NOUVELLES VICTORIENNES
Histoires de séduction
TABLE DES MATIÈRES
ANGELA, Une histoire d'amour inversée, par William Schwenk Gilbert
LA FILLE DU PASTEUR D'OXNEY COLNE, par Anthony Trollope
LA COUR D'ANTHONY GARSTIN, par Hubert Crackanthorpe
UN PETIT GANT GRIS, par George Egerton (Mary Chavelita [Dunne] Bright)
LE BATTEUR DE FEMME, par Israel Zangwill
ANGELA
Une histoire d'amour inversée
Par William Schwenk Gilbert
(The Century Magazine, septembre 1890)
Je suis un pauvre homme paralysé qui, depuis de nombreuses années, est cloué au lit ou sur un canapé. Depuis six ans, j'occupe une petite chambre donnant sur l'un des canaux secondaires de Venise, n'ayant auprès de moi qu'une vieille femme sourde qui fait mon lit et s'occupe de ma nourriture ; et là, je tire un maigre revenu d'environ trente livres par an en faisant des aquarelles de fleurs et de fruits (ce sont les modèles les moins chers de Venise), que j'envoie à un ami à Londres, lequel les vend à un marchand pour de petites sommes. Mais, dans l'ensemble, je suis heureux et satisfait.
Il est nécessaire que je décrive la position de ma chambre d'une manière assez précise. Sa seule fenêtre se trouve à environ cinq pieds au-dessus de l'eau du canal, et au-dessus d'elle, la maison s'avance d'environ six pieds et surplombe l'eau, la partie saillante étant soutenue par de solides pieux enfoncés dans le lit du canal. Cet aménagement présente le désavantage (entre autres) de limiter tellement ma vue vers le haut que je ne peux apercevoir plus d'une dizaine de pieds de la hauteur de la maison située immédiatement en face de moi, bien qu'en me penchant autant hors de la fenêtre que me le permet mon infirmité, je puisse voir à une distance considérable en amont et en aval du canal, qui n'excède pas quinze pieds de largeur. Cependant, si je ne peux voir grand-chose de la maison réelle d'en face, j'en vois le reflet à l'envers dans le canal, et je prends un grand intérêt inversé à ceux de ses habitants qui se montrent de temps à autre (toujours la tête en bas) sur ses balcons et à ses fenêtres.
Lorsque j'ai occupé ma chambre pour la première fois, il y a environ six ans, mon attention a été attirée par le reflet d'une petite fille de treize ans environ (autant que j'en pouvais juger), qui passait chaque jour sur un balcon situé juste au-dessus du champ de vision restreint qui était le mien vers le haut. Elle avait un verre de fleurs et un crucifix sur une petite table à ses côtés ; et comme elle s'y tenait assise, par beau temps, du matin de bonne heure jusqu'à la nuit tombante, en travaillant assidûment tout ce temps, j'en déduisis qu'elle gagnait sa vie en faisant des travaux d'aiguille. C'était assurément une petite fille industrieuse et, autant que je pouvais en juger par son reflet inversé, soignée dans sa tenue et jolie. Elle avait une vieille mère, invalide, qui, les jours de chaleur, s'asseyait sur le balcon avec elle, et cela m'intéressait de voir la petite bonne femme envelopper la vieille dame dans des châles, lui apporter des oreillers pour sa chaise, un tabouret pour ses pieds, et de temps à autre poser son travail pour embrasser et caresser la vieille dame pendant une demi-minute, puis reprendre son ouvrage.
Le temps passa, et à mesure que la petite fille grandissait, son reflet s'allongeait vers le bas, et elle devint enfin une vraie jeune femme de seize ou dix-sept ans, je suppose. Je ne peux travailler que deux heures environ dans la partie la plus lumineuse de la journée, j'avais donc beaucoup de temps devant moi pour observer ses mouvements, et suffisamment d'imagination pour tisser un petit roman autour d'elle et la douer d'une beauté que, dans une large mesure, je devais tenir pour acquise. Je vis — ou crus pouvoir voir — qu'elle commençait à s'intéresser à mon reflet (qu'elle pouvait voir, bien sûr, comme je voyais le sien) ; et un jour, alors qu'il me semblait qu'elle le regardait fixement — c'est-à-dire quand son reflet paraissait me regarder fixement —, je tentai la redoutable expérience de lui faire un signe de la tête, et à mon intense ravissement, son reflet répondit par un signe de tête. Et c'est ainsi que nos deux reflets firent connaissance.
Il ne me fallut pas très longtemps pour tomber amoureux d'elle, mais beaucoup de temps s'écoula avant que je ne me résolusse à faire plus que de lui saluer de la tête chaque matin, lorsque la vieille femme me déplaçait de mon lit au canapé près de la fenêtre, et de nouveau le soir, lorsque la jeune fille quittait le balcon pour la journée. Un jour cependant, voyant son reflet regarder le mien, je lui fis un signe de la tête et jetai une fleur dans le canal. Elle répondit par plusieurs signes de tête, et je la vis attirer l'attention de sa mère sur cet incident. Dès lors, chaque matin, je jetais une fleur à l'eau en guise de « bonjour », et une autre le soir en guise de « bonne nuit », et je ne tardai pas à découvrir que je ne les avais pas tout à fait jetées en vain, car un jour elle en jeta une pour rejoindre la mienne, et elle rit et battit des mains en voyant les deux fleurs unir leurs forces et flotter ensemble au loin. Et puis, chaque matin et chaque soir, elle jetait sa fleur quand je jetais la mienne, et quand les deux fleurs se rencontraient, elle battait des mains, et moi aussi ; mais lorsqu'elles étaient séparées, comme cela arrivait parfois parce que l'une d'elles se heurtait à un obstacle qui n'arrêtait pas l'autre, elle levait les mains avec une charmante affectation de désespoir, que j'essayais d'imiter, mais d'une manière anglaise et maladroite. Et quand elles étaient rudement écrasées par une gondole de passage (ce qui arrivait fréquemment), elle faisait semblant de pleurer, et je faisais de même. Puis, dans une jolie pantomime, elle pointait le doigt vers le bas, vers le ciel, pour me dire que c'était le Destin qui avait causé le naufrage de nos fleurs, et moi, dans une pantomime bien moins jolie, j'essayais de lui faire comprendre que le Destin serait plus doux la prochaine fois, et que peut-être demain nos fleurs seraient plus heureuses — et c'est ainsi que se poursuivait cette innocente cour. Un jour, elle me montra son crucifix et l'embrassa, sur quoi je pris un petit crucifix d'argent qui se trouvait toujours à mes côtés et l'embrassai, et elle sut ainsi que nous n'étions qu'un dans la religion.
Un jour, la jeune fille n'apparut pas sur son balcon, et pendant plusieurs jours je ne vis rien d'elle ; et bien que je jetasse mes fleurs comme à l'accoutumée, aucune fleur ne vint tenir compagnie à la mienne. Cependant, au bout de quelque temps, elle réapparut, vêtue de noir, et pleurant souvent, et je sus alors que la mère de la pauvre enfant était morte et que, pour autant que je le susse, elle était seule au monde. Les fleurs ne vinrent plus pendant de nombreux jours, et elle ne donna aucun signe de reconnaissance, gardant les yeux fixés sur son ouvrage, sauf lorsqu'elle y portait son mouchoir. En face d'elle se trouvait la chaise de la vieille dame, et je pouvais voir que, de temps en temps, elle posait son travail et la contemplait, puis un flot de larmes venait la soulager. Mais enfin, un jour, elle se secoua pour me faire un signe de la tête, puis sa fleur vint, jour après jour, et ma fleur s'en alla la rejoindre, et avec des fortunes diverses, les deux fleurs cinglèrent au loin comme autrefois.
Mais le jour le plus sombre de tous pour moi fut lorsqu'un beau jeune gondolier, debout la tête en haut dans sa gondole (car je pouvais le voir en chair et en os), amena son embarcation le long de la maison et resta à lui parler tandis qu'elle était assise au balcon. Ils semblaient se parler comme de vieux amis — en effet, autant que je pouvais en juger, il lui tenait la main pendant toute la durée de leur entretien, qui dura bien une demi-heure. Finalement, il s'éloigna et me laissa le cœur lourd. Mais je repris bientôt courage, car dès qu'il fut hors de vue, la jeune fille jeta deux fleurs poussant sur la même tige — une allégorie dont je ne pus rien tirer, jusqu'à ce qu'il me vînt à l'esprit qu'elle voulait me faire comprendre qu'ils étaient frère et sœur, et que je n'avais pas lieu d'être triste. Et sur ce, je lui fis un joyeux signe de la tête, et elle me fit un signe de la tête et rit tout haut, et je ris à mon tour, et tout reprit son cours comme auparavant.
Puis vint une période sombre et morne, car il devint nécessaire que je subisse un traitement qui me cloua absolument au lit pendant de nombreux jours, et je me tourmentais et m'affligeais à la pensée que la jeune fille et moi ne nous verrions plus, et pire encore, qu'elle croirait que je m'en étais allé sans même lui laisser entendre que je partais. Et je restais éveillé la nuit à me demander comment je pourrais lui faire savoir la vérité, et cinquante projets me traversaient le cerveau, tous paraissant assez réalisables la nuit, mais absolument insensés et impraticables le matin. Un jour — et ce fut un jour bien lumineux pour moi —, la vieille femme qui me soignait me dit qu'un gondolier était venu demander si le signor anglais s'en était allé ou était mort ; j'appris ainsi que la jeune fille s'était inquiétée de moi, qu'elle avait envoyé son frère aux nouvelles, et que le frère lui avait sans doute apporté la raison de mon absence prolongée de la fenêtre.
À partir de ce jour, et pendant tout le reste de mes trois semaines d'alitement, une fleur se trouvait chaque matin sur le rebord de ma fenêtre, qui était à portée de main de quiconque se trouvait dans un bateau ; et lorsqu'arriva enfin un jour où je pus être déplacé, je pris ma place habituelle sur mon canapé près de la fenêtre, et la jeune fille me vit, et se tint sur la tête (pour ainsi dire) et battit des mains à l'envers avec un ravissement aussi éloquent que pouvait l'être mon ravissement la tête en haut. Ainsi, la première fois que le gondolier passa sous ma fenêtre, je lui fis signe, et il s'approcha du bord, et me dit, avec de nombreux et joyeux sourires, qu'il était vraiment heureux de me revoir rétabli. Je le remerciai alors, lui et sa sœur, pour leurs nombreuses et aimables pensées à mon égard pendant ma retraite, et j'appris alors de sa bouche qu'elle s'appelait Angela, qu'elle était la jeune fille la meilleure et la plus pure de tout Venise, et que quiconque pouvait s'estimer heureux entre tous de pouvoir l'appeler sa sœur, mais qu'il était encore plus heureux que son frère, car il allait l'épouser, et qu'ils devaient en effet se marier le lendemain.
Sur quoi mon cœur sembla gonfler à en éclater, et le sang se précipita dans mes veines avec tant de force que je n'entendis plus rien d'autre pendant un moment. Parvenu enfin à balbutier quelques mots de félicitations embarrassées, il me quitta en chantant gaîment, après m'avoir demandé la permission d'amener sa mariée me voir le lendemain à leur retour de l'église.
« Car », dit-il, « mon Angela vous connaît depuis très longtemps — depuis qu'elle est enfant —, et elle m'a souvent parlé du pauvre Anglais qui était un bon catholique et qui restait étendu toute la journée pendant des années et des années sur un canapé près d'une fenêtre ; et elle a répété maintes et maintes fois combien elle désirait pouvoir lui parler et le réconforter ; et un jour, quand vous avez jeté une fleur dans le canal, elle m'a demandé si elle pouvait en jeter une autre, et je lui ai dit oui, car il comprendrait que cela témoignait d'une sympathie pour un être durement éprouvé. »
Et c'est ainsi que j'appris que c'était la pitié, et non l'amour, si ce n'est cet amour qui ressemble à la pitié, qui l'avait poussée à s'intéresser à mon sort, et c'en était fait de tout.
Car les deux fleurs que je croyais être sur une même tige étaient deux fleurs liées ensemble (mais je ne pouvais pas le savoir), et elles étaient destinées à indiquer qu'elle et le gondolier étaient des fiancés, et le plaisir que j'avais exprimé devant ce symbole la ravissait, car elle le prenait pour une marque de joie face à son bonheur.
Et le lendemain, le gondolier vint avec un cortège d'autres gondoliers, tous parés de leurs habits de fête, et sur sa gondole était assise Angela, heureuse, et rougissant de son bonheur. Puis lui et elle entrèrent dans la maison où j'habitais et vinrent dans ma chambre (et c'était bien étrange, après tant d'années d'inversion, de la voir la tête au-dessus des pieds !), et elle me souhaita du bonheur et un rapide rétablissement (ce qui ne pouvait
s’accomplir), et ils s’en allèrent tous les deux, et je ne les revis plus.
Mais pour quelle raison son père aurait-il dû être ignoré dans ces arrangements familiaux ? Peut-être suffira-t-il de dire que, de tous les hommes vivants, son père était celui qui connaissait le mieux les antiquités du comté où il résidait. Il était le Jonathan Oldbuck du Devonshire, et plus particulièrement du Dartmoor, mais dépourvu de cette fermeté de caractère qui permettait à Oldbuck de tenir ses dames en quelque état de sujétion, et qui lui permettait probablement aussi de veiller à ce que ses factures hebdomadaires ne dépassent pas leurs justes limites. Notre M. Oldbuck, d’Oxney Colne, présentait de tristes lacunes à cet égard. En tant que pasteur de paroisse doté d’une petite cure, il accomplissait son devoir avec assez d’énergie pour, en tout cas, s’épargner les reproches. Il était bon et charitable envers les pauvres, ponctuel dans ses offices, patient avec les fermiers alentour, doux avec ses confrères ecclésiastiques, et indifférent à tout ce que l’évêque ou l’archidiacre pouvaient penser ou dire de lui. Je ne cite pas ce dernier trait comme une vertu, mais comme un fait. Cependant, tous ces points n’étaient rien dans le caractère connu de M. Woolsworthy, d’Oxney Colne. Il était l’antiquaire du Dartmoor. C’était là son domaine de prédilection. C’est à ce titre qu’il était connu du monde du Devonshire ; c’est en cette qualité qu’il voyageait avec son humble sac de voyage, s’absentant de son presbytère une nuit ou deux à la fois ; c’est sous ce caractère qu’il recevait de temps à autre des visiteurs égarés dans l’unique chambre d’amis — non pas des amis invités à le voir, lui et sa fille, par amitié, mais des hommes qui en savaient quelque chose sur telle pierre enfouie ou tel vieux point de repère. En tout cela, sa fille le laissait agir à sa guise, l’assistant et l’encourageant. C’était sa ligne de vie, et c’est pourquoi elle la respectait. Mais pour toutes les autres affaires, elle choisissait d’être souveraine au presbytère.
M. Woolsworthy était un petit homme qui portait toujours, sauf le dimanche, des vêtements gris — des vêtements d’un gris si clair qu’ils auraient à peine été considérés comme ecclésiastiques dans un district moins reculé. Il avait atteint un bel âge, ayant bien soixante-dix ans ; mais il était encore vif, alerte, et ne montrait que peu de signes de déclin. Son crâne était chauve, et les quelques mèches restantes qui l’entouraient étaient presque blanches. Mais il y avait une expression d’énergie autour de sa bouche, et une pointe d’humour dans son œil gris clair, qui interdisaient à ceux qui le connaissaient de le considérer tout à fait comme un vieillard. Tel qu’il était, il pouvait marcher d’Oxney Colne à Priestown, quinze longues milles du Devonshire à travers la lande ; et celui qui pouvait faire cela pouvait difficilement être jugé trop vieux pour travailler.
Mais notre histoire actuelle aura plus à voir avec sa fille qu’avec lui. Une jolie fille, ai-je dit, était Patience Woolsworthy ; et, à bien des égards, remarquable. Elle avait porté son regard sur la vie, pesant ce qu’elle possédait et ce qu’elle n’avait pas, d’une manière fort inhabituelle et, en règle générale, pas toujours souhaitable pour une jeune femme. Les choses qu’elle n’avait pas étaient très nombreuses. Elle n’avait pas de vie mondaine ; elle n’avait pas de fortune ; elle n’avait aucune garantie de moyens de subsistance futurs ; elle n’avait pas grand espoir de se procurer une situation dans la vie par le mariage ; elle n’avait pas cette excitation et ce plaisir dans l’existence dont elle lisait le récit dans les livres qui parvenaient jusqu’au presbytère d’Oxney Colne. Il serait facile d’ajouter à la liste des choses qu’elle n’avait pas ; et cette liste contre elle-même, elle l’avait dressée avec la plus grande vigueur. Les choses qu’elle avait, ou plutôt celles dont elle s’assurait la possession, étaient beaucoup plus faciles à compter. Elle avait la naissance et l’éducation d’une lady, la force d’une femme en bonne santé, et une volonté bien à elle. Telle était la liste qu’elle avait établie pour elle-même, et je proteste que je n’affirme rien d’autre que la vérité en disant qu’elle n’y ajouta jamais ni beauté, ni esprit, ni talent.
J’ai commencé ces descriptions en disant qu’Oxney Colne serait, entre tous les lieux, le meilleur endroit d’où un touriste pourrait visiter ces parties du Devonshire, si ce n’est le fait qu’il ne pourrait y obtenir aucune des commodités dont les touristes ont besoin. Un confrère antiquaire aurait peut-être pu le faire en ces temps-là, étant donné qu’il y avait, comme je l’ai dit, une chambre d’amis au presbytère. Toute amie intime de Miss Le Smyrger aurait pu être aussi chanceuse, car elle était également ainsi pourvue à Oxney Colne, nom sous lequel sa maison était connue. Mais Miss Le Smyrger n’était pas portée à une grande hospitalité, et ce n’était qu’aux personnes liées à elle, soit par des liens du sang, soit par une très ancienne amitié, qu’elle consentait à ouvrir ses portes. Comme ses vieux amis étaient très peu nombreux, comme ces quelques-uns vivaient à distance, et comme ses plus proches parents étaient plus élevés dans le monde qu’elle et, disait-elle, la regardaient de haut, les visites faites à Oxney Colne étaient rares et espacées.
Mais à présent, à l’époque dont je parle, une telle visite était sur le point d’avoir lieu. Miss Le Smyrger avait une sœur cadette qui avait hérité dans la paroisse d’Oxney Colne d’une propriété égale à celle de la dame qui y vivait ; mais cette sœur cadette avait hérité de la beauté également, et elle avait donc, dans sa jeunesse, trouvé divers prétendants, dont l’un devint son mari. Elle avait épousé un homme déjà fort aisé à l’époque, mais désormais riche et presque puissant ; un membre du Parlement, un lord de tel ou tel conseil, un homme qui possédait une maison à Eaton Square et un parc dans le nord de l’Angleterre ; et de cette manière, son cours de vie avait été très séparé de celui de notre Miss Le Smyrger. Mais le lord du conseil gouvernemental avait été béni par divers enfants, et peut-être jugeait-on maintenant opportun de s’occuper des terres du Devonshire de tante Penelope. Tante Penelope avait le pouvoir de les léguer à qui elle voulait ; et bien qu’on pensât à Eaton Square qu’elle dût, tout naturellement, les léguer à l’un des membres de la famille, une petite fréquentation des cousins pourrait néanmoins rendre la chose plus certaine. Je ne dirai pas que ce fut la seule cause d’une telle visite, mais en ces jours-ci, une visite devait être faite par le capitaine Broughton à sa tante. Or, le capitaine John Broughton était le second fils d’Alfonso Broughton, de Clapham Park et Eaton Square, membre du Parlement et lord du conseil gouvernemental susmentionné.
Et que comptez-vous faire de lui ? demanda Patience Woolsworthy à Miss Le Smyrger lorsque cette dame revint à pied du Colne pour annoncer que son neveu John devait arriver le lendemain matin.
« Faire de lui ? Eh bien, je l’emmènerai ici pour parler à ton père. »
« Il sera trop à la mode pour cela, et papa ne se cassera pas la tête pour lui s’il découvre qu’il ne se soucie pas du Dartmoor. »
« Alors il pourrait tomber amoureux de toi, ma chère. »
« Eh bien, oui ; il y a cette ressource au moins, et pour votre bien, je suppose que je devrais être plus polie avec lui que papa. Mais il se lassera vite de me faire la cour, et ce que vous ferez alors, je ne saurais l’imaginer. »
Que Miss Woolsworthy n’ait ressenti aucun intérêt pour la venue du capitaine, je ne prétendrai pas le dire. L’arrivée de tout étranger avec qui elle serait appelée à s’associer devait être un sujet d’intérêt pour elle dans cet endroit retiré ; et elle n’était pas si absolument différente des autres jeunes filles pour que l’arrivée d’un jeune homme célibataire fût la même chose pour elle que la venue de quelque pater familias patriarcal. En portant ce regard sur la vie dont j’ai parlé, elle ne s’était jamais dit qu’elle méprisait ces choses dont les autres jeunes filles tiraient l’excitation, les joies et les déceptions de leur existence. Elle s’était simplement fait comprendre que très peu de ces choses viendraient sur son chemin, et qu’il lui incombait de vivre — de vivre heureuse si cela était possible — sans éprouver le besoin de celles-ci. Elle avait entendu dire, alors qu’il n’était nullement question d’une telle visite à Oxney Colne, que John Broughton était un homme beau et intelligent — quelqu’un qui avait une haute opinion de lui-même et dont les autres avaient une haute opinion — qu’il avait été question qu’il épousât une grande héritière, mariage qui, cependant, n’avait pas eu lieu par manque de volonté de sa part, et qu’il était, dans l’ensemble, un homme plus marquant dans le monde que les capitaines ordinaires des régiments ordinaires.
Le capitaine Broughton vint à Oxney Colne, y séjourna une quinzaine — la période prévue pour sa visite ayant été fixée à trois ou quatre jours — puis repartit. Il retourna à ses habitudes londoniennes, la période de l’année étant alors la fin des vacances de Pâques ; mais en partant, il dit à sa tante qu’il reviendrait assurément la voir en automne.
« Et assurément je serai heureuse de te voir, John — si tu viens avec un but précis. Si tu n’as aucun but de ce genre, tu ferais mieux de rester loin. »
« Je viendrai assurément », avait répondu le capitaine, et il avait ensuite poursuivi son voyage.
L’été passa rapidement, et Miss Le Smyrger et Miss Woolsworthy ne parlèrent que très peu du capitaine Broughton. À bien des égards — non, je puis dire, pour toutes les affaires ordinaires —, deux femmes ne pourraient guère être plus intimes l’une avec l’autre qu’elles ne l’étaient ; et plus que cela, elles avaient le courage, chacune, de parler à l’autre avec une vérité absolue sur ce qui les concernait — un courage qui fait souvent défaut aux chères amies. Mais néanmoins, il fut très peu question entre elles du capitaine John Broughton. Tout ce qui fut dit peut être répété ici.
« John dit qu’il reviendra ici en août », dit Miss Le Smyrger alors que Patience était assise avec elle dans le salon à Oxney Colne, le matin suivant le départ de ce monsieur.
« Il me l’a dit lui-même », répondit Patience ; et, alors qu’elle parlait, ses yeux ronds et sombres prirent une expression de volonté plus qu’ordinaire. Si Miss Le Smyrger avait eu l’intention de poursuivre la conversation, elle changea d’avis en regardant sa compagne. Puis, comme je l’ai dit, l’été s’écoula, et vers la fin des chaudes journées de juillet, Miss Le Smyrger, assise dans le même fauteuil, dans la même pièce, reprit la conversation.
« J’ai reçu une lettre de John ce matin. Il dit qu’il sera ici le trois. »
« Vraiment ? »
« Il est très ponctuel au rendez-vous qu’il a fixé. »
« Oui ; j’imagine que c’est un homme ponctuel », dit Patience.
« J’espère que tu seras heureuse de le voir », dit Miss Le Smyrger.
« Très heureuse de le voir », répondit Patience, d’une voix claire et audacieuse ; et la conversation fut alors de nouveau interrompue, et rien d’autre ne fut dit jusqu’après la seconde arrivée du capitaine Broughton dans la paroisse.
Quatre mois s’étaient écoulés depuis son départ, et durant ce temps, Miss Woolsworthy avait accompli tous ses devoirs quotidiens habituels dans leur cours accoutumé. Personne n’aurait pu découvrir qu’elle avait été moins soigneuse dans ses affaires domestiques qu’à l’accoutumée, moins disposée à aller parmi ses pauvres voisins, ou moins assidue dans ses attentions envers son père. Mais il n’en restait pas moins un sentiment dans l’esprit de ceux qui l’entouraient qu’un grand changement s’était opéré en elle. Elle s’asseyait durant les longues soirées d’été à un certain endroit à l’extérieur du verger du presbytère, au sommet d’un petit champ en pente où leur unique vache était toujours mise au pâturage, un livre sur les genoux devant elle, mais le lisant rarement. Là, elle s’asseyait, avec la belle vue sur la rivière sinueuse en contrebas, observant le soleil couchant, et pensant, pensant, pensant — pensant à quelque chose dont elle n’avait jamais parlé. Souvent, Miss Le Smyrger venait la trouver là, et parfois passait devant elle sans même un mot ; mais jamais — jamais une seule fois elle n’osa l’interroger sur le sujet de ses pensées. Mais elle en connaissait bien le sujet. Nulle confession n’était nécessaire pour lui apprendre que Patience Woolsworthy était amoureuse de John Broughton — oui, amoureuse, au point de perdre entièrement tout son cœur.
Un soir, elle était assise ainsi jusqu’à ce que le soleil de juillet fût tombé et se fût caché pour la nuit, quand son père l’aborda au retour de l’une de ses promenades sur la lande. « Patty », dit-il, « tu es toujours assise là maintenant. N’est-il pas tard ? N’auras-tu pas froid ? »
« Non papa », dit-elle, « je n’aurai pas froid. »
« Mais ne veux-tu pas venir à la maison ? Tu me manques quand tu rentres si tard qu’il n’y a plus le temps d’échanger un mot avant d’aller nous coucher. »
Elle se leva et le suivit dans le presbytère, et lorsqu’ils furent ensemble dans le salon, et que la porte fut close, elle s’approcha de lui et l’embrassa. « Papa », dit-elle, « serais-tu très malheureux si je devais te quitter ? »
« Te quitter ! » dit-il, surpris par le ton sérieux et presque solennel de sa voix. « Veux-tu dire pour toujours ? »
« Si je devais me marier, papa ? »
« Oh, te marier ! Non ; cela ne me rendrait pas malheureux. Cela me rendrait très heureux, Patty, de te voir épouser un homme que tu aimerais ; très, très heureux ; bien que mes jours seraient désolés sans toi. »
« C’est cela, papa. Que ferais-tu si je m’éloignais de toi ? »
« Qu’est-ce que cela importerait, Patty ? Je serais libre, en tout cas, d’un fardeau qui pèse souvent lourd sur moi maintenant. Que feras-tu quand je te quitterai ? Quelques années de plus et tout sera fini pour moi. Mais qui est-ce, mon enfant ? Quelqu’un t’a-t-il dit quelque chose ? »
« Ce n’était qu’une idée, papa. Je ne pense pas souvent à une telle chose ; mais j’y ai pensé à ce moment-là. » Et ainsi le sujet fut laissé de côté. Cela s’était produit avant que le jour de la seconde arrivée n’ait été absolument fixé et connu de Miss Woolsworthy.
Et puis, cette seconde arrivée eut lieu. Le lecteur peut avoir compris, d’après les paroles avec lesquelles Miss Le Smyrger autorisa son neveu à faire sa seconde visite à Oxney Colne, que la passion de Miss Woolsworthy n’était pas tout à fait sans autorisation. On avait dit au capitaine Broughton qu’il ne devait pas venir à moins de venir avec un certain but ; et ayant été ainsi averti, il persista tout de même à venir. Il ne fait aucun doute qu’il comprenait bien le dessein auquel sa tante faisait allusion. « Je viendrai assurément », avait-il dit. Et fidèle à sa parole, il était maintenant là.
Patience connaissait exactement l’heure à laquelle il devait arriver à la gare de Newton Abbot, ainsi que le temps qu’il faudrait pour parcourir ces douze milles en montée, de la gare à Oxney. Il n’est guère besoin de dire qu’elle ne rendit aucune visite à la maison de Miss Le Smyrger cet après-midi-là ; mais elle aurait pu savoir quelque chose de l’approche du capitaine Broughton sans s’y rendre. Sa route vers le Colne passait par la grille du presbytère, et si Patience s’était assise ne serait-ce qu’à la fenêtre de sa chambre, elle l’aurait vu. Mais par une telle soirée, elle ne s’assiérait pas à la fenêtre de sa chambre ; elle ne ferait rien qui la forcerait à s’accuser d’un désir impatient de la venue de son amant. C’était à lui de la chercher. S’il choisissait de le faire, il connaissait le chemin du presbytère.
Miss Le Smyrger — la bonne, chère, honnête et chaleureuse Miss Le Smyrger — était en proie à une fièvre d’anxiété pour le compte de son amie. Ce n’était pas qu’elle souhaitât que son neveu épousât Patience — ou plutôt qu’elle eût nourri un tel souhait lorsqu’il vint pour la première fois parmi eux. Elle n’était pas portée aux entremises, et pensait, ou avait pensé en elle-même, que ceux d’Oxney Colne pouvaient très bien se passer de tout apport d’Eaton Square. Son plan de vie avait été que, lorsque le vieux M. Woolsworthy serait enlevé au Dartmoor, Patience vivrait avec elle, et que, lorsqu’elle-même aurait aussi quitté ce monde, alors Patience Woolsworthy deviendrait la maîtresse vierge d’Oxney Colne — d’Oxney Colne et de la ferme de M. Cloysey — au détriment total de tous les Broughton. Tel avait été son plan avant que son neveu John ne fût venu parmi eux — un plan dont il ne fallait parler qu’à l’avènement de ce jour sombre qui ferait de Patience une orpheline. Mais à présent, son neveu était venu, et tout devait être modifié. Le plan de Miss Le Smyrger aurait fourni une compagne pour ses vieux jours ; mais cela n’avait pas été son objectif principal. Elle avait plus pensé à Patience qu’à elle-même, et maintenant il semblait qu’une perspective de plus grand bonheur s’ouvrait pour son amie.
« John », dit-elle, dès que les premiers salutations furent passées, « te souviens-tu des derniers mots que je t’ai dits avant ton départ ? » À présent, pour ma part, j’admire beaucoup la cordialité de Miss Le Smyrger, mais je n’ai pas une haute opinion de sa discrétion. Il aurait mieux valu, peut-être, qu’elle laissât les choses suivre leur cours.
« Je ne peux pas dire que je m’en souvienne », répondit le capitaine. En même temps, le capitaine se souvenait fort bien de ce qu’avaient été ces derniers mots.
« Je suis si heureuse de te voir, si ravie de te voir, si — si — si — », et elle s’interrompit, car avec tout son courage, elle osait à peine demander à son neveu s’il était venu là dans le dessein exprès de demander à Miss Woolsworthy de l’épouser.
À dire vrai — car il n’y a pas de place pour le mystère dans les limites de cette courte histoire —, pour dire, dis-je, en un mot la vérité simple et nue, le capitaine Broughton avait déjà posé cette question. La veille de son départ d’Oxney Colne, il avait fait une demande en termes clairs à la fille du pasteur, et en vérité, les paroles, les paroles brûlantes et fréquentes qui, auparavant, étaient tombées comme le miel le plus doux dans les oreilles de Patience Woolsworthy, l’avaient obligé à le faire. Lorsqu’un homme, dans un tel endroit, a parlé d’amour à une jeune fille jour après jour, ne doit-il pas en parler dans un but précis le jour où il la quitte ? Ou s’il ne le fait pas, ne doit-il pas se soumettre à être considéré comme faux, égoïste et presque frauduleux ? Le capitaine Broughton, cependant, avait posé la question honnêtement et sincèrement. Il l’avait fait honnêtement et sincèrement, mais avec des mots, ou peut-être simplement avec un ton, qui avaient à peine suffi à satisfaire l’esprit fier de la jeune fille qu’il aimait. Elle, à cette époque, s’était avoué qu’elle l’aimait de tout son cœur ; mais elle ne lui avait fait aucune telle confession. À lui, elle n’avait adressé aucune parole, accordé aucune faveur, qu’aucun amoureux ne puisse légitimement considérer comme le signe d’un amour partagé. Elle l’avait écouté parler et l’avait prié de garder de telles déclarations pour les salons de ses amis à la mode. Alors, il s’était prononcé et avait demandé cette main — peut-être pas comme un prétendant tremblant d’espoir, mais comme un homme riche qui sait qu’il peut commander ce qu’il désire acheter.
Patience avait accueilli cette demande avec une froideur qui, sur le moment, l’avait déconcerté. Elle lui avait dit qu’il ne connaissait rien d’elle, rien de sa vie, rien de ses devoirs ; que le monde dans lequel il vivait était aussi étranger à son existence que le serait une autre planète ; et qu’il ne devait pas s’attendre à ce qu’elle soit séduite par le simple éclat de sa position sociale. Il était reparti, décontenancé, piqué au vif, mais plus épris qu’il ne l’avait jamais été auparavant. Il avait passé ces quelques semaines en un état d’agitation qui lui était inconnu, se répétant sans cesse que, s’il pouvait conquérir cette jeune fille, il ferait d’elle sa femme, quelles que fussent les objections de ses amis ou les convenances de son entourage.
Elle, de son côté, s’était tenue sur ses gardes. Elle l’aimait, certes, mais elle aimait aussi sa propre dignité et la paix de son foyer. Elle ne voulait pas se jeter dans les bras d’un homme sous le seul prétexte qu’il était riche et séduisant. Elle avait besoin de savoir si cet amour qu’il lui portait était assez profond pour survivre à l’épreuve du temps et à la réalité de leur différence de condition. Elle n’était pas la fille d’un homme fortuné, et si elle devait devenir la femme d’un capitaine, elle voulait qu’il l’épouse pour ce qu’elle était, et non pour ce qu’il pourrait imaginer qu’elle fût.
Il était donc revenu, espérant cette fois trouver une Patience plus souple, plus disposée à accepter son offre. Il avait voyagé depuis Londres avec la conviction que tout se réglerait lors de cette entrevue. Mais Patience, bien que son cœur battît la chamade, n’avait pas l’intention de faciliter les choses. Elle tenait à ce que chaque étape de cet engagement fût franchie avec le sérieux qui convenait à une décision si lourde de conséquences. Elle l’attendait, non comme une proie facile, mais comme une femme qui exige le respect avant de donner son cœur.
Elle se demandait si, en son absence, il avait réfléchi à tout ce que cela impliquait. Car pour lui, il ne s’agissait que d’un choix parmi d’autres, une fantaisie de cœur. Pour elle, c’était l’existence entière qui basculait. Elle avait besoin de voir, dans ses yeux et dans ses actes, la preuve que ce sacrifice, si sacrifice il y avait, était mutuel et pleinement consenti. Elle était prête à tout, mais à la condition expresse que le prix de ce don fût reconnu à sa juste valeur. Et ainsi, elle restait, dans la simplicité de sa demeure, attendant que le destin, ou plutôt le capitaine Broughton, accomplît ce qu’il avait entrepris.
Ah ! oui ; c’est ainsi qu’il argumentait avec lui-même, ce matin-là, alors qu’il s’occupait des préparatifs de sa toilette. « Alors c’était une brute », direz-vous, ma jolie lectrice. Je n’ai jamais dit qu’il n’était pas une brute. Mais ceci, je le remarque, c’est que l’on rencontre bien des brutes de ce genre sur les sentiers battus de la grande route du monde. Quand Patience Woolsworthy lui avait répondu froidement, lui enjoignant de retourner à Londres et de réfléchir à son amour ; alors même qu’il semblait, à son attitude, qu’en tout cas elle ne tenait pas encore à lui ; alors qu’il était loin d’elle et, par conséquent, languissait après elle, la possession de ses charmes, de son talent et de son honnête droiture lui avait semblé une chose des plus désirables. Maintenant, elle était à lui. Elle l’avait été, en fait, dès le premier instant. Le cœur de cette jeune fille élevée à la campagne s’était rendu au premier mot sorti de sa bouche. Ne le lui avait-elle pas confessé ? Elle était charmante, vraiment très charmante. Il l’aimait tendrement. Mais ne s’était-il pas vendu à trop bas prix ?
Je ne dis nullement qu’il n’était pas une brute. Mais, brute ou non, c’était un homme honnête, et il n’eut jamais la moindre pensée, ni alors, ce matin-là, ni durant les jours suivants où de telles réflexions se pressaient plus lourdement dans son esprit, de rompre sa parole donnée. Au petit-déjeuner, ce matin-là, il raconta tout à Miss Le Smyrger, et cette dame, avec des intentions chaleureuses et gracieuses, lui confia ses projets concernant ses biens. « J’ai toujours considéré Patience comme mon héritière, dit-elle, et je continuerai de le faire. »
« Oh, vraiment », dit le capitaine Broughton.
« Mais c’est pour moi un très, très grand plaisir de penser qu’elle rendra ce petit domaine à l’enfant de ma sœur. Vous aurez celui de votre mère, et ainsi tout sera réuni de nouveau. »
« Ah ! » fit le capitaine Broughton. Il avait ses propres idées sur la propriété et n’aimait guère, même dans les circonstances actuelles, entendre dire que sa tante se considérait libre de léguer ses terres à quelqu’un qui, par le sang, était tout à fait étranger à la famille.
« Patience est-elle au courant ? » demanda-t-il.
« Pas un mot », répondit Miss Le Smyrger. Et rien d’autre ne fut dit à ce sujet.
Cet après-midi-là, il se rendit au presbytère et reçut avec bonne grâce la bénédiction et les félicitations du pasteur. Patience dit très peu de choses en cette occasion, et fut même absente pendant la majeure partie de l’entrevue. Les deux amoureux se rendirent ensuite à pied à Oxney Colne, où il y eut d’autres bénédictions et d’autres félicitations. « Tout se passa joyeusement comme à un mariage », en tout cas pour ce qui concernait Patience. Pas un mot n’était encore tombé de cette chère bouche, pas un regard n’avait encore traversé ce beau visage, qui tendît de quelque manière que ce soit à gâcher son bonheur. Son premier jour d’amour avoué fut un jour tout à fait heureux, et lorsqu’elle pria pour lui, agenouillée près de son lit, elle n’éprouva pas le moindre sentiment de crainte pouvant troubler sa joie.
Je passerai très rapidement sur les trois ou quatre jours suivants, me contentant de dire que Patience ne les trouva pas aussi agréables que ce premier jour après ses fiançailles. Il y avait quelque chose dans l’attitude de son amant — quelque chose qu’au début elle ne sut définir — qui, peu à peu, sembla heurter ses sentiments. Il était suffisamment affectueux, ce qui était une chose sur laquelle elle n’exigeait pas de grandes démonstrations ; mais, mêlé à son affection, il semblait y avoir… elle hésitait à se suggérer un mot dur, mais serait-il possible qu’il commençât à penser qu’elle n’était pas assez bien pour lui ? Et alors, elle se posa la question : était-elle assez bien pour lui ? S’il y avait un doute à ce sujet, le mariage devrait être rompu, quand bien même elle s’arracherait le cœur dans cette lutte. La vérité, cependant, était celle-ci : il avait commencé cet enseignement qu’il avait déjà trouvé si nécessaire. Or, si quelqu’un avait tenté d’enseigner l’allemand ou les mathématiques à Patience, avec le libre consentement de cette jeune dame, je crois qu’elle se serait montrée une élève docile. Mais il était peu probable qu’elle le fût en découvrant un précepteur autoproclamé lui enseignant les manières et la conduite sans son consentement.
Les choses continuèrent ainsi pendant quatre ou cinq jours, et, le soir du cinquième jour, le capitaine Broughton et sa tante prirent le thé au presbytère. Rien de très particulier ne se produisit ; mais comme le pasteur et Miss Le Smyrger insistaient pour jouer au trictrac avec une persévérance dévouée pendant toute la soirée, Broughton eut une bonne occasion de glisser un mot ou deux sur ces changements que la vie à Londres exigerait de son amoureuse — et il dit aussi quelques mots, un seul léger mot, sur le rang social plus élevé auquel il élèverait sa promise. Patience le supporta — car son père et Miss Le Smyrger étaient dans la pièce — elle le supporta bien, ne prononçant pas une syllabe de colère, et endurant, pour le moment, le mépris implicite porté au vieux presbytère. Puis la soirée prit fin, et le capitaine Broughton raccompagna sa tante à Oxney Colne. « Patty, lui dit son père avant qu’ils n’aillent se coucher, il me semble être un excellent jeune homme. » « Cher papa », répondit-elle en l’embrassant. « Et terriblement amoureux », ajouta M. Woolsworthy. « Oh, je ne sais pas trop à ce sujet », répondit-elle en le quittant avec son plus doux sourire. Mais bien qu’elle pût ainsi sourire à la plaisanterie de son père, elle avait déjà pris la décision qu’il restait quelque chose à apprendre sur son futur époux avant de pouvoir se remettre entièrement entre ses mains. Elle lui demanderait s’il se croyait lésé par ce mariage projeté ; et bien qu’il dût nier une telle pensée, elle saurait, par la manière dont il la nierait, quels étaient ses véritables sentiments.
Et lui aussi, cette nuit-là, durant sa marche silencieuse avec Miss Le Smyrger, avait eu des pensées similaires. « Je crains qu’elle ne soit obstinée », s’était-il dit, puis il l’avait à moitié accusée d’être maussade aussi. « Si tel est son tempérament, quelle vie de misère m’attend ! »
« Avez-vous déjà fixé une date ? » lui demanda sa tante alors qu’ils approchaient de sa maison.
« Non, pas encore ; je ne sais pas si cela me conviendra de la fixer avant mon départ. »
« Pourquoi, il n’y a que quelques jours, vous étiez si pressé. »
« Ah, oui, j’y ai plus réfléchi depuis. »
« J’aurais imaginé que cela dépendrait de ce qu’en pense Patty », dit Miss Le Smyrger, défendant les privilèges de son sexe. « Il est présumé que le gentleman est toujours prêt dès que la dame consent. »
« Oui, dans les cas ordinaires, il en est ainsi ; mais lorsqu’une jeune fille est arrachée à son propre milieu… »
« Son propre milieu ! Laissez-moi vous mettre en garde, Monsieur John, ne parlez pas à Patty de son propre milieu. »
« Tante Pénélope, puisque Patience doit être ma femme et non la vôtre, je dois réclamer la permission de lui parler des sujets qui me semblent appropriés. » Et ils se séparèrent, pas très bien disposés l’un envers l’autre.
Le jour suivant, le capitaine Broughton et Miss Woolsworthy ne se virent pas avant la soirée. Elle avait dit, avant que ces quelques mots funestes n’eussent franchi les lèvres de son amant, qu’elle serait probablement chez Miss Le Smyrger le lendemain matin. Ces mots funestes furent prononcés, et elle resta chez elle. Cela ne venait pas de la maussaderie, ni même de la colère, mais de la conviction qu’il serait bon qu’elle réfléchît longuement avant de le revoir. Il n’était pas non plus impatient de hâter une rencontre. Sa pensée — sa basse pensée — était celle-ci : elle viendrait sûrement à Colne après lui ; mais elle ne vint pas, et, le soir, il alla donc la trouver et lui demanda de marcher avec lui.
Ils partirent par le chemin qui menait à Helpholme, et peu fut dit entre eux jusqu’à ce qu’ils eussent marché un mille ensemble. Patience, en longeant le sentier, se rappelait presque mot pour mot les douces paroles qui avaient accueilli ses oreilles alors qu’elle descendait par là avec lui le soir de son arrivée ; mais lui ne se souvenait d’aucune de ces douceurs alors. N’avait-il pas fait l’idiot au cours de ces six derniers mois ? C’était la pensée qui occupait fort son esprit.
« Patience, dit-il enfin, n’ayant jusqu’alors prononcé qu’un mot indifférent de temps à autre depuis qu’ils avaient quitté le presbytère, Patience, j’espère que tu te rends compte de l’importance de la démarche que toi et moi sommes sur le point d’entreprendre ? »
« Bien sûr que je m’en rends compte, répondit-elle : quelle drôle de question de ta part ! »
« Parce que, dit-il, parfois j’en doute presque. Il me semble que tu penses pouvoir te déplacer d’ici vers ton nouveau foyer sans plus de peine que lorsque tu vas de chez toi jusqu’à Colne. »
« Est-ce là un reproche, John ? »
« Non, pas un reproche, mais un conseil. Certainement pas un reproche. »
« J’en suis heureuse. »
« Mais je voudrais te faire réfléchir au grand saut dans le monde que tu es sur le point de faire. » Puis ils marchèrent encore de nombreux pas avant qu’elle ne lui réponde.
« Dis-le-moi donc, John, dit-elle, quand elle eut suffisamment réfléchi aux mots qu’elle allait prononcer ; et, tandis qu’elle parlait, une couleur sombre et vive inonda son visage, et ses yeux brillèrent presque de colère. Quel saut veux-tu dire ? Veux-tu dire un saut vers le haut ? »
« Eh bien, oui ; j’espère qu’il en sera ainsi. »
« Dans un sens, certainement, ce serait un saut vers le haut. Être l’épouse de l’homme que j’aimais ; avoir le privilège de tenir son bonheur entre mes mains ; savoir que j’étais à lui — la compagne qu’il avait choisie parmi tout le monde — ce serait, en effet, un saut vers le haut ; un saut presque jusqu’au ciel, si tout cela était vrai. Mais si tu entends vers le haut dans un autre sens… »
« Je pensais à l’échelle sociale. »
« Alors, capitaine Broughton, tes pensées me faisaient déshonneur. »
« Te faire déshonneur ! »
« Oui, me faire déshonneur. Que ton père soit, aux yeux du monde, un homme plus grand que le mien est sans doute vrai. Que toi, en tant qu’homme, tu sois plus riche que je ne le suis en tant que femme est sans doute vrai aussi. Mais tu me déshonores, et tu te déshonores toi-même aussi, si ces choses peuvent peser dans la balance à tes yeux maintenant. »
« Patience, je pense que tu ne sais guère quels mots tu m’adresses. »
« Pardonne-moi, mais je pense que si. Rien de ce que tu peux me donner — aucun cadeau de cette nature — ne peut peser quoi que ce soit face à ce que je te donne. Si tu avais toute la richesse et le rang du plus grand seigneur du pays, cela ne compterait pour rien dans une telle balance. Si — comme je ne l’ai pas mis en doute — si en retour de mon cœur tu m’as donné le tien, alors… alors… alors, tu m’as pleinement payée. Mais quand des dons tels que ceux-là sont en jeu, rien d’autre ne peut compter, même pour faire le poids. »
« Je ne te comprends pas tout à fait, répondit-il après une pause. Je crains que tu ne sois un peu exaltée. » Et puis, alors que la soirée était encore jeune, ils retournèrent au presbytère presque sans dire un mot de plus.
Le capitaine Broughton n’avait à ce moment-là plus qu’un seul jour complet à rester à Oxney Colne. L’après-midi suivant, il devait se rendre jusqu’à Exeter, et de là retourner à Londres. Bien entendu, on s’attendait à ce que le jour du mariage fût fixé avant son départ, et beaucoup en avait été dit durant les premiers jours de ses fiançailles. Il avait alors insisté pour une date rapprochée, et Patience, avec la timidité ordinaire d’une jeune fille, avait demandé un peu de délai. Mais maintenant, rien n’était dit à ce sujet ; et comment était-il probable qu’une telle affaire pût être réglée après une telle conversation que celle que j’ai relatée ? Ce soir-là, Miss Le Smyrger demanda si le jour avait été fixé. « Non, dit le capitaine Broughton durement ; rien n’a été fixé. » « Mais cela sera arrangé avant votre départ. » « Probablement pas », dit-il ; et le sujet fut alors abandonné pour le moment.
« John, dit-elle, juste avant d’aller se coucher, s’il y a quelque chose qui ne va pas entre toi et Patience, je te conjure de me le dire. »
« Tu ferais mieux de le lui demander, répondit-il. Je ne peux rien te dire. »
Le lendemain matin, il fut très surpris de voir Patience sur le chemin de gravier devant la grille de Miss Le Smyrger immédiatement après le petit-déjeuner. Il alla à la porte pour lui ouvrir, et elle, en lui donnant la main, lui dit qu’elle venait pour lui parler. Il n’y avait aucune hésitation dans son attitude, ni aucun regard de colère sur son visage. Mais il y avait dans sa démarche et sa silhouette, dans sa voix et son visage, une fixité de détermination qu’il n’avait jamais vue auparavant, ou du moins qu’il n’avait jamais reconnue.
« Certainement, dit-il. Dois-je venir avec toi, ou veux-tu monter ? »
« Nous pouvons nous asseoir dans le pavillon de jardin », dit-elle ; et ils s’y rendirent tous deux.
« Capitaine Broughton, dit-elle — et elle commença sa tâche dès qu’ils furent assis — toi et moi nous sommes fiancés comme mari et femme, mais peut-être avons-nous été trop imprudents. »
« Comment cela ? » dit-il.
« Il se peut — et en vérité je dirai plus — c’est le cas que nous avons pris cet engagement sans assez connaître le caractère de l’autre. »
« Je n’ai pas pensé ainsi. »
« Le temps viendra peut-être où tu le penseras, mais pour le bien de tout ce que nous avons de plus cher, qu’il vienne avant qu’il ne soit trop tard. Quel serait notre sort… quelle terrible misère serait la nôtre si une telle pensée venait à l’un de nous après que nous aurons lié nos destins. »
Il y avait une solennité en elle alors qu’elle parlait ainsi qui le réprima presque… qui, pendant un temps, l’empêcha de prendre ce ton d’autorité qu’il aurait choisi d’adopter sur un tel sujet. Mais il se reprit. « Je ne pense guère que cela vienne bien de toi », dit-il.
« De qui d’autre cela devrait-il venir ? Qui d’autre peut mener mon combat pour moi ; et, John, qui d’autre peut mener ce même combat pour ton propre compte ? Je te le dis, avec l’esprit que tu as envers moi tel qu’il est à présent, tu ne pourrais pas me donner ta main à l’autel avec des mots sincères et une conscience heureuse. N’est-ce pas vrai ? Tu as déjà à moitié regretté ton marché. N’est-ce pas le cas ? »
Il ne lui répondit pas ; mais, se levant de son siège, il marcha vers le devant du pavillon et se tint là, le dos tourné vers elle. Ce n’était pas qu’il voulût être discourtois, mais en vérité il ne savait pas comment lui répondre. Il avait à moitié regretté son marché.
« John, dit-elle en se levant et en le suivant pour pouvoir poser sa main sur son bras, j’ai été très en colère contre toi. »
« En colère contre moi ! » dit-il en se tournant brusquement vers elle.
« Oui, en colère contre toi. Tu aurais voulu me traiter comme une enfant. Mais ce sentiment a disparu maintenant. Je ne suis plus en colère. Voici ma main ; la main d’une amie. Que les mots qui ont été prononcés entre nous soient comme s’ils n’avaient pas été prononcés. Soyons libres tous les deux. »
« Le penses-tu vraiment ? » demanda-t-il.
« Certainement, je le pense. » Tandis qu’elle prononçait ces mots, ses yeux se remplirent de larmes malgré tous les efforts qu’elle put faire pour les retenir ; mais il ne la regardait pas, et ses efforts avaient suffi à empêcher tout sanglot d’être audible.
« De tout mon cœur », dit-il ; et il était manifeste, à son ton, qu’il ne pensait nullement au bonheur de celle-ci en parlant. Il était vrai qu’elle avait été en colère contre lui — en colère, comme elle l’avait déclaré elle-même ; mais néanmoins, dans ce qu’elle avait dit et ce qu’elle avait fait, elle avait plus pensé au bonheur de cet homme qu’au sien propre. Maintenant, elle était à nouveau en colère.
« De tout ton cœur, capitaine Broughton ! Eh bien, qu’il en soit ainsi. Si c’est de tout ton cœur, alors la nécessité n’en est que plus grande. Tu pars demain. Dirons-nous adieu maintenant ? »
« Patience, je ne vais pas me faire faire la leçon. »
« Certainement pas par moi. Dirons-nous adieu maintenant ? »
« Oui, si tu y es déterminée. »
« J’y suis déterminée. Adieu, capitaine Broughton. Je forme tous mes vœux pour ton bonheur. » Et elle lui tendit la main.
« Patience ! » dit-il. Et il la regarda avec un sombre froncement de sourcils, comme s’il s’efforçait de l’effrayer pour la soumettre. Si c’était le cas, il aurait pu s’épargner une telle tentative.
« Adieu, capitaine Broughton. Donne-moi ta main, car je ne peux rester. » Il lui donna la main, sachant à peine pourquoi il le faisait. Elle la porta à ses lèvres et l’embrassa, puis, le laissant, quitta le pavillon, passa par le portillon et rentra tout droit au presbytère.
Durant toute cette journée, elle ne dit mot à personne de ce qui s’était passé. Une fois de retour chez elle, elle s’occupa de ses affaires domestiques comme elle l’avait fait le jour de son arrivée. Quand elle s’assit à table pour dîner avec son père, celui-ci n’observa rien qui lui fît penser qu’elle était malheureuse, et durant la soirée, il n’y eut aucune expression sur son visage, ni aucun ton dans sa voix, qui excitât son attention. Le lendemain matin, le capitaine Broughton vint au presbytère, et la servante apporta à sa maîtresse la nouvelle qu’il était au salon. Mais elle ne voulut pas le voir. « Ben alors, mademoiselle, vous vous êtes pas disputée avec votre beau ? » dit la pauvre fille. « Non, pas disputée, dit-elle ; mais donne-lui ça. » C’était un morceau de papier contenant un mot ou deux au crayon. « Il vaut mieux que nous ne nous revoyions plus. Que Dieu te bénisse. » Et depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui, voilà plus de dix ans, ils ne se sont jamais revus.
« Papa, dit-elle à son père cet après-midi-là, cher papa, ne sois pas en colère contre moi. Tout est fini entre John Broughton et moi. Très cher, toi et moi, nous ne serons pas séparés. »
Il serait inutile ici de dire combien fut grande la surprise du vieil homme et combien sincère son chagrin. Alors que l’histoire lui était racontée, aucune raison ne fut donnée pour être en colère contre quiconque. Pas un mot ne fut prononcé contre le soupirant qui était retourné ce jour-là à Londres avec la pleine conviction qu’il était maintenant, au moins, libéré de ses fiançailles. « Patty, ma chère enfant, dit-il, puisse Dieu accorder que ce soit pour le mieux ! »
« C’est pour le mieux, répondit-elle fermement. Pour cet endroit, je suis faite ; et je doute fort d’être faite pour aucun autre. »
Ce jour-là, elle ne vit pas Miss Le Smyrger, mais le lendemain matin, sachant que le capitaine Broughton était parti — ayant entendu les roues de la voiture alors qu’elles passaient devant la grille du presbytère en route vers la gare — elle monta à Colne.
« Il vous a tout dit, je suppose ? » demanda-t-elle.
« Oui, répondit Miss Le Smyrger. Et je ne le reverrai jamais à moins qu’il ne vous demande pardon à genoux. Je le lui ai dit. Je ne lui ai même pas donné la main alors qu’il partait. »
« Mais pourquoi donc, toi qui es si bonne ? La faute était plus la mienne que la sienne. »
« Je comprends. J’ai des yeux dans la tête, dit la vieille fille. Je l’ai observé ces quatre ou cinq derniers jours. Si vous aviez pu garder la vérité pour vous et lui ordonner de rester à distance, il serait à vos pieds maintenant, léchant la poussière de vos souliers. »
« Mais, chère amie, je ne veux pas d’un homme qui lèche la poussière de mes souliers. »
« Ah, vous êtes une sotte. Vous ne connaissez pas la valeur de votre propre richesse. »
« Vrai ; j’ai été une sotte. J’ai été sotte de penser que quelqu’un venant d’une vie telle qu’il l’a menée pourrait être heureux avec quelqu’un comme moi. Je connais la vérité maintenant. J’ai payé cher la leçon, mais peut-être pas trop cher, vu qu’elle ne sera jamais oubliée. »
Il fut peu dit de plus sur cette affaire entre nos trois amis à Oxney Colne. Que pouvait-on dire, en vérité ? Miss Le Smyrger s’attendit encore pendant un an ou deux à ce que son neveu revienne réclamer sa promise ; mais il ne l’a jamais fait, et il n’y a eu aucune correspondance entre eux. Patience Woolsworthy avait appris sa leçon à un prix élevé. Elle avait donné tout son cœur à cet homme ; et, bien qu’elle se fût comportée de telle sorte que nul ne fût conscient de la violence de son combat, le tumulte au sein de son âme n’en était pas moins très violent. Elle ne se dit jamais qu’elle avait eu tort ; elle ne regretta jamais sa perte ; mais pourtant — pourtant ! — la perte était très dure à supporter. Lui aussi l’avait aimée, mais il n’était pas capable d’un amour qui pût beaucoup troubler sa paix quotidienne. La paix quotidienne de celle-ci était perdue pour bien des jours à venir.
Son père est toujours en vie ; mais il y a maintenant un vicaire dans la paroisse. De concert avec lui et avec Miss Le Smyrger, elle passe son temps aux affaires de la paroisse. À ses propres yeux, elle est une vieille fille confirmée ; et telle est également mon opinion. Le roman de sa vie s’est joué au cours de cet été-là. Elle ne s’assoit plus désormais, solitaire, sur le flanc de la colline, à songer à tout ce qu’elle pourrait faire pour celui qu’elle aimait véritablement. Mais, avec un grand cœur, elle aime beaucoup de gens et, sans aucun romantisme, elle travaille dur pour alléger le fardeau de ceux qu’elle aime.
Quant au capitaine Broughton, le monde entier sait qu’il a épousé cette grande héritière avec qui son nom avait été associé une fois auparavant, et qu’il est maintenant un membre utile du Parlement, travaillant au sein de comités trois ou quatre jours par semaine avec un zèle infatigable. Parfois, rarement, lorsqu’il pense à Patience Woolsworthy, un sourire effleure son visage.
LA COUR D’ANTHONY GARSTIN
Par Hubert Crackanthorpe
(Savoy, juillet 1896)
I
Une ruée de moutons tassés, détalant follement sur les galets ardoisés, émergea de la brume plombée qui étouffait le sommet des collines, et un coup de sifflet aigu de berger déchira l’humide silence de l’air. Puis, une silhouette d’homme apparut, suivant les moutons le long du versant. Il s’arrêta un instant pour siffler brusquement ses deux chiens qui, les oreilles rabattues, poursuivirent les bêtes à toute vitesse au-delà de la crête ; puis, les mains enfoncées dans les poches, il s’avança vigoureusement. Un filet de fumée blanche provenant d’un train en plein effort rampait silencieusement dans le lointain : les grandes ondulations grises et désolées de ce pays sans arbres ne montraient aucun autre signe de vie.
Les moutons se pressèrent en file indienne le long d’un sentier minuscule, usé jusqu’à la trame au milieu de l’herbe brune et touffue : et, tandis que l’homme contournait l’épaule de la montagne, une vallée étroite s’ouvrit sous lui — un maigre patchwork de champs verts et, çà et là, une ferme blanchie à la chaux, flanquée d’un sombre bouquet d’arbres protecteurs.
L’homme marchait d’une démarche souple et balancée. Sa silhouette était maigre et anguleuse : il portait un chapeau de feutre noir cabossé et des bottes maladroites ferrées de fer : ses vêtements étaient ternes à force d’exposition prolongée aux intempéries. Il avait des yeux insignifiants, rapprochés et très ridés, ainsi que des sourcils drus striés de gris. Sa bouche était rasée de près et, par son abstraction, étirée en lignes dures et taciturnes ; sous son menton hérissait une frange ébouriffée de poils couleur sable.
Lorsqu’il atteignit le pied de la colline, le crépuscule brouillait déjà le lointain. Les moutons filèrent, avec un bruissement sonore, à travers une étendue plate et marécageuse couverte de joncs, tandis que les chiens les dirigeaient vers une brèche dans un mur bas et déchiqueté, construit de blocs de pierre entassés sans ordre. L’homme referma le portail derrière eux et attendit, sifflant avec autorité pour rappeler les chiens. Un instant plus tard, les animaux reparurent, se faisant tout petits en se faufilant entre les barreaux du portail. Il leur donna un coup de pied dédaigneux et, montant un échalier de pierre quelques mètres plus haut sur la route, il déboucha dans un sentier étroit.
Bientôt, alors qu’il passait devant une rangée de fenêtres éclairées, il entendit une voix l’appeler. Il s’arrêta et aperçut une silhouette voûtée à barbe blanche, vêtue de habits cléricaux, debout dans l’entrée du jardin.
« Bonsoir, Anthony. Une soirée rude, celle-ci. »
« Oui, Monsieur Blencarn, il fait un peu frisquet », répondit-il. « Je viens tout juste de descendre quelques agneaux de la colline. J’espère que vous allez bien, ainsi que Miss Rosa. » Il parla brièvement, avec une cordialité sonore et spontanée.
« Merci, Anthony, merci. Rosa est à l’église, elle joue les cantiques pour demain. Comment va Mme Garstin ? »
« Bien, merci, Monsieur Blencarn. Elle est merveilleusement active, mère. »
« Eh bien, bonne nuit à vous, Anthony », dit le vieil homme en faisant jouer le loquet du portail.
« Bonne nuit, Monsieur Blencarn », répondit-il en retour.
Quelques minutes plus tard, les lumières scintillantes du village apparurent et, de l’intérieur de la forme sombre de l’église à la tour carrée qui se profilait au bord de la route, les accents lents et solennels de l’orgue flottèrent dans l’air du soir. Anthony allégea son pas, puis fit une pause pour écouter ; mais, s’apercevant bientôt qu’un homme se tenait, lui aussi, à l’écoute sur le pont à quelques mètres de distance, il se remit en marche. Ralentissant son allure à mesure qu’il s’approchait, il observa la silhouette avec acuité ; mais l’homme ne lui prêta aucune attention, restant, le dos tourné, à contempler le ruisseau sombre et gargouillant par-dessus le parapet.
Anthony progressa péniblement dans la rue déserte du village, passant devant les reflets rouge doré qui jaillissaient de l’obscurité de chaque côté. De temps à autre, il jetait un regard furtif en arrière. La route droite et ouverte s’étendait derrière lui, luisante d’un éclat blafard : l’orgue semblait s’être tu : la silhouette sur le pont avait quitté le parapet et semblait s’éloigner vers l’église. Anthony s’arrêta, l’observant jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’obscurité sous les arbres du cimetière. Puis, après une hésitation, il quitta la route et monta dans un pré de haute terre vers la ferme de sa mère.
C’était une maison nue et oblongue. À l’avant, un porche blanchi à la chaux et un jardin étroit, clos par une basse balustrade de fer, étaient vaguement discernables : à l’arrière, le flanc escarpé de la colline se profilait comme un rideau monstrueux et mystérieux suspendu dans la nuit. Il contourna l’arrière pour entrer dans le crépuscule d’une vaste cour, pavée et partiellement envahie par l’herbe, vaguement flanquée des contours ombreux de longs bâtiments de ferme bas. Tout était plongé dans les ténèbres : quelque part au-dessus, une chauve-souris voleta en poussant son cri ténu.
À l’intérieur, un feu de tourbe flamboyant éparpillait des ombres dansantes sur le sol de pierre lisse, scintillait parmi les rangées sombres de jambons suspendus au plafond et sur les placards lambrissés de chêne sombre et luisant. Une servante, mettant le couvert pour le souper, faisait résonner ses sabots en entrant et sortant de la cuisine : la vieille Mme Garstin était courbée devant l’âtre, retournant avec tremblement des galettes qui rôtissaient dans les braises.
Au son du pas lourd d’Anthony dans le couloir, elle se leva, jetant un regard vif vers l’horloge au-dessus de la cheminée. C’était une femme de forte carrure, droite, presque robuste malgré ses années. Son visage était émacié et terreux ; des rides profondes accentuaient la dureté de ses traits. Elle portait un bonnet de veuve noir sur ses cheveux gris de fer, des lunettes à monture d’or et un tablier à carreaux souillé.
« Tu es bien en retard, Tony », fit-elle d’un ton plaintif.
Il défit son foulard de laine et, après l’avoir accroché méthodiquement avec son chapeau derrière la porte, répondit :
« Il faisait terriblement épais sur le sommet de la colline, et ces deux chiennes sont d’une telle stupidité. »
Elle saisit sa manche et, à travers ses lunettes, scruta son visage avec méfiance.
« Tu n’as pas rencontré Rosa Blencarn ? »
« Non, elle était à l’église, à jouer des cantiques, avec Luke Stock qui traînait autour de la porte », rétorqua-t-il amèrement, la repoussant avec une rude impatience.
Elle s’éloigna en hochant la tête d’un air sentencieux. Ils commencèrent à souper : aucun ne parla ; Anthony resta assis à remuer lentement son thé, fixant les flammes d’un air maussade : le lard dans son assiette restait intact. De temps à autre, sa mère, posant son couteau et sa fourchette, le regardait avec une aigreur non dissimulée, pinçant sa bouche large et inélégante. À la fin, posant brusquement sa tasse, elle éclata :
« Je m’étonne que tu n’aies pas plus de fierté, Tony. Pour combien de temps encore vas-tu continuer à rester là, à te morfondre et à couver comme un mouton malade ? Tu vas finir par te rendre malade, et alors je suppose que tu seras satisfait. Oui, mais je m’étonne que tu n’aies pas plus de fierté. »
Mais il ne répondit rien, restant impassible, comme s’il n’avait pas entendu.
Bientôt, à moitié pour lui-même, sans lever les yeux, il murmura :
« Luke part vers le Sud, lundi. »
« Eh bien, tu ne peux pas ramasser ses restes, en tout cas. Ce n’est pas arrivé jusque-là, n’est-ce pas ? Tu ne comptes pas mettre toute la paroisse à rire de toi pour une seconde fois ? »
Il rougit sombrement et, se penchant sur son assiette, commença mécaniquement son souper.
« Au diable », éclata-t-il une minute plus tard, « penses-tu que je me soucie du caquetage de cinquante paroisses ? Non, pas moi », et, avec un rire bref et sinistre, il abattit lourdement le poing sur la table de chêne.
« Tu es fou, Tony », lança la vieille femme.
« Fou ou pas fou, je te dis ceci, mère, que j’ai quarante-six ans révolus, et il y a certaines choses que je ne veux pas entendre. Rosa Blencarn est assez jolie pour moi. »
« Oui, assez jolie — je n’ai pas de patience avec toi. Assez jolie — attifée dans ses falbalas, à faire la belle avec n'importe quel noceur de Penrith. Assez jolie — c’est tout ce à quoi tu penses. Elle a été une bonne nièce de vicaire — cette créature écervelée et sans consistance, et elle ferait de toi une bonne espèce d’épouse, Tony Garstin, grand benêt que tu es. »
Elle repoussa sa chaise et, faisant cliqueter précipitamment la vaisselle, commença à débarrasser le souper.
« La maison est à moi, le Seigneur soit loué », poursuivit-elle d’une voix forte et dure, « et tant qu’Il me laissera en vie, Tony, je ne verrai pas Rosa Blencarn mettre les pieds ici. »
Anthony fronça les sourcils, sans répondre, et tira sa chaise vers l’âtre. Sa mère s’affairait dans la pièce derrière lui. Au bout d’un moment, elle demanda :
« As-tu enfermé les agneaux dans le champ derrière ? »
« Non, ils sont au fond de Hullam », répondit-il sèchement.
La porte se referma derrière elle, et bientôt il put l’entendre bouger à l’étage. Clignant des yeux avec méditation, il remplit sa pipe maladroitement et, tirant un journal froissé de sa poche, resta assis devant le feu couvant, lisant et tirant stolidement sur sa bouffarde.
II
La musique roulait à travers l’église sombre et vide. La dernière lueur plombée du jour scintillait à travers les fenêtres ogivales et, au-delà des rangées régulières de bancs sombres, occupés seulement par un fatras de livres de prières, deux bougies mourantes révélaient les tuyaux de l’orgue et la silhouette balancée de la jeune fille.
Elle jouait vigoureusement. Une ou deux fois, l’air trébucha, et elle le reprit avec impatience, se penchant sur le clavier, faisant miroiter ses poignets avec ostentation à mesure qu’elle touchait les jeux. Elle était tête nue (son chapeau et sa cape reposaient à côté d’elle sur un tabouret). Elle avait des cheveux clairs et duveteux, coupés court derrière la nuque ; de grands yeux ronds, accentués par une frange de cils sombres ; des joues rudes et vermeilles, et une bouche rose, charnue, à l’expression instable. Elle était habillée très simplement, dans un corsage noir ajusté, un peu effiloché aux manches. Ses mains et son cou étaient grossièrement formés : sa beauté était musclée, littérale, inachevée, pour ainsi dire.
Lorsque, finalement, les accords pesants de l’Amen s’évanouirent lentement dans le crépuscule, le visage empourpré, respirant un peu vite, elle fit une pause, écoutant le silence de l’église. Bientôt, un petit garçon émergea de derrière l’orgue.
« Bonsoir, Miss Rosa », appela-t-il, trottinant prestement le long de la nef.
« Bonne nuit, Robert », répondit-elle distraitement.
Après un moment, d’un geste impatient, comme pour chasser une pensée importune de son esprit, elle se leva brusquement, épingla son chapeau, jeta sa cape sur ses épaules, souffla les bougies et tâtonna à travers l’église vers la porte entrouverte. Alors qu’elle se hâtait le long du sentier étroit qui traversait le cimetière, soudain, une silhouette surgit de l’obscurité.
« Qui est là ? » cria-t-elle d’une voix forte et effrayée.
Le rire inquiet d’un homme lui répondit.
« Ce n’est que moi, Rosa. Je ne voulais pas t’effrayer. Je t’attends depuis une heure passée. »
Elle ne répondit rien, mais accéléra le pas. Il marcha à ses côtés.
« Je pars lundi, tu sais », continua-t-il. Et, comme elle ne disait rien : « Ne veux-tu pas t’arrêter juste une minute ? J’aimerais dire quelques mots avec toi avant de partir, et demain je dois me rendre à Scarsdale de bonne heure », insista-t-il.
« Je ne veux pas parler avec toi : je ne veux jamais te revoir. Je déteste juste te voir. » Elle parla avec un enrouement véhément et concentré.
« Non, mais tu dois m’écouter. Je ne me laisserai pas écarter par des paroles de dispute. »
Et saisissant son bras, il la força à s’arrêter.
« Lâche-moi, grosse bête », éclata-t-elle.
« Je ne te retiens pas, si tu restes tranquille. Je voulais te parler honnêtement, Rosa. »
Ils se tenaient dans un virage de la route, face à face, tout près l’un de l’autre. Derrière sa forme massive s’étendait la pénombre d’un champ gris et spectral.
« Qu’est-ce que tu as à me dire ? Finis-en vite », dit-elle d’un air maussade.
« C’est juste ceci, Rosa », commença-t-il avec une gravité obstinée. « Je veux te dire que si quelque ennui t’arrive après mon départ — tu sais à quoi je fais référence — je veux te dire que je suis prêt à agir comme il faut avec toi. J’ai écrit sur une enveloppe mon adresse à Londres. Luke Stock, aux soins de Purcell et Cie, Smithfield Market, Londres. »
« Tu es un homme mauvais et pécheur. Je déteste juste te voir. Je voudrais que tu sois mort. »
« Oui, mais je suppose que tu aurais mieux fait de penser à ça avant. Tu as considérablement changé de ton depuis mardi. Non, attends », ajouta-t-il, alors qu’elle luttait pour passer devant lui. « Voilà l’enveloppe. »
Elle arracha le papier et le déchira avec passion, éparpillant les fragments sur la route. Lorsqu’elle eut fini, il éclata avec colère :
« Tu es une folle maudite et déraisonnable. »
« Laisse-moi passer, si tu n’as rien de plus à dire », cria-t-elle.
« Non, je ne te quitterai pas de cette façon. Tu sais parler doucement quand tu le veux. » Et saisissant ses épaules, il la força à reculer contre le mur.
« Tu es belle, et ce n’est pas peu dire, quand tu es tout en rage », rit-il brutalement, abaissant son visage vers le sien.
« Lâche-moi, lâche-moi, gros lâche », haleta-t-elle, s’efforçant de libérer ses bras.
La tenant fermement, il protesta :
« Allons, Rosa, ne pouvons-nous pas nous séparer en amis ? »
« Se séparer en amis, vraiment », rétorqua-t-elle amèrement. « Amis avec quelqu’un comme toi. Pour qui me prends-tu ? Laisse-moi rentrer, je te le dis. Et plaise à Dieu que je ne pose plus jamais les yeux sur toi. Je déteste te voir. »
« Fiche le camp, alors », répondit-il, la poussant rudement vers la route. « Fiche le camp, idiote. Tu ne peux pas dire que je ne t’ai pas parlé honnêtement, et, par Dieu, tu ne me verras plus tergiverser de cette façon. Fiche le camp : tu peux te débrouiller toute seule, puisque tu ne sais pas garder une langue civile dans ta bouche. »
La jeune fille, haletante, resta comme hébétée, observant sa silhouette qui s’éloignait ; puis, s’élançant en courant, elle disparut en haut de la colline, dans l’obscurité.
III
Le vieux M. Blencarn conclut son sermon enroué. La maigre congrégation, qui était restée assise, stolidement immobile dans ses vêtements raides du dimanche, se leva péniblement, et la rangée d’enfants d’école, en un chœur clamant, entonna le cantique final. Anthony se tenait près de l’orgue, contemplant distraitement, tandis que la mélodie rude résonnait dans l’église, la manipulation habile du clavier par Rosa. Les lignes rugueuses de son visage s’étaient détendues en une mollesse vide et pensive qui vieillissait son expression plus qu’un peu : de temps à autre, comme pour référence, il jetait un regard interrogateur sur le profil de la jeune fille.
Quelques minutes plus tard, l’office était terminé et la congrégation flânait en sortant par la nef. Un groupe d’hommes gauches restait à traîner près de la porte de l’église : l’un d’eux appela Anthony ; mais, hochant la tête brièvement, il passa son chemin et s’éloigna à grandes enjambées sur la route, à travers les prairies grises des hautes terres, vers la maison. Dès qu’il eut franchi le sommet de la colline et ne fut plus visible d’en bas, il tourna brusquement à gauche, le long d’un petit vallon marécageux, jusqu’à atteindre le sentier qui descendait du flanc de la colline.
Il grimpa par-dessus un mur escarpé couvert de mousse et resta là, attendant avec espoir le long du chemin sombre et désaffecté ; puis, après un moment d’hésitation, ne voyant personne, il s’assit sous le mur, sur une dalle de pierre en saillie.
Au-dessus de lui pendait un ciel sombre et changeant. Un vent impétueux dévalait de la colline — d’énormes masses de gris froid, dépouillées de la brume de la nuit précédente. Quelques feuilles mortes voletaient sur les pierres et, du flanc de la colline, flottait la rumeur plaintive et chevrotante de nombreux moutons bêlants.
Peu de temps après, il aperçut deux silhouettes venant vers lui, gravissant lentement la colline. Il s’assit en attendant leur approche, s’agitant avec sa barbe couleur sable et broyant distraitement le sol sous son talon. À la crête, ils s’arrêtèrent : plongeant les mains au fond de ses poches, il s’approcha d’eux d’un air penaud.
« Ah ! bonjour à vous, Anthony », appela le vieil homme d’une voix aiguë et essoufflée. « C’est une longue colline, et mes jambes ne sont plus ce qu’elles étaient. Il fut un temps où je ne pensais rien d’une journée entière de marche sur les collines. Oui, je deviens faible, Anthony, c’est ce qu’il en est. Et si Rosa, ici, n’était pas la grande et forte fille qu’elle est, je ne sais pas comment mon vieux oncle se débrouillerait » ; et il se tourna vers la fille avec un sourire fier et tremblant.
« Voulez-vous prendre mon bras un peu, M. Blencarn ? Miss Rosa sera fatiguée, probablement », demanda Anthony.
« Non, M. Garstin, mais je peux me débrouiller très bien », interrompit la jeune fille sèchement.
Anthony leva les yeux vers elle alors qu’elle parlait. Elle portait un chapeau de paille garni de velours cramoisi et une cape noire bordée de fourrure qui semblait rehausser puissamment la belle blancheur de son cou. Ses grands yeux sombres étaient fixés sur lui. Il déplaça ses pieds avec malaise et baissa le regard.
Elle passa le bras de son oncle sous le sien et tous trois s’avancèrent lentement. Le vieux M. Blencarn marchait avec difficulté, s’arrêtant par intervalles pour reprendre son souffle. Anthony, les yeux fixés sur le sol, flânait à côté de lui, donnant maladroitement des coups de pied dans les pavés qui jonchaient son chemin.
Lorsqu’ils atteignirent le portail du presbytère, le vieil homme lui demanda d’entrer.
« Pas tout de suite, merci, M. Blencarn. J’ai ce lot d’agneaux à surveiller avant le dîner. C’est une belle matinée, celle-ci », ajouta-t-il, de façon inconséquente.
« Oncle a acheté un beau lot de Leghorns, mardi », fit remarquer Rosa. Anthony croisa son regard ; il y avait une expression grave et contenue sur son visage ce matin qui la faisait paraître plus femme, moins fille.
« Oui, montrez-lui les oiseaux, Rosa. Je serais heureux d’avoir son avis dessus. »
Le vieil homme se tourna pour clopiner vers la maison, et Rosa, tandis qu’elle soutenait son bras, cria par-dessus son épaule :
« Je ne serai pas une minute, M. Garstin. »
Anthony flâna jusqu’à la cour derrière la maison et attendit, observant une troupe de volailles au plumage noir et blanc qui paradait, picorant avec entrain sur les pavés envahis par l’herbe.
« Oui, Miss Rosa, c’est un beau lot », fit-il remarquer lorsque la jeune fille le rejoignit.
« Ne le sont-ils pas ? » répondit-elle en éparpillant une poignée de grain devant elle.
Les oiseaux se précipitèrent à travers la cour avec des cous gourmands et tendus. Tous deux restèrent côte à côte à les contempler.
« Combien en a-t-il donné ? » demanda Anthony.
« Cinquante-cinq shillings. »
« Oui », acquiesça-t-il, hochant la tête distraitement.
« Le Dr Sanderson ne voyait-il pas votre père hier ? » demanda-t-il après un moment.
« Il est venu dans la matinée. Il a dit qu’il n’allait pas plus mal. »
« Vous savez, Miss Rosa, que je pense toujours à vous », commença-t-il brusquement, sans lever les yeux.
« Je suppose que ça ne sert pas à grand-chose », répondit-elle brièvement en éparpillant une autre poignée de grain vers les oiseaux. « Je suppose que je ne me marierai jamais. Je suis juste lasse d’être courtisée… »
« Je ne vous lasserai pas à vous courtiser », interrompit-il.
Elle rit bruyamment.
« Vous êtes un drôle de client, et ce n’est pas peu dire. »
« Je fais le poids face à Luke Stock de toute façon », continua-t-il férocement. « Vous ne pensez rien de vous enticher de lui — un jeune gars aussi tapageur et sauvage que quiconque ait jamais marché. »
La jeune fille rougit et se mordit la lèvre.
« Je ne sais pas ce que vous voulez dire, M. Garstin. Il me semble que vous êtes bien prompt à sauter aux conclusions. »
« Peut-être que je sais voir une chose ou deux », rétorqua-t-il avec opiniâtreté.
« Luke Stock est parti à Londres, de toute façon. »
« Oui, et un sacré bon débarras aussi, de l’avis de certains. »
« Vous êtes juste jaloux », s’exclama-t-elle avec un gloussement forcé. « Vous êtes juste jaloux de Luke Stock. »
« Non, mais vous n’avez pas besoin de vous remplir la tête avec ces absurdités. Je suis trop attaché à vous pour ressentir de la jalousie », répondit-il gravement.
Le sourire s’effaça de son visage alors qu’elle murmurait :
« Je n’arrive pas à vous comprendre, M. Garstin. »
« Vous ne le pouvez pas. Et je suppose que c’est naturel, considérant que vous êtes à peine plus qu’une enfant, et que je suis presque assez vieux pour être votre père », répliqua-t-il avec une rudesse brutale.
« Mais vous savez que votre mère a pris cette aversion pour moi. Elle ne supporterait jamais de me voir à Hootsey. »
Il resta silencieux un moment, réfléchissant avec humeur.
« Elle n’aurait qu’à passer outre. Je ne vois rien dans cette objection », déclara-t-il.
« Non, Monsieur Garstin, cela ne se peut pas. Vraiment, cela ne se peut pas du tout. Vous feriez mieux de vous le sortir de la tête, une fois pour toutes. »
« Je ferais mieux de me le sortir de la tête, hein ? Vous parlez comme une enfant ! » éclata-t-il avec mépris. « J’ai l’intention que vous finissiez par m’aimer, et je ne vous prendrai pas avant que ce soit le cas. Je vais simplement continuer à vous attendre, et, marquez mes paroles, mon jour viendra enfin. »
Il parla fort, d’une voix lente et obstinée, et fit soudain un pas vers elle. Avec un faible cri d’effroi, elle se recula dans l’encadrement de la porte du poulailler.
« Vous parlez comme un prophète. Vous me faites un peu peur. »
Il rit avec sévérité et marqua une pause, scrutant son visage avec réflexion. Il semblait sur le point de continuer sur la même lancée ; mais il tourna brusquement les talons et s’éloigna à grandes enjambées par la barrière du jardin.
IV
Depuis trois cents ans, il y avait un Garstin à Hootsey : génération après génération, ils avaient arpenté l’étendue grise des hautes terres, au printemps dispersant leurs troupeaux sur les flancs des collines et, à l’arrière-saison, lors des sombres après-midi d’hiver, les ramenant à la maison par le large chemin cavalier qui menait par-dessus la crête. Ils avaient été une race de peu de mots, « vivant chez soi », selon l’expression ; ne devant rien à personne, remplis d’une fierté têtue et bourrue — une race droite, à l’ancienne, obstinée, à la vie longue, rude en paroles, lente à se décider.
Anthony n’avait jamais connu son père, qui était mort une nuit, sur le sommet de la colline, lui et son berger, engloutis par la grande tempête de neige de 1849. Les gens avaient dit qu’il était le seul Garstin à n’avoir pas réussi à atteindre l’âge mûr.
Après sa mort, Jake Atkinson, originaire de Ribblehead dans le Yorkshire, était venu vivre à Hootsey. Jake était un bon fermier, un négociateur avisé et très adroit avec les moutons, jusqu’à ce qu’il se mette à boire et à faire la fête chaque semaine avec les filles de la ville à Carlisle. C’était un gaillard corpulent, à la voix profonde et généreux : quand son heure sonna, bien qu’il mourût très difficilement, il resta festif et convivial jusqu’au bout. Et des années après, dans la vallée, son souvenir persistait : les hommes parlaient de lui avec regret, rappelant ses bons mots, ses prouesses physiques et sa race choisie de béliers Herdwicke. Mais il avait laissé derrière lui une foule de dettes à Carlisle, à Penrith et dans presque toutes les villes de marché — des dettes qu’il avait depuis longtemps prétendu avoir réglées avec l’argent appartenant à sa sœur. La veuve Garstin vendit les douze béliers Herdwicke et neuf acres de terre : en six semaines, elle avait remboursé chaque centime, et pendant treize mois, les dimanches, elle porta son deuil avec une muette et sévère austérité : la pensée amère que, à son insu, Jake avait agi malhonnêtement dans les affaires d’argent, et qu’il avait fini ses jours dans un péché débauché, avait aigri sa fierté et l’avait imprégnée d’une hostilité rancunière contre le monde entier. Car c’était une femme très fière, indépendante, tenant la tête haute, disait-on, comme un Garstin pur sang ; et Anthony, bien que certains le trouvassent calme et de peu d’importance, se mit à lui ressembler à mesure qu’il devenait homme.
Elle prit elle-même la gestion de la ferme de Hootsey et mit le garçon au travail pour elle, avec les deux ouvriers agricoles. Cela faisait maintenant vingt-cinq ans que son oncle Jake était mort : il y avait des cheveux gris dans sa barbe rousse ; mais il travaillait toujours pour sa mère, comme il l’avait fait quand il était un jeune garçon grandissant.
Et maintenant que les temps étaient devenus mauvais (ces dernières années, le prix du bétail n’avait cessé de chuter ; et les récoltes de foin étaient allées de mal en pis), la veuve Garstin ne gardait plus aucun ouvrier ; mais elle vivait, elle et son fils, année après année, de façon étroite et parcimonieuse.
Telle avait été la vie d’Anthony Garstin — une sorte d’existence terne et sans événement, la lente incrustation d’années monotones. Et jusqu’à ce que Rosa Blencarn vienne tenir le ménage pour son oncle, il n’avait jamais pensé deux fois au visage d’une femme.
Les Garstin avaient toujours été de bons pratiquants, et Anthony, pendant des années, avait agi en tant que marguillier. C’était un soir d’été, au presbytère, tandis qu’il vérifiait les comptes de la quête, qu’il posa pour la première fois les yeux sur elle. Elle revenait tout juste de l’école de Leeds : elle était vêtue d’une robe blanche : elle ressemblait, pensa-t-il, à une dame de Londres.
Elle se tenait près de la fenêtre, grande, droite et royale, contemplant rêveusement le crépuscule estival, tandis que lui et son oncle étaient penchés sur leurs affaires. Quand il se leva pour partir, elle lui jeta un coup d’œil avec une curiosité rapide ; il s’éloigna précipitamment, marmonnant un bonsoir penaud.
La fois suivante qu’il la vit, ce fut à l’église, le dimanche. Il l’observa timidement, avec une discrétion hésitante et révérencieuse : sa beauté lui semblait merveilleuse, lointaine, énigmatique. Dans l’après-midi, la jeune Mme Forsyth, de Longscale, passa prendre une tasse de thé avec sa mère, et les deux femmes se mirent à jaser sur Rosa Blencarn, parlant d’elle librement, sur un ton de mépris acrimonieux. Pendant un long moment, il resta silencieux, tirant sur sa pipe ; mais à la fin, quand sa mère conclut par : « Elle me semble sacrément prétentieuse, pleine d’airs et de manières citadines », il s’emporta malgré lui : « Vous perdez votre salive avec ce caquetage. J’estime que Mlle Blencarn est d’une étoffe différente de la nôtre. » La jeune Mme Forsyth gloussa démesurément, et la semaine suivante, le bruit courut dans la vallée que « Tony Garstin avait perdu la tête pour la nièce du pasteur ».
Mais il ne savait rien de tout cela — restant sur sa réserve, comme il en avait l’habitude, et étant, en outre, très occupé par la récolte du foin — jusqu’au jour où, à l’heure du dîner, Henry Sisson demanda s’il avait commencé à faire sa cour ; Jacob Sowerby cria que Tony avait été trop lent à se mettre à l’ouvrage, car la jeune fille avait été vue en train de roucouler dans Crosby Shaws avec Curbison le commissaire-priseur, et les autres (il y en avait une demi-douzaine qui traînaient autour de la charrette de foin) éclatèrent d’un rire bruyant. Anthony rougit sourdement, regardant avec hésitation de l’un à l’autre ; puis il posa lentement sa chope de bière et, soudain, saisissant Jacob par le cou, le fit basculer lourdement sur l’herbe. Il tomba contre la roue de la charrette, et quand il se releva, le sang ruisselait d’une vilaine coupure au front. Et désormais, la cour de Tony Garstin fut la plaisanterie commune de toute la paroisse.
Jusqu’alors, cependant, il ne lui avait guère adressé la parole, bien qu’il l’eût croisée deux fois dans le chemin qui menait au presbytère. Elle lui avait adressé un sourire franc et amical ; mais il n’avait pas trouvé la résolution de faire plus que de soulever son chapeau. Lui et Henry Sisson empilaient le foin dans la cour derrière la maison ; il ne fut plus fait mention de Rosa Blencarn ; mais toute la journée, Anthony, alors qu’il était agenouillé pour couvrir la meule, ruminait sur l’étrange douceur de son visage, et sur le sommet de la colline, tandis qu’il marchait après les brebis sur la bruyère sèche et craquante, et alors qu’il cahotait le long de la route étroite et délabrée, conduisant son chargement d’agneaux au marché aux bestiaux.
Ainsi, à mesure que les semaines s’écoulaient, il se contentait de ruminations frustes et mélancoliques sur son image imprécise. L’accusation de Jacob Sowerby et plusieurs insinuations similaires lâchées par sa mère le laissaient froidement incrédule ; la jeune fille lui semblait toujours tout à fait lointaine ; mais dès le premier regard sur son visage, il avait développé une conception solide et inébranlable de sa différence avec le commun de son sexe.
Mais un soir, alors qu’il passait devant le presbytère en revenant des collines, elle l’appela et, avec une familiarité enfantine et confiante, lui demanda conseil concernant l’alimentation de la volaille. Dans son empressement à lui répondre du mieux qu’il pouvait, il oublia son embarras habituel et devint, pour un moment, presque volubile et tout à fait à l’aise en sa présence. Dès que son flot de questions cessa, cependant, la perception retrouvée de son sourire rose et hésitant, et de ses grands yeux profonds plongeant droit dans son visage, le troubla étrangement et, rougissant, il se souvint de la dispute dans le champ de foin et de l’histoire de Crosby Shaws.
Après cela, la volaille devint un lien entre eux — un lien qu’il considérait avec le plus grand sérieux, aveuglément inconscient qu’il y eût autre chose pour les rapprocher, ne se sentant en admiration devant elle qu’à cause de son éducation, de ses manières citadines, de sa façon de s’habiller comme une dame. Et bientôt, il en vint à éprouver une fierté solide et secrète dans la familiarité amicale qu’elle lui témoignait. Plusieurs fois par semaine, il la rencontrait dans le chemin, et ils s’attardaient un moment ensemble ; elle admirait ses chiens, bien qu’il l’assurât sincèrement qu’ils n’étaient que de piètres corniauds ; et une fois, riant de son sérieux, elle le surnomma « Monsieur le Marguillier ».
Il soupçonnait que la jeune fille n’était pas aimée dans la vallée, attribuant abruptement son impopularité à la jalousie insensée des femmes. Des commérages à son sujet, il n’entendit plus aucune allusion ; mais instinctivement, et en partie à cause de cette réserve naturelle et rude qui était la sienne, il hésitait à mentionner son nom, même incidemment, à sa mère.
Désormais, les dimanches soir, il se promenait souvent jusqu’au presbytère, quittant chaque fois sa mère avec la même affectation maladroite de désinvolture ; et, à son retour, devenant vaguement conscient de la façon dont elle s’abstenait de tout commentaire sur son absence, et semblait étrangement oublier l’existence de la nièce du pasteur Blencarn.
Elle avait toujours été une femme à la langue acérée ; mais, à mesure que les jours raccourcissaient avec l’approche des longs mois d’hiver, il lui sembla qu’elle devenait plus irritable que jamais ; par moments, c’était presque comme si elle nourrissait à son égard un ressentiment sourd et couvant. Il était cependant d’une fibre obstinée, endurci par la longue habitude d’un climat morne et capricieux ; il fit tourner la question dans son esprit avec délibération et, quand enfin, après une longue réflexion, il réalisa qu’elle ressentait de l’amertume à cause de sa fréquentation de Rosa Blencarn, il accepta la solution avec un flegme inébranlable et changea simplement d’attitude envers la jeune fille, calculant chaque jour la probabilité de la rencontrer et faisant, en sa présence, des efforts persistants pour briser, une fois pour toutes, la barrière de sa propre timidité. C’était un homme qu’on ne pouvait mener maladroitement, et encore moins, se plaisait-il à croire, un homme qu’on pouvait diriger avec ruse.
C’était tout près de Noël quand la crise survint. Sa mère revenait juste du marché de Penrith. La charrette à ressorts était dans la cour, le vieux cheval gris fumait lourdement dans l’air calme et givré.
« J’estime que vous êtes allée vite. Le vieux cheval est trop chaud », remarqua-t-il brusquement, alors qu’il se dirigeait vers la tête de l’animal.
Elle descendit précipitamment et, venant à ses côtés, commença, hors d’haleine :
« Tu aurais dû venir au marché, Tony. Il y a eu de belles choses à Penrith aujourd’hui. J’aidais Anna Forsyth à choisir six yards de drap à Dockroy, quand nous voyons Rosa Blencarn sortir du 'Bell and Bullock' en compagnie de Curbison et du jeune Joe Smethwick. Smethwick était complètement ivre, et Curbison et la fille se tenaient à lui, pour l’empêcher de tomber ; et puis, après un moment, il passe son bras autour de la taille de la fille pour se stabiliser, et de cette façon ils s’en vont, en plein milieu de la rue publique… »
Il continua à décharger les paquets et à les porter mécaniquement un par un dans la maison. Chaque fois qu’il réapparaissait, elle était là, debout près du cheval fumant, occupée à son récit.
« Et sur le chemin du retour, nous avons croisé les trois dans la carriole de Curbison, avec Smethwick étendu au fond, chantant des chansons larmoyantes. Ils passaient devant le village de Dunscale, et les gens sont sortis en courant des maisons pour les voir passer… »
Il emmena la charrette vers l’écurie, la laissant crier le reste derrière lui à travers la cour.
Une demi-heure plus tard, il rentra pour son dîner. Pendant le repas, pas un mot ne fut échangé entre eux, et dès qu’il eut fini, il sortit de la maison à grandes enjambées. Vers neuf heures, il revint, alluma sa pipe et s’assit pour la fumer devant le feu de la cuisine.
« Où as-tu été, Tony ? » demanda-t-elle.
« Au presbytère, à faire ma cour », répliqua-t-il avec défi, sa pipe à la bouche.
C’était il y a dix mois ; depuis lors, il attendait avec obstination. Ce soir-là, il avait jeté son dévolu sur la jeune fille, il avait l’intention de l’avoir ; et tandis que sa mère le raillait, comme elle le faisait maintenant à chaque occasion, sa patience restait sombrement infatigable. Elle lui rappelait que la ferme lui appartenait, qu’il devrait attendre sa mort avant de pouvoir amener cette effrontée à Hootsey : il rétorquait qu’aussitôt que la jeune fille voudrait de lui, il avait l’intention de prendre une petite exploitation à Scarsdale. Alors elle cédait, et pendant un moment, elle lui reprochait pitoyablement son grand âge et le souvenir de toutes les années qu’ils avaient passées ensemble, et il la réconfortait en manifestant un remords brusque et évasif.
Mais, néanmoins, le lendemain, ses pensées revenaient s’attarder sur la vision obsédante du visage de la jeune fille, tandis que sa propre chevalerie fruste et crédule, attisée par le souvenir de sa beauté, étouffait ses doutes concernant sa conduite.
Pendant ce temps, elle badinait avec lui et s’amusait avec les hommes plus jeunes. Son vieil oncle tomba malade au printemps et pouvait à peine quitter la maison. Elle déclara qu’elle trouvait la vie dans la vallée intolérablement terne, qu’elle détestait le calme de l’endroit, qu’elle aspirait à Leeds et à l’animation excitante des rues ; et, le soir, elle écrivait de longues lettres aux amies qu’elle avait laissées là-bas, décrivant avec une vivacité capricieuse sa tribu d’admirateurs rustiques. À l’époque de la récolte, elle retourna rendre visite à des amis pendant quinze jours ; le soir précédant son départ, elle promit à Anthony de lui donner sa réponse à son retour. Mais, au lieu de cela, elle l’évita, prétendit avoir promis en plaisantant et se lia avec Luke Stock, un marchand de bétail de Wigton.
V
Cela faisait trois semaines qu’il avait ramené son troupeau de la colline.
Après le dîner, lui et sa mère s’assirent ensemble dans le salon : ils le faisaient chaque dimanche après-midi, année après année, aussi loin qu’il pût s’en souvenir.
Une rangée de chaises en acajou, avec des sièges en crin brillant, était disposée autour de la pièce. Une grande collection de prix agricoles était épinglée au mur ; et, sur un buffet lourd et hautement poli, se dressaient plusieurs coupes en argent. Un tas de copeaux aux bords dorés remplissait la cheminée inutilisée : il y avait des roses aux couleurs criardes sur la corniche, et, sur une petite table près de la fenêtre, sous une cloche de verre, un panier doré rempli de fleurs artificielles. Chaque objet était disposé avec une précision scrupuleuse : le tapis et la nappe à motifs rouges sur la table centrale étaient très délavés. La pièce était impeccablement propre et portait, dans la lumière glacée du soleil d’hiver, un air rigide et inconfortable.
Aucun ne parlait, ni ne semblait conscient de la présence de l’autre. La vieille Mme Garstin, enveloppée dans un châle de laine, tricotait : Anthony somnolait par intermittence sur une chaise à haut dossier.
Soudain, au loin, une cloche se mit à sonner. Anthony se frotta les yeux avec somnolence et, prenant son chapeau du dimanche sur la table, sortit en flânant à travers les champs sombres. Peu après, atteignant un siège en bois rudimentaire, construit à côté du chemin cavalier, il s’assit et ralluma sa pipe. L’air était très immobile ; sous lui, une brume blanche et vaporeuse pendait au-dessus de la vallée : les flancs des collines, vaguement regroupés, ressemblaient à des masses lourdes d’ombres sombres ; et, en regardant en arrière, trois carrés d’or scintillant révélaient les fenêtres éclairées de l’église à tour carrée.
Il resta assis à fumer ; méditant, avec une contemplation placide et révérencieuse, sur le Puissant Créateur du monde — un monde majestueusement et inévitablement ordonné ; un monde où, raisonnait-il, chaque objet — chaque fissure dans les collines, le cours sinueux de chaque torrent dévalant — possède sa portée mystérieuse, sa signification inévitable...
Au bout du champ, deux béliers se battaient ; reculant, puis courant l’un vers l’autre, et, sautant du sol, ils s’entrechoquaient tête contre tête et corne contre corne. Anthony les regardait distraitement, poursuivant ses méditations frustes.
... Et la succession de mauvaises saisons, la lente ruine des fermiers à travers le pays, n’étaient que la punition infligée pour la méchanceté accumulée du monde. Dans les temps anciens, Dieu faisait pleuvoir les fléaux sur la terre : de nos jours, dans Sa colère, Il gâtait le produit de la terre, qu’Il avait de Ses propres mains façonnée et accordée aux hommes.
Il se leva et continua sa marche le long du chemin cavalier. Une multitude de lapins se précipita vers la colline à son approche ; et un grand nuage de pluviers, s’élevant des joncs, tournoyait au-dessus de sa tête, remplissant l’air d’une profusion de leurs cris querelleurs. Soudain, il entendit un cliquetis de pierres et aperçut un certain nombre de petits morceaux de gravier rebondissant devant lui sur la pente herbeuse.
Une silhouette de femme se déplaçait parmi les rochers au-dessus de lui. L’instant suivant, grâce à la garniture de velours cramoisi sur son chapeau, il l’avait reconnue. Il gravit la pente d’un pas bondissant, se demandant tout en marchant comment il se faisait qu’elle fût là, qu’elle ne fût pas à l’église en train de jouer de l’orgue pour l’office de l’après-midi.
Avant qu’elle ne fût consciente de son approche, il était à ses côtés.
« Je pensais que vous seriez à l’église... » commença-t-il.
Elle sursauta : puis, reprenant peu à peu son calme, répondit avec un faible sourire :
« Monsieur Jenkinson, le nouveau maître d’école, voulait essayer l’orgue. »
Il s’avança vers elle de manière impulsive : elle vit les étranges éclats dans ses yeux alors qu’elle reculait avec consternation.
« Non, mais je ne vous ferai pas de mal », dit-il. « Seulement, j’estime que c’est un tour spécial de la Providence, de vous rencontrer là-haut. J’estime que vous allez devoir me donner une réponse claire maintenant. Vous ne pouvez pas tergiverser éternellement. »
Il parla presque brutalement ; et elle resta là, blanche et haletante, le fixant avec de grands yeux effrayés. Le sentier des moutons n’était qu’un minuscule tracé semblable à un fil : la pente du gravier de chaque côté était très raide : sous eux s’étendait la vallée ; distante, sans vie, toute brouillée par le crépuscule du soir. Elle regarda autour d’elle, impuissante, cherchant un moyen de s’échapper.
« Mlle Rosa », continua-t-il, d’une voix rauque, « ne pouvez-vous pas en venir à penser à moi ? Songez que cela fait bientôt deux ans que je vous attends. Je vous ai regardée vous lier, d’abord avec ce jeune homme, puis avec celui-là, jusqu’à ce que parfois mon cœur soit prêt à éclater. Bien des jours, là-haut sur le sommet de la colline, la pensée de vous m’a presque rendu fou, et j’ai laissé mon troupeau juste pour m’asseoir sur un cairn dans la brume, imaginant et méditant sur votre visage. Bien des soirs, je suis parti pour le presbytère, avec la résolution de vous parler franchement ; mais quand le moment arrivait, une sorte de timidité semblait me retenir, j’avais tellement peur de vous déplaire. Je sais que je ne suis pas un érudit, et peut-être pensez-vous que j’ai des manières rudes. Je sais que je vous ai parlé sèchement une ou deux fois dernièrement. Mais c’est juste parce que je suis fou d’amour pour vous : je ne peux tout simplement pas m’en empêcher parfois... »
Il attendit, scrutant son visage. Elle pouvait voir les gouttes de sueur au-dessus de ses sourcils hérissés : l’humidité s’était déposée sur sa barbe rousse : ses doigts calleux tressautaient sur les boutons de son manteau noir du dimanche.
Elle lutta pour esquisser un sourire ; mais sa lèvre inférieure trembla, et ses grands yeux sombres se remplirent lentement de larmes.
Et il continua :
« Vous en êtes venue à tout signifier pour moi. Si vous ne voulez pas de moi, je ne me soucie de rien d’autre. Je ne peux pas vous parler avec des phrases : je suis juste un homme simple, sans instruction : je ne peux pas vous cajoler, avec la ruse des gens de la ville. Mais je peux vous aimer de toutes mes forces, et veiller sur vous, et travailler pour vous mieux qu’aucun d’entre eux... »
Elle pleurait toute seule, silencieusement, pendant qu’il parlait. Il ne remarqua rien, cependant : le crépuscule lui cachait son visage.
« Il n’y a rien contre moi », insista-t-il. « Je suis un homme aussi bon que n’importe lequel d’entre eux. Oui, un homme aussi bon que n’importe lequel d’entre eux », répéta-t-il avec défi, en haussant la voix.
« C’est impossible, Monsieur Garstin, c’est impossible. Vous avez été très gentil avec moi... » ajouta-t-elle, d’une voix étranglée.
« Diable, je ne voulais pas vous faire pleurer, ma fille », s’exclama-t-il, avec un adoucissement dans le ton. « Il n’y a aucune raison pour vous de pleurer. »
Elle s’affaissa sur les pierres, sanglotant passionnément dans un désespoir hystérique et sans défense. Anthony resta un moment immobile, la contemplant avec une perplexité maladroite ; puis, s’approchant d’elle, il posa sa main sur son épaule et dit doucement :
« Allons, ma fille, quel est ton souci ? Tu peux me faire confiance. »
Elle secoua faiblement la tête.
« Si, tu le peux, pourtant », affirma-t-il fermement. « Viens, qu’est-ce que c’est ? »
Sans l’écouter, elle continua de se balancer d’avant en arrière, gémissant dans sa détresse :
« Oh ! je voudrais être morte !... Je voudrais pouvoir mourir ! »
« Tu voudrais pouvoir mourir ? » répéta-t-il. « Pourquoi, qu’est-ce qui peut bien te causer un tel tourment ? Voilà, voilà, petite, cesse donc : tout s’arrangera, quoi que ce soit... »
« Non, non », gémit-elle. « Je voudrais pouvoir mourir !... Je voudrais pouvoir mourir ! »
Des lumières scintillaient dans le village en contrebas ; et, de l’autre côté de la vallée, l’obscurité drapait les collines. La jeune fille retira son visage de ses mains et leva les yeux vers lui avec une expression effrayée et égarée.
« Il faut que je rentre : il faut que je rentre à la maison », murmura-t-elle.
« Non, mais il y a quelque chose de grave qui ne va pas chez toi. »
« Non, ce n’est rien... Je ne sais pas... Je ne me sens pas bien... Je veux dire, ce n’est rien... ça passera... il ne faut pas que vous vous fassiez des idées. »
« Non, mais je ne peux pas rester là à vous voir dans un tel tourment. »
« Ce n’est rien, Monsieur Garstin, vraiment, ce n’est rien », répéta-t-elle.
« Oui, mais je ne peux pas le croire », objecta-t-il avec obstination.
Elle lui lança un regard fuyant, traqué.
« Laissez-moi rentrer... il faut me laisser rentrer. »
Elle fit une tentative tremblante et pitoyable pour paraître ferme. L’observant intensément, il lui barra le passage : elle devint écarlate et détourna vivement le regard vers la vallée.
« Si vous me dites ce qui vous tourmente, peut-être pourrai-je vous aider. »
« Non, non, ce n’est rien... ce n’est rien. »
« Si vous me dites ce qui vous tourmente, peut-être pourrai-je vous aider », répéta-t-il avec une sévérité solennelle et délibérée. Elle frissonna et détourna de nouveau les yeux, vaguement, vers la vallée.
« Vous ne pouvez rien faire : il n’y a rien à faire », murmura-t-elle tristement.
« Il y a un homme dans cette histoire », déclara-t-il.
« Laissez-moi partir ! Laissez-moi partir ! » supplia-t-elle désespérément.
« Qui est-ce qui vous a mise dans un tel état ? » Sa voix parut forte et dure.
« Personne, personne. Je ne peux pas vous le dire, Monsieur Garstin... Ce n’est personne », protesta-t-elle faiblement. L’expression blanche et crispée de son visage l’effraya.
« Mon Dieu ! » éclata-t-il en lui saisissant le poignet, « et vous avez fait de moi une belle andouille. Qui est-ce, je vous le demande ? Qui est l’homme ? »
« Vous me faites mal. Laissez-moi partir. Je ne peux pas vous le dire. »
« Et vous tenez à lui ? »
« Non, non. C’est un homme méchant, un pécheur. Je prie Dieu de ne plus jamais le revoir. Je le lui ai dit. »
« Mais s’il vous a mise dans le pétrin, il devra vous épouser », persista-t-il avec une amertume brutale.
« Je ne le veux pas. Je le hais ! » cria-t-elle férocement.
« Mais est-il prêt à vous épouser ? »
« Je ne sais pas... Je m’en moque... il l’a dit avant de partir... Mais je me tuerais plutôt que de vivre avec lui. »
Il lâcha ses mains et recula. Elle ne voyait plus que sa silhouette, pareille à un nuage sombre, se tenant devant elle. Tout le versant de la colline semblait calme, sombre et solitaire. Bientôt, elle entendit à nouveau sa voix :
« Je crois qu’il y a une issue à votre détresse. »
Elle secoua la tête tristement.
« Il n’y en a aucune. Je suis une femme perdue. »
« Et si vous me preniez, moi, à la place ? » dit-il avec empressement.
« Je... je ne comprends pas... »
« Si vous m’épousiez, à la place de Luke Stock ? »
« Mais c’est impossible... l’... l’... »
« Oui, l’enfant. Je sais. Mais je prendrai l’enfant comme étant le mien. »
Elle garda le silence. Au bout d’un moment, elle entendit sa voix répondre sur un ton étrange, lointain :
« Vous voulez dire que... que vous êtes prêt à m’épouser et à adopter l’enfant ? »
« Oui », répondit-il obstinément.
« Mais les gens... votre mère... ? »
« Les gens ne sauront rien du tout. Ça ne les regarde pas. L’enfant passera pour le mien. Vous l’acceptez ? »
« Oui », répondit-elle d’une voix basse et rapide.
« Vous consentez à m’épouser, si je vous tire d’affaire ? »
« Oui », répéta-t-elle sur le même ton.
Elle l’entendit pousser un long soupir.
« J’ai dit que c’était un coup de la Providence de vous rencontrer ici-haut », s’exclama-t-il avec une exaltation à peine contenue.
Ses dents commencèrent à claquer un peu : elle sentait qu’il la scrutait avec curiosité à travers l’obscurité.
« Et maintenant », continua-t-il d’un ton vif, « vous feriez mieux de rentrer. Donnez-moi votre main, je vous aiderai sur les pierres. »
Il l’aida à descendre le talus de galets en s’exclamant : « Par Dieu, vous êtes glacée. » Une ou deux fois, elle glissa : il la soutint en lui serrant les articulations avec rudesse. Les pierres dévalaient les marches dans un bruit sourd, disparaissant dans la nuit.
Bientôt, ils atteignirent le sentier gazonné et, alors qu’ils descendaient en silence vers les lumières du village, il dit gravement :
« J’ai toujours pensé que mon heure viendrait. »
Elle ne répondit rien ; et il ajouta d’un air sombre :
« Ça va faire un sacré grabuge avec ma mère, cette histoire. »
Il l’accompagna le long du chemin étroit qui passait devant la maison de son oncle. Lorsqu’ils aperçurent les fenêtres éclairées, il s’arrêta.
« Bonne nuit, petite », dit-il gentiment. « Ne te tourmente plus ainsi. »
« Bonne nuit, Monsieur Garstin », répondit-elle d’une voix basse et rapide, la même que celle qu’elle avait employée là-haut sur la colline.
« Nous sommes promis comme mari et femme, maintenant, n’est-ce pas ? » lâcha-t-il timidement.
Elle tendit son visage vers le sien, et il l’embrassa maladroitement sur la joue.
VI
Le lendemain matin, la gelée s’était installée. Le ciel était toujours clair et étincelant : les champs blanchis scintillaient sous le soleil froid ; çà et là, sur les sommets lointains, brillaient de délicats bonnets de neige. Toute la semaine, Anthony devait travailler au pied de la colline, à construire des murets pour protéger des tempêtes d’hiver à venir : le travail était dur, car il était seul, et il fallait aller chercher la pierre sur le versant. Deux ou trois fois par jour, il menait sa charrette cahotante et encombrante le long du sentier qui passait devant le portail du presbytère, marquant une pause à chaque passage pour jeter un regard furtif vers les fenêtres. Mais il ne vit aucun signe de Rosa Blencarn ; et, à vrai dire, il ne ressentait aucun désir de la voir : il était sombrement exalté par le souvenir de sa demande en mariage et par la certitude qu’elle était à lui. Une fierté solide brûlait en lui : il pensait aux autres qui l’avaient courtisée, et les moyens par lesquels il l’avait gagnée lui semblaient être une belle preuve d’intelligence.
Ainsi, il s’abstint de toute mention à ce sujet ; savourant, tandis qu’il travaillait tout seul, tout au long des jours, la conscience de son triomphe secret, et anticipant, avec des gloussements intérieurs, le caquetage déconfit des amies de sa mère. Il prévoyait, sans crainte, son opposition amère : il se sentait fort, et son cœur s’échauffait pour la jeune fille. Et quand, par intervalles, la réalisation brutale qu’après tout il allait la posséder le submergeait, il saisissait les pierres et les balançait presque férocement à leur place.
Tout autour de lui, les champs blancs et vides semblaient sommeiller sans souffle. L’immobilité raidissait les arbres dénudés. L’air glacial fouettait son sang : chantant vigoureusement pour lui-même, il travaillait avec une résolution têtue et infatigable, remettant méthodiquement à plus tard, jusqu’à ce que le mur soit terminé, l’annonce de ses fiançailles.
Selon sa nature réservée et solitaire, il était très heureux, passant en revue ses perspectives d’avenir avec une assurance simple et constante, et, à mesure que la fin de semaine approchait, il en venait à ignorer l’irrégularité de toute l’affaire : presque à supposer, dans l’exaltation de sa fierté, qu’il l’avait gagnée honnêtement ; et à écarter, stoïquement, toute pensée de Luke Stock, de ses relations avec elle, de l’enfant à venir qui passerait pour le sien.
Et il y avait des moments, aussi, où, tandis qu’il rentrait chez lui dans le crépuscule à la fin de sa journée, son cœur se remplissait à déborder d’une gratitude rude et superstitieuse envers le Dieu des cieux qui avait exaucé ses désirs.
Vers trois heures, le samedi après-midi, il termina le mur. Il rentra chez lui, se lava, se rasa, mit sa veste du dimanche ; et, évitant la cuisine où sa mère tricotait près de l’âtre, se dirigea vers le presbytère.
C’est Rosa qui lui ouvrit la porte. En le reconnaissant, elle sursauta, et il la suivit dans la salle à manger. Il s’assit et commença, brusquement :
« Je suis venu, Mademoiselle Rosa, pour parler à Monsieur Blencarn. »
Puis il ajouta, en l’observant attentivement :
« Vous avez l’air malade, ma fille. »
Son faible sourire accentua l’aspect épuisé et pâle de son visage.
« Je suppose que vous vous êtes rongée, continua-t-il doucement, à rester éveillée la nuit, n’est-ce pas ? »
Elle sourit vaguement.
« Eh bien, voyez-vous, je suis venu pour régler toute cette affaire pour vous. Vous pensiez peut-être que je n’étais pas un homme de parole. »
« Non, non, pas ça », protesta-t-elle, « mais... mais... »
« Mais quoi, alors ? »
« Il ne faut pas le faire, Monsieur Garstin... Je dois simplement porter mon fardeau du mieux que je peux... » éclata-t-elle.
« Imaginez-vous que je vous prends par charité ? Vous ne savez guère de quel bois est fait mon amour pour vous. Non, Mademoiselle Rosa, vous ne pouvez plus reculer maintenant. »
« Mais vous ne pouvez pas le faire, Monsieur Garstin. Vous savez que votre mère ne voudra pas de moi à Hootsey... Je ne pourrais pas vivre là avec votre mère... Je préférerais porter mon fardeau toute seule, du mieux que je peux... Elle est si sévère, Madame Garstin. Je ne pourrais pas la regarder en face... Je peux partir quelque part... Je pourrais cacher tout cela à mon oncle. »
Son teint changeait sans cesse : elle restait devant lui, détournant le regard, terne, vers la fenêtre.
« J’ai l’intention que vous veniez à Hootsey. Je ne suis plus un gamin : je crois pouvoir choisir ma femme moi-même. Mère vous acceptera à la ferme, très certainement : vous n’avez pas à vous tourmenter à ce sujet... »
« Non, Monsieur Garstin, mais vraiment, elle ne le fera pas, jamais... Je sais qu’elle ne le fera pas... Elle a toujours été contre moi, dès le début. »
« Oui, mais c’était différent. La situation est toute changée maintenant », objecta-t-il obstinément.
« Elle supportera ma présence d’autant moins », balbutia la jeune fille.
« Mère vous acceptera à Hootsey... elle vous recevra volontiers, de son plein gré... de son plein gré, vous m’entendez ? J’en réponds. »
Il frappa lourdement la table du poing. Son ton de détermination l’intimida : elle lui jeta un regard furtif, luttant contre son indécision.
« Je sais comment mener mère. Et maintenant », conclut-il en changeant de ton, « votre oncle est-il dans les parages ? »
« Il est dans l’enclos, je crois », répondit-elle.
« Eh bien, je vais juste aller faire un tour pour lui dire deux mots. »
« Vous... vous ne lui direz pas. »
« Tut, tut, pas de récits déchirants, n’ayez crainte, ma fille. Je me dis que si je peux venir à bout de ma mère, je peux m’accommoder du pasteur Blencarn. »
Il se leva et, s’approchant d’elle, scruta son visage.
« Il faut que vous retrouviez des roses sur vos joues », s’exclama-t-il avec un rire bref, « je ne peux pas emmener un fantôme à l’église. »
Elle sourit avec tremblement, et il continua, posant une main affectueusement sur son épaule :
« Non, je plaisantais. Avec ou sans roses, vous serez la plus jolie mariée de tout Coomberland. Je vous retrouverai dans le chemin de Hullam, après l’office, demain », ajouta-t-il en se dirigeant vers la porte.
Après son départ, elle se précipita furtivement vers la porte de derrière. Sa silhouette qui s’éloignait montait déjà vers le champ gris des hautes terres. Bientôt, derrière lui, elle aperçut son oncle qui sortait par le portail de l’enclos. Elle traversa la cour de la volaille en courant et, montant sur un tonneau, resta à observer les deux hommes qui s’avançaient l’un vers l’autre sur la crête, Anthony marchant vigoureusement, les mains profondément enfoncées dans les poches ; son oncle, son chapeau mou incliné sur le nez, boitant et s’appuyant avec raideur sur ses deux bâtons. Ils se rencontrèrent ; elle vit Anthony prendre le bras de son oncle : les deux hommes, faisant demi-tour, s’éloignèrent vers la colline.
Elle retourna dans la maison. Le chien d’Anthony vint vers elle, se faufilant le long du couloir. Elle prit la tête de l’animal dans ses mains et se pencha sur lui avec caresse, dans un élan impulsif d’affection presque hystérique.
VII
Les deux hommes revinrent vers le presbytère. Au portail de l’enclos, ils s’arrêtèrent et le vieil homme conclut :
« Je n’aurais pas pu souhaiter un meilleur homme pour elle, Anthony. Peut-être que le Seigneur ne sera pas disposé à m’épargner beaucoup plus longtemps. Après mon départ, Rosa aura tout ce que je possède. Elle était la seule enfant de mon pauvre frère Isaac. Après la mort de sa mère, il est allé complètement à vau-l’eau, le pauvre, et jusqu’à ce qu’elle vienne ici, elle a surtout vécu parmi des étrangers. Ça a été une enfance misérable pour elle... une enfance misérable. Vous prendrez soin d’elle, Anthony, n’est-ce pas ?... Non, je n’aurais pas pu souhaiter un meilleur homme pour elle, et voilà ma main là-dessus. »
« Merci, Monsieur Blencarn, merci », répondit Anthony d’une voix enrouée en serrant la main du vieil homme.
Et il se mit en route vers la maison.
Son cœur était plein d’une étrange et rude exaltation. Il sentait avec une fierté grandissante que Dieu lui avait confié cette grande mission : veiller sur elle ; compenser, au centuple, tous les soins aimants qu’elle n’avait jamais connus durant son enfance. Et avec une confiance têtue en lui-même, il lui vint une grande pitié pour elle, une pitié tendre qui, en tempérant sa passion, la rendait à ses yeux, alors qu’il méditait sur son enfance solitaire, plus distinctement belle, plus profondément précieuse. Il imaginait, avec tremblement et presque avec incrédulité, leur vie de mariés : en hiver, son retour à la maison à la tombée de la nuit pour la trouver l’attendant avec un sourire joyeux et confiant ; leurs soirées passées ensemble, assis dans un bonheur silencieux devant les bûches qui couvaient ; ou, en été, le repos de midi dans les champs de foin quand, portant peut-être un chapeau à larges bords attaché avec un ruban rouge sous le menton, il l’apercevrait, apportant son déjeuner, traversant les hautes terres.
Elle n’avait pas été élevée pour être une femme de fermier : elle n’était encore qu’une enfant, comme l’avait dit le vieux pasteur. Elle ne devrait pas avoir à travailler comme travaillaient les femmes des autres hommes : elle s’habillerait comme une dame et, le dimanche, à l’église, porterait de beaux chapeaux, et resterait, comme elle l’avait toujours été, la belle de toute la paroisse.
Et, en attendant, il travaillerait la terre comme jamais il ne l’avait fait, guettant les occasions, menant des affaires habiles, ne dépensant rien pour lui-même, économisant chaque sou afin qu’elle puisse avoir ce qu’elle voulait... Et, alors qu’il marchait à travers le village, il lui semblait prévoir une amélioration générale de ses perspectives, un apaisement de la fièvre de spéculation sur les moutons, une cessation du gavage insensé, année après année, des grands marchés d’hiver à travers le Nord, un ralentissement de la concurrence étrangère suivi d’une reprise constante du prix du bétail engraissé : une période de prospérité enfin en réserve pour le fermier... Et les années futures semblaient s’ouvrir devant lui, étalées comme une plaine lointaine et scintillante, à travers laquelle, lui et elle, main dans la main, étaient appelés à voyager ensemble...
Puis, soudain, tandis que ses bottes ferrées claquaient sur la cour pavée, il se souvint, avec une détermination brutale, de sa mère et de la lutte orageuse qui l’attendait.
Il attendit que le souper soit terminé, que sa mère se soit déplacée de la table vers sa place au coin du feu. Pendant plusieurs minutes, il resta à débattre avec lui-même de la meilleure méthode pour lui annoncer la nouvelle. Soudain, il leva les yeux vers elle : son tricot avait glissé sur ses genoux : elle était assise, tassée sur elle-même dans son fauteuil, hochant la tête de sommeil. À la lumière vacillante du feu de bois, elle paraissait usée et brisée : il ressentit une pointe de remords maladroit. Puis il se souvint du regard pitoyable et traqué de la jeune fille, et des paroles du vieil homme quand ils s’étaient séparés au portail, et il lâcha :
« Je crains bien devoir épouser Rosa Blencarn après tout. »
Elle sursauta et, clignant des yeux, dit :
« Je piquais juste un somme. Qu’est-ce que tu disais, Tony ? »
Il hésita un instant, fronçant son front en rides grossières et rugueuses, et tripotant bruyamment sa tasse de thé. Bientôt, il répéta :
« Je crains bien devoir épouser Rosa Blencarn après tout. »
Elle se leva avec raideur et, descendant de l’âtre, s’approcha de lui.
« Peut-être n’ai-je pas bien entendu, Tony. » Elle parlait précipitamment, et bien qu’elle fût tout près de lui, s’appuyant d’une main sur le dossier de sa chaise, sa voix semblait faible, presque lointaine.
« Regarde-moi. Regarde-moi en face », commanda-t-elle férocement.
Il obéit avec mauvaise humeur.
« Maintenant, accouche. Qu’est-ce que tu veux dire, Tony ? »
« Je veux dire ce que je dis », répliqua-t-il obstinément, en détournant le regard.
« Qu’est-ce que tu veux dire par le fait que tu dois l’épouser ? »
« Je te dis que je veux dire ce que je dis », répéta-t-il sourdement.
« Tu veux dire que tu as mis la fille dans le pétrin ? »
Il ne dit rien, mais resta assis à fixer stupidement le sol.
« Regarde-moi et réponds », commanda-t-elle en lui saisissant l’épaule et en le secouant.
Il leva lentement le visage et soutint son regard.
« Oui, c’est à peu près ça », répondit-il.
« Ce ne peut pas être vrai. Ce ne peut être qu’un morceau de tromperie ignoble ! » s’écria-t-elle.
« Non, mais c’est la vérité », répondit-il délibérément.
« Tu ne veux pas le jurer ? » persista-t-elle.
« Je ne vois pas la nécessité de jurer. »
« Alors tu ne peux pas le jurer », éclata-t-elle triomphalement.
Il marqua une pause un instant, puis dit calmement :
« Si, je le jurerai assez facilement. Va chercher le Livre. »
Elle souleva la lourde Bible déchiquetée du manteau de la cheminée et la posa devant lui sur la table. Il posa son poing noueux dessus.
« Dis », continua-t-elle avec un tremblement tendu, « dis : je te jure, mère, que c’est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, que Dieu me soit en aide. »
« Je te jure, mère, que c’est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, que Dieu me soit en aide », répéta-t-il après elle.
« Embrasse le Livre », ordonna-t-elle.
Il porta la Bible à ses lèvres. Alors qu’il la replaçait sur la table, il éclata d’un court rire :
« Es-tu satisfaite maintenant ? »
Elle retourna au coin du feu sans un mot. Les bûches dans l’âtre sifflaient et crépitaient. Dehors, dans l’obscurité, le vent se levait, hululant à travers les sapins et devant les fenêtres.
Après un long moment, il se réveilla et, tirant presque calmement sa pipe de sa poche, entreprit tranquillement de couper, dans le creux de sa main, un morceau de tabac noir.
« On sera publiés à l’église dimanche », remarqua-t-il brusquement.
Elle ne répondit pas.
Il la regarda.
Sa bouche était serrée aux commissures : son visage avait un aspect étrange, rigide. Elle ressemblait, pensa-t-il, à une statue de pierre.
« Tu ne te sens pas bien, mère ? » demanda-t-il.
Elle secoua la tête d’un air sombre : puis, boitant dans la pièce, elle commença à parler d’une voix aiguë et sans timbre.
« Tu parlais à une époque de prendre une ferme vers Scarsdale. Mais tu ferais mieux de rester ici. Je ne t’en empêcherai pas. Tu peux avoir la grande chambre devant, et je passerai dans ce qui était la chambre de mon frère Jake. Tu sais que je n’ai jamais eu une haute opinion de la fille, mais je ferai ce qui est juste avec elle, même si ça doit briser mon esprit. J’accueillerai la fille ici : je la soutiendrai comme il se doit : peut-être finirai-je par trouver quelque bien en elle. Mais à partir de ce jour, Tony, tu n’es plus mon fils. Tu t’es déshonoré toi-même : tu m’as tendu un piège, oui, tendu un piège, c’est le mot. Tu as apporté la honte et l’amertume à ta vieille mère dans ses vieux jours. Tu m’as fait mépriser le genre même dont tu es fait. Tu peux rester ici, mais tu ne toucheras jamais un sou de mon argent ; chaque shilling ira à ton enfant, ou aux enfants de ton enfant. Oui », continua-t-elle en élevant la voix, « oui, tu as fini par obtenir ce que tu voulais, et peut-être penses-tu avoir choisi un chemin fort intelligent. Mais le temps viendra où tu regretteras ce jour, où tu mangeras ta repentance dans la poussière et la cendre. Oui, le Seigneur te punira, Tony, il te châtiera comme il convient. Tu apprendras qu’un mariage commencé dans le péché ne peut finir que dans le péché. Oui », conclut-elle alors qu’elle atteignait la porte, en levant sa main maigre d’un air prophétique, « oui, après que je serai morte et enterrée, souviens-toi des paroles de l’apôtre : "Car ceux qui auront péché sans la loi périront aussi sans la loi." »
Et elle claqua la porte derrière elle.
Elle disparut, et je restai là, pétrifié par ce déchaînement d’une haine si vieille et si tenace. Tony était resté assis, prostré, la tête dans les mains. Je ne voulais pas être témoin de son effondrement, mais je ne pouvais pas non plus m’en aller. Je m’approchai de la fenêtre et regardai dehors. La pluie avait cessé ; le vent soufflait en rafales, faisant osciller les branches des hêtres comme des spectres agités. Je pensais à la femme au-dessus, avec sa bouche si douce et ses yeux gris, et je me demandais si, elle aussi, portait en elle un secret de cette espèce.
« Tony », dis-je, sans me retourner.
Il poussa un soupir si profond, si chargé de détresse, qu’il sembla déchirer le silence de la pièce.
« Je ne peux pas, » dit-il, d’une voix sourde et étranglée. « Je ne peux pas lui dire. Elle ne comprendrait pas. Personne ne comprendrait jamais. »
Il se leva d’un bond et se dirigea vers la porte, manquant de trébucher dans l’obscurité. Je l’entendis monter l’escalier d’un pas lourd, puis le craquement d’une porte qui se fermait. Je restai seul dans la petite pièce, avec l’odeur de la pluie et du thé froid qui traînait encore sur la table. Un sentiment de malaise, plus aigu que jamais, s’insinua en moi. Ce livre de la vie dont Wilde avait parlé, avec ses chapitres de femmes et ses révélations finales, semblait s’écrire ici, sous mes yeux, dans des caractères d’ombre et de regret. Je pris le gant qui traînait sur la table, ce gant si délicat, si marqué de 5-3/4, et, pour la première fois, il me parut porter non pas le parfum de la violette, mais le poids insupportable d’une chose trop fragile pour le monde. Je sortis dans le jardin. La lune, à travers une déchirure dans les nuages, illuminait le sentier. J’avais besoin de marcher, de m’éloigner de cette atmosphère chargée de remords, de retrouver la fraîcheur indifférente de la rivière où les truites, elles, ne connaissaient rien des péchés de la loi. Pourtant, à chaque pas, je sentais que je n’étais plus le vagabond solitaire qui était arrivé ici quelques jours plus tôt ; le filet était lancé, et quelque chose en moi avait déjà mordu à l’hameçon.
Elle ne vint pas le lendemain, ni le surlendemain. Je passai mon temps à remonter le courant, à lancer ma mouche sur les eaux sombres sous les saules, mais mon esprit n’était pas à la pêche. Chaque fois qu’un bruit de pas résonnait sur le gravier de l’auberge, mon cœur manquait un battement, puis sombrait dans une déception plus amère encore. Je me sentais comme un homme qui attend un verdict, condamné à l’immobilité par une angoisse qu’il ne peut expliquer. Le troisième jour, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et persistante qui noyait le paysage dans une grisaille monotone. Je m’assis dans la salle commune, devant un feu mourant, le regard fixé sur la porte, écoutant le battement régulier de l’horloge qui semblait rythmer le vide de ces heures interminables. Je me demandais si elle était revenue, si elle s’était enfermée dans sa chambre, ou si elle avait fui cette bourgade pour ne jamais revenir. L’idée qu’elle puisse disparaître ainsi, sans un mot, sans que je sache si son aveu était le prélude à un départ ou à une promesse, me rendait fou. Je me levai pour aller fumer sur le perron, quand je l’aperçus. Elle marchait sous une ombrelle noire, sa silhouette frêle se détachant sur le fond terne des arbres. Elle ne portait plus son air de jeune fille insouciante ; sa démarche était lourde, presque vacillante. Lorsqu’elle entra, je me retirai dans un coin, la laissant passer, mais elle s’arrêta un instant près du comptoir et posa son regard sur moi. Il y avait dans ses yeux une telle détresse, une telle lassitude, que je fus saisi d’un élan irrésistible de protection. Elle ne me parla pas, elle monta l’escalier sans se retourner, mais ce regard, ce simple échange silencieux, me suffit. Je savais qu’elle était là, qu’elle m’attendait, et que la nuit, quelle qu’elle soit, ne ferait que renforcer le lien qui, malgré tout, nous unissait désormais.
Déjà, John avait généralisé l'accusation. « J'espère que Cecilia le tiendra à distance, avait-il dit à Winifred, ne serait-ce que pour ne pas avoir à en souffrir un jour. »
Il s'attarda volontairement dans le hall pour se faire une impression de la brute, qui s'était mise à parler fort avec un ami, ponctuant ses propos d'éclats de rire irritants, d'une franchise feinte et sonore. Le golf, la pêche, les opérettes… ah, le Béotien ! Voilà les hommes qui monopolisaient les divinités éthérées.
Mais cette séparation brusque d'avec sa divinité particulière était déconcertante. Comment la revoir ? Il devait remonter à Oxford le lendemain, lui écrivit-il ce soir-là, mais s'il lui était possible de le laisser passer durant la semaine, il se débrouillerait pour redescendre.
* * * * *
« Oh, mon cher poète rêveur, écrivit-elle à Oxford, comment as-tu pu m'envoyer une lettre destinée à être posée sur la table du petit-déjeuner à côté du *Times* ! Avec un poème en prime. Heureusement, mon mari était pressé de partir pour la City, et il a négligé de lire ma correspondance. (Le goujat sans chevalerie, commenta John. Mais que peut-on attendre d'un homme qui bat sa femme ?) Ne m'écris plus jamais à la maison. Une lettre, aux bons soins de Mme Best, 8A Foley Street, W.C., me trouvera toujours. C'est la mère de ma femme de chambre. Et tu ne dois pas venir ici non plus, mon cher bel esprit en l'air, sauf pour mes jours de réception, et encore, à des intervalles judicieux. Je me promènerai autour de l'étang de Kensington Gardens mercredi prochain à quatre heures, à moins que Mme Best ne m'apporte une lettre contraire. Et maintenant, merci pour ton délicieux poème ; je ne me reconnais guère en ces lignes délicates, mais je serai toujours fière de penser que je les ai inspirées. Sera-t-il dans le nouveau recueil ? Je n'ai jamais été imprimée auparavant ; ce sera une sensation nouvelle. Je ne peux te rendre chant pour chant, seulement sentiment pour sentiment. Oh, John Lefolle, pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés quand j'avais encore mes rêves de jeune fille ? Maintenant, j'en suis venue à me méfier de tous les hommes, à craindre la brute sous le cavalier… »
* * * * *
Mme Best lui apporta bien une lettre, mais ce n'était pas pour annuler le rendez-vous, seulement pour dire qu'il n'était pas surpris de son horreur du sexe masculin, mais qu'elle devait se méfier des fausses généralisations. La vie restait une chose merveilleuse et belle — voir le poème ci-joint. Il comptait les minutes jusqu'à mercredi après-midi. C'était sûrement une erreur populaire de croire que l'heure ne comptait que soixante minutes.
Cette réflexion chronométrique lui revint à l'esprit avec encore plus d'acuité pendant l'heure où il arpenta l'étang de Kensington Gardens. Avait-elle oublié ? Son mari l'avait-il enfermée ? Que pouvait-il s'être passé ? Il lui sembla que six cents minutes s'étaient écoulées avant qu'à dix-sept heures dix, elle ne vienne vers lui d'un pas léger et gracieux. Son cerveau avait été réduit à inventer des problèmes insensés pour ses élèves — si un homme parcourt deux enjambées d'un pied et demi par seconde autour d'un lac de cinquante acres, en combien de tours rattrapera-t-il une dame qui marche deux fois moins vite et qui n'est pas là ? — mais dès que son ombrelle rose apparut à l'horizon, toute sa longue misère s'évanouit dans une paix et une élévation ineffables. Il se hâta, tête nue, de serrer sa petite main gantée. Il avait oublié son manque de ponctualité, et elle ne le lui rappela pas.
« Comme c'est gentil à toi d'être venu de si loin », fut tout ce qu'elle dit, et ce fut une récompense suffisante pour les heures de train et les six cents minutes passées au milieu des nourrices et des landaus. Les ormes étaient dans toute leur gloire, les oiseaux chantaient avec entrain, l'eau scintillait, la pelouse ensoleillée s'étendait fraîche et verte — c'était le moment le plus charmant et le plus frais de l'après-midi. John s'engagea instinctivement dans une avenue ombragée. La nature et l'amour ! Que pouvait demander de plus un poète ?
« Non, nous ne pouvons pas prendre le thé près du Kiosque, protesta Mme Glamorys. Bien sûr, j'aime tout ce qui rappelle Paris, mais c'est devenu si à la mode. Il y aura une foule de gens qui me connaissent. Je suppose que tu as oublié que nous sommes en pleine saison. Je connais un petit endroit tranquille dans la High Street. » Elle le mena, sans résistance mais tout étourdi, vers la porte et dans une pâtisserie. La conversation languit en chemin.
« Un thé », s'apprêtait-il à commander à la jolie serveuse.
« Des glaces à la fraise, fit remarquer doucement Mme Glamorys. Et quelques-uns de ces bons gâteaux français. »
La glace lui redonna du courage ; elle était vraiment délicieuse, et il avait eu si chaud et s'était tant fatigué à arpenter le tour de l'étang. Décidément, Winifred était une personne pratique et lui un rêveur. Il n'osa pas toucher aux pâtisseries — étant un génie — mais il fut charmé par la gaieté avec laquelle Winifred engouffrait gâteau sur gâteau dans sa bouche en bouton de rose. Quelle créature enchanteresse ! Avec quel courage elle dissimulait la tragédie de sa vie !
La pensée le fit jeter un coup d'œil à son ruban de velours ; il était plus large que jamais.
« Il vous a encore battue ! » murmura-t-il furieusement. Ses yeux joyeux s'attristèrent, elle baissa la tête et ses doigts émiettèrent le gâteau. « Quel est son prétexte ? » demanda-t-il, le sang en ébullition.
« La jalousie », murmura-t-elle.
Son sang perdit sa chaleur et se glaça. Il sentit les coups du tyran sur sa propre peau, sa romance devenant soudain sordide. Mais il retrouva son courage. Lui aussi avait des muscles. « Mais je pensais qu'il avait manqué de justesse de me voir vous embrasser la main. »
Elle écarquilla les yeux. « Ce n'était pas toi, mon cher vieux rêveur. »
Il fut soulagé et troublé tout à la fois.
« Quelqu'un d'autre ? » murmura-t-il. D'une certaine manière, la vision de l'acteur lui revint à l'esprit.
Elle hocha la tête. « N'est-ce pas une chance qu'il ait lui-même brouillé les pistes ? Ses coups ne m'importaient pas, tu étais en sécurité ! » Puis, avec l'une de ses adorables transitions : « Je rêve d'une autre glace », s'écria-t-elle avec une espièglerie mélancolique.
« J'avais peur d'avouer ma propre gourmandise », dit-il en riant. Il fit signe à la serveuse. « Encore deux. »
« Nous n'avons plus de fraise, fut sa réponse inattendue. Il y a eu une telle demande aujourd'hui. »
Le visage de Winifred s'assombrit. « Oh, absurde ! » fit-elle en faisant la moue. Pour John, le moment sembla tragique.
« Ne voulez-vous pas une autre sorte ? » demanda-t-il. Lui-même aimait toutes les sortes, mais il pouvait difficilement manger une deuxième glace sans elle.
Winifred réfléchit. « Café ? » demanda-t-elle.
La serveuse s'en alla et revint avec un visage aussi sombre que celui de Winifred. « La journée a été si chaude, dit-elle avec contrition. Il ne reste qu'une seule glace dans tout l'établissement, c'est une napolitaine. »
« Eh bien, apportez deux napolitaines », hasarda John.
« Je veux dire qu'il ne reste qu'une seule glace napolitaine. »
« Eh bien, apportez-la. Je n'en veux pas vraiment. »
Il regarda Mme Glamorys dévorer délicatement la glace solitaire et ressentit un certain pathos dans ce rectangle multicolore, quelque chose de la tristesse lancinante de « The Last Rose of Summer ». Cela ferait un triolet gracieux et serio-comique, songeait-il. Mais à la dernière bouchée, sa belle compagne disloqua ses rimes en se levant brusquement.
« Mon Dieu, s'écria-t-elle, comme il se fait tard ! »
« Oh, tu ne me quittes pas déjà ! » dit-il. Un monde de choses se bousculait dans son cerveau, des choses qu'il allait dire, organiser. Ils n'avaient rien dit, pas un mot de leur amour même ; rien que des gâteaux et des glaces.
« Poète ! » rit-elle. « As-tu oublié que j'habite Hampstead ? » Elle ramassa son ombrelle.
« Mets-moi dans un fiacre, ou mon mari sera furieux devant son dîner solitaire. »
Il était si déconcerté qu'il fut surpris lorsque la serveuse bloqua son départ avec une note. Lorsque Winifred fut emportée, il se souvint qu'elle aurait pu, sans grand risque, le déposer à Paddington. Il héla un autre fiacre et attrapa le train suivant pour Oxford. Mais il arriva trop tard pour son propre dîner au collège.
III
Il fut très occupé les jours suivants et ne put échanger avec elle qu'une lettre passionnée ou deux. Depuis quelque temps, la fièvre des examens sévissait, et dans chaque collège, de pauvres patients restaient assis avec des serviettes mouillées autour de la tête. Certains, qui avaient négligé leur tuteur tout le trimestre, s'efforçaient maintenant d'absorber son omniscience en une seule séance.
Le lundi, John Lefolle donnait gentiment une audience spéciale à un benêt musclé, tentant de lui expliquer les effets politiques des Croisades, lorsqu'on frappa à la porte du salon et que le valet introduisit Mme Glamorys. Elle était vêtue d'une robe blanche ensorcelante et se tenait sur le seuil, souriante, incarnation de l'été qu'il négligeait. Il se leva, mais sa langue était paralysée. Le benêt devint soudain important, symbole de la décence qu'il avait outragée. Son âme, arrachée si brusquement à l'histoire pour la romance, ne pouvait trouver la juste émotion. Pourquoi cette imprudence de la part de Winifred ? Elle avait été si prudente jusqu'ici.
« Que de bottes il y a sur ton escalier ! » dit-elle gaiement.
Il rit. Le charme était rompu. « Oui, le tas à nettoyer est un peu envahissant, dit-il, mais je suppose que c'est une sorte de tradition. »
« Je crois que je commence à bien comprendre la chose maintenant, monsieur. » Le benêt se leva et sourit, et son tuteur réalisa à quel point le benêt avait peu à apprendre sur certaines choses. Il lui en fut tout à fait reconnaissant.
« Oh, eh bien, tu viendras me revoir après le déjeuner, n'est-ce pas, si un ou deux points méritent d'être éclaircis », dit-il, se sentant vaguement menteur et coupable en général. Mais lorsque, au départ du benêt, Winifred tendit les bras, tout tomba de lui, hormis le sentiment de ce moment exquis. Leurs lèvres se rencontrèrent pour la première fois, mais seulement pour un instant. Il eut à peine le temps de réaliser que cette chose merveilleuse était arrivée que la créature mobile avait déjà bondi vers ses étagères et examinait un Thucydide à l'envers.
« Quelle intelligence de savoir le grec ! » s'exclama-t-elle. « Et parlez-vous vraiment cette langue avec les autres professeurs ? »
« Non, nous ne parlons jamais boutique, rit-il. Mais, Winifred, qu'est-ce qui t'a fait venir ici ? »
« Je n'avais jamais vu Oxford. N'est-ce pas magnifique ? »
« Il n'y a rien de magnifique ici », dit-il en regardant autour de son bureau austère.
« Non, admit-elle ; il n'y a rien ici qui m'intéresse », et elle avait déposé un autre baiser céleste sur ses lèvres avant même qu'il ne s'en rende compte. « Et maintenant, tu dois m'emmener déjeuner et sur la rivière. »
Il balbutia : « J'ai… du travail. »
Elle fit la moue. « Mais je ne peux pas rester au-delà de demain matin, et je veux tellement voir tous tes célèbres rameurs s'entraîner. »
« Tu ne restes pas pour la nuit ? » haleta-t-il.
« Si, je reste », et elle lui lança un regard éblouissant.
Son cœur se mit à battre la chamade. « Où ? » murmura-t-il.
« Oh, dans un petit hôtel miteux près de la gare. Les grands hôtels sont complets. »
Il fut soulagé d'apprendre qu'elle n'était pas logée de façon trop voyante.
« Tant de gens sont déjà descendus pour la Commémoration, dit-il. Je suppose qu'ils sont impatients de voir les généraux recevoir leurs diplômes. Mais ne devrions-nous pas aller déjeuner quelque part ? »
Ils descendirent l'escalier de pierre, passèrent devant le bataillon de bottes et traversèrent la cour. Il sentait que toutes les fenêtres étaient vivantes d'yeux, mais elle insista pour rester immobile et admirer leur pittoresque couvert de lierre. Après le déjeuner, il emprunta honteusement la barque du benêt. Les nécessités de la manœuvre, qui le tenaient éloigné d'elle et exigeaient beaucoup d'agilité, lui rendirent peu à peu sa confiance en soi, et il put regarder en face les rameurs non célèbres qu'ils croisaient, sauf lorsqu'ils étaient accompagnés de leurs parents et sœurs, ce qui le mettait subtilement mal à l'aise. Mais Winifred, piquante sous son ombrelle rose, était singulièrement à son aise, ravie par la beauté changeante de la rivière, applaudissant avec une joie enfantine les fleurs sauvages sur les rives ou les reflets ondulants dans l'eau.
« Regarde, regarde ! » s'écria-t-elle une fois, en montrant le ciel. Il regarda en haut, s'attendant au moins à un ballon. Mais ce n'était que le « petit nuage rose de Keats », expliqua-t-elle. Ce n'était pas de sa faute s'il ne trouvait pas l'excursion parfaitement idyllique.
« Comme c'est stupide, pensa-t-elle, de garder tous ces gentils garçons enfermés à lire des langues mortes dans un endroit fait pour la vie et l'amour. »
« Je crains qu'ils ne dérangent pas les langues mortes autant que tu le penses, la rassura-t-il en souriant. Et il y aura beaucoup d'occasions de faire l'amour pendant la Commémoration. »
« J'en suis si heureuse. Je suppose qu'il y a beaucoup de fiançailles cette semaine-là. »
« Oh, oui… mais il n'y en a pas un pour cent qui aboutisse. »
« Vraiment ? Oh, que les hommes sont volages ! »
Cela semblait un peu spécieux, mais il était si ému par la révélation implicite qu'elle ne pouvait même pas imaginer l'inconstance féminine, qu'il s'abstint d'attirer son attention sur la faiblesse de sa logique.
Si enfantine et étourdie était-elle en ce jour qu'elle ne fut satisfaite que lorsqu'elle put assister à un examen oral, qu'il avait imprudemment qualifié de public.
« Personne ne nous remarquera », insista-t-elle, inconsciente de sa propre beauté. « D'ailleurs, ils ne savent pas que je ne suis pas ta sœur. »
« L'intellect d'Oxford est sceptique, dit-il en riant. Il cultive le doute philosophique. »
Mais, faisant bonne figure et prenant un air fraternel, il l'emmena dans la chambre de torture, où les candidats s'asseyaient tristement sur une rangée de chaises contre le mur, attendant leur tour de passer devant les trois grands inquisiteurs à la table. Heureusement, Winifred et lui étaient les seuls spectateurs ; mais malheureusement, ils entrèrent au moment même où le pauvre propriétaire de la barque était sur le gril. L'inquisiteur central essayait d'extraire de lui des informations sur Becket, lui soufflant presque les mots, sans toutefois percer son épaisse bêtise. John Lefolle respira plus librement lorsque les Croisades furent abordées ; mais, hélas, il devint très vite évident que le benêt n'avait en rien « compris la chose ». Alors que le benêt sortait tristement, visiblement recalé, John Lefolle souffrit plus que lui. Il était si rongé par le remords que, lorsqu'il eut raccompagné Winifred jusqu'à son hôtel, il refusa son invitation à entrer, prétextant le devoir impérieux du dîner au collège. Mais il ne put partir sans promettre de passer dans la soirée.
La perspective de cette visite l'accompagna tout au long du dîner, à la fois tentante et terrifiante. Assurément, il y avait un squelette à son festin, alors qu'il était assis à la table d'honneur, face au Master. Les portraits vénérables autour du hall semblaient réprimander son errance romantique. Dans la salle commune, il sirota son porto avec inquiétude, écoutant comme dans un rêve la discussion sur le libre arbitre, qu'un éminent étranger avait provoquée. Comme cela semblait académique, comparé aux réalités passionnées de la vie. Mais, d'une certaine manière, il s'attarda sur la discussion académique, remettant à plus tard les réalités de la vie. De temps à autre, il était poussé à regarder sa montre ; mais soudain, murmurant : « Il est très tard », il se ressaisit et prit congé de ses savants confrères. Mais dans la rue, la vue d'un bureau de télégraphe le fit s'y diriger, et presque machinalement, il écrivit le message : « Regrette, retenu. Passerai tôt demain matin. »
Lorsqu'il passa le matin, on lui annonça qu'elle était retournée à Londres la veille au soir après avoir reçu un télégramme. Il s'éloigna, le cœur serré par une amère déception.
IV
Leur correspondance ultérieure n'en fut que plus amoureuse. La raison pour laquelle elle avait fui l'hôtel, expliqua-t-elle, était qu'elle ne pouvait supporter la nuit dans ces quartiers étouffants. Il se consola avec l'espoir de la voir beaucoup durant les grandes vacances. Il la vit une fois lors de sa propre réception, mais cette fois son mari errait dans les deux pièces. Le coin douillet était impossible, et ils purent seulement haleter quelques mots tendres au milieu du brouhaha et du mouvement, et organiser un rendez-vous pour la fin juillet. Lorsque le jour arriva, il reçut une lettre déchirante, déclarant que son mari l'avait emmenée à Goodwood. En post-scriptum, elle l'informait que « Quicksilver était une valeur sûre ». Beaucoup de lettres furent échangées sans qu'une autre rencontre puisse avoir lieu, et il lui prêta cinq livres pour payer une dette d'honneur contractée à cause de l'« absurde confiance de son mari en Quicksilver ». Une semaine plus tard, ce mari passionné de chevaux l'amena à Brighton pour les courses, et John Lefolle s'y envola. Mais son mari ne la lâchait pas d'une semelle, et il ne put que soulever son chapeau alors qu'ils se croisaient sur les pelouses. Parfois, il la voyait assise pensivement sur une chaise tandis que son seigneur et bourreau lisait un journal sportif rose. Une telle proximité, si tentante, fit monter leur correspondance via le bureau de poste de Hove à une température de fièvre. La vie séparés, sentaient-ils, était impossible, et, loin des influences dégrisantes de sa toge et de son mortier, John Lefolle rêvait de tout envoyer promener. Sa réputation littéraire lui avait ouvert une nouvelle carrière. Les poèmes à Winifred avaient à eux seuls rapporté une somme rondelette, et bien qu'il eût dépensé celle-ci et plus encore en fleurs et en babioles envoyées à elle, il sentait que cette extravagance s'éteindrait avec une vie commune, et que les poèmes inspirés par ses charmes suffiraient amplement à leurs besoins quotidiens. Oui, il pouvait quitter l'Université. Il la sauverait de cet tyran, de ce brutal gentleman. Ils vivraient ouvertement et noblement aux yeux du monde. On n'attendait même pas d'un poète qu'il soit conventionnel.
Elle, de son côté, n'était pas moins ardente à franchir le pas. Elle s'emportait contre la loi du monde, cette injustice par laquelle la cruauté d'un mari n'était pas un motif suffisant de divorce. « Mais nous, les âmes raffinées, nous devons prendre la loi en nos mains, écrivait-elle. Nous devons enseigner à la société que l'éthique d'un âge barbare est inadaptée à notre siècle des lumières. » Mais, d'une manière ou d'une autre, le moment et le lieu réels de la fuite ne pouvaient jamais être fixés. En septembre, son mari l'entraîna en Écosse, en octobre à la chasse aux faisans. Lorsque le jour dramatique fut enfin fixé, Winifred écrivit au courrier suivant pour le reporter d'une semaine. Même les quelques rencontres préliminaires qu'ils prévoyaient à Kensington Gardens ou sur Hampstead Heath avaient rarement lieu. Il vivait dans une atmosphère tourbillonnante de lettres express d'excuses et de télégrammes qui transformaient la situation d'heure en heure. Non pas que sa passion diminuât, ou que sa résolution romantique changeât réellement : c'était seulement que sa conception du temps, du lieu et des moyens était vertigineusement mutable.
Mais après près de six mois de négociations palpitantes avec l'adorable Mme Glamorys, le poète, dans un moment de découragement, nota cet aphorisme en prose : « Il est inutile d'essayer de changer une personne changeante. »
V
Mais enfin, elle l'étonna par un plan sommaire de la fuite, si détaillé, jusque dans les cartons à chapeaux et l'itinéraire de nuit pour Paris via Dieppe, qu'il ne restait aucune place au doute dans son âme enivrée, et il fut en réalité encore plus étonné lorsque, au moment même où il mettait son sac de voyage dans le fiacre, un télégramme lui fut remis disant : « Partie pour Hombourg. Lettre suit. »
Il resta immobile un instant sur le trottoir, totalement désorienté. Qu'est-ce que cela signifiait ? Avait-elle encore failli à sa parole ? Ou était-ce simplement qu'elle avait changé la ville refuge de Paris pour Hombourg ? Il était sur le point de donner le nouveau nom de gare au cocher, mais alors, « lettre suit ». Cela signifiait sûrement qu'il devait l'attendre. Perplexe et misérable, il resta debout, le télégramme chiffonné au poing. Quelle situation ridicule ! Il s'était monté le bourrichon jusqu'au point de rompre avec le monde et son passé, et maintenant… il ne restait plus qu'à payer le cocher !
Il se tourna et se retourna fiévreusement toute la nuit, cherchant à s'apaiser, mais s'excitant en réalité davantage par une centaine d'explications plausibles. Il était désormais tendu à un tel point d'incertitude qu'il fut étonné pour la troisième fois lorsque la « lettre » suivit dûment.
* * * * *
« Mon très cher, disait-elle, comme je l'ai expliqué dans mon télégramme, mon mari est tombé soudainement malade » — (« si seulement elle avait mis cela dans le télégramme », gémit-il) — « et a été envoyé à Hombourg. Bien sûr, il était impossible de le laisser dans cette crise, tant pour des raisons pratiques que sentimentales. Toi-même, chéri, tu n'aimerais pas que j'aie aggravé sa maladie par ma fuite en ce moment précis, et que j'aie ainsi peut-être sa mort sur la conscience. » (« Chérie, tu as toujours raison », dit-il en embrassant la lettre.) « Possédons nos âmes avec patience encore un peu. Je n'ai pas besoin de te dire combien il sera vexant de me retrouver à le soigner à Hombourg — même hors saison — au lieu de la perspective à laquelle j'aspirais de tout mon cœur et de toute mon âme. Mais que peut-on faire ? Comme le proverbe français est vrai, "Il n'arrive que l'inattendu" ! Écris-moi immédiatement Poste Restante, afin que je puisse au moins me consoler avec tes mots chéris. »
L'inattendu arriva bel et bien. Malgré les rasades d'Elizabeth-brunnen et les promenades sur la terrasse du Kurhaus, le robuste batteur de femmes succomba à son mal. Le télégramme laconique de Winifred ne donnait aucune indication sur ses émotions. Il envoya un télégramme de réponse exprimant sa sympathie pour sa peine. Bien qu'il ne pût prétendre s'affliger de cette soudaine solution providentielle à leur problème de vie, il sympathisait néanmoins sincèrement avec la détresse inévitable liée à un décès, surtout en terre étrangère.
Il ne fut pas en mesure de la voir avant que le corps de son mari n'ait été ramené par-delà la mer du Nord et confié au repos verdoyant du vieux cimetière de Hampstead. Il la trouva pathétiquement changée — son visage pâle et spiritualisé, le tout en subtile harmonie avec son exquise robe noire. Lors de leur premier entretien, il n'osa pas parler du tout de leur amour. Ils discutèrent de l'immortalité de l'âme, et elle cita George Herbert. Mais au fil des semaines, la question de leur avenir commença à se frayer un chemin jusqu'à ses lèvres.
« Nous ne pourrions décemment pas nous marier avant six mois », dit-elle, lorsqu'elle fut mise face à face avec le problème.
« Six mois ! » haleta-t-il.
« Eh bien, vous ne voulez sûrement pas scandaliser tout le monde », dit-elle en faisant la moue.
Au début, il fut lui-même scandalisé. Quoi ! Celle qui avait été prête à faire trembler le monde par une danse fantastique mesurait désormais ses pas. Mais à la réflexion, il vit que Mme Glamorys avait raison une fois de plus. Puisque la Providence avait été assez bonne pour les sauver, pourquoi devraient-ils lui tenir tête ? Un peu de patience, et un bonheur irréprochable s'ouvrait devant eux. Qu'il ne s'aveugle pas sur l'immense soulagement qu'il ressentait réellement d'être épargné par l'opprobre social. Après tout, un poète pouvait être anticonformiste dans son œuvre — il n'avait pas besoin de l'exutoire pratique exigé par ceux qui étaient moins doués.
VI
Ils ne se virent presque pas du tout au cours des six mois suivants — cela était devenu, naturellement, dans cette réaction reconnaissante contre leur témérité, une période sacrée, encore plus chargée d'émotion tremblante que les périodes de fiançailles de ceux qui ne s'étaient pas autant brûlé les ailes. Même en sa présence, il trouva un certain plaisir à combiner une adoration distante avec l'attente confiante de la proximité, et ainsi fut-elle rétablie dans la sainteté qu'elle avait compromise par sa facilité passée. Et ainsi tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Lorsque les six mois furent écoulés, il vint réclamer sa main. Elle fut tout étonnée. « Vous aviez promis de m'épouser au bout de six mois », lui rappela-t-il.
« Ce n'est sûrement pas déjà six mois », dit-elle.
Il la renvoya au calendrier, rappela la date du décès de son mari.
« Vous êtes étrangement littéral pour un poète », dit-elle. « Bien sûr que j'ai dit six mois, mais six mois ne signifient pas vingt-six semaines à l'horloge. Tout ce que je voulais dire, c'est qu'une période décente devait s'écouler. Mais même pour moi, il semble qu'il n'y ait qu'hier que le pauvre Harold marchait à mes côtés dans le parc du Kurhaus. » Elle fondit en larmes, et face à elles, il ne put poursuivre l'argument.
Peu à peu, après plusieurs entretiens et lettres, il fut convenu qu'ils attendraient encore six mois.
« Elle a raison », réfléchit-il encore. « Nous avons attendu si longtemps, nous pouvons tout aussi bien attendre un peu plus longtemps et ne laisser aucune prise à la méchanceté. »
Les seconds six mois lui parurent beaucoup plus longs que les premiers. Le charme de l'adoration respectueuse avait perdu sa nouveauté, et une fois de plus sa poitrine était tourmentée par des fièvres intermittentes qui pouvaient à peine se calmer, même par leur conversion en sonnets. Le seul point de repos était cette étoile fixe et brillante du mariage. Encore cuisant sous le reproche de Winifred concernant sa littéralité non poétique, il n'avait pas l'intention de la forcer à l'épouser exactement à la fin des douze mois. Mais il était déterminé à ce qu'elle n'ait pas plus tard que cette date précise pour au moins « fixer le jour ». Pas le plus méticuleux des partisans de la convention, sentait-il, ne pourrait nier que la créance de Mme Grundy avait été payée jusqu'à la dernière minute.
La publication de son nouveau volume — contenant les poèmes pour Winifred — avait servi à colorer ces mois d'attente intolérable. Même la réaction des critiques contre sa poésie, cette révolte conventionnelle contre chaque second volume, ce cri de perroquet de surestimation venant des gorges mêmes qui l'avaient loué, bien que cela l'ait peiné et perplexe, était peut-être réellement utile. En tout cas, la longue attente était enfin terminée. Il se sentait comme Jacob après ses années de service pour Rachel.
Le matin fatidique se leva brillant et bleu, et, alors que les tours d'Oxford étaient laissées derrière lui, il se souvint de ce lointain samedi où il était descendu pour la première fois rencontrer les sommités littéraires de Londres dans le salon de son éditeur. Combien il était plus vieux maintenant qu'à l'époque — et pourtant combien plus jeune ! La mélancolie nébuleuse de la jeunesse, les nuages de la philosophie, s'étaient évanouis devant cette belle créature de soleil dont l'éclat traçait une ligne claire pour son avenir à travers la confusion de la vie.
Chez un fleuriste de la High Street de Hampstead, il acheta un bouquet coûteux de fleurs blanches, marcha d'un air léger jusqu'à la maison et sonna joyeusement. Il pouvait à peine en croire ses oreilles quand la bonne lui dit que sa maîtresse n'était pas à la maison. Comment la fille osait-elle le regarder si impassiblement ? Ne savait-elle pas pour quel rendez-vous — pour quelle commission — il était venu ? N'avait-il pas écrit à sa maîtresse il y a une semaine qu'il se présenterait cet après-midi ?
« Pas à la maison ! » haleta-t-il. « Mais quand sera-t-elle de retour ? »
« Je suppose qu'elle ne sera pas longue. Elle est sortie il y a une heure, et elle a un rendez-vous avec sa couturière à cinq heures. »
« Savez-vous dans quelle direction elle est allée ? »
« Oh, elle marche généralement sur la Heath avant le thé. »
Le monde redevint soudain rose. « Je reviendrai », dit-il. Oui, une promenade dans cet air glorieux — vers la lande — lui ferait du bien.
Alors que la porte se fermait, il se souvint qu'il aurait pu laisser les fleurs, mais il ne sonnerait pas à nouveau, et d'ailleurs, il était peut-être préférable qu'il les lui remette de sa propre main plutôt que de la laisser les trouver sur la table du hall. Pourtant, il semblait assez gêné de se promener dans les rues avec un bouquet, et il fut heureux de tomber accidentellement sur le vieux cimetière de Hampstead et de chercher une solitude momentanée en passant à travers son avenue de pierres tombales silencieuses sur son chemin vers la lande.
Gravissant les quelques marches, il s'arrêta un instant distraitement au bord de ce « champ du repos » verdoyant pour lire une dalle perpendiculaire sur un mur, et son visage s'élargit en un sourire alors qu'il suivait la biographie absurdement élaborée d'un riche marchand autodidacte qui avait appris à lire seul. « Lecteur, va et fais de même », était le délicieux non-sens à la fin. Alors qu'il se détournait, le sourire persistant encore sur ses lèvres, il vit une silhouette délicate trottinant sur le sentier pierreux du cimetière, et bien qu'il ait été quelque peu surpris de la trouver toujours en noir, il ne pouvait y avoir de méprise : c'était Mme Glamorys. Elle courut à sa rencontre avec un cri joyeux, qui remplit ses yeux d'heureuses larmes.
« Comme c'est gentil à vous de vous en souvenir ! » dit-elle, alors qu'elle prenait le bouquet de sa main qui ne résistait pas, et fit demi-tour sur ses pas. Il la suivit, s'interrogeant, à travers la route inégale vers une allée étroite de tombes sur la gauche. À l'instant suivant, elle s'était penchée devant une pierre blanche brillante et avait déposé son bouquet respectueusement dessus. Alors qu'il atteignait ses côtés, il vit que ses fleurs étaient presque perdues dans la vaste masse d'offrandes florales dont la tombe du batteur de femmes était jonchée.
« Comme c'est gentil à vous de vous souvenir de l'anniversaire », murmura-t-elle encore.
« Comment pourrais-je l'oublier ? » bégaya-t-il, étonné. « N'est-ce pas la fin des terribles douze mois ? »
La douce gratitude s'éteignit sur son visage. « Oh, est-ce à cela que vous pensiez ? »
« À quoi d'autre ? » murmura-t-il, pâle d'émotions contradictoires.
« À quoi d'autre ! Je pense que la décence exigeait que ce jour, au moins, fût sacré à sa mémoire. Oh, quels brutes sont les hommes ! » Et elle fondit en larmes.
Sa poitrine patiente se révolta enfin. « Vous avez dit que c'était lui, la brute ! » rétorqua-t-il, scandalisé.
« Est-ce là votre chevalerie envers les morts ? Oh, mon pauvre Harold, mon pauvre Harold ! »
Pour une fois, ses larmes ne purent éteindre la flamme de sa colère. « Mais vous m'avez dit qu'il vous battait », cria-t-il.
« Et s'il l'a fait, je suppose que je le méritais. Oh, mon chéri, mon chéri ! » Elle posa son visage sur la pierre et sanglota.
John Lefolle se tenait là dans une torture silencieuse. Alors qu'il regardait impuissant sa gorge blanche se gonfler et s'affaisser avec les sanglots, il fut soudain frappé par l'absence du ruban de velours noir — le deuil plus vrai qu'elle avait porté du vivant de celui qu'on pleurait tant. Une légère cicatrice, perceptible seulement à son œil conscient, ajouta à son douloureux désarroi.
À la fin, elle se leva et marcha d'un pas hésitant vers l'avant. Il la suivit dans une misère muette. En un instant ou deux, ils se retrouvèrent à la périphérie de la lande déserte. Comme s'étendait magnifiquement le pays vallonné et couvert d'ajoncs ! Le soleil se couchait dans de grands sillons brûlants d'or et de vert — un panorama à couper le souffle. La beauté et la paix de la Nature passèrent dans l'âme du poète.
« Pardonne-moi, très chère », supplia-t-il, en lui prenant la main.
Elle la retira brusquement. « Je ne peux pas vous pardonner. Vous vous êtes montré sous vos vraies couleurs. »
Son déraisonnement l'irrita à nouveau. « Que voulez-vous dire ? Je suis venu conformément à notre arrangement de longue date. Vous m'avez fait attendre assez longtemps. »
« Il est heureux que je vous aie fait attendre assez longtemps pour découvrir ce que vous êtes. »
Il haleta. Il pensa à tous les mois épuisants d'attente, à toute la longue comédie des télégrammes et des lettres recommandées, aux flirts lointains du coin douillet, à la fuite avortée vers Paris. « Alors vous ne voulez pas m'épouser ? »
« Je ne peux pas épouser un homme que je n'aime ni ne respecte. »
« Vous ne m'aimez pas ! » Son baiser spontané dans son sobre bureau d'Oxford semblait brûler sur ses lèvres en colère.
« Non, je ne vous ai jamais aimé. »
Il la prit par les bras et la tourna brutalement. « Regarde-moi dans les yeux et ose dire que tu ne m'as jamais aimé. »
Sa mémoire bourdonnait de phrases passionnées extraites de ses lettres interminables. Elles piquaient comme un essaim d'abeilles. Le coucher de soleil était comme une brume rouge sang devant ses yeux.
« Je ne vous ai jamais aimé », dit-elle obstinément.
« Vous — ! » Son emprise sur ses bras se resserra. Il la secoua.
« Vous me faites des bleus », cria-t-elle.
Son étreinte tomba de ses bras comme s'ils étaient brûlants. Il était devenu un batteur de femmes.