé mille si bien ! Holà ! — rugissons, Il nous a donné plus De gallons rouges de sang Que toute la Syrie ne peut fournir de vin !
« Entendez-vous cette fanfare de trompettes ? »
Oui — le roi arrive ! Voyez ! Le peuple est atterré d'admiration et lève les yeux vers les cieux en révérence. Il vient ! — il arrive ! — le voilà !
« Qui ? — où ? — le roi ? — ne le vois point — je ne saurais dire que je l'aperçois. »
Alors vous devez être aveugle.
« Très possible. Pourtant je ne vois rien qu'une foule tumultueuse d'idiots et de fous qui s'affairent à se prosterner devant une girafe gigantesque et à tenter d'obtenir un baiser des sabots de l'animal. Voyez ! La bête a fort justement rué sur l'un des membres de la canaille — et un autre — et un autre — et un autre. En vérité, je ne peux m'empêcher d'admirer l'animal pour l'excellent usage qu'il fait de ses pieds. »
Canaille, vraiment ! — mais ce sont là les nobles et libres citoyens d'Epidaphne ! Des bêtes, avez-vous dit ? — prenez garde de ne pas être entendu. Ne percevez-vous pas que l'animal a le visage d'un homme ? Pourquoi, mon cher monsieur, cette girafe n'est autre qu'Antiochus Épiphane, Antiochus l'Illustre, roi de Syrie, et le plus puissant de tous les autocrates de l'Orient ! Il est vrai qu'il est parfois intitulé Antiochus Épimane — Antiochus le fou — mais c'est parce que tous les gens n'ont pas la capacité d'apprécier ses mérites. Il est certain aussi qu'il est actuellement niché dans la peau d'une bête et qu'il fait de son mieux pour jouer le rôle d'une girafe ; mais cela est fait pour mieux soutenir sa dignité de roi. De plus, le monarque est de stature gigantesque, et l'habit n'est donc ni inélégant ni trop large. Nous pouvons cependant présumer qu'il ne l'aurait pas adopté sans quelque occasion d'apparat spécial. Tel, vous l'admettrez, est le massacre d'un millier de Juifs. Avec quelle dignité supérieure le monarque déambule-t-il à quatre pattes ! Sa queue, vous le percevez, est tenue en l'air par ses deux principales concubines, Elline et Argelais ; et son aspect général serait infiniment séduisant, n'était la protubérance de ses yeux, qui vont certainement sortir de sa tête, et la couleur étrange de son visage, devenu indescriptible à cause de la quantité de vin qu'il a avalée. Suivons-le à l'hippodrome, où il se rend, et écoutons le chant de triomphe qu'il entame :
Qui est roi si ce n'est Épiphane ? Dites — savez-vous ? Qui est roi si ce n'est Épiphane ? Bravo ! — bravo ! Il n'est nul autre qu'Épiphane, Non — il n'y en a point : Alors démolissez les temples, Et éteignez le soleil !
Bien et énergiquement chanté ! La populace l'acclame « Prince des Poètes », ainsi que « Gloire de l'Orient », « Délice de l'Univers » et « Plus Remarquable des Girafes ». Ils ont réclamé un rappel de son effusion, et entendez-vous ? — il la chante à nouveau. Lorsqu'il arrivera à l'hippodrome, il sera couronné de la couronne poétique, en anticipation de sa victoire aux prochains Jeux olympiques.
« Mais, bon Jupiter ! qu'est-ce qui se passe dans la foule derrière nous ? »
Derrière nous, avez-vous dit ? — oh ! ah ! — je perçois. Mon ami, il est heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr dès que possible. Ici ! — cachons-nous dans l'arche de cet aqueduc, et je vous informerai bientôt de l'origine de la commotion. Il s'est avéré comme je l'anticipais. L'apparence singulière de la girafe et la tête d'un homme ont, semble-t-il, offensé les notions de convenance entretenues, en général, par les animaux sauvages domestiqués dans la ville. Une mutinerie en a été le résultat ; et, comme il est d'usage en pareilles occasions, tous les efforts humains seront vains pour mater la foule. Plusieurs Syriens ont déjà été dévorés ; mais la voix générale des patriotes à quatre pattes semble être de dévorer la girafe. Le « Prince des Poètes », par conséquent, est sur ses pattes arrière, courant pour sauver sa vie. Ses courtisans l'ont laissé en plan, et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. « Délice de l'Univers », tu es dans une triste situation ! « Gloire de l'Orient », tu es en danger de mastication ! Ne regarde donc jamais si piteusement ta queue ; elle sera sans aucun doute traînée dans la boue, et pour cela, il n'y a pas d'aide. Ne regarde pas derrière toi, donc, à son inévitable dégradation ; mais prends courage, utilise tes jambes avec vigueur et détale vers l'hippodrome ! Souviens-toi que tu es Antiochus Épiphane, Antiochus l'Illustre ! — mais aussi « Prince des Poètes », « Gloire de l'Orient », « Délice de l'Univers » et « Plus Remarquable des Girafes » ! Ciel ! Quelle vitesse tu déploies ! Quelle capacité à détaler tu développes ! Cours, Prince ! — Bravo, Épiphane ! Bien joué, Girafe ! — Glorieux Antiochus ! — Il court ! — il bondit ! — il vole ! Comme une flèche catapultée, il approche de l'hippodrome ! Il bondit ! — il hurle ! — il y est ! C'est bien ; car si toi, « Gloire de l'Orient », tu avais mis une demi-seconde de plus à atteindre les portes de l'amphithéâtre, il n'est pas un ours à Epidaphne qui n'aurait croqué un morceau de ta carcasse. Partons — prenons notre départ ! — car nous trouverons nos délicates oreilles modernes incapables de supporter le vaste vacarme qui est sur le point de commencer pour célébrer l'évasion du roi ! Écoutez ! Il a déjà commencé. Voyez ! — toute la ville est sens dessus dessous.
« C'est assurément la ville la plus peuplée de l'Orient ! Quel désert de gens ! quel méli-mélo de tous les rangs et de tous les âges ! quelle multiplicité de sectes et de nations ! quelle variété de costumes ! quelle Babel de langues ! quel hurlement de bêtes ! quel tintement d'instruments ! quel lot de philosophes ! »
Viens, partons.
« Attendez un moment ! Je vois un vaste brouhaha dans l'hippodrome ; quel en est le sens, je vous prie ? »
Cela ? — oh, rien ! Les nobles et libres citoyens d'Epidaphne étant, comme ils le déclarent, bien satisfaits de la foi, de la valeur, de la sagesse et de la divinité de leur roi, et ayant, de plus, été témoins oculaires de sa récente agilité surhumaine, ne pensent pas qu'il soit de leur devoir de faire moins que d'investir ses tempes (en plus de la couronne poétique) de la couronne de la victoire à la course à pied — couronne qu'il est évident qu'il doit obtenir lors de la célébration de la prochaine olympiade, et qu'ils lui donnent donc par avance.
Notre première rencontre eut lieu dans une librairie obscure de la rue Montmartre, où le hasard, nous ayant conduits tous deux à la recherche du même volume, très rare et fort remarquable, nous rapprocha. Nous nous revîmes maintes fois. Je m’intéressais vivement à la petite histoire familiale qu’il me détaillait avec toute la candeur dont un Français fait preuve dès que sa propre personne devient le sujet de son discours. J’étais, en outre, stupéfait par l’étendue prodigieuse de ses lectures ; et, par-dessus tout, je sentais mon âme s’embraser au contact de la ferveur sauvage et de la fraîcheur éclatante de son imagination. Cherchant à Paris ce que je cherchais alors, je sentais que la compagnie d’un tel homme serait pour moi un trésor inestimable ; et je lui confiai franchement ce sentiment. Il fut finalement convenu que nous vivrions ensemble durant mon séjour dans la ville ; et, ma situation financière étant quelque peu moins embarrassée que la sienne, il me fut permis de prendre à ma charge la location et l’ameublement — dans un style qui convenait à la mélancolie assez fantastique de notre tempérament commun — d’une demeure grotesque et dévorée par le temps, délaissée depuis longtemps en raison de superstitions sur lesquelles nous ne nous enquîmes point, et chancelante sur ses bases dans une partie retirée et désolée du faubourg Saint-Germain.
Si le train de vie que nous menions en ce lieu avait été connu du monde, on nous eût pris pour des fous — quoique, peut-être, pour des fous d’une nature inoffensive. Notre réclusion était parfaite. Nous n’admettions aucun visiteur. En vérité, l’emplacement de notre retraite avait été soigneusement tenu secret vis-à-vis de mes anciennes connaissances ; et il y avait bien des années que Dupin avait cessé de connaître ou d’être connu à Paris. Nous n’existions qu’en nous-mêmes.
C’était une bizarrerie de mon ami (car comment appeler cela autrement ?) que d’être amoureux de la nuit pour elle-même ; et, dans cette fantaisie, comme dans toutes les autres, je m’abandonnai tranquillement, me livrant à ses caprices extravagants avec un parfait abandon. La divinité de sable ne pouvait elle-même demeurer toujours avec nous ; mais nous pouvions contrefaire sa présence. Dès les premières lueurs du matin, nous fermions tous les volets de notre vieille bâtisse, allumant une paire de bougies qui, fortement parfumées, ne répandaient que les rayons les plus blafards et les plus faibles. À l’aide de ceux-ci, nous occupions nos âmes de rêves — lisant, écrivant ou conversant, jusqu’à ce que l’horloge nous avertît de l’avènement de la véritable Obscurité. Alors nous sortions bras dessus, bras dessous, poursuivant les sujets du jour, ou errant au hasard jusqu’à une heure avancée, cherchant, au milieu des lumières et des ombres sauvages de la cité populeuse, cette infinité d’excitation mentale que peut offrir l’observation tranquille.
En ces moments-là, je ne pouvais m’empêcher de remarquer et d’admirer (bien que sa riche idéalité m’eût préparé à l’attendre) une capacité analytique particulière chez Dupin. Il semblait, de plus, prendre un plaisir avide à son exercice — sinon précisément à son étalage — et n’hésitait pas à confesser le plaisir qu’il en tirait. Il se vantait auprès de moi, avec un petit rire étouffé, que la plupart des hommes, à son égard, portaient des fenêtres dans leur poitrine, et il avait coutume de faire suivre de telles assertions de preuves directes et fort surprenantes de sa connaissance intime de la mienne. Ses manières, en ces instants, étaient froides et abstraites ; ses yeux avaient une expression vacante, tandis que sa voix, d’ordinaire un riche ténor, montait dans un registre aigu qui aurait semblé pétulant sans la délibération et la distinction parfaite de son élocution. En l’observant dans ces dispositions, je méditais souvent sur la vieille philosophie de l’âme bipartite, et je m’amusais à imaginer un double Dupin — le créateur et le résolvant.
Qu’on ne suppose pas, d’après ce que je viens de dire, que je détaille quelque mystère ou que j’écrive quelque roman. Ce que j’ai décrit chez ce Français n’était que le résultat d’une intelligence excitée, ou peut-être malade. Mais un exemple de la nature de ses remarques aux époques en question donnera mieux l’idée.
Nous flânions une nuit le long d’une rue sale au voisinage du Palais-Royal. Étant tous deux, semble-t-il, absorbés par nos pensées, aucun de nous n’avait prononcé une syllabe depuis quinze minutes au moins. Soudain, Dupin s’écria :
« C’est un bien petit homme, c’est vrai, et il ferait mieux au Théâtre des Variétés. »
« Il n’y a aucun doute là-dessus », répondis-je machinalement, sans remarquer d’abord (tant j’avais été plongé dans mes réflexions) la manière extraordinaire dont l’orateur s’était accordé à mes méditations. Un instant plus tard, je repris mes esprits, et mon étonnement fut profond.
« Dupin, dis-je gravement, cela dépasse mon entendement. Je n’hésite pas à dire que je suis stupéfait, et que je peux à peine en croire mes sens. Comment était-il possible que vous sachiez que je pensais à... ? » Ici, je fis une pause, pour m’assurer sans aucun doute s’il savait réellement à qui je pensais.
« ...à Chantilly, dit-il, pourquoi faites-vous une pause ? Vous vous faisiez la réflexion que sa taille diminutive le rendait impropre à la tragédie. »
C’était précisément ce qui avait formé le sujet de mes réflexions. Chantilly était un ancien savetier de la rue Saint-Denis qui, devenu fou de théâtre, avait tenté le rôle de Xerxès dans la tragédie de Crébillon du même nom, et avait été notoirement pasquiné pour ses peines.
« Dites-moi, pour l’amour du ciel, m’écriai-je, la méthode — s’il y a méthode — par laquelle vous avez été capable de sonder mon âme en cette affaire. » En fait, j’étais encore plus effrayé que je n’aurais voulu l’exprimer.
« C’est le fruitier, répondit mon ami, qui vous a conduit à la conclusion que le raccommodeur de souliers n’était pas d’une taille suffisante pour Xerxès et id genus omne. »
« Le fruitier ! vous m’étonnez — je ne connais aucun fruitier, quel qu’il soit. »
« L’homme qui vous a heurté alors que nous entrions dans la rue — il y a peut-être quinze minutes. »
Je me rappelai alors qu’en effet, un fruitier, portant sur sa tête un grand panier de pommes, m’avait presque jeté à terre, par accident, alors que nous passions de la rue C... dans la voie publique où nous nous trouvions ; mais ce que cela avait à voir avec Chantilly, je ne pouvais absolument pas le comprendre.
Il n’y avait pas une particule de charlatanerie chez Dupin. « Je vais expliquer, dit-il, et pour que vous compreniez tout clairement, nous allons d’abord retracer le cours de vos méditations, depuis le moment où je vous ai parlé jusqu’à celui de la rencontre avec le fruitier en question. Les plus grands maillons de la chaîne sont ceux-ci : Chantilly, Orion, le docteur Nichols, Épicure, stéréotomie, les pierres de la rue, le fruitier. »
Il est peu de personnes qui ne se soient, à une certaine période de leur vie, amusées à retracer les étapes par lesquelles des conclusions particulières de leur propre esprit ont été atteintes. L’occupation est souvent pleine d’intérêt ; et celui qui la tente pour la première fois est étonné par la distance et l’incohérence apparemment illimitées entre le point de départ et le but. Quelle dut être, alors, ma stupéfaction quand j’entendis le Français dire ce qu’il venait de dire, et quand je ne pus m’empêcher de reconnaître qu’il avait dit la vérité. Il continua :
« Nous parlions de chevaux, si je me souviens bien, juste avant de quitter la rue C... C’était le dernier sujet que nous avions abordé. Alors que nous traversions pour entrer dans cette rue, un fruitier, avec un grand panier sur la tête, nous frôlant rapidement, vous poussa sur un tas de pavés accumulés à un endroit où la chaussée était en réparation. Vous marchâtes sur l’un des fragments détachés, glissâtes, vous foulâtes légèrement la cheville, parûtes vexé ou maussade, marmonnâtes quelques mots, vous retournâtes pour regarder le tas, puis continuâtes en silence. Je n’étais pas particulièrement attentif à ce que vous faisiez ; mais l’observation est devenue pour moi, depuis quelque temps, une espèce de nécessité.
« Vous avez gardé les yeux sur le sol — jetant, avec une expression pétulante, des coups d’œil aux trous et aux ornières du pavé (de sorte que j’ai vu que vous pensiez toujours aux pierres), jusqu’à ce que nous atteignions la petite ruelle appelée Lamartine, qui a été pavée, à titre d’expérience, avec des blocs chevauchants et rivetés. Ici, votre visage s’éclaira et, percevant vos lèvres remuer, je ne pouvais douter que vous murmuriez le mot "stéréotomie", un terme très affecté appliqué à cette espèce de pavage. Je savais que vous ne pouviez vous dire "stéréotomie" sans être amené à penser aux atomes, et ainsi aux théories d’Épicure ; et puisque, lorsque nous avons discuté de ce sujet il n’y a pas très longtemps, je vous ai mentionné combien singulièrement, quoique avec si peu d’attention, les vagues conjectures de ce noble Grec avaient trouvé confirmation dans la récente cosmogonie nébulaire, je sentais que vous ne pouviez éviter de jeter les yeux vers la grande nébuleuse d’Orion, et je m’attendais certainement à ce que vous le fissiez. Vous avez levé les yeux ; et j’étais maintenant assuré que j’avais correctement suivi vos pas. Mais dans cette amère tirade sur Chantilly, qui a paru dans le "Musée" d’hier, le satiriste, faisant quelques allusions déshonorantes au changement de nom du savetier en endossant le cothurne, a cité une ligne latine dont nous avons souvent conversé. Je veux dire la ligne :
Perdidit antiquum litera prima sonum.
« Je vous avais dit que cela faisait référence à Orion, autrefois écrit Urion ; et, à partir de certaines pointes liées à cette explication, je savais que vous ne pouviez l’avoir oublié. Il était clair, par conséquent, que vous ne manqueriez pas de combiner les deux idées d’Orion et de Chantilly. Que vous les ayez combinées, je l’ai vu par le caractère du sourire qui a passé sur vos lèvres. Vous avez pensé à l’immolation du pauvre savetier. Jusque-là, vous aviez la démarche voûtée ; mais alors je vous ai vu vous redresser de toute votre hauteur. J’étais donc sûr que vous réfléchissiez à la taille diminutive de Chantilly. À ce point, j’ai interrompu vos méditations pour remarquer que, comme, en fait, c’était un bien petit homme — ce Chantilly — il ferait mieux au Théâtre des Variétés. »
Peu de temps après, nous parcourions une édition du soir de la "Gazette des Tribunaux", quand les paragraphes suivants arrêtèrent notre attention.
« Meurtres extraordinaires. — Ce matin, vers trois heures, les habitants du quartier Saint-Roch ont été tirés de leur sommeil par une succession de cris terrifiants, provenant, apparemment, du quatrième étage d’une maison de la rue Morgue, connue pour être occupée uniquement par une certaine Madame L’Espanaye et sa fille, Mademoiselle Camille L’Espanaye. Après quelque délai, occasionné par une tentative infructueuse pour obtenir l’admission de la manière habituelle, la porte cochère fut enfoncée à coups de levier, et huit ou dix voisins entrèrent, accompagnés de deux gendarmes. À ce moment, les cris avaient cessé ; mais, comme la troupe montait la première volée d’escaliers, deux voix rudes ou plus, en dispute violente, furent distinguées et semblaient provenir de la partie supérieure de la maison. En atteignant le second palier, ces sons avaient également cessé et tout était devenu parfaitement calme. La troupe se dispersa et se précipita de chambre en chambre. En arrivant dans une grande chambre à l’arrière, au quatrième étage (dont la porte, trouvée fermée à clé, la clé étant à l’intérieur, fut enfoncée), un spectacle se présenta qui frappa tous les présents non moins d’horreur que d’étonnement.
« L’appartement était dans le plus grand désordre — les meubles brisés et jetés dans toutes les directions. Il n’y avait qu’un seul lit ; et celui-ci avait été dépouillé de sa literie, jetée au milieu du plancher. Sur une chaise gisait un rasoir, taché de sang. Sur l’âtre se trouvaient deux ou trois mèches longues et épaisses de cheveux humains gris, également tachées de sang, et semblant avoir été arrachées par les racines. Sur le sol, on trouva quatre napoléons, une boucle d’oreille en topaze, trois grandes cuillers d’argent, trois plus petites en métal d’Alger, et deux bourses contenant près de quatre mille francs en or. Les tiroirs d’une commode, qui se trouvait dans un coin, étaient ouverts et avaient été, semble-t-il, fouillés, bien que beaucoup d’objets y fussent encore. Un petit coffre-fort en fer fut découvert sous le lit (non pas sous le sommier). Il était ouvert, la clé étant toujours dans la serrure. Il ne contenait rien d’autre que quelques vieilles lettres et autres papiers de peu d’importance.
« De Madame L’Espanaye, aucune trace n’était visible ; mais une quantité inhabituelle de suie ayant été observée dans la cheminée, une recherche fut faite, et (horrible à relater !) le cadavre de la fille, la tête en bas, en fut extrait ; il avait été ainsi poussé dans l’étroite ouverture sur une distance considérable. Le corps était encore chaud. En l’examinant, on perçut de nombreuses excoriations, sans doute occasionnées par la violence avec laquelle il avait été poussé et dégagé. Sur le visage se trouvaient de nombreuses égratignures sévères, et, sur la gorge, des meurtrissures sombres et des empreintes profondes d’ongles, comme si la défunte avait été étranglée.
« Après une investigation minutieuse de chaque partie de la maison, sans autre découverte, la troupe se rendit dans une petite cour pavée à l’arrière du bâtiment, où gisait le cadavre de la vieille dame, la gorge si entièrement tranchée que, lors d’une tentative pour la soulever, la tête se détacha. Le corps, tout comme la tête, était effroyablement mutilé — le premier au point de ne conserver que peu de semblant d’humanité.
« Sur ce mystère horrible, il n’existe pas encore, croyons-nous, le moindre indice. »
Le journal du lendemain contenait ces détails supplémentaires :
« La tragédie de la rue Morgue. — De nombreux individus ont été examinés en relation avec cette affaire des plus extraordinaires et effrayantes [le mot "affaire" n’a pas encore, en France, cette légèreté de sens qu’il comporte chez nous], mais rien n’a transpiré pour jeter la lumière sur elle. Nous donnons ci-dessous tout le témoignage matériel recueilli.
« Pauline Dubourg, blanchisseuse, dépose qu’elle connaît les deux défuntes depuis trois ans, ayant fait leur lessive durant cette période. La vieille dame et sa fille semblaient en bons termes — très affectueuses l’une envers l’autre. Elles payaient fort bien. Ne peut se prononcer sur leur mode ou leurs moyens de vie. Croit que Madame L. disait la bonne aventure pour gagner sa vie. Avait la réputation d’avoir de l’argent de côté. N’a jamais rencontré personne dans la maison lorsqu’elle venait chercher le linge ou le rapportait. Est sûre qu’elles n’avaient aucune domestique à leur service. Il semblait n’y avoir aucun meuble dans aucune partie du bâtiment, excepté au quatrième étage.
« Pierre Moreau, marchand de tabac, dépose qu’il a l’habitude de vendre de petites quantités de tabac et de priser à Madame L’Espanaye depuis près de quatre ans. Est né dans le voisinage et y a toujours résidé. Les défuntes et leur fille avaient occupé la maison où les cadavres ont été trouvés depuis plus de six ans. Elle était autrefois occupée par un bijoutier, qui sous-louait les chambres du haut à diverses personnes. La maison était la propriété de Madame L. Elle devint mécontente de l’usage que faisait son locataire des lieux et s’y installa elle-même, refusant de louer la moindre partie. La vieille dame retombait en enfance. Le témoin a vu la fille quelque cinq ou six fois en six ans. Toutes deux vivaient une vie extrêmement retirée — on disait qu’elles avaient de l’argent. Avait entendu dire parmi les voisins que Madame L. disait la bonne aventure — n’y croyait pas. N’a jamais vu personne entrer par la porte excepté la vieille dame et sa fille, un porteur une ou deux fois, et un médecin quelque huit ou dix fois.
« Plusieurs autres personnes, voisins, ont témoigné dans le même sens. Personne n’a été mentionné comme fréquentant la maison. On ne sait s’il existe des parents vivants de Madame L. et de sa fille. Les volets des fenêtres de devant étaient rarement ouverts. Ceux de l’arrière étaient toujours fermés, à l’exception de la grande chambre de l’arrière, au quatrième étage. La maison était une bonne maison — pas très vieille.
« Isidore Musèt, gendarme, dépose qu’il a été appelé à la maison vers trois heures du matin, et a trouvé une vingtaine ou une trentaine de personnes à la porte, essayant d’obtenir l’entrée. L’a forcée, finalement, avec une baïonnette — non avec un levier. N’a eu que peu de difficulté à l’ouvrir, en raison du fait que c’était une porte double ou pliante, et verrouillée ni en bas ni en haut. Les cris se poursuivirent jusqu’à ce que la porte fût forcée — puis cessèrent soudainement. Ils semblaient être les cris d’une personne (ou de personnes) en grande agonie — ils étaient hauts et longs, non courts et rapides. Le témoin ouvrit la marche dans l’escalier. En atteignant le premier palier, a entendu deux voix en dispute forte et violente — l’une une voix rude, l’autre beaucoup plus aiguë — une voix très étrange. A pu distinguer quelques mots de la première, qui était celle d’un Français. Est certain que ce n’était pas une voix de femme. A pu distinguer les mots "sacré" et "diable". La voix aiguë était celle d’un étranger. Ne peut dire avec certitude si c’était la voix d’un homme ou d’une femme. N’a pu comprendre ce qui était dit, mais croit que la langue était l’espagnol. L’état de la chambre et des corps a été décrit par ce témoin tel que nous l’avons décrit hier.
« Henri Duval, voisin, et orfèvre de son état, dépose qu’il était l’une des personnes ayant pénétré les premières dans la maison. Corrobore le témoignage de Musèt en général. Dès qu’ils eurent forcé l’entrée, ils refermèrent la porte pour tenir à l’écart la foule, qui s’était rassemblée très vite, malgré l’heure tardive. La voix aiguë, pense ce témoin, était celle d’un Italien. Est certain que ce n’était pas du français. Ne peut être sûr que ce fût la voix d’un homme. Cela aurait pu être celle d’une femme. N’était pas familier avec la langue italienne. N’a pu distinguer les mots, mais était convaincu par l’intonation que l’orateur était italien. Connaissait Madame L. et sa fille. Avait conversé avec toutes deux fréquemment. Est sûr que la voix aiguë n’était celle d’aucune des défuntes.
« — Odenheimer, restaurateur. Ce témoin a offert son témoignage spontanément. Ne parlant pas français, a été examiné par l’intermédiaire d’un interprète. Est natif d’Amsterdam. Passait devant la maison au moment des cris. Ils durèrent plusieurs minutes — probablement dix. Ils étaient longs et hauts — très affreux et pénibles. Fut l’un de ceux qui pénétrèrent dans le bâtiment. A corroboré le témoignage précédent en tout point, sauf un. Est sûr que la voix aiguë était celle d’un homme — d’un Français. N’a pu distinguer les mots proférés. Ils étaient forts et rapides — inégaux — parlés apparemment dans la crainte aussi bien que dans la colère. La voix était rauque — pas tant aiguë que rauque. Ne pourrait l’appeler une voix aiguë. La voix rude disait à plusieurs reprises "sacré", "diable", et une fois "mon Dieu".
« Jules Mignaud, banquier, de la maison Mignaud et Fils, rue Deloraine. Est le plus âgé des Mignaud. Madame L’Espanaye avait quelques biens. Avait ouvert un compte avec sa maison de banque au printemps de l’année (huit ans auparavant). Faisait de fréquents dépôts en petites sommes. N’avait rien retiré jusqu’au troisième jour avant sa mort, où elle retira en personne la somme de 4 000 francs. Cette somme fut payée en or, et un commis raccompagna la dame avec l’argent.
« Adolphe Le Bon, commis chez Mignaud et Fils, dépose que, le jour en question, vers midi, il accompagna Madame L’Espanaye à sa demeure avec les 4 000 francs, mis dans deux bourses. Lorsque la porte fut ouverte, Mademoiselle L. apparut et prit de ses mains l’une des bourses, tandis que la vieille dame le soulageait de l’autre. Il salua alors et partit. N’a vu aucune personne dans la rue à ce moment-là. C’est une rue latérale — très isolée.
« William Bird, tailleur, dépose qu’il était l’un de ceux qui entrèrent dans la maison. Est un Anglais. Vit à Paris depuis deux ans. Fut l’un des premiers à monter l’escalier. A entendu les voix en dispute. La voix rude était celle d’un Français. A pu saisir plusieurs mots, mais ne peut maintenant tous s’en souvenir. A entendu distinctement "sacré" et "mon Dieu". Il y eut un son, à ce moment, comme si plusieurs personnes luttaient — un bruit de raclement et de lutte. La voix aiguë était très forte — plus forte que la rude. Est sûr que ce n’était pas la voix d’un Anglais. Elle semblait être celle d’un Allemand. Cela aurait pu être la voix d’une femme. Ne comprend pas l’allemand. »
« Quatre des témoins susmentionnés, rappelés, ont déposé que la porte de la chambre dans laquelle fut trouvé le corps de Mademoiselle L. était fermée de l’intérieur lorsque le groupe y parvint. Tout était parfaitement silencieux — aucun gémissement, aucun bruit d’aucune sorte. En enfonçant la porte, personne ne fut aperçu. Les fenêtres, tant de la pièce de derrière que de celle de devant, étaient baissées et fermées solidement de l’intérieur. Une porte entre les deux pièces était close, mais non verrouillée. La porte menant de la pièce de devant dans le passage était verrouillée, la clé étant à l’intérieur. Une petite pièce sur le devant de la maison, au quatrième étage, à l’extrémité du passage, était ouverte, la porte étant entrebâillée. Cette pièce était encombrée de vieux lits, de boîtes, et ainsi de suite. Ceux-ci furent soigneusement déplacés et fouillés. Il n’y avait pas un pouce de la maison qui ne fût fouillé avec soin. Des ramoneurs furent envoyés en haut et en bas des cheminées. La maison était une demeure de quatre étages, avec des mansardes. Une trappe sur le toit était clouée très solidement — elle ne semblait pas avoir été ouverte depuis des années. Le temps s’écoulant entre le moment où l’on entendit les voix en dispute et celui où la porte de la chambre fut enfoncée fut diversement évalué par les témoins. Certains l’estimèrent à trois minutes à peine — d’autres jusqu’à cinq. La porte fut ouverte avec difficulté.
« Alfonzo Garcio, entrepreneur de pompes funèbres, dépose qu’il réside Rue Morgue. Est natif d’Espagne. Faisait partie du groupe qui est entré dans la maison. N’est pas monté à l’étage. Est nerveux, et appréhendait les conséquences de l’agitation. A entendu les voix en dispute. La voix rude était celle d’un Français. N’a pas pu distinguer ce qui était dit. La voix aiguë était celle d’un Anglais — en est certain. Ne comprend pas la langue anglaise, mais juge d’après l’intonation.
« Alberto Montani, confiseur, dépose qu’il fut parmi les premiers à monter l’escalier. A entendu les voix en question. La voix rude était celle d’un Français. A distingué plusieurs mots. L’interlocuteur semblait protester. N’a pas pu comprendre les mots de la voix aiguë. Parlait vite et de manière inégale. Pense que c’est la voix d’un Russe. Confirme le témoignage général. Est italien. N’a jamais conversé avec un natif de Russie.
« Plusieurs témoins, rappelés, ont ici certifié que les cheminées de toutes les pièces du quatrième étage étaient trop étroites pour admettre le passage d’un être humain. Par « ramoneurs », on entendait des brosses cylindriques de ramonage, telles que celles employées par ceux qui nettoient les cheminées. Ces brosses furent passées en haut et en bas de chaque conduit de la maison. Il n’y a pas de passage dérobé par lequel quiconque aurait pu descendre tandis que le groupe montait l’escalier. Le corps de Mademoiselle L’Espanaye était si fermement coincé dans la cheminée qu’il ne put en être retiré avant que quatre ou cinq personnes du groupe n’eussent uni leurs forces.
« Paul Dumas, médecin, dépose qu’il fut appelé pour examiner les corps vers l’aube. Ils étaient tous deux étendus alors sur la paillasse du lit, dans la chambre où Mademoiselle L. fut trouvée. Le cadavre de la jeune dame était très contusionné et écorché. Le fait qu’il avait été poussé dans la cheminée expliquerait suffisamment ces apparences. La gorge était fortement écorchée. Il y avait plusieurs griffures profondes juste au-dessous du menton, ainsi qu’une série de taches livides qui étaient manifestement l’empreinte de doigts. Le visage était affreusement décoloré, et les globes oculaires saillants. La langue avait été partiellement mordue. Une large contusion fut découverte sur le creux de l’estomac, produite, apparemment, par la pression d’un genou. Selon l’opinion de M. Dumas, Mademoiselle L’Espanaye avait été étranglée à mort par une ou plusieurs personnes inconnues. Le cadavre de la mère était horriblement mutilé. Tous les os de la jambe et du bras droits étaient plus ou moins fracassés. Le tibia gauche fort émietté, ainsi que toutes les côtes du côté gauche. Tout le corps affreusement contusionné et décoloré. Il n’était pas possible de dire comment les blessures avaient été infligées. Un lourd bâton de bois, ou une large barre de fer — une chaise — n’importe quelle arme lourde et obtuse aurait produit de tels résultats, si elle était maniée par les mains d’un homme très puissant. Aucune femme n’aurait pu infliger les coups avec une quelconque arme. La tête de la défunte, lorsqu’elle fut vue par le témoin, était entièrement séparée du corps, et était aussi grandement fracassée. La gorge avait manifestement été tranchée avec quelque instrument très tranchant — probablement avec un rasoir.
« Alexandre Etienne, chirurgien, fut appelé avec M. Dumas pour examiner les corps. A corroboré le témoignage et les opinions de M. Dumas.
« Rien de plus important ne fut tiré, bien que plusieurs autres personnes fussent interrogées. Un meurtre si mystérieux, et si déconcertant dans tous ses détails, n’avait jamais été commis auparavant à Paris — si tant est qu’un meurtre ait été commis. La police est totalement en défaut — un événement inhabituel dans les affaires de cette nature. Il n’y a cependant pas l’ombre d’un indice apparent. »
L’édition du soir du journal déclarait que la plus grande agitation régnait toujours dans le Quartier St. Roch — que les lieux en question avaient été soigneusement fouillés à nouveau, et que de nouveaux interrogatoires de témoins avaient été institués, mais sans aucun résultat. Un post-scriptum, toutefois, mentionnait qu’Adolphe Le Bon avait été arrêté et emprisonné — bien que rien ne parût l’incriminer, au-delà des faits déjà détaillés.
Dupin semblait singulièrement intéressé par le progrès de cette affaire — du moins le jugeai-je à son attitude, car il ne fit aucun commentaire. Ce ne fut qu’après l’annonce que Le Bon avait été emprisonné qu’il me demanda mon opinion concernant les meurtres.
Je ne pus que convenir avec tout Paris de les considérer comme un mystère insoluble. Je ne voyais aucun moyen par lequel il serait possible de remonter jusqu’au meurtrier.
« Nous ne devons pas juger des moyens, dit Dupin, par cette coquille d’enquête. La police parisienne, si vantée pour sa perspicacité, est rusée, mais rien de plus. Il n’y a aucune méthode dans ses procédés, au-delà de la méthode du moment. Ils font un vaste étalage de mesures ; mais, assez souvent, celles-ci sont si mal adaptées aux objets proposés qu’elles nous rappellent Monsieur Jourdain demandant sa robe-de-chambre — pour mieux entendre la musique. Les résultats obtenus par eux ne sont pas rarement surprenants, mais, pour la plupart, ils sont amenés par une simple diligence et de l’activité. Quand ces qualités sont vaines, leurs projets échouent. Vidocq, par exemple, était un bon devineur et un homme persévérant. Mais, sans réflexion instruite, il se trompait continuellement par l’intensité même de ses investigations. Il altérait sa vision en tenant l’objet trop près. Il pouvait voir, peut-être, un ou deux points avec une clarté inhabituelle, mais en faisant ainsi, il perdait nécessairement de vue la matière dans son ensemble. Ainsi, il existe une chose telle qu’être trop profond. La vérité n’est pas toujours dans un puits. En fait, en ce qui concerne la connaissance la plus importante, je crois bel et bien qu’elle est invariablement superficielle. La profondeur réside dans les vallées où nous la cherchons, et non sur les sommets des montagnes où elle est trouvée. Les modes et les sources de ce genre d’erreur sont bien typifiés dans la contemplation des corps célestes. Regarder une étoile par éclats — la voir d’une manière oblique, en tournant vers elle les portions extérieures de la rétine (plus susceptibles aux faibles impressions de lumière que l’intérieur), c’est voir l’étoile distinctement — c’est avoir la meilleure appréciation de son éclat — un éclat qui diminue juste en proportion de ce que nous tournons notre vision pleinement sur lui. Un plus grand nombre de rayons tombent réellement sur l’œil dans le dernier cas, mais, dans le premier, il y a une capacité plus raffinée de compréhension. Par une profondeur indue, nous perplexons et affaiblissons la pensée ; et il est possible de faire s’évanouir Vénus elle-même de la voûte céleste par un examen trop soutenu, trop concentré, ou trop direct.
« Quant à ces meurtres, entrons dans quelques examens par nous-mêmes, avant de nous faire une opinion à leur sujet. Une enquête nous fournira de l’amusement, » [je pensai que c’était un terme étrange, ainsi appliqué, mais je ne dis rien] « et, en outre, Le Bon m’a rendu une fois un service dont je ne suis pas ingrat. Nous irons voir les lieux de nos propres yeux. Je connais G——, le Préfet de Police, et je n’aurai aucune difficulté à obtenir la permission nécessaire. »
La permission fut obtenue, et nous nous rendîmes aussitôt Rue Morgue. C’est l’une de ces misérables voies qui s’interposent entre la Rue Richelieu et la Rue St. Roch. Il était tard dans l’après-midi quand nous y parvînmes, car ce quartier est à une grande distance de celui où nous résidions. La maison fut aisément trouvée ; car il y avait encore de nombreuses personnes fixant les volets clos, avec une curiosité sans but, du côté opposé de la voie. C’était une maison parisienne ordinaire, avec une porte cochère, d’un côté de laquelle se trouvait une loge vitrée, avec un panneau coulissant dans la fenêtre, indiquant une loge de concierge. Avant d’entrer, nous remontâmes la rue, tournâmes dans une allée, puis, tournant à nouveau, passâmes par l’arrière du bâtiment — Dupin, pendant ce temps, examinant tout le voisinage, ainsi que la maison, avec une minutie d’attention pour laquelle je ne pouvais voir aucun but possible.
Retraçant nos pas, nous revînmes sur le devant de la demeure, sonnâmes, et, ayant montré nos accréditations, fûmes admis par les agents en faction. Nous montâmes à l’étage — dans la chambre où le corps de Mademoiselle L’Espanaye avait été trouvé, et où les deux défuntes reposaient encore. Les désordres de la pièce avaient, comme d’habitude, été laissés tels quels. Je ne vis rien au-delà de ce qui avait été déclaré dans la « Gazette des Tribunaux ». Dupin scruta tout — sans excepter les corps des victimes. Nous allâmes ensuite dans les autres pièces, et dans la cour ; un gendarme nous accompagnant tout du long. L’examen nous occupa jusqu’à la nuit tombée, moment où nous prîmes notre départ. Sur le chemin du retour, mon compagnon s’arrêta un instant au bureau de l’un des journaux quotidiens.
J’ai dit que les caprices de mon ami étaient multiples, et que Je les ménageais : — pour cette expression, il n’y a pas d’équivalent en anglais. C’était son humeur, alors, de décliner toute conversation sur le sujet du meurtre, jusqu’aux environs de midi le jour suivant. Il me demanda alors, soudainement, si j’avais observé quelque chose de particulier sur la scène de l’atrocité.
Il y avait quelque chose dans sa manière d’insister sur le mot « particulier », qui me fit frissonner, sans savoir pourquoi.
« Non, rien de particulier », dis-je ; « rien de plus, du moins, que ce que nous avons vu tous deux déclaré dans le journal. »
« La "Gazette" », répondit-il, « n’est pas entrée, je crains, dans l’horreur inhabituelle de la chose. Mais écartez les opinions oiseuses de cette feuille. Il me semble que ce mystère est considéré comme insoluble, pour la raison même qui devrait le faire regarder comme facile à résoudre — je veux dire pour le caractère outré de ses traits. La police est confondue par l’absence apparente de motif — non pas pour le meurtre lui-même — mais pour l’atrocité du meurtre. Ils sont perplexes, aussi, par l’impossibilité apparente de concilier les voix entendues en dispute, avec les faits que personne ne fut découvert à l’étage si ce n’est la Mademoiselle L’Espanaye assassinée, et qu’il n’y avait aucun moyen de sortie sans être remarqué par le groupe montant. Le désordre sauvage de la pièce ; le cadavre poussé, la tête en bas, dans la cheminée ; l’effroyable mutilation du corps de la vieille dame ; ces considérations, avec celles qui viennent d’être mentionnées, et d’autres que je n’ai pas besoin de mentionner, ont suffi à paralyser les pouvoirs, en mettant complètement en défaut la perspicacité vantée des agents du gouvernement. Ils sont tombés dans l’erreur grossière mais commune de confondre l’inhabituel avec l’abscons. Mais c’est par ces écarts du plan de l’ordinaire que la raison fraye son chemin, si jamais elle le fait, dans sa recherche du vrai. Dans des investigations telles que celles que nous poursuivons maintenant, il ne devrait pas être tant demandé « qu’est-il arrivé », que « qu’est-il arrivé qui n’est jamais arrivé auparavant ». En fait, la facilité avec laquelle je parviendrai, ou suis parvenu, à la solution de ce mystère, est en rapport direct avec son apparente insolubilité aux yeux de la police. »
Je fixai l’orateur dans un étonnement muet.
« J’attends maintenant », poursuivit-il, en regardant vers la porte de notre appartement — « j’attends maintenant une personne qui, bien que peut-être pas l’auteur de ces boucheries, doit avoir été dans une certaine mesure impliquée dans leur perpétration. De la pire portion des crimes commis, il est probable qu’il est innocent. J’espère que j’ai raison dans cette supposition ; car sur elle je bâtis mon attente de lire l’énigme entière. J’attends l’homme ici — dans cette pièce — à chaque instant. Il est vrai qu’il peut ne pas arriver ; mais la probabilité est qu’il viendra. S’il vient, il sera nécessaire de le détenir. Voici des pistolets ; et nous savons tous deux comment les utiliser quand l’occasion demande leur usage. »
Je pris les pistolets, sachant à peine ce que je faisais, ou croyant ce que j’entendais, tandis que Dupin continuait, très comme s’il était en soliloque. J’ai déjà parlé de son attitude abstraite en ces moments-là. Son discours était adressé à moi-même ; mais sa voix, bien que nullement forte, avait cette intonation qui est communément employée en parlant à quelqu’un à une grande distance. Ses yeux, vagues dans l’expression, ne regardaient que le mur.
« Que les voix entendues en dispute », dit-il, « par le groupe sur les escaliers, n’étaient pas les voix des femmes elles-mêmes, fut pleinement prouvé par les preuves. Cela nous soulage de tout doute sur la question de savoir si la vieille dame aurait pu d’abord détruire la fille et ensuite avoir commis un suicide. Je parle de ce point principalement pour le souci de méthode ; car la force de Madame L’Espanaye aurait été absolument inégale à la tâche de pousser le cadavre de sa fille dans la cheminée tel qu’il fut trouvé ; et la nature des blessures sur sa propre personne exclut entièrement l’idée d’auto-destruction. Un meurtre, donc, a été commis par quelque tierce partie ; et les voix de cette tierce partie étaient celles entendues en dispute. Permettez-moi maintenant d’aborder — non pas le témoignage entier concernant ces voix — mais ce qui était particulier dans ce témoignage. Avez-vous observé quelque chose de particulier à ce sujet ? »
Je fis remarquer que, tandis que tous les témoins étaient d’accord pour supposer la voix rude comme étant celle d’un Français, il y avait beaucoup de désaccord concernant la voix aiguë, ou, comme un individu l’a qualifiée, la voix âpre.
« C’était la preuve elle-même », dit Dupin, « mais ce n’était pas la particularité de la preuve. Vous n’avez rien observé de distinctif. Pourtant, il y avait quelque chose à observer. Les témoins, comme vous le faites remarquer, étaient d’accord sur la voix rude ; ils étaient ici unanimes. Mais en ce qui concerne la voix aiguë, la particularité est — non pas qu’ils étaient en désaccord — mais que, tandis qu’un Italien, un Anglais, un Espagnol, un Hollandais et un Français tentaient de la décrire, chacun en parlait comme celle *d’un étranger*. Chacun est sûr que ce n’était pas la voix d’un de ses propres compatriotes. Chacun la compare — non à la voix d’un individu d’une nation quelconque avec dont la langue il est familier — mais l’inverse. Le Français suppose que c’est la voix d’un Espagnol, et « aurait pu distinguer quelques mots *s’il avait connu l’espagnol* ». Le Hollandais soutient que c’était celle d’un Français ; mais nous trouvons déclaré que « *ne comprenant pas le français, ce témoin fut interrogé par l’intermédiaire d’un interprète* ». L’Anglais pense que c’est la voix d’un Allemand, et « *ne comprend pas l’allemand* ». L’Espagnol « est sûr » que c’était celle d’un Anglais, mais « juge par l’intonation » entièrement, « *car il n’a aucune connaissance de l’anglais* ». L’Italien croit que c’est la voix d’un Russe, mais « *n’a jamais conversé avec un natif de Russie* ». Un second Français diffère, de plus, du premier, et est positif que la voix était celle d’un Italien ; mais, *n’étant pas instruit de cette langue*, est, comme l’Espagnol, « convaincu par l’intonation ». Maintenant, comme cette voix doit avoir été réellement étrange, celle à propos de laquelle un tel témoignage que celui-ci a pu être recueilli ! — dans les tons de laquelle, même, des habitants des cinq grandes divisions de l’Europe ne pouvaient rien reconnaître de familier ! Vous direz que cela aurait pu être la voix d’un Asiatique — d’un Africain. Ni les Asiatiques ni les Africains n’abondent à Paris ; mais, sans nier l’inférence, je vais maintenant appeler votre attention sur trois points. La voix est qualifiée par un témoin « d’âpre plutôt que d’aiguë ». Elle est représentée par deux autres comme ayant été « rapide et inégale ». Aucun mot — aucun son ressemblant à des mots — ne fut mentionné par aucun témoin comme étant distinguable.
« Je ne sais pas », continua Dupin, « quelle impression j’ai pu faire, jusqu’ici, sur votre propre entendement ; mais je n’hésite pas à dire que des déductions légitimes même de cette partie du témoignage — la portion concernant les voix rude et aiguë — sont en elles-mêmes suffisantes pour engendrer une suspicion qui devrait donner direction à tout progrès ultérieur dans l’investigation du mystère. J’ai dit « déductions légitimes » ; mais ma pensée n’est pas ainsi pleinement exprimée. Je voulais impliquer que les déductions sont les seules propres, et que la suspicion surgit inévitablement d’elles comme le résultat unique. Quelle est la suspicion, cependant, je ne le dirai pas tout de suite. Je souhaite simplement que vous gardiez à l’esprit que, avec moi-même, elle était suffisamment forte pour donner une forme définie — une certaine tendance — à mes recherches dans la chambre.
« Transportons-nous maintenant, par l’imagination, dans cette chambre. Que chercherons-nous d’abord ici ? Les moyens de sortie employés par les meurtriers. Il n’est pas trop de dire qu’aucun de nous ne croit aux événements surnaturels. Madame et Mademoiselle L’Espanaye ne furent pas détruites par des esprits. Les auteurs de l’acte étaient matériels, et se sont échappés matériellement. Alors comment ? Heureusement, il n’y a qu’un seul mode de raisonnement sur le point, et ce mode doit nous mener à une décision définie. Examinons, chacun à chacun, les moyens de sortie possibles. Il est clair que les assassins étaient dans la pièce où Mademoiselle L’Espanaye fut trouvée, ou du moins dans la pièce attenante, quand le groupe monta l’escalier. C’est donc seulement de ces deux appartements que nous devons chercher des issues. La police a mis à nu les planchers, les plafonds, et la maçonnerie des murs, dans toutes les directions. Aucune issue secrète n’aurait pu échapper à leur vigilance. Mais, ne me fiant pas à leurs yeux, j’ai examiné avec les miens. Il n’y avait donc pas d’issues secrètes. Les deux portes menant des pièces dans le passage étaient solidement verrouillées, avec les clés à l’intérieur. Tournons-nous vers les cheminées. Celles-ci, bien que d’une largeur ordinaire sur quelque huit ou dix pieds au-dessus des foyers, n’admettront pas, sur toute leur étendue, le corps d’un gros chat. L’impossibilité de sortie, par les moyens déjà déclarés, étant ainsi absolue, nous sommes réduits aux fenêtres. Par celles de la pièce de devant, personne n’aurait pu s’échapper sans être remarqué par la foule dans la rue. Les meurtriers ont dû passer, donc, par celles de la pièce de derrière. Maintenant, amenés à cette conclusion d’une manière si sans équivoque que nous le sommes, il n’est pas de notre part, en tant que raisonneurs, de la rejeter à cause d’impossibilités apparentes. Il nous reste seulement à prouver que ces « impossibilités » apparentes ne sont, en réalité, pas telles.
« Il y a deux fenêtres dans la chambre. L’une d’elles est non obstruée par des meubles, et est entièrement visible. La portion inférieure de l’autre est cachée de la vue par la tête du lit encombrant qui est poussé tout contre elle. La première fut trouvée solidement fermée de l’intérieur. Elle résista à la force extrême de ceux qui tentèrent de la soulever. Un large trou de vilebrequin avait été percé dans son cadre à gauche, et un clou très solide fut trouvé ajusté à l’intérieur, presque jusqu’à la tête. En examinant l’autre fenêtre, un clou similaire fut vu ajusté de même ; et une tentative vigoureuse pour soulever ce châssis échoua également. La police fut alors entièrement convaincue que la sortie n’avait pas eu lieu dans ces directions. Et, par conséquent, il fut pensé comme une matière de surérogation de retirer les clous et d’ouvrir les fenêtres.
« Mon propre examen fut quelque peu plus particulier, et le fut pour la raison que je viens de donner — parce que c’est ici, je le savais, que toutes les impossibilités apparentes devaient être prouvées ne pas être telles en réalité.
« Je procédai donc à ce raisonnement — a posteriori. Les meurtriers se sont échappés par l’une de ces fenêtres. Cela étant, ils n’auraient pu refermer les châssis de l’intérieur, puisqu’on les trouva verrouillés ; — considération qui, par son évidence, mit fin aux investigations de la police de ce côté. Pourtant, les châssis étaient verrouillés. Ils devaient, par conséquent, avoir la faculté de se verrouiller eux-mêmes. Il n’y avait pas d’échappatoire à cette conclusion. Je me dirigeai vers la croisée libre, retirai le clou avec quelque difficulté et tentai de soulever le châssis. Il résista à tous mes efforts, comme je l’avais prévu. Un ressort dissimulé doit, je le sais maintenant, exister ; et cette corroboration de mon idée me convainquit que mes prémisses, au moins, étaient correctes, aussi mystérieuses que parussent encore les circonstances entourant les clous. Une recherche minutieuse fit bientôt apparaître le ressort caché. J’appuyai dessus et, satisfait de cette découverte, je m’abstins de soulever le châssis.
« Je replaçai alors le clou et l’examinai attentivement. Une personne sortant par cette fenêtre aurait pu la refermer, et le ressort se serait enclenché — mais le clou n’aurait pu être remis en place. La conclusion était claire et resserra de nouveau le champ de mes investigations. Les assassins ont dû s’échapper par l’autre fenêtre. En supposant donc que les ressorts de chaque châssis soient identiques, ce qui était probable, il devait y avoir une différence entre les clous, ou du moins dans leurs modes de fixation. Montant sur la paillasse du lit, j’examinai minutieusement la seconde croisée par-dessus la tête de lit. Passant ma main derrière la planche, je découvris et pressai aisément le ressort qui, comme je l’avais supposé, était identique en tout point à celui de son voisin. J’examinai alors le clou. Il était aussi robuste que l’autre, et apparemment fixé de la même manière — enfoncé presque jusqu’à la tête.
« Vous direz que j’étais perplexe ; mais, si vous le pensez, vous devez avoir mal compris la nature de mes déductions. Pour employer une expression sportive, je n’avais pas été une seule fois « en défaut ». La piste n’avait pas été perdue un seul instant. Il n’y avait aucune faille dans aucun maillon de la chaîne. J’avais suivi le secret jusqu’à son résultat ultime — et ce résultat, c’était le clou. Il avait, je le répète, en tous points, l’apparence de son semblable de l’autre fenêtre ; mais ce fait était d’une nullité absolue (aussi concluant qu’il pût paraître) comparé à la considération qu’ici, à ce point, se terminait l’indice. « Il doit y avoir quelque chose qui ne va pas », dis-je, « avec ce clou ». Je le touchai ; et la tête, avec environ un quart de pouce de la tige, vint dans mes doigts. Le reste de la tige était dans le trou de vrille où elle avait été cassée. La fracture était ancienne (car ses bords étaient encroûtés de rouille) et avait apparemment été causée par le coup d’un marteau, qui avait partiellement incrusté, dans le haut du châssis inférieur, la portion de tête du clou. Je replaçai alors soigneusement cette portion de tête dans l’indentation d’où je l’avais tirée, et la ressemblance avec un clou intact était parfaite — la fissure était invisible. En pressant le ressort, je soulevai doucement le châssis de quelques pouces ; la tête monta avec lui, restant ferme dans son lit. Je refermai la fenêtre, et le simulacre du clou entier fut à nouveau parfait.
« L’énigme, jusqu’ici, était résolue. L’assassin s’était échappé par la fenêtre qui donnait sur le lit. Retombant de lui-même lors de sa sortie (ou peut-être refermé intentionnellement), il s’était verrouillé grâce au ressort ; et c’est la rétention de ce ressort qui avait été prise par la police pour celle du clou — toute enquête ultérieure étant ainsi jugée inutile.
« La question suivante est celle du mode de descente. Sur ce point, j’avais été satisfait lors de ma promenade avec vous autour du bâtiment. À environ cinq pieds et demi de la croisée en question court un paratonnerre. De ce paratonnerre, il eût été impossible à quiconque d’atteindre la fenêtre elle-même, sans parler d’y entrer. J’observai cependant que les volets du quatrième étage étaient de ce type particulier appelé par les menuisiers parisiens des ferrades — un type rarement employé de nos jours, mais fréquemment vu sur de très vieilles demeures à Lyon et à Bordeaux. Ils ont la forme d’une porte ordinaire (une porte simple, non à deux battants), si ce n’est que la moitié inférieure est lattée ou travaillée en treillis ouvert — offrant ainsi une excellente prise pour les mains. Dans le cas présent, ces volets ont bien trois pieds et demi de large. Lorsque nous les avons vus de l’arrière de la maison, ils étaient tous deux entrouverts — c’est-à-dire qu’ils formaient un angle droit avec le mur. Il est probable que la police, tout comme moi, a examiné l’arrière du bâtiment ; mais, si tel est le cas, en regardant ces ferrades dans la ligne de leur largeur (comme ils ont dû le faire), ils n’ont pas perçu cette grande largeur elle-même, ou, en tout état de cause, n’ont pas réussi à lui accorder l’attention nécessaire. En fait, s’étant une fois convaincus qu’aucune issue n’avait pu être faite de ce côté, ils leur ont naturellement accordé un examen très superficiel. Il était clair pour moi, cependant, que le volet appartenant à la fenêtre au chevet du lit, s’il était rabattu complètement contre le mur, atteindrait une distance de deux pieds du paratonnerre. Il était également évident que, par un déploiement d’activité et de courage d’un degré très inhabituel, une entrée dans la fenêtre, depuis le paratonnerre, aurait pu être ainsi effectuée. En atteignant la distance de deux pieds et demi (supposons maintenant le volet ouvert dans toute son étendue), un voleur aurait pu prendre une prise ferme sur le treillis. Lâchant alors sa prise sur le paratonnerre, plaçant ses pieds solidement contre le mur, et bondissant hardiment depuis celui-ci, il aurait pu faire pivoter le volet de manière à le fermer, et, si nous imaginons la fenêtre ouverte à ce moment-là, aurait même pu se balancer dans la chambre.
« Je souhaite que vous gardiez particulièrement à l’esprit que j’ai parlé d’un degré d’activité très inhabituel comme étant requis pour réussir un exploit aussi hasardeux et difficile. Mon dessein est de vous montrer, premièrement, que la chose aurait pu être accomplie : — mais, deuxièmement et principalement, je souhaite imprimer à votre entendement le caractère très extraordinaire — presque surnaturel — de cette agilité qui a pu l’accomplir.
« Vous direz, sans doute, en utilisant le langage du droit, que « pour établir mon cas », je devrais plutôt sous-estimer, que d’insister sur une pleine estimation de l’activité requise en cette matière. C’est peut-être la pratique au tribunal, mais ce n’est pas l’usage de la raison. Mon objectif ultime n’est que la vérité. Mon dessein immédiat est de vous amener à mettre en juxtaposition cette activité très inhabituelle dont je viens de parler avec cette voix très particulière, aiguë (ou rauque) et inégale, sur la nationalité de laquelle deux personnes ne pourraient s’accorder, et dans l’énonciation de laquelle aucune syllabation ne put être décelée. »
À ces mots, une conception vague et à moitié formée de la signification de Dupin effleura mon esprit. Je semblais être sur le point de comprendre sans avoir le pouvoir de comprendre — comme les hommes, parfois, se trouvent sur le bord du souvenir sans être capables, en fin de compte, de se souvenir. Mon ami poursuivit son discours.
« Vous verrez », dit-il, « que j’ai déplacé la question du mode de sortie à celui de l’entrée. Mon dessein était de transmettre l’idée que les deux furent effectués de la même manière, au même point. Revenons maintenant à l’intérieur de la pièce. Examinons les apparences ici. Les tiroirs du bureau, dit-on, avaient été fouillés, bien que de nombreux articles de toilette soient restés à l’intérieur. La conclusion ici est absurde. C’est une simple supposition — une supposition très sotte — et rien de plus. Comment savoir que les articles trouvés dans les tiroirs n’étaient pas tout ce que ces tiroirs contenaient à l’origine ? Madame L’Espanaye et sa fille vivaient une vie extrêmement retirée — ne voyaient personne — sortaient rarement — avaient peu usage de nombreux changements de vêtements. Ceux qui ont été trouvés étaient au moins d’aussi bonne qualité que tout ce que ces dames étaient susceptibles de posséder. Si un voleur en avait pris, pourquoi n’a-t-il pas pris les meilleurs — pourquoi n’a-t-il pas tout pris ? En un mot, pourquoi abandonner quatre mille francs en or pour s’encombrer d’un paquet de linge ? L’or a été abandonné. Presque la totalité de la somme mentionnée par Monsieur Mignaud, le banquier, fut découverte, dans des sacs, sur le plancher. Je souhaite donc que vous rejetiez de vos pensées l’idée maladroite du mobile, engendrée dans les cerveaux de la police par cette portion du témoignage qui parle de l’argent livré à la porte de la maison. Des coïncidences dix fois plus remarquables que celle-ci (la livraison de l’argent et le meurtre commis dans les trois jours sur la personne le recevant) arrivent à nous tous à chaque heure de notre vie, sans attirer même une attention momentanée. Les coïncidences, en général, sont de grandes pierres d’achoppement sur le chemin de cette classe de penseurs qui ont été éduqués à ne rien savoir de la théorie des probabilités — cette théorie à laquelle les objets les plus glorieux de la recherche humaine doivent les plus glorieuses illustrations. Dans le cas présent, si l’or avait disparu, le fait de sa livraison trois jours auparavant aurait constitué quelque chose de plus qu’une coïncidence. Cela aurait corroboré cette idée de mobile. Mais, dans les circonstances réelles de l’affaire, si nous devons supposer que l’or est le mobile de cet outrage, nous devons aussi imaginer le perpétrateur comme un idiot si indécis qu’il en aurait abandonné son or et son mobile ensemble.
« Gardant maintenant fermement à l’esprit les points sur lesquels j’ai attiré votre attention — cette voix particulière, cette agilité inhabituelle, et cette absence surprenante de mobile dans un meurtre aussi singulièrement atroce que celui-ci — jetons un coup d’œil sur la boucherie elle-même. Voici une femme étranglée à mort par la force manuelle, et poussée dans une cheminée, la tête la première. Les assassins ordinaires n’emploient pas de tels modes de meurtre. Moins encore disposent-ils ainsi des assassinés. Dans la manière de pousser le cadavre dans la cheminée, vous admettrez qu’il y avait quelque chose d’excessivement outré — quelque chose de tout à fait inconciliable avec nos notions communes de l’action humaine, même lorsque nous supposons que les acteurs sont les plus dépravés des hommes. Pensez aussi, quelle force grande a dû être celle qui a pu pousser le corps dans une telle ouverture si violemment que la vigueur unie de plusieurs personnes s’est avérée à peine suffisante pour le tirer vers le bas !
« Tournez-vous, maintenant, vers d’autres indications de l’emploi d’une vigueur des plus merveilleuses. Sur le foyer se trouvaient d’épaisses mèches — de très épaisses mèches — de cheveux humains gris. Celles-ci avaient été arrachées par les racines. Vous êtes conscient de la grande force nécessaire pour arracher ainsi de la tête même vingt ou trente cheveux à la fois. Vous avez vu les mèches en question tout comme moi. Leurs racines (un spectacle hideux !) étaient coagulées avec des fragments de la chair du cuir chevelu — preuve certaine de la force prodigieuse qui avait été exercée en déracinant peut-être un demi-million de cheveux à la fois. La gorge de la vieille dame n’était pas seulement coupée, mais la tête absolument séparée du corps : l’instrument était un simple rasoir. Je souhaite aussi que vous regardiez la férocité brutale de ces actes. Des ecchymoses sur le corps de Madame L’Espanaye, je ne parle pas. Monsieur Dumas, et son digne coadjuteur Monsieur Étienne, ont prononcé qu’elles furent infligées par quelque instrument obtus ; et jusqu’ici ces messieurs sont très corrects. L’instrument obtus était clairement le pavé de pierre dans la cour, sur lequel la victime était tombée de la fenêtre qui donnait sur le lit. Cette idée, aussi simple qu’elle puisse maintenant paraître, a échappé à la police pour la même raison que la largeur des volets leur a échappé — parce que, par l’affaire des clous, leurs perceptions avaient été hermétiquement scellées contre la possibilité que les fenêtres aient jamais été ouvertes.
« Si maintenant, en plus de toutes ces choses, vous avez correctement réfléchi sur le désordre étrange de la chambre, nous sommes allés assez loin pour combiner les idées d’une agilité stupéfiante, une force surhumaine, une férocité brutale, une boucherie sans mobile, un grotesque dans l’horreur absolument étranger à l’humanité, et une voix étrangère dans son ton aux oreilles des hommes de nombreuses nations, et dépourvue de toute syllabation distincte ou intelligible. Quel résultat, alors, s’est ensuivi ? Quelle impression ai-je faite sur votre imagination ? »
Je sentis un frisson me parcourir le corps alors que Dupin me posait la question. « Un fou », dis-je, « a commis cet acte — quelque maniaque en délire, échappé d’une Maison de Santé voisine. »
« À certains égards », répondit-il, « votre idée n’est pas hors de propos. Mais les voix des fous, même dans leurs paroxysmes les plus sauvages, ne correspondent jamais à cette voix particulière entendue dans l’escalier. Les fous sont d’une certaine nation, et leur langage, aussi incohérent que soient leurs mots, a toujours la cohérence de la syllabation. De plus, les cheveux d’un fou ne sont pas tels que ceux que je tiens maintenant dans ma main. J’ai démêlé cette petite touffe des doigts rigidement crispés de Madame L’Espanaye. Dites-moi ce que vous pouvez en tirer. »
« Dupin ! » dis-je, complètement déconcerté ; « ces cheveux sont des plus inhabituels — ce ne sont pas des cheveux humains. »
« Je n’ai pas affirmé qu’ils le soient », dit-il ; « mais, avant que nous décidions de ce point, je souhaite que vous jetiez un coup d’œil sur le petit croquis que j’ai ici tracé sur ce papier. C’est un dessin fac-similé de ce qui a été décrit dans une partie du témoignage comme des « ecchymoses sombres, et des indentations profondes d’ongles », sur la gorge de Mademoiselle L’Espanaye, et dans une autre (par Messieurs Dumas et Étienne,) comme une « série de taches livides, évidemment l’empreinte de doigts ».
« Vous percevrez », continua mon ami, en étalant le papier sur la table devant nous, « que ce dessin donne l’idée d’une prise ferme et fixe. Aucun glissement n’est apparent. Chaque doigt a conservé — possiblement jusqu’à la mort de la victime — la saisie effrayante par laquelle il s’était à l’origine enfoncé. Tentez, maintenant, de placer tous vos doigts, en même temps, dans les impressions respectives telles que vous les voyez. »
Je fis la tentative en vain.
« Nous ne faisons peut-être pas à cette affaire un essai équitable », dit-il. « Le papier est étalé sur une surface plane ; mais la gorge humaine est cylindrique. Voici une bille de bois, dont la circonférence est à peu près celle de la gorge. Enveloppez le dessin autour, et tentez l’expérience à nouveau. »
Je le fis ; mais la difficulté était encore plus évidente qu’auparavant. « Ceci », dis-je, « n’est la marque d’aucune main humaine. »
« Lisez maintenant », répondit Dupin, « ce passage de Cuvier. »
C’était un compte-rendu anatomique minutieux et généralement descriptif du grand Orang-Outang fauve des îles des Indes orientales. La stature gigantesque, la force et l’agilité prodigieuses, la férocité sauvage, et les propensions à l’imitation de ces mammifères sont suffisamment bien connues de tous. Je compris les horreurs totales du meurtre à la fois.
« La description des doigts », dis-je, alors que je terminais ma lecture, « est en accord exact avec ce dessin. Je vois qu’aucun animal, hormis un Orang-Outang, de l’espèce mentionnée ici, n’aurait pu imprimer les indentations telles que vous les avez tracées. Cette touffe de cheveux fauves, aussi, est identique en caractère à celle de la bête de Cuvier. Mais je ne peux absolument pas comprendre les détails de ce mystère effrayant. De plus, deux voix ont été entendues en dispute, et l’une d’elles était indiscutablement la voix d’un Français. »
« Vrai ; et vous vous souviendrez d’une expression attribuée presque unanimement, par les témoignages, à cette voix — l’expression, « mon Dieu ! ». Ceci, dans les circonstances, a été justement caractérisé par l’un des témoins (Montani, le confiseur,) comme une expression de remontrance ou d’expostulation. Sur ces deux mots, donc, j’ai principalement bâti mes espoirs d’une solution complète de l’énigme. Un Français était au courant du meurtre. Il est possible — en fait, il est bien plus que probable — qu’il fût innocent de toute participation aux transactions sanglantes qui ont eu lieu. L’Orang-Outang a pu s’échapper de lui. Il a pu le suivre jusqu’à la chambre ; mais, dans les circonstances agitées qui s’ensuivirent, il n’a jamais pu le recapturer. Il est toujours en liberté. Je ne poursuivrai pas ces suppositions — car je n’ai pas le droit de les appeler plus — puisque les ombres de réflexion sur lesquelles elles sont basées sont à peine d’une profondeur suffisante pour être appréciables par mon propre intellect, et puisque je ne pourrais prétendre les rendre intelligibles à l’entendement d’un autre. Nous les appellerons donc des suppositions, et parlerons d’elles comme telles. Si le Français en question est en effet, comme je le suppose, innocent de cette atrocité, cette annonce que j’ai laissée la nuit dernière, à notre retour à la maison, au bureau du « Monde » (un journal dévoué aux intérêts maritimes, et très recherché par les marins), l’amènera à notre résidence. »
Il me tendit un papier, et je lus ainsi :
CAPTURÉ — Dans le Bois de Boulogne, tôt dans la matinée du —— courant, (la matinée du meurtre), un très grand Orang-Outang fauve de l’espèce bornéenne. Le propriétaire (qui est identifié comme étant un marin, appartenant à un navire maltais) peut reprendre l’animal, en l’identifiant de manière satisfaisante, et en payant quelques frais découlant de sa capture et de sa garde. S’adresser au n° ——, Rue ——, Faubourg St. Germain — au troisième.
« Comment était-il possible », demandai-je, « que vous sachiez que l’homme était un marin, et appartenant à un navire maltais ? »
« Je ne le sais pas », dit Dupin. « Je n’en suis pas sûr. Voici, cependant, un petit morceau de ruban, qui par sa forme, et par son apparence graisseuse, a évidemment été utilisé pour attacher les cheveux dans l’une de ces longues queues dont les marins sont si friands. De plus, ce nœud est un de ceux que peu de gens en dehors des marins peuvent faire, et est particulier aux Maltais. J’ai ramassé le ruban au pied du paratonnerre. Il n’aurait pu appartenir à aucune des deux défuntes. Maintenant, si, après tout, j’ai tort dans ma déduction à partir de ce ruban, que le Français était un marin appartenant à un navire maltais, je ne peux tout de même avoir fait aucun mal en disant ce que j’ai dit dans l’annonce. Si je suis dans l’erreur, il supposera simplement que j’ai été induit en erreur par quelque circonstance dans laquelle il ne prendra pas la peine de s’enquérir. Mais si j’ai raison, un grand point est gagné. Au courant bien qu’innocent du meurtre, le Français hésitera naturellement à répondre à l’annonce — à réclamer l’Orang-Outang. Il raisonnera ainsi : — « Je suis innocent ; je suis pauvre ; mon Orang-Outang est d’une grande valeur — pour quelqu’un dans ma situation une fortune en soi — pourquoi devrais-je la perdre par de vaines appréhensions de danger ? Le voici, à ma portée. Il a été trouvé dans le Bois de Boulogne — à une vaste distance de la scène de cette boucherie. Comment pourrait-on jamais suspecter qu’une bête brute ait pu commettre l’acte ? La police est en défaut — elle n’a pas réussi à se procurer le moindre indice. Même si elle traçait l’animal, il serait impossible de prouver que je suis au courant du meurtre, ou de m’impliquer dans la culpabilité à cause de cette connaissance. Surtout, je suis connu. L’annonceur me désigne comme le possesseur de la bête. Je ne suis pas sûr jusqu’à quelle limite sa connaissance peut s’étendre. Si j’évite de réclamer une propriété d’une si grande valeur, dont il est su que je suis possesseur, je rendrai l’animal au moins susceptible de suspicion. Ce n’est pas ma politique d’attirer l’attention sur moi-même ou sur la bête. Je répondrai à l’annonce, récupérerai l’Orang-Outang, et le garderai à l’écart jusqu’à ce que cette affaire se soit tassée. » »
À ce moment, nous entendîmes un pas dans l’escalier.
« Soyez prêt », dit Dupin, « avec vos pistolets, mais ne les utilisez ni ne les montrez jusqu’à un signal de ma part. »
La porte d’entrée de la maison avait été laissée ouverte, et le visiteur était entré, sans sonner, et avait avancé de plusieurs pas sur l’escalier. Maintenant, cependant, il semblait hésiter. Bientôt, nous l’entendîmes descendre. Dupin se dirigeait rapidement vers la porte, quand nous l’entendîmes à nouveau monter. Il ne fit pas demi-tour une seconde fois, mais monta avec décision, et frappa à la porte de notre chambre.
« Entrez », dit Dupin, d’un ton joyeux et chaleureux.
Un homme entra. C’était un marin, de toute évidence : une personne grande, robuste, d’allure musclée, dotée d’une certaine expression de hardiesse sur le visage, qui n’était pas tout à fait déplaisante. Son visage, fortement brûlé par le soleil, était à moitié caché par des favoris et une moustache. Il portait un énorme bâton de chêne, mais semblait être par ailleurs sans armes. Il s’inclina maladroitement et nous souhaita « bonsoir » avec un accent français qui, bien qu’un peu neuchâtelois, trahissait assez nettement une origine parisienne.
« Asseyez-vous, mon ami, dit Dupin. Je suppose que vous venez au sujet de l’Orang-Outang. Ma parole, je vous envie presque sa possession ; c’est un animal remarquablement beau, et sans aucun doute très précieux. Quel âge lui donnez-vous ? »
Le marin prit une longue inspiration, avec l’air d’un homme soulagé d’un fardeau intolérable, puis répondit d’un ton assuré :
« Je n’ai aucun moyen de le savoir, mais il ne doit pas avoir plus de quatre ou cinq ans. L’avez-vous ici ? »
« Oh non, nous n’avions pas les commodités nécessaires pour le garder ici. Il est dans une écurie de louage rue Dubourg, tout près d’ici. Vous pourrez le récupérer demain matin. Bien entendu, vous êtes en mesure de prouver qu’il vous appartient ? »
« Bien sûr que je le suis, monsieur. »
« Je serai désolé de me séparer de lui », dit Dupin.
« Je ne m’attends pas à ce que vous preniez tout ce mal pour rien, monsieur, dit l’homme. Je ne pourrais l’espérer. Je suis tout à fait disposé à payer une récompense pour avoir retrouvé l’animal ; c’est-à-dire, quelque chose de raisonnable. »
« Eh bien, répondit mon ami, c’est tout à fait juste, assurément. Voyons ! que devrais-je demander ? Oh ! je vais vous le dire. Ma récompense sera celle-ci : vous allez me donner toutes les informations en votre pouvoir sur ces meurtres de la rue Morgue. »
Dupin prononça ces derniers mots d’un ton très bas et très calme. Avec tout autant de calme, il se dirigea vers la porte, la verrouilla et mit la clé dans sa poche. Il tira ensuite un pistolet de sa poitrine et le posa, sans la moindre agitation, sur la table.
Le visage du marin s’empourpra comme s’il luttait contre une suffocation. Il bondit sur ses pieds et saisit son bâton, mais l’instant d’après, il retomba sur son siège, tremblant violemment, avec le visage de la mort elle-même. Il ne dit pas un mot. Je le plaignais du fond du cœur.
« Mon ami, dit Dupin d’un ton bienveillant, vous vous alarmez inutilement ; vraiment. Nous ne vous voulons aucun mal. Je vous donne ma parole d’honneur de gentilhomme et de Français, nous ne vous voulons aucun tort. Je sais parfaitement que vous êtes innocent des atrocités de la rue Morgue. Il ne servirait à rien, cependant, de nier que vous y êtes impliqué dans une certaine mesure. D’après ce que j’ai déjà dit, vous devez savoir que j’ai eu des moyens d’information sur cette affaire, des moyens dont vous n’auriez jamais pu rêver. Maintenant, la situation est la suivante : vous n’avez rien fait que vous auriez pu éviter, rien, certainement, qui vous rende coupable. Vous n’êtes même pas coupable de vol, alors que vous auriez pu voler en toute impunité. Vous n’avez rien à cacher. Vous n’avez aucune raison de dissimuler. D’un autre côté, vous êtes tenu par tout principe d’honneur d’avouer tout ce que vous savez. Un innocent est actuellement emprisonné, accusé de ce crime dont vous pouvez désigner l’auteur. »
Le marin avait recouvré sa présence d’esprit dans une large mesure pendant que Dupin prononçait ces mots, mais toute son audace originelle avait disparu.
« Dieu me soit témoin ! dit-il après une brève pause, je vous dirai tout ce que je sais sur cette affaire ; mais je ne m’attends pas à ce que vous croyiez la moitié de ce que je vais dire ; je serais bien fou de l’espérer. Néanmoins, je suis innocent, et je vais tout déballer, dût-il m’en coûter la vie. »
Ce qu’il déclara fut, en substance, ceci : il avait récemment fait un voyage dans l’archipel indien. Un groupe, dont il faisait partie, avait débarqué à Bornéo et s’était enfoncé dans l’intérieur des terres pour une excursion de plaisir. Lui et un compagnon avaient capturé l’Orang-Outang. Ce compagnon étant mort, l’animal était tombé sous sa possession exclusive. Après bien des difficultés causées par la férocité intraitable de son captif pendant le voyage de retour, il avait enfin réussi à l’installer en sécurité à son propre domicile à Paris, où, pour ne pas attirer sur lui la curiosité déplaisante de ses voisins, il le gardait soigneusement reclus, jusqu’à ce qu’il se remette d’une blessure au pied, reçue à cause d’une écharde à bord du navire. Son dessein final était de le vendre.
En rentrant chez lui après une virée de marins, la nuit — ou plutôt au matin — du meurtre, il trouva la bête dans sa propre chambre à coucher, dans laquelle elle s’était introduite en brisant la porte d’un placard attenant où, pensait-il, elle était enfermée en toute sécurité. Un rasoir à la main, et entièrement savonnée, elle était assise devant une glace, tentant l’opération du rasage, à laquelle elle avait sans aucun doute observé son maître à travers le trou de la serrure du placard. Terrifié à la vue d’une arme aussi dangereuse entre les mains d’un animal si féroce et si capable de s’en servir, l’homme fut, pendant quelques instants, incapable de savoir quoi faire. Il avait cependant l’habitude de calmer la créature, même dans ses humeurs les plus féroces, en utilisant un fouet, et c’est à cela qu’il eut recours. À sa vue, l’Orang-Outang s’élança aussitôt par la porte de la chambre, descendit l’escalier et, de là, par une fenêtre malheureusement restée ouverte, gagna la rue.
Le Français le suivit, désespéré ; le singe, le rasoir toujours à la main, s’arrêtait de temps à autre pour regarder en arrière et gesticuler contre son poursuivant, jusqu’à ce que ce dernier fût presque arrivé à sa hauteur. Il prenait alors à nouveau la fuite. C’est ainsi que la poursuite dura longtemps. Les rues étaient profondément calmes, car il était près de trois heures du matin. En descendant une ruelle à l’arrière de la rue Morgue, l’attention du fugitif fut attirée par une lumière brillant à la fenêtre ouverte de la chambre de Madame L’Espanaye, au quatrième étage de sa maison. Se précipitant vers le bâtiment, il aperçut le paratonnerre, grimpa avec une agilité inconcevable, saisit le volet, qui était rabattu contre le mur, et, grâce à celui-ci, se balança directement sur la tête de lit. Tout l’exploit ne prit pas une minute. Le volet fut repoussé d’un coup de pied par l’Orang-Outang alors qu’il entrait dans la chambre.
Le marin, entre-temps, était à la fois réjoui et perplexe. Il avait bon espoir de recapturer la bête maintenant, car elle pouvait difficilement s’échapper du piège dans lequel elle s’était aventurée, si ce n’est par la tige, où elle pourrait être interceptée en descendant. D’un autre côté, il y avait beaucoup de raisons de s’inquiéter de ce qu’elle pourrait faire dans la maison. Cette dernière réflexion poussa l’homme à continuer à suivre le fugitif. On gravit un paratonnerre sans difficulté, surtout quand on est marin ; mais, lorsqu’il fut arrivé à hauteur de la fenêtre, qui se trouvait loin sur sa gauche, sa progression fut arrêtée ; le mieux qu’il pût faire fut de se pencher pour obtenir un aperçu de l’intérieur de la pièce. À cette vue, il faillit tomber de là où il se tenait, saisi d’horreur. C’est alors que s’élevèrent dans la nuit ces cris hideux qui avaient arraché au sommeil les habitants de la rue Morgue. Madame L’Espanaye et sa fille, vêtues de leurs chemises de nuit, avaient apparemment été occupées à classer des papiers dans le coffre de fer déjà mentionné, qui avait été déplacé au milieu de la pièce. Il était ouvert, et son contenu gisait à côté sur le sol. Les victimes devaient être assises le dos tourné à la fenêtre ; et, vu le temps écoulé entre l’entrée de la bête et les cris, il semble probable qu’elle ne fut pas immédiatement remarquée. Le claquement du volet aurait naturellement été attribué au vent.
Alors que le marin regardait à l’intérieur, l’animal gigantesque avait saisi Madame L’Espanaye par les cheveux (qui étaient défaits, car elle était en train de se coiffer) et agitait le rasoir devant son visage, en imitant les gestes d’un barbier. La fille gisait prostrée et immobile ; elle s’était évanouie. Les cris et les luttes de la vieille dame (au cours desquels les cheveux furent arrachés de sa tête) eurent pour effet de transformer les intentions probablement pacifiques de l’Orang-Outang en celles de la colère. D’un seul coup déterminé de son bras musclé, il trancha presque la tête de son corps. La vue du sang enflamma sa colère jusqu’à la frénésie. Grinçant des dents et les yeux étincelants de feu, il se jeta sur le corps de la jeune fille et enfonça ses griffes effrayantes dans sa gorge, maintenant son étreinte jusqu’à ce qu’elle expire. Ses regards errants et sauvages tombèrent à ce moment sur la tête de lit, au-dessus de laquelle le visage de son maître, figé d’horreur, était tout juste discernable. La fureur de la bête, qui gardait sans doute encore en mémoire le redoutable fouet, se transforma instantanément en peur. Consciente d’avoir mérité une punition, elle sembla désireuse de cacher ses actes sanglants, et sauta dans la chambre dans une agonie d’agitation nerveuse ; renversant et brisant les meubles à mesure qu’elle se déplaçait, et arrachant le lit de son cadre. En conclusion, elle saisit d’abord le cadavre de la fille et le poussa dans la cheminée, tel qu’il fut retrouvé ; puis celui de la vieille dame, qu’elle projeta immédiatement par la fenêtre.
Alors que le singe s’approchait de la croisée avec son fardeau mutilé, le marin se retira, épouvanté, vers la tige et, glissant plutôt qu’il ne descendait, rentra immédiatement chez lui, redoutant les conséquences de la boucherie et abandonnant volontiers, dans sa terreur, tout souci concernant le sort de l’Orang-Outang. Les mots entendus par le groupe dans l’escalier étaient les exclamations d’horreur et d’effroi du Français, mêlées aux jargonnements diaboliques de la brute.
Je n’ai presque rien à ajouter. L’Orang-Outang a dû s’échapper de la chambre par la tige, juste avant que la porte ne soit enfoncée. Il a dû refermer la fenêtre en passant. Il fut capturé par la suite par le propriétaire lui-même, qui en tira une très grosse somme au Jardin des Plantes. Le Don fut instantanément libéré, après que nous eûmes raconté les circonstances (avec quelques commentaires de Dupin) au bureau du Préfet de Police. Ce fonctionnaire, bien que fort bien disposé envers mon ami, ne put tout à fait dissimuler son dépit devant le tour qu’avaient pris les événements, et fut contraint de se laisser aller à quelques sarcasmes sur la nécessité pour chacun de se mêler de ses affaires.
« Laissez-le parler, dit Dupin, qui n’avait pas jugé nécessaire de répondre. Laissez-le discourir ; cela soulagera sa conscience. Je suis satisfait de l’avoir vaincu dans son propre château. Néanmoins, le fait qu’il ait échoué dans la résolution de ce mystère n’est en rien le sujet d’étonnement qu’il s’imagine ; car, en vérité, notre ami le Préfet est un peu trop rusé pour être profond. Dans sa sagesse, il n’y a pas d’étamine. C’est tout en tête et sans corps, comme les représentations de la déesse Laverna, ou, au mieux, tout en tête et en épaules, comme une morue. Mais c’est un brave homme après tout. Je l’aime particulièrement pour un coup de maître de langue de bois, par lequel il a acquis sa réputation d’ingéniosité. Je veux dire sa façon de « nier ce qui est, et d’expliquer ce qui n’est pas. » (*)
(*) Rousseau—Nouvelle Héloïse.
LE MYSTÈRE DE MARIE ROGÊT.
UNE SUITE AUX « MEURTRES DE LA RUE MORGUE ».
Es giebt eine Reihe idealischer Begebenheiten, die der Wirklichkeit parallel lauft. Selten fallen sie zusammen. Menschen und zufalle modificiren gewohulich die idealische Begebenheit, so dass sie unvollkommen erscheint, und ihre Folgen gleichfalls unvollkommen sind. So bei der Reformation; statt des Protestantismus kam das Lutherthum hervor. Il existe des séries d’événements idéaux qui courent parallèlement aux réels. Ils coïncident rarement. Les hommes et les circonstances modifient généralement le cours idéal des événements, de sorte qu’il semble imparfait, et que ses conséquences sont également imparfaites. Ainsi de la Réforme ; au lieu du protestantisme, apparut le luthéranisme. — Novalis. Moral Ansichten.
Il est peu de personnes, même parmi les penseurs les plus calmes, qui n’aient été occasionnellement surprises par une vague mais troublante demi-croyance au surnaturel, devant des coïncidences d’un caractère si apparemment merveilleux que, en tant que simples coïncidences, l’intellect a été incapable de les accepter. De tels sentiments — car les demi-croyances dont je parle n’ont jamais la pleine force de la pensée — de tels sentiments sont rarement étouffés complètement, à moins de faire référence à la doctrine du hasard, ou, comme on l’appelle techniquement, au Calcul des Probabilités. Or, ce Calcul est, par essence, purement mathématique ; et nous avons ainsi l’anomalie de la plus rigoureusement exacte des sciences appliquée à l’ombre et à la spiritualité de la plus intangible des spéculations.
Les détails extraordinaires que je suis maintenant appelé à rendre publics formeront, en ce qui concerne la succession chronologique, la branche primaire d’une série de coïncidences à peine intelligibles, dont la branche secondaire ou conclusive sera reconnue par tous les lecteurs dans le meurtre récent de Mary Cecila Rogers, à New York.
Lorsque, dans un article intitulé « Les Meurtres de la rue Morgue », je me suis efforcé, il y a environ un an, de dépeindre quelques traits très remarquables du caractère mental de mon ami, le Chevalier C. Auguste Dupin, il ne m’est pas venu à l’esprit que je reprendrais jamais le sujet. Cette peinture de caractère constituait mon dessein ; et ce dessein fut parfaitement rempli par la folle suite de circonstances amenées à illustrer l’idiosyncrasie de Dupin. J’aurais pu citer d’autres exemples, mais je n’aurais rien prouvé de plus. Des événements récents, cependant, dans leur surprenant développement, m’ont surpris et m’ont amené à donner quelques détails supplémentaires, qui porteront avec eux l’air d’une confession extorquée. Entendant ce que j’ai récemment entendu, il serait bien étrange que je reste silencieux sur ce que j’ai entendu et vu il y a si longtemps.
Au terme de la tragédie impliquant les morts de Madame L’Espanaye et de sa fille, le Chevalier écarta immédiatement l’affaire de son attention et retomba dans ses anciennes habitudes de rêverie mélancolique. Enclin, en tout temps, à l’abstraction, je m’accommodai volontiers de son humeur ; et, continuant à occuper nos appartements du Faubourg Saint-Germain, nous livrâmes l’Avenir aux vents et sommeillâmes tranquillement dans le Présent, tissant le monde terne autour de nous en rêves.
Mais ces rêves ne furent pas tout à fait ininterrompus. On peut aisément supposer que le rôle joué par mon ami dans le drame de la rue Morgue n’avait pas manqué de faire impression sur l’imagination de la police parisienne. Avec ses émissaires, le nom de Dupin était devenu un mot familier. Le caractère simple des inductions par lesquelles il avait démêlé le mystère n’ayant jamais été expliqué même au Préfet, ou à toute autre personne que moi-même, il n’est bien sûr pas surprenant que l’affaire fût considérée comme rien de moins que miraculeuse, ou que les capacités analytiques du Chevalier lui valussent le crédit de l’intuition. Sa franchise l’aurait conduit à détromper tout curieux d’un tel préjugé ; mais son humeur indolente interdisait toute agitation ultérieure d’un sujet dont l’intérêt pour lui avait cessé depuis longtemps. Il arriva donc qu’il se trouva être la cible des yeux politiques ; et les cas ne furent pas rares où l’on tenta d’engager ses services à la Préfecture. L’un des exemples les plus remarquables fut celui du meurtre d’une jeune fille nommée Marie Rogêt.
Cet événement se produisit environ deux ans après l’atrocité de la rue Morgue. Marie, dont le prénom et le nom de famille attireront immédiatement l’attention par leur ressemblance avec ceux de la malheureuse « cigarière », était la fille unique de la veuve Estelle Rogêt. Le père était mort pendant l’enfance de la petite, et depuis la période de sa mort, jusqu’à dix-huit mois avant l’assassinat qui forme le sujet de notre récit, la mère et la fille avaient habité ensemble rue Pavée Saint-Andrée ; Madame y tenant une pension, aidée par Marie. Les affaires allèrent ainsi jusqu’à ce que cette dernière eût atteint sa vingt-deuxième année, lorsque sa grande beauté attira l’attention d’un parfumeur, qui occupait l’une des boutiques au rez-de-chaussée du Palais-Royal, et dont la clientèle se composait principalement des aventuriers désespérés infestant ce voisinage. Monsieur Le Blanc n’était pas insensible aux avantages à retirer de la présence de la belle Marie dans sa parfumerie ; et ses offres libérales furent acceptées avidement par la jeune fille, bien qu’avec quelque peu plus d’hésitation par Madame.
Les anticipations du boutiquier se réalisèrent, et ses salons devinrent bientôt célèbres grâce aux charmes de la vive grisette. Elle était à son emploi depuis environ un an, lorsque ses admirateurs furent jetés dans la confusion par sa disparition soudaine de la boutique. Monsieur Le Blanc fut incapable d’expliquer son absence, et Madame Rogêt était folle d’anxiété et de terreur. Les journaux publics s’emparèrent immédiatement du sujet, et la police était sur le point de faire des investigations sérieuses, lorsqu’un beau matin, après le laps d’une semaine, Marie, en bonne santé, mais avec un air quelque peu attristé, fit sa réapparition à son comptoir habituel dans la parfumerie. Toute enquête, sauf celle de caractère privé, fut bien entendu immédiatement étouffée. Monsieur Le Blanc professa une ignorance totale, comme auparavant. Marie, avec Madame, répondit à toutes les questions que la dernière semaine avait été passée chez une parente à la campagne. Ainsi l’affaire s’éteignit, et fut généralement oubliée ; car la jeune fille, ostensiblement pour se libérer de l’impertinence de la curiosité, fit bientôt un adieu définitif au parfumeur et chercha le refuge de la résidence de sa mère rue Pavée Saint-Andrée.
C’est environ cinq mois après ce retour à la maison que ses proches furent alarmés par sa disparition soudaine pour la seconde fois. Trois jours s’écoulèrent, et rien ne fut entendu d’elle. Le quatrième jour, son cadavre fut trouvé flottant dans la Seine, près de la rive opposée au quartier de la rue Saint-Andrée, et en un point peu éloigné du voisinage isolé de la Barrière du Roule.
L’atrocité de ce meurtre (car il était immédiatement évident qu’un meurtre avait été commis), la jeunesse et la beauté de la victime, et, par-dessus tout, sa notoriété précédente, conspirèrent pour produire une excitation intense dans l’esprit des Parisiens sensibles. Je ne peux me rappeler aucun événement similaire produisant un effet aussi général et aussi intense. Pendant plusieurs semaines, dans la discussion de ce thème absorbant, même les sujets politiques les plus importants du jour furent oubliés. Le Préfet fit des efforts inhabituels ; et les pouvoirs de toute la police parisienne furent, bien sûr, mis à contribution dans toute la mesure du possible.
Dès la première découverte du cadavre, on ne supposa pas que le meurtrier serait capable d’éluder, pendant plus d’une période très brève, l’inquisition qui fut immédiatement mise en branle. Ce ne fut qu’à l’expiration d’une semaine qu’il fut jugé nécessaire d’offrir une récompense ; et même alors, cette récompense fut limitée à mille francs. Entre-temps, l’enquête se poursuivit avec vigueur, sinon toujours avec discernement, et de nombreux individus furent interrogés en vain ; tandis que, en raison de l’absence continue de tout indice sur le mystère, l’excitation populaire augmenta considérablement. Au bout du dixième jour, il fut jugé opportun de doubler la somme initialement proposée ; et, enfin, la deuxième semaine s’étant écoulée sans mener à aucune découverte, et le préjugé qui existe toujours à Paris contre la Police s’étant donné libre cours dans plusieurs émeutes sérieuses, le Préfet prit sur lui d’offrir la somme de vingt mille francs « pour la condamnation de l’assassin », ou, si plus d’un s’avérait avoir été impliqué, « pour la condamnation de l’un quelconque des assassins ». Dans la proclamation énonçant cette récompense, un pardon complet fut promis à tout complice qui se présenterait pour témoigner contre son semblable ; et à l’ensemble fut ajouté, partout où il apparut, l’affiche privée d’un comité de citoyens, offrant dix mille francs, en plus du montant proposé par la Préfecture. La récompense totale s’élevait ainsi à pas moins de trente mille francs, ce qui sera considéré comme une somme extraordinaire si l’on considère l’humble condition de la jeune fille, et la grande fréquence, dans les grandes villes, de telles atrocités comme celle décrite.
Il ne restait désormais aucun doute que le mystère de ce meurtre serait immédiatement mis en lumière. Mais bien que, dans un ou deux cas, des arrestations eussent été opérées qui promettaient une élucidation, rien ne fut tiré de ces dernières qui pût impliquer les parties suspectées ; et elles furent immédiatement remises en liberté. Aussi étrange que cela puisse paraître, la troisième semaine depuis la découverte du corps s’était écoulée, et écoulée sans qu’aucune lumière ne fût jetée sur le sujet, avant même qu’une rumeur des événements qui avaient tant agité l’esprit public n’atteignît les oreilles de Dupin et les miennes. Occupés à des recherches qui absorbaient toute notre attention, il y avait près d’un mois qu’aucun de nous n’était sorti, n’avait reçu de visiteur, ou n’avait fait plus que jeter un coup d’œil sur les principaux articles politiques de l’un des journaux quotidiens. La première nouvelle du meurtre nous fut apportée par G——, en personne. Il vint nous voir tôt dans l’après-midi du treize juillet 18—, et demeura avec nous jusque tard dans la nuit. Il avait été piqué au vif par l’échec de tous ses efforts pour débusquer les assassins. Sa réputation — disait-il avec un air particulièrement parisien — était en jeu. Même son honneur était concerné. Les yeux du public étaient braqués sur lui ; et il n’y avait vraiment aucun sacrifice qu’il ne fût disposé à faire pour le dévoilement du mystère. Il conclut un discours quelque peu drolatique par un compliment sur ce qu’il lui plaisait d’appeler le tact de Dupin, et lui fit une proposition directe, et certainement libérale, dont je ne me sens pas libre de divulguer la nature précise, mais qui n’a aucune incidence sur l’objet propre de mon récit.
Le compliment, mon ami le réfuta de son mieux, mais la proposition, il l’accepta sur-le-champ, bien que ses avantages fussent tout à fait provisionnels. Ce point étant réglé, le Préfet se lança aussitôt dans des explications sur ses propres vues, les entrecoupant de longs commentaires sur les preuves ; de ces dernières, nous n’étions pas encore en possession. Il discourut beaucoup, et sans aucun doute, savamment ; tandis que je hasardais une suggestion occasionnelle à mesure que la nuit s’écoulait, alourdie par la somnolence. Dupin, assis imperturbablement dans son fauteuil accoutumé, était l’incarnation même de l’attention respectueuse. Il porta des lunettes, durant tout l’entretien ; et un regard furtif occasionnel, jeté sous leurs verres verts, me suffit pour me convaincre qu’il ne dormait pas moins profondément, bien que silencieusement, tout au long des sept ou huit heures au pas de plomb qui précédèrent immédiatement le départ du Préfet.
Au matin, je me procurai, à la Préfecture, un rapport complet de toutes les preuves recueillies, et, dans les divers bureaux de journaux, une copie de chaque papier dans lequel, du début à la fin, avait été publiée la moindre information décisive concernant cette triste affaire. Libérée de tout ce qui était positivement réfuté, cette masse d’informations se présentait ainsi :
Marie Rogêt quitta la demeure de sa mère, rue Pavée St. Andrée, vers neuf heures du matin, le dimanche vingt-deux juin 18—. En sortant, elle fit part à un monsieur Jacques St. Eustache, (*7) et à lui seul, de son intention de passer la journée chez une tante qui résidait rue des Drômes. La rue des Drômes est une artère courte et étroite mais populeuse, non loin des bords de la rivière, et à une distance d’environ deux milles, en suivant le chemin le plus direct possible, de la pension de Madame Rogêt. St. Eustache était le soupirant attitré de Marie, et logeait, tout comme il prenait ses repas, à la pension. Il devait aller chercher sa fiancée à la tombée de la nuit, et l’escorter jusqu’à son domicile. Dans l’après-midi, cependant, il se mit à pleuvoir abondamment ; et, supposant qu’elle resterait toute la nuit chez sa tante (comme elle l’avait déjà fait dans des circonstances similaires), il ne jugea pas nécessaire de tenir sa promesse. À mesure que la nuit tombait, on entendit Madame Rogêt (qui était une vieille dame infirme, âgée de soixante-dix ans) exprimer la crainte « qu’elle ne reverrait jamais Marie » ; mais cette remarque n’attira guère l’attention sur le moment.
Le lundi, on apprit que la jeune fille n’avait pas été rue des Drômes ; et lorsque la journée s’écoula sans nouvelles d’elle, une recherche tardive fut organisée en plusieurs points de la ville et de ses environs. Ce ne fut toutefois qu’au quatrième jour après la période de sa disparition que l’on obtint quelque chose de satisfaisant à son sujet. En ce jour (mercredi vingt-cinq juin), un monsieur Beauvais, (*8) qui, avec un ami, avait pris des renseignements sur Marie près de la Barrière du Roule, sur la rive de la Seine opposée à la rue Pavée St. Andrée, fut informé qu’un cadavre venait d’être ramené sur la rive par des pêcheurs, qui l’avaient trouvé flottant dans la rivière. En voyant le corps, Beauvais, après quelque hésitation, l’identifia comme celui de la jeune parfumeuse. Son ami le reconnut plus promptement.
Le visage était suffusé de sang noir, dont une partie s’écoulait de la bouche. Aucune écume n’était visible, comme c’est le cas pour les personnes simplement noyées. Il n’y avait aucune décoloration dans le tissu cellulaire. Autour de la gorge se trouvaient des ecchymoses et des empreintes de doigts. Les bras étaient repliés sur la poitrine et étaient rigides. La main droite était crispée ; la gauche partiellement ouverte. Sur le poignet gauche se trouvaient deux excoriations circulaires, apparemment l’effet de cordes, ou d’une corde en plus d’une spire. Une partie du poignet droit était également très écorchée, tout comme le dos sur toute son étendue, mais plus particulièrement au niveau des omoplates. En ramenant le corps sur la rive, les pêcheurs y avaient attaché une corde ; mais aucune des excoriations n’avait été causée par celle-ci. La chair du cou était très enflée. Aucune coupure n’était apparente, ni aucune ecchymose qui semblât être l’effet de coups. Un morceau de dentelle fut trouvé noué si serré autour du cou qu’il était dissimulé à la vue ; il était complètement enfoui dans la chair, et était fixé par un nœud situé juste sous l’oreille gauche. Cela seul aurait suffi à provoquer la mort. Le témoignage médical parla avec assurance du caractère vertueux de la défunte. Elle avait été soumise, disait-il, à une violence brutale. Le cadavre était, lorsqu’il fut trouvé, dans un état tel qu’il n’aurait pu y avoir aucune difficulté à ce que ses amis le reconnussent.
La robe était très déchirée et par ailleurs en désordre. Dans le vêtement extérieur, une bande, d’environ un pied de large, avait été déchirée vers le haut depuis l’ourlet inférieur jusqu’à la taille, mais sans être arrachée. Elle était enroulée trois fois autour de la taille, et fixée par une sorte de nœud coulant dans le dos. La robe située immédiatement sous la jupe était en fine mousseline ; et de celle-ci, une bande de dix-huit pouces de large avait été entièrement arrachée — arrachée très régulièrement et avec grand soin. Elle fut retrouvée autour de son cou, ajustée sans serrer, et fixée par un nœud dur. Par-dessus cette bande de mousseline et la bande de dentelle, les rubans d’une capote étaient attachés ; la capote étant jointe. Le nœud par lequel les rubans de la capote étaient fixés n’était pas un nœud de dame, mais un nœud coulant ou nœud de marin.
Après l’identification du cadavre, il ne fut pas, comme d’habitude, transporté à la Morgue (cette formalité étant superflue), mais hâtivement enterré non loin de l’endroit où il avait été ramené sur la rive. Grâce aux efforts de Beauvais, l’affaire fut laborieusement étouffée, autant que possible ; et plusieurs jours s’étaient écoulés avant qu’une quelconque émotion publique ne s’ensuivît. Un hebdomadaire, (*9) cependant, finit par s’emparer du sujet ; le cadavre fut exhumé, et un réexamen organisé ; mais rien ne fut tiré de plus que ce qui a déjà été noté. Les vêtements, néanmoins, furent alors soumis à la mère et aux amis de la défunte, et pleinement identifiés comme ceux portés par la jeune fille au moment de quitter son domicile.
Entre-temps, l’agitation augmentait d’heure en heure. Plusieurs individus furent arrêtés et relâchés. St. Eustache tomba particulièrement sous le coup des soupçons ; et il échoua, au début, à fournir une explication intelligible de son emploi du temps durant le dimanche où Marie quitta son domicile. Par la suite, cependant, il soumit à Monsieur G—— des affidavits expliquant de manière satisfaisante chaque heure de la journée en question. À mesure que le temps passait et qu’aucune découverte ne survenait, mille rumeurs contradictoires circulèrent, et les journalistes se préoccupèrent de faire des suggestions. Parmi celles-ci, celle qui attira le plus l’attention fut l’idée que Marie Rogêt vivait encore — que le cadavre trouvé dans la Seine était celui d’une autre infortunée. Il conviendra que je soumette au lecteur quelques passages qui incarnent la suggestion à laquelle il est fait allusion. Ces passages sont des traductions littérales de L’Étoile, (*10) un journal dirigé, en général, avec beaucoup de talent.
« Mademoiselle Rogêt a quitté la maison de sa mère le dimanche matin, vingt-deux juin 18—, avec le dessein ostensible d’aller voir sa tante, ou quelque autre parente, rue des Drômes. À partir de cette heure, personne n’a prouvé l’avoir vue. Il n’y a aucune trace ni aucune nouvelle d’elle, absolument... Personne, quel qu’il soit, ne s’est présenté jusqu’ici qui l’ait vue, ce jour-là, après qu’elle a franchi le seuil de sa mère... Or, bien que nous n’ayons aucune preuve que Marie Rogêt fût au nombre des vivants après neuf heures le dimanche vingt-deux juin, nous avons la preuve que, jusqu’à cette heure, elle était vivante. Le mercredi midi, à douze heures, un corps de femme fut découvert flottant sur la rive de la Barrière du Roule. Cela ne représentait, même si nous présumons que Marie Rogêt fut jetée dans la rivière dans les trois heures suivant son départ de la maison de sa mère, que trois jours à partir du moment où elle quitta son domicile — trois jours, à une heure près. Mais c’est folie de supposer que le meurtre, si meurtre il y eut sur sa personne, ait pu être consommé assez tôt pour avoir permis à ses assassins de jeter le corps dans la rivière avant minuit. Ceux qui sont coupables de tels crimes horribles choisissent les ténèbres plutôt que la lumière... Ainsi voyons-nous que si le corps trouvé dans la rivière était celui de Marie Rogêt, il n’aurait pu être dans l’eau que pendant deux jours et demi, ou trois jours tout au plus. Toute l’expérience a montré que les corps noyés, ou les corps jetés dans l’eau immédiatement après une mort violente, requièrent de six à dix jours pour que la décomposition survienne et les fasse remonter à la surface de l’eau. Même lorsqu’un canon est tiré au-dessus d’un cadavre, et qu’il remonte avant au moins cinq ou six jours d’immersion, il coule à nouveau si on le laisse tranquille. Or, nous demandons ce qu’il y avait dans cette affaire pour causer un écart au cours ordinaire de la nature ?... Si le corps avait été conservé dans son état mutilé sur la rive jusqu’au mardi soir, quelque trace aurait été trouvée sur la rive des meurtriers. C’est un point douteux, également, de savoir si le corps flotterait si tôt, même s’il y était jeté après avoir été mort depuis deux jours. Et, de plus, il est extrêmement improbable que des scélérats qui auraient commis un tel meurtre, comme celui supposé ici, eussent jeté le corps sans lest pour le faire couler, alors qu’une telle précaution aurait pu être si facilement prise. »
L’éditeur poursuit ici en arguant que le corps doit avoir été dans l’eau « non pas seulement trois jours, mais au moins cinq fois trois jours », parce qu’il était si décomposé que Beauvais avait éprouvé une grande difficulté à l’identifier. Ce dernier point, cependant, fut pleinement réfuté. Je poursuis la traduction :
« Quels sont donc les faits sur lesquels M. Beauvais dit n’avoir aucun doute que le corps était celui de Marie Rogêt ? Il a décousu la manche de la robe et dit avoir trouvé des marques qui l’ont convaincu de l’identité. Le public a généralement supposé que ces marques consistaient en quelque description de cicatrices. Il a frotté le bras et a trouvé des poils dessus — quelque chose d’aussi indéfini, pensons-nous, qu’on puisse aisément l’imaginer — aussi peu concluant que de trouver un bras dans une manche. M. Beauvais n’est pas revenu cette nuit-là, mais a envoyé dire à Madame Rogêt, à sept heures, le mercredi soir, qu’une enquête était toujours en cours concernant sa fille. Si nous admettons que Madame Rogêt, en raison de son âge et de son chagrin, n’ait pu se rendre sur les lieux (ce qui est déjà beaucoup admettre), il doit certainement y avoir eu quelqu’un qui aurait jugé utile d’y aller et d’assister à l’enquête, s’ils pensaient que le corps était celui de Marie. Personne n’y est allé. Rien n’a été dit ou entendu à ce propos rue Pavée St. Andrée, qui ait même atteint les occupants du même immeuble. M. St. Eustache, l’amant et futur mari de Marie, qui logeait dans la maison de sa mère, dépose qu’il n’a pas entendu parler de la découverte du corps de sa promise avant le lendemain matin, lorsque M. Beauvais est entré dans sa chambre et le lui a raconté. Pour une nouvelle de ce genre, il nous semble qu’elle a été reçue très froidement. »
De cette manière, le journal s’efforçait de créer l’impression d’une apathie de la part des parents de Marie, incompatible avec la supposition que ces parents croyaient le cadavre être le sien. Ses insinuations reviennent à ceci : que Marie, avec la complicité de ses amis, s’était absentée de la ville pour des raisons impliquant une accusation contre sa chasteté ; et que ces amis, lors de la découverte d’un cadavre dans la Seine, ressemblant quelque peu à celui de la jeune fille, avaient profité de l’occasion pour imprimer dans l’esprit du public la croyance en sa mort. Mais L’Étoile fut encore trop hâtif. Il fut distinctement prouvé qu’aucune apathie, telle qu’imaginée, n’existait ; que la vieille dame était extrêmement faible, et si agitée qu’elle était incapable de vaquer à la moindre occupation ; que St. Eustache, loin de recevoir la nouvelle froidement, était distrait par le chagrin, et s’était comporté si frénétiquement que M. Beauvais persuada un ami et parent de se charger de lui, et de l’empêcher d’assister à l’examen lors de l’exhumation. De plus, bien qu’il fût affirmé par L’Étoile que le cadavre fut réinhumé aux frais de l’État — qu’une offre avantageuse de sépulture privée fut absolument déclinée par la famille — et qu’aucun membre de la famille n’assista à la cérémonie ; — bien que, dis-je, tout cela fût affirmé par L’Étoile pour favoriser l’impression qu’il entendait transmettre — tout cela fut cependant réfuté de manière satisfaisante. Dans un numéro ultérieur du journal, une tentative fut faite pour jeter le soupçon sur Beauvais lui-même. L’éditeur déclare :
« Or donc, un changement intervient dans l’affaire. On nous dit qu’à une occasion, alors qu’une Madame B—— était à la maison de Madame Rogêt, M. Beauvais, qui sortait, lui a dit qu’un gendarme était attendu ici, et qu’elle, Madame B., ne devait rien dire au gendarme avant qu’il ne fût de retour, mais laisser l’affaire à ses soins... Dans la posture actuelle des affaires, M. Beauvais semble avoir toute l’affaire enfermée dans sa tête. Un seul pas ne peut être fait sans M. Beauvais, car, de quelque côté que vous alliez, vous vous heurtez à lui... Pour une raison quelconque, il a déterminé que personne n’aura rien à voir avec les procédures hormis lui-même, et il a écarté les parents masculins, selon leurs dires, d’une manière très singulière. Il semble avoir été très opposé à permettre aux parents de voir le corps. »
Par le fait suivant, quelque crédit fut donné au soupçon ainsi jeté sur Beauvais. Un visiteur à son bureau, quelques jours avant la disparition de la jeune fille, et durant l’absence de son occupant, avait observé une rose dans le trou de la serrure de la porte, et le nom « Marie » inscrit sur une ardoise qui pendait à portée de main.
L’impression générale, pour autant que nous pûmes la glaner dans les journaux, semblait être que Marie avait été la victime d’une bande de desperados — que par eux elle avait été transportée à travers la rivière, maltraitée et assassinée. Le Commerciel, (*11) cependant, une publication d’influence étendue, s’employait activement à combattre cette idée populaire. Je cite un passage ou deux de ses colonnes :
« Nous sommes persuadés que la poursuite a jusqu’ici suivi une fausse piste, pour autant qu’elle a été dirigée vers la Barrière du Roule. Il est impossible qu’une personne aussi connue de milliers de gens que cette jeune femme l’était, ait parcouru trois pâtés de maisons sans que quelqu’un l’ait vue ; et quiconque l’aurait vue s’en serait souvenu, car elle intéressait tous ceux qui la connaissaient. C’était quand les rues étaient pleines de monde, quand elle est sortie... Il est impossible qu’elle ait pu aller à la Barrière du Roule, ou rue des Drômes, sans être reconnue par une douzaine de personnes ; pourtant personne ne s’est présenté qui l’ait vue hors de la porte de sa mère, et il n’y a aucune preuve, hormis le témoignage concernant ses intentions exprimées, qu’elle soit sortie du tout. Sa robe était déchirée, enroulée autour d’elle, et liée ; et par cela, le corps fut transporté comme un ballot. Si le meurtre avait été commis à la Barrière du Roule, il n’y aurait eu aucune nécessité pour un tel agencement. Le fait que le corps ait été trouvé flottant près de la Barrière n’est aucune preuve quant à l’endroit où il fut jeté dans l’eau... Un morceau de l’un des jupons de la malheureuse jeune fille, long de deux pieds et large d’un pied, fut arraché et attaché sous son menton autour de l’arrière de sa tête, probablement pour empêcher les cris. Cela fut fait par des types qui n’avaient pas de mouchoir de poche. »
Un jour ou deux avant que le Préfet ne vînt nous voir, cependant, une information importante parvint à la police, qui semblait renverser, au moins, la partie principale de l’argument du Commerciel. Deux petits garçons, fils d’une Madame Deluc, alors qu’ils erraient parmi les bois près de la Barrière du Roule, eurent la chance de pénétrer dans un fourré dense, à l’intérieur duquel se trouvaient trois ou quatre grosses pierres, formant une sorte de siège, avec un dossier et un repose-pieds. Sur la pierre supérieure gisait un jupon blanc ; sur la seconde, une écharpe de soie. Une ombrelle, des gants, et un mouchoir de poche y furent également trouvés. Le mouchoir portait le nom « Marie Rogêt ». Des fragments de vêtements furent découverts sur les ronces alentour. La terre était piétinée, les buissons étaient brisés, et il y avait toute évidence d’une lutte. Entre le fourré et la rivière, les clôtures furent trouvées abattues, et le sol portait les traces d’un lourd fardeau qui y aurait été traîné.
Un hebdomadaire, Le Soleil, (*12) fit les commentaires suivants sur cette découverte — commentaires qui ne faisaient qu’écho au sentiment de toute la presse parisienne :
« Les objets étaient tous manifestement là depuis au moins trois ou quatre semaines ; ils étaient tous moisis à fond par l’action de la pluie et collés ensemble par la moisissure. L’herbe avait poussé autour et sur certains d’entre eux. La soie de l’ombrelle était solide, mais les fils en étaient fondus ensemble à l’intérieur. La partie supérieure, là où elle avait été pliée et repliée, était toute moisie et pourrie, et se déchira lorsqu’elle fut ouverte... Les morceaux de sa robe arrachés par les buissons mesuraient environ trois pouces de large sur six pouces de long. Une partie était l’ourlet de la robe, et il avait été raccommodé ; l’autre morceau était une partie de la jupe, pas l’ourlet. Ils ressemblaient à des bandes arrachées, et se trouvaient sur le buisson d’épines, à environ un pied du sol... Il ne peut donc y avoir aucun doute que le lieu de cet épouvantable outrage a été découvert. »
À la suite de cette découverte, de nouvelles preuves apparurent. Madame Deluc témoigna qu’elle tient une auberge en bord de route non loin de la rive de la rivière, en face de la Barrière du Roule. Le voisinage est isolé — particulièrement. C’est le lieu de villégiature habituel du dimanche pour les voyous de la ville, qui traversent la rivière en bateau. Vers trois heures, dans l’après-midi du dimanche en question, une jeune fille arriva à l’auberge, accompagnée d’un jeune homme au teint sombre. Les deux restèrent ici quelque temps. À leur départ, ils prirent la route vers des bois épais dans le voisinage. L’attention de Madame Deluc fut attirée par la robe portée par la jeune fille, en raison de sa ressemblance avec celle portée par une parente défunte. Une écharpe fut particulièrement remarquée. Peu après le départ du couple, une bande de mécréants fit son apparition, se comporta bruyamment, mangea et but sans payer, suivit la route du jeune homme et de la jeune fille, revint à l’auberge vers la tombée de la nuit, et retraversa la rivière comme s’ils étaient pressés.
C’est peu après la tombée de la nuit, au cours de cette même soirée, que Madame Deluc, ainsi que son fils aîné, entendirent les cris d’une femme aux alentours de l’auberge. Les cris furent violents mais brefs. Madame D. reconnut non seulement l’écharpe qui fut trouvée dans le fourré, mais aussi la robe qui fut découverte sur le cadavre. Un conducteur d’omnibus, Valence, témoigna également maintenant qu’il avait vu Marie Rogêt traverser un bac sur la Seine, le dimanche en question, en compagnie d’un jeune homme au teint sombre. Lui, Valence, connaissait Marie et ne pouvait se méprendre sur son identité. Les objets trouvés dans le fourré furent formellement identifiés par les proches de Marie.
Les éléments de preuve et les informations ainsi recueillis par moi-même, à partir des journaux, sur la suggestion de Dupin, ne comprenaient qu’un point de plus — mais c’était un point d’une importance apparemment vaste. Il apparaît qu’immédiatement après la découverte des vêtements tels que décrits ci-dessus, le corps sans vie, ou presque, de St. Eustache, le fiancé de Marie, fut trouvé au voisinage de ce que tout le monde supposait être désormais le lieu du crime. Un flacon étiqueté « laudanum », et vidé, fut trouvé près de lui. Son haleine donnait la preuve du poison. Il mourut sans parler. Sur sa personne fut trouvée une lettre, exposant brièvement son amour pour Marie, avec son projet d’autodestruction.
« Je n’ai guère besoin de vous dire », dit Dupin, alors qu’il terminait la lecture de mes notes, « que ceci est une affaire bien plus complexe que celle de la Rue Morgue ; dont elle diffère par un aspect important. Il s’agit ici d’un cas de crime ordinaire, bien qu’atroce. Il n’y a rien de particulièrement outré à ce sujet. Vous observerez que, pour cette raison, le mystère a été considéré comme facile, alors que, pour cette raison, il aurait dû être considéré comme difficile à résoudre. Ainsi ; au début, on a jugé inutile d’offrir une récompense. Les sbires de G—— furent capables de comprendre immédiatement comment et pourquoi une telle atrocité avait pu être commise. Ils pouvaient se représenter par leur imagination un mode — de nombreux modes — et un mobile — de nombreux mobiles ; et parce qu’il n’était pas impossible que l’un de ces nombreux modes et mobiles ait pu être le véritable, ils ont pris pour acquis que l’un d’entre eux devait l’être. Mais la facilité avec laquelle ces fantaisies variables furent entretenues, et la plausibilité même que chacune assumait, auraient dû être comprises comme étant plutôt indicatives des difficultés que des facilités qui doivent accompagner l’élucidation. J’ai déjà observé que c’est par des saillies au-dessus du plan de l’ordinaire que la raison cherche son chemin, si tant est qu’elle le cherche, dans sa quête du vrai, et que la question appropriée dans des cas tels que celui-ci n’est pas tant « qu’est-ce qui est arrivé ? » que « qu’est-ce qui est arrivé qui ne soit jamais arrivé auparavant ? ». Dans les investigations à la maison de Madame L’Espanaye, les agents de G—— furent découragés et confondus par cette étrangeté même qui, pour un intellect correctement réglé, aurait offert le présage le plus sûr du succès ; alors que ce même intellect aurait pu être plongé dans le désespoir devant le caractère ordinaire de tout ce qui frappait le regard dans l’affaire de la demoiselle de parfumerie, et pourtant n’annonçait rien d’autre qu’un triomphe facile aux fonctionnaires de la Préfecture.
« Dans le cas de Madame L’Espanaye et de sa fille, il n’y avait, même au début de notre enquête, aucun doute qu’un meurtre avait été commis. L’idée du suicide fut exclue immédiatement. Ici, aussi, nous sommes libérés, dès le commencement, de toute supposition de suicide. Le corps trouvé à la Barrière du Roule fut trouvé dans des circonstances telles qu’elles ne nous laissent aucune place pour l’embarras sur ce point important. Mais il a été suggéré que le cadavre découvert n’est pas celui de la Marie Rogêt pour la condamnation de dont l’assassin, ou les assassins, la récompense est offerte, et à l’égard de laquelle, uniquement, notre accord a été organisé avec le Préfet. Nous connaissons tous deux bien ce monsieur. Il ne faudra pas trop se fier à lui. Si, datant nos recherches à partir du corps trouvé, et traçant de là un meurtrier, nous découvrons pourtant ce corps comme étant celui d’un autre individu que Marie ; ou, si partant de la Marie vivante, nous la trouvons, et pourtant la trouvons non assassinée — dans l’un ou l’autre cas, nous perdons notre peine ; puisque c’est Monsieur G—— avec qui nous avons affaire. Pour notre propre objectif, par conséquent, si ce n’est pour l’objectif de la justice, il est indispensable que notre premier pas soit la détermination de l’identité du cadavre avec la Marie Rogêt qui est portée disparue.
« Auprès du public, les arguments de L’Etoile ont eu du poids ; et que le journal lui-même soit convaincu de leur importance, cela paraîtrait à la manière dont il commence l’un de ses essais sur le sujet — « Plusieurs des journaux du matin de ce jour », dit-il, « parlent de l’article concluant de l’Etoile de lundi ». Pour moi, cet article paraît concluant de peu de choses au-delà du zèle de son auteur. Nous devrions garder à l’esprit qu’en général, c’est l’objet de nos journaux plutôt de créer une sensation — de marquer un point — que de favoriser la cause de la vérité. Cette dernière fin n’est poursuivie que lorsqu’elle semble coïncider avec la première. L’imprimé qui ne fait que s’accorder avec l’opinion ordinaire (aussi bien fondée que puisse être cette opinion) ne gagne pour lui-même aucun crédit auprès de la populace. La masse des gens ne considère comme profond que celui qui suggère des contradictions cinglantes de l’idée générale. Dans la raisonnement, pas moins que dans la littérature, c’est l’épigramme qui est le plus immédiatement et le plus universellement apprécié. Dans les deux, c’est de l’ordre de mérite le plus bas.
« Ce que je veux dire, c’est que c’est le mélange d’épigramme et de mélodrame de l’idée, que Marie Rogêt vit encore, plutôt qu’une quelconque vraie plausibilité dans cette idée, qui l’ont suggérée à L’Etoile, et assurée d’une réception favorable auprès du public. Examinons les têtes de chapitre de l’argument de ce journal ; en nous efforçant d’éviter l’incohérence avec laquelle il est initialement exposé.
« Le premier but de l’écrivain est de montrer, par la brièveté de l’intervalle entre la disparition de Marie et la découverte du cadavre flottant, que ce cadavre ne peut être celui de Marie. La réduction de cet intervalle à sa plus petite dimension possible devient ainsi, d’emblée, un objet pour le raisonneur. Dans la poursuite inconsidérée de cet objet, il se précipite dans la simple supposition dès le départ. « C’est une folie de supposer », dit-il, « que le meurtre, si meurtre fut commis sur son corps, aurait pu être consommé assez tôt pour avoir permis à ses meurtriers de jeter le corps dans la rivière avant minuit ». Nous demandons immédiatement, et très naturellement, pourquoi ? Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre fut commis dans les cinq minutes suivant le départ de la jeune fille de la maison de sa mère ? Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre fut commis à n’importe quelle période donnée de la journée ? Il y a eu des assassinats à toutes les heures. Mais, si le meurtre avait eu lieu à n’importe quel moment entre neuf heures du matin le dimanche, et un quart avant minuit, il y aurait encore eu assez de temps « pour jeter le corps dans la rivière avant minuit ». Cette supposition, alors, revient précisément à ceci — que le meurtre ne fut pas commis le dimanche du tout — et, si nous permettons à L’Etoile de supposer cela, nous pouvons lui permettre n’importe quelles libertés. Le paragraphe commençant « C’est une folie de supposer que le meurtre, etc. », bien qu’il apparaisse tel qu’imprimé dans L’Etoile, peut être imaginé comme ayant existé réellement ainsi dans le cerveau de son auteur — « C’est une folie de supposer que le meurtre, si meurtre fut commis sur le corps, aurait pu être commis assez tôt pour avoir permis à ses meurtriers de jeter le corps dans la rivière avant minuit ; c’est une folie, disons-nous, de supposer tout cela, et de supposer en même temps, (comme nous sommes résolus à supposer), que le corps ne fut jeté qu’après minuit » — une phrase suffisamment inconséquente en soi, mais pas si totalement absurde que celle imprimée.
« Si mon objectif était », poursuivit Dupin, « simplement de monter un dossier contre ce passage de l’argument de L’Etoile, je pourrais sans risque le laisser là où il est. Il ne s’agit pas, cependant, de L’Etoile avec qui nous avons à traiter, mais de la vérité. La phrase en question n’a qu’un sens, telle qu’elle se présente ; et ce sens, je l’ai assez clairement énoncé ; mais il est matériel que nous allions au-delà des simples mots, pour une idée que ces mots ont manifestement eu l’intention, sans y parvenir, de transmettre. C’était le dessein du journaliste de dire que, à quelque période de la journée ou de la nuit du dimanche que ce meurtre fut commis, il était improbable que les assassins eussent risqué de porter le cadavre jusqu’à la rivière avant minuit. Et ici repose, réellement, la supposition dont je me plains. Il est supposé que le meurtre fut commis à une telle position, et dans de telles circonstances, que le porter jusqu’à la rivière devint nécessaire. Or, l’assassinat aurait pu avoir lieu au bord de la rivière, ou sur la rivière elle-même ; et, ainsi, le fait de jeter le cadavre dans l’eau aurait pu être résolu, à n’importe quelle période du jour ou de la nuit, comme le mode le plus évident et le plus immédiat de s’en débarrasser. Vous comprendrez que je ne suggère rien ici comme probable, ou comme coïncidant avec ma propre opinion. Mon dessein, jusqu’ici, n’a aucune référence aux faits de l’affaire. Je souhaite simplement vous mettre en garde contre tout le ton de la suggestion de L’Etoile, en attirant votre attention sur son caractère ex parte dès le début.
« Ayant ainsi prescrit une limite pour convenir à ses propres notions préconçues ; ayant supposé que, si ceci était le corps de Marie, il n’aurait pu être dans l’eau que pendant un temps très bref, le journal continue en disant :
« Toute l’expérience a montré que les corps noyés, ou les corps jetés dans l’eau immédiatement après la mort par violence, nécessitent de six à dix jours pour qu’une décomposition suffisante ait lieu pour les amener à la surface de l’eau. Même lorsqu’un canon est tiré au-dessus d’un cadavre, et qu’il remonte avant au moins cinq ou six jours d’immersion, il coule à nouveau si on le laisse tranquille. »
« Ces affirmations ont été tacitement reçues par chaque journal à Paris, à l’exception du Moniteur. Ce dernier imprimé s’efforce de combattre la portion du paragraphe qui a référence aux « corps noyés » seulement, en citant quelques cinq ou six instances dans lesquelles les corps d’individus connus pour être noyés furent trouvés flottants après l’écoulement de moins de temps que ce qui est insisté sur par L’Etoile. Mais il y a quelque chose d’excessivement non philosophique dans la tentative de la part du Moniteur de réfuter l’assertion générale de L’Etoile, par une citation d’instances particulières militant contre cette assertion. S’il avait été possible d’adduire cinquante au lieu de cinq exemples de corps trouvés flottants au bout de deux ou trois jours, ces cinquante exemples auraient encore pu être proprement considérés seulement comme des exceptions à la règle de L’Etoile, jusqu’à ce que tel moment où la règle elle-même dût être réfutée. Admettant la règle, (et ceci le Moniteur ne le nie pas, insistant seulement sur ses exceptions), l’argument de L’Etoile est laissé en pleine force ; car cet argument ne prétend pas impliquer plus qu’une question de la probabilité que le corps soit remonté à la surface en moins de trois jours ; et cette probabilité sera en faveur de la position de L’Etoile jusqu’à ce que les instances si puérilement adduites soient suffisantes en nombre pour établir une règle antagoniste.
« Vous verrez immédiatement que tout argument sur ce chef devrait être pressé, si tant est qu’il le soit, contre la règle elle-même ; et à cette fin nous devons examiner la logique de la règle. Or, le corps humain, en général, n’est ni beaucoup plus léger ni beaucoup plus lourd que l’eau de la Seine ; c’est-à-dire que la gravité spécifique du corps humain, dans sa condition naturelle, est à peu près égale au volume d’eau douce qu’il déplace. Les corps des personnes grasses et charnues, avec de petits os, et des femmes en général, sont plus légers que ceux des maigres et à larges os, et des hommes ; et la gravité spécifique de l’eau d’une rivière est quelque peu influencée par la présence de la marée venant de la mer. Mais, laissant cette marée hors de question, on peut dire que très peu de corps humains couleront du tout, même dans l’eau douce, de leur propre chef. Presque n’importe qui, tombant dans une rivière, sera capable de flotter, s’il laisse la gravité spécifique de l’eau être assez adduite en comparaison avec la sienne — c’est-à-dire, s’il laisse toute sa personne être immergée, avec aussi peu d’exception que possible. La position appropriée pour quelqu’un qui ne sait pas nager, est la position verticale du marcheur sur terre, avec la tête rejetée pleinement en arrière, et immergée ; la bouche et les narines seules restant au-dessus de la surface. Ainsi circonspects, nous trouverons que nous flottons sans difficulté et sans effort. Il est évident, cependant, que les gravités du corps, et du volume d’eau déplacé, sont très finement équilibrées, et qu’une bagatelle causera l’une ou l’autre à prépondérer. Un bras, par exemple, soulevé hors de l’eau, et ainsi privé de son support, est un poids additionnel suffisant pour immerger la tête entière, tandis que l’aide accidentelle du plus petit morceau de bois nous permettra d’élever la tête de manière à regarder autour. Or, dans les luttes de quelqu’un non habitué à nager, les bras sont invariablement jetés vers le haut, tandis qu’une tentative est faite pour garder la tête dans sa position perpendiculaire habituelle. Le résultat est l’immersion de la bouche et des narines, et l’inception, durant les efforts pour respirer tandis que sous la surface, de l’eau dans les poumons. Beaucoup est aussi reçu dans l’estomac, et le corps entier devient plus lourd par la différence entre le poids de l’air distendant à l’origine ces cavités, et celui du fluide qui les remplit maintenant. Cette différence est suffisante pour causer le corps à couler, comme une règle générale ; mais est insuffisante dans les cas d’individus avec de petits os et une quantité anormale de matière flasque ou graisseuse. De tels individus flottent même après s’être noyés.
« Le cadavre, étant supposé au fond de la rivière, y restera jusqu’à ce que, par quelque moyen, sa gravité spécifique devienne à nouveau moindre que celle du volume d’eau qu’il déplace. Cet effet est apporté par la décomposition, ou autrement. Le résultat de la décomposition est la génération de gaz, distendant les tissus cellulaires et toutes les cavités, et donnant l’apparence boursouflée qui est si horrible. Quand cette distension a tellement progressé que le volume du cadavre est matériellement augmenté sans une augmentation correspondante de la masse ou du poids, sa gravité spécifique devient moindre que celle de l’eau déplacée, et il fait immédiatement son apparition à la surface. Mais la décomposition est modifiée par d’innombrables circonstances — est hâtée ou retardée par d’innombrables agences ; par exemple, par la chaleur ou le froid de la saison, par l’imprégnation minérale ou la pureté de l’eau, par sa profondeur ou sa faible profondeur, par son courant ou sa stagnation, par le tempérament du corps, par son infection ou son absence de maladie avant la mort. Ainsi il est évident que nous ne pouvons assigner aucune période, avec quelque chose comme de l’exactitude, à laquelle le cadavre remontera par la décomposition. Sous certaines conditions, ce résultat serait apporté en une heure ; sous d’autres, il pourrait ne pas avoir lieu du tout. Il y a des infusions chimiques par lesquelles le cadre animal peut être préservé pour toujours de la corruption ; le bi-chlorure de mercure en est une. Mais, en dehors de la décomposition, il peut y avoir, et il y a très habituellement, une génération de gaz dans l’estomac, par la fermentation acéteuse de matière végétale (ou dans d’autres cavités pour d’autres causes), suffisante pour induire une distension qui amènera le corps à la surface. L’effet produit par le tir d’un canon est celui d’une simple vibration. Ceci peut soit détacher le cadavre de la boue molle ou du limon dans lequel il est encastré, permettant ainsi de remonter quand d’autres agences l’ont déjà préparé à ce faire ; ou il peut surmonter la ténacité de certaines portions putrescentes du tissu cellulaire ; permettant aux cavités de se distendre sous l’influence du gaz.
« Ayant ainsi devant nous toute la philosophie de ce sujet, nous pouvons facilement tester par elle les affirmations de L’Etoile. « Toute l’expérience montre », dit ce journal, « que les corps noyés, ou les corps jetés dans l’eau immédiatement après la mort par violence, nécessitent de six à dix jours pour qu’une décomposition suffisante ait lieu pour les amener à la surface de l’eau. Même lorsqu’un canon est tiré au-dessus d’un cadavre, et qu’il remonte avant au moins cinq ou six jours d’immersion, il coule à nouveau si on le laisse tranquille. »
« L’ensemble de ce paragraphe doit maintenant apparaître comme un tissu d’inconséquence et d’incohérence. Toute l’expérience ne montre pas que les « corps noyés » nécessitent de six à dix jours pour qu’une décomposition suffisante ait lieu pour les amener à la surface. Tant la science que l’expérience montrent que la période de leur remontée est, et doit nécessairement être, indéterminée. Si, de plus, un corps est remonté à la surface par le tir d’un canon, il ne « coulera pas à nouveau si on le laisse tranquille », jusqu’à ce que la décomposition ait tant progressé qu’elle permette l’échappement du gaz généré. Mais je souhaite attirer votre attention sur la distinction qui est faite entre les « corps noyés », et les « corps jetés dans l’eau immédiatement après la mort par violence ». Bien que l’écrivain admette la distinction, il les inclut pourtant tous dans la même catégorie. J’ai montré comment il se fait que le corps d’un homme qui se noie devient spécifiquement plus lourd que son volume d’eau, et qu’il ne coulerait pas du tout, excepté pour les luttes par lesquelles il élève ses bras au-dessus de la surface, et ses hoquets pour respirer tandis que sous la surface — des hoquets qui fournissent par l’eau la place de l’air originel dans les poumons. Mais ces luttes et ces hoquets ne se produiraient pas dans le corps « jeté dans l’eau immédiatement après la mort par violence ». Ainsi, dans la dernière instance, le corps, comme une règle générale, ne coulerait pas du tout — un fait dont L’Etoile est manifestement ignorant. Quand la décomposition aurait procédé à une très grande étendue — quand la chair aurait en grande mesure quitté les os — alors, en effet, mais pas avant, nous perdrions de vue le cadavre.
« Et maintenant, que devons-nous faire de l’argument, que le corps trouvé ne pouvait être celui de Marie Rogêt, parce que, trois jours seulement s’étant écoulés, ce corps fut trouvé flottant ? S’il était noyé, étant une femme, elle n’aurait peut-être jamais coulé ; ou ayant coulé, elle aurait pu réapparaître en vingt-quatre heures, ou moins. Mais personne ne suppose qu’elle a été noyée ; et, mourant avant d’être jetée dans la rivière, elle aurait pu être trouvée flottant à n’importe quelle période après, quoi que ce soit.
« « Mais », dit L’Etoile, « si le corps avait été gardé dans son état mutilé à terre jusqu’à mardi nuit, quelque trace aurait été trouvée à terre des meurtriers ». Ici, il est d’abord difficile de percevoir l’intention du raisonneur. Il veut anticiper ce qu’il imagine être une objection à sa théorie — viz : que le corps fut gardé à terre deux jours, souffrant une décomposition rapide — plus rapide que s’il était immergé dans l’eau. Il suppose que, si cela avait été le cas, il aurait pu apparaître à la surface le mercredi, et pense que seulement sous de telles circonstances il aurait pu ainsi apparaître. Il est en conséquence pressé de montrer qu’il ne fut pas gardé à terre ; car, si c’était le cas, « quelque trace aurait été trouvée à terre des meurtriers ». Je présume que vous souriez au sequitur. Vous ne pouvez être fait pour voir comment la simple durée du cadavre sur la rive pourrait opérer pour multiplier les traces des assassins. Ni moi non plus.
« Et de plus, il est extrêmement improbable », poursuit notre journal, « que des scélérats ayant commis un tel meurtre que celui que l’on suppose ici, eussent jeté le corps à l’eau sans le lester pour le faire couler, alors qu’une telle précaution aurait pu être si aisément prise. » Observez ici la risible confusion de pensée ! Personne — pas même L’Etoile — ne conteste le meurtre commis sur le corps retrouvé. Les marques de violence sont trop évidentes. L’objet de notre raisonneur est simplement de montrer que ce corps n’est pas celui de Marie. Il souhaite prouver que Marie n’est pas assassinée — non pas que le cadavre ne l’est pas. Pourtant, son observation ne prouve que ce dernier point. Voici un cadavre sans poids attaché. Des meurtriers, en le jetant, n’auraient pas manqué d’y attacher un poids. Par conséquent, il n’a pas été jeté par des meurtriers. C’est là tout ce qui est prouvé, si toutefois quelque chose l’est. La question de l’identité n’est même pas abordée, et L’Etoile s’est donné beaucoup de mal simplement pour contredire maintenant ce qu’elle a admis un instant auparavant. « Nous sommes parfaitement convaincus », dit-elle, « que le corps retrouvé était celui d’une femme assassinée. »
« Et ce n’est pas là le seul exemple, même dans cette division de son sujet, où notre raisonneur raisonne involontairement contre lui-même. Son objectif évident, je l’ai déjà dit, est de réduire, autant que possible, l’intervalle entre la disparition de Marie et la découverte du cadavre. Pourtant, nous le trouvons insistant sur le point que personne n’a vu la jeune fille depuis le moment où elle a quitté la maison de sa mère. « Nous n’avons aucune preuve », dit-il, « que Marie Rogêt était au pays des vivants après neuf heures le dimanche vingt-deux juin. » Comme son argument est manifestement partial, il aurait dû, au moins, laisser cette question de côté ; car si quelqu’un avait été connu pour avoir vu Marie, disons le lundi ou le mardi, l’intervalle en question aurait été considérablement réduit et, selon son propre raisonnement, la probabilité que le cadavre fût celui de la grisette aurait été bien diminuée. Il est, néanmoins, amusant d’observer que L’Etoile insiste sur ce point dans la pleine conviction qu’il sert son argument général. »
« Relisez maintenant cette partie de cet argument qui se rapporte à l’identification du cadavre par Beauvais. En ce qui concerne les poils sur le bras, L’Etoile a été manifestement de mauvaise foi. M. Beauvais, n’étant pas un idiot, n’aurait jamais pu avancer, pour l’identification du cadavre, simplement des poils sur son bras. Aucun bras n’est sans poils. La généralité de l’expression de L’Etoile est une pure perversion de la phraséologie du témoin. Il a dû parler de quelque particularité dans ces poils. Ce devait être une particularité de couleur, de quantité, de longueur ou de situation. »
« « Son pied », dit le journal, « était petit — il en est de même de milliers de pieds. Sa jarretière n’est aucune preuve — pas plus que son soulier — car les souliers et les jarretières se vendent par paquets. On peut en dire autant des fleurs dans son chapeau. Une chose sur laquelle M. Beauvais insiste fortement est que l’agrafe sur la jarretière trouvée avait été reculée pour la resserrer. Cela ne signifie rien ; car la plupart des femmes trouvent opportun de rapporter une paire de jarretières chez elles et de les ajuster à la taille des membres qu’elles doivent entourer, plutôt que de les essayer dans le magasin où elles les achètent. » Ici, il est difficile de supposer que le raisonneur soit sérieux. Si M. Beauvais, dans sa recherche du corps de Marie, avait découvert un cadavre correspondant en taille et en apparence générales à la jeune fille disparue, il aurait été fondé (sans référence à la question de l’habillement) à former l’opinion que sa recherche avait été couronnée de succès. Si, en plus du point de la taille et du contour généraux, il avait trouvé sur le bras une apparence pileuse particulière qu’il avait observée sur la Marie vivante, son opinion aurait pu être justement renforcée ; et l’augmentation de la certitude aurait bien pu être dans le rapport de la particularité, ou du caractère inhabituel, de la marque pileuse. Si, les pieds de Marie étant petits, ceux du cadavre étaient aussi petits, l’augmentation de la probabilité que le corps fût celui de Marie ne serait pas une augmentation dans un rapport purement arithmétique, mais dans un rapport hautement géométrique, ou cumulatif. Ajoutez à tout cela des souliers tels qu’elle était connue pour en porter le jour de sa disparition, et, bien que ces souliers puissent être « vendus par paquets », vous augmentez la probabilité au point de toucher à la certitude. Ce qui, en soi, ne serait aucune preuve d’identité, devient par sa position corroborante, une preuve des plus sûres. Donnez-nous, alors, des fleurs dans le chapeau correspondant à celles portées par la jeune fille disparue, et nous ne cherchons rien de plus. Si une seule fleur, nous ne cherchons rien de plus — qu’en est-il alors si deux ou trois, ou plus ? Chaque fleur successive est une preuve multiple — une preuve non ajoutée à une preuve, mais multipliée par des centaines ou des milliers. Découvrons maintenant, sur la défunte, des jarretières telles que celles utilisées par la vivante, et c’est presque de la folie que de continuer. Mais ces jarretières se trouvent être resserrées, par le recul d’une agrafe, exactement de la même manière que les siennes avaient été resserrées par Marie, peu de temps avant qu’elle ne quitte son domicile. C’est maintenant de la folie ou de l’hypocrisie que de douter. Ce que L’Etoile dit à propos de cette abréviation des jarretières comme étant un événement habituel ne montre rien de plus que sa propre opiniâtreté dans l’erreur. La nature élastique de la jarretière à agrafe est une démonstration en soi du caractère inhabituel de l’abréviation. Ce qui est fait pour s’ajuster soi-même doit nécessairement nécessiter un ajustement étranger fort rarement. Ce doit être par un accident, dans son sens le plus strict, que ces jarretières de Marie ont eu besoin du resserrement décrit. Elles auraient seules amplement établi son identité. Mais ce n’est pas que le cadavre ait été trouvé avec les jarretières de la jeune fille disparue, ou trouvé avec ses souliers, ou son bonnet, ou les fleurs de son bonnet, ou ses pieds, ou une marque particulière sur le bras, ou sa taille et son apparence générales — c’est que le cadavre avait chacune, et toutes collectivement. S’il pouvait être prouvé que l’éditeur de L’Etoile nourrissait réellement un doute, dans ces circonstances, il n’y aurait nul besoin, dans son cas, d’une commission de lunatico inquirendo. Il a jugé sagace d’échoir les bavardages des avocats, qui, pour la plupart, se contentent de faire écho aux préceptes rectangulaires des tribunaux. Je voudrais ici observer qu’une très grande partie de ce qui est rejeté comme preuve par un tribunal est la meilleure des preuves pour l’intellect. Car le tribunal, se guidant par les principes généraux de la preuve — les principes reconnus et consignés — répugne à s’écarter dans des cas particuliers. Et cette adhésion inébranlable au principe, avec un mépris rigoureux de l’exception conflictuelle, est un mode sûr d’atteindre le maximum de vérité accessible, dans toute longue séquence de temps. La pratique, en masse, est donc philosophique ; mais il n’est pas moins certain qu’elle engendre une vaste erreur individuelle. (*16)
« En ce qui concerne les insinuations dirigées contre Beauvais, vous serez disposé à les rejeter en un souffle. Vous avez déjà sondé le vrai caractère de ce brave monsieur. C’est un touche-à-tout, avec beaucoup de romantisme et peu d’esprit. Quiconque ainsi constitué se conduira volontiers, lors d’une occasion d’excitation réelle, de manière à se rendre suspect aux yeux des personnes trop perspicaces, ou mal disposées. M. Beauvais (comme il ressort de vos notes) a eu quelques entretiens personnels avec l’éditeur de L’Etoile, et l’a offensé en osant une opinion selon laquelle le cadavre, malgré la théorie de l’éditeur, était, en toute sobriété, celui de Marie. « Il persiste », dit le journal, « à affirmer que le cadavre est celui de Marie, mais ne peut donner une circonstance, en plus de celles sur lesquelles nous avons commenté, pour faire croire aux autres. » Maintenant, sans revenir sur le fait qu’une preuve plus forte « pour faire croire aux autres » n’aurait jamais pu être avancée, on peut remarquer qu’un homme peut fort bien être compris comme croyant, dans un cas de ce genre, sans la capacité d’avancer une seule raison pour la croyance d’une seconde partie. Rien n’est plus vague que les impressions d’identité individuelle. Chaque homme reconnaît son voisin, pourtant il y a peu d’exemples où quiconque soit préparé à donner une raison pour sa reconnaissance. L’éditeur de L’Etoile n’avait aucun droit d’être offensé par la croyance irrationnelle de M. Beauvais.
« Les circonstances suspectes qui l’investissent se trouveront correspondre bien mieux à mon hypothèse de touche-à-tout romantique qu’à la suggestion de culpabilité du raisonneur. Une fois adoptée l’interprétation la plus charitable, nous ne trouverons aucune difficulté à comprendre la rose dans le trou de la serrure ; le « Marie » sur l’ardoise ; le fait de « jouer des coudes pour écarter les parents masculins » ; « l’aversion à leur permettre de voir le corps » ; la mise en garde donnée à Madame B——, qu’elle ne doit avoir aucune conversation avec le gendarme avant son retour (celui de Beauvais) ; et, enfin, sa détermination apparente « que personne ne devrait avoir quoi que ce soit à faire avec les procédures sauf lui-même ». Il me semble incontestable que Beauvais était un soupirant de Marie ; qu’elle coquettait avec lui ; et qu’il était ambitieux d’être considéré comme jouissant de son intimité et de sa confiance les plus complètes. Je ne dirai rien de plus sur ce point ; et, comme la preuve réfute pleinement l’assertion de L’Etoile, touchant la question de l’apathie de la part de la mère et des autres parents — une apathie incompatible avec la supposition qu’ils croient que le cadavre est celui de la jeune fille de la parfumerie — nous allons maintenant procéder comme si la question de l’identité était réglée à notre entière satisfaction. »
« Et que pensez-vous », demandai-je ici, « des opinions de Le Commerciel ? »
« Qu’en esprit, elles sont bien plus dignes d’attention que toutes celles qui ont été promulguées sur le sujet. Les déductions tirées des prémisses sont philosophiques et pénétrantes ; mais les prémisses, dans deux cas au moins, sont fondées sur une observation imparfaite. Le Commerciel souhaite insinuer que Marie a été saisie par quelque bande de bas scélérats non loin de la porte de sa mère. « Il est impossible », insiste-t-il, « qu’une personne aussi bien connue de milliers de gens que cette jeune femme l’était, ait passé trois pâtés de maisons sans que quelqu’un l’ait vue. » C’est l’idée d’un homme résidant depuis longtemps à Paris — un personnage public — et dont les marches et venues dans la ville ont été pour la plupart limitées au voisinage des bureaux publics. Il est conscient qu’il passe rarement aussi loin qu’une douzaine de pâtés de maisons de son propre bureau, sans être reconnu et accosté. Et, connaissant l’étendue de sa connaissance personnelle des autres, et celle des autres envers lui, il compare sa notoriété avec celle de la jeune fille de la parfumerie, ne trouve aucune grande différence entre elles, et arrive aussitôt à la conclusion qu’elle, dans ses marches, serait également sujette à la reconnaissance que lui dans les siennes. Cela ne pourrait être le cas que si ses marches étaient du même caractère invariable et méthodique, et à l’intérieur de la même espèce de région limitée que sont les siennes. Il passe et revient, à intervalles réguliers, à l’intérieur d’une périphérie confinée, abondant en individus qui sont conduits à l’observation de sa personne par intérêt pour la nature apparentée de son occupation avec la leur. Mais les marches de Marie peuvent, en général, être supposées discursives. Dans ce cas particulier, il sera entendu comme étant très probable qu’elle a procédé sur un itinéraire d’une diversité supérieure à la moyenne de ses trajets habituels. Le parallèle que nous imaginons avoir existé dans l’esprit de Le Commerciel ne serait soutenu que dans l’événement des deux individus traversant toute la ville. Dans ce cas, en admettant que les connaissances personnelles soient égales, les chances seraient aussi égales qu’un nombre égal de rencontres personnelles seraient faites. Pour ma part, je tiendrais cela non seulement comme possible, mais comme très loin d’être plus que probable, que Marie aurait pu procéder, à toute période donnée, par l’un quelconque des nombreux itinéraires entre sa propre résidence et celle de sa tante, sans rencontrer un seul individu qu’elle connaissait, ou par qui elle était connue. En considérant cette question sous son jour plein et approprié, nous devons garder fermement à l’esprit la grande disproportion entre les connaissances personnelles de l’individu même le plus notoire à Paris, et la population entière de Paris elle-même. »
« Mais quelle que soit la force qui puisse encore sembler exister dans la suggestion de Le Commerciel, elle sera grandement diminuée lorsque nous prendrons en considération l’heure à laquelle la jeune fille est sortie. « C’était quand les rues étaient pleines de monde », dit Le Commerciel, « qu’elle est sortie. » Mais non. C’était à neuf heures du matin. Or, à neuf heures de chaque matin de la semaine, à l’exception du dimanche, les rues de la ville sont, il est vrai, encombrées de monde. À neuf heures le dimanche, la population est principalement à l’intérieur, se préparant pour l’église. Aucune personne observatrice n’aura manqué de remarquer l’air particulièrement désert de la ville, d’environ huit heures à dix heures du matin de chaque jour du sabbat. Entre dix et onze heures, les rues sont encombrées, mais pas à une période aussi précoce que celle désignée. »
« Il y a un autre point sur lequel il semble y avoir une déficience d’observation de la part de Le Commerciel. « Un morceau », dit-il, « de l’un des jupons de la malheureuse fille, long de deux pieds et large d’un pied, a été arraché et attaché sous son menton, et autour de l’arrière de sa tête, probablement pour empêcher les cris. Cela a été fait par des individus qui n’avaient pas de mouchoirs de poche. » Si cette idée est ou n’est pas bien fondée, nous nous efforcerons de le voir plus tard ; mais par « des individus qui n’ont pas de mouchoirs de poche », l’éditeur entend la classe la plus basse des scélérats. Ceux-ci, cependant, sont la description même des gens qui seront toujours trouvés avoir des mouchoirs même lorsqu’ils sont dépourvus de chemises. Vous avez dû avoir l’occasion d’observer à quel point, ces dernières années, le mouchoir de poche est devenu absolument indispensable au parfait voyou. »
« Et que devons-nous penser », demandai-je, « de l’article dans Le Soleil ? »
« Qu’il est fort dommage que son rédacteur ne soit pas né perroquet — auquel cas il aurait été le plus illustre perroquet de sa race. Il a simplement répété les éléments individuels de l’opinion déjà publiée ; les collectant, avec une industrie louable, de ce journal et de cet autre. « Les choses avaient toutes évidemment été là », dit-il, « au moins, trois ou quatre semaines, et il ne peut y avoir aucun doute que l’endroit de cet outrage épouvantable a été découvert. » Les faits ici réaffirmés par Le Soleil sont très loin en vérité de lever mes propres doutes sur ce sujet, et nous les examinerons plus particulièrement plus tard en relation avec une autre division du thème. »
« Pour le moment, nous devons nous occuper d’autres investigations. Vous ne pouvez avoir manqué de remarquer l’extrême laxisme de l’examen du cadavre. Certes, la question de l’identité était aisément déterminée, ou aurait dû l’être ; mais il y avait d’autres points à vérifier. Le corps avait-il été en quelque respect dépouillé ? La défunte avait-elle des articles de bijouterie sur sa personne en quittant la maison ? Si oui, en avait-elle lors de sa découverte ? Ce sont des questions importantes totalement intouchées par la preuve ; et il y en a d’autres d’égale importance, qui n’ont rencontré aucune attention. Nous devons nous efforcer de nous satisfaire par une enquête personnelle. Le cas de St. Eustache doit être réexaminé. Je n’ai aucun soupçon sur cette personne ; mais procédons méthodiquement. Nous vérifierons au-delà de tout doute la validité des déclarations sous serment en ce qui concerne ses déplacements le dimanche. Les déclarations de ce caractère sont aisément faites matière de mystification. S’il n’y avait rien de mal ici, cependant, nous écarterons St. Eustache de nos investigations. Son suicide, bien que corroborant le soupçon, si l’on découvrait qu’il y eût tromperie dans les déclarations, est, sans une telle tromperie, en aucun respect une circonstance inexplicable, ou qui devrait nous faire dévier de la ligne de l’analyse ordinaire. »
« Dans ce que je propose maintenant, nous écarterons les points intérieurs de cette tragédie, et concentrerons notre attention sur ses abords. L’erreur la moins usuelle, dans des investigations telles que celle-ci, est la limitation de l’enquête à l’immédiat, avec un mépris total des événements collatéraux ou circonstanciels. C’est la mauvaise pratique des tribunaux de confiner la preuve et la discussion aux bornes de la pertinence apparente. Pourtant l’expérience a montré, et une véritable philosophie montrera toujours, qu’une vaste, peut-être la plus grande portion de vérité, surgit de ce qui semble non pertinent. C’est par l’esprit de ce principe, sinon précisément par sa lettre, que la science moderne a résolu de calculer sur l’imprévu. Mais peut-être ne me comprenez-vous pas. L’histoire de la connaissance humaine a si continuellement montré que c’est aux événements collatéraux, ou incidentels, ou accidentels que nous sommes redevables pour les découvertes les plus nombreuses et les plus précieuses, qu’il est devenu à la longue nécessaire, dans toute vision prospective d’amélioration, de faire non seulement de larges, mais les plus larges concessions aux inventions qui surgiront par hasard, et tout à fait hors de la portée de l’attente ordinaire. Il n’est plus philosophique de baser, sur ce qui a été, une vision de ce qui doit être. L’accident est admis comme une portion de la sous-structure. Nous faisons du hasard une matière de calcul absolu. Nous soumettons l’inattendu et l’inimaginable aux formules mathématiques des écoles. »
« Je répète qu’il n’est rien de plus que le fait, que la plus grande portion de toute vérité a jailli du collatéral ; et ce n’est qu’en accord avec l’esprit du principe impliqué dans ce fait, que je voudrais détourner l’enquête, dans le présent cas, du terrain foulé et jusqu’ici infructueux de l’événement lui-même, vers les circonstances contemporaines qui l’entourent. Pendant que vous vérifiez la validité des déclarations, j’examinerai les journaux plus généralement que vous ne l’avez encore fait. Jusqu’ici, nous avons seulement reconnu le champ de l’enquête ; mais il sera bien étrange si une étude complète, telle que je la propose, des imprimés publics, ne nous fournira pas quelques points minutieux qui établiront une direction pour l’enquête. »
Conformément à la suggestion de Dupin, je fis un examen scrupuleux de l’affaire des déclarations. Le résultat fut une ferme conviction de leur validité, et de l’innocence conséquente de St. Eustache. Entre-temps, mon ami s’occupa, avec ce qui me sembla une minutie tout à fait sans objet, d’un examen des divers fichiers de journaux. Au bout d’une semaine, il plaça devant moi les extraits suivants :
« Il y a environ trois ans et demi, un trouble très similaire au présent fut causé par la disparition de cette même Marie Rogêt, de la parfumerie de Monsieur Le Blanc, au Palais Royal. Au bout d’une semaine, cependant, elle réapparut à son comptoir habituel, aussi bien que jamais, à l’exception d’une légère pâleur pas tout à fait usuelle. Il fut donné par Monsieur Le Blanc et sa mère qu’elle avait simplement été en visite chez quelque amie à la campagne ; et l’affaire fut rapidement étouffée. Nous présumons que la présente absence est une lubie de la même nature, et qu’à l’expiration d’une semaine, ou peut-être d’un mois, nous l’aurons de nouveau parmi nous. » — Journal du soir — Lundi 23 juin. (*17)
« Un journal du soir d’hier fait référence à une ancienne disparition mystérieuse de Mademoiselle Rogêt. Il est bien connu que, pendant la semaine de son absence de la parfumerie de Le Blanc, elle était en compagnie d’un jeune officier de marine, très noté pour ses débauches. Une querelle, suppose-t-on, a providentiellement conduit à son retour à la maison. Nous avons le nom du Lothario en question, qui est, à présent, en poste à Paris, mais, pour des raisons évidentes, nous nous abstenons de le rendre public. » — Le Mercurie — Mardi matin, 24 juin. (*18)
« Un outrage du caractère le plus atroce a été perpétré près de cette ville avant-hier. Un monsieur, avec sa femme et sa fille, a loué, vers la tombée de la nuit, les services de six jeunes gens, qui ramaient paresseusement un bateau çà et là près des rives de la Seine, pour le transporter de l’autre côté du fleuve. En atteignant la rive opposée, les trois passagers sont descendus, et s’étaient éloignés suffisamment pour ne plus être en vue du bateau, quand la fille a découvert qu’elle y avait oublié son ombrelle. Elle y est retournée, a été saisie par la bande, emmenée au milieu du courant, bâillonnée, brutalement traitée, et finalement déposée sur la rive en un point non éloigné de celui où elle avait initialement embarqué avec ses parents. Les scélérats se sont échappés pour le moment, mais la police est sur leurs traces, et certains d’entre eux seront bientôt pris. » — Journal du matin — 25 juin. (*19)
« Nous avons reçu une ou deux communications, dont l’objet est d’imputer le crime de la récente atrocité à Mennais ; (*20) mais comme ce monsieur a été pleinement disculpé par une enquête loyale, et que les arguments de nos divers correspondants semblent être plus zélés que profonds, nous ne pensons pas qu’il soit opportun de les rendre publics. » — Journal du matin — 28 juin. (*21)
« Nous avons reçu plusieurs communications rédigées avec force, provenant apparemment de sources diverses, et qui vont loin à rendre certain que la malheureuse Marie Rogêt est devenue la victime de l’une des nombreuses bandes de vauriens qui infestent le voisinage de la ville le dimanche. Notre propre opinion est résolument en faveur de cette supposition. Nous nous efforcerons de faire place à certains de ces arguments par la suite. » — Journal du soir — Mardi 31 juin. (*22)
« Lundi, l’un des bateliers attaché au service des contributions a vu un bateau vide flotter sur la Seine. Des voiles gisaient au fond du bateau. Le batelier l’a remorqué jusqu’au bureau des bateliers. Le lendemain matin, il a été emporté de là, à l’insu d’aucun des officiers. Le gouvernail se trouve à présent au bureau des bateliers. » — Le Diligence — Jeudi 26 juin.
À la lecture de ces divers extraits, non seulement ils m’ont semblé sans rapport, mais je ne pouvais percevoir aucun moyen par lequel l’un quelconque d’entre eux pourrait être mis en relation avec l’affaire en question. J’ai attendu une explication de Dupin.
« Il n’est pas dans mon intention actuelle, dit-il, de m’étendre sur le premier et le second de ces extraits. Je les ai copiés principalement pour vous montrer l’extrême négligence de la police qui, autant que je puisse le comprendre de la part du Préfet, ne s’est nullement souciée de procéder à un interrogatoire de l’officier de marine auquel il est fait allusion. Pourtant, c’est pure folie de dire qu’entre la première et la seconde disparition de Marie, il n’existe aucune connexion supposable. Admettons que la première fugue ait abouti à une querelle entre les amants, et au retour au foyer de la trahie. Nous sommes maintenant prêts à considérer une seconde fugue (si nous savons qu’une fugue a de nouveau eu lieu) comme indiquant un renouvellement des avances du traître, plutôt que comme le résultat de nouvelles propositions par un second individu — nous sommes prêts à la regarder comme une « réconciliation » de l’ancien amour, plutôt que comme le commencement d’un nouveau. Les chances sont de dix contre une que celui qui s’était enfui une fois avec Marie proposerait à nouveau une fugue, plutôt que celle à qui des propositions de fugue avaient été faites par un individu, ne se les voie faire par un autre. Et permettez-moi ici d’attirer votre attention sur le fait que le temps s’écoulant entre la première fugue avérée et la seconde supposée est de quelques mois supérieur à la période générale des croisières de nos navires de guerre. L’amant aurait-il été interrompu dans sa première vilenie par la nécessité d’un départ en mer, et aurait-il saisi le premier moment de son retour pour renouveler les desseins bas non encore tout à fait accomplis — ou non encore tout à fait accomplis par lui ? De toutes ces choses, nous ne savons rien. »
« Vous direz, cependant, que, dans le second cas, il n’y a pas eu de fugue telle qu’imaginée. Certainement pas — mais sommes-nous prêts à dire qu’il n’y a pas eu le dessein frustré ? Au-delà de St. Eustache, et peut-être Beauvais, nous ne trouvons aucun prétendant reconnu, aucun prétendant ouvert, aucun prétendant honorable de Marie. De nul autre, il n’est rien dit. Qui est donc l’amant secret, dont les proches (du moins la plupart d’entre eux) ne savent rien, mais que Marie rencontre le dimanche matin, et qui est si profondément dans sa confiance qu’elle n’hésite pas à rester avec lui jusqu’à ce que les ombres du soir descendent, au milieu des bosquets solitaires de la Barrière du Roule ? Qui est cet amant secret, je le demande, dont, au moins, la plupart des proches ne savent rien ? Et que signifie la singulière prophétie de Madame Rogêt le matin du départ de Marie ? — « Je crains de ne jamais revoir Marie. » »
« Mais si nous ne pouvons imaginer Madame Rogêt au courant du dessein de fugue, ne pouvons-nous pas au moins supposer ce dessein entretenu par la jeune fille ? En quittant la maison, elle a laissé entendre qu’elle était sur le point de rendre visite à sa tante dans la Rue des Drômes, et St. Eustache a été prié de passer la chercher à la tombée de la nuit. Or, au premier coup d’œil, ce fait milite fortement contre ma suggestion ; mais réfléchissons. Qu’elle ait rencontré quelque compagnon, et soit partie avec lui de l’autre côté du fleuve, atteignant la Barrière du Roule à une heure aussi tardive que trois heures de l’après-midi, est un fait connu. Mais en consentant ainsi à accompagner cet individu, (_à quelque fin que ce soit — connue ou inconnue de sa mère_,) elle a dû penser à son intention exprimée en quittant la maison, et à la surprise et aux soupçons éveillés dans le sein de son prétendant fiancé, St. Eustache, lorsque, passant la chercher à l’heure fixée dans la Rue des Drômes, il découvrirait qu’elle n’y avait pas été, et lorsque, de surcroît, en retournant à la pension avec cette nouvelle alarmante, il prendrait conscience de son absence prolongée du foyer. Elle a dû penser à ces choses, dis-je. Elle a dû prévoir le chagrin de St. Eustache, les soupçons de tous. Elle ne pouvait avoir songé à revenir braver ces soupçons ; mais le soupçon devient un point d’importance triviale pour elle, si nous supposons qu’elle n’avait pas l’intention de revenir. »
« Nous pouvons l’imaginer pensant ainsi — « Je dois rencontrer une certaine personne dans le but de m’enfuir, ou pour certains autres desseins connus de moi seule. Il est nécessaire qu’il n’y ait aucune chance d’interruption — il faut qu’un temps suffisant nous soit donné pour échapper aux poursuites — je donnerai à entendre que j’irai passer la journée avec ma tante dans la Rue des Drômes — je dirai à St. Eustache de ne pas passer me chercher avant la tombée de la nuit — de cette façon, mon absence du foyer pour la plus longue période possible, sans causer de soupçons ni d’anxiété, sera justifiée, et je gagnerai plus de temps que par toute autre manière. Si je demande à St. Eustache de passer me chercher à la tombée de la nuit, il sera sûr de ne pas passer avant ; mais, si je néglige totalement de lui demander de passer, mon temps pour m’échapper sera diminué, puisqu’on s’attendra à ce que je revienne plus tôt, et mon absence excitera plus vite l’anxiété. Or, si mon dessein était de revenir — si je n’avais en vue qu’une promenade avec l’individu en question — ce ne serait pas ma stratégie de demander à St. Eustache de passer ; car, en passant, il sera sûr de vérifier que je l’ai trompé — un fait dont je pourrais le garder éternellement dans l’ignorance en quittant la maison sans l’avertir de mon intention, en revenant avant la tombée de la nuit, et en affirmant alors que j’avais été rendre visite à ma tante dans la Rue des Drômes. Mais, comme mon dessein est de ne jamais revenir — ou pas avant quelques semaines — ou pas avant que certaines dissimulations soient effectuées — le gain de temps est le seul point à propos duquel j’ai besoin de me soucier. » »
« Vous avez observé, dans vos notes, que l’opinion la plus générale en relation avec cette triste affaire est, et a été dès le début, que la jeune fille a été la victime d’une bande de vauriens. Or, l’opinion populaire, sous certaines conditions, ne doit pas être négligée. Lorsqu’elle surgit d’elle-même — lorsqu’elle se manifeste de manière strictement spontanée — nous devrions la considérer comme analogue à cette intuition qui est l’idiosyncrasie de l’homme de génie. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, je m’en tiendrais à sa décision. Mais il est important que nous ne trouvions pas de traces palpables de suggestion. L’opinion doit être rigoureusement celle du public ; et la distinction est souvent extrêmement difficile à percevoir et à maintenir. Dans le présent cas, il m’apparaît que cette « opinion publique » à l’égard d’une bande a été induite par l’événement collatéral qui est détaillé dans le troisième de mes extraits. Tout Paris est excité par le cadavre découvert de Marie, une fille jeune, belle et notoire. Ce cadavre est trouvé, portant des marques de violence, et flottant dans le fleuve. Mais il est maintenant fait savoir que, à la période même, ou environ à la période même, où l’on suppose que la jeune fille a été assassinée, un outrage similaire en nature à celui subi par la défunte, bien que moindre en étendue, a été perpétré, par une bande de jeunes voyous, sur la personne d’une seconde jeune femme. Est-il étonnant que l’atrocité connue influence le jugement populaire à l’égard de l’autre, inconnue ? Ce jugement attendait une direction, et l’outrage connu a semblé si opportunément la fournir ! Marie, aussi, a été trouvée dans le fleuve ; et sur ce fleuve même a été commis cet outrage connu. La connexion des deux événements avait en elle tant de palpable, que la véritable merveille aurait été un échec de la populace à l’apprécier et à s’en saisir. Mais, en fait, l’une des atrocités, connue pour avoir été ainsi commise, est, si c’est quelque chose, la preuve que l’autre, commise à un moment presque coïncident, ne l’a pas été. Ce serait un miracle en vérité, si, alors qu’une bande de voyous perpétrait, en une localité donnée, un méfait inouï, il devait y avoir une autre bande similaire, dans une localité similaire, dans la même ville, sous les mêmes circonstances, avec les mêmes moyens et artifices, engagée dans un méfait précisément du même aspect, à une période de temps précisément identique ! Pourtant, en quoi, si ce n’est en cette merveilleuse série de coïncidences, l’opinion suggérée par accident de la populace nous appelle-t-elle à croire ? »
« Avant de procéder plus loin, considérons la scène supposée de l’assassinat, dans le fourré de la Barrière du Roule. Ce fourré, bien que dense, était à proximité immédiate d’une route publique. À l’intérieur se trouvaient trois ou quatre grosses pierres, formant une sorte de siège avec un dossier et un repose-pieds. Sur la pierre supérieure fut découvert un jupon blanc ; sur la seconde, une écharpe de soie. Une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche furent également trouvés là. Le mouchoir portait le nom « Marie Rogêt ». Des fragments de vêtement furent vus sur les branches aux alentours. La terre était piétinée, les buissons étaient brisés, et il y avait toute preuve d’une lutte violente. »
« Malgré l’acclamation avec laquelle la découverte de ce fourré fut accueillie par la presse, et l’unanimité avec laquelle on supposa qu’il indiquait la scène précise de l’outrage, il doit être admis qu’il y avait d’excellentes raisons de douter. Que ce fût la scène, je peux le croire ou ne pas le croire — mais il y avait une excellente raison de douter. Si la véritable scène avait été, comme Le Commerciel l’a suggéré, dans le voisinage de la Rue Pavée St. Andrée, les auteurs du crime, en supposant qu’ils résident toujours à Paris, auraient naturellement été frappés de terreur à l’attention publique ainsi dirigée de manière aiguë dans la bonne voie ; et, dans certaines classes d’esprits, il serait surgi, immédiatement, un sentiment de la nécessité d’un effort pour détourner cette attention. Et ainsi, le fourré de la Barrière du Roule ayant déjà été suspecté, l’idée de placer les objets là où ils ont été trouvés aurait pu être naturellement conçue. Il n’y a aucune preuve réelle, bien que Le Soleil le suppose, que les objets découverts aient été depuis plus de quelques jours seulement dans le fourré ; tandis qu’il existe de nombreuses preuves circonstancielles qu’ils n’auraient pu rester là, sans attirer l’attention, durant les vingt jours s’écoulant entre le dimanche fatal et l’après-midi où ils furent trouvés par les garçons. « Ils étaient tous moisissés et durcis, dit Le Soleil, adoptant les opinions de ses prédécesseurs, sous l’action de la pluie, et collés ensemble par la moisissure. L’herbe avait poussé autour et sur certains d’entre eux. La soie de l’ombrelle était solide, mais les fils en étaient réunis à l’intérieur. La partie supérieure, où elle avait été doublée et pliée, était toute moisissée et pourrie, et s’est déchirée en étant ouverte. » En ce qui concerne l’herbe ayant « poussé autour et sur certains d’entre eux », il est évident que le fait n’aurait pu être établi qu’à partir des paroles, et donc des souvenirs, de deux petits garçons ; car ces garçons ont enlevé les objets et les ont rapportés chez eux avant qu’ils n’aient été vus par un tiers. Mais l’herbe pousse, surtout par temps chaud et humide, (tel que l’était celui de la période du meurtre,) jusqu’à deux ou trois pouces en un seul jour. Une ombrelle reposant sur un sol nouvellement gazonné pourrait, en une seule semaine, être entièrement dissimulée à la vue par l’herbe qui pousse. Et au sujet de cette moisissure sur laquelle l’éditeur du Soleil insiste si pertinemment, qu’il emploie le mot pas moins de trois fois dans le bref paragraphe cité plus haut, ignore-t-il réellement la nature de cette moisissure ? Doit-on lui dire que c’est l’une des nombreuses classes de champignons dont le trait le plus ordinaire est sa montée et sa décadence en vingt-quatre heures ? »
« Ainsi voyons-nous, d’un coup d’œil, que ce qui a été le plus triomphalement avancé à l’appui de l’idée que les objets avaient été « pendant au moins trois ou quatre semaines » dans le fourré, est de la façon la plus absurde nul en ce qui concerne toute preuve de ce fait. D’un autre côté, il est extrêmement difficile de croire que ces objets aient pu rester dans le fourré spécifié pendant une période plus longue qu’une seule semaine — pour une période plus longue que d’un dimanche à l’autre. Ceux qui connaissent quelque chose du voisinage de Paris connaissent l’extrême difficulté de trouver une retraite à moins d’une grande distance de ses banlieues. Une chose telle qu’un retrait inexploré, ou même rarement visité, au milieu de ses bois ou de ses bosquets, n’est pas à imaginer un seul instant. Que quiconque, étant au fond un amoureux de la nature, soit pourtant enchaîné par le devoir à la poussière et à la chaleur de cette grande métropole — qu’un tel individu tente, même durant les jours de semaine, d’étancher sa soif de solitude au milieu des scènes de beauté naturelle qui nous entourent immédiatement. À chaque second pas, il trouvera le charme grandissant dissipé par la voix et l’intrusion personnelle de quelque voyou ou groupe de vauriens faisant la fête. Il cherchera l’intimité au milieu du feuillage le plus dense, tout en vain. Voici les recoins mêmes où les malpropres abondent le plus — voici les temples les plus profanés. Avec un écœurement du cœur, le promeneur fuira de nouveau vers le Paris pollué comme vers un égout de pollution moins odieux parce que moins incongru. Mais si le voisinage de la ville est si encombré durant les jours de travail de la semaine, combien plus le dimanche ! C’est maintenant surtout que, libéré des exigences du travail, ou privé des opportunités habituelles de crime, le vaurien de la ville cherche les alentours de la ville, non par amour du rural, qu’il méprise dans son cœur, mais par le moyen d’échapper aux contraintes et aux conventions de la société. Il désire moins l’air frais et les arbres verts que la licence absolue de la campagne. Ici, à l’auberge du bord de la route, ou sous le feuillage des bois, il s’adonne, sans être surveillé par aucun œil sinon ceux de ses compagnons de débauche, à tout l’excès fou d’une hilarité contrefaite — le fruit commun de la liberté et du rhum. Je ne dis rien de plus que ce qui doit être évident à tout observateur impartial, quand je répète que la circonstance que les objets en question soient restés sans découverte, pour une période plus longue que d’un dimanche à l’autre, dans n’importe quel fourré du voisinage immédiat de Paris, doit être considérée comme guère moins que miraculeuse. »
« Mais il ne manque pas d’autres motifs au soupçon que les objets ont été placés dans le fourré avec le but de détourner l’attention de la scène réelle de l’outrage. Et, d’abord, permettez-moi de diriger votre attention sur la date de la découverte des objets. Confrontez-la avec la date du cinquième extrait fait par moi-même à partir des journaux. Vous trouverez que la découverte a suivi, presque immédiatement, les communications urgentes envoyées au journal du soir. Ces communications, bien que variées et provenant apparemment de sources diverses, tendaient toutes au même point — à savoir, la direction de l’attention vers une bande comme les auteurs de l’outrage, et vers le voisinage de la Barrière du Roule comme sa scène. Or ici, bien sûr, le soupçon n’est pas que, en conséquence de ces communications, ou de l’attention publique par elles dirigée, les objets furent trouvés par les garçons ; mais le soupçon pourrait bien avoir été, et peut bien être, que les objets n’avaient pas été trouvés auparavant par les garçons, pour la raison que les objets n’avaient pas été auparavant dans le fourré ; ayant été déposés là seulement à une période aussi tardive que la date, ou peu avant la date de la communication, par les auteurs coupables de ces communications eux-mêmes. »
« Ce fourré était un fourré singulier — un fourré extrêmement singulier. Il était inhabituellement dense. À l’intérieur de son enceinte naturellement murée se trouvaient trois pierres extraordinaires, formant un siège avec un dossier et un repose-pieds. Et ce fourré, si rempli d’un art naturel, était dans le voisinage immédiat, à quelques pas, de l’habitation de Madame Deluc, dont les garçons avaient l’habitude d’examiner de près les arbustes autour d’eux à la recherche de l’écorce du sassafras. Serait-ce un pari téméraire — un pari de mille contre un — qu’un jour ne passa jamais sur les têtes de ces garçons sans trouver au moins l’un d’eux niché dans le hall ombragé, et trônant sur son trône naturel ? Ceux qui hésiteraient devant un tel pari, soit n’ont jamais été des garçons eux-mêmes, soit ont oublié la nature enfantine. Je le répète — il est extrêmement difficile de comprendre comment les objets ont pu rester dans ce fourré sans être découverts, pour une période plus longue qu’un ou deux jours ; et qu’ainsi il existe un bon motif de soupçon, malgré l’ignorance dogmatique du Soleil, qu’ils furent, à une date comparativement tardive, déposés là où ils ont été trouvés. »
« Mais il existe encore d’autres raisons, et de plus fortes, pour croire qu’ils y ont été déposés ainsi, que toutes celles que j’ai avancées jusqu’ici. Et, à présent, permettez-moi d’attirer votre attention sur l’agencement hautement artificiel de ces objets. Sur la pierre supérieure gisait un jupon blanc ; sur la seconde, une écharpe de soie ; éparpillés aux alentours, se trouvaient une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche portant le nom de "Marie Rogêt". Voilà exactement l’agencement qu’une personne peu perspicace, souhaitant disposer les objets de manière naturelle, aurait naturellement fait. Mais ce n’est en aucun cas un agencement réellement naturel. J’aurais plutôt m’attendu à voir toutes ces choses traîner sur le sol, piétinées. Dans les limites étroites de ce bosquet, il eût été à peine possible que le jupon et l’écharpe conservassent une position sur les pierres, soumis au va-et-vient de plusieurs personnes en lutte. "Il y avait des preuves", dit-on, "d’une lutte ; et la terre était foulée, les buissons étaient brisés" — mais le jupon et l’écharpe sont retrouvés déposés comme sur des étagères. "Les morceaux de la robe arrachés par les buissons mesuraient environ trois pouces de large sur six pouces de long. L’une des parties était l’ourlet de la robe et il avait été raccommodé. Ils ressemblaient à des bandes arrachées." Ici, par inadvertance, Le Soleil a employé une expression extrêmement suspecte. Les pièces, telles qu’elles sont décrites, "ressemblent" en effet à des "bandes arrachées" ; mais délibérément et à la main. C’est l’un des accidents les plus rares qu’un morceau soit "arraché" d’un vêtement tel que celui dont il est question, par l’action d’une épine. De par la nature même de tels tissus, une épine ou un clou qui s’y accroche les déchire de façon rectangulaire — les divise en deux déchirures longitudinales, à angle droit l’une par rapport à l’autre, se rejoignant en un sommet là où l’épine pénètre — mais il est à peine possible de concevoir la pièce "arrachée". Je n’ai jamais vu cela, ni vous non plus. Pour arracher un morceau d’un tel tissu, deux forces distinctes, dans des directions différentes, seront, dans presque tous les cas, nécessaires. S’il y a deux bords au tissu — s’il s’agit, par exemple, d’un mouchoir de poche, et que l’on souhaite en détacher une bande, alors, et alors seulement, une seule force suffira. Mais dans le cas présent, il s’agit d’une robe, ne présentant qu’un seul bord. Arracher une pièce de l’intérieur, là où aucun bord n’est présenté, ne pourrait être accompli que par un miracle au moyen d’épines, et aucune épine ne pourrait y parvenir seule. Mais, même là où un bord est présenté, deux épines seraient nécessaires, agissant, l’une dans deux directions distinctes, et l’autre dans une seule. Et ceci en supposant que le bord ne soit pas ourlé. S’il est ourlé, la chose est presque hors de question. Nous voyons ainsi les nombreux et grands obstacles qui s’opposent à ce que des pièces soient "arrachées" par la simple action d’"épines" ; pourtant, on exige de nous de croire non seulement qu’un morceau, mais que plusieurs ont été ainsi arrachés. "Et une partie", aussi, "était l’ourlet de la robe !" Une autre pièce était "une partie de la jupe, non l’ourlet" — c’est-à-dire, arrachée complètement de l’intérieur, sans couture, de la robe par l’action des épines ! Ce sont là, dis-je, des choses qu’il nous sera bien pardonné de ne pas croire ; pourtant, prises dans leur ensemble, elles constituent peut-être moins une base raisonnable de suspicion que cette circonstance frappante : que les objets aient été laissés dans ce fourré par des meurtriers ayant eu assez de précaution pour penser à transporter le cadavre. Vous ne m’aurez cependant pas bien compris si vous supposez qu’il entre dans mon dessein de nier que ce fourré ait été le lieu de l’outrage. Il pourrait y avoir eu un crime ici, ou, plus probablement, un accident chez Madame Deluc. Mais, en fait, c’est un point d’importance mineure. Nous ne sommes pas engagés dans une tentative de découvrir le lieu, mais de livrer les auteurs du meurtre. Ce que j’ai avancé, malgré la minutie avec laquelle je l’ai fait, a été dans le but, premièrement, de montrer la folie des assertions positives et précipitées du Soleil, mais deuxièmement et principalement, de vous amener, par la voie la plus naturelle, à une contemplation plus poussée du doute sur le point de savoir si cet assassinat a été ou non l’œuvre d’une bande.
« Nous reprendrons cette question par une simple allusion aux détails révoltants du chirurgien examiné lors de l’enquête. Il suffit de dire que ses conclusions publiées, concernant le nombre de malfaiteurs, ont été dûment ridiculisées comme injustes et totalement sans fondement par tous les anatomistes réputés de Paris. Non pas que la chose n’aurait pu être telle qu’inférée, mais qu’il n’y avait aucune base pour cette inférence : — n’y en avait-il pas beaucoup pour une autre ?
« Réfléchissons maintenant aux "traces d’une lutte" ; et laissez-moi demander ce que ces traces sont censées démontrer. Une bande. Mais ne démontrent-elles pas plutôt l’absence d’une bande ? Quelle lutte aurait pu avoir lieu — quelle lutte si violente et si prolongée qu’elle ait laissé ses "traces" dans toutes les directions — entre une jeune fille faible et sans défense et la bande de malfaiteurs imaginée ? La saisie silencieuse de quelques bras vigoureux et tout aurait été fini. La victime aurait dû être absolument passive à leur volonté. Vous garderez ici à l’esprit que les arguments avancés contre le fourré comme scène du crime ne sont applicables, pour la majeure partie, qu’en tant que scène d’un outrage commis par plus d’un seul individu. Si nous n’imaginons qu’un seul violeur, nous pouvons concevoir, et ainsi seulement concevoir, une lutte d’une nature si violente et si obstinée qu’elle ait laissé les "traces" apparentes.
« Et encore. J’ai déjà mentionné la suspicion que doit éveiller le fait que les objets en question aient été laissés dans le fourré où ils furent découverts. Il semble presque impossible que ces preuves de culpabilité aient été accidentellement laissées là où on les a trouvées. Il y avait suffisamment de présence d’esprit (le suppose-t-on) pour transporter le cadavre ; et pourtant, une preuve plus positive que le cadavre lui-même (dont les traits auraient pu être rapidement effacés par la décomposition) est laissée de manière visible sur le lieu de l’outrage — je fais allusion au mouchoir portant le nom de la défunte. Si c’était un accident, ce n’était pas l’accident d’une bande. Nous ne pouvons l’imaginer que comme l’accident d’un individu. Voyons. Un individu a commis le meurtre. Il est seul avec le fantôme de celle qui n’est plus. Il est atterré par ce qui gît sans mouvement devant lui. La fureur de sa passion est retombée, et il y a largement place dans son cœur pour l’effroi naturel devant son acte. Il n’a rien de cette confiance que la présence de plusieurs inspire inévitablement. Il est seul avec le mort. Il tremble et est désemparé. Pourtant, il y a une nécessité de se débarrasser du cadavre. Il le porte jusqu’à la rivière, mais laisse derrière lui les autres preuves de sa culpabilité ; car il est difficile, sinon impossible, de porter tout le fardeau à la fois, et il sera facile de revenir chercher ce qui reste. Mais, durant son pénible voyage vers l’eau, ses craintes redoublent en lui. Les bruits de la vie environnent son chemin. Une douzaine de fois, il entend ou imagine le pas d’un observateur. Même les lumières de la ville l’égarent. Pourtant, avec le temps et au prix de longs et fréquents arrêts d’une profonde agonie, il atteint le bord de la rivière et se débarrasse de sa macabre charge — peut-être au moyen d’un bateau. Mais à présent, quel trésor le monde pourrait-il contenir — quelle menace de vengeance pourrait-il brandir — qui aurait le pouvoir de pousser ce meurtrier solitaire à revenir, sur ce chemin pénible et périlleux, jusqu’au fourré et à ses souvenirs glaçants ? Il ne revient pas, quelles qu’en soient les conséquences. Il ne pourrait revenir s’il le voulait. Sa seule pensée est la fuite immédiate. Il tourne le dos pour toujours à ces redoutables buissons et s’enfuit comme devant la colère à venir.
« Mais qu’en est-il d’une bande ? Leur nombre leur aurait inspiré de la confiance ; si, toutefois, la confiance fait jamais défaut dans le cœur de l’ignoble vaurien ; et ce n’est que d’ignobles vauriens que les bandes supposées sont jamais constituées. Leur nombre, dis-je, aurait empêché la terreur déconcertante et irrationnelle que j’ai imaginée paralyser l’homme seul. Si nous pouvions supposer une négligence chez l’un, ou deux, ou trois, cette négligence aurait été réparée par un quatrième. Ils n’auraient rien laissé derrière eux ; car leur nombre leur aurait permis de tout emporter en une fois. Il n’y aurait eu nul besoin de revenir.
« Considérez maintenant la circonstance selon laquelle, dans le vêtement extérieur du cadavre, lorsqu’il fut trouvé, "une bande d’environ un pied de large avait été arrachée de l’ourlet inférieur jusqu’à la taille, enroulée trois fois autour de la taille, et fixée par une sorte de nœud dans le dos." Cela fut fait avec le dessein évident de fournir une poignée pour transporter le corps. Mais un nombre quelconque d’hommes aurait-il jamais rêvé d’avoir recours à un tel expédient ? Pour trois ou quatre hommes, les membres du cadavre auraient fourni non seulement une prise suffisante, mais la meilleure prise possible. Le dispositif est celui d’un individu seul ; et cela nous amène au fait qu’"entre le fourré et la rivière, les lattes des clôtures furent trouvées démontées, et le sol portait des traces évidentes d’un fardeau lourd ayant été traîné !" Mais un groupe d’hommes se serait-il donné la peine superflue de démonter une clôture, dans le but de traîner à travers elle un cadavre qu’ils auraient pu soulever par-dessus n’importe quelle clôture en un instant ? Un groupe d’hommes aurait-il traîné un cadavre au point de laisser des traces évidentes de ce traînage ?
« Et ici, nous devons faire référence à une observation du Commerciel ; une observation sur laquelle j’ai déjà, dans une certaine mesure, commenté. "Un morceau", dit ce journal, "de l’un des jupons de la malheureuse fille fut arraché et attaché sous son menton, et autour de l’arrière de sa tête, probablement pour empêcher les cris. Cela fut fait par des individus qui n’avaient pas de mouchoirs de poche."
« J’ai déjà suggéré qu’un vrai vaurien n’est jamais sans mouchoir de poche. Mais ce n’est pas à ce fait que je fais ici spécialement allusion. Que ce ne soit pas par manque de mouchoir, dans le but imaginé par Le Commerciel, que ce bandage fut employé, est rendu apparent par le mouchoir laissé dans le fourré ; et que l’objet n’était pas "d’empêcher les cris" apparaît, aussi, du fait que le bandage a été employé de préférence à ce qui aurait bien mieux rempli cet office. Mais le langage du témoignage parle de la bande en question comme "trouvée autour du cou, ajustée lâchement, et fixée avec un nœud dur." Ces mots sont suffisamment vagues, mais diffèrent matériellement de ceux du Commerciel. La bande mesurait dix-huit pouces de large, et donc, bien qu’en mousseline, formerait une bande solide une fois pliée ou chiffonnée longitudinalement. Et c’est ainsi chiffonnée qu’elle fut découverte. Mon inférence est celle-ci. Le meurtrier solitaire, ayant porté le cadavre sur une certaine distance (que ce soit depuis le fourré ou ailleurs) au moyen du bandage accroché autour de son milieu, trouva le poids, dans ce mode opératoire, trop lourd pour ses forces. Il résolut de traîner le fardeau — l’évidence tend à montrer qu’il fut traîné. Dans ce but, il devint nécessaire d’attacher quelque chose ressemblant à une corde à l’une des extrémités. Elle pouvait être attachée au mieux autour du cou, où la tête empêcherait qu’elle ne glisse. Et, à présent, le meurtrier songea, sans aucun doute, au bandage autour des reins. Il l’aurait utilisé, sans son enroulement autour du cadavre, le nœud qui l’embarrassait, et la réflexion qu’il n’avait pas été "arraché" du vêtement. Il était plus facile d’arracher une nouvelle bande du jupon. Il l’arracha, la fixa autour du cou, et traîna ainsi sa victime jusqu’au bord de la rivière. Que ce "bandage", seulement obtenable avec peine et retard, et ne répondant qu’imparfaitement à son but — que ce bandage ait été employé du tout, démontre que la nécessité de son emploi surgit de circonstances survenues à une période où le mouchoir n’était plus obtenable — c’est-à-dire, survenues, comme nous l’avons imaginé, après avoir quitté le fourré (si c’était bien le fourré), et sur la route entre le fourré et la rivière.
« Mais le témoignage, direz-vous, de Madame Deluc (!) pointe spécialement vers la présence d’une bande, aux environs du fourré, à l’époque du meurtre ou aux alentours. Cela, je l’accorde. Je doute qu’il n’y eût pas une douzaine de bandes, telles que celles décrites par Madame Deluc, dans et autour du voisinage de la Barrière du Roule à la période de cette tragédie ou aux alentours. Mais la bande qui a attiré sur elle l’animadversion pointée, quoique le témoignage quelque peu tardif et très suspect de Madame Deluc, est la seule bande qui soit représentée par cette honnête et scrupuleuse vieille dame comme ayant mangé ses gâteaux et avalé son eau-de-vie, sans se donner la peine de la payer. Et hinc illæ iræ ?
« Mais quel est le témoignage précis de Madame Deluc ? "Une bande de misérables a fait son apparition, s’est comportée de façon bruyante, a mangé et bu sans effectuer de paiement, a suivi l’itinéraire du jeune homme et de la jeune fille, est retournée à l’auberge vers la tombée de la nuit, et a retraversé la rivière comme dans une grande hâte."
« Or, cette "grande hâte" semblait très possiblement une plus grande hâte aux yeux de Madame Deluc, puisqu’elle s’attardait et se lamentait sur ses gâteaux et sa bière violés — gâteaux et bière pour lesquels elle pouvait encore entretenir un faible espoir de compensation. Pourquoi, autrement, puisqu’il était environ la tombée de la nuit, ferait-elle un point sur la hâte ? Il n’y a aucune raison de s’étonner, assurément, qu’une bande de vauriens se hâte de rentrer chez elle, quand une large rivière doit être traversée dans de petits bateaux, quand un orage menace, et quand la nuit approche.
« Je dis approche ; car la nuit n’était pas encore arrivée. Ce n’était qu’environ la tombée de la nuit que la hâte indécente de ces "misérables" a offensé les yeux sobres de Madame Deluc. Mais on nous dit que c’est précisément cette soirée-là que Madame Deluc, aussi bien que son fils aîné, "entendirent les cris d’une femme dans le voisinage de l’auberge." Et avec quels mots Madame Deluc désigne-t-elle la période de la soirée à laquelle ces cris furent entendus ? "C’était peu après la nuit tombée", dit-elle. Mais "peu après la nuit tombée", c’est, au moins, la nuit ; et "environ la tombée de la nuit" est tout aussi certainement le jour. Ainsi, il est abondamment clair que la bande a quitté la Barrière du Roule avant les cris entendus (?) par Madame Deluc. Et bien que, dans tous les nombreux rapports du témoignage, les expressions relatives en question soient distinctement et invariablement employées exactement comme je les ai employées dans cette conversation avec vous, aucune attention quelconque sur la grossière divergence n’a, jusqu’ici, été portée par aucun des journaux publics, ni par aucun des myrmidons de la police.
« Je n’ajouterai qu’un seul argument contre une bande ; mais celui-ci a, du moins pour ma propre compréhension, un poids tout à fait irrésistible. Dans les circonstances de la forte récompense offerte, et du pardon total à tout témoin de la couronne, il n’est pas imaginable, un seul instant, qu’un membre d’une bande de bas vauriens, ou de tout groupe d’hommes, n’aurait pas depuis longtemps trahi ses complices. Chacun des membres d’une bande ainsi placée n’est pas tant avide de récompense, ou anxieux d’échapper, que craignant la trahison. Il trahit avidement et tôt afin de ne pas être trahi lui-même. Que le secret n’ait pas été divulgué est la meilleure preuve qu’il s’agit, en fait, d’un secret. Les horreurs de cet acte sombre ne sont connues que d’un ou deux êtres humains vivants, et de Dieu.
« Résumons maintenant les maigres mais certains fruits de notre longue analyse. Nous avons atteint l’idée soit d’un accident fatal sous le toit de Madame Deluc, soit d’un meurtre perpétré, dans le fourré à la Barrière du Roule, par un amant, ou du moins par un associé intime et secret de la défunte. Cet associé est de teint basané. Ce teint, le "nœud" dans le bandage, et le "nœud de marin" avec lequel le ruban du chapeau est attaché, pointent vers un marin. Sa compagnie avec la défunte, une jeune fille gaie, mais non abjecte, le désigne comme étant au-dessus du grade du marin commun. Ici, les communications bien écrites et urgentes adressées aux journaux vont beaucoup dans le sens de la corroboration. La circonstance de la première fugue, telle que mentionnée par Le Mercurie, tend à fondre l’idée de ce marin avec celle de l’"officier de marine" qui est connu comme ayant conduit le premier la malheureuse au crime.
« Et ici, très convenablement, vient la considération de l’absence prolongée de l’homme au teint sombre. Laissez-moi faire une pause pour observer que le teint de cet homme est sombre et basané ; ce n’était pas une basanéité commune qui constituait le seul point de souvenir, tant en ce qui concerne Valence que Madame Deluc. Mais pourquoi cet homme est-il absent ? A-t-il été assassiné par la bande ? Si oui, pourquoi n’y a-t-il que des traces de la fille assassinée ? La scène des deux outrages sera naturellement supposée identique. Et où est son cadavre ? Les assassins auraient très probablement disposé des deux de la même manière. Mais on pourrait dire que cet homme vit, et est dissuadé de se faire connaître, par crainte d’être accusé du meurtre. Cette considération pourrait être supposée opérer sur lui à présent — à cette période tardive — puisqu’il a été donné en témoignage qu’il fut vu avec Marie — mais elle n’aurait eu aucune force à la période de l’acte. La première impulsion d’un homme innocent aurait été d’annoncer l’outrage, et d’aider à identifier les malfaiteurs. Cette politique aurait été suggérée. Il avait été vu avec la jeune fille. Il avait traversé la rivière avec elle dans un bac ouvert. La dénonciation des assassins aurait apparu, même à un idiot, comme le moyen le plus sûr et le seul de se libérer de la suspicion. Nous ne pouvons le supposer, le soir du dimanche fatal, à la fois innocent lui-même et ignorant d’un outrage commis. Pourtant, seulement dans de telles circonstances est-il possible d’imaginer qu’il aurait manqué, s’il était vivant, de dénoncer les assassins. »
« Et quels moyens avons-nous d’atteindre la vérité ? Nous verrons ces moyens se multiplier et gagner en précision à mesure que nous avancerons. Passons au crible cette affaire de la première fugue. Apprenons toute l’histoire de « l’officier », avec sa situation actuelle et ses allées et venues à la période précise du meurtre. Comparons soigneusement entre elles les diverses communications envoyées au journal du soir, dont le but était d’inculper une bande. Cela fait, comparons ces communications, tant pour le style que pour le manuscrit, avec celles envoyées au journal du matin, à une période antérieure, et insistant si véhémentement sur la culpabilité de Mennais. Et tout cela fait, comparons à nouveau ces diverses communications avec les manuscrits connus de l’officier. Efforçons-nous de découvrir, par des interrogatoires répétés de Madame Deluc et de ses garçons, ainsi que du conducteur d’omnibus, Valence, quelque chose de plus sur l’apparence personnelle et le maintien de « l’homme au teint sombre ». Des questions, habilement dirigées, ne manqueront pas d’arracher, à certaines de ces personnes, des informations sur ce point particulier (ou sur d’autres) — informations que ces personnes elles-mêmes pourraient ne pas savoir posséder. Et traçons maintenant le bateau ramassé par le marinier le matin du lundi vingt-trois juin, qui fut retiré du bureau de la batellerie, sans la connaissance de l’officier de service, et sans son gouvernail, à une période précédant la découverte du cadavre. Avec une prudence et une persévérance appropriées, nous retrouverons infailliblement ce bateau ; car non seulement le marinier qui l’a ramassé peut l’identifier, mais le gouvernail est à portée de main. Le gouvernail d’un voilier n’aurait pas été abandonné, sans enquête, par quelqu’un ayant l’esprit entièrement tranquille. Et ici, permettez-moi de faire une pause pour insinuer une question. Il n’y eut aucune annonce concernant la découverte de ce bateau. Il fut silencieusement conduit au bureau de la batellerie, et tout aussi silencieusement retiré. Mais son propriétaire ou son employeur — comment se fait-il, à une période aussi matinale que le mardi matin, qu’il ait été informé, sans l’intervention d’une annonce, de l’emplacement du bateau ramassé le lundi, à moins d’imaginer une certaine connexion avec la marine — une connexion personnelle et permanente menant à la connaissance de ses intérêts mineurs — de ses petites nouvelles locales ?
« En parlant de l’assassin solitaire traînant son fardeau jusqu’au rivage, j’ai déjà suggéré la probabilité qu’il ait eu recours à un bateau. Maintenant, nous devons comprendre que Marie Rogêt fut précipitée depuis un bateau. C’eût été naturellement le cas. On n’aurait pu confier le cadavre aux eaux peu profondes du rivage. Les marques particulières sur le dos et les épaules de la victime témoignent des membrures du fond d’un bateau. Le fait que le corps ait été trouvé sans lest corrobore également cette idée. S’il avait été jeté depuis le rivage, un poids y aurait été attaché. Nous ne pouvons expliquer son absence qu’en supposant que le meurtrier ait négligé la précaution de s’en munir avant de s’éloigner. Au moment de confier le cadavre à l’eau, il aurait sans aucun doute remarqué son oubli ; mais alors, aucun remède n’aurait été à portée de main. Tout risque aurait été préféré à un retour sur ce rivage maudit. S’étant débarrassé de son sinistre fardeau, le meurtrier se serait hâté vers la ville. Là, à un quai obscur, il aurait sauté à terre. Mais le bateau — l’aurait-il sécurisé ? Il aurait été trop pressé pour des choses telles que sécuriser un bateau. De plus, en l’attachant au quai, il aurait eu le sentiment de fournir des preuves contre lui-même. Sa pensée naturelle aurait été de rejeter loin de lui, autant que possible, tout ce qui avait eu un lien avec son crime. Non seulement il aurait fui le quai, mais il n’aurait pas permis au bateau de rester. Assurément, il l’aurait laissé dériver. Poursuivons nos suppositions. — Au matin, le misérable est frappé d’une horreur indicible en découvrant que le bateau a été ramassé et retenu dans un lieu qu’il a l’habitude de fréquenter quotidiennement — dans un lieu, peut-être, que son devoir l’oblige à fréquenter. La nuit suivante, sans oser demander le gouvernail, il le retire. Où est maintenant ce bateau sans gouvernail ? Que ce soit l’un de nos premiers objectifs de le découvrir. Avec la première lueur que nous obtiendrons à son sujet, l’aube de notre succès commencera. Ce bateau nous guidera, avec une rapidité qui nous surprendra nous-mêmes, vers celui qui l’employa au milieu de la nuit du dimanche fatal. Une corroboration s’ajoutera à une autre, et le meurtrier sera retrouvé. »
[Pour des raisons que nous ne spécifierons pas, mais qui paraîtront évidentes à de nombreux lecteurs, nous avons pris la liberté d’omettre ici, des manuscrits placés entre nos mains, la partie qui détaille le suivi de l’indice apparemment léger obtenu par Dupin. Nous jugeons opportun d’énoncer seulement, en bref, que le résultat souhaité fut atteint ; et que le Préfet remplit ponctuellement, bien qu’à contrecœur, les termes de son pacte avec le Chevalier. L’article de M. Poe se conclut par les mots suivants. — Éditeurs. (*23)]
Il sera entendu que je parle de coïncidences et rien de plus. Ce que j’ai dit plus haut sur ce sujet doit suffire. Dans mon propre cœur, il n’y a aucune foi en la préternature. Que la Nature et son Dieu soient deux, aucun homme qui réfléchit ne le niera. Que ce dernier, créant la première, puisse, à volonté, la contrôler ou la modifier, est également incontestable. Je dis « à volonté » ; car la question est de volonté, et non, comme l’a supposé l’insanité de la logique, de pouvoir. Ce n’est pas que la Divinité ne puisse modifier ses lois, mais que nous l’insultons en imaginant une nécessité possible de modification. Dans leur origine, ces lois furent façonnées pour embrasser toutes les contingences qui pouvaient résider dans le Futur. Avec Dieu, tout est Maintenant.
Je répète donc que je ne parle de ces choses que comme de coïncidences. Et plus encore : dans ce que je raconte, on verra qu’entre le sort de la malheureuse Mary Cecilia Rogers, autant que ce sort est connu, et le sort d’une Marie Rogêt jusqu’à une certaine époque de son histoire, il a existé un parallèle dont la contemplation de l’exactitude merveilleuse embarrasse la raison. Je dis que tout cela sera vu. Mais qu’on ne suppose pas un instant que, en poursuivant le triste récit de Marie à partir de l’époque mentionnée, et en traçant jusqu’à son dénouement le mystère qui l’enveloppait, mon intention cachée soit de suggérer une extension du parallèle, ou même de suggérer que les mesures adoptées à Paris pour la découverte de l’assassin d’une grisette, ou des mesures fondées sur un raisonnement similaire, produiraient un résultat similaire.
Car, en ce qui concerne la seconde branche de la supposition, il convient de considérer que la plus insignifiante variation dans les faits des deux cas pourrait donner lieu aux erreurs de calcul les plus importantes, en détournant complètement les deux cours des événements ; tout comme, en arithmétique, une erreur qui, dans son individualité, peut être imperceptible, produit, à la longue, à force de multiplication à tous les points du processus, un résultat énormément en désaccord avec la vérité. Et, en ce qui concerne la première branche, nous ne devons pas manquer de garder à l’esprit que le Calcul des Probabilités lui-même auquel j’ai fait référence, interdit toute idée d’extension du parallèle — l’interdit avec une force et une décision d’autant plus grandes que ce parallèle a déjà été longuement tracé et exact. C’est là l’une de ces propositions anomaliques qui, semblant faire appel à une pensée tout à fait étrangère aux mathématiques, est pourtant une proposition que seul le mathématicien peut pleinement concevoir. Rien, par exemple, n’est plus difficile que de convaincre le lecteur simplement général que le fait que des six aient été obtenus deux fois de suite par un joueur de dés est une cause suffisante pour parier les plus fortes chances que des six ne seront pas obtenus à la troisième tentative. Une suggestion en ce sens est généralement rejetée par l’intellect immédiatement. Il ne semble pas que les deux lancers qui ont été accomplis, et qui reposent maintenant absolument dans le Passé, puissent avoir une influence sur le lancer qui n’existe que dans le Futur. La chance d’obtenir des six semble être précisément ce qu’elle était à n’importe quel moment ordinaire — c’est-à-dire, soumise seulement à l’influence des divers autres lancers qui peuvent être faits par les dés. Et c’est une réflexion qui semble si excessivement évidente que les tentatives pour la contredire sont reçues plus fréquemment avec un sourire dérisoire qu’avec quelque chose ressemblant à une attention respectueuse. L’erreur ici impliquée — une erreur grossière et lourde de méfaits — je ne peux prétendre l’exposer dans les limites qui me sont assignées à présent ; et pour les philosophes, elle n’a besoin d’aucune exposition. Il peut suffire ici de dire qu’elle forme l’une d’une série infinie d’erreurs qui surgissent sur le chemin de la Raison par sa propension à chercher la vérité dans le détail.
NOTES DE BAS DE PAGE — Marie Rogêt
(*1) Lors de la publication originale de « Marie Roget », les notes de bas de page maintenant ajoutées étaient considérées comme inutiles ; mais le laps de plusieurs années depuis la tragédie sur laquelle le récit est basé rend opportun de les donner, et aussi de dire quelques mots en explication du dessein général. Une jeune fille, Mary Cecilia Rogers, fut assassinée aux environs de New York ; et, bien que sa mort ait occasionné une excitation intense et durable, le mystère qui l’entourait était resté non résolu à l’époque où le présent article fut écrit et publié (novembre 1842). Ici, sous prétexte de relater le sort d’une grisette parisienne, l’auteur a suivi dans les moindres détails les faits essentiels, tout en mettant simplement en parallèle les faits non essentiels du meurtre réel de Mary Rogers. Ainsi, tout argument fondé sur la fiction est applicable à la vérité : et l’investigation de la vérité était l’objet. Le « Mystère de Marie Roget » fut composé à distance de la scène de l’atrocité, et sans autre moyen d’investigation que ceux offerts par les journaux. Ainsi, beaucoup de choses échappèrent à l’écrivain dont il aurait pu se prévaloir s’il avait été sur place, et avait visité les lieux. Il ne peut être inapproprié d’enregistrer, néanmoins, que les confessions de deux personnes (l’une d’elles étant la Madame Deluc du récit), faites à différentes périodes, longtemps après la publication, confirmèrent, en totalité, non seulement la conclusion générale, mais absolument tous les détails hypothétiques principaux par lesquels cette conclusion fut atteinte.
(*2) Le nom de plume de Von Hardenburg.
(*3) Nassau Street.
(*4) Anderson.
(*5) L’Hudson.
(*6) Weehawken.
(*7) Payne.
(*8) Crommelin.
(*9) Le « Mercury » de New York.
(*10) Le « Brother Jonathan » de New York, édité par H. Hastings Weld, Esq.
(*11) « Journal of Commerce » de New York.
(*12) « Saturday Evening Post » de Philadelphie, édité par C. I. Peterson, Esq.
(*13) Adam.
(*14) Voir « Double assassinat dans la rue Morgue ».
(*15) Le « Commercial Advertiser » de New York, édité par le Col. Stone.
(*16) « Une théorie basée sur les qualités d’un objet empêchera son déploiement selon ses objets ; et celui qui arrange les sujets en référence à leurs causes cessera de les évaluer selon leurs résultats. Ainsi, la jurisprudence de chaque nation montrera que, lorsque le droit devient une science et un système, il cesse d’être la justice. Les erreurs dans lesquelles une dévotion aveugle aux principes de classification a conduit la common law seront vues en observant combien de fois le législateur a été obligé d’intervenir pour restaurer l’équité que son système avait perdue. » — Landor.
(*17) « Express » de New York.
(*18) « Herald » de New York.
(*19) « Courier and Inquirer » de New York.
(*20) Mennais fut l’une des parties initialement suspectées et arrêtées, mais libérées par manque total de preuves.
(*21) « Courier and Inquirer » de New York.
(*22) « Evening Post » de New York.
(*23) Du magazine dans lequel l’article fut publié à l’origine.
LE CANULAR DU BALLON
[Nouvelles stupéfiantes par express, via Norfolk ! — L’Atlantique traversé en trois jours ! Triomphe éclatant de la machine volante de M. Monck Mason ! — Arrivée à Sullivan’s Island, près de Charlestown, S.C., de M. Mason, M. Robert Holland, M. Henson, M. Harrison Ainsworth, et quatre autres, dans le ballon dirigeable « Victoria », après une traversée de soixante-quinze heures d’une terre à l’autre ! Détails complets du voyage ! Le jeu d’esprit ci-joint, avec le titre précédent en capitales magnifiques, bien entrecoupé de points d’exclamation, fut publié à l’origine comme un fait dans le « New York Sun », un journal quotidien, et y servit pleinement le but de créer une nourriture indigeste pour les curieux durant les quelques heures séparant deux des courriers de Charleston. La ruée vers le « seul journal qui avait la nouvelle » fut quelque chose dépassant même le prodigieux ; et, en fait, si (comme certains l’affirment) le « Victoria » n’a pas absolument accompli le voyage enregistré, il sera difficile d’assigner une raison pour laquelle elle n’aurait pas dû l’accomplir.]
Le grand problème est enfin résolu ! L’air, tout comme la terre et l’océan, a été dompté par la science, et deviendra une autoroute commune et pratique pour l’humanité. L’Atlantique a été réellement traversé en ballon ! Et cela sans difficulté — sans aucun grand danger apparent — avec un contrôle total de la machine — et dans la période inconcevablement brève de soixante-quinze heures d’un rivage à l’autre ! Grâce à l’énergie d’un agent à Charleston, S.C., nous sommes en mesure d’être les premiers à fournir au public un compte rendu détaillé de ce voyage des plus extraordinaires, qui fut accompli entre le samedi 6 du mois, à 11 heures du matin, et le mardi 9 du mois, à 2 heures de l’après-midi, par Sir Everard Bringhurst ; M. Osborne, un neveu de Lord Bentinck ; M. Monck Mason et M. Robert Holland, les aéronautes bien connus ; M. Harrison Ainsworth, auteur de « Jack Sheppard », etc. ; et M. Henson, le concepteur de la récente et infructueuse machine volante — avec deux marins de Woolwich — en tout, huit personnes. Les détails fournis ci-dessous peuvent être considérés comme authentiques et exacts à tous égards, car, à une légère exception près, ils sont copiés mot pour mot des journaux intimes conjoints de M. Monck Mason et de M. Harrison Ainsworth, à la courtoisie desquels notre agent est également redevable pour beaucoup d’informations verbales concernant le ballon lui-même, sa construction, et d’autres sujets d’intérêt. La seule modification apportée au manuscrit reçu a été faite dans le but de rendre le récit hâtif de notre agent, M. Forsyth, sous une forme cohérente et intelligible.
« LE BALLON.
« Deux échecs très marqués, ces derniers temps — ceux de M. Henson et de Sir George Cayley — avaient beaucoup affaibli l’intérêt du public pour le sujet de la navigation aérienne. Le projet de M. Henson (qui fut d’abord considéré comme très faisable même par des hommes de science) était fondé sur le principe d’un plan incliné, lancé depuis une éminence par une force extrinsèque, appliquée et continuée par la révolution d’ailes percutantes, en forme et en nombre ressemblant aux ailes d’un moulin à vent. Mais, dans toutes les expériences faites avec des modèles à l’Adelaide Gallery, il fut constaté que le fonctionnement de ces ailes non seulement ne propulsait pas la machine, mais entravait réellement son vol. La seule force propulsive qu’elle ait jamais montrée était le simple élan acquis de la descente du plan incliné ; et cet élan portait la machine plus loin quand les ailes étaient au repos que quand elles étaient en mouvement — un fait qui démontre suffisamment leur inutilité ; et en l’absence de la force propulsive, qui était aussi la force de sustentation, toute la structure devait nécessairement descendre. Cette considération amena Sir George Cayley à ne penser qu’à adapter un propulseur à une machine ayant par elle-même un pouvoir indépendant de sustentation — en un mot, à un ballon ; l’idée, cependant, étant nouvelle, ou originale, chez Sir George, seulement en ce qui concerne le mode de son application pratique. Il exposa un modèle de son invention à l’Institution Polytechnique. Le principe, ou pouvoir propulsif, était ici aussi appliqué à des surfaces interrompues, ou ailes, mises en révolution. Ces ailes étaient au nombre de quatre, mais furent trouvées entièrement inefficaces pour déplacer le ballon, ou pour aider son pouvoir ascensionnel. Tout le projet fut donc un échec complet.
« C’est à cette conjoncture que M. Monck Mason (dont le voyage de Douvres à Weilburg dans le ballon « Nassau » occasionna tant d’excitation en 1837) conçut l’idée d’employer le principe de la vis d’Archimède dans le but de propulsion à travers l’air — attribuant à juste titre l’échec du projet de M. Henson et celui de Sir George Cayley à l’interruption de surface dans les ailes indépendantes. Il fit la première expérience publique aux Willis’s Rooms, mais déplaça ensuite son modèle à l’Adelaide Gallery.
« Comme le ballon de Sir George Cayley, le sien était un ellipsoïde. Sa longueur était de treize pieds six pouces — hauteur, six pieds huit pouces. Il contenait environ trois cent vingt pieds cubes de gaz, qui, s’il était de l’hydrogène pur, supporterait vingt et une livres lors de son premier gonflage, avant que le gaz n’ait le temps de se détériorer ou de s’échapper. Le poids de toute la machine et de l’appareil était de dix-sept livres — laissant environ quatre livres de marge. Sous le centre du ballon se trouvait un cadre de bois léger, d’environ neuf pieds de long, et fixé au ballon lui-même avec un filet de la manière habituelle. De ce cadre était suspendu un panier ou nacelle en osier.
« La vis consiste en un axe de tube de laiton creux, de dix-huit pouces de long, à travers lequel, sur un plan incliné semi-spiral à quinze degrés, passe une série de rayons en fil d’acier, longs de deux pieds, et dépassant ainsi d’un pied de chaque côté. Ces rayons sont reliés aux extrémités extérieures par deux bandes de fil de fer aplati — le tout formant de cette manière le cadre de la vis, qui est complété par un revêtement de soie huilée coupée en quartiers, et resserrée de manière à présenter une surface assez uniforme. À chaque extrémité de son axe, cette vis est supportée par des piliers de tube de laiton creux descendant du cercle. Dans les extrémités inférieures de ces tubes se trouvent des trous dans lesquels tournent les pivots de l’axe. De l’extrémité de l’axe qui est proche de la nacelle part un arbre en acier, reliant la vis au pignon d’une pièce de mécanisme à ressort fixée dans la nacelle. Par l’opération de ce ressort, la vis est mise en révolution avec une grande rapidité, communiquant un mouvement progressif à l’ensemble. Au moyen du gouvernail, la machine était facilement tournée dans n’importe quelle direction. Le ressort était d’une grande puissance, comparé à ses dimensions, étant capable d’élever quarante-cinq livres sur un tambour de quatre pouces de diamètre, après le premier tour, et augmentant graduellement à mesure qu’il était remonté. Il pesait, au total, huit livres six onces. Le gouvernail était un cadre léger de canne recouvert de soie, façonné un peu comme une raquette, et mesurait environ trois pieds de long, et au plus large, un pied. Son poids était d’environ deux onces. Il pouvait être tourné à plat, et dirigé vers le haut ou vers le bas, ainsi que vers la droite ou vers la gauche ; et permettait ainsi à l’aéronaute de transférer la résistance de l’air, qu’il doit nécessairement générer dans une position inclinée lors de son passage, vers n’importe quel côté sur lequel il pourrait désirer agir ; déterminant ainsi le ballon dans la direction opposée.
« Ce modèle (que, par manque de temps, nous avons nécessairement décrit d’une manière imparfaite) fut mis en action à l’Adelaide Gallery, où il accomplit une vitesse de cinq miles par heure ; bien que, étrangement, il ait suscité très peu d’intérêt en comparaison de la machine complexe précédente de M. Henson — tant le monde est résolu à mépriser tout ce qui porte en soi un air de simplicité. Pour accomplir le grand desideratum de la navigation aérienne, il était très généralement supposé qu’une application extrêmement compliquée devait être faite d’un principe inhabituellement profond en dynamique. »
« M. Mason était cependant si satisfait du succès final de son invention qu’il résolut de construire immédiatement, si possible, un ballon d’une capacité suffisante pour mettre la question à l’épreuve par un voyage d’une certaine envergure — le dessein initial étant de traverser la Manche, comme auparavant, dans le ballon Nassau. Pour mener à bien ses vues, il sollicita et obtint le patronage de sir Everard Bringhurst et de M. Osborne, deux gentlemen bien connus pour leurs connaissances scientifiques, et surtout pour l’intérêt qu’ils ont manifesté envers le progrès de l’aérostation. Le projet, au désir de M. Osborne, fut tenu secret vis-à-vis du public — les seules personnes mises dans la confidence du dessein étant celles effectivement engagées dans la construction de la machine, laquelle fut bâtie (sous la direction de M. Mason, M. Holland, sir Everard Bringhurst et M. Osborne) au domaine de ce dernier, près de Penstruthal, au pays de Galles. M. Henson, accompagné de son ami M. Ainsworth, fut admis à une visite privée du ballon, samedi dernier — moment où les deux gentlemen prirent les dispositions finales pour être inclus dans l’aventure. Nous ne sommes pas informés pour quelle raison les deux marins furent également inclus dans le groupe — mais, d’ici un jour ou deux, nous mettrons nos lecteurs en possession des détails les plus minutieux concernant cet extraordinaire voyage.
« Le ballon est composé de soie, vernie avec de la gomme liquide caoutchouc. Il est de vastes dimensions, contenant plus de 40 000 pieds cubes de gaz ; mais comme du gaz d’éclairage fut employé à la place de l’hydrogène, plus coûteux et incommode, la force ascensionnelle de la machine, lorsqu’elle est pleinement gonflée, et immédiatement après le gonflage, n’est pas supérieure à environ 2 500 livres. Le gaz d’éclairage est non seulement beaucoup moins onéreux, mais il est facile à se procurer et à manier.
« Pour son introduction dans l’usage courant aux fins d’aérostation, nous sommes redevables à M. Charles Green. Jusqu’à sa découverte, le processus de gonflage n’était pas seulement extrêmement coûteux, mais incertain. Deux, et même trois jours, ont été fréquemment gaspillés en tentatives futiles pour obtenir une suffisance d’hydrogène pour remplir un ballon, duquel il avait une grande tendance à s’échapper, en raison de son extrême subtilité et de son affinité pour l’atmosphère environnante. Dans un ballon suffisamment parfait pour retenir son contenu de gaz d’éclairage inchangé, en quantité ou en volume, pendant six mois, une quantité égale d’hydrogène ne pourrait être maintenue avec une pureté égale pendant six semaines.
« La force ascensionnelle étant estimée à 2 500 livres, et le poids combiné du groupe s’élevant seulement à environ 1 200, il restait un surplus de 1 300, dont 1 200 furent à nouveau épuisés par le lest, disposé en sacs de différentes tailles, avec leurs poids respectifs marqués dessus — par des cordages, des baromètres, des télescopes, des tonneaux contenant des provisions pour une quinzaine de jours, des barriques d’eau, des manteaux, des sacs de voyage et divers autres objets indispensables, y compris un chauffe-café, conçu pour réchauffer le café au moyen de chaux vive, afin de se passer totalement de feu, s’il était jugé prudent de le faire. Tous ces articles, à l’exception du lest et de quelques broutilles, étaient suspendus au cercle situé au-dessus. La nacelle est beaucoup plus petite et plus légère, en proportion, que celle adjointe au modèle. Elle est formée d’un osier léger, et est merveilleusement solide pour une machine d’apparence si frêle. Son rebord a environ quatre pieds de profondeur. Le gouvernail est aussi beaucoup plus grand, en proportion, que celui du modèle ; et l’hélice est considérablement plus petite. Le ballon est pourvu en outre d’un grappin et d’un guide-rope ; ce dernier étant d’une importance des plus indispensables. Quelques mots, en guise d’explication, seront ici nécessaires pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas familiers avec les détails de l’aérostation.
« Dès que le ballon quitte la terre, il est soumis à l’influence de nombreuses circonstances tendant à créer une différence dans son poids ; augmentant ou diminuant sa force ascensionnelle. Par exemple, il peut y avoir un dépôt de rosée sur la soie, allant même jusqu’à plusieurs centaines de livres ; le lest doit alors être jeté, ou la machine pourrait descendre. Ce lest étant écarté, et un ciel clair faisant s’évaporer la rosée, tout en dilatant le gaz dans la soie, l’ensemble remontera à nouveau rapidement. Pour freiner cette ascension, le seul recours est (ou plutôt était, jusqu’à l’invention du guide-rope par M. Green) la permission de laisser s’échapper du gaz par la soupape ; mais, dans la perte de gaz, il y a une perte générale proportionnelle de la force ascensionnelle ; si bien qu’en une période relativement brève, le ballon le mieux construit doit nécessairement épuiser toutes ses ressources et revenir sur terre. C’était là le grand obstacle aux voyages de longue durée.
« Le guide-rope remédie à la difficulté de la manière la plus simple qu’on puisse concevoir. Il s’agit simplement d’une corde très longue que l’on laisse traîner depuis la nacelle, et dont l’effet est d’empêcher le ballon de changer de niveau de manière significative. Si, par exemple, il devait y avoir un dépôt d’humidité sur la soie, et que la machine commence à descendre en conséquence, il n’y aura aucune nécessité de décharger du lest pour remédier à l’augmentation du poids, car elle est remédiée, ou contrebalancée, dans une proportion exactement juste, par le dépôt sur le sol d’autant de l’extrémité de la corde qu’il est nécessaire. Si, d’un autre côté, des circonstances quelconques causaient une légèreté indue, et une ascension conséquente, cette légèreté est immédiatement contrebalancée par le poids additionnel de la corde soulevée de la terre. Ainsi, le ballon ne peut ni monter ni descendre, sauf dans des limites très étroites, et ses ressources, soit en gaz ou en lest, demeurent comparativement intactes. Lorsqu’on passe au-dessus d’une étendue d’eau, il devient nécessaire d’employer de petits barils de cuivre ou de bois, remplis de lest liquide d’une nature plus légère que l’eau. Ceux-ci flottent et servent à toutes les fins d’une simple corde sur terre. Une autre fonction très importante du guide-rope est d’indiquer la direction du ballon. La corde traîne, soit sur terre soit en mer, tandis que le ballon est libre ; ce dernier, par conséquent, est toujours en avance, dès qu’un progrès quelconque est réalisé : une comparaison, donc, au moyen de la boussole, des positions relatives des deux objets, indiquera toujours la route. De la même manière, l’angle formé par la corde avec l’axe vertical de la machine indique la vitesse. Lorsqu’il n’y a pas d’angle — en d’autres termes, lorsque la corde pend perpendiculairement, l’appareil tout entier est stationnaire ; mais plus l’angle est grand, c’est-à-dire, plus le ballon précède l’extrémité de la corde, plus la vitesse est grande ; et vice-versa.
« Comme le dessein initial était de traverser la Manche et d’atterrir aussi près de Paris que possible, les voyageurs avaient pris la précaution de se munir de passeports destinés à toutes les parties du Continent, précisant la nature de l’expédition, comme dans le cas du voyage du Nassau, et donnant droit aux aventuriers à l’exemption des formalités administratives habituelles : des événements inattendus rendirent cependant ces passeports superflus.
« Le gonflage commença très tranquillement à l’aube, le samedi matin, le 6 du mois, dans la cour de Weal-Vor House, le domaine de M. Osborne, à environ un mille de Penstruthal, dans le nord du pays de Galles ; et à 11 heures 7 minutes, tout étant prêt pour le départ, le ballon fut libéré, s’élevant doucement mais régulièrement, dans une direction presque sud ; aucune utilisation n’étant faite, durant la première demi-heure, ni de l’hélice ni du gouvernail. Nous poursuivons maintenant avec le journal, tel que transcrit par M. Forsyth à partir des manuscrits conjoints de M. Monck Mason et de M. Ainsworth. Le corps du journal, tel qu’il est donné, est de l’écriture de M. Mason, et un post-scriptum est ajouté, chaque jour, par M. Ainsworth, qui prépare, et donnera bientôt au public, un compte rendu plus minutieux et sans aucun doute passionnant du voyage.
« LE JOURNAL.
« Samedi 6 avril. — Chaque préparation susceptible de nous embarrasser ayant été faite la veille, nous commençâmes le gonflage ce matin à l’aube ; mais en raison d’un brouillard épais, qui encombrait les plis de la soie et la rendait difficile à manier, nous ne finîmes pas avant près de onze heures. Nous détachâmes alors, en grande gaieté, et montâmes doucement mais régulièrement, avec une légère brise du nord qui nous porta dans la direction de la Manche. La force ascensionnelle fut plus grande que nous ne l’avions espéré ; et à mesure que nous montions plus haut, nous dégageant des falaises et entrant davantage dans les rayons du soleil, notre ascension devint très rapide. Je ne souhaitais cependant pas perdre de gaz à une période si précoce de l’aventure, et conclus donc de monter pour le moment. Nous déroulâmes bientôt notre guide-rope ; mais même après l’avoir soulevé de terre, nous montions encore très rapidement. Le ballon était exceptionnellement stable et paraissait magnifique. Environ dix minutes après le départ, le baromètre indiquait une altitude de 15 000 pieds. Le temps était remarquablement beau, et la vue du pays subjacent — une vue des plus romantiques lorsqu’elle est vue de n’importe quel point — était à présent particulièrement sublime. Les nombreuses gorges profondes présentaient l’apparence de lacs, en raison des vapeurs denses dont elles étaient remplies, et les pinacles et rochers au sud-est, entassés dans une confusion inextricable, ne ressemblaient à rien tant qu’aux cités géantes des fables orientales. Nous approchions rapidement des montagnes au sud ; mais notre élévation était plus que suffisante pour nous permettre de les franchir en toute sécurité. En quelques minutes, nous planâmes au-dessus d’elles avec élégance ; et M. Ainsworth, avec les marins, fut surpris de leur manque apparent d’altitude lorsqu’on les observait depuis la nacelle, la tendance d’une grande élévation en ballon étant de réduire les inégalités de la surface en dessous à presque un niveau mort. À onze heures et demie, progressant toujours presque plein sud, nous obtînmes notre première vue du canal de Bristol ; et, quinze minutes plus tard, la ligne de brisants sur la côte apparut immédiatement sous nous, et nous étions bel et bien en pleine mer. Nous résolûmes alors de laisser échapper assez de gaz pour amener notre guide-rope, avec les bouées fixées, dans l’eau. Cela fut immédiatement fait, et nous commençâmes une descente graduelle. En vingt minutes environ, notre première bouée trempa, et au contact de la seconde, peu après, nous restâmes stationnaires quant à l’élévation. Nous étions tous maintenant anxieux de tester l’efficacité du gouvernail et de l’hélice, et nous les mîmes tous deux à contribution sur-le-champ, dans le but de modifier notre direction davantage vers l’est, et en ligne pour Paris. Au moyen du gouvernail, nous effectuâmes instantanément le changement de direction nécessaire, et notre course fut amenée presque à angle droit par rapport à celle du vent ; moment où nous mîmes en mouvement le ressort de l’hélice, et fûmes ravis de constater qu’il nous propulsait aisément comme désiré. Là-dessus, nous poussâmes neuf acclamations chaleureuses, et jetâmes à la mer une bouteille, renfermant un bout de parchemin avec un bref compte rendu du principe de l’invention. À peine avions-nous fini nos réjouissances, cependant, qu’un accident imprévu survint qui nous découragea à un degré non négligeable. La tige d’acier reliant le ressort à l’hélice fut soudainement secouée hors de sa place, à l’extrémité de la nacelle (par un balancement de celle-ci dû à un mouvement de l’un des deux marins que nous avions embarqués), et en un instant, elle pendit, hors de portée, depuis le pivot de l’axe de l’hélice. Tandis que nous nous efforcions de la récupérer, notre attention étant complètement absorbée, nous fûmes entraînés dans un fort courant de vent venant de l’est, qui nous porta, avec une force rapidement croissante, vers l’Atlantique. Nous nous trouvâmes bientôt à dériver en pleine mer à une vitesse d’au moins, certainement, cinquante ou soixante milles à l’heure, si bien que nous atteignîmes Cape Clear, à quelque quarante milles au nord de nous, avant d’avoir sécurisé la tige et eu le temps de penser à ce que nous faisions. C’est à ce moment que M. Ainsworth fit une proposition extraordinaire, mais, à mon avis, nullement déraisonnable ou chimérique, dans laquelle il fut instantanément secondé par M. Holland — à savoir : que nous devrions tirer profit de la forte bourrasque qui nous portait, et au lieu de revenir vers Paris, tenter d’atteindre la côte de l’Amérique du Nord. Après une légère réflexion, je donnai un assentiment volontaire à cette audacieuse proposition qui (chose étrange) ne rencontra d’objection que de la part des deux marins. Étant la partie la plus forte, cependant, nous surmontâmes leurs craintes et restâmes résolument sur notre route. Nous gouvernâmes plein ouest ; mais comme le traînage des bouées entravait matériellement notre progression, et que nous avions le ballon abondamment en main, soit pour l’ascension ou la descente, nous jetâmes d’abord cinquante livres de lest, puis remontâmes (au moyen d’un treuil) suffisamment de corde pour qu’elle soit tout à fait hors de l’eau. Nous perçûmes l’effet de cette manœuvre immédiatement, dans une vitesse de progression considérablement accrue ; et, alors que la bourrasque fraîchissait, nous volâmes avec une vélocité presque inconcevable ; le guide-rope flottant derrière la nacelle, tel une banderole de navire. Il est inutile de dire qu’un très court laps de temps nous suffit pour perdre la côte de vue. Nous passâmes au-dessus d’innombrables vaisseaux de toutes sortes, dont quelques-uns essayaient de remonter, mais dont la plupart étaient à la cape. Nous causâmes la plus grande excitation à bord de tous — une excitation fort appréciée par nous-mêmes, et surtout par nos deux hommes qui, sous l’influence d’un coup de genièvre, semblaient résolus à abandonner tout scrupule ou crainte aux vents. Nombre de navires tirèrent des coups de canon de signal ; et partout, nous fûmes salués par de bruyantes acclamations (que nous entendions avec une netteté surprenante) et par le balancement de casquettes et de mouchoirs. Nous continuâmes ainsi tout au long de la journée, sans incident notable, et, alors que les ombres de la nuit nous enveloppaient, nous fîmes une estimation approximative de la distance parcourue. Elle ne pouvait être inférieure à cinq cents milles, et était probablement bien plus. L’hélice fut maintenue en opération constante et, sans aucun doute, aida notre progression matériellement. Alors que le soleil se couchait, la bourrasque fraîchit en un ouragan absolu, et l’océan en dessous était clairement visible en raison de sa phosphorescence. Le vent souffla de l’est toute la nuit et nous donna le plus brillant présage de succès. Nous souffrîmes non peu du froid, et l’humidité de l’atmosphère était très déplaisante ; mais l’espace ample dans la nacelle nous permit de nous allonger, et au moyen de manteaux et de quelques couvertures, nous fûmes suffisamment bien.
« P.-S. (par M. Ainsworth.) Les neuf dernières heures ont été indubitablement les plus excitantes de ma vie. Je ne peux concevoir rien de plus sublimant que le péril étrange et la nouveauté d’une aventure telle que celle-ci. Que Dieu accorde que nous réussissions ! Je ne demande pas le succès pour la simple sécurité de ma personne insignifiante, mais pour l’amour de la connaissance humaine et — pour l’immensité du triomphe. Et pourtant l’exploit est si évidemment faisable que le seul étonnement est de savoir pourquoi les hommes ont hésité à le tenter auparavant. Une seule bourrasque telle que celle qui nous favorise maintenant — laissez une telle tempête faire avancer un ballon pendant quatre ou cinq jours (ces bourrasques durent souvent plus longtemps) et le voyageur sera aisément porté, durant cette période, de côte en côte. En vue d’une telle bourrasque, le vaste Atlantique devient un simple lac. Je suis plus frappé, en ce moment, par le silence suprême qui règne dans la mer en dessous de nous, malgré son agitation, que par tout autre phénomène se présentant. Les eaux ne rendent aucune voix aux cieux. L’immense océan flamboyant se tord et est torturé sans se plaindre. Les lames montagneuses suggèrent l’idée d’innombrables démons gigantesques et muets luttant dans une agonie impuissante. Dans une nuit telle que celle-ci pour moi, un homme vit — vit tout un siècle de vie ordinaire — et je ne renoncerais pas à ce délice ravissant pour celui d’un siècle entier d’existence ordinaire.
« Dimanche, le sept. [Manuscrit de M. Mason.] Ce matin, la bourrasque, vers 10 heures, s’était calmée pour devenir une brise de huit ou neuf nœuds (pour un navire en mer) et nous porte peut-être à trente milles par heure, ou plus. Elle a viré, cependant, très considérablement vers le nord ; et maintenant, au coucher du soleil, nous tenons notre route plein ouest, principalement grâce à l’hélice et au gouvernail, qui répondent à leurs fins à merveille. Je considère le projet comme parfaitement réussi, et la navigation facile des airs dans n’importe quelle direction (pas exactement face à une bourrasque) comme n’étant plus problématique. Nous n’aurions pu tenir tête au vent fort d’hier ; mais, en montant, nous aurions pu nous extraire de son influence, si nécessaire. Contre une brise assez raide, je suis convaincu que nous pouvons faire notre chemin avec l’hélice. À midi, aujourd’hui, nous sommes montés à une élévation de près de 25 000 pieds, en déchargeant du lest. Je l’ai fait pour chercher un courant plus direct, mais n’en ai trouvé aucun aussi favorable que celui dans lequel nous sommes maintenant. Nous avons une abondance de gaz pour nous faire traverser cette petite mare, même si le voyage devait durer trois semaines. Je n’ai pas la moindre crainte pour le résultat. La difficulté a été étrangement exagérée et mal comprise. Je peux choisir mon courant, et si je trouve tous les courants contre moi, je peux faire une progression très tolérable avec l’hélice. Nous n’avons eu aucun incident digne d’être consigné. La nuit promet d’être belle.
P.-S. [Par M. Ainsworth.] J’ai peu à consigner, si ce n’est le fait (pour moi tout à fait surprenant) qu’à une élévation égale à celle du Cotopaxi, je n’ai éprouvé ni froid très intense, ni mal de tête, ni difficulté à respirer ; je constate qu’il en fut de même pour M. Mason, M. Holland et sir Everard. M. Osborne s’est plaint d’une constriction de la poitrine — mais cela passa bientôt. Nous avons volé à une grande vitesse durant la journée, et nous devons être à plus de la moitié de la traversée de l’Atlantique. Nous avons passé au-dessus d’une vingtaine ou trentaine de vaisseaux de diverses sortes, et tous semblent être délicieusement étonnés. Traverser l’océan en ballon n’est pas un exploit si difficile après tout. Omne ignotum pro magnifico. Note : à 25 000 pieds d’élévation, le ciel paraît presque noir, et les étoiles sont distinctement visibles ; tandis que la mer ne semble pas convexe (comme on pourrait le supposer) mais absolument et sans équivoque concave.(*1)
« Lundi, le 8. [Manuscrit de M. Mason.] Ce matin, nous avons eu de nouveau quelques petits problèmes avec la tige de l’hélice, qui doit être entièrement remodelée, par crainte d’un accident grave — je veux dire la tige d’acier, pas les pales. Ces dernières ne pourraient être améliorées. Le vent a soufflé régulièrement et fortement du nord-est toute la journée et, jusqu’ici, la fortune semble déterminée à nous favoriser. Juste avant le jour, nous fûmes tous quelque peu alarmés par des bruits étranges et des secousses dans le ballon, accompagnés de la subsidence apparente et rapide de la machine tout entière. Ces phénomènes furent causés par la dilatation du gaz, due à l’augmentation de la chaleur dans l’atmosphère, et à la dislocation conséquente des particules minuscules de glace dont le filet s’était incrusté durant la nuit. J’ai jeté plusieurs bouteilles aux vaisseaux en dessous. J’en ai vu une être ramassée par un grand navire — semblant être l’un des paquets de la ligne de New York. J’ai essayé de distinguer son nom, mais ne pus en être sûr. Le télescope de M. Osborne en a fait quelque chose comme « Atalanta ». Il est maintenant minuit, et nous allons toujours presque à l’ouest, à un rythme rapide. La mer est particulièrement phosphorescente.
« P.-S. [Par M. Ainsworth.] Il est maintenant 2 heures du matin, et presque calme, autant que je puisse en juger — mais il est très difficile de déterminer ce point, puisque nous nous déplaçons avec l’air si complètement. Je n’ai pas dormi depuis que nous avons quitté Wheal-Vor, mais je ne peux plus tenir le coup, et dois faire un somme. Nous ne pouvons être loin de la côte américaine.
« Mardi, le 9. [Manuscrit de M. Ainsworth.] 13 heures. Nous sommes en pleine vue de la côte basse de la Caroline du Sud. Le grand problème est accompli. Nous avons traversé l’Atlantique — vraiment et facilement traversé en ballon ! Dieu soit loué ! Qui pourra dire que quoi que ce soit est impossible désormais ? »
Le Journal s'arrête ici. Quelques détails sur la descente furent cependant communiqués par M. Ainsworth à M. Forsyth. Le calme était presque plat lorsque les voyageurs aperçurent la côte pour la première fois, laquelle fut immédiatement reconnue par les deux marins ainsi que par M. Osborne. Ce dernier gentleman ayant des connaissances au Fort Moultrie, il fut aussitôt décidé de descendre à proximité. Le ballon fut amené au-dessus de la plage (la marée étant basse, le sable dur, lisse et admirablement adapté à une descente) et le grappin fut lâché, lequel prit prise immédiatement. Les habitants de l'île et du fort accoururent, bien entendu, pour voir le ballon ; mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté que l'on parvint à faire croire à quiconque à la réalité du voyage — _la traversée de l'Atlantique_. Le grappin s'accrocha à 14 heures précises ; et ainsi, tout le voyage fut accompli en soixante-quinze heures, ou plutôt un peu moins, en comptant de rivage à rivage. Aucun accident grave ne se produisit. Aucun danger réel ne fut à aucun moment redouté. Le ballon fut dégonflé et sécurisé sans encombre ; et lorsque le manuscrit à partir duquel ce récit est compilé fut expédié de Charleston, l'équipage se trouvait toujours au Fort Moultrie. Leurs intentions ultérieures n'ont pas été établies ; mais nous pouvons sans crainte promettre à nos lecteurs quelques informations supplémentaires, soit lundi, soit au cours de la journée suivante, au plus tard.
Ceci est, sans conteste, l'entreprise la plus prodigieuse, la plus intéressante et la plus importante jamais accomplie ou même tentée par l'homme. Quels événements magnifiques peuvent en découler, il serait inutile maintenant de chercher à le déterminer.
(*1) Note. — M. Ainsworth n'a pas tenté d'expliquer ce phénomène, qui est cependant tout à fait susceptible d'explication. Une ligne tombant d'une élévation de 25 000 pieds, perpendiculairement à la surface de la terre (ou de la mer), formerait la perpendiculaire d'un triangle rectangle dont la base s'étendrait de l'angle droit à l'horizon, et l'hypoténuse de l'horizon au ballon. Mais les 25 000 pieds d'altitude ne sont rien ou presque, en comparaison de l'étendue de la perspective. En d'autres termes, la base et l'hypoténuse du triangle supposé seraient si longues, comparées à la perpendiculaire, que les deux premières pourraient être considérées comme étant presque parallèles. De cette manière, l'horizon de l'aéronaute semblerait être au même niveau que la nacelle. Mais comme le point situé immédiatement au-dessous de lui semble être, et est, à une grande distance sous lui, il semble, bien entendu, être aussi à une grande distance sous l'horizon. D'où l'impression de concavité ; et cette impression doit demeurer jusqu'à ce que l'élévation atteigne une proportion si grande par rapport à l'étendue de la perspective que le parallélisme apparent de la base et de l'hypoténuse disparaisse — moment où la convexité réelle de la terre doit devenir apparente.
MANUSCRIT TROUVÉ DANS UNE BOUTEILLE
Qui n’a plus qu’un moment à vivre N’a plus rien à dissimuler.
— Quinault — Atys.
De mon pays et de ma famille, j'ai peu à dire. Les mauvais traitements et le poids des années m'ont éloigné de l'un et m'ont rendu étranger aux autres. Une fortune héréditaire m'a permis de recevoir une éducation hors du commun, et un esprit porté à la contemplation m'a permis de mettre en ordre les connaissances que des études précoces avaient très diligemment amassées. Plus que toute autre chose, l'étude des moralistes allemands m'a procuré un grand plaisir ; non pas par une admiration inconsidérée pour leur éloquente folie, mais par la facilité avec laquelle mes habitudes de pensée rigoureuse me permettaient de détecter leurs faussetés. On m'a souvent reproché l'aridité de mon génie ; une déficience d'imagination m'a été imputée comme un crime ; et le pyrrhonisme de mes opinions m'a, en tout temps, rendu notoire. En vérité, un goût prononcé pour la philosophie physique a, je le crains, teinté mon esprit d'une erreur très commune à cette époque — je veux dire l'habitude de rapporter les événements, même ceux qui s'y prêtent le moins, aux principes de cette science. Dans l'ensemble, personne ne pourrait être moins susceptible que moi d'être entraîné hors des sentiers sévères de la vérité par les feux follets de la superstition. J'ai cru bon de poser ces prémisses, de peur que l'incroyable histoire que j'ai à raconter ne soit considérée plutôt comme le délire d'une imagination brute que comme l'expérience positive d'un esprit pour lequel les rêveries de la fantaisie sont lettre morte et néant.
Après de nombreuses années passées en voyages à l'étranger, je m'embarquai, en l'an 18—, du port de Batavia, dans la riche et populeuse île de Java, pour un voyage vers l'archipel des îles de la Sonde. J'y allais en tant que passager, sans autre mobile qu'une sorte d'agitation nerveuse qui me hantait comme un démon.
Notre vaisseau était un beau navire d'environ quatre cents tonneaux, doublé de cuivre et construit à Bombay en teck de Malabar. Il était chargé de coton et d'huile provenant des îles Laquedives. Nous avions aussi à bord du coco, du sucre de palme, du ghee, des noix de coco et quelques caisses d'opium. L'arrimage avait été fait maladroitement, et le navire était par conséquent instable.
Nous prîmes le large avec un simple souffle de vent, et pendant plusieurs jours nous longeâmes la côte orientale de Java, sans autre incident pour tromper la monotonie de notre trajet que la rencontre occasionnelle de quelques-uns des petits bâtiments de l'archipel vers lequel nous faisions route.
Un soir, penché sur le couronnement, j'observai un nuage très singulier, isolé, vers le nord-ouest. Il était remarquable, tant par sa couleur que par le fait qu'il était le premier que nous voyions depuis notre départ de Batavia. Je l'observai attentivement jusqu'au coucher du soleil, moment où il s'étendit tout à coup vers l'est et vers l'ouest, ceinturant l'horizon d'une étroite bande de vapeur, et ressemblant à une longue ligne de plage basse. Mon attention fut peu après attirée par l'apparence rouge sombre de la lune et par le caractère particulier de la mer. Cette dernière subissait un changement rapide, et l'eau semblait plus transparente que de coutume. Bien que je pusse distinguer nettement le fond, je sondai et trouvai que le navire se trouvait par quinze brasses de fond. L'air devint alors intolérablement chaud et chargé d'exhalaisons spirales semblables à celles qui s'élèvent du fer chauffé à blanc. La nuit venue, chaque souffle de vent disparut ; il est impossible de concevoir un calme plus complet. La flamme d'une bougie brûlait sur le gaillard d'arrière sans le moindre mouvement perceptible, et un long cheveu, tenu entre le pouce et l'index, pendait sans qu'il fût possible de déceler la moindre vibration. Cependant, comme le capitaine affirmait ne percevoir aucun signe de danger, et que nous dérivions droit vers la côte, il ordonna de serrer les voiles et de jeter l'ancre. Aucune garde ne fut montée, et l'équipage, composé principalement de Malais, s'étendit délibérément sur le pont. Je descendis à l'entrepont, non sans un sombre pressentiment. En vérité, chaque signe me justifiait d'appréhender un simoun. Je fis part de mes craintes au capitaine ; mais il ne prêta aucune attention à mes paroles et me laissa sans daigner répondre. Mon inquiétude, cependant, m'empêcha de dormir, et vers minuit je montai sur le pont. Au moment où je posais le pied sur la dernière marche de l'échelle de coupée, je fus effrayé par un bourdonnement sourd, semblable à celui provoqué par la rotation rapide d'une roue de moulin, et avant que je puisse en comprendre le sens, je sentis le navire trembler jusqu'à ses membrures. À l'instant suivant, une mer de mousse nous jeta sur le côté, et, se précipitant sur nous de l'avant à l'arrière, balaya les ponts d'un bout à l'autre.
La fureur extrême de la bourrasque se révéla, dans une large mesure, être le salut du navire. Bien que complètement gorgé d'eau, comme ses mâts avaient été emportés, il se redressa après une minute, lourdement, au-dessus de la mer, et, après avoir chancelé un moment sous l'immense pression de la tempête, finit par se redresser.
Par quel miracle j'échappai à la destruction, il est impossible de le dire. Étourdi par le choc de l'eau, je me trouvai, en reprenant connaissance, coincé entre l'étambot et le gouvernail. Avec une grande difficulté, je parvins à me mettre debout, et, regardant autour de moi avec vertige, je fus d'abord frappé par l'idée que nous étions au milieu de brisants ; si terrifiant, au-delà de la plus folle imagination, était le tourbillon d'un océan montagneux et écumant dans lequel nous étions engloutis. Au bout d'un moment, j'entendis la voix d'un vieux Suédois, qui s'était embarqué avec nous au moment où nous quittions le port. Je l'appelai de toutes mes forces, et bientôt il vint vers l'arrière en chancelant. Nous découvrîmes rapidement que nous étions les seuls survivants de l'accident. Tout le monde sur le pont, à l'exception de nous deux, avait été balayé par-dessus bord ; le capitaine et les seconds avaient dû périr pendant leur sommeil, car les cabines étaient inondées. Sans aide, nous ne pouvions guère espérer assurer la sécurité du navire, et nos efforts furent d'abord paralysés par l'attente immédiate de sombrer. Notre câble, bien entendu, avait rompu comme un fil à coudre au premier souffle de l'ouragan, sinon nous aurions été instantanément submergés. Nous filions à une vitesse effrayante devant la mer, et l'eau passait par-dessus nous à flots clairs. La charpente de notre poupe était excessivement brisée, et, à presque tous égards, nous avions subi des dommages considérables ; mais à notre grande joie, nous trouvâmes que les pompes n'étaient pas obstruées et que notre lest n'avait pas beaucoup bougé. La fureur principale de la bourrasque était déjà passée, et nous ne craignions plus grand-chose de la violence du vent ; mais nous envisagions sa cessation totale avec consternation, croyant fermement que, dans notre état de délabrement, nous péririons inévitablement dans la houle formidable qui s'ensuivrait. Mais cette crainte fort juste ne sembla nullement près de se vérifier. Pendant cinq jours et cinq nuits entiers — durant lesquels notre seule subsistance fut une petite quantité de sucre de palme, procurée avec grande difficulté depuis le gaillard d'avant — la coque vola à une vitesse qui défiait tout calcul, devant des rafales de vent se succédant rapidement, lesquelles, sans égaler la première violence du simoun, étaient encore plus terrifiantes que toute tempête que j'avais rencontrée auparavant. Notre cap, durant les quatre premiers jours, fut, avec d'infimes variations, sud-est quart sud ; et nous avions dû descendre la côte de la Nouvelle-Hollande. Le cinquième jour, le froid devint extrême, bien que le vent eût tourné d'un quart vers le nord. Le soleil se leva avec un éclat jaune maladif, et grimpa de quelques degrés seulement au-dessus de l'horizon, n'émettant aucune lumière décisive. Il n'y avait aucun nuage apparent, pourtant le vent était en augmentation et soufflait avec une fureur capricieuse et instable. Vers midi, aussi précisément que nous pouvions le deviner, notre attention fut à nouveau arrêtée par l'aspect du soleil. Il ne dégageait aucune lumière, proprement dite, mais une lueur terne et maussade sans reflet, comme si tous ses rayons étaient polarisés. Juste avant de s'enfoncer dans la mer turgide, ses feux centraux s'éteignirent soudain, comme brusquement étouffés par une puissance inexplicable. Il ne resta qu'un bord pâle, mince comme un fil d'argent, alors qu'il sombrait dans l'océan insondable.
Nous attendîmes en vain l'arrivée du sixième jour — ce jour-là, pour moi, n'est pas encore arrivé — pour le Suédois, il n'arriva jamais. Dès lors, nous fûmes enveloppés dans une obscurité par lambeaux, si bien que nous n'aurions pu distinguer un objet à vingt pas du navire. Une nuit éternelle continua à nous envelopper, sans que jamais ne revienne la brillance phosphorique de la mer à laquelle nous étions habitués sous les tropiques. Nous remarquâmes aussi que, bien que la tempête continuât à faire rage avec une violence inentamée, il n'y avait plus à découvrir l'aspect habituel d'écume ou d'embruns qui nous avait accompagnés jusqu'alors. Tout autour n'était qu'horreur, épaisse pénombre, et un désert noir et suintant d'ébène. La terreur superstitieuse s'insinua peu à peu dans l'esprit du vieux Suédois, et ma propre âme fut enveloppée dans un silence d'émerveillement. Nous négligeâmes tout soin du navire, le jugeant pire qu'inutile, et nous attachant du mieux que nous pouvions au tronçon du mât d'artimon, nous regardâmes amèrement dans ce monde océanique. Nous n'avions aucun moyen de calculer le temps, et nous ne pouvions deviner notre situation. Nous savions cependant fort bien avoir atteint des latitudes plus méridionales que tout navigateur précédent, et nous ressentions un grand étonnement de ne pas rencontrer les obstacles habituels de la glace. Entre-temps, chaque instant menaçait d'être le dernier — chaque lame montagneuse se hâtait de nous engloutir. La houle surpassait tout ce que j'avais imaginé possible, et le fait que nous ne fussions pas instantanément ensevelis tenait du miracle. Mon compagnon parla de la légèreté de notre cargaison, et me rappela les excellentes qualités de notre navire ; mais je ne pouvais m'empêcher de ressentir l'impossibilité totale de l'espoir lui-même, et je me préparai sombreusement à cette mort que, je le pensais, rien ne pourrait différer d'une heure, car, à chaque nœud que faisait le navire, le gonflement des mers noires et stupéfiantes devenait plus sinistrement effroyable. Par moments, nous manquions de souffle à une altitude supérieure à celle de l'albatros ; par moments, nous étions pris de vertige par la vitesse de notre descente dans quelque enfer aqueux, où l'air devenait stagnant et où aucun son ne troublait le sommeil du kraken.
Nous étions au fond de l'un de ces abîmes, quand un cri rapide de mon compagnon déchira effroyablement la nuit. « Regardez ! regardez ! » s'écria-t-il en hurlant à mes oreilles, « Dieu tout-puissant ! regardez ! regardez ! » Alors qu'il parlait, je pris conscience d'une lueur terne, maussade et rougeâtre qui ruisselait le long des parois du vaste gouffre où nous reposions, et jetait un éclat capricieux sur notre pont. Levant les yeux, je contemplai un spectacle qui glaça le courant de mon sang. À une hauteur terrifiante, directement au-dessus de nous, et sur le bord même de la descente précipitée, planait un navire gigantesque d'environ quatre mille tonneaux. Bien qu'érigé au sommet d'une vague plus de cent fois supérieure à sa propre hauteur, sa taille apparente dépassait celle de tout navire de ligne ou East Indiaman existant. Son énorme coque était d'un noir profond et terne, sans aucune des sculptures habituelles d'un navire. Une seule rangée de canons en laiton dépassait de ses sabords ouverts, et projetait depuis leurs surfaces polies les feux d'innombrables lanternes de combat, qui se balançaient çà et là dans son gréement. Mais ce qui nous inspirait surtout horreur et étonnement, c'était qu'il voguait sous une telle poussée de voiles, droit dans les dents de cette mer surnaturelle et de cet ouragan indomptable. Lorsque nous le découvrîmes pour la première fois, seule sa proue était visible, alors qu'il s'élevait lentement du golfe sombre et horrible qui se trouvait au-delà de lui. Pendant un instant de terreur intense, il resta suspendu sur le sommet vertigineux, comme en contemplation de sa propre sublimité, puis trembla, vacilla et — descendit.
À cet instant, je ne sais quelle soudaine présence d'esprit s'empara de mon âme. Chancelant aussi loin que je pus vers l'arrière, j'attendis sans crainte la ruine qui devait nous submerger. Notre propre vaisseau cessait enfin ses luttes et sombrait, la proue tournée vers la mer. Le choc de la masse descendante frappa, par conséquent, cette partie de son ossature qui était déjà sous l'eau, et le résultat inévitable fut de me projeter, avec une violence irrésistible, sur le gréement de l'étranger.
Tandis que je tombais, le navire vira de bord ; et à la confusion qui s'ensuivit, j'attribuai le fait d'avoir échappé à l'attention de l'équipage. Avec peu de difficulté, je me frayai un chemin, inaperçu, jusqu'à l'écoutille principale, qui était partiellement ouverte, et trouvai bientôt l'occasion de me cacher dans la cale. Pourquoi fis-je cela, je ne saurais le dire. Un sentiment indéfini de crainte, qui, à la première vue des navigateurs du navire, s'était emparé de mon esprit, fut peut-être le principe de ma dissimulation. Je ne voulais pas me fier à une race de gens qui avaient offert, au regard rapide que j'avais jeté, tant de points de vague nouveauté, de doute et d'appréhension. Je crus donc bon de me fabriquer une cachette dans la cale. Ce que je fis en déplaçant une petite partie des cloisons mobiles, de manière à me ménager un refuge commode entre les énormes membrures du navire.
J'avais à peine terminé mon travail qu'un pas dans la cale me força à l'utiliser. Un homme passa devant ma cachette avec une démarche faible et instable. Je ne pouvais voir son visage, mais j'eus l'occasion d'observer son aspect général. Il y avait en lui la preuve d'un grand âge et d'une grande infirmité. Ses genoux tremblaient sous le poids des années, et toute sa charpente frissonnait sous le fardeau. Il marmonnait pour lui-même, d'un ton bas et brisé, quelques mots d'une langue que je ne pouvais comprendre, et tâtonnait dans un coin parmi une pile d'instruments à l'aspect singulier et des cartes de navigation décrépites. Sa manière était un mélange sauvage de la mauvaise humeur de la seconde enfance et de la dignité solennelle d'un Dieu. Il finit par monter sur le pont, et je ne le revis plus.
Un sentiment, pour lequel je n'ai pas de nom, s'est emparé de mon âme — une sensation qui n'admet aucune analyse, à laquelle les leçons des temps passés sont inadéquates, et pour laquelle je crains que la postérité elle-même ne m'offre aucune clé. Pour un esprit constitué comme le mien, cette dernière considération est un mal. Je ne serai jamais — je sais que je ne serai jamais — satisfait quant à la nature de mes conceptions. Pourtant, il n'est pas étonnant que ces conceptions soient indéfinies, puisqu'elles ont leur origine dans des sources si totalement nouvelles. Un sens nouveau, une entité nouvelle sont ajoutés à mon âme.
Il y a longtemps que je foulai pour la première fois le pont de ce navire terrible, et les rayons de mon destin convergent, je pense, vers un foyer. Hommes incompréhensibles ! Enveloppés dans des méditations d'un genre que je ne peux deviner, ils passent devant moi sans me remarquer. La dissimulation est une pure folie de ma part, car les gens ne veulent pas voir. Ce n'est qu'à l'instant même que je suis passé directement sous les yeux du second ; il n'y a pas longtemps que je me suis aventuré dans la cabine privée du capitaine, et que j'en ai tiré les matériaux avec lesquels j'écris, et ai écrit. Je continuerai de temps à autre ce journal. Il est vrai que je ne trouverai peut-être pas l'occasion de le transmettre au monde, mais je ne manquerai pas de faire l'essai. Au dernier moment, j'enfermerai le manuscrit dans une bouteille et le lancerai à la mer.
Un incident s'est produit qui m'a donné un nouveau sujet de méditation. De telles choses sont-elles l'opération d'un hasard sans maître ? Je m'étais aventuré sur le pont et m'étais étendu, sans attirer aucune attention, parmi une pile de cordages et de vieilles voiles au fond du canot. Tandis que je méditais sur la singularité de mon sort, je barbouillai involontairement avec un pinceau goudronné les bords d'une voile de fortune soigneusement pliée qui gisait près de moi sur un tonneau. La voile de fortune est maintenant hissée sur le navire, et les touches irréfléchies du pinceau se déploient en le mot DÉCOUVERTE.
J'ai fait récemment de nombreuses observations sur la structure du vaisseau. Bien qu'il soit bien armé, ce n'est pas, je pense, un navire de guerre. Son gréement, sa construction et son équipement général infirment tous une supposition de ce genre. Ce qu'il n'est pas, je peux facilement le percevoir — ce qu'il est, je crains qu'il soit impossible de le dire. Je ne sais comment, mais en examinant son étrange modèle et la disposition singulière de ses espars, sa taille énorme et ses voilures surdimensionnées, sa proue sévèrement simple et sa poupe antiquée, il me traverse parfois l'esprit une sensation de choses familières, et il y a toujours mêlé à ces ombres indistinctes de souvenir, une mémoire inexplicable de vieilles chroniques étrangères et d'âges oubliés.
J'ai regardé les membrures du navire. Il est construit dans un matériau qui m'est étranger. Il y a un caractère particulier dans ce bois qui me frappe comme le rendant impropre à l'usage auquel il a été appliqué. Je veux dire son extrême porosité, considérée indépendamment de la condition vermoulue qui est la conséquence de la navigation dans ces mers, et en dehors de la pourriture liée à l'âge. Cela paraîtra peut-être une observation quelque peu trop curieuse, mais ce bois aurait toutes les caractéristiques du chêne espagnol, si le chêne espagnol était distendu par quelque moyen contre nature.
En lisant la phrase ci-dessus, un curieux apophtegme d'un vieux navigateur hollandais, tanné par le temps, me revient en mémoire. « C'est aussi sûr », avait-il coutume de dire, quand on doutait de sa véracité, « qu'il est sûr qu'il existe une mer où le navire lui-même croît en volume comme le corps vivant du marin. »
Il y a environ une heure, je pris l'audace de me glisser parmi un groupe de membres de l'équipage. Ils ne me prêtèrent aucune attention et, bien que je me tinsse au beau milieu d'eux tous, ils semblèrent totalement inconscients de ma présence. À l'instar de celui que j'avais vu en premier dans la cale, ils portaient tous sur eux les stigmates d'un âge vénérable. Leurs genoux tremblaient d'infirmité ; leurs épaules étaient voûtées par la décrépitude ; leurs peaux flétries craquaient dans le vent ; leurs voix étaient basses, tremblotantes et brisées ; leurs yeux brillaient de la chassie des années ; et leurs cheveux gris flottaient terriblement dans la tempête. Autour d'eux, sur chaque partie du pont, gisaient des instruments mathématiques de la construction la plus étrange et la plus obsolète.
J'ai mentionné il y a quelque temps le dressage d'une voile de bonnet. Depuis cette période, le navire, ayant été jeté vent arrière, a poursuivi sa course terrifiante droit vers le sud, avec chaque lambeau de toile hissé, de ses mâts de perroquet jusqu'à ses bout-dehors de bonnettes, et roulant à chaque instant ses vergues de perroquet dans l'enfer d'eau le plus effroyable qu'il puisse entrer dans l'esprit d'un homme d'imaginer. Je viens de quitter le pont, où je trouve impossible de garder pied, bien que l'équipage semble n'en éprouver guère de gêne. Il m'apparaît comme un miracle parmi les miracles que notre énorme masse ne soit pas engloutie sur-le-champ et pour toujours. Nous sommes assurément condamnés à planer continuellement sur le bord de l'éternité, sans jamais faire le saut final dans l'abîme. Devant des lames mille fois plus stupéfiantes que toutes celles que j'aie jamais vues, nous glissons avec la facilité de la mouette rapide ; et les eaux colossales dressent leurs têtes au-dessus de nous comme des démons des profondeurs, mais des démons confinés à de simples menaces et à qui il est interdit de détruire. Je suis conduit à attribuer ces fréquents échappatoires à la seule cause naturelle qui puisse expliquer un tel effet. Je dois supposer que le navire se trouve sous l'influence d'un fort courant, ou d'un ressac impétueux.
J'ai vu le capitaine face à face, et dans sa propre cabine — mais, comme je m'y attendais, il ne m'a prêté aucune attention. Bien que dans son apparence il n'y ait rien, pour un observateur occasionnel, qui puisse le désigner comme étant plus ou moins qu'un homme, pourtant, un sentiment de révérence et d'effroi irrésistibles se mêlait à la sensation d'émerveillement avec laquelle je le considérais. En stature, il est presque de ma taille ; c'est-à-dire environ cinq pieds huit pouces. Il est d'une constitution bien charpentée et compacte, ni robuste, ni remarquablement le contraire. Mais c'est la singularité de l'expression qui règne sur son visage — c'est l'évidence intense, merveilleuse, palpitante d'un âge si complet, si extrême, qui excite en mon esprit un sentiment — un sentiment ineffable. Son front, bien que peu ridé, semble porter l'empreinte d'une myriade d'années. Ses cheveux gris sont les annales du passé, et ses yeux plus gris sont les sibylles du futur. Le plancher de la cabine était jonché d'étranges folios aux fermoirs de fer, d'instruments de science en décomposition et de cartes obsolètes oubliées depuis longtemps. Sa tête était inclinée sur ses mains, et il déchiffrait, avec un œil fiévreux et inquiet, un papier que je pris pour une commission, et qui, en tout cas, portait la signature d'un monarque. Il marmonnait pour lui-même, comme le faisait le premier marin que j'avais vu dans la cale, quelques syllabes basses et chagrines d'une langue étrangère, et bien que l'orateur fût tout près de mon coude, sa voix semblait atteindre mes oreilles d'une distance d'un mille.
Le navire et tout ce qu'il contient sont imprégnés de l'esprit du Temps jadis. L'équipage glisse çà et là comme les fantômes de siècles ensevelis ; leurs yeux ont une signification avide et inquiète ; et lorsque leurs doigts tombent en travers de mon chemin dans l'éclat sauvage des lanternes de combat, je ressens ce que je n'ai jamais ressenti auparavant, bien que j'aie été toute ma vie un marchand d'antiquités, et que j'aie imbibé les ombres des colonnes effondrées à Balbec, et Tadmor, et Persépolis, jusqu'à ce que mon âme elle-même soit devenue une ruine.
Quand je regarde autour de moi, j'ai honte de mes appréhensions passées. Si j'ai tremblé au souffle qui nous a accompagnés jusqu'ici, ne resterai-je pas interdit devant un déchaînement de vent et d'océan, pour traduire l'idée duquel les mots tornade et simoun sont triviaux et inefficaces ? Tout à proximité immédiate du navire n'est que la noirceur d'une nuit éternelle, et un chaos d'eau sans écume ; mais, à environ une lieue de chaque côté de nous, peuvent être vus, indistinctement et par intervalles, de stupéfiants remparts de glace, s'élevant vers le ciel désolé et ressemblant aux murs de l'univers.
Comme je l'imaginais, le navire se trouve dans un courant — si l'on peut donner cette appellation à une marée qui, hurlant et criant près de la glace blanche, tonne vers le sud avec une vélocité pareille à l'élan précipité d'une cataracte.
Concevoir l'horreur de mes sensations est, je présume, totalement impossible ; pourtant, la curiosité de pénétrer les mystères de ces régions effroyables prédomine même sur mon désespoir, et me réconciliera avec l'aspect le plus hideux de la mort. Il est évident que nous nous précipitons vers une connaissance exaltante — quelque secret ne devant jamais être transmis, dont l'obtention est la destruction. Peut-être ce courant nous conduit-il vers le pôle sud lui-même. Il faut avouer qu'une supposition apparemment si folle a toute probabilité en sa faveur.
L'équipage arpente le pont d'un pas inquiet et tremblant ; mais il y a sur leurs visages une expression plus proche de l'empressement de l'espoir que de l'apathie du désespoir.
Entre-temps, le vent est toujours dans notre poupe, et, comme nous portons une foule de voiles, le navire est parfois soulevé physiquement hors de la mer ! Oh, horreur sur horreur ! — la glace s'ouvre soudainement à droite, et à gauche, et nous tournoyons vertigineusement, en immenses cercles concentriques, autour des bordures d'un amphithéâtre gigantesque, dont le sommet des murs se perd dans les ténèbres et la distance. Mais peu de temps me sera laissé pour méditer sur mon destin ! Les cercles grandissent rapidement — nous plongeons follement dans l'emprise du tourbillon — et au milieu d'un rugissement, d'un mugissement et d'un tonnerre de l'océan et de la tempête, le navire tremble — oh Dieu ! et — sombre.
NOTE. — Le « Manuscrit trouvé dans une bouteille » fut publié à l'origine en 1831, et ce ne fut que bien des années plus tard que je pris connaissance des cartes de Mercator, sur lesquelles l'océan est représenté se précipitant, par quatre bouches, dans le golfe polaire (nord), pour être absorbé dans les entrailles de la terre ; le pôle lui-même étant représenté par un rocher noir, se dressant à une hauteur prodigieuse.
LE PORTRAIT OVALE
Le château dans lequel mon valet avait pris le risque de faire une entrée forcée, plutôt que de me permettre, dans mon état désespérément blessé, de passer une nuit à la belle étoile, était l'un de ces édifices mêlant la tristesse et la grandeur qui, depuis si longtemps, froncent les sourcils au milieu des Apennins, non moins dans la réalité que dans l'imagination de Mme Radcliffe. À toutes apparences, il avait été temporairement et très récemment abandonné. Nous nous installâmes dans l'un des appartements les plus petits et les moins somptueusement meublés. Il se trouvait dans une tourelle isolée du bâtiment. Ses décorations étaient riches, quoique déchirées et antiques. Ses murs étaient tendus de tapisseries et ornés de trophées armoriaux multiples et multiformes, ainsi que d'un nombre inhabituellement grand de peintures modernes très fougueuses dans des cadres d'arabesque dorée riche. Dans ces peintures, qui pendaient aux murs non seulement sur leurs surfaces principales, mais dans bon nombre de recoins que l'architecture bizarre du château rendait nécessaires — dans ces peintures, mon délire naissant, peut-être, m'avait fait prendre un intérêt profond ; si bien que je demandai à Pedro de fermer les lourds volets de la pièce — puisqu'il faisait déjà nuit — d'allumer les mèches d'un grand candélabre qui se tenait près de la tête de mon lit, et d'ouvrir grand les rideaux frangés de velours noir qui enveloppaient le lit lui-même. Je souhaitais que tout cela fût fait afin que je puisse m'abandonner, sinon au sommeil, du moins alternativement à la contemplation de ces tableaux, et à la lecture d'un petit volume qui avait été trouvé sur l'oreiller, et qui prétendait les critiquer et les décrire.
Longtemps, longtemps je lus — et avec dévotion, dévotement je contemplai. Rapidement et glorieusement les heures s'envolèrent et le profond minuit arriva. La position du candélabre me déplut, et allongeant la main avec difficulté, plutôt que de déranger mon valet assoupi, je le plaçai de manière à projeter ses rayons plus pleinement sur le livre.
Mais l'action produisit un effet tout à fait inattendu. Les rayons des nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombèrent maintenant à l'intérieur d'une niche de la pièce qui avait été jusqu'alors plongée dans une ombre profonde par l'un des piliers du lit. Je vis ainsi dans une lumière vive un tableau jusque-là inaperçu. C'était le portrait d'une jeune fille tout juste en train de mûrir en femme. Je jetai un coup d'œil à la peinture avec précipitation, puis je fermai les yeux. La raison pour laquelle je fis cela ne fut pas d'abord apparente même à ma propre perception. Mais alors que mes paupières restaient ainsi closes, je passai en revue dans mon esprit la raison de cette fermeture. C'était un mouvement impulsif pour gagner du temps pour réfléchir — pour m'assurer que ma vision ne m'avait pas trompé — pour calmer et soumettre mon imagination en vue d'un regard plus sobre et plus certain. En quelques instants, je regardai de nouveau fixement la peinture.
Que je visse maintenant correctement, je ne pouvais et ne voulais en douter ; car le premier éclat des bougies sur cette toile avait semblé dissiper la torpeur rêveuse qui s'emparait de mes sens, et me réveiller soudainement à la vie éveillée.
Le portrait, je l'ai déjà dit, était celui d'une jeune fille. Ce n'était qu'une tête et des épaules, fait selon ce qui est techniquement appelé une manière de vignette ; très dans le style des têtes favorites de Sully. Les bras, la poitrine, et même les extrémités des cheveux radieux se fondaient imperceptiblement dans l'ombre vague et pourtant profonde qui formait l'arrière-plan de l'ensemble. Le cadre était ovale, richement doré et filigrané à la mauresque. En tant qu'objet d'art, rien ne pouvait être plus admirable que la peinture elle-même. Mais ce n'eût pu être ni l'exécution de l'œuvre, ni la beauté immortelle du visage, qui m'avaient si soudainement et si violemment ému. Moins que tout, eût-ce pu être que mon imagination, secouée de son demi-sommeil, eût pris la tête pour celle d'une personne vivante. Je vis immédiatement que les particularités du dessin, du vignettage et du cadre, devaient avoir instantanément dissipé une telle idée — devaient avoir empêché même son divertissement momentané. Pensant sérieusement à ces points, je restai, pendant une heure peut-être, à demi assis, à demi allongé, avec ma vision rivée sur le portrait. Enfin, satisfait du véritable secret de son effet, je retombai dans le lit. J'avais trouvé le charme de l'image dans une absolue ressemblance avec la vie de l'expression, qui, d'abord surprenante, finit par me confondre, me soumettre et m'épouvanter. Avec une révérence profonde et pieuse, je replaçai le candélabre dans sa position précédente. La cause de ma profonde agitation étant ainsi soustraite à la vue, je cherchai avidement le volume qui discutait des peintures et de leurs histoires. En tournant vers le numéro qui désignait le portrait ovale, j'y lus les mots vagues et étranges qui suivent :
« C'était une jeune fille d'une beauté rare, et pas plus charmante que pleine de gaieté. Et mauvais fut l'heure où elle vit, et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et ayant déjà une épouse dans son Art ; elle, une jeune fille d'une beauté rare, et pas plus charmante que pleine de gaieté ; toute lumière et sourires, et espiègle comme un jeune faon ; aimant et chérissant toutes choses ; haïssant seulement l'Art qui était sa rivale ; craignant seulement la palette et les pinceaux et autres instruments fâcheux qui la privaient du visage de son amant. C'était donc une chose terrible pour cette dame d'entendre le peintre parler de son désir de portraiturer même sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et s'assit docilement pendant de nombreuses semaines dans la chambre obscure et élevée de la tourelle où la lumière goutte à goutte sur la pâle toile seulement d'en haut. Mais lui, le peintre, tirait gloire de son œuvre, qui avançait d'heure en heure, et de jour en jour. Et c'était un homme passionné, et sauvage, et lunatique, qui se perdait dans des rêveries ; si bien qu'il ne voyait pas que la lumière qui tombait si sinistrement dans cette tourelle solitaire flétrissait la santé et l'esprit de son épouse, qui dépérissait visiblement pour tous sauf lui. Pourtant elle souriait encore et toujours, sans se plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait une haute renommée) prenait un plaisir fervent et brûlant à sa tâche, et travaillait jour et nuit à dépeindre celle qui l'aimait tant, mais qui devenait chaque jour plus abattue et plus faible. Et en vérité, certains qui contemplaient le portrait parlaient de sa ressemblance à voix basse, comme d'une merveille puissante, et d'une preuve non moins du pouvoir du peintre que de son amour profond pour celle qu'il dépeignait si remarquablement bien. Mais enfin, comme le travail approchait de sa conclusion, personne ne fut admis dans la tourelle ; car le peintre était devenu sauvage avec l'ardeur de son travail, et détournait ses yeux de la toile simplement, même pour regarder le visage de sa femme. Et il ne voulait pas voir que les teintes qu'il répandait sur la toile étaient tirées des joues de celle qui s'asseyait à côté de lui. Et quand de nombreuses semaines furent passées, et qu'il ne restait que peu à faire, sauf un coup de pinceau sur la bouche et une teinte sur l'œil, l'esprit de la dame vacilla de nouveau comme la flamme dans la douille de la lampe. Et alors le pinceau fut donné, et alors la teinte fut placée ; et, pour un moment, le peintre resta fasciné devant l'œuvre qu'il avait accomplie ; mais dans l'instant suivant, alors qu'il contemplait encore, il devint tremblant et très pâle, et épouvanté, et criant d'une voix forte : "C'est en vérité la Vie elle-même !" se tourna soudainement pour regarder sa bien-aimée : — Elle était morte ! »