UNDINE
Par Friedrich de la Motte Fouqué
Avec une préface de Charlotte M. Yonge
Introduction
Quatre contes, dit-on, sont destinés par l’Auteur à correspondre aux quatre saisons : le sévère et grave « Sintram » à l’hiver ; le frais, souriant et larmoyant « Ondine » au printemps ; les déserts torrides des « Deux Capitaines » à l’été ; et l’or du couchant du « Chevalier d’Aslauga » à l’automne. De ceux-ci, deux sont devant nous.
L’auteur de ces contes, ainsi que de beaucoup d’autres, était Friedrich, baron de la Motte-Fouqué, l’un des plus éminents ménestrels ou conteurs du royaume de la chevalerie spirituelle — ce royaume vers lequel les chevaliers d’Arthur partirent quand ils « entreprirent la sainte quête du Saint Graal », d’où le Chevalier à la Croix Rouge de Spenser et ses compagnons s’élancèrent dans leurs aventures, et en lequel le Chevalier de la Manche croyait, et tentait d’exister.
La Motte-Fouqué tenait son nom et son titre de ses ancêtres huguenots français, qui avaient fui lors de la révocation de l’édit de Nantes. Son prénom lui fut donné par son parrain, Frédéric le Grand, dont son père fut un fidèle ami, sans pour autant compromettre ses principes et sa pratique religieuse. Friedrich naquit à Brandebourg le 12 février 1777, fut éduqué chez lui par de bons parents, servit dans l’armée prussienne à travers désastres et succès, prit une part enthousiaste au soulèvement de son pays contre Napoléon, composant autant de chants de bataille que Körner. La victoire acquise, il consacra son épée dans l’église de Neunhausen où se trouvait son domaine. Il y vécut, avec sa femme bien-aimée et son imagination, jusqu’à sa mort en 1843.
Et, durant tout ce temps, la vie fut pour lui le rêve d’un poète. Il vécut dans une magie continuelle de romance spirituelle, baignant tout, depuis les vieilles divinités du Valhalla jusqu’aux champions de la libération allemande, dans un éclat idéal de pureté et de noblesse, sincèrement chrétien en tout, même dans ses rapports avec la mythologie nordique, car il voyait le Christ inconsciemment représenté en Baldur, et Satan en Loki.
Ainsi vécut-il, ressentit-il et crut-il ce qu’il écrivait, et bien que ses drames et ses poèmes ne s’élèvent pas au-dessus d’une honnête médiocrité, et que le grand nombre de ses récits en prose soient affaiblis par une certaine monotonie, leur charme réside dans l’élévation de leur sentiment et dans la foi sincère qui les imprègne tous. Ses chevaliers pourraient être messire Galaad :
« Ma force est la force de dix, Car mon cœur est pur. »
Le mal vient à eux comme quelque chose devant être vaincu, généralement sous la forme d’un enchantement magique, et ses « merveilleuses et belles jeunes filles » sont dignes d’eux. Pourtant, il y a assez d’aventure pour offrir beaucoup de plaisir, et souvent nous avons une touche de vrai génie, qui a donné au monde des idées réelles, et des idées précieuses.
Ce génie est particulièrement décelable dans ses deux chefs-d’œuvre, Sintram et Ondine. Sintram fut inspiré par la gravure d’Albert Dürer du « Chevalier de la Mort », dont nous donnons une présentation. Elle fut envoyée à Fouqué par son ami Edward Hitzig, avec la requête qu’il composât une ballade à son sujet. La date de la gravure est 1513, et nous citons la description donnée par le regretté révérend R. St. John Tyrwhitt, montrant combien différemment elle peut être lue.
« Certains disent que c’est la fin de l’homme fort et méchant, tout juste rattrapé par la Mort et le Péché, qu’il a servis sur terre. On dit que la touffe sur la lance indique son caractère meurtrier, étant d’une taille si inhabituelle. Vous connaissez l’usage de cet appendice : empêcher le sang de couler de la pointe de la lance vers les mains. Ils pensent aussi que l’objet sous le pied postérieur extérieur du cheval est un piège, dans lequel le vieux oppresseur doit tomber instantanément. L’expression des visages peut être interprétée de deux manières : les hommes bons comme les mauvais peuvent avoir des traits durs et réguliers ; et les bons comme les mauvais serreraient les dents avec grimace en voyant la Mort, alors que les sables de leur vie sont presque écoulés. Certains disent qu’ils trouvent l’expression de la Mort douce, ou seulement admonitrice (comme l’auteur de « Sintram ») ; et je dois remercier l’auteure de « L’Héritier de Redclyffe » de m’avoir montré une belle impression de la plaque, où la Mort avait certainement un visage non dénué de douceur — serpents et tout le reste. Je pense que la lance à l’épaule, et l’assise calme et ferme sur le cheval, avec une pression douce sur le mors, indiquent une grave résolution chez le cavalier, et qu’un chevalier brigand aurait sa lance au repos ; ensuite, il y a la couronne de feuilles sur la tête du cheval ; et le cheval ainsi que le chien avancent si tranquillement, que je suis porté à espérer le meilleur pour le Ritter. »
Rêvant sur la mystérieuse gravure, Fouqué y vit les compagnons de toujours de l’homme, la Mort et le Péché, qu’il doit défier afin d’atteindre le salut ; et de cette contemplation naquit son merveilleux roman, non pas exactement une allégorie où chaque circonstance peut se voir attribuer une signification appropriée, mais avec le sens de la lutte de la vie, avec la tentation extérieure et l’inclinaison héréditaire imprégnant tout, tandis que la Grâce et la Prière aident l’effort. Folko et Gabrielle sont tirés de l’Anneau Magique, afin que Folko puisse, par l’exemple et l’influence, renforcer toutes les résolutions supérieures ; tandis que Gabrielle, dans une innocence totalement inconsciente, éveille les passions, et rend ainsi la conquête plus ardue.
Il est dans l’ordre du possible que les similitudes du folklore aient amené à la connaissance de Fouqué le canevas de l’histoire que Scott nous dit être le germe de « Guy Mannering » ; où un garçon, dont l’horoscope avait été dressé par un astrologue comme devant rencontrer des épreuves particulières à certains intervalles, eut réellement, dans sa vingt et unième année, une sorte de rencontre visible avec le Tentateur, et s’en sortit vainqueur par sa foi solide dans la Bible. Sir Walter, entre révérence et réalisme, ne prit que la première partie de l’histoire, mais Fouqué nous donne la lutte positive, et nous entraîne avec la victoire finale et la paix qui s’ensuit. Son conte a eu un pouvoir remarquable sur les lecteurs. Nous ne pouvons nous empêcher de mentionner deux exemples remarquables aux deux extrémités de l’échelle. Le cardinal Newman, dans sa jeunesse, fut si accablé par ce livre qu’il se précipita dans le jardin pour le lire seul, et revint avec des traces d’émotion sur le visage. Et quand Charles Lowder le lut à ses garçons de l’East End, tous leurs esprits semblèrent absorbés par le récit, et ils nommèrent même certains endroits d’après les lieux mentionnés. Imaginez les Rochers de la Lune dans Ratcliff Highway !
Pouvons-nous mentionner que le « Waynflete » de Miss Christabel Coleridge apporte quelque chose de l’esprit et de l’idée de « Sintram » dans la vie moderne ?
« Ondine » est une histoire d’une fantaisie beaucoup plus légère, et pleine d’une grâce particulière, bien qu’avec une profondeur de mélancolie qui la rend attachante. Sans aucun doute, elle fut fondée sur l’idée universelle dans le folklore des nixes ou esprits des eaux, dont l’une, dans la légende norvégienne, fut vue pleurant amèrement à cause du manque d’une âme. Parfois, la nymphe est une sirène malfaisante comme la Lorelei ; mais dans beaucoup de ces contes, elle épouse un amant mortel, et l’abandonne après un certain temps, soit en retrouvant son bonnet de plongée ou son vêtement en peau de phoque, qui la ramène à ses parents de l’océan, soit parce qu’il s’est immiscé auprès d’elle alors qu’elle subissait une transformation périodique, comme pour la fée Mélusine, plus rarement s’il devient infidèle.
Il existe un remarquable conte de Cornouailles d’une nymphe ou sirène, qui disparut ainsi, laissant une fille qui aimait s’attarder sur la plage plutôt que de jouer avec d’autres enfants. Plus tard, elle eut un amant, mais dès qu’il montra des signes d’inconstance, la mère remonta de la mer et le fit périr, après quoi la fille dépérit et mourut. Son nom était Selina, ce qui donne au conte un aspect moderne, et nous fait nous demander si la vieille tradition peut avoir été modifiée par quelque récit de l’histoire d’Ondine.
Il y avait une idée exposée par les Rose-Croix sur des esprits demeurant dans les éléments, et comme Ondine représentait les influences de l’eau, la femme de Fouqué, la baronne Caroline, écrivit une histoire assez jolie sur les sylphes du feu. Mais la gaieté capricieuse et la malice d’Ondine en tant qu’être élémentaire, et sa douce patience lorsque son âme est gagnée, sont tout à fait originales, et en vérité, nous ne pouvons nous empêcher de partager, ou du moins de comprendre, Huldbrand commençant à reculer devant la créature surnaturelle pour revenir à quelque chose de sa propre chair et de son propre sang. Il est tout à fait indigne, et bien que dans ce conte il y ait beaucoup moins de signification spirituelle que dans Sintram, nous ne pouvons nous empêcher de voir que la pensée de Fouqué était que la nature humaine plus grossière est incapable d’apprécier ce qui est absolument pur et surnaturel.
C. M. YONGE.
ONDINE
par Friedrich de la Motte Fouqué
À ONDINE
Ondine ! toi, fée juste et aimable, Depuis que pour la première fois dans un vieux lai, J’ai vu briller ton éclat capricieux, Comme tu as chanté pour apaiser mes soucis !
Comme tu t’es nichée tout près de mon cœur, Et doucement as offert de confier Tes peines à mon oreille attentive, Tel un enfant à moitié timide, à moitié confiant, Tandis que mon luth, dans des notes sauvages des bois, Faisait écho à tes accents au loin et tout près !
Alors, j’ai gagné bien des jeunes gens à méditer Avec amour sur tes voies mystérieuses, Et bien des belles à parcourir La légende de tes jours merveilleux.
Et maintenant, dames et jouvenceaux voudraient entendre Mon conte encore une fois ; Non, douce Ondine, n’aie pas peur ! Entre dans leurs salles à pas légers, Salue courtoisement chaque noble chevalier, Mais avec tendresse chaque jeune fille allemande.
Et s’ils demandent à mon sujet, Oh, dis : « C’est un cavalier, Qui sert fidèlement et vaillamment, Dans les tournois et les festivités, Avec le luth et l’épée, chaque belle dame ! »
CHAPITRE 1
Par une belle soirée, il y a plusieurs centaines d’années, un brave vieux pêcheur était assis à raccommoder ses filets. L’endroit où il demeurait était extrêmement pittoresque. Le gazon vert sur lequel il avait construit sa chaumière s’avançait loin dans un grand lac ; et cette bande de verdure semblait s’y étendre autant par amour pour ses eaux claires que le lac, mû par une impulsion semblable, s’efforçait d’envelopper la prairie, avec son herbe ondoyante et ses fleurs, et l’ombre rafraîchissante des arbres, dans son étreinte d’amour. Ils semblaient attirés l’un vers l’autre, et l’un visitant l’autre comme un hôte.
En ce qui concerne les êtres humains, en effet, dans ce lieu plaisant, à l’exception du pêcheur et de sa famille, il y en avait peu, ou plutôt aucun, à rencontrer. Car, comme en arrière-plan de la scène, vers l’ouest et le nord-ouest, s’étendait une forêt d’une sauvagerie extraordinaire, que la plupart des gens évitaient de pénétrer, sauf en cas de nécessité extrême, en raison de sa pénombre sans soleil et de ses recoins presque inaccessibles, ainsi que par peur des créatures étranges et des illusions visionnaires qu’on y rencontrait. Le vieux pêcheur pieux, cependant, la traversait maintes fois sans dommage, lorsqu’il portait le beau poisson qu’il attrapait près de sa belle langue de terre jusqu’à une grande ville située à peu de distance au-delà de la forêt.
La raison pour laquelle il était capable de traverser ce bois avec tant d’aisance pouvait être principalement celle-ci : il n’entretenait guère d’autres pensées que celles d’une nature religieuse ; et de plus, chaque fois qu’il traversait les ombres à la réputation malfaisante, il avait l’habitude de chanter quelque chant sacré d’une voix claire et d’un cœur sincère.
Eh bien, alors qu’il était assis près de ses filets ce soir-là, ne craignant ni ne méditant aucun mal, une terreur soudaine le saisit lorsqu’il entendit un fracas dans l’obscurité du bois, qui ressemblait au piétinement d’un destrier, et le bruit continuait à chaque instant de se rapprocher de plus en plus de son petit territoire.
Ce qu’il avait imaginé, lors de maintes nuits d’orage, concernant les mystères de la forêt, lui traversa l’esprit en un instant, en particulier la silhouette d’un homme de taille gigantesque et à l’apparence blanche comme neige, qui hochait la tête d’une manière inquiétante. Et lorsqu’il leva les yeux vers le bois, la forme apparut devant lui avec une netteté parfaite, alors qu’il voyait l’homme qui hochait la tête jaillir de l’entrelacs confus de feuilles et de branches. Mais il se sentit immédiatement rassuré en réfléchissant que rien pour l’alarmer ne lui était jamais arrivé, même dans la forêt ; et de plus, que sur cette langue de terre ouverte, l’esprit malin, il était probable, serait encore moins audacieux dans l’exercice de son pouvoir. En même temps, il pria à voix haute avec la plus sincère dévotion, répétant un passage de la Bible. Cela lui inspira un courage nouveau, et percevant bientôt l’illusion, et l’étrange méprise dans laquelle son imagination l’avait entraîné, il put difficilement s’empêcher de rire. La figure blanche qui hochait la tête qu’il avait vue se transforma, en un clin d’œil, en ce qu’elle était en réalité : un petit ruisseau, long et familièrement connu de lui, qui courait en écumant depuis la forêt et se déversait dans le lac.
Mais ce qui avait causé le bruit surprenant était un chevalier vêtu d’un somptueux apparat, qui, depuis l’ombre des arbres, venait chevauchant vers la chaumière. Son pourpoint était de couleur violette brodé d’or, et son manteau écarlate pendait gracieusement par-dessus ; sur son bonnet d’or poli ondoyaient des plumes rouges et violettes ; et dans son baudrier doré étincelait une épée, richement ornée et extrêmement belle. Le barbe blanc qui portait le chevalier était plus svelte que ne le sont habituellement les chevaux de guerre, et il touchait le gazon d’un pas si léger et élastique que le tapis vert et fleuri semblait à peine recevoir la moindre blessure de son pas. Le vieux pêcheur, néanmoins, ne se sentait pas parfaitement en sécurité, bien qu’il fût forcé de croire qu’aucun mal ne pouvait être à craindre d’une apparence si plaisante, et donc, comme le dictaient les bonnes manières, il ôta son chapeau à l’approche du chevalier et resta tranquillement près de ses filets.
Lorsque l’étranger s’arrêta et demanda s’il pouvait, avec son cheval, avoir un abri et un divertissement ici pour la nuit, le pêcheur répondit : « Quant à votre cheval, beau sire, je n’ai pas de meilleure étable pour lui que cette prairie ombragée, et pas de meilleur fourrage que l’herbe qui y pousse. Mais en ce qui vous concerne, vous serez le bienvenu dans notre humble chaumière, et au meilleur souper et logement que nous soyons en mesure de vous offrir. »
Le chevalier fut fort satisfait de cet accueil ; et descendant de son cheval, que son hôte aida à débarrasser de sa selle et de sa bride, il le laissa s’empresser vers le pâturage frais, et parla ainsi : « Même si je vous avais trouvé moins hospitalier et moins bien disposé, mon digne vieil ami, je soupçonne que vous ne vous seriez guère débarrassé de moi aujourd’hui ; car ici, je m’aperçois, un large lac s’étend devant nous, et quant à chevaucher de nouveau dans ce bois des merveilles, avec les ombres du soir s’épaississant autour de moi, que le Ciel dans sa grâce me préserve de cette pensée. »
« Je vous prie, pas un mot du bois, ou d’y retourner ! » dit le pêcheur, et il emmena son hôte dans la chaumière.
Là, près du foyer, d’où un feu frugal diffusait sa lumière à travers la pièce crépusculaire et propre, était assise la vieille femme du pêcheur dans un grand fauteuil. À l’entrée de leur noble hôte, elle se leva et lui fit un accueil courtois, mais se rassit sur son siège d’honneur, ne faisant pas la moindre offre de le céder à l’étranger. Là-dessus, le pêcheur dit avec un sourire :
« Vous ne devez pas être offensé par elle, jeune gentilhomme, parce qu’elle n’a pas cédé le meilleur fauteuil de la maison ; c’est une coutume parmi les pauvres gens de considérer cela comme le privilège des personnes âgées. »
« Eh quoi, mon mari ! » s’écria la vieille dame, avec un sourire calme, « où votre esprit peut-il bien vagabonder ? Notre hôte, pour le moins, doit appartenir à un pays chrétien ; et comment est-il possible alors qu’un si bien élevé jeune homme, qu’il semble être, puisse rêver de chasser les vieilles gens de leurs fauteuils ? Prenez place, mon jeune maître », continua-t-elle en se tournant vers le chevalier ; « il y a encore un petit fauteuil tout à fait douillet de l’autre côté de la pièce, faites seulement attention à ne pas trop le bousculer, car l’un de ses pieds, je le crains, n’est guère des plus fermes. »
Le chevalier approcha le siège aussi soigneusement qu’elle pouvait le désirer, s’y assit de bonne humeur, et il lui sembla presque qu’il devait être d’une certaine manière apparenté à cette petite maisonnée, et qu’il venait juste de rentrer de voyage.
Ces trois braves gens commencèrent maintenant à converser de la manière la plus amicale et familière. Concernant la forêt, en effet, au sujet de laquelle le chevalier faisait parfois quelques demandes, le vieil homme choisit d’en savoir et d’en dire peu ; il était d’avis qu’effleurer le sujet à cette heure du crépuscule était ce qu’il y avait de plus convenable et de plus sûr ; mais des soucis et des conforts de leur foyer, et de leurs affaires au dehors, le vieux couple parla plus librement, et écouta aussi avec une curiosité avide le chevalier raconter ses voyages, comment il avait un château près de l’une des sources du Danube, et que son nom était messire Huldbrand de Ringstetten.
Déjà l’étranger, alors qu’ils étaient au milieu de leur conversation, avait entendu par moments une éclaboussure contre la petite fenêtre basse, comme si quelqu’un projetait de l’eau contre elle. Le vieil homme, chaque fois qu’il entendait le bruit, fronçait les sourcils de contrariété ; mais finalement, lorsqu’une averse entière vint se déverser comme un torrent contre les carreaux, et bouillonna à travers le cadre délabré dans la pièce, il se leva, indigné, se précipita vers la fenêtre et cria d’une voix menaçante :
« Ondine ! ne cesseras-tu jamais ces bouffonneries ? — pas même aujourd’hui, alors que nous avons un chevalier étranger avec nous dans la chaumière ? »
Tout devint alors calme au-dehors, seul un petit rire fut juste audible, et le pêcheur dit, en revenant à son siège : « Vous aurez la bonté, mon honoré hôte, de pardonner cette facétie, et peut-être une multitude d’autres ; mais elle n’a aucune pensée de mal ou de tort. Cette espiègle Ondine, pour dire la vérité, est notre fille adoptive, et elle refuse obstinément de renoncer à cette espièglerie enfantine, bien qu’elle ait déjà entamé sa dix-huitième année. Mais en dépit de cela, comme je l’ai dit auparavant, elle est au fond l’une des meilleures enfants au monde. »
« VOUS pouvez le dire ainsi », intervint la vieille dame en secouant la tête ; « vous pouvez en donner un meilleur compte que moi. Quand vous revenez de la pêche, ou de vendre votre poisson à la ville, vous pouvez trouver ses facéties très délicieuses, mais de l’avoir à danser autour de vous toute la journée, et de ne jamais entendre de sa part un seul mot de sens du matin au soir ; et ensuite, à mesure qu’elle grandit, au lieu d’avoir une quelconque aide de sa part dans la famille, de la trouver comme une cause continuelle d’anxiété, de peur que ses humeurs sauvages ne nous ruinent complètement, c’est une tout autre chose, et assez pour épuiser à la fin la patience même d’un saint. »
« Eh bien, eh bien », répondit le maître de maison avec un sourire, « vous avez vos épreuves avec Ondine, et j’ai les miennes avec le lac. Le lac abat souvent mes barrages, et brise les mailles de mes filets, mais malgré tout, j’ai une forte affection pour lui, et vous aussi, malgré vos grandes contrariétés et vexations, pour notre gracieuse petite enfant. N’est-ce pas vrai ? »
« On ne peut pas être très fâché contre elle », répondit la vieille dame, alors qu’elle donnait à son mari un sourire approbateur.
À cet instant, la porte s’ouvrit à la volée, et une belle jeune fille, d’une beauté merveilleuse, entra en riant et dit : « Vous vous êtes seulement moqués de moi, père ; car où est donc l’hôte dont vous parliez ? »
Au même moment, cependant, elle aperçut également le chevalier et resta debout devant le jeune homme dans un étonnement figé. Huldbrand fut charmé par sa silhouette gracieuse, et contempla ses traits ravissants avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’imaginait que ce n’était que sa surprise qui lui permettait cette occasion, et qu’elle se détournerait bientôt de son regard avec une timidité accrue. Mais l’événement fut l’exact opposé de ce qu’il attendait ; car, après l’avoir regardé longuement, elle devint plus confiante, se rapprocha, s’agenouilla devant lui, et tout en jouant avec une médaille d’or qu’il portait attachée à une riche chaîne sur sa poitrine, s’exclama :
« Eh quoi, mon bel, mon aimable invité ! comment avez-vous fini par atteindre notre pauvre chaumière ? Avez-vous été contraint d’errer par le monde durant des années et des années avant de pouvoir apercevoir notre recoin ? Sortez-vous de cette forêt sauvage, mon beau chevalier ? »
La vieille femme fut si prompte à la réprimander qu’elle ne lui laissa pas le temps de répondre. Elle ordonna à la jeune fille de se lever, de montrer de meilleures manières et de retourner à son ouvrage. Mais Ondine, sans faire la moindre réponse, tira un petit tabouret près de la chaise de Huldbrand, s’y assit avec son filet et dit d’un ton doux :
« Je travaillerai ici. »
Le vieil homme fit ce que les parents sont enclins à faire avec les enfants auxquels ils ont été trop indulgents. Il feignit de ne rien remarquer de l’étrange comportement d’Ondine et commença à parler d’autre chose. Mais la jeune fille ne le lui permit pas. Elle l’interrompit : « J’ai demandé à notre aimable invité d’où il venait parmi nous, et il ne m’a pas encore répondu. »
« Je sors de la forêt, charmante petite apparition », répondit Huldbrand ; et elle reprit :
« Vous devez aussi me dire comment vous avez pu pénétrer dans cette forêt si redoutée et évitée, et quelles aventures merveilleuses vous y avez rencontrées ; car on n’en réchappe jamais sans rien de tel. »
Huldbrand ressentit un léger frisson en se remémorant ce dont il avait été témoin, et regarda involontairement vers la fenêtre, car il lui semblait que l’une des formes étranges qui s’étaient dressées devant lui dans la forêt devait être là, à ricaner à travers la vitre ; mais il ne vit rien, si ce n’est la profonde obscurité de la nuit qui avait désormais enveloppé tout le paysage. Là-dessus, il reprit quelque contenance et était sur le point de commencer son récit, quand le vieil homme l’interrompit ainsi :
« Pas ainsi, monsieur le chevalier ; ce n’est nullement une heure convenable pour de tels récits. »
Mais Ondine, dans une grande agitation, bondit de son petit tabouret et cria en se plaçant juste devant le pêcheur : « Il ne DOIT PAS raconter son histoire, mon père ? Il ne le doit pas ? Mais c’est ma volonté : il le fera ! — qu’on l’en empêche si l’on peut ! »
Ce disant, elle frappa son petit pied avec véhémence sur le sol, mais avec un air d’une telle simplicité comique et pleine de bonne humeur que Huldbrand trouvait désormais tout aussi difficile de détourner son regard de cette émotion sauvage qu’il l’avait trouvé, auparavant, de sa douceur et de sa beauté. Le vieil homme, au contraire, éclata dans un déplaisir sans retenue. Il réprimanda sévèrement Ondine pour sa désobéissance et son maintien inconvenant envers l’étranger, et sa brave vieille femme se joignit à lui pour jouer de la même corde.
Par ces réprimandes, Ondine ne fut qu’encore plus excitée. « Si vous voulez vous quereller avec moi, s’écria-t-elle, et que vous ne voulez pas me laisser entendre ce que je désire tant, alors dormez seuls dans votre vieille hutte enfumée ! » Et rapide comme une flèche, elle s’élança hors de la porte et disparut dans l’obscurité de la nuit.
Huldbrand et le pêcheur bondirent de leurs sièges et se précipitèrent pour retenir la jeune fille en colère ; mais avant qu’ils ne puissent atteindre la porte de la chaumière, elle avait disparu dans l’obscurité orageuse, et aucun bruit, pas même celui de son pas léger, ne trahissait la direction qu’elle avait prise. Huldbrand jeta un regard interrogateur vers son hôte ; il lui semblait presque que toute cette douce apparition, qui avait si soudainement replongé dans la nuit, n’était rien d’autre que la continuation des formes merveilleuses qui venaient de lui jouer de si mauvais tours dans la forêt. Mais le vieil homme grommela entre ses dents :
« Ce n’est pas la première fois qu’elle nous traite de la sorte. Maintenant, nos cœurs vont être remplis d’angoisse, et nos yeux ne trouveront pas le sommeil de toute la nuit ; car qui peut nous assurer, malgré ses précédentes escapades, qu’elle ne finira pas un jour par subir quelque mal, si elle continue ainsi à rester dehors, dans le noir et seule, jusqu’au lever du jour ? »
« Alors, je vous en prie, au nom de Dieu, mon père, suivons-la », cria Huldbrand anxieusement.
« Pourquoi devrions-nous le faire ? » répondit le vieil homme. « Ce serait un péché que de vous laisser, tout seul, partir à la recherche de cette folle jeune fille dans la solitude de la nuit ; et mes vieilles jambes ne me porteraient pas jusqu’à cette vagabonde, même si je savais en quel lieu elle s’est réfugiée. »
« Nous devrions tout de même au moins l’appeler et la supplier de revenir », dit Huldbrand ; et il se mit à appeler d’un ton de fervente supplication : « Ondine ! Ondine ! reviens, reviens ! »
Le vieil homme secoua la tête et dit : « Tous vos cris, si forts et si longs soient-ils, ne serviront à rien ; vous ne savez pas encore, monsieur le chevalier, à quel point cette petite créature est volontaire. » Mais pourtant, espérant toujours contre tout espoir, il ne put lui-même s’empêcher de crier à chaque instant, dans la pénombre de la nuit : « Ondine ! ah, chère Ondine ! je t’en prie, reviens, je t’en supplie... juste cette fois. »
Il advint cependant exactement ce que le pêcheur avait dit. Ils ne purent ni entendre ni voir Ondine ; et comme le vieil homme ne voulait en aucun cas consentir à ce que Huldbrand parte à la recherche de la fugitive, ils furent tous deux contraints de retourner finalement dans la chaumière. Ils y trouvèrent le feu presque éteint dans l’âtre, et la maîtresse de maison, qui prenait la fuite et le danger d’Ondine bien moins à cœur que son mari, était déjà allée se reposer. Le vieil homme attisa les braises, ajouta du bois sec, et à la lueur du feu, chercha une flasque de vin qu’il apporta et posa entre lui et son invité.
« Vous, monsieur le chevalier, tout comme moi, êtes anxieux au sujet de cette sotte jeune fille », dit-il, « et il vaudrait mieux, je pense, passer une partie de la nuit à bavarder et à boire que de nous retourner sans cesse sur nos nattes de jonc en essayant en vain de dormir. Quel est votre avis ? »
Huldbrand fut bien satisfait de ce projet ; le pêcheur l’invita à prendre le siège d’honneur laissé vacant, son occupante l’ayant désormais quitté pour sa couche ; et ils apprécièrent leur breuvage et profitèrent de leur conversation comme deux hommes aussi braves et loyaux devraient toujours le faire. Certes, chaque fois que la moindre chose bougeait devant les fenêtres, ou même parfois alors que rien ne bougeait, l’un d’eux levait les yeux et s’exclamait : « La voilà ! » Puis ils restaient silencieux quelques instants, et par la suite, quand rien n’apparaissait, ils secouaient la tête, poussaient un soupir et reprenaient leur entretien.
Mais, comme aucun des deux ne pouvait penser à autre chose qu’à Ondine, le meilleur plan qu’ils purent concevoir fut que le vieux pêcheur raconte, et que le chevalier écoute, la manière dont Ondine était arrivée à la chaumière. Le pêcheur commença donc comme suit :
« Il y a environ quinze ans, un jour, je traversais la forêt sauvage avec du poisson pour le marché de la ville. Ma femme était restée à la maison, comme elle en avait l’habitude ; et en cette occasion, pour une raison d’un intérêt plus que commun, car bien que nous commencions à sentir le poids de l’âge, Dieu nous avait gratifiés d’une enfant d’une beauté merveilleuse. C’était une petite fille ; et nous avions déjà commencé à nous demander si nous ne devrions pas, pour le bien de la nouvelle venue, quitter notre solitude et, afin d’élever au mieux ce don précieux du Ciel, déménager dans quelque lieu plus habité. Les gens pauvres, certes, ne peuvent pas, dans ces cas-là, faire tout ce que vous pourriez penser qu’ils devraient, monsieur le chevalier ; mais nous devons tous faire ce que nous pouvons.
« Eh bien, je poursuivais ma route, et cette affaire ne cessait de me trotter dans la tête. Cette langue de terre m’était très chère, et je tremblais lorsque, au milieu du tumulte et des querelles de la ville, je me disais : "Dans une scène de tumulte comme celle-ci, ou du moins dans une qui ne soit guère plus calme, je devrai bientôt élire domicile." Mais je ne murmurais pas pour autant contre notre bon Dieu ; au contraire, je Le louais en silence pour le nouveau-né. Je mentirais aussi si je disais que quelque chose m’est arrivé, soit lors de ma traversée de la forêt vers la ville, soit lors de mon retour, qui m’ait causé plus d’effroi que d’habitude, car à cette époque, je n’avais jamais rien vu là-bas qui puisse m’effrayer ou m’importuner. Le Seigneur était toujours avec moi dans ces ombres redoutables. »
Ce disant, il retira respectueusement sa casquette de son crâne chauve et resta assis pendant un temps considérable, absorbé dans de pieuses pensées. Il se couvrit ensuite à nouveau et poursuivit son récit.
« De ce côté de la forêt, hélas ! c’était de ce côté-là, que le malheur fondit sur moi. Ma femme vint follement à ma rencontre, vêtue d’habits de deuil, les yeux inondés de larmes. "Dieu miséricordieux !" m’écriai-je, "où est notre enfant ? Parle !"
« "Avec Celui que tu as invoqué, cher époux", répondit-elle, et nous entrâmes alors ensemble dans la chaumière, pleurant en silence. Je cherchai le petit cadavre, craignant presque de trouver ce que je cherchais ; et c’est alors que j’appris comment tout était arrivé.
« Ma femme avait pris la petite dans ses bras et s’était promenée jusqu’au rivage du lac. Elle s’était assise là, tout au bord ; et tandis qu’elle jouait avec l’enfant, aussi exempte de toute crainte qu’elle était pleine de ravissement, celle-ci se pencha soudain en avant, comme si elle voyait quelque chose de très beau dans l’eau. Ma femme la vit rire, la chère petite ange, et essayer d’attraper l’image de ses mains minuscules ; mais en un instant — avec un mouvement plus rapide que le regard — elle bondit des bras de sa mère et sombra dans le lac, ce miroir d’eau qu’elle contemplait. Je cherchai notre chère disparue encore et encore ; mais ce fut en vain ; je ne pus nulle part retrouver la moindre trace d’elle.
« Le soir même, nous, parents sans enfant, étions assis ensemble près de notre âtre. Nous n’avions aucun désir de parler, même si nos larmes nous l’avaient permis. Alors que nous étions ainsi assis dans un silence douloureux, contemplant le feu, nous entendîmes soudain quelque chose dehors : un léger bruissement à la porte. La porte s’ouvrit à la volée, et nous vîmes une petite fille, âgée de trois ou quatre ans, plus belle que je ne saurais le dire, debout sur le seuil, richement vêtue, et qui nous souriait. Nous restâmes muets de stupeur, et je ne sus pas pendant un moment si la petite forme était un être humain réel ou une simple illusion de sorcellerie. Mais je m’aperçus bientôt que de l’eau ruisselait de ses cheveux dorés et de ses riches vêtements, et que la jolie enfant avait été allongée dans l’eau et avait un besoin immédiat de notre aide.
« "Femme", dis-je, "personne n’a pu nous sauver notre enfant ; mais faisons pour les autres ce qui nous aurait rendus si heureux si quelqu’un avait pu le faire pour nous."
« Nous déshabillâmes la petite chose, la mîmes au lit et lui donnâmes quelque chose à boire ; à tout cela, elle ne dit pas un mot, mais tourna seulement ses yeux vers nous — des yeux bleus et brillants comme la mer ou le ciel — et continua à nous regarder avec un sourire.
« Le lendemain matin, nous n’avions aucune raison de craindre qu’elle eût reçu d’autre mal que celui d’être mouillée, et je l’interrogeai sur ses parents et sur la manière dont elle était arrivée jusqu’à nous. Mais le récit qu’elle fit était à la fois confus et incroyable. Elle devait sûrement être née loin d’ici, non seulement parce que je n’ai pu, en quinze ans, rien apprendre de sa naissance, mais parce qu’elle disait alors, et continue parfois de dire, beaucoup de choses d’une nature si singulière que nous ne savons, ni l’un ni l’autre, si elle n’est pas tombée chez nous depuis la lune ; car ses propos portent sur des châteaux dorés, des dômes de cristal et Dieu sait quelles autres extravagances. Ce qu’elle raconta avec le plus de clarté, cependant, fut ceci : qu’alors qu’elle faisait une promenade en bateau avec sa mère sur le grand lac, elle tomba de l’embarcation dans l’eau ; et que lorsqu’elle reprit ses esprits, elle était ici sous nos arbres, où les scènes joyeuses du rivage la ravirent.
« Nous avions désormais un autre souci qui pesait sur nos esprits, et qui nous causait non peu de perplexité et d’inquiétude. Nous avions, bien sûr, très vite décidé de garder et d’élever l’enfant trouvée à la place de notre propre chérie qui s’était noyée ; mais qui pouvait nous dire si elle avait été baptisée ou non ? Elle-même ne pouvait nous éclairer à ce sujet. Lorsque nous lui posions la question, elle répondait ordinairement qu’elle savait bien qu’elle avait été créée pour la louange et la gloire de Dieu, et qu’elle était disposée à nous laisser faire avec elle tout ce qui pourrait contribuer à Sa gloire et à Sa louange.
« Ma femme et moi raisonnions ainsi : "Si elle n’a pas été baptisée, il ne sert à rien de remettre la cérémonie à plus tard ; et si elle l’a été, il vaut encore mieux en avoir trop que trop peu."
« En envisageant notre difficulté sous cet angle, nous essayâmes de trouver un bon nom pour l’enfant, puisque, tant qu’elle restait sans nom, nous étions souvent en peine, dans notre conversation familière, de savoir comment l’appeler. Nous convînmes finalement que Dorothée serait le plus approprié pour elle, car j’avais entendu dire quelque part que ce nom signifiait un don de Dieu, et elle nous avait sûrement été envoyée par la Providence comme un don, pour nous consoler dans notre misère. Elle, au contraire, ne voulait même pas entendre parler de Dorothée ; elle insistait sur le fait que, puisqu’elle avait été nommée Ondine par ses parents, c’est Ondine qu’elle devait continuer à s’appeler. Il me vint à l’esprit que c’était un nom païen, ne figurant dans aucun calendrier, et je résolus de demander l’avis d’un prêtre en ville. Il ne voulait pas entendre parler du nom d’Ondine ; et cédant à ma demande urgente, il vint avec moi à travers la forêt enchantée afin d’accomplir le rite du baptême ici, dans ma chaumière.
« La petite fille se tint devant nous si joliment parée, et avec un air d’une telle grâce, que le cœur du prêtre s’adoucit aussitôt en sa présence ; et elle le cajola si doucement, et plaisanta avec lui si joyeusement, qu’il en oublia finalement toutes ses objections contre le nom d’Ondine.
« Ainsi fut-elle baptisée Ondine ; et durant la sainte cérémonie, elle se comporta avec beaucoup de convenance et de douceur, si sauvage et capricieuse qu’elle fût en d’autres temps ; car en cela ma femme avait tout à fait raison lorsqu’elle mentionnait l’anxiété que l’enfant nous a causée. Si je devais vous raconter... »
À ce moment, le chevalier interrompit le pêcheur pour attirer son attention sur un son sourd, semblable à celui d’un flot impétueux, qui avait frappé son oreille durant le récit du vieil homme. Et voici que les eaux arrivèrent avec une fureur redoublée devant les fenêtres de la chaumière. Tous deux sautèrent vers la porte. Là, ils virent, à la lumière de la lune désormais levée, le ruisseau qui sortait du bois se précipiter sauvagement par-dessus ses rives, entraînant avec lui, dans sa course rapide, aussi bien des pierres que des branches d’arbres. La tempête, comme réveillée par le vacarme, éclata des nuages dont les masses immenses de vapeur couraient sur la lune avec la célérité de la pensée ; le lac rugissait sous le vent qui balayait l’écume de ses vagues ; tandis que les arbres de cette étroite péninsule gémissaient de la racine à la plus haute branche, alors qu’ils se penchaient et se balançaient au-dessus du torrent.
« Ondine ! au nom de Dieu, Ondine ! » crièrent les deux hommes dans une agonie. Aucune réponse ne leur parvint. Et désormais, sans se soucier de rien d’autre, ils se précipitèrent hors de la chaumière, l’un dans une direction, l’autre dans l’autre, cherchant et appelant.
CHAPITRE 2
Plus Huldbrand cherchait Ondine sous les ombres de la nuit sans parvenir à la trouver, plus il devenait anxieux et confus. L’impression qu’elle n’était qu’un fantôme de la forêt reprenait le dessus sur lui ; en vérité, au milieu du hurlement des vagues et de la tempête, du fracas des arbres et du changement complet de ce qui était autrefois une scène si paisible et si belle, il était tenté de considérer toute la péninsule, ainsi que la chaumière et ses habitants, comme n’étant guère plus qu’une illusion de ses sens. Mais il entendait encore au loin les appels anxieux et incessants du pêcheur, « Ondine ! », ainsi que ceux de sa vieille femme, qui priait et chantait des psaumes.
Enfin, lorsqu’il s’approcha du ruisseau qui avait débordé de ses rives, il s’aperçut, à la lumière de la lune, qu’il avait pris son cours sauvage directement devant la forêt hantée, de manière à transformer la péninsule en une île.
« Dieu miséricordieux ! » souffla-t-il pour lui-même, « si Ondine s’est aventurée ne serait-ce qu’un pas dans ce bois terrifiant, qu’adviendra-t-il d’elle ? Peut-être était-ce dû à son esprit folâtre et capricieux, parce que je ne voulais lui donner aucune explication sur mes aventures là-bas. Et maintenant que le courant coule entre nous, elle doit pleurer seule de l’autre côté, au milieu des horreurs spectrales ! »
Un gémissement de frisson lui échappa ; et grimpant sur quelques pierres et troncs de pins renversés, afin de mettre le pied dans le courant impétueux, il résolut, soit en pataugeant soit en nageant, de chercher la vagabonde sur l’autre rive. Il ressentait, il est vrai, toute la terreur et l’effroi qui l’avaient déjà envahi à la lumière du jour parmi les branches de la forêt, désormais ballottées et mugissantes. Plus que tout, un grand homme en blanc, qu’il ne connaissait que trop bien, apparut à sa vue, alors qu’il se tenait à ricaner et à hocher la tête sur l’herbe, au-delà de l’eau. Mais même des formes monstrueuses comme celle-ci ne l’incitaient qu’à traverser vers elles, alors que la pensée le frappait qu’Ondine pouvait être là seule, dans l’agonie de la mort.
Il avait déjà saisi une branche solide de pin et se tenait en appui sur elle dans le courant tourbillonnant, contre lequel il pouvait difficilement se maintenir debout ; mais il s’avança plus profondément avec un esprit courageux. À cet instant, une douce voix d’avertissement cria près de lui : « Ne vous aventurez pas, ne vous aventurez pas ! — ce VIEIL HOMME, le RUISSEAU, est trop plein de ruses pour qu’on puisse lui faire confiance ! » Il reconnut les tons doux de la voix ; et tandis qu’il restait comme fasciné sous les ombres qui avaient désormais obscurci la lune, sa tête tourna avec le gonflement et le roulis des vagues alors qu’il les voyait s’élever momentanément au-dessus de son genou. Pourtant, il dédaigna l’idée de renoncer à son dessein.
« Si vous n’êtes pas réellement là, si vous ne faites que folâtrer autour de moi comme une brume, puissé-je, moi aussi, faire mes adieux à la vie et devenir une ombre comme vous, chère, chère Ondine ! » En criant ainsi, il s’avança de nouveau plus profondément dans le courant. « Regardez autour de vous — ah, je vous en prie, regardez autour de vous, beau jeune étranger ! pourquoi vous précipiter si follement vers la mort ? » cria la voix une seconde fois tout près de lui ; et en regardant sur le côté, il aperçut, à la lumière de la lune redevenue sans nuages, une petite île formée par le flot ; et accroupie sur son gazon fleuri, sous les branches des arbres ombrageants, il vit l’Ondine souriante et charmante.
Oh, combien plus joyeusement qu’auparavant le jeune homme mania désormais son bâton robuste ! Quelques pas, et il eut traversé le flot qui se précipitait entre lui et la jeune fille ; et il se tint près d’elle sur le petit morceau de pelouse verte en sécurité, protégé par les vieux arbres. Ondine se leva à demi, et elle passa ses bras autour de son cou pour l’entraîner doucement sur le siège moelleux à ses côtés.
« Ici, vous me raconterez votre histoire, mon bel ami », murmura-t-elle à voix basse ; « ici, ces vieilles gens grincheux ne peuvent pas nous déranger ; et d’ailleurs, notre toit de feuilles ici fera tout aussi bien l’affaire que leur pauvre chaumière. »
« C’est le ciel lui-même », cria Huldbrand ; et l’enveloppant dans ses bras, il embrassa la charmante jeune fille avec ferveur.
Le vieux pêcheur, entre-temps, était arrivé au bord du torrent et il cria : « Eh bien, qu’est-ce que cela signifie, messire chevalier ! Je vous ai accueilli avec la bienvenue qu’un homme au cœur sincère offre à son semblable ; et à présent, vous voilà assis à caresser ma fille adoptive en secret, alors que vous me laissez, dans mon anxiété, errer à travers la nuit à sa recherche. »
« Je ne l’ai trouvée moi-même qu’à cet instant, vieux père », cria le chevalier par-dessus l’eau.
« Tant mieux », dit le pêcheur, « mais faites vite, à présent, et amenez-la-moi sur la terre ferme. »
À cela, cependant, Ondine ne voulut nullement consentir. Elle déclara qu’elle préférerait pénétrer dans la forêt sauvage avec le beau chevalier plutôt que de retourner à la chaumière où ses désirs étaient si contrariés, et d’où le chevalier finirait tôt ou tard par s’en aller. Puis, jetant ses bras autour de Huldbrand, elle chanta le vers suivant avec la douceur gazouillante d’un oiseau :
« Un ruisseau quitte son vallon brumeux, Pour chercher des destins sauvages, Las, il atteint enfin l’océan, Et ne cherche plus ses rivages. »
Le vieux pêcheur pleura amèrement à l’écoute de son chant, mais son émotion sembla ne susciter chez elle que peu ou pas de sympathie. Elle embrassa et caressa son nouvel ami, qui finit par lui dire : « Ondine, si la détresse du vieillard ne touche pas votre cœur, elle ne peut manquer de mouvoir le mien. Nous devons retourner auprès de lui. »
Elle ouvrit ses grands yeux bleus sur lui avec étonnement, et parla enfin d’un ton lent et hésitant : « Si vous le pensez ainsi, c’est bien ; tout ce que vous jugez juste me convient. Mais le vieillard, là-bas, doit d’abord me promettre qu’il vous autorisera, sans objection, à raconter ce que vous avez vu dans le bois, et... eh bien, le reste s’arrangera. »
« Venez, venez seulement ! » cria le pêcheur, incapable de dire un mot de plus. En même temps, il tendait largement les bras vers elle par-dessus le courant, et, pour lui donner l’assurance qu’il ferait ce qu’elle exigeait, il hocha la tête. Ce mouvement fit retomber étrangement ses cheveux blancs sur son visage, et Huldbrand ne put s’empêcher de se souvenir de l’homme blanc qui hochait la tête dans la forêt. Sans laisser cependant quoi que ce soit le déconcerter le moins du monde, le jeune chevalier prit la belle jeune fille dans ses bras et la porta à travers l’étroit chenal que le torrent avait creusé entre sa petite île et la rive solide. Le vieillard se jeta au cou d’Ondine et trouva impossible d’exprimer sa joie ou de l’embrasser assez ; même la vieille femme s’approcha et embrassa la jeune fille retrouvée avec la plus grande cordialité. Chaque mot de reproche fut soigneusement évité ; d’autant plus, en vérité, qu’Ondine elle-même, oubliant son humeur capricieuse, accabla presque ses parents adoptifs de caresses et de gazouillis tendres.
Quand enfin l’excès de leur joie d’avoir retrouvé leur enfant se fut apaisé, le matin était déjà venu, brillant sur les eaux du lac ; la tempête s’était calmée, les petits oiseaux chantaient joyeusement sur les branches humides.
Comme Ondine insistait maintenant pour entendre le récit des aventures promises par le chevalier, le vieux couple consentit volontiers à son souhait. Le déjeuner fut apporté sous les arbres qui se trouvaient derrière la chaumière, vers le côté nord du lac, et ils s’y assirent le cœur content ; Ondine aux pieds du chevalier, sur l’herbe. Ces dispositions prises, Huldbrand commença son histoire de la manière suivante :
« Il y a environ huit jours, je suis entré dans la ville libre impériale qui se trouve là-bas, de l’autre côté de la forêt. Peu après mon arrivée, un tournoi splendide et une course à la bague eurent lieu, et je n’épargnai ni mon cheval ni ma lance dans les rencontres.
« Une fois, alors que je faisais une pause près des lices pour me reposer de cet exercice soutenu et que je rendais mon heaume à l’un de mes écuyers, une silhouette féminine d’une beauté extraordinaire attira mon attention alors qu’elle se tenait, vêtue avec la plus grande magnificence, à regarder depuis l’un des balcons. J’appris, en m’enquérant auprès d’une personne proche, que le nom de la jeune dame était Bertalda, et qu’elle était la fille adoptive de l’un des puissants ducs de cette contrée. Elle aussi, je l’observai, me regardait, et les conséquences furent telles que nous, jeunes chevaliers, en faisons l’expérience ; quel que fût le succès que j’eusse pu avoir auparavant dans les joutes, je fus désormais favorisé par une fortune encore meilleure. Ce soir-là, je fus le partenaire de danse de Bertalda, et je jouis de la même distinction durant le reste du festival. »
Une vive douleur à sa main gauche, alors qu’elle pendait négligemment à ses côtés, interrompit ici le récit de Huldbrand et attira son regard sur la partie affectée. Ondine avait planté ses dents nacrées, et non sans une certaine ardeur, dans l’un de ses doigts, paraissant en même temps fort sombre et mécontente. Soudain, cependant, elle leva les yeux vers les siens avec une expression de tendre mélancolie et murmura presque inaudiblement :
« C’est entièrement votre faute. »
Elle cacha ensuite son visage ; et le chevalier, étrangement embarrassé et pensif, poursuivit son histoire.
« Cette dame, Bertalda, dont je parlais, est d’un esprit fier et capricieux. Le deuxième jour où je la vis, elle ne me plut nullement autant qu’elle m’avait plu le premier, et le troisième jour, encore moins. Mais je restai auprès d’elle parce qu’elle me témoignait plus de faveur qu’à tout autre chevalier, et il advint que je lui demandai en plaisantant de me donner l’un de ses gants. “Lorsque vous serez entré tout seul dans la forêt hantée”, dit-elle, “lorsque vous en aurez exploré les merveilles et que vous m’en aurez rapporté un récit complet, le gant sera à vous.” Quant à obtenir son gant, cela n’avait aucune importance pour moi, mais le mot avait été prononcé, et aucun chevalier honorable ne se permettrait de se laisser presser une seconde fois à une telle preuve de bravoure. »
« Je pensais », dit Ondine en l’interrompant, « qu’elle vous aimait. »
« Il semblait qu’il en fût ainsi », répondit Huldbrand.
« Eh bien ! » s’exclama la jeune fille en riant, « cela dépasse l’entendement ; elle doit être bien stupide. Chasser d’elle celui qui lui était cher ! Et pis que tout, dans ce bois de mauvais augure ! Le bois et ses mystères, pour ce qui me concerne, auraient pu attendre assez longtemps. »
« Hier matin, donc », poursuivit le chevalier en souriant tendrement à Ondine, « je suis parti de la ville, mon entreprise devant moi. La lumière matinale se répandait richement sur le gazon verdoyant. Elle brillait si rose sur les troncs élancés des arbres, et il y avait un chuchotement si joyeux parmi les feuilles que, dans mon cœur, je ne pus m’empêcher de rire des gens qui craignaient de rencontrer quelque chose d’effrayant dans un endroit si délicieux. “Je traverserai bientôt la forêt et reviendrai tout aussi vite”, me disais-je, dans l’exubérance de mes sentiments joyeux, et avant même de m’en rendre compte, j’étais entré profondément parmi les ombres vertes, tandis que je ne pouvais plus apercevoir la plaine qui s’étendait derrière moi.
« Alors, la conviction s’imposa à moi pour la première fois que, dans une forêt d’une telle étendue, je pourrais très facilement m’égarer, et que ce serait peut-être là le seul danger qui menacerait ceux qui exploreraient ses profondeurs. Je fis donc halte et me tournai vers le soleil, qui s’était entre-temps élevé un peu plus haut, et tandis que je levais les yeux pour l’observer, je vis quelque chose de noir parmi les branches d’un chêne imposant. Ma première pensée fut : “C’est un ours !” et je saisis mon arme. L’objet m’interpella alors d’en haut d’une voix humaine, mais sur un ton des plus âpres et hideux : “Si moi, là-haut, je ne ronge pas ces branches sèches, Messire Nigaud, avec quoi vous rôtirons-nous quand minuit viendra ?” Et sur ce, il grinça des dents et fit un tel fracas avec les branches que mon coursier devint fou de terreur et se précipita furieusement en avant avec moi avant que j’aie eu le temps de voir distinctement quel genre de bête démoniaque c’était. »
« Vous ne devriez pas parler ainsi », dit le vieux pêcheur en se signant. Sa femme en fit autant sans dire un mot, et Ondine, les yeux pétillants de ravissement, regarda le chevalier et dit : « Le meilleur de l’histoire, cependant, c’est qu’ils ne vous ont pas encore rôti ! Continuez, à présent, beau chevalier. »
Le chevalier poursuivit alors ses aventures : « Mon cheval était si sauvage qu’il manqua de me précipiter contre des troncs et des branches d’arbres. Il ruisselait de sueur sous l’effet de la terreur, de la chaleur et de la tension violente de ses muscles. Pourtant, il refusait de ralentir sa course. Finalement, m’échappant totalement, il prit directement la direction d’une pente pierreuse, quand soudain un grand homme blanc apparut devant moi et se jeta en travers du chemin que suivait mon coursier fou. À cette apparition, il frissonna d’une nouvelle frayeur et s’arrêta en tremblant. Je profitai de cette occasion pour reprendre le contrôle sur lui, et je m’aperçus alors pour la première fois que mon libérateur, loin d’être un homme blanc, n’était qu’un ruisseau d’une clarté d’argent, bouillonnant près de moi dans sa descente de la colline, tandis qu’il coupait et arrêtait la course de mon cheval par son flot d’eaux. »
« Merci, merci, cher ruisseau ! » cria Ondine en frappant dans ses petites mains. Mais le vieillard secoua la tête et regarda vers le bas, plongé dans une profonde réflexion.
« À peine m’étais-je bien remis en selle et avais-je repris les rênes en main », poursuivit Huldbrand, « qu’un nain à l’allure de magicien se tenait déjà à mes côtés, minuscule et laid au-delà de toute conception, au teint jaune brunâtre, et au nez à peine moins grand que tout le reste de sa personne. La bouche du gaillard était fendue presque d’une oreille à l’autre, et il montrait ses dents avec un sourire grimaçant d’une politesse idiote, tandis qu’il m’accablait de saluts et de révérences innombrables. La farce devenant excessivement fastidieuse, je le remerciai en aussi peu de mots que je pus, fis volte-face avec mon coursier encore tremblant et eus l’intention soit de chercher une autre aventure, soit, si je n’en rencontrais aucune, de reprendre le chemin de la ville ; car le soleil, durant ma course folle, avait passé le méridien et se hâtait maintenant vers l’ouest. Mais ce scélérat de nain bondit au même instant et, avec un mouvement aussi rapide que l’éclair, se tint de nouveau devant mon cheval. “Libérez le passage !” criai-je férocement ; “la bête est sauvage et ne fera qu’une bouchée de vous écraser.”
« “Ah, ah”, cria le lutin avec un grognement, et en éclatant d’un rire encore plus effroyablement idiot ; “payez-moi, payez d’abord ce que vous me devez. J’ai arrêté votre beau petit dadais pour vous ; sans mon aide, vous et lui seriez à présent en train de vous étaler là en bas, dans ce ravin pierreux. Hu ! de quelle horrible chute je vous ai sauvés !”
« “Eh bien, ne faites plus de grimaces”, dis-je, “mais prenez votre argent et filez, bien que chaque mot que vous dites soit faux. C’est le ruisseau, misérable créature, et non vous, qui m’a sauvé”, et en même temps je laissai tomber une pièce d’or dans son bonnet de magicien qu’il avait retiré de sa tête alors qu’il mendiait devant moi.
« Je partis ensuite au trot et le laissai, mais il hurla derrière moi ; et soudain, avec une rapidité inconcevable, il fut tout près de moi. Je fis galoper mon cheval. Il galopa avec moi, bien que cela semblât lui coûter beaucoup d’efforts, et avec un mouvement étrange, à moitié ridicule et à moitié horrible, forçant en même temps chaque membre et chaque trait à la distorsion, il brandit la pièce d’or et hurla à chaque bond : “Fausse ! fausse ! fausse monnaie ! contrefaite !” et tel était l’étrange son qui sortait de sa poitrine creuse, qu’on aurait supposé qu’à chaque cri il dût tomber mort sur le sol. Pendant tout ce temps, sa langue rouge et dégoûtante pendait hors de sa bouche.
« Je m’arrêtai, déconcerté, et demandai : “Que signifie ce hurlement ? Prenez une autre pièce d’or, prenez-en deux, mais laissez-moi.”
« Il commença alors ses hideuses salutations de politesse et grinça comme auparavant : “Pas d’or, ce ne sera pas de l’or, mon jeune monsieur. J’ai déjà trop de cette camelote, comme je vais vous le montrer dans un instant.”
« À ce moment-là, et la pensée elle-même n’aurait pu être plus instantanée, il me sembla avoir acquis de nouveaux pouvoirs de vision. Je pouvais voir à travers la plaine verte solide, comme si elle était de verre vert, et la surface lisse de la terre était ronde comme un globe, et en son sein je voyais des foules de gobelins qui poursuivaient leurs divertissements et s’amusaient avec de l’argent et de l’or. Ils se bousculaient et roulaient, la tête en haut et la tête en bas ; ils se bombardaient par jeu avec les métaux précieux et, avec une malice irritante, se soufflaient de la poussière d’or dans les yeux. Mon odieux compagnon ordonna aux autres de lui faire monter une vaste quantité d’or ; il me le montra avec un rire, puis le rejeta, en tintant et en résonnant, dans l’abîme sans mesure.
« Après ce mépris dédaigneux de l’or, il brandit la pièce que je lui avais donnée, la montrant à ses frères gobelins en bas, et ils rirent démesurément d’une pièce si sans valeur, et me sifflèrent. Enfin, levant leurs doigts tout souillés de minerai, ils les pointèrent vers moi avec mépris ; et de plus en plus sauvage, de plus en plus dense, et de plus en plus folle, la foule grimpait là où j’étais assis à contempler ces merveilles. Alors la terreur me saisit, comme elle avait saisi mon cheval auparavant. Je plantai mes éperons dans ses flancs, et combien il courut avec moi à travers la forêt, durant cette seconde de mes ardeurs folles, il est impossible de le dire.
« Enfin, quand je fus de nouveau arrivé à un arrêt complet, la fraîcheur du soir m’enveloppait. J’aperçus la lueur d’un sentier blanc à travers les branches des arbres ; et présumant qu’il me mènerait hors de la forêt vers la ville, je désirais m’y frayer un chemin. Mais un visage, parfaitement blanc et indistinct, aux traits sans cesse changeants, ne cessait de surgir et de me scruter entre les feuilles. J’essayai de l’éviter, mais partout où j’allais, là aussi apparaissait ce visage surnaturel. J’étais rendu furieux par cette interruption, et je déterminai de lancer mon coursier à pleine vitesse sur l’apparition, quand un tel nuage d’écume blanche se précipita sur moi et mon cheval que nous étions presque aveuglés et heureux de faire demi-tour et de nous échapper. Ainsi, de pas en pas, elle nous força à avancer, et toujours à l’écart du sentier, ne nous laissant pour la plupart qu’une seule direction ouverte. Quand nous avancions dans celle-ci, elle continuait à nous suivre de près, sans toutefois causer le moindre mal ou le moindre désagrément.
« Quand parfois je regardais autour de moi vers cette forme, je percevais que le visage blanc, qui avait éclaboussé sur nous sa douche d’écume, reposait sur un corps tout aussi blanc, et d’une taille plus que gigantesque. Bien souvent, aussi, j’eus l’impression que l’apparition entière n’était rien de plus qu’un ruisseau ou un torrent errant ; mais à ce sujet, je ne pus jamais parvenir à aucune certitude. Nous devînmes, le cheval et le cavalier, las alors que nous formions notre route selon les mouvements de l’homme blanc, qui continuait à hocher la tête vers nous comme pour dire : “Tout à fait juste !” Et ainsi, finalement, nous sommes arrivés ici, à la lisière du bois, où j’ai vu le gazon frais, les eaux du lac et votre petite chaumière, et où le grand homme blanc a disparu. »
« Eh bien, le ciel soit loué qu’il soit parti ! » cria le vieux pêcheur ; et il commença alors à discuter de la manière dont son hôte pourrait le plus commodément retourner auprès de ses amis en ville. Là-dessus, Ondine commença à rire pour elle-même, mais si bas que le son était à peine perceptible. Huldbrand, l’observant, dit : « Je pensais que vous étiez heureuse de me voir ici ; pourquoi, alors, semblez-vous si joyeuse quand notre conversation tourne sur mon départ ? »
« Parce que vous ne pouvez pas partir », répondit Ondine. « Je vous en prie, faites une seule tentative ; essayez avec un bateau, avec votre cheval, ou seul, comme il vous plaira, de traverser ce ruisseau de la forêt qui a rompu ses digues ; ou plutôt, ne faites aucun essai, car vous seriez mis en pièces par les pierres et les troncs d’arbres que vous voyez emportés avec une telle violence. Et quant au lac, je le connais bien ; même mon père n’ose pas s’aventurer assez loin avec son bateau pour vous aider. »
Huldbrand se leva, souriant, afin de regarder autour de lui et d’observer si les choses étaient telles qu’Ondine l’avait décrit. Le vieillard l’accompagna, et la jeune fille dansait joyeusement à leurs côtés. Ils trouvèrent tout, en fait, exactement comme Ondine l’avait dit, et le chevalier, qu’il le voulût ou non, devait se résigner à rester sur l’île, tout récemment devenue une péninsule, jusqu’à ce que l’inondation se retirât.
Lorsque les trois furent de retour à la chaumière après leur promenade, le chevalier murmura à l’oreille de la petite jeune fille : « Eh bien, chère Ondine, êtes-vous fâchée que je reste ? »
« Ah », répondit-elle avec mauvaise humeur, « ne me parlez pas ! Si je ne vous avais pas mordu, qui sait quelles belles choses vous auriez mises dans votre histoire à propos de Bertalda ? »
CHAPITRE 3
Il t’est peut-être arrivé, mon cher lecteur, après avoir été beaucoup balloté de par le monde, d’atteindre enfin un endroit où tout était bien pour toi. L’amour du foyer et de ses joies paisibles, inné en chacun, a jailli à nouveau dans ton cœur ; tu as pensé que ton foyer était orné de toutes les fleurs de l’enfance, et de cet amour le plus pur, le plus profond, qui avait poussé sur les tombes de tes bien-aimés, et qu’ici il faisait bon vivre et bâtir des maisons. Même si tu t’es trompé, et as eu amèrement à pleurer ton erreur, cela n’a rien à voir avec mon propos, et tu n’aimeras pas toi-même t’attarder sur ce triste souvenir. Mais rappelle-toi ces sentiments indiciblement doux, ce salut angélique de paix, et tu seras en mesure de comprendre quel fut le bonheur du chevalier Huldbrand durant son séjour sur cette étroite bande de terre.
Il observait fréquemment, avec une satisfaction sincère, que le ruisseau de la forêt continuait chaque jour à gonfler et à rouler avec un élan plus impétueux ; et cela le contraignait à prolonger son séjour sur l’île. Une partie de la journée, il errait çà et là avec une vieille arbalète qu’il avait trouvée dans un coin de la chaumière, et qu’il avait réparée afin de tirer les oiseaux aquatiques qui survolaient les lieux ; et tout ce qu’il avait la chance d’atteindre, il le rapportait à la maison pour un bon rôti dans la cuisine. Lorsqu’il rentrait avec son butin, Ondine manquait rarement de l’accueillir avec une réprimande, parce qu’il avait cruellement privé de la vie les petites créatures joyeuses et heureuses alors qu’elles s’ébattaient là-haut dans l’océan bleu des airs ; bien plus, elle pleurait souvent amèrement lorsqu’elle voyait les oiseaux aquatiques morts dans sa main. Mais à d’autres moments, lorsqu’il revenait sans en avoir tiré aucun, elle lui adressait une réprimande tout aussi sérieuse, car, en raison de sa négligence et de son manque d’adresse, ils devaient maintenant se contenter d’un dîner de poisson. Ses taquineries enjouées touchaient toujours son cœur de ravissement ; d’autant plus qu’elle s’efforçait généralement de compenser sa prétendue mauvaise humeur par des caresses affectueuses.
Les vieillards voyaient avec plaisir cette familiarité entre Undine et Huldbrand ; ils les considéraient comme fiancés, voire mariés, vivant avec eux dans leur grand âge sur cette île désormais séparée du continent. La solitude de sa situation imprégnait aussi fortement le jeune Huldbrand du sentiment qu’il était déjà le fiancé d’Undine. Il lui semblait qu’au-delà de ces eaux environnantes, il n’existait plus aucun autre monde, ou du moins qu’il ne pourrait jamais les traverser pour retourner parmi les autres hommes ; et lorsque, par moments, son coursier au pâturage levait la tête et hennissait vers lui, semblant s’enquérir de ses prouesses chevaleresques et les lui rappeler, ou lorsque ses armoiries brillaient sévèrement sur la broderie de sa selle et les housses de son cheval, ou encore lorsque son épée tombait du clou auquel elle était suspendue dans la chaumière et qu'elle étincelait à ses yeux en glissant de son fourreau, il apaisait les doutes de son esprit en se disant : « Undine ne peut être la fille d’un pêcheur. Elle est, selon toute probabilité, originaire d’une contrée lointaine et membre de quelque famille illustre. »
Il y avait cependant une chose pour laquelle il éprouvait une vive aversion : c’était d’entendre la vieille dame réprimander Undine. La folâtre jeune fille, il est vrai, riait d’ordinaire de ces reproches, ne faisant aucun effort pour dissimuler l’extravagance de sa gaieté ; mais cela lui paraissait comme une atteinte à son propre honneur ; et pourtant, il lui était impossible de blâmer la vieille épouse du pêcheur, car Undine méritait toujours au moins dix fois plus de reproches qu’elle n’en recevait ; ainsi, il continua de nourrir dans son cœur une tendre affection pour l’ancienne maîtresse de maison, et toute sa vie s’écoula dans le calme courant du contentement.
Il survint néanmoins une interruption. Le pêcheur et le chevalier avaient coutume, au dîner ainsi que le soir lorsque le vent rugissait au dehors, comme il manquait rarement de le faire à la tombée de la nuit, de partager une flasque de vin. Mais à présent, leur réserve entière, que le pêcheur avait rapportée de temps à autre de la ville, était épuisée, et ils étaient tous deux fort de mauvaise humeur à cet égard. Ce jour-là, Undine se moqua d’eux à l’envi, mais ils ne furent pas disposés à se joindre à ses plaisanteries avec la même gaieté que d’habitude. Vers le soir, elle sortit de la chaumière pour échapper, disait-elle, à la vue de deux visages aussi longs et lassants.
Alors que le crépuscule régnait encore, des signes de tempête semblaient s’amonceler à nouveau dans le ciel, et les vagues se soulevaient et mugissaient déjà autour d’eux : le chevalier et le pêcheur se précipitèrent vers la porte avec effroi pour ramener la jeune fille, se souvenant de l’angoisse de cette nuit où Huldbrand était entré pour la première fois dans la chaumière. Mais Undine vint à leur rencontre au même instant, frappant dans ses petites mains avec une joie immense.
« Que me donnerez-vous, cria-t-elle, si je vous procure du vin ? Ou plutôt, vous n’avez rien à me donner, poursuivit-elle, car je suis déjà satisfaite si vous avez l’air plus joyeux et plus en train que durant toute cette dernière journée si lassante. Venez seulement avec moi ; le torrent de la forêt a poussé une barrique sur le rivage ; et je veux bien être condamnée à dormir une semaine entière si ce n’est pas une barrique de vin. »
Les hommes la suivirent et trouvèrent effectivement, dans une anse buissonneuse du rivage, une barrique qui leur inspira autant de joie que s’ils avaient été certains qu’elle contînt le généreux vieux vin dont ils avaient soif. Avant tout, et avec autant de célérité que possible, ils la roulèrent vers la chaumière ; car de lourds nuages s’élevaient de nouveau à l’ouest, et ils pouvaient discerner, dans la lumière déclinante, les vagues du lac soulevant leurs têtes écumeuses, comme si elles guettaient la pluie qui menaçait de se déverser sur eux à chaque instant. Undine aida les hommes autant qu’elle le put ; et comme l’averse, accompagnée du rugissement du vent, arrivait soudain en rapide poursuite, elle leva le doigt avec une joyeuse menace vers la masse sombre des nuages et s’écria :
« Toi, nuage, toi, nuage, prends garde ! Gare à toi si tu nous mouilles ; nous sommes encore loin de l’abri. »
Le vieil homme la réprimanda pour cette saillie, y voyant une présomption coupable ; mais elle rit doucement pour elle-même, et aucun mal ne résulta de son comportement sauvage. Bien plus, au-delà de toute attente, ils atteignirent leur foyer confortable sans être mouillés, leur butin en sécurité ; mais la barrique avait à peine été percée, révélant un vin d’une saveur remarquablement fine, que la pluie se déversa sans retenue du nuage noir et que la tempête hurla à travers la cime des arbres, balayant au loin les flots de l’abîme.
Ayant immédiatement rempli plusieurs bouteilles avec la barrique, qui leur promettait une provision pour longtemps, ils se rassemblèrent autour du foyer flamboyant ; et, confortablement protégés de la tempête, ils s’assirent en savourant leur vin et en échangeant des plaisanteries.
Mais le vieux pêcheur devint soudain extrêmement grave et dit : « Ah, grand Dieu ! Nous voici assis à nous réjouir de ce riche présent, tandis que celui à qui il appartenait d’abord, et de qui il fut arraché par la fureur du courant, a dû là aussi, il est plus que probable, perdre la vie. »
« Il n’en est rien », dit Undine en souriant, tout en remplissant le gobelet du chevalier jusqu’au bord.
Mais il s’écria : « Par mon honneur immaculé, vieux père, si je savais où le trouver et le secourir, aucune peur de l’exposition à la nuit, ni aucun péril, ne me dissuaderaient de tenter l’aventure. Du moins, je peux vous promettre que si je retrouve un pays habité, je découvrirai le propriétaire de ce vin ou ses héritiers, et ferai une restitution double ou triple. »
Le vieil homme fut gratifié par cette assurance ; il fit au chevalier un signe d’approbation et vida alors sa coupe avec une conscience plus légère et plus de plaisir.
Undine, cependant, dit à Huldbrand : « Quant au remboursement et à votre or, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît. Mais ce que vous avez dit sur votre intention de vous aventurer dehors, de chercher et de vous exposer au danger, me semble fort peu sage. Je pleurerais à m’en arracher les yeux si vous deviez périr dans une telle tentative insensée ; et n’est-il pas vrai que vous préféreriez rester ici avec moi et le bon vin ? »
« Très certainement », répondit Huldbrand en souriant.
« Alors, vous voyez, répliqua Undine, vous avez parlé imprudemment. Car la charité commence par soi-même ; et pourquoi devrions-nous nous soucier de nos voisins ? »
La maîtresse de maison se détourna d’elle en soupirant et en secouant la tête ; tandis que le pêcheur oublia son indulgence coutumière envers la gracieuse jeune fille et la réprimanda ainsi :
« Cela ressemble exactement à si tu avais été élevée par des païens et des Turcs ; » et il acheva son reproche en ajoutant : « Que Dieu nous pardonne, à moi et à toi, enfant sans cœur ! »
« Eh bien, dites ce que vous voudrez, c’est ce que je pense et ressens, répliqua Undine, quel que soit celui qui m’a élevée ; et tout votre bavardage n’y peut rien changer. »
« Silence ! » s’écria le pêcheur d’une voix sévère ; et elle, qui avec tout son esprit sauvage était extrêmement sensible à la peur, se recroquevilla devant lui, se rapprocha d’Huldbrand en tremblant et dit très doucement :
« Es-tu fâché toi aussi, cher ami ? »
Le chevalier pressa sa main douce et caressa tendrement ses boucles. Il fut incapable de prononcer un mot, car son dépit, né de la sévérité du vieillard envers Undine, lui fermait les lèvres ; et ainsi les deux couples restèrent assis l’un en face de l’autre, à la fois échauffés par la colère et dans un silence embarrassé.
Au milieu de ce calme, un léger coup frappé à la porte les fit tous sursauter ; car il est des moments où une circonstance insignifiante, nous survenant à l’improviste, nous effraie comme quelque chose de surnaturel. Mais il y avait une source d’alarme supplémentaire, celle que la forêt enchantée était si proche d’eux et que leur demeure semblait à présent inaccessible à tout être humain. Tandis qu’ils se regardaient dans le doute, on frappa à nouveau, accompagné d’un gémissement profond. Le chevalier bondit pour saisir son épée. Mais le vieil homme dit, dans un murmure :
« Si c’est ce que je crains, aucune de vos armes ne peut nous protéger. »
Undine, entre-temps, se dirigea vers la porte et cria d’une voix ferme, faite d’un mécontentement sans peur : « Esprits de la terre ! Si vous cherchez à nuire, Kuhleborn vous apprendra de meilleures manières. »
La terreur des autres fut accrue par cette parole sauvage ; ils regardèrent la jeune fille avec effroi, et Huldbrand retrouvait à peine assez de présence d’esprit pour demander ce qu’elle voulait dire, quand une voix leur parvint du dehors :
« Je ne suis aucun esprit de la terre, bien qu’un esprit encore dans son corps terrestre. Vous qui êtes dans cette chaumière, si vous craignez Dieu et voulez m’accorder assistance, ouvrez-moi votre porte. »
Au moment où ces mots furent prononcés, Undine l’avait déjà ouverte ; et la lampe projetant une forte lumière sur la nuit orageuse, ils aperçurent un prêtre âgé qui recula de terreur en voyant apparaître inopinément une petite demoiselle d’une beauté si exquise. Il pouvait bien penser qu’il y avait de la magie dans le vent et de la sorcellerie à l’œuvre, lorsqu’une forme d’une telle beauté apparaissait à la porte d’une demeure si humble. Il éleva donc la voix en prière :
« Que tous les bons esprits louent le Seigneur Dieu ! »
« Je ne suis point un spectre, dit Undine avec un sourire. Ai-je l’air si effrayante ? Et vous voyez que je ne recule pas devant les paroles saintes. J’ai aussi la connaissance de Dieu, et je comprends le devoir de Le louer ; chacun, certes, a sa propre manière de le faire, car ainsi Il nous a créés. Entrez, père ; vous ne trouverez ici que des gens dignes. »
L’homme saint entra en s’inclinant et jeta autour de lui un regard scrutateur, arborant un air fort placide et vénérable. Mais l’eau coulait de chaque pli de ses vêtements sombres, de sa longue barbe blanche et des mèches blanches de ses cheveux. Le pêcheur et le chevalier l’emmenèrent dans une autre pièce et lui fournirent des vêtements de rechange, tandis qu’ils donnaient les siens aux femmes pour les faire sécher. Le vieil étranger les remercia de la manière la plus humble et la plus courtoise ; mais alors que le chevalier lui offrait son manteau splendide pour s’en envelopper, il ne put être persuadé de l’accepter, choisissant plutôt un vieux manteau gris qui appartenait au pêcheur.
Ils retournèrent ensuite dans la pièce commune. La maîtresse de maison offrit immédiatement son grand fauteuil au prêtre et continua de le lui proposer jusqu’à ce qu’elle le vît bien installé. « Vous êtes vieux et épuisé, dit-elle, et vous êtes, de plus, un homme de Dieu. »
Undine poussa sous les pieds de l’étranger son petit tabouret, sur lequel elle s’asseyait en tout autre temps près d’Huldbrand, et se montra des plus douces et aimables envers le vieil homme. Huldbrand murmura quelques railleries à son oreille, mais elle répondit gravement :
« Il est un ministre de cet Être qui nous a tous créés ; et les choses saintes ne doivent pas être traitées avec légèreté. »
Le chevalier et le pêcheur restaurèrent alors le prêtre avec de la nourriture et du vin ; et quand il eut quelque peu recouvré ses forces et son esprit, il commença à raconter comment il était parti la veille de son cloître, situé fort loin au-delà du grand lac, afin de rendre visite à l’évêque et de l’informer de la détresse dans laquelle le cloître et ses villages tributaires étaient tombés, en raison des crues extraordinaires. Après une longue et lassante errance, à cause de la montée des eaux, il avait été contraint ce jour-là, vers le soir, de solliciter l’aide de quelques bateliers pour traverser un bras du lac qui avait rompu ses limites habituelles.
« Mais à peine, poursuivit-il, notre petite barque eut-elle touché les vagues que cette tempête furieuse éclata, qui fait encore rage au-dessus de nos têtes. Il semblait que les flots n’avaient attendu notre approche que pour se précipiter sur nous avec une folie d’autant plus sauvage. Les rames furent arrachées à l’instant même de la main de mes hommes ; et, brisées par une force irrésistible, elles furent poussées de plus en plus loin devant nous sur les vagues. Incapables de diriger notre course, nous cédâmes à la force aveugle de la nature et semblâmes voler sur les lames vers votre rivage lointain, que nous voyions déjà poindre à travers la brume et l’écume de l’abîme. Ce fut alors, enfin, que notre barque vira court et se mit à tanguer d’un mouvement qui devint plus sauvage et vertigineux : je ne sais si elle chavira ou si la violence du mouvement me jeta par-dessus bord. Dans mon agonie et ma lutte à la pensée d’une mort proche et terrible, les vagues me portèrent, jusqu’à ce que je sois rejeté à terre ici, sous les arbres de votre île. »
« Oui, une île ! cria le pêcheur ; il y a peu de temps, ce n’était qu’une pointe de terre. Mais maintenant, depuis que le torrent de la forêt et le lac sont devenus comme fous, elle semble avoir entièrement changé. »
« J’ai remarqué quelque chose de semblable, répondit le prêtre, alors que je me glissais le long du rivage dans l’obscurité ; et n’entendant autour de moi qu’une sorte de tumulte sauvage, je perçus enfin que le bruit venait d’un point précis où un sentier battu disparaissait. J’ai alors aperçu la lumière de votre chaumière et je me suis aventuré jusqu’ici, où je ne saurais assez remercier mon Père Céleste de ce qu’après m’avoir préservé des eaux, Il m’ait aussi conduit vers des gens aussi pieux que vous ; et d’autant plus qu’il est difficile de dire si je reverrai jamais d’autres personnes en ce monde que vous quatre. »
« Que voulez-vous dire par ces mots ? » demanda le pêcheur.
« Pouvez-vous me dire, alors, combien de temps durera cette agitation des éléments ? répliqua le prêtre. Je suis vieux ; le cours de ma vie pourrait aisément s’enfoncer dans le sol et s’évanouir avant que le débordement de ce torrent de la forêt ne se calme. Et, en vérité, il n’est pas impossible que de plus en plus d’eaux écumeuses ne s’engouffrent entre vous et cette forêt, jusqu’à ce que vous soyez si loin du reste du monde que votre petite pirogue de pêche soit incapable de passer, et que les habitants du continent vous oublient entièrement dans votre vieillesse, au milieu de la dissipation et des divertissements de la vie. »
À ce pressentiment mélancolique, la vieille dame se recula avec un sentiment d’alarme, se signa et cria : « Dieu nous en préserve ! »
Mais le pêcheur la regarda avec un sourire et dit : « Quel être étrange est l’homme ! Supposons que le pire arrive ; notre état ne serait pas différent ; en tout cas, le vôtre ne le serait pas, chère épouse, de ce qu’il est à présent. Car avez-vous été, depuis tant d’années, plus loin que la lisière de la forêt ? Et avez-vous vu un seul être humain en dehors d’Undine et de moi ? Cela ne fait que peu de temps que le chevalier et le prêtre sont venus. Ils resteront avec nous, même si nous devenons une île oubliée ; ainsi, après tout, vous y gagnerez. »
« Je ne sais, répondit l’ancienne dame ; c’est une pensée lugubre, lorsqu’elle est portée franchement à l’esprit, que nous soyons séparés à jamais du genre humain, même si, en fait, nous ne le connaissons ni ne le voyons jamais. »
« Alors VOUS resterez avec nous – alors vous resterez avec nous ! » murmura Undine, d’une voix à peine audible et chantonnante, tandis qu’elle se blottissait plus près du côté d’Huldbrand. Mais lui était plongé dans les méditations profondes et étranges de son propre esprit. La région, de l’autre côté de la rivière de la forêt, semblait, depuis les derniers mots du prêtre, s’être retirée de plus en plus, en une perspective assombrie, hors de sa vue ; et l’île fleurie sur laquelle il vivait verdoyait et souriait plus fraîchement dans son imagination. Sa fiancée rayonnait comme la plus belle rose, non seulement de ce coin obscur, mais même du monde entier ; et le prêtre était maintenant présent.
De plus, la maîtresse de maison lançait un regard courroucé à Undine, parce que, même en présence du prêtre, elle s’appuyait si tendrement sur le chevalier ; et il semblait qu’elle fût sur le point d’éclater en reproches sévères. Alors jaillirent de la bouche d’Huldbrand, tandis qu’il se tournait vers le prêtre : « Père, vous voyez ici devant vous des fiancés ; et si cette jeune fille et ces bons vieux gens n’y voient aucun inconvénient, vous nous unirez ce soir même. »
Le vieux couple fut tout deux extrêmement surpris. Ils y avaient souvent songé, il est vrai, mais ils n’en avaient jamais parlé ; et maintenant, quand le chevalier parla, cela leur apparut comme quelque chose de totalement nouveau et inattendu. Undine devint soudain grave et baissa les yeux avec réflexion, tandis que le prêtre s’enquérait des circonstances de leur rencontre et demandait aux vieillards s’ils donnaient leur consentement à l’union. Après un grand nombre de questions et de réponses, l’affaire fut arrangée à la satisfaction de tous ; et la maîtresse de maison alla préparer la chambre nuptiale du jeune couple, et aussi, en vue d’honorer la solennité nuptiale, chercher deux cierges consacrés qu’elle gardait depuis longtemps pour cette occasion.
Le chevalier, entre-temps, s’occupait de sa chaîne d’or, dans le but d’en détacher deux maillons, afin de pouvoir procéder à un échange d’anneaux avec sa fiancée. Mais quand elle vit son dessein, elle sortit de sa rêverie et s’écria :
« Pas ainsi ! Mes parents ne m’ont en aucun cas envoyée au monde si parfaitement démunie ; au contraire, ils prévoyaient, dès cette époque reculée, qu’une nuit telle que celle-ci arriverait. »
Ce disant, elle sortit de la pièce et, un instant après, revint avec deux anneaux coûteux, dont elle donna l’un à son fiancé et garda l’autre pour elle-même. Le vieux pêcheur était étonné au-delà de toute mesure ; et sa femme, qui rentrait juste dans la pièce, fut encore plus surprise que lui qu’aucun d’eux n’eût jamais vu ces bijoux en possession de l’enfant.
« Mes parents, dit Undine, ont cousu ces parures à ce magnifique vêtement que je portais le jour même où je suis venue à vous. Ils m’ont aussi ordonné de ne mentionner en aucun cas ces bijoux à qui que ce soit avant la soirée de mes noces. Au moment de mon arrivée, donc, je les ai retirés en secret et les ai gardés dissimulés jusqu’à cette heure. »
Le prêtre coupa court à toute autre question et étonnement, tout en allumant les cierges consacrés, les plaçant sur une table et ordonnant aux fiancés de se tenir devant lui. Il prononça alors les quelques mots solennels de la cérémonie et les unit. Le couple âgé donna sa bénédiction aux plus jeunes ; et la fiancée, tremblant doucement et pensive, s’appuya sur le chevalier.
Le prêtre prit alors la parole : « Vous êtes d’étranges gens, après tout ; car pourquoi m’avoir dit que vous étiez les seuls habitants de l’île ? Loin d’être vrai, j’ai vu, tout le temps que je célébrais la cérémonie, un homme grand et majestueux, en manteau blanc, debout devant moi, regardant par la fenêtre. Il doit encore attendre devant la porte, si par hasard vous vouliez l’inviter à entrer. »
« Dieu nous en préserve ! » cria la vieille dame en se reculant ; le pêcheur secoua la tête sans ouvrir les lèvres ; et Huldbrand bondit vers la fenêtre. Il lui sembla qu’il pouvait encore discerner une traînée blanche, qui disparut bientôt dans l’obscurité. Il convainquit le prêtre qu’il avait dû se tromper dans son impression ; et ils s’assirent tous ensemble autour d’un foyer brillant et confortable.
Huldbrand retourna vers son épouse, et il la trouva, elle qui était si agitée, plongée dans une méditation paisible et grave. Elle semblait ne plus accorder la moindre attention au prêtre, ni à son mari, ni à la peur qui régnait dans la maison ; elle ne faisait que suivre le jeu des flammes dans l’âtre, et, de temps à autre, elle essuyait ses yeux humides avec son tablier, alors qu’un sourire étrange et indéfinissable flottait sur ses lèvres. Il lui sembla que le chevalier, en s’approchant, ne la faisait pas sortir de son rêve, car elle lui prit doucement la main et le fit asseoir près d’elle.
« Ce fut une nuit bien étrange, » dit-elle à voix basse.
« C’est vrai, » répondit Huldbrand, « et j’aimerais bien, ma chère Ondine, que vous m’expliquiez ce qui s’est passé avec ces gens étranges, ce Kuhleborn et tout le reste. »
« Il y aura bien un temps pour tout, » dit-elle avec un sourire mystérieux. « Pour l’instant, il suffit que nous soyons heureux, et que nous ne nous laissions pas gâcher les heures par ces histoires. »
Le chevalier vit bien que, si elle voulait rester silencieuse, il n’obtiendrait rien d’elle, et il se résigna à attendre. Le reste de la soirée se passa dans une tranquillité inhabituelle, et, le lendemain, ils se préparèrent à partir pour le château du chevalier.
Le départ fut mélancolique. Le vieux pêcheur et sa femme ne savaient comment exprimer leur attachement à leur enfant adoptif, et Ondine, de son côté, semblait tourmentée par des sentiments contradictoires. Ils prirent congé avec beaucoup d’émotion, et le voyage commença.
Le chemin était charmant et le soleil brillait. Ils voyageaient à cheval, avec le prêtre qui les accompagnait, et tout leur semblait si beau, si pur, si plein d’espoir, que le chevalier se demandait comment il avait pu être un seul instant inquiet la veille.
« Voyez-vous, » dit Ondine à un moment donné, en montrant du doigt un petit ruisseau qui serpentait à travers la forêt, « mon oncle le ruisseau a voulu nous accompagner un bout de chemin, et il semble vouloir nous dire adieu. »
Le chevalier regarda le courant, et il lui sembla voir, dans le scintillement des eaux, une forme humaine qui le saluait de la main, avant de se dissoudre dans l’écume. Il frissonna, mais il se tut, préférant ne pas attrister son épouse.
Ils arrivèrent enfin au château, où ils furent accueillis avec joie par les serviteurs. La vie au château commença sous les meilleurs auspices, et Ondine, par sa grâce, son intelligence et son humeur égale, conquit tous les cœurs. Le chevalier était comblé ; il avait oublié ses terreurs, et, dans le bonheur de sa vie conjugale, il ne cherchait plus à percer les mystères de sa compagne.
Pourtant, Ondine devenait parfois pensive. Elle passait de longues heures à contempler les eaux de la fontaine qui jaillissait dans la cour du château, et elle semblait s’entretenir avec elle dans un langage inaudible. Huldbrand, bien qu’il fût maintenant pleinement rassuré sur la nature de son épouse, ne pouvait s’empêcher de ressentir une légère appréhension lorsqu’il la voyait ainsi perdue dans ses songes.
Un jour, comme ils se promenaient dans les jardins, elle s’arrêta près d’un étang. « Huldbrand, » dit-elle, « je dois vous dire quelque chose. Mon oncle, bien qu’il soit resté loin, veille toujours sur nous. Il ne nous veut aucun mal, au contraire, il nous protège. Mais il est parfois impulsif, et sa manière de nous témoigner son affection pourrait vous paraître effrayante. Soyez indulgent, je vous en prie, et ne vous laissez pas aller à la colère si quelque chose vous semble étrange. »
Le chevalier la prit dans ses bras. « Tout ce qui vient de vous, Ondine, ne peut être que bon, » répondit-il, bien qu’il sentît une pointe de malaise lui serrer le cœur.
Les jours continuèrent de s’écouler, et la paix semblait régner sur le foyer. Mais, au fond de lui, Huldbrand savait bien qu’une ombre, aussi légère soit-elle, persistait. Il aimait sa femme avec une passion dévorante, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander jusqu’où cette étrange union les mènerait, et quelle part de mystère il y avait encore dans le cœur de celle qu’il avait appelée son épouse devant Dieu et devant les hommes.
Huldbrand se rendit à ses raisons et alla conférer avec le vieux couple au sujet de son voyage, qu'il se proposait d'entreprendre dès cette heure même. Le prêtre s'offrit pour accompagner les jeunes mariés ; et, après un bref adieu, il tint la bride pendant que le chevalier hissait sa belle épouse sur sa monture ; puis, à pas rapides, ils traversèrent avec elle le lit asséché du cours d'eau en direction de la forêt. Ondine pleurait dans une émotion silencieuse mais intense ; les vieillards, à mesure qu'elle s'éloignait, furent plus bruyants dans l'expression de leur chagrin. Ils semblaient sentir, au moment de la séparation, tout ce qu'ils perdaient en leur affectueuse fille adoptive.
Les trois voyageurs avaient atteint les ombres les plus épaisses de la forêt sans échanger un mot. Ce devait être un beau spectacle, dans cette salle de verdure feuillue, que de voir cette ravissante silhouette de femme assise sur le noble coursier richement orné, à sa gauche le vénérable prêtre dans le blanc habit de son ordre, à sa droite le jeune chevalier épanoui, vêtu d'une splendide parure d'écarlate, d'or et de violet, ceint d'une épée qui étincelait au soleil, et marchant avec attention à ses côtés. Huldbrand n'avait d'yeux que pour sa femme ; Ondine, qui avait séché ses larmes de tendresse, n'avait d'yeux que pour lui ; et ils ne tardèrent pas à entamer le dialogue silencieux et sans voix des regards et des gestes, dont ils furent, après quelque temps, tirés par le bas discours que le prêtre tenait avec un quatrième voyageur qui les avait rejoints entre-temps, sans qu'ils s'en aperçussent.
Il portait une robe blanche, ressemblant par sa forme à celle de l'ordre du prêtre, si ce n'est que sa capuche pendait très bas sur son visage et que toute la draperie flottait autour de lui en plis si larges qu'il était contraint, à chaque instant, de la ramasser et de la rejeter sur son bras, ou par quelque manœuvre de ce genre de s'en débarrasser, et pourtant cela ne semblait en rien entraver ses mouvements. Lorsque le jeune couple s'aperçut de sa présence, il disait :
« Et ainsi, vénérable monsieur, bien que j'habite cette forêt depuis de nombreuses années, je n'ai jamais reçu le nom d'ermite dans votre sens du terme. Car, comme je l'ai dit plus tôt, je ne connais rien à la pénitence, et je pense, d'ailleurs, que je n'en ai nul besoin particulier. Me demandez-vous pourquoi je suis si attaché à la forêt ? C'est parce que son paysage est si singulièrement pittoresque, et m'offre tant de passe-temps lorsque, dans mes vêtements blancs flottants, je traverse son monde de feuilles et d'ombres obscures ; et lorsqu'un doux rayon de soleil se glisse sur moi par moments, à l'improviste. »
« Vous êtes un homme bien singulier, » répondit le prêtre, « et j'aimerais faire plus intimement votre connaissance. »
« Et qui pouvez-vous bien être vous-même, pour passer d'un sujet à l'autre ? » demanda l'étranger.
« On m'appelle le père Heilmann, » répondit le saint homme ; « et je viens du cloître de Notre-Dame de la Salutation, au-delà du lac. »
« Eh bien, eh bien, » répliqua l'étranger, « mon nom est Kuhleborn ; et si j'étais un homme à cheval sur les distinctions subtiles de rang, je pourrais, avec une égale pertinence, exiger que vous me donniez le titre de noble seigneur de Kuhleborn, ou de seigneur libre de Kuhleborn ; car je suis aussi libre que les oiseaux dans la forêt, et, peut-être, un peu plus encore. Par exemple, j'ai à présent quelque chose à dire à cette jeune dame là-bas. » Et avant qu'ils ne se doutassent de ses intentions, il se trouva de l'autre côté du prêtre, tout près d'Ondine, et s'étirant haut dans les airs afin de lui chuchoter quelque chose à l'oreille. Mais elle se recula de lui avec terreur et s'écria :
« Je n'ai plus rien à voir avec vous. »
« Ho, ho, » s'exclama l'étranger avec un rire, « vous avez fait un grand mariage, en vérité, puisque vous ne reconnaissez plus vos propres parents ! N'avez-vous donc aucun souvenir de votre oncle Kuhleborn, qui vous a si fidèlement portée sur son dos jusqu'à cette région ? »
« Quoi qu'il en soit, » répondit Ondine, « je vous supplie de ne jamais plus apparaître en ma présence. J'ai maintenant peur de vous ; et mon mari ne craindra-t-il pas et ne m'abandonnera-t-il pas, s'il me voit fréquenter une compagnie et une parenté si étranges ? »
« Vous ne devez pas oublier, ma petite nièce, » dit Kuhleborn, « que je suis avec vous ici en tant que guide ; sans quoi ces esprits fous de la terre, les gnomes qui hantent cette forêt, vous joueraient quelque tour de leur cru. Laissez-moi donc continuer à vous accompagner en paix. Même le vieux prêtre, là, a eu un meilleur souvenir de moi que vous ; car il vient de m'assurer que je lui semblais très familier, et que j'avais dû être avec lui dans le bac, d'où il est tombé dans les vagues. Il m'y a certainement vu ; car je n'étais autre que la trombe d'eau qui l'en a arraché et l'a empêché de couler, tandis que je le déposais sain et sauf sur le rivage, jusqu'à votre mariage. »
Ondine et le chevalier tournèrent leurs yeux vers le père Heilmann ; mais celui-ci semblait avancer comme s'il rêvait ou marchait en dormant, et ne plus avoir conscience d'un seul mot de ce qui était dit. Ondine dit alors à Kuhleborn : « Je vois déjà là-bas la fin de la forêt. Nous n'avons plus besoin de votre assistance, et rien ne nous effraie désormais si ce n'est vous-même. Je vous supplie donc, par notre amour et notre bienveillance mutuels, de disparaître et de nous laisser poursuivre en paix. »
Kuhleborn parut s'en irriter : il lança un regard effrayant à Ondine et grinça des dents avec férocité contre elle. Elle poussa un cri et appela son mari à son secours. Le chevalier contourna le cheval aussi vite que l'éclair et, brandissant son épée, frappa à la tête de Kuhleborn. Mais au lieu de la séparer de son corps, l'épée ne fit que traverser un torrent qui se précipitait en écumant près d'eux depuis une haute falaise ; et dans un clapotis dont le bruit ressemblait fort à un éclat de rire, le ruisseau se déversa soudain tout entier sur eux et les trempa de fond en comble. Le prêtre, comme s'il sortait soudain d'une transe, observa froidement : « C'est à quoi je m'attendais depuis quelque temps, car le ruisseau descend de la pente si près de nous ; bien qu'au premier abord, en effet, il ait semblé ressembler à un homme et posséder le don de parole. »
Alors que la cascade se précipitait de son rocher, elle articula distinctement ces mots à l'oreille de Huldbrand : « Chevalier imprudent ! Chevalier vaillant ! Je ne suis pas en colère contre vous ; je n'ai aucun différend avec vous ; continuez seulement à défendre votre ravissante petite épouse avec le même esprit, chevalier audacieux ! Champion vaillant ! »
Après avoir avancé de quelques pas encore, les voyageurs débouchèrent sur un terrain découvert. La cité impériale s'étendait lumineuse devant eux ; et le soleil du soir, qui dorait ses tours de ses rayons, sécha avec bienveillance leurs vêtements qui avaient été si complètement détrempés.
La disparition soudaine du jeune chevalier, Huldbrand de Ringstetten, avait suscité beaucoup de commentaires dans la cité impériale, et non moins d'inquiétude parmi ceux qui, autant en raison de sa dextérité dans les tournois et les danses que de ses manières douces et aimables, s'étaient attachés à lui. Ses gens refusaient de quitter les lieux sans leur maître, bien qu'aucun d'entre eux n'eût eu le courage de le suivre dans les recoins effrayants de la forêt. Ils demeurèrent donc à l'auberge, dans l'attente oisive, comme les hommes ont coutume de le faire, et entretenant le souvenir du sort de leur seigneur disparu par leurs lamentations.
Or, lorsque les violentes tempêtes et les inondations furent observées immédiatement après son départ, la perte du beau étranger devint presque certaine ; même Bertalda avait ouvertement manifesté son chagrin, et se détestait d'avoir été la cause de cette fatale excursion dans la forêt. Ses parents adoptifs, le duc et la duchesse, étaient venus entre-temps pour l'emmener ; mais Bertalda les persuada de rester avec elle jusqu'à ce que des nouvelles certaines de Huldbrand fussent obtenues, qu'il fût mort ou vivant. Elle s'efforça aussi d'inciter plusieurs jeunes chevaliers, assidus à courtiser sa faveur, à partir à la recherche du noble aventurier dans la forêt. Mais elle refusait de promettre sa main en récompense de l'entreprise, car elle chérissait encore, peut-être, l'espoir qu'elle serait réclamée par le chevalier de retour ; et nul ne consentait, pour un gant, un ruban ou même un baiser, à exposer sa vie pour ramener un rival si dangereux.
Lorsque Huldbrand fit alors son apparition soudaine et inattendue, ses gens, les habitants de la ville et presque tout le monde se réjouirent. Ce ne fut pas le cas de Bertalda ; car bien que ce pût être un événement fort bienvenu pour les autres qu'il ramenât une épouse d'une telle beauté et le père Heilmann comme témoin de leur union, Bertalda ne pouvait envisager l'affaire qu'avec douleur et dépit. Elle s'était, en vérité, attachée au jeune chevalier de toute son âme ; et son deuil pour son absence, ou sa mort supposée, l'avait montré plus qu'elle n'aurait pu le souhaiter à présent.
Mais malgré tout cela, elle se comporta comme une sage demoiselle en des circonstances d'une telle délicatesse, et vécut dans les meilleurs termes avec Ondine, que toute la ville considérait comme une princesse que Huldbrand avait sauvée dans la forêt de quelque maléfique enchantement. Chaque fois que quelqu'un interrogeait soit elle-même, soit son mari, sur des suppositions de cette nature, ils avaient la sagesse de garder le silence, ou l'esprit d'éluder les questions. Les lèvres du père Heilmann étaient restées scellées quant aux commérages de toute sorte ; et d'ailleurs, à l'arrivée de Huldbrand, il était immédiatement retourné à son cloître : de sorte que les gens étaient forcés de se contenter de leurs propres conjectures sauvages ; et Bertalda elle-même ne sut rien de plus de la vérité que les autres.
Du reste, Ondine ressentait chaque jour davantage d'amour pour la belle demoiselle. « Nous devons nous être connues auparavant, » disait-elle souvent, « ou bien il doit y avoir quelque lien mystérieux entre nous, car il est incroyable que quiconque, sans aucune raison — je veux dire, sans quelque cause profonde et secrète — soit aussi tendrement attachée à une autre que je l'ai été pour vous dès le premier instant de notre rencontre. »
Et même Bertalda ne pouvait nier qu'elle ressentait un élan de confiance, une attraction de tendresse envers Ondine, tout en considérant cette heureuse rivale comme la cause de sa plus amère déception. Sous l'influence de cette estime mutuelle, elles trouvèrent le moyen de persuader, l'une ses parents adoptifs, l'autre son mari, de différer le jour de la séparation à une date de plus en plus éloignée ; bien plus, elles avaient déjà commencé à parler d'un projet pour que Bertalda accompagne Ondine au château de Ringstetten, près de l'une des sources du Danube.
Une fois, par une belle soirée, elles parlaient de leur projet alors qu'elles longeaient les hauts arbres qui bordaient la promenade publique. Le jeune couple, bien qu'il fût quelque peu tard, avait invité Bertalda à partager leur agrément ; et tous trois avançaient familièrement sous le ciel bleu sombre, non rarement interrompus dans leur conversation par l'admiration qu'ils ne pouvaient s'empêcher de porter à la magnifique fontaine au milieu de la place, et au merveilleux jaillissement et à l'élan de ses eaux. Tout était doux et apaisant pour leur esprit. Parmi les ombres des arbres se glissaient des lueurs venant des maisons voisines. Un léger murmure, comme celui d'enfants jouant et d'autres personnes profitant de leur promenade, flottait autour d'eux ; ils étaient si seuls, et pourtant partageaient tant de bonheur social dans ce monde brillant et animé, que tout ce qui avait paru rude le jour redevenait doux de lui-même. Tous les trois ne voyaient plus la moindre raison d'hésiter quant au voyage de Bertalda.
À cet instant, alors qu'ils fixaient justement le jour de leur départ, un homme de haute taille s'approcha d'eux depuis le centre de la place, salua respectueusement la compagnie et dit quelques mots à l'oreille de la jeune mariée. Bien qu'importunée par l'interruption et sa cause, elle s'écarta de quelques pas avec l'étranger ; et tous deux commencèrent à chuchoter, semblait-il, dans une langue étrangère. Huldbrand crut reconnaître l'homme étrange de la forêt, et il le regarda si fixement qu'il n'entendit ni ne répondit aux questions étonnées de Bertalda. Soudain, Ondine frappa dans ses mains de joie et revint vers eux en riant : l'étranger, secouant fréquemment la tête, se retira d'un pas précipité et l'air mécontent, et descendit dans la fontaine. Huldbrand se sentit alors parfaitement certain que sa conjecture était exacte. Mais Bertalda demanda :
« Qu'a donc voulu vous dire le maître de la fontaine, chère Ondine ? »
Ondine rit intérieurement et répondit : « Après-demain, ma chère enfant, quand reviendra le jour de votre fête, vous en serez informée. » Et c'était tout ce qu'elle consentit à révéler. Elle demanda simplement à Bertalda de venir dîner le jour convenu, et la pria d'inviter ses parents adoptifs ; et peu après, ils se séparèrent.
« Kuhleborn ? » dit Huldbrand à sa ravissante épouse, avec un frisson intérieur, après qu'ils eurent pris congé de Bertalda et qu'ils rentraient chez eux par les rues qui s'assombrissaient.
« Oui, c'était lui, » répondit Ondine ; « et il aurait voulu m'importuner avec ses avertissements insensés. Mais, au milieu de tout cela, tout à fait contrairement à ses intentions, il m'a réjouie avec une nouvelle des plus bienvenues. Si vous, mon cher seigneur et époux, souhaitez que je vous en fasse part maintenant, vous n'avez qu'à me le commander, et je vous dirai tout, librement et de tout mon cœur, sans réserve. Mais si vous voulez accorder à votre Ondine un très, très grand plaisir, attendez jusqu'après-demain, et vous aurez alors, vous aussi, votre part de surprise. »
Le chevalier fut tout disposé à satisfaire sa femme sur ce qu'elle avait demandé si doucement. Et même au moment de s'endormir, elle murmura pour elle-même, avec un sourire : « Comme elle se réjouira et sera étonnée de ce que son maître de la fontaine m'a dit ! — chère, chère Bertalda ! »
CHAPITRE 6
La compagnie était à table pour le dîner. Bertalda, parée de bijoux et de fleurs sans nombre, présents de ses parents adoptifs et de ses amis, et ressemblant à quelque déesse du printemps, était assise aux côtés d'Ondine et de Huldbrand, à la tête de la table. Lorsque le somptueux repas fut terminé et que le dessert fut servi, la permission fut donnée de laisser les portes ouvertes : c'était là, selon la bonne vieille coutume d'Allemagne, afin que le commun peuple pût voir et se réjouir de la fête de ses supérieurs. Parmi ces spectateurs, les serviteurs faisaient circuler gâteaux et vin.
Huldbrand et Bertalda attendaient avec une impatience secrète l'explication promise, et ne détachaient guère leurs yeux d'Ondine. Mais elle demeurait silencieuse, et se contentait de sourire pour elle-même avec une satisfaction secrète et profonde. Tous ceux qui étaient au courant de la promesse qu'elle avait faite pouvaient percevoir qu'elle était à chaque instant sur le point de révéler un heureux secret ; et pourtant, comme les enfants retardent parfois le moment de goûter leurs mets les plus exquis, elle retenait encore sa communication. Bertalda et Huldbrand partageaient le même sentiment délicieux, tandis que dans un espoir anxieux ils attendaient la révélation inconnue qu'ils devaient recevoir des lèvres de leur amie.
À ce moment, plusieurs convives pressèrent Ondine de chanter. Cela sembla lui plaire ; et ordonnant que l'on apportât son luth, elle chanta ces mots :
« Matin si brillant, Fleurs sauvages si gaies, Où les hautes herbes couvertes de rosée Couronnent le bord du lac onduleux.
Sur le sein verdoyant de la prairie Qu'est-ce qui brille là-bas si blanc ? Des couronnes de fleurs neigeuses, Flottant doucement, sont-elles tombées du ciel ?
Ah, voyez ! un tendre nourrisson ! Il joue avec les fleurs, sans le savoir ; Il s'efforce de saisir les rayons dorés du matin. Ô où, douce étrangère, où est ta demeure ? De rivages inconnus et lointains, Les vagues ont porté jusqu'ici Ce petit être sans secours.
Non, ne serre pas, tendre chérie, De ta petite main les fleurs ! Aucune main ne répond à la pression, Les fleurs sont étranges et muettes.
Elles se parent de beauté, Elles exhalent un riche parfum : Mais ne peuvent envelopper de leurs bras Les bras aimants d'une mère ; Bien loin, bien loin, l'étreinte tendre de cette mère.
L'aube de la vie s'éveille à peine, Ton œil rayonnant encore du sourire du ciel, Si vite tes plus tendres gardiens disparus ; Sévère, pauvre enfant, est ton destin, Tout, tout t'est inconnu.
Un noble duc a traversé la prairie, Et près de toi a arrêté la course de son destrier : L'émerveillement et la pitié touchent son cœur ; Avec un savoir élevé et des manières pures, Il t'élève, fait de son château ta demeure.
Combien grand, combien infini ton gain ! De toute la terre, tu es la plus belle à fleurir ; Pourtant, hélas ! la bénédiction inestimable, La béatitude de l'affection des parents, Tu l'as laissée sur des rivages inconnus ! »
Ondine laissa tomber son luth avec un sourire mélancolique. Les yeux des nobles parents adoptifs de Bertalda étaient remplis de larmes.
« Ah oui, c'était ainsi... c'était ce matin-là où je vous ai trouvée, pauvre orpheline ! » s'écria le duc, avec une profonde émotion ; « la belle chanteuse a certainement raison : encore
"La bénédiction inestimable, La béatitude de l'affection des parents,"
il était au-dessus de notre pouvoir de vous la donner. »
« Mais nous devons entendre aussi ce qui arriva aux pauvres parents, » dit Ondine, tandis qu'elle pinçait les cordes et chantait :
« À travers ses chambres erre la mère Cherchant, cherchant partout ; Cherche, et ne sait quoi, avec langueur, Ne trouvant là qu'une maison sans enfant.
Maison sans enfant ! Ô son de l'angoisse ! Elle seule connaît cette angoisse, Elle qui, le jour, guidait son cher être, Elle qui, la nuit, le berçait dans son sommeil.
Les bourgeons de hêtre gonflent à nouveau, Le soleil réchauffe à nouveau le rivage ; Ah, tendre mère, cesse de chercher ! Celui qui fut aimé et perdu ne reviendra jamais.
Puis, quand les brises du soir se rafraîchissent, Le père rentre au foyer, Tandis qu'avec des sourires il voile sa douleur, Des larmes jaillissantes trahissent son cœur.
Il sait bien, dans sa demeure, Que le silence de la mort sera le sombre, N'entendant que la mère gémir, Pas un doux enfant pour lui SOURIRE au retour. »
« Ô, dites-moi, au nom du Ciel, dites-moi, Ondine, où sont mes parents ? » s'écria Bertalda en pleurant. « Vous le savez certainement ; vous avez dû les découvrir, vous, être merveilleux ; car, sans cela, vous n'auriez jamais ainsi déchiré mon cœur. Peuvent-ils être déjà ici ? Puis-je croire que ce soit possible ? » Son regard parcourut rapidement l'assemblée brillante et s'arrêta sur une dame de haut rang qui était assise près de son père adoptif.
Alors, inclinant la tête, Ondine fit signe vers la porte, tandis que ses yeux débordaient de la plus douce émotion. « Où donc les pauvres parents attendent-ils ? » demanda-t-elle ; et le vieux pêcheur, hésitant, s'avança avec sa femme de la foule des spectateurs. Ils regardaient avec interrogation, tantôt Ondine, tantôt la belle dame que l'on disait être leur fille.
« C'est elle ! c'est elle-là devant vous ! » s'exclama celle qui leur rendait leur enfant, la voix à moitié étouffée par le ravissement. Et les deux vieux parents embrassèrent leur fille retrouvée, pleurant à chaudes larmes et louant Dieu.
Mais, terrifiée et indignée, Bertalda s'arracha de leurs bras. Une telle découverte était trop forte pour que son esprit fier puisse la supporter, surtout au moment où elle s'était sans doute attendue à voir sa splendeur passée accrue, et où l'espoir ne lui dépeignait rien de moins brillant qu'un dais royal et une couronne. Il lui semblait que sa rivale avait tout manigancé à dessein pour l'humilier devant Huldbrand et le monde entier. Elle reprocha à Ondine ; elle injuria les vieux gens ; et même des mots offensants comme « trompeuse, imposteurs soudoyés et parjures » jaillirent de ses lèvres.
La vieille femme du pêcheur se dit alors, d'une voix basse : « Ah, mon Dieu, elle est devenue méchante ! Et pourtant, je sens dans mon cœur qu'elle est mon enfant. »
Le vieux pêcheur, pendant ce temps, avait joint les mains et adressait une prière silencieuse pour qu'elle NE fût PAS sa fille.
Ondine, faible et pâle comme la mort, se détourna des parents vers Bertalda, de Bertalda vers les parents. Elle était soudain précipitée de tout ce ciel de bonheur dans lequel elle avait rêvé, et plongée dans une agonie de terreur et de déception qu'elle n'avait jamais connue, même en rêve.
« Avez-vous donc une âme ? Avez-vous vraiment une âme, Bertalda ? » criait-elle encore et encore à son amie en colère, comme si, par un effort véhément, elle voulait l'éveiller d'un délire soudain ou de quelque rêve nocturne distrayant, et la ramener à la mémoire.
Mais lorsque Bertalda, à chaque instant, ne fut plus que de plus en plus furieuse — lorsque les parents déçus se mirent à pleurer à haute voix — et que la compagnie, dans la chaleur d'une vive dispute, prit fait et cause pour l'un ou l'autre parti — elle demanda, avec une telle ferveur et une telle dignité, la permission de parler dans cette salle qui était celle de son époux, que tous, autour d'elle, furent en un instant plongés dans le silence. Elle s'avança alors jusqu'au bout de la table, là où, à la fois humiliée et hautaine, Bertalda s'était assise, et, tandis que tous les regards étaient fixés sur elle, elle parla en ces termes :
« Mes amis, vous semblez mécontents et troublés ; et vous interrompez, par vos querelles, une fête dont j'avais espéré qu'elle apporterait de la joie à vous et à moi. Ah ! je ne savais rien de vos façons de penser dépourvues de cœur ; et je ne les comprendrai jamais : je ne suis pas responsable du mal que cette révélation a causé. Croyez-moi, aussi peu que vous puissiez imaginer que cela soit le cas, c'est entièrement de votre propre fait. Un mot de plus, par conséquent, est tout ce que j'ai à ajouter ; mais c'est un mot qui doit être prononcé : je n'ai dit que la vérité. De la certitude de ce fait, je vous donne la plus ferme assurance. Aucune autre preuve je ne peux ni ne veux produire, mais ceci, je l'affirmerai en présence de Dieu. La personne qui m'a donné cette information était celle-là même qui attira l'enfant Bertalda dans l'eau, et qui, après l'avoir ainsi soustraite à ses parents, la déposa sur l'herbe verte de la prairie, là où il savait que le duc devait passer. »
« C'est une enchanteresse ! » s'écria Bertalda ; « une sorcière qui a commerce avec les mauvais esprits. Elle le reconnaît elle-même. »
« Jamais ! Je le nie ! » répondit Ondine, tandis que tout un ciel d'innocence et de vérité rayonnait dans ses yeux. « Je ne suis pas une sorcière ; regardez-moi et dites si je le suis. »
« Alors elle profère à la fois mensonge et folie », cria Bertalda ; « et elle est incapable de prouver que je suis l'enfant de ces gens de basse condition. Mes nobles parents, je vous supplie de m'emmener loin de cette compagnie, et hors de cette ville, où ils ne font rien d'autre que me couvrir de honte. »
Mais le vieux duc, un homme aux sentiments honorables, resta impassible ; et son épouse fit remarquer :
« Nous devons examiner cette affaire à fond. Dieu nous garde de faire un pas hors de cette salle avant que nous ne l'ayons fait. »
Alors la vieille femme du pêcheur s'approcha, fit une profonde révérence à la duchesse et dit : « Noble et pieuse dame, vous avez ouvert mon cœur. Permettez-moi de vous dire que, si cette jeune fille mal disposée est ma fille, elle porte une marque semblable à une violette entre les épaules, et une autre du même genre sur le cou-de-pied de son pied gauche. Si seulement elle consentait à sortir de la salle avec moi... »
« Je ne consens pas à me découvrir devant la paysanne », interrompit Bertalda, en lui tournant hautainement le dos.
« Mais devant moi, vous le ferez certainement », répondit la duchesse avec gravité. « Vous me suivrez dans cette pièce, jeune fille ; et la vieille femme viendra avec nous. »
Les trois disparurent, et les autres restèrent là où ils étaient, dans une attente haletante. En quelques minutes, les femmes revinrent — Bertalda pâle comme la mort ; et la duchesse dit : « La justice doit être faite ; je déclare donc que notre noble hôtesse a dit l'exacte vérité. Bertalda est la fille du pêcheur ; aucune autre preuve n'est requise ; et c'est tout ce dont, en cette circonstance, vous avez besoin d'être informés. »
Le couple princier sortit avec leur fille adoptive ; le pêcheur, sur un signe du duc, les suivit avec sa femme. Les autres invités se retirèrent en silence, ou en étouffant leurs murmures ; tandis qu'Ondine sombrait en pleurant dans les bras de Huldbrand.
Le seigneur de Ringstetten aurait certainement été plus satisfait si les événements de ce jour avaient été différents ; mais, tels qu'ils étaient maintenant, il ne pouvait en aucune manière les considérer comme importuns, puisque sa charmante épouse s'était montrée si pleine de bonté, de douceur et de bienveillance.
« Si je lui ai donné une âme », ne put-il s'empêcher de se dire, « je lui en ai assurément donné une meilleure que la mienne » ; et il ne songea désormais qu'à apaiser et consoler sa femme en larmes, et à l'éloigner, dès le lendemain, d'un lieu qui, après ce fâcheux incident, ne pouvait manquer de lui être déplaisant. Pourtant, il est certain que l'opinion du public à son égard n'avait pas changé. Comme on attendait depuis longtemps quelque chose d'extraordinaire d'elle, la mystérieuse découverte de la filiation de Bertalda n'avait causé que peu ou pas de surprise ; et quiconque prenait connaissance de l'histoire de Bertalda, et de la violence de son comportement en cette occasion, n'en était que dégoûté et détourné. De cet état de choses, cependant, le chevalier et sa dame étaient encore ignorants ; en outre, que le public condamnât Bertalda ou elle-même, l'une ou l'autre perspective aurait été tout aussi pénible pour Ondine ; et ils en vinrent ainsi à la conclusion que la chose la plus sage qu'ils pussent faire était de laisser derrière eux les murs de la vieille cité avec toute la célérité en leur pouvoir.
Aux premiers rayons du matin, une brillante voiture pour Ondine s'avança jusqu'à la porte de l'auberge ; les chevaux de Huldbrand et de ses gens se tenaient à proximité, frappant le pavé, impatients de partir. Le chevalier menait sa belle épouse hors de la porte, lorsqu'une fille de pêcheur s'approcha et vint à leur rencontre sur le chemin.
« Nous n'avons pas besoin de votre poisson », dit Huldbrand en l'accostant ; « nous partons à l'instant même pour un voyage. »
À ces mots, la fille de pêcheur se mit à pleurer amèrement ; et ce fut alors que le jeune couple s'aperçut pour la première fois qu'il s'agissait de Bertalda. Ils retournèrent immédiatement avec elle dans leur appartement, où elle leur apprit qu'en raison de sa conduite insensible et violente de la veille, le duc et la duchesse avaient été si mécontents d'elle qu'ils lui avaient entièrement retiré leur protection, non sans lui avoir toutefois accordé une généreuse dot. Le pêcheur, lui aussi, avait reçu un beau présent, et était parti la veille au soir avec sa femme pour sa péninsule.
« Je serais partie avec eux », poursuivit-elle, « mais le vieux pêcheur, que l'on dit être mon père... »
« Il est, en vérité, votre père, Bertalda », dit Ondine en l'interrompant. « Voyez, l'étranger que vous avez pris pour le maître des eaux m'a donné tous les détails. Il voulait me dissuader de vous emmener avec moi au château de Ringstetten, et m'a donc révélé tout le mystère. »
« Eh bien donc », continua Bertalda, « mon père — s'il doit en être ainsi — mon père a dit : "Je ne t'emmènerai pas avec moi tant que tu ne seras pas changée. Si tu oses venir seule vers nous à travers la forêt maudite, ce sera la preuve que tu as quelque égard pour nous. Mais ne viens pas à moi en dame ; viens simplement en fille de pêcheur." Je fais ce qu'il m'a ordonné, car, abandonnée de tout le monde, je vivrai et mourrai dans la solitude, pauvre fille de pêcheur, avec des parents tout aussi pauvres. La forêt, en vérité, me semble très terrible. D'horribles spectres la hantent, et j'ai si peur. Mais qu'y puis-je ? Je ne suis venue ici à cette heure matinale que pour supplier la noble dame de Ringstetten de pardonner mon comportement inconvenant d'hier. Douce dame, j'ai la plus entière conviction que vous vouliez me faire du bien, mais vous ne saviez pas à quel point vous me blesseriez ; et puis, dans mon agonie et ma surprise, tant d'expressions inconsidérées et frénétiques ont jailli de mes lèvres. Pardonnez-moi, ah, pardonnez-moi ! Je suis en vérité si malheureuse, déjà. Considérez seulement ce que j'étais hier matin, ce que j'étais même au commencement de votre fête d'hier, et ce que je suis aujourd'hui ! »
Ses mots devinrent alors inarticulés, perdus dans un flot passionné de larmes, tandis qu'Ondine, pleurant amèrement avec elle, tombait à son cou. Si puissante fut son émotion qu'elle fut longtemps incapable de prononcer un mot. Elle finit par dire :
« Tu viendras quand même avec nous à Ringstetten ; tout restera exactement comme nous l'avions récemment arrangé ; mais dis-moi "tu" à nouveau, et ne m'appelle plus "noble dame". Considère que nous avons été échangées l'une pour l'autre lorsque nous étions enfants ; déjà, nous étions unies par un destin semblable, et nous renforcerons cette union par une affection si étroite qu'aucune puissance humaine ne pourra la dissoudre. Mais d'abord, tu dois venir avec nous à Ringstetten. Comment nous partagerons tout comme des sœurs, nous pourrons en parler après notre arrivée. »
Bertalda leva les yeux vers Huldbrand avec une interrogation timide. Il eut pitié d'elle dans son affliction, prit sa main, et la supplia tendrement de se confier à lui et à sa femme.
« Nous enverrons un message à tes parents », poursuivit-il, « en leur donnant la raison pour laquelle tu n'es pas venue » ; et il aurait ajouté davantage sur ses dignes amis de la péninsule, quand, s'apercevant que Bertalda se rétractait dans la détresse à la mention de ceux-ci, il s'abstint. Il la prit sous le bras, la fit monter la première dans la voiture, puis Ondine, et chevauchait bientôt gaiement à leurs côtés ; il fut si persévérant, d'ailleurs, à presser leur cocher, qu'en peu de temps ils eurent laissé derrière eux les limites de la ville, et une foule de pénibles souvenirs ; et maintenant les dames pouvaient s'émerveiller du beau pays que leur trajet leur présentait continuellement.
Après un voyage de quelques jours, ils arrivèrent, par une belle soirée, au château de Ringstetten. Le jeune chevalier étant très occupé avec les intendants et les domestiques de son établissement, Ondine et Bertalda furent laissées seules. Elles firent une promenade sur le haut rempart de la forteresse, et furent charmées par le délicieux paysage que la fertile Souabe déployait autour d'elles. Tandis qu'elles contemplaient la scène, un homme de haute stature s'approcha, qui les salua avec une civilité respectueuse, et qui sembla à Bertalda ressembler beaucoup au directeur de la fontaine de la ville. La ressemblance était encore moins méprenable lorsque Ondine, indignée par son intrusion, le chassa d'un geste menaçant ; tandis que lui, secouant la tête, se retira à grands pas, comme il l'avait fait autrefois, puis glissa parmi les arbres d'un bosquet voisin et disparut.
« Ne sois pas terrifiée, Bertalda », dit Ondine ; « le détestable maître de la fontaine ne te fera aucun mal cette fois. » Et alors elle lui raconta les détails de son histoire, et qui elle était elle-même — comment Bertalda avait été enlevée aux gens de la péninsule, et Ondine laissée à sa place. Ce récit remplit d'abord la jeune fille d'étonnement et d'alarme ; elle imagina que son amie devait être saisie d'une folie soudaine. Mais, devant la cohérence de son histoire, elle devint de plus en plus convaincue que tout était vrai, tant cela s'accordait avec les événements passés, et plus convaincue encore par ce sentiment intérieur avec lequel la vérité ne manque jamais de se faire connaître à nous. Elle ne put s'empêcher de voir comme une circonstance extraordinaire qu'elle-même vivait maintenant, pour ainsi dire, au milieu de l'un de ces contes sauvages qu'elle avait autrefois entendu raconter. Elle contemplait Ondine avec révérence, mais ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de frisson qui semblait s'interposer entre elle et son amie ; et elle ne pouvait que s'étonner lorsque le chevalier, à leur repas du soir, se montrait si aimable et plein d'amour envers un être qui lui apparaissait, après les découvertes qui venaient d'être faites, ressembler davantage à un fantôme du monde des esprits qu'à une créature de la race humaine.
CHAPITRE 7
L'auteur de ce conte, tant parce qu'il émeut son propre cœur que parce qu'il souhaite émouvoir celui des autres, vous demande une faveur, cher lecteur. Pardonnez-lui s'il passe sous silence un espace de temps considérable en quelques mots, et ne vous raconte que de façon générale ce qui s'y est passé. Il sait bien qu'il pourrait être exposé habilement, pas à pas, comment le cœur de Huldbrand commença à se détourner d'Ondine et à se tourner vers Bertalda — comment Bertalda rencontra le jeune chevalier avec un amour ardent, et comment tous deux regardèrent la pauvre épouse comme un être mystérieux, plus à redouter qu'à plaindre — comment Ondine pleura, et comment ses larmes aiguillonnèrent la conscience de son mari, sans pour autant rappeler son amour passé ; si bien que, bien qu'il lui montrât parfois de la gentillesse, un froid frisson le forçait bientôt à se détourner d'elle vers sa semblable, Bertalda ; tout cela, l'auteur le sait, aurait pu être longuement développé, et peut-être aurait-il dû l'être. Mais cela l'aurait rendu trop triste ; car il a été témoin de telles choses, et recule à l'idée d'en rappeler ne serait-ce que l'ombre. Tu connais, probablement, un sentiment semblable, cher lecteur ; car tel est le lot de l'homme mortel. Heureux es-tu si tu as reçu l'injure, et non pas si tu l'as infligée ; car en ce cas, il est plus béni de recevoir que de donner. Alors, seule une douce tristesse liée à un tel souvenir traverse ton cœur, et peut-être une larme tranquille coule-t-elle sur ta joue pour les fleurs fanées dont tu te réjouissais autrefois si sincèrement. C'est assez : nous ne nous percerons pas le cœur de mille aiguillons séparés, mais gardons seulement à l'esprit que tout arriva comme je viens de le dire.
La pauvre Ondine était fort troublée ; et les deux autres étaient bien loin d'être heureux. Bertalda, en particulier, chaque fois qu'elle rencontrait la moindre opposition à ses désirs, en attribuait la cause à la jalousie et à l'oppression de l'épouse offensée. Elle avait donc l'habitude quotidienne de montrer une attitude hautaine et impérieuse, à laquelle Ondine cédait avec une triste soumission ; attitude généralement fortement encouragée par Huldbrand, désormais aveuglé.
Ce qui troublait encore plus les habitants du château, c'était l'infinie variété d'apparitions merveilleuses qui assaillaient Huldbrand et Bertalda dans les passages voûtés de l'édifice, et dont on n'avait jamais entendu parler auparavant de mémoire d'homme. Le grand homme blanc, en qui Huldbrand reconnaissait trop clairement l'oncle d'Ondine, Kuhleborn, et Bertalda le spectral maître des eaux, passait souvent devant eux avec un aspect et des gestes menaçants ; surtout, cependant, devant Bertalda, si bien que, par terreur, elle était déjà tombée malade plusieurs fois, et avait, par conséquent, songé fréquemment à quitter le château. Pourtant, en partie parce que Huldbrand lui était trop cher et qu'elle se fiait à son innocence, puisqu'aucun mot d'amour n'avait été échangé entre eux, et en partie aussi parce qu'elle ne savait vers où diriger ses pas, elle s'attarda là où elle était.
Le vieux pêcheur, en recevant le message du seigneur de Ringstetten lui apprenant que Bertalda était son hôte, répondit en quelques lignes presque trop illisibles pour être déchiffrées, mais tout de même les meilleures que son âge avancé et son long manque de pratique de l'écriture lui permettaient de former.
« Je suis maintenant devenu », écrivait-il, « un pauvre vieux veuf, car ma bien-aimée et fidèle épouse est morte. Mais, aussi seul que je sois maintenant assis dans ma chaumière, je préfère que Bertalda reste là où elle est, plutôt qu'elle ne vive avec moi. Qu'elle ne fasse seulement rien pour blesser ma chère Ondine, sinon elle aura ma malédiction. »
Les derniers mots de cette lettre, Bertalda les jeta aux vents ; mais la permission de rester loin de chez elle, que son père lui avait accordée, elle s'en souvint et s'y accrocha — tout comme nous avons tous l'habitude de le faire en pareilles circonstances.
Un jour, quelques instants après que Huldbrand fut parti à cheval, Ondine rassembla les domestiques de la famille et leur ordonna d'apporter une grosse pierre et de recouvrir soigneusement avec elle une magnifique fontaine, située au milieu de la cour du château. Les serviteurs objectèrent que cela les obligerait à aller chercher l'eau dans la vallée en contrebas. Ondine sourit tristement.
« Je suis désolée, mes amis », répondit-elle, « d'accroître votre labeur ; je préférerais porter moi-même les seaux d'eau : mais cette fontaine doit en effet être fermée. Croyez-moi quand je dis que cela doit être fait, et qu'en le faisant, nous pouvons éviter un plus grand mal. »
Les domestiques furent tous ravis de satisfaire leur douce maîtresse ; et, ne posant aucune question supplémentaire, ils saisirent l'énorme pierre. Tandis qu'ils la soulevaient dans leurs mains et étaient sur le point de l'ajuster sur la fontaine, Bertalda accourut sur les lieux et cria, sur un ton de commandement, qu'ils devaient s'arrêter ; que l'eau qu'elle utilisait, si bénéfique pour son teint, était puisée à cette fontaine, et qu'elle ne permettrait en aucune manière qu'elle fût fermée.
Cette fois, cependant, Ondine, tout en montrant sa douceur habituelle, fit preuve de plus que sa résolution ordinaire : elle dit qu'il lui appartenait, en tant que maîtresse de maison, de diriger le ménage selon son meilleur jugement ; et qu'elle n'en était comptable envers personne d'autre que son seigneur et époux.
« Voyez, oh je vous en prie, voyez », s'exclama la mécontente et indignée Bertalda, « comment la belle eau se recourbe et se courbe, serpente et ondule là, comme si elle était troublée d'être exclue du brillant soleil, et de la vue joyeuse du visage humain, pour le miroir duquel elle fut créée. »
En vérité, l'eau de la fontaine était agitée, écumante et sifflante d'une manière surprenante ; il semblait qu'il y eût à l'intérieur quelque chose possédant vie et volonté, qui luttait pour se libérer de son emprisonnement. Mais Ondine n'en poussa qu'avec plus d'insistance l'accomplissement de ses ordres. Cette insistance était à peine nécessaire. Les serviteurs du château étaient aussi heureux d'obéir à leur douce dame qu'ils l'étaient de s'opposer à l'esprit hautain de Bertalda ; et, bien que celle-ci pût gronder et menacer, la pierre se trouva en quelques minutes solidement posée sur l'ouverture de la fontaine. Ondine se pencha pensivement par-dessus, et écrivit avec ses beaux doigts sur la surface plate. Elle devait pourtant avoir quelque chose de très tranchant et corrosif à la main, car lorsqu'elle se retira, et que les domestiques s'approchèrent pour examiner la pierre, ils découvrirent divers caractères étranges gravés dessus, que nul d'entre eux n'y avait vus auparavant.
Lorsque le chevalier revint à la maison, vers le soir, Bertalda le reçut avec des larmes et des plaintes sur la conduite d'Ondine. Il lança un regard sévère de reproche à sa pauvre femme, et celle-ci baissa les yeux avec détresse ; pourtant elle dit très calmement :
« Mon seigneur et époux, vous ne réprimandez jamais même un esclave avant d'entendre sa défense ; combien moins votre épouse légitime ! »
« Parlez ! Qu'est-ce qui vous a poussée à cette conduite singulière ? » dit le chevalier avec un visage sombre.
« Je souhaiterais vous le dire lorsque nous serons entièrement seuls », dit Ondine avec un soupir.
« Vous pouvez me le dire tout aussi bien en présence de Bertalda », répondit-il.
« Oui, si vous me le commandez », dit Ondine ; « mais ne me le commandez pas — je vous en prie, je vous en prie, ne le faites pas ! »
Elle avait l'air si humble, affectueuse et obéissante, que le cœur du chevalier fut touché et adouci, comme s'il ressentait l'influence d'un rayon provenant de temps meilleurs. Il prit gentiment son bras dans le sien et la mena dans son appartement, où elle parla ainsi :
« Vous savez déjà quelque chose, mon bien-aimé seigneur, de Kuhleborn, mon oncle mal disposé, et vous avez souvent ressenti du déplaisir à le rencontrer dans les passages de ce château. Plusieurs fois, il a terrifié Bertalda jusqu'à l'évanouissement. Il fait cela parce qu'il ne possède pas d'âme, étant un simple miroir élémentaire du monde extérieur, tandis que du monde intérieur il ne peut donner aucun reflet. De plus, il observe parfois que vous êtes mécontent de moi, que dans ma faiblesse enfantine je pleure à ce sujet, et que Bertalda, peut-être, rit au même moment. C'est pourquoi il imagine que tout va mal entre nous, et s'immisce de diverses manières dans notre cercle, sans y être invité. Qu'y gagne-je à le réprimander, à montrer mon déplaisir et à le renvoyer ? Il ne croit pas un mot de ce que je dis. Sa pauvre nature n'a aucune idée que les joies et les peines de l'amour ont une ressemblance si douce, et sont si intimement liées qu'aucune puissance sur terre n'est capable de les séparer. Un sourire brille au milieu des larmes, et un sourire appelle les larmes hors de leur demeure. »
Elle leva les yeux vers Huldbrand, souriant et pleurant, et il ressentit à nouveau dans son cœur toute la magie de son amour passé. Elle le perçut et le pressa plus tendrement contre elle, tandis qu'avec des larmes de joie, elle poursuivit ainsi :
« Lorsque le perturbateur de notre paix ne voulut pas s'en aller par les mots, je fus contrainte de lui fermer la porte ; et l'unique entrée par laquelle il a accès à nous est cette fontaine. Sa relation avec les autres esprits des eaux de cette région est coupée par les vallées qui nous bordent ; et son royaume ne commence qu'au loin, sur le Danube, dans les affluents duquel certains de ses bons amis ont leur demeure. Pour cette raison, j'ai fait placer la pierre sur l'ouverture de la fontaine et j'y ai gravé des caractères qui déjouent tous les efforts de mon oncle méfiant ; de sorte qu'il n'a désormais plus le pouvoir de s'introduire chez vous, chez moi, ou chez Bertalda. Les êtres humains, il est vrai, malgré les caractères que j'y ai inscrits, sont capables de soulever la pierre sans difficulté extraordinaire ; rien ne les en empêche. Si vous le souhaitez, donc, retirez-la, selon le désir de Bertalda ; mais elle ne sait assurément pas ce qu'elle demande. Le fruste Kuhleborn porte sur elle une malveillance particulière ; et si les choses qu'il m'a prédites devaient se produire, ce qui pourrait arriver sans que vous ayez la moindre mauvaise intention, ah ! très cher, même vous-même seriez exposé au péril. »
Huldbrand sentit la générosité de sa douce épouse au plus profond de son cœur, puisqu'elle avait été si prompte à confiner son redoutable défenseur, et ce, au moment même où Bertalda lui en faisait le reproche. Il la pressa dans ses bras avec la plus tendre affection et dit avec émotion :
« La pierre demeurera immobile ; tout reste, et restera toujours, exactement comme vous le souhaitez, ma plus douce Undine ! »
À ces expressions de tendresse si longtemps retenues, elle répondit à ses caresses avec un humble ravissement et finit par dire :
« Mon très cher époux, puisque vous êtes si bon et si indulgent aujourd'hui, puis-je oser vous demander une faveur ? Voyez, il en est de vous comme de l'été. Même au milieu de sa plus haute splendeur, l'été revêt la couronne flamboyante et tonnante de glorieux orages, en quoi il ressemble fort à un roi et à un dieu sur terre. Vous aussi, vous êtes parfois terrible dans vos réprimandes ; vos yeux lancent des éclairs, tandis que le tonnerre gronde dans votre voix ; et bien que cela puisse fort bien vous aller, moi, dans ma folie, je ne peux m'empêcher d'en pleurer parfois. Mais jamais, je vous en conjure, ne vous comportez ainsi envers moi sur une rivière, ou même lorsque nous sommes près d'une étendue d'eau. Car si vous le faisiez, mes parents acquerraient un droit sur moi. Ils m'arracheraient inexorablement à vous dans leur fureur, car ils concevraient que l'une des leurs a été offensée ; et je serais contrainte, aussi longtemps que je vivrais, de demeurer en bas, dans les palais de cristal, et je n'oserais plus jamais remonter vers vous ; ou s'ils ME RENVOYAIENT vers vous ! — Ô Dieu ! cela serait bien pire encore. Non, non, mon époux bien-aimé ; ne laissez pas les choses en arriver là, si votre pauvre Undine vous est chère. »
Il promit solennellement de faire comme elle le désirait et, incroyablement heureux et plein d'affection, le couple sortit de la pièce. À cet instant même, Bertalda arriva avec quelques ouvriers qu'elle avait entre-temps mandés, et dit d'un air maussade qu'elle avait adopté ces derniers temps :
« Eh bien, maintenant que la consultation secrète est terminée, la pierre peut être retirée. Allez, ouvriers, occupez-vous-en. »
Le chevalier, cependant, fort irrité par son impertinence, dit en termes brefs et très décisifs : « La pierre reste là où elle est ! » Il réprimanda également Bertalda pour la véhémence dont elle avait fait preuve envers son épouse. Sur quoi les ouvriers, souriant d'une satisfaction secrète, se retirèrent ; tandis que Bertalda, pâle de rage, se hâta vers sa chambre.
Lorsque l'heure du souper arriva, on attendit Bertalda en vain. On envoya la chercher ; mais le domestique trouva ses appartements vides et ne rapporta avec lui qu'une lettre scellée, adressée au chevalier. Il l'ouvrit avec alarme et lut :
« Je sens avec honte que je ne suis que la fille d'un pauvre pêcheur. Puisque j'ai un instant oublié cela, je ferai pénitence dans la misérable hutte de mes parents. Adieu à vous et à votre belle épouse ! »
Undine était troublée au plus profond d'elle-même. Avec empressement, elle supplia Huldbrand de se hâter à la poursuite de leur amie, qui s'était enfuie, et de la ramener. Hélas ! elle n'avait nul besoin de le presser. Sa passion pour Bertalda venait d'éclater à nouveau avec véhémence. Il se précipita autour du château, demandant si quelqu'un avait vu dans quelle direction la belle fugitive s'était rendue. Il ne put obtenir aucune information ; et il était déjà dans la cour sur son cheval, déterminé à prendre au hasard la route par laquelle il avait conduit Bertalda au château, lorsqu'apparut un page qui lui assura avoir rencontré la dame sur le chemin de la Vallée Noire. Rapide comme une flèche, le chevalier s'élança par la porte dans la direction indiquée, sans entendre la voix d'agonie d'Undine, qui criait après lui depuis la fenêtre :
« Vers la Vallée Noire ? Oh, pas là ! Huldbrand, pas là ! Ou si vous voulez y aller, pour l'amour du ciel, emmenez-moi avec vous ! »
Mais lorsqu'elle s'aperçut que tous ses appels étaient vains, elle ordonna de seller instantanément son palefroi blanc et suivit le chevalier, sans permettre à un seul serviteur de l'accompagner.
La Vallée Noire se trouve isolée loin dans les montagnes. Quel peut être son nom actuel, je ne saurais le dire. À l'époque dont je parle, les gens du pays lui donnaient cette appellation à cause de l'obscurité profonde produite par les ombres des arbres élevés, et plus particulièrement par une croissance dense de sapins qui recouvrait cette région de landes. Même le ruisseau, qui bouillonnait entre les rochers, prenait la même teinte sombre et ne montrait rien de cet aspect joyeux que les cours d'eau ont coutume d'avoir lorsqu'ils ont le ciel bleu immédiatement au-dessus d'eux.
C'était maintenant le crépuscule du soir ; et entre les hauteurs, l'endroit était devenu extrêmement sauvage et sombre. Le chevalier, en proie à une grande anxiété, longeait le bord du ruisseau. Il craignait tantôt, par son retard, de laisser la fugitive prendre trop d'avance sur lui ; et tantôt, dans sa précipitation trop avide, il craignait de ne pas l'apercevoir et de passer à côté d'elle, si elle désirait se cacher de ses recherches. Il avait entre-temps pénétré assez avant dans la vallée et pouvait espérer bientôt rattraper la jeune fille, à condition de poursuivre sur la bonne piste. La peur, en effet, qu'il ne l'ait pas encore trouvée, faisait battre son cœur avec une anxiété de plus en plus vive. Dans la nuit orageuse qui approchait, et qui tombait toujours plus effroyablement sur cette vallée, où la délicate Bertalda s'abriterait-elle, s'il ne parvenait pas à la retrouver ? Enfin, alors que ces pensées traversaient son esprit, il vit quelque chose de blanc luire à travers les branches sur la pente de la montagne. Il crut reconnaître la robe de Bertalda ; et il dirigea sa course vers elle. Mais son cheval refusa d'avancer ; il se cabra avec une fureur si incontrôlable, et son maître était si peu disposé à perdre un instant, que (d'autant plus qu'il voyait que les fourrés étaient totalement impraticables à cheval) il mit pied à terre, et, ayant attaché son coursier hennissant à un orme, se fraya un chemin avec prudence à travers le sous-bois enchevêtré. Les branches, humidifiées par les gouttes froides de la rosée du soir, frappaient son front et ses joues ; un tonnerre lointain grondait de l'autre côté des montagnes ; et tout prenait une apparence si étrange qu'il commença à ressentir de l'effroi pour la silhouette blanche, qui gisait maintenant à une courte distance de lui sur le sol. Pourtant, il pouvait voir distinctement qu'il s'agissait d'une femme, endormie ou évanouie, et vêtue de longs vêtements blancs tels que Bertalda en avait porté la veille. S'approchant tout près d'elle, il fit bruisser les branches et résonner son épée ; mais elle ne bougea pas.
« Bertalda ! » cria-t-il, d'abord bas, puis de plus en plus fort ; pourtant, elle ne l'entendait pas. Enfin, lorsqu'il eut prononcé le cher nom avec une énergie plus puissante encore, un écho creux provenant des sommets de la montagne entourant la vallée renvoya le son amorti : « Bertalda ! » La dormeuse restait toujours insensible. Il se pencha ; mais l'obscurité de la vallée et l'opacité du crépuscule ne lui permettaient pas de distinguer ses traits. Tandis qu'avec une incertitude douloureuse, il se penchait sur elle, un éclair déchira soudain la vallée. Grâce à ce jet de lumière, il vit un visage effroyablement déformé tout près du sien, et une voix rauque parvint à ses oreilles :
« Toi, soupirant amoureux, donne-moi un baiser ! » Huldbrand bondit sur ses pieds avec un cri d'horreur, et l'hideuse silhouette se leva avec lui.
« Rentre chez toi ! » cria-t-elle, avec un murmure profond : « les démons sont de sortie. Rentre chez toi ! ou je te tiens ! » Et elle tendit vers lui ses longs bras blancs.
« Malicieux Kuhleborn ! » s'exclama le chevalier, avec une énergie retrouvée ; « si Kuhleborn tu es, quelle affaire as-tu ici ? — que veux-tu, petit gobelin ? Tiens, prends ton baiser ! » Et dans sa fureur, il abattit son épée sur la forme. Mais elle s'évanouit comme une vapeur ; et un déferlement d'eau, qui le mouilla de haut en bas, ne lui laissa aucun doute sur l'ennemi auquel il avait eu affaire.
« Il souhaite m'effrayer pour que je renonce à ma poursuite de Bertalda », se dit-il. « Il s'imagine que je serai terrifié par ses tours insensés, et que je laisserai la pauvre jeune fille en détresse à son pouvoir, afin qu'il puisse exercer sa vengeance sur elle à sa guise. Mais cela, il ne l'obtiendra pas, faible esprit des flots ! Ce que le cœur de l'homme peut accomplir, lorsqu'il déploie toute la force de sa volonté et de ses plus nobles puissances, le pauvre gobelin ne peut le concevoir. »
Il sentit la vérité de ses paroles, et qu'elles avaient insufflé à son cœur un courage nouveau. La chance, elle aussi, semblait lui sourire ; car, avant d'atteindre son cheval attaché, il entendit distinctement la voix de Bertalda, pleurant non loin devant lui, au milieu du grondement du tonnerre et de la tempête qui augmentait à chaque instant. Il vola rapidement vers le son et trouva la jeune fille tremblante, alors même qu'elle tentait d'escalader la pente, espérant échapper à l'effroyable obscurité de cette vallée. Il s'approcha d'elle avec des mots d'amour ; et, aussi audacieuse et fière que sa résolution eût été peu de temps auparavant, elle ne ressentit plus que de la joie à ce que l'homme qu'elle aimait si passionnément la sauve de cette solitude effrayante, et l'appelle ainsi à revenir à la vie joyeuse du château. Elle le suivit presque sans résistance, mais si épuisée par la fatigue que le chevalier fut heureux de l'amener à son cheval, qu'il détacha maintenant précipitamment de l'orme, afin de soulever la belle vagabonde pour la mettre dessus, puis de le conduire prudemment par la bride à travers les ombres incertaines de la vallée.
Mais, à cause de l'apparition sauvage de Kuhleborn, le cheval était devenu totalement ingouvernable. Se cabrant et hennissant follement, le chevalier aurait dû déployer un effort peu commun pour monter lui-même sur la bête ; placer la tremblante Bertalda sur celle-ci était impossible. Ils furent donc contraints de rentrer à pied. Tandis que, d'une main, le chevalier tirait le coursier après lui par la bride, il soutenait la Bertalda chancelante de l'autre. Elle mobilisait toute la force qu'elle avait pour s'échapper rapidement de ce val de terreur. Mais la lassitude l'accablait comme du plomb ; et tous ses membres tremblaient, en partie à cause de ce qu'elle avait souffert de l'extrême terreur que Kuhleborn lui avait déjà causée, et en partie à cause de sa peur actuelle face au rugissement de la tempête et du tonnerre au milieu de la forêt de montagne.
Enfin, elle glissa du bras du chevalier ; et s'affaissant sur la mousse, elle dit : « Laissez-moi seulement rester ici, mon noble seigneur. Je subis la punition due à ma folie ; et je dois périr ici d'évanouissement et de crainte. »
« Jamais, noble dame, je ne vous abandonnerai », s'écria Huldbrand, essayant en vain de retenir l'animal furieux qu'il menait, car le cheval était tout écumant et commençait à s'énerver plus violemment qu'auparavant, si bien que le chevalier fut heureux de le maintenir à une distance suffisante de la jeune fille épuisée pour l'épargner d'une nouvelle frayeur. Mais il n'avait pas fait cinq pas avec le coursier frénétique qu'elle commença à l'appeler d'une voix très douloureuse, craignant qu'il ne l'abandonne réellement dans cette horrible contrée sauvage. Il ne savait quelle conduite tenir. Il aurait volontiers rendu sa liberté à la bête enragée ; il l'aurait laissé s'enfuir au milieu de la nuit et épuiser sa fureur, s'il n'avait craint que, dans ce défilé étroit, ses sabots ferrés de fer ne viennent tonner sur l'endroit même où Bertalda gisait.
Dans ce péril et cet embarras extrêmes, il entendit avec ravissement le roulement des roues d'un chariot qui descendait lentement le chemin pierreux derrière eux. Il appela à l'aide ; une réponse lui fut donnée de la voix grave d'un homme, leur demandant de prendre patience, mais leur promettant assistance ; et deux chevaux gris apparurent peu après à travers les buissons, et près d'eux leur conducteur vêtu de la blouse blanche d'un charretier ; et ensuite apparut un grand drap de toile blanche, dont étaient couvertes les marchandises qu'il semblait transporter. Les chevaux gris, obéissant à un cri de leur maître, s'arrêtèrent. Il s'approcha du chevalier et l'aida à contenir la fureur du coursier écumant.
« Je sais bien, dit-il, ce qui ne va pas avec la bête. La première fois que j'ai voyagé par ce chemin, mes chevaux étaient tout aussi obstinés et entêtés que le vôtre. La raison en est qu'il y a un esprit des eaux qui hante cette vallée — et un esprit malin, dit-on — qui prend plaisir aux méfaits et aux sorcelleries de ce genre. Mais j'ai appris une incantation ; et si vous me laissez la murmurer à l'oreille de votre cheval, il restera aussi calme que mes gris argentés ici. »
« Tentez donc votre chance et aidez-nous le plus rapidement possible ! » dit le chevalier impatient.
Sur quoi le charretier abaissa la tête du coursier qui se cabrait tout près de la sienne et prononça quelques mots à son oreille. L'animal resta instantanément immobile et soumis ; seuls son halètement rapide et sa sueur fumante témoignaient de sa violence récente.
Huldbrand eut peu de temps pour demander par quels moyens cela avait été effectué. Il convint avec l'homme qu'il prendrait Bertalda dans son chariot, où, comme il le disait, une quantité de coton doux était rangée, et qu'il pourrait de cette manière la transporter au château de Ringstetten. Le chevalier pourrait les accompagner à cheval. Mais le cheval semblait trop épuisé pour porter son maître si loin. Voyant cela, l'homme lui conseilla de monter dans le chariot avec Bertalda. Le cheval pourrait y être attaché derrière.
« C'est en descente, dit-il, et la charge pour mes gris sera donc légère. »
Le chevalier accepta son offre et monta dans le chariot avec Bertalda. Le cheval suivit patiemment derrière, tandis que le charretier, robuste et attentif, marchait à côté d'eux.
Au milieu du silence et de l'obscurité grandissante de la nuit, la tempête semblant de plus en plus lointaine, dans le sentiment réconfortant de leur sécurité, une conversation confidentielle s'engagea entre Huldbrand et Bertalda. Il lui reprocha en termes des plus flatteurs sa fuite rancunière. Elle s'excusa avec humilité et émotion ; et à chaque inflexion de sa voix, il apparaissait, comme une lampe guidant vers l'être aimé à travers la nuit et les ténèbres, qu'Huldbrand lui était toujours cher. Le chevalier sentait le sens de ses paroles plutôt qu'il n'entendait les mots eux-mêmes, et répondait simplement à ce sens.
Puis le charretier cria soudain d'une voix surprenante : « Debout, mes gris, levez vos pieds ! Hé, maintenant, ensemble ! — montrez votre esprit ! — souvenez-vous de qui vous êtes ! »
Le chevalier se pencha par-dessus le côté du chariot et vit que les chevaux avaient fait un pas au milieu d'un ruisseau écumant et nageaient même presque, tandis que les roues du chariot tournaient et étincelaient comme des roues de moulin ; et le charretier était passé devant pour éviter le gonflement du flot.
« Quel genre de route est-ce là ? Cela mène au milieu du courant ! » cria Huldbrand à son guide.
« Pas du tout, monsieur, répondit-il avec un rire ; c'est tout le contraire. Le courant coule au milieu de notre route. Regardez autour de vous et voyez comme tout est inondé ! »
La vallée entière, en effet, était en ébullition, alors que les eaux, soudainement montées et visiblement en train de monter, la balayaient.
« C'est Kuhleborn, ce mauvais esprit des eaux, qui veut nous noyer ! » s'exclama le chevalier. « N'avez-vous aucune incantation de protection contre lui, ami ? »
« J'en ai une, répondit le charretier ; mais je ne peux ni ne dois m'en servir avant que vous ne sachiez qui je suis. »
« Est-ce le moment pour les devinettes ? » cria le chevalier. « Le flot monte à chaque instant davantage ; et qu'importe à MOI de savoir qui VOUS êtes ? »
« Mais peut-être que cela vous importe, pourtant, dit le guide ; car je suis Kuhleborn. »
En parlant ainsi, il passa sa tête dans le chariot et rit avec un visage déformé. Mais le chariot ne fut plus un chariot ; les chevaux gris ne furent plus des chevaux ; tout fut transformé en écume — tout sombra dans les eaux qui se précipitaient et sifflaient autour d'eux ; tandis que le charretier lui-même, s'élevant sous la forme d'une vague gigantesque, entraîna le coursier qui luttait vainement sous les eaux, puis s'éleva à nouveau, immense comme une tour liquide, balaya les têtes du couple flottant, et était sur le point de les ensevelir irrémédiablement en dessous. Alors, la voix douce d'Undine fut entendue à travers le tumulte ; la lune émergea des nuages ; et à sa lumière, Undine fut vue sur les hauteurs au-dessus de la vallée. Elle réprimanda, elle menaça les flots au-dessous d'elle. La vague menaçante et semblable à une tour disparut, en grommelant et en murmurant ; les eaux s'écoulèrent doucement sous les rayons de la lune ; tandis qu'Undine, telle une colombe blanche planant, descendit de la colline, souleva le chevalier et Bertalda, et les porta vers un endroit verdoyant, où, par ses efforts fervents, elle les rétablit bientôt et dissipa leurs terreurs. Elle aida ensuite Bertalda à monter sur le palefroi blanc sur lequel elle-même avait été portée dans la vallée ; et ainsi, tous trois rentrèrent au château de Ringstetten.
CHAPITRE 8
Après cette dernière aventure, ils vécurent au château sans être dérangés et dans une paix heureuse. Le chevalier était de plus en plus impressionné par la bonté céleste de sa femme, qu'elle avait si noblement manifestée par sa poursuite immédiate et par le sauvetage qu'elle avait effectué dans la Vallée Noire, là où le pouvoir de Kuhleborn recommençait. Undine elle-même jouissait de cette paix et de cette sécurité qui ne font jamais défaut à l'âme tant qu'elle sait distinctement qu'elle est sur le bon chemin ; et en outre, dans l'amour et l'estime nouvellement éveillés de son mari, mille lueurs d'espoir et de joie brillaient sur elle.
Bertalda, de son côté, se montrait reconnaissante, humble et timide, sans tirer pour elle-même aucun mérite de son comportement. Chaque fois qu'Huldbrand ou Undine commençaient à lui expliquer leurs raisons pour recouvrir la fontaine, ou leurs aventures dans la Vallée Noire, elle les suppliait instamment de lui épargner le récit, car le souvenir de la fontaine lui causait trop de honte, et celui de la Vallée Noire trop de terreur. Elle n'en apprit rien de plus ; et qu'aurait-elle gagné à en savoir davantage ? La paix et la joie avaient visiblement élu domicile au château de Ringstetten. Ils jouissaient de leurs bénédictions présentes en toute sécurité, et s'imaginaient maintenant que la vie ne pouvait produire que d'agréables fleurs et fruits.
Dans ce bonheur, l'hiver arriva et s'en alla ; et le printemps, avec son feuillage d'un vert tendre et son ciel d'un bleu des plus doux, succéda pour réjouir les cœurs des trois habitants du château. La saison était en harmonie avec leurs esprits, et leurs esprits imprégnaient la saison de leurs propres teintes. Quoi d'étonnant, alors, que ses cigognes et ses hirondelles leur insufflent également une disposition au voyage ? Par une matinée lumineuse, tandis qu'ils se promenaient vers l'une des sources du Danube, Huldbrand parla de la magnificence de ce noble fleuve, de la façon dont il ne cessait de gonfler à mesure qu'il coulait à travers des pays enrichis par ses eaux, de la splendeur avec laquelle Vienne s'élevait et étincelait sur ses rives, et de la façon dont il devenait plus beau et plus imposant tout au long de sa progression.
« Il doit être glorieux de suivre son cours jusqu'à Vienne ! » s’exclama Bertalda avec chaleur ; mais, reprenant aussitôt cette contenance humble et modeste qu’elle avait récemment adoptée, elle s’interrompit et rougit en silence.
Cela émut beaucoup Ondine ; et, avec le désir le plus vif de faire plaisir à son amie, elle dit : « Qu’est-ce qui nous empêche de faire ce petit voyage ? »
Bertalda bondit de joie, et les deux amies se mirent à l'instant même à dépeindre ce voyage enchanteur sur le Danube avec les couleurs les plus brillantes. Huldbrand, lui aussi, approuva le projet avec plaisir ; seulement, il murmura une fois, avec une certaine appréhension, à l’oreille d’Ondine :
« Mais à cette distance, Kuhleborn retrouve toute sa puissance ! »
« Qu’il vienne, qu’il vienne », répondit-elle en riant ; « je serai là, et il n’ose commettre aucune de ses méchancetés en ma présence. »
Ainsi fut levé le dernier obstacle. Ils préparèrent l’expédition et se mirent bientôt en route avec entrain et les plus beaux espoirs.
Mais ne soyez pas surpris, ô homme, si les événements se produisent presque toujours très différemment de ce que vous attendez. Cette puissance malveillante qui guette notre perte prend plaisir à bercer sa victime choisie de doux chants et d’illusions dorées ; tandis qu’à l’inverse, le messager du ciel frappe souvent avec force à notre porte pour nous alarmer et nous réveiller.
Durant les premiers jours de leur descente du Danube, ils furent inhabituellement heureux. Plus ils avançaient sur les eaux de ce fier fleuve, plus les paysages devenaient beaux. Mais au milieu de scènes par ailleurs délicieuses, et dont ils s’étaient promis les plus pures délices, l’obstiné Kuhleborn, abandonnant tout déguisement, commença à montrer son pouvoir de les tourmenter. Il n’avait, à vrai dire, d’autre moyen d’y parvenir que par des tours — car Ondine réprimandait souvent les vagues déchaînées ou les vents contraires, et alors l’insolence de l’ennemi était aussitôt humiliée et soumise ; mais ses attaques se renouvelaient, et les réprimandes d’Ondine redevenaient nécessaires, si bien que le plaisir des compagnons de voyage était complètement gâché. Les bateliers, eux aussi, chuchotaient continuellement entre eux avec consternation, et observaient leurs trois supérieurs avec méfiance, tandis que les serviteurs eux-mêmes commençaient de plus en plus à nourrir de sombres conjectures et à guetter leur maître et leur maîtresse avec des regards soupçonneux.
Huldbrand se disait souvent en lui-même : « Voilà ce qui arrive quand le semblable n’épouse pas son semblable — quand un homme forme une union contre nature avec une fille des eaux. » S’excusant, comme nous aimons tous le faire, il ajoutait : « Je ne savais pas, en fait, que c’était une fille de la mer. C’est mon malheur que mes pas soient hantés et troublés par les humeurs sauvages de sa race, mais ce n’est pas mon crime. »
Par de telles réflexions, il se sentait quelque peu ragaillardi ; mais, d’un autre côté, il éprouvait plus de mauvaise humeur, presque de l’aversion, envers Ondine. Il la regardait avec colère, et la malheureuse épouse ne comprenait que trop bien le sens de ses regards. Un jour, attristée par cette froideur, tout en étant épuisée par ses efforts incessants pour déjouer les artifices de Kuhleborn, elle sombra vers le soir dans un profond sommeil, bercée et apaisée par le doux mouvement de la barque. Mais à peine eut-elle clos les yeux que chaque personne à bord, dans quelque direction qu’elle regardât, vit la tête d’un homme, effrayante au-delà de toute imagination : chaque tête surgissait des vagues, non comme celle d’une personne nageant, mais tout à fait perpendiculairement, comme si elle était fermement fixée au miroir aqueux, tout en avançant avec la barque. Chacun voulut montrer à son compagnon ce qui l’effrayait lui-même, et chacun perçut la même expression d’horreur sur le visage de l’autre, bien que les mains et les yeux fussent dirigés vers des points différents, comme si le monstre, à moitié riant et à moitié menaçant, surgissait face à chacun.
Cependant, lorsqu’ils voulurent se faire comprendre l’un l’autre l’emplacement, et que tous s’écrièrent : « Regardez, là ! » « Non, là ! », les têtes effrayantes devinrent visibles pour chacun, et tout le fleuve autour de la barque grouilla des visages les plus horribles. Tous poussèrent un cri de terreur à cette vue, et Ondine sursauta, tirée de son sommeil. Dès qu’elle ouvrit les yeux, les visages déformés disparurent. Mais Huldbrand était rendu furieux par tant de visions hideuses. Il aurait éclaté en imprécations sauvages si Ondine, avec les regards les plus humbles et le ton de voix le plus doux, n’avait dit :
« Pour l’amour de Dieu, mon époux, n’exprimez pas votre mécontentement contre moi ici — nous sommes sur l’eau. »
Le chevalier se tut et s’assit, plongé dans une profonde réflexion. Ondine murmura à son oreille : « Ne serait-il pas préférable, mon amour, de renoncer à ce voyage insensé et de retourner en paix au château de Ringstetten ? »
Mais Huldbrand murmura avec courroux : « Je dois donc devenir prisonnier dans mon propre château, et ne pas avoir le droit de respirer un instant tant que la fontaine est couverte ? Plût au ciel que votre maudite parenté… »
Alors Ondine posa sa main délicate sur ses lèvres avec caresse. Il ne dit plus rien ; mais, en silence, il médita sur tout ce qu’Ondine avait dit auparavant.
Bertalda, pendant ce temps, s’était abandonnée à une foule de pensées pressantes. De l’origine d’Ondine, elle en savait long, mais pas tout ; et le terrible Kuhleborn restait pour elle un mystère redoutable et impénétrable — elle n’avait, en vérité, jamais entendu son nom. En songeant à ces choses merveilleuses, elle défit, sans être pleinement consciente de ce qu’elle faisait, un collier d’or qu’Huldbrand, l’un des jours précédents de leur voyage, lui avait acheté à un marchand ambulant ; et elle le laissait maintenant flotter par jeu juste au-dessus de la surface du courant, tandis que, dans son humeur rêveuse, elle appréciait le brillant reflet qu’il projetait sur l’eau, si claire sous la lueur du soir. À cet instant, une main énorme jaillit soudain du Danube, saisit le collier et disparut avec lui sous les flots. Bertalda poussa un cri, et un rire méprisant retentit depuis les profondeurs du fleuve.
Le chevalier ne put alors plus contenir sa colère. Il bondit, déversa un torrent de reproches, accabla de malédictions tous ceux qui s’immisçaient dans ses affaires et troublaient sa vie, et les mit tous au défi, esprits de l’eau ou sirènes, de s’approcher de la portée de son épée.
Bertalda, entre-temps, pleurait la perte de cet ornement si cher à son cœur, et ses larmes furent pour Huldbrand comme de l’huile versée sur le feu de sa fureur ; tandis qu’Ondine passait la main par-dessus le bord de la barque, la trempant dans les vagues, murmurant doucement pour elle-même, et n’interrompant son étrange chuchotement mystérieux que par instants pour supplier son mari :
« Ne me réprimandez pas ici, bien-aimé ; blâmez tous les autres comme vous voudrez, mais pas moi. Vous savez pourquoi ! » Et en vérité, bien qu’il tremblât sous l’effet d’une passion excessive, il s’abstint de toute parole directement dirigée contre elle.
Elle ramena alors dans sa main mouillée, qu’elle avait tenue sous les vagues, un collier de corail d’une beauté si exquise, d’un éclat si étincelant, qu’il éblouit les yeux de tous ceux qui le contemplaient. « Prenez ceci », dit-elle en le tendant gentiment à Bertalda, « j’ai ordonné qu’on l’apporte pour compenser en quelque sorte votre perte ; alors ne soyez plus triste, pauvre enfant. »
Mais le chevalier se précipita entre elles, et arrachant le bel ornement de la main d’Ondine, le rejeta dans les flots ; et, fou de rage, s’écria : « Ainsi, vous avez encore des liens avec eux ! Au nom de toutes les sorcières, allez et restez parmi eux avec vos présents, espèce de magicienne, et laissez-nous, nous autres êtres humains, en paix ! »
Les yeux fixes mais ruisselants de larmes, la pauvre Ondine le regarda, la main toujours tendue, tout comme lorsqu’elle avait si affectueusement offert son brillant cadeau à Bertalda. Elle commença alors à pleurer de plus en plus, comme si son cœur allait se briser, comme une innocente et tendre enfant cruellement offensée. Enfin, épuisée, elle dit : « Adieu, mon très cher, adieu. Ils ne vous feront aucun mal ; restez seulement fidèle, afin que j’aie le pouvoir de les éloigner de vous. Mais je dois m’en aller ! m’en aller dès cette jeunesse ! Oh, malheur, malheur ! qu’avez-vous fait ! Oh, malheur, malheur ! »
Et elle disparut par-dessus le bord de la barque. Qu’elle plongeât dans le courant, ou que, telle l’eau se fondant dans l’eau, elle s’écoulât avec lui, ils ne le surent pas — sa disparition fut à la fois semblable aux deux et à aucun des deux. Mais elle fut perdue dans le Danube, instantanément et complètement ; seules de petites vagues murmuraient et sanglotaient encore autour de la barque, et l’on pouvait presque les entendre dire : « Oh, malheur, malheur ! Ah, reste fidèle ! Oh, malheur ! »
Mais Huldbrand, dans une passion de larmes brûlantes, se jeta sur le pont de la barque ; et un profond évanouissement enveloppa bientôt le malheureux dans un oubli béni de sa misère.
Devons-nous appeler cela une bonne ou une mauvaise chose, que notre deuil n’ait pas une longue durée ? Je veux dire ce deuil profond qui vient des sources mêmes de notre être, qui devient si intimement lié aux objets perdus de notre amour que nous réalisons à peine leur perte, tandis que notre chagrin se consacre religieusement à honorer leur image jusqu’à ce que nous atteignions ce terme qu’ils ont déjà atteint !
En vérité, tous les gens de bien observent dans une certaine mesure cette dévotion religieuse ; mais elle cesse pourtant bientôt d’être ce premier chagrin profond. D’autres images, nouvelles, affluent, jusqu’à ce que, à notre grand regret, nous fassions l’expérience de la vanité de toutes choses terrestres. C’est pourquoi je dois dire : Hélas, que notre deuil ait une si courte durée !
Le seigneur de Ringstetten en fit l’expérience ; mais si ce fut pour son bien, nous le découvrirons dans la suite de cette histoire. Au début, il ne pouvait rien faire d’autre que pleurer — pleurer aussi amèrement que la pauvre et douce Ondine avait pleuré lorsqu’il lui avait arraché des mains ce brillant ornement, avec lequel elle avait si gentiment voulu compenser la perte de Bertalda. Et puis il tendait la main, comme elle l’avait fait, et pleurait à nouveau comme elle, avec une violence renouvelée. Il chérissait l’espoir secret que même les sources de la vie finiraient par s’épuiser à force de pleurer. Et une telle pensée n’a-t-elle pas traversé l’esprit de beaucoup d’entre nous, avec un plaisir douloureux, en des temps de vive affliction ? Bertalda pleurait avec lui ; et ils vécurent longtemps ensemble au château de Ringstetten dans une tranquillité imperturbable, honorant la mémoire d’Ondine, et ayant presque totalement oublié leur attachement passé. Et c’est pourquoi la bonne Ondine, vers cette époque, visitait souvent les rêves d’Huldbrand : elle l’apaisait avec des caresses douces et affectueuses, puis s’en allait à nouveau, pleurant en silence ; si bien qu’à son réveil, il ne savait parfois pas comment ses joues étaient devenues si humides — si c’était causé par ses larmes, ou seulement par les siennes.
Mais à mesure que le temps passait, ces visions devinrent moins fréquentes, et le chagrin du chevalier moins vif ; pourtant, il n’aurait peut-être jamais nourri d’autre désir que de penser ainsi tranquillement à Ondine et de parler d’elle, si le vieux pêcheur n’était arrivé à l’improviste au château et n’avait insisté avec ferveur pour que Bertalda retournât avec lui en tant que sa fille. Il avait appris la disparition d’Ondine ; et il n’était pas disposé à permettre à Bertalda de rester plus longtemps au château avec le chevalier veuf. « Car », disait-il, « que ma fille m’aime ou non est une chose dont je ne me soucie pas de savoir pour l’instant ; mais son honneur est en jeu : et là où c’est le cas, rien d’autre ne doit être pris en considération. »
Cette résolution du vieux pêcheur, et la solitude effrayante qui, au départ de Bertalda, menaçait d’accabler le chevalier dans chaque salle et chaque couloir du château déserté, mirent en lumière ce qui avait disparu dans son chagrin pour Ondine — je veux dire, son attachement pour la belle Bertalda ; et il en fit part au père de celle-ci.
Le pêcheur avait bien des objections à faire au mariage proposé. Le vieil homme avait aimé Ondine avec une tendresse extrême, et il doutait que la simple disparition de sa chère enfant pût être correctement considérée comme sa mort. Mais même si l’on admettait que son cadavre gisait raide et froid au fond du Danube, ou qu’il avait été emporté par le courant jusqu’à l’océan, Bertalda avait tout de même eu quelque part à sa mort ; et il ne convenait pas qu’elle prît la place de la pauvre épouse lésée. Le pêcheur, cependant, avait aussi éprouvé une grande estime pour le chevalier : cela, ainsi que les supplications de sa fille, qui était devenue beaucoup plus douce et respectueuse, et ses larmes pour Ondine, exercèrent leur influence, et il dut finalement être contraint d’abandonner son opposition, car il resta au château sans objection, et un messager fut envoyé en toute hâte au père Heilmann, qui, dans des jours anciens et plus heureux, avait uni Ondine et Huldbrand, pour lui demander de venir célébrer le second mariage du chevalier.
À peine le saint homme eut-il lu la lettre du seigneur de Ringstetten qu’il se mit en route et fit beaucoup plus diligence pour atteindre le château que le messager ne l’avait fait pour l’atteindre. Chaque fois que son souffle lui manquait dans sa progression rapide, ou que ses vieux membres lui faisaient mal de fatigue, il se disait :
« Peut-être pourrai-je empêcher un péché ; alors ne fléchis pas, corps flétri, avant que j’atteigne le terme de mon voyage ! » Et avec une vigueur renouvelée, il pressa le pas, se hâtant sans repos ni répit, jusqu’à ce que, tard un soir, il entrât dans la cour ombragée du château de Ringstetten.
Les fiancés étaient assis côte à côte sous les arbres, et le vieux pêcheur, d’humeur pensive, était assis près d’eux. Au moment où ils virent le père Heilmann, ils se levèrent avec un élan de joie et se pressèrent autour de lui avec un accueil impatient. Mais lui, en quelques mots, demanda au fiancé de retourner avec lui dans le château ; et lorsque Huldbrand resta muet de surprise et hésita à se conformer à son instante requête, le pieux prédicateur lui dit :
« Je ne sais pourquoi je devrais vouloir vous parler en privé ; ce que j’ai à dire concerne tout autant Bertalda et le pêcheur que vous-même ; et ce que nous devons un jour entendre, il vaut mieux l’entendre le plus tôt possible. Êtes-vous donc si certain, chevalier Huldbrand, que votre première épouse soit réellement morte ? Je peux difficilement le croire. Je ne dirai rien, certes, de l’état mystérieux dans lequel elle peut exister maintenant ; je n’en sais rien avec certitude. Mais qu’elle ait été une épouse des plus dévouées et fidèles est hors de toute contestation. Et depuis quatorze nuits, elle m’apparaît en rêve, debout au pied de mon lit, tordant ses mains délicates d’angoisse et soupirant : “Ah, empêchez-le, cher père ! Je suis encore en vie ! Ah, sauvez sa vie ! Ah, sauvez son âme !”
« Je ne comprenais pas ce que cette vision nocturne pouvait signifier, puis votre messager est arrivé ; et je suis maintenant accouru ici, non pour unir, mais, comme je l’espère, pour séparer ce qui ne devrait pas être joint. Quittez-la, Huldbrand ! quittez-le, Bertalda ! Il appartient encore à une autre ; et ne voyez-vous pas sur sa joue pâle son chagrin pour son épouse perdue ? Ce n’est pas là le visage d’un fiancé ; et l’esprit me dit que “si vous ne le quittez pas, vous ne serez jamais heureux !” »
Tous trois sentirent au plus profond de leur cœur que le père Heilmann disait la vérité ; mais ils ne voulurent pas le croire. Même le vieux pêcheur était si infatué qu’il pensait qu’il ne pouvait en être autrement que comme ils l’avaient récemment décidé entre eux. Tous, donc, avec une détermination et une avidité sombres, luttèrent contre les représentations et les avertissements du prêtre, jusqu’à ce que, secouant la tête et accablé de chagrin, il quittât finalement le château, ne choisissant d’accepter leur abri offert pour une seule nuit, ni même de goûter une bouchée des rafraîchissements qu’ils lui apportaient. Huldbrand se persuada toutefois que le prêtre n’était qu’un visionnaire ; et envoya à l’aube quelqu’un chercher un moine du monastère le plus proche, qui, sans scrupule, promit de célébrer la cérémonie dans quelques jours.
CHAPITRE 9
C’était entre la nuit et l’aube qu’Huldbrand était couché sur sa couche, à moitié éveillé et à moitié endormi. Chaque fois qu’il tentait de se préparer au sommeil, une terreur s’emparait de lui et l’effrayait, comme si ses sommeils étaient hantés par des spectres. Mais il fit un effort pour se réveiller pleinement. Il se sentit éventé comme par les ailes d’un cygne, et bercé comme par le murmure des eaux, jusqu’à ce que, dans une douce confusion des sens, il retombât dans son état de semi-conscience.
Finalement, cependant, il dut s’endormir tout à fait ; car il semblait être soulevé par les ailes des cygnes, et être porté au loin par-dessus terre et mer, tandis que leur musique s’enflait à son oreille très doucement. « La musique du cygne ! le chant du cygne ! » ne pouvait-il s’empêcher de se répéter à chaque instant ; « n’est-ce pas un présage certain de mort ? » Probablement, cependant, cela avait-il encore une autre signification. Tout à coup, il sembla flotter au-dessus de la mer Méditerranée. Un cygne chanta mélodieusement à son oreille que c’était la mer Méditerranée. Et tandis qu’il regardait les vagues, elles devinrent transparentes comme du cristal, si bien qu’il pouvait voir à travers elles jusqu’au fond même.
À cela, un frisson de délice le parcourut, car il pouvait voir Ondine là où elle était assise sous le dôme de cristal clair. Il est vrai qu’elle pleurait très amèrement et semblait beaucoup plus triste que dans ces jours heureux où ils vivaient ensemble au château de Ringstetten, tant à leur arrivée qu’ensuite, juste avant qu’ils ne partent pour leur fatale descente du Danube. Le chevalier ne put s’empêcher de penser à tout cela avec une profonde émotion, mais il ne sembla pas qu’Ondine fût consciente de sa présence.
Kuhleborn s’était entre-temps approché d’elle et s’apprêtait à lui reprocher ses pleurs, lorsqu’elle se redressa et le regarda avec un air si majestueux et imposant qu’il recula presque.
« Bien que je demeure maintenant ici sous les eaux », dit-elle, « j’ai apporté mon âme avec moi. Et c’est pourquoi je peux pleurer, si peu que vous puissiez savoir ce que sont de telles larmes. Elles sont bénies, comme tout est béni pour quiconque est doué d’une véritable âme. »
Il secoua la tête avec incrédulité ; et après avoir réfléchi, répondit : « Et pourtant, nièce, vous êtes soumise à nos lois, en tant qu’être de la même nature que nous-mêmes ; et si IL s’avérait infidèle envers vous et se remariait, vous êtes obligée de lui ôter la vie. »
« Il reste veuf jusqu’à cette heure même », répondit Ondine, « et je lui suis toujours chère dans son cœur endeuillé. »
« Il est, cependant, fiancé », dit Kuhleborn avec un rire de mépris ; « et laissez seulement quelques jours s’écouler, et alors viendra le prêtre avec sa bénédiction nuptiale ; et alors vous devrez monter jusqu’à la mort du mari avec deux épouses. »
« Je n’en ai pas le pouvoir », répondit Ondine avec un sourire. « J’ai scellé la fontaine en toute sécurité contre moi-même et contre toute ma race. »
« Pourtant, s’il quittait son château », dit Kuhleborn, « ou s’il permettait une fois que la fontaine fût découverte, qu’en serait-il ? car il se soucie bien peu de ces choses. »
« C’est pour cette raison même », dit Ondine, souriant toujours à travers ses larmes, « c’est pour cette raison même qu’il plane en ce moment en esprit au-dessus de la mer Méditerranée, et qu’il rêve de l’avertissement que notre discours lui donne. J’ai soigneusement tout planifié. »
À cet instant, Kuhleborn, enflammé de rage, leva les yeux vers le chevalier, le menaça avec courroux, tapa du pied sur le sol, puis disparut comme une flèche sous les vagues. Il sembla enfler dans sa fureur jusqu’à la taille d’une baleine. À nouveau les cygnes se mirent à chanter, à agiter leurs ailes et à s’envoler ; le chevalier sembla s’envoler au-dessus des montagnes et des fleuves, et finalement atterrir au château de Ringstetten, et s’éveiller sur sa couche.
Sur sa couche, il s’éveilla réellement ; et son serviteur, entrant au même moment, l’informa que le père Heilmann s’attardait toujours dans les environs ; qu’il l’avait rencontré la veille au soir dans la forêt, où il s’abritait sous une hutte qu’il avait formée en entrelaçant les branches des arbres et en les recouvrant de mousse et de broussailles fines ; et qu’à la question « Que faisait-il là, puisqu’il ne voulait pas donner la bénédiction nuptiale ? », sa réponse fut :
« Il y a bien d’autres bénédictions que celles qui sont données aux mariages ; et bien que je ne sois pas venu pour officier à la noce, je pourrais encore officier à une solennité bien différente. Toutes choses ont leur saison ; nous devons être prêts à les accueillir toutes. D’ailleurs, se marier et porter le deuil ne sont nullement si dissemblables ; comme quiconque n’est pas volontairement aveugle doit le savoir fort bien. »
Le chevalier fit maint reflet éperdu sur ces paroles et sur son rêve. Mais il est fort difficile de renoncer à une chose que l’on a autrefois considérée comme certaine ; ainsi, tout continua comme il avait été convenu auparavant.
Si je devais vous raconter comment se passa le festin de mariage au château de Ringstetten, ce serait comme si vous voyiez un amas de choses brillantes et agréables, mais recouvertes d’un voile de crêpe noir, à travers lequel leur éclat n’apparaîtrait que comme une dérision du néant de toutes les joies terrestres.
Ce n’était pas qu’une illusion spectrale troublât la scène de fête ; car le château, nous le savons bien, avait été mis à l’abri des méfaits des esprits des eaux. Mais le chevalier, le pêcheur et tous les invités étaient incapables de chasser le sentiment que le personnage principal du festin manquait toujours, et que ce personnage principal ne pouvait être nul autre que la douce et bien-aimée Undine.
Chaque fois que l’on entendait une porte s’ouvrir, tous les yeux se tournaient involontairement dans cette direction ; et si ce n’était rien d’autre que l’intendant avec de nouveaux plats, ou l’échanson avec une provision de vin d’un goût plus raffiné que le précédent, ils regardaient de nouveau vers le bas, avec tristesse et déception, tandis que les éclats d’esprit et la gaieté qui passaient par moments de l’un à l’autre étaient éteints par les larmes d’un souvenir douloureux.
La mariée était la moins pensive de la compagnie, et par conséquent la plus heureuse ; mais même à elle, il semblait parfois étrange d’être assise au bout de la table, portant une couronne verte et une robe brodée d’or, tandis qu’Undine gisait cadavre, raide et froide, au fond du Danube, ou emportée par le courant jusque dans l’océan. Car depuis que son père avait suggéré quelque chose de ce genre, ses paroles résonnaient continuellement à ses oreilles ; et ce jour-là, en particulier, elles ne voulaient ni s’effacer de sa mémoire, ni céder la place à d’autres pensées.
Le soir était à peine arrivé que les convives retournèrent dans leurs foyers ; non pas renvoyés par l’impatience du marié, comme les noces sont parfois interrompues, mais contraints uniquement par une lourde tristesse et des pressentiments funestes. Bertalda se retira avec ses femmes, et le chevalier avec ses serviteurs, pour se dévêtir, mais il n’y avait point de joyeuse compagnie de garçons et de filles d’honneur à cette fête de deuil.
Bertalda souhaitait éveiller des pensées plus joyeuses ; elle ordonna à ses suivantes d’étaler devant elle une brillante parure de bijoux, un présent d’Huldbrand, ainsi que de riches vêtements et des voiles, afin qu’elle pût choisir parmi eux les plus éclatants et les plus beaux pour sa toilette du matin. Les servantes se réjouirent de cette occasion de formuler des vœux et des promesses de bonheur pour leur jeune maîtresse, et ne manquèrent pas d’exalter la beauté de la mariée avec la plus vive éloquence. Cela dura longtemps, jusqu’à ce que Bertalda, se regardant enfin dans un miroir, dise avec un soupir :
« Ah, mais ne voyez-vous pas clairement combien je deviens couverte de taches de rousseur ? Regardez ici, sur le côté de mon cou. »
Elles regardèrent l’endroit, et trouvèrent les taches, en effet, comme leur belle maîtresse l’avait dit ; mais elles les qualifièrent de simples grains de beauté, les plus légères caresses du soleil, telles qu’elles ne feraient qu’accentuer la blancheur de son teint délicat. Bertalda secoua la tête, et les considéra toujours comme un défaut. « Et je pourrais les faire disparaître, dit-elle enfin en soupirant. Mais la fontaine du château est couverte, là où j’avais autrefois cette eau précieuse, si purifiante pour la peau. Oh, si j’avais seulement ce soir une seule fiole de cette eau ! »
« N’est-ce que cela ? » s’écria une femme de chambre alerte, en riant tout en se glissant hors de l’appartement.
« Elle ne sera pas assez folle, dit Bertalda, satisfaite et surprise, pour faire enlever la couverture de pierre de la fontaine dès ce soir ? » À cet instant, ils entendirent le pas d’hommes marchant dans la cour, et purent voir depuis la fenêtre la servante empressée les conduire directement vers la fontaine, et qu’ils portaient des leviers et d’autres outils sur leurs épaules.
« C’est certainement ma volonté, dit Bertalda avec un sourire, si cela ne leur prend pas trop de temps. » Et, ravie à la pensée qu’un mot d’elle suffisait désormais à accomplir ce qui avait été autrefois refusé par un reproche douloureux, elle regarda leurs opérations dans la cour du château éclairée par la lune.
Les hommes soulevèrent l’énorme pierre avec un effort ; l’un d’entre eux, d’ailleurs, soupirait parfois lorsqu’il se rappelait qu’ils détruisaient l’œuvre de leur ancienne maîtresse bien-aimée. Leur travail, cependant, fut bien plus léger qu’ils ne l’avaient espéré. Il semblait qu’une force provenant de l’intérieur même de la fontaine les aidait à soulever la pierre.
« Il semble, dirent les ouvriers les uns aux autres avec étonnement, que l’eau contenue soit devenue une fontaine jaillissante. » Et la pierre montait de plus en plus, et, presque sans l’aide des ouvriers, roula lentement sur le pavé avec un bruit sourd. Mais une apparition surgie de l’ouverture de la fontaine les remplit de crainte, car elle s’élevait comme une colonne d’eau blanche ; au début, ils imaginèrent qu’il s’agissait réellement d’une fontaine, jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent que la forme qui montait était une femme pâle, voilée de blanc. Elle pleurait amèrement, leva les mains au-dessus de sa tête, les tordant tristement tandis qu’elle s’avançait d’un pas lent et solennel vers le château. Les serviteurs reculèrent et s’enfuirent de la source, tandis que la mariée, pâle et immobile d’horreur, restait avec ses suivantes à la fenêtre. Lorsque la figure fut arrivée tout près au-dessous de leur chambre, elle leva les yeux vers elles en sanglotant, et Bertalda crut reconnaître à travers le voile les traits pâles d’Undine. Mais la forme en deuil continua son chemin, triste, réticente et traînante, comme si elle se dirigeait vers le lieu de l’exécution. Bertalda cria à ses suivantes d’appeler le chevalier ; aucune d’elles n’osa bouger de sa place ; et la mariée elle-même redevint muette, comme tremblant au son de sa propre voix.
Tandis qu’elles restaient debout à la fenêtre, immobiles comme des statues, la mystérieuse voyageuse était entrée dans le château, avait gravi les escaliers bien connus et traversé les salles bien connues en larmes silencieuses. Hélas, combien différemment avait-elle autrefois traversé ces pièces !
Le chevalier avait entre-temps renvoyé ses serviteurs. À moitié dévêtu et dans un profond abattement, il se tenait devant un grand miroir, une bougie de cire brûlait faiblement à ses côtés. À cet instant, quelqu’un frappa à sa porte très, très doucement. Undine frappait autrefois ainsi lorsqu’elle jouait quelques-unes de ses ruses attachantes.
« Tout cela n’est qu’illusion ! » se dit-il. « Je dois aller à mon lit nuptial. »
« Tu le dois en effet, mais à un lit froid ! » entendit-il une voix, étouffée par les sanglots, répéter du dehors ; et il vit alors dans le miroir que la porte de sa chambre s’ouvrait lentement, très lentement, et la silhouette blanche entra et referma doucement la porte derrière elle.
« Ils ont ouvert la source, dit-elle d’un ton bas ; et maintenant je suis ici, et tu dois mourir. »
Il sentit, dans son souffle défaillant, que cela devait être ; mais couvrant ses yeux de ses mains, il s’écria : « Ne fais pas de mon heure de mort, ne me rends pas fou de terreur. Si ce voile cache des traits hideux, ne le soulève pas ! Prends ma vie, mais ne me laisse pas te voir. »
« Hélas ! » répondit la pâle figure, « ne me regarderas-tu donc pas une fois encore ? Je suis aussi belle maintenant que lorsque tu me fis la cour sur l’île ! »
« Oh, si c’était vraiment ainsi, soupira Huldbrand, et que je puisse mourir par un baiser de toi ! »
« Très volontiers, mon amour, » dit-elle. Elle rejeta son voile ; d’une beauté céleste brillait son pur visage. Tremblant d’amour et de l’effroi de la mort approchante, le chevalier se pencha vers elle. Elle l’embrassa d’un saint baiser ; mais elle ne relâcha pas son étreinte, le pressant plus étroitement dans ses bras, et pleurant comme si elle voulait pleurer son âme. Des larmes jaillirent aux yeux du chevalier, tandis qu’un frisson, à la fois de félicité et d’agonie, traversait son cœur, jusqu’à ce qu’il expire enfin, retombant doucement hors de ses beaux bras sur l’oreiller de son lit, cadavre.
« Je l’ai pleuré jusqu’à la mort ! » dit-elle à quelques domestiques qui la rencontrèrent dans l’antichambre ; et traversant le groupe terrifié, elle sortit lentement et disparut dans la fontaine.
CHAPITRE 10
Le père Heilmann était retourné au château aussitôt que la mort du seigneur de Ringstetten fut connue dans le voisinage ; et il arriva à l’heure même où le moine qui avait marié le malheureux couple s’enfuyait de la porte, accablé de consternation et d’horreur.
Lorsque le père Heilmann fut informé de cela, il répondit : « Tout est bien ; et maintenant viennent les devoirs de ma charge, pour lesquels je n’ai nul besoin d’un assistant. »
Il commença alors à consoler la mariée, désormais veuve, bien qu’avec peu de profit pour son esprit mondain et inconsidéré.
Le vieux pêcheur, d’un autre côté, bien que sévèrement affligé, était bien plus résigné au sort de son gendre et de sa fille ; et tandis que Bertalda ne pouvait s’empêcher d’accuser Undine d’être une meurtrière et une magicienne, le vieil homme dit calmement : « Après tout, il ne pouvait en être autrement. Je n’y vois rien d’autre que le jugement de Dieu ; et le cœur de personne ne fut plus transpercé par la mort d’Huldbrand que celui qui fut obligé de l’exécuter, la pauvre Undine délaissée ! »
Il aida ensuite à organiser les solennités funéraires comme il convenait au rang du défunt. Le chevalier devait être enterré dans le cimetière du village, dans la terre consacrée duquel se trouvaient les tombes de ses ancêtres ; un lieu qu’eux, aussi bien que lui-même, avaient doté de riches privilèges et de dons. Son bouclier et son casque reposaient sur son cercueil, prêts à être descendus avec lui dans la tombe, car le seigneur Huldbrand de Ringstetten était mort le dernier de sa lignée. Les endeuillés commencèrent leur marche douloureuse, chantant leurs chants mélancoliques sous le ciel calme et sans nuages ; le père Heilmann précédait la procession, portant un crucifix élevé, tandis que l’inconsolable Bertalda suivait, soutenue par son vieux père.
Alors ils virent soudain, au milieu des femmes en deuil dans le cortège de la veuve, une silhouette blanche comme neige, étroitement voilée, et tordant ses mains dans la véhémence sauvage de la douleur. Ceux auprès de qui elle passait, saisis d’une terreur secrète, reculaient ou s’écartaient ; et à cause de leurs mouvements, les autres, auprès de qui l’étrangère blanche arrivait alors, étaient terrifiés davantage encore, de sorte à produire de la confusion dans le cortège funèbre. Certains de l’escorte militaire osèrent s’adresser à la figure, et tentèrent de l’écarter de la procession, mais elle semblait s’évanouir sous leurs mains, et pourtant était vue immédiatement avancer de nouveau, d’un pas lent et solennel, parmi les suivants du corps. Enfin, à la suite de la dérobade des assistants, elle vint juste derrière Bertalda. Elle se déplaçait maintenant si lentement que la veuve n’était pas consciente de sa présence, et elle marchait doucement et humblement derrière elle, sans être dérangée.
Cela continua jusqu’à ce qu’ils arrivassent au cimetière, où la procession forma un cercle autour de la tombe ouverte. C’est alors que Bertalda aperçut sa compagne importune et, à moitié par colère et à moitié par terreur, elle lui commanda de s’éloigner du lieu de repos final du chevalier. Mais la femme voilée, secouant la tête avec un doux refus, leva les mains vers Bertalda en humble supplication, par quoi elle fut grandement émue, et ne put s’empêcher de se souvenir avec des larmes combien Undine avait montré une telle douceur d’esprit sur le Danube lorsqu’elle lui avait tendu le collier de corail.
Le père Heilmann fit alors un signe de la main et donna l’ordre à tous d’observer un silence parfait, afin qu’ils puissent faire une prière de dévotion silencieuse sur le corps, sur lequel de la terre avait déjà été jetée. Bertalda s’agenouilla sans parler ; et tous s’agenouillèrent, même les fossoyeurs, qui avaient maintenant terminé leur travail. Mais lorsqu’ils se relevèrent, l’étrangère blanche avait disparu. À l’endroit où elle s’était agenouillée, une petite source, d’une clarté argentée, jaillissait du gazon vert, et elle continuait à gonfler et à couler avec un faible murmure, jusqu’à ce qu’elle entourât presque le tertre de la tombe du chevalier ; elle poursuivit ensuite son cours et se déversa dans un lac calme qui gisait sur le côté du terrain consacré. Jusqu’à ce jour, les habitants du village montrent la source ; et gardent la conviction que c’est la pauvre Undine délaissée, qui, de cette manière, entoure encore tendrement son bien-aimé dans ses bras.